KasparZ commited on
Commit
5f3b2c7
·
1 Parent(s): fc584e1

Upload test1.json

Browse files
Files changed (1) hide show
  1. test1.json +38 -0
test1.json ADDED
@@ -0,0 +1,38 @@
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
1
+ {"text": "Je vais tenter ici de construire un mythe politique ironique qui soit fidèle au féminisme, au socialisme et au matérialisme; plus fidèle peut-être au sens du blasphème que de la vénération et de l’identification respectueuses. Le blasphème semble exiger depuis toujours que l’on prenne les choses très au sérieux. Je ne connais pas de meilleure posture à adopter de l’intérieur des traditions évangéliques laïquo-religieuses, traditions suivies en politique par les Américains, y compris par les féministes socialistes. Le blasphème lancé de l’intérieur de la majorité morale nous en protège, tout en soulignant le besoin que nous avons de communauté. Le blasphème n’est pas l’apostasie. L’ironie est une histoire de contradictions qui ne se résolvent pas dans de grands « touts », même dialectiquement. L’ironie est une histoire de tension qui se produit lorsque l’on veut faire tenir ensemble des choses incompatibles parce que deux d’entre elles, ou toutes, sont vraies et nécessaires. Une histoire d’humour, une façon de jouer sérieusement. Une stratégie rhétorique, une méthode politique que j’aimerais voir plus souvent à l’honneur au sein du féminisme socialiste."}
2
+ {"text": "Au centre de ma foi, de mon ironie, de mon blasphème: l’image du cyborg."}
3
+ {"text": "Le cyborg est un organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant, créature de la réalité sociale comme personnage de roman. La réalité sociale est le vécu des relations, notre construction politique la plus importante, une fiction qui change le monde. Les divers mouvements féministes internationaux ont autant construit « l’expérience des femmes » qu’ils ont mis au jour, qu’ils ont fait la découverte de cet objet collectif crucial. Cette expérience des femmes est une fiction et un fait de la plus haute importance politique. La libération nécessite que l’on construise la conscience de l’oppression et des possibles qui en découlent, qu’on les appréhende en imagination. Le ciborium : question de fiction et de vécu, qui change ce qui compte en tant qu’expérience des femmes, en cette fin de XXe siècle. Il s’agit d’une lutte de vie et de mort, mais la frontière qui sépare la science-fiction de la réalité sociale n’est qu’illusion d’optique."}
4
+ {"text": "La science-fiction contemporaine est peuplée de cyborgs, des créatures à la fois animal et machine qui habitent des univers ambigus à la fois naturels et fabriqués. La médecine moderne, elle aussi, fait appel à des cyborgs, accouplements entre organisme et machine, tous conçus comme des systèmes codés, et dont l’intimité et l’énergie ne proviennent pas de l’évolution de la sexualité telle que nous la connaissons. Le sexe cyborgien fait revivre quelque chose de la ravissante liberté réplicative des fougères et des invertébrés (quelle délicieuse prophylaxie naturelle contre l’hétéro-sexisme). La réplication du cyborg a divorcé de la reproduction organique. La production moderne ressemble à un rêve de travail accompli dans un monde colonisé par les cyborgs, un rêve à côté duquel le cauchemar du taylorisme paraîtrait idyllique. Et la guerre moderne est une orgie de cyborgs qui a pour nom de code le C3I, «Command, Control, Communication, Intelligence » (commandement, contrôle, communication, renseignement), une ligne de 84 milliards de dollars dans le budget de la défense américaine de 1984."}
5
+ {"text": "Je plaide pour une fiction cyborgienne qui cartographierait notre réalité corporelle et sociale, une ressource imaginaire qui permettrait d’envisager de nouveaux accouplements fertiles. La biopolitique de Michel Foucault n’est qu’une pâle prémonition de la politique du cyborg, ce vaste champ."}
6
+ {"text": "La fin du XXe siècle, notre époque, ce temps mythique est arrivé et nous ne sommes que chimères, hybrides de machines et d’organismes théorisés puis fabriqués ; en bref, des cyborgs. Le cyborg est notre ontologie ; il définit notre politique. Le cyborg est une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle réunies, et cette union structure toute possibilité de transformation historique. Dans la tradition occidentale des sciences et de la politique – tradition de la domination masculine, raciste et capitaliste, tradition du progrès, tradition de l’appropriation de la nature comme ressource pour les productions de la culture, tradition de la reproduction de soi par le regard des autres – la relation entre organisme et machine fut une guerre de frontières. Elle avait pour enjeux les territoires de la production, de la reproduction et de l’imagination. Ce chapitre est une plaidoirie, et pour le plaisir à prendre dans la confusion des frontières, et pour la responsabilité à assumer quant à leur construction. C’est aussi une tentative de contribution à la culture et à la théorie féministes socialistes sur un mode postmoderne qui ne se réfère pas à la « nature », dans la tradition utopiste d’un monde sans genres sexués, qui est peut-être un monde sans genèse, mais peut-être aussi un monde sans fin. L’incarnation du cyborg est extérieure à l’histoire de la rédemption. Elle ne s’inscrit pas non plus dans un calendrier œdipien car elle ne cherche pas à cicatriser les terribles clivages du genre dans une utopie symbiotique orale ou une apocalypse post-œdipienne. Comme le dit Zoe Sofoulis dans Lacklein, texte inédit sur Jacques Lacan, Mélanie Klein et la culture nucléaire, les monstres les plus terribles, et peut-être promis au plus bel avenir, des mondes cyborgiens, s’incarnent dans des récits non-œdipiens qui ont une logique de répression différente et que nous devons comprendre si nous voulons survivre."}
7
+ {"text": "Le cyborg est une créature qui vit dans un monde post-genre ; il n’a rien à voir avec la bisexualité, la symbiose pré-œdipienne, l’inaliénation du travail, ou tout autre tentation de parvenir à une plénitude organique à travers l’ultime appropriation du pouvoir de chacune de ses parties par une unité supérieure. Le cyborg n’a pas d’histoire de ses origines au sens occidental du terme – ultime ironie puisqu’il est aussi l’horrible conséquence, l’apocalypse finale de l’escalade de la domination de l’individuation abstraite, le moi par excellence, enfin dégagé de toute dépendance, un homme dans l’espace. L’histoire des origines, au sens humaniste occidental du terme, repose sur le mythe d’une unité, d’une plénitude, d’une béatitude et d’une terreur originelles représentées par la mère phallique dont tous les humains doivent se détacher, pour accomplir leur double tâche de développement individuel et historique, selon les mythes jumeaux superpuissants hérités du marxisme et de la psychanalyse. Comme l’a montré Hilary Klein, le marxisme et la psychanalyse reposent, dans leur conception du travail, de l’individuation et de l’élaboration des genres, sur le même scénario: la différence doit être produite à partir d’une unité originelle et trouver un rôle dans la mise en scène de la montée de la domination qui s’exerce sur la femme/nature. Le cyborg saute l’étape de l’unité originelle, celle de l’identification avec la nature au sens occidental du terme. Voici sa promesse illégitime, qui pourrait nous conduire vers la subversion de sa téléologie de guerre des étoiles."}
8
+ {"text": "Le cyborg est résolument du côté de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité. Il est dans l’opposition, dans l’utopie et il ne possède pas la moindre innocence. Parce qu’il n’est plus structuré par la polarité du public et du privé, le cyborg définit une cité technologique en partie basée sur une révolution des relations sociales au sein de l’oïkos, du foyer. Nature et culture sont refaçonnées ; l’une ne peut plus être la ressource que l’autre s’approprie et assimile. Les relations, y compris celles de polarité et de domination hiérarchique, qui permettent, avec des parties, de former des « touts » sont à l’ordre du jour dans le monde cyborgien. Contrairement au monstre de Frankenstein, le cyborg n’attend pas de son père qu’il le sauve en restaurant le jardin originel ; c’est-à-dire en lui fabriquant une compagne hétérosexuelle, en faisant enfin de lui un tout fini, une cité, un cosmos. Le cyborg ne rêve pas d’une communauté établie sur le modèle de la famille organique, mais il n’en a pas pour autant un projet œdipien. Le cyborg ne reconnaîtrait pas le jardin d’Eden, il n’est pas fait de boue et il ne peut rêver de retourner à la poussière. C’est peut-être pour cela que je veux voir si les cyborgs peuvent subvertir l’apocalypse du retour à la poussière nucléaire engendrée par la compulsion obsessionnelle à nommer l’Ennemi. Les cyborgs ne sont pas respectueux ; ils n’ont pas de souvenir du cosmos. Ils se méfient du holisme, mais ont besoin de connexion – ils semblent avoir un penchant naturel pour la politique du front commun, mais sans troupes d’avant-garde. Reste le grand problème des cyborgs : ils sont les rejetons illégitimes du militarisme et du capitalisme patriarcal, sans parler du socialisme d’État. Mais les enfants illégitimes se montrent souvent excessivement infidèles à leurs origines. Leurs pères sont, après tout, in-essentiels.
9
+ {"text": "Dans la culture scientifique américaine de cette fin du XXe siècle, la frontière qui sépare l’humain de l’animal est presque complètement tombée. Quand ils n’ont pas été transformés en parcs de loisirs, les derniers bastions de la spécificité ont été pollués : ni le langage, ni l’outil, ni le comportement social, ni ce qui se passe dans notre tête ne justifient plus de manière vraiment convaincante la séparation entre l’humain et l’animal. Et nombreux sont ceux qui ne ressentent plus le besoin d’une telle séparation ; au sein de la culture féministe, bien des tendances affirment le plaisir que procure la connexion de l’humain aux autres créatures vivantes. Les mouvements de défense des droits des animaux ne proposent pas un déni irrationnel de la spécificité humaine ; ils reconnaissent avec lucidité la connexion qui s’établit au-delà de la vieille opposition entre nature et culture. Au cours des deux derniers siècles, la biologie et la théorie de l’évolution ont en même temps transformé les organismes en objets de connaissance et réduit la frontière entre humain et animal à une légère trace sans cesse re-tracée par les luttes idéologiques et les disputes professionnelles qui opposent les sciences sociales à celles de la vie. Dans ce contexte, raconter aux enfants la création du monde par Dieu, comme le font les chrétiens d’aujourd’hui, est une forme de maltraitance qu’il faudrait dénoncer."}
10
+ {"text": "L’idéologie du déterminisme biologique n’est qu’une position à partir de laquelle la culture scientifique permet de débattre des différentes significations de l’animalité humaine. Il reste beaucoup de place aux défenseurs d’une politique radicale pour contester les conséquences d’un brouillage de la frontière. C’est précisément là où la frontière entre l’humain et l’animal est transgressée que le cyborg apparaît en mythe. Loin de traduire un éloignement qui isolerait les humains des autres créatures vivantes, les cyborgs annoncent des accouplements fâcheusement et délicieusement forts. La bestialité obtient, dans ce cycle d’échange marital, un nouveau statut."}
11
+ {"text": "Une seconde distinction est en train de se lézarder, celle qui oppose l’humain-animal (l’organique) et la machine. Les machines pré-cybernétiques pouvaient être hantées; il y a toujours eu dans la machine le spectre du fantôme. Ce dualisme a structuré le dialogue entre matérialisme et idéalisme mis en place par un enfant de la dialectique que l’on appelle esprit, ou histoire, selon les goûts. Mais au fond, les machines ne se déplaçaient pas toutes seules, elles ne s’auto-concevaient pas, n’avaient aucune autonomie. Elles ne réalisaient pas le rêve de l’homme, elles ne pouvaient que le tourner en dérision. Elles n’étaient pas l’homme, son propre auteur, mais une simple caricature de ce rêve masculiniste de reproduction. Penser qu’elles pouvaient être autre chose était pur délire paranoïde. Maintenant, nous n’en sommes pas si sûrs. Avec les machines de la fin du XXe siècle, les distinctions entre naturel et artificiel, corps et esprit, auto-développement et création externe, et tant d’autres qui permettaient d’opposer les organismes aux machines, sont devenues très vagues. Nos machines sont étrangement vivantes, et nous, nous sommes épouvantablement inertes."}
12
+ {"text": "Le déterminisme technologique n’est qu’un des espaces idéologiques ouverts par les nouvelles conceptions de la machine et de l’organisme comme textes codés à travers lesquels nous jouons à lire. La « textualisation » hyperbolique, que l’on trouve dans la théorie postmoderne et poststructuraliste, a été condamnée par les féministes socialistes et marxistes pour sa méconnaissance utopique des relations vécues de domination qui constituent le terrain sur lequel se « joue » la lecture arbitraire. Il est certainement vrai que les stratégies postmodernes, comme mon mythe du cyborg, subvertissent des myriades de « touts » organiques (par exemple le poème, la culture primitive, l’organisme biologique). En bref, nous ne sommes plus très sûrs de savoir ce qui appartient ou non à la nature – cette source d’innocence et de sagesse – et nous ne le saurons probablement plus jamais. Nous avons perdu l’autorisation d’interpréter, qui fait la transcendance, et avec elle, nous avons perdu l’ontologie, qui fait le terrain de l’épistémologie « occidentale ». Mais il y a d’autres réponses à cela que le cynisme, le manque de foi, ou tout autre version abstraite de l’existence, comme la destruction de « l’homme » par la « machine » ou de « l’action politique signifiante » par le « texte », qu’entraînerait le déterminisme technologique. Savoir qui seront les cyborgs est une question fondamentale, notre survie dépend des réponses que nous saurons y apporter."}
13
+ {"text": "Les chimpanzés comme les objets ont leur politique, pourquoi pas nous ?"}
14
+ {"text": "La troisième distinction qui nous intéresse ici est un sous-ensemble de la deuxième: la frontière entre ce qui est physique et ce qui ne l’est pas devient très imprécise. Les livres de vulgarisation qui traitent des conséquences de la théorie des quanta et du principe d’indétermination sont à la science ce que les histoires d’amour de la collection Harlequin sont au changement radical que connaît l’hétérosexualité blanche américaine : ils sont dans l’erreur, mais ils ont choisi le bon sujet. La microélectronique constitue la quintessence des machines modernes, ses appareils sont partout, et invisibles. La machinerie moderne est un jeune dieu irrévérencieux qui ridiculise l’ubiquité et la spiritualité du Père. La puce en silicium est une surface d’écriture; elle est gravée dans des couches moléculaires que seul le bruit atomique vient troubler, ultime distorsion pour partition nucléaire. Dans les histoires que l’Occident raconte sur l’origine de la civilisation, l’écriture, le pouvoir et la technologie sont de vieux partenaires, mais la miniaturisation a transformé l’expérience que nous avons de ce mécanisme. La miniaturisation s’est révélée avoir trait au pouvoir, « small » n’est plus si « beautiful », le petit, celui que l’on trouve par exemple dans les missiles de croisières, apparaît maintenant pré-éminemment dangereux. Comparez les postes de télévision des années 1950 ou les caméras des années 1970 avec les montres-télévisions que l’on porte aujourd’hui au poignet ou les nouvelles caméras vidéos qui tiennent dans une main. Nos meilleures machines sont faites de soleil, toute légères et propres car elles ne sont que signaux, vagues électromagnétiques, sections du spectre. Elles sont éminemment portables, mobiles – un sujet d’immense douleur à Détroit et Singapour. Matériels et opaques, les gens sont loin de cette fluidité. Les cyborgs sont éther, quintessence."}
15
+ {"text": "C’est justement leur ubiquité et leur invisibilité, qui font des cyborgs ces machines meurtrières. Difficiles à voir matériellement, ils échappent aussi au regard politique. Ils ont trait à la conscience – ou à sa simulation. Ce sont des signifiants flottants qui se déplacent en camion à travers l’Europe, et qui ont été arrêtés plus efficacement à Greenham, par le maillage magique de ces femmes dénaturées et inconvenantes qui savent si bien lire les toiles cyborgiennes du pouvoir, que par les pratiques militantes de l’ancienne politique masculiniste, naturellement constituée d’individus qui ont besoin des jobs que leur offre l’industrie militaire.2 En définitive, la science la plus « dure » étudie le domaine où la confusion des frontières est la plus grande, le domaine du nombre pur, de l’esprit pur, du C3I, de la cryptographie et de la préservation de puissants secrets. Les nouvelles machines sont si propres et légères. Leurs concepteurs, des adorateurs du soleil par qui a lieu une nouvelle révolution scientifique associée aux peurs secrètes de la société postindustrielle. Les maladies qu’évoquent ces machines propres ne sont « rien d’autre » que de minuscules changements apportés au code d’un antigène dans le système immunitaire, « rien d’autre » que l’expérience du stress. Les doigts agiles des femmes « orientales », l’ancienne fascination des petites filles de l’Angleterre victorienne pour les maisons de poupées, l’attention forcée des femmes sur tout ce qui est petit, prend, dans ce monde, des dimensions plutôt inattendues. Il se pourrait bien qu’une Alice cyborgienne soit en train de s’intéresser à ces nouvelles dimensions. Il se pourrait bien que ce soient, Ô ironie du sort!, ces femmes cyborgs dénaturées qui fabriquent des puces en Asie et dansent des farandoles dans la prison de Santa Rita3 qui, en constituant des groupes, fédèrent efficacement les stratégies de la contestation."}
16
+ {"text": "Ainsi, j’élabore mon mythe du cyborg pour parler des frontières transgressées, des puissantes fusions et des dangereuses éventualités, sujets, parmi d’autres, d’une réflexion politique nécessaire, que les progressistes pourraient mener. Une des prémisses sur lesquelles je me fonde : les socialistes et les féministes américain(e)s considèrent pour la plupart que les dualismes corps et esprit, animal et machine, idéalisme et matérialisme sont accentués par les pratiques sociales, les formulations symboliques et les objets physiques associés aux « hautes-technologies » et à la culture scientifique. De L’Homme unidimensionnel (Marcuse 1964) à La Mort de la nature (Merchant, 1980), les analyses développées par les progressistes mettent l’accent sur la nécessité de dominer la technique et font appel à un corps organique imaginaire pour renforcer notre résistance. Une autre de mes prémisses : jamais ceux qui tentent de lutter contre l’intensification mondiale de la domination n’ont autant eu besoin de s’unir. Mais une perspective légèrement décalée nous permettrait de pouvoir mieux nous battre pour introduire, dans des sociétés médiatisées par la technologie, de nouvelles significations et de nouvelles formes de pouvoir et de plaisir.
17
+ {"text": "Pour établir la position épistémologique et politique que je recherche, je vais esquisser l’ébauche d’une unité possible, en me basant en grande partie sur les principes et les conceptions des féministes et des socialistes. L’étendue et l’importance des réaménagements mondiaux des relations sociales de science et de technologie constituent le cadre de cette ébauche. À l’intérieur de ce cadre, je défendrai une politique basée sur la revendication des transformations fondamentales qu’un système émergent d’ordre mondial analogue dans sa nouveauté et son amplitude à celui que le capitalisme industriel avait créé peut avoir sur la nature de la classe, de la race et du genre. Nous sommes en train de vivre le passage d’une société industrielle et organique à un système d’information polymorphe – du tout travail au tout loisir, un jeu mortel. En même temps matérielles et idéologiques, les dichotomies qui existent entre ces deux étapes s’inscrivent dans le tableau ci-dessous. Il retrace les transitions qui s’opèrent entre les bonnes vieilles dominations hiérarchiques et ces inquiétants nouveaux réseaux que j’ai appelés “informatique de la domination”: Représentation devient Simulation, Roman bourgeois et réalisme deviennent Science-fiction et post-modernisme, Organisme devient Composant biotique, Profondeur et intégrité deviennent Surface / Limite, Chaleur devient Bruit, Biologie comme pratique clinique devient Biologie comme inscription, Physiologie devient Engénierie de la communication, Petit groupe devient Sous-système, Perfection devient Optimisation, Eugénisme devient Contrôle démographique, Décadence et La Montagne magique deviennent Obsolescence et Le Choc du futur, Hygiène devient Gestion du stress, Microbiologie et tuberculose deviennent Immunologie et SIDA, Division organique du travail devient Ergonomie et cybernétique du travail, Spécialisation fonctionnelle devient Construction modulaire, Reproduction devient Réplication, Spécialisation organique devient Stratégies d’optimisation des génétique rôles sexuels,"}
18
+ {"text": "Déterminisme biologique devient Inertie évolutive et contraintes, Écologie communautaire devient Écosystème, Chaîne raciale du vivant devient Néo-impérialisme et humanisme des Nations-Unies, Organisation scientifique de la maison (ou de l'usine) devient Usine planétaire ou Maison électronique,"}
19
+ {"text": "Famille / marché / usine deviennent Femmes dans le circuit intégré, Salaire familial devient Valeur comparable, Public / privé devient Citoyenneté cyborg,"}
20
+ {"text": "Nature / culture devient Champs de différence, Coopération devient Amélioration de la communication, Freud devient Lacan, Sexe devient génie génétique, Travail devient robotique, esprit devient intelligence artificielle, seconde guerre mondiale devient guerre des étoiles, patriarcat capitaliste blanc devient informatique de la domination."}
21
+ {"text": "Cette liste fait apparaître des choses intéressantes. On constate, premièrement, que les objets de la colonne de droite ne peuvent être codés comme “naturels”, ce qui subvertit l’encodage naturaliste des éléments de la colonne de gauche. Nous ne pouvons revenir en arrière, ni sur le plan idéologique, ni sur le plan matériel. Ou bien ce n’est pas seulement “dieu” qui est mort, mais la “déesse” aussi. Ou bien ils revivent tous les deux dans des mondes gouvernés par une politique de la biotechnologie et de la microélectronique. Quand on réfléchit à des objets comme les composants biotiques, on ne peut penser en termes de propriétés intrinsèques, mais en termes de conception-design, de conditions aux limites, de taux de flux, de logique des sytèmes et de coût de réduction des contraintes. La reproduction sexuée est une des stratégies de reproduction parmi beau- coup d’autres, et une stratégie dont les coûts et les bénéfices sont fonction du système environnant. Les idéologies de la reproduction sexuée ne peu- vent plus raisonnablement se référer au sexe et aux rôles sexués comme à des aspects organiques d’objets naturels que sont les organismes et les familles. L’irrationalité d’un tel raisonnement soulèverait un étrange tollé dans lequel les voix de cadres supérieurs lecteurs de Playboy s’uniraient à celles de féministes radicales anti-porno."}
22
+ {"text": "Il en va de même pour la race. Les idéologies fondées sur la diversité humaine doivent être formulées en termes de fréquences de paramètres, comme les groupes sanguins ou les performances intellectuelles. Se référer à des concepts de primitif et de civilisé est “irrationnel”. Les recherches des libéraux et des radicaux sur les systèmes sociaux intégrés, s’ouvrent sur une nouvelle pratique, l’“ethnographie expérimentale”, selon laquelle l’objet organique se désintègre sous l’effet de l’attention que l’on porte au jeu de l’écriture. Au niveau de l’idéologie, le racisme et le colonialisme sont traduits en langage de développement et de sous-développement, de rythmes et de contraintes de la modernisation. N’importe quel objet, n’importe quelle personne peut être raisonnablement pensé en termes de démantèlement et de ré-assemblage. Aucune architecture “naturelle” ne contraint la conception d’un système. Les quartiers de la finance de toutes les grandes villes du monde, comme les zones de délocalisation et de libre- échange, proclament ce caractère fondamental du “capitalisme avancé”. L’univers que forment les objets scientifiquement observables doit être tout entier formulé en termes de problèmes d’ingénierie de la communication (pour les dirigeants d’entreprises) ou de théories du texte (pour ceux qui résisteraient). Dans un cas comme dans l’autre, des sémiologies cyborgiennes."}
23
+ {"text": "On pourrait attendre des stratégies de contrôle qu’elles se concentrent sur les conditions aux limites et sur les interfaces, ou sur les taux des flux transversaux, et non sur l’intégrité d’objets naturels. C’est sur “l’intégrité” ou “la sincérité” du moi occidental que s’engagent les procédures déci- sionnelles et les systèmes experts. Les stratégies de contrôle appliquées, par exemple, aux capacités qu’ont les femmes de donner naissance à de nouveaux êtres humains, seront développées en langage de contrôle démographique et de maximisation de la réussite personnelle des preneurs de décisions. Ces stratégies de contrôle seront formulées en termes de taux, de coûts des contraintes, de degrés de liberté. Les êtres humains, comme n’importe quel autre composant ou sous-système, doivent être localisés dans une architecture système aux modes opérationnels probabilistes et statistiques. Aucun objet, aucun espace, aucun corps n’est sacré en lui- même; tout composant peut être mis en interface avec un autre, il suffit pour cela de construire la norme adéquate, le code qui permet de traiter les signaux dans un langage commun. L’échange, dans ce monde, transcende la translation universelle effectuée par les marchés capitalistes que Marx a si bien analysés. Une pathologie règne sur cet univers et en affecte toutes sortes de composants: le stress, échec de la communication. Le cyborg n’est pas soumis à la biopolitique de Foucault; le cyborg simule la politique, ce qui lui ouvre un champ d’action bien plus puissant."}
24
+ {"text": "Une telle analyse des objets culturels et scientifiques apparus dans le champ de la connaissance depuis la Seconde Guerre mondiale nous aide à distinguer certaines des failles les plus importantes de l’analyse féministe qui a fonctionné comme si les dualismes hiérarchiques et organiques qui président au discours “occidental” depuis Aristote étaient toujours d’actualité. Ils ont été cannibalisés, ou “techno-digérés”, comme dirait Zoe Sofia (Sofoulis). Les dichotomies qui opposent corps et esprit, organisme et machine, public et privé, nature et culture, hommes et femmes, primitifs et civilisés, sont toutes idéologiquement discutables. Les femmes se trouvent actuellement en situation d’intégration / exploitation dans un système mondial de production / reproduction et communication appelé informatique de la domination. La maison, le lieu de travail, le marché, l’arène publique, le corps lui-même – tout fait aujourd’hui l’objet de ces dispersions et connexions polymorphes presque infinies. Et cela a d’im- portantes conséquences, pour les femmes, comme pour d’autres – des conséquences elles-mêmes très différentes les unes des autres selon qu’elles s’appliquent à des gens différents les uns des autres. À cause d’elles, nous avons du mal à imaginer les puissants mouvements d’opposition internationale qui sont, justement aussi à cause d’elles, devenus si essentiels à la survie. Une des principales voies de la reconstruction de la politique féministe socialiste passe par une théorie et une pratique qui traitent des relations sociales de science et de technologie, et en particulier des systèmes mythiques et sémantiques qui structurent nos imaginaires. Le cyborg est un moi postmoderne individuel et collectif, qui a été démantelé et ré- assemblé. Le moi que doivent coder les féministes."}
25
+ {"text": "Les technologies et biotechnologies de la communication sont des outils décisifs qui refaçonnent notre corps. Ces outils incarnent et mettent en vigueur, pour les femmes du monde entier, un nouveau type de relations sociales. Les technologies et discours scientifiques semblent, quelque part, formaliser, c’est-à-dire geler, les interactions sociales normalement fluides qui les constituent. Mais on peut aussi les considérer comme des instruments qui mettent le sens en vigueur. Entre l’outil et le mythe, entre l’instrument et le concept, entre les systèmes historiques de relations sociales et les anatomies historiques de corps possibles, y compris des objets de connaissance, la frontière est perméable. En vérité, le mythe et l’outil se constituent mutuellement."}
26
+ {"text": "De plus, les sciences de la communication et la biologie moderne sont construites dans un même mouvement – celui où le monde devient un code à découvrir. Celui de la translation, de la traduction, de la recherche d’un langage commun dans lequel toute résistance au contrôle instrumental disparaît et où toute hétérogénéité peut être soumise au démantèlement, au ré-assemblage, à l’investissement et à l’échange."}
27
+ {"text": "En sciences de la communication, la translation du monde en code à décrypter s’illustre dans les théories des systèmes cybernétiques (ou systèmes à régulation par réaction) quand elles sont appliquées à la téléphonie, à la conception informatique, au déploiement des armements, ou la construction et à la maintenance des bases de données. Pour chacune de ces applications, la solution des questions fondamentales repose sur une théorie du langage et du contrôle: l’opération fondamentale consiste à déterminer les taux, les directions et les probabilités de flux d’une quantité que l’on appelle information. Le monde est divisé par des frontières plus ou moins perméables à l’information. L’information est justement ce genre d’élément quantifiable (à partir d’unités, bases de l’unité) qui permet la translation universelle et donc le pouvoir instrumental absolu (que l’on appelle communication effective). Et l’interruption de la communication est la plus grave menace qui pèse sur ce pouvoir. Toute panne de système s’exprime en stress. La métaphore C3I, Command-Control- Communication-Intelligence (Commandement-Contrôle- Communication-Renseignement), symbole de la théorie militaire des opérations, résume les principes fondamentaux de cette technologie.? En biologie moderne, la translation du monde en code à décrypter s’illustre dans la génétique moléculaire, l’écologie, la théorie de l’évolution socio-biologique et l’immunobiologie. L’organisme est devenu un problème de code génétique qu’il faut lire. La biotechnologie, technologie d’écriture, influence considérablement la recherche17. Les organismes, en un sens, n’existent plus en tant qu’objets de savoir. Ils ont fait place aux composants biotiques, c’est-à-dire à des formes particulières d’instruments de traitement de l’information. L’écologie suit une évolution analogue, il suffit d’étudier l’histoire et l’utilité du concept d’écosystème pour le com- prendre. L’immunobiologie, et les pratiques médicales qui lui sont associées, sont particulièrement exemplaires de l’importance du codage et des systèmes de reconnaissance comme objets de connaissance, comme constructions de réalités corporelles. La biologie, ici, constitue une sorte de cryptographie. La recherche est alors nécessairement de l’ordre du renseignement. On est en pleine ironie! Un système stressé fonctionne mal, le traitement de l’information s’interrompt, le système ne fait plus la différence entre lui et l’autre. Des bébés humains avec des cœurs de babouins, voilà qui provoque une perplexité éthique nationale – au moins autant chez les défenseurs des droits des animaux que chez les gardiens de la pureté humaine. Homosexuels et drogués sont, aux États-Unis, les victimes “préférées” d’une horrible maladie du système immunitaire qui marque (inscrit sur le corps) la confusion des frontières et la pollution morale."}
28
+ {"text": "Heureusement, ces incursions dans les sciences de la communication et la biologie ont été rares. Les transformations fondamentales de la structure du monde, que ces sciences et technologies doivent, à mon avis, nous apporter, s’appuient sur une réalité quotidienne d’ordre largement économique. Les technologies de la communication dépendent de l’électro- nique. Les États modernes, les multinationales, la puissance militaire, les appareils de l’État Providence, les systèmes satellites, les processus poli- tiques, la fabrication de notre imaginaire, les systèmes de contrôle du travail, la construction médicale de nos corps, la pornographie commerciale, la division internationale du travail, et l’évangélisme religieux, dépendent intimement de l’électronique. La microélectronique est la base technique du simulacre, copie faite en l’absence de tout original."}
29
+ {"text": "La microélectronique est le média qui permet les translations par les- quelles on passe du travail à la robotique et au traitement de texte, du sexe aux manipulations génétiques et aux technologies de la reproduction, de l’esprit à l’intelligence artificielle et aux procédures décisionnelles. Les nouvelles biotechnologies débordent le cadre de la reproduction humaine. La biologie, puissante science de l’ingénierie qui permet de repenser matériaux et processus, révolutionne l’industrie, en particulier dans les domaines de la fermentation, de l’agriculture et de l’énergie. Les sciences de la communication et la biologie construisent des objets de connaissance qui sont à la fois d’ordre technique et naturel et dans lesquels la différence entre machine et organisme s’efface en grande partie. Esprit, corps et outil deviennent très intimes. L’organisation matérielle “multinationale” de la production et de la reproduction de la vie quotidienne, et l’organisation symbolique de la production et de la reproduction de la culture et de l’imaginaire semblent y être autant impliquées l’une que l’autre. Les images garde-frontière qui opposent base et superstructure, privé et public, matériel et idéal n’ont jamais semblé aussi faibles."}
30
+ {"text": "Quand j’ai voulu donner un nom à la situation des femmes dans ce monde si intimement restructuré par les relations sociales de science et de technologie, j’ai utilisé une image empruntée à Rachel Grossman: celle des “femmes dans le circuit intégré”. J’emploie l’étrange circonlocution “relations sociales de science et de technologie” pour signaler que nous n’avons pas affaire à un déterminisme technologique mais à un système historique basé sur les relations structurées qui existent entre les gens. Mais cette expression devrait aussi indiquer que la science et la technologie fournissent de nouvelles sources de pouvoir, et que nous avons besoin de nouvelles sources d’analyse et d’action politique. Les relations sociales que peut produire la technologie de pointe entraînent certains réaménagements des notions de race, de sexe et de classe qui peuvent replacer le féminisme socialiste au centre d’une véritable politique progressiste."}
31
+ {"text": "Récapitulons: certains dualismes constituent des traits persistants des traditions occidentales; tous contribuent à la logique et aux pratiques du système de domination des femmes, des gens de couleur, de la nature, des travailleurs et des animaux; en gros à la domination de tout ce qui est autre et qui ne sert qu’à renvoyer l’image de soi. Les plus importants de ces inquiétants dualismes sont les suivants: soi / autre, corps / esprit, nature /culture, mâle / femelle, civilisé / primitif, réalité / apparence, tout / partie, agent / ressource, créateur / créature, actif / passif, vrai / faux, vérité / illusion, total / partiel, Dieu / homme. Le Soi est ce Un qui ne subit pas la domination et qui sait cela grâce à l’autre qui détient les clefs de l’avenir du fait de sa propre expérience de la domination, ce qui fait mentir toute idée d’une autonomie du soi. Etre Un, c’est être autonome, c’est être puissant, c’est être Dieu; mais être Un est aussi être une illusion, et ainsi être impliqué dans une dialectique apocalyptique avec l’autre. Pourtant, être autre, c’est être multiple, sans bornes précises, effiloché, sans substance. Un c’est trop peu, mais deux, c’est déjà trop."}
32
+ {"text": "La culture des hautes technologies remet en cause ces dualismes de façon mystérieuse. Il est difficile de savoir qui de l’homme ou de la machine crée l’autre ou est créé par l’autre. Il est difficile de savoir où s’arrête l’esprit et où commence le corps dans des machines qui se dissolvent en pratiques de codage. Dans la mesure où nous nous reconnaissons à la fois dans le discours officiel (par exemple, dans la biologie) et dans la pratique quotidienne (par exemple dans l’économie du travail à domicile dans le circuit intégré), nous nous découvrons cyborgs, hybrides, mosaïques, chimères. Les organismes biologiques sont devenus des systèmes biotiques, des outils de communication parmi d’autres. Il n’y a pas de différence ontologique, pas de différence fondamentale dans ce que nous savons de la machine et l’organisme, du technique et de l’organique. Rachel, la réplicante du film de Ridley Scott Blade Runner, représente la peur, l’amour et la confusion que produit une culture cyborgienne."}
33
+ {"text": "Tout cela provoque, entre autres, un sens plus vif de la connexion qui nous lie à nos outils. L’état de transe que connaissent beaucoup d’utilisateurs d’ordinateurs est devenue un lieu commun du film de science-fiction et de la blague branchée. Un paraplégique, ou toute autre personne lourdement handicapée doit avoir (et a quelquefois) une expérience intense de l’hybridation complexe qui existe entre elle et les autres outils de communication33. Le Vaisseau qui chantait, roman proto-féministe d’Anne McCaffrey, explorait les pensées d’un cyborg, hybride entre un cerveau de petite fille et une machinerie complexe mise au point après la naissance d’un enfant gravement handicapé. Genre, sexualité, incarnation et compétence, dans cette histoire, tous ces éléments étaient reconstitués. Pourquoi nos corps devraient-ils s’arrêter à la frontière de la peau, ou ne comprendre au mieux que d’autres êtres encapsulés dans cette peau? On sait, depuis le XVIIe siècle animer des machines – leur donner une âme fantôme qui leur permet de parler, de bouger ou de rendre compte de leur développement régulier et de leurs capacités mentales. On sait aussi mécaniser les organismes, les réduire à un corps considéré seulement comme une ressource pour l’esprit. Ces relations machine / organisme sont obsolètes, inutiles. Que ce soit dans le domaine de l’imaginaire ou dans d’autres pratiques, pour nous, les machines sont prothèses, composants intimes, soi bienveillants. Nous n’avons pas besoin d’un holisme organique qui crée un tout imperméable, la femme totale et ses variantes féministes (mutantes?)."}
34
+ {"text": "Dans les imaginaires occidentaux, les monstres ont toujours défini les limites de la communauté. Les Centaures et les Amazones de la Grèce Antique établirent les limites d’une polis centrée sur l’homme grec parce qu’ils firent éclater le mariage et perturbèrent les frontières par des alliances contre-nature entre le guerrier et l’animal ou la femme. Les jumeaux siamois et les hermaphrodites constituèrent le trouble matériau humain qui, au début de l’ère moderne en France, permit de fonder le dis- cours sur le naturel et le surnaturel, le médical et le légal, les mauvais sorts et les maladies – éléments cruciaux dans l’établissement de l’identité moderne. Les études évolutionnistes et comportementales des singes et des grands primates ont marqué les multiples frontières des identités industrielles de la fin du XXe siècle. Les monstres cyborgiens de la science-fiction féministe définissent des possibilités et des limites politiques assez différentes de celles que propose la fiction courante de l’Homme et de la Femme."}
35
+ {"text": "Prendre au sérieux l’imagerie d’un cyborg qui serait autre chose qu’un ennemi a plusieurs conséquences. Sur nos corps, sur nous-mêmes; les corps sont des cartes du pouvoir et de l’identité. Les cyborgs n’y font pas exception. Un corps cyborg n’a rien d’innocent, il n’est pas né dans un jardin, il ne recherche pas l’identité unitaire et donc ne génère pas de dualismes antagonistes sans fin (ou qui ne prennent fin qu’avec le monde lui-même), il considère que l’ironie est acquise. tre un c’est trop peu, et deux n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Le plaisir intense que procure le savoir faire, le savoir manier les machines, n’est plus un péché, mais un aspect de l’incarnation. La machine n’est pas un “ceci” qui doit être animé, vénéré et dominé. La machine est nous, elle est nos processus, un aspect de notre incarnation. Nous pouvons être responsables des machines, elles ne nous dominent pas, elles ne nous menacent pas. Nous sommes responsables des frontières, nous sommes les frontières. Jusqu’à maintenant (il était une fois), l’incarnation féminine semblait être innée, organique, nécessaire; et cette incarnation semblait être synonyme du savoir faire maternel et de ses extensions métaphoriques. Ce n’est qu’en ne nous plaçant pas à notre place que nous pouvions prendre un plaisir intense avec les machines et encore, à condition de prétexter qu’après tout, il s’agissait d’une activité organique, qui convenait aux femmes. Les cyborgs pour- raient envisager plus sérieusement l’aspect partial, fluide, occasionnel du sexe et de l’incarnation sexuelle. Après tout, malgré sa large et profonde inscription historique, le genre pourrait bien ne pas être l’identité globale."}
36
+ {"text": "Réfléchir à la question, idéologiquement chargée, de ce qui compte comme activité quotidienne, comme expérience, peut se faire en exploitant l’image du cyborg. Dernièrement, les féministes ont prétendu que les femmes étaient douées pour le quotidien, que les femmes, plus que les hommes géraient d’une manière ou d’une autre ce quotidien, et qu’elles occupaient donc potentiellement une position épistémologique privilégiée. Cette prise de position peut paraître convaincante car elle met en lumière une activité féminine longtemps méprisée et qu’elle en fait la base de la vie. La base de la vie? Et l’ignorance des femmes, alors? Et leur exclusion de la connaissance et du savoir? Leurs manques? Et l’accès des hommes aux compétences du quotidien, à la construction des choses, à leur destruction, au jeu? Et les autres incarnations? Le genre cyborgien est une possibilité partielle de revanche globale. La race, le genre et le capital nécessitent une théorie cyborgienne des touts et des parties. Il n’existe pas, chez le cyborg, de pulsion de production d’une théorie totale, mais il existe une connaissance intime des frontières, de leur construction, de leur déconstruction. Il existe un système de mythes qui ne demande qu’à devenir un langage politique susceptible de fonder un regard sur la science et la technologie, qui conteste l’informatique de la domination – afin d’agir avec puissance."}
37
+ {"text": "Une dernière image: les organismes et la politique organismique et holistique reposent sur des métaphores de renaissance et en appellent invariablement aux ressources de la sexualité reproductive. Je dirais que les cyborgs ont plus à voir avec la régénération et qu’ils se méfient de la matrice reproductive et de presque toutes les mises au monde. Chez les salamandres, la régénération qui suit une blessure, par exemple la perte d’un membre, s’accompagne d’une repousse de la structure et d’une restauration des fonctions avec possibilité constante de production, à l’emplacement de l’ancienne blessure, de doubles ou de tout autre étrange résultat topographique. Le membre qui a repoussé peut être monstrueux, dupliqué, puissant. Nous avons tou(te)s déjà été blessé(e)s, profondément. Nous avons besoin de régénération, pas de renaissance, et le rêve utopique de l’espoir d’un monde monstrueux sans distinction de genre fait partie de ce qui pourrait nous reconstituer."}
38
+ {"text": "L’imagerie cyborgienne peut aider à exprimer les deux points cruciaux de ce texte. Un, la production d’une théorie totale, universelle, est une erreur énorme qui passe à côté de la réalité, et qui l’a probablement tou- jours fait, mais qui le fait maintenant de façon certaine. Deux, en prenant la responsabilité des relations sociales de science et de technologie, on refuse la métaphysique anti-science, la démonologie de la technologie, et l’on assume ainsi le difficile travail de reconstruction des frontières de la vie quotidienne, en connexion partielle avec les autres, et en communication avec chaque partie de nous-même. Ce n’est pas seulement que la science et la technologie sont d’éventuels moyens de grande satisfaction humaine aussi bien qu’une matrice de dominations complexes. L’imagerie cyborgienne ouvre une porte de sortie au labyrinthe des dualismes dans lesquels nous avons puisé l’explication de nos corps et de nos outils. C’est le rêve, non pas d’une langue commune, mais d’une puissante et infidèle hétéroglosse. C’est l’invention d’une glossolalie féministe qui glace d’effroi les circuits super-évangélistes de la nouvelle droite. Cela veut dire construire et détruire les machines, les identités, les catégories, les relations, les légendes de l’espace. Et bien qu’elles soient liées l’une à l’autre dans une spirale qui danse, je préfère être cyborg que déesse."}