bien
bien donc tout d'abord je tiens à remercier hein Christian Bruneau
pour euh l'initiative qui nous réunit euh aujourd'hui
euh et qui nous offre le plaisir de vous présenter les travaux hein
euh menés au sein du laboratoire Remelice
notre jeune équipe de recherche
nous avons choisi d'intervenir
euh à deux voix
celle de mon collègue hein Marcos Eymar et la mienne
afin de partager avec vous nos travaux sur la littérature féminine chilienne
dans mon cas et sur le bilinguisme franco-espagnol
euh dans le cas de euh Marcos
et le donc euh honneur étant donné aux femmes
c'est moi qui euh prend la parole
euh en premier
euh
pour euh vous parler donc de la hm de la diffusion hein
euh de la littérature hein
euh chilienne écrite par les femmes
donc lorsque l'on parle en France
euh d'écrivaines chiliennes quelques rares noms
sont susceptibles d'être connus
celui d'Isabel Allende qui remporte depuis les années quatre-vingt
un grand succès auprès des lecteurs et éventuellement
dans le meilleur des cas
celui de Gabriela Mistral
prix Nobel de littérature en mille neuf cent quarante-cinq
qui a d'ailleurs été le premier auteur
écri- latino-américain
à recevoir cette distinction
néanmoins
nombre d'auteures chiliennes restent
malgré la qualité de leurs oeuvres
peu diffusées
euh à l'étranger
c'est le cas à mon sens
de
Diamela Eltit
aussi
lorsque l'on m'a proposé
l'année dernière
de publier un ouvrage dans la nouvelle cré-
dans la nouvelle collection
création au féminin de l'Harmattan
j'ai immédiatement choisi
d'écrire sur
Diamela Eltit
l'essai qui a vu le jour
Les déplacements du féminin ou la politique en mouvement au Chili
s'inscrit dans un travail de diffusion
de l'oeuvre de la romancière
mené par des é- des éditeurs et des universitaires
au Chili
au Mexique
aux Etats-Unis
et plus récemment
en Espagne
et en France
le nom de cette romancière vous est
je présume
peu familier pour l'instant
dès lors
qui est
Diamela Eltit ?
ou qu'est-elle ?
pour reprendre l'expression qu'elle-même emploie
Diamela Eltit
est née
en mille neuf cent quarante-neuf
au Chili
elle a fait son apparition dans la scène publique chilienne
durant la dictature instaurée par Augusto Pinochet
à la suite du coup d'état militaire
du onze septembre im- mille neuf cent soixante-treize
lors de ses performances
elle se mettait en scène
devant des maisons closes ou dans des bidonvilles
questionnant
depuis les marges
le discours
et la morale officielle
elle concevait alors son travail
comme un geste de désobéissance
un rejet du rejet
selon ses propres termes
sa démarche s'est poursuivie
après
le retour de la démocratie au Chili
en mille neuf cent quatre-vingt-huit
sans que la créatrice ne se départe de son regard critique
sa production est très vaste
elle comprend des performances
des romans des essais
de nombreux articles de journaux
et des ouvrages difficiles à définir
qui font dialoguer
la fiction
et le témoignage
le récit et les photographies
Diamela Eltit livre à la fois des productions artistiques et des analyses critiques
le point commun entre ces différentes formes
de création
est selon moi
la volonté de lutter contre les différents types d'enfermement
l'enfermement politique
dans un régime dictatorial
l'enfermement économique dans un système dominé par un néo-capitalisme effréné
l'enfermement social
en tant que femme
l'enfermement commercial
en tant que romancière
réfléchir sur Diamela Eltit
c'est aussi se pencher sur la trajectoire d'une femme
intimement liée
à l'histoire du Chili
elle a commencé sa production littéraire pendant la dictature de Pinochet
a été attachée culturelle à l'ambassade du Chili au Mexique
durant la transition démocratique
et est l'épouse de Jorge Arrate
homme politique chilien
candidat à la dernière élection présidentielle au Chili
en deux mille dix
par ailleurs ses interventions
dans la sphère publique ne passent pas inaperçues
en deux mille six par exemple
Diamela Eltit a dénoncé l'attribution quasi systématique
du prix national de littérature à des hommes
elle avait alors prôné
une forme de parité
visant à réparer cette injustice historique
sa proposition était de remettre
pour les dix années à venir
ce prix à des femmes
ses déclarations provocatrices
qui critiquaient une institution littéraire
en dénonçant l'évaluation des oeuvres
avaient bien entendu fait scandale
dans un autre domaine
Diamela Eltit a également problématisé le rôle de première dame
du Chili
son travail dans une université de New-York
durant la campagne électorale de son époux
en deux mille dix
contrastait
avec la présence médiatique des femmes des autres candidats
à ce propos
Diamela Eltit avait clairement déclaré
je cite
la figure de première dame me paraît anachronique et indigne
elle avait également considéré
que le comportement de certaines épouses de candidats
faisait partie d'une tendance générale
à rendre frivole
la politique
cette prise de position
peu coquette
qui s'inscrivait dans une volonté de renouveau
des représentations des femmes
dans la sphère publique
lui a valu
de nouveau
bien des critiques
suivre la démarche de Diamela Eltit
c'est donc se pencher sur une oeuvre profondément novatrice
dans la littérature chilienne
ou sur une prose explosive
pour reprendre les termes
de la critique
Nelly Richard
l'explosion provoquée est liée à une rupture
face aux créatrices qui l'ont provoq- qui l'ont précédée
face à de nombreux schémas littéraires
ou théoriques
ainsi qu'à une réflexion sur les femmes
et la société souvent polémique
et politiquement incorrect
Diamela Eltit compare volontiers sa démarche artistique
à un négatif photographique
à partir duquel développer une vision
du système
trois ouvrages me semblent éclairants à ce propos
l'un
conçu pendant la dictature
l'autre
en mille neuf cent quatre-vingt-douze
au moment de la célébration du cinq centième anniversaire
de la découverte de l'Amérique
le dernier plus récent
en deux mille deux
le premier ouvrage El cuarto mundo
publié en mille neuf cent quatre-vingt-huit
au Chili
et traduit en mille neuf cent quatre-vingt-treize
en France sous le titre de Quart monde
a été rédigé sous la dictature
cette oeuvre qui est entre autre
une condamnation du régime dictatorial
ne fait jamais d'allusion directe à ce sujet
tout est perçu
à travers les troubles psychologiques des personnages
la folie devient une façon de présenter des plaintes
comme s'il s'agissait de divagations
les gesticulations des personnages
sont un moyen de montrer
une douleur qui ne peut être
verbalisée
ce mode d'expression devient à la fois
symptôme de souffrances liées à la dictature
et stratégies
et stratégies
euh littéraires
en effet
l'auteure
a raconté n'avoir jamais eu de problèmes avec la censure
ses oeuvres sont passées entre les mains de censeurs qui
euh dépassés par la forme et le langage obscur
les ont laissé librement circuler
la réception de l'oeuvre s'est donc faite à un double niveau
un niveau
officiel
marqué par une indifférente incompréhension
et un niveau clandestin marqué par la silencieuse compréhension
des messages codés
de l'auteur
le second ouv- ou le second ouvrage que je souhaite brièvement présenter
s'intitule El infarto del alma
L'infarctus de l'âme
est le fruit d'une collaboration entre Diamela Eltit
et la photographe Paz Errázuriz
l'ouvrage a été publié en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze
mais conçu en mille neuf cent quatre-vingt-douze
ce livre peut être interprété
comme l'une des nombreuses manifestations
qui ont eu lieu en Amérique latine
lors de la célébration du cinq centième anniversaire de la découverte de l'Amérique
l'ouvrage est hybride
composé de photographies de Paz Errázuriz
illustré par des fragments de lettres
d'une narratrice
en pleine décomposition psychique
et d'un journal de voyage de Diamela Eltit
la première date de ce journal de voyage
vendredi sept août
mille neuf cent quatre-vingt-douze
rappelle étrangement
celle du premier voyage de Christophe Colomb
vendredi trois août mille quatre cent quatre-vingt-douze
mais
Diamela Eltit
n'est pas partie pour découvrir des territoires rêvés
elle est partie en compagnie de Paz Errázuriz
pour découvrir un lieu volontairement rayé de la carte
l'hôpital psychiatrique Philippe Pinel
perdu
dans la Cordillère des Andes
il s'agissait pour les deux créatrices
de traiter
de l'amour fou
qui devenait pour elles
l'amour
entre les fous
d'où les photos de couples qui se sont formés
au sein
de l'hôpital
et l'amour
pour
les fous
qu'exprime
Diamela Eltit
questionnant sans cesse
les frontières
entre normalité et pathologie
dans L'infarctus de l'âme
la présence de portraits et de langages de frontaliers
répond à une volonté
d'interroger une situation socio-historique problématique
il est difficile
de se retrouver
dans la composition complexe
de l'oeuvre
la numérotation des pages quasiment invisible
suggère l'ambiguïté qu'il y a
à tenter de mettre de l'ordre
dans ce qui échappe
aux critères rationnels
une fois de plus
c'est donc
à contre courant
des discours et des célébrations officielles
que se situe Diamela Eltit
enfin c'est le troisième et dernier ouvrage que je prendrais
euh comme exemple
dans le roman
Mano de obra
Main d'oeuvre
publié en deux mille deux
l'espace dominant
est celui du supermarché
tous les personnages et narrateurs sont des employés de supermarchés
Diamela Eltit y élabore une poétique de l'enfermement
qui repose sur une série de variations
intimement entrelacées
il est en effet question d'un enfermement
tant individuel que collectif
dans une société néolibérale
cependant l'auteur établit un jeu
d'échos
intra et intertextuel
convonquant
à la fois des textes qu'elle avait produit
sous la dictature
et des ouvrages de Michel Foucault tels que Surveiller et punir
les variations
permettent
de mettre en relation
l'enfermement économique
l'enfermement carcéral et dictatorial
dans ce livre
se lit également
en filigrane une question
comment é- comment écrire
dans une société dominée par le marché ?
est-il possible d'éviter que son propre livre
ne devienne un simple produit de supermarché ?
la réception de l'oeuvre de Diamela Eltit
du fait de l'inconfort qu'elle génère est très contrastée
Diamela Eltit est au Chili
la romancière la plus étudiée dans les milieux universitaires
elle est parallèlement l'objet de dures attaques
il lui est reproché d'être trop intellectuelle
de publier des romans incompréhensibles ou
peu conformes à une bienséance dite féminine
Diamela Eltit est convaincue que certains reproches
qui lui sont adressés
en particulier le fait d'être
trop intellectuelle
relève davantage de problèmes de genre
que euh de problèmes littéraires
dans cette réception
souvent polémique de son oeuvre
les liens particuliers
euh qui unissent
euh des liens particuliers unissent Diamela Eltit à l'étranger
à la France
en particulier
l'ouvrage
El padre mío
Mon père
publié en mille neuf cent quatre-vingt huit
est intéressant à ce titre
Diamela Eltit écrit un prologue
puis retranscrit littéralement
le discours délirant
d'un vagabond
dans les rues de Santiago
jaillit alors un texte
qui met en échec
les schémas littéraires
auxquels nous pouvons être habitués
celui d'auteurs
de narrateurs
de personnages
et de nature-même de l'ouvrage
lorsqu'elle présente ce livre
Diamela Eltit insiste
sur l'influence décisive que l'ouvrage d'André Gide
La Séquestrée de Poitiers
a exercé sur elle
dans cet ouvrage
André Gide s'est penché sur un fait divers qui avait fait grand bruit
la police reçut en mille neuf cent un
une lettre anonyme
qui accusait la veuve du doyen de la faculté
euh des Lettres de Poitiers
de séquestrer
depuis des années sa fille
et effectivement
dans une chambre d'une saleté repoussante
les policiers découvrirent une femme de cinquante-deux ans
qui n'avait pas vu la lumière du jour depuis vingt-cinq ans
et qui se trouvait dans un état physique et psychologique alarmant
la femme fut sauvée mais ayant définitivement perdu la raison
ne put livrer aucun témoignage cohérent
André Gide a publié La séquestrée de Poitiers en mille neuf cent trente et un
un an auparavant il avait fondé à la NRF
une collection au titre éloquent
Ne jugez pas
il réunissait des documents authentiques
sur des affaires échappant aux règles de la psychologie traditionnelle
et par conséquent
très délicates pour la justice
dans sa présentation
André Gide confiait je cite
j'ai quelques scrupules
à signer la relation de cette singulière histoire
dont l'exposé tout impersonnel que je vais en faire
je n'eus soucis que de mettre en ordre les documents que j'ai pu recueillir
et m'effacer devant eux
la démarche de Diamela Eltit s'effaçant
devant les déclarations de
Mon père
n'est pas sans rappeler celle d'André Gide
réunissant des documents
il s'agit de mettre au centre d'un ouvrage
difficilement définissable
un être réel
ayant souffert d'une persécution
qui a rendu son discours incompréhensible
mais lorsque j'ai interrogé Diamela Eltit sur ce que signifiait pour elle
la ques- La séquestrée de Poitiers
Diamela Eltit m'a entre autres choses
expliqué que cet ouvrage
lui avait permis de
et je cite son expression
de donner une certaine légitimité à son propre livre
cette réponse suggère une autre dimension
de la relation intertextuelle
le fait de convoquer
un auteur français
de renom
pouvait permettre d'appuyer
et de justifier
au Chili
l'existence de ce texte
profondément problématique
par ailleurs
les universitaires qui travaillent
sur l'oeuvre de Diamela Eltit
ont fréquemment remarqué qu'elle a souvent une meilleure réception
à l'étranger qu'au Chili
ainsi
la critique littéraire française
Nelly Richard
a été la première à théoriser sur l'oeuvre de Diamela Eltit
et à mettre en valeur sa portée transgressive
dans un autre contexte
lorsque mon essai a été publié
il s'agit de la première monographie hein sur Diamela Eltit
j'ai immédiatement été contactée par un journaliste du journal chilien
El Mercurio
qui a rapidement publié
dans le supplément littéraire du journal
un article intitulé
la renommée internationale
de Diamela Eltit
dans lequel il présentait les thèses énoncées dans mon essai
cet essai visait
non seulement à montrer la reconnaissance
de l'oeuvre de Diamela Eltit à l'extérieur
mais était aussi et surtout une façon de consolider
le statut de l'auteure
à l'intérieur du Chili
et effectivement
en Amérique latine
la réception
hors
des frontières
est prise en compte et influe
parfois ou même souvent
sur la réception locale
au début du mois de mars et on en parlait encore tout récemment avec
Marcos
euh j'avais invité dans le cadre des rencontres culturelles de Remelice
euh Angela Xavier de Brito
sociologue brésilienne au CNRS
qui vient de publier un ouvrage sur
la formation des élites féminines
euh au Brésil
Angela
avait dans un premier temps
écrit cet ouvrage en portugais
pensant à sa diffusion au Brésil
l'ouvrage a été refusé
par les maisons d'édition
l'une d'entre elles alléguant pour ce refus que
le livre n'était pas assez féministe
face à ce refus
Angela a auto traduit
son livre
qui a immédiatement été accepté
par les maisons d'édition françaises
avant d'être accueilli avec enthousiasme
à la suite de cette édition française
Angela a été recontactée
par la maison d'édition brésilienne
qui laissant de côté toute considération
féministe
ou non
lui a proposé
d'éditer son ouvrage
qui va paraître d'ici peu
il se produit donc
dans le cas d'Angela
comme dans celui de Diamela Eltit
des interférences entre
la réception locale
et la réception internationale
pour conclure
Diamela Eltit a l'habitude de comparer modestement ses oeuvres
à des châteaux de sable
c'est-à-dire à des constructions
artisanales
fragiles
et éphémères
mais
la romancière laisse
une empreinte de plus en plus profonde
au Chili
où elle a remporté le prix ibéro-américain de lettres José Donoso
en deux mille dix
aux Etats-Unis
où des groupes de chercheurs travaillent sur son oeuvre
et en Espagne
où la maison d'édition Periferica
se prépare à rééditer ses oeuvres
c'est dans ce mouvement
que s'inscrit mon travail
l'essai que je viens de publier
et la présentation que je viens de faire
car pour moi bien entendu
la diffusion de son oeuvre passe par Orléans
bien
et donc je vais maintenant euh céder la parole à Marcos
euh qui intervient
euh à double titre
en tant que que chercheur hein qui travaille sur le bilinguisme euh
donc euh franco- euh espagnol
et qui est également
euh romancier
et qui travaille également dans ses productions littéraires sur le bilinguisme
merci beaucoup mer- merci de m'avoir euh invité à participer à
cette journée de présentation
alors euh bon l'exemple du
du travail de Catherine euh sur Diamela Eltit
est une preuve de la volonté de Remelice
d'étudier les médiations culturelles tout en les mettant en pratique
de faire en sorte que les chercheurs de littérature et culture étrangère
soient aussi des intermédiaires entre la France et l'étranger
dès lors
puisque l'un de nos principaux objets d'étude
est la création littéraire
en tant que forme de médiation
pourquoi s'interdirait-on de la pratiquer ?
ne peut-on être en même temps
et chercheur
et créateur ?
donc en France euh
plus d'ailleurs que dans le monde anglo-saxon
on a toujours eu tendance à dissocier les deux activités
on considère en général que la recherche exige une méthode et une rigueur
qui sont incompatibles avec la fantaisie et l'imagination
qu'ex- qu'exige la création artistique
d'un côté il y aurait donc les savants méticuleux
rationnels et austères
et d'autre les poètes intuitifs
&génials et excentriques
or une telle opposition caricaturale ne résiste pas à l'épreuve des faits
on pourrait citer des dizaines d'exemples d'écrivains qui sont aussi des chercheurs reconnus
parmi lesquels me semble-t-il
Diamela Eltit elle-même
pour donner juste une idée de l'étendue du phénomène je vais brièvement citer
les parcours des quatre prix Nobel
des dix dernières années
donc le dernier le Suédois euh Tomas Tranströmer
a travaillé depuis les années cinquante en tant que professeur de psychologie
à l'Université de Stockholm
Jean-Marie Le Clézio
est un spécialiste très connu des cultures préhispaniques
qui a enseigné entre autres euh aux Universités de Bangkok
de Mexico de Boston
d'Austin et d'Albuquerque
Herta Müller a aussi consacré toute sa vie professionnelle à l'enseignement
et John Maxwell Coetzee
a enseigné la littérature pendant plus de trente ans
aux Universités de Buffalo
Le Cap Adélaïde
et Chicago
donc ces quelques exemples arbitraires montrent l'étroite imbrication aujourd'hui
de la création littéraire et du monde universitaire
il s'agit même à mon avis
de l'un des phénomènes les plus marquants du champ littéraire
euh li- euh au cours des dernières décennies
il me semble qu'on ne lui a pas encore consacré l'attention qu'il mérite
on peut regretter cette tendance
et considérer que l'intégration des écrivains dans les establishments universitaires
signe la fin définitive du mythe
de l'artiste euh
maudit
le mythe romantique
et d'une certaine idée de la littérature conforme des provocations
des transgressions
on peut aussi estimer au contraire
qu'il s'agit là d'un signe de temps potentiellement fécond
susceptible de produire une nouvelle synthèse
entre la théorie et la pratique
entre la sensibilité et l'abstraction
entre l'art et les sciences humaines
telle est la conviction de Remelice
et c'est pourquoi parmi les enseignants étrangers qui sont associés
à notre groupe de recherche
il y en a plusieurs qui développent en parallèle
une carrière d'enseignant chercheur et d'écrivain
on cite par exemple Jaime Siles qu'on a eu le plaisir d'accueillir ici l'année dernière
est un grand spécialiste des littératures latines à l'Université de Valencia
mais aussi l'un des principaux poètes de sa génération
de même Vicente Cervera
qu'on a invité il y a un mois
occupe la chaire de littérature hispano-américaine
euh de l'université de Murcia
tout en construisant une oeuvre poétique fort intéressante
mardi dernier à quelques pas d'ici
notre collègue Yasmin Hoffmann membre de Remelice
présentait Julia Kristeva
dont le parcours académique et intellectuel
n'a pas besoin d'être rappelé ici
mais qui est aussi l'auteur de plusieurs romans dont Les Samouraïs et
ou Meurtre à Byzance
loin d'être un hobby ou
une distraction ou une entrave
la création littéraire s'affirme chez ces auteurs comme une prolongation
ou un complément indispensable
de leur activité de recherche
je suis sûr que Kristeva Le Clézio ou Coetzee auraient des choses passionnantes à nous dire
sur les rapports que l'enseignement la recherche et l'écriture romanesque
entretiennent dans leur vie et leur oeuvre
malheureusement on n'a pas pu les faire venir aujourd'hui
afin d'illustrer cet aspect
important de Remelice
je dois me ren- résigner à vous présenter brièvement
mon ma modeste expérience en tant que jeune enseignant chercheur
et apprenti écrivain
donc en deux mille huit j'ai soutenu à l'Université de Paris trois
une thèse intitulée
la langue plurielle
le bilinguisme franco-espagnol dans la littérature hispano-américaine
mille huit cent quatre-vingt-dix mille neuf cent cinquante
qui a paru sous forme de livre euh euh l'année dernière
donc ma thèse s'intéressait au phénomène de du bilinguisme littéraire
à travers l'étude d'onze écrivains hispano-américains
et six nationalités différentes
qui avaient choisi le français
pour écrire une partie
importante de leur oeuvre
en deux mille neuf j'ai fini aussi la première version d'un roman en espagnol intitulé
Hendaya
Hendaye
dont le héros est Jacques Muñoz
fils d'immigrant espagnol en France
à la mort de sa mère
Jacques décide d'apprendre l'espagnol
langue que sa mère l'avait
euh en quelq- interdit d'apprendre
afin qu'il puisse être un Français pur
au début de cette année
euh ce roman a reçu le sixième prix Vargas Llosa de roman en Espagne
il sera publié à la rentrée prochaine
donc ma thèse et le roman ont donc le même sujet
le bilinguisme
et ont été écrits presque en même temps
on pourrait penser que j'ai tout simplement réutilisé
tous les matériels accou- accumulés lors de ma recherche académique
et essayé de les faire vivre autrement à travers la création des personnages
ou d'une intrigue policière des deux côtés de la frontière franco-espagnole
l'écriture romanesque offre en effet une possibilité de médiatiser la recherche académique
dans le sens où il ou elle permet
de traiter un sujet de façon plus légère et lisible
et de toucher ainsi un public plus large
cependant
envisager les choses
uniquement en sur euh sous cet aspect-là
me semble excessivement simple
car à regarder de plus près le sujet de ma thèse
et de mon roman n'est pas exactement le même
dans ma thèse je me concentre sur la littérature hispano-américaine
plus particulièrement sur la période mille huit cent quatre-vingt-dix mille neuf cent cinquante
à un moment où la littérature hispano-américaine cherche encore sa voie
et doit encore s'émanciper intellectuellement et esthétiquement de l'héritage colonial
en revanche l'action du roman se rédou- se déroule
pardon dans l'Espagne d'aujourd'hui
même si le présent de mon personnage
est profondément marqué par l'héritage de la guerre civile
du franquisme
et de l'émigration massive des années soixante
on a donc deux contextes historiques extrêmement différents
qui n'ont pas a priori beaucoup de choses en commun
est-ce dire que la littérature de la thèse
et du roman ont suivi des chemins entièrement différents ?
indépendants ?
évidemment pas
ma thèse étudie plusieurs formes de médiation
linguistiques culturelles imaginaires
c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Françoise Morcillo
donc la directrice de Remelice qui avait fait partie de mon jury de thèse
m'avait invité à rejoindre Remelice
avant même d'avoir la chance d'être recruté à Orléans en tant que Ater
les écrivains bilingues hispano-américains de la fin du dix-neuvième
et de la première moitié moitié du vingtième
ont été des médiateurs polyvalents
traducteurs diplomates
essayistes
divulgateurs
ils ont beaucoup fait
pour que l'Amérique latine soit mieux connue en France
et pour diffuser la culture française dans leur pays d'origine
or en plus de ces formes extérieures de médiation
le bilinguisme implique aussi une médiation intérieure
l'écrivain bilingue est un être dédoublé
habité par deux univers linguistiques imaginaires
qu'il doit s'efforcer de réunir en soi
et cette médiation intérieure s'avère souvent d- douloureuse
surtout à une époque où le multilinguisme ne jouissait de la même légitimité qu'aujourd'hui
Costa Du Rels un écrivain bolivien bi- bilingue
prononça une conférence intitulée précisément
le drame de l'écrivain bilingue
il y raconte comment lors de q- euh
d'une visite qu'il rendit à
Anatole France écrivain qu'il admirait profondément
celui-ci lui dit
un écrivain bilingue ne sera jamais un écrivain
ce qui l'avait un peu découragé
logiquement
dans un autre texte intitulé
Chronique anachronique
il raconte ses années de collège dans un internat d'Ajaccio
et ses tourments face à l'hilarité de ses camarades
lorsque a- euh il euh leur disait qu'il était né à Sucre
capitale de la Bolivie
mais sucre en français
ouais évidemment ça
ça rappelle autre chose
donc Augusto de Armas poète cubain
auteur du remarquable livre en français Rymes byzantines
évoque plusieurs fois la terrible phrase de son maître Théodore
Banville
nul étranger
ne fera un vers français qui ait le sens commun
quant à Nicanor della Rocca Vergalo excentrique poète péruvien
il raconte comment il envoya son manuscrit à un éditeur parisien
et le reçut quelques semaines après
tout rempli de corrections
donc ces anecdotes
montrent la difficulté qu'il y a parfois à se faire accepter en tant qu'étranger
d'un point de vue littéraire ce sentiment donne lieu à ce que les linguistes appellent
l'insécurité linguistique
ou bien à une surconscience linguistique
qui surinvestit les aspects formels de la langue
et qui aboutit parfois à une hyper identification
qui consiste à vouloir être
dans les cas des auteurs que j'étudie
euh plus français que le français
ainsi par exemple j'ai trouvé des
des dizaines et des dizaines de poèmes
en en l'honneur de la France à l'occasion des deux guerres mondiales
écrits par ces auteurs
qui expriment
un un amour euh réel
à l'égard de ce pays mais aussi un désir de se faire accepter
par la société française
bien sûr toutes ces difficultés de la médiation extérieure et surtout intérieure
faisait parfois écho à mes propres expériences
en tant qu'Espagnol à Paris
et surtout aux rencontres
que j'ai faites au cours de ces années dans le train
Francisco de Goya
entre Paris et Madrid
qui s'arrête d'ailleurs à à Orléans me semble t-il
car ce train est très fréquenté par des vieux immigrés espagnols
qui après avoir quitté leur pays dans les années soixante
partagent désormais leur temps entre l'Espagne et la France
au cours du long trajet c'est presque treize heures
même si normalement on dort
au moins sept heures si les
euh compagnons ne ronflent pas trop
j'ai eu l'occasion d'écouter leurs histoires impressionnantes sur la guerre civile
ou les internats franquistes
leurs difficultés d'adaptation dans un pays dont ils ne connaissaient pas la culture
mais j'ai surtout été fasciné par la langue qu'ils parlaient
un véritable &fragnole
je sais pas si vous l'avez étudié ce &fragnole
mais c'est vraiment une langue hy- hybride
qui mélangeait de façon spontanée les deux codes
et qui à ma connaissance
n'avait jamais fait l'objet d'une véritable é- élaboration romanesque
des lectures liées à ma thèse et des rencontres dans les trains
est donc né l'idée de départ de mon roman
au frontispice de mon livre j'ai placé une citation
inventée que j'ai attribuée à un in- écrivain nommé Adam &Kovasevic
comment traverser la frontière
lorsqu'on la porte en soi ?
cette question renvoie évidemment aux difficultés de la médiation intérieure
dont j'ai parlé tout à l'heure
or si la médiation intérieure que le bilinguisme présuppose s'avère parfois douloureuse
elle reste néanmoins indispensable
le personnage principal de mon roman est quelqu'un
à qui la possibilité de cette médiation
euh a été refusée
sa mère
comme beaucoup de immigrés espagnols de sa génération
n'a pas transmis sa langue à son fils
dans l'espoir de faciliter son intégration
mais aussi pour lui cass- cacher un lourd secret de famille
lorsqu'elle recevait des visites d'hispanophones
elle enfermait son fils dans sa dans sa chambre
l'oreille collée à la porte celui-ci tentait d'écouter les sons de la langue interdite
il reconstruisait ainsi des mots espagnols imaginaires
que pas es que no
qu'il ne trouvait qu'il ne trouva jamais dans le dictionnaire
bien entendu il s'agit là d'une situation dramatisée à des fins littéraires
mais qui reflète une frustration réelle des
dont plusieurs enfants des immigrés de cette génération
m'ont fait part
Jacques
tout comme ces enfants réels se sent privé d'une partie de lui-même
à la mort de sa mère ses tantes assistent à l'enterrement
il les entend parler l'espagnol
il a impression paradoxalement
que sa langue maternelle ressuscite avec la mort de sa mère
il entreprend alors un apprentissage de l'espagnol
une quête obsessionnelle du passé entre Paris et Madrid
mais c'est déjà trop tard
la recherche si longtemps différée de son origine
l'empêchera de vivre le présent
au bout d'une intrigue policière et sentimentale que je vais pas euh
vous résumer ici
le récit se clôt là où il avait commencé
à la frontière franc- franco-espagnole
en Hendaye
l'endroit où le père de Jacques avait disparu
et où Jacques mourra aussi
incapable de dépasser les clivages linguistiques et culturels
que sa mère avait vainement essayé de supprimer en lui
donc au-delà des du sujet du bilinguisme
aussi bien ma thèse que mon roman cherchent donc
à répondre à des questions analogues
quels sont les risques et les enjeux de la position de l'entre-deux ?
à quelles conditions cette position intermédiaire peut être féconde
ou au contraire
euh potentiellement destructrice ?
ces phénomènes de vases communicants entre la recherche scientifique et le roman
concernent aussi l'écriture elle-même
quand j'ai rédigé ma thèse
mon obsession est évidemment d'écrire dans un français tout à fait correct
et d'éviter les hispanismes
cela a été d'autant plus difficile que je devais étudier les interférences
entre les deux langues
ou ce que les linguistes appellent le code-mixing
certains auteurs de mon corp-
corpus d'ailleurs n'hésitaient pas
à s'en servir volontairement à des fins esthétiques
par exemple euh les les titres d'un
d'un recueil d'un d'un des auteurs s'appelle
Amour à mort
qu'on peut lire évidemment en français mais on peut aussi le lire de façon bilingue
Amour amor non ?
amor étant é- évidemment amour en espagnol
bon ce n'est qu'un exemple mais il y a beaucoup d'exemples
semblables dans dans dans les écrivains que j'ai j'ai étudié
donc je pense avoir réussi à éviter la plupart des pièges dans ma thèse mais
pas euh
pas tous cependant
ainsi lors de la soutenance on a signalé que dans un passage de mon travail
j'avais écrit duel au lieu de deuil
sans doute influencé par l'espagnol ou un même mot
duelo
désignait les deux concepts
il s'agit d'un lapsus très intéressant
parce que le roman que j'écrivais en même temps
que ma thèse parlait d'un deuil
qui était aussi un duel entre les morts et les vivants
entre les français et l'espagnol
toujours est-il que dans mon roman j'ai complètement abandonné les soucis de correction
qui présidaient logiquement à l'écriture de ma thèse
et j'ai voulu explorer toutes les possibilités expressives du mélange des langues
les calques les néologismes
les faux-amis
les malentendus
ainsi lors d'une dispute
Jacques veut rassurer la femme espagnole dont il est tombé amoureux
euh euh
alors il dit rasurate
or en espagnol rasurarse veut dire se raser
donc évidemment ce rase-toi
n'a euh rien fait pour arranger les choses entre les deux
euh bon mon travail scientifique s'est avéré extrêmement utile
pour cette exploitation littéraire du bilinguisme
j'ai utilisé un travail extrêmement sérieux du sociolinguiste
Christian Lagarde sur les parlers
des immigrants espagnols dans le Roussillon
pour construire les discours de mes personnages
j'ai appliqué tous les articles que j'avais lus sur les procédés
et les fonctions du code mixing
chez les locuteurs bilingues
l'écriture romanesque peut être ainsi considérée
en partie
comme une mise en application d'être une une réflexion scientifique
faite en amont
donc pour euh conclure
je peux dire que la thèse et le roman me semble rétrospectivement
comme deux activités inséparables l'une de l'autre
qui se complètent et s'enrichissent mon- mutuellement
quel est en défin- définitive notre but en tant qu'enseignant chercheur
approfondir me semble-t-il un sujet qui est qui nous semble important
et le faire vivre dans la société qui nous entoure
aussi bien la recherche académique
que l'écriture créative
peuvent par- participer à cet objectif
grâce au roman des lecteurs qui n'oseraient jamais lire
un livre extrêmement sérieux dense comme celui-ci
seront peut-être amenés
à se poser les mêmes questions qu'animent ma qui animent ma recherche universitaire
mais cette médiatisation n'épuise pas les les sujets de la relat- des relations des
l'écriture romanesque et de l'écriture scientifique
l'écriture romanesque permet d'explorer les dimensions psychologiques et langagières
que les contraintes de l'écriture académique
euh empêchent d'aborder
à l'inverse le travail universitaire permet de prendre en compte des facteurs historiques
culturels et linguistiques
que la fiction
par sa nature-même
doit laisser de côté
comme tous les chercheurs de Remelice
j'ai voulu être un médiateur des médiateurs
c'est-à-dire rappeler les rôles des intermédiaires culturels
que le discours nationaliste euh a parfois tendance à oublier
en France et en français j'ai voulu faire redécouvrir les auteurs hispano-américains bilingues
qui avaient été négligés par les histoires de la littérature
en Espagne et en espagnol
j'ai voulu rappeler les parcours des centaines de milliers euh d'immigrés
qui ont quitté leur pays sans l'abandonner jamais psychiquement
comme les écrivains écrivains bilingues
comme Jacques Muñoz comme mes autres collègues de Remelice
je suis euh euh aussi un passeur des frontières
et contrairement à ce que semble suggérer la citation
qu'ouvre mon roman
il ne faut pas avoir peur de traverser constamment les frontières
il faut juste le faire sans porter sur soi un fardeau trop lourd
car à chaque fois il faut faire cadeau de son bagage à tous ceux qui comme vous aujourd'hui
veulent bien le recevoir des deux côtés
de la frontière
merci de votre attention