bien bien donc tout d'abord je tiens à remercier hein Christian Bruneau pour euh l'initiative qui nous réunit euh aujourd'hui euh et qui nous offre le plaisir de vous présenter les travaux hein euh menés au sein du laboratoire Remelice notre jeune équipe de recherche nous avons choisi d'intervenir euh à deux voix celle de mon collègue hein Marcos Eymar et la mienne afin de partager avec vous nos travaux sur la littérature féminine chilienne dans mon cas et sur le bilinguisme franco-espagnol euh dans le cas de euh Marcos et le donc euh honneur étant donné aux femmes c'est moi qui euh prend la parole euh en premier euh pour euh vous parler donc de la hm de la diffusion hein euh de la littérature hein euh chilienne écrite par les femmes donc lorsque l'on parle en France euh d'écrivaines chiliennes quelques rares noms sont susceptibles d'être connus celui d'Isabel Allende qui remporte depuis les années quatre-vingt un grand succès auprès des lecteurs et éventuellement dans le meilleur des cas celui de Gabriela Mistral prix Nobel de littérature en mille neuf cent quarante-cinq qui a d'ailleurs été le premier auteur écri- latino-américain à recevoir cette distinction néanmoins nombre d'auteures chiliennes restent malgré la qualité de leurs oeuvres peu diffusées euh à l'étranger c'est le cas à mon sens de Diamela Eltit aussi lorsque l'on m'a proposé l'année dernière de publier un ouvrage dans la nouvelle cré- dans la nouvelle collection création au féminin de l'Harmattan j'ai immédiatement choisi d'écrire sur Diamela Eltit l'essai qui a vu le jour Les déplacements du féminin ou la politique en mouvement au Chili s'inscrit dans un travail de diffusion de l'oeuvre de la romancière mené par des é- des éditeurs et des universitaires au Chili au Mexique aux Etats-Unis et plus récemment en Espagne et en France le nom de cette romancière vous est je présume peu familier pour l'instant dès lors qui est Diamela Eltit ? ou qu'est-elle ? pour reprendre l'expression qu'elle-même emploie Diamela Eltit est née en mille neuf cent quarante-neuf au Chili elle a fait son apparition dans la scène publique chilienne durant la dictature instaurée par Augusto Pinochet à la suite du coup d'état militaire du onze septembre im- mille neuf cent soixante-treize lors de ses performances elle se mettait en scène devant des maisons closes ou dans des bidonvilles questionnant depuis les marges le discours et la morale officielle elle concevait alors son travail comme un geste de désobéissance un rejet du rejet selon ses propres termes sa démarche s'est poursuivie après le retour de la démocratie au Chili en mille neuf cent quatre-vingt-huit sans que la créatrice ne se départe de son regard critique sa production est très vaste elle comprend des performances des romans des essais de nombreux articles de journaux et des ouvrages difficiles à définir qui font dialoguer la fiction et le témoignage le récit et les photographies Diamela Eltit livre à la fois des productions artistiques et des analyses critiques le point commun entre ces différentes formes de création est selon moi la volonté de lutter contre les différents types d'enfermement l'enfermement politique dans un régime dictatorial l'enfermement économique dans un système dominé par un néo-capitalisme effréné l'enfermement social en tant que femme l'enfermement commercial en tant que romancière réfléchir sur Diamela Eltit c'est aussi se pencher sur la trajectoire d'une femme intimement liée à l'histoire du Chili elle a commencé sa production littéraire pendant la dictature de Pinochet a été attachée culturelle à l'ambassade du Chili au Mexique durant la transition démocratique et est l'épouse de Jorge Arrate homme politique chilien candidat à la dernière élection présidentielle au Chili en deux mille dix par ailleurs ses interventions dans la sphère publique ne passent pas inaperçues en deux mille six par exemple Diamela Eltit a dénoncé l'attribution quasi systématique du prix national de littérature à des hommes elle avait alors prôné une forme de parité visant à réparer cette injustice historique sa proposition était de remettre pour les dix années à venir ce prix à des femmes ses déclarations provocatrices qui critiquaient une institution littéraire en dénonçant l'évaluation des oeuvres avaient bien entendu fait scandale dans un autre domaine Diamela Eltit a également problématisé le rôle de première dame du Chili son travail dans une université de New-York durant la campagne électorale de son époux en deux mille dix contrastait avec la présence médiatique des femmes des autres candidats à ce propos Diamela Eltit avait clairement déclaré je cite la figure de première dame me paraît anachronique et indigne elle avait également considéré que le comportement de certaines épouses de candidats faisait partie d'une tendance générale à rendre frivole la politique cette prise de position peu coquette qui s'inscrivait dans une volonté de renouveau des représentations des femmes dans la sphère publique lui a valu de nouveau bien des critiques suivre la démarche de Diamela Eltit c'est donc se pencher sur une oeuvre profondément novatrice dans la littérature chilienne ou sur une prose explosive pour reprendre les termes de la critique Nelly Richard l'explosion provoquée est liée à une rupture face aux créatrices qui l'ont provoq- qui l'ont précédée face à de nombreux schémas littéraires ou théoriques ainsi qu'à une réflexion sur les femmes et la société souvent polémique et politiquement incorrect Diamela Eltit compare volontiers sa démarche artistique à un négatif photographique à partir duquel développer une vision du système trois ouvrages me semblent éclairants à ce propos l'un conçu pendant la dictature l'autre en mille neuf cent quatre-vingt-douze au moment de la célébration du cinq centième anniversaire de la découverte de l'Amérique le dernier plus récent en deux mille deux le premier ouvrage El cuarto mundo publié en mille neuf cent quatre-vingt-huit au Chili et traduit en mille neuf cent quatre-vingt-treize en France sous le titre de Quart monde a été rédigé sous la dictature cette oeuvre qui est entre autre une condamnation du régime dictatorial ne fait jamais d'allusion directe à ce sujet tout est perçu à travers les troubles psychologiques des personnages la folie devient une façon de présenter des plaintes comme s'il s'agissait de divagations les gesticulations des personnages sont un moyen de montrer une douleur qui ne peut être verbalisée ce mode d'expression devient à la fois symptôme de souffrances liées à la dictature et stratégies et stratégies euh littéraires en effet l'auteure a raconté n'avoir jamais eu de problèmes avec la censure ses oeuvres sont passées entre les mains de censeurs qui euh dépassés par la forme et le langage obscur les ont laissé librement circuler la réception de l'oeuvre s'est donc faite à un double niveau un niveau officiel marqué par une indifférente incompréhension et un niveau clandestin marqué par la silencieuse compréhension des messages codés de l'auteur le second ouv- ou le second ouvrage que je souhaite brièvement présenter s'intitule El infarto del alma L'infarctus de l'âme est le fruit d'une collaboration entre Diamela Eltit et la photographe Paz Errázuriz l'ouvrage a été publié en mille neuf cent quatre-vingt-quatorze mais conçu en mille neuf cent quatre-vingt-douze ce livre peut être interprété comme l'une des nombreuses manifestations qui ont eu lieu en Amérique latine lors de la célébration du cinq centième anniversaire de la découverte de l'Amérique l'ouvrage est hybride composé de photographies de Paz Errázuriz illustré par des fragments de lettres d'une narratrice en pleine décomposition psychique et d'un journal de voyage de Diamela Eltit la première date de ce journal de voyage vendredi sept août mille neuf cent quatre-vingt-douze rappelle étrangement celle du premier voyage de Christophe Colomb vendredi trois août mille quatre cent quatre-vingt-douze mais Diamela Eltit n'est pas partie pour découvrir des territoires rêvés elle est partie en compagnie de Paz Errázuriz pour découvrir un lieu volontairement rayé de la carte l'hôpital psychiatrique Philippe Pinel perdu dans la Cordillère des Andes il s'agissait pour les deux créatrices de traiter de l'amour fou qui devenait pour elles l'amour entre les fous d'où les photos de couples qui se sont formés au sein de l'hôpital et l'amour pour les fous qu'exprime Diamela Eltit questionnant sans cesse les frontières entre normalité et pathologie dans L'infarctus de l'âme la présence de portraits et de langages de frontaliers répond à une volonté d'interroger une situation socio-historique problématique il est difficile de se retrouver dans la composition complexe de l'oeuvre la numérotation des pages quasiment invisible suggère l'ambiguïté qu'il y a à tenter de mettre de l'ordre dans ce qui échappe aux critères rationnels une fois de plus c'est donc à contre courant des discours et des célébrations officielles que se situe Diamela Eltit enfin c'est le troisième et dernier ouvrage que je prendrais euh comme exemple dans le roman Mano de obra Main d'oeuvre publié en deux mille deux l'espace dominant est celui du supermarché tous les personnages et narrateurs sont des employés de supermarchés Diamela Eltit y élabore une poétique de l'enfermement qui repose sur une série de variations intimement entrelacées il est en effet question d'un enfermement tant individuel que collectif dans une société néolibérale cependant l'auteur établit un jeu d'échos intra et intertextuel convonquant à la fois des textes qu'elle avait produit sous la dictature et des ouvrages de Michel Foucault tels que Surveiller et punir les variations permettent de mettre en relation l'enfermement économique l'enfermement carcéral et dictatorial dans ce livre se lit également en filigrane une question comment é- comment écrire dans une société dominée par le marché ? est-il possible d'éviter que son propre livre ne devienne un simple produit de supermarché ? la réception de l'oeuvre de Diamela Eltit du fait de l'inconfort qu'elle génère est très contrastée Diamela Eltit est au Chili la romancière la plus étudiée dans les milieux universitaires elle est parallèlement l'objet de dures attaques il lui est reproché d'être trop intellectuelle de publier des romans incompréhensibles ou peu conformes à une bienséance dite féminine Diamela Eltit est convaincue que certains reproches qui lui sont adressés en particulier le fait d'être trop intellectuelle relève davantage de problèmes de genre que euh de problèmes littéraires dans cette réception souvent polémique de son oeuvre les liens particuliers euh qui unissent euh des liens particuliers unissent Diamela Eltit à l'étranger à la France en particulier l'ouvrage El padre mío Mon père publié en mille neuf cent quatre-vingt huit est intéressant à ce titre Diamela Eltit écrit un prologue puis retranscrit littéralement le discours délirant d'un vagabond dans les rues de Santiago jaillit alors un texte qui met en échec les schémas littéraires auxquels nous pouvons être habitués celui d'auteurs de narrateurs de personnages et de nature-même de l'ouvrage lorsqu'elle présente ce livre Diamela Eltit insiste sur l'influence décisive que l'ouvrage d'André Gide La Séquestrée de Poitiers a exercé sur elle dans cet ouvrage André Gide s'est penché sur un fait divers qui avait fait grand bruit la police reçut en mille neuf cent un une lettre anonyme qui accusait la veuve du doyen de la faculté euh des Lettres de Poitiers de séquestrer depuis des années sa fille et effectivement dans une chambre d'une saleté repoussante les policiers découvrirent une femme de cinquante-deux ans qui n'avait pas vu la lumière du jour depuis vingt-cinq ans et qui se trouvait dans un état physique et psychologique alarmant la femme fut sauvée mais ayant définitivement perdu la raison ne put livrer aucun témoignage cohérent André Gide a publié La séquestrée de Poitiers en mille neuf cent trente et un un an auparavant il avait fondé à la NRF une collection au titre éloquent Ne jugez pas il réunissait des documents authentiques sur des affaires échappant aux règles de la psychologie traditionnelle et par conséquent très délicates pour la justice dans sa présentation André Gide confiait je cite j'ai quelques scrupules à signer la relation de cette singulière histoire dont l'exposé tout impersonnel que je vais en faire je n'eus soucis que de mettre en ordre les documents que j'ai pu recueillir et m'effacer devant eux la démarche de Diamela Eltit s'effaçant devant les déclarations de Mon père n'est pas sans rappeler celle d'André Gide réunissant des documents il s'agit de mettre au centre d'un ouvrage difficilement définissable un être réel ayant souffert d'une persécution qui a rendu son discours incompréhensible mais lorsque j'ai interrogé Diamela Eltit sur ce que signifiait pour elle la ques- La séquestrée de Poitiers Diamela Eltit m'a entre autres choses expliqué que cet ouvrage lui avait permis de et je cite son expression de donner une certaine légitimité à son propre livre cette réponse suggère une autre dimension de la relation intertextuelle le fait de convoquer un auteur français de renom pouvait permettre d'appuyer et de justifier au Chili l'existence de ce texte profondément problématique par ailleurs les universitaires qui travaillent sur l'oeuvre de Diamela Eltit ont fréquemment remarqué qu'elle a souvent une meilleure réception à l'étranger qu'au Chili ainsi la critique littéraire française Nelly Richard a été la première à théoriser sur l'oeuvre de Diamela Eltit et à mettre en valeur sa portée transgressive dans un autre contexte lorsque mon essai a été publié il s'agit de la première monographie hein sur Diamela Eltit j'ai immédiatement été contactée par un journaliste du journal chilien El Mercurio qui a rapidement publié dans le supplément littéraire du journal un article intitulé la renommée internationale de Diamela Eltit dans lequel il présentait les thèses énoncées dans mon essai cet essai visait non seulement à montrer la reconnaissance de l'oeuvre de Diamela Eltit à l'extérieur mais était aussi et surtout une façon de consolider le statut de l'auteure à l'intérieur du Chili et effectivement en Amérique latine la réception hors des frontières est prise en compte et influe parfois ou même souvent sur la réception locale au début du mois de mars et on en parlait encore tout récemment avec Marcos euh j'avais invité dans le cadre des rencontres culturelles de Remelice euh Angela Xavier de Brito sociologue brésilienne au CNRS qui vient de publier un ouvrage sur la formation des élites féminines euh au Brésil Angela avait dans un premier temps écrit cet ouvrage en portugais pensant à sa diffusion au Brésil l'ouvrage a été refusé par les maisons d'édition l'une d'entre elles alléguant pour ce refus que le livre n'était pas assez féministe face à ce refus Angela a auto traduit son livre qui a immédiatement été accepté par les maisons d'édition françaises avant d'être accueilli avec enthousiasme à la suite de cette édition française Angela a été recontactée par la maison d'édition brésilienne qui laissant de côté toute considération féministe ou non lui a proposé d'éditer son ouvrage qui va paraître d'ici peu il se produit donc dans le cas d'Angela comme dans celui de Diamela Eltit des interférences entre la réception locale et la réception internationale pour conclure Diamela Eltit a l'habitude de comparer modestement ses oeuvres à des châteaux de sable c'est-à-dire à des constructions artisanales fragiles et éphémères mais la romancière laisse une empreinte de plus en plus profonde au Chili où elle a remporté le prix ibéro-américain de lettres José Donoso en deux mille dix aux Etats-Unis où des groupes de chercheurs travaillent sur son oeuvre et en Espagne où la maison d'édition Periferica se prépare à rééditer ses oeuvres c'est dans ce mouvement que s'inscrit mon travail l'essai que je viens de publier et la présentation que je viens de faire car pour moi bien entendu la diffusion de son oeuvre passe par Orléans bien et donc je vais maintenant euh céder la parole à Marcos euh qui intervient euh à double titre en tant que que chercheur hein qui travaille sur le bilinguisme euh donc euh franco- euh espagnol et qui est également euh romancier et qui travaille également dans ses productions littéraires sur le bilinguisme merci beaucoup mer- merci de m'avoir euh invité à participer à cette journée de présentation alors euh bon l'exemple du du travail de Catherine euh sur Diamela Eltit est une preuve de la volonté de Remelice d'étudier les médiations culturelles tout en les mettant en pratique de faire en sorte que les chercheurs de littérature et culture étrangère soient aussi des intermédiaires entre la France et l'étranger dès lors puisque l'un de nos principaux objets d'étude est la création littéraire en tant que forme de médiation pourquoi s'interdirait-on de la pratiquer ? ne peut-on être en même temps et chercheur et créateur ? donc en France euh plus d'ailleurs que dans le monde anglo-saxon on a toujours eu tendance à dissocier les deux activités on considère en général que la recherche exige une méthode et une rigueur qui sont incompatibles avec la fantaisie et l'imagination qu'ex- qu'exige la création artistique d'un côté il y aurait donc les savants méticuleux rationnels et austères et d'autre les poètes intuitifs &génials et excentriques or une telle opposition caricaturale ne résiste pas à l'épreuve des faits on pourrait citer des dizaines d'exemples d'écrivains qui sont aussi des chercheurs reconnus parmi lesquels me semble-t-il Diamela Eltit elle-même pour donner juste une idée de l'étendue du phénomène je vais brièvement citer les parcours des quatre prix Nobel des dix dernières années donc le dernier le Suédois euh Tomas Tranströmer a travaillé depuis les années cinquante en tant que professeur de psychologie à l'Université de Stockholm Jean-Marie Le Clézio est un spécialiste très connu des cultures préhispaniques qui a enseigné entre autres euh aux Universités de Bangkok de Mexico de Boston d'Austin et d'Albuquerque Herta Müller a aussi consacré toute sa vie professionnelle à l'enseignement et John Maxwell Coetzee a enseigné la littérature pendant plus de trente ans aux Universités de Buffalo Le Cap Adélaïde et Chicago donc ces quelques exemples arbitraires montrent l'étroite imbrication aujourd'hui de la création littéraire et du monde universitaire il s'agit même à mon avis de l'un des phénomènes les plus marquants du champ littéraire euh li- euh au cours des dernières décennies il me semble qu'on ne lui a pas encore consacré l'attention qu'il mérite on peut regretter cette tendance et considérer que l'intégration des écrivains dans les establishments universitaires signe la fin définitive du mythe de l'artiste euh maudit le mythe romantique et d'une certaine idée de la littérature conforme des provocations des transgressions on peut aussi estimer au contraire qu'il s'agit là d'un signe de temps potentiellement fécond susceptible de produire une nouvelle synthèse entre la théorie et la pratique entre la sensibilité et l'abstraction entre l'art et les sciences humaines telle est la conviction de Remelice et c'est pourquoi parmi les enseignants étrangers qui sont associés à notre groupe de recherche il y en a plusieurs qui développent en parallèle une carrière d'enseignant chercheur et d'écrivain on cite par exemple Jaime Siles qu'on a eu le plaisir d'accueillir ici l'année dernière est un grand spécialiste des littératures latines à l'Université de Valencia mais aussi l'un des principaux poètes de sa génération de même Vicente Cervera qu'on a invité il y a un mois occupe la chaire de littérature hispano-américaine euh de l'université de Murcia tout en construisant une oeuvre poétique fort intéressante mardi dernier à quelques pas d'ici notre collègue Yasmin Hoffmann membre de Remelice présentait Julia Kristeva dont le parcours académique et intellectuel n'a pas besoin d'être rappelé ici mais qui est aussi l'auteur de plusieurs romans dont Les Samouraïs et ou Meurtre à Byzance loin d'être un hobby ou une distraction ou une entrave la création littéraire s'affirme chez ces auteurs comme une prolongation ou un complément indispensable de leur activité de recherche je suis sûr que Kristeva Le Clézio ou Coetzee auraient des choses passionnantes à nous dire sur les rapports que l'enseignement la recherche et l'écriture romanesque entretiennent dans leur vie et leur oeuvre malheureusement on n'a pas pu les faire venir aujourd'hui afin d'illustrer cet aspect important de Remelice je dois me ren- résigner à vous présenter brièvement mon ma modeste expérience en tant que jeune enseignant chercheur et apprenti écrivain donc en deux mille huit j'ai soutenu à l'Université de Paris trois une thèse intitulée la langue plurielle le bilinguisme franco-espagnol dans la littérature hispano-américaine mille huit cent quatre-vingt-dix mille neuf cent cinquante qui a paru sous forme de livre euh euh l'année dernière donc ma thèse s'intéressait au phénomène de du bilinguisme littéraire à travers l'étude d'onze écrivains hispano-américains et six nationalités différentes qui avaient choisi le français pour écrire une partie importante de leur oeuvre en deux mille neuf j'ai fini aussi la première version d'un roman en espagnol intitulé Hendaya Hendaye dont le héros est Jacques Muñoz fils d'immigrant espagnol en France à la mort de sa mère Jacques décide d'apprendre l'espagnol langue que sa mère l'avait euh en quelq- interdit d'apprendre afin qu'il puisse être un Français pur au début de cette année euh ce roman a reçu le sixième prix Vargas Llosa de roman en Espagne il sera publié à la rentrée prochaine donc ma thèse et le roman ont donc le même sujet le bilinguisme et ont été écrits presque en même temps on pourrait penser que j'ai tout simplement réutilisé tous les matériels accou- accumulés lors de ma recherche académique et essayé de les faire vivre autrement à travers la création des personnages ou d'une intrigue policière des deux côtés de la frontière franco-espagnole l'écriture romanesque offre en effet une possibilité de médiatiser la recherche académique dans le sens où il ou elle permet de traiter un sujet de façon plus légère et lisible et de toucher ainsi un public plus large cependant envisager les choses uniquement en sur euh sous cet aspect-là me semble excessivement simple car à regarder de plus près le sujet de ma thèse et de mon roman n'est pas exactement le même dans ma thèse je me concentre sur la littérature hispano-américaine plus particulièrement sur la période mille huit cent quatre-vingt-dix mille neuf cent cinquante à un moment où la littérature hispano-américaine cherche encore sa voie et doit encore s'émanciper intellectuellement et esthétiquement de l'héritage colonial en revanche l'action du roman se rédou- se déroule pardon dans l'Espagne d'aujourd'hui même si le présent de mon personnage est profondément marqué par l'héritage de la guerre civile du franquisme et de l'émigration massive des années soixante on a donc deux contextes historiques extrêmement différents qui n'ont pas a priori beaucoup de choses en commun est-ce dire que la littérature de la thèse et du roman ont suivi des chemins entièrement différents ? indépendants ? évidemment pas ma thèse étudie plusieurs formes de médiation linguistiques culturelles imaginaires c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Françoise Morcillo donc la directrice de Remelice qui avait fait partie de mon jury de thèse m'avait invité à rejoindre Remelice avant même d'avoir la chance d'être recruté à Orléans en tant que Ater les écrivains bilingues hispano-américains de la fin du dix-neuvième et de la première moitié moitié du vingtième ont été des médiateurs polyvalents traducteurs diplomates essayistes divulgateurs ils ont beaucoup fait pour que l'Amérique latine soit mieux connue en France et pour diffuser la culture française dans leur pays d'origine or en plus de ces formes extérieures de médiation le bilinguisme implique aussi une médiation intérieure l'écrivain bilingue est un être dédoublé habité par deux univers linguistiques imaginaires qu'il doit s'efforcer de réunir en soi et cette médiation intérieure s'avère souvent d- douloureuse surtout à une époque où le multilinguisme ne jouissait de la même légitimité qu'aujourd'hui Costa Du Rels un écrivain bolivien bi- bilingue prononça une conférence intitulée précisément le drame de l'écrivain bilingue il y raconte comment lors de q- euh d'une visite qu'il rendit à Anatole France écrivain qu'il admirait profondément celui-ci lui dit un écrivain bilingue ne sera jamais un écrivain ce qui l'avait un peu découragé logiquement dans un autre texte intitulé Chronique anachronique il raconte ses années de collège dans un internat d'Ajaccio et ses tourments face à l'hilarité de ses camarades lorsque a- euh il euh leur disait qu'il était né à Sucre capitale de la Bolivie mais sucre en français ouais évidemment ça ça rappelle autre chose donc Augusto de Armas poète cubain auteur du remarquable livre en français Rymes byzantines évoque plusieurs fois la terrible phrase de son maître Théodore Banville nul étranger ne fera un vers français qui ait le sens commun quant à Nicanor della Rocca Vergalo excentrique poète péruvien il raconte comment il envoya son manuscrit à un éditeur parisien et le reçut quelques semaines après tout rempli de corrections donc ces anecdotes montrent la difficulté qu'il y a parfois à se faire accepter en tant qu'étranger d'un point de vue littéraire ce sentiment donne lieu à ce que les linguistes appellent l'insécurité linguistique ou bien à une surconscience linguistique qui surinvestit les aspects formels de la langue et qui aboutit parfois à une hyper identification qui consiste à vouloir être dans les cas des auteurs que j'étudie euh plus français que le français ainsi par exemple j'ai trouvé des des dizaines et des dizaines de poèmes en en l'honneur de la France à l'occasion des deux guerres mondiales écrits par ces auteurs qui expriment un un amour euh réel à l'égard de ce pays mais aussi un désir de se faire accepter par la société française bien sûr toutes ces difficultés de la médiation extérieure et surtout intérieure faisait parfois écho à mes propres expériences en tant qu'Espagnol à Paris et surtout aux rencontres que j'ai faites au cours de ces années dans le train Francisco de Goya entre Paris et Madrid qui s'arrête d'ailleurs à à Orléans me semble t-il car ce train est très fréquenté par des vieux immigrés espagnols qui après avoir quitté leur pays dans les années soixante partagent désormais leur temps entre l'Espagne et la France au cours du long trajet c'est presque treize heures même si normalement on dort au moins sept heures si les euh compagnons ne ronflent pas trop j'ai eu l'occasion d'écouter leurs histoires impressionnantes sur la guerre civile ou les internats franquistes leurs difficultés d'adaptation dans un pays dont ils ne connaissaient pas la culture mais j'ai surtout été fasciné par la langue qu'ils parlaient un véritable &fragnole je sais pas si vous l'avez étudié ce &fragnole mais c'est vraiment une langue hy- hybride qui mélangeait de façon spontanée les deux codes et qui à ma connaissance n'avait jamais fait l'objet d'une véritable é- élaboration romanesque des lectures liées à ma thèse et des rencontres dans les trains est donc né l'idée de départ de mon roman au frontispice de mon livre j'ai placé une citation inventée que j'ai attribuée à un in- écrivain nommé Adam &Kovasevic comment traverser la frontière lorsqu'on la porte en soi ? cette question renvoie évidemment aux difficultés de la médiation intérieure dont j'ai parlé tout à l'heure or si la médiation intérieure que le bilinguisme présuppose s'avère parfois douloureuse elle reste néanmoins indispensable le personnage principal de mon roman est quelqu'un à qui la possibilité de cette médiation euh a été refusée sa mère comme beaucoup de immigrés espagnols de sa génération n'a pas transmis sa langue à son fils dans l'espoir de faciliter son intégration mais aussi pour lui cass- cacher un lourd secret de famille lorsqu'elle recevait des visites d'hispanophones elle enfermait son fils dans sa dans sa chambre l'oreille collée à la porte celui-ci tentait d'écouter les sons de la langue interdite il reconstruisait ainsi des mots espagnols imaginaires que pas es que no qu'il ne trouvait qu'il ne trouva jamais dans le dictionnaire bien entendu il s'agit là d'une situation dramatisée à des fins littéraires mais qui reflète une frustration réelle des dont plusieurs enfants des immigrés de cette génération m'ont fait part Jacques tout comme ces enfants réels se sent privé d'une partie de lui-même à la mort de sa mère ses tantes assistent à l'enterrement il les entend parler l'espagnol il a impression paradoxalement que sa langue maternelle ressuscite avec la mort de sa mère il entreprend alors un apprentissage de l'espagnol une quête obsessionnelle du passé entre Paris et Madrid mais c'est déjà trop tard la recherche si longtemps différée de son origine l'empêchera de vivre le présent au bout d'une intrigue policière et sentimentale que je vais pas euh vous résumer ici le récit se clôt là où il avait commencé à la frontière franc- franco-espagnole en Hendaye l'endroit où le père de Jacques avait disparu et où Jacques mourra aussi incapable de dépasser les clivages linguistiques et culturels que sa mère avait vainement essayé de supprimer en lui donc au-delà des du sujet du bilinguisme aussi bien ma thèse que mon roman cherchent donc à répondre à des questions analogues quels sont les risques et les enjeux de la position de l'entre-deux ? à quelles conditions cette position intermédiaire peut être féconde ou au contraire euh potentiellement destructrice ? ces phénomènes de vases communicants entre la recherche scientifique et le roman concernent aussi l'écriture elle-même quand j'ai rédigé ma thèse mon obsession est évidemment d'écrire dans un français tout à fait correct et d'éviter les hispanismes cela a été d'autant plus difficile que je devais étudier les interférences entre les deux langues ou ce que les linguistes appellent le code-mixing certains auteurs de mon corp- corpus d'ailleurs n'hésitaient pas à s'en servir volontairement à des fins esthétiques par exemple euh les les titres d'un d'un recueil d'un d'un des auteurs s'appelle Amour à mort qu'on peut lire évidemment en français mais on peut aussi le lire de façon bilingue Amour amor non ? amor étant é- évidemment amour en espagnol bon ce n'est qu'un exemple mais il y a beaucoup d'exemples semblables dans dans dans les écrivains que j'ai j'ai étudié donc je pense avoir réussi à éviter la plupart des pièges dans ma thèse mais pas euh pas tous cependant ainsi lors de la soutenance on a signalé que dans un passage de mon travail j'avais écrit duel au lieu de deuil sans doute influencé par l'espagnol ou un même mot duelo désignait les deux concepts il s'agit d'un lapsus très intéressant parce que le roman que j'écrivais en même temps que ma thèse parlait d'un deuil qui était aussi un duel entre les morts et les vivants entre les français et l'espagnol toujours est-il que dans mon roman j'ai complètement abandonné les soucis de correction qui présidaient logiquement à l'écriture de ma thèse et j'ai voulu explorer toutes les possibilités expressives du mélange des langues les calques les néologismes les faux-amis les malentendus ainsi lors d'une dispute Jacques veut rassurer la femme espagnole dont il est tombé amoureux euh euh alors il dit rasurate or en espagnol rasurarse veut dire se raser donc évidemment ce rase-toi n'a euh rien fait pour arranger les choses entre les deux euh bon mon travail scientifique s'est avéré extrêmement utile pour cette exploitation littéraire du bilinguisme j'ai utilisé un travail extrêmement sérieux du sociolinguiste Christian Lagarde sur les parlers des immigrants espagnols dans le Roussillon pour construire les discours de mes personnages j'ai appliqué tous les articles que j'avais lus sur les procédés et les fonctions du code mixing chez les locuteurs bilingues l'écriture romanesque peut être ainsi considérée en partie comme une mise en application d'être une une réflexion scientifique faite en amont donc pour euh conclure je peux dire que la thèse et le roman me semble rétrospectivement comme deux activités inséparables l'une de l'autre qui se complètent et s'enrichissent mon- mutuellement quel est en défin- définitive notre but en tant qu'enseignant chercheur approfondir me semble-t-il un sujet qui est qui nous semble important et le faire vivre dans la société qui nous entoure aussi bien la recherche académique que l'écriture créative peuvent par- participer à cet objectif grâce au roman des lecteurs qui n'oseraient jamais lire un livre extrêmement sérieux dense comme celui-ci seront peut-être amenés à se poser les mêmes questions qu'animent ma qui animent ma recherche universitaire mais cette médiatisation n'épuise pas les les sujets de la relat- des relations des l'écriture romanesque et de l'écriture scientifique l'écriture romanesque permet d'explorer les dimensions psychologiques et langagières que les contraintes de l'écriture académique euh empêchent d'aborder à l'inverse le travail universitaire permet de prendre en compte des facteurs historiques culturels et linguistiques que la fiction par sa nature-même doit laisser de côté comme tous les chercheurs de Remelice j'ai voulu être un médiateur des médiateurs c'est-à-dire rappeler les rôles des intermédiaires culturels que le discours nationaliste euh a parfois tendance à oublier en France et en français j'ai voulu faire redécouvrir les auteurs hispano-américains bilingues qui avaient été négligés par les histoires de la littérature en Espagne et en espagnol j'ai voulu rappeler les parcours des centaines de milliers euh d'immigrés qui ont quitté leur pays sans l'abandonner jamais psychiquement comme les écrivains écrivains bilingues comme Jacques Muñoz comme mes autres collègues de Remelice je suis euh euh aussi un passeur des frontières et contrairement à ce que semble suggérer la citation qu'ouvre mon roman il ne faut pas avoir peur de traverser constamment les frontières il faut juste le faire sans porter sur soi un fardeau trop lourd car à chaque fois il faut faire cadeau de son bagage à tous ceux qui comme vous aujourd'hui veulent bien le recevoir des deux côtés de la frontière merci de votre attention