+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Au mois de janvier dernier, The American Journal of Psychology rapportait les résultats + détonants d'une étude américaine sur le rôle de la gestuelle associée à la parole. Les + gestes ont une fonction « principalement cognitive » en aidant l'orateur à trouver ses + mots, écrivaient les chercheurs (voir Sciences Humaines, n° 124, février 2002). La théorie + du psychologue McNeil (1985) sur la fonction communicante des gestes spontanés n'était + pour autant pas remise en cause : deux psychologues anglais, Geoffrey Beattie et Heather + Shovelton, se sont employés à réaccréditer la validité de cette première hypothèse. + Convaincus des vertus communicationnelles de nos pantomimes, ils ont eu l'idée + d'identifier les gestes les plus efficaces en matière de transmission, et d'en percer le + mystère. Les différents rôles joués par le narrateur-mime (l'une des propriétés + fondamentales du discours selon le chercheur McNeil) ont été soumis à leur test + d'efficacité. L'influence du rôle joué par le narrateur sur l'intelligibilité de son + message aurait été confirmée. Et avec elle, la fonction communicante des gestes spontanés. + Il semble ainsi que le spectateur visualise mieux l'environnement et la taille relative + des entités représentées lorsque le narrateur fait corps avec son personnage que lorsqu'il + mime la vision distanciée d'un observateur. Les chercheurs suggèrent par ailleurs que les + gestes donnent une information sur la construction grammaticale du texte prononcé. Dans le + doute de ses fonctions, cognitives, de communication sémantique et/ou syntaxique, on + retiendra que l'art de la gestuelle mérite d'être pratiqué et regardé.
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Les interactions + interpersonnelles jouent un rôle fondamental dans le développement des activités + cognitives. Les chercheurs s'intéressent particulièrement à deux grands types de relations + sociales : les relations dites asymétriques (entre un adulte et un enfant, ou un expert et + un novice) et les relations symétriques (entre pairs ou enfants du même âge).
+En quoi consistent les premières et que nous apprennent-elles ? On demande par exemple
+ à un bébé de remplir une tâche trop difficile pour lui : construire une tour avec des
+ plots. L'enfant, s'il est livré seul à cette tâche, empilera de façon anarchique
+ les plots les uns sur les autres, sans succès, pour finalement s'en désintéresser.
+ En présence d'un adulte, il sera initié à la construction de la tour par celui-ci qui
+ prendra et posera d'abord les pièces à sa place puis avec lui, avant de le laisser agir
+ seul. L'enfant acquiert ainsi la notion d'activité partagée. Il comprend l'utilité d'un
+ tel partage pour résoudre les problèmes nouveaux et se sent plus à même d'entreprendre des
+ activités qu'il ne connaît pas. Les relations sociales dites symétriques montrent, quant à
+ elles, l'utilité de certains types d'échanges entre enfants pour le développement
+ cognitif, comme la confrontation de points de vue différents : les enfants sont alors
+ amenés à discuter, à se justifier, à comprendre l'autre et à se décentrer.
Ces interactions sociales ne sont qu'une partie des contraintes imposées, à plus large + échelle, par la culture. Une étude comparative menée sur des enfants sourds et aveugles + montre que ces enfants sont plus autonomes et mieux intégrés dans la vie sociale en + Ouganda que dans nos pays industrialisés. Les chercheurs ont pu voir, par exemple, deux + enfants sourds et aveugles y assurer la fonction de porteurs d'eau. Dans ce pays chaud, le + fait que ces enfants soient peu habillés facilite le recueil, dès le plus jeune âge, + d'informations tactiles. L'habitude qu'ont les mères de porter leurs bébés sur le dos + favorise la compréhension et l'acquisition par l'enfant de ses gestes et des codes + sociaux. La culture ougandaise semble ainsi plus favorable au développement des enfants + sourds et aveugles que la nôtre, où les contacts (notamment corporels) sont plus limités + et où d'autres sens que l'ouïe et la vue sont rarement sollicités. Il y a donc là ce que + la psychologie écologique appelle une « niche développementale ».
+Le langage n'est pas seulement un moyen particulièrement puissant de représentation. + C'est aussi un outil privilégié de régulation de la vie sociale et un mode de vie sociale + en soi. On apprend à parler, non pas pour faire des phrases, mais pour agir sur autrui et + avec autrui : c'est la dimension pragmatique des activités langagières.
+En voilà un exemple : la phrase « il commence à faire chaud ici » a différentes + significations et implique différentes réactions selon le contexte où elle est prononcée. + Si l'on est dans une pièce où il commence à faire chaud, il s'agit d'une demande indirecte + d'ouvrir la fenêtre. Si elle est prononcée dans le cadre d'échanges conflictuels, elle + peut signifier que les choses sont en train de mal tourner. Si la température est + glaciale, le propos est ironique.
+La pragmatique du langage s'intéresse aux capacités qu'a l'enfant de comprendre les + différents usages du langage et à y répondre. Ce champ de recherche, en plein essor, + entretient des liens étroits avec les études sur la représentation et l'attribution + d'états mentaux (« théorie de l'esprit ») : dans quelle mesure l'appropriation du langage + permet-elle la représentation par l'enfant du monde mental ? Il semble qu'au-delà d'une + base neurobiologique nécessaire et commune à l'espèce, l'enfant construise ces + représentations explicites sur la base de connaissances tacites et de savoir-faire acquis + par l'expérience des pratiques conversationnelles.
+Propos recueillis par Hélène Vaillé
+Ancien président de la Société européenne de psychologie développementale, professeur de
+ psychologie du développement à l'université Rennes-II. Il a notamment pour thèmes de
+ recherche le rôle de l'expérience conversationnelle dans la représentation des états
+ mentaux (« theory of mind »
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Traditionnellement, les philosophes reconnaissent l'existence de deux grandes
+ sources de connaissance : la raison et l'expérience sensible. Nous y ajouterons également
+ le témoignage d'autrui, notion qui recouvre tous les cas où nous fondons notre savoir sur
+ les déclarations d'une autre personne que nous-même. Cette notion soulève immédiatement la
+ question des rapports de dépendance qu'entretiennent nos activités de connaissance avec
+ l'environnement social qui est le nôtre.
Comme l'ont relevé de nombreux philosophes, + une part importante de ce que nous savons nous vient de l'expérience sensible, + c'est-à-dire passe par l'exercice de la vue, de l'ouïe, du toucher, de l'olfaction ou du + goût. Mais est-ce bien la seule manière que nous ayons d'acquérir des connaissances ? + Pouvons-nous savoir quelque chose sans faire appel à nos sens ?
+Considérons, par + exemple, la figure géométrique du triangle, à propos duquel nous savons notamment que la + somme de ses angles est égale à 180°. Comment savons-nous cela ? Nous pourrions dire que + c'est en contemplant l'image d'un triangle isocèle. Mais nous n'avons pas besoin + d'imaginer tous les triangles pour savoir que les triangles ont tous des angles dont la + somme est égale à 180°. Nous ne tirons donc pas cette connaissance de l'observation + directe des figures, mais plutôt de l'idée que nous nous faisons du concept même de + triangle. Ce genre de connaissance découle de l'exercice de notre raison, et non de + l'expérience sensible. Aussi, il semble nécessaire d'ad-mettre qu'au moins certains types + de savoir ne reposent pas sur l'usage de nos sens.
+La plupart des philosophes qui se + sont penchés sur ces questions ont dû reconnaître l'existence conjointe de ces deux + sources de connaissance. Aussi, l'essentiel de leurs réflexions et de leurs discussions a + porté sur l'importance respective qu'on devait leur accorder. Cependant, pour les besoins + de la cause, nous nous contenterons d'examiner les positions les plus tranchées qui ont + été défendues.
+Le rationalisme de base affirme que certaines connaissances sont le + produit du pur exercice de la raison. Ainsi, nous pouvons déduire de notre seul + raisonnement, par exemple, le fait que tout événement a une cause. Certains rationalistes, + mais pas tous, ont assuré que l'existence de Dieu pouvait être déduite par l'exercice de + la raison.
+Le rationalisme considère que ces connaissances fondamentales ont un + statut particulier. Considérons, par exemple, ces deux assertions :
+1. Tout + événement a une cause.
+2. Deux objets différents ne peuvent occuper le même espace + au même moment.
+Le rationaliste soutient que ces propositions ont pour
+ caractéristique d'être à la fois connues
Pour + appuyer leur position, les philosophes rationalistes ont souvent fait remarquer que nous + manions des connaissances que nous n'avons pas pu apprendre. Platon, par exemple, utilise + cet argument. Dans le Ménon, il met en scène un jeune esclave que Socrate interroge sur + les proportions des côtés du carré. L'esclave fait usage de la figure que Socrate lui + fournit, et donne des réponses correctes. Or, dans l'ancienne Athènes, les esclaves + n'avaient pas accès à l'éducation savante et il est clair que ce jeune esclave n'a pas pu + apprendre avec un maître les réponses qu'il donne. Socrate et son interlocuteur en + concluent que ces connaissances sont innées. Descartes a proposé un autre exemple du même + genre, à propos du chiliagone, un polygone à mille côtés. Descartes explique que les + nombreuses relations mathématiques que nous pouvons établir à propos du chiliagone ne + proviennent ni de notre intuition, ni de notre expérience sensible. En effet, si nous + parvenions à dessiner une telle figure, ses angles seraient si proches de 180° que nous + n'arriverions pas à la distinguer du cercle. La même chose se passe si nous essayons de + nous la représenter mentalement. Par conséquent, selon lui, notre connaissance des + propriétés particulières du chiliagone doit être innée.
+Il existe une version plus + moderne du même argument (parfois nommé « argument de la pauvreté du stimulus »). Certains + philosophes considèrent en effet que l'innéité, même si elle ne peut être formellement + établie, est encore la meilleure manière d'expliquer les connaissances et les aptitudes + que nous manions. Ainsi le langage articulé : selon Noam Chomsky, la rapidité avec + laquelle l'enfant développe sa maîtrise du langage entre 2 et 4 ans ne s'explique que si + l'on admet que certaines structures grammaticales fondamentales sont déjà présentes dans + son cerveau. L'enfant est en effet capable de s'exprimer correctement bien avant d'avoir + entendu parler de la fonction syntaxique du verbe, de la voix passive ou de la proposition + subordonnée. Souvent même, les réponses qu'il obtient de ses parents sont contraires aux + règles et se contredisent entre elles. Si l'enfant ne possédait pas une compétence + linguistique préalable, ces interactions aboutiraient à la confusion totale.
+Le + philosophe Jerry Fodor affirme même que la plupart, sinon la totalité, des concepts que + nous maîtrisons sont inscrits de manière innée dans notre cerveau. Selon lui, en effet, le + seul moyen que nous ayons d'acquérir des connaissances consiste à former des hypothèses à + partir de concepts que nous possédons déjà et de les vérifier ou de les réfuter. Mais d'où + viennent ces concepts ? L'enfant en bas âge et les animaux, qui acquièrent des + connaissances sur le monde extérieur, utiliseraient pour cela un langage antérieur au + langage articulé : c'est ce que Fodor nomme le « langage de la pensée ». Ce langage de la + pensée n'a pas pu être appris : il est présent de manière innée dans notre cerveau. C'est + pourquoi, selon Fodor, une part au moins des concepts que nous possédons n'a jamais été + apprise, position qui rejoint celle du rationalisme classique.
+Ces théories, + toutefois, sont loin d'être pleinement démontrées dans la mesure où l'apprentissage du + langage ne peut se faire correctement en l'absence d'une exposition régulière à des + stimulus parlés et écrits. En fait, dans ce débat philosophique et scientifique, rien + n'est tranché et les défenseurs de la thèse innéiste ne se sont encore pas risqués à + définir ce que peut être précisément un concept inné. C'est actuellement un des domaines + de recherche les plus actifs sur les sources du savoir humain.
+L'empirisme de base, en revanche, considère que nous ne + pouvons acquérir aucune connaissance de la réalité par le seul usage de la raison pure + (c'est-à-dire qui ne s'applique pas à une perception sensible). Cela signifie, par + exemple, que nous ne pouvons pas décider si les licornes existent par le simple examen de + l'idée de licorne. Le même raisonnement s'applique à des objets plus réels, comme les + éléphants ou les voitures : pour les empiristes, ce n'est pas le concept d'éléphant ou de + voiture qui nous permet de nous assurer de leur réalité, mais l'expérience sensible que + nous acquérons des éléphants et des voitures.
+Pour les empiristes, nous n'accédons à + la connaissance du réel ni par l'intuition pure, ni par l'application de principes + universels innés ou non-appris. La connaissance vraie découle exclusivement de + l'expérience sensible et de l'usage empirique de la raison, c'est-à-dire qui s'applique à + des choses que nous avons perçues d'une manière ou d'une autre. L'empirisme de base + soutient de plus que, par ces moyens, nous accédons à une connaissance vraie et objective + de la réalité.
+L'empirisme conceptuel, lui, se contente d'affirmer que nos idées + abstraites ou complexes sont toutes formées par le moyen de l'expérience sensible. + Certaines sont acquises par expérience directe, d'autres sont construites. Par exemple, on + dira que le concept de « planète », qui fait difficilement l'objet d'une expérience + directe, est en réalité formé à partir d'éléments qui, eux, peuvent faire l'objet d'une + telle expérience. Cette position ne se prononce pas sur la nature des connaissances ainsi + acquises, mais s'oppose à l'innéisme conceptuel, qui soutient que nous possédons certaines + idées de manière innée, indépendamment de toute expérience.
+Le point de vue
+ empiriste possède lui aussi une expression moderne. Reprenant l'héritage de David Hume
+ (1711-1776), le courant dit du positivisme logique, développé au xxe siècle par les
+ membres du Cercle de Vienne (M. Schlick, R. Carnap, L. Wittgenstein...), s'est élevé
+ contre toute recherche métaphysique. Il a entrepris d'exclure de la philosophie de la
+ connaissance tout mode de raisonnement qui ne soit pas scientifique. Friedrich Waissman,
+ par exemple, écrivait dans les années 30 que « lorsque la vérité d'une proposition ne
+ peut être décidée, c'est que cette proposition n'a pas de sens ; car le sens d'une
+ proposition réside dans sa méthode de vérification
». Autrement dit, on ne peut
+ comprendre un énoncé que si l'on dispose d'une manière d'établir sa vérité ou sa fausseté.
+ L'idée de Dieu, l'existence de l'âme, la notion de valeur peuvent être considérées comme
+ dépourvues de sens dans la mesure où il est impossible de les vérifier. Ainsi, pour le
+ Cercle de Vienne, ces notions n'étaient pas seulement impossibles à connaître, mais
+ dépourvues de signification, parce qu'elles n'étaient susceptibles d'être soumises à
+ aucune vérification empirique, aucune expérience concrète.
Le positivisme logique + s'est toutefois heurté au fait que de nombreuses assertions peuvent à la fois avoir une + signification et être invérifiables. Nous pouvons soutenir, par exemple, qu'un être tout + puissant, capable d'accomplir tout ce qui est logiquement concevable, peut exister. Cette + proposition est impossible à vérifier, mais elle semble avoir une signification. Il + suffirait souvent de réduire nos exigences en matière de vérification pour admettre que + beaucoup de propositions métaphysiques ont un sens, et sont donc candidates à faire partie + du savoir.
+Les positivistes logiques se sont également heurtés au fait que la + vérification par l'expérience ne permet pas toujours de trancher : toute expérience n'est + pas déterminante par principe. Souvent, ce que nous croyons dépasse ce que nous voyons et + modifie l'interprétation que nous donnons de notre perception. C'est le cas, par exemple, + pour les mirages qui apparaissent sur une autoroute : à distance, notre expérience + visuelle ne nous permet pas de dire s'il s'agit d'une flaque ou d'un phénomène dû à la + chaleur. Ce sont nos croyances qui nous font pencher vers l'une ou l'autre explication. De + même, si nous observons un récipient se déformer sous l'action de la dilatation d'un gaz + chauffé, nous pouvons avancer plusieurs explications à ce que nous observons. D'autres + expériences peuvent nous amener à éliminer certaines hypothèses, mais il se peut aussi que + nous ne parvenions pas à trancher. Bref, une observation ne détermine pas une explication, + et l'on peut se demander s'il n'existe pas finalement beaucoup de propositions qui, + quoique logiques, échappent néanmoins au verdict de l'expérience. Confrontés a ces + difficultés, les positivistes ont renoncé à établir une méthode qui permette de distinguer + empiriquement les assertions qui sont vérifiables de celles qui ne le sont pas. Ils ont + admis que la vérification d'une proposition était surtout une affaire d'accord entre les + hommes.
+Le besoin de légitimer notre + savoir nous amène souvent à sortir de nous-mêmes, et à nous tourner vers autrui pour + assurer nos connaissances. Le degré de confiance que nous pouvons avoir dans le témoignage + d'autrui dépend surtout de la compétence particulière qui lui est reconnue par nous-mêmes + et par la société. Ainsi, la confiance qu'un biologiste peut avoir dans ses instruments de + laboratoire dépend de l'existence d'un savoir reconnu de l'ingénieur qui n'est pas le + sien. La dépendance à l'égard des autres fait donc partie des conditions normales de + l'acquisition et de la production du savoir. Comme le dit un exemple, un aveugle peut + parfaitement savoir qu'il y a un fossé devant lui, même s'il ne dispose pour s'informer + que des indications que lui donne son chien, s'il s'agit d'un chien entraîné à cette + tâche. Autrement dit, la légitimation de ce savoir ne dépend pas tant de la nature ou de + la qualité du témoin extérieur que de sa fiabilité dans le domaine qui nous intéresse, + mais pas forcément dans d'autres.
+La reconnaissance des limites de l'expertise, son + caractère relatif à un domaine particulier, a amené les philosophes à se poser beaucoup de + questions sur les conditions sociales et culturelles de la légitimation du savoir. En + effet, une des méthodes les plus reconnues de légitimation du savoir consiste à croiser + ses sources. C'est ce que l'on appelle la triangulation : une connaissance est d'autant + plus assurée qu'elle repose sur des présomptions acquises par des méthodes différentes et + indépendantes les unes des autres. Ce procédé ne concerne pas seulement la méthode + scientifique, mais aussi les connaissances de sens commun.
+Il s'applique de manière + plus complexe lorsque non seulement les méthodes, mais les personnes sont distinctes. + Prenons le cas d'un groupe de scientifiques. La triangulation consiste à faire appel à des + spécialistes appartenant à des organismes et à des disciplines différentes pour corroborer + les mêmes faits. Elle permet, dans ce cas, d'entrevoir en quoi consiste une rationalité + appliquée à une collectivité, et non pas seulement à un individu.
+L'objectif d'un + programme scientifique peut être, par exemple, de découvrir un vaccin. Les tâches seront + réparties entre différents spécialistes qui peuvent chacun poursuivre des objectifs forts + différents : l'un veut accroître sa notoriété, l'autre obtenir des crédits de recherche, + etc. Les participants de ce projet peuvent donc être relativement insensibles à l'objectif + commun poursuivi. C'est pourquoi il existe des dispositifs destinés à maintenir cet + objectif : dans le domaine des sciences et de la recherche en général, on fait appel au + contrôle par les pairs, qui consiste à confier le soin de juger de la pertinence et de la + valeur de travaux de recherche à un ensemble d'experts avant de les rendre publics. Ces + experts présenteront une certaine diversité d'origines et de formation, ce qui les rend + aptes à appliquer le principe de la triangulation. Le contrôle par les pairs, + convenablement appliqué, incarne donc un dispositif collectif par lequel les erreurs et + les biais peuvent être contrôlés et la valeur des connaissances être assurée. Mais une + question se pose alors : si la valeur des connaissances ainsi établies dépend de la + diversité des perspectives prises en compte, la science ne souffre-t-elle pas de favoriser + certaines perspectives et d'en ignorer d'autres ?
+Certaines philosophes féministes, + par exemple, qualifient de « patriarcales » les institutions responsables de la production + et de la conservation du savoir scientifique, parce qu'elles se composent + traditionnellement d'hommes. Elles jugent que la tendance à traiter la nature comme un + objet, et les chercheurs comme des êtres socialement désincarnés est typiquement masculine + . D'autres critiques du même bord ont affirmé que certains savoirs sont sexuellement + marqués parce qu'ils dépendent de l'expérience personnelle de chacun. Elles soulignent, + par exemple, que donner le jour est une expérience réservée aux femmes, à laquelle les + hommes n'accèdent pas : les connaissances, même scientifiques, qu'ils ont de la + reproduction seraient donc partiales.
+Ces critiques ne sont pas dénuées d'intérêt + car la question de savoir si quelqu'un peut acquérir indirectement la même connaissance + que celui qui en fait l'expérience directe reste un sujet d'interrogation pour les + philosophes. Tout le problème, en somme, est de savoir s'il existe des formes de + connaissance capables de transcender véritablement les différences individuelles, + sexuelles et culturelles. Il dépasse largement le cas des féministes et suscite + aujourd'hui le développement d'un vaste courant d'études sociales et culturelles de la + connaissance, auquel s'opposent parfois les défenseurs d'une épistémologie plus + classique.
+Leurs débats ressemblent, par certains aspects, aux discussions opposant + empirisme et rationalisme. Les épistémologues qui défendent l'autonomie et l'universalité + de nos facultés de connaître s'efforcent de comprendre d'où nous vient le savoir vrai et + par quelles voies nous l'acquérons. Il est essentiel pour eux d'établir si oui ou non nos + connaissances nous viennent toutes de l'expérience sensible, car la réponse à cette + question a une incidence profonde sur les méthodes de légitimation du savoir que nous + devrons employer. Mais il est également important de comprendre comment les savoirs se + construisent collectivement et se transmettent socialement. L'énorme quantité de savoir + contenu dans la Bibliothèque du Congrès américain dépasse de loin les capacités de + connaissance d'un individu humain. Comment de tels ensembles de savoirs sont-ils + produits ? N'ont-ils pas une validité qui dépasse les capacités de jugement de chacun des + individus susceptibles d'en connaître les parties ? Cette validité ne dépend-elle pas des + institutions propres à la société particulière qui les met en oeuvre ?
+Cette rapide + analyse montre que la question des sources de notre savoir est en quelque sorte prise + entre deux feux. D'un côté, nous ne pouvons nier l'importance de nos facultés + individuelles de connaître, car il est clair que chacun d'entre nous est au bout du compte + un acteur épistémique qui doit décider de ce qu'il croit vrai en fonction de ses sources + personnelles de savoir, de ses perceptions, de sa raison et bien entendu, de sa mémoire, + même si elle est faillible. De l'autre, nous ne pouvons que constater la formidable + puissance de la recherche collective du savoir, qui dépasse de loin ce qu'un individu peut + accomplir, mais avec le risque que cette entreprise reflète la culture particulière du + groupe qui la met en oeuvre.
+Toutes nos activités intellectuelles, cependant, sont + animées par un souci commun : celui d'acquérir des connaissances pertinentes et d'écarter + les erreurs. L'inscription collective du savoir nous permet d'accéder à des vérités + pertinentes et les méthodes de triangulation, de nous protéger des croyances fausses.
+Cet article est une traduction abrégée du chapitre VI de l'ouvrage + intitulé
Respectivement, professeurs de philosophie à l'université Loyola de Chicago et + assistant en philosophie à l'université de l'Etat de Californie, Fresno.
+Quelle place y a-t-il pour l'écrit dans une société où le savoir est transmis
+ oralement ? La modernité est-elle compatible avec la tradition orale ? Ce débat a été
+ soulevé lors d'une émission de Bernard Pivot
La tradition orale est le domaine des griots. Bakary Soumano, leur
+ chef, explique leur rôle : « Nous sommes les dépositaires de la mémoire collective,
+ nous sommes les gardiens de la tradition, nous sommes les garants des coutumes. Le griot
+ est le maître de la parole. »
Mais les écrivains contestent ce pouvoir des
+ traditions, comme l'écrivain et éditeur Moussa Konaté : « Le Mali dont j'entends parler
+ me semble figé, et cela me gêne ! Moi, en tant qu'écrivain, je suis confronté à un
+ problème qui découle de ces valeurs figées. Ecrire, pour moi, c'est pouvoir m'isoler.
+ Mais cela est interdit dans notre société communautaire. Quand vous vous isolez, vous
+ devenez une menace pour la société. Vous êtes suspect. »
Alpha Oumar Konaré,
+ président du Mali démocratiquement élu et ancien instituteur, va plus loin : « Au-delà
+ de la fonction d'écrivain, l'acte d'apprendre à lire et à écrire pose des problèmes à
+ notre société. Mais c'est un acte d'enrichissement et de libération qui permet à
+ l'individu d'exister dans une société où on ne connaît que le
+ groupe. »
L'opposition entre l'oral et l'écrit est aussi celle entre
+ tradition et modernité. Ainsi, comme l'affirme le président, le rôle de l'écrivain est de
+ contester la société dans laquelle il vit. « C'est vrai que dans notre société, il y a
+ une forme d'harmonie qui conduit à une espèce d'inertie. Il est indispensable que cette
+ société évolue. Cela peut se faire par violence, ou par débordements. Les débordements,
+ c'est l'éducation, la culture. On peut avancer sans que la rupture soit absolument
+ brutale. Mais il est indispensable que cette société évolue. On peut se demander si le
+ fils du chef des griots sera encore griot. Son fils, certainement. Mais il n'est pas sûr
+ que son petit-fils suive le même chemin. »
Tout savoir est une variété particulière de croyance, + c'est-à-dire de proposition à laquelle nous adhérons. Il serait absurde de savoir que + Zanzibar est dans l'océan Indien sans croire que Zanzibar est dans l'océan Indien : la + croyance est une condition logiquement nécessaire de la connaissance. Mais ce n'est + évidemment pas une condition suffisante : beaucoup de croyances ne prétendent pas être des + savoirs, mais des convictions, et beaucoup de croyances peuvent être fausses.
+Tout savoir prétend à la vérité : il serait + absurde de savoir quelque chose tout en admettant qu'elle est fausse. Mais cette condition + reste assez difficile à établir dans la mesure où la notion de vérité ne fait pas l'objet + d'un consensus, loin de là. En effet, une proposition peut être vraie de différentes + manières : intuitive, empirique ou encore théorique. Chacun de ces modes correspond à une + vision différente de la vérité : la proposition 2+2 = 4 est vraie parce qu'elle ne peut + pas être fausse, eu égard aux contraintes de l'arithmétique. C'est une question de + rationalité et de cohérence. La proposition « la Terre est ronde », elle, est vraie parce + qu'elle décrit correctement le monde extérieur. La condition de vérité est si complexe et + englobante qu'on pourrait penser qu'elle suffit à elle seule à définir le savoir. En fait, + elle ne suffit pas à rendre compte de certaines situations.
+Un savoir, c'est aussi une + croyance que l'on peut justifier. En effet, une croyance peut être vraie et ne pas + constituer un savoir : je peux, par exemple, croire que mon oncle Fred est en train de + bêcher son jardin et il peut se trouver que cette croyance soit exacte. Ce n'est pas pour + autant un savoir : il faudrait pour cela que j'aie des raisons de croire ce que je crois. + Inversement, l'existence de croyances justifiées mais fausses constitue un sujet de + discussion courant concernant les limites de la notion de savoir. Ainsi, les Anciens Grecs + pensaient que la Terre était plate et avaient de bonnes raisons de le penser : il s'agit + d'une croyance justifiée, mais fausse. Peut-on dire qu'ils «savaient» que la Terre était + plate ? La plupart des épistémologues diraient que non.
+D'un point de vue + épistémologique rigoureux et classique, donc, le savoir existe à ces trois conditions de + croyance, vérité et justification. A-t-on pour autant clairement établit les limites du + savoir ? En réalité, chacun de ces critères est lui-même sujet à discussion. La notion de + justification, en particulier, est particulièrement sensible au contexte historique et + culturel qui permet de dire qu'une raison de croire est « bonne » ou « mauvaise » : il + n'existe pas de bonne justification qui ne repose elle-même sur d'autres raisons. La + notion de vérité est aujourd'hui également discutée par les historiens des sciences, qui + montrent que les manières d'administrer la preuve a varié au cours du temps. Quant à + l'idée de croyance, elle semble difficilement contestable, mais ne s'applique qu'à un + genre de savoir dit propositionnel, dont le modèle est une déclaration du genre « je sais + que... ». Elle ne couvre donc pas les habiletés pratiques, les compétences et les + aptitudes, du genre de celles que nous utilisons pour rouler à bicyclette et que nous ne + sommes pas forcément capables de décrire à autrui.
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Alors que la grammaire traditionnelle nous propose souvent des exemples du type « le
+ chien du voisin s'est sauvé », on entendra dans la conversation courante « au
+ fait, le voisin... son chien, eh ben i s'est sauvé », et parfois quelques
+ bizarreries, comme « Donne-moi- Z-en »... Manifestement, la parole a son
+ fonctionnement propre, mais n'est devenue un objet d'étude que récemment. Pourtant, s'il
+ est un point commun à toutes les langues, c'est bien d'être parlées. Certes, la rhétorique
+ antique a fourni une abondante réflexion sur certains usages de la parole, dans une
+ société où l'art de l'orateur était au coeur de la vie de la cité. Mais, dans les cultures
+ à forte tradition littéraire, la parole a longtemps été occultée par l'écrit. Or, une
+ langue est d'abord parlée et, si certaines d'entre elles possèdent une écriture,
+ nombreuses sont celles qui n'en ont pas.
Au début du xxe siècle, Ferdinand de Saussure, fondateur de la linguistique moderne, a
+ opéré une distinction fondamentale entre la langue, ensemble de règles abstraites, et la
+ parole, action singulière d'un locuteur. Or la linguistique saussurienne va privilégier
+ une approche dite immanente, car elle se préoccupe exclusivement du fonctionnement interne
+ de la langue, indépendamment des pratiques réelles. Seul l'aspect verbal et non vocal est
+ alors retenu, et la situation de communication est elle aussi évacuée. Du coup, des
+ phénomènes comme la prosodie, l'intonation, se sont trouvés exclus de la linguistique
+ saussurienne. Comment comprendre dès lors qu'un énoncé comme « j'adore ce film »,
+ dit sur un ton ironique, signifie précisément le contraire ? Ce n'est que peu à peu que la
+ linguistique s'est ouverte à l'étude de la parole, en intégrant notamment les apports
+ issus d'autres disciplines comme la sociologie ou la psychologie.
L'acquisition du langage nécessite bien entendu certaines capacités physiologiques + (audition, phonation), mais également des compétences cognitives complexes. En 1975, un + débat mémorable opposa le psychologue Jean Piaget et le linguiste Noam Chomsky. Selon J. + Piaget, un enfant vient au monde avec certaines prédispositions, mais ses capacités + cognitives se développent au fil de l'expérience. Pour N. Chomsky, la « compétence + linguistique » est innée et, même si les langues sont acquises, la structure permettant + d'organiser le langage est déjà inscrite dans le cerveau.
+Les recherches se poursuivent aujourd'hui avec l'essor des sciences cognitives. Toujours
+ est-il que, dès son plus jeune âge, le bébé a une capacité de perception des sons humains
+ extrêmement large. Cette capacité va se réduire au fur et à mesure de sa familiarisation
+ avec une langue donnée, dans laquelle il sélectionnera les sons pertinents, les phonèmes,
+ dont la phonologie étudie le fonctionnement. Avec le babillage (de deux mois à un an), le
+ bébé s'exerce à produire toutes sortes de sons, puis élabore des séquences basées sur des
+ oppositions franches entre consonnes et voyelles (baba, dodo), plus faciles à prononcer.
+ Progressivement, il s'approprie les phonèmes de sa langue : un bébé chinois et un bébé
+ français ne babillent pas avec le même répertoire de sons. Le nourrisson distingue les
+ syllabes, puis les mots, développe leur compréhension, et enrichit son vocabulaire passif,
+ c'est-à-dire le réservoir de mots qu'il pourra utiliser par la suite. Entre 10 et 12 mois
+ apparaissent les premiers mots. Ensuite viennent les mots-phrases, du type « apu » pour
+ dire « il n'y a plus de gâteau », par exemple. L'enfant apprend de nouveaux mots,
+ mais également des règles de construction. L'erreur est d'ailleurs souvent le signe qu'une
+ règle est bien assimilée : dans la bouche d'un enfant de quatre ans, « vous disez »
+ révèle que le principe de la deuxième personne du pluriel est bien assimilé. Il faudra
+ ensuite que l'enfant mémorise les irrégularités comme « vous dites » ou « je
+ vais ». Au-delà de la langue, l'enfant va également apprendre les règles qui, dans
+ sa culture, régissent les conversations.
De nombreuses recherches se sont penchées sur la façon dont se déroulent les interactions
+ verbales. La méthode est empirique, basée sur des analyses de corpus (situations
+ échantillons). Comme le montrent les travaux de l'école de Palo Alto (1), la parole prend appui sur tout un ensemble de signaux (gestes,
+ mimiques, situations, liens relationnels) qui participent plus largement à la
+ communication. Un autre courant, la pragmatique, s'est intéressé à la façon dont une
+ parole peut exercer une action. Son fondateur, le philosophe anglais John L. Austin (2), s'est d'abord penché sur les énoncés dits
+ performatifs : « Je vous déclare mari et femme » ou « je te donne ce livre »
+ font plus que décrire le monde, ils le modifient. La pragmatique a proposé une théorie des
+ actes de langage, développée par John R. Searle (3) : si
+ certains actes sont explicites, comme « peux-tu ouvrir la fenêtre ? », d'autres
+ sont indirects, comme « il faut chaud ici ! », qui pourra constituer une demande,
+ et non une affirmation.
Herbert Paul Grice, philosophe anglais, a étudié la façon dont on peut dégager les + implicites d'un énoncé, ce qu'il appelle les « implicatures conversationnelles ». Si vous + demandez à quelqu'un si tel restaurant est bon et que l'on vous répond que c'est copieux, + vous devez comprendre que la cuisine n'est pas des plus raffinée.
+Une façon de parler peut être le reflet d'une origine géographique (les accents
+ marseillais, québécois), d'une époque (comme le montre la façon de déclamer en vogue dans
+ les actualités des années 50), ou encore d'un groupe social. Le linguiste américain
+ William Labov, fondateur de la sociolinguistique, s'est notamment attaché à l'étude de la
+ variété d'anglais spécifiquement parlée dans les quartiers noirs de Harlem (4), soulignant sa cohérence interne. W. Labov distingue trois types
+ de règles : les règles catégoriques, qui ne sont jamais transgressées (personne ne dit
+ « je mangeront ») ; les règles semi-catégoriques, dont la transgression est un
+ indicateur social (« ils croivent ») ; et les règles variables (dire « ne...
+ pas » ou seulement « pas »).
En France, Pierre Bourdieu s'est intéressé à la façon de parler en tant que signe de
+ distinction sociale (5). La façon de parler du groupe
+ dominant s'impose comme référence. Les divers « marchés linguistiques » peuvent se
+ classer du plus soumis (école, institutions) aux moins soumis (argots), jusqu'aux
+ « marchés francs », qui s'y opposent radicalement. « La meuf que je t'ai parlé, elle
+ est trop canon », par exemple, se distingue nettement comme un parler populaire,
+ marqué par la syntaxe (« que » à la place de « dont »), par le vocabulaire (verlan,
+ argot), et par la prosodie (musicalité de la phrase). Un parler propre à un groupe social
+ est appelé sociolecte; propre à une région, un dialecte; propre à un individu, un
+ idiolecte.
L'analyse conversationnelle s'est construite à partir d'apports multiples, comme la + linguistique énonciative, initiée par Emile Benveniste ou Mikhaïl Bakhtine, et différents + courants sociologiques. Parmi eux, l'ethnographie de la communication, fondée par Dell + Hymes et John Gumperz (6), considère que la « compétence + linguistique » soulignée par N. Chomsky ne se suffit pas : elle doit s'articuler avec la + compétence communicationnelle, la maîtrise des règles de la conversation propre à chaque + culture. L'éthnométhodologie, issue des travaux de Howard Garfinkel, analyse les + conversations quotidiennes, notamment l'intonation, l'organisation des séquences, la + gestion des tours de parole. Comme le souligne Catherine Kerbrat-Orecchioni (7), un temps de pause de trois dixièmes de seconde peut suffire à + un Français pour considérer qu'il est en droit de prendre la parole, tandis qu'il faudrait + cinq dixièmes de secondes à un Américain avant d'intervenir. Résultat : l'Américain + discutant avec un Français peut avoir le sentiment d'être interrompu constamment. En + France, de plus en plus de linguistes s'intéressent aux parlers ordinaires, comme + Louis-Jean Calvet, Jean- Pierre Goudaillet, Françoise Gadet ou Véronique Traverso (8).
+Tous ces travaux montrent que la parole ne se construit pas simplement en suivant les + normes de la langue, mais obéit à des tacites plus ou moins flexibles. Jadis bannie du + champ d'étude, la parole est aujourd'hui devenue incontournable dans les sciences du + langage. Face aux linguistiques de la langue, centrées sur un système abstrait, les + linguistiques de la parole ont désormais leur mot à dire.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le graphisme d’information envahit nos sociétés modernes : pictogrammes, schémas dans les + modes d’emploi, illustrations graphiques dans la presse et dans les produits de + vulgarisation, notamment scientifique. Celui-ci a l’ambition de constituer un langage plus + accessible que l’écriture et universel, c’est-à-dire susceptible d’être compris quelle que + soit sa langue. Mais c’est une illusion. Ainsi le faible degré de compréhension des + pictogrammes est stupéfiant. Par exemple, dans un échantillon international, seuls 16 % + comprennent qu’un pictogramme de masque stylisé indique un théâtre. De même, lors de + conférences sur ce sujet, j’ai présenté divers pictogrammes glanés ici et là (notamment + des pictogrammes touristiques ordinaires observés à Cracovie) et personne n’a été capable + d’en donner le sens. Par ailleurs, les lecteurs sont beaucoup moins réceptifs aux images + qu’on le pense. Les illustrations enrichies censées favoriser la lecture et la + compréhension compliquent l’information au lieu de la simplifier. Ainsi deux auteurs + ont-ils étudié les réactions de lecteurs devant les graphiques fortement embellis du + quotidien américain
Une première dimension + est que l’univers des pictogrammes, catégorie particulière des images d’information, se + rapproche par certains aspects de celui d’une langue. Il n’est donc pas d’emblée + accessible. Comme les mots, les pictogrammes ne deviennent compréhensibles qu’en fonction + du contexte. À Dubrovnik, haut lieu du tourisme en Croatie, un pictogramme représente un + homme en maillot de bain et une femme en bikini dans un cadre barré par un gros trait + rouge en diagonale. On trouve ce pictogramme à l’entrée de la salle de restaurant d’un + grand hôtel du bord de mer. Il signifie que les tenues de plage sont interdites dans le + restaurant. À 500 mètres de là, sur une petite île située en face de cet hôtel, le même + pictogramme est représenté à l’entrée d’une plage. Cette fois, il veut dire exactement le + contraire : il s’agit d’une plage de nudistes, et le pictogramme en interdit l’accès aux + vacanciers habillés. À l’entrée de la plage de nudistes, l’usager qui ne sait pas qu’il y + a là une telle plage considère le pictogramme comme une véritable énigme, surtout s’il a + déjà vu ce pictogramme à l’entrée du restaurant de son hôtel. Le contexte dans ce cas + s’avère déterminant pour comprendre un pictogramme…
+De même, comme les signifiants des + langues, des pictogrammes ne sont compréhensibles que par opposition entre eux. Par + exemple, nombre de pictogrammes qui indiquent les toilettes sont des énigmes. Mais, + présentés par paires (un pour les toilettes hommes et l’autre pour les femmes), on se + doute qu’on a voulu différencier les sexes, et que cela désigne les toilettes. Enfin, en + absence de contexte ou d’indications indirectes, le pictogramme reste incertain. Ce + pictogramme de poils sur un balai d’aspirateur indique-t-il la position moquette ou la + position brosse déployée (pour parquet) ? La moquette et la brosse ont toutes deux la + caractéristique principale de comporter des poils. La parenté des pictogrammes avec + l’écriture est saisissante quand ils en viennent à ressembler à des idéogrammes dont il + faut connaître la signification, par exemple trois lignes parallèles ondulées pour + indiquer les produits pour cheveux dans une pharmacie. Le dessin pourrait aussi bien + représenter des liquides, des ondes, une voie…
+Pratiquement, nombre de pictogrammes ne peuvent être compris que + s’ils sont accompagnés d’une définition, ce qui représente la négation de leur raison + d’être.
+Mes recherches m’ont amené à remettre en question l’adage bien connu selon
+ lequel « un schéma vaut mieux qu’un long discours ». Car en réalité, rien n’est
+ moins sûr… Les illustrations sont souvent d’aussi mauvaise qualité que l’écrit, quand
+ elles ne sont pas pires. Les schémas autant que les textes pourraient remplir les
+ bêtisiers.
La présence d’un schéma ne rend pas automatiquement l’information + précise.De façon générale, il n’est pas rare que l’information graphique soit totalement + erronée. Ainsi le mode d’emploi de ce nettoyeur haute pression de grande marque met-il en + garde l’utilisateur dans un long chapitre juridique contre un usage inapproprié de + l’appareil. Et une erreur grossière suit dans l’illustration des branchements : on voit le + tuyau haute pression branché sur l’arrivée d’eau basse pression et le tuyau basse pression + sur la sortie haute pression, ce qui est exactement le contraire de ce qu’il faut faire ! + Ce qui est remarquable dans ces deux exemples représentatifs est que l’image, au lieu de + clarifier le texte, l’obscurcit et même le contredit.
+Dans le domaine de la + documentation technique grand public, les difficultés proviennent souvent des chemins + d’accès. L’information existe mais on ne peut pas l’atteindre ou l’on ne sait comment la + trouver. Les images n’échappent pas davantage que les écrits à ce problème. À quoi sert le + beau schéma de branchement de cet écran d’ordinateur s’il n’est accessible que sur + l’écran… après l’avoir branché ? À quoi sert cette magnifique illustration du changement + des cartouches d’encre, si elle est introuvable car classée dans un dédale de + sous-dossiers aux titres abscons ? Le problème des images est aussi celui de la logistique + des images : une image inaccessible reste du bruit.
+La mauvaise qualité de la + documentation technique vient de ce que l’utilisateur n’est pas suffisamment pris en + compte. Son élaboration est considérée comme une activité accessoire dans les entreprises + et on ne la teste pas assez auprès des clients. Ce processus défectueux affecte aussi bien + les images que les textes. Or, il est significatif que les concepteurs ne voient même pas + le problème… Par exemple, pour ouvrir la porte automatique des toilettes d’un train à + grande vitesse, il faut appuyer sur un bouton comportant un losange (soit deux extrémités + de flèches qui s’éloignent) et pour fermer un bouton comportant un diabolo (soit deux + extrémités de flèches qui se rapprochent). Les utilisateurs ne comprennent pas qu’un + losange signifie ouvrir et qu’un diabolo signifie fermer. Mais les concepteurs n’ont pas + imaginé un instant que les usagers pouvaient ne pas voir de flèches dans leur + graphisme…
+Comment interpréter + toutes ces difficultés posées par l’utilisation des schémas et pictogrammes ? Ce qu’il + faut bien comprendre, c’est que les aides graphiques sont des actes non seulement + d’écriture mais aussi plastiques. De ce fait, ces actes d’écriture donnent la possibilité + d’exprimer des intentions esthétiques. Nous observons nettement ce souci esthétique dans + l’univers des pictogrammes. Mais cet objectif esthétique est tel qu’il met en cause leur + lisibilité. La consultation des catalogues de pictogrammes montre que les graphistes qui + les ont dessinés ont recherché un résultat esthétique plus que la lisibilité : des courbes + harmonieuses, des traits originaux, un style surprenant. Ainsi la stylisation des + silhouettes masculines et féminines de nombre de pictogrammes indiquant des toilettes + publiques relève-t-elle davantage de la quête esthétique que de la recherche de la + lisibilité. On a l’impression fréquemment que l’on s’est évertué à rendre les pictogrammes + illisibles ou peu lisibles à travers un thème esthétique. Par exemple, dans un musée, + chaque pictogramme est à moitié caché par la silhouette d’un trou de serrure. Dans un + autre, ces quatre lieux : ascenseurs, administration, vestiaires et toilettes sont chacun + représentés par un couple stylisé homme-femme, que seul un détail permet de différencier + selon qu’il s’agit des ascenseurs, de l’administration, des vestiaires et des toilettes. + L’ambition esthétique s’exprime souvent à travers un mouvement de déformation de la ligne + réelle, c’est-à-dire d’abstraction, au détriment de la compréhension. L’emblème + touristique de Cracovie est un dragon. Sa statue est indiquée par un pictogramme censé le + représenter, que personne ne comprend. Le corps est représenté par un arc de cercle, la + tête par un rectangle, les yeux au-dessus par des losanges. La plupart y voient un train + dans un tunnel ! Il a même été démontré qu’en matière de pictogrammes, l’épuration ne + facilite pas la compréhension. Les utilisateurs voient mieux un théâtre dans un dessin + composé de rideaux et d’un masque que dans un dessin uniquement de rideaux ou uniquement + de masque.
+Cela montre bien qu’une profession a du mal à abandonner les + caractéristiques de son propre langage. Les ingénieurs ont du mal à accepter une écriture + qui n’est pas technique dans les modes d’emploi. Par exemple, ils préféreront nommer + « interrupteur de protection sensible aux impulsions de courant » un simple disjoncteur ! + Il en est de même des juristes quand ils rédigent des notices explicatives sur des droits + ou des procédures. Les graphistes n’échappent pas à cette règle. Ce n’est pas dans + l’esprit de leur code professionnel que d’élaborer des pictogrammes et des schémas + parfaitement lisibles, qui seraient selon leurs critères plats et sans style…
+Cela
+ contredit la thèse de l’ergonome Donald Norman selon laquelle l’esthétique favorise
+ l’usage : « L’esthétique compte, ce qui est séduisant fonctionne mieux. »
+
Ici, l’esthétique brouille le message.
+On touche ici à la question de l’embellissement. La + vulgarisation s’accompagne souvent de l’idée qu’il faut embellir de façon radicale les + illustrations. Il n’est pas rare que cette mise en scène rende paradoxalement les + informations illisibles ou peu lisibles. En voici quelques exemples. Le quotidien + américain
Une des méthodes classiques d’embellissement est en effet la représentation en + trois dimensions. Elle est fondée sur l’idée que le relief va rendre l’information plus + accessible au grand public, car supposée moins abstraite. Mais c’est là une illusion. La + troisième dimension réduit l’information : les plans de bataille en relief noient + l’information pertinente dans une réalité touffue et les camemberts et bâtons en relief + déroutent le lecteur.
+Il reste un
+ dernier point à souligner. Dans l’information ordinaire, il est fréquent que les images
+ soient introduites comme but en soi. Or, force est de constater que la valeur ajoutée est
+ faible. Lors d’abondantes chutes de neige aux États-Unis à l’est des grands lacs, un
+ quotidien national a illustré la hauteur de neige accumulée (plus d’un mètre) en la
+ comparant à la taille d’un éléphant (avec la neige atteignant le ventre de l’éléphant !). Le
+ principe d’incertitude d’Heisenberg – on ne peut à la fois connaître la vitesse et la
+ position d’une particule – dans un ouvrage de vulgarisation « Savez-vous à quelle vitesse vous
+ rouliez ? » et ce dernier de répondre : « Non, mais je savais exactement où
+ j’étais. » L’image a ainsi sa propre logique, qui n’évoque que de manière
+ métaphorique le sens du texte…
Une autre dimension de l’image comme but en soi est ce + que l’on peut appeler les accumulations : à savoir la présentation de quantité + d’illustrations sans beaucoup d’explications. C’est ainsi que nous trouvons des ouvrages de + photos de toutes les formes de nuages ou de tous les grands ponts du monde… Prenons le cas + de
Que retenir de la difficulté d’utilisation + des images ? Elles sont, on l’a vu, embellies, accumulées pour elles-mêmes, quand elles ne + sont pas carrément contradictoires avec le texte qui les accompagne… Le fond du problème est + que les images ne peuvent pas remplacer le texte. Dans l’histoire du langage, l’image, en + raison de ses limites, a laissé la place à l’écriture abstraite. C’est là un fait + incontestable et universel. Or, notre monde contemporain est très imprégné de la croyance + selon laquelle rien ne vaut un bon schéma… Voilà une étonnante illusion, car on ne peut + certainement pas refaire l’évolution humaine dans le sens inverse, de l’écriture vers le + « tout image ». C’est pourquoi les images d’information colportent tant de + bruit !
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le langage, telle est la grande affaire pour Ludwig Wittgenstein. S’il y revient + toujours, ce n’est pas parce qu’il veut construire une philosophie du langage au sens + restreint du terme. C’est parce qu’il est convaincu qu’on ne peut guère lui donner congé. + Nous sommes de plain-pied dans le langage – obstinément. Impossible d’adopter un point de + vue angélique qui nous permettrait de penser le monde en dehors de lui.
+C’est ce que montre déjà le « le
+ but de la philosophie est la clarification logique des pensées. La philosophie n’est pas
+ une théorie mais une activité »
(
+
Dans le
« Mes propositions sont des éclaircissements en ceci que celui qui + me comprend les reconnaît à la fin comme dépourvues de sens, lorsque par leur moyen – en + passant sur elles – il les a surmontées (il doit pour ainsi dire jeter l’échelle après y + être monté) »(
Sur ce, Wittgenstein donne congé à la philosophie. En Autriche, il devient tour à tour + instituteur, jardinier, architecte… avant d’être repris par ses vieux démons et de revenir + à Cambridge. Il donne alors une nouvelle inflexion à sa pensée. Il abandonne l’analyse + logique du langage au profit d’une approche plus descriptive de ce qu’il appelle les + « jeux de langage », fictifs ou réels, comme rapporter un événement, deviner des énigmes, + traduire d’une langue dans une autre, raconter une plaisanterie (voir ainsi une liste + d’exemples donnée dans les
Il montre ainsi que les processus et les contenus mentaux (les intentions, les
+ sensations…) font l’objet de nombreuses confusions. Pour lui, l’idée que le sujet a seul
+ accès à ce qu’il pense ou à ce qu’il ressent est un préjugé qui repose sur un malentendu
+ grammatical. Il n’y a pas de langage privé, pas d’acte de l’esprit qui associe un signe et
+ une expérience intérieure. D’où une forte critique de l’introspection si chère à Descartes
+ et du « mythe de l’intériorité » (Jacques Bouveresse). Wittgenstein dénonce également la
+ conception qui fait de l’action volontaire l’effet d’une cause mentale. Pour en pointer
+ l’absurdité, il pose la question suivante : « Que reste-t-il donc quand je soustrais
+ le fait que mon bras se lève du fait que je lève le bras ? »
Des réflexions que
+ prolongeront Elisabeth Anscombe ou Anthony Kenny : l’intention n’est pas un état interne
+ du sujet ou de l’agent, autrement dit quelque chose qui serait directement connu par le
+ sujet et qui serait donné quel que soit le contexte.
+
Le « style » du Wittgenstein seconde manière n’est pas moins déconcertant que celui du +
Pour Wittgenstein, la règle ne fixe pas une fois pour toutes ses applications futures
+ comme des rails. Elle ne donne pas lieu non plus à chaque fois à une interprétation.
+ Suivre une règle pour Wittgenstein est chose pratique, et non l’application d’un processus
+ mental. Comprendre une règle, c’est savoir comment l’appliquer, autrement dit savoir ce
+ qui compte comme une infraction ou une action conforme à la règle. « Dis-tu donc que
+ l’accord entre les hommes décide du vrai et du faux ?
— C’est ce que les hommes disent qui est vrai et faux ; et c’est dans le langage que
+ les hommes s’accordent. Cet accord n’est pas un consensus d’opinion, mais de forme de
+ vie. »
(
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Qu'est-ce que le langage ? Linguistes, psychologues et autres spécialistes
+ seraient sans doute d'accord pour retenir cette définition en trois points. D'abord, c'est
+ un système fini d'unités sonores qui, en se combinant, permettent de former une infinité
+ d'énoncés, conformément à une syntaxe, c'est-à-dire à un ordre capable d'en modifier le
+ sens : la phrase « le chien a mordu son maître » ne dit pas la même chose que
+ « le maître a mordu son chien », alors que les unités sonores qui composent ces
+ phrases peuvent être rigoureusement les mêmes.
Ensuite, c'est un système de symboles, c'est-à-dire de signes arbitrairement liés à un
+ signifié : le mot « cageot » n'a pas de ressemblance avec l'objet qu'il désigne. Il
+ y a des exceptions, mais elles sont minoritaires : « cocorico », « plouf »,
+ « zig-zag » sont un peu moins arbitraires que « chant du coq »,
+ « plongeon » ou « double courbe à 45° ». Enfin, et surtout, le langage
+ humain n'est pas lié aux événements immédiats : il permet d'évoquer des événements réels,
+ imaginaires, passés ou futurs. C'est ce que les philosophes appellent son caractère
+ « intentionnel ».
Au-delà de ces trois points, la question se complique, et il est devenu quasiment + impossible de l'aborder sans évoquer l'existence de deux thèses opposées concernant la + manière dont cet outil universellement répandu sur la planète est déposé en l'homme, bref, + sur sa nature intime.
+Durant toute la première moitié du xxe siècle, linguistes et psychologues ont admis, dans + leur grande majorité, l'idée que le langage n'était, pour un individu, autre chose que la + somme des performances possibles dans la ou les langues qu'il parle, en un moment donné. + Cette définition rejetait l'idée que l'étude de l'histoire des langues pouvait expliquer + leur fonctionnement. Elle appréhendait le langage comme un système. C'était une étape très + importante de la fondation de la linguistique moderne.
+Mais le structuralisme, issu des travaux de Ferdinand de Saussure, en mettant en évidence + l'arbitraire du signe, insistait aussi sur la nature artificielle du langage humain : en + tant qu'expression la plus achevée de la culture, le langage devait être appris de + génération en génération. A la même époque, la psychologie du comportement soutenait + l'idée que l'acquisition du langage se faisait comme cellle de n'importe quelle + technique : par essais, erreurs et récompenses.
+Bref, la conception standard du langage d'avant les années 50 soutenait qu'il s'agissait
+ d'un fondement de la culture, expression d'une « fonction symbolique » qui pouvait
+ s'exprimer sur d'autres registres de communication (gestuelle, musicale, etc.). Il en
+ résultait une conception du langage relativement pauvre en ce qui concernait son
+ soubassement universel (la fonction symbolique) et riche en ce qui concernait la diversité
+ de ses expressions dans les langues : la tâche du linguiste était de partir à la recherche
+ des différences entre les langues.
Les années 60 ont vu apparaître une autre thèse, dont le porte-parole parmi les
+ linguistes fut Noam Chomsky : s'appuyant sur des recherches en psychologie du
+ développement, il affirma, dans une critique adressée en 1959 à un livre de Burrhus F.
+ Skinner, que l'acquisition du langage ne pouvait être le résultat d'une inculcation, et
+ devait reposer sur une aptitude « innée » de l'être humain. A partir de là, par de
+ multiples voies, s'est developpée l'idée que l'usage du langage, chez l'homme, repose sur
+ une faculté mentale spécifique que, selon les spécialités, on décrira comme un ensemble de
+ règles de syntaxe, un processeur de computations, ou un ensemble de neurones. Bref,
+ au-delà de l'inévitable débat sur l'inné et l'acquis qui enveloppe cette question, tout un
+ ensemble de propositions nouvelles a émergé de cette prise de position radicale (celle de
+ N. Chomsky) sur ce qu'est la « compétence linguistique » de l'homme, sur ses
+ rapports avec la culture, sur son développement chez l'enfant, sur son incidence sur
+ l'histoire des langues, sur ses rapports avec les autres facultés mentales et avec
+ l'évolution de l'être humain...
Aujourd'hui, les ramifications de ce programme sont si nombreuses, et parfois si + divergentes, qu'il devenu difficile d'en faire le tour. Mais on peut dire qu'il existe au + moins trois voies par lesquelles aborder la question des fondements du langage : celle de + sa place dans le règne du vivant, celle de sa genèse, et celle des règles communes à + toutes les langues.
+La faculté de langage, telle que définie plus haut, à toujours été considérée par les + philosophes comme une propriété exclusive du genre humain, opposé au reste des espèces + vivantes. On a donc fait de cette aptitude merveilleuse soit un don des dieux, soit la + condition même de toute culture. Toutefois, les recherches menées au xxe siècle sur les + animaux ont fait apparaître qu'il existe des systèmes de communication naturels chez + différentes classes d'animaux : insectes, oiseaux, poissons, mammifères. Des expériences + plus poussées sur des primates supérieurs (chimpanzés, gorilles) ont même montré, depuis + les années 70, que certains individus parvenaient à manier des dizaines de symboles pour + former des messages simples, voire - selon certains chercheurs - les combiner de manière + inédite. Cependant, toutes ces études s'accordent à conclure que jusqu'à nouvel ordre, + aucun de ces primates communicants ne possède un langage comparable à celui de l'homme. + Deux éléments, au moins, manquent : une syntaxe complexe et l'intentionnalité, + c'est-à-dire la capacité de parler de choses absentes, de situations passées ou à + venir.
+Inversement, des dizaines d'études affirment aujourd'hui que la transmission de
+ compétences, en général techniques, proprement culturelles, s'observe chez différents
+ règnes animaux : le chant des oiseaux, l'usage d'outils chez les primates. Ce brouillage
+ des frontières bouleverse les présupposés de la linguistique structuraliste. Il fait
+ apparaître d'un côté que la « fonction symbolique », dans sa forme élémentaire,
+ n'est nullement l'apanage des êtres parlants, et de l'autre, que la transmission
+ culturelle n'est pas fondée sur l'existence d'une compétence proprement langagière, mais
+ intervient bien en amont de celle-ci. Bref, l'idée que langage et culture sont comme les
+ deux faces d'une même monnaie ne semble pas résister à l'ensemble des conclusions
+ auxquelles parviennent les études comparatives sur l'homme et sur l'animal.
Une autre manière d'interroger la faculté humaine de langage consiste à tenter d'en + retracer la genèse. Dans ce domaine, il est vrai, les évidences sont minces : + préhistoriens et paléoanthropologues sont condamnés à lier l'apparition du langage à des + indices physiologiques ou matériels. Ils raisonnent donc sur l'idée que certains indices + concrets manifestent indirectement l'existence d'un mode de communication plus ou moins + semblable au nôtre. Ainsi, en l'état actuel des recherches, il est admis que l'homme de + Néandertal possédait un appareil phonatoire sans doute beaucoup plus nasal que celui de + l'homme moderne, mais néanmoins apte à la production de paroles articulées. Possédait-il + un langage ? Là-dessus, les thèses divergent, selon que l'on prend ou non les outillages + et les pratiques ornementales attribuées aux néandertaliens pour des manifestations de + leur compétence symbolique.
+Selon Paul Mellars, de l'université de Cambridge, les outils du paléolithique moyen
+ manquent de la standardisation minimum qui témoignerait d'une aptitude à les catégoriser
+ (lame, pointe, herminette...) : il préférerait donc attribuer aux néandertaliens une forme
+ de protolangage à la syntaxe pauvre, comparable au langage d'un enfant d'un an et demi.
+ D'autres chercheurs soutiennent qu'ils n'avaient aucune sorte d'aptitude langagière,
+ d'autres encore, qu'il n'y a aucune raison de la leur refuser. Tous s'accordent à penser
+ que la révolution du paléolithique supérieur (-40 000), contemporaine en Europe de
+ l'émergence d'Homo sapiens sapiens, n'aurait pu se faire sans une maîtrise déjà
+ avancée du langage.
En plus des évidences minces sur lesquelles elle s'appuient, ces spéculations se heurtent
+ à ce que l'on appelle le « paradoxe du sapiens », qui se résume ainsi : ce
+ n'est pas parce qu'une aptitude existe chez l'homme qu'elle s'exprime forcément dans ses
+ réalisations. Les Romains possédaient les bases de calcul nécessaires à la manipulation,
+ voire à la conception d'un ordinateur, mais ils n'ont pas eu l'occasion de le montrer. Le
+ même principe s'applique à l'histoire du langage : les néandertaliens possèdaient
+ peut-être des facultés mentales et un apparail phonatoire suffisants pour user d'un
+ langage doublement articulé, mais rien n'indique qu'ils l'aient fait. Aussi conclut-on à
+ une émergence plus tardive du langage, sur la base d'évidences culturelles.
En réalité, la reconstruction de l'histoire du langage humain est bel et bien liée à deux
+ sortes de causalités : celles qui pèsent sur les aptitudes mentales langagières, soumises
+ aux lois de l'évolution, et celles qui déterminent les performances langagières, soumises
+ aux dynamiques propres du développement du savoir dans les sociétés humaines. L'histoire
+ des aptitudes langagières raisonne donc en terme d'avantages sélectifs. Quels sont-ils ?
+ Il existe quelques hypothèses à ce sujet, notamment celles qui font partir l'aptitude au
+ langage sur l'idée qu'elles servent, en premier lieu, à « engranger de l'information
+ sur la structure causale du monde », c'est-à-dire à mémoriser des connaissances sur
+ les rapports entre les choses, les êtres. Mais cette faculté n'est devenue vraiment
+ intéressante qu'avec la mise en oeuvre de langages parlés, c'est-à-dire des moyens de
+ communiquer, hors contexte d'usage, ces savoirs. Ainsi, de nombreux anthropologues
+ s'accordent à penser que l'émergence du langage est étroitement liée à l'histoire sociale
+ des hommes, et à leur capacité accrue à vivre en groupes plus nombreux.
Les faibles évidences sur la genèse du langage chez l'homme sont aujourd'hui dépassées de + beaucoup par les connaissances accumulées depuis trente ans, à l'interface des + neurosciences, de la psychologie et de la linguistique, par les partisans de la + proposition de N. Chomsky : il est commode de l'appeler ainsi, même si ses tenants et + aboutissants sont aujourd'hui beaucoup plus riches et variés que la thèse défendue par le + grand linguiste. Elle tient en deux volets, directement reliés : d'abord, que la + compétence linguistique est innée chez l'homme, ensuite qu'il s'agit d'une fonction + autonome du cerveau, et non d'un aspect de l'intelligence générale.
+L'innéité est aujourd'hui étayée par une série d'indices. C'est le cas de l'argument,
+ repris par tous les partisans de cette thèse, de la « pauvreté du stimulus ». De
+ quoi s'agit-il ?
Les psychologues du développement, et des philosophes avant eux, ont observé que
+ l'apprentissage d'une langue maternelle par les enfants suit à peu près le même profil
+ partout dans le monde, quelle que soit l'attitude des parents : entre dix-huit mois et
+ quatre ans, l'enfant passe de l'état de locuteur très pauvre (des énoncés de deux mots) à
+ celui, quasiment achevé, de locuteur adulte, formant des phrases articulées telles que
+ « j'ai du beurre de cacahuètes sur ma cuiller ». Dans ce processus, deux faits
+ ont de quoi étonner : l'acquisition extrêmement rapide de mots nouveaux - un toutes les 90
+ minutes, selon Steven Pinker - et, surtout, la mise en oeuvre d'une syntaxe qui,
La vision comportementale des choses voulait que l'enfant parvienne à ce résultat par une
+ série répétée d'essais (des phrases mal formées) et de corrections (par les parents). Or,
+ les études in vivo montrent qu'enfants et parents ne procèdent pas ainsi : les
+ enfants ne font pas n'importe quels essais de phrase, et les parents se soucient assez
+ rarement de corriger la syntaxe de leurs enfants, voire emploient eux-mêmes des syntaxes
+ appauvries (« Allez, dodo, sinon Gazou fatigué ! »). Bref, les enfants reçoivent un
+ enseignement trop pauvre pour expliquer leurs progrès rapides en grammaire et, lorsqu'ils
+ se trompent, font des fautes plutôt par excès de logique que par absence de règles. Quelle
+ est donc cette logique qui est là avant d'avoir été apprise ?
Si l'on admet qu'il existe, déposé dans le cerveau humain, une faculté de langage + quasiment naturelle, il n'en reste pas moins que les langues, elles, doivent être + apprises, et que, sans cet apprentissage, il est quasiment impossible de mettre en oeuvre + cette faculté. Pour le linguiste, toute langue peut s'analyser en quatre composantes : une + phonologie (l'ensemble des sons pertinents dans une langue), un dictionnaire de mots, des + règles de morphologie (qui affectent les mots), et une grammaire, permettant de former des + propositions et des phrases complexes. Jusqu'à présent, les deux aspects sous lesquels + l'existence d'une compétence linguistique innée a été la plus explorée sont la phonologie + et la syntaxe, par des moyens assez différents.
+On sait à travers, entre autres, les travaux de Jacques Mehler, que les nouveaux-nés + viennent au monde avec une capacité très fine de distinguer entre des signaux + linguistiques comme -ba et -pa. D'autre part, qu'ils reconnaissent la « musique » propre à + leur langue maternelle, sans doute pour l'avoir déjà entendue dans le ventre de leur mère. + Enfin que, vers le dixième mois, ils commencent à reconnaître le système phonologique + propre à leur langue maternelle, principalement en ne s'intéressant plus aux différences + qui ne sont pas pertinentes dans cette langue : en japonais, par exemple, le -l et le -r + sont confondus.
+Tout cela suggère d'abord une idée simple : qu'il existe un système universel de + reconnaissance de la parole chez l'enfant, que ce système est indépendant de la mise en + rapport du son avec le sens. Bref, l'homme apprendrait à reconnaître la parole avant même + de la comprendre dans une langue particulière.
+De plus, la reconnaissance de la « musique » des langues n'est pas seulement une question + de phonétique : la prosodie (les règles régissant la durée et la mélodie des sons) des + langues est aussi une expression de leur syntaxe, à travers les intonations qu'imprime la + structure courante des phrases. Le turc ne sonne pas comme le français, entre autres parce + que les compléments sont souvent placés dans la phrase avant le sujet. Aussi la + reconnaissance que manifestent les nouveaux-nés de ces différentes « musiques » a-t-elle + déjà des aspects de compétence syntaxique. Ce second aspect, dont les effets + spectaculaires déterminent l'explosion langagière chez l'enfant de deux ans, est en effet + l'étonnante capacité de l'être humain à acquérir une syntaxe sans pratiquement être exposé + à un modèle clair.
+Pour S. Pinker, il ne fait pas de doute que la compétence linguistique mise en oeuvre par + l'enfant pour acquérir une langue quelconque comprend, entre autres fonctionnalités, une + sorte de logiciel mental contenant les règles communes aux syntaxes de toutes les langues + du monde. Il se trouve, et ce n'est pas un hasard, que c'est aussi le projet des héritiers + de N. Chomsky que de développer une grammaire universelle.
+Qu'y trouve-t-on ? D'abord, quatre règles.
+La première pose que toutes les langues comprennent deux types de termes, les uns + d'action (les verbes, mais pas seulement) et les autres de description (les noms, mais pas + seulement). Former une phrase exige de combiner au moins un élément de chaque sorte.
+La deuxième énonce que combiner des termes revient à les mettre dans un certain ordre, et
+ que cet ordre a du sens : « Pierre poursuit une ombre » et « une ombre poursuit
+ Pierre » n'ont pas le même sens.
La troisième est que le sens des phrases dépend aussi de la manière dont les mots sont
+ groupés : « Il a parlé de voyage avec Emma » peut prendre deux sens différents,
+ selon que l'on groupe le terme « voyage » avec le verbe ou avec le complément
+ (« avec Emma »).
La quatrième règle concerne le sens de la prédication, c'est-à-dire la manière dont
+ l'action est orientée dans une phrase et détermine son sens : dans les phrases
+ « l'homme craint les chiens » et « l'homme effraie les chiens », le sujet
+ est le même, mais l'action n'est pas orientée de la même façon. Dans un cas, l'homme cause
+ la peur, dans le second, il est affecté par elle. La prédication contenue dans le verbe
+ est donc inversée : « avoir peur » n'est pas « faire peur ».
Enfin, et c'est là un des grands soucis de la grammaire transformationnelle de Chomsky,
+ la grammaire universelle comprend des règles de transformation qui permettent de
+ comprendre comment ces instructions élémentaires peuvent générer des phrases dans des
+ langues particulières qui, elles, n'ont rien d'élémentaires. L'exemple classique est celui
+ de la tournure passive : si l'ordre importe tant dans une phrase, comment se fait-il que
+ « Jacques a peint le mur » et « le mur a été peint par Jacques » puissent
+ avoir la même signification ? L'explication est que la grammaire universelle comporte
+ aussi des règles selon lesquelles l'ordre des mots peut être modifié et le sens conservé,
+ tout en mettant un accent particulier sur des acteurs différents.
Peut-on dire que ces quelques grands principes décrivent la compétence liguistique que + les enfants mettent en oeuvre pour apprendre les langues ? Pour l'instant, on ne peut + parler que de candidature : beaucoup de psycholinguistes du développement travaillent avec + cette hypothèse en tête. Par ailleurs, la grammaire universelle est un programme qui est + loin d'être achevé, et dont le développement se heurte à quelques problèmes bien + concrets : jusqu'à présent, aucun programme de traduction automatique - potentiellement + universel - n'a pu être dérivé de la grammaire générative, pour la raison que, dans les + langues réellement parlées par les hommes, les exceptions sont légions, les significations + des mots sont doubles, et les voies par lesquelles nous arrivons au sens sont + multiples.
+Aussi, même si les neurologues admettent aujourd'hui volontiers que l'aptitude langagière + de l'homme correspond proba- blement à un « module » bien identifié de son cerveau, ils + n'ignorent pas non plus que ce module ne peut fonctionner que parce qu'il est doté de + nombreux interfaces avec le reste des fonctions mentales de l'homme.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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+ En 1667, Michel de Marolles, abbé de Villeloin, traduit en français le recueil antique de + biographies connu sous le nom d'Histoire Auguste. De ce qu'il croit être une compilation des + iie et iiie siècles, dédiée aux empereurs eux-mêmes, et dont le violent réalisme le choque, + il recrée une histoire morale, tenant plus du roman d'éducation que du récit historique pour + notre regard moderne. Malgré les anachronismes et les fioritures de Marolles, le recueil + devient une référence de l'historiographie latine.
+Entre les deux guerres, postfaçant cette traduction, qu'elle décrit + comme un « conte des Mille et Une Nuits », Marguerite Yourcenar en regrette, au nom de la + littérature, le « moralisme exaspérant ». De cette critique naîtra Mémoires d'Hadrien + (1951). Au même moment, Antonin Artaud lit aussi Marolles en romancier et en tire + Héliogabale ou l'Anarchiste couronné (posth. 1979), fiction barbare dont la liberté + d'imagination scandalisa les historiens. Mises en fictions gratuites d'une oeuvre + historique, déjà soumise à la poétisation infidèle de Marolles ?
+La vérité se + révèle bien plus complexe. En 1889, un coup de tonnerre éclate dans le calme ciel de + l'historiographie latine. Dans un article retentissant, le philologue allemand Hermann + Dessau dénonce le recueil comme une pure mystification. Le doute se répand. En 1903, + l'Académie des inscriptions et belles-lettres met au concours le sujet suivant : « Etudier + l'authenticité de l'Histoire Auguste et le caractère des monographies qui composent + l'Histoire Auguste ». Soumise au regard de la philologie latine moderne, toute hésitation + semble désormais levée : de nombreux indices stylistiques, corroborés aujourd'hui par + l'analyse informatique, révèlent que l'Histoire Auguste est une oeuvre tardive du ive + siècle, écrite par un seul auteur guidé par le pur souci de faire un pastiche littéraire de + Suétone. La complaisance réaliste des détails que Marolles avait essayé de gommer, préférant + dans sa traduction les convenances du mensonge à la brutalité du texte, n'y était que pure + falsification. Le récit était inexact, comme on s'en était peu à peu douté, mais tout y + avait été inventé. L'oeuvre avait toujours été une fiction, tout aussi imaginaire que + Mémoires d'Hadrien ou Héliogabale et l'Anarchiste couronné.
+Le cas de l'Histoire + Auguste montre combien le problème des « frontières de la fiction », qui occupe aussi bien + les historiens, les philosophes que les critiques littéraires, peut se révéler épineux. + Poser la question apparemment simple de leur authenticité place de très nombreux textes dans + une situation problématique. Aux textes sortis de leur contexte par accident (telle cette + Vie de Sinouhé du IIe millénaire avant J.-C. dont les égyptologues ne peuvent décider s'il + s'agit de mémoires authentiques ou d'une complète fiction) s'ajoutent les « forgeries » à + motif ludique ou politique. Le tristement célèbre Protocole des sages de Sion, prétendument + attribué à un complot judéo-maçonnique mais fabriqué en fait par la police du tsar, fut + exploité par le nazisme à des fins antisémites meurtrières. Et rien ne serait plus illusoire + de croire que de telles ambiguïtés ont disparu avec les méthodes modernes d'analyse des + textes. Le cas du Sir Andrew Marbot (1981) de l'écrivain allemand Wolfgang Hildesheimer est + là pour en témoigner (voir l'encadré p. 42).
+En dehors de ces pièges délibérés, + s'ajoute bien souvent la difficulté à discerner la part de fiction, lorsque celle-ci est + mêlée à des éléments informatifs avérés, des lieux connus, des personnages célèbres. La + plupart des romans ou des nouvelles que nous lisons sont des feuilletages complexes de + faits, de lieux et de personnages réels et inventés. Cet entrecroisement est le propre de la + tradition réaliste et du récit historique, mais on peut la retrouver dans de nombreux autres + genres littéraires. Ainsi, un genre tel que l'utopie est facile à déplacer de part et + d'autre de la frontière séparant les emplois ludiques et sérieux des lieux imaginaires. Le + genre biographique mêle quant à lui allégrement interprétations psychologiques, spéculations + sociologiques et observation de petits faits concrets. Quant à l'autobiographie, elle est + faite de vérités subjectives et se mêle désormais de manière souvent indiscernable avec + l'« autofiction », la « fiction, d'événements et de faits strictement réels (1) ». « Les + annales humaines se composent de beaucoup de fables mêlées à quelques vérités : quiconque + est voué à l'avenir a au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la légende, mirage + de l'histoire », suggérait déjà Chateaubriand dans La Vie de Rancé + (1844)...
+Comment alors, distinguer récit + factuel et récit fictionnel ? La première piste serait de s'intéresser au caractère + vérifiable des faits, lieux et événements (trouve-t-on vraiment une chartreuse à Parme ? Le + domicile de Sherlock Holmes existe-t-il au 221b Baker Street ? Emma Bovary a-t-elle + existé ?), à ce que l'on appelle la référence du texte littéraire. Ici, ce qui définirait la + fiction, c'est qu'elle ne se réfère pas à des objets dans le monde réel ou qu'elle ne s'y + réfère pas de la même manière qu'un discours standard. Un roman historique est donc ce qui + n'est pas historique, une vie imaginaire est ce qui n'est pas une biographie, + etc.
+A l'encontre de cette définition négative, d'autres modes d'analyse de la + « fictionalité » du texte ont été proposés. Le formalisme, d'abord, consiste à évaluer la + littérarité d'un texte au repérage, plus ou moins théorisé, de procédés dits + « littéraires », jugeant notamment de la fictionalité d'une oeuvre à la présence de figures + stylistiques ou narratives. La narratologie, la science du récit, s'est ensuite mêlée au + débat en affirmant, à la suite de la critique Käte Hamburger, que l'énonciation de fiction + met en oeuvre de pures coquilles linguistiques et use d'une forme de temporalité purement + illusionniste, privée de ses valeurs référentielles habituelles. Ainsi, pour une + narratologue comme la critique américaine Dorrit Cohn, la fictionalité d'un texte peut être + établie sans ambiguïté. Il n'existe ni latitude interprétative ni textes hybrides : + seulement des lectures justes et des lectures erronées (2).
+Cette thèse, qui donne + à la frontière de la fiction un tracé stable et net, est évidemment contestable. Au + contraire, démontre Gérard Genette (3), il faut être très circonspect sur la possibilité de + repérer dans l'ordre, le rythme ou le mode narratif d'un récit des indices de + fonctionnalité. Car les procédés que l'on penserait proprement fictionnels (le monologue, + par exemple) peuvent se retrouver dans des récits factuels et la littérature elle-même peut + ressembler, parfois, à un récit factuel sérieux.
+Tout est une question de contrat + de lecture, suggère plus nettement encore le « conventionnalisme ». Issu de la philosophie + de David Hume, revisitée par la théorie des jeux de David Lewis (4), il insiste sur le pacte + que noue tout lecteur avec un auteur ou une tradition littéraire. Une telle conception + rejoint les théories dites pragmatiques qui affirment à la suite de John Searle qu'« il n'y + a pas de propriété textuelle, syntaxique ou sémantique, qui permette d'identifier un texte + comme une oeuvre de fiction ». Autrement dit, tout dépend de l'auteur et du contexte de + réception du texte.
+Mais quelle que soit la méthode d'expertise choisie, les + indices sont rares. Affirmer qu'un texte est ou non fictionnel relève d'un travail de + détective ou de linguiste, peu gratifiant et parfois un peu ridicule. Conviendrait-on en + effet de se livrer à un exercice de fixation rigoureux de critères de fictionalité, comme le + souhaite D. Cohn, que l'on se heurterait de toute façon à la liberté du lecteur (ou d'une + époque) à effectuer une lecture rétrospectivement fictionnelle. Ainsi en va-t-il par exemple + de récits ne possédant pas les garanties scientifiques de l'historiographie moderne : outre + le cas de La Vie de Rancé de Chateaubriand, lue depuis plus d'un siècle comme une oeuvre + littéraire, le meilleur exemple en est la publication de la thèse de médecine de + Louis-Ferdinand Céline, La Vie et l'OEuvre de Philippe-Ignace Semmelweiss, dans la + collection « L'Imaginaire » de Gallimard.
+Cette difficulté à distinguer aisément la fiction des autres activités + cognitives et ludiques de représentation est ainsi devenue non seulement une question clé de + la théorie littéraire moderne mais se retrouve également dans de nombreux débats politiques, + médiatiques ou philosophiques : nos tables de chevet voient s'entasser indifféremment + mémoires imaginaires et mémoires de grands hommes, romans et études historiques, essais et + récits sociologiques, au point que l'on puisse être tenté d'identifier totalement récit et + fiction. C'est que l'on peut appeler le « panfictionalisme », qui affirme que dans l'espace + moderne des discours, l'hybridation des pratiques discursives et l'ambivalence des formes + ont définitivement brouillé toute frontière.
+Les arguments avancés sont alors de + deux ordres. D'une part, les genres « sérieux » empruntent ce qu'ils nomment dédaigneusement + des « procédés » à la fiction. La philosophie produit des utopies ou des expériences pour + expérimenter dans la fiction des hypothèses théoriques. Ainsi lorsque Friedrich Nietzsche + affirme que le sentiment qui conduit un individu à se percevoir comme un sujet unifié est + une fiction, ou lorsqu'Emmanuel Kant déclare que des notions comme le temps et l'espace sont + des fictions heuristiques. De même, les historiens recourent à la fiction pour animer leurs + récits ou pour tenter d'éprouver la véracité d'explications causales avec ce que l'on nomme + des récits « contrefactuels » (« si Vercingétorix avait gagné la bataille d'Alésia... »), ou + encore pour approcher des champs historiques dépourvus de toute archive. Dans Le Monde + retrouvé de Louis-François Pinagot, l'historien Alain Corbin entend par exemple « faire + exister une seconde fois un être dont le souvenir est aboli (...), le recréer, lui offrir + une seconde chance » en inventant selon les procédures de l'histoire sociale la biographie + d'un savetier dont l'état civil ne donne que le nom et la date de naissance + (5).
+D'autre part, la littérature + contemporaine, celle d'Annie Ernaux, de François Bon ou encore de Patrick Modiano par + exemple, se méfie de la fiction et cherche à se réduire délibérément à une enquête + simplement documentaire, à l'étude d'un fait divers, en refusant toute surenchère onirique + ou poétique sur une histoire décrétée inhumaine, illisible ou impensable. Elle produit non + des romans, mais des récits qui sont simplement des « fictions du réel » selon une + expression employée par Claude Lanzmann pour caractériser ses films consacrés à la Shoah : + des fictions au sens générique, mais des fictions qui n'ont plus rien d'imaginaire ou + d'hypothétique.
+Faut-il, pour autant, décréter que tout récit est une fiction, + selon le dogme du relativisme postmoderne ou de la déconstruction qui, à la suite de + Jean-François Lyotard, voit dans tout discours historique un « grand récit » mythique par + lequel chaque culture se comprend (6) ? Possédons-nous au moins le droit, comme le critique + anglais Hayden White, de mettre en parallèle les schémas rhétoriques ou les cheminements + métaphoriques dissimulés par tout récit, qu'il soit de fiction ou de non-fiction ? Ou + d'affirmer avec Karl Popper qu'il n'y aurait pas d'histoire, mais une infinité d'histoires + (7) ? Ou encore de défendre, d'après Paul Ricoeur, l'idée que toute vie - et même toute + action - se déroule comme un texte et se formule comme une intrigue (pour le philosophe + français récemment disparu, il n'est de temps humain que raconté et il n'existe de présence + au monde qu'à travers une « expérience temporelle fictive ») ?
+De telles analyses + ont indéniablement démontré leur productivité en philosophie, en sociologie ou même en + anthropologie. Mais elles ont suscité des réactions sévères d'historiens inquiets des + dangers d'une telle « fictionalisation » de tout témoignage ou document : assimiler tout + récit à une intrigue de fiction serait ouvrir la porte au révisionnisme et au négationnisme. + La question est donc délicate. P. Ricoeur a clarifié ses positions dans un ouvrage + important, La Mémoire, l'histoire, l'oubli (8) en proposant une position de relativisme + modérée, en accord par exemple avec celle du grand historiographe Krzysztof Pomian. Selon ce + dernier, « affirmer que l'histoire n'est jamais pure ne signifie donc pas contester la + réalité de la frontière qui la sépare de la fable. C'est, au contraire, souligner que cette + frontière, frontière mouvante et qui a subi dans le passé plusieurs déplacements, n'a jamais + été abolie (9) ». Car on ne saurait nier que, dans une large mesure notre activité de + lecture, mais aussi la critique littéraire ont pour occupation de discerner le faux et le + vrai et les jeux fascinants de leurs croisements.
+Nous ne nous lassons point de + débattre si Les Lettres de la religieuse portugaise ont bien été écrites par une amante + éplorée ou par le savant Guilleragues, de discuter pour savoir s'il est légitime pour un + romancier d'intituler un ouvrage Le Procès de Jean-Marie Le Pen (pour prendre le titre d'un + récit de Mathieu Lindon qui a donné lieu à un procès où fut requise l'expertise de + théoriciens de la fiction) et simplement de prendre des libertés avec l'histoire officielle. + Tout se passe comme si la littérature ne pouvait cesser de jouer avec la célèbre formule + décrétant que « toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est + purement fortuite » et d'exploiter, pour le meilleur et pour le pire, le fait que la fiction + soit une « suspension d'incrédulité » (pour reprendre une formule célèbre de Samuel + Coleridge) où le vrai se mêle au faux, ou, du moins, au non-vérifiable. Il faut sans doute + en convenir : la fiction tient parfois à la fois du mensonge et du « programme de vérité », + riche en hypothèses fructueuses parce qu'elles réorganisent ou corrigent les lacunes du réel + (à supposer qu'une réalité existe en dehors des récits que nous en faisons et des hypothèses + que nous y projetons).
+Telle est peut-être la leçon finale que nous pouvons tirer + de cette investigation : nous devons penser l'exigence de séparation entre les faits et la + fiction, en même temps que l'intérêt indéniable des « vérités » de la fiction, ces récits + dont Aristote a fait le propre de l'homme, l'origine et la source de tout apprentissage, et + avec lesquels non seulement nous nous divertissons, mais construisons nos vies et nos + sociétés.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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L'observation des aphasiques est source de nombreuses connaissances sur le
+ langage. Ces patients, qui souffrent de troubles du langage suite à une lésion cérébrale,
+ ont permis aux neurologues et neuropsychologues de progresser à différents niveaux : d'une
+ part en précisant le rôle du cerveau dans le langage, d'autre part en comprenant mieux le
+ langage lui-même, et enfin en éclaircissant les relations qu'entretiennent langage et
+ pensée.
L'histoire de la découverte de l'aphasie est célèbre, car elle fut à l'origine d'une + constatation majeure : il existe des liens entre cerveau et fonction mentale. En 1861, le + neurologue français Paul Broca a l'occasion d'examiner le cerveau d'un patient qui + présentait, quelques jours avant sa mort, une incapacité totale à parler. Il découvre + alors que cet homme souffrait d'une lésion dans le lobe frontal gauche. Après quelques + années et l'observation de plusieurs autres cas, P. Broca suggère en 1864 que l'expression + du langage est contrôlée par une zone située dans l'hémisphère gauche. Cette zone fut + appelée l'aire de Broca. Cette découverte était essentielle, puisqu'elle montrait qu'une + fonction mentale aussi complexe que le langage pouvait être localisée dans une zone + circonscrite du cerveau.
+Quelques années plus tard, le neurologue allemand Karl Wernicke découvre une autre zone + cérébrale, à la surface du lobe temporal, dont l'atteinte provoque également des troubles + du langage. Mais ceux-ci sont différents. L'aphasique de Broca (comme on va appeler les + patients souffrant d'une lésion de l'aire de Broca) a principalement des difficultés à + produire des phrases et des mots corrects, tout en comprenant bien ce qu'on lui dit. + L'aphasique de Wernicke produit un discours très fluide et même ininterrompu, mais + incompréhensible, et surtout ne comprend pas les ordres qu'on lui donne (voir encadré + en page suivante). Ces découvertes ont été à l'origine d'une vaste quête : comme des + explorateurs à l'assaut d'un nouveau continent, les neurologues sont partis à la recherche + des localisations cérébrales des différentes fonctions mentales. L'ère des neurosciences + cognitives commençait (1).
+Depuis un siècle, les travaux ont énormément progressé, les techniques également. La + multiplication des observations de patients aphasiques et l'amélioration constante de la + précision des techniques d'imagerie cérébrale ont dessiné un tableau nettement plus + complexe des relations entre cerveau et langage. L'hémisphère gauche reste identifié comme + essentiel dans la capacité langagière, mais il est apparu que les zones impliquées étaient + plus nombreuses que l'on ne l'a cru au départ.
+Mais surtout, les observations des patients aphasiques se sont énormément affinées. En + effet, la classification grossière entre aphasie de Broca (problème de production du + langage) et aphasie de Wernicke (problème de compréhension) a laissé la place à une + analyse fine des erreurs des patients, de ce qu'elles peuvent nous apprendre sur les + mécanismes du langage et de la façon dont on peut les aider. Ainsi, en 1995, Brenda C. + Rapp et Alfonso Caramazza montrent l'éclairage que peuvent apporter les erreurs de + certains aphasiques : ce ne sont pas les mêmes processus mentaux qui sont impliqués dans + la signification d'un mot et dans sa forme (2).
+Pour le comprendre, il faut détailler les erreurs de deux patients différents. Tout
+ d'abord, E.S.T. (dans les rapports de recherche, l'anonymat des patients est garanti par
+ l'utilisation d'initiales) qui, lorsqu'on lui montre la photo d'un bonhomme de neige, est
+ incapable d'en retrouver le nom, mais répond : « C'est froid, c'est un hom... froid...
+ congelé. » Souvent, certains éléments de la forme du mot lui reviennent. Lorsqu'elle
+ essaye par exemple de nommer un tabouret (« /stop/,
+ /stop/... un siège, un petit siège, s'asseoir sur... s'asseoir sur...
+ /sta/ »
. Cette difficulté avec la forme des mots se retrouve également lors
+ de tâches de lecture. Si elle doit lire le mot steak, elle dit : « Je vais manger
+ quelque chose... c'est du boeuf... on peut avoir un /sa... ça coûte plus... dans
+ le pays des Yankees... grosse bête... ridicule... » Il apparaît clairement qu'E.S.T.
+ connaît la signification des mots, mais qu'elle ne peut pas retrouver leur forme et ce,
+ même s'ils sont écrits devant elle.
Un autre patient, J.-J., présente un problème inverse : il est capable de lire ou + d'écrire des mots dont il ne connaît pas la signification. Évidemment, pour le prouver, il + faut utiliser des mots dont l'orthographe ou la prononciation est irrégulière. En français + ou en anglais, cela ne pose pas de problèmes, puisque de nombreux mots contiennent des + lettres qu'on ne doit pas prononcer (par exemple « beaucoup » ou « temps »). Le patient + J.-J., bien qu'il prononce très bien ce type de mots, a de grandes difficultés à en donner + le sens.
+Entre E.S.T. et J.-J., les neuropsychologues assistent à ce qu'ils appellent une double + dissociation : deux patients présentent une capacité préservée et l'autre déficitaire, et + ce en sens inverse. Chez E.S.T., le sens des mots est préservé, mais pas leur forme, et + chez J.-J., c'est l'inverse. Ils se basent sur ces faits pour postuler que ces deux + aspects des mots, leur signification et leur forme, sont gérés par des mécanismes + distincts.
+Les exemples de dissociations entre certaines capacités préservées, et d'autres + atteintes, pourraient être multipliés. On observe par exemple des patients incapables de + produire des phrases syntaxiquement correctes (on parle alors d'agrammatisme, comme chez + M. Ford - voir encadré en page suivante), malgré une bonne connaissance de la + sémantique (le sens des phrases et des mots). Certains patients présentent un trouble + encore plus curieux : une incapacité à répéter un mot entendu (le neuropsychologue dit + « couteau », le patient répète « mocrida »), tout en gardant la capacité à écrire + correctement « couteau ». La comparaison de tous ces patients et de la spécificité de + leurs erreurs permet aux neuropsychologues de mettre à l'épreuve les différentes + hypothèses sur l'organisation du langage. Mais les aphasiques peuvent également nous en + apprendre sur une autre question fondamentale : les relations entre pensée et langage.
+Peut-on penser sans langage ? Pendant longtemps, on a tenu pour certain que le langage
+ était indispensable à la pensée. Lorsque le philosophe Ludwig Wittgenstein affirmait :
+ « Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde »
(3), il ne faisait donc que refléter une idée largement répandue. Il
+ est vrai que chez l'adulte normal, il est difficile d'envisager une pensée consciente sans
+ langage. Et l'observation des enfants, chez qui le langage est soit absent, soit en
+ devenir, conduit à croire que seule une pensée concrète et rudimentaire est possible avant
+ la maîtrise du langage. Rappelons de plus que Jean Piaget considérait le stade de
+ l'acquisition du langage comme celui de l'acquisition d'une pensée symbolique, abstraite.
+ Si l'on veut comprendre les relations entre pensée et langage, il faut donc se tourner du
+ côté de la pathologie, comme par exemple les patients aphasiques.
Toute personne qui a rencontré un patient aphasique dans la vie quotidienne, ou dans le + cadre d'une consultation, ne peut rester insensible à ce que vivent ces personnes : il + apparaît clairement que leur incapacité à s'exprimer correctement, et parfois même à + produire le moindre mot, ne leur enlève pas pour autant le désir de communication, et + surtout les capacités de penser sur eux-mêmes et le monde. Les thérapeutes qui vont les + prendre en charge vont d'ailleurs partir de ce désir de communication pour essayer de la + rétablir au mieux, que ce soit en passant par l'écrit, les gestes, ou en réapprenant + certains mots essentiels. L'observation de patients aphasiques soulève donc des questions + fondamentales : quels sont les liens entre langage et pensée ? Peut-on penser sans mots ? + L'absence de langage préserve-t-elle une intelligence normale ?
+Le problème évident pour explorer les pensées des aphasiques est justement leur + incapacité à les communiquer. Néanmoins, certains d'entre eux ont écrit leurs mémoires, + après avoir récupéré la parole. Mais ces témoignages sont rares. Ils sont donc précieux, + et plus encore lorsqu'ils viennent de médecins ou de philosophes. Dominique Laplane, dans +
Étant un spécialiste du langage, il avait donc pu analyser mieux que personne le mal dont
+ il souffrait. Après une description sur son incapacité à retrouver la « valeur des
+ mots »
, voici ce qu'écrit le professeur : « Ne croyez pas qu'il y eut le moindre
+ changement dans les fonctions du sens intime. Je me sentais toujours le même
+ intérieurement (...). Quand j'étais seul, éveillé, je m'entretenais tacitement de mes
+ occupations de la vie, de mes études. Je n'éprouvais aucune gène dans l'exercice de ma
+ pensée... Le souvenir des faits, des principes, des dogmes, des idées abstraites, était
+ comme dans l'état de santé... Il fallut donc bien apprendre que l'exercice interne de la
+ pensée pouvait se passer de mots... »
Un autre témoignage, celui du philosophe
+ Eldwin Alexander, prête à réflexion : « Je possédais encore les concepts mais non le
+ langage. J'avais la compréhension du monde, de moi-même et des relations sociales, sans
+ rien savoir, en fait, ni de la grammaire ni du vocabulaire que j'avais utilisés toute ma
+ vie... »
Ces deux témoignages ne peuvent être considérés comme des preuves scientifiques
+ irréfutables. Ils souffrent en effet de la fragilité due à la reconstruction
Sans entrer dans tous les développements de ce débat, il faut souligner la principale + difficulté à établir une règle générale sur les facultés intellectuelles de ces patients : + il n'existe pas deux patients dont la lésion cérébrale soit totalement identique. Cela + veut donc dire d'une part que les troubles du langage eux-mêmes peuvent varier, mais aussi + que de nombreux patients peuvent présenter en plus des troubles d'attention, ou d'autres + fonctions mentales. Il est donc probable qu'un certain nombre d'aphasique présentent une + détérioration de leurs capacités intellectuelles davantage en raison de ces troubles + associés que de leur perte de la parole. Mentionnons, comme le fait D. Laplane, le cas de + ce scientifique de haut niveau dont les performances verbales ne dépassaient pas celles + d'un enfant de quatre ou cinq ans, mais dont le QI de performance atteignait 132 !
+Malgré toute la prudence avec laquelle il convient donc de prendre ces observations, les + témoignages de patients aphasiques et l'observation de leur intelligence mènent à la même + conclusion : si pensée et langage sont intimement liés, on ne peut par contre affirmer + qu'ils ne font qu'un.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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La philosophie + de l'esprit est née de l'émergence d'un terrain commun à la philosophie du + langage, aux neurosciences et aux théories de l'information. + Comment situez-vous votre propre démarche face à ces trois + domaines ?
+J'ai d'abord travaillé sur la philosophie du langage, mais je savais déjà + que j'aurais à aborder la philosophie de l'esprit, car, dans ma démarche, + j'utilisais de nombreuses notions mentales comme l'intention, la croyance, le + désir et je savais qu'un jour, j'aurais à m'expliquer sur ces notions. C'est + ainsi que je suis passé de la théorie des actes de langage à une réflexion sur + l'intentionnalité. C'est l'histoire telle que je l'ai vécue. Mais, aujourd'hui, + la philosophie de l'esprit a pris une telle importance qu'elle n'est plus un + secteur parmi d'autres, mais une discipline à part entière. Je pense + qu'aujourd'hui, la philosophie du langage n'est plus qu'une des sous-disciplines + de la philosophie de l'esprit.
+Votre intérêt pour la + philosophie de l'esprit s'est focalisé très tôt sur le problème, + relativement classique, de la conscience. A ce propos, vous êtes surtout + connu pour votre critique des modèles informatiques. Pourquoi ?
+J'ai d'abord écrit un livre sur + l'intentionnalité-, où je m'efforçais encore d'éviter d'affronter ce problème + qui consiste à se demander si la conscience est une propriété exclusive du + cerveau, ou si elle peut être simulée dans un circuit électronique. Mais lorsque + j'ai réfléchi plus précisément sur le contenu de la théorie computationnelle-, + alors j'ai compris qu'il y avait une erreur grave dans cette théorie : la + théorie computationnelle s'appuie sur la manipulation de symboles, des 0 et des + 1. Mais l'esprit comporte quelque chose de plus que des symboles : les symboles + ont un sens et l'esprit possède autre chose qu'une syntaxe, quelque chose qu'on + appelle « sémantique ». J'ai donné à cette réflexion la forme d'une fable, + aujourd'hui bien connue, celle de la « chambre chinoise » : imaginez que vous + mettiez au point un programme d'ordinateur tel qu'il me permette de donner des + réponses justes à des questions formulées en chinois, alors que je ne parle pas + un mot de chinois. Même si je donne les réponses justes, je ne peux pas dire que + je connaisse la langue chinoise, pas plus d'ailleurs que l'ordinateur qui me + donne les réponses justes, il ne fait qu'appliquer un programme sans comprendre + le sens des mots qu'il emploie. Ainsi, il est très facile de démontrer que + l'esprit humain ne fonctionne pas comme un programme informatique.
+Quelle différence + faites-vous entre votre démonstration et la notion de subjectivité en + philosophie ?
++ D'abord, il s'agissait de réagir à la popularité de l'hypothèse + computationnelle. Ensuite, elle représente une théorie plus élaborée de l'esprit + que celle du dualisme classique entre le corps et l'esprit. Les états mentaux + sont causés par des processus cérébraux et se produisent dans le cerveau : il + n'y a donc pas de problème à dire que le corps et l'esprit ne font qu'un. Ce + problème classique a une solution très simple. Mais que faire de la + subjectivité ? En fait, ce mot recouvre deux sens bien différents. Il y a + d'abord le problème épistémologique de la connaissance objective, que l'on + oppose à l'opinion subjective. Mais il y a aussi un autre sens, ontologique, où + la subjectivité désigne une forme d'existence au monde : la douleur que je + ressens est ontologiquement subjective, tandis que les montagnes qui sont devant + ma fenêtre existent objectivement, parce que leur présence ne dépend pas de + l'existence d'un sujet qui les contemple. On confond volontiers ces deux sens + lorsqu'on dit que la science est « objective » : sous prétexte que la science + est objective, on pense que la science ne peut pas atteindre à la subjectivité + de l'existence. Mais c'est un glissement de sens : la science est objective + épistémologiquement parlé, en ce sens qu'elle poursuit un savoir indépendant de + l'opinion individuelle, mais elle porte sur des réalités qui peuvent + parfaitement être subjectives. Pour vous donner un exemple, je dirai que si j'ai + mal quelque part, ma douleur est ontologiquement subjective, mais rien n'empêche + la science d'avoir une connaissance objective de ce qu'est ma douleur : c'est ce + que fait la neurologie. La science peut donc porter sur des phénomènes que je + ressens comme subjectifs, mais elle n'accède pas pour autant à la subjectivité + ontologique de ma douleur.
+En quoi cela nous + interdit-il de penser qu'une véritable intelligence artificielle puisse + exister ?
+Le + computationnisme néglige le fait que nos état mentaux ont un contenu subjectif + réel et spécifique. Un ordinateur, lui, n'a pas d'états mentaux : il ne fait que + simuler des états mentaux. Si l'on veut, on dira que simuler n'est pas + reproduire : vous pouvez peut-être simuler le comportement d'un cerveau, vous ne + pouvez pas le reproduire. Vous pouvez simuler la digestion ou la photosynthèse. + Ce ne sont que des simulations : pas des reproductions. Chez les philosophes, et + chez les informaticiens, il y a actuellement beaucoup de gens qui pensent que + simuler est la même chose que reproduire : c'est l'erreur que je + dénonce.
Je ferai encore une objection, plus radicale, du point de vue + computationniste en disant ceci : il est fondamental, dans notre conception du + réel, de distinguer entre les choses qui existent indépendamment d'un + observateur (comme une force, une masse, un poids) et celles qui existent + seulement aux yeux d'un observateur (comme le langage, la propriété privée, le + pouvoir et l'argent). Si vous vous demandez de quel côté placer les programmes + informatiques, le fonctionnement d'une calculatrice, ce n'est pas si simple. Une + calculatrice fonctionne par une série de variations de voltage et d'énergie : + mais les données mathématiques, elles, ont été mises dans l'appareil par un + homme. En ce sens, la théorie computationnelle ne désigne pas un phénomène de la + nature, mais un phénomène qui dépend de l'existence d'un observateur humain. + L'informatique n'est pas une science de la nature, mais de la conscience. Ceci + est crucial, parce que cela empêche définitivement de confondre l'esprit humain + avec un ordinateur : le calcul n'est pas un processus naturel, il n'est pas dans + l'ordinateur. Tout ce que vous pouvez faire, c'est d'assigner une interprétation + computationnelle au fonctionnement du cerveau, tout comme vous pourriez le faire + de n'importe quel phénomène naturel. Mais le calcul n'existe pas dans la nature, + parce que c'est une propriété du cerveau humain, ce n'est pas une propriété des + systèmes électroniques. C'est l'argument le plus décisif qu'on puisse trouver + contre la théorie computationnelle de l'esprit. Mais je ne crois pas que les + gens qui la tiennent pour vraie comprennent cet argument. Ils ne croient pas que + le phénomène de la conscience existe vraiment, et ils croient que le calcul + existe. En réalité, la conscience est un véritable fait biologique, tandis que + le calcul est une propriété attribuée à un système électrique.
Ce + sont les hommes qui conçoivent les systèmes électroniques et les chargent de + faire des calculs. Mais le calcul, intrinsèquement, n'est pas un mécanisme + électronique.
Diriez-vous que la science + n'a rien à dire sur la conscience, et que seule la philosophie doit s'en + préoccuper ?
+Non, + la répartition ne se fait pas ainsi. Certaines sciences, comme la chimie ou la + physique, s'occupent d'étudier des phénomènes objectifs. Mais d'autres sciences, + comme l'économie ou la psychologie, s'intéressent de près à des phénomènes qui + dépendent de l'observateur. La philosophie, elle, s'intéresse aux deux : la + philosophie s'occupe de trouver des réponses aux phénomènes pour lesquels la + science n'a pas encore de réponse.
+Mais peut-on dire que la + conscience désigne un phénomène qui existe réellement ? Peut-être + pourrait-on le ramener à quelque chose qui est dépendant de + l'observateur ?
++ Non. A mes yeux, la conscience est une propriété de mon esprit, comme du + vôtre. Mais il est vrai que le contenu de cette conscience, lui, est influencé + par la société. Vous avez une conscience de Français, j'ai une conscience + d'Américain : c'est certain. Mais en tant que propriété de l'esprit, la + conscience est essentiellement un phénomène biologique, une propriété exclusive + du vivant. La conscience est un phénomène qui est soumis à la sélection + naturelle : c'est un produit de l'évolution du vivant. Cela dit, en tant que + philosophe, je ne m'intéresse pas particulièrement à cet aspect. Je m'intéresse + plutôt aux rapports de la conscience avec le monde, le rapport qui existe entre + l'esprit et le corps, celui de la représentation. Des problèmes de + philosophe !
+Pourriez-vous préciser votre + position sur le problème de l'unité du corps et de l'esprit ?
+Je veux dire que nous vivons dans un monde + unique : dans ce monde, il y a des êtres vivants, dont certains possèdent des + systèmes nerveux centraux capables de produire la conscience. Tout cela relève + de la biologie, même si la conscience reste un phénomène unique dans le monde du + vivant : elle n'existe qu'à titre d'expérience personnelle. Mais elle n'est pas + pour autant un monde séparé du reste : je récuse totalement la conception + dualiste cartésienne qui sépare le monde en deux réalités distinctes, celles des + choses « étendues » et celle des choses « de la pensée ». Nous vivons dans un + monde continu.
+Votre insistance sur la + nature biologique du phénomène de la conscience fait penser que, malgré + tout, la biologie n'est pas à même d'expliquer vraiment ce qu'est une + expérience subjective. Quelle sorte de rapport envisagez-vous entre les mots + de la philosophie et ceux de la biologie ?
+Souvent, nous pensons que résoudre un problème consiste + à le réduire à des termes plus simples que ceux dans lequel il est formulé. Mais + je pense qu'en l'occurrence, cela ne marche pas : vous ne pouvez pas réduire la + conscience ou l'intentionnalité à autre chose qu'elles mêmes. Ce que vous pouvez + faire, c'est chercher une explication causale à ces phénomènes : comment est-il + possible que la mémoire parvienne à stocker des souvenirs ? Après cette + entrevue, mon cerveau sera certainement dans un autre état que celui dans lequel + il était avant, parce que certains souvenirs y seront déposés : il est + inévitable que ces changements soient inscrits quelque part dans mon cerveau. + Mais cela ne veut pas dire que nous devions chercher à décrire ce phénomène en + termes d'électrons ou de particules physiques. Toute réflexion doit se + positionner à un certain niveau de description de la réalité et ce niveau doit + correspondre au type de phénomènes que l'on veut expliquer. Mon opinion est que + l'on a un peu négligé le niveau biologique du fonctionnement du cerveau, celui + de la cellule vivante. Sans doute est-on en train de rattraper ce retard. A mon + avis, l'explication du phénomène de la conscience, si elle est donnée un jour, + sera biologique.
+Votre espoir de voir un jour + la biologie expliquer la conscience est souvent découragé par les + philosophes qui, comme Thomas Nagel, expliquent que la subjectivité de la + perception est un phénomène irréductible. Que pensez-vous de cet argument ?
+Je pense que mes + grands-parents jugeaient tout à fait impossible qu'on puisse jamais trouver une + cause au phénomène de la vie : ils préféraient dire qu'il devait exister un + « élan vital ». Mais nous sommes tout de même parvenus depuis à une connaissance + assez vaste des mécanismes de la vie. Et je pense que c'est ce qui va se + produire avec le problème de la conscience.
+John Rogers Searle est né en 1932 à Denver (Colorado), et fait ses études
+ de philosophie à Boulder, puis, après 1959, à Oxford (G.-B.), où il suit les
+ cours de P.F. Strawson et de J.L. Austin, deux philosophes fondateurs de
+ l'approche pragmatique des faits de langage. Nommé professeur à l'université de
+ Berkeley en 1964, John Searle mène ses réflexions sur le langage. Dans son
+ premier ouvrage (
A partir de 1980, Searle s'intéresse aux problèmes de la théorie moderne de
+ l'esprit (
Ouvrages traduits en français :
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La traduction automatique et, plus généralement, le traitement automatique du
+ langage naturel- est un grand programme de recherche qui mobilise depuis maintenant plus
+ de cinq décennies les spécialistes des sciences cognitives - linguistes, informaticiens,
+ psychologues - dans le monde entier.
Les enjeux économiques, stratégiques et scientifiques se sont accrus avec la + multiplication des échanges culturels, économiques, technologiques entre pays. La + traduction automatique, c'est la possibilité de diminuer les coûts liés aux échanges + commerciaux, de multiplier la diffusion de certaines informations (dépêches d'agences, + textes scientifiques, revues, journaux), d'intégrer des modules de traduction dans les + traitements de texte. Avec Internet, d'où sont accessibles en tout point du globe des + informations dans presque toutes les langues, l'enjeu devient central.
+D'ores et déjà, on dispose de logiciels de traduction sur le marché. Des firmes les + utilisent pour traduire leur documentation technique, des bulletins météo, des dépêches + d'agence ou encore à des fins de veille technologique. Est-ce à dire que, d'ici peu, le + problème sera globalement résolu ? Non! affirment les spécialistes. Cinquante ans après le + début des recherches en traduction automatique, on est encore loin du but. Une petite + expérience de traduction automatique, que l'on peut faire soi-même sur Internet, est + révélatrice (voir l'encadré page 15). Le traitement automatique du langage a conduit à + des impasses inattendues. Derrière la difficulté apparemment technique de mécanisation + du langage s'est posée une foule de problèmes théoriques, qui touchent à la nature même + du langage humain et à ses liens avec la pensée. +
+Les premières recherches sur la traduction automatique remontent à plus d'un demi-siècle. + Après les études pionnières entreprises par le Russe Smirnov-Trojanskkij dès les années + 30, il faut attendre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis pour que + l'on envisage d'utiliser l'informatique naissante à des fins de traduction.
+L'objectif était prosaïque : à l'époque, les services secrets américains rêvaient d'un + système capable de traduire rapidement et au moindre coût les communications interceptées + chez les Soviétiques. Dans cette optique d'espionnage, on pensait alors que la traduction + relevait de la même logique que celle du décryptage des codes secrets. L'idée des + ingénieurs, non formés à la linguistique, reposait sur un principe simple : en dotant + l'ordinateur d'un bon dictionnaire bilingue et des deux grammaires, celle de la langue + source (langue à traduire) et celle de la langue cible (langue destinataire), on + parviendrait facilement à réaliser une traduction de bonne qualité. Traduire une phrase + telle que « le Président est occupé, il reçoit une stagiaire » ne présente actuellement + aucune difficulté majeure pour une machine. Il suffisait de remplacer mot pour mot puis de + rétablir éventuellement l'ordre des mots dans la phrase.
+Cette démarche, certes adaptée à des structures de phrases très élémentaires, révéla + pourtant vite ses insuffisances pour... 98 % des phrases courantes : celles lues dans les + journaux ou le courrier, entendues à la radio ou au téléphone. En fait, deux redoutables + difficultés allaient rapidement surgir. L'une était d'ordre grammaticale, l'autre relevait + de la sémantique-.
+L'exemple suivant suffit à montrer la nature des difficultés rencontrées lors de la + traduction d'une phrase simple du français à l'anglais :
+« C'est une histoire d'amour. » = "That's a love story."
Un traducteur automatique va buter sur le mot « histoire », qui possède deux équivalents
+ en anglais : « story » ou « history ». Ici, c'est le terme story qui
+ convient. Mais pour faire le bon choix, il faut accéder au sens de la phrase. C'est le
+ premier défi posé aux spécialistes du langage : comment apprendre à la machine à
+ reconnaître le sens des mots et opter pour le bon terme dans les cas litigieux ? A cela
+ s'ajoutait une seconde grande difficulté concernant l'ordre grammatical correct d'une
+ phrase telle que : « Pour qui tu voteras ? » (en anglais : "Who will you vote
+ for?"). Elle suppose un complet renversement de l'ordre des mots. Or, une telle
+ opération n'est possible qu'après une analyse des différents constituants de la phrase et
+ de leur fonction. Ce second obstacle relève de la syntaxe-.
On s'est donc tourné vers les linguistes, pensant qu'ils allaient pouvoir lever aisément + ce genre de difficultés. Ne suffisait-il pas de dévoiler les principes qui gouvernent la + syntaxe et la sémantique de la phrase pour résoudre le problème ?
+A l'époque, la linguistique entrait justement dans une période nouvelle : celle des + grammaires formelles, qui allaient révolutionner la discipline.
+Au milieu des années 50, des linguistes comme l'Israélien Yehoshua Bar-Hillel, + l'Américain Zellig Harris et l'un de ses plus brillants élèves, le jeune Noam Chomsky, + s'étaient attelés à créer des grammaires afin de proposer une véritable analyse logique de + la phrase.
+Cette nouvelle linguistique repose sur l'idée qu'il existe une structure profonde qui + gouverne la construction des phrases et permet d'en comprendre l'organisation. Cette + structure profonde ne correspond pas à celle que décrivent les grammaires courantes, + appelées « grammaires de surface ». Selon ces grammaires transformationnelles, les phrases + sont bâties sur quelques constituants fondamentaux (syntagme- verbal, syntagme nominal...) + qui s'enchaînent, se combinent et se modifient selon un ordre hiérarchique pour former + toutes les phrases possibles. Le but des nouvelles grammaires est donc comparable à celui + de l'analyse chimique : on analyse une phrase tout comme on décompose un corps chimique en + molécules et atomes liés par quelques lois physiques.
+Une telle hypothèse reposait sur plusieurs constats :
+Premièrement, de nombreuses phrases sont bâties sur des architectures communes. Ainsi, + les phrases « Pierre lit un livre d'histoire », et « le frère de Pierre lit attentivement + un livre d'histoire que lui a prêté son ami Jean » sont organisées sur une même + architecture logique.
+Un second constat est que l'on peut obtenir par permutation (ou « transformation ») des + constituants d'une phrase telle que « Paul chante une chanson », une autre proposition, + « une chanson est chantée par Paul », qui n'est qu'une variante de la première.
+A cette théorie grammaticale, N. Chomsky rajoutait d'autres hypothèses. Dans son premier
+ livre
N. Chomsky postulait également qu'il devait exister à la source une grammaire universelle + reposant sur un petit nombre de règles de base et apte à générer tous les énoncés dans + toutes les langues du monde. Cette grammaire universelle résulterait d'une capacité innée + propre au cerveau humain.
+On comprend l'intérêt qu'une telle théorie pouvait avoir pour la traduction automatique. + Car une fois découvert cette « structure profonde », il serait aisé de créer des + programmes informatiques capables de décoder, retranscrire et traduire toutes les phrases + du langage « naturel ».
+A partir des années 60, de nombreux chercheurs s'engagent dans cette voie et on assiste à + la floraison d'un nombre important de grammaires nouvelles.
+En fait, le problème allait s'avérer plus complexe que prévu. Les modèles issus des + grammaires génératives- et transformationnelles étaient certes capables de rendre compte + de certains aspects de la « structure profonde » des phrases, mais il y avait toujours des + phrases rebelles, des contre-exemples qui n'entraient pas dans le cadre du modèle proposé + (1). N. Chomsky fut conduit à remanier plusieurs fois + sa théorie : après avoir formulé sa théorie standard dans les années 60, il propose une + théorie standard étendue une dizaine d'années plus tard, puis la théorie des principes et + des paramètres, et récemment, il définit un nouveau programme minimaliste qui réduit les + ambitions et simplifie son modèle initial.
+Parallèlement au programme chomskien (voir l'encadré p.16), d'autres chercheurs + s'engageaient dans des modèles alternatifs comme les grammaires d'unification-. Mais elles + aussi buttent sur des problèmes similaires : la difficulté à trouver une grammaire unifiée + pour les différentes langues.
+Aujourd'hui, après quarante ans de recherches acharnées, le problème n'a d'ailleurs
+ toujours pas été résolu. Il n'existe pas « une » grammaire universelle (valable pour tout
+ type de langue ou d'énoncé). Est-ce à dire que ce programme de recherche est une impasse ?
+ Pas vraiment. Simplement, tous les modèles existants sont partiels : ils ne résolvent
+ qu'une part limitée des problèmes posés. « Bien des progrès ont été effectués ces
+ dernières années, mais il n'existe pas encore d'analyseur général de la langue,
+ c'est-à-dire dont la couverture soit suffisamment large pour que l'on puisse être sûr
+ que toutes les tournures de la langue soient traitables avec les moyens proposés
»
+ écrit Catherine Fuchs, spécialiste de la question. Résultat : on dispose de tout un
+ arsenal de modèles et de règles à valeurs non universelles.
L'une des hypothèses lourdes formulées par Chomsky, et qui constituait l'un des butoirs + des grammaires formelles, était qu'elles devaient être indépendantes de la sémantique. Or, + dès les années 60, de fortes contestations s'étaient fait jour chez les élèves de + Chomsky.
+Pour les spécialistes de la traduction automatique, la recherche sémantique formait de
+ toute façon un problème spécifique à résoudre. Que l'on parvienne ou non à retrouver des
+ lois de composition grammaticale de la phrase indépendante du sens, il fallait aussi
+ traduire correctement les mots. Et cela supposait d'accéder à leur signification. Comment,
+ par exemple, traduire le mot anglais
Ainsi, à partir des années 70, les recherches s'orientent dans cette direction. Le + premier à proposer une solution à ce défi est Ross Quillian, un jeune chercheur de + l'université Carnegie-Mellon. Cet étudiant en... sociologie est en fait un passionné + d'ordinateurs. Son rêve ? Utiliser la machine pour programmer, sous forme d'un immense + réseau, les millions d'associations qui connectent les concepts entre eux dans notre + mémoire. C'est dans sa thèse, dirigée par Herbert Simon et consacrée à la traduction + automatique, qu'apparaît pour la première fois la solution : celle du réseau + sémantique.
+Le but d'un réseau sémantique est d'importer dans un ordinateur des connaissances + relatives aux textes qu'il a à traiter. La technique consiste à associer à un concept + (homme, arbre, clé, etc.) un certain nombre d'attributs qui lui sont liés (clé est un + outil qui se rapporte à porte, elle est en métal...) et qui lui donnent un sens précis. On + parvient ainsi à tisser autour de chaque concept-clé une constellation d'étiquettes + représentant un de ses attributs. Ces étiquettes (exemple : oiseau est une étiquette + associée à perroquet) sont à leur tour reliées à un groupe d'informations. L'ensemble du + réseau d'information ainsi créé reflète une certaine représentation du monde : en langage + technique, on parle de représentation des connaissances.
+Ces méthodes permettent de lever certaines ambiguïtés face à la traduction, et à
+ l'ordinateur, d'accéder au sens. Ainsi, la technique du réseau sémantique permet de
+ résoudre un problème d'ambiguïté face à une phrase comme : « Je mange une salade
+ d'avocats », dans laquelle avocat se traduit ici en anglais
A partir du milieu des années 70, les réseaux sémantiques ont été vus comme une solution + possible au traitement des questions de sens. Mais là encore, des difficultés apparurent + rapidement.
+Très vite, on s'est aperçu que les réseaux ne parvenaient pas à formuler toutes les + traductions possibles, car il fallait créer un nombre de relations infinies entre tous les + mots de la langue.
+En fait, l'hypothèse sous-jacente des réseaux sémantiques est que l'on peut découper le + monde en catégories étanches où chaque concept-objet possède un ensemble de + caractéristiques bien définies, que l'on peut caractériser par quelques attributs. Mais ce + n'est pas toujours le cas.
+Apprendre à la machine que « oiseau » est un animal, qu'il a des plumes, qu'il vole, + qu'il a un bec, qu'il pond des oeufs... est aisé. Mais cela ne correspond plus à la + définition du poussin qui n'a pas encore de plumes et ne vole pas. De même, le kiwi est un + oiseau qui n'a pas d'aile, l'autruche ne vole pas...
+Pour traduire une phrase apparemment simple telle que : « Il prend la balle et la
+ lance », on se trouve confronté à de redoutables problèmes d'ambiguïté sémantique que la
+ méthode des réseaux sémantiques ne peut résoudre. En effet, la traduction anglaise
+ évidente - "
Pour faire face à ce genre de situation liée à la vie courante, d'autres techniques
+ furent alors conçues : celle des frames-, schémas- prototypes, scripts, graphes
+ conceptuels-. Les prototypes inventés par Eleonore Rosh au milieu des années 70 sont des
+ modes de représentation des connaissances reliant un mot (comme oiseau) à un modèle
+ typique (le passereau ou l'aigle) ayant des caractéristiques courantes. Les scripts, créés
+ à la même époque par le linguiste Roger Shank, sont des groupes d'informations qui
+ résument les caractéristiques liées à une situation courante : ainsi, les garçons que l'on
+ trouve dans les cafés sont des
Malgré tous ces nouveaux modèles, rien n'y fit vraiment, l'apprentissage du sens des mots + ne pouvait se faire que dans le cadre limité d'un « micro-univers », c'est-à-dire d'un + domaine spécialisé. Il devenait possible de traduire correctement un texte, mais à + condition de rester dans un univers sémantique assez pauvre comme un bulletin météo, une + documentation technique ou encore un formulaire juridique rédigé en langage + administratif.
+Au final, la recherche sémantique a donc connu une évolution parallèle à celle de la + grammaire : une prolifération de modèles, dont chacun résolvait des problèmes nouveaux, + mais qui étaient tous limités.
+Peu à peu, les spécialistes sont devenus sceptiques sur la capacité à trouver un + analyseur général du sens. D'autant que le langage est truffé d'expressions métaphoriques, + de mots détournés de leur sens, ou dont la signification évolue, change selon le + contexte...
+Cinquante ans après ses débuts, la traduction automatique a-t-elle tenu ses
+ promesses ? Le bilan est mitigé. Le traitement grammatical fait l'objet de nombreuses
+ modélisations dont chacune ne résout qu'une petite partie des problèmes d'organisation
+ syntaxique. En matière de sémantique, on a découvert, grâce aux systèmes de représentation
+ des connaissances (réseaux sémantiques, scripts, prototypes et graphes conceptuels) une
+ façon d'accéder à une certaine profondeur du sens. Mais la traduction ne fonctionne bien
+ que dans des domaines d'application très spécialisés (textes commerciaux, juridiques,
+ techniques) et à partir de formulations grammaticales très élémentaires. Les nuances et la
+ flexibilité de sens que l'on trouve dans le langage courant, et a
On peut se demander si la combinaison entre les différents modèles de grammaire et de + sémantique, dont le champ d'action est limité, n'est pas la voie à suivre pour faire + progresser désormais la traduction. En d'autres termes, ne faut-il pas chercher à + articuler entre elles les diverses méthodes (techniques de représentations de + connaissances et modules de grammaires) plutôt que de vouloir créer un hypothétique + analyseur général de sens ou une grammaire universelle ? C'est une hypothèse plausible, + mais cela suppose que l'on sache faire appel à tel ou tel module à bon escient : ce qu'on + ne sait pas faire.
+Les résistances de la traduction automatique posent des questions fondamentales sur la + nature même du langage.
+La mécanisation du discours est-elle possible ? La réponse n'est pas tranchée. Comme
+ l'écrit Maurice Gross, un des meilleurs spécialistes français de la traduction
+ automatique, « certaines activités intellectuelles supérieures comportent bien des
+ aspects mécaniques
», et ce sont justement celles que l'on parvient facilement à
+ faire exécuter par une machine. Mais parviendra-t-on à mécaniser toutes les activités
+ langagières ? Après un demi-siècle de recherches, « aucune raison théorique ne permet
+ aujourd'hui de le penser
», conclut le même auteur.
Si la traduction automatique n'a pas atteint ses buts, son premier mérite est en tout cas + d'avoir soumis les théories linguistiques à de redoutables épreuves expérimentales. + Cinquante ans de recherches et d'expériences nous aura beaucoup appris sur la complexité + de l'organisation du langage, ses liens indissolubles avec la pensée et ses contextes + d'utilisation, et surtout... sur les nombreuses zones d'ombre qui restent à dévoiler.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Dites « postmodernité » et + un nom vient immédiatement à l’esprit, celui de Jean-François Lyotard. D’autres auteurs + français le suivent de près, de Jacques Derrida (voir l’article p. 84) et ses + « déconstructions » à Jean Baudrillard (voir l’encadré p. 87) et ses + « simulacres ». Mais si J.‑F. Lyotard les précède sur ce terrain, c’est non seulement parce + qu’il a introduit le terme « postmoderne » en philosophie, mais aussi parce que sa pensée + condense certaines des propositions les plus marquantes de cette mouvance.
+Lorsqu’il
+ publie « capitalismes d’État » en Europe communiste. Parallèlement,
+ sa carrière d’enseignant le mène de la Sorbonne à Nanterre où il participe, en 1968, au
+ Mouvement du 22 mars animé par Daniel Cohn-Bendit, puis à l’effervescente université
+ expérimentale de Vincennes, à laquelle il sera rattaché jusqu’en 1998.
+
Tout commence au
+ début des années 1970. Partant d’une critique du marxisme et de la psychanalyse freudienne
+ (« totalisantes » que sont à ses yeux le structuralisme, la phénoménologie
+ et le marxisme. Cinq ans plus tard,
À l’âge postmoderne, chaque domaine de compétence est séparé + des autres, et possède un critère qui lui est propre. Il n’y a aucune raison que le « vrai » + du discours scientifique soit compatible avec le « juste » visé par la politique ou le + « beau » de la pratique artistique. Chacun doit donc se résoudre à vivre dans des sociétés + fragmentées où coexistent plusieurs codes sociaux et moraux mutuellement incompatibles. +
+Cette relativité générale des discours est l’une des marques de fabrique de la pensée
+ postmoderne. J. Derrida et Michel Foucault la proclament aussi, chacun à leur façon.
+ Friedrich Nietzsche l’avait anticipée, lui qui concevait les concepts scientifiques comme
+ des métaphores solidifiées par le temps en vérités acceptées, et qui voyait aussi dans la
+ morale le lieu d’un affrontement entre une pluralité de discours, morale des maîtres contre
+ morale des esclaves. J.‑F. Lyotard formalise cet éclatement en puisant dans le Ludwig
+ Wittgenstein des
Pour le
+ philosophe, cette fragmentation du langage confine au tragique. Dans « C’est l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie
+ et peut-être d’une politique de témoigner des différends en leur trouvant des
+ idiomes »
, écrit-il. Reste que son analyse, en soulignant ce qui dans les relations
+ sociales résiste au consensus, heurte de plein fouet nombre de philosophies
+ politiques.
Le philosophe allemand Jürgen Habermas, théoricien de « l’agir + communicationnel », ne s’y trompe pas. Adversaire résolu du postmodernisme, il tente de le + prendre à son propre piège. Si tout discours n’est que rhétorique, le postmodernisme + n’est-il pas lui-même une pure rhétorique ? Quant aux lecteurs de J.‑F. Lyotard, s’il leur + arrive d’être convaincus ne peut-on pas en conclure que le langage est un espace d’entente, + une base minimale pour la résolution des conflits ? Confronté à ces critiques, le philosophe + réaffirme son point de vue : la communication n’implique ni l’existence de règles partagées, + ni la recherche du consensus. Entre les postmodernes et leurs adversaires, le différend + demeure entier.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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On ne voyait qu'elle : il y quarante ans, la linguistique était au cœur des
+ sciences humaines. On la sacrait discipline « phare » tant son influence était grande.
+ Sous l'impulsion de Roman Jakobson, linguiste russe émigré aux Etats-Unis, la linguistique
+ exportait ses modèles vers d'autres disciplines, initiant le courant structuraliste,
+ véritable lame de fond dans les années 1960. L'anthropologie (avec Claude Lévi-Strauss) ou
+ la psychologie (avec Jacques Lacan) lui empruntèrent un rêve, ainsi que des éléments de
+ méthode : révéler les structures qui sous-tendent les pratiques humaines.
A la même époque, aux Etats-Unis, Noam Chomsky élaborait sa grammaire générative, qui + allait relancer des débats passionnés pour les années à venir, notamment autour de + l'innéité du langage, ou des relations entre le langage et la pensée. Peu à peu, le + structuralisme européen perdait du terrain, et l'ère du cognitivisme prenait son essor. + Parallèlement, d'autres approches se développaient progressivement, notamment la + pragmatique et la linguistique de l'énonciation. Mais une fois les géants essoufflés + (structuralisme, générativisme), la linguistique s'est trouvée en panne de grand modèle + fédérateur. Depuis les années 1990, on assiste à une multiplication des courants et des + perspectives de recherches, une myriade de travaux, où il est parfois bien difficile de + trouver des dénominateurs communs autour desquels pourrait se rassembler un tant soit peu + la discipline. Difficile de concilier des approches aussi diverses que la sémantique du + prototype de Georges Kleiber, la linguistique textuelle des discours de Jean-Michel Adam, + ou la linguistique de l'énonciation d'Antoine Culioli.
+« Mais que font les linguistes ? », s'interrogeait récemment l'Association des
+ sciences du langage, qui s'inquiète de la marginalisation progressive de sa discipline.
+ Alors que les études sur la généalogie, la vie et la mort des langues connaissent un
+ certain succès (Henriette Walter, Claude Hagège, Alain Rey), la linguistique scientifique
+ connaît une baisse sensible de sa cote d'amour. Elle est aujourd'hui jugée rebutante,
+ prisonnière d'un vocabulaire scientifique opaque et rébarbatif, destiné aux seuls
+ spécialistes. Reste néanmoins que la diversité de ses travaux constitue une véritable
+ richesse pour la linguistique, mais nuit considérablement à sa visibilité.
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Quelle est la différence fondamentale entre la syntaxe que vous pratiquez et celle que + l'on enseigne à l'école ?
+La grammaire que l'on enseigne à l'école a pour but, essentiellement, de faire + acquérir aux enfants la maîtrise de l'orthographe grammaticale. Son objectif est donc + d'abord didactique et normatif : il s'agit de faire en sorte que les enfants accordent + bien les participes selon les critères de l'orthographe usuelle. La syntaxe que je + pratique est à la fois formelle et descriptive : elle entend décrire l'ensemble des + phénomènes qui président, par exemple, à l'ordre des mots dans les phrases telles + qu'elles sont produites et comprises par un locuteur ordinaire. Il y a donc une + différence de but et de point de vue : mon but est beaucoup plus large que celui des + grammaires scolaires. Il s'agit de rendre compte de l'ensemble des phénomènes + syntaxiques des langues, et pas seulement de ceux qui sont les plus difficiles ou les + plus irréguliers. L'idée est que les locuteurs francophones, ou ceux de n'importe quelle + langue, lorsqu'ils parlent, mettent en jeu un ensemble de règles et de principes qui + préside notamment à l'ordre des mots des phrases qu'ils utilisent. Mon but, en tant que + syntacticien, est de mettre à jour de façon explicite ces principes qui règlent ce que + j'appellerai donc la grammaire « interne », inconsciente, de chaque locuteur.
+Il ne s'agit donc pas d'explorer une syntaxe particulière à une langue, mais une + syntaxe qui serait commune à toutes les langues ?
+ En fait, on s'aperçoit qu'il est impossible de parler de « syntaxe française » stricto sensu. Le fonctionnement du français est régi par des principes
+ qui sont très largement communs aux langues romanes, et au-delà des langues romanes, à
+ beaucoup de langues non apparentées. La grammaire générative tente depuis près de
+ cinquante ans de montrer qu'il existe un stock d'invariants, qu'on appellera « grammaire
+ universelle », commun à différentes langues, sinon à toutes : le français, l'anglais,
+ l'allemand, les langues scandinaves, mais aussi les langues sémitiques, amérindiennes,
+ africaines, etc. Je peux donner un exemple de cela : en français, on peut séparer
+ certains types de quantifieurs comme « tous » du groupe nominal qu'il quantifie. On peut
+ dire « j'ai vu tous les garçons », mais aussi « je les ai
+ tous vus », ou « tous » et « les » ne sont pas adjacents. On peut même dire « j'ai tous voulu les voir », ou « tous » est séparé du pronom qu'il
+ quantifie (« les ») par une proposition (« tous » est dans la proposition qui contient
+ le verbe « vouloir » et il quantifie dans la proposition infinitive qui contient
+ « les »). On peut avoir des choses comme « il a tous dû les
+ rencontrer », « il aurait tous fallu pouvoir les lire ». On
+ peut aussi dire, de façon plus familière, « il faut tous qu'ils
+ partent », où « tous » quantifie le sujet « ils » d'une proposition subordonnée
+ au mode subjonctif.
Dans tous ces cas, « tous » est séparé de ce qu'il quantifie, le pronom « les », par un
+ membre de phrase. Il y a donc une certaine latitude de positionnement de « tous » par
+ rapport au pronom qu'il quantifie. Mais cela n'est vrai que des pronoms : on ne peut pas
+ dire en français « j'ai tous vu les enfants », on est obligé de dire
+ « j'ai vu tous les enfants ». Première limitation curieuse : les
+ quantifieurs comme « tous » peuvent quantifier à distance des pronoms, mais pas des
+ groupes nominaux pleins, comme « les enfants ». Seconde limitation : on peut « séparer »
+ le quantifieur et son pronom par des subordonnées infinitives ou subjonctives, comme
+ nous venons de le voir, mais pas par une subordonnée à l'indicatif : il est beaucoup
+ plus difficile de dire « je crois tous qu'ils partent » que de dire
+ « il faut tous qu'ils partent ».
Maintenant, est-ce que ces restrictions sont spécifiques au français ? Il s'avère que + non. Par exemple, en mohawk, langue amérindienne étudiée en détail par le linguiste + américain Mark Baker, on trouve les mêmes contraintes. Il y a évidemment beaucoup de + différences entre ces deux langues : l'ordre des mots en mohawk est très libre, le verbe + contient des groupes nominaux incorporés et des suffixes de personne qui s'accordent + avec l'objet ou même l'objet indirect, etc. Il y a toutes sortes de différences massives + entre le mohawk et le français. Mais en mohawk aussi on peut avoir des quantifieurs + flottants comme « tous », et on les a exactement dans les mêmes conditions qu'en + français ; l'équivalent de « tous » en mohawk peut quantifier à distance un pronom, mais + pas un groupe nominal, et il peut en être séparé par une infinitive ou une subjonctive + mais pas par une indicative.
+Que penser quand on constate ce genre de choses ? Il est hors de question de dire que + c'est parce que le mohawk, langue amérindienne, et le français sont apparentés d'une + manière ou d'une autre ! On fait donc l'hypothèse que les contraintes qui régissent le + déplacement de quantifieurs comme « tous » en français et en mohawk sont les mêmes, + parce qu'elles reflètent des propriétés universelles du langage.
+Dans quel langage peut-on exprimer ces principes qui n'appartiennent, en particulier, + à aucune des langues étudiées ?
+ Ce langage de description prend la forme de représentations géométriques et de
+ computations définies sur ces représentations. Une des idées fondamentales, c'est que
+ les phrases ne sont pas simplement des suites de mots enfilés comme des perles sur un
+ fil, mais que les mots se regroupent en constituants hiérarchisés et emboîtés les uns
+ dans les autres. « Elle a frappé l'homme avec un parapluie » n'a pas
+ le même sens selon que je groupe « avec un parapluie » avec le complément « homme » ou
+ non. On commence à très bien connaître les représentations géométriques qui sont
+ universellement présentes dans les langues : elles sont binaires, elles branchent de
+ gauche à droite, elles s'enchâssent de gauche à droite. Une partie du langage de
+ description est donc fourni par ce type de représentations géométriques.
Qu'est-ce qui autorise ce niveau élevé de généralité ? On ne peut pas envisager de + comparer l'ensemble des 6 000 langues disponibles dans le monde à propos de chacune des + règles. Est-ce qu'on se contente de comparer de grandes familles de langues ?
+La tendance naturelle des linguistes est de travailler sur les langues qu'ils + maîtrisent le mieux et de faire des comparaisons fines sur ces langues. Puis, ils font + des hypothèses qu'ils espèrent générales et qu'ils imputent à la grammaire universelle + dont je parlais tout à l'heure, si aucune autre hypothèse plausible ne parvient à + expliquer les faits. Par exemple, l'analyse de la similarité de fonctionnement des + quantifieurs déplaçables en mohawk d'un côté et en français de l'autre pourrait être + invalidée par l'étude de la 6001e langue.
+En attendant, on admettra que les contraintes qui régissent les deux langues sont
+ candidates à l'universalité. Donc, on fonctionne sur quelques langues, on fait des
+ hypothèses raisonnables, et si on les juge vraiment telles, on les attribue
+ conjecturalement à la grammaire universelle, quitte à réviser les conclusions si l'étude
+ ultérieure d'autres langues montrait que ça n'était pas vrai. Par ailleurs, on fait
+ l'hypothèse que toutes les langues ont le même statut : le français, le russe,
+ l'espagnol, mais aussi les dialectes de l'Italie du Nord et le mohawk sont aussi riches,
+ aussi diversifiés, aussi révélateurs du fonctionnement de la faculté de langage. Voila
+ l'idée que les linguistes de mon école se font des fonctionnements du langage :
+ lorsqu'on étudie une langue particulière, on étudie aussi
Sur quel genre de matériau travaillez-vous ? Du langage parlé, de l'écrit, des + exemples choisis ?
+On travaille sur tout ce qui vient, sur tout ce qui est disponible, sur l'intuition. + Si je travaille sur le français et sur l'anglais, je peux interroger mes propres + intuitions, que je peux corriger en demandant leur avis aux membres de ma famille ou à + d'autres locuteurs. Quand je travaille sur des langues que je ne parle pas de première + main, je passe mon temps à envoyer des messages électroniques à mes collègues qui + parlent ces langues pour leur demander ce qu'ils pensent de telle phrase ou de telle + autre.
+J'ai travaillé récemment sur la syntaxe de l'interrogation, et je me suis interrogé sur
+ les propriétés du « que » interrogatif français. Il s'oppose à « où », « quand »,
+ « comment » en ceci qu'il requiert un certain type d'inversion. Je peux dire « comment y'va ? » en français populaire, mais je ne peux pas dire « que il a mangé ? ». Il faut dire « qu'a-t-il
+ mangé ? ». A première vue c'est une particularité du français. Pourtant, le
+ portugais a la même restriction. J'ai lu d'abord les travaux sur le portugais, puis j'ai
+ travaillé avec une collègue de Lisbonne, Manuela Ambar, qui est locuteur natif du
+ portugais. Elle m'a renseigné sur les propriétés subtiles du « que » portugais. Puis je
+ suis allé voir avec des collègues de Padoue comment fonctionnait le « que » dans un
+ dialecte de Venétie du Nord, le bellunese. A partir d'une thèse d'un jeune linguiste,
+ Nicola Munaro, nous avons constaté qu'en bellunese, on doit dire « a-t-il
+ mangé que ? », mais qu'on ne peut pas dire « qu'a-t-il
+ mangé ? », ce qui est l'inverse de la situation en français.
Nicola Munaro, Cecilia Poletto et moi avons depuis publié un article qui montre qu'on + peut déduire le fonctionnement en apparence totalement bizarre du « que » français, du + « que » portugais, du « che » bellunese de structures communes à toutes les langues + romanes et de très petites variations dans, par exemple, l'existence ou non d'une classe + de suffixes interrogatifs pronominaux qui existe en bellunese mais pas en français ou en + portugais. Nous avons ramené des différences empiriques apparemment complètement + bizarres à une différence tout à fait compréhensible couplée à une structure syntaxique + commune au moins aux langues romanes. On passe, comme on le fait toujours dans les + études empiriques, de la constatation de faits à la formulation de règles. Expliquer en + science, c'est ramener la complexité du visible à de l'invisible simple. Sur ce point, + le linguiste n'est pas différent du physicien.
+Professeur à l'université de Picardie. Auteur de
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La lecture, et particulièrement son
+ apprentissage, est actuellement l'objet de bien des polémiques. Précisons d'emblée
+ que ces polémiques existent dans de nombreux pays développés, notamment dans l'ensemble
+ des pays anglo-saxons, du Royaume-Uni à l'Australie, et qu'elles ne datent pas
+ d'aujourd'hui. Elles ont pris de l'ampleur, avec la démocratisation des systèmes
+ d'enseignement, et donc l'allongement des scolarités pour tous. Ainsi, dans les années
+ 1970, on répète à l'envi dans les salles des professeurs des collèges : « Ils ne savent
+ même plus lire ! » Avec la crise économique et la fin du plein emploi, le concept
+ d'illettrisme, lancé en France par ATD Quart Monde, connaît un succès médiatique bien
+ au-delà de sa réalité, si préoccupante soit-elle. Parallèlement, on prend conscience de
+ l'importance des premiers apprentissages dans la réussite scolaire. Le problème des
+ méthodes d'apprentissage de la lecture, s'il a pris un relief très médiatique depuis les
+ déclarations du ministre Gilles de Robien en se focalisant sur l'opposition entre
+ « méthode globale » et « méthode syllabique », est depuis plusieurs années une
+ préoccupation pour les formateurs et les décideurs. Parallèlement, les recherches en
+ psychologie cognitive, linguistique, neurosciences permettent d'apporter des éclairages
+ nouveaux sur la manière dont on lit et conséquemment sur l'apprentissage. Ces recherches
+ apportent des résultats convergents dont sont issus deux rapports récents qui suggèrent
+ que toutes les méthodes ne se valent pas et que certains principes devraient être
+ respectés
La lecture est une activité complexe au cours de laquelle le
+ lecteur doit coordonner différents processus : reconnaître les mots, construire la
+ signification des phrases et des textes, retenir en mémoire ce qui est déjà
+ lu...
Une grande partie de ces processus est déjà disponible et régulièrement + exercée à l'oral lorsque les enfants commencent à apprendre à lire. Ce qui est nouveau + avec la lecture, c'est que les conditions de leur mise en œuvre diffèrent de celles qui + prévalent à l'oral. L'essentiel, au moins au début de l'apprentissage, concerne + l'identification des mots, c'est-à-dire, pour ceux qui sont déjà connus, l'accès à leurs + formes phonologique (comment ils se prononcent) et orthographique (comment ils s'écrivent) + ainsi qu'à leur sens (ce qu'ils signifient).
+Il s'agit en somme d'utiliser les + formes conventionnelles de l'écrit pour élaborer une signification à partir des mots, ce + qui nécessite de comprendre comment fonctionne le système d'écriture auquel on se trouve + confronté.
+Dans les
+ systèmes alphabétiques, dont fait partie le français, le lecteur, et
+ particulièrement l'enfant débutant, se heurte à deux difficultés principales : d'une part,
+ il doit acquérir une « conscience phonémique » qui lui permet de concevoir les mots parlés
+ comme une combinaison particulière de phonèmes, d'autre part, il doit assimiler le « code
+ orthographique » plus ou moins complexe selon la langue.
+ ? La
+ conscience phonémique
+
Pour comprendre le principe de transcription de phonèmes + en graphèmes, l'enfant doit développer une compétence (la conscience phonémique) qui lui + permet de concevoir les mots parlés comme une combinaison de phonèmes. Les voyelles + peuvent être prononcées isolément, leur représentation par une lettre est facilement + acceptée par les enfants. En revanche, beaucoup de consonnes ne peuvent être prononcées + isolément, elles doivent être prononcées en coarticulation avec une voyelle : le mot + « calcul » est prononcé /kal/kül/ et non /k+a+l+k+ü+l/.
+C'est pourquoi les méthodes + syllabiques traditionnelles qui partent de l'idée que p+a = pa ne peuvent être retenues en + l'état.
+
+ ? Le code orthographique
+
Au-delà de la connaissance de + l'ensemble des correspondances entre graphèmes et phonèmes, l'enfant doit apprendre, dans + certains cas de manière explicite et dans beaucoup d'autres de manière implicite, + l'ensemble des correspondances plus complexes.
+Par exemple, en français, le même + graphème (/s/) ne correspond pas toujours au même phonème, comme dans « rose » ou + « souris », et inversement le même phonème ne se réalise pas toujours avec le même + graphème (/o/ se transcrit par o, au, eau...).
+De multiples lettres ne s'entendent + pas et renvoient à des informations grammaticales (« la petite fille » et le « petit + animal » ; il jouait/ils jouaient). De plus, l'enfant doit prendre conscience que le sens + ne se construit pas à partir de la simple juxtaposition de mots, mais qu'il existe toute + une organisation syntaxique (place des mots, désinences verbales, mots grammaticaux comme + les pronoms) qui participe de l'apprentissage de la lecture.
+Par l'accès progressif à la conscience phonémique et au
+ principe orthographique, les enfants peuvent lire et transcrire avec une exactitude
+ et une rapidité croissante de plus en plus de mots. La rencontre fréquente de certains
+ mots induit leur mémorisation et la constitution d'un lexique mental (sorte de
+ dictionnaire des formes écrites, disponible en mémoire). Les données issues de la
+ recherche comme les témoignages des enseignants montrent que ce lexique joue un rôle
+ fondamental dans la compréhension de la lecture. La connaissance des mots et de leur sens
+ conditionne la construction de la représentation mentale des situations décrites par les
+ textes, et le traitement automatique de la forme orthographique des mots est indispensable
+ pour assurer à la lecture une fluidité suffisante pour que la compréhension se déroule de
+ manière harmonieuse.
Pour l'enfant débutant comme pour l'adulte bon lecteur, lire + nécessite toujours la coordination de ces deux activités ? le traitement du code et la + gestion de la compréhension ? dont chacune présente un coût, variable selon les textes et + leurs contenus. Les enfants qui sont en phase d'apprentissage du code (CP) peuvent très + difficilement conduire une activité de compréhension au cours même de la lecture. Leur + attention est captée par le traitement des mots et ils ne disposent plus de ressources + attentionnelles suffisantes pour imaginer les situations ou les événements décrits. Or, + ces enfants disposent déjà d'habiletés très développées de compréhension, qu'ils exercent + aussi bien à l'oral que sur des supports imagés. Il s'ensuit que le matériel utilisé pour + l'apprentissage centré sur l'acquisition du code alphabétique présente souvent un intérêt + discutable du point de vue de la compréhension (ex : « la pipe de papa »). Diverses + solutions ont été envisagées, depuis la correspondance scolaire jusqu'à l'utilisation du + roman. Toutes posent le problème de l'articulation de deux objectifs difficiles à + concilier au moins initialement : l'apprentissage du code alphabétique et le travail + relatif à la compréhension.
+Au fur et à mesure que l'enfant progresse dans + l'apprentissage du code, l'identification des mots déjà rencontrés et le traitement des + mots nouveaux s'accélèrent et se font plus précis. Le coût attentionnel de ces activités + se trouve d'autant réduit, et la compréhension peut de mieux en mieux s'exercer + parallèlement au décodage. C'est ce qui explique que la relation entre décodage et + compréhension lors de la lecture devient de plus en plus forte avec le niveau scolaire. Il + n'en reste pas moins qu'il est difficile pour les enfants de faire simultanément face à + des traitements complexes sur le code, par exemple face à un texte contenant de nombreux + mots nouveaux, et sur la compréhension, par exemple lorsque le thème abordé n'est pas + familier.
+On avance parfois que
+ les difficultés dans le décodage des mots pourraient par exemple être compensées par
+ les habiletés dans la compréhension du sens du texte. Une telle facilitation a été
+ observée chez les faibles lecteurs mais pas ou beaucoup moins chez les bons lecteurs.
+ Lorsque la reconnaissance des mots est aisée, la facilitation contextuelle ne s'observe
+ que dans le cas de mots rares (ou partiellement effacés par exemple). Les faibles
+ lecteurs, eux, étant plus lents et commettant plus d'erreurs, sont plus sensibles à cet
+ effet de facilitation contextuelle. Le recours au contexte pour traiter l'identification
+ des mots est disponible chez tous, mais il est coûteux. Il entraîne en fait une
+ focalisation des ressources attentionnelles sur le traitement du code, aux dépens de la
+ compréhension globale du texte. Lorsque des lecteurs sont obligés d'y faire fréquemment
+ appel dans leur pratique quotidienne, les risques d'échec de compréhension augmentent.
+ C'est pourquoi l'accent doit être mis sur l'automatisation de l'identification de mots, de
+ sorte que le recours au contexte reste limité.
En résumé, la mémorisation directe + globale de mots et l'apprentissage des correspondances graphèmes-phonèmes ne s'effectuent + pas complémentairement et à égalité. Même s'il est possible de faire mémoriser + « globalement » un certain nombre de mots aux enfants, les données de la recherche + montrent que la voie la plus efficace de l'apprentissage est celle qui passe par le + principe alphabétique et les correspondances graphèmes-phonèmes.
+Texte extrait de « La lecture et son + apprentissage », contribution de Michel Fayol et José Morais au rapport de l'Observatoire + national de la lecture, « L'évolution de l'enseignement de la lecture en France depuis dix + ans », 2004. http://onl.inrp.fr/ONL/publication
+Les systèmes alphabétiques mettent en correspondance des unités graphiques,
+ les graphèmes ? 26 lettres (a, b, c...) ou des blocs de lettres (ou, au, eau...) ?,
+ avec les unités abstraites de la langue orale, les phonèmes ? environ 36 en
+ français.
Les phonèmes sont les éléments constitutifs de la parole qui
+ permettent des distinctions sémantiques. Par exemple, la distinction entre /p/ et /b/
+ suffit à distinguer les mots « pas » et « bas » ; les mots « gâteau » et « château »
+ diffèrent entre eux par le phonème initial.
Cette correspondance systématique
+ entre phonèmes et graphèmes constitue le principe alphabétique.
+ ? La méthode syllabique
+
Cette méthode aborde l'enseignement de la
+ lecture par celui des lettres ou des sons, puis des syllabes et enfin des mots qui
+ permettent de composer des phrases. Elle est souvent décrite comme la méthode du « b-a,
+ ba », du « pa, pe, pi, po, pu... » aboutissant à des phrases telles que « la pipe de
+ papa »... Par simplification, l'expression est aujourd'hui aussi employée pour désigner
+ les méthodes phoniques prônées par les chercheurs et les programmes qui se centrent
+ sur le code et les correspondances graphèmes-phonèmes.
+ ? Les méthodes globales
+
+
- Au début du XXe siècle, Ovide Decroly formule l'idée
+ d'une méthode globale. Pour cet éducateur, l'enfant perçoit mieux des ensembles organisés
+ et signifiants (mots ou phrases) que des éléments sans signification (lettres ou
+ syllabes).
- La méthode idéo-visuelle : dans les années 1980,
+ cette méthode prônée par l'AFL de Jean Foucambert avance que l'on peut apprendre à lire
+ par simple mémorisation des mots et par anticipation de leur sens.
Les méthodes + globales relèguent au second plan l'apprentissage du code.
+
+ ? Les méthodes
+ mixtes
+
Ces méthodes recourent à l'usage initial d'un petit stock de mots
+ (courtes phrases ou historiettes) destinés à faire comprendre à l'enfant que la lecture
+ met en jeu un traitement sémantique. Ce départ « global » sert de point d'appui pour le
+ décodage (décomposition des mots et correspondances graphèmes/phonèmes). Dans les pays
+ anglo-saxons, ces méthodes sont appelées « whole word » et « whole
+ langage ».
+ ? La méthode naturelle de lecture écriture (MNLE)
+
+
Cette méthode, pratiquée dans les écoles Freinet, traite en interaction + constante le sens et le code, les apprentissages de la lecture et de l'écriture étant + indissociables. Elle part de textes de vie, issus de la parole des enfants mais aussi des + divers écrits nécessaires à la vie de la classe, pour décrypter immédiatement le code + (avec des outils tels que, à l'époque de Célestin Freinet, l'imprimerie).
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Il existe différentes méthodes pour analyser les discours politiques. La lexicométrie, + par exemple, procède par comptage de mots pour faire ressortir les spécificités du + vocabulaire employé par les acteurs politiques. Issue de la théorie du langage, la + sémiotique ambitionne plutôt de comprendre la façon dont se construit le sens des + discours. Elle offre à cet égard toute une batterie d’instruments pour en dégager les + logiques propres. L’un de ses modèles de base, le « carré sémiotique », permet ainsi de + localiser relativement un même ensemble discours en fonction des grands principes qui les + structurent. Conçu par Algirdas Julien Greimas (l’un des principaux sémioticiens français) + sur la base du carré logique d’Aristote, ce modèle schématique repose sur un jeu de + construction entre catégories qui tout à la fois s’opposent, se contredisent et sont + complémentaires. Prenons un exemple. Si l’on considère l’ordre général des conduites dans + le cadre de la loi, on peut opposer comme des catégories contraires – sur l’axe commun de + ce qui est prescrit – ce que l’on doit faire (l’obligatoire) à ce qu’on doit ne pas faire + (l’interdit). Chacune de ces positions se définit également par leur opposition + respective, selon un principe contradictoire cette fois, à ce que l’on ne doit pas + obligatoirement faire (le facultatif) et à ce que l’on ne doit pas impérativement ne pas + faire (le permis), ces deux positions exprimant l’univers sémantique du non-prescrit. On + obtient ainsi une sorte de grille de lecture qui permet de positionner, en fonction de + leur dominante, et sans en épuiser la diversité, les différents discours de prescription + des attitudes (schéma n° 1).
+C’est un schéma de cet ordre que nous avons mobilisé pour dégager les grands principes
+ différenciateurs des discours de la campagne présidentielle de 2007
+
Pour établir les positionnements des candidats, nous avons commencé par identifier les
+ grandes catégories de valeurs qui, en amont, travaillent leurs discours. En politique, ces
+ valeurs renvoient à des modes différenciés de rapport à la réalité. Il y a tout d’abord la
+ catégorie du vécu partagé qui désigne ici la réalité en tant qu’elle est subjectivement
+ éprouvée par les personnes et présente par empathie dans le discours : « chacun d’entre
+ nous » ; « nous, travailleurs » ; « les Français ». Le vécu se manifeste ainsi toujours
+ sur le mode participatif. À cette première catégorie s’oppose (relation contraire) celle
+ de l’utopie visée, c’est-à-dire ce au nom de quoi le vécu peut être transformé : « la
+ passion de l’égalité » (S. Royal), « la France forte » (N. Sarkozy), « un autre monde »
+ (José Bové)…, tout ce qui peut donc, dans le discours, faire le corps de la promesse et
+ ouvrir les perspectives d’un devenir. Si le vécu s’oppose à l’utopie, il peut être
+ également nié (relation contradictoire) par une troisième catégorie, celle de la fiction
+ imaginée : le discours procède alors à une construction fictionnelle de la réalité, jouant
+ sur les émotions et suscitant des identifications par l’emploi d’un vocabulaire imagé, le
+ recours à l’anecdote, l’exploitation de textes ou de genres littéraires ou encore la
+ convocation de personnages historiques. À cette troisième catégorie, enfin, s’oppose celle
+ de la réalité analysée (en contradiction avec l’utopie visée), qui désigne ici non pas la
+ réalité du monde effectif mais l’objectivation de cette réalité dans et par le discours
+ d’analyse (sophistiqué ou non). Ainsi, obtient-on
L’analyse positionnelle des discours s’effectue dès lors en deux temps : tout d’abord en + fonction de l’accent mis sur telle valeur (ancrage) ; ensuite à partir des relations qui + s’établissent entre elles (parcours). Il est rare en effet que le discours se fige sur une + seule catégorie de valeurs. Il s’ancre sur un point de départ puis transite par d’autres + positions. C’est précisément ce parcours qui définit les logiques spécifiques des discours + des candidats et permet de les différencier.
+Prenons ici un premier exemple, celui de S. Royal (schéma n° 3).
+Son discours s’ancre résolument dans le vécu partagé. L’ancienne candidate socialiste
+ cherche tout d’abord à entretenir l’illusion d’une communication intime avec les
+ électeurs : « vous m’avez dit, je vous ai entendus »
; « je le veux, parce
+ que vous le voulez »
« Je crois à la capacité d’expertise des citoyens (…) , je suis
+ convaincue que chacun d’entre nous est le mieux à même de connaître et d’exprimer ses
+ problèmes, ses attentes, ses espérances
Enfin, elle défend le
+ principe d’une campagne « participative » : « J’ai voulu que les citoyens reprennent
+ la parole pour que je puisse porter leur voix
Le caractère
+ prédominant de ce procédé dans la fabrication du discours de la candidate socialiste n’est
+ pas sans déterminer la suite de son parcours dans le carré sémiotique. Ici, la réalité
+ analysée passe en effet par le filtre de l’utopie, qui réside dans le projet d’une
+ « révolution démocratique fondée sur l’intelligence collective des citoyens
+
.op. cit.
La reconnaissance du « citoyen expert » constitue ainsi le réquisit d’un véritable
+ changement politique (« Moi, je considère que la politique doit changer, donc qu’elle
+ doit aussi tenir compte de l’intelligence collective des gens
), et
+ son intervention est conçue comme le principe structurant des orientations programmatiques
+ de la candidate : « Il est absolument nécessaire de donner la parole aux citoyens sur
+ les problèmes qui les concernent. Parce que c’est comme cela que, non seulement, nous
+ parlerons juste, mais c’est comme cela aussi que nous agirons juste
+
Prenons un deuxième exemple, celui de N. Sarkozy (schéma n° 4).
+Le discours de campagne du candidat de l’UMP trouve son ancrage à la fois dans le vécu
+ partagé et dans la réalité analysée, sur le mode d’incessants allers-retours entre ces
+ deux pôles. En témoigne l’utilisation récurrente du couple rhétorique
+ « problème-solution », principe structurant qui contribue à conférer à la parole de
+ l’actuel président de la République son rythme si singulier : « Qu’est-ce la France ?
+ Pour moi, c’est une volonté, ce n’est pas un hasard. C’est la volonté de gens différents
+ de vivre ensemble et de partager des valeurs communes. Pourquoi n’avons-nous plus
+ l’envie de vivre ensemble ? Ma réponse : c’est parce qu’il y a un certain nombre de nos
+ concitoyens qui pensent que rien n’est possible pour eux
Dans le
+ discours de N. Sarkozy, le vécu partagé ne constitue pas, comme dans celui de S. Royal, le
+ fondement ou le prétexte à une coévaluation de la réalité analysée. Le candidat maintient
+ en effet une claire distinction entre les rôles qui incombent à chacun (« On ne
+ devient pas président de la République par hasard. (…) C’est un combat qui est
+ très long, c’est le choix d’une vie
>) et se réserve le monopole de
+ l’élaboration des orientations programmatiques : « Je me sens la force, l’énergie et
+ l’envie de proposer une autre vision de la France
> Ce schéma
+ binaire (vécu-réalité) est longtemps resté dominant dans les discours du candidat de
+ l’UMP, l’utopie et la fiction étant écartées au profit d’une appréhension éminemment
+ pragmatique de la politique : « Être de droite, (…) c’est refuser de chercher
+ dans l’idéologie la réponse à toutes les questions, la solution à tous les problèmes
+
> Mais le discours de N. Sarkozy a évolué au fil de la campagne,
+ prenant progressivement une dimension fictionnelle. Le discours d’investiture du 14
+ janvier 2007 marque, de ce point de vue, un véritable tournant : le registre se teinte
+ alors de lyrisme (« Français, prompts à détester votre pays et son histoire, écoutez
+ la grande voix de Jaurès »
), le texte s’enrichit de citations littéraires
+ (« Tant qu’il y aura sur la Terre ignorance et misère, des livres de la nature de
+ celui-ci pourront ne pas être inutiles »
, Victor Hugo,
« (La France), c’est le pays qui a fait la synthèse entre + l’Ancien Régime et la Révolution, entre l’État capétien et l’État républicain, entre le + patriotisme et l’universalisme) ; le candidat recompose enfin sa + propre lignée politico-culturelle en invoquant une longue galerie de figures tutélaires + (de Henri IV à Jean Moulin, de Georges Danton à Jean Jaurès…). Autant d’indices témoignant + d’une volonté de paraître sous un autre jour (Nicolas Sarkozy, discours de meeting, La Réunion, 15 février 2007. »
« J’ai changé), + même si la caractéristique la plus marquante reste la structure binaire qui fait osciller + le discours d’un pôle à l’autre. +Ibid. »
Appliqué à l’ensemble des discours de la campagne présidentielle, le carré permet en
+ définitive d’identifier des parcours distincts pour chacun des candidats et, ainsi, de
+ repérer, au-delà des stratégies électoralistes de brouillage, leurs principales
+ différences. Prenons brièvement encore deux exemples. Le discours de François Bayrou
+ apparaît dominé par la visée utopique d’une France « simple et honnête
+
, délivrée de ses « divisions artificielles »
> : « Je
+ vous avoue que je n’aime pas beaucoup la bipolarisation. Je la trouve stupide, (…)
+
; « Le vrai nom de la
+ France, le vrai nom de la République en France, c’est ensemble
+ Quant au discours de Jean-Marie Le Pen, il procède pour l’essentiel d’une
+ fictionnalisation du politique. La réalité analysée est ainsi reconstruite au filtre d’un
+ véritable roman centré sur la désignation des responsables de la « décadence » de la
+ France, responsables décrits sous les traits d’acteurs grotesques ou de créatures
+ intrigantes : le « système, la bête à deux visages au nom étrange et inquiétant d’UMPS
+
; la « bande des quatre
; « lady
+ Nunuche ou la fée Gribouille »
(à propos de S. Royal) ; « miss Poitou-Charentes
+
+
Bien sûr, ce carré des modes d’ancrage n’épuise pas toute la densité des discours
+ politiques (pas plus, à ce titre, que la grille de lecture du « Vous avez fait l’histoire et vous
+ continuez à la faire et vous l’avez faite bien avant la colonisation, pendant, avant et
+ depuis. Et c’est avec vous que nous allons construire notre avenir. »
De même, le
+ discours du président de la République continue toujours de s’articuler autour du double
+ pôle du vécu partagé et la réalité analysée, comme en témoigne son discours devant le
+ Parlement réuni en Congrès en 2009 : « Comment se fait-il que nous ayons autant de mal
+ dans notre pays à préparer l’avenir ? Au fond, comment se fait-il que tous ensemble nous
+ ayons pris tant de retard ?
(…) J’y ai beaucoup réfléchi. Je crois que, la
+ crise aidant, le moment est venu de remettre en cause les principes d’une politique qui
+ nous a enfermés dans des contradictions de moins en moins soutenables. »
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La question de l'origine du langage, fort prisée des philosophes des Lumières, devint + centrale pour nombre de savants du xixe siècle : les théories se mirent à pulluler et + chacun y allait de son hypothèse plus ou moins fantaisiste... Le philologue Friedrich Max + Müller s'était d'ailleurs plu à classer toutes ces théories en leur donnant des noms + péjoratifs (1) : ainsi la théorie « bow-bow », selon + laquelle les onomatopées étaient à l'origine du langage ; ou encore la théorie + « pooh-pooh », qui supposait que le langage dérivait des cris d'alerte chez les animaux.
+Pour la linguistique naissante, qui voulait constituer une véritable science, il fallait + mettre un terme à cette profusion d'hypothèses oiseuses par le moyen le plus radical : en + 1866, la Société de linguistique de Paris, lors de sa création, inscrivit dans ses statuts + qu'elle refusait toute publication relative à l'origine du langage. Ainsi ce thème + disparut-il du champ d'investigation scientifique car considéré comme un sujet peu + crédible.
+Il a fallu attendre la fin du xxe siècle pour que ce sujet sorte du ghetto dans lequel + elle avait été plongée pendant un siècle. Sa réapparition provint de l'émergence de + nouveaux domaines d'études : recherches éthologiques, expériences d'apprentissage du + langage aux grands singes, données nouvelles sur les bases anatomiques et neurobiologiques + du langage, preuves indirectes issues de la préhistoire et de l'archéologie expérimentale. + La coordination de ces recherches permet désormais de dessiner des scénarios sur + l'émergence du langage au cours de l'évolution et d'envisager des réponses à quatre + grandes questions : quand le langage est-il apparu ? Quel langage parlaient les premiers + hommes ? Pourquoi est-il apparu ? Enfin, quel lien existe-t-il entre l'essor du langage et + l'apparition de l'intelligence technique ?
+Jusque dans les années 80, une large partie de la communauté scientifique s'accordait sur
+ le fait que le langage était apparu il y a environ 40 000 ans, en même temps que la
+ « révolution symbolique » du paléolithique supérieur. Cette révolution symbolique est
+ marquée par l'avènement de l'art des grottes ornées, la diversification des outils (lames,
+ harpons, outils en os, etc.) et la généralisation des sépultures avec offrandes. On
+ s'appuyait sur des indices anatomiques comme l'impossibilité d'articuler des sons chez les
+ anciens Homo (du fait de la formation de leur larynx). Désormais, de nouveaux
+ indices permettent de penser que l'aptitude anatomique au langage est beaucoup plus
+ ancienne. Et tout porte à croire qu'il y a environ 2 millions d'années que sont apparues
+ les premières formes de langage (voir l'encadré, p. 16).
Par ailleurs certaines données archéologiques, comme la construction de huttes ou la + domestication du feu il y a 450 000 ans, suggèrent qu'à cette époque des formes + élémentaires de langage existaient. Elles étaient rendues nécessaires pour la construction + des premiers campements (voir la légende de l'illustration, p. 17).
+Si on retient l'hypothèse d'une apparition reculée dans le temps, quel type de langage + parlaient les premiers hominidés ?
+Le psychologue américain Merlin Donald a imaginé que la première forme de langage a fait
+ son apparition chez Homo erectus, sous forme d'un langage mimétique (2). Pour désigner un lion ou un buffle, les premiers hommes
+ auraient utilisé le mime en adoptant leur démarche et leurs gestes caractéristiques. Pour
+ M. Donald, une aptitude similaire à celle dont disposent les chimpanzés à mimer autrui - à
+ « singer », comme on dit justement - aurait créé les bases de ce langage primitif. Selon
+ lui, la pratique de la danse dans toutes les sociétés primitives attesterait de
+ l'archaïsme du comportement mimétique.
Pour comprendre les possibilités et les limites de ce que M. Donald nomme la « culture
+ mimétique » d'Homo erectus, on peut imaginer la communication que l'on emploie
+ lorsqu'on est touriste dans un pays dont on ne connaît pas la langue. Pour se faire
+ comprendre, on adopte spontanément le mime. Pour dire « manger », on porte la main à la
+ bouche. Pour dire « boire », on fait semblant de lever un verre, etc. Ce mime permet donc
+ de représenter des objets absents, des situations. Il donne accès à une représentation
+ différée, étape essentielle dans la définition du langage. Mais ce langage mimétique
+ n'ouvre pas encore la possibilité de représenter des concepts abstraits, ni d'évoquer des
+ modalités complexes (le passé, le futur, le conditionnel). Cela surviendra, selon M.
+ Donald, dans un second temps, avec l'apparition d'un langage élaboré.
L'hypothèse de M. Donald est originale, mais elle présente un défaut majeur. Si + l'imitation, source de la communication mimétique, est effectivement très pratiquée chez + les chimpanzés ou l'enfant humain, c'est à des fins d'apprentissage ou de jeu, jamais + comme moyen de communication. Cependant, elle a le mérite de dessiner les contours + possibles de ce que peut être un langage primitif.
+Quelles autres formes de (pré)langage sont imaginables ? Michael C. Corballis, de
+ l'université d'Auckland (Nouvelle-Zélande), a avancé la thèse d'une origine gestuelle du
+ langage chez Homo erectus. L'idée est que le langage aurait débuté par un langage
+ des signes proche de celui employé par les sourds-muets (3). Il avance une série d'arguments à l'appui de son hypothèse.
Tout d'abord, les limites anatomiques des Homo erectus pour la production de la
+ parole, montrées par les travaux de Philip Lieberman (voir l'encadré, p. 16),
+ rendraient plus probable un stade gestuel préexistant à l'oral. Par ailleurs, la gestuelle
+ serait mieux adaptée à l'environnement des premiers hommes. Comme ils vivent dans une
+ savane, entourés de prédateurs, la voix leur fait courir le risque de se faire rapidement
+ repérer, alors que le geste est silencieux. De plus, le langage gestuel se révèle très
+ efficace dans les activités de chasse où il ne faut pas se faire remarquer du gibier.
+ Ensuite, remarque M.C. Corballis, la gestuelle est très adaptée pour indiquer les
+ directions lors des déplacements. Le fait qu'aujourd'hui les enfants et beaucoup d'adultes
+ parlent en accompagnant leur discours de gestes des mains serait un vestige de ce passé
+ gestuel. Enfin, la création spontanée par les sourds d'un langage des signes serait un
+ argument en faveur de l'existence d'un comportement gestuel très archaïque enraciné dans
+ le passé évolutif des êtres humains (4).
La thèse de M.C. Corballis est séduisante, mais elle ne permet pas de savoir pourquoi le + langage des signes, paré de tant de vertus, aurait été abandonné pour l'utilisation de la + voix. Selon l'auteur, la voix procure l'avantage sur le geste de communiquer dans + l'obscurité : mais cet argument va exactement à l'encontre de ce qui avait été dit plus + haut sur l'avantage du geste par rapport à la voix. Un autre argument serait que l'usage + de la voix permettrait de libérer la main pour la fabrication et le maniement des outils. + Argument un peu spécieux : à ce compte, on pourrait faire remarquer que la voix interdit + de manger et de parler en même temps.
+La théorie la plus couramment admise sur le langage des origines est la théorie du + protolangage avancée par le linguiste Derek Bickerton. Certes, le langage ne se fossilise + pas, mais D. Bickerton a eu l'idée d'utiliser des traces de fossiles indirectes, ce qui a + pu ressembler à un langage primitif. Dans
En comparant ces quatre types de langages élémentaires - chimpanzé, enfant de 2 ans,
+ « enfant-placard », pidgin -, D. Bickerton s'est rendu compte qu'ils avaient deux choses
+ en commun. Ces langages sont composés uniquement de mots concrets : « table », « manger »,
+ « rouge », « marcher », « gros »... De plus, ils ne possèdent pas de grammaire. La simple
+ juxtaposition de deux ou trois mots suffit à définir le sens. Ce protolangage a dû être
+ parlé par Homo erectus, pense D. Bickerton. Il lui aurait permis d'évoquer des
+ objets qui ne sont pas dans l'environnement immédiat (« Niki dort », « là-bas, il y a le
+ loup »...), voire d'indiquer des actes à venir (« moi aller montagne » ou « toi prendre
+ arme »), mais il est inapte à construire des récits complexes ou des discours abstraits.
+ Ce scénario du protolangage a l'intérêt de nous forcer à penser les possibilités d'un
+ langage primitif.
A la question : pourquoi les hommes parlent-ils ?, la réponse semble évidente, du point + de vue des sciences évolutionnistes. Pour échanger des informations, transmettre des + messages et ainsi augmenter leur chance de survie. Mais ce genre d'évidence ne suffit pas + aux chercheurs. En effet, selon la théorie néodarwinienne de l'intelligence machiavélique, + il est désavantageux de transmettre des informations. Dans le monde du chimpanzé, tel que + le décrit le modèle de l'intelligence machiavélique, il vaut mieux se taire et garder pour + soi les informations que les transmettre. En conséquence, l'apparition du langage + constitue même un paradoxe évolutif qu'il faut expliquer.
+Pour le primatologue Robin Dunbar, professeur de psychologie évolutionniste à + l'université de Liverpool, l'avantage évolutif du langage ne réside pas tant dans + l'échange d'informations que dans le maintien des relations sociales. Dans
Pour appuyer sa thèse, R. Dunbar a mené des enquêtes sur le contenu des conversations
+ courantes. Lui et son équipe sont allés enregistrer les personnes qui discutent dans les
+ cafés. De quoi les gens parlent-ils ? Pour l'essentiel, des relations avec les autres :
+ « Nous avons étudié des conversations spontanées dans des lieux divers (cafétérias
+ d'université, bars, trains...), nous avons découvert que 65 % environ du temps de
+ conversation est consacré à des sujets sociaux : qui fait quoi, avec qui, ce que j'aime
+ ou n'aime pas, etc. »
Il en tire cette conclusion : le langage agit comme un
+ « épouilleur social », il facilite la sociabilité. Si le langage a partie liée
+ avec les relations sociales et le maintien du contact, on peut cependant objecter à la
+ théorie de R. Dunbar qu'elle survalorise cette dimension. D'ailleurs, s'il avait réalisé
+ son enquête sur des lieux de travail, dans les familles, ou bien à partir de relations
+ téléphoniques ou d'emails, celle-ci aurait sans doute révélé les usages pratiques et
+ fonctionnels du langage.
Toutefois, ce qui « sonne juste » dans la théorie de R. Dunbar est qu'une grande partie + des conversations qui ont lieu dans les cafés ou ailleurs n'ont pas de contenu fonctionnel + évident. Les petits potins, les ragots tiennent une place de choix dans les bavardages + quotidiens. Partant de ce constat, Jean-Louis Dessalles, chercheur en intelligence + artificielle, a échafaudé toute une théorie sur le rôle de ces petits potins dans + l'évolution du langage. Le propre du langage humain réside dans sa fonction référentielle, + c'est-à-dire sa capacité à pouvoir rapporter les faits du monde (ce qui est impossible à + la communication animale). Pour J.-L. Dessalles, la tendance humaine à rapporter les + événements a une fonction importante : celui qui parle attire l'attention autour de lui et + s'attire une bonne place dans le groupe. Et cette attitude contribue à créer des + coalitions solides, des groupes stables. Au fond, le langage aurait donc une fonction + essentiellement « politique » : elle donne une prime aux bavards et aux beaux parleurs (7).
+Cette théorie politique du langage ne manque pas d'originalité, mais est-elle vraiment + convaincante ? En effet, pourquoi l'assise politique du langage serait-elle plus + importante que l'assise sociale (R. Dunbar) ou tout simplement que le rôle pratique du + langage ? On a le sentiment que l'auteur tire d'une petite cause (le besoin de raconter + des potins) un énorme effet (l'émergence du langage).
+Les hypothèses récentes sur les origines du langage situent, on l'a dit, son apparition à
+ environ 2 millions d'années, à la même époque que les premiers outils et que le genre
+ Homo. On peut dès lors s'interroger sur les relations qu'entretinrent langage et
+ outil. Logiquement, plusieurs cas de figures se présentent : soit le langage et la
+ technique se sont développés comme deux modules indépendants ; soit le langage est la
+ cause motrice de l'apparition de l'intelligence technique ; soit l'intelligence technique
+ (l'outil) est la cause de l'apparition du langage ; soit enfin langage et technique sont
+ tous deux l'expression d'une aptitude plus fondamentale qui a conditionné leur
+ développement.
Envisageons tour à tour chacune de ces hypothèses.
+Première hypothèse : le langage s'est-il développé comme un module indépendant ? L'idée + que le langage se serait développé indépendamment des autres aptitudes humaines + (intelligence technique, intelligence sociale notamment) est défendue par la psychologie + évolutionniste (8).
+Stephen Mithen (9) suppose par exemple qu'Homo
+ erectus a développé plusieurs compétences spécialisées : une intelligence technique,
+ liée à la fabrication d'outils ; une intelligence sociale et communicative, qui suppose
+ une compréhension des intentions d'autrui. Avec Homo sapiens, il y a eu, selon S.
+ Mithen, une « fusion » entre ces différentes formes de compétences. Et cette fusion s'est
+ faite sous la forme d'une intelligence générale ou « métareprésentationnelle ». Cette
+ théorie modulaire de l'évolution se heurte cependant à plusieurs objections. D'abord, elle
+ est coûteuse théoriquement. Elle suppose que soient apparus au même moment plusieurs
+ modules : une intelligence technique, une intelligence sociale, une intelligence
+ linguistique... De ce point de vue, la concomitance du développement du langage et de
+ l'outil serait purement hasardeuse. Mais la faiblesse majeure de la théorie modulariste
+ tient surtout à ses présupposés concernant le développement cérébral. L'idée d'aires
+ cérébrales séparées (responsables chacune des aptitudes techniques, linguistiques,
+ sociales) qui auraient ensuite fusionné en un supermodule d'intelligence générale va à
+ l'encontre de la voie habituelle de l'évolution des organes. L'évolution procède en
+ général par spécialisation progressive et non par fusion d'éléments séparés. De plus, les
+ données sur l'évolution neurobiologique montrent que le cerveau humain s'est développé
+ essentiellement autour du lobe frontal (10) et selon une
+ imbrication forte entre plusieurs aires cérébrales (motricité, aire du langage...). Cette
+ imbrication des aires cérébrales dépendantes rend difficile la thèse d'une indépendance
+ des modules cognitifs.
Deuxième hypothèse : le langage, moteur de la technique et de la pensée créatrice ? Si le + langage et la technique ne se sont pas développés indépendamment comme le prétend la thèse + modulariste, se pourrait-il alors que le langage soit la cause motrice ayant permis le + développement de l'outil, mais aussi d'autres aptitudes comme l'intelligence sociale, + l'imagination ? C'est l'option implicite des théories qui voient dans le langage le + « propre de l'homme ». Grâce au langage, les premiers hommes auraient acquis une forme de + pensée symbolique et créatrice qui leur aurait permis d'imaginer, de concevoir, et donc de + produire des objets techniques.
+Notons tout d'abord que cette théorie fait l'objet de peu de démonstrations + convaincantes. En général, la primauté du langage est postulée plus que démontrée, et les + liens entre langage et autres aptitudes (techniques notamment) ne font pas l'objet de + descriptif précis. C'est le principal point faible de cette théorie : de ne pas en être + vraiment une. Dans la théorie linguistique, tout se passe comme si l'être humain n'était + qu'un être de parole (et qu'il n'y avait donc pas à expliquer les autres aptitudes). Cette + thèse, que l'on retrouve notamment chez D. Bickerton (11), ne trouve en outre pas d'appuis proprement préhistoriques.
+Troisième hypothèse : l'origine technique du langage. Cette hypothèse voudrait que ce
+ soit l'outil (ou l'intelligence technique plus exactement) qui précède et explique l'essor
+ du langage. Cette idée était courante dans les années 1940-1960, à l'époque où dominait la
+ théorie de l'Homo faber, l'homme créateur d'outils. Aujourd'hui, ce genre
+ d'hypothèse n'a plus vraiment cours et aurait du mal à trouver de solides arguments... En
+ effet, les recherches actuelles mettent en évidence des liens nets entre le langage et la
+ manipulation gestuelle (et donc la fabrication d'outils). Tous deux impliquent le lobe
+ frontal et les régions pariéto-temporo-frontales (12).
+ Chez les humains, comme chez les singes, le système dévolu à la reconnaissance des actions
+ manuelles est localisé au niveau de l'hémisphère gauche, dans la région de Broca, qui est
+ responsable du langage. On constate que les humains sont massivement droitiers, ce qui
+ n'est pas le cas chez les chimpanzés (qui ne sont pas ambidextres, mais indifféremment
+ gauchers ou droitiers). Or la partie droite du corps est sous la dépendance de
+ l'hémisphère gauche, hémisphère qui est celui qui produit le langage. Cette imbrication
+ entre fonctions et aires cérébrales responsables de la gestualité et du langage montre
+ qu'il y a eu vraisemblablement un développement combiné des deux fonctions. Cela dit,
+ l'état actuel des recherches ne permet pas d'invoquer une relation de causalité dans un
+ sens ou un autre.
Quatrième et dernière hypothèse : le langage et la technique dépendent-ils tous deux d'un + mécanisme sous-jacent? (Voir l'encadré ci-dessous). Cette aptitude pourrait être la + faculté proprement humaine à produire des représentations mentales et à les combiner entre + elles (13). Cette théorie est davantage compatible avec + les hypothèses actuelles sur l'apparition et le développement conjoint du langage et des + techniques. Sinon, sur les millions d'années d'évolution qu'a duré l'hominisation, par + quel étrange hasard le langage et la technique seraient-ils apparus exactement en même + temps ?
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
+ «On ne sait plus parler français dans les banlieues ! Et ce langage des
+ jeunes se répand dans les médias, dans la publicité... Pire, on entend des pères, très
+ respectables, parler
+ rebeu à leur fille pour faire plus "branché"... Le français
+ est menacé par une langue appauvrie, qui ne comporterait que "80 locutions et 100 mots
+ utiles"... (1) »
Ces formules, que l'on rencontre régulièrement à propos du langage des jeunes, dit aussi + « langue des cités » ou « des banlieues », « parler des jeunes » ou encore + « néo-français », sont presque devenues des stéréotypes. Il est vrai que ce langage + connaît une diffusion spectaculaire ; il est d'ailleurs utilisé chez les jeunes de toute + origine sociale, et le succès de la musique rap n'est pas sans participer de sa + popularité. Un tel phénomène ne pouvait pas manquer d'interpeler les linguistes : le + « parler jeune » n'est-il qu'un argot de notre fin de siècle, comparable à celui des + classes populaires d'antan, ou bien une nouvelle langue est-elle en train de naître, en + rupture avec le français standard ? En y regardant de plus près, on s'aperçoit que la + réponse n'est pas si simple.
+Les langues ont toujours eu leurs pratiques argotiques, formes de contournement de la + langue académique. Les goulags soviétiques, à l'instar de tout univers carcéral, avaient + leurs argots, de même que les dissidents tchèques du Printemps de Prague, qui voulaient + échapper aux oreilles ennemies de la police politique. En France, au xve siècle, François + Villon a rédigé ses célèbres
Dans bien des domaines, la langue des cités se situe dans un continuum qui caractérise
+ les formes argotiques : une production lexicale foisonnante utilisant des procédures
+ classiques au niveau sémantique et formel, avec des métaphores (un fax pour une
+ fille maigre), des métonymies (un pascal pour un billet de 500 F), la
+ transformation des mots par inversion des syllabes (verlan), ou par troncation, ou par
+ ajout de suffixes, le tout se combinant de diverses façons (voir l'encadré en page
+ suivante).
Comme dans tous les argots, les emprunts de vocabulaire sont eux aussi très nombreux. La
+ cité étant un lieu multiculturel, ils sont représentés par des mots d'origine arabe
+ (ahchouma : honte, doura : virée dans la cité), tsigane (pillav :
+ boire, chourav : voler), africaine (go du bambara qui a déformé girl
+ pour fille) ou de l'argot anglo-américain (destroy, dope, job, flipper,
+ sniffer...).
Or, ces métissages sont considérés comme une menace par ceux qui défendent la pureté de
+ la langue. En incorporant des mots d'origine arabe, créole ou manouche, on est en train de
+ « défranciser » le français. Et Jean-Pierre Goudaillier (2) admet que « de nos jours, les épices importées dans la langue française sont
+ de plus en plus fréquemment empruntées à des langues étrangères. Même si l'argot
+ traditionnel a su s'alimenter de termes étrangers, il le faisait dans des proportions
+ moins importantes. »
Autre caractéristique - paradoxale - des argots : leur grande richesse lexicale ne porte + que sur un nombre restreint de domaines bien spécifiques. Les grandes thématiques + classiques sont l'argent, les affaires illicites, le sexe et les femmes, la police et la + délinquance. Dans le « parler jeune » sont venus s'ajouter d'autres thèmes relatifs au + mode de vie dans les cités : la famille, la bande de copains, la dénomination des diverses + communautés, le chômage, le sida...
+Ces changements de thématiques posent également problème : ils marquent une rupture par
+ rapport aux fonctions traditionnelles des argots. Selon Louis-Jean Calvet (3), il faut définir l'argot par les fonctions qu'il remplit. Or, la
+ principale est une fonction cryptique (du grec « jeu du tiers exclu »(4) : si deux bouchers veulent se dire devant les clients d'écouler
+ la viande moins fraîche, ils se parleront dans l'argot de leur métier, le louchébèm.
Cette fonction cryptique des argots s'accompagne d'une fonction ludique et d'une fonction
+ identitaire. Certes, la fonction crypto-ludique est présente dans le langage des cités :
+ « Quand tu parles verlan dans le métro, tu peux te foutre de la gueule de n'importe
+ qui sans qu'il s'en rende compte »,
explique Raja, 21 ans. D'autant que ce langage
+ est pratiqué par des jeunes qui s'amusent à apposer des suffixes parasitaires
+ (musicos pour musiciens), ou à utiliser sans le savoir l'apocope (kro pour
+ Kronenbourg, bière), l'aphérèse (blème pour problème), à combiner le tout avec le
+ verlan : c'est ainsi que le métro est devenu le trom (métro, tromé,
+ trom)...
Mais, explique J.-P. Goudaillier, alors que le cryptage était la fonction première dans
+ les argots de métier, c'est la fonction identitaire qui devient primordiale dans ce qu'il
+ nomme « les argots sociologiques » : « Autant l'argotier traditionnel se
+ sentait-il lié à son quartier, autant les locuteurs des cités, banlieues et quartiers
+ d'aujourd'hui ne peuvent-ils trouver de refuge linguistique identitaire que dans leurs
+ propres productions linguistiques... »
Ce langage dénote donc une « fracture
+ linguistique » né de la fracture sociale : pour les jeunes des cités, l'univers du
+ français académique évoque l'autorité, le pouvoir, le monde du travail qui leur est barré
+ par le chômage et les renvoie à l'échec scolaire que connaissent beaucoup d'entre eux.
+ Pour J.-P. Goudaillier, l'intégration passe par la langue... et la langue utilisée dans
+ les banlieues est une façon de « dire ses maux ». De la mosaïque linguistique des
+ diverses communautés des cités, dont l'exclusion est le point commun, est née cette
+ « interlangue », véritable véhicule « interethnique » d'une culture que
+ L.-J. Calvet nomme « intersticielle ».
Quoi qu'il en soit, le langage des jeunes est pratiqué aujourd'hui par de larges couches + de la population qui, selon Henriette Walter (5), + manifestent ainsi leur adhésion à certains modes de pensée.
+Par l'intermédiaire des médias, mais aussi de la publicité (« elle assure en
+ Rodier », « on roule cool »...), le parler des cités devient ce langage
+ « branché » qu'adoptent aussi les générations plus âgées. On peut même constater à son
+ égard une certaine bienveillance officielle : « Pour rester une langue vivante, le
+ français doit forcément s'enrichir, mais je préfère qu'il s'enrichisse de l'argot de
+ Saint-Denis plutôt que de l'argot de Brooklyn »
, déclarait Jacques Toubon en 1994.
+ Aujourd'hui, nombre de vocables « jeunes » finissent par entrer dans le français standard,
+ aussi bien par les chansons (
Ce qui pourrait laisser penser que le parler jeune contribue à enrichir et à dynamiser le + français contemporain...
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La sociolinguistique, discipline des sciences du langage, peut rapidement se
+ définir comme la prise en compte de la façon dont les locuteurs d'une communauté parlent
+ vraiment et interagissent en situations réelles, compte tenu de leurs particularités
+ sociales, régionales et aussi historiques. Elle s'intéresse avant tout à la langue orale,
+ porteuse de diversité, en face d'une langue écrite relativement stable, parce qu'ayant
+ historiquement fait l'objet d'une standardisation.
Le français est regardé par ses locuteurs comme une langue homogène. Pourtant, il serait + bien difficile de trouver deux personnes pour le parler de façon absolument semblable ; et + personne pour le parler de la même manière en toutes circonstances. Ces variations + linguistiques sont une propriété commune à toutes les langues : elles se manifestent sur + les plans phonique, morphologique, syntaxique, lexical et discursif (et en conséquence, + sémantique).
+C'est dans le domaine phonique que les phénomènes variables sont les plus nombreux (c'est + donc une zone très saillante pour révéler une identité). C'est surtout le système des + voyelles qui est l'objet de nombreux flottements, alors que le système consonantique est + pratiquement stable. Les variations s'exercent aussi sur les liaisons, le « e » muet, les + simplifications de groupes consonantiques et les assimilations. Quant à l'intonation, elle + suffit bien souvent à caractériser un accent, comme c'est le cas pour l'intonation des + jeunes des banlieues parisiennes.
+Les phénomènes morphologiques interviennent bien dans la variation, mais ils sont la + plupart du temps rejetés comme étant des fautes : par exemple, « ils croivent » pour « ils + croient », ou les variantes de pluriels irréguliers, comme « bonhommes » pour + « bonshommes ». La syntaxe ayant été historiquement moins codifiée que la morphologie, il + existe de nombreuses zones où les variations sont assez peu stigmatisées (comme les + détachements : « Moi, ma mère, elle travaille »). En revanche, certaines zones font + l'objet de jugements très forts, comme les relatives (« la fille que je sors avec » est + regardé comme populaire), ou de nombreuses formes d'interrogatives (« que dis-tu ? », + pratiquement dévolu à l'écrit ; « qu'est-ce que tu dis ? », ordinaire ; « tu dis quoi ? », + familier ; « c'est quoi que tu dis ? », populaire). A ces zones en forte variation, on + opposera les complétives (« je sais que la Terre tourne »), qui ne varient que très + peu.
+Quant au domaine lexical, il est tellement variable qu'on s'imagine souvent que les + variations de langage se réduisent au choix du vocabulaire. Ainsi, il existe des mots + régionaux (il est peu probable que wassingue soit compris en dehors de son Nord d'origine + - ailleurs, on dit serpillière) ; mais il y a aussi des mots liés à un usage social ou + démographique (l'argot, réservé à des situations familières, ou le verlan dont seuls les + jeunes font couramment usage).
+Cette fixation sur le lexique a d'ailleurs une conséquence peu souhaitable : les + locuteurs tendent à concevoir la variation dans les termes de « un mot pour un autre », + c'est-à-dire comme « différentes façons de dire la même chose », sans envisager les + modalités de constitution du sens.
+Il faut distinguer entre les variations de la langue selon les différents usagers, et la + variation selon l'usage qu'en fait chacun.
+La première concerne tout ce qui correspond aux différences entre locuteurs distincts, + selon le temps, l'espace, et leurs caractéristiques propres. On ne parlait pas français au + xviie siècle comme on le parle aujourd'hui, et le français du Moyen Age différait encore + davantage du français actuel. Un francophone peut distinguer, à la simple écoute, un + Strasbourgeois, un Montréalais ou un Parisien (variation diatopique, c'est-à-dire spatiale + ou régionale). On observe aussi des différences entre la façon de parler des hommes et des + femmes, des jeunes et des vieux, de locuteurs ayant différents niveaux d'études ou + exerçant diverses professions.
+La variation selon l'usage, quant à elle, concerne un locuteur unique, qui n'est + nullement la garantie d'avoir affaire à une façon de parler unique, car chacun s'exprime + de manière différente au cours d'une même journée, selon ses activités, les interlocuteurs + auxquels il a affaire, ou les enjeux sociaux présents dans l'échange (par exemple, + institutionnels ou non) : c'est la variation dite diaphasique, ou encore d'ordre + stylistique ou situationnel.
+Enfin, dans une langue de culture très standardisée comme le français, la distinction + entre oral et écrit est particulièrement forte. On ne parle pas comme on écrit, et on + n'écrit pas comme on parle. D'ailleurs, la première chose à faire pour un sociolinguiste + est de reconnaître les caractéristiques d'un oral ordinaire (1). Par exemple, tout le monde ou presque omet le « l » de il devant un verbe + commençant par une consonne ([idi] pour « il dit »).
+Ces différentes variations du langage n'ont pas le même statut dans l'évaluation + sociale : certaines, comme le français populaire, ou les français archaïsants d'Amérique, + sont stigmatisées ; d'autres sont valorisées, comme le français des couches urbaines + favorisées, plus proches de la norme.
+Les linguistes appellent variation diachronique les changements de la langue au cours du + temps.
+Il n'y a pas d'exemple de langue qui ne change pas, en un processus plus ou moins rapide, + selon les époques et selon les conditions sociales (les langues changent plus vite en + période troublée, comme la Révolution française). Un document donné comme le premier texte + en Français, les Serments de Strasbourg qui datent de 842, est devenu pour nous + pratiquement incompréhensible, et Racine est aujourd'hui difficile à lire en version + originale. Dans ces évolutions, il faut encore distinguer les facteurs internes et les + facteurs externes.
+Au plan interne, les phénomènes de variation répondent à quelques tendances à long terme, + qui ont déjà présidé à l'évolution antérieure, et continuent à jouer dans la langue + moderne. Un premier exemple concerne la phonologie, où l'on observe une tendance à la + réduction du système (ainsi, encore au début du siècle, on distinguait entre deux « a », + de pâte et de patte : le premier disparaît de plus en plus). Un second exemple, d'ordre + morphosyntaxique, montre une tendance à la fixation de l'ordre des mots + (sujet-verbe-objet). Pourtant, il serait réducteur d'en conclure à une tendance univoque à + la simplification ou à la détérioration, car le changement résulte de l'interaction pas + toujours prévisible entre tendances qui ne sont pas nécessairement harmonieuses.
+L'évolution d'une langue est aussi liée à des facteurs externes. Pour expliquer les + innovations, deux interprétations s'opposent : soit l'innovation provient des couches + populaires, soit celles-ci tentent de reproduire la langue des classes supérieures, perçue + comme prestigieuse. La première orientation privilégie le rôle de la langue parlée, des + couches populaires et des jeunes, et met en avant les processus de simplification et de + régularisation. La seconde met en avant celui de l'écrit, des institutions et des élites, + et obéit à une complexification et diversification. En fait, il faut reconnaître les deux + possibilités, selon les phénomènes linguistiques et les forces sociales en jeu.
+Le français se caractérise par une forte variation régionale, appelée diatopique par les + spécialistes. Il faut avant tout distinguer entre les langues régionales (basque, + alsacien, corse, occitan, flamand, catalan, breton, créole) et les particularités + régionales dans l'usage du français.
+Les particularités régionales du français sont très marquées, surtout dans les campagnes, + chez les hommes, et chez les plus âgés, bien qu'elles soient en train de s'atténuer sous + le poids des nombreux facteurs d'uniformisation. Outre sa diversité sur le territoire de + la France, le français connaît une vaste diversification à travers le monde, étant donné + la variété des situations auxquelles il participe, et la diversité des histoires (berceau, + émigration, colonisation) : langue maternelle dans plusieurs pays ou régions d'Europe et + d'Amérique, langue seconde privilégiée dans dix-neuf pays d'Afrique.
+Il existe de nombreux dictionnaires de particularismes régionaux, et les diversités + lexicales sont assez bien répertoriées. Henriette Walter (2), par exemple, note la diversité des termes employés pour assaisonner la + salade : on peut la mélanger, la tourner, la remuer, la brasser, la fatiguer...
+Mais on connaît beaucoup moins bien la palette des variations phoniques (et prosodiques) + et grammaticales, dont voici quelques exemples. Pour la prononciation : atténuation de la + différence entre consonnes sourdes et sonores (Alsace) ; assourdissement des consonnes + finales (Jura, Nord, Normandie) ; prononciation du « h » aspiré (Belgique, Lorraine, + Alsace) ; affrication des [t] et des [d] prononcés [ts] et [dz] (Québec)... Et pour la + syntaxe : « passe-moi le journal pour moi lire » (Nord, Lorraine) ; « avoir difficile » + (Belgique) ; « cet article/je l'ai eu fait mais je le fais plus depuis longtemps » (zone + franco-provençale) ; « le beaujolais, j'y aime » (Lyonnais, Dauphiné, Auvergne) ; + « l'avoir su j'en aurais pas pris » (Canada).
+Ces formes ont longtemps été considérées comme des fautes ou des objets de dérision. Il + semble cependant que se fasse peu à peu jour une meilleure reconnaissance de la variation + et des variétés non centrales du français, et que les réactions des usagers de la langue + soient de moins en moins normatives.
+A une même époque et dans une même région, la langue varie aussi en fonction des classes + sociales, du niveau d'étude, de la profession, du type d'habitat (rural ou urbain)... Un + ouvrier ne parle pas comme un paysan, qui lui-même ne s'exprime pas comme un maître des + requêtes au Conseil d'Etat.
+La variété la plus fréquemment identifiée est ce que l'on appelle le français populaire, + regardé comme l'apanage des classes défavorisées. C'est l'intonation qui est la plus + immédiatement reconnaissable comme populaire ; le cinéma l'a bien montré avec des + personnages joués par Arletty ou Jean Gabin. D'autres formes au contraire ne s'entendent + pratiquement que dans la bouche de locuteurs éduqués, comme l'imparfait du subjonctif ou + l'interrogation par inversion complexe (« mon père est-il sorti ? »).
+En fait, tous les facteurs sociaux ou démographiques qui divisent une société peuvent + constituer le cadre de variations langagières : l'âge, le sexe (certaines sociétés où la + coupure sexuelle est forte connaissent des formes dévolues aux hommes et d'autres aux + femmes), l'origine ethnique (qui redouble fréquemment les effets de la variation sociale). + Ces variations d'ordre social et démographique sont appelées variations diastratiques.
+Il n'existe pas de locuteur à style unique. Ainsi par exemple, un professeur qui emploie + toujours le ne de négation en faisant cours (« il ne vient pas »), peut l'omettre dans son + cadre intime (« il vient pas »).
+Plutôt que de parler de « niveaux ou registres », notion qui comporte beaucoup + d'insuffisances, en particulier par la façon dont elle fige le jeu discursif en des + variétés, on cherche plutôt de nos jours à mettre en valeur deux aspects fondamentaux : + l'universalité (quelle que soit la forme qu'elle prend, la distinction diaphasique + apparaît dans toutes les sociétés) ; et la créativité (les locuteurs ne sont pas + passivement soumis aux exigences de la situation, dont ils créent en partie les enjeux par + leur maniement même de la langue).
+La dimension diaphasique se trouve en jeu de façon déterminante, à la fois dans la mort + d'une langue, et dans la diversification de ses emplois. En effet, moins un locuteur a + d'occasions diversifiées d'utiliser une langue et d'interlocuteurs différents, moins + celle-ci offre de souplesse et de possibilités de distinction : elle est alors en marche + vers l'extinction, comme c'est le cas en Ontario par exemple, province canadienne où le + français est fortement minoritaire. C'est le contraire qui se produit avec l'extension des + usages, comme par exemple quand des patoisants ont fait un transfert vers le français et + ont dû effectuer de plus en plus de leurs interactions quotidiennes en français.
+La variation diastratique (sociale) et variation diaphasique (stylistique et + situationnelle) ont des manifestations linguistiques semblables (3), qui agissent selon des directions parallèles (ainsi, on observe + de plus en plus de liaisons en montant dans l'échelle sociale comme dans l'échelle + stylistique). Ceci est vrai pour la majorité des phénomènes, bien que l'ampleur de la + variation sociale soit un peu plus étendue que celle de la variation situationnelle. Une + interrogative comme « c'est laquelle rue qu'il faut tourner ? » est une variante sociale + (stigmatisée), mais pas une variante familière pour un locuteur favorisé. On peut donc + supposer que la variation diaphasique constitue un écho assourdi de la variation + diastratique, ce qui permet des hypothèses sur la façon dont elle est acquise par les + enfants : ceux-ci généraliseraient à partir d'observations sociales effectuées sur les + locuteurs rencontrés au cours de l'apprentissage.
+Ajoutons qu'il y a un lien de ces deux dimensions avec le diatopique, car les locuteurs + ont d'autant plus de chances de faire usage de formes régionales que leur statut + socio-culturel est plus bas, et que la situation est plus familière.
+Ces constats induisent des enjeux pédagogiques : connaître la façon dont les locuteurs + parlent vraiment, peut en effet permettre d'améliorer le maniement de l'écrit par les + enfants.
+La diversité linguistique a été traditionnellement fixée sous le nom de variétés, où l'on + distingue : dialectes ou régiolectes, sociolectes (liés à la position sociale), ou + technolectes (liés à la profession). Mais les locuteurs ne font pas usage de ces termes + techniques ; ils se contentent de dire français parlé, littéraire, des jeunes, populaire, + parisien, canadien...
+Pour le linguiste, la notion de variété a l'inconvénient d'impliquer des découpages + linguistiques difficiles (faciles pour les lieux, mais beaucoup moins pour le + démographique ou le social). Par exemple, français populaire et français familier + partagent la plupart de leurs caractéristiques, ce qui exclut de les définir à partir du + linguistique (on ne pourrait le faire que par le social). Il est d'ailleurs rare qu'un + trait linguistique soit l'apanage d'une variété et d'une seule. De plus, cette notion + oblige à figer la souplesse discursive en des ensembles de traits supposés en cohérence, + alors que ce n'est pas ce que l'on peut observer, comme on le voit dans deux exemples : + « ceux [kizi] sont [pazale] » (« ceux qu'ils y sont pas allés ») où la relative de + français populaire connote une variété toute autre que celle qu'implique la liaison rare. + De même, quand cet académicien déclare « il m'eut déplu que vous m'imputassiez cette + connerie », il joue de toute évidence sur le décalage entre lexique et syntaxe.
+La notion de variété a encore l'inconvénient de négliger la tension dans laquelle est + pris tout locuteur, entre facteurs de stabilité et d'unification (respect des normes + sociales et recherche du statut à l'école ou dans les institutions, à l'écrit ou dans le + langage public), et facteurs de diversification (identités communautaires, solidarité : + langage oral dans des situations familières, en cercle privé). En fait, les productions + d'un locuteur ne sont jamais stables, à la mesure de ses identités multiples.
+Professeur de sciences du langage à l'université de Paris-X - Nanterre. Coauteur de
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le langage économique est dominant depuis longtemps dans les médias et plus
+ généralement dans les sociétés modernes, et pourtant il n'existe pas de phénomènes
+ économiques distincts des phénomènes sociaux. Se rendre chez le boulanger pour demander
+ une baguette de pain, en prendre livraison moyennant l'équivalent d'un demi-euro est une
+ situation qui intéresse aussi bien l'économiste qui analyse l'état de l'offre et de la
+ demande, que l'anthropologue qui constate que la consommation de pain est un phénomène
+ susceptible de permettre d'identifier un Français (surtout si l'acheteur est un homme à
+ moustache et coiffé d'un béret), le juriste qui voit dans l'achat et la vente de pain un
+ contrat synallagmatique (accord entre les deux parties), l'historien qui analyse
+ l'évolution de la consommation de pain sur la longue période et peut faire observer la
+ corrélation au cours de l'histoire entre le manque de pain et les révoltes ou révolutions
+ sociales, le géographe qui relève que la consommation de pain est associée à la production
+ locale de blé exigeant des qualités de terrain et un climat particuliers pour avoir des
+ farines panifiables, etc.
Ainsi, « acheter du pain » est un fait social total qui peut être analysé par différentes + disciplines autonomes des sciences sociales (1) qui sont + toutes des constructions raisonnées, simplificatrices, particulières du fait étudié. Dans + cette partition du social, l'économi(qu)e, selon le titre de l'ouvrage éponyme du Grec + Xénophon (401 av. J.-C.), ou l'économie politique, selon le titre d'un ouvrage du Français + Antoine de Montchrestien (1615), ou encore la science économique, expression plus moderne, + analyse la manière dont les hommes, confrontés à la contrainte de rareté des moyens dont + ils disposent et avec des besoins insatiables, s'organisent ou doivent s'organiser pour + produire, répartir, distribuer et consommer les richesses dans la société. Mais derrière + cette définition plus ou moins oecuménique, l'économie est loin de constituer un champ + scientifique unifié.
+Plusieurs classifications sont envisageables pour rendre compte de la diversité de ce + champ. On distinguera ici les économistes en partant des questions fondamentales de la + communication : de quoi ou de qui parlent les économistes (autrement dit, quelle est + l'unité économique analysée) ? Comment en parlent-ils (autrement dit, quelle est la + syntaxe ou la forme de leurs messages) ? Et dans quels buts (en vue de quels effets) ? (2)
+La première question correspond à la distinction entre micro et macroéconomie. Cette + distinction a été proposée pour la première fois par Ragnar Frisch dans les années 30. La + microéconomie analyse les processus de choix et de décision de l'individu qui peut être un + producteur, un consommateur, un épargnant, un investisseur, un employeur, un chômeur, etc. + Les notions de ménage et d'entreprise ne sont pas de pures entités microéconomiques, + puisqu'elles peuvent être constituées de plusieurs individus. C'est la raison pour + laquelle Harvey Leibenstein (3) propose d'appeler + micromicroéconomie l'étude des comportements des individus dans les entreprises et dans + les ménages.
+La macroéconomie s'intéresse aux phénomènes globaux qui résultent de l'agrégation des + comportements individuels dans la société (inflation, chômage, croissance, déséquilibre + externe, etc.). Entre les niveaux micro et macroéconomiques, les études de branches + d'activité ou d'un marché particulier d'un produit réunissant plusieurs unités économiques + constituent un niveau intermédiaire dit niveau mésoéconomique. Mais les outils d'analyse + en mésoéconomie sont souvent des extensions des modèles conçus en microéconomie.
+En principe, les résultats obtenus au niveau micro ne peuvent pas être extrapolés au + niveau macro, et réciproquement. Par exemple, si, en période de difficultés et + d'incertitude, l'individu est parfaitement rationnel en thésaurisant une part plus + importante de son revenu, il en résulte au niveau collectif une moindre consommation et + une baisse de la production engendrant finalement une baisse de l'épargne.
+Néanmoins, depuis une trentaine d'années, l'un des courants les plus actifs en théorie + économique a pour objet d'analyse les fondements microéconomiques de la macroéconomie + (voir l'article de Bernard Guerrien et Claire Pignol p. 14).
+Comment les économistes parlent-ils de l'économie ? Cette question amène à distinguer + entre les deux formes d'écriture utilisées par les économistes : l'écriture littéraire et + l'écriture formalisée. De ce point de vue, l'économie a connu une évolution qui se + caractérise par une formalisation croissante dans les revues professionnelles et dans les + manuels destinés aux étudiants de l'enseignement supérieur, avec un penchant plus affirmé + pour la représentation algébrique symbolique que pour les travaux positifs avec des + données numériques. Il semble loin le temps où Carl Menger et les économistes de l'école + autrichienne comme Ludwig von Mises ou Friedrich A. von Hayek se contentaient d'emporter + la conviction du lecteur uniquement par un exposé littéraire, en ne voyant que futilités + dans les mathématiques.
+Dans les revues professionnelles, le langage mathématique est aujourd'hui dominant, sans + être nécessairement de rigueur. Ainsi, le
Ainsi, dans un numéro récent consacré aux « Développements récents de l'analyse + économique » (5), la
Les articles examinés dans le numéro de la
Certes, il ne suffit pas d'éviter les symboles algébriques et ceux de la logique + propositionnelle pour que la théorie exposée soit à la portée de tout lecteur. Il est + cependant incontestable que le langage mathématique a toujours été un handicap à la + diffusion élargie de la théorie économique.
+C'est la raison pour laquelle Antoine A. Cournot, après avoir constaté le faible succès
+ de son livre
De nos jours, les revues et les essais à destination du grand public s'en tiennent aux + tableaux arithmétiques, aux représentations graphiques simples (histogrammes, diagrammes + en bâtons, graphiques d'évolution, etc.) et aux schématisations des relations + fonctionnelles ou causales. Les premières éditions des
La vulgarisation n'est pas toujours une spécialisation de certains économistes, alors que + l'abstraction et les développements techniques seraient réservés à d'autres + économistes.
+Ainsi, la réputation de vulgarisateur acquise par John K. Galbraith ne doit pas faire + oublier ses autres travaux plus techniques, publiés notamment dans
A l'inverse, Kenneth J. Arrow est reconnu comme l'un de ceux qui ont le plus contribué à + la mathématisation de la théorie économique contemporaine. Son ouvrage sur
Plus récemment, Roger Guesnerie, dont les travaux fortement formalisés sont + internationalement reconnus par les spécialistes, a présenté de manière littéraire + accessible, limpide et rigoureuse dans le petit ouvrage
Hors vulgarisation, si Joseph Schumpeter a pu décrire, dans la théorie de l'évolution
+ économique, les principes de l'équilibre général sans jamais se servir d'équations
+ mathématiques, de nos jours et même depuis longtemps, la formalisation apparaît comme une
+ nécessité pour beaucoup d'économistes en raison de ses nombreux avantages. Les apports de
+ la formalisation peuvent être résumés par les propos plus anciens de K.C. Kogiku qui
+ considère que « l'utilisation des mathématiques permet souvent de conjuguer
+ l'efficacité, la rigueur et la rapidité »
(10). Ce
+ point de vue est partagé par d'autres économistes comme le prix Nobel Gérard Debreu.
La question de la finalité correspond à la distinction entre économie pure et économie
+ appliquée. Comme le rappelle lapidairement l'économiste Christian Schmidt :
+ « l'économie a été domestique avant d'être politique »
(11).
Par sa dimension normative (jugement en termes de bien ou de mal : ce qu'il faut faire ou + ne pas faire) et prescriptive (comment faire ce qu'il faut faire), elle se devait d'être à + la portée du prince ou de l'entrepreneur que l'économiste conseillait. De nos jours, les + revues de vulgarisation de l'économie et de la gestion du patrimoine, d'une part, et les + essais écrits par les grands noms de la discipline à destination du grand public, d'autre + part, maintiennent encore cet héritage. Les économistes d'entreprises et les conseillers + économiques auprès des décideurs politiques sont également toujours là. Mais ils ne sont + plus les seuls, car l'économie devenue discipline universitaire, en s'autonomisant à + l'égard des sciences morales et politiques, a engendré des professionnels qui font de + l'économie en soi, c'est-à-dire pure et abstraite. Avec l'importance prise par la + mathématisation, la dimension humaine, évidente dans l'économie littéraire, semble + quelquefois, et cela depuis quelques dizaines d'années déjà, être secondaire, ou + simplement disparaître devant l'économie scientifique.
+Le modèle de l'homo oeconomicus parfaitement informé et maximisateur (tout en
+ étant sans âge, sans religion, sans patrie, sans sexe) a été au début de cette évolution
+ vers l'économie pure. Les économistes de l'école historique allemande et les
+ institutionnalistes américains (voir l'article de Jean-François Dortier p. 10)
+ n'ont pas cessé de dénoncer cette dérive vers l'abstraction. Mais malgré de nombreuses
+ contre-tendances en faveur de plus de réalisme et moins d'abstractions (économie des coûts
+ de transaction, économie du droit, économie des conventions, économie évolutionnaire,
+ économie de la bureaucratie et des choix publics, etc.), l'économie dominante, qu'Olivier
+ Favereau appelle modèle standard, devient alors, non un des lieux d'application des
+ mathématiques, mais celui où se développent des théorèmes inédits en mathématiques pures,
+ sans référence à la réalité sociale. Dans ce contexte, le débat méthodologique relatif au
+ critère de vérité d'une théorie à contenu empirique, opposant les tenants du réalisme des
+ hypothèses (12) aux défenseurs de l'instrumentalisme (13) est largement dépassé : en mathématiques, seule
+ compte l'élégance formelle appréhendée par la cohérence logique et par le recours
+ parcimonieux aux axiomes et aux postulats non démontrables.
Du point de vue des résultats, ce phénomène d'autonomisation et d'abstraction consommée + de la science économique s'observe par la substitution des notions de théorèmes et de + propositions à celle de loi. De tels développements accentuent la distinction entre + l'économie pure et l'économie appliquée qui, par la démarche économétrique, a l'ambition + d'estimer les variables économiques et leurs relations. On observe néanmoins que lorsque + les résultats de travaux d'économie mathématique sont pertinents du point de vue social, + ils se traduisent sans grandes difficultés en termes littéraires. C'est ce qu'ont fait + notamment A.Cournot et J. Schumpeter.
+Même si bien d'autres exemples peuvent être cités, on peut néanmoins se demander si le
+ mathématicien John von Neumann maintiendrait encore aujourd'hui le point de vue selon
+ lequel « les traitements mathématiques de l'économie n'ont fait, jusqu'ici, que
+ traduire en langage sibyllin les résultats de l'économie littéraire ».
Cette opinion
+ est, en effet, susceptible d'être discutée à l'examen notamment de certains progrès de la
+ théorie économique. Il en est ainsi, par exemple, des résultats du modèle d'équilibre
+ macroéconomique en économie ouverte - dit modèle de Mundell-Fleming - qui n'ont pu être
+ obtenus qu'après avoir pris appui sur le modèle d'équilibre en économie fermée - dit
+ modèle IS-LM de Hicks et Hansen -, dont les premières représentations étaient sous forme
+ géométrique.
Si, en finances, la théorie du choix de portefeuille de Harry Markowitz peut être + caricaturée comme la formalisation du bon sens de celui qui, dans l'ignorance de la + rentabilité de chacun des actifs, prend la sage décision d'éviter de mettre tous ses oeufs + dans le même panier, en revanche, le modèle de Black et Scholes de 1973, qui permet de + déterminer la valeur théorique du prix d'une option, n'a pas été précédé par une + formulation littéraire.
+Toute taxinomie, typologie, classification, ou encore catégorisation est souvent + incomplète ou non totalement satisfaisante. En lui-même, un tel exercice est un discours + sur l'économie (ou métaéconomie) qui relève de la méthodologie économique. Cette démarche + a très tôt suscité l'intérêt des économistes anglo-saxons. Longtemps ignorée en France, + elle suscite depuis peu la publication d'ouvrages spécifiques (14). C'est heureux, car cette démarche permet de mieux comprendre + la construction et la mise en forme du discours économique.
+Professeur d'université, chercheur à l'ERSICO (Equipe de recherche sur les systèmes
+ d'information et de communication des organisations) (Lyon-II). Il a collaboré à de
+ nombreux manuels de sciences économiques et sociales et a dirigé, avec Bernard Lamizet, un
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Que se passe-t-il dans la tête d’un sourd-muet en train de se masturber ? Voilà la
+ curieuse question que le vénérable George Steiner pose au chapitre iii de son essai
+ « Il serait extrêmement difficile d’obtenir
+ sur ce point des informations fiables. Je n’ai connaissance d’aucune enquête
+ systématique. Pourtant, la question est d’une importance cruciale. »
Pourquoi
+ s’intéresser à une question aussi saugrenue ? Parce que, selon l’auteur, la réponse
+ pourrait éclairer la nature des liens entre émotions, langage et pensée. Si la pensée est
+ le fruit du langage, qu’advient-il pour un sourd-muet qui ne possède pas de langage ?
Ici, G. Steiner commet une double erreur. La première est de considérer qu’un sourd-muet + est privé de langage. Or, chacun sait que les sourds-muets utilisent un langage de signes + qui n’a rien à envier en finesse, en rigueur et en richesse au langage parlé. De plus, les + sourds-muets peuvent parfaitement lire, écrire ou raconter leurs expériences comme vous et + moi. Ce que fit par exemple Pierre Desloges, un artisan relieur qui publia en 1779 ses +
La seconde erreur est plus fondamentale. Elle porte sur les liens entre langage et
+ pensée. G. Steiner reprend cette idée largement répandue selon laquelle la pensée et le
+ langage sont une seule et même chose. « On s’accorde à reconnaître que les capacités
+ du langage à faire de la réalité un objet de classification, d’abstraction, de métaphore
+ – si tant est qu’il existe un langage “extérieur” – constituent non seulement l’essence
+ de l’homme mais sa séparation primordiale d’avec l’animalité (à nouveau, le cas du
+ sourd-muet incarne ce qui est peut-être une énigme essentielle). Nous parlons donc nous
+ pensons, nous pensons donc nous parlons
(…). Le “verbe” qui était au
+ commencement
(…) fut le début de l’humanité
. »
+
La thèse selon laquelle le langage produit la pensée est communément admise en
+ philosophie et en sciences humaines. Mais c’est une idée reçue qui n’a jamais fait l’objet
+ d’une démonstration solide, ni même d’un véritable livre ou d’une théorie de référence. On
+ la retrouve affirmée un peu partout comme une sorte d’évidence sur laquelle il n’y a pas
+ lieu de se pencher tant elle semble aller de soi
Les premiers arguments nous viennentde l’expérience ordinaire. Il nous arrive souvent de
+ chercher nos mots, de vouloir exprimer une idée sans parvenir à trouver le mot juste,
+ l’expression exacte. D’où le besoin de reformuler ses idées, et parfois, de guerre lasse,
+ quand on sent que l’on n’a pas pu exprimer correctement sa pensée, d’avoir recours à son
+ joker : « Tu vois ce que je veux dire ? »
L’expérience du « mot sur la langue » est encore plus probante. Vous pensez à un acteur + connu, vous voyez son visage, vous connaissez le titre de ses films, mais vous ne vous + souvenez plus de son nom. L’idée est là. Pas le mot. La pensée est présente, le langage + fait défaut. Des exemples de pensée sans langage nous sont fournis aussi par le témoignage + des aphasiques. L’aphasique est un patient atteint d’une lésion cérébrale, et qui a perdu + momentanément ou durablement l’usage du langage. Il existe différentes formes d’aphasie + (les plus connues sont les aphasies de Broca et de Wernike). Ce sont des détériorations + profondes qui affectent la sémantique ou la grammaire, parfois les deux. Le cas des + aphasiques est donc bien plus probant que celui des sourds-muets.
+Or, certains aphasiques temporaires ont réussi à raconter comment ils pensaient sans
+ langage. Comme ce médecin qui, suite à un accident cérébral, a perdu pendant plusieurs
+ semaines l’usage des mots. Cela ne l’empêchait pas de continuer à penser, de s’interroger
+ sur sa maladie, de faire des diagnostics, de penser à son avenir, de chercher des
+ solutions
Si l’on y
+ songe, une grande partie de notre vie mentale, que l’on appelle la « pensée », passe par
+ des images mentales, pas seulement par des mots. Quand je réfléchis à quels vêtements je
+ vais porter aujourd’hui, quand l’architecte imagine un plan de maison, quand on joue aux
+ échecs, quand on imagine le trajet pour se rendre chez des amis…, ce sont des images et
+ des scènes qui défilent dans la tête plutôt que des mots et des phrases
De nombreuses expériences psychologiques apportent du crédit à la thèse d’une « pensée en
+ images ». Dans les années 1970-1980 eut lieu un grand débat en psychologie sur la nature
+ des représentations mentales. Pour certains théoriciens, élèves de Noam Chomsky, le
+ langage utilisé dans les différents pays (anglais, chinois ou finnois) repose sur un
+ langage interne, le « mentalais », fait de représentations symboliques – abstraites et
+ logiques – et comparable à un programme informatique. À l’aide de nombreuses expériences,
+ le psychologue Stephen Kosslyn, tenant d’une pensée visuelle, réussit à montrer que nombre
+ d’expériences de pensée courante reposent sur des images mentales, composées de scènes
+ visuelles. Le débat – « The imagery debate » – tourna nettement à l’avantage de ces
+ derniers
La linguistique dite « cognitive » va également dans ce sens. Selon ce courant de
+ recherche, qui a pris un grand essor depuis les années 1980, le langage ordinaire repose
+ sur des schémas cognitifs qui précèdent les mots, les règles de grammaire et lui donnent
+ sens. Exemple ? Soit la phrase « Demain, je pars à Rome » plutôt que conjuguée au futur,
+ « je partirai à Rome ». Le futur ne dépend pas ici d’une forme grammaticale puisque l’on a
+ utilisé le présent. La représentation du futur repose avant tout sur la possibilité de s’y
+ projeter mentalement. L’idée précède le sens. « L’idéogenèse précède la
+ morphogenèse »
, disait à sa manière Gustave Guillaume, l’un des pionniers de la
+ linguistique cognitive. Un individu qui ne pourrait pas mentalement se projeter dans
+ l’avenir, imaginer le futur, n’aurait pas la possibilité de comprendre les règles de
+ grammaire. Inversement, l’absence de règle de grammaire pour exprimer le futur n’empêche
+ pas de le penser. Les aphasiques en témoignent.
Les pensées les plus abstraites elles-mêmes ne sont pas forcément tributaires du langage. + Les témoignages de nombreux mathématiciens et physiciens sur l’imagination scientifique + vont dans ce sens. Albert Einstein a rapporté qu’il pensait à l’aide d’images mentales, + les mathématiciens de la géométrie pensent aussi à l’aide de représentations visuelles + (encadré p. 31).
+Beaucoup d’indices et d’arguments nous invitent donc à reconsidérer l’idée courante selon + laquelle la pensée repose sur le langage et qu’ils sont une seule et même chose. La pensée + prend des formes multiples, des idées courantes (souvenirs, anticipations, imagination) + aux abstractions (mathématiques, géométrie) qui n’ont pas besoin du langage pour exister. + Du coup, le langage apparaît sous un nouveau jour. Il ne serait qu’un instrument plus ou + moins adéquat destiné à communiquer nos pensées. Cet outil se révèle imparfait, parce que + soumis à des contraintes : celles de symboles collectifs codifiés permettant de partager + des mondes mentaux communs mais ne reflétant pas forcément la singularité des pensées + individuelles.
+La maison de mes rêves ne pourra jamais coller exactement à la maison réelle, car
+ celle-ci doit aussi obéir aux contraintes du monde physique. De même, le langage obéit à
+ des règles de structuration interne qui n’épousent pas entièrement les plis de ma pensée.
+ Le langage ne servirait donc qu’à jeter des ponts entre les univers mentaux. Mais il ne
+ permettra jamais de les rendre totalement transparents les uns aux autres.
+ « J’éteignis la lumière, mais en moi-même les images continuèrent de briller et de
+ fulgurer »
, écrit Stefan Zweig (8)
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
On entend parfois dire « mon enfant est dyslexique », « il fait des fautes
+ d'orthographe »,
ou encore « il inverse des lettres »
voire « il ne parle
+ pas bien »
. Pour éviter que le terme dyslexie ne devienne le fourre-tout de l'échec
+ scolaire, il faut savoir de quoi on parle : quels sont les enfants dont on peut dire
+ qu'ils sont dyslexiques ? Qu'est-ce que savoir lire et apprendre à lire signifient ? Mais
+ avant tout, on peut déjà se demander quand le concept de dyslexie est apparu.
Le premier cas a été publié en 1896 par le médecin anglais W. Pringle-Morgan : il s'agit + de Percy, un jeune adolescent britannique de 14 ans qui, aux dires de son instituteur, + aurait été le meilleur élève de la classe si l'enseignement avait été seulement oral. + D'autres cas de même type sont rapportés à la fin du xixe siècle. On parle alors de + « cécité verbale » congénitale, ce terme venant d'un neurologue français, Jules Déjérine, + qui l'a utilisé en 1892 pour décrire les troubles de la lecture survenant chez l'adulte à + la suite d'une lésion cérébrale. Actuellement, ces deux types de troubles de la lecture + sont respectivement dénommés dyslexie du développement et dyslexie acquise de l'adulte. + Dans la suite du texte, on parlera uniquement de la dyslexie du développement.
+Des personnages célèbres, tels que Léonard de Vinci, Galilée, Auguste Rodin, Thomas
+ Edison et Albert Einstein sont supposés avoir été dyslexiques. Du fait de la réussite
+ observée chez ces dyslexiques dans des domaines non-liés directement au langage, certains
+ chercheurs ont évoqué le fait qu'il s'agirait en fait d'une « pathologie de la
+ supériorité ».
De ce bref historique, on pourrait tirer la conclusion que la dyslexie de l'enfant est
+ apparue quand l'enseignement de la lecture s'est généralisé, et donc qu'elle n'est que la
+ conséquence d'un mauvais enseignement. C'est perdre de vue que ce concept est aussi apparu
+ à la suite d'études sur les troubles du langage en général, études effectuées par des
+ équipes différentes, les plus célèbres étant celles de Paul Broca en France (1865) et de
+ Carl Wernicke en Allemagne (1874) qui ont été les premières à établir que le
+ fonctionnement du langage dépendait de zones spécifiques de l'hémisphère gauche du
+ cerveau, zones que les travaux actuels signalent souvent comme étant déficitaires chez des
+ enfants dyslexiques
Autour de la première moitié du xxe siècle, les études sur la dyslexie se sont + développées essentiellement aux Etats-Unis et, en Europe, quasi uniquement dans les pays + scandinaves, particulièrement au Danemark où a été créé à la fin des années 30 le premier + centre de diagnostic et d'enseignement pour dyslexiques. Un des plus influents chercheurs + de cette période fut Samuel T. Orton, qui mit le doigt sur une idée encore très populaire, + à savoir que les dyslexiques sont des enfants qui font des confusions entre des lettres + proches visuellement.
+Le renouveau des études sur la dyslexie est dû à l'émergence, autour des années 70, de + disciplines nouvelles telles que la psychologie cognitive et les neurosciences. Le + laboratoire Haskins aux Etats-Unis a joué un rôle pionnier, avec les travaux d'Isabelle + Liberman qui a établi que la lecture n'est pas simplement une activité visuelle comme le + supposait S.T. Orton, mais avant tout une activité langagière impliquant la mise en + relation du langage écrit avec le langage oral. Les premiers travaux de neurosciences sur + la dyslexie sont également dus à une équipe américaine, celle de Norman Geschwind et + d'Albert Galaburda, qui a mis en évidence le fait que le cerveau des dyslexiques présente + des déficiences spécifiques dans les zones du langage.
+Qu'en est-il de la situation française dans ce contexte international ? En dehors du fait
+ que le terme de dyslexie a probablement été introduit au cours du premier Congrès
+ international de psychiatrie de l'enfant à Paris, en 1937, il faut reconnaître que la
+ France a longtemps été totalement absente de la recherche internationale dans le domaine
+
Le fait qu'on trouve des dyslexiques dans tous les milieux, y compris parmi les plus + favorisés, et quelles que soient les méthodes d'enseignement utilisées, jette un doute sur + les explications sociologiques et pédagogiques de la dyslexie. En ce qui concerne les + explications psychologiques, les troubles de ce type relevés chez bon nombre de + dyslexiques sont surtout la conséquence, et non la cause, de leur échec scolaire. En + effet, un enfant intelligent (on ne parle de dyslexie que quand l'intelligence est + normale) qui n'arrive pas à apprendre à lire ne peut que mal vivre cette situation. + L'intelligence n'est qu'un des critères, parmi d'autres, qui permet de définir la + dyslexie.
+Souvent, on parle de dyslexie dès qu'un enfant présente des difficultés d'apprentissage
+ de la lecture. Or ces difficultés peuvent avoir des origines diverses comme une mauvaise
+ maîtrise de la langue, un environnement social peu stimulant ou une scolarisation
+ non-assidue. De même, si l'enfant souffre de troubles psychologiques graves, ou encore
+ d'un déficit intellectuel, il risque de ne pas maîtriser l'acquisition de la lecture.
+ C'est également le cas s'il a de sévères problèmes de vision ou d'audition. En effet, les
+ enfants sourds n'apprennent pas bien à lire, ce qui indique que, contrairement à une idée
+ reçue, la lecture n'est pas uniquement une activité visuelle. C'est seulement face à un
+ déficit sévère d'apprentissage de la lecture, et après avoir éliminé les causes
+ potentielles d'échec évoquées, qu'on parle de dyslexie. Les enfants qui ont des
+ difficultés de lecture ne sont donc pas tous dyslexiques. Quelques rares enquêtes
+ épidémiologiques permettent de penser que la dyslexie concerne 5 % des enfants,
+ c'est-à-dire environ un enfant par classe Cognition, n° 76, 2000.
Pour parler de difficultés d'apprentissage de la lecture, il faut savoir ce qui est + spécifique à cet apprentissage, et plus généralement à l'acte de lire. La compréhension + d'un texte, finalité de la lecture, dépend à la fois du niveau de compréhension orale et + de la maîtrise de mécanismes spécifiques à la lecture. Pour imaginer ce que sont ces + mécanismes, on peut prendre l'exemple de la musique. Il ne vient à l'idée de personne de + dire que celui qui s'avère incapable de lire une partition a des difficultés de + compréhension de la musique ; il est évident que ce qui lui fait défaut est la maîtrise + des mécanismes qui permettent au musicien expert d'associer automatiquement dans sa tête + une petite suite de notes écrites à un bout de mélodie. Il en va de même pour la lecture : + un enfant intelligent ne peut comprendre un texte écrit que s'il a automatisé les + mécanismes qui permettent d'identifier les mots écrits. Il est difficile d'admettre qu'une + activité aussi subtile que la lecture fasse d'abord appel à des automatismes ! C'est + pourtant le cas, et ce sont justement ceux-ci qui ne se mettent pas bien en place chez les + dyslexiques.
+Chez un adulte qui sait lire - appelé lecteur expert - le caractère automatique de
+ l'identification des mots écrits est mis en relief par l'effet dit « Stroop », qui résulte
+ d'une interférence entre le sens d'un mot et sa forme (voir l'encadré p. 18). De
+ façon plus surprenante, il a été également montré que le lecteur expert entend dans sa
+ tête la forme sonore du mot (ce qui n'implique pas sa prononciation) quel que soit le
+ système d'écriture dans lequel il lit. Il existe en effet différents systèmes d'écriture.
+ Les écritures dites phonocentrées, syllabiques et alphabétiques, transcrivent
+ principalement des sons. D'autres transcrivent surtout du sens : les écritures
+ logographiques, comme celle du chinois. On pourrait supposer que le lecteur expert
+ n'entend la « musique » des mots que si l'écriture est phonocentrée. Ce n'est pas le cas,
+ l'effet « Stroop » ayant été relevé même quand on présente à des Chinois un mot qui se
+ prononce de la même façon qu'un nom de couleur, mais qui n'a pas le même sens, ni la même
+ forme graphique
Dans une écriture alphabétique, l'identification des mots peut être obtenue soit par une + procédure globale, qui permet de reconnaître les mots souvent rencontrés, soit par une + procédure analytique qui permet de lire des mots nouveaux en reliant les unités de base de + l'écrit (les graphèmes, « a », « f », mais aussi « ou », « ph »...) aux unités + correspondantes de l'oral (les phonèmes, c'est-à-dire les sons /a/, /f/...), on parle + alors de décodage.
+Au début de l'apprentissage de la lecture, les enfants s'appuient principalement sur ce
+ décodage, qui est au départ lent et laborieux. Cela leur permet d'apprendre à lire tous
+ les mots qui ont des correspondances régulières entre graphèmes et phonèmes (« table »,
+ « route », « matin »...). Par contre, ils font beaucoup d'erreurs quand ils doivent lire
+ des mots irréguliers, même très fréquents, comme « sept », généralement lu comme
+ « septembre » Science, n° 291, 2001.
Un autre point important est que mieux l'enfant sait lire, plus il va percevoir l'image + sonore des mots. Cela a été montré en utilisant des tâches dites d'amorçage, dans + lesquelles on présente successivement et très rapidement (quelques millièmes de seconde) + deux mots écrits : un mot cible et une amorce supposée faciliter sa reconnaissance, la + relation des deux pouvant être sonore (fraise-frèze), visuelle (fraise-froise) ou + sémantique (fraise-fruit). Les effets d'amorçage visuel et sonore augmentent en fonction + de l'âge et du niveau d'expertise en lecture alors que diminuent les effets d'amorçage + sémantique, ce qui va à l'encontre d'une idée fort répandue, à savoir que les bons + lecteurs seraient ceux qui ont le plus recours aux informations sémantiques pour + identifier les mots écrits.
+Le décodage nécessite l'utilisation des correspondances entre graphèmes et phonèmes et + donc la maîtrise de traitements dits phonologiques. Or on a longtemps considéré que la + dyslexie était plutôt due à un déficit visuel, les dyslexiques confondant, par exemple, + « b » et « d ». Cette idée - encore très populaire - a été clairement rejetée. Par contre, + les travaux récents indiquent clairement que les dyslexiques ont un déficit phonologique. + Ainsi, quand ils lisent, ils n'arrivent pas à décoder correctement et rapidement les mots + écrits, surtout quand ils sont nouveaux. Ce déficit apparaît même quand on les compare à + des enfants plus jeunes, mais de même niveau global de lecture, ce qui signale qu'il ne + s'agit pas simplement d'un retard d'apprentissage.
+Ce déficit se manifeste plus ou moins fortement en fonction de la transparence de
+ l'orthographe. Ainsi, quand ils doivent lire des mots nouveaux, le déficit des dyslexiques
+ anglais apparaît plus marqué que celui des français, qui ont eux-mêmes un déficit plus
+ marqué que celui des italiens Dyslexia, n° 7, 2001.
D'autres déficits ont été relevés, en particulier dans ce qu'on appelle l'analyse + phonémique. Pour utiliser les relations entre graphèmes et phonèmes, il faut, en effet, + comprendre que, par exemple, le mot oral /kar/ comporte trois phonèmes différents qui sont + notés à l'écrit par trois lettres : c + a + r. Or, à l'intérieur d'une syllabe orale, les + phonèmes sont prononcés en un seul bloc (c'est ce qu'on appelle la coarticulation). Pour + vérifier si les dyslexiques ont des difficultés d'analyse phonémique, on leur demande de + compter le nombre de sons différents qu'ils entendent dans /kar/ ou dans /krab/, ou encore + de « manger » le premier son de l'un de ces mots. Confrontés à ce type de tâche, les + dyslexiques se retrouvent en situation d'échec, surtout quand les mots ont une structure + phonologique complexe, comme le mot /krab/. De plus, les résultats d'études dans + lesquelles on a suivi les mêmes enfants avant et après l'apprentissage de la lecture + indiquent que, avant cet apprentissage, les futurs dyslexiques se différencient des futurs + bons lecteurs principalement par leur capacité d'analyse phonémique. Cette capacité serait + donc un prédicteur de l'apprentissage de la lecture. Il est également important de noter + que c'est l'analyse des sons du langage qui est spécifiquement déficiente chez les + dyslexiques : par exemple, ils n'ont pas de difficultés similaires quand on leur demande + de reproduire sur un xylophone les deux dernières notes d'une mélodie de trois notes.
+Des déficits en mémoire phonologique à court terme ont également été relevés très + fréquemment chez les dyslexiques. Cette mémoire est sollicitée quand on doit se rappeler, + par exemple, un numéro de téléphone inconnu le temps de le composer. Pour la lecture, + c'est cette mémoire qui permet de mémoriser le résultat de l'opération de décodage + graphophonémique et, soit de retrouver le mot lu, quand il est connu, dans notre lexique + interne (notre propre dictionnaire), soit de créer un nouveau mot qui sera stocké dans ce + lexique. Pour vérifier si cette mémoire fonctionne correctement, on demande de rappeler + des suites de chiffres de plus en plus longues, on encore des suites de mots de longueur + différente, de trois à six syllabes par exemple. Les dyslexiques ont des scores faibles + dans ce type de tâche, surtout quand la mémoire à court terme phonologique est impliquée, + et non la mémoire visuelle à court terme.
+Malgré la masse de données accumulées dans différents laboratoires à travers le monde ces
+ vingt dernières années, données qui montrent de façon convergente que les dyslexiques ont
+ des déficits dans différents domaines impliquant des traitements phonologiques, l'origine
+ de ces déficits n'est pas encore bien établie Brain and Language, n° 9, 1980.
Plusieurs hypothèses explicatives ont été avancées. Tout d'abord, par Paula Tallal Neuroscience, n° 24,
+ 2001.
Une autre équipe Dyslexia, n° 7, 2001.Journal of Experimental Child Psychology, n° 64, 1997.
Ces différentes hypothèses sont toutefois loin d'être corroborées. Ainsi, l'hypothèse de
+ P. Tallal a été battue en brèche par des données indiquant que, en fait, les lecteurs en
+ difficulté, tout comme les dyslexiques, ont des déficits spécifiques au traitement du
+ langage [13], et que seule une faible proportion d'entre eux souffrent de déficits
+ auditifs. La proportion des dyslexiques présentant des troubles visuels est faible (de 0 à
+ 25 %), et une très grande variabilité (de 0 à 80 % selon les études) est relevée quant au
+ nombre de dyslexiques souffrant de troubles moteurs. Par contre, la grande majorité des
+ dyslexiques présentent des troubles phonologiques.
Dans ce contexte, une explication plausible est que pour mettre en relation les graphèmes + avec les phonèmes correspondants, il faut non seulement être capable de trouver les + phonèmes dans les mots, mais il faut aussi bien les classer par catégorie. Or les sons de + la parole sont regroupés en catégories phonémiques qui résultent d'un découpage abrupt du + signal sonore, une vraie frontière propre à chaque langue. C'est ce qui nous permet de + différencier, par exemple, « don » de « ton » et de « bon ». Ainsi, l'auditeur français ne + perçoit généralement pas certaines différences acoustiques inutiles pour traiter sa + langue, par exemple les vingt millisecondes en plus de vibration des cordes vocales utiles + dans d'autres langues pour distinguer deux /t/, qui permettent d'opposer deux mots + différents. Par contre, il entend les différences qui séparent des sons situés de part et + d'autre d'une frontière utile pour lui, celle qui sépare, par exemple, /t/ de /d/ en + français. Il a été montré qu'un déficit à ce niveau, même léger, peut avoir des + répercutions importantes sur l'apprentissage de la lecture. En effet, il est difficile + d'associer un graphème précis à des phonèmes flous, ce qui est le cas, par exemple, si un + enfant français distingue deux /t/ différents ou s'il confond /t/ et /k/. C'est à une + difficulté de même nature que sont confrontés les lecteurs débutants quand ils rencontrent + des graphèmes différents (par exemple, « c », « ch », « q », « qu », « k »), qui peuvent + tous se prononcer de la même façon.
+D'après cette explication, la réussite, ou l'échec, de l'apprentissage de la lecture + dépendrait de la force des associations qui vont se créer entre graphèmes et phonèmes, en + fonction de la langue et de la qualité des catégories phonémiques de l'apprenant lecteur. + Ce point est essentiel. Il permet d'expliquer pourquoi les enfants espagnols apprennent + plus vite à lire que les petits Français, qui eux-mêmes apprennent plus vite que les + petits Anglais. Il permet également de comprendre le retard de l'écriture sur la lecture, + conséquence de l'asymétrie des relations graphèmes-phonèmes et phonèmes-graphèmes, les + premières étant plus régulières que les secondes. Il permet aussi de rendre compte du fait + qu'on trouve des dyslexiques, même en espagnol. En effet, l'enfant qui apprend à lire dans + une écriture alphabétique - quelle qu'elle soit -, et qui ne s'est pas construit des + catégories précises pour chacun des phonèmes de sa langue, va difficilement pouvoir relier + les graphèmes aux phonèmes correspondants, ce qui semble être le cas des dyslexiques. La + dyslexie pourrait donc principalement provenir d'un déficit du système de traitement des + sons de la parole. La sévérité des difficultés de lecture dépendrait de l'ampleur de ce + déficit et les différentes manifestations relèveraient de divers facteurs : langue + maternelle, milieu socioculturel, rééducations dont les dyslexiques ont pu bénéficier et + stratégies de compensation qu'ils ont pu mettre en place.
+La place centrale du système de traitement des sons de la parole dans l'explication de la + réussite et de l'échec de l'apprentissage de la lecture peut être due au fait que les + bases neuronales permettant de traiter le langage écrit se sont mises en place, dans + l'histoire de l'humanité comme dans celle du petit d'homme, après celles utilisées pour + traiter le langage oral. Il n'est donc pas surprenant que l'enfant s'appuie d'abord sur ce + qu'il connaît - son langage oral - pour apprendre à lire, ce d'autant plus que le recours + au décodage est peu coûteux pour la mémoire : il suffit en effet de mémoriser un nombre + limité d'associations régulières entre graphèmes et phonèmes, plus quelques exceptions, + pour lire. Et même quand l'écriture permet de s'appuyer sur une procédure globale (très + coûteuse pour la mémoire), comme en chinois, on utilise pour l'apprentissage de la lecture + une écriture qui rend possible l'utilisation d'une procédure analytique, les signes + logographiques n'étant introduits que très progressivement.
+Directeur de recherche au CNRS, responsable de l'équipe « Aspects cognitifs de la + litéracie » du LEAPLE (Laboratoire d'études sur l'acquisition et la pathologie du langage + chez l'enfant).
+Dans cette tâche de dénomination de couleurs, des mots désignant des couleurs + (« vert », « rouge », « bleu ») sont écrits soit avec la même encre (« vert » écrit en + vert), ou une encre de couleur différente (« vert » écrit en rouge). Le lecteur doit + dénommer la couleur de l'encre avec laquelle les mots sont écrits. La seconde situation + est source d'erreurs et d'hésitations, celui qui sait lire éprouvant de grandes + difficultés à ne pas tenir compte de l'information la plus prégnante, à savoir le mot. Cet + exemple d'automatisme indique que l'expert a accès quasi immédiatement à la forme, mais + aussi au sens, des mots.
+Comme le soulignait Voltaire, membre de l'Académie française en charge de l'épineux
+ problème de la réforme de l'orthographe, « l'écriture est la peinture de la voix,
+ plus elle est ressemblante, meilleure elle est »
.
Malheureusement, ce
+ n'est pas tout à fait le cas, surtout en raison du conservatisme de certains de nos
+ académiciens, qui ont voulu « suivre l'ancienne orthographe qui distingue les gens
+ de lettres d'avec les ignorants et les simples femmes » (citation tirée des
+ Cahiers de Mézeray). Mais même si notre orthographe
+ n'a pas été régulièrement réformée comme il l'aurait fallu, notre système d'écriture est
+ avant tout un système phonocentré, dans lequel les lettres ou groupes de lettres (appelés
+ graphèmes) retranscrivent les sons de l'oral (les phonèmes) plus quelques éléments
+ non-phonocentrés, comme les marques du pluriel (le « s » à la fin d'un nom ou le « nt » à
+ la fin d'un verbe). Or, les correspondances entre graphèmes et phonèmes sont largement
+ régulières dans notre langue.
On relève toutefois une forte asymétrie entre lecture + et écriture. Par exemple, alors que « tableau » ne peut se lire que d'une seule façon, il + existe plusieurs possibilités d'orthographier ce mot et choisir celle qui est correcte + n'est pas aisé !
+Cela signale qu'il ne faut pas confondre lecture et écriture... et + qu'il faut éviter de qualifier de « dyslexique » l'enfant qui fait quelques fautes + d'orthographe.
+Les méthodes et thérapies du langage écrit sont nombreuses et divergent selon leurs + conceptions, leurs objectifs et leurs résultats. Certaines approches sont axées sur le + symptôme, d'autres sont à orientation psychothérapeutique. Et depuis le début des années + 80 des chercheurs développent des méthodes de remédiation de la lecture, sous formes de + logiciels de plus en plus perfectionnés.
+Celle de Paulla Tullal, l'une des plus utilisées aux Etats-Unis, repose sur des exercices + d'entraînement intensif sur ordinateur : la parole est « étirée » afin que l'enfant prenne + conscience des différences phonologiques entre des sons proches, comme « ba » et + « pa ».
+En France, Liliane Sprenger-Charolles, en collaboration avec Willy Seniclaes, travaille à + l'élaboration d'un autre type de logiciel. L'idée est d'aider l'enfant à maîtriser les + catégories phonémiques d'opposition, comme « ba/bà » ou « ba /pa ».
+Une composante ludique
+
+ L'équipe de Johannes Ziegler, expert en psycholinguistique à Marseille, développe quant
+ à elle un logiciel destiné à détecter précocement les enfants dyslexiques, en utilisant
+ des jeux avec des niveaux de difficulté croissante.
+
+ Dans tous les cas, même si les méthodes utilisées diffèrent, toutes intègrent une
+ composante ludique. Celle-ci, loin d'être secondaire, a au contraire pour fonction de
+ dégager les enfants de l'aspect contraignant de la rééducation. Et peut-être réussir à
+ modifier le rapport conflictuel qu'ils entretiennent avec la lecture.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Pour le sens commun, le problème de la référence des signes, c'est-à-dire celui de
+ la relation entre le langage et la réalité, ne se pose même pas. Un signe comme cheval
+ exprimera ainsi un concept qui lui préexiste (l'idée de cheval), qui représentera à son
+ tour un objet du monde (un cheval). Cette conception simple suffit amplement à nos besoins
+ de communication quotidiens. Elle soulève cependant des difficultés considérables dès que
+ l'on tente de comprendre comment s'instaure cette relation, plus mystérieuse qu'il n'y
+ paraît d'abord, entre les signes du langage et le monde.
Dans la plupart des cas, sinon dans tous (on pourrait discuter sur le cas des noms
+ propres), cette relation ne s'effectue pas directement, mais par la médiation de
+ généralités, les idées générales. Dire, par exemple « j'ai vu un chien », c'est
+ être en mesure de constituer la classe des êtres répondant aux caractéristiques des
+ chiens. De même, rouge, ce n'est pas cette tomate, ou ce coquelicot, mais une propriété
+ commune à ces objets et à bien d'autres encore. Ainsi, l'emploi du moindre mot implique de
+ notre part une aptitude à structurer notre expérience du monde.
Sur quoi cette structuration est-elle fondée ? Reflète-t-elle l'ordre objectif de la + réalité, comme le pensent les réalistes (encore appelés objectivistes) tels que Platon, + Aristote, Descartes ? Ou bien les idées générales n'ont-elles pas d'existence + indépendamment des sujets humains, comme le pensent les antiréalistes ? Dans ce dernier + cas, l'existence des idées générales ne repose-t-elle que sur l'usage linguistique, comme + l'affirment les nominalistes stricts (Abélard, Hobbes, le second Condillac, Saussure...) - + ce qui rassemble des individus dans une même classe n'étant rien d'autre que l'existence + d'un signe fédérateur (chien, homme, etc.) - ? Ou bien ne sont-elles que des entités + mentales, constructions de notre esprit qui les produit par abstraction à partir de son + expérience, comme le pensent les conceptualistes tels que Locke ? Ou bien encore, option + du conceptualisme linguistique défendu par le premier Condillac, les idées générales + sont-elles formées par un esprit humain aidé et guidé dans ses opérations par les signes + linguistiques ? Ceux-ci ne seraient pas alors de simples instruments d'une pensée + prélinguistique.
+Les apports actuels de la sémantique, des sciences cognitives et de la philosophie du + langage permettent de voir aujourd'hui plus clair dans ces débats anciens sur la référence + en faisant mieux apparaître les points forts et les points faibles des différentes + positions.
+La tradition réaliste pense la signification des énoncés comme une propriété objective,
+ par laquelle ils entrent en relation de correspondance avec la réalité objective. La
+ sémantique formelle, qui s'est développée depuis les années 70, s'inscrit dans cette
+ tradition et ambitionne de fonder une théorie scientifique de la signification. Elle part
+ du principe qu'un énoncé n'a de sens que dans la mesure où, de par notre connaissance de
+ la langue, nous sommes capables de lui faire correspondre des conditions de vérité qui
+ permettront, face à une situation donnée, de le déclarer objectivement vrai ou faux. Toute
+ la tâche de la sémantique consiste alors à élaborer des procédures permettant de traduire
+ la signification des énoncés des langues naturelles dans un langage formel d'ordre
+ logique, langage formel qui, pour de nombreux auteurs, serait l'analogue d'un langage de
+ la pensée... Ainsi l'énoncé « chaque homme court » recevra la traduction :
" x /homme'(x) --> court' (x)/
+Ce qui peut se lire « pour tout x, si x est homme, alors x court ».
L'objectif à long terme de cette sémantique est d'expliciter, à l'aide de règles + formalisées, tous les liens d'implication logique dont est capable le locuteur d'une + langue de par sa maîtrise de cette langue.
+Toutefois, cette théorie s'expose à des objections sérieuses. D'abord, cette sémantique
+ « vériconditionnelle » ne permet pas de comprendre certaines propriétés
+ essentielles des langues humaines, comme le sens figuré. Ainsi, pourquoi recourons-nous au
+ même qualificatif dans les énoncés : « Cette construction est solide » et « cet
+ argument est solide », alors même que les conditions d'application de l'adjectif
+ « solide » dans les deux énoncés n'ont manifestement rien de commun au regard de
+ la réalité objective ? De même, si la signification était un phénomène absolument
+ objectif, comment les mots pourraient-ils changer de sens ? D'ailleurs, la réduction de la
+ signification des énoncés à leurs conditions de vérité pose des problèmes d'ordre...
+ logique, comme l'ont montré Willard van Orman Quine et surtout Hilary Putnam (voir la
+ bibliographie en fin d'article). Enfin, comme l'a fait remarquer le philosophe
+ Michael Dummett, on ne peut connaître les conditions sous lesquelles un énoncé est vrai ou
+ faux sans connaître préalablement son sens... Les conditions de vérité d'un énoncé sont
+ donc secondes par rapport à sa signification.
Ainsi, la sémantique formelle ne semble pas en mesure de fonder une théorie efficace de + la référence. La raison profonde est que la relation du langage à la réalité ne peut se + laisser enfermer dans une définition technique de la vérité, conçue comme la conservation + de valeurs de vérité à travers les manipulations d'une syntaxe logique. La relation avec + le réel passe nécessairement en effet par la compréhension humaine. La sémantique formelle + a cependant permis, et permettra encore sans doute, comme tout formalisme rigoureux, de + mettre en évidence des données méconnues des langues humaines.
+A l'opposé de cette sémantique formelle, les théories ascriptivistes (de l'anglais « cet hôtel est bon », ce ne serait ni
+ décrire l'hôtel désigné, ni le recommander, mais argumenter en faveur de cet hôtel,
+ orienter le discours vers certains discours, et l'éloigner d'autres conclusions.
Là encore, cette thèse, lorsqu'elle est généralisée, se heurte à des objections simples.
+ Ainsi, tout francophone a le sentiment de pouvoir maîtriser la signification de l'énoncé
+ « Pierre est venu » quel qu'en soit le contexte, sans se sentir obligé d'imaginer
+ les conclusions auxquelles on pourrait vouloir le conduire en prononçant cet énoncé.
+ Inversement, plusieurs énoncés peuvent servir la même conclusion sans que la signification
+ de leurs unités paraisse se recouper : ainsi, que je dise « il fait chaud » ou
+ « ça manque d'air », la conclusion pourra être la même (il faut ouvrir la
+ fenêtre). Il semble donc impossible de comprendre la valeur argumentative d'un énoncé sans
+ avoir au préalable des idées assez précises sur la signification de l'énoncé et des mots
+ qui le composent.
Pour dépasser ces objections, il nous paraît préférable de considérer l'action sur autrui + et l'apport d'information comme deux modalités d'une fonction plus fondamentale du + langage, la fonction de coordination et d'orientation mutuelle entre des interlocuteurs. + La signification, dans ce cadre, ne s'épuise pas dans les modalités d'une action + immédiate, ni dans la description d'un état du monde. Elle prend son sens sur le fond + d'une action commune qui mobilise les catégories déposées dans la langue dont héritent les + locuteurs, catégories sélectionnées par l'expérience collective à travers l'histoire des + interactions linguistiques.
+En effet, même si les sujets poursuivent à travers leurs échanges linguistiques des fins
+ qui leur sont propres, ils n'en sont pas moins engagés par leur interaction dans une
+ structure qui dépasse les actions individuelles. C'est la raison pour laquelle un locuteur
+ disant « cet hôtel est bon » peut considérer son énoncé comme une information tout
+ en ayant conscience d'exprimer un jugement. (Etre) bon constitue en effet un prédicat qui
+ peut être approuvé ou contesté, être jugé vrai ou faux, bien qu'il ne renvoie pas à une
+ propriété objective, mais à une expérience subjective (j'ai été satisfait, ou telle
+ personne dont je partage les goûts a été satisfaite...), expérience que le locuteur
+ présente comme devant normalement être partagée par ceux qui l'écoutent pour autant qu'ils
+ aient les mêmes attentes que lui concernant les hôtels.
La fonction référentielle du langage n'est donc pas une illusion, tout en n'étant qu'une + dimension parmi d'autres de la fonction de coordination.
+Le nominalisme, tel que défendu par Ferdinand de Saussure, s'oppose au réalisme et, plus + généralement, à l'instrumentalisme linguistique selon lequel les signes du langage + seraient des outils créés en vue d'exprimer des réalités (mentales ou objectives) + préexistant aux systèmes linguistiques.
+L'expérience de la traduction et la comparaison des langues montrent en effet que les
+ langues ne découpent pas la réalité de la même manière. De plus, comme l'a montré la
+ sémantique historique, l'histoire des significations obéit à sa logique propre, soustraite
+ à la rationalité et à la volonté consciente des hommes. Ainsi, le mot latin signifiant
+ chose (
Saussure et ses continuateurs ont déduit de ces observations que les relations entre le + langage et la réalité sont régies par l'arbitraire et que la structuration du monde opérée + par les langues n'a d'autre fondement que les habitudes linguistiques. Il s'ensuit que, + pour eux, la signification d'un signe ne peut être valablement définie en termes positifs + à partir de ses relations avec la réalité. Elle ne peut l'être que par les relations + d'opposition que ce signe entretient avec les autres signes de la langue (sa valeur). + Conséquence paradoxale : seule la totalité de la langue est désormais en mesure d'entrer + en relation avec la réalité.
+En dépit du renouvellement considérable apporté par Saussure dans les domaines formels de + la linguistique, un nombre croissant de sémanticiens jugent insuffisante sa théorie de la + signification. En refusant en effet d'expliquer la capacité des signes à entrer en + relation avec la réalité, en déniant tout contenu positif aux significations + linguistiques, la théorie saussurienne rend inintelligible notre capacité de traduire ou + de reformuler nos messages. Elle rend également problématique la possibilité même d'un + discours scientifique valide, et plus généralement, l'efficacité des actions humaines, + puisque ces actions passent constamment par le langage.
+Saussure pensait devoir choisir entre deux solutions opposées : ou bien le langage + reflète la réalité objective, ou bien il est arbitraire. Or, il existe une autre solution + qui consiste à rechercher la clé de l'organisation sémantique des langues dans + l'expérience humaine elle-même.
+Si Saussure n'a pas envisagé cette solution, c'est qu'il ne voulait traiter l'évolution + des langues ni comme l'effet de volontés individuelles (il savait bien que les individus + n'ont guère de pouvoir sur l'évolution de leur langue), ni comme l'effet de la volonté de + sujets supra-individuels (l'âme d'un peuple, la Raison en marche...). Là encore, il + existait une autre solution. Une étude minutieuse des changements de sens conduit en effet + à penser que les nouvelles significations ne se produisent pas au hasard, mais qu'elles + sont intégralement conditionnées, à chaque moment de l'histoire de la langue, par les + relations entre le système linguistique et les expériences collectives qui traversent la + communauté des locuteurs. En d'autres termes, ce sont les circonstances de l'expérience + collective qui sélectionnent les nouvelles valeurs des signes à travers les échanges + linguistiques en situation et tout particulièrement à travers l'apprentissage linguistique + des jeunes locuteurs (voir Vincent Nyckees,
La théorie du prototype est une théorie récente qui s'oppose à l'objectivisme de la + sémantique formelle. Son originalité est de contester le modèle traditionnel de + l'appartenance catégorielle, dit modèle des CNS (ou conditions nécessaires et + suffisantes). Selon ce modèle, pour qu'un élément de l'expérience appartienne à une + catégorie, il faut et il suffit qu'il partage un certain nombre de traits avec l'ensemble + des membres de cette catégorie : par exemple, tout membre de la catégorie chaise présente, + au minimum, un pied et un dossier, tout fauteuil a des accoudoirs.
+Or, si l'on en croit ses adversaires, le modèle des CNS se heurterait à de sérieux + contre-exemples. Ainsi, il n'existerait pas de propriété spécifique de la catégorie oiseau + qui soit partagée par tous les membres de cette catégorie. En particulier, tous les + oiseaux ne volent pas, témoins les autruches et les manchots. Les prototypistes opposent + alors aux CNS un modèle fondé sur le critère de la ressemblance, qui a connu deux versions + successives (voir Georges Kleiber,
Le critère de la ressemblance ne peut suffire toutefois à fonder la catégorisation. En + effet, tout ce qui ressemble d'une certaine façon à un oiseau n'est pas forcément un + oiseau, et les prototypistes ne nous expliquent pas pourquoi tel élément présentant un + ensemble de traits bien représentés dans une catégorie (exemple : la chauve-souris vole, + comme les oiseaux) ne sera pas forcément intégré dans cette catégorie.
+La situation s'aggrave encore avec la version étendue, puisque le concept de ressemblance + de famille n'implique même plus une ressemblance véritable entre tous les membres de la + catégorie. Les prototypistes pourraient répondre qu'il n'est pas nécessaire d'expliciter + une règle d'usage pour une catégorie : il suffirait de se fier à l'intuition, tous les + hommes possédant le même système cognitif. Mais cet argument n'aurait d'efficacité que si + la théorie permettait réellement de prédire l'appartenance catégorielle d'un élément, ce + qui, encore une fois, n'est pas le cas.
+Il semble donc qu'on ne puisse se passer des CNS, qui seules permettent d'identifier une + catégorie sémantique sur des bases rigoureuses. Mais contrairement à ce qu'affirment les + prototypistes, ce modèle n'implique pas que les traits présentés par les exemplaires d'une + catégorie soient des traits objectifs. Des définitions concurrentes peuvent ainsi + coexister pour une même dénomination : on observe par exemple des décalages entre la + catégorie savante d'oiseau (qui est, en réalité, précisément définie par les zoologues en + termes de CNS, sur la base de la présence de plumes chez l'adulte) et les représentations + sémantiques d'oiseau dont disposent des usagers qui ne maîtrisent pas cette définition + savante, représentations sélectionnant apparemment des animaux volants non-insectes et + excluant ou non, selon les locuteurs, les mammifères et/ou les chauves-souris.
+Autre point essentiel : les CNS ne sont pas - selon notre modèle - des conditions + nécessairement remplies par les éléments d'expérience, mais des conditions dont les + usagers croient qu'elles le sont. Elles sont donc révisables en fonction de l'expérience. + Ainsi les zoologues qui ont découvert au xixe siècle des oiseaux présentant tous les + caractères des cygnes sauf la blancheur, les ont néanmoins considérés comme des cygnes en + vertu de raisons internes à leur discipline, et le trait blancheur a cessé alors d'être + définitoire de la catégorie des cygnes pour devenir un trait par défaut, très probable + mais non nécessaire. Les catégories sont donc toujours fonction de l'état des + connaissances et des expériences et de leur diffusion dans la culture.
+Ajoutons que les catégories sont normalisées (un merle albinos n'est pas un merle + canonique, etc.) et que les représentations sémantiques nous semblent prendre une forme + comparable à celle des connaissances-experts. Ce sont des ensembles complexes de + conditions, mobilisant une expérience plus ou moins étendue. Ainsi, tout locuteur est en + un certain sens un expert et la maîtrise des significations du langage est inséparable + d'une connaissance du monde. Cette sorte de connaissance dépasse de loin, bien sûr, + l'aptitude strictement individuelle à former des images mentales. Elle met en oeuvre une + mémoire collective qui se dépose dans la langue et les productions langagières et se + ressaisit à travers l'apprentissage linguistique.
+Ainsi, tous les chemins de la référence semblent devoir nous reconduire au conceptualisme + linguistique. Le langage, en effet, n'est pas seulement un instrument d'expression ou un + ordre de phénomènes spécifique. C'est un mode de savoir sur le monde et sur nous-mêmes + incessamment remodelé par la succession des générations.
+Maître de conférences à l'université de Lille-III, auteur de La Sémantique, Belin, + 1998.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La préposition (à, de, en, pour, avec, dans, par...) est une catégorie de mot qui permet + de construire un complément. On qualifie parfois les prépositions de « mots-outils », par + opposition aux « mots pleins » (noms, verbes, adjectifs...). C'est faire bien peu de cas + de mots qui sont pourtant essentiels à la formation et à la signification de la phrase. En + linguiste, Pierre Cadiot s'intéresse ici aux prépositions, essentiellement dans une + perspective sémantique. La signification des prépositions est en effet quelque chose + d'extrêmement complexe. Certains disent même que lorsqu'on aura trouvé une description + satisfaisante de la préposition « de » (une des plus difficiles à analyser), la + linguistique aura accompli un pas de géant. Les prépositions sont des mots hautement + polysémiques, c'est-à-dire qu'ils ont plusieurs significations possibles, qui varient + selon le contexte. Par exemple, la préposition « avec » peut indiquer la manière (se lever + avec bonne humeur), la simultanéité (se coucher avec les poules), la co-présence (dormir + avec quelqu'un)...
+Par ailleurs, pour comprendre le fonctionnement des prépositions, il ne faut pas + seulement être un bon grammairien et un bon sémanticien de la langue, mais il faut aussi + se pencher sur les relations du sujet avec le monde. Pierre Cadiot observe ainsi qu'on + peut dire « la table est sous la bâche », mais qu'on dira difficilement « la table est + sous le livre » (on dira plutôt « le livre est sur la table »).
+Pour comprendre ce mécanisme, explique l'auteur, il faut s'intéresser aux relations que + nous entretenons avec le monde, et ici avec l'espace. « La table est sous le livre » est + un énoncé vrai, mais nous ne le prononçons pas parce qu'il comprend une instruction + pragmatique absurde (on ne va pas chercher une table sous un livre). On voit ici que la + question de la préposition n'intéresse pas seulement les linguistes, mais aussi tous ceux + qui se préoccupent des représentations mentales.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
En 1963, paraît en français le premier tome des Essais de linguistique générale,
+ recueil d'articles de
La carrière de R. Jakobson comporte une multitude d'articles publiés dans diverses
+ revues, allemandes, russes ou américaines. Une oeuvre éparse et difficilement accessible,
+ d'où la nécessité d'un recueil comme les Essais de linguistique générale. C'est le
+ linguiste Nicolas Ruwet qui, avec le soutien de l'auteur, rassemble et traduit la série
+ d'articles qui en composent le premier tome, suivi d'un deuxième en 1973. Ces deux volumes
+ soulignent le parcours hétéroclite de R. Jakobson, et constituent une porte d'entrée sur
+ plus de trente années de recherches. S'il est impossible de saisir la totalité d'une
+ oeuvre aussi foisonnante, on peut toutefois en dégager quelques apports majeurs.
C'est au sein du Cercle linguistique de Prague, au cours des années 1920-1930, que N. + Troubetzkoï et R. Jakobson fondent la phonologie, en s'inspirant notamment des travaux de + Jan Baudoin de Courtenay. Là où la phonétique s'applique à classifier des sons concrets, + la phonologie s'intéresse à leur fonction dans le système abstrait de la langue. Elle a + pour unité le phonème. Un son n'est un phonème que s'il joue un rôle distinctif dans une + langue, s'il permet de distinguer un mot d'un autre : « mal » n'est pas « mâle », « pas » + n'est pas « bas », etc. Le procédé qui permet d'identifier les phonèmes s'appelle la + commutation : si le changement de son engendre un changement de sens, alors on a à faire à + un phonème. La commutation intervient sur l'axe paradigmatique (axe de la sélection, entre + /b/, /m/, /t/, etc.), mais il faut également prendre en compte l'axe syntagmatique (axe de + la combinaison : « bon », « mon », « ton », etc.). C'est sur cet axe que s'opèrent les + permutations (image/magie). Une fois combiné aux autres sons d'un mot, un phonème peut + connaître certaines transformations dues au contexte : le mot « médecin », par exemple, + est souvent prononcé « metsin », car les caractéristiques de certains sons « déteignent » + sur les autres.
+Le phonème est souvent considéré comme la plus petite unité du système phonologique d'une
+ langue, l'atome irréductible. Mais R. Jakobson va plus loin en décomposant le phonème en
+ une série de « traits distinctifs », constituants ultimes, qui distinguent les
+ phonèmes les uns des autres. Les sons /p/ et /b/, par exemple, ont les mêmes points
+ d'articulation (consonnes bilabiales, les deux lèvres se touchent), mais diffèrent par
+ leur trait distinctif : /p/ est sourd (émis sans vibrations de la gorge) tandis que /b/
+ est sonore (avec vibrations). La langue est donc bien un système de relations
+ différentielles, où les unités s'opposent les unes aux autres. L'efficacité des analyses
+ phonologiques, aptes à dégager des systèmes, a donné une légitimité scientifique à la
+ linguistique, mais elle a également fortement contribué à l'essor du structuralisme au
+ sein des sciences humaines.
Chez R. Jakobson, la poésie tient une place essentielle dans son approche du langage. En + 1912, il adhère au mouvement futuriste russe, pour lequel la forme doit être envisagée + pour elle-même ; il a alors 16 ans. Il se lie d'amitié avec les poètes Vladimir + Maïakovski, Velemir Khlebnikov, ainsi qu'avec le peintre Kazimir Malevitch, et contribue à + la fondation de l'Opoyaz, société littéraire consacrée à l'étude du langage poétique, à + Saint-Pétersbourg (1917).
+Avec les formalistes, il récuse la critique littéraire et veut constituer une véritable
+ science des discours esthétiques. Des années plus tard, R. Jakobson se souvient : « Je
+ pensais de plus en plus à la structure de l'art verbal et à la question du rapport entre
+ la poésie et la langue. (...) A mon père, chimiste étonné de mes préoccupations,
+ je disais qu'il s'agit de chercher les constituants ultimes du langage et de déterrer un
+ système analogue à la classification périodique des éléments chimiques (1). » Le pouvoir d'évocation des formes langagières (rythmes
+ distillant la lenteur ou la rapidité, sonorités cristallines ou râpeuses...) l'amena à
+ nuancer l'idée de Saussure selon laquelle le signe est arbitraire. Selon R. Jakobson,
+ « l'objet de la poétique, c'est avant tout de répondre à la question : "Qu'est-ce qui
+ fait d'un message verbal une oeuvre d'art ?" (...) La poétique a à faire à des
+ problèmes de structure linguistique (...), de nombreux traits relèvent non
+ seulement de la science du langage, mais de l'ensemble de la théorie des signes,
+ autrement dit de la sémiologie (ou sémiotique) générale(2). » Sa démarche influencera des auteurs comme Langage,
+ musique et poésie, Poétique de la prose, 1971)Figures, 5 t., 1966-2002)Chats(3), de Charles Baudelaire, menée par R. Jakobson en
+ collaboration avec C. Lévi-Strauss, est souvent citée en exemple. La poétique du linguiste
+ sera également critiquée, notamment par le courant herméneutique de Paul Ricoeur, qui
+ privilégie l'imprégnation du texte : « Comment ne pas reconnaître, écrit Umberto
+ Eco, qu'une oeuvre d'art nous demande davantage une interrogation herméneutique qu'une
+ définition structurale ? Genette, fasciné par les deux possibilités, avance l'hypothèse
+ - par ailleurs déjà esquissée par Ricoeur - qu'elles puissent être complémentaires
+ (4). »
C'est un regard de linguiste que R. Jakobson porte sur la pathologie du langage, et plus
+ précisément sur sa déperdition : l'aphasie. Il ne prétend pas en éclairer le
+ fonctionnement psychique ou neurologique (comme pour l'aphasie de Broca, liée à des
+ lésions du cerveau), mais cherche à comprendre quels sont les procédés linguistiques
+ impliqués dans ces pathologies. Il s'inspire en partie des travaux de John H. Jackson
+ publiés en 1915, à savoir que la diversité des formes d'aphasie peut être ramenée à deux
+ grands types, issus d'un dysfonctionnement des deux axes mobilisés dans le langage : le
+ paradigme et le syntagme. « Parler implique la sélection de certaines entités
+ linguistiques et leur combinaison en unités linguistiques d'un plus haut degré de
+ complexité. Cela apparaît tout de suite au niveau lexical : le locuteur choisit les mots
+ (axe paradigmatique) et les combine en phrases (axe syntagmatique) (5). » Le premier type d'aphasie est lié à une altération des
+ relations paradigmatiques (choix des mots et des sons) : le patient intervertit un son et
+ un autre (« chameau » pour « chapeau », par exemple). Le second type d'aphasie relève d'un
+ dérèglement des relations syntagmatiques (combinaison entre les mots ou les sons) : le
+ patient permute des syllabes ou des bouts de phrases. « Les règles syntaxiques qui
+ organisent les mots en unités plus hautes sont perdues ; cette perte appelée
+ "agrammatisme", aboutit à dégrader la phrase en un simple "tas de mots" (6). » Ces deux types d'aphasie sont associées, selon R.
+ Jakobson, à deux figures de rhétorique : la métaphore (comparaison implicite, par exemple
+ « un océan de verdure » pour « une forêt ») et la métonymie (substitution avec un élément
+ contigu, par exemple « boire un verre » alors que l'on boit son contenu). « La
+ métaphore devient impossible dans le trouble de la similarité [paradigme], et la
+ métonymie dans le trouble de la contiguïté [syntagme] (7). » Les travaux de R. Jakobson sur l'aphasie ont contribué au
+ développement de la psycholinguistique qui, depuis, a connu un essor considérable.
Le célèbre schéma de la communication de R. Jakobson lui a été en partie inspiré d'un
+ côté par les travaux des mathématiciens Claude Shannon et Warren Weaver sur la théorie de
+ l'information, de l'autre par les recherches du psychologue Karl Bühler. Ce schéma
+ comporte six pôles : un émetteur transmet un message à un récepteur par le biais d'un
+ canal (visuel, auditif...) en utilisant un code (pictural, linguistique...), le tout dans
+ un contexte donné. A ces six pôles sont associées, respectivement, six fonctions du
+ langage : la fonction expressive manifeste la présence de l'émetteur, la fonction poétique
+ porte sur l'esthétique du message, la fonction conative vise à impliquer le récepteur
+ (« parce que vous le valez bien ! »), la fonction phatique assure le contact
+ entre émetteur et récepteur (comme le « allô » dit au téléphone), la fonction
+ métalinguistique concerne le code (« "cadeaux" prend un "x" au pluriel ») et enfin la
+ fonction référentielle renvoie au contenu informatif du message. C'est dans l'article
+ « Linguistique et poétique » que R. Jakobson présente son schéma : parmi toutes les
+ fonctions du langage, il cherchait tout particulièrement à saisir les spécificités de la
+ fonction poétique, passion sous-jacente à l'ensemble de son oeuvre.
Ce schéma a fait et fait encore référence, en dépit des critiques : on lui a reproché une + conception trop mécanique, ne prenant pas en compte la complexité des échanges, ni la + subtilité des processus d'interprétation. L'école de Palo Alto, célèbre pour ses travaux + sur la communication interpersonnelle, déplorait la linéarité du schéma, reliant un point + A à un point B, à la manière d'un télégraphe. Elle lui a opposé le modèle de l'orchestre, + où les protagonistes contribuent conjointement à l'élaboration de l'échange. Quoi qu'il en + soit, le schéma de R. Jakobson constitue un jalon incontournable dans l'histoire des + théories de la communication.
+R. Jakobson est un des initiateurs les plus influents du courant structuraliste.
+ Toutefois, malgré l'impression d'unité que peut donner le terme englobant de
+ « structuralisme », ce mouvement est loin d'être uniforme, et le parcours intellectuel de
+ R. Jakobson lui-même en témoigne. Ce dernier, alors que Saussure évacuait l'histoire des
+ langues, propose d'étudier ce qu'il appelle la synchronie dynamique, les tensions internes
+ d'une langue prise à un moment donné (synchronie) susceptibles d'engendrer des évolutions
+ (diachronie) au sein du système. De la même manière, tandis que l'orthodoxie de la
+ linguistique structurale exige une approche purement immanente, sans référence à la parole
+ singulière ni au contexte, R. Jakobson outrepasse ces limitations, notamment dans le cas
+ de sa réflexion sur les embrayeurs. Le terme d'« embrayeur», emprunté à Otto Jespersen
+ (« shifter« un idéal, ou des espoirs
+ d'intelligibilité intrinsèque (10) » , un
+ fabuleux potentiel d'élucidation que R. Jakobson a diffusé au sein des sciences
+ humaines.
Né en 1896 à Moscou, Roman Jakobson se passionne très tôt pour l'étude des formes
+ linguistiques et poétiques. Proche des poètes futuristes, il participe à la fondation du
+ Cercle linguistique de Moscou en 1915. En 1920, il s'installe en Tchécoslovaquie, découvre
+ les théories linguistiques de Ferdinand de Saussure, précurseur du structuralisme. Avec
+ Nicolaï Troubetzkoï, il fonde le Cercle linguistique de Prague (1926), où ils vont donner
+ naissance à la phonologie. En 1939, il se réfugie à Copenhague, puis s'installe aux
+ Etats-Unis où, en 1942, il rencontre Claude Lévi-Strauss et lui fait découvrir la
+ linguistique structurale. Celui-ci en adaptera les principes à l'anthropologie, initiant
+ ainsi la vague structuraliste qui culminera dans les années 60. R. Jakobson enseigne
+ ensuite à l'université de Columbia (1946-1949), puis à Harvard (1949-1967). A partir de
+ 1957, il enseigne également au MIT (Massachussets Institute of Technology), où ses
+ théories marqueront de nombreux étudiants, parmi lesquels Noam Chomsky et Morris Halle,
+ fondateurs de la grammaire générative. « Véritable globe-trotter du
+ structuralisme » (François Dosse), R. Jakobson laisse une oeuvre aussi
+ influente qu'éclectique, jalonnée d'une multitude d'articles dont certains sont rassemblés
+ dans les
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Dans toutes les sociétés modernes et développées, on signifie l'importance d'un événement
+ en le fixant par écrit. Typiquement, les contrats, les constitutions, les partitions de
+ musique et les textes sacrés sont conservés de cette façon. Mais même un événement aussi
+ bénin qu'un anniversaire ou le passage à la nouvelle année peut donner lieu à des voeux
+ écrits. L'écrit est omniprésent et fait de l'ombre à l'expression orale, qui représente
+ tout de même notre principal moyen de communication. Les théories anciennes ont
+ étroitement lié le progrès des sociétés à celui des formes écrites. Certains philosophes
+ du xviiie siècle ont affirmé qu'il existait un lien direct entre le progrès des formes
+ sociales et celui des techniques d'écriture pictographique, phonétique et alphabétique.
+ « Ces trois manières d'écrire répondent assez exactement aux trois divers états sous
+ lesquels on peut considérer les hommes rassemblés en nations. La peinture des objets
+ convient aux peuples sauvages ; les signes des mots et des propositions, aux peuples
+ barbares, et l'alphabet, aux peuples policés », écrivait Jean-Jacques Rousseau Essai sur l'origine des langues
Bien que cette conception évolutionniste ait,
+ depuis, perdu beaucoup de son crédit, des chercheurs modernes comme Lucien Febvre,
+ Henri-Jean Martin, Jack Goody, Ian Watt, Eric Havelock, Walter Ong, Marshall McLuhan ont,
+ chacun a sa manière, souligné l'importance psychologique et sociale du passage de l'oral à
+ l'écrit. Selon le philosophe Jacques Derrida, « ce factum de l'écriture phonétique est
+ massif, il est vrai, il commande toute notre culture et toute notre science, et n'est
+ certes pas un fait parmi d'autres De la grammatologie». Mais
+ que faire de cet héritage ?
Les partisans de l'écrit n'ont pas eu toujours le + dessus. Les linguistes, par exemple, suivent en majorité l'avis de Ferdinand de Saussure + qui a défini le langage comme une forme parlée et réduit l'écriture à n'être qu'un mode + d'enregistrement de la parole. De la même façon, certains analystes du discours ont + détourné le concept de « texte » de sa signification première (« discours fixé par + écrit ») pour désigner un fragment de discours oral : si la parole est un texte, l'écrit + n'en est que la simple évocation. Les psychologues, eux aussi, ont volontiers minimisé les + bénéfices cognitifs de la littératie, préférant y voir l'effet d'une éducation prolongée + plutôt qu'une conséquence de la maîtrise de l'écriture.
+A l'inverse, d'autres spécialistes de littérature comme Roland Barthes, + J. Derrida, Julia Kristeva ont jugé la présence et l'influence de l'écriture si + pénétrantes et décisives pour notre culture qu'ils ont adopté de nouveaux concepts comme + celui « d'écriture » (qui désigne alors la « culture écrite »), ou « d'intertextualité » + (qui désigne la dépendance mutuelle des textes entre eux) pour décrire les propriétés des + oeuvres littéraires indépendamment de leur relation au langage parlé + ordinaire.
+Malgré ce débat, l'opposition théorique entre « oralité » et « écriture » + a perdu un peu de son acuité à mesure qu'il devenait clair que l'écriture et la lecture + pouvaient avoir des statuts très divers, et dépendaient étroitement de la parole. Plus + simplement, il s'avère aujourd'hui évident aux yeux des spécialistes que l'oral et l'écrit + coexistent dans les cultures traditionnelles, dans les sociétés bureaucratiques, tout + comme dans notre psychologie personnelle, et continuent d'y jouer des rôles + différents.
+On est donc en droit de se poser quelques questions. Pourquoi a-t-on + recours à l'écrit quand un simple accord oral pourrait suffire ? Ou encore, pourquoi les + Saintes Ecritures occupent-elles une place si centrale dans les religions du Livre, alors + qu'elles donnent lieu à des lectures aussi divergentes? Pourquoi accordons-nous tant + d'importance au détail du texte d'une constitution ou d'un article scientifique ? Et, + question plus troublante encore, pourquoi les lecteurs ne se contentent-ils pas d'étudier + les textes et de les prendre tels qu'ils sont au lieu de se livrer à des commentaires, des + interprétations et des débats à leur sujet ? Comment se fait-il que les textes écrits + n'arrivent pas toujours à remplir la mission élémentaire que leur ont assignée leurs + auteurs ? On en vient donc à se demander quels peuvent être les défauts de l'écrit, et + pourquoi nous avons tout de même encore besoin de la parole ?
+Les avantages de l'écrit sont connus : l'écriture permet la conservation du
+ discours dans le temps et l'espace. Cela suffit à justifier ses deux usages principaux :
+ l'enregistrement des faits historiques et l'envoi de messages. Ces usages volontaires ne
+ représentent toutefois que le début de l'histoire : d'autres effets, involontaires, se
+ manifestent sitôt qu'on a recours à l'écrit. En effet, c'est bien parce que des documents
+ survivent aux circonstances qui les ont vus naître que le problème de leur (mauvaise)
+ interprétation et de leur (mauvais) usage peut devenir crucial. Comment être certain qu'un
+ message écrit atteindra sa cible et sera bien compris ? A l'oral, tout un ensemble de
+ dispositifs contribue à garantir la bonne compréhension des messages émis. Ces procédés
+ comprennent non seulement les ressources de la langue, de l'accentuation et de
+ l'intonation, mais aussi quantité d'autres éléments d'information contenus dans
+ l'environnement, dans les savoirs partagés, et renseignés par l'identité des
+ interlocuteurs. Les systèmes d'écriture, ceux qui existent actuellement, ne retiennent que
+ certains aspects de la production langagière. Ils sont incapables de transcrire
+ l'accentuation et l'intonation de la parole, la gestuelle, les hochements de tête et les
+ clins d'oeil, tous ces petits détails d'expression qui sont utiles à l'interprétation
+ correcte du discours à l'oral. De plus, lorsqu'un énoncé est déplacé dans le temps ou dans
+ l'espace par le moyen de l'écriture, il est susceptible d'atteindre une audience
+ différente de celle à laquelle il était destiné, et échappe plus ou moins au contrôle de
+ son auteur. Cet énoncé écrit est placé comme « entre guillemets », car son récepteur n'est
+ pas son destinataire premier, celui pour lequel il a été profilé. La difficulté - voire
+ l'impossibilité - de restituer l'interprétation correcte du texte original a amené
+ certains commentateurs à proclamer la supériorité de l'oral sur l'écrit. Ainsi,
+ l'historien Jules Michelet récusait-il, en 1842, la prise de notes pendant ses cours :
+ « La sténographie la plus complète, la plus exacte, reproduira-t-elle le dialogue ?
+ Non ! Elle reproduira seulement ce que j'ai dit, et pas même ce que j'ai dit. Je parle
+ aussi du regard et du geste ; ma présence et ma personne, c'est une partie considérable
+ de mon enseignement. La meilleure sténographie paraîtra ridicule, parce qu'elle
+ reproduira des longueurs, des répétitions très utiles ici, les réponses que je fais
+ souvent aux objections que je vois dans vos yeux, les développements que je donne sur un
+ point, ou l'approbation de telle ou telle personne m'indique qu'elle voudrait m'arrêter
+ Cours au Collège de France»
Ces faiblesses de l'écrit ont
+ trois conséquences importantes. D'abord, lorsque l'auteur perd le contrôle de
+ l'interprétation des énoncés qu'il a émis à cause de leur mise à distance, un écart
+ s'ouvre entre l'intention de l'auteur et la signification attribuée à ces énoncés. La mise
+ par écrit, tout comme la mise entre guillemets, ouvre un écart entre le sens d'une phrase
+ et l'intention de son auteur. Les auteurs ont donc des efforts à faire s'ils veulent que
+ leurs énoncés conservent et transmettent le sens qu'ils y ont mis. Selon le linguiste Roy
+ Harris, l'histoire du développement de l'écriture est essentiellement celle des efforts
+ que l'homme a déployé pour récupérer tout ce qu'il avait perdu en passant de l'oral à
+ l'écrit. Le contexte d'énonciation du message, les gestes, les accents et les intonations
+ qui signalent la manière dont un énoncé oral doit être compris ont dû être portés à la
+ conscience et transcrits en mots, en signes grammaticaux et soigneusement codifiés pour
+ entrer dans le contenu de la phrase écrite. Penser une phrase écrite, c'est faire en sorte
+ que sa structure lexicale et sa syntaxe portent le maximum d'indications permettant au
+ destinataire d'en reconstruire le sens. L'auteur doit, par exemple, notifier au lecteur si
+ sa phrase est conjecture plausible ou fait établi, si son texte est simple suggestion ou
+ énoncé contractuel. La formulation, le vocabulaire et la ponctuation sont chargés
+ d'accomplir ce qu'auraient fait à l'oral l'intonation et le contexte. On se fait souvent
+ des illusions sur le succès de cette opération, mais c'est par leur qualité d'édition que
+ les textes écrits ont pu gagner en autorité, autorité que Richard de Bury reconnaissait
+ dès le xive siècle lorsqu'il affirmait que « tout le savoir est dans les livres ».
+ La croyance dans l'intégrité des textes écrits est un trait particulier à l'esprit des
+ Modernes. Leurs efforts ont en effet consisté à rechercher une écriture si claire et
+ transparente qu'un lecteur soit assuré de parvenir au sens exact, le vrai,
+ l'unique.
La deuxième faiblesse de l'écrit se manifeste dans le fait qu'il a besoin
+ d'être soutenu par tout un appareil de discours oral. Jusqu'il y a peu de temps, les
+ textes étaient écrits pour être lus à haute voix. Cependant, même profilé pour la
+ consultation muette, même rédigé le plus soigneusement du monde, tout texte appelle des
+ interprétations multiples. Les tribunaux, les jurys savants, les Eglises, les instances
+ morales et les gens s'affairent donc à commenter ces interprétations, à en déclarer
+ certaines légitimes et d'autres hérétiques. L'historienne Françoise Waquet a montré
+ comment, du xvie siècle à nos jours, la culture occidentale s'est dotée d'une « oralité
+ savante » dans laquelle le discours parlé ne fonctionne pas seulement dans les
+ marges et dans l'informalité, mais occupe une place centrale, à égalité avec l'écrit et la
+ haute culture, dans nos assemblées, dans les sciences, les arts et les humanités.
+ « Dans la civilisation de l'imprimé, écrit-elle, le monde intellectuel a non
+ seulement beaucoup parlé, mais il a manifesté une confiance durable dans une oralité
+ qu'il a investie d'une forte valeur cognitive Parler comme un livre. L'oralité et le savoir (xvie-xxe siècles)».
L'anthropologue + Ruth Finnegan a également montré que dans les cultures de l'écrit, paroles et textes sont + étroitement liés, et fonctionnent en s'appuyant l'une sur l'autre. Les textes écrits + trouvent place dans des communautés de parole : le foyer domestique, l'Eglise, l'Etat, la + spécialité scientifique. Ces communautés examinent, discutent et font en sorte d'établir + la véritable et unique signification des textes. Comme dit le proverbe, il n'y a pas de + lois sans tribunaux, pas de religions sans Eglises. L'illusion durable de l'ère moderne a + été de croire qu'un sens véritable et définitif se trouvait enfoui dans les textes, et + qu'il pouvait être redécouvert par une lecture attentive. Autrement dit, que le sens + pouvait être intégralement et définitivement placé dans le texte de manière à en limiter + l'interprétation. Cette conviction anime actuellement les différents fondamentalismes qui + prétendent contrôler le discours et parfois menacent nos sociétés civiles.
+Troisième
+ conséquence, enfin : la maîtrise de l'écriture exige des compétences nouvelles de la part
+ des scripteurs et des lecteurs. N'oublions pas qu'un texte écrit ne retient que les
+ composantes linguistiques des énoncés. Comme nous l'avons dit, l'histoire de l'écriture
+ est celle des efforts déployés par les hommes pour compenser les pertes de sens subies par
+ le discours lors du passage à l'écrit. L'ambition de faire dire aux textes exactement ce
+ que nous voulons leur faire dire continue d'animer nos efforts de rédaction des textes, de
+ conception des documents, et de perfectionnement des outils d'écriture (typographie,
+ ponctuation, etc.). A l'oral, un locuteur maîtrise une bien plus large palette de
+ ressources qu'à l'écrit. Pour faire bonne mesure, les rédacteurs de textes doivent
+ inventer des substituts lexicaux ou grammaticaux aux aspects non linguistiques de la
+ communication (expression faciale, ton de voix, etc.). Les psychologues disent que notre
+ « vocabulaire écrit » excède largement en volume notre « vocabulaire oral », car nous
+ avons besoin de plus de mots à l'écrit pour compenser ce que nous perdons de l'expression
+ orale. Les rédacteurs font appel à un vocabulaire élargi, à une grammaire plus formalisée,
+ à des structures de discours plus organisées. En outre, ils font appel à des outils
+ graphiques tels que la ponctuation, les guillemets, et toutes sortes de tournures
+ modalisant le discours, comme « affirmer que », « insinuer que », « réclamer »,
+ « conclure », etc., qui précisent la manière dont les énoncés doivent être entendus. Il ne
+ s'agit d'ailleurs pas seulement de remplacer ce qui, de l'oral, a été perdu à l'écrit.
+ Mais de rendre explicites, réfléchis et contrôlés certains aspects langagiers qui à l'oral
+ restent largement implicites. A l'oral en effet, un simple changement de ton par exemple
+ peut signifier qu'on parle sérieusement. A l'écrit, il faut prendre une décision
+ consciente : est-ce une suggestion ou un ordre, une supposition ou une affirmation ? Il
+ faut le préciser en choisissant entre plusieurs expressions telles que « je suggère
+ que » ou « j'affirme que ». Or, c'est ce genre de réflexion métalinguistique
+ qui nous permet d'accéder à la pensée conceptuelle.
Penser de manière convenable pour écrire est ce qui caractérise ce que nous
+ pouvons imaginer être la pensée « lettrée », qui, une fois maîtrisée, peut aussi bien
+ s'exprimer par oral et constitue alors ce que F. Waquet appelle « l'oralité
+ savante ». Mais si les phrases ne sont pas adaptées à leur signification, si elles
+ demandent toujours à être interprétées, pourquoi ne pas revenir à l'oral tout simplement ?
+ La transparence de l'oral est probablement plus apparente que réelle. C'est surtout dans
+ les circonstances exigeant une coordination de l'action que l'oral atteint un haut niveau
+ de communication. Dans d'autres contextes, ses performances sont moindres. Le caractère
+ explicite de l'écrit lui permet d'atteindre de plus hauts niveaux d'intercompréhension
+ dans des domaines comme les contrats, les lois et les écrits scientifiques. Par exemple,
+ un texte soigneusement rédigé est souvent plus fidèle aux intentions de l'auteur qu'une
+ interview. Nos croyances et nos pensées sont fluides et liées entre elles d'une
+ tout autre manière que peut l'être l'écrit. Les exigences de la parole imposent certaines
+ structures à nos pensées. De la même façon, l'écrit impose d'autres cadres à notre
+ discours. Ecrire, c'est organiser sa pensée et lui conférer une structure plus rigide,
+ parfois au prix de brouillons multiples. C'est pourquoi les documents écrits deviennent
+ des références plus fiables que nos énoncés oraux ou que nos pensées non écrites. La
+ maxime « tu ne tueras point » reste claire jusqu'au moment où l'on se demande si
+ elle s'applique seulement aux humains, ou aussi aux animaux, ou bien encore dans la vie
+ courante mais pas en temps de guerre... Toute tentative d'éclaircir la signification de
+ cette injonction biblique mène à la rédaction d'un code de lois bien fourni.
L'écrit
+ est donc fondamental dans le domaine des lois et des contrats, et sans doute aussi celui
+ des sciences. Pourquoi les sciences ? Parce que l'objectif de la connaissance scientifique
+ est de décrire les propriétés des choses à l'aide de lois et de principes sans ambiguïté.
+ La science évolue lorsque l'interprétation d'un énoncé bien établi commence à prêter à
+ discussion. Mais les discussions et les lectures divergentes ne sont intéressantes que
+ lorsque l'énoncé est rédigé avec précision. Dans le cas contraire, il y a peu de chances
+ que la discussion amène un progrès du savoir. Lorsque les désaccords menacent, la
+ précision devient indispensable et le besoin d'écrire se fait sentir. Ainsi dit le Coran :
+ « Ô croyants, lorsque vous contractez une dette, entre vous et à date fixe, faites-le
+ par écrit, et recourez au scribe pour en fixer le contenu exact. »
Le + passage de l'oral à l'écrit n'est en fait plus considéré aujourd'hui comme la clé de la + transformation des mentalités et des sociétés. Du fait de sa robustesse, l'écriture a + rapidement trouvé son utilité dans l'archivage et le transport des messages. Ces usages + ont soulevé d'autres problèmes, notamment celui d'avoir à rendre le texte fidèle à son + intention de départ, de barrer la route aux mauvaises interprétations, et de relier le + texte à un auteur pour éviter la contrefaçon. D'un côté se sont développées des formes + d'écritures spécialisées, destinées à encadrer la lecture, et de l'autre de nombreuses + instances orales de discussion scientifique, juridique, académique, capables de commenter + et de fixer la lecture correcte des textes. Apprendre à écrire, c'est apprendre à + compenser ce qui se perd dans l'acte de transcrire la parole. Compenser cette perte exige + de penser à l'activité d'écrire. Et réfléchir avant d'écrire est une activité de pensée + profitable pour l'esprit, même à l'oral.
+Historien des temps modernes, il est l'un des
+ fondateurs de l'école des Annales (1929). Il a publié en 1957, avec Henri-Jean Martin, une
+ histoire de l'imprimerie (L'Apparition du livre).
Anthropologue britannique, il est l'auteur d'une série de travaux sur l'histoire
+ et les effets de l'accès à l'écriture (La Raison graphique, 1979). En 1963, il a
+ publié, avec Ian Watt, un premier article défendant la thèse d'une révolution
+ intellectuelle accompagnant l'accès à l'écriture (« The consequence of literacy », repris
+ en 1968 dans Literacy in Traditional Societies).
Ce spécialiste de l'Antiquité grecque (The Literate Revolution in
+ Greece and its Cultural Consequences, 1982) a défendu et développé cette thèse avec
+ Walter Ong, professeur à Toronto, dans Orality and Literacy, 1982.
Il est le théoricien célèbre du « village global » ; en 1964, + il attribuait à l'invention de l'alphabet une très forte influence sur les formes prises + par les civilisations humaines.
+Il a développé
+ dès ses premiers ouvrages (De la grammatologie. Voix et différence, 1967) une
+ défense du texte écrit contre la primauté de la parole, au nom de ses propriétés
+ d'autonomie sémantique.
Ecrivain et spécialiste
+ de littérature, il a participé, de même que Julia Kristeva (née en 1941), au mouvement Tel
+ Quel dans les années 70. Tous deux ont défendu la notion d'écriture comme expression du
+ sens historique d'un énoncé. Voir R. Barthes, Le Degré zéro de l'écriture, 1953, et
+ J. Kristeva, Semeiôtikè, 1969.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Tout auteur aspire à être lu. Si possible par le plus grand nombre.
+ Dans les sciences humaines comme en littérature, on rêve de succès : être reconnu par
+ les pairs, salué par la critique, plébiscité par des lecteurs. Le but ultime est
+ d'allier réussite académique et audience populaire.
De son côté, le lecteur est en attente d'une révélation. Il aimerait aussi trouver le + livre-clé qui change sa vie ou sa façon de voir.
+L'éditeur enfin, entrepreneur intellectuel et chasseur de bons textes, souhaiterait + mettre en concordance ces deux rêves. Son idéal serait de dénicher la nouvelle + « star académique » : un nouveau Karl Marx, Sigmund Freud, Michel Foucault, Pierre + Bourdieu ou Fernand Braudel, qui animerait la vie intellectuelle, réactiverait les + idées, stimulerait les recherches et entraînerait des cohortes d'étudiants dans son + sillage.
+C'est sur ce modèle de l'excellence que l'on a pris l'habitude de penser la
+ diffusion des idées en sciences humaines. Le coeur fertile en serait composé d'un
+ « noyau dur » d'oeuvres fortes et novatrices publiées par quelques éditeurs
+ courageux et visionnaires. Ce creuset serait destiné à alimenter toute la vie
+ intellectuelle, et commanderait, selon Pierre Nora, « toute la chaîne
+ du livre de connaissance, depuis le manuel jusqu'au livre de poche »
+ Éditions de
+ sciences humaines et sociales. Le coeur en danger
Ce modèle, que l'on peut appeler « modèle de l'oeuvre », semble correspondre assez + bien à un « âge d'or » des sciences humaines. Celui des années 1960-1970, où + quelques disciplines phares - psychanalyse, linguistique, histoire, anthropologie... + -, quelques courants de pensée - marxisme, structuralisme... -, et des auteurs de + renom - M. Foucault, Roland Barthes, F. Braudel, Georges Dumézil, Claude + Lévi-Strauss, Jacques Lacan... - scandaient la vie intellectuelle.
+Or, ce modèle n'est plus. Si on en croit le rapport de Sophie Barluet Ibid.« tout fout le camp ! ». Les vrais auteurs de livres
+ auraient disparu : « La plupart ne savent plus le français, qu'on ne
+ leur a appris à écrire, ni à aimer, ni à respecter », affirme sans nuance P.
+ Nora. Les « vrais » éditeurs, sérieux et rigoureux, auraient déserté la place,
+ seraient noyés par l'édition de basse qualité. Les enseignants auraient démissionné
+ de leur rôle de prescripteurs d'ouvrages ; ils se contenteraient de distribuer des
+ photocopies à des étudiants qui, de toute façon, auraient renoncé à lire depuis
+ longtemps... Résultat : si les derniers bastions de l'édition de qualité étaient
+ éliminés, c'en serait fini des sciences humaines et, toujours selon P. Nora, « l'encéphalogramme du pays serait plat » !
Et si le discours récurrent, catastrophique et nostalgique sur « la crise de + l'édition en sciences humaines » ne faisait que refléter le déclin de quelques + éditeurs, qui ont construit leur niche économique et intellectuelle sur un modèle + unique et dépassé, selon une représentation qui se révèle incapable de rendre compte + des évolutions actuelles de la production et de la diffusion des connaissances ?
+Depuis un quart de siècle, la production du savoir a profondément changé. La + disparition des grands maîtres à penser qui exerçaient un magistère sur la vie + intellectuelle est un fait. D'où le sentiment, du moins pour ceux qui cultivent le + mythe du héros scientifique, qu'il ne se passe plus grand-chose au royaume des + idées.
+Mais est-ce si sûr ? Qui peut dire que la recherche en sociologie de l'éducation + est moins active aujourd'hui qu'au temps de P. Bourdieu ? Qui pourrait affirmer + qu'en psychologie de l'enfant, les travaux sont maintenant moins riches qu'au temps + de Jean Piaget ? Est-il vrai qu'en philosophie des sciences, la qualité de la + production s'est dégradée depuis la disparition de Karl Popper ou de Thomas S. + Kuhn ?
+La fin des maîtres à penser s'explique en partie par un déclin des « autorités », + déclin qui joue autant en matière scientifique que dans le reste de la société. Il + est lié aussi à une démultiplication des centres de production et des recherches. + Contrairement à une opinion répandue, le nombre de chercheurs et d'enseignants en + sciences humaines est en augmentation constante depuis plusieurs décennies. La + France compte aujourd'hui 25 000 chercheurs et enseignants-chercheurs, soit six fois + plus qu'en 1960. Avec l'augmentation des personnels croît aussi la production + éditoriale : le nombre d'articles, de livres, de rapports, d'actes de colloques + publiés grimpe en flèche. Plus se multiplient les spécialités et les centres de + production, moins il devient facile d'imposer un magistère ou un paradigme uniques. + La production est à la fois plus abondante et plus disséminée. D'où la + multiplication du nombre de titres (plus de 6 500 titres en sciences humaines + publiés en 2004, contre 3 800 douze ans auparavant, soit une augmentation de 70 %), + avec comme conséquence la baisse relative des ventes de chacun. Alors que le chiffre + d'affaires (en francs constants) restait stable, la niche économique de chaque + segment se réduisait donc au fil d'une marge plus étroite.
+En 2002, Maurice Godelier notait, dans un rapport sur L'Etat des
+ sciences de l'homme et de la société en France, que la fin des grands
+ paradigmes attachés à quelques auteurs-clés est peut-être un signe positif
+ « que ces sciences sont devenues plus
+ « scientifiques », donc moins idéologiques ». La diversité
+ des approches serait même un avantage plutôt qu'une faiblesse, car ainsi les
+ sciences humaines « sont mieux armées pour prendre en compte la
+ complexité de la réalité sociale ».
De ce fait, la production des idées passe désormais par un schéma différent du + modèle de « l'oeuvre magistrale ». Dans nombre de secteurs, comme la linguistique, + la psychologie cognitive, l'archéologie, l'histoire, la sociologie des religions..., + les recherches ne se concentrent plus autour de quelques oeuvres fortes et uniques. + On pourrait en dire autant de l'islamologie, de l'étude des relations + internationales, de la psychologie sociale, etc. Les sciences humaines s'expriment + désormais à travers un schéma de production et de diffusion proche de celui des + sciences de la nature : revues spécialisées, livres collectifs publiés par les + éditions universitaires, actes de colloques, etc.
+C'est le cas par exemple de la linguistique, discipline phare des années 60, avec + des stars comme Noam Chomsky ou Roman Jakobson... Aujourd'hui, elle a subi une + reconversion en profondeur, avec l'essor des linguistiques de l'énonciation, de la + pragmatique, de la sociolinguistique ou encore des linguistiques cognitives. Non + seulement la grammaire générative a perdu son magistère, mais de nouveaux modèles + ont surgi sur les liens entre langage et pensée, sur les relations entre grammaire + et sémantique, sur l'idée même d'une autonomie des règles du langage. Une révolution + conceptuelle souterraine s'est opérée, sans être passée par quelques grands livres + ou auteurs de référence. Elle n'a guère de visibilité sociale, mais ne signifie + nullement un appauvrissement de la discipline. De la même façon, le grand + bouleversement de la révolution cognitive s'est effectué par des canaux de diffusion + scientifique très différents du modèle de quelques livres ou auteurs phares.
+Au modèle de l'œuvre s'en substitue donc un autre : celui du marché scientifique. + Il passe par une autre structure éditoriale, beaucoup plus classique : celle des + éditions universitaires, des actes de colloques, des thèses. Cela suppose une autre + économie du livre que l'image offerte par quelques collections prestigieuses. Cette + économie est celle du marché d'ouvrages à forte valeur scientifique et à faible + tirage. La production scientifique n'est en crise que chez ceux qui n'ont pas su + s'adapter aux nouvelles conditions de production du savoir, et qui ont continué à + raisonner en terme de collections prestigieuses.
+Vient ensuite le domaine des manuels pour étudiants. Il a connu une véritable + explosion depuis vingt ans. Il assure les recettes des éditeurs comme Dunod, Armand + Colin, Puf, Bréal, Nathan, Hachette, Belin, etc. Il est lié bien sûr à + l'augmentation du nombre d'étudiants dans les universités et établissements + supérieurs, ou en formation continue. En France, la légitimité de ces ouvrages dans + les milieux académiques est presqu'inversement proportionnelle à leur diffusion. + C'est là une posture typiquement française, marquée par la culture élitiste. Cette + posture assez hautaine interdit pourtant de comprendre certains enjeux cachés de la + production actuelle des connaissances.
+Tout d'abord, il faut rappeler que le manuel est un passage obligé pour s'initier à
+ un domaine. On n'entre pas dans la lecture de Max Weber, de Ludwig Wittgenstein ou
+ de N. Chomsky sans préparation, pas plus qu'on ne comprend une exposition de Pablo
+ Picasso ou de Francis Bacon sans initiation. Mais il y a plus. Nombre de domaines
+ scientifiques sont aujourd'hui si spécialisés, si compartimentés, si prolifiques en
+ recherches qu'aucun lecteur - même les spécialistes - n'est à même de couvrir son
+ propre champ. Or, c'est à travers la réalisation de bilans, de synthèses, de surveys et parfois de manuels de référence qu'il est possible de
+ mettre à jour les tendances profondes de la recherche et de dégager ses lignes de
+ force. En neurosciences comme en histoire antique, le manuel sert de guide dans une
+ production proliférante.
On peut soutenir que le manuel possède une vertu cognitive supplémentaire. En + proposant dans un même volume une pluralité de modèles et de recherches, il joue en + faveur du pluralisme explicatif, confronte des théories et les contextualise. Cette + cartographie du savoir est indispensable du fait de l'explosion des connaissances. + On peut soutenir qu'elle participe de l'organisation de la science elle-même, tant + il est vrai que les chercheurs organisent leur pensée, sélectionnent leur + information, structurent leurs informations en puisant également à ces sources.
+Le succès des dictionnaires (de philosophie, d'histoire, de sciences humaines) est + aussi révélateur d'une nouvelle époque. L'esprit du dictionnaire, qui rassemble en + un volume des savoirs et des regards multiples, qu'aucune synthèse n'est à même + d'englober, est bien dans l'air du temps. Personne ne croit possible de réunir toute + l'histoire des sciences ou d'arpenter l'ensemble du champ de la culture médicale + dans une vaste synthèse. La forme du dictionnaire, avec ses multiples entrées et ses + regards croisés, sert de guide dans un monde de savoirs et d'idées qui n'est dominé + par aucun point de vue.
+Le développement des manuels est un trait typique de la démocratisation des études + universitaires. Le discours sur la baisse générale de niveau des étudiants relève + d'une erreur de perspective - un « biais cognitif », disent les psychologues - liée + aux effets de la démocratisation des études. L'augmentation massive du nombre + d'étudiant dans l'enseignement supérieur (les étudiants étaient 300 000 en 1960, 1 + million en 1980 ; ils sont plus de 2 millions aujourd'hui, dont 535 000 dans les + sciences humaines) conduit certes à une baisse de niveau général des premiers cycles + (puisqu'une grande majorité des étudiants accèdent à des niveaux qui leur étaient + jusque-là interdits), mais le niveau global de la population, lui, ne cesse de + grimper. Les parcours professionnels de ces nouvelles générations ne seront pas ceux + de leurs aînés. Les étudiants qui entrent aujourd'hui dans un cursus de sciences + humaines ne deviendront qu'exceptionnellement chercheurs ou universitaires. Nombre + d'entre eux seront enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs, orthophonistes + (sans parler des restaurateurs, inspecteurs de police, facteurs, secrétaires de + direction...). Cette infime minorité qui accède aux professions de chercheurs ou + d'universitaires constitue donc un cercle restreint, mais elle existe toujours, et + son rapport au savoir n'est pas moins académique que celui des générations + précédentes. Rien ne prouve que cette élite soit moins brillante que celle qui l'a + précédée. A en juger par l'exceptionnelle qualité des dossiers de candidats à + l'entrée au CNRS ou à l'université, on peut même supposer le contraire.
+Longtemps confinées à l'université et à la recherche, les sciences humaines font + aujourd'hui leur entrée dans la société. Ceci s'effectue par l'intermédiaire des + cohortes de psychologues, de consultants, d'experts, de chargés de communication, de + formateurs, de responsables de développement, de travailleurs sociaux, etc., qui par + leur travail se trouvent confrontés aux affaires humaines : psychothérapie, + éducation, soutien social, insertion, développement, communication, conseil..., ce + secteur constitue un troisième marché pour les sciences humaines. Le modèle élitiste + de « l'oeuvre » considérera sans doute ces applications comme un genre mineur, un + sous-produit utilitaire, un usage pratique loin des nobles préoccupations de + l'académie. Mais après tout, pourquoi les études sur la dyslexie seraient-elles + moins nobles que les travaux érudits sur Baruch Spinoza ? Pourquoi les recherches + sur l'aménagement urbain seraient-elles moins importantes que la sociologie des + religions de M. Weber ?
+L'entrée des sciences humaines dans la société implique la mise en oeuvre de + compétences et de savoirs d'action, qui ne se laissent pas enfermer dans le schéma + des « applications pratiques » de la science. Confrontés à des enjeux humains, + nombre de professionnels du social, de la santé, de l'éducation, de la communication + (qui acquièrent une formation en sciences humaines de plus en plus élevée) pensent, + réfléchissent, expérimentent, analysent leur propre pratique. Ils ont besoin pour + cela d'outils d'analyse et pas forcément de recettes. Tel psychologue travaillant + auprès de personnes âgées suit les travaux sur le vieillissement cognitif. Tel + consultant en entreprise qui se préoccupe des relations au travail s'attachera à + connaître les avancées de la sociologie des organisations, les travaux sur la + « reconnaissance » ou sur la souffrance au travail. Il portera donc un oeil attentif + aux travaux en cours sans que cette appropriation des savoirs ne relève de l'usage + strictement intellectuel, ni simplement « pratique ».
+Cette production des sciences humaines à destination professionnelle participe de + la réflexivité de nos sociétés. Dans des sociétés où les conduites sont multiples et + changeantes, aucune ne peut prétende s'ériger comme « la » norme. Les individus + comme les groupes sont conduits à pratiquer l'auto-analyse, la réflexion sur leurs + propres conduites, l'évaluation de leurs actions.
+Pour ces individus qui ne sont ni simples praticiens, ni chercheurs, leurs + compétences intellectuelles ne se laissent pas enfermer dans le dilemme entre savoir + savant et culture populaire ni entre « théorie » et « pratique » ou recherche + fondamentale et les « applications ». On manque d'ailleurs de mots et de modèles + pour analyser cette pensée en action. Elle forme en tout cas tout un spectre de la + production et de la diffusion des idées. Un univers qui échappe totalement au modèle + élitiste de l'oeuvre savante.
+La vulgarisation est un autre marché assez porteur des sciences humaines. On lit
+ Antonio Damasio pour comprendre les émotions, Jacques Le Goff pour découvrir le
+ Moyen Age sous un nouveau jour, Daniel Cohen pour s'initier à l'économie, Pascal
+ Picq pour comprendre les origines de l'homme, etc. Cette lecture de culture générale
+ vise à satisfaire la « libido
+ sciendi » - l'aspiration au savoir - dont parlait déjà saint
+ Augustin. Le marché de la vulgarisation s'appuie sur un « public cultivé », que l'on
+ a du mal à cerner en terme de catégorie socioprofessionnelle, mais qui entretient un
+ marché conséquent. Rien n'indique que le souci de se former, de s'informer, se
+ documenter soit de loin en régression. Le succès des universités populaires, cafés
+ philosophiques, cours du soir, conférences publiques témoignerait plutôt du
+ contraire. De même, l'usage d'Internet comme mode de documentation personnel est
+ signe d'une soif de savoir.
Là encore, le rapport au savoir a changé comme les modes d'accès au savoir + changent. La participation à des conférences publiques suppose un dialogue entre le + producteur du savoir et son public. Le temps n'est plus où un lecteur profane et + conquis d'avance se lançait dans la lecture d'auteurs censés détenir une vérité + indiscutable, du haut de leur chaire.
+La vision opposant la « culture savante » - qui s'entretient par la lecture des
+ textes érudits, difficiles, profonds - et la culture, « moyenne » - celle des
+ « demi-savants » comme les qualifiait P. Bourdieu avec un certain mépris - est
+ largement caricaturale. Elle ne rend pas compte des pratiques culturelles des
+ nouveaux « travailleurs du savoir », souvent surdiplômés, qui consomment massivement
+ le savoir en sciences humaines et participent à son élaboration Sciences
+ Humaines, n° 157, février 2005.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Les ouvrages de Pascal PicqLes Origines de l'homme. L'odyssée de l'espèceAu commencement était l'homme. De
+ Toumaï à Cro-MagnonHistoire d'ancêtresDominique Grimaud-Hervé, Frédéric Serre, Jean-Jacques Bahain et Roland
+ NespouletAux
+ origines de l'humanitéP. Picq et Yves
+ Coppens
Robert BoydJoan
+ SilkL'Aventure humaine. Des molécules à la
+ culture« de la biologie à la culture ».
Les Origines animales de la culture Dominique Lestel
Frans de WaalQuand les singes prennent le thé. De la culture animale
Marc HauserÀ quoi pensent les
+ animaux ?
Steven PinkerComment
+ fonctionne l'espritComprendre la nature humaine Philippe GouillouPourquoi les femmes des riches sont belles
Le psychologue David BussEvolutionary Psychology: The new science of MindLouise
+ Barret, Robin Dunbar et John
+ LycettHuman Evolutionary
+ Psychology
Matt RiddleyNature vs Nurture: Genes, experience and what makes us human« ce qui fait de nous
+ des humains ». En gros, il s'agit de dépasser la vieille opposition
+ nature-culture ( nature-nurture en
+ anglais). On trouvera une bonne présentation critique dans l'article de
+
Peter GärdenforsHow Homo Became Sapiens(voir
+ l'article de Peter Gärdenfors p. 58).
C'est à une conclusion identique qu'est parvenu J.-F.
+ DortierL'Homme, cet étrange
+ animal... Aux origines du langage, de la culture et de la pensée
Jean-Louis DessallesAux origines du langage. Une histoire naturelle de la
+ parole(voir l'article p. 44). Aux
+ origines des langues et du langage Jean-Marie Hombert
Dans Paroles de singesD. LestelJean-Adolphe RondalLe Langage : de l'animal aux origines du langage humain
L'archéologue anglais Steven MithenThe Prehistory of the Mind Homo
+ erectus a développé plusieurs compétences spécialisées : une
+ intelligence technique, liée à la fabrication d'outils ; une intelligence sociale et
+ communicative, qui suppose une compréhension des intentions d'autrui. Il a aussi
+ appris nombre de choses sur le monde naturel, les plantes, les animaux. Avec
Michael Tomasello est l'un des spécialistes
+ mondialement connus des recherches comparatives sur les capacités cognitives des
+ primates et des enfants. Son livre
Dans Not by Genes AlonePeter J. RichersonRobert BoydThe Origin
+ and Evolution of Cultures
Lorsque dans les années 1970, les travaux de primatologie (notamment de Jane Goodall Serge MoscoviciLa Société contre nature Edgar MorinLe Paradigme perdu : la nature humaine« la société n'est pas
+ une invention humaine ».
Le but affiché par l'auteur du Paradigme perdu était de dépasser la
+ stérile opposition nature-culture. Mais pour autant, l'idée d'une simple superposition
+ des deux facteurs, « une couche de nature, une couche de culture »,
+ aurait été une solution trop pauvre ne permettant pas de régler le problème. « Il faut cesser de disjoindre nature et culture : la clé de la culture est
+ dans notre nature et la clé de notre nature est dans la culture. » Autrement
+ dit, la nature biologique de l'homme est déjà façonnée pour intégrer un développement
+ culturel. Le cerveau est fait pour apprendre, les structures cérébrales du langage
+ faites pour se déployer dans un environnement linguistique, tout comme notre estomac
+ d'omnivore suppose un régime alimentaire de chasseurs-collecteurs fondé sur la
+ consommation à la fois de légumes, de fruits et de viandes. Au cours de milliers
+ d'années d'évolution, le cerveau humain a rendu possible une évolution culturelle
+ mais, en retour, cette dernière a orienté l'évolution biologique dans un sens
+ favorable à la culture. S'appuyant sur les recherches en préhistoire, en
+ anthropologie, en éthologie, E. Morin décrivait le mouvement d'hominisation comme un
+ processus complexe où s'articulent nature et culture : une nature humaine particulière
+ imposant à l'homme de s'ouvrir à la culture ; la culture intégrant des contraintes
+ liées à ses fondements biologiques.
A la même époque eut lieu le grand colloque « L'unité de l'homme », impulsé par E. Morin et
+ Autour de « l'unité de l'homme »
+
Plusieurs ouvrages collectifs, parus ces dernières années, donnent un bon aperçu des
+ recherches menées autour des origines des cultures, des liens gènes-culture, de
+ l'apparition de la pensée symbolique : Robin
+ Dunbar, Chris Knight et Camilla
+ Power The Evolution of Culture
+ Michael Corballis et Stephen E.G. Lea The Descent of MindJean-Pierre
+ Changeux Gènes et culture
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Philosophe de tous les dialogues, Paul Ricœur a été l’un des rares philosophes français à + discuter avec la plus grande rigueur les travaux des sciences humaines de son temps. Au-delà + des disciplines, il a largement contribué à l’orientation portée vers l’interprétation de + l’action que connaissent aujourd’hui les sciences humaines. Le premier défi que Ricœur + rencontre sur son parcours remonte à sa thèse. Il est alors engagé à la réalisation d’un + travail sur la volonté. Il croise la question du corps et les disciplines des sciences + humaines, la biologie et la psychologie. S’il accueille la psychologie dans sa recherche, + Ricœur tient toute forme de réductionnisme naturaliste comme l’adversaire désigné. Il + s’efforce de bien distinguer les types d’approche en faisant la part de ce qui relève du + discours proprement scientifique et du discours philosophique. Grâce au détour par les + sciences expérimentales, la philosophie réflexive, explique-t-il, peut mieux éprouver ses + limites. En retour, cette expérience vaut aussi pour les sciences expérimentales. + Contrairement au reproche que l’on a souvent formulé contre Ricœur, il ne place pas la + posture philosophique en surplomb et ne prétend pas à la maîtrise globale des sciences + humaines. Au contraire, chaque discipline doit aller jusqu’au bout de ses capacités + explicatives, sans pour autant se laisser aller à la démesure de se présenter comme un + savoir totalisant.
+La
+ seconde traversée des sciences humaines entreprise par Ricœur est celle de la psychanalyse.
+ En 1960, il entreprend une lecture systématique du corpus freudien qui aboutira en 1965
+ (De l’interprétation. Essai sur Freud). Son objectif, totalement incompris en
+ France à la sortie de l’ouvrage, est de défendre le statut singulier de scientificité propre
+ à la psychanalyse contre les critiques des logiciens comme Karl Popper qui invalidait le
+ savoir psychanalytique au nom de son incapacité à prouver ses énoncés. Ricœur entreprend de
+ montrer, textes de Freud à l’appui, que la psychanalyse relève d’une épistémologie mixte. Il
+ distingue l’imbrication chez Freud de trois moments : une énergétique des pulsions, une
+ exégèse du sens apparent, et une vision du monde autour d’Éros et Thanatos.
Insistant
+ sur l’efficacité de telle ou telle discipline des sciences humaines, Ricœur met par contre
+ en garde contre les programmes qui entendent tout englober. D’où sa confrontation avec le
+ programme structuraliste (voir l’article p. 76).
Dans un dialogue avec Claude + Lévi-Strauss en 1963, il reconnaît la fécondité de l’anthropologie structurale en tant que + méthode et sa possibilité d’avoir accès aux logiques du signe. Mais l’horizon du sens, du + comprendre et le fait que la langue ne s’actualise que dans l’acte de parole restent + présents à ses yeux.
+Ricœur a aussi visité à plusieurs reprises le territoire de
+ l’historien. Il défend la légitimité de la pratique historienne en même temps qu’il dénonce
+ certaines illusions, lorsque la corporation prétend, au nom d’un savoir objectif, concevoir
+ la société comme une chose. Ricœur montre en chacune de ses interventions à quel point
+ l’histoire relève d’une épistémologie mixte qui se situe entre l’explication et la
+ compréhension, entre la narration et le réel. Avec Temps et Récit (1983-1985), il
+ s’en prend à l’illusion de l’école historique française des Annales (voir l’article p.
+ 66) à vouloir reléguer le récit historique au statut de
+ l’insignifiance.
Ricœur
+ va profiter de sa nomination comme professeur à Chicago dans le début des années 1970 pour
+ mener un dialogue serré avec la philosophie anglo-saxonne, qu’il va d’ailleurs contribuer à
+ faire connaître en France. Dès Temps et Récit, il insiste sur l’apport du courant
+ narrativiste qui conçoit tout récit, y compris littéraire, comme un « gisement de
+ sens ». Il en tire la conclusion essentielle que raconter, c’est déjà expliquer. Par
+ contre, il maintient qu’il existe une différence marquée entre l’histoire (qui tend à la
+ vérité) et le récit de fiction.
Dans la fin des années 1990, Ricœur entreprend de
+ dialoguer avec celui qui incarne les neurosciences dans leur ambition la plus forte,
+ Jean-Pierre Changeux. Ce dialogue aboutit à une publication commune (La Nature et la
+ Règle, 1998). Ricœur est tout aussi disposé à admettre le bien-fondé et l’apport des
+ sciences cognitives, mais là encore à condition qu’elles ne s’érigent pas en savoir
+ universel : « Je combattrai donc ce que j’appellerai désormais un amalgame sémantique,
+ et que je vois résumé dans la formule, digne d’un oxymore : “Le cerveau
+ pense”. »
Au réductionnisme potentiel des neurosciences, il oppose un dualisme
+ sémantique qui laisse s’exprimer une double perspective. Ricœur critique notamment la
+ relation d’identité postulée par J.‑P. Changeux entre le signifié psychique et la réalité
+ corticale. Cette identification, selon lui, abolit la différence entre le signe et ce qu’il
+ désigne. Depuis le début de ses interventions dans le champ des sciences humaines, la
+ position de Ricœur est la même et consiste à défendre fermement la position selon laquelle
+ « je veux expliquer plus pour comprendre mieux ».
Cette exigence de la + traversée interprétative au cœur même de l’esprit de méthode ne sera pas entendue au moment + où la configuration des sciences humaines trouve son expression philosophique dans les + pensées du soupçon, les stratégies de dévoilement. Mais à partir des années 1980, le + basculement est manifeste et se traduit par une tout autre orientation intellectuelle, qui + se distingue par une attention nouvelle portée à la part explicite et réfléchie de l’action.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
+ Savez-vous qui, aux Etats-Unis, occupe la huitième place au palmarès des personnalités
+ les plus citées de tous les temps ? Après Jésus-Christ, Marx, Freud, Newton et quelques
+ autres, c'est le linguiste Noam Chomsky.
+
Selon Howard Gardner,
(1).« l'histoire de la linguistique moderne est en grande partie
+ celle de Chomsky lui-même et des réactions que ses idées ont provoquées dans la
+ communauté scientifique »
L'ère moderne en question commence en 1957 lorsque, sur recommandation de Roman Jakobson,
+ l'éditeur néerlandais Mouton accepte de publier l'essai d'un chercheur de 29 ans associé
+ au Laboratoire d'électronique du MIT de Boston : Syntactic Structures
» et « le chat a attrapé la souris
: elles ont le même sens, bien que l'ordre des termes soit changé. Pour
+ Chomsky, si ce sens est conservé, c'est qu'il existe à un niveau plus profond une
+ proposition qui dit que le chat (acteur) a agi (verbe) sur la souris (récepteur). Pour
+ lui, la formation du sens est, en premier lieu, une question de syntaxe. La phrase « Des
+ idées vertes et incolores dorment furieusement » est apparemment dépourvue de sens. Mais
+ nous pouvons lui trouver une signification poétique plus facilement qu'à « incolores des
+ idées furieusement dorment et vertes ». C'est la démonstration que certaines structures
+ syntaxiques sont plus indispensables à l'apparition du sens que les mots que l'on y
+ place.« la souris a été attrapée par le
+ chat »
Ce sont ces « phrases-noyaux », ainsi que les règles de transformations particulières à + chaque langue permettant de former des énoncés corrects, dont Chomsky affirme alors + qu'elles sont l'objet fondamental de la linguistique.
+Bien qu'elle hérite l'enseignement de Zellig Harris, la proposition de Chomsky va à + l'encontre de ce qui se fait à l'époque. En Europe comme aux Etats-Unis, la linguistique + structurale considère chaque langue comme un système en soi (mais qui peut être la + transformation d'un autre) susceptible de produire un nombre limité d'énoncés : c'est à + travers l'étude de ces corpus supposés finis et décomposables que l'on cherche à décrire + les différents systèmes de langues, en partant de leurs unités les plus petites (les + sons). Aux Etats-Unis, le grand maître de la discipline est Leonard Bloomfield, + descripteur de langues exotiques : pour lui, la théorie du langage est achevée, reste à + lui donner une matière. Par ailleurs, Bloomfield est un behavioriste convaincu : il ne + doute pas que la compétence langagière s'acquiert en même temps que la langue maternelle, + par imitation, essais et erreurs. Or, tout ce que pense Chomsky est d'emblée différent : + pour lui, la linguistique structurale ne parvient pas à expliquer la grammaire des + langues, ni à les comparer entre elles, parce qu'elle n'a pas une bonne théorie. Elle ne + voit pas que le langage est une machine à générer des phrases et que c'est à ce niveau que + se pose le problème du sens, pas en deça. Le sens est inséparable de la syntaxe et il + s'agit donc de comprendre comment, à partir de propositions bien formées, on peut générer + des phrases correctes dans une langue. Derrière tout cela, il y a l'idée que le langage + est une faculté mentale abstraite et créative capable, à partir d'un petit nombre de + structures universelles, de produire une infinité d'énoncés. Telles sont les bases de la + théorie qu'entre 1957 et 1965, Chomsky s'efforcera de faire reconnaître, usant aussi bien + de l'attaque que de la défense : son compte-rendu ironique, publié en 1959, du livre de B. + Skinner
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+
En linguistique, il y a un avant et un après Ferdinand de Saussure. Au XIXe siècle, cette + science est dominée par une approche historique et comparative. Etudier une langue, c'est + rechercher son origine, son histoire, son évolution en la comparant avec d'autres langues + pour en trouver les racines communes. C'est ainsi que les linguistes du XIXe siècle ont + reconstruit la généalogie des langues indo-européennes. Après F. de Saussure (1857-1913), + la langue prend un autre visage, apparaissant désormais comme une structure avec sa + cohérence interne.
+Cette nouvelle vision du langage a commencé à prendre corps à Liepzig, à la fin des + années 1870. C'est là que règne le courant des néogrammairiens, en train d'introduire la + notion de « lois » du langage. C'est auprès d'eux que F. de Saussure vient étudier la + linguistique. A 22 ans, il publie un mémoire sur le système des voyelles dans les langues + indo-européennes. Son approche est radicalement nouvelle. Les voyelles d'une langue + entretiennent entre elles des relations fonctionnelles ; elles forment un système et leur + usage s'explique par les liens qui les unissent.
+Ce mémoire contient déjà les principales intuitions saussuriennes. Sa thèse en poche, il
+ est nommé professeur de linguistique à Paris. Il y restera de 1881 à 1891. Très influencé
+ par les idées du sociologue Emile Durkheim, qui est en train de concevoir sa théorie de la
+ société comme un « tout » qui dépasse les individus, de Saussure pense qu'il en va de même
+ pour la langue :
Il
+ élabore alors les grands axes de sa linguistique générale.« C'est un système organisé et doué d'une fonction sociale. »
Il est deux façons d'étudier la langue. En reconstituant son histoire, c'est l'approche + diachronique. Mais on doit surtout la comprendre à partir de son organisation interne à un + moment donné, c'est l'approche synchronique. Cette théorie structurale (qualifiée par la + suite de structuraliste, bien que F. de Saussure parle de système plutôt que de structure) + conçoit la langue comme un système d'éléments interdépendants. Les signes de la langue + prennent sens les uns par rapport aux autres selon des règles d'opposition et de + distinction. Tout signe est composé de deux facettes : le signifiant et le signifié. Le + signifiant correspond à « l'image acoustique », c'est-à-dire au son produit pour énoncer + un mot. Le signifié renvoie au concept, au contenu sémantique attribué au signe. Les + relations entre signifiant et signifié sont purement arbitraires.
+En 1891, F. de Saussure revient à Genève, où il enseigne le sanskrit, la grammaire + comparée et la linguistique générale. Lorsqu'il meurt en 1913, il n'a rien publié de sa + théorie linguistique. Trois ans plus tard, deux de ses disciples vont éditer son
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+
Au Sud d'Israël, dans le désert du Neguev, une langue nouvelle est née dans des + circonstances exceptionnelles. Il s'agit d'une langue de signes inventée par les membres + d'un clan de Bédouins, dont une proportion notable est composée de sourds-muets. Le clan + Al-Sayyid forme une communauté de Bédouins dont la plupart sont les descendants d'un + Egyptien, installé dans la région il y a deux cents ans. Vivant en groupes relativement + isolés, les petits enfants d'Al-Sayyid ont commencé à se marier entre cousins. C'est à + partir de là que les premiers sourds-muets sont apparus. Du fait de la consanguinité, la + surdité congénitale s'est répandue dans la communauté. Parmi les 3 500 membres du clan + Al-Sayyid, 150 environ souffrent aujourd'hui de surdité profonde.
+Pour communiquer
+ entre eux, les Al-Sayyid ont inventé leur propre langue des signes, il y a soixante-dix
+ ans environ, et en sont désormais à la troisième génération d'usage. L'ABSL (Al-Sayyid
+ Bedouin Signs Language) fait l'objet de l'attention particulière d'une équipe de
+ linguistes dirigée par Wendy Sandleur, de l'université de Haïfa (Israël). Les chercheurs y
+ voient une occasion quasi unique d'observer la naissance d'une langue au sein d'une
+ communauté humaine, coupée du langage environnant.
Dans toutes les langues du monde,
+ l'ordre des mots est une convention nécessaire pour comprendre le sens de certaines
+ expressions. Dans la phrase « Rachel aime les cerises », l'ordre des mots importe peu.
+ « Rachel cerises aime » ou « cerises Rachel aime » sont aussi explicites. En revanche, les
+ phrases « Rachel aime Kamel » ou « Kamel aime Rachel » n'ont pas le même sens. Voilà
+ pourquoi il est nécessaire d'adopter une convention relative à la place du sujet (S), du
+ verbe (V) et de l'objet (O). C'est ainsi que l'on distingue dans les langues du monde les
+ structures SOV, SVO, VSO... (voir le tableau ci-contre).
Dans la langue des signes inventée par les Bédouins, la phrase est
+ organisée selon une structure du type SOV où le sujet (S) précède le complément (O) puis
+ le verbe (V). Cette organisation singulière est assez étonnante car « la structure
+ grammaticale du langage des signes de ces Bédouins n'est influencée ni par la langue
+ arabe que parlent les membres de leur clan, ni par la langue des signes en vogue chez
+ les sourds en Israël », remarque Carol Padden, professeure de communication à
+ l'université de Californie (San Diego) et coauteure de l'étude parue en février
+ 2005.
Tiendrions-nous là une forme « originelle » de la grammaire humaine ? Ce n'est
+ pas tant le fait que tel ou tel ordre des mots soit adopté qui importe. L'essentiel tient
+ au fait que les embryons d'une grammaire supposent la mise en place rapide de cet ordre.
+ « Cela conduit à supposer que l'ordre des mots est un des premiers traits marquants
+ d'un langage, et qu'il apparaît très rapidement », soulignent les auteurs.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
500 ans nous séparent de Montaigne. Dans son
Tout cela nous semble bien étrange + aujourd’hui. Mais à quoi ressemblera le français dans 500 ans ? En 2007, des chercheurs de + l’université de Harvard annonçaient avoir mis au point un modèle mathématique établissant + la rapidité avec laquelle évoluent les mots d’une langue« M. de Montaigne fut + arresté, à cause de sa colicque qui fut aussi cause qu’il laissa le dessein qu’il + avoit aussi faict de voir Toul, Metz, Nancy, Jouinville & St. Disier, comme il + avoit délibéré, qui sont villes épandues autour de cette route ; pour gaigner les + beings de Plombieres en diligence. »
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La langue française est un objet de passions nationales, comme en témoigne le succès des + essais régulièrement publiés sur sa supposée décadence ou au contraire sur sa dynamique + vitalité. C'est peut-être en s'appuyant sur cette observation que l'éditeur a fait le pari + de ce
Les chapitres successifs sont consacrés : à l'histoire du français (développement confié + à Christiane Marchello-Nizia) ; à ce qu'on appelle la « variation », c'est-à-dire aux + multiples variantes de la langue, sociales (niveaux de langue, argots...), mais aussi + régionales et internationales (chapitre assuré par Françoise Gadet) ; à la grammaire, dans + une perspective de description et non pas de prescription (chapitre pris en charge par + Marina Yaguello, qui intègre les réflexions contemporaines issues de la pragmatique, de la + sémantique, de l'analyse du discours et de la grammaire du texte) ; aux sons et à la + prononciation (Bernard Tranel) ; à la langue française parlée et à l'oralité (Claire + Blanche-Benveniste) ; à l'orthographe, ici encore dans le but de comprendre comment la + langue fonctionne et non pas dans l'idée d'incorporer un « bon usage » (chapitre également + confié à Claire Blanche-Benveniste) ; au lexique, c'est-à-dire à la structure et aux sens + des mots et à leurs principes de formation (Jean-Paul Colin) ; aux dictionnaires, à leur + histoire et aux procédures requises dans leur élaboration (Jean Pruvost) ; à + l'enseignement de la langue française comme langue maternelle (chapitre présenté par Emile + Genouvrier, qui montre, à l'instar de tous les chapitres précédents qui le font de manière + plus indirecte, l'immense chemin que nous avons parcouru pour parvenir aux plus + élémentaires de nos écrits et prises de parole quotidiens).
+Le caractère inattendu de l'ouvrage tient à plusieurs de ses dimensions. Il est à la fois + un livre d'auteurs (les contributeurs sont des chercheurs réputés dans leur domaine, et + s'impliquent dans leur présentation) et un ouvrage général d'introduction (il est destiné + tout autant à un public d'étudiants et d'enseignants que d'amateurs et d'autodidactes). Il + est à la fois un livre à lire (la cohérence des textes est forte) et à feuilleter (la mise + en page, aérée, y incite). Une autre bonne surprise mérite d'être soulignée : les exposés + gardent leur sérieux et ne cèdent pas à l'anecdote distrayante, y compris dans les + nombreux exemples et encadrés, alors que le sujet se prête si bien à la facilité des + curiosités amusantes mais finalement peu instructives. Bref, c'est un livre dont on sort + en ayant beaucoup appris, agréablement.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La résilience a fait une entrée récente et importante dans la famille des concepts à + emploi varié. Ses occurrences dans les dépêches AFP ne débutent véritablement qu’au début + des années 2000, avec la présentation et la reprise d’ouvrages de l’éthologue et + psychiatre Boris Cyrulnik qui ont fait le succès de la notion. En 1986, deux dépêches, + traitant d’acier, utilisent néanmoins le terme ; mais c’est en l’employant dans un sens + originel de résistance des matériaux aux chocs.
+La notion, désignant la capacité à renaître de sa souffrance, est utilisée en psychologie + depuis le milieu du XXe siècle pour décrire les conditions de sortie de traumatismes vécus + par des enfants. L’œuvre de B. Cyrulnik, rencontrant un large public de chercheurs, de + professionnels et de parents, va populariser le vocable. Celui-ci va être de plus en plus + souvent convoqué en matière de droits des enfants, de chocs affectifs, de divorces, et de + toute expérience traumatisante, allant du chômage au terrorisme.
+Signe de son implantation, la résilience va également être appelée pour décrire des + phénomènes de résistance et d’adaptation dans le cas des antilopes africaines, des crises + boursières, des quartiers défavorisés, des récessions ou encore du changement climatique. + D’extraction relativement claire, la résilience, qui donne lieu à réussites éditoriales et + débats universitaires, est devenue une notion à extension indéfinie et peut-être infinie. + C’est là l’exemple d’une prospérité sémantique.
+
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+
Parmi les signataires de ce manifeste, que l'on définira comme le cercle de Vienne, on + trouve des philosophes - comme Moritz Schlick (1882-1936), l'animateur du groupe, ou + encore Rudolph Carnap - mais aussi des logiciens Kurt Gödel, Otto Neurath, Hans + Reichenbach, ainsi que des physiciens.
+Pour le cercle de Vienne, comme on l'appelle alors, seule la science, fondée sur la + démonstration rigoureuse et le recours aux faits d'observation, peut faire progresser la + connaissance. Les connaissances scientifiques sont de deux ordres : il y a les + propositions logiques et mathématiques qui sont cohérentes en soi et ne sont pas liées à + l'expérience ; puis il y a les propositions empiriques, fondées sur les faits, qui doivent + donc être soumises aux critères de vérification pour être établies comme vraies. Tout + autre discours sur le monde est dénoncé comme vide de sens, ou réduit à des faux + problèmes.
+Pour rédiger leur manifeste, les membres du cercle se sont inspirés d'un essai publié + quelques années plus tôt à Vienne : le
L'ouvrage est composé de façon étrange : il est rédigé d'une suite de formules qui
+ s'enchaînent comme des théorèmes mathématiques. Le livre débute ainsi :
, et L. Wittgenstein précise plus loin ce qu'il entend par là.
+ Il réduit le monde à un ensemble de faits. Le but du langage est d'essayer de décrire ces
+ faits. Le rapport du langage à la réalité est le même que celui qui existe entre un
+ tableau et son modèle. Le langage est également formé de propositions logiques qui peuvent
+ être vraies ou fausses mais qui ne nous disent rien sur le monde. Les propositions qui
+ s'appuient sur les faits ont un sens et sont susceptibles de vérifications. Les
+ propositions métaphysiques ou éthiques ne peuvent prétendre à une quelconque vérité, car
+ elles ne disent rien sur le monde réel.« Le monde est
+ tout ce qui arrive »
Une fois son livre terminé, Wittgenstein juge qu'il n'a plus rien à dire, que la + philosophie n'a rien à faire, si ce n'est vérifier la validité des propositions du + langage. Il quitte alors Vienne et fait don de l'immense héritage de son père. Il + deviendra alors jardinier, instituteur, puis errera quelques années avant de rejoindre + Cambridge où Bertrand Russell, son ancien professeur, fait appel à lui.
+Quant au cercle de Vienne, il se dissoudra assez rapidement après sa constitution. Le
+ dénominateur commun du groupe était le rejet de la métaphysique, mais il n'est pas certain
+ que les membres aient eu une réelle unité de vue. Dès 1931, K. Gödel, démontre avec son
+ fameux théorème d'incomplétude, l'impossibilité de créer un discours logique clos sur
+ lui-même. L'espoir de fonder la science sur un discours logique totalement cohérent et
+ unifié a fait long feu. De son côté, le jeune Karl Popper, qui gravite autour du groupe,
+ sans en être membre, remet en cause l'idée de preuves en matière scientifique. Pour lui,
+ la science se caractérise par sa capacité à réfuter ou valider provisoirement des
+ hypothèses, jamais à apporter des preuves définitives. (voir l'article en p.84).
+ L'idée de preuve expérimentale est pourtant une des thèses centrales défendues par R.
+ Carnap, l'un des principaux animateurs du cercle.
Mais l'arrivée au pouvoir des Nazis, la chasse aux juifs en Allemagne puis en Autriche va + contraindre une grande partie des membres du cercle à se réfugier en Angleterre ou aux + Etats-Unis.
+Popper, Wittgenstein, Carnap, Neurath... Les penseurs du cercle de Vienne exerceront + désormais une influence décisive sur l'évolution de la philosophie des sciences + anglo-saxonne.
+
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+
GMAO, ERP, SMED…, ces quelques acronymes barbares ont pour point commun d’appartenir à un + même registre, celui de la sémantique gestionnaire. Elle-même rompue aux techniques de la + gestion, l’auteure de l’ouvrage jette un regard sociologique sur des pratiques et des + discours qui ont envahi aujourd’hui toutes les organisations. À l’aide de la notion + simmélienne de forme, Valérie Boussard commence par faire retour sur la genèse historique + de cette modalité très spécifique de gouvernance. La gestion est une invention du XIXe + siècle destinée à assurer la conduite rationnelle des affaires dans les grandes + entreprises, et plus précisément à contrôler de près aussi bien les échanges économiques + que le travail effectué au sein des ateliers. La rhétorique gestionnaire qui prend forme + sur les brisées de ce moment fondateur est pleine d’intentions objectives, pour ne pas + dire scientifiques : grâce aux dispositifs et indicateurs qu’ils inventent, les + gestionnaires affirment qu’ils vont pouvoir maîtriser, rationaliser, améliorer les + performances tout en récompensant les uns et les autres de façon juste et vertueuse. En + réalité, constate l’auteure, le succès ne provient pas de l’efficacité intrinsèque des + instruments mais de la performativité du discours. La forme gestionnaire a de l’emprise + sur le monde parce que les gestionnaires y croient et qu’ils savent convaincre et imposer + aux autres une fiction qui, aujourd’hui, fait vivre un ensemble impressionnant de + professionnels (managers, ingénieurs, consultants, etc.).
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Pour les amateurs d'ouvrages de synthèse, voici un livre bienvenu. Il propose d'exposer à + un large public les enjeux d'une des branches de la linguistique : la sémantique lexicale, + c'est-à-dire l'étude de la signification des mots. D'où provient le sens des mots d'une + langue ?, quel rapport y a-t-il entre le sens d'un mot et la réalité qu'il désigne ?, + comment un mot change-t-il de sens ?, comment peut-on décrire la signification d'un mot ?, + existe-t-il des sortes d'« universaux du sens », ou « primitifs sémantiques », que l'on + trouveraient présents dans toutes les langues du monde ?...
+Pour chacune de ces questions (et d'autres encore), Vincent Nyckees expose les + différentes théories existantes, des plus anciennes (Socrate, Platon, Epicure, Lucrèce) + aux plus récentes (sémantique cognitive), en montrant leur intérêt et leurs insuffisances. + Un des mérites de l'auteur est d'accepter de soumettre au débat toutes les idées relatives + à la sémantique, sans balayer d'un revers de main dédaigneux des questions supposées + « dépassées » ou « mal posées ». Par exemple, des structuralistes comme Bernard Pottier + ont proposé de décrire le sens des mots à l'aide d'éléments de signification nécessaires + et suffisants : le sens du mot « chaise » comprendrait des éléments de signification + nécessaires et suffisants tels que « pour s'asseoir », « avec dossier », « sans bras », + « avec quatre pieds »... Ce modèle permet de distinguer la chaise du tabouret ou du + fauteuil. Pourtant, on rencontre des chaises qui n'ont qu'un pied (les chaises de + bureau)... D'où la proposition d'autres sémanticiens, cognitivistes et anglo-saxons + (Eleanor Rosch), d'une « théorie du prototype ». Dans cette théorie, on considère que le + sens d'un mot est composé d'éléments de signification plus ou moins obligatoires et + d'autres plutôt facultatifs (il y a un sens « prototypique » du mot chaise). La théorie + des conditions nécessaires et suffisantes révèle des imperfections, mais c'est grâce à + celles-ci que peut s'élaborer une théorie plus satisfaisante, celle du prototype.
+Rédigé sans jargon, clair dans ses raisonnements, ordonné dans son plan, ce livre fera + pour tout un chacun une excellente initiation à la sémantique.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Ludwig Wittgenstein pensait avoir tout dit après avoir écrit son premier livre, Tractatus + logico-philosophicus (1921). Il quitte alors la philosophie pour devenir instituteur en + Autriche puis architecte pour la maison de sa soeur à Vienne. Cédant à l'insistance de + Bertrand Russell et George Moore, Wittgenstein revient pourtant en 1929 à Cambridge où il + avait étudié jusqu'à ce qu'éclate la Première Guerre mondiale. Ce retour à la philosophie + va l'amener à infléchir notablement les positions qui étaient les siennes à l'époque de + Tractatus. A tel point du reste qu'on parle communément d'un « second Wittgenstein » pour + désigner sa nouvelle pensée. Il va alors produire Investigations philosophiques, un autre + chef-d'oeuvre foncièrement différent de Tractatus qui ne sera publié qu'après sa mort.
+Derrière un titre assez classique se cache en fait un livre étonnant et dont le style est + une véritable révolution philosophique. On n'y trouvera pas un système articulant de + grandes thèses argumentées de manière serrée. Wittgenstein part en fait souvent de la + description de situations dans lesquelles sont utilisées certaines expressions du langage. + Où veut-il en venir ? Tractatus proposait une théorie du langage comme image de la réalité + et s'appuyait sur la logique formelle pour le clarifier. La démarche du second + Wittgenstein est tout autre et récuse cette approche abstraite pour s'intéresser de + manière beaucoup plus concrète et descriptive au fonctionnement de ce qu'il appelle des + « jeux de langage ». Investigations philosophiques en donne de nombreux exemples : + commander et agir d'après des commandements, faire une plaisanterie, rapporter un + événement, traduire d'une langue dans une autre... Qu'est-ce qu'un jeu de langage ? Un + mode autonome de communication qui ne se limite donc pas seulement aux actes linguistiques + proprement dits mais qui s'ancre dans une activité ou une « forme de vie ». A l'unicité du + langage de Tractatus, Wittgenstein substitue donc l'extrême pluralité des jeux de langage, + réels ou possibles.
+Mais qu'on ne s'y trompe pas. Ce qui intéresse Wittgenstein, ce n'est pas le langage pour + lui-même mais bien les problèmes philosophiques généraux, qui résultent toujours d'une + incompréhension du fonctionnement de notre langue et engendrent une certaine perplexité + voire de la souffrance. « La philosophie est la lutte contre l'ensorcellement de notre + entendement par les moyens du langage » : elle ne doit donc pas construire des théories + mais proposer la description des règles des jeux de langage pour nous permettre de sortir + enfin de ces impasses.
+On ne saurait trop surestimer l'influence de Investigations sur la pensée anglo-saxonne. + A la suite du second Wittgenstein, la « philosophie du langage ordinaire » - qui réunit + des auteurs comme John L. Austin (voir article, p. 40) ou Gilbert Ryle - ne cherchera pas + à critiquer ou à fonder le langage courant, mais à le comprendre dans sa diversité et dans + ses contextes d'action.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
On peut se livrer sur Internet à des essais édifiants de traduction automatique. Ainsi,
+ le moteur de recherche Alta Vista propose un service de traduction automatique qui fonctionne avec le logiciel
Systran
Essayons de traduire en anglais la première phrase de notre article :
+« La traduction automatique (...) est un grand programme de recherche qui
+ mobilise depuis maintenant plus de cinq décennies les spécialistes des sciences
+ cognitives (linguistes, informaticiens, psychologues) dans le monde entier. »
Le traducteur propose au bout de quelques secondes :
+
+ "Machine translation is a great research program which mobilizes since now more than
+ five decades the specialists in cognitive sciences (linguists, data processing
+ specialists, psychologists) in the whole world."
+
+ La traduction est tout à fait correcte. Est-ce la preuve que la traduction automatique + est désormais bien maîtrisée ?
+En réalité cette phrase, même longue, ne comporte aucune difficulté grammaticale ni + sémantique. La structure est simple, les mots n'ont qu'un sens possible.
+Essayons maintenant avec une phrase beaucoup plus courte mais possédant un mot + piège :
+« Il prend le verre et le casse. »
La traduction proposée est...
+
+ It takes glass and the break-in."
Systran it
+ par he"the break-in "
Essayons maintenant avec une phrase courte, mais grammaticalement complexe :
+« Qu'est-ce que tu en dis ? »
Là encore, le programme se fourvoie lourdement. Il propose :
+
+ What do you say some ?"
Alors qu'une traduction appropriée serait :
+
+ What do you think about it ? "
On le voit, la traduction automatique ne semble utile que dans les cas de phrases simples + et non ambiguës.
+
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+
Les individus marqués par une double culture, asiatique et occidentale, intériorisent ces + deux cultures sous la forme de deux structures cognitives différentes. Une étude, réalisée + par des chercheurs américains auprès d'étudiants d'origine asiatique vivant au Canada, a + montré que leurs modes de pensée, leurs points de vue et leurs réflexes psychologiques + adoptent certaines caractéristiques culturelles de la langue utilisée. L'alternance et + l'expression de leurs identités semblent donc passer par le langage.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
L'aphasie est le nom générique donné aux troubles du langage oral, consécutifs à une + lésion cérébrale. Cette terminologie recouvre une grande variété de déficits.
+Une des premières distinctions que l'on peut faire concerne la nature même de l'aphasie : + le patient peut avoir des difficultés dans la production du langage, sans pour autant + présenter d'anomalies de compréhension de ce qui lui est dit, et inversement. Le clinicien + aura pour tâche d'explorer les différentes sphères de la parole qui peuvent être + affectées.
+Dans les cas graves de productions non fluentes, le patient ne peut parler, ou produit + juste quelques phonèmes (« tan », « gu »...). En dehors de ces déficits rares, repérables + immédiatement, il est souvent nécessaire de procéder à une évaluation poussée. L'examen de + l'expression orale va dans un premier temps consister à vérifier, par une simple + conversation, si le langage est normalement fluent, s'il est capable de construire ou non + des phrases.
+Très souvent, les difficultés portent sur l'accès à de nombreux mots simples du lexique,
+ c'est-à-dire le « dictionnaire » de notre langue maternelle, et se traduisent par un
+ manque du mot : « Je connais cet objet, on s'en sert pour manger, c'est une... je l'ai sur le bout de
+ la langue. » On parlera de paraphasies phonémiques, quand la personne remplace un ou plusieurs
+ sons dans un mot :
Comme on le voit, les troubles de l'expression orale sont très variés, mais sont assez + facilement détectables de manière fine par différents tests : répétition de mots ou de + phrases, dénomination d'objets ou d'images, description d'images, construction de phrases + sont les plus fréquemment utilisés.
+L'expression peut également être préservée, mais la compréhension être altérée : les
+ troubles sont mis en évidence par des consignes simples ( « ouvrez les yeux », « levez la main »), ou plus complexes (
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+
Les neuropsycholinguistes s'intéressent à de tels cas pathologiques, parce qu'ils sont en + mesure d'apporter un éclairage intéressant sur un problème théorique fondamental : + distinguer ce qui, dans la construction grammaticale d'un message, relève de processus + cérébraux (universels) et de contraintes proprement linguistiques (donc variables). En + effet, si des aphasiques de différentes langues présentent les mêmes types de troubles, + c'est que les éléments fonctionnels perturbés relèvent de contraintes cérébrales. Si les + formes d'aphasie varient d'une langue à l'autre, les variations en question relèvent + justement de propriétés spécifiques à chacune des langue.
+A partir des années 80, un grand programme international (Clas - Cross-Linguistic Aphasia + Study) a permis de comparer les troubles aphasiques dans 14 langues, dont l'anglais, + l'allemand, l'hébreu, le japonais, l'hindi, le serbo-croate et le finnois. Cette grande + enquête translinguistique a permis de dégager quelques enseignements. Dans toutes les + langues est relevée, chez certains patients, une atteinte spécifique affectant la gestion + des morphèmes grammaticaux, lesquels permettent - mais d'une façon variable d'une langue à + l'autre - de marquer soit la fonction d'autres mots (par exemple les prépositions), soit + de véhiculer des informations de genre, de nombre, de temps...
+Selon Jean-Luc Nespoulous, directeur du laboratoire Jacques-Lordat (Toulouse), le fait + qu'une telle perturbation sélective se retrouve dans toutes les langues (y compris la + langue des signes) montre clairement qu'il existe, dans l'architecture fonctionnelle du + langage, des mécanismes dédiés à la gestion de tels morphèmes grammaticaux, et ce même si + la forme que prennent les symptômes aphasiques varie en fonction des caractéristiques de + chacune des langues (1).
+Il semblerait de plus qu'un tel déficit soit lié à l'existence d'un problème d'accès à
+ ces éléments grammaticaux plutôt qu'à une représentation sémantique profonde déficiente de
+ ces derniers. Ainsi, les patients qui souffrent d'agrammatisme auront-ils tendance à
+ remplacer les marques de temps sur le verbe (par exemple, en français, les désinences
+ verbales) par d'autres marqueurs temporels tels que les adverbes. Ne pouvant produire un
+ message du type «je partirai», ils le remplaceront par
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+
+ A partir des années 60, la sémiotique s'est constituée en une pluralité de spécialités
+ définies par leur objet et par les méthodes qu'elles mettent en oeuvre. S'affranchissant
+ de la tutelle de la linguistique, la sémiotique visuelle s'est développée en s'appliquant
+ à des objets qui n'avaient pas été conçus dans l'intention de communiquer comme un
+ paysage, une architecture ou une posture du corps.
+
S'applique au texte de fiction, à la biographie, au texte politique (déclarations,
+ tracts), juridique, scientifique. La poésie et le roman donnent lieu à une sémiotique
+ littéraire, plus centrée sur la stylistique et la rhétorique (
Elle s'intéresse aux messages visuels, écrits ou sonores. La publicité, l'affiche
+ politique, les jeux télévisés, les reportages, sont des objets de prédilection.
+ (
(cinéma, théâtre, opéra).
+C'est un domaine à part entière, fondé sur l'analyse de messages « plurivoques » : image,
+ mouvement, parole, musique. (
Elle s'applique à l'image en général. Les études sur la peinture s'intéressent
+ particulièrement au signe plastique. L'analyse du dessin, de la bande dessinée, de la
+ photographie, plus souvent au signe iconique. (
Concerne l'architecture, l'urbanisme et le paysage, en tant qu'il est créé par l'homme,
+ mais aussi fait l'objet de représentations. (
Traite de tous les codes corporels, qu'ils soient naturels - expressions, postures -, ou
+ artificiels - langage des sourds-muets. (
(routiers, urbains, graphiques) Elle a des applications industrielles, et s'intéresse aux
+ aspects plastiques et sémantiques des symboles et des indices. Georges Mounin a ébauché en
+ 1970 une analyse des blasons ( Introduction à la sémiologie). Il y distinguait deux
+ types de signes : - des indices, comme la forme ronde ou « en écu », qui dépend de
+ l'origine géographique, et les couleurs, qui souvent représentent des métaux (jaune = or,
+ blanc = argent, etc.) ;
- des symboles : figures animales, végétales, astres, tours, clés, croissants... qui + souvent renvoient à des valeurs morales (courage, constance, gloire).
+Certaines combinaisons de ces signes forment un code propre : un losange dans un écu + signale les armoiries d'une fille. Le casque fermé au-dessus de l'écu signale un nouvel + anobli. Les figures mutilées sont des marques d'ignominie.
+Elle s'intéresse à la dimension narrative de textes écrits et oraux comme les mythes, les
+ contes, les romans, les biographies. (
La sémiotique narrative fondée par A.J. Greimas repose sur l'idée que les récits (en + particulier les contes) suivent un schéma universel (la quête d'un objet). Les narrations + développent des oppositions de valeurs situées à un niveau plus profond + («vérité »/«mensonge », par exemple). Le récit actualise le passage d'une valeur à + l'autre, leur médiation, à travers deux opérations : la négation et l'assertion, qui + forment ce qu'on appelle le « carré sémiotique ».
+S'inspirant de cette méthode, J.-M. Floch montre, par exemple, que le récit de
En fin de compte, une médiation
+est assurée entre deux valeurs extrêmes :
+la consécration totale à la vie spirituelle (celle des lamas) et la vie matérialiste + incarnée par Haddock (mais aussi vécue par Tintin, d'ordinaire). Tintin, à la fin, rentre + chez lui récompensé et convaincu que l'expérience spirituelle ne peut être que temporaire.
+(
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+
On sait depuis longtemps que l'hémisphère gauche du cerveau est un spécialiste du + langage. Mais on ne sait pas pourquoi. Certains neuroscientifiques l'attribuent aux + grandes capacités de cet hémisphère à contrôler les mouvements de l'articulation et à + traiter les aspects auditifs du discours. Car comme le dit l'expression populaire, rien de + tel que le « bouche à oreille ». D'autres chercheurs ont une autre explication : + l'hémisphère gauche serait, non pas un spécialiste des sons ou des mouvements articulés, + mais bien un linguiste confirmé. Sa spécialité serait la structure proprement linguistique + du langage.
+Comment départager ces deux explications ? En étudiant un langage qui n'implique ni sons + ni mouvements de la bouche : le langage des signes. Grâce à cette idée, Laura Petitto et + ses collègues de l'université McGill, à Montréal, ont montré par imagerie cérébrale que + des zones que l'on croyait spécialisées dans le traitement des sons s'activaient lorsque + des sourds communiquaient par langue des signes. Deux conclusions différentes dérivent de + ces résultats. On peut soit en déduire que l'hémisphère gauche a des capacités générales + de traitement du langage indépendantes du canal sensoriel (ouïe ou vue, mouvements de la + bouche ou gestes des mains). Ce qui confirmerait les théories innéistes du langage, comme + celle de Chomsky.
+Une autre interprétation est possible : ces zones du cerveau des sourds, n'ayant jamais + reçu d'informations auditives, se seraient spécialisées dans le traitement d'images + visuelles complexes (les gestes). Ce qui montrerait alors les grandes capacités + d'adaptation du cerveau. Dans un cas comme dans l'autre, l'étude du langage des sourds + contribue fortement à mieux comprendre le langage humain.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Comment peut-on exercer une profession libérale dans + le domaine de la linguistique ?
+Je suis linguiste de formation, mais je me suis très vite + spécialisé en lexicographie, c'est-à-dire dans la réalisation des dictionnaires. J'ai + travaillé dans les trois maisons qui se partagent le plus gros de ce marché, Robert, + Hachette et Larousse, ainsi qu'au Conseil international de la langue française. En 1993, + j'ai fondé mon propre cabinet de « packager », comme on dit en jargon de métier. Je passe + contrat avec des sociétés d'édition, le plus souvent pour concevoir des ouvrages de + référence. Cela représente selon les années entre 80 % et 100 % de mon chiffre d'affaires + ; le reste consiste en missions de conseil. Par exemple, pour le
On voit bien ce qu'est un dictionnaire de langue, mais n'existe-t-il + pas des besoins pour des travaux plus spécialisés ?
+Les besoins existent, comme le montre l'abondance des titres dans les + domaines professionnels. Mais je ne suis pas sûr qu'ils soient toujours bien satisfaits, + notamment parce que ceux qui publient ces dictionnaires terminologiques font appel en + général aux seuls praticiens du domaine, habitués aux réalités concrètes. Or, l'écriture + dictionnairique implique une confrontation avec des concepts, avec de l'abstrait. En la + matière, je plaide pour la méthode du balancier : le praticien apporte les contenus, le + lexicographe les met en forme, le praticien relit et corrige, etc.
+D'autre part, je suis persuadé que nombre d'entreprises auraient intérêt à mieux gérer la + transmission de leur culture propre en se dotant d'outils adaptés. Le dictionnaire peut + être l'un de ces outils. C'est un créneau auquel je m'intéresse de plus en plus, j'ai + d'ailleurs eu l'occasion récemment de réaliser un petit lexique du management pour une + grande entreprise publique.
+Y a-t-il des possibilités d'avoir un style particulier et + éventuellement d'innover en matière de dictionnaires ?
+Oui, bien sûr, il y a un style des dictionnaires : je crois que tout le + monde perçoit par exemple la différence entre le ton de connivence culturelle avec le + lecteur affiché par le
Cela dit, le « style » est aussi sous la dépendance des contraintes matérielles. Si l'on + s'en tient à cet exemple, le nombre d'entrées est à peu près le même pour les deux + ouvrages : environ 60 000. Mais le Larousse ne dispose pour traiter cette matière que de + 12 millions de signes, à cause de la place prise par les illustrations et les noms + propres, et le
En ce qui concerne les possibilités d'innover, il me semble que le dictionnaire sous sa + forme papier est arrivé à maturité : les habitudes de consultation sont fortement ancrées, + et les dirigeants de sociétés d'édition bénéficient d'une formule qui a fait ses preuves. + Ils sont donc peu portés à une nouveauté par nature coûteuse et risquée. En revanche, les + médias électroniques, CD-Roms et autres, permettent de briser par des liens hypertexte la + lecture linéaire qu'imposait l'espace à deux dimensions du papier. On accède ainsi à ce + dont j'ai souvent rêvé en rédigeant des articles de dictionnaire très complexes : la + possibilité de donner à voir à la fois, comme dans une représentation en volume, les sens, + les liens entre syntaxe et sémantique, les niveaux de langue, les difficultés d'emploi, + etc.
+Est-ce que les dictionnaires, qui sont des réservoirs de savoirs + constitués, ne sont pas naturellement conservateurs ?
+Je ne crois pas que les dictionnaires soient conservateurs par nature. En + revanche, la représentation qu'en ont beaucoup de Français est apparentée à celle qu'ils + ont du système métrique : comme il y a quelque part un étalon du kilogramme, il y aurait + quelque part un étalon du « bon français » et la mission du dictionnaire serait d'en + fournir une réplique fidèle. Mais les langues, comme les espèces animales, évoluent : + c'est à ce prix qu'elles survivent. Il appartient au lexicographe de refléter cette + évolution. Ce qui ne l'empêche d'ailleurs en rien de dire ce qui est adapté à telle + situation de communication et ne l'est pas à telle autre, conversation de bistrot ou + entretien d'embauche. On peut indiquer, notamment au moyen de marques telles que familier, + courant, soutenu, emploi critiqué, etc., les contraintes sociales qui pèsent sur + l'expression, comme elles pèsent sur la façon de se vêtir.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Les langues font l'objet d'études et d'analyses depuis que les scribes babyloniens
+ ont noté, dans les marges de quelques textes bilingues, des listes de déclinaison et de
+ conjugaison, au tournant des deuxième et troisième millénaires avant notre ère. Ils ont
+ ainsi inventé l'embryon de l'une des plus anciennes disciplines scientifiques de
+ l'humanité : la grammaire.
Quatre mille ans d'accumulation de connaissances, portant sur quantité de langues et de + phénomènes linguistiques, ont permis l'élaboration d'innombrables théories sophistiquées + et la constitution d'objets techniques (pensons aux dictionnaires ou aux manuels de + traduction) qui ont notablement changé l'écologie de la communication humaine.
+La recherche continue et des questions essentielles sont loin d'être résolues. Les + langues fonctionnent-elles selon des lois universelles ou selon des principes propres à + chacune ? Par quels mécanismes précis les langues évoluent-elles ? En quoi consiste + exactement le sens des mots ?
+Pour résoudre ces problèmes, qui s'analysent en termes très techniques, les linguistes + observent, décrivent, comparent, font des hypothèses, construisent des modèles. Les + quelque 5 000 langues du monde, dont seulement une partie est décrite, constituent leur + matériau de base. Les neurosciences et les mathématiques ont ajouté de nouvelles méthodes + à celles que les siècles ont confirmées.
+Pour s'y retrouver dans le dédale foisonnant des recherches, nous avons organisé ce
+ numéro - fruit d'une collaboration entre le département Sciences de l'homme et de la
+ société du CNRS et Sciences Humaines - autour de quatre grands thèmes.
La question de l'origine du langage renvoie en fait à deux types d'études bien + distinctes. D'un côté, il s'agit de comprendre comment la faculté de langage est apparue + au cours de l'évolution de l'espèce. De l'autre, on tente de remonter la filiation des + langues connues. Selon qu'elles ont une racine commune (thèse revenue en faveur depuis + quelques années) ou plusieurs, les deux démarches sont susceptibles ou non de converger.
+Cette dualité rejoint, sans le recouvrir, l'affrontement entre ceux qui soutiennent + l'existence d'une sorte d'instinct de l'espèce humaine, qui expliquerait la nature des + différentes langues, et ceux qui défendent la thèse de leur nature culturelle et + sociale.
+Une deuxième grande préoccupation porte sur la nature exacte du fonctionnement du + langage. La mathématisation de la grammaire (la construction de grammaires formelles + parfaitement régulières) a parfois semblé plaider en faveur de lois universelles régissant + toutes les langues. La sémantique s'est engagée elle aussi dans la voie de la + formalisation et d'un certain calcul du sens des mots. Mais la pragmatique, qui étudie le + langage dans sa fonction de communication et d'adaptation aux situations, ou l'étude de la + variabilité sociale du langage ouvrent des perspectives différentes.
+L'observation fine de la diversification linguistique au sein des sociétés est, en effet, + une perspective relativement récente qui ouvre de nouvelles pistes. Les conversations + obéissent à des règles plus ou moins implicites. Les groupes s'approprient différemment + leur langue natale. Tout cela doit peser sur la façon dont telle ou telle langue peut + évoluer au cours du temps.
+Les façons d'étudier le langage sont donc multiples. Et pour comprendre les ressorts + profonds de la recherche, ses avancées et ses problèmes, il est bon également d'observer + les linguistes au travail. Décrire une langue amérindienne en voie de disparition, + travailler à un projet de traitement automatique du langage, fabriquer un dictionnaire, + comparer le fonctionnement de différentes langues pour envisager la généralité de certains + mécanismes ou mettre au jour des particularités irréductibles, observer ce qui se passe + dans les échanges langagiers de certains groupes (dans les banlieues, par exemple) : voilà + autant de façons de faire de la linguistique aujourd'hui.
+Il n'est guère probable - quoi qu'en pensent les partisans modernes de la grammaire + universelle- que les recherches en sciences du langage puissent s'unifier autour d'un ou + deux grands programmes scientifiques fédérateurs. Les enjeux sont aussi divers que les + points de vue possibles sur le langage. On en citera deux, qui sont totalement différents + et qui constituent des « frontières » scientifiques essentielles pour les prochaines + décennies. L'un est le traitement automatique de la communication linguistique ; son + impact économique est évident. L'autre est la description et la sauvegarde de centaines de + langues en voie de disparition ; à l'heure où la planète se mobilise pour sauver la + biodiversité, la conservation du patrimoine linguistique de l'humanité doit être une + priorité.
+Directeur du département Sciences de l'homme et de la société du CNRS
+
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+
On croit souvent que les enfants apprennent à parler vers 18 mois quand ils prononcent + leurs premiers mots. En fait, les recherches en psychologie, exposées dans ce livre, + montrent que l'acquisition du langage débute bien plus tôt. Des études expérimentales + sur le foetus (l'augmentation de son rythme cardiaque indique sa réaction à la + nouveauté) ont montré que, dans le ventre de sa mère, l'enfant reconnaît déjà la voix de + sa mère. Il parvient même à discerner les caractéristiques de sa langue maternelle + (lorsque sa mère parle une langue étrangère, son coeur s'accélère de nouveau). Dans les + premiers mois après la naissance, le bébé va apprendre à discriminer la prosodie, puis + les séquences importantes d'une phrase (syllabes mots, intonations pertinentes). Bref de + nombreux éléments se mettent en place avant qu'il ne se mette à parler vraiment.
+Faut-il en déduire que l'enfant est programmé pour le langage et qu'il s'agit d'un
+ instinct ? Non, affirme Annette Karmiloff-Smith, connue pour s'être opposée aux théories
+ innéistes. Certes, selon elle, le langage est une spécificité humaine, mais il n'est pas
+ inné. Chez certains enfants atteints de lésions cérébrales dans l'hémisphère gauche
+ (centre du langage), l'acquisition du langage s'effectue dans l'hémisphère droit. « Les circuits spécialisés pour le traitement du langage, localisés dans le
+ cerveau humain, n'ont donc rien d'inné : ils émergent au cours du développement de
+ l'interaction du cerveau avec l'environ- nement linguistique. » En conséquence :
+ « Le langage n'est pas d'emblée une fonction spécialisée du cerveau
+ humain, il le devient ».
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La recherche en sémantique lexicale n'est pas seulement une aimable spécialité érudite : + elle peut mettre en évidence des usages que nous pratiquons tous les jours sans même en + être conscients. Ainsi, comme le montre une étude de Sonia Branca-Rosoff, le mot + « quartier », étymologiquement, évoque la partition de quelque chose en quatre. La + recherche dans les textes montre que le mot n'est appliqué qu'à un nombre limité + d'objets : les fruits (un quartier de pomme), certains aliments et matériaux (la viande, + les roches), l'administration militaire (quartier général), et enfin les villes. C'est + dans ce dernier contexte que ses usages sont les plus diversifiés, car si, au départ, le + quartier désigne bel et bien une partie de ville (Montmartre est un quartier de Paris), il + ne s'agit déjà plus, comme dans le cas de la pomme, d'une matière indifférenciée.
+Les XIXe et XXe siècles voient apparaître des usages fréquents où le mot quartier ne + désigne plus une partition mais une entité structurée, comme dans les expressions « les + bourgeois du quartier », ou encore « le cinéma du quartier ». Bien souvent, l'usage + n'exige même pas que l'identité du quartier soit précisée : tout le monde comprend qu'il + s'agit de celui où vit le locuteur. Un quartier désigne alors un type de communauté locale + urbaine, avec ses lieux de rencontre, sa population (tout le quartier est au courant), sa + vie sociale (un établissement de quartier), etc.
+Plus récemment encore, l'usage s'est enrichi d'un autre sens, encore différent, qui + apparaît dès que l'on évoque les « jeunes des quartiers ». L'expression est sans doute une + abréviation (quartier est mis pour « quartier difficile ») ou un euphémisme (quartier pour + « bas-quartier »). Il n'empêche qu'elle confie à ce terme le soin de signifier encore une + autre réalité de la ville : la fracture sociale.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Ferdinand de Saussure (1857-1913) est le père de la linguistique moderne. Dans son +
Il défend un point de vue «structural», où la langue est étudiée comme un système. Un + signe possède une double face : un signifiant, qui est le support matériel du signe (son + ou graphisme), et un signifié, qui correspond à l'idée contenue dans le signe.
+En 1935, Leonard Bloomfield (1887-1949) esquisse, avec le distributionnalisme, une + tentative d'inspiration béhavioriste d'expliquer les faits de langage à partir de la + fréquence d'apparition des mots.
+A la fin des années 20, le Cercle de Prague accueille les linguistes russes Roman + Jakobson (1896-1982) et Nikolaï Troubetskoï (1890-1938).
+Son approche s'inspire de celle de F. de Saussure. La langue forme une structure dont + les éléments sont arbitraires mais se tiennent entre eux.
+Dans le prolongement de F. de Saussure, le Danois Louis Trolle Hjelmslev (1899-1965) + forge une théorie linguistique, nommée glossématique, dont le projet est de constituer + une «algèbre immanente des langues». Cette démarche se veut résolument théorique et + formaliste.
+Selon Edward Sapir (1884-1939) et son élève Benjamin L. Worf (1897-1941), ethnologues + et linguistes américains, la variété des langues et des types de vocabulaire contribue à + forger des représentations différentes du monde. C'est ce que l'on nomme l'hypothèse + Sapir-Worf.
+Au début des années 60, on assiste à l'éclosion de plusieurs types de grammaires + transformationnelles et génératives. Leur but est de constituer une grammaire + universelle du langage. Elles sont impulsées notamment par Zellig Harris et son élève + Noam Chomsky.
+La grammaire générative est à la recherche d'un système formel du langage, d'une + grammaire universelle (GU) qui décrirait toutes les langues et leurs énoncés.
+A partir des années 80 se développent de nouvelles grammaires, dites «grammaires + d'unification», dont l'objectif est d'unifier syntaxe et sémantique. Les modèles formels + des grammaires d'unification sont explicitement forgés dans le cadre de la traduction + automatique.
+Fondateur de la phonologie, R. Jakobson (1896-1982) émigre aux Etats-Unis en 1942.
+Dans son
André Martinet (1908-1999) est le fondateur de la phonologie fonctionnelle. Il est + aussi l'inventeur de la célèbre théorie de la double articulation du langage.
+William Labov (né en 1928) définit la sociolinguistique comme l'étude des différences + linguistiques selon les milieux sociaux.
+Chaïm Perleman, le père de la théorie moderne de l'argumentation (
Le philosophe anglais John L. Austin (1911-1960) (
La pragmatique quitte le terrain des structures de la langue pour s'intéresser à la + parole et à ses effets dans le cadre d'une communication. Pour elle, les actes de + langage désignent des énoncés en tant qu'ils agissent sur les autres.
+L'ethnographie de la conversation (Dell Hymes et John J. Gumperz) repose sur l'analyse + de la conversation ordinaire, des tours de parole, des rituels...
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
En quoi la linguistique que vous pratiquez se + différencie-t-elle d'autres approches du langage, qui elles aussi tentent d'établir des + liens avec les sciences cognitives ?
+L'objet de mon travail se situe effectivement à l'articulation + de la linguistique et des sciences cognitives. Son objectif ultime est de définir les + mécanismes du langage et de les relier aux autres facultés cognitives, mais l'approche se + fait à partir de la diversité des langues et des textes. Mes collègues et moi nous + différencions nettement du courant générativiste, qui cherche à ramener la diversité des + langues à un ensemble de règles de syntaxe universelles et relègue la question du sens + dans le lexique. Nous posons au contraire que la variation dans le langage est centrale. + Le sens se construit de manière variable d'une langue à l'autre, ou à l'intérieur d'une + langue.
+En effet, la signification du langage est un problème très complexe. D'abord parce que
+ les unités de sens ne sont pas des concepts : les signifiés des mots ont une structure,
+ une épaisseur, sur lesquelles il existe plusieurs théories : stéréotypes, prototypes,
+ réseaux, etc. Ensuite, parce que le sens d'une séquence n'est pas l'addition du sens de
+ ses parties : un « bel idiot » n'est pas un individu qui est beau et de surcroît
+ idiot. Il y a aussi dans la parole humaine des phénomènes non linéaires. Un détail minime
+ comme l'intonation peut changer le sens de toute la phrase « tu veux ma photo ? »
+ ne signifie pas du tout la même chose que « tu veux ma photo ! ». De plus, le sens
+ d'une phrase va souvent au-delà de la description du monde : « Jean est admirable de
+ travailler autant » n'est pas seulement une affirmation, mais un jugement de
+ l'énonciateur sur la personne. Bref, on touche là au fait que tout sujet parlant joue un
+ rôle fondamental dans la construction du sens.
C'est une découverte de la théorie de l'énonciation, et aujourd'hui, les grammaires + cognitives s'efforcent de rendre compte de ce fait. Antoine Culioli, par exemple, explique + que le sujet lui-même a une place dans la structure du langage : ce qui est à étudier, ce + n'est pas seulement le rapport entre le langage et le monde, mais aussi le rapport + qu'entretient le sujet parlant avec le langage qu'il emploie.
+Quel est le rôle de l'étude des langues dans le développement de ces + recherches ?
+ La diversité des langues permet la comparaison et de voir quels sont les
+ mécanismes généralisables au-delà de leur réalisation dans chaque langue. Je travaille sur
+ des langues très variées : africaines, européennes, asiatiques. J'isole un phénomène
+ langagier et je regarde comment il se manifeste dans différentes langues, puis je
+ recherche des mécanismes abstraits qui rendent compte de l'ensemble de ces phénomènes. Par
+ exemple, on appelle focalisation les procédés qui permettent de souligner l'élément
+ informatif dans la phrase. En français, on dira « c'est Pierre qui a mangé le
+ pain », pour bien marquer que « Pierre » est l'élément informatif. En wolof,
+ ce même procédé fait appel à une conjugaison verbale. Dans la plupart des langues
+ sémitiques, on dédouble le verbe (on dit « il a fait-manger le pain »). Qu'y a-t-il
+ de commun entre ces procédés, à part le fait qu'ils assurent la même fonction ? C'est ce
+ que j'essaie de décrire.
Comment vos recherches s'articulent-elles avec ce que l'on appelle + les sciences cognitives, qui vont de la psychologie du langage à la neurologie ?
+En fait, cette articulation n'est pas directe. Les linguistes continuent de + travailler sur les langues, les psychologues et les neurologues sur des mécanismes mentaux + comme la mémoire, l'apprentissage, la catégorisation, avec leurs méthodes propres. Mais il + est possible de comparer les modèles descriptifs qu'ils élaborent chacun de leur côté, et + de se demander s'ils sont compatibles. Par exemple, les psychologues affirment que la + mémoire est associative, c'est à dire que nous gardons des traces qui sont liées les unes + aux autres, ou encore que la perception des couleurs est une mise en relation de couleurs + voisines. Or, on trouve des mécanismes du langage qui se rapprochent de ces modèles : le + sens des mots hier, aujourd'hui, demain se construit par mise en relation avec le jour + présent et la prise en compte d'une différence ou d'une identité. Ce n'est qu'un exemple, + mais qui montre comment les hypothèses sur les opérations du langage peuvent être + confrontées à celles sur le fonctionnement mental en général.
+Sur un autre plan, les hypothèses linguistiques peuvent être mises à l'épreuve de + l'imagerie cérébrale. Par exemple, si la thèse de la séparation du lexique et de la + syntaxe est valide, alors on devrait pouvoir observer une différenciation des zones + activées dans le cerveau. Personnellement, je fais l'hypothèse inverse, et je tente, avec + mes collègues des neurosciences, de la tester en observant ce qui se passe lorsqu'on + introduit dans le discours une incongruité syntaxique ou sémantique. La difficulté est de + trouver des expériences réalisables et pertinentes qui permettent de relier les faits de + langue à des données proprement psychologiques et neurologiques.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Cet ouvrage sera un outil très utile pour étudiants en sciences du langage et pour + chercheurs dans des domaines connexes : philosophie analytique, informatique, psychologie + et autres sciences cognitives. Il rassemble en un seul volume des informations claires et + précises, des explications synthétiques et pointues que l'on a beaucoup de mal à trouver + réunies ailleurs.
+Les pages liminaires présentent une table de symboles utilisés en phonétique, en + grammaire générative, en sémantique formelle et en logique, symboles qui sont la clé + d'accès trop souvent omise dans d'autres ouvrages. Le texte est dans son ensemble assorti + de tableaux et de schémas qui, pour les étudiants, faciliteront l'acquisition des + concepts, et pour les chercheurs confirmés, rafraîchiront la mémoire en un coup d'oeil. + Les enseignants universitaires y puiseront matière à enrichir leurs cours.
+Après la description de l'objet constitutif de la linguistique, la première partie + fournit des notions de base telles que les rapports syntagmatiques et paradigmatiques. La + deuxième conduit le lecteur à travers la syntaxe et la sémantique formelles, en donnant, + au passage, un bon aperçu des quatre étapes de la théorie de Chomsky.
+La troisième partie, réservée à la pragmatique, permet de clore le livre sur les
+ principes d'interprétation un peu plus nouveaux, tels que la théorie de la pertinence de
+ Dan Sperber et Deirdre Wilson. Un seul défaut, fréquent dans ce genre d'ouvrage :
+ contrairement à ce qu'annonce le titre, il ne s'agit pas d'une introduction à toute
+ « la linguistique contemporaine », mais à l'un de ses courants, proche de la
+ pragmatique. Une lecture à compléter par d'autres.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Notre « moulin à paroles » est extrêmement rapide et efficace. Dans le cadre de + conversations quotidiennes, une personne utilise en moyenne 100 à 200 mots par minute. + Cela peut même atteindre 300 mots par minute selon les circonstances et les individus, + soit 5 mots par seconde, c'est-à-dire l'équivalent d'une phrase simple par seconde (1). Par ailleurs, les erreurs sont rares : environ une + erreur lexicale tous les mille mots et une erreur de syntaxe toutes les 200 phrases. Les + performances verbales d'une personne moyenne sont encore plus admirables, lorsqu'on sait + qu'elle doit retrouver les mots nécessaires pour exprimer ses pensées dans une sorte de + « dictionnaire mental » qui en comporte entre 20 000 et 40 000, voire plus, selon les + estimations.
+Pour réussir à ne sélectionner que les mots pertinents, ce dictionnaire doit avoir une + organisation qui corresponde à deux critères : les mots doivent être discriminables - de + sorte qu'ils ne soient pas confondus entre eux - et organisés selon leur fréquence - pour + permettre la mobilisation très rapide des mots les plus usuels - même si cela en réduit la + diversité.
+Ce moulin à paroles parvient également à produire des phrases qui respectent la syntaxe + (ou grammaire) de la langue utilisée, et qui suivent les principes d'organisation + conventionnelle du discours. Les analyses de monologues font ainsi apparaître que la forme + des phrases y est très répétitive et que l'agencement des parties du discours y suit un + ordre hautement prédictible (cadre du récit, survenue de la complication, réaction des + personnages et mise en oeuvre d'un plan, résultat des actions entreprises, etc.) (2).
+Les chercheurs en psychologie cognitive et psycholinguistique essayent depuis plusieurs + décennies de déterminer les mécanismes de production de la parole. Très souvent, ce sont + les erreurs que toute personne produit de temps à autre, ou les difficultés pour retrouver + un mot, qui leur ont permis de progresser dans la compréhension de ces mécanismes.
+Prenons l'exemple de l'expérience désagréable que nous avons tous vécue de ne pouvoir
+ retrouver un mot que nous connaissons pourtant (« Ça va me revenir, c'est une sorte de
+ racine, toute tordue, on en mangeait pendant la guerre, c'est... ça me
+ reviendra ! »). Ce phénomène, le mot-sur-le-bout-de-la-langue, suggère que l'on peut
+ très bien connaître le sens du mot (sa sémantique) et sa catégorie syntaxique (adjectif,
+ verbe, substantif, etc.) sans retrouver pour autant sa forme phonologique (dans cet
+ exemple, il s'agissait de « topinambour ») (3).
Le psychologue américain Merrill F. Garrett a également analysé les milliers d'erreurs + produites au cours de discours quotidiens en anglais (4). + Bien que rares, ces erreurs présentent des caractéristiques régulières, que l'on retrouve + en français (5). Il arrive que l'on fasse des échanges + soit entre des mots - « Il a mis la serrure dans la clé » au lieu de « Il a mis la clé + dans la serrure » - soit entre des sons - « un cour de tar » au lieu d'« un quart de + tour ».
+Une analyse plus fine montre que les échanges entre mots n'ont pas exactement les mêmes + caractéristiques que les échanges entre sons. Ainsi, les échanges entre les mots ont + généralement lieu entre des mots appartenant à la même catégorie grammaticale (deux + adjectifs, deux noms) et entre des mots relativement éloignés entre eux dans la phrase + (jusqu'à une distance pouvant atteindre environ 10 syllabes). Par contre, les échanges + entre sons affectent des mots proches dans le discours (distants d'environ 3 ou 4 + syllabes), et appartenant à des catégories grammaticales différentes, ou produisant même + de faux mots.
+Les théoriciens du langage ont ainsi tiré la conclusion suivante : si l'on peut connaître + le sens d'un mot sans en retrouver la forme sonore (comme dans le + mot-sur-le-bout-de-la-langue), ou si les erreurs que l'on fait sont différentes quand on + échange des mots ou des sons, on doit postuler qu'il existe au moins deux niveaux de + traitement différents. L'un concerne le sens des mots et leur fonction dans la phrase, et + est appelé traitement sémantico-syntaxique. Le second concerne la forme sonore du mot + (dans le langage parlé, ou la forme orthographique dans le langage écrit) et est appelé + traitement phonologique.
+Les observations de patients souffrant de troubles du langage, suite à une lésion + cérébrale, ont également étayé la thèse de l'existence de deux niveaux de traitement. De + fait, certains patients, dits anomiques parce qu'ils ont des difficultés à désigner le nom + des choses ou des gens, ou à évoquer des actions, sont capables de fournir des + informations sur le sens des mots qu'ils cherchent, ou leur catégorie grammaticale, ou + leur genre, tout en se trouvant dans l'incapacité d'en retrouver la forme sonore.
+Il arrive également que ces patients produisent des erreurs, dites paraphasies + sémantiques, très particulières : on leur montre un dessin de lion, et ils vont le nommer + « tigre », mot sémantiquement proche. En conséquence, il est plausible, même si certains + chercheurs contestent cette manière de concevoir les choses, d'envisager que la + remémoration des mots s'effectue en deux étapes : récupération de l'information sémantique + et syntaxique d'abord ; récupération de la forme phonologique ensuite.
+Au début des années 80, l'accumulation des observations et celle des analyses des
+ phénomènes du mot-sur-le-bout-de-la-langue, des erreurs, mais également des performances
+ de patients souffrant de troubles du langage consécutivement à une lésion cérébrale
+ (voir l'encadré, p. 56) ont amené à complexifier le modèle de la production
+ verbale. En l'état actuel, la conception qui recueille le plus l'agrément des chercheurs
+ postule l'existence de plusieurs niveaux de traitement.
Tout d'abord, avant même de choisir son mode d'expression (verbale, gestuelle, graphique, + ou autre), l'individu commence par élaborer mentalement un message (par exemple, il veut + signaler le fait que le chat qu'il observe est en train de faire son repas d'une souris). + A ce stade, la pensée est sans langage. Le message n'a donc pas encore de représentation + linguistique, mais inclut des éléments de contenu, de relation à la situation, à la + motivation de l'émetteur, à son état d'esprit.
+Si la personne choisit le langage comme mode d'expression (qui pourra prendre une forme + orale ou écrite), elle va alors initier l'étape dite d'élaboration de la formulation. + Cette étape s'articule en deux sous-étapes, reliées entre elles. La première est celle de + la représentation fonctionnelle. A ce niveau, seule la forme sémantico-syntaxique des mots + et des phrases est élaborée. Cela veut dire que le sens des mots est spécifié, ainsi que + leur fonction dans la phrase. Dans notre exemple, le locuteur accède à toutes sortes de + connaissances sur le chat : animal carnivore, grand chasseur de petits rongeurs, utile + pour en débarrasser les greniers, également amateur de lait et de caresses, etc., ainsi + que sur la souris. Ces éléments de sens spécifient par exemple que si le premier peut + dévorer le second, l'inverse n'est pas vrai. Cela amène donc à associer au chat une + fonction d'agent de l'action manger et à la souris celle d'objet.
+La deuxième sous-étape de la formulation est celle de la représentation positionnelle. A + ce niveau, non seulement la forme du mot est définie - c'est-à-dire la forme sonore du mot + chat et souris - mais aussi les marques de genre, de nombre et les terminaisons verbales + affectées aux mots (« les chats mangent les souris »).
+Enfin, lorsque l'individu a récupéré la forme phonologique des mots et leur position dans
+ la phrase, la troisième étape de la production de la parole intervient : le locuteur se
+ prépare à articuler les mots, en mettant en place un programme de mouvements des cordes
+ vocales, de la langue, des lèvres, etc., avant de finir, en quatrième étape, par exécuter
+ réellement les mouvements nécessaires (voir l'encadré, p. 57).
Ce modèle de la production du langage décrit donc différents niveaux de représentation et + leur organisation (dite architecture). Mais il ne traite que très partiellement et + imparfaitement des questions relatives à son fonctionnement. Un peu comme si on disposait + du plan d'un moteur de voiture, sans savoir exactement dans quel ordre ni par quelles + relations de cause à effet chaque élément agit sur les autres. Plus exactement, le modèle + de M.F. Garrett (complété par Willem J.M. Levelt) considère qu'il existe une relation + hiérarchique entre les différents niveaux : le niveau conceptuel (le contenu du message) + dominerait le niveau de la formulation et, à l'intérieur de celui-ci, le niveau + fonctionnel (le traitement sémantico-syntaxique) dominerait le niveau positionnel (le + traitement phonologique). Le modèle serait également sériel, ce qui veut dire qu'une étape + ne pourrait être initiée tant que la précédente n'est pas réalisée. Et surtout, qu'aucun + retour d'information ne se ferait entre une étape et la précédente. Autrement dit, selon + M.F. Garrett, on ne pourrait retrouver la forme sonore d'un mot qu'après avoir accédé à + son sens. Certains chercheurs remettent en cause une telle conception hiérarchique et + sérielle et envisagent au contraire la possibilité que tous les niveaux fonctionnent + parallèlement et/ou que des interactions surviennent entre eux (6).
+Pour départager ces différentes conceptions, une série de travaux expérimentaux a étudié + la succession dans le temps des mécanismes de production de la parole. La question + essentielle était de déterminer si les traitements sémantiques survenaient avant les + traitements phonologiques (hypothèse de sérialité) et indépendamment d'eux (hypothèse de + modularité). Mais comment déterminer l'organisation temporelle de processus mentaux + largement non-accessibles à la conscience et à l'introspection, et souvent très rapides et + automatiques ?
+Comme les psychologues cognitivistes le font souvent, ils ont imaginé une méthode
+ indirecte pour aborder ce problème : le paradigme d'interférence. Il repose sur le
+ principe suivant : lorsque deux stimuli doivent être traités simultanément par le
+ même mécanisme mental, le traitement de l'un interfère avec le traitement de
+ l'autre. Par contre, si ces deux stimuli sont gérés par deux composantes
+ différentes, leur simultanéité n'aura pas d'influence sur leur traitement.
Afin d'évaluer s'il y a interférence ou non entre deux types de stimuli, on mesure
+ donc le temps nécessaire pour les traiter (le temps de réaction). Par exemple, une tâche
+ consiste à dénommer le plus rapidement possible le dessin d'un animal (par exemple, un
+ chat) tout en s'efforçant d'ignorer un item distracteur. Si le distracteur entretient une
+ relation sémantique avec le dessin à dénommer (comme par exemple, le mot «souris») ou une
+ relation phonologique (comme le mot «choc»), on observe une interférence. Par contre, si
+ le dessin à dénommer est sans rapport évident avec le distracteur (comme par exemple un
+ dessin de chat avec le mot « pile » ou «----»), il n'y aura pas d'interférence.
+ L'interférence peut se manifester de deux manières : le traitement de la cible pourra être
+ soit ralenti (effet d'inhibition) soit accéléré (effet de facilitation).
Le paradigme d'interférence permet donc de vérifier si deux stimuli sont traités par les + mêmes processus mentaux. Il permet surtout d'analyser le décours temporel de la production + d'un mot. En effet, selon le moment précis où on introduit le distracteur, on peut pister + en temps réel quand et de quelle manière des informations sont actives.
+Le psychologue Herbert Schriefers et ses collègues ont ainsi montré que, lorsque des + individus devaient dénommer un dessin, leur temps de réponse était plus élevé si un + distracteur lié sémantiquement au dessin (comme souris avec chat) était introduit 150 + millisecondes avant le mot cible. Par contre, à ce même moment, un distracteur relié + phonologiquement à la cible (comme choc avec chat) ne créait aucune interférence. L'effet + du distracteur phonologique n'apparaissait que s'il était présenté simultanément ou 150 + millisecondes après le dessin (7). Cela confirmait donc + l'existence d'au moins deux niveaux de représentation intervenant dans un ordre défini : + un premier niveau traitant les informations sémantiques, le second les informations + phonologiques.
+En résumé, il semble donc que le passage de l'idée au mot se fasse en deux temps : tout + d'abord, on récupère l'ensemble des connaissances que l'on a sur un concept, tout ce que + l'on sait sur les chats et les souris, ainsi que leur fonction syntaxique dans l'idée que + l'on veut exprimer, avant, ensuite, d'accéder aux formes sonores qui permettront + d'exprimer les idées en mots.
+Au-delà de l'organisation temporelle de la production de la parole, un autre problème + intéresse les psycholinguistes et les psychologues cognitivistes : comment celui qui parle + fait-il pour contrôler les mots, phrases et discours qu'il produit, pour éviter les + erreurs, ou pour les détecter et les corriger ? Les études sur le déroulement en temps + réel des détections et corrections d'erreurs en production verbale orale sont peu + nombreuses. Elles montrent que beaucoup d'erreurs - environ la moitié - ne sont pas + détectées et que même lorsqu'elles le sont, elles ne sont corrigées que dans la moitié des + cas.
+Néanmoins, lorsqu'il y a correction de l'erreur, l'interruption de la production a lieu
+ la plupart du temps après que l'item fautif a été émis (par exemple, « je dessine le
+ cercle rouge... euh... vert »). Toutefois, elle survient d'autant plus souvent à
+ l'intérieur même du mot que celui-ci est long (8).
+ Certains en ont déduit que le contrôle était opéré par des mécanismes spécifiques à la
+ compréhension du langage différents de ceux qui produisent le langage.
Mais plusieurs faits posent problème à cette conception. Premièrement, dans certains cas,
+ les corrections d'erreurs interviennent trop rapidement pour imaginer que cela passe par
+ des mécanismes de perception et de compréhension des mots ou des phrases (9). Deuxièmement, certaines erreurs sont difficiles à expliquer.
+ Par exemple, les erreurs phonologiques tendent à produire trop souvent des mots existants
+ (« marque » au lieu de « barque ») alors que les calculs de probabilité montrent qu'elles
+ devraient plus fréquemment aboutir à des formes non existantes (par exemple « bourque »).
+ De plus, les mots créés sont souvent appropriés au contexte (« il a pris un
+ entonnoir... pardon un arrosoir pour donner de l'eau aux plantes »).
On pourrait donc faire l'hypothèse qu'il existe des allers-retours constants entre le + traitement phonologique et le traitement sémantique. De plus, on peut supposer, + premièrement, que nous activons parallèlement les mots sémantiquement proches (chien, + animal, cocker, chiot) compatibles avec le message que nous souhaitons émettre avant d'en + sélectionner un seul (la question est alors de déterminer comment s'effectue cette + sélection) et que, deuxièmement, les mots sémantiquement proches activent tous leurs + formes phonologiques même s'ils ne seront pas sélectionnés par la suite (10). Cela expliquerait que des corrections puissent survenir + immédiatement après la production d'une erreur, mais aussi que les erreurs commises + présentent avec l'item attendu des affinités sémantiques et phonologiques supérieures à ce + que laisserait attendre le hasard.
+La production du langage est certainement l'une des activités humaines les plus complexes + et son étude est loin d'être terminée. Au cours des deux ou trois dernières décennies, de + nombreux travaux lui ont été consacrés. Ils émanent en priorité d'études de discours, soit + spontanément produits par des individus tout-venant, soit émis par des patients présentant + des troubles. Ils sont très largement tributaires des méthodes et théories de la + linguistique. Les travaux, plus récents, issus de la psychologie cognitive, et s'appuyant + sur des mesures de temps de réaction par exemple, ont à leur tour permis d'affiner les + modèles. Mais d'autres techniques, comme des enregistrements électroencéphalographiques + (EEG), l'utilisation de l'imagerie cérébrale ou la simulation de réseaux de neurones + offrent d'autres observations et complexifient encore les débats. Mais c'est une autre + histoire.
+Professeur de psychologie cognitive à l'université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et + directeur de recherche au CNRS du laboratoire de psychologie sociale de la cognition.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La lexicologie est l'étude des mots et des expressions, du point de vue de leur forme + (morphologie) et du point de vue de leur signification (sémantique). La lexicologie + s'intéresse à la fois aux mots de la langue et aux mots du discours. La langue est un + système, qui se nourrit des énoncés produits en discours. Le discours est fait d'usages, + qui eux-mêmes s'opèrent dans les contraintes de la langue. Pas de discours sans langue, + donc, et réciproquement.
+En tenant compte de cette relation complexe, Marie-Françoise Mortureux expose, à + destination d'un public débutant, cette discipline tout en finesse qu'est la lexicologie. + Les définitions données au cours du livre, les exemples, les encadrés, le glossaire et, + plus généralement, l'écriture font de cet ouvrage un instrument très pédagogique. On + apprend à réfléchir sur la notion de mot («champ de bataille » est-il un seul mot ou + trois ?), à connaître les différents procédés de formation des mots nouveaux, ou encore à + décomposer un « mot » en unités de signification...
+Le slogan de la collection « Campus » est : « Un espace de réussite pour tous les
+ étudiants ». On peut bien sûr lire ce livre dans le but de « réussir » son module
+ d'initiation à la linguistique, mais il n'est pas interdit de le faire pour le
+ plaisir.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Jusqu'à présent, le lecteur désireux de lire
Au total, une vingtaine d'universitaires et chercheurs, anglicistes ou économistes ont + participé à cette entreprise ayant demandé pas moins de dix ans de travail. A défaut + d'exactitude sémantique, ils ont poussé le souci du détail jusqu'à soumettre le résultat + final à l'épreuve dite du gueuloir, en le lisant à haute voix devant une assemblée + d'anglicistes et d'économistes. Car avant d'être lue,
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Ferdinand de Saussure (1857-1913) est le père de la linguistique moderne. Dans son
+ Cours de linguistique générale (1912), il rompt avec une approche descriptive et
+ historique des langues pour rechercher les règles formelles de son fonctionnement
+ (approche synchronique).
Il défend un point de vue «structural», où la langue est étudiée comme un système. Un + signe possède une double face : un signifiant, qui est le support matériel du signe (son + ou graphisme), et un signifié, qui correspond à l'idée contenue dans le signe.
+En 1935, Leonard Bloomfield (1887-1949) esquisse, avec le distributionnalisme, une + tentative d'inspiration béhavioriste d'expliquer les faits de langage à partir de la + fréquence d'apparition des mots.
+A la fin des années 20, le Cercle de Prague accueille les linguistes russes Roman + Jakobson (1896-1982) et Nikolaï Troubetskoï (1890-1938).
+Son approche s'inspire de celle de F. de Saussure. La langue forme une structure dont les + éléments sont arbitraires mais se tiennent entre eux.
+Dans le prolongement de F. de Saussure, le Danois Louis Trolle Hjelmslev (1899-1965) + forge une théorie linguistique, nommée glossématique, dont le projet est de constituer une + «algèbre immanente des langues». Cette démarche se veut résolument théorique et + formaliste.
+Selon Edward Sapir (1884-1939) et son élève Benjamin L. Worf (1897-1941), ethnologues et + linguistes américains, la variété des langues et des types de vocabulaire contribue à + forger des représentations différentes du monde. C'est ce que l'on nomme l'hypothèse + Sapir-Worf.
+Au début des années 60, on assiste à l'éclosion de plusieurs types de grammaires + transformationnelles et génératives. Leur but est de constituer une grammaire universelle + du langage. Elles sont impulsées notamment par Zellig Harris et son élève Noam + Chomsky.
+La grammaire générative est à la recherche d'un système formel du langage, d'une + grammaire universelle (GU) qui décrirait toutes les langues et leurs énoncés.
+A partir des années 80 se développent de nouvelles grammaires, dites «grammaires + d'unification», dont l'objectif est d'unifier syntaxe et sémantique. Les modèles formels + des grammaires d'unification sont explicitement forgés dans le cadre de la traduction + automatique.
+Fondateur de la phonologie, R. Jakobson (1896-1982) émigre aux Etats-Unis en 1942.
+Dans son
André Martinet (1908-1999) est le fondateur de la phonologie fonctionnelle. Il est aussi + l'inventeur de la célèbre théorie de la double articulation du langage.
+William Labov (né en 1928) définit la sociolinguistique comme l'étude des différences + linguistiques selon les milieux sociaux.
+Chaïm Perleman, le père de la théorie moderne de l'argumentation (
Le philosophe anglais John L. Austin (1911-1960) (
La pragmatique quitte le terrain des structures de la langue pour s'intéresser à la + parole et à ses effets dans le cadre d'une communication. Pour elle, les actes de langage + désignent des énoncés en tant qu'ils agissent sur les autres.
+L'ethnographie de la conversation (Dell Hymes et John J. Gumperz) repose sur l'analyse de + la conversation ordinaire, des tours de parole, des rituels...
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Il fonde une nouvelle linguistique, contribue au pragmatisme philosophique, alimente la
+ sociologie critique. J.L. Austin est un pur produit du courant analytique développé à
+ Oxford par Gilbert Ryle depuis 1935. Les philosophes d'Oxford sont dits « du langage
+ ordinaire » : pour eux, philosopher, c'est commenter le sens des mots, et ce sens, loin
+ d'être fixé en raison, dépend des « jeux » de l'usage quotidien. Austin, dans son recueil,
+ ne fait rien d'autre qu'identifier un nouveau type de jeu, qu'il baptise illocutionnaire.
+ Qu'est-ce à dire ? Certains énoncés ne servent ni à constater un état, ni à affirmer un
+ fait, ni à décrire une réalité, mais à faire quelque chose, comme lorsque l'on déclare
+ « je te baptise », « je te donne », « je promets que », etc. Austin suppose
+ d'abord qu'il s'agit d'une classe particulière de verbes, qu'il nomme
+ « performatifs ». Mais, à l'examen, il s'aperçoit que beaucoup d'énoncés
+ constatifs peuvent avoir une valeur illocutoire, c'est-à-dire viser à un certain effet :
+ par exemple, « tu es en retard » peut être un simple constat, ou une invitation à
+ se presser.
Bref, conclut Austin, un très grand nombre de phrases sont susceptibles de constituer des
+ « actes de langage ». Ce disant, Austin ajoute une pierre décisive à la critique
+ de l'analyse positiviste du langage : en montrant qu'un énoncé peut n'être ni vrai, ni
+ faux, mais avoir une fonction, il inaugure la recherche d'un autre type de sens dans le
+ discours, qui ne relève pas de ce qu'il dit, mais de ce qu'il fait faire, ou fait dire :
+ c'est la dimension pragmatique du langage.
D'abord accueillie avec scepticisme, l'oeuvre d'Austin donnera lieu, dans les années 70, + au développement d'une nouvelle branche de la théorie et de l'analyse linguistique, qui + étudie les traces d'usage portées par le langage : mécanismes conversationnels, + présuppositions, sens implicites... Mais elle alimente aussi le large mouvement + philosophique anglo-saxon qui s'élève contre les positivismes, et comprend, entre autres, + un versant pragmatiste.
+Reprise par le philosophe américain John R. Searle (né en 1932), la notion d'actes de
+ langage prend une dimension générale. Searle montre en 1969 que beaucoup de nos énoncés
+ ont un double sens et sont des « actes indirects ». « Avez-vous du sel ? » n'est
+ pas une question, mais une demande. Par la suite, J.R. Searle développera l'idée que la
+ signification du langage est un phénomène intentionnel, irréductible à une description
+ logique. Richard Rorty (né en 1931), principale figure du néopragmatisme américain, publie
+ en 1967
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Si l’on devait définir ce qui caractérise l’espèce humaine, ce serait sans aucun doute le + langage. Les animaux sont capables de communiquer entre eux mais seuls les humains ont la + capacité de converser. Outre cette faculté universelle, la linguistique démontre que les + langues sont en réalité très similaires. Les différences ne sont en fait que + superficielles. Il existe plusieurs méthodes pour appuyer ce constat : soit en définissant + des correspondances entre les langues, soit en analysant comment les bébés apprennent une + langue. C’est cette dernière méthode que j’ai choisi d’approfondir.
+Je travaille sur le long terme. J’observe une demi-douzaine d’enfants en direct, sur une + période de deux ans au minimum, et des milliers d’enfants issus des corpus déjà établis ou + des résultats d’études transversales portant sur des grandes populations d’apprenants, de + l’âge de 6 mois à 4 ans. J’étudie l’évolution de la prononciation d’un même mot jusqu’à la + prononciation parfaite ; autrement dit de la perception du langage jusqu’à la production + du langage. Je n’analyse pas uniquement l’apprentissage du français, mais également celui + du portugais, de l’anglais, du néerlandais et de l’allemand. Je cherche à définir ce qui + est commun chez ces enfants en matière d’acquisition langagière, quelle que soit leur + langue maternelle.
++
Pas du tout. Il faut casser le mythe de la confusion des langues. L’enfant est tout à
+ fait capable d’assimiler plusieurs langues dès son plus jeune âge et de les différencier
+ avant même de parler. Le cerveau d’un bébé n’étant pas encore formé, l’acquisition de
+ plusieurs langues en parallèle se fait tout naturellement. A contrario, une
+ personne apprenant une langue à 20 ans ne pourra jamais la parler aussi bien qu’une
+ personne l’ayant assimilée bébé. C’est d’ailleurs faire un réel cadeau à son enfant que de
+ lui transmettre deux langues dès son plus jeune âge !
Je constate qu’en ce qui concerne l’acquisition du langage, les langues répondent à des
+ principes généraux. L’enfant découpe les mots en syllabes et en sons et organise sa langue
+ autour de la syllabe accentuée. Par exemple, les enfants anglais qui prononcent leurs
+ premières syllabes accentuent bien le mot helicopterpasta
Outre les similitudes entre les langues, chaque langue a également des propriétés propres + et donc des problèmes spécifiques, comme la prononciation. Par exemple, en anglais le + « r » se transforme souvent en « w », ce qui n’est pas le cas en français.
+Mon travail de recherche va notamment permettre d’aider le travail des orthophonistes qui + n’ont ni le temps, ni l’expertise nécessaire pour faire ce type de comparaisons. Ces + recherches permettront de définir si l’enfant a un problème superficiel ou linguistique + général. Mes travaux ont d’ores et déjà permis de faire évoluer les outils existants et de + créer du nouveau matériel orthophoniste.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
L'Académie française, on le sait, exerce la noble fonction d'admettre de nouveaux mots au + dictionnaire officiel. Les CMT (commissions ministérielles de terminologie) vont plus + loin : elles en fabriquent. La France est en effet un des rares pays du monde à mener, + depuis 1970, une politique active de création lexicale. L'affaire du « franglais » et, + plus exactement, le phénomène de l'hégémonie linguistique anglo-saxonne sur les mondes du + commerce et de la technoscience sont à l'origine de ce sursaut patriotique. Ses détails et + ses effets sont, la plupart du temps, mal connus du public, même lorsqu'ils sont + évidents : « disquette » est un mot créé en 1974, adopté en 1981 et largement passé dans + l'usage depuis.
+L'objet numéro un de la création lexicale française, c'est la recherche d'équivalents à
+ des termes techniques anglais tels que prompt (invite), vidéoclip (bande
+ vidéo promotionnelle) ou lifting (remodelage).
Dans ce gros ouvrage érudit, Loïc Depecker retrace l'histoire des institutions et des + délibérations qui ont donné le jour à près de dix mille mots du français actuel, nouveaux + ou redéfinis entre 1970 et 1994. Au fil de ce récit, la complexité des mécanismes de + création linguistique apparaît : emprunt, calque ou néologie ? En principe, une langue est + arbitraire, mais l'épluchage de la critique académique et journalistique met en évidence + le poids de l'imaginaire sémantique et esthétique dans lequel baigne notre langue. Les + contraintes qui peuvent opposer la précision à la beauté, l'étymologie à la simplicité et + l'habitude à la clarté sont à chaque fois en jeu.
+Malgré son déroulé assez lent, ce livre est passionnant par les perspectives qu'il ouvre
+ sur les mécanismes ordinairement invisibles de la formation du sens. Enfin, last but
+ not least, il y a l'emploi : il ne suffit pas de créer des mots, il faut encore les
+ « implanter » dans l'usage courant. A l'époque où L. Depecker terminait ce manuscrit
+ (1994), les études d'implantation dans les dictionnaires de langue donnaient un résultat
+ plutôt satisfaisant en informatique, espace, transports, commerce, même pour des termes
+ d'usage courant (bogue, disquette ou gazole). Bref, bien que la démarche volontariste
+ suscite, parfois, des réactions épidermiques négatives, il s'avère que les Français
+ s'approprient rapidement les changements proposés, et en oublient même l'origine.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
+ Un réseau sémantique représente la manière dont le sens des mots pourrait être gardé en
+ mémoire et activé lors de la formation d'un énoncé. Celui-ci est organisé de manière
+ logique et économique de façon à pouvoir former un grand nombre d'énoncés sans répéter
+ d'information. Théoriquement, former la phrase
+
+ «un canari est jaune»
+
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Depuis les débuts des recherches en préhistoire, il y a cent cinquante ans, la quête des
+ origines de l'homme s'est résumée à une histoire de crânes, d'os et de silex. Le but étant
+ de reconstituer l'arbre généalogique de l'humanité, c'est-à-dire la longue saga des
+ ancêtres ayant conduit des premiers hominidés à Homo sapiens.
La naissance de la pensée, des cultures et du langage est longtemps restée une question + purement spéculative, car les idées et les paroles ne laissent que peu de traces. Les + outils de pierre étant les seuls vestiges d'activité humaine, on a conclu à une longue + évolution de ce qu'on appelait faute de mieux une « culture matérielle », comme si les + hommes qui ont taillé les silex n'étaient pas capables de rêves, d'imagination, de jeux, + d'histoire, d'art. Depuis deux décennies, la connaissance de l'émergence du langage, de la + culture et de la pensée au cours de l'évolution a fait des progrès décisifs grâce aux + recherches menées en sciences cognitives, en archéologie et en psychologie évolutionniste. + Des hypothèses et scénarios nouveaux voient le jour. Ils portent sur plusieurs questions + capitales pour comprendre la dynamique de l'évolution humaine.
+Le schéma darwinien de la sélection naturelle suffit-il à expliquer l'évolution de + l'homme ? Et, si oui, sur quoi porte la pression sélective : le groupe ou l'individu ? Et + comment les innovations se transmettent-elles au sein d'un groupe ?
+Sans avoir tranché ces questions, on commence à y voir un peu plus clair sur les + mécanismes - sélection naturelle, sélection sexuelle, coévolution cerveau/culture - qui + ont engagé les hominidés dans une voie si singulière.
+A partir de quand les comportements symboliques propres aux humains - qui se manifestent
+ à travers l'art, le langage, les techniques et de nouvelles formes de vie en société -
+ ont-ils émergé ? Pendant longtemps, on a vu dans le « big bang culturel » du
+ paléolithique supérieur (il y a 40 000 ans environ) une soudaine émergence de l'esprit
+ humain.
Ce scénario n'est plus de mise. La culture, le langage, l'art, les comportements + symboliques se sont développés en plusieurs étapes dont les prémices remontent à bien + avant l'apparition des hominidés. L'existence de cultures animales - aujourd'hui admise + par les spécialistes - en offre une preuve saisissante. Les étapes du passage entre les + premières formes culturelles et celles des hommes modernes sont également entièrement + reconsidérées à la lumière des découvertes récentes.
+De nombreux facteurs ont été avancés pour expliquer l'émergence des cultures et des + capacités symboliques des humains : le langage, la technique, l'intelligence sociale, + l'imitation et l'apprentissage. Certains avancent désormais une nouvelle hypothèse : la + capacité à forger des métareprésentations ou représentations détachées.
+La question des origines des cultures humaines restera longtemps ouverte. Mais elle ne
+ peut plus être abordée sans prendre en compte les avancées considérables de ces dernières
+ années. Ce premier numéro des Grands Dossiers de Sciences Humaines vous en offre
+ donc un riche aperçu.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Les psychologues cognitivistes représentent souvent les composantes d'un processus
+ mental sous forme de « modèles boxologiques » (autrement appelés modèles en « petites
+ boîtes »), dans lesquels des flèches indiquent les relations supposées entre les
+ différents modules. Dans ce cas-ci, la seule différence entre les deux modèles se situe au
+ niveau des relations entre l'encodage sémantique et syntaxique, et l'encodage
+ phonologique. Ce détail signale en fait une différence de conception importante : selon
+ Willem J.M. Levelt, la production du langage est un processus totalement sériel, ce qui
+ veut dire que l'étape de l'encodage phonologique ne peut avoir lieu que lorsque l'étape
+ précédente est tout à fait terminée. D'autres chercheurs remettent cette idée en question,
+ à partir d'observations expérimentales nouvelles comme certaines erreurs bien
+ particulières, dites « erreurs mixtes ». Dans l'exemple « Il y a des tueurs d'élite sur les toits » au lieu de
Cela conduit à imaginer une action au moins partiellement simultanée (illustrée par les + doubles flèches) de l'encodage sémantique et phonologique.
+
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+
« Je le jure ! », « Si nous partions ? », « Je vous unis par les liens
+ du mariage » ... Pour le philosophe anglais John Langshaw Austin (1911-1960),
+ certains énoncés du langage ne servent ni à transmettre un message, ni à décrire le monde,
+ mais à faire quelque chose : ils constituent en eux-mêmes une action, un «acte de
+ langage » .
Lorsque nous jurons, questionnons, décidons ou ordonnons... nous produisons donc des + énoncés dont la valeur est « illocutoire ».
+Mais il y a plus : « Tu es en retard » peut être considéré comme un simple
+ constat (acte locutoire) ou une injonction à se presser (illocutoire). Plus J.L. Austin
+ avance dans ses recherches, plus il en conclut qu'un grand nombre de phrases sont
+ susceptibles de constituer des actes de langage.
Elève puis professeur à Oxford, J.L. Austin donne naissance à un nouveau courant de la + linguistique. Un énoncé peut être ni vrai, ni faux, mais avoir une fonction, comme faire + faire quelque chose ou la faire dire : J.L. Austin inaugure ainsi de nouvelles recherches + sur le discours, en ajoutant une pierre décisive à la critique de l'analyse positiviste. + La linguistique pragmatique va ensuite se pencher sur les mécanismes conversationnels, les + présupposés, le sens implicite...
+J.L. Austin, qui trouvait que les livres étaient déjà bien assez nombreux, n'en publia
+ aucun de son vivant. Mais ses conférences, réunies par ses disciples, furent éditées en
+ 1962 sous le titre How to Do Things with Words (en français,
Son oeuvre devint l'une des références de la philosophie pragmatique anglo-saxonne. Elle
+ fut reprise et prolongée par les recherches du philosophe américain John R. Searle qui
+ montra que les « actes indirects » de langage étaient notre lot quotidien :
+ « Avez-vous du pain ? » est, la plupart du temps, non pas une question
+ mais une demande...
Le philosophe Richard Rorty, chantre du néopragmatisme américain s'appuiera sur ce + courant de la philosophie du langage pour proposer une conception relativiste de la + connaissance.
+
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+
Lors des récentes émeutes « urbaines », la société française a semblé découvrir
+ l'ampleur des dégâts dans les « cités » : échec scolaire, chômage massif, abandon des
+ services publics... Pourtant ce ne sont pas les connaissances sur le sujet qui manquent.
+ Les sociologues ont depuis longtemps mené des enquêtes et sonné l'alarme.
Plus profondément, plusieurs publications récentes ont montré comment on assistait, à + travers la politique de la ville, à une spatialisation des problèmes sociaux : l'urbain + tend à devenir le nouveau langage de la question sociale, et l'on prétend désormais agir + sur la précarité en intervenant (faute de mieux ?) sur le cadre de vie (« en finir avec + les cités ghettos », « le droit à la ville », « un plan Marshall pour les + banlieues »).
+Les sociologues sont généralement sceptiques face à cette retraduction : est-ce vraiment + le territoire qui crée la désorganisation sociale ? Car derrière les qualificatifs de + « cités ghettos », d'« espaces de relégation », de « zones sensibles » (« quartier + populaire » semble définitivement dépassé), ce sont bien de groupes sociaux qu'il s'agit + de s'occuper, mais de groupes sociaux que l'on semble avoir du mal à nommer : « pauvres », + « classes populaires », « immigrés »... Quant à savoir qu'en faire...
+Les sociologues se sont donc engagés dans un long travail de déconstruction des termes + passe-partout de la politique de la ville. Ainsi du concept de « mixité sociale » qui, + sous des dehors avenants (favoriser la cohésion sociale en faisant cohabiter classes + moyennes et groupes défavorisés), s'avère le plus souvent utilisé comme un paravent à une + gestion discriminatoire des populations immigrées, qu'on sélectionne selon l'origine sous + prétexte d'éviter la ségrégation.
+En voulant désenclaver les territoires, la politique publique participe ainsi à une forme + d'ethnicisation de la question sociale qu'elle ne cesse de dénoncer par ailleurs en + affichant son refus du communautarisme !
+Certains se demandent par ailleurs si, au lieu de s'attacher aux lieux de résidence, il + ne vaudrait pas mieux s'intéresser à la mixité dans les espaces centraux, centres-ville ou + centre commerciaux, où les forces de sécurité tendent à interdire l'accès à certaines + populations, notamment les jeunes. En termes plus directs : la politique de la ville + vise-t-elle juste ?
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Qu'ont en commun l'amant de coeur et le cache-sexe, le clochard et l'éminence grise, la + mission civilisatrice et la paperasserie ou encore, la phrase toute faite et le poète + maudit ? Le fait d'être des expressions couramment utilisées par des locuteurs + anglo-saxons.
+Dans une enquête judicieuse, Jean-Marc Chadelet sonde les raisons de l'emprunt par la + langue anglaise de nombreux mots et expressions françaises au cours du xxe siècle. + L'approche sociolinguistique, en parfaite adéquation avec la problématique, permet + d'interroger le sens de ces emprunts au-delà des limites de la linguistique saussurienne, + qui n'accorde aucune attention à la « valeur » des mots.
+L'anglais ne manque pas, en général, de termes pour désigner les mêmes choses que le + français. Le problème est ailleurs. Pour J.-M. Chadelet, le vocable français confère à + celui qui l'emploie une distinction parée des vertus que l'on attribue à la France, et + parmi celles-ci l'esprit, l'art de la conversation et la galanterie...
+A proposer comme modèle du genre aux doctorants en sociolinguistique et en sémantique + lexicale, ce livre intéressera également tous ceux qui se penchent sur les questions de + polysémie et de sens dans les langages naturels (psychologues, philosophes analytiques, + informaticiens).
+
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Quand, lors d'un mariage, le maire dit aux deux fiancés « je vous déclare mari et
+ femme », il ne se borne pas à constater cette union : il la réalise par le fait même
+ de prononcer cette phrase. Il existe ainsi dans le langage des propositions qui,
+ contrairement à ce que pensaient les philosophes dits logiciens (Bertrand Russell ou
+ Rudolf Carnap) ne sont, à proprement parler, ni vraies ni fausses. Ces énoncés, tels que
+ « vous pouvez disposer » , « je déclare la cérémonie ouverte » ou « je
+ promets de rendre l'argent », n'ont pas pour but de transmettre une information
+ (« je suis ici ») ou de décrire la réalité (« la table est verte »), comme
+ le font les énoncés «constatifs», mais de faire quelque chose. Ainsi, dire « je parie
+ qu'il va pleuvoir demain » revient à effectuer une action : celle de parier.
C'est cette découverte fondamentale d'énoncés performatifs (de l'anglais to
+ perform
Austin parvient ainsi à préciser le fonctionnement de ces énoncés performatifs. Il + montre, entre autres, que leur « réussite » (qu'ils fassent vraiment quelque chose) + suppose plusieurs conditions. Reprenons l'exemple du mariage : pour être efficace, + l'énoncé du maire doit être prononcé en respectant la procédure du mariage (il doit venir + en fin de cérémonie, et non au début), dans des circonstances appropriées (à la mairie et + non dans un restaurant), par la personne habilitée (le maire, et non mon cousin). Au + final,
Il s'agit donc moins, pour Austin, de savoir comment le langage représente (ou pourrait
+ représenter) la réalité que de comprendre son fonctionnement réel, en partant de son usage
+ en situation. Le succès d'Austin est ainsi dû non seulement à ses travaux philosophiques
+ mais aussi à une certaine conception de la philosophie, hostile à la théorisation a
+ priori,
. +« le langage nous éclaire la complexité de la vie »
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Dans les années 80, un chercheur américain, Philip Lieberman, a imposé la thèse d'une + apparition très récente de la parole. Cette hypothèse s'appuyait sur l'étude comparée de + l'appareil vocal (larynx, pharynx, tractus vocal) des hommes, des singes et des premiers + humains (1) . Or, chez l'homme moderne, le larynx est + situé au fond de la gorge, en « position basse ». Cette position a l'inconvénient de + laisser passer à la fois les aliments et l'air au fond de la gorge, d'où parfois le + phénomène de « fausse route ».
+ En revanche, le phénomène de descente du larynx, apparu au cours de l'évolution, a
+ permis la constitution d'un appareil vocal élaboré et l'articulation des sons. La descente
+ du larynx se reproduit d'ailleurs chez l'enfant au cours de son développement. Chez le
+ bébé, le larynx est en position haute (comme chez les chimpanzés et probablement les
+ australopithèques) : cela lui permet de téter tout en respirant. Puis, tout au long de
+ l'enfance, son larynx descend, lui permettant ensuite d'articuler des sons. D'où l'idée,
+ selon P. Lieberman, que le langage est apparu avec Homo sapiens .
Des données anatomiques
+Mais de nouvelles données ont entraîné des remises en cause de sa thèse. En 1983, Ralf
+ Holloway provoqua une secousse en annonçant qu'il avait repéré sur un crâne d' Homo habilis la présence embryonnaire de l'aire de Broca, une des zones cérébrales de
+ production du langage (2). Par ailleurs, en examinant la
+ forme du basicrâne d'un
En 1989, la découverte sur un squelette de Neandertal de l'os hyoïde - dont la + morphologie permet le mouvement du larynx nécessaire à l'articulation vocale - allait + apporter un argument supplémentaire en faveur de l'existence d'un langage articulé chez + les ancêtres des hommes modernes (3). Une autre série + d'arguments indirects furent mis au crédit de l'idée d'une apparition ancienne du langage. + Pour de plus en plus de préhistoriens, il apparaissait évident que les activités des + premiers hommes, comme la construction des huttes ou la domestication du feu, impliquaient + une organisation sociale et donc une communication langagière au moins élémentaire.
+Aujourd'hui, la plupart des spécialistes envisagent l'apparition du langage en deux
+ étapes : une première phase de langage primitif ou protolangage parlé par l' Homo erectus, suivie par le langage complexe avec
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+
+ Christophe Gans, le réalisateur du Pacte des loups (2001), prépare actuellement
+ l'adaptation cinématographique de la bande dessinée Rahan, dont l'action se situe
+ durant la préhistoire. Vous avez été sollicités afin d'imaginer ce qu'auraient pu être
+ les langues d'alors. Comment avez-vous procédé pour élaborer des langues
+ préhistoriques ?
+
Ce début du xxie siècle est riche en débats sur la paléolinguistique, le protolangage des
+ hominiens qui ont précédé les sapiens, les hypothèses néodarwiniennes sur les
+ avantages évolutifs qui auraient accompagné voire déterminé l'émergence du langage. Bien
+ qu'actuellement débattues, ces hypothèses, qui prolongent celles du xixe siècle, ne sont
+ soutenues par aucune preuve probante en matière linguistique, ce que même Merritt Ruhlen
+ soulignait récemment : « Nous ignorons tout des langues et même des capacités de
+ langage de ces hominidés du passé. »
Et nous n'en saurons probablement jamais
+ beaucoup plus sur ce point. En outre, la situation paléontologique évolue sans cesse et,
+ comme le dit Yves Coppens, il faut être prêt à « changer son fossile d'épaule ».
+ Une certitude demeure dans la fiction : Rahan se situe vers -35 000, à l'époque de
+ la culture aurignacienne du Paléolithique supérieur qui correspond à l'émergence de l'art
+ figuratif dans ce qu'on a appelé la révolution symbolique. Les langues de cette époque
+ étaient sans doute déjà complexes et diversifiées. Quant à la certitude scientifique, les
+ premières traces écrites de langues ne remontent qu'à 3 300 ans av. J.-C., et l'absence
+ totale de données antérieures affaiblit la formulation des hypothèses sur la phylogenèse
+ du langage en général et des langues en particulier. Cependant, nous avons élaboré nos
+ hypothèses en respectant les contraintes linguistiques : par exemple, l'analyse des
+ racines indo-européennes témoigne de la formation tardive de certaines séries de
+ consonnes : ainsi les consonnes comme « f » et « j » sont-elles absentes des langues que
+ nous avons élaborées. D'autre part, les contraintes liées au film nous ont conduits à
+ concilier la création scénique et les données linguistiques : aussi d'autres consonnes
+ dont l'existence est plausible sont-elles également absentes pour éviter aux acteurs
+ d'inutiles difficultés de prononciation. Genre oblige, nos « langues préhistoriques » ne
+ relèvent pas moins d'un imaginaire fictionnel que d'une réflexion purement
+ scientifique.
+ Le film fait parler des hommes de Cro-Magnon et des néanderthaliens. Pourtant, on a
+ longtemps considéré que l'homme de Neandertal ne pouvait pas parler. Est-ce un parti
+ pris scientifique de votre part ?
+
Philip Lieberman, dont les travaux fondaient cette hypothèse discriminante, a récemment + réfuté ses écrits antérieurs. Aujourd'hui, la plupart des anthropologues penchent pour des + langues développées chez les néandertaliens. Si nous avons attribué à leur langue des + sonorités agressives, c'est pour rester conformes au scénario du film. Mais Y. Coppens + écrivait en 1999 que l'homme de Neandertal était aussi évolué socialement et + culturellement que l'homme de Cro-Magnon, avec qui il cohabitait voici 35 000 ans sur le + territoire européen. En tout cas, la création de langues préhistoriques est une expérience + de linguistique appliquée fort stimulante, et qui montre les limites des connaissances + actuelles !
+
+ Le film ne sera pas sous-titré, ce qui implique que les langues préhistoriques
+ inventées devront être comprises par les spectateurs du monde entier. Cela soulève la
+ question des universaux du langage...
+
Les universaux du langage sont des régularités générales de structure qui peuvent être + rapportées à des contraintes articulatoires et/ou des contraintes cognitives. L'unité + phonatoire de base - la syllabe, notamment la syllabe ouverte, est un fait universel. + Peter MacNeilage et Barbara Davis attribuent ce fait au contrôle cyclique de l'appareil + phonatoire de l'homme dont les alternances rythmiques de fermeture et d'ouverture créent + des syllabes simples du type consonne-voyelle. Quant aux universaux de sens, nous évitons + d'en postuler car l'universalisme traditionnel en philosophie du langage reste très + ethnocentrique : ceux qui sont ordinairement proposés ressemblent beaucoup aux catégories + d'Aristote !
+Si le film remporte un succès international, nous serons dans l'interculturel plutôt que + dans l'universel. Les créations cinématographiques mettent en oeuvre plusieurs codes qui + se superposent, créant une « partition » complexe. Dans le film, les dialogues seront + appréhendés en fonction de leur propre charge expressive en contrepoint et en complément + d'autres codes sémiotiques (gestes, costumes, musique, situations narratives).
+linguiste et sémioticienne bulgare, est l'auteure du premier manuel universitaire bulgare + de sémiotique et la créatrice du site international de sémiotique : + www.text-semiotics.org/
+est chercheur en sémantique (CNRS). Ses travaux portent sur la question de
+ l'interprétation du sens et sa dimension cognitive. Il a publié notamment
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+
«La recherche est ce processus qui voit les papillons se métamorphoser en
+ chenilles », écrit Jerry Fodor. Le destin de la recherche est effectivement parfois
+ étrange. Témoin ce livre. La théorie de La Modularité de l'esprit a été remise au
+ goût du jour par le philosophe et psycholinguiste américain qu'est Fodor au début des
+ années 80. La thèse défendue est simple. Le cerveau humain ne fonctionne pas comme un
+ tout. Il est composé de petits programmes spécialisés réalisés par des aires spécifiques :
+ les aires visuelles, du langage, de la motricité, de la mémoire... Chacune de ses
+ fonctions est d'ailleurs décomposable en sous-modules : la perception visuelle traite
+ séparément la reconnaissance des formes, de la couleur, du mouvement ; pour le langage, la
+ grammaire et la sémantique sont traitées indépendamment. La théorie de la modularité
+ réhabilite à sa façon la théorie des « facultés mentales » du xixe siècle. Fodor, qui aime
+ la provocation, n'hésitera pas à réhabiliter Franz Joseph Gall, le père de la phrénologie
+ (selon lequel chaque aptitude humaine a une localisation précise dans le cerveau et peut
+ même se lire à la surface du crâne).
Chaque module est donc spécifique à une application précise ; son fonctionnement est + autonome, rapide et inconscient ; il possède une localisation neuronale propre.
+Reste à savoir comment le cerveau parvient à coordonner les modules entre eux. Fodor
+ avance alors l'hypothèse d'un « système central » qui est chargé d'intégrer les
+ différentes opérations entre elles. Ce système central, lui, est non-spécialisé, et il est
+ conscient. Ainsi lorsque l'on parle, la production des mots ou la maîtrise de la grammaire
+ sont largement inconscientes. Ces activités mentales sont commandées par des modules
+ périphériques spécialisés. En revanche, l'orientation du discours lui-même, la maîtrise du
+ message relève du système central supérieur qui, lui, est conscient.
A l'époque où il écrit cela, Fodor s'appuyait sur des recherches neurologiques relatives + à la vision, la grammaire générative de Noam Chomsky (voir article, p. 42) et... + beaucoup de spéculations. Depuis, les neurosciences ont confirmé l'existence de bien + d'autres aires cérébrales très spécialisées. Il n'en fallait pas plus pour que d'aucuns + proclament la victoire de la théorie modulariste (Dan Sperber, Steven Pinker par + exemple).
+C'est ce moment que choisit Fodor pour montrer au créneau et... contester la thèse de la
+ « modularité massive ». Non, proclame-t-il désormais, le principe d'une
+ modularité massive n'est pas acceptable. Une partie seulement de nos aptitudes cognitives
+ fonctionne selon ce principe. Et il renvoie à la lecture de son livre. Dès la fin de
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La tradition philosophique occidentale pose l'esprit humain comme faisant partie
+ d'un monde à part, situé hors de la nature et échappant à ses lois. Ainsi, pour Platon,
+ les idées appartiennent à un monde supérieur, qui est au fond la seule réalité tangible ;
+ le monde que l'on croit être réel - celui des poules, des maisons, des nuages et des êtres
+ humains - n'étant qu'un reflet déformé du monde des idées.
René Descartes adopte quant à lui une position « dualiste », fondée sur un découpage + entre d'un côté le monde de la matière, de l'autre celui des idées.
+Les sciences humaines sont largement héritières de cette vieille tradition de pensée qui + consiste à séparer le monde humain en deux : la matière et l'esprit, la nature et la + culture, le mental et le corporel, le biologique et le psychologique.
+Aujourd'hui, tout un courant de pensée cherche à rompre avec cette vision et veut + réintégrer l'esprit dans le monde matériel. Tel est le programme de « naturalisation de + l'esprit » défendu par des philosophes et chercheurs en sciences cognitives.
+Mais qu'entend-on au juste par naturalisation de l'esprit ? S'agit-il d'en finir avec les + sciences humaines - de l'anthropologie à la psychologie - et de les dissoudre dans les + sciences de la nature ?
+En fait, derrière une position de principe générale assez vague - réintégrer l'étude de + l'esprit dans une optique naturaliste - se précise toute une gamme de positions + différentes.
+Le mot d'ordre a été lancé au milieu des années 90 par une pléiade de philosophes + américains - Fred Drestke, Jerry Fodor, Ruth Millikan -, puis repris par des collègues et + émules français : Jean Petitot, Pascal Engel, Joelle Proust, Elisabeth Parcherie, Pierre + Jacob, Dan Sperber.
+Pour Marc Jeannerod, directeur de l'Institut des sciences cognitives de Lyon, par
+ exemple, naturaliser la cognition revient à « introduire les contraintes biologiques
+ dans le fonctionnement cognitif » (La Nature de l'esprit, Odile Jacob, 2002
L'anthropologue D. Sperber plaide lui aussi pour une naturalisation de l'esprit. Mais
+ dans une optique un peu différente. Pour lui, naturaliser l'esprit consiste à découvrir
+ les « mécanismes de la pensée ». De même que l'estomac, l'ordinateur ou le moteur de
+ voiture sont des mécanismes chargés d'exécuter des fonction selon des procédures
+ constantes, le cerveau fonctionne lui aussi en mettant en branle tout une série de
+ micromécanismes : des petits modules spécialisés qui lui servent non seulement à
+ reconnaître les couleurs ou marcher, mais aussi à classer son environnement en classes
+ d'objets, à maîtriser les règles de grammaire, reconnaître les visages, etc. Ces modules,
+ hérités de l'évolution, forment en quelque sorte la boîte à outils de notre système mental
+ ( La Contagion des idées, Odile Jacob, 1996
Pour le philosophe F. Drestke, la naturalisation de l'esprit renvoie encore à une autre
+ perspective. A la causalité physique qui régit la matière, doit correspondre - en un
+ strict parallélisme - une causalité des représentations mentales. De même que dans un
+ ordinateur il existe un parallélisme strict entre la logique symbolique du programme
+ informatique et un état de la matière (excitation électrique), il s'agit d'établir un
+ parallélisme entre le contenu sémantique d'une représentation mentale (« Je vais à
+ Saint-Tropez », « j'aime la mer ») et l'état physique qui lui correspond
+ (Naturalising the Mind, 1995
Bien d'autres formules existent sous le chapeau général de naturalisation de l'esprit. + Pour le philosophe Paul Churchland, par exemple, il ne s'agit ni plus ni moins que de + rapporter toute activité mentale à son support neuronal, et donc à terme de supprimer la + psychologie au profit de la neurologie.
+Le programme de naturalisation renvoie, en fait, à des projets assez différents selon + l'idée que l'on se fait de la « nature » de référence : le grain de sable, la méduse ou le + cerveau font tous trois partie de la nature. Mais obéissent-ils aux mêmes règles + d'organisation ? L'étude du grain de sable relève de la physique et de la géologie, celle + de la méduse, de la physiologie et de la biologie. Qu'en est-il du cerveau ? S'il + appartient indiscutablement au monde naturel, quelle est la science qui est la mieux à + même d'étudier son fonctionnement : la physique, la chimie, la biologie, la physiologie, + la génétique, la théorie de l'évolution, l'intelligence artificielle ? Et pourquoi pas, + aussi, la psychologie ?
+Faute de répondre précisément à ces question, le programme de naturalisation de l'esprit + reste assez vague et tombe peut-être dans le piège du dualisme cartésien qui oppose de + façon artificielle deux réalités abstraites : celle de la nature d'un côté, celle de + l'esprit de l'autre.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Raclez-vous la gorge, descendez votre voix de deux octaves et dites
+ « ious ». Voilà, vous avez prononcé le premier mot que Giambattista Vico, un érudit
+ italien du xviiie siècle, estime avoir été créé par l'humanité, réduite à un état bestial
+ pour cause de Déluge. Ious signifie tonnerre. Le terme résulterait d'une volonté de
+ maîtriser un phénomène effrayant par une onomatopée incantatoire, et aurait donné la
+ racine jovis
Des auteurs modernes se sont amusés à recenser les thèses du passé. Patrick Quillier + classe par exemple ces théories dans les familles : « bim-bam » (Renan, pour qui l'homme a + imité par onomatopées les sons de la nature pour les représenter) ; « ouah-ouah » + (Condillac, selon lequel l'homme s'est inspiré des cris d'animaux avant d'aboutir à une + symbolisation par interjections) ; « ding-dong » (Müller, qui supposa un temps que toute + impression venue de l'extérieur se répercute en écho dans une expression vocale issue de + l'intérieur) ; « ho-hisse » (Noiré, pour qui l'homme s'est inspiré des bruits divers + produits par l'organisme) ; « la-la-la-la » (Morier et Haudricourt, qui faisaient du + trajet des phonèmes dans la cavité buccale le fait fondateur de toute expression + langagière) ; « et voilà le travail » (Wundt, qui voyait dans les gestes le moyen de + communication le plus naturel, dont dérivait toute phonétique) ; « miam-miam » (Malmberg, + qui pensait que le son premier était « M », produit par le nourrisson pour réclamer sa + tétée)...
+Un refus institutionnel
+Au préalable, l'abandon des présupposés théologiques ne se fit pas sans mal. Ainsi, dès + sa création en 1866, la Société de linguistique de Paris (SLP) interdisait toute recherche + sur l'origine du langage, au motif que la science linguistique ne pouvait avoir pour objet + que d'étudier des langues existantes. Cette frilosité s'explique par le rejet de + l'évolutionnisme, qui posait comme principe que, si l'homme avait des origines animales, + alors la construction du langage devait avoir été simultanée à un développement progressif + des organes (cerveau et appareil vocal) et à l'acquisition d'émotions. Il impliquait donc + que le fossé entre homme et animal n'était pas aussi infranchissable que ne l'affirmait + l'Eglise.
+Rétrospectivement, les arguments soutenus par la SLP afin d'interdire à ses membres toute
+ recherche sur l'origine du langage semblaient plus scientifiquement étayés que les
+ spéculations des thèses naturelles. Au-delà du refus de croiser le fer avec le clergé sur
+ le dogme de la Genèse, s'affirmaient des précautions méthodologiques ainsi formulées :
+
, car la philologie ne saurait étayer des recherches comparant des
+ langues depuis longtemps distinctes. « Il faut s'abstenir des hypothèses générales qui touchent des questions
+ obscures... »
, car on ne peut reconstituer scientifiquement les étapes ayant abouti à
+ la constitution d'une langue. Extrapoler par exemple que le chien a dû originellement être
+ désigné sous le terme de ouah-ouah qui, par modifications successives - chouah-chouah,
+ puis chouah, chouin...) - aboutirait au mot chien, est difficilement soutenable.« La naissance d'une langue n'est pas un
+ observable »
C'est pourtant une volonté de construire un corpus scientifique, en réaction à ce dernier + type de raisonnement, qui a fourni la matrice des recherches modernes.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le
Dans son Cours, Saussure prône une linguistique synchronique, c'est-à-dire une
+ étude de la langue telle que celle-ci existe à un moment donné, par opposition à la
+ linguistique diachronique (dominante à l'époque) qui s'intéresse à l'évolution historique
+ de la langue. Prendre la langue pour objet de science est également un geste fondateur de
+ Saussure, lequel distingue clairement la langue, qui est
(un système de
+ signes commun à l'ensemble des membres d'une communauté), et la parole, qui est
+ l'utilisation de ce code par les sujets parlants (elle est « à la fois un produit social
+ de la faculté de langage et un ensemble de conventions nécessaires »
). « un acte individuel de
+ volonté et d'intelligence »
C'est aussi dans le Cours qu'est exposée la théorie saussurienne du signe
+ linguistique, lequel comporte deux éléments : un signifié (le concept abstrait, le sens)
+ et un signifiant (l'« image acoustique », la face matérielle). Saussure pose que le signe
+ linguistique est arbitraire, c'est-à-dire qu'il n'existe aucun rapport interne entre
+ signifié et signifiant, entre le concept et le mot qui le représente. Néanmoins, le lien
+ signifié/signifiant est nécessaire, c'est-à-dire imposé à l'individu et à la communauté :
+
Enfin, une des contributions majeures de Saussure est de
+ définir la langue comme un système, ou comme une structure, terme qui sera privilégié par
+ la suite et qui fera de la linguistique qu'il a initiée une linguistique structurale.« Si par rapport à l'idée qu'il représente, le signifiant apparaît comme librement
+ choisi, en revanche, par rapport à la communauté linguistique qui l'emploie, il n'est
+ pas libre, il est imposé. »
Aujourd'hui, toute la linguistique n'est plus structurale, et ceux qui revendiquent une + appartenance au structuralisme ont opéré une lecture critique des concepts saussuriens. + Mais le
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+
est chercheur en sémantique (CNRS). Ses travaux portent sur la question de
+ l'interprétation du sens et sa dimension cognitive. Il a publié notamment
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Après Lucy, Abel, Orrorin... voici Toumaï. Sa découverte a été annoncée dans la revue +
Toumaï a vécu au Tchad il y a sept millions d'années. Sa découverte apporte un élément + supplémentaire à la moisson déjà riche des grandes découvertes paléoanthropologiques de + ces dernières années, qui ont renouvelé notre approche des origines de l'homme. Les + principales leçons sont les suivantes :
+- Toumaï, tout comme Orrorin, découvert en 2000 au Kenya, appartient à une très ancienne + lignée apparue en Afrique entre - 5 et - 7 millions d'années. Il précède donc les + Australopithèques, qui étaient jusque-là les plus vieux hominidés connus.
+- Les Australopithèques sont apparus plus tard. Ils ont vécu entre - 5 millions et - 2 + millions d'années. Longtemps, Lucy (découverte en 1974) en fut la représentante attitrée. + On connaît des dizaines de type d'Australopithèques différents. Et ils est bien difficile + de tracer entre eux quelques filiations.
+- Les Homo qui leur ont succédé se répartissent eux aussi en une dizaine de
+ types : Homo habilis, Homo ergaster, Homo erectus, Homo heidelbergensis, Homo
+ rudolphensis...
- Les Homo sapiens (Néandertal et Cro-Magnon) ont succédé aux anciens Homo
+ vers - 150 000 ans. A son tour, Néandertal va disparaître vers - 30 000 ans (voir
+ l'article Néanderthal, p. 78) laissant sur Terre une seule espèce d'humains : les
+ sapiens sapiens.
La famille des humains et des préhumains s'est donc beaucoup enrichie ces derniers temps, + et le schéma d'évolution linéaire qui a longtemps prévalu n'est plus de mise. Il ne faut + plus chercher à établir, entre ces groupes, des filiations directes et uniques, allant du + moins évolué au plus évolué. Certains sont anciens historiquement, mais plus modernes + anatomiquement. L'évolution ressemble plus à un buisson où s'embrouillent et + s'entrecroisent les brindilles d'un arbre dont les branches les plus hautes sont les plus + récentes. Voilà pourquoi les spécialistes parlent « d'évolution buissonnante ».
+Mais quand bien même parviendrait-on un jour à reconstituer le puzzle complet de notre + généalogie, aurait-on pour autant percé le secret des origines humaines ? Pas vraiment, + car l'évolution humaine ne se réduit pas à l'évolution anatomique.
+Notre histoire n'est pas seulement une affaire d'ossements et d'ADN. Ce qui fait l'homme, + c'est aussi le langage, la technique, la culture, la pensée. De ce point de vue, presque + toute notre histoire culturelle reste à découvrir. Moins spectaculaires que le crâne de + Toumaï, des avancées considérables ont eu lieu ces dernières années. S'appuyant sur les + données combinées des sciences cognitives, de l'éthologie, la paléoanthropologie, + l'archéologie, des chercheurs émettent des scénarios sur l'origine culturelle de + l'humanité.
+Un des domaines de pointe concerne les origines du langage, thème sur lequel on en était
+ réduit à de pures spéculations il y a un quart de siècle. On dispose désormais de bons
+ modèles sur ce qu'aurait pu être un « protolangage » parlé par les Homo erectus il
+ y a plus d'un million d'années. Selon Derek Bickerton, un langage élémentaire, composé
+ d'association de mots concrets, sans ordre grammatical (« moi chasser là-bas », « toi
+ couper bois ») a précédé le langage complexe, formé de mots abstraits assemblés
+ selon des règles grammaticales.
Anatomiquement, la présence d'une zone de Broca (centre du langage) a été relevée sur des
+ Homo habilis. Ce qui suggère que les hommes ont pu utiliser un embryon de langage
+ bien plus tôt qu'on ne le croyait jusque-là : il y a un ou deux millions d'années, au
+ moment même où les hommes se sont mis à fabriquer des outils.
Cela confirme une hypothèse naguère formulée par André Leroi-Gourhan, selon laquelle la + technique et le langage pourraient avoir connu une évolution parallèle.
+Mais tout cela reste encore très hypothétique. Et confirme que la recherche des origines + proprement humaines ne fait que commencer.
+
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+
Daniel L. Schacter, professeur de psychologie à l'université de Harvard, est l'un des + spécialistes les plus éminents de la mémoire. On lui doit la distinction entre mémoire + implicite et mémoire explicite. Jusque-là, les spécialistes étudiaient exclusivement la + mémoire explicite (se souvenir consciemment d'un événement).
+Or, D.L. Schacter a constaté qu'il existait une mémoire implicite échappant à la + conscience. Ainsi, certains amnésiques ne se souviennent pas d'une personne qu'on leur a + présenté la veille, mais réagissent positivement ou négativement à son égard selon que + cette personne a été agréable ou non avec eux lors des rencontres précédentes. Ils ne se + souviennent de rien, mais une partie de leur mémoire a enregistré certains aspects de la + rencontre.
+Dans ce livre, D.L. Schacter présente les acquis d'un quart de siècle de recherches. + Parmi les principales découvertes figure la distinction entre les différents systèmes de + mémoire.
+Outre l'opposition entre mémoire implicite et explicite, ou celle plus ancienne entre + mémoire à court terme et à long terme, on parle aujourd'hui de l'existence d'une mémoire + épisodique et sémantique. Ainsi, on peut ne pas se souvenir où, quand, comment on a appris + telle histoire (mémoire épisodique), mais on se souvient parfaitement de son contenu + (mémoire sémantique).
+Une autre grande facette des recherches porte sur la façon dont nous reconstruisons les + souvenirs du passé. La psychologie cognitive a montré que le cerveau ne mémorise pas comme + un ordinateur. Alors que la machine stocke et restitue toutes les informations telles + qu'elle les a enregistrées, la mémoire humaine filtre, sélectionne, transforme, + reconstruit les données du passé. Les témoignages visuels erronés et les expériences de + laboratoire montrent que nombre de nos souvenirs sont faussés ou déformés, et que parfois + même, il est possible de fabriquer de faux souvenirs, comme ces personnes qui croient + avoir assisté à un accident alors qu'on le leur a seulement raconté.
+Ce livre aborde bien d'autres questions, comme les effets d'un événement traumatique sur + la mémoire, ceux du vieillissement, les mémoires exceptionnelles, la fonction de + l'oubli... D.L. Schacter a su rendre vivante cette synthèse en puisant autant dans la + littérature ou les faits divers que dans les expériences de laboratoire. C'est ce qui rend + ce livre si agréable à lire et dont - faute de tout se rappeler - on gardera néanmoins un + bon souvenir...
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Cet ouvrage pour chercheurs ou étudiants de troisième cycle (car il faut maîtriser le + jargon technique et théorique pour le lire !) rassemble les connaissances les plus + récentes sur les mécanismes mentaux par lesquels un individu perçoit et produit du langage + parlé. Les premiers chapitres donnent les bases nécessaires à la compréhension de cette + discipline ardue qu'est la psycholinguistique : caractéristiques intrinsèques du langage + (phonologie, syntaxe, sémantique), bases neurologiques, et description de l'appareil + phonatoire et articulatoire. Ensuite, les auteurs attaquent le sujet même de l'ouvrage, + c'est-à-dire l'analyse des mécanismes de production et de perception du langage.
+En fin de texte, ils s'attachent à appliquer au langage une théorie de plus en plus + prégnante en sciences cognitives : percevoir et agir sont deux modalités inséparables de + nos interactions avec l'environnement. Ainsi, dans la plus banale des conversations, nous + sommes à la fois récepteur et émetteur, et ces deux rôles s'entremêlent pour arriver à une + communication efficace. Depuis Broca et Wernicke, on concevait classiquement la production + et la perception du langage comme des fonctions séparées et localisées en des endroits + différents du cerveau. Or, certains travaux récents remettent cette conception en cause : + des études par imagerie cérébrale montrent par exemple que les zones corticales qui gèrent + la façon d'articuler un mot et sa forme auditive se recouvrent partiellement.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Directeur d'études à l'EHESS. Auteur notamment de :
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Naîtrions-nous déjà munis des règles de fonctionnement du langage ? Alors que, dans les + années 50, la psychologie s'accordait sur le fait que le langage est le fruit de nos + apprentissages, Noam Chomsky affirme que le langage est déterminé par des structures + mentales innées. En fondant sa « grammaire générative », il cherche à dégager une + grammaire universelle, à la source de toute langue.
+. En effet, à partir d'un ensemble de capacités + linguistiques (ce qu'il appelle la« un usage infini de moyens finis »
. A ceux qui lui reprochent de faire peu de cas de + la sémantique, Chomsky répond que la grammaire prime sur la signification : une phrase + correctement construite comme« la + solution en vient d'être trouvée »
Son parti pris pour l'innéisme lui valut de nombreuses confrontations, dont une restée
+ célèbre, en 1975, avec le psychologue Jean Piaget, spécialiste de l'acquisition du
+ langage. Au fil des critiques, Chomsky n'a cessé de remanier sa théorie sans jamais
+ véritablement parvenir à cerner cette fameuse grammaire universelle. Toutefois, ses
+ travaux ont profondément renouvelé la linguistique, et ont eu des retombées considérables
+ dans le domaine de la cybernétique et du traitement automatique des langues. Enfin, sa
+ réflexion sur l'existence de structures mentales profondes a contribué au déclin du
+ behaviorisme et, a contrario
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
(1857-1913) Grammairien genevois, il est le fondateur de la linguistique moderne et, en + particulier, de la linguistique structurale. Son
(1839-1914) Logicien né à Cambridge (Etats-Unis), est à la fois le fondateur d'un courant + philosophique (le pragmatisme) et l'auteur de la théorie du signe soutenant une bonne + partie de la sémiotique moderne. Dans ses
(1899-1965) Linguiste danois, fondateur du Cercle de Copenhague. On lui doit la notion de
+ fonction sémiotique liant un plan du contenu à un plan de l'expression (
(1896-1982) Linguiste américain d'origine russe, enseigna à Prague, Copenhague, New York
+ et Boston. Il a développé et systématisé la linguistique saussurienne et proposé un modèle
+ des fonctions de communication du langage (
(né en 1901) Sémioticien américain. A développé, notamment dans
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
A destination d'un public d'étudiants, ce manuel agrémenté d'exercices présente la + lexicologie dans ses deux ramifications principales. La première, la sémantique lexicale, + s'intéresse au sens des mots : décomposition en unités de signification, phénomène de + polysémie, relations d'hyperonymie... La seconde, la morphologie lexicale, a pour objet la + forme : formation par dérivation, par composition... Ce livre, efficace dans sa vocation + didactique, offre aussi l'occasion d'appréhender la richesse des questions posées par + cette unité en apparence si simple : le mot. Réédition du manuel publié chez Dunod en + 1998.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Remanié, ce texte est publié l'année suivante au nom du Cercle linguistique de Prague, + dont il constitue le manifeste et le programme. Il marque l'entrée sur la scène + internationale des idées du structuralisme linguistique, dont le développement et la + diffusion seront assurés pendant dix ans par le groupe auquel appartiennent les trois + signataires.
+Ce groupe, fondé en 1926 par Vilm Mathesius (1882-1945), professeur à l'université + Charles, a deux ans d'existence. C'est un « cercle » : tout comme celui de Moscou ou de + Vienne, on s'y retrouve parce que l'on a des idées et des goûts communs. V. Mathésius y + a réuni des étudiants et des professeurs en désaccord avec les thèses, alors dominantes, + des néogrammairiens, qui pratiquent une analyse mécaniste de la transformation des + langues. Beaucoup d'entre eux sont aussi de grands amateurs de poésie. Le Cercle s'est + vite élargi : R. Jakobson est un spécialiste de la poésie slave, venu de Moscou en 1923. + N. Troubetskoy, également russe, a émigré à Vienne pour fuir la révolution de 1917 : il + y enseigne la phonétique. Jan Mukarovsky (1896-1975) est tchèque, et il est, autant + qu'un linguiste, un théoricien de l'art et de la poésie. S. Karcevski, encore un Russe, + est un linguiste qui a étudié à Genève avec Ferdinand de Saussure.
+Les deux sources d'inspiration du Cercle sont les propositions théoriques de F. de + Saussure, encore peu reconnues, et le formalisme hérité de l'école de Moscou. A cela + s'ajoute l'intérêt que Jakobson et d'autres portent à la stylistique : distinguer les + formes poétiques des formes simplement communicationnelles du langage sera l'un de leurs + soucis les plus féconds.
+Le manifeste de 1929 pose les jalons d'une linguistique ambitieuse : elle considère la + langue dans toutes ses dimensions, sonore, morphologique, syntaxique et sémantique. La + première thèse énonce que la langue doit être conçue comme un système : ses traits n'ont + de sens qu'au regard les uns des autres et concourent à un but, communiquer. En + conséquence, comme le réclamait de Saussure, les faits linguistiques doivent être + d'abord considérés dans la synchronie. Ensuite seulement, il est possible d'étudier leur + évolution de manière systématique : il n'y a pas de changement isolé, car la contrainte + de communication exige un rééquilibrage permanent. L'intuition du locuteur est la base + de l'analyse linguistique : c'est lui qui est capable de dire si une différence est + pertinente ou non. Enfin, pour ce qui est du programme, le manifeste des Praguois + s'engage à mener à bien une vaste étude comparative des langues destinée à en faire + apparaître les lois structurales, à commencer par la logique de leur système sonore.
+Système de signes, synchronie, fonction de communication : en érigeant ces notions en + principes, les Praguois reprenaient des idées déjà formulées par Saussure, par des + psychologues de la forme, ou même largement admises comme des évidences (la + « communication »). Mais c'est leur coalescence au sein d'un projet théorique collectif, + inspiré par des modèles rigoureux, qui pose les bases d'une nouvelle linguistique.
+Pendant dix ans, le Cercle de Prague fonctionnera sur ces prémisses. Jakobson et
+ Troubetskoy produisent une oeuvre qui fonde une nouvelle discipline, la phonologie,
+ c'est-à-dire l'étude des sons pertinents de la langue (Principes de
+ la phonologie, 1939
Jakobson, parallèlement, commence à élaborer le modèle des « fonctions du langage », + qui atteindra sa formulation complète dans les années 40 : émotive (exprimer une + émotion), référentielle (informer), conative (agir), phatique (maintenir l'attention), + poétique (émouvoir), métalinguistique (commenter son discours). Simultanément, il écrit + sur la théorie linguistique. Le Cercle exerce, dans ces années-là, une influence + croissante sur de nombreux linguistes européens : Emile Benveniste, André Tesnières, + André Martinet, Viggo Brøndal, Louis Hjelmslev participent à ses travaux.
+En 1939, l'invasion allemande de la Tchécoslovaquie éclate comme un coup de tonnerre : + Jakobson fuit au Danemark et les communications avec l'Ouest deviennent difficiles. + Troubetskoy étant mort en 1938, le Cercle disparaît en tant que collectif. Il renaîtra + de manière beaucoup plus discrète après la guerre, mais - rideau de fer oblige - n'aura + plus le même rayonnement.
+Le flambeau structuraliste est repris entre-temps par L. Hjemlslev à Copenhague, R. + Jakobson aux Etats-Unis, A. Martinet en France, avec des orientations spécifiques à + chacun. La linguistique structurale, à cette époque, cesse d'appartenir à un pays en + particulier et se développe en une arborescence de courants qui bientôt se vivront comme + concurrents : Jakobson a pour étudiants au MIT Noam Chomsky et Morris Halle, qui fondent + la grammaire générative. Il invite aux Etats-Unis André Martinet, qui se définit de plus + en plus comme « fonctionnaliste » et non structuraliste. L. Hjelmslev mène d'une main + ferme le Cercle de Copenhague, devenu antifonctionnaliste. Bref, la victoire du + structuralisme en linguistique signifie que de nouvelles divisions internes peuvent + apparaître.
+L'importance du Cercle de Prague ne se mesure pas seulement à son incidence sur le + renouvellement des études linguistiques. Le rayonnement exercé par ses membres est un + facteur de la diffusion des idées structuralistes dans le champ des sciences humaines, + en particulier françaises. Qu'on le considère comme un simple relai des idées de de + Saussure, ou comme le véritable inventeur de la méthode structurale, le Cercle de Prague + représente un de ces moments collectifs essentiels à ce qu'en histoire des sciences, on + appelle un changement de paradigme.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Pour Ludwig Wittgenstein, le nom « grammaire » désigne tantôt la manière dont on
+ utilise les mots tantôt la totalité des règles d’un jeu de langage. Il y a une autonomie
+ de la grammaire au sens où les règles sont arbitraires et ne peuvent pas être justifiées
+ par la réalité ni entrer en conflit avec elle. Mais si on ne peut décrire la manière
+ dont le langage est contraint par la réalité, cela ne veut pas dire qu’il n’est pas
+ limité par elle. Dans le Tractatus, c’est la réalité qui imprimait
+ ses caractères intrinsèques au langage, dans le Wittgenstein seconde manière, c’est la
+ grammaire du langage qui fixe les traits essentiels de la réalité. Par conséquent, on ne
+ peut pas justifier ni expliquer les règles grammaticales, on ne peut que les décrire
Derrière la notion de jeu de langage, il y a l’idée que le langage est, comme tout jeu, + guidé par des règles qui déterminent ce qui fait sens ou non. La signification d’un mot + n’est pas à chercher dans un objet qu’il représenterait, elle est déterminée par les + règles de son usage. Wittgenstein construit souvent des jeux de langage fictifs pour + permettre par comparaison de mieux comprendre le nôtre.
+Le jeu de langage est un mode complet de communication qui permet de faire ressortir
+ les aspects essentiels mais embrouillés de notre langue. Wittgenstein donne un certain
+ nombre d’exemples de jeux de langage qui mettent bien en évidence leur grande
+ diversité : rapporter un événement ; deviner des énigmes ; traduire d’une langue dans
+ une autre ; faire une plaisanterie ; la raconter, etc. (voir ainsi une liste d’exemples
+ donnée au paragraphe 23 des Recherches philosophiques). Un jeu de
+ langage ne prend sens que dans une forme de vie*.
Pour Wittgenstein, la règle ne fixe pas une fois pour toutes ses applications futures + comme des rails. Elle ne donne pas lieu non plus à chaque fois à une interprétation. + Suivre une règle pour Wittgenstein est chose pratique, et non l’application d’un + processus mental. Saul Kripke a donné une interprétation sceptique de ce que c’est que + suivre une règle en arguant que c’est le consensus au sein d’une communauté qui met fin + à l’indétermination de la règle. Cette lecture est très contestée car chez Wittgenstein, + c’est notre pratique qui comble l’écart entre la règle et ses applications. Comprendre + une règle, c’est savoir comment l’appliquer, autrement dit savoir ce qui compte comme + une infraction ou une action conforme à la règle.
+« Dis-tu donc que l’accord entre les hommes décide du vrai et du
+ faux ? »– C’est ce que les hommes disent qui est vrai et faux ; et c’est dans le
+ langage que les hommes s’accordent. Cet accord n’est pas un consensus d’opinion, mais
+ de forme de vie ( Recherches philosophiques,
+ paragraphe 241). »
« Et se représenter un langage veut dire se représenter une forme de vie
+ (
Grosso modo, la forme de vie marque le fait que tout jeu de langage
+ doit être pensé à partir de et dans l’activité commune d’un groupe de locuteurs.
« Considère, par exemple, les processus que nous nommons “jeux”. Je veux dire les jeux + de pions, les jeux de carte, les jeux de balle, les jeux de combat, etc. Qu’ont-ils tous + de commun ?
+ – Ne dis pas : il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi
+ ils ne s’appelleraient pas des “jeux” – mais regarde s’il y a quelque chose de commun
+ à tous. – Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des
+ ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série. (…) Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l’expression d’“airs de
+ famille” ; car c’est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant
+ entre les membres d’une même famille (taille, traits du visage, couleur des yeux,
+ démarche, tempérament, etc.) se chevauchent et s’entrecroisent ( Recherches Philosophiques, paragraphes 66-67). »
L’objet de Wittgenstein avec la notion d’air de famille est d’attaquer l’essentialisme, + cette fâcheuse tendance à poser qu’il y a quelque chose de commun, une essence, à tout + ce qui tombe sous un concept. Mais il n’affirme pas pour autant que tous les concepts + sont des concepts d’air de famille.
+Pour Wittgenstein, on peut comprendre beaucoup de choses sans aucune découverte mais + simplement en disposant de manière éclairante ce qu’on sait déjà de sorte que les liens + apparaissent. Ainsi écrit-il dans
« L’une des sources principales de nos incompréhensions est que nous + n’avons pas une vue synoptique de l’emploi de nos mots.(…)
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Comprendre les textes que l’on lit est, selon les chercheurs américains P.B. Gough,
+ W.A. Hoover, C.L. Peterson et W.E. Tunmer
Une recherche récente menée aux Pays-Bas avait toutefois jeté le doute sur ces + résultats : elle minorait le rôle du décodage et montrait que la compréhension du langage + oral jouait le plus grand rôle. La différence entre cette étude et les précédentes + n’est-elle pas due au fait que l’on avait ignoré un facteur important : la « transparence + orthographique » (qui suppose que l’on lit ce que l’on entend) des différentes langues ? + Il a été prouvé que la maîtrise du décodage est d’autant plus rapide que cette + transparence est plus grande. C’est dans le cadre de ces polémiques que trois chercheuses + françaises ont entrepris de vérifier si la théorie de P.B. Gough s’applique à des + apprentis lecteurs francophones (le français étant plus « transparent » que l’anglais, et + moins que le néerlandais). Quelles sont les parts respectives du décodage et de la + compréhension du langage oral dans la compréhension qu’a l’enfant de ce qu’il lit ? D’où + proviennent les difficultés de compréhension chez les jeunes lecteurs ?
+Une centaine d’élèves de CP et une centaine d’élèves de CE 1 ont été testés sur des + épreuves de lecture et de compréhension. Il apparaîtrait, selon cette recherche, qu’en CP, + et plus encore en CE1, la compréhension de l’oral prédit mieux la compréhension de l’écrit + que la compétence en décodage.
+Par ailleurs, cette étude montre que la mauvaise compréhension du langage oral fait la + différence entre bons et mauvais lecteurs ; les bons décodeurs ne s’en tirent pas mieux + que les mauvais et ce en CE1 comme en CP. Une autre étude, menée par les mêmes auteures, a + montré que cette incompréhension porte sur le discours lui-même, sur l’enchaînement des + phrases, la cohérence du récit. En conclusion, les auteures recommandent un repérage + vigilant des enfants ayant des difficultés de langage et une prise en charge spécifique de + ceux-ci, dès le début de l’apprentissage.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Qu'est-ce qu'être linguiste ? Etudier l'accent morvandiau, chercher l'origine du
+ mot « cottage », rédiger la grammaire d'une langue bantoue, expliquer les subtilités de la
+ forme progressive en anglais, analyser l'usage de « pour ainsi dire » en français,
+ comparer les tournures passives dans les langues romanes et amérindiennes, faire l'arbre
+ généalogique des langues berbères, tenter de formaliser le mode « ergatif », compiler le
+ vocabulaire des chimistes, calculer la fréquence du mot « volonté » dans le discours d'un
+ candidat aux élections parlementaires, avancer une théorie sur les difficultés de la
+ traduction : tout cela relève des activités possibles du linguiste. Mais pas signer une
+ pétition en faveur de l'usage obligatoire de l'imparfait du subjonctif. Tous les
+ linguistes s'accordent en effet sur un point : leur discipline est descriptive et non
+ normative, ils ne sont pas là pour s'occuper du bon usage, mais pour comprendre les règles
+ et l'usage du langage, tel qu'il s'observe.
Au-delà de cet accord, les difficultés commencent. Certaines relèvent de la complexité de
+ l'objet : une langue est à la fois une matière sonore, une série de signes articulés selon
+ des règles de forme et de syntaxe, un catalogue de symboles et un moyen de communiquer des
+ idées, des instructions, des intentions. La phonologie, la sémantique, la morpho-syntaxe
+ et la pragmatique correspondent, grosso modo
Tous les linguistes poursuivent, au bout du compte, le même objectif : comprendre le + phénomène du langage humain. Mais ils n'empruntent pas les mêmes voies et n'étudient pas + les mêmes objets. Pour les uns, la réponse est inscrite dans la diversité des langues + humaines, dont on doit avant toute chose comprendre les variations : il leur semble + essentiel de décrire toutes les langues, d'en faire la typologie, de retracer leur genèse + et leur histoire, d'établir des comparaisons et de souligner leurs différences.
+Pour d'autres, toute langue est un exemplaire complet du phénomène langagier, auquel on + accède par formalisation et intuition : ce qui est fondamental dans cette langue + appartient aussi à toutes les autres. C'est pourquoi il leur est possible, à partir de + l'anglais, du français, de l'espagnol ou de toute autre langue, d'extraire des règles + formelles de phonologie, de syntaxe ou encore des mécanismes d'énonciation.
+Les sciences du langage, par ailleurs, ont été traversées en un siècle par des courants + de pensée différents : aux linguistiques issues du structuralisme se sont ajoutées, à + partir des années 50, celles qui voient dans le langage un moyen d'argumenter ou d'agir. + Partant des usages en contexte, ces linguistiques s'intéressent à des unités complexes : + énoncés, phrases, discours, styles de discours porteurs de sens. Les linguistes de + l'énonciation et les pragmaticiens travaillent essentiellement à partir d'exemples + d'énoncés, recueillis ou fabriqués, et de contextes et situations, réels ou fictifs. Les + analystes du discours, eux, travaillent sur des corpus constitués de textes ou de + conversations, représentatifs d'un style, d'un thème, ou d'une situation + d'interaction.
+Les sciences du langage, enfin, sont confrontées aujourd'hui à deux autres perspectives : + celles qu'ouvrent d'une part l'informatique et, d'autre part, les neurosciences et la + psychologie cognitive. La possibilité de transférer à une machine une partie des + compétences langagières de l'homme a été en effet le révélateur de questions + fondamentales : le langage humain ne se laisse pas facilement réduire à une série de + règles et de symboles, il est souvent ambigu, et son sens échappe à toute simulation. + Pourtant, c'est vers cet objectif que tendent les travaux des spécialistes du traitement + automatique des langues, par le développement de modèles complexes de formation du sens.
+Cet objectif technique n'est d'ailleurs pas sans lien avec les développements des + sciences cognitives. La psycholinguistique a développé des méthodes d'observation et + d'expérimentation très fines sur l'acquisition et l'exercice de la fonction langagière + chez l'homme. Pour le linguiste, la possibilité est offerte aujourd'hui de confronter ses + propres catégories (par exemple, celle de morphologie et de syntaxe) avec les données + expérimentales de la psychologie, voire de la neurologie.
+La linguistique est fille des disciplines rhétoriques et philologiques : elle est née + dans le milieu des universités et des autres établissements d'enseignement supérieur. Elle + s'y est développée et, en France du moins, y est en bonne partie restée, ne gagnant qu'une + place limitée dans les organismes de recherche : sur les 88 unités et groupements de + recherche en linguistique recensés par l'ASL, 59 sont des équipes à rattachement + universitaire, 29 sont rattachés sous diverses modalités au CNRS.
+Ce décompte, toutefois, ne reflète pas nécessairement la répartition des effectifs en + nombre de chercheurs, car ces unités sont de tailles variées.
+Le CNRS compte ainsi trois unités propres dont les effectifs voisinent les 50 chercheurs + et ingénieurs : le « Langues et civilisations à traditions orales » (58), l'Institut + national de la langue française (52), et le « Trésor général des langues et parlers + français » (46).
+Il existe, en France, une quinzaine de sociétés savantes regroupant des linguistes. Elles + ont pour fonction de diffuser de l'information auprès de leurs membres et d'organiser des + rencontres scientifiques. La plus englobante est l'Association des sciences du langage + (ASL), qui compte environ 600 membres. La plupart des autres sont orientées sur un objet, + une thématique ou encore un milieu professionnel : Association française de linguistique + appliquée (AFLA), Association des linguistes anglicistes de l'enseignement supérieur + (ALAES), Association pour le traitement automatique des langues (ATALA), etc.
+Du côté des étudiants, les évaluations en université (hors IUT et ingénieurs) donnaient + un total de 9 846 inscrits en sciences du langage en 1998. C'est peu par rapport à des + disciplines comme le droit (164 000 inscrits) ou la psychologie (62 000 inscrits), mais + c'est plus que l'archéologie-ethnologie (environ 3 000). Il faut, pour bien apprécier ce + chiffre, savoir que les sciences du langage constituent un cursus distinct de + l'enseignement des langues étrangères, des sciences de l'information et de la + communication ainsi que des études de littérature (moderne, ancienne et étrangère). Si + l'on compare les étudiants linguistes à l'ensemble des inscrits en lettres et arts, ils + n'en représentent qu'une faible fraction (9 846/233 000). De création assez récente, cette + spécialité fait pourtant l'objet d'une demande plutôt croissante (+ 12 % d'étudiants + depuis 1994), croissance comparable à celle des arts plastiques (+ 11,9 %). De ce point de + vue, c'est mieux que la littérature française (0 %) ou la philosophie (- 4,5 %), et + beaucoup mieux que les langues étrangères (- 20 %). Contrairement à certaines matières + comme le droit ou la médecine, la sélection n'est pas féroce en sciences du langage : les + étudiants sont, en troisième cycle, presque aussi nombreux (2 944) qu'aux premier (3 635) + et deuxième cycles (3 267). Les portes restent d'ailleurs ouvertes à divers niveaux + d'études pour des étudiants ayant des formations en langue, en littérature ou en + information-communication. Actuellement, 15 universités (sur 41 en France) offrent des + cursus complets de sciences du langage (DEA), dont cinq à Paris, deux à Lyon, et une dans + chacune des villes suivantes (Clermont-Ferrand, Nice, Poitiers, Bordeaux, Rennes, + Besançon, Grenoble, Montpellier). Certains de ces cursus sont très ouverts (Paris-X, + Paris-VIII, Lyon-II), mais la plupart présentent une orientation spécifique : + sociolinguistique (Paris-V, Lyon-III), linguistique fondamentale (Paris-VII), didactique + (Montpellier-III), traitement automatique des langues (Clermont-Ferrand).
+Les limites disciplinaires de la linguistique étant, en substance, compliquées à tracer, + il est plus commode de s'en tenir aux catégories employées par le ministère de l'Education + nationale et de la Recherche. Il existe, en effet, un Conseil national des universités + chargé d'évaluer les candidatures pour lesquelles tous les enseignants du supérieur sont + électeurs d'office. En 1998, les électeurs de la section « sciences du langage » étaient + 531, répartis en 214 personnels de rang A (professeurs des universités ou assimilés) et + 317 personnels de rang B (maîtres de conférences ou assimilés). Ce chiffre comprend un + certain nombre d'électeurs relevant d'organismes de recherche non universitaires qui ont + fait la démarche de s'inscrire. Il ne concerne en revanche que les spécialistes en poste + dans le secteur public et exerçant strictement dans le cadre de cette discipline : il + laisse de côté ceux dont le rattachement est autre (littérature, psychologie, + informatique).
+Une autre source importante, l'annuaire de l'Association des sciences du langage, donne + donc pour la même année 819 noms de linguistes ou assimilés (psycholinguistes, + sociolinguistes, historiens de la langue). Parmi eux, certains ne disposent pas encore, ou + pas spécifiquement, de poste dans la discipline, mais ce sont toutes des personnes ayant + donné des gages suffisants pour être reconnues par leurs pairs. Au bilan, le nombre des + linguistes en France devrait se situer, selon le type de critère employé, entre un minimum + de six cents et un maximum de mille.
+Comment se situe l'intervention de la linguistique + dans le traitement automatique des langues ?
+Le traitement automatique des langues recouvre deux aspects + différents. Le premier, ce sont les techniques d'utilisation de connaissances + linguistiques pour rechercher des documents, aider à la traduction, faire du résumé de + texte, etc. + Cela revient à utiliser les techniques de l'analyse linguistique pour aider + l'utilisateur à s'y retrouver dans des masses importantes de textes. La seconde approche + est d'ordre plus cognitif, et ce qu'on essaie de faire relève plus de l'intelligence + artificielle que de la linguistique. Cela consiste à voir s'il est possible de simuler sur + ordinateur les mécanismes mis en jeu par l'homme lorsqu'il comprend un texte ou qu'il + intervient dans des dialogues. Cela demande des collaborations beaucoup plus diverses, + avec des linguistes, mais aussi avec des psychologues, qui nous proposent des modèles de + fonctionnement de l'esprit. Enfin, les informaticiens essaient de voir comment implémenter + ces modèles sur machine.
+Cela revient à utiliser les techniques de l'analyse linguistique pour aider + l'utilisateur à s'y retrouver dans des masses importantes de textes. La seconde approche + est d'ordre plus cognitif, et ce qu'on essaie de faire relève plus de l'intelligence + artificielle que de la linguistique. Cela consiste à voir s'il est possible de simuler sur + ordinateur les mécanismes mis en jeu par l'homme lorsqu'il comprend un texte ou qu'il + intervient dans des dialogues. Cela demande des collaborations beaucoup plus diverses, + avec des linguistes, mais aussi avec des psychologues, qui nous proposent des modèles de + fonctionnement de l'esprit. Enfin, les informaticiens essaient de voir comment implémenter + ces modèles sur machine.
+Partons d'un exemple, comme le résumé automatique... A quel niveau se + situent les difficultés et comment les résout-on ?
+L'objectif poursuivi relève plus de l'assistance que du traitement
+ automatique abouti. L'idée, c'est de dégrossir des textes qui arrivent en grand nombre et
+ de fournir de petits résumés pour que l'utilisateur se dise « ça m'intéresse » ou
+ « ça ne m'intéresse pas ». C'est lui qui va finalement aller récupérer le texte,
+ le lire et le comprendre. Le problème est de trouver une méthode capable d'analyser des
+ textes traitant de sujets variés. Une des solutions consiste à rester en surface, à ne pas
+ essayer de comprendre véritablement de quoi parlent les textes. On fait appel à des
+ connaissances linguistiques pour détecter, sur des critères de forme pure, les phrases qui
+ paraissent importantes. On recherche des formes clefs qui vont nous dire qu'à cet
+ endroit-là du texte, il y a des éléments importants. Ou bien encore, des formes qui
+ permettent de dire que cet ensemble de phrases va ensemble sans qu'on ait à les
+ comprendre. D'abord, on commence par illustrer ce fonctionnement sur quelques exemples.
+ Pour que cela fonctionne vraiment, il faut ensuite de fournir au logiciel l'ensemble des
+ connaissances linguistiques nécessaires pour traiter des textes très variés, et au niveau
+ informatique, mettre ensemble tous les morceaux de programmes qui ont été testés
+ indépendamment. Encore faut-il préciser qu'il n'est envisageable de traiter qu'un certain
+ style de textes, en l'occurrence des articles scientifiques. Il est difficile d'élargir
+ plus.
Pour vous donner un exemple, dans les articles scientifiques, on va trouver les formules
+ « pour conclure » ou « en résumé » qui permettent au système de dire
+ « la phrase qui suit est probablement un résumé pertinent de l'article ». On ne
+ trouve quasiment jamais ce genre de formule dans un roman...
Comment se présentent les projets qui se rapprochent de + l'intelligence artificielle ?
+Nous avons par exemple un programme Eurêka, en collaboration avec des + industriels, qui vise à modéliser tout ce qui est mécanisme de communication en + entreprise. L'idée est d'améliorer la gestion de projet et de permettre que toute + communication entre deux personnes dans une entreprise soit relayée par des agents + informatiques. La fonction est double : aider à la communication en mettant en évidence + l'implicite et enregistrer tous les échanges pour constituer une mémoire d'entreprise.
+Un projet comme celui-là demande que tous les échanges entre les acteurs soient + véritablement « compris » par la machine et stockés sur la base de leur signification. Dès + le départ, ce projet implique la modélisation de trois types d'échanges : entre personnes, + entre personnes et machines, et entre machines. La linguistique ne suffit pas pour ce + genre de traitement : il faut considérer le fait que, dans un dialogue, des éléments qui + ne sont pas linguistiques interviennent. Le contexte de la communication, les + connaissances sur les individus, les connaissances sur le monde, doivent être pris en + considération. On doit pouvoir dépasser le simple sens de ce qui est dit pour arriver à + une interprétation en contexte et à la production d'une réponse appropriée. Le but à long + terme de ces recherches est de fournir à la machine un ensemble de capacités qui lui + permettent de gérer une communication avec l'homme de façon naturelle.
+Dans un cas comme dans l'autre, le passage d'une langue naturelle, telle qu'elle est + parlée ou écrite, à une langue de machine est toujours un problème. Le langage que nous + parlons est plus ou moins ambigu, parce qu'il comporte de l'implicite et des doubles sens, + alors que les langues formelles, celles des machines, n'ont pas le droit d'être ambiguës. + Ainsi, selon l'objectif poursuivi, les difficultés peuvent relever de la langue elle-même, + ou bien de la communication au sens large.
+Quel est le principal objectif de la description des + langues de tradition orale ?
+Les objectifs sont multiples, et les enjeux à la fois généraux et + locaux. La linguistique a pour objectif final l'étude du langage humain. Nous pensons que + le langage n'est accessible qu'à travers la variation des langues, et que toute théorie du + langage doit être compatible avec ce qu'on observe dans quelque langue que ce soit. Il + s'agit de connaître à la fois l'ampleur de la variation des langues, aussi bien que les + restrictions sur cette variation. C'est un enjeu essentiel pour les sciences du langage + que de comparer des langues très éloignées les unes des autres.
+La linguistique a parfois surestimé la variété des langues, mais a tendance aujourd'hui à + la sous-estimer.
+Est-il vrai que le nombre des langues est, à notre époque, en train + de se réduire d'une manière tout à fait drastique ?
+C'est un processus inéluctable. Beaucoup de langues sont menacées et la + création de langues est rare. Il faut pour cela des circonstances particulières, comme des + déplacement de population dans le cas des langues créoles. Et il serait erroné de + considérer comme création de langues des manipulations politiques qui attribuent à deux + parlers, en réalité deux variétés assez peu éloignées et mutuellement intelligibles de la + même langue, le statut de langue : le cas le plus proche est l'éclatement officiel du + serbo-croate en serbe et croate. La différenciation linguistique spontanée, elle, est un + processus de très longue haleine, qui requiert des centaines d'années pour qu'on arrive à + une différenciation forte. En revanche, on voit bien comment une langue peut disparaître : + le cas le plus fréquent est que les gens qui la parlent ont acquis une autre langue, + dominante, et ne trouvent plus d'intérêt à transmettre la première à la génération + suivante. C'est très rapide, cela peut se produire sur deux ou trois générations. Toutes + les langues minoritaires sont menacées.
+Y a-t-il un enjeu scientifique à s'intéresser activement à ces + langues en danger ?
+Une langue non écrite perdue ne renaît jamais. C'est, d'un point de vue de + la connaissance, une perte grave : on a peut-être raté avec cette langue un aperçu unique + sur un mode de construction du sens qui aurait pu être très utile pour la linguistique et + les sciences cognitives. La sauvegarde des langues menacées entre dans l'application du + principe de précaution, dont on parle beaucoup aujourd'hui.
+Mais il y a des enjeux plus concrets, qui concernent le maintien en vie de ces langues + menacées. Le problème de la valorisation des langues minoritaires ne touche pas seulement + les peuples d'Amérique, mais aussi d'autres régions du monde, y compris en Europe. + Autrefois, les chercheurs pouvaient considérer les gens avec lesquels ils travaillaient + comme de simples sources d'informations. Depuis environ vingt-cinq ans et sans doute en + réaction à la mondialisation culturelle, les linguistes sont sollicités pour participer à + la valorisation des langues minoritaires. Nos informateurs sont devenus demandeurs + vis-à-vis des linguistes, ne serait-ce que parce que leur travail montre que leur langue + est digne d'intérêt. De façon plus directe, ils leur demandent de produire du matériel + d'enseignement, des dictionnaires et de la normalisation orthographique qui permet le + passage à l'écriture. Ils réclament aussi parfois une normalisation de la langue + elle-même. Ce faisant, ils s'engagent dans un processus qu'on a déjà observé au cours de + l'histoire des civilisations : la création de la koinè grecque, de l'arabe contemporain, + du breton unifié, du français au xvie siècle... Ce mouvement de revitalisation volontaire + des langues rencontre des succès : l'eskimo en est un cas emblématique.
+Il y a donc des enjeux culturels et politiques liés à la défense de + la diversité des langues ?
+L'exercice de la diversité linguistique fait souvent peur aux autorités + politiques, qui y voient une source de conflits. En réalité, il n'y a pas de lien direct + entre le plurilinguisme et le degré de conflictivité d'une société. Il y a des manières de + vivre le bilinguisme, voire le plurilinguisme, qui sont très apaisées. En revanche, de + mauvaises conditions faites aux groupes minoritaires sont une source potentielle de + conflits.
+Cela dit, la langue est un terrain sensible, qui se prête aux idéologies les plus + radicales. Les gens qui s'opposent à une culture et à une langue dominantes peuvent vite + déraper dans la haine de l'autre. Si l'intervention du linguiste peut leur montrer que + leur langue, aussi bien que la langue dominante, ne sont que des systèmes de signification + parmi tant d'autres, elle les aide à sortir de la situation de confrontation locale entre + deux langues que les gens croient uniques au monde, et à leur faire prendre conscience de + la diversité des langues. L'intervention du linguiste dans ce type de situation n'est pas + seulement technique : elle tend à pacifier le rapport que les gens entretiennent avec leur + langue. Les combats linguistiques réussis le sont sur une base scientifique et + culturelle.
+Il faut définir un espace dans lequel une langue est utile : cela peut être un + territoire, mais aussi certaines circonstances de la vie sociale. La seule vraie chance + des langues minoritaires, c'est que les parents ne cessent pas de les enseigner à leurs + enfants. L'officialisation n'est pas une panacée : le quechua a été déclaré langue + officielle au Pérou en 1975, mais à l'époque sans résultat, parce qu'aucun travail + préalable de planification linguistique n'avait eu lieu.
+Comment peut-on exercer une profession libérale dans + le domaine de la linguistique ?
+Je suis linguiste de formation, mais je me suis très vite + spécialisé en lexicographie, c'est-à-dire dans la réalisation des dictionnaires. J'ai + travaillé dans les trois maisons qui se partagent le plus gros de ce marché, Robert, + Hachette et Larousse, ainsi qu'au Conseil international de la langue française. En 1993, + j'ai fondé mon propre cabinet de « packager », comme on dit en jargon de métier. Je passe + contrat avec des sociétés d'édition, le plus souvent pour concevoir des ouvrages de + référence. Cela représente selon les années entre 80 % et 100 % de mon chiffre d'affaires + ; le reste consiste en missions de conseil. Par exemple, pour le
On voit bien ce qu'est un dictionnaire de langue, mais n'existe-t-il + pas des besoins pour des travaux plus spécialisés ?
+Les besoins existent, comme le montre l'abondance des titres dans les + domaines professionnels. Mais je ne suis pas sûr qu'ils soient toujours bien satisfaits, + notamment parce que ceux qui publient ces dictionnaires terminologiques font appel en + général aux seuls praticiens du domaine, habitués aux réalités concrètes. Or, l'écriture + dictionnairique implique une confrontation avec des concepts, avec de l'abstrait. En la + matière, je plaide pour la méthode du balancier : le praticien apporte les contenus, le + lexicographe les met en forme, le praticien relit et corrige, etc.
+D'autre part, je suis persuadé que nombre d'entreprises auraient intérêt à mieux gérer la + transmission de leur culture propre en se dotant d'outils adaptés. Le dictionnaire peut + être l'un de ces outils. C'est un créneau auquel je m'intéresse de plus en plus, j'ai + d'ailleurs eu l'occasion récemment de réaliser un petit lexique du management pour une + grande entreprise publique.
+Y a-t-il des possibilités d'avoir un style particulier et + éventuellement d'innover en matière de dictionnaires ?
+Oui, bien sûr, il y a un style des dictionnaires : je crois que tout le + monde perçoit par exemple la différence entre le ton de connivence culturelle avec le + lecteur affiché par le
Cela dit, le « style » est aussi sous la dépendance des contraintes matérielles. Si l'on + s'en tient à cet exemple, le nombre d'entrées est à peu près le même pour les deux + ouvrages : environ 60 000. Mais le Larousse ne dispose pour traiter cette matière que de + 12 millions de signes, à cause de la place prise par les illustrations et les noms + propres, et le
En ce qui concerne les possibilités d'innover, il me semble que le dictionnaire sous sa + forme papier est arrivé à maturité : les habitudes de consultation sont fortement ancrées, + et les dirigeants de sociétés d'édition bénéficient d'une formule qui a fait ses preuves. + Ils sont donc peu portés à une nouveauté par nature coûteuse et risquée. En revanche, les + médias électroniques, CD-Roms et autres, permettent de briser par des liens hypertexte la + lecture linéaire qu'imposait l'espace à deux dimensions du papier. On accède ainsi à ce + dont j'ai souvent rêvé en rédigeant des articles de dictionnaire très complexes : la + possibilité de donner à voir à la fois, comme dans une représentation en volume, les sens, + les liens entre syntaxe et sémantique, les niveaux de langue, les difficultés d'emploi, + etc.
+Est-ce que les dictionnaires, qui sont des réservoirs de savoirs + constitués, ne sont pas naturellement conservateurs ?
+Je ne crois pas que les dictionnaires soient conservateurs par nature. En + revanche, la représentation qu'en ont beaucoup de Français est apparentée à celle qu'ils + ont du système métrique : comme il y a quelque part un étalon du kilogramme, il y aurait + quelque part un étalon du « bon français » et la mission du dictionnaire serait d'en + fournir une réplique fidèle. Mais les langues, comme les espèces animales, évoluent : + c'est à ce prix qu'elles survivent. Il appartient au lexicographe de refléter cette + évolution. Ce qui ne l'empêche d'ailleurs en rien de dire ce qui est adapté à telle + situation de communication et ne l'est pas à telle autre, conversation de bistrot ou + entretien d'embauche. On peut indiquer, notamment au moyen de marques telles que familier, + courant, soutenu, emploi critiqué, etc., les contraintes sociales qui pèsent sur + l'expression, comme elles pèsent sur la façon de se vêtir.
+Lorsqu'un linguiste entreprend de décrire une langue + peu ou mal connue, il commence toujours par analyser la phonologie de cette langue, comme + s'il s'agissait d'un aspect premier, mais technique, de toute description linguistique. + Mais la phonologie, en tant que discipline, n'a-t-elle pas d'autres objectifs ?
+La phonologie est la partie des sciences du langage qui s'intéresse + aux objets sonores du point de vue de leur participation au sens. Les sons des langues + sont, d'un certain point de vue, des sons comme les autres avec des fréquences, des + longueurs, des vibrato, etc. De ce point de vue, ils intéressent celui qu'on appelle le + phonéticien. Mais la phonologie s'intéresse à ces sons en tant qu'ils supportent la + communication. Or, c'est une question très ancienne que de savoir s'il existe des + universaux dans la forme des objets sonores signifiants : par exemple, dans toutes les + langues, il y a des syllabes. Egalement, toutes les langues connaissent des variations + d'accent, ou de ton, ou les deux. Le fait que les phénomènes sonores forment des + contrastes (fort-faible, voyelle-consonne) est aujourd'hui admis comme un universel.
+Une des questions de la phonologie est de savoir sous quelle forme est engrangée cette
+ forme sonore des langues. Par exemple, « petit » dans « petit ami » et
+ « petit garçon » n'ont pas la même réalisation sonore, en raison de la liaison.
+ Mais ces formes sonores renvoient au même mot. Comment expliquer cela ? Le modèle
+ autosegmental dit que cette consonne latente appartient au « gabarit » du mot et se
+ réalise ou non selon la place syllabique qui lui est offerte.
Comment la phonologie se place-t-elle dans l'univers des sciences du + langage ?
+A la fin du xixe siècle, la phonologie s'intéressait à l'évolution + historique des prononciations. Elle a découvert que les changements diachroniques + obéissaient à des régularités frappantes. A partir de Saussure, l'idée que les langues + formaient des systèmes s'est développée et a été appliquée en premier lieu au système + sonore des langues dans les années 1920-1930. Cette nouvelle rigueur méthodologique est + apparue comme le garant même de la scientificité de la linguistique.
+La phonologie étant une science objective, on pouvait envisager de faire une linguistique + scientifique à partir du même modèle : la langue est un système de rapports différentiels, + sans contenu particulier, un code relativement autonome. Mais, dès cette époque, et plus + encore aujourd'hui, l'intérêt de comparer ces différents systèmes s'est également + manifesté. L'un des universels les plus admis est celui du « contour obligatoire », qui + dit qu'à quelque niveau que ce soit, il ne peut y avoir deux unités sonores totalement + identiques qui se succèdent : il doit y avoir un contour. Ce principe peut se réaliser au + niveau accentuel (on peut pas avoir deux accents successifs sur deux syllabes + successives), tonal, syllabique, etc. Ce principe est commun à toutes les langues : il a + une valeur cognitive forte. En revanche, un phénomène qui n'apparaît que dans une langue + reste contingent.
+Quels sont aujourd'hui les enjeux scientifiques et techniques de la + phonologie en tant que discipline relativement autonome ?
+Aujourd'hui, on peut d'abord dire que c'est une science fondamentale, qui + répond à des interrogations cognitives très théoriques. Toute théorie en phonologie est, + plus ou moins explicitement, une thèse sur le fonctionnement mental de l'homme : par + exemple, la syllabe est-elle génétiquement inscrite dans son esprit ? C'est un enjeu + présent en arrière-plan de toute théorie de la syllabation.
+Autre type de question cognitive : comment sont stockés dans l'esprit ces entités sonores + linguistiques ? Sous forme de symboles ou de quantités d'énergie ?
+C'est un enjeu des discussions qui peuvent exister entre les modèles cognitivistes + computationnels et les modèles connexionnistes de la phonologie.
+Ensuite, elle sert à décrire toutes les variations qui interviennent : le changement dans + le temps, les variations sociales, stylistiques. Il y a des programmes de description fine + des pratiques, qui recourent à l'enquête, comme par exemple le projet que je mène avec + Jacques Durand sur la phonologie du français contemporain. Cette enquête va couvrir tout + le pays pour observer l'état actuel de la phonologie du français. Là-dessus se greffent + des questions sociales : comment sont marquées les différences sociales dans le parler, + comment ces différences s'intensifient ou s'atténuent, comment de nouvelles variations + apparaissent.
+Enfin, il y a des retombées technologiques de la recherche en phonologie. Tout ce qui est + analyse automatique de la parole, graphie automatique, oralisation automatique, passe par + l'analyse phonologique. Le lien n'est pas encore direct entre recherche et industrie, mais + il se met en place progressivement. Chez Microsoft, il y a plusieurs centaines de + linguistes qui travaillent sur ces questions. Un des aspects de leur activité est la + constitution d'importants corpus de mots phonétisés. Ces corpus sont aujourd'hui très + utiles aux industries informatiques. Dans la période récente, on assiste à un renouveau de + la linguistique de corpus qui se lie plus étroitement aux approches théoriques et + modélisatrices. Le champ phonologique n'échappe pas à ce mouvement.
+En quoi la linguistique que vous pratiquez se + différencie-t-elle d'autres approches du langage, qui elles aussi tentent d'établir des + liens avec les sciences cognitives ?
+L'objet de mon travail se situe effectivement à l'articulation + de la linguistique et des sciences cognitives. Son objectif ultime est de définir les + mécanismes du langage et de les relier aux autres facultés cognitives, mais l'approche se + fait à partir de la diversité des langues et des textes. Mes collègues et moi nous + différencions nettement du courant générativiste, qui cherche à ramener la diversité des + langues à un ensemble de règles de syntaxe universelles et relègue la question du sens + dans le lexique. Nous posons au contraire que la variation dans le langage est centrale. + Le sens se construit de manière variable d'une langue à l'autre, ou à l'intérieur d'une + langue.
+En effet, la signification du langage est un problème très complexe. D'abord parce que
+ les unités de sens ne sont pas des concepts : les signifiés des mots ont une structure,
+ une épaisseur, sur lesquelles il existe plusieurs théories : stéréotypes, prototypes,
+ réseaux, etc. Ensuite, parce que le sens d'une séquence n'est pas l'addition du sens de
+ ses parties : un « bel idiot » n'est pas un individu qui est beau et de surcroît
+ idiot. Il y a aussi dans la parole humaine des phénomènes non linéaires. Un détail minime
+ comme l'intonation peut changer le sens de toute la phrase « tu veux ma photo ? »
+ ne signifie pas du tout la même chose que « tu veux ma photo ! ». De plus, le sens
+ d'une phrase va souvent au-delà de la description du monde : « Jean est admirable de
+ travailler autant » n'est pas seulement une affirmation, mais un jugement de
+ l'énonciateur sur la personne. Bref, on touche là au fait que tout sujet parlant joue un
+ rôle fondamental dans la construction du sens.
C'est une découverte de la théorie de l'énonciation, et aujourd'hui, les grammaires + cognitives s'efforcent de rendre compte de ce fait. Antoine Culioli, par exemple, explique + que le sujet lui-même a une place dans la structure du langage : ce qui est à étudier, ce + n'est pas seulement le rapport entre le langage et le monde, mais aussi le rapport + qu'entretient le sujet parlant avec le langage qu'il emploie.
+Quel est le rôle de l'étude des langues dans le développement de ces + recherches ?
+ La diversité des langues permet la comparaison et de voir quels sont les
+ mécanismes généralisables au-delà de leur réalisation dans chaque langue. Je travaille sur
+ des langues très variées : africaines, européennes, asiatiques. J'isole un phénomène
+ langagier et je regarde comment il se manifeste dans différentes langues, puis je
+ recherche des mécanismes abstraits qui rendent compte de l'ensemble de ces phénomènes. Par
+ exemple, on appelle focalisation les procédés qui permettent de souligner l'élément
+ informatif dans la phrase. En français, on dira « c'est Pierre qui a mangé le
+ pain », pour bien marquer que « Pierre » est l'élément informatif. En wolof,
+ ce même procédé fait appel à une conjugaison verbale. Dans la plupart des langues
+ sémitiques, on dédouble le verbe (on dit « il a fait-manger le pain »). Qu'y a-t-il
+ de commun entre ces procédés, à part le fait qu'ils assurent la même fonction ? C'est ce
+ que j'essaie de décrire.
Comment vos recherches s'articulent-elles avec ce que l'on appelle + les sciences cognitives, qui vont de la psychologie du langage à la neurologie ?
+En fait, cette articulation n'est pas directe. Les linguistes continuent de + travailler sur les langues, les psychologues et les neurologues sur des mécanismes mentaux + comme la mémoire, l'apprentissage, la catégorisation, avec leurs méthodes propres. Mais il + est possible de comparer les modèles descriptifs qu'ils élaborent chacun de leur côté, et + de se demander s'ils sont compatibles. Par exemple, les psychologues affirment que la + mémoire est associative, c'est à dire que nous gardons des traces qui sont liées les unes + aux autres, ou encore que la perception des couleurs est une mise en relation de couleurs + voisines. Or, on trouve des mécanismes du langage qui se rapprochent de ces modèles : le + sens des mots hier, aujourd'hui, demain se construit par mise en relation avec le jour + présent et la prise en compte d'une différence ou d'une identité. Ce n'est qu'un exemple, + mais qui montre comment les hypothèses sur les opérations du langage peuvent être + confrontées à celles sur le fonctionnement mental en général.
+Sur un autre plan, les hypothèses linguistiques peuvent être mises à l'épreuve de + l'imagerie cérébrale. Par exemple, si la thèse de la séparation du lexique et de la + syntaxe est valide, alors on devrait pouvoir observer une différenciation des zones + activées dans le cerveau. Personnellement, je fais l'hypothèse inverse, et je tente, avec + mes collègues des neurosciences, de la tester en observant ce qui se passe lorsqu'on + introduit dans le discours une incongruité syntaxique ou sémantique. La difficulté est de + trouver des expériences réalisables et pertinentes qui permettent de relier les faits de + langue à des données proprement psychologiques et neurologiques.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Partout dans le monde, les enfants apprennent sans la moindre difficulté leur langue + maternelle. S'ils sont sourds, ils ne tardent pas à acquérir les subtilités complexes de + la langue des signes. Contrairement à l'apprentissage de la lecture ou de l'écriture, nul + besoin de leçons pour apprendre une langue parlée ou signée. L'expérience et le + développement y pourvoient tout simplement. Et pourtant, comment ne pas être saisi de la + complexité des formes linguistiques que les enfants sont capables de produire ? Ils savent + parler et faire des signes à propos du présent, du passé, du futur. Ils parviennent à se + référer à des événements imaginaires ou à des concepts abstraits. Le langage leur permet + d'informer, mais aussi de tromper ou de tricher. Ils sont capables de jouer avec la + langue, de construire de nouveaux mots ou de transformer le sens des mots usuels.
+Le langage est un système qui permet le changement dynamique et la flexibilité. Il joue + un rôle essentiel dans la vie des êtres humains, à la fois véhicule d'interactions + sociales et outil infiniment créatif permettant de représenter la réalité, mais aussi les + expériences et les sentiments les plus hypothétiques. La trajectoire complexe qui mène + l'enfant à apprendre les diverses composantes de sa langue maternelle est l'un des aspects + les plus passionnants de la psychologie humaine.
+L'acquisition du langage est un voyage qui commence dans l'univers liquide de la matrice + et se poursuit tout au long de l'enfance et de l'adolescence, et même au-delà. Au cours de + cette longue période d'apprentissage, l'enfant est confronté à d'innombrables défis. + Depuis les tentatives maladroites du nourrisson qui s'efforce de produire avec son système + articulatoire, avec sa bouche, sa gorge et son larynx les sons particuliers de sa langue + maternelle, jusqu'aux tâches bien plus complexes qui, plus tard, consisteront à produire + et à comprendre de longs récits, les capacités langagières de l'enfant connaissent de + nombreux changements. Les progrès réalisés dans les techniques de recherche nous + permettent désormais de suivre cet étrange voyage avec une précision jamais atteinte.
+Dans le passé, la littérature consacrée à son acquisition situait l'apparition du langage + aux environs du douzième mois, lorsque les enfants produisent leurs premiers mots + reconnaissables. Nous réalisons aujourd'hui que l'acquisition se trouve engagée bien avant + cette date, avant même la naissance. Après vingt semaines de gestation seulement, le + système auditif du foetus est suffisamment développé pour lui permettre de traiter + certains des sons qui filtrent à travers le liquide amniotique. Le foetus perçoit une + cacophonie de gargouillis et de grondements provenant du corps de sa mère, avec en bruit + de fond le rythme incessant de ses battements de coeur. Ces bruits constituent pour lui + une stimulation auditive précoce. Mais ce qui le stimule bien plus encore, ce sont tous + les sons du langage qui lui parviennent ainsi filtrés.
+A partir du sixième mois, le foetus consacre l'essentiel de son temps d'éveil à traiter + ces sons linguistiques si particuliers, à se familiariser avec les qualités uniques de la + voix de sa mère et avec la langue (ou les langues) que celle-ci parle. Il commence + également à être sensible à la prosodie (aux intonations des phrases et aux éléments + rythmiques qui marquent les mots) qui structure sa parole. Durant les trois derniers mois + de sa vie intra-utérine, le foetus est très occupé à écouter les conversations de sa mère, + ce qui constitue une préparation très importante à sa vie dans le monde extérieur. Doté + d'une certaine expérience de la perception des sons du langage, le nouveau-né arrive au + monde, disposé à accorder la plus grande attention aux paroles des humains, et en + particulier à la voix de sa mère. Ces expériences intra-utérines précoces préparent le + nouveau-né aux stimulations linguistiques, et l'on peut, par conséquent, estimer qu'elles + jouent un rôle important dans le processus d'ensemble du développement du langage.
+Le foetus est capable d'écouter les conversations de sa mère, disions-nous ; les
+ nouvelles techniques de recherche nous ont permis d'épier les sons qui imprègnent
+ l'univers intra-utérin. Des microphones minuscules, placés à l'extérieur des parois de
+ l'utérus, sont capables de mesurer les bruits qui filtrent au travers de la matrice, et
+ des techniques à base d'ultrasons enregistrent les réactions du foetus à ce qu'il entend.
+ Nous pouvons aujourd'hui déterminer, non seulement ce qu'il entend, mais aussi s'il
+ parvient à distinguer des sons différents. Des expériences menées juste après la naissance
+ nous fournissent des données essentielles sur les effets de l'audition prénatale sur le
+ comportement du nouveau-né. Grâce à ces données, les scientifiques sont désormais capables
+ de se poser de nouvelles questions, pour savoir jusqu'à quel point le nouveau-né se
+ souvient de ce qu'il a entendu in utero
Ce sont des moments absolument fascinants pour les psycholinguistes qui se consacrent à + l'étude du développement. Jusqu'à une époque récente, les recherches dans ce domaine se + focalisaient presque exclusivement sur la production de langage. Le comportement + communicatif non verbal ou les vocalisations avant l'âge de 12 ou 15 mois étaient + considérés comme n'apportant pas grand-chose à notre connaissance de l'acquisition du + langage : on ne s'intéressait vraiment qu'à la production de mots reconnaissables. + Aujourd'hui, au contraire, de nombreuses études s'intéressent au rôle essentiel du babil + précoce dans l'adaptation du système articulatoire aux particularités de la langue + maternelle du nourrisson. Au cours des vingt dernières années, de nouvelles techniques de + recherche sur la petite enfance ont été développées, qui ont mis en lumière ces étapes + très précoces de l'apprentissage du langage. En même temps que l'on parvenait à une + meilleure connaissance du traitement foetal et néonatal de la parole, l'importance du + dialogue non linguistique précoce entre la mère et le bébé a été reconnue. La quantité et + la nature de l'interaction mère-bébé peuvent évidemment varier d'une culture à l'autre, et + ces différences aident les chercheurs à déterminer quels sont les aspects de + l'environnement social absolument essentiels pour l'acquisition du langage.
+Nous disposons désormais d'un ensemble de méthodes innovantes pour découvrir ce que les + bébés comprennent bien avant de produire leurs premiers mots. Il n'est plus nécessaire de + s'en remettre uniquement à ce que disent les enfants pour apprécier leur niveau de + connaissance linguistique. Mieux que jamais, les chercheurs peuvent aujourd'hui explorer + la manière dont la perception de la parole et la compréhension du langage se développent + pendant la période cruciale qui précède la première production de mots reconnaissables. + Les techniques modernes de recherche nous ont permis de découvrir chez les enfants des + capacités jusque-là insoupçonnées dans le domaine de la segmentation du discours. Elles + ont également montré que les enfants réalisent beaucoup plus tôt que nous ne l'imaginions + que les mots se réfèrent aux objets, aux gens, aux lieux et aux actions. Nous savons + désormais que bien avant l'âge de 2 ans, les tout-petits comprennent déjà que l'ordre des + mots, par exemple, véhicule des informations très importantes quant à leur signification. + Des expériences scientifiquement contrôlées avec des tout-petits au stade prélinguistique + sont désormais utilisées pour approfondir notre connaissance des fondements de + l'acquisition du langage.
+Bien qu'à l'âge de 5 ans, la plupart des enfants parlent couramment et sans effort, + l'acquisition du langage est loin d'être achevée. Ils continuent d'acquérir une grammaire + complexe et de nouvelles significations linguistiques tout au long de leur scolarisation. + D'autres aspects de l'apprentissage du langage se poursuivent pendant l'adolescence et + même à l'âge adulte. Et parce que la langue est dynamique, nous sommes amenés, adultes, à + nous adapter aux changements qui surviennent dans notre langue maternelle tout au long de + notre vie. La mise à jour permanente des dictionnaires est une preuve suffisante de la + nature changeante de la langue, et de nouvelles entrées de termes modernes comme + « e-mail », « modem » et « Internet » font peser une menace sur des expressions comme + « machine à écrire », amenées à devenir un jour obsolètes.
+L'un des grands débats sur l'acquisition du langage concerne le problème de l'innéisme. + Le nouveau-né vient-il au monde « précâblé », prédisposé à l'acquisition du langage, du + fait de l'histoire de l'évolution humaine ? Existe-t-il dans le cerveau des mécanismes + spécialisés dans l'acquisition du langage ? Ou bien l'enfant apprend-il le langage de la + même manière qu'il apprend l'univers physique ou social ? Les opinions divergent + sensiblement. Les discussions tournent autour de la dichotomie entre nature (nos dons + biologiques) et éducation (le monde dont nous faisons l'expérience). Aucune de ces + théories ne conteste que toutes deux, nature et éducation, jouent un certain rôle dans + l'apprentissage du langage. Les théories s'opposent plutôt fondamentalement sur le rôle et + l'importance respective de chacune. Il est vrai que nous sommes la seule espèce à + développer des langages grammaticaux complets. Il faut donc que quelque chose appartienne + en propre à la biologie humaine pour nous l'avoir permis. Mais l'éducation doit également + jouer un rôle important. Il existe environ six mille langues différentes dans le monde, et + il est évident qu'aucun enfant n'est jamais né en sachant déjà l'anglais, le swahili ou le + russe. C'est donc qu'il faut vivre au quotidien l'immersion dans le flux d'une langue + particulière (ou de plusieurs langues) pour acquérir ces langues maternelles. Le débat + entre théoriciens de l'acquisition du langage tourne finalement autour de la question + suivante : qui de la nature et de l'éducation joue le rôle principal ?
+Les théoriciens nativistes de l'acquisition du langage, qui postulent l'existence dans le
+ cerveau de l'enfant d'une sorte de structure linguistique innée ou préexistante
+ (« précâblée »), ont exercé une influence prépondérante dans les années 60. C'est à cette
+ époque que le célèbre linguiste américain Noam Chomsky (1) a démontré que le behaviorisme, qui considère le cerveau du nouveau-né comme
+ une tabula rasainputs
Il existe plusieurs versions de l'approche nativiste, mais l'idée fondamentale est que + les bébés naissent dotés de ce que l'on appelle une Grammaire universelle (ou GU), mais + aussi avec des mécanismes spécialisés dans l'apprentissage du langage et destinés à + l'acquisition de la langue maternelle. Selon cette théorie, un ensemble commun de + principes universels sous-tend chacune des langues présentes dans le monde, et ce en dépit + des caractéristiques apparentes très différentes de chaque langue. Ceux qui, parmi les + théoriciens, défendent cette position affirment ainsi que les enfants naissent + « pré-équipés » de ces principes linguistiques et dotés de cet ensemble de paramètres, qui + sont ensuite simplement déclenchés par les informations linguistiques particulières qu'ils + reçoivent. Ainsi, selon eux, l'expérience linguistique ne sert qu'à faire découvrir à + l'enfant comment ces principes et ces paramètres universellement déterminés se réalisent + localement. En outre, les mécanismes cérébraux par lesquels l'enfant acquiert le langage + sont considérés comme n'étant pas seulement innés, mais également absolument propres à ce + domaine : ils sont dédiés au seul apprentissage du langage.
+A l'extrême opposé de l'éventail théorique, le point de vue cognitiviste sur
+ l'acquisition du langage a été notamment défendu par le célèbre psychologue suisse Jean
+ Piaget. Pour lui et pour ses disciples, l'acquisition du langage fait appel aux mêmes
+ mécanismes généraux d'apprentissage que ceux que l'enfant utilise pour apprendre la
+ physique, les concepts de nombre, l'espace, les conventions sociales, etc. Selon eux, la
+ manière dont les enfants apprennent le langage n'a rien de spécifique. Le développement
+ cognitif est à la fois le prérequis et le fondement de l'apprentissage du langage. Pour J.
+ Piaget (2), par exemple, un concept comme celui de
+ « permanence de l'objet » - que l'enfant acquiert vers l'âge de 8 mois, et qui lui permet
+ de savoir qu'un objet existe toujours même s'il ne le voit plus - sous-tend les débuts de
+ l'utilisation du mot. L'une de ses disciples, Hermine Sinclair (3), explique également que l'aptitude de l'enfant à emboîter des
+ poupées russes l'une dans l'autre constitue le fondement de sa capacité ultérieure à
+ comprendre comment les phrases peuvent être enchâssées les unes dans les autres. Selon ce
+ point de vue donc, les mécanismes généraux de l'apprentissage, une fois établis dans le
+ développement cognitif général, s'appliquent tout simplement à l'input
D'autres théoriciens réservent à l'interaction sociale une place essentielle dans leur + théorie du processus d'acquisition du langage. Jerome Bruner (4), par exemple, a insisté sur l'importance des principes d'interaction dans cet + apprentissage. Très tôt, dans la relation mère-bébé, puis gagnant progressivement tout + l'environnement social de l'enfant, les conventions conversationnelles le sensibilisent + aux règles du dialogue et de la prise de parole chacun à son tour.
+Si ces théories permettent d'expliquer comment les enfants entrent dans le monde du + dialogue, elles disent en revanche peu de chose de la manière dont les complexités de la + grammaire s'acquièrent. Elles semblent considérer qu'il y a assez d'informations dans + l'environnement linguistique quotidien pour que les enfants découvrent la structure de + leur langue maternelle. Ces deux approches, sociale et cognitive, ont ceci en commun + qu'elles considèrent que les mécanismes grâce auxquels l'enfant apprend le langage ne sont + en rien propres à ce domaine : ils sont les mêmes que ceux utilisés pour appréhender tous + les autres aspects du monde dans lequel l'enfant évolue.
+Ces débats, où s'opposent des positions théoriques différentes, influencent à la fois les + hypothèses que l'on construit et la manière dont on interprète les données de la + recherche. Nous sommes néanmoins convaincues que la dichotomie « nature contre éducation » + est stérile : il serait plus pertinent de s'intéresser à l'interaction dynamique de ces + deux éléments. Oui, le langage est quelque chose de particulier ; mais nous faisons + l'hypothèse que la solution élaborée par l'évolution n'a pas consisté à pré-équiper + l'esprit du nouveau-né de représentations linguistiques complexes, mais plutôt à réaliser + deux choses fort intéressantes : la première a été de faire en sorte que la période de + développement cérébral postnatal, chez les humains, soit particulièrement longue, si + longue que l'influence de l'environnement a tout loisir de modeler la structure du cerveau + en cours de développement.
+Mais celui-ci n'est nullement cette ardoise vierge qu'y voient les behavioristes. La + seconde est que l'évolution nous a dotés d'un certain nombre de mécanismes d'apprentissage + qui, sans être propres au langage, ont un rapport avec lui, lui sont appropriés. C'est + lorsqu'il interagit avec différentes données de l'environnement que chacun de ces + mécanismes devient progressivement spécifique à ce domaine.
+Nous voulons dire par là qu'à la naissance et même avant, le bébé dispose d'un certain + nombre de prédispositions minimales qui font qu'il va prêter une attention toute + particulière à certains éléments de son environnement, comme les visages et les voix. Dès + le début, certains mécanismes cérébraux seront plus disposés à traiter certains types de + données de l'environnement que d'autres. Ainsi, le mécanisme sensible à ce qui est + séquentiel, à ce qui disparaît rapidement, expliquerait que le bébé accorde plus + d'attention à la langue orale ou signée qu'aux visages. Se spécialisant sans cesse + davantage dans le traitement du langage, ce mécanisme se consacrera de plus en plus à ce + domaine spécifique. C'est ce qui expliquerait qu'à l'âge adulte certaines aires cérébrales + apparaissent spécialistes dans le traitement du langage.
+En d'autres termes, le cerveau du bébé ne dispose pas à la naissance de circuits dédiés à + cette seule tâche, mais avec l'expérience, il finira par disposer de tels circuits + spécialisés dans le traitement du langage. La connaissance du langage est donc, selon + nous, le produit complexe d'une interaction entre certaines prédispositions initiales, + appropriées à ce domaine (plutôt que spécifiques à ce domaine), et la riche structure des + données linguistiques qui parviennent au bébé.
+La question n'est donc pas nature ou éducation, mais interaction étroite des deux. C'est + en comprenant cette interaction que nous parviendrons, à terme, à expliquer comment le + processus dynamique de l'acquisition du langage se développe du foetus à + l'adolescence.
+Repectivement professeur et chef de l'Unité de développement neurocognitif de l'Institut
+ pour la santé de l'enfant, Londres, et chercheuse au Centre de la Parole et du Langage de
+ l'université de Cambridge. Auteurs de
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Depuis plus de trente ans, vous travaillez sur un + aspect de l'étude du discours que vous avez appelé la théorie de l'argumentation. Mais + vous utilisez ce terme d'argumentation dans un sens différent de celui de la rhétorique. + Pouvez-vous expliquer cette différence ?
+La rhétorique, au sens habituel du terme, ne dit pas ce qu'est le + langage, mais comment se servir du langage pour arriver à ses fins, la fin étant la + persuasion. Elle reste donc externe au langage. Pour ma part, j'entends par argumentation + le fait qu'on ne peut décrire le sens des constructions syntaxiques qu'en indiquant à + quelles conclusions la personne qui utilise ces mots prétend arriver dans son discours. + Que cela persuade ou non le destinataire n'est pas l'objet de mon travail. J'ai en fait + l'espoir de travailler à l'intérieur même de la linguistique et plus précisément de la + sémantique linguistique.
+Une des grandes originalités de votre théorie est également de nier + que les mots de la langue contiennent un sens informationnel, c'est-à-dire qu'ils + représentent la réalité.
+En effet, je ne crois pas beaucoup au sens informationnel. Je vois très peu + de mots, dans la langue, qui aient un sens véritablement informationnel. Selon moi, la + plupart des mots ou des constructions syntaxiques ont cette vertu de rendre possibles + certaines conclusions. Quand je parle de conclusions, j'entends par là des enchaînements + possibles de discours, je n'entends pas du tout les idées qui peuvent passer par la tête + de l'interlocuteur lorsqu'il entendra ce discours.
+Pourriez-vous nous donner un exemple de cette différence entre sens + informationnel et sens argumentatif ?
+ L'exemple le plus simple est celui de l'opposition entre les
+ quantificateurs « peu » et « un peu ». Quelle est la différence entre
+ « j'ai peu mangé » et « j'ai un peu mangé » ? Je pense qu'il est
+ impossible d'établir cette différence au niveau informationnel, c'est-à-dire au niveau de
+ la quantité de nourriture que l'on déclare avoir ingurgitée dans un cas et dans l'autre.
+ La différence se situe plutôt dans les enchaînements possibles à ces quantificateurs. Si
+ je vous dis « j'ai peu mangé au petit déjeuner ce matin », je peux continuer par
+ « donc, j'ai envie d'aller tout de suite au restaurant » ou « pourtant, je
+ n'ai pas besoin d'aller au restaurant maintenant ». Si au contraire, je dis
+ « j'ai un peu mangé ce matin au petit déjeuner », l'enchaînement va être soit
+ « donc je n'ai pas besoin d'aller tout de suite au restaurant », soit
+ « pourtant, j'ai envie d'aller tout de suite au restaurant parce que j'ai très
+ faim ».
On voit bien dans cet exemple la différence entre l'argumentation telle qu'employée en
+ rhétorique ou l'argumentation telle que je l'entends. Je n'essaye pas de définir à quelles
+ croyances vont amener « j'ai peu mangé » et « j'ai un peu mangé ». Ce qui
+ m'intéresse, c'est qu'on peut enchaîner le même énoncé après « j'ai peu mangé » et
+ « j'ai un peu mangé », mais par « donc » après « j'ai peu mangé »,
+ et « pourtant » après « j'ai un peu mangé ». Dans les deux cas, on peut
+ arriver à l'idée qu'il est inutile d'aller au restaurant, mais pas de la même façon. Il
+ s'agit là d'un phénomène minuscule...
Mais qui peut avoir une portée très générale...
+Je l'espère. Il s'agit d'une sorte de philosophie du langage. Selon ma + conception du langage, les mots ne servent pas à représenter la nature des choses, ni même + nos idées, mais ils servent seulement à rendre possibles d'autres mots, à faire du + discours. Ce qui amène à un relatif scepticisme face à la possibilité d'obtenir des + conclusions rationnelles avec des mots. Je ne vois pas comment la rationalité peut + s'accrocher aux mots, puisque tout ce que les mots contiennent comme possibilités est + d'enchaîner d'autres mots.
+Vos travaux vous ont amené à considérer l'argumentation comme + graduable. Vous avez écrit un livre sur ce sujet,
Je veux dire que deux énoncés peuvent diriger vers la même conclusion avec
+ des forces différentes, dont l'une est supérieure à l'autre. Par exemple, « j'ai
+ beaucoup mangé ce matin » mènera plus fortement à la conclusion « je n'ai pas
+ besoin d'aller au restaurant » que « j'ai un peu mangé ce matin ». Et
+ « j'ai peu mangé ce matin » ira moins fortement vers la conclusion « il faut
+ donc aller tout de suite au restaurant » que « je n'ai pas du tout mangé ce
+ matin ». Donc, la force avec laquelle un énoncé appelle son enchaînement
+ argumentatif peut différer selon les mots dont cet énoncé est composé. Cela ne signifie
+ pas que l'on persuade davantage en disant « beaucoup » qu'en disant « un
+ peu ». Il peut même parfois être beaucoup plus astucieux de dire « un peu »
+ que « beaucoup ».
Mais alors, en quoi consiste cette force argumentative supérieure ? Il y a en fait des
+ mots qui marquent cette force supérieure, à l'intérieur d'une orientation donnée. C'est le
+ cas de « même ». On peut dire « j'ai mangé un peu et même beaucoup ». Mais
+ on ne peut pas dire « j'ai mangé beaucoup, et même un peu ». Ni dire « j'ai
+ mangé peu et même un peu ». Donc « même » indique que ce qui le suit à la
+ même orientation que ce qui le précède, mais avec une force supérieure.
Mais quand on oppose « peu » à
+ « beaucoup », on utilise des mots qui se réfèrent à des sens différents,
+ qui ont donc un contenu informatif différent. On ne peut donc évacuer les informations que
+ donnent « peu » et « beaucoup ».
Personnellement, je voudrais les évacuer complètement, parce que je pense
+ qu'il n'y a aucun fait informatif clair qui permette de les distinguer. Prenons l'exemple
+ « peu / beaucoup ». Ils ont des orientations opposées, l'un est négatif, l'autre
+ positif. Mais peut-on dire qu'informativement, ils donnent des renseignements différents ?
+ La même quantité peut être considérée comme « peu » par l'un et comme
+ « beaucoup » par un autre. Dans ce cas, ces mots n'ont d'autre signifié que les
+ conclusions auxquelles ils mènent.
L'objection d'une différence informative tombe de façon encore plus évidente lorsqu'on
+ oppose « peu » et « un peu ». Il n'y a pas de différence informative nette
+ entre « peu » et « un peu ». Par contre, il y a une différence argumentative
+ extrêmement claire. Dans ce cas au moins, on ne peut pas trouver de différence de sens à
+ un autre niveau que celui de l'argumentation.
Certains enchaînements semblent parfois impossibles, sauf si on les
+ replace dans un contexte particulier. Prenons l'exemple : « il n'est que huit
+ heures, dépêche-toi ! » Ces deux énoncés semblent contradictoires. Sauf s'ils
+ sont produits par quelqu'un qui pensait rater son train, puis qui réalise qu'il n'est que
+ 8 heures, et qu'il vaut donc encore la peine qu'il se dépêche. Pour résoudre un tel
+ enchaînement, vous avez développé la notion de topos
Il est vrai qu'un même énoncé peut parfois mener à des conclusions
+ contradictoires. Ici, « il n'est que 8 heures » peut aussi bien mener à
+ « inutile de te dépêcher » ou à « dépêche-toi ! ». Cela nous pose en effet
+ un grand problème, puisque selon notre théorie, les conclusions auxquelles mène un énoncé
+ sont internes à cet énoncé. Si les conclusions sont contradictoires, on devrait penser que
+ l'antécédent est lui-même contradictoire. Or il est difficile d'admettre que « il n'est
+ que 8 heures » soit un énoncé contradictoire. Nous avions donc, Jean-Claude
+ Anscrombe et moi, fait intervenir la notion de topoï« il n'est que 8 heures, dépêche-toi ! ».
Mais j'ai complètement abandonné cette idée, car elle est contraire à l'idée même de la
+ théorie de l'argumentation. La théorie des topoïtopos
Pour résoudre la contradiction de « dépêche-toi, il n'est que 8 heures ! », je
+ préfère penser qu'il existe un intermédiaire qui est sous-entendu. Ici, ce serait
+ « nous avons encore le temps ». La contradiction disparaît alors.
Quelle est la portée de la théorie de l'argumentation dans la langue ?
+ Est-ce qu'il existe des énoncés qui n'ont aucune valeur argumentative ? Prenons l'exemple
+ « combien coûte le kg de boeuf ? 100 francs madame. » Quelle est la
+ dimension argumentative d'un dialogue comme celui-là ?
Est-ce qu'on peut admettre une description non argumentative à côté d'un + point de vue argumentatif ? Personnellement, je suis plutôt libéral, et je ne vois aucune + raison d'empêcher les gens de faire d'autres descriptions. Mais je suis persuadé que ces + autres descriptions n'iront pas bien loin. Je ne sais pas trop ce qu'ils vont décrire. + Peut-être décriront-ils le prix du kg de boeuf. Mais je n'en suis même pas sûr. Car 100 + francs peuvent-ils être compris autrement que comme un point sur l'échelle du beaucoup ou + sur l'échelle du peu. Je ne pense pas que même les noms de nombre, qui sont les plus + informatifs qu'on peut imaginer, n'aient pas de valeur argumentative dans leur usage + linguistique.
+L'emploi informatif, qui n'est pas impossible, me semble pouvoir, dans certains cas comme + celui-ci, être considéré comme un effet surajouté à l'emploi argumentatif. Mais la seule + chose que je dois maintenir, sous peine de me contredire, est que l'emploi argumentatif, + quand il existe, est premier, et ne peut pas être dérivé de l'emploi informatif. La + théorie de l'argumentation est fondée sur l'idée que l'antécédent d'un enchaînement + contient dans son sens le fait d'amener au conséquent.
+Est- ce que le défi de votre théorie est de rendre compte de la + totalité des énoncés possibles ?
+ L'ambition est d'aller le plus loin possible. Si on ne peut pas aller
+ jusqu'au bout, tant pis. Mais mon ambition est d'aller jusqu'au bout, parce que je
+ n'arrive pas à définir a priori
Directeur d'études à l'EHESS. Auteur notamment de :
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La communication n'est pas le propre de l'humain. Les animaux communiquent entre eux de + multiples manières : la luciole mâle avertit la femelle de sa présence par des signaux + lumineux ; le loup adopte des postures particulières (position des oreilles, de la queue), + pour montrer sa soumission à un dominant. Les oiseaux utilisent des chants différents pour + signaler leur présence à un congénère ou séduire une partenaire. Les singes vervets + utilisent des cris d'alerte différents pour signaler au groupe la menace d'un serpent, + d'un aigle ou d'un léopard.
+Mais quelle est donc la différence entre cette communication animale et le langage + humain ?
+Les critères de définition du langage humain varient selon les auteurs, mais tous + s'accordent sur un petit nombre de caractères distinctifs.
+- La créativité : le langage humain a la capacité d'exprimer un nombre de significations + quasi illimité, alors que la communication animale se limite à quelques messages + stéréotypés (appel, alerte, demande, etc.). La fameuse « danse des abeilles » n'a qu'une + seule fonction : indiquer aux ouvrières de la ruche où se trouve de la nourriture. Le + langage humain permet de décrire des objets, des situations, de raconter des histoires + sans fin... Cette créativité résulte elle-même de deux autres particularités.
+- Le langage est construit à partir d'unités élémentaires (de sons et de sens) qui
+ s'assemblent pour former des milliers de mots et de phrases. C'est ce que les linguistes
+ appellent la « double articulation du langage » (voir l'encadré ci-dessous).
-La représentativité est un autre caractère fondamental du langage humain. Un mot n'est
+ pas simplement un signal (comme un cri, une posture, un geste) qui exprime une émotion
+ (colère, peur) ou une sollicitation (« attention danger ! », « donne ! », « pars de mon
+ territoire ! »). Le langage repose sur des signes arbitraires qui renvoient à des
+ représentations du monde. Par une phrase simple comme « Jules est à Marseille », je
+ peux représenter un objet, une personne et donner des informations sur leur situation.
Dans les années 80, la thèse d'une émergence très récente du langage a prévalu. Le
+ langage serait apparu avec Homo sapiens il y a 150 000 ans environ. Cette hypothèse
+ s'appuyait notamment sur l'étude de l'appareil vocal (larynx, pharynx, tractus vocal) et
+ montrait que ni l'anatomie des australopithèques, ni celle des Homo erectus ne
+ permettaient d'articuler des sons. On en a déduit que seul Homo sapiens avait pu
+ parler. L'avènement récent du langage semblait confirmé par l'apparition concomitante
+ d'autres phénomènes culturels survenus vers -100 000 ans : l'art, les sépultures,
+ l'accélération des innovations techniques. Autant de signes de présence d'une capacité
+ symbolique qui aurait accompagné le langage.
Depuis les années 90, des arguments en faveur d'une apparition bien plus lointaine du
+ langage ont été avancés. Des études plus précises sur l'appareil vocal ont d'abord montré
+ qu'Homo erectus pouvait tout de même articuler une palette de sons identique à
+ celle d'un enfant de deux ans. Or, avec quelques phonèmes, on peut déjà produire un
+ vocabulaire assez varié. De plus, l'anatomie de l'appareil vocal n'est pas un argument
+ décisif. Car on peut envisager l'existence d'un langage gestuel, sans parole, comme l'est
+ la langue des signes.
Des recherches sur l'anatomie du cerveau suggèrent également de reculer les dates
+ d'apparition du langage. Depuis -2,5 millions d'années jusqu'à aujourd'hui, on constate,
+ chez tous les Homo, une augmentation continue de la taille du cortex frontal et
+ temporal, là où sont centralisées les activités de conceptualisation, de planification et
+ de langage. Ralf Holloway a repéré sur un crâne d'Homo habilis la présence
+ embryonnaire de l'aire de Broca, une des zones cérébrales de production du langage.
Enfin, certains auteurs pensent que les techniques employées par Homo erectus
+ (invention du feu, fabrication de bifaces et d'habitats) impliquent des capacités mentales
+ et sociales (symbolisation, planification d'activités) pour utiliser le langage
+ articulé.
Si on retient l'hypothèse d'une apparition reculée dans le temps, quel type de langage + parlait les premiers hominidés ?
+Le psychologue américain Merlin Donald a imaginé l'existence d'une forme de langage + mimétique utilisé par les australopithèques. Pour désigner des êtres (un lion) ou décrire + une situation (la chasse), il suffit de les mimer. Les aptitudes des chimpanzés à mimer, + la pratique de la danse dans toutes les sociétés primitives attesteraient de l'archaïsme + du comportement mimétique. Cette hypothèse de l'origine mimétique du langage se heurte à + une objection : l'imitation dans le monde animal ou humain est un moyen de transmission + culturel mais n'est pas un moyen de communication. De plus, son hypothèse est purement + spéculative.
+Pour les Homo erectus, Michael C. Corballis, de l'université d'Auckland
+ (Nouvelle-Zélande), avance la thèse d'une origine gestuelle du langage proche de celle
+ employée par les sourds-muets La Recherche, n° 341, avril
+ 2001.
Le linguiste Derek Bickerton a introduit, quant à lui, l'idée d'un « protolangage » qui
+ permettrait de décrire la langue des Homo erectus. Ce protolangage primitif aurait
+ deux caractéristiques : usage d'un vocabulaire limité à des termes concrets (désignant des
+ objets, personnes ou actions) et absence de grammaire. C'est le langage que maîtrisent les
+ enfants d'environ 2 ans. Il permet d'énoncer des phrases comme « veux gâteau », « chat
+ gentil » ou encore « pas partir toi ». Ce protolangage est aussi celui que
+ parviennent à maîtriser les primates auxquels on enseigne la langue des signes. C'est
+ également le cas du langage pidgin que réinventent les personnes parlant des
+ langues différentes et qui se retrouvent ensemble : comme le furent les esclaves
+ africains, issus d'ethnies différentes et déportés dans les plantations de coton.
Le protolangage permet d'exprimer des représentations (« moi partir sur la montagne »
+ ou « chien de Paul mort »...), mais il est inapte à construire des récits
+ complexes ou des discours abstraits. Le protolangage serait donc un bon candidat pour
+ imaginer les premières formes de langage.
Pendant longtemps, une thèse a prévalu dans les sciences humaines (anthropologie,
+ linguistique) : le langage était une « invention » humaine, au même titre que la
+ technique, l'art ou plus tard l'écriture. L'être humain est considéré comme un être
+ culturel « par nature ». N'ayant que peu de conduites instinctives, ce sont l'invention et
+ la transmission culturelle qui dirigent ses conduites. L'aptitude la plus fondamentale de
+ son cerveau serait de découvrir et d'apprendre. Dès lors, cette aptitude créatrice lui a
+ permis un jour d'inventer le langage. Globalement, l'origine du langage est identifiée à
+ celle de l'origine de la culture « L'émergence du langage est en pleine
+ coïncidence avec l'émergence de la culture. »
Le langage serait le vecteur de la pensée symbolique. Car utiliser le langage, c'est
+ donner forme à des concepts, des idées et les communiquer à autrui. Telle est la thèse
+ avancée notamment par William Noble et Iain Davidson « big-bang culturel du paléolithique supérieur (invention de l'art,
+ des sépultures, de nouvelles techniques) est la conséquence de l'invention du
+ langage ».
Récemment, certains auteurs, dont Steven Pinker, ont soutenu une thèse contre-intuitive :
+ le langage exprimerait un « instinct humain, biologiquement programmé, au même titre
+ que la marche sur deux jambes »
+
- Les capacités d'apprentissage ne sont pas propres à l'homme. Beaucoup d'animaux + disposent de capacités d'apprentissage très élaborées. Pourtant, seul l'homme parvient à + maîtriser le langage évolué, et notamment les règles de grammaire.
+Toutes les expériences d'apprentissage de langue des signes à des chimpanzés montrent + qu'ils ne parviennent péniblement qu'à atteindre le niveau linguistique d'un enfant de 2 + ou 3 ans. Or, c'est justement à cet âge que les petits humains connaissent une véritable + « explosion linguistique », apprenant à maîtriser les règles de grammaire et acquérant + plusieurs mots nouveaux par jour. - Chez les enfants, l'acquisition du langage n'est pas + le fruit d'un long et laborieux enseignement (comme on apprend le calcul mental ou le + piano) : ils apprennent spontanément à parler en écoutant leur semblable. De plus, tous + réussissent dans cette tâche avec une grande aisance. Or, si les enfants n'étaient pas + « programmés » pour cette acquisition, il y aurait une proportion non négligeable d'échecs + (comme on en trouve dans l'apprentissage de la lecture).
+- Les rares cas d'enfants élevés dans un isolement linguistique, comme les jeunes + sourds-muets au Nicaragua réunis tardivement dans des centres spécialisés, ont montré une + aptitude extraordinaire à recréer entre eux un langage évolué.
+Récemment, un chercheur américain, Terrence Deacon, a proposé un modèle intermédiaire
+ entre la thèse culturaliste et innéiste du langage. Selon lui, au cours de l'hominisation,
+ certains Homo erectus ont commencé à développer des capacités symboliques (capacité
+ à forger des représentations mentales) utilisées pour la communication. Cette innovation a
+ procuré un avantage adaptatif. Dès lors, ces premières formes de langage sont devenues des
+ prolongements indispensables à leur existence (comme la construction d'un barrage par le
+ castor). Ce milieu symbolique est devenu un nouveau « milieu culturel » qui s'est
+ superposé au milieu naturel. Cet environnement symbolique a exercé une pression sélective
+ pour le développement du cortex et des aires cérébrales dévolues aux capacités
+ langagières. Il y aurait donc eu, selon T. Deacon, une « coévolution » du langage et du
+ cerveau
Selon le linguiste André Martinet, le langage humain est construit à partir d'une
+ « double articulation ».
- La première articulation est celle des unités sonores - les phonèmes - qui peuvent être + assemblées pour former des mots différents.
+- La seconde articulation est celle des unités des sens (morphèmes, mots, phrases) qui + permettent, par combinaison, de composer une infinité d'énoncés.
+Certains linguistes ont noté que le chant des oiseaux est également construit à partir + d'unités sonores de base (les notes) qui s'agencent en variations mélodiques différentes : + une centaine chez certaines espèces.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
L'origine du langage renvoie à deux questions distinctes. Quand l'homme a-t-il
+ commencé à parler ? Ces différentes langues actuelles ont-elles une racine unique ? Ces
+ deux questions sont, de fait, distinctes, ne serait-ce qu'en raison même de la différence
+ de profondeur historique. L'origine du langage, probablement apparu chez l'Homo
+ sapiens moderne, remonterait à 100 000 ans environ, alors que les linguistes les
+ plus optimistes pensent ne pouvoir reconstruire des proto-langues que vers 12 000 (ou au
+ maximum 15 000) ans avant notre ère.
Pour l'instant, ces deux questions, de l'origine du langage et de celle des langues, sont
+ bien l'objet, depuis une dizaine d'années, de recherches en nombre croissant, et de plus
+ en plus fécondes. Il est loin le temps ou la puissante Société de linguistique de Paris
+ interdisait à ses adhérents, en 1866, de débattre de ces thèmes (voir l'encadré, p.
+ 9).
Ces recherches, toutefois, ont plutôt mené jusqu'à présent à des hypothèses, parfois + contradictoires les unes par rapport aux autres, qu'à des certitudes. C'est ce qui rend, + au demeurant, passionnants ces domaines d'études. Il s'agit véritablement de défis + scientifiques à relever, pour lesquels les prudences méthodologiques traditionnelles ont + été quelque peu bousculées. Mais les avancées de nos connaissances se feront sans doute à + ce prix, et certaines solutions pourraient être proches. On présentera ci-dessous les plus + stimulantes de ces hypothèses, en distinguant l'origine du langage et celle des + langues.
+Qu'en est-il donc de l'apparition du langage ? Rappelons d'abord dans les grandes lignes
+ les étapes de l'évolution des hominidés (dont la caractéristique essentielle est la
+ bipédie). Les premiers australopithèques - dont la célèbre Lucy - sont apparus en Afrique
+ il y a plus de 4 millions d'années ; ils auraient laissé la place à l'Homo habilis
+ (2 millions et demi à 2 millions d'années), puis à l'Homo erectus (1,7 million
+ d'années, également en Afrique), dont descendrait l'Homo sapiens, au plus tôt vers
+ 300 000 ans, et qui aurait atteint sa forme moderne (Homo sapiens sapiens ou
+ Homo sapiens moderne) il y a plus de 100 000 ans.
Beaucoup d'archéologues et de généticiens s'accordent aujourd'hui sur une origine
+ africaine du genre Homo, ne serait-ce que parce que c'est en Afrique que les
+ archéologues ont découvert les plus anciens fossiles d'hominidés, ainsi que les objets qui
+ leur sont associés. Les récentes études en génétique des populations - qui ont tenté de
+ reconstruire, dans leurs grandes lignes, les migrations géographiques qui ont abouti à la
+ dispersion génétique de l'humanité d'aujourd'hui - confortent cette thèse, dite du berceau
+ africain. Les distances génétiques entre Africains et non-Africains sont en effet les plus
+ grandes (elles sont le double de celles qui existent entre Australiens et Asiatiques,
+ elles-mêmes le double de celle qu'on peut relever entre les Asiatiques et les Européens),
+ ce qui ne se comprend que si on admet que les mutations se sont faites à partir d'un foyer
+ originel africain.
Il existe néanmoins une autre hypothèse que celle du berceau africain : celle dite du
+ modèle d'évolution multirégionale. L'Homo erectus n'aurait pas seulement évolué
+ vers l'Homo sapiens en Afrique, mais aussi en Asie, voire en Europe. Les humains
+ modernes se seraient donc développés indépendamment dans des régions géographiques
+ distinctes, et à des époques différentes.
Si on admet la thèse du berceau africain, le scénario proposé est le suivant : les + Asiatiques se seraient séparés des Africains il y a 100 000 ans, les Australiens des + Asiatiques il y a 50 000 ans et les Européens des Asiatiques il y a 35 000 ou 40 000 + ans.
+L'énigme du néandertalien, disparu sans laisser de trace il y a presque 35 000 ans, + complique pourtant singulièrement le tableau, d'autant plus que les dernières études + comparatives des gènes codés par l'ADN mitochondrial - transmis exclusivement par la mère + - chez le néandertalien et l'homme moderne montrent qu'il y a une telle distance entre les + deux qu'il est assurément impossible de les faire descendre l'un de l'autre.
+Qu'en est-il du langage ? Il serait apparu chez ces Homo sapiens modernes dont
+ nous descendons. Ce n'est là, bien sûr, qu'une hypothèse qui, même si elle est partagée
+ par un nombre de plus en plus important de spécialistes, attend des preuves pour être
+ confirmée. Il ne sera pas aisé de disposer un jour de telles preuves. Il est en effet
+ difficile de déterminer ce qu'est véritablement le langage par rapport à d'autres formes,
+ variées, de communication orale. Une seule chose est aujourd'hui couramment admise : le
+ langage humain est étroitement lié au développement du cerveau, dont l'histoire, chez les
+ hominidés, a commencé seulement il y a deux millions d'années.
On peut ainsi raisonnablement supposer que les australopithèques n'avaient pas un système + de communication bien différent de ceux que nous connaissons aujourd'hui pour les animaux. + Autrement dit, ils ne possédaient pas le langage. La fameuse Lucy était bien bipède, mais + le volume de son cerveau était à peu près le même que celui d'un chimpanzé actuel.
+L'Homo habilis avait un cerveau de 40 à 50 % plus grand que
+ l'Australopithecus, ce qui vraisemblablement ne suffisait encore pas pour que le
+ langage se développe. De toute façon, comme le dit Yves Coppens,
. Pour l'« plus personne,
+ aujourd'hui, ne pense que l'apparition de l'outil fait l'homme »Homo
+ erectus, la question reste ouverte. Disposant d'un cerveau d'à peu près 80 % de la
+ taille d'un cerveau humain actuel, les Homo erectus ont été capables de grandes
+ migrations en Asie, en Océanie, en Europe, ce qui présuppose des progrès considérables, en
+ termes d'organisation sociale et de développement technologique, par rapport aux Homo
+ habilis. D'aucuns ont ainsi suggéré que ces grandes migrations n'ont pu se faire
+ qu'avec une forme de communication langagière déjà passablement sophistiquée. Ce critère
+ n'est quand même pas déterminant : les oiseaux migrateurs - dont tout le monde sait qu'ils
+ ne parlent pas - parcourent d'énormes distances tous les ans.
D'autres chercheurs ont affirmé que l'Homo erectus ne pouvait pas parler en raison
+ même de la position de son larynx, beaucoup trop élevée. Ce dernier serait seulement
+ descendu il y a environ 150 000 ans pour atteindre la place qu'il occupe aujourd'hui chez
+ l'homme. Cette thèse est maintenant très controversée. De plus, il n'est nul besoin d'une
+ telle virtuosité articulatoire pour avoir un langage.
On a cherché d'autres critères anatomiques qui pourraient être des conditions nécessaires + au développement de la capacité langagière. Après avoir mesuré le canal hypoglosse, des + chercheurs américains ont ainsi estimé, en 1998, que le langage n'a pas pu apparaître + avant 400 000 ans.
+On peut, sans prendre trop de risques, affirmer que si l'Homo erectus possédait
+ une forme quelconque de langage, elle était bien différente de celle dont dispose
+ aujourd'hui l'espèce humaine. Et il y a peu de raisons de douter que l'Homo sapiens
+ moderne - qui avait une anatomie comparable à la nôtre - parlait comme nous le
+ faisons.
Cette datation de l'origine du langage à 100 000 années environ est une hypothèse
+ biologique. Elle suppose que le langage était alors articulé à peu près de la même manière
+ qu'il l'est aujourd'hui, et elle n'exclut pas, évidemment, que l'Homo erectus,
+ voire l'Homo habilis aient pu posséder des formes de langage moins développées,
+ intermédiaires entre des systèmes de communication rudimentaires comme en ont les animaux
+ et notre langage.
Il est une autre hypothèse, culturelle, qui avance cette origine à 35 000 ans environ.
+ Certains chercheurs pensent en effet que l'apparition du langage humain a dû coïncider
+ avec la remarquable expansion culturelle, artistique et technologique, dite explosion
+ sapiens, qui s'est produite au début de l'aurignacien, et qui implique la
+ maîtrise d'un langage déjà développé.
Une majorité de linguistes et de généticiens pensent aujourd'hui que l'hypothèse
+ biologique est plus vraisemblable.
affirme le biologiste américain Stephen Jay Gould.« Dès que nous surgîmes en tant qu'espèce - et selon
+ l'estimation la plus fiable, à l'heure actuelle, cela s'est produit en Afrique il y a
+ 100 000 à 250 000 ans -, nous étions probablement très largement nous-mêmes en termes
+ d'organisation mentale »
Les linguistes typologues regroupent traditionnellement les 5 000 à 6 000 langues du + monde - dont près de la moitié disparaîtra au cours du prochain siècle - dans 300 à 400 + familles, de taille très inégale. Certaines d'entre elles, comme la famille + austronésienne, comptent près d'un millier de langues, d'autres n'en comptent qu'une + seule : le basque, exemple bien connu d'isolat linguistique, est dépourvu de parents + proches.
+Les linguistes ont plutôt eu pour habitude, jusqu'à présent, de travailler à la + reconstruction de proto-langues (dont les plus anciennes ne remontent pas au-delà de 6 000 + ans avant J.-C.) pour les familles de langues dont ils sont spécialistes. Rares sont ceux + qui ont tenté, dans le passé, de comparer entre elles des familles très dissemblables, ce + qui revient à comparer les proto-langues. Ce parti-pris méthodologique est en train + d'évoluer.
+Certes, des hypothèses de grands regroupements ont été régulièrement formulées tout au + long du xxe siècle, mais elles n'ont jamais été véritablement prises au sérieux, comme + celle de l'Italien Trombetti, qui tirait la conclusion de ses études comparatives que + toutes les langues devaient appartenir à une seule et même famille.
+Au début du siècle également, le linguiste danois Holgen Pedersen suggérait déjà de + rattacher l'indo-européen (IE) à d'autres familles telles que l'ouralien, l'altaïque et le + sémitique, au sein d'une macro-famille qu'il appela le nostratique. Il fallut cependant + attendre le début des années 60 pour que cette proposition soit reprise et développée par + l'école linguistique russe (Aharon Dolgopolski et Vladislav Illitch-Svitytch), qui fit + entrer dans le nostratique, outre l'IE, le kartvélien, l'ouralien, l'altaïque, voire le + dravidien, le tchouktchi-kamtchatkien et l'eskimo-aléoute. Cette thèse du nostratique, + pourtant beaucoup plus argumentée au niveau des reconstructions proposées, ne s'est quand + même jamais imposée dans la communauté linguistique internationale.
+Il en a été de même pour l'austrique, regroupant l'austro-asiatique, le miao-yao, le + tai-kadai et l'austronésien, toujours très controversé, alors que la proposition du + linguiste américain Paul Benedict, il y a près d'un demi-siècle, de rassembler le + tai-kadai et l'austronésien dans une famille austro-tai a été, elle, mieux accueillie.
+La situation s'est quelque peu modifiée au début des années 80. La proposition de Joseph + H. Greenberg, en 1963, de réduire la diversité déroutante des langues africaines à quatre + macro-familles a commencé à être acceptée par une grande majorité de spécialistes, après + avoir été l'objet de critiques virulentes par les africanistes. C'est aussi l'époque où + les linguistes russes Starostine et Nikolaiev présentent des preuves d'apparentements + entre le proto-caucasien, le proto-sino-tibétain et le proto-iénisséen, dans un premier + temps, avant de relier, dans un second temps, la famille caucasienne et la famille + na-déné, qui avait été découverte par Edward Sapir, mais à laquelle personne n'avait + auparavant prêté la moindre attention. A la fin des années 80, le linguiste américain John + D. Bengston démontre aussi l'affiliation déné-caucasienne du basque et du burouchaski.
+Ces hypothèses sont devenues aujourd'hui dignes d'intérêt, non pas toujours pour les + spécialistes purs des reconstructions, mais pour les typologues dont le souci essentiel + n'est pas de reconstruire des proto-langues, mais de proposer des classifications de + langues. Les typologues modernes comme J.H. Greenberg ou Merritt Ruhlen pensent en effet + qu'il n'est pas nécessaire que les familles soient d'abord reconstruites sous la forme de + proto-langues pour qu'on puisse ensuite les comparer.
+En 1987, J.H. Greenberg réduit les quelque deux cents familles indépendantes des
+ Amériques à seulement trois familles, l'amérinde, l'althabasque et l'eskimo-aléoute, dont
+ les deux dernières, qui plus est, sont des sous-familles des ensembles déné-caucasien et
+ eurasiatique. Aujourd'hui, sans souscrire complètement au nostratique des linguistes
+ russes, J.H. Greenberg pense aussi, comme eux, que l'IE est assurément clairement
+ apparenté à d'autres familles d'Eurasie, comme l'ouralien, l'altaïque et l'eskimo-aléoute,
+ et il parle d'une macro-famille, l'eurasiatique. En retenant ces différentes propositions,
+ M. Ruhlen dégage en 1994 une douzaine de macro-familles qui engloberaient les 5 000 à 6
+ 000 langues du monde (voir l'encadré p. 8).
Il reste que cette classification est bien loin d'être l'objet d'un consensus, même + vague, de la part des linguistes. Si les quatre macro-familles des langues africaines de + J.H. Greenberg sont aujourd'hui acceptées par une grande majorité de spécialistes, il n'en + va pas de même de ses nouvelles hypothèses sur l'eurasiatique ou l'amérinde. Elles sont + d'abord l'objet de critiques très virulentes de la part des indo-européanistes, qui + continuent à penser que l'IE ne peut être relié à aucune autre famille, car le changement + linguistique est si rapide qu'après environ 6 000 ans, toute trace de relations + antérieures est effacée par l'incessante érosion phonétique et sémantique.
+La classification des langues aborigènes d'Amérique est aussi à l'heure actuelle un des
+ domaines les plus controversés. A l'appui de sa famille amérinde, J.H. Greenberg présente
+ pourtant plus de 300 séries de mots cognats, ainsi que plusieurs douzaines d'éléments
+ grammaticaux dont le fameux système pronominal amérinde na/ma « je, moi / tu, toi,
+ que les Américanistes orthodoxes, pour contrer J.H. Greenberg, considèrent comme des
+ emprunts dus à des relations de contact et de multilinguisme. Les hypothèses de J.H.
+ Greenberg ont pourtant été partiellement confirmées par des études génétiques, menées par
+ Sokal (en Europe, Amérique du Sud) ou André Langaney (en Afrique), et surtout par Luigi L.
+ Cavalli-Sforza (qui a réalisé des études génétiques sur l'ensemble de la planète).
Les résultats de ces recherches mettent en évidence des corrélations indiscutables entre + les relations génétiques de populations parfois très éloignées et les regroupements + proposés par J.H. Greenberg pour les langues amérindiennes et africaines.
+Qu'en est-il enfin de l'origine des langues indo-européennes ? Des hypothèses + contradictoires sont aussi en discussion. La thèse traditionnelle, qui date de la fin des + années 20, mais qui est reprise aujourd'hui par de nombreux archéologues et linguistes, + situe le berceau indo-européen dans les steppes de l'Ukraine, aux alentours de 4 000 à 5 + 000 ans avant notre ère. D'importantes migrations de guerriers à cheval auraient ensuite + propagé l'indo-européen dans des directions très différentes, à l'ouest et à l'est. Cette + thèse est aujourd'hui battue en brèche.
+Dès le début des années 80, Tamaz V. Gamkrelidze et Vlaroslav V. Ivanov, qui estiment + largement dépassée la dichotomie entre langues orientales et langues occidentales, voient + plutôt le berceau indo-européen dans l'ancienne Mésopotamie. Le proto indo-européen aurait + été parlé au sud du Caucase, en Asie occidentale il y a plus de 6 000 ans. Il existe en + effet en proto indo-européen de nombreux mots empruntés aux langues non indo-européen + d'Anatolie orientale (proto-sémitique) et du sud du Caucase (proto-kartvélien en Géorgie). + En revanche, l'absence totale d'emprunts entre l'indo-européen et le proto-ouralien est + remarquable. Le proto indo-européen se serait ensuite différencié vers 4 000 ans avant + notre ère, en se propageant d'abord vers l'est, puis vers l'ouest.
+M. Ruhlen confirme ce dernier scénario, mais localise plus précisément la naissance de + l'indo-européen en Anatolie, aux alentours de 7 000 à 8 000 ans avant notre ère. Il lie + aussi la propagation des langues indo-européen aux migrations des premiers agriculteurs, + en reprenant les hypothèses de l'archéologue Colin Renfrew (1987), qui, se basant sur les + découvertes archéologiques en Europe et au Proche-Orient, avance que l'agriculture se + serait développée pour la première fois au monde il y a environ 10 000 ans, dans le + Croissant fertile qui s'étend de l'Anatolie (en Turquie) à la Mésopotamie (en Irak). C. + Renfrew pense que ces fermiers anatoliens étaient les premiers indo-européen et que la + propagation indo-européenne procéderait des migrations graduelles d'une population + agricole plutôt paisible dont le mode de vie, supérieur, a supplanté celui des populations + de chasseurs-cueilleurs.
+On peut sans doute aller encore plus loin dans les regroupements de familles + linguistiques. Des rapports semblent pouvoir être établis entre l'amérinde et + l'eurasiatique (ou le nostratique), comme le suggère M. Ruhlen. L'idée que l'austrique, le + déné-caucasien, voire l'indo-pacifique pourraient être proches n'est pas non plus + saugrenue et mériterait sans doute des recherches complémentaires. Et de remonter ainsi à + une proto-langue unique.
+De fait, la conception des « unificateurs » (l'école américaine de J.H. Greenberg et M. + Ruhlen, ainsi que l'école russe de Dolgopolski et Starostine) fait aujourd'hui son chemin. + A l'instar des humains, toutes les langues pourraient avoir une origine commune. Elles + seraient ainsi apparentées, à des degrés divers, les unes aux autres, et seraient issues + d'une même proto-langue. Beaucoup de linguistes pensent aujourd'hui que cette hypothèse + mérite d'être prise en considération. Le plus grand défi lancé à la typologie linguistique + reste évidemment l'organisation en sous-familles de cette famille linguistique unique.
+Directeur de recherche au CNRS et directeur d'études à l'EHESS, Centre de recherches + linguistiques sur l'Asie orientale.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le concept d'« hypertexte », originaire des technologies de l'information et de la
+ communication, est une métaphore assez puissante pour analyser tant la structuration
+ sociale de la société moderne contemporaine que certaines de ses formes urbaines
+ concrètes. Il faut en user prudemment, comme de toutes les métaphores certes Cahiers internationaux de sociologie, vol. CXVIII, janv.-juin
+ 2005.
Mais les métaphores doivent aussi être renouvelées, non
+ seulement parce que la société change, mais aussi parce que le développement des sciences
+ dans divers domaines offre des perspectives nouvelles. Ainsi, Zygmunt Bauman a récemment
+ esquissé la métaphore de la liquidité en s'appuyant sur une définition moléculaire de
+ celle-ci
Mais ces progrès peuvent également permettre à des théories anciennes de
+ rebondir. Ainsi en est-il de l'analyse des « cercles sociaux » développée par Georg
+ Simmel. De fait, celui-ci a d'une certaine manière manqué des métaphores qui lui auraient
+ permis de développer pleinement sa pensée. Or, le concept d'hypertexte, apparu récemment
+ avec l'informatique hypertexte remontent au Memex (Memory Extender)
+ de Vannevar Bush dont l'objectif était de ranger de façon à les rendre accessibles
+ rapidement une plus grande masse d'informations et d'archives ; mais il avait aussi une
+ prétention déjà beaucoup plus grande puisque l'article qui exposait ce projet en 1945
+ s'intitulait « As we may think ». Le mot « hypertext » lui-même a été inventé en 1965, par
+ Ted Nelson.
De fait, émerge ainsi une sorte d'hyperterritoire qui bouleverse + les conceptions classiques de l'espace géographique et des échelles, et pose en termes + nouveaux notamment les questions de la distance, de la proximité et de la densité.
+G. Simmel Au fur et à mesure de
+ l'évolution, écrit Simmel, chaque individu tisse des liens avec des personnes
+ situées à l'extérieur de son premier cercle d'association. » Le nombre des
+ différents cercles dans lesquels se trouve l'individu (la famille qu'il a fondée, sa
+ famille d'origine, celle de sa femme, les différents cercles de son métier, de sa
+ nationalité, d'une certaine classe sociale, de quelques associations, etc.) est, toujours
+ selon G. Simmel « un des indicateurs de la culture ». La métaphore géométrique
+ plane des cercles finit par malheureusement bloquer son analyse et la rendre un peu
+ confuse. La notion d'espace à n dimension lui aurait sans doute permis de formuler plus
+ clairement des intuitions qui sont à yeux d'une grande actualité pour l'analyse de la
+ « personnalité hypermoderne »
Il est de plus
+ en plus communément admis, dans la continuation notamment des analyses de G. Simmel, que
+ les individus participent à une variété de milieux sociaux. On parle d'individus
+ multiappartenants, pluriels. Ainsi, très concrètement, alors qu'autrefois les voisins
+ étaient aussi des collègues, des parents ou des amis (ou des ennemis), aujourd'hui nombre
+ d'individus fréquentent des milieux physiques et humains plus diversifiés. Ils se
+ déplacent ainsi, réellement et virtuellement, dans des territoires géographiques et
+ sociaux distincts. Chaque individu tend à articuler ces différents territoires de façon
+ singulière, et s'efforce de configurer de manière spécifique ses divers temps, espaces,
+ activités et relations. Chaque individu appartient ainsi simultanément à des champs
+ sociaux distincts, du travail, de la famille, du voisinage, etc. Métaphoriquement, on peut
+ considérer que les individus forment une sorte d'hypertexte social
On peut considérer que les individus sont + simultanément ou successivement dans des champs sociaux distincts comme les mots le sont + dans les différents documents d'un hypertexte. Les individus interagissent dans leur champ + social professionnel avec des collègues selon une « syntaxe » professionnelle ; dans le + champ familial, avec des parents, selon une « syntaxe » familiale ; dans un troisième, ils + le font avec des partenaires selon une « syntaxe » sportive, etc. Ce sont les + « individus-mots » qui constituent eux-mêmes les liens entre ces « textes-champs + sociaux ». Ils passent d'un champ à un autre, en se déplaçant ou en télécommunicant. + Lorsqu'un employé sur son lieu de travail téléphone à son domicile, d'une certaine + manière, il change de « texte ».
+Les divers champs sociaux sont de natures
+ différentes. La participation des individus à chacun d'entre eux peut être plus ou moins
+ volontaire, durable. Les interactions peuvent y être économiques, culturelles, affectives,
+ réciproques, hiérarchiques, normalisées, en face à face, écrites, parlées,
+ télécommuniquées, etc. Les champs sont d'échelles variables (du « local » au « global »)
+ et plus ou moins ouverts. Les réseaux qui structurent ces champs peuvent être en étoile,
+ maillés, hiérarchisés. Et les individus font du code switching
Ils utilisent et combinent pour cela des moyens de toutes sortes, réels et + virtuels. A partir d'un même lieu physique, ils agissent et échangent dans des contextes + variés, utilisant leur ordinateur professionnel pour entrer en contact avec un membre de + leur famille, travaillant à leur domicile ou téléphonant à l'autre bout du monde alors + qu'ils sont avec des amis à une terrasse de café.
+Cela suppose des moyens + spécifiques, des compétences particulières, et implique de fait des inégalités + individuelles et sociales diverses. Les individus ne disposent en effet pas tous des mêmes + possibilités de construire des espaces sociaux à n dimensions, ou de passer aisément d'un + champ social à un autre. Pour certains individus, le feuilleté des réseaux est + complètement écrasé : leurs champs économiques, familiaux, locaux, religieux se recouvrent + très largement. Ainsi les exclus du marché du travail sont généralement peu + multiappartenants : ils habitent le plus souvent dans les grands ensembles, vivent d'une + économie « informelle » locale, et ne rencontrent principalement que des gens de leur + quartier.
+La possibilité de se déplacer dans une série de champs ouvre des
+ potentialités qui ne sont pas également accessibles à tous. La mobilité physique et
+ virtuelle devient donc un élément de plus en plus important dans la formation des
+ inégalités individuelles et sociales. Quant à la multipersonnalité, elle prend parfois des
+ formes pathologiques qui font question sur la possibilité que les individus ont de gérer
+ des soi multiples. Toutefois, on assiste aujourd'hui au développement de ce type
+ d'individu déjà esquissé par G. Simmel, capable de se comporter de façons différentes dans
+ les divers champs sociaux qu'il fréquente. Et, d'une certaine manière, les nouvelles
+ technologies lui ouvrent de nouvelles possibilités. Internet permet en particulier non
+ seulement à l'individu « de s'inventer des personnages », mais de les être
+ plusieurs heures par jour, dans un véritable échange avec d'autres internautes. Ces
+ personnages ne sont ni des jeux de rôle, puisque les partenaires ne leur connaissent pas
+ d'autre existence ou apparence, ni des fantasmes puisqu'ils interagissent avec
+ d'autres.
Ainsi, l'individu hypermoderne ne se situe plus dans une temporalité et
+ une spatialité uniques, mais dans un espace-temps à n dimensions, naviguant en permanence
+ dans des temps et des lieux multiples. Confronté à une variété et à une différenciation
+ croissantes de ses espaces-temps, il saisit les techniques qui lui permettent de se
+ déplacer le plus rapidement et le plus aisément possible d'un champ à un autre,
+ s'efforçant d'atteindre sous une forme ou sous une autre l'ubiquité et la simultanéité qui
+ seules pourraient réunifier véritablement un soi de plus en plus éclaté. Dans ce contexte,
+ la vitesse est plus utile que jamais, tandis que la lenteur devient soit un facteur
+ d'exclusion (le chômeur trop loin de sa zone d'employabilité) soit un luxe (le
+ slowfood
La puissance
+ heuristique de la métaphore de l'hypertexte n'est donc pas le fruit du hasard : dans une
+ société où les individus se déplacent et télécommuniquent de plus en plus, il n'est pas
+ étonnant que se révèle performante une analogie avec les modèles qui organisent
+ effectivement les mouvements et échanges de personnes, de biens et d'informations. Cette
+ métaphore aide également à penser autrement la structuration de la société, de façon plus
+ complexe, sous la forme de structures multiples qui jouent dans n dimensions. En effet,
+ l'hypertexte est structuré de deux manières : d'une part, chacun des textes peut avoir une
+ structure propre, avec son vocabulaire, sa syntaxe, sa grammaire ; d'autre part, les
+ mots-nœuds constituent des liens entre les divers textes qui forment eux-mêmes une
+ structure propre. De la même façon, la société hypermoderne a un double type de
+ structures : d'une part, celles qui sont propres à chacun des champs sociaux, d'autre
+ part, les structures formées par les individus eux-mêmes qui font lien entre les divers
+ champs. Ainsi, un même individu sera inscrit dans le champ social de son travail, qui est
+ structuré, avec des types spécifiques de liens, de règles, de pratiques ; dans sa famille,
+ il sera inscrit dans un autre type de structure, avec d'autres types de liens, d'autres
+ règles. Et chaque individu articulera ou séparera ces deux champs sociaux de façon
+ spécifique et éventuellement variable. L'intérêt de cette métaphore est aussi de nous
+ aider à penser une société urbaine en mouvement en analysant les supports concrets ? réels
+ et virtuels ? des liens sociaux. Les caractères techniques de ce qui fait lien ne sont en
+ effet pas sans implications sur la nature des liens eux-mêmes, et donc sur les socialités
+ et la structuration sociale. Ainsi, dans la vie urbaine contemporaine, la proximité n'est
+ plus indispensable pour bien des relations. Elle ne prend que plus de valeur pour d'autres
+ relations, comme en témoigne le succès des espaces où les individus peuvent toucher,
+ sentir, goûter, et des événements festifs en direct où la société peut communier en
+ « live
Enfin, cette métaphore devrait nous inciter à revisiter bien des notions, ne + serait-ce, par exemple, que celle de la démocratie, en général et au plan local. En effet, + comment penser la délégation et la représentation avec des individus ayant chacun leur + propre assemblage d'appartenances multiples. La notion de programme politique doit donc + évoluer assez radicalement puisqu'il y a de moins en moins de chances que des citoyens + partagent une même configuration hypertextuelle d'intérêts. De même, l'organisation + territoriale de la démocratie est mise à mal, les individus pratiquant des + hyperterritoires variés et changeants qui ne s'emboîtent plus comme précédemment selon des + logiques d'échelle à la manière de poupées russes, du quartier à l'Europe en passant par + la commune, l'agglomération, le département et la région.
+Quels sont les divers rapports à l'espace-temps que l'on peut distinguer derrière
+ la diversité des façons de se déplacer au quotidien ? A partir d'entretiens et de
+ graphiques (il était demandé aux interviewés de réaliser un dessin exprimant leur mobilité
+ quotidienne) réalisés en France et en Belgique, le sociologue Bertrand Montulet Cahiers internationaux de sociologie, vol.
+ CXVIII, 2005.
? Un « espace délimité », chez des personnes qui
+ s'inscrivent exclusivement dans un cadre local. Ces représentations très concrètes
+ témoignent de mobilités extrêmement récurrentes, ancrées en un lieu avec lequel il existe
+ une relation affective et identitaire (« ma ville »), et où l'on distingue un
+ « ici » et un « ailleurs ».
? Une « étendue spatiale », où la représentation
+ se fait plus abstraite, prenant souvent la forme d'un réseau de points non situés. Les
+ lieux sont neutres affectivement, la ville présentant juste « certaines
+ caractéristiques qui la rendent particulière » et en même temps comparable à
+ d'autres.
Ces représentations se combinent avec des socialités différenciées
+ pour dessiner quatre types de rapports à l'espace-temps.
? Au sein des espaces délimités, on peut identifier une mobilité « sédentaire »,
+ dont la figure idéale est celle du « provincial », qui est celle des gens vivant toutes
+ leurs relations dans leur quartier, espace clos et signifiant. Elle se distingue d'une
+ mobilité « recomposée », incarnée par la figure de « l'immigré ». Vivant ses relations
+ localement, mais ayant connu le déracinement, il manifeste moins d'attachement au lieu et
+ à ses modifications.
? Au sein des étendues spatiales, la mobilité
+ « kinétique » est celle du businessman, qui cherche à « gagner du temps », est
+ avant tout pragmatique et pour qui « l'espace se construit dans la dynamique des
+ relations qu'il vit ». Elle se distingue de la mobilité « incursive », représentée
+ par la figure du voyageur, qui parcourt le monde, et « prend le temps » de découvrir la
+ singularité des lieux qu'il traverse.
Selon B. Montulet, nos sociétés tendent à
+ valoriser la mobilité kinétique et sa socialité mouvante, en réseaux. Cette valorisation
+ exclut ceux qui, inscrits dans d'autres formes de mobilité, « n'ont pas les ressources
+ pour s'y faire valoir ».
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Selon la Convention internationale sur la diversité biologique signée à
+ Rio de Janeiro en 1992, celle-ci se définit comme la « variabilité des
+ organismes vivants de toute origine y compris (...) les complexes
+ écologiques dont ils font partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces et
+ entre espèces ainsi que celle des écosystèmes ».
Le terme de biodiversité, mot-valise forgé en 1985 par Walter Rosen et popularisé par + le sociobiologiste Edward Wilson, est souvent utilisé comme synonyme de diversité + biologique. Du point de vue sémantique, il peut être considéré comme un « signifiant + flou », il prend des sens différents selon l'utilisateur, ce qui permet d'établir un + consensus politique tactique entre gens aux idées parfois opposées, fondé justement sur + son imprécision. Simple synonyme pour certains du concept de diversité biologique, la + biodiversité est pour d'autres un enjeu environnemental global, à l'image du + réchauffement climatique ou de la disponibilité en eau potable. Les débats autour de la + Convention et des questions qu'elle identifie, ainsi que leur reprise par la conférence + « Biodiversité : science et gouvernance » des 24-28 janvier 2005 à Paris, montrent que + la biodiversité s'inscrit non seulement dans une réflexion propre aux sciences + naturelles mais aussi aux confluents d'une multitude d'enjeux politiques, économiques, + institutionnels, juridiques et culturels.
+Selon certains biologistes, nous sommes entrés dans une sixième grande vague historique + d'extinction des espèces, avec la particularité cette fois qu'elle est le résultat de + l'action humaine. La transformation des habitats naturels pour l'agriculture et + l'urbanisation sous l'effet des croissances démographiques et économiques, + l'exploitation des ressources naturelles, mais aussi les transformations globales tel le + réchauffement climatique en sont les causes principales. La sonnette d'alarme a été + tirée au cours des années 1970-1980 par des scientifiques tels E. Wilson ou Norman Myers + et des organisations comme le Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue) ou + l'Union mondiale pour la nature (UICN). Le rythme annuel de disparition des espèces est + évalué à plusieurs dizaines de milliers.
+Le nombre des espèces vivantes n'est au mieux qu'estimé et fait l'objet d'une + controverse. Nous ne connaissons que deux des cinq à trente millions d'espèces (1). Une « Initiative taxonomique mondiale », lancée + par la Conférence des parties de la Convention, vise actuellement à coordonner les + efforts en matière d'inventaires biologiques, et à les appuyer, en particulier au niveau + des systèmes nationaux, souvent dotés de moyens insuffisants.
+Le problème de la disparition des espèces est double. Tout d'abord les milieux naturels + de haute diversité rétrécissent comme peau de chagrin. L'on songe aux forêts tropicales, + qui abritent 50 % des espèces vivantes alors qu'elles n'occupent que 6 % des terres + émergées (2). Le rythme mondial de déforestation + en milieu tropical atteint des proportions dantesques : au cours des années 90, quinze + millions d'hectares ont été défrichés chaque année, principalement en Afrique et en + Amérique latine (3). Outre leurs fonctions + écologiques, par exemple l'équilibre hydrographique ou la rétention de CO2, ou leurs + qualités intrinsèques, les milieux naturels abritent potentiellement de nombreuses + espèces ou gènes utiles pour l'homme. Leur disparition est une perte difficilement + estimable, qui oblige à des compromis incertains, surtout pour un gouvernement, par + exemple ceux de l'Argentine ou du Brésil, amené à choisir entre la croissance économique + à court terme que génère l'industrie du soja et d'éventuels bénéfices futurs de la + protection d'une forêt.
+Cette érosion touche des espèces sauvages potentiellement utiles pour les industries + pharmaceutiques ou cosmétiques, mais aussi pour l'alimentation. Selon la FAO (4), 150 espèces végétales nourrissent la population + mondiale et douze cultures seulement fournissent 80 % de l'apport énergétique d'origine + végétale. Le riz, le blé, le maïs et les patates en représentent 60 %. Elle estime que + les trois quarts de la diversité génétique des cultures agricoles ont été perdus au + cours du siècle dernier.
+Au cours des années 1969-1970, l'épidémie de rouille de la feuille de maïs aux
+ Etats-Unis a démontré le danger de cultiver à grande échelle des plantes alimentaires
+ sur une base génétique étroite et la fragilité de l'agriculture moderne. La solution a
+ été trouvée en croisant une espèce sauvage de maïs mexicaine proche de l'extinction
+ (elle ne poussait plus que sur quelques hectares), le Zea
+ diploperennis, avec des variétés à haut rendement. Cet exemple et d'autres
+ épisodes de pathologies végétales mettant en péril la sécurité alimentaire ont démontré
+ la nécessité de préserver les écosystèmes sauvages, mais aussi les espèces rustiques
+ cultivées in situ
La diversité de ces espèces est en effet considérable et les systèmes de conservation
+ ex situin situ
Dès 1992 surgit un nouveau problème. Si l'immense majorité des ressources génétiques se + trouve au Sud, les capitaux, les marchés et la technologie se trouvent principalement au + Nord. Les pays du Sud prennent alors conscience du potentiel que cela représente. Ils + auront l'impression durant quelques années que s'ouvrent de nouveaux horizons : l'or + vert de la biodiversité allait constituer une nouvelle source de revenus à même de + contribuer à leur décollage économique. Cet espoir est entretenu par les acteurs du + Nord, désireux de mobiliser le Sud en faveur de la conservation des ressources + génétiques.
+Deux grandes voies sont possibles pour la gouvernance de ces ressources : leur mise en + commun et l'accès libre selon le principe qui prévalait jusque-là dans le système de la + FAO, les considérant comme un patrimoine commun de l'humanité, ou leur appropriation par + les Etats et un accès négocié par les lois du marché ou en échange de compensations. + Durant l'intense marchandage qui a lieu à l'occasion de la préparation de la Convention, + les Etats du Sud rejettent le concept de patrimoine commun de l'humanité et exigent la + souveraineté nationale sur les ressources, qui sera inscrite à l'article 3 de la + Convention. En échange de l'accès à ces ressources, le Nord partagera ses connaissances + et versera une aide pour leur conservation et leur mise en valeur. Les transferts de + technologie, la conservation des aires protégées et l'aide au développement entrent + ainsi de plain-pied dans le régime international de la biodiversité.
+Un mécanisme de financement est créé sous l'égide de la Banque mondiale, du Programme + des Nations unies pour le développement (Pnud) et du Pnue, le Fonds pour l'environnement + mondial, mieux connu par son acronyme anglais, le GEF. Celui-ci deviendra le principal + mécanisme de financement international des programmes de conservation. Il suit les + normes en vigueur dans le monde de la coopération au développement, conditionnalité et + logique « projet ».
+Les pays du Sud ne peuvent à l'évidence mettre en valeur leurs ressources génétiques + que si celles-ci sont commercialisées. Ils sont donc dépendants non seulement des + technologies et du commerce, mais aussi des régimes internationaux spécialisés qui + régulent ces domaines. Le régime de la biodiversité chevauche donc par exemple ceux de + la propriété intellectuelle et du commerce. En échange du contrôle de l'accès aux + ressources génétiques et d'une garantie de partage des revenus qu'elles pouvaient + engendrer, les pays du Sud ont accepté, non sans réticence, les règles du droit de + propriété intellectuelle développées par les pays industrialisés et codifiées dans les + accords sur l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Il s'ensuit que, selon le droit + des brevets, les cultivars primitifs des petits paysans et leurs connaissances + traditionnelles relèvent du domaine public, tandis que les inventions technologiques, y + compris celles faites à partir de ces mêmes cultivars ou de ces connaissances, sont + brevetables. Ce régime semble actuellement favoriser les pays industrialisés qui + s'assurent ainsi l'accès aux ressources par les mécanismes du terrain sur lequel ils + sont le plus à l'aise : le marché.
+Les solutions alternatives compatibles à la fois avec les règles de l'OMC et la
+ Convention ne se développent que lentement : les droits sui generis
Les questions des ressources phytogénétiques, des cultivars rustiques et de l'accès aux + ressources génétiques du réseau GCRAI avaient été laissées de côté dans la Convention de + 1992. Elles sont abordées par le Traité international sur les ressources génétiques des + plantes, négocié durant de longues années sous l'égide de la FAO et entré en vigueur en + juin 2004. Ce traité établit un système multilatéral doté de trois objectifs : maintenir + la diversité des plantes alimentaires, favoriser leur accès et assurer un partage + équitable des bénéfices de leur utilisation. Il prévoit qu'en échange d'un accès + facilité, les utilisateurs de semences, y compris des 600 000 échantillons disponibles + au sein du réseau GCRAI, verseront une compensation à un fonds fiduciaire qui en + redistribuera une partie aux petits agriculteurs des pays en développement. Pour la + première fois, les droits des agriculteurs, leur contribution historique au + développement des plantes alimentaires et les connaissances qui leur sont associées se + voient reconnus par un traité juridiquement contraignant. Il s'agit, comme l'affirme le + directeur général de la FAO, Jacques Diouf, d'un pas important.
+Subsistent néanmoins plusieurs problèmes. Le Traité n'est pas universel : bien que
+ ratifié par 66 membres en avril 2005, dont de nombreux pays industrialisés, certains des
+ Etats les plus importants du point de vue du commerce des grains, Etats-Unis et France
+ entre autres, n'y ont pas adhéré. Par ailleurs, le Traité ne s'adresse qu'à une liste
+ spécifique de plantes placée en annexe. Il reste confus sur la question des droits de
+ propriété intellectuelle sur les plantes, un enjeu majeur du débat, et timide sur la
+ possibilité pour un agriculteur de réutiliser des semences achetées à un sélectionneur
+ (le « privilège des agriculteurs »). Finalement, les modalités de la
+ répartition des avantages restent à définir.
Le principe général est celui d'un partage « juste et équitable ».
+ Mais qui est propriétaire d'une plante ? L'Etat national, tel que le spécifie la
+ Convention, la communauté traditionnelle qui l'utilise et l'a éventuellement améliorée,
+ ou l'industriel qui en découvre une propriété inédite ? Quelle est la règle de
+ répartition d'éventuels bénéfices ? Et pour corser le tout, que serait la règle
+ lorsqu'une plante se trouve sur le territoire de plusieurs pays, un cas fréquent ? Comme
+ souvent dans ce genre d'exercice, les Etats ont évité de faire des choix clairs sur les
+ questions les plus délicates (6).
Dans les faits, cependant, les attentes du Sud ne se matérialisent pas. D'une part, les + bénéfices tirés aujourd'hui de la biodiversité restent largement les mêmes qu'autrefois + et relèvent davantage des ressources biologiques que des ressources génétiques : bois + précieux, animaux rares, plantes entières, etc. D'autre part, les industriels sont + rebutés par les difficultés croissantes de prospection au Sud et trouvent d'autres + moyens.
+Au lieu d'envoyer des anthropologues repérer les plantes utilisées par les + tradipraticiens autochtones et éventuellement ouvrir des négociations à l'issue + incertaine avec toute une batterie d'intervenants à différents niveaux, le développement + technologique leur donne les moyens de tester de façon aléatoire des millions de + molécules pour développer de nouveaux produits par des programmes de simulation + informatique. Les obtenteurs végétaux, qui élaborent les semences, quant à eux, puisent + dans les banques de gènes ou les jardins botaniques, d'accès public, plutôt que de + recourir aux espèces primitives aux mains des paysans. Et les accords de bioprospection, + montés en épingle, se sont avérés décevants pour les industriels.
+En ce qui concerne les plantes ou autres ressources génétiques exclues du Traité sur + les ressources phytogénétiques, la plupart des accords de bioprospection, dans + lesquels une compagnie négocie l'accès aux ressources, sont conclus bilatéralement et + en toute discrétion. Il est extrêmement difficile d'obtenir des copies de ces accords, + qui se résument la plupart du temps à de simples contrats commerciaux, loin de + l'esprit idéaliste et multilatéral de la Convention. L'accès à la ressource est + négocié contre espèces sonnantes et trébuchantes et engagement au versement d'une + redevance en cas de commercialisation d'une découverte faite à partir des ressources + transférées dans ce cadre.
+Les cas de « biopiraterie » sont nombreux. Certains d'entre eux ont connu un + retentissement mondial, dénoncés par un réseau d'organisations non gouvernementales + militantes. Ce sont par exemple les cas emblématiques du neem et de l'ayahuasca. Le + neem est un arbre endémique du sous-continent indien, dont les propriétés sont connues + depuis longtemps. Une demande de brevet a été déposée auprès de l'Office européen des + brevets (OEB) par le US Department of Agriculture et une importante entreprise + chimique du nom de WR Grace (brevet repris ensuite par Thermo Trilogy) pour un + fongicide extrait des graines d'une variété de neem. Ce brevet a été accordé en 1994 + et fut presqu'aussitôt contesté par une impressionnante coalition menée par Magda + Aelvot, alors présidente des Verts européens, Vandana Shiva, environnementaliste + indienne mondialement connue et la Fédération internationale des mouvements + d'agriculture biologique. Leur argument était fondé sur le fait que les propriétés + fongicides du neem relèvent du domaine public depuis des centaines d'années en Inde, + et sont utilisées à la fois en médecine ayurvédique et en agriculture. Le brevet + manquait ainsi de la qualité d'innovation et d'invention. Après plusieurs péripéties, + l'OEB a révoqué ce brevet le 8 mars 2005, décision décrite comme une importante + victoire contre la biopiraterie par les opposants à ce brevet.
+L'ayahuasca est une liane aux propriétés hallucinogènes utilisée dans des pratiques
+ chamaniques de certaines ethnies amazoniennes. Elle entre comme ingrédient dans un
+ breuvage qui permet d'entrer en contact avec les esprits de la forêt. C'est en 1986
+ qu'un certain Loren Miller dépose un brevet auprès de l'Office US des brevets sur une
+ variété de la liane, Banisteriopsis caapi, la rebaptisant « da
+ vine » et prétendant l'avoir découverte. Ce brevet est mis au jour par la Coica,
+ Fédération des organisations autochtones du bassin amazonien, en 1994. Elle mandate le
+ Ciel (Centre pour le droit environnemental international) qui dépose une demande de
+ réexamen de ce brevet en mars 1999, argumentant que les propriétés de cette plante
+ sont bien connues et décrites et que le demandeur de brevet n'avait rien apporté de
+ nouveau à ce qui était connu, violant même le caractère sacré de cette plante pour les
+ autochtones. L'Office US des brevets juge rapidement la demande recevable et, cette
+ même année, révoque le brevet, mais uniquement sur la base d'une description de cette
+ plante, antérieure de plus d'une année au brevet, dans des herbiers du muséum de
+ Chicago. L'extrême étroitesse du fondement pour la révocation du brevet a pour
+ conséquence qu'il serait théoriquement possible de breveter une plante sans
+ considération pour son usage traditionnel si elle n'est pas déjà décrite dans un
+ herbier nord-américain (ce qui est considéré comme une publication).
Un sujet de controverse supplémentaire au sein du régime est celui des organismes + génétiquement modifiés (OGM) et de leur impact sur la diversité biologique. Ces + cultures, principalement le soja, le coton et le maïs, sont en pleine expansion : en + 2002, elles occupaient 59 millions d'hectares, 68 en 2003 et 81 en 2004. Plus de 15 % + des 30 milliards de dollars de semences vendues dans le monde sont issus des + biotechnologies (7). Les enjeux commerciaux sont + considérables. Les OGM présentent des avantages vantés par les producteurs (rendement + et qualité accrus, sécurité alimentaire), mais aussi des risques dénoncés par leurs + opposants (concentration de la filière, risques potentiels pour la santé). Le + principal risque est toutefois celui d'un effet sur la biodiversité avec, d'une part, + l'augmentation des résistances aux herbicides des mauvaises herbes et la nécessité + conséquente d'augmenter les doses pour maintenir l'efficacité des pesticides et, + d'autre part, des déséquilibres induits dans les écosystèmes par l'accélération des + processus de sélection et la diffusion des gènes modifiés à des plantes non OGM.
+Ces risques et la crainte d'une agriculture où priment les intérêts financiers ont + généré une opposition internationale virulente. Pour les Etats-Unis et les grands + producteurs, cette opposition relève d'une guerre commerciale. Aux Etats-Unis, les OGM + ne suscitent pratiquement pas d'opposition alors qu'en Europe, où les consommateurs + les rejettent, leur introduction est difficile.
+Avant 1995, alors que des négociations ont commencé, il n'existait que peu + d'instruments juridiques abordant ces questions : un code de conduite de la FAO, le + Codex alimentarius et un guide international du Pnue. La Convention sur la diversité + biologique demande dans son article 19.3 que soit établi un protocole sur la sécurité + biologique. C'est donc dans le cadre de la Convention que se rassemblent les parties + pour négocier ce qui sera connu sous le nom de protocole de Carthagène sur la + prévention des risques biotechnologiques, entré en vigueur en septembre 2003 et + ratifié par 113 pays, à l'exception notoire des Etats-Unis (qui ne sont pas signataire + de la Convention).
+Un des principaux points d'achoppement des discussions a été le principe de + précaution, auquel se réfère le protocole de Carthagène. La divergence porte sur le + fait que pour les Européens, des mesures destinées à prévenir un risque (par exemple + la fermeture des frontières à un OGM) peuvent être prises même en l'absence d'une + certitude scientifique de l'existence de ce risque. Pour les Américains, ce risque + doit être scientifiquement avéré, une approche qui correspond à celle de l'OMC sur les + mesures sanitaires et phytosanitaires. Les Européens et les pays en développement + invoquent donc plus volontiers le protocole de Carthagène, alors que les Etats-Unis et + d'autres acteurs pro-OGM se réfèrent davantage aux règles de l'OMC.
+Derrière des débats facilement techniques se cachent des enjeux cruciaux pour nos + sociétés, pour les relations internationales, pour l'équilibre entre sécurité + alimentaire et modèle économique, pour l'équité et le développement durable. L'enjeu + qui résume les autres est celui de la marchandisation du vivant. Alors que l'expansion + de l'économie-monde était auparavant essentiellement géographique et industrielle, le + développement du génie génétique, sous l'effet du progrès technologique et du + capitalisme financier, a créé une nouvelle frontière, le vivant. Les débats autour de + la biodiversité révèlent les reconfigurations en cours pour faire face aux + implications de ce bouleversement. Elles impliquent de nouveaux rapports de forces et + un rééquilibrage des acteurs, qui se manifestent dans l'évolution du droit + international public, des relations Nord-Sud et du régime international de la + biodiversité.
+Professeur associé à l'Institut universitaire d'études du développement de Genève,
+ il a publié, avec Patrick Bottazzi, Lazos, n° 7, université Paris-X-Nanterre, avril
+ 2005
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Cette décennie s'est ouverte par une mise à l'épreuve de l'imaginaire
+ linguistique des Français : on leur a proposé une réforme de l'orthographe. Même modeste,
+ le changement a été accueilli comme un sacrilège. La défense de l'accent circonflexe, en
+ particulier, a réuni en 1990 des centaines de pétitionnaires partageant l'idée que, juché
+ sur le mot « île », il évoque les ailes d'une mouette. Ce petit scandale témoigne de la
+ double nature des langues : à la fois systèmes de communication, et objets de valeurs
+ affective, politique et culturelle. Sous cet angle, elles intéressent de manière
+ croissante des historiens, des sociolinguistes et des lexicologues : la perspective
+ européenne, la domination de l'anglais et le regain d'intérêt pour les patrimoines
+ nationaux (voire pour les langues minoritaires et les sociolangues comme l'argot)
+ justifient l'écho rencontré par les livres de Claude Hagège (
Durant les années 90, les idées sur le langage comme capacité cognitive se sont
+ affirmées dans un sens précis : celui de l'acceptation croissante de la thèse innéiste
+ formulée par Noam Chomsky dans les années 50. Psychologues et linguistes disposent
+ désormais d'une série étendue d'indices allant dans ce sens (
Sur un autre plan, les liens étroits que les langues (qui, elles, sont apprises)
+ entretiennent avec leurs supports vivants intéresse de plus en plus les paléolinguistes.
+ Ainsi cette décennie a-t-elle vu arriver sur le marché français les théories des
+ généticiens des populations sur la dynamique des langues : selon Luca Cavalli-Sforza, il
+ existe une correspondance assez stricte entre la divergence des langues et celle des
+ génomes dans le monde, ce qui veut dire que, dans le passé au moins, les langues ont
+ voyagé et évolué avec les hommes qui les parlaient (
Cette thèse, associée à l'idée d'une origine unique de l'Homo sapiens
+ sapiens, s'accorde bien avec les travaux - récemment reçus en Europe - de l'école
+ californienne de linguistique historique fondée par Joseph Greenberg : la théorie de la
+ langue-mère unique, source de toutes les langues humaines, est défendue par Merritt
+ Ruhlen, souvent critiquée pour des raisons de méthode, mais jugée de plus en plus
+ plausible dans son principe (
La linguistique fondamentale connaît, elle, un destin complexe. Discipline phare dans + les années 70, fournissant des modèles structuraux pour l'ensemble des sciences + humaines, elle a retrouvé, au cours des années 80, une place hautement technique, dont + les progrès sont réels, mais pour l'instant peu convergents. Les sciences du langage + sont en effet plus que jamais habitées par deux soucis distincts : l'analyse des codes, + issus du structuralisme, qui s'occupe de dégager les règles propres aux langues, et + l'étude des faits de communication, issue de la philosophie du langage, qui donne + priorité à l'analyse de ce que le discours permet de dire et de faire.
+D'un côté comme de l'autre, on assiste à une diversification des théories, à
+ l'intérieur de grands modèles : structuralisme saussurien, générativisme, cognitivisme.
+ Phonologie et syntaxe sont, par excellence, les disciplines du code : elles sont
+ largement dominées, au plan international, par le programme générativiste de N. Chomsky,
+ qui s'est longtemps heurté en France au courant saussurien, mais ne cesse d'y gagner du
+ terrain. Dans ce domaine, même si ces dix dernières années n'ont pas donné lieu à de
+ radicales innovations, on notera tout de même que la décennie a vu aboutir une dernière
+ synthèse de la grammaire universelle sous le nom de programme minimaliste. Son
+ développement et sa vérification empirique sont en cours par les syntacticiens
+ (
En phonologie, des divisions plus fines interviennent entre computationnistes et
+ partisans de modèles non symboliques, analogiques, de type réseaux de neurones
+ (
Les linguistiques centrées sur la fonction de communication du langage, les intentions
+ qu'il traduit et les actes qu'il entraîne ont creusé, dans les années 90, des pistes
+ déjà ouvertes auparavant, en se déclinant sur les divers aspects du discours : les
+ recherches sur l'énonciation s'intéressent aux termes de la langue qui marquent ses
+ conditions d'utilisation (ex. : la théorie de l'argumentation de Jean-Claude Anscombre
+ et Oswald Ducrot), et le courant pragmatique considère les conséquences des énoncés, ce
+ à quoi ils renvoient, ce qu'ils font dire et font faire, parfois dans une optique
+ cognitiviste (telle la pragmatique inférentielle de Jacques Moeschler et Anne Reboul).
+ L'ambition de rassembler l'ensemble de ces recherches derrière l'enseigne d'une
+ pragmatique intégrée anime chacun de ces courants, étant entendu que tout ne relève pas
+ du travail du linguiste, mais aussi de celui du psychologue, du sociologue ou du
+ logicien (
Le traitement automatique des langues a accédé, dans les années 90, à un
+ développement important en termes de visibilité, mais assez modeste en volume
+ d'investissements (340 millions de francs en 1997). Si les applications semblent
+ infinies par leur nombre, l'écueil reste de taille : comment faire produire et
+ comprendre du langage humain à une machine sans pouvoir compter sur son
+ « intuition » ? Comme le montrent bien les problèmes de traduction (voir
+ Sciences Humaines n° 90
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Imaginez un aspirateur, son bruit caractéristique vient aussitôt en tête. Sans doute
+ est-ce la même chose pour les mots « téléphone » ou « trompette ». À la lecture du terme,
+ on voit l’objet mentalement, on l’entend aussi. En tout cas, les zones cérébrales de
+ l’audition sont activées. Voilà ce que montre une étude du psychologue Markus Kiefer et de
+ son équipe de l’université d’Ulm (Allemagne). L’expérience a consisté à observer
+ l’activité cérébrale, par la méthode de l’IRMf, de sujets en train de lire certains mots.
+ À la lecture de mots comme « téléphone », les aires cérébrales mobilisées dans la
+ perception du son s’activaient également. Cela signifie que le sens des mots est relié à
+ leur perception sensorielle. Publiée dans le Journal of Neuroscience, cette étude
+ est d’importance en sémantique. Elle tend à démontrer que la compréhension des mots du
+ langage sollicite les sens. Autrement dit : d’où vient le sens (signification) ? Des sens
+ (sensations) !
+ Journal of
+ Neuroscience, vol. XXVIII, n° 47, 19 novembre 2008.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Philosophe de tous les dialogues, Paul Ricœur a été l’un des rares penseurs français à + discuter avec la plus grande rigueur les travaux des sciences humaines de son temps. + Au-delà des disciplines, il a largement contribué à l’orientation portée vers + l’interprétation de l’action que connaissent aujourd’hui les sciences humaines.
++
Le premier défi que Ricœur rencontre sur son parcours remonte à sa thèse. Il est alors + engagé à la réalisation d’un travail sur la volonté. Il croise la question du corps et les + disciplines des sciences humaines, la biologie et la psychologie. S’il accueille la + psychologie dans sa recherche, Ricœur tient toute forme de réductionnisme naturaliste + comme l’adversaire désigné. Il s’efforce de bien distinguer les types d’approche en + faisant la part de ce qui relève du discours proprement scientifique et du discours + philosophique. Grâce au détour par les sciences expérimentales, la philosophie réflexive, + explique-t-il, peut mieux éprouver ses limites. En retour, cette expérience vaut aussi + pour les sciences expérimentales. Contrairement au reproche que l’on a souvent formulé + contre Ricœur, il ne place pas la posture philosophique en surplomb et ne prétend pas à la + maîtrise globale des sciences humaines. Au contraire, chaque discipline doit aller + jusqu’au bout de ses capacités explicatives, sans pour autant se laisser aller à la + démesure de se présenter comme un savoir totalisant.
+La seconde traversée des sciences humaines entreprise par Ricœur est celle de la + psychanalyse. En 1960, il entreprend une lecture systématique du corpus freudien qui + aboutira en 1965 (
Insistant sur l’efficacité de telle ou telle discipline des sciences humaines, Ricœur met + par contre en garde contre les programmes qui entendent tout englober. D’où sa + confrontation avec le programme structuraliste.
+Dans un dialogue avec Claude Lévi-Strauss en 1963, il reconnaît la fécondité de + l’anthropologie structurale en tant que méthode et sa possibilité d’avoir accès aux + logiques du signe. Mais l’horizon du sens, du comprendre et le fait que la langue ne + s’actualise que dans l’acte de parole restent présents à ses yeux.
+Ricœur a aussi visité à plusieurs reprises le territoire de l’historien. Il défend la
+ légitimité de la pratique historienne en même temps qu’il dénonce certaines illusions,
+ lorsque la corporation prétend, au nom d’un savoir objectif, concevoir la société comme
+ une chose. Ricœur montre en chacune de ses interventions à quel point l’histoire relève
+ d’une épistémologie mixte qui se situe entre l’explication et la compréhension, entre la
+ narration et le réel. Avec
+
Ricœur va profiter de sa nomination comme professeur à Chicago dans le début des années + 1970 pour mener un dialogue serré avec la philosophie anglo-saxonne, qu’il va d’ailleurs + contribuer à faire connaître en France. Dès
À la fin des années 1990, Ricœur entreprend de dialoguer avec celui qui incarne les
+ neurosciences dans leur ambition la plus forte, Jean-Pierre Changeux. Ce dialogue aboutit
+ à une publication commune (« Je combattrai donc ce que
+ j’appellerai désormais un amalgame sémantique, et que je vois résumé dans la formule,
+ digne d’un oxymore : “Le cerveau pense”. »
Au réductionnisme potentiel des neurosciences, il oppose un dualisme sémantique qui
+ laisse s’exprimer une double perspective. Ricœur critique notamment la relation d’identité
+ postulée par J.‑P. Changeux entre le signifié psychique et la réalité corticale. Cette
+ identification, selon lui, abolit la différence entre le signe et ce qu’il désigne. Depuis
+ le début de ses interventions dans le champ des sciences humaines, la position de Ricœur
+ est la même et consiste à défendre fermement la position selon laquelle « je veux
+ expliquer plus pour comprendre mieux »
.
Cette exigence de la traversée interprétative au cœur même de l’esprit de méthode ne sera + pas entendue au moment où la configuration des sciences humaines trouve son expression + philosophique dans les pensées du soupçon, les stratégies de dévoilement. Mais à partir + des années 1980, le basculement est manifeste et se traduit par une tout autre orientation + intellectuelle, qui se distingue par une attention nouvelle portée à la part explicite et + réfléchie de l’action.
+Cet article + est une reprise de l’article
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Une de vos premières réflexions existentielles trouve son origine dans un drame + familial, lors de la Première Guerre mondiale.
+Effectivement, je suis né en 1913, et mon père a été tué sur le front deux ans plus tard. + Chez nous, la victoire de 1918 n'a pas été ressentie comme telle, mais comme une période + de deuil. Par la suite, j'ai été très sensible aux critiques qui ont été faites du traité + de Versailles, beaucoup trop sévère à l'égard de l'Allemagne et finalement responsable de + l'effondrement politique de ce pays, puisqu'on avait exigé une capitulation, et de ce que + j'ai perçu plus tard comme un suicide de l'Europe. A l'adolescence, j'étais très tenté par + le pacifisme chrétien, en particulier sous l'influence du mouvement du Sillon de Marc + Sangnier, qui m'avait vraiment convaincu que la France était responsable de la Première + Guerre mondiale.
+Je suis resté attaché très tardivement à ces positions pacifistes, ce qui a fait que j'ai + vécu la défaite de 1940 comme une sorte de sanction de mon erreur. J'ai alors pensé que + face à Adolf Hitler, il n'aurait pas fallu désarmer la France.
+Cependant, mon débat intérieur avec le pacifisme a ressurgi dans des circonstances + imprévues, à mon retour de captivité, en 1945. J'ai en effet été nommé professeur dans un + petit collège protestant, Le Collège cévenol, situé au Chambon-sur-Lignon, qui s'était + illustré pendant la guerre pour avoir caché de nombreux enfants juifs, sous l'influence de + deux pasteurs résistants non violents. Cela m'a conduit à écrire en 1949 un texte intitulé +
La violence politique est précisément un thème que vous avez abordé dans votre + œuvre. Vous soulignez le paradoxe de la politique à la fois monstrueuse et + utile.
+J'établis une distinction entre le politique, comme structure de l'action en commun, et + la politique, comme activité gravitant autour du pouvoir, de sa conquête et de son + exercice. Le politique repose sur une tension forte entre une recherche de rationalité + historique qui s'exprime essentiellement par la construction de l'Etat de droit, et + l'usage limité de la violence au service du pouvoir.
+En affirmant que la violence politique est structurelle, je n'énonce rien d'original. Il + y a déjà plusieurs siècles, Thomas Hobbes déclarait même que la violence participe à la + construction des grandes civilisations, et qu'on ne peut donc pas avoir un jugement + simplement moral sur la violence, il faut également voir sa redoutable productivité. Mais + plus que T. Hobbes ou Nicolas Machiavel, les deux auteurs qui m'ont le plus éclairé sur le + rapport du politique et de la violence sont le sociologue Max Weber et le philosophe Eric + Weil.
+M. Weber adoptait une vue pessimiste du politique, en affirmant que la relation de + domination est constitutive du politique. Selon lui, le pouvoir est resté fondamentalement + un phénomène de violence, même s'il n'a cessé de se rationaliser et de se civiliser par la + bureaucratisation. Les démocraties de type occidental constituent précisément un effort + pour réduire l'usage de la violence à ce que M. Weber appelait l'usage légitime de la + violence.
+Quant à E. Weil, ce n'était pas tellement la violence politique qu'il soulignait comme + telle, mais le fait que le politique est la structure qui permet à une communauté + historique de prendre une décision.
+Ces deux auteurs m'ont permis d'intégrer de façon moins dichotomique le problème de la + violence et de la rationalité du politique. Plus tard, Hannah Arendt m'a aidé à mieux + articuler le « vouloir vivre ensemble », l'autorité et la violence.
+Cette réflexion sur le paradoxe politique me semble bien illustrer une démarche + habituelle chez vous, qui consiste à associer des positions apparemment contradictoires + plutôt qu'à les opposer.
+C'est effectivement une approche que l'on peut retrouver dans d'autres aspects de mon + travail philosophique. Je considère comme une chance d'avoir toujours été soumis à des + influences fortement opposées. Par exemple, lors de mes débuts en philosophie, j'ai été + très marqué par l'existentialisme chrétien d'une part, en particulier avec Gabriel Marcel + et Emmanuel Mounier, et avec la tradition du rationalisme français, d'autre part, surtout + avec Jules Lagneau et Jules Lachelier, puis, plus tard, Jean Nabert.
+De même, par la suite, j'ai dû trouver péniblement ma voie entre le structuralisme et la + philosophie du sujet. En fait, j'ai peut-être une attirance pour la contradiction. Le + problème est de ne pas être écrasé, de trouver une voie moyenne qui ne soit pas un + compromis faible, mais une position forte, mais seuls mes lecteurs peuvent dire si j'y + suis parvenu.
++ Cette tension est particulièrement sensible lorsque vous abordez de front + philosophie et religion. +
+Voilà un exemple majeur de cette double allégeance, qui peut se manifester relativement + sereinement chez le protestant que je suis, qui n'a pas les contraintes dogmatiques que + peut ressentir un catholique. Les positions protestantes comportent peu d'obstacles à + l'égard du rationalisme français, qui est assez favorable à une certaine philosophie du + sujet. C'est donc dans cet intérêt pour le sujet que je pouvais opérer une articulation. + Je dis bien articulation, et non accord, et encore moins fusion. C'est plutôt une + situation conflictuelle qui s'est d'ailleurs nettement apaisée avec l'âge.
+Mais votre posture n'est pas banale, puisque vous vous présentez simultanément + comme croyant sur le plan personnel et agnostique sur le plan philosophique.
+Je crois en Dieu, mais vous ne trouverez pas dans l'ensemble de mon œuvre l'ombre d'une
+ tentative de preuve de l'existence de Dieu. C'est surtout lorsque j'ai à trancher sur ce
+ qui constitue le plus intime de l'être humain, c'est-à-dire le problème de la conscience
+ morale, que je me dis agnostique en philosophie. Il y a la voix de la conscience qui me
+ dit : « Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, etc. »
Mais qui me dit cela ? Sur le
+ plan philosophique, on peut laisser un point d'interrogation, ou plutôt un point de
+ suspension, mais qui n'est pas un point d'orgue.
Parallèlement, en tant que croyant, je reçois le Décalogue ou le Sermon sur la montagne, + qui me renvoient à une parole qui vient de plus loin que moi. Tout cela est + épistémologiquement discordant, mais existentiellement convergent.
+On a souvent l'impression que vous construisez votre œuvre en réponse aux œuvres + des autres.
+C'est exact, c'est une sorte de grande conversation avec ceux qui pensent autrement que + moi. Cela est d'autant plus vrai que j'ai enseigné pendant vingt-trois ans aux Etats-Unis + et j'ai donc eu la chance de découvrir beaucoup d'œuvres inconnues en France. La France a + été terriblement refermée sur elle-même. Ainsi
« Quelles questions cela me pose ? Qu'est-ce que ça me force à changer ? » +Mais j'admets très bien qu'on puisse faire autrement. Un cas totalement opposé est + celui de mon très bon ami, le philosophe Michel Henry, qui ne cite jamais personne dans + ses livres. Il dit :
« J'avance sur mon chemin. »+
Sigmund Freud fait partie des auteurs auxquels vous vous êtes affronté. Vous + manifestez votre intérêt à l'égard de son œuvre tout en marquant votre + différence.
+S. Freud a radicalement mis en question la croyance en la maîtrise du sujet sur lui-même. + Il parlait notamment des trois blessures du narcissisme humain : avec Galilée, l'homme a + découvert qu'il n'est pas au centre du monde ; avec Charles Darwin, qu'il n'est pas au + centre de la vie ; avec S. Freud, qu'il n'est pas au centre de son propre psychisme. Je me + rapproche de S. Freud en ce sens que je me suis opposé très tôt à l'idée que l'homme se + connaît lui-même, d'une façon immédiate et transparente. Je me suis cependant fortement + confronté avec la psychanalyse, afin de reconquérir une vision du sujet qui aurait + traversé cette épreuve de la non-connaissance véritable de lui-même.
+Cela m'a d'ailleurs conduit à un changement de vocabulaire, puisque j'emploie aujourd'hui + le mot « soi » plutôt que « moi » ou « sujet ». J'ai choisi ce mot « soi » parce qu'il est + naturellement en position de complément, comme le montrent les expressions : « souci de + soi », « connaissance de soi » ; le soi est toujours réfléchi, il se situe toujours au + deuxième degré, le premier degré étant précisément le passage par le dehors.
+Votre rencontre avec la psychanalyse ne s'est pas faite à travers l'expérience de + la cure ou la lecture des écrits cliniques, mais uniquement à travers les textes + théoriques de S. Freud. Cela amène à une question plus générale concernant votre + réflexion sur l'être humain. Celui-ci constitue l'un de vos thèmes de prédilection, mais + vous semblez vous cantonner dans une analyse très abstraite.
+Vous avez certainement raison en ce qui concerne la psychanalyse. J'ai d'ailleurs reconnu + que j'ai accordé trop d'attention aux textes théoriques de S. Freud, et que n'étant pas + passé par l'expérience du transfert, je suis resté à la bordure de la psychanalyse.
+Mais je voudrais répondre à votre critique plus générale, de deux façons. D'abord, je + conçois le travail philosophique comme un travail de conceptualisation, ce que vous + appelez abstraction. Pour moi, le mot conceptualisation n'est pas négatif, au contraire, + puisque je suis convaincu qu'un service essentiel que le philosophe peut rendre, c'est + justement d'aider des spécialistes dans leur discipline à mieux conceptualiser, à mieux + structurer leurs arguments. Ainsi, lorsqu'un mot a plusieurs sens, il faut veiller à ne + pas faire de glissement conceptuel, à préciser dans quel sens on le prend dans le contexte + présent. C'est ce que je montre dans mes tout derniers écrits, en particulier mon livre + sur la justice , dans lequel j'analyse, entre autres, le trajet du concept de + responsabilité.
+Ma deuxième réponse à votre reproche d'abstraction sera de souligner que mes travaux sur
+ l'éthique sont essentiellement orientés vers l'idée de sagesse pratique, c'est-à-dire de
+ décision dans des situations singulières. C'est tout le trajet allant de la norme à la
+ décision singulière, par l'intermédiaire de la délibération. Je donne des exemples de ce
+ que j'appelle « le tragique de l'action », où je prends au sérieux le fait que le
+ conflit est une dimension irréductible de l'action humaine.
Prenons l'exemple du bon patron, à la mode d'autrefois, qui essaie d'entretenir des
+ relations paternalistes avec ses employés, mais qui les empêche de se syndiquer. Alors que
+ la présence d'un syndicat peut favoriser l'émergence d'un conflit créateur, par exemple
+ sur la compatibilité entre les horaires de travail des femmes et leur vie de famille. Il
+ peut en résulter un compromis intéressant, qu'il ne faut précisément pas confondre avec
+ une compromission. C'est le résultat d'une négociation. Remarquons au passage que, très
+ souvent, en France, la négociation n'apparaît qu'après une confrontation : « Je vous
+ force à négocier. » A l'inverse, les Allemands sont habitués à négocier dès le
+ départ, par exemple entre le patronat et les syndicats, ou entre l'Etat et la société
+ civile. Je viens de parler de conflits d'intérêt, mais le caractère irréductible du
+ conflit dans l'action humaine se constate aussi dans les conflits de croyances, de
+ convictions, et même dans les conflits de devoir .
Quel peut être l'apport spécifique du philosophe face au tragique de l'action + auquel vous venez de faire allusion ?
+Il y a plusieurs niveaux d'intervention des philosophes, et j'admets parfaitement que la + philosophie se fasse dans des cafés à Paris et ailleurs. Si des gens en retirent quelque + chose, c'est très bien. C'est finalement un peu ce que faisait Socrate. Mais pour ma part, + je suis plus soucieux de l'argumentation maîtrisée. Je pense de plus en plus que le temps + est terminé des philosophes tribuns, dont Jean-Paul Sartre fut le dernier. Nous sommes + beaucoup plus utiles en participant à la réflexion dans des équipes pluridisciplinaires. + Ces dernières années, j'ai eu la chance de travailler avec trois groupes de + professionnels : des magistrats, des médecins et des historiens, chez lesquels je trouve + des problématiques semblables. En effet, la justice ? en particulier pénale ?, la médecine + et l'histoire sont trois domaines qui obligent à user d'une délibération régie par une + logique du probable et non par une logique de la preuve, pour aboutir à une décision + concrète.
+Pouvez-vous développer cet aspect de votre travail ?
+Dans le domaine judiciaire, je me suis penché sur ce que les juristes américains
+ appellent les cas difficiles (hard cases
En ce qui concerne le domaine médical, je travaille avec des professeurs de médecine et + des médecins dans le cadre de la recherche et dans celui de la clinique sur la façon dont + peut s'effectuer le passage d'une déontologie à une décision concrète prise en conscience. + A l'occasion de cas limites, tels que les personnes en fin de vie, nous réfléchissons + ensemble sur la manière de gérer cela en conscience, et sans trahir l'éthique médicale. + J'ai parfois été très frappé de voir comment on passe facilement d'une situation + d'acharnement thérapeutique à une situation d'euthanasie passive.
+Le tragique de l'action se manifeste particulièrement dans certaines situations où ce + n'est pas entre le bien et le mal qu'on doit choisir, mais entre le mal et le pire. + Prenons, par exemple, la législation sur l'avortement. Il vaut mieux, dans certaines + circonstances, qu'une femme avorte plutôt que de briser sa vie et peut-être celle d'un + enfant. La législation de Simone Veil reposait précisément sur le refus du pire qui était + l'avortement clandestin. Les médecins qui pratiquent des IVG ne sont probablement pas + ravis de le faire, ils préféreraient certainement accompagner des accouchements. Mais ne + pas le faire pourrait conduire à des situations plus graves que la situation présente de + détresse.
+La troisième situation concrète dans laquelle je suis impliqué actuellement est le + jugement historique, c'est-à-dire l'interprétation de grands phénomènes comme le + totalitarisme. On peut, par exemple, s'interroger sur le fait qu'il y ait une singularité + distincte du goulag et de la Shoah, ou s'il y a, au contraire, une grande catégorie qui + serait le totalitarisme s'exprimant de diverses manières. Pour ma part, j'ai toujours + soutenu que les irruptions du mal sont à chaque fois singulières. Il n'y a pas un système + global du mal qu'on pourrait totaliser, mais des émergences du mal incomparables les unes + avec les autres.
+Il y a aussi, depuis quelques années, un important débat chez les historiens + allemands sur la genèse de la Shoah. Les partisans de la thèse « intentionnaliste » + considèrent que le génocide était prémédité par A. Hitler dès le départ ; les + représentants de la thèse « fonctionnaliste » pensent au contraire que le processus + s'est progressivement mis en place, mais sans intention claire au départ.
+Sur ce débat, je rejoins la position de l'historien Saül Friedlander, qui défend une + troisième position : la thèse « gradualiste ». Selon lui, A. Hitler était dès le début un + paranoïaque, mais qui a réussi à masquer ce fait avec une incroyable habileté, ce qui lui + a permis d'être élu. Mais à mesure qu'il a perdu la partie, sa paranoïa s'est manifestée + au grand jour, et il est, en quelque sorte, graduellement devenu ce qu'il était. Bien que + le crime d'Auschwitz soit incompréhensible sur le plan moral, un historien peut et doit en + montrer la progressive formation.
+La réflexion sur le mal est très présente dans votre œuvre. Mais au fond, + qu'est-ce que le mal, un instinct inscrit au fond de l'homme, des structures sociales + d'oppression, ou encore autre chose ?
+Je suis très kantien, à savoir que le mal est radical, certes, mais moins que la bonté de
+ l'homme. Emmanuel Kant oppose la « destination au bien », qui est constitutive de
+ l'homme, et le « penchant au mal », qui se manifeste comme une constitution
+ acquise. Dès lors, on peut dire que le mal est radical, mais parce qu'on ne met jamais la
+ main sur son commencement. Il est toujours déjà présent, et on en observe seulement des
+ manifestations. Une grande découverte du XXe siècle à ce sujet, c'est que la culture ne
+ met pas à l'abri de la barbarie.
Nous avons abordé plusieurs aspects de votre œuvre qui touche à des domaines très + divers : le langage, la politique, l'histoire, la justice, la religion, etc. Mais + l'envergure de votre réflexion n'en fait-elle pas sa faiblesse ? En effet, la cohérence + globale de votre œuvre n'est pas évidente. Y a-t-il un fil directeur ou chaque ouvrage + a-t-il son autonomie propre ?
+Effectivement, chaque œuvre porte sur un thème distinct. Mais chaque nouveau livre est + venu à partir d'un résidu du précédent, c'était à chaque fois l'aménagement des restes en + quelque sorte. Dans mon premier livre,
« Qu'est + devenu le sujet ? »Cette interrogation m'a poussé à écrire
Vous pouvez donc constater que si j'ai abordé des thèmes très différents dans mon œuvre, + mes livres ont cependant été engendrés les uns par les autres.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Que se passe-t-il dans la tête d’un sourd-muet en train de se masturber ? Voilà la
+ curieuse question que le vénérable George Steiner pose au chapitre iii de son essai
+ « Il serait extrêmement difficile d’obtenir
+ sur ce point des informations fiables. Je n’ai connaissance d’aucune enquête
+ systématique. Pourtant, la question est d’une importance cruciale. »
Pourquoi
+ s’intéresser à une question aussi saugrenue ? Parce que, selon l’auteur, la réponse
+ pourrait éclairer la nature des liens entre émotions, langage et pensée. Si la pensée est
+ le fruit du langage, qu’advient-il pour un sourd-muet qui ne possède pas de langage ?
Ici, G. Steiner commet une double erreur. La première est de considérer qu’un sourd-muet + est privé de langage. Or, chacun sait que les sourds-muets utilisent un langage de signes + qui n’a rien à envier en finesse, en rigueur et en richesse au langage parlé. De plus, les + sourds-muets peuvent parfaitement lire, écrire ou raconter leurs expériences comme vous et + moi. Ce que fit par exemple Pierre Desloges, un artisan relieur qui publia en 1779 ses +
La seconde erreur est plus fondamentale. Elle porte sur les liens entre langage et
+ pensée. G. Steiner reprend cette idée largement répandue selon laquelle la pensée et le
+ langage sont une seule et même chose. « On s’accorde à reconnaître que les capacités
+ du langage à faire de la réalité un objet de classification, d’abstraction, de métaphore
+ – si tant est qu’il existe un langage “extérieur” – constituent non seulement l’essence
+ de l’homme mais sa séparation primordiale d’avec l’animalité (à nouveau, le cas du
+ sourd-muet incarne ce qui est peut-être une énigme essentielle). Nous parlons donc nous
+ pensons, nous pensons donc nous parlons
(…). Le “verbe” qui était au
+ commencement
(…) fut le début de l’humanité
La thèse selon laquelle le langage produit la pensée est communément admise en
+ philosophie et en sciences humaines. Mais c’est une idée reçue qui n’a jamais fait l’objet
+ d’une démonstration solide, ni même d’un véritable livre ou d’une théorie de référence. On
+ la retrouve affirmée un peu partout comme une sorte d’évidence sur laquelle il n’y a pas
+ lieu de se pencher tant elle semble aller de soi
Les premiers arguments nous viennentde l’expérience ordinaire. Il nous arrive souvent de
+ chercher nos mots, de vouloir exprimer une idée sans parvenir à trouver le mot juste,
+ l’expression exacte. D’où le besoin de reformuler ses idées, et parfois, de guerre lasse,
+ quand on sent que l’on n’a pas pu exprimer correctement sa pensée, d’avoir recours à son
+ joker : « Tu vois ce que je veux dire ? »
L’expérience du « mot sur la langue » est encore plus probante. Vous pensez à un acteur + connu, vous voyez son visage, vous connaissez le titre de ses films, mais vous ne vous + souvenez plus de son nom. L’idée est là. Pas le mot. La pensée est présente, le langage + fait défaut. Des exemples de pensée sans langage nous sont fournis aussi par le témoignage + des aphasiques. L’aphasique est un patient atteint d’une lésion cérébrale, et qui a perdu + momentanément ou durablement l’usage du langage. Il existe différentes formes d’aphasie + (les plus connues sont les aphasies de Broca et de Wernike). Ce sont des détériorations + profondes qui affectent la sémantique ou la grammaire, parfois les deux. Le cas des + aphasiques est donc bien plus probant que celui des sourds-muets.
+Or, certains aphasiques temporaires ont réussi à raconter comment ils pensaient sans
+ langage. Comme ce médecin qui, suite à un accident cérébral, a perdu pendant plusieurs
+ semaines l’usage des mots. Cela ne l’empêchait pas de continuer à penser, de s’interroger
+ sur sa maladie, de faire des diagnostics, de penser à son avenir, de chercher des
+ solutions
Si l’on y
+ songe, une grande partie de notre vie mentale, que l’on appelle la « pensée », passe par
+ des images mentales, pas seulement par des mots. Quand je réfléchis à quels vêtements je
+ vais porter aujourd’hui, quand l’architecte imagine un plan de maison, quand on joue aux
+ échecs, quand on imagine le trajet pour se rendre chez des amis…, ce sont des images et
+ des scènes qui défilent dans la tête plutôt que des mots et des phrases
De nombreuses expériences psychologiques apportent du crédit à la thèse d’une « pensée en
+ images ». Dans les années 1970-1980 eut lieu un grand débat en psychologie sur la nature
+ des représentations mentales. Pour certains théoriciens, élèves de Noam Chomsky, le
+ langage utilisé dans les différents pays (anglais, chinois ou finnois) repose sur un
+ langage interne, le « mentalais », fait de représentations symboliques – abstraites et
+ logiques – et comparable à un programme informatique. À l’aide de nombreuses expériences,
+ le psychologue Stephen Kosslyn, tenant d’une pensée visuelle, réussit à montrer que nombre
+ d’expériences de pensée courante reposent sur des images mentales, composées de scènes
+ visuelles. Le débat – « The imagery debate » – tourna nettement à l’avantage de ces
+ derniers
La linguistique dite « cognitive » va également dans ce sens. Selon ce courant de
+ recherche, qui a pris un grand essor depuis les années 1980, le langage ordinaire repose
+ sur des schémas cognitifs qui précèdent les mots, les règles de grammaire et lui donnent
+ sens. Exemple ? Soit la phrase « Demain, je pars à Rome » plutôt que conjuguée au futur,
+ « je partirai à Rome ». Le futur ne dépend pas ici d’une forme grammaticale puisque l’on a
+ utilisé le présent. La représentation du futur repose avant tout sur la possibilité de s’y
+ projeter mentalement. L’idée précède le sens. « L’idéogenèse précède la
+ morphogenèse »
, disait à sa manière Gustave Guillaume, l’un des pionniers de la
+ linguistique cognitive. Un individu qui ne pourrait pas mentalement se projeter dans
+ l’avenir, imaginer le futur, n’aurait pas la possibilité de comprendre les règles de
+ grammaire. Inversement, l’absence de règle de grammaire pour exprimer le futur n’empêche
+ pas de le penser. Les aphasiques en témoignent.
Les pensées les plus abstraites elles-mêmes ne sont pas forcément tributaires du langage. + Les témoignages de nombreux mathématiciens et physiciens sur l’imagination scientifique + vont dans ce sens. Albert Einstein a rapporté qu’il pensait à l’aide d’images mentales, + les mathématiciens de la géométrie pensent aussi à l’aide de représentations visuelles + (encadré p. 31).
+Beaucoup d’indices et d’arguments nous invitent donc à reconsidérer l’idée courante selon + laquelle la pensée repose sur le langage et qu’ils sont une seule et même chose. La pensée + prend des formes multiples, des idées courantes (souvenirs, anticipations, imagination) + aux abstractions (mathématiques, géométrie) qui n’ont pas besoin du langage pour exister. + Du coup, le langage apparaît sous un nouveau jour. Il ne serait qu’un instrument plus ou + moins adéquat destiné à communiquer nos pensées. Cet outil se révèle imparfait, parce que + soumis à des contraintes : celles de symboles collectifs codifiés permettant de partager + des mondes mentaux communs mais ne reflétant pas forcément la singularité des pensées + individuelles.
+La maison de mes rêves ne pourra jamais coller exactement à la maison réelle, car
+ celle-ci doit aussi obéir aux contraintes du monde physique. De même, le langage obéit à
+ des règles de structuration interne qui n’épousent pas entièrement les plis de ma pensée.
+ Le langage ne servirait donc qu’à jeter des ponts entre les univers mentaux. Mais il ne
+ permettra jamais de les rendre totalement transparents les uns aux autres.
+ « J’éteignis la lumière, mais en moi-même les images continuèrent de briller et de
+ fulgurer »
, écrit Stefan Zweig (8)
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
+ Les différences sociales et stylistiques
+
A partir d'une enquête célèbre sur les adolescents noirs, l'Américain William Labov a + recherché les corrélations entre certaines variations linguistiques et la position sociale + des locuteurs et/ou la situation de communication.
+Cette démarche l'a amené à isoler deux niveaux de variation :
+
Pour W. Labov, la langue est soumise à trois sortes de règles :
+
+
Cette notion de règles variables, proposée par W. Labov et développée par David Sankoff, + inscrit les processus de différenciation sociale et stylistique dans la grammaire : elle + est très discutée par certains linguistes.
+
+
+
Pour Basil Bernstein, les élèves des classes populaires subiraient un handicap
+ particulier dû à leur langage. Le langage utilisé par l'institution scolaire (code
+ élaboré) ne correspond pas à celui qui domine dans les familles culturellement
+ défavorisées (code restreint). C'est en fait le rapport à la langue qui varie selon les
+ milieux sociaux, en particulier dans l'importance qui lui est attribué dans l'éducation.
+ Dans les classes supérieures, l'enfant est habitué à s'interroger sur le sens des mots, à
+ reformuler les tournures incorrectes, à traduire ses sentiments. Dans les milieux
+ populaires, le parler viserait avant tout à suivre une norme particulière : il comporte
+ beaucoup d'idiomes, de locutions toutes faites et met l'accent sur les évidences partagées
+ et non l'expression personnelle. Or, dit B. Bernstein, « le langage parlé est le
+ principal moyen par lequel un individu intériorise les normes sociales ». Et les
+ normes de l'école ne coïncident pas avec celles des milieux populaires, provoquant le
+ désarroi des enfants qui en sont issus.
Cette thèse du handicap sociolinguistique a donné lieu aux Etats-Unis à un important + programme éducatif, dirigé en particulier vers les enfants noirs. Les résultats ont été + décevants. D'autre part, on a reproché à Bernstein de fonder une idéologie de la classe + moyenne, dont le code linguistique serait le référent.
+
+
Dans marché linguistique dominé par la couche
+ cultivée de la société qui détient le « capital symbolique » qu'est la culture. La
+ variété linguistique du groupe
dominant s'impose comme marque de prestige et détermine l'évaluation que les dominés font + de leur façon de parler. Ainsi les colonisateurs s'efforçaient-ils d'imposer une + évaluation péjorative des langues vernaculaires des colonisés, qui finissaient par + mépriser leur propre dialecte.
+Cependant, explique P. Bourdieu, à côté du marché linguistique dominant, existent des
+ « marchés francs » en opposition et en résistance à celui-ci : « On peut classer
+ les marchés (linguistiques) selon leur degré d'autonomie, depuis les plus complètement
+ soumis aux normes dominantes (comme ceux qui s'instaurent dans les relations avec la
+ justice, la médecine ou l'école) jusqu'aux plus complètement affranchis de ces lois
+ (comme ceux qui se constituent dans les prisons ou les bandes de jeunes). »
Ainsi
+ l'argot du milieu ou la langue des banlieues ignorent délibérément les conventions et les
+ convenances du « parler dominant », en traduisant l'affirmation d'une identité
+ sociale marginale.
Les échanges de café, fondés sur des valeurs de force et de virilité, traduisent eux + aussi cette résistance à la norme standard en excluant du groupe les individus qui ne + manient pas ces formes d'expression.
+Pour l'Américain Dell Hymes, fondateur de l'ethnographie de la communication, il
+ ne suffit pas d'acquérir la maîtrise grammaticale d'une phrase pour être un locuteur
+ compétent. Il faut aussi qu'elle soit appropriée au contexte.
« Comment allez-vous ? » par exemple, phrase anodine, parfaite
+ grammaticalement, peut difficilement figurer ailleurs qu'au début d'une conversation ; ne
+ peut s'adresser qu'à des personnes connues ; peut apparaître déplacée dans certaines
+ situations formelles ; on ne dit pas
C'est pourquoi l'une des notions principales de l'ethnographie de la communication est la
+ « compétence communicative », qui pose que les faits de langage doivent être
+ étudiés dans leur contexte naturel. (Cette notion fait pendant à celle de « compétence
+ linguistique » de Noam Chomsky, qui pense le langage comme une structure
+ universelle).
Mais comment analyser les situations de communication (repas, cérémonies, réunions...) ? + D. Hymes est le premier à avoir proposé un modèle devenu célèbre, le SPEAKING (Setting, + Participants, Ends, Acts, Key, Instrumentalities, Normes, Genre), mettant en évidence la + variété des stratégies discursives, leurs composantes et leurs finalités, et en déduisant + les fonctions des activités langagières.
+Erving Goffman présente le monde comme un théâtre dans lequel chaque individu joue un
+ rôle. La vie sociale est alors composée de toutes sortes de « rituels de la vie
+ quotidienne », situations-types dans lesquelles les interlocuteurs entrent en
+ interaction. Estimant que chaque acteur essaie d'imposer une image valorisante de
+ lui-même, la moindre conversation devient une petite lutte symbolique. Ces rituels de face
+ à face s'expriment au niveau du comportement : la tenue vestimentaire, la façon de parler
+ et de se présenter aux autres...
Dans une situation de communication réussie, le rituel veut que les partenaires de + l'échange coopèrent pour confirmer la face que l'autre revendique ; sa fonction est de + faciliter l'échange et de pouvoir l'interrompre sans que personne ne perde la face. Les + présentations, départs, invitations, salutations sont donc des moments particulièrement + ritualisés.
+
+
L'ethnométhodologie étudie la conversation comme une forme fondamentale de
+ l'organisation sociale, et montre les procédures employées par les acteurs pour se
+ construire une identité. L'analyse conversationnelle porte sur le comportement
+ verbal des acteurs et sur leurs interactions (énoncés, pauses, hésitations, rires...).
+ Elle étudie :
Dans une optique pragmatique, l'analyse conversationnelle pose que la communication est + possible lorsque les acteurs ont un savoir en commun. John J. Gumperz a ainsi montré les + fonctions communicatives des variables sociolinguistiques. D'où l'importance accordée par + la sociolinguistique interactionnelle à tous les indices de contextualisation du + discours : rythme et intonation de la parole, choix du lexique, des tours de paroles, + signes non verbaux...
+Ces processus jouent un rôle important dans les malentendus communicatifs, par exemple + lors de communication interculturelle.
+
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Les chercheurs de l'école de Palo Alto sont restés célèbres pour avoir énoncé
+ l'axiome selon lequel « on ne peut pas ne pas communiquer ». Si la sémiotique - la
+ science des signes - avait une formule équivalente, elle dirait sans doute « qu'on ne peut
+ pas ne pas signifier ».
Pour en faire l'expérience, prenons un vêtement que portent beaucoup de gens + aujourd'hui : un T-shirt. Son propriétaire, disons Toto, le retourne : il voit plusieurs + étiquettes, dont l'une porte une inscription en toutes lettres : « Bodywood ». Ce n'est + pas le nom du T-shirt, mais sa marque, c'est-à-dire quelque chose comme sa « famille ». + Certaines marques sont réputées, d'autres non. Celle-ci est inconnue, mais ce mot-là + ressemble à Hollywood, et devrait faire penser à l'Amérique, au cinéma et peut-être à des + acteurs musclés... A côté, il y a un « S » : c'est pour la taille, « small », « petit ». + Apparemment, pour acheter un T-shirt, il faut connaître l'anglais. Mais les gens + comprennent. Ils ont appris le code : « M », c'est moyen, « XL », c'est très grand. Sur + l'autre étiquette, en bas, il y a une autre inscription, qui dit « 100 % coton » : c'est + le matériau. On voit également une série de petits dessins . Toto ne sait pas très bien + les déchiffrer. Pourtant, sans utiliser un seul mot, ils donnent beaucoup de + renseignements utiles : ne pas laver ce T-shirt à plus de trente degrés, ne pas utiliser + d'agent blanchissant, repasser avec un fer sur la position « 2 », on peut confier ce + T-shirt au nettoyage à sec, ne pas sécher en tambour. Pourquoi toutes ces précautions ? + Sans doute à cause de la couleur. Ce T-shirt est vert mousse, et dans la pile, quand Toto + l'a acheté, il y en avait de toutes les teintes : rouge (qu'il a trouvé trop voyant), gris + (trop triste), blanc (banal), rose (efféminé), orange (vulgaire), jaune (trop sportif). Le + vert mousse lui plaisait, c'est une couleur « naturelle ». Mais pas très gaie. Il a + hésité : dans la pile d'à côté, il y avait les mêmes, avec des inscriptions et des + dessins. On avait le choix entre le portrait de Che Guevara (trop politique), une jungle + avec des cacatoès (mauvais goût), un dinosaure jaune (puéril), la tour Eiffel (touriste), + et l'inscription, en toutes lettres, « Harvard Business School ». « Si je porte cela, + s'est dit Toto, les gens vont peut-être penser que je suis membre de cette prestigieuse + université. Non, sûrement pas : plutôt, que j'aurais bien aimé être étudiant là-bas, si + j'avais pu. Donc, c'est ridicule. » Toto est revenu à son T-shirt vert mousse. Il n'est + peut-être pas très gai, mais « distingué » sans doute. Là-dessus, le vendeur a insisté + pour que Toto prenne la taille « S ». Il a dit : « Les T-shirt flottants, c'est les gamins + qui portent ça maintenant. » Comme Toto n'est plus un gamin, il a suivi le conseil de ce + bon connaisseur du code de la mode.
+Dans un objet aussi banal qu'un T-shirt, toutes sortes de signes se présentent à nous. + Mais ils ne sont pas de même nature.
+Il existe différentes sortes de signes et les critères qui permettent de les classer sont + nombreux. Par exemple, on peut les distinguer selon leur caractère « naturel » (la mousse + sur les arbres qui indique le nord, la fumée qui indique qu'il y a du feu) ou + « artificiel » (les codes postaux, les armoiries). On peut aussi tenir compte du canal + physique et de l'appareil récepteur concernés : il y a des signes olfactifs, comme les + parfums, visuels, comme les feux de circulation, auditifs, comme les sirènes des + ambulances.
+Toutefois, ces approches empiriques ne nous disent pas grand-chose des mécanismes de la + signification. La sémiotique s'est efforcée, depuis fort longtemps, de comprendre les + rapport qu'entretiennent entre eux les différents éléments qui constituent un signe, et + mettent en oeuvre le processus de signification (ou processus sémiotique).
+Ainsi, les philosophes stoïciens étaient-ils arrivés, rapporte Sextus Empiricus (iiie
+ siècle après J.-C.), à la conclusion que le signe se divisait en trois éléments : le
+ seimainonsemainomenontynchanon
On y trouve déjà, presque au complet, les éléments qui, aujourd'hui, entrent dans
+ l'analyse du signe. Quelles sont ces composantes ? On en distingue, selon l'approche qu'on
+ veut en faire, trois ou quatre, liées entre elles : le signifiant, le signifié, le
+ stimulus et le référent.
La plupart des linguistes, ainsi que certains sémioticiens, laissent volontiers de côté
+ l'élément « stimulus », dans la mesure où son étude ne les intéresse pas
+ directement. Le carré se ramène alors à un triangle, dont la figure est également une
+ assez bonne représentation du fonctionnement du signe.
Le stimulus est la manifestation concrète et sensible du signe : la lumière qui frappe ma + rétine, les ondes agissant sur mon tympan ou les molécules en suspension qui viennent + stimuler la région olfactive de la muqueuse nasale.
+Toutefois, ces molécules, vibrations sonores ou ondes électromagnétiques ne doivent pas
+ être quelconques. Le stimulus ne véhiculera de signification que s'il correspond à un
+ certain modèle abstrait, pris dans un code. Ce modèle est le signifiant : le dessin
+ de la lettre « A » appartient à l'alphabet comme le son « bip » au registre des signaux
+ produits par mon ordinateur.
Un signifiant n'a cependant d'intérêt que s'il renvoie à quelque chose qui n'est pas
+ lui-même. Le signifié est l'image mentale suscitée par le signifiant : le feu rouge
+ a pour signifié « stop », le son « bip » signale un problème ou une erreur et le son
+ « arbre » renvoie au concept d'arbre.
Enfin, le signifié renvoie à son tour à un référent. On se le figure souvent sous
+ l'espèce d'un objet du monde : si je parle de l'arbre qui est dans mon jardin, le référent
+ serait cet arbre concret et présent à ma vue. Mais dans beaucoup de cas, le référent est
+ une classe d'objet : par exemple, quand je dis « le sapin est un bel arbre », je me réfère
+ à tous les sapins qui existent et ont existé. Enfin, le signifié peut renvoyer à une
+ abstraction (la transcendance, par exemple), une qualité (la vitesse), ou bien encore à un
+ objet inexistant (une licorne). Le référent n'est donc pas un objet du monde : c'est ce à
+ propos de quoi on communique.
Comme on le voit, les différentes composantes du signe ne peuvent exister indépendamment + les unes des autres : un stimulus n'est un stimulus que parce qu'il actualise le modèle + qu'est le signifiant. Ce dernier n'a ce statut que parce qu'il est associé à un signifié + et on ne parle de référent que parce qu'il y a un signifié qui permet de le ranger dans + une classe. Ce sont ces relations qui forment le signe, et décrivent ce que l'on appelle + le processus sémiotique.
+Ces quatre composants peuvent être ensuite regroupés en deux plans, selon qu'ils + participent à « l'expression » ou au « contenu » du signe.
+Stimulus et signifiant sont la «porte d'entrée» du signe : ils constituent ce qu'on + appelle le plan de l'expression. Signifié et référent sont le point d'aboutissement du + signe : ils constituent ensemble le plan du contenu. Sur chacun de ces plans, la + sémiotique distingue des unités. Par exemple, sur un panneau routier, le rouge (la couleur + rouge, opposée au bleu, au jaune...), la forme circulaire sont des unités du plan de + l'expression tandis que «l'interdit», le « danger » sont des unités du plan du contenu. + Ces unités se combinent évidemment entre elles. Ainsi, rouge + forme circulaire renvoie à + «interdit», alors que rouge + forme triangulaire renvoie à « danger ». Selon les relations + qui unissent le contenu et l'expression, on distingue différentes familles de signes.
+Le premier critère est la (non-) correspondance des plans. Tout d'abord, rappelons que + les signes forment des codes, c'est-à-dire des ensemble d'associations nécessaires ou + conventionnelles entre expression et contenu : la langue, le catalogue des blasons ou les + numéros de téléphone sont des codes.
+Dans un certain nombre de codes, les signes sont indécomposables. Ainsi, dans des + circonstances précises, le noir renvoie au deuil, le vert à la protection de + l'environnement ou le blanc à la pureté. Le noir, le vert, le blanc sont des abstractions + indécomposables en unités plus petites. On peut aussi citer les cas de phénomènes + physiques qui en signalent d'autres : par exemple, la fumée de la cheminée qui indique + l'existence du feu, l'empreinte qui signale le passage d'un animal. Cette + indécomposabilité des signes a une conséquence : à toute unité découpée sur le plan de + l'expression correspond une unité sur le plan du contenu. On dit, dans ce cas, que le + découpage est correspondant.
+Dans d'autres codes, en revanche, l'analyse du plan du contenu et celle du plan de + l'expression peuvent être menées d'une manière relativement indépendante. L'exemple le + plus clair est celui des langues humaines, où l'expression et le contenu disposent chacun + d'articulations propres. Les signifiants y sont faits de sons, mais on ne peut pas dire + que dans un mot donné chaque composant de son (ou phonème) renvoie à un composant de + sens : le signifiant « arbre », par exemple, se décompose en « a », « r », « b », etc. + Mais aucun de ces phonèmes ne renvoie à un élément sens (tel que « verticalité », + « végétalité ») dont la composition permette de produire le sens du mot « arbre ». + Inversement, si je prends le mot « guenon », je peux lui associer le signifié « singe + femelle ». Pourtant, il n'y a rien dans le signifiant « guenon » qui signifie « femelle ». + Pour tous ces types de codes, on dira que le découpage est non correspondant.
+On distingue encore les systèmes de signes selon que la relation entre les plans du + contenu et de l'expression est arbitraire ou motivée.
+On considère comme arbitraires les signes dont la forme prise par le stimulus est
+ indépendante de celle du référent : le rapport du signe à son objet a été établi par pure
+ convention. Les signes linguistiques sont pour la plupart dans ce cas : rien, dans l'objet
+ « arbre », ne le prédisposait à recevoir le nom « arbre ». La preuve en est que le même
+ objet est appelé
En revanche, on appelle « motivés » tous les signes dont la forme entretient un rapport + un tant soit peu nécessaire avec le référent. Ainsi, quand une girouette indique + l'orientation du vent, sa position est déterminée par la direction du déplacement de + l'air : il ne pourrait pas en être autrement. Egalement, tous les signes qui sont fondés + sur un rapport de ressemblance (images, mais pas seulement) ou de contiguïté (l'empreinte) + entre l'expression et le contenu sont considérés comme motivés.
+La combinaison de ces deux critères permet de répertorier quatre grandes familles de + signes, qui couvrent l'ensemble des objets de la sémiotique.
+Les indices sont des signes causalement motivés : la girouette, la trace de main
+ sur la joue, témoignant de la gifle, le rond humide laissé par le verre sur la table de
+ marbre, le symptôme permettant de diagnostiquer une maladie... Leur découpage est
+ correspondant car ce sont des signes indécomposables.
Les icônes (certains écrivent « icones », sans accent, pour les distinguer des
+ images religieuses) sont des signes motivés par ressemblance : l'image renvoyée par le
+ miroir, la carte géographique, la maquette d'avion, l'imitation d'un parfum de marque,
+ l'imitation d'un cri animal... Comme le montrent les derniers exemples, les icônes ne sont
+ pas nécessairement des images, contrairement à ce que le mot suggère. Leur découpage est
+ non correspondant : on peu décomposer une icône en éléments non signifiants et les
+ réutiliser ailleurs, comme dans le cas d'une carte géographique ; on peut réutiliser une
+ couleur pour faire une autre image.
Les symboles sont des signes associant arbitrairement un signifiant et une
+ abstraction : le vert pour «protection de l'environnement», la balance pour la «justice»
+ ou la croix pour le christianisme. Certains symboles sont très partagés, comme ceux que
+ l'on vient d'évoquer, mais d'autres le sont moins : un goût de madeleine pour «souvenir de
+ Combray» est une relation symbolique qui, au départ, ne vaut que pour Marcel Proust. Les
+ symboles sont indécomposables, en ce sens que leurs éléments ne sont pas systématiquement
+ réutilisables, à moins d'être eux-mêmes des symboles.
Enfin, les signes au sens strict sont ceux qui composent les codes les plus sophistiqués. + Ce sont, bien entendu, les signes linguistiques, mais également les numéros de téléphone, + les «symboles» chimiques, les codes barres... Ils sont décomposables en unités non + signifiantes qui peuvent être réutilisées systématiquement pour la production d'autres + signes.
+L'inventaire ne serait pas complet si nous n'évoquions pas quelques genres + supplémentaires de signes, qui sont en fait des espèces particulières se rattachant à ces + quatre familles.
+Par exemple, on évoque souvent, depuis Peirce, les « index » : ce sont des signes qui ont
+ pour fonction d'attirer l'attention sur un objet déterminé. Exemple canonique : le doigt
+ pointé vers un objet. Mais il en existe d'autres sortes, linguistiques notamment : le
+ « là » dans l'expression « ce type-là », les titres des livres et des tableaux,
+ les inscriptions sur les magasins, les étiquettes sur les produits, etc. Ce sont, on le
+ voit, des signes arbitraires, dont l'usager doit avoir appris les règles de lecture. En
+ linguistique, on appelle « embrayeurs » les index qui solidarisent l'énoncé et son
+ référent : pronoms personnels, démonstratifs, certains adverbes de temps (maintenant,
+ hier), de lieu (ici, là-bas), certains adjectifs (actuel). Si je dis « Je suis ici
+ aujourd'hui », c'est moi qui parle, de ma place précise et en un jour donné ; mais si mon
+ voisin prononce la même phrase, le signifié et le référent de la phrase changent. Les
+ embrayeurs sont des mots qui dépendent étroitement du contexte pour prendre leur sens.
Les signes dits « ostensifs » ont également pour fonction de montrer, mais d'une autre + manière. Ce sont, classiquement, les échantillons : morceaux de papiers peints, brins de + laines, objets placés à l'étalage d'un magasin. Ici, le signifiant n'est autre que l'objet + lui-même, qui renvoie au papier à acheter, aux objets en vente. Ces signes ostensifs sont + motivés par la ressemblance, et sont donc des sortes d'icônes.
+Il est une dernière catégorie de signes spéciaux qu'on nomme «contigus», ou + «intrinsèques». Pour imiter un torero, on essaye de s'approcher le plus possible de + l'attitude qu'il prend dans la réalité lorsqu'il fait une passe. Ces signes sont également + des icônes : ils renvoient en effet à un objet à travers la mise en évidence de la forme + d'une de ses parties.
+L'ambition de la sémiotique visuelle est d'apporter à la lecture des images
+ (photographie, cinéma, peinture, dessin, affiche) la même rigueur que celle que la
+ sémiotique textuelle a pu développer à propos du discours littéraire, politique ou autre.
+ Mais il faut reconnaître que l'image, lorsqu'elle n'est pas accompagnée de mots, ne se lit
+ pas comme un texte. Ce que nous reconnaissons en elle n'appartient pas,
Le signe linguistique repose tout entier sur la notion d'arbitraire : si nous comprenons + le mot « chat », c'est qu'il existe une convention selon laquelle la suite de lettres + « c », « h », « a », « t », (qui se lit [Äa]), doit être associée au signifié « chat ». + Cette convention, nous passons quelques années de notre vie à en maîtriser le code.
+Les signes qui spécifiquement servent à produire des images sont d'un autre genre.
+ On en distingue essentiellement deux sortes : les signes plastiques et les
+ signes
+ iconiques.
Les signes plastiques sont ceux que l'on peut reconnaître lorsque l'on s'intéresse à la + couleur, à la texture et à la forme d'une image. Ce ne sont des signes que dans la mesure + où ils renvoient à un signifié. A cet égard, on peut les rapprocher de deux familles de + signes déjà citées : le symbole et l'indice. Une couleur peut renvoyer à un concept ou à + une émotion, un graphisme peut traduire le « geste nerveux » du peintre. La sémantique + plastique étant particulièrement plurivoque, et les signifiés peu définis, la lecture de + ces signes relève d'une interprétation très ouverte. Le flou, dans une photo, peut aussi + bien exprimer la vitesse que le trouble du photographe.
+La deuxième sorte de signes que l'on trouve dans les messages visuels est celle des + signes iconiques, c'est-à-dire fondés sur une relation de ressemblance entre le signifiant + et le signifié. Ils sont plus contraignants : ce que nous reconnaissons dans un dessin, + par exemple, semble aller de soi. Si c'est un chat, ce n'est pas un chien. La figure + « ressemble » à celle d'un chat et non à celle d'un chien. Pourtant, le chat du dessin + n'est pas du tout identique à un chat (l'animal). Cette relation est mystérieuse : elle + semble « naturelle », mais elle ne l'est pas tant que cela. Les rapports qui président au + signe iconique posent donc des problèmes particuliers.
+La structure du signe iconique comporte, comme celle de tout signe, quatre éléments : + stimulus, signifiant, type et référent. La raison de substituer le « type » au + « signifié » habituel vient, pour une part, de ce que le « signifié » d'une icône ne fait + pas appel aux mêmes savoirs que celui d'un signe linguistique. L'identification d'une + image fait en premier lieu appel aux données encyclopédiques : on conçoit le chat au fait + qu'il a des oreilles pointues, une queue, des moustaches, des rayures, un corps + souple...
+Le « type » a une fonction particulière, que l'on comprendra si l'on considère la + structure du signe iconique.
+Le stimulus, c'est-à-dire le support matériel du signe (taches, traits, courbes, etc.), + entretient avec le référent (la classe des animaux qu'on appelle chats) une relation de + transformation : le chat dessiné n'est pas du tout identique à l'animal chat. Mais je + reconnais un chat parce que le stimulus est conforme à un modèle (le signifiant) + équivalent à un type (un ensemble d'attributs visuels) qui lui-même est conforme à ce que + je sais de l'animal chat (le référent).
+Tout ceci peut sembler compliqué mais permet de comprendre que pour un signe iconique, le + processus de signification est essentiellement assuré par le fait que le stimulus (le + dessin) et le référent (la chose représentée) entretiennent des rapports de conformité + avec un même « type », qui rend compte des transformations qui sont intervenues entre le + stimulus et le référent.
+Un des problèmes du signe iconique est en effet qu'il procède par transformation du réel + visuel : quelles sont les règles de transformation?, où les transformations doivent-elles + s'arrêter pour être conformes à un signifié?, à quel moment passe-t-on d'un référent à un + autre ?
+Ce sont là des questions dont les réponses nous entraîneraient trop loin. Cette courte + présentation du signe iconique permet cependant de comprendre ce que peut être le + fonctionnement d'un signe « motivé ». Beaucoup de sémioticiens, découragés par le + caractère vague de la notion de « motivation » (qu'est-ce que « ressembler à quelque + chose » ?), ont proposé de l'abandonner. Or, il apparaît que, dans le cas du signe + iconique, on peut appeler « motivation » le fait que, entre la pipe peinte par Magritte et + les pipes que nous avons vues, il existe un type « pipe » qui autorise certaines + transformations et pas d'autres. Ce type appartient à notre culture (celle de la peinture + occidentale) et on peut dire que tout comme le signe linguistique, le signe iconique a une + part d'arbitraire. Il est donc vrai qu'on peut écrire en dessous, comme l'a fait le + peintre, « ceci n'est pas une pipe » mais faux de croire qu'on pourrait écrire « ceci est + un chat » sans abuser.
+Professeur de sciences du langage à l'université de Liège, auteur du
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Quel point commun y a-t-il entre un hamburger, Jésus-Christ et une petite grenouille ? + Outre le fait qu'ils se mangent tous les trois (1), ils + possèdent une autre particularité commune, qu'ils partagent d'ailleurs avec les ours en + peluche, la schizophrénie, la tour Eiffel, le chiffre sept, le Père Noël ou + l'existentialisme. Tout ces mots évoquent quelque chose en nous : une image, un souvenir, + un fantasme, une idée plus ou moins vague... Bref, tous existent à l'état de + représentation mentale.
+En psychologie, la représentation est définie généralement comme un ensemble de + connaissances ou de croyances, encodées en mémoire et que l'on peut extraire et manipuler + mentalement. Ainsi la représentation mentale de votre cousin Maxime renvoie-t-elle à un + ensemble d'informations, d'images, de sentiments associés à sa personne. Et cette + représentation permet de l'identifier, de le décrire, de l'apprécier, et de se comporter à + son égard de telle ou telle façon (faut-il l'inviter ou non à votre mariage ?).
+Ces représentations ne sont pas seulement de petites étiquettes mentales qui nous servent + à décrypter notre environnement. On les utilise aussi pour communiquer avec autrui, pour + rêver, imaginer, planifier et orienter nos conduites. Les représentations structurent + notre paysage mental et à ce titre, elles sont devenues l'un des thèmes d'étude + privilégiés des sciences humaines. De la psychologie à l'anthropologie, de l'histoire à la + sémiologie, la plupart des sciences humaines se sont penchées sur le sujet. Si ces études + sont loin de constituer un champ de recherche unifié, il n'est pas impossible d'y repérer + quelques tendances convergentes et mécanismes communs dans leur organisation et leur + fonctionnement.
+Prenons un exemple de représentation mentale parmi d'autres : la grenouille.
+Pour un psychologue cognitif, l'image courante que l'on se fait de la grenouille se
+ résume à un schéma assez simple : c'est un petit animal à quatre pattes, qui fait des
+ bonds, coasse, et vit auprès des mares. Mais comment s'y prend-on pour résoudre
+ mentalement un problème du type : « La grenouille a-t-elle des lèvres ? » La
+ question peut paraître sans grand intérêt, mais ce type de problème est au coeur d'un des
+ débats les plus importants en psychologie cognitive : pense-t-on avec des images ou par
+ concepts ? (voir l'encadré, p. 26)
+
Pour un spécialiste de psychologie sociale, la grenouille sera également un intéressant + objet de réflexion. Car l'image de la grenouille varie d'une société à l'autre. En + témoigne le fait que les Français jugent bon de la cuisiner, ce qui choque beaucoup leurs + voisins (2). Cela nous rappelle que les grenouilles, + comme bien d'autres choses, sont aussi le produit d'une société qui leur donne sens. Les + représentations mentales sont aussi des faits de société : l'historien peut facilement + nous en convaincre. L'helléniste Pierre Lévèque a d'ailleurs rédigé un joli petit livre + sur
Il existe donc une symbolique de la grenouille. A ce titre, d'ailleurs, une + « psychanalyse de la grenouille » n'est pas impossible. Plusieurs éléments nous y + engagent. La grenouille n'a-t-elle pas souvent été associée au sexe féminin ? + L'ethnopsychiatre Georges Devereux (1908-1985) a même écrit tout un livre sur ces figures + de femmes ou de déesses dites Baubo (4), placées dans une + position obscène dite « de la grenouille », les cuisses largement écartées pour montrer + leur sexe (5)...
+Cette petite exploration de l'imaginaire de la grenouille nous montre déjà les multiples + facettes de ce que l'on nomme « représentations ». Les grenouilles (ou tout autre objet) + peuvent être traitées tour à tour comme des schémas cognitifs (images, concepts), des + représentations sociales (différentes selon les milieux et les époques), comme des + « forêts de symboles » véhiculant un imaginaire fantasmatique et suscitant des évocations + multiples.
+Il en va des grenouilles comme des canards, des serpents, des dragons, des parapluies, + des maisons, des îles désertes, du cousin Maxime, des pompiers, des hommes politiques, du + bonheur, des stars et des dieux : l'univers des représentations forme un vaste ensemble + d'objets mentaux qui peuplent nos esprits.
+De cet ensemble foisonnant, les sciences humaines sont cependant parvenues à dégager + quelques logiques et mécanismes communs. Résumons-les autour de quelques + idées-forces :
+1) les représentations mentales sont organisées ;
+2) elles sont stables ;
+3) elles sont utiles ;
+4) elles sont vivantes.
+Les représentations mentales sont structurées selon des lois qui leur sont propres. Une + des premières quêtes des chercheurs en sciences cognitives, dans les années 60, fut de + savoir sous quelles formes le cerveau humain « encodait » les représentations mentales. + Une première hypothèse fut de considérer notre lexique mental sur le modèle d'un + dictionnaire, où chaque représentation est définie par une liste de propriétés. Par + exemple :
+1) « Les grenouilles ont quatre pattes » ;
2) « Ce sont des batraciens » ;
3) « Elles pondent des oeufs qui se transforment en têtards » ;
4) « Les têtards se transforment en grenouilles », etc.
Chacune de ces propositions peut se décomposer en propositions plus simples et + élémentaires.
+En combinant les propositions entre elles par des règles d'inférence, on peut aboutir à + des déductions du type : si Monica est une grenouille, alors Monica vit près d'un étang, + elle pond des oeufs qui se transformeront en têtards, etc. Cette vision des + représentations mentales sous forme propositionnelle a connu de nombreux développements + (propriétés, prédicats, réseaux sémantiques). Le but était de formaliser les connaissances + humaines sous forme d'arbres et de graphes, ou réseaux sémantiques, et de les transposer + en programme informatique.
+Mais l'espoir de retranscrire toutes les représentations mentales sous forme d'un langage
+ symbolique a été déçu. En effet, si notre cerveau fonctionnait selon les règles strictes
+ de la logique des propositions, il serait immédiatement pris en défaut face à des
+ situations atypiques. Une grenouille à trois pattes, par exemple, viole une des
+ propositions de base du lexique mental, qui veut que « les grenouilles sont de petits
+ animaux à quatre pattes ». En toute logique, notre pauvre grenouille handicapée doit
+ être exclue de la catégorie des grenouilles. De même, nous serions incapables d'identifier
+ la petite Rheobratacus silus. Cette petite grenouille australienne a tous les
+ caractères de ses espèces cousines, à part le fait d'incuber ses oeufs dans son estomac
+ avant de les recracher sous forme de petites grenouilles complètement formées ! Ici
+ encore, une règle habituelle de reconnaissance des grenouilles (elles libèrent des oeufs
+ qui se transforment en têtards) suffirait à l'exclure de la catégorie pour un esprit régi
+ par des règles formelles (6).
Or, il est évident que nous ne procédons pas ainsi pour nous représenter le monde. Face à + ces cas limites (une grenouille à trois pattes ou qui crache ses petits), nous savons tout + de suite identifier l'animal comme membre de la catégorie (7). Pourquoi ? Parce que nous identifions un objet, un animal, ou tout autre + chose, par ressemblance avec un prototype de référence et non en établissant une liste + plus ou moins longue de ses propriétés. Ainsi, un bâtiment est reconnu comme une maison + (et non un château, une église ou une HLM) parce qu'il possède un « air de famille » avec + le modèle courant de référence. Cette théorie dite des « prototypes » a été élaborée dans + les années 70 par la psychologue américaine Eleanor H. Rosch (8). Elle a apporté un nouveau regard sur les représentations mentales. Une + représentation (d'un objet, d'un être vivant, etc.) n'est pas constituée d'une minibase de + données exhaustive sur le sujet. Elle se présente comme le prototype le plus courant de sa + catégorie.
+Dans les années 70 vont surgir d'autres théories des représentations mentales, bâties sur
+ le même principe. Les théories des schémas, des scripts, des
La vision des représentations mentales organisées en petits noyaux de sens est l'une des + thèses centrales de la psychologie sociale. (voir l'encadré, p. 28). Serge + Moscovici a montré que la réception de la psychanalyse, en se diffusant auprès du grand + public, se réduisait de plus en plus à un schéma simple et grossier (psychanalyse = + inconscient + complexe d'OEdipe). Bien d'autres travaux sont venus confirmer par la suite + ce phénomène de « réduction » des représentations mentales à un petit noyau stable. On la + retrouve en philosophie des sciences avec les notions de thématas, de paradigmes.
+Toutes les théories cognitives contemporaines des représentations mentales (schémas,
+ Mops, prototypes,
Les représentations mentales sont organisées autour de pôles de référence. Et ces points + d'ancrage sont très stables. Nos opinions sur la psychanalyse, nos amis, la mondialisation + ou la cuisine ne varient pas au gré des informations qui nous parviennent. Sans quoi nous + changerions d'opinion politique après chaque débat, en fonction des interventions des uns + et des autres. Or, on ne change pas de représentation comme on change de chemise ; les + représentations ont la vie dure, elles sont stables et robustes. Pourquoi ? Du fait d'un + triple ancrage - psychologique, social et institutionnel -, repéré par plusieurs + disciplines des sciences humaines.
+- L'enracinement psychologique profond des représentations mentales est lié à la
+ formation de schèmes de perception et de comportement acquis tôt dans l'enfance (Jean
+ Piaget), ou encore à des « formes » (imprinting culturel » ce façonnage
+ très précoce qui « s'inscrit cérébralement dès la petite enfance par la stabilisation
+ sélective des synapses, inscriptions premières qui vont marquer irréversiblement
+ l'esprit individuel dans son monde de connaître et d'agir »
+ [10]. Certains anthropologues et psychologues évolutionnistes pensent même que
+ notre « esprit » organise le monde à partir de modules et d'archétypes invariants hérités
+ de notre passé évolutif.
Bien sûr, il n'existe pas de module héréditaire spécialement dédié à la représentation + des grenouilles, pas plus qu'il n'en existe pour reconnaître les réfrigérateurs ou les + brosses à dents. Mais la capacité à cataloguer les choses en « objets inertes », « êtres + vivants », et à classer ces derniers en catégories stables, serait, elle, bel et bien + programmée. Les neurosciences nous en apportent une preuve. Des patients, atteints de + lésions du cerveau très spécifiques, éprouvent des difficultés à reconnaître des objets + familiers, des animaux ou des visages...
+- Un ancrage social vient s'ajouter à l'enracinement psychologique des
+ représentations. Les routines mentales, les mécanismes d'influence et de subordination aux
+ normes de groupe assurent tout d'abord une stabilité des représentations dans la vie
+ quotidienne ou le travail (voir l'article de M. Ballé, p. 36).
Mais si une représentation s'installe et perdure dans un groupe, ce n'est pas du seul + fait du poids des habitudes et de l'inertie mentale. Certaines représentations + s'enracinent plus que d'autres, parce qu'elles assument d'autres fonctions que celle de + décryptage du monde. Les représentations sociales en donnent un bon exemple. Selon + Jean-Claude Abric, elles possèdent quatre fonctions essentielles : une fonction cognitive, + une fonction d'orientation de l'action, une fonction de justification des pratiques et une + fonction identitaire.
+Cette dernière a été particulièrement étudiée à propos des stéréotypes et représentations + sociales des groupes. Les préjugés des supporters de foot de Marseille à l'égard des + Parisiens (ou inversement) ne sont pas simplement une représentation grossière, + caricaturale et stupide. C'est un élément d'identité du groupe. Les représentations + sociales permettent à un groupe de se définir par rapport à un autre et de s'évaluer + positivement ou négativement à son égard. Ce racisme ordinaire, dans le sport, la + politique, l'entreprise, les relations interethniques, est l'un des penchants les plus + profonds de la pensée en société.
+Denise Jodelet en donne un exemple dans la belle enquête qu'elle a menée sur les
+ représentations de la folie à Ainay-le-Château, un petit village du Cher. Cette
+ agglomération a la particularité de posséder une institution psychiatrique qui pratique
+ depuis longtemps le placement des malades mentaux auprès des familles. Or, malgré la
+ proximité des malades avec les habitants, les représentations des fous (qu'on appelle ici
+ les « bredins ») tendent à se réduire à quelques catégories de base, assez grossières
+ (« le crétin », le « maboul », le « dérangé »). Le maintien de ces catégories péjoratives
+ permet aux gens du village non seulement de « domestiquer l'étrange », mais aussi de se
+ démarquer des fous, d'affirmer leur identité et de se reconnaître comme normaux et en
+ bonne santé face aux gens du dehors [11].
- L'assise institutionnelle est un autre facteur de stabilité des représentations.
+ L'image que nous avons de la France, des malades mentaux ou des Eglises ne se forge pas
+ dans le seul creuset d'un cerveau solitaire ou dans le cénacle de petits groupes. Les
+ représentations se reproduisent et sont véhiculées par le biais d'institutions de toute
+ sorte : l'école, les partis politiques, l'Etat, les médias. Ce phénomène d'inscription
+ institutionnelle des représentations a été décrit par des anthropologues comme Maurice
+ Halbwachs (
Les historiens s'intéressent désormais beaucoup aux conditions dans lesquelles une
+ société traite de son passé, met en scène ou efface de sa mémoire collective. Ils
+ observent comment un événement (la Révolution française, la Première Guerre mondiale, le
+ régime de Vichy, la guerre d'Algérie...) est rapporté et transmis
Depuis peu, la géographie aussi s'occupe de ces questions de représentation. A travers + les cartes, les manuels scolaires, les albums, les guides de voyage, la publicité, les + documentaires, on se construit une vision d'un pays ou d'une région. L'image que l'on se + fait des Alpes, de l'Irlande ou de l'Inde soulève des enjeux qui ne sont pas purement + cognitifs. Ces représentations de l'espace déterminent l'orientation des choix des + vacanciers. Dans un monde où le tourisme est en passe de devenir la première industrie + mondiale, le poids des représentations se mesure parfois en millions de dollars...
+Si les représentations mentales tendent à s'organiser autour de petit schèmes cognitifs + de base, c'est que leur rôle ne se borne pas à décrire la réalité. Elles nous servent + aussi à évaluer les objets et à agir. Elles sont utiles et fonctionnelles.
+Revenons à notre grenouille. Notre vision du petit batracien ne se réduit pas à une + description neutre et objective. L'animal peut être jugée sympathique, laid, dégoûtant ou + comestible. Ce marquage affectif de la représentation détermine nos liens avec la + grenouille : peut-on la prendre dans la main ? Est-elle dangereuse ? Peut-on en + manger ?
+On le voit : les représentations ne sont pas que des images de la réalité. Elles + véhiculent aussi de véritables petits modes d'emploi du monde ; les représentations de la + grenouille, du tube de dentifrice ou de la cigarette nous disent également comment il faut + se comporter à leur égard. Cette dimension évaluative et pratique des représentations + mentales a été soulignée par plusieurs courants de recherche. La psychologie sociale, on + l'a vu, nous dit que les représentations sont des guides pour l'action : elles + construisent nos goûts et nos dégoûts à l'égard de notre environnement.
+Notre rapport à la grenouille, comme à tout autre objet du monde, est donc « finalisé ». + C'est ce que la philosophie de l'esprit désigne sous le terme « d'intentionnalité ». + L'intentionnalité - la notion est issue de la phénoménologie (Franz Brentano, Edmund + Husserl, Maurice Merleau-Ponty) - signifie que les idées qui nous servent à penser le + monde passent par des représentations qui sont orientées par nos désirs et nos + projets.
+Notre vision de la grenouille, par exemple, est reliée d'une façon singulière à notre + statut d'être humain. Pour un enfant, la grenouille sera un objet de curiosité, pour un + savant, un objet d'étude, pour un gourmet, un objet de délices... Bref, il n'existe pas de + représentations des choses sans « intention », ou « projet ». Il en va ainsi de la plupart + des représentations : du coq au vin comme du bonheur, de Jésus-Christ comme du + hamburger.
+Les représentations sont donc organisées, stables et utiles. Faut-il concevoir ce stock + de représentations comme une boîte à outils mentale, formée de petits modules fonctionnels + destinés à décoder notre environnement, gérer nos conduites et organiser nos + activités ?
+C'est en partie vrai. Mais en partie seulement. D'abord parce que tout en étant stables, + les représentations sont tout de même changeantes. Elles varient au cours du temps, + basculent parfois d'une conception à une autre, totalement opposées. Un des sujets de + réflexion de l'histoire des idées et des représentations consiste d'ailleurs à essayer de + comprendre comment et pourquoi se transforment les représentations (12). Un point de vue original en la matière réside dans les + théories « épidémiologiques » de la diffusion des idées.
+Le biologiste Stephen Dawkins a élaboré une théorie des « mèmes », destinée à rendre + compte de la diffusion et de la transformation des idées humaines. Chaque représentation + (de la grenouille à l'idée de Dieu) est conçue comme un petit module mental, niché au + coeur de notre cerveau et destiné à guider nos conduites au quotidien. Certains mèmes sont + plus adaptés que d'autres à gérer nos conduites et donc plus prégnants. Ainsi, le mème du + Petit Chaperon rouge s'implante mieux dans notre esprit que la philosophie de Hegel, parce + que sa simplicité est mieux adaptée à notre structure mentale (plus sensible aux récits + qu'aux réflexions trop abstraites).
+Mais en se transmettant d'un cerveau à un autre, certains mèmes subiraient des mutations,
+ comparables aux mutations génétiques : des défauts de réplications en quelque sorte. Pour
+ Dan Sperber, auteur de
Il est un autre élément qui explique la vitalité des représentations, leurs + transformations permanentes. La grenouille peut aiguiller, par le jeu des renvois, vers + tout un univers de significations : la grenouille de bénitier, l'homme-grenouille, le + « grenouillage » politique, la grenouille du Muppett Show, etc., et, par extension et + glissements de sens, à l'image d'un étang, à la dissection, au baromètre... Le monde + mental de la grenouille est sans fin.
+Cette « ouverture du sens » a été mise en lumière par la sémiologie - science des signes.
+ En sémiologie, la représentation d'un objet ou d'une idée (par l'intermédiaire d'un signe,
+ une icône, ou d'un symbole) n'est jamais réductible à une signification unique. Tout est
+ toujours porteur de sens potentiellement multiples. Comme l'explique Umberto Eco dans
+
Voilà pourquoi l'image de la grenouille peut prendre dans notre esprit des formes aussi
+ diverses : de l'image d'un animal inoffensif, en passant par celles d'une divinité ou d'un
+ fantasme sexuel, à celle d'un messager de la pluie. L'animal réel, lui, reste inchangé. Ce
+ que résumait à sa façon Jean Rostand (1894-1977), grand biologiste : « Les idées
+ passent, les grenouilles restent. »
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Premier grand professeur sans chaire de l’histoire de la philosophie, Guillaume d’Occam
+ serait resté pour nous le « vénérable débutant » (
Occam n’est pas le premier + nominaliste de l’histoire. Le XIIe siècle a compté d’illustres nominales, comme Pierre + Abélard. De tous, Occam est cependant celui qui a produit l’ensemble de thèses le plus + cohérent et le plus décapant. Son œuvre théologique (
Le primat de la connaissance intuitive sur toute autre + espèce de connaissance entraîne une critique radicale de l’essentialisme et l’abandon de + toute théorie faisant place à une saisie de l’essence indépendamment de l’être réel. Il + est solidaire d’une ontologie véritablement réduite, où la distinction de l’essence et de + l’existence célébrée par les disciples de Thomas d’Aquin se voit à son tour dévaluée : aux + yeux d’Occam, l’essence et l’existence ne sont pas deux « choses » distinctes. Être, + essence, existence ne sont que des manières de dire la chose même – le singulier. Leur + différence n’est que grammaticale. Dans l’ordre de la connaissance naturelle, l’intuition + d’une chose, celle de son essence et celle de son existence ne se distinguent pas. Tout ce + qui est une chose concrète est en même temps et indiscernablement une essence et une + existence : une essence individuelle concrète.
+Complexe, mais engagée sur tous
+ les fronts, la stratégie de dégonflement de la bulle spéculative métaphysique adoptée par
+ Occam est complétée par un principe de charité interprétative, plus meurtrier que
+ salutaire pour les autorités : « lorsque des auteurs » paraissent s’écarter des
+ règles de la saine logique en acceptant des propositions qui sont fausses prises à la
+ lettre (« il faut gloser » leur propos, de manière
+ à rendre justice à leur intention, supposée bonne. Cette manière de sauver les autorités
+ ouvre de beaux espaces de liberté. Elle revient en effet à publier que les « énoncés
+ authentiques » sont « souvent faux de virtute sermonis et selon le
+ sens propre des mots », même « s’ils sont vrais dans le sens » où ils sont
+ pris par leur auctor. Ce n’est pas la double vérité, mais le ver est dans le
+ fruit. Les adversaires tenteront d’endiguer le phénomène en exigeant « que nul maître,
+ bachelier ou écolier, qui fait cours à la faculté des arts de Paris n’ait l’audace de
+ déclarer absolument fausse ou littéralement fausse, falsum de virtute sermonis,
+ une proposition bien connue d’un auteur sur le livre duquel il fait cours ». Mais
+ cela ne suffira pas à arrêter l’occamisme. C’est la leçon de ce mouvement que ni les édits
+ de Louis XI ni le boycott académique des tenants de la Via Antiqua n’auront pu, encore au
+ XVe siècle, éteindre. La première forme du libre examen est l’analyse logique. C’est à
+ elle que le turbulent franciscain recourra à la fin de sa carrière, jamais vraiment
+ entamée, jamais vraiment interrompue, en appliquant sa méthode d’exégèse aux prétentions
+ politiques du pape à la souveraineté absolue. De la rigueur philosophique à la réforme
+ théologico-politique la voie est parfois
+ continue.
NominalismeDoctrine
+ ontologique rejetant l’existence de choses générales abstraites (universaux, propriétés,
+ idées platoniciennes, ensembles) au bénéfice des êtres singuliers concrets. Il n’y a
+ d’universels que les mots et les concepts.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Les représentations sociales sont un des grands thèmes + de recherche des psychologues sociaux. En quoi consiste une représentation sociale ? Quel + en est le contenu ?
+Les représentations peuvent être comparées à des « théories » du + savoir commun, des sciences « populaires » qui se diffusent dans une société. Pour faire + court, on peut d'un côté décrire la structure d'une représentation sociale par la + formule : un noyau stable régulier plus des éléments périphériques. Ainsi, pour ce qui est + des représentations ethniques, ce noyau est constitué par une permanence des traits, des + caractères culturels et biologiques attribués à un groupe. De l'autre côté, sa dynamique + peut être décrite par les processus d'«ancrage» et d'« objectivation ». En effet, ce noyau + peut attirer des éléments très différents qui circulent dans les réseaux de communication. + Ancrés dans ce réseau, ils reçoivent une signification neuve, un emploi métaphorique, + comme la notion de virus dans le champ de l'informatique. Il y a un rapport étroit entre + le processus d'ancrage et la prolifération sémantique, la polysémie des mots.
+Comment, ensuite, définir le processus d'objectivation, sinon par une ontologisation, + l'inscription des éléments de représentation dans le réel ? Tout objet ou comportement + social est une réalité plus une représentation. En objectivant celui-là, on le façonne, on + l'unit à celle-ci. Par exemple, au cours d'une enquête sur les représentations de la + psychanalyse, j'ai constaté que des éléments théoriques avancés par Freud, tels que + l'inconscient ou le complexe d'OEdipe, devenaient, une fois répandus dans la population, + de véritables réalités objectives.
+Inversement, j'ai été surpris, il y a quelque temps, de constater l'absence de + représentations sociales du marxisme comme j'avais pu en repérer pour la psychanalyse. Ce + terme et les éléments qui le composent n'ont pas véritablement pénétré dans la vie des + gens, même des communistes. Alors que dans mon enquête sur la psychanalyse, les gens + faisaient allusion à des aspects spécifiques de cette théorie, tel que l'inconscient, ce + n'était pas du tout la même chose avec le marxisme. A la limite, les personnes que j'ai + rencontrées faisaient allusion aux rapports entre riches et pauvres, mais il s'agit là de + catégories plus anciennes, non spécifiques au marxisme.
+Quelles sont les fonctions des représentations sociales ?
+Tout d'abord, elles sont indispensables dans les relations humaines, parce + que si nous n'en avions pas, nous ne pourrions pas communiquer et comprendre l'autre. + Elles permettent également les actions en commun. Par exemple, pour qu'un mouvement social + puisse agir et s'affirmer, la façon dont il se voit et dont il anticipe sa présence dans + la société et dans les médias est essentielle.
+Les représentations sont également importantes à l'échelon individuel. En effet, personne + n'a jamais de contact direct avec la réalité. On ne peut pas assimiler de l'information si + on ne dispose pas d'une sorte de représentation préalable. Les représentations sociales + sont donc une condition pour que l'individu placé devant une information puisse se former + sa propre représentation de la réalité.
+Mais existe-t-il des représentations qui n'ont aucun lien avec le + réel ?
+Evidemment, car en un sens, les choses « chimériques » ont plus + d'importance pour nous que les choses « réelles ». Mais je n'en fais pas, comme certains, + un principe de l'absence de lien avec le réel. A condition de reconnaître que ce lien avec + la représentation est lui-même valable historiquement. Par exemple, on parle de + l'« économie réelle » et de l'« économie financière », laquelle serait de l'ordre de la + représentation sociale pure. Tout le monde semble le comprendre, mais qui connaît le + critère de cette distinction ? En tout cas, nous assistons actuellement à une + transformation extraordinaire de ce qu'est l'argent, lequel devient de la pure + représentation, avec les flux financiers, les chéquiers, le paiement électronique. Cela ne + veut pas dire que l'argent ne correspond pas à la réalité, puisqu'il vous donne accès à + quelque chose de réel.
+De plus, chaque représentation crée la réalité de ce qu'elle désigne. Par exemple, de + quoi parlons-nous lorsque nous utilisons l'expression « la force du marché » ? On ne parle + plus aujourd'hui de la force contraignante de la nature parce que nous pensons pouvoir + intervenir dans presque tous les phénomènes naturels. Il n'y a plus de fatalisme à ce + sujet, alors qu'il y en a beaucoup à propos de la force du marché. Or, le marché n'existe + pas en dehors de la représentation que nous en avons. La force de celui-ci n'est en fait + ni plus ni moins que la force de la représentation que nous nous faisons de lui.
+Vous avez dit que les représentations sont consensuelles, pourtant + tout le monde ne partage pas nécessairement les mêmes représentations.
+Effectivement, le fait qu'une représentation soit largement présente au + sein d'une population ne veut pas dire que tout le monde la partage. Il y a, par exemple, + une représentation polémique des médias entre, disons, les « traditionnalistes » et les + « postmodernistes ». Les traditionnalistes, très critiques, font constamment des médias un + bouc émissaire, alors que les postmodernistes affirment que les médias et surtout les + multimédias représentent en quelque sorte le salut. Une autre posture consiste à faire une + nette distinction entre bons et mauvais médias. Enfin, il y a une dernière catégorie de + gens qui se retirent face à ce débat.
+Un autre exemple de représentation polémique concerne le monde social, aujourd'hui en + France. Certains groupes estiment que le social est quelque chose d'autonome, alors que + d'autres pensent au contraire qu'il dépend de l'économie. Mais il y a aussi des + représentations hégémoniques. C'était, par exemple, le cas dans la société soviétique, où + toutes les représentations différentes ont disparu. Or, maintenant que le communisme n'est + plus présent, on constate une sorte de vide cognitif puisqu'aucune représentation ne l'a + remplacé.
+Quelle distinction faites-vous entre représentation et + idéologie ?
+ A vrai dire, je ne vois pas bien ce que recouvre la notion d'idéologie.
+ Quand je suis allé dans les pays de l'ex-Europe communiste, je me suis demandé : « En
+ quoi consiste donc cette idéologie, puisqu'on ne la trouve ni dans les institutions,
+ comme la religion dans l'Eglise, ni dans l'esprit des gens, comme le
+ nationalisme ? » Peut-être l'idéologie n'est-elle qu'un cliché de notre culture
+ auquel ne correspond aucun concept théorique, puisqu'il n'appartient à aucune théorie de
+ la société. Weber et Durkheim n'en parlent jamais. Et Marx fort peu, en tout cas dans ses
+ analyses économiques ou historiques. C'est après la révolution bolchevique que le mot
+ d'idéologie est devenu à la fois un emblème et peut-être un concept. Toujours est-il que
+ tout ce qu'on trouve de concret dans une société, ce qui est inscrit dans une culture,
+ dans une communication sociale, relève de la représentation. J'ai pensé autrefois qu'une
+ idéologie, c'est la réification par un groupe d'un ensemble de représentations.
+ Aujourd'hui, je n'en suis pas sûr, et je m'interroge pour savoir s'il ne faut pas en finir
+ avec la notion d'idéologie. Mais on ne déracine pas un cliché culturel par des arguments
+ empiriques ou logiques.
Comment une représentation sociale naît-elle et se + développe-t-elle ?
+C'est un trop vaste sujet pour l'aborder pleinement dans un entretien. Une + représentation sociale peut être rapprochée, tantôt d'une image, par exemple l'image d'une + ville, et tantôt d'un langage. Les circonstances dans lesquelles naît une représentation + sociale sont une affaire historique ou empirique complexe. Mais sans doute le plus souvent + une image ou un nom propre servent-ils de déclencheur ou d'attracteur. Ce qui va ensuite + faciliter sa diffusion dans les réseaux de communication, c'est l'existence de + représentations sociales identiques qu servent de relais ou de connexions. Elles + permettent de rendre familières une connaissance et une pratique à première vue + inassimilables ou éloignées. En proposant la théorie des représentations sociales, j'ai + dit que sa fonction première et jusqu'à un certain point son ressort est la + « familiarisation avec l'étrange », au contraire de la science qui, elle, rend étrange le + familier. Donc, le développement va dans le sens de cette familiarisation et trouve son + aboutissement dans la « banalité », l'« anonymat » du savoir, des images et du vocabulaire + standardisés par le discours public. Ainsi, le « trou noir » et le « big bang » des + astronomes, la sélection naturelle des biologistes, nos « représentations sociales + elles-mêmes, et ainsi de suite. Le rapport de la représentation, de la nomination et de la + familiarisation est très important.
+Prenons l'exemple de la pédophilie. La vague médiatique sur ce thème n'est pas uniquement
+ liée à l'affaire Dutroux. En fait, cette représentation était dans l'air depuis longtemps.
+ Il y aurait d'ailleurs une étude intéressante à faire sur le sujet. Par exemple, aux
+ Etats-Unis, on parlait du
Et comment une représentation disparaît-elle ?
+Je ne crois pas que les représentations disparaissent, car elles sont + reprises par d'autres. De centrales, elles peuvent devenir marginales, puis redevenir + éventuellement centrales. Par exemple, il y a actuellement en France une représentation + des problèmes sociaux liés à l'ethnicisation, ce qui constitue un phénomène relativement + récent. Il y a vingt ans, personne ne parlait de ce qui est maintenant un thème central + dans le débat public.
+Mais en fait, ces représentations racistes ou ethniques ont toujours été là, même si + elles étaient marginalisées. La société a en quelque sorte à ce propos un thésaurus + disponible dans lequel elle peut puiser le cas échéant.
+Les représentations sociales semblent être un concept proche de ce + que l'on appelle le savoir commun face aux sciences. Les spécialistes n'ont-ils pas + tendance à considérer le savoir commun des gens avec une certaine condescendance ?
+ C'est effectivement une attitude que l'on rencontre très fréquemment. Le
+ sens commun est très souvent désavoué, dévalué, surtout dans une société bureaucratique
+ fondée sur l'autorité des experts. Lesquels, hélas, ne se rendent pas toujours compte du
+ fait qu'on n'a pas besoin d'une science particulière pour expliquer aux gens qu'ils
+ doivent se serrer la ceinture ou payer davantage d'impôts, ou qu'il vaut mieux être
+ heureux que malheureux. Il se trouve que les journalistes qui se consacrent à la diffusion
+ des connaissances ne sont pas les mieux considérés, ni par leurs confrères, ni par les
+ spécialistes. Et, chose regrettable, ces derniers estiment souvent que la connaissance
+ « vulgarisée », le terme en dit long, est une catastrophe. Oubliant qu'ils ne sont pas
+ eux-mêmes spécialistes en tout et qu'ils font partie de ce «
Il y a pourtant dans ce domaine des choses très intéressantes, sinon capitales pour notre + société. D'abord, la diffusion du savoir scientifique ou technique joue un rôle essentiel, + car elle lui confère une existence dans la vie et la culture des gens ; elle influence + leurs relations et leur comportement. Il ne faut pas attendre des catastrophes comme + celles du sida ou de la vache folle pour en faire un jeu. Et ce n'est pas par des + dépliants « sexy » que l'on fera comprendre ce que signifient l'euro, la réduction du + temps de travail, l'épargne, les fonds de pension et le reste. Ensuite, il y a le paradoxe + contemporain : on utilise des techniques sophistiquées sans avoir le savoir correspondant, + et sans même qu'il soit nécessaire de le posséder. Même un « analphabète » peut se servir + d'un ordinateur ou d'Internet, mais il le ferait mieux s'il possédait une meilleure + connaissance et une maîtrise des possibilités de son outil. On pourrait se livrer à des + considérations analogues dans le domaine médical. Combien coûte à la Sécurité sociale la + diffusion hasardeuse des idées et des informations médicales ?
+Enfin, contrairement à une conception élitiste, le sens commun n'est aucunement de + l'ordre de l'ignorance ou de la pensée illogique ou erronée. Il s'agit en fait d'un savoir + riche, d'une pensée structurée, d'un genre de science populaire. Elle doit être assez + cohérente, car notre langage et notre vie quotidienne dépendent de ces connaissances du + sens commun. C'est la raison pour laquelle je plaide pour la valorisation et l'étude du + sens commun dont dépendent la plupart de nos pratiques sociales. Et pour la diffusion des + connaissances en général, dont la quasi-absence dans les médias en dit long sur ces + attitudes fondamentales à cet égard.
+Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Auteur, notamment,
+ de
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
On peut définir l'empathie comme la capacité à se mettre à la place d'une autre + personne pour comprendre ses sentiments. A quoi cela sert-il d'être empathique ?
+Cette définition de l'empathie n'est que partielle. Je préfère en + proposer deux différentes. Dans la première, l'empathie désigne un sentiment de partage et + de compréhension affective qui témoigne des mécanismes intersubjectifs propres à l'espèce + humaine. Il s'agit certes de notre capacité à se mettre à la place de l'autre pour + ressentir son état subjectif. Une deuxième définition désigne l'empathie en tant + qu'émotion particulière, ou attitude qui conduit à des comportements prosociaux, + altruistes (une définition proche de la sympathie dans son usage en langue anglaise). Si + on se contente de la première définition, alors il est clair que la capacité de comprendre + l'état interne (psychologique) d'autrui à partir d'indices objectifs externes (comme les + expressions faciales, les modulations de la voix, le contenu sémantique du langage, etc.) + procure un avantage adaptatif majeur pour naviguer dans le monde social. L'empathie permet + d'obtenir une source de connaissance sur l'état psychologique d'autrui (et en cela est + très proche de cette autre capacité à imaginer l'état mental d'autrui appelée « théorie de + l'esprit »). Ces connaissances serviront des buts assez divers selon les individus, leur + motivation, leur personnalité et les circonstances. Par exemple, un psychothérapeute + cherchera à mieux comprendre son client, un agent commercial à vendre un véhicule ou un + appartement, un officier à renforcer les liens entre les membres de son groupe, etc. La + deuxième définition de l'empathie (comme une attitude orientée vers le bien d'autrui) + s'inscrit dans les mécanismes altruistes particulièrement évolués dans l'espèce humaine + avec une spécificité : ce sentiment n'est pas seulement ressenti pour les proches parents + mais peut être dirigé vers un membre d'un autre groupe, ou même d'une autre espèce. Dans + nos sociétés, on assiste à des expressions d'empathie étonnantes envers les chats et les + chiens. Il suffit de voir l'espace occupé par les produits pour eux dans les + supermarchés ! C'est assez comparable au rayon des bébés.
++ Quels sont les mécanismes mentaux nécessaires pour être empathique ? +
+L'empathie est un état mental complexe dans lequel différents processus perceptifs, + cognitifs, motivationnels et mnésiques interagissent. Il n'existe donc pas de module de + l'empathie ni de région cérébrale spécifique qui le sous-tendrait.
+Le modèle que je développe considère que l'empathie repose sur deux composants majeurs : + une disposition innée et non consciente à ressentir que les autres personnes sont « comme + nous » et une capacité consciente à nous mettre mentalement à la place d'autrui . Le + premier composant apparaît dès les premiers stades du développement de l'enfant et plonge + ses racines dans l'histoire évolutive de nos ancêtres les primates non humains. Ceux-ci + possèdent en effet des neurones, nommés neurones miroirs, qui s'activent à la simple + observation des actions de leurs congénères. Le second composant est plus récent sur le + plan évolutif et semble même être propre à l'espèce humaine. Il se développe plus + tardivement au cours du développement de l'individu et nécessite des capacités de contrôle + et de manipulation des représentations mentales (appelées ressources exécutives et situées + dans le cortex préfrontal). Enfin, un dernier élément important de ce modèle est que cette + compréhension de l'état subjectif d'autrui se réalise sans confusion avec le nôtre. Nous + pouvons avoir de l'empathie parce que nous sommes des êtres conscients de nos émotions, de + nos sentiments et que nous nous distinguons des autres personnes. Nos capacités d'empathie + sont par ailleurs modulées par notre attention et notre motivation. En effet, nous ne + ressentons pas systématiquement d'empathie dans nos interactions avec les autres et la + plupart du temps notre capacité de résonance affective est inhibée. Une même situation + peut déclencher une réponse empathique ou antipathique selon qu'elle est vécue (ou + simplement rapportée) par un membre d'un groupe social auquel nous sommes affiliés ou non. + Enfin, il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui manifestent d'avantage d'empathie + pour leur animal (ou leur voiture) que pour un enfant.
+On considère généralement que la capacité d'empathie doit s'apprendre, comme doit le + faire par exemple le psychothérapeute. Vos travaux semblent pourtant montrer que + l'empathie est innée et automatique. Pouvez-vous expliquer ?
+L'empathie est un phénomène complexe et non un module unique. Les mécanismes de + traitement de l'information et les systèmes neuronaux qui les sous-tendent s'organisent au + cours du développement normal du cerveau. L'un des composants majeurs - la capacité + d'entrer en résonance avec les autres membres de notre espèce - est automatique et + fonctionnel très tôt (dès la naissance). Cela n'est cependant pas suffisant pour parler + d'empathie, c'est un élément précurseur nécessaire mais non suffisant. Donc dire que + l'empathie est innée et automatique est un peu rapide. Ce que je veux dire est qu'un + développement normal conduit à la manifestation de l'empathie (vers 3-4 ans pour les + premières manifestations de comportements véritablement prosociaux) sans nécessité d'un + apprentissage explicite, comme pour celui de l'écriture par exemple qui sans une formation + laborieuse et une transmission culturelle ne peut s'acquérir. Elle se développe + parallèlement à la conscience de soi et des autres. Néanmoins cela ne veut pas dire qu'il + est inutile de favoriser son développement comme le font certaines écoles + psychothérapeutiques, bien au contraire. Alors que les professionnels de santé + bénéficieraient sans doute d'un meilleur apprentissage de l'empathie, les étudiants + d'écoles de commerce ou d'écoles de gestion semblent y être bien préparés.
+Qu'ont pu apporter les neurosciences à la compréhension et la description de + l'empathie ?
+Tout d'abord, la découverte des neurones miroirs par l'équipe de Giaccomo Rizzolati - + dans le cortex prémoteur du singe (une région impliquée dans la programmation des + mouvements volontaires) qui s'active lorsque l'animal exécute une action (prendre un + morceau de nourriture par exemple) et lorsqu'il observe l'expérimentateur faire la même + action - a apporté la première démonstration de résonance motrice entre un cerveau et un + autre. Chez l'homme, une série d'études en imagerie cérébrale fonctionnelle ont par la + suite montré des phénomènes similaires, comme lorsque les zones du cortex prémoteur (qui + programment les unités musculaires impliquées dans un geste donné) qui s'activent à la vue + d'une action réalisée par autrui sont précisément celles qui sont responsables de l'action + réelle. Notons que les régions impliquées dans les actions produites par soi ne recouvrent + pas complètement celles qui permettent d'observer, imaginer ou anticiper pour autrui. Il + existe des circuits spécifiques respectifs pour les actions de soi et pour celles + d'autrui.
+Par ailleurs, des travaux récents en neurosciences semblent confirmer que l'empathie + n'est pas un simple phénomène de résonance émotionnelle. Nos études et celles d'autres + collègues indiquent que des régions du cortex préfrontal sont cruciales dans la + compréhension empathique. Ces régions ont un rôle dans la comparaison entre nos émotions + et celles d'autrui. Elles ont une fonction d'interface entre émotion et cognition. + Plusieurs régions frontales, limbiques et pariétales sont concernées par l'empathie. Nos + travaux ont par ailleurs pu montrer la proximité entre l'empathie et la théorie de + l'esprit, cette capacité à attribuer des états mentaux, intentions, désirs, idées à + autrui. Certains des mécanismes neuronaux sous-tendus par les aires temporales antérieures + et préfrontales sont communs aux deux capacités.
+Si notre cerveau fonctionne comme un miroir, comment pouvons-nous distinguer nos + propres émotions de celles que nous ressentons en observant autrui ?
+Avoir de l'empathie ne revient pas seulement à refléter les émotions d'autrui. Si nous + étions seulement le miroir des autres, nous serions en permanence en train de mimer, + d'imiter le comportement des autres. Voir pleurer son enfant nous ferait pleurer, la + souffrance d'une personne blessée déclencherait notre propre souffrance ou notre détresse + émotionnelle. Aucune de ces réactions ne procurerait un réel avantage adaptatif. + Comprendre la situation d'autrui et y réagir de manière appropriée nécessite à la fois un + partage affectif et une mise à distance (que l'on trouve très bien décrite dans l'oeuvre + du psychanalyste Theodor Reik). Les travaux sur la contagion émotionnelle chez le bébé + sont à ce niveau très intéressants. En 1970, Marvin Simner a montré que des nouveau-nés de + 5 jours pleuraient plus fort en entendant des pleurs de bébés de leur âge que d'autres + bruits. Plus tard, en 1987, une série d'études de Grace Martin et Russel Clark a établi + des limites à ce phénomène : la contagion ne se fait pas avec des pleurs de chimpanzé (aux + vocalises pourtant proches). Plus intéressant encore, les bébés ne réagissent pas à leurs + propres pleurs enregistrés ni aux pleurs d'un bébé plus âgé. Ces résultats sont importants + parce qu'ils démontrent que le nouveau-né possède les deux aspects essentiels à + l'expression de l'empathie : le partage d'émotions avec les personnes avec lesquelles il + peut s'identifier et la distinction implicite entre soi et autrui.
+Quel rôle joue l'empathie dans les relations interpersonnelles ?
+L'empathie peut avoir des conséquences assez paradoxales. D'une part, il semble évident + qu'une compréhension empathique peut améliorer les rapports humains, les rendre plus + lisses, en particulier dans le domaine professionnel et pas seulement pour les + travailleurs sociaux et médicaux. Mieux comprendre les motivations des autres permet de + mieux gérer les relations, voire de manipuler les autres ou de sortir d'un conflit. Mais + pour autant une compréhension empathique de l'autre n'est pas forcément une assurance de + relations harmonieuses et stables (au sein d'un couple par exemple). En effet une trop + grande empathie risque d'empêcher chacun de protéger son intimité et peut endommager la + relation.
+Y a-t-il des pathologies de l'empathie ?
+Le manque d'empathie se rencontre dans une variété hétérogène de symptômes. Il est peu + probable qu'il existe un dénominateur commun entre le manque d'empathie rencontré dans les + troubles de personnalité narcissiques et le défaut d'empathie qui caractériserait le + syndrome d'Asperger. En outre, il existe des différences individuelles importantes dans + notre capacité à ressentir de l'empathie et certaines personnalités en manquent. Si l'on + accepte l'idée que l'empathie repose sur des systèmes neurocognitifs dissociables et + distribués dans le cerveau, alors on peut s'attendre à des déficits relativement distincts + selon que l'un des aspects dysfonctionne. Il existe différents troubles psychologiques qui + illustrent bien l'aspect composite de l'empathie. Les personnalités antisociales (de + nombreux sociopathes) ont de réels déficits de contrôle de leur comportement et + d'inhibition (les fonctions exécutives), or il semble exister une dépendance fonctionnelle + entre les fonctions exécutives et la capacité d'attribuer à soi-même et aux autres + personnes des états mentaux comme les désirs, des croyances, des sentiments ou des + intentions. D'autres personnalités ont du mal à distinguer soi d'autrui. Elles vivent en + première personne les émotions des autres et sont ressenties comme envahissantes.
+Directeur de recherche à l'Inserm et professeur à l'université Washington à Seattle
+ (États-Unis) où il dirige le laboratoire Social Cognitive Neuroscience, il est l'auteur de
+ Neuropsychiatrie : tendances et débats, vol. XXIII, à paraître.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
L'émergence de la notion de gouvernance est certes liée à des nécessités économiques + (globalisation) ou de politiques publiques, mais aussi à une transformation de la réalité + du pouvoir et de l'autorité dans les sociétés actuelles. En effet, il n'y a pas si + longtemps dans les sociétés occidentales, parfois aujourd'hui encore en certaines régions + du monde, il existait des institutions dont les dirigeants et représentants étaient dotés + d'un pouvoir légitime et d'une autorité incontestés. Le prêtre, le représentant de l'Etat + ou du parti, l'enseignant, etc. Or, en une trentaine d'années, ces figures ont perdu une + bonne part de leur capacité d'imposer une conduite à leurs subordonnés. On ne dirige plus + comme avant, et l'on n'accepte plus d'être gouverné ou dirigé comme avant. Cette + transformation de l'autorité et du pouvoir est liée à un bouleversement sans précédent des + sociétés : généralisation de la scolarisation, activité professionnelle des femmes, + accroissement de la consommation, transformation des emplois et des formes + d'organisations, etc. Elle s'est accompagnée dans les sociétés développées d'une + révolution des moeurs dont les maîtres mots sont « permissivité » et + « individualisme ».
+La notion de bien commun (
L'enjeu des biens communs porte sur leur gestion. Deux théories s'opposent : la première, + de tradition anglo-saxonne, considère que confier des biens communs à des propriétaires + permet de mieux les gérer ; la seconde, issue du droit romain, juge inacceptable le risque + de voir certains accumuler des biens vitaux au détriment de personnes ou de populations. + Elle prône une gestion régalienne (par des entités nationales ou supranationales) sur la + base d'un statut patrimonial universel des biens, plutôt qu'à un système de marché.
+Dans nombre de pays en développement, les aides internationales sont détournées ou
+ rendues inefficaces du fait de lourdeurs bureaucratiques ou du poids du clientélisme ; les
+ réussites en la matière, quand elles existent, sont en fait à mettre à l'actif du
+ dynamisme et de l'efficacité d'organisations non gouvernementales. C'est sur la base de ce
+ constat que la Banque mondiale avait, après avoir fait sienne la notion de gouvernance,
+ introduit au milieu des années 90 l'idée de « bonne gouvernance ». Concrètement, elle
+ recouvre des recommandations en faveur du dégonflement de l'Etat, des privatisations, du
+ décloisonnement entre les secteurs public et privé, la limitation de la dette et des
+ dépenses publiques, l'introduction des principes du
Dans une version plus extensive, la « un cadre juridique et réglementaire qui doit régir l'organisation du pouvoir
+ dans l'entreprise ».
Dans le fonctionnement concret de l'économie, une entreprise est enserrée dans un système + de relations avec une diversité d'acteurs : entreprises mais aussi autorités + administratives, syndicats, écoles professionnelles, etc. Une économie peut ainsi à un + moment donné de son développement se caractériser par le mode dominant de régulation de + ces relations. Tel est l'une des hypothèses qui sous-tendent les travaux de l'Ecole de la + régulation qui se propose depuis la fin des années 60 d'analyser le capitalisme et ses + transformations. Aussi curieux que cela puisse paraître, la notion de gouvernance n'est + pas pour autant un concept clé de cette théorie ; elle ne figure pas dans le glossaire de +
Son émergence dans les années 1980-1990 est concomitante à celle des conférences de + consensus ou des forums citoyens. Comme son nom l'indique, elle vise à encourager la + participation directe des citoyens dans l'élaboration des décisions ou de politiques + publiques. Pour cette raison, elle tend à être opposée à la démocratie représentative et, + inversement, associée à l'idée d'une gouvernance citoyenne ou démocratique, par le bas en + somme (qui s'opposerait à la gouvernance par le haut illustrée notamment par la bonne + gouvernance édictée par les organisations internationales). Reste à savoir comment + parvenir à une réelle participation des citoyens. Ceux qui participent ne sont-ils pas + toujours les mêmes ou ceux ayant déjà la capacité de se faire entendre et de défendre + leurs intérêts ? Autant de questions qui focalisent encore les débats autour de cette + forme de démocratie. Aussi, d'aucuns préfèrent-ils la concevoir comme complémentaire avec + la démocratie représentative (qui, elle, confère de surcroît une légitimité aux + représentants par le jeu du processus électoral) en la circonscrivant à la démocratie + locale ou municipale (régies de quartier, budget participatif, etc.). Ce à quoi d'autres + objectent (sans toujours convaincre) les nouvelles potentialités offertes par Internet et + la démocratie électronique en matière de délibération et de vote à distance.
+Forum social mondial (de Porto Alegre et plus récemment de Bombay), Forum social + européen, forum économique de Davos mais aussi forums de citoyens, forums de discussion, + etc. La notion de forum a fait un retour en force au cours de ces dernières années en même + temps que les notions de démocratie participative ou délibérative, sans oublier celle de + gouvernance. Sans que le rapport soit immédiat entre le principe du forum et cette + dernière, on y retrouve une même idée : la confrontation dans un processus de concertation + ou de délibération d'acteurs de différents horizons professionnels et sociaux, porteurs + d'intérêts pas nécessairement convergents.
+Traiter un problème dans ses différentes dimensions (économique, politique,
+ environnementale, sociale, etc.) à partir de solutions portées par des expériences ou
+ initiatives locales pour éviter de plaquer des modèles ne prenant pas en compte les
+ spécificités du contexte. C'est le principe résumé par le fameux slogan mis en avant par
+ des multinationales ou des organisations internationales : « Penser global, agir
+ local. » Cette nécessité de mieux articuler les échelles a très largement justifié
+ la substitution de la notion de gouvernance à celle de gouvernement. Elle a été encouragée
+ par un autre constat : la présence au sein d'une ville ou d'un Etat d'une pluralité
+ d'acteurs dont certains relèvent de logiques supranationales (comme par exemple la filiale
+ d'une multinationale qui, tout en satisfaisant à la législation du pays d'accueil,
+ concourt aux intérêts de sa maison mère). Un enchevêtrement des logiques locale,
+ nationale, mondiale, que les Anglo-Saxons ont rendu par l'expression de
Au sens de l'approche (néo)institutionnaliste ou des écoles de la régulation et des
+ conventions, désigne les procédures, protocoles, normes et conventions aussi bien
+ officiels qu'officieux, explicites ou implicites qui sous-tendent le comportement des
+ acteurs de la vie socioéconomique. Les institutions sont d'autant plus à prendre en
+ considération qu'elles permettent de comprendre le fonctionnement concret des marchés.
+ Parce qu'elles façonnent les « styles » nationaux de politique publique, elles peuvent
+ aussi expliquer les différences qui subsistent entre les économies nationales et leur mode
+ de gouvernance, malgré le contexte de mondialisation. Parmi les travaux représentatifs de
+ ce courant, citons ceux de Peter Hall et David Soskice qui montrent comment les relations
+ des entreprises avec les administrations, les partenaires sociaux, les établissements
+ d'enseignement supérieur ou professionnel, etc., donnent un style particulier au
+ capitalisme du pays (
Des partenariats entre des municipalités et des associations, des entreprises et/ou des
+ fondations, telle est l'une des tendances qui a justifié à partir des années 80 en
+ Angleterre, 90 en France, l'introduction de l'idée de « gouvernance urbaine » (
Dans le livre récent qu'il leur a consacré (« les dispositifs tangibles (un budget, du droit, des institutions
+ spécialisées...) qui régissent un secteur de la société ou une activité (industrie
+ chimique, agriculture, développement économique...), voire un projet (aménagement
+ routier, ferroviaire...) des dispositifs issus d'une fabrication sociale collective et
+ complexe par des acteurs (individus, entreprises, associations...) ou groupes d'acteurs
+ (organisations professionnelles, mobilisations sociales plus sporadiques...), et des
+ institutions publiques (nationales, locales) voire des organisations
+ internationales ». C'est dire si on est loin de la conception classique et, pour
+ tout dire, obsolète qui en imputait la responsabilité aux seules autorités publiques
+ (ministres, fonctionnaires et préfets) agissant à partir d'objectifs et de moyens définis
+
Modèle canonique de l'économie néoclassique, l'Homo oeconomicus est un être
+ désincarné, parfaitement rationnel dont l'objectif est de maximiser sa satisfaction s'il
+ est un consommateur, ou son profit s'il est un producteur. En 1947, Herbert Simon propose
+ de substituer à la maximisation la rationalité limitée. Parce que les capacités cognitives
+ des individus sont finies et que leurs connaissances sont imparfaites, ils ne cherchent
+ pas la solution optimale mais celle qui est la plus satisfaisante. A ce premier coup de
+ canif au modèle néoclassique succède un second dans les années 70. Pour H. Simon, les
+ choix des individus ne peuvent être compris sans entrer dans la boîte noire de leur
+ fonctionnement décisionnel. Alors la psychologie vient au secours de l'économie pour
+ décrypter les mécanismes de décision, et la rationalité devient « procédurale » car elle
+ se révèle dans le processus même de la décision. L'économie expérimentale portée par le
+ prix Nobel 2002 Daniel Kahneman prolonge les travaux réalisés par H. Simon et confirme
+ l'irréalisme des postulats forgés autour du modèle. La rationalité pure et parfaite est
+ une construction théorique qui date de plus d'un siècle.
Désigne les normes mais aussi les représentations ou croyances partagées par des acteurs + agissant collectivement. L'existence de ces référentiels a été notamment mise en évidence + par les analyses des politiques publiques.
+En effet, pas d'action publique sans de tels référentiels. C'est ce que s'attache à
+ montrer l'approche cognitive des politiques publiques illustrées en France par les travaux
+ du politologue Pierre Muller. Un référentiel n'est pas donné mais fabriqué ; il n'offre
+ pas seulement une image cohérente d'un secteur économique mais construit aussi une vision
+ situant la place de ce secteur dans la société prise dans son ensemble (voir les points
+ de repère, p. 44). Ce rôle des référentiels a également été mis en évidence par
+ l'économiste André Orléans dans son analyse du fonctionnement des marchés financiers et du
+ comportement des investisseurs et spéculateurs (voir
Le concept de société civile puise sa source dans le droit romain et la tradition + occidentale du droit naturel pour qui la société politique et la société civile sont une + seule et même chose. Elles s'opposaient pour le philosophe John Locke à l'état de + nature.
+C'est à partir de Thomas Hobbes au xviie siècle et surtout de Georg W.F. Hegel entre les + xviiie et xixe siècles, que l'Etat est défini comme une structure institutionnelle + distincte de la société civile. Cette dernière est supposée permettre la perpétuation du + lien communautaire dans des sociétés modernes de type individualiste.
+Le xxe siècle, dans sa plus grande partie, a ignoré la réflexion sur la société civile et + c'est seulement à partir d'une critique de gauche des partis communistes issue des + réflexions d'Antonio Gramsci, dans les années 60, que le concept a réémergé. On s'est mis + à valoriser les mouvements sociaux et les associations non politiques ou non étatiques, + comme des alternatives aux dérives de l'étatisme, qu'il fût capitaliste ou socialiste.
+La discussion sur la question de la société civile pose aujourd'hui avant tout la + question du lien politique et de la citoyenneté. Elle pose aussi la question de la nature + d'une société. Il est très compliqué de distinguer, dans les sociétés contemporaines, + l'Etat des instruments de son intervention politique. Et les ONG ou associations qui + forment la société civile sont totalement insérées dans les dispositifs de politique + publique, par leurs financements, mais aussi par leurs fonctionnements ou leurs + justifications.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Nous disposons + actuellement de deux synthèses qui ont examiné une centaine de travaux de recherche, tous + publiés dans des revues internationales .
+Ces synthèses incluent des études avec des + enfants anglophones (scolarisés aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne et en + Australie) et non anglophones (des Allemands et des Espagnols, entre autres). Elles ont + été effectuées par un groupe d'experts, principalement des chercheurs en sciences de + l'éducation.
+L'une a porté sur l'incidence des méthodes d'enseignement sur + l'apprentissage de la lecture, l'autre sur l'effet d'un entraînement de la conscience + phonémique sur cet apprentissage .
+Il ressort de ces études que :
+ Les méthodes qui enseignent systématiquement les correspondances
+ grapho-phonémiques (CGP) sont plus efficaces que toutes les autres méthodes (mixtes,
+ « whole wordwhole language
Les enfants exposés à ce type d'enseignement obtiennent
+ systématiquement des résultats supérieurs à ceux des enfants qui ont bénéficié d'autres
+ méthodes, à la fois en décodage et en compréhension (figure 1a).
Cet
+ enseignement aide particulièrement les enfants à risque de difficultés d'apprentissage de
+ la lecture, que ce risque soit d'origine linguistique ou sociologique (figure
+ 1b).
Les entraînements précoces de la conscience phonémique facilitent + l'apprentissage de la lecture, plus particulièrement de nouveau pour les enfants à risque + pour cet apprentissage, et lorsque les enfants pouvaient en plus manipuler les lettres + correspondant aux phonèmes.
+Deux études francophones récentes ont évalué l'impact
+ d'une méthode centrée sur le décodage comparativement à celui d'une méthode idéovisuelle
+ (rejetant l'enseignement du décodage). L'étude de Jean-Marc Braibant et François-Marie
+ Gérard a été conduite auprès de 450 enfants scolarisés dans 25 classes francophones de CE1
+ de l'agglomération bruxelloise. Les caractéristiques de cette population (origine sociale,
+ âge, sexe, retard scolaire...) étaient proches des moyennes de référence. Il ressort de
+ cette étude que le niveau de lecture en CE1 est largement expliqué par la méthode
+ d'enseignement et les pratiques pédagogiques, le poids des facteurs socioculturels venant
+ bien après. De plus, la langue parlée à la maison et les compétences linguistiques des
+ enfants (vocabulaire, capacités syntaxiques) ont une incidence sur la compréhension en
+ lecture (probablement comme sur la compréhension orale), mais pas sur les capacités de
+ décodage. Enfin, l'approche idéovisuelle est la moins efficace (voir la figure 2).
+ Ces résultats ont été reproduits dans une autre étude française .
Les travaux sur les processus
+ cognitifs en jeu dans la lecture chez celui qui sait lire (le « lecteur-expert »)
+ suggèrent que ce lecteur a recours à des procédures d'identification des mots écrits très
+ rapides, indépendantes du contexte et que, lors de cette identification, il a quasi
+ immédiatement accès non seulement à l'image visuelle des mots écrits, mais également à
+ leur forme sonore. La maîtrise progressive de ce type de procédure d'identification des
+ mots écrits doit permettre à l'enfant d'atteindre un niveau de compréhension écrite égal à
+ celui de sa compréhension orale, certaines méthodes semblant faciliter plus que d'autres
+ leur acquisition. D'autres travaux suggèrent que, dans une écriture alphabétique, la
+ maîtrise du décodage est le sine qua non
Ce qui est en jeu n'implique pas une révolution : il s'agit seulement + de demander aux enseignants de consacrer chaque jour, dès le début du CP, un laps de temps + conséquent à des activités systématiques centrées explicitement sur les correspondances + grapho-phonémiques, ce que font la plupart d'entre eux, mais pas tous. Les investigations + de la recherche rejoignent donc les pratiques pédagogiques les plus fréquentes telles + qu'on peut les appréhender par des enquêtes. Toutefois, si seulement 5 % des enseignants + ne prennent pas en compte l'apprentissage des relations grapho-phonémiques, ou ne le font + qu'occasionnellement et/ou tardivement, ce sont pratiquement 40 000 enfants qui sont + concernés, et presque 8 000 si ce chiffre n'est que de 1 %, ce qui est loin d'être + négligeable.
+De même, en grande section de maternelle, il faudrait chaque jour + proposer de courtes séquences d'entraînement à la conscience phonémique. Le reste du temps + scolaire pourra être consacré à d'autres activités, en particulier à des activités de + sensibilisation à la lecture et à la langue orale aux différents autres niveaux + d'articulation du langage (morphologie, syntaxe, sémantique, pragmatique) essentiels pour + comprendre l'écrit comme l'oral. Certains chercheurs, tout comme certains enseignants, ont + développé des aides pédagogiques à ces différents niveaux. Il faudrait toutefois évaluer + les pratiques qui, dans ces domaines, sont les plus susceptibles de faciliter l'entrée + dans l'écrit.
+Respectivement directrice de recherche au CNRS et professeur de psychologie
+ cognitive à l'université de Savoie, elles ont coécrit Lecture et dyslexie. Approche
+ cognitive
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Né quand le XXe siècle a un an, Jacques Lacan fait ses études au moment du
+ début de la diffusion des idées freudiennes en France. Il se spécialise en neurologie et en
+ psychiatrie. Il sera interne, puis chef de clinique à Sainte-Anne, dans le service de Gaëtan
+ Gatian de Clérambault, son « seul maître en psychiatrie », puis dans celui d’Henri
+ Claude. C’est là que furent accueillis les premiers psychanalystes français dont René
+ Laforgue, Angelo
+ Hesnard, Eugénie Sokolnicka. Pour autant, ce choix professionnel ne
+ l’empêchera pas de suivre le séminaire d’Alexandre Kojève, introducteur de la philosophie de
+ Georg Hegel en France, et les travaux d’Alexandre Koyré sur l’histoire des
+ sciences.
Au cours de ces années, Lacan + fait plusieurs communications et publie divers articles de neurologie et de psychiatrie. En + 1932, il soutient une thèse de doctorat en médecine, intitulée
Les psychoses le conduisent à interroger la relation, si étonnante dans
+ les psychoses, du sujet à l’image de son corps. C’est par l’étude du narcissisme qu’il
+ s’engage dans la psychanalyse et propose, dès 1936, la notion de stade du miroir. Lacan
+ utilise les observations du comportement des bébés face au miroir. On a remarqué en effet
+ qu’entre 6 et 18 mois, l’enfant mis face à un miroir commence à reconnaître qu’il s’agit
+ d’une image et que cette image est la sienne. Or, l’enfant est encore dans un état
+ d’immaturité neurophysiologique, de sorte que la perception de cette image est une
+ anticipation de son unité, laquelle fondera son moi, mais déterminera aussi celui-ci comme
+ un autre et du coup situe l’autre comme un « tiers
+ nominateur » peut rapprocher le sujet de son image, et c’est le langage, l’instance
+ du symbolique. Lacan qui avait commencé par l’abord de la psychose paranoïaque, en mettant
+ l’accent sur le lien de la personnalité et du social, trouve avec le stade du miroir un
+ modèle pour en rendre compte. Il définit ainsi le moi comme une instance symbolique liée à
+ la parole et au langage.
En 1953, un conflit sur la question de la formation des + analystes aboutit à la démission de Daniel Lagache, Juliette Favez-Boutonnier, Françoise + Dolto (voir l’encadré ci-contre) et Blanche Reverchon-Jouve. Ils quittent la + Société psychanalytique de Paris, seule de son espèce à l’époque. Ils sont rejoints par + Lacan et fondent la Société française de psychanalyse. L’année 1953 marque aussi le début de + l’enseignement de Lacan, de son séminaire qui se tiendra jusqu’en 1979. Il y développe + l’idée que trois registres coexistent : le symbolique, l’imaginaire et le + réel.
+L’imaginaire, c’est le champ du + narcissisme, celui du stade du miroir, et le réel est défini non pas comme la réalité + extérieure, mais comme la part des choses qui nous échappe. Le symbolique occupe une + position plus forte. L’ordre symbolique est en effet celui du langage. Si l’imaginaire lui + est subordonné, c’est que l’homme est avant tout un être de langage. Lacan souligne qu’en + premier lieu, c’est l’imaginaire qui apparaît dans la pratique analytique, mais que ces + éléments imaginaires ont une dimension symbolique, et c’est le registre dans lequel il faut + les repérer pour les analyser. Sigmund Freud a donné l’exemple avec le rêve, dont les images + doivent être lues comme un rébus pour pouvoir être déchiffrées. Le symptôme est donc défini + comme une parole bâillonnée qu’il s’agit de délivrer.
+En 1964, deuxième scission, Lacan
+ fonde l’École freudienne de Paris. Il s’interroge sur la robustesse du réel. Il finit par
+ affirmer qu’« il n’y a pas de rapport sexuel ». Que veut-il dire par là ? Que
+ l’apparente complémentarité anatomique des sexes n’est qu’illusoire. Qu’elle ne crée pas de
+ mise en rapport entre les sujets selon le langage et selon la parole. En 1973, Lacan replace
+ ces trois registres dans une figure, celle du « nœud borroméen ». Il se sert de cette image
+ pour signifier que le symbolique, le réel et l’imaginaire sont reliés de façon telle que si
+ l’un de ces trois nœuds est coupé, les deux autres se défont aussitôt.
Jacques Lacan est
+ un auteur souvent difficile à lire, mais extrêmement éloquent et pourvu d’un art très
+ particulier de la formule. Pas étonnant qu’il en ait légué quelques-unes. Ainsi a-t-il dit
+ et écrit: « L’inconscient est structuré comme un langage »
(Séminaire RSI, 1974).
+ L’expression peut prendre de nombreux sens et des dizaines de commentaires lui ont été
+ consacrées. Il s’agissait surtout d’appliquer au psychisme les catégories de la linguistique
+ saussurienne : toute trace mnésique peut être comparée à un élément de parole portée par un
+ signifiant, dotée d’un contenu (un signifié) qui renvoie à un certain réel (un référent).
+ Ainsi Lacan opère-t-il le mariage caractéristique de l’époque structuraliste entre la
+ théorie de l’inconscient et la linguistique. C’est notamment cet aspect de son enseignement
+ qui séduit nombre de ses contemporains (Louis Althusser), et intéresse durablement les
+ philosophes (Alain Badiou, Slavoj Zizek). Mais il y a une suite. Selon Lacan, tout signifié
+ étant à son tour susceptible de se comporter comme un signifiant, le sens, et donc le
+ contenu de l’inconscient peuvent continuer de nous échapper indéfiniment. Lacan meurt en
+ 1981 après avoir dissous son école l’année précédente.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
À l'occasion de son vingtième anniversaire, l'Association des sciences du langage
+ (ASL) a organisé un colloque dont l'intitulé se voulait à la fois ironique et préoccupé :
+ « Mais que font les linguistes ? Les sciences du langage, vingt ans après ». L'ASL avait
+ identifié huit champs pour lesquels elle souhaitait qu'un bilan soit établi : l'histoire
+ de la langue et la linguistique historique ; la phonologie ; la morphosyntaxe de l'oral ;
+ la politique linguistique ; les voisinages disciplinaires de la linguistique ; l'étude des
+ pathologies du langage ; la linguistique textuelle et l'analyse du discours ; la
+ sociolinguistique et le rapport à la société civile. Pour chaque domaine, un
+ enseignant-chercheur faisant autorité avait préparé un état des lieux, incluant parfois un
+ point de vue personnel sur la situation.
Il y avait deux façons de comprendre « Mais que font les linguistes ? ». La première + consistait à entendre une réelle de- mande d'informations sur les chantiers en cours et + les théories en présence. Certains intervenants ont plutôt répondu sur ce mode, apportant + ainsi des éléments utiles à la communauté scientifique (états des corpus, évolution des + modèles, résultats récents...). Dans la seconde interprétation, le titre du colloque + prenait la coloration de la question rhétorique (« Mais que fait donc la police ? ») par + laquelle on exprime son indignation ou son anxiété face à l'absence d'une autorité + pourtant nécessaire. De fait, où est passée la « science pilote » si lumineuse des années + 60 ?
+C'est sur cette dimension plus inquiète que portait une part des interventions et des + débats. Il faut dire que la situation des sciences du langage n'est pas en tous points + aussi brillante que le méritent à la fois l'intérêt intrinsèque de la discipline et la + qualité des travaux réalisés. La baisse des effectifs étudiants dans les départements de + linguistique ne peut pas laisser indifférent, de même que la maigreur du nombre de postes + de professeurs et de maîtres de conférences en 7e section (sciences du langage). Bien + entendu, les causes de cette situation sont multiples. Certaines difficultés résultent de + la politique nationale d'éducation et de recherche (absence de création de postes dans + l'enseignement supérieur, fortes inégalités en dotation entre universités, investissement + moindre des pouvoirs publics dans les formations universitaires au profit d'autres types + d'études tels que classes prépas et grandes écoles...). D'autres sont communes aux lettres + et aux sciences humaines et sociales (très défavorisées dans les budgets de recherche par + rapport à leurs voisines dites « dures »). Certains facteurs, enfin, sont liés à la + discipline mais ne peuvent décemment pas être retenus contre elle (par exemple, il est + incontestable que la haute technicité d'une partie de la linguistique freine parfois sa + valorisation auprès du grand public).
+Néanmoins, plusieurs participants ont souligné que les sciences du langage devaient pour + une part s'en prendre à elles-mêmes. Elles n'ont pas su défendre leur place, comme l'ont + souligné Jean-Michel Adam, spécialiste d'analyse textuelle à l'université de Lausanne, et + Michel Arrivé, linguiste à l'université Paris-X. Par exemple, à la charnière des années + 1970-1980, quand se sont créés les départements de « Sciences de l'information et de la + communication », les linguistes ont souvent préféré ne pas s'associer à la mise en place + de telles filières, jugées inconsistantes au plan épistémologique (ce qui justement aurait + dû encourager les linguistes à faire de l'« entrisme » dans cette interdiscipline alors en + plein bornage de frontières). De fait, aujourd'hui, certains des étudiants qui auraient pu + s'épanouir en sciences du langage suivent d'autres cursus (information et communication, + mais aussi sociologie, philosophie, histoire...), faute de cursus lisibles ou suffisamment + ouverts, ou simplement faute d'informations.
+Ainsi que l'a remarqué Paul Siblot, spécialiste de la praxématique à l'université
+ Montpellier-III, c'est un peu « comme si la linguistique, à force de considérer
+ l'immanence de son objet - la langue -, avait fini par se croire elle-même
+ immanente »
: indépendante de certains lieux de pouvoir institutionnels, autonome en
+ moyens, séparée des autres sciences humaines et sociales, détachée de la société civile.
+ L'idée que la langue ne connaît que son ordre propre est chère aux linguistes. L'erreur de
+ ceux-ci a peut-être été de penser que la linguistique elle aussi ne connaissait pas
+ d'autre contrainte qu'elle-même, alors qu'elle est prise comme toutes les sciences dans le
+ monde politique et social. La linguistique payerait donc aujourd'hui le prix de son
+ « arrogance »
, selon le mot de Françoise Gadet, sociolinguiste à l'université
+ Paris-X, historienne de la linguistique structuraliste, et contributrice du récent
+
Les instruments de pilotage des autorités de tutelle ne font rien pour aider la + linguistique à échanger avec les autres disciplines. Par exemple, comme l'a rappelé F. + Gadet, lorsque le CNRS a procédé, en 2002, à un classement des revues scientifiques (une + évaluation qui, par ailleurs, était extrêmement discutable dans ses méthodes mêmes), il a + méconnu les rares revues de sociolinguistique qui subsistent en France. On notera que le + CNRS a en revanche reconnu des revues de diffusion et de qualité égales (ou moindres) mais + qui avaient aux yeux des « experts » le mérite de la « pureté » disciplinaire (quand il ne + s'agissait pas tout simplement de critères de chapelles).
+Au total, c'est le constat d'un certain repli des sciences du langage qui domine. Un + repli qui s'est opéré peu à peu en une vingtaine d'années, et que la discipline semble à + présent observer avec un certain effroi. Peut-être n'est-il pas trop tard pour changer de + cap. Ceux qui trouveraient l'énergie d'opérer cette transformation ne manqueraient pas, en + tout cas, de raisons de le faire. D'abord, comme l'ont estimé différents intervenants, des + demandes sociales existent autour de la langue et des discours. Ensuite, les sciences du + langage ont une place à reprendre dans les filières universitaires en ce sens qu'elles + sont une discipline formatrice qui exige rigueur, précision, sens de l'observation, + réceptivité aux nuances de l'expression, toutes aptitudes qui font la qualité d'une + formation intellectuelle en général, indépendamment de la discipline choisie. Enfin, comme + l'a relevé Sophie Moirand, analyste des discours de spécialité à l'université Paris-III, + les débouchés des sciences du langage semblent loin d'être négligeables à condition que + les cursus des jeunes diplômés témoignent d'un parcours riche et pluridisciplinaire, qui + ne soit pas enfermé dans une microspécialité. Et en effet, une table ronde organisée à la + fin du colloque sur la question des débouchés et des métiers a permis de constater que, du + côté des professions de l'enseignement comme ailleurs (édition, culture, agence-conseil, + communication...), on ne refuse pas les linguistes, au contraire. Mais on attend d'eux + d'une part qu'ils sachent mettre en valeur leurs qualités, d'autre part qu'ils connaissent + et reconnaissent d'autres pratiques et univers de savoir. Plus généralement, on apprécie + qu'ils ne tournent pas le dos aux renouvellements de problématiques que vivent les autres + sciences humaines et sociales.
+De l'avis général, une reconfiguration des sciences du langage s'impose. Les acteurs en
+ auront-ils le désir et les moyens ? Au plan épistémologique, les sciences du langage se
+ tourneront-elles vers les sciences cognitives, vers la modélisation informatique, ou bien
+ vers les sciences sociales ? Au plan institutionnel, les départements de linguistique des
+ universités se rapprocheront-ils plutôt des départements de lettres et de langues, ou des
+ départements de sciences humaines et sociales ? Ces questions sont restées ouvertes, mais
+ les réponses apportées seront déterminantes. La pluridisciplinarité des cursus
+ qu'encourage la réforme « LMD » (licence, mastère, doctorat) peut constituer ici « une
+ planche de salut »
, comme l'a suggéré Robert Vion, spécialiste des interactions
+ verbales à l'université de Provence.
On aimerait pouvoir, dans une dizaine d'années, applaudir à l'ouverture d'un colloque + baptisé « Les linguistes, trente ans après : où trouvent-ils l'énergie de faire tout + ça ? ».
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
La diversité des langues constitue une donnée de fait : à la surface du globe, plus de + cinq mille langues sont parlées, qui diffèrent - plus ou moins, selon les cas - au plan + des formes sonores (phonèmes, tons, intonations) et graphiques (systèmes d'écriture), de + la morphologie, de la syntaxe et du lexique.
+Nul ne saurait contester ces différences. Il n'en reste pas moins qu'il est possible de + passer d'une langue à une autre, ainsi qu'en témoignent l'exercice de la traduction et + l'apprentissage des langues étrangères. Or, si les langues sont ainsi convertibles les + unes dans les autres, au moins jusqu'à un certain point, c'est qu'il doit bien exister + entre elles certaines homologies.
+Rendre compte des différences et des ressemblances entre les langues, telle est donc, en + définitive, la problématique fondatrice de toute démarche de linguistique générale. Mais + d'une théorie à l'autre, les réponses divergent sur les enjeux mêmes de cette + problématique : quelle importance relative accorder aux différences et aux + ressemblances ?, quel statut leur donner ?, enfin, quel impact cognitif leur + reconnaître ?
+Concernant la question des universaux du langage, deux positions antagonistes se sont
+ affrontées. Une première attitude, ancrée dans une certaine tradition structuraliste, a
+ consisté à aborder chaque langue comme un système spécifique, en évitant, par prudence
+ méthodologique, de postuler l'existence de quelconques catégories, structures ou contenus
+ universels. André Martinet affirmait ainsi : « Rien n'est proprement linguistique qui
+ ne puisse différer d'une langue à l'autre. »
Cette position est assez largement
+ représentée dans ce que l'on a appelé la linguistique de terrain, dont l'objectif est
+ d'étudier, avec l'aide d'informateurs natifs, des langues non encore décrites.
A l'inverse, la grammaire de Noam Chomsky proclame qu'il n'existe dans les langues
+ qu'« un seul système (computationnel) et un seul lexique ». Dans ses
+ développements les plus récents (dits du programme minimaliste), la théorie de N. Chomsky
+ postule l'existence d'un ensemble de « principes formels » d'une « grammaire universelle »
+ (1). Dans cette perspective, les points communs entre
+ les langues relèvent donc de principes généraux de fonctionnement. La problématique est
+ circonscrite au plan de la syntaxe ; il s'agit d'une syntaxe formelle très abstraite,
+ modélisable en termes d'un calcul logico-algébrique sur des symboles (d'où sa dénomination
+ de linguistique computationnelle, c'est-à-dire calculatoire à la manière d'un ordinateur),
+ et autonome (c'est-à-dire représentable en dehors de toute considération de sens et
+ d'emploi en contexte).
A l'heure actuelle, nombre de linguistes partagent l'idée qu'il faut rechercher des + points communs entre les langues au niveau de leur fonctionnement formel, plutôt que dans + les contenus substantiels. Il semble en effet que l'on n'ait jamais réussi à trouver de + véritables universaux de substance (lexicale ou grammaticale).
+D'une langue à l'autre, les contenus lexicaux sont soumis à des variations qui reflètent
+ des différences socioculturelles : le français est la seule langue à faire la distinction
+ entre un « fleuve » (qui se jette dans la mer) et une « rivière » (qui se jette dans un
+ autre cours d'eau) ; le français parle de « mouton », là où l'anglais distingue
+ mpunga (le riz sur pied),
Quant aux contenus grammaticaux, l'observation montre que les catégories morphologiques + et syntaxiques ne sont pas universelles et que leurs significations varient d'une langue à + une autre : certaines langues n'ont pas d'adjectifs, d'autres n'ont pas de relatives ; + l'idée que toutes les langues auraient des noms et des verbes est fortement controversée, + et l'opposition entre noms et verbes ne renvoie pas tout uniment à la distinction + sémantique entre entités et actions ; les désinences casuelles ont des signifiés très + différents d'une langue à une autre ; etc.
+La quête d'universaux de fonctionnement est une entreprise partagée, depuis longtemps, + par nombre de courants de linguistique générale. Parmi ceux-ci, citons en particulier + celui que l'on appelle la typologie linguistique. Contrairement à la démarche + hypothético-déductive de la grammaire chomskienne, les tenants de ce courant adoptent une + démarche inductive : ils partent de la description des différences entre les langues pour + inférer certaines propriétés communes sous-tendant ces différences.
+La typologie linguistique est un courant qui s'est développé depuis plusieurs décennies, + avec des travaux sur l'ordre des mots (Joseph Greenberg), les systèmes de sons, ou encore + des catégories sémantiques comme le temps et l'aspect (Bernard Comrie), le genre, la + possession (Hans Jakob Seiler), l'«actance» (Gilbert Lazard), etc., et qui connaît + actuellement un renouveau au plan international.
+La démarche typologique consiste à classer les langues en types, différents par + définition ; chaque type est caractérisé par un faisceau de traits communs qui fonde le + regroupement des langues au sein du type, et qui marque donc leur relative ressemblance + structurelle, en dehors de toute considération d'apparentement historique entre les + langues en question. L'observation conduit en particulier à relever certaines implications + récurrentes entre les traits caractéristiques des langues, ce que l'on peut énoncer comme + suit : si une langue possède un trait A, elle a toutes chances d'avoir aussi le trait B. + Ainsi, par exemple, J. Greenberg avait remarqué que les langues à ordre verbe-sujet-objet + (hébreu, thaï, gallois) tendent à placer le nom déterminé avant ses déterminants, + contrairement aux langues sujet-objet-verbe (turc, japonais, hindi) ; ou encore que les + relatives des langues à ordre sujet-verbe-objet (comme le français) tendent à suivre leur + antécédent, alors qu'elles tendent à le précéder dans les langues à ordre + sujet-objet-verbe ; etc. (2)
+Les typologues partent du constat de la variabilité de ces catégories ; puis ils
+ cherchent à repérer certains invariants au niveau, plus abstrait, des processus mêmes de
+ construction de ces catégories, c'est-à-dire des relations instaurées, dans les langues,
+ entre les formes et les sens. L'objectif consiste à rechercher « non des lois
+ universelles, mais des tendances dominantes »(3).
+ Plus précisément, « il existerait non pas, à proprement parler, des " catégories "
+ interlangagières, mais des notions invariantes autour desquelles les langues
+ particulières, en quelque sorte, se cristalliseraient préférentiellement »(voir
+ l'entretien avec G. Lazard, p. 42)(4).
Mais quelle que soit la difficulté que rencontrent les linguistes à caractériser des + invariants interlangues - sinon des universaux -, la diversité même des langues est de + nature à susciter des interrogations d'ordre cognitif : quels rapports les langues, dans + leur diversité, entretiennent-elles avec la pensée ? Les différences entre les langues + jouent-elles un rôle à cet égard ?
+La grammaire universelle chomskienne a, nous l'avons vu, adopté une approche + computationnelle, qui s'inscrit dans le cadre du paradigme classique des sciences + cognitives appelé le cognitivisme. Ce paradigme peut être schématiquement caractérisé + comme suit : l'esprit/cerveau fonctionnerait comme un outil de traitement d'informations, + au sein duquel le langage constituerait un « module » autonome et spécifique de calcul de + structures syntaxiques, qui elles-mêmes seraient en correspondance avec des + représentations conceptuelles indépendantes des langues, c'est-à-dire avec un « langage de + la pensée » universel (ou « mentalais », selon le terme de Steven Pinker (5)).
+Cette approche ne fait toutefois pas l'unanimité (voir par exemple les critiques de John + Searle en philosophie, ou de Gerald Edelman en neurosciences). Au sein même de la + linguistique, un autre courant se réclamant également des sciences cognitives aborde + différemment la question des liens entre langues, langage et cognition : il s'agit des + grammaires cognitives (Ronald Langacker, George Lakoff,Leonard Talmy). Celles-ci se + démarquent du paradigme cognitiviste au profit d'une démarche parfois qualifiée de + constructiviste (6).
+Pour les grammaires cognitives, le langage constitue, non pas un module autonome et + spécifique, mais une propriété émergente procédant des mécanismes généraux de la cognition + et entretenant de nombreuses homologies avec d'autres activités cognitives (notamment la + perception) : à l'idée d'une activité de calcul algébrique se substitue celle d'un + processus de construction de formes géométriques signifiantes, plus ou moins saillantes, + ou prototypiques. Dans cette perspective, la signification résulte d'une activité de + catégorisation du monde, à partir de variables biologiques, culturelles et + environnementales. Les configurations signifiantes ainsi construites obéiraient à un + certain nombre de principes communs (invariants), tout en se différenciant d'une langue à + une autre (variations).
+Alors que l'universalisme de la grammaire chomskienne revient à minimiser les différences + entre les langues et à leur dénier un réel impact cognitif, l'approche des grammaires + cognitives, tout comme celle des typologues, conduit au contraire à reconnaître + l'influence possible des différences interlangues sur la pensée elle-même.
+Pour les cognitivistes classiques, l'approche « modulaire » du langage consiste en effet
+ à considérer la pensée comme une fonction mentale distincte du langage, qui pourrait
+ opérer en l'absence de celui-ci. Les langues ne seraient donc qu'un moyen, parmi d'autres,
+ d'expression de la pensée, mais elles n'influeraient pas sur cette pensée - du moins pas
+ sur le « noyau dur » de la pensée, à savoir le contenu informatif objectif.
+ « L'activité de pensée est largement indépendante de la langue dans laquelle on se
+ trouve penser. Un francophone et un turcophone peuvent avoir, pour l'essentiel, les
+ mêmes pensées qu'un anglophone - simplement ces pensées sont en français ou en turc. Si
+ des langues différentes peuvent exprimer la même pensée, alors les pensées peuvent être
+ coulées dans les formes de n'importe quelle langue : elles doivent être neutres quant à
+ la langue dans laquelle elles sont exprimées »
, affirme ainsi Ray S. Jackendoff, qui
+ concède néanmoins l'existence de certaines « différences expressives » entre les langues,
+ mais les considère comme des variantes connotatives ou stylistiques secondaires (7).
Cette conception de l'indépendance de la pensée à l'égard des langues se situe, on le
+ voit, aux antipodes de la célèbre thèse du relativisme linguistique, dite « hypothèse de
+ Sapir-Whorf », du nom de ces deux spécialistes des langues amérindiennes qui, dans les
+ années 30, avaient avancé l'idée que les langues, en lien avec les cultures, organisent
+ l'expérience de façon différente et influent sur la manière dont les locuteurs perçoivent
+ le monde et le pensent (8). Cette thèse a donné lieu à
+ des interprétations, sans doute abusives, en termes de lien causal : « L'usage d'une
+ langue détermine la façon de penser. »
Interprétations qui ont déclenché nombre de
+ sarcasmes dans les milieux universitaires américains, notamment lors de l'avènement de la
+ grammaire générative dans les années 60 : cette version forte de la thèse a été décriée,
+ taxée de « pychologisme », voire de racisme (bien que Benjamin L. Whorf ait explicitement
+ pris ses distances à l'encontre de la notion de « mentalité primitive » avancée par Lucien
+ Lévy-Bruhl). Les nombreuses relectures qui ont été données depuis quelques années tendent
+ à réhabiliter la pensée de B.L. Whorf en interprétant la thèse du relativisme selon une
+ version faible, qui pourrait s'énoncer ainsi : « L'usage d'une langue affecte la façon
+ de penser. »
Mais comment, et jusqu'où une langue peut-elle affecter la façon de penser des locuteurs + de cette langue ? Dans la perspective de B.L. Whorf, les processus linguistiques sont des + élaborations secondes venant travailler des données déjà structurées. Il existerait donc + des configurations d'expérience universelles, sur lesquelles opéreraient de façon variable + des schémas linguistiques de classification et de catégorisation. Construire du sens + reviendrait alors à abstraire sélectivement à partir de l'expérience certains schémas + saillants ou cohérents. Autrement dit, ce qu'il s'agit d'exprimer linguistiquement serait + une réalité déjà structurée, constituée selon les mêmes principes psycho-physiologiques + pour tous les humains ; mais les langues conceptualiseraient de manière différente ces + données d'expérience, en lien avec la diversité des cultures. En définitive, s'il est + possible de dire que chaque langue construit une « vision du monde » différente, c'est + parce que chaque communauté linguistique sélectionnerait de manière distinctive des + isolats d'expérience et leur donnerait du sens partagé.
+Le relativisme linguistique serait donc à relier, non pas à un scepticisme philosophique + qui enfermerait chaque communauté linguistique dans une vision du monde irréductiblement + spécifique, mais au principe de relativité en physique, où la position de l'observateur + dans l'espace modifie sa vision de l'objet observé.
+Il est patent que cette approche théorique des différences interlangues et de leur impact
+ cognitif se retrouve actuellement aussi bien dans la démarche des grammaires cognitives
+ que dans celle de la typologie linguistique : les convergences sont nombreuses, et leur
+ commune conception relationnelle, holistique et dynamique des configurations à travers
+ lesquelles les langues construisent du sens, évoque tout à la fois la démarche de la
+ théorie de la
Ainsi, depuis le milieu des années 90, la problématique du relativisme linguistique, qui + avait connu un déclin certain pendant près de vingt-cinq ans de domination universaliste, + se trouve convoquée sur la scène des sciences cognitives, sous l'effet d'un renouveau + d'intérêt pour la diversité des structures langagières.
+Mais, pour être en mesure de caractériser plus précisément la nature des rapports entre + les langues et la pensée, il est apparu nécessaire de chercher à valider expérimentalement + la thèse du relativisme : c'est-à-dire d'essayer de montrer en quoi des langues + différentes sont susceptibles de conduire les locuteurs de ces langues à des comportements + différents face à une même situation.
+Les résultats expérimentaux en psycholinguistique tendent à prouver que les différences + entre les langues ne sont pas sans conséquences cognitives en matière d'acquisition du + langage et d'apprentissage des langues étrangères. C'est ainsi que, dans une enquête de + grande ampleur menée entre 1985 et 1997 sur plus de quarante langues, Dan Slobin a pu tout + à la fois confirmer l'existence d'universaux dans le traitement du langage par l'enfant, + et celle de variations importantes selon la langue maternelle.
+Progressivement, les recherches psycholinguistiques en sont ainsi venues à prendre en
+ compte les contraintes induites par les structures propres aux langues et à reconnaître
+ que chaque langue influe de façon spécifique sur la conceptualisation et la catégorisation
+ du monde. Les langues conduisent les locuteurs à « filtrer » certaines propriétés des
+ objets et des situations, que leur matériel grammatical traite comme saillantes. C'est ce
+ que montre l'expérience suivante menée par D. Slobin (9),
+ qui compare la façon dont des jeunes enfants d'âge préscolaire et de langues maternelles
+ différentes (anglais, espagnol, allemand, hébreu, turc) restituent une même histoire qui
+ leur a été présentée en images. Les résultats montrent que s'ils sont tous capables de
+ comprendre l'histoire, en revanche ils recourent à des descriptions différentes en
+ fonction des traits que privilégient les catégories de leur langue : par exemple, les
+ anglophones décrivent les trajectoires de façon plus précise que les hispanophones qui,
+ inversement, sont beaucoup plus prolixes en descriptions de localisations statiques. De
+ même, pour verbaliser une scène où deux événements simultanés se produisent (un garçon
+ tombe d'un arbre, et des guêpes poursuivent un chien), les anglophones et les
+ hispanophones utilisent des temps différents, alors que les germanophones ignorent cette
+ différence et emploient un seul et même temps pour les deux ; etc. Or, il s'agit là de
+ catégories dont on ne peut pas faire l'expérience directement à travers les interactions
+ perceptuelles, sensorimotrices et pratiques avec le monde : elles ne peuvent être apprises
+ qu'à travers une langue, et ne servent à rien d'autre qu'à l'expression linguistique.
+ Selon D. Slobin, ce ne seraient pas des catégories de la pensée en général (« La (ou les)
+ langue(s) que nous apprenons dans l'enfance ne sont pas des systèmes neutres d'encodage
+ d'une réalité objective. Chacune nous donne une orientation subjective par rapport au
+ monde de l'expérience humaine, et cette orientation affecte nos façons de penser quand
+ nous parlons. »
Les psycholinguistes ont franchi un pas supplémentaire, en révélant que les langues + contribuent chez l'enfant à l'émergence non seulement de la catégorisation, mais aussi de + la discrimination perceptive. Et cela très précocement : il a été montré récemment, en + comparant des enfants coréens et des enfants anglais de moins de dix mois, que selon leur + langue maternelle, certaines distinctions (nécessaires pour appréhender le mouvement ou la + localisation d'un objet dans l'espace) leur étaient plus ou moins disponibles ou + accessibles - et cela avant même qu'ils ne soient capables de verbaliser ces distinctions + (10).
+Il semblerait donc que l'on s'achemine vers une confirmation expérimentale du propos
+ d'Emile Benveniste (1902-1976) : « La langue fournit la configuration fondamentale des
+ propriétés reconnues par l'esprit aux choses. »
Directeur de recherche au CNRS, laboratoire LaTTiCe, ENS-Ulm, et directeur du programme + Cognitique au ministère de la Recherche.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Vous êtes sans doute un des premiers psychologues à + s'être intéressé à l'étude comparative des émotions dans différentes cultures ? Quelle est + l'origine de votre intérêt ?
+Il y a deux raisons principales. D'abord, j'ai reçu une formation de + psychologie clinique et je m'intéressais, dans les années 50, aux psychothérapies, + notamment aux thérapies de groupe. Au cours de mes observations, j'ai remarqué que + beaucoup de choses ne passaient pas par les mots, mais par les gestes, les attitudes et + les expressions du visage. A cette époque, nous n'avions aucun moyen d'évaluer ces + choses-là. J'ai pensé qu'il y avait là un outil à développer, quelque chose qui + permettrait d'améliorer la pratique thérapeutique. La seconde raison est que je me suis + toujours intéressé à la photographie, et que, à cette époque, je faisais au moins autant + de photographies que de psychologie.
+C'est la somme de ces raisons qui m'a amené à travailler sur l'expression faciale des + émotions. Au début, cela n'a pas eu beaucoup de retombées pratiques, mais, depuis dix ans, + il se trouve que des thérapeutes ont commencé à utiliser la méthode de lecture des + expressions faciales que j'ai mise au point. J'ai donc fini par remplir mon contrat dans + ce domaine. Cela dit, avec le temps, je me suis intéressé à des questions beaucoup plus + fondamentales. L'étude des comportements pathologiques ne suffisait plus, et je me suis + donc tourné vers des recherches comparatives beaucoup plus larges.
+En effet, le travail pour lequel vous êtes le plus cité est celui que + vous avez fait dans les années 60 sur l'universalité de la reconnaissance de l'expression + faciale des émotions. C'était une question importante pour vous ?
+Je n'avais aucune formation en anthropologie, mais quand j'ai commencé à + travailler sur la psychologie des émotions, il me semblait que je ne pouvais pas + contourner le problème de l'expression faciale et de sa variation. C'était beaucoup plus + facile d'étudier les gestes, parce que le visage est très complexe. Mais, à cette époque, + j'ai travaillé avec Silvan Tomkins, un psychologue, qui m'a aidé à apprendre à lire + l'anatomie du visage. Or, Tomkins était un partisan isolé de la thèse de Darwin sur + l'origine réflexe des expressions faciales. Sa position s'opposait au courant culturaliste + dominant, mais elle m'a parue intéressante. J'ai pensé que c'était une belle controverse, + qui méritait d'être mise à l'épreuve des faits. Je pensais prouver que Tomkins avait tort, + mais j'ai trouvé qu'il avait raison. En fait, je ne m'attendais pas à ce résultat, parce + que la formation que j'avais reçue était très imprégnée de comportementalisme qui, comme + vous le savez, affirmait que l'essentiel de nos comportements sont appris et qu'ils + varient donc selon les cultures. C'est ce que pensais prouver. Ce sont mes résultats qui + m'ont fait changer d'avis, ce qui est relativement rare : la plupart des scientifiques + s'attachent à prouver ce qu'ils croient vrai. Moi, j'ai rencontré le contraire de ce que + je croyais.
+Ensuite, j'ai dû essuyer les critiques des anthropologues, qui me reprochaient de ne pas + avoir les diplômes requis pour faire ce genre d'observations.
+Surtout, certains anthropologues ont expliqué que les sociétés que + vous aviez étudiées étaient toutes un peu sous l'influence des médias, donc culturellement + uniformisées. Quelle réponse avez-vous apportée à cette critique ?
+J'ai eu beaucoup de chance, j'ai pu aller en Nouvelle-Guinée. Dans les + années 60, les gens y vivaient encore très isolés, chacun dans leur coin. Trois ans plus + tard, ils allaient déjà au cinéma. Rien ne change plus vite que ces sociétés-là. C'était + vraiment l'expérience de la dernière chance. Après mon second voyage, j'ai tiré mes + conclusions : pour six émotions de base au moins, les expressions étaient reconnues de la + même façon dans toutes les sociétés visitées, même les plus divergentes culturellement. + C'était une observation passionnante parce que les résultats étaient très nets. Pour moi, + c'était décisif. Il y a encore des travaux de cette époque que je n'ai pas publiés : j'ai + fait une étude sur l'expression de la douleur. Je ne veux pas dire que la douleur est une + émotion, mais j'ai trouvé qu'il existait une expression de la douleur qui semble + universelle. Tout semblait aller dans ce sens.
+Qu'est-ce qui vous a amené, ensuite, à développer une interprétation + neurologique des émotions ?
+C'était en 1969, et j'ai appelé cela ma théorie « neuro-culturelle » des + émotions. J'ai voulu tenir compte à la fois de l'exis-tence d'un circuit neurologique + spécifique à chaque émotion, qui rend compte de l'universalité de son expression, et de + l'influence culturelle qui régule cette expression. Darwin, d'ailleurs, avait le même + genre de vue mettant en continuité l'inné et l'acquis. J'ai avancé l'idée dans un article + qu'un comportement pouvait être appris de la même façon par tous les membres d'une espèce, + mais cet argument ne s'applique vraiment qu'à deux émotions, de sorte qu'il est impossible + de le généraliser. La piste neurologique gardait donc toute sa pertinence.
+J'ai travaillé avec une primatologue et lorsque nous avons constaté des ressemblances + frappantes entre l'homme et le chimpanzé, il est devenu plus économique d'admettre une + explication de type biologique. Je pense donc que les émotions et les expressions qui les + rendent manifestes ont été inscrites en nous par l'évolution, et non par la culture. Ce + qui nous est donné par l'environnement social, c'est essentiellement le contrôle des + expressions, nos attitudes face aux émotions.
+Voici un exemple : en Nouvelle-Guinée, j'avais demandé aux gens de simuler une violente
+ colère précédant une agression. Ils levaient leurs bras en arrière, comme s'ils
+ brandissaient une hache, et serraient fort les lèvres. Puis je leur demandais de simuler
+ la colère, mais sans intention de frapper, et ils faisaient comme s'ils allaient commencer
+ à parler. Parler est un acte très social. Plus tard, j'ai fait la même enquête sur des
+ Américains moyens. Je leur disais : « Faites comme si vous étiez dans un état de colère
+ incontrôlée »
, et ils ouvraient la bouche, comme pour proférer des insultes.
+ Ensuite : « Faites comme si vous étiez en colère, mais gardiez le contrôle de
+ vous-même »
Là, ils fermaient la bouche en serrant les lèvres, comme pour éviter de
+ trop parler. Ça, ce sont effectivement de véritables différences culturelles. Mais quant
+ au reste de l'expression (sourcils, yeux, front), elle est la même partout parce que c'est
+ un produit de l'évolution.
Il y a dans l'expression des émotions chez l'homme une combinaison de nature et de + culture. Ce ne sont pas de purs réflexes, mais des choses que nous n'apprenons jamais, qui + sont déjà là. Nous n'apprenons pas à avoir peur d'un objet qui pénètre violemment dans + notre champ visuel. Inversement, on peut apprendre à un enfant à avoir peur de beaucoup de + choses plus compliquées.
+Admettons que les émotions que nous ressentons sont des réactions + spontanées. Mais leur expression est aussi un moyen de communiquer, et il n'échappe à + personne que nous nous en servons consciemment dans ce but. Par exemple, nous nous servons + du sourire pour aborder une personne importante, même si nous n'éprouvons aucun sentiment + positif à son égard. Comment avez-vous articulé ces deux ordres de faits ?
+J'ai une théorie assez explicite sur ce point. Les émotions de base sont, + fondamentalement, des préparations de réponse à des situations qui sont cruciales pour + nous, et ces réponses ont joué un rôle adaptatif, au moins dans le passé évolutif de + l'homme. Ce passé peut être très lointain : lorsque je suis en colère, j'utilise + probablement les mêmes réflexes que les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire. Mais je + peux aussi apprendre à me servir de ces éléments pour paraître en colère.
+Qu'est-ce qui distingue une émotion vraie d'une émotion simulée ? Plusieurs choses. + D'abord, la rapidité de réponse : une émotion vraie se déclenche en quelques + millisecondes. J'ai écrit cela dans un article en 1967, mais cela n'a été confirmé + expérimentalement que dans les années 90. Typiquement, une réaction émotionnelle se + déclenche avant même que nous en prenions conscience. Ensuite, il y a le fait que cette + réaction nerveuse induit des changements physiologiques dans notre corps. Nous ressentons + une émotion comme un changement physique : sensation de chaleur, de tension, de froid, + etc. Le troisième critère est celui du changement rapide : la colère s'éteint aussi + rapidement qu'elle est venue, et peut être instantanément remplacée par un autre état + (joie, abattement...). Cela ne prend que quelques secondes. Les acteurs de théâtre peuvent + apprendre à reproduire de tels changements rapides, mais cela leur demande tout un + apprentissage du système nerveux. En revanche, ces changements rapides ne sont possibles + chez les gens ordinaires que si l'émotion est vraiment ressentie.
+Restent encore deux arguments, plus controversés : d'abord, les émotions ne sont pas le + propre de l'homme, il les partage avec certaines espèces animales. C'est ce que pensait + Darwin, et le contraire reste à prouver. Je veux dire par là qu'on n'a pas encore réussi à + isoler une émotion qui soit indiscutablement propre à l'homme : les gens qui ont des + chiens savent très bien que ces animaux montrent des comportements de culpabilité qui sont + identiques à ceux de l'homme.
+Enfin, le dernier critère est que les émotions ne peuvent rester secrètes : il est dans + leur nature de s'exprimer d'une manière où d'une autre. Toute émotion tend à se faire + connaître, que ce soit sur le visage, par les gestes, la voix, la posture. D'un point de + vue évolutif, faire savoir quand nous sommes en colère est un trait adaptatif. C'est très + clair chez les enfants, pour qui les émotions sont des moyens de communication + fondamentaux : comment feraient les parents s'ils ne pouvaient recevoir aucun signe de + satisfaction, de dégoût, de détresse ? L'amitié existerait-elle ? Tout affrontement ne + finirait-il pas en effusion de sang si les manifestations de la colère et de la peur + étaient facilement contrôlables ?
+Nous pouvons rêver qu'après tant de milliers d'années de civilisation, la maîtrise de nos + émotions nous soit acquise. Mais il n'en est rien : contrôler ses émotions reste toujours + aussi difficile chez l'homme moderne parce qu'il existe une série de signaux strictement + involontaires associés au programme de chaque émotion. Lorsque de tels signaux n'existent + pas, c'est qu'on se trouve dans un autre domaine, celui de la raison et de + l'intention.
+Comment distinguer entre l'émotion, comme manifestation naturelle, et + son expression intentionnelle, qui peut être mensongère ?
+J'ai étudié cela pendant trente ans. La capacité de mentir sur ses pensées + et sur ses émotions est étroitement liée au développement, chez l'homme, du langage parlé. + Le langage fait appel à des représentations. Pour pouvoir parler, l'homme doit être + capable de maîtriser ces représentations, et l'une des conséquences de cela est que nous + pouvons dire n'importe quoi, mentir. Mais il est beaucoup plus facile de mentir en paroles + qu'avec son corps. Wallace Friesen et moi avons mis au point une méthode qui permet de + dire avec une quasi-certitude si quelqu'un est en train de mentir ou non sur ses états + émotionnels. La plupart du temps, nous nous laissons tromper par les apparences, parce que + c'est plus simple ainsi.
+Mais il existe en réalité des indices faciaux très précis qui permettent de déterminer si + une émotion est sincèrement ressentie. La plupart de ces clefs sont situées, chez l'homme, + sur le front et à la hauteur des sourcils. Le reste du visage ne sert pas seulement à + exprimer des émotions : il sert à parler, à manger, à respirer, à embrasser, à cracher. La + région du front et des sourcils, en revanche, est très peu exploitée par ces fonctions : + elle est restée sous le contrôle des états émotionnels, et c'est pourquoi elle nous + trahit. Le front obéit à des mouvements spontanés parce que ses muscles servent assez peu + lorsque nous parlons, et ne sont pas associés à des représentations mentales.
+Depuis vos travaux, d'autres psychologues ont développé une approche + cognitive des émotions en s'intéressant, notamment, au fait qu'il existe des manières + différentes d'apprécier la même situation et de réagir émotionnellement. Bref, ils + estiment que les émotions mettent en jeu des fonctions mentales plus élevées que de + simples circuits réflexes.
+En fait, il n'y a pas de contradiction foncière entre leur point de vue et + le mien. J'ai centré mes recherches sur le fait que les émotions peuvent être des réponses + rapides à des situations critiques. Les psychologues que vous évoquez ont mis en valeur le + fait que ces réponses peuvent aussi donner lieu à une évaluation préalable, ce qui + explique, par exemple, que tout le monde ne réagit pas de la même façon à une insulte ou à + l'annonce d'un événement heureux.
+Il n'y a aucun doute que nous avons besoin d'étudier les processus cognitifs qui entrent
+ dans la formation des émotions, ainsi que d'expliquer les variations entre les individus.
+ Mais je doute fort qu'on y arrive en procédant comme ils le font, en demandant aux gens
+ d'expliquer
De leur côté, des ethnologues ont souligné à quel point la gamme des + émotions manifestées pouvait être différente selon les cultures. Est-ce que cela ne réduit + pas la portée de vos théories ?
+Les anthropologues ont principalement étudié les émotions exprimées de + manière conventionnelle. Il est vrai que ces manières varient selon les cultures. Le plus + répandu des masques sociaux est le sourire, parce que toutes les cultures montrent la même + tendance à inhiber les émotions négatives et à afficher des émotions positives. Bien sûr, + toutes les cultures ne commandent pas d'exercer tout à fait le même contrôle dans les + mêmes situations. Il existe même quelques rares exemples de sociétés qui favorisent + l'expression des émotions négatives : il y est bien vu d'avoir l'air en colère ou dégoûté + alors que ce n'est pas vrai.
+Malheureusement, ce genre d'études n'est pas très systématique. Une fois encore, on + manque d'une bonne approche de ces phénomènes sociaux. Il faudrait recourir à des + observations détaillées. Par exemple, les rites de mariage sont très intéressants à + comparer, parce qu'ils réunissent partout les mêmes éléments : le marié, la mariée, les + parents, les amis, l'officiant, etc. Aux Etats-Unis, on accepte sans s'étonner que les + parents de la mariée se mettent à pleurer. Mais pas ceux du marié... Pourquoi ?
+Ce sont des conventions cachées, très intéressantes à observer. Mais il semble qu'il n'y
+ ait pas de discipline pour le faire de manière systématique : les psychologues appliquent
+ des questionnaires
Que pensez-vous pouvoir ajouter à vos travaux ?
+Je m'intéresse aujourd'hui aux variations que l'on relève entre les + individus normaux. Par exemple, certains individus produisent des réponses émotionnelles + plus fortes que d'autres, et certains produisent des réponses plus rapides que d'autres. + Existe-t-il un rapport entre ces deux dimensions, vitesse et intensité ? C'est le genre de + question que je veux résoudre, parce qu'il existe des moyens de le faire.
+Une fois ceci connu, on pourra se demander quelles sont les causes de ces variations + individuelles, quelle est la part d'apprentissage, la part de différences innées. Puis, on + pourra aussi étudier ce qui, dans l'éducation, produit ce genre d'effet. Cela fait plus de + questions qu'il ne me reste d'années à vivre... Je pense que l'étude de ces variations + individuelles nous apprendra beaucoup sur le pourquoi et le comment des ajustements + affectifs humains, car nous avons tous une conception bien personnelle de l'émotion + correcte. Si vous n'exprimez pas en même temps que moi la même émotion que moi, alors je + penserai que vous n'êtes pas comme moi, que quelque chose ne va pas chez vous. Nous avons + tendance à penser que les autres devraient ressentir les mêmes émotions que nous au même + moment, mais ce n'est pas vrai, et c'est très étrange que nous ayons ce genre de croyance. + En quoi nous est-elle favorable ?
+Paul Ekman, né en 1934, est professeur de psychologie à la Medical School de
+ l'université de Californie à San Francisco depuis 1968. Les recherches qui l'ont fait
+ connaître à la fin des années 60 ont porté sur l'étude de l'expression des émotions dans
+ différentes cultures et concluaient à l'universalité du lexique facial humain. Par la
+ suite, en compagnie de W. Friesen, P. Ekman a développé un outil rigoureux d'analyse des
+ expressions faciales (Facs) à l'usage des psychologues. Dans les années 80, ses recherches
+ ont porté sur les signes qui trahissent le mensonge chez l'enfant et chez l'adulte.
+ Parallèlement, P. Ekman a défendu et développé une théorie neuro-culturelle des émotions,
+ qui inscrit l'expression des émotions dans la dynamique de l'évolution naturelle de
+ l'homme. Il a publié plusieurs livres dont la diffusion a dépassé largement les limites du
+ milieu scientifique :
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Peut-on « lire » une image comme on lit un texte ? L'analyse sémiologique des
+ messages visuels, inaugurée en France par Roland Barthes en 1964, a d'abord centré son
+ attention sur la recherche des codes utiles à la composition et à la lecture de l'image :
+ code «iconique» (figures et motifs qui renvoient à des objets), code «plastique» (couleur,
+ forme, matière, cadrage), et code «linguistique» aussi, car il est fréquent que l'image
+ contienne du texte.
En traitant les images comme des combinaisons de ces différentes sortes de signes, on en + tire des significations qui, tout comme pour un texte, relèvent de la dénotation- ou de la + connotation-. La sémiotique visuelle a cependant, depuis quelques années, ajouté une autre + dimension à cette approche du contenu. De même qu'une lettre est lue et comprise + différemment selon qu'elle a été envoyée par la poste ou publiée dans un journal, une + image est en effet perçue et lue en fonction de la manière dont elle est produite, + diffusée et reçue. Elle tire une partie de son sens de son contexte, de ce qui l'entoure : + l'image d'une automobile accidentée n'a pas la même signification si elle apparaît sur un + ex-voto italien, au cinéma ou dans les pages intérieures d'un quotidien local. Autrement + dit, le repérage d'unités de significations et de leur agencement ne suffit donc pas - pas + plus que pour l'analyse d'un message verbal - à nous éclairer sur le sens global du + message contenu dans une image. Prendre aussi en compte le contexte, c'est faire ce que + l'on appelle l'analyse sémio-pragmatique d'une image.
+Une des démarches essentielles de ce type d'analyse consiste à se demander non seulement + ce qu'une image montre, mais aussi ce qu'elle ne montre pas. Ces champs absents + appartiennent à ce que l'on nomme l'axe paradigmatique du message, qu'on oppose à l'axe + syntagmatique (ce qui est manifeste, perceptible). D'ordre plus ou moins conscient, ces + champs absents sont très actifs dans le processus d'interprétation des messages visuels. + Toute image contient ainsi des éléments absents que les éléments présents désignent. + Exemple simple (trop simple, sans doute) : pour illustrer une hypothétique crise au sein + de l'ONU, le mieux que je puisse faire est de passer une image de siège vide... Autrement + dit, ce que l'on ne voit pas participe activement de la compréhension de ce que l'on voit. + La photographie, art pourtant réputé « réaliste » et « naturel », n'échappe pas à cette + règle. Nous allons montrer, sur quelques exemples de photographies de presse, comment + l'interprétation, loin de se limiter à la perception du contenu manifeste de la photo, se + nourrit de sa confrontation avec nos attentes et nos savoirs antérieurs.
+Rien de plus simple en effet que de regarder et de comprendre une photographie. Les + photos de presse en particulier sont en principe faites pour être interprétées et + comprises au premier coup d'oeil. Cependant, bien des photos peuvent ne pas satisfaire le + regard : on les qualifie alors de ratées. Le ratage est souvent considéré comme une + spécialité du photographe amateur, mais c'est aussi une réalité quotidienne du + professionnel. Quoi qu'il en soit, il est intéressant de se demander quelles sont les + règles du ratage.
+Le critère le plus radical de ratage est évidemment celui de l'invisibilité.
+ Lorsque le laboratoire nous retourne une pellicule voilée ou non exposée, nous ne doutons
+ pas qu'il y ait ratage. Cette expérience est très décevante : en même temps que l'image,
+ il nous semble avoir définitivement perdu la scène, voire l'instant que nous pensions
+ pouvoir conserver. Plus qu'une image, la photographie, celle que nous prenons comme celle
+ que nous contemplons, est une trace du réel que nous chargeons de toutes sortes de
+ fonctions (1) : attestation du fait accompli ou vécu,
+ support du souvenir, substitut de l'objet manquant ou d'une expérience jamais faite,
+ révélateur d'une vérité attendue ou cachée, objet de culte, fétiche protecteur... (2). Bien que l'action de photographier ait été accomplie,
+ lorsqu'il n'y a rien sur la pellicule, aucune de ces fonctions ne peut être assurée et
+ leur perte est alors ressentie comme une frustration.
Un deuxième critère de ratage est la mauvaise visibilité : des clichés surexposés,
+ sous-exposés ou flous, une automobile qui passe, un doigt devant l'objectif, une tache
+ accidentelle de couleur, suffisent à nous faire dire que la photo est mauvaise. Pourtant,
+ il s'agit bien d'une image du réel.
Troisième critère : le décadrage et le décentrage. Dans une « bonne »
+ photo, le motif principal est centré, situé dans l'axe du regard. Même s'il est vide, le
+ centre domine en principe l'organisation générale de la photo et est un critère de
+ réalisme. Mais le monde et la scène de notre vie ont-ils un centre ?
Le morcellement du motif peut, enfin, constituer un ratage. Mais dans certains cas
+ seulement, car tout morcellement ne met pas en cause la réussite d'une photo. Bien au
+ contraire, le spectateur est, sans le savoir, rompu à la pratique de la synecdoque,
+ c'est-à-dire l'identification du tout à l'aide de sa partie : partie de bâtiment, de
+ voiture, de jardin... En revanche, les coupures d'êtres vivants (animaux compris) sont
+ plus risquées : on peut couper une personne à la taille, mais pas au milieu du visage.
+ Liée au décadrage, la décapitation est sans doute le ratage suprême. La coupure
+ verticale du corps est également mal tolérée, alors que l'horizontale, selon certaines
+ proportions, est acceptée. Quant au regard, il est soumis à des règles strictes :
+ détournés ou de face, les yeux doivent être ouverts. Fermés et inquiétants dans le sommeil
+ ou dans la mort, ils sont tolérés ; fermés ou entrouverts dans un battement de paupière,
+ ils sont inacceptables.
Ces quelques exemples de ratage - non exhaustifs - suffisent à montrer que la photo ratée
+ a ses propres règles, en « négatif », pourrait-on dire, de la photo « réussie ». Mais ces
+ règles n'en sont pas moins construites, au point que certains photographes d'art les ont
+ adoptées, créant le mouvement et le style de la fotopovera
+ (3).
Que signifient ces règles ? D'abord, que sur une photo courante, on s'attend non
+ seulement à reconnaître des motifs et des formes, mais que ces motifs (lieux, objets,
+ personnes) doivent obéir à un dosage convenu d'intensité lumineuse, de contraste, de
+ grain... Toute déviance marquée par rapport à cette norme de visibilité est
Si on attend d'une photo de famille ou d'une photo de reportage qu'elle ait une bonne
+ visibilité, c'est parce qu'elle permet une bonne lisibilité. Une image bien lisible
+ est perçue comme une image bien compréhensible. Image sans « bruit », sans
+ parasite, elle est sans ambiguïté apparente. Le chien qui passe en courant et le doigt
+ devant l'objectif introduisent le doute : quel est le sujet de la photo ? Est-ce le chien,
+ mon doigt ou ma famille ? Limpide, la bonne photo de presse est en réalité une image
+ maîtrisée du monde, prélevée sur un réel choisi selon des règles de composition convenues,
+ héritées d'abord de la tradition picturale. Tout comme dans la peinture perspectiviste, la
+ photo correcte est centrée et divisée symétriquement en trois tiers horizontaux et
+ verticaux.
D'autre part, plus une photo est bonne, plus nous la croyons proche du réel, capable de
+ nous montrer le monde tel qu'il est. La bonne photo est donc celle qui nous conforte dans
+ l'idée que le monde lui-même est lisible, compréhensible, prévisible, reconnu, déjà vu
+ quelque part en somme. La photo de presse n'échappe pas à cette règle : mieux vaut pour
+ son acceptation et son efficacité qu'elle soit conforme à ces attentes conventionnelles
+ plus qu'à la réalité dont elle est censée rendre compte. Le sentiment de ratage des photos
+ marque les bornes de la compétence sémantique du spectateur. Il permet de comprendre à
+ quel point les photos de presse elles-mêmes constituent une version imagée du
+ vraisemblable.
+
La lecture de la photo de presse emprunte quelques-uns de ses mécanismes à ceux de la
+ configuration dans le récit de fiction, telle que la décrit Paul Ricoeur : « Tout se
+ passe comme si seules des conventions toujours plus complexes pouvaient égaler le
+ naturel et le vrai ; et comme si la complexité croissante de ces conventions faisait
+ reculer dans un horizon inaccessible ce réel même que l'art ambitionne d'égaler et de
+ rendre. »
+ (4). Plus une photo est réussie, plus elle s'éloigne du
+ réel, tandis qu'une photo ratée se rapproche plus de notre cécité essentielle au monde,
+ duquel nous ne voyons et ne comprenons finalement que peu de choses.
L'interprétation des photos de presse peut aussi s'étoffer, se nourrir de l'allégorie
+ comme citation plus ou moins explicite d'autres images. Jouant en contrepoint avec
+ l'actualité, la citation visuelle réactive et ancre dans la mémoire toutes sortes de
+ représentations antérieures (5). La complexité et les
+ modalités de fonctionnement de ces échos visuels méritent d'être étudiées. La presse de
+ l'année 1997 nous a proposé au moins un bon exemple de citation visuelle. Chacun a aperçu
+ une fois la pietà algérienne (voir ci-dessus, à gauche). Publiée le 24 septembre
+ « à la une des journaux dans le monde » (6), cette photo,
+ récompensée par le World Press Photo, sorte de Nobel de la photographie, et de plusieurs
+ autres prix, a été massivement reprise dans les rétrospectives de l'année 1997 (7), comme photo marquante, représentative de l'année. A
+ cet égard, c'est donc une très bonne photo.
Le succès de cette photo peut être commenté, malgré les événements tragiques qu'elle + illustre (un massacre commis à Benthala, dans la banlieue d'Alger). Elle comporte en effet + plusieurs traits auxquels un lecteur - de culture européenne du moins - ne peut rester + insensible. Elle cumule la force persuasive de l'indice (la trace de la réalité), de + l'icône (la ressemblance) et du motif religieux (la citation), par l'intermédiaire d'une + série de déplacements que nous allons analyser.
+Toute photographie tire sa force hallucinatoire, voire « magique » (8) de ce qu'elle est une trace de la réalité qu'elle illustre. Ici, + cependant, elle ne montre pas exactement ce dont elle parle. Ce que nous voyons est + l'empreinte lumineuse de cette femme frappée de douleur, qui a été un jour dans ce couloir + d'hôpital. Mais, on nous l'a dit et redit, cette femme a été photographiée « par défaut ». + Un photographe algérien et encore anonyme de l'AFP - Hocine - voulait, ce 22 septembre, + prendre des clichés des victimes du massacre. Mais les autorités lui ayant interdit + l'accès des lieux, il se rendit à l'hôpital où se trouvaient les familles. Parmi elles, + cette femme qui vient d'apprendre, nous a-t-on dit, la mort de ses huit enfants. Plus + tard, on apprendra qu'il s'agissait de ses frères. Ni trace de sang, ni victime : cette + photo signifie la mort à travers ses conséquences, le deuil d'une mère et tire encore plus + de force de ce que cette mort a été censurée.
+Cette photo a été prise par un photographe local dans un pays de langue arabe et de
+ religion musulmane. Elle a été récompensée aux Etats-Unis et est surtout parue dans les
+ journaux européens. Dans la culture arabo-musulmane, la photo publiée, et la photo de
+ femme en particulier, reste marquée, non par l'interdit, mais par le tabou islamique, qui
+ fait d'elle quelque chose de honteux. La diffusion de cette photo est un phénomène propre
+ à la presse occidentale. Lorsque l'on dit que la pietà algérienne a fait la une des
+ journaux du monde, on oublie qu'il s'agit du monde occidental. Ce déplacement est
+ symptomatique d'un certain aveuglement sur l'existence du contexte culturel dans lequel
+ les photos de presse sont reçues. Nous pensons facilement qu'une bonne photo pour nous est
+ une bonne photo pour tout le monde, ce qui est loin d'être vrai.
Le monde judéo-chrétien a reconnu unanimement une image familière dans cette
+ photographie : celle de la Mater dolorosa, et en particulier celle de la Pietà
+ de Michel Ange (p. 28, à droite). En somme, si cette photo s'anime et nous
+ bouleverse, c'est qu'elle ressemble, non pas seulement à une femme algérienne de notre
+ époque, mais aussi à une icône religieuse qui a traversé toute l'histoire de la
+ représentation visuelle occidentale. Au poids du massacre dont ce cliché se veut l'indice
+ s'ajoute celui de la référence au martyr fondateur de la religion chrétienne.
Par le biais du motif religieux réactivé et joint au réalisme photographique, c'est une
+ forme de vérité, tant attendue de toute image, que propose enfin ce portrait. Cette forme
+ de vérité a déjà été décrite par Roland Barthes, qui commentait ainsi un photogramme du
+ film Potemkine (voir p. 28, au milieu) : « Dans le détail général, un autre
+ détail s'inscrit en abyme ; venu de l'ordre pictural comme une citation des gestes
+ d'icône ou pietà, il ne distrait pas le sens mais l'accentue ; cette
+ accentuation (propre à tout art réaliste) a ici quelque lien avec la vérité. Baudelaire
+ parlait de "la vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la
+ vie". »
(9)
La force émotive de la pietà algérienne vient de ce qu'elle conjugue l'emphase
+ religieuse de l'icône avec la saisie d'un désespoir authentique. Elle confond dans une
+ même expression le désespoir maternel et le visage du Christ sacrifié. En effet, à y bien
+ regarder, l'expression et la posture de la femme algérienne ressemblent plus à celles du
+ Christ mort qu'à celles de la Madone de Michel Ange.
Enfin, sur un dernier exemple, nous montrerons comment un autre type d'attentes peut + jouer sur la lecture de l'image. En effet, certaines attentes, lorsqu'elles sont déçues, + peuvent nous faire douter de la réalité des événements représentés.
+Voici une photo prise en 1991, quelque part dans le désert (voir photo d'ouverture p. + 26). Elle satisfait à de nombreux critères de la photo de presse réussie : elle est + visible, lisible, correctement cadrée et centrée. Mais elle déroute néanmoins par son + sujet, par ses proportions et sa composition. Dans un paysage désertique, sur une terre + nue et rocailleuse dont l'horizon partage la photo en deux plages presque égales de + proportions - ciel et terre -, se détache la silhouette d'un preneur de son, en pied et de + profil, dans un cadrage quasi panoramique, donnant au paysage un caractère d'immensité, où + le personnage semble soudain très petit et très seul. Tourné vers la droite, regard et + micro dirigés vers un hors-champ invisible, il est dans un champ qui semble vide, en + attente de quelque chose d'indéfinissable. Au sol, des sillons parallèles à l'horizon et + allongés (comme des ombres) évoquent le passage de camions. S'il n'y a rien à voir dans ce + désert, il y a quelque chose à entendre. Qu'enregistre-t-il ou qu'attend-il + d'enregistrer : le bruit d'un engin ? Le passage d'une caravane ? Le bruit du vent ? + L'insolite de cette posture, de ce décalage entre une nature hostile et vide et cet homme + équipé d'instruments hautement techniques, provoque un sentiment de perdition, d'attente + de quelque chose d'imprévisible, et draine tout un imaginaire lié à l'absurde de la guerre + (10). Car, comme l'indique la légende plutôt + elliptique qui accompagne cette photo, il s'agit d'une vue prise pendant la guerre du + Golfe et sélectionnée par Reporters sans frontières pour figurer dans l'album
Du même coup, l'invisible s'éclaire. On se rappelle alors ce qui a été dit plus d'une + fois de la guerre du Golfe : ce fut une guerre censurée, une guerre sans images. Ce qui + n'est pas tout à fait vrai : certaines images ont été diffusées quasiment en direct. Mais + ce n'étaient pas de « vraies » images de guerre : pas de corps calcinés, pas de ville + détruites, pas de blessés, mais des journalistes sur des toits d'immeubles, des fusées se + croisant dans le ciel comme un feu d'artifice, des vues des camps de base des alliés et + quelques images d'écrans de tir, inlassablement répétées, dont les cibles pouvaient être + aussi bien virtuelles que réelles.
+Pas d'images, pas de son, pas de guerre : ainsi la guerre du Golfe, confisquée au regard + du reste du monde, est-elle entièrement signifiée par cette image qui ne la montre pas. La + force de cette photographie tient à ce qu'elle porte en elle toute la désolation du manque + et toute la frustration du regard entraînant, plus gravement, celle du croire.
+Réalité du massacre sans témoin d'un côté, irréalité d'une guerre pourtant attestée de + l'autre : nous voyons que les photos de presse parlent parfois d'autant mieux qu'elles ne + montrent pas ce qu'elles disent. Toutefois, ce qu'elles ne montrent pas ne peut être + laissé à l'imagination de chacun : la citation ou le commentaire se chargent alors de + rappeler et de guider l'interprétation. Leur capacité à signifier sans montrer s'alimente + de l'intimité des liens qui existent entre nos attentes et le sentiment de réalité, qui + est la règle de toute photographie de presse. Faut-il alors, pour nous convaincre, ne + proposer que du déjà-vu, du déjà-dit ? Serions-nous sourds et aveugles à la nouveauté + permanente de la vie, perdus dans le désert de nos représentations, en attente, comme ce + preneur de son, d'une improbable preuve que nous nous refusons à construire ?
+Maître de conférences à l'université Bordeaux-III Michel-de-Montaigne.
+A publié
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le cadre : octobre 1975, à Royaumont (Val-d'Oise), dans une magnifique abbaye
+ cistercienne transformée en centre culturel, le Centre Royaumont pour une science de
+ l'homme.
Les acteurs : Jean Piaget, le célèbre psychologue genevois, âgé de 79 ans. + Longs cheveux blancs, sourire courtois, esprit vif et culture encyclopédique, il est l'une + des grandes figures de la psychologie. Son contradicteur est Noam Chomsky, 47 ans, + linguiste américain venu de Cambridge. Sa théorie de la grammaire générative a + révolutionné la linguistique. Une pléiade de chercheurs - psychologues, linguistes, + philosophes, neurologues... - participent au débat.
+L'enjeu : confronter deux + conceptions opposées de la genèse de la pensée et du langage, l'innéisme de Chomsky et le + constructivisme de Piaget. Selon Chomsky, il existe des compétences mentales innées, + inscrites dans le cerveau de l'homme, qui expliquent notamment ses capacités linguistiques + universelles. Piaget soutient que les capacités cognitives de l'humain ne sont ni + totalement innées, ni totalement acquises. Elles résultent d'une construction progressive + où l'expérience et la maturation interne se combinent.
+Comme l'ont proposé les organisateurs, le débat est préparé par un premier échange + écrit. Piaget ouvre la discussion par un texte en sept points, qui résume sa théorie. La + pensée ne fonctionne pas par un simple enregistrement des données (comme le supposent les + empiristes) : pour saisir le réel, il lui faut des cadres mentaux. Mais ces cadres mentaux + ne sont pas innés. La pensée se construit par étapes : de l'intelligence sensori-motrice, + où l'action joue un grand rôle, au stade des opérations formelles, qui survient à + l'adolescence.
+Chomsky accepte d'emblée le cadre du débat. Il existe trois
+ conceptions de la connaissance : l'empirisme, l'innéisme et le constructivisme. Piaget se
+ définit lui-même comme constructiviste. Dans sa réponse, Chomsky se range sans équivoque
+ dans la deuxième catégorie : « Jean Piaget qualifie très justement mes conceptions
+ comme étant (...) une forme d'innéisme. »
Et il ajoute aussitôt : « Précisément,
+ l'étude du langage humain m'a amené à considérer qu'une capacité de langage
+ génétiquement déterminée, est une composante de l'esprit humain... »
A son + tour, Chomsky expose ses conceptions. Pour accéder à une grammaire précise (chinoise ou + anglaise), l'enfant déploie une compétence particulière : découvrir les relations entre + les mots, et groupes de mots, formant des phrases grammaticalement correctes. Tous les + enfants du monde comprennent vite quelles sont les relations qui unissent le sujet (le + chien) et son prédicat (aboie) ou les liens qui relient entre elles les grandes fonctions + de la phrase : syntagme verbal et syntagme nominal.
+Le but de la grammaire + générative est de dévoiler ces règles profondes qui gouvernent la langue, ce noyau fixe, + fondé sur des propriétés logiques, que l'enfant doit maîtriser pour pouvoir comprendre et + produire des phrases. La rapidité avec laquelle il découvre ses propriétés, entre 2 et 5 + ans, l'universalité de cette découverte (tous les enfants acquièrent le langage) suggèrent + qu'il s'agit là d'une capacité innée, auquel l'humain est prédisposé. Les positions des + deux auteurs sont donc clairement opposées. C'est à Piaget qu'il revient d'ouvrir le débat + oral :
+
+ « Je suis d'accord sur le principal apport de Chomsky à la psychologie, le
+ langage est un produit de l'intelligence ou de la raison et non pas d'un apprentissage
+ au sens béhavioriste du terme. Je suis ensuite d'accord avec lui sur le fait que cette
+ origine rationnelle du langage suppose l'existence d'un noyau fixe nécessaire à
+ l'élaboration de toutes les langues (...). Je pense qu'il y a accord sur l'essentiel, et
+ je ne vois aucun conflit important entre la linguistique de Chomsky et ma propre
+ psychologie. »
+
D'entrée, Piaget fait une énorme concession théorique. Il admet + que le langage repose sur une capacité logique à former des phrases grammaticalement + correctes. Le débat doit donc porter sur l'innéité ou non de ce noyau fixe, cette capacité + logique à produire le langage. Et il argumente : ce n'est pas parce qu'un comportement est + universel et solidement enraciné qu'il est transmis héréditairement. Il se pourrait que + certaines structures cérébrales et fonctions psychiques associées se stabilisent par une + autorégulation, née de l'interaction entre le patrimoine génétique de l'espèce et + l'expérience. L'hypothèse laisse sceptique François Jacob, prix Nobel de biologie, qui + voit dans les thèses de Piaget un relent de lamarckisme.
+Chomsky refuse de s'engager + sur un tel terrain. Savoir si le noyau fixe est inné ou non, résulte ou non d'une + mystérieuse autorégulation, ne constitue, selon lui, qu'un problème secondaire. La + question est de savoir si ce noyau fixe existe, s'il est spécifique et s'il précède tout + apprentissage. Les jeux semblent faits, car Piaget l'a admis un peu plus tôt...
+Les
+ échanges vont se poursuivre en gravitant autour de plusieurs questions : Peut-on prouver
+ qu'une structure est innée ? Qu'une aptitude intellectuelle est déjà contenue en germe
+ dans les stades initiaux ? Existe-t-il des mécanismes généraux du développement
+ intellectuels ? A la question « peut-on vraiment prouver qu'une structure mentale est
+ innée ? »
, Chomsky répond qu'il ne prétend pas vouloir démontrer l'innéité du
+ langage. On ne peut pas « rendent
+ plausible cette thèse ».
Pour lui, l'évolution du langage est comparable à
+ celle de la vision. Il existe dans le cerveau des centres spécialisés qui concernent la
+ vision des couleurs, des formes, du mouvement. Ces aptitudes à distinguer se développent
+ par maturation progressive dans les premières semaines de la vie. Si on apprend bien à
+ identifier tel ou tel objet, les dispositifs mentaux qui permettent de voir sont, eux,
+ innés et hautement spécialisés. Chomsky se réfère alors aux travaux de David Hubel et
+ Torsten Wiesel - deux biologistes dont les recherches commencent à faire grand bruit dans
+ la communauté scientifique
Piaget oppose alors à + cette hypothèse un modèle concurrent. Si le langage apparaît vers 2 ans, ce n'est par + seulement par une sorte de maturation interne. Son apparition a été préparée par plusieurs + étapes de son développement intellectuel. L'accès au langage est conditionné par + l'intelligence sensori-motrice. Elle se déploie au cours des deux premières années de la + vie. Le tâtonnement physique expérimental permet à l'enfant de découvrir les objets, puis + leurs relations, pour enfin accéder à une faculté d'abstraction dont le langage est une + des expressions. La maîtrise de la langue est donc l'expression d'une intelligence + générale, qui se développe par stades. On ne peut aborder les catégories abstraites que si + on a d'abord le concret. La logique qui sous-tend les capacités d'organisation du langage + se déploie par phases, du simple au général, du concret à l'abstrait.
+Le biologiste
+ Jacques Monod intervient alors. Bien que non spécialiste du sujet, le prix Nobel et
+ président du Centre Royaumont s'intéresse de près à cette rencontre. Il suggère un test
+ qui permettrait de trancher le débat. « Si le développement du langage chez l'enfant
+ est étroitement associé à l'expérience sensori-motrice, on peut supposer qu'un enfant né
+ quadriplégique aurait les plus grandes difficultés à développer son langage. »
+ A-t-on étudié, demande-t-il, des cas semblables ? Bärbel Inhelder, proche collaboratrice
+ de Piaget, psychologue à l'université de Genève, répond par la négative. Elle précise
+ cependant que l'intelligence sensori-motrice pourrait passer de toute façon uniquement par
+ des expériences acoustiques ou visuelles.
Jerry Fodor, un philosophe américain
+ tenant des thèses de Chomsky, s'engouffre aussitôt dans la faille. « S'il suffit, pour
+ que l'intelligence sensori-motrice entre en jeu, qu'il y ait à la limite un mouvement
+ des yeux, (...) cela rend triviale la doctrine de l'intelligence
+ sensori-motrice. »
J. Fodor présente alors sa propre contribution. Jeune philosophe, collègue de + Chomsky au MIT (Massachusetts Institute of Technology) de Cambridge, il vient de publier +
Il faudrait alors admettre, rétorque Piaget, que l'on + n'apprend pas les mathématiques. Les notions d'infini, les nombres négatifs, etc., + seraient déjà présents chez l'enfant dès 5 ans, voire 2 ans, et même pourquoi pas chez + l'animal ? Or, il est évident que ce sont des inventions récentes de l'humanité, liées à + l'histoire des mathématiques.
+Des inventions récentes certes, réplique J. Fodor,
+ mais qui ne font pas appel à des capacités logiques nouvelles. La logique humaine existait
+ avant qu'Aristote en formule les principes généraux. Il n'a fait que théoriser des règles
+ accessibles à tous les humains. Descartes a raison d'affirmer que la raison est « la
+ chose au monde la mieux partagée »
. L'enfant n'apprend pas à raisonner, il ne fait
+ que mobiliser une capacité propre à l'espèce.
Le débat prend donc une nouvelle + direction : l'intelligence, la raison, le langage sont-ils une capacité spécifique aux + humains ? On se tourne alors vers David Premack, qui étudie le langage et la pensée + animale à l'université de Pennsylvanie, menant depuis plusieurs années des expériences + avec Sarah, une femelle chimpanzé à qui il enseigne la langue des signes.
+D. Premack + répond en plusieurs points. Tout d'abord, il s'oppose à ceux qui affirment que le langage + est le produit de la société et de la communication sociale. Beaucoup d'espèces animales + vivent en société. Mais le langage, lui, est une spécificité humaine. Est-il alors lié à + l'intelligence générale ? Fort de son expérience, il soutient que les grands singes sont + intelligents : ils sont capables d'abstraction, de résolution de problème... Mais leur + capacité à utiliser un langage est très limitée. Le langage serait donc une capacité + spécifique, non directement liée à l'intelligence générale.
+Par ailleurs, D. Premack + se montre très septique devant l'existence d'une fonction symbolique. Pour lui, il existe + des fonctions différenciées : la capacité de représentation, de raisonnement, de + catégorisation, qu'il faut étudier une par une plutôt que de généraliser par une fonction + générale. Le langage est donc modulaire, non lié à l'intelligence générale, ni à la + société en général. Les arguments vont plutôt dans le sens des thèses de Chomsky, même si + D. Premack refuse de s'aligner dans le camp innéiste.
+A ce stade, les protagonistes se répartissent alors en + plusieurs camps. Il y a ceux, comme J. Monod ou F. Jacob, qui se tiennent sur une prudente + réserve. Certains, comme Seymourt Papert ou D. Premack, voudraient engager le débat sur + d'autres pistes.
+Les tenants de Chomsky campent fermement sur leur position.
+ L'intéressé lui-même refuse de s'engager dans des débats trop spéculatifs et généraux
+ qu'il juge stériles. Il voudrait que l'on s'en tienne à des hypothèses précises sur des
+ questions limitées et réfutables, et au premier chef, sa théorie grammaticale. Sur ce
+ point, il est en position de force, car bien peu de spécialistes présents maîtrisent
+ vraiment la théorie linguistique et peuvent en débattre. Seul Hillary Putnam, un
+ philosophe américain, viendra contester directement et précisément ses thèses
D'autres participants aux débats recherchent la synthèse. C'est le cas de
+ Stephen Toulmin, Guy Cérellier, Jacques Melher... qui vont tour à tour présenter des
+ tentatives de compromis. Jean-Pierre Changeux propose par exemple une théorie neurologique
+ qui emprunte à la fois à l'innéisme et au constructivisme. Piaget remercie vivement J.-P.
+ Changeux de cette tentative de compromis. « Pour ma part, j'ai tenté dans ce symposium
+ de trouver un tel compromis en admettant l'hérédité de fonctionnement des constructions
+ elles-mêmes. »
L'heure est venue de clore les discussions. Globalement, chacun
+ est resté sur ses positions, même si Piaget et ses partisans ont sans cesse recherché un
+ compromis que Chomsky et J. Fodor ont refusé fermement. En fait, comme le signale Massimo
+ Piattelli-Palmarini, un des organisateurs du débat, l'entente était difficile, car le
+ débat mettait aux prises « deux programmes de recherche différents »
Avant 1975, les théories nativistes sont ultraminoritaires. L'optique + dominante est que l'homme est un être de culture, entièrement façonné par la société, + l'expérience, l'apprentissage. Or, ni Piaget ni Chomsky ne partagent cette vision. Dans + les années suivantes, l'optique cognitiviste - qui conçoit l'esprit humain comme une sorte + de programme interne de traitement de l'information guidé par une logique interne - va + s'imposer. Les découvertes sur les capacités précoces des nourrissons mettront par + ailleurs à mal les thèses de Piaget.
+Aujourd'hui, le débat est loin d'être vraiment + tranché. Il reste que Royaumont fut pour tous les protagonistes, une date clé dans + l'évolution de leurs conceptions. Ce fut aussi un modèle de dialogue scientifique, loyal + et rigoureux, comme il en existe trop rarement dans l'histoire des sciences + humaines.
+L'oeuvre imposante de Jean Piaget est tout entière consacrée à un thème : la genèse
+ de la pensée. Sa vision de l'intelligence humaine est d'inspiration biologique et
+ évolutionniste. La pensée est une forme d'adaptation de l'organisme au milieu. Elle se
+ développe par stades successifs. Piaget fut l'un des premiers psychologues à observer le
+ développement de l'intelligence de l'enfant. Son premier livre,
Né à Philadelphie en 1928 de parents émigrés russes, Noam Chomsky a fait des études
+ de linguistique à Harvard, et c'est à quelques pas de là, au MIT, qu'il fera toute sa
+ carrière. Il mène à la fois une double activité de linguiste et d'intellectuel engagé aux
+ positions anti-impérialistes et anticapitalistes très radicales. La « grammaire
+ générative » postule l'existence d'une grammaire universelle qui est au fondement de
+ toutes les langues du monde. Le programme scientifique de Chomsky consiste à découvrir ces
+ structures grammaticales (ou « syntaxiques ») profondes qui gouvernent la production de
+ tous les discours particuliers. La capacité à produire des phrases grammaticalement
+ correctes résulterait d'une capacité mentale (ou « compétence ») innée.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Traduction : « Ma copine, quand je lui dis que je sors avec les copains,
+ elle s'inquiète beaucoup. »
Tout le monde connaît désormais l'usage des mots « meuf » (femme, fille), « keuf »
+ (flic), « keum » (mec), ou même les « remps » (parents). De même le superlatif « grave »,
+ qui peut signifier beaucoup, très (« Putain, tu me prends grave la tête ! »), mais
+ peut aussi s'employer pour désigner une personne étrange ou bizarre, plutôt « zarbi »
+ (« Il est grave ! »
). Moins connue est l'expression « bad-tripper » qui signifie
+ « flipper », c'est-à-dire angoisser (« Arrête ton bad-trip ! »
qui veut dire
+ « T'inquiète pas ! »
).
Le « langage des cités » amuse, fascine et inquiète. Il amuse et fascine par son
+ inventivité, sa drôlerie. Témoin : « Il est trop mystique le prof de français, il vient
+ à l'école en vélo ! »
, le mot « mystique » désignant ici une personne au
+ comportement étrange, différent, atypique (synonyme aussi de space, déjanté...) (1). Cet attrait pour l'exotisme du « parler jeune »
+ explique le succès des dictionnaires de la cité (2), leur
+ introduction folklorisante dans les émissions de télévision, leur usage décalé dans
+ d'autres milieux (« Il est zarbi ce gars ! »
entendu dans une salle de rédaction
+ d'une revue de sciences humaines...). Il y aurait même certains linguistes qui
+ idéaliseraient leur objet d'étude, comme le font parfois les ethnologues à l'égard des
+ populations étudiées.
Mais le langage des cités inquiète aussi. On se soucie notamment de la pauvreté et de
+ l'agressivité du vocabulaire employé (« Putain, y m'bat les couilles, ce bâtard »
,
+ qui choque dans la bouche d'une adolescente de 13 ans). Certains défenseurs de la langue
+ craignent que celle des cités n'en vienne à contaminer la langue française au point de
+ l'appauvrir (les « Ça l'fait ! »
, « C'est ouf ! »
, « Putain ! »
se
+ sont largement diffusés et entrent peu à peu dans les dictionnaires). Enfin, certains
+ craignent qu'une partie de la jeunesse en vienne à s'enfermer dans un ghetto linguistique.
+ Qu'en est-il vraiment ?
La langue des cités ou du parler jeune est l'un des objets d'étude favoris de la
+ sociolinguistique urbaine. Les premiers travaux ont été ceux de William Labov, l'un des
+ fondateurs de la sociolinguistique. A la fin des années 60, il fut le premier à
+ s'intéresser au langage argotique (le « slang ») des jeunes new-yorkais du Bronx et
+ de Harlem. A l'époque déjà, on craignait que ce langage atteste d'un appauvrissement de la
+ langue et soit pour les jeunes un handicap socioculturel insurmontable. W. Labov montra
+ alors que le langage des quartiers new-yorkais ne saurait être tenu pour une déformation
+ ou une simplification de l'anglo-américain « correct ». Les changements grammaticaux
+ repérés étaient cohérents entre eux et attestaient d'une variation de la langue officielle
+ et non d'un appauvrissement de l'anglais parlé au sud de Manhattan.
Par la suite, l'étude du « parler urbain » et de ses variations va connaître un essor
+ important. C'est surtout le vocabulaire qui va faire l'objet des études des linguistes,
+ notamment l'invention des nouveaux mots. Parmi les procédés de construction les plus
+ courants, il y a le verlan qui consiste à inverser l'ordre des syllabes (caillera, keufs,
+ feuj) de mots tronqués : on parle d'apocope lorsque la fin du mot est supprimée (assoc
+ pour association) et d'aphérèse lorsque c'est le début qui disparaît (blème pour problème)
+ ; autre procédé courant : l'emprunt aux langues étrangères, qu'il s'agisse de l'anglais
+ (airbags et une très belle fille une bombe ou, par extension,
+ une mururoa. Une fille peut aussi être désignée comme une belette, une rate, une gazelle,
+ etc. La resufixation consiste à ajouter un suffixe transformant ainsi con en connard ou
+ connasse, crad en crados... On note aussi la réhabilitation de mots en voie de disparition
+ comme « bouffon », « bâtard », le retour d'expressions désuètes et anciennes telles que
+ « moyenner » qui veut dire négocier ou marchander (« J'ai moyenné un bon prix pour la
+ mob. »
). Parfois un mot « chic », comme « charmant », est introduit subrepticement
+ (« Sa meuf, elle est grave charmante ! »
).
On peut s'interroger sur les raisons qui poussent à la création de parlers spécifiques, + de langages différents. Contre-culture ? Manifestation d'un jeu gratuit ? Affirmation de + soi ? Création inconsciente d'un dialecte local ?
+La plupart des spécialistes s'accordent à penser que le parler jeune n'est pas simplement
+ un langage déformé et dévoyé du français ordinaire. Il fonctionne à la fois comme un code
+ secret et une marque identitaire. Code secret : dans Les Céfrans parlent aux
+ Français
, deux jeunes enseignants de collège avaient proposé à leurs élèves de
+ rédiger un dictionnaire des mots de la cité. Première réaction d'une élève : « Mais
+ alors, nos parents, ils vont comprendre tout ce qu'on dit ? »
La collégienne
+ révélait ainsi que le parler jeune fonctionnait comme un code interne destiné à protéger
+ certains secrets. Ce fut naguère le cas de l'argot, langue de marginaux qui cherchaient à
+ se dissimuler (3). Le parler jeune permet de parler entre
+ soi, à l'insu des parents, des professeurs, des policiers. Il permet de se moquer de
+ quelqu'un dans le métro sans qu'il comprenne. C'est un jeu très pratiqué par les enfants
+ dans les cours de récréation.
Il est aussi un marqueur identitaire : il vise à se distinguer. Au même titre que la + façon de s'habiller, la façon de parler est une marque de distinction. De ce fait, lorsque + certaines expressions se diffusent largement et deviennent courantes, elles sont + remplacées par d'autres (4).
+Le parler des cités relève donc comme un « we code », selon la formule du
+ linguiste John J. Gumperz (5) : il a pour fonction
+ explicite de se distinguer du « they code » (le parler légitime). Mais le principe
+ de différenciation s'efface vite dans la mesure où la ville entraîne une tendance à la
+ rapide diffusion des innovations. Comme le notait Louis-Jean Calvet dans
Certains linguistes parlent de « diglossie » pour caractériser la langue des jeunes. La
+ diglossie, qui se distingue du multilinguisme, se manifeste par la coexistence de deux
+ langues ayant chacune une fonction différente. On peut supposer que le parler jeune n'est
+ utilisé qu'au sein d'un groupe de pairs, mais qu'ils savent s'en défaire dans d'autres
+ contextes : le travail, l'école, la famille... On dit « mes parents »
à l'école et
+ « mes remps » avec les copains. A chaque lieu son langage. En faveur de cette
+ diglossie, on peut remarquer que le parler jeune est justement propre à une génération et
+ que, devenus adultes, les adolescents savent en général s'en défaire.
Mais, à l'inverse, certains linguistes s'inquiètent qu'à cause de la prégnance du parler + jeune dans les cités, certains en viennent à ne plus savoir parler le français + « correct ». Jean-Pierre Goudaillier, professeur à la Sorbonne et auteur de
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Le malentendu est un phénomène propre à la communication plutôt qu'au langage
+ lui-même. C'est en effet dans l'usage du langage pour la communication humaine qu'il se
+ manifeste. Dès lors, l'étude de la communication langagière, ou pragmatique, se doit de
+ produire une description des processus qui y sont impliqués, qui explique aussi bien
+ l'échec que le succès des échanges.
On a longtemps considéré que l'on pouvait rendre compte de la communication langagière + sur le modèle du code. Dans cette optique, directement héritée de la théorie de la + communication (1), le locuteur - la personne qui parle - + entend communiquer une pensée - son message. Cette pensée est encodée linguistiquement + dans une phrase, livrant un signal acoustique, transmis par voie aérienne et reçu par + l'interlocuteur - la personne à qui l'on parle. Ce signal est ensuite décodé + linguistiquement pour livrer le message. Le langage est donc conçu comme un code + transparent, et la production et l'interprétation des phrases sont ramenées à de simples + processus d'encodage-décodage. La seule interférence possible serait le bruit qui perturbe + la transmission du signal acoustique.
+Si cette vision du fonctionnement de la communication langagière était exacte, ce serait + aussi la seule source possible de malentendu. Or, c'est loin d'être le cas, comme le + montre l'exemple ci-dessous, supposé être la traduction de la transcription d'une + conversation radio entre Américains et Canadiens (largement diffusée sur le réseau + électronique Internet à cause de son caractère comique) :
+Américains « Veuillez vous dérouter de 15 degrés Nord pour éviter une collision. À + vous. »
+Canadiens : « Veuillez plutôt vous dérouter de 15 degrés Sud pour éviter une collision. + À vous. »
+Américains : « Ici le capitaine d'un navire des forces navales américaines. Je répète : + veuillez modifier votre course. À vous. »
+Canadiens : « Non, veuillez vous dérouter je vous prie. »
+Américains : « Ici le porte-avions USS Lincoln, le deuxième navire en importance de la + flotte navale des Etats-Unis d'Amérique. Nous sommes accompagnés par trois destroyers et + un nombre important de navires d'escorte. Je vous demande de vous dévier de votre route de + 15 degrés Nord ou des mesures contraignantes vont être prises pour assurer la sécurité de + notre navire. À vous. »
+Canadiens : « Ici, c'est un phare. »
+Dans cet exemple, le malentendu naît d'une divergence entre les informations des + interlocuteurs : les Américains ignorent que leurs interlocuteurs ne sont pas, comme ils + le sont eux-mêmes, en mer, mais sur terre, dans un phare. D'où leur insistance, + passablement arrogante, pour que les Canadiens se déroutent. Rien ne permet de dire si cet + échange est authentique. Reste cependant que, dans cet exemple, le malentendu existe et + qu'il n'est en rien dû à un bruit gênant la transmission du signal. Qui plus est, le + théâtre classique fourmille de scènes qui reposent sur un malentendu - volontaire ou + involontaire - à tel point que ce ressort comique a reçu, dans la dramaturgie classique, + le nom de quiproquo.
+De façon générale, le type de malentendu qui nous intéressera ici a les caractéristiques + suivantes : il provient d'une divergence entre les informations dont disposent le locuteur + et l'interlocuteur. Le plus souvent, sa résolution passe par l'échange, direct ou + indirect, des informations manquantes entre l'un et l'autre : dans l'exemple ci-dessus, + les Américains apprennent que leurs interlocuteurs ne peuvent se dérouter car ils ne sont + pas en mer et qu'il n'est pas en leur pouvoir de modifier la géographie côtière de + l'Amérique du Nord. On peut considérer que ce type de malentendu est essentiellement + pragmatique, selon une terminologie que nous allons maintenant expliciter.
+Toute communication langagière implique à la fois le langage (et donc les capacités + linguistiques des interlocuteurs) et l'utilisation d'informations non_ linguistiques dans + des processus cognitifs généraux (utilisés aussi dans d'autres tâches, non langagières). + Dès lors, son analyse suppose l'étude du langage lui-même ou linguistique, et de l'usage + du langage, la pragmatique. Dans le modèle contemporain, la linguistique regroupe la + phonologie - l'étude des sons -, la syntaxe - l'étude de la structure de la phrase - et la + sémantique - l'étude de la signification de la phrase. Le langage relève bien d'un modèle + codique et, dans cette optique, la linguistique est l'étude de ce code.
+En revanche, l'usage du langage ne se réduit pas à ce code et l'analyse linguistique + d'une phrase ne suffit pas à épuiser le message que le locuteur entendait communiquer. La + pragmatique tente donc de décrire les processus cognitifs non codiques qui, à partir de la + signification de la phrase livrée par la linguistique, entrent en jeu pour déterminer + l'intention du locuteur.
+Il faut distinguer la signification d'une phrase du message qu'elle contient. En effet,
+ la signification d'une phrase ne dépend en rien des circonstances dans lesquelles elle est
+ prononcée. Par contre, le message du locuteur employant cette phrase dépendra, quant à
+ lui, de façon cruciale de ces circonstances. Pour prendre un exemple simple, la phrase
+ « mon fils est bon en maths »
communiquera des messages différents suivant les
+ circonstances de sa production : il faut déterminer la personne qui parle pour identifier
+ la personne dont elle parle, son fils. A une phrase donnée, avec une signification
+ linguistique stable, correspond une multitude d'énoncés, dont chacun se rattache à la
+ production de cette phrase dans des circonstances différentes pour communiquer des
+ messages différents.
La tâche de la pragmatique consiste à déterminer les processus qui, à partir de la + signification linguistique stable de la phrase, permettent d'identifier les différents + messages correspondant à ses différents énoncés.
+Les choses paraissent plus complexes lorsque l'on en arrive à la communication implicite.
+ La communication implicite est générale dans les échanges langagiers, comme le montrait
+ l'exemple des Américains et des Canadiens. Le dernier énoncé des Canadiens - « ici,
+ c'est un phare »
- n'est en effet pas, à strictement parler, une réponse à la menace
+ des Américains dans la phrase précédente. Une réponse à cette menace aurait consisté à
+ dire « oui, nous allons nous dérouter »
ou « non, nous n'allons pas nous
+ dérouter »
. « Ici, c'est un phare »
inclut bien entendu la seconde
+ interprétation, mais ne la communique pas explicitement : « Nous n'allons pas nous
+ dérouter »
est communiqué implicitement par « ici, c'est un phare »
. Le
+ problème, apparemment trivial mais plus complexe qu'il n'y paraît, est de déterminer
+ comment on passe de « ici, c'est un phare »
à « nous n'allons pas nous
+ dérouter »
et de savoir pourquoi l'énoncé « ici, c'est un phare »
a été
+ préféré à une réponse explicite.
La réponse de la pragmatique contemporaine est simple : on passe de l'un à l'autre par un
+ processus d'inférence. Typiquement, un processus inférentiel prend un certain nombre
+ d'informations ou prémisses, leur applique une règle logique et en tire une ou plusieurs
+ conclusions. Un exemple canonique de ce type de fonctionnement est le « si P, alors Q » et de P, on peut tirer Q :
« a. Si Pierre vient, Sophie sera contente.
+b. Pierre vient.
+c. Sophie sera contente »
+a et b sont les prémisses, c est la conclusion. Dans le cas de « ici, c'est un
+ phare », les prémisses, outre la signification de la phrase, pourraient être « un
+ phare est situé à terre » ; « un phare n'est pas mobile » ; « un phare ne
+ peut pas se dérouter », toutes informations qui permettent de conclure « les
+ Canadiens ne vont pas se dérouter ». D'autre part, dans ce cas particulier, les
+ Canadiens, en répondant de façon implicite plutôt qu'explicite, ne communiquent pas
+ seulement leur rejet des menaces américaines : ils indiquent aussi que la demande
+ américaine n'a pas de sens, que les menaces n'ont donc pas d'objet et que, un phare
+ signalant en général un danger, si le commandant du Lincoln ne se déroute pas, il risque
+ d'endommager son navire et la flotte qui l'accompagne.
La pragmatique suppose donc que, au-delà du décodage linguistique, l'interprétation d'un + énoncé implique des processus inférentiels reposant sur des informations non_ + linguistiques, généralement appelées son contexte. Ceci soulève plusieurs autres + questions : d'où viennent les informations non_ linguistiques ? Comment sont-elles + sélectionnées ? Comment bloque-t-on le processus inférentiel une fois le résultat souhaité + atteint ? L'hypothèse actuelle est que la signification de la phrase fournie par le + système linguistique donne accès aux informations non linguistiques attachées aux concepts + et conservées dans la mémoire à long terme - dans ce cas-ci, des informations relatives + aux phares.
+Reste que l'on ne peut supposer qu'à chaque interprétation d'un énoncé, l'ensemble des + informations encyclopédiques soit pris en compte dans le processus inférentiel : le + système serait menacé d'explosion. Il faut donc opérer une sélection sévère parmi ces + informations. C'est ici qu'intervient la notion de pertinence introduite par Dan Sperber + et Deirdre Wilson (2), liée à celle de rendement : un + énoncé est pertinent lorsque les effets qu'il produit (notamment les conclusions + auxquelles il mène) suffisent à équilibrer les efforts nécessaires à son interprétation - + en termes de rendement, cela veut dire que les bénéfices doivent équilibrer les coûts. + Celui qui reçoit un message implicite (et qui nécessite donc une inférence) part du + postulat suivant : le locuteur produit un énoncé pertinent.
+Il va donc choisir, selon le contexte de la conversation, les informations les plus + accessibles et les plus susceptibles de produire des effets parmi celles auxquelles la + signification de la phrase lui donne accès. On notera ici que cette sélection ne dépend + pas d'un choix conscient de l'interlocuteur. Si ces informations suffisent à produire des + conclusions inconnues jusqu'alors de l'interlocuteur, le processus inférentiel s'arrête. + Dans le cas contraire, il va chercher des informations moins accessibles dans le but + d'obtenir de telles conclusions.
+Si on en revient à l'exemple ci-dessus, certaines informations encyclopédiques sur les + phares n'augmenteront en rien la pertinence de l'énoncé : par exemple, le fait qu'un phare + est généralement un bâtiment haut. En revanche, l'information selon laquelle un phare est + un bâtiment situé sur la terme ferme est une information pertinente, puisque l'on peut + s'attendre à ce qu'elle produise un revirement complet dans la représentation que les + Américains ont de la situation. Les Canadiens ne peuvent se dérouter et c'est aux + Américains de le faire.
+Une nouvelle question se pose alors : pourquoi l'interlocuteur s'attend-il à ce que
+ l'énoncé du locuteur soit pertinent ? La réponse passe par la notion de double
+ intentionnalité : le locuteur n'a pas seulement l'intention de transmettre un message, il
+ a aussi l'intention de transmettre son message de telle façon que son intention soit
+ reconnue. Le modèle pragmatique esquissé ici est donc un modèle de la double
+ intentionnalité qui présuppose fortement la capacité à attribuer à autrui des états
+ mentaux (croyances, désirs, intentions, sentiments, etc.). L'interlocuteur attribue au
+ locuteur tout à la fois l'intention de lui transmettre un message donné et l'intention de
+ le lui transmettre dans un acte de communication. Le locuteur, s'il veut que son message
+ soit compris, doit attribuer à l'interlocuteur les croyances et les connaissances
+ nécessaires à l'interprétation complète de l'énoncé. Ainsi, les Canadiens, dans l'exemple,
+ doivent attribuer aux Américains certaines connaissances sur les phares pour
+ l'interprétation complète de l'énoncé « ici, c'est un phare ».
Que dire du malentendu dans ce cadre ? Un malentendu apparaît lorsque le locuteur produit
+ un énoncé dont l'interprétation nécessite des connaissances ou des croyances que
+ l'interlocuteur n'a pas : les Canadiens, lorsqu'ils disent « veuillez plutôt
, ne donnent pas, volontairement ou involontairement, l'information
+ cruciale selon laquelle ils parlent depuis un phare. Cette divergence entre les
+ informations nécessaires et les informations effectivement possédées par l'interlocuteur
+ peut être volontaire, auquel cas le malentendu se double d'une manipulation, ou venir
+ d'une mauvaise appréciation des connaissances de l'interlocuteur. Le malentendu conduit en
+ général l'interlocuteur à attribuer au locuteur l'intention de transmettre un message
+ autre que celui qu'il voulait transmettre.
On le voit, le modèle du code est bien loin derrière nous, et un des enjeux de la + pragmatique contemporaine est d'arriver à modéliser le fonctionnement de la communication + de manière formelle.
+Docteur en linguistique et en philosophie, chargée de recherche à l'Institut des sciences
+ cognitives, CNRS, Lyon. A écrit avec Jacques Moeschler,
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Deux hommes font une partie d’échecs sous un platane. Au bout d’une demi-heure, l’un des + joueurs doit s’en aller et cède sa place à un ami. Celui-ci n’a pas assisté au début de la + partie, mais il n’a pas pour autant besoin de reconstituer les coups joués par son + prédécesseur. Il joue, c’est tout. C’est par cette métaphore qu’au début de ce siècle, + Ferdinand de Saussure tentait d’amener ses étudiants genevois à l’une de ses intuitions + principales : la langue est un système de règles. Le joueur remplaçant, c’est le + linguiste. Pour comprendre une langue, il suffit d’en saisir les règles et de les + appliquer. Pas besoin d’en faire l’histoire. Deux étudiants de Saussure notent + scrupuleusement le propos, sans savoir qu’ils préservent ainsi de l’oubli l’un des plus + importants textes fondateurs de la linguistique moderne : le
L’apport de Saussure peut se résumer en quatre points :
+
+
Ces propositions, aussi évidentes paraissent-elles
+ aujourd’hui, contiennent en germe les développements de ce que l’on a appelé par la suite la
+ « linguistique structurale », le mot structure tendant, après Saussure, à remplacer celui de
+ système. Mais ce n’est pas tout : la théorie du signe, chez Saussure, ne s’applique pas
+ seulement aux langues, mais potentiellement à toutes sortes de codes visuels, sonores,
+ gustatifs, odorants… Son application la plus générale est la sémiologie, ou « science
+ des signes au sein de la vie sociale » , qui donnera lieu à des développements sous
+ la plume de Charles Morris (
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Lors du week-end du 28 juin de cette année, plus d'un million de personnes, homosexuelles
+ pour la plupart, ont défilé lors de la Gay Pride dans plusieurs capitales européennes :
+ Paris, Berlin, Vienne, Madrid, Zagreb ou encore Lisbonne. Pour thème officiel, la version
+ parisienne avait choisi la lutte contre toutes les discriminations, enjoignant ainsi le
+ gouvernement à adopter une législation pénalisant les propos homophobes. Le 2 août,
+ l'édition suédoise a quant à elle été perturbée par une trentaine de skinheads, qui
+ ont attaqué les manifestants en leur lançant des bouteilles et en réclamant
+ l'emprisonnement des « pédophiles ».
Goût de la fête et revendications, homophobie et accusations de pédophilie. Voici + quelques exemples de ce que peut être le vécu homosexuel, présentés et analysés - parmi + beaucoup d'autres thèmes -, dans deux dictionnaires consacrés à l'homosexualité. Sortis à + la même période, entre fin mai et début juin, ils ont été largement couverts par la presse + - magazines et quotidiens - au moment de la Marche des fiertés lesbienne, gaie, bi et + trans (nouvelle appellation de la Gay Pride). Ce qui s'explique par l'engouement actuel + des médias pour la « question » homosexuelle, mais aussi par le caractère inédit de ces + deux ouvrages. Le
Pour refléter le caractère multiforme de cette identité, sa diversité, les thèmes abordés + sont particulièrement variés ; l'entrée « disco » côtoie celle des « discours + scientifiques ». On trouve l'action de Act up (association de lutte contre le sida, dont + sont analysés ici les conditions d'émergence, les discours et les modes d'action - souvent + spectaculaires -, et plus largement son évolution), le cinéma pornographique, l'écrivain + Jean Genet, le fascisme, etc. Le panel est large, les thèmes abordés vont des + incontournables aux moins prévisibles, embrassent les grands penseurs, le regard des + sciences humaines (avec des entrées consacrées aux approches anthropologique, + sociologique, historique ou psychanalytique de l'homosexualité), les figures emblématiques + et les modes de vie. Cet ensemble offre donc une vue d'ensemble des transformations, voire + des mutations de ce qui constitue cette culture homosexuelle difficilement + saisissable.
+La Gay Pride en France est exemplaire de ces évolutions : pour le sociologue Olivier
+ Fillieule, à partir de 1979 (la première marche date de 1977), « ses modes
+ d'organisation, sa physionomie, son succès enfin, en termes de participation comme de
+ couverture médiatique, constitueront un véritable baromètre de la santé du champ
+ associatif et de la progressive reconnaissance de l'homosexualité dans notre
+ société ». Dans cette période marquée par la montée en puissance de la gauche, la
+ manifestation va être envisagée comme un moyen de pression politique, et en 1981, quatre
+ semaines avant les élections présidentielles, les quelque 10 000 participants défilent
+ notamment pour obtenir un changement de la loi sur la majorité sexuelle. Plusieurs
+ objectifs traverseront les éditions suivantes, comme attirer l'attention de la com-
+ munauté homosexuelle sur les ravages du sida, réclamer un statut légal pour les couples de
+ même sexe, ou affirmer leur hostilité aux positions de l'Eglise en matière de moeurs et de
+ libertés. Une entrée, que l'on doit à D. Eribon, résume à elle seule la grande richesse
+ des approches de l'homosexualité ; elle est consacrée aux études « gaies et lesbiennes »,
+ terme qui englobe les travaux menés par de nombreuses disciplines - histoire, littérature,
+ sociologie, sciences politiques et juridiques, etc. - « sur tout ce qui concerne les
+ relations - sexuelles, affectives, amicales... - entre personnes du même sexe, ainsi que
+ sur les discours, culturels ou politiques concernant ces sexualités et désirs, mais
+ aussi, plus largement, sur la manière dont sont construites les catégories de la
+ sexualité à une époque ou dans une aire géographique donnée ». Particulièrement
+ développées aux Etats-Unis, donnant lieu à un « champ constitué de recherches qui se
+ démultiplient en s'affinant et se répondant, avec des colloques, des revues, des
+ collections chez les éditeurs, des enseignements, des séminaires, etc. », elles
+ commencent à se faire une place en Europe (en Angleterre, aux Pays-Bas ou en Allemagne,
+ avec d'importants travaux sur le nazisme et la déportation des homosexuels), mais restent
+ particulièrement discrètes en France. Dans son avant-propos, D. Eribon précise que ce
+ dictionnaire ne se résume pas à une somme de connaissances. « Face à tous ceux qui
+ [...] ont cherché (et continuent de chercher) à maintenir les cultures
+ gays et lesbiennes dans la pénombre d'une quasi-invisibilité et à rétablir le
+ silence chaque fois qu'il est brisé, cet ouvrage propose - et, n'hésitons pas à le dire,
+ milite pour - une politique de la mémoire, une politique de l'histoire et une politique
+ du savoir. »
+
Le
L'ouvrage permet de distinguer deux formes d'homophobie : l'homophobie d'Etat, plus ou
+ moins affirmée selon les régions du monde, et très dépendante des contextes culturel,
+ politique et historique (voir notamment l'article consacré par l'anthropologue Séverin
+ Cécile Abega à l'Afrique de l'Ouest) ; et l'homophobie sociale, diffuse, plus ou moins
+ visible et condamnée. A cet égard, l'entrée consacrée à l'hétérosexisme est
+ particulièrement intéressante. Ce concept, dont L.-G. Tin analyse les conditions
+ d'émergence et de consolidation (la « primauté symbolique » accordée aux relations
+ homme-femme daterait du xiie siècle avec l'apparition de l'éthique courtoise), connaît
+ depuis quelques années un essor certain, depuis les débats sur le Pacs jusqu'aux écrits et
+ travaux relatifs à l'homosexualité. Pour lui, ce terme reste avant tout « un outil de
+ critique sociale »
. Par hétérosexisme, on peut entendre « un principe de vision
+ et de division du monde social, qui articule la promotion exclusive de l'hétérosexualité
+ à l'exclusion quasi promue de l'homosexualité »
. Bref, l'homme est fait pour la
+ femme, la femme est faite pour l'homme. Si l'homophobie est de l'ordre de la
+ stigmatisation individuelle, l'hétérosexisme s'inscrirait dans une idéologie collective,
+ et permettrait de justifier les discriminations, relatives à l'égalité des droits entre
+ hétérosexuels et homosexuels sur des sujets comme l'adoption ou le mariage.
Complémentaires dans leur approche de l'homosexualité, ces deux dictionnaires sont
+ finalement des ouvrages singuliers dans le paysage des sciences humaines. Mais une
+ question demeure : faut-il voir, avec la sortie quasi simultanée de ces ouvrages de
+ synthèse, autre chose qu'un état des lieux sur un thème à la mode ? Pour D. Eribon,
+ l'ouvrage qu'il a coordonné se veut une incitation à la recherche. Allant dans le même
+ sens, Jean-Louis Jeannelle, spécialiste en littérature française, considère que ces deux
+ dictionnaires « annoncent clairement un renouveau des études sur l'homosexualité »
+ (1).
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
« La langue est un système fonctionnel. » Ainsi commence le texte que Roman
+ Jakobson (1896-1982), Nicolaï Troubetskoy (1898-1938) et Sergei Karcevski présentent au
+ premier Congrès international des linguistes, qui se tient à La Haye en 1929.
Remanié, ce texte est publié l'année suivante au nom du Cercle linguistique de Prague, + dont il constitue le manifeste et le programme. Il marque l'entrée sur la scène + internationale des idées du structuralisme linguistique, dont le développement et la + diffusion seront assurés pendant dix ans par le groupe auquel appartiennent les trois + signataires.
+Ce groupe, fondé en 1926 par Vilm Mathesius (1882-1945), professeur à l'université + Charles, a deux ans d'existence. C'est un « cercle » : tout comme celui de Moscou ou de + Vienne, on s'y retrouve parce que l'on a des idées et des goûts communs. V. Mathésius y a + réuni des étudiants et des professeurs en désaccord avec les thèses, alors dominantes, des + néogrammairiens, qui pratiquent une analyse mécaniste de la transformation des langues. + Beaucoup d'entre eux sont aussi de grands amateurs de poésie. Le Cercle s'est vite + élargi : R. Jakobson est un spécialiste de la poésie slave, venu de Moscou en 1923. N. + Troubetskoy, également russe, a émigré à Vienne pour fuir la révolution de 1917 : il y + enseigne la phonétique. Jan Mukarovsky (1896-1975) est tchèque, et il est, autant qu'un + linguiste, un théoricien de l'art et de la poésie. S. Karcevski, encore un Russe, est un + linguiste qui a étudié à Genève avec Ferdinand de Saussure.
+Les deux sources d'inspiration du Cercle sont les propositions théoriques de F. de + Saussure, encore peu reconnues, et le formalisme hérité de l'école de Moscou. A cela + s'ajoute l'intérêt que Jakobson et d'autres portent à la stylistique : distinguer les + formes poétiques des formes simplement communicationnelles du langage sera l'un de leurs + soucis les plus féconds.
+Le manifeste de 1929 pose les jalons d'une linguistique ambitieuse : elle considère la + langue dans toutes ses dimensions, sonore, morphologique, syntaxique et sémantique. La + première thèse énonce que la langue doit être conçue comme un système : ses traits n'ont + de sens qu'au regard les uns des autres et concourent à un but, communiquer. En + conséquence, comme le réclamait de Saussure, les faits linguistiques doivent être d'abord + considérés dans la synchronie. Ensuite seulement, il est possible d'étudier leur évolution + de manière systématique : il n'y a pas de changement isolé, car la contrainte de + communication exige un rééquilibrage permanent. L'intuition du locuteur est la base de + l'analyse linguistique : c'est lui qui est capable de dire si une différence est + pertinente ou non. Enfin, pour ce qui est du programme, le manifeste des Praguois s'engage + à mener à bien une vaste étude comparative des langues destinée à en faire apparaître les + lois structurales, à commencer par la logique de leur système sonore.
+Système de signes, synchronie, fonction de communication : en érigeant ces notions en + principes, les Praguois reprenaient des idées déjà formulées par Saussure, par des + psychologues de la forme, ou même largement admises comme des évidences (la + « communication »). Mais c'est leur coalescence au sein d'un projet théorique collectif, + inspiré par des modèles rigoureux, qui pose les bases d'une nouvelle linguistique.
+Pendant dix ans, le Cercle de Prague fonctionnera sur ces prémisses. Jakobson et
+ Troubetskoy produisent une oeuvre qui fonde une nouvelle discipline, la phonologie,
+ c'est-à-dire l'étude des sons pertinents de la langue (Principes de la phonologie,
+ 1939
Jakobson, parallèlement, commence à élaborer le modèle des « fonctions du langage », qui + atteindra sa formulation complète dans les années 40 : émotive (exprimer une émotion), + référentielle (informer), conative (agir), phatique (maintenir l'attention), poétique + (émouvoir), métalinguistique (commenter son discours). Simultanément, il écrit sur la + théorie linguistique. Le Cercle exerce, dans ces années-là, une influence croissante sur + de nombreux linguistes européens : Emile Benveniste, André Tesnières, André Martinet, + Viggo Brøndal, Louis Hjelmslev participent à ses travaux.
+En 1939, l'invasion allemande de la Tchécoslovaquie éclate comme un coup de tonnerre : + Jakobson fuit au Danemark et les communications avec l'Ouest deviennent difficiles. + Troubetskoy étant mort en 1938, le Cercle disparaît en tant que collectif. Il renaîtra de + manière beaucoup plus discrète après la guerre, mais - rideau de fer oblige - n'aura plus + le même rayonnement.
+Le flambeau structuraliste est repris entre-temps par L. Hjemlslev à Copenhague, R. + Jakobson aux Etats-Unis, A. Martinet en France, avec des orientations spécifiques à + chacun. La linguistique structurale, à cette époque, cesse d'appartenir à un pays en + particulier et se développe en une arborescence de courants qui bientôt se vivront comme + concurrents : Jakobson a pour étudiants au MIT Noam Chomsky et Morris Halle, qui fondent + la grammaire générative. Il invite aux Etats-Unis André Martinet, qui se définit de plus + en plus comme « fonctionnaliste » et non structuraliste. L. Hjelmslev mène d'une main + ferme le Cercle de Copenhague, devenu antifonctionnaliste. Bref, la victoire du + structuralisme en linguistique signifie que de nouvelles divisions internes peuvent + apparaître.
+L'importance du Cercle de Prague ne se mesure pas seulement à son incidence sur le + renouvellement des études linguistiques. Le rayonnement exercé par ses membres est un + facteur de la diffusion des idées structuralistes dans le champ des sciences humaines, en + particulier françaises. Qu'on le considère comme un simple relai des idées de de Saussure, + ou comme le véritable inventeur de la méthode structurale, le Cercle de Prague représente + un de ces moments collectifs essentiels à ce qu'en histoire des sciences, on appelle un + changement de paradigme.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Signe des temps : les sociologues se penchent sur le thème de l'exclusion, de la + banlieue. Pierre Bourdieu et al, La Misère du monde ; Serge Paugam, La Société française + et ses pauvres ; Adil Jazouli, Les Années banlieues ; François Dubet et Didier + Lapeyronnie, Quartiers d'exil ; Azouz Begag et Christian Delorme, Quartiers sensibles.
+- Découverte de la grotte Chauvet, dans la vallée de l'Ardèche, qui bouleverse les + analyses de l'art rupestre. Des peintures rupestres datant de - 30 000 ans.
+- L.L. Cavalli-Sforza tente de reconstituer la généalogie des populations humaines à + partir des marqueurs génétiques :
Alan Sokal et Jean Brickmont publient
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Parler, c'est utiliser des mots, c'est-à-dire des suites de syllabes arbitraires, dans un + ordre précis, pour désigner des objets, décrire des actions, énoncer des idées. Avant + d'arriver à une maîtrise totale du langage, l'enfant passe par de nombreuses étapes. Selon + les psychologues, l'apprentissage du langage commence dès la fin de la vie foetale. Car + pour pouvoir parler un jour, il faut que le bébé commence par comprendre la parole + humaine. On ne peut donc envisager l'acquisition du langage sans étudier ses deux + facettes : la perception et la production du langage.
+Déjà dans le ventre de sa mère, le foetus distingue la parole humaine des bruits
+ environnants. Des expériences ont montré qu'il distingue déjà les phonèmes et peut donc
+ faire la différence (ce qui ne veut pas dire comprendre) entre « le rat poursuit la
+ souris » et « le chat poursuit la souris ». Ensuite, dès la naissance, il
+ préfère la voix de sa mère à une autre, et la langue maternelle à une langue étrangère.
+ Jacques Mehler, par de nombreuses recherches expérimentales chez des nouveau-nés, montre
+ par exemple qu'un bébé français est capable très tôt (à quatre jours) de distinguer le
+ russe du français. Grâce au développement des techniques d'imagerie cérébrale, on peut
+ mieux comprendre les bases cérébrales de l'acquisition du langage. Ainsi, Ghislaine
+ Dehaene-Lambertz et Stanislas Dehaene ont montré que, dès 3 mois, des zones cérébrales
+ spécifiques traitent les stimuli langagiers.
De 1 mois jusqu'à 8 mois, le bébé va ensuite apprendre à distinguer les syllabes puis les + mots, jusqu'à la première compréhension de mots dans leur contexte. C'est à ce moment + aussi qu'il commence à reconnaître son prénom. A partir de 10 mois, le bébé commence à + comprendre les mots isolés, et son « vocabulaire passif » se développe.
+Pendant ce temps, la production du langage se met en place. Après les « arheu » des + premiers mois, l'enfant apprend à maîtriser sa voix. Vers 7 mois, il se met à babiller, + c'est-à-dire à répéter des suites de syllabes rythmées (mamama, gagaga). Le babillage, qui + peut paraître complètement désordonné, permettrait à l'enfant de comprendre comment il + faut bouger tel ou tel muscle pour provoquer un changement de son. Après la simple + maîtrise de la voix, il apprend donc à maîtriser la production de sons. Jusqu'à 10 mois, + il se spécialise ensuite dans les consonances de sa langue maternelle, et c'est entre 10 + et 12 mois qu'apparaît le premier mot. A 16 mois, il utilise en moyenne 50 mots, mêlés à + du babillage avec intonation. Son vocabulaire est généralement constitué de noms de + personnes proches et d'objets (papa, doudou), de termes sociaux (coucou, allô), d'adverbe + (encore) et parfois de verbes (tombé). Vers 18 mois, et jusqu'à 3 ans, on assiste à une + véritable explosion du vocabulaire. L'enfant apprend alors plusieurs mots par jour, à une + vitesse étonnante.
+Même si l'acquisition des premiers mots est une étape décisive dans l'acquisition du
+ langage, le trajet à parcourir avant sa maîtrise totale est longue. Après les mots,
+ l'enfant apprend à faire des phrases. Vers 18-20 mois, il produit deux mots à la suite,
+ exprimant ainsi différentes relations de sens : l'existence (auto ça), la récurrence
+ (encore lait), l'attribution (auto papa), la localisation (maman travail), etc. Certains
+ linguistes voient dans ces phrases élémentaires l'apparition des premières règles de
+ grammaire : certains mots, appelés mots pivots, sont toujours utilisés à la même place
+ (apu gâteau, apu bébé, donne ça, lis ça). Très tôt, les enfants seront d'ailleurs
+ sensibles à la grammaire de leur langue maternelle. Et dès 2 ans, ils disposent de
+ connaissances grammaticales importantes. Vers 3 ans et demi, ils commencent à conjuguer
+ les verbes, avec des généralisations incorrectes du style « tu fèseras » ou
+ « j'ai ouvri la porte ». Mais ces incorrections prouvent qu'ils ont compris une
+ règle.
Le vocabulaire continue à s'enrichir, avec l'augmentation du nombre de mots connus, mais + aussi avec une capacité de plus en plus grande à donner du sens aux mots. Alors qu'au + départ, les enfants définissent les mots par leurs composants (lapin : il a des grandes + oreilles), leur localisation (arbre : dans le jardin), ou leur utilisation (beurre : pour + faire des tartines), ils développent ensuite des définitions catégorielles. Ils seront + capables de dire qu'une rose est une fleur, mais aussi qu'elle a des pétales comme la + tulipe.
+Dernier volet de l'évolution du langage : l'acquisition de ses différentes fonctions. Dès + le départ, l'enfant utilise le langage dans sa fonction instrumentale, c'est-à-dire pour + obtenir ce qu'il désire (boire lait). Il sait aussi exprimer ses sentiments (veux pas) et + entrer en relation avec les autres (au revoir, coucou), ce qu'on appelle la fonction + personnelle et interpersonnelle. Mais ce n'est que plus tard qu'il utilisera la fonction + heuristique du langage comme outil de découverte du monde (dis, pourquoi la mer est + bleue ?), la fonction imaginative, en inventant une histoire, et la fonction informative, + en échangeant des informations avec les autres.
+L'enfant mettra également du temps à adapter les formes du langage qu'il utilise à la
+ situation. Tout petit, s'il veut un jouet, il dira « veux ça ! ». Il apprendra
+ ensuite qu'une formule plus polie (« Tu l'achètes, s'il te plaît ? ») sera plus
+ facilement suivie d'effet. Puis il pourra se mettre à la place d'autrui par une
+ formulation indirecte (« si tu me l'achètes, je pourrai jouer avec ma petite soeur, et
+ elle t'embêtera pas »).
Le chemin est donc long, et complexe, avant une pleine maîtrise du langage. Néanmoins, + son apprentissage est étonnamment rapide et facile chez l'enfant, si on le compare à + l'adulte qui apprend une seconde langue. Cela n'a pas manqué d'éveiller l'intérêt des + linguistes et des psychologues.
+Les béhavioristes considéraient le langage comme un comportement comme un autre, dans + lequel une production verbale acquiert une force plus grande si elle est régulièrement + suivie d'effet. Les productions verbales correctes sont encouragées, et les autres + disparaissent faute de renforcement. Cette version très mécanique de l'apprentissage du + langage a été remise en question. Une théorie alternative et très novatrice a été proposée + par le linguiste américain Noam Chomsky dans les années 50. Selon lui, l'individu possède + dès la naissance une compétence de base, qui est une aptitude à produire des phrases + grammaticalement structurées. Toutes les langues du monde reposent, selon lui, sur + quelques règles profondes identiques, formant une grammaire universelle. La conception + innéiste du langage a stimulé un très grand nombre de recherches et de théories. + L'Américain Steven Pinker, dans
Des théories alternatives ont été proposées à la conception innéiste du langage. Parmi + celles-ci, les perspectives interactionnistes renvoient à une approche beaucoup plus + sociale de l'acquisition du langage. Elles partent de l'idée que l'enfant n'apprend pas + seul à parler, mais dans le cadre d'interactions de communication avec son entourage + proche, principalement son père et sa mère. Lev S. Vygotsky fut le premier à développer + cette idée dans les années 30, mais Jerome Bruner les repris ensuite. Sans réellement + s'opposer à une conception innéiste du langage (puisqu'il admet que sont nécessaires au + minimum certaines compétences pour pouvoir parler), J. Bruner s'intéresse davantage à la + façon dont l'enfant apprend à utiliser le langage, c'est-à-dire dans des situations + réelles de communication.
+Tous les enfants ne disent pas leur premier mot au même âge, ni ne peuvent comprendre ou + produire le même nombre de mots à l'âge de 2, 5 ou 10 ans. Dès 8-10 mois, certains bébés + vocalisent plus que d'autres : généralement ceux à qui la mère s'adresse le plus souvent. + Et loin de disparaître avec le temps, ces différences vont se maintenir : les plus + précoces le restent, et souvent les meilleurs en vocabulaire sont aussi les meilleurs en + syntaxe ou en compréhension de récits. C'est à l'école que les différences vont le plus se + révéler. Une étude de S. Ehrlich et ses collègues a ainsi montré que le vocabulaire des + enfants augmente de 1 300 mots environ du CE1 au CM2, mais que les écarts entre les + enfants issus de milieux favorisés et défavorisés pouvaient être de 600 mots, soit à peu + près 6 mois d'acquisition de vocabulaire. Alain Lieury, qui s'est intéressé à + l'acquisition du vocabulaire au collège, montre lui l'écart entre le premier et le dernier + de la classe de 6e : alors que le meilleur élève apprend 4 000 nouveaux mots dans l'année, + le dernier du classement n'en acquiert que 1 000. Ces différences de niveaux paraissent + fortement liées au niveau socioculturel. Mais l'explication n'en est pas simple. Il semble + en tout cas qu'un facteur déterminant réside dans la richesse des échanges langagiers + entre les parents et l'enfant. Une façon de réduire les différences consiste donc à + encourager les familles à parler avec leur enfant, au travers de lecture d'histoire, ou de + récits. L'école, bien sûr, pourrait également jouer un rôle important. Même si jusqu'à + maintenant elle tend plutôt à creuser les écarts qu'à les réduire. Depuis 1995, + « apprendre à parler et à construire son langage » est mis au programme de l'école + maternelle et primaire. Il est demandé aux enseignants de créer des situations d'échanges + langagiers, sous forme de jeux verbaux. Mais ces « conversations scolaires », comme le + montrent les observations d'Agnès Florin, ne semblent pas encore atteindre leur objectif : + l'adulte occupe la majorité du temps de parole, et parmi les enfants, ne parlent que les + plus bavards.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
A Paris du moins. Cette année-là, en effet, cinq revues de premier plan consacrent un + numéro à l'analyse structurale, tandis qu'une sixième (
« mille exemplaires vendus en + plus ». La vague structuraliste qui déferle sur le monde intellectuel français a + largement débordé les limites de sa discipline d'origine, la linguistique, tout comme + celles du microcosme académique. Non seulement l'ethnologie, la sociologie, l'économie, + l'histoire, la philosophie, les études littéraires, mais la psychanalyse et la critique + littéraire et cinématographique sont enfiévrées par la révélation selon laquelle toute + production humaine est déterminée par des structures. +
De cette idée, on connaît l'origine et les relais.
Qu'est-ce que le structuralisme ? A strictement parler, la réponse peut être décevante : + le sociologue Raymond Boudon publiera en 1968 un ouvrage sur la notion de structure en + sciences humaines où il conclut qu'il n'existe rien qui ressemble à une « méthode + structurale » ni a un usage stable du mot « structure ». La critique est sévère, mais elle + contient une part de vérité : hormi en linguistique, le structuralisme n'est pas une + théorie homogène, mais plutôt une posture philosophique. Selon M. Foucault, c'est « la + conscience éveillée et inquiète du savoir moderne ». Comme le marxisme, le structuralisme + affirme que la vérité des productions humaines est cachée derrière l'idéologie. Comme la + psychanalyse, il professe que l'homme n'est pas tant mû par sa conscience que pris dans + des cadres mentaux invisibles, individuels et collectifs. Comme les sciences de la nature, + le structuralisme s'efforce de réduire la diversité des productions humaines à un petit + nombre d'éléments et de lois : le langage étant, jusqu'à présent, le seul objet sur lequel + l'opération a réussi, le premier article de foi structuraliste est que « tout est + langage ».
+Au-delà de ces points commun, les difficultés commençent : la diffusion de la notion de
+ structure ne s'est pas faite sans choix, aménagements et glissements de sens. C.
+ Lévi-Strauss est sans doute le plus fidèle à Jakobson. A. Greimas emprunte à Hjemslev et
+ aux formalistes russes les éléments de sa narratologie actancielle, dont les liens avec le
+ précédent ne sont pas évidents. Roland Barthes s'appuie, essentiellement, sur la théorie
+ du signe de Saussure, et se préoccupe peu de formaliser sa démarche. J. Lacan utilise F.
+ de Saussure et Lévi-Strauss, mais va aussi puiser des analogies du côté des logiciens et
+ des mathématiciens. M. Foucault, qui se dira plus tard « essentiellement
+ nietzschéen »
, n'utilise pas le mot « structure », mais celui d'« épistémê »,
+ inspiré par Georges Canguilhem. Louis Althusser emprunte des concepts à la linguistique, à
+ la psychanalyse et à la philosophie de Bachelard. Il leur ajoute une création, celle de
+ « causalité structurale », qui reste assez floue, mais traduit bien une idée commune à
+ tous les structuralismes : l'homme n'est pas maître de lui-même, il est « agi » par des
+ structures. Ce qui motive l'enthousiasme, c'est la perspective de voir le champ tout
+ entier des anciennes humanités se fédérer dans un seul et même grand programme
+ scientifique d'où le sujet humain est absent. Enfin, la force du structuralisme lui vient
+ aussi de son potentiel à critiquer et démonter tout ce qui existait avant lui en matière
+ de théorie littéraire, de sciences humaines et de philosophie. La critique vise deux
+ cibles : l'homme qui se croit maître de son discours, et l'Occident imbu de l'idée
+ progrès. En cela, il est aussi - sur fond de guerre du Vietnam - un instrument de
+ contestation de tout ce qui est en place : le capitalisme, la morale bourgeoise et
+ l'impérialisme occidental.
Derrière cette facade, le structuralisme est en fait un édifice fragile. Certains de ses + fondateurs - C. Lévi Strauss le premier - désapprouvent la récupération de leurs idées par + le trio Lacan-Foucault-Althusser. Le linguiste André Martinet nie qu'il existe un + quelconque structuralisme en dehors de sa discipline. Un premier écueil guette le + mouvement : c'est la révolte de mai 1968 qui voit la contestation s'abattre sur les + maîtres qui, deux ans auparavant, faisaient figure d'avant-garde. Althusser est conspué, + Barthes part au Maroc, Lévi-Strauss se retire de son laboratoire. Dans les amphithéâtres + occupés de la Sorbonne et de Nanterre, la pensée des « mandarins » est dénoncée pour + « dogmatisme » et « scientisme ». Des universitaires hors courant prennent la parole + (Alain Touraine, Edgar Morin), Jean-Paul Sartre revient sur le devant de l'actualité et, + devant la crise, la mouvance structuraliste vacille. Pourtant, elle sort objectivement + bénéficiaire : à la faveur des réformes, la linguistique structurale s'imposera à + l'Université, et Foucault, Lacan et Barthes se retrouvent à la tête de l'établissement de + Vincennes. Dans ses disciplines d'origine le structuralisme ne fera, en fait, qu'augmenter + son influence jusqu'à la fin des années 70, tout en se divisant et en subissant la + concurrence d'autres courants, le générativisme et la pragmatique notamment. Dans le champ + littéraire et philosophique, en revanche, la greffe est peu à peu rejetée : Foucault s'en + désolidarise, Barthes oublie tout projet scientifique, Althusser fait son autocritique. + Lorsque, à partir de 1975, la voix de jeunes philosophes (Bernard-Henri Lévy, Luc Ferry, + Alain Renaut) s'élèvera pour dénoncer l'anti-humanisme de la « pensée-68 », l'étiquette + « structurale » a déjà perdu beaucoup de son pouvoir de séduction. A la fin de décennie, + le structuralisme n'est plus un paradigme novateur : c'est un moment, respecté ou rejeté, + du développement des idées en sciences humaines.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Lorsque Marco Polo arriva à Sumatra, il vit un animal inconnu muni d'une corne. Il
+ crut alors avoir rencontré la licorne de la légende, bien que cet animal-là fût beaucoup
+ moins gracieux. Il s'agissait en fait d'un rhinocéros. L'explorateur tentait de donner du
+ sens à ce qu'il voyait (1).
« Déchiffrer les signes du monde »
, comme disait Roland Barthes, tel est
+ l'objectif de la sémiologie, ou sémiotique (du grec « « une chose qui est mise à la place d'autre
+ chose »
C'est à l'aube du XXe siècle que deux hommes vont, chacun de leur côté, concevoir le + projet d'une science générale des signes : en Europe, Ferdinand de Saussure fondait la + sémiologie, tandis qu'aux Etats-Unis, Charles Sanders Peirce donnait naissance à la + sémiotique. Le premier est considéré comme le père de la linguistique moderne qui, selon + lui, n'est qu'une partie d'une discipline plus vaste : la sémiologie. Il expose sa théorie + dans son célèbre
« la langue est un système de signes exprimant des + idées et, par là, comparable à l'écriture, l'alphabet des sourds-muets, aux rites + symboliques, aux formes de politesse, aux signaux militaires, etc. Elle est seulement le + plus important de ces systèmes. On peut donc concevoir une science qui étudie la vie des + signes au sein de la vie sociale ; (...) nous la nommerons sémiologie + (...). Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les + régissent. »F. de Saussure décompose alors le signe en deux faces : un signifiant + (la mémoire d'une forme observable, un son, une image, une fumée s'élevant de la cheminée + du Vatican lors d'un conclave, par exemple) et un signifié (le contenu sémantique qui lui + est associé : « un pape est élu », si la fumée est blanche, ou le contraire, si elle est + noire). Les signes se définissent de façon différentielle : la fumée noire n'est pas la + fumée blanche (dans le rituel du Vatican), le feu rouge n'est pas le feu vert (dans le + Code de la route), la licorne n'est pas le rhinocéros (dans l'imaginaire animalier), etc. + La notion de système, au cœur de la théorie de F. de Saussure, en fait le précurseur du + structuralisme. Chez lui, la sémiologie n'est encore qu'au stade du projet, mais c'est + dans ce projet que prendra racine toute la sémiologie européenne. +
Parallèlement, aux Etats-Unis, le philosophe C.S. Peirce fonde la sémiotique, dans la
+ filiation de J. Locke, et conçoit une théorie du signe qu'il nomme phanéroscopie (du grec
+ «
Dans les années 1960, la sémiotique vit une sorte de seconde naissance, parallèlement à + l'essor de la linguistique structurale et de la communication de masse. Parmi les + sémioticiens les plus lus au niveau international, on retiendra Umberto Eco (6), dont l'œuvre met en perspective la réflexion sur le signe, de + l'Antiquité à nos jours, et Thomas A. Sebeok (7) qui, + outre une sémiotique générale, a développé une zoosémiotique propre à la communication + animale.
+En France, deux courants se distinguent, influencés par F. de Saussure : la sémiologie de + la communication et la sémiologie de la signification.
+La première s'est forgée autour de linguistes comme Georges Mounin et Luis Prieto. Elle + s'attache exclusivement aux systèmes de signes créés dans l'intention de communiquer + (comme le Code de la route), définissant ainsi son champ d'étude mais aussi ses propres + limites. C'est la sémiologie de la signification qui, sous l'égide de R. Barthes, entend + dépasser ces limites. Car un signe ne se réduit pas à ce qu'il communique + intentionnellement. Au-delà de la seule dénotation (ou sens propre : jeudi 12 dénote une + date), un signe peut véhiculer une multitude de connotations (signifiés seconds : vendredi + 13 dénote une date et connote la superstition). Du coup, le champ d'investigation de la + sémiologie devient immense. Dans
« petite bourgeoisie », sa + lecture critique et politique du monde contemporain ne manqua pas de séduire les esprits + libertaires de mai 1968. Pour R. Barthes
« il n'y a de sens que nommé », et toute + signification, même celle d'une image, passe nécessairement par le filtre de la langue. Un + postulat de taille en vertu duquel la sémiologie est à ses yeux une partie de la + linguistique, renversant ainsi la proposition de F. de Saussure. En 1964, dans son article +
Toujours dans les années 1960, Algirdas Julien Greimas (8) fonde la sémiotique narrative, connue également sous le nom d'école de Paris.
+ Elle s'inscrit dans un structuralisme issu de F. de Saussure et du linguiste danois Louis
+ Hjelmslev. S'inspirant de
A.J. Greimas ne se contente pas d'étudier l'organisation apparente des récits, mais + cherche à comprendre son organisation sous-jacente, la genèse même du sens (point fort de + sa théorie) qui, à l'image d'un embryon, part d'éléments simples (structures profondes) et + passe par différentes transformations avant de se manifester à nous (structures de + surface). A.J. Greimas en a proposé un modèle appelé « parcours génératif de la + signification ». Au niveau des structures profondes se trouvent certaines valeurs + élémentaires, que l'on peut présenter sous la forme d'un schéma : le « carré + sémiotique ».
+Il permet de visualiser les relations logiques qui constituent un réseau sémantique : les
+ contraires (bien/mal), contradictoires (bien/pas bien) et complémentaires (bien/pas mal),
+ et rend compte des nuances qui les distinguent (dire d'un film qu'il est bien ou pas mal
+ n'est pas totalement identique). Le carré sémiotique a séduit par sa commodité, ce qui en
+ a fait un emblème (forcément réducteur) de la sémiotique greimassienne. Il a également été
+ critiqué pour son fonctionnement purement binaire. Toutefois, depuis les années 1980, dans
+ l'héritage de A.J. Greimas, la sémiotique dite « tensive (9) » a permis de dépasser ce binarisme afin de rendre compte de la gradualité du
+ sens (brûlant, chaud, tiède, frais, froid, glacial...). Après la vague structuraliste des
+ années 1960, la sémiotique greimassienne s'intéresse, depuis une vingtaine d'années, aux
+ liens entre sensation et signification, témoignant d'un retour de la phénoménologie (10). Face à l'essor actuel des sciences cognitives, les
+ sémioticiens sont partagés : certains, comme U. Eco, refusent de « mettre le nez dans
+ la boîte noire » qu'est l'esprit, estimant que la sémiotique travaille sur le sens
+ et non sur les moyens cérébraux mobilisés, tandis que d'autres envisagent une sémiotique
+ cognitive. Tout au long de son histoire, la sémiotique a multiplié les zones de contact
+ avec d'autres disciplines, les sciences sociales, l'analyse littéraire, ou encore
+ l'herméneutique (11). Mais son vocabulaire théorique,
+ difficile d'accès, n'a pas facilité sa diffusion. On a parfois reproché à la sémiotique un
+ universalisme démesuré, ce à quoi elle rétorque en soulignant le caractère général de
+ toute théorie. Malgré un essor considérable, la sémiotique peine encore à s'implanter dans
+ les cursus universitaires français, entre linguistique et sciences de l'information et de
+ la communication. Néanmoins, les recherches se multiplient, définissant les contours d'une
+ discipline toujours en devenir, fidèle à son projet fondateur : saisir la mécanique du
+ sens.
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Son nom était Leborgne, mais quand on parle de lui, on se réfère généralement à
+ son surnom : Tan. Tan, la seule syllabe que ce patient de Paul Broca (1824-1880) parvenait
+ encore à prononcer. Bien qu'il saisît ce qu'on lui disait et qu'il eût conservé des
+ facultés intellectuelles intactes, les mots « ne sortaient plus de sa bouche ».
+ Monsieur Leborgne était aphasique, voilà tout, mais le syndrome dont il souffrait,
+ l'aphasie dite de Broca, n'était qu'une pièce du vaste puzzle de l'aphasie.
Que recouvre ce terme ? Un trouble de la communication verbale dû à une lésion acquise du + système nerveux central, impliquant un ou plusieurs processus de compréhension ou de + production des messages verbaux.
+L'aphasie peut concerner aussi bien le langage oral que le langage écrit (alexies, + agraphies).
+Classiquement, on range les syndromes aphasiques en troubles fluents et non fluents, dont + les aphasies de Wernicke et de Broca sont en quelque sorte les archétypes. Dans le premier + cas, le débit est apparemment normal, voire logorrhéique, mais les mots employés sont + inappropriés, incorrects ou inventés. Parfois se manifestent également des « manques du + mot », le patient voyant la fluidité de son discours subitement rompue parce qu'il ne + réussit pas à accéder à certains termes. En pareille occurrence, l'une des stratégies + utilisées est le recours à des paraphrases. Dans des pathologies particulières, comme + l'aphasie de conduction, on observe ce que les spécialistes appellent des « conduites + d'approche » - par exemple, si le mot recherché est « banane », le patient pourra produire + successivement « banine, banone, pinane, banane ». Les aphasies non fluentes, elles, se + traduisent par des difficultés très importantes à articuler les mots, allant jusqu'au + mutisme. L'élocution est lente, laborieuse, avec de nombreuses déformations phonologiques + et un manque du mot sévère. En outre, l'emploi d'un style télégraphique est fréquent.
+Les neurologues ont défini de grands syndromes (aphasies de Broca, de Wernicke, de + conduction, transcorticale motrice, etc.) selon la nature des déficits observés. Trop + grossières, ces entités ne peuvent rendre compte de l'hétérogénéité des symptômes + rencontrés. Plusieurs « centres » interviennent dans le traitement langagier ; chacun + d'eux peut être sélectivement touché, de surcroît à des degrés divers. Il en va de même + des connexions qui les relient. Par le jeu des combinaisons, les aphasies se dévoilent + sous une forme kaléidoscopique. A leur multiplicité devraient répondre des stratégies de + rééducation de plus en plus individualisées.
+Depuis les travaux de Karl Wernicke (1848-1905) et Ludwig Lichteim (1845-1928),
+ l'aphasie est le plus souvent appréhendée à partir de modèles « boîtes-flèches » (voir
+ l'encadré ci-dessous), lesquels décrivent la « mécanique » langagière à partir de
+ différentes entités de traitement du langage (les boîtes) et des relations censées les
+ unir (les flèches). Initialement assez rudimentaires, ces approches trouvèrent un second
+ souffle avec la naissance de la neuropsychologie cognitive, vers 1960-1970, et
+ s'épanouirent quand apparurent les modèles computo-symboliques une dizaine d'années plus
+ tard.
Revêtant la forme de diagramme, ceux-ci pèchent par leur linéarité. En effet, tout porte + à croire que la compréhension et la production du langage sont au coeur d'un jeu complexe + d'interactions bidirectionnelles. En outre, l'un des reproches essentiels adressés à ces + modèles est de laisser largement dans l'ombre leur mécanique intime - ce qui se passe dans + les « boîtes ».
+Néanmoins, ils permettent d'isoler les grandes étapes du traitement langagier et, par + là-même, de spécifier l'origine des principaux symptômes observés dans les aphasies.
+Les dernières avancées sont essentiellement liées au développement des modèles
+ connexionnistes (interactifs). Au moyen de ceux-ci, la neuropsychologie cognitive
+ s'efforce de s'immiscer dans les rouages mêmes de la mécanique langagière et ainsi de
+ contourner les écueils auxquels se heurtent les représentations boîtes-flèches.
En effet, le langage est chevillé à des interactions entre les niveaux phonologiques + (phonèmes - soit la plus petite unité du langage parlé, le son d'une langue), lexical + (mots) et sémantique (significations). Chacun d'eux retentit sur les autres de façon telle + que se dévoile un univers probabiliste où le mot à comprendre ou à prononcer a plus ou + moins de chance de l'être correctement. Haute probabilité chez le sujet normal ; + probabilité plus faible, modulée au gré des caractéristiques de son déficit, chez le + patient aphasique.
+Les approches interactives ont le mérite de proposer une description plus fine des + dysfonctionnements impliqués dans les troubles aphasiques, mais reposent toujours sur des + modèles simplifiés, même si leur niveau de précision et de complexité est bien plus élevé + que celui de leurs homologues boîtes-flèches. Actuellement, elles sont en outre + difficilement vérifiables, notamment par les techniques d'imagerie cérébrale + fonctionnelle. Les modèles connexionnistes ont amorcé leur entrée dans la sphère de la + rééducation des troubles aphasiques, mais beaucoup d'auteurs estiment que les stratégies + thérapeutiques futures se situeront au confluent des approches computo-symboliques et + connexionnistes, qu'ils jugent complémentaires.
+Le degré de réussite des stratégies de rééducation est fort tributaire de
+ l'étendue de la lésion cérébrale à l'origine du trouble aphasique. Généralement, les
+ actions thérapeutiques se fondent dans un premier temps sur des batteries d'évaluation
+ standardisées (dénomination de mots après présentation d'une image, compréhension,
+ répétition de mots et de phrases...) qui permettent de dresser un bilan des déficits du
+ patient et, partant, de préciser le type d'aphasie dont il souffre.
La principale limite de cette approche préliminaire réside dans son manque de finesse + face à la grande hétérogénéité des symptômes. Aussi ne contient-elle pas en germe la + possibilité d'une véritable individualisation des traitements.
+Le terrain débroussaillé, les stratégies thérapeutiques trouvent un ancrage dans les + représentations computo-symboliques (a-t-on affaire à un problème de compréhension, à un + problème d'accès à la forme des mots qui doivent être produits, etc. ?), voire dans les + modèles connexionnistes.
+Toutefois, ces stratégies se révèlent souvent empiriques. Pourquoi ? En grande partie + parce qu'on ignore encore largement comment le cerveau acquiert et stocke de nouvelles + représentations langagières. Plus prosaïquement, on ne sait pas comment il répond + concrètement aux actions de rééducation. Ainsi rien ne prouve que le cerveau d'un patient + qui a récupéré des performances normales fonctionne de la même façon qu'auparavant.
+Habituellement, la rééducation des aphasies est confiée à des orthophonistes. Différentes + stratégies sont à leur disposition. Si le trouble est modéré, ils opteront plutôt pour une + stratégie dite de réinstallation (du processus déficient). Les stratégies de + réorganisation, elles, visent à amener le patient, plus sérieusement atteint, à contourner + l'écueil sur lequel il bute : s'il éprouve plus de difficultés à accéder à la forme orale + d'un mot à produire qu'à sa forme écrite, l'orthophoniste lui proposera de visualiser son + orthographe et d'essayer ensuite de le prononcer. Dans les cas les plus sévères, clos à + tout progrès, on privilégiera une stratégie de compensation, tels l'apprentissage du + langage des signes ou le recours à un carnet de communication grâce auquel le patient, + incapable d'écrire, se fera comprendre par des dessins. A terme, les recherches en + neuropsychologie du langage devraient permettre à la rééducation de reposer sur des bases + plus solides, de préciser ses stratégies et d'en élargir l'éventail.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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A l'évidence, les êtres humains disposent d'une capacité de connaissance du monde
+ dans lequel ils sont plongés, ce qui signifie qu'ils conservent des traces internes, ou
+ représentations, de leurs interactions avec le monde environnant. Cette fonction de
+ représentation est en réalité une propriété constitutive de la vie ; aucun animal, aucun
+ végétal, ne peut survivre s'il ne s'adapte à son milieu, et cette adaptation requiert
+ nécessairement que l'organisme conserve en lui des traces de ses échanges avec son
+ environnement.
Chez l'humain cependant, cette fonction se réalise sous une forme spécifique et + particulièrement efficiente ; elle repose sur des unités représentatives délimitées + (images mentales, sentiments, etc.) qui s'organisent en un système de pensée (opérations + mentales). En outre, la pensée se révèle accessible à elle-même, c'est-à-dire consciente. + Ce système étant disponible en chaque humain singulier, les représentations qu'il organise + peuvent donc, en première analyse, être qualifiées d'individuelles.
+Mais à l'évidence également, les connaissances humaines se développent et se transmettent + de génération en génération. Les représentations du monde subsistent donc au-delà de la + durée de vie d'un individu, elles doivent dès lors se conserver « ailleurs » qu'en + l'organisme lui-même. C'est cette autre évidence qui a conduit Emile Durkheim à poser + l'existence de représentations collectives ; celles-ci non seulement auraient leur siège + au-dehors de l'organisme (en une conscience collective), mais en outre elles + s'organiseraient selon des modalités différentes de celles des représentations + individuelles, et exerceraient sur ces dernières une contrainte (au moins partielle). Ce à + quoi Ferdinand de Saussure a ajouté que la langue constituait le réceptacle privilégié de + ces représentations collectives, le médium par lequel les connaissances humaines du monde + se conservent, se transmettent et se transforment.
+S'il est ainsi admis que représentations individuelles et collectives coexistent dans le + fonctionnement humain, deux ensembles de questions se posent néanmoins. Tout d'abord, + comment qualifier plus précisément les propriétés de ces deux sortes de représentation ? + Outre leur lieu d'ancrage, s'opposent-elles aussi dans leur essence (les premières + produites par le seul organisme, les secondes par l'activité collective) ? Et + s'opposent-elles encore dans leurs modalités d'organisation et de gestion (les premières + gérées par l'individu, les secondes par les organisations sociales) ? Ensuite, et quelles + que soient les réponses fournies à ce premier type de questions, comment s'opèrent les + interactions inévitables entre ces deux ordres de représentation ? Comment les unes + agissent-elles, concrètement, sur les autres ?
+On ne peut comprendre l'être humain que par son développement dans l'enfance et + l'adolescence. Si cette maxime est acceptée par la plupart des psychologues, les + conceptions de la genèse des représentations humaines se distribuent néanmoins en deux + courants radicalement opposés.
+Pour le premier, toute capacité de représentation se fonde sur les caractéristiques + biologiques de l'organisme ; les capacités spécifiques des êtres humains s'expliquent dès + lors par leur supériorité biologique. Le constructivisme piagétien, ainsi que la + psychologie cognitiviste contemporaine témoignent de cet accent porté sur le rôle des + caractéristiques génétiques, biologiques et neurophysiologiques dans la constitution de la + pensée humaine. Dans cette approche, les capacités psychiques humaines seraient donc + issues de l'organisme-individu, et s'appliqueraient ensuite aux propriétés du monde + environnant. Le mouvement développemental va de l'interne vers l'externe, du biologique au + psychologique puis au social. Ce faisant, les représentations humaines auraient d'abord + des propriétés générales, issues des mécanismes biologiques d'interaction de l'organisme + avec son milieu, et elles n'auraient que secondairement des propriétés différentielles, + issues de la confrontation de l'organisme aux formes d'activités culturelles et + langagières particulières de son groupe.
+La difficulté majeure de cette position est qu'elle ne permet pas de comprendre d'où + émanent les diversités sociales, culturelles et langagières qui caractérisent + objectivement le fonctionnement humain. Si cette conception d'une progression adaptative + linéaire était correcte, les organisations cognitives, sociales et sémiotiques humaines ne + devraient relever que d'une seule et même logique.
+Pour le second courant, que l'on peut qualifier d'interactionnisme social, les capacités + de représentation spécifiquement humaines sont le produit de l'intériorisation des formes + particulières d'interactions qui se sont développées dans l'espèce au cours de l'histoire. + Les caractéristiques biologiques supérieures de l'être humain rendent possible la + coopération dans l'activité collective. Cette activité implique une distribution des + tâches et des rôles sociaux et elle est de plus productrice d'objets sociaux + (d'instruments adaptés aux tâches communes et d'oeuvres résultant de ces tâches). Son + organisation nécessite, enfin, l'existence de moyens d'entente ou de négociation sur ce + que sont les situations concrètes d'interaction et sur les rôles que les individus sont + censés y jouer. Comme le suggèrent les thèses développées, notamment par le philosophe + Jurgen Habermas, c'est le langage qui joue ce rôle de médiateur de l'activité collective. + Le langage est ici conçu comme constitué de signes arbitraires, c'est-à-dire d'unités + représentatives façonnées par l'échange social et radicalement indépendantes des + propriétés des objets qu'elles désignent. Il est également vu comme organisant ces signes + en textes, c'est-à-dire en formes communicatives adaptées à des situations d'action + déterminées. Dans cette optique, c'est alors la réappropriation, en un organisme + singulier, de ces construits historiques, sociaux et sémiotiques, qui est constitutive de + la pensée consciente. L'intériorisation du langage s'effectue dans le cadre d'activités + collectives; l'enfant apprend à parler et à penser au travers d'interactions familiales, + scolaires ou autres. Et c'est dans la mesure où le langage entraîne un dédoublement des + images mentales et une capacité d'agir sur ses propres processus mentaux, que son + appropriation transforme la fonction de représentation commune à toute espèce vivante en + une pensée consciente.
+Si, au plan des processus d'hominisation, cette conception ne peut guère être validée, + faute de données scientifiques pertinentes, Lev S. Vygotsky (1934/1985), Jerome Bruner + (1991) et bien d'autres ont démontré empiriquement que c'est bien ce mouvement de + l'externe vers l'interne, du social vers le psychologique, qui caractérise le + développement de la pensée consciente de l'enfant. Ces auteurs soutiennent que la + connaissance de soi n'est qu'un cas particulier de la connaissance des autres ; que les + représentations humaines sont d'abord marquées par le social, dans ses dimensions + d'activité et de langage ; qu'elles sont en conséquence d'abord conditionnées par les + interactions sociales contextualisées, avant de se transformer en une logique proprement + cognitive.
+Du point de vue de l'interactionnisme, en raison des conditions mêmes de leur genèse, + toutes les représentations proprement humaines sont sociales en essence. Dans cette + perspective, il paraît regrettable que le courant de psychologie issu des travaux de Serge + Moscovici ne qualifie de « sociales » que les seules représentations qui s'appliquent à la + vie sociale et qui s'organisent sur un mode pratique.
+Les représentations humaines-sociales peuvent être qualifiées de collectives lorsqu'elles
+ ont leur siège dans les oeuvres humaines (milieu aménagé, institutions sociales, sciences,
+ arts, etc.). Mais ces oeuvres ne sont cependant elles-mêmes interprétables qu'au travers
+ des textes (oraux ou écrits) qui les commentent, textes qui sont par ailleurs les seules
+ manifestations empiriques du langage verbal humain. Si ce dernier constitue donc bien le
+ réceptacle majeur des représentations collectives, il ne conditionne cependant pas
+ l'ensemble de leurs modalités d'organisation. A un premier niveau certes, ces
+ représentations sont fortement déterminées par l'organisation politique, culturelle ou
+ économique des formations sociales dans lesquelles s'élaborent les textes, les mythes, les
+ idéologies et tous les grands systèmes de représentations. Et elles dépendent aussi des
+ situations concrètes dans lesquelles les individus expriment verbalement leurs jugements,
+ leurs croyances et leurs connaissances. Mais dès lors que les diverses pratiques
+ textuelles se confrontent et se répondent, finissent par s'élaborer aussi des
+ connaissances tendanciellement indépendantes du contexte social et des règles
+ d'organisation des textes oraux ou écrits. Et ces représentations décontextualisées
+ s'organisent alors collectivement selon d'autres modalités ; elles prennent place dans les
+ « mondes formels » postulés par Habermas (op. cit.), c'est-à-dire dans ces systèmes
+ de règles proprement logiques qui structurent les connaissances acquises par l'humanité.
+ Mondes formels qui s'incarnent dans les théories scientifiques et philosophiques, mais
+ aussi dans l'ensemble des doctrines politiques ou religieuses.
Les représentations humaines-sociales peuvent être qualifiées d'individuelles + lorsqu'elles ont leur siège en un organisme singulier. Elles se distinguent des + précédentes à la fois par leur ampleur et par leur forme d'organisation. Elles + s'acquièrent dans le cadre des échanges que chaque individu peut avoir avec l'activité, + les textes- et les mondes formels de son milieu, mais aucun individu ne peut avoir + suffisamment de contacts avec ces acquis collectifs pour se réapproprier l'ensemble des + connaissances humaines. Par ailleurs, elles s'acquièrent selon un ordre et une temporalité + qui dépendent des circonstances de chaque vie individuelle ; toute acquisition nouvelle + conditionnant les suivantes (en lui fournissant un cadre d'accueil), les représentations + de chaque individu s'organisent dès lors selon des modalités radicalement singulières, ce + qui justifie que tout individu puisse être qualifié de personne.
+Enfin, étant donné que les représentations collectives relèvent soit d'une logique + pratique, soit d'une logique formelle, les représentations individuelles qui en sont + issues s'organisent elles aussi selon ces deux modalités ; en une « raison pratique » + (certaines croyances surnaturelles ou jugements sur autrui) tout d'abord, qui persistera + tout au long de la vie, mais aussi en une « raison pure » (celle des opérations + logico-mathématiques) qui émergera après la première, par abstractions-généralisations + successives.
+Où et comment s'opèrent les échanges entre ces deux types de représentations ? En + fonction de ce qui précède, dans les interactions verbales médiatisant les activités + collectives, bien sûr ! Mais cette affirmation globale peut être assortie d'une réponse + plus précise.
+Tout échange langagier s'effectue sur l'arrière-fond d'un intertexte- déjà là, + c'est-à-dire de multiples genres de textes- élaborés par les générations précédentes pour + répondre à des besoins et des enjeux sociaux précis (roman, manuel, dictionnaire, + éditorial, mode d'emploi, etc.). S'ils constituent des formes communicatives complexes, + les genres ont aussi cette particularité de combiner des types de discours- différents, + c'est-à-dire des segments spécifiques, que l'on qualifie de segments de narration, de + récit, de dialogue ou d'exposé théorique : le genre « roman », par exemple, combinera + généralement des segments de narration et de dialogue ; le genre « manuel scolaire ou + universitaire » des segments d'exposé théorique et de narration, etc. Dans un segment de + narration, les représentations verbalisées (constituant son « contenu ») sont + explicitement mises à distance de la situation de production orale ou écrite (cette + distance étant marquée par des formules du type « il était une fois », « le 12 novembre + 1996 », etc.). De plus, elles sont organisées en une progression chronologique. Dans un + discours théorique en revanche, les représentations verbalisées sont présentées comme si + elles étaient totalement indépendantes de cette même situation, et elles sont organisées + en une progression achronologique, à caractère logique et/ou argumentatif. Outre qu'ils + sont reconnaissables à leurs propriétés linguistiques, ces segments ou types de discours + témoignent donc de la construction d'un « monde formel spécifique », dans lequel les + représentations sont réorganisées en tenant compte à la fois de la linéarité de toute + production textuelle et du rapport qui est posé entre le contenu du texte et l'acte + concret (oral ou écrit) dont ce texte est issu. Ce sont ces mondes formels spécifiques qui + se créent ou se reproduisent dans toute production verbale que l'on peut qualifier de + mondes discursifs-. Ceux-ci constituent la charpente des représentations que les individus + ou les organisations peuvent s'approprier et même formuler. En s'inscrivant dans une + doctrine politique ou syndicale, par exemple, un individu ne peut que formuler des énoncés + conformes à une logique discursive et argumentative reconnue ; s'il adhère aux thèses + nationalistes, il est clair que ses représentations seront structurées par l'ensemble des + propriétés de cette forme idéologique. Et c'est dans le cadre des mondes discursifs + exprimés par les types de discours que sont présentées ces formes idéologiques. En retour, + l'individu peut intervenir sur ces formes, en les reproduisant ou en les transformant peu + ou prou.
+Dans le processus de lecture des textes, tout être humain est confronté aux types de + discours historiquement élaborés au sein de la science, de la littérature, des + philosophies, de la culture, etc. Pour comprendre ce qui est écrit (ou dit), il doit + s'intégrer à ces cadres discursifs les représentations collectives qui organisent, en vue + de l'échange. Et en généralisant la thèse que Paul Ricoeur avait soutenue pour le seul + type narratif, c'est par le biais de cette intégration que les humains accèdent à la + manière dont le monde a déjà été pensé, commenté et évalué par les autres. Ce faisant, ils + peuvent se situer en rapport avec ces connaissances, et par là, se comprendre + eux-mêmes.
+Dans le processus de production textuelle, l'individu ne peut qu'exploiter les modèles de + genres disponibles dans l'intertexte, et donc les types discursifs que ces genres + comportent. Mais chaque individu ne peut produire un texte que dans une situation + particulière, telle qu'il se la représente. Il mobilise dans cette opération un + sous-ensemble des représentations constitutives de sa personne, et ce faisant, il + introduit des modifications dans les cadres discursifs préexistants, qu'ils réfèrent à des + constructions culturelles, à des théories scientifiques, à des doctrines religieuses ou + autres. Tout discours nouveau est dès lors le produit de l'adoption d'un modèle + collectif-historique, et de l'adaptation de ce modèle à une situation particulière. Et les + mondes discursifs exprimés par les différents types de discours constituent donc les lieux + dans lesquels se déploie, en permanence, la dialectique entre représentations collectives + et représentations individuelles.
+Professeur de didactique des langues à l'université de Genève. Il a publié récemment
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Comment est-il possible d'étudier les origines du + langage ?
+A l'heure actuelle, les recherches sur l'origine du langage + s'orientent dans deux directions.
+L'une, fondée sur des études anatomiques et physiologiques précises, vise à déterminer à + partir d'indices fossiles, comme les traces laissées par le cerveau sur la calotte + crânienne, à partir de quelle époque les hommes préhistoriques ont été capables de + parler.
+L'autre concerne les liens entre gènes et langues. On pourrait en effet établir une + certaine analogie entre les grandes familles linguistiques d'une part, et les parentés + génétiques entre populations d'autre part. Le lien entre familles linguistiques et + migrations de populations est net, mais jusqu'où peut-on remonter ? Le linguiste américain + Meritt Ruhlen a proposé l'existence d'une langue qui serait à l'origine de toutes les + autres, la « langue-mère », parlée il y a quarante mille ans !
+L'hypothèse est séduisante, les médias s'en sont emparés. Reste que la démarche + scientifique, fondée sur une apparente « ressemblance » d'un certain nombre de mots, est + loin de faire l'unanimité dans les milieux concernés, sans pour autant d'ailleurs qu'il + faille abandonner définitivement l'idée d'une - ou de plusieurs - langues originelles.
+Nous commençons aujourd'hui à avoir une idée relativement précise du type de changements + linguistiques phonétiques, et dans une moindre mesure syntaxiques et sémantiques, qui ont + affecté les six mille langues parlées dans le monde. Grâce aux outils de modélisation, il + est possible de commencer à remonter dans le temps et d'essayer d'imaginer à quoi pouvait + ressembler l'ancêtre de deux langues qui ont divergé depuis dix siècles, vingt + siècles...
+Que savons-nous du système de communication des néandertaliens et des premiers hommes + anatomiquement modernes ? Quelles étaient leurs capacités physiologiques et + cognitives ?
+Dans les années 1970, certains chercheurs ont soutenu la thèse selon laquelle la position + du larynx constituait un verrou empêchant la formation du langage articulé. C'est ainsi + que, selon Philip Lieberman, il y a cent mille ans, l'homme de Néandertal aurait été + incapable de produire un éventail de sons suffisamment nombreux pour donner naissance au + langage articulé.
+De tels travaux sont actuellement remis en cause. Le squelette de néandertalien trouvé
+ dans une sépulture à Kebara (Israël) présente en fait un os hyoïde très semblable à celui
+ de l'Homo sapiens. Les travaux d'Anne McLarnon apportent par ailleurs des éléments
+ très intéressants. En effet, cette chercheuse britannique a mis en évidence l'existence
+ d'une évolution du diamètre de la moelle épinière dans la région dorsale, qui correspond
+ au contrôle des mouvements de la cage thoracique. Rappelons que pour pouvoir émettre une
+ longue séquence de sons, il faut contrôler la respiration thoracique et la pression
+ subglottique. Or, Anne McLarnon a montré que la zone de la colonne vertébrale,
+ correspondant à la sortie des nerfs qui viennent innerver la cage thoracique, s'est
+ considérablement transformée depuis l'Homo erectus et que son diamètre est
+ significativement plus important chez les Homo sapiens et les néandertaliens que
+ chez les Homo erectus. Je ne serais donc pas surpris que les capacités
+ articulatoires des néandertaliens aient été assez semblables à celles des
+ sapiens.
En revanche, il n'en va pas de même de leurs capacités cognitives. Je pense que le
+ langage articulé n'existait pas chez les néandertaliens sous la forme que nous connaissons
+ aujourd'hui chez les sapiens. C'est d'ailleurs l'une des explications possibles de
+ leur disparition. Le fait de pouvoir disposer du langage articulé, autrement dit, de la
+ faculté de transmettre rapidement une grande quantité d'informations, a certainement donné
+ à nos ancêtres sapiens un avantage adaptatif considérable.
De quels autres moyens disposons-nous pour dater l'apparition du langage + articulé ?
+Essayer de dater l'apparition du langage, c'est aussi s'interroger sur les activités
+ humaines qui présupposent l'existence du langage. De ce point de vue, les recherches sur
+ les sépultures constituent une piste possible. Il y a un peu moins de cent mille ans, les
+ néandertaliens et les premiers sapiens enterraient leurs morts, ce qui, certes,
+ n'est pas en soi une preuve indiscutable de l'existence de croyances religieuses. En
+ revanche, les traces d'offrandes laissées auprès des défunts - à partir de moins
+ quatre-vingt mille ans - suggèrent bien la mise en oeuvre d'un rituel et de croyances dans
+ l'au-delà. L'existence d'une pensée religieuse ne semble guère possible sans langage
+ articulé.
Quelle est votre propre contribution à ce débat ?
+Christophe Coupé, doctorant, et moi-même cherchons à étayer la thèse selon laquelle le
+ passage des premiers hommes en Australie, il y a plus de soixante mille ans, supposait
+ déjà l'existence d'un langage articulé. Les datations convergent en effet pour indiquer
+ qu'Homo sapiens était présent en Australie il y a soixante mille ans. Les
+ sépultures mises à jour près du lac Mungo (au sud de l'Australie) en attestent. A cette
+ époque, le continent australien (Sahul) est relié à la Papouasie-Nouvelle-Guinée et à la
+ Tasmanie. Mais même lors des plus grandes périodes de glaciation, le niveau des mers n'a
+ jamais été suffisamment bas pour réunir le continent australien et l'Asie. Le passage sur
+ ce continent s'est donc forcément effectué par voie maritime. En utilisant un outil de
+ modélisation, emprunté aux sciences dures, afin de mesurer le niveau des mers sur les cent
+ mille dernières années, nous nous sommes rendus compte qu'il y avait au minimum cent
+ kilomètres d'eau à franchir pour atteindre l'Australie.
La navigation sur une telle étendue suppose une démarche intentionnelle. La traversée + s'est faite de proche en proche, en passant d'une île à l'autre, visible à l'horizon. La + traversée supposait aussi la capacité de construire des embarcations, de coordonner les + efforts de plusieurs personnes, de planifier et d'emmener de la nourriture et de l'eau + potable, puis de survivre dans un environnement différent, etc.
+Tout cela ne semble pas possible sans une organisation collective du travail, sans un + système de communication élaboré difficilement imaginable sans langage. Il est donc, selon + nous, indiscutable qu'il y a soixante-dix mille ans au moins, ces hommes possédaient le + langage articulé.
+Les premiers habitants sont arrivés sur le continent australien il y a au moins soixante + mille ans. À l'époque, le niveau des mers était beaucoup plus bas et la Nouvelle-Guinée, + l'Australie et la Tasmanie étaient reliées entre elles, formant un seul continent baptisé + Sahul.
+Même aux périodes où le niveau des eaux était au plus bas (durant les derniers cent mille + ans), il a cependant fallu, pour atteindre Sahul, traverser des bras de mer d'au moins 100 + kilomètres. Deux voies étaient possibles, soit de l'Asie directement vers l'Australie + (trajet sud), soit de l'Asie vers la Nouvelle-Guinée, puis l'Australie. Dans les deux cas, + cela a supposé une maîtrise de la navigation. Et une telle expédition navale suppose + elle-même un projet, une organisation collective du travail, un système de communication + élaboré... et donc la maîtrise du langage.
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+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
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Un des grands projets scientifiques du xxe siècle a + été de découvrir quelques règles formelles élémentaires qui régiraient toutes les langues. + C'est le programme de Noam Chomsky. Dans votre livre,
Il n'est pas exclu qu'il puisse exister quelques grands principes + d'organisation auxquels obéissent toutes les langues. Au demeurant, il faut bien que la + langue soit organisée pour qu'on la comprenne. Tout comme il n'est pas exclu qu'il y ait + un ancrage biologique au langage. Mais j'ai essayé de montrer que cela ne suffit pas à + épuiser la diversité des phénomènes linguistiques. Il y a dans le programme de Chomsky un + certain nombre d'erreurs qui tiennent à une mauvaise formation en philosophie. Chomsky est + un grand linguiste, mais il n'est pas un bon philosophe. Quand il parle du + « rationalisme », il le confond avec un simple nativisme. Le rationaliste affirme que les + connaissances vraies résultent d'une nécessité logique. Un empiriste est celui qui assume + la contingence de notre condition dans le monde.
+Le langage est certes le support de la rationalité. Mais cela n'implique pas pour autant + que le langage puisse être transparent à lui-même, réductible à un système logique. Le + rêve d'une langue parfaite et universelle qui fonctionnerait selon quelques règles de + calcul est-il crédible ? Les rationalistes ont répondu par l'affirmative. Chomsky n'a fait + que rejoindre cette utopie traditionnelle sous une forme assez banale. Or, les grands + progrès de la philosophie du xxe siècle, dans ce domaine, ont permis de montrer une fois + pour toute qu'il n'en était rien. Que, bien qu'il soit le médium de l'intelligibilité, le + langage fait partie du monde de la facticité.
+Qu'entendez-vous par facticité ?
+Le philosophe américain Willard van Orman Quine a apporté sur ce point une + contribution décisive. Il défend deux thèses importantes, qui nous conduisent à cette + interprétation de la facticité du langage.
+La première thèse montre qu'il est impossible de tracer une frontière entre les vérités + de fait et les vérités de raison, entre les « jugements synthétiques » et les « jugements + analytiques », comme on disait dans la philosophie classique. Cela revient à dire que, + dans nos connaissances, nous sommes incapables de distinguer de façon absolue ce qui + relève du langage et ce qui relève du monde extérieur. Nous savons bien que le langage est + distinct du monde, mais nous sommes incapable d'en assigner la frontière exacte.
+La seconde thèse de Quine relève de ce que l'on a appelé l'indétermination de la
+ traduction, ou l'instabilité de la référence. Expliquons cela simplement. Si vous vous
+ trouvez dans une tribu dont vous ne connaissez pas la langue et qu'une personne vous
+ montre du pain en prononçant un mot, vous allez supposer que ce mot signifie
+ « pain ». Car c'est cette expérience du monde qui semble assigner un sens au mot
+ employé. Or, il se peut que la personne ait voulu dire « prends », ou « c'est à
+ moi », ou encore « c'est bon ».
Quine ne fait que reprendre une vieille histoire qui circule chez les linguistes depuis
+ Otto Jespersen. Un explorateur avait traduit par « aiguille » un mot groenlandais
+ qui signifiait « à ma fille ». On l'imagine arrivant dans une habitation
+ groenlandaise. Il veut apprendre des mots : il montre l'aiguille à une vieille dame,
+ celle-ci répond « c'est celle de ma fille », et lui note « aiguille ».
Autrement dit, le monde ne suffit pas à fixer la référence du langage. Ce qui signifie + que nous sommes toujours irrémédiablement confrontés au langage. Il y a toujours un + certain flottement dans une traduction, nous ne sommes jamais sûrs qu'il existe une + fixation absolue du sens. C'est cela, la facticité du langage.
+La facticité implique que le langage est toujours là, que je ne pourrai pas le rendre + transparent à lui-même, que l'on ne pourra jamais le rendre totalement rationnel. Ce qui + ne veut pas dire que je ne puisse pas le décrire et trouver des régularités. Mais on ne + parviendra jamais à transformer le langage en formulation rationnelle, dépouillée de toute + ambivalence.
+Quelles sont les conséquences de cette vision empiriste pour la + compréhension du langage ?
+L'une de ces conséquences est ce que j'appelle la sous-catégorisation + grammaticale. Pour dire les choses grossièrement, cela signifie que la grammaire est en + situation de dépendance du langage, et non l'inverse. Quelle que soit la richesse de notre + grammaire, elle ne pourra pas prédire tous les événements linguistiques, toutes les façons + de parler des sujets.
+Les règles de grammaire produisent un langage artificiel, que l'on peut ou non respecter. + Mais cela n'empêche pas le langage d'évoluer. Et la grammaire ne peut expliquer à elle + seule le langage, pourquoi et comment il évolue. Une grammaire n'est qu'un outil, un + artefact qui nous permet d'une certaine façon de décrire une partie de notre activité + linguistique et de la réguler.
+Quand vous parlez de la grammaire, s'agit-il de la grammaire courante + ou de la grammaire formelle des linguistes ?
+Il n'y a pas de différence de nature, ni de discontinuité radicale entre + les deux. La grammaire repose sur l'existence de régularités dans la langue. Elle consiste + à découper le langage en unités puis à donner des lois pour assembler ces unités. Cette + démarche peut être plus ou moins raffinée, plus ou moins normative : le principe est + toujours le même.
+Cette idée de la sous-détermination est-elle démontrable ?
+Il n'y a pas de démonstration absolue, comme pour un théorème de + mathématique, mais il y a des arguments très forts qui la soutiennent.
+Premier argument : la non-prédictibilité des changements linguistiques. Il n'y a aucune + loi qui permette de prédire l'avenir d'une langue. Ce qui signifie que, par rapport à la + réalité du langage, nos discours scientifiques ne sont pas dans le même statut que les + calculs d'un astronome par rapport à la trajectoire d'un astre. Au mieux, on peut les + comparer à ceux des économistes.
+Deuxième point : toutes les grammaires que nous avons faites ont été dépassées, à un + moment donné, par la réalité du langage vivant. La grammaire du latin n'est pas adaptée + aux langues romanes.
+Enfin, il y a des phénomènes d'irréversibilité, auxquels on n'a pas accordé toute + l'attention qu'ils méritaient. De quoi s'agit-il ? Traduisez un texte d'une langue 1 dans + une langue 2, puis dans une langue 3 et 4. Enfin, vous retraduisez le texte obtenu dans la + langue 1. Vous n'avez aucune chance de retomber sur le texte primitif. Pourquoi ? Parce + que, quand vous passez d'une langue à une autre, vous prenez un ensemble de décisions, sur + la forme, sur la signification des mots. Et ces décisions sont irréversibles. C'est un peu + comme le principe de la thermodynamique, où il y a irréversibilité de certains phénomènes + physiques. Cette idée d'irréversibilité est, je crois, essentielle. Car elle introduit la + temporalité dans le langage. La thèse de la sous-détermination implique l'historicité et + la facticité du langage. Le langage est soumis à l'histoire, au développement et à des + phénomènes d'irréversibilité.
+Est-ce que cela signifie que la linguistique est condamnée à vivre + dans le règne de la contingence ? Car, en refusant l'idée de lois universelles, il faut + rejeter tout programme unificateur et ouvrir la connaissance linguistique vers la + diversité des langues, vers une connaissance encyclopédique et classificatrice des + langues.
+Avec quelle discipline la linguistique a-t-elle le plus d'air de famille ? + Un chomskien dira que c'est évidemment avec les mathématiques, et il aura avec lui toute + la théorie des langages formels. Pour la théorie empiriste, la linguistique se rapproche + plus de la biologie et de l'histoire.
+Bien sûr, nous sommes capables de repérer des catégorisations, de généraliser, d'observer + des régularités, mais ces régularités ne se résorbent pas dans des lois ou dans un calcul. + Quand je critique le rationalisme, je critique en quelque sorte la résorption des + compétences linguistiques des hommes dans une faculté plus générale, qui serait celle du + calcul.
+L'empirisme admet qu'il existe des systèmes organisés, mais ceux-ci ne sont pas hors de + l'histoire. On aurait tort d'opposer trop sommairement empirisme et rationalisme, en + disant que l'empiriste ne croit pas aux systèmes, et que le rationaliste ne croit pas à + l'histoire.
+Il est paradoxal, au moment où les cosmologistes ont découvert que l'univers entier a une + histoire, qu'on en vienne à refuser d'expliquer les connaissances humaines par leur + histoire... Etre empiriste aujourd'hui, c'est affirmer qu'il y a une histoire de la nature + comme il y a une histoire de nos connaissances, que celles-ci relèvent du domaine de la + culture et de l'invention de technologies cognitives.
+Quelle est la traduction du programme empiriste en terme de programme + de recherche ? Le projet de Chomsky était lié au développement de l'ordinateur et à la + volonté de créer une sorte de programme universel générant toutes les langues du monde. + Qu'en est-il pour le programme empiriste ?
+Défendre le programme empiriste aujourd'hui, c'est défendre un programme + « externaliste », qui consiste à dire que nos connaissances ne peuvent s'expliquer que par + la seule structure du cerveau. On retrouve ici la question de la démarcation entre l'inné + et l'acquis. Prenons un exemple : celui de l'apparition de la capacité de calcul chez + l'humain. De nombreuses expériences montrent aujourd'hui qu'un bébé de quelques mois, si + on lui présente trois objets au lieu de cinq, est sensible au nombre. D'aucuns en ont + conclu que la capacité arithmétique était innée chez l'homme. Je pense que c'est une + interprétation erronée.
+L'être humain est spontanément sensible à la numérosité. Les animaux de même : un lion + doit savoir qu'il y a une différence entre deux et cinq gazelles. Mais cela ne signifie + pas que tout le calcul et les mathématiques dérivent de cette capacité élémentaire. Pour + que se développent les mathématiques, il faut l'essor d'une culture, des inventions, une + histoire. Le point de départ est sans doute inscrit dans les capacités innées de notre + cerveau, mais les technologies cognitives - comme les mathématiques, les langages - + naissent de l'invention, de la culture, de l'histoire. L'arithmétique dépend de la + manipulation des cailloux. Il lui fallait pour exister que l'humain soit sensible à la + numérosité, mais l'arithmétique n'est pas une discipline innée.
+Si je transpose cela au langage, je pense que le langage est un appareillage + technologique, apparu dans l'instrumentalisation du corps humain, qui s'est par la suite + considérablement développé avec l'écriture, la conception de listes de mots, et ensuite + avec la constitution de grammaires et de dictionnaires, que l'on doit concevoir comme des + outils technologiques capables de concevoir et de réguler notre communication.
+Si l'on doit admettre qu'il existe des compétences fondamentales + inscrites dans le cerveau humain, sur lesquelles se greffe un développement culturel, + pourquoi opposer aussi fondamentalement les deux programmes, rationaliste et + empiriste ?
+Les travaux récents d'Ursula Bellugi et de ses collaborateurs montrent, à + partir de l'imagerie cérébrale, que les mêmes zones du cerveau sont en activité lorsque + l'on parle (oral) ou lorsqu'un muet s'exprime par langue des signes (gestuelle). Cela + semblerait aller dans le sens de la thèse d'une spécialisation neuronale du langage, + indépendant de la zone corporelle en activité. Qu'il y ait une spécificité biologique du + langage, je pense que nous sommes à peu près tous d'accord là-dessus. La question qui se + pose ensuite est : est-ce que cela va servir à expliquer le langage ?
+Et je crois que le programme chomskien pèche, en ceci qu'il pense que cela va suffire à + expliquer le langage. C'est un peu comme si l'anatomie de la main allait expliquer + l'invention du piano et de l'harmonie. Pour les empiristes, le fait qu'il y ait des + contraintes et potentialités inscrites dans la nature n'empêche pas de prendre en compte + l'essor des technologies cognitives. Je pense qu'il y a vraiment deux programmes de + recherche différents. L'un consiste à résorber le langage dans les langues formelles, donc + les mathématiques. L'autre considère que le langage est du domaine de la facticité, donc + que la linguistique est une science empirique. J'essaie de ne pas avoir de position + tranchéepar rapport à tel ou tel aspect de la théorie linguistique. A l'aide de ce que + j'appelle le tétraèdre de validation, je montre que les modes de validation peuvent être + plus vers l'un que vers l'autre, tantôt davantage factuels, tantôt davantage formels.
+Quels sont, selon vous, les enjeux majeurs de la linguistique pour + les années à venir ?
+J'en vois quatre. Un premier défi est proprement scientifique : il vise à + construire une information fiable sur l'ensemble des langues du monde, leurs catégories et + leur évolution. Un énorme travail de description des langues est encore à faire. + Simplement en Amazonie, il y a environ 140 langues non encore décrites !
+Le deuxième porte sur les technologies linguistiques. Il nous faut automatiser les formes + de la communication pour dominer l'explosion contemporaine de la quantité des informations + véhiculées par le langage. Tout comme il existe déjà un tri automatique des lettres ou des + chèques, il nous faut développer le traitement automatique du langage, la reconnaissance + du langage écrit, de la parole par des machines. Cela permettra de passer directement de + l'oral à l'écrit, et générera un gain de productivité énorme. C'est la frontière + technologique du xxie siècle. Il y a là-dessous d'énormes enjeux économiques, + scientifiques, et aussi des enjeux de civilisation. Tout comme les les langues qui n'ont + pas été « outillées » par des dictionnaires et des grammaires sont devenues marginales, + les langues qui ne bénéficieront pas d'un équipement informatique conséquent perdront + progressivement leur importance et leur impact.
+Un troisième défi porte sur l'élucidation des racines biologiques et culturelles du + langage. On retrouve ici notre opposition entre ceux qui affirment qu'il existe quelque + chose comme un gène du langage, et ceux pour qui le langage est avant tout une production + culturelle.
+Le quatrième enjeu est thérapeutique et sanitaire. Il vise à surmonter l'ensemble des + handicaps linguistiques : bégaiement, dyslexie, aphasie, difficultés de tout genre.
+Alors que le premier enjeu est traité uniquement par les linguistes, les trois autres + défis supposent la collaboration avec d'autres disciplines. Les écoles d'orthophonistes + sont rarement liées aux études linguistiques fondamentales, et c'est dommage de part et + d'autre. Il faudrait que ces quatre enjeux soit traités en commun.
+Philosophe et linguiste, il a publié de nombreux ouvrages sur l'histoire, la philosophie
+ et l'épistémologie de la linguistique. Dernier ouvrage paru,
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
On désigne par « droits de l'homme » les droits naturels et inaliénables qu'aurait
+ tout individu, quels que soient son sexe, sa religion, son statut social ou son origine.
+ Universels et naturels parce que fondés sur l'appartenance à l'espèce humaine et
+ inaliénables parce que personne ne peut les perdre ou y renoncer, même volontairement. Les
+ droits de l'homme appréhendent donc l'individu comme à la fois autonome et premier par
+ rapport à la société. Ils se posent comme des droits subjectifs que posséderait en propre
+ chaque individu et qu'il pourrait opposer au pouvoir.
L'expression « droits de l'homme » est parfois contestée à cause de l'ambiguïté
+ sémantique du mot « homme » qui désigne à la fois le genre humain et les humains de genre
+ masculin. C'est pourquoi certains préfèrent parler de droits humains (en anglais on parle
+ du reste de
Mais quels droits recouvrent au juste les droits de l'homme ? On distingue souvent + plusieurs générations de droits de l'homme. La première correspond aux droits civils et + politiques : liberté d'opinion et liberté de conscience, liberté d'expression, droit de ne + pas être emprisonné de manière arbitraire, présomption d'innocence, droit à la propriété, + égalité devant la loi, droit de vote, droit d'accéder aux emplois publics... Ce sont ces + droits par exemple qu'affirmait la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de + 1789.
+Mais ils sont vite apparus insuffisants et, tout au long du XIXe siècle, apparaît l'idée + qu'il faut ajouter des droits économiques et sociaux. Cette deuxième génération de droits + de l'homme affirme ainsi des droits tels que le droit au travail, le droit à l'éducation, + le droit à la protection de la santé, la liberté syndicale, le droit de grève, le droit au + repos et aux loisirs ou le droit à la sécurité matérielle. Ce sont de tels droits + qu'affirme par exemple en France le Préambule de la Constitution d'octobre 1946. Cette + deuxième génération répond en quelque sorte au reproche souvent fait aux droits de l'homme + de n'être que des droits formels, autrement dit des droits théoriques sans traduction + concrète.
+Une troisième génération a également progressivement vu le jour à partir des années 1970. + Elle renvoie aux droits de solidarité, tels le droit à la paix, le droit à un + environnement sain (première conférence des Nations unies, Stockholm, 1972) ou le droit au + développement durable. Mais l'inclusion de ceux-ci dans les droits de l'homme est souvent + contestée car il s'agit de droits collectifs et non individuels. Enfin, nombreux sont ceux + qui soulignent la nécessité de nouveaux droits de l'homme liés aux menaces que peuvent + faire planer certaines avancées scientifiques et techniques, notamment les progrès de la + biologie et les nouvelles technologies de communication. Voilà qui appellerait peut-être + une quatrième génération de droits de l'homme.
+La liste des droits de l'homme ne cesse, on le voit, de s'allonger. Et certains de + s'alarmer d'une telle inflation qui risquerait d'affaiblir les droits de l'homme + eux-mêmes.
+Parce qu'ils supposent une certaine conception de l'individu, les droits de
+ l'homme sont le produit de la modernité. Si ces droits se veulent anhistoriques, leur
+ élaboration et leur proclamation s'inscrivent dans l'histoire. L'idée de droits de l'homme
+ dans la formulation qui est la sienne naît à proprement parler avec la Déclaration des
+ droits de l'homme et du citoyen de 1789. Mais en fait cette déclaration s'inscrit dans une
+ longue lignée de textes attachés à défendre avant la lettre certains droits de l'homme.
+ Elle puise dans l'héritage de la Magna Carta de 1215 ou du Bill of Rights de 1688 en
+ Angleterre, mais également dans la déclaration américaine d'Indépendance du 4 juillet
+ 1776. La philosophie des Lumières joua également un grand rôle dans la genèse des droits
+ de l'homme en prônant avec force liberté et tolérance religieuses, et en s'opposant à la
+ torture et à l'arbitraire...
La référence au droit de l'homme après la Révolution française connaît une certaine + éclipse. Elle reprend son essor après la Seconde Guerre mondiale grâce à de grandes + déclarations sous l'égide des Nations unies : Déclaration universelle des droits de + l'homme de 1948, Déclaration des droits de l'enfant (1959), Déclaration sur le génome + humain et les droits de l'homme (1997). Ces déclarations non contraignantes assoient + cependant la force morale des droits de l'homme. Dans les années 1970 et 1980, ils ont été + l'arme et la ressource des dissidents dans leur lutte contre les régimes communistes. Ils + font aujourd'hui consensus en Occident.
+Elles sont nombreuses. Une première critique, qu'on peut qualifier de
+ traditionaliste, est très vite apparue après la Révolution française. Elle consiste à
+ dénoncer l'universalisme abstrait d'une telle notion. Edmund Burke, en Angleterre, dénonce
+ dans ses « Il n'y a pas d'homme dans le monde. J'ai vu
+ des Français, des Italiens, des Russes, etc. (...) , mais quant à l'homme, je
+ déclare ne l'avoir jamais rencontré de ma vie »
Pour Karl Marx, les droits de l'homme sont en fait le reflet de la société bourgeoise. Il
+ note ainsi dans « Aucun des prétendus droits de
+ l'homme ne dépasse l'homme égoïste, c'est-à-dire un individu séparé de la communauté,
+ replié sur lui-même, uniquement préoccupé de son intérêt personnel et obéissant à son
+ arbitraire privé. »
Pour K. Marx, l'émancipation de l'homme ne peut faire l'économie
+ d'une véritable révolution politique car les droits de l'homme, qui ne sont que formels,
+ ne remettent pas en cause la domination et l'exploitation.
Une autre critique repose sur des arguments culturels et dénonce l'universalisme de ces + droits derrière lesquels elle voit une forme d'impérialisme de la culture occidentale. Ils + ne seraient ni plus ni moins qu'une manière d'imposer une conception occidentale de + l'individu.
+Dans une critique plus nuancée, Marcel Gauchet (
La Déclaration universelle des droits de l'homme adoptée par l'Assemblée générale des
+ Nations unies le 10 décembre 1948 fut la première étape d'une universalisation des droits
+ de l'homme. Le procès de Nuremberg marqua pour sa part la naissance d'un droit pénal
+ international, lequel s'est heurté à de très nombreux obstacles. Ce n'est qu'assez
+ récemment que furent mis sur pied des tribunaux internationaux
Mais en dépit de ces dispositifs internationaux, on constate une régionalisation des + droits de l'homme (qui peut sembler contradictoire avec leur vocation universaliste). On + peut citer la Convention européenne des droits de l'homme (1950) et la Cour européenne des + droits de l'homme chargée de l'appliquer, aujourd'hui un des systèmes les plus efficaces : + les citoyens des pays participants peuvent saisir cette cour s'ils n'ont pas pu obtenir + satisfaction dans leur pays. Sur le continent américain, une Convention américaine des + droits de l'homme (adoptée en 1969 et entrée en vigueur en 1978) réunit une vingtaine + d'Etats (mais ne compte ni les Etats-Unis ni le Canada). Il existe également une Charte + africaine des droits de l'homme et des peuples (1981) et une Charte arabe des droits de + l'homme (1994) qui se réfère au droit musulman.
+Sur le terrain, de nombreuses ONG sont actives dans le domaine des droits de l'homme à + l'échelle internationale, telles que Amnesty International, Human Rights Watch, + Oxfam...
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Avant d'Être une activité qui déverrouille les portes de
+ l'imaginaire, comme l'écrit si bien Daniel Pennac
Lire est un acte complexe qui s'élabore à plusieurs niveaux : celui de la reconnaissance + des signes, celui de la perception orthographique et de leur traduction phonétique en + mots, de la mise en forme syntaxique, de l'identification du sens au niveau de la phrase + et du texte.
+En simplifiant à l'extrême, on peut distinguer deux grands courants théoriques qui
+ s'affrontent. Les modèles
L'objectif est ici de présenter les principaux résultats de la recherche scientifique. + Comment, autrement dit, le lecteur s'y prend-il à la fois pour décoder et comprendre un + texte écrit ?
+La lecture commence par un mouvement de l'oeil nommé saccade qui permet la fixation sur
+ un endroit du texte. A ce moment, environ dix lettres sont analysées sur une zone de la
+ rétine où l'acuité visuelle est maximum, la fovéa. Ces traits vont être
+ codés dans les aires visuelles du cerveau, permettant la reconnaissance des lettres. Les
+ lettres permettent l'identification du mot. Le lecteur ouvre son « dictionnaire mental »,
+ partie de la mémoire où se trouvent les quelque 30 000 mots que connaît, en moyenne, un
+ adulte. Dans ce lexique mental- sont stockées les informations orthographiques,
+ phonologiques- (relatives à la prononciation), syntaxiques- (relatives à la fonction dans
+ la phrase) et sémantiques- (relatives au sens).
La reconnaissance directe du mot à partir des lettres qui le composent implique qu'il + existe en mémoire une forme orthographique déjà connue.
+Mais la lecture de mots inconnus exige un autre processus : chaque lettre ou groupe de + lettres peut faire l'objet d'un recodage sous forme orale. Cette voie de conversion + indirecte est nommée « médiation phonologique »-. C'est elle qui nous permet de lire à + voix haute un mot inconnu ou inventé, comme le nom d'un nouveau médicament. Mais + l'utilisation de cette voie phonologique ne se limite pas à la lecture de mots inconnus ; + elle participe à la lecture de mots déjà rencontrés, notamment lorsqu'ils sont rares.
+De nombreuses études démontrent que l'identification phonologique des mots (la perception
+ des données nécessaires à leur prononciation), tout comme leur sens, est activée pendant
+ la lecture silencieuse par ceux que les psychologues appellent « les lecteurs experts »-.
+ Il est ainsi plus difficile de détecter des fautes dans un texte lorsque le mot erroné se
+ prononce de la même manière que le bon mot. Dans la phrase « la lecture à
+ voie haute est-elle plus difficile que la lecture à voir basse ? », la seconde
+ faute (voir) est plus aisée à détecter que la première (voie). Le code phonologique de « voie », compatible avec la bonne réponse, gêne
+ la détection de la faute. C'est par méconnaissance de ces recherches scientifiques que
+ certains pédagogues ont prétendu que « la lecture devait se faire uniquement avec les
+ yeux » et condamnent l'hypothèse d'un recodage phonologique.
Toutes ces opérations, inconscientes chez le lecteur, sont très rapides. Chaque mot est
+ ainsi analysé en moins de 400 millisecondes. Les saccades successives de l'oeil
+ permettent la fixation et le traitement de mots nouveaux dont la compréhension va être
+ intégrée dans la signification globale de la phrase ou du texte. L'analyse sémantique
+ (élaboration du sens) nécessite parallèlement une étape de calcul syntaxique. Les
+ opérations syntaxiques concernent l'ordre des mots dans la phrase (quel est le verbe, le
+ sujet...), leur accord en genre et en nombre, la construction des propositions et leurs
+ interrelations (coordination, subordination...). En outre, la pratique de la langue est
+ émaillée d'usages linguistiques implicites, qui facilitent la compréhension. Par
+ exemple, lorsque l'interprétation d'un mot dépend d'un autre mot situé ailleurs dans le
+ texte, on dit qu'il y a « anaphore »-. Dans l'expression « tant va la
+ cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse », à quel mot renvoie le pronom « elle » ? On comprend qu'il indique la «cruche» ; pourtant, il pourrait
+ aussi se rapporter à l'«eau».
On voit le nombre de traitements réalisés pour comprendre une phrase. Ensuite le + lecteur intègre, sélectionne et mémorise certaines informations.
+A partir de ce tri hiérarchique, il élabore une représentation du sens global du texte.
+ Différentes idées vont être associées entre elles ou regroupée en une seule. Ce résumé
+ mental se nomme la « macrostructure »
Ainsi, si l'on demande à un lecteur de rappeler un texte plusieurs jours après qu'il + l'ait lu, il tente en général de le reconstituer à partir d'une matrice composée des + idées principales. D'ores et déjà, il est possible d'entrevoir les difficultés que va + éprouver un lecteur s'il n'est pas capable de dégager les informations importantes d'un + texte.
+En outre, les connaissances fournies par le texte vont interagir avec les connaissances
+ préalables du lecteur. Ici intervient ce que les psycholinguistes nomment un modèle
+ mental- ou « modèle de situation ». Ces interactions permettent au lecteur de réaliser
+ des inférences. Par exemple, dans la phrase « il conduisait trop
+ rapidement, les médecins sont réservés sur son état », ce que nous savons de la
+ conduite automobile nous permet de deviner que cet individu a été victime d'un grave
+ accident. Des inférences de nature variée peuvent aussi être utiles pour anticiper des
+ événements ou pour relier une action passée à un fait actuel. Des travaux
Par ailleurs, beaucoup de textes sont présentés sous des formes canoniques : une fable
+ est constituée d'un récit et d'une morale ; une fiction d'une situation initiale, des
+ séquences d'action et d'une situation finale... La connaissance implicite chez les
+ lecteurs de ces structures narratives (ou schémas) facilite l'élaboration de la macro
+ structure et donc la compréhension et la mémorisation de ce qu'ils ont lu
+ Psychologie cognitive de la
+ lecture, collectif, Puf, 1992.
Enfin, parallèlement à ces connaissances linguistiques, tout lecteur mobilise des + connaissances dites métacognitives-, relatives à la régulation de l'activité de lecture + et à la mise en place de stratégies adaptées. Ainsi, l'adaptation du rythme de lecture + en fonction des objectifs à atteindre, l'utilisation de retour en arrière sur des + parties antérieures du texte en cas de difficulté, sont autant de comportements que le + lecteur expert utilise de manière appropriée.
+Pour accéder au statut de lecteur, le jeune enfant doit acquérir l'ensemble de ces
+ savoirs et de ces stratégies... Il lui faut apprendre le passage de l'imprimé à la
+ compréhension et comme l'écrit Daniel Pennac, « découvrir la pierre
+ philosophale, ce passage de l'arbitraire graphique le plus total à la signification la
+ plus chargée d'émotion ».
+
Lorsqu'il développe son langage, l'enfant se construit un lexique
+ phonologique (un mot est associé à un objet), en même temps qu'il apprend les règles de
+ la syntaxe (organisation des mots dans la phrase).
L'apprentissage de la lecture va se fonder au départ sur les connaissances dont dispose + l'enfant prélecteur. Au fur et à mesure que de nouvelles connaissances vont être + acquises, il va passer à des processus de traitement différents considérés par les + psychologues comme des stades. Nous respecterons donc la règle tout en mettant en garde + le lecteur contre une acception trop rigide de ce concept de stades. Ils ne sont que des + guides généraux masquant parfois l'hétérogénéité des comportements individuels. Le + modèle le plus cité dans la littérature scientifique est probablement celui proposé par + Utah Frith en 1985. Même s'il a fait l'objet de critiques, il a le mérite de présenter + de manière simple et pertinente l'acquisition de la lecture par l'apprenti lecteur. Dans + ce modèle, trois modes de lecture se succèdent : l'étape logographique, l'étape + alphabétique et l'étape orthographique.
+- La première découverte du code écrit par l'enfant va être réalisée par la
+ reconnaissance de mots spécifiques et souvent rencontrés, par exemple son prénom. Il
+ sera capable de reconnaître ce mot pour le verbaliser. Cela caractérise ce que Utah
+ Frith nomme le « stade logographique ». Mais il ne s'agit pas encore de lecture. Ces
+ mots ou ces logos sont reconnus comme le sont des dessins ou des objets, par
+ l'intermédiaire d'indices visuels saillants : la taille, le rond au milieu... C'est en
+ fait le système de reconnaissance des objets qui est utilisé. Ainsi, des enfants de 3 à
+ 5 ans sont parfaitement capables de reconnaître le sigle Coca-Cola ou STOP, mais
+ lorsqu'on leur présente ces mots hors de leur contexte habituel, il leur est impossible
+ de les lire
Très vite cette stratégie de reconnaissance trouve ses limites : les indices sont trop + peu nombreux pour que l'enfant puisse découvrir de lui-même le code nécessaire à la + prononciation.
+- Vient alors le «stade alphabétique» pendant lequel l'enfant découvre les lettres et
+ les structures phonologiques qui y sont associées (au cours préparatoire). A ce moment
+ du développement, l'enfant perçoit que les mots qu'il connaît peuvent être segmentés en
+ unités phonétiques plus petites (syllabes, rimes, phonèmes-). Le pa de papa se retrouve
+ dans Paris, p+a = pa, p+e = pe... Très rapidement des unités plus larges que la lettre
+ sont prises en compte : des groupes de lettres associées au même phonème (le son « o »
+ peut s'écrire o, au ou bien eau...) ou des parties de mots connus
+ utilisées pour lire des mots nouveaux
- La confrontation répétée avec certaines formes orthographiques engendre un stockage
+ en mémoire de ces formes. Le lexique orthographique de l'enfant se constitue. Cette
+ partie de la mémoire est utilisée progressivement pour reconnaître les mots sur la base
+ de leur structure orthographique sans nécessité d'un passage par la conversion
+ phonologique de lettres. Il s'agit de la « voie orthographique directe de
+ reconnaissance ». Mais l'utilisation d'une voie directe ne signifie pas l'abandon
+ de la voie de conversion phonologique des lettres en sons. Cette conversion est toujours
+ nécessaire chez le lecteur adulte pour lire des mots nouveaux ou rares.
Savoir décoder d'une part, comprendre ce que l'on lit d'autre part, sont les deux + aptitudes primordiales que le jeune lecteur doit acquérir. La littérature scientifique + met aujourd'hui clairement en évidence que ces deux types d'aptitudes sont nécessaires + et interagissent, voire se compensent, pendant le processus de lecture.
+Ce constat a des conséquences pédagogiques importantes, notamment sur les méthodes + d'apprentissage de la lecture. L'affrontement entre les partisans de la « méthode + syllabique » ou phonique (où l'accent est mis sur l'apprentissage du code) et ceux de la + « méthode globale » (où l'on s'intéresse de manière primordiale au sens) a fait couler + beaucoup d'encre. Il est aujourd'hui largement dépassé tant dans les pratiques des + instituteurs que dans les débats scientifiques. Il subsiste toutefois certains + dogmatismes qui prônent la supériorité d'une méthode sur une autre, sans que jamais un + travail expérimental ne le confirme.
+Plutôt qu'une querelle d'écoles, il faut fournir aux enfants toutes les aptitudes qui + leur sont nécessaires au cours de l'apprentissage. Les travaux déjà réalisés démontrent, + par exemple, qu'une méthode globale obtient de meilleurs résultats si elle est renforcée + par des exercices de décomposition des mots en phonèmes. On sait maintenant que ces deux + grands types d'aptitudes, décodage et compréhension, sont tous deux indispensables à la + lecture et doivent faire l'objet d'un apprentissage. Le danger est de faire l'impasse + sur l'un de ces grands domaines.
+Néanmoins, une méthode, aussi bonne soit-elle, est nécessaire mais non suffisante pour + fabriquer de bons lecteurs. En effet, au cours du primaire, le mode de reconnaissance du + mot écrit de l'élève devient proche de celui de l'adulte. Mais des différences + qualitatives énormes persistent, notamment dans la vitesse de traitement. Par exemple, + on fait lire un mot à un sujet en lui demandant si c'est un animal. Un étudiant effectue + ce jugement en 600 millisecondes, un enfant de 11ans en 1,5 seconde et un de 8 ans en + 2,5 secondes. Mais surtout la différence réside dans le coût en ressources mentales de + chacune des opérations de décodage chez les jeunes enfants. Pour illustrer cette notion, + on peut la comparer à la conduite automobile. Chez tout conducteur expérimenté, + rétrograder, appuyer sur la pédale d'embrayage au moment de passer une vitesse se fait + sans intention volontaire ou réfléchie. Ces actions ne consomment que peu de ses + ressources mentales qu'il peut alors consacrer à observer les autres véhicules ou le + paysage. Cette automatisation est rendue possible par la répétition de ces opérations. + Inversement, chez le jeune conducteur, chaque opération est contrôlée et utilise une + partie de ses ressources attentionnelles. Chez le jeune lecteur, il en est de même. Les + procédures de reconnaissance du mot sont coûteuses en ressources et se font aux dépens + parfois de la compréhension. La seule possibilité est alors de ralentir considérablement + le rythme de lecture pour effectuer toutes ces opérations de manière successive. Chez le + « lecteur expert », les processus de reconnaissance des mots et traitement syntaxique + sont automatisés, un maximum de ressources sont donc disponibles pour la compréhension + et la mémorisation.
+La lecture passe donc par l'acquisition de procédures (codage orthographique,
+ phonologique, syntaxique...) et par une réduction progressive du coût cognitif de ces
+ procédures. Comme pour la conduite, la condition
Des études ont prouvé que le temps consacré à lire était lié au niveau de lecture des + enfants interrogés mais aussi à leurs progrès au cours de l'année, les plus gros + lecteurs progressant le plus. Le temps consacré à lire sera donc un facteur puissant + d'apprentissage de la lecture.
+Dans une étude américaine
Un déficit d'automatisation des procédures naît, entre autres, du manque de lecture. On + comprend alors mieux ici les effets importants du milieu socioculturel d'origine : si + les occasions de lecture sont faibles, alors cette automatisation est grandement remise + en question. Il est fort probable qu'un pourcentage non négligeable de ces lecteurs non + stimulés ou non motivés viendra grossir les statistiques de l'illettrisme...
+Si le désir de lire est plus facile à évoquer qu'à provoquer, il est pourtant
+ primordial. L'ouvrage de Daniel Pennac en constitue un excellent plaidoyer. Pour cet
+ auteur, la contrainte pédagogique qui entoure la lecture au collège ou au lycée est un
+ obstacle au désir de lire. Il a très certainement raison. Les psychologues ont déjà
+ montré que la contrainte tue la motivation
Psychologue, maître de conférences à l'université Rennes-II
+Dernier ouvrage publié :
Pour lire un mot, notre cerveau dispose de plusieurs stratégies. Il
+ peut utiliser une voie directe, dite aussi voie lexicale. Ou bien, dans certains cas,
+ utiliser un autre itinéraire passant par ce que les psycholinguistes nomment la
+ « médiation phonologique ».
Si la représentation visuelle du + mot correspond à une forme déjà existante dans notre mémoire (lexique mental), le + mot est immédiatement compris.
Le lecteur décompose + le mot en syllabes ou en lettres pour le déchiffrer. Cette voie est dite indirecte + car elle suppose le passage par une conversion des graphèmes (lettres) en phonèmes + (sons).
+Actuellement, beaucoup d'auteurs adoptent l'hypothèse proposée depuis vingt ans déjà + par M. Coltheart d'un « traitement en cascade ». Pour ce chercheur anglo-saxon, les deux + procédures sont activées automatiquement et c'est la plus rapide qui est choisie. + Autrement dit, quand un mot est fréquent, il est lu directement par la voie lexicale ; + lorsque le mot est rare, il existe de fortes chances pour que la médiation phonologique + apporte sa contribution à son identification et à sa verbalisation.
+Les modèles ci-dessus suscitent de vifs débats chez les spécialistes, certains auteurs + soutenant que ce passage par la médiation phonologique est systématique. En outre, les + meilleurs lecteurs, par exemple, seraient aussi ceux qui décodent le mieux chaque mot, + alors que ceux qui s'appuient sur le contexte pour l'identifier, font davantage + d'erreurs de sens.
+Les travaux de la psycholinguiste Séverine Casalis Lecture et dyslexies, collectif, Les
+ pluriels de Psyché, 1997.
Au cours de la lecture, nous effectuons une série d'opérations. Pour
+ tenter d'en saisir la complexité, Eric Jamet utilise une métaphore dans laquelle notre
+ système cognitif serait un immeuble multinational
Chacun de ces étages cognitifs est composé de plusieurs bureaux qui communiquent
+ entre eux, et avec ceux des autres étages, par une multitude de coursiers (les
+ neurones) affairés à transmettre les messages neuronaux. L'objectif de ces coursiers
+ est la reconnaissance du mot, afin de le comprendre et de le prononcer. Des indices
+ orthographiques servent à le localiser précisément et à le distinguer des mots
+ proches, situés dans les bureaux voisins. Une fois localisé, ce mot donne accès à des
+ informations : sa définition, sa manière de le prononcer, son genre, ses synonymes ou
+ les mots de sa famille. Cependant, les points de vue divergent entre les chercheurs
+ sur l'ordre dans lequel s'effectuent ces opérations. Les étages supérieurs
+ président-ils aux opérations (modèles Revue de
+ psychologie de l'éducation, n° 2, 1996.
Forme linguistique très courante dans laquelle l'interprétation d'un mot dépend d'un + autre mot (ou d'un segment de phrase), situé ailleurs dans le texte. Exemple : «Quand le + chien voit son maître, il aboie» (nous comprenons que «il» renvoie à « chien » et non à « + maître »).
+Connaissances qui portent sur le contrôle de l'action. Par exemple, savoir adapter sa + lecture à la difficulté du texte, à l'usage que l'on va en faire (lecture loisir ou étude + d'un document de travail).
+Ensemble des processus de lecture de la transformation de l'information linguistique + initiale à la phase finale de compréhension du texte. On parle dans ce cas de lecteur + expert ou lecteur habile.
+En psychologie cognitive, il s'agit de la partie de notre mémoire où sont stockées les + données (orthographiques, phonologiques, sémantiques) relatives aux mots que nous + connaissons.
+Ensemble des connaissances spontanées relatives à une situation. Dans la phrase « le + garçon leur offrit un digestif avec l'addition », c'est notre expérience qui nous permet + de comprendre que la scène se passe au restaurant et que le mot « garçon » désigne un + serveur. De fait, l'absence ou l'insuffisance de connaissances de bases du lecteur peuvent + avoir des effets négatifs sur la compréhension de ce qu'il lit.
+Unité linguistique correspondant à un son et permettant des distinctions sémantiques.
+Science qui étudie la fonction des sons dans une langue.
+Processus qui consiste, lors de la lecture, à convertir les lettres d'un mot en sons pour + faciliter l'identification de ce mot.
+(du grec
(du grec
Cette expression désigne les mouvements du larynx que le lecteur effectue pour prononcer + un mot à voix haute. En posant des capteurs sur la gorge de lecteurs adultes, on a + constaté que cette subvocalisation s'effectue aussi pendant la lecture silencieuse. Des + expériences montrent que quand on supprime la subvocalisation, la compréhension du texte + lu et sa mémorisation deviennent beaucoup moins performantes.
+
+ Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
+
Manuel d'initiation à l'histoire de la langue française, dans sa dimension externe
+ (histoire, politique linguistique, sociolinguistique...) et dans sa dimension interne
+ (phonétique, lexique, sémantique, syntaxe, orthographe...). L'auteur souhaite à son
+ lecteur qu'il comprenne, à l'issue du parcours, que « bien des "fautes" d'hier sont
+ devenues la règle d'aujourd'hui ». A destination des premier et second cycles.
On croit souvent que les enfants apprennent à parler vers 18 + mois quand ils prononcent + leurs premiers mots. En fait, les recherches en psychologie, exposées dans ce livre, + montrent que l'acquisition du langage débute bien plus tôt. Des études expérimentales + sur le foetus (l'augmentation de son rythme cardiaque indique sa réaction à la + nouveauté) ont montré que, dans le ventre de sa mère, l'enfant reconnaît déjà la voix de + sa mère. Il parvient même à discerner les caractéristiques de sa langue maternelle + (lorsque sa mère parle une langue étrangère, son coeur s'accélère de nouveau). Dans les + premiers mois après la naissance, le bébé va apprendre à discriminer la prosodie, puis + les séquences importantes d'une phrase (syllabes mots, intonations pertinentes). Bref de + nombreux éléments se mettent en place avant qu'il ne se mette à parler vraiment.
+Faut-il en déduire que l'enfant est programmé pour le langage
+ et qu'il s'agit d'un
+ instinct ? Non, affirme Annette Karmiloff-Smith, connue pour s'être opposée aux théories
+ innéistes. Certes, selon elle, le langage est une spécificité humaine, mais il n'est pas
+ inné. Chez certains enfants atteints de lésions cérébrales dans l'hémisphère gauche
+ (centre du langage), l'acquisition du langage s'effectue dans l'hémisphère droit.
+ « Les circuits spécialisés pour le traitement du langage, localisés dans le
+ cerveau humain, n'ont donc rien d'inné : ils émergent au cours du développement de
+ l'interaction du cerveau avec l'environ- nement linguistique. » En conséquence :
+ « Le langage n'est pas d'emblée une fonction spécialisée du cerveau
+ humain, il le devient ».