Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Les interactions interpersonnelles jouent un rôle fondamental dans le développement des activités cognitives. Les chercheurs s'intéressent particulièrement à deux grands types de relations sociales : les relations dites asymétriques (entre un adulte et un enfant, ou un expert et un novice) et les relations symétriques (entre pairs ou enfants du même âge).
En quoi consistent les premières et que nous apprennent-elles ? On demande par exemple
à un bébé de remplir une tâche trop difficile pour lui : construire une tour avec des
plots. L'enfant, s'il est livré seul à cette tâche, empilera de façon anarchique
les plots les uns sur les autres, sans succès, pour finalement s'en désintéresser.
En présence d'un adulte, il sera initié à la construction de la tour par celui-ci qui
prendra et posera d'abord les pièces à sa place puis avec lui, avant de le laisser agir
seul. L'enfant acquiert ainsi la notion d'activité partagée. Il comprend l'utilité d'un
tel partage pour résoudre les problèmes nouveaux et se sent plus à même d'entreprendre des
activités qu'il ne connaît pas. Les relations sociales dites symétriques montrent, quant à
elles, l'utilité de certains types d'échanges entre enfants pour le développement
cognitif, comme la confrontation de points de vue différents : les enfants sont alors
amenés à discuter, à se justifier, à comprendre l'autre et à se décentrer.
Ces interactions sociales ne sont qu'une partie des contraintes imposées, à plus large échelle, par la culture. Une étude comparative menée sur des enfants sourds et aveugles montre que ces enfants sont plus autonomes et mieux intégrés dans la vie sociale en Ouganda que dans nos pays industrialisés. Les chercheurs ont pu voir, par exemple, deux enfants sourds et aveugles y assurer la fonction de porteurs d'eau. Dans ce pays chaud, le fait que ces enfants soient peu habillés facilite le recueil, dès le plus jeune âge, d'informations tactiles. L'habitude qu'ont les mères de porter leurs bébés sur le dos favorise la compréhension et l'acquisition par l'enfant de ses gestes et des codes sociaux. La culture ougandaise semble ainsi plus favorable au développement des enfants sourds et aveugles que la nôtre, où les contacts (notamment corporels) sont plus limités et où d'autres sens que l'ouïe et la vue sont rarement sollicités. Il y a donc là ce que la psychologie écologique appelle une « niche développementale ».
Le langage n'est pas seulement un moyen particulièrement puissant de représentation. C'est aussi un outil privilégié de régulation de la vie sociale et un mode de vie sociale en soi. On apprend à parler, non pas pour faire des phrases, mais pour agir sur autrui et avec autrui : c'est la dimension pragmatique des activités langagières.
En voilà un exemple : la phrase « il commence à faire chaud ici » a différentes significations et implique différentes réactions selon le contexte où elle est prononcée. Si l'on est dans une pièce où il commence à faire chaud, il s'agit d'une demande indirecte d'ouvrir la fenêtre. Si elle est prononcée dans le cadre d'échanges conflictuels, elle peut signifier que les choses sont en train de mal tourner. Si la température est glaciale, le propos est ironique.
La pragmatique du langage s'intéresse aux capacités qu'a l'enfant de comprendre les différents usages du langage et à y répondre. Ce champ de recherche, en plein essor, entretient des liens étroits avec les études sur la représentation et l'attribution d'états mentaux (« théorie de l'esprit ») : dans quelle mesure l'appropriation du langage permet-elle la représentation par l'enfant du monde mental ? Il semble qu'au-delà d'une base neurobiologique nécessaire et commune à l'espèce, l'enfant construise ces représentations explicites sur la base de connaissances tacites et de savoir-faire acquis par l'expérience des pratiques conversationnelles.
Propos recueillis par Hélène Vaillé
Ancien président de la Société européenne de psychologie développementale, professeur de
psychologie du développement à l'université Rennes-II. Il a notamment pour thèmes de
recherche le rôle de l'expérience conversationnelle dans la représentation des états
mentaux (« theory of mind »