On apprend à parler pour agir avec autrui Propos recueillis par Hélène Vaillé Encodage en TEI Bertrand Gaiffe Vincent Meslard 724 ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française)
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Propos recueillis par Hélène Vaillé On apprend à parler pour agir avec autrui Sciences Humaines L'enfant et ses intelligences Octobre 2005 Sciences Humaines Mensuel n° 164
Propos recueillis par Hélène Vaillé Psychologie psychologie du développement langage échange français Rubriques définies par la revue sciences humaines Actualité de la recherche Classiques Courants et disciplines Dossier Echos des recherches Enjeux Entretien Evénement Grand Dossier Le point sur... Livres Références Disciplines définies par la revue sciences-humaines Communication Droit Économie Éducation Épistémologie Ethnologie Littérature Philosophie Préhistoire Psychanalyse Psychiatrie Psychologie Psychologie sociale Sciences cognitives Sciences du langage Sciences Humaines Sciences Politiques Sociologie
On apprend à parler pour agir avec autrui ENTRETIEN AVEC MICHEL DELEAU
Quelles sont les grandes orientations actuelles des travaux relatifs aux dimensions sociales du développement mental ?

Les interactions interpersonnelles jouent un rôle fondamental dans le développement des activités cognitives. Les chercheurs s'intéressent particulièrement à deux grands types de relations sociales : les relations dites asymétriques (entre un adulte et un enfant, ou un expert et un novice) et les relations symétriques (entre pairs ou enfants du même âge).

En quoi consistent les premières et que nous apprennent-elles ? On demande par exemple à un bébé de remplir une tâche trop difficile pour lui : construire une tour avec des plots. L'enfant, s'il est livré seul à cette tâche, empilera de façon anarchique les plots les uns sur les autres, sans succès, pour finalement s'en désintéresser. En présence d'un adulte, il sera initié à la construction de la tour par celui-ci qui prendra et posera d'abord les pièces à sa place puis avec lui, avant de le laisser agir seul. L'enfant acquiert ainsi la notion d'activité partagée. Il comprend l'utilité d'un tel partage pour résoudre les problèmes nouveaux et se sent plus à même d'entreprendre des activités qu'il ne connaît pas. Les relations sociales dites symétriques montrent, quant à elles, l'utilité de certains types d'échanges entre enfants pour le développement cognitif, comme la confrontation de points de vue différents : les enfants sont alors amenés à discuter, à se justifier, à comprendre l'autre et à se décentrer.

Dans quelle mesure le contexte culturel influence-t-il ces interactions sociales ?

Ces interactions sociales ne sont qu'une partie des contraintes imposées, à plus large échelle, par la culture. Une étude comparative menée sur des enfants sourds et aveugles montre que ces enfants sont plus autonomes et mieux intégrés dans la vie sociale en Ouganda que dans nos pays industrialisés. Les chercheurs ont pu voir, par exemple, deux enfants sourds et aveugles y assurer la fonction de porteurs d'eau. Dans ce pays chaud, le fait que ces enfants soient peu habillés facilite le recueil, dès le plus jeune âge, d'informations tactiles. L'habitude qu'ont les mères de porter leurs bébés sur le dos favorise la compréhension et l'acquisition par l'enfant de ses gestes et des codes sociaux. La culture ougandaise semble ainsi plus favorable au développement des enfants sourds et aveugles que la nôtre, où les contacts (notamment corporels) sont plus limités et où d'autres sens que l'ouïe et la vue sont rarement sollicités. Il y a donc là ce que la psychologie écologique appelle une « niche développementale ».

Vous vous êtes aussi beaucoup intéressé aux effets du langage sur le développement...

Le langage n'est pas seulement un moyen particulièrement puissant de représentation. C'est aussi un outil privilégié de régulation de la vie sociale et un mode de vie sociale en soi. On apprend à parler, non pas pour faire des phrases, mais pour agir sur autrui et avec autrui : c'est la dimension pragmatique des activités langagières.

En voilà un exemple : la phrase « il commence à faire chaud ici » a différentes significations et implique différentes réactions selon le contexte où elle est prononcée. Si l'on est dans une pièce où il commence à faire chaud, il s'agit d'une demande indirecte d'ouvrir la fenêtre. Si elle est prononcée dans le cadre d'échanges conflictuels, elle peut signifier que les choses sont en train de mal tourner. Si la température est glaciale, le propos est ironique.

La pragmatique du langage s'intéresse aux capacités qu'a l'enfant de comprendre les différents usages du langage et à y répondre. Ce champ de recherche, en plein essor, entretient des liens étroits avec les études sur la représentation et l'attribution d'états mentaux (« théorie de l'esprit ») : dans quelle mesure l'appropriation du langage permet-elle la représentation par l'enfant du monde mental ? Il semble qu'au-delà d'une base neurobiologique nécessaire et commune à l'espèce, l'enfant construise ces représentations explicites sur la base de connaissances tacites et de savoir-faire acquis par l'expérience des pratiques conversationnelles.

Propos recueillis par Hélène Vaillé

Profil : Michel Deleau

Ancien président de la Société européenne de psychologie développementale, professeur de psychologie du développement à l'université Rennes-II. Il a notamment pour thèmes de recherche le rôle de l'expérience conversationnelle dans la représentation des états mentaux (« theory of mind »), le développement de la fiction et les relations entre déficiences et développement.