Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Alors que la grammaire traditionnelle nous propose souvent des exemples du type « le
chien du voisin s'est sauvé », on entendra dans la conversation courante « au
fait, le voisin... son chien, eh ben i s'est sauvé », et parfois quelques
bizarreries, comme « Donne-moi- Z-en »... Manifestement, la parole a son
fonctionnement propre, mais n'est devenue un objet d'étude que récemment. Pourtant, s'il
est un point commun à toutes les langues, c'est bien d'être parlées. Certes, la rhétorique
antique a fourni une abondante réflexion sur certains usages de la parole, dans une
société où l'art de l'orateur était au coeur de la vie de la cité. Mais, dans les cultures
à forte tradition littéraire, la parole a longtemps été occultée par l'écrit. Or, une
langue est d'abord parlée et, si certaines d'entre elles possèdent une écriture,
nombreuses sont celles qui n'en ont pas.
Au début du xxe siècle, Ferdinand de Saussure, fondateur de la linguistique moderne, a
opéré une distinction fondamentale entre la langue, ensemble de règles abstraites, et la
parole, action singulière d'un locuteur. Or la linguistique saussurienne va privilégier
une approche dite immanente, car elle se préoccupe exclusivement du fonctionnement interne
de la langue, indépendamment des pratiques réelles. Seul l'aspect verbal et non vocal est
alors retenu, et la situation de communication est elle aussi évacuée. Du coup, des
phénomènes comme la prosodie, l'intonation, se sont trouvés exclus de la linguistique
saussurienne. Comment comprendre dès lors qu'un énoncé comme « j'adore ce film »,
dit sur un ton ironique, signifie précisément le contraire ? Ce n'est que peu à peu que la
linguistique s'est ouverte à l'étude de la parole, en intégrant notamment les apports
issus d'autres disciplines comme la sociologie ou la psychologie.
L'acquisition du langage nécessite bien entendu certaines capacités physiologiques (audition, phonation), mais également des compétences cognitives complexes. En 1975, un débat mémorable opposa le psychologue Jean Piaget et le linguiste Noam Chomsky. Selon J. Piaget, un enfant vient au monde avec certaines prédispositions, mais ses capacités cognitives se développent au fil de l'expérience. Pour N. Chomsky, la « compétence linguistique » est innée et, même si les langues sont acquises, la structure permettant d'organiser le langage est déjà inscrite dans le cerveau.
Les recherches se poursuivent aujourd'hui avec l'essor des sciences cognitives. Toujours
est-il que, dès son plus jeune âge, le bébé a une capacité de perception des sons humains
extrêmement large. Cette capacité va se réduire au fur et à mesure de sa familiarisation
avec une langue donnée, dans laquelle il sélectionnera les sons pertinents, les phonèmes,
dont la phonologie étudie le fonctionnement. Avec le babillage (de deux mois à un an), le
bébé s'exerce à produire toutes sortes de sons, puis élabore des séquences basées sur des
oppositions franches entre consonnes et voyelles (baba, dodo), plus faciles à prononcer.
Progressivement, il s'approprie les phonèmes de sa langue : un bébé chinois et un bébé
français ne babillent pas avec le même répertoire de sons. Le nourrisson distingue les
syllabes, puis les mots, développe leur compréhension, et enrichit son vocabulaire passif,
c'est-à-dire le réservoir de mots qu'il pourra utiliser par la suite. Entre 10 et 12 mois
apparaissent les premiers mots. Ensuite viennent les mots-phrases, du type « apu » pour
dire « il n'y a plus de gâteau », par exemple. L'enfant apprend de nouveaux mots,
mais également des règles de construction. L'erreur est d'ailleurs souvent le signe qu'une
règle est bien assimilée : dans la bouche d'un enfant de quatre ans, « vous disez »
révèle que le principe de la deuxième personne du pluriel est bien assimilé. Il faudra
ensuite que l'enfant mémorise les irrégularités comme « vous dites » ou « je
vais ». Au-delà de la langue, l'enfant va également apprendre les règles qui, dans
sa culture, régissent les conversations.
De nombreuses recherches se sont penchées sur la façon dont se déroulent les interactions
verbales. La méthode est empirique, basée sur des analyses de corpus (situations
échantillons). Comme le montrent les travaux de l'école de Palo Alto (1), la parole prend appui sur tout un ensemble de signaux (gestes,
mimiques, situations, liens relationnels) qui participent plus largement à la
communication. Un autre courant, la pragmatique, s'est intéressé à la façon dont une
parole peut exercer une action. Son fondateur, le philosophe anglais John L. Austin (2), s'est d'abord penché sur les énoncés dits
performatifs : « Je vous déclare mari et femme » ou « je te donne ce livre »
font plus que décrire le monde, ils le modifient. La pragmatique a proposé une théorie des
actes de langage, développée par John R. Searle (3) : si
certains actes sont explicites, comme « peux-tu ouvrir la fenêtre ? », d'autres
sont indirects, comme « il faut chaud ici ! », qui pourra constituer une demande,
et non une affirmation.
Herbert Paul Grice, philosophe anglais, a étudié la façon dont on peut dégager les implicites d'un énoncé, ce qu'il appelle les « implicatures conversationnelles ». Si vous demandez à quelqu'un si tel restaurant est bon et que l'on vous répond que c'est copieux, vous devez comprendre que la cuisine n'est pas des plus raffinée.
Une façon de parler peut être le reflet d'une origine géographique (les accents
marseillais, québécois), d'une époque (comme le montre la façon de déclamer en vogue dans
les actualités des années 50), ou encore d'un groupe social. Le linguiste américain
William Labov, fondateur de la sociolinguistique, s'est notamment attaché à l'étude de la
variété d'anglais spécifiquement parlée dans les quartiers noirs de Harlem (4), soulignant sa cohérence interne. W. Labov distingue trois types
de règles : les règles catégoriques, qui ne sont jamais transgressées (personne ne dit
« je mangeront ») ; les règles semi-catégoriques, dont la transgression est un
indicateur social (« ils croivent ») ; et les règles variables (dire « ne...
pas » ou seulement « pas »).
En France, Pierre Bourdieu s'est intéressé à la façon de parler en tant que signe de
distinction sociale (5). La façon de parler du groupe
dominant s'impose comme référence. Les divers « marchés linguistiques » peuvent se
classer du plus soumis (école, institutions) aux moins soumis (argots), jusqu'aux
« marchés francs », qui s'y opposent radicalement. « La meuf que je t'ai parlé, elle
est trop canon », par exemple, se distingue nettement comme un parler populaire,
marqué par la syntaxe (« que » à la place de « dont »), par le vocabulaire (verlan,
argot), et par la prosodie (musicalité de la phrase). Un parler propre à un groupe social
est appelé sociolecte; propre à une région, un dialecte; propre à un individu, un
idiolecte.
L'analyse conversationnelle s'est construite à partir d'apports multiples, comme la linguistique énonciative, initiée par Emile Benveniste ou Mikhaïl Bakhtine, et différents courants sociologiques. Parmi eux, l'ethnographie de la communication, fondée par Dell Hymes et John Gumperz (6), considère que la « compétence linguistique » soulignée par N. Chomsky ne se suffit pas : elle doit s'articuler avec la compétence communicationnelle, la maîtrise des règles de la conversation propre à chaque culture. L'éthnométhodologie, issue des travaux de Howard Garfinkel, analyse les conversations quotidiennes, notamment l'intonation, l'organisation des séquences, la gestion des tours de parole. Comme le souligne Catherine Kerbrat-Orecchioni (7), un temps de pause de trois dixièmes de seconde peut suffire à un Français pour considérer qu'il est en droit de prendre la parole, tandis qu'il faudrait cinq dixièmes de secondes à un Américain avant d'intervenir. Résultat : l'Américain discutant avec un Français peut avoir le sentiment d'être interrompu constamment. En France, de plus en plus de linguistes s'intéressent aux parlers ordinaires, comme Louis-Jean Calvet, Jean- Pierre Goudaillet, Françoise Gadet ou Véronique Traverso (8).
Tous ces travaux montrent que la parole ne se construit pas simplement en suivant les normes de la langue, mais obéit à des tacites plus ou moins flexibles. Jadis bannie du champ d'étude, la parole est aujourd'hui devenue incontournable dans les sciences du langage. Face aux linguistiques de la langue, centrées sur un système abstrait, les linguistiques de la parole ont désormais leur mot à dire.