Du bruit dans les images Christian Morel Encodage en TEI Bertrand Gaiffe Vincent Meslard 3288 ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française)
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Les sociétés contemporaines du monde entier raffolent de l’usage des pictogrammes et autres illustrations graphiques… Revenant sur l’idée reçue selon laquelle un bon schéma vaut mieux qu’un long texte, Christian Morel passe en revue les raisons pour lesquelles les images d’information sont peu lisibles. Christian Morel Du bruit dans les images Sciences Humaines Entre image et écriture. La découverte des systèmes graphiques juin-juillet-août 2008 Sciences Humaines Grands Dossiers n° 11
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Du bruit dans les images Christian Morel Les sociétés contemporaines du monde entier raffolent de l’usage des pictogrammes et autres illustrations graphiques… Revenant sur l’idée reçue selon laquelle un bon schéma vaut mieux qu’un long texte, Christian Morel passe en revue les raisons pour lesquelles les images d’information sont peu lisibles.

Le graphisme d’information envahit nos sociétés modernes : pictogrammes, schémas dans les modes d’emploi, illustrations graphiques dans la presse et dans les produits de vulgarisation, notamment scientifique. Celui-ci a l’ambition de constituer un langage plus accessible que l’écriture et universel, c’est-à-dire susceptible d’être compris quelle que soit sa langue. Mais c’est une illusion. Ainsi le faible degré de compréhension des pictogrammes est stupéfiant. Par exemple, dans un échantillon international, seuls 16 % comprennent qu’un pictogramme de masque stylisé indique un théâtre. De même, lors de conférences sur ce sujet, j’ai présenté divers pictogrammes glanés ici et là (notamment des pictogrammes touristiques ordinaires observés à Cracovie) et personne n’a été capable d’en donner le sens. Par ailleurs, les lecteurs sont beaucoup moins réceptifs aux images qu’on le pense. Les illustrations enrichies censées favoriser la lecture et la compréhension compliquent l’information au lieu de la simplifier. Ainsi deux auteurs ont-ils étudié les réactions de lecteurs devant les graphiques fortement embellis du quotidien américain USA Today, spécialiste des schémas sophistiqués, et les mêmes graphiques reconstitués sans fioriture J.V. Dempsey et A.‑M. Armstrong, « Simple black and white vs embellished USA Today charts », COE Technical Report, University of South Alabama, n° 3, 1997.. Leur conclusion est claire : les lecteurs préfèrent les graphiques sans embellissement, qu’ils trouvent plus accessibles. Ces spécialistes concluent que ces ajouts « gaspillent de l’espace pédagogique sur les plans physique et mental ». Le graphisme d’information est en fait rempli de bruits, que nous allons tenter d’inventorier et de décrypter.

Une première dimension est que l’univers des pictogrammes, catégorie particulière des images d’information, se rapproche par certains aspects de celui d’une langue. Il n’est donc pas d’emblée accessible. Comme les mots, les pictogrammes ne deviennent compréhensibles qu’en fonction du contexte. À Dubrovnik, haut lieu du tourisme en Croatie, un pictogramme représente un homme en maillot de bain et une femme en bikini dans un cadre barré par un gros trait rouge en diagonale. On trouve ce pictogramme à l’entrée de la salle de restaurant d’un grand hôtel du bord de mer. Il signifie que les tenues de plage sont interdites dans le restaurant. À 500 mètres de là, sur une petite île située en face de cet hôtel, le même pictogramme est représenté à l’entrée d’une plage. Cette fois, il veut dire exactement le contraire : il s’agit d’une plage de nudistes, et le pictogramme en interdit l’accès aux vacanciers habillés. À l’entrée de la plage de nudistes, l’usager qui ne sait pas qu’il y a là une telle plage considère le pictogramme comme une véritable énigme, surtout s’il a déjà vu ce pictogramme à l’entrée du restaurant de son hôtel. Le contexte dans ce cas s’avère déterminant pour comprendre un pictogramme…

De même, comme les signifiants des langues, des pictogrammes ne sont compréhensibles que par opposition entre eux. Par exemple, nombre de pictogrammes qui indiquent les toilettes sont des énigmes. Mais, présentés par paires (un pour les toilettes hommes et l’autre pour les femmes), on se doute qu’on a voulu différencier les sexes, et que cela désigne les toilettes. Enfin, en absence de contexte ou d’indications indirectes, le pictogramme reste incertain. Ce pictogramme de poils sur un balai d’aspirateur indique-t-il la position moquette ou la position brosse déployée (pour parquet) ? La moquette et la brosse ont toutes deux la caractéristique principale de comporter des poils. La parenté des pictogrammes avec l’écriture est saisissante quand ils en viennent à ressembler à des idéogrammes dont il faut connaître la signification, par exemple trois lignes parallèles ondulées pour indiquer les produits pour cheveux dans une pharmacie. Le dessin pourrait aussi bien représenter des liquides, des ondes, une voie…

Un contexte déterminant

Pratiquement, nombre de pictogrammes ne peuvent être compris que s’ils sont accompagnés d’une définition, ce qui représente la négation de leur raison d’être.

Mes recherches m’ont amené à remettre en question l’adage bien connu selon lequel « un schéma vaut mieux qu’un long discours ». Car en réalité, rien n’est moins sûr… Les illustrations sont souvent d’aussi mauvaise qualité que l’écrit, quand elles ne sont pas pires. Les schémas autant que les textes pourraient remplir les bêtisiers.

La présence d’un schéma ne rend pas automatiquement l’information précise.De façon générale, il n’est pas rare que l’information graphique soit totalement erronée. Ainsi le mode d’emploi de ce nettoyeur haute pression de grande marque met-il en garde l’utilisateur dans un long chapitre juridique contre un usage inapproprié de l’appareil. Et une erreur grossière suit dans l’illustration des branchements : on voit le tuyau haute pression branché sur l’arrivée d’eau basse pression et le tuyau basse pression sur la sortie haute pression, ce qui est exactement le contraire de ce qu’il faut faire ! Ce qui est remarquable dans ces deux exemples représentatifs est que l’image, au lieu de clarifier le texte, l’obscurcit et même le contredit.

Dans le domaine de la documentation technique grand public, les difficultés proviennent souvent des chemins d’accès. L’information existe mais on ne peut pas l’atteindre ou l’on ne sait comment la trouver. Les images n’échappent pas davantage que les écrits à ce problème. À quoi sert le beau schéma de branchement de cet écran d’ordinateur s’il n’est accessible que sur l’écran… après l’avoir branché ? À quoi sert cette magnifique illustration du changement des cartouches d’encre, si elle est introuvable car classée dans un dédale de sous-dossiers aux titres abscons ? Le problème des images est aussi celui de la logistique des images : une image inaccessible reste du bruit.

La mauvaise qualité de la documentation technique vient de ce que l’utilisateur n’est pas suffisamment pris en compte. Son élaboration est considérée comme une activité accessoire dans les entreprises et on ne la teste pas assez auprès des clients. Ce processus défectueux affecte aussi bien les images que les textes. Or, il est significatif que les concepteurs ne voient même pas le problème… Par exemple, pour ouvrir la porte automatique des toilettes d’un train à grande vitesse, il faut appuyer sur un bouton comportant un losange (soit deux extrémités de flèches qui s’éloignent) et pour fermer un bouton comportant un diabolo (soit deux extrémités de flèches qui se rapprochent). Les utilisateurs ne comprennent pas qu’un losange signifie ouvrir et qu’un diabolo signifie fermer. Mais les concepteurs n’ont pas imaginé un instant que les usagers pouvaient ne pas voir de flèches dans leur graphisme…

L’esthétique plutôt que la lisibilité

Comment interpréter toutes ces difficultés posées par l’utilisation des schémas et pictogrammes ? Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les aides graphiques sont des actes non seulement d’écriture mais aussi plastiques. De ce fait, ces actes d’écriture donnent la possibilité d’exprimer des intentions esthétiques. Nous observons nettement ce souci esthétique dans l’univers des pictogrammes. Mais cet objectif esthétique est tel qu’il met en cause leur lisibilité. La consultation des catalogues de pictogrammes montre que les graphistes qui les ont dessinés ont recherché un résultat esthétique plus que la lisibilité : des courbes harmonieuses, des traits originaux, un style surprenant. Ainsi la stylisation des silhouettes masculines et féminines de nombre de pictogrammes indiquant des toilettes publiques relève-t-elle davantage de la quête esthétique que de la recherche de la lisibilité. On a l’impression fréquemment que l’on s’est évertué à rendre les pictogrammes illisibles ou peu lisibles à travers un thème esthétique. Par exemple, dans un musée, chaque pictogramme est à moitié caché par la silhouette d’un trou de serrure. Dans un autre, ces quatre lieux : ascenseurs, administration, vestiaires et toilettes sont chacun représentés par un couple stylisé homme-femme, que seul un détail permet de différencier selon qu’il s’agit des ascenseurs, de l’administration, des vestiaires et des toilettes. L’ambition esthétique s’exprime souvent à travers un mouvement de déformation de la ligne réelle, c’est-à-dire d’abstraction, au détriment de la compréhension. L’emblème touristique de Cracovie est un dragon. Sa statue est indiquée par un pictogramme censé le représenter, que personne ne comprend. Le corps est représenté par un arc de cercle, la tête par un rectangle, les yeux au-dessus par des losanges. La plupart y voient un train dans un tunnel ! Il a même été démontré qu’en matière de pictogrammes, l’épuration ne facilite pas la compréhension. Les utilisateurs voient mieux un théâtre dans un dessin composé de rideaux et d’un masque que dans un dessin uniquement de rideaux ou uniquement de masque.

Cela montre bien qu’une profession a du mal à abandonner les caractéristiques de son propre langage. Les ingénieurs ont du mal à accepter une écriture qui n’est pas technique dans les modes d’emploi. Par exemple, ils préféreront nommer « interrupteur de protection sensible aux impulsions de courant » un simple disjoncteur ! Il en est de même des juristes quand ils rédigent des notices explicatives sur des droits ou des procédures. Les graphistes n’échappent pas à cette règle. Ce n’est pas dans l’esprit de leur code professionnel que d’élaborer des pictogrammes et des schémas parfaitement lisibles, qui seraient selon leurs critères plats et sans style…

Cela contredit la thèse de l’ergonome Donald Norman selon laquelle l’esthétique favorise l’usage : « L’esthétique compte, ce qui est séduisant fonctionne mieux. » D. Norman, The Design of Every Day Things, Basic Books, 2002.

Ici, l’esthétique brouille le message.

L’illusion de l’embellissement

On touche ici à la question de l’embellissement. La vulgarisation s’accompagne souvent de l’idée qu’il faut embellir de façon radicale les illustrations. Il n’est pas rare que cette mise en scène rende paradoxalement les informations illisibles ou peu lisibles. En voici quelques exemples. Le quotidien américain USA Today a été créé en 1982 pour offrir à ses lecteurs une présentation plus attrayante que celle de journaux tels que le New York Times ou le Wall Street Journal. Il est aujourd’hui mondialement connu pour ses graphiques colorés et imagés censés informer en divertissant. L’ennui est que l’intention est poussée tellement loin que ces graphiques en deviennent difficilement lisibles. Ainsi les graphiques circulaires, communément appelés camemberts, deviennent-ils les parois d’un berceau, une boule de cristal, une flaque d’eau et une bulle de bande dessinée ! Les bâtons des graphiques appelés histogrammes deviennent le carter d’une tondeuse à gazon ou la boisson sortant d’un verre ! L’album Les Grandes Batailles de l’histoire mondiale J. Macdonald, Les Grandes Batailles de l’histoire mondiale, Albin Michel, 1985. est fondé sur l’idée de représenter les grandes batailles sous la forme de vues aériennes en relief. Cela part d’une bonne intention, mais le résultat est illisible. Les soldats sont à peine visibles, et il est impossible de différencier les adversaires. Sur la planche de la bataille de Little Big Horn par exemple, on ne peut même pas distinguer les Indiens des soldats de l’US Army, qui sont autant de pattes de mouche.

Une des méthodes classiques d’embellissement est en effet la représentation en trois dimensions. Elle est fondée sur l’idée que le relief va rendre l’information plus accessible au grand public, car supposée moins abstraite. Mais c’est là une illusion. La troisième dimension réduit l’information : les plans de bataille en relief noient l’information pertinente dans une réalité touffue et les camemberts et bâtons en relief déroutent le lecteur.

Les images ne remplacent pas le texte

Il reste un dernier point à souligner. Dans l’information ordinaire, il est fréquent que les images soient introduites comme but en soi. Or, force est de constater que la valeur ajoutée est faible. Lors d’abondantes chutes de neige aux États-Unis à l’est des grands lacs, un quotidien national a illustré la hauteur de neige accumulée (plus d’un mètre) en la comparant à la taille d’un éléphant (avec la neige atteignant le ventre de l’éléphant !). Le principe d’incertitude d’Heisenberg – on ne peut à la fois connaître la vitesse et la position d’une particule – dans un ouvrage de vulgarisation J. Gribbin, La Physique quantique. Un guide d’initiation au monde subatomique, Focus Sciences, 2003. est illustré par une photo où on voit un gendarme demander à un conducteur : « Savez-vous à quelle vitesse vous rouliez ? » et ce dernier de répondre : « Non, mais je savais exactement où j’étais. » L’image a ainsi sa propre logique, qui n’évoque que de manière métaphorique le sens du texte…

Une autre dimension de l’image comme but en soi est ce que l’on peut appeler les accumulations : à savoir la présentation de quantité d’illustrations sans beaucoup d’explications. C’est ainsi que nous trouvons des ouvrages de photos de toutes les formes de nuages ou de tous les grands ponts du monde… Prenons le cas de L’Atlas des hélicoptères Collectif, L’Atlas des hélicoptères, Atlas, 2002, qui présente deux cents types d’hélicoptères, avec des dessins d’un grand nombre d’entre eux représentant pour chaque hélicoptère plus d’une centaine de pièces. Ces accumulations donnent l’impression d’une grande quantité d’informations fournies, alors que l’information pertinente est relativement mince. La communication explicative est remplacée par une profusion d’illustrations censée répondre à la soif d’information du public. J’y vois surtout du bruit : ces accumulations sont a priori séduisantes, mais le lecteur ou le spectateur se trouvent devant elles comme le collectionneur qui finit par ne savoir que faire de la quantité d’objets accumulés. Les accumulations sont le travers fréquent de musées et d’expositions où la quantité d’objets est excessive, comme si en mettre le plus possible était un objectif en soi. Or, la quantité accumulée ne remplace pas le défaut de sens…

Que retenir de la difficulté d’utilisation des images ? Elles sont, on l’a vu, embellies, accumulées pour elles-mêmes, quand elles ne sont pas carrément contradictoires avec le texte qui les accompagne… Le fond du problème est que les images ne peuvent pas remplacer le texte. Dans l’histoire du langage, l’image, en raison de ses limites, a laissé la place à l’écriture abstraite. C’est là un fait incontestable et universel. Or, notre monde contemporain est très imprégné de la croyance selon laquelle rien ne vaut un bon schéma… Voilà une étonnante illusion, car on ne peut certainement pas refaire l’évolution humaine dans le sens inverse, de l’écriture vers le « tout image ». C’est pourquoi les images d’information colportent tant de bruit !