Quand l'aphasie nous parle Gaêtane Chapelle Encodage en TEI Bertrand Gaiffe Vincent Meslard 2375 ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française)
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L'aphasie désigne l'ensemble des troubles du langage causés par une lésion cérébrale. Cette pathologie peut nous éclairer sur le langage lui-même, sur ses relations avec le cerveau, sur ses relations avec la pensée. Gaêtane Chapelle Quand l'aphasie nous parle Sciences Humaines Quand l'aphasie nous parle Dossier Sciences Humaines Le Langage - Hors-série n° 27 - Décembre 1999/Janvier 2000
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Quand l'aphasie nous parle Gaêtane Chapelle L'aphasie désigne l'ensemble des troubles du langage causés par une lésion cérébrale. Cette pathologie peut nous éclairer sur le langage lui-même, sur ses relations avec le cerveau, sur ses relations avec la pensée.

L'observation des aphasiques est source de nombreuses connaissances sur le langage. Ces patients, qui souffrent de troubles du langage suite à une lésion cérébrale, ont permis aux neurologues et neuropsychologues de progresser à différents niveaux : d'une part en précisant le rôle du cerveau dans le langage, d'autre part en comprenant mieux le langage lui-même, et enfin en éclaircissant les relations qu'entretiennent langage et pensée.

Une découverte fondamentale

L'histoire de la découverte de l'aphasie est célèbre, car elle fut à l'origine d'une constatation majeure : il existe des liens entre cerveau et fonction mentale. En 1861, le neurologue français Paul Broca a l'occasion d'examiner le cerveau d'un patient qui présentait, quelques jours avant sa mort, une incapacité totale à parler. Il découvre alors que cet homme souffrait d'une lésion dans le lobe frontal gauche. Après quelques années et l'observation de plusieurs autres cas, P. Broca suggère en 1864 que l'expression du langage est contrôlée par une zone située dans l'hémisphère gauche. Cette zone fut appelée l'aire de Broca. Cette découverte était essentielle, puisqu'elle montrait qu'une fonction mentale aussi complexe que le langage pouvait être localisée dans une zone circonscrite du cerveau.

Quelques années plus tard, le neurologue allemand Karl Wernicke découvre une autre zone cérébrale, à la surface du lobe temporal, dont l'atteinte provoque également des troubles du langage. Mais ceux-ci sont différents. L'aphasique de Broca (comme on va appeler les patients souffrant d'une lésion de l'aire de Broca) a principalement des difficultés à produire des phrases et des mots corrects, tout en comprenant bien ce qu'on lui dit. L'aphasique de Wernicke produit un discours très fluide et même ininterrompu, mais incompréhensible, et surtout ne comprend pas les ordres qu'on lui donne (voir encadré en page suivante). Ces découvertes ont été à l'origine d'une vaste quête : comme des explorateurs à l'assaut d'un nouveau continent, les neurologues sont partis à la recherche des localisations cérébrales des différentes fonctions mentales. L'ère des neurosciences cognitives commençait (1).

Depuis un siècle, les travaux ont énormément progressé, les techniques également. La multiplication des observations de patients aphasiques et l'amélioration constante de la précision des techniques d'imagerie cérébrale ont dessiné un tableau nettement plus complexe des relations entre cerveau et langage. L'hémisphère gauche reste identifié comme essentiel dans la capacité langagière, mais il est apparu que les zones impliquées étaient plus nombreuses que l'on ne l'a cru au départ.

Du sens au mot, les mécanismes du langage

Mais surtout, les observations des patients aphasiques se sont énormément affinées. En effet, la classification grossière entre aphasie de Broca (problème de production du langage) et aphasie de Wernicke (problème de compréhension) a laissé la place à une analyse fine des erreurs des patients, de ce qu'elles peuvent nous apprendre sur les mécanismes du langage et de la façon dont on peut les aider. Ainsi, en 1995, Brenda C. Rapp et Alfonso Caramazza montrent l'éclairage que peuvent apporter les erreurs de certains aphasiques : ce ne sont pas les mêmes processus mentaux qui sont impliqués dans la signification d'un mot et dans sa forme (2).

Pour le comprendre, il faut détailler les erreurs de deux patients différents. Tout d'abord, E.S.T. (dans les rapports de recherche, l'anonymat des patients est garanti par l'utilisation d'initiales) qui, lorsqu'on lui montre la photo d'un bonhomme de neige, est incapable d'en retrouver le nom, mais répond : « C'est froid, c'est un hom... froid... congelé. » Souvent, certains éléments de la forme du mot lui reviennent. Lorsqu'elle essaye par exemple de nommer un tabouret (stool en anglais) elle dit « /stop/, /stop/... un siège, un petit siège, s'asseoir sur... s'asseoir sur... /sta/ ». Cette difficulté avec la forme des mots se retrouve également lors de tâches de lecture. Si elle doit lire le mot steak, elle dit : « Je vais manger quelque chose... c'est du boeuf... on peut avoir un /sa... ça coûte plus... dans le pays des Yankees... grosse bête... ridicule... » Il apparaît clairement qu'E.S.T. connaît la signification des mots, mais qu'elle ne peut pas retrouver leur forme et ce, même s'ils sont écrits devant elle.

Un autre patient, J.-J., présente un problème inverse : il est capable de lire ou d'écrire des mots dont il ne connaît pas la signification. Évidemment, pour le prouver, il faut utiliser des mots dont l'orthographe ou la prononciation est irrégulière. En français ou en anglais, cela ne pose pas de problèmes, puisque de nombreux mots contiennent des lettres qu'on ne doit pas prononcer (par exemple « beaucoup » ou « temps »). Le patient J.-J., bien qu'il prononce très bien ce type de mots, a de grandes difficultés à en donner le sens.

Entre E.S.T. et J.-J., les neuropsychologues assistent à ce qu'ils appellent une double dissociation : deux patients présentent une capacité préservée et l'autre déficitaire, et ce en sens inverse. Chez E.S.T., le sens des mots est préservé, mais pas leur forme, et chez J.-J., c'est l'inverse. Ils se basent sur ces faits pour postuler que ces deux aspects des mots, leur signification et leur forme, sont gérés par des mécanismes distincts.

Les exemples de dissociations entre certaines capacités préservées, et d'autres atteintes, pourraient être multipliés. On observe par exemple des patients incapables de produire des phrases syntaxiquement correctes (on parle alors d'agrammatisme, comme chez M. Ford - voir encadré en page suivante), malgré une bonne connaissance de la sémantique (le sens des phrases et des mots). Certains patients présentent un trouble encore plus curieux : une incapacité à répéter un mot entendu (le neuropsychologue dit « couteau », le patient répète « mocrida »), tout en gardant la capacité à écrire correctement « couteau ». La comparaison de tous ces patients et de la spécificité de leurs erreurs permet aux neuropsychologues de mettre à l'épreuve les différentes hypothèses sur l'organisation du langage. Mais les aphasiques peuvent également nous en apprendre sur une autre question fondamentale : les relations entre pensée et langage.

La pensée peut-elle se passer des mots ?

Peut-on penser sans langage ? Pendant longtemps, on a tenu pour certain que le langage était indispensable à la pensée. Lorsque le philosophe Ludwig Wittgenstein affirmait : « Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde »(3), il ne faisait donc que refléter une idée largement répandue. Il est vrai que chez l'adulte normal, il est difficile d'envisager une pensée consciente sans langage. Et l'observation des enfants, chez qui le langage est soit absent, soit en devenir, conduit à croire que seule une pensée concrète et rudimentaire est possible avant la maîtrise du langage. Rappelons de plus que Jean Piaget considérait le stade de l'acquisition du langage comme celui de l'acquisition d'une pensée symbolique, abstraite. Si l'on veut comprendre les relations entre pensée et langage, il faut donc se tourner du côté de la pathologie, comme par exemple les patients aphasiques.

Toute personne qui a rencontré un patient aphasique dans la vie quotidienne, ou dans le cadre d'une consultation, ne peut rester insensible à ce que vivent ces personnes : il apparaît clairement que leur incapacité à s'exprimer correctement, et parfois même à produire le moindre mot, ne leur enlève pas pour autant le désir de communication, et surtout les capacités de penser sur eux-mêmes et le monde. Les thérapeutes qui vont les prendre en charge vont d'ailleurs partir de ce désir de communication pour essayer de la rétablir au mieux, que ce soit en passant par l'écrit, les gestes, ou en réapprenant certains mots essentiels. L'observation de patients aphasiques soulève donc des questions fondamentales : quels sont les liens entre langage et pensée ? Peut-on penser sans mots ? L'absence de langage préserve-t-elle une intelligence normale ?

Le problème évident pour explorer les pensées des aphasiques est justement leur incapacité à les communiquer. Néanmoins, certains d'entre eux ont écrit leurs mémoires, après avoir récupéré la parole. Mais ces témoignages sont rares. Ils sont donc précieux, et plus encore lorsqu'ils viennent de médecins ou de philosophes. Dominique Laplane, dans La Pensée d'outre-mots(4), rapporte et analyse différents témoignages. Le plus ancien d'entre eux est celui d'un professeur de médecine à la faculté de Montpellier, le professeur Lordat. Plus que professeur de médecine, cet homme était un spécialiste de l'aphasie, qu'il appelait l'alalie dans ses publications scientifiques de 1820 et 1823. En 1825, cruauté du destin, il est atteint d'aphasie. Lorsque plus tard son trouble régressa, il publia ses mémoires sous forme d'un cours qu'il donna en 1843.

Étant un spécialiste du langage, il avait donc pu analyser mieux que personne le mal dont il souffrait. Après une description sur son incapacité à retrouver la « valeur des mots », voici ce qu'écrit le professeur : « Ne croyez pas qu'il y eut le moindre changement dans les fonctions du sens intime. Je me sentais toujours le même intérieurement (...). Quand j'étais seul, éveillé, je m'entretenais tacitement de mes occupations de la vie, de mes études. Je n'éprouvais aucune gène dans l'exercice de ma pensée... Le souvenir des faits, des principes, des dogmes, des idées abstraites, était comme dans l'état de santé... Il fallut donc bien apprendre que l'exercice interne de la pensée pouvait se passer de mots... » Un autre témoignage, celui du philosophe Eldwin Alexander, prête à réflexion : « Je possédais encore les concepts mais non le langage. J'avais la compréhension du monde, de moi-même et des relations sociales, sans rien savoir, en fait, ni de la grammaire ni du vocabulaire que j'avais utilisés toute ma vie... »

Ces deux témoignages ne peuvent être considérés comme des preuves scientifiques irréfutables. Ils souffrent en effet de la fragilité due à la reconstruction a posteriori des impressions ressenties : non seulement le temps peut déformer les souvenirs, mais en plus, ceux qui les ont donnés avaient à ce moment retrouvé justement leurs capacités de parole. De plus, tous les aphasiques n'ont pas les mêmes troubles, et on ne peut donc généraliser ces capacités de pensée à tous les patients. La grande variabilité des troubles des patients aphasiques est d'ailleurs à l'origine d'un très long débat sur leur intelligence. Ont-ils ou non une intelligence tout à fait préservée ?

Sans entrer dans tous les développements de ce débat, il faut souligner la principale difficulté à établir une règle générale sur les facultés intellectuelles de ces patients : il n'existe pas deux patients dont la lésion cérébrale soit totalement identique. Cela veut donc dire d'une part que les troubles du langage eux-mêmes peuvent varier, mais aussi que de nombreux patients peuvent présenter en plus des troubles d'attention, ou d'autres fonctions mentales. Il est donc probable qu'un certain nombre d'aphasique présentent une détérioration de leurs capacités intellectuelles davantage en raison de ces troubles associés que de leur perte de la parole. Mentionnons, comme le fait D. Laplane, le cas de ce scientifique de haut niveau dont les performances verbales ne dépassaient pas celles d'un enfant de quatre ou cinq ans, mais dont le QI de performance atteignait 132 !

Malgré toute la prudence avec laquelle il convient donc de prendre ces observations, les témoignages de patients aphasiques et l'observation de leur intelligence mènent à la même conclusion : si pensée et langage sont intimement liés, on ne peut par contre affirmer qu'ils ne font qu'un.