Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
La philosophie de l'esprit est née de l'émergence d'un terrain commun à la philosophie du langage, aux neurosciences et aux théories de l'information. Comment situez-vous votre propre démarche face à ces trois domaines ?
J'ai d'abord travaillé sur la philosophie du langage, mais je savais déjà que j'aurais à aborder la philosophie de l'esprit, car, dans ma démarche, j'utilisais de nombreuses notions mentales comme l'intention, la croyance, le désir et je savais qu'un jour, j'aurais à m'expliquer sur ces notions. C'est ainsi que je suis passé de la théorie des actes de langage à une réflexion sur l'intentionnalité. C'est l'histoire telle que je l'ai vécue. Mais, aujourd'hui, la philosophie de l'esprit a pris une telle importance qu'elle n'est plus un secteur parmi d'autres, mais une discipline à part entière. Je pense qu'aujourd'hui, la philosophie du langage n'est plus qu'une des sous-disciplines de la philosophie de l'esprit.
Votre intérêt pour la philosophie de l'esprit s'est focalisé très tôt sur le problème, relativement classique, de la conscience. A ce propos, vous êtes surtout connu pour votre critique des modèles informatiques. Pourquoi ?
J'ai d'abord écrit un livre sur l'intentionnalité-, où je m'efforçais encore d'éviter d'affronter ce problème qui consiste à se demander si la conscience est une propriété exclusive du cerveau, ou si elle peut être simulée dans un circuit électronique. Mais lorsque j'ai réfléchi plus précisément sur le contenu de la théorie computationnelle-, alors j'ai compris qu'il y avait une erreur grave dans cette théorie : la théorie computationnelle s'appuie sur la manipulation de symboles, des 0 et des 1. Mais l'esprit comporte quelque chose de plus que des symboles : les symboles ont un sens et l'esprit possède autre chose qu'une syntaxe, quelque chose qu'on appelle « sémantique ». J'ai donné à cette réflexion la forme d'une fable, aujourd'hui bien connue, celle de la « chambre chinoise » : imaginez que vous mettiez au point un programme d'ordinateur tel qu'il me permette de donner des réponses justes à des questions formulées en chinois, alors que je ne parle pas un mot de chinois. Même si je donne les réponses justes, je ne peux pas dire que je connaisse la langue chinoise, pas plus d'ailleurs que l'ordinateur qui me donne les réponses justes, il ne fait qu'appliquer un programme sans comprendre le sens des mots qu'il emploie. Ainsi, il est très facile de démontrer que l'esprit humain ne fonctionne pas comme un programme informatique.
Quelle différence faites-vous entre votre démonstration et la notion de subjectivité en philosophie ?
D'abord, il s'agissait de réagir à la popularité de l'hypothèse computationnelle. Ensuite, elle représente une théorie plus élaborée de l'esprit que celle du dualisme classique entre le corps et l'esprit. Les états mentaux sont causés par des processus cérébraux et se produisent dans le cerveau : il n'y a donc pas de problème à dire que le corps et l'esprit ne font qu'un. Ce problème classique a une solution très simple. Mais que faire de la subjectivité ? En fait, ce mot recouvre deux sens bien différents. Il y a d'abord le problème épistémologique de la connaissance objective, que l'on oppose à l'opinion subjective. Mais il y a aussi un autre sens, ontologique, où la subjectivité désigne une forme d'existence au monde : la douleur que je ressens est ontologiquement subjective, tandis que les montagnes qui sont devant ma fenêtre existent objectivement, parce que leur présence ne dépend pas de l'existence d'un sujet qui les contemple. On confond volontiers ces deux sens lorsqu'on dit que la science est « objective » : sous prétexte que la science est objective, on pense que la science ne peut pas atteindre à la subjectivité de l'existence. Mais c'est un glissement de sens : la science est objective épistémologiquement parlé, en ce sens qu'elle poursuit un savoir indépendant de l'opinion individuelle, mais elle porte sur des réalités qui peuvent parfaitement être subjectives. Pour vous donner un exemple, je dirai que si j'ai mal quelque part, ma douleur est ontologiquement subjective, mais rien n'empêche la science d'avoir une connaissance objective de ce qu'est ma douleur : c'est ce que fait la neurologie. La science peut donc porter sur des phénomènes que je ressens comme subjectifs, mais elle n'accède pas pour autant à la subjectivité ontologique de ma douleur.
En quoi cela nous interdit-il de penser qu'une véritable intelligence artificielle puisse exister ?
Le computationnisme néglige le fait que nos état mentaux ont un contenu subjectif réel et spécifique. Un ordinateur, lui, n'a pas d'états mentaux : il ne fait que simuler des états mentaux. Si l'on veut, on dira que simuler n'est pas reproduire : vous pouvez peut-être simuler le comportement d'un cerveau, vous ne pouvez pas le reproduire. Vous pouvez simuler la digestion ou la photosynthèse. Ce ne sont que des simulations : pas des reproductions. Chez les philosophes, et chez les informaticiens, il y a actuellement beaucoup de gens qui pensent que simuler est la même chose que reproduire : c'est l'erreur que je dénonce.
Je ferai encore une objection, plus radicale, du point de vue computationniste en disant ceci : il est fondamental, dans notre conception du réel, de distinguer entre les choses qui existent indépendamment d'un observateur (comme une force, une masse, un poids) et celles qui existent seulement aux yeux d'un observateur (comme le langage, la propriété privée, le pouvoir et l'argent). Si vous vous demandez de quel côté placer les programmes informatiques, le fonctionnement d'une calculatrice, ce n'est pas si simple. Une calculatrice fonctionne par une série de variations de voltage et d'énergie : mais les données mathématiques, elles, ont été mises dans l'appareil par un homme. En ce sens, la théorie computationnelle ne désigne pas un phénomène de la nature, mais un phénomène qui dépend de l'existence d'un observateur humain. L'informatique n'est pas une science de la nature, mais de la conscience. Ceci est crucial, parce que cela empêche définitivement de confondre l'esprit humain avec un ordinateur : le calcul n'est pas un processus naturel, il n'est pas dans l'ordinateur. Tout ce que vous pouvez faire, c'est d'assigner une interprétation computationnelle au fonctionnement du cerveau, tout comme vous pourriez le faire de n'importe quel phénomène naturel. Mais le calcul n'existe pas dans la nature, parce que c'est une propriété du cerveau humain, ce n'est pas une propriété des systèmes électroniques. C'est l'argument le plus décisif qu'on puisse trouver contre la théorie computationnelle de l'esprit. Mais je ne crois pas que les gens qui la tiennent pour vraie comprennent cet argument. Ils ne croient pas que le phénomène de la conscience existe vraiment, et ils croient que le calcul existe. En réalité, la conscience est un véritable fait biologique, tandis que le calcul est une propriété attribuée à un système électrique.
Ce sont les hommes qui conçoivent les systèmes électroniques et les chargent de faire des calculs. Mais le calcul, intrinsèquement, n'est pas un mécanisme électronique.
Diriez-vous que la science n'a rien à dire sur la conscience, et que seule la philosophie doit s'en préoccuper ?
Non, la répartition ne se fait pas ainsi. Certaines sciences, comme la chimie ou la physique, s'occupent d'étudier des phénomènes objectifs. Mais d'autres sciences, comme l'économie ou la psychologie, s'intéressent de près à des phénomènes qui dépendent de l'observateur. La philosophie, elle, s'intéresse aux deux : la philosophie s'occupe de trouver des réponses aux phénomènes pour lesquels la science n'a pas encore de réponse.
Mais peut-on dire que la conscience désigne un phénomène qui existe réellement ? Peut-être pourrait-on le ramener à quelque chose qui est dépendant de l'observateur ?
Non. A mes yeux, la conscience est une propriété de mon esprit, comme du vôtre. Mais il est vrai que le contenu de cette conscience, lui, est influencé par la société. Vous avez une conscience de Français, j'ai une conscience d'Américain : c'est certain. Mais en tant que propriété de l'esprit, la conscience est essentiellement un phénomène biologique, une propriété exclusive du vivant. La conscience est un phénomène qui est soumis à la sélection naturelle : c'est un produit de l'évolution du vivant. Cela dit, en tant que philosophe, je ne m'intéresse pas particulièrement à cet aspect. Je m'intéresse plutôt aux rapports de la conscience avec le monde, le rapport qui existe entre l'esprit et le corps, celui de la représentation. Des problèmes de philosophe !
Pourriez-vous préciser votre position sur le problème de l'unité du corps et de l'esprit ?
Je veux dire que nous vivons dans un monde unique : dans ce monde, il y a des êtres vivants, dont certains possèdent des systèmes nerveux centraux capables de produire la conscience. Tout cela relève de la biologie, même si la conscience reste un phénomène unique dans le monde du vivant : elle n'existe qu'à titre d'expérience personnelle. Mais elle n'est pas pour autant un monde séparé du reste : je récuse totalement la conception dualiste cartésienne qui sépare le monde en deux réalités distinctes, celles des choses « étendues » et celle des choses « de la pensée ». Nous vivons dans un monde continu.
Votre insistance sur la nature biologique du phénomène de la conscience fait penser que, malgré tout, la biologie n'est pas à même d'expliquer vraiment ce qu'est une expérience subjective. Quelle sorte de rapport envisagez-vous entre les mots de la philosophie et ceux de la biologie ?
Souvent, nous pensons que résoudre un problème consiste à le réduire à des termes plus simples que ceux dans lequel il est formulé. Mais je pense qu'en l'occurrence, cela ne marche pas : vous ne pouvez pas réduire la conscience ou l'intentionnalité à autre chose qu'elles mêmes. Ce que vous pouvez faire, c'est chercher une explication causale à ces phénomènes : comment est-il possible que la mémoire parvienne à stocker des souvenirs ? Après cette entrevue, mon cerveau sera certainement dans un autre état que celui dans lequel il était avant, parce que certains souvenirs y seront déposés : il est inévitable que ces changements soient inscrits quelque part dans mon cerveau. Mais cela ne veut pas dire que nous devions chercher à décrire ce phénomène en termes d'électrons ou de particules physiques. Toute réflexion doit se positionner à un certain niveau de description de la réalité et ce niveau doit correspondre au type de phénomènes que l'on veut expliquer. Mon opinion est que l'on a un peu négligé le niveau biologique du fonctionnement du cerveau, celui de la cellule vivante. Sans doute est-on en train de rattraper ce retard. A mon avis, l'explication du phénomène de la conscience, si elle est donnée un jour, sera biologique.
Votre espoir de voir un jour la biologie expliquer la conscience est souvent découragé par les philosophes qui, comme Thomas Nagel, expliquent que la subjectivité de la perception est un phénomène irréductible. Que pensez-vous de cet argument ?
Je pense que mes grands-parents jugeaient tout à fait impossible qu'on puisse jamais trouver une cause au phénomène de la vie : ils préféraient dire qu'il devait exister un « élan vital ». Mais nous sommes tout de même parvenus depuis à une connaissance assez vaste des mécanismes de la vie. Et je pense que c'est ce qui va se produire avec le problème de la conscience.
John Rogers Searle est né en 1932 à Denver (Colorado), et fait ses études
de philosophie à Boulder, puis, après 1959, à Oxford (G.-B.), où il suit les
cours de P.F. Strawson et de J.L. Austin, deux philosophes fondateurs de
l'approche pragmatique des faits de langage. Nommé professeur à l'université de
Berkeley en 1964, John Searle mène ses réflexions sur le langage. Dans son
premier ouvrage (
A partir de 1980, Searle s'intéresse aux problèmes de la théorie moderne de
l'esprit (
Ouvrages traduits en français :