Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Dites « postmodernité » et un nom vient immédiatement à l’esprit, celui de Jean-François Lyotard. D’autres auteurs français le suivent de près, de Jacques Derrida (voir l’article p. 84) et ses « déconstructions » à Jean Baudrillard (voir l’encadré p. 87) et ses « simulacres ». Mais si J.‑F. Lyotard les précède sur ce terrain, c’est non seulement parce qu’il a introduit le terme « postmoderne » en philosophie, mais aussi parce que sa pensée condense certaines des propositions les plus marquantes de cette mouvance.
Lorsqu’il
publie « capitalismes d’État » en Europe communiste. Parallèlement,
sa carrière d’enseignant le mène de la Sorbonne à Nanterre où il participe, en 1968, au
Mouvement du 22 mars animé par Daniel Cohn-Bendit, puis à l’effervescente université
expérimentale de Vincennes, à laquelle il sera rattaché jusqu’en 1998.
Tout commence au
début des années 1970. Partant d’une critique du marxisme et de la psychanalyse freudienne
(« totalisantes » que sont à ses yeux le structuralisme, la phénoménologie
et le marxisme. Cinq ans plus tard,
À l’âge postmoderne, chaque domaine de compétence est séparé des autres, et possède un critère qui lui est propre. Il n’y a aucune raison que le « vrai » du discours scientifique soit compatible avec le « juste » visé par la politique ou le « beau » de la pratique artistique. Chacun doit donc se résoudre à vivre dans des sociétés fragmentées où coexistent plusieurs codes sociaux et moraux mutuellement incompatibles.
Cette relativité générale des discours est l’une des marques de fabrique de la pensée
postmoderne. J. Derrida et Michel Foucault la proclament aussi, chacun à leur façon.
Friedrich Nietzsche l’avait anticipée, lui qui concevait les concepts scientifiques comme
des métaphores solidifiées par le temps en vérités acceptées, et qui voyait aussi dans la
morale le lieu d’un affrontement entre une pluralité de discours, morale des maîtres contre
morale des esclaves. J.‑F. Lyotard formalise cet éclatement en puisant dans le Ludwig
Wittgenstein des
Pour le
philosophe, cette fragmentation du langage confine au tragique. Dans « C’est l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie
et peut-être d’une politique de témoigner des différends en leur trouvant des
idiomes »
, écrit-il. Reste que son analyse, en soulignant ce qui dans les relations
sociales résiste au consensus, heurte de plein fouet nombre de philosophies
politiques.
Le philosophe allemand Jürgen Habermas, théoricien de « l’agir communicationnel », ne s’y trompe pas. Adversaire résolu du postmodernisme, il tente de le prendre à son propre piège. Si tout discours n’est que rhétorique, le postmodernisme n’est-il pas lui-même une pure rhétorique ? Quant aux lecteurs de J.‑F. Lyotard, s’il leur arrive d’être convaincus ne peut-on pas en conclure que le langage est un espace d’entente, une base minimale pour la résolution des conflits ? Confronté à ces critiques, le philosophe réaffirme son point de vue : la communication n’implique ni l’existence de règles partagées, ni la recherche du consensus. Entre les postmodernes et leurs adversaires, le différend demeure entier.