À la recherche de la grammaire universelle. Entretien avec Jean-Yves Pollock Propos recueillis par Nicolas Journet Encodage en TEI Bertrand Gaiffe Vincent Meslard 1844 ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française)
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Mettre à jour, au-delà de la diversité des langues, la grammaire inconsciente de tout locuteur humain. Tel est le principal projet de la linguistique générativiste. Propos recueillis par Nicolas Journet À la recherche de la grammaire universelle. Entretien avec Jean-Yves Pollock Sciences Humaines À la recherche de la grammaire universelle. Entretien avec Jean-Yves Pollock Dossier Sciences Humaines Le Langage - Hors-série n° 27 - Décembre 1999/Janvier 2000
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À la recherche de la grammaire universelle. Entretien avec Jean-Yves Pollock Mettre à jour, au-delà de la diversité des langues, la grammaire inconsciente de tout locuteur humain. Tel est le principal projet de la linguistique générativiste. Sciences Humaines :

Quelle est la différence fondamentale entre la syntaxe que vous pratiquez et celle que l'on enseigne à l'école ?

Jean-Yves Pollock :

La grammaire que l'on enseigne à l'école a pour but, essentiellement, de faire acquérir aux enfants la maîtrise de l'orthographe grammaticale. Son objectif est donc d'abord didactique et normatif : il s'agit de faire en sorte que les enfants accordent bien les participes selon les critères de l'orthographe usuelle. La syntaxe que je pratique est à la fois formelle et descriptive : elle entend décrire l'ensemble des phénomènes qui président, par exemple, à l'ordre des mots dans les phrases telles qu'elles sont produites et comprises par un locuteur ordinaire. Il y a donc une différence de but et de point de vue : mon but est beaucoup plus large que celui des grammaires scolaires. Il s'agit de rendre compte de l'ensemble des phénomènes syntaxiques des langues, et pas seulement de ceux qui sont les plus difficiles ou les plus irréguliers. L'idée est que les locuteurs francophones, ou ceux de n'importe quelle langue, lorsqu'ils parlent, mettent en jeu un ensemble de règles et de principes qui préside notamment à l'ordre des mots des phrases qu'ils utilisent. Mon but, en tant que syntacticien, est de mettre à jour de façon explicite ces principes qui règlent ce que j'appellerai donc la grammaire « interne », inconsciente, de chaque locuteur.

SH :

Il ne s'agit donc pas d'explorer une syntaxe particulière à une langue, mais une syntaxe qui serait commune à toutes les langues ?

J.-Y.P. :

En fait, on s'aperçoit qu'il est impossible de parler de « syntaxe française » stricto sensu. Le fonctionnement du français est régi par des principes qui sont très largement communs aux langues romanes, et au-delà des langues romanes, à beaucoup de langues non apparentées. La grammaire générative tente depuis près de cinquante ans de montrer qu'il existe un stock d'invariants, qu'on appellera « grammaire universelle », commun à différentes langues, sinon à toutes : le français, l'anglais, l'allemand, les langues scandinaves, mais aussi les langues sémitiques, amérindiennes, africaines, etc. Je peux donner un exemple de cela : en français, on peut séparer certains types de quantifieurs comme « tous » du groupe nominal qu'il quantifie. On peut dire « j'ai vu tous les garçons », mais aussi « je les ai tous vus », ou « tous » et « les » ne sont pas adjacents. On peut même dire « j'ai tous voulu les voir », ou « tous » est séparé du pronom qu'il quantifie (« les ») par une proposition (« tous » est dans la proposition qui contient le verbe « vouloir » et il quantifie dans la proposition infinitive qui contient « les »). On peut avoir des choses comme « il a tous dû les rencontrer », « il aurait tous fallu pouvoir les lire ». On peut aussi dire, de façon plus familière, « il faut tous qu'ils partent », où « tous » quantifie le sujet « ils » d'une proposition subordonnée au mode subjonctif.

Dans tous ces cas, « tous » est séparé de ce qu'il quantifie, le pronom « les », par un membre de phrase. Il y a donc une certaine latitude de positionnement de « tous » par rapport au pronom qu'il quantifie. Mais cela n'est vrai que des pronoms : on ne peut pas dire en français « j'ai tous vu les enfants », on est obligé de dire « j'ai vu tous les enfants ». Première limitation curieuse : les quantifieurs comme « tous » peuvent quantifier à distance des pronoms, mais pas des groupes nominaux pleins, comme « les enfants ». Seconde limitation : on peut « séparer » le quantifieur et son pronom par des subordonnées infinitives ou subjonctives, comme nous venons de le voir, mais pas par une subordonnée à l'indicatif : il est beaucoup plus difficile de dire « je crois tous qu'ils partent » que de dire « il faut tous qu'ils partent ».

Maintenant, est-ce que ces restrictions sont spécifiques au français ? Il s'avère que non. Par exemple, en mohawk, langue amérindienne étudiée en détail par le linguiste américain Mark Baker, on trouve les mêmes contraintes. Il y a évidemment beaucoup de différences entre ces deux langues : l'ordre des mots en mohawk est très libre, le verbe contient des groupes nominaux incorporés et des suffixes de personne qui s'accordent avec l'objet ou même l'objet indirect, etc. Il y a toutes sortes de différences massives entre le mohawk et le français. Mais en mohawk aussi on peut avoir des quantifieurs flottants comme « tous », et on les a exactement dans les mêmes conditions qu'en français ; l'équivalent de « tous » en mohawk peut quantifier à distance un pronom, mais pas un groupe nominal, et il peut en être séparé par une infinitive ou une subjonctive mais pas par une indicative.

Que penser quand on constate ce genre de choses ? Il est hors de question de dire que c'est parce que le mohawk, langue amérindienne, et le français sont apparentés d'une manière ou d'une autre ! On fait donc l'hypothèse que les contraintes qui régissent le déplacement de quantifieurs comme « tous » en français et en mohawk sont les mêmes, parce qu'elles reflètent des propriétés universelles du langage.

SH :

Dans quel langage peut-on exprimer ces principes qui n'appartiennent, en particulier, à aucune des langues étudiées ?

J.-Y.P. :

Ce langage de description prend la forme de représentations géométriques et de computations définies sur ces représentations. Une des idées fondamentales, c'est que les phrases ne sont pas simplement des suites de mots enfilés comme des perles sur un fil, mais que les mots se regroupent en constituants hiérarchisés et emboîtés les uns dans les autres. « Elle a frappé l'homme avec un parapluie » n'a pas le même sens selon que je groupe « avec un parapluie » avec le complément « homme » ou non. On commence à très bien connaître les représentations géométriques qui sont universellement présentes dans les langues : elles sont binaires, elles branchent de gauche à droite, elles s'enchâssent de gauche à droite. Une partie du langage de description est donc fourni par ce type de représentations géométriques.

SH :

Qu'est-ce qui autorise ce niveau élevé de généralité ? On ne peut pas envisager de comparer l'ensemble des 6 000 langues disponibles dans le monde à propos de chacune des règles. Est-ce qu'on se contente de comparer de grandes familles de langues ?

J-Y P. :

La tendance naturelle des linguistes est de travailler sur les langues qu'ils maîtrisent le mieux et de faire des comparaisons fines sur ces langues. Puis, ils font des hypothèses qu'ils espèrent générales et qu'ils imputent à la grammaire universelle dont je parlais tout à l'heure, si aucune autre hypothèse plausible ne parvient à expliquer les faits. Par exemple, l'analyse de la similarité de fonctionnement des quantifieurs déplaçables en mohawk d'un côté et en français de l'autre pourrait être invalidée par l'étude de la 6001e langue.

En attendant, on admettra que les contraintes qui régissent les deux langues sont candidates à l'universalité. Donc, on fonctionne sur quelques langues, on fait des hypothèses raisonnables, et si on les juge vraiment telles, on les attribue conjecturalement à la grammaire universelle, quitte à réviser les conclusions si l'étude ultérieure d'autres langues montrait que ça n'était pas vrai. Par ailleurs, on fait l'hypothèse que toutes les langues ont le même statut : le français, le russe, l'espagnol, mais aussi les dialectes de l'Italie du Nord et le mohawk sont aussi riches, aussi diversifiés, aussi révélateurs du fonctionnement de la faculté de langage. Voila l'idée que les linguistes de mon école se font des fonctionnements du langage : lorsqu'on étudie une langue particulière, on étudie aussi ipso facto une propriété générale de l'espèce humaine qu'on appelle la faculté de langage, et cette faculté de langage est définie par toutes sortes de principes et règles syntaxiques.

SH :

Sur quel genre de matériau travaillez-vous ? Du langage parlé, de l'écrit, des exemples choisis ?

J.-Y.P. :

On travaille sur tout ce qui vient, sur tout ce qui est disponible, sur l'intuition. Si je travaille sur le français et sur l'anglais, je peux interroger mes propres intuitions, que je peux corriger en demandant leur avis aux membres de ma famille ou à d'autres locuteurs. Quand je travaille sur des langues que je ne parle pas de première main, je passe mon temps à envoyer des messages électroniques à mes collègues qui parlent ces langues pour leur demander ce qu'ils pensent de telle phrase ou de telle autre.

J'ai travaillé récemment sur la syntaxe de l'interrogation, et je me suis interrogé sur les propriétés du « que » interrogatif français. Il s'oppose à « où », « quand », « comment » en ceci qu'il requiert un certain type d'inversion. Je peux dire « comment y'va ? » en français populaire, mais je ne peux pas dire « que il a mangé ? ». Il faut dire « qu'a-t-il mangé ? ». A première vue c'est une particularité du français. Pourtant, le portugais a la même restriction. J'ai lu d'abord les travaux sur le portugais, puis j'ai travaillé avec une collègue de Lisbonne, Manuela Ambar, qui est locuteur natif du portugais. Elle m'a renseigné sur les propriétés subtiles du « que » portugais. Puis je suis allé voir avec des collègues de Padoue comment fonctionnait le « que » dans un dialecte de Venétie du Nord, le bellunese. A partir d'une thèse d'un jeune linguiste, Nicola Munaro, nous avons constaté qu'en bellunese, on doit dire « a-t-il mangé que ? », mais qu'on ne peut pas dire « qu'a-t-il mangé ? », ce qui est l'inverse de la situation en français.

Nicola Munaro, Cecilia Poletto et moi avons depuis publié un article qui montre qu'on peut déduire le fonctionnement en apparence totalement bizarre du « que » français, du « que » portugais, du « che » bellunese de structures communes à toutes les langues romanes et de très petites variations dans, par exemple, l'existence ou non d'une classe de suffixes interrogatifs pronominaux qui existe en bellunese mais pas en français ou en portugais. Nous avons ramené des différences empiriques apparemment complètement bizarres à une différence tout à fait compréhensible couplée à une structure syntaxique commune au moins aux langues romanes. On passe, comme on le fait toujours dans les études empiriques, de la constatation de faits à la formulation de règles. Expliquer en science, c'est ramener la complexité du visible à de l'invisible simple. Sur ce point, le linguiste n'est pas différent du physicien.

Propos recueillis par Nicolas Journet
Profil : Jean-Yves Pollock

Professeur à l'université de Picardie. Auteur de Langage et Cognition. Introduction au programme minimaliste de la grammaire générative, Puf, 1997.