Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Il existe différentes méthodes pour analyser les discours politiques. La lexicométrie, par exemple, procède par comptage de mots pour faire ressortir les spécificités du vocabulaire employé par les acteurs politiques. Issue de la théorie du langage, la sémiotique ambitionne plutôt de comprendre la façon dont se construit le sens des discours. Elle offre à cet égard toute une batterie d’instruments pour en dégager les logiques propres. L’un de ses modèles de base, le « carré sémiotique », permet ainsi de localiser relativement un même ensemble discours en fonction des grands principes qui les structurent. Conçu par Algirdas Julien Greimas (l’un des principaux sémioticiens français) sur la base du carré logique d’Aristote, ce modèle schématique repose sur un jeu de construction entre catégories qui tout à la fois s’opposent, se contredisent et sont complémentaires. Prenons un exemple. Si l’on considère l’ordre général des conduites dans le cadre de la loi, on peut opposer comme des catégories contraires – sur l’axe commun de ce qui est prescrit – ce que l’on doit faire (l’obligatoire) à ce qu’on doit ne pas faire (l’interdit). Chacune de ces positions se définit également par leur opposition respective, selon un principe contradictoire cette fois, à ce que l’on ne doit pas obligatoirement faire (le facultatif) et à ce que l’on ne doit pas impérativement ne pas faire (le permis), ces deux positions exprimant l’univers sémantique du non-prescrit. On obtient ainsi une sorte de grille de lecture qui permet de positionner, en fonction de leur dominante, et sans en épuiser la diversité, les différents discours de prescription des attitudes (schéma n° 1).
C’est un schéma de cet ordre que nous avons mobilisé pour dégager les grands principes
différenciateurs des discours de la campagne présidentielle de 2007
Pour établir les positionnements des candidats, nous avons commencé par identifier les
grandes catégories de valeurs qui, en amont, travaillent leurs discours. En politique, ces
valeurs renvoient à des modes différenciés de rapport à la réalité. Il y a tout d’abord la
catégorie du vécu partagé qui désigne ici la réalité en tant qu’elle est subjectivement
éprouvée par les personnes et présente par empathie dans le discours : « chacun d’entre
nous » ; « nous, travailleurs » ; « les Français ». Le vécu se manifeste ainsi toujours
sur le mode participatif. À cette première catégorie s’oppose (relation contraire) celle
de l’utopie visée, c’est-à-dire ce au nom de quoi le vécu peut être transformé : « la
passion de l’égalité » (S. Royal), « la France forte » (N. Sarkozy), « un autre monde »
(José Bové)…, tout ce qui peut donc, dans le discours, faire le corps de la promesse et
ouvrir les perspectives d’un devenir. Si le vécu s’oppose à l’utopie, il peut être
également nié (relation contradictoire) par une troisième catégorie, celle de la fiction
imaginée : le discours procède alors à une construction fictionnelle de la réalité, jouant
sur les émotions et suscitant des identifications par l’emploi d’un vocabulaire imagé, le
recours à l’anecdote, l’exploitation de textes ou de genres littéraires ou encore la
convocation de personnages historiques. À cette troisième catégorie, enfin, s’oppose celle
de la réalité analysée (en contradiction avec l’utopie visée), qui désigne ici non pas la
réalité du monde effectif mais l’objectivation de cette réalité dans et par le discours
d’analyse (sophistiqué ou non). Ainsi, obtient-on
L’analyse positionnelle des discours s’effectue dès lors en deux temps : tout d’abord en fonction de l’accent mis sur telle valeur (ancrage) ; ensuite à partir des relations qui s’établissent entre elles (parcours). Il est rare en effet que le discours se fige sur une seule catégorie de valeurs. Il s’ancre sur un point de départ puis transite par d’autres positions. C’est précisément ce parcours qui définit les logiques spécifiques des discours des candidats et permet de les différencier.
Prenons ici un premier exemple, celui de S. Royal (schéma n° 3).
Son discours s’ancre résolument dans le vécu partagé. L’ancienne candidate socialiste
cherche tout d’abord à entretenir l’illusion d’une communication intime avec les
électeurs : « vous m’avez dit, je vous ai entendus »
; « je le veux, parce
que vous le voulez »
« Je crois à la capacité d’expertise des citoyens (…) , je suis
convaincue que chacun d’entre nous est le mieux à même de connaître et d’exprimer ses
problèmes, ses attentes, ses espérances
Enfin, elle défend le
principe d’une campagne « participative » : « J’ai voulu que les citoyens reprennent
la parole pour que je puisse porter leur voix
Le caractère
prédominant de ce procédé dans la fabrication du discours de la candidate socialiste n’est
pas sans déterminer la suite de son parcours dans le carré sémiotique. Ici, la réalité
analysée passe en effet par le filtre de l’utopie, qui réside dans le projet d’une
« révolution démocratique fondée sur l’intelligence collective des citoyens
.op. cit.
La reconnaissance du « citoyen expert » constitue ainsi le réquisit d’un véritable
changement politique (« Moi, je considère que la politique doit changer, donc qu’elle
doit aussi tenir compte de l’intelligence collective des gens
), et
son intervention est conçue comme le principe structurant des orientations programmatiques
de la candidate : « Il est absolument nécessaire de donner la parole aux citoyens sur
les problèmes qui les concernent. Parce que c’est comme cela que, non seulement, nous
parlerons juste, mais c’est comme cela aussi que nous agirons juste
Prenons un deuxième exemple, celui de N. Sarkozy (schéma n° 4).
Le discours de campagne du candidat de l’UMP trouve son ancrage à la fois dans le vécu
partagé et dans la réalité analysée, sur le mode d’incessants allers-retours entre ces
deux pôles. En témoigne l’utilisation récurrente du couple rhétorique
« problème-solution », principe structurant qui contribue à conférer à la parole de
l’actuel président de la République son rythme si singulier : « Qu’est-ce la France ?
Pour moi, c’est une volonté, ce n’est pas un hasard. C’est la volonté de gens différents
de vivre ensemble et de partager des valeurs communes. Pourquoi n’avons-nous plus
l’envie de vivre ensemble ? Ma réponse : c’est parce qu’il y a un certain nombre de nos
concitoyens qui pensent que rien n’est possible pour eux
Dans le
discours de N. Sarkozy, le vécu partagé ne constitue pas, comme dans celui de S. Royal, le
fondement ou le prétexte à une coévaluation de la réalité analysée. Le candidat maintient
en effet une claire distinction entre les rôles qui incombent à chacun (« On ne
devient pas président de la République par hasard. (…) C’est un combat qui est
très long, c’est le choix d’une vie
>) et se réserve le monopole de
l’élaboration des orientations programmatiques : « Je me sens la force, l’énergie et
l’envie de proposer une autre vision de la France
> Ce schéma
binaire (vécu-réalité) est longtemps resté dominant dans les discours du candidat de
l’UMP, l’utopie et la fiction étant écartées au profit d’une appréhension éminemment
pragmatique de la politique : « Être de droite, (…) c’est refuser de chercher
dans l’idéologie la réponse à toutes les questions, la solution à tous les problèmes
> Mais le discours de N. Sarkozy a évolué au fil de la campagne,
prenant progressivement une dimension fictionnelle. Le discours d’investiture du 14
janvier 2007 marque, de ce point de vue, un véritable tournant : le registre se teinte
alors de lyrisme (« Français, prompts à détester votre pays et son histoire, écoutez
la grande voix de Jaurès »
), le texte s’enrichit de citations littéraires
(« Tant qu’il y aura sur la Terre ignorance et misère, des livres de la nature de
celui-ci pourront ne pas être inutiles »
, Victor Hugo,
« (La France), c’est le pays qui a fait la synthèse entre l’Ancien Régime et la Révolution, entre l’État capétien et l’État républicain, entre le patriotisme et l’universalisme) ; le candidat recompose enfin sa propre lignée politico-culturelle en invoquant une longue galerie de figures tutélaires (de Henri IV à Jean Moulin, de Georges Danton à Jean Jaurès…). Autant d’indices témoignant d’une volonté de paraître sous un autre jour (Nicolas Sarkozy, discours de meeting, La Réunion, 15 février 2007. »
« J’ai changé), même si la caractéristique la plus marquante reste la structure binaire qui fait osciller le discours d’un pôle à l’autre.Ibid. »
Appliqué à l’ensemble des discours de la campagne présidentielle, le carré permet en
définitive d’identifier des parcours distincts pour chacun des candidats et, ainsi, de
repérer, au-delà des stratégies électoralistes de brouillage, leurs principales
différences. Prenons brièvement encore deux exemples. Le discours de François Bayrou
apparaît dominé par la visée utopique d’une France « simple et honnête
, délivrée de ses « divisions artificielles »
> : « Je
vous avoue que je n’aime pas beaucoup la bipolarisation. Je la trouve stupide, (…)
; « Le vrai nom de la
France, le vrai nom de la République en France, c’est ensemble
Quant au discours de Jean-Marie Le Pen, il procède pour l’essentiel d’une
fictionnalisation du politique. La réalité analysée est ainsi reconstruite au filtre d’un
véritable roman centré sur la désignation des responsables de la « décadence » de la
France, responsables décrits sous les traits d’acteurs grotesques ou de créatures
intrigantes : le « système, la bête à deux visages au nom étrange et inquiétant d’UMPS
; la « bande des quatre
; « lady
Nunuche ou la fée Gribouille »
(à propos de S. Royal) ; « miss Poitou-Charentes
Bien sûr, ce carré des modes d’ancrage n’épuise pas toute la densité des discours
politiques (pas plus, à ce titre, que la grille de lecture du « Vous avez fait l’histoire et vous
continuez à la faire et vous l’avez faite bien avant la colonisation, pendant, avant et
depuis. Et c’est avec vous que nous allons construire notre avenir. »
De même, le
discours du président de la République continue toujours de s’articuler autour du double
pôle du vécu partagé et la réalité analysée, comme en témoigne son discours devant le
Parlement réuni en Congrès en 2009 : « Comment se fait-il que nous ayons autant de mal
dans notre pays à préparer l’avenir ? Au fond, comment se fait-il que tous ensemble nous
ayons pris tant de retard ?
(…) J’y ai beaucoup réfléchi. Je crois que, la
crise aidant, le moment est venu de remettre en cause les principes d’une politique qui
nous a enfermés dans des contradictions de moins en moins soutenables. »