Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
La question de l'origine du langage, fort prisée des philosophes des Lumières, devint centrale pour nombre de savants du xixe siècle : les théories se mirent à pulluler et chacun y allait de son hypothèse plus ou moins fantaisiste... Le philologue Friedrich Max Müller s'était d'ailleurs plu à classer toutes ces théories en leur donnant des noms péjoratifs (1) : ainsi la théorie « bow-bow », selon laquelle les onomatopées étaient à l'origine du langage ; ou encore la théorie « pooh-pooh », qui supposait que le langage dérivait des cris d'alerte chez les animaux.
Pour la linguistique naissante, qui voulait constituer une véritable science, il fallait mettre un terme à cette profusion d'hypothèses oiseuses par le moyen le plus radical : en 1866, la Société de linguistique de Paris, lors de sa création, inscrivit dans ses statuts qu'elle refusait toute publication relative à l'origine du langage. Ainsi ce thème disparut-il du champ d'investigation scientifique car considéré comme un sujet peu crédible.
Il a fallu attendre la fin du xxe siècle pour que ce sujet sorte du ghetto dans lequel elle avait été plongée pendant un siècle. Sa réapparition provint de l'émergence de nouveaux domaines d'études : recherches éthologiques, expériences d'apprentissage du langage aux grands singes, données nouvelles sur les bases anatomiques et neurobiologiques du langage, preuves indirectes issues de la préhistoire et de l'archéologie expérimentale. La coordination de ces recherches permet désormais de dessiner des scénarios sur l'émergence du langage au cours de l'évolution et d'envisager des réponses à quatre grandes questions : quand le langage est-il apparu ? Quel langage parlaient les premiers hommes ? Pourquoi est-il apparu ? Enfin, quel lien existe-t-il entre l'essor du langage et l'apparition de l'intelligence technique ?
Jusque dans les années 80, une large partie de la communauté scientifique s'accordait sur
le fait que le langage était apparu il y a environ 40 000 ans, en même temps que la
« révolution symbolique » du paléolithique supérieur. Cette révolution symbolique est
marquée par l'avènement de l'art des grottes ornées, la diversification des outils (lames,
harpons, outils en os, etc.) et la généralisation des sépultures avec offrandes. On
s'appuyait sur des indices anatomiques comme l'impossibilité d'articuler des sons chez les
anciens Homo (du fait de la formation de leur larynx). Désormais, de nouveaux
indices permettent de penser que l'aptitude anatomique au langage est beaucoup plus
ancienne. Et tout porte à croire qu'il y a environ 2 millions d'années que sont apparues
les premières formes de langage (voir l'encadré, p. 16).
Par ailleurs certaines données archéologiques, comme la construction de huttes ou la domestication du feu il y a 450 000 ans, suggèrent qu'à cette époque des formes élémentaires de langage existaient. Elles étaient rendues nécessaires pour la construction des premiers campements (voir la légende de l'illustration, p. 17).
Si on retient l'hypothèse d'une apparition reculée dans le temps, quel type de langage parlaient les premiers hominidés ?
Le psychologue américain Merlin Donald a imaginé que la première forme de langage a fait
son apparition chez Homo erectus, sous forme d'un langage mimétique (2). Pour désigner un lion ou un buffle, les premiers hommes
auraient utilisé le mime en adoptant leur démarche et leurs gestes caractéristiques. Pour
M. Donald, une aptitude similaire à celle dont disposent les chimpanzés à mimer autrui - à
« singer », comme on dit justement - aurait créé les bases de ce langage primitif. Selon
lui, la pratique de la danse dans toutes les sociétés primitives attesterait de
l'archaïsme du comportement mimétique.
Pour comprendre les possibilités et les limites de ce que M. Donald nomme la « culture
mimétique » d'Homo erectus, on peut imaginer la communication que l'on emploie
lorsqu'on est touriste dans un pays dont on ne connaît pas la langue. Pour se faire
comprendre, on adopte spontanément le mime. Pour dire « manger », on porte la main à la
bouche. Pour dire « boire », on fait semblant de lever un verre, etc. Ce mime permet donc
de représenter des objets absents, des situations. Il donne accès à une représentation
différée, étape essentielle dans la définition du langage. Mais ce langage mimétique
n'ouvre pas encore la possibilité de représenter des concepts abstraits, ni d'évoquer des
modalités complexes (le passé, le futur, le conditionnel). Cela surviendra, selon M.
Donald, dans un second temps, avec l'apparition d'un langage élaboré.
L'hypothèse de M. Donald est originale, mais elle présente un défaut majeur. Si l'imitation, source de la communication mimétique, est effectivement très pratiquée chez les chimpanzés ou l'enfant humain, c'est à des fins d'apprentissage ou de jeu, jamais comme moyen de communication. Cependant, elle a le mérite de dessiner les contours possibles de ce que peut être un langage primitif.
Quelles autres formes de (pré)langage sont imaginables ? Michael C. Corballis, de
l'université d'Auckland (Nouvelle-Zélande), a avancé la thèse d'une origine gestuelle du
langage chez Homo erectus. L'idée est que le langage aurait débuté par un langage
des signes proche de celui employé par les sourds-muets (3). Il avance une série d'arguments à l'appui de son hypothèse.
Tout d'abord, les limites anatomiques des Homo erectus pour la production de la
parole, montrées par les travaux de Philip Lieberman (voir l'encadré, p. 16),
rendraient plus probable un stade gestuel préexistant à l'oral. Par ailleurs, la gestuelle
serait mieux adaptée à l'environnement des premiers hommes. Comme ils vivent dans une
savane, entourés de prédateurs, la voix leur fait courir le risque de se faire rapidement
repérer, alors que le geste est silencieux. De plus, le langage gestuel se révèle très
efficace dans les activités de chasse où il ne faut pas se faire remarquer du gibier.
Ensuite, remarque M.C. Corballis, la gestuelle est très adaptée pour indiquer les
directions lors des déplacements. Le fait qu'aujourd'hui les enfants et beaucoup d'adultes
parlent en accompagnant leur discours de gestes des mains serait un vestige de ce passé
gestuel. Enfin, la création spontanée par les sourds d'un langage des signes serait un
argument en faveur de l'existence d'un comportement gestuel très archaïque enraciné dans
le passé évolutif des êtres humains (4).
La thèse de M.C. Corballis est séduisante, mais elle ne permet pas de savoir pourquoi le langage des signes, paré de tant de vertus, aurait été abandonné pour l'utilisation de la voix. Selon l'auteur, la voix procure l'avantage sur le geste de communiquer dans l'obscurité : mais cet argument va exactement à l'encontre de ce qui avait été dit plus haut sur l'avantage du geste par rapport à la voix. Un autre argument serait que l'usage de la voix permettrait de libérer la main pour la fabrication et le maniement des outils. Argument un peu spécieux : à ce compte, on pourrait faire remarquer que la voix interdit de manger et de parler en même temps.
La théorie la plus couramment admise sur le langage des origines est la théorie du protolangage avancée par le linguiste Derek Bickerton. Certes, le langage ne se fossilise pas, mais D. Bickerton a eu l'idée d'utiliser des traces de fossiles indirectes, ce qui a pu ressembler à un langage primitif. Dans
En comparant ces quatre types de langages élémentaires - chimpanzé, enfant de 2 ans,
« enfant-placard », pidgin -, D. Bickerton s'est rendu compte qu'ils avaient deux choses
en commun. Ces langages sont composés uniquement de mots concrets : « table », « manger »,
« rouge », « marcher », « gros »... De plus, ils ne possèdent pas de grammaire. La simple
juxtaposition de deux ou trois mots suffit à définir le sens. Ce protolangage a dû être
parlé par Homo erectus, pense D. Bickerton. Il lui aurait permis d'évoquer des
objets qui ne sont pas dans l'environnement immédiat (« Niki dort », « là-bas, il y a le
loup »...), voire d'indiquer des actes à venir (« moi aller montagne » ou « toi prendre
arme »), mais il est inapte à construire des récits complexes ou des discours abstraits.
Ce scénario du protolangage a l'intérêt de nous forcer à penser les possibilités d'un
langage primitif.
A la question : pourquoi les hommes parlent-ils ?, la réponse semble évidente, du point de vue des sciences évolutionnistes. Pour échanger des informations, transmettre des messages et ainsi augmenter leur chance de survie. Mais ce genre d'évidence ne suffit pas aux chercheurs. En effet, selon la théorie néodarwinienne de l'intelligence machiavélique, il est désavantageux de transmettre des informations. Dans le monde du chimpanzé, tel que le décrit le modèle de l'intelligence machiavélique, il vaut mieux se taire et garder pour soi les informations que les transmettre. En conséquence, l'apparition du langage constitue même un paradoxe évolutif qu'il faut expliquer.
Pour le primatologue Robin Dunbar, professeur de psychologie évolutionniste à l'université de Liverpool, l'avantage évolutif du langage ne réside pas tant dans l'échange d'informations que dans le maintien des relations sociales. Dans
Pour appuyer sa thèse, R. Dunbar a mené des enquêtes sur le contenu des conversations
courantes. Lui et son équipe sont allés enregistrer les personnes qui discutent dans les
cafés. De quoi les gens parlent-ils ? Pour l'essentiel, des relations avec les autres :
« Nous avons étudié des conversations spontanées dans des lieux divers (cafétérias
d'université, bars, trains...), nous avons découvert que 65 % environ du temps de
conversation est consacré à des sujets sociaux : qui fait quoi, avec qui, ce que j'aime
ou n'aime pas, etc. »
Il en tire cette conclusion : le langage agit comme un
« épouilleur social », il facilite la sociabilité. Si le langage a partie liée
avec les relations sociales et le maintien du contact, on peut cependant objecter à la
théorie de R. Dunbar qu'elle survalorise cette dimension. D'ailleurs, s'il avait réalisé
son enquête sur des lieux de travail, dans les familles, ou bien à partir de relations
téléphoniques ou d'emails, celle-ci aurait sans doute révélé les usages pratiques et
fonctionnels du langage.
Toutefois, ce qui « sonne juste » dans la théorie de R. Dunbar est qu'une grande partie des conversations qui ont lieu dans les cafés ou ailleurs n'ont pas de contenu fonctionnel évident. Les petits potins, les ragots tiennent une place de choix dans les bavardages quotidiens. Partant de ce constat, Jean-Louis Dessalles, chercheur en intelligence artificielle, a échafaudé toute une théorie sur le rôle de ces petits potins dans l'évolution du langage. Le propre du langage humain réside dans sa fonction référentielle, c'est-à-dire sa capacité à pouvoir rapporter les faits du monde (ce qui est impossible à la communication animale). Pour J.-L. Dessalles, la tendance humaine à rapporter les événements a une fonction importante : celui qui parle attire l'attention autour de lui et s'attire une bonne place dans le groupe. Et cette attitude contribue à créer des coalitions solides, des groupes stables. Au fond, le langage aurait donc une fonction essentiellement « politique » : elle donne une prime aux bavards et aux beaux parleurs (7).
Cette théorie politique du langage ne manque pas d'originalité, mais est-elle vraiment convaincante ? En effet, pourquoi l'assise politique du langage serait-elle plus importante que l'assise sociale (R. Dunbar) ou tout simplement que le rôle pratique du langage ? On a le sentiment que l'auteur tire d'une petite cause (le besoin de raconter des potins) un énorme effet (l'émergence du langage).
Les hypothèses récentes sur les origines du langage situent, on l'a dit, son apparition à
environ 2 millions d'années, à la même époque que les premiers outils et que le genre
Homo. On peut dès lors s'interroger sur les relations qu'entretinrent langage et
outil. Logiquement, plusieurs cas de figures se présentent : soit le langage et la
technique se sont développés comme deux modules indépendants ; soit le langage est la
cause motrice de l'apparition de l'intelligence technique ; soit l'intelligence technique
(l'outil) est la cause de l'apparition du langage ; soit enfin langage et technique sont
tous deux l'expression d'une aptitude plus fondamentale qui a conditionné leur
développement.
Envisageons tour à tour chacune de ces hypothèses.
Première hypothèse : le langage s'est-il développé comme un module indépendant ? L'idée que le langage se serait développé indépendamment des autres aptitudes humaines (intelligence technique, intelligence sociale notamment) est défendue par la psychologie évolutionniste (8).
Stephen Mithen (9) suppose par exemple qu'Homo
erectus a développé plusieurs compétences spécialisées : une intelligence technique,
liée à la fabrication d'outils ; une intelligence sociale et communicative, qui suppose
une compréhension des intentions d'autrui. Avec Homo sapiens, il y a eu, selon S.
Mithen, une « fusion » entre ces différentes formes de compétences. Et cette fusion s'est
faite sous la forme d'une intelligence générale ou « métareprésentationnelle ». Cette
théorie modulaire de l'évolution se heurte cependant à plusieurs objections. D'abord, elle
est coûteuse théoriquement. Elle suppose que soient apparus au même moment plusieurs
modules : une intelligence technique, une intelligence sociale, une intelligence
linguistique... De ce point de vue, la concomitance du développement du langage et de
l'outil serait purement hasardeuse. Mais la faiblesse majeure de la théorie modulariste
tient surtout à ses présupposés concernant le développement cérébral. L'idée d'aires
cérébrales séparées (responsables chacune des aptitudes techniques, linguistiques,
sociales) qui auraient ensuite fusionné en un supermodule d'intelligence générale va à
l'encontre de la voie habituelle de l'évolution des organes. L'évolution procède en
général par spécialisation progressive et non par fusion d'éléments séparés. De plus, les
données sur l'évolution neurobiologique montrent que le cerveau humain s'est développé
essentiellement autour du lobe frontal (10) et selon une
imbrication forte entre plusieurs aires cérébrales (motricité, aire du langage...). Cette
imbrication des aires cérébrales dépendantes rend difficile la thèse d'une indépendance
des modules cognitifs.
Deuxième hypothèse : le langage, moteur de la technique et de la pensée créatrice ? Si le langage et la technique ne se sont pas développés indépendamment comme le prétend la thèse modulariste, se pourrait-il alors que le langage soit la cause motrice ayant permis le développement de l'outil, mais aussi d'autres aptitudes comme l'intelligence sociale, l'imagination ? C'est l'option implicite des théories qui voient dans le langage le « propre de l'homme ». Grâce au langage, les premiers hommes auraient acquis une forme de pensée symbolique et créatrice qui leur aurait permis d'imaginer, de concevoir, et donc de produire des objets techniques.
Notons tout d'abord que cette théorie fait l'objet de peu de démonstrations convaincantes. En général, la primauté du langage est postulée plus que démontrée, et les liens entre langage et autres aptitudes (techniques notamment) ne font pas l'objet de descriptif précis. C'est le principal point faible de cette théorie : de ne pas en être vraiment une. Dans la théorie linguistique, tout se passe comme si l'être humain n'était qu'un être de parole (et qu'il n'y avait donc pas à expliquer les autres aptitudes). Cette thèse, que l'on retrouve notamment chez D. Bickerton (11), ne trouve en outre pas d'appuis proprement préhistoriques.
Troisième hypothèse : l'origine technique du langage. Cette hypothèse voudrait que ce
soit l'outil (ou l'intelligence technique plus exactement) qui précède et explique l'essor
du langage. Cette idée était courante dans les années 1940-1960, à l'époque où dominait la
théorie de l'Homo faber, l'homme créateur d'outils. Aujourd'hui, ce genre
d'hypothèse n'a plus vraiment cours et aurait du mal à trouver de solides arguments... En
effet, les recherches actuelles mettent en évidence des liens nets entre le langage et la
manipulation gestuelle (et donc la fabrication d'outils). Tous deux impliquent le lobe
frontal et les régions pariéto-temporo-frontales (12).
Chez les humains, comme chez les singes, le système dévolu à la reconnaissance des actions
manuelles est localisé au niveau de l'hémisphère gauche, dans la région de Broca, qui est
responsable du langage. On constate que les humains sont massivement droitiers, ce qui
n'est pas le cas chez les chimpanzés (qui ne sont pas ambidextres, mais indifféremment
gauchers ou droitiers). Or la partie droite du corps est sous la dépendance de
l'hémisphère gauche, hémisphère qui est celui qui produit le langage. Cette imbrication
entre fonctions et aires cérébrales responsables de la gestualité et du langage montre
qu'il y a eu vraisemblablement un développement combiné des deux fonctions. Cela dit,
l'état actuel des recherches ne permet pas d'invoquer une relation de causalité dans un
sens ou un autre.
Quatrième et dernière hypothèse : le langage et la technique dépendent-ils tous deux d'un mécanisme sous-jacent? (Voir l'encadré ci-dessous). Cette aptitude pourrait être la faculté proprement humaine à produire des représentations mentales et à les combiner entre elles (13). Cette théorie est davantage compatible avec les hypothèses actuelles sur l'apparition et le développement conjoint du langage et des techniques. Sinon, sur les millions d'années d'évolution qu'a duré l'hominisation, par quel étrange hasard le langage et la technique seraient-ils apparus exactement en même temps ?