Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
«On ne sait plus parler français dans les banlieues ! Et ce langage des
jeunes se répand dans les médias, dans la publicité... Pire, on entend des pères, très
respectables, parler
rebeu à leur fille pour faire plus "branché"... Le français
est menacé par une langue appauvrie, qui ne comporterait que "80 locutions et 100 mots
utiles"... (1) »
Ces formules, que l'on rencontre régulièrement à propos du langage des jeunes, dit aussi « langue des cités » ou « des banlieues », « parler des jeunes » ou encore « néo-français », sont presque devenues des stéréotypes. Il est vrai que ce langage connaît une diffusion spectaculaire ; il est d'ailleurs utilisé chez les jeunes de toute origine sociale, et le succès de la musique rap n'est pas sans participer de sa popularité. Un tel phénomène ne pouvait pas manquer d'interpeler les linguistes : le « parler jeune » n'est-il qu'un argot de notre fin de siècle, comparable à celui des classes populaires d'antan, ou bien une nouvelle langue est-elle en train de naître, en rupture avec le français standard ? En y regardant de plus près, on s'aperçoit que la réponse n'est pas si simple.
Les langues ont toujours eu leurs pratiques argotiques, formes de contournement de la langue académique. Les goulags soviétiques, à l'instar de tout univers carcéral, avaient leurs argots, de même que les dissidents tchèques du Printemps de Prague, qui voulaient échapper aux oreilles ennemies de la police politique. En France, au xve siècle, François Villon a rédigé ses célèbres
Dans bien des domaines, la langue des cités se situe dans un continuum qui caractérise
les formes argotiques : une production lexicale foisonnante utilisant des procédures
classiques au niveau sémantique et formel, avec des métaphores (un fax pour une
fille maigre), des métonymies (un pascal pour un billet de 500 F), la
transformation des mots par inversion des syllabes (verlan), ou par troncation, ou par
ajout de suffixes, le tout se combinant de diverses façons (voir l'encadré en page
suivante).
Comme dans tous les argots, les emprunts de vocabulaire sont eux aussi très nombreux. La
cité étant un lieu multiculturel, ils sont représentés par des mots d'origine arabe
(ahchouma : honte, doura : virée dans la cité), tsigane (pillav :
boire, chourav : voler), africaine (go du bambara qui a déformé girl
pour fille) ou de l'argot anglo-américain (destroy, dope, job, flipper,
sniffer...).
Or, ces métissages sont considérés comme une menace par ceux qui défendent la pureté de
la langue. En incorporant des mots d'origine arabe, créole ou manouche, on est en train de
« défranciser » le français. Et Jean-Pierre Goudaillier (2) admet que « de nos jours, les épices importées dans la langue française sont
de plus en plus fréquemment empruntées à des langues étrangères. Même si l'argot
traditionnel a su s'alimenter de termes étrangers, il le faisait dans des proportions
moins importantes. »
Autre caractéristique - paradoxale - des argots : leur grande richesse lexicale ne porte que sur un nombre restreint de domaines bien spécifiques. Les grandes thématiques classiques sont l'argent, les affaires illicites, le sexe et les femmes, la police et la délinquance. Dans le « parler jeune » sont venus s'ajouter d'autres thèmes relatifs au mode de vie dans les cités : la famille, la bande de copains, la dénomination des diverses communautés, le chômage, le sida...
Ces changements de thématiques posent également problème : ils marquent une rupture par
rapport aux fonctions traditionnelles des argots. Selon Louis-Jean Calvet (3), il faut définir l'argot par les fonctions qu'il remplit. Or, la
principale est une fonction cryptique (du grec « jeu du tiers exclu »(4) : si deux bouchers veulent se dire devant les clients d'écouler
la viande moins fraîche, ils se parleront dans l'argot de leur métier, le louchébèm.
Cette fonction cryptique des argots s'accompagne d'une fonction ludique et d'une fonction
identitaire. Certes, la fonction crypto-ludique est présente dans le langage des cités :
« Quand tu parles verlan dans le métro, tu peux te foutre de la gueule de n'importe
qui sans qu'il s'en rende compte »,
explique Raja, 21 ans. D'autant que ce langage
est pratiqué par des jeunes qui s'amusent à apposer des suffixes parasitaires
(musicos pour musiciens), ou à utiliser sans le savoir l'apocope (kro pour
Kronenbourg, bière), l'aphérèse (blème pour problème), à combiner le tout avec le
verlan : c'est ainsi que le métro est devenu le trom (métro, tromé,
trom)...
Mais, explique J.-P. Goudaillier, alors que le cryptage était la fonction première dans
les argots de métier, c'est la fonction identitaire qui devient primordiale dans ce qu'il
nomme « les argots sociologiques » : « Autant l'argotier traditionnel se
sentait-il lié à son quartier, autant les locuteurs des cités, banlieues et quartiers
d'aujourd'hui ne peuvent-ils trouver de refuge linguistique identitaire que dans leurs
propres productions linguistiques... »
Ce langage dénote donc une « fracture
linguistique » né de la fracture sociale : pour les jeunes des cités, l'univers du
français académique évoque l'autorité, le pouvoir, le monde du travail qui leur est barré
par le chômage et les renvoie à l'échec scolaire que connaissent beaucoup d'entre eux.
Pour J.-P. Goudaillier, l'intégration passe par la langue... et la langue utilisée dans
les banlieues est une façon de « dire ses maux ». De la mosaïque linguistique des
diverses communautés des cités, dont l'exclusion est le point commun, est née cette
« interlangue », véritable véhicule « interethnique » d'une culture que
L.-J. Calvet nomme « intersticielle ».
Quoi qu'il en soit, le langage des jeunes est pratiqué aujourd'hui par de larges couches de la population qui, selon Henriette Walter (5), manifestent ainsi leur adhésion à certains modes de pensée.
Par l'intermédiaire des médias, mais aussi de la publicité (« elle assure en
Rodier », « on roule cool »...), le parler des cités devient ce langage
« branché » qu'adoptent aussi les générations plus âgées. On peut même constater à son
égard une certaine bienveillance officielle : « Pour rester une langue vivante, le
français doit forcément s'enrichir, mais je préfère qu'il s'enrichisse de l'argot de
Saint-Denis plutôt que de l'argot de Brooklyn »
, déclarait Jacques Toubon en 1994.
Aujourd'hui, nombre de vocables « jeunes » finissent par entrer dans le français standard,
aussi bien par les chansons (
Ce qui pourrait laisser penser que le parler jeune contribue à enrichir et à dynamiser le français contemporain...