Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
La sociolinguistique, discipline des sciences du langage, peut rapidement se
définir comme la prise en compte de la façon dont les locuteurs d'une communauté parlent
vraiment et interagissent en situations réelles, compte tenu de leurs particularités
sociales, régionales et aussi historiques. Elle s'intéresse avant tout à la langue orale,
porteuse de diversité, en face d'une langue écrite relativement stable, parce qu'ayant
historiquement fait l'objet d'une standardisation.
Le français est regardé par ses locuteurs comme une langue homogène. Pourtant, il serait bien difficile de trouver deux personnes pour le parler de façon absolument semblable ; et personne pour le parler de la même manière en toutes circonstances. Ces variations linguistiques sont une propriété commune à toutes les langues : elles se manifestent sur les plans phonique, morphologique, syntaxique, lexical et discursif (et en conséquence, sémantique).
C'est dans le domaine phonique que les phénomènes variables sont les plus nombreux (c'est donc une zone très saillante pour révéler une identité). C'est surtout le système des voyelles qui est l'objet de nombreux flottements, alors que le système consonantique est pratiquement stable. Les variations s'exercent aussi sur les liaisons, le « e » muet, les simplifications de groupes consonantiques et les assimilations. Quant à l'intonation, elle suffit bien souvent à caractériser un accent, comme c'est le cas pour l'intonation des jeunes des banlieues parisiennes.
Les phénomènes morphologiques interviennent bien dans la variation, mais ils sont la plupart du temps rejetés comme étant des fautes : par exemple, « ils croivent » pour « ils croient », ou les variantes de pluriels irréguliers, comme « bonhommes » pour « bonshommes ». La syntaxe ayant été historiquement moins codifiée que la morphologie, il existe de nombreuses zones où les variations sont assez peu stigmatisées (comme les détachements : « Moi, ma mère, elle travaille »). En revanche, certaines zones font l'objet de jugements très forts, comme les relatives (« la fille que je sors avec » est regardé comme populaire), ou de nombreuses formes d'interrogatives (« que dis-tu ? », pratiquement dévolu à l'écrit ; « qu'est-ce que tu dis ? », ordinaire ; « tu dis quoi ? », familier ; « c'est quoi que tu dis ? », populaire). A ces zones en forte variation, on opposera les complétives (« je sais que la Terre tourne »), qui ne varient que très peu.
Quant au domaine lexical, il est tellement variable qu'on s'imagine souvent que les variations de langage se réduisent au choix du vocabulaire. Ainsi, il existe des mots régionaux (il est peu probable que wassingue soit compris en dehors de son Nord d'origine - ailleurs, on dit serpillière) ; mais il y a aussi des mots liés à un usage social ou démographique (l'argot, réservé à des situations familières, ou le verlan dont seuls les jeunes font couramment usage).
Cette fixation sur le lexique a d'ailleurs une conséquence peu souhaitable : les locuteurs tendent à concevoir la variation dans les termes de « un mot pour un autre », c'est-à-dire comme « différentes façons de dire la même chose », sans envisager les modalités de constitution du sens.
Il faut distinguer entre les variations de la langue selon les différents usagers, et la variation selon l'usage qu'en fait chacun.
La première concerne tout ce qui correspond aux différences entre locuteurs distincts, selon le temps, l'espace, et leurs caractéristiques propres. On ne parlait pas français au xviie siècle comme on le parle aujourd'hui, et le français du Moyen Age différait encore davantage du français actuel. Un francophone peut distinguer, à la simple écoute, un Strasbourgeois, un Montréalais ou un Parisien (variation diatopique, c'est-à-dire spatiale ou régionale). On observe aussi des différences entre la façon de parler des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, de locuteurs ayant différents niveaux d'études ou exerçant diverses professions.
La variation selon l'usage, quant à elle, concerne un locuteur unique, qui n'est nullement la garantie d'avoir affaire à une façon de parler unique, car chacun s'exprime de manière différente au cours d'une même journée, selon ses activités, les interlocuteurs auxquels il a affaire, ou les enjeux sociaux présents dans l'échange (par exemple, institutionnels ou non) : c'est la variation dite diaphasique, ou encore d'ordre stylistique ou situationnel.
Enfin, dans une langue de culture très standardisée comme le français, la distinction entre oral et écrit est particulièrement forte. On ne parle pas comme on écrit, et on n'écrit pas comme on parle. D'ailleurs, la première chose à faire pour un sociolinguiste est de reconnaître les caractéristiques d'un oral ordinaire (1). Par exemple, tout le monde ou presque omet le « l » de il devant un verbe commençant par une consonne ([idi] pour « il dit »).
Ces différentes variations du langage n'ont pas le même statut dans l'évaluation sociale : certaines, comme le français populaire, ou les français archaïsants d'Amérique, sont stigmatisées ; d'autres sont valorisées, comme le français des couches urbaines favorisées, plus proches de la norme.
Les linguistes appellent variation diachronique les changements de la langue au cours du temps.
Il n'y a pas d'exemple de langue qui ne change pas, en un processus plus ou moins rapide, selon les époques et selon les conditions sociales (les langues changent plus vite en période troublée, comme la Révolution française). Un document donné comme le premier texte en Français, les Serments de Strasbourg qui datent de 842, est devenu pour nous pratiquement incompréhensible, et Racine est aujourd'hui difficile à lire en version originale. Dans ces évolutions, il faut encore distinguer les facteurs internes et les facteurs externes.
Au plan interne, les phénomènes de variation répondent à quelques tendances à long terme, qui ont déjà présidé à l'évolution antérieure, et continuent à jouer dans la langue moderne. Un premier exemple concerne la phonologie, où l'on observe une tendance à la réduction du système (ainsi, encore au début du siècle, on distinguait entre deux « a », de pâte et de patte : le premier disparaît de plus en plus). Un second exemple, d'ordre morphosyntaxique, montre une tendance à la fixation de l'ordre des mots (sujet-verbe-objet). Pourtant, il serait réducteur d'en conclure à une tendance univoque à la simplification ou à la détérioration, car le changement résulte de l'interaction pas toujours prévisible entre tendances qui ne sont pas nécessairement harmonieuses.
L'évolution d'une langue est aussi liée à des facteurs externes. Pour expliquer les innovations, deux interprétations s'opposent : soit l'innovation provient des couches populaires, soit celles-ci tentent de reproduire la langue des classes supérieures, perçue comme prestigieuse. La première orientation privilégie le rôle de la langue parlée, des couches populaires et des jeunes, et met en avant les processus de simplification et de régularisation. La seconde met en avant celui de l'écrit, des institutions et des élites, et obéit à une complexification et diversification. En fait, il faut reconnaître les deux possibilités, selon les phénomènes linguistiques et les forces sociales en jeu.
Le français se caractérise par une forte variation régionale, appelée diatopique par les spécialistes. Il faut avant tout distinguer entre les langues régionales (basque, alsacien, corse, occitan, flamand, catalan, breton, créole) et les particularités régionales dans l'usage du français.
Les particularités régionales du français sont très marquées, surtout dans les campagnes, chez les hommes, et chez les plus âgés, bien qu'elles soient en train de s'atténuer sous le poids des nombreux facteurs d'uniformisation. Outre sa diversité sur le territoire de la France, le français connaît une vaste diversification à travers le monde, étant donné la variété des situations auxquelles il participe, et la diversité des histoires (berceau, émigration, colonisation) : langue maternelle dans plusieurs pays ou régions d'Europe et d'Amérique, langue seconde privilégiée dans dix-neuf pays d'Afrique.
Il existe de nombreux dictionnaires de particularismes régionaux, et les diversités lexicales sont assez bien répertoriées. Henriette Walter (2), par exemple, note la diversité des termes employés pour assaisonner la salade : on peut la mélanger, la tourner, la remuer, la brasser, la fatiguer...
Mais on connaît beaucoup moins bien la palette des variations phoniques (et prosodiques) et grammaticales, dont voici quelques exemples. Pour la prononciation : atténuation de la différence entre consonnes sourdes et sonores (Alsace) ; assourdissement des consonnes finales (Jura, Nord, Normandie) ; prononciation du « h » aspiré (Belgique, Lorraine, Alsace) ; affrication des [t] et des [d] prononcés [ts] et [dz] (Québec)... Et pour la syntaxe : « passe-moi le journal pour moi lire » (Nord, Lorraine) ; « avoir difficile » (Belgique) ; « cet article/je l'ai eu fait mais je le fais plus depuis longtemps » (zone franco-provençale) ; « le beaujolais, j'y aime » (Lyonnais, Dauphiné, Auvergne) ; « l'avoir su j'en aurais pas pris » (Canada).
Ces formes ont longtemps été considérées comme des fautes ou des objets de dérision. Il semble cependant que se fasse peu à peu jour une meilleure reconnaissance de la variation et des variétés non centrales du français, et que les réactions des usagers de la langue soient de moins en moins normatives.
A une même époque et dans une même région, la langue varie aussi en fonction des classes sociales, du niveau d'étude, de la profession, du type d'habitat (rural ou urbain)... Un ouvrier ne parle pas comme un paysan, qui lui-même ne s'exprime pas comme un maître des requêtes au Conseil d'Etat.
La variété la plus fréquemment identifiée est ce que l'on appelle le français populaire, regardé comme l'apanage des classes défavorisées. C'est l'intonation qui est la plus immédiatement reconnaissable comme populaire ; le cinéma l'a bien montré avec des personnages joués par Arletty ou Jean Gabin. D'autres formes au contraire ne s'entendent pratiquement que dans la bouche de locuteurs éduqués, comme l'imparfait du subjonctif ou l'interrogation par inversion complexe (« mon père est-il sorti ? »).
En fait, tous les facteurs sociaux ou démographiques qui divisent une société peuvent constituer le cadre de variations langagières : l'âge, le sexe (certaines sociétés où la coupure sexuelle est forte connaissent des formes dévolues aux hommes et d'autres aux femmes), l'origine ethnique (qui redouble fréquemment les effets de la variation sociale). Ces variations d'ordre social et démographique sont appelées variations diastratiques.
Il n'existe pas de locuteur à style unique. Ainsi par exemple, un professeur qui emploie toujours le ne de négation en faisant cours (« il ne vient pas »), peut l'omettre dans son cadre intime (« il vient pas »).
Plutôt que de parler de « niveaux ou registres », notion qui comporte beaucoup d'insuffisances, en particulier par la façon dont elle fige le jeu discursif en des variétés, on cherche plutôt de nos jours à mettre en valeur deux aspects fondamentaux : l'universalité (quelle que soit la forme qu'elle prend, la distinction diaphasique apparaît dans toutes les sociétés) ; et la créativité (les locuteurs ne sont pas passivement soumis aux exigences de la situation, dont ils créent en partie les enjeux par leur maniement même de la langue).
La dimension diaphasique se trouve en jeu de façon déterminante, à la fois dans la mort d'une langue, et dans la diversification de ses emplois. En effet, moins un locuteur a d'occasions diversifiées d'utiliser une langue et d'interlocuteurs différents, moins celle-ci offre de souplesse et de possibilités de distinction : elle est alors en marche vers l'extinction, comme c'est le cas en Ontario par exemple, province canadienne où le français est fortement minoritaire. C'est le contraire qui se produit avec l'extension des usages, comme par exemple quand des patoisants ont fait un transfert vers le français et ont dû effectuer de plus en plus de leurs interactions quotidiennes en français.
La variation diastratique (sociale) et variation diaphasique (stylistique et situationnelle) ont des manifestations linguistiques semblables (3), qui agissent selon des directions parallèles (ainsi, on observe de plus en plus de liaisons en montant dans l'échelle sociale comme dans l'échelle stylistique). Ceci est vrai pour la majorité des phénomènes, bien que l'ampleur de la variation sociale soit un peu plus étendue que celle de la variation situationnelle. Une interrogative comme « c'est laquelle rue qu'il faut tourner ? » est une variante sociale (stigmatisée), mais pas une variante familière pour un locuteur favorisé. On peut donc supposer que la variation diaphasique constitue un écho assourdi de la variation diastratique, ce qui permet des hypothèses sur la façon dont elle est acquise par les enfants : ceux-ci généraliseraient à partir d'observations sociales effectuées sur les locuteurs rencontrés au cours de l'apprentissage.
Ajoutons qu'il y a un lien de ces deux dimensions avec le diatopique, car les locuteurs ont d'autant plus de chances de faire usage de formes régionales que leur statut socio-culturel est plus bas, et que la situation est plus familière.
Ces constats induisent des enjeux pédagogiques : connaître la façon dont les locuteurs parlent vraiment, peut en effet permettre d'améliorer le maniement de l'écrit par les enfants.
La diversité linguistique a été traditionnellement fixée sous le nom de variétés, où l'on distingue : dialectes ou régiolectes, sociolectes (liés à la position sociale), ou technolectes (liés à la profession). Mais les locuteurs ne font pas usage de ces termes techniques ; ils se contentent de dire français parlé, littéraire, des jeunes, populaire, parisien, canadien...
Pour le linguiste, la notion de variété a l'inconvénient d'impliquer des découpages linguistiques difficiles (faciles pour les lieux, mais beaucoup moins pour le démographique ou le social). Par exemple, français populaire et français familier partagent la plupart de leurs caractéristiques, ce qui exclut de les définir à partir du linguistique (on ne pourrait le faire que par le social). Il est d'ailleurs rare qu'un trait linguistique soit l'apanage d'une variété et d'une seule. De plus, cette notion oblige à figer la souplesse discursive en des ensembles de traits supposés en cohérence, alors que ce n'est pas ce que l'on peut observer, comme on le voit dans deux exemples : « ceux [kizi] sont [pazale] » (« ceux qu'ils y sont pas allés ») où la relative de français populaire connote une variété toute autre que celle qu'implique la liaison rare. De même, quand cet académicien déclare « il m'eut déplu que vous m'imputassiez cette connerie », il joue de toute évidence sur le décalage entre lexique et syntaxe.
La notion de variété a encore l'inconvénient de négliger la tension dans laquelle est pris tout locuteur, entre facteurs de stabilité et d'unification (respect des normes sociales et recherche du statut à l'école ou dans les institutions, à l'écrit ou dans le langage public), et facteurs de diversification (identités communautaires, solidarité : langage oral dans des situations familières, en cercle privé). En fait, les productions d'un locuteur ne sont jamais stables, à la mesure de ses identités multiples.
Professeur de sciences du langage à l'université de Paris-X - Nanterre. Coauteur de