Langage économique : à chacun son style Ahmed Silem Encodage en TEI Bertrand Gaiffe Vincent Meslard 3047 ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française)
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L'économie peut s'écrire sur plusieurs modes, selon l'objectif visé. Il y a les microéconomistes et les macroéconomistes, les littéraires et les formalisateurs, enfin, ceux qui s'adonnent à l'économie pure et abstraite et ceux qui relèvent de l'économie appliquée. Ahmed Silem Langage économique : à chacun son style Sciences Humaines Langage économique : à chacun son style Dossier Sciences Humaines L'économie repensée. Théories, enjeux, politiques - Hors-série n° 22 - Septembre/Octobre 1998
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Langage économique : à chacun son style Ahmed Silem L'économie peut s'écrire sur plusieurs modes, selon l'objectif visé. Il y a les microéconomistes et les macroéconomistes, les littéraires et les formalisateurs, enfin, ceux qui s'adonnent à l'économie pure et abstraite et ceux qui relèvent de l'économie appliquée.

Le langage économique est dominant depuis longtemps dans les médias et plus généralement dans les sociétés modernes, et pourtant il n'existe pas de phénomènes économiques distincts des phénomènes sociaux. Se rendre chez le boulanger pour demander une baguette de pain, en prendre livraison moyennant l'équivalent d'un demi-euro est une situation qui intéresse aussi bien l'économiste qui analyse l'état de l'offre et de la demande, que l'anthropologue qui constate que la consommation de pain est un phénomène susceptible de permettre d'identifier un Français (surtout si l'acheteur est un homme à moustache et coiffé d'un béret), le juriste qui voit dans l'achat et la vente de pain un contrat synallagmatique (accord entre les deux parties), l'historien qui analyse l'évolution de la consommation de pain sur la longue période et peut faire observer la corrélation au cours de l'histoire entre le manque de pain et les révoltes ou révolutions sociales, le géographe qui relève que la consommation de pain est associée à la production locale de blé exigeant des qualités de terrain et un climat particuliers pour avoir des farines panifiables, etc.

Ainsi, « acheter du pain » est un fait social total qui peut être analysé par différentes disciplines autonomes des sciences sociales (1) qui sont toutes des constructions raisonnées, simplificatrices, particulières du fait étudié. Dans cette partition du social, l'économi(qu)e, selon le titre de l'ouvrage éponyme du Grec Xénophon (401 av. J.-C.), ou l'économie politique, selon le titre d'un ouvrage du Français Antoine de Montchrestien (1615), ou encore la science économique, expression plus moderne, analyse la manière dont les hommes, confrontés à la contrainte de rareté des moyens dont ils disposent et avec des besoins insatiables, s'organisent ou doivent s'organiser pour produire, répartir, distribuer et consommer les richesses dans la société. Mais derrière cette définition plus ou moins oecuménique, l'économie est loin de constituer un champ scientifique unifié.

Plusieurs classifications sont envisageables pour rendre compte de la diversité de ce champ. On distinguera ici les économistes en partant des questions fondamentales de la communication : de quoi ou de qui parlent les économistes (autrement dit, quelle est l'unité économique analysée) ? Comment en parlent-ils (autrement dit, quelle est la syntaxe ou la forme de leurs messages) ? Et dans quels buts (en vue de quels effets) ? (2)

La première question correspond à la distinction entre micro et macroéconomie. Cette distinction a été proposée pour la première fois par Ragnar Frisch dans les années 30. La microéconomie analyse les processus de choix et de décision de l'individu qui peut être un producteur, un consommateur, un épargnant, un investisseur, un employeur, un chômeur, etc. Les notions de ménage et d'entreprise ne sont pas de pures entités microéconomiques, puisqu'elles peuvent être constituées de plusieurs individus. C'est la raison pour laquelle Harvey Leibenstein (3) propose d'appeler micromicroéconomie l'étude des comportements des individus dans les entreprises et dans les ménages.

La macroéconomie s'intéresse aux phénomènes globaux qui résultent de l'agrégation des comportements individuels dans la société (inflation, chômage, croissance, déséquilibre externe, etc.). Entre les niveaux micro et macroéconomiques, les études de branches d'activité ou d'un marché particulier d'un produit réunissant plusieurs unités économiques constituent un niveau intermédiaire dit niveau mésoéconomique. Mais les outils d'analyse en mésoéconomie sont souvent des extensions des modèles conçus en microéconomie.

En principe, les résultats obtenus au niveau micro ne peuvent pas être extrapolés au niveau macro, et réciproquement. Par exemple, si, en période de difficultés et d'incertitude, l'individu est parfaitement rationnel en thésaurisant une part plus importante de son revenu, il en résulte au niveau collectif une moindre consommation et une baisse de la production engendrant finalement une baisse de l'épargne.

Néanmoins, depuis une trentaine d'années, l'un des courants les plus actifs en théorie économique a pour objet d'analyse les fondements microéconomiques de la macroéconomie (voir l'article de Bernard Guerrien et Claire Pignol p. 14).

Economie littéraire et économie formalisée

Comment les économistes parlent-ils de l'économie ? Cette question amène à distinguer entre les deux formes d'écriture utilisées par les économistes : l'écriture littéraire et l'écriture formalisée. De ce point de vue, l'économie a connu une évolution qui se caractérise par une formalisation croissante dans les revues professionnelles et dans les manuels destinés aux étudiants de l'enseignement supérieur, avec un penchant plus affirmé pour la représentation algébrique symbolique que pour les travaux positifs avec des données numériques. Il semble loin le temps où Carl Menger et les économistes de l'école autrichienne comme Ludwig von Mises ou Friedrich A. von Hayek se contentaient d'emporter la conviction du lecteur uniquement par un exposé littéraire, en ne voyant que futilités dans les mathématiques.

Dans les revues professionnelles, le langage mathématique est aujourd'hui dominant, sans être nécessairement de rigueur. Ainsi, le Journal of Economic Theory est totalement consacré à l'économie mathématique. Même lorsqu'on y expose un problème philosophique en méthodologie économique (4), le recours à la formalisation mathématique semble inévitable. Cette tendance n'est pas une spécificité des revues américaines. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter le dernier numéro paru de deux revues professionnelles françaises : la Revue économique et la Revue d'économie politique.

Ainsi, dans un numéro récent consacré aux « Développements récents de l'analyse économique » (5), la Revue économique ne comporte que deux articles littéraires sur trente-trois. On compte seize articles mathématiques symboliques (sans données numériques) et quinze d'économétrie appliquée. Le plus intéressant est que l'article « littéraire » relève de la théorie des jeux, qui, en principe, constitue une branche des mathématiques appliquées. En effet, Thierry Pénard présente « Les jeux répétés. Un instrument de décision pour les autorités concurrentielles » sans aucun formalisme mathématique.

Les articles examinés dans le numéro de la Revue d'économie politique consacré au prix de l'euro (6) sont majoritairement mathématiques, mais la part du langage purement symbolique se limite à un seul article, contre trois pour le numérique ou l'économétrique, et deux pour la forme littéraire.

Certes, il ne suffit pas d'éviter les symboles algébriques et ceux de la logique propositionnelle pour que la théorie exposée soit à la portée de tout lecteur. Il est cependant incontestable que le langage mathématique a toujours été un handicap à la diffusion élargie de la théorie économique.

C'est la raison pour laquelle Antoine A. Cournot, après avoir constaté le faible succès de son livre Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (1838), en donne une version plus littéraire sous le titre Principes de la théorie des richesses (1863).

De nos jours, les revues et les essais à destination du grand public s'en tiennent aux tableaux arithmétiques, aux représentations graphiques simples (histogrammes, diagrammes en bâtons, graphiques d'évolution, etc.) et aux schématisations des relations fonctionnelles ou causales. Les premières éditions des Rouages de l'économie nationale de Jean-Marie Albertini reflètent bien ce souci d'éviter un langage formalisé, bien que, fondamentalement, l'ouvrage s'inscrive dans cette logique du « keynésianisme hydraulique »- triomphant dans les années 60. Les représentations de l'équilibre de marché avec des courbes d'offre et de demande n'apparaissent que dans les éditions des années 80-90.

La vulgarisation n'est pas toujours une spécialisation de certains économistes, alors que l'abstraction et les développements techniques seraient réservés à d'autres économistes.

Ainsi, la réputation de vulgarisateur acquise par John K. Galbraith ne doit pas faire oublier ses autres travaux plus techniques, publiés notamment dans Review of Economics and Statistics, l'une des revues les plus exigeantes scientifiquement et les plus sérieuses en formalisation dans la discipline. Qui plus est, dans L'Ere de l'opulence (7), son ouvrage le plus diffusé, il aborde une réflexion socioéconomique qui n'est pas d'un accès facile, même s'il traite de la croissance économique et de la notion d'équilibre de l'investissement (chapitre XIX), sans aucune équation mathématique et en n'utilisant en tout et pour tout qu'un tableau de données chiffrées (sur la distribution du revenu familial moyen après impôt).

A l'inverse, Kenneth J. Arrow est reconnu comme l'un de ceux qui ont le plus contribué à la mathématisation de la théorie économique contemporaine. Son ouvrage sur Les limites de l'organisation est pourtant dépourvu de formalisme (8).

Plus récemment, Roger Guesnerie, dont les travaux fortement formalisés sont internationalement reconnus par les spécialistes, a présenté de manière littéraire accessible, limpide et rigoureuse dans le petit ouvrage L'Economie de marché, la théorie de l'équilibre partiel, la théorie de l'équilibre général de Walras, la planification, la croissance et les fluctuations conjoncturelles (9).

Hors vulgarisation, si Joseph Schumpeter a pu décrire, dans la théorie de l'évolution économique, les principes de l'équilibre général sans jamais se servir d'équations mathématiques, de nos jours et même depuis longtemps, la formalisation apparaît comme une nécessité pour beaucoup d'économistes en raison de ses nombreux avantages. Les apports de la formalisation peuvent être résumés par les propos plus anciens de K.C. Kogiku qui considère que « l'utilisation des mathématiques permet souvent de conjuguer l'efficacité, la rigueur et la rapidité » (10). Ce point de vue est partagé par d'autres économistes comme le prix Nobel Gérard Debreu.

Economie pure et économie appliquée

La question de la finalité correspond à la distinction entre économie pure et économie appliquée. Comme le rappelle lapidairement l'économiste Christian Schmidt : « l'économie a été domestique avant d'être politique » (11).

Par sa dimension normative (jugement en termes de bien ou de mal : ce qu'il faut faire ou ne pas faire) et prescriptive (comment faire ce qu'il faut faire), elle se devait d'être à la portée du prince ou de l'entrepreneur que l'économiste conseillait. De nos jours, les revues de vulgarisation de l'économie et de la gestion du patrimoine, d'une part, et les essais écrits par les grands noms de la discipline à destination du grand public, d'autre part, maintiennent encore cet héritage. Les économistes d'entreprises et les conseillers économiques auprès des décideurs politiques sont également toujours là. Mais ils ne sont plus les seuls, car l'économie devenue discipline universitaire, en s'autonomisant à l'égard des sciences morales et politiques, a engendré des professionnels qui font de l'économie en soi, c'est-à-dire pure et abstraite. Avec l'importance prise par la mathématisation, la dimension humaine, évidente dans l'économie littéraire, semble quelquefois, et cela depuis quelques dizaines d'années déjà, être secondaire, ou simplement disparaître devant l'économie scientifique.

Le modèle de l'homo oeconomicus parfaitement informé et maximisateur (tout en étant sans âge, sans religion, sans patrie, sans sexe) a été au début de cette évolution vers l'économie pure. Les économistes de l'école historique allemande et les institutionnalistes américains (voir l'article de Jean-François Dortier p. 10) n'ont pas cessé de dénoncer cette dérive vers l'abstraction. Mais malgré de nombreuses contre-tendances en faveur de plus de réalisme et moins d'abstractions (économie des coûts de transaction, économie du droit, économie des conventions, économie évolutionnaire, économie de la bureaucratie et des choix publics, etc.), l'économie dominante, qu'Olivier Favereau appelle modèle standard, devient alors, non un des lieux d'application des mathématiques, mais celui où se développent des théorèmes inédits en mathématiques pures, sans référence à la réalité sociale. Dans ce contexte, le débat méthodologique relatif au critère de vérité d'une théorie à contenu empirique, opposant les tenants du réalisme des hypothèses (12) aux défenseurs de l'instrumentalisme (13) est largement dépassé : en mathématiques, seule compte l'élégance formelle appréhendée par la cohérence logique et par le recours parcimonieux aux axiomes et aux postulats non démontrables.

Du point de vue des résultats, ce phénomène d'autonomisation et d'abstraction consommée de la science économique s'observe par la substitution des notions de théorèmes et de propositions à celle de loi. De tels développements accentuent la distinction entre l'économie pure et l'économie appliquée qui, par la démarche économétrique, a l'ambition d'estimer les variables économiques et leurs relations. On observe néanmoins que lorsque les résultats de travaux d'économie mathématique sont pertinents du point de vue social, ils se traduisent sans grandes difficultés en termes littéraires. C'est ce qu'ont fait notamment A.Cournot et J. Schumpeter.

Même si bien d'autres exemples peuvent être cités, on peut néanmoins se demander si le mathématicien John von Neumann maintiendrait encore aujourd'hui le point de vue selon lequel « les traitements mathématiques de l'économie n'ont fait, jusqu'ici, que traduire en langage sibyllin les résultats de l'économie littéraire ». Cette opinion est, en effet, susceptible d'être discutée à l'examen notamment de certains progrès de la théorie économique. Il en est ainsi, par exemple, des résultats du modèle d'équilibre macroéconomique en économie ouverte - dit modèle de Mundell-Fleming - qui n'ont pu être obtenus qu'après avoir pris appui sur le modèle d'équilibre en économie fermée - dit modèle IS-LM de Hicks et Hansen -, dont les premières représentations étaient sous forme géométrique.

Si, en finances, la théorie du choix de portefeuille de Harry Markowitz peut être caricaturée comme la formalisation du bon sens de celui qui, dans l'ignorance de la rentabilité de chacun des actifs, prend la sage décision d'éviter de mettre tous ses oeufs dans le même panier, en revanche, le modèle de Black et Scholes de 1973, qui permet de déterminer la valeur théorique du prix d'une option, n'a pas été précédé par une formulation littéraire.

Toute taxinomie, typologie, classification, ou encore catégorisation est souvent incomplète ou non totalement satisfaisante. En lui-même, un tel exercice est un discours sur l'économie (ou métaéconomie) qui relève de la méthodologie économique. Cette démarche a très tôt suscité l'intérêt des économistes anglo-saxons. Longtemps ignorée en France, elle suscite depuis peu la publication d'ouvrages spécifiques (14). C'est heureux, car cette démarche permet de mieux comprendre la construction et la mise en forme du discours économique.

Profil : Ahmed Silem

Professeur d'université, chercheur à l'ERSICO (Equipe de recherche sur les systèmes d'information et de communication des organisations) (Lyon-II). Il a collaboré à de nombreux manuels de sciences économiques et sociales et a dirigé, avec Bernard Lamizet, un Dictionnaire encyclopédique des sciences de l'information et de la communication, Ellipses, 1997.