Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Que se passe-t-il dans la tête d’un sourd-muet en train de se masturber ? Voilà la
curieuse question que le vénérable George Steiner pose au chapitre iii de son essai
« Il serait extrêmement difficile d’obtenir
sur ce point des informations fiables. Je n’ai connaissance d’aucune enquête
systématique. Pourtant, la question est d’une importance cruciale. »
Pourquoi
s’intéresser à une question aussi saugrenue ? Parce que, selon l’auteur, la réponse
pourrait éclairer la nature des liens entre émotions, langage et pensée. Si la pensée est
le fruit du langage, qu’advient-il pour un sourd-muet qui ne possède pas de langage ?
Ici, G. Steiner commet une double erreur. La première est de considérer qu’un sourd-muet est privé de langage. Or, chacun sait que les sourds-muets utilisent un langage de signes qui n’a rien à envier en finesse, en rigueur et en richesse au langage parlé. De plus, les sourds-muets peuvent parfaitement lire, écrire ou raconter leurs expériences comme vous et moi. Ce que fit par exemple Pierre Desloges, un artisan relieur qui publia en 1779 ses
La seconde erreur est plus fondamentale. Elle porte sur les liens entre langage et
pensée. G. Steiner reprend cette idée largement répandue selon laquelle la pensée et le
langage sont une seule et même chose. « On s’accorde à reconnaître que les capacités
du langage à faire de la réalité un objet de classification, d’abstraction, de métaphore
– si tant est qu’il existe un langage “extérieur” – constituent non seulement l’essence
de l’homme mais sa séparation primordiale d’avec l’animalité (à nouveau, le cas du
sourd-muet incarne ce qui est peut-être une énigme essentielle). Nous parlons donc nous
pensons, nous pensons donc nous parlons
(…). Le “verbe” qui était au
commencement
(…) fut le début de l’humanité
. »
La thèse selon laquelle le langage produit la pensée est communément admise en
philosophie et en sciences humaines. Mais c’est une idée reçue qui n’a jamais fait l’objet
d’une démonstration solide, ni même d’un véritable livre ou d’une théorie de référence. On
la retrouve affirmée un peu partout comme une sorte d’évidence sur laquelle il n’y a pas
lieu de se pencher tant elle semble aller de soi
Les premiers arguments nous viennentde l’expérience ordinaire. Il nous arrive souvent de
chercher nos mots, de vouloir exprimer une idée sans parvenir à trouver le mot juste,
l’expression exacte. D’où le besoin de reformuler ses idées, et parfois, de guerre lasse,
quand on sent que l’on n’a pas pu exprimer correctement sa pensée, d’avoir recours à son
joker : « Tu vois ce que je veux dire ? »
L’expérience du « mot sur la langue » est encore plus probante. Vous pensez à un acteur connu, vous voyez son visage, vous connaissez le titre de ses films, mais vous ne vous souvenez plus de son nom. L’idée est là. Pas le mot. La pensée est présente, le langage fait défaut. Des exemples de pensée sans langage nous sont fournis aussi par le témoignage des aphasiques. L’aphasique est un patient atteint d’une lésion cérébrale, et qui a perdu momentanément ou durablement l’usage du langage. Il existe différentes formes d’aphasie (les plus connues sont les aphasies de Broca et de Wernike). Ce sont des détériorations profondes qui affectent la sémantique ou la grammaire, parfois les deux. Le cas des aphasiques est donc bien plus probant que celui des sourds-muets.
Or, certains aphasiques temporaires ont réussi à raconter comment ils pensaient sans
langage. Comme ce médecin qui, suite à un accident cérébral, a perdu pendant plusieurs
semaines l’usage des mots. Cela ne l’empêchait pas de continuer à penser, de s’interroger
sur sa maladie, de faire des diagnostics, de penser à son avenir, de chercher des
solutions
Si l’on y
songe, une grande partie de notre vie mentale, que l’on appelle la « pensée », passe par
des images mentales, pas seulement par des mots. Quand je réfléchis à quels vêtements je
vais porter aujourd’hui, quand l’architecte imagine un plan de maison, quand on joue aux
échecs, quand on imagine le trajet pour se rendre chez des amis…, ce sont des images et
des scènes qui défilent dans la tête plutôt que des mots et des phrases
De nombreuses expériences psychologiques apportent du crédit à la thèse d’une « pensée en
images ». Dans les années 1970-1980 eut lieu un grand débat en psychologie sur la nature
des représentations mentales. Pour certains théoriciens, élèves de Noam Chomsky, le
langage utilisé dans les différents pays (anglais, chinois ou finnois) repose sur un
langage interne, le « mentalais », fait de représentations symboliques – abstraites et
logiques – et comparable à un programme informatique. À l’aide de nombreuses expériences,
le psychologue Stephen Kosslyn, tenant d’une pensée visuelle, réussit à montrer que nombre
d’expériences de pensée courante reposent sur des images mentales, composées de scènes
visuelles. Le débat – « The imagery debate » – tourna nettement à l’avantage de ces
derniers
La linguistique dite « cognitive » va également dans ce sens. Selon ce courant de
recherche, qui a pris un grand essor depuis les années 1980, le langage ordinaire repose
sur des schémas cognitifs qui précèdent les mots, les règles de grammaire et lui donnent
sens. Exemple ? Soit la phrase « Demain, je pars à Rome » plutôt que conjuguée au futur,
« je partirai à Rome ». Le futur ne dépend pas ici d’une forme grammaticale puisque l’on a
utilisé le présent. La représentation du futur repose avant tout sur la possibilité de s’y
projeter mentalement. L’idée précède le sens. « L’idéogenèse précède la
morphogenèse »
, disait à sa manière Gustave Guillaume, l’un des pionniers de la
linguistique cognitive. Un individu qui ne pourrait pas mentalement se projeter dans
l’avenir, imaginer le futur, n’aurait pas la possibilité de comprendre les règles de
grammaire. Inversement, l’absence de règle de grammaire pour exprimer le futur n’empêche
pas de le penser. Les aphasiques en témoignent.
Les pensées les plus abstraites elles-mêmes ne sont pas forcément tributaires du langage. Les témoignages de nombreux mathématiciens et physiciens sur l’imagination scientifique vont dans ce sens. Albert Einstein a rapporté qu’il pensait à l’aide d’images mentales, les mathématiciens de la géométrie pensent aussi à l’aide de représentations visuelles (encadré p. 31).
Beaucoup d’indices et d’arguments nous invitent donc à reconsidérer l’idée courante selon laquelle la pensée repose sur le langage et qu’ils sont une seule et même chose. La pensée prend des formes multiples, des idées courantes (souvenirs, anticipations, imagination) aux abstractions (mathématiques, géométrie) qui n’ont pas besoin du langage pour exister. Du coup, le langage apparaît sous un nouveau jour. Il ne serait qu’un instrument plus ou moins adéquat destiné à communiquer nos pensées. Cet outil se révèle imparfait, parce que soumis à des contraintes : celles de symboles collectifs codifiés permettant de partager des mondes mentaux communs mais ne reflétant pas forcément la singularité des pensées individuelles.
La maison de mes rêves ne pourra jamais coller exactement à la maison réelle, car
celle-ci doit aussi obéir aux contraintes du monde physique. De même, le langage obéit à
des règles de structuration interne qui n’épousent pas entièrement les plis de ma pensée.
Le langage ne servirait donc qu’à jeter des ponts entre les univers mentaux. Mais il ne
permettra jamais de les rendre totalement transparents les uns aux autres.
« J’éteignis la lumière, mais en moi-même les images continuèrent de briller et de
fulgurer »
, écrit Stefan Zweig (8)