Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Savez-vous qui, aux Etats-Unis, occupe la huitième place au palmarès des personnalités
les plus citées de tous les temps ? Après Jésus-Christ, Marx, Freud, Newton et quelques
autres, c'est le linguiste Noam Chomsky.
Selon Howard Gardner,
(1).« l'histoire de la linguistique moderne est en grande partie
celle de Chomsky lui-même et des réactions que ses idées ont provoquées dans la
communauté scientifique »
L'ère moderne en question commence en 1957 lorsque, sur recommandation de Roman Jakobson,
l'éditeur néerlandais Mouton accepte de publier l'essai d'un chercheur de 29 ans associé
au Laboratoire d'électronique du MIT de Boston : Syntactic Structures
» et « le chat a attrapé la souris
: elles ont le même sens, bien que l'ordre des termes soit changé. Pour
Chomsky, si ce sens est conservé, c'est qu'il existe à un niveau plus profond une
proposition qui dit que le chat (acteur) a agi (verbe) sur la souris (récepteur). Pour
lui, la formation du sens est, en premier lieu, une question de syntaxe. La phrase « Des
idées vertes et incolores dorment furieusement » est apparemment dépourvue de sens. Mais
nous pouvons lui trouver une signification poétique plus facilement qu'à « incolores des
idées furieusement dorment et vertes ». C'est la démonstration que certaines structures
syntaxiques sont plus indispensables à l'apparition du sens que les mots que l'on y
place.« la souris a été attrapée par le
chat »
Ce sont ces « phrases-noyaux », ainsi que les règles de transformations particulières à chaque langue permettant de former des énoncés corrects, dont Chomsky affirme alors qu'elles sont l'objet fondamental de la linguistique.
Bien qu'elle hérite l'enseignement de Zellig Harris, la proposition de Chomsky va à l'encontre de ce qui se fait à l'époque. En Europe comme aux Etats-Unis, la linguistique structurale considère chaque langue comme un système en soi (mais qui peut être la transformation d'un autre) susceptible de produire un nombre limité d'énoncés : c'est à travers l'étude de ces corpus supposés finis et décomposables que l'on cherche à décrire les différents systèmes de langues, en partant de leurs unités les plus petites (les sons). Aux Etats-Unis, le grand maître de la discipline est Leonard Bloomfield, descripteur de langues exotiques : pour lui, la théorie du langage est achevée, reste à lui donner une matière. Par ailleurs, Bloomfield est un behavioriste convaincu : il ne doute pas que la compétence langagière s'acquiert en même temps que la langue maternelle, par imitation, essais et erreurs. Or, tout ce que pense Chomsky est d'emblée différent : pour lui, la linguistique structurale ne parvient pas à expliquer la grammaire des langues, ni à les comparer entre elles, parce qu'elle n'a pas une bonne théorie. Elle ne voit pas que le langage est une machine à générer des phrases et que c'est à ce niveau que se pose le problème du sens, pas en deça. Le sens est inséparable de la syntaxe et il s'agit donc de comprendre comment, à partir de propositions bien formées, on peut générer des phrases correctes dans une langue. Derrière tout cela, il y a l'idée que le langage est une faculté mentale abstraite et créative capable, à partir d'un petit nombre de structures universelles, de produire une infinité d'énoncés. Telles sont les bases de la théorie qu'entre 1957 et 1965, Chomsky s'efforcera de faire reconnaître, usant aussi bien de l'attaque que de la défense : son compte-rendu ironique, publié en 1959, du livre de B. Skinner