Comment évolue une langue
Jean-François Dortier
500 ans nous séparent de Montaigne. Dans son
Voyage en
Italie (1580), il écrivait :
« M. de Montaigne fut
arresté, à cause de sa colicque qui fut aussi cause qu’il laissa le dessein qu’il
avoit aussi faict de voir Toul, Metz, Nancy, Jouinville & St. Disier, comme il
avoit délibéré, qui sont villes épandues autour de cette route ; pour gaigner les
beings de Plombieres en diligence. »
Tout cela nous semble bien étrange
aujourd’hui. Mais à quoi ressemblera le français dans 500 ans ? En 2007, des chercheurs de
l’université de Harvard annonçaient avoir mis au point un modèle mathématique établissant
la rapidité avec laquelle évoluent les mots d’une langue
Erez
Lieberman et al., « Quantifying the evolutionary dynamics of language »,
Nature, vol. CDXLIX, n° 7163, 11 octobre 2007.. L’étude porte précisément sur la
transformation des verbes irréguliers entre le vieil anglais et l’anglais d’aujourd’hui.
Il apparaît qu’un verbe évolue d’autant plus vite qu’il est rare. Inversement, les verbes
très fréquents (comme «
to be »,
«
to have », «
to do ») sont très longs à changer. La
formule mathématique dit que les mots changent en relation inverse de leur fréquence.
Autrement dit, plus l’usage est courant, moins les mots changent vite. Mais l’évolution
n’est pas forcément linéaire. C’est ce que s’attache à démontrer une recherche publiée
elle aussi en février 2008 par le linguiste Quentin D. Atkinson
Quentin D. Atkinson
et al., « Languages evolve in punctuational bursts », Science, vol. CCCXIX,
n° 5863, 1er février 2008.. Selon lui, les
modifications substantielles dans le langage surviennent suite à de brusques poussées
évolutives. Une langue évolue lentement si la population reste isolée et stable dans un
même lieu. Inversement, elle évolue très rapidement lorsqu’une population migre dans un
autre pays et entre en contact avec de nouveaux groupes. Ainsi les Saxons ont traversé la
manche pour s’installer en Grande-Bretagne, et l’ancien langage germanique s’est très
rapidement transformé pour devenir l’anglais. De la même façon, Q.D. Atkinson et ses
collègues ont montré qu’en Afrique, 31 % des différences de vocabulaire entre les langues
bantoues sont apparues dans un moment de
« divergence initiale »
(séparation en deux de la population, ou conquête d’une population par une autre). 21 %
des différences dans les langues indo-européennes se so nt également créées durant cette
phase de séparation. Selon les chercheurs, ces changements
« reflètent la
capacité humaine à adapter rapidement les langues à des moments cruciaux de l’évolution
culturelle, comme lors de l’émergence de nouveaux groupes rivaux. »