Creative Commons - Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France (CC BY-NC-SA 2.0)
Les neuropsycholinguistes s'intéressent à de tels cas pathologiques, parce qu'ils sont en mesure d'apporter un éclairage intéressant sur un problème théorique fondamental : distinguer ce qui, dans la construction grammaticale d'un message, relève de processus cérébraux (universels) et de contraintes proprement linguistiques (donc variables). En effet, si des aphasiques de différentes langues présentent les mêmes types de troubles, c'est que les éléments fonctionnels perturbés relèvent de contraintes cérébrales. Si les formes d'aphasie varient d'une langue à l'autre, les variations en question relèvent justement de propriétés spécifiques à chacune des langue.
A partir des années 80, un grand programme international (Clas - Cross-Linguistic Aphasia Study) a permis de comparer les troubles aphasiques dans 14 langues, dont l'anglais, l'allemand, l'hébreu, le japonais, l'hindi, le serbo-croate et le finnois. Cette grande enquête translinguistique a permis de dégager quelques enseignements. Dans toutes les langues est relevée, chez certains patients, une atteinte spécifique affectant la gestion des morphèmes grammaticaux, lesquels permettent - mais d'une façon variable d'une langue à l'autre - de marquer soit la fonction d'autres mots (par exemple les prépositions), soit de véhiculer des informations de genre, de nombre, de temps...
Selon Jean-Luc Nespoulous, directeur du laboratoire Jacques-Lordat (Toulouse), le fait qu'une telle perturbation sélective se retrouve dans toutes les langues (y compris la langue des signes) montre clairement qu'il existe, dans l'architecture fonctionnelle du langage, des mécanismes dédiés à la gestion de tels morphèmes grammaticaux, et ce même si la forme que prennent les symptômes aphasiques varie en fonction des caractéristiques de chacune des langues (1).
Il semblerait de plus qu'un tel déficit soit lié à l'existence d'un problème d'accès à
ces éléments grammaticaux plutôt qu'à une représentation sémantique profonde déficiente de
ces derniers. Ainsi, les patients qui souffrent d'agrammatisme auront-ils tendance à
remplacer les marques de temps sur le verbe (par exemple, en français, les désinences
verbales) par d'autres marqueurs temporels tels que les adverbes. Ne pouvant produire un
message du type «je partirai», ils le remplaceront par