L'art de faire un dictionnaire. Rencontre avec Daniel Péchoin Propos recueillis par Nicolas Journet Encodage en TEI Bertrand Gaiffe Vincent Meslard 5841 ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française)
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Propos recueillis par Nicolas Journet L'art de faire un dictionnaire. Rencontre avec Daniel Péchoin Sciences Humaines L'art de faire un dictionnaire. Rencontre avec Daniel Péchoin Dossier Sciences Humaines Le Langage - Hors-série n° 27 - Décembre 1999/Janvier 2000 Profession linguiste
Propos recueillis par Nicolas Journet Sciences du langage métier : linguiste français Rubriques définies par la revue sciences humaines Actualité de la recherche Classiques Courants et disciplines Dossier Echos des recherches Enjeux Entretien Evénement Grand Dossier Le point sur... Livres Références Disciplines définies par la revue sciences-humaines Communication Droit Économie Éducation Épistémologie Ethnologie Littérature Philosophie Préhistoire Psychanalyse Psychiatrie Psychologie Psychologie sociale Sciences cognitives Sciences du langage Sciences Humaines Sciences Politiques Sociologie
L'art de faire un dictionnaire. Rencontre avec Daniel Péchoin Rencontre avec Daniel Péchoin, lexicographe et éditeur. Sciences Humaines :

Comment peut-on exercer une profession libérale dans le domaine de la linguistique ?

Daniel Péchoin :

Je suis linguiste de formation, mais je me suis très vite spécialisé en lexicographie, c'est-à-dire dans la réalisation des dictionnaires. J'ai travaillé dans les trois maisons qui se partagent le plus gros de ce marché, Robert, Hachette et Larousse, ainsi qu'au Conseil international de la langue française. En 1993, j'ai fondé mon propre cabinet de « packager », comme on dit en jargon de métier. Je passe contrat avec des sociétés d'édition, le plus souvent pour concevoir des ouvrages de référence. Cela représente selon les années entre 80 % et 100 % de mon chiffre d'affaires ; le reste consiste en missions de conseil. Par exemple, pour le Dictionnaire des difficultés du français, une commande de Larousse, j'ai fait appel à une dizaine de personnes, six rédacteurs et quatre maquettistes. Je suis donc à la fois lexicographe et éditeur.

SH ;

On voit bien ce qu'est un dictionnaire de langue, mais n'existe-t-il pas des besoins pour des travaux plus spécialisés ?

D.P. :

Les besoins existent, comme le montre l'abondance des titres dans les domaines professionnels. Mais je ne suis pas sûr qu'ils soient toujours bien satisfaits, notamment parce que ceux qui publient ces dictionnaires terminologiques font appel en général aux seuls praticiens du domaine, habitués aux réalités concrètes. Or, l'écriture dictionnairique implique une confrontation avec des concepts, avec de l'abstrait. En la matière, je plaide pour la méthode du balancier : le praticien apporte les contenus, le lexicographe les met en forme, le praticien relit et corrige, etc.

D'autre part, je suis persuadé que nombre d'entreprises auraient intérêt à mieux gérer la transmission de leur culture propre en se dotant d'outils adaptés. Le dictionnaire peut être l'un de ces outils. C'est un créneau auquel je m'intéresse de plus en plus, j'ai d'ailleurs eu l'occasion récemment de réaliser un petit lexique du management pour une grande entreprise publique.

S.H.:

Y a-t-il des possibilités d'avoir un style particulier et éventuellement d'innover en matière de dictionnaires ?

D.P. :

Oui, bien sûr, il y a un style des dictionnaires : je crois que tout le monde perçoit par exemple la différence entre le ton de connivence culturelle avec le lecteur affiché par le Petit Robert, et l'écriture plus neutre du Petit Larousse, qui s'adresse à un public beaucoup plus vaste - environ 350 000 exemplaires en année ordinaire contre 100 000 à 150 000 pour le Robert. Ce statut de « dictionnaire du consensus » oblige Larousse à gommer les aspérités qui pourraient déplaire, notamment en étant moins accueillant à l'égard des néologismes et de la langue parlée familière.

Cela dit, le « style » est aussi sous la dépendance des contraintes matérielles. Si l'on s'en tient à cet exemple, le nombre d'entrées est à peu près le même pour les deux ouvrages : environ 60 000. Mais le Larousse ne dispose pour traiter cette matière que de 12 millions de signes, à cause de la place prise par les illustrations et les noms propres, et le Robert de plus de 20 millions.

En ce qui concerne les possibilités d'innover, il me semble que le dictionnaire sous sa forme papier est arrivé à maturité : les habitudes de consultation sont fortement ancrées, et les dirigeants de sociétés d'édition bénéficient d'une formule qui a fait ses preuves. Ils sont donc peu portés à une nouveauté par nature coûteuse et risquée. En revanche, les médias électroniques, CD-Roms et autres, permettent de briser par des liens hypertexte la lecture linéaire qu'imposait l'espace à deux dimensions du papier. On accède ainsi à ce dont j'ai souvent rêvé en rédigeant des articles de dictionnaire très complexes : la possibilité de donner à voir à la fois, comme dans une représentation en volume, les sens, les liens entre syntaxe et sémantique, les niveaux de langue, les difficultés d'emploi, etc.

SH :

Est-ce que les dictionnaires, qui sont des réservoirs de savoirs constitués, ne sont pas naturellement conservateurs ?

D.P. :

Je ne crois pas que les dictionnaires soient conservateurs par nature. En revanche, la représentation qu'en ont beaucoup de Français est apparentée à celle qu'ils ont du système métrique : comme il y a quelque part un étalon du kilogramme, il y aurait quelque part un étalon du « bon français » et la mission du dictionnaire serait d'en fournir une réplique fidèle. Mais les langues, comme les espèces animales, évoluent : c'est à ce prix qu'elles survivent. Il appartient au lexicographe de refléter cette évolution. Ce qui ne l'empêche d'ailleurs en rien de dire ce qui est adapté à telle situation de communication et ne l'est pas à telle autre, conversation de bistrot ou entretien d'embauche. On peut indiquer, notamment au moyen de marques telles que familier, courant, soutenu, emploi critiqué, etc., les contraintes sociales qui pèsent sur l'expression, comme elles pèsent sur la façon de se vêtir.

Propos recueillis par Nicolas Journet