diff --git "a/data/tiny-moliere.txt" "b/data/tiny-moliere.txt" new file mode 100644--- /dev/null +++ "b/data/tiny-moliere.txt" @@ -0,0 +1,57926 @@ +La Jalousie du Barbouillé +Acteurs +Le Barbouillé, mari d'Angélique. +Le Docteur. +Angélique, fille de Gorgibus. +Valère, amant d'Angélique. +Cathau, suivante d'Angélique. +Gorgibus, père d'Angélique. +Villebrequin. +Scène I +Le Barbouillé +Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager : au +de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois +jour ; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle +sorte de gens. Ah ! pauvre Barbouillé, que tu es misérable ! Il faut pourtant la punir. Si je la tuois... +L'invention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois mettre en prison... La carogne en sortiroit ave +son passe−partout. Que diable faire donc ? Mais voilà Monsieur le Docteur qui passe par ici : il faut que +lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire. +Scène II +Le Docteur, Le Barbouillé +Le Barbouillé +Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance. +Le Docteur +Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sa +ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi ? débuter d'abord par un discou +mal digéré, au lieu de dire : Salve, vel Salvus sis, Doctor Doctorum eruditissime ! +Hé ! pour qui me prends−tu, mon ami ? +Le Barbouillé +Ma foi, excusez−moi : c'est que j'avois l'esprit en écharpe, et je ne songeois pas à ce que je faisois ; mais +sais bien que vous êtes galant homme. +Le Docteur +Sais−tu bien d'où vient le mot de galant homme ? +Le Barbouillé +Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère. +Le Docteur +Sache que le mot de galant homme vient d'élégant ; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, +puis prenant l, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait +galant homme. Mais encore pour qui me prends−tu ? +Le Barbouillé +Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que je vous veux proposer. Il faut que v +sachiez... +Le Docteur +Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, +sept, huit, neuf, et dix fois docteur : +I° Parce que, comme l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis +premier de tous les docteurs, le docte des doctes. +2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses : le sens et +l'entendement ; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur. +Le Barbouillé +D'accord. C'est que... +Le Docteur +3° Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote ; et comme je suis parfait, et que +toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur. +Le Barbouillé +Hé bien ! Monsieur le Docteur... +Le Docteur +4° Parce que la philosophie a quatre parties : la logique, morale, physique et métaphysique ; et comme je +possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur. +Le Barbouillé +Que diable ! je n'en doute pas. Ecoutez−moi donc. +Le Docteur +5° Parce qu'il y a cinq universelles : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, sans la +connoissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement ; et comme je m'en sers avec +avantage, et que j'en connois l'utilité, je suis cinq fois docteur. +Le Barbouillé +Il faut que j'aie bonne patience. +Le Docteur +6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail ; et comme je travaille incessamment pour ma glo +je suis six fois docteur. +Le Barbouillé +Ho ! parle tant que tu voudras. +Le Docteur +7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité ; et comme je possède une parfaite connoissan +de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de +moi−même : O ter quatuorque beatum ! +8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et q +justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur. +9° Parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis également chéri d'elles. +10° Parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et +qu'il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel : je conti +en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et +convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur. +Le Barbouillé +Que diable est ceci ? je croyois trouver un homme bien savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trou +un ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer à la mourre. Un, deux, trois, quatre, h +ha, ha ! − Oh bien ! ce n'est pas cela : c'est que je vous prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un +homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous +donnerai ce que vous voudrez ; de l'argent, si vous en voulez. +Le Docteur +Hé ! de l'argent. +Le Barbouillé +Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander. +Le Docteur, troussant sa robe derrière son cul. +Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour u +âme mercenaire ? Sache, mon ami, que quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette +bourse seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffret admirable, ce +coffret dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartem +agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette +citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette +province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde ; et que tu me donnerois le +monde où seroit cette monarchie florissante, où seroit cette province opulente, où seroit cette île fertile, où +seroit cette ville célèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château pompeux, où seroit ce +appartement agréable, où seroit cette chambre magnifique, où seroit ce cabinet curieux, où seroit ce coffre +admirable, où seroit cet étui précieux, où seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pl +de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela. +Le Barbouillé +Ma foi, je m'y suis mépris : à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui falloit parler d'arge +mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien plus aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui. +Scène III +Angélique, Valère, Cathau +Angélique +Monsieur, je vous assure que vous m'obligez beaucoup de me tenir quelquefois compagnie : mon mari es +mal bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à penser quelle +satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui. +Valère +Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir, et je vous promets de contribuer de t +mon pouvoir à votre divertissement ; et que, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est poin +désagréable, je vous ferai connoître combien j'ai de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez, par m +empressements. +Cathau +Ah ! changez de discours : voyez porte−guignon qui arrive. +Scène IV +Le Barbouillé, Valère, Angélique, Cathau +Valère +Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes nouvelles ; mais aussi bien les +auriez−vous apprises de quelque autre : et puisque votre frère est fort malade... +Angélique +Monsieur, ne m'en dites pas davantage ; je suis votre servante, et vous rends grâces de la peine que vous +avez prise. +Le Barbouillé +Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage. Ha ! ha ! Madame la carogne, je vo +trouve avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gem +en Capricorne ! +Angélique +Hé bien ! faut−il gronder pour cela ? Ce Monsieur vient de m'apprendre que mon frère est bien malade : +est le sujet de querelles ? +Cathau +Ah ! le voilà venu : je m'étonnois bien si nous aurions longtemps du repos. +Le Barbouillé +Vous vous gâteriez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes ; et toi, Cathau, tu corromps ma +femme : depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la moitié de ce qu'elle valoit. +Cathau +Vraiment oui, vous nous la baillez bonne. +Angélique +Laisse là cet ivrogne ; ne vois−tu pas qu'il est si soûl qu'il ne sait ce qu'il dit ? +Scène V +Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Cathau, Le Barbouillé +Gorgibus +Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille ? +Villebrequin +Il faut savoir ce que c'est. +Gorgibus +Hé quoi ? toujours se quereller ! vous n'aurez point la paix dans votre ménage ? +Le Barbouillé +Cette coquine−là m'appelle ivrogne. Tiens, je suis bien tenté de te bailler une quinte major, en présence d +parents. +Gorgibus +Je dédonne au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait. +Angélique +Mais aussi c'est lui qui commence toujours à... +Cathau +Que maudite soit l'heure que vous avez choisi ce grigou ! ... +Villebrequin +Allons, taisez−vous, la paix ! +Scène VI +Le Docteur, Villebrequin, Gorgibus, Cathau, Angélique, Le Barbouillé +Le Docteur +Qu'est ceci ? quel désordre ! quelle querelle ! quel grabuge ! quel vacarme ! quel bruit ! quel différend +quelle combustion ! Qu'y a−t−il, Messieurs ? Qu'y a−t−il ? Qu'y a−t−il ? Çà, çà, voyons un peu s'il n'y +pas moyen de vous mettre d'accord, que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union chez vous. +Gorgibus +C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble. +Le Docteur +Et qu'est−ce que c'est ? voyons, dites−moi un peu la cause de leur différend. +Gorgibus +Monsieur... +Le Docteur +Mais en peu de paroles. +Gorgibus +Oui−da. Mettez donc votre bonnet. +Le Docteur +Savez−vous d'où vient le mot bonnet ? +Gorgibus +Nenni. +Le Docteur +Cela vient de bonum est, "bon est, voilà qui est bon", parce qu'il garantit des catarrhes et fluxions. +Gorgibus +Ma foi, je ne savois pas cela. +Le Docteur +Dites donc vite cette querelle. +Gorgibus +Voici ce qui est arrivé... +Le Docteur +Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaire +pressantes qui m'appellent à la ville ; mais pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m'arrêter +moment. +Gorgibus +J'aurai fait en un moment. +Le Docteur +Soyez donc bref. +Gorgibus +Voilà qui est fait incontinent. +Le Docteur +Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et +les grands parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns qu'on ne les entend +point : Virtutem primam esse puta compescere linguam. Oui, la plus belle qualité d'un honnête homme, c +de parler peu. +Gorgibus +Vous saurez donc... +Le Docteur +Socrates recommandoit trois choses fort soigneusement à ses disciples : la retenue dans les actions, la +sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus. +Gorgibus +C'est ce que je veux faire. +Le Docteur +En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours, tranchez−moi d'un apopthegme, vi +vite, Monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité. +Gorgibus +Laissez−moi donc parler. +Le Docteur +Monsieur Gorgibus, touchez là : vous parlez trop ; il faut que quelque autre me dise la cause de leur +querelle. +Villebrequin +Monsieur le Docteur, vous saurez que... +Le Docteur +Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines, un âne en bon franç +Hé quoi ? vous commencez la narration sans avoir fait un mot d'exorde ? Il faut que quelque autre me co +le désordre. Mademoiselle, contez−moi un peu le détail de ce vacarme. +Angélique +Voyez−vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari ? +Le Docteur +Doucement, s'il vous plaît : parlez avec respect de votre époux, quand vous êtes devant la moustache d'un +docteur comme moi. +Angélique +Ah ! vraiment oui, docteur ! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je v +Le Docteur +Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton +caprice : des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction ; des genres, le masculin ; des déclinaisons +génitif ; de la syntaxe, mobile cum fixo ; et enfin de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, quia constat ex +una longa et duabus brevibus. Venez çà, vous, dites−moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre +combustion. +Le Barbouillé +Monsieur le Docteur... +Le Docteur +Voilà qui est bien commencé : "Monsieur le Docteur ! " ce mot de docteur a quelque chose de doux à +l'oreille, quelque chose plein d'emphase : "Monsieur le Docteur ! " +Le Barbouillé +A la mienne volonté... +Le Docteur +Voilà qui est bien : "à la mienne volonté ! " La volonté présuppose le souhait, le souhait présuppose des +moyens pour arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet : voilà qui est bien : "à la mienne volonté ! " +Le Barbouillé +J'enrage. +Le Docteur +Otez−moi ce mot : "j'enrage" ; voilà un terme bas et populaire. +Le Barbouillé +Hé ! Monsieur le Docteur, écoutez−moi, de grâce. +Le Docteur +Audi, quaeso, auroit dit Ciceron. +Le Barbouillé +Oh ! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets guère en peine ; mais tu m'écouteras, +je te vais casser ton museau doctoral ; et que diable donc est ceci ? +(Le Barbouillé, Angélique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous à la fois, voulant dire la cause de +querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix ; +pendant tout le bruit, le Barbouillé attache le Docteur par le pied, et le fait tomber ; le Docteur se doit lais +tomber sur le dos ; le Barbouillé l'entraîne par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, en l'entraînant, le +Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre, a +qu'il ne paroît plus.) +Gorgibus +Allons, ma fille, retirez−vous chez vous, et vivez bien avec votre mari. +Villebrequin +Adieu, serviteur et bonsoir. +Scène VII +Valère, La vallée, Angélique s'en va. +Valère +Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre à l'assignation q +vous me donnez, dans une heure. +La Vallée +Cela ne peut se différer ; et si vous tardez un quart d'heure, le bal sera fini dans un moment, et vous n'aur +pas le bien d'y voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout présentement. +Valère +Allons donc ensemble de ce pas. +Scène VIII +Angélique +Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai +revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret : il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce +maroufle−là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étois son chien. +Scène IX +Le Barbouillé +Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable +l'ignorant ! j'ai bien renvoyé toute la science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si notre bonn +ménagère m'aura fait à souper. +Scène X +Angélique +Que je suis malheureuse ! j'ai été trop tard, l'assemblée est finie : je suis arrivée justement comme tout le +monde sortoit ; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si d +rien n'étoit. Mais la porte est fermée. Cathau ! Cathau ! +Scène XI +Le barbouillé, à la fenêtre. Angélique +Le Barbouillé +Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu'a−t−elle fait, Cathau ? et d'où venez−vous, Madame la carogne, à l'heure +qu'il est, et par le temps qu'il fait ? +Angélique +D'où je viens ? ouvre−moi seulement, et je te le dirai après. +Le Barbouillé +Oui ? Ah ! ma foi, tu peux aller coucher d'où tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue : je n'ouvre po +à une coureuse comme toi. Comment, diable ! être toute seule à l'heure qu'il est ! Je ne sais si c'est +imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié. +Angélique +Hé bien ! pour être toute seule, qu'en veux−tu dire ? Tu me querelles quand je suis en compagnie : +comment faut−il donc faire ? +Le Barbouillé +Il faut être retiré à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants ; mais sans tant d +discours inutiles, adieu, bonsoir, va−t'en au diable et me laisse en repos. +Angélique +Tu ne veux pas m'ouvrir ? +Le Barbouillé +Non, je n'ouvrirai pas. +Angélique +Hé ! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre−moi, mon cher petit coeur ! +Le Barbouillé +Ah, crocodile ! ah, serpent dangereux ! tu me caresses pour me trahir. +Angélique +Ouvre, ouvre donc ! +Le Barbouillé +Adieu ! Vade retro, Satanas. +Angélique +Quoi ? tu ne m'ouvriras point ? +Le Barbouillé +Non. +Angélique +Tu n'as point de pitié de ta femme, qui t'aime tant ? +Le Barbouillé +Non, je suis inflexible : tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables, c'est−à−dire bien fort ; +suis inexorable. +Angélique +Sais−tu bien que si tu me pousses à bout, et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te +repentiras ? +Le Barbouillé +Et que feras−tu, bonne chienne ? +Angélique +Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte ; mes parents, qui sans doute viendront ici +auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pe +Le Barbouillé +Ah, ah, ah, ah, la bonne bête ! et qui y perdra le plus de nous deux ? Va, va, tu n'es pas si sotte que de fa +ce coup−là. +Angélique +Tu ne le crois donc pas ? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt : si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à +cette heure m'en donner dans le coeur. +Le Barbouillé +Prends garde, voilà qui est bien pointu. +Angélique +Tu ne veux donc pas m'ouvrir ? +Le Barbouillé +Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point ; tue−toi, crève, va−t'en au diable, je ne m'en soucie pas. +Angélique, faisant semblant de se frapper +Adieu donc ! ... Ay ! je suis morte. +Le Barbouillé +Seroit−elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup−là ? Il faut que je descende avec la chandelle pour all +voir. +Angélique +Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chac +aura bien son tour. +Le Barbouillé +Hé bien ! ne savois−je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte ? Elle est morte, et si elle court comme le chev +de Pacolet. Ma foi, elle m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied ; car si je l'eusse +trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur−là, je lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups d +pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher cependant. Oh ! oh ! je pense +que le vent a fermé la porte. Hé ! Cathau, Cathau, ouvre−moi. +Angélique +Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu'a−t−elle fait, Cathau ? Et d'où venez−vous, Monsieur l'ivrogne ? Ah ! +vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin infâme, tu ne bou +du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque +chose, à croquer le marmot tout le long du jour. +Le Barbouillé +Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête. +Scène XII +Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Le Barbouillé +Gorgibus +Qu'est ceci ? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension ! +Villebrequin +Hé quoi ? vous ne serez jamais d'accord ? +Angélique +Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible ; il me +menace. +Gorgibus +Mais aussi ce n'est pas là l'heure de revenir. Ne devriez−vous pas, comme un bon père de famille, vous re +de bonne heure, et bien vivre avec votre femme ? +Le Barbouillé +Je me donne au diable, si j'ai sorti de la maison, et demandez plutôt à ces Messieurs qui sont là−bas dans +parterre ; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah ! que l'innocence est opprimée ! +Villebrequin +Çà, çà ; allons, accordez−vous ; demandez−lui pardon. +Le Barbouillé +Moi, pardon ! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pa +Gorgibus +Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis. +Scène XIII et dernière. +Le Docteur, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole : Le Barbouillé, Villebrequin, Gorgibus, Angél +Le Docteur +Hé quoi ? toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des +combustions, des altercations éternelles. Qu'est−ce ? qu'y a−t−il donc ? On ne sauroit avoir du repos. +Villebrequin +Ce n'est rien, Monsieur le Docteur ; tout le monde est d'accord. +Le Docteur +A propos d'accord, voulez−vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, où il prouve que toutes les parties +l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles ? +Villebrequin +Cela est−il bien long ? +Le Docteur +Non, cela n'est pas long : cela contient environ soixante ou quatre−vingts pages. +Villebrequin +Adieu, bonsoir ! nous vous remercions. +Gorgibus +Il n'en est pas de besoin. +Le Docteur +Vous ne le voulez pas ? +Gorgibus +Non. +Le Docteur +Adieu donc ! puisqu'ainsi est ; bonsoir ! latine, bona nox. +Villebrequin +Allons−nous−en souper ensemble, nous autres. +Le Médecin volant +Acteurs +Valère, amant de Lucile. +Sabine, cousine de Lucile. +Sganarelle, valet de Valère. +Gorgibus, père de Lucile. +Gros−René, valet de Gorgibus. +Lucile, fille de Gorgibus. +Un avocat. +Scène I +Valère, Sabine +Valère +Hé bien ! Sabine, quel conseil me donneras−tu ? +Sabine +Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolument que ma cousine épouse Villebrequin, et le +affaires sont tellement avancées que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez aimé +mais comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle vous porte, et que nous nous sommes vues +l'extrémité par l'avarice de mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour différ +le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous parle, contrefait la malade ; et le bon vieillard, q +est assez crédule, m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût de vos bons +amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhom +ne manquera pas de faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin, et par ce moyen v +pourriez l'entretenir à l'insu de notre vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec Villebrequin +Valère +Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma poste, et qui voulût tant hasarder pour mon service ? Je t +dis franchement, je n'en connais pas un. +Sabine +Je songe une chose : si vous faisiez habiller votre valet en médecin ? Il n'y a rien de si facile à duper que +bonhomme. +Valère +C'est un lourdaud qui gâtera tout ; mais il faut s'en servir faute d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diab +trouver ce maroufle à présent ? Mais le voici tout à propos. +Scène II +Valère, Sganarelle +Sabine +Ah ! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir ! J'ai besoin de toi dans une affaire de conséquenc +mais, comme que je ne sais pas ce que tu sais faire... +Sganarelle +Ce que je sais faire, Monsieur ? Employez−moi seulement en vos affaires de conséquence, en quelque ch +d'importance : par exemple, envoyez−moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le beurre v +au marché, abreuver un cheval ; c'est alors que vous connoîtrez ce que je sais faire. +Valère +Ce n'est pas cela : c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin. +Sganarelle +Moi, médecin, Monsieur ! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira ; mais pour faire le médecin, je sui +assez votre serviteur pour n'en rien faire du tout ; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu ? Ma foi ! +Monsieur, vous vous moquez de moi. +Valère +Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles. +Sganarelle +Ah ! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin ; car, voyez−vous bien, Monsieur ? je n'ai pa +l'esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vérité ; mais, quand je serai médecin, où irai−je ? +Valère +Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille, qui est malade ; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien fa +pourrois bien... +Sganarelle +Hé ! mon Dieu, Monsieur, ne soyez point en peine ; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une +personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire : Après la mort le +médecin ; mais vous verrez que, si je m'en mêle, on dira : Après le médecin, gare la mort ! Mais +néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le médecin ; et si je ne fais rien qui vaille... ? +Valère +Il n'y a rien de si facile en cette rencontre : Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera étour +de ton discours, pourvu que tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté. +Sganarelle +C'est−à−dire qu'il lui faudra parler philosophie, mathématique. Laissez−moi faire ; s'il est un homme faci +comme vous le dites, je vous réponds de tout ; venez seulement me faire avoir un habit de médecin, et +m'instruire de ce qu'il faut faire, et me donner mes licences, qui sont les dix pistoles promises. +Scène III +Gorgibus, Gros−René +Gorgibus +Allez vitement chercher un médecin ; car ma fille est bien malade, et dépêchez−vous. +Gros−René +Que diable aussi ! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard ? Croyez−vous que ce ne soit pas le +désir qu'elle a d'avoir un jeune homme qui la travaille ? Voyez−vous la connexité qu'il y a, etc. (Galimati +Gorgibus +Va−t'en vite : je vois bien que cette maladie−là reculera bien les noces. +Gros−René +Et c'est ce qui me fait enrager : je croyois refaire mon ventre d'une bonne carrelure, et m'en voilà sevré. J +m'en vais chercher un médecin pour moi aussi bien que pour votre fille ; je suis désespéré. +Scène IV +Sabine, Gorgibus, Sganarelle +Sabine +Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne nouvelle. Je vous amène le plus habi +médecin du monde, un homme qui vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans dou +guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous l'amène. Il est si savant que je voudrois de b +coeur être malade, afin qu'il me guérît. +Gorgibus +Où est−il donc ? +Sabine +Le voilà qui me suit ; tenez, le voilà. +Gorgibus +Très−humble serviteur à Monsieur le médecin ! Je vous envoie querir pour voir ma fille, qui est malade ; +mets toute mon espérance en vous. +Sganarelle +Hippocrate dit, et Galien par vives raisons persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est +malade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi ; car je suis le plus grand, le plus habile, le pl +docte médecin qui soit dans la faculté végétale, sensitive et minérale. +Gorgibus +J'en suis fort ravi. +Sganarelle +Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du commun. Tous les autres médecin +sont, à mon égard, que des avortons de médecine. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec, +salamalec. "Rodrigue, as−tu du coeur ? " Signor, si ; segnor, non. Per omnia saecula saeculorum. Mais +encore voyons un peu. +Sabine +Hé ! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille. +Sganarelle +Il n'importe : le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose ; et par l'altération de celui du père +puis connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit−il moyen de voir de l'urine de l'égrotant +Gorgibus +Oui−da ; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne +meure. +Sganarelle +Ah ! qu'elle s'en garde bien ! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser mourir sans l'ordonnance du méde +Voilà de l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les intestins : elle n'est pas tant +mauvaise pourtant. +Gorgibus +Hé quoi ? Monsieur, vous l'avalez ? +Sganarelle +Ne vous étonnez pas de cela ; les médecins, d'ordinaire, se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis +médecin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de +maladie. Mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour asseoir un bon jugement : qu'on la fasse +encore pisser. +Sabine +J'ai bien eu de la peine à la faire pisser. +Sganarelle +Que cela ? voilà bien de quoi ! Faites−la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent +la sorte, je veux être médecin toute ma vie. +Sabine +Voilà tout ce qu'on peut avoir : elle ne peut pas pisser davantage. +Sganarelle +Quoi ? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes ! voilà une pauvre pisseuse que votre fille +je vois bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissative. N'y auroit−il pas moyen de voir la malade +Sabine +Elle est levée ; si vous voulez, je la ferai venir. +Scène V +Lucile, Sabine, Gorgibus, Sganarelle +Sganarelle +Hé bien ! Mademoiselle, vous êtes malade ? +Lucile +Oui, Monsieur. +Sganarelle +Tant pis ! c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez−vous de grandes douleurs à la tête, +reins ? +Lucile +Oui, Monsieur. +Sganarelle +C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent bell +choses ; et comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport ; car, par exemple, comm +la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par le corps nous fait devenir jaunes, et q +n'est rien plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fill +fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance. +Gorgibus +Vite une table, du papier, de l'encre. +Sganarelle +Y a−t−il ici quelqu'un qui sache écrire ? +Gorgibus +Est−ce que vous ne le savez point ? +Sganarelle +Ah ! je ne m'en souvenois pas ; j'ai tant d'affaires dans la tête, que j'oublie la moitié... − Je crois qu'il sero +nécessaire que votre fille prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne. +Gorgibus +Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent ; si vous le trouvez à propos, je l'y +ferai loger. +Sganarelle +Allons, allons visiter les lieux. +Scène VI +L'Avocat +J'ai ouï dire que la fille de M. Gorgibus étoit malade : il faut que je m'informe de sa santé, et que je lui of +mes services comme ami de toute sa famille. Holà ! holà ! M. Gorgibus y est−il ? +Scène VII +Gorgibus, L'Avocat +Gorgibus +Monsieur, votre très−humble, etc. +L'Avocat +Ayant appris la maladie de Mademoiselle votre fille, je vous suis venu témoigner la part que j'y prends, et +vous faire offre de tout ce qui dépend de moi. +Gorgibus +J'étois là dedans avec le plus savant homme. +L'Avocat +N'y auroit−il pas moyen de l'entretenir un moment ? +Scène VIII +Gorgibus, L'Avocat, Sganarelle +Gorgibus +Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis qui souhaiteroit de vous parler et vous entretenir. +Sganarelle +Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus : il faut aller à mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vou +Monsieur. +L'Avocat +Monsieur, après ce que m'a dit M. Gorgibus de votre mérite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande passio +du monde d'avoir l'honneur de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce dessein : je cro +que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que tous ceux qui excellent en quelque science sont +dignes de grande louange, et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à cause de son +utilité, que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance for +difficile ; et c'est fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme : Vita brevis, ars vero long +occasio autem praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile. +Sganarelle, à Gorgibus. +Ficile tantina pota baril cambustibus. +L'Avocat +Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne vous appliquez qu'à la médecine qu'on appelle rationale ou +dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succès : experientia magistra +rerum. Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent tellement estimés d'avoir cette be +science, qu'on les mit au nombre des Dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce n'est pa +qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la santé à son malade, parce qu'elle ne dépend pas +absolument de ses remèdes, ni de son savoir : +Interdum docta plus valet arte malum. +Monsieur, j'ai peur de vous être importun : je prends congé de vous, dans l'espérance que j'ai qu'à la +première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuse +etc. (Il sort). +Gorgibus +Que vous semble de cet homme−là ? +Sganarelle +Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage, je l'allois mettre sur une matière subl +et relevée. Cependant, je prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent). Hé ! que voulez−vous +faire ? +Gorgibus +Je sais bien ce que je vous dois. +Sganarelle +Vous vous moquez, monsieur Gorgibus. Je n'en prendrai pas, je ne suis pas un homme mercenaire. (Il pre +l'argent). Votre très−humble serviteur. (Sganarelle sort et Gorgibus rentre dans sa maison). +Scène IX +Valère +Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle : je n'ai point eu de ses nouvelles, et je suis fort en peine où je le pour +rencontrer. (Sganarelle revient en habit de valet) Mais bon, le voici. Hé bien ! Sganarelle, qu'as−tu fait +depuis que je ne t'ai point vu ? +Scène X +Sganarelle, Valère +Sganarelle +Merveille sur merveille : j'ai si bien fait que Gorgibus me prend pour un habile médecin. Je me suis intro +chez lui, et lui ai conseillé de faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un appartement qui es +bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort éloignée du vieillard, et que vous pouvez l'aller voir +commodément. +Valère +Ah ! que tu me donnes de joie ! Sans perdre de temps, je la vais trouver de ce pas. +Sganarelle +Il faut avouer que ce bonhomme Gorgibus est un vrai lourdaud de se laisser tromper de la sorte. (Apercev +Gorgibus) Ah ! ma foi, tout est perdu : c'est à ce coup que voilà la médecine renversée, mais il faut que j +trompe. +Scène XI +Sganarelle, Gorgibus +Gorgibus +Bonjour, Monsieur. +Sganarelle +Monsieur, votre serviteur. Vous voyez un pauvre garçon au désespoir ; ne connoissez−vous pas un méde +qui est arrivé depuis peu en cette ville, qui fait des cures admirables ? +Gorgibus +Oui, je le connois : il vient de sortir de chez moi. +Sganarelle +Je suis son frère, monsieur ; nous sommes gémeaux ; et comme nous nous ressemblons fort, on nous pre +quelquefois l'un pour l'autre. +Gorgibus +Je [me] dédonne au diable si je n'y ai été trompé. Et comme vous nommez−vous ? +Sganarelle +Narcisse, Monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez qu'étant dans son cabinet, j'ai répan +deux fioles d'essence qui étoient sur le bout de sa table ; aussitôt il s'est mis dans une colère si étrange co +moi, qu'il m'a mis hors du logis, et ne me veut plus jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à +présent sans appui, sans support, sans aucune connoissance. +Gorgibus +Allez, je ferai votre paix : je suis de ses amis, et je vous promets de vous remettre avec lui. Je lui parlerai +d'abord que je le verrai. +Sganarelle +Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus (Sganarelle sort et rentre aussitôt avec sa robe de médecin). +Scène XII +Sganarelle, Gorgibus +Sganarelle +Il faut avouer que, quand les malades ne veulent pas suivre l'avis du médecin, et qu'ils s'abandonnent à la +débauche que... +Gorgibus +Monsieur le Médecin, votre très−humble serviteur. Je vous demande une grâce. +Sganarelle +Qu'y a−t−il, Monsieur ? est−il question de vous rendre service ? +Gorgibus +Monsieur, je viens de rencontrer Monsieur votre frère, qui est tout à fait fâché de... +Sganarelle +C'est un coquin, monsieur Gorgibus. +Gorgibus +Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en colère... +Sganarelle +C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus. +Gorgibus +Hé ! Monsieur, vous voulez désespérer ce pauvre garçon ? +Sganarelle +Qu'on ne m'en parle plus ; mais voyez l'impudence de ce coquin−là, de vous aller trouver pour faire son +accord ; je vous prie de ne m'en pas parler. +Gorgibus +Au nom de Dieu, Monsieur le Médecin ! et faites cela pour l'amour de moi. Si je suis capable de vous +obliger en autre chose, je le ferai de bon coeur. Je m'y suis engagé, et... +Sganarelle +Vous m'en priez avec tant d'insistance que, quoique j'eusse fait serment de ne lui pardonner jamais, allez, +touchez là : je lui pardonne. Je vous assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de la +complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus. +Gorgibus +Monsieur, votre très−humble serviteur ; je m'en vais chercher ce pauvre garçon pour lui apprendre cette +bonne nouvelle. +Scène XIII +Valère, Sganarelle +Valère +Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se fût si bien acquitté de son devoir. (Sganarel +rentre avec ses habits de valet) Ah ! mon pauvre garçon, que je t'ai d'obligation ! que j'ai de joie ! et que +ganarelle +Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus m'a rencontré ; et sans une invention que j'ai trouvée, toute +mèche étoit découverte. Mais fuyez−vous−en, le voici. +Scène XIV +Gorgibus, Sganarelle +Gorgibus +Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parlé à votre frère : il m'a assuré qu'il vous pardonnoit ; +mais, pour en être plus assuré, je veux qu'il vous embrasse en ma présence ; entrez dans mon logis, et je l +chercher. +Sganarelle +Ah ! Monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez à présent ; et puis je ne resterai pas chez +vous ; je crains trop sa colère. +Gorgibus +Ah ! vous demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais à présent chercher votre frère : ne craignez ri +je vous réponds qu'il n'est plus fâché. (Il sort.) +Sganarelle, de la fenêtre. +Ma foi, me voilà attrapé ce coup−là ; il n'y a plus moyen de m'en échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai +bien peur que, s'il vient à crever, il ne grêle sur mon dos force coups de bâton, ou que, par quelque +ordonnance plus forte que toutes celles des médecins, on m'applique tout au moins un cautère royal sur le +épaules. Mes affaires vont mal ; mais pourquoi se désespérer ? Puisque j'ai tant fait, poussons la fourbe +jusques au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes. (Il sau +de la fenêtre et s'en va.) +Scène XV +Gros−René, Gorgibus, Sganarelle +Gros−René +Ah ! ma foi, voilà qui est drôle ! comme diable on saute ici par les fenêtres ! Il faut que je demeure ici, e +que je voie à quoi tout cela aboutira. +Gorgibus +Je ne saurois trouver ce médecin ; je ne sais où diable il s'est caché. (Apercevant Sganarelle qui revient e +habit de médecin.) Mais le voici. Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonné à votre frère ; je vous prie +pour ma satisfaction, de l'embrasser : il est chez moi, et je vous cherchois partout pour vous prier de faire +accord en ma présence. +Sganarelle +Vous vous moquez, monsieur Gorgibus : n'est−ce pas assez que je lui pardonne ? Je ne le veux jamais vo +Gorgibus +Mais, Monsieur, pour l'amour de moi. +Sganarelle +Je ne vous saurois rien refuser : dites−lui qu'il descende. +(Pendant que Gorgibus rentre dans sa maison par la porte, Sganarelle y rentre par la fenêtre.) +Gorgibus, à la fenêtre. +Voilà votre frère qui vous attend là−bas : il m'a promis qu'il fera tout ce que je voudrai. +Sganarelle, à la fenêtre. +Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici : je vous conjure que ce soit en particulier que je lui +demande pardon, parce que sans doute il me feroit cent hontes et cent opprobres devant tout le monde. +(Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la fenêtre.) +Gorgibus +Oui−da, je m'en vais lui dire. Monsieur, il dit qu'il est honteux, et qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous +demande pardon en particulier. Voilà la clef, vous pouvez entrer ; je vous supplie de ne me pas refuser et +me donner ce contentement. +Sganarelle +Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction : vous allez entendre de quelle manière je le vais traiter +(A la fenêtre). Ah ! te voilà, coquin. − Monsieur mon frère, je vous demande pardon, je vous promets qu' +n'y a point de ma faute. − Il n'y a point de ta faute, pilier de débauche, coquin ? Va, je t'apprendrai à vivre +Avoir la hardiesse d'importuner M. Gorgibus, de lui rompre la tête de tes sottises ! − Monsieur mon frère +Tais−toi, te dis−je. − Je ne vous désoblig... − Tais−toi, coquin. +Gros−René +Qui diable pensez−vous qui soit chez vous à présent ? +Gorgibus +C'est le médecin et Narcisse son frère ; ils avoient quelque différend, et ils font leur accord. +Gros−René +Le diable emporte ! ils ne sont qu'un. +Sganarelle, à la fenêtre. +Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre. Comme il baisse la vue ! il voit bien qu'il a failli, le pendard. A +l'hypocrite, comme il fait le bon apôtre ! +Gros−René +Monsieur, dites−lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frère à la fenêtre. +Gorgibus +Oui−da, Monsieur le Médecin, je vous prie de faire paroître votre frère à la fenêtre. +Sganarelle, de la fenêtre. +Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois souffrir auprès de moi. +Gorgibus +Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes celles que vous m'avez faites. +Sganarelle, de la fenêtre. +En vérité, Monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi que je ne vous puis rien refuser. Montre, +montre−toi, coquin. (Après avoir disparu un moment, il se remontre en habit de valet). − Monsieur Gorgib +je suis votre obligé. − (Il disparaît encore, et reparaît aussitôt en robe de médecin) Hé bien ! avez−vous v +cette image de la débauche ? +Gros−René +Ma foi, ils ne sont qu'un, et, pour vous le prouver, dites−lui un peu que vous les voulez voir ensemble. +Gorgibus +Mais faites−moi la grâce de le faire paroître avec vous, et de l'embrasser devant moi à la fenêtre. +Sganarelle, de la fenêtre. +C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous : mais pour vous montrer que je veux tout faire po +l'amour de vous, je m'y résous, quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de tou +les peines qu'il vous a données. − Oui, Monsieur Gorgibus, je vous demande pardon de vous avoir tant +importuné, et vous promets, mon frère, en présence de M. Gorgibus que voilà, de faire si bien désormais, +vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus songer à ce qui s'est passé. (Il embrasse son +chapeau et sa fraise qu'il a mis au bout de son coude.) +Gorgibus +Hé bien ! ne les voilà pas tous deux ? +Gros−René +Ah ! par ma foi, il est sorcier. +Sganarelle, sortant de la maison, en médecin. +Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends ; je n'ai pas voulu que ce coquin soit descendu +avec moi, parce qu'il me fait honte : je ne voudrois pas qu'on le vît en ma compagnie dans la ville, où je s +en quelque réputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous semblera. Je vous donne le bonjour, et suis +votre, etc. (Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans la maison par la fenêtre). +Gorgibus +Il faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon ; en vérité, s'il lui a pardonné, ce n'a pas été sans le bien +maltraiter. (Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle, en habit de valet). +Sganarelle +Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise et de la bonté que vous avez eue : je vous en +serai obligé toute ma vie. +Gros−René +Où pensez−vous que soit à présent le médecin ? +Gorgibus +Il s'en est allé. +Gros−René, qui a ramassé la robe de Sganarelle. +Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le médecin, et qui vous trompe. Cependant qu'il vous +trompe et joue la farce chez vous, Valère et votre fille sont ensemble, qui s'en vont à tous les diables. +Gorgibus +Ah ! que je suis malheureux ! mais tu seras pendu, fourbe, coquin. +Sganarelle +Monsieur, qu'allez−vous faire de me pendre ? Ecoutez un mot, s'il vous plaît : il est vrai que c'est par mo +invention que mon maître est avec votre fille ; mais en le servant, je ne vous ai point désobligé : c'est un +parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens. Croyez−moi, ne faites point un vacarme +tourneroit à votre confusion, et envoyez à tous les diables ce coquin−là, avec Villebrequin. Mais voici nos +amants. +Scène dernière +Valère, Lucile, Gorgibus, Sganarelle +Sganarelle +Nous nous jetons à vos pieds. +Gorgibus +Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sganarelle, ayant un si brave gendre. Allons tous faire +noces, et boire à la santé de toute la compagnie. +L'Etourdi +ou Les Contre−temps +Acteurs +Lélie, fils de Pandolfe. +Célie, esclave de Trufaldin. +Mascarille, valet de Lélie. +Hippolyte, fille d'Anselme. +Anselme, vieillard. +Trufaldin, vieillard. +Pandolfe, vieillard. +Léandre, fils de famille. +Andrès, cru égyptien. +Ergaste, valet. +Un courrier. +Deux troupes de masques. +La scène est à Messine. +Acte I +Scène I +Lélie +Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester : +Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter, +Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle, +Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle. +Préparez vos efforts, et vous défendez bien, +Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien. +Scène II +Lélie, Mascarille +Lélie +Ah ! Mascarille. +Mascarille +Quoi ? +Lélie +Voici bien des affaires ; +J'ai dans ma passion toutes choses contraires : +Léandre aime Célie, et par un trait fatal, +Malgré mon changement, est toujours mon rival. +Mascarille +Léandre aime Célie ! +Lélie +Il l'adore, te dis−je. +Mascarille +Tant pis. +Lélie +Hé ! oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige. +Toutefois j'aurois tort de me désespérer ; +Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer : +Je sais que ton esprit, en intrigues fertile, +N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile, +Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs, +Et qu'en toute la terre... +Mascarille +Hé ! trêve de douceurs. +Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, +Nous sommes les chéris et les incomparables ; +Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, +Nous sommes les coquins, qu'il faut rouer de coups. +Lélie +Ma foi, tu me fais tort avec cette invective. +Mais enfin discourons un peu de ma captive ; +Dis si les plus cruels et plus durs sentiments +Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants : +Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage, +Je vois pour sa naissance un noble témoignage, +Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas +Cache son origine, et ne l'en tire pas. +Mascarille +Vous êtes romanesque avecque vos chimères. +Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ? +C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit ; +Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit, +Qu'il peste contre vous d'une belle manière, +Quand vos déportements lui blessent la visière. +Il est avec Anselme en parole pour vous +Que de son Hippolyte on vous fera l'époux, +S'imaginant que c'est dans le seul mariage +Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage ; +Et s'il vient à savoir que, rebutant son choix, +D'un objet inconnu vous recevez les lois, +Que de ce fol amour la fatale puissance +Vous soustrait au devoir de votre obéissance, +Dieu sait quelle tempête alors éclatera, +Et de quels beaux sermons on vous régalera. +Lélie +Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique. +Mascarille +Mais vous, trêve plutôt à votre politique : +Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher... +Lélie +Sais−tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher ? +Que chez moi les avis ont de tristes salaires ? +Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ? +Mascarille +Il se met en courroux ! Tout ce que j'en ai dit +N'étoit rien que pour rire et vous sonder l'esprit : +D'un censeur de plaisirs ai−je fort l'encolure, +Et Mascarille est−il ennemi de nature ? +Vous savez le contraire, et qu'il est très−certain +Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. +Moquez−vous des sermons d'un vieux barbon de père, +Poussez votre bidet, vous dis−je, et laissez faire. +Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins +Nous viennent étourdir de leurs contes badins, +Et vertueux par force, espèrent par envie +Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie ! +Vous savez mon talent : je m'offre à vous servir. +Lélie +Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir. +Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître, +N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître ; +Mais Léandre à l'instant vient de me déclarer +Qu'à me ravir Célie il se va préparer. +C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête +Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête ; +Treuve ruses, détours, fourbes, inventions, +Pour frustrer un rival de ses prétentions. +Mascarille +Laissez−moi quelque temps rêver à cette affaire. +Que pourrois−je inventer pour ce coup nécessaire ? +Lélie +Hé bien ! le stratagème ? +Mascarille +Ah ! comme vous courez ! +Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. +J'ai treuvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse. +Mais si vous alliez... +Lélie +Où ? +Mascarille +C'est une foible ruse. +J'en songeois une. +Lélie +Et quelle ? +Mascarille +Elle n'iroit pas bien. +Mais ne pourriez−vous pas... ? +Lélie +Quoi ? +Mascarille +Vous ne pourriez rien. +Parlez avec Anselme. +Lélie +Et que lui puis−je dire ? +Mascarille +Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. +Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin. +Lélie +Que faire ? +Mascarille +Je ne sais. +Lélie +C'en est trop, à la fin ; +Et tu me mets à bout par ces contes frivoles. +Mascarille +Monsieur, si vous aviez en main force pistoles, +Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver +A chercher les biais que nous devons trouver, +Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave, +Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave. +De ces égyptiens qui la mirent ici +Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ; +Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre, +Je sais bien qu'il seroit très−ravi de la vendre ; +Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu : +Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu, +Et l'argent est le Dieu que sur tout il révère ; +Mais le mal, c'est... +Lélie +Quoi ? c'est ? +Mascarille +Que Monsieur votre père +Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, +Comme vous voudriez bien, manier ses ducats ; +Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource +Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse. +Mais tâchons de parler à Célie un moment. +Pour savoir là−dessus quel est son sentiment. +La fenêtre est ici. +Lélie +Mais Trufaldin pour elle +Fait de nuit et de jour exacte sentinelle : +Prends garde. +Mascarille +Dans ce coin demeurons en repos. +Oh bonheur ! la voilà qui paroît à propos. +Scène III +Lélie, Célie, Mascarille +Lélie +Ah ! que le Ciel m'oblige en offrant à ma vue +Les célestes attraits dont vous êtes pourvue ! +Et quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux, +Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux ! +Célie +Mon coeur, qu'avec raison votre discours étonne, +N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ; +Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, +Je puis vous assurer que c'est sans mon congé. +Lélie +Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure ; +Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, +Et... +Mascarille +Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut : +Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut. +Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle +Ce que... +Trufaldin, dans la maison. +Célie ! +Mascarille +Hé bien ! +Lélie +Oh ! rencontre cruelle ! +Ce malheureux vieillard devoit−il nous troubler ? +Mascarille +Allez, retirez−vous, je saurai lui parler. +Scène IV +Trufaldin, Célie, Mascarille, et Lélie, retiré dans un coin. +Trufaldin, à Célie. +Que faites−vous dehors ? et quel soin vous talonne, +Vous à qui je défends de parler à personne ? +Célie +Autrefois j'ai connu cet honnête garçon, +Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon. +Mascarille +Est−ce là le seigneur Trufaldin ? +Célie +Oui, lui−même. +Mascarille +Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême +De pouvoir saluer en toute humilité +Un homme dont le nom est partout si vanté. +Trufaldin +Très−humble serviteur. +Mascarille +J'incommode peut−être ; +Mais je l'ai vue ailleurs, où m'ayant fait connoître +Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir, +Je voulois sur un point un peu l'entretenir. +Trufaldin +Quoi ? te mêlerois−tu d'un peu de diablerie ? +Célie +Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie. +Mascarille +Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers +Languit pour un objet qui le tient dans ses fers. +Il auroit bien voulu du feu qui le dévore +Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore ; +Mais un dragon veillant sur ce rare trésor +N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor, +Et ce qui plus le gêne et le rend misérable, +Il vient de découvrir un rival redoutable : +Si bien que pour savoir si ses soins amoureux +Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, +Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche +Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche. +Célie +Sous quel astre ton maître a−t−il reçu le jour ? +Mascarille +Sous un astre à jamais ne changer son amour. +Célie +Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire, +La science que j'ai m'en peut assez instruire. +Cette fille a du coeur, et dans l'adversité +Elle sait conserver une noble fierté ; +Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître +Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître ; +Mais je les sais comme elle, et d'un esprit plus doux +Je vais en peu de mots vous les découvrir tous. +Mascarille +Oh ! merveilleux pouvoir de la vertu magique ! +Célie +Si ton maître en ce point de constance se pique, +Et que la vertu seule anime son dessein, +Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain : +Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre +N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre. +Mascarille +C'est beaucoup, mais ce fort dépend d'un gouverneur +Difficile à gagner. +Célie +C'est là tout le malheur. +Mascarille +Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire. +Célie +Je vais vous enseigner ce que vous devez faire. +Lélie, les joignant. +Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter : +C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter, +Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle, +Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, +Dont je vous veux dans peu payer la liberté, +Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté. +Mascarille +La peste soit la bête ! +Trufaldin +Ho ! ho ! qui des deux croire ? +Ce discours au premier est fort contradictoire. +Mascarille +Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé : +Ne le savez−vous pas ? +Trufaldin +Je sais ce que je sai ; +J'ai crainte ici dessous de quelque manigance. +Rentrez, et ne prenez jamais cette licence ; +Et vous, filous fieffés (ou je me trompe fort), +Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d'accord. +Mascarille +C'est bien fait ; je voudrois qu'encor, sans flatterie, +Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie ; +A quoi bon se montrer ? et comme un Etourdi +Me venir démentir de tout ce que je di ? +Lélie +Je pensois faire bien. +Mascarille +Oui, c'étoit fort l'entendre. +Mais quoi ? cette action ne me doit point surprendre : +Vous êtes si fertile en pareils Contre−temps, +Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens. +Lélie +Ah ! mon Dieu, pour un rien me voilà bien coupable ! +Le mal est−il si grand qu'il soit irréparable ? +Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains, +Songe au moins de Léandre à rompre les desseins, +Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle. +De peur que ma présence encor soit criminelle, +Je te laisse. +Mascarille +Fort bien. A vrai dire, l'argent +Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent ; +Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre. +Scène V +Anselme, Mascarille +Anselme +Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre ! +J'en suis confus : jamais tant d'amour pour le bien, +Et jamais tant de peine à retirer le sien. +Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, +Sont comme les enfants que l'on conçoit en joie, +Et dont avecque peine on fait l'accouchement. +L'argent dans une bourse entre agréablement ; +Mais le terme venu que nous devons le rendre, +C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre. +Baste, ce n'est pas peu que deux mille francs dus +Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus ; +Encore est−ce un bonheur. +Mascarille +O Dieu ! la belle proie +A tirer en volant ! chut : il faut que je voie +Si je pourrois un peu de près le caresser. +Je sais bien les discours dont il le faut bercer. +Je viens de voir, Anselme... +Anselme +Et qui ? +Mascarille +Votre Nérine. +Anselme +Que dit−elle de moi, cette gente assassine ? +Mascarille +Pour vous elle est de flamme. +Anselme +Elle ? +Mascarille +Et vous aime tant, +Que c'est grande pitié. +Anselme +Que tu me rends content ! +Mascarille +Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure : +"Anselme, mon mignon, crie−t−elle à toute heure, +Quand est−ce que l'hymen unira nos deux coeurs, +Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ? " +Anselme +Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ? +Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées ! +Mascarille, en effet, qu'en dis−tu ? quoique vieux, +J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux. +Mascarille +Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ; +S'il n'est pas des plus beaux, il est désagréable. +Anselme +Si bien donc... +Mascarille +Si bien donc qu'elle est sotte de vous, +Ne vous regarde plus... +Anselme +Quoi ? +Mascarille +Que comme un époux. +Et vous veut... +Anselme +Et me veut... ? +Mascarille +Et vous veut, quoi qu'il tienne, +Prendre la bourse. +Anselme +La... ? +Mascarille +La bouche avec la sienne. +Anselme +Ah ! je t'entends. Viens çà : lorsque tu la verras, +Vante−lui mon mérite autant que tu pourras. +Mascarille +Laissez−moi faire. +Anselme +Adieu. +Mascarille +Que le Ciel te conduise ! +Anselme +Ah ! vraiment je faisois une étrange sottise, +Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur : +Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, +Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, +Sans du moindre présent récompenser ton zèle. +Tiens, tu te souviendras... +Mascarille +Ah ! non pas, s'il vous plaît. +Anselme +Laisse−moi. +Mascarille +Point du tout, j'agis sans intérêt. +Anselme +Je le sais, mais pourtant... +Mascarille +Non, Anselme, vous dis−je : +Je suis homme d'honneur, cela me désoblige. +Anselme +Adieu donc, Mascarille. +Mascarille +O long discours ! +Anselme +Je veux +Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ; +Et je vais te donner de quoi faire pour elle +L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle +Que tu trouveras bon. +Mascarille +Non, laissez votre argent ; +Sans vous mettre en souci, je ferai le présent, +Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, +Qu'après vous payerez si cela l'accommode. +Anselme +Soit, donne−la pour moi ; mais surtout fais si bien, +Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien. +Scène VI +Lélie, Anselme, Mascarille +Lélie +A qui la bourse ? +Anselme +Ah ! Dieux ! elle m'étoit tombée, +Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée. +Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, +Qui m'épargne un grand trouble, et me rend mon argent : +Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure. +Mascarille +C'est être officieux, et très−fort, ou je meure ! +Lélie +Ma foi, sans moi, l'argent étoit perdu pour lui. +Mascarille +Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui +D'un jugement très−rare, et d'un bonheur extrême : +Nous avancerons fort, continuez de même. +Lélie +Qu'est−ce donc ? qu'ai−je fait ? +Mascarille +Le sot, en bon françois, +Puisque je puis le dire et qu'enfin je le dois. +Il sait bien l'impuissance où son père le laisse, +Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse : +Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger, +Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger... +Lélie +Quoi ? C'étoit... ? +Mascarille +Oui, bourreau, c'étoit pour la captive, +Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive. +Lélie +S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eût deviné ? +Mascarille +Il falloit, en effet, être bien raffiné. +Lélie +Tu me devois par signe avertir de l'affaire. +Mascarille +Oui, je devois au dos avoir mon luminaire ; +Au nom de Jupiter, laissez−nous en repos, +Et ne nous chantez plus d'impertinents propos. +Un autre après cela quitteroit tout peut−être ; +Mais j'avois médité tantôt un coup de maître, +Dont tout présentement je veux voir les effets, +A la charge que si... +Lélie +Non, je te le promets, +De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire. +Mascarille +Allez donc, votre vue excite ma colère. +Lélie +Mais surtout hâte−toi, de peur qu'en ce dessein... +Mascarille +Allez, encore un coup, j'y vais mettre la main. +Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine, +S'il faut qu'elle succède ainsi que j'imagine. +Allons voir... Bon, voici mon homme justement. +Scène VII +Pandolfe, Mascarille +Pandolfe +Mascarille. +Mascarille +Monsieur ? +Pandolfe +A parler franchement, +Je suis mal satisfait de mon fils. +Mascarille +De mon maître ? +Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être : +Sa mauvaise conduite, insupportable en tout, +Met à chaque moment ma patience à bout. +Pandolfe +Je vous croirois pourtant assez d'intelligence +Ensemble. +Mascarille +Moi ? Monsieur, perdez cette croyance +Toujours de son devoir je tâche à l'avertir ; +Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir. +A l'heure même encor nous avons eu querelle +Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle, +Où par l'indignité d'un refus criminel, +Je le vois offenser le respect paternel. +Pandolfe +Querelle ? +Mascarille +Oui, querelle, et bien avant poussée. +Pandolfe +Je me trompois donc bien ; car j'avois la pensée +Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui. +Mascarille +Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui, +Et comme l'innocence est toujours opprimée. +Si mon intégrité vous étoit confirmée, +Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, +Vous me voudriez encor payer pour précepteur. +Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage +Que ce que je lui dis pour le faire être sage. +"Monsieur, au nom de Dieu, lui fais−je assez souvent, +Cessez de vous laisser conduire au premier vent, +Réglez−vous. Regardez l'honnête homme de père +Que vous avez du Ciel, comme on le considère ; +Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur, +Et comme lui vivez en personne d'honneur." +Pandolfe +C'est parler comme il faut. Et que peut−il répondre ? +Mascarille +Répondre ? Des chansons, dont il me vient confondre. +Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur, +Il ne tienne de vous des semences d'honneur ; +Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse. +Si je pouvois parler avecque hardiesse, +Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort. +Pandolfe +Parle. +Mascarille +C'est un secret qui m'importeroit fort, +S'il étoit découvert ; mais à votre prudence +Je puis le confier avec toute assurance. +Pandolfe +Tu dis bien. +Mascarille +Sachez donc que vos voeux sont trahis +Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils. +Pandolfe +On m'en avoit parlé ; mais l'action me touche, +De voir que je l'apprenne encore par ta bouche. +Mascarille +Vous voyez si je suis le secret confident... +Pandolfe +Vraiment, je suis ravi de cela. +Mascarille +Cependant +A son devoir, sans bruit, desirez−vous le rendre ? +Il faut... (j'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre : +Ce serait fait de moi s'il savoit ce discours), +Il faut, dis−je, pour rompre à toute chose cours, +Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, +Et la faire passer en une autre contrée. +Anselme a grand accès auprès de Trufaldin : +Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin. +Après, si vous voulez en mes mains la remettre, +Je connois des marchands, et puis bien vous promettre +D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter, +Et malgré votre fils de la faire écarter. +Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range, +A cette amour naissante il faut donner le change ; +Et de plus, quand bien même il seroit résolu, +Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu, +Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice, +Au mariage encor peut porter préjudice. +Pandolfe +C'est très−bien raisonné ; ce conseil me plaît fort. +Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort +Pour avoir promptement cette esclave funeste, +Et la mettre en tes mains pour achever le reste. +Mascarille +Bon, allons avertir mon maître de ceci. +Vive la fourberie, et les fourbes aussi ! +Scène VIII +Hippolyte, Mascarille +Hippolyte +Oui, traître ? c'est ainsi que tu me rends service ? +Je viens de tout entendre et voir ton artifice : +A moins que de cela, l'eussé−je soupçonné ? +Tu couches d'imposture, et tu m'en as donné ! +Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre +Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre, +Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger, +Ton adresse et tes soins sauroient me dégager, +Que tu m'affranchirois du projet de mon père ; +Et cependant ici tu fais tout le contraire. +Mais tu t'abuseras : je sais un sûr moyen +Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ; +Et je vais de ce pas... +Mascarille +Ah ! que vous êtes prompte ! +La mouche tout d'un coup à la tête vous monte +Et sans considérer s'il a raison ou non, +Votre esprit contre moi fait le petit démon. +J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage, +Vous faire dire vrai, puisqu'ainsi l'on m'outrage. +Hippolyte +Par quelle illusion penses−tu m'éblouir ? +Traître, peux−tu nier ce que je viens d'ouïr ? +Mascarille +Non, mais il faut savoir que tout cet artifice +Ne va directement qu'à vous rendre service ; +Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard, +Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard ; +Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie +Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie, +Et faire que l'effet de cette invention +Dans le dernier excès portant sa passion, +Anselme, rebuté de son prétendu gendre, +Puisse tourner son choix du côté de Léandre. +Hippolyte +Quoi ? tout ce grand projet qui m'a mise en courroux, +Tu l'as formé pour moi, Mascarille ? +Mascarille +Oui, pour vous ; +Mais puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices, +Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices, +Et que pour récompense on s'en vient de hauteur +Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, +Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, +Et dès ce même pas rompre mon entreprise. +Hippolyte, l'arrêtant. +Hé ! ne me traite pas si rigoureusement, +Et pardonne aux transports d'un premier mouvement. +Mascarille +Non, non, laissez−moi faire, il est en ma puissance +De détourner le coup qui si fort vous offense. +Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais : +Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets. +Hippolyte +Hé ! mon pauvre garçon, que ta colère cesse : +J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse ; +(Tirant sa bourse.) +Mais je veux réparer ma faute avec ceci. +Pourrois−tu te résoudre à me quitter ainsi ? +Mascarille +Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse, +Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. +Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur +Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur. +Hippolyte +Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures ; +Mais que ces deux louis guérissent tes blessures. +Mascarille +Hé ! tout cela n'est rien : je suis tendre à ces coups ; +Mais déjà je commence à perdre mon courroux : +Il faut de ses amis endurer quelque chose. +Hippolyte +Pourras−tu mettre à fin ce que je me propose, +Et crois−tu que l'effet de tes desseins hardis +Produise à mon amour le succès que tu dis ? +Mascarille +N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines ; +J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ; +Et quand ce stratagème à nos voeux manqueroit, +Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit. +Hippolyte +Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate. +Mascarille +L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte. +Hippolyte +Ton maître te fait signe, et veut parler à toi : +Je te quitte ; mais songe à bien agir pour moi. +Scène IX +Mascarille, Lélie +Lélie +Que diable fais−tu là ? Tu me promets merveille ; +Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille. +Sans que mon bon génie au−devant m'a poussé, +Déjà tout mon bonheur eût été renversé : +C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie ; +D'un regret éternel je devenois la proie : +Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré, +Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré : +Il l'emmenoit chez lui ; mais j'ai paré l'atteinte, +J'ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte +Le pauvre Trufaldin l'a retenue. +Mascarille +Et trois : +Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. +C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable ! +Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable. +Entre mes propres mains on la devoit livrer, +Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer ; +Et puis pour votre amour je m'emploîrois encore ? +J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore, +Devenir cruche, chou, lanterne, loup−garou, +Et que Monsieur Satan vous vînt tordre le cou. +Lélie +Il nous le faut mener en quelque hôtellerie, +Et faire sur les pots décharger sa furie. +Acte II +Scène I +Mascarille, Lélie +Mascarille +A vos désirs enfin il a fallu se rendre : +Malgré tous mes serments je n'ai pu m'en défendre, +Et pour vos intérêts, que je voulois laisser, +En de nouveaux périls viens de m'embarrasser. +Je suis ainsi facile, et si de Mascarille +Madame la Nature avoit fait une fille, +Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été. +Toutefois n'allez pas sur cette sûreté +Donner de vos revers au projet que je tente, +Me faire une bévue, et rompre mon attente. +Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons, +Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons ; +Mais si dorénavant votre imprudence éclate, +Adieu vous dis mes soins pour l'objet qui vous flatte. +Lélie +Non, je serai prudent, te dis−je, ne crains rien : +Tu verras seulement... +Mascarille +Souvenez−vous−en bien : +J'ai commencé pour vous un hardi stratagème : +Votre père fait voir une paresse extrême +A rendre par sa mort tous vos désirs contents ; +Je viens de le tuer, de parole, j'entends : +Je fais courir le bruit que d'une apoplexie +Le bonhomme surpris a quitté cette vie. +Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, +J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas : +On est venu lui dire, et par mon artifice, +Que les ouvriers qui sont après son édifice, +Parmi les fondements qu'ils en jettent encor, +Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor ; +Il a volé d'abord, et comme à la campagne +Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne, +Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui, +Et produis un fantôme enseveli pour lui. +Enfin je vous ai dit à quoi je vous engage : +Jouez bien votre rôle ; et pour mon personnage, +Si vous apercevez que j'y manque d'un mot, +Dites absolument que je ne suis qu'un sot. +Lélie, seul. +Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie +Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ; +Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux, +Que ne feroit−on pas pour devenir heureux ? +Si l'amour est au crime une assez belle excuse, +Il en peut bien servir à la petite ruse +Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver +Par la douceur du bien qui m'en doit arriver. +Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! je les vois en parole : +Allons nous préparer à jouer notre rôle. +Scène II +Mascarille, Anselme +Mascarille +La nouvelle a sujet de vous surprendre fort. +Anselme +Etre mort de la sorte ! +Mascarille +Il a certes grand tort : +Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade. +Anselme +N'avoir pas seulement le temps d'être malade ! +Mascarille +Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir. +Anselme +Et Lélie ? +Mascarille +Il se bat, et ne peut rien souffrir : +Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse, +Et veut accompagner son papa dans la fosse ; +Enfin, pour achever, l'excès de son transport +M'a fait en grande hâte ensevelir le mort, +De peur que cet objet, qui le rend hypocondre, +A faire un vilain coup ne me l'allât semondre. +Anselme +N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir. +Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir, +Qui tôt ensevelit bien souvent assassine, +Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine. +Mascarille +Je vous le garantis trépassé comme il faut. +Au reste, pour venir au discours de tantôt, +Lélie (et l'action lui sera salutaire) +D'un bel enterrement veut régaler son père, +Et consoler un peu ce défunt de son sort +Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort. +Il hérite beaucoup ; mais comme en ses affaires +Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères, +Que son bien, la plupart, n'est point en ces quartiers, +Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers, +Il voudroit vous prier, ensuite de l'instance +D'excuser de tantôt son trop de violence, +De lui prêter au moins pour ce dernier devoir... +Anselme +Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir. +Mascarille +Jusques ici du moins tout va le mieux du monde ; +Tâchons à ce progrès que le reste réponde, +Et de peur de trouver dans le port un écueil, +Conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil. +Scène III +Lélie, Anselme, Mascarille +Anselme +Sortons, je ne saurois qu'avec douleur très−forte +Le voir empaqueté de cette étrange sorte : +Las ! en si peu de temps ! il vivoit ce matin ! +Mascarille +En peu de temps parfois on fait bien du chemin. +Lélie +Ah ! +Anselme +Mais quoi ? cher Lélie, enfin il étoit homme : +On n'a point pour la mort de dispense de Rome. +Lélie +Ah ! +Anselme +Sans leur dire gare elle abat les humains, +Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins. +Lélie +Ah ! +Anselme +Ce fier animal, pour toutes les prières +Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrières : +Tout le monde y passe. +Lélie +Ah ! +Mascarille +Vous avez beau prêcher, +Ce deuil enraciné ne se peut arracher. +Anselme +Si malgré ces raisons votre ennui persévère, +Mon cher Lélie, au moins, faites qu'il se modère. +Lélie +Ah ! +Mascarille +Il n'en fera rien, je connois son humeur. +Anselme +Au reste, sur l'avis de votre serviteur, +J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire +Pour faire célébrer les obsèques d'un père... +Lélie +Ah ! Ah ! +Mascarille +Comme à ce mot s'augmente sa douleur ! +Il ne peut sans mourir songer à ce malheur. +Anselme +Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme +Que je suis débiteur d'une plus grande somme ; +Mais quand par ces raisons je ne vous devrois rien, +Vous pourriez librement disposer de mon bien. +Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître. +Lélie, s'en allant. +Ah ! +Mascarille +Le grand déplaisir que sent Monsieur mon maître ! +Anselme +Mascarille, je crois qu'il seroit à propos +Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots. +Mascarille +Ah ! +Anselme +Des événements l'incertitude est grande. +Mascarille +Ah ! +Anselme +Faisons−lui signer le mot que je demande. +Mascarille +Las ! en l'état qu'il est, comment vous contenter ? +Donnez−lui le loisir de se désattrister ; +Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance, +J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance. +Adieu : je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui, +Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui ! +Ah ! +Anselme, seul. +Le monde est rempli de beaucoup de traverses, +Chaque homme tous les jours en ressent de diverses, +Et jamais ici−bas... +Scène IV +Pandolfe, Anselme +Anselme +Ah ! bons Dieux ! je frémi ! +Pandolfe qui revient ! fût−il bien endormi ! +Comme depuis sa mort sa face est amaigrie ! +Las ! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie ; +J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort. +Pandolfe +D'où peut donc provenir ce bizarre transport ? +Anselme +Dites−moi de bien loin quel sujet vous amène. +Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine, +C'est trop de courtoisie, et véritablement +Je me serois passé de votre compliment. +Si votre âme est en peine et cherche des prières, +Las ! je vous en promets, et ne m'effrayez guères : +Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant +Prier tant Dieu pour vous que vous serez content. +Disparoissez donc, je vous prie ; +Et que le Ciel par sa bonté +Comble de joie et de santé +Votre défunte seigneurie ! +Pandolfe, riant. +Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part. +Anselme +Las ! pour un trépassé vous êtes bien gaillard ! +Pandolfe +Est−ce jeu ? dites−nous, ou bien si c'est folie, +Qui traite de défunt une personne en vie ? +Anselme +Hélas ! vous êtes mort, et je viens de vous voir. +Pandolfe +Quoi ? j'aurois trépassé sans m'en apercevoir ? +Anselme +Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle, +J'en ai senti dans l'âme un douleur mortelle. +Pandolfe +Mais enfin, dormez−vous ? êtes−vous éveillé ? +Me connoissez−vous pas ? +Anselme +Vous êtes habillé +D'un corps aérien qui contrefait le vôtre, +Mais qui dans un moment peut devenir tout autre. +Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, +Et tout votre visage affreusement laidir. +Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure ; +J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture. +Pandolfe +En une autre saison, cette naïveté +Dont vous accompagnez votre crédulité, +Anselme, me seroit un charmant badinage, +Et j'en prolongerois le plaisir davantage ; +Mais avec cette mort un trésor supposé, +Dont parmi les chemins on m'a désabusé, +Fomente dans mon âme un soupçon légitime : +Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime, +Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords, +Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts. +Anselme +M'auroit−on joué pièce et fait supercherie ? +Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie ! +Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui. +Malepeste du sot que je suis aujourd'hui ! +De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte : +On en feroit jouer quelque farce à ma honte. +Mais, Pandolfe, aidez−moi vous−même à retirer +L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer. +Pandolfe +De l'argent, dites−vous ? ah ! c'est donc l'enclouure ? +Voilà le noeud secret de toute l'aventure ? +A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci, +Je vais faire informer de cette affaire−ci +Contre ce Mascarille, et si l'on peut le prendre, +Quoi qu'il puisse coûter, je veux le faire pendre. +Anselme +Et moi, la bonne dupe, à trop croire un vaurien, +Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien ? +Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise, +Et d'être encor si prompt à faire une sottise, +D'examiner si peu sur un premier rapport... ! +Mais je vois... +Scène V +Lélie, Anselme +Lélie +Maintenant, avec ce passe−port, +Je puis à Trufaldin rendre aisément visite. +Anselme +A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte. +Lélie +Que dites−vous ? jamais elle ne quittera +Un coeur qui chèrement toujours la nourrira. +Anselme +Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise +Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise ; +Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très−beaux, +J'en ai, sans y penser, mêlé que je tiens faux, +Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place. +De nos faux−monnoyeurs l'insupportable audace +Pullule en cet Etat d'une telle façon, +Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon : +Mon Dieu ! qu'on feroit bien de les faire tous pendre ! +Lélie +Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ; +Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi. +Anselme +Je les connoîtrai bien ; montrez, montrez−les−moi : +Est−ce tout ? +Lélie +Oui. +Anselme +Tant mieux. Enfin je vous raccroche, +Mon argent bien aimé : rentrez dedans ma poche. +Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien. +Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ? +Et qu'auriez−vous donc fait sur moi, chétif beau−père ? +Ma foi, je m'engendrois d'une belle manière, +Et j'allois prendre en vous un beau−fils fort discret ! +Allez, allez mourir de honte et de regret. +Lélie +Il faut dire : "J'en tiens." Quelle surprise extrême ! +D'où peut−il avoir su sitôt le stratagème ? +Scène VI +Mascarille, Lélie +Mascarille +Quoi ? vous étiez sorti ? je vous cherchois partout. +Hé bien ! en sommes−nous enfin venus à bout ? +Je le donne en six coups au fourbe le plus brave. +Çà, donnez−moi que j'aille acheter notre esclave : +Votre rival après sera bien étonné. +Lélie +Ah ! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné ! +Pourrois−tu de mon sort deviner l'injustice ? +Mascarille +Quoi ? que seroit−ce ? +Lélie +Anselme, instruit de l'artifice, +M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtoit, +Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit. +Mascarille +Vous vous moquez peut−être ? +Lélie +Il est trop véritable. +Mascarille +Tout de bon ? +Lélie +Tout de bon ; j'en suis inconsolable. +Tu te vas emporter d'un courroux sans égal. +Mascarille +Moi, Monsieur ? Quelque sot ! la colère fait mal ; +Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive : +Que Célie après tout soit ou libre ou captive, +Que Léandre l'achète ou qu'elle reste là, +Pour moi, je m'en soucie autant que de cela. +Lélie +Ah ! n'aye point pour moi si grande indifférence, +Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence. +Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras−tu pas +Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas +J'éludois un chacun d'un deuil si vraisemblable, +Que les plus clairvoyants l'auroient cru véritable ? +Mascarille +Vous avez en effet sujet de vous louer. +Lélie +Hé bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer +Mais si jamais mon bien te fut considérable, +Répare ce malheur, et me sois secourable. +Mascarille +Je vous baise les mains, je n'ai pas le loisir. +Lélie +Mascarille, mon fils. +Mascarille +Point. +Lélie +Fais−moi ce plaisir. +Mascarille +Non, je n'en ferai rien. +Lélie +Si tu m'es inflexible, +Je m'en vais me tuer. +Mascarille +Soit, il vous est loisible. +Lélie +Je ne te puis fléchir ? +Mascarille +Non. +Lélie +Vois−tu le fer prêt ? +Mascarille +Oui. +Lélie +Je vais le pousser. +Mascarille +Faites ce qu'il vous plaît. +Lélie +Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ? +Mascarille +Non. +Lélie +Adieu, Mascarille. +Mascarille +Adieu, Monsieur Lélie. +Lélie +Quoi... ? +Mascarille +Tuez−vous donc vite : ah ! que de longs devis ! +Lélie +Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits, +Que je fisse le sot, et que je me tuasse. +Mascarille +Savois−je pas qu'enfin ce n'étoit que grimace, +Et quoi que ces esprits jurent d'effectuer, +Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer ? +Scène VII +Léandre, Trufaldin, Lélie, Mascarille +Lélie +Que vois−je ? mon rival et Trufaldin ensemble ! +Il achète Célie ! ah ! de frayeur je tremble. +Mascarille +Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut, +Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut. +Pour moi, j'en suis ravi : voilà la récompense +De vos brusques erreurs, de votre impatience. +Lélie +Que dois−je faire ? dis, veuille me conseiller. +Mascarille +Je ne sais. +Lélie +Laisse−moi, je vais le quereller. +Mascarille +Qu'en arrivera−t−il ? +Lélie +Que veux−tu que je fasse +Pour empêcher ce coup ? +Mascarille +Allez, je vous fais grâce ; +Je jette encore un oeil pitoyable sur vous : +Laissez−moi l'observer ; par des moyens plus doux +Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette. +Trufaldin +Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite. +Mascarille +Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins +Je sois le confident, pour mieux les rendre vains. +Léandre +Grâces au Ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte, +J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte : +Quoi que désormais puisse entreprendre un rival, +Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal. +Mascarille +Ahi ! ahi ! à l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme ! +Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ô traître ! ô bourreau d'homme ! +Léandre +D'où procède cela ? qu'est−ce ? que te fait−on ? +Mascarille +On vient de me donner deux cents coups de bâton. +Léandre +Qui ? +Mascarille +Lélie. +Léandre +Et pourquoi ? +Mascarille +Pour une bagatelle, +Il me chasse et me bat d'une façon cruelle. +Léandre +Ah ! vraiment il a tort. +Mascarille +Mais, ou je ne pourrai, +Ou je jure bien fort que je m'en vengerai ; +Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde ! +Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde, +Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur, +Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur, +Il ne me falloit pas payer en coups de gaules, +Et me faire un affront si sensible aux épaules : +Je te le dis encor, je saurai m'en venger : +Une esclave te plaît, tu voulois m'engager +A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte +Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte ! +Léandre +Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport : +Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort +Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle, +A mon service un jour pût attacher son zèle : +Enfin, si le parti te semble bon pour toi, +Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi. +Mascarille +Oui, Monsieur ! d'autant mieux que le destin propice +M'offre à me bien venger en vous rendant service, +Et que dans mes efforts pour vos contentements +Je puis à mon brutal trouver des châtiments ; +De Célie, en un mot, par mon adresse extrême... +Léandre +Mon amour s'est rendu cet office lui−même : +Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut, +Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut. +Mascarille +Quoi ? Célie est à vous ? +Léandre +Tu la verrois paroître, +Si de mes actions j'étois tout à fait maître ; +Mais quoi ? mon père l'est : comme il a volonté +(Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté) +De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte, +J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite. +Donc avec Trufaldin, car je sors de chez lui, +J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui ; +Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie +Sur laquelle au premier il doit livrer Célie. +Je songe auparavant à chercher les moyens +D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens, +A trouver promptement un endroit favorable +Où puisse être en secret cette captive aimable. +Mascarille +Hors de la ville un peu, je puis avec raison +D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison : +Là vous pourrez la mettre avec toute assurance, +Et de cette action nul n'aura connoissance. +Léandre +Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité ; +Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté : +Dès que par Trufaldin ma bague sera vue, +Aussitôt en tes mains elle sera rendue, +Et dans cette maison tu me la conduiras +Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas. +Scène VIII +Hippolyte, Léandre, Mascarille +Hippolyte +Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle ; +Mais la treuverez−vous agréable, ou cruelle ? +Léandre +Pour en pouvoir juger, et répondre soudain, +Il faudroit la savoir. +Hippolyte +Donnez−moi donc la main +Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre. +Léandre +Va, va−t'en me servir sans davantage attendre. +Mascarille +Oui, je te vais servir d'un plat de ma façon. +Fut−il jamais au monde un plus heureux garçon ? +Oh ! que dans un moment Lélie aura de joie ! +Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie ! +Recevoir tout son bien d'où l'on attend le mal, +Et devenir heureux par la main d'un rival ! +Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête +A me peindre en héros un laurier sur la tête, +Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or : +Vivat Mascarillus, fourbum imperator ! +Scène IX +Trufaldin, Mascarille +Mascarille +Holà ! +Trufaldin +Que voulez−vous ? +Mascarille +Cette bague connue +Vous dira le sujet qui cause ma venue. +Trufaldin +Oui, je reconnois bien la bague que voilà : +Je vais querir l'esclave ; arrêtez un peu là. +Scène X +Le Courrier, Trufaldin, Mascarille +Le courrier +Seigneur, obligez−moi de m'enseigner un homme... +Trufaldin +Et qui ? +Le courrier +Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme. +Trufaldin +Et que lui voulez−vous ? Vous le voyez ici. +Le courrier +Lui rendre seulement la lettre que voici. +Lettre +"Le Ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, +Vient de me faire ouïr par un bruit assez doux +Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, +Sous le nom de Célie est esclave chez vous. +"Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, +Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, +Conservez−moi chez vous cette fille si chère, +Comme si de la vôtre elle tenoit le rang. +"Pour l'aller retirer je pars d'ici moi−même, +Et vous vais de vos soins récompenser si bien, +Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, +Vous bénirez le jour où vous causez le mien. +"De Madrid. +Dom Pedro de Gusman, +marquis de Montalcane." +Trufaldin +Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due, +Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue, +Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer, +Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer ; +Et cependant j'allois par mon impatience +Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance. +Un seul moment plus tard tous vos pas étoient vains, +J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains ; +Mais suffit, j'en aurai tout le soin qu'on désire. +Vous−même vous voyez ce que je viens de lire : +Vous direz à celui qui vous a fait venir +Que je ne lui saurois ma parole tenir, +Qu'il vienne retirer son argent. +Mascarille +Mais l'outrage +Que vous lui faites... +Trufaldin +Va, sans causer davantage. +Mascarille +Ah ! le fâcheux paquet que nous venons d'avoir ! +Le sort a bien donné la baye à mon espoir, +Et bien à la male−heure est−il venu d'Espagne, +Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne : +Jamais, certes, jamais plus beau commencement +N'eut en si peu de temps plus triste événement. +Scène XI +Lélie, Mascarille +Mascarille +Quel beau transport de joie à présent vous inspire ? +Lélie +Laisse−m'en rire encore avant que te le dire. +Mascarille +Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet. +Lélie +Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet ; +Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, +Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies : +J'ai bien joué moi−même un tour des plus adroits. +Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ; +Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative +Aussi bonne en effet que personne qui vive ; +Et toi−même avoûras que ce que j'ai fait part +D'une pointe d'esprit où peu de monde a part. +Mascarille +Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative. +Lélie +Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive +D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival, +Je songeois à trouver un remède à ce mal, +Lorsque me ramassant tout entier en moi−même, +J'ai conçu, digéré, produit un stratagème +Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, +Doivent sans contredit mettre pavillon bas. +Mascarille +Mais qu'est−ce ? +Lélie +Ah s'il te plaît, donne−toi patience : +J'ai donc feint une lettre avecque diligence +Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin, +Qui mande qu'ayant su par un heureux destin +Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie +Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie, +Il veut la venir prendre, et le conjure au moins +De la garder toujours, de lui rendre des soins ; +Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle +Par de si grands présents reconnoître son zèle, +Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur. +Mascarille +Fort bien. +Lélie +Ecoute donc, voici bien le meilleur : +La lettre que je dis a donc été remise ; +Mais sais−tu bien comment ? en saison si bien prise, +Que le porteur m'a dit que sans ce trait falot +Un homme l'emmenoit, qui s'est trouvé fort sot. +Mascarille +Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ? +Lélie +Oui, d'un tour si subtil m'aurois−tu cru capable ? +Loue au moins mon adresse, et la dextérité +Dont je romps d'un rival le dessein concerté. +Mascarille +A vous pouvoir louer selon votre mérite +Je manque d'éloquence, et ma force est petite ; +Oui, pour bien étaler cet effort relevé, +Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé, +Ce grand et rare effet d'une imaginative +Qui ne cède en vigueur à personne qui vive, +Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir +Celles de tous les gens du plus exquis savoir, +Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose, +Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose, +Tout ce que vous avez été durant vos jours, +C'est−à−dire un esprit chaussé tout à rebours, +Une raison malade et toujours en débauche, +Un envers du bon sens, un jugement à gauche, +Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi, +Que sais−je ? un... cent fois plus encor que je ne di : +C'est faire en abrégé votre panégyrique. +Lélie +Apprends−moi le sujet qui contre moi te pique. +Ai−je fait quelque chose ? éclaircis−moi ce point. +Mascarille +Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point. +Lélie +Je te suivrai partout, pour savoir ce mystère. +Mascarille +Oui ? sus donc, préparez vos jambes à bien faire, +Car je vais vous fournir de quoi les exercer. +Lélie +Il m'échappe ! oh ! malheur qui ne se peut forcer ! +Au discours qu'il m'a fait que saurois−je comprendre ? +Et quel mauvais office aurois−je pu me rendre ? +Acte III +Scène I +Mascarille, seul. +Taisez−vous, ma bonté, cessez votre entretien : +Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien. +Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue : +Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue, +C'est trop de patience, et je dois en sortir, +Après de si beaux coups qu'il a su divertir. +Mais aussi, raisonnons un peu sans violence : +Si je suis maintenant ma juste impatience, +On dira que je c��de à la difficulté, +Que je me trouve à bout de ma subtilité ; +Et que deviendra lors cette publique estime +Qui te vante partout pour un fourbe sublime, +Et que tu t'es acquise en tant d'occasions, +A ne t'être jamais vu court d'inventions ? +L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose : +A tes nobles travaux ne fais aucune pause ; +Et quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager, +Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger. +Mais quoi ? que feras−tu, que de l'eau toute claire, +Traversé sans repos par ce démon contraire ? +Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter, +Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter +Ce torrent effréné, qui de tes artifices +Renverse en un moment les plus beaux édifices. +Hé bien ! pour toute grâce, encore un coup du moins, +Au hasard du succès sacrifions des soins ; +Et s'il poursuit encore à rompre notre chance, +J'y consens, ôtons−lui toute notre assistance. +Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal, +Si par là nous pouvions perdre notre rival, +Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite, +Nous laissât jour entier pour ce que je médite. +Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux, +Dont je promettrois bien un succès glorieux, +Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre : +Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre. +Scène II +Léandre, Mascarille +Mascarille +Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dédit. +Léandre +De la chose lui−même il m'a fait un récit ; +Mais c'est bien plus, j'ai su que tout ce beau mystère +D'un rapt d'égyptiens, d'un grand seigneur pour père +Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux, +N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux, +Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie +A voulu détourner notre achat de Célie. +Mascarille +Voyez un peu la fourbe ! +Léandre +Et pourtant Trufaldin +Est si bien imprimé de ce conte badin, +Mord si bien à l'appas de cette foible ruse, +Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse. +Mascarille +C'est pourquoi désormais il la gardera bien, +Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien. +Léandre +Si d'abord à mes yeux elle parut aimable, +Je viens de la treuver tout à fait adorable, +Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir, +Aux extrêmes moyens je ne dois point courir, +Par le don de ma foi rompre sa destinée, +Et changer ses liens en ceux de l'hyménée. +Mascarille +Vous pourriez l'épouser ! +Léandre +Je ne sais ; mais enfin +Si quelque obscurité se treuve en son destin, +Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces, +Qui pour tirer les coeurs ont d'incroyables forces. +Mascarille +Sa vertu, dites−vous ? +Léandre +Quoi ? que murmures−tu ? +Achève, explique−toi sur ce mot de vertu. +Mascarille +Monsieur, votre visage en un moment s'altère, +Et je ferai bien mieux peut−être de me taire. +Léandre +Non, non, parle. +Mascarille +Hé bien donc ! très−charitablement +Je vous veux retirer de votre aveuglement. +Cette fille... +Léandre +Poursuis. +Mascarille +N'est rien moins qu'inhumaine ; +Dans le particulier elle oblige sans peine ; +Et son coeur, croyez−moi, n'est point roche, après tout, +A quiconque la sait prendre par le bon bout. +Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude ; +Mais je puis en parler avecque certitude : +Vous savez que je suis quelque peu d'un métier +A me devoir connoître en un pareil gibier. +Léandre +Célie... +Mascarille +Oui, sa pudeur n'est que franche grimace, +Qu'une ombre de vertu qui garde mal la place, +Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir, +Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir. +Léandre +Las ! que dis−tu ! croirai−je un discours de la sorte ? +Mascarille +Monsieur, les volontés sont libres : que m'importe ? +Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein, +Prenez cette matoise, et lui donnez la main : +Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle, +Et vous épouserez le bien public en elle. +Léandre +Quelle surprise étrange ! +Mascarille +Il a pris l'hameçon ; +Courage : s'il s'y peut enferrer tout de bon, +Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine. +Léandre +Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine. +Mascarille +Quoi ? vous pourriez... ? +Léandre +Va−t'en jusqu'à la poste, et voi +Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi. +Qui ne s'y fût trompé ? jamais l'air d'un visage, +Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage. +Scène III +Lélie, Léandre +Lélie +Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet ? +Léandre +Moi ? +Lélie +Vous−même. +Léandre +Pourtant je n'en ai point sujet. +Lélie +Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause. +Léandre +Mon esprit ne court pas après si peu de chose. +Lélie +Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins ; +Mais il faut dire ainsi lorsqu'ils se trouvent vains. +Léandre +Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses, +Je me moquerois bien de toutes vos finesses. +Lélie +Quelles finesses donc ? +Léandre +Mon Dieu ! nous savons tout. +Lélie +Quoi ? +Léandre +Votre procédé de l'un à l'autre bout. +Lélie +C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre. +Léandre +Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ; +Mais, croyez−moi, cessez de craindre pour un bien +Où je serois fâché de vous disputer rien ; +J'aime fort la beauté qui n'est point profanée, +Et ne veux point brûler pour une abandonnée. +Lélie +Tout beau, tout beau, Léandre. +Léandre +Ah ! que vous êtes bon ! +Allez, vous dis−je encor, servez−la sans soupçon : +Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes. +Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes ; +Mais en revanche aussi le reste est fort commun. +Lélie +Léandre, arrêtons là ce discours importun. +Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ; +Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle : +Sachez que je m'impute à trop de lâcheté +D'entendre mal parler de ma divinité, +Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance +A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense. +Léandre +Ce que j'avance ici me vient de bonne part. +Lélie +Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard : +On ne peut imposer de tache à cette fille ; +Je connois bien son coeur. +Léandre +Mais enfin Mascarille +D'un semblable procès est juge compétent : +C'est lui qui la condamne. +Lélie +Oui ? +Léandre +Lui−même. +Lélie +Il prétend +D'une fille d'honneur insolemment médire, +Et que peut−être encor je n'en ferai que rire ? +Gage qu'il se dédit. +Léandre +Et moi gage que non. +Lélie +Parbleu je le ferois mourir sous le bâton, +S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles. +Léandre +Moi, je lui couperois sur−le−champ les oreilles, +S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit. +Scène IV +Lélie, Léandre, Mascarille +Lélie +Ah ! bon, bon, le voilà : venez çà, chien maudit. +Mascarille +Quoi ? +Lélie +Langue de serpent fertile en impostures, +Vous osez sur Célie attacher vos morsures, +Et lui calomnier la plus rare vertu +Qui puisse faire éclat sous un sort abattu ? +Mascarille +Doucement, ce discours est de mon industrie. +Lélie +Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie : +Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ; +Fût−ce mon propre frère, il me la payeroit ; +Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, +C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme. +Tous ces signes sont vains : quels discours as−tu faits ? +Mascarille +Mon Dieu, ne cherchons point querelle, ou je m'en vais. +Lélie +Tu n'échapperas pas. +Mascarille +Ahii ! +Lélie +Parle donc, confesse. +Mascarille +Laissez−moi ; je vous dis que c'est un tour d'adresse. +Lélie +Dépêche, qu'as−tu dit ! vuide entre nous ce point. +Mascarille +J'ai dit ce que j'ai dit, ne vous emportez point. +Lélie +Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte. +Léandre +Alte un peu : retenez l'ardeur qui vous emporte. +Mascarille +Fut−il jamais au monde un esprit moins sensé ? +Lélie +Laissez−moi contenter mon courage offensé. +Léandre +C'est trop que de vouloir le battre en ma présence. +Lélie +Quoi ? châtier mes gens n'est pas en ma puissance ? +Léandre +Comment vos gens ? +Mascarille +Encore ! il va tout découvrir. +Lélie +Quand j'aurois volonté de le battre à mourir, +Hé bien ! c'est mon valet. +Léandre +C'est maintenant le nôtre. +Lélie +Le trait est admirable ! et comment donc le vôtre ? +Sans doute... +Mascarille, bas. +Doucement. +Lélie +Hem, que veux−tu conter ? +Mascarille, bas. +Ah ! le double bourreau, qui me va tout gâter, +Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne ! +Lélie +Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne. +Il n'est pas mon valet ? +Léandre +Pour quelque mal commis, +Hors de votre service il n'a pas été mis ? +Lélie +Je ne sais ce que c'est. +Léandre +Et plein de violence, +Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance ? +Lélie +Point du tout. Moi ? l'avoir chassé, roué de coups ? +Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous. +Mascarille +Pousse, pousse, bourreau, tu fais bien tes affaires. +Léandre +Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires ? +Mascarille +Il ne sait ce qu'il dit, sa mémoire... +Léandre +Non, non. +Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon ; +Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne ; +Mais pour l'invention, va, je te le pardonne : +C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé, +De voir par quels motifs tu m'avois imposé, +Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite, +A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte. +Ceci doit s'appeler un avis au lecteur. +Adieu, Lélie, adieu : très−humble serviteur. +Mascarille +Courage, mon garçon : tout heur nous accompagne ; +Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne, +Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents. +Lélie +Il t'avoit accusé de discours médisants +Contre... +Mascarille +Et vous ne pouviez souffrir mon artifice ? +Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service, +Et par qui son amour s'en étoit presque allé ? +Non, il a l'esprit franc et point dissimulé. +Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse ; +Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse : +Il me la fait manquer avec de faux rapports ; +Je veux de son rival alentir les transports : +Mon brave incontinent vient, qui le désabuse ; +J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse : +Point d'affaire, il poursuit sa pointe jusqu'au bout, +Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout : +Grand et sublime effort d'une imaginative +Qui ne le cède point à personne qui vive ! +C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi, +Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi ! +Lélie +Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes, +A moins d'être informé des choses que tu tentes. +J'en ferois encor cent de la sorte. +Mascarille +Tant pis. +Lélie +Au moins, pour t'emporter à de justes dépits, +Fais−moi dans tes desseins entrer de quelque chose ; +Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, +C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert. +Mascarille +Je crois que vous seriez un maître d'arme expert : +Vous savez à merveille, en toutes aventures, +Prendre les contre−temps et rompre les mesures. +Lélie +Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser : +Mon rival en tout cas ne peut me traverser ; +Et pourvu que tes soins, en qui je me repose... +Mascarille +Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose : +Je ne m'apaise pas, non, si facilement ; +Je suis trop en colère. Il faut premièrement +Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite +Si je dois de vos feux reprendre la conduite. +Lélie +S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas : +As−tu besoin, dis−moi, de mon sang, de mes bras ? +Mascarille +De quelle vision sa cervelle est frappée ! +Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée +Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer +Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner. +Lélie +Que puis−je donc pour toi ? +Mascarille +C'est que de votre père +Il faut absolument apaiser la colère +Lélie +Nous avons fait la paix. +Mascarille +Oui, mais non pas pour nous. +Je l'ai fait ce matin mort pour l'amour de vous : +La vision le choque, et de pareilles feintes +Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes, +Qui sur l'état prochain de leur condition +Leur font faire à regret triste réflexion. +Le bon homme, tout vieux, chérit fort la lumière +Et ne veut point de jeu dessus cette matière ; +Il craint le pronostic, et contre moi fâché, +On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché : +J'ai peur, si le logis du Roi fait ma demeure, +De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure, +Que j'aye peine aussi d'en sortir par après. +Contre moi dès longtemps on a force décrets ; +Car enfin la vertu n'est jamais sans envie, +Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie. +Allez donc le fléchir. +Lélie +Oui, nous le fléchirons ; +Mais aussi tu promets... +Mascarille +Ah ! mon Dieu, nous verrons. +Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues, +Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues +Et de nous tourmenter de même qu'un lutin : +Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin, +Et Célie, arrêtée avecque l'artifice... +Scène V +Ergaste, Mascarille +Ergaste +Je te cherchois partout pour te rendre un service, +Pour te donner avis d'un secret important. +Mascarille +Quoi donc ? +Ergaste +N'avons−nous point ici quelque écoutant ? +Mascarille +Non. +Ergaste +Nous sommes amis autant qu'on le peut être ; +Je sais bien tes desseins, et l'amour de ton maître. +Songez à vous tantôt : Léandre fait parti +Pour enlever Célie, et j'en suis averti, +Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade +D'entrer chez Trufaldin par une mascarade, +Ayant su qu'en ce temps, assez souvent le soir, +Des femmes du quartier en masque l'alloient voir. +Mascarille +Oui ? Suffit. Il n'est pas au comble de sa joie ; +Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie, +Et contre cet assaut je sais un coup fourré +Par qui je veux qu'il soit de lui−même enferré : +Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue. +Adieu : nous boirons pinte à la première vue. +Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux +Pourroit avoir en soi ce projet amoureux, +Et par une surprise adroite et non commune, +Sans courir le danger en tenter la fortune. +Si je vais me masquer pour devancer ses pas, +Léandre assurément ne nous bravera pas ; +Et là, premier que lui si nous faisons la prise, +Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise, +Puisque par son dessein déjà presque éventé, +Le soupçon tombera toujours de son côté, +Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites, +De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites. +C'est ne se point commettre à faire de l'éclat, +Et tirer les marrons de la patte du chat. +Allons donc nous masquer avec quelques bons frères +Pour prévenir nos gens il ne faut tarder guères. +Je sais où gît le lièvre, et me puis sans travail +Fournir en un moment d'hommes et d'attirail. +Croyez que je mets bien mon adresse en usage : +Si j'ai reçu du Ciel les fourbes en partage, +Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés +Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés. +Scène VI +Lélie, Ergaste +Lélie +Il prétend l'enlever avec sa mascarade ? +Ergaste +Il n'est rien plus certain : quelqu'un de sa brigade +M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter +A Mascarille lors j'ai couru tout conter, +Qui s'en va, m'a−t−il dit, rompre cette partie +Par une invention dessus le champ bâtie ; +Et comme je vous ai rencontré par hasard, +J'ai cru que je devois de tout vous faire part. +Lélie +Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle : +Va, je reconnoîtrai ce service fidèle. +Mon drôle assurément leur jouera quelque trait ; +Mais je veux de ma part seconder son projet : +Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche, +Je ne me sois non plus remué qu'une souche. +Voici l'heure : ils seront surpris à mon aspect. +Foin ! que n'ai−je avec moi pris mon porte−respect ? +Mais vienne qui voudra contre notre personne : +J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. +Holà ! quelqu'un, un mot. +Scène VII +Lélie, Trufaldin +Trufaldin +Qu'est−ce ? qui me vient voir ? +Lélie +Fermez soigneusement votre porte ce soir. +Trufaldin +Pourquoi ? +Lélie +Certaines gens font une mascarade, +Pour vous venir donner une fâcheuse aubade : +Ils veulent enlever votre Célie. +Trufaldin +Oh ! Dieux ! +Lélie +Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux : +Demeurez, vous pourrez voir tout de la fenêtre. +Hé bien ! qu'avois−je dit ? les voyez−vous paroître ? +Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront : +Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt. +Scène VIII +Lélie, Trufaldin, Mascarille, masqué. +Trufaldin +Oh ! les plaisants robins qui pensent me surprendre ! +Lélie +Masques, où courez−vous ? le pourroit−on apprendre ? +Trufaldin, ouvrez−leur pour jouer un momon. +Bon Dieu ! qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon ! +Hé quoi ? vous murmurez ? mais sans vous faire outrage, +Peut−on lever le masque et voir votre visage ? +Trufaldin +Allez, fourbes méchants ; retirez−vous d'ici, +Canaille ; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci. +Lélie +Mascarille, est−ce toi ? +Mascarille +Nenni−da, c'est quelque autre. +Lélie +Hélas ! quelle surprise ! et quel sort est le nôtre ! +L'aurois−je deviné, n'étant point averti +Des secrètes raisons qui l'avoient travesti ? +Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque +Eté sans y penser te faire cette frasque ! +Il me prendroit envie, en ce juste courroux, +De me battre moi−même et me donner cent coups. +Mascarille +Adieu, sublime esprit, rare imaginative. +Lélie +Las ! si de ton secours la colère me prive, +A quel saint me vouerai−je ? +Mascarille +Au grand diable d'enfer. +Lélie +Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer, +Qu'encore un coup, du moins, mon imprudence ait grâce : +S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse, +Vois−moi... +Mascarille +Tarare. Allons, camarades, allons : +J'entends venir des gens qui sont sur nos talons. +Scène IX +Léandre, masqué, et sa suite, Trufaldin +Léandre +Sans bruit ! ne faisons rien que de la bonne sorte. +Trufaldin +Quoi ? masques toute nuit assiégeront ma porte ? +Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir ; +Tout cerveau qui le fait est certes de loisir : +Il est un peu trop tard pour enlever Célie ; +Dispensez−l'en ce soir, elle vous en supplie ; +La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ; +J'en suis fâché pour vous ; mais pour vous régaler +Du souci qui pour elle ici vous inquiette, +Elle vous fait présent de cette cassolette. +Léandre +Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté : +Nous sommes découverts, tirons de ce côté. +Acte IV +Scène I +Lélie, Mascarille +Mascarille +Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte. +Lélie +Tu ranimes par là mon espérance morte. +Mascarille +Toujours de ma colère on me voit revenir ; +J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir. +Lélie +Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, +Que tu seras content de ma reconnoissance, +Et que, quand je n'aurois qu'un seul morceau de pain... +Mascarille +Baste ! Songez à vous dans ce nouveau dessein. +Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, +Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise : +Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su. +Lélie +Mais comment Trufaldin chez lui t'a−t−il reçu ? +Mascarille +D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire : +Avec empressement je suis venu lui dire, +S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit ; +Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit, +Celle dont il a vu qu'une lettre en avance +Avoit si faussement divulgué la naissance ; +Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu, +Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu ; +Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, +Je venois l'avertir de se donner de garde. +De là, moralisant, j'ai fait de grands discours +Sur les fourbes qu'on voit ici−bas tous les jours ; +Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme, +Je voulois travailler au salut de mon âme, +A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement +Près de quelque honnête homme être paisiblement ; +Que s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie +Que de passer chez lui le reste de ma vie ; +Et que même à tel point il m'avoit su ravir, +Que sans lui demander gages pour le servir, +Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines, +Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines, +Dont, advenant que Dieu de ce monde m'ôtât, +J'entendois tout de bon que lui seul héritât : +C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse, +Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse +Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux, +Je voulois en secret vous aboucher tous deux, +Lui−même a su m'ouvrir une voie assez belle +De pouvoir hautement vous loger avec elle, +Venant m'entretenir d'un fils privé du jour +Dont cette nuit en songe il a vu le retour. +A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, +Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite. +Lélie +C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois. +Mascarille +Oui, oui, mais quand j'aurois passé jusques à trois, +Peut−être encor qu'avec toute sa suffisance, +Votre esprit manquera dans quelque circonstance. +Lélie +Mais à tant différer je me fais de l'effort. +Mascarille +Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort. +Voyez−vous, vous avez la caboche un peu dure : +Rendez−vous affermi dessus cette aventure. +Autrefois Trufaldin de Naples est sorti, +Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti ; +Un parti qui causa quelque émeute civile, +Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville +(De fait, il n'est pas homme à troubler un Etat), +L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. +Une fille fort jeune et sa femme laissées +A quelque temps de là se trouvant trépassées, +Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui, +Voulant dans quelque ville emmener avec lui, +Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race, +Un sien fils écolier, qui se nommoit Horace, +Il écrit à Bologne, où pour mieux être instruit +Un certain maître Albert jeune l'avoit conduit ; +Mais, pour se joindre tous, le rendez−vous qu'il donne +Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne ; +Si bien que les jugeant morts après ce temps−là, +Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a, +Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, +Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. +Voilà l'histoire en gros, redite seulement +Afin de vous servir ici de fondement. +Maintenant, vous serez un marchand d'Arménie, +Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie. +Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé, +Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé, +C'est qu'en fait d'aventure il est très−ordinaire +De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, +Puis être à leur famille à point nommé rendus, +Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus. +Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte : +Sans nous alambiquer, servons−nous−en ; qu'importe ? +Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter, +Et leur aurez fourni de quoi se racheter ; +Mais que parti plus tôt, pour chose nécessaire, +Horace vous chargea de voir ici son père, +Dont il a su le sort, et chez qui vous devez +Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés : +Je vous ai fait tantôt des leçons étendues. +Lélie +Ces répétitions ne sont que superflues : +Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait. +Mascarille +Je m'en vais là dedans donner le premier trait. +Lélie +Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine : +S'il alloit de son fils me demander la mine ? +Mascarille +Belle difficulté ! devez−vous pas savoir +Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir ? +Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage +Pourroient−ils pas avoir changé tout son visage ? +Lélie +Il est vrai ; mais, dis−moi, s'il connoît qu'il m'a vu, +Que faire ? +Mascarille +De mémoire êtes−vous dépourvu ? +Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image +N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage, +Pour ne vous avoir vu que durant un moment, +Et le poil et l'habit déguisoient grandement. +Lélie +Fort bien ; mais, à propos, cet endroit de Turquie... +Mascarille +Tout, vous dis−je, est égal, Turquie ou Barbarie. +Lélie +Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir ? +Mascarille +Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir : +La répétition, dit−il, est inutile, +Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville. +Lélie +Va, va−t'en commencer ; il ne me faut plus rien. +Mascarille +Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ; +Ne donnez point ici de l'imaginative. +Lélie +Laisse−moi gouverner : que ton âme est craintive ! +Mascarille +Horace dans Bologne écolier, Trufaldin +Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ; +Le précepteur Albert... +Lélie +Ah ! c'est me faire honte +Que de me tant prêcher : suis−je un sot à ton conte ? +Mascarille +Non pas du tout, mais bien quelque chose approchant. +Lélie, seul. +Quand il m'est inutile il fait le chien couchant ; +Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne, +Sa familiarité jusque��là s'abandonne. +Je vais être de près éclairé des beaux yeux +Dont la force m'impose un joug si précieux ; +Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, +Peindre à cette beauté les tourments de mon âme : +Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici. +Scène II +Trufaldin, Lélie, Mascarille +Trufaldin +Sois béni, juste Ciel, de mon sort adouci. +Mascarille +C'est à vous de rêver et de faire des songes, +Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges. +Trufaldin +Quelle grâce, quels biens vous rendrai−je, Seigneur, +Vous, que je dois nommer l'ange de mon bonheur ? +Lélie +Ce sont soins superflus, et je vous en dispense. +Trufaldin +J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance +De cet Arménien. +Mascarille +C'est ce que je disois ; +Mais on voit des rapports admirables parfois. +Trufaldin +Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde ? +Lélie +Oui, seigneur Trufaldin : le plus gaillard du monde. +Trufaldin +Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi ? +Lélie +Plus de dix mille fois. +Mascarille +Quelque peu moins, je croi. +Lélie +Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître, +Le visage, le port... +Trufaldin +Cela pourroit−il être, +Si lorsqu'il m'a pu voir il n'avoit que sept ans, +Et si son précepteur même depuis ce temps +Auroit peine à pouvoir connoître mon visage ? +Mascarille +Le sang bien autrement conserve cette image. +Par des traits si profonds ce portrait est tracé, +Que mon père... +Trufaldin +Suffit. Où l'avez−vous laissé ? +Lélie +En Turquie, à Turin. +Trufaldin +Turin ? mais cette ville +Est, je pense, en Piedmont. +Mascarille +Oh ! cerveau malhabile ! +Vous ne l'entendez pas : il veut dire Tunis, +Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils ; +Mais les Arméniens ont tous une habitude, +Certain vice de langue à nous autres fort rude : +C'est que dans tous les mots ils changent nis en rin, +Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin. +Trufaldin +Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière. +Quel moyen vous dit−il de rencontrer son père ? +Mascarille +Voyez s'il répondra. Je repassois un peu +Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu +Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale, +Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle. +Trufaldin +Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir. +Quel autre nom dit−il que je devois avoir ? +Mascarille +Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie +Est celle maintenant que le Ciel vous envoie ! +Lélie +C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté. +Trufaldin +Mais où vous a−t−il dit qu'il reçut la clarté ? +Mascarille +Naples est un séjour qui paroît agréable ; +Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable. +Trufaldin +Ne peux−tu sans parler souffrir notre discours ? +Lélie +Dans Naples son destin a commencé son cours. +Trufaldin +Où l'envoyai−je jeune, et sous quelle conduite ? +Mascarille +Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite. +D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils, +Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis. +Trufaldin +Ah ! +Mascarille +Nous sommes perdus, si cet entretien dure. +Trufaldin +Je voudrois bien savoir de vous leur aventure ; +Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler... +Mascarille +Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller ; +Mais, seigneur Trufaldin, songez−vous que peut−être +Ce Monsieur l'étranger a besoin de repaître, +Et qu'il est tard aussi ? +Lélie +Pour moi, point de repas. +Mascarille +Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas. +Trufaldin +Entrez donc. +Lélie +Après vous. +Mascarille +Monsieur, en Arménie, +Les maîtres du logis sont sans cérémonie. +Pauvre esprit ! pas deux mots ! +Lélie +D'abord il m'a surpris. +Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits, +Et m'en vais débiter avecque hardiesse... +Mascarille +Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce. +Scène III +Léandre, Anselme +Anselme +Arrêtez−vous, Léandre, et souffrez un discours +Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours : +Je ne vous parle point en père de ma fille, +En homme intéressé pour ma propre famille, +Mais comme votre père ému pour votre bien, +Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien, +Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure +Que l'on fît à mon sang en pareille aventure. +Savez−vous de quel oeil chacun voit cet amour, +Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour ? +A combien de discours et de traits de risée +Votre entreprise d'hier est partout exposée ? +Quel jugement on fait du choix capricieux +Qui pour femme, dit−on, vous désigne en ces lieux +Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse, +De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse ? +J'en ai rougi pour vous, encor plus que pour moi, +Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi, +Moi, dis−je, dont la fille, à vos ardeurs promise, +Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. +Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement ; +Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement. +Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures, +Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. +Quand on ne prend en dot que la seule beauté, +Le remords est bien près de la solennité, +Et la plus belle femme a très−peu de défense +Contre cette tiédeur qui suit la jouissance : +Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements, +Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements +Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables ; +Mais ces félicités ne sont guère durables, +Et notre passion alentissant son cours, +Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours. +De là viennent les soins, les soucis, les misères, +Les fils déshérités par le courroux des pères. +Léandre +Dans tout votre discours je n'ai rien écouté +Que mon esprit déjà ne m'ait représenté. +Je sais combien je dois à cet honneur insigne +Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne, +Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu, +Ce que vaut votre fille et quelle est sa vertu : +Aussi veux−je tâcher... +Anselme +On ouvre cette porte : +Retirons−nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte +Quelque secret poison dont vous seriez surpris. +Scène IV +Lélie, Mascarille +Mascarille +Bientôt de notre fourbe on verra le débris, +Si vous continuez des sottises si grandes. +Lélie +Dois−je éternellement ouïr tes réprimandes ? +De quoi te peux−tu plaindre ? Ai−je pas réussi +En tout ce que j'ai dit depuis... ? +Mascarille +Coussi, coussi : +Témoin les Turcs, par vous appelés hérétiques, +Et que vous assurez, par serments authentiques, +Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil. +Passe : ce qui me donne un dépit nompareil, +C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie +Près de Célie : il est ainsi que la bouillie, +Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords, +Et de tous les côtés se répand au dehors. +Lélie +Pourroit−on se forcer à plus de retenue ? +Je ne l'ai presque point encore entretenue. +Mascarille +Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ; +Par vos gestes, durant un moment de repas, +Vous avez aux soupçons donné plus de matière, +Que d'autres ne feroient dans une année entière. +Lélie +Et comment donc ? +Mascarille +Comment ? chacun a pu le voir. +A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir, +Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle. +Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle, +Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit, +Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit, +Et dans ses propres mains vous saisissant du verre, +Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre, +Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter +Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter. +Sur les morceaux touchés de sa main délicate, +Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte +Plus brusquement qu'un chat dessus une souris, +Et les avaliez tout ainsi que des pois gris. +Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table +Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable, +Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants, +A puni par deux fois deux chiens très−innocents, +Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle. +Et puis après cela votre conduite est belle ? +Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps ; +Malgré le froid, je sue encor de mes efforts : +Attaché dessus vous, comme un joueur de boule +Après le mouvement de la sienne qui roule, +Je pensois retenir toutes vos actions, +En faisant de mon corps mille contorsions. +Lélie +Mon Dieu ! qu'il t'est aisé de condamner des choses +Dont tu ne ressens point les agréables causes ! +Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois +Faire force à l'amour qui m'impose des lois : +Désormais... +Scène V +Lélie, Mascarille, Trufaldin +Mascarille +Nous parlions des fortunes d'Horace. +Trufaldin +C'est bien fait. Cependant me ferez−vous la grâce +Que je puisse lui dire un seul mot en secret ? +Lélie +Il faudroit autrement être fort indiscret. +Trufaldin +Ecoute, sais−tu bien ce que je viens de faire ? +Mascarille +Non, mais si vous voulez, je ne tarderai guère, +Sans doute, à le savoir. +Trufaldin +D'un chêne grand et fort, +Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort, +Je viens de détacher une branche admirable, +Choisie expressément de grosseur raisonnable, +Dont j'ai fait sur−le−champ, avec beaucoup d'ardeur, +Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur. +Moins gros par l'un des bouts, mais plus que trente gaules +Propre, comme je pense, à rosser les épaules, +Car il est bien en main, vert, noueux et massif. +Mascarille +Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif ? +Trufaldin +Pour toi premièrement ; puis pour ce bon apôtre, +Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'un autre. +Pour cet Arménien, ce marchand déguisé, +Introduit sous l'appas d'un conte supposé. +Mascarille +Quoi ? vous ne croyez pas... ? +Trufaldin +Ne cherche point d'excuse : +Lui−même heureusement a découvert sa ruse, +Et disant à Célie, en lui serrant la main, +Que pour elle il venoit sous ce prétexte vain, +Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole, +Laquelle a tout ouï parole pour parole ; +Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit, +Que tu ne sois de tout le complice maudit. +Mascarille +Ah ! vous me faites tort ! S'il faut qu'on vous affronte +Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte. +Trufaldin +Veux−tu me faire voir que tu dis vérité ? +Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté : +Donnons−en à ce fourbe et du long et du large, +Et de tout crime après mon esprit te décharge. +Mascarille +Oui−da, très−volontiers, je l'épousterai bien, +Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien. +Ah ! vous serez rossé, Monsieur de l'Arménie, +Qui toujours gâtez tout. +Scène VI +Lélie, Trufaldin, Mascarille +Trufaldin +Un mot, je vous supplie. +Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui +Duper un honnête homme et vous jouer de lui ? +Mascarille +Feindre avoir vu son fils en une autre contrée, +Pour vous donner chez lui plus aisément entrée ? +Trufaldin +Vuidons, vuidons sur l'heure. +Lélie +Ah ! coquin ! +Mascarille +C'est ainsi +Que les fourbes... +Lélie +Bourreau ! +Mascarille +...sont ajustés ici. +Garde−moi bien cela. +Lélie +Quoi donc ? je serois homme... +Mascarille +Tirez, tirez, vous dis−je, ou bien je vous assomme. +Trufaldin +Voilà qui me plaît fort ; rentre, je suis content. +Lélie +A moi ! par un valet cet affront éclatant ! +L'auroit−on pu prévoir, l'action de ce traître, +Qui vient insolemment de maltraiter son maître ? +Mascarille +Peut−on vous demander comme va votre dos ? +Lélie +Quoi ? tu m'oses encor tenir un tel propos ? +Mascarille +Voilà, voilà que c'est de ne voir pas Jeannette, +Et d'avoir en tout temps une langue indiscrette ; +Mais pour cette fois−ci je n'ai point de courroux, +Je cesse d'éclater, de pester contre vous : +Quoique de l'action l'imprudence soit haute, +Ma main sur votre échine a lavé votre faute. +Lélie +Ah ! je me vengerai de ce trait déloyal. +Mascarille +Vous vous êtes causé vous−même tout le mal. +Lélie +Moi ? +Mascarille +Si vous n'étiez pas une cervelle folle, +Quand vous avez parlé naguère à votre idole, +Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas, +Dont l'oreille subtile a découvert le cas. +Lélie +On auroit pu surprendre un mot dit à Célie ? +Mascarille +Et d'où doncques viendroit cette prompte sortie ? +Oui, vous n'êtes dehors que par votre caquet : +Je ne sais si souvent vous jouez au piquet, +Mais, au moins, faites−vous des écarts admirables. +Lélie +Oh ! le plus malheureux de tous les misérables ! +Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi ? +Mascarille +Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi : +Par là j'empêche au moins que de cet artifice +Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice. +Lélie +Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement. +Mascarille +Quelque sot ! Trufaldin lorgnoit exactement ; +Et puis je vous dirai, sous ce prétexte utile +Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile : +Enfin la chose est faite, et si j'ai votre foi +Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi, +Soit ou directement ou par quelque autre voie, +Les coups sur votre râble assenés avec joie, +Je vous promets, aidé par le poste où je suis, +De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits. +Lélie +Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse, +Qu'est−ce que dessus moi ne peut cette promesse ? +Mascarille +Vous le promettez donc ? +Lélie +Oui, je te le promets. +Mascarille +Ce n'est pas encor tout, promettez que jamais +Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne. +Lélie +Soit. +Mascarille +Si vous y manquez, votre fièvre quartaine ! +Lélie +Mais tiens−moi donc parole, et songe à mon repos. +Mascarille +Allez quitter l'habit et graisser votre dos. +Lélie +Faut−il que le malheur qui me suit à la trace +Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce ? +Mascarille +Quoi ? vous n'êtes pas loin ? sortez vite d'ici ; +Mais surtout gardez−vous de prendre aucun souci : +Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ; +N'aidez point mon projet de la moindre entreprise... +Demeurez en repos. +Lélie +Oui, va, je m'y tiendrai. +Mascarille +Il faut voir maintenant quel biais je prendrai. +Scène VII +Ergaste, Mascarille +Ergaste +Mascarille, je viens te dire une nouvelle +Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle : +A l'heure que je parle, un jeune égyptien, +Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien, +Arrive accompagné d'une vieille fort hâve, +Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave +Que vous vouliez. Pour elle il paroît fort zélé. +Mascarille +Sans doute, c'est l'amant dont Célie a parlé. +Fut−il jamais destin plus brouillé que le nôtre ? +Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre. +En vain nous apprenons que Léandre est au point +De quitter la partie et ne nous troubler point ; +Que son père, arrivé contre toute espérance, +Du côté d'Hippolyte emporte la balance ; +Qu'il a tout fait changer par son autorité, +Et va dès aujourd'hui conclure le traité : +Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste +S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste. +Toutefois, par un trait merveilleux de mon art, +Je crois que je pourrai retarder leur départ, +Et me donner le temps qui sera nécessaire +Pour tâcher de finir cette fameuse affaire. +Il s'est fait un grand vol ; par qui, l'on n'en sait rien ; +Eux autres rarement passent pour gens de bien : +Je veux adroitement, sur un soupçon frivole, +Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle. +Je sais des officiers de justice altérés +Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés : +Dessus l'avide espoir de quelque paraguante, +Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente, +Et du plus innocent, toujours à leur profit, +La bourse est criminelle, et paye son délit. +Acte V +Scène I +Mascarille, Ergaste +Mascarille +Ah chien ! ah double chien ! mâtine de cervelle ! +Ta persécution sera−t−elle éternelle ? +Ergaste +Par les soins vigilants de l'exempt Balafré, +Ton affaire alloit bien, le drôle étoit coffré, +Si ton maître au moment ne fût venu lui−même, +En vrai désespéré, rompre ton stratagème : +"Je ne saurois souffrir, a−t−il dit hautement, +Qu'un honnête homme soit traîné honteusement ; +J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne." +Et comme on résistoit à lâcher sa personne, +D'abord il a chargé si bien sur les recors, +Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leurs corps, +Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite, +Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite. +Mascarille +Le traître ne sait pas que cet égyptien +Est déjà là dedans pour lui ravir son bien. +Ergaste +Adieu : certaine affaire à te quitter m'oblige. +Mascarille +Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige : +On diroit, et pour moi j'en suis persuadé, +Que ce démon brouillon dont il est possédé +Se plaise à me braver, et me l'aille conduire +Partout où sa présence est capable de nuire. +Pourtant je veux poursuivre, et malgré tous ces coups, +Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous. +Célie est quelque peu de notre intelligence, +Et ne voit son départ qu'avecque répugnance : +Je tâche à profiter de cette occasion. +Mais ils viennent : songeons à l'exécution. +Cette maison meublée est en ma bienséance, +Je puis en disposer avec grande licence ; +Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé ; +Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé. +O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures, +Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures ! +Scène II +Célie, Andrès +Andrès +Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur +N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur. +Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, +La guerre en quelque estime avoit mis mon courage, +Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi, +Prétendre, en les servant, un honorable emploi, +Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, +Et que le prompt effet d'une métamorphose +Qui suivit de mon coeur le soudain changement, +Parmi vos compagnons sut ranger votre amant, +Sans que mille accidents, ni votre indifférence +Aient pu me détacher de ma persévérance. +Depuis, par un hasard d'avec vous séparé, +Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, +Je n'ai pour vous rejoindre épargné temps ni peine. +Enfin, ayant trouvé la vieille égyptienne, +Et plein d'impatience, apprenant votre sort, +Que pour certain argent qui leur importoit fort, +Et qui de tous vos gens détourna le naufrage, +Vous aviez en ces lieux été mise en otage, +J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt, +Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît. +Cependant on vous voit une morne tristesse, +Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse. +Si pour vous la retraite avoit quelques appas, +Venise du butin fait parmi les combats +Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre. +Que si comme devant il vous faut encor suivre, +J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera +Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira. +Célie +Votre zèle pour moi visiblement éclate ; +Pour en paroître triste il faudroit être ingrate, +Et mon visage aussi par son émotion +N'explique point mon coeur en cette occasion : +Une douleur de tête y peint sa violence, +Et si j'avois sur vous quelque peu de puissance, +Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours, +Attendroit que ce mal eût pris un autre cours. +Andrès +Autant que vous voudrez faites qu'il se diffère, +Toutes mes volontés ne butent qu'à vous plaire. +Cherchons une maison à vous mettre en repos : +L'écriteau que voici s'offre tout à propos. +Scène III +Mascarille, Célie, Andrès +Andrès +Seigneur suisse, êtes−vous de ce logis le maître ? +Mascarille +Moi, pour serfir à fous. +Andrès +Pourrons−nous y bien être ? +Mascarille +Oui, moi pour d'estrancher chappon champre garni ; +Mais ché non point locher te gent te méchant vi. +Andrès +Je crois votre maison franche de tout ombrage. +Mascarille +Fous nouviau dant sti fil, moi foir à la fissage. +Andrès +Oui. +Mascarille +La Matame est−il mariage al Montsieur ? +Andrès +Quoi ? +Mascarille +S'il être son fame, ou s'il être son soeur ? +Andrès +Non. +Mascarille +Mon foi, pien choli. Finir pour marchandisse, +Ou pien pour temanter à la Palais choustice ? +La procès il fault rien : il coûter tant tarchant ; +La procurair larron, la focat pien méchant. +Andrès +Ce n'est pas pour cela. +Mascarille +Fous tonc mener sti file +Pour fenir pourmener, et recarter la file ? +Andrès +Il n'importe. Je suis à vous dans un moment. +Je vais faire venir la vieille promptement, +Contremander aussi notre voiture prête. +Mascarille +Li ne porte pas pien ? +Andrès +Elle a mal à la tête. +Mascarille +Moi, chavoir de pon fin et de fromage pon. +Entre fous, entre fous dans mon petit maisson. +Scène IV +Lélie, Andrès +Lélie +Quel que soit le transport d'une âme impatiente, +Ma parole m'engage à rester en attente, +A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser, +Comme de mes destins le Ciel veut disposer. +Demandiez−vous quelqu'un dedans cette demeure ? +Andrès +C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure. +Lélie +A mon père pourtant la maison appartient, +Et mon valet la nuit pour la garder s'y tient. +Andrès +Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue : +Lisez. +Lélie +Certes, ceci me surprend, je l'avoue. +Qui diantre l'auroit mis, et par quel intérêt... ? +Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c'est : +Cela ne peut venir que de ce que j'augure. +Andrès +Peut−on vous demander quelle est cette aventure ? +Lélie +Je voudrois à tout autre en faire un grand secret ; +Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret. +Sans doute l'écriteau que vous voyez paroître, +Comme je conjecture au moins, ne sauroit être +Que quelque invention du valet que je di, +Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi, +Pour mettre en mon pouvoir certaine égyptienne +Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne ; +Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups. +Andrès +Vous l'appelez ? +Lélie +Célie. +Andrès +Hé ! que ne disiez−vous ? +Vous n'aviez qu'à parler, je vous aurois sans doute +Epargné tous les soins que ce projet vous coûte. +Lélie +Quoi ? Vous la connoissez ? +Andrès +C'est moi qui maintenant +Viens de la racheter. +Lélie +Oh ! discours surprenant ! +Andrès +Sa santé de partir ne nous pouvant permettre, +Au logis que voilà je venois de la mettre, +Et je suis très−ravi, dans cette occasion, +Que vous m'ayez instruit de votre intention. +Lélie +Quoi ? j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère ? +Vous pourriez... ? +Andrès +Tout à l'heure on va vous satisfaire. +Lélie +Que pourrai−je vous dire, et quel remercîment... ? +Andrès +Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement. +Scène V +Mascarille, Lélie, Andrès +Mascarille +Hé bien ! ne voilà pas mon enragé de maître ! +Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre. +Lélie +Sous ce crotesque habit qui l'auroit reconnu ? +Approche, Mascarille, et sois le bienvenu. +Mascarille +Moi souis ein chant honneur, moi non point Maquerille : +Chai point fentre chamais le fame ni le fille. +Lélie +Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi. +Mascarille +Alle fous pourmener, sans toi rire te moi. +Lélie +Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître. +Mascarille +Partieu, tiaple, mon foi ! jamais toi chai connoître. +Lélie +Tout est accomodé, ne te déguise point. +Mascarille +Si toi point en aller, chai paille ein cou te point. +Lélie +Ton jargon allemand est superflu, te dis−je ; +Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige : +J'ai tout ce que mes voeux lui pouvoient demander, +Et tu n'as pas sujet de rien appréhender. +Mascarille +Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, +Je me dessuisse donc, et redeviens moi−même. +Andrès +Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu. +Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu. +Lélie +Hé bien ! que diras−tu ? +Mascarille +Que j'ai l'âme ravie +De voir d'un beau succès notre peine suivie. +Lélie +Tu feignois à sortir de ton déguisement, +Et ne pouvois me croire en cet événement ? +Mascarille +Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante, +Et treuve l'aventure aussi fort surprenante. +Lélie +Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup ; +Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup, +Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage. +Mascarille +Soit, vous aurez été bien plus heureux que sage. +Scène VI +Célie, Mascarille, Lélie, Andrès +Andrès +N'est−ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé ? +Lélie +Ah ! quel bonheur au mien pourroit être égalé ? +Andrès +Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable : +Si je ne l'avouois, je serois condamnable ; +Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur, +S'il falloit le payer aux dépens de mon coeur ; +Jugez donc le transport où sa beauté me jette, +Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette : +Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas. +Adieu pour quelques jours : retournons sur nos pas. +Mascarille +Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie. +Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie, +Et... Vous m'entendez bien. +Lélie +C'est trop : je ne veux plus +Te demander pour moi de secours superflus ; +Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable, +Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable. +Va, cesse tes efforts pour un malencontreux. +Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux : +Après tant de malheurs, après mon imprudence, +Le trépas me doit seul prêter son assistance. +Mascarille +Voilà le vrai moyen d'achever son destin ; +Il ne lui manque plus que de mourir, enfin, +Pour le couronnement de toutes ses sottises. +Mais en vain son dépit pour ses fautes commises +Lui fait licencier mes soins et mon appui : +Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, +Et dessus son lutin obtenir la victoire : +Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire, +Et les difficultés dont on est combattu +Sont les dames d'atour qui parent la vertu. +Scène VII +Mascarille, Célie +Célie +Quoi que tu veuilles dire et que l'on se propose, +De ce retardement j'attends fort peu de chose : +Ce qu'on voit de succès peut bien persuader +Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder ; +Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre +Ne voudroit pas pour l'un faire injustice à l'autre, +Et que très−fortement, par de différents noeuds, +Je me trouve attachée au parti de tous deux. +Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, +Andrès pour son partage a la reconnaissance, +Qui ne souffrira point que mes pensers secrets +Consultent jamais rien contre ses intérêts : +Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme, +Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme, +Au moins dois−je ce prix à ce qu'il fait pour moi, +De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi, +Et de faire à mes voeux autant de violence +Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence. +Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, +Juge ce que tu peux te permettre d'espoir. +Mascarille +Ce sont, à dire vrai, de très−fâcheux obstacles, +Et je ne sais point l'art de faire des miracles ; +Mais je vais employer mes efforts plus puissants, +Remuer terre et ciel, m'y prendre de tout sens, +Pour tâcher de trouver un biais salutaire, +Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire. +Scène VIII +Célie, Hippolyte +Hippolyte +Depuis votre séjour, les dames de ces lieux +Se plaignent justement des larcins de vos yeux, +Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles +Et de tous leurs amants faites des infidèles. +Il n'est guère de coeurs qui puissent échapper. +Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper, +Et mille libertés à vos chaînes offertes +Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes : +Quant à moi toutefois, je ne me plaindrois pas +Du pouvoir absolu de vos rares appas, +Si lorsque mes amants sont devenus les vôtres, +Un seul m'eût consolé de la perte des autres ; +Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous, +C'est un dur procédé, dont je me plains à vous. +Célie +Voilà d'un air galant faire une raillerie ; +Mais épargnez un peu celle qui vous en prie. +Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien +Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien : +Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, +Et ne prendront jamais de pareilles alarmes. +Hippolyte +Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé +Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ; +Et sans parler du reste, on sait bien que Célie +A causé des désirs à Léandre et Lélie. +Célie +Je crois qu'étant tombés dans cet aveuglement, +Vous vous consoleriez de leur perte aisément, +Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable +Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable. +Hippolyte +Au contraire, j'agis d'un air tout différent, +Et trouve en vos beautés un mérite si grand, +J'y vois tant de raisons capables de défendre +L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre, +Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux +Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux, +Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère, +Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père. +Scène IX +Mascarille, Célie, Hippolyte +Mascarille +Grande, grande nouvelle, et succès surprenant, +Que ma bouche vous vient annoncer maintenant ! +Célie +Qu'est−ce donc ? +Mascarille +Ecoutez, voici, sans flatterie... +Célie +Quoi ? +Mascarille +La fin d'une vraie et pure comédie. +La vieille égyptienne à l'heure même... +Célie +Hé bien ? +Mascarille +Passoit dedans la place, et ne songeoit à rien, +Alors qu'une autre vieille assez défigurée, +L'ayant de près, au nez, longtemps considérée, +Par un bruit enroué de mots injurieux +A donné le signal d'un combat furieux, +Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, +Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches, +Dont ces deux combattants s'efforçoient d'arracher +Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. +On n'entend que ces mots : chienne, louve, bagace ! +D'abord leurs scoffions ont volé par la place, +Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, +Ont rendu le combat risiblement affreux. +Andrès et Trufaldin, à l'éclat du murmure, +Ainsi que force monde, accourus d'aventure, +Ont à les décharpir eu de la peine assez, +Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés. +Cependant que chacune, après cette tempête, +Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, +Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur, +Celle qui la première avoit fait la rumeur, +Malgré la passion dont elle étoit émue, +Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue : +"C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, +Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux", +A−t−elle dit tout haut : "oh ! rencontre opportune ! +Oui, Seigneur Zanobio Ruberti, la fortune +Me fait vous reconnoître, et dans le même instant +Que pour votre intérêt je me tourmentois tant. +Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, +J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille, +Dont j'élevois l'enfance, et qui par mille traits +Faisoit voir dès quatre ans sa grâce et ses attraits. +Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, +Dedans notre maison se rendant familière, +Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur +Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, +Que cela servit fort pour avancer sa vie : +Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie +Me faisant redouter un reproche fâcheux, +Je vous fis annoncer la mort de toutes deux ; +Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue, +Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue." +Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix +Pendant tout ce récit répétoit plusieurs fois, +Andrès, ayant changé quelque temps de visage, +A Trufaldin surpris a tenu ce langage : +"Quoi donc ? le Ciel me fait trouver heureusement +Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement, +Et que j'avois pu voir sans pourtant reconnoître +La source de mon sang et l'auteur de mon être ! +Oui, mon père, je suis Horace, votre fils : +D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis, +Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes, +Je sortis de Bologne, et quittant mes études, +Portai durant six ans mes pas en divers lieux, +Selon que me poussoit un desir curieux. +Pourtant, après ce temps, une secrète envie +Me pressa de revoir les miens et ma patrie. +Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus, +Et n'y sus votre sort que par des bruits confus : +Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines, +Venise pour un temps borna mes courses vaines ; +Et j'ai vécu depuis sans que de ma maison +J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom." +Je vous laisse à juger si pendant ces affaires +Trufaldin ressentoit des transports ordinaires. +Enfin (pour retrancher ce que plus à loisir +Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir +Par la confession de votre égyptienne), +Trufaldin maintenant vous reconnoît pour sienne +Andrès est votre frère ; et comme de sa soeur +Il ne peut plus songer à se voir possesseur, +Une obligation qu'il prétend reconnoître +A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître, +Dont le père, témoin de tout l'événement, +Donne à cette hyménée un plein consentement ; +Et pour mettre une joie entière en sa famille, +Pour le nouvel Horace a proposé sa fille, +Voyez que d'incidents à la fois enfantés. +Célie +Je demeure immobile à tant de nouveautés. +Mascarille +Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, +Qui du combat encor remettent leurs personnes ; +Léandre est de la troupe, et votre père aussi : +Moi, je vais avertir mon maître de ceci, +Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle, +Le Ciel en sa faveur produit comme un miracle. +Hippolyte +Un tel ravissement rend mes esprits confus. +Que pour mon propre sort je n'en aurois pas plus. +Mais les voici venir. +Scène X +Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Andrès, Célie, Hippolyte, Léandre +Trufaldin +Ah ! ma fille. +Célie +Ah ! mon père. +Trufaldin +Sais−tu déjà comment le Ciel nous est prospère ? +Célie +Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux. +Hippolyte, à Léandre. +En vain vous parleriez pour excuser vos feux, +Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire. +Léandre +Un généreux pardon est ce que je desire ; +Mais j'atteste les Cieux qu'en ce retour soudain +Mon père fait bien moins que mon propre dessein. +Andrès, à Célie. +Qui l'auroit jamais cru, que cette ardeur si pure +Pût être condamnée un jour par la nature ? +Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir, +Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir. +Célie +Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute, +Quand je n'avoir pour vous qu'une estime très−haute : +Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant +M'arrêtoit sur un pas si doux et si glissant, +Et détournoit mon coeur de l'aveu d'une flamme +Que mes sens s'efforçoient d'introduire en mon âme. +Trufaldin +Mais en te recouvrant que diras−tu de moi, +Si je songe aussitôt à me priver de toi, +Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée ? +Célie +Que de vous maintenant dépend ma destinée. +Scène XI +Trufaldin, Mascarille, Lélie, Anselme, Pandolfe, Célie, Andrès, Hippolyte, Léandre +Mascarille +Voyons si votre diable aura bien le pouvoir +De détruire à ce coup un si solide espoir, +Et si contre l'excès du bien qui vous arrive +Vous armerez encor votre imaginative. +Par un coup imprévu des destins les plus doux, +Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous. +Lélie +Croirai−je que du Ciel la puissance absolue... ? +Trufaldin +Oui, mon gendre, il est vrai. +Pandolfe +La chose est résolue. +Andrès +Je m'acquitte par là de ce que je vous dois. +Lélie, à Mascarille. +Il faut que je t'embrasse, et mille et mille fois, +Dans cette joie... +Mascarille +Ahi, ahi ! doucement, je vous prie : +Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie, +Si vous la caressez avec tant de transport. +De vos embrassements on se passeroit fort. +Trufaldin, à Lélie. +Vous savez le bonheur que le Ciel me renvoie ; +Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie, +Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé, +Et que son père aussi nous soit vite amené. +Mascarille +Vous voilà tous pourvus : n'est−il point quelque fille +Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ? +A voir chacun se joindre à sa chacune ici, +J'ai des démangeaisons de mariage aussi. +Anselme +J'ai ton fait. +Mascarille +Allons donc, et que les Cieux prospères +Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères. +Le Dépit amoureux +Comédie +Personnages +Eraste, amant de Lucile. +Albert, père de Lucile. +Gros−René, valet d'Eraste. +Valère, fils de Polydore. +Lucile, fille d'Albert. +Marinette, suivante de Lucile. +Polydore, père de Valère. +Frosine, confidente d'Ascagne. +Ascagne, fille sous l'habit d'homme. +Mascarille, valet de Valère +Métaphraste, pédant. +La Rapière, bretteur. +Acte I +Scène I +Eraste, Gros−René +Eraste +Veux−tu que je te die ? une atteinte secrette +Ne laisse point mon âme en une bonne assiette : +Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir, +Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir ; +Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, +Ou du moins qu'avec moi toi−même on ne te trompe. +Gros−René +Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, +Je dirai, n'en déplaise à Monsieur votre amour, +Que c'est injustement blesser ma prud'homie +Et se connoître mal en physionomie. +Les gens de mon minois ne sont point accusés +D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. +Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères, +Et suis homme fort rond de toutes les manières. +Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien, +Le doute est mieux fondé ; pourtant je n'en crois rien. +Je ne vois point encore, ou je suis une bête, +Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête. +Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour : +Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour ; +Et Valère, après tout, qui cause votre crainte, +Semble n'être à présent souffert que par contrainte. +Eraste +Souvent d'un faux espoir un amant est nourri : +Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ; +Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes +Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. +Valère enfin, pour être un amant rebuté, +Montre depuis un peu trop de tranquillité ; +Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, +Il témoigne de joie ou bien d'indifférence +M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas, +Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas, +Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile +Une entière croyance aux propos de Lucile. +Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux, +Y voir entrer un peu de son transport jaloux ; +Et sur ses déplaisirs et son impatience +Mon âme prendroit lors une pleine assurance. +Toi−même penses−tu qu'on puisse, comme il fait, +Voir chérir un rival d'un esprit satisfait ? +Et si tu n'en crois rien, dis−moi, je t'en conjure, +Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure. +Gros−René +Peut−être que son coeur a changé de désirs, +Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs. +Eraste +Lorsque par les rebuts une âme est détachée, +Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, +Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat, +Qu'elle puisse rester en un paisible état. +De ce qu'on a chéri la fatale présence +Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence ; +Et si de cette vue on n'accroît son dédain, +Notre amour est bien près de nous rentrer au sein ; +Enfin, crois−moi, si bien qu'on éteigne une flamme, +Un peu de jalousie occupe encore une âme, +Et l'on ne sauroit voir, sans en être piqué, +Posséder par un autre un coeur qu'on a manqué. +Gros−René +Pour moi, je ne sais point tant de philosophie : +Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie, +Et ne suis point de moi si mortel ennemi, +Que je m'aille affliger sans sujet ni demi. +Pourquoi subtiliser et faire le capable +A chercher des raisons pour être misérable ? +Sur des soupçons en l'air je m'irois alarmer ! +Laissons venir la fête avant que la chômer. +Le chagrin me paroît une incommode chose ; +Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause, +Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir +S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir. +Avec vous en amour je cours même fortune ; +Celle que vous aurez me doit être commune : +La maîtresse ne peut abuser votre foi, +A moins que la suivante en fasse autant pour moi ; +Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême. +Je veux croire les gens quand on me dit "Je t'aime", +Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux, +Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux. +Que tantôt Marinette endure qu'à son aise +Jodelet par plaisir la caresse et la baise, +Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, +A son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl, +Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce. +Eraste +Voilà de tes discours. +Gros−René +Mais je la vois qui passe. +Scène II +Marinette, Eraste, Gros−René +Gros−René +St, Marinette ! +Marinette +Oh ! oh ! que fais−tu là ? +Gros−René +Ma foi, +Demande, nous étions tout à l'heure sur toi. +Marinette +Vous êtes aussi là, Monsieur ! Depuis une heure +Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure ! +Eraste +Comment ? +Marinette +Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas, +Et vous promets, ma foi... +Eraste +Quoi ? +Marinette +Que vous n'êtes pas +Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place. +Gros−René +Il falloit en jurer. +Eraste +Apprends−moi donc, de grâce, +Qui te fait me chercher ? +Marinette +Quelqu'un, en vérité, +Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté, +Ma maîtresse, en un mot. +Eraste +Ah ! chère Marinette, +Ton discours de son coeur est−il bien l'interprète ? +Ne me déguise point un mystère fatal ; +Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal : +Au nom des Dieux, dis−moi si ta belle maîtresse +N'abuse point mes voeux d'une fausse tendresse. +Marinette +Hé ! Hé ! d'où vous vient donc ce plaisant mouvement ? +Elle ne fait pas voir assez son sentiment ! +Quel garant est−ce encor que votre amour demande ? +Que lui faut−il ? +Gros−René +A moins que Valère se pende, +Bagatelle ! son coeur ne s'assurera point. +Marinette +Comment ? +Gros−René +Il est jaloux jusques en un tel point. +Marinette +De Valère ? Ah ! vraiment la pensée est bien belle ! +Elle peut seulement naître en votre cervelle. +Je vous croyois du sens, et jusqu'à ce moment +J'avois de votre esprit quelque bon sentiment ; +Mais, à ce que je vois, je m'étois fort trompée. +Ta tête de ce mal est−elle aussi frappée ? +Gros−René +Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin +Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin ! +Outre que de ton coeur ta foi me cautionne, +L'opinion que j'ai de moi−même est trop bonne +Pour croire auprès de moi que quelque autre te plût. +Où diantre pourrois−tu trouver qui me valût ? +Marinette +En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être : +Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paroître ! +Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal, +Et d'avancer par là les desseins d'un rival : +Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse +Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse ; +Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux +Aux soins trop inquiets de son rival jaloux ; +Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage, +C'est jouer en amour un mauvais personnage, +Et se rendre, après tout, misérable à crédit : +Cela, seigneur Eraste, en passant vous soit dit. +Eraste +Eh bien ! n'en parlons plus. Que venois−tu m'apprendre ? +Marinette +Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre, +Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché +Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. +Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute : +Lisez−le donc tout haut, personne ici n'écoute. +Eraste lit. +"Vous m'avez dit que votre amour +Etoit capable de tout faire : +Il se couronnera lui−même dans ce jour, +S'il peut avoir l'aveu d'un père. +Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ; +Je vous en donne la licence +Et si c'est en votre faveur, +Je vous réponds de mon obéissance." +Ah ! quel bonheur ! O toi, qui me l'as apporté, +Je te dois regarder comme une déité. +Gros−René +Je vous le disois bien : contre votre croyance, +Je ne me trompe guère aux choses que je pense. +Eraste lit. +"Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ; +Je vous en donne la licence ; +Et si c'est en votre faveur, +Je vous réponds de mon obéissance." +Marinette +Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit, +Elle désavoueroit bientôt un tel écrit. +Eraste +Ah ! cache−lui, de grâce, une peur passagère, +Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière ; +Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort +Est prête d'expier l'erreur de ce transport, +Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, +Sacrifier ma vie à sa juste colère. +Marinette +Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps. +Eraste +Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends +Reconnoître dans peu, de la bonne manière, +Les soins d'une si noble et si belle courrière. +Marinette +A propos, savez−vous où je vous ai cherché +Tantôt encore ? +Eraste +Hé bien ? +Marinette +Tout proche du marché, +Où vous savez. +Eraste +Où donc ? +Marinette +Là, dans cette boutique +Où, dès le mois passé, votre coeur magnifique +Me promit, de sa grâce, une bague. +Eraste +Ah ! j'entends. +Gros−René +La matoise ! +Eraste +Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps +A m'acquitter vers toi d'une telle promesse, +Mais... +Marinette +Ce que j'en ai dit, n'est pas que je vous presse. +Gros−René +Oh ! que non ! +Eraste +Celle−ci peut−être aura de quoi +Te plaire : accepte−la pour celle que je doi. +Marinette +Monsieur, vous vous moquez ; j'aurois honte à la prendre. +Gros−René +Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre : +Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous. +Marinette +Ce sera pour garder quelque chose de vous. +Eraste +Quand puis−je rendre grâce à cet ange adorable ? +Marinette +Travaillez à vous rendre un père favorable. +Eraste +Mais s'il me rebutoit, dois−je... +Marinette +Alors comme alors ! +Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts ; +D'une façon ou d'autre, il faut qu'elle soit vôtre : +Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre. +Eraste +Adieu : nous en saurons le succès dans ce jour. +Marinette +Et nous, que dirons−nous aussi de notre amour ? +Tu ne m'en parles point. +Gros−René +Un hymen qu'on souhaite +Entre gens comme nous, est chose bientôt faite : +Je te veux ; me veux−tu de même ? +Marinette +Avec plaisir. +Gros−René +Touche, il suffit. +Marinette +Adieu, Gros−René, mon désir. +Gros−René +Adieu, mon astre. +Marinette +Adieu, beau tison de ma flamme. +Gros−René +Adieu, chère comète, arc−en−ciel de mon âme. +Le bon Dieu soit loué ! nos affaires vont bien : +Albert n'est pas un homme à vous refuser rien. +Eraste +Valère vient à nous. +Gros−René +Je plains le pauvre hère, +Sachant ce qui se passe. +Scène III +Eraste, Valère, Gros−René +Eraste +Hé bien, seigneur Valère ? +Valère +Hé bien, seigneur Eraste ? +Eraste +En quel état l'amour ? +Valère +En quel état vos feux ? +Eraste +Plus forts de jour en jour. +Valère +Et mon amour plus fort. +Eraste +Pour Lucile ? +Valère +Pour elle. +Eraste +Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle +D'une rare constance. +Valère +Et votre fermeté +Doit être un rare exemple à la postérité. +Eraste +Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère +Qui dans les seuls regards treuve à se satisfaire, +Et je ne forme point d'assez beaux sentiments +Pour souffrir constamment les mauvais traitements : +Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime. +Valère +Il est très−naturel, et j'en suis bien de même : +Le plus parfait objet dont je serois charmé +N'auroit pas mes tributs, n'en étant point aimé. +Eraste +Lucile cependant... +Valère +Lucile, dans son âme, +Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme. +Eraste +Vous êtes donc facile à contenter ? +Valère +Pas tant +Que vous pourriez penser. +Eraste +Je puis croire pourtant, +Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce. +Valère +Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place. +Eraste +Ne vous abusez point, croyez−moi. +Valère +Croyez−moi, +Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi. +Eraste +Si j'osois vous montrer une preuve assurée +Que son coeur... Non : votre âme en seroit altérée. +Valère +Si je vous osois, moi, découvrir en secret... +Mais je vous fâcherois, et veux être discret. +Eraste +Vraiment, vous me poussez, et contre mon envie, +Votre présomption veut que je l'humilie. +Lisez. +Valère +Ces mots sont doux. +Eraste +Vous connoissez la main ? +Valère +Oui, de Lucile. +Eraste +Hé bien ? cet espoir si certain... +Valère, riant. +Adieu, seigneur Eraste. +Gros−René +Il est fou, le bon sire : +Où vient−il donc pour lui de voir le mot pour rire ? +Eraste +Certes il me surprend, et j'ignore, entre nous, +Quel diable de mystère est caché là−dessous. +Gros−René +Son valet vient, je pense. +Eraste +Oui, je le vois paroître. +Feignons, pour le jeter sur l'amour de son maître. +Scène IV +Mascarille, Eraste, Gros−René +Mascarille +Non, je ne trouve point d'état plus malheureux +Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux. +Gros−René +Bonjour. +Mascarille +Bonjour. +Gros−René +Où tend Mascarille à cette heure ? +Que fait−il ? revient−il ? va−t−il ? ou s'il demeure ? +Mascarille. +Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été ; +Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté ; +Et ne demeure point, car tout de ce pas même +Je prétends m'en aller. +Eraste +La rigueur est extrême : +Doucement, Mascarille. +Mascarille +Ha ! Monsieur, serviteur. +Eraste +Vous nous fuyez bien vite ! Hé quoi ? vous fais−je peur ? +Mascarille +Je ne crois pas cela de votre courtoisie. +Eraste +Touche : nous n'avons plus sujet de jalousie ; +Nous devenons amis, et mes feux, que j'éteins, +Laissent la place libre à vos heureux desseins. +Mascarille +Plût à Dieu ! +Eraste +Gros−René sait qu'ailleurs je me jette. +Gros−René +Sans doute, et je te cède aussi la Marinette. +Mascarille +Passons sur ce point−là : notre rivalité +N'est pas pour en venir à grande extrémité. +Mais est−ce un coup bien sûr que Votre Seigneurie +Soit désenamourée, ou si c'est raillerie ? +Eraste +J'ai su qu'en ses amours ton maître étoit trop bien ; +Et je serois un fou de prétendre plus rien +Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle. +Mascarille +Certes vous me plaisez avec cette nouvelle. +Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu, +Vous tirez sagement votre épingle du jeu. +Oui, vous avez bien fait de quitter une place +Où l'on vous caressoit pour la seule grimace ; +Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit, +J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit : +On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. +Mais d'où diantre, après tout, avez−vous su la ruse ? +Car cet engagement mutuel de leur foi +N'eut pour témoins, la. nuit, que deux autres et moi ; +Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète, +Qui rend de nos amants la flamme satisfaite. +Eraste +Hé ! que dis−tu ? +Mascarille +Je dis que je suis interdit, +Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit +Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde, +En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde. +D'un secret mariage a serré le lien. +Eraste +Vous en avez menti. +Mascarille +Monsieur, je le veux bien. +Eraste +Vous êtes un coquin. +Mascarille +D'accord. +Eraste +Et cette audace +Mériteroit cent coups de bâton sur la place. +Mascarille +Vous avez tout pouvoir. +Eraste +Ha ! Gros−René. +Gros−René +Monsieur. +Eraste +Je démens un discours dont je n'ai que trop peur. +(A Mascarille.) +Tu penses fuir ? +Mascarille +Nenni. +Eraste +Quoi ? Lucile est la femme... +Mascarille +Non, Monsieur : je raillois. +Eraste +Ah ! vous raillez, infâme ! +Mascarille +Non, je ne raillois point. +Eraste +Il est donc vrai ? +Mascarille +Non pas, +Je ne dis pas cela. +Eraste +Que dis−tu donc ? +Mascarille +Hélas ! +Je ne dis rien, de peur de mal parler. +Eraste +Assure +Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture. +Mascarille +C'est ce qu'il vous plaira : je ne suis pas ici +Pour vous rien contester. +Eraste +Veux−tu dire ? Voici, +Sans marchander, de quoi te délier la langue. +Mascarille +Elle ira faire encor quelque sotte harangue ! +Hé ! de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon, +Donnez−moi vitement quelques coups de bâton, +Et me laissez tirer mes chausses sans murmure. +Eraste +Tu mourras, ou je veux que la vérité pure +S'exprime par ta bouche. +Mascarille +Hélas ! je la dirai ; +Mais peut−être, Monsieur, que je vous fâcherai. +Eraste +Parle ; mais prends bien garde à ce que tu vas faire : +A ma juste fureur rien ne te peut soustraire, +Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras. +Mascarille +J'y consens, rompez−moi les jambes et les bras, +Faites−moi pis encor, tuez−moi, si j'impose +En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose. +Eraste +Ce mariage est vrai ? +Mascarille +Ma langue, en cet endroit, +A fait un pas de clerc dont elle s'aperçoit ; +Mais enfin cette affaire est comme vous la dites, +Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, +Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu, +Que depuis avant−hier ils sont joints de ce noeu ; +Et Lucile depuis fait encor moins paroître +La violente amour qu'elle porte à mon maître, +Et veut absolument que tout ce qu'il verra, +Et qu'en votre faveur son coeur témoignera, +Il l'impute à l'effet d'une haute prudence +Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance. +Si malgré mes serments vous doutez de ma foi, +Gros−René peut venir une nuit avec moi, +Et je lui ferai voir, étant en sentinelle, +Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle. +Eraste +Ote−toi de mes yeux, maraud. +Mascarille +Et de grand cœur ; +C'est ce que je demande. +Eraste +Hé bien ? +Gros−René +Hé bien, Monsieur, +Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable. +Eraste +Las ! il ne l'est que trop, le bourreau détestable. +Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit, +Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit, +Marque bien leur concert, et que c'est une baye +Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye. +Scène V +Marinette, Gros−René, Eraste +Marinette +Je viens vous avertir que tantôt sur le soir +Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir. +Eraste +Oses−tu me parler, âme double et traîtresse ? +Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse +Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix, +Et que voilà l'état, infâme, que j'en fais. +Marinette +Gros−René, dis−moi donc quelle mouche le pique ? +Gros−René +M'oses−tu bien encor parler, femelle inique, +Crocodile trompeur, de qui le coeur félon +Est pire qu'un satrape ou bien qu'un Lestrygon ? +Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse, +Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse, +Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi. +Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi. +Marinette +Ma pauvre Marinette, es−tu bien éveillée ? +De quel démon est donc leur âme travaillée ? +Quoi ? faire un tel accueil à nos soins obligeants ! +Oh ! que ceci chez nous va surprendre les gens ! +Acte II +Scène I +Ascagne, Frosine +Frosine +Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci. +Ascagne +Mais, pour un tel discours, sommes−nous bien ici ? +Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, +Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre. +Frosine +Nous serions au logis beaucoup moins sûrement : +Ici de tous côtés on découvre aisément, +Et nous pouvons parler avec toute assurance. +Ascagne +Hélas ! que j'ai de peine à rompre mon silence ! +Frosine +Ouais ! ceci doit donc être un important secret, +Ascagne +Trop, puisque je le fie à vous−même à regret, +Et que si je pouvois le cacher davantage, +Vous ne le sauriez point. +Frosine +Ha ! c'est me faire outrage, +Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu +Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu ! +Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence +Des choses qui vous sont de si grande importance ! +Qui sais... +Ascagne +Oui, vous savez la secrète raison +Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison ; +Vous savez que dans celle où passa mon bas âge +Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage +Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort, +Dont mon déguisement fait revivre le sort ; +Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense +A vous ouvrir mon coeur avec plus d'assurance. +Mais avant que passer, Frosine, à ce discours, +Eclaircissez un doute où je tombe toujours : +Se pourroit−il qu'Albert ne sût rien du mystère +Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père ? +Frosine +En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez +Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez : +Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close, +Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. +Quand il mourut ce fils, l'objet de tant d'amour, +Au destin de qui, même avant qu'il vînt au jour, +Le testament d'un oncle abondant en richesses +D'un soin particulier avoir fait des largesses, +Et que sa mère fit un secret de sa mort, +De son époux absent redoutant le transport, +S'il voyoit chez un autre aller tout l'héritage +Dont sa maison tiroit un si grand avantage, +Quand, dis−je, pour cacher un tel événement, +La supposition fut de son sentiment, +Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie +(Votre mère d'accord de cette tromperie +Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis), +En faveur des présents le secret fut promis, +Albert ne l'a point su de nous ; et pour sa femme, +L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme, +Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, +Son trépas imprévu ne put rien découvrir ; +Mais cependant je vois qu'il garde intelligence +Avec celle de qui vous tenez la naissance ; +J'ai su qu'en secret même il lui faisoit du bien, +Et peut−être cela ne se fait pas pour rien +D'autre part, il vous veut porter au mariage, +Et comme il le prétend, c'est un mauvais langage : +Je ne sais s'il sauroit la supposition +Sans le déguisement. Mais la digression +Tout insensiblement pourroit trop, loin s'étendre : +Revenons au secret que je brûle d'apprendre. +Ascagne +Sachez donc que l'Amour ne sait point s'abuser, +Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, +Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, +Ont su trouver le coeur d'une fille peu forte : +J'aime enfin. +Frosine +Vous aimez ? +Ascagne +Frosine, doucement ; +N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement : +Il n'est pas temps encore ; et ce coeur qui soupire +A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire. +Frosine +Et quoi ? +Ascagne +J'aime Valère. +Frosine +Ha ! vous avez raison. +L'objet de votre amour, lui, dont à la maison +Votre imposture enlève un puissant héritage, +Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage, +Verroit incontinent ce bien lui retourner ! +C'est encore un plus grand sujet de s'étonner. +Ascagne +J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme : +Je suis sa femme. +Frosine +Oh Dieux ! sa femme ! +Ascagne +Oui, sa femme. +Frosine +Ha ! certes celui−là l'emporte, et vient à bout +De toute ma raison. +Ascagne +Ce n'est pas encor tout. +Frosine +Encore ? +Ascagne +Je la suis, dis−je, sans qu'il le pense, +Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance. +Frosine +Ho ! poussez : je le quitte, et ne raisonne plus, +Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus. +A ces énigmes−là je ne puis rien comprendre. +Ascagne +Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. +Valère, dans les fers de ma soeur arrêté, +Me sembloit un amant digne d'être écouté ; +Et je ne pouvois voir qu'on rebutât sa flamme +Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme : +Je voulois que Lucile aimât son entretien, +Je blâmois ses rigueurs, et les blâmai si bien, +Que moi−même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre, +Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvoit prendre. +C'étoit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit ! +Je me laissois gagner aux soupirs qu'il perdoit ; +Et ses voeux, rejetés de l'objet qui l'enflamme, +Etoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. +Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop foible, hélas ! +Se rendit à des soins qu'on ne lui rendoit pas, +Par un coup réfléchi reçut une blessure, +Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. +Enfin, ma chère, enfin l'amour que j'eus pour lui +Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui : +Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable +Crut rencontrer Lucile à ses voeux favorable ; +Et je sus ménager si bien cet entretien, +Que du déguisement il ne reconnut rien. +Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pensée, +Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée, +Mais que voyant mon père en d'autres sentiments, +Je devois une feinte à ses commandements ; +Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère +Dont la nuit seulement seroit dépositaire, +Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gâter, +Tout entretien secret se devoir éviter ; +Qu'il me verroit alors la même indifférence +Qu'avant que nous eussions aucune intelligence ; +Et que de son côté, de même que du mien, +Geste, parole, écrit, ne m'en dit jamais rien. +Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie +Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie, +J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, +Et me suis assuré l'époux que je vous di. +Frosine +Peste ! les grands talents que votre esprit possède ! +Diroit−on qu'elle y touche avec sa mine froide ? +Cependant vous avez été bien vite ici ; +Car je veux que la chose ait d'abord réussi : +Ne jugez−vous pas bien, à regarder l'issue, +Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue ? +Ascagne +Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter ; +Ses projets seulement vont à se contenter, +Et pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose, +Il croit que tout le reste après est peu de chose. +Mais enfin aujourd'hui je me découvre à vous, +Afin que vos conseils... Mais voici cet époux. +Scène II +Valère, Ascagne, Frosine +Valère +Si vous êtes tous deux en quelque conférence +Où je vous fasse tort de mêler ma présence ; +Je me retirerai. +Ascagne +Non, non, vous pouvez bien, +Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien. +Valère +Moi ? +Ascagne +Vous−même. +Valère +Et comment ? +Ascagne +Je disois que Valère +Auroit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire, +Et que si je faisois tous les voeux de son coeur, +Je ne tarderois guère à faire son bonheur. +Valère +Ces protestations ne coûtent pas grand chose, +Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose ; +Mais vous seriez bien pris, si quelque événement +Alloit mettre à l'épreuve un si doux compliment. +Ascagne +Point du tout ; je vous dis que régnant dans votre âme, +Je voudrois de bon coeur couronner votre flamme. +Valère +Et si c'étoit quelqu'une où par votre secours +Vous puissiez être utile au bonheur de mes jours ? +Ascagne +Je pourrois assez mal répondre à votre attente. +Valère +Cette confession n'est pas fort obligeante. +Ascagne +Hé quoi ? vous voudriez, Valère, injustement, +Qu'étant fille, et mon coeur vous aimant tendrement, +Je m'allasse engager avec une promesse +De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse ? +Un si pénible effort, pour moi, m'est interdit. +Valère +Mais cela n'étant pas ? +Ascagne +Ce que je vous ai dit, +Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre +Tout de même. +Valère +Ainsi donc il ne faut rien prétendre, +Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous, +A moins que le Ciel fasse un grand miracle en vous. +Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse : +Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse. +Ascagne +J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, +Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser, +Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère : +Je ne m'engage point à vous servir, Valère, +Si vous ne m'assurez au moins absolument +Que vous gardez pour moi le même sentiment, +Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, +Et que si j'étois fille, une flamme plus forte +N'outrageroit point celle où je vivrois pour vous. +Valère +Je n'avois jamais vu ce scrupule jaloux ; +Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, +Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige. +Ascagne +Mais sans fard. +Valère +Oui, sans fard. +Ascagne +S'il est vrai, désormais, +Vos intérêts seront les miens, je vous promets. +Valère +J'ai bientôt à vous dire un important mystère, +Où l'effet de ces mots me sera nécessaire. +Ascagne +Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir, +Où votre coeur pour moi se pourra découvrir. +Valère +Hé ! de quelle façon cela pourroit−il être ? +Ascagne +C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit paroître ; +Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes voeux +Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux. +Valère +Expliquez−vous, Ascagne, et croyez, par avance, +Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance. +Ascagne +Vous promettez ici plus que vous ne croyez. +Valère +Non, non : dites l'objet pour qui vous m'employez. +Ascagne +Il n'est pas encor temps ; mais c'est une personne +Qui vous touche de près. +Valère +Votre discours m'étonne. +Plût à Dieu que ma soeur... +Ascagne +Ce n'est pas la saison +De m'expliquer, vous dis−je. +Valère +Et pourquoi +Ascagne +Pour raison. +Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre. +Valère +J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre. +Ascagne +Ayez−le donc ; et lors nous expliquant nos voeux, +Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux. +Valère +Adieu, j'en suis content. +Ascagne +Et moi content, Valère. +Frosine +Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère. +Scène III +Frosine, Ascagne, Marinette, Lucile +Lucile +C'en est fait : c'est ainsi que je me puis venger ; +Et si cette action a de quoi l'affliger, +C'est toute la douceur que mon coeur s'y propose. +Mon frère, vous voyez une métamorphose : +Je veux chérir Valère après tant de fierté, +Et mes voeux maintenant tournent de son côté. +Ascagne +Que dites−vous ; ma soeur ? Comment ? courir au change ! +Cette inégalité me semble trop étrange. +Lucile +La vôtre me surprend avec plus de sujet : +De vos soins autrefois Valère étoit l'objet ; +Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, +D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice : +Et quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, +Et je vous vois parler contre son intérêt ! +Ascagne +Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vôtre : +Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre, +Et ce seroit un trait honteux à vos appas, +Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas. +Lucile +Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire ; +Et je sais, pour son coeur, tout ce que j'en dois croire : +Il s'explique à mes yeux intelligiblement. +Ainsi découvrez−lui sans peur mon sentiment, +Ou si vous refusez de le faire, ma bouche +Lui va faire savoir que son ardeur me touche. +Quoi ? mon frère, à ces mots vous restez interdit ? +Ascagne +Ha ! ma soeur, si sur vous je puis avoir crédit, +Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, +Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère +Aux voeux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, +Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher. +La pauvre infortunée aime avec violence ; +A moi seul de ses feux elle fait confidence, +Et je vois dans son coeur de tendres mouvements +A dompter la fierté des plus durs sentiments. +Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, +Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme, +Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura, +Que je suis assuré, ma soeur, qu'elle en mourra, +Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. +Eraste est un parti qui doit vous satisfaire, +Et des feux mutuels... +Lucile +Mon frère, c'est assez : +Je ne sais point pour qui vous vous intéressez ; +Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie, +Et me laissez un peu dans quelque rêverie. +Ascagne +Allez, cruelle soeur, vous me désespérez, +Si vous effectuez vos desseins déclarés. +Scène IV +Marinette, Lucile +Marinette +La résolution, Madame, est assez prompte. +Lucile +Un coeur ne pèse rien alors que l'on l'affronte ; +Il court à sa vengeance, et saisit promptement +Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. +Le traître ! faire voir cette insolence extrême ! +Marinette +Vous m'en voyez encor toute hors de moi−même ; +Et quoique là−dessus je rumine sans fin, +L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. +Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle +Jamais coeur ne s'ouvrit d'une façon plus belle ; +De l'écrit obligeant le sien tout transporté +Ne me donnoit pas moins que de la déité ; +Et cependant jamais, à cet autre message, +Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage. +Je ne sais, pour causer de si grands changements, +Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments. +Lucile +Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, +Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. +Quoi ? tu voudrois chercher hors de sa lâcheté +La secrète raison de cette indignité ? +Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse, +Peut−il à son transport souffrir la moindre excuse ? +Marinette +En effet, je comprends que vous avez raison, +Et que cette querelle est pure trahison : +Nous en tenons, Madame. Et puis prêtons l'oreille +Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, +Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur ! +Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur, +Rendons−nous à leurs voeux, trop foibles que nous sommes ! +Foin de notre sottise, et peste soit des hommes ! +Lucile +Hé bien, bien ! qu'il s'en vante et rie à nos dépens : +Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps ; +Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite +Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette. +Marinette +Au moins, en pareil cas, est−ce un bonheur bien doux +Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous. +Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire, +De ne permettre rien un soir qu'on vouloir rire. +Quelque autre, sous espoir de matrimonion, +Auroit ouvert l'oreille à la tentation ; +Mais moi, nescio vos. +Lucile +Que tu dis de folies, +Et choisis mal ton temps pour de telles saillies ! +Enfin je suis touchée au coeur sensiblement ; +Et si jamais celui de ce perfide amant, +Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense, +De vouloir à présent concevoir l'espérance +(Car le Ciel a trop pris plaisir à m'affliger, +Pour me donner celui de me pouvoir venger), +Quand, dis−je, par un sort à mes desirs propice, +Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice, +Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui, +Je te défends surtout de me parler pour lui : +Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime +A me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime ; +Et même, si mon coeur étoit pour lui tenté +De descendre jamais à quelque lâcheté, +Que ton affection me soit alors sévère, +Et tienne comme il faut la main à ma colère. +Marinette +Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous : +J'ai pour le moins autant de colère que vous ; +Et je serois plutôt fille toute ma vie, +Que mon gros traître aussi me redonnât envie. +S'il vient... +Scène V +Marinette, Lucile, Albert +Albert +Rentrez, Lucile, et me faites venir +Le précepteur : je veux un peu l'entretenir, +Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne, +S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne. +(Il continue seul.) +En quel gouffre de soins et de perplexité +Nous jette une action faite sans équité ! +D'un enfant supposé par mon trop d'avarice +Mon coeur depuis longtemps souffre bien le supplice, +Et quand je vois les maux où je me suis plongé, +Je voudrois à ce bien n'avoir jamais songé. +Tantôt je crains de voir par la fourbe éventée +Ma famille en opprobre et misère jetée ; +Tantôt pour ce fils−là, qu'il me faut conserver, +Je crains cent accidents qui peuvent arriver. +S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, +J'appréhende au retour cette triste nouvelle : +"Las ! vous ne savez pas ? vous l'a−t−on annoncé ? +Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé." +Enfin, à tous moments, sur quoi que je m'arrête, +Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. +Ha ! +Scène VI +Albert, Métaphraste +Métaphraste +Mandatum tuum curo diligenter. +Albert +Maître, j'ai voulu... +Métaphraste +Maître est dit a magister, +C'est comme qui diroit trois fois plus grand. +Albert +Je meure, +Si je savois cela : mais soit, à la bonne heure ! +Maître donc... +Métaphraste +Poursuivez. +Albert +Je veux poursuivre aussi : +Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. +Donc, encore une fois, maître (c'est la troisième), +Mon fils me rend chagrin ; vous savez que je l'aime, +Et que soigneusement je l'ai toujours nourri. +Métaphraste +Il est vrai : filio non potest praeferri +Nisi filius. +Albert +Maître, en discourant ensemble, +Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble. +Je vous crois grand latin et grand docteur juré : +Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré ; +Mais dans un entretien qu'avec vous je destine +N'allez point déployer toute votre doctrine, +Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, +Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. +Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures, +Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures, +Qui depuis cinquante ans dites journellement +Ne sont encor pour moi que du haut allemand. +Laissez donc en repos votre science auguste, +Et que votre langage à mon foible s'ajuste. +Métaphraste +Soit. +Albert +A mon fils, l'hymen semble lui faire peur, +Et sur quelque parti que je sonde son coeur, +Pour un pareil lien il est froid, et recule. +Métaphraste +Peut−être a−t−il l'humeur du frère de Marc Tulle, +Dont avec Atticus le même fait sermon ; +Et comme aussi les Grecs disent : "Atanaton..." +Albert +Mon Dieu ! maître éternel, laissez là, je vous prie, +Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie, +Et tous ces autres gens dont vous venez parler : +Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler. +Métaphraste +Hé bien donc, votre fils ? +Albert +Je ne sais si dans l'âme +Il ne sentiroit point une secrète flamme : +Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu ; +Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, +Dans un recoin du bois où nul ne se retire. +Métaphraste +Dans un lieu reculé du bois, voulez−vous dire, +Un endroit écarté, latine, secessus ; +Virgile l'a dit : Est in secessu locus... +Albert +Comment auroit−il pu l'avoir dit, ce Virgile, +Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille +Ame du monde enfin n'étoit lors que nous deux ? +Métaphraste +Virgile est nommé là comme un auteur fameux +D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, +Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes. +Albert +Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin +De terme plus choisi, d'auteur ni de témoin, +Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage. +Métaphraste +Il faut choisir pourtant les mots mis en usage +Par les meilleurs auteurs : Tu vivendo bonos, +Comme on dit, scribendo sequare peritos. +Albert +Homme ou démon, veux−tu m'entendre sans conteste ? +Métaphraste +Quintilien en fait le précepte. +Albert +La peste +Soit du causeur ! +Métaphraste +Et dit là−dessus doctement +Un mot que vous serez bien aise assurément +D'entendre. +Albert +Je serai le diable qui t'emporte, +Chien d'homme ! Oh ! que je suis tenté d'étrange sorte +De faire sur ce mufle une application +Métaphraste +Mais qui cause, Seigneur, votre inflammation ? +Que voulez−vous de moi ? +Albert +Je veux que l'on m'écoute, +Vous ai−je dit vingt fois, quand je parle. +Métaphraste +Ha ! sans doute +Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela : +Je me tais. +Albert +Vous ferez sagement. +Métaphraste +Me voilà +Tout prêt de vous ouïr. +Albert +Tant mieux. +Métaphraste +Que je trépasse, +Si je dis plus mot. +Albert +Dieu vous en fasse la grâce. +Métaphraste +Vous n'accuserez point mon caquet désormais. +Albert +Ainsi soit−il. +Métaphraste +Parlez quand vous voudrez. +Albert +J'y vais. +Métaphraste +Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre. +Albert +C'est assez dit. +Métaphraste +Je suis exact plus qu'aucun autre. +Albert +Je le crois. +Métaphraste +J'ai promis que je ne dirois rien. +Albert +Suffit. +Métaphraste +Dès à présent je suis muet. +Albert +Fort bien. +Métaphraste +Parlez, courage ! au moins, je vous donne audience ; +Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence : +Je ne desserre pas la bouche seulement. +Albert +Le traître ! +Métaphraste +Mais, de grâce, achevez vitement : +Depuis longtemps j'écoute ; il est bien raisonnable +Que je parle à mon tour. +Albert +Donc, bourreau détestable... +Métaphraste +Hé ! bon Dieu ! voulez−vous que j'écoute à jamais ? +Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais. +Albert +Ma patience est bien... +Métaphraste +Quoi ? voulez−vous poursuivre ? +Ce n'est pas encor fait ? Per Jovem ! je suis ivre. +Albert +Je n'ai pas dit... +Métaphraste +Encor ? Bon Dieu ! que de discours ! +Rien n'est−il suffisant d'en arrêter le cours ? +Albert +J'enrage. +Métaphraste +Derechef ? Oh ! l'étrange torture ! +Hé ! laissez−moi parler un peu, je vous conjure : +Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas +D'un savant qui se tait. +Albert, s'en allant. +Parbleu, tu te tairas ! +Métaphraste +D'où vient fort à propos cette sentence expresse +D'un philosophe : "Parle, afin qu'on te connoisse." +Doncques, si de parler le pouvoir m'est ôté, +Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, +Et changer mon essence en celle d'une bête. +Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. +Oh ! que les grands parleurs sont par moi détestés ! +Mais quoi ? si les savants ne sont point écoutés, +Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close, +Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose : +Que les poules dans peu dévorent les renards, +Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards, +Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent, +Qu'un fou fasse les lois, que les femmes combattent, +Que par les criminels les juges soient jugés +Et par les écoliers les maîtres fustigés, +Que le malade au sain présente le remède, +Que le lièvre craintif... Miséricorde ! à l'aide ! +(Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche qui le fait fuir.) +Acte III +Scène I +Mascarille +Le Ciel parfois seconde un dessein téméraire, +Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. +Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, +Le remède plus prompt où j'ai su recourir, +C'est de pousser ma pointe et dire en diligence +A notre vieux patron toute la manigance. +Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé ; +L'autre, diable ! disant ce que j'ai déclaré, +Gare une irruption sur notre friperie ! +Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, +Quelque chose de bon nous pourra succéder, +Et les vieillards entre eux se pourront accorder : +C'est ce qu'on va tenter ; et de la part du nôtre, +Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre. +Scène II +Mascarille, Albert +Albert +Qui frappe ? +Mascarille +Amis. +Albert +Ho ! ho ! qui te peut amener, +Mascarille ? +Mascarille +Je viens, Monsieur, pour vous donner +Le bonjour. +Albert +Ha ! vraiment, tu prends beaucoup de peine. +De tout mon coeur, bonjour. +Mascarille +La réplique est soudaine. +Quel homme brusque ! +Albert +Encor ? +Mascarille +Vous n'avez pas ouï, +Monsieur. +Albert +Ne m'as−tu pas donné le bonjour ? +Mascarille +Oui. +Albert +Eh bien ! bonjour, te dis−je. +Mascarille +Oui, mais je viens encore +Vous saluer au nom du seigneur Polydore. +Albert +Ha ! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé +De me saluer ? +Mascarille +Oui. +Albert +Je lui suis obligé. +Va : que je lui souhaite une joie infinie. +Mascarille +Cet homme est ennemi de la cérémonie. +Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment : +Il voudroit vous prier d'une chose instamment. +Albert +Hé bien ! quand il voudra, je suis à son service. +Mascarille +Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse : +Il souhaite un moment pour vous entretenir +D'une affaire importante, et doit ici venir. +Albert +Hé ! quelle est−elle encor l'affaire qui l'oblige +A me vouloir parler ? +Mascarille +Un grand secret, vous dis−je, +Qu'il vient de découvrir en ce même moment, +Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement. +Voilà mon ambassade. +Scène III +Albert +Oh ! juste Ciel, je tremble ! +Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. +Quelque tempête va renverser mes desseins, +Et ce secret, sans doute, est celui que je crains. +L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle, +Et voilà sur ma vie une tache éternelle : +Ma fourbe est découverte. Oh ! que la vérité +Se peut cacher longtemps avec difficulté, +Et qu'il eût mieux valu pour moi, pour mon estime, +Suivre les mouvements d'une peur légitime, +Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois +De rendre à Polydore un bien que je lui dois, +De prévenir l'éclat où ce coup−ci m'expose, +Et faire qu'en douceur passât toute la chose ! +Mais, hélas ! c'en est fait, il n'est plus de saison ; +Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, +N'en sera point tiré, que dans cette sortie +Il n'entraîne du mien la meilleure partie. +Scène IV +Albert, Polydore +Polydore +S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien ! +Puisse cette action se terminer à bien ! +Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père +Et la grande richesse et la juste colère. +Mais je l'aperçois seul. +Albert +Dieu ! Polydore vient ! +Polydore +Je tremble à l'aborder. +Albert +La crainte me retient. +Polydore +Par où lui débuter ? +Albert +Quel sera mon langage ? +Polydore +Son âme est toute émue. +Albert +Il change de visage. +Polydore +Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux, +Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux. +Albert +Hélas ! oui ! +Polydore +La nouvelle a droit de vous surprendre, +Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre. +Albert +J'en dois rougir de honte et de confusion. +Polydore +Je treuve condamnable une telle action, +Et je ne prétends point excuser le coupable. +Albert +Dieu fait miséricorde, au pécheur misérable. +Polydore +C'est ce qui doit par vous être considéré. +Albert +Il faut être chrétien. +Polydore +Il est très−assuré. +Albert +Grâce au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore ! +Polydore +Eh ! c'est moi qui de vous présentement l'implore. +Albert +Afin de l'obtenir je me jette à genoux. +Polydore +Je dois en cet état être plutôt que vous. +Albert +Prenez quelque pitié de ma triste aventure. +Polydore +Je suis le suppliant dans une telle injure. +Albert +Vous me fendez le coeur avec cette bonté. +Polydore +Vous me rendez confus de tant d'humilité. +Albert +Pardon, encore un coup. +Polydore +Hélas ! pardon vous−même. +Albert +J'ai de cette action une douleur extrême. +Polydore +Et moi, j'en suis touché de même au dernier point. +Albert +J'ose vous convier qu'elle n'éclate point. +Polydore +Hélas ! seigneur Albert, je ne veux autre chose. +Albert +Conservons mon honneur. +Polydore +Hé ! oui, je m'y dispose. +Albert +Quant au bien qu'il faudra, vous−même en résoudrez. +Polydore +Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez : +De tous ces intérêts je vous ferai le maître ; +Et je suis trop content si vous le pouvez être. +Albert +Hé ! quel homme de Dieu ! quel excès de douceur ! +Polydore +Quelle douceur, vous−même : après un tel malheur ! +Albert +Que puissiez−vous avoir toutes choses prospères ! +Polydore +Le bon Dieu vous maintienne ! +Albert +Embrassons−nous en frères. +Polydore +J'y consens de grand coeur, et me réjouis fort +Que tout soit terminé par un heureux accord. +Albert +J'en rends grâces au Ciel. +Polydore +Il ne vous faut rien feindre : +Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre ; +Et Lucile tombée en faute avec mon fils, +Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis... +Albert +Heu ! que parlez−vous là de faute et de Lucile ? +Polydore +Soit, ne commençons point un discours inutile. +Je veux bien que mon fils y trempe grandement ; +Même, si cela fait à votre allégement, +J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute ; +Que votre fille avoit une vertu trop haute +Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, +Sans l'incitation d'un méchant suborneur ; +Que le traître a séduit sa pudeur innocente, +Et de votre conduite ainsi détruit l'attente. +Puisque la chose est faite, et que selon mes voeux +Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, +Ne ramentevons rien, et réparons l'offense +Par la solennité d'une heureuse alliance. +Albert +Oh ! Dieu ! quelle méprise ! et qu'est−ce qu'il m'apprend ? +Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand. +Dans ces divers transports je ne sais que répondre : +Et si je dis un mot, j'ai peur de me confondre. +Polydore +A quoi pensez−vous là, seigneur Albert ? +Albert +A rien. +Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien : +Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse. +Scène V +Polydore +Je lis dedans son âme et vois ce qui le presse. +A quoi que sa raison l'eût déjà disposé, +Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé ; +L'image de l'affront lui revient, et sa fuite +Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. +Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. +Il faut qu'un peu de temps remette son esprit : +La douleur trop contrainte aisément se redouble. +Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble. +Scène VI +Polydore, Valère +Polydore +Enfin, le beau mignon, vos bons déportements +Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments ; +Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, +Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles. +Valère +Que fais−je tous les jours qui soit si criminel ? +En quoi mériter tant le courroux paternel ? +Polydore +Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, +D'accuser un enfant si sage et si paisible ! +Las ! il vit comme un saint, et dedans la maison +Du matin jusqu'au soir il est en oraison. +Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, +Et fait du jour la nuit, oh ! la grande imposture ! +Qu'il n'a considéré père ni parenté +En vingt occasions, horrible fausseté ! +Que de fraîche mémoire un furtif hyménée +A la fille d'Albert a joint sa destinée, +Sans craindre de la suite un désordre puissant : +On le prend pour un autre, et le pauvre innocent +Ne sait pas seulement ce que je veux lui dire ! +Ha ! chien ! que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, +Te croiras−tu toujours et ne pourrai−je pas +Te voir être une fois sage avant mon trépas ? +Valère, seul. +D'où peut venir ce coup ? mon âme embarrassée +Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée. +Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu ! +Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu +Dans ce juste courroux. +Scène VII +Mascarille, Valère +Valère +Mascarille, mon père, +Que je viens de trouver, sait toute notre affaire. +Mascarille +Il la sait ? +Valère +Oui. +Mascarille +D'où diantre a−t−il pu la savoir ? +Valère +Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ; +Mais enfin d'un succès cette affaire est suivie +Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. +Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux, +Il excuse ma faute, il approuve mes feux ; +Et je voudrais savoir qui peut être capable +D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable. +Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçoi. +Mascarille +Et que me diriez−vous, Monsieur, si c'étoit moi +Qui vous eût procuré cette heureuse fortune ? +Valère +Bon ! bon ! tu voudrois bien ici m'en donner d'une. +Mascarille +C'est moi, vous dis−je, moi dont le patron le sait, +Et qui vous ai produit ce favorable effet. +Valère +Mais, là, sans te railler ? +Mascarille +Que le diable m'emporte +Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte ! +Valère +Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement +Tu n'en vas recevoir le juste payement ! +Mascarille +Ha ! Monsieur, qu'est−ce ci ? Je défends la surprise. +Valère +C'est la fidélité que tu m'avois promise ? +Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué +Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué. +Traître, de qui la langue à causer trop habile +D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, +Qui me perds tout à fait, il faut, sans discourir, +Que tu meures. +Mascarille +Tout beau : mon âme, pour mourir, +N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, +Attendre le succès qu'aura cette aventure. +J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler +Un hymen que vous−même aviez peine à celer : +C'étoit un coup d'Etat, et vous verrez l'issue +Condamner la fureur que vous avez conçue. +De quoi vous fâchez−vous ? pourvu que vos souhaits +Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, +Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes ? +Valère +Et si tous ces discours ne sont que des sornettes ? +Mascarille +Toujours serez−vous lors à temps pour me tuer. +Mais enfin mes projets pourront s'effectuer ; +Dieu fera pour les siens ; et content dans la suite, +Vous me remercierez de ma rare conduite. +Valère +Nous verrons. Mais Lucile... +Mascarille +Alte ! son père sort. +Scène VIII +Valère, Albert, Mascarille +Albert +Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, +Plus je me sens piqué de ce discours étrange, +Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change ; +Car Lucile soutient que c'est une chanson, +Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. +Ha ! Monsieur, est−ce vous, de qui l'audace insigne +Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ? +Mascarille +Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, +Et contre votre gendre ayez moins de courroux. +Albert +Comment gendre, coquin ? Tu portes bien la mine +De pousser les ressorts d'une telle machine, +Et d'en avoir été le premier inventeur. +Mascarille +Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur. +Albert +Trouves−tu beau, dis−moi, de diffamer ma fille, +Et faire un tel scandale à toute une famille ? +Mascarille +Le voilà prêt de faire en tout vos volontés. +Albert +Que voudrois−je sinon qu'il dît des vérités ? +Si quelque intention le pressoit pour Lucile, +La recherche en pouvoit être honnête et civile : +Il falloit l'attaquer du côté du devoir, +Il falloit de son père implorer le pouvoir, +Et non pas recourir à cette lâche feinte, +Qui porte à la pudeur une sensible atteinte. +Mascarille +Quoi ? Lucile n'est pas sous des liens secrets +A mon maître ? +Albert +Non, traître, et n'y sera jamais. +Mascarille +Tout doux ! Et s'il est vrai que ce soit chose faite, +Voulez−vous l'approuver, cette chaîne secrète ? +Albert +Et s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, +Veux−tu te voir casser les jambes et les bras ? +Valère +Monsieur, il est aisé de vous faire paroître +Qu'il dit vrai. +Albert +Bon ! voilà l'autre encor, digne maître +D'un semblable valet ! Oh ! les menteurs hardis ! +Mascarille +D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis. +Valère +Quel seroit notre but de vous en faire accroire ? +Albert +Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire +Mascarille +Mais venons à la preuve, et sans nous quereller, +Faites sortir Lucile et la laissez parler. +Albert +Et si le démenti par elle vous en reste ? +Mascarille +Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste. +Promettez à leurs voeux votre consentement, +Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, +Si de sa propre bouche elle ne vous confesse +Et la foi qui l'engage et l'ardeur qui la presse. +Albert +Il faut voir cette affaire. +Mascarille +Allez, tout ira bien. +Albert +Holà ! Lucile, un mot. +Valère +Je crains... +Mascarille +Ne craignez rien. +Scène IX +Valère, Albert, Mascarille, Lucile +Mascarille +Seigneur Albert, au moins, silence. Enfin, Madame, +Toute chose conspire au bonheur de votre âme, +Et Monsieur votre père, averti de vos feux, +Vous laisse votre époux et confirme vos voeux, +Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles +Deux mots de votre aveu confirment nos paroles. +Lucile +Que me vient donc conter ce coquin assuré ? +Mascarille +Bon ! me voilà déjà d'un beau titre honoré. +Lucile +Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie +Fait ce conte galand qu'aujourd'hui l'on publie. +Valère +Pardon, charmant objet, un valet a parlé, +Et j'ai vu malgré moi notre hymen révélé. +Lucile +Notre hymen ? +Valère +On sait tout, adorable Lucile, +Et vouloir déguiser est un soin inutile. +Lucile +Quoi ? l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux ? +Valère +C'est un bien qui me doit faire mille jaloux ; +Mais j'impute bien moins, ce bonheur de ma flamme +A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. +Je sais que vous avez sujet de vous fâcher, +Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher ; +Et j'ai de mes transports forcé la violence +A ne point violer votre expresse défense ; +Mais... +Mascarille +Hé bien ! oui, c'est moi : le grand mal que voilà. +Lucile +Est−il une imposture égale à celle−là ? +Vous l'osez soutenir en ma présence même, +Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème ? +Oh ! le plaisant amant, dont la galante ardeur +Veut blesser mon honneur au défaut de mon coeur, +Et que mon père, ému de l'éclat d'un sot conte, +Paye avec mon hymen qui me couvre de honte ! +Quand tout contribueroit à votre passion : +Mon père, les destins, mon inclination, +On me verroit combattre, en ma juste colère, +Mon inclination, les destins et mon père, +Perdre même le jour, avant que de m'unir +A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir. +Allez ; et si mon sexe, avecque bienséance, +Se pouvoir emporter à quelque violence, +Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi. +Valère +C'en est fait, son courroux ne peut être adouci. +Mascarille +Laissez−moi lui parler. Eh ! Madame, de grâce, +A quoi bon maintenant toute cette grimace ? +Quelle est votre pensée ? et quel bourru transport +Contre vos propres voeux vous fait roidir si fort ? +Si Monsieur votre père étoit homme farouche, +Passe ; mais il permet que là raison le touche, +Et lui−même m'a dit qu'une confession +Vous va tout obtenir de son affection. +Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte +A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte ; +Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté, +Par un bon mariage on voit tout rajusté ; +Et quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme, +Le mal n'est pas si grand, que de tuer un homme. +On sait que la chair est fragile quelquefois, +Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois. +Vous n'avez pas été sans doute la première, +Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière. +Lucile +Quoi ? Vous pouvez ouïr ces discours effrontés, +Et vous ne dites mot à ces indignités ? +Albert +Que veux−tu que je dise ? Une telle aventure +Me met tout hors de moi. +Mascarille +Madame, je vous jure +Que déjà vous devriez avoir tout confessé. +Lucile +Et quoi donc confesser ? +Mascarille +Quoi ? Ce qui s'est passé +Entre mon maître et vous : la belle raillerie ! +Lucile +Et que s'est−il passé, monstre d'effronterie, +Entre ton maître et moi ? +Mascarille +Vous devez, que je croi, +En savoir un peu plus de nouvelles que moi, +Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire +Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire. +Lucile +C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet. +Scène X +Valère, Mascarille, Albert +Mascarille +Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet. +Albert +Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue +De faire une action dont son père la loue. +Mascarille +Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant +M'emporte, si j'ai dit rien que de très−constant ! +Albert +Et nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille, +Si tu portes fort loin une audace pareille ! +Mascarille +Voulez−vous deux témoins qui me justifieront ? +Albert +Veux−tu deux de mes gens qui te bâtonneront ? +Mascarille +Leur rapport doit au mien donner toute créance. +Albert +Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance. +Mascarille +Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi. +Albert +Je te dis que j'aurai raison de tout ceci. +Mascarille +Connoissez−vous Ormin, ce gros notaire habile ? +Albert +Connois−tu bien Grimpant, le bourreau de la ville ? +Mascarille +Et Simon le tailleur, jadis si recherché ? +Albert +Et la potence mise au milieu du marché ? +Mascarille +Vous verrez confirmer par eux cet hyménée. +Albert +Tu verras achever par eux ta destinée. +Mascarille +Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi. +Albert +Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi. +Mascarille +Et ces yeux les ont vus s'entre−donner parole. +Albert +Et ces yeux te verront faire la capriole. +Mascarille +Et pour signe, Lucile avoit un voile noir. +Albert +Et pour signe, ton front nous le fait assez voir. +Mascarille +Oh ! l'obstiné vieillard ! +Albert +Oh ! le fourbe damnable ! +Va, rends grâce à mes ans qui me font incapable +De punir sur−le−champ l'affront que tu me fais : +Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets. +Scène XI +Valère, Mascarille +Valère +Hé bien ! ce beau succès que tu devois produire... +Mascarille +J'entends à démi−mot ce que vous voulez dire : +Tout s'arme contre moi ; pour moi de tous côtés +Je vois coups de bâton et gibets apprêtés. +Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, +Je me vais d'un rocher précipiter moi−même, +Si dans le désespoir dont mon coeur est outré, +Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. +Adieu, Monsieur. +Valère +Non, non ; ta fuite est superflue : +Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue. +Mascarille +Je ne saurois mourir quand je suis regardé, +Et mon trépas ainsi se verroit retardé. +Valère +Suis−moi, traître, suis−moi : mon amour en furie +Te fera voir si c'est matière à raillerie. +Mascarille +Malheureux Mascarille ! à quels maux aujourd'hui +Te vois−tu condamné pour le péché d'autrui +Acte IV +Scène I +Ascagne, Frosine +Frosine +L'aventure est fâcheuse. +Ascagne +Ah ! ma chère Frosine, +Le sort absolument a conclu ma ruine. +Cette affaire, venue au point où la voilà, +N'est pas assurément pour en demeurer là ; +Il faut qu'elle passe outre ; et Lucile et Valère, +Surpris des nouveautés d'un semblable mystère, +Voudront chercher un jour dans ces obscurités +Par qui tous mes projets se verront avortés. +Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, +Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui−même, +S'il arrive une fois que mon sort éclairci +Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, +Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence : +Son intérêt détruit me laisse à ma naissance ; +C'est fait de sa tendresse ; et quelque sentiment +Où pour ma fourbe alors pût être mon amant, +Voudra−t−il avouer pour épouse une fille +Qu'il verra sans appui de biens et de famille ? +Frosine +Je trouve que c'est là raisonné comme il faut ; +Mais ces réflexions devoient venir plus tôt. +Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière ? +Il ne falloit pas être une grande sorcière +Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, +Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui : +L'action le disoit, et dès que je l'ai sue, +Je n'en ai prévu guère une meilleure issue. +Ascagne +Que dois−je faire enfin ? Mon trouble est sans pareil. +Mettez−vous en ma place, et me donnez conseil. +Frosine +Ce doit être à vous−même, en prenant votre place, +A me donner conseil dessus cette disgrâce ; +Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi ; +"Conseillez−moi, Frosine : au point où je me voi, +Quel remède treuver ? Dites, je vous en prie." +Ascagne +Hélas ! ne traitez point ceci de raillerie ; +C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis +Que de rire et de voir les termes où j'en suis. +Frosine +Non vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible, +Et pour vous en tirer je ferois mon possible ; +Mais que puis−je, après tout ? Je vois fort peu de jour +A tourner cette affaire au gré de votre amour. +Ascagne +Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure. +Frosine +Ha ! pour cela toujours il est assez bonne heure : +La mort est un remède à trouver quand on veut, +Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut. +Ascagne +Non, non, Frosine, non ; si vos conseils propices +Ne conduisent mon sort parmi ces précipices, +Je m'abandonne toute aux traits du d��sespoir. +Frosine +Savez−vous ma pensée ? Il faut que j'aille voir +La... Mais Eraste vient, qui pourroit nous distraire. +Nous pourrons en marchant parler de cette affaire : +Allons, retirons−nous. +Scène II +Eraste, Gros−René +Eraste +Encore rebuté ? +Gros−René +Jamais ambassadeur ne fut moins écouté +A peine ai−je voulu lui porter la nouvelle +Du moment d'entretien que vous souhaitiez d'elle +Qu'elle m'a répondu, tenant son quant−à−moi : +"Va, va, je fais état de lui comme de toi ; +Dis−lui qu'il se promène" ; et sur ce beau langage. +Pour suivre son chemin m'a tourné le visage ; +Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau +Lâchant un "Laisse−nous, beau valet de carreau", +M'a planté là comme elle : et mon sort et le vôtre +N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre. +Eraste +L'ingrate ! recevoir avec tant de fierté +Le prompt retour d'un cœur justement emporté ! +Quoi ? le premier transport d'un amour qu'on abuse +Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse ? +Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal, +Devoit être insensible au bonheur d'un rival ? +Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place, +Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace ? +De mes justes soupçons suis−je sorti trop tard ? +Je n'ai point attendu de serments de sa part ; +Et lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire, +Ce coeur impatient lui rend toute sa gloire, +Il cherche à s'excuser ; et le sien voit si peu +Dans ce profond respect la grandeur de mon feu ! +Loin d'assurer une âme, et lui fournir des armes +Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, +L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport, +Et rejette de moi message, écrit, abord ! +Ha ! sans doute, un amour a peu de violence, +Qu'est capable d'éteindre une si foible offense ; +Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur +Découvre assez pour moi tout le fond de son coeur, +Et de quel prix doit être à présent à mon âme +Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. +Non, je ne prétends plus demeurer engagé +Pour un coeur où je vois le peu de part que j'ai ; +Et puisque l'on témoigne une froideur extrême +A conserver les gens, je veux faire de même. +Gros−René +Et moi de même aussi : soyons tous deux fâchés, +Et mettons notre amour au rang des vieux péchés. +Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage, +Et lui faire sentir que l'on a du courage. +Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir. +Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, +Les femmes n'auroient pas la parole si haute. +Oh ! qu'elles nous sont bien fières par notre faute ! +Je veux être pendu, si nous ne les verrions +Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, +Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes +Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes. +Eraste +Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend ; +Et pour punir le sien par un autre aussi grand, +Je veux mettre en mon coeur une nouvelle flamme. +Gros−René +Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme : +A toutes je renonce, et crois, en bonne foi, +Que vous feriez fort bien de faire comme moi. +Car, voyez−vous, la femme est, comme on dit, mon maître, +Un certain animal difficile à connoître, +Et de qui la nature est fort encline au mal ; +Et comme un animal est toujours animal, +Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie +Dureroit cent mille ans, aussi, sans repartie, +La femme est toujours femme, et jamais ne sera +Que femme, tant qu'entier le monde durera ; +D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe +Pour un sable mouvant ; car, goûtez bien, de grâce, +Ce raisonnement−ci, lequel est des plus forts : +Ainsi que la tête est comme le chef du corps, +Et que le corps sans chef est pire qu'une bête : +Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête, +Que tout ne soit pas bien réglé par le compas, +Nom voyons arriver de certains embarras ; +La partie brutale alors veut prendre empire +Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire +A dia, l'autre à hurhaut ; l'un demande du mou, +L'autre du dur ; enfin tout va sans savoir où : +Pour montrer qu'ici−bas, ainsi qu'on l'interprète, +La tête d'une femme est comme la girouette +Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent. +C'est pourquoi le cousin Aristote souvent +La compare à la mer ; d'où vient qu'on dit qu'au monde +On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. +Or, par comparaison (car la comparaison +Nous fait distinctement comprendre une raison, +Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude, +Une comparaison qu'une similitude), +Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît +Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît, +Vient à se courroucer ; le vent souffle et ravage, +Les flots contre les flots font un remu−ménage +Horrible ; et le vaisseau, malgré le nautonier, +Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier : +Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, +On voit une tempête en forme de bourrasque, +Qui veut compétiter par de certains... propos ; +Et lors un... certain vent, qui par... de certains flots, +De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable... +Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable. +Eraste +C'est fort bien raisonner. +Gros−René +Assez bien, Dieu merci. +Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici. +Tenez−vous ferme, au moins. +Eraste +Ne te mets pas en peine. +Gros−René +J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne. +Scène III +Eraste, Lucile, Marinette, Gros−René +Marinette +Je l'aperçois encor ; mais ne vous rendez point. +Lucile +Ne me soupçonne pas d'être foible à ce point. +Marinette +Il vient à nous. +Eraste +Non, non, ne croyez pas, Madame, +Que je revienne encor vous parler de ma flamme. +C'en est fait ; je me veux guérir, et connois bien +Ce que de votre coeur a possédé le mien. +Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense +M'a trop bien éclairé de votre indifférence, +Et je dois vous montrer que les traits du mépris +Sont sensibles surtout aux généreux esprits. +Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres +Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres, +Et le ravissement où j'étois de mes fers +Les auroit préférés à des sceptres offerts : +Oui, mon amour pour vous, sans doute, étoit extrême ; +Je vivois tout en vous ; et, je l'avouerai même, +Peut−être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé, +Assez de peine encore à m'en voir dégagé +Possible que, malgré la cure qu'elle essaie, +Mon âme saignera longtemps de cette plaie, +Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien, +Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien ; +Mais enfin il n'importe, et puisque votre haine +Chasse un coeur tant de fois que l'amour vous ramène, +C'est la dernière ici des importunités +Que vous aurez jamais de mes voeux rebutés. +Lucile +Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière, +Monsieur, et m'épargner encor cette dernière. +Eraste +Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits ! +Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, +Puisque vous le voulez : que je perde la vie +Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie ! +Lucile +Tant mieux, c'est m'obliger. +Eraste +Non, non, n'ayez pas peur +Que je fausse parole : eussé−je un foible coeur +Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, +Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage +De me voir revenir. +Lucile +Ce seroit bien en vain. +Eraste +Moi−même de cent coups je percerois mon sein, +Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne, +De vous revoir après ce traitement indigne. +Lucile +Soit, n'en parlons donc plus. +Eraste +Oui, oui, n'en parlons plus ; +Et pour trancher ici tous propos superflus, +Et vous donner, ingrate, une preuve certaine +Que je veux, sans retour sortir de votre chaîne, +Je ne veux rien garder qui puisse retracer +Ce que de mon esprit il me faut effacer. +Voici votre portrait : il présente à la vue +Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue ; +Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, +Et c'est un imposteur enfin que je vous rends. +Gros−René +Bon. +Lucile +Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, +Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre. +Marinette +Fort bien. +Eraste +Il est à vous encor ce bracelet. +Lucile +Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet. +Eraste lit. +"Vous m'aimez d'une amour extrême, +Eraste, et de mon coeur voulez être éclairci : +Si je n'aime Eraste de même, +Au moins aimé−je fort qu'Eraste m'aime ainsi. +Lucile." +Eraste continue. +Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ? +C'est une fausseté digne de ce supplice. +Lucile lit. +"J'ignore le destin de mon amour ardente, +Et jusqu'à quand je souffrirai ; +Mais je sais, ô beauté charmante, +Que toujours je vous aimerai. +Eraste." +(Elle continue) +Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux ? +Et la main et la lettre ont menti toutes deux. +Gros−René +Poussez. +Eraste +Elle est de vous ; suffit : même fortune. +Marinette +Ferme. +Lucile +J'aurois regret d'en épargner aucune. +Gros−René +N'ayez pas le dernier. +Marinette +Tenez bon jusqu'au bout. +Lucile +Enfin, voilà le reste. +Eraste. +Et, grâce au Ciel, c'est tout. +Que sois−je exterminé, si je ne tiens parole ! +Lucile +Me confonde le Ciel, si la mienne est frivole ! +Eraste +Adieu donc. +Lucile +Adieu donc. +Marinette +Voilà qui va des mieux. +Gros−René +Vous triomphez. +Marinette +Allons ôtez−vous de ses yeux. +Gros−René +Retirez−vous après cet effort de courage. +Marinette +Qu'attendez−vous encor ? +Gros−René +Que faut−il davantage ? +Eraste +Ha ! Lucile, Lucile, un coeur comme le mien +Se fera regretter, et je le sais fort bien. +Lucile +Eraste, Eraste, un coeur fait comme est fait le vôtre +Se peut facilement réparer par un autre. +Eraste +Non, non : cherchez partout, vous n'en aurez jamais +De si passionné pour vous, je vous promets. +Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie : +J'aurois tort d'en former encore quelque envie. +Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger ; +Vous avez voulu rompre : il n'y faut plus songer ; +Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, +N'aura jamais pour vous de passion si tendre. +Lucile +Quand on aime les gens, on les traite autrement ; +On fait de leur personne un meilleur jugement. +Eraste +Quand on aime les gens, on peut, de jalousie, +Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie ; +Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet +Se résoudre à les perdre, et vous, vous l'avez fait. +Lucile +La pure jalousie est plus respectueuse. +Eraste +On voit d'un oeil plus doux une offense amoureuse. +Lucile +Non, votre coeur, Eraste, étoit mal enflammé. +Eraste +Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé. +Lucile +Eh ! je crois que cela foiblement vous soucie. +Peut−être en seroit−il beaucoup mieux pour ma vie. +Si je... Mais laissons là ces discours superflus : +Je ne dis point quels sont mes pensers là−dessus. +Eraste +Pourquoi ? +Lucile +Par la raison que nous rompons ensemble. +Et que cela n'est plus de saison, ce me semble. +Eraste +Nous rompons ? +Lucile +Oui, vraiment : quoi ? n'en est−ce pas fait ? +Eraste +Et vous voyez cela d'un esprit satisfait ? +Lucile +Comme vous. +Eraste +Comme moi ? +Lucile +Sans doute : c'est foiblesse +De faire voir aux gens que leur perte nous blesse. +Eraste +Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu. +Lucile +Moi ? Point du tout ; c'est vous qui l'avez résolu. +Eraste +Moi ? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême. +Lucile +Point : vous avez voulu vous contenter vous−même. +Eraste +Mais si mon coeur encor revouloit sa prison,... +Si, tout fâché qu'il est, il demandoit pardon ? +Lucile +Non, non, n'en faites rien : ma foiblesse est trop grande, +J'aurois peur d'accorder trop tôt votre demande. +Eraste +Ha ! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, +Ni moi sur cette peur trop tôt le demander. +Consentez−y, Madame : une flamme si belle +Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle. +Je le demande enfin : me l'accorderez−vous, +Ce pardon obligeant ? +Lucile +Ramenez−moi chez nous. +Scène IV +Marinette, Gros−René +Marinette +Oh ! la lâche personne ! +Gros−René +Ha ! le foible courage ! +Marinette +J'en rougis de dépit. +Gros−René +J'en suis gonflé de rage. +Ne t'imagine pas que je me rende ainsi. +Marinette +Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi. +Gros−René +Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère. +Marinette +Tu nous prends pour un autre, et tu n'as pas affaire +A ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau, +Pour nous donner envie encore de sa peau ! +Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face ? +Moi, je te chercherois ? Ma foi, l'on t'en fricasse +Des filles comme nous ! +Gros−René +Oui ? tu le prends par là ? +Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà +Ton beau galand de neige, avec ta nompareille : +Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille. +Marinette +Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, +Voilà ton demi−cent d'épingles de Paris, +Que tu me donnas hier avec tant de fanfare. +Gros−René +Tiens encor ton couteau ; la pièce est riche et rare : +Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don. +Marinette +Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton. +Gros−René +J'oubliois d'avant−hier ton morceau de fromage : +Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage +Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi. +Marinette +Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi ; +Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière. +Gros−René +Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire ? +Marinette +Prends garde à ne venir jamais me reprier. +Gros−René +Pour couper tout chemin à nous rapatrier, +Il faut rompre la paille : une paille rompue +Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue. +Ne fais point les doux yeux : je veux être fâché. +Marinette +Ne me lorgne point, toi : j'ai l'esprit trop touché. +Gros−René +Romps : voilà le moyen de ne s'en plus dédire. +Romps : tu ris, bonne bête ? +Marinette +Oui, car tu me fais rire. +Gros−René +La peste soit ton ris ! Voilà tout mon courroux +Déjà dulcifié. Qu'en dis−tu ? romprons−nous, +Ou ne romprons−nous pas ? +Marinette +Vois. +Gros−René +Vois, toi. +Marinette +Vois, toi−même. +Gros−René +Est−ce que tu consens que jamais je ne t'aime ? +Marinette +Moi ? Ce que tu voudras. +Gros−René +Ce que tu voudras, toi ; +Dis. +Marinette +Je ne dirai rien. +Gros−René +Ni moi non plus. +Marinette +Ni moi. +Gros−René +Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace : +Touche, je te pardonne. +Marinette +Et moi, je te fais grâce. +Gros−René +Mon Dieu ! qu'à tes appas je suis acoquiné ! +Marinette +Que Marinette est sotte après son Gros−René ! +Acte V +Scène I +Mascarille +"Dès que l'obscurité régnera dans la ville, +Je me veux introduire au logis de Lucile : +Va vite de ce pas préparer pour tantôt +Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut." +Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre : +"Va vitement chercher un licou pour te pendre." +Venez çà, mon patron (car dans l'étonnement +Où m'a jeté d'abord un tel commandement, +Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre ; +Mais je vous veux ici parler, et vous confondre : +Défendez−vous donc bien, et raisonnons sans bruit) +Vous voulez, dites−vous, aller voir cette nuit +Lucile ? "Oui, Mascarille." Et que pensez−vous faire ? +"Une action d'amant qui se veut satisfaire." +Une action d'un homme à fort petit cerveau +Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau. +"Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle : +Lucile est irritée." Eh bien ! tant. pis pour elle. +"Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit." +Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit : +Nous garantira−t−il, cet amour, je vous prie, +D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie ? +"Penses−tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal ? " +Oui vraiment je le pense, et surtout ce rival. +"Mascarille, en tout cas, l'espoir où je me fonde, +Nous irons bien armés ; et si quelqu'un nous gronde, +Nous nous chamaillerons." Oui, voilà justement +Ce que votre valet ne prétend nullement : +Moi, chamailler, bon Dieu ! suis−je un Roland, mon maître, +Ou quelque Ferragu ? C'est fort mal me connoître. +Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, +Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer +Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, +Je suis scandalisé d'une étrange manière. +"Mais tu seras armé de pied en cap." Tant pis : +J'en serai moins léger à gagner le taillis ; +Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe +Où ne puisse glisser une vilaine pointe. +"Oh ! tu seras ainsi tenu pour un poltron." +Soit, pourvu que toujours je branle le Menton : +A table comptez−moi, si vous voulez, pour quatre ; +Mais comptez−moi pour rien s'il s'agit de se battre. +Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, +Pour moi, je trouve l'air de celui−ci fort doux ; +Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, +Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure. +Scène II +Valère, Mascarille +Valère +Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux : +Le soleil semble s'être oublié dans les cieux ; +Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière +Je vois rester encore une telle carrière, +Que je crois que jamais il ne l'achèvera +Et que de sa lenteur mon âme enragera. +Mascarille +Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre +Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre ! +Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts... +Valère +Ne me fais point ici de contes superflus. +Quand j'y devrois trouver cent embûches mortelles, +Je sens de son courroux des gênes trop cruelles, +Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort : +C'est un point résolu. +Mascarille +J'approuve ce transport ; +Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire +En cachette. +Valère +Fort bien. +Mascarille +Et j'ai peur de vous nuire. +Valère +Et comment ? +Mascarille +Une toux me tourmente à mourir, +Dont le bruit importun vous fera découvrir : +De moment en moment... Vous voyez le supplice. +Valère +Ce mal te passera : prends du jus de réglisse. +Mascarille +Je ne crois pas, Monsieur, qu'il se veuille passer. +Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser ; +Mais j'aurois un regret mortel, si j'étois cause +Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose. +Scène III +Valère, La Rapière, Mascarille +La Rapière +Monsieur, de bonne part je viens d'être informé +Qu'Eraste est contre vous fortement animé, +Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille +Rouer jambes et bras à votre Mascarille. +Mascarille +Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. +Qu'ai−je fait pour me voir rouer jambes et bras ? +Suis−je donc gardien, pour employer ce style, +De la virginité des filles de la ville ? +Sur la tentation ai−je quelque crédit ? +Et puis−je mais, chétif, si le coeur leur en dit ? +Valère +Oh ! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent ! +Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, +Eraste n'aura pas si bon marché de nous. +La Rapière. +S'il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous : +Vous savez de tout temps que je suis un bon frère. +Valère +Je vous suis obligé, Monsieur de la Rapière. +La Rapière +J'ai deux amis aussi que je vous puis donner, +Qui contre tous venants sont gens à dégainer, +Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance. +Mascarille +Acceptez−les, Monsieur. +Valère +C'est trop de complaisance. +La Rapière +Le petit Gille encore eût pu nous assister, +Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. +Monsieur, le grand dommage ! et l'homme de service ! +Vous avez su le tour que lui fit la justice : +Il mourut en César, et lui cassant les os, +Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots. +Valère +Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte +Doit être regretté. Mais quant à votre escorte, +Je vous rends grâce. +La Rapière +Soit ; mais soyez averti +Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti. +Valère +Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende, +Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande, +Et par toute la ville aller présentement, +Sans être accompagné que de lui seulement. +Mascarille +Quoi ? Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? Quelle audace ! +Las ! vous voyez tous deux comme l'on nous menace, +Combien de tous côtés... +Valère +Que regardes−tu là ? +Mascarille +C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. +Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, +Ne nous obstinons point à rester dans la rue : +Allons nous renfermer. +Valère +Nous renfermer, faquin ! +Tu m'oses proposer un acte de coquin ! +Sus, sans plus de discours, résous−toi de me suivre. +Mascarille +Eh ! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre ! +On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps ! +Valère +Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. +Ascagne vient ici, laissons−le : il faut attendre +Quel parti de lui−même il résoudra de prendre. +Cependant avec moi viens prendre à la maison +Pour nous frotter. +Mascarille +Je n'ai nulle démangeaison. +Que maudit soit l'amour, et les filles maudites +Qui veulent en tâter, puis font les chattemites ! +Scène IV +Ascagne, Frosine +Ascagne +Est−il bien vrai, Frosine, et ne rêvé−je point ? +De grâce, contez−moi bien tout de point en point. +Frosine +Vous en saurez assez le détail ; laissez faire : +Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire +Que redits trop de fois de moment en moment. +Suffit que vous sachiez qu'après ce testament +Qui vouloit un garçon pour tenir sa promesse, +De la femme d'Albert la dernière grossesse +N'accoucha que de vous : et que lui dessous main +Ayant depuis longtemps concerté son dessein, +Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière, +Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. +La mort ayant ravi ce petit innocent +Quelque dix mois après, Albert étant absent, +La crainte d'un époux et l'amour maternelle +Firent l'événement d'une ruse nouvelle : +Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang ; +Vous devîntes celui qui tenoit votre rang, +Et la mort de ce fils mis dans votre famille +Se couvrit pour Albert de celle de sa fille. +Voilà de votre sort un mystère éclairci +Que votre feinte mère a caché jusqu'ici ; +Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, +Par qui ses intérêts n'étoient pas tous les vôtres. +Enfin cette visite, où j'espérois si peu, +Plus qu'on ne pouvoit croire a servi votre feu. +Cette Ignès vous relâche ; et par votre autre affaire +L'éclat de son secret devenu nécessaire, +Nous en avons nous deux votre père informé ; +Un billet de sa femme a le tout confirmé ; +Et poussant plus avant encore notre pointe, +Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, +Aux intérêts d'Albert de Polydore après +Nous avons ajusté si bien les intérêts, +Si doucement à lui déplié ces mystères, +Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires, +Enfin, pour dire tout, mené si prudemment +Son esprit pas à pas à l'accommodement, +Qu'autant que votre père il montre de tendresse +A confirmer les noeuds qui font votre allégresse. +Ascagne +Ha ! Frosine, la joie, où vous m'acheminez... +Et que ne dois−je point à vos soins fortunés ! +Frosine +Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, +Et pour son fils encor nous défend de rien dire. +Scène V +Ascagne, Frosine, Polydore +Polydore +Approchez−vous, ma fille : un tel nom m'est permis, +Et j'ai su le secret que cachoient ces habits. +Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse, +Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, +Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux +Quand il saura l'objet de ses soins amoureux : +Vous valez tout un monde, et c'est moi qui l'assure. +Mais le voici : prenons plaisir de l'aventure. +Allez faire venir tous vos gens promptement. +Ascagne +Vous obéir sera mon premier compliment. +Scène VI +Mascarille, Polydore, Valère +Mascarille +Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées : +J'ai songé cette nuit de perles défilées, +Et d'oeufs cassés : Monsieur, un tel songe m'abat. +Valère +Chien de poltron ! +Polydore +Valère, il s'apprête un combat +Où toute ta valeur te sera nécessaire : +Tu vas avoir en tête un puissant adversaire. +Mascarille +Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger +Pour retenir des gens qui se vont égorger ! +Pour moi, je le veux bien ; mais au moins s'il arrive +Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, +Ne m'en accusez point. +Polydore +Non, non : en cet endroit +Je le pousse moi−même à faire ce qu'il doit. +Mascarille +Père dénaturé ! +Valère +Ce sentiment, mon père, +Est d'un homme de coeur, et je vous en révère. +J'ai dû vous offenser, et je suis criminel +D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel ; +Mais à quelque dépit que ma faute vous porte, +La nature toujours se montre la plus forte ; +Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir +Que le transport d'Eraste ait de quoi m'émouvoir +Polydore +On me faisoit tantôt redouter sa menace : +Mais les choses depuis ont bien changé de face ; +Et sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort +Tu vas être attaqué. +Mascarille +Point de moyen d'accord ? +Valère +Moi, le fuir ! Dieu m'en garde. Et qui donc pourroit−ce être ? +Polydore +Ascagne. +Valère +Ascagne ? +Polydore +Oui, tu le vas voir paroître. +Valère +Lui, qui de me servir m'avoir donné sa foi ! +Polydore +Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi, +Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, +Qu'un combat seul à seul vuide votre querelle. +Mascarille +C'est un brave homme : il sait que les coeurs généreux +Ne mettent point les gens en compromis pour eux. +Polydore +Enfin d'une imposture ils te rendent coupable, +Dont le ressentiment m'a paru raisonnable ; +Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord +Que tu satisferois Ascagne sur ce tort, +Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, +Dans les formalités en pareil cas requises. +Valère +Et Lucile, mon père, a d'un coeur endurci... +Polydore +Lucile épouse Eraste, et te condamne aussi ; +Et pour convaincre mieux tes discours d'injustice, +Veut qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse. +Valère +Ha ! c'est une impudence à me mettre en fureur : +Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur ? +Scène VII +Mascarille, Lucile, Eraste, Polydore, Albert, Valère +Albert +Hé bien ! les combattants ? On amène le nôtre : +Avez−vous disposé le courage du vôtre ? +Valère +Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer ; +Et si j'ai pu trouver sujet de balancer, +Un reste de respect en pouvoit être cause, +Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. +Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout : +A toute extrémité mon esprit se résout, +Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, +Dont il faut hautement que mon amour se venge. +Non pas que cet amour prétende encore à vous : +Tout son feu se résout en ardeur de courroux ; +Et quand j'aurai rendu votre honte publique, +Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. +Allez, ce procédé, Lucile, est odieux : +A peine en puis−je croire au rapport de mes yeux ; +C'est de toute pudeur se montrer ennemie, +Et vous devriez mourir d'une telle infamie. +Lucile +Un semblable discours me pourroit affliger, +Si je n'avois en main qui m'en saura venger. +Voici venir Ascagne ; il aura l'avantage +De vous faire changer bien vite de langage, +Et sans beaucoup d'effort. +Scène VIII +Mascarille, Lucile, Eraste, Albert, Valère, Gros−René, Marinette, Ascagne, Frosine, Polydore +Valère +Il ne le fera pas, +Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras. +Je le plains de défendre une soeur criminelle ; +Mais puisque son erreur me veut faire querelle, +Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi. +Eraste +Je prenois intérêt tantôt à tout ceci ; +Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, +Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire. +Valère +C'est bien fait, la prudence est toujours de saison ; +Mais... +Eraste +Il saura pour tous vous mettre à la raison. +Valère +Lui ? +Polydore +Ne t'y trompe pas ; tu ne sais pas encore +Quel étrange garçon est Ascagne. +Albert +Il l'ignore. +Mais il pourra dans peu le lui faire savoir. +Valère +Sus donc ! que maintenant il me le fasse voir. +Marinette +Aux yeux de tous ? +Gros−René +Cela ne seroit pas honnête. +Valère +Se moque−t−on de moi ? Je casserai la tête +A quelqu'un des rieurs. Enfin voyons l'effet. +Ascagne +Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait ; +Et dans cette aventure où chacun m'intéresse, +Vous allez voir plutôt éclater ma foiblesse, +Connoître que le Ciel, qui dispose de nous, +Ne me fit pas un coeur pour tenir contre vous, +Et qu'il vous réservoit, pour victoire facile, +De finir le destin du frère de Lucile. +Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, +Ascagne va par vous recevoir le trépas ; +Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire +Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, +En vous donnant pour femme, en présence de tous, +Celle qui justement ne peut être qu'à vous. +Valère +Non, quand toute la terre, après sa perfidie +Et les traits effrontés... +Ascagne +Ah ! souffrez que je die, +Valère, que le coeur qui vous est engagé +D'aucun crime envers vous ne peut être chargé : +Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême, +Et j'en prends à témoin votre père lui−même. +Polydore +Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, +Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. +Celle à qui par serment ton âme est attachée +Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée ; +Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans, +Fit ce déguisement qui trompe tant de gens ; +Et depuis peu l'amour en a su faire un autre, +Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre. +Ne va point regarder à tout le monde aux yeux : +Je te fais maintenant un discours sérieux. +Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile, +La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, +Et qui par ce ressort, qu'on ne comprenoit pas, +A semé parmi vous un si grand embarras. +Mais, puisqu'Ascagne ici fait place à Dorothée, +Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, +Et qu'un noeud plus sacré donne force au premier. +Albert +Et c'est là justement ce combat singulier +Qui devoit envers nous réparer votre offense, +Et pour qui les édits n'ont point fait de défense. +Polydore +Un tel événement rend tes esprits confus ; +Mais en vain tu voudrois balancer là−dessus. +Valère +Non, non, je ne veux pas songer à m'en défendre ; +Et si cette aventure a lieu de me surprendre, +La surprise me flatte, et je me sens saisir +De merveille à la fois, d'amour et de plaisir. +Se peut−il que ces yeux... ? +Albert +Cet habit, cher Valère, +Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. +Allons lui faire en prendre un autre ; et cependant +Vous saurez le détail de tout cet incident. +Valère +Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée... +Lucile +L'oubli de cette injure est une chose aisée. +Albert +Allons, ce compliment se fera bien chez nous, +Et nous aurons loisir de nous en faire tous. +Eraste +Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, +Qu'il reste encore ici des sujets de carnage : +Voilà bien à tous deux notre amour couronné ; +Mais de son Mascarille et de mon Gros−René, +Par qui doit Marinette être ici possédée ? +Il faut que par le sang l'affaire soit vuidée. +Mascarille +Nenni, nenni : mon sang dans mon corps sied trop bien. +Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien : +De l'humeur que je sais la chère Marinette, +L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette. +Marinette +Et tu crois que de toi je ferois mon galant ? +Un mari, passe encor : tel qu'il est, on le prend ; +On n'y va pas chercher tant de cérémonie. +Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie. +Gros−René +Ecoute : quand l'hymen aura joint nos deux peaux, +Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux. +Mascarille +Tu crois te marier pour toi tout seul, compère ? +Gros−René +Bien entendu : je veux une femme sévère, +Ou je ferai beau bruit. +Mascarille +Eh ! mon Dieu ! tu feras +Comme les autres font, et tu t'adouciras. +Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques, +Dégénèrent souvent en maris pacifiques. +Marinette +Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi : +Les douceurs ne feront que blanchir contre moi, +Et je te dirai tout. +Mascarille +Oh ! las ! fine pratique ! +Un mari confident ! ... +Marinette +Taisez−vous, as de pique. +Albert +Pour la troisième fois, allons−nous−en chez nous +Poursuivre en liberté des entretiens si doux. +Les Précieuses ridicules +Comédie +Représentée pour la première fois +sur le théâtre du Petit−Bourbon +le 18e novembre 1659 +par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Préface +C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerai +toute autre violence plutôt que celle−là. +Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser, par honneur, ma comédie. J'offenserais m +à propos tout Paris, si je l'accusais d'avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu d +ces sortes d'ouvrages, il y aurait de l'impertinence à moi de le démentir ; et, quand j'aurais eu la plus +mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintena +qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande +partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importait qu'on ne les +dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu'elles avaient eu dans la représentation éta +assez beau pour en demeurer là. J'avais résolu, dis−je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point +donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe ; et je ne voulais pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon +dans la galerie du Palais. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie +dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise. J'ai eu +beau crier : O temps ! ô moeurs ! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un +procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et conse +à une chose qu'on ne laisserait pas de faire sans moi. +Mon Dieu ! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour, et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on +l'imprime ! Encore si l'on m'avait donné du temps, j'aurais pu mieux songer à moi, et j'aurais pris toutes l +précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables +occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvra +et dont j'aurais tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurais tâché de faire une belle et +docte préface ; et je ne manque point de livres qui m'auraient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur +tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition et le reste. +J'aurais parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auraient pas refusé, ou de +vers français, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auraient loué en grec, et l'on n'ignore pas qu'une loua +en grec est d'une merveilleuse efficace à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisi +me reconnaître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur l +sujet de cette comédie. J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête +permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent +d'être bernés ; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière d +comédie ; et que, par la même raison les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avis +de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan ; non plus que les juges, les princes et les rois, de v +Trivelin, ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi : aussi les véritable +précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j +dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luyne veut m'aller relier de ce pas : à la bonne heur +puisque Dieu l'a voulu. +Personnages +La Grange, amant rebuté. +Du Croisy, amant rebuté. +Gorgibus, bon bourgeois. +Magdelon, fille de Gorgibus, précieuse ridicule. +Cathos, nièce de Gorgibus, précieuse ridicule. +Marotte, servante des Précieuses ridicules. +Almanzor, laquais des Précieuses ridicules. +Le Marquis de Mascarille, valet de La Grange. +Le Vicomte de Jodelet, valet de Du Croisy. +Deux porteurs de chaise. +Voisines. +Violons. +Scène I +La Grange, Du Croisy +Du Croisy +Seigneur la Grange... +La Grange +Quoi ? +Du Croisy +Regardez−moi un peu sans rire. +La Grange +Eh bien ? +Du Croisy +Que dites−vous de notre visite ? en êtes−vous fort satisfait ? +La Grange +A votre avis, avons−nous sujet de l'être tous deux ? +Du Croisy +Pas tout à fait, à dire vrai. +La Grange +Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A−t−on jamais vu, dites−moi, deux pecques +provinciales faire plus les renchéries que celles−là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous +peine ont−elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'ell +ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois : "Quelle heure est−il ? " +Ont−elles répondu que oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire ? Et ne m'avouerez−vous pas enfi +que, quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fa +Du Croisy +Il me semble que vous prenez la chose fort à coeur. +La Grange +Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je veux me venger de cette impertinence. Je connois ce qui +nous a fait mépriser. L'air précieux n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les province +nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquet +que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu ; et si vous m'en croyez, nous leur jouer +tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur +monde. +Du Croisy +Et comment encore ? +La Grange +J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière d +bel esprit ; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant, qui s'est m +dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et +dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux. +Du Croisy +Eh bien ! qu'en prétendez−vous faire ? +La Grange +Ce que j'en prétends faire ? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant. +Scène II +Gorgibus, du Croisy, La Grange +Gorgibus +Eh bien ! vous avez vu ma nièce et ma fille : les affaires iront−elles bien ? Quel est le résultat de cette +visite ? +La Grange +C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous di +c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très−humbles +serviteurs. +Gorgibus +Ouais ! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit venir leur mécontentement ? Il faut savo +un peu ce que c'est. Holà ! +Scène III +Marotte, Gorgibus +Marotte +Que désirez−vous, Monsieur ? +Gorgibus +Où sont vos maîtresses ? +Marotte +Dans leur cabinet. +Gorgibus +Que font−elles ? +Marotte +De la pommade pour les lèvres. +Gorgibus +C'est trop pommadé. Dites−leur qu'elles descendent. Ces pendardes−là, avec leur pommade, ont, je pense +envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je n +connois point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moin +quatre valets vivroient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient. +Scène IV +Magdelon, Cathos, Gorgibus +Gorgibus +Il est bien nécessaire vraiment de faire tant de dépense pour vous graisser le museau. Dites−moi un peu ce +que vous avez fait à ces Messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vous avois−je pas +commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous donner pour maris ? +Magdelon +Et quelle estime, mon père, voulez−vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens−là ? +Cathos +Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne ? +Gorgibus +Et qu'y trouvez−vous à redire ? +Magdelon +La belle galanterie que la leur ! Quoi ? débuter d'abord par le mariage ! +Gorgibus +Et par où veux−tu donc qu'ils débutent ? par le concubinage ? N'est−ce pas un procédé dont vous avez su +de vous louer toutes deux aussi bien que moi ? Est−il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien sacré où +aspirent, n'est−il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions ? +Magdelon +Ah ! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la +sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses. +Gorgibus +Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose simple et sacrée, et que c'est +faire en honnêtes gens que de débuter par là. +Magdelon +Mon Dieu, que, si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini ! La belle chose que ce se +si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain−pied fût marié à Clélie ! +Gorgibus +Que me vient conter celle−ci ? +Magdelon +Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'ap +les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le +doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au tem +ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien +conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache u +temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettr +le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se d +faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et ce +déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'ama +de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discou +de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les riva +qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de +fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les chose +traitent dans les belles manières et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser +Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et +prendre justement le roman par la queue ! encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand +ce procédé ; et j'ai mal au coeur de la seule vision que cela me fait. +Gorgibus +Quel diable de jargon entends−je ici ? Voici bien du haut style. +Cathos +En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui s +tout à fait incongrus en galanterie ? Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que +Billets−Doux, Petits−Soins, Billets−Galants et Jolis−Vers sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez−v +pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des +gens ? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête +irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans ! ... mon Dieu, quels amants sont− +là ! Quelle frugalité d'ajustement et quelle sécheresse de conversation ! On n'y dure point, on n'y tient pa +J'ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand +demi−pied que leurs hauts−de−chausses ne soient assez larges. +Gorgibus +Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, +Magdelon... +Magdelon +Eh ! de grâce, mon père, défaites−vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement. +Gorgibus +Comment, ces noms étranges ! Ne sont−ce pas vos noms de baptême ? +Magdelon +Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous ayez pu faire une fi +si spirituelle que moi. A−t−on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon ? et ne +m'avouerez−vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde ? +Cathos +Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots−là +le nom de Polyxène que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont une grâce dont i +faut que vous demeuriez d'accord. +Gorgibus +Ecoutez, il n'y a qu'un mot qui serve : je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous o +été donnés par vos parrains et marraines ; et pour ces Messieurs dont il est question, je connois leurs fam +et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vou +avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âg +Cathos +Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait +choquante. Comment est−ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ? +Magdelon +Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver +Laissez−nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion. +Gorgibus +Il n'en faut point douter, elles sont achevées. Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes ; je +veux être maître absolu ; et pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux ava +qu'il soit peu, ou, ma foi ! vous serez religieuses : j'en fais un bon serment. +Scène V +Cathos, Magdelon +Cathos +Mon Dieu ! ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière ! que son intelligence est épaisse +qu'il fait sombre dans son âme ! +Magdelon +Que veux−tu, ma chère ? J'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être +véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure, un jour, me viendra développer une naissance plus +illustre. +Cathos +Je le croirois bien ; oui, il y a toutes les apparences du monde ; et pour moi, quand je me regarde aussi... +Scène VI +Marotte, Cathos, Magdelon +Marotte +Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir. +Magdelon +Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : "Voilà un nécessaire qui demande si vous êt +en commodité d'être visibles." +Marotte +Dame ! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filofie dans le Grand Cyre. +Magdelon +L'impertinente ! Le moyen de souffrir cela ? Et qui est−il, le maître de ce laquais ? +Marotte +Il me l'a nommé le marquis de Mascarille. +Magdelon +Ah ! ma chère, un marquis ! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura o +parler de nous. +Cathos. +Assurément, ma chère. +Magdelon +Il faut le recevoir dans cette salle basse, plutôt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moin +et soutenons notre réputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces. +Marotte +Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est là : il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende +Cathos +Apportez−nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez−vous bien d'en salir la glace par la +communication de votre image. +Scène VII +Mascarille, deux porteurs +Mascarille +Holà, porteurs, holà ! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds−là ont dessein de me briser à force de +heurter contre les murailles et les pavés. +Premier porteur +Dame ! c'est que la porte est étroite : vous avez voulu aussi que nous soyons entrés jusqu'ici. +Mascarille +Je le crois bien. Voudriez−vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de +saison pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue ? Allez, ôtez votre chaise d'ici. +Deuxième porteur +Payez−nous donc, s'il vous plaît, Monsieur. +Mascarille +Hem ? +Deuxième porteur +Je dis, Monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît. +Mascarille, lui donnant un soufflet. +Comment, coquin, demander de l'argent à une personne de ma qualité ! +Deuxième porteur +Est−ce ainsi qu'on paye les pauvres gens ? et votre qualité nous donne−t−elle à dîner ? +Mascarille +Ah ! ah ! ah ! je vous apprendrai à vous connoître ! Ces canailles−là s'osent jouer à moi. +Première porteur, prenant un des bâtons de sa chaise. +Cà ! payez−nous vitement ! +Mascarille +Quoi ? +Premier porteur +Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure. +Mascarille +Il est raisonnable. +Premier porteur +Vite donc. +Mascarille +Oui−da. Tu parles comme il faut, toi ; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens : es−tu +content ? +Premier porteur +Non, je ne suis pas content : vous avez donné un soufflet à mon camarade, et... +Mascarille +Doucement. Tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi quand on s'y prend de la bonne façon. A +venez me reprendre tantôt pour aller au Louvre, au petit coucher. +Scène VIII +Marotte, Mascarille +Marotte +Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à l'heure. +Mascarille +Qu'elles ne se pressent point : je suis ici posté commodément pour attendre. +Marotte +Les voici. +Scène IX +Magdelon, Cathos, Mascarille, Almanzor +Mascarille, après avoir salué. +Mesdames, vous serez surprises, sans doute, de l'audace de ma visite ; mais votre réputation vous attire c +méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout après lui. +Magdelon +Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser. +Cathos +Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené. +Mascarille +Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez ; et +vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris. +Magdelon +Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges ; et nous n'avons garde, ma +cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie. +Cathos +Ma chère, il faudroit faire donner des siéges. +Magdelon +Holà, Almanzor ! +Almanzor +Madame. +Magdelon +Vite, voiturez−nous ici les commodités de la conversation. +Mascarille +Mais au moins, y a−t−il sûreté ici pour moi ? +Cathos +Que craignez−vous ? +Mascarille +Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être +fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable, +d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière ? Ah ! par ma foi, je m'en défie, et je +m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal. +Magdelon +Ma chère, c'est le caractère enjoué. +Cathos +Je vois bien que c'est un Amilcar. +Magdelon +Ne craignez rien : nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre coeur peut dormir en assurance sur +prud'homie. +Cathos +Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heu +contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser. +Mascarille, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons. Eh bien, Mesdames, que dites−vous de Paris ? +Magdelon +Hélas ! qu'en pourrions−nous dire ? Il faudroit être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Par +est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie. +Mascarille +Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n'y a point de salut pour les honnêtes gens. +Cathos +C'est une vérité incontestable. +Mascarille +Il y fait un peu crotté ; mais nous avons la chaise. +Magdelon +Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais tem +Mascarille +Vous recevez beaucoup de visites : quel bel esprit est des vôtres ? +Magdelon +Hélas ! nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes en passe de l'être, et nous avons une am +particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces Messieurs du Recueil des pièces choisies. +Cathos +Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses. +Mascarille +C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne : ils me rendent tous visite ; et je puis dire que je ne +lève jamais sans une demi−douzaine de beaux esprits. +Magdelon +Eh ! mon Dieu, nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié ; car +enfin il faut avoir la connoissance de tous ces Messieurs−là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont ceux +donnent le branle à la réputation dans Paris et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule +fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. Mais +moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruit +cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque +jour les petites nouvelles galantes, les jolies commerces de prose et de vers. On sait à point nommé : "Un +a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet ; une telle a fait des paroles sur un tel air ; celui− +fait un madrigal sur une jouissance ; celui−là a composé des stances sur une infidélité ; Monsieur un tel +écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les h +heures ; un tel auteur a fait un tel dessein ; celui−là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre m +ses ouvrages sous la presse." C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies ; et si l'on ignore ces +choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. +Cathos +En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusq +moindre petit quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde s'il falloit +qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu. +Mascarille +Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en +peine : je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un +bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voy +je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris +deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compte +énigmes et les portraits. +Magdelon +Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits ; je ne vois rien de si galant que cela. +Mascarille +Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous +déplairont pas. +Cathos +Pour moi, j'aime terriblement les énigmes. +Mascarille +Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner. +Magdelon +Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés. +Mascarille +C'est mon talent particulier ; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine. +Magdelon +Ah ! certes, cela sera du dernier beau. J'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer. +Mascarille +Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au−dessous de ma condition ; mais je le fa +seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent. +Magdelon +Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé. +Mascarille +Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes +amies que je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus. +Cathos +L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit. +Mascarille +Ecoutez donc. +Magdelon +Nous y sommes de toutes nos oreilles. +Mascarille +Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde : +Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, +Votre oeil en tapinois me dérobe mon coeur. +Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! +Cathos +Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant. +Mascarille +Tout ce que je fais a l'air cavalier ; cela ne sent point le pédant. +Magdelon +Il en est éloigné de plus de deux mille lieues. +Mascarille +Avez−vous remarqué ce commencement : Oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire : oh, oh ! Comme un +homme qui s'avise tout d'un coup : oh, oh ! La surprise : oh, oh ! +Magdelon +Oui, je trouve ce oh, oh ! admirable. +Mascarille +Il semble que cela ne soit rien. +Cathos +Ah ! mon Dieu, que dites−vous ? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer. +Magdelon +Sans doute ; et j'aimerois mieux avoir fait ce oh, oh ! qu'un poème épique. +Mascarille +Tudieu ! vous avez le goût bon. +Magdelon +Eh ! je ne l'ai pas tout à fait mauvais. +Mascarille +Mais n'admirez−vous pas aussi je n'y prenois pas garde ? Je n'y prenois pas garde, je ne m'apercevois pas +cela : façon de parler naturelle : je n'y prenois pas garde. Tandis que sans songer à mal, tandis +qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton ; je vous regarde, c'est−à−dire, je m'amuse à vo +considérer, je vous observe, je vous contemple ; Votre oeil en tapinois... Que vous semble de ce mot +tapinois ? n'est−il pas bien choisi ? +Cathos +Tout à fait bien. +Mascarille +Tapinois, en cachette : il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris : tapinois. +Magdelon +Il ne se peut rien de mieux. +Mascarille +Me dérobe mon coeur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! Ne diriez−v +pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter ? Au voleur, au voleur, au +voleur, au voleur ! +Magdelon +Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant. +Mascarille +Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus. +Cathos +Vous avez appris la musique ? +Mascarille +Moi ? Point du tout. +Cathos +Et comment donc cela se peut−il ? +Mascarille +Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. +Magdelon +Assurément, ma chère. +Mascarille +Ecoutez si vous trouverez l'air à votre goût. Hem, hem. La, la, la, la, la. La brutalité de la saison a +furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière. +(Il chante.) +Oh, oh ! je n'y prenois pas... +Cathos +Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est−ce qu'on n'en meurt point ? +Magdelon +Il y a de la chromatique là dedans. +Mascarille +Ne trouvez−vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? Au voleur ! ... Et puis, comme si l'on crioit +bien fort : au, au, au, au, au, au, voleur ! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée : au voleur ! +Magdelon +C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure ; je suis +enthousiasmée de l'air et des paroles. +Cathos +Je n'ai encore rien vu de cette force−là. +Mascarille +Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude. +Magdelon +La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté. +Mascarille +A quoi donc passez−vous le temps ? +Cathos +A rien du tout. +Magdelon +Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements. +Mascarille +Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez ; aussi bien on en doit jouer une +nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble. +Magdelon +Cela n'est pas de refus. +Mascarille +Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons là ; car je me suis engagé de faire va +la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de +condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur +donner de la réputation ; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose no +contredire. Pour moi, j'y suis fort exact ; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : "Voilà qu +est beau ! " devant que les chandelles soient allumées. +Magdelon +Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on igno +dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être. +Cathos +C'est assez : puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur to +ce qu'on dira. +Mascarille +Je ne sais si je me trompe, mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie. +Magdelon +Eh ! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites. +Mascarille +Ah ! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter. +Cathos +Hé, à quels comédiens la donnerez−vous ? +Mascarille +Belle demande ! Aux grands comédiens. Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; le +autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle ; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter +bel endroit : et le moyen de connoître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit p +là qu'il faut faire le brouhaha ? +Cathos +En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage ; et les choses ne valent que +qu'on les fait valoir. +Mascarille +Que vous semble de ma petite−oie ? La trouvez−vous congruante à l'habit ? +Cathos +Tout à fait. +Mascarille +Le ruban est bien choisi. +Magdelon +Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur. +Mascarille +Que dites−vous de mes canons ? +Magdelon +Ils ont tout à fait bon air. +Mascarille +Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait. +Magdelon +Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement. +Mascarille +Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat. +Magdelon +Ils sentent terriblement bon. +Cathos +Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée. +Mascarille +Et celle−là ? +Magdelon +Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché délicieusement. +Mascarille +Vous ne me dites rien de mes plumes : comment les trouvez−vous ? +Cathos +Effroyablement belles. +Mascarille +Savez−vous que le brin me coûte un louis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généraleme +sur tout ce qu'il y a de plus beau. +Magdelon +Je vous assure que nous sympathisons vous et moi : j'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte +et jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne ouvrière. +Mascarille, s'écriant brusquement. +Ahi, ahi, ahi, doucement ! Dieu me damne, Mesdames, c'est fort mal en user ; j'ai à me plaindre de votre +procédé ; cela n'est pas honnête. +Cathos +Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ? +Mascarille +Quoi ? toutes deux contre mon coeur, en même temps ! m'attaquer à droit et à gauche ! Ah ! c'est contr +droit des gens ; la partie n'est pas égale ; et je m'en vais crier au meurtre. +Cathos +Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière. +Magdelon +Il a un tour admirable dans l'esprit. +Cathos +Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on l'écorche. +Mascarille +Comment diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds. +Scène X +Marotte, Mascarille, Cathos, Magdelon +Marotte +Madame, on demande à vous voir. +Magdelon +Qui ? +Marotte +Le vicomte de Jodelet. +Mascarille +Le vicomte de Jodelet ? +Marotte +Oui, Monsieur. +Cathos +Le connoissez−vous ? +Mascarille +C'est mon meilleur ami. +Magdelon +Faites entrer vitement. +Mascarille +Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure. +Cathos +Le voici. +Scène XI +Jodelet, Mascarille, Cathos, Magdelon, Marotte +Mascarille +Ah ! vicomte ! +Jodelet, s'embrassant l'un l'autre. +Ah ! marquis ! +Mascarille +Que je suis aise de te rencontrer ! +Jodelet +Que j'ai de joie de te voir ici ! +Mascarille +Baise−moi donc encore un peu, je te prie. +Magdelon +Ma toute bonne, nous commençons d'être connues ; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous ven +voir. +Mascarille +Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme−ci : sur ma parole, il est digne d'être connu de v +Jodelet +Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit ; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur to +sortes de personnes. +Magdelon +C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie. +Cathos +Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée bienheureuse. +Magdelon +Allons, petit garçon, faut−il toujours vous répéter les choses ? Voyez−vous pas qu'il faut le surcroît d'un +fauteuil ? +Mascarille +Ne vous étonnez pas de voir le Vicomte de la sorte ; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le +visage pâle comme vous le voyez. +Jodelet +Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre. +Mascarille +Savez−vous, Mesdames, que vous voyez dans le Vicomte un des plus vaillants hommes du siècle ? C'est +brave à trois poils. +Jodelet +Vous ne m'en devez rien, Marquis ; et nous savons ce que vous savez faire aussi. +Mascarille +Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion. +Jodelet +Et dans des lieux où il faisoit fort chaud. +Mascarille, les regardant toutes deux. +Oui ; mais non pas si chaud qu'ici. Hai, hai, hai ! +Jodelet +Notre connoissance s'est faite à l'armée ; et la première fois que nous nous vîmes, il commandoit un régim +de cavalerie sur les galères de Malte. +Mascarille +Il est vrai ; mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse ; et je me souviens que je n'étois qu +petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux. +Jodelet +La guerre est une belle chose ; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service +comme nous. +Mascarille +C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc. +Cathos +Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée. +Magdelon +Je les aime aussi ; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure. +Mascarille +Te souvient−il, Vicomte, de cette demi−lune que nous emportâmes sur les ennemis au siége d'Arras ? +Jodelet +Que veux−tu dire avec ta demi−lune ? C'étoit bien une lune toute entière. +Mascarille +Je pense que tu as raison. +Jodelet +Il m'en doit bien souvenir, ma foi : j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les +marques. Tâtez un peu, de grâce, vous sentirez quelque coup, c'étoit là. +Cathos +Il est vrai que la cicatrice est grande. +Mascarille +Donnez−moi un peu votre main, et tâtez celui−ci, là, justement au derrière de la tête : y êtes−vous ? +Magdelon +Oui : je sens quelque chose. +Mascarille +C'est un coup de mousquet que je reçus la dernière campagne que j'ai faite. +Jodelet +Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines. +Mascarille, mettant la main sur le bouton de son haut−de−chausses. +Je vais vous montrer une furieuse plaie. +Magdelon +Il n'est pas nécessaire : nous le croyons sans y regarder. +Mascarille +Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est. +Cathos +Nous ne doutons point de ce que vous êtes. +Mascarille +Vicomte, as−tu là ton carrosse ? +Jodelet +Pourquoi ? +Mascarille +Nous mènerions promener ces Dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau. +Magdelon +Nous ne saurions sortir aujourd'hui. +Mascarille +Ayons donc les violons pour danser. +Jodelet +Ma foi, c'est bien avisé. +Magdelon +Pour cela, nous y consentons ; mais il faut donc quelque surcroît de compagnie. +Mascarille +Holà ! Champagne, Picard, Bourguignon, Casquaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette +Au diable soient tous les laquais ! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que m +Ces canailles me laissent toujours seul. +Magdelon +Almanzor, dites aux gens de Monsieur qu'ils aillent querir des violons, et nous faites venir ces Messieurs +ces Dames d'ici près, pour peupler la solitude de notre bal. +Mascarille +Vicomte, que dis−tu de ces yeux ? +Jodelet +Mais toi−même, Marquis, que t'en semble ? +Mascarille +Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies nettes. Au moins, pour moi, je reçois +d'étranges secousses, et mon coeur ne tient plus qu'à un filet. +Magdelon +Que tout ce qu'il dit est naturel ! Il tourne les choses le plus agréablement du monde. +Cathos +Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit. +Mascarille +Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là−dessus. +Cathos +Eh ! je vous en conjure de toute la dévotion de mon coeur : que nous ayons quelque chose qu'on ait fait +pour nous. +Jodelet +J'aurois envie d'en faire autant ; mais je me treuve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quant +des saignées que j'y ai faites ces jours passés. +Mascarille +Que diable est cela ? Je fais toujours bien le premier vers ; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci +un peu trop pressé : je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde. +Jodelet +Il a de l'esprit comme un démon. +Magdelon +Et du galant, et du bien tourné. +Mascarille +Vicomte, dis−moi un peu, y a−t−il longtemps que tu n'as vu la Comtesse ? +Jodelet +Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite. +Mascarille +Sais−tu bien que le Duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lu +Magdelon +Voici nos amies qui viennent. +Scène XII +Jodelet, Mascarille, Cathos, Magdelon, Marotte, Lucile +Magdelon +Mon Dieu, mes chères, nous vous demandons pardon. Ces Messieurs ont eu fantaisie de nous donner les +âmes des pieds ; et nous vous avons envoyé querir pour remplir les vuides de notre assemblée. +Lucile +Vous nous avez obligées, sans doute. +Mascarille +Ce n'est ici qu'un bal à la hâte ; mais l'un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes. Les +violons sont−ils venus ? +Almanzor +Oui, Monsieur ; ils sont ici. +Cathos +Allons donc, mes chères, prenez place. +Mascarille, dansant lui seul comme par prélude. +La, la, la, la, la, la, la, la. +Magdelon +Il a tout à fait la taille élégante. +Cathos +Et a la mine de danser proprement. +Mascarille, ayant pris Magdelon. +Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence. Oh ! quel +ignorants ! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte ! ne sauriez−vous jouer en +mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme, ô violons de village. +Jodelet, dansant ensuite. +Holà ! ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sortir de maladie. +Scène XIII +Du Croisy, la Grange, Mascarille +La Grange +Ah ! ah ! coquins, que faites−vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons. +Mascarille, se sentant battre. +Ahy ! ahy ! ahy ! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi. +Jodelet +Ahy ! ahy ! ahy ! +La Grange +C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance. +Du Croisy +Voilà qui vous apprendra à vous connoître. +(Il sortent.) +Scène XIV +Mascarille, Jodelet, Cathos, Magdelon +Magdelon +Que veut donc dire ceci ? +Jodelet +C'est une gageure. +Cathos +Quoi ! vous laisser battre de la sorte ! +Mascarille +Mon Dieu, je n'ai pas voulu faire semblant de rien ; car je suis violent, et je me serois emporté. +Magdelon +Endurer un affront comme celui−là, en notre présence ! +Mascarille +Ce n'est rien : ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a longtemps ; et entre amis, on ne v +pas se piquer pour si peu de chose. +Scène XV +Du Croisy, la Grange, Mascarille, Jodelet, Magdelon, Cathos +La Grange +Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres. +Magdelon +Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison ? +Du Croisy +Comment, Mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous ? qu'ils viennent vou +faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal ? +Magdelon +Vos laquais ? +La Grange +Oui, nos laquais : et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites. +Magdelon +O Ciel ! quelle insolence ! +La Grange +Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue ; et si vous les vo +aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur−le−champ. +Jodelet +Adieu notre braverie. +Mascarille +Voilà le marquisat et la vicomté à bas. +Du Croisy +Ha ! ha ! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées ! Vous irez chercher autre part de quoi vous +rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure. +La Grange +C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits. +Mascarille +O Fortune, quelle est ton inconstance. +Du Croisy +Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose. +La Grange +Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, Mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez +continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira ; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, +nous vous protestons, Monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux. +Cathos +Ah ! quelle confusion ! +Magdelon +Je crève de dépit. +Violons, au Marquis. +Qu'est−ce donc que ceci ? Qui nous payera, nous autres ? +Mascarille +Demandez à Monsieur le Vicomte. +Violons, au Vicomte. +Qui est−ce qui nous donnera de l'argent ? +Jodelet +Demandez à Monsieur le Marquis. +Scène XVI +Gorgibus, Mascarille, Magdelon +Gorgibus +Ah ! coquines que vous êtes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois ! et je viens +d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces Messieurs qui sortent ! +Magdelon +Ah ! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite. +Gorgibus +Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes ! Ils se sont ressentis +traitement que vous leur avez fait ; et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront. +Magdelon +Ah ! je jure que nous en serons vengés, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez−vous vous +tenir ici après votre insolence ? +Mascarille +Traiter comme cela un marquis ! Voilà ce que c'est que du monde ! la moindre disgrâce nous fait mépris +de ceux qui nous chérissoient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part : je vois bien qu'on +n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue. +(Ils sortent tous deux.) +Scène XVII +Gorgibus, Magdelon, Cathos, Violons +Violons +Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez à leur défaut pour ce que nous avons joué ici. +Gorgibus, les battant +Oui, oui, je vous vais contenter, et voici la monnoie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sai +qui me tient que je ne vous en fasse autant. Nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà +que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour jama +Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, +vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez−vous être à tous les diables ! +Sganarelle +ou le Cocu imaginaire +Comédie +Représentée pour la première fois +sur le théâtre du Petit−Bourbon, +le 28e mai 1660 +par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Personnages +Gorgibus, bourgeois de Paris. +Célie, sa fille. +Lélie, amant de Célie. +Gros−René, valet de Lélie. +Sganarelle, bourgeois de Paris, et cocu imaginaire. +Sa Femme. +Villebrequin, père de Valère. +La Suivante de Célie. +Un parent de Sganarelle. +La scène est à Paris. +Scène I +Gorgibus, Célie, sa Suivante +Célie, sortant toute éplorée, et son père la suivant. +Ah ! n'espérez jamais que mon coeur y consente. +Gorgibus +Que marmottez−vous là, petite impertinente ? +Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu ? +Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ? +Et par sottes raisons votre jeune cervelle +Voudroit régler ici la raison paternelle ? +Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi ? +A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi, +O sotte, peut juger ce qui vous est utile ? +Par la corbleu ! gardez d'échauffer trop ma bile : +Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur, +Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. +Votre plus court sera, Madame la mutine, +D'accepter sans façons l'époux qu'on vous destine. +J'ignore, dites−vous, de quelle humeur il est, +Et dois auparavant consulter s'il vous plaît : +Informé du grand bien qui lui tombe en partage, +Dois−je prendre le soin d'en savoir davantage ? +Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats, +Pour être aimé de vous, doit−il manquer d'appas ? +Allez, tel qu'il puisse être, avec que cette somme +Je vous suis caution qu'il est très−honnête homme. +Célie +Hélas ! +Gorgibus +Eh bien, "hélas ! " Que veut dire ceci ? +Voyez le bel hélas ! qu'elle nous donne ici ! +Hé ! que si la colère une fois me transporte, +Je vous ferai chanter hélas ! de belle sorte ! +Voilà, voilà le fruit de ces empressements +Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans : +De quolibets d'amour votre tête est remplie, +Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. +Jetez−moi dans le feu tous ces méchants écrits, +Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits. +Lisez−moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, +Les Quatrains de Pybrac, et les doctes Tablettes +Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur, +Et plein de beaux dictons à réciter par coeur. +La Guide des pécheurs est encore un bon livre : +C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre ; +Et si vous n'aviez lu que ces moralités, +Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés. +Célie +Quoi ? vous prétendez donc, mon père, que j'oublie +La constante amitié que je dois à Lélie ? +J'aurois tort si, sans vous, je disposois de moi ; +Mais vous−même à ses voeux engageâtes ma foi. +Gorgibus +Lui fût−elle engagée encore davantage, +Un autre est survenu dont le bien l'en dégage. +Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien +Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien ; +Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire, +Et que sans lui le reste est une triste affaire. +Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri ; +Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari. +Plus que l'on ne le croit ce nom d'époux engage +Et l'amour est souvent un fruit du mariage. +Mais suis−je pas bien fat de vouloir raisonner +Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ? +Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences ; +Que je n'entende plus vos sottes doléances. +Ce gendre doit venir vous visiter ce soir : +Manquez un peu, manquez à le bien recevoir ! +Si je ne vous lui vois faire fort bon visage, +Je vous... Je ne veux pas en dire davantage. +Scène II +Célie, sa Suivante +La Suivante +Quoi ? refuser, Madame, avec cette rigueur, +Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur coeur ! +A des offres d'hymen répondre par des larmes, +Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes ! +Hélas ! que ne veut−on aussi me marier ? +Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier ; +Et loin qu'un pareil oui me donnât de la peine, +Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine. +Le précepteur qui fait répéter la leçon +A votre jeune frère a fort bonne raison +Lorsque, nous discourant des choses de la terre, +Il dit que la femelle est ainsi que le lierre, +Qui croît beau tant qu'à l'arbre il se tient bien serré, +Et ne profite point s'il en est séparé. +Il n'est rien de plus vrai, ma très−chère maîtresse, +Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse. +Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin ! +Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin, +L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'âme contente ; +Et je suis maintenant ma commère dolente. +Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, +Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver ; +Sécher même les draps me sembloit ridicule : +Et je tremble à présent dedans la canicule. +Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez−moi, +Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi ; +Ne fût−ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue +D'un Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue. +Célie +Peux−tu me conseiller de commettre un forfait, +D'abandonner Lélie, et prendre ce mal−fait ? +La Suivante +Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête, +Puisque si hors de temps son voyage l'arrête ; +Et la grande longueur de son éloignement +Me le fait soupçonner de quelque changement. +Célie, lui montrant le portrait de Lélie. +Ah ! ne m'accable point par ce triste présage ; +Vois attentivement les traits de ce visage : +Ils jurent à mon coeur d'éternelles ardeurs ; +Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs, +Et comme c'est celui que l'art y représente, +Il conserve à mes feux une amitié constante. +La Suivante +Il est vrai que ces traits marquent un digne amant, +Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement. +Célie +Et cependant il faut... Ah ! soutiens−moi. +(Laissant tomber le portrait de Lélie.) +La Suivante +Madame, +D'où vous pourroit venir... ? Ah ! bons Dieux ! elle pâme. +Hé vite, holà quelqu'un ! +Scène III +Célie, La Suivante, Sganarelle +Sganarelle +Qu'est−ce donc ? Me voilà. +La Suivante +Ma maîtresse se meurt. +Sganarelle +Quoi ? ce n'est que cela ? +Je croyois tout perdu, de crier de la sorte. +Mais approchons pourtant. Madame, êtes−vous morte ? +Hays ! elle ne dit mot. +La Suivante +Je vais faire venir +Quelqu'un pour l'emporter : veuillez la soutenir. +Scène IV +Célie, Sganarelle, sa femme +Sganarelle, en lui passant la main sur le sein. +Elle est froide partout et je ne sais qu'en dire. +Approchons−nous pour voir si sa bouche respire. +Ma foi, je ne sais pas, mais j'y trouve encor, moi, +Quelque signe de vie. +La femme de Sganarelle, regardant par la fenêtre. +Ah ! qu'est−ce que je voi ? +Mon mari dans ses bras... ! Mais je m'en vais descendre : +Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre. +Sganarelle +Il faut se dépêcher de l'aller secourir. +Certes, elle auroit tort de se laisser mourir : +Aller en l'autre monde est très−grande sottise, +Tant que dans celui−ci l'on peut−être de mise. +(Il l'emporte avec un homme que la suivante amène.) +Scène V +La femme de Sganarelle, seule. +Il s'est subitement éloigné de ces lieux, +Et sa fuite a trompé mon desir curieux ; +Mais de sa trahison je ne fais plus de doute, +Et le peu que j'ai vu me la découvre toute. +Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur +Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur : +Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres, +Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres. +Voilà de nos maris le procédé commun : +Ce qui leur est permis leur devient importun. +Dans le commencements ce sont toutes merveilles ; +Ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles ; +Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux, +Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux. +Ah ! que j'ai de dépit que la loi n'autorise +A changer de mari comme on fait de chemise ! +Cela seroit commode ; et j'en sais telle ici +Qui comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi. +(En ramassant le portrait que Célie avoit laissé tomber.) +Mais quel est ce bijou que le sort me présente ? +L'émail en est fort beau, la gravure charmante. +Ouvrons. +Scène VI +Sganarelle et sa Femme +Sganarelle +On la croyoit morte, et ce n'étoit rien. +Il n'en faut plus qu'autant : elle se porte bien. +Mais j'aperçois ma femme. +Sa Femme +O Ciel ! c'est mignature, +Et voilà d'un bel homme une vive peinture. +Sganarelle, à part, et regardant sur l'épaule de sa femme. +Que considère−t−elle avec attention ? +Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon. +D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue. +Sa Femme, sans l'apercevoir, continue. +Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue ; +Le travail plus que l'or s'en doit encor priser. +Hon ! que cela sent bon ! +Sganarelle, à part. +Quoi ? peste ! le baiser ! +Ah ! j'en tiens. +Sa Femme, poursuit. +Avouons qu'on doit être ravie +Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie, +Et que s'il en contoit avec attention, +Le penchant seroit grand à la tentation. +Ah ! que n'ai−je un mari d'une aussi bonne mine, +Au lieu de mon pelé, de mon rustre... ! +Sganarelle, lui arrachant le portrait. +Ah ! mâtine ! +Nous vous y surprenons en faute contre nous, +Et diffamant l'honneur de votre cher époux. +Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme, +Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien Madame ? +Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter, +Quel plus rare parti pourriez−vous souhaiter ? +Peut−on trouver en moi quelque chose à redire ? +Cette taille, ce port que tout le monde admire, +Ce visage si propre à donner de l'amour, +Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour ; +Bref, en tout et partout, ma personne charmante +N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente ? +Et pour rassasier votre appétit gourmand, +Il faut à son mari le ragoût d'un galand ? +Sa Femme +J'entends à demi−mot où va la raillerie +Tu crois par ce moyen... +Sganarelle +A d'autres, je vous prie ! +La chose est avérée, et je tiens dans mes mains +Un bon certificat du mal dont je me plains. +Sa Femme +Mon courroux n'a déjà que trop de violence, +Sans le charger encor d'une nouvelle offense. +Ecoute, ne crois pas retenir mon bijou, +Et songe un peu... +Sganarelle +Je songe à te rompre le cou. +Que ne puis−je, aussi bien que je tiens la copie, +Tenir l'original ! +Sa Femme +Pourquoi ? +Sganarelle +Pour rien, mamie : +Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier, +Et mon front de vos dons vous doit remercier. +(Regardant le portrait de Lélie.) +Le voilà, le beau−fils, le mignon de couchette, +Le malheureux tison de ta flamme secrète, +Le drôle avec lequel... ! +Sa Femme +Avec lequel... ? Poursuis. +Sganarelle +Avec lequel, te dis−je..., et j'en crève d'ennuis. +Sa Femme +Que me veut donc par là conter ce maître ivrogne ? +Sganarelle +Tu ne m'entends que trop, Madame la carogne. +Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus, +Et l'on va m'appeler seigneur Corneillius. +J'en suis pour mon honneur ; mais à toi qui me l'ôtes, +Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes. +Sa Femme +Et tu m'oses tenir de semblables discours ? +Sganarelle +Et tu m'oses jouer de ces diables de tours ? +Sa Femme +Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre. +Sganarelle +Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre ! +D'un panache de cerf sur le front me pourvoir, +Hélas ! voilà vraiment un beau venez−y−voir ! +Sa Femme +Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense +Qui puisse d'une femme exciter la vengeance, +Tu prends d'un feint courroux le vain amusement +Pour prévenir l'effet de mon ressentiment ? +D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle : +Celui qui fait l'offense est celui qui querelle. +Sganarelle +Eh ! la bonne effrontée ! A voir ce fier maintien, +Ne la croirait−on pas une femme de bien ? +Sa Femme +Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses, +Adresse−leur tes voeux, et fais−leur des caresses ; +Mais rends−moi mon portrait sans te jouer de moi. +(Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.) +Sganarelle, courant après elle. +Oui, tu crois m'échapper : je l'aurai malgré toi. +Scène VII +Lélie, Gros−René +Gros−René +Enfin, nous y voici. Mais, Monsieur, si je l'ose, +Je voudrois vous prier de me dire une chose. +Lélie +Hé bien ! parle. +Gros−René +Avez−vous le diable dans le corps +Pour ne pas succomber à de pareils efforts ? +Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, +Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes, +De qui le train maudit nous a tant secoués, +Que je m'en sens pour moi tous les membres roués ; +Sans préjudice encor d'un accident bien pire, +Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire : +Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau, +Sans prendre de repos, ni manger un morceau. +Lélie +Ce grand empressement n'est point digne de blâme : +De l'hymen de Célie on alarme mon âme ; +Tu sais que je l'adore ; et je veux être instruit, +Avant tout autre soin, de ce funeste bruit. +Gros−René +Oui ; mais un bon repas vous seroit nécessaire, +Pour s'aller éclaircir, Monsieur, de cette affaire : +Et votre coeur, sans doute, en deviendroit plus fort +Pour pouvoir résister aux attaques du sort. +J'en juge par moi−même ; et la moindre disgrâce, +Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse ; +Mais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout, +Et les plus grands revers n'en viendroient pas à bout. +Croyez−moi, bourrez−vous, et sans réserve aucune, +Contre les coups que peut vous porter la fortune ; +Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur, +De vingt verres de vin entourez votre coeur. +Lélie +Je ne saurois manger. +Gros−René, à part ce demi−vers. +Si−fait bien moi, je meure. +Votre dîné pourtant seroit prêt tout à l'heure. +Lélie +Tais−toi, je te l'ordonne. +Gros−René +Ah ! quel ordre inhumain ! +Lélie +J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim. +Gros−René +Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude +De voir qu'un sot amour fait toute votre étude. +Lélie +Laisse−moi m'informer de l'objet de mes voeux, +Et, sans m'importuner, va manger si tu veux. +Gros−René +Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne. +Scène VIII +Lélie, seul. +Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne : +Le père m'a promis, et la fille a fait voir +Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir. +Scène IX +Sganarelle, Lélie +Sganarelle +Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne +Du malheureux pendard qui cause ma vergogne. +Il ne m'est point connu. +Lélie, à part. +Dieu ! qu'aperçois−je ici ? +Et si c'est mon portrait, que dois−je croire aussi ? +Sganarelle continue. +Ah ! pauvre Sganarelle ! à quelle destinée +Ta réputation est−elle condamnée ! +(Apercevant Lélie qui le regarde, il se retourne d'un autre côté.) +Faut... +Lélie, à part. +Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi, +Etre sorti des mains qui le tenoient de moi. +Sganarelle +Faut−il que désormais à deux doigts l'on te montre, +Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre +On te rejette au nez le scandaleux affront +Qu'une femme mal née imprime sur ton front ? +Lélie, à part. +Me trompé−je ? +Sganarelle +Ah ! truande, as−tu bien le courage +De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge ? +Et femme d'un mari qui peut passer pour beau, +Faut−il qu'un marmouset, un maudit étourneau... ? +Lélie, à part, et regardant encore son portrait. +Je ne m'abuse point : c'est mon portrait lui−même. +Sganarelle lui retourne le dos. +Cet homme est curieux. +Lélie, à part. +Ma surprise est extrême. +Sganarelle +A qui donc en a−t−il ? +Lélie, à part. +Je le veux accoster. +(Haut.) +Puis−je... ? Hé ! de grâce, un mot. +Sganarelle le fuit encore. +Que me veut−il conter ? +Lélie +Puis−je obtenir de vous de savoir l'aventure +Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ? +Sganarelle, à part, et examinant le portrait qu'il tient et Lélie. +D'où lui vient ce desir ? Mais je m'avise ici... +Ah ! ma foi, me voilà de son trouble éclairci ! +Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme : +C'est mon homme, ou plutôt c'est celui de ma femme. +Lélie +Retirez−moi de peine, et dites d'où vous vient... +Sganarelle +Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient. +Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance ; +Il étoit en des mains de votre connoissance ; +Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous +Que les douces ardeurs de la dame et de vous. +Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie, +L'honneur d'être connu de votre seigneurie ; +Mais faites−moi celui de cesser désormais +Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais ; +Et songez que les noeuds du sacré mariage... +Lélie +Quoi ? celle, dites−vous, dont vous tenez ce gage... ? +Sganarelle +Est ma femme, et je suis son mari. +Lélie +Son mari ? +Sganarelle +Oui, son mari, vous dis−je, et mari très−marri ; +Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre +Sur l'heure à ses parents. +Scène X +Lélie, seul. +Ah ! que viens−je d'entendre ! +L'on me l'avoit bien dit, et que c'étoit de tous +L'homme le plus mal fait qu'elle avoit pour époux. +Ah ! quand mille serments de ta bouche infidèle +Ne m'auroient pas promis une flamme éternelle, +Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux +Devoit bien soutenir l'intérêt de mes feux, +Ingrate, et quelque bien... Mais ce sensible outrage, +Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage, +Me donne tout à coup un choc si violent +Que mon coeur devient foible, et mon corps chancelant. +Scène XI +Lélie, la Femme de Sganarelle +La Femme de Sganarelle, se tournant vers Lélie. +Malgré moi mon perfide... Hélas ! quel mal vous presse ? +Je vous vois prêt, Monsieur, à tomber en foiblesse. +Lélie +C'est un mal qui m'a pris assez subitement. +La femme de Sganarelle +Je crains ici pour vous l'évanouissement : +Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe. +Lélie +Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce. +Scène XII +Sganarelle et le parent de sa femme +Le parent +D'un mari sur ce point j'approuve le souci ; +Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi ; +Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle +Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle. +C'est un point délicat ; et de pareils forfaits, +Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais. +Sganarelle +C'est−à−dire qu'il faut toucher au doigt la chose. +Le parent +Le trop de promptitude à l'erreur nous expose. +Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu, +Et si l'homme, après tout, lui peut être connu ? +Informez−vous−en donc ; et si c'est ce qu'on pense, +Nous serons les premiers à punir son offense. +Scène XIII +Sganarelle, seul. +On ne peut pas mieux dire. En effet, il est bon +D'aller tout doucement. Peut−être, sans raison, +Me suis−je en tête mis ces visions cornues, +Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues. +Par ce portrait enfin dont je suis alarmé +Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé. +Tâchons donc par nos soins... +Scène XIV +Sganarelle, sa femme, Lélie, sur la porte de Sganarelle, et parlant à sa femme. +Sganarelle poursuit. +Ah ! que vois−je ? Je meure. +Il n'est plus question de portrait à cette heure : +Voici, ma foi, la chose en propre original. +La Femme de Sganarelle, à Lélie. +C'est par trop vous hâter, Monsieur ; et votre mal, +Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre. +Lélie +Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre. +De l'obligeant secours que vous m'avez prêté. +Sganarelle, à part. +La masque encore après lui fait civilité ! +Scène XV +Sganarelle, Lélie +Sganarelle, à part. +Il m'aperçoit. Voyons ce qu'il me pourra dire. +Lélie, à part. +Ah ! mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire... +Mais je dois condamner cet injuste transport, +Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort. +Envions seulement le bonheur de sa flamme. +(Passant auprès de lui et le regardant.) +Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme ! +Scène XVI +Sganarelle, Célie regardant aller Lélie. +Sganarelle, sans voir Célie. +Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus. +Cet étrange propos me rend aussi confus +Que s'il m'étoit venu des cornes à la tête. +(Il se tourne du côté que Lélie s'en vient d'en aller.) +Allez, ce procédé n'est point du tout honnête. +Célie, à part. +Quoi ? Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux. +Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux ? +Sganarelle poursuit. +"Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme ! " +Malheureux bien plutôt de l'avoir, cette infâme, +Dont le coupable feu, trop bien vérifié, +Sans respect ni demi nous a cocufié ! +(Célie approche peu à peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler.) +Mais je le laisse aller après un tel indice, +Et demeure les bras croisés comme un jocrisse ? +Ah ! je devois du moins lui jeter son chapeau, +Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau, +Et sur lui hautement, pour contenter ma rage, +Faire au larron d'honneur crier le voisinage. +Célie +Celui qui maintenant devers vous est venu, +Et qui vous a parlé, d'où vous est−il connu ? +Sganarelle +Hélas ! ce n'est pas moi qui le connoît, Madame ; +C'est ma femme. +Célie +Quel trouble agite ainsi votre âme ? +Sganarelle +Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison, +Et laissez−moi pousser des soupirs à foison. +Célie +D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes ? +Sganarelle +Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes ; +Et je le donnerois à bien d'autres qu'à moi +De se voir sans chagrin au point où je me voi. +Des maris malheureux vous voyez le modèle : +On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle ; +Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction, +L'on me dérobe encor la réputation. +Célie +Comment ? +Sganarelle +Ce damoiseau, parlant par révérence, +Me fait cocu, Madame, avec toute licence ; +Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui +Le commerce secret de ma femme et de lui. +Célie +Celui qui maintenant... +Sganarelle +Oui, oui, me déshonore : +Il adore ma femme, et ma femme l'adore. +Célie +Ah ! j'avois bien jugé que ce secret retour +Ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour ; +Et j'ai tremblé d'abord, en le voyant paroître, +Par un pressentiment de ce qui devoit être. +Sganarelle +Vous prenez ma défense avec trop de bonté. +Tout le monde n'a pas la même charité ; +Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, +Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire. +Célie +Est−il rien de plus noir que ta lâche action, +Et peut−on lui trouver une punition ? +Dois−tu ne te pas croire indigne de la vie, +Après t'être souillé de cette perfidie ? +O Ciel ! est−il possible ? +Sganarelle +Il est trop vrai pour moi. +Célie +Ah ! traître ! scélérat ! âme double et sans foi ! +Sganarelle +La bonne âme ! +Célie +Non, non, l'enfer n'a point de gêne +Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine. +Sganarelle +Que voilà bien parler ! +Célie +Avoir ainsi traité +Et la même innocence et la même bonté ! +Sganarelle. Il soupire haut. +Hay ! +Célie +Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose +A mérité l'affront où ton mépris l'expose ! +Sganarelle +Il est vrai. +Célie +Qui bien loin... Mais c'est trop, et ce coeur +Ne sauroit y songer sans mourir de douleur. +Sganarelle +Ne vous fâchez pas tant, ma très−chère Madame : +Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme. +Célie +Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer +Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer : +Mon coeur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire, +Et j'y cours de ce pas ; rien ne m'en peut distraire. +Scène XVII +Sganarelle, seul. +Que le Ciel la préserve à jamais de danger ! +Voyez quelle bonté de vouloir me venger ! +En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce, +M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse ; +Et l'on ne doit jamais souffrir sans dire mot +De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot. +Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte : +Montrons notre courage à venger notre honte. +Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, +Et sans aucun respect faire cocus les gens ! +(Il se retourne ayant fait trois ou quatre pas.) +Doucement, s'il vous plaît ! Cet homme a bien la mine +D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine ; +Il pourroit bien, mettant affront dessus affront, +Charger de bois mon dos comme il a fait mon front. +Je hais de tout mon coeur les esprits colériques, +Et porte grand amour aux hommes pacifiques ; +Je ne suis point battant, de peur d'être battu, +Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu. +Mais mon honneur me dit que d'une telle offense +Il faut absolument que je prenne vengeance. +Ma foi, laissons−le dire autant qu'il lui plaira : +Au diantre qui pourtant rien du tout en fera ! +Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine, +M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine, +Que par la ville ira le bruit de mon trépas, +Dites−moi, mon honneur, en serez−vous plus gras ? +La bière est un séjour par trop mélancolique, +Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique ; +Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé, +Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé : +Quel mal cela fait−il ? la jambe en devient−elle +Plus tortue, après tout, et la taille moins belle ? +Peste soit qui premier trouva l'invention +De s'affliger l'esprit de cette vision, +Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage +Aux choses que peut faire une femme volage ! +Puisqu'on tient à bon droit tout crime personnel, +Que fait là notre honneur pour être criminel ? +Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme. +Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme, +Il faut que tout le mal tombe sur notre dos ! +Elles font la sottise, et nous sommes les sots ! +C'est un vilain abus, et les gens de police +Nous devroient bien régler une telle injustice. +N'avons−nous pas assez des autres accidents +Qui nous viennent happer en dépit de nos dents ? +Les querelles, procès, faim, soif et maladie, +Troublent−ils pas assez le repos de la vie, +Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement +De se faire un chagrin qui n'a nul fondement ? +Moquons−nous de cela, méprisons les alarmes, +Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes. +Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort ; +Mais pourquoi moi pleurer, puisque je n'ai point tort ? +En tout cas, ce qui peut m'ôter ma fâcherie, +C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie : +Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien +Se pratique aujourd'hui par force gens de bien. +N'allons donc point chercher à faire une querelle +Pour un affront qui n'est que pure bagatelle. +L'on m'appellera sot de ne me venger pas ; +Mais je le serois fort de courir au trépas. +(Mettant la main sur son estomac.) +Je me sens là pourtant remuer une bile +Qui veut me conseiller quelque action virile ; +Oui, le courroux me prend ; c'est trop être poltron : +Je veux résolûment me venger du larron. +Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme, +Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme. +Scène XVIII +Gorgibus, Célie, La Suivante +Célie +Oui, je veux bien subir une si juste loi : +Mon père, disposez de mes voeux et de moi ; +Faites, quand vous voudrez, signer cet hyménée ; +A suivre mon devoir je suis déterminée ; +Je prétends gourmander mes propres sentiments, +Et me soumettre en tout à vos commandements. +Gorgibus +Ah ! voilà qui me plaît, de parler de la sorte. +Parbleu ! si grande joie à l'heure me transporte, +Que mes jambes sur l'heure en cabrioleroient, +Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroient. +Approche−toi de moi, viens çà que je t'embrasse : +Une telle action n'a pas mauvaise grâce ; +Un père, quand il veut, peut sa fille baiser, +Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser. +Va, le contentement de te voir si bien née +Me fera rajeunir de dix fois une année. +Scène XIX +Célie, La Suivante +La Suivante +Ce changement m'étonne. +Célie +Et lorsque tu sauras +Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras. +La Suivante +Cela pourroit bien être. +Célie +Apprends donc que Lélie +A pu blesser mon coeur par une perfidie ; +Qu'il étoit en ces lieux sans... +La Suivante +Mais il vient à nous. +Scène XX +Célie, Lélie, La Suivante +Lélie +Avant que pour jamais je m'éloigne de vous, +Je veux vous reprocher au moins en cette place... +Célie +Quoi ? me parler encore ? avez−vous cette audace ! +Lélie +Il est vrai qu'elle est grande ; et votre choix est tel, +Qu'à vous rien reprocher je serois criminel. +Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire, +Avec le digne époux qui vous comble de gloire. +Célie +Oui, traître ! j'y veux vivre ! et mon plus grand desir, +Ce seroit que ton coeur en eût du déplaisir. +Lélie +Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ? +Célie +Quoi ? tu fais le surpris et demandes ton crime ? +Scène XXI +Célie, Lélie, Sganarelle, La Suivante +Sganarelle entre armé. +Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur +Qui sans miséricorde a souillé notre honneur ! +Célie, à Lélie. +Tourne, tourne les yeux sans me faire répondre. +Lélie +Ah ! je vois... +Célie +Cet objet suffit pour te confondre. +Lélie +Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir. +Sganarelle +Ma colère à présent est en état d'agir ; +Dessus ses grands chevaux est monté mon courage, +Et si je le rencontre, on verra du carnage. +Oui, j'ai juré sa mort : rien ne peut l'empêcher : +Où je le trouverai, je le veux dépêcher. +Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne... +Lélie +A qui donc en veut−on ? +Sganarelle +Je n'en veux à personne. +Lélie +Pourquoi ces armes−là ? +Sganarelle +C'est un habillement +Que j'ai pris pour la pluie. +(A part.) +Ah ! quel contentement +J'aurois à le tuer ! Prenons−en le courage. +Lélie +Hay ? +Sganarelle, se donnant des coups de poings sur l'estomac et des soufflets pour s'exciter. +Je ne parle pas. +(A part.) +Ah ! poltron dont j'enrage ! +Lâche ! vrai coeur de poule ! +Célie +Il t'en doit dire assez, +Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés. +Lélie +Oui, je connois par là que vous êtes coupable +De l'infidélité la plus inexcusable +Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi. +Sganarelle, à part. +Que n'ai−je peu de coeur ! +Célie +Eh ! cesse devant moi, +Traître, de ce discours l'insolence cruelle ! +Sganarelle +Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle : +Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux ; +Là, hardi ! tâche à faire un effort généreux, +En le tuant tandis qu'il tourne le derrière. +Lélie, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle qui s'approchoit pour le tuer. +Puisqu'un pareil discours émeut votre colère, +Je dois de votre coeur me montrer satisfait, +Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait. +Célie +Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre. +Lélie +Allez, vous faites bien de le vouloir défendre. +Sganarelle +Sans doute elle fait bien de défendre mes droits. +Cette action, Monsieur, n'est point selon les lois. +J'ai raison de m'en plaindre ; et si je n'étois sage, +On verroit arriver un étrange carnage. +Lélie +D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal... ? +Sganarelle +Suffit. Vous savez bien où le bois me fait mal ; +Mais votre conscience et le soin de votre âme +Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme, +Et vouloir à ma barbe en faire votre bien +Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien. +Lélie +Un semblable soupçon est bas et ridicule. +Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule : +Je sais qu'elle est à vous ; et, bien loin de brûler... +Célie +Ah ! qu'ici tu sais bien, traître, dissimuler ! +Lélie +Quoi ? me soupçonnez−vous d'avoir une pensée +De qui son âme ait lieu de se croire offensée ? +De cette lâcheté voulez−vous me noircir ? +Célie +Parle, parle à lui−même, il pourra t'éclaircir. +Sganarelle +Vous me défendez mieux que je ne saurois faire, +Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire. +Scène XXII +Célie, Lélie, Sganarelle, sa Femme, la Suivante +La femme de Sganarelle, à Célie. +Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous +Faire éclater, Madame, un esprit trop jaloux ; +Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe. +Il est de certains feux de fort mauvaise grâce ; +Et votre âme devroit prendre un meilleur emploi +Que de séduire un coeur qui doit n'être qu'à moi. +Célie +La déclaration est assez ingénue. +Sganarelle, à sa femme. +L'on ne demandoit pas, carogne, ta venue : +Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend, +Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galand. +Célie +Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie. +(Se tournant vers Lélie.) +Tu vois si c'est mensonge ; et j'en suis fort ravie. +Lélie +Que me veut−on conter ? +La Suivante +Ma foi, je ne sais pas +Quand on verra finir ce galimatias ; +Déjà depuis longtemps je tâche à le comprendre, +Et si plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre : +Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler. +(Allant se mettre entre Lélie et sa maîtresse.) +Répondez−moi par ordre, et me laissez parler. +(A Lélie.) +Vous, qu'est−ce qu'à son coeur peut reprocher le vôtre ? +Lélie +Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre ; +Que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal, +J'accours tout transporté d'un amour sans égal, +Dont l'ardeur résistoit à se croire oubliée, +Mon abord en ces lieux la trouve mariée. +La Suivante +Mariée ! à qui donc ? +Lélie, montrant Sganarelle ? +A lui. +La Suivante +Comment, à lui ? +Lélie +Oui−da. +La Suivante +Qui vous l'a dit ? +Lélie +C'est lui−même, aujourd'hui. +La Suivante, à Sganarelle. +Est−il vrai ? +Sganarelle +Moi ? J'ai dit que c'étoit à ma femme +Que j'étois marié. +Lélie +Dans un grand trouble d'âme +Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi. +Sganarelle +Il est vrai : le voilà. +Lélie +Vous m'avez dit aussi +Que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage +Etoit liée à vous des noeuds du mariage. +Sganarelle +(Montrant sa femme.) +Sans doute. Et je l'avois de ses mains arraché, +Et n'eusse pas sans lui découvert son péché. +La femme de Sganarelle +Que me viens−tu conter par ta plainte importune ? +Je l'avois sous mes pieds rencontré par fortune ; +Et même, quand, après ton injuste courroux, +(Montrant Lélie.) +J'ai fait, dans sa foiblesse, entrer Monsieur chez nous, +Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture. +Célie +C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure ; +Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison +(A Sganarelle.) +Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison. +La Suivante +Vous voyez que sans moi vous y seriez encore +Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore. +Sganarelle +Prendrons−nous tout ceci pour de l'argent comptant ? +Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant ! +Sa Femme +Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée ; +Et doux que soit le mal, je crains d'être trompée. +Sganarelle +Hé ! mutuellement croyons−nous gens de bien : +Je risque plus du mien que tu ne fais du tien ; +Accepte sans façon le marché qu'on propose. +Sa Femme +Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose ! +Célie, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble. +Ah ! Dieux ! s'il est ainsi, qu'est−ce donc que j'ai fait ? +Je dois de mon courroux appréhender l'effet : +Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris, pour ma vengeance, +Le malheureux secours de mon obéissance ; +Et depuis un moment mon coeur vient d'accepter +Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter ; +J'ai promis à mon père ; et ce qui me désole... +Mais je le vois venir. +Lélie +Il me tiendra parole. +Scène XXIII +Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, La Suivante +Lélie +Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour +Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour +Verra, comme je crois, la promesse accomplie +Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie. +Gorgibus +Monsieur, que je revois en ces lieux de retour +Brûlant des mêmes feux, et dont l'ardente amour +Verra, que vous croyez, la promesse accomplie +Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie, +Très−humble serviteur à Votre Seigneurie. +Lélie +Quoi ? Monsieur, est−ce ainsi qu'on trahit mon espoir ? +Gorgibus +Oui, Monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir : +Ma fille en suit les lois. +Célie +Mon devoir m'intéresse, +Mon père, à dégager vers lui votre promesse. +Gorgibus +Est−ce répondre en fille à mes commandements ? +Tu te démens bien tôt de tes bons sentiments ! +Pour Valère tantôt... Mais j'aperçois son père : +Il vient assurément pour conclure l'affaire. +Scène dernière +Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, Villebrequin, La Suivante +Gorgibus +Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin ? +Villebrequin +Un secret important, que j'ai su ce matin, +Qui rompt absolument ma parole donnée. +Mon fils, dont votre fille acceptoit l'hyménée, +Sous des liens cachés trompant les yeux de tous, +Vit, depuis quatre mois, avec Lise en époux ; +Et comme des parents le bien et la naissance +M'ôtent tout le pouvoir d'en casser l'alliance, +Je vous viens... +Gorgibus +Brisons là. Si, sans votre congé, +Valère votre fils ailleurs s'est engagé, +Je ne vous puis celer que ma fille Célie +Dès longtemps par moi−même est promise à Lélie ; +Et que, riche en vertus, son retour aujourd'hui +M'empêche d'agréer un autre époux que lui. +Villebrequin +Un tel choix me plaît fort. +Lélie +Et cette juste envie +D'un bonheur éternel va couronner ma vie. +Gorgibus +Allons choisir le jour pour se donner la foi. +Sganarelle +A−t−on mieux cru jamais être cocu que moi ? +Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence +Peut jeter dans l'esprit une fausse créance. +De cet exemple−ci ressouvenez−vous bien ; +Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. +Dom Garcie de Navarre +ou le Prince jaloux +Comédie +Représentée pour la première fois +sur le théâtre de la salle du palais royal +le 4 février 1661 +par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Personnages +Dom Garcie, prince de Navarre, amant d'Elvire. +Elvire, princesse de Léon. +Elise, confidente d'Elvire. +Dom Alphonse, prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de Dom Sylve. +Ignès, comtesse, amante de Dom Sylve, aimée par Mauregat, usurpateur de l'Etat de Léon. +Dom Alvar, confident de Dom Garcie, amant d'Elise. +Dom Lope, autre confident de Dom Garcie, amant rebuté d'Elise. +Dom Pèdre, écuyer d'Ignès. +La scène est dans Astorgue, ville d'Espagne, dans le royaume de Léon. +Acte I +Scène I +Done Elvire, Elise +Done Elvire +Non, ce n'est point un choix qui pour ces deux amants +Sut régler de mon coeur les secrets sentiments ; +Et le Prince n'a point dans tout ce qu'il peut être +Ce qui fit préférer l'amour qu'il fait paroître. +Dom Sylve, comme lui, fit briller à mes yeux +Toutes les qualités d'un héros glorieux ; +Même éclat de vertus, joint à même naissance, +Me parloit en tous deux pour cette préférence ; +Et je serois encore à nommer le vainqueur, +Si le mérite seul prenoit droit sur un coeur : +Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes +Décidèrent en moi le destin de leurs flammes ; +Et toute mon estime, égale entre les deux, +Laissa vers Dom Garcie entraîner tous mes voeux. +Elise +Cet amour que pour lui votre astre vous inspire. +N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire, +Puisque nos yeux, Madame, ont pu longtemps douter +Qui de ces deux amants vous vouliez mieux traiter. +Done Elvire +De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite +A de fâcheux combats, Elise, m'a réduite. +Quand je regardois l'un, rien ne me reprochoit +Le tendre mouvement où mon âme penchoit : +Mais je me l'imputois à beaucoup d'injustice +Quand de l'autre à mes yeux s'offroit le sacrifice ; +Et Dom Sylve, après tout, dans ses soins amoureux +Me sembloit mériter un destin plus heureux. +Je m'opposois encor ce qu'au sang de Castille +Du feu roi de Léon semble devoir la fille, +Et la longue amitié qui d'un étroit lien +Joignit les intérêts de son père et du mien. +Ainsi, plus dans mon âme un autre prenoit place, +Plus de tous ses respects je plaignois la disgrâce ; +Ma pitié, complaisante à ses brûlants soupirs, +D'un dehors favorable amusoit ses desirs, +Et vouloit réparer, par ce foible avantage, +Ce qu'au fond de mon coeur je lui faisois d'outrage. +Elise +Mais son premier amour, que vous avez appris, +Doit de cette contrainte affranchir vos esprits ; +Et puisqu'avant ses soins, où pour vous il s'engage, +Done Ignès de son coeur avoir reçu l'hommage, +Et que, par des liens aussi fermes que doux, +L'amitié vous unit, cette comtesse et vous, +Son secret révélé vous est une matière +A donner à vos voeux liberté toute entière ; +Et vous pouvez, sans crainte, à cet amant confus +D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus. +Done Elvire +Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle +Qui m'apprit que Dom Sylve étoit un infidèle, +Puisque par ses ardeurs mon coeur tyrannisé +Contre elles à présent se voit autorisé, +Qu'il en peut justement combattre les hommages, +Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages ; +Mais enfin quelle joie en peut prendre ce coeur, +Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur, +Si d'un prince jaloux l'éternelle foiblesse +Reçoit indignement les soins de ma tendresse, +Et semble préparer, dans mon juste courroux, +Un éclat à briser tout commerce entre nous ? +Elise +Mais si de votre bouche il n'a point su sa gloire, +Est−ce un crime pour lui que de n'oser la croire ? +Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux +L'autorise−t−il pas à douter de vos voeux ? +Done Elvire +Non, non, de cette sombre et lâche jalousie +Rien ne peut excuser l'étrange frénésie ; +Et par mes actions je l'ai trop informé +Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. +Sans employer la langue, il est des interprètes +Qui parlent clairement des atteintes secrètes : +Un soupir, un regard, une simple rougeur, +Un silence est assez pour expliquer un coeur ; +Tout parle dans l'amour ; et sur cette matière +Le moindre jour doit être une grande lumière, +Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant, +On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. +J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite, +Et voir d'un oeil égal l'un et l'autre mérite ; +Mais que contre ses voeux on combat vainement, +Et que la différence est connue aisément +De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude, +A celles où du coeur fait pencher l'habitude ! +Dans les unes toujours on paroît se forcer ; +Mais les autres, hélas ! se font sans y penser, +Semblables à ces eaux si pures et si belles, +Qui coulent sans effort des sources naturelles. +Ma pitié pour Dom Sylve avoit beau l'émouvoir, +J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir ; +Et mes regards au Prince, en un pareil martyre, +En disoient toujours plus que je n'en voulois dire. +Elise +Enfin, si les soupçons de cet illustre amant, +Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement, +Pour le moins font−ils foi d'une âme bien atteinte, +Et d'autres chériroient ce qui fait votre plainte. +De jaloux mouvements doivent être odieux, +S'ils partent d'un amour qui déplaise à nos yeux ; +Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes +Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes : +C'est par là que son feu se peut mieux exprimer : +Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. +Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime... +Done Elvire +Ah ! ne m'avancez point cette étrange maxime. +Partout la jalousie est un monstre odieux : +Rien n'en peut adoucir les traits injurieux ; +Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance, +Plus on doit ressentir les coups de cette offense. +Voir un prince emporté, qui perd à tous moments +Le respect que l'amour inspire aux vrais amants ; +Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie, +Querelle également mon chagrin et ma joie, +Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer +Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer : +Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée ; +Et sans déguisement je te dis ma pensée : +Le prince Dom Garcie est cher à mes desirs ; +Il peut d'un coeur illustre échauffer les soupirs ; +Au milieu de Léon on a vu son courage +Me donner de sa flamme un noble témoignage, +Braver en ma faveur des périls les plus grands, +M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans, +Et dans ces murs forcés mettre ma destinée +A couvert des horreurs d'un indigne hyménée ; +Et je ne cèle point que j'aurois de l'ennui +Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui ; +Car un coeur amoureux prend un plaisir extrême +A se voir redevable, Elise, à ce qu'il aime, +Et sa flamme timide ose mieux éclater, +Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter. +Oui, j'aime qu'un secours, qui hasarde sa tête, +Semble à sa passion donner droit de conquête ; +J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains ; +Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains, +Si la bonté du Ciel nous ramène mon frère, +Les voeux les plus ardents que mon coeur puisse faire, +C'est que son bras encor sur un perfide sang +Puisse aider à ce frère à reprendre son rang, +Et par d'heureux succès d'une haute vaillance +Mériter tous les soins de sa reconnoissance ; +Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux, +S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux +Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire, +C'est inutilement qu'il prétend Done Elvire : +L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des noeuds +Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux. +Elise +Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres, +C'est au Prince, Madame, à se régler aux vôtres ; +Et dans votre billet ils sont si bien marqués, +Que quand il les verra de la sorte expliqués... +Done Elvire +Je n'y veux point, Elise, employer cette lettre : +C'est un soin qu'à ma bouche il me vaut mieux commettre. +La faveur d'un écrit laisse aux mains d'un amant +Des témoins trop constants de notre attachement. +Ainsi donc empêchez qu'au Prince on ne la livre. +Elise +Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre. +J'admire cependant que le Ciel ait jeté +Dans le goût des esprits tant de diversité, +Et que ce que les uns regardent comme outrage +Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage. +Pour moi, je trouverois mon sort tout à fait doux, +Si j'avois un amant qui pût être jaloux ; +Je saurois m'applaudir de son inquiétude ; +Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude, +C'est de voir Dom Alvar ne prendre aucun souci. +Done Elvire +Nous ne le croyions pas si proche : le voici. +Scène II +Done Elvire, Dom Alvar, Elise +Done Elvire +Votre retour surprend : qu'avez−vous à m'apprendre ? +Dom Alphonse vient−il ? a−t−on lieu de l'attendre ? +Dom Alvar +Oui, Madame ; et ce frère en Castille élevé +De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé. +Jusqu'ici Dom Louis, qui vit à sa prudence +Par le feu Roi mourant commettre son enfance, +A caché ses destins aux yeux de tout l'Etat, +Pour l'ôter aux fureurs du traître Mauregat ; +Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace, +L'ait souvent demandé pour lui rendre sa place, +Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté +A l'appas dangereux de sa fausse équité. +Mais, les peuples émus par cette violence +Que vous a voulu faire une injuste puissance, +Ce généreux vieillard a cru qu'il étoit temps +D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans : +Il a tenté Léon, et ses fidèles trames +Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes, +Tandis que la Castille armoit dix mille bras +Pour redonner ce prince aux voeux de ses Etats ; +Il fait auparavant semer sa renommée, +Et ne veut le montrer qu'en tête d'une armée, +Que tout prêt à lancer le foudre punisseur +Sous qui doit succomber un lâche ravisseur. +On investit Léon, et Dom Sylve en personne +Commande le secours que son père vous donne. +Done Elvire +Un secours si puissant doit flatter notre espoir ; +Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir. +Dom Alvar +Mais, Madame, admirez que, malgré la tempête +Que votre usurpateur oit gronder sur sa tête, +Tous les bruits de Léon annoncent pour certain +Qu'à la comtesse Ignès il va donner la main. +Done Elvire +Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille +L'appui du grand crédit où se voit sa famille. +Je ne reçois rien d'elle, et j'en suis en souci ; +Mais son coeur au tyran fut toujours endurci. +Elise +De trop puissants motifs d'honneur et de tendresse +Opposent ses refus aux noeuds dont on la presse +Pour... +Dom Alvar +Le Prince entre ici. +Scène III +Dom Garcie, Done Elvire, Dom Alvar, Elise +Dom Garcie +Je viens m'intéresser, +Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer. +Ce frère qui menace un tyran plein de crimes +Flatte de mon amour les transports légitimes : +Son sort offre à mon bras des périls glorieux +Dont je puis faire hommage à l'éclat de vos yeux, +Et par eux m'acquérir, si le Ciel m'est propice, +La gloire d'un revers que vous doit sa justice, +Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité, +Et rendre à votre sang toute sa dignité. +Mais ce qui plus me plaît d'une attente si chère, +C'est que pour être roi, le Ciel vous rend ce frère +Et qu'ainsi mon amour peut éclater au moins +Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins, +Et qu'il soit soupçonné que dans votre personne +Il cherche à me gagner les droits d'une couronne. +Oui, tout mon coeur voudroit montrer aux yeux de tous +Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous ; +Et cent fois, si je puis le dire sans offense, +Ses voeux se sont armés contre votre naissance ; +Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas +Souhaité le partage à vos divins appas, +Afin que de ce coeur le noble sacrifice +Pût du Ciel envers vous réparer l'injustice, +Et votre sort tenir des mains de mon amour +Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour. +Mais puisque enfin les Cieux de tout ce juste hommage +A mes feux prévenus dérobent l'avantage, +Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir +Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir, +Et qu'ils osent briguer par d'illustres services +D'un frère et d'un Etat les suffrages propices. +Done Elvire +Je sais que vous pouvez, Prince, en vengeant nos droits, +Faire pour votre amour parler cent beaux exploits ; +Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espère, +Que l'aveu d'un Etat et la faveur d'un frère ; +Done Elvire n'est pas au bout de cet effort, +Et je vous vois à vaincre un obstacle plus fort. +Dom Garcie +Oui, Madame, j'entends ce que vous voulez dire : +Je sais bien que pour vous mon coeur en vain soupire ; +Et l'obstacle puissant qui s'oppose mes feux, +Sans que vous le nommiez, n'est pas secret pour eux. +Done Elvire +Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre, +Et par trop de chaleur, Prince, on se peut méprendre ; +Mais, puisqu'il faut parler, desirez−vous savoir +Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir ? +Dom Garcie +Ce me sera, Madame, une faveur extrême. +Done Elvire +Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime. +Dom Garcie +Et que peut−on, hélas ! observer sous les cieux +Qui ne cède à l'ardeur que m'inspirent vos yeux ? +Done Elvire +Quand votre passion ne fera rien paroître +Dont se puisse indigner celle qui l'a fait naître. +Dom Garcie +C'est là son plus grand soin. +Done Elvire +Quand tous ses mouvements +Ne prendront point de moi de trop bas sentiments. +Dom Garcie +Ils vous révèrent trop. +Done Elvire +Quand d'un injuste ombrage +Votre raison saura me réparer l'outrage, +Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux +Qui de son noir venin empoisonne vos feux, +Cette jalouse humeur dont l'importun caprice +Aux voeux que vous m'offrez rend un mauvais office, +S'oppose à leur attente, et contre eux, à tous coups, +Arme les mouvements de mon juste courroux. +Dom Garcie +Ah ! Madame, il est vrai, quelque effort que je fasse, +Qu'un peu de jalousie en mon coeur trouve place, +Et qu'un rival, absent de vos divins appas, +Au repos de ce coeur vient livrer des combats. +Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance +Que votre âme en ces lieux souffre de son absence, +Et que malgré mes soins, vos soupirs amoureux +Vont trouver à tous coups ce rival trop heureux. +Mais si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire, +Il vous est bien facile, hélas ! de m'y soustraire ; +Et leur bannissement, dont j'accepte la loi, +Dépend bien plus de vous qu'il ne dépend de moi. +Oui, c'est vous qui pouvez, par deux mots pleins de flamme, +Contre la jalousie armer toute mon âme, +Et des pleines clartés d'un glorieux espoir +Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir. +Daignez donc étouffer le doute qui m'accable, +Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable +Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts, +Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux. +Done Elvire +Prince, de vos soupçons la tyrannie est grande : +Au moindre mot qu'il dit, un coeur veut qu'on l'entende, +Et n'aime pas ces feux dont l'importunité +Demande qu'on s'explique avec tant de clarté. +Le premier mouvement qui découvre notre âme +Doit d'un amant discret satisfaire la flamme ; +Et c'est à s'en dédire autoriser nos voeux +Que vouloir plus avant pousser de tels aveux. +Je ne dis point quel choix, s'il m'étoit volontaire, +Entre Dom Sylve et vous mon âme pourroit faire ; +Mais vouloir vous contraindre à n'être point jaloux +Auroit dit quelque chose à tout autre que vous ; +Et je croyois cet ordre un assez doux langage, +Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage. +Cependant votre amour n'est pas encor content : +Il demande un aveu qui soit plus éclatant ; +Pour l'ôter de scrupule, il me faut à vous−même, +En des termes exprès, dire que je vous aime ; +Et peut−être qu'encor, pour vous en assurer, +Vous vous obstineriez à m'en faire jurer. +Dom Garcie +Hé bien ! Madame, hé bien ! je suis trop téméraire : +De tout ce qui vous plaît je dois me satisfaire. +Je ne demande point de plus grande clarté ; +Je crois que vous avez pour moi quelque bonté, +Que d'un peu de pitié mon feu vous sollicite, +Et je me vois heureux plus que je ne mérite. +C'en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux. +L'arrêt qui les condamne est un arrêt bien doux, +Et je reçois la loi qu'il daigne me prescrire +Pour affranchir mon coeur de leur injuste empire. +Done Elvire +Vous promettez beaucoup, Prince ; et je doute fort +Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort. +Dom Garcie +Ah ! Madame, il suffit, pour me rendre croyable, +Que ce qu'on vous promet doit être inviolable, +Et que l'heur d'obéir à sa divinité +Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité. +Que le Ciel me déclare une éternelle guerre, +Que je tombe à vos pieds d'un éclat de tonnerre, +Ou, pour périr encor par de plus rudes coups, +Puissé−je voir sur moi fondre votre courroux, +Si jamais mon amour descend à la foiblesse +De manquer aux devoirs d'une telle promesse, +Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport +Fait... ! +(Dom Pèdre apporte un billet.) +Done Elvire +J'en étois en peine, et tu m'obliges fort. +Que le courrier attende. A ces regards qu'il jette, +Vois−je pas que déjà cet écrit l'inquiète ? +Prodigieux effet de son tempérament ! +Qui vous arrête, Prince, au milieu du serment ? +Dom Garcie +J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble, +Et je ne voulois pas l'interrompre. +Done Elvire +Il me semble +Que vous me répondez d'un ton fort altéré ; +Je vous vois tout à coup le visage égaré : +Ce changement soudain a lieu de me surprendre ; +D'où peut−il provenir ? le pourroit−on apprendre ? +Dom Garcie +D'un mal qui tout à coup vient d'attaquer mon cœur. +Done Elvire +Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur, +Et quelque prompt secours vous seroit nécessaire. +Mais encor, dites−moi, vous prend−il d'ordinaire ? +Dom Garcie +Parfois. +Done Elvire +Ah ! prince foible ! Hé bien ! par cet écrit +Guérissez−le, ce mal : il n'est que dans l'esprit. +Dom Garcie +Par cet écrit, Madame ? Ah ! ma main le refuse : +Je vois votre pensée, et de quoi l'on m'accuse. +Si... +Done Elvire +Lisez−le, vous dis−je, et satisfaites−vous. +Dom Garcie +Pour me traiter après de foible, de jaloux ? +Non, non ! Je dois ici vous rendre un témoignage +Qu'à mon coeur cet écrit n'a point donné d'ombrage ; +Et bien que vos bontés m'en laissent le pouvoir, +Pour me justifier, je ne veux point le voir. +Done Elvire +Si vous vous obstinez à cette résistance, +J'aurois tort de vouloir vous faire violence ; +Et c'est assez enfin que vous avoir pressé +De voir de quelle main ce billet m'est tracé. +Dom Garcie +Ma volonté toujours vous doit être soumise : +Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise, +Je consens volontiers à prendre cet emploi. +Done Elvire +Oui, oui, Prince, tenez : vous le lirez pour moi. +Dom Garcie +C'est pour vous obéir, au moins, et je puis dire... +Done Elvire +C'est ce que vous voudrez : dépêchez−vous de lire. +Dom Garcie +Il est de Done Ignès, à ce que je connoi. +Done Elvire +Oui. Je m'en réjouis et pour vous et pour moi. +Dom Garcie lit. +"Malgré l'effort d'un long mépris, +Le tyran toujours m'aime, et depuis votre absence, +Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris, +Il semble avoir tourné toute sa violence, +Dont il poursuit l'alliance +De vous et de son fils. +Ceux qui sur moi peuvent avoir empire, +Par de lâches motifs qu'un faux honneur inspire +Approuvent tous cet indigne lien. +J'ignore encor par où finira mon martyre ; +Mais je mourrai plutôt que de consentir rien. +Puissiez−vous jouir, belle Elvire, +D'un destin plus doux que le mien ! +Done Ignès." +(Il continue.) +Dans la haute vertu son âme est affermie. +Done Elvire +Je vais faire réponse à cette illustre amie. +Cependant apprenez, Prince, à vous mieux armer +Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer. +J'ai calmé votre trouble avec cette lumière, +Et la chose a passé d'une douce manière ; +Mais, à n'en point mentir, il seroit des moments +Où je pourrois entrer dans d'autres sentiments. +Dom Garcie +Hé quoi ! vous croyez donc... ? +Done Elvire +Je crois ce qu'il faut croire. +Adieu : de mes avis conservez la mémoire ; +Et s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand, +Donnez−en à mon coeur les preuves qu'il prétend. +Dom Garcie +Croyez que désormais c'est toute mon envie, +Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie. +Acte II +Scène I +Elise, Dom Lope +Elise +Tout ce que fait le Prince, à parler franchement, +N'est pas ce qui me donne un grand étonnement ; +Car que d'un noble amour une âme bien saisie +En pousse les transports jusqu'à la jalousie, +Que de doutes fréquents ses voeux soient traversés, +Il est fort naturel, et je l'approuve assez. +Mais ce qui me surprend, Dom Lope, c'est d'entendre +Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre, +Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux +Fâcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux. +Encore un coup, Dom Lope, une âme bien éprise +Des soupçons qu'elle prend ne me rend point surprise ; +Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux, +C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous. +Dom Lope +Que sur cette conduite à son aise l'on glose. +Chacun règle la sienne au but qu'il se propose ; +Et rebuté par vous des soins de mon amour, +Je songe auprès du Prince à bien faire ma cour. +Elise +Mais savez−vous qu'enfin il fera mal la sienne, +S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne ? +Dom Lope +Et quand, charmante Elise, a−t−on vu, s'il vous plaît, +Qu'on cherche auprès des grands que son propre intérêt, +Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite +D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite, +Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit, +Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit ? +Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce : +Par la plus courte voie on y cherche une place ; +Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, +C'est de flatter toujours le foible de leur coeur, +D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire, +Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire : +C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. +Les utiles conseils font passer pour fâcheux, +Et vous laissent toujours hors de la confidence +Où vous jette d'abord l'adroite complaisance. +Enfin on voit partout que l'art des courtisans +Ne tend qu'à profiter des foiblesses des grands, +A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme +Ne porter les avis des choses qu'on y blâme. +Elise +Ces maximes un temps leur peuvent succéder ; +Mais il est des revers qu'on doit appréhender ; +Et dans l'esprit des grands, qu'on tâche de surprendre, +Un rayon de lumière à la fin peut descendre, +Qui sur tous ces flatteurs venge équitablement +Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement. +Cependant je dirai que votre âme s'explique +Un peu bien librement sur votre politique : +Et ses nobles motifs, au Prince rapportés, +Serviroient assez mal vos assiduités. +Dom Lope +Outre que je pourrois désavouer sans blâme +Ces libres vérités sur quoi s'ouvre mon âme, +Je sais fort bien qu'Elise a l'esprit trop discret +Pour aller divulguer cet entretien secret. +Qu'ai−je dit, après tout, que sans moi l'on ne sache ? +Et dans mon procédé que faut−il que je cache ? +On peut craindre une chute avec quelque raison, +Quand on met en usage ou ruse ou trahison ; +Mais qu'ai−je à redouter, moi, qui partout n'avance +Que les soins approuvés d'un peu de complaisance, +Et qui suis seulement par d'utiles leçons +La pente qu'a le Prince à de jaloux soupçons ? +Son âme semble en vivre, et je mets mon étude +A trouver des raisons à son inquiétude, +A voir de tous côtés s'il ne se passe rien +A fournir le sujet d'un secret entretien ; +Et quand je puis venir, enflé d'une nouvelle, +Donner à son repos une atteinte mortelle, +C'est lors que plus il m'aime, et je vois sa raison +D'une audience avide avaler ce poison, +Et m'en remercier comme d'une victoire +Qui combleroit ses jours de bonheur et de gloire. +Mais mon rival paroît : je vous laisse tous deux ; +Et bien que je renonce à l'espoir de vos voeux, +J'aurois un peu de peine à voir qu'en ma présence +Il reçût des effets de quelque préférence, +Et je veux, si je puis, m'épargner ce souci. +Elise +Tout amant de bon sens en doit user ainsi. +Scène II +Dom Alvar, Elise +Dom Alvar +Enfin nous apprenons que le roi de Navarre +Pour les désirs du Prince aujourd'hui se déclare ; +Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend +Pour le fameux service où son amour prétend. +Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse +On ait fait avancer... Mais... +Scène III +Dom Garcie, Elise, Dom Alvar +Dom Garcie +Que fait la Princesse ? +Elise. +Quelques lettres, Seigneur ; je le présume ainsi. +Mais elle va savoir que vous êtes ici. +Scène IV +Dom Garcie, seul. +J'attendrai qu'elle ait fait. Près de souffrir sa vue, +D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue ; +Et la crainte, mêlée à mon ressentiment, +Jette par tout mon corps un soudain tremblement. +Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice +Ne te conduise ici dans quelque précipice, +Et que de ton esprit les désordres puissans +Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens : +Consulte ta raison, prends sa clarté pour guide ; +Vois si de tes soupçons l'apparence est solide ; +Ne démens pas leur voix ; mais aussi garde bien +Que, pour les croire trop, ils ne t'imposent rien, +Qu'à tes premiers transports ils n'osent trop permettre, +Et relis posément cette moitié de lettre. +Ha ! qu'est−ce que mon coeur, trop digne de pitié, +Ne voudroit pas donner pour son autre moitié ? +Mais, après tout, que dis−je ? il suffit bien de l'une, +Et n'en voilà que trop pour voir mon infortune. +"Quoique votre rival... +Vous devez toutefois vous... +Et vous avez en vous à... +L'obstacle le plus grand... +Je chéris tendrement ce... +Pour me tirer des mains de... +Son amour, ses devoirs... +Mais il m'est odieux, avec... +Otez donc à vos feux ce... +Méritez les regards que l'on... +Et lorsqu'on vous oblige... +Ne vous obstinez point à..." +Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci : +Son coeur, comme sa main ; se fait connoître ici ; +Et les sens imparfaits de cet écrit funeste +Pour s'expliquer à moi n'ont pas besoin du reste. +Toutefois, dans l'abord agissons doucement ; +Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment ; +Et de ce que je tiens ne donnant point d'indice, +Confondons son esprit par son propre artifice. +La voici : ma raison, renferme mes transports, +Et rends−toi pour un temps maîtresse du dehors. +Scène V +Done Elvire, Dom Garcie +Done Elvire +Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre ? +Dom Garcie +Ha ! qu'elle cache bien ! +Done Elvire +On vient de nous apprendre +Que le Roi votre père approuve vos projets, +Et veut bien que son fils nous rende nos sujets ; +Et mon âme en a pris une allégresse extrême. +Don Garcie +Oui, Madame, et mon coeur s'en réjouit de même ; +Mais... +Done Elvire +Le tyran sans doute aura peine à parer +Les foudres que partout il entend murmurer. +Et j'ose me flatter que le même courage +Qui put bien me soustraire à sa brutale rage, +Et dans les murs d'Astorgue, arrachés de ses mains, +Me faire un sûr asile à braver ses desseins, +Pourra, de tout Léon achevant la conquête, +Sous ses nobles efforts faire choir cette tête. +Dom Garcie +Le succès en pourra parler dans quelques jours, +Mais, de grâce, passons à quelque autre discours. +Puis−je, sans trop oser, vous prier de me dire +A qui vous avez pris, Madame, soin d'écrire, +Depuis que le destin nous a conduits ici ? +Done Elvire +Pourquoi cette demande, et d'où vient ce souci ? +Dom Garcie +D'un désir curieux de pure fantaisie. +Done Elvire +La curiosité naît de la jalousie. +Dom Garcie +Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez : +Vos ordres de ce mal me défendent assez. +Done Elvire +Sans chercher plus avant quel intérêt vous presse, +J'ai deux fois à Léon écrit à la Comtesse, +Et deux fois au marquis Dom Louis à Burgos. +Avec cette réponse êtes−vous en repos ? +Dom Garcie +Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, +Madame ? +Done Elvire +Non, sans doute, et ce discours m'étonne. +Dom Garcie +De grâce, songez bien avant que d'assurer : +En manquant de mémoire, on peut se parjurer. +Done Elvire +Ma bouche sur ce point ne peut être parjure. +Dom Garcie +Elle a dit toutefois une haute imposture. +Done Elvire +Prince ! +Dom Garcie +Madame ? +Done Elvire +O Ciel ! quel est ce mouvement ? +Avez−vous, dites−moi, perdu le jugement ? +Dom Garcie +Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue +J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, +Et que j'ai cru trouver quelque sincérité +Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. +Done Elvire +De quelle trahison pouvez−vous donc vous plaindre ? +Dom Garcie +Ah ! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre ! +Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits. +Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits : +Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile +De découvrir pour qui vous employez ce style. +Done Elvire +Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit ? +Dom Garcie +Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit +Done Elvire +L'innocence à rougir n'est point accoutumée. +Dom Garcie +Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprimée. +Ce billet démenti pour n'avoir point de seing... +Done Elvire +Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main ? +Dom Garcie +Encore est−ce beaucoup que, de franchise pure, +Vous demeuriez d'accord que c'est votre écriture ; +Mais ce sera, sans doute, et j'en serois garant, +Un billet qu'on envoie à quelque indifférent ; +Ou du moins, ce qu'il a de tendresse évidente +Sera pour une amie ou pour quelque parente. +Done Elvire +Non, c'est pour un amant que ma main l'a formé, +Et j'ajoute de plus, pour un amant aimé. +Dom Garcie +Et je puis, ô perfide ! ... +Done Elvire +Arrêtez, prince indigne, +De ce lâche transport l'égarement insigne. +Bien que de vous mon coeur ne prenne point de loi, +Et ne doive en ces lieux aucun compte qu'à soi, +Je veux bien me purger, pour votre seul supplice, +Du crime que m'impose un insolent caprice. +Vous serez éclairci, n'en doutez nullement ; +J'ai ma défense prête en ce même moment ; +Vous allez recevoir une pleine lumière ; +Mon innocence ici paroîtra toute entière ; +Et je veux, vous mettant juge en votre intérêt, +Vous faire prononcer vous−même votre arrêt. +Dom Garcie +Ce sont propos obscurs, qu'on ne sauroit comprendre. +Done Elvire +Bientôt à vos dépens vous me pourrez entendre. +Elise, holà ! +Scène VI +Dom Garcie, Done Elvire, Elise +Elise +Madame. +Done Elvire +Observez bien au moins +Si j'ose à vous tromper employer quelques soins, +Si par un seul coup d'oeil, ou geste qui l'instruise, +Je cherche de ce coup à parer la surprise. +Le billet que tantôt ma main avoir tracé, +Répondez promptement, où l'avez−vous laissé ? +Elise +Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable ; +Je ne sais comme il est demeuré sur ma table ; +Mais on vient de m'apprendre en ce même moment +Que Dom Lope, venant dans mon appartement, +Par une liberté qu'on lui voit se permettre, +A fureté partout et trouvé cette lettre. +Comme il la déplioit, Léonor a voulu +S'en saisir promptement avant qu'il eût rien lu : +Et se jetant sur lui, la lettre contestée +En deux justes moitiés dans leurs mains est restée ; +Et Dom Lope aussitôt prenant un prompt essor, +A dérobé la sienne aux soins de Léonor. +Done Elvire +Avez−vous ici l'autre ? +Elise +Oui, la voilà, Madame. +Done Elvire +Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme. +Avec votre moitié rassemblez celle−ci. +Lisez, et hautement : je veux l'entendre aussi. +Dom Garcie +"Au prince Dom Garcie." Ah ! +Done Elvire +Achevez de lire : +Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire. +Dom Garcie lit. +"Quoique votre rival, Prince, alarme votre âme, +Vous devez toutefois vous craindre plus que lui ; +Et vous avez en vous à détruire aujourd'hui +L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme. +Je chéris tendrement ce qu'a fait Dom Garcie +Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs ; +Son amour, ses devoirs ont pour moi des douceurs ; +Mais il m'est odieux, avec sa jalousie. +Otez donc à vos feux ce qu'ils en font paroître ; +Méritez les regards que l'on jette sur eux ; +Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux, +Ne vous obstinez point à ne pas vouloir l'être." +Done Elvire +Hé bien ! que dites−vous ? +Dom Garcie +Ha ! Madame je dis +Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits, +Que je vois dans ma plainte une horrible injustice, +Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice. +Done Elvire +Il suffit. Apprenez que si j'ai souhaité +Qu'à vos yeux cet écrit pût être présenté, +C'est pour le démentir, et cent fois me dédire +De tout ce que pour vous vous y venez de lire. +Adieu, Prince. +Dom Garcie +Madame, hélas ! où fuyez−vous ? +Done Elvire +Où vous ne serez point, trop odieux jaloux. +Dom Garcie +Ha ! Madame, excusez un amant misérable, +Qu'un sort prodigieux a fait vers vous coupable, +Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant, +Eût été plus blâmable à rester innocent. +Car enfin peut−il être une âme bien atteinte +Dont l'espoir le plus doux ne soit mêlé de crainte ? +Et pourriez−vous penser que mon coeur eût aimé, +Si ce billet fatal ne l'eût point alarmé, +S'il n'avoit point frémi des coups de cette foudre, +Dont je me figurois tout mon bonheur en poudre ? +Vous−mêmes, dites−moi si cet événement +N'eût pas dans mon erreur jeté tout autre amant, +Si d'une preuve, hélas ! qui me sembloit si claire, +Je pouvois démentir... +Done Elvire +Oui, vous le pouviez faire ; +Et dans mes sentiments, assez bien déclarés, +Vos doutes rencontroient des garants assurés : +Vous n'aviez rien à craindre ; et d'autres, sur ce gage, +Auroient du monde entier bravé le témoignage. +Dom Garcie +Mais on mérite un bien qu'on nous fait espérer, +Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer ; +Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, +Et nous laisse aux soupçons une pente facile. +Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, +J'ai douté du bonheur de mes témérités ; +J'ai cru que dans ces lieux rangés sous ma puissance, +Votre âme se forçoit à quelque complaisance, +Que déguisant pour moi votre sévérité... +Done Elvire +Et je pourrois descendre à cette lâcheté ! +Moi prendre le parti d'une honteuse feinte ! +Agir par les motifs d'une servile crainte ! +Trahir mes sentiments ! et, pour être en vos mains, +D'un masque de faveur vous couvrir mes dédains ! +La gloire sur mon coeur auroit si peu d'empire ! +Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire ! +Apprenez que ce coeur ne sait point s'abaisser, +Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer ; +Et s'il vous a fait voir, par une erreur insigne, +Des marques de bonté dont vous n'étiez pas digne, +Qu'il saura bien montrer, malgré votre pouvoir, +La haine que pour vous il se résout d'avoir, +Braver votre furie, et vous faire connoître +Qu'il n'a point été lâche, et ne veut jamais l'être. +Dom Garcie +Hé bien ! je suis coupable, et ne m'en défends pas ; +Mais je demande grâce à vos divins appas : +Je la demande au nom de la plus vive flamme +Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme +Que si votre courroux ne peut être apaisé, +Si mon crime est trop grand pour se voir excusé, +Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause, +Ni le vif repentir que mon coeur vous expose, +Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir, +M'arrache à des tourments que je ne puis souffrir. +Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire, +Je puisse vivre une heure avec votre colère. +Déjà de ce moment la barbare longueur +Sous ses cuisants remords fait succomber mon coeur ; +Et de mille vautours les blessures cruelles +N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles. +Madame, vous n'avez qu'à me le déclarer : +S'il n'est point de pardon que je doive espérer, +Cette épée aussitôt, par un coup favorable, +Va percer, à vos yeux, le coeur d'un misérable, +Ce coeur, ce traître coeur, dont les perplexités +Ont si fort outragé vos extrêmes bontés : +Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime +Efface en votre esprit l'image de mon crime, +Et ne laisse aucuns traits de votre aversion +Au foible souvenir de mon affection ! +C'est l'unique faveur que demande ma flamme. +Done Elvire +Ha ! Prince trop cruel ! +Dom Garcie +Dites, parlez, Madame. +Done Elvire +Faut−il encor pour vous conserver des bontés, +Et vous voir m'outrager par tant d'indignités ? +Dom Garcie +Un coeur ne peut jamais outrager quand il aime ; +Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui−même. +Done Elvire +L'amour n'excuse point de tels emportements. +Dom Garcie +Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvements ; +Et plus il devient fort, plus il trouve de peine... +Done Elvire +Non, ne m'en parlez point ; vous méritez ma haine. +Dom Garcie +Vous me haïssez donc ? +Done Elvire +J'y veux tâcher, au moins ; +Mais, hélas ! je crains bien que j'y perde mes soins, +Et que tout le courroux qu'excite votre offense +Ne puisse jusque−là faire aller ma vengeance. +Dom Garcie +D'un supplice si grand ne tentez point l'effort, +Puisque pour vous venger je vous offre ma mort : +Prononcez−en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure. +Done Elvire +Qui ne sauroit haïr ne peut vouloir qu'on meure. +Dom Garcie +Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés +Accordent un pardon à mes témérités. +Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre. +Done Elvire +Hélas ! j'ai trop fait voir ce que je puis résoudre. +Par l'aveu d'un pardon n'est−ce pas se trahir +Que dire au criminel qu'on. ne le peut haïr ? +Dom Garcie. +Ah ! c'en est trop : souffrez, adorable Princesse... +Done Elvire +Laissez : je me veux mal d'une telle foiblesse. +Dom Garcie +Enfin je suis... +Scène VII +Dom Lope, Dom Garcie +Dom Lope +Seigneur, je viens vous informer +D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer. +Dom Garcie +Ne me viens point parler de secret ni d'alarme +Dans les doux mouvements du transport qui me charme. +Après ce qu'à mes yeux on vient de présenter, +Il n'est point de soupçons que je doive écouter, +Et d'un divin objet la bonté sans pareille +A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille : +Ne m'en fais plus. +Dom Lope +Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît : +Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt. +J'ai cru que le secret que je viens de surprendre +Méritoit bien qu'en hâte on vous le vint apprendre ; +Mais puisque vous voulez que je n'en touche rien, +Je vous dirai, Seigneur, pour changer d'entretien, +Que déjà dans Léon on voit chaque famille +Lever le masque au bruit des troupes de Castille, +Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi +Un éclat à donner au tyran de l'effroi. +Dom Garcie +La Castille du moins n'aura pas la victoire +Sans que nous essayions d'en partager la gloire ; +Et nos troupes aussi peuvent être en état +D'imprimer quelque crainte au coeur de Mauregat. +Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire ? +Voyons un peu. +Dom Lope +Seigneur, je n'ai rien à vous dire. +Dom Garcie +Va, va, parle, mon coeur t'en donne le pouvoir. +Dom Lope +Vos paroles, Seigneur, m'en ont trop fait savoir ; +Et puisque mes avis ont de quoi vous déplaire, +Je saurai désormais trouver l'art de me taire. +Dom Garcie +Enfin, je veux savoir la chose absolument. +Dom Lope +Je ne réplique point à ce commandement. +Mais, Seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle +Trahiroit le secret d'une telle nouvelle. +Sortons pour vous l'apprendre ; et, sans rien embrasser, +Vous−même vous verrez ce qu'on en doit penser. +Acte III +Scène I +Done Elvire, Elise Done Elvire +Done Elvire +Elise, que dis−tu de l'étrange foiblesse +Que vient de témoigner le coeur d'une princesse ? +Que dis−tu de me voir tomber si promptement +De toute la chaleur de mon ressentiment, +Et malgré tant d'éclat, relâcher mon courage +Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage ? +Elise +Moi, je dis que d'un coeur que nous pouvons chérir +Une injure sans doute est bien dure à souffrir ; +Mais que s'il n'en est point qui davantage irrite, +Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite, +Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux +De tous les prompts transports du plus bouillant courroux, +D'autant plus aisément, Madame, quand l'offense +Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance. +Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé, +Je ne m'étonne point de le voir apaisé ; +Et je sais quel pouvoir, malgré votre menace, +A de pareils forfaits donnera toujours grâce. +Done Elvire +Ah ! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois, +Que mon front a rougi pour la dernière fois, +Et que si désormais on pousse ma colère, +Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère. +Quand je pourrois reprendre un tendre sentiment, +C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment ; +Car enfin un esprit qu'un peu d'orgueil inspire +Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire, +Et souvent, aux dépens d'un pénible combat, +Fait sur ses propres voeux un illustre attentat, +S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole +A la noble fierté de tenir sa parole. +Ainsi dans le pardon que l'on vient d'obtenir +Ne prends point de clartés pour régler l'avenir ; +Et quoi qu'à mes destins la fortune prépare, +Crois que je ne puis être au prince de Navarre +Que de ces noirs accès qui troublent sa raison +Il n'ait fait éclater l'entière guérison, +Et réduit tout mon coeur, que ce mal persécute, +A n'en plus redouter l'affront d'une rechute. +Elise +Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux ? +Done Elvire +En est−il un qui soit plus digne de courroux ? +Et puisque notre coeur fait un effort extrême +Lorsqu'il se peut résoudre à confesser qu'il aime, +Puisque l'honneur du sexe ; en tout temps rigoureux, +Oppose un fort obstacle à de pareils aveux, +L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle +Doit−il impunément douter de cet oracle ? +Et n'est−il pas coupable alors qu'il ne croit pas +Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats ? +Elise +Moi, je tiens que toujours un peu de défiance +En ces occasions n'a rien qui nous offense, +Et qu'il est dangereux qu'un coeur qu'on a charmé +Soit trop persuadé, Madame, d'être aimé, +Si... +Done Elvire +N'en disputons plus : chacun a sa pensée. +C'est un scrupule enfin dont mon âme est blessée ; +Et contre mes désirs, je sens je ne sais quoi +Me prédire un éclat entre le Prince et moi, +Qui malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille... +Mais, ô Ciel ! en ces lieux Dom Sylve de Castille ! +Ah ! Seigneur, par quel sort vous vois−je maintenant ? +Scène II +Dom Sylve, Done Elvire, Elise +Dom Sylve +Je sais que mon abord, Madame, est surprenant, +Et qu'être sans éclat entré dans cette ville, +Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile, +Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats, +C'est un événement que vous n'attendiez pas. +Mais si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles, +L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles. +Tout mon coeur a senti par de trop rudes coups +Le rigoureux destin d'être éloigné de vous ; +Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue +Quelques moments secrets d'une si chère vue. +Je viens vous dire donc que je rends grâce aux Cieux +De vous voir hors des mains d'un tyran odieux. +Mais parmi les douceurs d'une telle aventure, +Ce qui m'est un sujet d'éternelle torture, +C'est de voir qu'à mon bras les rigueurs de mon sort +Ont envié l'honneur de cet illustre effort, +Et fait à mon rival, avec trop d'injustice, +Offrir les doux périls d'un si fameux service. +Oui, Madame, j'avois, pour rompre vos liens, +Des sentiments sans doute aussi beaux que les siens ; +Et je pouvois pour vous gagner cette victoire, +Si le Ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire. +Done Elvire +Je sais, Seigneur, je sais que vous avez un coeur +Qui des plus grands périls vous peut rendre vainqueur ; +Et je ne doute point que ce généreux zèle, +Dont la chaleur vous pousse à venger ma querelle, +N'eût, contre les efforts d'un indigne projet, +Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait. +Mais, sans cette action dont vous étiez capable, +Mon sort à la Castille est assez redevable : +On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi +Le comte votre père a fait pour le feu Roi. +Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière, +Il donne en ses Etats un asile à mon frère. +Quatre lustres entiers il y cache son sort +Aux barbares fureurs de quelque lâche effort, +Et pour rendre à son front l'éclat d'une couronne, +Contre nos ravisseurs vous marchez en personne : +N'êtes−vous pas content ? et ces soins généreux +Ne m'attachent−ils point par d'assez puissants noeuds ? +Quoi ? votre âme, Seigneur, seroit−elle obstinée +A vouloir asservir toute ma destinée, +Et faut−il que jamais il ne tombe sur nous +L'ombre d'un seul bienfait, qu'il ne vienne de vous ? +Ah ! souffrez, dans les maux où mon destin m'expose, +Qu'aux soins d'un autre aussi je doive quelque chose ; +Et ne vous plaignez point de voir un autre bras +Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas. +Dom Sylve +Oui, Madame, mon coeur doit cesser de s'en plaindre : +Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre ; +Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur, +Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur. +Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre ; +Mais, hélas ! de mes maux ce n'est pas là le pire : +Le coup, le rude coup dont je suis atterré, +C'est de me voir par vous ce rival préféré. +Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire +Sur les miens dans votre âme emportent la victoire ; +Et cette occasion de servir vos appas, +Cet avantage offert de signaler son bras, +Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire, +N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire, +Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux, +Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos voeux. +Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. +Contre vos fiers tyrans je conduis une armée ; +Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi, +Assuré que vos voeux ne seront pas pour moi, +Et que, s'ils sont suivis, la fortune prépare +L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre. +Ah ! Madame, faut−il me voir précipité +De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté ? +Et ne puis−je savoir quels crimes on m'impute, +Pour avoir mérité cette effroyable chute ? +Done Elvire +Ne me demandez rien avant que regarder +Ce qu'à mes sentiments vous devez demander ; +Et sur cette froideur qui semble vous confondre +Répondez−vous, Seigneur, ce que je puis répondre. +Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer +Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer ; +Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute, +Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. +Vous−même dites−vous s'il est de l'équité +De me voir couronner une infidélité, +Si vous pouviez m'offrir sans beaucoup d'injustice +Un coeur à d'autres yeux offert en sacrifice, +Vous plaindre avec raison et blâmer mes refus, +Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus. +Oui, Seigneur, c'est un crime ; et les premières flammes +Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes, +Qu'il faut perdre grandeurs et renoncer au jour, +Plutôt que de pencher vers un second amour. +J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime +Pour un courage haut, pour un coeur magnanime ; +Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois, +Et soutenez l'honneur de votre premier choix. +Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse +Vous conserve le coeur de l'aimable comtesse, +Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, Seigneur) +Elle a d'un choix constant refusé de bonheur, +Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême, +Elle a fait de l'éclat que donne un diadème ; +Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés, +Et rendez à son coeur ce que vous lui devez. +Dom Sylve +Ah ! Madame, à mes yeux n'offrez point son mérite : +Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte ; +Et si mon coeur vous dit ce que pour elle il sent, +J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. +Oui, ce coeur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine +L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne. +Aucun espoir pour vous n'a flatté mes desirs +Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs, +Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter à mon âme +Quelques tristes regards vers sa première flamme, +Se reprocher l'effet de vos divins attraits, +Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. +J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire : +Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire, +Sortir de votre chaîne, et rejeter mon coeur +Sous le joug innocent de son premier vainqueur. +Mais après mes efforts, ma constance abattue +Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue. +Et dût être mon sort à jamais malheureux, +Je ne puis renoncer à l'espoir de mes voeux ; +Je ne saurois souffrir l'épouvantable idée +De vous voir par un autre à mes yeux possédée ; +Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas, +Doit avant cet hymen éclairer mon trépas. +Je sais que je trahis une princesse aimable : +Mais, Madame, après tout, mon coeur est−il coupable ? +Et le fort ascendant que prend votre beauté +Laisse−t−il aux esprits aucune liberté ? +Hélas ! je suis ici bien plus à plaindre qu'elle : +Son coeur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle ; +D'un pareil déplaisir on se peut consoler ; +Mais moi, par un malheur qui ne peut s'égaler, +J'ai celui de quitter une aimable personne, +Et tous les maux encor que mon amour me donne +Done Elvire +Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir, +Et toujours notre coeur est en notre pouvoir : +Il peut bien quelquefois montrer quelque faiblesse ; +Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse... +Scène III +Dom Garcie, Done Elvire, Dom Sylve +Dom Garcie +Madame, mon abord, comme je connois bien, +Assez mal à propos trouble votre entretien ; +Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die, +Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie. +Done Elvire +Cette vue, en effet, surprend au dernier point ; +Et de même que vous, je ne l'attendois point. +Dom Garcie +Oui, Madame, je crois que de cette visite, +Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite. +Mais, Seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur +De nous donner avis de ce rare bonheur, +Et nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre, +De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudroit vous rendre. +Dom Sylve +Les héroïques soins vous occupent si fort, +Que de vous en tirer, Seigneur, j'aurois eu tort ; +Et des grands conquérants les sublimes pensées +Sont aux civilités avec peine abaissées. +Dom Garcie +Mais les grands conquérants, dont on vante les soins, +Loin d'aimer le secret, affectent les témoins. +Leur âme, dès l'enfance à la gloire élevée, +Les fait dans leurs projets aller tête levée, +Et s'appuyant toujours sur des hauts sentiments, +Ne s'abaisse jamais à des déguisements. +Ne commettez−vous point vos vertus héroïques +En passant dans ces lieux par des sourdes pratiques ? +Et ne craignez−vous point qu'on puisse, aux yeux de tous, +Trouver cette action trop indigne de vous ? +Dom Sylve +Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite, +Au secret que j'ai fait d'une telle visite ; +Mais je sais qu'aux projets veulent la clarté, +Prince, je n'ai jamais cherché l'obscurité ; +Et quand j'aurai sur vous à faire une entreprise, +Vous n'aurez pas sujet de blâmer la surprise : +Il ne tiendra qu'à vous de vous en garantir, +Et l'on prendra le soin de vous en avertir. +Cependant demeurons aux termes ordinaires, +Remettons nos débats après d'autres affaires ; +Et d'un sang un peu chaud réprimant les bouillons, +N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons. +Done Elvire +Prince, vous avez tort ; et sa visite est telle, +Que vous... +Dom Garcie +Ah ! c'en est trop que prendre sa querelle, +Madame, et votre esprit devroit feindre un peu mieux, +Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux : +Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre +Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre. +Done Elvire +Quoi que vous soupçonniez, il m'importe si peu, +Que j'aurois du regret d'en faire un désaveu. +Dom Garcie +Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque, +Et que sans hésister tout votre coeur s'explique : +C'est au déguisement donner trop de crédit. +Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit. +Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte, +Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte, +Que pour vous sa présence a des charmes si doux... +Done Elvire +Et si je veux l'aimer, m'en empêcherez−vous ? +Avez−vous sur mon coeur quelque empire à prétendre ? +Et pour régler mes voeux, ai−je votre ordre à prendre ? +Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir, +Si votre coeur sur moi s'est cru quelque pouvoir ; +Et que mes sentiments sont d'une âme trop grande, +Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande. +Je ne vous dirai point si le Comte est aimé ; +Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé, +Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, +Méritent mieux que vous les voeux d'une princesse, +Que je garde aux ardeurs, aux soins qu'il me fait voir, +Tout le ressentiment qu'une âme puisse avoir, +Et que si des destins la fatale puissance +M'ôte la liberté d'être sa récompense, +Au moins est−il en moi de promettre à ses voeux +Qu'on ne me verra point le butin de vos feux ; +Et sans vous amuser d'une attente frivole, +C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. +Voilà mon coeur ouvert, puisque vous le voulez, +Et mes vrais sentiments à vos yeux étalés. +Etes−vous satisfait ? et mon âme attaquée +S'est−elle, à votre avis, assez bien expliquée ? +Voyez, pour vous ôter tout lieu de soupçonner, +S'il reste quelque jour encore à vous donner. +Cependant, si vos soins s'attachent à me plaire, +Songez que votre bras, Comte, m'est nécessaire, +Et d'un capricieux quels que soient les transports, +Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts ; +Fermez l'oreille enfin à toute sa furie ; +Et pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie. +Scène IV +Dom Garcie, Dom Sylve +Dom Garcie +Tout vous rit, et votre âme, en cette occasion, +Jouit superbement de ma confusion. +Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire +Sur les feux d'un rival marquer votre victoire ; +Mais c'est à votre joie un surcroît sans égal, +D'en avoir pour témoins les yeux de ce rival ; +Et mes prétentions hautement étouffées +A vos voeux triomphants sont d'illustres trophées. +Goûtez à pleins transports ce bonheur éclatant ; +Mais sachez qu'on n'est pas encore où l'on prétend. +La fureur qui m'anime a de trop justes causes, +Et l'on verra peut−être arriver bien des choses. +Un désespoir va loin quand il est échappé, +Et tout est pardonnable à qui se voit trompé. +Si l'ingrate à mes yeux, pour flatter votre flamme, +A jamais n'être à moi vient d'engager son âme, +Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux, +Les moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous. +Dom Sylve +Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine. +Nous verrons quelle attente en tout cas sera vaine ; +Et chacun, de ses feux, pourra par sa valeur +Ou défendre la gloire, ou venger le malheur. +Mais comme, entre rivaux, l'âme la plus posée +A des termes d'aigreur trouve une pente aisée, +Et que je ne veux point qu'un pareil entretien +Puisse trop échauffer votre esprit et le mien, +Prince, affranchissez−moi d'une gêne secrète, +Et me donnez moyen de faire ma retraite. +Dom Garcie +Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit +A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit. +Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte, +Je sais, Comte, je sais quand il faut qu'elle éclate. +Ces lieux vous sont ouverts : oui, sortez−en, sortez +Glorieux des douceurs que vous en remportez ; +Mais, encore une fois, apprenez que ma tête +Peut seule dans vos mains mettre votre conquête. +Dom Sylve +Quand nous en serons là, le sort en notre bras +De tous nos intérêts vuidera les débats. +Acte IV +Scène I +Done Elvire, Dom Alvar +Done Elvire +Retournez, Dom Alvar, et perdez l'espérance +De me persuader l'oubli de cette offense. +Cette plaie en mon coeur ne sauroit se guérir, +Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir. +A quelques faux respects croit−il que je défère ? +Non, non : il a poussé trop avant ma colère ; +Et son vain repentir ; qui porte ici vos pas, +Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas. +Dom Alvar +Madame, il fait pitié. Jamais coeur, que je pense, +Par un plus vif remords n'expia son offense ; +Et si dans sa douleur vous le considériez, +Il toucheroit votre âme, et vous l'excuseriez. +On sait bien que le Prince est dans un âge à suivre +Les premiers mouvements où son âme se livre, +Et qu'en un sang bouillant toutes les passions +Ne laissent guère place à des réflexions. +Dom Lope, prévenu d'une fausse lumière, +De l'erreur de son maître a fourni la matière. +Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret +A de l'abord du Comte éventé le secret, +Vous avoit mise aussi de cette intelligence +Qui dans ces lieux gardés a donné sa présence. +Le Prince a cru l'avis, et son amour séduit, +Sur une fausse alarme, a fait tout ce grand bruit. +Mais d'une telle erreur son âme est revenue : +Votre innocence enfin lui vient d'être connue, +Et Dom Lope qu'il chasse est un visible effet +Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait. +Done Elvire +Ah ! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence ; +Il n'en a pas encore une entière assurance : +Dites−lui, dites−lui qu'il doit bien tout peser, +Et ne se hâter point, de peur de s'abuser. +Dom Alvar +Madame, il sait trop bien... +Done Elvire +Mais, Dom Alvar, de grâce, +N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse : +Il réveille un chagrin qui vient à contre−temps +En troubler dans mon coeur d'autres plus importants. +Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse, +Et le bruit du trépas de l'illustre Comtesse, +Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir, +Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir. +Dom Alvar +Madame, ce peut être une fausse nouvelle ; +Mais mon retour au Prince en porte une cruelle. +Done Elvire +De quelque grand ennui qu'il puisse être agité, +Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité. +Scène II +Done Elvire, Elise +Elise +J'attendois qu'il sortît, Madame, pour vous dire +Ce [qui] veut maintenant que votre âme respire, +Puisque votre chagrin dans un moment d'ici, +Du sort de Done Ignès peut se voir éclairci. +Un inconnu qui vient pour cette confidence +Vous fait par un des siens demander audience. +Done Elvire +Elise, il faut le voir : qu'il vienne promptement. +Elise +Mais il veut n'être vu que de vous seulement ; +Et par cet envoyé, Madame, il sollicite +Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite. +Done Elvire +Hé bien ! nous serons seuls, et je vais l'ordonner, +Tandis que tu prendras le soin de l'amener. +Que mon impatience en ce moment est forte ! +O destins, est−ce joie ou douleur qu'on m'apporte ? +Scène III +Dom Pèdre, Elise +Elise +Où... ? +Dom Pèdre +Si vous me cherchez, Madame, me voici. +Elise. +En quel lieu votre maître... ? +Dom Pèdre +Il est proche d'ici : +Le ferai−je venir ? +Elise +Dites−lui qu'il s'avance, +Assuré qu'on l'attend avec impatience, +Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé. +Je ne sais quel secret en doit être auguré : +Tant de précautions qu'il affecte de prendre... +Mais le voici déjà. +Scène IV +Done Ignès, Elise +Elise +Seigneur, pour vous attendre +On a fait... Mais que vois−je ? Ha ! Madame, mes yeux... +Done Ignès, en habit de cavalier. +Ne me découvrez point, Elise, dans ces lieux, +Et laissez respirer ma triste destinée +Sous une feinte mort que je me suis donnée. +C'est elle qui m'arrache à tous mes fiers tyrans, +Car je puis sous ce nom comprendre mes parents. +J'ai par elle évité cet hymen redoutable, +Pour qui j'aurois souffert une mort véritable ; +Et sous cet équipage et le bruit de ma mort +Il faut cacher à tous le secret de mon sort, +Pour me voir à l'abri de l'injuste poursuite +Qui pourroit dans ces lieux persécuter ma fuite. +Elise +Ma surprise en public eût trahi vos desirs ; +Mais allez là dedans étouffer des soupirs, +Et des charmants transports d'une pleine allégresse +Saisir à votre aspect le coeur de la Princesse. +Vous la trouverez seule : elle−même a pris soin +Que votre abord fût libre et n'eût aucun témoin. +Vois−je pas Dom Alvar ? +Scène V +Dom Alvar, Elise +Dom Alvar +Le Prince me renvoie +Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie. +De ses jours, belle Elise, on doit n'espérer rien, +S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien ; +Son âme a des transports... Mais le voici lui−même. +Scène VI +Dom Garcie, Dom Alvar, Elise +Dom Garcie +Ah ! sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, +Elise, et prends pitié d'un coeur infortuné, +Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné. +Elise +C'est avec d'autres yeux que ne fait la Princesse, +Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse ! +Mais nous avons du Ciel ou du tempérament +Que nous jugeons de tout chacun diversement. +Et puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie +Lui fait un monstre affreux de votre jalousie, +Je serois complaisante ; et voudrois m'efforcer +De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser. +Un amant suit sans doute une utile méthode, +S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode ; +Et cent devoirs font moins que ces ajustements +Qui font croire en deux coeurs les mêmes sentiments : +L'art de ces deux rapports fortement les assemble, +Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble. +Dom Garcie +Je le sais ; mais, hélas ! les destins inhumains +S'opposent à l'effet de ces justes desseins, +Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre +Un piége dont mon coeur ne sauroit se défendre. +Ce n'est pas que l'ingrate aux yeux de mon rival +N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, +Et témoigné pour lui des excès de tendresse +Dont le cruel objet me reviendra sans cesse. +Mais comme trop d'ardeur enfin m'avoir séduit +Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit, +D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte +A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte. +Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté, +Que ce soit de son coeur pure infidélité ; +Et venant m'excuser d'un trait de promptitude, +Dérober tout prétexte à son ingratitude. +Elise +Laissez un peu de temps à son ressentiment ; +Et ne la voyez point, Seigneur, si promptement. +Dom Garcie +Ah ! si tu me chéris, obtiens que je la voie : +C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie ; +Je ne pars point d'ici, qu'au moins son fier dédain... +Elise +De grâce, différez l'effet de ce dessein. +Dom Garcie +Non ! ne m'oppose point une excuse frivole. +Elise +Il faut que ce soit elle, avec une parole, +Qui trouve les moyens de le faire en aller. +Demeurez donc, Seigneur : je m'en vais lui parler. +Dom Garcie +Dis−lui que j'ai d'abord banni de ma présence +Celui dont les avis ont causé mon offense, +Que Dom Lope jamais... +Scène VII +Dom Garcie, Dom Alvar +Dom Garcie +Que vois−je, ô justes Cieux ! +Faut−il que je m'assure au rapport de mes yeux ? +Ah ! sans doute ils me sont des témoins trop fidèles. +Voilà le comble affreux de mes peines mortelles, +Voici le coup fatal qui devoit m'accabler ; +Et quand par des soupçons je me sentois troubler, +C'étoit, c'étoit le ciel, dont la sourde menace +Présageoit à mon coeur cette horrible disgrâce. +Dom Alvar +Qu'avez−vous vu, Seigneur, qui vous puisse émouvoir ? +Dom Garcie +J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir ; +Et le renversement de toute la nature +Ne m'étonneroit pas comme cette aventure. +C'en est fait... Le destin... Je ne saurois parler. +Dom Alvar +Seigneur, que votre esprit tâche à se rappeler. +Dom Garcie +J'ai vu... Vengeance, ô Ciel ! +Dom Alvar +Quelle atteinte soudaine... +Dom Garcie +J'en mourrai, Dom Alvar, la chose est bien certaine. +Dom Alvar +Mais, Seigneur, qui pourroit... ? +Dom Garcie +Ah ! tout est ruiné ; +Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : +Un homme... Sans mourir te le puis−je bien dire ? +Un homme dans les bras de l'infidèle Elvire. +Dom Alvar +Ah ! Seigneur ! la Princesse est vertueuse au point... +Dom Garcie +Ah ! sur ce que j'ai vu ne me contestez point, +Dom Alvar : c'en est trop que soutenir sa gloire, +Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire. +Dom Alvar +Seigneur, nos passions nous font prendre souvent +Pour chose véritable un objet décevant. +Et de croire qu'une âme à la vertu nourrie +Se puisse... +Dom Garcie +Dom Alvar, laissez−moi, je vous prie : +Un conseiller me choque en cette occasion, +Et je ne prends avis que de ma passion. +Dom Alvar +Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche. +Dom Garcie +Ah ! que sensiblement cette atteinte me touche ! +Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir... +La voici. Ma fureur, te peux−tu retenir ? +Scène VIII +Done Elvire, Dom Garcie, Dom Alvar +Done Elvire +Hé bien ! que voulez−vous ? et quel espoir de grâce, +Après vos procédés, peut flatter votre audace ? +Osez−vous à mes yeux encor vous présenter, +Et que me direz−vous que je doive écouter ? +Dom Garcie +Que toutes les horreurs dont une âme est capable +A vos déloyautés n'ont rien de comparable, +Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux, +N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. +Done Elvire +Ah ! vraiment, j'attendois l'excuse d'un outrage ; +Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage. +Dom Garcie +Oui, oui, c'en est un autre ; et vous n'attendiez pas +Que j'eusse découvert le traître dans vos bras, +Qu'un funeste hasard par la porte entr'ouverte +Eût offert à mes yeux votre honte et ma perte. +Est−ce l'heureux amant sur ses pas revenu, +Ou quelque autre rival qui m'étoit inconnu ? +O Ciel ! donne à mon coeur des forces suffisantes +Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes ! +Rougissez maintenant : vous en avez raison, +Et le masque est levé de votre trahison. +Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme : +Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme : +Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvoit odieux, +Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux ; +Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, +Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. +Mais ne présumez pas que sans être vengé +Je souffre le dépit de me voir outragé. +Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance, +Que l'amour veut partout naître sans dépendance, +Que jamais par la force on n'entra dans un coeur, +Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur : +Aussi ne trouverois−je aucun sujet de plainte, +Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte ; +Et son arrêt livrant mon espoir à la mort, +Mon coeur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. +Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, +C'est une trahison, c'est une perfidie, +Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments, +Et je puis tout permettre à mes ressentiments. +Non, non, n'espérez rien après un tel outrage : +Je ne suis plus à moi ; je suis tout à la rage ; +Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, +Il faut que mon amour se venge avec éclat, +Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, +Et que mon désespoir achève par moi−même. +Done Elvire +Assez paisiblement vous a−t−on écouté ? +Et pourrai−je à mon tour parler en liberté ? +Dom Garcie +Et par quels beaux discours, que l'artifice inspire... ? +Done Elvire +Si vous avez encor quelque chose à me dire, +Vous pouvez l'ajouter : je suis prête à l'ouïr ; +Sinon, faites au moins que je puisse jouir +De deux ou trois moments de paisible audience. +Dom Garcie +Hé bien ! j'écoute. O Ciel, quelle est ma patience ! +Done Elvire +Je force ma colère, et veux, sans nulle aigreur. +Répondre à ce discours si rempli de fureur. +Dom Garcie +C'est que vous voyez bien... +Done Elvire +Ah ! j'ai prêté l'oreille +Autant qu'il vous a plu : rendez−moi la pareille. +J'admire mon destin, et jamais sous les cieux +Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux, +Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, +Et rien que la raison rende moins supportable. +Je me vois un amant qui, sans se rebuter, +Applique tous ses soins à me persécuter, +Qui dans tout cet amour que sa bouche m'exprime +Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime. +Rien au fond de ce coeur qu'ont pu blesser mes yeux +Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des Cieux, +Et de mes actions défende l'innocence +Contre le moindre effort d'une fausse apparence ! +Oui, je vois... Ah ! surtout ne m'interrompez point. +Je vois, dis−je, mort sort malheureux à ce point, +Qu'un coeur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire +Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire, +Il voudroit contre tous en être le garant, +Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. +On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme +Aucune occasion de soupçonner mon âme. +Mais c'est peu des soupçons : il en fait des éclats +Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas. +Loin d'agir en amant, qui, plus que la mort même, +Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, +Qui se plaint doucement, et cherche avec respect +A pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect, +A toute extrémité dans ses doutes il passe, +Et ce n'est que fureur, qu'injure et que menace. +Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux +Sur tout ce qui devroit me le rendre odieux, +Et lui donner moyen, par une bonté pure, +De tirer son salut d'une nouvelle injure. +Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir +Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir : +J'aurois tort de vouloir démentir votre vue, +Et votre âme sans doute a dû paroître émue. +Dom Garcie +Et n'est−ce pas... ? +Done Elvire +Encore un peu d'attention, +Et vous allez savoir ma résolution. +Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse. +Vous êtes maintenant sur un grand précipice ; +Et ce que votre coeur pourra délibérer +Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. +Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre, +Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre +Et ne demandez point d'autre preuve que moi +Pour condamner l'erreur du trouble où je vous voi, +Si de vos sentiments la prompte déférence +Veut sur ma seule foi croire mon innocence +Et de tous vos soupçons démentir le crédit +Pour croire aveuglément ce que mon coeur vous dit, +Cette soumission, cette marque d'estime, +Du passé dans ce coeur efface tout le crime : +Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux +M'a fait dans la chaleur prononcer contre vous : +Et si je puis un jour choisir ma destinée +Sans choquer les devoirs du rang où je suis née, +Mon honneur, satisfait par ce respect soudain, +Promet à votre amour et mes yeux et ma main. +Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire : +Si cet offre sur vous obtient si peu d'empire, +Que vous me refusiez de me faire entre nous +Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux, +S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance +Que vous peuvent donner mon coeur et ma naissance, +Et que de votre esprit les ombrages puissants +Forcent mon innocence à convaincre vos sens +Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage +D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage, +Je suis prête à le faire, et vous serez content ; +Mais il vous faut de moi détacher à l'instant, +A mes voeux pour jamais renoncer de vous−même ; +Et j'atteste du Ciel la puissance suprême +Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous, +Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous. +Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire : +Avisez maintenant celui qui peut vous plaire. +Dom Garcie +Juste Ciel ! jamais rien peut−il être inventé +Avec plus d'artifice et de déloyauté ? +Tout ce que des enfers la malice étudie +A−t−il rien de si noir que cette perfidie ? +Et peut−elle trouver dans toute sa rigueur +Un plus cruel moyen d'embarrasser un coeur ? +Ah ! que vous savez bien ici contre moi−même, +Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrême, +Et ménager pour vous l'effort prodigieux +De ce fatal amour né de vos traîtres yeux ! +Parce qu'on est surprise et qu'on manque d'excuse, +D'un offre de pardon on emprunte la ruse. +Votre feinte douceur forge un amusement +Pour divertir l'effet de mon ressentiment, +Et par le noeud subtil du choix qu'elle embarrasse, +Veut soustraire un perfide au coup qui le menace ; +Oui, vos dextérités veulent me détourner +D'un éclaircissement qui vous doit condamner ; +Et votre âme, feignant une innocence entière, +Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière +Qu'à des conditions qu'après d'ardents souhaits +Vous pensez que mon coeur n'acceptera jamais. +Mais vous serez trompée en me croyant surprendre : +Oui, oui, je prétends voir ce qui doit vous défendre, +Et quel fameux prodige, accusant ma fureur, +Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur. +Done Elvire +Songez que par ce choix vous allez vous prescrire +De ne plus rien prétendre au coeur de Done Elvire. +Dom Garcie +Soit : je souscris à tout, et mes voeux aussi bien, +En l'état où je suis, ne prétendent plus rien. +Done Elvire +Vous vous repentirez de l'éclat que vous faites. +Dom Garcie +Non, non, tous ces discours sont de vaines défaites ; +Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir +Que quelque autre dans peu se pourra repentir : +Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage +De dérober sa vie à l'effort de ma rage. +Done Elvire +Ah ! c'est trop en souffrir, et mon coeur irrité +Ne doit plus conserver une sotte bonté : +Abandonnons l'ingrat à son propre caprice, +Et puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse. +Elise... A cet éclat vous voulez me forcer ; +Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser. +(Elise entre.) +Faites un peu sortir la personne chérie... +Allez, vous m'entendez : dites que je l'en prie. +Dom Garcie +Et je puis... +Done Elvire +Attendez, vous serez satisfait. +Elise +Voici de son jaloux sans doute un nouveau trait. +Done Elvire +Prenez garde qu'au moins cette noble colère +Dans la même fierté jusqu'au bout persévère ; +Et surtout désormais songez bien à quel prix +Vous avez voulu voir vos soupçons éclaircis, +Voici, grâces au Ciel, ce qui les a fait naître, +Ces soupçons obligeants que l'on me fait paroître. +Voyez bien ce visage, et si de Done Ignès +Vos yeux au même instant n'y connoissent les traits. +Scène IX +Dom Garcie, Done Elvire, Done Ignès, Dom Alvar, Elise +Dom Garcie +O Ciel ! +Done Elvire +Si la fureur dont votre âme est émue +Vous trouble jusque−là l'usage de la vue, +Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter +Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter. +Sa mort est une adresse au besoin inventée, +Pour fuir l'autorité qui l'a persécutée ; +Et sous un tel habit, elle cachoit son sort, +Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort. +Madame, pardonnez, s'il faut que je consente +A trahir vos secrets et tromper votre attente : +Je me vois exposée à sa témérité ; +Toutes mes actions n'ont plus de liberté ; +Et mon honneur en butte aux soupçons qu'il peut prendre +Est réduit à toute heure aux soins de se défendre. +Nos doux embrassements, qu'a surpris ce jaloux, +De cent indignités m'ont fait souffrir les coups. +Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte, +Et l'assuré témoin qu'on produit de ma honte. +Jouissez à cette heure en tyran absolu +De l'éclaircissement que vous avez voulu ; +Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire +De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire ; +Et si je puis jamais oublier mes serments, +Tombent sur moi du Ciel les plus grands châtiments ! +Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en poudre, +Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre ! +Allons, Madame, allons, ôtons−nous de ces lieux, +Qu'infectent les regards d'un monstre furieux ; +Fuyons−en promptement l'atteinte envenimée, +Evitons les effets de sa rage animée, +Et ne faisons des voeux, dans nos justes desseins, +Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains. +Done Ignès +Seigneur, de vos soupçons l'injuste violence +A la même vertu vient de faire une offense. +Dom Garcie +Quelles tristes clartés dissipent mon erreur, +Enveloppent mes sens d'une profonde horreur, +Et ne laissent plus voir à mon âme abattue +Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue ! +Ah ! Dom Alvar, je vois que vous avez raison ; +Mais l'enfer dans mon coeur a soufflé son poison ; +Et par un trait fatal d'une rigueur extrême, +Mon plus grand ennemi se rencontre en moi−même. +Que me sert−il d'aimer du plus ardent amour +Qu'une âme consumée ait jamais mis au jour, +Si par ses mouvements, qui font toute ma peine, +Cet amour à tous coups se rend digne de haine ? +Il faut, il faut venger par mon juste trépas +L'outrage que j'ai fait à ses divins appas. +Aussi bien quel conseil aujourd'hui puis−je suivre ? +Ah ! j'ai perdu l'objet pour qui j'aimois à vivre : +Si j'ai pu renoncer à l'espoir de ses voeux, +Renoncer à la vie est beaucoup moins fâcheux. +Dom Alvar +Seigneur... +Dom Garcie +Non, Dom Alvar, ma mort est nécessaire : +Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire. +Mais il faut que mon sort en se précipitant +Rende à cette princesse un service éclatant ; +Et je veux me chercher dans cette illustre envie +Les moyens glorieux de sortir de la vie, +Faire par un grand coup, qui signale ma foi, +Qu'en expirant pour elle, elle ait regret à moi, +Et qu'elle puisse dire, en se voyant vengée : +"C'est par son trop d'amour qu'il m'avoit outragée." +Il faut que de ma main un illustre attentat +Porte une mort trop due au sein de Mauregat, +Que j'aille prévenir par une belle audace +Le coup dont la Castille avec bruit le menace ; +Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal +De ravir cette gloire à l'espoir d'un rival. +Dom Alvar +Un service, Seigneur, de cette conséquence +Auroit bien le pouvoir d'effacer votre offense, +Mais hasarder... +Dom Garcie +Allons, par un juste devoir, +Faire à ce noble effort servir mon désespoir. +Acte V +Scène I +Dom Alvar, Elise +Dom Alvar +Oui, jamais il ne fut de si rude surprise : +Il venoit de former cette haute entreprise ; +A l'avide désir d'immoler Mauregat +De son prompt désespoir il tournoit tout l'éclat ; +Ses soins précipités vouloient à son courage +De cette juste mort assurer l'avantage, +Y chercher son pardon, et prévenir l'ennui +Qu'un rival partageât cette gloire avec lui ; +Il sortoit de ces murs, quand un bruit trop fidèle +Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle +Que ce même rival, qu'il vouloit prévenir, +A remporté l'honneur qu'il pensoit obtenir, +L'a prévenu lui−même en immolant le traître, +Et pousse dans ce jour Dom Alphonse à paroître, +Qui d'un si prompt succès va goûter la douceur, +Et vient prendre en ces lieux la princesse sa soeur. +Et, ce qui n'a pas peine à gagner la croyance, +On entend publier que c'est la récompense +Dont il prétend payer le service éclatant +Du bras qui lui fait jour au trône qui l'attend. +Elise +Oui, Done Elvire a su ces nouvelles semées, +Et du vieux Dom Louis les trouve confirmées, +Qui vient de lui mander que Léon dans ce jour +De Dom Alphonse et d'elle attend l'heureux retour, +Et que c'est là qu'on doit, par un revers prospère, +Lui voir prendre un époux de la main de ce frère : +Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez à voir +Que Dom Sylve est l'époux qu'elle doit recevoir. +Dom Alvar +Ce coup au coeur du Prince... +Elise +Est sans doute bien rude, +Et je le trouve à plaindre en son inquiétude. +Son intérêt pourtant, si j'en ai bien jugé, +Est encor cher au coeur qu'il a tant outragé ; +Et je n'ai point connu qu'à ce succès qu'on vante, +La Princesse ait fait voir une âme fort contente +De ce frère qui vient et de la lettre aussi. +Mais... +Scène II +Done Elvire, Dom Alvar, Elise, Done Ignès +Done Elvire +Faites, Dom Alvar, venir le Prince ici. +Souffrez que devant vous je lui parle, Madame, +Sur cet événement dont on surprend mon âme ; +Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement, +Si je perds contre lui tout mon ressentiment. +Sa disgrâce imprévue a pris droit de l'éteindre ; +Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre. +Et le Ciel, qui l'expose à ce trait de rigueur, +N'a que trop bien servi les serments de mon coeur. +Un éclatant arrêt de ma gloire outragée +A jamais n'être à lui me tenoit engagée ; +Mais quand par les destins il est exécuté, +J'y vois pour son amour trop de sévérité ; +Et le triste succès de tout ce qu'il m'adresse, +M'efface son offense et lui rend ma tendresse. +Oui, mon coeur, trop vengé par de si rudes coups, +Laisse à leur cruauté désarmer son courroux, +Et cherche maintenant, par un soin pitoyable, +A consoler le sort d'un amant misérable ; +Et je crois que sa flamme a bien pu mériter +Cette compassion que je lui veux prêter. +Done Ignès +Madame, on auroit tort de trouver à redire +Aux tendres sentiments qu'on voit qu'il vous inspire : +Ce qu'il a fait pour vous... Il vient, et sa pâleur +De ce coup surprenant marque assez la douleur. +Scène III +Dom Garcie, Done Elvire, Done Ignès, Elise +Dom Garcie +Madame, avec quel front faut−il que je m'avance, +Quand je viens vous offrir l'odieuse présence... ? +Done Elvire +Prince, ne parlons plus de mon ressentiment : +Votre sort dans mon âme a fait du changement, +Et par le triste état où sa rigueur vous jette +Ma colère est éteinte, et notre paix est faite. +Oui, bien que votre amour ait mérité les coups +Que fait sur lui du Ciel éclater le courroux, +Bien que ses noirs soupçons aient offensé ma gloire +Par des indignités qu'on auroit peine à croire, +J'avouerai toutefois que je plains son malheur +Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur, +Que je hais les faveurs de ce fameux service +Lorsqu'on veut de mon coeur lui faire un sacrifice, +Et voudrois bien pouvoir racheter les moments +Où le sort contre vous n'armoit que mes serments. +Mais enfin vous savez comme nos destinées +Aux intérêts publics sont toujours enchaînées, +Et que l'ordre des Cieux, pour disposer de moi, +Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi. +Cédez comme moi, Prince, à cette violence +Où la grandeur soumet celles de ma naissance ; +Et si de votre amour les déplaisirs sont grands, +Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends, +Et ne se serve point contre un coup qui l'étonne +Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne : +Ce vous seroit sans doute un indigne transport +De vouloir dans vos maux lutter contre le sort ; +Et lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, +La soumission prompte est grandeur de courage. +Ne résistez donc point à ses coups éclatants, +Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends, +Laissez−moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre +Ce que mon triste coeur a résolu de rendre ; +Et ce fatal hommage, où mes voeux sont forcés, +Peut−être n'ira pas si loin, que vous pensez. +Dom Garcie +C'est faire voir, Madame, une bonté trop rare, +Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare : +Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir +Le foudre rigoureux de tout votre devoir. +En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire : +J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire ; +Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer, +Que je me suis ôté le droit d'en murmurer. +Par où pourrois−je, hélas ! dans ma vaste disgrâce, +Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace ? +Mon amour s'est rendu mille fois odieux ; +Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux ; +Et lorsque par un juste et fameux sacrifice +Mon bras à votre sang cherche à rendre un service, +Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal +De me voir prévenu par le bras d'un rival. +Madame, après cela je n'ai rien à prétendre, +Je suis digne du coup que l'on me fait attendre, +Et je le vois venir sans oser contre lui +Tenter de votre coeur le favorable appui. +Ce qui peut me rester dans mon malheur extrême, +C'est de chercher alors mon remède en moi−même. +Et faire que ma mort, propice à mes desirs, +Affranchisse mon coeur de tous ses déplaisirs. +Oui, bientôt dans ses lieux Dom Alphonse doit être, +Et déjà mon rival commence de paroître ; +De Léon vers ces murs il semble avoir volé, +Pour recevoir le prix du tyran immolé. +Ne craignez point du tout qu'aucune résistance +Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance : +Il n'est effort humain que pour vous conserver, +Si vous y consentiez, je ne pusse braver ; +Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire, +A pouvoir espérer cet aveu plein de gloire ; +Et je ne voudrois pas, par des efforts trop vains, +Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins. +Non, je ne contrains point vos sentiments, Madame : +Je vais en liberté laisser toute votre âme, +Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur +Et subir de mon sort la dernière rigueur. +Scène IV +Done Elvire, Done Ignès, Elise +Done Elvire +Madame, au désespoir où son destin l'expose +De tous mes déplaisirs n'imputez pas la cause : +Vous me rendrez justice en croyant que mon coeur +Fait de vos intérêts sa plus vive douleur, +Que bien plus que l'amour l'amitié m'est sensible, +Et que si je me plains d'une disgrâce horrible, +C'est de voir que du Ciel le funeste courroux +Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous, +Et rendu mes regards coupables d'une flamme +Qui traite indignement les bontés de votre âme. +Done Ignès +C'est un événement dont sans doute vos yeux +N'ont point pour moi, Madame, à quereller les Cieux. +Si les foibles attraits qu'étale mon visage +M'exposoient au destin de souffrir un volage, +Le Ciel ne pouvoit mieux m'adoucir de tels coups, +Quand pour m'ôter ce coeur il s'est servi de vous ; +Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance +Qui de vos traits aux miens marque la différence. +Si pour ce changement je pousse des soupirs, +Ils viennent de le voir fatal à vos désirs ; +Et dans cette douleur que l'amitié m'excite +Je m'accuse pour vous de mon peu de mérite, +Qui n'a pu retenir un coeur dont les tributs +Causent un si grand trouble à vos voeux combattus. +Done Elvire +Accusez−vous plutôt de l'injuste silence +Qui m'a de vos deux coeurs caché l'intelligence. +Ce secret, plus tôt su, peut−être à toutes deux +Nous auroit épargné des troubles si fâcheux ; +Et mes justes froideurs, des désirs d'un volage +Au point de leur naissance ayant banni l'hommage, +Eussent pu renvoyer... +Done Ignès +Madame, le voici. +Done Elvire +Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici : +Ne sortez point, Madame, et dans un tel martyre +Veuillez être témoin de ce que je vais dire. +Done Ignès +Madame, j'y consens, quoique je sache bien +Qu'on fuiroit en ma place un pareil entretien. +Done Elvire +Son succès si le Ciel seconde ma pensée, +Madame, n'aura rien dont vous soyez blessée. +Scène V +Dom Sylve, Done Elvire, Done Ignès +Done Elvire +Avant que vous parliez, je demande instamment +Que vous daigniez, Seigneur, m'écouter un moment. +Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles +Porté de votre bras les soudaines merveilles ; +Et j'admire avec tous comme en si peu de temps +Il donne à nos destins ces succès éclatants. +Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence +Ne sauroit demander trop de reconnoissance, +Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel +Qui replace mon frère au trône paternel. +Mais quoi que de son coeur vous offrent les hommages, +Usez en généreux de tous vos avantages, +Et ne permettez pas que ce coup glorieux +Jette sur moi, Seigneur, un joug impérieux ; +Que votre amour, qui sait quel intérêt m'anime, +S'obstine à triompher d'un refus légitime, +Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer, +Commence d'être roi pour me tyranniser. +Léon a d'autres prix, dont en cette occurrence +Il peut mieux honorer votre haute vaillance ; +Et c'est à vos vertus faire un présent trop bas, +Que vous donner un coeur qui ne se donne pas. +Peut−on être jamais satisfait en soi−même, +Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime ? +C'est un triste avantage, et l'amant généreux +A ces conditions refuse d'être heureux ; +Il ne veut rien devoir à cette violence +Qu'exercent sur nos coeurs les droits de la naissance, +Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zélé, +Pour souffrir qu'en victime il lui soit immolé. +Ce n'est pas que ce coeur au mérite d'un autre +Prétende réserver ce qu'il refuse au vôtre : +Non, Seigneur, j'en réponds, et vous donne ma foi +Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi, +Qu'une sainte retraite à toute autre poursuite... +Dom Sylve +J'ai de votre discours assez souffert la suite, +Madame ; et par deux mots je vous l'eusse épargné, +Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné. +Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire, +De la mort du tyran me veut donner la gloire ; +Mais le seul peuple enfin, comme on nous fait savoir, +Laissant par Dom Louis échauffer son devoir, +A remporté l'honneur de cet acte héroïque +Dont mon nom est chargé par la rumeur publique ; +Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet, +C'est que, pour appuyer son illustre projet, +Dom Louis fit semer, par une feinte utile, +Que, secondé des miens, j'avois saisi la ville ; +Et par cette nouvelle, il a poussé les bras +Qui d'un usurpateur ont hâté le trépas : +Par son zèle prudent il a su tout conduire, +Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire. +Mais dans le même instant un secret m'est appris, +Qui va vous étonner autant qu'il m'a surpris. +Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître : +A vos yeux maintenant le Ciel le fait paroître. +Oui, je suis Dom Alphonse, et mon sort conservé, +Et sous le nom du sang de Castille élevé, +Est un fameux effet de l'amitié sincère +Qui fut entre son prince et le roi notre père : +Dom Louis du secret a toutes les clartés, +Et doit aux yeux de tous prouver ces vérités. +D'autres soins maintenant occupent ma pensée, +Non qu'à votre sujet elle soit traversée, +Que ma flamme querelle un tel événement +Et qu'en mon coeur le frère importune l'amant : +Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure +Le changement qu'en eux a prescrit la nature ; +Et le sang qui nous joint m'a si bien détaché +De l'amour dont pour vous mon coeur étoit touché, +Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine, +Que les chères douceurs de sa première chaîne, +Et le moyen de rendre à l'adorable Ignès +Ce que de ses bontés a mérité l'excès. +Mais son sort incertain rend le mien misérable, +Et si ce qu'on en dit se trouvoit véritable, +En vain Léon m'appelle et le trône m'attend : +La couronne n'a rien à me rendre content, +Et je n'en veux l'éclat que pour goûter la joie +D'en couronner l'objet où le Ciel me renvoie, +Et pouvoir réparer par ces justes tributs +L'outrage que j'ai fait à ses rares vertus. +Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre +Ce que de son destin mon âme peut apprendre : +Instruisez−m'en, de grâce, et par votre discours +Hâtez mon désespoir ou le bien de mes jours. +Done Elvire +Ne vous étonnez pas si je tarde à répondre, +Seigneur : ces nouveautés ont droit de me confondre. +Je n'entreprendrai point de dire à votre amour +Si Done Ignès est morte ou respire le jour ; +Mais par ce cavalier, l'un de ses plus fidèles, +Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles. +Dom Sylve ou Dom Alphonse +Ah ! Madame, il m'est doux en ces perplexités +De voir ici briller vos célestes beautés. +Mais vous, avec quels yeux verrez−vous un volage, +Dont le crime... ? +Done Ignès +Ah ! gardez de me faire un outrage, +Et de vous hasarder à dire que vers moi +Un coeur dont je fais cas ait pu manquer de foi ; +J'en refuse l'idée, et l'excuse me blesse : +Rien n'a pu m'offenser auprès de la Princesse ; +Et tout ce que d'ardeur elle vous a causé +Par un si haut mérite est assez excusé. +Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable, +Et dans le noble orgueil dont je me sens capable, +Sachez, si vous l'étiez, que ce seroit en vain +Que vous présumeriez de fléchir mon dédain, +Et qu'il n'est repentir, ni suprême puissance, +Qui gagnât sur mon coeur d'oublier cette offense. +Done Elvire +Mon frère (d'un tel nom souffrez−moi la douceur), +De quel ravissement comblez−vous une soeur ! +Que j'aime votre choix et bénis l'aventure +Qui vous fait couronner une amitié si pure ! +Et de deux nobles coeurs que j'aime tendrement... +Scène VI +Dom Garcie Done Elvire, Done Ignès, Dom Sylve, Elise +Dom Garcie +De grâce, cachez−moi votre contentement, +Madame, et me laissez mourir dans la croyance +Que le devoir vous fait un peu de violence. +Je sais que de vos voeux vous pouvez disposer, +Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer : +Vous le voyez assez, et quelle obéissance +De vos commandements m'arrache la puissance. +Mais je vous avouerai que cette gayeté +Surprend au dépourvu toute ma fermeté, +Et qu'un pareil objet dans mon âme fait naître +Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas maître ; +Et je me punirois, s'il m'avoir pu tirer +De ce respect soumis où je veux demeurer. +Oui, vos commandements ont prescrit à mon âme +De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme : +Cet ordre sur mon coeur doit être tout−puissant, +Et je prétends mourir en vous obéissant. +Mais encore une fois la joie où je vous treuve +M'expose à la rigueur d'une trop rude épreuve, +Et l'âme la plus sage, en ces occasions, +Répond malaisément de ces émotions. +Madame, épargnez−moi cette cruelle atteinte ; +Donnez−moi, par pitié, deux moments de contrainte +Et quoi que d'un rival vous inspirent les soins, +N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins : +C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prétendre, +Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre. +Je ne l'exige pas, Madame, pour longtemps, +Et bientôt mon départ rendra vos voeux contents. +Je vais où de ses feux mon âme consumée +N'apprendra votre hymen que par la renommée : +Ce n'est pas un spectacle où je doive courir ; +Madame, sans le voir, j'en saurai bien mourir. +Done Ignès +Seigneur, permettez−moi de blâmer votre plainte. +De vos maux la Princesse a su paroître atteinte ; +Et cette joie encor, de quoi vous murmurez, +Ne lui vient que des biens qui vous sont préparés ; +Elle goûte un succès à vos désirs prospère, +Et dans votre rival elle trouve son frère : +C'est Dom Alphonse enfin, dont on a tant parlé, +Et ce fameux secret vient d'être dévoilé. +Dom Sylve ou Dom Alphonse +Mon coeur, grâces au Ciel, après un long martyre, +Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il desire, +Et goûte d'autant mieux son bonheur en ce jour, +Qu'il se voit en état de servir votre amour. +Dom Garcie +Hélas ! cette bonté, Seigneur, doit me confondre : +A mes plus chers desirs elle daigne répondre ; +Le coup que je craignois, le Ciel l'a détourné, +Et tout autre que moi se verroit fortuné ; +Mais ces douces clartés d'un secret favorable +Vers l'objet adoré me découvrent coupable, +Et tombé de nouveau dans ces traîtres soupçons +Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leçons, +Et par qui mon ardeur, si souvent odieuse, +Doit perdre tout espoir d'être jamais heureuse. +Oui l'on doit me haïr avec trop de raison : +Moi−même je me trouve indigne de pardon ; +Et quelque heureux succès que le sort me présente, +La mort, la seule mort est toute mon attente. +Done Elvire +Non, non : de ce transport le soumis mouvement, +Prince, jette en mon âme un plus doux sentiment. +Par lui de mes serments je me sens détachée ; +Vos plaintes, vos respects, vos douleurs m'ont touchée : +J'y vois partout briller un excès d'amitié, +Et votre maladie est digne de pitié. +Je vois, Prince, je vois qu'on doit quelque indulgence +Aux défauts où du ciel fait pencher l'influence ; +Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux +Mon roi, sans me gêner, peut me donner à vous. +Dom Garcie +Ciel, dans l'excès des biens que cet aveu m'octroie, +Rends capable mon coeur de supporter sa joie ! +Dom Sylve ou Dom Alphonse +Je veux que cet hymen, après nos vains débats, +Seigneur, joigne à jamais nos coeurs et nos Etats. +Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle : +Allons dans nos plaisirs satisfaire son zèle, +Et par notre présence et nos soins différents +Donner le dernier coup au parti des tyrans. +L'Ecole des maris +Comédie +Représentée pour la première fois +à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal +le 24e juin 1661 +par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Adresse +A Monseigneur Le Duc d'Orléans frère unique du roi +Monseigneur, +Je fais voir ici à la France des choses bien peu proportionnées. Il n'est rien de si grand et de si superbe que +nom que je mets à la tête de ce livre, et rien de plus bas que ce qu'il contient. Tout le monde trouvera cet +assemblage étrange ; et quelques−uns pourront bien dire, pour en exprimer l'inégalité, que c'est poser une +couronne de perles et de diamants sur une statue de terre, et faire entrer par des portiques magnifiques et d +arcs triomphaux superbes dans une méchante cabane. Mais, Monseigneur, ce qui doit me servir d'excuse, +qu'en cette aventure je n'ai eu aucun choix à faire, et que l'honneur que j'ai d'être à Votre Altesse Royale m +imposé une nécessité absolue de lui dédier le premier ouvrage que je mets de moi−même au jour. Ce n'est +un présent que je lui fais, c'est un devoir dont je m'acquitte ; et les hommes ne sont jamais regardés par le +choses qu'ils portent. J'ai donc osé, Monseigneur, dédier une bagatelle à Votre Altesse Royale, parce que +n'ai pu m'en dispenser ; et, si je me dispense ici de m'étendre sur les belles et glorieuses vérités qu'on +pourrait dire d'Elle, c'est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davanta +bassesse de mon offrande. Je me suis imposé silence pour trouver un endroit plus propre à placer de si bel +choses ; et tout ce que j'ai prétendu dans cette épître, c'est de justifier mon action à toute la France, et d'av +cette gloire de vous dire à vous−même, Monseigneur, avec toute la soumission possible que je suis, +De Votre Altesse Royale, +Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, +J. B. P. Molière. +Personnages +Sganarelle, Ariste : frères +Isabelle, Léonor : soeurs +Lisette, suivante de Léonor. +Valère, amant d'Isabelle. +Ergaste, valet de Valère. +Le Commissaire. +Le Notaire. +La scène est à Paris. +Acte I +Scène I +Sganarelle, Ariste +Sganarelle +Mon frère, s'il vous plaît, ne discourons point tant, +Et que chacun de nous vive comme il l'entend. +Bien que sur moi des ans vous ayez l'avantage +Et soyez assez vieux pour devoir être sage, +Je vous dirai pourtant que mes intentions +Sont de ne prendre point de vos corrections, +Que j'ai pour tout conseil ma fantaisie à suivre, +Et me trouve fort bien de ma façon de vivre. +Ariste +Mais chacun la condamne. +Sganarelle +Oui, des fous comme vous, +Mon frère. +Ariste +Grand merci : le compliment est doux. +Sganarelle +Je voudrois bien savoir, puisqu'il faut tout entendre, +Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre. +Ariste +Cette farouche humeur, dont la sévérité +Fuit toutes les douceurs de la société, +A tous vos procédés inspire un air bizarre, +Et, jusques à l'habit, vous rend chez vous barbare. +Sganarelle +Il est vrai qu'à la mode il faut m'assujettir, +Et ce n'est pas pour moi que je me dois vêtir ! +Ne voudriez−vous point, par vos belles sornettes, +Monsieur mon frère aîné (car, Dieu merci, vous l'êtes +D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer, +Et cela ne vaut point la peine d'en parler), +Ne voudriez−vous point, dis−je, sur ces matières, +De vos jeunes muguets m'inspirer les manières ? +M'obliger à porter de ces petits chapeaux +Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux, +Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure +Des visages humains offusque la figure ? +De ces petits pourpoints sous les bras se perdants, +Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants ? +De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces, +Et de ces cotillons appelés hauts−de−chausses ? +De ces souliers mignons, de rubans revêtus, +Qui vous font ressembler à des pigeons pattus ? +Et de ces grands canons où, comme en des entraves, +On met tous les matins ses deux jambes esclaves, +Et par qui nous voyons ces Messieurs les galants +Marcher écarquillés ainsi que des volants ? +Je vous plairois, sans doute, équipé de la sorte ; +Et je vous vois porter les sottises qu'on porte. +Ariste +Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, +Et jamais il ne faut se faire regarder. +L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage +Doit faire des habits ainsi que du langage, +N'y rien trop affecter, et sans empressement +Suivre ce que l'usage y fait de changement. +Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode +De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, +Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux, +Seroient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux ; +Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde, +De fuir obstinément ce que suit tout le monde, +Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous, +Que du sage parti se voir seul contre tous. +Sganarelle +Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire, +Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire. +Ariste +C'est un étrange fait du soin que vous prenez +A me venir toujours jeter mon âge au nez, +Et qu'il faille qu'en moi sans cesse je vous voie +Blâmer l'ajustement aussi bien que la joie, +Comme si, condamnée à ne plus rien chérir, +La vieillesse devoit ne songer qu'à mourir, +Et d'assez de laideur n'est pas accompagnée, +Sans se tenir encor malpropre et rechignée. +Sganarelle +Quoi qu'il en soit, je suis attaché fortement +A ne démordre point de mon habillement. +Je veux une coiffure, en dépit de la mode, +Sous qui toute ma tête ait un abri commode ; +Un beau pourpoint bien long et fermé comme il faut, +Qui, pour bien digérer, tienne l'estomac chaud ; +Un haut−de−chausses fait justement pour ma cuisse ; +Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice. +Ainsi qu'en ont usé sagement nos aïeux : +Et qui me trouve mal, n'a qu'à fermer les yeux. +Scène II +Léonor, Isabelle, Lisette, Ariste, Sganarelle +Léonor, à Isabelle. +Je me charge de tout, en cas que l'on vous gronde +Lisette, à Isabelle. +Toujours dans une chambre à ne point voir le monde ? +Isabelle +Il est ainsi bâti. +Léonor +Je vous en plains, ma soeur. +Lisette +Bien vous prend que son frère ait toute une autre humeur, +Madame, et le destin vous fut bien favorable +En vous faisant tomber aux mains du raisonnable. +Isabelle +C'est un miracle encor qu'il ne m'ait aujourd'hui +Enfermée à la clef ou menée avec lui. +Lisette +Ma foi, je l'envoirois au diable avec sa fraise, +Et... +Sganarelle +Où donc allez−vous, qu'il ne vous en déplaise ? +Léonor +Nous ne savons encore, et je pressois ma soeur +De venir du beau temps respirer la douceur ; +Mais... +Sganarelle +Pour vous, vous pouvez aller où bon vous semble +Vous n'avez qu'à courir, vous voilà deux ensemble. +Mais vous, je vous défends, s'il vous plaît, de sortir. +Ariste +Eh ! laissez−les, mon frère, aller se divertir. +Sganarelle +Je suis votre valet, mon frère. +Ariste +La jeunesse +Veut... +Sganarelle +La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse. +Ariste +Croyez−vous qu'elle est mal d'être avec Léonor ? +Sganarelle +Non pas ; mais avec moi je la crois mieux encor. +Ariste +Mais... +Sganarelle +Mais ses actions de moi doivent dépendre, +Et je sais l'intérêt enfin que j'y dois prendre. +Ariste +A celles de sa soeur ai−je un moindre intérêt ? +Sganarelle +Mon Dieu, chacun raisonne et fait comme il lui plaît. +Elles sont sans parents, et notre ami leur père +Nous commit leur conduite à son heure dernière, +Et nous chargeant tous deux ou de les épouser, +Ou, sur notre refus, un jour d'en disposer, +Sur elles, par contrat, nous sut, dès leur enfance, +Et de père et d'époux donner pleine puissance. +D'élever celle−là vous prîtes le souci, +Et moi, je me chargeai du soin de celle−ci ; +Selon vos volontés vous gouvernez la vôtre : +Laissez−moi, je vous prie, à mon gré régir l'autre. +Ariste +Il me semble... +Sganarelle +Il me semble, et je le dis tout haut, +Que sur un tel sujet c'est parler comme il faut. +Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante : +Je le veux bien ; qu'elle ait et laquais et suivante : +J'y consens ; qu'elle coure, aime l'oisiveté, +Et soit des damoiseaux fleurée en liberté : +J'en suis fort satisfait. Mais j'entends que la mienne +Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne ; +Que d'une serge honnête elle ait son vêtement, +Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement, +Qu'enfermée au logis, en personne bien sage, +Elle s'applique toute aux choses du ménage, +A recoudre mon linge aux heures de loisir, +Ou bien à tricoter quelques bas par plaisir ; +Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille, +Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille. +Enfin la chair est foible, et j'entends tous les bruits. +Je ne veux point porter de cornes, si je puis ; +Et comme à m'épouser sa fortune l'appelle, +Je prétends corps pour corps pouvoir répondre d'elle. +Isabelle +Vous n'avez pas sujet, que je crois... +Sganarelle +Taisez−vous. +Je vous apprendrai bien s'il faut sortir sans nous. +Léonor +Quoi donc, Monsieur... ? +Sganarelle +Mon Dieu, Madame, sans langage, +Je ne vous parle pas, car vous êtes trop sage. +Léonor +Voyez−vous Isabelle avec nous à regret ? +Sganarelle +Oui, vous me la gâtez, puisqu'il faut parler net. +Vos visites ici ne font que me déplaire, +Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire. +Léonor +Voulez−vous que mon coeur vous parle net aussi ? +J'ignore de quel oeil elle voit tout ceci ; +Mais je sais ce qu'en moi feroit la défiance ; +Et quoiqu'un même sang nous ait donné naissance, +Nous sommes bien peu soeurs s'il faut que chaque jour +Vos manières d'agir lui donnent de l'amour. +Lisette +En effet, tous ces soins sont des choses infâmes. +Sommes−nous chez les Turcs pour renfermer les femmes ? +Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu, +Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu. +Notre honneur est, Monsieur, bien sujet à foiblesse, +S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse. +Pensez−vous, après tout, que ces précautions +Servent de quelque obstacle à nos intentions, +Et quand nous nous mettons quelque chose à la tête, +Que l'homme le plus fin ne soit pas une bête ? +Toutes ces gardes−là sont visions de fous : +Le plus sûr est, ma foi, de se fier en nous. +Qui nous gêne se met en un péril extrême, +Et toujours notre honneur veut se garder lui−même. +C'est nous inspirer presque un desir de pécher, +Que montrer tant de soins de nous en empêcher ; +Et si par un mari je me voyois contrainte, +J'aurois fort grande pente à confirmer sa crainte. +Sganarelle +Voilà, beau précepteur, votre éducation, +Et vous souffrez cela sans nulle émotion. +Ariste +Mon frère, son discours ne doit que faire rire. +Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire : +Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté ; +On le retient fort mal par tant d'austérité ; +Et les soins défiants, les verrous et les grilles +Ne font pas la vertu des femmes ni des filles. +C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, +Non la sévérité que nous leur faisons voir. +C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, +Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte. +En vain sur tous ses pas nous prétendons régner : +Je trouve que le coeur est ce qu'il faut gagner ; +Et je ne tiendrois, moi, quelque soin qu'on se donne, +Mon honneur guère sûr aux mains d'une personne +A qui, dans les desirs qui pourroient l'assaillir, +Il ne manqueroit rien qu'un moyen de faillir. +Sganarelle +Chansons que tout cela. +Ariste +Soit ; mais je tiens sans cesse +Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse, +Reprendre ses défauts avec grande douceur, +Et du nom de vertu ne lui point faire peur. +Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes : +Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes. +A ses jeunes desirs j'ai toujours consenti, +Et je ne m'en suis point, grâce au Ciel, repenti. +J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies, +Les divertissements, les bals, les comédies ; +Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps +Fort propres à former l'esprit des jeunes gens ; +Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre +Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre. +Elle aime à dépenser en habits, linge et noeuds : +Que voulez−vous ? Je tâche à contenter ses voeux ; +Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles, +Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles. +Un ordre paternel l'oblige à m'épouser ; +Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser. +Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère, +Et je laisse à son choix liberté tout entière. +Si quatre mille écus de rente bien venants, +Une grande tendresse et des soins complaisants +Peuvent, à son avis, pour un tel mariage, +Réparer entre nous l'inégalité d'âge, +Elle peut m'épouser ; sinon, choisir ailleurs. +Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs ; +Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée, +Que si contre son gré sa main m'étoit donnée. +Sganarelle +Hé ! qu'il est doucereux ! c'est tout sucre et tout miel. +Ariste +Enfin, c'est mon humeur, et j'en rends grâce au Ciel. +Je ne suivrois jamais ces maximes sévères, +Qui font que les enfants comptent les jours des pères. +Sganarelle +Mais ce qu'en la jeunesse on prend de liberté +Ne se retranche pas avec facilité ; +Et tous ses sentiments suivront mal votre envie, +Quand il faudra changer sa manière de vie. +Ariste +Et pourquoi la changer ? +Sganarelle +Pourquoi ? +Ariste +Oui. +Sganarelle +Je ne sai. +Ariste +Y voit−on quelque chose où l'honneur soit blessé ? +Sganarelle +Quoi ? si vous l'épousez, elle pourra prétendre +Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre ? +Ariste +Pourquoi non ? +Sganarelle +Vos désirs lui seront complaisans, +Jusques à lui laisser et mouches et rubans ? +Ariste +Sans doute. +Sganarelle +A lui souffrir, en cervelle troublée, +De courir tous les bals et le lieux d'assemblée ? +Ariste +Oui, vraiment. +Sganarelle +Et chez vous iront les damoiseaux ? +Ariste +Et quoi donc ? +Sganarelle +Qui joueront et donneront cadeaux ? +Ariste +D'accord. +Sganarelle +Et votre femme entendra les fleurettes ? +Ariste +Fort bien. +Sganarelle +Et vous verrez ces visites muguettes +D'un oeil à témoigner de n'en être point soû ? +Ariste +Cela s'entend. +Sganarelle +Allez, vous êtes un vieux fou. +(A Isabelle.) +Rentrez, pour n'ouïr point cette pratique infâme. +Ariste +Je veux m'abandonner à la foi de ma femme, +Et prétends toujours vivre ainsi que j'ai vécu. +Sganarelle +Que j'aurai de plaisir si l'on le fait cocu ! +Ariste +J'ignore pour quel sort mon astre m'a fait naître ; +Mais je sais que pour vous, si vous manquez de l'être, +On ne vous en doit point imputer le défaut, +Car vos soins pour cela font bien tout ce qu'il faut. +Sganarelle +Riez donc, beau rieur. Oh ! que cela doit plaire +De voir un goguenard presque sexagénaire ! +Léonor +Du sort dont vous parlez, je le garantis, moi, +S'il faut que par l'hymen il reçoive ma foi : +Il s'y peut assurer ; mais sachez que mon âme +Ne répondroit de rien, si j'étois votre femme. +Lisette +C'est conscience à ceux qui s'assurent en nous ; +Mais c'est pain bénit, certe, à des gens comme vous. +Sganarelle +Allez, langue maudite, et des plus mal apprises. +Ariste +Vous vous êtes, mon frère, attiré ces sottises. +Adieu. Changez d'humeur, et soyez averti +Que renfermer sa femme est le mauvais parti. +Je suis votre valet. +Sganarelle +Je ne suis pas le vôtre. +Oh ! que les voilà bien tous formés l'un pour l'autre ! +Quelle belle famille ! Un vieillard insensé +Qui fait le dameret dans un corps tout cassé ; +Une fille maîtresse et coquette suprême ; +Des valets impudents : non, la Sagesse même +N'en viendroit pas à bout, perdroit sens et raison +A vouloir corriger une telle maison. +Isabelle pourroit perdre dans ces hantises +Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises ; +Et pour l'en empêcher dans peu nous prétendons +Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons. +Scène III +Ergaste, Valère, Sganarelle +Valère +Ergaste, le voilà cet Argus que j'abhorre, +Le sévère tuteur de celle que j'adore. +Sganarelle +N'est−ce pas quelque chose enfin de surprenant +Que la corruption des moeurs de maintenant ! +Valère +Je voudrois l'accoster, s'il est en ma puissance, +Et tâcher de lier avec lui connoissance. +Sganarelle +Au lieu de voir régner cette sévérité +Qui composoit si bien l'ancienne honnêteté, +La jeunesse en ces lieux, libertine, absolue, +Ne prend... +Valère +Il ne voit pas que c'est lui qu'on salue. +Ergaste +Son mauvais oeil peut−être est de ce côté−ci : +Passons du côté droit. +Sganarelle +Il faut sortir d'ici. +Le séjour de la ville en moi ne peut produire +Que des... +Valère +Il faut chez lui tâcher de m'introduire. +Sganarelle +Heu ! ... J'ai cru qu'on parloit. Aux champs, grâces aux Cieux, +Les sottises du temps ne blessent point mes yeux. +Ergaste +Abordez−le. +Sganarelle +Plaît−il ? Les oreilles me cornent. +Là, tous les passe−temps de nos filles se bornent... +Est−ce à nous ? +Ergaste +Approchez. +Sganarelle +Là, nul godelureau +Ne vient... Que diable ! ... Encor ? Que de coups de chapeau ! +Valère +Monsieur, un tel abord vous interrompt peut−être ? +Sganarelle +Cela se peut. +Valère +Mais quoi ? l'honneur de vous connoître +Est un si grand bonheur, est un si doux plaisir, +Que de vous saluer j'avois un grand desir. +Sganarelle +Soit. +Valère +Et de vous venir, mais sans nul artifice, +Assurer que je suis tout à votre service. +Sganarelle +Je le crois. +Valère +J'ai le bien d'être de vos voisins, +Et j'en dois rendre grâce à mes heureux destins. +Sganarelle +C'est bien fait. +Valère +Mais, Monsieur, savez−vous les nouvelles +Que l'on dit à la cour, et qu'on tient pour fidèles ? +Sganarelle +Que m'importe ? +Valère +Il est vrai ; mais pour les nouveautés +On peut avoir parfois des curiosités. +Vous irez voir, Monsieur, cette magnificence +Que de notre Dauphin prépare la naissance ? +Sganarelle +Si je veux. +Valère +Avouons que Paris nous fait part +De cent plaisirs charmants qu'on n'a point autre part ; +Les provinces auprès sont des lieux solitaires. +A quoi donc passez−vous le temps ? +Sganarelle +A mes affaires. +Valère +L'esprit veut du relâche, et succombe parfois +Par trop d'attachement aux sérieux emplois. +Que faites−vous les soirs avant qu'on se retire ? +Sganarelle +Ce qui me plaît. +Valère +Sans doute, on ne peut pas mieux dire : +Cette réponse est juste, et le bon sens paroît +A ne vouloir jamais faire que ce qui plaît. +Si je ne vous croyois l'âme trop occupée. +J'irois parfois chez vous passer l'après−soupée, +Sganarelle +Serviteur. +Scène IV +Valère, Ergaste +Valère +Que dis−tu de ce bizarre fou ? +Ergaste +Il a le repart brusque ; et l'accueil loup−garou. +Valère +Ah ! j'enrage ! +Ergaste +Et de quoi ? +Valère +De quoi ! C'est que j'enrage +De voir celle que j'aime au pouvoir d'un sauvage, +D'un dragon surveillant, dont la sévérité +Ne lui laisse jouir d'aucune liberté. +Ergaste +C'est ce qui fait pour vous, et sur ces conséquences +Votre amour doit fonder de grandes espérances : +Apprenez, pour avoir votre esprit raffermi, +Qu'une femme qu'on garde est gagnée à demi, +Et que les noirs chagrins des maris ou des pères +Ont toujours du galant avancé les affaires. +Je coquette fort peu, c'est mon moindre talent, +Et de profession je ne suis point galant ; +Mais j'en ai servi vingt de ces chercheurs de proie, +Qui disoient fort souvent que leur plus grande joie +Etoit de rencontrer de ces maris fâcheux, +Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux, +De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite +De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, +Et du nom de mari fièrement se parants +Leur rompent en visière aux yeux des soupirants. +"On en sait, disent−ils, prendre ses avantages ; +Et l'aigreur de la dame à ces sortes d'outrages, +Dont la plaint doucement le complaisant témoin, +Est un champ à pousser les choses assez loin." +En un mot, ce vous est une attente assez belle, +Que la sévérité du tuteur d'Isabelle. +Valère +Mais depuis quatre mois que je l'aime ardemment, +Je n'ai pour lui parler pu trouver un moment. +Ergaste +L'amour rend inventif ; mais vous ne l'êtes guère, +Et si j'avois été... +Valère +Mais qu'aurois−tu pu faire, +Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais, +Et qu'il n'est là dedans servantes ni valets +Dont, par l'appas flatteur de quelque récompense, +Je puisse pour mes feux ménager l'assistance ? +Ergaste +Elle ne sait donc pas encor que vous l'aimez ? +Valère +C'est un point dont mes voeux ne sont point informés. +Partout où ce farouche a conduit cette belle, +Elle m'a toujours vu comme une ombre après elle, +Et mes regards aux siens ont tâché chaque jour +De pouvoir expliquer l'excès de mon amour. +Mes yeux ont fort parlé ; mais qui me peut apprendre +Si leur langage enfin a pu se faire entendre ? +Ergaste +Ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, +S'il n'a pour truchement l'écriture ou la voix. +Valère +Que faire pour sortir de cette peine extrême, +Et savoir si la belle a connu que je l'aime ? +Dis−m'en quelque moyen. +Ergaste +C'est ce qu'il faut trouver. +Entrons un peu chez vous, afin d'y mieux rêver. +Acte II +Scène I +Isabelle, Sganarelle +Sganarelle +Va, je sais la maison, et connois la personne +Aux marques seulement que ta bouche me donne. +Isabelle, à part. +O Ciel ! sois−moi propice et seconde en ce jour +Le stratagème adroit d'une innocente amour. +Sganarelle +Dis−tu pas qu'on t'a dit qu'il s'appelle Valère ? +Isabelle +Oui. +Sganarelle +Va, sois en repos, rentre et me laisse faire ; +Je vais parler sur l'heure à ce jeune étourdi. +Isabelle +Je fais, pour une fille, un projet bien hardi ; +Mais l'injuste rigueur dont envers moi l'on use, +Dans tout esprit bien fait me servira d'excuse. +Scène II +Sganarelle, Ergaste, Valère +Sganarelle +Ne perdons point de temps. C'est ici : qui va là ? +Bon, je rêve : holà ! dis−je, holà ! quelqu'un ! holà ! +Je ne m'étonne pas, après cette lumière, +S'il y venoit tantôt de si douce manière ; +Mais je veux me hâter, et de son fol espoir... +Peste soit du gros boeuf, qui pour me faire choir +Se vient devant mes pas planter comme une perche ! +Valère +Monsieur, j'ai du regret... +Sganarelle +Ah ! c'est vous que je cherche. +Valère +Moi, Monsieur ? +Sganarelle +Vous. Valère est−il pas votre nom ? +Valère +Oui. +Sganarelle +Je viens vous parler, si vous le trouvez bon. +Valère +Puis−je être assez heureux pour vous rendre service ? +Sganarelle +Non. Mais je prétends, moi, vous rendre un bon office, +Et c'est ce qui chez vous prend droit de m'amener. +Valère +Chez moi, Monsieur ? +Sganarelle +Chez vous : faut−il tant s'étonner ? +Valère +J'en ai bien du sujet, et mon âme ravie +De l'honneur... +Sganarelle +Laissons là cet honneur, je vous prie. +Valère +Voulez−vous pas entrer ? +Sganarelle +Il n'en est pas besoin. +Valère +Monsieur, de grâce. +Sganarelle +Non, je n'irai pas plus loin. +Valère +Tant que vous serez là, je ne puis vous entendre. +Sganarelle +Moi, je n'en veux bouger. +Valère +Eh bien ! il se faut rendre. +Vite, puisque Monsieur à cela se résout, +Donnez un siége ici. +Sganarelle +Je veux parler debout. +Valère +Vous souffrir de la sorte... ? +Sganarelle +Ah ! contrainte effroyable ! +Valère +Cette incivilité seroit trop condamnable. +Sganarelle +C'en est une que rien ne sauroit égaler, +De n'ouïr pas le gens qui veulent nous parler. +Valère +Je vous obéis donc. +Sganarelle +Vous ne sauriez mieux faire ; +Tant de cérémonie est fort peu nécessaire. +Voulez−vous m'écouter ? +Valère +Sans doute, et de grand coeur. +Sganarelle +Savez−vous, dites−moi, que je suis le tuteur +D'une fille assez jeune et passablement belle, +Qui loge en ce quartier, et qu'on nomme Isabelle ? +Valère +Oui. +Sganarelle +Si vous le savez, je ne vous l'apprends pas. +Mais, savez−vous aussi, lui trouvant des appas, +Qu'autrement qu'en tuteur sa personne me touche, +Et qu'elle est destinée à l'honneur de ma couche ? +Valère +Non. +Sganarelle +Je vous l'apprends donc, et qu'il est à propos +Que vos feux, s'il vous plaît, la laissent en repos. +Valère +Qui ? moi, Monsieur ? +Sganarelle +Oui, vous. Mettons bas toute feinte. +Valère +Qui vous a dit que j'ai pour elle l'âme atteinte ? +Sganarelle +Des gens à qui l'on peut donner quelque crédit. +Valère +Mais encore ? +Sganarelle +Elle−même. +Valère +Elle ? +Sganarelle +Elle. Est−ce assez dit ? +Comme une fille honnête, et qui m'aime d'enfance, +Elle vient de m'en faire entière confidence ; +Et de plus m'a chargé de vous donner avis +Que depuis que par vous tous ses pas sont suivis, +Son coeur, qu'avec excès votre poursuite outrage, +N'a que trop de vos yeux entendu le langage, +Que vos secrets desirs lui sont assez connus, +Et que c'est vous donner des soucis superflus +De vouloir davantage expliquer une flamme +Qui choque l'amitié que me garde son âme. +Valère +C'est elle, dites−vous, qui de sa part vous fait... ? +Sganarelle +Oui, vous venir donner cet avis franc et net, +Et qu'ayant vu l'ardeur dont votre âme est blessée, +Elle vous eût plus tôt fait savoir sa pensée, +Si son coeur avoit eu, dans son émotion, +A qui pouvoir donner cette commission ; +Mais qu'enfin les douleurs d'une contrainte extrême +L'ont réduite à vouloir se servir de moi−même, +Pour vous rendre averti, comme je vous ai dit, +Qu'à tout autre que moi son coeur est interdit, +Que vous avez assez joué de la prunelle, +Et que, si vous avez tant soit peu de cervelle, +Vous prendrez d'autres soins. Adieu jusqu'au revoir. +Voilà ce que j'avois à vous faire savoir. +Valère +Ergaste, que dis−tu d'une telle aventure ? +Sganarelle, à part. +Le voilà bien surpris ! +Ergaste +Selon ma conjecture, +Je tiens qu'elle n'a rien de déplaisant pour vous, +Qu'un mystère assez fin est caché là−dessous, +Et qu'enfin cet avis n'est pas d'une personne +Qui veuille voir cesser l'amour qu'elle vous donne. +Sganarelle, à part. +Il en tient comme il faut. +Valère +Tu crois mystérieux... +Ergaste +Oui... Mais il nous observe, ôtons−nous de ses yeux. +Sganarelle +Que sa confusion paroît sur son visage ! +Il ne s'attendoit pas sans doute à ce message. +Appelons Isabelle. Elle montre le fruit +Que l'éducation dans une âme produit : +La vertu fait ses soins, et son coeur s'y consomme +Jusques à s'offenser des seuls regards d'un homme. +Scène III +Isabelle, Sganarelle +Isabelle +J'ai peur que cet amant, plein de sa passion, +N'ait pas de mon avis compris l'intention ; +Et j'en veux, dans les fers où je suis prisonnière, +Hasarder un qui parle avec plus de lumière. +Sganarelle +Me voilà de retour. +Isabelle +Hé bien ? +Sganarelle +Un plein effet +A suivi tes discours, et ton homme a son fait. +Il me vouloit nier que son coeur fût malade ; +Mais lorsque de ta part j'ai marqué l'ambassade, +Il est resté d'abord et muet et confus, +Et je ne pense pas qu'il y revienne plus. +Isabelle +Ha ! que me dites−vous ? J'ai bien peur du contraire, +Et qu'il ne nous prépare encor plus d'une affaire. +Sganarelle +Et sur quoi fondes−tu cette peur que tu dis ? +Isabelle +Vous n'avez pas été plus tôt hors du logis, +Qu'ayant, pour prendre l'air, la tête à ma fenêtre, +J'ai vu dans ce détour un jeune homme paroître, +Qui d'abord, de la part de cet impertinent, +Est venu me donner un bonjour surprenant, +Et m'a droit dans ma chambre une boîte jetée +Qui renferme une lettre en poulet cachetée. +J'ai voulu sans tarder lui rejeter le tout ; +Mais ses pas de la rue avoient gagné le bout, +Et je m'en sens le coeur tout gros de fâcherie. +Sganarelle +Voyez un peu la ruse et la friponnerie ! +Isabelle +Il est de mon devoir de faire promptement +Reporter boîte et lettre à ce maudit amant ; +Et j'aurois pour cela besoin d'une personne, +Car d'oser à vous−même... +Sganarelle +Au contraire, mignonne, +C'est me faire mieux voir ton amour et ta foi, +Et mon coeur avec joie accepte cet emploi : +Tu m'obliges par là plus que je ne puis dire. +Isabelle +Tenez donc. +Sganarelle +Bon. Voyons ce qu'il a pu t'écrire. +Isabelle +Ah ! Ciel ! gardez−vous bien de l'ouvrir. +Sganarelle +Et pourquoi ? +Isabelle +Lui voulez−vous donner à croire que c'est moi ? +Une fille d'honneur doit toujours se défendre +De lire les billets qu'un homme lui fait rendre : +La curiosité qu'on fait lors éclater +Marque un secret plaisir de s'en ouïr conter ; +Et je treuve à propos que toute cachetée +Cette lettre lui soit promptement reportée, +Afin que d'autant mieux il connoisse aujourd'hui +Le mépris éclatant que mon coeur fait de lui, +Que ses feux désormais perdent toute espérance, +Et n'entreprennent plus pareille extravagance. +Sganarelle +Certes elle a raison lorsqu'elle parle ainsi. +Va, ta vertu me charme, et ta prudence aussi. +Je vois que mes leçons ont germé dans ton âme, +Et tu te montres digne enfin d'être ma femme. +Isabelle +Je ne veux pas pourtant gêner votre desir : +La lettre est en vos mains, et vous pouvez l'ouvrir. +Sganarelle +Non, je n'ai garde : hélas ! tes raisons sont trop bonnes ; +Et je vais m'acquitter du soin que tu me donnes, +A quatre pas de là dire ensuite deux mots, +Et revenir ici te remettre en repos. +Scène IV +Sganarelle, Ergaste +Sganarelle +Dans quel ravissement est−ce que mon coeur nage, +Lorsque je vois en elle une fille si sage ! +C'est un trésor d'honneur que j'ai dans ma maison. +Prendre un regard d'amour pour une trahison ! +Recevoir un poulet comme une injure extrême, +Et le faire au galand reporter par moi−même ! +Je voudrois bien savoir, en voyant tout ceci, +Si celle de mon frère en useroit ainsi. +Ma foi ! les filles sont ce que l'on les fait être. +Holà ! +Ergaste +Qu'est−ce ? +Sganarelle +Tenez, dites à votre maître +Qu'il ne s'ing��re pas d'oser écrire encor +Des lettres qu'il envoie avec des boîtes d'or, +Et qu'Isabelle en est puissamment irritée. +Voyez, on ne l'a pas au moins décachetée : +Il connoîtra l'état que l'on fait de ses feux. +Et quel heureux succès il doit espérer d'eux. +Scène V +Valère, Ergaste +Valère +Que vient de te donner cette farouche bête ? +Ergaste +Cette lettre, Monsieur, qu'avecque cette boëte +On prétend qu'ait reçue Isabelle de vous, +Et dont elle est, dit−il, en un fort grand courroux ; +C'est sans vouloir l'ouvrir qu'elle vous la fait rendre : +Lisez vite, et voyons si je me puis méprendre. +Lettre +"Cette lettre vous surprendra sans doute, et l'on peut trouver bien hardi pour moi et le dessein de vous l'éc +et la manière de vous la faire tenir ; mais je me vois dans un état à ne plus garder de mesures. La juste +horreur d'un mariage dont je suis menacée dans six jours me fait hasarder toutes choses ; et dans la +résolution de m'en affranchir par quelque voie que ce soit, j'ai cru que je devois plutôt vous choisir que le +désespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez redevable de tout à ma mauvaise destinée : ce n'est pas +contrainte où je me treuve qui a fait naître les sentiments que j'ai pour vous ; mais c'est elle qui en précip +le témoignage, et qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige. Il ne tiendra qu'à v +que je sois à vous bientôt, et j'attends seulement que vous m'ayez marqué les intentions de votre amour po +vous faire savoir la résolution que j'ai prise ; mais surtout songez que le temps presse, et que deux coeurs +s'aiment doivent s'entendre à demi−mot." +Ergaste +Hé bien ! Monsieur, le tour est−il d'original ? +Pour une jeune fille, elle n'en sait pas mal ! +De ces ruses d'amour la croirait−on capable ? +Valère +Ah ! je la trouve là tout à fait adorable. +Ce trait de son esprit et son amitié +Accroît pour elle encor mon amour de moitié, +Et joint aux sentiments que sa beauté m'inspire... +Ergaste +La dupe vient ; songez à ce qu'il vous faut dire. +Scène VI +Sganarelle, Valère, Ergaste +Sganarelle +Oh ! trois et quatre fois béni soit cet édit +Par qui des vêtements le luxe est interdit ! +Les peines des maris ne seront plus si grandes, +Et les femmes auront un frein à leurs demandes. +Oh ! que je sais au Roi bon gré de ces décris ! +Et que, pour le repos de ces mêmes maris, +Je voudrois bien qu'on fît de la coquetterie +Comme de la guipure et de la broderie ! +J'ai voulu l'acheter, l'édit, expressément, +Afin que d'Isabelle il soit lu hautement ; +Et ce sera tantôt, n'étant plus occupée, +Le divertissement de notre après−soupée. +Envoirez−vous encor, Monsieur aux blonds cheveux, +Avec des boîtes d'or des billets amoureux ? +Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette, +Friande de l'intrigue, et tendre à la fleurette ? +Vous voyez de quel air on reçoit vos joyaux : +Croyez−moi, c'est tirer votre poudre aux moineaux. +Elle est sage, elle m'aime, et votre amour l'outrage : +Prenez visée ailleurs, et troussez−moi bagage. +Valère +Oui, oui, votre mérite, à qui chacun se rend, +Est à mes voeux, Monsieur, un obstacle trop grand ; +Et c'est folie à moi, dans mon ardeur fidèle, +De prétendre avec vous à l'amour d'Isabelle. +Sganarelle +Il est vrai, c'est folie. +Valère +Aussi n'aurois−je pas +Abandonné mon coeur à suivre ses appas, +Si j'avois pu savoir que ce coeur misérable +Dût trouver un rival comme vous redoutable. +Sganarelle +Je le crois. +Valère +Je n'ai garde à présent d'espérer ; +Je vous cède, Monsieur, et c'est sans murmurer. +Sganarelle +Vous faites bien. +Valère +Le droit de la sorte l'ordonne ; +Et de tant de vertus brille votre personne, +Que j'aurois tort de voir d'un regard de courroux +Les tendres sentiments qu'Isabelle a pour vous. +Sganarelle +Cela s'entend. +Valère +Oui, oui, je vous quitte la place. +Mais je vous prie au moins (et c'est la seule grâce, +Monsieur, que vous demande un misérable amant +Dont vous seul aujourd'hui causez tout le tourment), +Je vous conjure donc d'assurer Isabelle +Que si depuis trois mois mon coeur brûle pour elle, +Cette amour est sans tache, et n'a jamais pensé +A rien dont son honneur ait lieu d'être offensé. +Sganarelle +Oui. +Valère +Que, ne dépendant que du choix de mon âme, +Tous mes desseins étoient de l'obtenir pour femme, +Si les destins, en vous, qui captivez son coeur, +N'opposoient un obstacle à cette juste ardeur. +Sganarelle +Fort bien. +Valère +Que, quoi qu'on fasse, il ne lui faut pas croire +Que jamais ses appas sortent de ma mémoire ? +Que, quelque arrêt des Cieux qu'il me faille subir, +Mon sort est de l'aimer jusqu'au dernier soupir ; +Et que si quelque chose étouffe mes poursuites, +C'est le juste respect que j'ai pour vos mérites. +Sganarelle +C'est parler sagement ; et je vais de ce pas +Lui faire ce discours, qui ne la choque pas. +Mais, si vous me croyez, tâchez de faire en sorte +Que de votre cerveau cette passion sorte. +Adieu. +Ergaste +La dupe est bonne. +Sganarelle +Il me fait grand pitié, +Ce pauvre malheureux trop rempli d'amitié ; +Mais c'est un mal pour lui de s'être mis en tête +De vouloir prendre un fort qui se voit ma conquête. +Scène VII +Sganarelle, Isabelle +Sganarelle +Jamais amant n'a fait tant de trouble éclater, +Au poulet renvoyé sans se décacheter : +Il perd toute espérance enfin, et se retire. +Mais il m'a tendrement conjuré de te dire +Que du moins en t'aimant il n'a jamais pensé +A rien dont ton honneur ait lieu d'être offensé, +Et que, ne dépendant que du choix de son âme, +Tous ses desirs étoient de t'obtenir pour femme, +Si les destins, en moi, qui captive ton coeur, +N'opposoient un obstacle à cette juste ardeur ; +Que, quoi qu'on puisse faire, il ne te faut pas croire +Que jamais tes appas sortent de sa mémoire ; +Que, quelque arrêt des Cieux qu'il lui faille subir, +Son sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir ; +Et que si quelque chose étouffe sa poursuite, +C'est le juste respect qu'il a pour mon mérite. +Ce sont ses propres mots ; et loin de le blâmer, +Je le trouve honnête homme, et le plains de t'aimer. +Isabelle, bas. +Ses feux ne trompent point ma secrète croyance, +Et toujours ses regards m'en ont dit l'innocence. +Sganarelle +Que dis−tu ? +Isabelle +Qu'il m'est dur que vous plaigniez si fort +Un homme que je hais à l'égal de la mort ; +Et que si vous m'aimiez autant que vous le dites, +Vous sentiriez l'affront que me font les poursuites. +Sganarelle +Mais il ne savoit pas tes inclinations ; +Et par l'honnêteté de ses intentions +Son amour ne mérite... +Isabelle +Est−ce les avoir bonnes, +Dites−moi, de vouloir enlever les personnes ? +Est−ce être homme d'honneur de former des desseins +Pour m'épouser de force en m'ôtant de vos mains ? +Comme si j'étois fille à supporter la vie +Après qu'on m'auroit fait une telle infamie. +Sganarelle +Comment ? +Isabelle +Oui, oui : j'ai su que ce traître d'amant +Parle de m'obtenir par un enlèvement ; +Et j'ignore pour moi les pratiques secrètes +Qui l'ont instruit sitôt du dessein que vous faites +De me donner la main dans huit jours au plus tard, +Puisque ce n'est que d'hier que vous m'en fîtes part ; +Mais il veut prévenir, dit−on, cette journée +Qui doit à votre sort unir ma destinée. +Sganarelle +Voilà qui ne vaut rien. +Isabelle +Oh ! que pardonnez−moi. +C'est un fort honnête homme, et qui ne sent pour moi... +Sganarelle +Il a tort, et ceci passe la raillerie. +Isabelle +Allez, votre douceur entretient sa folie. +S'il vous eût vu tantôt lui parler vertement, +Il craindroit vos transports et mon ressentiment ; +Car c'est encor depuis sa lettre méprisée +Qu'il a dit ce dessein qui m'a scandalisée ; +Et son amour conserve, ainsi que je l'ai su, +La croyance qu'il est dans mon coeur bien reçu, +Que je fuis votre hymen, quoi que le monde en croie, +Et me verrois tirer de vos mains avec joie. +Sganarelle +Il est fou. +Isabelle +Devant vous il sait se déguiser, +Et son intention est de vous amuser. +Croyez par ces beaux mots que le traître vous joue. +Je suis bien malheureuse, il faut que je l'avoue, +Qu'avecque tous mes soins pour vivre dans l'honneur +Et rebuter les voeux d'un lâche suborneur, +Il faille être exposée aux fâcheuses surprises +De voir faire sur moi d'infâmes entreprises ! +Sganarelle +Va, ne redoute rien. +Isabelle +Pour moi, je vous le di, +Si vous n'éclatez fort contre un trait si hardi, +Et ne trouvez bientôt moyen de me défaire +Des persécutions d'un pareil téméraire, +J'abandonnerai tout, et renonce à l'ennui +De souffrir les affronts que je reçois de lui. +Sganarelle +Ne t'afflige point tant ; va, ma petite femme, +Je m'en vais le trouver et lui chanter sa gamme. +Isabelle +Dites−lui bien au moins qu'il le nieroit en vain, +Que c'est de bonne part qu'on m'a dit son dessein, +Et qu'après cet avis, quoi qu'il puisse entreprendre, +J'ose le défier de me pouvoir surprendre, +Enfin que, sans plus perdre et soupirs et moments, +Il doit savoir pour vous quels sont mes sentiments, +Et que si d'un malheur il ne veut être cause, +Il ne se fasse pas deux fois dire une chose. +Sganarelle +Je dirai ce qu'il faut. +Isabelle +Mais tout cela d'un ton +Qui marque que mon coeur lui parle tout de bon. +Sganarelle +Va, je n'oublierai rien, je t'en donne assurance. +Isabelle +J'attends votre retour avec impatience. +Hâtez−le, s'il vous plaît, de tout votre pouvoir : +Je languis quand je suis un moment sans vous voir. +Sganarelle +Va, pouponne, mon coeur, je reviens tout à l'heure. +Est−il une personne et plus sage et meilleure ? +Ah ! que je suis heureux ! et que j'ai de plaisir +De trouver une femme au gré de mon desir ! +Oui, voilà comme il faut que les femmes soient faites, +Et non comme j'en sais, de ces franches coquettes, +Qui s'en laissent conter, et font dans tout Paris +Montrer au bout du doigt leurs honnêtes maris. +Holà ! notre galant aux belles entreprises ! +Scène VIII +Valère, Sganarelle, Ergaste +Valère +Monsieur, qui vous ramène en ce lieu ? +Sganarelle +Vos sottises. +Valère +Comment ? +Sganarelle +Vous savez bien de quoi je veux parler. +Je vous croyois plus sage, à ne vous rien celer. +Vous venez m'amuser de vos belles paroles, +Et conservez sous main des espérances folles. +Voyez−vous, j'ai voulu doucement vous traiter, +Mais vous m'obligerez à la fin d'éclater. +N'avez−vous point de honte, étant ce que vous êtes, +De faire en votre esprit les projets que vous faites, +De prétendre enlever une fille d'honneur, +Et troubler un hymen qui fait tout son bonheur ? +Valère +Qui vous a dit, Monsieur, cette étrange nouvelle ? +Sganarelle +Ne dissimulons point : je la tiens d'Isabelle, +Qui vous mande par moi, pour la dernière fois, +Qu'elle vous a fait voir assez quel est son choix, +Que son coeur, tout à moi, d'un tel projet s'offense, +Qu'elle mourroit plutôt qu'en souffrir l'insolence, +Et que vous causerez de terribles éclats +Si vous ne mettez fin à tout cet embarras. +Valère +S'il est vrai qu'elle ait dit ce que je viens d'entendre, +J'avouerai que mes feux n'ont plus rien à prétendre : +Par ces mots assez clairs je vois tout terminé, +Et je dois révérer l'arrêt qu'elle a donné. +Sganarelle +Si ? Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes +Tout ce que de sa part je vous ai fait de plaintes ? +Voulez−vous qu'elle−même elle explique son coeur ? +J'y consens volontiers pour vous tirer d'erreur. +Suivez−moi, vous verrez s'il est rien que j'avance, +Et si son jeune coeur entre nous deux balance. +Scène IX +Isabelle, Sganarelle, Valère +Isabelle +Quoi ? vous me l'amenez ! Quel est votre dessein ? +Prenez−vous contre moi ses intérêts en main ? +Et voulez−vous, chargé de ses rares mérites, +M'obliger à l'aimer, et souffrir ses visites ? +Sganarelle +Non, mamie, et ton coeur pour cela m'est trop cher. +Mais il prend mes avis pour des contes en l'air, +Croit que c'est moi qui parle et te fais par adresse +Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse ; +Et par toi−même enfin j'ai voulu, sans retour, +Le tirer d'une erreur qui nourrit son amour. +Isabelle +Quoi ? mon âme à vos yeux ne se montre pas toute, +Et de mes voeux encor vous pouvez être en doute ? +Valère +Oui, tout ce que Monsieur de votre part m'a dit, +Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit : +J'ai douté, je l'avoue ; et cet arrêt suprême, +Qui décide du sort de mon amour extrême, +Doit m'être assez touchant, pour ne pas s'offenser +Que mon coeur par deux fois le fasse prononcer. +Isabelle +Non, non, un tel arrêt ne doit pas vous surprendre ; +Ce sont mes sentiments qu'il vous a fait entendre ; +Et je les tiens fondés sur assez d'équité, +Pour en faire éclater toute la vérité. +Oui, je veux bien qu'on sache, et j'en dois être crue, +Que le sort offre ici deux objets à ma vue +Qui, m'inspirant pour eux différents sentiments, +De mon coeur agité font tous les mouvements. +L'un, par un juste choix où l'honneur m'intéresse, +A toute mon estime et toute ma tendresse ; +Et l'autre, pour le prix de son affection, +A toute ma colère et mon aversion, +La présence de l'un m'est agréable et chère, +J'en reçois dans mon âme une allégresse entière, +Et l'autre par sa vue inspire dans mon coeur +De secrets mouvements et de haine et d'horreur. +Me voir femme de l'un est toute mon envie ; +Et plutôt qu'être à l'autre on m'ôteroit la vie. +Mais c'est assez montrer mes justes sentiments, +Et trop longtemps languir dans ces rudes tourments ; +Il faut que ce que j'aime, usant de diligence, +Fasse à ce que je hais perdre toute espérance, +Et qu'un heureux hymen affranchisse mon sort +D'un supplice pour moi plus affreux que la mort. +Sganarelle +Oui, mignonne, je songe à remplir ton attente. +Isabelle +C'est l'unique moyen de me rendre contente. +Sganarelle +Tu la seras dans peu. +Isabelle +Je sais qu'il est honteux +Aux filles d'exprimer si librement leurs voeux. +Sganarelle +Point, point. +Isabelle +Mais en l'état où sont mes destinées, +De telles libertés doivent m'être données ; +Et je puis sans rougir faire un aveu si doux +A celui que déjà je regarde en époux. +Sganarelle +Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme. +Isabelle +Qu'il songe donc, de grâce, à me prouver sa flamme. +Sganarelle +Oui, tiens, baise ma main. +Isabelle +Que sans plus de soupirs +Il conclue un hymen qui fait tous mes desirs, +Et reçoive en ce lieu la foi que je lui donne +De n'écouter jamais les voeux d'autre personne. +Sganarelle +Hai ! hai ! mon petit nez, pauvre petit bouchon. +Tu ne languiras pas longtemps, je t'en répond : +Va, chut ! Vous le voyez, je ne lui fais pas dire +Ce n'est qu'après moi seul que son âme respire. +Valère +Eh bien ! Madame, eh bien ! c'est s'expliquer assez : +Je vois par ce discours de quoi vous me pressez, +Et je saurai dans peu vous ôter la présence +De celui qui vous fait si grande violence. +Isabelle +Vous ne me sauriez faire un plus charmant plaisir, +Car enfin cette vue est fâcheuse à souffrir, +Elle m'est odieuse, et l'horreur est si forte... +Sganarelle +Eh ! eh ! +Isabelle +Vous offensé−je en parlant de la sorte ? +Fais−je... +Sganarelle +Mon Dieu, nenni, je ne dis pas cela ; +Mais je plains, sans mentir, l'état où le voilà, +Et c'est trop hautement que ta haine se montre. +Isabelle +Je n'en puis trop montrer en pareille rencontre. +Valère +Oui, vous serez contente : et dans trois jours vos yeux +Ne verront plus l'objet qui vous est odieux. +Isabelle +A la bonne heure. Adieu. +Sganarelle +Je plains votre infortune ; +Mais... +Valère +Non, vous n'entendrez de mon coeur plainte aucune : +Madame assurément rend justice à tous deux, +Et je vais travailler à contenter ses voeux. +Adieu. +Sganarelle +Pauvre garçon ! sa douleur est extrême. +Tenez, embrassez−moi : c'est un autre elle−même +Scène X +Isabelle, Sganarelle +Sganarelle +Je le tiens fort à plaindre. +Isabelle +Allez, il ne l'est point. +Sganarelle +Au reste, ton amour me touche au dernier point, +Mignonnette, et je veux qu'il ait sa récompense : +C'est trop que de huit jours pour ton impatience ; +Dès demain je t'épouse, et n'y veux appeler... +Isabelle +Dès demain ? +Sganarelle +Par pudeur tu feins d'y reculer ; +Mais je sais bien la joie où ce discours te jette, +Et tu voudrois déjà que la chose fût faite. +Isabelle +Mais... +Sganarelle +Pour ce mariage allons tout préparer. +Isabelle +O Ciel, inspire−moi ce qui peut le parer ! +Acte III +Scène I +Isabelle +Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre +Que cet hymen fatal où l'on veut me contraindre ; +Et tout ce que je fais pour en fuir les rigueurs +Doit trouver quelque grâce auprès de mes censeurs. +Le temps presse, il fait nuit : allons, sans crainte aucune, +A la foi d'un amant commettre ma fortune. +Scène II +Sganarelle, Isabelle +Sganarelle +Je reviens, et l'on va pour demain de ma part... +Isabelle +O Ciel ! +Sganarelle +C'est toi, mignonne ? Où vas−tu donc si tard ? +Tu disois qu'en ta chambre, étant un peu lassée, +Tu t'allois enfermer, lorsque je t'ai laissée ; +Et tu m'avois prié même que mon retour +T'y souffrit en repos jusques à demain jour. +Isabelle +Il est vrai ; mais... +Sganarelle +Et quoi ? +Isabelle +Vous me voyez confuse, +Et je ne sais comment vous en dire l'excuse. +Sganarelle +Quoi donc ? Que pourroit−ce être ? +Isabelle +Un secret surprenant : +C'est ma soeur qui m'oblige à sortir maintenant, +Et qui, pour un dessein dont je l'ai fort blâmée, +M'a demandé ma chambre, où je l'ai renfermée. +Sganarelle +Comment ? +Isabelle +L'eût−on pu croire ? elle aime cet amant +Que nous avons banni. +Sganarelle +Valère ? +Isabelle +Eperdument : +C'est un transport si grand, qu'il n'en est point de même ; +Et vous pouvez juger de sa puissance extrême, +Puisque seule, à cette heure, elle est venue ici +Me découvrir à moi son amoureux souci, +Me dire absolument qu'elle perdra la vie +Si son âme n'obtient l'effet de son envie, +Que depuis plus d'un an d'assez vives ardeurs +Dans un secret commerce entretenoient leurs coeurs, +Et que même ils s'étoient, leur flamme étant nouvelle, +Donné de s'épouser une foi mutuelle... +Sganarelle +La vilaine ! +Isabelle +Qu'ayant appris le désespoir +Où j'ai précipité celui qu'elle aime à voir, +Elle vient me prier de souffrir que sa flamme +Puisse rompre un départ qui lui perceroit l'âme, +Entretenir ce soir cet amant sous mon nom +Par la petite rue où ma chambre répond, +Lui peindre, d'une voix qui contrefait la mienne, +Quelques doux sentiments dont l'appas le retienne, +Et ménager enfin pour elle adroitement +Ce que pour moi l'on sait qu'il a d'attachement. +Sganarelle +Et tu trouves cela... ? +Isabelle +Moi ? J'en suis courroucée. +Quoi ? ma soeur, ai−je dit, êtes−vous insensée ? +Ne rougissez−vous point d'avoir pris tant d'amour +Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour, +D'oublier votre sexe, et tromper l'espérance +D'un homme dont le Ciel vous donnoit l'alliance ? +Sganarelle +Il le mérite bien, et j'en suis fort ravi. +Isabelle +Enfin de cent raisons mon dépit s'est servi +Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes +Et pouvoir cette nuit rejeter ses demandes ; +Mais elle m'a fait voir de si pressants desirs, +A tant versé de pleurs, tant poussé de soupirs, +Tant dit qu'au désespoir je porterois son âme +Si je lui refusois ce qu'exige sa flamme, +Qu'à céder malgré moi mon coeur s'est vu réduit ; +Et pour justifier cette intrigue de nuit, +Où me faisoit du sang relâcher la tendresse, +J'allois faire avec moi venir coucher Lucrèce, +Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour ; +Mais vous m'avez surprise avec ce prompt retour. +Sganarelle +Non, non, je ne veux point chez moi tout ce mystère. +J'y pourrois consentir à l'égard de mon frère ; +Mais on peut être vu de quelqu'un de dehors ; +Et celle que je dois honorer de mon corps +Non−seulement doit être et pudique et bien née, +Il ne faut pas que même elle soit soupçonnée. +Allons chasser l'infâme, et de sa passion... +Isabelle +Ah ! vous lui donneriez trop de confusion ; +Et c'est avec raison qu'elle pourroit se plaindre +Du peu de retenue où j'ai su me contraindre. +Puisque de son dessein je dois me départir, +Attendez que du moins je la fasse sortir. +Sganarelle +Eh bien ! fais. +Isabelle +Mais surtout cachez−vous, je vous prie, +Et sans lui dire rien daignez voir sa sortie. +Sganarelle +Oui, pour l'amour de toi je retiens mes transports ; +Mais, dès le même instant qu'elle sera dehors, +Je veux, sans différer, aller trouver mon frère : +J'aurai joie à courir lui dire cette affaire. +Isabelle +Je vous conjure donc de ne me point nommer. +Bonsoir : car tout d'un temps je vais me renfermer. +Sganarelle +Jusqu'à demain, mamie. En quelle impatience +Suis−je de voir mon frère, et lui conter sa chance ! +Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus, +Et je n'en voudrois pas tenir vingt bons écus. +Isabelle, dans la maison. +Oui, de vos déplaisirs l'atteinte m'est sensible ; +Mais ce que vous voulez, ma soeur, m'est impossible : +Mon honneur, qui m'est cher, y court trop de hasard. +Adieu : retirez−vous avant qu'il soit plus tard. +Sganarelle +La voilà qui, je crois, peste de belle sorte : +De peur qu'elle revînt, fermons à clef la porte. +Isabelle +O Ciel, dans mes desseins ne m'abandonnez pas ! +Sganarelle +Où pourra−t−elle aller ? Suivons un peu ses pas. +Isabelle +Dans mon trouble, du moins la nuit me favorise. +Sganarelle +Au logis du galant, quelle est son entreprise ? +Scène III +Valère, Sganarelle, Isabelle +Valère +Oui, oui, je veux tenter quelque effort cette nuit +Pour parler... Qui va là ? +Isabelle +Ne faites point de bruit, +Valère : on vous prévient, et je suis Isabelle. +Sganarelle +Vous en avez menti, chienne, ce n'est pas elle : +De l'honneur que tu fuis elle suit trop les lois, +Et tu prends faussement et son nom et sa voix. +Isabelle +Mais à moins de vous voir, par un saint hyménée... +Valère +Oui, c'est l'unique but où tend ma destinée ; +Et je vous donne ici ma foi que dès demain +Je vais où vous voudrez recevoir votre main. +Sganarelle +Pauvre sot qui s'abuse ! +Valère +Entrez en assurance : +De votre Argus dupé je brave la puissance ; +Et devant qu'il vous pût ôter à mon ardeur, +Mon bras de mille coups lui perceroit le coeur. +Sganarelle +Ah ! je te promets bien que je n'ai pas envie +De te l'ôter, l'infâme à ses feux asservie, +Que du don de ta foi je ne suis point jaloux, +Et que, si j'en suis cru, tu seras son époux. +Oui, faisons−le surprendre avec cette effrontée : +La mémoire du père, à bon droit respectée, +Jointe au grand intérêt que je prends à la soeur, +Veut que du moins on tâche à lui rendre l'honneur. +Holà ! +Scène IV +Sganarelle, le Commissaire, Notaire et suite +Le Commissaire +Qu'est−ce ? +Sganarelle +Salut, Monsieur le Commissaire. +Votre présence en robe est ici nécessaire : +Suivez−moi, s'il vous plaît, avec votre clarté. +Le Commissaire +Nous sortions... +Sganarelle +Il s'agit d'un fait assez hâté. +Le Commissaire +Quoi ? +Sganarelle +D'aller là dedans, et d'y surprendre ensemble +Deux personnes qu'il faut qu'un bon hymen assemble : +C'est une fille à nous, que, sous un don de foi, +Un Valère a séduite et fait entrer chez soi. +Elle sort de famille et noble et vertueuse, +Mais... +Le Commissaire +Si c'est pour cela, la rencontre est heureuse, +Puisque ici nous avons un notaire. +Sganarelle +Monsieur ? +Le Notaire +Oui, notaire royal. +Le Commissaire +De plus homme d'honneur. +Sganarelle +Cela s'en va sans dire. Entrez dans cette porte, +Et, sans bruit, ayez l'oeil que personne n'en sorte. +Vous serez pleinement contenté de vos soins ; +Mais ne vous laissez pas graisser la patte, au moins. +Le Commissaire +Comment ? vous croyez donc qu'un homme de justice... +Sganarelle +Ce que j'en dis n'est pas pour taxer votre office. +Je vais faire venir mon frère promptement. +Faites que le flambeau m'éclaire seulement. +Je vais le réjouir, cet homme sans colère. +Holà ! +Scène V +Ariste, Sganarelle +Ariste +Qui frappe ? Ah ! ah ! que voulez−vous, mon frère ? +Sganarelle +Venez, beau directeur, suranné damoiseau : +On veut vous faire voir quelque chose de beau. +Ariste +Comment ? +Sganarelle +Je vous apporte une bonne nouvelle. +Ariste +Quoi ? +Sganarelle +Votre Léonor, où, je vous prie, est−elle ? +Ariste +Pourquoi cette demande ? Elle est, comme je croi, +Au bal chez son amie. +Sganarelle +Eh ! oui, oui ; suivez−moi, +Vous verrez à quel bal la donzelle est allée. +Ariste +Que voulez−vous conter ? +Sganarelle +Vous l'avez bien stylée : +"Il n'est pas bon de vivre en sévère censeur ; +On gagne les esprits par beaucoup de douceur ; +Et les soins défiants, les verrous et les grilles +Ne font pas la vertu des femmes ni des filles ; +Nous les portons au mal par tant d'austérité, +Et leur sexe demande un peu de liberté." +Vraiment, elle en a pris tout son soûl, la rusée, +Et la vertu chez elle est fort humanisée. +Ariste +Où veut donc aboutir un pareil entretien ? +Sganarelle +Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien ; +Et je ne voudrois pas pour vingt bonnes pistoles +Que vous n'eussiez ce fruit de vos maximes folles. +On voit ce qu'en deux soeurs nos leçons ont produit : +L'une fuit ce galant, et l'autre le poursuit. +Ariste +Si vous ne me rendez cette énigme plus claire... +Sganarelle +L'énigme est que son bal est chez Monsieur Valère ; +Que de nuit je l'ai vue y conduire ses pas, +Et qu'à l'heure présente elle est entre ses bras. +Ariste +Qui ? +Sganarelle +Léonor. +Ariste +Cessons de railler, je vous prie. +Sganarelle +Je raille ? ... Il est fort bon avec sa raillerie ! +Pauvre esprit, je vous dis, et vous redis encor +Que Valère chez lui tient votre Léonor, +Et qu'ils s'étoient promis une foi mutuelle +Avant qu'il eût songé de poursuivre Isabelle. +Ariste +Ce discours d'apparence est si fort dépourvu... +Sganarelle +Il ne le croira pas encore en l'ayant vu. +J'enrage. Par ma foi, l'âge ne sert de guère +Quand on n'a pas cela. +Ariste +Quoi ? vous voulez, mon frère... ? +Sganarelle +Mon Dieu, je ne veux rien. Suivez−moi seulement : +Votre esprit tout à l'heure aura contentement ; +Vous verrez si j'impose, et si leur foi donnée +N'avoit pas joint leurs coeurs depuis plus d'une année. +Ariste +L'apparence qu'ainsi, sans m'en faire avertir, +A cet engagement elle eût pu consentir, +Moi, qui dans toute chose ai, depuis son enfance, +Montré toujours pour elle entière complaisance, +Et qui cent fois ai fait des protestations +De ne jamais gêner ses inclinations ? +Sganarelle +Enfin vos propres yeux jugeront de l'affaire. +J'ai fait venir déjà commissaire et notaire : +Nous avons intérêt que l'hymen prétendu +Répare sur−le−champ l'honneur qu'elle a perdu ; +Car je ne pense pas que vous soyez si lâche, +De vouloir l'épouser avecque cette tache, +Si vous n'avez encor quelques raisonnements +Pour vous mettre au−dessus de tous les bernements. +Ariste +Moi je n'aurai jamais cette foiblesse extrême +De vouloir posséder un coeur malgré lui−même. +Mais je ne saurois croire enfin... +Sganarelle +Que de discours ! +Allons : ce procès−là continueroit toujours. +Scène VI +Le Commissaire, le Notaire, Sganarelle, Ariste +Le Commissaire +Il ne faut mettre ici nulle force en usage, +Messieurs ; et si vos voeux ne vont qu'au mariage, +Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser. +Tous deux également tendent à s'épouser ; +Et Valère déjà, sur ce qui vous regarde, +A signé que pour femme il tient celle qu'il garde. +Ariste +La fille... +Le Commissaire +Est renfermée, et ne veut point sortir +Que vos desirs aux leurs ne veuillent consentir. +Scène VII +Le Commissaire, Valère, le Notaire, Sganarelle, Ariste +Valère, à la fenêtre. +Non, Messieurs ; et personne ici n'aura l'entrée +Que cette volonté ne m'ait été montrée. +Vous savez qui je suis, et j'ai fait mon devoir +En vous signant l'aveu qu'on peut vous faire voir. +Si c'est votre dessein d'approuver l'alliance, +Votre main peut aussi m'en signer l'assurance ; +Sinon, faites état de m'arracher le jour +Plutôt que de m'ôter l'objet de mon amour. +Sganarelle +Non, nous ne songeons pas à vous séparer d'elle... +Il ne s'est point encor détrompé d'Isabelle. +Profitons de l'erreur. +Ariste +Mais est−ce Léonor... ? +Sganarelle +Taisez−vous. +Ariste +Mais... +Sganarelle +Paix donc. +Ariste +Je veux savoir... +Sganarelle +Encor ? +Vous tairez−vous ? vous dis−je. +Valère +Enfin, quoi qu'il avienne, +Isabelle a ma foi ; j'ai de même la sienne, +Et ne suis point un choix, à tout examiner, +Que vous soyez reçus à faire condamner. +Ariste +Ce qu'il dit là n'est pas... +Sganarelle +Taisez−vous, et pour cause. +Vous saurez le secret. Oui, sans dire autre chose, +Nous consentons tous deux que vous soyez l'époux +De celle qu'à présent on trouvera chez vous. +Le Commissaire +C'est dans ces termes−là, que la chose est conçue, +Et le nom est en blanc, pour ne l'avoir point vue. +Signez. La fille après vous mettra tous d'accord. +Valère +J'y consens de la sorte. +Sganarelle +Et moi, je le veux fort. +Nous rirons bien tantôt. Là, signez donc, mon frère : +L'honneur vous appartient. +Ariste +Mais quoi ? tout ce mystère... +Sganarelle +Diantre ! que de façons ! Signez, pauvre butor. +Ariste +Il parle d'Isabelle, et vous de Léonor. +Sganarelle +N'êtes−vous pas d'accord, mon frère, si c'est elle, +De les laisser tous deux à leur foi mutuelle ? +Ariste +Sans doute. +Sganarelle +Signez donc : j'en fais de même aussi. +Ariste +Soit : je n'y comprends rien. +Sganarelle +Vous serez éclairci. +Le Commissaire +Nous allons revenir. +Sganarelle +Or çà, je vais vous dire +La fin de cette intrigue. +Scène VIII +Léonor, Lisette, Sganarelle, Ariste +Léonor +O l'étrange martyre ! +Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux ! +Je me suis dérobée au bal pour l'amour d'eux. +Lisette +Chacun d'eux près de vous veut se rendre agréable. +Léonor +Et moi, je n'ai rien vu de plus insupportable ; +Et je préférerois le plus simple entretien +A tous les contes bleus de ces discours de rien. +Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde, +Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde +Lorsqu'ils viennent, d'un ton de mauvais goguenard, +Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard ; +Et moi d'un tel vieillard je prise plus le zèle +Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle. +Mais n'aperçois−je pas... ? +Sganarelle +Oui, l'affaire est ainsi. +Ah ! je la vois paroître, et la servante aussi. +Ariste +Léonor, sans courroux, j'ai sujet de me plaindre : +Vous savez si jamais j'ai voulu vous contraindre, +Et si plus de cent fois je n'ai pas protesté +De laisser à vos voeux leur pleine liberté ; +Cependant votre coeur, méprisant mon suffrage, +De foi comme d'amour à mon insu s'engage. +Je ne me repens pas de mon doux traitement ; +Mais votre procédé me touche assurément ; +Et c'est une action que n'a pas méritée +Cette tendre amitié que je vous ai portée. +Léonor +Je ne sais pas sur quoi vous tenez ce discours ; +Mais croyez que je suis de même que toujours, +Que rien ne peut pour vous altérer mon estime, +Que toute autre amitié me paroîtroit un crime +Et que, si vous voulez satisfaire mes voeux, +Un saint noeud dès demain nous unira nous deux. +Ariste +Dessus quel fondement venez−vous donc, mon frère... ? +Sganarelle +Quoi ? vous ne sortez pas du logis de Valère ? +Vous n'avez point conté vos amours aujourd'hui ? +Et vous ne brûlez pas depuis un an pour lui ? +Léonor +Qui vous a fait de moi de si belles peintures +Et prend soin de forger de telles impostures ? +Scène IX +Isabelle, Valère, Le Commissaire, Le Notaire, Ergaste, Lisette, Léonor, Sganarelle, Ariste +Isabelle +Ma soeur, je vous demande un généreux pardon, +Si de mes libertés j'ai taché votre nom. +Le pressant embarras d'une surprise extrême +M'a tantôt inspiré ce honteux stratagème : +Votre exemple condamne un tel emportement : +Mais le sort nous traita nous deux diversement. +Pour vous, je ne veux point, Monsieur, vous faire excuse : +Je vous sers beaucoup plus que je ne vous abuse. +Le Ciel pour être joints ne nous fit pas tous deux : +Je me suis reconnue indigne de vos voeux ; +Et j'ai bien mieux aimé me voir aux mains d'un autre +Que ne pas mériter un coeur comme le vôtre. +Valère +Pour moi, je mets ma gloire et mon bien souverain +A la pouvoir, Monsieur, tenir de votre main. +Ariste +Mon frère, doucement il faut boire la chose : +D'une telle action vos procédés sont cause ; +Et je vois votre sort malheureux à ce point, +Que, vous sachant dupé, l'on ne vous plaindra point. +Lisette +Par ma foi, je lui sais bon gré de cette affaire, +Et ce prix de ses soins est un trait exemplaire. +Léonor +Je ne sais si ce trait se doit faire estimer ; +Mais je sais bien qu'au moins je ne le puis blâmer. +Ergaste +Au sort d'être cocu son ascendant l'expose, +Et ne l'être qu'en herbe est pour lui douce chose. +Sganarelle +Non, je ne puis sortir de mon étonnement ; +Cette déloyauté confond mon jugement ; +Et je ne pense pas que Satan en personne +Puisse être si méchant qu'une telle friponne. +J'aurois pour elle au feu mis la main que voilà : +Malheureux qui se fie à femme après cela ! +La meilleure est toujours en malice féconde ; +C'est un sexe engendré pour damner tout le monde. +J'y renonce à jamais, à ce sexe trompeur, +Et je le donne tout au diable de bon coeur. +Ergaste +Bon. +Ariste +Allons tous chez moi. Venez, Seigneur Valère. +Nous tâcherons demain d'apaiser sa colère. +Lisette +Vous, si vous connoissez des maris loups−garous, +Envoyez−les au moins à l'école chez nous. +Les Fâcheux +Comédie +faite pour les divertissements du roi +au mois d'août 1661, +et représentée pour la première fois en public à Paris +sur le théâtre du Palais−Royal +le 4e novembre de la même année 1661 +par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Adresse +Au Roi +Sire, +J'ajoute une scène à la comédie ; et c'est une espèce de fâcheux assez insupportable qu'un homme qui déd +un livre. Votre Majesté en sait des nouvelles plus que personne de son royaume, et ce n'est pas d'aujourd'h +qu'elle se voit en butte à la furie des épîtres dédicatoires. Mais, bien que je suive l'exemple des autres, et m +mette moi−même au rang de ceux que j'ai joués, j'ose dire toutefois à Votre Majesté que ce que j'en fais n +pas tant pour lui présenter un livre que pour avoir lieu de lui rendre grâces du succès de cette comédie. Je +dois, Sire, ce succès qui a passé mon attente, non seulement à cette glorieuse approbation dont Votre Maj +honora d'abord la pièce, et qui a entraîné si hautement celle de tout le monde, mais encore à l'ordre qu'elle +donna d'y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la bonté de m'ouvrir les idées Elle−même, et qui a +trouvé partout le plus beau morceau de l'ouvrage. Il faut avouer, Sire, que je n'ai jamais rien fait avec tant +facilité, ni si promptement que cet endroit où Votre Majesté me commanda de travailler. J'avais une joie à +obéir qui me valait bien mieux qu'Apollon et toutes les Muses ; et je conçois par là ce que je serais capab +d'exécuter pour une comédie entière, si j'étais inspiré par de pareils commandements. Ceux qui sont nés e +rang élevé peuvent se proposer l'honneur de servir Votre Majesté dans les grands emplois, mais, pour moi +toute la gloire où je puis aspirer, c'est de la réjouir. Je borne là l'ambition de mes souhaits ; et je crois qu'e +quelque façon ce n'est pas être inutile à la France que de contribuer quelque chose au divertissement de so +roi. Quand je n'y réussirai pas, ce ne sera jamais par un défaut de zèle ni d'étude, mais seulement par un +mauvais destin qui suit assez souvent les meilleures intentions, et qui sans doute affligerait sensiblement. +Sire, +De Votre Majesté, +Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet. +Molière. +Avertissement +Jamais entreprise au théâtre ne fut si précipitée que celle−ci, et c'est une chose, je crois, toute nouvelle qu +comédie ait été conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours. Je ne dis pas cela pour me piquer de +l'impromptu et en prétendre de la gloire, mais seulement pour prévenir certaines gens qui pourraient trouv +redire que je n'aie pas mis ici toutes les espèces de fâcheux qui se trouvent. Je sais que le nombre en est +grand, et à la cour et dans la ville, et que, sans épisodes, j'eusse bien pu en composer une comédie de cinq +actes bien fournis, et avoir encore de la matière de reste. Mais, dans le peu de temps qui me fut donné, il +m'était impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes personnages et sur +disposition de mon sujet. Je me réduisis donc à ne toucher qu'un petit nombre d'importuns, et je pris ceux +s'offrirent d'abord à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir les augustes personnes devant qui +j'avais à paraître ; et, pour lier promptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier noeud q +je pus trouver. Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous c +qui s'y sont divertis ont ri selon les règles : le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièc +que j'aurai faites, et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et +Horace. En attendant cet examen, qui peut−être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la +multitude, et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d'en défendre un +qu'il condamne. +Il n'y a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée, et cette fête a fait un tel écla +qu'il n'est pas nécessaire d'en parler ; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des ornemen +qu'on a mêlés avec la comédie. +Le dessein était de donner un ballet aussi ; et, comme il n'y avait qu'un petit nombre choisi de danseurs +excellents, on fut contraint de séparer les entrées de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les entr'actes de +comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes baladins de revenir sous d'autres habits. D +sorte que, pour ne point rompre aussi le fil de la pièce par ces manières d'intermèdes, on s'avisa de les cou +au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire qu'une seule chose du ballet et de la comédie ; mais, comme +temps était fort précipité, et que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête, on trouvera +peut−être quelques endroits du ballet qui n'entrent pas dans la comédie aussi naturellement que d'autres. Q +qu'il en soit, c'est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres, et dont on pourrait chercher quelques +autorités dans l'antiquité ; et, comme tout le monde l'a trouvé agréable, il peut servir d'idée à d'autres cho +qui pourraient être méditées avec plus de loisir. +D'abord que la toile fut levée, un des acteurs, comme vous pourriez dire moi, parut sur le théâtre en habit +ville, et, s'adressant au Roi avec le visage d'un homme surpris, fit des excuses en désordre sur ce qu'il se +trouvait là seul, et manquait de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle semb +attendre. En même temps, au milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a +vue, et l'agréable Naïade qui parut dedans s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les +que M. Pellisson avait faits, et qui servent de prologue. +Molière. +Prologue +Pour voir en ces beaux lieux le plus grand Roi du monde ; +Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde. +Faut−il, en sa faveur, que la Terre ou que l'Eau +Produisent à vos yeux un spectacle nouveau ? +Qu'il parle, ou qu'il souhaite, il n'est rien d'impossible : +Lui−même n'est−il pas un miracle visible ? +Son règne, si fertile en miracles divers, +N'en demande−t−il pas à tout cet univers ? +Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, +Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste, +Régler et ses Etats et ses propres désirs, +Joindre aux nobles travaux, les plus nobles plaisirs, +En ses justes projets jamais ne se méprendre, +Agir incessamment, tout voir et tout entendre : +Qui peut cela peut tout ; il n'a qu'à tout oser, +Et le Ciel à ses voeux ne peut rien refuser. +Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne, +Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone. +Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, +C'est Louis qui le veut, sortez, Nymphes, sortez ; +Je vous montre l'exemple : il s'agit de lui plaire ; +Quittez pour quelque temps votre forme ordinaire, +Et paraissons ensemble aux yeux des spectateurs +Pour ce nouveau théâtre autant de vrais acteurs. +Plusieurs Dryades accompagnées de Faunes et de Satyres sortent des arbres et des termes. +Vous, soins de ses sujets, sa plus charmante étude, +Héroïque souci, royale inquiétude, +Laissez−le respirer, et souffrez qu'un moment +Son grand coeur s'abandonne au divertissement : +Vous le verrez demain, d'une force nouvelle, +Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle, +Faire obéir les lois, partager les bienfaits, +Par ses propres conseils prévenir nos souhaits, +Maintenir l'univers dans une paix profonde, +Et s'ôter le repos pour le donner au monde. +Qu'aujourd'hui tout lui plaise, et semble consentir +A l'unique dessein de le bien divertir. +Fâcheux, retirez−vous ; ou, s'il faut qu'il vous voie, +Que ce soit seulement pour exciter sa joie. +La Naïade emmène avec elle, pour la comédie, une partie des gens qu'elle a fait paraître, pendant que le re +se met à danser au son des hautbois, qui se joignent aux violons. +Personnages +Eraste. +La Montagne. +Alcidor. +Orphise. +Lysandre. +Alcandre. +Alcippe. +Orante. +Clymène. +Dorante. +Caritidès. +Ormin. +Filinte. +Damis. +L'Espine. +La Rivière et deux camarades. +Acte I +Scène I +Eraste, La Montagne +Eraste +Sous quel astre, bon Dieu, faut−il que je sois né, +Pour être de Fâcheux toujours assassiné ! +Il semble que partout le sort me les adresse, +Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce ; +Mais il n'est rien d'égal au Fâcheux d'aujourd'hui ; +J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui, +Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie +Qui m'a pris à dîné de voir la comédie, +Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement +Trouvé de mes péchés le rude châtiment. +Il faut que je te fasse un récit de l'affaire, +Car je m'en sens encor tout ému de colère. +J'étois sur le théâtre, en humeur d'écouter +La pièce, qu'à plusieurs j'avois ouï vanter ; +Les acteurs commençoient, chacun prêtoit silence, +Lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, +Un homme à grands canons est entré brusquement, +En criant : "Holà−ho ! un siége promptement ! " +Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, +Dans le plus bel endroit a la pièce troublée. +Hé ! mon Dieu ! nos François, si souvent redressés, +Ne prendront−ils jamais un air de gens sensés, +Ai−je dit, et faut−il sur nos défauts extrêmes +Qu'en théâtre public nous nous jouions nous−mêmes, +Et confirmions ainsi par des éclats de fous +Ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? +Tandis que là−dessus je haussois les épaules, +Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles ; +Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, +Et traversant encor le théâtre à grands pas, +Bien que dans les côtés il pût être à son aise, +Au milieu du devant il a planté sa chaise, +Et de son large dos morguant les spectateurs, +Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. +Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte ; +Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, +Et se seroit tenu comme il s'étoit posé, +Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé. +"Ha ! Marquis, m'a−t−il dit, prenant près de moi place, +Comment te portes−tu ? Souffre que je t'embrasse." +Au visage sur l'heure un rouge m'est monté +Que l'on me vît connu d'un pareil éventé. +Je l'étois peu pourtant ; mais on en voit paroître, +De ces gens qui de rien veulent fort vous connoître, +Dont il faut au salut les baisers essuyer, +Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer. +Il m'a fait à l'abord cent questions frivoles, +Plus haut que les acteurs élevant ses paroles. +Chacun le maudissoit ; et moi, pour l'arrêter : +"Je serois, ai−je dit, bien aise d'écouter. +− Tu n'as point vu ceci, Marquis ? Ah ! Dieu me damne, +Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas âne ; +Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, +Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait." +Là−dessus de la pièce il m'a fait un sommaire, +Scène à scène averti de ce qui s'alloit faire ; +Et jusques à des vers qu'il en savoit par coeur, +Il me les récitoit tout haut avant l'acteur. +J'avois beau m'en défendre, il a poussé sa chance, +Et s'est devers la fin levé longtemps d'avance ; +Car les gens du bel air, pour agir galamment, +Se gardent bien surtout d'ouïr le dénouement. +Je rendois grâce au Ciel, et croyois de justice +Qu'avec la comédie eût fini mon supplice ; +Mais, comme si c'en eût été trop bon marché, +Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché, +M'a conté ses exploits, ses vertus non communes, +Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, +Et de ce qu'à la cour il avoit de faveur, +Disant qu'à m'y servir il s'offroit de grand coeur. +Je le remerciois doucement de la tête, +Minutant à tous coups quelque retraite honnête ; +Mais lui, pour le quitter me voyant ébranlé : +"Sortons, ce m'a−t−il dit, le monde est écoulé" ; +Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche : +"Marquis, allons au Cours faire voir ma galèche ; +Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair +En fait à mon faiseur faire une du même air." +Moi de lui rendre grâce, et pour mieux m'en défendre, +De dire que j'avois certain repas à rendre. +"Ah ! parbleu ! j'en veux être, étant de tes amis, +Et manque au maréchal, à qui j'avois promis. +− De la chère, ai−je fait, la dose est trop peu forte, +Pour oser y prier des gens de votre sorte. +− Non, m'a−t−il répondu, je suis sans compliment, +Et j'y vais pour causer avec toi seulement ; +Je suis des grands repas fatigué, je te jure. +− Mais si l'on vous attend, ai−je dit, c'est injure... +− Tu te moques, Marquis : nous nous connoissons tous, +Et je trouve avec toi des passe−temps plus doux." +Je pestois contre moi, l'âme triste et confuse +Du funeste succès qu'avoit eu mon excuse, +Et ne savois à quoi je devois recourir +Pour sortir d'une peine à me faire mourir, +Lorsqu'un carrosse fait de superbe manière, +Et comblé de laquais et devant et derrière, +S'est avec un grand bruit devant nous arrêté, +D'où sautant un jeune homme amplement ajusté, +Mon Importun et lui courant à l'embrassade +Ont surpris les passants de leur brusque incartade ; +Et tandis que tous deux étoient précipités +Dans les convulsions de leurs civilités, +Je me suis doucement esquivé sans rien dire, +Non sans avoir longtemps gémi d'un tel martyre, +Et maudit ce Fâcheux, dont le zèle obstiné +M'ôtoit au rendez−vous qui m'est ici donné. +La Montagne +Ce sont chagrins mêlés aux plaisirs de la vie : +Tout ne va pas, Monsieur, au gré de notre envie. +Le Ciel veut qu'ici−bas chacun ait ses Fâcheux, +Et les hommes seroient sans cela trop heureux. +Eraste +Mais de tous mes Fâcheux le plus fâcheux encore, +C'est Damis, le tuteur de celle que j'adore, +Qui rompt ce qu'à mes voeux elle donne d'espoir, +Et fait qu'en sa présence elle n'ose me voir. +Je crains d'avoir déjà passé l'heure promise, +Et c'est dans cette allée où devoit être Orphise. +La Montagne +L'heure d'un rendez−vous d'ordinaire s'étend, +Et n'est pas resserrée aux bornes d'un instant. +Eraste +Il est vrai ; mais je tremble, et mon amour extrême, +D'un rien se fait un crime envers celle que j'aime. +La Montagne +Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien, +Se fait vers votre objet un grand crime de rien, +Ce que son coeur pour vous sent de feux légitimes, +En revanche lui fait un rien de tous vos crimes. +Eraste +Mais, tout de bon, crois−tu que je sois d'elle aimé ? +La Montagne +Quoi ? vous doutez encor d'un amour confirmé... ? +Eraste +Ah ! c'est malaisément qu'en pareille matière +Un coeur bien enflammé prend assurance entière ; +Il craint de se flatter, et dans ses divers soins, +Ce que plus il souhaite est ce qu'il croit le moins. +Mais songeons à trouver une beauté si rare. +La Montagne +Monsieur, votre rabat par devant se sépare. +Eraste +N'importe. +La Montagne +Laissez−moi l'ajuster, s'il vous plaît. +Eraste +Ouf ! tu m'étrangles, fat ; laisse−le comme il est. +La Montagne +Souffrez qu'on peigne un peu... +Eraste +Sottise sans pareille ! +Tu m'as d'un coup de dent presque emporté l'oreille. +La Montagne +Vos canons... +Eraste +Laisse−les, tu prends trop de souci. +La Montagne +Ils sont tout chiffonnés. +Eraste +Je veux qu'ils soient ainsi. +La Montagne +Accordez−moi du moins, pour grâce singulière, +De frotter ce chapeau, qu'on voit plein de poussière. +Eraste +Frotte−donc, puisqu'il faut que j'en passe par là. +La Montagne +Le voulez−vous porter fait comme le voilà ? +Eraste +Mon Dieu, dépêche−toi. +La Montagne +Ce seroit conscience. +Eraste, après avoir attendu. +C'est assez. +La Montagne +Donnez−vous un peu de patience. +Eraste +Il me tue. +La Montagne +En quel lieu vous êtes−vous fourré ? +Eraste +T'es−tu de ce chapeau pour toujours emparé ? +La Montagne +C'est fait. +Eraste +Donne−moi donc. +La Montagne, laissant tomber le chapeau. +Hay ! +Eraste +Le voilà par terre : +Je suis fort avancé. Que la fièvre te serre ! +La Montagne +Permettez qu'en deux coups j'ôte... +Eraste +Il ne me plaît pas. +Au diantre tout valet qui vous est sur les bras, +Qui fatigue son maître, et ne fait que déplaire +A force de vouloir trancher du nécessaire ! +Scène II +Orphise, Alcidor, Eraste, La Montagne +Eraste +Mais vois−je pas Orphise ? Oui, c'est elle qui vient. +Où va−t−elle si vite, et quel homme la tient ? +(Il la salue comme elle passe, et elle, en passant, détourne la tête.) +Quoi ? me voir en ces lieux devant elle paroître, +Et passer en feignant de ne me pas connoître ! +Que croire ? Qu'en dis−tu ? Parle donc, si tu veux. +La Montagne +Monsieur, je ne dis rien, de peur d'être fâcheux. +Eraste +Et c'est l'être en effet que de ne me rien dire +Dans les extrémités d'un si cruel martyre. +Fais donc quelque réponse à mon coeur abattu. +Que dois−je présumer ? Parle, qu'en penses−tu ? +Dis−moi ton sentiment. +La Montagne +Monsieur, je veux me taire, +Et ne désire point trancher du nécessaire. +Eraste +Peste l'impertinent ! Va−t'en suivre leurs pas ; +Vois ce qu'ils deviendront, et ne les quitte pas. +La Montagne, revenant. +Il faut suivre de loin ? +Eraste +Oui. +La Montagne, revenant. +Sans que l'on me voie +Ou faire aucun semblant qu'après eux on m'envoie ? +Eraste +Non, tu feras bien mieux de leur donner avis +Que par mon ordre exprès ils sont de toi suivis. +La Montagne, revenant. +Vous trouverai−je ici ? +Eraste +Que le Ciel te confonde, +Homme, à mon sentiment, le plus fâcheux du monde ! +(La Montagne s'en va.) +Ah ! que je sens de trouble, et qu'il m'eût été doux +Qu'on me l'eût fait manquer, ce fatal rendez−vous ! +Je pensois y trouver toutes choses propices, +Et mes yeux pour mon coeur y trouvent des supplices. +Scène III +Lysandre, Eraste +Lysandre +Sous ces arbres, de loin, mes yeux t'ont reconnu, +Cher Marquis, et d'abord je suis à toi venu. +Comme à de mes amis, il faut que je te chante +Certain air que j'ai fait de petite courante, +Qui de toute la cour contente les experts, +Et sur qui plus de vingt ont déjà fait des vers. +J'ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable, +Et fais figure en France assez considérable ; +Mais je ne voudrois pas, pour tout ce que je suis, +N'avoir point fait cet air qu'ici je te produis. +La, la, hem, hem, écoute avec soin, je te prie. +(Il chante sa courante.) +N'est−elle pas belle ? +Eraste +Ah ! +Lysandre +Cette fin est jolie. +(Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.) +Comment la trouves−tu ? +Eraste +Fort belle assurément. +Lysandre +Les pas que j'en ai faits n'ont pas moins d'agrément. +Et surtout la figure a merveilleuse grâce. +(Il chante, parle et danse tout ensemble, et fait faire à Eraste les figures de la femme.) +Tiens, l'homme passe ainsi ; puis la femme repasse ; +Ensemble ; puis on quitte, et la femme vient là. +Vois−tu ce petit trait de feinte que voilà ? +Ce fleuret ? ces coupés courant après la belle ? +Dos à dos ; face à face, en se pressant sur elle. +(Après avoir achevé.) +Que t'en semble, Marquis ? +Eraste +Tous ces pas−là sont fins. +Lysandre +Je me moque, pour moi, des maîtres baladins. +Eraste +On le voit. +Lysandre +Les pas donc... ? +Eraste +N'ont rien qui ne surprenne. +Lysandre +Veux−tu, par amitié, que je te les apprenne ? +Eraste +Ma foi, pour le présent, j'ai certain embarras... +Lysandre +Eh bien ! donc, ce sera lorsque tu le voudras. +Si j'avois dessus moi ces paroles nouvelles, +Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles. +Eraste +Une autre fois. +Lysandre +Adieu : Baptiste le très−cher +N'a point vu ma courante, et je le vais chercher. +Nous avons pour les airs de grandes sympathies, +Et je veux le prier d'y faire des parties. +(Il s'en va chantant toujours.) +Eraste +Ciel ! faut−il que le rang, dont on veut tout couvrir, +De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir, +Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances +D'applaudir bien souvent à leurs impertinences ? +Scène IV +La Montagne, Eraste +La Montagne +Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce côté. +Eraste +Ah ! d'un trouble bien grand je me sens agité : +J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine, +Et ma raison voudroit que j'eusse de la haine. +La Montagne +Monsieur, votre raison ne sait ce qu'elle veut, +Ni ce que sur un coeur une maîtresse peut. +Bien que de s'emporter on ait de justes causes, +Une belle d'un mot rajuste bien des choses. +Eraste +Hélas ! je te l'avoue, et déjà cet aspect +A toute ma colère imprime le respect. +Scène V +Orphise, Eraste, La Montagne +Orphise +Votre front à mes yeux montre peu d'allégresse. +Seroit−ce ma présence, Eraste, qui vous blesse ? +Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ? et sur quels déplaisirs, +Lorsque vous me voyez, poussez−vous des soupirs ? +Eraste +Hélas ! pouvez−vous bien me demander, cruelle, +Ce qui fait de mon coeur la tristesse mortelle ? +Et d'un esprit méchant n'est−ce pas un effet +Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait ? +Celui dont l'entretien vous a fait à ma vue +Passer... +Orphise, riant. +C'est de cela que votre âme est émue ? +Eraste +Insultez, inhumaine, encore à mon malheur. +Allez, il vous sied mal de railler ma douleur, +Et d'abuser, ingrate, à maltraiter ma flamme, +Du foible que pour vous vous savez qu'à mon âme. +Orphise +Certes il en faut rire, et confesser ici +Que vous êtes bien fou de vous troubler ainsi. +L'homme dont vous parlez, loin qu'il puisse me plaire, +Est un homme fâcheux dont j'ai su me défaire, +Un de ces importuns et sots officieux +Qui ne sauroient souffrir qu'on soit seule en des lieux, +Et viennent aussitôt avec un doux langage +Vous donner une main contre qui l'on enrage. +J'ai feint de m'en aller pour cacher mon dessein, +Et jusqu'à mon carrosse il m'a prêté la main ; +Je m'en suis promptement défaite de la sorte, +Et j'ai pour vous trouver rentré par l'autre porte. +Eraste +A vos discours, Orphise, ajouterai−je foi, +Et votre coeur est−il tout sincère pour moi ? +Orphise +Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles, +Quand je me justifie à vos plaintes frivoles. +Je suis bien simple encore, et ma sotte bonté... +Eraste +Ah ! ne vous fâchez pas, trop sévère beauté : +Je veux croire en aveugle, étant sous votre empire, +Tout ce que vous aurez la bonté de me dire. +Trompez, si vous voulez, un malheureux amant : +J'aurai pour vous respect jusques au monument. +Maltraitez mon amour, refusez−moi le vôtre, +Exposez à mes yeux le triomphe d'un autre ; +Oui, je souffrirai tout de vos divins appas : +J'en mourrai ; mais enfin je ne m'en plaindrai pas. +Orphise +Quand de tels sentiments régneront dans votre âme, +Je saurai de ma part... +Scène VI +Alcandre, Orphise, Eraste, La Montagne +Alcandre +Marquis, un mot. Madame, +De grâce, pardonnez si je suis indiscret, +En osant, devant vous, lui parler en secret. +Avec peine, Marquis, je te fais la prière ; +Mais un homme vient là de me rompre en visière, +Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, +Qu'à l'heure de ma part tu l'ailles appeler : +Tu sais qu'en pareil cas ce seroit avec joie +Que je te le rendrois en la même monnoie. +Eraste, après avoir un peu demeuré sans parler. +Je ne veux point ici faire le capitan ; +Mais on m'a vu soldat avant que courtisan ; +J'ai servi quatorze ans, et je crois être en passe +De pouvoir d'un tel pas me tirer avec grâce, +Et de ne craindre point qu'à quelque lâcheté +Le refus de mon bras me puisse être imputé. +Un duel met les gens en mauvaise posture, +Et notre roi n'est pas un monarque en peinture : +Il sait faire obéir les plus grands de l'Etat, +Et je trouve qu'il fait en digne potentat. +Quand il faut le servir, j'ai du coeur pour le faire ; +Mais je ne m'en sens point quand il faut lui déplaire ; +Je me fais de son ordre une suprême loi : +Pour lui désobéir, cherche un autre que moi. +Je te parle, Vicomte, avec franchise entière, +Et suis ton serviteur en toute autre matière. +Adieu. Cinquante fois au diable les Fâcheux ! +Où donc s'est retiré cet objet de mes voeux ? +La Montagne +Je ne sais. +Eraste +Pour savoir où la belle est allée, +Va−t'en chercher partout : j'attends dans cette allée. +Ballet du premier acte +Première entrée +Des joueurs de mail, en criant gare, l'obligent à se retirer ; et comme il veut revenir lorsqu'ils ont fait, +Deuxième entrée +des curieux viennent, qui tournent autour de lui pour le connoître, et font qu'il se retire encore pour un +moment. +Acte II +Scène I +Eraste +Mes Fâcheux à la fin se sont−ils écartés ? +Je pense qu'il en pleut ici de tous côtés. +Je les fuis, et les trouve ; et pour second martyre, +Je ne saurois trouver celle que je desire. +Le tonnerre et la pluie ont promptement passé, +Et n'ont point de ces lieux le beau monde chassé. +Plût au Ciel, dans les dons que ses soins y prodiguent, +Qu'ils en eussent chassé tous les gens qui fatiguent ! +Le soleil baisse fort, et je suis étonné +Que mon valet encor ne soit point retourné. +Scène II +Alcippe, Eraste +Alcippe +Bonjour. +Eraste +Eh quoi ? toujours ma flamme divertie ! +Alcippe +Console−moi, Marquis, d'une étrange partie +Qu'au piquet je perdis hier contre un Saint−Bouvain, +A qui je donnerois quinze points et la main. +C'est un coup enragé, qui depuis hier m'accable, +Et qui feroit donner tous les joueurs au diable, +Un coup assurément à se pendre en public. +Il ne m'en faut que deux ; l'autre a besoin d'un pic : +Je donne, il en prend six, et demande à refaire ; +Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire. +Je porte l'as de trèfle (admire mon malheur), +L'as, le roi, le valet, le huit et dix de coeur, +Et quitte, comme au point alloit la politique, +Dame et roi de carreau, dix et dame de pique. +Sur mes cinq coeurs portés la dame arrive encor, +Qui me fait justement une quinte major. +Mais mon homme avec l'as, non sans surprise extrême, +Des bas carreaux sur table étale une sixième. +J'en avois écarté la dame avec le roi. +Mais lui fallant un pic, je sortis hors d'effroi, +Et croyois bien du moins faire deux points uniques. +Avec les sept carreaux il avoit quatre piques, +Et jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras +De ne savoir lequel garder de mes deux as. +J'ai jeté l'as de coeur, avec raison, me semble ; +Mais il avoit quitté quatre trèfles ensemble, +Et par un six de coeur je me suis vu capot, +Sans pouvoir, de dépit, proférer un seul mot. +Morbleu ! fais−moi raison de ce coup effroyable : +A moins que l'avoir vu, peut−il être croyable ? +Eraste +C'est dans le jeu qu'on voit les plus grands coups du sort. +Alcippe +Parbleu ! tu jugeras toi−même si j'ai tort, +Et si c'est sans raison que ce coup me transporte ; +Car voici nos deux jeux, qu'exprès sur moi je porte. +Tiens, c'est ici mon port, comme je te l'ai dit, +Et voici... +Eraste +J'ai compris le tout par ton récit, +Et vois de la justice au transport qui t'agite ; +Mais pour certaine affaire il faut que je te quitte : +Adieu. Console−toi pourtant de ton malheur. +Alcippe +Qui moi ? J'aurai toujours ce coup−là sur le coeur, +Et c'est pour ma raison pis qu'un coup de tonnerre. +Je le veux faire, moi, voir à toute la terre. +(Il s'en va, et prêt à rentrer, il dit par réflexion : ) +Un six de coeur ! deux points ! +Eraste +En quel lieu sommes−nous ? +De quelque part qu'on tourne, on ne voit que des fous. +Ah ! que tu fais languir ma juste impatience ! +Scène III +La Montagne, Eraste +La Montagne +Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence. +Eraste +Mais me rapportes−tu quelque nouvelle enfin ? +La Montagne +Sans doute ; et de l'objet qui fait votre destin +J'ai, par un ordre exprès, quelque chose à vous dire. +Eraste +Et quoi ? déjà mon coeur après ce mot soupire : +Parle. +La Montagne +Souhaitez−vous de savoir ce que c'est ? +Eraste +Oui, dis vite. +La Montagne +Monsieur, attendez, s'il vous plaît. +Je me suis, à courir, presque mis hors d'haleine. +Eraste +Prends−tu quelque plaisir à me tenir en peine ? +La Montagne +Puisque vous desirez de savoir promptement +L'ordre que j'ai reçu de cet objet charmant, +Je vous dirai... Ma foi, sans vous vanter mon zèle, +J'ai bien fait du chemin pour trouver cette belle ; +Et si... +Eraste +Peste soit fait de tes digressions ! +La Montagne +Ah ! il faut modérer un peu ses passions ; +Et Sénèque... +Eraste +Sénèque est un sot dans ta bouche, +Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche. +Dis−moi ton ordre, tôt. +La Montagne +Pour contenter vos voeux, +Votre Orphise... Une bête est là dans vos cheveux. +Eraste +Laisse. +La Montagne +Cette beauté de sa part vous fait dire... +Eraste +Quoi ? +La Montagne +Devinez. +Eraste +Sais−tu que je ne veux pas rire ? +La Montagne +Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir, +Assuré que dans peu vous l'y verrez venir, +Lorsqu'elle aura quitté quelques provinciales, +Aux personnes de cour fâcheuses animales. +Eraste +Tenons−nous donc au lieu qu'elle a voulu choisir. +Mais, puisque l'ordre ici m'offre quelque loisir, +Laisse−moi méditer : j'ai dessein de lui faire +Quelques vers sur un air où je la vois se plaire. +(Il se promène en rêvant.) +Scène IV +Orante, Clymène, Eraste +Orante +Tout le monde sera de mon opinion. +Clymène +Croyez−vous l'emporter par obstination ? +Orante +Je pense mes raisons meilleures que les vôtres. +Clymène +Je voudrois qu'on ouît les unes et les autres. +Orante +J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant : +Il pourra nous juger sur notre différend. +Marquis, de grâce, un mot : souffrez qu'on vous appelle +Pour être entre nous deux juge d'une querelle, +D'un débat qu'ont ému nos divers sentiments +Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants. +Eraste +C'est une question à vuider difficile, +Et vous devez chercher un juge plus habile. +Orante +Non : vous nous dites là d'inutiles chansons ; +Votre esprit fait du bruit, et nous vous connoissons : +Nous savons que chacun vous donne à juste titre... +Eraste +Hé ! de grâce... +Orante +En un mot, vous serez notre arbitre : +Et ce sont deux moments qu'il vous faut nous donner. +Clymène +Vous retenez ici qui vous doit condamner ; +Car enfin, s'il est vrai ce que j'en ose croire. +Monsieur à mes raisons donnera la victoire. +Eraste +Que ne puis−je à mon traître inspirer le souci +D'inventer quelque chose à me tirer d'ici ! +Orante +Pour moi, de son esprit j'ai trop bon témoignage, +Pour craindre qu'il prononce à mon désavantage. +Enfin, ce grand débat qui s'allume entre nous, +Est de savoir s'il faut qu'un amant soit jaloux. +Clymène +Ou, pour mieux expliquer ma pensée et la vôtre, +Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre. +Orante +Pour moi, sans contredit, je suis pour le dernier. +Clymène +Et dans mon sentiment, je tiens pour le premier. +Orante +Je crois que notre coeur doit donner son suffrage +A qui fait éclater du respect davantage. +Clymène +Et moi, que si nos voeux doivent paroître au jour, +C'est pour celui qui fait éclater plus d'amour. +Orante +Oui ; mais on voit l'ardeur dont une âme est saisie +Bien mieux dans le respect que dans la jalousie. +Clymène +Et c'est mon sentiment, que qui s'attache à nous +Nous aime d'autant plus qu'il se montre jaloux. +Orante +Fi ! ne me parlez point, pour être amants, Clymène, +De ces gens dont l'amour est fait comme la haine, +Et qui, pour tous respects et toute offre de voeux, +Ne s'appliquent jamais qu'à se rendre fâcheux ; +Dont l'âme, que sans cesse un noir transport anime, +Des moindres actions cherche à nous faire un crime, +En soumet l'innocence à son aveuglement, +Et veut sur un coup d'oeil un éclaircissement ; +Qui, de quelque chagrin nous voyant l'apparence, +Se plaignent aussitôt qu'il naît de leur présence, +Et lorsque dans nos yeux brille un peu d'enjoûment, +Veulent que leurs rivaux en soient le fondement ; +Enfin, qui prenant droit des fureurs de leur zèle, +Ne vous parlent jamais que pour faire querelle, +Osent défendre à tous l'approche de nos coeurs, +Et se font les tyrans de leurs propres vainqueurs. +Moi, je veux des amants que le respect inspire, +Et leur soumission marque mieux notre empire. +Clymène +Fi ! ne me parlez point, pour être vrais amants, +De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements, +De ces tièdes galans, de qui les coeurs paisibles +Tiennent déjà pour eux les choses infaillibles, +N'ont point peur de nous perdre, et laissent chaque jour +Sur trop de confiance endormir leur amour, +Sont avec leurs rivaux en bonne intelligence, +Et laissent un champ libre à leur persévérance. +Un amour si tranquille excite mon courroux. +C'est aimer froidement que n'être point jaloux ; +Et je veux qu'un amant, pour me prouver sa flamme, +Sur d'éternels soupçons laisse flotter son âme, +Et par de prompts transports donne un signe éclatant +De l'estime qu'il fait de celle qu'il prétend. +On s'applaudit alors de son inquiétude, +Et s'il nous fait parfois un traitement trop rude, +Le plaisir de le voir, soumis à nos genoux, +S'excuser de l'éclat qu'il a fait contre nous, +Ses pleurs, son désespoir d'avoir pu nous déplaire, +Est un charme à calmer toute notre colère. +Orante +Si pour vous plaire il faut beaucoup d'emportement, +Je sais qui vous pourroit donner contentement ; +Et je connois des gens dans Paris plus de quatre +Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre. +Clymène +Si pour vous plaire il faut n'être jamais jaloux, +Je sais certaines gens fort commodes pour vous, +Des hommes en amour d'une humeur si souffrante, +Qu'ils vous verroient sans peine entre les bras de trente. +Orante +Enfin par votre arrêt vous devez déclarer +Celui de qui l'amour vous semble à préférer. +Eraste +Puisqu'à moins d'un arrêt je ne m'en puis défaire, +Toutes deux à la fois je vous veux satisfaire ; +Et pour ne point blâmer ce qui plaît à vos yeux, +Le jaloux aime plus, et l'autre aime bien mieux. +Clymène +L'arrêt est plein d'esprit ; mais... +Eraste +Suffit, j'en suis quitte. +Après ce que j'ai dit, souffrez que je vous quitte. +Scène V +Orphise, Eraste +Eraste +Que vous tardez, Madame, et que j'éprouve bien... ! +Orphise +Non, non, ne quittez pas un si doux entretien. +A tort vous m'accusez d'être trop tard venue, +Et vous avez de quoi vous passer de ma vue. +Eraste +Sans sujet contre moi voulez−vous vous aigrir, +Et me reprochez−vous ce qu'on me fait souffrir ? +Ha ! de grâce, attendez... +Orphise +Laissez−moi, je vous prie, +Et courez vous rejoindre à votre compagnie. +(Elle sort.) +Eraste +Ciel ! faut−il qu'aujourd'hui Fâcheuses et Fâcheux +Conspirent à troubler les plus chers de mes voeux ! +Mais allons sur ses pas, malgré sa résistance, +Et faisons à ses yeux briller notre innocence. +Scène VI +Dorante, Eraste +Dorante +Ha ! Marquis, que l'on voit de Fâcheux, tous les jours, +Venir de nos plaisirs interrompre le cours ! +Tu me vois enragé d'une assez belle chasse, +Qu'un fat... C'est un récit qu'il faut que je te fasse. +Eraste +Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrêter. +Dorante, le retenant. +Parbleu, chemin faisant, je te le veux conter. +Nous étions une troupe assez bien assortie, +Qui pour courir un cerf avions hier fait partie ; +Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, +C'est−à−dire, mon cher, en fin fond de forêts. +Comme cet exercice est mon plaisir suprême, +Je voulus, pour bien faire, aller au bois moi−même ; +Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts +Sur un cerf qu'un chacun nous disoit cerf dix−cors ; +Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête, +Fut qu'il n'étoit que cerf à sa seconde tête. +Nous avions, comme il faut, séparé nos relais, +Et déjeunions en hâte avec quelques oeufs frais, +Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière, +Montant superbement sa jument poulinière, +Qu'il honoroit du nom de sa bonne jument, +S'en est venu nous faire un mauvais compliment, +Nous présentant aussi, pour surcroît de colère, +Un grand benêt de fils aussi sot que son père. +Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous +Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous. +Dieu préserve, en chassant, toute sage personne +D'un porteur de huchet qui mal à propos sonne, +De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux, +Disent "ma meute", et font les chasseurs merveilleux ! +Sa demande reçue et ses vertus prisées, +Nous avons été tous frapper à nos brisées. +A trois longueurs de trait, tayaut ! voilà d'abord +Le cerf donné aux chiens. J'appuie, et sonne fort. +Mon cerf débuche, et passe une assez longue plaine +Et mes chiens après lui, mais si bien en haleine, +Qu'on les auroit couverts tous d'un seul justaucorps. +Il vient à la forêt. Nous lui donnons alors +La vieille meute ; et moi, je prends en diligence +Mon cheval alezan. Tu l'as vu ? +Eraste +Non, je pense. +Dorante +Comment ? C'est un cheval aussi bon qu'il est beau, +Et que ces jours passés j'achetai de Gaveau. +Je te laisse à penser si sur cette matière +Il voudroit me tromper, lui qui me considère : +Aussi je m'en contente ; et jamais, en effet, +Il n'a vendu cheval ni meilleur ni mieux fait : +Une tête de barbe, avec l'étoile nette ; +L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite ; +Point d'épaules non plus qu'un lièvre ; court−jointé, +Et qui fait dans son port voir sa vivacité ; +Des pieds, morbleu ! des pieds ! le rein double (à vrai dire, +J'ai trouvé le moyen, moi seul, de le réduire ; +Et sur lui, quoique aux yeux il montrât beau semblant, +Petit−Jean de Gaveau ne montoit qu'en tremblant), +Une croupe en largeur à nulle autre pareille, +Et des gigots, Dieu sait ! Bref, c'est une merveille ; +Et j'en ai refusé cent pistoles, crois−moi, +Au retour d'un cheval amené pour le Roi. +Je monte donc dessus, et ma joie étoit pleine +De voir filer de loin les coupeurs dans la plaine ; +Je pousse, et je me trouve en un fort à l'écart, +A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar. +Une heure là dedans notre cerf se fait battre. +J'appuie alors mes chiens, et fais le diable à quatre ; +Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux. +Je le relance seul, et tout alloit des mieux, +Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le nôtre : +Une part de mes chiens se sépare de l'autre, +Et je les vois, Marquis, comme tu peux penser, +Chasser tous avec crainte, et Finaut balancer. +Il se rabat soudain, dont j'eus l'âme ravie ; +Il empaume la voie ; et moi, je sonne et crie : +"A Finaut ! à Finaut ! " J'en revois à plaisir +Sur une taupinière, et resonne à loisir. +Quelques chiens revenoient à moi, quand pour disgrâce +Le jeune cerf, Marquis, à mon campagnard passe. +Mon étourdi se met à sonner comme il faut, +Et crie à pleine voix "tayaut ! tayaut ! tayaut ! " +Mes chiens me quittent tous, et vont à ma pécore ; +J'y pousse, et j'en revois dans le chemin encore ; +Mais à terre, mon cher, je n'eus pas jeté l'oeil, +Que je connus le change et sentis un grand deuil. +J'ai beau lui faire voir toutes les différences +Des pinces de mon cerf et de ses connoissances +Il me soutient toujours, en chasseur ignorant, +Que c'est le cerf de meute ; et par ce différend +Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage, +Et pestant de bon coeur contre le personnage, +Je pousse mon cheval et par haut et par bas, +Qui plioit des gaulis aussi gros que les bras : +Je ramène les chiens à ma première voie, +Qui vont, en me donnant une excessive joie, +Requerir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu. +Ils le relancent ; mais ce coup est−il prévu ? +A te dire le vrai, cher Marquis, il m'assomme : +Notre cerf relancé va passer à notre homme, +Qui croyant faire un trait de chasseur fort vanté, +D'un pistolet d'arçon qu'il avoit apporté +Lui donne justement au milieu de la tête, +Et de fort loin me crie : "Ah ! j'ai mis bas la bête ! " +A−t−on jamais parlé de pistolets, bon Dieu ! +Pour courre un cerf ? Pour moi, venant dessus le lieu, +J'ai trouvé l'action tellement hors d'usage, +Que j'ai donné des deux à mon cheval, de rage, +Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, +Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant. +Eraste +Tu ne pouvois mieux faire, et ta prudence est rare ; +C'est ainsi des Fâcheux qu'il faut qu'on se sépare. +Adieu. +Dorante +Quand tu voudras, nous irons quelque part, +Où nous ne craindrons point de chasseur campagnard. +Eraste +Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience. +Cherchons à m'excuser avecque diligence. +Ballet du second acte +Première entrée +Des joueurs de boule l'arrêtent pour mesurer un coup dont ils sont en dispute. Il se défait d'eux avec peine +leur laisse danser un pas composé de toutes les postures qui sont ordinaires à ce jeu. +Deuxième entrée +De petits frondeurs les viennent interrompre, qui sont chassés ensuite. +Troisième entrée +par des savetiers et des savetières, leurs pères, et autres, qui sont aussi chassés à leur tour. +Quatrième entrée +par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au troisième acte. +Acte III +Scène I +Eraste, La Montagne +Eraste +Il est vrai, d'un côté, mes soins ont réussi, +Cet adorable objet enfin s'est adouci ; +Mais, d'un autre, on m'accable, et les astres sévères +Ont contre mon amour redoublé leurs colères. +Oui, Damis, son tuteur, mon plus rude Fâcheux, +Tout de nouveau s'oppose aux plus doux de mes voeux, +A son aimable nièce a défendu ma vue, +Et veut d'un autre époux la voir demain pourvue. +Orphise toutefois, malgré son désaveu, +Daigne accorder ce soir une grâce à mon feu ; +Et j'ai fait consentir l'esprit de cette belle +A souffrir qu'en secret je la visse chez elle. +L'amour aime surtout les secrètes faveurs ; +Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs ; +Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime, +Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême. +Je vais au rendez−vous ; c'en est l'heure à peu près ; +Puis je veux m'y trouver plutôt avant qu'après. +La Montagne +Suivrai−je vos pas ? +Eraste +Non : je craindrois que peut−être +A quelques yeux suspects tu me fisses connoître. +La Montagne +Mais... +Eraste +Je ne le veux pas. +La Montagne +Je dois suivre vos lois : +Mais au moins si de loin... +Eraste +Te tairas−tu, vingt fois ? +Et ne veux−tu jamais quitter cette méthode +De te rendre à toute heure un valet incommode ? +Scène II +Caritidès, Eraste +Caritidès +Monsieur, le temps répugne à l'honneur de vous voir : +Le matin est plus propre à rendre un tel devoir ; +Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile, +Car vous dormez toujours, ou vous êtes en ville : +Au moins, Messieurs vos gens me l'assurent ainsi ; +Et j'ai, pour vous trouver, pris l'heure que voici. +Encore est−ce un grand heur dont le destin m'honore, +Car deux moments plus tard, je vous manquois encore. +Eraste +Monsieur, souhaitez−vous quelque chose de moi ? +Caritidès +Je m'acquitte Monsieur, de ce que je vous doi, +Et vous viens... Excusez l'audace qui m'inspire +Si... +Eraste +Sans tant de façons, qu'avez−vous à me dire ? +Caritidès +Comme le rang, l'esprit, la générosité, +Que chacun vante en vous... +Eraste +Oui, je suis fort vanté. +Passons, Monsieur. +Caritidès +Monsieur, c'est une peine extrême +Lorsqu'il faut à quelqu'un se produire soi−même ; +Et toujours près des grands on doit être introduit +Par des gens qui de nous fassent un peu de bruit, +Dont la bouche écoutée avecque poids débite +Ce qui peut faire voir notre petit mérite. +Enfin j'aurois voulu que des gens bien instruits +Vous eussent pu, Monsieur, dire ce que je suis. +Eraste +Je vois assez, Monsieur, ce que vous pouvez être, +Et votre seul abord le peut faire connoître. +Caritidès +Oui, je suis un savant charmé de vos vertus, +Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en us : +Il n'est rien si commun qu'un nom à la latine ; +Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine ; +Et pour en avoir un qui se termine en es, +Je me fais appeler Monsieur Caritidès. +Eraste +Monsieur Caritidès soit. Qu'avez−vous à dire ? +Caritidès +C'est un placet, Monsieur, que je voudrois vous lire, +Et que, dans la posture où vous met votre emploi, +J'ose vous conjurer de présenter au Roi. +Eraste +Hé ! Monsieur, vous pouvez le présenter vous−même. +Caritidès +Il est vrai que le Roi fait cette grâce extrême : +Mais par ce même excès de ses rares bontés, +Tant de méchants placets, Monsieur, sont présentés, +Qu'ils étouffent les bons ; et l'espoir où je fonde, +Est qu'on donne le mien quand le Prince est sans monde. +Eraste +Eh bien ! vous le pouvez, et prendre votre temps. +Caritidès +Ah ! Monsieur, les huissiers sont de terribles gens ! +Ils traitent les savants de faquins à nasardes, +Et je n'en puis venir qu'à la salle des gardes. +Les mauvais traitements qu'il me faut endurer +Pour jamais de la cour me feroient retirer, +Si je n'avois conçu l'espérance certaine +Qu'auprès de notre roi vous serez mon Mécène. +Oui, votre crédit m'est un moyen assuré... +Eraste +Eh bien ! donnez−moi donc : je le présenterai. +Caritidès +Le voici ; mais au moins oyez−en la lecture. +Eraste +Non... +Caritidès +C'est pour être instruit : Monsieur, je vous conjure. +Au roi. +"Sire, +Votre très−humble, très−obéissant, très−fidèle, et très−savant sujet et serviteur, Caritidès, François de nat +Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des +enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en +que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et +détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni +allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres, et de la nation françoise, qui se décri +déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, +curieux lecteurs et inspectateurs desdites inscriptions..." +Eraste +Ce placet est fort long, et pourroit bien fâcher... +Caritidès +Ah ! Monsieur, pas un mot ne s'en peut retrancher. +Eraste +Achevez promptement. +(Caritidès continue.) +"... supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son Etat et la gloire de son empire, une +charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions, et d'icel +honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés servic +qu'il a rendus à l'Etat et à Votre Majesté en faisant l'anagramme de Votredite Majesté en françois, latin, gr +hébreu, syriaque, chaldéen, arabe..." +Eraste, l'interrompant. +Fort bien. Donnez−le vite, et faites la retraite : +Il sera vu du Roi ; c'est une affaire faite. +Caritidès +Hélas ! Monsieur, c'est tout que montrer mon placet. +Si le Roi le peut voir, je suis sûr de mon fait ; +Car comme sa justice en toute chose est grande, +Il ne pourra jamais refuser ma demande. +Au reste, pour porter au ciel votre renom, +Donnez−moi par écrit votre nom et surnom ; +J'en veux faire un poème en forme d'acrostiche +Dans les deux bouts du vers et dans chaque hémistiche. +Eraste +Oui, vous l'aurez demain, Monsieur Caritidès. +Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits. +J'aurois dans d'autres temps bien ri de sa sottise... +Scène III +Ormin, Eraste +Ormin +Bien qu'une grande affaire en ce lieu me conduise, +J'ai voulu qu'il sortît avant que vous parler. +Eraste +Fort bien ; mais dépêchons, car je veux m'en aller. +Ormin +Je me doute à peu près que l'homme qui vous quitte +Vous a fort ennuyé, Monsieur, par sa visite : +C'est un vieux importun, qui n'a pas l'esprit sain, +Et pour qui j'ai toujours quelque défaite en main. +Au Mail, à Luxembourg et dans les Tuileries, +Il fatigue le monde avec ses rêveries ; +Et des gens comme vous doivent fuir l'entretien +De tous ces savantas qui ne sont bons à rien. +Pour moi, je ne crains pas que je vous importune, +Puisque je viens, Monsieur, faire votre fortune. +Eraste +Voici quelque souffleur, de ces gens qui n'ont rien, +Et vous viennent toujours promettre tant de bien. +Vous avez fait, Monsieur, cette bénite pierre +Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre ? +Ormin +La plaisante pensée, hélas ! où vous voilà ! +Dieu me garde, Monsieur, d'être de ces fous−là ! +Je ne me repais point de visions frivoles, +Et je vous porte ici les solides paroles +D'un avis que pour vous je veux donner au Roi, +Et que tout cacheté je conserve sur moi : +Non de ces sots projets, de ces chimères vaines, +Dont les surintendants ont les oreilles pleines ; +Non de ces gueux d'avis, dont les prétentions +Ne parlent que de vingt ou trente millions ; +Mais un qui, tous les ans, à si peu qu'on le monte, +En peut donner au Roi quatre cents de bon conte, +Avec facilité, sans risque, ni soupçon, +Et sans fouler le peuple en aucune façon : +Enfin c'est un avis d'un gain inconcevable, +Et que du premier mot on trouvera faisable. +Oui, pourvu que par vous je puisse être poussé... +Eraste +Soit, nous en parlerons. Je suis un peu pressé. +Ormin +Si vous me promettiez de garder le silence, +Je vous découvrirois cet avis d'importance. +Eraste +Non, non, je ne veux point savoir votre secret. +Ormin +Monsieur, pour le trahir, je vous crois trop discret, +Et veux, avec franchise, en deux mots vous l'apprendre. +Il faut voir si quelqu'un ne peut point nous entendre. +Cet avis merveilleux, dont je suis l'inventeur, +Est que... +Eraste +D'un peu plus loin, et pour cause, Monsieur. +Ormin +Vous voyez le grand gain, sans qu'il faille le dire, +Que de ces ports de mer le Roi tous les ans tire. +Or l'avis, dont encor nul ne s'est avisé, +Est qu'il faut de la France, et c'est un coup aisé, +En fameux ports de mer mettre toutes les côtes. +Ce seroit pour monter à des sommes très−hautes. +Et si... +Eraste +L'avis est bon, et plaira fort au Roi. +Adieu : nous nous verrons. +Ormin +Au moins, appuyez−moi +Pour en avoir ouvert les premières paroles. +Eraste +Oui, oui. +Ormin +Si vous vouliez me prêter deux pistoles, +Que vous reprendriez sur le droit de l'avis, +Monsieur... +Eraste +Oui, volontiers. Plût à Dieu qu'à ce prix +De tous les importuns je pusse me voir quitte ! +Voyez quel contre−temps prend ici leur visite ! +Je pense qu'à la fin je pourrai bien sortir. +Viendra−t−il point quelqu'un encor me divertir ? +Scène IV +Filinte, Eraste +Filinte +Marquis, je viens d'apprendre une étrange nouvelle. +Eraste +Quoi ? +Filinte +Qu'un homme tantôt t'a fait une querelle. +Eraste +A moi ? +Filinte +Que te sert−il de le dissimuler ? +Je sais de bonne part qu'on t'a fait appeler ; +Et comme ton ami, quoi qu'il en réussisse, +Je te viens contre tous faire offre de service. +Eraste +Je te suis obligé ; mais crois que tu me fais... +Filinte +Tu ne l'avoueras pas ; mais tu sors sans valets. +Demeure dans la ville, ou gagne la campagne, +Tu n'iras nulle part que je ne t'accompagne. +Eraste +Ah ! j'enrage ! +Filinte +A quoi bon de te cacher de moi ? +Eraste +Je te jure, Marquis, qu'on s'est moqué de toi. +Filinte +En vain tu t'en défends. +Eraste +Que le Ciel me foudroie, +Si d'aucun démêlé... ! +Filinte +Tu penses qu'on te croie ? +Eraste +Eh ! mon Dieu, je te dis, et ne déguise point, +Que... +Filinte +Ne me crois pas dupe, et crédule à ce point. +Eraste +Veux−tu m'obliger ? +Filinte +Non. +Eraste +Laisse−moi, je te prie. +Filinte +Point d'affaire, Marquis. +Eraste +Une galanterie +En certain lieu ce soir... +Filinte +Je ne te quitte pas ; +En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas. +Eraste +Parbleu ! puisque tu veux que j'aie une querelle, +Je consens à l'avoir pour contenter ton zèle : +Ce sera contre toi, qui me fais enrager, +Et dont je ne me puis par douceur dégager. +Filinte +C'est fort mal d'un ami recevoir le service ; +Mais puisque je vous rends un si mauvais office, +Adieu : vuidez sans moi tout ce que vous aurez. +Eraste +Vous serez mon ami quand vous me quitterez. +Mais voyez quels malheurs suivent ma destinée ! +Ils m'auront fait passer l'heure qu'on m'a donnée. +Scène V +Damis, l'Espine, Eraste, La Rivière +Damis +Quoi ? malgré moi le traître espère l'obtenir ? +Ah ! mon juste courroux le saura prévenir. +Eraste +J'entrevois là quelqu'un sur la porte d'Orphise. +Quoi ? toujours quelque obstacle aux feux qu'elle autorise ! +Damis +Oui, j'ai su que ma nièce, en dépit de mes soins, +Doit voir ce soir chez elle Eraste sans témoins. +La Rivière +Qu'entends−je à ces gens−là dire de notre maître ? +Approchons doucement, sans nous faire connoître. +Damis +Mais avant qu'il ait lieu d'achever son dessein, +Il faut de mille coups percer son traître sein. +Va−t'en faire venir ceux que je viens de dire, +Pour les mettre en embûche aux lieux que je desire, +Afin qu'au nom d'Eraste on soit prêt à venger +Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager, +A rompre un rendez−vous qui dans ce lieu l'appelle, +Et noyer dans son sang sa flamme criminelle. +La rivière, l'attaquant avec ses compagnons. +Avant qu'à tes fureurs on puisse l'immoler, +Traître, tu trouveras en nous à qui parler. +Eraste, mettant l'épée à la main. +Bien qu'il m'ait voulu perdre, un point d'honneur me presse +De secourir ici l'oncle de ma maîtresse. +Je suis à vous, Monsieur. +Damis, après leur fuite. +O Ciel ! par quel secours +D'un trépas assuré vois−je sauver mes jours ? +A qui suis−je obligé d'un si rare service ? +Eraste +Je n'ai fait, vous servant, qu'un acte de justice. +Damis +Ciel ! puis−je à mon oreille ajouter quelque foi ? +Est−ce la main d'Eraste... ? +Eraste +Oui, oui, Monsieur, c'est moi +Trop heureux que ma main vous ait tiré de peine, +Trop malheureux d'avoir mérité votre haine. +Damis +Quoi ? celui dont j'avois résolu le trépas +Est celui qui pour moi vient d'employer son bras ? +Ah ! c'en est trop : mon coeur est contraint de se rendre ; +Et quoi que votre amour ce soir ait pu prétendre, +Ce trait si surprenant de générosité +Doit étouffer en moi toute animosité. +Je rougis de ma faute, et blâme mon caprice. +Ma haine trop longtemps vous a fait injustice ; +Et pour la condamner par un éclat fameux, +Je vous joins dès ce soir à l'objet de vos voeux. +Scène VI +Orphise, Damis, Eraste, Suite +Orphise, venant avec un flambeau d'argent à la main. +Monsieur, quelle aventure a d'un trouble effroyable... +Damis +Ma nièce, elle n'a rien que de très−agréable, +Puisque après tant de voeux que j'ai blâmés en vous, +C'est elle qui vous donne Eraste pour époux. +Son bras a repoussé le trépas que j'évite, +Et je veux envers lui que votre main m'acquitte. +Orphise +Si c'est pour lui payer ce que vous lui devez, +J'y consens, devant tout aux jours qu'il a sauvés. +Eraste +Mon coeur est si surpris d'une telle merveille +Qu'en ce ravissement je doute si je veille. +Damis +Célébrons l'heureux sort dont vous allez jouir, +Et que nos violons viennent nous réjouir. +(Comme les violons veulent jouer, on frappe fort à la porte.) +Eraste +Qui frappe là si fort ? +L'Espine +Monsieur, ce sont des masques, +Qui portent des crincrins et des tambours de Basques. +(Les masques entrent, qui occupent toute la place.) +Eraste +Quoi ? toujours des Fâcheux ! Holà ! suisses, ici ! +Qu'on me fasse sortir ces gredins que voici. +Ballet du troisième acte +Première entrée +Des suisses avec des hallebardes chassent tous les masques fâcheux, et se retirent ensuite pour laisser dan +à leur aise +Dernière entrée +Quatre bergers et une bergère qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vue, ferme le divertissement d'assez +bonne grâce. +L'Ecole des femmes +Comédie +Représentée pour la première fois +à Paris sur le théâtre du Palais−Royal +le 26e décembre 1662 +par la Troupe de monsieur, frère unique du roi +Adresse +A Madame +Madame, +Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu'il me faut dédier un livre, et je me trouve si peu fait a +style d'épître dédicatoire, que je ne sais pas où sortir de celle−ci. Un autre auteur, qui serait en ma place, +trouverait d'abord cent belles choses à dire de Votre Altesse Royale, sur ce titre de l'Ecole des Femmes, et +l'offre qu'il vous en ferait. Mais, pour moi, Madame, je vous avoue mon faible. Je ne sais point cet art de +trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées ; et, quelques belles lumières que mes confrèr +les auteurs me donnent tous les jours sur des pareils sujets, je ne vois point ce que Votre Altesse Royale +pourrait avoir à démêler avec la comédie que je lui présente. On n'est pas en peine, sans doute, comment i +faut faire pour vous louer. La matière, Madame, ne saute que trop aux yeux ; et, de quelque côté qu'on vo +regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang et +la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces, et de l'esprit, et du +corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l'âme, qui, +l'on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous : je veux dire cet +douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez ; cette +bonté tout obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paraître pour tout le monde. Et ce sont +particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque +jour. Mais encore une fois, Madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes ; e +sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue et d'un mérite trop élevé, pour les vouloir renfermer d +une épître et les mêler avec des bagatelles. Tout bien considéré, Madame, je ne vois rien à faire ici pour m +que de vous dédier simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect qu'il m'est possible, q +je suis, +De Votre Altesse Royale, +Madame, +Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, +Molière. +Préface +Bien des gens ont frondé d'abord cette comédie ; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en +dire n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente. +Je sais qu'on attend de moi dans cette impression quelque préface qui réponde aux censeurs et rende raiso +mon ouvrage ; et sans doute que je suis assez redevable à toutes les personnes qui lui ont donné leur +approbation, pour me croire obligé de défendre leur jugement contre celui des autres ; mais il se trouve +qu'une grande partie des choses que j'aurais à dire sur ce sujet est déjà dans une dissertation que j'ai faite e +dialogue, et dont je ne sais encore ce que je ferai. +L'idée de ce dialogue, ou, si l'on veut, de cette petite comédie, me vint après les deux ou trois premières +représentations de ma pièce. +Je la dis, cette idée, dans une maison où je me trouvai un soir, et d'abord une personne de qualité, dont l'e +est assez connu dans le monde, et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez à son gré, non +seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais encore pour l'y mettre lui−même ; et je fus étonné q +deux jours après il me montra toute l'affaire exécutée d'une manière à la vérité beaucoup plus galante et p +spirituelle que je ne puis faire, mais où je trouvai des choses trop avantageuses pour moi ; et j'eus peur qu +si je produisais cet ouvrage sur notre théâtre, on ne m'accusât d'avoir mendié les louanges qu'on m'y donn +Cependant cela m'empêcha, par quelque considération, d'achever ce que j'avais commencé. Mais tant de g +me pressent tous les jours de le faire, que je ne sais ce qui en sera ; et cette incertitude est cause que je ne +mets point dans cette préface ce qu'on verra dans la Critique, en cas que je me résolve à la faire paraître. S +faut que cela soit, je le dis encore, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines +gens ; car, pour moi, je m'en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie ; et je souhaite que toutes +celles que je pourrai faire soient traitées par eux comme celle−ci pourvu que le reste soit de même. +Personnages +Arnolphe, autrement M. De la Souche. +Agnès, jeune fille innocente, élevée par Arnolphe. +Horace, amant d'Agnès. +Alain, paysan, valet d'Arnolphe. +Georgette, paysanne, servante d'Arnolphe. +Chrysalde, ami d'Arnolphe. +Enrique, beau−frère de Chrysalde. +Oronte, père d'Horace et grand ami d'Arnolphe. +La scène est dans une place de ville. +Acte I +Scène I +Chrysalde, Arnolphe +Chrysalde +Vous venez, dites−vous, pour lui donner la main ? +Arnolphe +Oui, je veux terminer la chose dans demain. +Chrysalde +Nous sommes ici seuls ; et l'on peut, ce me semble, +Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble : +Voulez−vous qu'en ami je vous ouvre mon coeur ? +Votre dessein pour vous me fait trembler de peur ; +Et de quelque façon que vous tourniez l'affaire, +Prendre femme est à vous un coup bien téméraire. +Arnolphe +Il est vrai, notre ami. Peut−être que chez vous +Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ; +Et votre front, je crois, veut que du mariage +Les cornes soient partout l'infaillible apanage. +Chrysalde +Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant, +Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend. +Mais quand je crains pour vous, c'est cette raillerie +Dont cent pauvres maris ont souffert la furie ; +Car enfin vous savez qu'il n'est grands ni petits +Que de votre critique on ait vus garantis ; +Car vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, +De faire cent éclats des intrigues secrètes... +Arnolphe +Fort bien : est−il au monde une autre ville aussi +Où l'on ait des maris si patients qu'ici ? +Est−ce qu'on n'en voit pas, de toutes les espèces, +Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ? +L'un amasse du bien, dont sa femme fait part +A ceux qui prennent soin de le faire cornard ; +L'autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, +Voit faire tous les jours des présents à sa femme, +Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu, +Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu. +L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères ; +L'autre en toute douceur laisse aller les affaires, +Et voyant arriver chez lui le damoiseau, +Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. +L'une de son galant, en adroite femelle, +Fait fausse confidence à son époux fidèle, +Qui dort en sûreté sur un pareil appas, +Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas ; +L'autre, pour se purger de sa magnificence, +Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense ; +Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, +Sur les gains qu'elle fait rend des grâces à Dieu. +Enfin, ce sont partout des sujets de satire ; +Et comme spectateur ne puis−je pas en rire ? +Puis−je pas de nos sots... ? +Chrysalde +Oui ; mais qui rit d'autrui +Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui. +J'entends parler le monde ; et des gens se délassent +A venir débiter les choses qui se passent ; +Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis, +Jamais on ne m'a vu triompher de ces bruits. +J'y suis assez modeste ; et, bien qu'aux occurrences +Je puisse condamner certaines tolérances, +Que mon dessein ne soit de souffrir nullement +Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement, +Pourtant je n'ai jamais affecté de le dire ; +Car enfin il faut craindre un revers de satire, +Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas +De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas. +Ainsi, quand à mon front, par un sort qui tout mène, +Il seroit arrivé quelque disgrâce humaine, +Après mon procédé, je suis presque certain +Qu'on se contentera de s'en rire sous main ; +Et peut−être qu'encor j'aurai cet avantage, +Que quelques bonnes gens diront que c'est dommage, +Mais de vous, cher compère, il en est autrement : +Je vous le dis encor, vous risquez diablement. +Comme sur les maris accusés de souffrance +De tout temps votre langue a daubé d'importance, +Qu'on vous a vu contre eux un diable déchaîné, +Vous devez marcher droit pour n'être point berné ; +Et s'il faut que sur vous on ait la moindre prise, +Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise, +Et... +Arnolphe +Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point : +Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point. +Je sais les tours rusés et les subtiles trames +Dont pour nous en planter savent user les femmes, +Et comme on est dupé par leurs dextérités. +Contre cet incident j'ai pris mes sûretés ; +Et celle que j'épouse a toute l'innocence +Qui peut sauver mon front de maligne influence. +Chrysalde +Et que prétendez−vous qu'une sotte, en un mot... +Arnolphe +Epouser une sotte est pour n'être point sot. +Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage ; +Mais une femme habile est un mauvais présage ; +Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens +Pour avoir pris les leurs avec trop de talens. +Moi, j'irois me charger d'une spirituelle +Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle, +Qui de prose et de vers feroit de doux écrits, +Et que visiteroient marquis et beaux esprits, +Tandis que, sous le nom du mari de Madame, +Je serois comme un saint que pas un ne réclame ? +Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut ; +Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. +Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime, +Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime ; +Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon +Et qu'on vienne à lui dire à son tour : "Qu'y met−on ? " +Je veux qu'elle réponde : "Une tarte à la crème" ; +En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême ; +Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, +De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer. +Chrysalde +Une femme stupide est donc votre marotte ? +Arnolphe +Tant, que j'aimerois mieux une laide bien sotte +Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit. +Chrysalde +L'esprit et la beauté... +Arnolphe +L'honnêteté suffit. +Chrysalde +Mais comment voulez−vous, après tout, qu'une bête +Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? +Outre qu'il est assez ennuyeux, que je croi, +D'avoir toute sa vie une bête avec soi, +Pensez−vous le bien prendre, et que sur votre idée +La sûreté d'un front puisse être bien fondée ? +Une femme d'esprit peut trahir son devoir ; +Mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir ; +Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, +Sans en avoir l'envie et sans penser le faire. +Arnolphe +A ce bel argument, à ce discours profond, +Ce que Pantagruel à Panurge répond : +Pressez−moi de me joindre à femme autre que sotte, +Prêchez, patrocinez jusqu'à la Pentecôte ; +Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, +Que vous ne m'aurez rien persuadé du tout. +Chrysalde +Je ne vous dis plus mot. +Arnolphe +Chacun a sa méthode. +En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode. +Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi, +Choisir une moitié qui tienne tout de moi, +Et de qui la soumise et pleine dépendance +N'ait à me reprocher aucun bien ni naissance. +Un air doux et posé, parmi d'autres enfans, +M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans ; +Sa mère se trouvant de pauvreté pressée, +De la lui demander il me vint la pensée ; +Et la bonne paysanne, apprenant mon desir, +A s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. +Dans un petit couvent, loin de toute pratique, +Je la fis élever selon ma politique, +C'est−à−dire ordonnant quels soins on emploîroit +Pour la rendre idiote autant qu'il se pourroit. +Dieu merci, le succès a suivi mon attente : +Et grande, je l'ai vue à tel point innocente, +Que j'ai béni le Ciel d'avoir trouvé mon fait, +Pour me faire une femme au gré de mon souhait. +Je l'ai donc retirée ; et comme ma demeure +A cent sortes de monde est ouverte à toute heure, +Je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir, +Dans cette autre maison où nul ne me vient voir ; +Et pour ne point gâter sa bonté naturelle, +Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle, +Vous me direz : Pourquoi cette narration ? +C'est pour vous rendre instruit de ma précaution. +Le résultat de tout est qu'en ami fidèle +Ce soir je vous invite à souper avec elle ; +Je veux que vous puissiez un peu l'examiner, +Et voir si de mon choix on me doit condamner. +Chrysalde +J'y consens. +Arnolphe +Vous pourrez, dans cette conférence, +Juger de sa personne et de son innocence. +Chrysalde +Pour cet article−là, ce que vous m'avez dit +Ne peut... +Arnolphe +La vérité passe encor mon récit. +Dans ses simplicités à tous coups je l'admire, +Et parfois elle en dit dont je pâme de rire. +L'autre jour (pourroit−on se le persuader ? ), +Elle étoit fort en peine, et me vint demander, +Avec une innocence à nulle autre pareille, +Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille. +Chrysalde +Je me réjouis fort, seigneur Arnolphe... +Arnolphe +Bon ! +Me voulez−vous toujours appeler de ce nom ? +Chrysalde +Ah ! malgré que j'en aie, il me vient à la bouche, +Et jamais je ne songe à Monsieur de la Souche. +Qui diable vous a fait aussi vous aviser, +A quarante et deux ans, de vous débaptiser, +Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie +Vous faire dans le monde un nom de seigneurie ? +Arnolphe +Outre que la maison par ce nom se connoît, +La Souche plus qu'Arnolphe à mes oreilles plaît. +Chrysalde +Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères +Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ! +De la plupart des gens c'est la démangeaison ; +Et, sans vous embrasser dans la comparaison, +Je sais un paysan qu'on appeloit Gros−Pierre, +Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, +Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, +Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. +Arnolphe +Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte. +Mais enfin de la Souche est le nom que je porte : +J'y vois de la raison, j'y trouve des appas ; +Et m'appeler de l'autre est ne m'obliger pas. +Chrysalde +Cependant la plupart ont peine à s'y soumettre, +Et je vois même encor des adresses de lettre... +Arnolphe +Je le souffre aisément de qui n'est pas instruit ; +Mais vous... +Chrysalde +Soit : là−dessus nous n'aurons point de bruit. +Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche +A ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche. +Arnolphe +Adieu. Je frappe ici pour donner le bonjour, +Et dire seulement que je suis de retour. +Chrysalde, s'en allant. +Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières. +Arnolphe +Il est un peu blessé sur certaines matières. +Chose étrange de voir comme avec passion +Un chacun est chaussé de son opinion ! +Holà ! +Scène II +Alain, Georgette, Arnolphe +Alain +Qui heurte ? +Arnolphe +Ouvrez. On aura, que je pense, +Grande joie à me voir après dix jours d'absence. +Alain +Qui va là ? +Arnolphe +Moi. +Alain +Georgette ! +Georgette +Hé bien ? +Alain +Ouvre là−bas. +Georgette +Vas−y, toi. +Alain +Vas−y, toi. +Georgette +Ma foi, je n'irai pas. +Alain +Je n'irai pas aussi. +Arnolphe +Belle cérémonie +Pour me laisser dehors ! Holà ho, je vous prie. +Georgette +Qui frappe ? +Arnolphe +Votre maître. +Georgette +Alain ! +Alain +Quoi ? +Georgette +C'est Monsieu. +Ouvre vite. +Alain +Ouvre, toi. +Georgette +Je souffle notre feu. +Alain +J'empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte. +Arnolphe +Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte +N'aura point à manger de plus de quatre jours. +Ha ! +Georgette +Par quelle raison y venir, quand j'y cours ? +Alain +Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème ! +Georgette +Ote−toi donc de là. +Alain +Non, ôte−toi, toi−même. +Georgette +Je veux ouvrir la porte. +Alain +Et je veux l'ouvrir, moi. +Georgette +Tu ne l'ouvriras pas. +Alain +Ni toi non plus. +Georgette +Ni toi. +Arnolphe +Il faut que j'aie ici l'âme bien patiente ! +Alain +Au moins, c'est moi, Monsieur. +Georgette +Je suis votre servante, +C'est moi. +Alain +Sans le respect de Monsieur que voilà, +Je te... +Arnolphe, recevant un coup d'Alain. +Peste ! +Alain +Pardon. +Arnolphe +Voyez ce lourdaud−là ! +Alain +C'est elle aussi, Monsieur... +Arnolphe +Que tous deux on se taise, +Songez à me répondre, et laissons la fadaise. +Hé bien, Alain, comment se porte−t−on ici ? +Alain +Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci, +Nous nous... +(Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d'Alain.) +Arnolphe +Qui vous apprend, impertinente bête, +A parler devant moi le chapeau sur la tête ? +Alain +Vous faites bien, j'ai tort. +Arnolphe, à Alain. +Faites descendre Agnès. +Arnolphe, à Georgette. +Lorsque je m'en allai, fut−elle triste après ? +Georgette +Triste ? Non. +Arnolphe +Non ? +Georgette +Si fait. +Arnolphe +Pourquoi donc... ? +Georgette +Oui, je meure, +Elle vous croyoit voir de retour à toute heure ; +Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous +Cheval, âne, ou mulet, qu'elle ne prît pour vous. +Scène III +Agnès, Alain, Georgette, Arnolphe +Arnolphe +La besogne à la main ! C'est un bon témoignage. +Hé bien ! Agnès, je suis de retour du voyage : +En êtes−vous bien aise ? +Agnès +Oui, Monsieur, Dieu merci. +Arnolphe +Et moi de vous revoir je suis bien aise aussi. +Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ? +Agnès +Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée. +Arnolphe +Ah ! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser. +Agnès +Vous me ferez plaisir. +Arnolphe +Je le puis bien penser. +Que faites−vous donc là ? +Agnès +Je me fais des cornettes. +Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites. +Arnolphe +Ha ! voilà qui va bien. Allez, montez là−haut : +Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, +Et je vous parlerai d'affaires importantes. +(Tous étant rentrés.) +Héroïnes du temps, Mesdames les savantes, +Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens, +Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, +Vos lettres, billets doux, toute votre science +De valoir cette honnête et pudique ignorance. +Scène IV +Horace, Arnolphe +Arnolphe +Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui ; +Et pourvu que l'honneur soit... Que vois−je ? Est−ce ? ... Oui. +Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui−même. +Hor... +Horace +Seigneur Ar... +Arnolphe +Horace ! +Horace +Arnolphe. +Arnolphe +Ah ! joie extrême ! +Et depuis quand ici ? +Horace +Depuis neuf jours. +Arnolphe +Vraiment ? +Horace +Je fus d'abord chez vous, mais inutilement. +Arnolphe +J'étois à la campagne. +Horace +Oui, depuis deux journées. +Arnolphe +Oh ! comme les enfants croissent en peu d'années ! +J'admire de le voir au point où le voilà, +Après que je l'ai vu pas plus grand que cela. +Horace +Vous voyez. +Arnolphe +Mais, de grâce. Oronte votre père, +Mon bon et cher ami, que j'estime et révère, +Que fait−il ? que dit−il ? est−il toujours gaillard ? +A tout ce qui le touche, il sait que je prends part : +Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble. +Horace +Ni, qui plus est, écrit l'un à l'autre, me semble. +Il est, seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous, +Et j'avois de sa part une lettre pour vous ; +Mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue, +Et la raison encor ne m'en est pas connue. +Savez−vous qui peut être un de vos citoyens +Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens +Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amérique ? +Arnolphe +Non. Vous a−t−on point dit comme on le nomme ? +Horace +Enrique. +Arnolphe +Non. +Horace +Mon père m'en parle, et qu'il est revenu +Comme s'il devoit m'être entièrement connu, +Et m'écrit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre +Pour un fait important que ne dit point sa lettre. +Arnolphe +J'aurai certainement grande joie à le voir, +Et pour le régaler je ferai mon pouvoir. +(Après avoir lu la lettre.) +Il faut pour des amis des lettres moins civiles, +Et tous ces compliments sont choses inutiles. +Sans qu'il prît le souci de m'en écrire rien, +Vous pouvez librement disposer de mon bien. +Horace +Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles, +Et j'ai présentement besoin de cent pistoles, +Arnolphe +Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi, +Et je me réjouis de les avoir ici. +Gardez aussi la bourse. +Horace +Il faut... +Arnolphe +Laissons ce style. +Hé bien ! comment encor trouvez−vous cette ville ? +Horace +Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments ; +Et j'en crois merveilleux les divertissements. +Arnolphe +Chacun a ses plaisirs qu'il se fait à sa guise ; +Mais pour ceux que du nom de galans on baptise, +Ils ont en ce pays de quoi se contenter, +Car les femmes y sont faites à coqueter : +On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde, +Et les maris aussi les plus bénins du monde ; +C'est un plaisir de prince ; et des tours que je voi +Je me donne souvent la comédie à moi. +Peut−être en avez−vous déjà féru quelqu'une. +Vous est−il point encore arrivé de fortune ? +Les gens faits comme vous font plus que les écus, +Et vous êtes de taille à faire des cocus. +Horace +A ne vous rien cacher de la vérité pure, +J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure, +Et l'amitié m'oblige à vous en faire part. +Arnolphe +Bon ! voici de nouveau quelque conte gaillard ; +Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes. +Horace +Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes. +Arnolphe +Oh ! +Horace +Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions +Un secret éventé rompt nos prétentions. +Je vous avoûrai donc avec pleine franchise +Qu'ici d'une beauté mon âme s'est éprise. +Mes petits soins d'abord ont eu tant de succès, +Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ; +Et sans trop me vanter ni lui faire une injure, +Mes affaires y sont en fort bonne posture. +Arnolphe, riant. +Et c'est ? +Horace, lui montrant le logis d'Agnès. +Un jeune objet qui loge en ce logis +Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis ; +Simple, à la vérité, par l'erreur sans seconde +D'un homme qui la cache au commerce du monde, +Mais qui, dans l'ignorance où l'on veut l'asservir, +Fait briller des attraits capables de ravir ; +Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre, +Dont il n'est point de coeur qui se puisse défendre. +Mais peut−être il n'est pas que vous n'ayez bien vu +Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu : +C'est Agnès qu'on l'appelle. +Arnolphe à part. +Ah ! je crève ! +Horace +Pour l'homme, +C'est, je crois, de la Zousse ou Souche qu'on le nomme : +Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ; +Riche, à ce qu'on m'a dit, mais des plus sensés, non ; +Et l'on m'en a parlé comme d'un ridicule. +Le connoissez−vous point ? +Arnolphe, à part. +La fâcheuse pilule ! +Horace +Eh ! vous ne dites mot ? +Arnolphe +Eh ! oui, je le connoi. +Horace +C'est un fou, n'est−ce pas ? +Arnolphe +Eh... +Horace +Qu'en dites−vous ? quoi ? +Eh ? c'est−à−dire oui ? Jaloux à faire rire ? +Sot ? Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire. +Enfin l'aimable Agnès a su m'assujettir. +C'est un joli bijou, pour ne point vous mentir ; +Et ce seroit péché qu'une beauté si rare +Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre. +Pour moi, tous mes efforts, tous mes voeux les plus doux +Vont à m'en rendre maître en dépit du jaloux ; +Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise +N'est que pour mettre à bout cette juste entreprise. +Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts, +Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts, +Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes ; +En amour, comme en guerre, avance les conquêtes. +Vous me semblez chagrin : seroit−ce qu'en effet +Vous désapprouveriez le dessein que j'ai fait ? +Arnolphe +Non, c'est que je songeois... +Horace +Cet entretien vous lasse : +Adieu. J'irai chez vous tantôt vous rendre grâce. +Arnolphe +Ah ! faut−il... ! +Horace, revenant. +Derechef, veuillez être discret, +Et n'allez pas, de grâce, éventer mon secret. +Arnolphe +Que je sens dans mon âme... ! +Horace, revenant. +Et surtout à mon père, +Qui s'en feroit peut−être un sujet de colère. +Arnolphe, croyant qu'il revient encore. +Oh ! ... +Oh ! que j'ai souffert durant cet entretien ! +Jamais trouble d'esprit ne fut égal au mien. +Avec quelle imprudence et quelle hâte extrême +Il m'est venu conter cette affaire à moi−même ! +Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur, +Etourdi montra−t−il jamais tant de fureur ? +Mais ayant tant souffert, je devois me contraindre +Jusques à m'éclaircir de ce que je dois craindre, +A pousser jusqu'au bout son caquet indiscret, +Et savoir pleinement leur commerce secret. +Tâchons à le rejoindre : il n'est pas loin, je pense. +Tirons−en de ce fait l'entière confidence. +Je tremble du malheur qui m'en peut arriver, +Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver. +Acte II +Scène I +Arnolphe +Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute +D'avoir perdu mes pas et pu manquer sa route ; +Car enfin de mon coeur le trouble impérieux +N'eût pu se renfermer tout entier à ses yeux : +Il eût fait éclater l'ennui qui me dévore, +Et je ne voudrois pas qu'il sût ce qu'il ignore. +Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, +Et laisser un champ libre aux voeux du damoiseau : +J'en veux rompre le cours et, sans tarder, apprendre +Jusqu'où l'intelligence entre eux a pu s'étendre. +J'y prends pour mon honneur un notable intérêt : +Je la regarde en femme, aux termes qu'elle en est ; +Elle n'a pu faillir sans me couvrir de honte, +Et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte. +Eloignement fatal ! voyage malheureux ! +(Frappant à la porte.) +Scène II +Alain, Georgette, Arnolphe +Alain +Ah ! Monsieur, cette fois... +Arnolphe +Paix. Venez çà tous deux. +Passez là ? passez là. Venez là, venez dis−je. +Georgette +Ah ! vous me faites peur, et tout mon sang se fige. +Arnolphe +C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obéi ? +Et tous deux de concert vous m'avez donc trahi ? +Georgette +Eh ! ne me mangez pas, Monsieur, je vous conjure. +Alain, à part. +Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure. +Arnolphe +Ouf ! Je ne puis parler, tant je suis prévenu : +Je suffoque, et voudrois me pouvoir mettre nu. +Vous avez donc souffert, ô canaille maudite, +Qu'un homme soit venu ? ... Tu veux prendre la fuite ! +Il faut que sur−le−champ... Si tu bouges... ! Je veux +Que vous me disiez... Euh ! Oui, je veux que tous deux... +Quiconque remûra, par la mort ! je l'assomme. +Comme est−ce que chez moi s'est introduit cet homme ? +Eh ! parlez, dépêchez, vite, promptement, tôt, +Sans rêver. Veut−on dire ? +Alain et Georgette +Ah ! Ah ! +Georgette +Le coeur me faut. +Alain +Je meurs. +Arnolphe +Je suis en eau : prenons un peu d'haleine ; +Il faut que je m'évente, et que je me promène. +Aurois−je deviné quand je l'ai vu petit +Qu'il croîtroit pour cela ? Ciel ! que mon coeur pâtit ! +Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche +Je tire avec douceur l'affaire qui me touche. +Tâchons de modérer notre ressentiment. +Patience, mon coeur, doucement, doucement. +Levez−vous, et rentrant, faites qu'Agnès descende. +Arrêtez. Sa surprise en deviendroit moins grande : +Du chagrin qui me trouble ils iroient l'avertir, +Et moi−même je veux l'aller faire sortir. +Que l'on m'attende ici. +Scène III +Alain, Georgette +Georgette +Mon Dieu ! qu'il est terrible ! +Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible ; +Et jamais je ne vis un plus hideux chrétien. +Alain +Ce Monsieur l'a fâché : je te le disois bien. +Georgette +Mais que diantre est−ce là, qu'avec tant de rudesse +Il nous fait au logis garder notre maîtresse ? +D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher. +Et qu'il ne sauroit voir personne en approcher ? +Alain +C'est que cette action le met en jalousie. +Georgette +Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie ? +Alain +Cela vient... cela vient de ce qu'il est jaloux. +Georgette +Oui ; mais pourquoi l'est−il ? et pourquoi ce courroux ? +Alain +C'est que la jalousie... entends−tu bien, Georgette, +Est une chose... là... qui fait qu'on s'inquiète... +Et qui chasse les gens d'autour d'une maison. +Je m'en vais te bailler une comparaison, +Afin de concevoir la chose davantage. +Dis−moi, n'est−il pas vrai, quand tu tiens ton potage, +Que si quelque affamé venoit pour en manger, +Tu serois en colère, et voudrois le charger ? +Georgette +Oui, je comprends cela. +Alain +C'est justement tout comme : +La femme est en effet le potage de l'homme ; +Et quand un homme voit d'autres hommes parfois +Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts, +Il en montre aussitôt une colère extrême. +Georgette +Oui ; mais pourquoi chacun n'en fait−il pas de même, +Et que nous en voyons qui paroissent joyeux +Lorsque leurs femmes sont avec les biaux Monsieux. +Alain +C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue +Qui n'en veut que pour soi. +Georgette +Si je n'ai la berlue, +Je le vois qui revient. +Alain +Tes yeux sont bons, c'est lui. +Georgette +Vois comme il est chagrin. +Alain +C'est qu'il a de l'ennui. +Scène IV +Arnolphe, Agnès, Alain, Georgette +Arnolphe +Un certain Grec disoit à l'empereur Auguste, +Comme une instruction utile autant que juste, +Que lorsqu'une aventure en colère nous met, +Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, +Afin que dans ce temps la bile se tempère, +Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire. +J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès, +Et je la fais venir en ce lieu tout exprès, +Sous prétexte d'y faire un tour de promenade, +Afin que les soupçons de mon esprit malade +Puissent sur le discours la mettre adroitement, +Et lui sondant le coeur, s'éclaircir doucement. +Venez, Agnès. Rentrez. +Scène V +Arnolphe, Agnès +Arnolphe +La promenade est belle. +Agnès +Fort belle. +Arnolphe +Le beau jour ! +Agnès +Fort beau. +Arnolphe +Quelle nouvelle ? +Agnès +Le petit chat est mort. +Arnolphe +C'est dommage ; mais quoi ? +Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. +Lorsque j'étois aux champs, n'a−t−il point fait de pluie ? +Agnès +Non. +Arnolphe +Vous ennuyoit−il ? +Agnès +Jamais je ne m'ennuie. +Arnolphe +Qu'avez−vous fait encor ces neuf ou dix jours−ci ? +Agnès +Six chemises, je pense, et six coiffes aussi. +Arnolphe, ayant un peu rêvé. +Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. +Voyez la médisance, et comme chacun cause : +Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu +Etoit en mon absence à la maison venu, +Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ; +Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, +Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement... +Agnès +Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment. +Arnolphe +Quoi ? c'est la vérité qu'un homme... ? +Agnès +Chose sûre. +Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure. +Arnolphe, à part. +Cet aveu qu'elle fait avec sincérité. +Me marque pour le moins son ingénuité. +Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, +Que j'avois défendu que vous vissiez personne. +Agnès +Oui ; mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi ; +Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi. +Arnolphe +Peut−être. Mais enfin contez−moi cette histoire. +Agnès +Elle est fort étonnante, et difficile à croire. +J'étois sur le balcon à travailler au frais, +Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès +Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue, +D'une humble révérence aussitôt me salue : +Moi pour ne point manquer à la civilité, +Je fis la révérence aussi de mon côté. +Soudain il me refait une autre révérence : +Moi, j'en refais de même une autre en diligence ; +Et lui d'une troisième aussitôt repartant, +D'une troisième aussi j'y repars à l'instant. +Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle +Me fait à chaque fois révérence nouvelle ; +Et moi, qui tous ces tours fixement regardois, +Nouvelle révérence aussi je lui rendois : +Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue, +Toujours comme cela je me serois tenue, +Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui +Qu'il me pût estimer moins civile que lui. +Arnolphe +Fort bien. +Agnès +Le lendemain, étant sur notre porte, +Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte : +"Mon enfant, le bon Dieu puisse−t−il vous bénir, +Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir ! +Il ne vous a pas faite une belle personne +Afin de mal user des choses qu'il vous donne ; +Et vous devez savoir que vous avez blessé +Un coeur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé." +Arnolphe, à part. +Ah ! suppôt de Satan ! exécrable damnée ! +Agnès +"Moi, j'ai blessé quelqu'un ! fis−je toute étonnée. +− Oui, dit−elle, blessé, mais blessé tout de bon ; +Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. +− Hélas ! qui pourroit, dis−je, en avoir été cause ? +Sur lui, sans y penser, fis−je choir quelque chose ? +− Non, dit−elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, +Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal. +− Hé ! mon Dieu ! ma surprise est, fis−je, sans seconde : +Mes yeux ont−ils du mal, pour en donner au monde ? +− Oui, fit−elle, vos yeux, pour causer le trépas, +Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas. +En un mot, il languit, le pauvre misérable ; +Et s'il faut, poursuivit la vieille charitable, +Que votre cruauté lui refuse un secours, +C'est un homme à porter en terre dans deux jours. +− Mon Dieu ! j'en aurois, dis−je, une douleur bien grande. +Mais pour le secourir qu'est−ce qu'il me demande ? +− Mon enfant, me dit−elle, il ne veut obtenir +Que le bien de vous voir et vous entretenir : +Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine +Et du mal qu'ils ont fait être la médecine. +− Hélas ! volontiers, dis−je ; et puisqu'il est ainsi, +Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici." +Arnolphe, à part. +Ah ! sorcière maudite, empoisonneuse d'âmes, +Puisse l'enfer payer tes charitables trames ! +Agnès +Voilà comme il me vit, et reçut guérison. +Vous−même, à votre avis, n'ai−je pas eu raison ? +Et pouvois−je, après tout, avoir la conscience +De le laisser mourir faute d'une assistance, +Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir +Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ? +Arnolphe, bas. +Tout cela n'est parti que d'une âme innocente ; +Et j'en dois accuser mon absence imprudente, +Qui sans guide a laissé cette bonté de moeurs +Exposée aux aguets des rusés séducteurs. +Je crains que le pendard, dans ses voeux téméraires, +Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires. +Agnès +Qu'avez−vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit ? +Est−ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ? +Arnolphe +Non. Mais de cette vue apprenez−moi les suites, +Et comme le jeune homme a passé ses visites. +Agnès +Hélas ! si vous saviez comme il étoit ravi, +Comme il perdit son mal sitôt que je le vi, +Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, +Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, +Vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous... +Arnolphe +Oui. Mais que faisoit−il étant seul avec vous ? +Agnès +Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde, +Et me disoit des mots les plus gentils du monde, +Des choses que jamais rien ne peut égaler, +Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, +La douceur me chatouille et là dedans remue +Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue. +Arnolphe, à part. +O fâcheux examen d'un mystère fatal, +Où l'examinateur souffre seul tout le mal ! +(A Agnès.) +Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses. +Ne vous faisoit−il point aussi quelques caresses ? +Agnès +Oh tant ! Il me prenoit et les mains et les bras, +Et de me les baiser il n'étoit jamais las. +Arnolphe +Ne vous a−t−il point pris, Agnès, quelque autre chose ? +(La voyant interdite.) +Ouf ! +Agnès +Hé ! il m'a... +Arnolphe +Quoi ? +Agnès +Pris... +Arnolphe +Euh ! +Agnès +Le... +Arnolphe +Plaît−il ? +Agnès +Je n'ose, +Et vous vous fâcherez peut−être contre moi. +Arnolphe +Non. +Agnès +Si fait. +Arnolphe +Mon Dieu, non ! +Agnès +Jurez donc votre foi. +Arnolphe +Ma foi, soit. +Agnès +Il m'a pris... Vous serez en colère. +Arnolphe +Non. +Agnès +Si. +Arnolphe +Non, non, non, non. Diantre, que de mystère ! +Qu'est−ce qu'il vous a pris ? +Agnès +Il... +Arnolphe, à part. +Je souffre en damné. +Agnès +Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné. +A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre. +Arnolphe, reprenant haleine. +Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre +S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras. +Agnès +Comment ? est−ce qu'on fait d'autres choses ? +Arnolphe +Non pas. +Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, +N'a−t−il point exigé de vous d'autre remède ? +Agnès +Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé, +Que pour le secourir j'aurois tout accordé. +Arnolphe +Grâce aux bontés du Ciel, j'en suis quitte à bon compte ; +Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte. +Chut. De votre innocence, Agnès, c'est un effet. +Je ne vous en dis mot : ce qui s'est fait est fait. +Je sais qu'en vous flattant le galant ne desire +Que de vous abuser, et puis après s'en rire. +Agnès +Oh ! point : il me l'a dit plus de vingt fois à moi. +Arnolphe +Ah ! vous ne savez pas ce que c'est que sa foi. +Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes, +Et de ces beaux blondins écouter les sornettes, +Que se laisser par eux, à force de langueur, +Baiser ainsi les mains et chatouiller le coeur, +Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse. +Agnès +Un péché, dites−vous ? Et la raison, de grâce ? +Arnolphe +La raison ? La raison est l'arrêt prononcé +Que par ces actions le Ciel est courroucé. +Agnès +Courroucé ! Mais pourquoi faut−il qu'il s'en courrouce ? +C'est une chose, hélas ! si plaisante et si douce ! +J'admire quelle joie on goûte à tout cela, +Et je ne savois point encor ces choses−là. +Arnolphe +Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses, +Ces propos si gentils et ces douces caresses ; +Mais il faut le goûter en toute honnêteté, +Et qu'en se mariant le crime en soit ôté. +Agnès +N'est−ce plus un péché lorsque l'on se marie ? +Arnolphe +Non. +Agnès +Mariez−moi donc promptement, je vous prie. +Arnolphe +Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, +Et pour vous marier on me revoit ici. +Agnès +Est−il possible ? +Arnolphe +Oui. +Agnès +Que vous me ferez aise ! +Arnolphe +Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise. +Agnès +Vous nous voulez, nous deux... +Arnolphe +Rien de plus assuré. +Agnès +Que, si cela se fait, je vous caresserai ! +Arnolphe +Hé ! la chose sera de ma part réciproque. +Agnès +Je ne reconnois point, pour moi, quand on se moque. +Parlez−vous tout de bon ? +Arnolphe +Oui, vous le pourrez voir. +Agnès +Nous serons mariés ? +Arnolphe +Oui. +Agnès +Mais quand ? +Arnolphe +Dès ce soir. +Agnès, riant. +Dès ce soir ? +Arnolphe +Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ? +Agnès +Oui. +Arnolphe +Vous voir bien contente est ce que je desire. +Agnès +Hélas ! que je vous ai grande obligation, +Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction ! +Arnolphe +Avec qui ? +Agnès +Avec..., là. +Arnolphe +Là... : là n'est pas mon compte. +A choisir un mari vous êtes un peu prompte. +C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt, +Et quant au Monsieur, là, je prétends, s'il vous plaît, +Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, +Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce ; +Que, venant au logis, pour votre compliment +Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement, +Et lui jetant, s'il heurte, un grès par la fenêtre, +L'obligiez tout de bon à ne plus y paroître. +M'entendez−vous, Agnès ? Moi, caché dans un coin, +De votre procédé je serai le témoin. +Agnès +Las ! il est si bien fait ! C'est... +Arnolphe +Ah ! que de langage ! +Agnès +Je n'aurai pas le coeur... +Arnolphe +Point de bruit davantage. +Montez là−haut. +Agnès +Mais quoi ? voulez−vous... ? +Arnolphe +C'est assez. +Je suis maître, je parle : allez, obéissez. +ActeIII +Scène I +rnolphe, Agnès, Alain, Georgette +Arnolphe +Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille : +Vous avez là suivi mes ordres à merveille, +Confondu de tout point le blondin séducteur, +Et voilà de quoi sert un sage directeur. +Votre innocence, Agnès, avoit été surprise. +Voyez sans y penser où vous vous étiez mise : +Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction, +Le grand chemin d'enfer et de perdition. +De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes : +Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes, +Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux ; +Mais, comme je vous dis, la griffe est là−dessous ; +Et ce sont vrais Satans, dont la gueule altérée +De l'honneur féminin cherche à faire curée. +Mais, encore une fois, grâce au soin apporté, +Vous en êtes sortie avec honnêteté. +L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre, +Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre, +Me confirme encor mieux à ne point différer +Les noces où je dis qu'il vous faut préparer. +Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire +Quelque petit discours qui vous soit salutaire. +Un siège au frais ici. Vous, si jamais en rien... +Georgette +De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien. +Cet autre Monsieur là nous en faisoit accroire ; +Mais... +Alain +S'il entre jamais, je veux jamais ne boire. +Aussi bien est−ce un sot : il nous a l'autre fois +Donné deux écus d'or qui n'étoient pas de poids. +Arnolphe +Ayez donc pour souper tout ce que je desire ; +Et pour notre contrat, comme je viens de dire. +Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour, +Le notaire qui loge au coin de ce carfour. +Scène II +Arnolphe, Agnès +Arnolphe, assis. +Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage. +Levez un peu la tête et tournez le visage : +Là, regardez−moi là durant cet entretien, +Et jusqu'au moindre mot imprimez−le−vous bien. +Je vous épouse, Agnès ; et cent fois la journée +Vous devez bénir l'heur de votre destinée, +Contempler la bassesse où vous avez été, +Et dans le même temps admirer ma bonté, +Qui de ce vil état de pauvre villageoise +Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise +Et jouir de la couche et des embrassements +D'un homme qui fuyoit tous ces engagements, +Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, +Le coeur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire. +Vous devez toujours, dis−je, avoir devant les yeux. +Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux, +Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise +A mériter l'état où je vous aurai mise, +A toujours vous connoître, et faire qu'à jamais +Je puisse me louer de l'acte que je fais. +Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage : +A d'austères devoirs le rang de femme engage, +Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, +Pour être libertine et prendre du bon temps. +Votre sexe n'est là que pour la dépendance : +Du côté de la barbe est la toute−puissance. +Bien qu'on soit deux moitiés de la société, +Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité : +L'une est moitié suprême et l'autre subalterne ; +L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne ; +Et ce que le soldat, dans sons devoir instruit, +Montre d'obéissance au chef qui le conduit, +Le valet à son maître, un enfant à son père, +A son supérieur le moindre petit Frère, +N'approche point encor de la docilité, +Et de l'obéissance, et de l'humilité, +Et du profond respect où la femme doit être +Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. +Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, +Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, +Et de n'oser jamais le regarder en face +Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. +C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui ; +Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. +Gardez−vous d'imiter ces coquettes vilaines +Dont par toute la ville on chante les fredaines, +Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, +C'est−à−dire d'ouïr aucun jeune blondin. +Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, +C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ; +Que cet honneur est tendre et se blesse de peu ; +Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ; +Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes +Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes. +Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ; +Et vous devez du coeur dévorer ces leçons. +Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette, +Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ; +Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, +Elle deviendra lors noire comme un charbon ; +Vous paroîtrez à tous un objet effroyable, +Et vous irez un jour, vrai partage du diable, +Bouillir dans les enfer à toute éternité : +Dont vous veuille garder la céleste bonté ! +Faites la révérence. Ainsi qu'une novice +Par coeur dans le couvent doit savoir son office, +Entrant au mariage il en faut faire autant ; +Et voici dans ma poche un écrit important +(Il se lève.) +Qui vous enseignera l'office de la femme. +J'en ignore l'auteur, mais c'est quelque bonne âme ; +Et je veux que ce soit votre unique entretien. +Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien. +Agnès lit. +Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, +Avec son exercice journalier +I. Maxime +Celle qu'un lien honnête +Fait entrer au lit d'autrui, +Doit se mettre dans la tête, +Malgré le train d'aujourd'hui, +Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui. +Arnolphe +Je vous expliquerai ce que cela veut dire ; +Mais pour l'heure présente il ne faut rien que lire. +Agnès poursuit. +II. Maxime +Elle ne se doit parer +Qu'autant que peut desirer +Le mari qui la possède : +C'est lui que touche seul le soin de sa beauté ; +Et pour rien doit être compté +Que les autres la trouvent laide. +III. Maxime +Loin ces études d'oeillades, +Ces eaux, ces blancs, ces pommades, +Et mille ingrédients qui font des teints fleuris : +A l'honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ; +Et les soins de paroître belles +Se prennent peu pour les maris. +IV. Maxime +Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne, +Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups, +Car pour bien plaire à son époux, +Elle ne doit plaire à personne. +V. Maxime +Hors ceux dont au mari la visite se rend, +La bonne règle défend +De recevoir aucune âme : +Ceux qui, de galante humeur, +N'ont affaire qu'à Madame, +N'accommodent pas Monsieur. +VI. Maxime +Il faut des présents des hommes +Qu'elle se défende bien ; +Car dans le siècle où nous sommes, +On ne donne rien pour rien. +VII. Maxime +Dans ses meubles, dût−elle en avoir de l'ennui, +Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes : +Le mari doit, dans les bonnes coutumes, +Ecrire tout ce qui s'écrit chez lui. +VIII. Maxime +Ces sociétés déréglées +Qu'on nomme belles assemblées +Des femmes tous les jours corrompent les esprits : +En bonne politique on les doit interdire ; +Car c'est là que l'on conspire +Contre les pauvres maris. +IX. Maxime +Toute femme qui veut à l'honneur se vouer +Doit se défendre de jouer, +Comme d'une chose funeste : +Car le jeu, fort décevant, +Pousse une femme souvent +A jouer de tout son reste. +X. Maxime +Des promenades du temps, +Ou repas qu'on donne aux champs, +Il ne faut point qu'elle essaye : +Selon les prudents cerveaux, +Le mari, dans ces cadeaux, +Est toujours celui qui paye. +XI. Maxime... +Arnolphe +Vous achèverez seule ; et, pas à pas, tantôt +Je vous expliquerai ces choses comme il faut, +Je me suis souvenu d'une petite affaire : +Je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère. +Rentrez, et conservez ce livre chèrement. +Si le Notaire vient, qu'il m'attende un moment. +Scène III +Arnolphe +Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. +Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme ; +Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, +Et je lui puis donner la forme qui me plaît. +Il s'en est peu fallu que, durant mon absence, +On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence ; +Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, +Que la femme qu'on a pèche de ce côté. +De ces sortes d'erreurs le remède est facile : +Toute personne simple aux leçons est docile ; +Et si du bon chemin on l'a fait écarter, +Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. +Mais une femme habile est bien une autre bête ; +Notre sort ne dépend que de sa seule tête ; +De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir, +Et nos enseignements ne font là que blanchir +Son bel esprit lui sert à railler nos maximes, +A se faire souvent des vertus de ces crimes, +Et trouver, pour venir à ses coupables fins, +Des détours à duper l'adresse des plus fins. +Pour se parer du coup en vain en se fatigue : +Une femme d'esprit est un diable en intrigue ; +Et dès que son caprice a prononcé tout bas +L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas : +Beaucoup d'honnêtes gens en pourroient bien que dire. +Enfin, mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire. +Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut. +Voilà de nos François l'ordinaire défaut : +Dans la possession d'une bonne fortune, +Le secret est toujours ce qui les importune ; +Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, +Qu'ils se pendroient plutôt que de ne causer pas. +Oh ! que les femmes sont du diable bien tentées, +Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées, +Et que... ! Mais le voici ! ... Cachons−nous toujours bien +Et découvrons un peu quel chagrin est le sien. +Scène IV +Horace, Arnolphe +Horace +Je reviens de chez vous, et le destin me montre +Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. +Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment... +Arnolphe +Hé ! mon Dieu, n'entrons point dans ce vain compliment : +Rien ne me fâche tant que ces cérémonies ; +Et si l'on m'en croyoit, elles seroient bannies. +C'est un maudit usage ; et la plupart des gens +Y perdent sottement les deux tiers de leur temps. +Mettons donc sans façons. Hé bien ! vos amourettes ? +Puis−je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ? +J'étois tantôt distrait par quelque vision ; +Mais depuis là−dessus j'ai fait réflexion : +De vos premiers progrès j'admire la vitesse, +Et dans l'événement mon âme s'intéresse. +Horace +Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon coeur, +Il est à mon amour arrivé du malheur. +Arnolphe +Oh ! oh ! comment cela ? +Horace +La fortune cruelle +A ramené des champs le patron de la belle. +Arnolphe +Quel malheur ! +Horace +Et de plus, à mon très−grand regret, +Il a su de nous deux le commerce secret. +Arnolphe +D'où, diantre, a−t−il sitôt appris cette aventure ? +Horace +Je ne sais ; mais enfin c'est une chose sûre. +Je pensois aller rendre, à mon heure à peu près, +Ma petite visite à ses jeunes attraits, +Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage, +Et servante et valet m'ont bouché le passage, +Et d'un "Retirez−vous, vous nous importunez", +M'ont assez rudement fermé la porte au nez. +Arnolphe +La porte au nez ! +Horace +Au nez. +Arnolphe +La chose est un peu forte. +Horace +J'ai voulu leur parler au travers de la porte ; +Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu +C'est : "Vous n'entrerez point, Monsieur l'a défendu." +Arnolphe +Ils n'ont donc point ouvert ? +Horace +Non. Et de la fenêtre +Agnès m'a confirmé le retour de ce maître, +En me chassant de là d'un ton plein de fierté, +Accompagné d'un grès que sa main a jeté. +Arnolphe +Comment d'un grès ? +Horace +D'un grès de taille non petite, +Dont on a par ses mains régalé ma visite. +Arnolphe +Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela ! +Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà. +Horace +Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste. +Arnolphe +Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste. +Horace +Cet homme me rompt tout. +Arnolphe +Oui. Mais cela n'est rien, +Et de vous raccrocher vous trouverez moyen. +Horace +Il faut bien essayer, par quelque intelligence, +De vaincre du jaloux l'exacte vigilance. +Arnolphe +Cela vous est facile. Et la fille, après tout, +Vous aime. +Horace +Assurément. +Arnolphe +Vous en viendrez à bout. +Horace +Je l'espère. +Arnolphe +Le grès vous a mis en déroute ; +Mais cela ne doit pas vous étonner. +Horace +Sans doute, +Et j'ai compris d'abord que mon homme étoit là, +Qui, sans se faire voir, conduisoit tout cela. +Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre, +C'est un autre incident que vous allez entendre ; +Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, +Et qu'on n'attendroit point de sa simplicité. +Il le faut avouer, l'amour est un grand maître : +Ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne à l'être ; +Et souvent de nos moeurs l'absolu changement +Devient, par ses leçons, l'ouvrage d'un moment ; +De la nature, en nous, il force les obstacles, +Et ses effets soudains ont de l'air des miracles ; +D'un avare à l'instant il fait un libéral, +Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal ; +Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, +Et donne de l'esprit à la plus innocente. +Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès ; +Car, tranchant avec moi par ces termes exprès : +"Retirez−vous : mon âme aux visites renonce ; +Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse", +Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez. +Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds ; +Et j'admire de voir cette lettre ajustée +Avec le sens des mots et la pierre jetée. +D'une telle action n'êtes−vous pas surpris ? +L'amour sait−il pas l'art d'aiguiser les esprits ? +Et peut−on me nier que ses flammes puissantes +Ne fassent dans un coeur des choses étonnantes ? +Que dites−vous du tour et de ce mot d'écrit ? +Euh ! n'admirez−vous point cette adresse d'esprit ? +Trouvez−vous pas plaisant de voir quel personnage +A joué mon jaloux dans tout ce badinage ? +Dites. +Arnolphe +Oui, fort plaisant. +Horace +Riez−en donc un peu. +(Arnolphe rit d'un ris forcé.) +Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu, +Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, +Comme si j'y voulois entrer par escalade ; +Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi, +Anime du dedans tous ses gens contre moi, +Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même, +Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême ! +Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour +En un grand embarras jette ici mon amour, +Je tiens cela plaisant autant qu'on sauroit dire, +Je ne puis y songer sans de bon coeur en rire : +Et vous n'en riez pas assez, à mon avis. +Arnolphe, avec un ris forcé. +Pardonnez−moi, j'en ris tout autant que je puis. +Horace +Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre. +Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre, +Mais en termes touchants et tous pleins de bonté, +De tendresse innocente et d'ingénuité, +De la manière enfin que la pure nature +Exprime de l'amour la première blessure. +Arnolphe, bas. +Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert ; +Et contre mon dessein l'art t'en fut découvert. +Horace lit. +"Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerois que +vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je +commence à connoître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne +pas bien, et d'en dire plus que je ne devrois. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait ; mais je sens qu +suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me pas +de vous, et que je serois bien aise d'être à vous. Peut−être qu'il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne pu +m'empêcher de le dire, et je voudrois que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les +jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est q +pour m'abuser ; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de +paroles, que je ne saurois croire qu'elles soient menteuses. Dites−moi franchement ce qui en est ; car enfi +comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez ; et je pense que +j'en mourrois de déplaisir." +Arnolphe +Hon ! chienne ! +Horace +Qu'avez−vous ? +Arnolphe +Moi ? rien. C'est que je tousse. +Horace +Avez−vous jamais vu d'expression plus douce ? +Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir, +Un plus beau naturel peut−il se faire voir ? +Et n'est−ce pas sans doute un crime punissable +De gâter méchamment ce fonds d'âme admirable, +D'avoir dans l'ignorance et la stupidité +Voulu de cet esprit étouffer la clarté ? +L'amour a commencé d'en déchirer le voile ; +Et si, par la faveur de quelque bonne étoile, +Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, +Ce traître, ce bourreau, ce faquin ; ce brutal... +Arnolphe +Adieu. +Horace +Comment, si vite ? +Arnolphe +Il m'est dans la pensée, +Venu tout maintenant une affaire pressée. +Horace +Mais ne sauriez−vous point, comme on la tient de près, +Qui dans cette maison pourroit avoir accès ? +J'en use sans scrupule ; et ce n'est pas merveille +Qu'on se puisse, entre amis, servir à la pareille. +Je n'ai plus là dedans que gens pour m'observer ; +Et servante et valet, que je viens de trouver, +N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre, +Adouci leur rudesse à me vouloir entendre. +J'avois pour de tels coups certaine vieille en main, +D'un génie, à vrai dire, au−dessus de l'humain : +Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte ; +Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte. +Ne me pourriez−vous point ouvrir quelque moyen ? +Arnolphe +Non, vraiment ; et sans moi vous en trouverez bien. +Horace +Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie. +Scène V +Arnolphe +Comme il faut devant lui que je me mortifie ! +Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant ! +Quoi ? pour une innocente un esprit si présent ! +Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse, +Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse. +Enfin me voilà mort par ce funeste écrit. +Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, +Qu'a ma suppression il s'est ancré chez elle ; +Et c'est mon désespoir et ma peine mortelle. +Je souffre doublement dans le vol de son coeur, +Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur, +J'enrage de trouver cette place usurpée, +Et j'enrage de voir ma prudence trompée. +Je sais que, pour punir son amour libertin, +Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, +Que je serai vengé d'elle par elle−même ; +Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. +Ciel ! puisque pour un choix j'ai tant philosophé, +Faut−il de ses appas m'être si fort coiffé ! ... +Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse ; +Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse : +Et cependant je l'aime, après ce lâche tour, +Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour. +Sot, n'as−tu point de honte ? Ah ! je crève, j'enrage, +Et je souffletterois mille fois mon visage. +Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir +Quelle est sa contenance après un trait si noir. +Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrâce ; +Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, +Donnez−moi tout au moins, pour de tels accidens, +La constance qu'on voit à de certaines gens ! +Acte IV +Scène I +Arnolphe +J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place, +Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse, +Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors +Qui du godelureau rompe tous les efforts. +De quel oeil la traîtresse a soutenu ma vue ! +De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue ; +Et bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas, +On diroit, à la voir, qu'elle n'y touche pas. +Plus en la regardant je la voyois tranquille, +Plus je sentois en moi s'échauffer une bile ; +Et ces bouillants transports dont s'enflammoit mon coeur +Y sembloient redoubler mon amoureuse ardeur ; +J'étois aigri, fâché, désespéré contre elle : +Et cependant jamais je ne la vis si belle, +Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants, +Jamais je n'eus pour eux des desirs si pressants ; +Et je sens là dedans qu'il faudra que je crève +Si de mon triste sort la disgrâce s'achève. +Quoi ? j'aurai dirigé son éducation +Avec tant de tendresse et de précaution ; +Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, +Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance, +Mon coeur aura bâti sur ses attraits naissans +Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, +Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache +Me la vienne enlever jusque sur la moustache, +Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi ! +Non, parbleu ! non, parbleu ! Petit sot, mon ami, +Vous aurez beau tourner : ou j'y perdrai mes peines, +Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines, +Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point. +Scène II +Le notaire, Arnolphe +Le notaire +Ah ! le voilà ! Bonjour. Me voici tout à point +Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire. +Arnolphe, sans le voir. +Comment faire ? +Le notaire +Il le faut dans la forme ordinaire. +Arnolphe, sans le voir. +A mes précautions je veux songer de près. +Le notaire +Je ne passerai rien contre vos intérêts. +Arnolphe, sans le voir. +Il se faut garantir de toutes les surprises. +Le notaire +Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises. +Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu, +Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu. +Arnolphe, sans le voir. +J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose, +Que de cet incident par la ville on ne cause. +Le notaire +Hé bien ! il est aisé d'empêcher cet éclat, +Et l'on peut en secret faire votre contrat. +Arnolphe, sans le voir. +Mais comment faudra−t−il qu'avec elle j'en sorte ? +Le notaire +Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte. +Arnolphe, sans le voir. +Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras. +Le notaire +On peut avantager une femme en ce cas. +Arnolphe, sans le voir. +Quel traitement lui faire en pareille aventure ? +Le notaire +L'ordre est que le futur doit douer la future +Du tiers du dot qu'elle a ; mais cet ordre n'est rien, +Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien. +Arnolphe, sans le voir. +Si... +Le notaire, Arnolphe l'apercevant. +Pour le préciput, il les regarde ensemble. +Je dis que le futur peut comme bon lui semble +Douer la future. +Arnolphe, l'ayant aperçu. +Euh ? +Le notaire +Il peut l'avantager +Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger, +Et cela par douaire, ou préfix qu'on appelle, +Qui demeure perdu par le trépas d'icelle, +Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs, +Ou coutumier, selon les différents vouloirs, +Ou par donation dans le contrat formelle, +Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle. +Pourquoi hausser le dos ? Est−ce qu'on parle en fat, +Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat ? +Qui me les apprendra ? Personne, je présume. +Sais−je pas qu'étant joints, on est par la Coutume +Communs en meubles, biens immeubles et conquêts, +A moins que par un acte on y renonce exprès ? +Sais−je pas que le tiers du bien de la future +Entre en communauté pour... +Arnolphe +Oui, c'est chose sûre, +Vous savez tout cela ; mais qui vous en dit mot ? +Le notaire +Vous, qui me prétendez faire passer pour sot, +En me haussant l'épaule et faisant la grimace. +Arnolphe +La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face ! +Adieu : c'est le moyen de vous faire finir. +Le notaire +Pour dresser un contrat m'a−t−on pas fait venir ? +Arnolphe +Oui, je vous ai mandé ; mais la chose est remise, +Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise, +Voyez quel diable d'homme avec son entretien ! +Le notaire +Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien. +Scène III +Le notaire, Alain, Georgette, Arnolphe +Le notaire +M'êtes−vous pas venu querir pour votre maître ? +Alain +Oui. +Le notaire +J'ignore pour qui vous le pouvez connoître, +Mais allez de ma part lui dire de ce pas +Que c'est un fou fieffé. +Georgette +Nous n'y manquerons pas. +Scène IV +Alain, Georgette, Arnolphe +Alain +Monsieur... +Arnolphe +Approchez−vous : vous êtes mes fidèles, +Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles. +Alain +Le Notaire... +Arnolphe +Laissons, c'est pour quelque autre jour. +On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour ; +Et quel affront pour vous, mes enfants, pourroit−ce être, +Si l'on avoit ôté l'honneur à votre maître ! +Vous n'oseriez après paroître en nul endroit, +Et chacun, vous voyant, vous montreroit au doigt. +Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde, +Il faut de votre part faire une telle garde, +Que ce galand ne puisse en aucune façon... +Georgette +Vous nous avez tantôt montré notre leçon. +Arnolphe +Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre. +Alain +Oh ! vraiment. +Georgette +Nous savons comme il faut s'en défendre. +Arnolphe +S'il venoit doucement : "Alain, mon pauvre coeur, +Par un peu de secours soulage ma langueur." +Alain +Vous êtes un sot. +Arnolphe +(A Georgette.) +Bon. "Georgette, ma mignonne, +Tu me parois si douce et si bonne personne." +Georgette +Vous êtes un nigaud. +Arnolphe +(A Alain.) +Bon. "Quel mal trouves−tu +Dans un dessein honnête et tout plein de vertu ? " +Alain +Vous êtes un fripon. +Arnolphe +(A Georgette.) +Fort bien. "Ma mort est sûre, +Si tu ne prends pitié des peines que j'endure." +Georgette +Vous êtes un benêt, un impudent. +Arnolphe +Fort bien. +"Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien ; +Je sais, quand on me sert, en garder la mémoire ; +Cependant, par avance, Alain, voilà pour boire ; +Et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon : +(Ils tendent tous deux la main et prennent l'argent.) +Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon. +Toute la courtoisie enfin dont je vous presse, +C'est que je puisse voir votre belle maîtresse." +Georgette, le poussant. +A d'autres. +Arnolphe +Bon cela. +Alain, le poussant. +Hors d'ici. +Arnolphe +Bon. +Georgette, le poussant. +Mais tôt. +Arnolphe +Bon. Holà ! c'est assez. +Georgette +Fais−je pas comme il faut ? +Alain +Est−ce de la façon que vous voulez l'entendre ? +Arnolphe +Oui, fort bien, hors l'argent, qu'il ne falloit pas prendre. +Georgette +Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point. +Alain +Voulez−vous qu'à l'instant nous recommencions ? +Arnolphe +Point : +Suffit. Rentrez tous deux. +Alain +Vous n'avez rien qu'à dire. +Arnolphe +Non, vous dis−je ; rentrez, puisque je le désire. +Je vous laisse l'argent. Allez : je vous rejoins. +Ayez bien l'oeil à tout, et secondez mes soins. +Scène V +Arnolphe +Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue, +Prendre le savetier du coin de notre rue. +Dans la maison toujours je prétends la tenir, +Y faire bonne garde, et surtout en bannir +Vendeuses de ruban, perruquières, coiffeuses, +Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses, +Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour +A faire réussir les mystères d'amour. +Enfin j'ai vu le monde et j'en sais les finesses. +Il faudra que mon homme ait de grandes adresses +Si message ou poulet de sa part peut entrer. +Scène VI +Horace, Arnolphe +Horace +La place m'est heureuse à vous y rencontrer +Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure. +Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure, +Seule dans son balcon j'ai vu paroître Agnès, +Qui des arbres prochains prenoit un peu le frais. +Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte, +Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte ; +Mais à peine tous deux dans sa chambre étions−nous, +Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux ; +Et tout ce qu'elle a pu dans un tel accessoire, +C'est de me renfermer dans une grande armoire. +Il est entré d'abord : je ne le voyois pas, +Mais je l'oyois marcher, sans rien dire, à grands pas, +Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, +Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, +Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvoit, +Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvoit ; +Il a même cassé, d'une main mutinée, +Des vases dont la belle ornoit sa cheminée ; +Et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu +Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu. +Enfin, après cent tours, ayant de la manière +Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère, +Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui, +Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. +Nous n'avons point voulu, de peur du personnage, +Risquer à nous tenir ensemble davantage : +C'étoit trop hasarder ; mais je dois, cette nuit, +Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit. +En toussant par trois fois je me ferai connoître ; +Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, +Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès, +Mon amour tâchera de me gagner l'accès. +Comme à mon seul ami, je veux bien vous l'apprendre : +L'allégresse du coeur s'augmente à la répandre ; +Et goûtât−on cent fois un bonheur trop parfait, +On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait. +Vous prendre part, je pense, à l'heur de mes affaires. +Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires. +Scène VII +Arnolphe +Quoi ? l'astre qui s'obtine à me désespérer +Ne me donnera pas le temps de respirer ? +Coup sur coup je verrai, par leur intelligence, +De mes soins vigilants confondre la prudence ? +Et je serai la dupe, en ma maturité, +D'une jeune innocente et d'un jeune éventé ? +En sage philosophe on m'a vu, vingt années, +Contempler des marins les tristes destinées, +Et m'instruire avec soin de tous les accidents +Qui font dans le malheur tomber les plus prudents ; +Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme, +J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, +De pouvoir garantir mon front de tous affronts, +Et le tirer de pair d'avec les autres fronts. +Pour ce noble dessein, j'ai cru mettre en pratique +Tout ce que peut trouver l'humaine politique ; +Et comme si du sort il étoit arrêté +Que nul homme ici−bas n'en seroit exempté, +Après l'expérience et toutes les lumières +Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières, +Après vingt ans et plus de méditation +Pour me conduire en tout avec précaution, +De tant d'autres maris j'aurois quitté la trace +Pour me trouver après dans la même disgrâce ? +Ah ! bourreau de destin, vous en aurez menti. +De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti ; +Si son coeur m'est volé par ce blondin funeste, +J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste, +Et cette nuit, qu'on prend pour le galand exploit, +Ne se passera pas si doucement qu'on croit. +Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, +Que l'on me donne avis du piége qu'on me dresse, +Et que cet étourdi, qui veut m'être fatal, +Fasse son confident de son propre rival. +Scène VIII +Chrysalde, Arnolphe +Chrysalde +Hé bien ! souperons−nous avant la promenade ? +Arnolphe +Non, je jeûne ce soir. +Chrysalde +D'où vient cette boutade ? +Arnolphe +De grâce, excusez−moi : j'ai quelque autre embarras. +Chrysalde +Votre hymen résolu ne se fera−t−il pas ? +Arnolphe +C'est trop s'inquiéter des affaires des autres. +Chrysalde +Oh ! oh ! si brusquement ! Quels chagrins sont les vôtres ? +Seroit−il point, compère, à votre passion +Arrivé quelque peu de tribulation ? +Je le jurerois presque à voir votre visage. +Arnolphe +Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai−je l'avantage +De ne pas ressembler à de certaines gens +Qui souffrent doucement l'approche des galans. +Chrysalde +C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières, +Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, +Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, +Et ne conceviez point au monde d'autre honneur. +Etre avare, brutal, fourbe, méchant et lâche, +N'est rien, à votre avis, auprès de cette tache ; +Et, de quelque façon qu'on puisse avoir vécu, +On est homme d'honneur quand on n'est point cocu. +A le bien prendre au fond, pourquoi voulez−vous croire +Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, +Et qu'une âme bien née ait à se reprocher +L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher ? +Pourquoi voulez−vous, dis−je, en prenant une femme, +Qu'on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme, +Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi +De l'affront que nous fait son manquement de foi ? +Mettez−vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage +Se faire en galand homme une plus douce image, +Que des coups du hasard aucun n'étant garant, +Cet accident de soi doit être indifférent, +Et qu'enfin tout le mal, quoi que le monde glose, +N'est que dans la façon de recevoir la chose ; +Car, pour se bien conduire en ces difficultés, +Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités, +N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires +Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires, +De leurs femmes toujours vont citant les galans, +En font partout l'éloge, et prônent leurs talens, +Témoignent avec eux d'étroites sympathies ; +Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties, +Et font qu'avec raison les gens sont étonnés +De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. +Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable ; +Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable. +Si je n'approuve pas ces amis des galans, +Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulens +Dont l'imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde, +Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde, +Et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir +Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. +Entre ces deux partis il en est un honnête, +Où dans l'occasion l'homme prudent s'arrête ; +Et quand on le sait prendre, on n'a point à rougir +Du pis dont une femme avec nous puisse agir. +Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage +Sous des traits moins affreux aisément s'envisage ; +Et, comme je vous dis, toute l'habileté +Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté. +Arnolphe +Après ce beau discours, toute la confrérie +Doit un remercîment à Votre Seigneurie ; +Et quiconque voudra vous entendre parler +Montrera de la joie à s'y voir enrôler. +Chrysalde +Je ne dis pas cela, car c'est ce que je blâme ; +Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme, +Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés, +Où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez, +Il faut jouer d'adresse, et d'une âme réduite +Corriger le hasard par la bonne conduite. +Arnolphe +C'est−à−dire dormir et manger toujours bien, +Et se persuader que tout cela n'est rien. +Chrysalde. +Vous pensez vous moquer ; mais, à ne vous rien feindre, +Dans le monde je vois cent choses plus à craindre. +Et dont je me ferois un bien plus grand malheur +Que de cet accident qui vous fait tant de peur. +Pensez−vous qu'à choisir de deux choses prescrites, +Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites, +Que de me voir mari de ces femmes de bien, +Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien, +Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, +Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses. +Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, +Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, +Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, +Que nous soyons tenu à tout endurer d'elles ? +Encore un coup, compère, apprenez qu'en effet +Le cocuage n'est que ce que l'on le fait, +Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes, +Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses. +Arnolphe +Si vous êtes d'humeur à vous en contenter, +Quant à moi, ce n'est pas la mienne d'en tâter ; +Et plutôt que subir une telle aventure... +Chrysalde +Mon Dieu ! ne jurez point, de peur d'être parjure. +Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, +Et l'on ne prendra pas votre avis là−dessus. +Arnolphe +Moi, je serois cocu ? +Chrysalde +Vous voilà bien malade ! +Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, +Qui de mine, de coeur, de biens et de maison, +Ne feroient avec vous nulle comparaison. +Arnolphe +Et moi, je n'en voudrois avec eux faire aucune. +Mais cette raillerie, en un mot, m'importune : +Brisons là, s'il vous plaît. +Chrysalde +Vous êtes en courroux. +Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez−vous, +Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, +Que c'est être à demi ce que l'on vient de dire, +Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas. +Arnolphe +Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas +Contre cet accident trouver un bon remède. +Scène IX +Alain, Georgette, Arnolphe +Arnolphe +Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide. +Je suis édifié de votre affection ; +Mais il faut qu'elle éclate en cette occasion ; +Et si vous m'y servez selon ma confiance, +Vous êtes assurés de votre récompense. +L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit) +Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit, +Dans la chambre d'Agnès entrer par escalade ; +Mais il lui faut nous trois dresser une embuscade. +Je veux que vous preniez chacun un bon bâton ; +Et, quand il sera près du dernier échelon +(Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre), +Que tous deux, à l'envi, vous me chargiez ce traître, +Mais d'un air dont son dos garde le souvenir, +Et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir : +Sans me nommer pourtant en aucune manière, +Ni faire aucun semblant que je serai derrière. +Aurez−vous bien l'esprit de servir mon courroux ? +Alain +S'il ne tient qu'à frapper, Monsieur, tout est à nous : +Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte. +Georgette +La mienne, quoique aux yeux elle n'est pas si forte, +N'en quitte pas sa part à le bien étriller. +Arnolphe +Rentrez donc ; et surtout gardez de babiller. +Voilà pour le prochain une leçon utile ; +Et si tous les maris qui sont en cette ville +De leurs femmes ainsi recevoient le galand, +Le nombre des cocus ne seroit pas si grand. +Acte V +Scène I +Alain, Georgette, Arnolphe +Arnolphe +Traîtres, qu'avez−vous fait par cette violence ? +Alain +Nous vous avons rendu, Monsieur, obéissance. +Arnolphe +De cette excuse en vain vous voulez vous armer : +L'ordre étoit de le battre, et non de l'assommer ; +Et c'étoit sur le dos, et non pas sur la tête, +Que j'avois commandé qu'on fît choir la tempête. +Ciel ! dans quel accident me jette ici le sort ! +Et que puis−je résoudre à voir cet homme mort ? +Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire +De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire. +Le jour s'en va paroître, et je vais consulter +Comment dans ce malheur je me dois comporter. +Hélas ! que deviendrai−je ? et que dira le père, +Lorsque inopinément il saura cette affaire ? +Scène II +Horace, Arnolphe +Horace +Il faut que j'aille un peu reconnoître qui c'est. +Arnolphe +Eût−on jamais prévu... Qui va là, s'il vous plaît ? +Horace +C'est vous, Seigneur Arnolphe ? +Arnolphe +Oui. Mais vous ? ... +Horace +C'est Horace. +Je m'en allois chez vous, vous prier d'une grâce. +Vous sortez bien matin ! +Arnolphe, bas. +Quelle confusion ! +Est−ce un enchantement ? est−ce une illusion ? +Horace +J'étois, à dire vrai, dans une grande peine, +Et je bénis du Ciel la bonté souveraine +Qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi. +Je viens vous avertir que tout à réussi, +Et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire, +Et par un incident qui devoit tout détruire. +Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner +Cette assignation qu'on m'avoit su donner ; +Mais, étant sur le point d'atteindre à la fenêtre, +J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paroître, +Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, +M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas. +Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, +De vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure. +Ces gens−là, dont étoit, je pense, mon jaloux, +Ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups ; +Et, comme la douleur, un assez long espace, +M'a fait sans remuer demeurer sur la place, +Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avoient assommé, +Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé. +J'entendois tout leur bruit dans le profond silence ; +L'un l'autre ils s'accusoient de cette violence ; +Et sans lumière aucune, en querellant le sort, +Sont venus doucement tâter si j'étois mort : +Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, +J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure. +Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi ; +Et comme je songeois à me retirer, moi, +De cette feinte mort la jeune Agnès émue +Avec empressement est devers moi venue ; +Car les discours qu'entre eux ces gens avoient tenus +Jusques à son oreille étoient d'abord venus, +Et pendant tout ce trouble étant moins observée, +Du logis aisément elle s'étoit sauvée ; +Mais me trouvant sans mal, elle a fait éclater +Un transport difficile à bien représenter. +Que vous dirai−je ? Enfin cette aimable personne +A suivi les conseils que son amour lui donne, +N'a plus voulu songer à retourner chez soi, +Et de tout son destin s'est commise à ma foi. +Considérez un peu, par ce trait d'innocence, +Où l'expose d'un fou la haute impertinence, +Et quels fâcheux périls elle pourroit courir, +Si j'étois maintenant homme à la moins chérir. +Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée ; +J'aimerois mieux mourir que l'avoir abusée ; +Je lui vois des appas dignes d'un autre sort, +Et rien ne m'en sauroit séparer que la mort. +Je prévois là−dessus l'emportement d'un père ; +Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère. +A des charmes si doux je me laisse emporter, +Et dans la vie enfin il se faut contenter. +Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, +C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle, +Que dans votre maison, en faveur de mes feux, +Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. +Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, +Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite, +Vous savez qu'une fille aussi de sa façon +Donne avec un jeune homme un étrange soupçon ; +Et comme c'est à vous, sûr de votre prudence, +Que j'ai fait de mes feux entière confidence, +C'est à vous seul aussi, comme ami généreux, +Que je puis confier ce dépôt amoureux. +Arnolphe +Je suis, n'en doutez point, tout à votre service. +Horace +Vous voulez bien me rendre un si charmant office ? +Arnolphe +Très−volontiers, vous dis−je ; et je me sens ravir +De cette occasion que j'ai de vous servir, +Je rends grâces au Ciel de ce qu'il me l'envoie, +Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie. +Horace +Que je suis redevable à toutes vos bontés ! +J'avois de votre part craint des difficultés ; +Mais vous êtes du monde, et dans votre sagesse +Vous savez excuser le feu de la jeunesse. +Un de mes gens la garde au coin de ce détour. +Arnolphe +Mais comment ferons−nous ? car il fait un peu jour ; +Si je la prends ici, l'on me verra peut−être ; +Et s'il faut que chez moi vous veniez à paroître, +Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr. +Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur. +Mon allée est commode, et je l'y vais attendre. +Horace +Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre. +Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, +Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain. +Arnolphe, seul. +Ah ! fortune, ce trait d'aventure propice +Répare tous les maux que m'a faits ton caprice ! +(Il s'enveloppe le nez de son manteau.) +Scène III +Agnès, Arnolphe, Horace +Horace +Ne soyez point en peine où je vais vous mener : +C'est un logement sûr que je vous fais donner. +Vous loger avec moi, ce seroit tout détruire : +Entrez dans cette porte et laissez−vous conduire. +(Arnolphe lui prend la main sans qu'elle le reconnoisse.) +Agnès +Pourquoi me quittez−vous ? +Horace +Chère Agnès, il le faut. +Agnès +Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt. +Horace +J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse. +Agnès +Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse. +Horace +Hors de votre présence, on me voit triste aussi. +Agnès +Hélas ! s'il étoit vrai, vous resteriez ici. +Horace +Quoi ? vous pourriez douter de mon amour extrême ! +Agnès +Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime. +(Arnolphe la tire.) +Ah ! l'on me tire trop. +Horace +C'est qu'il est dangereux, +Chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux ; +Et le parfait ami de qui la main vous presse +Suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse. +Agnès +Mais suivre un inconnu que... +Horace +N'appréhendez rien : +Entre de telles mains vous ne serez que bien. +Agnès +Je me trouverois mieux entre celles d'Horace. +Horace +Et j'aurois... +Agnès, à celui qui la tient. +Attendez. +Horace +Adieu : le jour me chasse. +Agnès +Quand vous verrai−je donc ? +Horace +Bientôt. Assurément. +Agnès +Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment ! +Horace +Grâce au Ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence, +Et je puis maintenant dormir en assurance. +Scène IV +Arnolphe, Agnès +Arnolphe, le nez dans son manteau. +Venez, ce n'est pas là que je vous logerai, +Et votre gîte ailleurs est par moi préparé : +Je prétends en lieu sûr mettre votre personne. +Me connoissez−vous ? +Agnès, le reconnoissant. +Hay ! +Arnolphe +Mon visage, friponne, +Dans cette occasion rend vos sens effrayés, +Et c'est à contre−coeur qu'ici vous me voyez. +Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède. +(Agnès regarde si elle ne verra point Horace.) +N'appelez point des yeux le galand à votre aide : +Il est trop éloigné pour vous donner secours. +Ah ! ah ! si jeune encor, vous jouez de ces tours ! +Votre simplicité, qui semble sans pareille, +Demande si l'on fait les enfants par l'oreille ; +Et vous savez donner des rendez−vous la nuit, +Et pour suivre un galand vous évader sans bruit ! +Tudieu ! comme avec lui votre langue cajole ! +Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école. +Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris ? +Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ? +Et ce galand, la nuit, vous a donc enhardie ? +Ah ! coquine, en venir à cette perfidie ? +Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein ! +Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, +Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate, +Cherche à faire du mal à celui qui le flatte ! +Agnès +Pourquoi me criez−vous ? +Arnolphe +J'ai grand tort en effet ! +Agnès +Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait. +Arnolphe +Suivre un galand n'est pas une action infâme ? +Agnès +C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme ; +J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché +Qu'il se faut marier pour ôter le péché. +Arnolphe +Oui. Mais pour femme, moi je prétendois vous prendre ; +Et je vous l'avois fait, me semble, assez entendre. +Agnès +Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous, +Il est plus pour cela selon mon goût que vous. +Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, +Et vos discours en font une image terrible ; +Mais, las ! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, +Que de se marier il donne des desirs. +Arnolphe +Ah ! c'est que vous l'aimez, traîtresse ! +Agnès +Oui, je l'aime. +Arnolphe +Et vous avez le front de le dire à moi−même ! +Agnès +Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirois−je pas ? +Arnolphe +Le deviez−vous aimer, impertinente ? +Agnès +Hélas ! +Est−ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause ; +Et je n'y songeois pas lorsque se fit la chose. +Arnolphe +Mais il falloit chasser cet amoureux desir. +Agnès +Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ? +Arnolphe +Et ne saviez−vous pas que c'étoit me déplaire ? +Agnès +Moi ? point du tout. Quel mal cela vous peut−il faire ? +Arnolphe +Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui. +Vous n'aimez donc pas, à ce compte ? +Agnès +Vous ? +Arnolphe +Oui. +Agnès +Hélas ! non. +Arnolphe +Comment, non ! +Agnès +Voulez−vous que je mente ? +Arnolphe +Pourquoi ne m'aimer pas, Madame l'impudente ? +Agnès +Mon Dieu, ce n'est pas moi que vous devez blâmer : +Que ne vous êtes−vous, comme lui, fait aimer ? +Je ne vous en ai pas empêché, que je pense. +Arnolphe +Je me suis efforcé de toute ma puissance ; +Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous. +Agnès +Vraiment, il en sait donc là−dessus plus que vous ; +Car à se faire aimer il n'a point eu de peine. +Arnolphe +Voyez comme raisonne et répond la vilaine ! +Peste ! une précieuse en diroit−elle plus ? +Ah ! je l'ai mal connue ; ou, ma foi ! là−dessus +Une sotte en sait plus que le plus habile homme. +Puisque en raisonnement votre esprit se consomme, +La belle raisonneuse, est−ce qu'un si long temps +Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ? +Agnès +Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double. +Arnolphe +Elle a de certains mots où mon dépit redouble. +Me rendra−t−il, coquine, avec tout son pouvoir, +Les obligations que vous pouvez m'avoir ? +Agnès +Je ne vous en ai pas d'aussi grandes qu'on pense. +Arnolphe +N'est−ce rien que les soins d'élever votre enfance ? +Agnès +Vous avez là dedans bien opéré vraiment, +Et m'avez fait en tout instruire joliment ! +Croit−on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tête, +Je ne juge pas bien que je suis une bête ? +Moi−même, j'en ai honte ; et, dans l'âge où je suis, +Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis. +Arnolphe +Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte, +Apprendre du blondin quelque chose ? +Agnès +Sans doute. +C'est de lui que je sais ce que je puis savoir : +Et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir. +Arnolphe +Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmande +Ma main de ce discours ne venge la bravade. +J'enrage quand je vois sa piquante froideur, +Et quelques coups de poing satisferoient mon coeur. +Agnès +Hélas ! vous le pouvez, si cela peut vous plaire. +Arnolphe +Ce mot et ce regard désarme ma colère, +Et produit un retour de tendresse de coeur, +Qui de son action m'efface la noirceur. +Chose étrange d'aimer, et que pour ces traîtresses +Les hommes soient sujets à de telles foiblesses ! +Tout le monde connoît leur imperfection : +Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion ; +Leur esprit est méchant, et leur âme fragile ; +Il n'est rien de plus foible et de plus imbécile, +Rien de plus infidèle : et malgré tout cela, +Dans le monde on fait tout pour ces animaux−là. +Hé bien ! faisons la paix. Va, petite traîtresse, +Je te pardonne tout et te rends ma tendresse. +Considère par là l'amour que j'ai pour toi, +Et me voyant si bon, en revanche aime−moi. +Agnès +Du meilleur de mon coeur je voudrois vous complaire : +Que me coûteroit−il, si je le pouvois faire ? +Arnolphe +Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux. +(Il fait un soupir.) +Ecoute seulement ce soupir amoureux, +Vois ce regard mourant, contemple ma personne, +Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. +C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, +Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. +Ta forte passion est d'être brave et leste : +Tu le seras toujours, va, je te le proteste, +Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, +Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; +Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire : +Je ne m'explique point, et cela, c'est tout dire. +(A part.) +Jusqu'où la passion peut−elle faire aller ! +Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler : +Quelle preuve veux−tu que je t'en donne, ingrate ? +Me veux−tu voir pleurer ? Veux−tu que je me batte ? +Veux−tu que je m'arrache un côté de cheveux ? +Veux−tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux : +Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme. +Agnès +Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme : +Horace avec deux mots en feroit plus que vous. +Arnolphe +Ah ! c'est trop me braver, trop pousser mon courroux. +Je suivrai mon dessein, bête trop indocile. +Et vous dénicherez à l'instant de la ville. +Vous rebutez mes voeux et me mettez à bout ; +Mais un cul de couvent me vengera de tout. +Scène V +Alain, Arnolphe +Alain +Je ne sais ce que c'est, Monsieur, mais il me semble +Qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble. +Arnolphe +La voici. Dans ma chambre allez me la nicher : +Ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher ; +Et puis c'est seulement pour une demie−heure : +Je vais, pour lui donner une sûre demeure, +Trouver une voiture. Enfermez−vous des mieux, +Et surtout gardez−vous de la quitter des yeux. +Peut−être que son âme, étant dépaysée, +Pourra de cet amour être désabusée. +Scène VI +Arnolphe, Horace +Horace +Ah ! je viens vous trouver, accablé de douleur. +Le Ciel, Seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur ; +Et par un trait fatal d'une injustice extrême ; +On me veut arracher de la beauté que j'aime. +Pour arriver ici mon père a pris le frais ; +J'ai trouvé qu'il mettoit pied à terre ici près ; +Et la cause, en un mot, d'une telle venue, +Qui, comme je disois, ne m'étoit pas connue, +C'est qu'il m'a marié sans m'en récrire rien, +Et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien. +Jugez, en prenant part à mon inquiétude, +S'il pouvoit m'arriver un contre−temps plus rude. +Cet Enrique, dont hier je m'informois à vous, +Cause tout le malheur dont je ressens les coups ; +Il vient avec mon père achever ma ruine, +Et c'est sa fille unique à qui l'on me destine. +J'ai, dès leurs premiers mots, pensé m'évanouir ; +Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr, +Mon père ayant parlé de vous rendre visite, +L'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite. +De grâce, gardez−vous de lui rien découvrir +De mon engagement qui le pourroit aigrir ; +Et tâchez, comme en vous il prend grande créance, +De le dissuader de cette autre alliance. +Arnolphe +Oui−da. +Horace +Conseillez−lui de différer un peu, +Et rendez, en ami, ce service à mon feu. +Arnolphe +Je n'y manquerai pas. +Horace +C'est en vous que j'espère. +Arnolphe +Fort bien. +Horace +Et je vous tiens mon véritable père. +Dites−lui que mon âge... Ah ! je le vois venir : +Ecoutez les raisons que je vous puis fournir. +(Ils demeurent en un coin du théâtre.) +Scène VII +Enrique, Oronte, Chrysalde, Horace, Arnolphe. +Enrique, à Chrysalde. +Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paroître, +Quand on ne m'eût rien dit, j'aurois su vous connoître. +Je vous vois tous les traits de cette aimable soeur +Dont l'hymen autrefois m'avoit fait possesseur ; +Et je serois heureux si la Parque cruelle +M'eût laissé ramener cette épouse fidèle, +Pour jouir avec moi des sensibles douceurs +De revoir tous les siens après nos longs malheurs. +Mais puisque du destin la fatale puissance +Nous prive pour jamais de sa chère présence, +Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter +Du seul fruit amoureux qui m'en est pu rester. +Il vous touche de près ; et, sans votre suffrage, +J'aurois tort de vouloir disposer de ce gage. +Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi ; +Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi. +Chrysalde +C'est de mon jugement avoir mauvaise estime +Que douter si j'approuve un choix si légitime. +Arnolphe, à Horace. +Oui, je vais vous servir de la bonne façon. +Horace +Gardez, encore un coup... +Arnolphe +N'ayez aucun soupçon. +Oronte, à Arnolphe. +Ah ! que cette embrassade est pleine de tendresse +Arnolphe +Que je sens à vous voir une grande allégresse ! +Oronte +Je suis ici venu... +Arnolphe +Sans m'en faire récit +Je sais ce qui vous mène. +Oronte +On vous l'a déjà dit. +Arnolphe +Oui. +Oronte +Tant mieux. +Arnolphe +Votre fils à cet hymen résiste, +Et son coeur prévenu n'y voit rien que de triste : +Il m'a même prié de vous en détourner ; +Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, +C'est de ne pas souffrir que ce noeud se diffère, +Et de faire valoir l'autorité de père. +Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, +Et nous faisons contre eux à leur être indulgens. +Horace +Ah ! traître ! +Chrysalde +Si son coeur a quelque répugnance, +Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence. +Mon frère, que je crois, sera de mon avis. +Arnolphe +Quoi ? se laissera−t−il gouverner par son fils ? +Est−ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse +De ne savoir pas faire obéir la jeunesse ? +Il seroit beau vraiment qu'on le vît aujourd'hui +Prendre loi de qui doit la recevoir de lui ! +Non, non : c'est mon intime, et sa gloire est la mienne : +Sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne, +Qu'il fasse voir ici de fermes sentiments, +Et force de son fils tous les attachements. +Oronte +C'est parler comme il faut, et, dans cette alliance, +C'est moi qui vous réponds de son obéissance. +Chrysalde, à Arnolphe. +Je suis surpris, pour moi, du grand empressement +Que vous nous faites voir pour cet engagement, +Et ne puis deviner quel motif vous inspire... +Arnolphe +Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire. +Oronte +Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est... +Chrysalde +Ce nom l'aigrit ; +C'est Monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit. +Arnolphe +Il n'importe. +Horace +Qu'entends−je ! +Arnolphe, se retournant vers Horace. +Oui, c'est là le mystère, +Et vous pouvez juger ce que je devois faire. +Horace +En quel trouble... +Scène VIII +Georgette, Enrique, Oronte, Chrysalde, Horace, Arnolphe +Georgette +Monsieur, si vous n'êtes auprès, +Nous aurons de la peine à retenir Agnès ; +Elle veut à tous coups s'échapper, et peut−être +Qu'elle se pourroit bien jeter par la fenêtre. +Arnolphe +Faites−la−moi venir ; aussi bien de ce pas +Prétends−je l'emmener ; ne vous en fâchez pas. +Un bonheur continu rendroit l'homme superbe ; +Et chacun a son tour, comme dit le proverbe. +Horace +Quels maux peuvent, ô Ciel ! égaler mes ennuis ! +Et s'est−on jamais vu dans l'abîme où je suis ! +Arnolphe, à Oronte. +Pressez vite le jour de la cérémonie : +J'y prends part, et déjà moi−même je m'en prie. +Oronte +C'est bien notre dessein. +Scène IX +Agnès, Alain, Georgette, Oronte, Enrique, Arnolphe, Horace, Chrysalde +Arnolphe, à Agnès. +Venez, belle, venez, +Qu'on ne sauroit tenir, et qui vous mutinez. +Voici votre galand, à qui, pour récompense, +Vous pouvez faire une humble et douce révérence. +Adieu. L'événement trompe un peu vos souhaits ; +Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits. +Agnès +Me laissez−vous, Horace, emmener de la sorte ? +Horace +Je ne sais où j'en suis, tant ma douleur est forte. +Arnolphe +Allons, causeuse, allons. +Agnès +Je veux rester ici. +Oronte +Dites−nous ce que c'est que ce mystère−ci. +Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre. +Arnolphe +Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre. +Jusqu'au revoir. +Oronte +Où donc prétendez−vous aller ? +Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler. +Arnolphe +Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure, +D'achever l'hyménée. +Oronte +Oui. Mais pour le conclure, +Si l'on vous a dit tout, ne vous a−t−on pas dit +Que vous avez chez vous celle dont il s'agit, +La fille qu'autrefois de l'aimable Angélique, +Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique ? +Sur quoi votre discours étoit−il donc fondé ? +Chrysalde +Je m'étonnois aussi de voir son procédé. +Arnolphe +Quoi ? ... +Chrysalde +D'un hymen secret ma soeur eut une fille, +Dont on cacha le sort à toute la famille. +Oronte +Et qui sous de feints noms, pour ne rien découvrir, +Par son époux aux champs fut donnée à nourrir. +Chrysalde +Et dans ce temps, le sort, lui déclarant la guerre, +L'obligea de sortir de sa natale terre. +Oronte +Et d'aller essuyer mille périls divers +Dans ces lieux séparés de nous par tant de mers. +Chrysalde +Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie +Avoient pu lui ravir l'imposture et l'envie. +Oronte +Et de retour en France, il a cherché d'abord, +Celle à qui de sa fille il confia le sort. +Chrysalde +Et cette paysanne a dit avec franchise +Qu'en vos mains à quatre ans elle l'avoit remise. +Oronte +Et qu'elle l'avoit fait sur votre charité, +Par un accablement d'extrême pauvreté. +Chrysalde +Et lui, plein de transport et l'allégresse en l'âme, +A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme. +Oronte +Et vous allez enfin la voir venir ici, +Pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci. +Chrysalde +Je devine à peu près quel est votre supplice ; +Mais le sort en cela ne vous est que propice : +Si n'être point cocu vous semble un si grand bien, +Ne vous point marier en est le vrai moyen. +Arnolphe, s'en allant tout transporté, et ne pouvant parler. +Oh ! +Oronte +D'où vient qu'il s'enfuit sans rien dire ? +Horace +Ah ! mon père, +Vous saurez pleinement ce surprenant mystère. +Le hasard en ces lieux avoit exécuté +Ce que votre sagesse avoit prémédité : +J'étois par les doux noeuds d'une ardeur mutuelle +Engagé de parole avecque cette belle ; +Et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher, +Et pour qui mon refus a pensé vous fâcher. +Enrique +Je n'en ai point douté d'abord que je l'ai vue, +Et mon âme depuis n'a cessé d'être émue. +Ah ! ma fille, je cède à des transports si doux. +Chrysalde +J'en ferois de bon coeur, mon frère, autant que vous, +Mais ces lieux et cela ne s'accommodent guères. +Allons dans la maison débrouiller ces mystères, +Payer à notre ami ces soins officieux, +Et rendre grâce au Ciel qui fait tout pour le mieux. +Remerciement au roi +Votre paresse... +Votre paresse enfin me scandalise, +Ma Muse ; obéissez−moi : +Il faut ce matin, sans remise, +Aller au lever du Roi. +Vous savez bien pourquoi : +Et ce vous est une honte +De n'avoir pas été plus prompte +A le remercier de ces fameux bienfaits ; +Mais il vaut mieux tard que jamais. +Faites donc votre compte +D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. +Gardez−vous bien d'être en Muse bâtie : +Un air de Muse est choquant dans ces lieux ; +On y veut des objets à réjouir les yeux ; +Vous en devez être avertie ; +Et vous ferez votre cour beaucoup mieux, +Lorsqu'en marquis vous serez travestie. +Vous savez ce qu'il faut pour paroître marquis ; +N'oubliez rien de l'air ni des habits ; +Arborez un chapeau chargé de trente plumes +Sur une perruque de prix ; +Que le rabat soit des plus grands volumes, +Et le pourpoint des plus petits ; +Mais surtout je vous recommande +Le manteau, d'un ruban sur le dos retroussé : +La galanterie en est grande ; +Et parmi les marquis de la plus haute bande +C'est pour être placé. +Avec vos brillantes hardes +Et votre ajustement, +Faites tout le trajet de la salle des gardes ; +Et vous peignant galamment, +Portez de tous côtés vos regards brusquement ; +Et, ceux que vous pourrez connoître, +Ne manquez pas, d'un haut ton, +De les saluer par leur nom, +De quelque rang qu'ils puissent être. +Cette familiarité +Donne à quiconque en use un air de qualité. +Grattez du peigne à la porte +De la chambre du Roi. +Ou si, comme je prévoi, +La presse s'y trouve forte, +Montez de loin votre chapeau, +Ou montez sur quelque chose +Pour faire voir votre museau, +Et criez sans aucune pause, +D'un ton rien moins que naturel : +"Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel." +Jetez−vous dans la foule, et tranchez du notable ; +Coudoyez un chacun, point du tout de quartier, +Pressez, poussez, faites le diable +Pour vous mettre le premier ; +Et quand même l'huissier, +A vos desirs inexorable, +Vous trouveroit en face un marquis repoussable, +Ne démordez point pour cela, +Tenez toujours ferme là : +A déboucher la porte il iroit trop du vôtre ; +Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer, +Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer, +Pour faire entrer quelque autre. +Quand vous serez entré, ne vous relâchez pas : +Pour assiéger la chaise, il faut d'autres combats ; +Tâchez d'en être des plus proches, +En y gagnant le terrain pas à pas ; +Et si des assiégeants le prévenant amas +En bouche toutes les approches, +Prenez le parti doucement +D'attendre le Prince au passage : +Il connoîtra votre visage +Malgré votre déguisement ; +Et lors, sans tarder davantage, +Faites−lui votre compliment. +Vous pourriez aisément l'étendre, +Et parler des transports qu'en vous font éclater +Les surprenants bienfaits que, sans les mériter, +Sa libérale main sur vous daigne répandre, +Et des nouveaux efforts où s'en va vous porter +L'excès de cet honneur où vous n'osiez prétendre, +Lui dire comme vos desirs +Sont, après ses bontés qui n'ont point de pareilles, +D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs, +Tout votre art et toutes vos veilles, +Et là−dessus lui promettre merveilles : +Sur ce chapitre on n'est jamais à sec ; +Les Muses sont de grandes prometteuses ! +Et comme vos soeurs les causeuses, +Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec. +Mais les grands princes n'aiment guères +Que les compliments qui sont courts ; +Et le nôtre surtout a bien d'autres affaires +Que d'écouter tous vos discours. +La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche ; +Dès que vous ouvrirez la bouche +Pour lui parler de grâce et de bienfait, +Il comprendra d'abord ce que vous voudrez dire, +Et se mettant doucement à sourire +D'un air qui sur les coeurs fait un charmant effet, +Il passera comme un trait, +Et cela vous doit suffire : +Voilà votre compliment fait. +La Critique de l'école des femmes +Comédie +Représentée pour la première fois +à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal +le vendredi premier juin 1663 +par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Adresse +A la Reine Mère +Madame, +Je sais bien que Votre Majesté n'a que faire de toutes nos dédicaces, et que ces prétendus devoirs, dont on +dit élégamment qu'on s'acquitte envers Elle, sont des hommages, à dire vrai, dont Elle nous dispenserait tr +volontiers. Mais je ne laisse pas d'avoir l'audace de lui dédier la Critique de l'Ecole des femmes ; et je n'a +refuser cette petite occasion de pouvoir témoigner ma joie à Votre Majesté sur cette heureuse convalescen +qui redonne à nos voeux la plus grande et la meilleure princesse du monde, et nous promet en Elle de long +années d'une santé vigoureuse. Comme chacun regarde les choses du côté de ce qui le touche, je me réjou +dans cette allégresse générale, de pouvoir encore obtenir l'honneur de divertir Votre Majesté ; Elle, Mada +qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissements ; qui, de se +hautes pensées et de ses importantes occupations, descend si humainement dans le plaisir de nos spectacle +ne dédaigne pas de rire de cette même bouche dont Elle prie si bien Dieu. Je flatte, dis−je, mon esprit de +l'espérance de cette gloire ; j'en attends le moment avec toutes les impatiences du monde ; et quand je +jouirai de ce bonheur, ce sera la plus grande joie que puisse recevoir, +Madame, +De Votre Majesté, +Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet, +J.−B. P. Molière. +Personnages +Uranie. +Elise. +Climène. +Galopin, laquais. +Le Marquis. +Dorante ou le Chevalier. +Lysidas, poète. +Scène I +Uranie, Elise +Uranie +Quoi ? Cousine, personne ne t'est venu rendre visite ? +Elise +Personne du monde. +Uranie +Vraiment, voilà qui m'étonne, que nous ayons été seules l'une et l'autre tout aujourd'hui. +Elise +Cela m'étonne aussi, car ce n'est guère notre coutume ; et votre maison, Dieu merci, est le refuge ordinair +de tous les fainéants de la cour. +Uranie +L'après−dînée, à dire vrai, m'a semblé fort longue. +Elise +Et moi, je l'ai trouvée fort courte. +Uranie +C'est que les beaux esprits, Cousine, aiment la solitude. +Elise +Ah ! très−humble servante au bel esprit ; vous savez que ce n'est pas là que je vise. +Uranie +Pour moi, j'aime la compagnie, je l'avoue. +Elise +Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie ; et la quantité des sottes visites qu'il vous faut essuyer parmi les au +est cause bien souvent que je prends plaisir d'être seule. +Uranie +La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés. +Elise +Et la complaisance est trop générale, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes. +Uranie +Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants. +Elise +Ma foi, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, et la plupart de ces gens−là ne sont plus +plaisants dès la seconde visite. Mais à propos d'extravagants, ne voulez−vous pas me défaire de votre mar +incommode ? Pensez−vous me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades +perpétuelles ? +Uranie +Ce langage est à la mode, et l'on le tourne en plaisanterie à la cour. +Elise +Tant pis pour ceux qui le font, et qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obscur. La belle chose de faire +entrer aux conversations du Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la p +Maubert ! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans ! et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vien +vous dire : "Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, c +chacun vous voit de bon oeil," à cause que Boneuil est un village à trois lieues d'ici ! Cela n'est−il pas bie +galant et bien spirituel ? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres, n'ont−ils pas lieu de s'en glorifier ? +Uranie +On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle ; et la plupart de ceux qui affectent ce langage saven +bien eux−mêmes qu'il est ridicule. +Elise +Tant pis encore, de prendre peine à dire des sottises, et d'être mauvais plaisants de dessein formé. Je les en +tiens moins excusables ; et si j'en étois juge, je sais bien à quoi je condamnerois tous ces Messieurs les +turlupins. +Uranie +Laissons cette matière qui t'échauffe un peu trop, et disons que Dorante vient bien tard, à mon avis, pour l +souper que nous devons faire ensemble. +Elise +Peut−être l'a−t−il oublié, et que... +Scène II +Galopin, Uranie, Elise +Galopin +Voilà Climène, Madame, qui vient ici pour vous voir. +Uranie +Eh mon Dieu ! quelle visite ! +Elise +Vous vous plaigniez d'être seule aussi : le Ciel vous en punit. +Uranie +Vite, qu'on aille dire que je n'y suis pas. +Galopin +On a déjà dit que vous y étiez. +Uranie +Et qui est le sot qui l'a dit ? +Galopin +Moi, Madame. +Uranie +Diantre soit le petit vilain ! Je vous apprendrai bien à faire vos réponses de vous−même. +Galopin +Je vais lui dire, Madame, que vous voulez être sortie. +Uranie +Arrêtez, animal, et la laissez monter, puisque la sottise est faite. +Galopin +Elle parle encore à un homme dans la rue. +Uranie +Ah ! Cousine, que cette visite m'embarrasse à l'heure qu'il est ! +Elise +Il est vrai que la dame est un peu embarrassante de son naturel ; j'ai toujours eu pour elle une furieuse +aversion ; et, n'en déplaise à sa qualité, c'est la plus sotte bête qui se soit jamais mêlée de raisonner. +Uranie +L'épithète est un peu forte. +Elise +Allez, allez, elle mérite bien cela, et quelque chose de plus, si on lui faisoit justice. Est−ce qu'il y a une +personne qui soit plus véritablement qu'elle ce qu'on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus +mauvaise signification ? +Uranie +Elle se défend bien de ce nom pourtant. +Elise +Il est vrai : elle se défend du nom, mais non pas de la chose ; car enfin elle l'est depuis les pieds jusqu'à l +tête, et la plus grande façonnière du monde. Il semble que tout son corps soit démonté, et que les mouvem +de ses hanches, de ses épaules et de sa tête n'aillent que par ressorts. Elle affecte toujours un ton de voix +languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule les yeux pour les faire paroître +grands. +Uranie +Doucement donc : si elle venoit à entendre... +Elise +Point, point, elle ne monte pas encore. Je me souviens toujours du soir qu'elle eut envie de voir Damon, su +réputation qu'on lui donne, et les choses que le public a vues de lui. Vous connoissez l'homme, et sa natur +paresse à soutenir la conversation. Elle l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot +parmi une demi−douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui, et qui le regardoient avec de grands yeu +comme une personne qui ne devoit pas être faite comme les autres. Ils pensoient tous qu'il étoit là pour +défrayer la compagnie de bons mots, que chaque parole qui sortoit de sa bouche devoit être extraordinaire +qu'il devoit faire des Impromptus sur tout ce qu'on disoit, et ne demander à boire qu'avec une pointe. Mais +les trompa fort par son silence ; et la dame fut aussi mal satisfaite de lui que je le fus d'elle. +Uranie +Tais−toi. Je vais la recevoir à la porte de la chambre. +Elise +Encore un mot. Je voudrois bien la voir mariée avec le marquis dont nous avons parlé : le bel assemblage +que ce seroit d'une précieuse et d'un turlupin ! +Uranie +Veux−tu te taire ? la voici. +Scène III +Climène, Uranie, Elise, Galopin +Uranie +Vraiment, c'est bien tard que... +Climène +Eh ! de grâce, ma chère, faites−moi vite donner un siége. +Uranie +Un fauteuil promptement. +Climène +Ah ! mon Dieu ! +Uranie +Qu'est−ce donc ? +Climène +Je n'en puis plus. +Uranie +Qu'avez−vous ? +Climène +Le coeur me manque. +Uranie +Sont−ce vapeurs qui vous ont prise ? +Climène +Non. +Uranie +Voulez−vous que l'on vous délace ? +Climène +Mon Dieu non. Ah ! +Uranie +Quel est donc votre mal ? et depuis quand vous a−t−il pris ? +Climène +Il y a plus de trois heures, et je l'ai rapporté du Palais−Royal. +Uranie +Comment ? +Climène +Je viens de voir, pour mes péchés, cette méchante rapsodie de l'Ecole des femmes. Je suis encore en +défaillance du mal de coeur que cela m'a donné, et je pense que je n'en reviendrai de plus de quinze jours. +Elise +Voyez un peu comme les maladies arrivent sans qu'on y songe. +Uranie +Je ne sais pas de quel tempérament nous sommes, ma cousine et moi ; mais nous fûmes avant−hier à la +même pièce, et nous en revînmes toutes deux saines et gaillardes. +Climène +Quoi ? vous l'avez vue ? +Uranie +Oui ; et écoutée d'un bout à l'autre. +Climène +Et vous n'en avez pas été jusques aux convulsions, ma chère ? +Uranie +Je ne suis pas si délicate, Dieu merci ; et je trouve, pour moi, que cette comédie seroit plutôt capable de +guérir les gens que de les rendre malades. +Climène +Ah mon Dieu ! que dites−vous là ? Cette proposition peut−elle être avancée par une personne qui ait du +revenu en sens commun ? Peut−on impunément, comme vous faites, rompre en visière à la raison ? Et d +le vrai de la chose, est−il un esprit si affamé de plaisanterie, qu'il puisse tâter des fadaises dont cette comé +est assaisonnée ? Pour moi, je vous avoue que je n'ai pas trouvé le moindre grain de sel dans tout cela. Le +enfants par l'oreille m'ont paru d'un goût détestable ; la tarte à la crème m'a affadi le coeur ; et j'ai pensé +vomir au potage. +Elise +Mon Dieu ! que tout cela est dit élégamment ! J'aurois cru que cette pièce étoit bonne ; mais Madame a +éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si agréable, qu'il faut être de son sentiment, +malgré qu'on en ait. +Uranie +Pour moi, je n'ai pas tant de complaisance ; et, pour dire ma pensée, je tiens cette comédie une des plus +plaisantes que l'auteur ait produites. +Climène +Ah ! vous me faites pitié, de parler ainsi ; je ne saurois vous souffrir cette obscurité de discernement. +Peut−on, ayant de la vertu, trouver de l'agrément dans une pièce qui tient sans cesse la pudeur en alarme, +salit à tous moments l'imagination ? +Elise +Les jolies façons de parler que voilà ! Que vous êtes, Madame, une rude joueuse en critique, et que je pla +le pauvre Molière de vous avoir pour ennemie ! +Climène +Croyez−moi, ma chère, corrigez de bonne foi votre jugement ; et pour votre honneur, n'allez point dire pa +monde que cette comédie vous ait plu. +Uranie +Moi, je ne sais pas ce que vous y avez trouvé qui blesse la pudeur. +Climène +Hélas ! tout ; et je mets en fait qu'une honnête femme ne la sauroit voir sans confusion, tant j'y ai découv +d'ordures et de saletés. +Uranie +Il faut donc que pour les ordures vous ayez des lumières que les autres n'ont pas ; car, pour moi, je n'y en +point vu. +Climène +C'est que vous ne voulez pas y en avoir vu, assurément ; car enfin toutes ces ordures, Dieu merci, y sont +visage découvert. Elles n'ont point la moindre enveloppe qui les couvre, et les yeux les plus hardis sont +effrayés de leur nudité. +Elise +Ah ! +Climène +Hay, hay, hay. +Uranie +Mais encore, s'il vous plaît, marquez−moi une de ces ordures que vous dites. +Climène +Hélas ! est−il nécessaire de vous les marquer ? +Uranie +Oui. Je vous demande seulement un endroit qui vous ait fort choquée. +Climène +En faut−il d'autre que la scène de cette Agnès, lorsqu'elle dit ce que l'on lui a pris ? +Uranie +Eh bien ! que trouvez−vous là de sale ? +Climène +Ah ! +Uranie +De grâce ? +Climène +Fi ! +Uranie +Mais encore ? +Climène +Je n'ai rien à vous dire. +Uranie +Pour moi, je n'y entends point de mal. +Climène +Tant pis pour vous. +Uranie +Tant mieux plutôt, ce me semble. Je regarde les choses du côté qu'on me les montre, et ne les tourne poin +pour y chercher ce qu'il ne faut pas voir. +Climène +L'honnêteté d'une femme... +Uranie +L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui s +sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre ; et je ne vois rien de si ridicule que cette +délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes parole +s'offense de l'ombre des choses. Croyez−moi, celles qui font tant de façons n'en sont pas estimées plus +femmes de bien. Au contraire, leur sévérité mystérieuse et leurs grimaces affectées irritent la censure de t +le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de découvrir ce qu'il y peut avoir à redire ; et, pour +tomber dans l'exemple, il y avoit l'autre jour des femmes à cette comédie, vis−à−vis de la loge où nous éti +qui par les mines qu'elles affectèrent durant toute la pièce, leurs détournements de tête, et leurs cachemen +visage, firent dire de tous côtés cent sottises de leur conduite, que l'on n'auroit pas dites sans cela ; et +quelqu'un même des laquais cria tout haut qu'elles étoient plus chastes des oreilles que de tout le reste du +corps. +Climène +Enfin il faut être aveugle dans cette pièce, et ne pas faire semblant d'y voir les choses. +Uranie +Il ne faut pas y vouloir voir ce qui n'y est pas. +Climène +Ah ! je soutiens, encore un coup, que les saletés y crèvent les yeux. +Uranie +Et moi, je ne demeure pas d'accord de cela. +Climène +Quoi ? la pudeur n'est pas visiblement blessée par ce que dit Agnès dans l'endroit dont nous parlons ? +Uranie +Non, vraiment. Elle ne dit pas un mot qui de soi ne soit fort honnête ; et si vous voulez entendre dessous +quelque autre chose, c'est vous qui faites l'ordure, et non pas elle, puisqu'elle parle seulement d'un ruban +qu'on lui a pris. +Climène +Ah ! ruban tant qu'il vous plaira ; mais ce le, où elle s'arrête, n'est pas mis pour des prunes. Il vient sur ce +d'étranges pensées. Ce le scandalise furieusement ; et, quoi que vous puissiez dire, vous ne sauriez défend +l'insolence de ce le. +Elise +Il est vrai, ma Cousine, je suis pour Madame contre ce le. Ce le est insolent au dernier point, et vous avez +de défendre ce le. +Climène +Il a une obscénité qui n'est pas supportable. +Elise +Comment dites−vous ce mot−là, Madame. +Climène +Obscénité, Madame. +Elise +Ah ! mon Dieu ! obscénité. Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde. +Climène +Enfin, vous voyez comme votre sang prend mon parti. +Uranie +Eh mon Dieu ! c'est une causeuse qui ne dit pas ce qu'elle pense. Ne vous y fiez pas beaucoup, si vous m +voulez croire. +Elise +Ah ! que vous êtes méchante, de me vouloir rendre suspecte à Madame ! Voyez un peu où j'en serois, si +alloit croire ce que vous dites. Serois−je si malheureuse, Madame, que vous eussiez de moi cette pensée ? +Climène +Non, non. Je ne m'arrête pas à ses paroles, et je vous crois plus sincère qu'elle ne dit. +Elise +Ah ! que vous avez bien raison, Madame, et que vous me rendrez justice, quand vous croirez que je vous +trouve la plus engageante personne du monde, que j'entre dans tous vos sentiments et suis charmée de tou +les expressions qui sortent de votre bouche ! +Climène +Hélas ! je parle sans affectation. +Elise +On le voit bien, Madame, et que tout est naturel en vous. Vos paroles, le ton de votre voix, vos regards, vo +pas, votre action et votre ajustement, ont je ne sais quel air de qualité, qui enchante les gens. Je vous étudi +des yeux et des oreilles ; et je suis si remplie de vous, que je tâche d'être votre singe, et de vous contrefai +en tout. +Climène +Vous vous moquez de moi, Madame. +Elise +Pardonnez−moi, Madame. Qui voudroit se moquer de vous ? +Climène +Je ne suis pas un bon modèle, Madame. +Elise +Oh ! que si, Madame ! +Climène +Vous me flattez, Madame. +Elise +Point du tout, Madame. +Climène +Epargnez−moi, s'il vous plaît, Madame. +Elise +Je vous épargne aussi, Madame, et je ne dis pas la moitié de ce que je pense, Madame. +Climène +Ah mon Dieu ! brisons là, de grâce. Vous me jetteriez dans une confusion épouvantable. (A Uranie.) Enf +nous voilà deux contre vous, et l'opiniâtreté sied si mal aux personnes spirituelles... +Scène IV +Le Marquis, Climène, Galopin, Uranie, Elise +Galopin +Arrêtez, s'il vous plaît, Monsieur. +Le Marquis +Tu ne me connois pas, sans doute. +Galopin +Si fait, je vous connois ; mais vous n'entrerez pas. +Le Marquis +Ah ! que de bruit, petit laquais ! +Galopin +Cela n'est pas bien de vouloir entrer malgré les gens. +Le Marquis +Je veux voir ta maîtresse. +Galopin +Elle n'y est pas, vous dis−je. +Le Marquis +La voilà dans la chambre. +Galopin +Il est vrai, la voilà ; mais elle n'y est pas. +Uranie +Qu'est−ce donc qu'il y a là ? +Le Marquis +C'est votre laquais, Madame, qui fait le sot. +Galopin +Je lui dis que vous n'y êtes pas, Madame, et il ne veut pas laisser d'entrer. +Uranie +Et pourquoi dire à Monsieur que je n'y suis pas ? +Galopin +Vous me grondâtes, l'autre jour, de lui avoir dit que vous y étiez. +Uranie +Voyez cet insolent ! Je vous prie, Monsieur, de ne pas croire ce qu'il dit. C'est un petit écervelé, qui vous +pris pour un autre. +Le Marquis +Je l'ai bien vu, Madame ; et, sans votre respect, je lui aurois appris à connoître les gens de qualité. +Elise +Ma cousine vous est fort obligée de cette déférence. +Uranie +Un siége donc, impertinent. +Galopin +N'en voilà−t−il pas un ? +Uranie +Approchez−le. +(Le petit laquais pousse le siége rudement.) +Le Marquis +Votre petit laquais, Madame, a du mépris pour ma personne. +Elise +Il auroit tort, sans doute. +Le Marquis +C'est peut−être que je paye l'intérêt de ma mauvaise mine : hay, hay, hay, hay. +Elise +L'âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens. +Le Marquis +Sur quoi en étiez−vous, Mesdames, lorsque je vous ai interrompues ? +Uranie +Sur la comédie de L'Ecole des femmes. +Le Marquis +Je ne fais que d'en sortir. +Climène +Eh bien ! Monsieur, comment la trouvez−vous, s'il vous plaît ? +Le Marquis +Tout à fait impertinente. +Climène +Ah ! que j'en suis ravie ! +Le Marquis +C'est la plus méchante chose du monde. Comment, diable ! à peine ai−je pu trouver place ; j'ai pensé être +étouffé à la porte, et jamais on ne m'a tant marché sur les pieds. Voyez comme mes canons et mes rubans +sont ajustés, de grâce. +Elise +Il est vrai que cela crie vengeance contre L'Ecole des femmes, et que vous la condamnez avec justice. +Le Marquis +Il ne s'est jamais fait, je pense, une si méchante comédie. +Uranie +Ah ! voici Dorante que nous attendions. +Scène V +Dorante, Le Marquis, Climène, Elise, Uranie +Dorante +Ne bougez, de grâce, et n'interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatr +jours, fait presque l'entretien de toutes les maisons de Paris, et jamais on n'a rien vu de si plaisant que la +diversité des jugements qui se font là−dessus. Car enfin j'ai ouï condamner cette comédie à certaines gens +par les mêmes choses que j'ai vu d'autres estimer le plus. +Uranie +Voilà Monsieur le Marquis qui en dit force mal. +Le Marquis +Il est vrai, je la trouve détestable ; morbleu ! détestable du dernier détestable ; ce qu'on appelle détestabl +Dorante +Et moi, mon cher Marquis, je trouve le jugement détestable. +Le Marquis +Quoi ? Chevalier, est−ce que tu prétends soutenir cette pièce ? +Dorante +Oui, je prétends la soutenir. +Le Marquis +Parbleu ! je la garantis détestable. +Dorante +La caution n'est pas bourgeoise. Mais, Marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est−elle ce que +dis ? +Le Marquis +Pourquoi elle est détestable ? +Dorante +Oui. +Le Marquis +Elle est détestable, parce qu'elle est détestable. +Dorante +Après cela, il n'y aura plus rien à dire : voilà son procès fait. Mais encore instruis−nous, et nous dis les +défauts qui y sont. +Le Marquis +Que sais−je, moi ? je ne me suis pas seulement donné la peine de l'écouter. Mais enfin je sais bien que je +jamais rien vu de si méchant. Dieu me damne ; et Dorilas, contre qui j'étois, a été de mon avis. +Dorante +L'autorité est belle, et te voilà bien appuyé. +Le Marquis +Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait. Je ne veux point d'autre chose pour +témoigner qu'elle ne vaut rien. +Dorante +Tu es donc, Marquis, de ces Messieurs du bel air, qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, e +qui seroient fâchés d'avoir ri avec lui, fût−ce de la meilleure chose du monde ? Je vis l'autre jour sur le +théâtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre +monde ; et tout ce qui égayoit les autres ridoit son front. A tous les éclats de rire, il haussoit les épaules, e +regardoit le parterre en pitié ; et quelquefois aussi le regardant avec dépit, il lui disoit tout haut : "Ris don +parterre, ris donc." Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme +toute l'assemblée, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvoit pas mieux jouer qu'il fit. Apprends, Marq +je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie ; que la différenc +demi−louis d'or et de la pièce de quinze sols ne fait rien du tout au bon goût ; que debout et assis, on peut +donner un mauvais jugement ; et qu'enfin, à le prendre en général, je me fierois assez à l'approbation du +parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une +pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendr +aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. +Le Marquis +Te voilà donc, Chevalier, le défenseur du parterre ? Parbleu ! je m'en réjouis, et je ne manquerais pas de +l'avertir que tu es de ses amis. Hay, hay, hay, hay, hay, hay. +Dorante +Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos +marquis de Mascarille. J'enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgré leur qualité ; de +gens qui décident toujours et parlent hardiment de toutes choses, sans s'y connoître ; qui dans une coméd +se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons ; qui voyant un tableau, ou +écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre−sens, prennent par où ils peuve +les termes de l'art qu'ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. E +morbleu ! Messieurs, taisez−vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connoissance d'une chose ; n'appr +point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu'en ne disant mot, on croira peut−être que vous +d'habiles gens. +Le Marquis +Parbleu ! Chevalier, tu le prends là... +Dorante +Mon Dieu, Marquis, ce n'est pas à toi que je parle. C'est à une douzaine de Messieurs qui déshonorent les +gens de cour par leurs manières extravagantes, et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons t +Pour moi, je m'en veux justifier le plus qu'il me sera possible ; et je les dauberai tant en toutes rencontres +qu'à la fin ils se rendront sages. +Le Marquis +Dis−moi un peu, Chevalier, crois−tu que Lysandre ait de l'esprit ? +Dorante +Oui sans doute, et beaucoup. +Uranie +C'est une chose qu'on ne peut pas nier. +Le Marquis +Demandez−lui ce qui lui semble de L'Ecole des femmes : vous verrez qu'il vous dira qu'elle ne lui plaît p +Dorante +Eh ! mon Dieu ! il y en a beaucoup que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumière +même qui seroient bien fâchés d'être de l'avis des autres, pour avoir la gloire de décider. +Uranie +Il est vrai. Notre ami est de ces gens−là, sans doute. Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attend +par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, d +il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit +je suis sûre que, si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la +plus belle du monde. +Le Marquis +Et que direz−vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable, et dit qu'elle n'a pu +jamais souffrir les ordures dont elle est pleine ? +Dorante +Je dirai que cela est digne du caractère qu'elle a pris ; et qu'il y a des personnes qui se rendent ridicules, p +vouloir avoir trop d'honneur. Bien qu'elle ait de l'esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étan +sur le retour de l'âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et prétendent +les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celle−ci pousse l'affa +plus avant qu'aucune, et l'habileté de son scrupule découvre des saletés où jamais personne n'en avoit vu. +tient qu'il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la +sévérité de cette dame en veuille retrancher ou la tête ou la queue, pour les syllabes déshonnêtes qu'elle y +trouve. +Uranie +Vous êtes bien fou, Chevalier. +Le Marquis +Enfin, Chevalier, tu crois défendre ta comédie en faisant la satire de ceux qui la condamnent. +Dorante +Non pas ; mais je tiens que cette dame se scandalise à tort... +Elise +Tout beau, Monsieur le Chevalier, il pourroit y en avoir d'autres qu'elle qui seroient dans les mêmes +sentiments. +Dorante +Je sais bien que ce n'est pas vous, au moins ; et que lorsque vous avez vu cette représentation... +Elise +Il est vrai ; mais j'ai changé d'avis ; et Madame sait appuyer le sien par des raisons si convaincantes qu'e +m'a entraînée de son côté. +Dorante +Ah ! Madame, je vous demande pardon : et, si vous le voulez, je me dédirai, pour l'amour de vous, de to +ce que j'ai dit. +Climène +Je ne veux pas que ce soit pour l'amour de moi, mais pour l'amour de la raison ; car enfin cette pièce, à le +bien prendre, et tout à fait indéfendable, et je ne conçois pas... +Uranie +Ah ! voici l'auteur, Monsieur Lysidas. Il vient tout à propos pour cette matière. Monsieur Lysidas, prenez +siége vous−même, et vous mettez là. +Scène VI +Lysidas, Dorante, Le Marquis, Elise, Uranie, Climène +Lysidas +Madame, je viens un peu tard ; mais il m'a fallu lire ma pièce chez Madame la Marquise, dont je vous av +parlé ; et les louanges qui lui ont été données m'ont retenu une heure plus que je ne croyois. +Elise +C'est un grand charme que les louanges pour arrêter un auteur. +Uranie +Asseyez−vous donc, Monsieur Lysidas ; nous lirons votre pièce après souper. +Lysidas +Tous ceux qui étoient là doivent venir à sa première représentation, et m'ont promis de faire leur devoir +comme il faut. +Uranie +Je le crois. Mais, encore une fois, asseyez−vous, s'il vous plaît. Nous sommes ici sur une matière que je se +bien aise que nous poussions. +Lysidas +Je pense, Madame, que vous retiendrez aussi une loge pour ce jour−là. +Uranie +Nous verrons. Poursuivons, de grâce, notre discours. +Lysidas +Je vous donne avis, Madame, qu'elles sont presque toutes retenues. +Uranie +Voilà qui est bien. Enfin, j'avois besoin de vous, lorsque vous êtes venu, et tout le monde étoit ici contre m +Elise +Il s'est mis d'abord de votre côté ; mais maintenant qu'il sait que Madame est à la tête du parti contraire, j +pense que vous n'avez qu'à chercher un autre secours. +Climène +Non, non, je ne voudrois pas qu'il fît mal sa cour auprès de Madame votre cousine, et je permets à son esp +d'être du parti de son coeur. +Dorante +Avec cette permission, Madame, je prendrai la hardiesse de me défendre. +Uranie +Mais auparavant sachons les sentiments de Monsieur Lysidas. +Lysidas +Sur quoi, Madame ? +Uranie +Sur le sujet de L'Ecole des femmes. +Lysidas +Ha, ha. +Dorante +Que vous en semble ? +Lysidas +Je n'ai rien à dire là−dessus ; et vous savez qu'entre nous autres auteurs, nous devons parler des ouvrages +uns des autres avec beaucoup de circonspection. +Dorante +Mais encore, entre nous, que pensez−vous de cette comédie ? +Lysidas +Moi, Monsieur ? +Uranie +De bonne foi, dites−nous votre avis. +Lysidas +Je la trouve fort belle. +Dorante +Assurément ? +Lysidas +Assurément. Pourquoi non ? N'est−elle pas en effet la plus belle du monde ? +Dorante +Hom, hom, vous êtes un méchant diable, Monsieur Lysidas : vous ne dites pas ce que vous pensez. +Lysidas +Pardonnez−moi. +Dorante +Mon Dieu ! je vous connois. Ne dissimulons point. +Lysidas +Moi, Monsieur ? +Dorante +Je vois bien que le bien que vous dites de cette pièce n'est que par honnêteté, et que, dans le fond du coeu +vous êtes de l'avis de beaucoup de gens qui la trouvent mauvaise. +Lysidas +Hay, hay, hay. +Dorante +Avouez, ma foi, que c'est une méchante chose que cette comédie. +Lysidas +Il est vrai qu'elle n'est pas approuvée par les connoisseurs. +Le Marquis +Ma foi, Chevalier, tu en tiens, et te voilà payé de ta raillerie. Ah, ah, ah, ah, ah ! +Dorante +Pousse, mon cher Marquis, pousse. +Le Marquis +Tu vois que nous avons les savant de notre côté. +Dorante +Il est vrai, le jugement de Monsieur Lysidas est quelque chose de considérable. Mais Monsieur Lysidas v +bien que je ne me rende pas pour cela ; et puisque j'ai bien l'audace de me défendre contre les sentiments +Madame, il ne trouvera pas mauvais que je combatte les siens. +Elise +Quoi ? vous voyez contre vous Madame, Monsieur le Marquis et Monsieur Lysidas, et vous osez résister +encore ? Fi ! que cela est de mauvaise grâce ! +Climène +Voilà qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se puissent mettre en tête de donner +protection aux sottises de cette pièce. +Le Marquis +Dieu me damne, Madame, elle est misérable depuis le commencement jusqu'à la fin. +Dorante +Cela est bientôt dit, Marquis. Il n'est rien plus aisé que de trancher ainsi ; et je ne vois aucune chose qui +puisse être à couvert de la souveraineté de tes décisions. +Le Marquis +Parbleu ! tous les autres comédiens qui étoient là pour la voir en ont dit tous les maux du monde. +Dorante +Ah ! je ne dis plus mot : tu as raison, Marquis. Puisque les autres comédiens en disent du mal, il faut les +croire assurément. Ce sont tous gens éclairés et qui parlent sans intérêt. Il n'y a plus rien à dire, je me rend +Climène +Rendez−vous, ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les +immodesties de cette pièce, non plus que les satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes. +Uranie +Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. C +sortes de satires tombent directement sur les moeurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allo +point nous appliquer nous−mêmes les traits d'une censure générale ; et profitons de la leçon, si nous +pouvons, sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtr +doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics, où il ne faut jamais témoign +qu'on se voie ; et c'est se taxer hautement d'un défaut, que se scandaliser qu'on le reprenne. +Climène +Pour moi, je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse avoir, et je pense que je vis d'un air dans +monde à ne pas craindre d'être cherchée dans les peintures qu'on fait là des femmes qui se gouvernent ma +Elise +Assurément, Madame, on ne vous y cherchera point. Votre conduite est assez connue, et ce sont de ces so +de choses qui ne sont contestées de personne. +Uranie +Aussi, Madame, n'ai−je rien dit qui aille à vous ; et mes paroles, comme les satires de la comédie, demeu +dans la thèse générale. +Climène +Je n'en doute pas, Madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne sais pas de quelle façon vous receve +les injures qu'on dit à notre sexe dans un certain endroit de la pièce ; et pour moi, je vous avoue que je su +dans une colère épouvantable, de voir que cet auteur impertinent nous appelle des animaux. +Uranie +Ne voyez−vous pas que c'est un ridicule qu'il fait parler ? +Dorante +Et puis, Madame, ne savez−vous pas que les injures des amants n'offensent jamais ? qu'il est des amours +emportés aussi bien que des doucereux ? et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus étranges, et +quelque chose de pis encore, se prennent bien souvent pour des marques d'affection par celles mêmes qui +reçoivent ? +Elise +Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurois digérer cela, non plus que le potage et la tarte à la crème, do +Madame a parlé tantôt. +Le Marquis +Ah ! ma foi, oui, tarte à la crème ! voilà ce que j'avois remarqué tantôt ; tarte à la crème ! Que je vous s +obligé, Madame, de m'avoir fait souvenir de tarte à la crème ! Y a−t−il assez de pommes en Normandie p +tarte à la crème ? Tarte à la crème, morbleu ! tarte à la crème ! +Dorante +Eh bien ! que veux−tu dire : tarte à la crème ? +Le Marquis +Parbleu ! tarte à la crème, Chevalier. +Dorante +Mais encore ? +Le Marquis +Tarte à la crème ! +Dorante +Dis−nous un peu tes raisons. +Le Marquis +Tarte à la crème ! +Uranie +Mais il faut expliquer sa pensée, ce me semble. +Le Marquis +Tarte à la crème, Madame ! +Uranie +Que trouvez−vous là à redire ? +Le Marquis +Moi, rien. Tarte à la crème ! +Uranie +Ah ! je le quitte ! +Elise +Monsieur le Marquis s'y prend bien, et vous bourre de la belle manière. Mais je voudrois bien que Monsie +Lysidas voulût les achever et leur donner quelques petits coups de sa façon. +Lysidas +Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais, enf +sans choquer l'amitié que Monsieur le Chevalier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de +comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles +beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là dedans aujourd'hui : on ne court plus qu'à +cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous +avoue que le coeur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France. +Climène +Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là−dessus, et que le siècle s'encanaille furieusement. +Elise +Celui−là est joli encore, s'encanaille ! Est−ce vous qui l'avez inventé, Madame ? +Climène +Hé ! +Elise +Je m'en suis bien doutée. +Dorante +Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et q +les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange ? +Uranie +Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est b +touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre. +Dorante +Assurément, Madame ; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut−êtr +que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands +sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'entrer +comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre des défauts de tout le +monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où +l'on ne cherche point de ressemblance ; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donn +l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, i +faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y fai +reconnoître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé +dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut +plaisanter ; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. +Climène +Je crois être du nombre des honnêtes gens ; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce q +j'ai vu. +Le Marquis +Ma foi, ni moi non plus. +Dorante +Pour toi, Marquis, je ne m'en étonne pas : c'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades. +Lysidas +Ma foi, Monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froide +mon avis. +Dorante +La cour n'a pas trouvé cela. +Lysidas +Ah ! Monsieur, la cour ! +Dorante +Achevez, Monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connoît pas à ces choses +c'est le refuge ordinaire de vous autres, Messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, qu +d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumière des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, Monsieur Lysidas +que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres ; qu'on peut être habile avec un point de Venise et d +plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni ; que la grande épreuve de toutes vos +comédies, c'est le jugement de la cour ; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir ; +qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes ; et sans mettre en ligne de compte tous les gens +savants qui y sont, que, du simple bons sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une +manière d'esprit, qui sans comparaison juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des péda +Uranie +Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux p +acquérir quelque habitude de les connoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie +Dorante +La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. M +ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession ; et si l'on joue quelques marquis +trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâ +que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de +leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leur +ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers. +Lysidas +Molière est bien heureux, Monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au +fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent défauts visibles. +Uranie +C'est une étrange chose de vous autres Messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où +le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes u +haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable. +Dorante +C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés. +Uranie +Mais, de grâce, Monsieur Lysidas, faites−nous voir ces défauts dont je ne me suis point aperçue. +Lysidas +Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, Madame, que cette comédie pèche contre toutes les +règles de l'art. +Uranie +Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces Messieurs−là, et que je ne sais point les règles de l'art. +Dorante +Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tou +jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde ; et +cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plai +que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait +aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de +toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon +chemin. Veut−on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du pl +qu'il y prend ? +Uranie +J'ai remarqué une chose de ces Messieurs−là : c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les save +mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles. +Dorante +Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si +pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il +faudroit de nécessité que les règles eussent été mal faites. Moquons−nous donc de cette chicane où ils veu +assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons−n +aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements +pour nous empêcher d'avoir du plaisir. +Uranie +Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent ; et, lorsque je m'y +bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de rire. +Dorante +C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle +bonne sur les préceptes du Cuisinier françois. +Uranie +Il est vrai ; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par +nous−mêmes. +Dorante +Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont +nous voilà réduits à ne nous plus croire ; nos propres sens seront esclaves en toutes choses ; et, jusques a +manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon, sans le congé de Messieurs les experts. +Lysidas +Enfin, Monsieur, toute votre raison, c'est que L'Ecole des femmes a plu ; et vous ne vous souciez point +qu'elle soit dans les règles, pourvu... +Dorante +Tout beau, Monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que +cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle et qu'elle doit peu +soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. J +ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre ; et je ferois voir aisément que peut−être n'avons−nous point de piè +au théâtre plus régulière que celle−là. +Elise +Courage, Monsieur Lysidas ! nous sommes perdus si vous reculez. +Lysidas +Quoi ? Monsieur, la protase, l'épitase, et la péripétie ? ... +Dorante +Ah ! Monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots. Ne paroissez point si savant, de grâc +Humanisez votre discours, et parlez pour être entendu. Pensez−vous qu'un nom grec donne plus de poids +vos raisons ? Et ne trouveriez−vous pas qu'il fût aussi beau de dire l'exposition du sujet, que la protase, le +noeud, que l'épitase, et le dénouement, que la péripétie ? +Lysidas +Ce sont termes de l'art dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je +m'expliquerai d'une autre façon, et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je v +dire. Peut−on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre ? Car enfin, le nom +poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poème consiste +l'action ; et dans cette comédie−ci, il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des récits que vient fa +ou Agnès ou Horace. +Le Marquis +Ah ! ah ! Chevalier. +Climène +Voilà qui est spirituellement remarqué, et c'est prendre le fin des choses. +Lysidas +Est−il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, +surtout celui des enfants par l'oreille ? +Climène +Fort bien. +Elise +Ah ! +Lysidas +La scène du valet et de la servante au dedans de la maison, n'est−elle pas d'une longueur ennuyeuse, et tou +fait impertinente ? +Le Marquis +Cela est vrai. +Climène +Assurément. +Elise +Il a raison. +Lysidas +Arnolphe ne donne−t−il pas trop librement son argent à Horace ? Et puisque c'est le personnage ridicule +la pièce, falloit−il lui faire faire l'action d'un honnête homme ? +Le Marquis +Bon. La remarque est encore bonne. +Climène +Admirable. +Elise +Merveilleuse. +Lysidas +Le sermon et les Maximes ne sont−elles pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l'o +doit à nos mystères ? +Le Marquis +C'est bien dit. +Climène +Voilà parlé comme il faut. +Elise +Il ne se peut rien de mieux. +Lysidas +Et ce Monsieur de la Souche enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui paroît si sérieux en tant +d'endroits, ne descend−il point dans quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, +lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs +ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde ? +Le Marquis +Morbleu ! merveille ! +Climène +Miracle ! +Elise +Vivat ! Monsieur Lysidas. +Lysidas +Je laisse cent mille autres choses, de peur d'être ennuyeux. +Le Marquis +Parbleu ! Chevalier, te voilà mal ajusté. +Dorante +Il faut voir. +Le Marquis +Tu as trouvé ton homme, ma foi ! +Dorante +Peut−être +Le Marquis +Réponds, réponds, réponds, réponds. +Dorante +Volontiers. Il... +Le Marquis +Réponds donc, je te prie. +Dorante +Laisse−moi donc faire. Si... +Le Marquis +Parbleu ! je te défie de répondre. +Dorante +Oui, si tu parles toujours. +Climène +De grâce, écoutons ses raisons. +Dorante +Premièrement, il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d'actions qu +passent sur la scène, et les récits eux−mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet ; d'autant +qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à la personne intéressée, qui par là entre, à tous coups, dans +confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer +malheur qu'il craint. +Uranie +Pour moi, je trouve que la beauté du sujet de L'Ecole des femmes consiste dans cette confidence +perpétuelle ; et ce qui me paroît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tou +par une innocente qui est sa maîtresse, et par un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui +arrive. +Le Marquis +Bagatelle, bagatelle. +Climène +Foible réponse. +Elise +Mauvaises raisons. +Dorante +Pour ce qui est des enfants par l'oreille, ils ne sont plaisants que par réflexion à Arnolphe ; et l'auteur n'a +mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l'homme, et peint +d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu'a dite Agnès comme la chose la +plus belle du monde, et qui lui donne une joie inconcevable. +Le Marquis +C'est mal répondre. +Climène +Cela ne satisfait point. +Elise +C'est ne rien dire. +Dorante +Quant à l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante +n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres. +pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques−uns ont trouvée longue et froide, il est +certain qu'elle n'est pas sans raison, et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant son voyage, par la +pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, a +qu'il soit partout puni par les choses qu'il a cru faire la sûreté de ses précautions. +Le Marquis +Voilà des raisons qui ne valent rien. +Climène +Tout cela ne fait que blanchir. +Elise +Cela fait pitié. +Dorante +Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pa +trouvé qu'il choquât ce que vous dites ; et sans doute que ces paroles d'enfer et de chaudières bouillantes +assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle. Et quant au transpo +amoureux du cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je voudrois bien savoir si ce +pas faire la satire des amants, et si les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions, n +font pas des choses... ? +Le Marquis +Ma foi, Chevalier, tu ferois mieux de te taire. +Dorante +Fort bien. Mais enfin si nous nous regardions nous−mêmes, quand nous sommes bien amoureux... ? +Le Marquis +Je ne veux pas seulement t'écouter. +Dorante +Ecoute−moi, si tu veux. Est−ce que dans la violence de la passion... ? +Le Marquis +La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la. (Il chante.) +Dorante +Quoi... ? +Le Marquis +La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la. +Dorante +Je ne sais pas si... +Le Marquis +La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la. +Uranie +Il me semble que... +Le Marquis +La, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la. +Uranie +Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourroit bien faire une petite +comédie, et que cela ne seroit pas trop mal à la queue de L'Ecole des femmes. +Dorante +Vous avez raison. +Le Marquis +Parbleu ! Chevalier, tu jouerois là dedans un rôle qui ne te seroit pas avantageux. +Dorante +Il est vrai, Marquis. +Climène +Pour moi, je souhaiterois que cela se fît, pourvu qu'on traitât l'affaire comme elle s'est passée. +Elise +Et moi, je fournirois de bon coeur mon personnage. +Lysidas +Je ne refuserois pas le mien, que je pense. +Uranie +Puisque chacun en seroit content, Chevalier, faites un mémoire de tout, et le donnez à Molière, que vous +connoissez, pour le mettre en comédie. +Climène +Il n'auroit garde, sans doute, et ce ne seroit pas des vers à sa louange. +Uranie +Point, point ; je connois son humeur : il ne se soucie pas qu'on fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne d +monde. +Dorante +Oui. Mais quel dénouement pourroit−il trouver à ceci ? car il ne sauroit y avoir ni mariage, ni +reconnoissance ; et je ne sais point par où l'on pourroit faire finir la dispute. +Uranie +Il faudroit rêver quelque incident pour cela. +Scène VII et dernière +Galopin, Lysidas, Dorante, Le Marquis, Climène, Elise, Uranie +Galopin +Madame, on a servi sur table. +Dorante +Ah ! voilà justement ce qu'il faut pour le dénouement que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de +plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se +rende ; un petit laquais viendra dire qu'on a servi ; on se lèvera, et chacun ira souper. +Uranie +La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer là. +L'Impromptu de Versailles +Comédie +Représentée la première fois +à Versailles pour le roi +le 14e octobre 1663 et donnée depuis au public dans la salle du Palais−Royal +le 4e novembre de la même année 1663 +par la Troupe de Monsieur, frère unique du roi +Personnages +Molière, marquis ridicule. +Brécourt, homme de qualité. +De la Grange, marquis ridicule. +Du Croisy, poète. +La Thorillière, marquis fâcheux. +Béjart, homme qui fait le nécessaire. +Mlle du parc, marquise façonnière. +Mlle Béjart, prude. +Mlle de Brie, sage coquette. +Mlle Molière, satirique spirituelle. +Mlle du Croisy, peste doucereuse. +Mlle Hervé, servante précieuse. +La scène est à Versailles, dans la salle de la Comédie. +Scène I +Molière, Brécourt, la Grange, du Croisy, Mlle du Parc, Mlle Béjart, Mlle de Brie, Mlle Molière, Mlle du +Croisy, Mlle Hervé +Molière +Allons donc, Messieurs et Mesdames, vous moquez−vous avec votre longueur, et ne voulez−vous pas tou +venir ici ? La peste soit des gens ! Holà ho ! Monsieur de Brécourt ! +Brécourt +Quoi ? +Molière +Monsieur de la Grange ! +la Grange +Qu'est−ce ? +Molière +Monsieur du Croisy ! +Du Croisy +Plaît−il ? +Molière +Mademoiselle du Parc ! +Mademoiselle du parc +Hé bien ? +Molière +Mademoiselle Béjart ! +Mademoiselle Béjart +Qu'y a−t−il ? +Molière +Mademoiselle de Brie ! +Mademoiselle de Brie +Que veut−on ? +Molière +Mademoiselle du Croisy ! +Mademoiselle du Croisy +Qu'est−ce que c'est ? +Molière +Mademoiselle Hervé ! +Mademoiselle Hervé +On y va. +Molière +Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens−ci. Eh têtebleu ! Messieurs, me voulez−vous faire enrag +aujourd'hui ? +Brécourt +Que voulez−vous qu'on fasse ? Nous ne savons pas nos rôles ; et c'est nous faire enrager vous−même, qu +de nous obliger à jouer de la sorte. +Molière +Ah ! les étranges animaux à conduire que des comédiens ! +Mademoiselle Béjart +Eh bien, nous voilà. Que prétendez−vous faire ? +Mademoiselle du parc +Quelle est votre pensée ? +Mademoiselle de Brie +De quoi est−il question ? +Molière +De grâce, mettons−nous ici ; et puisque nous voilà tous habillés, et que le Roi ne doit venir de deux heure +employons ce temps à répéter notre affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses. +la Grange +Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas ? +Mademoiselle du parc +Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage. +Mademoiselle de Brie +Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre. +Mademoiselle Béjart +Et moi, je me prépare fort à tenir mon rôle à la main. +Mademoiselle Molière +Et moi aussi. +Mademoiselle Hervé +Pour moi, je n'ai pas grand'chose à dire. +Mademoiselle du Croisy +Ni moi non plus ; mais avec cela je ne répondrois pas de ne point manquer. +Du Croisy +J'en voudrois être quitte pour dix pistoles. +Brécourt +Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure. +Molière +Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer, et que feriez−vous donc si vous étiez en m +place ? +Mademoiselle Béjart +Qui, vous ? Vous n'êtes pas à plaindre ; car, ayant fait la pièce, vous n'avez pas peur d'y manquer. +Molière +Et n'ai−je à craindre que le manquement de mémoire ? Ne comptez−vous pour rien l'inquiétude d'un succ +qui ne regarde que moi seul ? Et pensez−vous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose +comique devant une assemblée comme celle−ci que d'entreprendre de faire rire des personnes qui nous +impriment le respect et ne rient que quand ils veulent ? Est−il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vi +à cette épreuve ? Et n'est−ce pas à moi de dire que je voudrois en être quitte pour toutes les choses du +monde ? +Mademoiselle Béjart +Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos précautions et n'auriez pas entrepris en huit jours c +que vous avez fait. +Molière +Le moyen de m'en défendre, quand un roi me l'a commandé ? +Mademoiselle Béjart +Le moyen ? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose, dans le peu de temps qu'on v +donne ; et tout autre, en votre place, ménageroit mieux sa réputation et se seroit bien gardé de se commet +comme vous faites. Où en serez−vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal ? et quel avantage pensez−vou +qu'en prendront tous vos ennemis ? +Mademoiselle de Brie +En effet ; il falloit s'excuser avec respect envers le Roi, ou demander du temps davantage. +Molière +Mon Dieu, Mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du +tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent ; et leur en +vouloir reculer le divertissement est en ôter pour eux toute la grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fasse +point attendre ; et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous +regarder dans ce qu'ils desirent de nous : nous ne sommes que pour leur plaire ; et lorsqu'ils nous ordonn +quelque chose, c'est à nous à profiter de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous +demandent que de ne s'en acquitter pas assez tôt ; et si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujo +la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandements. Mais songeons à répéter, s'il vous plaît. +Mademoiselle Béjart +Comment prétendez−vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rôles ? +Molière +Vous les saurez, vous dis−je ; et quand même vous ne les sauriez pas tout à fait, pouvez−vous pas y supp +de votre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous savez votre sujet ? +Mademoiselle Béjart +Je suis votre servante : la prose est pis encore que les vers. +Mademoiselle Molière +Voulez−vous que je vous dise ? vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul. +Molière +Taisez−vous, ma femme, vous êtes une bête. +Mademoiselle Molière +Grand merci, Monsieur mon mari. Voilà ce que c'est : le mariage change bien les gens, et vous ne m'aurie +pas dit cela il y a dix−huit mois. +Molière +Taisez−vous, je vous prie. +Mademoiselle Molière +C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu' +mari et un galand regardent la même personne avec des yeux si différents. +Molière +Que de discours ! +Mademoiselle Molière +Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferois sur ce sujet. Je justifierois les femmes de bien des choses don +on les accuse ; et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilit +des galans. +Molière +Ahy ! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant : nous avons autre chose à faire. +Mademoiselle Béjart +Mais puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous, que +n'avez−vous fait cette comédie des comédiens, dont vous nous avez parlé il y a longtemps ? C'étoit une +affaire toute trouvée et qui venoit fort bien à la chose, et d'autant mieux qu'ayant entrepris de vous peindre +vous ouvroient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur portrait, à bien plus just +titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut être appelé le vôtre. Car vouloir contrefaire un comédien dans un rô +comique, ce n'est pas le peindre lui−même, c'est peindre d'après lui les personnages qu'il représente et se +servir des mêmes traits et des mêmes couleurs qu'il est obligé d'employer aux différents tableaux des +caractères ridicules qu'il imite d'après nature ; mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est +peindre par des défauts qui sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni les ge +ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoît. +Molière +Il est vrai ; mais j'ai mes raisons pour ne le pas faire, et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valût la +peine ; et puis il falloit plus de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours de comédies sont les +mêmes que les nôtres, à peine ai−je été les voir que trois ou quatre fois depuis que nous sommes à Paris ; +n'ai attrapé de leur manière de réciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux, et j'aurois eu besoin de les +étudier davantage pour faire des portraits bien ressemblants. +Mademoiselle du parc +Pour moi, j'en ai reconnu quelques−uns dans votre bouche. +Mademoiselle de Brie +Je n'ai jamais ouï parler de cela. +Molière +C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête, et que j'ai laissée là comme une bagatelle, une badine +qui peut−être n'auroit point fait rire. +Mademoiselle de Brie +Dites−la−moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres. +Molière +Nous n'avons pas le temps maintenant. +Mademoiselle de Brie +Seulement deux mots. +Molière +J'avois songé une comédie où il y auroit eu un poète, que j'aurois représenté moi−même, qui seroit venu p +offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. "Avez−vous, auroit−il d +des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage ? Car ma pièce est une pièc +− Eh ! Monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trou +raisonnables partout où nous avons passé. − Et qui fait les rois parmi vous ? − Voilà un acteur qui s'en +démêle parfois. − Qui ? Ce jeune homme bien fait ? Vous moquez−vous ? Il faut un roi qui soit gros et +gras comme quatre, un roi, morbleu ! qui soit entripaillé comme il faut, un roi d'une vaste circonférence, +qui puisse remplir un trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi d'une taille galante ! Voilà déjà u +grand défaut ; mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de vers." Là−dessus le comédien auroit +récité, par exemple, quelques vers du roi de Nicomède : +Te le dirai−je, Araspe ? il m'a trop bien servi ; +Augmentant mon pouvoir... +le plus naturellement qu'il auroit été possible. Et le poète : "Comment ? vous appelez cela réciter ? C'est +railler ! il faut dire les choses avec emphase. Ecoutez−moi. +(Imitant Montfleury, excellent acteur de l'Hôtel de Bourgogne.) +Te le dirai−je, Araspe ? ... etc. +Voyez−vous cette posture ? Remarquez bien cela. Là, appuyer comme il faut le dernier vers. Voilà ce qu +attire l'approbation et fait faire le brouhaha. − Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble +qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne pre +guère ce ton de démoniaque. − Vous ne savez ce que c'est. Allez−vous−en réciter comme vous faites, vou +verrez si vous ferez faire aucun ah ! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante." Là−dessus une +comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace, +Iras−tu, ma chère âme, et ce funeste honneur +Te plaît−il aux dépens de tout notre bonheur ? +− Hélas ! je vois trop bien..., etc. +tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poète aussitôt : "Vous vous +moquez, vous ne faites rien qui vaille, et voici comme il faut réciter cela. +(Imitant Mlle Beauchâteau, comédienne de l'Hôtel de Bourgogne.) +Iras−tu, ma chère âme,... etc. +Non, je te connois mieux..., etc. +Voyez−vous comme cela est naturel et passionné ? Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plu +grandes afflictions." Enfin, voilà l'idée ; et il auroit parcouru de même tous les acteurs et toutes les actrice +Mademoiselle de Brie +Je trouve cette idée assez plaisante, et j'en ai reconnu là dès le premier vers. Continuez, je vous prie. +Molière, imitant Beauchâteau, aussi comédien, dans les stances du Cid. +Percé jusques au fond du coeur..., etc. +Et celui−ci, le reconnoîtrez−vous bien dans Pompée de Sertorius ? +(Imitant Hauteroche, aussi comédien.) +L'inimitié qui règne entre les deux partis, +N'y rend pas de l'honneur..., etc. +Mademoiselle de Brie +Je le reconnois un peu, je pense. +Molière +Et celui−ci ? +(Imitant de Villiers, aussi comédien.) +Seigneur, Polybe est mort..., etc. +Mademoiselle de Brie +Oui, je sais qui c'est ; mais il y en a quelques−uns d'entre eux, je crois, que vous auriez peine à contrefair +Molière +Mon Dieu, il n'y en a point qu'on ne pût attraper par quelque endroit, si je les avois bien étudiés. Mais vou +me faites perdre un temps qui nous est cher. Songeons à nous, de grâce, et ne nous amusons point davanta +discourir. (Parlant à de la Grange.) Vous, prenez garde à bien représenter avec moi votre rôle de marquis. +Mademoiselle Molière +Toujours des marquis ! +Molière +Oui, toujours des marquis. Que diable voulez−vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre ? +marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme dans toutes les comédies anciennes on voit +toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il fau +toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. +Mademoiselle Béjart +Il est vrai, on ne s'en sauroit passer. +Molière +Pour vous, Mademoiselle... +Mademoiselle du parc +Mon Dieu, pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m'avez +donné ce rôle de façonnière. +Molière +Mon Dieu, Mademoiselle, voilà comme vous disiez lorsque l'on vous donna celui de la Critique de l'Ecole +des femmes ; cependant vous vous en êtes acquittée à merveille, et tout le monde est demeuré d'accord qu +ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez−moi, celui−ci sera de même ; et vous le jouerez mieu +que vous ne pensez. +Mademoiselle du parc +Comment cela se pourroit−il faire ? car il n'y a point de personne au monde qui soit moins façonnière qu +moi. +Molière +Cela est vrai ; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne, de bien +représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. Tâchez donc de bien prendre, tous, le carac +de vos rôles, et de vous figurer que vous êtes ce que vous représentez. +(A du Croisy.) Vous faites le poète, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air +pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude +prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère +orthographe. +(A Brécourt.) Pour vous, vous faites un honnête homme de cour, comme vous avez déjà fait dans la Critiq +de l'Ecole des femmes, c'est−à−dire que vous devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticu +le moins qu'il vous sera possible. +(A de la Grange.) Pour vous, je n'ai rien à vous dire. +(A Mademoiselle Béjart.) Vous, vous représentez une de ces femmes qui, pourvu qu'elles ne fassent point +l'amour, croient que tout le reste leur est permis, de ces femmes qui se retranchent toujours fièrement sur +pruderie, regardent un chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualités que possèdent l +autres ne soient rien en comparaison d'un misérable honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours ce +caractère devant les yeux, pour en bien faire les grimaces. +(A Mademoiselle de Brie.) Pour vous, vous faites une de ces femmes qui pensent être les plus vertueuses +personnes du monde pourvu qu'elles sauvent les apparences, de ces femmes qui croient que le péché n'est +dans le scandale, qui veulent conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement honnê +et appellent amis ce que les autres nomment galans. Entrez bien dans ce caractère. +(A Mademoiselle Molière.) Vous, vous faites le même personnage que dans la Critique, et je n'ai rien à vo +dire, non plus qu'à Mademoiselle du Parc. +(A Mademoiselle du Croisy.) Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prêtent doucement de +charités à tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroien +bien fâchées d'avoir souffert qu'on eût dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous acquitterez pas m +de ce rôle. +(A Mademoiselle Hervé.) Et pour vous, vous êtes la soubrette de la Précieuse, qui se mêle de temps en tem +dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous les termes de sa maîtresse. Je vous dis tous vos +caractères, afin que vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit. Commençons maintenant à répéter, e +voyons comme cela ira. Ah ! voici justement un fâcheux ! Il ne nous falloit plus que cela. +Scène II +La Thorillière, Molière, etc. +La Thorillière +Bonjour, Monsieur Molière. +Molière +Monsieur, votre serviteur. La peste soit de l'homme ! +La Thorillière +Comment vous en va ? +Molière +Fort bien, pour vous servir. Mesdemoiselles, ne... +La Thorillière +Je viens d'un lieu où j'ai bien dit du bien de vous. +Molière +Je vous suis obligé. Que le diable t'emporte ! Ayez un peu soin... +La Thorillière +Vous jouez une pièce nouvelle aujourd'hui ? +Molière +Oui, Monsieur. N'oubliez pas... +La Thorillière +C'est le Roi qui vous la fait faire ? +Molière +Oui, Monsieur. De grâce, songez... +La Thorillière +Comment l'appelez−vous ? +Molière +Oui, Monsieur. +La Thorillière +Je vous demande comment vous la nommez. +Molière +Ah ! ma foi, je ne sais. Il faut, s'il vous plaît, que vous... +La Thorillière +Comment serez−vous habillés ? +Molière +Comme vous voyez. Je vous prie... +La Thorillière +Quand commencerez−vous ? +Molière +Quand le Roi sera venu. Au diantre le questionnaire ! +La Thorillière +Quand croyez−vous qu'il vienne ? +Molière +La peste m'étouffe, Monsieur, si je le sais. +La Thorillière +Savez−vous point ? ... +Molière +Tenez, Monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde ; je ne sais rien de tout ce que vous pourrez m +demander, je vous jure. J'enrage ! Ce bourreau vient, avec un air tranquille, vous faire des questions, et n +soucie pas qu'on ait en tête d'autres affaires. +La Thorillière +Mesdemoiselles, votre serviteur. +Molière +Ah ! bon, le voilà d'un autre côté. +La Thorillière, à Mademoiselle du Croisy. +Vous voilà belle comme un petit ange. Jouez−vous toutes deux aujourd'hui ? (En regardant Mademoisell +Hervé.) +Mademoiselle du Croisy +Oui, Monsieur. +La Thorillière +Sans vous, la comédie ne vaudroit pas grand'chose. +Molière +Vous ne voulez pas faire en aller cet homme−là ? +Mademoiselle de Brie +Monsieur, nous avons ici quelque chose à répéter ensemble. +La Thorillière +Ah ! parbleu ! je ne veux pas vous empêcher : vous n'avez qu'à poursuivre. +Mademoiselle de Brie +Mais... +La Thorillière +Non, non, je serois fâché d'incommoder personne. Faites librement ce que vous avez à faire. +Mademoiselle de Brie +Oui, mais... +La Thorillière +Je suis homme sans cérémonie, vous dis−je, et vous pouvez répéter ce qui vous plaira. +Molière +Monsieur, ces demoiselles ont peine à vous dire qu'elles souhaiteroient fort que personne ne fût ici pendan +cette répétition. +La Thorillière +Pourquoi ? il n'y a point de danger pour moi. +Molière +Monsieur, c'est une coutume qu'elles observent, et vous aurez plus de plaisir quand les choses vous +surprendront. +La Thorillière +Je m'en vais donc dire que vous êtes prêts. +Molière +Point du tout, Monsieur ; ne vous hâtez pas, de grâce. +Scène III +Molière, La Grange, etc. +Molière +Ah ! que le monde est plein d'impertinents ! Or sus, commençons. Figurez−vous donc premièrement que +scène est dans l'antichambre du Roi ; car c'est un lieu où il se passe tous les jours des choses assez plaisan +Il est aisé de faire venir là toutes les personnes qu'on veut, et on peut trouver des raisons même pour y +autoriser la venue des femmes que j'introduis. La comédie s'ouvre par deux marquis qui se rencontrent. +Souvenez−vous bien, vous, de venir, comme je vous ai dit, là, avec cet air qu'on nomme le bel air, peigna +votre perruque et grondant une petite chanson entre vos dents. La, la, la, la, la, la. Rangez−vous donc, vou +autres, car il faut du terrain à deux marquis ; et ils ne sont pas gens à tenir leur personne dans un petit esp +Allons, parlez. +la Grange +"Bonjour, Marquis." +Molière +Mon Dieu, ce n'est point là le ton d'un marquis ; il faut le prendre un peu plus haut ; et la plupart de ces +Messieurs affectent une manière de parler particulière, pour se distinguer du commun : "Bonjour, Marqu +Recommencez donc. +la Grange +"Bonjour, Marquis." +Molière +"Ah ! Marquis, ton serviteur." +la Grange +"Que fais−tu là ? " +Molière +"Parbleu ! tu vois : j'attends que tous ces Messieurs aient débouché la porte, pour présenter là mon visag +la Grange +"Têtebleu ! quelle foule ! Je n'ai garde de m'y aller frotter, et j'aime mieux entrer des derniers." +Molière +"Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n'entrer point, et qui ne laissent pas de se presser et d'occuper +toutes les avenues de la porte." +la Grange +"Crions nos deux noms à l'huissier, afin qu'il nous appelle." +Molière +"Cela est bon pour toi ; mais pour moi, je ne veux pas être joué par Molière." +la Grange +"Je pense pourtant, Marquis, que c'est toi qu'il joue dans la Critique." +Molière +"Moi ? Je suis ton valet : c'est toi−même en propre personne." +la Grange +"Ah ! ma foi, tu es bon de m'appliquer ton personnage." +Molière +"Parbleu ! je te trouve plaisant de me donner ce qui t'appartient." +la Grange +"Ha, ha, ha, cela est drôle." +Molière +"Ha, ha, ha, cela est bouffon." +la Grange +"Quoi ! tu veux soutenir que ce n'est pas toi qu'on joue dans le marquis de la Critique ? " +Molière +"Il est vrai, c'est moi. Détestable, morbleu ! détestable ! tarte à la crème ! C'est moi, c'est moi, assuréme +c'est moi." +la Grange +"Oui, parbleu ! c'est toi ; tu n'as que faire de railler ; et si tu veux, nous gagerons, et verrons qui a raison +des deux." +Molière +"Et que veux−tu gager encore ? " +la Grange +"Je gage cent pistoles que c'est toi." +Molière +"Et moi, cent pistoles que c'est toi." +la Grange +"Cent pistoles comptant ? " +Molière +"Comptant : quatre−vingt−dix pistoles sur Amyntas et dix pistoles comptant." +la Grange +"Je le veux." +Molière +"Cela est fait." +la Grange +"Ton argent court grand risque." +Molière +"Le tien est bien aventuré." +la Grange +"A qui nous en rapporter ? " +Scène IV +Molière, Brécourt, La Grange, etc. +Molière +"Voici un homme qui nous jugera. Chevalier ! " +Brécourt +"Quoi ? " +Molière +Bon. Voilà l'autre qui prend le ton de marquis ! Vous ai−je pas dit que vous faites un rôle où l'on doit par +naturellement ? +Brécourt +Il est vrai. +Molière +Allons donc." Chevalier ! " +Brécourt +"Quoi ? " +Molière +"Juge−nous un peu sur une gageure que nous avons faite." +Brécourt +"Et quelle ? " +Molière +"Nous disputons qui est le marquis de la Critique de Molière : il gage que c'est moi, et moi je gage que c' +lui." +Brécourt +"Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous êtes fous tous deux, de vouloir vous appliquer ces sort +de choses ; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeoie +de même chose que vous. Il disoit que rien ne lui donnoit du déplaisir comme d'être accusé de regarder +quelqu'un dans les portraits qu'il fait ; que son dessein est de peindre les moeurs sans vouloir toucher aux +personnes, et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en l'air, et des fantômes +proprement, qu'il habille à sa fantaisie, pour réjouir les spectateurs ; qu'il seroit bien fâché d'y avoir jama +marqué qui que ce soit ; et que si quelque chose étoit capable de le dégoûter de faire des comédies, c'étoi +ressemblances qu'on y vouloit toujours trouver, et dont ses ennemis tâchoient malicieusement d'appuyer l +pensée, pour lui rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé. Et en e +je trouve qu'il a raison ; car pourquoi vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, +chercher à lui faire des affaires en disant hautement : "Il joue un tel" lorsque ce sont des choses qui peuve +convenir à cent personnes ? Comme l'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts +hommes, et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractè +qui ne rencontre quelqu'un dans le monde ; et s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé toutes les personnes où +l'on peut trouver les défauts qu'il peint, il faut sans doute qu'il ne fasse plus de comédies." +Molière +"Ma foi, Chevalier, tu veux justifier Molière, et épargner notre ami que voilà." +la Grange +"Point du tout. C'est toi qu'il épargne, et nous trouverons d'autres juges." +Molière +"Soit. Mais, dis−moi, Chevalier, crois−tu pas que ton Molière est épuisé maintenant, et qu'il ne trouvera p +de matière pour... ? " +Brécourt +"Plus de matière ? Eh ! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons +guère le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit." +Molière +Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit. Ecoutez−le−moi dire un peu. "Et qu'il ne trouvera pl +de matière pour... − Plus de matière ? Hé ! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, e +nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois−tu q +ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes ? Et, sans sortir de la cour, n'a−t−il pas encore +vingt caractères de gens où il n'a point touché ? N'a−t−il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grand +amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? N'a−t−il pas ces +adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et +dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au coeur à ceux qui les écoutent ? N'a−t−il pas +lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité +vous accablent dans la disgrâce ? N'a−t−il pas ceux qui sont toujours mécontents de la cour, ces suivants +inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis−je, qui pour services ne peuvent compter que des +importunités, et qui veulent que l'on les récompense d'avoir obsédé le Prince dix ans durant ? N'a−t−il pa +ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droit et à gauche, et courent à +ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié ? "Monsieur, votre +très−humble serviteur. − Monsieur, je suis tout à votre service. − Tenez−moi des vôtres, mon cher. − Fait +état de moi, Monsieur, comme du plus chaud de vos amis. − Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. − +Ah ! Monsieur, je ne vous voyois pas ! Faites−moi la grâce de m'employer. Soyez persuadé que je suis +entièrement à vous. Vous êtes l'homme du monde que je révère le plus. Il n'y a personne que j'honore à l'é +de vous. Je vous conjure de le croire. Je vous supplie de n'en point douter. − Serviteur. − Très−humble va +Va, va, Marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra ; et tout ce qu'il a touché jusqu'ici +n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste." Voilà à peu près comme cela doit être joué. +Brécourt +C'est assez. +Molière +Poursuivez. +Brécourt +"Voici Climène et Elise." +Molière +Là−dessus vous arrivez toutes deux. (A Mademoiselle au Parc.) Prenez bien garde, vous, à vous déhanche +comme il faut, et à faire bien des façons. Cela vous contraindra un peu ; mais qu'y faire ? Il faut parfois s +faire violence. +Mademoiselle Molière +"Certes, Madame, je vous ai reconnue de loin, et j'ai bien vu à votre air que ce ne pouvoit être une autre q +vous. +Mademoiselle du parc +Vous voyez : je viens attendre ici la sortie d'un homme avec qui j'ai une affaire à démêler. +Mademoiselle Molière +Et moi de même." +Molière +Mesdames, voilà des coffres qui vous serviront de fauteuils. +Mademoiselle du parc +"Allons, Madame, prenez place s'il vous plaît. +Mademoiselle Molière +Après vous, Madame." +Molière +Bon. Après ces petites cérémonies muettes, chacun prendra place et parlera assis, hors les marquis, qui tan +se lèveront et tantôt s'assoiront, suivant leur inquiétude naturelle. "Parbleu ! Chevalier, tu devrois faire +prendre médecine à tes canons. +Brécourt +Comment ? +Molière +Ils se portent fort mal. +Brécourt +Serviteur à la turlupinade ! +Mademoiselle Molière +Mon Dieu ! Madame, que je vous trouve le teint d'une blancheur éblouissante, et les lèvres d'un couleur d +feu surprenant ! +Mademoiselle du parc +Ah ! que dites−vous là, Madame ? ne me regardez point, je suis du dernier laid aujourd'hui. +Mademoiselle Molière +Eh ! Madame, levez un peu votre coiffe. +Mademoiselle du parc +Fi ! Je suis épouvantable, vous dis−je, et je me fais peur à moi−même. +Mademoiselle Molière +Vous êtes si belle ! +Mademoiselle du parc +Point, point. +Mademoiselle Molière +Montrez−vous. +Mademoiselle du parc +Ah ! fi donc, je vous prie ! +Mademoiselle Molière +De grâce. +Mademoiselle du parc +Mon Dieu, non. +Mademoiselle Molière +Si fait. +Mademoiselle du parc +Vous me désespérez. +Mademoiselle Molière +Un moment. +Mademoiselle du parc +Ahy. +Mademoiselle Molière +Résolûment, vous vous montrerez. On ne peut point se passer de vous voir. +Mademoiselle du parc +Mon Dieu, que vous êtes une étrange personne ! Vous voulez furieusement ce que vous voulez. +Mademoiselle Molière +Ah ! Madame, vous n'avez aucun désavantage à paroître au grand jour, je vous jure. Les méchantes gens +assuroient que vous mettiez quelque chose ! Vraiment, je les démentirai bien maintenant. +Mademoiselle du parc +Hélas ! je ne sais pas seulement ce qu'on appelle mettre quelque chose. Mais où vont ces dames ? +Scène V +Mlle de Brie, Mlle du Parc, etc. +Mademoiselle de Brie +Vous voulez bien, Mesdames, que nous vous donnions, en passant, la plus agréable nouvelle du monde. V +Monsieur Lysidas qui vient de nous avertir qu'on a fait une pièce contre Molière, que les grands comédien +vont jouer. +Molière +Il est vrai, on me l'a voulu lire ; et c'est un nommé Br... Brou... Brossaut qui l'a faite. +Du Croisy +Monsieur, elle est affichée sous le nom de Boursaut ; mais, à vous dire le secret, bien des gens ont mis la +main à cet ouvrage, et l'on en doit concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les +comédiens regardent Molière comme leur plus grand ennemi, nous nous sommes tous unis pour le desserv +Chacun de nous a donné un coup de pinceau à son portrait ; mais nous nous sommes bien gardés d'y mett +nos noms : il lui auroit été trop glorieux de succomber, aux yeux du monde, sous les efforts de tout le +Parnasse ; et pour rendre sa défaite plus ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprès un auteur san +réputation. +Mademoiselle du parc +Pour moi, je vous avoue que j'en ai toutes les joies imaginables. +Molière +Et moi aussi. Par la sambleu ! le railleur sera raillé ; il aura sur les doigts, ma foi ! +Mademoiselle du parc +Cela lui apprendra à vouloir satiriser tout. Comment ? cet impertinent ne veut pas que les femmes aient d +l'esprit ? Il condamne toutes nos expressions élevées et prétend que nous parlions toujours terre à terre ! +Mademoiselle de Brie +Le langage n'est rien ; mais il censure tous nos attachements, quelque innocents qu'ils puissent être ; et d +façon qu'il en parle, c'est être criminelle que d'avoir du mérite. +Mademoiselle du Croisy +Cela est insupportable. Il n'y a pas une femme qui puisse plus rien faire. Que ne laisse−t−il en repos nos +maris, sans leur ouvrir les yeux et leur faire prendre garde à des chose dont ils ne s'avisent pas ? +Mademoiselle Béjart +Passe pour tout cela ; mais il satirise même les femmes de bien, et ce méchant plaisant leur donne le titre +d'honnêtes diablesses. +Mademoiselle Molière +C'est un impertinent. Il faut qu'il en ait tout le soûl. +Du Croisy +La représentation de cette comédie, Madame, aura besoin d'être appuyée, et les comédiens de l'Hôtel... +Mademoiselle du parc +Mon Dieu, qu'ils n'appréhendent rien. Je leur garantis le succès de leur pièce, corps pour corps. +Mademoiselle Molière +Vous avez raison, Madame. Trop de gens sont intéressés à la trouver belle. Je vous laisse à penser si tous +ceux qui se croient satirisés par Molière ne prendront pas l'occasion de se venger de lui en applaudissant à +cette comédie. +Brécourt +Sans doute, et pour moi je réponds de douze marquis, de six précieuses, de vingt coquettes, et de trente co +qui ne manqueront pas d'y battre des mains. +Mademoiselle Molière +En effet. Pourquoi aller offenser toutes ces personnes−là, et particulièrement les cocus, qui sont les meille +gens du monde ? +Molière +Par la sambleu ! on m'a dit qu'on le va dauber, lui et toutes ses comédies, de la belle manière, et que les +comédiens et les auteurs, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, sont diablement animés contre lui. +Mademoiselle Molière +Cela lui sied fort bien. Pourquoi fait−il de méchantes pièces que tout Paris va voir, et où il peint si bien le +gens, que chacun s'y connoît ? Que ne fait−il des comédies comme celles de Monsieur Lysidas ? Il n'aur +personne contre lui, et tous les auteurs en diroient du bien. Il est vrai que de semblables comédies n'ont pa +grand concours de monde ; mais, en revanche, elles sont toujours bien écrites, personne n'écrit contre elle +et tous ceux qui les voient meurent d'envie de les trouver belles. +Du Croisy +Il est vrai que j'ai l'avantage de ne point faire d'ennemis, et que tous mes ouvrages ont l'approbation des +savants. +Mademoiselle Molière +Vous faites bien d'être content de vous. Cela vaut mieux que tous les applaudissements du public, et que t +l'argent qu'on sauroit gagner aux pièces de Molière. Que vous importe qu'il vienne du monde à vos coméd +pourvu qu'elles soient approuvées par Messieurs vos confrères ? +la Grange +Mais quand jouera−t−on le Portrait du peintre ? +Du Croisy +Je ne sais ; mais je me prépare fort à paroître des premiers sur les rangs, pour crier : "Voilà qui est beau +Molière +Et moi de même, parbleu ! +la Grange +Et moi aussi, Dieu me sauve ! +Mademoiselle du parc +Pour moi, j'y payerai de ma personne comme il faut ; et je réponds d'une bravoure d'approbation, qui met +en déroute tous les jugements ennemis. C'est bien la moindre chose que nous devions faire, que d'épauler +nos louanges le vengeur de nos intérêts. +Mademoiselle Molière +C'est fort bien dit. +Mademoiselle de Brie +Et ce qu'il nous faut faire toutes. +Mademoiselle Béjart +Assurément. +Mademoiselle du Croisy +Sans doute. +Mademoiselle Hervé +Point de quartier à ce contrefaiseur de gens. +Molière +Ma foi, Chevalier, mon ami, il faudra que ton Molière se cache. +Brécourt +Qui, lui ? Je te promets, Marquis, qu'il fait dessein d'aller, sur le théâtre, rire avec tous les autres du portr +qu'on a fait de lui. +Molière +Parbleu ! ce sera donc du bout des dents qu'il y rira +Brécourt +Va, va, peut−être qu'il y trouvera plus de sujets de rire que tu ne penses. On m'a montré la pièce ; et comm +tout ce qu'il y a d'agréable sont effectivement les idées qui ont été prises de Molière, la joie que cela pourr +donner n'aura pas lieu de lui déplaire, sans doute ; car, pour l'endroit où on s'efforce de le noircir, je suis l +plus trompé du monde, si cela est approuvé de personne ; et quant à tous les gens qu'ils ont tâché d'anime +contre lui, sur ce qu'il fait, dit−on, des portraits trop ressemblants, outre que cela est de fort mauvaise grâc +je ne vois rien de plus ridicule et de plus mal repris ; et je n'avois pas cru jusqu'ici que ce fût un sujet de +blâme pour un comédien que de peindre trop bien les hommes. +la Grange +Les comédiens m'ont dit qu'ils l'attendoient sur la réponse, et que... +Brécourt +Sur la réponse ? Ma foi, je le trouverois un grand fou, s'il se mettoit en peine de répondre à leurs invectiv +Tout le monde sait assez de quel motif elles peuvent partir ; et la meilleure réponse qu'il leur puisse faire +c'est une comédie qui réussisse comme toutes ses autres. Voilà le vrai moyen de se venger d'eux comme i +faut ; et de l'humeur dont je les connois, je suis fort assuré qu'une pièce nouvelle qui leur enlèvera le mon +les fâchera bien plus que toutes les satires qu'on pourroit faire de leurs personnes. +Molière +"Mais, Chevalier..." +Mademoiselle Béjart +Souffrez que j'interrompe pour un peu la répétition. Voulez−vous que je vous die ? Si j'avois été en votre +place, j'aurois poussé les choses autrement. Tout le monde attend de vous une réponse vigoureuse ; et apr +la manière dont on m'a dit que vous étiez traité dans cette comédie, vous étiez en droit de tout dire contre +comédiens, et vous deviez n'en épargner aucun. +Molière +J'enrage de vous ouïr parler de la sorte ; et voilà votre manie, à vous autres femmes. Vous voudriez que j +prisse feu d'abord contre eux, et qu'à leur exemple j'allasse éclater promptement en invectives et en injure +Le bel honneur que j'en pourrois tirer, et le grand dépit que je leur ferois ! Ne se sont−ils pas préparés de +bonne volonté à ces sortes de choses ? Et lorsqu'ils ont délibéré s'ils joueroient le Portrait du peintre, sur +crainte d'une riposte, quelques−uns d'entre eux n'ont−ils pas répondu : "Qu'il nous rende toutes les injure +qu'il voudra, pourvu que nous gagnions de l'argent ? " N'est−ce pas là la marque d'une âme fort sensible à +honte ? et ne vengerois−je pas bien d'eux en leur donnant ce qu'ils veulent bien recevoir ? +Mademoiselle de Brie +Ils se sont fort plaints, toutefois, de trois ou quatre mots que vous avez dits d'eux dans la Critique et dans +Précieuses. +Molière +Il est vrai, ces trois ou quatre mots sont fort offensants, et ils ont grande raison de les citer. Allez, allez, ce +n'est pas cela. Le plus grand mal que je leur aie fait, c'est que j'ai eu le bonheur de plaire un peu plus qu'il +n'auroient voulu ; et tout leur procédé, depuis que nous sommes venus à Paris, a trop marqué ce qui les +touche. Mais laissons−les faire tant qu'ils voudront ; toutes leurs entreprises ne doivent point m'inquiéter +critiquent mes pièces ; tant mieux ; et Dieu me garde d'en faire jamais qui leur plaise ! Ce seroit une +mauvaise affaire pour moi. +Mademoiselle de Brie +Il n'y a pas grand plaisir pourtant à voir déchirer ses ouvrages. +Molière +Et qu'est−ce que cela me fait ? N'ai−je pas obtenu de ma comédie tout ce que j'en voulois obtenir, puisqu +a eu le bonheur d'agréer aux augustes personnes à qui particulièrement je m'efforce de plaire ? N'ai−je pa +lieu d'être satisfait de sa destinée, et toutes leurs censures ne viennent−elles pas trop tard ? Est−ce moi, je +vous prie, que cela regarde maintenant ? et lorsqu'on attaque une pièce qui a eu du succès, n'est−ce pas +attaquer plutôt le jugement de ceux qui l'ont approuvée que l'art de celui qui l'a faite ? +Mademoiselle de Brie +Ma foi, j'aurois joué ce petit Monsieur l'auteur, qui se mêle d'écrire contre des gens qui ne songent pas à l +Molière +Vous êtes folle. Le beau sujet à divertir la cour que Monsieur Boursaut ! Je voudrois bien savoir de quell +façon on pourroit l'ajuster pour le rendre plaisant, et si, quand on le berneroit sur un théâtre, il seroit assez +heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d'honneur que d'être joué devant une auguste assemblé +il ne demanderoit pas mieux ; et il m'attaque de gaieté de coeur, pour se faire connoître de quelque façon +ce soit. C'est un homme qui n'a rien à perdre, et les comédiens ne me l'ont déchaîné que pour m'engager à +sotte guerre, et me détourner, par cet artifice, des autres ouvrages que j'ai à faire ; et cependant, vous êtes +assez simples pour donner toutes dans ce panneau. Mais enfin j'en ferai ma déclaration publiquement. Je n +prétends faire aucune réponse à toutes leurs critiques et leurs contre−critiques. Qu'ils disent tous les maux +monde de mes pièces, j'en suis d'accord. Qu'ils s'en saisissent après nous, qu'ils les retournent comme un h +pour les mettre sur leur théâtre, et tâchent à profiter de quelque agrément qu'on y trouve, et d'un peu de +bonheur que j'ai, j'y consens : ils en ont besoin, et je serai bien aise de contribuer à les faire subsister, pou +qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder avec bienséance. La courtoisie doit avoir des bornes ; +y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs, ni celui dont on parle. Je leur abandonne de bon coeur m +ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix, et ma façon de réciter, pour en faire et dir +tout ce qu'il leur plaira, s'ils en peuvent tirer quelque avantage : je ne m'oppose point à toutes ces choses, +je serai ravi que cela puisse réjouir le monde. Mais, en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la +grâce de me laisser le reste et de ne point toucher à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m +dit qu'ils m'attaquoient dans leurs comédies. C'est de quoi je prierai civilement cet honnête Monsieur qui +mêle d'écrire pour eux, et voilà toute la réponse qu'ils auront de moi. +Mademoiselle Béjart +Mais enfin... +Molière +Mais enfin, vous me feriez devenir fou. Ne parlons point de cela davantage ; nous nous amusons à faire d +discours, au lieu de répéter notre comédie. Où en étions−nous ? Je ne m'en souviens plus. +Mademoiselle de Brie +Vous en étiez à l'endroit... +Molière +Mon Dieu ! j'entends du bruit : c'est le Roi qui arrive assurément ; et je vois bien que nous n'aurons pas +temps de passer outre. Voilà ce que c'est de s'amuser. Oh bien ! faites donc pour le reste du mieux qu'il v +sera possible. +Mademoiselle Béjart +Par ma foi, la frayeur me prend, et je ne saurois aller jouer mon rôle, si je ne le répète tout entier. +Molière +Comment, vous ne sauriez aller jouer votre rôle ? +Mademoiselle Béjart +Non. +Mademoiselle du parc +Ni moi le mien. +Mademoiselle de Brie +Ni moi non plus. +Mademoiselle Molière +Ni moi. +Mademoiselle Hervé +Ni moi. +Mademoiselle du Croisy +Ni moi. +Molière +Que pensez−vous donc faire ? Vous moquez−vous toutes de moi ? +Scène VI +Béjart, Molière, etc. +Béjart +Messieurs, je viens vous avertir que le Roi est venu, et qu'il attend que vous commenciez. +Molière +Ah ! Monsieur, vous me voyez dans la plus grande peine du monde, je suis désespéré à l'heure que je vou +parle ! Voici des femmes qui s'effrayent et qui disent qu'il leur faut répéter leurs rôles avant que d'aller +commencer. Nous demandons, de grâce, encore un moment. Le Roi a de la bonté, et il sait bien que la cho +été précipitée. Eh ! de grâce, tâchez de vous remettre, prenez courage, je vous prie. +Mademoiselle du parc +Vous devez vous aller excuser. +Molière +Comment m'excuser ? +Scène VII +Molière, Mlle Béjart, etc. +Un Nécessaire +Messieurs, commencez donc. +Molière +Tout à l'heure, Monsieur. Je crois que je perdrai l'esprit de cette affaire−ci, et... +Scène VIII +Molière, Mlle Béjart, etc. +Autre Nécessaire +Messieurs, commencez donc. +Molière +Dans un moment, Monsieur. Et quoi donc ? voulez−vous que j'aie l'affront... ? +Scène IX +Molière, Mlle Béjart, etc. +Autre Nécessaire +Messieurs, commencez donc. +Molière +Oui, Monsieur, nous y allons. Eh ! que de gens se font de fête, et viennent dire : "Commencez donc", à q +le Roi ne l'a pas commandé ! +Scène X +Molière, Mlle Béjart, etc. +Autre Nécessaire +Messieurs, commencez donc. +Molière +Voilà qui est fait, Monsieur. Quoi donc ? recevrai−je la confusion... ? +Scène XI +Béjart, Molière, etc. +Molière +Monsieur, vous venez pour nous dire de commencer, mais... +Béjart +Non, Messieurs, je viens pour vous dire qu'on a dit au Roi l'embarras où vous vous trouviez, et que, par u +bonté toute particulière, il remet votre nouvelle comédie à une autre fois, et se contente, pour aujourd'hui, +la première que vous pourrez donner. +Molière +Ah ! Monsieur, vous me redonnez la vie ! Le Roi nous fait la plus grande grâce du monde de nous donne +du temps pour ce qu'il avoit souhaité, et nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu'il nous fait +paroître. +Le Mariage forcé +Comédie +Représentée pour la première fois +au Louvre, par ordre de sa majesté, +le 29e du mois de janvier 1664, +et donnée depuis au public +sur le Théâtre du Palais−Royal +le 15e du mois de février de la même année 1664 +par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Personnages +Sganarelle. +Géronimo. +Dorimène, jeune coquette promise à Sganarelle. +Alcantor, père de Dorimène. +Alcidas, frère de Dorimène. +Lycaste, amant de Dorimène. +Deux Egyptiennes. +Pancrace, docteur aristotélicien. +Marphurius, docteur pyrrhonien. +Scène I +Sganarelle, Géronimo +Sganarelle +Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on +m'apporte de l'argent, que l'on me vienne querir vite chez le seigneur Géronimo ; et si l'on vient m'en +demander, qu'on dise que je suis sorti et que je ne dois revenir de toute la journée. +Géronimo +Voilà un ordre fort prudent. +Sganarelle +Ah ! seigneur Géronimo, je vous trouve à propos, et j'allois chez vous vous chercher. +Géronimo +Et pour quel sujet, s'il vous plaît ? +Sganarelle +Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête, et vous prier de m'en dire votre avis. +Géronimo +Très−volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons parler ici en toute liberté. +Sganarelle +Mettez donc dessus, s'il vous plaît. Il s'agit d'une chose de conséquence, que l'on m'a proposée ; et il est b +de ne rien faire sans le conseil de ses amis. +Géronimo +Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me dire ce que c'est. +Sganarelle +Mais auparavant je vous conjure de ne me point flatter du tout et de me dire nettement votre pensée. +Géronimo +Je le ferai, puisque vous le voulez. +Sganarelle +Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement. +Géronimo +Vous avez raison. +Sganarelle +Et dans ce siècle on trouve peu d'amis sincères. +Géronimo +Cela est vrai. +Sganarelle +Promettez−moi donc, seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise. +Géronimo +Je vous le promets. +Sganarelle +Jurez−en votre foi. +Géronimo +Oui, foi d'ami. Dites−moi seulement votre affaire. +Sganarelle +C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier. +Géronimo +Qui, vous ? +Sganarelle +Oui, moi−même en propre personne. Quel est votre avis là−dessus ? +Géronimo +Je vous prie auparavant de me dire une chose. +Sganarelle +Et quoi ? +Géronimo +Quel âge pouvez−vous bien avoir maintenant ? +Sganarelle +Moi ? +Géronimo +Oui. +Sganarelle +Ma foi, je ne sais ; mais je me porte bien. +Géronimo +Quoi ? vous ne savez pas à peu près votre âge ? +Sganarelle +Non : est−ce qu'on songe à cela ? +Géronimo +Hé ! dites−moi un peu, s'il vous plaît : combien aviez−vous d'années lorsque nous fîmes connoissance ? +Sganarelle +Ma foi, je n'avois que vingt ans alors. +Géronimo +Combien fûmes−nous ensemble à Rome ? +Sganarelle +Huit ans. +Géronimo +Quel temps avez−vous demeuré en Angleterre ? +Sganarelle +Sept ans. +Géronimo +Et en Hollande, où vous fûtes ensuite ? +Sganarelle +Cinq ans et demi. +Géronimo +Combien y a−t−il que vous êtes revenu ici ? +Sganarelle +Je revins en cinquante−six. +Géronimo +De cinquante−six à soixante−huit, il y a douze ans, ce me semble. Cinq ans en Hollande, font dix−sept ; +ans en Angleterre, font vingt−quatre ; huit dans notre séjour à Rome font trente−deux ; et vingt que vous +aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante−deux : si bien, seigneur Sganarelle, que +sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquante−deuxième ou cinquante−troisième année +Sganarelle +Qui, moi ? Cela ne se peut pas. +Géronimo +Mon Dieu, le calcul est juste ; et là−dessus je vous dirai franchement et en ami, comme vous m'avez fait +promettre de vous parler, que le mariage n'est guère votre fait. C'est une chose à laquelle il faut que les jeu +gens pensent bien mûrement avant que de la faire ; mais les gens de votre âge n'y doivent point penser du +tout ; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal +propos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin je vous en dis +nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage ; et je vous trouverois le plus ridicu +du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante de +chaînes. +Sganarelle +Et moi je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en épousant la fille que +recherche. +Géronimo +Ah ! c'est une autre chose : vous ne m'aviez pas dit cela. +Sganarelle +C'est une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon coeur. +Géronimo +Vous l'aimez de tout votre coeur ? +Sganarelle +Sans doute, et je l'ai demandée à son père. +Géronimo +Vous l'avez demandée ? +Sganarelle +Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir, et j'ai donné parole. +Géronimo +Oh ! mariez−vous donc : je ne dis plus mot. +Sganarelle +Je quitterois le dessein que j'ai fait ? Vous semble−t−il, seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à +songer à une femme ? Ne parlons point de l'âge que je puis avoir ; mais regardons seulement les choses. +a−t−il homme de trente ans qui paroisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez ? N'ai−je pas tou +les mouvements de mon corps aussi bons que jamais, et voit−on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise +pour cheminer ? N'ai−je pas encore toutes mes dents, les meilleures du monde ? Ne fais−je pas +vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut−on voir un estomac qui ait plus de force que le mien ? +Hem, hem, hem : eh ! qu'en dites−vous ? +Géronimo +Vous avez raison ; je m'étois trompé : vous ferez bien de vous marier. +Sganarelle +J'y ai répugné autrefois ; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de +posséder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me dorlotera et me viendra frotter lorsque je se +las, outre cette joie, dis−je, je considère qu'en demeurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la ra +des Sganarelles, et qu'en me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi−mêmes, que j'aurai le pla +de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux goutt +d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de +ville et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et qu +j'en vois une demi−douzaine autour de moi. +Géronimo +Il n'y a rien de plus agréable que cela ; et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez. +Sganarelle +Tout de bon, vous me le conseillez ? +Géronimo +Assurément. Vous ne sauriez mieux faire. +Sganarelle +Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami. +Géronimo +Hé ! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous vous allez marier ? +Sganarelle +Dorimène. +Géronimo +Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée ? +Sganarelle +Oui. +Géronimo +Fille du seigneur Alcantor ? +Sganarelle +Justement. +Géronimo +Et soeur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée ? +Sganarelle +C'est cela. +Géronimo +Vertu de ma vie ! +Sganarelle +Qu'en dites−vous ? +Géronimo +Bon parti ! Mariez−vous promptement. +Sganarelle +N'ai−je pas raison d'avoir fait ce choix ? +Géronimo +Sans doute. Ah ! que vous serez bien marié ? Dépêchez−vous de l'être. +Sganarelle +Vous me comblez de joie, de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil, et je vous invite ce soir à me +noces. +Géronimo +Je n'y manquerai pas, et je veux y aller en masque, afin de les mieux honorer. +Sganarelle +Serviteur. +Géronimo +La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante−trois an +ô le beau mariage ! ô le beau mariage ! +Sganarelle +Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en par +Me voilà maintenant le plus content des hommes. +Scène II +Dorimène, Sganarelle +Dorimène +Allons, petit garçon, qu'on tienne bien ma queue, et qu'on ne s'amuse pas à badiner. +Sganarelle +Voici ma maîtresse qui vient. Ah ! qu'elle est agréable ! Quel air ! et quelle taille ! Peut−il y avoir un +homme qui n'ait en la voyant des démangeaisons de se marier ? Où allez−vous, belle mignonne, chère +épouse future de votre époux futur ? +Dorimène +Je vais faire quelques emplettes. +Sganarelle +Hé bien ! ma belle, c'est maintenant que nous allons être heureux l'un et l'autre. Vous ne serez plus en dro +de me rien refuser ; et je pourrai faire avec vous tout ce qu'il me plaira, sans que personne s'en scandalise +Vous allez être à moi depuis la tête jusqu'aux pieds, et je serai maître de tout : de vos petits yeux éveillés +votre petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de vos oreilles amoureuses, de votre petit menton joli, d +vos petits tetons rondelets, de votre... ; enfin, toute votre personne sera à ma discrétion, et je serai à mêm +pour vous caresser comme je voudrai. N'êtes−vous pas bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne ? +Dorimène +Tout à fait aise, je vous jure ; car enfin la sévérité de mon père m'a tenue jusques ici dans une sujétion la +fâcheuse du monde. Il y a je ne sais combien que j'enrage du peu de liberté qu'il me donne, et j'ai cent fois +souhaité qu'il me mariât, pour sortir promptement de la contrainte où j'étois avec lui, et me voir en état de +faire ce que je voudrai. Dieu merci, vous êtes venu heureusement pour cela, et je me prépare désormais à +donner du divertissement, et à réparer comme il faut le temps que j'ai perdu. Comme vous êtes un fort gal +homme, et que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur ménage du monde +ensemble, et que vous ne serez point de ces maris incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comm +des loups−garous. Je vous avoue que je ne m'accommoderois pas de cela, et que la solitude me désespère +J'aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux et les promenades, en un mot, toutes les choses de +plaisir, et vous devez être ravi d'avoir une femme de mon humeur. Nous n'aurons jamais aucun démêlé +ensemble, et je ne vous contraindrai point dans vos actions, comme j'espère que, de votre côté, vous ne m +contraindrez point dans les miennes ; car, pour moi, je tiens qu'il faut avoir une complaisance mutuelle, e +qu'on ne se doit point marier pour se faire enrager l'un l'autre. Enfin nous vivrons, étant mariés, comme de +personnes qui savent leur monde. Aucun soupçon jaloux ne nous troublera la cervelle ; et c'est assez que +vous serez assuré de ma fidélité, comme je serai persuadée de la vôtre. Mais qu'avez−vous ? je vous vois +tout changé de visage. +Sganarelle +Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter à la tête. +Dorimène +C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens ; mais notre mariage vous dissipera tout cela. Adie +Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas +achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoyrai les marchands. +Scène III +Géronimo, Sganarelle +Géronimo +Ah ! seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici ; et j'ai rencontré un orfèvre qui, sur le b +que vous cherchez quelque beau diamant en bague pour faire un présent à votre épouse, m'a fort prié de v +venir parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un à vendre, le plus parfait du monde. +Sganarelle +Mon Dieu ! cela n'est pas pressé. +Géronimo +Comment ? que veut dire cela ? Où est l'ardeur que vous montriez tout à l'heure ? +Sganarelle +Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je +voudrois bien agiter à fond cette matière, et que l'on m'expliquât un songe que j'ai fait cette nuit, et qui vie +tout à l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que les songes sont comme des miroirs, où l'on déco +quelquefois tout ce qui nous doit arriver. Il me sembloit que j'étois dans un vaisseau, sur une mer bien agi +et que... +Géronimo +Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire qui m'empêche de vous ouïr. Je n'entends rien d +tout aux songes ; et quant au raisonnement du mariage, vous avez deux savants, deux philosophes vos +voisins, qui sont gens à vous débiter tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Comme ils sont de sectes différen +vous pouvez examiner leurs diverses opinions là−dessus. Pour moi, je me contente de ce que je vous ai di +tantôt et demeure votre serviteur. +Sganarelle +Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens−là sur l'incertitude où je suis. +Scène IV +Pancrace, Sganarelle +Pancrace +Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme bannissable de la république des lettres. +Sganarelle +Ah ! bon, en voici un fort à propos. +Pancrace +Oui, je te soutiendrai par vives raisons que tu es un ignorant, ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié +tous les cas et modes imaginables. +Sganarelle +Il a pris querelle contre quelqu'un. Seigneur... +Pancrace +Tu veux te mêler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les éléments de la raison. +Sganarelle +La colère l'empêche de me voir. Seigneur... +Pancrace +C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la philosophie. +Sganarelle +Il faut qu'on l'ait fort irrité. Je... +Pancrace +Toto caelo, tota via aberras. +Sganarelle +Je baise les mains à Monsieur le Docteur. +Pancrace +Serviteur. +Sganarelle +Peut−on... ? +Pancrace +Sais−tu bien ce que tu as fait ? Un syllogisme in balordo. +Sganarelle +Je vous... +Pancrace +La majeure en est inepte, la mineure impertinente et la conclusion ridicule. +Sganarelle +Je... +Pancrace +Je crèverois plutôt que d'avouer ce que tu dis, et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de m +encre. +Sganarelle +Puis−je ? ... +Pancrace +Oui, je défendrai cette proposition, pugnis et calcibus, unguibus et rostro. +Sganarelle +Seigneur Aristote, peut−on savoir ce qui vous met si fort en colère ? +Pancrace +Un sujet le plus juste du monde. +Sganarelle +Et quoi, encore ? +Pancrace +Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition erronée, une proposition épouvantable, effroyable, exécra +Sganarelle +Puis−je demander ce que c'est ? +Pancrace +Ah ! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption +générale ; une licence épouvantable règne partout ; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ord +dans cet Etat, devroient rougir de honte, en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux +parler. +Sganarelle +Quoi donc ? +Pancrace +N'est−ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au Ciel, que d'endurer qu'on dise publiquem +la forme d'un chapeau ? +Sganarelle +Comment ? +Pancrace +Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme ; d'autant qu'il y a cette différence en +la forme et la figure, que la forme est la disposition extérieure des corps qui sont animés, et la figure, la +disposition extérieure des corps qui sont inanimés ; et puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dir +figure d'un chapeau et non pas la forme. Oui, ignorant que vous êtes, c'est comme il faut parler ; et ce son +les termes exprès d'Aristote dans le chapitre de la Qualité. +Sganarelle +Je pensois que tout fût perdu. Seigneur Docteur, ne songez plus à tout cela. Je... +Pancrace +Je suis dans une colère, que je ne me sens pas. +Sganarelle +Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose à vous communiquer. Je... +Pancrace +Impertinent fieffé ! +Sganarelle +De grâce, remettez−vous. Je... +Pancrace +Ignorant ! +Sganarelle +Eh ! mon Dieu ? Je... +Pancrace +Me vouloir soutenir une proposition de la sorte ! +Sganarelle +Il a tort. Je... +Pancrace +Une proposition condamnée par Aristote ! +Sganarelle +Cela est vrai. Je... +Pancrace +En termes exprès. +Sganarelle +Vous avez raison. Oui, vous êtes un sot et un impudent de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire e +écrire. Voilà qui est fait : je vous prie de m'écouter. Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarra +J'ai dessein de prendre une femme pour me tenir compagnie dans mon ménage. La personne est belle et b +faite ; elle me plaît beaucoup, et est ravie de m'épouser. Son père me l'a accordée ; mais je crains un peu +que vous savez, la disgrâce dont on ne plaint personne ; et je voudrois bien vous prier, comme philosoph +de me dire votre sentiment. Eh ! quel est votre avis là−dessus ? +Pancrace +Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau, j'accorderois que datur vacuum in rerum natu +et que je ne suis qu'une bête. +Sganarelle +La peste soit de l'homme ! Eh ! Monsieur le Docteur, écoutez un peu les gens. On vous parle une heure +durant, et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit. +Pancrace +Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit. +Sganarelle +Eh ! laissez tout cela, et prenez la peine de m'écouter. +Pancrace +Soit. Que voulez−vous me dire ? +Sganarelle +Je veux vous parler de quelque chose. +Pancrace +Et de quelle langue voulez−vous vous servir avec moi ? +Sganarelle +De quelle langue ? +Pancrace +Oui. +Sganarelle +Parbleu ! de la langue que j'ai dans la bouche. Je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin. +Pancrace +Je vous dis : de quel idiome, de quel langage ? +Sganarelle +Ah ! c'est une autre affaire. +Pancrace +Voulez−vous me parler italien ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Espagnol ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Allemand ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Anglois ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Latin ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Grec ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Hébreu ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Syriaque ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Turc ? +Sganarelle +Non. +Pancrace +Arabe ? +Sganarelle +Non, non, françois. +Pancrace +Ah ! françois. +Sganarelle +Fort bien. +Pancrace +Passez donc de l'autre côté ; car cette oreille−ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, e +l'autre est pour la maternelle. +Sganarelle +Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens−ci ! +Pancrace +Que voulez−vous ? +Sganarelle +Vous consulter sur une petite difficulté. +Pancrace +Sur une difficulté de philosophie, sans doute ? +Sganarelle +Pardonnez−moi : je... +Pancrace +Vous voulez peut−être savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard +l'Etre ? +Sganarelle +Point du tout. Je... +Pancrace +Si la logique est un art ou une science ? +Sganarelle +Ce n'est pas cela. Je... +Pancrace +Si elle a pour objet les trois opérations de l'esprit ou la troisième seulement ? +Sganarelle +Non. Je... +Pancrace +S'il y a dix catégories ou s'il n'y en a qu'une ? +Sganarelle +Point. Je... +Pancrace +Si la conclusion est de l'essence du syllogisme ? +Sganarelle +Nenni. Je... +Pancrace +Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité ou dans la convenance ? +Sganarelle +Non. Je... +Pancrace +Si le bien se réciproque avec la fin ? +Sganarelle +Eh ! non. Je... +Pancrace +Si la fin nous peut émouvoir par son être réel, ou par son être intentionnel ? +Sganarelle +Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non. +Pancrace +Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la deviner. +Sganarelle +Je vous la veux expliquer aussi ; mais il faut m'écouter. +Sganarelle, en même temps que le Docteur. +L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aim +fort, et l'ai demandée à son père ; mais, comme j'appréhende... +Pancrace, en même temps que Sganarelle. +La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée ; et tout ainsi que les pensées sont les portrait +des choses, de même nos paroles sont−elles les portraits de nos pensées ; mais ces portraits diffèrent des +autres portraits en ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs originaux, et que la parole +enferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée par un signe extérieur : +vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez−moi donc votre pensée p +parole, qui est le plus intelligible de tous les signes. +Sganarelle. Il repousse le Docteur dans sa maison, et tire la porte pour l'empêcher de sortir. +Peste de l'homme ! +Pancrace, au dedans de la maison. +Oui, la parole est animi index et speculum ; c'est le truchement du coeur, c'est l'image de l'âme. +(Pancrace monte à la fenêtre et continue, et Sganarelle quitte la porte.) +C'est un miroir qui nous représente naïvement les secrets les plus arcanes de nos individus. Et puisque vou +avez la faculté de ratiociner et de parler tout ensemble, à quoi tient−il que vous ne vous serviez de la paro +pour me faire entendre votre pensée ? +Sganarelle +C'est ce que je veux faire ; mais vous ne voulez pas m'écouter. +Pancrace +Je vous écoute, parlez. +Sganarelle +Je dis donc, Monsieur le Docteur, que... +Pancrace +Mais surtout soyez bref. +Sganarelle +Je le serai. +Pancrace +Evitez la prolixité. +Sganarelle +Hé ! Monsi... +Pancrace +Tranchez−moi votre discours d'un apophthegme à la laconienne. +Sganarelle +Je vous... +Pancrace +Point d'ambages, de circonlocution. +(Sganarelle, de dépit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser la tête du Docteur.) +Hé quoi ? vous vous emportez, au lieu de vous expliquer. Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui +voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons +démonstratives et convaincantes, et par arguments in barbara, que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une +pécore, et que je suis et serai toujours, in utroque jure, le docteur Pancrace. +(Le Docteur sort de la maison.) +Sganarelle +Quel diable de babillard ! +Pancrace +Homme de lettre, homme d'érudition. +Sganarelle +Encore... +Pancrace +Homme de suffisance, homme de capacité, (s'en allant) homme consommé dans toutes les sciences nature +morales et politiques, (revenant) homme savant, savantissime per omnes modos et casus, (s'en allant) hom +qui possède superlative fables, mythologies et histoires, (revenant) grammaire, poésie, rhétorique, dialecti +et sophistique, (s'en allant) mathématique, arithmétique, optique, onirocritique, physique et métaphysique +(revenant) cosmimométrie, géométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire, (en s'en allant) médecine, +astronomie, astrologie, physionomie, métoposcopie, chiromancie, géomancie, etc. +Sganarelle +Au diable les savants qui ne veulent point écouter les gens ! On me l'avoit bien dit, que son maître Aristo +n'étoit rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'autre ; il est plus posé, et plus raisonnable. Holà ! +Scène V +Marphurius, Sganarelle +Marphurius +Que voulez−vous de moi, seigneur Sganarelle ? +Sganarelle +Seigneur Docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici po +cela. Ah ! voilà qui va bien : il écoute le monde celui−ci. +Marphurius +Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point +énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement ; +par cette raison, vous ne devez pas dire : "Je suis venu ; " mais "Il me semble que je suis venu." +Sganarelle +Il me semble ! +Marphurius +Oui. +Sganarelle +Parbleu ! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est. +Marphurius +Ce n'est pas une conséquence ; et il peut vous sembler, sans que la chose soit véritable. +Sganarelle +Comment ? il n'est pas vrai que je suis venu ? +Marphurius +Cela est incertain, et nous devons douter de tout. +Sganarelle +Quoi ? je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas ? +Marphurius +Il m'apparoît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré que cela soit. +Sganarelle +Eh ! que diable ! vous vous moquez. Me voilà, et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de me semb +tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie d +me marier. +Marphurius +Je n'en sais rien. +Sganarelle +Je vous le dis. +Marphurius +Il se peut faire. +Sganarelle +La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle. +Marphurius +Il n'est pas impossible. +Sganarelle +Ferai−je bien ou mal de l'épouser ? +Marphurius +L'un ou l'autre. +Sganarelle +Ah ! ah ! voici une autre musique. Je vous demande si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle. +Marphurius +Selon la rencontre. +Sganarelle +Ferai−je mal ? +Marphurius +Par aventure. +Sganarelle +De grâce, répondez−moi comme il faut. +Marphurius +C'est mon dessein. +Sganarelle +J'ai une grande inclination pour la fille. +Marphurius +Cela peut être. +Sganarelle +Le père me l'a accordée. +Marphurius +Il se pourroit. +Sganarelle +Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu. +Marphurius +La chose est faisable. +Sganarelle +Qu'en pensez−vous ? +Marphurius +Il n'y a pas d'impossibilité. +Sganarelle +Mais que feriez−vous, si vous étiez en ma place ? +Marphurius +Je ne sais. +Sganarelle +Que me conseillez−vous de faire ? +Marphurius +Ce qui vous plaira. +Sganarelle +J'enrage. +Marphurius +Je m'en lave les mains. +Sganarelle +Au diable soit le vieux rêveur ! +Marphurius +Il en sera ce qui pourra. +Sganarelle +La peste du bourreau ! Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé. +Marphurius +Ah ! ah ! ah ! +Sganarelle +Te voilà payé de ton galimatias, et me voilà content. +Marphurius +Comment ? Quelle insolence ! M'outrager de la sorte ! +Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi ! +Sganarelle +Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses, et vous ne devez pas dire +je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu. +Marphurius +Ah ! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier des coups que j'ai reçus. +Sganarelle +Je m'en lave les mains. +Marphurius +J'en ai les marques sur ma personne. +Sganarelle +Il se peut faire. +Marphurius +C'est toi qui m'as traité ainsi. +Sganarelle +Il n'y a pas d'impossibilité. +Marphurius +J'aurai un décret contre toi. +Sganarelle +Je n'en sais rien. +Marphurius +Et tu seras condamné en justice. +Sganarelle +Il en sera ce qui pourra. +Marphurius +Laisse−moi faire. +Sganarelle +Comment ? on ne sauroit tirer une parole positive de ce chien d'homme−là, et l'on est aussi savant à la fin +qu'au commencement. Que dois−je faire dans l'incertitude des suites de mon mariage ? Jamais homme ne +plus embarrassé que je suis. Ah ! voici des Egyptiennes ; il faut que je me fasse dire par elles ma bonne +aventure. +Scène VI +Deux égyptiennes, Sganarelle +(Les Egyptiennes, avec leurs tambours de basque, entrent en chantant et dansant.) +Sganarelle +Elles sont gaillardes. Ecoutez, vous autres, y a−t−il moyen de me dire ma bonne fortune ? +I. Egyptienne +Oui, mon bon Monsieur, nous voici deux qui te la diront. +2. Egyptienne +Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec la croix dedans, et nous te dirons quelque chose pour to +bon profit. +Sganarelle +Tenez, les voilà toutes deux avec ce que vous demandez. +I. Egyptienne +Tu as une bonne physionomie, mon bon Monsieur, une bonne physionomie. +2. Egyptienne +Oui, bonne physionomie ; physionomie d'un homme qui sera un jour quelque chose. +I. Egyptienne +Tu seras marié avant qu'il soit peu, mon bon Monsieur, tu seras marié avant qu'il soit peu. +2. Egyptienne +Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille. +I. Egyptienne +Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le monde. +2. Egyptienne +Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon Monsieur, qui te fera beaucoup d'amis. +I. Egyptienne +Une femme qui fera venir l'abondance chez toi. +2. Egyptienne +Une femme qui te donnera une grande réputation. +I. Egyptienne +Tu seras considéré par elle, mon bon Monsieur, tu seras considéré par elle. +Sganarelle +Voilà qui est bien. Mais dites−moi un peu, suis−je menacé d'être cocu ? +2. Egyptienne +Cocu ? +Sganarelle +Oui. +I. Egyptienne +Cocu ? +Sganarelle +Oui, si je suis menacé d'être cocu ? +(Toutes deux chantent et dansent : La, la, la, la...) +Sganarelle +Que diable ! ce n'est pas là me répondre. Venez çà. Je vous demande à toutes deux si je serai cocu. +2. Egyptienne +Cocu, vous ? +Sganarelle +Oui, si je serai cocu ? +I. Egyptienne +Vous, cocu ? +Sganarelle +Oui, si je le serai ou non ? +(Toutes deux chantent et dansent : La, la, la, la...) +Sganarelle +Peste soit des carognes, qui me laissent dans l'inquiétude ! Il faut absolument que je sache la destinée de +mon mariage ; et pour cela, je veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et qui, +son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magici +et voici qui me montre tout ce que je puis demander. +Scène VII +Dorimène, Lycaste, Sganarelle +Lycaste +Quoi ? belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous parlez ? +Dorimène +Sans raillerie. +Lycaste +Vous vous mariez tout de bon ? +Dorimène +Tout de bon. +Lycaste +Et vos noces se feront dès ce soir ? +Dorimène +Dès ce soir. +Lycaste +Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la sorte l'amour que j'ai pour vous, et les obligeantes par +que vous m'aviez données ? +Dorimène +Moi ? Point du tout. Je vous considère toujours de même, et ce mariage ne doit point vous inquiéter : c'e +un homme que je n'épouse point par amour, et sa seule richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point +bien ; vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on passe mal le temps au monde, qu'à quelq +prix que ce soit, il faut tâcher d'en avoir. J'ai embrassé cette occasion−ci de me mettre à mon aise ; et je l +fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avan +qu'il soit peu, et qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps q +je dis ; et je n'aurai pas longuement à demander pour moi au Ciel l'heureux état de veuve. Ah ! nous +parlions de vous, et nous en disions tout le bien qu'on en sauroit dire. +Lycaste +Est−ce là, Monsieur... ? +Dorimène +Oui, c'est Monsieur qui me prend pour femme. +Lycaste +Agréez, Monsieur, que je vous félicite de votre mariage, et vous présente en même temps mes très−humb +services. Je vous assure que vous épousez là une très−honnête personne ; et vous, Mademoiselle, je me +réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait. Vous ne pouviez pas mieux trouver, et +Monsieur a toute la mine d'être un fort bon mari. Oui, Monsieur, je veux faire amitié avec vous, et lier +ensemble un petit commerce de visites et de divertissements. +Dorimène +C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux. +Mais allons, le temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir ensemble. +Sganarelle +Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage, et je crois que je ne ferai pas mal de m'aller dégager de ma +parole. Il m'en a coûté quelque argent ; mais il vaut mieux encore perdre cela que de m'exposer à quelque +chose de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser de cette affaire. Holà ! +Scène VIII +Alcantor, Sganarelle +Alcantor +Ah ! mon gendre, soyez le bienvenu. +Sganarelle +Monsieur, votre serviteur. +Alcantor +Vous venez pour conclure le mariage ? +Sganarelle +Excusez−moi. +Alcantor +Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous. +Sganarelle +Je viens ici pour autre sujet. +Alcantor +J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour cette fête. +Sganarelle +Il n'est pas question de cela. +Alcantor +Les violons sont retenus, le festin est commandé, et ma fille est parée pour vous recevoir. +Sganarelle +Ce n'est pas ce qui m'amène. +Alcantor +Enfin vous allez être satisfait et rien ne peut retarder votre contentement. +Sganarelle +Mon Dieu ! c'est autre chose. +Alcantor +Allons, entrez donc, mon gendre. +Sganarelle +J'ai un petit mot à vous dire. +Alcantor +Ah ! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie. Entrez vite, s'il vous plaît. +Sganarelle +Non, vous dis−je. Je vous veux parler auparavant. +Alcantor +Vous voulez me dire quelque chose ? +Sganarelle +Oui. +Alcantor +Et quoi ? +Sganarelle +Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en mariage, il est vrai, et vous me l'avez accordée ; mais je me +trouve un peu avancé en âge pour elle, et je considère que je ne suis point du tout son fait. +Alcantor +Pardonnez−moi, ma fille vous trouve bien comme vous êtes ; et je suis sûr qu'elle vivra fort contente ave +vous. +Sganarelle +Point. J'ai parfois des bizarreries épouvantables, et elle auroit trop à souffrir de ma mauvaise humeur. +Alcantor +Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera entièrement à vous. +Sganarelle +J'ai quelques infirmités sur mon corps qui pourroient la dégoûter. +Alcantor +Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte jamais de son mari. +Sganarelle +Enfin voulez−vous que je vous dise ? je ne vous conseille pas de me la donner. +Alcantor +Vous moquez−vous ? J'aimerois mieux mourir que d'avoir manqué à ma parole. +Sganarelle +Mon Dieu, je vous en dispense, et je... +Alcantor +Point du tout. Je vous l'ai promise ; et vous l'aurez en dépit de tous ceux qui y prétendent. +Sganarelle +Que diable ! +Alcantor +Voyez−vous, j'ai une estime et une amitié pour vous toute particulière ; et je refuserois ma fille à un princ +pour vous la donner. +Sganarelle +Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur que vous me faites, mais je vous déclare que je ne me +veux point marier. +Alcantor +Qui, vous ? +Sganarelle +Oui, moi. +Alcantor +Et la raison ? +Sganarelle +La raison ? c'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que je veux imiter mon père, et tous c +de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier. +Alcantor +Ecoutez, les volontés sont libres ; et je suis homme à ne contraindre jamais personne. Vous vous êtes eng +avec moi pour épouser ma fille, et tout est préparé pour cela ; mais puisque vous voulez retirer votre paro +je vais voir ce qu'il y a à faire ; et vous aurez bientôt de mes nouvelles. +Sganarelle +Encore est−il plus raisonnable que je ne pensois, et je croyois avoir bien plus de peine à m'en dégager. Ma +foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer de cette affaire ; et j'allois faire un pas dont je me +serois peut−être longtemps repenti. Mais voici le fils qui me vient rendre réponse. +Scène IX +Alcidas, Sganarelle +Alcidas, parlant toujours d'un ton doucereux. +Monsieur, je suis votre serviteur très−humble. +Sganarelle +Monsieur, je suis le vôtre de tout mon coeur. +Alcidas +Mon père m'a dit, Monsieur, que vous vous étiez venu dégager de la parole que vous aviez donnée. +Sganarelle +Oui, Monsieur : c'est avec regret ; mais... +Alcidas +Oh ! Monsieur, il n'y a pas de mal à cela. +Sganarelle +J'en suis fâché, je vous assure ; et je souhaiterois... +Alcidas +Cela n'est rien, vous dis−je. (Lui présentant deux épées.) Monsieur, prenez la peine de choisir de ces deux +épées laquelle vous voulez. +Sganarelle +De ces deux épées ? +Alcidas +Oui, s'il vous plaît. +Sganarelle +A quoi bon ? +Alcidas +Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma soeur après la parole donnée, je crois que vous ne trouverez +mauvais le petit compliment que je viens vous faire. +Sganarelle +Comment ? +Alcidas +D'autres gens feroient du bruit et s'emporteroient contre vous ; mais nous sommes personnes à traiter les +choses dans la douceur ; et je viens vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous +coupions la gorge ensemble. +Sganarelle +Voilà un compliment fort mal tourné. +Alcidas +Allons, Monsieur, choisissez, je vous prie. +Sganarelle +Je suis votre valet, je n'ai point de gorge à me couper. La vilaine façon de parler que voilà ! +Alcidas +Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît. +Sganarelle +Eh ! Monsieur, rengainez ce compliment, je vous prie. +Alcidas +Dépêchons vite, Monsieur : j'ai une petite affaire qui m'attend. +Sganarelle +Je ne veux point de cela, vous dis−je. +Alcidas +Vous ne voulez pas vous battre ? +Sganarelle +Nenni, ma foi. +Alcidas +Tout de bon ? +Sganarelle +Tout de bon. +Alcidas +Au moins, Monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et vous voyez que je fais les choses dans l'ord +Vous nous manquez de parole, je me veux battre contre vous ; vous refusez de vous battre, je vous donne +coups de bâton : tout cela est dans les formes ; et vous êtes trop honnête homme pour ne pas approuver m +procédé. +Sganarelle +Quel diable d'homme est−ce ci ? +Alcidas +Allons, Monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer l'oreille. +Sganarelle +Encore ? +Alcidas +Monsieur, je ne contrains personne ; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous épousiez ma soeur. +Sganarelle +Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure. +Alcidas +Assurément ? +Sganarelle +Assurément. +Alcidas +Avec votre permission donc... +Sganarelle +Ah ! ah ! ah ! ah ! +Alcidas +Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé d'en user ainsi avec vous ; mais je ne cesserai point +vous plaît que vous n'ayez promis de vous battre, ou d'épouser ma soeur. +Sganarelle +Hé bien ! j'épouserai, j'épouserai... +Alcidas +Ah ! Monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à la raison, et que les choses se passent doucement. Ca +enfin vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, je vous jure ; et j'aurois été au désespoir que vous +m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais appeler mon père, pour lui dire que tout est d'accord. +Scène X +Alcantor, Alcidas, Sganarelle +Alcidas +Mon père, voilà Monsieur, qui est tout à fait raisonnable. Il a voulu faire les choses de bonne grâce, et vou +pouvez lui donner ma soeur. +Alcantor +Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la vôtre. Loué soit le Ciel ! M'en voilà déchargé, et c'es +vous désormais que regarde le soin de sa conduite. Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage. +La Princesse d'Elide +Comédie Galante +Mêlée de musique et d'entrées de ballet +Représentée pour la première fois à Versailles, +le 8e mai 1664, +et donnée depuis au public +sur le théâtre du Palais−Royal +le 9e novembre de la même année 1664 +Par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Personnages +La Princesse d'Elide. +Aglante, cousine de la Princesse. +Cynthie, cousine de la Princesse. +Philis, suivante de la Princesse. +Iphitas, père de la Princesse. +Euryale, prince d'Ithaque. +Aristomène, prince de Messène. +Théocle, prince de Pyle. +Arbate, gouverneur du prince d'Ithaque. +Moron, plaisant de la Princesse. +Lycas, suivant d'Iphitas. +Personnages des intermèdes +L'aurore. +Lyciscas, valet des chiens. +Trois valets de chiens. +Un satyre. +Tircis. +Clymène. +Premier intermède +Scène I +Récit de l'aurore +Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable, +Jeunes beautés, laissez−vous enflammer ; +Moquez−vous d'affecter cet orgueil indomptable +Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer : +Dans l'âge où l'on est aimable, +Rien n'est si beau que d'aimer. +Soupirez librement pour un amant fidèle, +Et bravez ceux qui voudroient vous blâmer. +Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle +N'est pas un nom à se faire estimer : +Dans le temps où l'on est belle, +Rien n'est si beau que d'aimer. +Scène II +Valets de chiens et musiciens +Holà ! holà ! debout, debout, debout : +Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. +Holà ! ho ! debout, vite debout. +Ier +Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique. +IIme +L'air sur les fleurs en perles se résout. +IIIme +Les rossignols commencent leur musique. +Et leurs petits concerts retentissent partout. +Tous ensemble +Sus, sus, debout, vite debout ! +(Parlant à Lyciscas qui dormoit.) +Qu'est−ce ci, Lyciscas ? Quoi ? tu ronfles encore. +Toi qui promettois tant de devancer l'Aurore ? +Allons, debout, vite debout : +Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. +Debout, vite debout, dépêchons, debout. +Lyciscas, en s'éveillant. +Par là morbleu ! vous êtes de grands braillards, vous autres, et vous avez la gueule ouverte de bon matin +Musiciens +Ne vois−tu pas le jour qui se répand partout ? +Allons, debout, Lyciscas, debout. +Lyciscas +Hé ! laissez−moi dormir encore un peu, je vous conjure. +Musiciens +Non, non, debout, Lyciscas, debout. +Lyciscas +Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure. +Musiciens +Point, point, debout, vite, debout. +Lyciscas +Hé ! je vous prie. +Musiciens +Debout. +Lyciscas +Un moment. +Musiciens +Debout. +Lyciscas +De grâce ! +Musiciens +Debout. +Lyciscas +Eh ! +Musiciens +Debout +Lyciscas +Je... +Musiciens +Debout. +Lyciscas +J'aurai fait incontinent. +Musiciens +Non, non, debout, Lyciscas, debout : +Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. +Vite debout, dépêchons, debout. +Lyciscas +Eh bien ! laissez−moi : je vais me lever. Vous êtes d'étranges gens, de me tourmenter comme cela. Vous +serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la journée, car, voyez−vous, le sommeil est nécessaire +l'homme ; et lorsqu'on ne dort pas sa réfection, il arrive... que... on est... +Ier +Lyciscas ! +IIme +Lyciscas ! +IIIme +Lyciscas ! +Tous ensemble +Lyciscas ! +Lyciscas +Diable soit les brailleurs ! Je voudrois que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude. +Musiciens +Debout, debout. +Vite debout, dépêchons, debout. +Lyciscas +Ah ! quelle fatigue, de ne pas dormir son soû ! +Ier +Holà, oh ! +IIme +Holà, oh ! +IIIme +Holà, oh ! +Tous ensemble +Oh ! oh ! oh ! oh ! oh ! +Lyciscas +Oh ! oh ! oh ! oh ! La peste soit des gens, avec leurs chiens de hurlements ! Je me donne au diable si je +ne vous assomme. Mais voyez un peu quel diable d'enthousiasme il leur prend, de me venir chanter aux +oreilles comme cela. Je... +Musiciens +Debout. +Lyciscas +Encore ! +Musiciens +Debout. +Lyciscas +Le diable vous emporte ! +Musiciens +Debout. +Lyciscas, en se levant. +Quoi toujours ? A−t−on jamais vu une pareille furie de chanter ? Par le sang bleu ! j'enrage. Puisque me +voilà éveillé, il faut que j'éveille les autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho ! +Messieurs, debout, debout, vite, c'est trop dormir. Je vais faire un bruit de diable partout. Debout, debout, +debout ! Allons vite ! ho ! ho ! ho ! debout, debout ! Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout : +debout, debout ! Lyciscas, debout ! Ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! +Acte I +Scène I +Euryale, Arbate +Arbate +Ce silence rêveur, dont la sombre habitude +Vous fait à tous moments chercher la solitude, +Ces longs soupirs que laisse échapper votre coeur, +Et ces fixes regards si chargés de langueur +Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge, +Et je pense, seigneur, entendre ce langage ; +Mais sans votre congé, de peur de trop risquer, +Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer. +Euryale +Explique, explique, Arbate, avec toute licence +Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence. +Je te permets ici de dire que l'amour +M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour, +Et je consens encor que tu me fasses honte +Des foiblesses d'un coeur qui souffre qu'on le dompte. +Arbate +Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements +Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments ! +Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme +Contre les doux transports de l'amoureuse flamme ; +Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils, +Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils, +Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage +De la beauté d'une âme est un clair témoignage, +Et qu'il est malaisé que sans être amoureux +Un jeune prince soit et grand et généreux. +C'est une qualité que j'aime en un monarque : +La tendresse de coeur est une grande marque ; +Et je crois que d'un prince on peut tout présumer, +Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer. +Oui, cette passion, de toutes la plus belle, +Traîne dans un esprit cent vertus après elle ; +Aux nobles actions elle pousse les coeurs, +Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs. +Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance, +Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance ; +Mes regards observoient en vous des qualités +Où je reconnoissois le sang dont vous sortez ; +J'y découvrois un fonds d'esprit et de lumière ; +Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière ; +Votre coeur, votre adresse, éclatoient chaque jour : +Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour ; +Et puisque les langueurs d'une plaie invincible +Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible, +Je triomphe, et mon coeur, d'allégresse rempli, +Vous regarde à présent comme un prince accompli. +Euryale +Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance, +Hélas ! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance ; +Et sachant dans quels maux mon coeur s'est abîmé, +Toi−même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé. +Car enfin vois le sort où mon astre me guide : +J'aime, j'aime ardemment la Princesse d'Elide ; +Et tu sais quel orgueil, sous des traits si charmants, +Arme contre l'amour ses jeunes sentiments, +Et comment elle fuit, dans cette illustre fête, +Cette foule d'amants qui briguent sa conquête, +Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer +Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer, +Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes +Où le Ciel, en naissant, a destiné nos âmes ! +A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux, +Et ce passage offrit la Princesse à mes yeux ; +Je vis tous les appas dont elle est revêtue, +Mais de l'oeil dont on voit une belle statue : +Leur brillante jeunesse observée à loisir +Ne porta dans mon âme aucun secret désir, +Et d'Ithaque en repos je revis le rivage, +Sans m'en être, en deux ans, rappelé nulle image. +Un bruit vient cependant à répandre à ma cour +Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour ; +On publie en tous lieux que son âme hautaine +Garde pour l'hyménée une invincible haine, +Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois, +Comme une autre Diane elle hante les bois, +N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce +Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse. +Admire nos esprits, et la fatalité ! +Ce que n'avoit point fait sa vue et sa beauté, +Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître +Un transport inconnu dont je ne fus point maître ; +Ce dédain si fameux eut des charmes secrets +A me faire avec soin rappeler tous ses traits ; +Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle, +M'en refit une image et si noble et si belle, +Me peignit tant de gloire et de telles douceurs +A pouvoir triompher de toutes ses froideurs, +Que mon coeur, aux brillants d'une telle victoire, +Vit de sa liberté s'évanouir la gloire : +Contre une telle amorce il eut beau s'indigner, +Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner, +Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance, +J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence ; +Et je couvre un effet de mes voeux enflammés +Du désir de paroître à ces jeux renommés, +Où l'illustre Iphitas, père de la Princesse, +Assemble la plupart des princes de la Grèce. +Arbate +Mais à quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez ? +Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez ? +Vous aimez, dites−vous, cette illustre Princesse, +Et venez à ses yeux signaler votre adresse : +Et nuls empressements, paroles ni soupirs, +Ne l'ont instruite encor de vos brûlants desirs ? +Pour moi, je n'entends rien à cette politique +Qui ne veut point souffrir que votre coeur s'explique ; +Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour +Qui fuit tous les moyens de se produire un jour. +Euryale +Et que ferai−je, Arbate, en déclarant ma peine, +Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine, +Et me jeter au rang de ces princes soumis +Que le titre d'amants lui peint en ennemis ? +Tu vois les souverains de Messène et de Pyle +Lui faire de leurs coeurs un hommage inutile, +Et de l'éclat pompeux des plus hautes vertus +En appuyer en vain les respects assidus : +Ce rebut de leurs soins sous un triste silence +Retient de mon amour toute la violence ; +Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux, +Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux. +Arbate +Et c'est dans ce mépris et dans cette humeur fière, +Que votre âme à ses voeux doit voir plus de lumière, +Puisque le sort vous donne à conquérir un coeur +Que défend seulement une jeune froideur, +Et qui n'impose point à l'ardeur qui vous presse +De quelque attachement l'invincible tendresse. +Un coeur préoccupé résiste puissamment ; +Mais quand une âme est libre, on la force aisément ; +Et toute la fierté de son indifférence +N'a rien dont ne triomphe un peu de patience. +Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux, +Faites de votre flamme un éclat glorieux, +Et bien loin de trembler de l'exemple des autres, +Du rebut de leurs voeux enflez l'espoir des vôtres. +Peut−être pour toucher ces sévères appas +Aurez−vous des secrets que ces princes n'ont pas ; +Et si de ses fiertés l'impérieux caprice +Ne vous fait éprouver un destin plus propice, +Au moins est−ce un bonheur, en ces extrémités, +Que de voir avec soi ses rivaux rebutés. +Euryale +J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme : +Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme ; +Et par ce que j'ai dit je voulois pressentir +Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir, +Car enfin, puisqu'il faut t'en faire confidence, +On doit à la Princesse expliquer mon silence, +Et peut−être, au moment que je t'en parle ici, +Le secret de mon coeur, Arbate, est éclairci. +Cette chasse où, pour fuir la foule qui l'adore +Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore, +Est le temps dont Moron, pour déclarer mon feu, +A pris... +Arbate +Moron, seigneur ? +Euryale +Ce choix t'étonne un peu : +Par son titre de fou tu crois le bien connoître ; +Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paroître, +Et que, malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui, +Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui. +La Princesse se plaît à ses bouffonneries ; +Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries, +Et peut, dans cet accès, dire et persuader +Ce que d'autres que lui n'oseroient hasarder ; +Je le vois propre enfin à ce que j'en souhaite : +Il a pour moi, dit−il, une amitié parfaite, +Et veut, dans mes Etats ayant reçu le jour, +Contre tous mes rivaux appuyer mon amour. +Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle... +Scène II +Moron, Arbate, Euryale +Moron, sans être vu. +Au secours ! sauvez−moi de la bête cruelle. +Euryale +Je pense ouïr sa voix. +Moron, sans être vu. +A moi, de grâce, à moi ! +Euryale +C'est lui−même. Où court−il avec un tel effroi ? +Moron +Où pourrai−je éviter ce sanglier redoutable ? +Grands dieux, préservez−moi de sa dent effroyable. +Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas, +Quatre livres d'encens, et deux veaux des plus gras. +Ha ! je suis mort. +Euryale +Qu'as−tu ? +Moron +Je vous croyois la bête +Dont à me diffamer j'ai vu la gueule prête, +Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur. +Euryale +Qu'est−ce ? +Moron +O ! que la Princesse est d'une étrange humeur, +Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances +Il nous faut essuyer de sottes complaisances ! +Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs +De se voir exposés à mille et mille peurs ? +Encore si c'étoit qu'on ne fût qu'à la chasse +Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe : +Ce sont des animaux d'un naturel fort doux, +Et qui prennent toujours la fuite devant nous. +Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines +Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines, +Et qui courent les gens qui les veulent courir, +C'est un sot passe−temps, que je ne puis souffrir. +Euryale +Dis−nous donc ce que c'est. +Moron, en se tournant. +Le pénible exercice +Où de notre Princesse a volé le caprice ! ... +J'en aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour ; +Et la course des chars se faisant en ce jour, +Il falloit affecter ce contre−temps de chasse, +Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce, +Et faire voir... Mais chut. Achevons mon récit, +Et reprenons le fil de ce que j'avois dit. +Qu'ai−je dit ? +Euryale +Tu parlois d'exercice pénible. +Moron +Ah ! oui. Succombant donc à ce travail horrible, +(Car en chasseur fameux j'étois enharnaché, +Et dès le point du jour je m'étois découché) +Je me suis écarté de tous en galand homme, +Et trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme, +J'essayois ma posture, et m'ajustant bientôt, +Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut, +Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue, +Et j'ai d'un vieux buisson de la forêt touffue +Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur, +Pour... +Euryale +Qu'est−ce ? +Moron +Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur, +Mais laissez−moi passer entre vous deux, pour cause : +Je serai mieux en main pour vous conter la chose. +J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé, +Avoit d'un air affreux tout son poil hérissé ; +Ses deux yeux flamboyants ne lançoient que menace, +Et sa gueule faisoit une laide grimace, +Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser +Montroit de certains crocs... je vous laisse à penser ! +A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes ; +Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes, +Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot. +Arbate +Et tu l'as de pied ferme attendu ? +Moron +Quelque sot. +J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre. +Arbate +Fuir devant un sanglier ; ayant de quoi l'abattre ! +Ce trait, Moron, n'est pas généreux... +Moron +J'y consens : +Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens. +Arbate +Mais par quelques exploits si l'on ne s'éternise... +Moron +Je suis votre valet, et j'aime mieux qu'on dise : +"C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier, +Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier", +Que si l'on y disoit : "Voilà l'illustre place +Où le brave Moron, d'une héroïque audace +Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort, +Par un coup de ses dents vit terminer son sort." +Euryale +Fort bien... +Moron +Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire, +Vivre au monde deux jours, que mille ans dans l'histoire. +Euryale +En effet, ton trépas fâcheroit tes amis ; +Mais si de ta frayeur ton esprit est remis, +Puis−je te demander si du feu qui me brûle... ? +Moron +Il ne faut point, Seigneur, que je vous dissimule : +Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré +De temps pour lui parler qui fût selon mon gré. +L'office de bouffon a des prérogatives ; +Mais souvent on rabat nos libres tentatives. +Le discours de vos feux est un peu délicat, +Et c'est chez la Princesse une affaire d'Etat. +Vous savez de quel titre elle se glorifie, +Et qu'elle a dans la tête une philosophie, +Qui déclare la guerre au conjugal lien, +Et vous traite l'Amour de déité de rien. +Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse, +Il me faut manier la chose avec adresse ; +Car on doit regarder comme l'on parle aux grands, +Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens. +Laissez−moi doucement conduire cette trame. +Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme : +Vous êtes ne mon prince, et quelques autres noeuds +Pourroient contribuer au bien que je vous veux. +Ma mère, dans son temps, passoit pour assez belle, +Et naturellement n'étoit pas fort cruelle ; +Feu votre père alors, ce prince généreux, +Sur la galanterie étoit fort dangereux ; +Et je sais qu'Elpénor, qu'on appeloit mon père +A cause qu'il étoit le mari de ma mère, +Contoit pour grand honneur aux pasteurs d'aujourd'hui +Que le Prince autrefois étoit venu chez lui, +Et que durant ce temps il avoit l'avantage +De se voir salué de tous ceux du village. +Baste, quoi qu'il en soit, je veux par mes travaux... +Mais voici la Princesse et deux de vos rivaux. +Scène III +La Princesse et sa suite, Aristomène, Théocle, Euryale, Arbate, Moron +Aristomène +Reprochez−vous, Madame, à nos justes alarmes +Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes ? +J'aurois pensé, pour moi, qu'abattre sous nos coups +Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu'à vous, +Etoit une aventure (ignorant votre chasse) +Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce ; +Mais à cette froideur je connois clairement +Que je dois concevoir un autre sentiment, +Et quereller du sort la fatale puissance +Qui me fait avoir part à ce qui vous offense. +Théocle +Pour moi, je tiens, Madame, à sensible bonheur +L'action où pour vous a volé tout mon coeur, +Et ne puis consentir, malgré votre murmure, +A quereller le sort d'une telle aventure. +D'un objet odieux je sais que tout déplaît ; +Mais, dût votre courroux être plus grand qu'il n'est, +C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême, +De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime. +La Princesse +Et pensez−vous, seigneur, puisqu'il me faut parler, +Qu'il eût en ce péril de quoi tant m'ébranler, +Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes, +Ne soient entre mains que d'inutiles armes, +Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois +De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois, +Pour n'oser, en chassant, concevoir l'espérance +De suffire, moi seule, à ma propre défense ? +Certes, avec le temps, j'aurois bien profité +De ces soins assidus dont je fais vanité, +S'il falloit que mon bras, dans une telle quête, +Ne pût pas triompher d'une chétive bête ! +Du moins si, pour prétendre à de sensibles coups, +Le commun de mon sexe est trop mal avec vous, +D'un étage plus haut accordez−moi la gloire, +Et me faites tous deux cette grâce de croire, +Seigneurs, que, quel que fût le sanglier d'aujourd'hui, +J'en ai mis bas sans vous de plus méchants que lui. +Théocle +Mais, Madame... +La Princesse +Hé bien, soit. Je vois que votre envie +Est de persuader que je vous dois la vie : +J'y consens. Oui, sans vous, c'étoit fait de mes jours ; +Je rends de tout mon coeur grâce à ce grand secours ; +Et je vais de ce pas au Prince, pour lui dire +Les bontés que pour moi votre amour vous inspire. +Scène IV +Euryale, Moron, Arbate +Moron +Heu ! a−t−on jamais vu de plus farouche esprit ? +De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit. +O ! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire +Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire ! +Arbate +Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses dédains ; +Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins. +Son heure doit venir, et c'est à vous possible +Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible. +Moron +Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux, +Et je... +Euryale +Non, ce n'est plus, Moron, ce que je veux. +Garde−toi de rien dire, et me laisse un peu faire : +J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire. +Je vois trop que son coeur s'obstine à dédaigner +Tous ces profonds respects qui pensent la gagner ; +Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle +M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle. +Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement, +Et j'en attends de lui l'heureux événement. +Arbate +Peut−on savoir, seigneur, par où votre espérance... ? +Euryale +Tu le vas voir. Allons, et garde le silence. +Deuxième intermède +Scène I +Moron +Jusqu'au revoir. Pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation à faire avec ces arbres et ces rochers. +Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême, +Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime. +Philis est l'objet charmant +Qui tient mon coeur à l'attache ; +Et je devins son amant +La voyant traire une vache. +Ses doigts tout pleins de lait, et plus blancs mille fois. +Pressoient les bouts du pis d'une grâce admirable. +Ouf ! Cette idée est capable +De me réduire aux abois. +Ah ! Philis ! Philis ! Philis ! +Ah, hem, ah, ah, ah, hi, hi, hi, oh, oh, oh, oh. +Voilà un écho qui est bouffon ! hom, hom, hom, ha, ha, ha, ha, ha. +Uh, uh, uh. Voilà un écho qui est bouffon ! +Scène II +Un Ours, Moron +Moron +Ah ! Monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon coeur. De grâce, épargnez−moi. Je vous assure q +je ne vaux rien du tout à manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens là−bas qui seroie +bien mieux votre affaire. Eh ! eh ! eh ! Monseigneur, tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah ! +Monseigneur, que Votre Altesse est jolie et bien faite ! Elle a tout à fait l'air galand et la taille la plus +mignonne du monde. Ah ! beau poil, belle tête, beaux yeux brillants et bien fendus ! Ah ! beau petit nez +belle petite bouche ! petites quenottes jolies ! Ah ! belle gorge ! belles petites menottes ! petits ongles +bien faits A l'aide ! au secours ! je suis mort ! miséricorde ! Pauvre Moron ! Ah ! mon Dieu ! Et vite, +moi, à moi, je suis perdu ! +(Les chasseurs paroissent.) +Eh ! Messieurs, ayez pitié de moi. Bon ! Messieurs, tuez−moi ce vilain animal−là. O Ciel, daigne les +assister ! Bon ! le voilà qui fuit. Le voilà qui s'arrête, et qui se jette sur eux. Bon ! en voilà un qui vient d +lui donner un coup dans la gueule. Les voilà tous à l'entour de lui. Courage ! ferme, allons, mes amis ! +Bon ! poussez fort ! Encore ! Ah ! le voilà qui est à terre ; c'en est fait, il est mort. Descendons +maintenant, pour lui donner cent coups. Serviteur, Messieurs ; je vous rends grâce de m'avoir délivré de c +bête. Maintenant que vous l'avez tuée, je m'en vais l'achever et en triompher avec vous. +Acte II +Scène I +La Princesse, Aglante, Cynthie +La Princesse +Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux ; +On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux ; +Et de tous nos palais la savante structure +Cède aux simples beautés qu'y forme la nature. +Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais +Ont pour moi des appas à ne lasser jamais. +Aglante +Je chéris comme vous ces retraites tranquilles, +Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes. +De mille objets charmants ces lieux sont embellis ; +Et ce qui doit surprendre, est qu'aux portes d'Elis +La douce passion de fuir la multitude +Rencontre une si belle et vaste solitude. +Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatants, +Vos retraites ici me semblent hors de temps ; +Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique +Que chaque prince a fait pour la fête publique. +Ce spectacle pompeux de la course des chars +Devroit bien mériter l'honneur de vos regards. +La Princesse +Quel droit ont−ils chacun d'y vouloir ma présence ? +Et que dois−je, après tout, à leur magnificence ? +Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir, +Et mon coeur est le prix qu'ils veulent tous courir. +Mais quelque espoir qui flatte un projet de la sorte, +Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte. +Cynthie +Jusques à quand ce coeur veut−il s'effaroucher +Des innocents desseins qu'on a de le toucher, +Et regarder les soins que pour vous on se donne +Comme autant d'attentats contre votre personne ? +Je sais qu'en défendant le parti de l'amour, +On s'expose chez vous à faire mal sa cour ; +Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être +S'oppose aux duretés que vous faites paroître, +Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien +Vos résolutions de n'aimer jamais rien. +Est−il rien de plus beau que l'innocente flamme +Qu'un mérite éclatant allume dans une âme ? +Et seroit−ce un bonheur de respirer le jour, +Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour ? +Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre, +Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre. +Avis. − Le dessein de l'auteur étoit de traiter ainsi toute la comédie. Mais un commandement du Roi qui +pressa cette affaire l'obligea d'achever tout le reste en prose, et de passer légèrement sur plusieurs scènes q +auroit étendues davantage s'il avoit eu plus de loisir. +Aglante +Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie ; qu'il est nécessaire d'aimer pour +vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades, s'il ne s'y mêle un peu d'amour. +La Princesse +Pouvez−vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces paroles ? et ne devez−vous pas roug +d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que foiblesse et qu'emportement, et dont tous les désordres ont t +de répugnance avec la gloire de notre sexe ? J'en prétends soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de +vie, et ne veux point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous, pour devenir u +jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects sont des embûc +qu'on tend à notre coeur, et qui souvent l'engagent à commettre des lâchetés. Pour moi, quand je regarde +certains exemples, et les bassesses épouvantables où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend s +puissance, je sens tout mon coeur qui s'émeut ; et je ne puis souffrir qu'une âme qui fait profession d'un p +de fierté ne trouve pas une honte horrible à de telles foiblesses. +Cynthie +Eh ! Madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont point honteuses, et qu'il est beau même d'avoir dan +les plus hauts degrés de gloire. J'espère que vous changerez un jour de pensée ; et s'il plaît au Ciel, nous +verrons votre coeur avant qu'il soit peu... +La Princesse +Arrêtez, n'achevez pas ce souhait étrange. J'ai une horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissements : +si jamais j'étois capable d'y descendre, je serois personne sans doute à ne me le point pardonner. +Aglante +Prenez garde ; Madame, l'Amour sait se venger des mépris que l'on fait de lui, et peut−être... +La Princesse +Non, non. Je brave tous ses traits ; et le grand pouvoir qu'on lui donne n'est rien qu'une chimère, qu'une +excuse des foibles coeurs, qui le font invincible pour autoriser leur foiblesse. +Cynthie +Mais enfin toute la terre reconnoît sa puissance, et vous voyez que les dieux même sont assujettis à son +empire. On nous fait voir que Jupiter n'a pas aimé pour une fois, et que Diane même, dont vous affectez ta +l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour. +La Princesse +Les croyances publiques sont toujours mêlées d'erreur : les dieux ne sont point faits comme se les fait le +vulgaire ; et c'est leur manquer de respect que de leur attribuer les foiblesses des hommes. +Scène II +Moron, La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis +Aglante +Viens, approche, Moron, viens nous aider à défendre l'Amour contre les sentiments de la Princesse. +La Princesse +Voilà votre parti fortifié d'un grand défenseur. +Moron +Ma foi, Madame, je crois qu'après mon exemple il n'y a plus rien à dire, et qu'il ne faut plus mettre en dou +le pouvoir de l'Amour. J'ai bravé ses armes assez longtemps, et fait de mon drôle comme un autre ; mais +enfin ma fierté a baissé l'oreille, et vous avez une traîtresse qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Après c +on ne doit plus faire aucun scrupule d'aimer ; et puisque j'ai bien passé par là, il peut bien y en passer d'au +Cynthie +Quoi ? Moron se mêle d'aimer ? +Moron +Fort bien. +Cynthie +Et de vouloir être aimé ? +Moron +Et pourquoi non ? Est−ce qu'on n'est pas assez bien fait pour cela ? Je pense que ce visage est assez +passable, et que pour le bel air, Dieu merci, nous ne le cédons à personne. +Cynthie +Sans doute, on auroit tort... +Scène III +Lycas, La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis, Moron +Lycas +Madame, le prince votre père vient vous trouver ici, et conduit avec lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et +celui de Messène. +La Princesse +O Ciel ! que prétend−il faire en me les amenant ? Auroit−il résolu ma perte, et voudrait−il bien me force +choix de quelqu'un d'eux ? +Scène IV +Le Prince, Euryale, Aristomène, Théocle, La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis, Moron +La Princesse +Seigneur, je vous demande la licence de prévenir par deux paroles la déclaration des pensées que vous +pouvez avoir. Il y a deux vérités, seigneur, aussi constantes l'une que l'autre, et dont je puis vous assurer +également : l'une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et que vous ne sauriez m'ordonner rien où je +réponde aussitôt par une obéissance aveugle ; l'autre, que je regarde l'hyménée ainsi que le trépas, et qu'il +m'est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me donner un mari, et me donner la mort, c'est une mê +chose ; mais votre volonté va la première, et mon obéissance m'est bien plus chère que ma vie. Après cel +parlez, seigneur, prononcez librement ce que vous voulez. +La Prince +Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes, et je me plains de toi, qui peux mettre dans ta pensée que +sois assez mauvais père pour vouloir faire violence à tes sentiments et me servir tyranniquement de la +puissance que le Ciel me donne sur toi. Je souhaite, à la vérité, que ton coeur puisse aimer quelqu'un : tou +mes voeux seroient satisfaits, si cela pouvoit arriver ; et je n'ai proposé les fêtes et les jeux que je fais +célébrer ici qu'afin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grèce a d'illustre, et que, parmi cette noble jeunesse, t +puisses enfin rencontrer où arrêter tes yeux et déterminer tes pensées. Je ne demande, dis−je, au Ciel autre +bonheur que celui de te voir un époux. J'ai, pour obtenir cette grâce, fait encore ce matin un sacrifice à +Vénus ; et si je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m'a promis un miracle. Mais, quoi qu'il en so +je veux en user avec toi en père qui chérit sa fille. Si tu trouves où attacher tes voeux, ton choix sera le mi +et je ne considérerai ni intérêts d'Etat, ni avantages d'alliance ; si ton coeur demeure insensible, je +n'entreprendrai point de le forcer. Mais au moins sois complaisante aux civilités qu'on te rend, et ne m'obl +point à faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec l'estime que tu leur dois, reçois avec +reconnoissance les témoignages de leur zèle, et viens voir cette course où leur adresse va paroître. +Théocle +Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette course. Mais, à vous dire vrai, j'ai peu +d'ardeur pour la victoire, puisque ce n'est pas votre coeur qu'on y doit disputer. +Aristomène +Pour moi, Madame, vous êtes le seul prix que je me propose partout ; c'est vous que je crois disputer dan +ces combats d'adresse, et je n'aspire maintenant à remporter l'honneur de cette course que pour obtenir un +degré de gloire qui m'approche de votre coeur. +Euryale +Pour moi, Madame, je n'y vais point du tout avec cette pensée. Comme j'ai fait toute ma vie profession de +rien aimer, tous les soins que je prends ne vont point où tendent les autres. Je n'ai aucune prétention sur v +coeur, et le seul honneur de la course est tout l'avantage où j'aspire. +(Ils la quittent.) +La Princesse +D'où sort cette fierté où l'on ne s'attendoit point ? Princesses, que dites−vous de ce jeune prince ? +Avez−vous remarqué de quel ton il l'a pris ? +Aglante +Il est vrai que cela est un peu fier. +Moron +Ah ! quelle brave botte il vient là de lui porter ! +La Princesse +Ne trouvez−vous pas qu'il y auroit plaisir d'abaisser son orgueil, et de soumettre un peu ce coeur qui tranc +tant du brave ? +Cynthie +Comme vous êtes accoutumée à ne jamais recevoir que des hommages et des adorations de tout le monde +compliment pareil au sien doit vous surprendre, à la vérité. +La Princesse +Je vous avoue que cela m'a donné de l'émotion, et que je souhaiterois fort de trouver les moyens de châtie +cette hauteur. Je n'avois pas beaucoup d'envie de me trouver à cette course ; mais j'y veux aller exprès, et +employer toute chose pour lui donner de l'amour. +Cynthie +Prenez garde, Madame : l'entreprise est périlleuse, et lorsqu'on veut donner de l'amour, on court risque d' +recevoir. +La Princesse +Ah ! n'appréhendez rien, je vous prie. Allons, je vous réponds de moi. +Troisième Intermède +Scène I +Moron, Philis +Moron +Philis, demeure ici. +Philis +Non, laisse−moi suivre les autres. +Moron +Ah ! cruelle ! si c'étoit Tircis qui t'en priât, tu demeurerois bien vite. +Philis +Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que je trouve bien mieux mon compte avec l'une qu'avec +l'autre ; car il me divertit avec sa voix, et toi, tu m'étourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien +lui, je te promets de t'écouter. +Moron +Eh ! demeure un peu. +Philis +Je ne saurois. +Moron +De grâce ! +Philis +Point, te dis−je. +Moron +Je ne te laisserai point aller. +Philis +Ah ! que de façons ? +Moron +Je ne te demande qu'un moment à être avec toi. +Philis +Eh bien ! oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose. +Moron +Et quelle ? +Philis +De ne me point parler du tout. +Moron +Eh ! Philis ! +Philis +A moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi. +Moron +Veux−tu me... ? +Philis +Laisse−moi aller. +Moron +Eh bien ! oui, demeure. Je ne dirai mot. +Philis +Prends−y bien garde, au moins ; car à la moindre parole, je prends la fuite. +Moron. Il fait une scène de gestes. +Soit. Ah ! Philis ! ... Eh ! ... Elle s'enfuit, et je ne saurois l'attraper. Voilà ce que c'est : si je savois chante +j'en ferois bien mieux mes affaires. La plupart des femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles +elles sont cause que tout le monde se mêle de musique, et l'on ne réussit auprès d'elles que par les petites +chansons et les petits vers qu'on leur fait entendre. Il faut que j'apprenne à chanter pour faire comme les +autres. Bon, voici justement mon homme. +Scène II +Satyre, Moron +Satyre +La, la, la. +Moron +Ah ! Satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m'as promis il y a longtemps : apprends−moi à chanter, je te +prie. +Satyre +Je le veux. Mais auparavant, écoute une chanson que je viens de faire. +Moron +Il est si accoutumé à chanter qu'il ne sauroit parler d'autre façon. Allons, chante, j'écoute. +Satyre +Je portois... +Moron +Une chanson, dis−tu ? +Satyre +Je port... +Moron +Une chanson à chanter. +Satyre +Je port... +Moron +Chanson amoureuse, peste ! +Satyre +Je portois dans une cage +Deux moineaux que j'avois pris, +Lorsque la jeune Cloris +Fit dans un sombre bocage +Briller à mes yeux surpris +Les fleurs de son beau visage. +Hélas ! dis−je aux moineaux, en recevant les coups +De ses yeux si savants à faire des conquêtes ; +Consolez−vous, pauvres petites bêtes, +Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous. +Dans vos chants si doux +Chantez à ma belle, +Oiseaux, chantez tous +Ma peine mortelle. +Mais si la cruelle +Se met en courroux +Au récit fidèle +Des maux que je sens pour elle, +Oiseaux, taisez−vous, +Oiseaux, taisez−vous. +Moron +Ah ! qu'elle est belle ! Apprends−la−moi. +Satyre +La, la, la, la. +Moron +La, la, la, la. +Satyre +Fa, fa, fa, fa. +Moron +Fa toi−même. +Acte III +Scène I +La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis +Cynthie +Il est vrai, Madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non commune, et que l'air dont il a paru a +quelque chose de surprenant. Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte avec le mê +coeur qu'il y a porté ; car enfin vous lui avez tiré des traits dont il est difficile de se défendre ; et sans par +de tout le reste, la grâce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des charmes aujourd'hui à touch +les plus insensibles. +La Princesse +Le voici qui s'entretient avec Moron : nous saurons un peu de quoi il lui parle. Ne rompons point encore +entretien, et prenons cette route pour revenir à leur rencontre. +Scène II +Euryale, Moron, Arbate +Euryale +Ah ! Moron, je te l'avoue, j'ai été enchanté ; et jamais tant de charmes n'ont frappé tout ensemble mes ye +et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai ; mais ce moment l'a emporté sur tous les autre +des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés. Jamais son visage ne s'est paré de plus vives +couleurs, ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçants. La douceur de sa voix a voulu se +faire paroître dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter ; et les sons merveilleux qu'elle formoit +passoient jusqu'au fond de mon âme, et tenoient tous mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en reven +Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux, sur l'émail d'un tendre gazon +traçoient d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moi−même, et m'attachoient par des noeuds +invincibles aux doux et justes mouvements dont tout son corps suivoit les mouvements de l'harmonie. Enf +jamais âme n'a eu de plus puissantes émotions que la mienne ; et j'ai pensé plus de vingt fois oublier ma +résolution, pour me jeter à ses pieds et lui faire un aveu sincère de l'ardeur que je sens pour elle. +Moron +Donnez−vous−en bien de garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure +invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d'un nature +bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs ; et je crois−tout de bon que nous les verrions nous courir, san +tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent. +Arbate +Seigneur, voici la Princesse qui s'est un peu éloignée de sa suite. +Moron +Demeurez ferme au moins dans le chemin que vous avez pris. Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cepend +promenez−vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre ; et si vo +l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera possible. +Scène III +La Princesse, Moron +La Princesse +Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d'Ithaque ? +Moron +Ah ! Madame, il y a longtemps que nous nous connoissons. +La Princesse +D'où vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici, et qu'il a pris cette autre route quand il m'a vue ? +Moron +C'est un homme bizarre, qui ne se plaît qu'à entretenir ses pensées. +La Princesse +Etois−tu tantôt au compliment qu'il m'a fait ? +Moron +Oui, Madame, j'y étois ; et je l'ai trouvé un peu impertinent, n'en déplaise à Sa Principauté. +La Princesse +Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choquée ; et j'ai toutes les envies du monde de l'engager, +pour rabattre un peu son orgueil. +Moron +Ma foi, Madame, vous ne feriez pas mal : il le mériteroit bien ; mais à vous dire vrai, je doute fort que vo +y puissiez réussir. +La Princesse +Comment ? +Moron +Comment ? C'est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu. Il lui semble qu'il n'y a personn +au monde qui le mérite, et que la terre n'est pas digne de le porter. +La Princesse +Mais encore, ne t'a−t−il point parlé de moi ? +Moron +Lui ? non. +La Princesse +Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse ? +Moron +Pas le moindre mot. +La Princesse +Certes ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur étrange de ne rien estimer. +Moron +Il n'estime et n'aime que lui. +La Princesse +Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut. +Moron +Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et plus insensible que lui. +La Princesse +Le voilà. +Moron +Voyez−vous comme il passe, sans prendre garde à vous ? +La Princesse +De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l'oblige à me venir aborder. +Scène IV +La Princesse, Euryale, Moron, Arbate +Moron +Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La Princesse souhaite que vous l'abordiez ; mais songez bi +continuer votre rôle ; et de peur de l'oublier, ne soyez pas longtemps avec elle. +La Princesse +Vous êtes bien solitaire, seigneur : et c'est une humeur bien extraordinaire que la vôtre, de renoncer ainsi +notre sexe, et de fuir, à votre âge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils. +Euryale +Cette humeur, Madame, n'est pas si extraordinaire, qu'on n'en trouvât des exemples sans aller loin d'ici ; +vous ne sauriez condamner la résolution que j'ai prise de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi vos +sentiments. +La Princesse +Il y a grande différence ; et ce qui sied bien à un sexe ne sied pas bien à l'autre. Il est beau qu'une femme +insensible, et conserve son coeur exempt des flammes de l'amour ; mais ce qui est vertu en elle devient u +crime dans un homme ; et comme la beauté est le partage de notre sexe, vous sauriez ne nous point aimer +sans nous dérober les hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons toutes no +ressentir. +Euryale +Je ne vois pas, Madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent prendre aucun intérêt à ces sortes +d'offenses. +La Princesse +Ce n'est pas une raison, seigneur ; et sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'être aimée. +Euryale +Pour moi, je ne suis pas de même ; et dans le dessein où je suis de ne rien aimer, je serois fâché d'être aim +La Princesse +Et la raison ? +Euryale +C'est qu'on a obligation à ceux qui nous aiment, et que je serois fâché d'être ingrat. +La Princesse +Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aimeriez qui vous aimeroit ? +Euryale +Moi, Madame ? point du tout. Je dis bien que je serois fâché d'être ingrat ; mais je me résoudrois plutôt d +l'être que d'aimer. +La Princesse +Telle personne vous aimeroit, peut−être que votre coeur... +Euryale +Non ! Madame, rien n'est capable de toucher mon coeur. Ma liberté est la seule maîtresse à qui je consac +mes voeux ; et quand le Ciel emploieroit ses soins à composer une beauté parfaite, quand il assembleroit +elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et de l'âme, enfin quand il exposeroit à mes yeux un +miracle d'esprit, d'adresse et de beauté, et que cette personne m'aimeroit avec toutes les tendresses +imaginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerois pas. +La Princesse +A−t−on jamais rien vu de tel ? +Moron +Peste soit du petit brutal ! J'aurois envie de lui bailler un coup de poing. +La Princesse, parlant en soi. +Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dépit, que je ne me sens pas. +Moron, parlant au Prince. +Bon courage, seigneur ! Voilà qui va le mieux du monde. +Euryale +Ah ! Moron, je n'en puis plus ! et je me suis fait des efforts étranges. +La Princesse +C'est avoir une insensibilité bien grande, que de parler comme vous faites. +Euryale +Le Ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, Madame, j'interromps votre promenade, et mon respect +m'avertir que vous aimez la solitude. +Scène V +La Princesse, Moron, Philis, Tircis +Moron +Il ne vous en doit rien, Madame, en dureté de coeur. +La Princesse +Je donnerois volontiers tout ce que j'ai au monde pour avoir l'avantage d'en triompher. +Moron +Je le crois. +La Princesse +Ne pourrois−tu, Moron, me servir dans un tel dessein ? +Moron +Vous savez bien, Madame, que je suis tout à votre service. +La Princesse +Parle−lui de moi dans tes entretiens ; vante−lui adroitement ma personne et les avantages de ma naissanc +et tâche d'ébranler ses sentiments par la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu +voudras, pour tâcher à me l'engager. +Moron +Laissez−moi faire. +La Princesse +C'est une chose qui me tient au coeur. Je souhaite ardemment qu'il m'aime. +Moron +Il est bien fait, oui, ce petit pendard−là ; il a bon air, bonne physionomie ; et je crois qu'il seroit assez le +d'une jeune Princesse. +La Princesse +Enfin tu peux tout espérer de moi, si tu trouves moyen d'enflammer pour moi son coeur. +Moron +Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, Madame, s'il venoit à vous aimer, que feriez−vous, s'il vous plaît +La Princesse +Ah ! ce seroit lors que je prendrois plaisir à triompher pleinement de sa vanité, à punir son mépris par me +froideurs, et exercer sur lui toutes les cruautés que je pourrois imaginer. +Moron +Il ne se rendra jamais. +La Princesse +Ah ! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende. +Moron +Non, il n'en fera rien. Je le connois : ma peine sera inutile. +La Princesse +Si faut−il pourtant tenter toute chose, et éprouver si son âme est entièrement insensible. Allons, je veux lu +parler, et suivre une pensée qui vient de me venir. +Quatrième intermède +Scène I +Philis, Tircis +Philis +Viens, Tircis. Laissons−les aller, et me dis un peu ton martyre de la façon que tu sais faire. Il y a longtemp +que tes yeux me parlent ; mais je suis plus aise d'ouïr ta voix. +Tircis, en chantant. +Tu m'écoutes, hélas ! dans ma triste langueur ; +Mais je n'en suis pas mieux, ô beauté sans pareille ; +Et je touche ton oreille, +Sans que je touche ton coeur. +Philis +Va, va, c'est déjà quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps amène tout. Chante−moi cependant +quelque plainte nouvelle que tu aies composée pour moi. +Scène II +Moron, Philis, Tircis +Moron +Ah ! ah ! je vous y prends, cruelle. Vous vous écartez des autres pour ouïr mon rival. +Philis +Oui, je m'écarte pour cela. Je te le dis encore, je me plais avec lui ; et l'on écoute volontiers les amants, +lorsqu'ils se plaignent aussi agréablement qu'il fait. Que ne chantes−tu comme lui ? Je prendrois plaisir à +t'écouter. +Moron +Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose ; et quand... +Philis +Tais−toi ; je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras. +Moron +Ah ! cruelle ! ... +Philis +Silence, dis−je, ou je me mettrai en colère. +Tircis +Arbres épais, et vous, prés émaillés, +La beauté dont l'hiver vous avoit dépouillés +Par le printemps vous est rendue. +Vous reprenez tous vos appas ; +Mais mon âme ne reprend pas +La joie, hélas ! que j'ai perdue ! +Moron +Morbleu ! que n'ai−je de la voix ! Ah ! nature marâtre, pourquoi ne m'as−tu pas donné de quoi chanter +comme à un autre ? +Philis +En vérité, Tircis, il ne se peut rien de plus agréable, et tu l'emportes sur tous les rivaux que tu as. +Moron +Mais pourquoi est−ce que je ne puis pas chanter ? N'ai−je pas un estomac, un gosier et une langue comm +autre ? Oui, oui, allons : je veux chanter aussi, et te montrer que l'amour fait faire toutes choses. Voici un +chanson que j'ai faite pour toi. +Philis +Oui, dis ; je veux bien t'écouter pour la rareté du fait +Moron +Courage, Moron ! il n'y a qu'à avoir de la hardiesse. +(Moron chante.) +Ton extrême rigueur +S'acharne sur mon coeur. +Ah ! Philis, je trépasse ; +Daigne me secourir : +En seras−tu plus grasse +De m'avoir fait mourir ? +Vivat ! Moron. +Philis +Voilà qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterois bien d'avoir la gloire que quelque amant fû +mort pour moi. C'est un avantage dont je n'ai point encore joui ; et je trouve que j'aimerois de tout mon c +une personne qui m'aimeroit assez pour se donner la mort. +Moron +Tu aimerois une personne qui se tueroit pour toi ! +Philis +Oui. +Moron +Il ne faut que cela pour te plaire ? +Philis +Non. +Moron +Voilà qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je veux. +Tircis chante. +Ah ! quelle douceur extrême, +De mourir pour ce qu'on aime ! (bis) +Moron +C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez. +Tircis chante. +Courage, Moron ! meurs promptement +En généreux amant. +Moron +Je vous prie de vous mêler de vos affaires, et de me laisser tuer à ma fantaisie. Allons, je vais faire honte +tous les amants. Tiens, je ne suis pas homme à faire tant de façons. Vois ce poignard. Prends bien garde +comme je vais me percer le coeur. (Se riant de Tircis.) Je suis votre serviteur : quelque niais. +Philis +Allons, Tircis. Viens−t'en me redire à l'écho ce que tu m'as chanté. +Acte IV +Scène I +Euryale, La Princesse, Moron +La Princesse +Prince, comme jusques ici nous avons fait paroître une conformité de sentiments, et que le Ciel a semblé +mettre en nous mêmes attachements pour notre liberté, et même aversion pour l'amour, je suis bien aise d +vous ouvrir mon coeur, et de vous faire confidence d'un changement dont vous serez surpris. J'ai toujours +regardé l'hymen comme une chose affreuse, et j'avois fait serment d'abandonner plutôt la vie que de me +résoudre jamais à perdre cette liberté pour qui j'avois des tendresses si grandes ; mais enfin un moment a +dissipé toutes ces résolutions. Le mérite d'un prince m'a frappé aujourd'hui les yeux ; et mon âme tout d'u +coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que j'avois toujours méprisée +J'ai trouvé d'abord des raisons pour autoriser ce changement, et puis l'appuyer de la volonté de répondre a +ardentes sollicitations d'un père, et aux voeux de tout un Etat ; mais, à vous dire vrai, je suis en peine du +jugement que vous ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condamnerez, ou non, le dessein que j'ai de +donner un époux. +Euryale +Vous pourriez faire un tel choix, Madame, que je l'approuverois sans doute. +La Princesse +Qui croyez−vous, à votre avis, que je veuille choisir ? +Euryale +Si j'étois dans votre coeur, je pourrois vous le dire ; mais comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous +répondre. +La Princesse +Devinez pour voir, et nommez quelqu'un. +Euryale +J'aurois trop peur de me tromper. +La Princesse +Mais encore, pour qui souhaiteriez−vous que je me déclarasse ? +Euryale +Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterois ; mais, avant que de m'expliquer, je dois savoir v +pensée. +La Princesse +Eh bien ! Prince, je veux bien vous la découvrir. Je suis sûre que vous allez approuver mon choix ; et po +ne vous point tenir en suspens davantage, le prince de Messène est celui de qui le mérite s'est attiré mes +voeux. +Euryale +O Ciel ! +La Princesse +Mon invention a réussi, Moron : le voilà qui se trouble. +Moron, parlant à la Princesse. +Bon, Madame. (Au Prince.) Courage, seigneur ! (A la Princesse.) Il en tient. (Au Prince.) Ne vous défaite +pas. +Ne trouvez−vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mérite qu'on peut avoir ? +Moron, au Prince. +Remettez−vous et songez à répondre. +La Princesse +D'où vient, Prince, que vous ne dites mot, et semblez interdit ? +Euryale +Je le suis, à la vérité ; et j'admire, Madame, comme le Ciel a pu former deux âmes aussi semblables en to +que les nôtres, deux âmes en qui l'on ait vu une plus grande conformité de sentiments, qui aient fait éclate +dans le même temps, une résolution à braver les traits de l'Amour, et qui, dans le même moment, aient fai +paroître une égale facilité à perdre le nom d'insensibles. Car enfin, Madame, puisque votre exemple +m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour aujourd'hui s'est rendu maître de mon coeur, et +qu'une des Princesses vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a renversé d'un coup d'oeil tous les projets +ma fierté. Je suis ravi, Madame, que, par cette égalité de défaite, nous n'ayons rien à nous reprocher l'un e +l'autre, et je ne doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez aussi le +mien. Il faut que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point différer à nous rend +tous deux contents. Pour moi, Madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que je souhait +vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande au prince votre père. +Moron +Ah ! digne, ah ! brave coeur ! +Scène II +La Princesse, Moron +La Princesse +Ah ! Moron, je n'en puis plus ; et ce coup, que je n'attendois pas, triomphe absolument de toute ma ferm +Moron +Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avois cru d'abord que votre stratagème avoit fait son effet. +La Princesse +Ah ! ce m'est un dépit à me désespérer, qu'une autre ait l'avantage de soumettre ce coeur que je voulois +soumettre. +Scène III +La Princesse, Aglante, Moron +La Princesse +Princesse, j'ai à vous prier d'une chose qu'il faut absolument que vous m'accordiez. Le prince d'Ithaque vo +aime et veut vous demander au prince mon père. +Aglante +Le prince d'Ithaque, Madame ? +La Princesse +Oui. Il vient de m'en assurer lui−même, et m'a demandé mon suffrage pour vous obtenir ; mais je vous +conjure de rejeter cette proposition, et de ne point prêter l'oreille à tout ce qu'il pourra vous dire. +Aglante +Mais, Madame, s'il étoit vrai que ce prince m'aimât effectivement, pourquoi, n'ayant aucun dessein de vou +engager, ne voudriez−vous pas souffrir... ? +La Princesse +Non, Aglante. Je vous le demande ; faites−moi ce plaisir, je vous prie, et trouvez bon que, n'ayant pu avo +l'avantage de le soumettre, je lui dérobe la joie de vous obtenir. +Aglante +Madame, il faut vous obéir ; mais je croirois que la conquête d'un tel coeur ne seroit pas une victoire à +dédaigner. +La Princesse +Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entièrement. +Scène IV +Aristomène, Moron, La Princesse, Aglante +Aristomène +Madame, je viens à vos pieds, rendre grâce à l'Amour de mes heureux destins, et vous témoigner, avec me +transports, le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis d +vos captifs. +La Princesse +Comment ? +Aristomène +Le prince d'Ithaque, Madame, vient de m'assurer tout à l'heure que votre coeur avoit eu la bonté de +s'expliquer en ma faveur sur ce célèbre choix qu'attend toute la Grèce. +La Princesse +Il vous a dit qu'il tenoit cela de ma bouche ? +Aristomène +Oui, Madame. +La Princesse +C'est un étourdi ; et vous êtes un peu trop crédule, Prince, d'ajouter foi si promptement à ce qu'il vous a d +Une pareille nouvelle mériteroit bien, ce me semble, qu'on en doutât un peu de temps ; et c'est tout ce que +vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avois dite moi−même. +Aristomène +Madame, si j'ai été trop prompt à me persuader... +La Princesse +De grâce, Prince, brisons là ce discours ; et si vous voulez m'obliger, souffrez que je puisse jouir de deux +moments de solitude. +Scène V +La Princesse, Aglante, Moron +La Princesse +Ah ! qu'en cette aventure le Ciel me traite avec une rigueur étrange ! Au moins, Princesse, souvenez−vo +de la prière que je vous ai faite. +Aglante +Je vous l'ai dit déjà, Madame, il faut vous obéir. +Moron +Mais, Madame, s'il vous aimoit, vous n'en voudriez point, et cependant vous ne voulez pas qu'il soit à un +autre. C'est faire justement comme le chien du jardinier +La Princesse +Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une autre ; et si la chose étoit, je crois que j'en mourrois de +déplaisir. +Moron +Ma foi, Madame, avouons la dette : vous voudriez qu'il fût à vous ; et dans toutes vos actions il est aisé d +voir que vous aimez un peu ce jeune prince. +La Princesse +Moi, je l'aime ? O Ciel ! je l'aime ? Avez−vous l'insolence de prononcer ces paroles ? Sortez de ma vue +impudent, et ne vous présentez jamais devant moi. +Moron +Madame... +La Princesse +Retirez−vous d'ici, vous dis−je, ou je vous en ferai retirer d'une autre manière. +Moron +Ma foi, son coeur en a sa provision, et... +(Il rencontre un regard de la Princesse, qui l'oblige à se retirer.) +Scène VI +La Princesse +De quelle émotion inconnue sens−je mon coeur atteint, et quelle inquiétude secrète est venue troubler tou +d'un coup la tranquillité de mon âme ? Ne seroit−ce point aussi ce qu'on vient de me dire ! et, sans en rie +savoir, n'aimerois−je point ce jeune prince ? Ah ! si cela étoit, je serois personne à me désespérer ; mais +est impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi ? je serois capable de cette +lâcheté ! J'ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande insensibilité du monde ; les respects, les +hommages et les soumissions n'ont jamais pu toucher mon âme, et la fierté et le dédain en auroient +triomphé ! J'ai méprisé tous ceux qui m'ont aimée, et j'aimerois le seul qui me méprise ! Non, non, je sai +bien que je ne l'aime pas. Il n'y a pas de raison à cela. Mais si ce n'est pas de l'amour que ce que je sens +maintenant, qu'est−ce donc que ce peut être ? Et d'où vient ce poison qui me court par toutes les veines, e +me laisse point en repos avec moi−même ? Sors de mon coeur, qui que tu sois, ennemi qui te caches. +Attaque−moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de tous nos bois, afin que mon dard +mes flèches me puissent défaire de toi. O vous, admirables personnes, qui par la douceur de vos chants av +l'art d'adoucir les plus fâcheuses inquiétudes, approchez−vous d'ici, de grâce, et tâchez de charmer avec v +musique le chagrin où je suis. +Cinquième Intermède +Chère Philis,... +Clymène, Philis +Clymène +Chère Philis, dis−moi, que crois−tu de l'amour ? +Philis +Toi−même, qu'en crois−tu, ma compagne fidèle ? +Clymène +On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour, +Et qu'on souffre en aimant une peine cruelle. +Philis +On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle, +Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour. +Clymène +A qui des deux donnerons−nous victoire ? +Philis +Qu'en croirons−nous ? ou le mal ou le bien ? +Clymène et Philis, ensemble. +Aimons, c'est le vrai moyen +De savoir ce qu'on en doit croire. +Philis +Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs. +Clymène +Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes. +Philis +Si de tant de tourments il accable les coeurs, +D'où vient qu'on aime à lui rendre les armes ? +Clymène +Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes, +Pourquoi nous défend−on d'en goûter les douceurs ? +Philis +A qui des deux donnerons−nous victoire ? +Clymène +Qu'en croirons−nous ? ou le mal ou le bien ! +Toutes deux ensemble. +Aimons, c'est le vrai moyen +De savoir ce qu'on en doit croire. +La Princesse les interrompt en cet endroit et leur dit : +Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeurer en repos ; et quelque douceur qu'aient vos chants +ne font que redoubler mon inquiétude. +Acte V +Scène I +Le Prince, Euryale, Moron, Aglante, Cynthie +Moron +Oui, seigneur, ce n'est point raillerie : j'en suis ce qu'on appelle disgracié ; il m'a fallu tirer mes chausses +plus vite, et jamais vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien. +Le Prince. +Ah ! Prince, que je devrai de grâces à ce stratagème amoureux, s'il faut qu'il ait trouvé le secret de touche +son coeur ! +Euryale +Quelque chose, seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux +espoir ; mais enfin, si ce n'est pas à moi trop de témérité que d'oser aspirer à l'honneur de votre alliance, s +ma personne et mes Etats... +La Prince +Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un pèr +et si vous avez le coeur de ma fille, il ne vous manque rien. +Scène II +La Princesse, Le Prince, Euryale, Aglante, Cynthie, Moron +La Princesse +O Ciel ! que vois−je ici ? +La Prince +Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix très−considérable, et je souscris aisément de tous mes +suffrages à la demande que vous me faites. +La Princesse +Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander une grâce. Vous m'avez toujours témoigné une +tendresse extrême, et je crois vous devoir bien plus par les bontés que vous m'avez fait voir que par le jou +que vous m'avez donné. Mais si jamais pour moi vous avez eu de l'amitié, je vous en demande aujourd'hu +plus sensible preuve que vous me puissiez accorder : c'est de n'écouter point, seigneur, la demande de ce +prince, et de ne pas souffrir que la Princesse Aglante soit unie avec lui. +La Prince +Et par quelle raison, ma fille, voudrois−tu t'opposer à cette union. +La Princesse +Par la raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser ses desseins. +La Prince +Tu le hais, ma fille ? +La Princesse +Oui, et de tout mon coeur, je vous l'avoue. +La Prince +Et que t'a−t−il fait ? +La Princesse +Il m'a méprisée. +La Prince +Et comment ? +La Princesse +Il ne m'a pas trouvée assez bien faite pour m'adresser ses voeux. +La Prince +Et quelle offense te fait cela ? Tu ne veux accepter personne. +La Princesse +N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa déclarat +me fait un affront ; et ce m'est une honte sensible qu'à mes yeux, et au milieu de votre cour, il a recherché +une autre que moi. +La Prince +Mais quel intérêt dois−tu prendre à lui ? +La Princesse +J'en prends, seigneur, à me venger de son mépris ; et comme je sais bien qu'il aime Aglante avec beaucou +d'ardeur, je veux empêcher, s'il vous plaît, qu'il ne soit heureux avec elle. +La Prince +Cela te tient donc bien au coeur ? +La Princesse +Oui, seigneur, sans doute ; et s'il obtient ce qu'il demande, vous me verrez expirer à vos yeux. +La Prince +Va, va, ma fille, avoue franchement la chose : le mérite de ce prince t'a fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes +enfin, quoi que tu puisses dire. +La Princesse +Moi, seigneur ? +La Prince +Oui, tu l'aimes. +La Princesse +Je l'aime, dites−vous ? et vous m'imputez cette lâcheté ! O Ciel ! quelle est mon infortune ! Puis−je bie +sans mourir, entendre ces paroles ? et faut−il que je sois si malheureuse, qu'on me soupçonne de l'aimer ? +Ah ! si c'étoit un autre que vous, seigneur, qui me tînt ce discours, je ne sais pas ce que je ne ferois point. +La Prince +Eh bien ! oui, tu ne l'aimes pas, tu le hais, j'y consens ; et je veux bien, pour te contenter, qu'il n'épouse p +la Princesse Aglante. +La Princesse +Ah ! seigneur, vous me donnez la vie. +La Prince +Mais afin d'empêcher qu'il ne puisse être jamais à elle, il faut que tu le prennes pour toi. +La Princesse +Vous vous moquez, seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande. +Euryale +Pardonnez−moi, Madame, je suis assez téméraire pour cela, et je prends à témoin le prince votre père si c +n'est pas vous que j'ai demandée. C'est trop vous tenir dans l'erreur ; il faut lever le masque, et, dussiez−v +vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon coeur. Je n'ai jamais +aimé que vous, et jamais je n'aimerai que vous : c'est vous, Madame, qui m'avez enlevé cette qualite +d'insensible que j'avois toujours affectée ; et tout ce que j'ai pu vous dire n'a été qu'une feinte, qu'un +mouvement secret m'a inspirée, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences imaginables. Il falloit qu' +cessât bientôt, sans doute, et je m'étonne seulement qu'elle ait pu durer la moitié d'un jour ; car enfin je +mourois, je brûlois dans l'âme, quand je vous déguisois mes sentiments ; et jamais coeur n'a souffert une +contrainte égale à la mienne. Que si cette feinte, Madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout p +de mourir pour vous en venger : vous n'avez qu'à parler, et ma main sur−le−champ fera gloire d'exécuter +l'arrêt que vous prononcerez. +La Princesse +Non, non, Prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m'avoir abusée ; et tout ce que vous m'avez dit, je +l'aime bien mieux une feinte, que non pas une vérité. +La Prince +Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour époux ? +La Princesse +Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez−moi le temps d'y songer, je vous prie, et m'épargn +un peu la confusion où je suis. +La Prince +Vous jugez, Prince, ce que cela veut dire, et vous vous pouvez fonder là−dessus. +Euryale +Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, Madame, cet arrêt de ma destinée ; et s'il me condamne à la mort, je le +suivrai sans murmure. +La Prince +Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grâce avec la Princesse. +Moron +Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai bien de dire ce que je pense. +Scène III +Aristomène, Théocle, Le Prince, La Princesse, Aglante, Cynthie, Moron +La Prince +Je crains bien, Princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre faveur ; mais voilà deux Princesses q +peuvent bien vous consoler de ce petit malheur. +Aristomène +Seigneur, nous savons prendre notre parti ; et si ces aimables Princesses n'ont point trop de mépris pour l +coeurs qu'on a rebutés, nous pouvons revenir par elles à l'honneur de votre alliance. +Scène IV +Philis, Aristomène, Théocle, Le Prince, La Princesse, Aglante, Cynthie, Moron +Philis +Seigneur, la déesse Vénus vient d'annoncer partout le changement du coeur de la Princesse. Tous les paste +et toutes les bergères en témoignent leur joie par des danses et des chansons ; et si ce n'est point un spect +que vous méprisiez, vous allez voir l'allégresse publique se répandre jusques ici. +Sixième intermède +Usez mieux,... +Choeur de pasteurs et de bergères qui dansent +Chanson +Usez mieux, ô beautés fières, +Du pouvoir de tout charmer ; +Aimez, aimables bergères : +Nos coeurs sont faits pour aimer. +Quelque fort qu'on s'en défende, +Il y faut venir un jour : +Il n'est rien qui ne se rende +Aux doux charmes de l'Amour. +Songez de bonne heure à suivre +Le plaisir de s'enflammer : +Un coeur ne commence à vivre +Que du jour qu'il sait aimer. +Quelque fort qu'on s'en défende, +Il y faut venir un jour : +Il n'est rien qui ne se rende +Aux doux charmes de l'Amour. +Tartuffe +ou l'Imposteur +Comédie +Les trois premiers actes ont été représentés +à Versailles pour le Roi +le 12e jour du mois de mai 1664. +La comédie, entière et achevée en cinq actes, +a été représentée au château du Raincy près Paris +pour S. A. S. Monseigneur le Prince +Le 29e novembre 1664 et donnée depuis au public +dans la salle du Palais−Royal +le 5e août 1667, puis le 5e février 1669 +par la +Troupe du Roi +Préface +Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu'elle jou +ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusques ici. Les marqu +les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait +semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux ; mais les hypocrites n'on +point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jo +leurs grimaces et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne +sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n +eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien v +pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause +Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, plei +d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes +mêmes y sont criminels ; et le moindre coup d'oeil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite +à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. +J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde, les corrections que j' +pu faire, le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue, l'approbation des grands princes et de messieurs le +ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence, le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouv +profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font cr +en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité. +Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis +je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, p +la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner +Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduit +ma comédie ; et je les conjure, de tout mon coeur, de ne point condamner les choses avant que de les voir +se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent. +Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont +partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer ; que je l'ai traitée +avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière et que j'ai mis tout l'art et tous les so +qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai +employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment +l'auditeur en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne ; et, d'un bout à l'autre, il ne di +pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et n +fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. +Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ce +matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une +proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait +difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait parti +leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée, e +que même, parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hu +l'hôtel de Bourgogne ; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de +notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de +Sorbonne et, sans aller chercher si loin que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Cornei +qui ont été l'admiration de toute la France. +Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aur +privilégiés. Celui−ci est, dans l'Etat, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous +avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale +moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes q +la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le mo +On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; +mais on ne veut point être ridicule. +On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Eh ! pouvais−je m'en +empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaît +les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on aur +eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. − Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse +Mais cette morale est−elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues ? Dit−elle rien de +nouveau dans ma comédie ? Et peut−on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelqu +impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu'elles +reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat ? Il n'y a nulle apparence à cela ; et l'on doit approu +la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies. +C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s'était si fort déchaîné contre le +théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Eglise qui ont condamné la comédie ; mais on ne +peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques−uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'auto +dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu'on peut tirer de +cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie +différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa +corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de +turpitude. +Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés +viennent de ne pas entendre et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le v +de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sa +doute, que, n'étant autre chose qu'un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts d +hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là−dessus le témoignage de +l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui +faisaient profession d'une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle n +fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de +faire des comédies. Elle nous apprendra que ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, on fait g +d'en composer eux−mêmes, qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'il +avaient composées ; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime par les prix glorieux et par les +superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des +honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dan +Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine. +J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est−ce que dans le monde on ne corro +point tous les jours ? Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d'art s +salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent +tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus +excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souve +on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donn +pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu par la contemplation des merveilles de la nature ; et +pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à +soutenir l'impiété. Les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes +et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété et la font servir méchamment aux crim +les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire. On +n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt, avec la malice des +corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art ; et comme on ne s'avise point +défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée +publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en +certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'e +pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, +lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du to +la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle−là avec celle−ci. Ce sont +deux personnes de qui les moeurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que +ressemblance du nom ; et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est +femme de bien, parce qu'il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, +feraient un grand désordre dans le monde. Il n'y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et, puisque l'on n +garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à +comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction et l'honnêteté. +Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus +honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'e +sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel +grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cet +pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans le +forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passion +des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquen +que le théâtre ; et, si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salu +est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste +mais, supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes +aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la +comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince sur la comédie du Tartuffe. +Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche +ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire. "Je voudrais bien savoir pourquoi les ge +qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche" ; à quoi le +prince répondit : "La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont +messieurs−là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux−mêmes ; c'est ce qu'ils ne peuven +souffrir". +Premier placet présenté au Roi +Sur la comédie du Tartuffe. +Sire, +Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je +trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; +comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, +j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume +je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiée +ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnayeurs en dévotion, qui +veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. +Je l'ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouva +demander la délicatesse de la matière ; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux vrais +dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que j'avais à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoqu +j'ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleu +expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d'abord un véritable et franc hypocrite. +Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur le +matières de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le +respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre +Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et quelque +ressemblante qu'on la trouvât. +Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur, pourtant était ado +par la manière dont Votre Majesté s'était expliquée sur ce sujet ; et j'ai cru, sire, qu'elle m'ôtait tout lieu d +me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu'elle me +défendait de produire en public. +Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l'approbati +encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières qu +leur ai faites de mon ouvrage se sont trouvés d'accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout +cela, dis−je, on voit un livre composé par le curé de..., qui donne hautement un démenti à tous ces auguste +témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, +comédie, sans l'avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et +habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expi +public mon offense, j'en serais quitte à trop bon marché ; le zèle charitable de ce galant homme de bien n +garde de demeurer là ; il ne veut point que j'aie de miséricorde auprès de Dieu ; il veut absolument que j +sois damné, c'est une affaire résolue. +Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle−même combien il m'est +fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le mond +telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolérées ; et quel intérêt j'ai enfin à me purger de son imposture, e +faire voir au public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. Je ne dirai point, Sire, +que j'aurais à demander pour ma réputation et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage : +rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite ; ils voient, comme Dieu, +qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérê +entre les mains de Votre Majesté ; et j'attends d'elle, avec respect, tout ce qu'il lui plaira d'ordonner +là−dessus. +Second placet présenté au Roi +Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les nommés De la Thorillière et de la Grange, +comédiens de Sa Majesté, et compagnons de sieur Molière, sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de +représenter le Tartuffe jusques à nouvel ordre de Sa Majesté. +Sire, +C'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieu +conquêtes ; mais, dans l'état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu'au lieu où je la viens +chercher ? et qui puis−je solliciter contre l'autorité de la puissance qui m'accable, que la source de la +puissance et de l'autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître d +toutes choses ? +Ma comédie, Sire, n'a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l'ai produite sous le titre de +l'Imposteur, et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde ; j'ai eu beau lui donner un +petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l'habit, mettre en +plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'om +d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n'a de rien servi. La cabale +s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre +esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comé +n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect ; et to +ce que j'ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi−même de l'éclat de cette tempête, c'est de dire q +Votre Majesté avait eu la bonté de m'en permettre la représentation, et que je n'avais pas cru qu'il fût beso +de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avait qu'elle seule qui me l'eût défendue. +Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de +Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l'ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont +d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux−mêmes. Ils ont l'art de donner de +belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Die +qui les peut émouvoir : ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de +fois en public, sans en dire le moindre mot. Celles−là n'attaquaient que la piété et la religion, dont ils se +soucient fort peu : mais celle−ci les attaque et les joue eux−mêmes ; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir +ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute on ne +manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sir +c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite, que les plus scrupuleux en ont tro +la représentation profitable, et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si connue aient eu une si +grande déférence pour des gens qui devraient être l'horreur de tout le monde et sont si opposés à la véritab +piété, dont elles font profession. +J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très assu +Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l'avantage ; qu'ils prendront d +par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui +pourront sortir de ma plume. +Daignent vos bonté, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ; et puissé−je, au retour +d'une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d'innocents +plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l'Europe ! +Troisième placet présenté au Roi +Le 5 février 1669 +Sire, +Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par−devant nota +de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur s +promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu'il s'obligeât de ne me +point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de +Oserai−je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuff +ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, p +cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut−être n'en +est−ce pas trop pour Votre Majesté ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mo +placet. +Personnages +Mme Pernelle, mère d'Orgon. +Orgon, mari d'Elmire. +Elmire, femme d'Orgon. +Damis, fils d'Orgon. +Mariane, fille d'Orgon et amante de Valère. +Valère, amant de Mariane. +Cléante, beau−frère d'Orgon. +Tartuffe, faux dévot. +Dorine, suivante de Mariane. +M. Loyal, sergent. +Un Exempt. +Flipote, servante de Mme Pernelle. +La scène est à Paris +Acte I +Scène I +Madame Pernelle et Flipote sa servante, Elmire, Mariane, Dorine, Damis, Cléante +Madame Pernelle +Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre. +Elmire +Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre. +Madame Pernelle +Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin : +Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin. +Elmire +De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. +Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ? +Madame Pernelle +C'est que je ne puis voir tout ce ménage−ci, +Et que de me complaire on ne prend nul souci. +Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée : +Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée, +On n'y respecte rien, chacun y parle haut, +Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut. +Dorine +Si... +Madame Pernelle +Vous êtes, mamie, une fille suivante +Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente : +Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis. +Damis +Mais... +Madame Pernelle +Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ; +C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ; +Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, +Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, +Et ne lui donneriez jamais que du tourment. +Mariane +Je crois... +Madame Pernelle +Mon Dieu, sa soeur, vous faites la discrette, +Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ; +Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, +Et vous menez sous chape un train que je hais fort. +Elmire +Mais, ma mère,... +Madame Pernelle +Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, +Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ; +Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux, +Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux. +Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse, +Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. +Quiconque à son mari veut plaire seulement, +Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement. +Cléante +Mais, Madame, après tout... +Madame Pernelle +Pour vous, Monsieur son frère, +Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ; +Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux, +Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. +Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre +Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. +Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur, +Et je ne mâche point ce que j'ai sur le coeur. +Damis +Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute... +Madame Pernelle +C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ; +Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux +De le voir querellé par un fou comme vous. +Damis +Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique +Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique, +Et que nous ne puissions à rien nous divertir, +Si ce beau Monsieur−là n'y daigne consentir ? +Dorine +S'il le faut écouter et croire à ses maximes, +On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ; +Car il contrôle tout, ce critique zélé. +Madame Pernelle +Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. +C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire, +Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire. +Damis +Non, voyez−vous, ma mère, il n'est père ni rien +Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien : +Je trahirois mon coeur de parler d'autre sorte ; +Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte ; +J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat +Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat. +Dorine +Certes, c'est une chose aussi qui scandalise, +De voir qu'un inconnu céans s'impatronise, +Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers +Et dont l'habit entier valoit bien six deniers, +En vienne jusque−là que de se méconnaître, +De contrarier tout, et de faire le maître. +Madame Pernelle +Hé ! merci de ma vie ? il en iroit bien mieux, +Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux. +Dorine +Il passe pour un saint dans votre fantaisie : +Tout son fait, croyez−moi, n'est rien qu'hypocrisie. +Madame Pernelle +Voyez la langue ! +Dorine +A lui, non plus qu'à son Laurent, +Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant. +Madame Pernelle +J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ; +Mais pour homme de bien, je garantis le maître. +Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez +Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. +C'est contre le péché que son coeur se courrouce, +Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse. +Dorine +Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, +Ne sauroit−il souffrir qu'aucun hante céans ? +En quoi blesse le Ciel une visite honnête, +Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ? +Veut−on que là−dessus je m'explique entre nous ? +Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux. +Madame Pernelle +Taisez−vous, et songez aux choses que vous dites. +Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites. +Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, +Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, +Et de tant de laquais le bruyant assemblage +Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. +Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; +Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien. +Cléante +Hé ! voulez−vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ? +Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose, +Si pour les sots discours où l'on peut être mis, +Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. +Et quand même on pourroit se résoudre à le faire, +Croiriez−vous obliger tout le monde à se taire ? +Contre la médisance il n'est point de rempart. +A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; +Efforçons−nous de vivre avec toute innocence, +Et laissons aux causeurs une pleine licence. +Dorine +Daphné, notre voisine, et son petit époux +Ne seroient−ils point ceux qui parlent mal de nous ? +Ceux de qui la conduite offre le plus à rire +Sont toujours sur autrui les premiers à médire ; +Ils ne manquent jamais de saisir promptement +L'apparente lueur du moindre attachement, +D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, +Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : +Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, +Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, +Et sous le faux espoir de quelque ressemblance, +Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, +Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés +De ce blâme public dont ils sont trop chargés. +Madame Pernelle +Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. +On sait qu'Orante mène une vie exemplaire : +Tous ses soins vont au Ciel ; et j'ai su par des gens +Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. +Dorine +L'exemple est admirable, et cette dame est bonne ! +Il est vrai qu'elle vit en austère personne ; +Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent, +Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant. +Tant qu'elle a pu des coeurs attirer les hommages, +Elle a fort bien joui de tous ses avantages ; +Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, +Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer, +Et du voile pompeux d'une haute sagesse +De ses attraits usés déguiser la foiblesse. +Ce sont là les retours des coquettes du temps. +Il leur est dur de voir déserter les galants. +Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude +Ne voit d'autre recours que le métier de prude ; +Et la sévérité de ces femmes de bien +Censure toute chose, et ne pardonne à rien ; +Hautement d'un chacun elles blâment la vie, +Non point par charité, mais par un trait d'envie, +Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs +Dont le penchant de l'âge a sevré leurs desirs. +Madame Pernelle +Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire. +Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire, +Car Madame à jaser tient le dé tout le jour. +Mais enfin je prétends discourir à mon tour : +Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage +Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ; +Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé +Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ; +Que pour votre salut vous le devez entendre, +Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. +Ces visites, ces bals, ces conversations +Sont du malin esprit toutes inventions. +Là jamais on n'entend de pieuses paroles : +Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ; +Bien souvent le prochain en a sa bonne part, +Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. +Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées +De la confusion de telles assemblées : +Mille caquets divers s'y font en moins de rien ; +Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien, +C'est véritablement la tour de Babylone, +Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ; +Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea... +Voilà−t−il pas Monsieur qui ricane déjà ! +Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, +Et sans... Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire. +Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, +Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied. +(Donnant un soufflet à Flipote.) +Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles. +Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. +Marchons, gaupe, marchons. +Scène II +Cléante, Dorine +Cléante +Je n'y veux point aller, +De peur qu'elle ne vînt encor me quereller, +Que cette bonne femme... +Dorine +Ah ! certes, c'est dommage +Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage : +Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, +Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom. +Cléante +Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée ! +Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée ! +Dorine +Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils, +Et si vous l'aviez vu, vous diriez : "C'est bien pis ! " +Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage, +Et pour servir son prince il montra du courage ; +Mais il est devenu comme un homme hébété, +Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ; +Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme +Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme. +C'est de tous ses secrets l'unique confident, +Et de ses actions le directeur prudent ; +Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse +On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse ; +A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis ; +Avec joie il l'y voit manger autant que six ; +Les bons morceaux de tout, il fait qu'on les lui cède ; +Et s'il vient à roter, il lui dit : "Dieu vous aide ! ". +(C'est une servante qui parle.) +Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ; +Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos ; +Ses moindres actions lui semblent des miracles, +Et tous les mots qu'il dit sont pour lui de oracles. +Lui, qui connoît sa dupe et qui veut en jouir, +Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir ; +Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, +Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. +Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon +Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ; +Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, +Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. +Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains +Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, +Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, +Avec la sainteté les parures du diable. +Scène III +Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine +Elmire +Vous êtes bien heureux de n'être point venu +Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. +Mais j'ai vu mon mari ! comme il ne m'a point vue, +Je veux aller là−haut attendre sa venue. +Cléante +Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement, +Et je vais lui donner le bonjour seulement. +Damis +De l'hymen de ma soeur touchez−lui quelque chose. +J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, +Qu'il oblige mon père à des détours si grands ; +Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends. +Si même ardeur enflamme et ma soeur et Valère, +La soeur de cet ami, vous le savez, m'est chère ; +Et s'il falloit... +Dorine +Il entre. +Scène IV +Orgon, Cléante, Dorine +Orgon +Ah ! mon frère, bonjour. +Cléante +Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour. +La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. +Orgon +Dorine... Mon beau−frère, attendez, je vous prie : +Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, +Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. +Tout s'est−il, ces deux jours, passé de bonne sorte ? +Qu'est−ce qu'on fait céans ? comme est−ce qu'on s'y porte ? +Dorine +Madame eut avant−hier la fièvre jusqu'au soir, +Avec un mal de tête étrange à concevoir. +Orgon +Et Tartuffe ? +Dorine +Tartuffe ? Il se porte à merveille. +Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille. +Orgon +Le pauvre homme ! +Dorine +Le soir, elle eut un grand dégoût, +Et ne put au souper toucher à rien du tout, +Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle ! +Orgon +Et Tartuffe ? +Dorine +Il soupa, lui tout seul, devant elle, +Et fort dévotement il mangea deux perdrix, +Avec une moitié de gigot en hachis. +Orgon +Le pauvre homme ! +Dorine +La nuit se passa toute entière +Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ; +Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller, +Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller. +Orgon +Et Tartuffe ? +Dorine +Pressé d'un sommeil agréable, +Il passa dans sa chambre au sortir de la table, +Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, +Où sans trouble il dormit jusques au lendemain. +Orgon +Le pauvre homme ! +Dorine +A la fin, par nos raisons gagnée, +Elle se résolut à souffrir la saignée, +Et le soulagement suivit tout aussitôt. +Orgon +Et Tartuffe ? +Dorine +Il reprit courage comme il faut, +Et contre tous les maux fortifiant son âme, +Pour réparer le sang qu'avoit perdu Madame, +But à son déjeuner quatre grands coups de vin. +Orgon +Le pauvre homme ! +Dorine +Tous deux se portent bien enfin ; +Et je vais à Madame annoncer par avance +La part que vous prenez à sa convalescence. +Scène V +Orgon, Cléante +Cléante +A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ; +Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, +Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. +A−t−on jamais parlé d'un semblable caprice ? +Et se peut−il qu'un homme ait un charme aujourd'hui +A vous faire oublier toutes choses pour lui, +Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, +Vous en veniez au point ? ... +Orgon +Alte−là, mon beau−frère : +Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez. +Cléante +Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ; +Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être... +Orgon +Mon frère, vous seriez charmé de le connoître, +Et vos ravissements ne prendroient point de fin. +C'est un homme... qui,... ha ! un homme... un homme enfin. +Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, +Et comme du fumier regarde tout le monde. +Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; +Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, +De toutes amitiés il détache mon âme ; +Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, +Que je m'en soucierois autant que de cela. +Cléante +Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! +Orgon +Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, +Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. +Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, +Tout vis−à−vis de moi se mettre à deux genoux. +Il attiroit les yeux de l'assemblée entière +Par l'ardeur dont au Ciel il poussoit sa prière ; +Il faisoit des soupirs, de grands élancements, +Et baisoit humblement la terre à tous moments ; +Et lorsque je sortois, il me devançoit vite, +Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite. +Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, +Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, +Je lui faisois des dons ; mais avec modestie +Il me vouloit toujours en rendre une partie. +"C'est trop, me disoit−il, c'est trop de la moitié ; +Je ne mérite pas de vous faire pitié" ; +Et quand je refusois de le vouloir reprendre, +Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. +Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer, +Et depuis ce temps−là tout semble y prospérer. +Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même +Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; +Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, +Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. +Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : +Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; +Un rien presque suffit pour le scandaliser ; +Jusque−là qu'il se vint l'autre jour accuser +D'avoir pris une puce en faisant sa prière, +Et de l'avoir tuée avec trop de colère. +Cléante +Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi. +Avec de tels discours vous moquez−vous de moi ? +Et que prétendez−vous que tout ce badinage ? ... +Orgon +Mon frère, ce discours sent le libertinage : +Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; +Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, +Vous vous attirerez quelque méchante affaire. +Cléante +Voilà de vos pareils le discours ordinaire : +Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux. +C'est être libertin que d'avoir de bons yeux, +Et qui n'adore pas de vaines simagrées +N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. +Allez, tous vos discours ne me font point de peur : +Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon coeur, +De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. +Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ; +Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit +Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, +Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, +Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. +Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction +Entre l'hypocrisie et la dévotion ? +Vous les voulez traiter d'un semblable langage, +Et rendre même honneur au masque qu'au visage, +Egaler l'artifice à la sincérité, +Confondre l'apparence avec la vérité, +Estimer le fantôme autant que la personne, +Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ? +Les hommes la plupart sont étrangement faits ! +Dans la juste nature on ne les voit jamais ; +La raison a pour eux des bornes trop petites ; +En chaque caractère ils passent ses limites ; +Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent +Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. +Que cela vous soit dit en passant, mon beau−frère. +Orgon +Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère ; +Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; +Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, +Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ; +Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes. +Cléante +Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, +Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré. +Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, +Du faux avec le vrai faire la différence. +Et comme je ne vois nul genre de héros +Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, +Aucune chose au monde et plus noble et plus belle +Que la sainte ferveur d'un véritable zèle, +Aussi ne vois−je rien qui soit plus odieux +Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, +Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, +De qui la sacrilège et trompeuse grimace +Abuse impunément et se joue à leur gré +De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré, +Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, +Font de dévotion métier et marchandise, +Et veulent acheter crédit et dignités +A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés, +Ces gens, dis−je, qu'on voit d'une ardeur non commune +Par le chemin du Ciel courir à leur fortune, +Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, +Et prêchent la retraite au milieu de la cour, +Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, +Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, +Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment +De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment, +D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, +Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, +Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, +Veut nous assassiner avec un fer sacré. +De ce faux caractère on en voit trop paroître ; +Mais les dévots de coeur sont aisés à connoître. +Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux +Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux : +Regardez Ariston, regardez Périandre, +Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ; +Ce titre par aucun ne leur est débattu ; +Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ; +On ne voit point en eux ce faste insupportable, +Et leur dévotion est humaine, est traitable ; +Ils ne censurent point toutes nos actions : +Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ; +Et laissant la fierté des paroles aux autres, +C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. +L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, +Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. +Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ; +On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre ; +Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ; +Ils attachent leur haine au péché seulement, +Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, +Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui−même. +Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, +Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. +Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle : +C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle : +Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. +Orgon +Monsieur mon cher beau−frère, avez−vous tout dit ? +Cléante +Oui. +Orgon +Je suis votre valet. (Il veut s'en aller.) +Cléante +De grâce, un mot, mon frère. +Laissons là ce discours. Vous savez que Valère +Pour être votre gendre a parole de vous ? +Orgon +Oui. +Cléante +Vous aviez pris jour pour un lien si doux. +Orgon +Il est vrai. +Cléante +Pourquoi donc en différer la fête +Orgon +Je ne sais. +Cléante +Auriez−vous autre pensée en tête ? +Orgon +Peut−être. +Cléante +Vous voulez manquer à votre foi ? +Orgon +Je ne dis pas cela. +Cléante +Nul obstacle, je croi, +Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses. +Orgon +Selon. +Cléante +Pour dire un mot faut−il tant de finesses ? +Valère sur ce point me fait vous visiter. +Orgon +Le Ciel en soit loué ! +Cléante +Mais que lui reporter ? +Orgon +Tout ce qu'il vous plaira. +Cléante +Mais il est nécessaire +De savoir vos desseins. Quels sont−ils donc ? +Orgon +De faire +Ce que le Ciel voudra. +Cléante +Mais parlons tout de bon. +Valère a votre foi : la tiendrez−vous, ou non ? +Orgon +Adieu. +Cléante +Pour son amour je crains une disgrâce, +Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe. +Acte II +Scène I +Orgon, Mariane +Orgon +Mariane. +Mariane +Mon père. +Orgon +Approchez, j'ai de quoi +Vous parler en secret. +Mariane +Que cherchez−vous ? +Orgon. Il regarde dans un petit cabinet. +Je voi +Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre ; +Car ce petit endroit est propre pour surprendre. +Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous +Reconnu de tout temps un esprit assez doux, +Et de tout temps aussi vous m'avez été chère. +Mariane +Je suis fort redevable à cet amour de père. +Orgon +C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter, +Vous devez n'avoir soin que de me contenter. +Mariane +C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute. +Orgon +Fort bien. Que dites−vous de Tartuffe notre hôte ? +Mariane +Qui, moi ? +Orgon +Vous. Voyez bien comme vous répondrez. +Mariane +Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. +Orgon +C'est parler sagement. Dites−moi donc, ma fille, +Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, +Qu'il touche votre coeur, et qu'il vous seroit doux +De le voir par mon choix devenir votre époux. +Eh ? +(Mariane se recule avec surprise.) +Mariane +Eh ? +Orgon +Qu'est−ce ? +Mariane +Plaît−il ? +Orgon +Quoi ? +Mariane +Me suis−je méprise ? +Orgon +Comment ? +Mariane +Qui voulez−vous, mon père, que je dise +Qui me touche le coeur, et qu'il me seroit doux +De voir par votre choix devenir mon époux ? +Orgon +Tartuffe. +Mariane +Il n'en est rien, mon père, je vous jure. +Pourquoi me faire dire une telle imposture ? +Orgon +Mais je veux que cela soit une vérité ; +Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté. +Mariane +Quoi ? vous voulez, mon père ? ... +Orgon +Oui, je prétends, ma fille, +Unir par votre hymen Tartuffe à ma famille. +Il sera votre époux, j'ai résolu cela ; +Et comme sur vos voeux je... +Scène II +Dorine, Orgon, Mariane +Orgon +Que faites−vous là ? +La curiosité qui vous presse est bien forte, +Mamie, à nous venir écouter de la sorte. +Dorine +Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part +De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard +Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, +Et j'ai traité cela de pure bagatelle. +Orgon +Quoi donc ? la chose est−elle incroyable ? +Dorine +A tel point, +Que vous−même, Monsieur, je ne vous en crois point. +Orgon +Je sais bien le moyen de vous le faire croire. +Dorine +Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire. +Orgon +Je conte justement ce qu'on verra dans peu. +Dorine +Chansons ! +Orgon +Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu. +Dorine +Allez, ne croyez point à Monsieur votre père : +Il raille. +Orgon +Je vous dis... +Dorine +Non, vous avez beau faire, +On ne vous croira point. +Orgon +A la fin mon courroux... +Dorine +Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous. +Quoi ? se peut−il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage +Et cette large barbe au milieu du visage, +Vous soyez assez fou pour vouloir ? ... +Orgon +Ecoutez : +Vous avez pris céans certaines privautés +Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, mamie. +Dorine +Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie. +Vous moquez−vous des gens d'avoir fait ce complot ? +Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : +Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. +Et puis, que vous apporte une telle alliance ? +A quel sujet aller, avec tout votre bien, +Choisir un gendre gueux ? ... +Orgon +Taisez−vous. S'il n'a rien, +Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. +Sa misère est sans doute une honnête misère ; +Au−dessus des grandeurs elle doit l'élever, +Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver +Par son trop peu de soin des choses temporelles, +Et sa puissante attache aux choses éternelles. +Mais mon secours pourra lui donner les moyens +De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens : +Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme ; +Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme. +Dorine +Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité, +Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. +Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence +Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance, +Et l'humble procédé de la dévotion +Souffre mal les éclats de cette ambition. +A quoi bon cet orgueil ? ... Mais ce discours vous blesse : +Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. +Ferez−vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, +D'une fille comme elle un homme comme lui ? +Et ne devez−vous pas songer aux bienséances, +Et de cette union prévoir les conséquences ? +Sachez que d'une fille on risque la vertu, +Lorsque dans son hymen son goût est combattu, +Que le dessein d'y vivre en honnête personne +Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, +Et que ceux dont partout on montre au doigt le front +Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. +Il est bien difficile enfin d'être fidèle +A de certains maris faits d'un certain modèle ; +Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait +Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait. +Songez à quels périls votre dessein vous livre. +Orgon +Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre. +Dorine +Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons. +Orgon +Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons : +Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. +J'avois donné pour vous ma parole à Valère ; +Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, +Je le soupçonne encor d'être un peu libertin : +Je ne remarque point qu'il hante les églises. +Dorine +Voulez−vous qu'il y coure à vos heures précises, +Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ? +Orgon +Je ne demande pas votre avis là−dessus. +Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde, +Et c'est une richesse à nulle autre seconde. +Cet hymen de tous biens comblera vos desirs, +Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. +Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, +Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ; +A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, +Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez. +Dorine +Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure. +Orgon +Ouais ! quels discours ! +Dorine +Je dis qu'il en a l'encolure, +Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera +Sur toute la vertu que votre fille aura. +Orgon +Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire, +Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire. +Dorine +Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt. +(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille.) +Orgon +C'est prendre trop de soin : taisez−vous, s'il vous plaît. +Dorine +Si l'on ne vous aimoit... +Orgon +Je ne veux pas qu'on m'aime. +Dorine +Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous−même. +Orgon +Ah ! +Dorine +Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir +Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir. +Orgon +Vous ne vous tairez point ? +Dorine +C'est une conscience +Que de vous laisser faire une telle alliance. +Orgon +Te tairas−tu, serpent, dont les traits effrontés... ? +Dorine +Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ? +Orgon +Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, +Et tout résolûment je veux que tu te taises. +Dorine +Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins. +Orgon +Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins. +(Se retournant vers sa fille.) +A ne m'en point parler, ou... : suffit. Comme sage, +J'ai pesé mûrement toutes choses. +Dorine +J'enrage +De ne pouvoir parler. +(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.) +Orgon +Sans être damoiseau, +Tartuffe est fait de sorte... +Dorine +Oui, c'est un beau museau. +Orgon +Que quand tu n'aurois même aucune sympathie +Pour tous les autres dons... +(Il se retourne devant elle, et la regarde les bras croisés.) +Dorine +La voilà bien lotie ! +Si j'étois en sa place, un homme assurément +Ne m'épouseroit pas de force impunément ; +Et je lui ferois voir bientôt après la fête +Qu'une femme a toujours une vengeance prête. +Orgon +Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ? +Dorine +De quoi vous plaignez−vous ? Je ne vous parle pas. +Orgon +Qu'est−ce que tu fais donc ? +Dorine +Je me parle à moi−même. +Orgon +Fort bien. Pour châtier son insolence extrême, +Il faut que je lui donne un revers de ma main. +(Il se met en posture de lui donner un soufflet ; et Dorine, à chaque coup d'oeil qu'il jette, se tient droite s +parler.) +Ma fille, vous devez approuver mon dessein... +Croire que le mari... que j'ai su vous élire... +Que ne te parles−tu ? +Dorine +Je n'ai rien à me dire. +Orgon +Encore un petit mot. +Dorine +Il ne me plaît pas, moi. +Orgon +Certes, je t'y guettois. +Dorine +Quelque sotte, ma foi ! +Orgon +Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance, +Et montrer pour mon choix entière déférence. +Dorine, en s'enfuyant +Je me moquerois fort de prendre un tel époux. +(Il lui veut donner un soufflet et la manque.) +Orgon +Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, +Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre. +Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre : +Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu, +Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu. +Scène III +Dorine, Mariane +Dorine +Avez−vous donc perdu, dites−moi, la parole, +Et faut−il qu'en ceci je fasse votre rôle ? +Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, +Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé ! +Mariane +Contre un père absolu que veux−tu que je fasse ? +Dorine +Ce qu'il faut pour parer une telle menace. +Mariane +Quoi ? +Dorine +Lui dire qu'un coeur n'aime point par autrui, +Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui, +Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, +C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire, +Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant, +Il le peut épouser sans nul empêchement. +Mariane +Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire, +Que je n'ai jamais eu la force de rien dire. +Dorine +Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas ; +L'aimez−vous, je vous prie, ou ne l'aimez−vous pas ? +Mariane +Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande, +Dorine ! me dois−tu faire cette demande ? +T'ai−je pas là−dessus ouvert cent fois mon coeur, +Et sais−tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ? +Dorine +Que sais−je si le coeur a parlé par la bouche, +Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ? +Mariane +Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter, +Et mes vrais sentiments ont su trop éclater. +Dorine +Enfin, vous l'aimez donc ? +Mariane +Oui, d'une ardeur extrême. +Dorine +Et selon l'apparence il vous aime de même ? +Mariane +Je le crois. +Dorine +Et tous deux brûlez également +De vous voir mariés ensemble ? +Mariane +Assurément. +Dorine +Sur cette autre union quelle est donc votre attente ? +Mariane +De me donner la mort si l'on me violente. +Dorine +Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas ; +Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ; +Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage +Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage. +Mariane +Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends ! +Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens. +Dorine +Je ne compatis point à qui dit des sornettes +Et dans l'occasion mollit comme vous faites. +Mariane +Mais que veux−tu ? si j'ai de la timidité. +Dorine +Mais l'amour dans un coeur veut de la fermeté. +Mariane +Mais n'en gardé−je pas pour les feux de Valère ? +Et n'est−ce pas à lui de m'obtenir d'un père ? +Dorine +Mais quoi ? si votre père est un bourru fieffé, +Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé +Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée, +La faute à votre amant doit−elle être imputée ? +Mariane +Mais par un haut refus et d'éclatants mépris +Ferai−je dans mon choix voir un coeur trop épris ? +Sortirai−je pour lui, quelque éclat dont il brille, +De la pudeur du sexe et du devoir de fille ? +Et veux−tu que mes feux par le monde étalés... ? +Dorine +Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez +Etre à Monsieur Tartuffe ; et j'aurois, quand j'y pense, +Tort de vous détourner d'une telle alliance. +Quelle raison aurois−je à combattre vos voeux ? +Le parti de soi−même est fort avantageux. +Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est−ce rien qu'on propose ? +Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose, +N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié, +Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié. +Tout le monde déjà de gloire le couronne ; +Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ; +Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri : +Vous vivrez trop contente avec un tel mari. +Mariane +Mon Dieu ! ... +Dorine +Quelle allégresse aurez−vous dans votre âme, +Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme ! +Mariane +Ha ! cesse, je te prie, un semblable discours, +Et contre cet hymen ouvre−moi du secours, +C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire. +Dorine +Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, +Voulût−il lui donner un singe pour époux. +Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez−vous ? +Vous irez par le coche en sa petite ville, +Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, +Et vous vous plairez fort à les entretenir. +D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; +Vous irez visiter, pour votre bienvenue, +Madame la baillive et Madame l'élue, +Qui d'un siége pliant vous feront honorer. +Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer +Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes, +Et parfois Fagotin et les marionnettes, +Si pourtant votre époux... +Mariane +Ah ! tu me fais mourir. +De tes conseils plutôt songe à me secourir. +Dorine +Je suis votre servante. +Mariane +Eh ! Dorine, de grâce... +Dorine +Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe. +Mariane +Ma pauvre fille ! +Dorine +Non. +Mariane +Si mes voeux déclarés... +Dorine +Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez. +Mariane +Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée : +Fais−moi... +Dorine +Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée. +Mariane +Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir, +Laisse−moi désormais toute à mon désespoir : +C'est de lui que mon coeur empruntera de l'aide, +Et je sais de mes maux l'infaillible remède. +(Elle veut s'en aller.) +Dorine +Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux. +Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. +Mariane +Vois−tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre, +Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire. +Dorine +Ne vous tourmentez point. On peut adroitement +Empêcher... Mais voici Valère, votre amant. +Scène IV +Valère, Mariane, Dorine +Valère +On vient de débiter, Madame, une nouvelle +Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle. +Mariane +Quoi ? +Valère +Que vous épousez Tartuffe. +Mariane +Il est certain +Que mon père s'est mis en tête ce dessein. +Valère +Votre père, Madame... +Mariane +A changé de visée : +La chose vient par lui de m'être proposée. +Valère +Quoi ? sérieusement ? +Mariane +Oui, sérieusement. +Il s'est pour cet hymen déclaré hautement. +Valère +Et quel est le dessein où votre âme s'arrête. +Madame ? +Mariane +Je ne sais. +Valère +La réponse est honnête. +Vous ne savez ? +Mariane +Non. +Valère +Non ? +Mariane +Que me conseillez−vous ? +Valère +Je vous conseille, moi, de prendre cet époux. +Mariane +Vous me le conseillez ? +Valère +Oui. +Mariane +Tout de bon ? +Valère +Sans doute : +Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute. +Mariane +Hé bien ! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois. +Valère +Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois. +Mariane +Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme. +Valère +Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame. +Mariane +Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir. +Dorine +Voyons ce qui pourra de ceci réussir. +Valère +C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie +Quand vous... +Mariane +Ne parlons point de cela, je vous prie. +Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter +Celui que pour époux on me veut présenter : +Et je déclare, moi, que je prétends le faire, +Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire. +Valère +Ne vous excusez point sur mes intentions. +Vous aviez pris déjà vos résolutions ; +Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole +Pour vous autoriser à manquer de parole. +Mariane +Il est vrai, c'est bien dit. +Valère +Sans doute ; et votre coeur +N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur. +Mariane +Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée. +Valère +Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée +Vous préviendra peut−être en un pareil dessein ; +Et je sais où porter et mes voeux et ma main. +Mariane +Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite +Le mérite... +Valère +Mon Dieu, laissons là le mérite : +J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi. +Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi, +Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, +Consentira sans honte à réparer ma perte. +Mariane +La perte n'est pas grande ; et de ce changement +Vous vous consolerez assez facilement. +Valère +J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire. +Un coeur qui nous oublie engage notre gloire ; +Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins : +Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins ; +Et cette lâcheté jamais ne se pardonne, +De montrer de l'amour pour qui nous abandonne. +Mariane +Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé. +Valère +Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé. +Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme +Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme, +Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras, +Sans mettre ailleurs un coeur dont vous ne voulez pas ? +Mariane +Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ; +Et je voudrois déjà que la chose fût faite. +Valère +Vous le voudriez ? +Mariane +Oui. +Valère +C'est assez m'insulter, +Madame ; et de ce pas je vais vous contenter. +(Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.) +Mariane +Fort bien. +Valère +Souvenez−vous au moins que c'est vous−même +Qui contraignez mon coeur à cet effort extrême. +Mariane +Oui. +Valère +Et que le dessein que mon âme conçoit +N'est rien qu'à votre exemple. +Mariane +A mon exemple, soit. +Valère +Suffit : vous allez être à point nommé servie. +Mariane +Tant mieux. +Valère +Vous me voyez, c'est pour toute ma vie. +Mariane +A la bonne heure. +Valère +Euh ? +(Il s'en va, et, lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.) +Mariane +Quoi ? +Valère +Ne m'appelez−vous pas ? +Mariane +Moi ? Vous rêvez. +Valère +Hé bien ! je poursuis donc mes pas. +Adieu, Madame. +Mariane +Adieu, Monsieur. +Dorine +Pour moi, je pense +Que vous perdez l'esprit par cette extravagance : +Et je vous ai laissé tout du long quereller, +Pour voir où tout cela pourroit enfin aller. +Holà ! seigneur Valère. +(Elle va l'arrêter par le bras, et lui fait mine de grande résistance.) +Valère +Hé ! que veux−tu, Dorine ? +Dorine +Venez ici. +Valère +Non, non, le dépit me domine. +Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu. +Dorine +Arrêtez. +Valère +Non, vois−tu ? c'est un point résolu. +Dorine +Ah ! +Mariane +Il souffre à me voir, ma présence le chasse, +Et je ferai bien mieux de lui quitter la place. +Dorine. Elle quitte Valère et court à Mariane. +A l'autre. Où courez−vous ? +Mariane +Laisse. +Dorine +Il faut revenir. +Mariane +Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir. +Valère +Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice, +Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse. +Dorine. Elle quitte Mariane et court à Valère. +Encor ? Diantre soit fait de vous si je le veux ! +Cessez ce badinage, et venez çà tous deux. +(Elle les tire l'un et l'autre.) +Valère +Mais quel est ton dessein ? +Mariane +Qu'est−ce que tu veux faire ? +Dorine +Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire. +Etes−vous fou d'avoir un pareil démêlé ? +Valère +N'as−tu pas entendu comme elle m'a parlé ? +Dorine +Etes−vous folle, vous, de vous être emportée ? +Mariane +N'as−tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ? +Dorine +Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin +Que de se conserver à vous, j'en suis témoin. +Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie +Que d'être votre époux ; j'en réponds sur ma vie. +Mariane +Pourquoi donc me donner un semblable conseil ? +Valère +Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ? +Dorine +Vous êtes fous tous deux. Cà, la main l'un et l'autre. +Allons, vous. +Valère, en donnant sa main à Dorine. +A quoi bon ma main ? +Dorine +Ah ! Cà la vôtre. +Mariane, en donnant aussi sa main. +De quoi sert tout cela ? +Dorine +Mon Dieu ! vite, avancez. +Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez. +Valère +Mais ne faites donc point les choses avec peine, +Et regardez un peu les gens sans nulle haine. +(Mariane tourne l'oeil sur Valère et fait un petit souris.) +Dorine +A vous dire le vrai, les amants sont bien fous ! +Valère +Ho çà n'ai−je pas lieu de me plaindre de vous ? +Et pour n'en point mentir, n'êtes vous pas méchante +De vous plaire à me dire une chose affligeante ? +Mariane +Mais vous, n'êtes−vous pas l'homme le plus ingrat... ? +Dorine +Pour une autre saison laissons tout ce débat, +Et songeons à parer ce fâcheux mariage. +Mariane +Dis−nous donc quels ressorts il faut mettre en usage. +Dorine +Nous en ferons agir de toutes les façons. +Votre père se moque, et ce sont des chansons ; +Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance +D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence, +Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé +De tirer en longueur cet hymen proposé. +En attrapant du temps, à tout on remédie. +Tantôt vous payerez de quelque maladie, +Qui viendra tout à coup et voudra des délais ; +Tantôt vous payerez de présages mauvais : +Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, +Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse. +Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui +On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui". +Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble, +Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble. +(A Valère.) +Sortez, et sans tarder employez vos amis, +Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. +Nous allons réveiller les efforts de son frère, +Et dans notre parti jeter la belle−mère. +Adieu. +Valère, à Mariane. +Quelques efforts que nous préparions tous, +Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous. +Mariane, à Valère. +Je ne vous réponds pas des volontés d'un père ; +Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère. +Valère +Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser... +Dorine +Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser. +Sortez, vous dis−je. +Valère. Il fait un pas et revient. +Enfin... +Dorine +Quel caquet est le vôtre ! +Tirez de cette part ; et vous, tirez de l'autre. +(Les poussant chacun par l'épaule.) +Acte III +Scène I +Damis, Dorine +Damis +Que la foudre sur l'heure achève mes destins, +Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, +S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, +Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête ! +Dorine +De grâce, modérez un tel emportement : +Votre père n'a fait qu'en parler simplement. +On n'exécute pas tout ce qui se propose, +Et le chemin est long du projet à la chose. +Damis +Il faut que de ce fat j'arrête les complots, +Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots. +Dorine +Ha ! tout doux ! Envers lui, comme envers votre père, +Laissez agir les soins de votre belle−mère. +Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit ; +Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit, +Et pourroit bien avoir douceur de coeur pour elle. +Plût à Dieu qu'il fût vrai ! la chose seroit belle. +Enfin votre intérêt l'oblige à le mander ; +Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder, +Savoir ses sentiments, et lui faire connaître +Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître, +S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir. +Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir ; +Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre. +Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre. +Damis +Je puis être présent à tout cet entretien. +Dorine +Point. Il faut qu'ils soient seuls. +Damis +Je ne lui dirai rien. +Dorine +Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, +Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. +Sortez. +Damis +Non : je veux voir, sans me mettre en courroux. +Dorine +Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez−vous. +Scène II +Tartuffe, Laurent, Dorine +Tartuffe, apercevant Dorine. +Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, +Et priez que toujours le Ciel vous illumine. +Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers +Des aumônes que j'ai partager les deniers. +Dorine +Que d'affectation et de forfanterie ! +Tartuffe +Que voulez−vous ? +Dorine +Vous dire... +Tartuffe. Il tire un mouchoir de sa poche. +Ah ! mon Dieu, je vous prie, +Avant que de parler prenez−moi ce mouchoir. +Dorine +Comment ? +Tartuffe +Couvrez ce sein que je ne saurois voir : +Par de pareils objets les âmes sont blessées, +Et cela fait venir de coupables pensées. +Dorine +Vous êtes donc bien tendre à la tentation, +Et la chair sur vos sens fait grande impression ? +Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte : +Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte, +Et je vous verrois nu du haut jusques en bas, +Que toute votre peau ne me tenteroit pas. +Tartuffe +Mettez dans vos discours un peu de modestie, +Ou je vais sur−le−champ vous quitter la partie. +Dorine +Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos, +Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. +Madame va venir dans cette salle basse, +Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce. +Tartuffe +Hélas ! très−volontiers. +Dorine, en soi−même. +Comme il se radoucit ! +Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit. +Tartuffe +Viendra−t−elle bientôt ? +Dorine +Je l'entends, ce me semble. +Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble. +Scène III +Elmire, Tartuffe +Tartuffe +Que le Ciel à jamais par sa toute bonté +Et de l'âme et du corps vous donne la santé, +Et bénisse vos jours autant que le desire +Le plus humble de ceux que son amour inspire. +Elmire +Je suis fort obligée à ce souhait pieux. +Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux. +Tartuffe +Comment de votre mal vous sentez−vous remise ? +Elmire +Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise. +Tartuffe +Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut +Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ; +Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance +Qui n'ait eu pour objet votre convalescence. +Elmire +Votre zèle pour moi s'est trop inquiété. +Tartuffe +On ne peut trop chérir votre chère santé, +Et pour la rétablir j'aurois donné la mienne. +Elmire +C'est pousser bien avant la charité chrétienne, +Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. +Tartuffe +Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez. +Elmire +J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, +Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire. +Tartuffe +J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux, +Madame, de me voir seul à seul avec vous : +C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée, +Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée. +Elmire +Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien, +Où tout votre coeur s'ouvre et ne me cache rien. +Tartuffe +Et je ne veux aussi pour grâce singulière +Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, +Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits +Des visites qu'ici reçoivent vos attraits +Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, +Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, +Et d'un pur mouvement... +Elmire +Je le prends bien aussi, +Et crois que mon salut vous donne ce souci. +Tartuffe. Il lui serre le bout des doigts. +Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle... +Elmire +Ouf ! vous me serrez trop. +Tartuffe +C'est par excès de zèle. +De vous faire autre mal je n'eus jamais dessein, +Et j'aurois bien plutôt... +(Il lui met la main sur le genou.) +Elmire +Que fait là votre main ? +Tartuffe +Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse. +Elmire +Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. +(Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.) +Tartuffe +Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! +On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ; +Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire. +Elmire +Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. +On tient que mon mari veut dégager sa foi, +Et vous donner sa fille. Est−il vrai, dites−moi ? +Tartuffe +Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire, +Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; +Et je vois autre part les merveilleux attraits +De la félicité qui fait tous mes souhaits. +Elmire +C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. +Tartuffe +Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre. +Elmire +Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs, +Et que rien ici−bas n'arrête vos desirs. +Tartuffe +L'amour qui nous attache aux beautés éternelles +N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ; +Nos sens facilement peuvent être charmés +Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés. +Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; +Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : +Il a sur votre face épanché des beautés +Dont les yeux sont surpris, et les coeurs transportés, +Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, +Sans admirer en vous l'auteur de la nature, +Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint, +Au plus beau des portraits où lui−même il s'est peint. +D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète +Ne fût du noir esprit une surprise adroite ; +Et même à fuir vos yeux mon coeur se résolut, +Vous croyant un obstacle à faire mon salut. +Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable, +Que cette passion peut n'être point coupable, +Que je puis l'ajuster avecque la pudeur, +Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur. +Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande +Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande ; +Mais j'attends en mes voeux tout de votre bonté, +Et rien des vains efforts de mon infirmité ; +En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude, +De vous dépend ma peine ou ma béatitude, +Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, +Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît. +Elmire +La déclaration est tout à fait galante, +Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. +Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, +Et raisonner un peu sur un pareil dessein. +Un dévot comme vous, et que partout on nomme... +Tartuffe +Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ; +Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, +Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas. +Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange ; +Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ; +Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais, +Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. +Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, +De mon intérieur vous fûtes souveraine ; +De vos regards divins l'ineffable douceur +Força la résistance où s'obstinoit mon coeur ; +Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, +Et tourna tous mes voeux du côté de vos charmes. +Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois, +Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix. +Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne +Les tribulations de votre esclave indigne, +S'il faut que vos bontés veuillent me consoler +Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, +J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, +Une dévotion à nulle autre pareille. +Votre honneur avec moi ne court point de hasard, +Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. +Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, +Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles, +De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; +Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer, +Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, +Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie. +Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, +Avec qui pour toujours on est sûr du secret : +Le soin que nous prenons de notre renommée +Répond de toute chose à la personne aimée, +Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur, +De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur. +Elmire +Je vous écoute dire, et votre rhétorique +En termes assez forts à mon âme s'explique. +N'appréhendez−vous point que je ne sois d'humeur +A dire à mon mari cette galante ardeur, +Et que le prompt avis d'un amour de la sorte +Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ? +Tartuffe +Je sais que vous avez trop de bénignité, +Et que vous ferez grâce à ma témérité, +Que vous m'excuserez sur l'humaine foiblesse +Des violents transports d'un amour qui vous blesse, +Et considérerez, en regardant votre air, +Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair. +Elmire +D'autres prendroient cela d'autre façon peut−être ; +Mais ma discrétion se veut faire paroître. +Je ne redirai point l'affaire à mon époux ; +Mais je veux en revanche une chose de vous : +C'est de presser tout franc et sans nulle chicane +L'union de Valère avecque Mariane, +De renoncer vous−même à l'injuste pouvoir +Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir, +Et... +Scène IV +Damis, Elmire, Tartuffe +Damis, sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré. +Non, Madame, non : ceci doit se répandre. +J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre ; +Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit +Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, +Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance +De son hypocrisie et de son insolence, +A détromper mon père, et lui mettre en plein jour +L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour. +Elmire +Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage, +Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. +Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas. +Ce n'est point mon humeur de faire des éclats : +Une femme se rit de sottises pareilles, +Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles. +Damis +Vous avez vos raisons pour en user ainsi, +Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi. +Le vouloir épargner est une raillerie ; +Et l'insolent orgueil de sa cagoterie +N'a triomphé que trop de mon juste courroux, +Et que trop excité de désordre chez nous. +Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père, +Et desservi mes feux avec ceux de Valère. +Il faut que du perfide il soit désabusé, +Et le Ciel pour cela m'offre un moyen aisé. +De cette occasion je lui suis redevable, +Et pour la négliger, elle est trop favorable : +Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir +Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir. +Elmire +Damis... +Damis +Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie. +Mon âme est maintenant au comble de sa joie ; +Et vos discours en vain prétendent m'obliger +A quitter le plaisir de me pouvoir venger. +Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire ; +Et voici justement de quoi me satisfaire. +Scène V +Orgon, Damis, Tartuffe, Elmire +Damis +Nous allons régaler, mon père, votre abord +D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. +Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, +Et Monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses. +Son grand zèle pour vous vient de se déclarer : +Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer ; +Et je l'ai surpris là qui faisoit à Madame +L'injurieux aveu d'une coupable flamme, +Elle est d'une humeur douce, et son coeur trop discret +Vouloit à toute force en garder le secret ; +Mais je ne puis flatter une telle impudence, +Et crois que vous la taire est vous faire une offense. +Elmire +Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos +On ne doit d'un mari traverser le repos, +Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, +Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre : +Ce sont mes sentiments ; et vous n'auriez rien dit, +Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit. +Scène VI +Orgon, Damis, Tartuffe +Orgon +Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est−il croyable ? +Tartuffe +Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, +Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, +Le plus grand scélérat qui jamais ait été ; +Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ; +Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ; +Et je vois que le Ciel, pour ma punition, +Me veut mortifier en cette occasion. +De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, +Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. +Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, +Et comme un criminel chassez−moi de chez vous : +Je ne saurois avoir tant de honte en partage, +Que je n'en aie encor mérité davantage. +Orgon, à son fils : +Ah ! traître, oses−tu bien par cette fausseté +Vouloir de sa vertu ternir la pureté ? +Damis +Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite +Vous fera démentir... ? +Orgon +Tais−toi, peste maudite. +Tartuffe +Ah ! laissez−le parler : vous l'accusez à tort, +Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. +Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable ? +Savez−vous, après tout, de quoi je suis capable ? +Vous fiez−vous, mon frère, à mon extérieur ? +Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez−vous meilleur ? +Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence, +Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense ; +Tout le monde me prend pour un homme de bien ; +Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. +(S'adressant à Damis.) +Oui, mon cher fils, parlez ; traitez−moi de perfide, +D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ; +Accablez−moi de noms encor plus détestés : +Je n'y contredis point, je les ai mérités ; +Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, +Comme une honte due aux crimes de ma vie. +Orgon +(A Tartuffe.) +(A son fils.) +Mon frère, c'en est trop. Ton coeur ne se rend point, +Traître ? +Damis +Quoi ? ses discours vous séduiront au point. +Orgon +(A Tartuffe.) +Tais−toi, pendard. Mon frère, eh ! levez−vous, de grâce ! +(A son fils.) +Infâme ! +Damis +Il peut... +Orgon +Tais−toi +Damis +J'enrage ! Quoi ? je passe... +Orgon +Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras. +Tartuffe +Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas. +J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure +Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure. +Orgon +(A son fils.) +Ingrat ! +Tartuffe +Laissez−le en paix. S'il faut, à deux genoux, +Vous demander sa grâce... +Orgon, à Tartuffe. +Hélas ! vous moquez−vous ? +(A son fils.) +Coquin ! vois sa bonté. +Damis +Donc... +Orgon +Paix. +Damis +Quoi ? je... +Orgon +Paix, dis−je. +Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige : +Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui +Femme, enfants et valets déchaînés contre lui ; +On met impudemment toute chose en usage, +Pour ôter de chez moi ce dévot personnage. +Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir, +Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ; +Et je vais me hâter de lui donner ma fille, +Pour confondre l'orgueil de toute ma famille. +Damis +A recevoir sa main on pense l'obliger ? +Orgon +Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager. +Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître +Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître. +Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon, +On se jette à ses pieds pour demander pardon. +Damis +Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures... +Orgon +Oh ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ? +(A Tartuffe.) +Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas. +(A son fils.) +Sus, que de ma maison on sorte de ce pas, +Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace. +Damis +Oui, je sortirai ; mais... +Orgon +Vite, quittons la place. +Je te prive, pendard, de ma succession, +Et te donne de plus ma malédiction. +Scène VII +Orgon, Tartuffe +Orgon +Offenser de la sorte une sainte personne ! +Tartuffe +O Ciel, pardonne−lui la douleur qu'il me donne ! +(A Orgon.) +Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir +Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir... +Orgon +Hélas ! +Tartuffe +Le seul penser de cette ingratitude +Fait souffrir à mon âme un supplice si rude... +L'horreur que j'en conçois... J'ai le coeur si serré, +Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai. +Orgon +(Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.) +Coquin ! je me repens que ma main t'ait fait grâce, +Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. +Remettez−vous, mon frère, et ne vous fâchez pas. +Tartuffe +Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. +Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, +Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte. +Orgon +Comment ? vous moquez−vous ? +Tartuffe +On m'y hait, et je voi +Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi. +Orgon +Qu'importe ? Voyez−vous que mon coeur les écoute ? +Tartuffe +On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ; +Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez +Peut−être une autre fois seront−ils écoutés. +Orgon +Non, mon frère, jamais. +Tartuffe +Ah ! mon frère, une femme +Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme. +Orgon +Non, non. +Tartuffe +Laissez−moi vite, en m'éloignant d'ici, +Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi. +Orgon +Non, vous demeurerez : il y va de ma vie. +Tartuffe +Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie. +Pourtant, si vous vouliez... +Orgon +Ah ! +Tartuffe +Soit : n'en parlons plus. +Mais je sais comme il faut en user là−dessus. +L'honneur est délicat ; et l'amitié m'engage +A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage. +Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez... +Orgon +Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez. +Faire enrager le monde est ma plus grande joie, +Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. +Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, +Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous, +Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, +Vous faire de mon bien donation entière. +Un bon et franc ami, que pour gendre je prends, +M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents. +N'accepterez−vous pas ce que je vous propose ? +Tartuffe +La volonté du Ciel soit faite en toute chose. +Orgon +Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit, +Et que puisse l'envie en crever de dépit ! +Acte IV +Scène I +Cléante, Tartuffe +Cléante +Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire, +L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire ; +Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos, +Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. +Je n'examine point à fond ce qu'on expose ; +Je passe là−dessus, et prends au pis la chose. +Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, +Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé : +N'est−il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, +Et d'éteindre en son coeur tout desir de vengeance ? +Et devez−vous souffrir, pour votre démêlé, +Que du logis d'un père un fils soit exilé ? +Je vous le dis encore, et parle avec franchise, +Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise ; +Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, +Et ne pousserez point les affaires à bout. +Sacrifiez à Dieu toute votre colère, +Et remettez le fils en grâce avec le père. +Tartuffe +Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon coeur : +Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur ; +Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, +Et voudrois le servir du meilleur de mon âme ; +Mais l'intérêt du Ciel n'y sauroit consentir, +Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. +Après son action, qui n'eut jamais d'égale, +Le commerce entre nous porteroit du scandale : +Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit ! +A pure politique on me l'imputeroit ; +Et l'on diroit partout que, me sentant coupable, +Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable, +Que mon coeur l'appréhende et veut le ménager, +Pour le pouvoir sous main au silence engager. +Cléante +Vous nous payez ici d'excuses colorées, +Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées. +Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez−vous ? +Pour punir le coupable a−t−il besoin de nous ? +Laissez−lui, laissez−lui le soin de ses vengeances : +Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ; +Et ne regardez point aux jugements humains, +Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains. +Quoi ? le foible intérêt de ce qu'on pourra croire +D'une bonne action empêchera la gloire ? +Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit, +Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit. +Tartuffe +Je vous ai déjà dit que mon coeur lui pardonne, +Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne ; +Mais après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, +Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui. +Et vous ordonne−t−il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille +A ce qu'un pur caprice à son père conseille, +Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien +Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ? +Tartuffe +Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée +Que ce soit un effet d'une âme intéressée. +Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, +De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ; +Et si je me résous à recevoir du père +Cette donation qu'il a voulu me faire, +Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains +Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, +Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, +En fassent dans le monde un criminel usage, +Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, +Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain. +Cléante +Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, +Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ; +Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, +Qu'il soit à ses périls possesseur de son bien ; +Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, +Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. +J'admire seulement que sans confusion +Vous en ayez souffert la proposition ; +Car enfin le vrai zèle a−t−il quelque maxime +Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ? +Et s'il faut que le Ciel dans votre coeur ait mis +Un invincible obstacle à vivre avec Damis, +Ne vaudroit−il pas mieux qu'en personne discrète +Vous fissiez de céans une honnête retraite, +Que de souffrir ainsi, contre toute raison, +Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ? +Croyez−moi, c'est donner de votre prud'homie, +Monsieur... +Tartuffe +Il est, Monsieur, trois heures et demie : +Certain devoir pieux me demande là−haut, +Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt. +Cléante +Ah ! +Scène II +Elmire, Mariane, Dorine, Cléante +Dorine +De grâce, avec nous employez−vous pour elle, +Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ; +Et l'accord que son père a conclu pour ce soir +La fait, à tous moments, entrer en désespoir. +Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, +Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, +Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. +Scène III +Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine +Orgon +Ha ! je me réjouis de vous voir assemblés : +(A Mariane.) +Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, +Et vous savez déjà ce que cela veut dire. +Mariane, à genoux. +Mon père, au nom du Ciel, qui connoît ma douleur, +Et par tout ce qui peut émouvoir votre coeur, +Relâchez−vous un peu des droits de la naissance, +Et dispensez mes voeux de cette obéissance ; +Ne me réduisez point par cette dure loi +Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi, +Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée, +Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. +Si, contre un doux espoir que j'avois pu former, +Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, +Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, +Sauvez−moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, +Et ne me portez point à quelque désespoir, +En vous servant sur moi de tout votre pouvoir +Orgon, se sentant attendrir. +Allons, ferme, mon coeur, point de foiblesse humaine. +Mariane +Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ; +Faites−les éclater, donnez−lui votre bien, +Et, si ce n'est assez, joignez−y tout le mien : +J'y consens de bon coeur, et je vous l'abandonne ; +Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne, +Et souffrez qu'un convent dans les austérités +Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés. +Orgon +Ah ! voilà justement de mes religieuses, +Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses ! +Debout ! Plus votre coeur répugne à l'accepter, +Plus ce sera pour vous matière à mériter : +Mortifiez vos sens avec ce mariage, +Et ne me rompez pas la tête davantage. +Dorine +Mais quoi... ? +Orgon +Taisez−vous, vous ; parlez à votre écot : +Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot. +Cléante +Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde... +Orgon +Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde, +Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas ; +Mais vous trouverez bon que je n'en use pas. +Elmire, à son mari. +A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, +Et votre aveuglement fait que je vous admire : +C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, +Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui. +Orgon +Je suis votre valet, et crois les apparences. +Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances +Et vous avez eu peur de le désavouer +Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer ; +Vous étiez trop tranquille enfin pour être crue +Et vous auriez paru d'autre manière émue. +Elmire +Est−ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport +Il faut que notre honneur se gendarme si fort ? +Et ne peut−on répondre à tout ce qui le touche +Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche ? +Pour moi, de tels propos je me ris simplement, +Et l'éclat là−dessus ne me plaît nullement ; +J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, +Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages +Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, +Et veut au moindre mot dévisager les gens : +Me préserve le Ciel d'une telle sagesse ! +Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, +Et crois que d'un refus la discrète froideur +N'en est pas moins puissante à rebuter un coeur +Orgon +Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change. +Elmire +J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange. +Mais que me répondroit votre incrédulité +Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité ? +Orgon +Voir ? +Elmire +Oui. +Orgon +Chansons. +Elmire +Mais quoi ? si je trouvois manière +De vous le faire voir avec pleine lumière ? +Orgon +Contes en l'air. +Elmire +Quel homme ! Au moins répondez−moi. +Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ; +Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, +On vous fît clairement tout voir et tout entendre, +Que diriez−vous alors de votre homme de bien ? +Orgon +En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien, +Car cela ne se peut. +Elmire +L'erreur trop longtemps dure, +Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. +Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin, +De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin. +Orgon +Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, +Et comment vous pourrez remplir cette promesse. +Elmire +Faites−le−moi venir. +Dorine +Son esprit est rusé, +Et peut−être à surprendre il sera malaisé. +Elmire +Non ; on est aisément dupé par ce qu'on aime. +Et l'amour−propre engage à se tromper soi−même. +(Parlant à Cléante et à Mariane.) +Faites−le−moi descendre. Et vous, retirez−vous. +Scène IV +Elmire, Orgon +Elmire +Approchons cette table, et vous mettez dessous. +Orgon +Comment ? +Elmire +Vous bien cacher est un point nécessaire. +Orgon +Pourquoi sous cette table ? +Elmire +Ah, mon Dieu ! laissez faire : +J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. +Mettez−vous là, vous dis−je ; et quand vous y serez, +Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende. +Orgon +Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ; +Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir. +Elmire +Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir. +(A son mari qui est sous la table.) +Au moins, je vais toucher une étrange matière : +Ne vous scandalisez en aucune manière. +Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis, +Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. +Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, +Faire poser le masque à cette âme hypocrite, +Flatter de son amour les desirs effrontés, +Et donner un champ libre à ses témérités. +Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, +Que mon âme à ses voeux va feindre de répondre, +J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, +Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. +C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, +Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, +D'épargner votre femme, et de ne m'exposer +Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser : +Ce sont vos intérêts ; vous en serez le maître, +Et... L'on vient. Tenez−vous, et gardez de paraître. +Scène V +Tartuffe, Elmire, Orgon +Tartuffe +On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler. +Elmire +Oui. L'on a des secrets à vous y révéler. +Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, +Et regardez partout de crainte de surprise. +Une affaire pareille à celle de tantôt +N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut. +Jamais il ne s'est vu de surprise de même ; +Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême, +Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts +Pour rompre son dessein et calmer ses transports. +Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée, +Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ; +Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été, +Et les choses en sont dans plus de sûreté. +L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, +Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage, +Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, +Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ; +Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, +Me trouver ici seule avec vous enfermée, +Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un coeur +Un peu trop prompt peut−être à souffrir votre ardeur. +Tartuffe +Ce langage à comprendre est assez difficile, +Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style. +Elmire +Ah ! si d'un tel refus vous êtes en courroux, +Que le coeur d'une femme est mal connu de vous ! +Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre +Lorsque si foiblement on le voit se défendre ! +Toujours notre pudeur combat dans ces moments +Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. +Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, +On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ; +On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend, +On fait connoître assez que notre coeur se rend, +Qu'à nos voeux par honneur notre bouche s'oppose, +Et que de tels refus promettent toute chose. +C'est vous faire sans doute un assez libre aveu, +Et sur notre pudeur me ménager bien peu ; +Mais puisque la parole enfin en est lâchée, +A retenir Damis me serois−je attachée, +Aurois−je, je vous prie, avec tant de douceur +Ecouté tout au long l'offre de votre coeur, +Aurois−je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, +Si l'offre de ce coeur n'eût eu de quoi me plaire ? +Et lorsque j'ai voulu moi−même vous forcer +A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer, +Qu'est−ce que cette instance a dû vous faire entendre, +Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, +Et l'ennui qu'on auroit que ce noeud qu'on résout +Vînt partager du moins un coeur que l'on veut tout ? +Tartuffe +C'est sans doute, Madame, une douceur extrême +Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime : +Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits +Une suavité qu'on ne goûta jamais : +Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, +Et mon coeur de vos voeux fait sa béatitude ; +Mais ce coeur vous demande ici la liberté +D'oser douter un peu de sa félicité. +Je puis croire ces mots un artifice honnête +Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ; +Et s'il faut librement m'expliquer avec vous, +Je ne me fierai point à des propos si doux, +Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, +Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, +Et planter dans mon âme une constante foi +Des charmantes bontés que vous avez pour moi. +Elmire. Elle tousse pour avertir son mari. +Quoi ? vous voulez aller avec cette vitesse, +Et d'un coeur tout d'abord épuiser la tendresse ? +On se tue à vous faire un aveu des plus doux ; +Cependant ce n'est pas encore assez pour vous, +Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, +Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ? +Tartuffe. +Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. +Nos voeux sur des discours ont peine à s'assurer. +On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, +Et l'on veut en jouir avant que de le croire. +Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, +Je doute du bonheur de mes témérités ; +Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame, +Par des réalités su convaincre ma flamme. +Elmire +Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit, +Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit ! +Que sur les coeurs il prend un furieux empire, +Et qu'avec violence il veut ce qu'il desire ! +Quoi ? de votre poursuite on ne peut se parer, +Et vous ne donnez pas le temps de respirer ? +Sied−il bien de tenir une rigueur si grande, +De vouloir sans quartier les choses qu'on demande, +Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants +Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ? +Tartuffe +Mais si d'un oeil bénin vous voyez mes hommages, +Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ? +Elmire +Mais comment consentir à ce que vous voulez, +Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ? +Tartuffe +Si ce n'est que le Ciel qu'à mes voeux on oppose, +Lever un tel obstacle est à moi peu de chose, +Et cela ne doit pas retenir votre coeur. +Elmire +Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur ! +Tartuffe +Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, +Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. +Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; +(C'est un scélérat qui parle.) +Mais on trouve avec lui accommodements ; +Selon divers besoins, il est une science +D'étendre les liens de notre conscience +Et de rectifier le mal de l'action +Avec la pureté de notre intention. +De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ; +Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. +Contentez mon desir, et n'ayez point d'effroi : +Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. +Vous toussez fort, Madame. +Elmire +Oui, je suis au supplice. +Tartuffe +Vous plaît−il un morceau de ce jus de réglisse ? +Elmire +C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien +Que tous les jus du monde ici ne feront rien. +Tartuffe +Cela certe est fâcheux. +Elmire +Oui, plus qu'on ne peut dire. +Tartuffe +Enfin votre scrupule est facile à détruire : +Vous êtes assurée ici d'un plein secret, +Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait ; +Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, +Et ce n'est pas pécher que pécher en silence. +Elmire, après avoir encore toussé. +Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder, +Qu'il faut que je consente à vous tout accorder, +Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre +Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre. +Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque−là, +Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ; +Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, +Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, +Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, +Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. +Si ce consentement porte en soi quelque offense, +Tant pis pour qui me force à cette violence ; +La faute assurément n'en doit pas être à moi. +Tartuffe +Oui, Madame, on s'en charge ; et la chose de soi... +Elmire +Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, +Si mon mari n'est point dans cette galerie. +Tartuffe +Qu'est−il besoin pour lui du soin que vous prenez ? +C'est un homme, entre nous, à mener par le nez ; +De tous nos entretiens il est pour faire gloire, +Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire. +Elmire +Il n'importe : sortez, je vous prie, un moment, +Et partout là dehors voyez exactement. +Scène VI +Orgon, Elmire +Orgon, sortant de dessous la table. +Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme ! +Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. +Elmire +Quoi ? vous sortez sitôt ? vous vous moquez des gens. +Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps ; +Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres, +Et ne vous fiez point aux simples conjectures. +Orgon +Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer. +Elmire +Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger. +Laissez−vous bien convaincre avant que de vous rendre, +Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre. +(Elle fait mettre son mari derrière elle.) +Scène VII +Tartuffe, Elmire, Orgon +Tartuffe +Tout conspire, Madame, à mon contentement : +J'ai visité de l'oeil tout cet appartement ; +Personne ne s'y trouve ; et mon âme ravie... +Orgon, en l'arrêtant. +Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie, +Et vous ne devez pas vous tant passionner. +Ah ! ah ! l'homme de bien, vous m'en voulez donner ! +Comme aux tentations s'abandonne votre âme ! +Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme ! +J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon, +Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton ; +Mais c'est assez avant pousser le témoignage : +Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage. +Elmire, à Tartuffe. +C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci : +Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi. +Tartuffe +Quoi ? vous croyez... ? +Orgon +Allons, point de bruit, je vous prie. Dénichons de céans, et sans cérémonie. +Tartuffe +Mon dessein... +Orgon +Ces discours ne sont plus de saison : +Il faut, tout sur−le−champ, sortir de la maison. +Tartuffe +C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : +La maison m'appartient, je le ferai connaître, +Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, +Pour me chercher querelle, à ces lâches détours, +Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure, +Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, +Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir +Ceux qui parlent ici de me faire sortir. +Scène VIII +Elmire, Orgon +Elmire +Quel est donc ce langage ? et qu'est−ce qu'il veut dire ? +Orgon +Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire. +Elmire +Comment ? +Orgon +Je vois ma faute aux choses qu'il me dit, +Et la donation m'embarrasse l'esprit. +Elmire +La donation... +Orgon +Oui, c'est une affaire faite +Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. +Elmire +Et quoi ? +Orgon +Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt +Si certaine cassette est encore là−haut. +Acte V +Scène I +Orgon, Cléante +Cléante +Où voulez−vous courir ? +Orgon +Las ! que sais−je ? +Cléante +Il me semble +Que l'on doit commencer par consulter ensemble +Les choses qu'on peut faire en cet événement. +Orgon +Cette cassette−là me trouble entièrement ; +Plus que le reste encore elle me désespère. +Cléante +Cette cassette est donc un important mystère ? +Orgon +C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, +Lui−même, en grand secret, m'a mis entre les mains : +Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire ; +Et ce sont des papiers ; à ce qu'il m'a pu dire, +Où sa vie et ses biens se trouvent attachés. +Cléante +Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ? +Orgon +Ce fut par un motif de cas de conscience : +J'allai droit à mon traître en faire confidence ; +Et son raisonnement me vint persuader +De lui donner plutôt la cassette à garder, +Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête, +J'eusse d'un faux−fuyant, la faveur toute prête, +Par où ma conscience eût pleine sûreté +A faire des serments contre la vérité. +Cléante +Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence ; +Et la donation, et cette confidence, +Sont, à vous en parler selon mon sentiment, +Des démarches par vous faites légèrement. +On peut vous mener loin avec de pareils gages ; +Et cet homme sur vous ayant ces avantages, +Le pousser est encor grande imprudence à vous, +Et vous deviez chercher quelque biais plus doux. +Orgon +Quoi ? sous un beau semblant de ferveur si touchante +Cacher un coeur si double, une âme si méchante ! +Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien... +C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien : +J'en aurai désormais une horreur effroyable. +Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable. +Cléante +Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements ! +Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ; +Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre, +Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. +Vous voyez votre erreur, et vous avez connu +Que par un zèle feint vous étiez prévenu ; +Mais pour vous corriger, quelle raison demande +Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, +Et qu'avecque le coeur d'un perfide vaurien +Vous confondiez les coeurs de tous les gens de bien ? +Quoi ? parce qu'un fripon vous dupe avec audace +Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, +Vous voulez que partout on soit fait comme lui, +Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ? +Laissez aux libertins ces sottes conséquences ; +Démêlez la vertu d'avec ses apparences, +Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, +Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut : +Gardez−vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture, +Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ; +Et s'il vous faut tomber dans une extrémité, +Péchez plutôt encor de cet autre côté. +Scène II +Damis, Orgon, Cléante +Damis +Quoi ? mon père, est−il vrai qu'un coquin vous menace ? +Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, +Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux, +Se fait de vos bontés des armes contre vous ? +Orgon +Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs non pareilles. +Damis +Laissez−moi, je lui veux couper les deux oreilles : +Contre son insolence on ne doit point gauchir ; +C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir, +Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme. +Cléante +Voilà tout justement parler en vrai jeune homme. +Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants : +Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps +Où par la violence on fait mal ses affaires. +Scène III +Madame Pernelle, Mariane, Elmire, Dorine, Damis, Orgon, Cléante +Madame Pernelle +Qu'est−ce ? J'apprends ici de terribles mystères. +Orgon +Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins, +Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. +Je recueille avec zèle un homme en sa misère, +Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ; +De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ; +Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai ; +Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme, +Tente le noir dessein de suborner ma femme, +Et non content encor de ces lâches essais, +Il m'ose menacer de mes propres bienfaits, +Et veut, à ma ruine, user des avantages +Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, +Me chasser de mes biens, où je l'ai transféré, +Et me réduire au point d'où je l'ai retiré. +Dorine +Le pauvre homme ! +Madame Pernelle +Mon fils, je ne puis du tout croire +Qu'il ait voulu commettre une action si noire. +Orgon +Comment ? +Madame Pernelle +Les gens de bien sont enviés toujours. +Orgon +Que voulez−vous donc dire avec votre discours, +Ma mère ? +Madame Pernelle +Que chez vous on vit d'étrange sorte, +Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte. +Orgon +Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit ? +Madame Pernelle +Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit : +La vertu dans le monde est toujours poursuivie ; +Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. +Orgon +Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ? +Madame Pernelle +On vous aura forgé cent sots contes de lui. +Orgon +Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi−même. +Madame Pernelle +Des esprits médisants la malice est extrême. +Orgon +Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di +Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi. +Madame Pernelle +Les langues ont toujours du venin à répandre, +Et rien n'est ici−bas qui s'en puisse défendre. +Orgon +C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. +Je l'ai vu, dis−je, vu, de mes propres yeux vu, +Ce qu'on appelle vu : faut−il vous le rebattre +Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ? +Madame Pernelle +Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit : +Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit. +Orgon +J'enrage. +Madame Pernelle +Aux faux soupçons la nature est sujette, +Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète. +Orgon +Je dois interpréter à charitable soin +Le desir d'embrasser ma femme ? +Madame Pernelle +Il est besoin, +Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes ; +Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses. +Orgon +Hé, diantre ! le moyen de m'en assurer mieux ? +Je devois donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux +Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise. +Madame Pernelle +Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise ; +Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit +Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit. +Orgon +Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, +Ce que je vous dirois, tant je suis en colère. +Dorine +Juste retour, Monsieur, des choses d'ici−bas : +Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas. +Cléante +Nous perdons des moments en bagatelles pures, +Qu'il faudroit employer à prendre des mesures. +Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point. +Damis +Quoi ? son effronterie iroit jusqu'à ce point ? +Elmire +Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, +Et son ingratitude est ici trop visible. +Cléante +Ne vous y fiez pas : il aura des ressorts +Pour donner contre vous raison à ses efforts ; +Et sur moins que cela, le poids d'une cabale +Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. +Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a, +Vous ne deviez jamais le pousser jusque−là. +Orgon +Il est vrai ; mais qu'y faire ? A l'orgueil de ce traître, +De mes ressentiments je n'ai pas été maître. +Cléante +Je voudrois, de bon coeur, qu'on pût entre vous deux +De quelque ombre de paix raccommoder les noeuds. +Elmire +Si j'avois su qu'en main il a de telles armes, +Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes, +Et mes... +Orgon +Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir. +Je suis bien en état que l'on me vienne voir ! +Scène IV +Monsieur Loyal, Madame Pernelle, Orgon, Damis, Mariane, Dorine, Elmire, Cléante +Monsieur Loyal +Bonjour, ma chère soeur ; faites, je vous supplie, +Que je parle à Monsieur. +Dorine +Il est en compagnie, +Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un. +Monsieur Loyal +Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. +Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise ; +Et je viens pour un fait dont il sera bien aise. +Dorine +Votre nom ? +Monsieur Loyal +Dites−lui seulement que je vien +De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien. +Dorine +C'est un homme qui vient, avec douce manière, +De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire +Dont vous serez, dit−il, bien aise. +Cléante +Il vous faut voir +Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir. +Orgon +Pour nous raccommoder il vient ici peut−être : +Quels sentiments aurai−je à lui faire paroître ? +Cléante +Votre ressentiment ne doit point éclater ; +Et s'il parle d'accord, il le faut écouter. +Monsieur Loyal +Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire, +Et vous soit favorable autant que je desire ! +Orgon +Ce doux début s'accorde avec mon jugement, +Et présage déjà quelque accommodement. +Monsieur Loyal +Toute votre maison m'a toujours été chère, +Et j'étois serviteur de Monsieur votre père. +Orgon +Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon +D'être sans vous connoître ou savoir votre nom. +Monsieur Loyal +Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, +Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie. +J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur +D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur ; +Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence, +Signifier l'exploit de certaine ordonnance... +Orgon +Quoi ? vous êtes ici... ? +Monsieur Loyal +Monsieur, sans passion : +Ce n'est rien seulement qu'une sommation, +Un ordre de vuider d'ici, vous et les vôtres, +Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres, +Sans délai ni remise, ainsi que besoin est... +Orgon +Moi, sortir de céans ? +Monsieur Loyal +Oui, Monsieur, s'il vous plaît. +La maison à présent, comme savez de reste, +Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste. +De vos biens désormais il est maître et seigneur, +En vertu d'un contrat duquel je suis porteur : +Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire. +Damis +Certes cette impudence est grande, et je l'admire. +Monsieur Loyal +Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ; +C'est à Monsieur : il est et raisonnable et doux, +Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office, +Pour se vouloir du tout opposer à justice. +Orgon +Mais... +Monsieur Loyal +Oui, Monsieur, je sais que pour un million +Vous ne voudriez pas faire rébellion, +Et que vous souffrirez, en honnête personne, +Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne. +Damis +Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, +Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton. +Monsieur Loyal +Faites que votre fils se taise ou se retire, +Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire, +Et de vous voir couché dans mon procès−verbal. +Dorine +Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal ! +Monsieur Loyal +Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses, +Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces +Que pour vous obliger et vous faire plaisir, +Que pour ôter par là le moyen d'en choisir +Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse, +Auroient pu procéder d'une façon moins douce. +Orgon +Et que peut−on de pis que d'ordonner aux gens +De sortir de chez eux ? +Monsieur Loyal +On vous donne du temps, +Et jusques à demain je ferai surséance +A l'exécution, Monsieur, de l'ordonnance. +Je viendrai seulement passer ici la nuit, +Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. +Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, +Avant que se coucher, les clefs de votre porte. +J'aurai soin de ne pas troubler votre repos, +Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos. +Mais demain, du matin, il vous faut être habile +A vuider de céans jusqu'au moindre ustensile : +Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts, +Pour vous faire service à tout mettre dehors. +On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense ; +Et comme je vous traite avec grande indulgence, +Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien, +Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien. +Orgon +Du meilleur de mon coeur je donnerois sur l'heure +Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, +Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener +Le plus grand coup de poing qui se puisse donner. +Cléante +Laissez, ne gâtons rien. +Damis +A cette audace étrange, +J'ai peine à me tenir, et la main me démange. +Dorine +Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Loyal, +Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal. +Monsieur Loyal +On pourroit bien punir ces paroles infâmes, +Mamie, et l'on décrète aussi contre les femmes. +Cléante +Finissons tout cela, Monsieur : c'en est assez ; +Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez. +Monsieur Loyal +Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie ! +Orgon +Puisse−t−il te confondre, et celui qui t'envoie ! +Scène V +Orgon, Cléante, Mariane, Elmire, Madame Pernelle, Dorine, Damis +Orgon +Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit, +Et vous pouvez juger du reste par l'exploit : +Ses trahisons enfin vous sont−elles connues ? +Madame Pernelle +Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues ! +Dorine +Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, +Et ses pieux desseins par là sont confirmés : +Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme ; +Il sait que très−souvent les biens corrompent l'homme, +Et, par charité pure, il veut vous enlever +Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver. +Orgon +Taisez−vous : c'est le mot qu'il vous faut toujours dire. +Cléante +Allons voir quel conseil on doit vous faire élire. +Elmire +Allez faire éclater l'audace de l'ingrat. +Ce procédé détruit la vertu du contrat ; +Et sa déloyauté va paroître trop noire, +Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire. +Scène VI +Valère, Orgon, Cléante, Elmire, Mariane, etc. +Valère +Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger ; +Mais je m'y vois contraint par le pressant danger. +Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre, +Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, +A violé pour moi, par un pas délicat, +Le secret que l'on doit aux affaires d'Etat, +Et me vient d'envoyer un avis dont la suite +Vous réduit au parti d'une soudaine fuite. +Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer +Depuis une heure au Prince a su vous accuser, +Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette, +D'un criminel d'Etat, l'importance cassette, +Dont, au mépris, dit−il, du devoir d'un sujet, +Vous avez conservé le coupable secret. +J'ignore le détail du crime qu'on vous donne ; +Mais un ordre est donné contre votre personne ; +Et lui−même est chargé, pour mieux l'exécuter, +D'accompagner celui qui vous doit arrêter. +Cléante +Voilà ses droits armés ; et c'est par où le traître +De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître. +Orgon +L'homme, est, je vous l'avoue, un méchant animal ! +Valère +Le moindre amusement vous peut être fatal. +J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, +Avec mille louis qu'ici je vous apporte. +Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant, +Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant. +A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite, +Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite. +Orgon +Las ! que ne dois−je point à vos soins obligeants ! +Pour vous en rendre grâce il faut un autre temps ; +Et je demande au Ciel de m'être assez propice, +Pour reconnoître un jour ce généreux service. +Adieu : prenez le soin, vous autres... +Cléante +Allez tôt : +Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut. +Scène dernière +L'exempt, Tartuffe, Valère, Orgon, Elmire, Mariane, etc. +Tartuffe +Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite : +Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte, +Et de la part du Prince on vous fait prisonnier. +Orgon +Traître, tu me gardois ce trait pour le dernier ; +C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies, +Et voilà couronner toutes tes perfidies. +Tartuffe +Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir, +Et je suis pour le Ciel appris à tout souffrir. +Cléante +La modération est grande, je l'avoue. +Damis +Comme du Ciel l'infâme impudemment se joue ! +Tartuffe +Tous vos emportements ne sauroient m'émouvoir, +Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir. +Mariane +Vous avez de ceci grande gloire à prétendre, +Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre. +Tartuffe +Un emploi ne sauroit être que glorieux, +Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux. +Orgon +Mais t'es−tu souvenu que ma main charitable, +Ingrat, t'a retiré d'un état misérable ? +Tartuffe +Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir ; +Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir ; +De ce devoir sacré la juste violence +Etouffe dans mon coeur toute reconnoissance, +Et je sacrifierois à de si puissants noeuds +Ami, femme, parents, et moi−même avec eux. +Elmire +L'imposteur ! +Dorine +Comme il sait, de traîtresse manière, +Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère ! +Cléante +Mais s'il est si parfait que vous le déclarez, +Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, +D'où vient que pour paroître il s'avise d'attendre +Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, +Et que vous ne songez à l'aller dénoncer +Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser ? +Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, +Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire ; +Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui, +Pourquoi consentiez−vous à rien prendre de lui ? +Tartuffe, à l'Exempt +Délivrez−moi, Monsieur, de la criaillerie, +Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. +L'exempt +Oui, c'est trop demeurer sans doute à l'accomplir : +Votre bouche à propos m'invite à le remplir ; +Et pour l'exécuter, suivez−moi tout à l'heure +Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure. +Tartuffe +Qui ? moi, Monsieur ? +L'exempt +Oui, vous. +Tartuffe +Pourquoi donc la prison ? +L'exempt +Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. +Remettez−vous, Monsieur, d'une alarme si chaude. +Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, +Un prince dont les yeux se font jour dans les coeurs, +Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. +D'un fin discernement sa grande âme pourvue +Sur les choses toujours jette une droite vue ; +Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, +Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. +Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ; +Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, +Et l'amour pour les vrais ne ferme point son coeur +A tout ce que les faux doivent donner d'horreur. +Celui−ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre, +Et de pièges plus fins on le voit se défendre. +D'abord il a percé, par ses vives clartés, +Des replis de son coeur toutes les lâchetés. +Venant vous accuser, il s'est trahi lui−même, +Et par un juste trait de l'équité suprême, +S'est découvert au Prince un fourbe renommé, +Dont sous un autre nom il étoit informé ; +Et c'est un long détail d'actions toutes noires +Dont on pourroit former des volumes d'histoires. +Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté +Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ; +A ses autres horreurs il a joint cette suite, +Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite +Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, +Et vous faire par lui faire raison de tout. +Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, +Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître. +D'un souverain pouvoir, il brise les liens +Du contrat qui lui fait un don tous vos biens, +Et vous pardonne enfin cette offense secrète +Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ; +Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois +On vous vit témoigner en appuyant ses droits, +Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense, +D'une bonne action verser la récompense, +Que jamais le mérite avec lui ne perd rien, +Et que mieux que du mal il se souvient du bien. +Dorine +Que le Ciel soit loué ! +Madame Pernelle +Maintenant je respire. +Elmire +Favorable succès ! +Mariane +Qui l'auroit osé dire ? +Orgon, à Tartuffe. +Hé bien ! te voilà, traître... +Cléante +Ah ! mon frère, arrêtez, +Et ne descendez point à des indignités ; +A son mauvais destin laissez un misérable, +Et ne vous joignez point au remords qui l'accable : +Souhaitez bien plutôt que son coeur en ce jour +Au sein de la vertu fasse un heureux retour, +Qu'il corrige sa vie en détestant son vice +Et puisse du grand Prince adoucir la justice, +Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux +Rendre ce que demande un traitement si doux. +Orgon +Oui, c'est bien dit : allons à ses pieds avec joie +Nous louer des bontés que son coeur nous déploie. +Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, +Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, +Et par un doux hymen couronner en Valère +La flamme d'un amant généreux et sincère. +Dom Juan +ou le festin de Pierre +Comédie +Représentée pour la première fois +le 15 février 1665 +sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal +par la +Troupe de Monsieur, frère unique du Roi +Personnages +Dom Juan, fils de Dom Louis. +Sganarelle, valet de Dom Juan. +Elvire, femme de Dom Juan. +Gusman, écuyer d'Elvire. +Dom Carlos, frère d'Elvire. +Dom Alonse, frère d'Elvire. +Dom Louis, père de Dom Juan. +Franscisque, pauvre. +Charlotte, paysanne. +Mathurine, paysanne. +Pierrot, paysan. +La Statue du Commandeur. +La Violette, laquais de Dom Juan. +Ragotin laquais de Dom Juan. +Monsieur Dimanche, marchand. +La Ramée, spadassin. +Suite de Dom Juan. +Suite de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères. +Un spectre. +La scène est en Sicile. +Acte I +Scène I +Sganarelle, Gusman +Sganarelle, tenant une tabatière. +Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des +honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non−seulement il réjouit et purge les cerveau +humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne +voyez−vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et +comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on +demande, et l'on court au−devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments +d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu not +discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en +campagne après nous, et son coeur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis−tu, sans +venir chercher ici. Veux−tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son +amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger d +Gusman +Et la raison encore ? Dis−moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? +Ton maître t'a−t−il ouvert son coeur là−dessus, et t'a−t−il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait +obligé à partir ? +Sganarelle +Non pas ; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses ; et sans qu'il m'ait encore rien di +gagerois presque que l'affaire va là. Je pourrois peut−être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, +l'expérience m'a pu donner quelques lumières. +Gusman +Quoi ? ce départ si peu prévu seroit une infidélité de Dom Juan ? Il pourroit faire cette injure aux chaste +feux de Done Elvire ? +Sganarelle +Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage... +Gusman +Un homme de sa qualité feroit une action si lâche ? +Sganarelle +Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcheroit des choses. +Gusman +Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé. +Sganarelle +Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois−moi, quel homme est Dom Juan. +Gusman +Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne compren +point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de voeux, de +soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de +transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paroître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré +d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis−je, comme, après tout ce +il auroit le coeur de pouvoir manquer à sa parole. +Sganarelle +Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez +facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude +encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu ; mai +par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la +terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, +loup−garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui fe +l'oreille à toutes les remontrances [chrétiennes] qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nou +croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse : crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec elle +auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert poi +d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise +paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disois le nom de toutes celle +qu'il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et chang +de couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faud +bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour ; qu'il me +vaudroit bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiteroi +qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je l +sois fidèle, en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit +d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : +séparons−nous. Ecoute au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bie +vite de la bouche ; mais s'il falloit qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu au +menti. +Scène II +Dom Juan, Sganarelle +Dom Juan +Quel homme te parloit là ? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire. +Sganarelle +C'est quelque chose aussi à peu près de cela. +Dom Juan +Quoi ? c'est lui ? +Sganarelle +Lui−même. +Dom Juan +Et depuis quand est−il en cette ville ? +Sganarelle +D'hier au soir. +Dom Juan +Et quel sujet l'amène ? +Sganarelle +Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter. +Dom Juan +Notre départ sans doute ? +Sganarelle +Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandoit le sujet. +Dom Juan +Et quelle réponse as−tu faite ? +Sganarelle +Que vous ne m'en aviez rien dit. +Dom Juan +Mais encore, quelle est ta pensée là−dessus ? Que t'imagines−tu de cette affaire ? +Sganarelle +Moi, je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête. +Dom Juan +Tu le crois ? +Sganarelle +Oui. +Dom Juan +Ma foi ! tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée. +Sganarelle +Eh ! mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connois votre coeur pour le plus grand +coureur du monde : il se plaît à se promener de liens en liens, et n'aime guère demeurer en place. +Dom Juan +Et ne trouves−tu pas, dis−moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ? +Sganarelle +Eh ! Monsieur. +Dom Juan +Quoi ? Parle. +Sganarelle +Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais si vous ne le +vouliez pas, ce seroit peut−être une autre affaire. +Dom Juan +Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments. +Sganarelle +En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, et que je trouve fo +vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites. +Dom Juan +Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui +qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle +s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui no +peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles o +droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les juste +prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cè +facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une +belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de tou +et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refus +mon coeur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mill +les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir +l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'u +jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des +larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied tou +les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener +doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à +ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un te +amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos desirs, et présenter à notre coeur les charmes attray +d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne +j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuve +résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes desirs : je me sens un +coeur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes, pour y pou +étendre mes conquêtes amoureuses. +Sganarelle +Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous avez appris cela par coeur, et vous parlez tout +comme un livre. +Dom Juan +Qu'as−tu à dire là−dessus ? +Sganarelle +Ma foi ! j'ai à dire..., je ne sais que dire ; car vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vou +avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avois les plus belles pensées du monde, et v +discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire : une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pou +disputer avec vous. +Dom Juan +Tu feras bien. +Sganarelle +Mais, Monsieur, cela seroit−il de la permission que vous m'avez donnée, si je vous disois que je suis tant +peu scandalisé de la vie que vous menez ? +Dom Juan +Comment ? quelle vie est−ce que je mène ? +Sganarelle +Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites... +Dom Juan +Y a−t−il rien de plus agréable ? +Sganarelle +Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m'en accommoderois assez, moi, s +n'y avoit point de mal, mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et... +Dom Juan +Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes +peine. +Sganarelle +Ma foi ! Monsieur, j'ai toujours ouï dire, que c'est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que +libertins ne font jamais une bonne fin. +Dom Juan +Holà ! maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les faiseurs de remontrances. +Sganarelle +Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde. Vous savez ce que vous faites, vous ; et si vous ne croyez r +vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans +savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient que cela leur sied bien ; et si j'avois un maît +comme cela, je lui dirois fort nettement, le regardant en face : "Osez−vous bien ainsi vous jouer au Ciel, +ne tremblez−vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien à vou +petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit), c'est bien à vous à vouloir +mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez−vous que pour être de qualité, pou +avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans +couleur de feu (ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez−vous, dis−je, que vous en soyez plu +habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis +votre valet, que le Ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et que +Dom Juan +Paix ! +Sganarelle +De quoi est−il question ? +Dom Juan +Il est question de te dire qu'une beauté me tient au coeur, et qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusques +cette ville. +Sganarelle +Et n'y craignez−vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ? +Dom Juan +Et pourquoi craindre ? Ne l'ai−je pas bien tué ? +Sganarelle +Fort bien, le mieux du monde, et il auroit tort de se plaindre. +Dom Juan +J'ai eu ma grâce de cette affaire. +Sganarelle +Oui, mais cette grâce n'éteint pas peut−être le ressentiment des parents et des amis, et... +Dom Juan +Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner +plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ic +par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours +avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus +d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur +mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble ; le dép +alarma mes desirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet +attachement, dont la délicatesse de mon coeur se tenoit offensée ; mais jusques ici tous mes efforts ont ét +inutiles, et j'ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa maîtresse d'une +promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'a +une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle. +Sganarelle +Ha ! Monsieur... +Dom Juan +Hen ? +Sganarelle +C'est fort bien à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter. +Dom Juan +Prépare−toi donc à venir avec moi, et prends soin toi−même d'apporter toutes mes armes, afin que... Ah ! +rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle−même. +Sganarelle +Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé. +Dom Juan +Est−elle folle, de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu−ci avec son équipage de campagne ? +Scène III +Done Elvire, Dom Juan, Sganarelle +Done Elvire +Me ferez−vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnoître ? et puis−je au moins espérer que vou +daigniez tourner le visage de ce côté ? +Dom Juan +Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois pas ici. +Done Elvire +Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que +ne l'espérois ; et la manière dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire. +J'admire ma simplicité et la foiblesse de mon coeur à douter d'une trahison que tant d'apparences me +confirmoient. J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte pour me vouloir tromper moi−mêm +et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherché des raisons pour excuser à ma tendresse le +relâchement d'amitié qu'elle voyoit en vous ; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d'un départ s +précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avo +beau me parler : j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes yeux, et j'écoutois avec plaisir mille +chimères ridicules qui vous peignoient innocent à mon coeur. Mais enfin cet abord ne me permet plus de +douter, et le coup d'oeil qui m'a reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrois en savoir. Je sera +bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Dom Juan, je vous prie, et +voyons de quel air vous saurez vous justifier ! +Dom Juan +Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti. +Sganarelle +Moi, Monsieur ? Je n'en sais rien, s'il vous plaît. +Done Elvire +Hé bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons. +Dom Juan, faisant signe d'approcher à Sganarelle. +Allons, parle donc à Madame. +Sganarelle +Que voulez−vous que je dise ? +Done Elvire +Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un départ si prompt. +Dom Juan +Tu ne répondras pas ? +Sganarelle +Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur. +Dom Juan +Veux−tu répondre, te dis−je ? +Sganarelle +Madame... +Done Elvire +Quoi ? +Sganarelle, se retournant vers son maître. +Monsieur... +Dom Juan +Si... +Sganarelle +Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, to +ce que je puis dire. +Done Elvire +Vous plaît−il, Dom juan, nous éclaircir ces beaux mystères ? +Dom Juan +Madame, à vous dire la vérité... +Done Elvire +Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes d +choses ! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez−vous le front d'une noble +effronterie ? Que ne me jurez−vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vou +m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mor +Que ne me dites−vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donn +avis ; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'o +viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous brû +de me rejoindre, et qu'éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? +Voilà comme il faut vous défendre ; et non pas être interdit comme vous êtes. +Dom Juan +Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un coeur sincère. Je ne vo +dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, +puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir ; non point par les raisons que vous pou +vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse +vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisoi +J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un convent, que vous avez romp +des voeux qui vous engageoient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repent +m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste ; j'ai cru que notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il n +attireroit quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de +retourner à vos premières chaînes. Voudriez−vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que +j'allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par... ? +Done Elvire +Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier ; et pour mon malheur, je te connois lorsqu'il +n'en est plus temps, et qu'une telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache qu +ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie. +Dom Juan +Sganarelle, le Ciel ! +Sganarelle +Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres. +Dom Juan +Madame... +Done Elvire +Il suffit. Je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté q +de se faire expliquer trop sa honte ; et, sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit prendre son +parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures : non, non, je n'ai point un courroux à exhale +en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore ; le Ciel te punira, +perfide, de l'outrage que tu me fais ; et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moin +colère d'une femme offensée. +Sganarelle +Si le remords le pouvoit prendre ! +Dom Juan, après une petite réflexion. +Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse. +Sganarelle +Ah ! quel abominable maître me vois−je obligé de servir ! +Acte II +Scène I +Charlotte, Pierrot +Charlotte +Nostre−dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point. +Pierrot +Parquienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplinque qu'ils ne se sayant nayés tous deux. +Charlotte +C'est donc le coup de vent da matin qui les avoit renvarsés dans la mar ? +Pierrot +Aga, guien, Charlotte ; je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu ; car, comme dit l'autre, j +les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j'estions sur le bord de la mar, moi et le gro +Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste ; car, comm +tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque +batifoler y a, j'ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars n +par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyois que je ne voyois plus rien. "Eh ! +Lucas, ç'ai−je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là−bas. − Voire, ce m'a−t−il fait, t'as esté au +trépassement d'un chat, t'as la vue trouble. − Palsanquienne, ç'ai−je fait, je n'ai point la vue trouble : ce so +des hommes. − Point du tout, ce m'a−t−il fait, t'as la barlue. − Veux−tu gager, ç'ai−je fait, que je n'ai poin +barlue, c'ai−je fait, et que sont deux hommes, ç'ai−je fait, qui nageant droit ici ? ç'ai−je fait. − Morquenne +m'a−t−il fait, je gage que non. − O ! ça, ç'ai−je fait, veux−tu gager dix sols que si ? − Je le veux bian, ce +m'a−t−il fait ; et pour te montrer, vlà argent su jeu," ce m'a−t−il fait. Moi, je n'ai point esté ni fou, ni +estourdi ; j'ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi +hardiment que si j'avois avalé un varre de vin ; car je ses hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savo +bian ce que je faisois pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas putost eu gagé, que j'avons vu +deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les enjeu +"Allons, Lucas, ç'ai−je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont : allons viste à leu secours. − Non, ce m'a−t− +dit, ils m'ont fait pardre." O ! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je +nous sommes boutés dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et +je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il +est venu encore deux de la mesme bande, qui s'equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à q +l'en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait. +Charlotte +Ne m'as−tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres ? +Pierrot +Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis l +haut jusqu'en bas ; et ceux qui le servont sont des Monsieux eux−mesmes ; et stapandant, tout gros +Monsieur qu'il est, il seroit, par ma fique, nayé, si je naviomme esté là. +Charlotte +Ardez un peu. +Pierrot +O ! parquenne, sans nous, il en avoit pour sa maine de fèves. +Charlotte +Est−il encore cheux toi tout nu, Piarrot ? +Pierrot +Nannain : ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon quieu, je n'en avois jamais vu s'habiller. Que d'histoir +et d'angigorniaux boutont ces Messieus−là les courtisans ! Je me pardrois là dedans, pour moi, et j'estois +ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste ; et ils boutont ça +après tout, comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j'entrerions tout +brandis, toi et moi. En glieu d'hau−de−chausse, ils portont un garde−robe aussi large que d'ici à Pasque ; +glieu de pourpoint, de petites brassières, qui ne leu venont pas usqu'au brichet ; et en glieu de rabats, un +grand mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. I +avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et parm +tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soio +farcis tout depis un bout jusqu'à l'autre ; et ils sont faits d'eune façon que je me romprois le cou aveuc. +Charlotte +Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça. +Pierrot +O ! acoute un peu auparavant, Charlotte : j'ai queuque autre chose à te dire, moi. +Charlotte +Et bian ! dis, qu'est−ce que c'est ? +Pierrot +Vois−tu, Charlotte, il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je +sommes pour estre mariés ensemble ; mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi. +Charlotte +Quement ? qu'est−ce que c'est donc qu'iglia ? +Pierrot +Iglia que tu me chagraignes l'esprit, franchement. +Charlotte +Et quement donc ? +Pierrot +Testiguienne, tu ne m'aimes point. +Charlotte +Ah ! ah ! n'est que ça ? +Pierrot +Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez. +Charlotte +Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose. +Pierrot +Je te dis toujou la mesme chose, parce que c'est toujou la mesme chose ; et si ce n'étoit pas toujou la mes +chose ; je ne te dirois pas toujou la mesme chose. +Charlotte +Mais qu'est−ce qu'il te faut ? Que veux−tu ? +Pierrot +Jerniquenne ! je veux que tu m'aimes. +Charlotte +Est−ce que je ne t'aime pas ? +Pierrot +Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour : ça : je t'achète, sans reproche, des rubans à +tous les marciers qui passont ; je me romps le cou à t'aller denicher des marles ; je fais jouer pour toi les +vielleux quand ce vient ta feste ; et tout ça, comme si je me frappois la teste contre un mur. Vois−tu, ça n +ni biau ni honneste de n'aimer pas les gens qui nous aimont. +Charlotte +Mais, mon gnieu, je t'aime aussi. +Pierrot +Oui, tu m'aimes d'une belle deguaine ! +Charlotte +Quement veux−tu donc qu'on fasse ? +Pierrot +Je veux que l'en fasse comme l'en fait quand l'en aime comme il faut. +Charlotte +Ne t'aimé−je pas aussi comme il faut ? +Pierrot +Non : quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon +coeur. Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assotée du jeune Robain : alle est toujou autour de li +l'agacer, et ne le laisse jamais en repos ; toujou al li fait queuque niche ou li baille quelque taloche en +passant ; et l'autre jour qu'il estoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de s +long par tarre. Jarni ! vlà où l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, t'es toujou l +comme eune vraie souche de bois ; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerois pas pour +bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne ! ça n'est pas bian, après tout, et t'es +froide pour les gens. +Charlotte +Que veux−tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre. +Pierrot +Ignia himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquié pour les personnes, l'an en baille toujou queuque petite +signifiance. +Charlotte +Enfin je t'aime tout autant que je pis, et, si tu n'es pas content de ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre. +Pierrot +Eh bien ! vlà pas mon compte. Testigué ! si tu m'aimois, me dirois−tu ça ? +Charlotte +Pourquoi me viens−tu aussi tarabuster l'esprit ? +Pierrot +Morqué ! queu mal te fais−je ! Je ne te demande qu'un peu d'amiquié. +Charlotte +Eh bian ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut−être que ça viendra tout d'un coup sans y son +Pierrot +Touche donc là, Charlotte. +Charlotte +Eh bien ! quien. +Pierrot +Promets−moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage. +Charlotte +J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de lui−même. Pierrot, est−ce là ce Monsieur ? +Pierrot +Oui, le vlà. +Charlotte +Ah ! mon quieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût esté nayé ! +Pierrot +Je revians tout à l'heure : je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais +eue. +Scène II +Dom Juan, Sganarelle, Charlotte +Dom Juan +Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le +projet que nous avions fait ; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et +lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnoit le mauvais succès de +notre entreprise. Il ne faut pas que ce coeur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souf +longtemps de pousser des soupirs. +Sganarelle +Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes−nous échappés d'un péril de mort, qu'au lieu de +rendre grâce au Ciel de la pitié qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa +colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... Paix ! coquin que vous êtes ; vous ne savez ce +vous dites, et Monsieur sait ce qu'il fait. Allons. +Dom Juan, apercevant Charlotte. +Ah ! ah ! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As−tu rien vu de plus joli ? et ne trouves−tu pas, +dis−moi, que celle−ci vaut bien l'autre ? +Sganarelle +Assurément. Autre pièce nouvelle. +Dom Juan +D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ? dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres e +ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ? +Charlotte +Vous voyez, Monsieur. +Dom Juan +Etes−vous de ce village ? +Charlotte +Oui, Monsieur. +Dom Juan +Et vous y demeurez ? +Charlotte +Oui, Monsieur. +Dom Juan +Vous vous appelez ? +Charlotte +Charlotte, pour vous servir. +Dom Juan +Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants ! +Charlotte +Monsieur, vous me rendez toute honteuse. +Dom Juan +Ah ! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu'en dis−tu ? Peut−on voir rien de plu +agréable ? Tournez−vous un peu, s'il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, d +grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je vo +un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes ! Pour moi, je s +ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne. +Charlotte +Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous railler de moi. +Dom Juan +Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! Je vous aime trop pour cela, et c'est du fond du coeur que je +vous parle. +Charlotte +Je vous suis bien obligée, si ça est +Dom Juan +Point du tout ; vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n'est qu'à votre beauté que vous en +êtes redevable. +Charlotte +Monsieur, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit pour vous répondre. +Dom Juan +Sganarelle, regarde un peu ses mains. +Charlotte +Fi ! Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi. +Dom Juan +Ha ! que dites−vous là ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez que je les baise, je vous prie. +Charlotte +Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites, et si j'avois su ça tantôt, je n'aurois pas manqué de les l +avec du son. +Dom Juan +Et dites−moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée sans doute ? +Charlotte +Non, Monsieur ; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette. +Dom Juan +Quoi ? une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan ! Non, non : c'est profaner tant de +beautés, et vous n'êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fort +et le Ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vo +charmes ; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'à vous que je vous +arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien promp +sans doute ; mais quoi ? c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on vous aime autant en un +quart d'heure qu'on feroit une autre en six mois. +Charlotte +Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j'auro +toutes les envies du monde de vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les Monsieu +que vous autres courtisans êtes des enjoleus, qui ne songez qu'à abuser les filles. +Dom Juan +Je ne suis pas de ces gens−là. +Sganarelle +Il n'a garde. +Charlotte +Voyez−vous, Monsieur, il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j'ai +l'honneur en recommandation, et j'aimerois mieux me voir morte, que de me voir déshonorée. +Dom Juan +Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? Je serois assez lâche pour vo +déshonorer ? Non, non : j'ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout +honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous +épouser : en voulez−vous un plus grand témoignage ? M'y voilà prêt quand vous voudrez ; et je prends +témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne. +Sganarelle +Non, non, ne craignez point : il se mariera avec vous tant que vous voudrez. +Dom Juan +Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de +moi par les autres ; et s'il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des filles, +vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi. Et puis votre beauté vous +assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de crainte ; vou +n'avez point l'air, croyez−moi, d'une personne qu'on abuse ; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le coe +de mille coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir. +Charlotte +Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai, ou non ; mais vous faites que l'on vous croit. +Dom Juan +Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je +vous ai faite. Ne l'acceptez−vous pas, et ne voulez−vous pas consentir à être ma femme ? +Charlotte +Oui, pourvu que ma tante le veuille. +Dom Juan +Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. +Charlotte +Mais au moins, Monsieur, ne m'allez pas tromper, je vous prie : il y auroit de la conscience à vous, et vou +voyez comme j'y vais à la bonne foi. +Dom Juan +Comment ? Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ! Voulez−vous que je fasse des serments +épouvantables ? Que le Ciel... +Charlotte +Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois. +Dom Juan +Donnez−moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. +Charlotte +Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après, ça, je vous baiserai tant que vous +voudrez. +Dom Juan +Eh bien ! belle Charlotte, je veux : tout ce que vous voulez abandonnez−moi seulement votre main, et +souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis... +Scène III +Dom Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte +Pierrot, se mettant entre−deux et poussant Dom Juan. +Tout doucement, Monsieur, tenez−vous, s'il vous plaît. Vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner +Puresie. +Dom Juan, repoussant rudement Pierrot. +Qui m'amène cet impertinent ? +Pierrot +Je vous dis qu'ou vous tegniez, et qu'ou ne caressiais point nos accordées. +Dom Juan continue de le repousser +Ah ! que de bruit ! +Pierrot +Jerniquenne ! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens. +Charlotte, prenant Pierrot par le bras. +Et laisse−le faire aussi, Piarrot. +Pierrot +Quement ? que je le laisse faire ? Je ne veux pas, moi. +Dom Juan +Ah ! +Pierrot +Testiguenne ! parce qu'ous estes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à notre barbe ? Allez−v's−e +caresser les vostres. +Dom Juan +Heu ? +Pierrot +Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué ! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh ! jernigué ! +(Autre soufflet.) Ventrequé ! (Autre soufflet.) Palsanqué ! Morquenne ! ça n'est pas bian de battre gens, +ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'estre nayé. +Charlotte +Piarrot, ne te fâche point. +Pierrot +Je me veux fâcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole. +Charlotte +Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veut m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en col +Pierrot +Quement ? Jerni ! tu m'es promise. +Charlotte +Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes ne dois−tu pas estre bien aise que je devienne Madame ? +Pierrot +Jerniqué ! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre. +Charlotte +Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine : si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu +apporteras du beurre et du fromage cheux nous. +Pierrot +Ventrequenne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en poyrois deux fois autant. Est−ce donc comme ça +t'escoutes ce qu'il te dit ? Morquenne ! si j'avois su ça tantost, je me serois bian gardé de le tirer de gliau +je gli aurois baillé un bon coup d'aviron sur la teste. +Dom juan, s'approchant de Pierrot pour le frapper. +Qu'est−ce que vous dites ? +Pierrot, s'éloignant derrière Charlotte. +Jerniquenne ! je ne crains personne. +Dom Juan passe du côté où est Pierrot. +Attendez−moi un peu. +Pierrot, repasse de l'autre côté de Charlotte. +Je me moque de tout, moi. +Dom Juan court après Pierrot. +Voyons cela. +Pierrot se sauve encore derrière Charlotte. +J'en avons bien vu d'autres. +Dom Juan +Houais ! +Sganarelle +Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le battre. Ecoute, mon pauvre garçon, +retire−toi, et ne lui dis rien. +Pierrot passe devant Sganarelle, et dit fièrement à Dom Juan : Je veux lui dire, moi. +Dom Juan lève la main pour donner un soufflet à Pierrot, qui baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet. +Ah ! je vous apprendrai., +Sganarelle, regardant Pierrot qui s'est baissé pour éviter le soufflet. +Peste soit du maroufle ! +Dom Juan +Te voilà payé de ta charité. +Pierrot +Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage−ci. +Dom Juan +Enfin je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerois pas mon bonheur à toutes +choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme ! et que... +Scène IV +Dom Juan, Sganarelle, Charlotte, Mathurine +Sganarelle, apercevant Mathurine. +Ah ! ah ! +Mathurine, à Dom Juan. +Monsieur, que faites−vous donc là avec Charlotte ? Est−ce que vous lui parlez d'amour aussi ? +Dom Juan, à Mathurine. +Non, au contraire, c'est elle qui me témoignoit une envie d'être ma femme, et je lui répondois que j'étois +engagé à vous. +Charlotte +Qu'est−ce que c'est donc que vous veut Mathurine ? +Dom Juan, bas, à Charlotte. +Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je l'épousasse ; mais je lui dis que c'est vous +je veux, +Mathurine +Quoi ? Charlotte... +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la tête. +Charlotte +Quement donc ! Mathurine... +Dom Juan, bas, à Charlotte. +C'est en vain que vous lui parlerez ; vous ne lui ôterez point cette fantaisie. +Mathurine +Est−ce que... ? +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. +Charlotte +Je voudrois... +Dom Juan, bas, à Charlotte. +Elle est obstinée comme tous les diables. +Mathurine +Vraiment... +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Ne lui dites rien, c'est une folle. +Charlotte +Je pense... +Dom Juan, bas, à Charlotte. +Laissez−la là, c'est une extravagante. +Mathurine +Non, non : il faut que je lui parle. +Charlotte +Je veux voir un peu ses raisons. +Mathurine +Quoi ? ... +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser. +Charlotte +Je... +Dom Juan, bas, à Charlotte. +Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme. +Mathurine +Holà ! Charlotte, ça n'est pas bien de courir sur le marché des autres. +Charlotte +Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que Monsieur me parle. +Mathurine +C'est moi que Monsieur a vue la première. +Charlotte +S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de m'épouser. +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Eh bien ! que vous ai−je dit ? +Mathurine +Je vous baise les mains, c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis d'épouser. +Dom Juan, bas, à Charlotte. +N'ai−je pas deviné ? +Charlotte +A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis−je. +Mathurine +Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup. +Charlotte +Le vlà qui est pour le dire, si je n'ai pas raison. +Mathurine +Le vlà qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai... +Charlotte +Est−ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l'épouser ? +Dom Juan, bas, à Charlotte. +Vous vous raillez de moi. +Mathurine +Est−il vrai, Monsieur, que vous lui avez donné parole d'être son mari ? +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Pouvez−vous avoir cette pensée ? +Charlotte +Vous voyez qu'al le soutient. +Dom Juan, bas, à Charlotte. +Laissez−la faire. +Mathurine +Vous êtes témoin comme al l'assure. +Dom Juan, bas, à Mathurine. +Laissez−la dire. +Charlotte +Non, non : il faut savoir la vérité. +Mathurine +Il est question de juger ça. +Charlotte +Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune. +Mathurine +Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse. +Charlotte +Monsieur, vuidez la querelle, s'il vous plaît. +Mathurine +Mettez−nous d'accord, Monsieur. +Charlotte, à Mathurine. +Vous allez voir. +Mathurine, à Charlotte. +Vous allez voir vous−même. +Charlotte, à Dom Juan. +Dites. +Mathurine, à Dom Juan. +Parlez. +Dom Juan, embarrassé, leur dit à toutes deux. +Que voulez−vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prend +pour femmes. Est−ce chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'expliqu +davantage ? Pourquoi m'obliger là−dessus à des redites ? Celle à qui j'ai promis effectivement n'a−t−elle +pas en elle même de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit−elle se mettre en peine, pourvu que +j'accomplisse ma promesse ? Tous les discours n'avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, +les effets décident mieux que les paroles. Aussi n'est−ce rien que par là que je vous veux mettre d'accord, +l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon coeur. (Bas, à Mathurine : ) Laissez−lui croire +qu'elle voudra. (Bas, à Charlotte : ) Laissez−la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine : ) Je v +adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine : ) Tous les visages sont laids auprès du +vôtre. (Bas, à Charlotte : ) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J'ai un petit ordre à +donner ; je viens vous retrouver dans un quart d'heure. +Charlotte, à Mathurine. +Je suis celle qu'il aime, au moins. +Mathurine +C'est moi qu'il épousera. +Sganarelle +Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à +votre malheur. Croyez−moi l'une et l'autre : ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous fait, et +demeurez dans votre village. +Dom Juan, revenant. +Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. +Sganarelle +Mon maître est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d'autres ; c'est l'épouseur +genre humain, et... (Il aperçoit Dom Juan.) Cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dir +qu'il en a menti. Mon maître n'est point l'épouseur du genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein +vous tromper, et n'en a point abusé d'autres. Ah ! tenez, le voilà ; demandez le plutôt à lui−même. +Dom Juan +Oui. +Sganarelle +Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au−devant des choses ; et je leur disois que, si +quelqu'un leur venoit dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de l +dire qu'il en auroit menti. +Dom Juan +Sganarelle. +Sganarelle +Oui, Monsieur est homme d'honneur, je le garantis tel. +Dom Juan +Hon ! +Sganarelle +Ce sont des impertinents. +Scène V +Dom Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle +La Ramée +Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous. +Dom Juan +Comment ? +La Ramée +Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment ; je ne sais pas par quel +moyen ils peuvent vous avoir suivi ; mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et auq +ils vous ont dépeint. L'affaire presse, et le plus tôt que vous pourrez sortir d'ici sera le meilleur. +Dom Juan, à Charlotte et Mathurine +Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je v +ai donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir. Comme la partie n +pas égale, il faut user dé stratagème, et éluder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganar +se revête de mes habits, et moi... +Sganarelle +Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et... +Dom Juan +Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais, et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mo +pour son maître. +Sganarelle +Je vous remercie d'un tel honneur. O Ciel, puisqu'il s'agit de mort, fais−moi la grâce de n'être point pris po +un autre ! +Acte III +Scène I +Dom Juan, en habit de campagne, Sganarelle, en médecin. +Sganarelle +Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille. Votre +premier dessein n'étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez +faire. +Dom Juan +Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule. +Sganarelle +Oui ? C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de +l'argent pour l'avoir. Mais savez−vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis +salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ? +Dom Juan +Comment donc ? +Sganarelle +Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes +maladies. +Dom Juan +Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien ? +Sganarelle +Moi ? Point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai raisonné sur le mal, et leur ai fait de +ordonnances à chacun. +Dom Juan +Et quels remèdes encore leur as−tu ordonnés ? +Sganarelle +Ma foi ! Monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper ; j'ai fait mes ordonnances à l'aventure, et ce sero +une chose plaisante si les malades guérissoient, et qu'on m'en vînt remercier. +Dom Juan +Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurois−tu pas les mêmes privilèges qu'ont tous les autres médecins +Ils n'ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rie +que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir +attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature. +Sganarelle +Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ? +Dom Juan +C'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes. +Sganarelle +Quoi ? vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ? +Dom Juan +Et pourquoi veux−tu que j'y croie ? +Sganarelle +Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire +fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, m +qui vous parle, un effet merveilleux. +Dom Juan +Et quel ? +Sganarelle +Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie ; on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les +remèdes ne faisoient rien ; on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique. +Dom Juan +Il réchappa, n'est−ce pas ? +Sganarelle +Non, il mourut. +Dom Juan +L'effet est admirable. +Sganarelle +Comment ? il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. +Voulez−vous rien de plus efficace ? +Dom Juan +Tu as raison. +Sganarelle +Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses, car cet habit me donn +l'esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous : vous savez bien que vous me permettez les +disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances. +Dom Juan +Eh bien ? +Sganarelle +Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est−il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ? +Dom Juan +Laissons cela. +Sganarelle +C'est à dire que non. Et à l'Enfer ? +Dom Juan +Eh ! +Sganarelle +Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît ? +Dom Juan +Oui, oui. +Sganarelle +Aussi peu. Ne croyez−vous point l'autre vie ? +Dom Juan +Ah ! ah ! ah ! +Sganarelle +Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites−moi un peu, [le Moine bourru, qu'en +croyez−vous, eh ! +Dom Juan +La peste soit du fat ! +Sganarelle +Et voilà ce que je ne puis souffrir, car il n'y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre +pour celui−là. Mais] encore faut−il croire quelque chose [dans le monde] : qu'est−ce [donc] que vous +croyez ? +Dom Juan +Ce que je crois ? +Sganarelle +Oui. +Dom Juan +Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. +Sganarelle +La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc +l'arithmétique ? Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bie +étudié on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous. Dieu +merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon peti +jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous +voyons n'est pas un champignon, qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui +fait ces arbres−là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là−haut, et si tout cela s'est bâti de lui−mêm +Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là : est−ce que vous vous êtes fait tout seul, et n'a−t−il pas fallu +votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez−vous voir toutes les inventions dont la mach +de l'homme est composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre : ces nerfs, ces os +ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui +Oh ! dame, interrompez−moi donc si vous voulez : je ne saurais disputer si l'on ne m'interrompt ; vous +vous taisez exprès et me laissez parler par belle malice. +Dom Juan +J'attends que ton raisonnement soit fini. +Sganarelle +Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que +tous les savants ne sauroient expliquer. Cela n'est−il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque +chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veu +Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à +droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner... +(Il se laisse tomber en tournant.) +Dom Juan +Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. +Sganarelle +Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez : il m'importe +bien que vous soyez damné ! +Dom Juan +Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là−bas, p +lui demander le chemin. +Sganarelle +Holà, ho, l'homme ! ho, mon compère ! ho, l'ami ! un petit mot s'il vous plaît. +Scène II +Dom Juan, Sganarelle, un pauvre +Sganarelle +Enseignez−nous un peu le chemin qui mène à la ville. +Le pauvre. +Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la +forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y +des voleurs ici autour. +Dom Juan +Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur. +Le pauvre +Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône ? +Dom Juan +Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois. +Le pauvre +Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de +prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens. +Dom Juan +Eh ! prie−le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres. +Sganarelle +Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre et en quatre et +quatre sont huit. +Dom Juan +Quelle est ton occupation parmi ces arbres ? +Le pauvre +De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose. +Dom Juan +Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ? +Le pauvre +Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde. +Dom Juan +Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires. +Le pauvre +Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents. +Dom Juan +[Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! ] je m'en vais te donner un louis d +[tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer. +Le pauvre +Ah ! Monsieur, voudriez−vous que je commisse un tel péché ? +Dom Juan +Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or ou non. En voici un que je te donne, si tu jures ; tiens, il f +jurer. +Le pauvre +Monsieur ! +Dom Juan +A moins de cela, tu ne l'auras pas. +Sganarelle +Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal. +Dom Juan +Prends, le voilà ; prends, te dis−je, mais jure donc. +Le pauvre ! +Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim. +Dom Juan +Va, va,] je te le donne pour l'amour de l'humanité. Mais que vois−je là ? un homme attaqué par trois +autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. +(Il court au lieu du combat.) +Scène III +Dom Juan, Dom Carlos, Sganarelle +Sganarelle +Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas ; mais, ma foi ! le seco +a servi, et les deux ont fait fuir les trois. +Dom Carlos, l'épée à la main. +On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende +grâce d'une action si généreuse, et que... +Dom Juan, revenant l'épée à la main. +Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de +pareilles aventures, et l'action de ces coquins étoit si lâche que c'eût été y prendre part que de ne s'y pas +opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes−vous trouvé entre leurs mains ? +Dom Carlos +Je m'étois par hasard égaré d'un frère et de tous ceux de notre suite ; et comme je cherchois à les rejoindr +j'ai fait rencontre de ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval ; et qui, sans votre valeur, en auroient fa +autant de moi. +Dom Juan +Votre dessein est−il d'aller du côté de la ville ? +Dom Carlos +Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour +de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité d +leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, +est contraint de quitter le Royaume ; et c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureus +de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être asservi par le +lois de l'honneur au déréglement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre +la fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme d +périr. +Dom Juan +On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fanta +de nous venir faire une offense de gaieté de coeur. Mais ne seroit−ce point une indiscrétion que de vous +demander quelle peut être votre affaire ? +Dom Carlos +La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret, et lorsque l'injure a une fois éclaté, notre honneur +va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein q +nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l'offense que nous cherchons à veng +est une soeur séduite et enlevée d'un convent ; et que l'auteur de cette offense est un Dom Juan Tenorio, f +de Dom Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rap +d'un valet qui nous a dit qu'il sortoit à cheval, accompagné de quatre ou cinq, et qu'il avoit pris le long de +cette côte ; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu. +Dom Juan +Le connoissez−vous, Monsieur, ce Dom Juan dont vous parlez ? +Dom Carlos +Non, quant à moi. Je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï dépeindre à mon frère ; mais la renommée +dit pas force bien, et c'est un homme dont la vie... +Dom Juan +Arrêtez, Monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce seroit à moi une espèce de lâcheté, que +ouïr dire du mal. +Dom Carlos +Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est bien la moindre chose que je vous doive +après m'avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque je ne +puis en parler sans en dire du mal ; mais, quelque ami que vous lui soyez, j'ose espérer que vous +n'approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance. +Dom Juan +Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de Dom Juan, je ne pu +pas m'en empêcher ; mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et je +m'engage à vous faire faire raison par lui. +Dom Carlos +Et quelle raison peut−on faire à ces sortes d'injures ? +Dom Juan +Toute celle que votre honneur et souhaiter ; et, sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantag +je m'oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira. +Dom Carlos +Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des coeurs offensés ; mais, après ce que je vous dois, ce me seroit u +trop sensible douleur que vous fussiez de la partie. +Dom Juan +Je suis si attaché à Dom Juan qu'il ne sauroit se battre que je ne me batte aussi ; mais enfin j'en réponds +comme de moi−même, et vous n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfactio +Dom Carlos +Que ma destinée est cruelle ! Faut−il que je vous doive la vie, et que Dom Juan soit de vos amis ? +Scène IV +Dom Alonse, et trois Suivants, Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle +Dom Alonse +Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous ; je veux un peu marcher à pied. O Ciel ! que +vois−je ici ! Quoi ? mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel ? +Dom Carlos +Notre ennemi mortel ? +Dom Juan ; se reculant de trois pas et mettant fièrement la main sur la garde de son épée. +Oui, je suis Dom Juan moi−même, et l'avantage du nombre ne m'obligea pas à vouloir déguiser mon nom +Dom Alonse +Ah ! traître, il faut que tu périsses, et... +Dom Carlos +Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et sans le secours de son bras, j'aurois été tué par +voleurs que j'ai trouvés ! +Dom Alonse +Et voulez−vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous les services que nous rend une +main ennemie ne sont d'aucun mérite pour engager notre âme ; et s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, +votre reconnoissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l'honneur est infiniment plus précieux que la +c'est ne devoir rien proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur. +Dom Carlos +Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours mettre entre l'un et l'autre, et la +reconnoissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que je lui +rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur−le−champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre +vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait. +Dom Alonse +Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir +Ciel nous l'offre ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé mortellement, on ne doit point +songer à garder aucunes mesures ; et si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'a +vous retirer et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice. +Dom Carlos +De grâce, mon frère... +Dom Alonse +Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure. +Dom Carlos +Arrêtez−vous, dis−je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours, et je jure le Ciel qu +le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu'il a sauvée ; e +pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez. +Dom Alonse +Quoi ? vous prenez le parti de notre ennemi contre moi ; et loin d'être saisi à son aspect des mêmes +transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur ? +Dom Carlos +Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne vengeons point notre honneur avec +emportement que vous témoignez. Ayons du coeur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien +farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvem +d'une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui ai une +obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être différée, n'en sera p +moins éclatante : au contraire, elle en tirera de l'avantage ; et cette occasion de l'avoir pu prendre la fera +paroître plus juste aux yeux de tout le monde. +Dom Alonse +O l'étrange foiblesse, et l'aveuglement effroyable d'hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridic +pensée d'une obligation chimérique ! +Dom Carlos +Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge +tout le soin de notre honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, que ma +reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que j'ai de le satisfaire. Dom Juan, vous voyez +j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je +m'acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure qu +bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser +loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous n +avez faite, et je vous fais juge vous−même des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour n +satisfaire ; il en est de violents et de sanglants ; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez +donné parole de me faire faire raison par Dom Juan : songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouven +que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur. +Dom Juan +Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis. +Dom Carlos +Allons, mon frère : un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir. +Scène V +Dom Juan, Sganarelle +Dom Juan. +Holà, hé, Sganarelle ! +Sganarelle +Plaît−il ? +Dom Juan +Comment ? coquin, tu fuis quand on m'attaque ? +Sganarelle +Pardonnez−moi, Monsieur ; je viens seulement d'ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est +prendre médecine que de le porter. +Dom Juan +Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnête. Sais−tu bien qui est celui à +qui j'ai sauvé la vie ? +Sganarelle +Moi ? Non. +Dom Juan +C'est un frère d'Elvire. +Sganarelle +Un... +Dom Juan +Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir démêlé avec lui. +Sganarelle +Il vous seroit aisé de pacifier toutes choses. +Dom Juan +Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l'engagement ne compatit point avec mon humeur. +J'aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon coeur entre quatre +murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon coeu +à toutes les belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour et à le garder tant qu'elles le pourront. Mais quel +le superbe édifice que je vois entre ces arbres ? +Sganarelle +Vous ne le savez pas ? +Dom Juan +Non, vraiment. +Sganarelle. +Bon ! c'est le tombeau que le Commandeur faisoit faire lorsque vous le tuâtes. +Dom Juan +Ah ! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté−ci qu'il étoit. Tout le monde m'a dit des merveill +de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j'ai envie de l'aller voir. +Sganarelle +Monsieur, n'allez point là. +Dom Juan +Pourquoi ? +Sganarelle +Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué. +Dom Juan +Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est gal +homme. Allons, entrons dedans. +(Le tombeau s'ouvre, où l'on voit un superbe mausolée et la statue du Commandeur.) +Sganarelle +Ah ! que cela est beau ! Les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau +Qu'en dites−vous, Monsieur ? +Dom Juan +Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un +homme qui s'est passé, durant sa vie, d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour +quand il n'en a plus que faire. +Sganarelle +Voici la statue du Commandeur. +Dom Juan +Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain ! +Sganarelle +Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regard +sur nous qui me feroient peur, si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir. +Dom Juan +Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande−lui s'il veut venir souper avec m +Sganarelle +C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. +Dom Juan +Demande−lui, te dis−je. +Sganarelle +Vous moquez−vous ? Ce seroit être fou que d'aller parler à une statue. +Dom Juan +Fais ce que je te dis. +Sganarelle +Quelle bizarrerie ! Seigneur Commandeur... je ris de ma sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire +Seigneur Commandeur, mon maître Dom Juan vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir +souper avec lui. (La Statue baisse la tête.) Ha ! +Dom Juan +Qu'est−ce ? qu'as−tu ? Dis donc, veux−tu parler ? +Sganarelle fait le même signe que lui a fait la Statue et baisse la tête. +La Statue... +Dom Juan +Eh bien ! que veux−tu dire, traître ? +Sganarelle +Je vous dis que la Statue... +Dom Juan +Eh bien ! La Statue ? je t'assomme, si tu ne parles. +Sganarelle +La Statue m'a fait signe. +Dom Juan +La peste le coquin ! +Sganarelle +Elle m'a fait signe, vous dis−je : il n'est rien de plus vrai. Allez−vous−en lui parler vous−même pour voir +Peut−être... +Dom Juan +Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le Seigneur +Commandeur voudroit−il venir souper avec moi ? +(La Statue baisse encore la tête.) +Sganarelle +Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ? +Dom Juan +Allons, sortons d'ici. +Sganarelle +Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire. +Acte IV +Scène I +Dom Juan, Sganarelle +Dom Juan +Quoi qu'il en soit, laissons cela : c'est une bagatelle, et nous pouvons avoir été trompés par un faux jour, +surpris de quelque vapeur qui nous ait troublé la vue. +Sganarelle +Eh ! Monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des yeux que voilà. Il n'est rien de plu +véritable que ce signe de tête ; et je ne doute point que le Ciel, scandalisé de votre vie, n'ait produit ce +miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de... +Dom Juan +Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu me dis encore le moindre mot là−dessu +vais appeler quelqu'un, demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille +coups. M'entends−tu bien ? +Sganarelle +Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ; c'est ce qu'il y a de bon en vo +que vous n'allez point chercher de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable. +Dom Juan +Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une chaise, petit garçon. +Scène II +Dom Juan, La Violette, Sganarelle +La Violette +Monsieur, voilà votre marchand, M. Dimanche, qui demande à vous parler. +Sganarelle +Bon, voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De quoi s'avise−t−il de nous venir demander +l'argent, et que ne lui disois−tu que Monsieur n'y est pas ? +La Violette +Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le croire, et s'est assis là dedans pour attendre +Sganarelle +Qu'il attende, tant qu'il voudra. +Dom Juan +Non, au contraire, faites−le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. I +bon de les payer de quelque chose, et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double. +Scène III +Dom Juan, M. Dimanche, Sganarelle, Suite +Dom Juan, faisant de grandes civilités. +Ah ! Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de +vous pas faire entrer d'abord ! J'avois donné ordre qu'on ne me fît parler personne ; mais cet ordre n'est p +pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi. +M. Dimanche +Monsieur, je vous suis fort obligé. +Dom Juan, parlant à ses laquais. +Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai conno +les gens. +M. Dimanche +Monsieur, cela n'est rien. +Dom Juan +Comment ? vous dire que je n'y suis pas, à M. Dimanche, au meilleur de mes amis ? +M. Dimanche +Monsieur, je suis votre serviteur : J'étois venu... +Dom Juan +Allons vite, un siége pour M. Dimanche. +M. Dimanche +Monsieur, je suis bien comme cela. +Dom Juan +Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi. +M. Dimanche. +Cela n'est point nécessaire. +Dom Juan +Otez ce pliant, et apportez un fauteuil. +M. Dimanche +Monsieur, vous vous moquez, et... +Dom Juan +Non, non, je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux. +M. Dimanche +Monsieur... +Dom Juan +Allons, asseyez−vous. +M. Dimanche +Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'étois... +Dom Juan +Mettez−vous là, vous dis−je. +M. Dimanche +Non, Monsieur, je suis bien. Je viens pour... +Dom Juan +Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis. +M. Dimanche +Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je... +Dom Juan +Parbleu ! Monsieur Dimanche, vous vous portez bien. +M. Dimanche +Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu... +Dom Juan +Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs. +M. Dimanche +Je voudrois bien... +Dom Juan +Comment se porte Madame Dimanche, votre épouse ? +M. Dimanche +Fort bien, Monsieur, Dieu merci. +Dom Juan +C'est une brave femme. +M. Dimanche +Elle est votre servante, Monsieur. Je venois... +Dom Juan +Et votre petite fille Claudine, comment se porte−t−elle ? +M. Dimanche +Le mieux du monde. +Dom Juan +La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur. +M. Dimanche +C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous... +Dom Juan +Et le petit Colin, fait−il toujours bien du bruit avec son tambour ? +M. Dimanche +Toujours de même, Monsieur. Je... +Dom Juan +Et votre petit chien Brusquet ? gronde−t−il toujours aussi fort, et mord−il toujours bien aux jambes les ge +qui vont chez vous ? +M. Dimanche +Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir. +Dom Juan +Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt. +M. Dimanche +Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je... +Dom Juan, lui tendant la main. +Touchez donc là, Monsieur Dimanche. Etes−vous bien de mes amis ? +M. Dimanche +Monsieur, je suis votre serviteur. +Dom Juan +Parbleu ! je suis à vous de tout mon coeur. +M. Dimanche +Vous m'honorez trop. Je... +Dom Juan +Il n'y a rien que je ne fisse pour vous. +M. Dimanche +Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi. +Dom Juan +Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire. +M. Dimanche +Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur... +Dom Juan +Oh ! çà, Monsieur Dimanche, sans façon, voulez−vous souper avec moi ? +M. Dimanche +Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je... +Dom Juan, se levant. +Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche et que quatre ou cinq de mes gens prennent des +mousquetons pour l'escorter. +M. Dimanche, se levant de même. +Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais... +(Sganarelle ôte les sièges promptement.) +Dom Juan +Comment ? Je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et +plus votre débiteur. +M. Dimanche +Ah ! Monsieur... +Dom Juan +C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde. +M. Dimanche +Si... +Dom Juan +Voulez−vous que je vous reconduise ? +M. Dimanche +Ah ! Monsieur, vous vous moquez, Monsieur... +Dom Juan +Embrassez−moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, e +qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. (Il sort.) +Sganarelle +Il faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien. +M. Dimanche +Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurois jamais lui demander de l'ar +Sganarelle +Je vous assure que toute sa maison périroit pour vous ; et je voudrois qu'il vous arrivât quelque chose, qu +quelqu'un s'avisât de vous donner des coups de bâton ; vous verriez de quelle manière... +M. Dimanche +Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent. +Sganarelle +Oh ! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde. +M. Dimanche +Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier. +Sganarelle +Fi ! ne parlez pas de cela. +M. Dimanche +Comment ? Je... +Sganarelle +Ne sais−je pas bien que je vous dois ? +M. Dimanche +Oui, mais... +Sganarelle +Allons, Monsieur Dimanche, je vais vous éclairer. +M. Dimanche +Mais mon argent... +Sganarelle, prenant M. Dimanche par le bras. +Vous moquez−vous ? +M. Dimanche +Je veux... +Sganarelle, le tirant. +Eh ! +M. Dimanche +J'entends... +Sganarelle, le poussant. +Bagatelles. +M. Dimanche +Mais... +Sganarelle, le poussant. +Fi ! +M. Dimanche +Je... +Sganarelle, le poussant tout à fait hors du théâtre. +Fi ! vous dis−je. +Scène IV +Dom Louis, Dom Juan, La Violette, Sganarelle +La Violette +Monsieur, voilà Monsieur votre père. +Dom Juan +Ah ! me voici bien : il me falloit cette visite pour me faire enrager. +Dom Louis +Je vois bien que je vous embarrasse et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. A dire vrai, no +nous incommodons étrangement l'un et l'autre ; et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos +déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous faisons quand nous ne laissons pas au Ciel le soi +des choses qu'il nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à l'importuner +nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées ! J'ai souhaité un fils avec des ardeurs nompareilles +je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel d +voeux, est le chagrin et le supplice de cette vie même dont je croyois qu'il devoit être la joie et la consolat +De quel oeil, à votre avis, pensez−vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, au +yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires, qui nous rédui +à toutes heures, à lasser les bontés du Souverain, et qui ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services +crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez−vous point de mériter si peu votre +naissance ? Etes−vous en droit, dites−moi, d'en tirer quelque vanité ? Et qu'avez−vous fait dans le mond +pour être gentilhomme ? Croyez−vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit un +gloire d'être sorti d'un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n'est rien où la +vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de le +ressembler ; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous, nous impose un engagement de leur fa +le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leurs vertus, si nous +voulons être estimés leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes +ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au +contraire, l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux +yeux d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre d +la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'au +actions qu'on fait, et que je ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme, que du fils +d'un monarque qui vivroit comme vous. +Dom Juan +Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. +Dom Louis +Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne fo +rien sur ton âme. Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, qu +saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes déréglements, prévenir sur toi le courroux du Ciel +laver par ta punition la honte de t'avoir fait naître. (Il sort.) +Scène V +Dom Juan, Sganarelle +Dom Juan +Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son +tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. (Il se met dans son fauteuil.) +Sganarelle +Ah ! Monsieur, vous avez tort. +Dom Juan +J'ai tort ? +Sganarelle. +Monsieur... +Dom Juan se lève de son siège. +J'ai tort ? +Sganarelle +Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les +épaules. A−t−on jamais rien vu de plus impertinent ? Un père venir faire des remontrances à son fils, et l +dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnête homme, et cent +autres sottises de pareille nature ! Cela se peut−il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il +vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avois été en votre place, je l'aurois envoyé promener. O complaisa +maudite ! à quoi me réduis−tu ? +Dom Juan +Me fera−t−on souper bientôt ? +Scène VI +Dom Juan, Done Elvire, Ragotin, Sganarelle +Ragotin +Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler. +Dom Juan +Que pourroit−ce être ? +Sganarelle +Il faut voir. +Done Elvire +Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant q +m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici +pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étois ce marin +n'est plus cette Done Elvire qui faisoit des voeux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetoit que menaces e +respiroit que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces insignes ardeurs que je sentois pour vous +tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour +terrestre et grossier ; et il n'a laissé dans mon coeur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce +des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en pe +que de votre intérêt. +Dom Juan, à Sganarelle. +Tu pleures, je pense. +Sganarelle +Pardonnez−moi. +Done Elvire +C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel, et +tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les déréglements de votre +et ce même Ciel, qui m'a touché le coeur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a insp +de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère +redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut−êt +vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je +tiens plus à vous par aucun attachement du monde ; je suis revenue, grâces au Ciel, de toutes mes folles +pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai fai +et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une +passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une douleur extrême qu'une personne que j'ai chér +tendrement devînt un exemple funeste de la justice du Ciel ; et ce me sera une joie incroyable si je puis v +porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Dom Juan, +accordez−moi, pour dernière faveur, cette douce consolation ; ne me refusez point votre salut, que je vou +demande avec larmes ; et si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez−le au moins de mes prières, e +m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels. +Sganarelle +Pauvre femme ! +Done Elvire +Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été si cher que vous ; j'ai oublié mon +devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, c'est +corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvez−vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour +l'amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est assez des larm +d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous touche +Sganarelle +Coeur de tigre ! +Done Elvire +Je m'en vais, après ce discours, et voilà tout ce que j'avois à vous dire. +Dom Juan. +Madame, il est tard, demeurez ici : on vous y logera le mieux qu'on pourra. +Done Elvire +Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage. +Dom Juan +Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. +Done Elvire +Non, vous dis−je, ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez−moi vite aller, ne faites aucun +instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis. +Scène VII +Dom Juan, Sganarelle, suite. +Dom Juan +Sais−tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, que j'ai trouvé de l'agrément dans cette +nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelques +petits restes d'un feu éteint ? +Sganarelle +C'est−à−dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous. +Dom Juan +Vite à souper. +Sganarelle +Fort bien. +Dom Juan, se mettant à table. +Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant. +Sganarelle +Oui−da ! +Dom Juan +Oui, ma foi ! il faut s'amender ; encore vingt ou trente ans de cette vie−ci, et puis nous songerons à nous +Sganarelle +Oh ! +Dom Juan +Qu'en dis−tu ? +Sganarelle +Rien. Voilà le soupé. +(Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa bouche.) +Dom Juan +Il me semble que tu as la joue enflée ; qu'est−ce que c'est ? Parle donc, qu'as−tu là ? +Sganarelle +Rien. +Dom Juan +Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombée sur la joue. Vite une lancette pour percer ce +Le pauvre garçon n'en peut plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends : voyez comme il étoit mûr. Ah +coquin que vous êtes ! +Sganarelle +Ma foi ! Monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis trop de sel ou trop de poivre. +Dom Juan +Allons, mets−toi là, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soupé. Tu as faim, à ce que je vois. +Sganarelle se met à table. +Je le crois bien, Monsieur : je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du +monde. +(Un laquais ôte les assiettes de Sganarelle d'abord qu'il y a dessus à manger.) +Mon assiette, mon assiette ! tout doux, s'il vous plaît, Vertubleu ! petit compère, que vous êtes habile à +donner des assiettes nettes ! et vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos ! +(Pendant qu'un laquais donne à boire à Sganarelle, l'autre laquais ôte encore son assiette.) +Dom Juan +Qui peut frapper de cette sorte ? +Sganarelle +Qui diable nous vient troubler dans notre repas ? +Dom Juan +Je veux souper en repos au moins, et qu'on ne laisse entrer personne. +Sganarelle +Laissez−moi faire, je m'y en vais moi−même. +Dom Juan +Qu'est−ce donc ? Qu'y a−t−il ? +Sganarelle, baissant la tête comme a fait la Statue. +Le... qui est là ! +Dom Juan +Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler. +Sganarelle +Ah ! pauvre Sganarelle, ou te cacheras−tu ? +Scène VIII +Dom Juan, la statue du Commandeur, qui vient se mettre à table, Sganarelle, Suite. +Dom Juan +Une chaise et un couvert, vite donc. (A Sganarelle.) Allons, mets−toi à table. +Sganarelle +Monsieur, je n'ai plus de faim. +Dom Juan +Mets−toi là, te dis−je. A boire. A la santé du Commandeur : je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du +Sganarelle +Monsieur, je n'ai pas soif. +Dom Juan +Bois, et chante ta chanson, pour régaler le Commandeur. +Sganarelle +Je suis enrhumé, Monsieur. +Dom Juan +Il n'importe. Allons. Vous autres, venez, accompagnez sa voix. +La statue +Dom Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi. En aurez−vous le courage ? +Dom Juan +Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle. +Sganarelle +Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi. +Dom Juan, à Sganarelle. +Prends ce flambeau. +La statue +On n'a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel. +Acte V +Scène I +Dom Louis, Dom Juan, Sganarelle +Dom Louis +Quoi ? mon fils, seroit−il possible que la bonté du Ciel eût exaucé mes voeux ? Ce que vous me dites est +bien vrai ? ne m'abusez−vous point d'un faux espoir, et puis−je prendre quelque assurance sur la nouveau +surprenante d'une telle conversion ? +Dom Juan, faisant l'hypocrite. +Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le même d'hier au soir, et le Ciel tout d +coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde : il a touché mon âme et dessillé mes +yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'a +menée. J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le Ciel les a pu souffrir s +longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tête laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâ +que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes ; et je prétends en profiter comme je dois +faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions +passées, et m'efforcer d'en obtenir du Ciel une pleine rémission. C'est à quoi je vais travailler ; et je vous +prie, Monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous−même à faire choix d'une +personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où +m'en vais entrer. +Dom Louis +Ah ! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et que les offenses d'un fils s'évanouissen +vite au moindre mot de repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous m'avez donn +et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jet +des larmes de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais à demander au Ciel. +Embrassez−moi, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais tout +ce pas porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les doux transports du ravissement où je +suis, et rendre grâce au Ciel des saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer. +Scène II +Dom Juan, Sganarelle +Sganarelle +Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti ! Il y a longtemps que j'attendois cela, et voilà, grâc +au Ciel, tous mes souhaits accomplis. +Dom Juan +La peste le benêt ! +Sganarelle +Comment, le benêt ? +Dom Juan +Quoi ? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche étoit d'accord avec +mon coeur ? +Sganarelle +Quoi ? ce n'est pas... Vous ne... Votre... Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme ! +Dom Juan +Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes. +Sganarelle +Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante ? +Dom Juan +Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas ; mais quoi que ce puisse être, cela n'est pas +capable ni de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme ; et si j'ai dit que je voulois corriger ma cond +et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagèm +utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j'ai besoin, et me met +couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganare +t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme et des véritables motifs qu +m'obligent à faire les choses. +Sganarelle +Quoi ? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ? +Dom Juan +Et pourquoi non ? Il y en a tant d'autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du mêm +masque pour abuser le monde ! +Sganarelle +Ah ! quel homme ! quel homme ! +Dom Juan +Il n'y a plus de honte maintenant à cela : l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode +passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse +jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture e +toujours respectée ; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des +hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est +vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souvera +On lie, à force de grimaces ; une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette +tous sur les bras ; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là−dessus, et que chacun connoît pour être +véritablement touchés ; ceux−là, dis−je, sont toujours les dupes des autres ; ils donnent hautement dans l +panneau des grimaciers et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois−tu que j'en +connoisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait u +bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants +hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues et les connoître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pa +pour cela d'être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux +roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je +veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j'aurai +soin de me cacher et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer +prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin c'est là le vr +moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai m +de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je +pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts d +Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîn +contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connoissance de cause, crieront en public contre eux, qui les +accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des +foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. +Sganarelle +O Ciel ! qu'entends−je ici ? Il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout poin +et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière−ci m'emporte et je ne puis m'empêcher de +parler. Faites−moi tout ce qu'il vous plaira, battez−moi, assommez−moi de coups, tuez−moi, si vous voul +il faut que je décharge mon coeur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, Monsieur, que +va la cruche à l'eau, qu'enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homm +est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre +suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se +trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la +fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mor +la mort nous fait penser au Ciel ; le Ciel est au−dessus de la terre ; la terre n'est point la mer ; la mer est +sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote ; un b +pilote a de la prudence ; la prudence n'est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance +aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; +pauvres ont de la nécessité, nécessité n'a point de loi ; qui n'a point de loi vit en bête brute ; et par +conséquent, vous serez damné à tous les diables. +Dom Juan +O beau raisonnement ! +Sganarelle +Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous. +Scène III +Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle +Dom Carlos +Dom Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici plutôt que chez vous, pour vous +demander vos résolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis en votre présence chargé +cette affaire. Pour moi je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y +rien que je ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement +confirmer à ma soeur le nom de votre femme. +Dom Juan, d'un ton hypocrite. +Hélas ! je voudrois bien, de tout mon coeur, vous donner la satisfaction que vous souhaitez ; mais le Cie +oppose directement : il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées +maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de tou +sortes de vanités, et de corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m'a +porté le feu d'une aveugle jeunesse. +Dom Carlos. +Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie d'une femme légitime peut bien +s'accommoder avec les louables pensées que le Ciel vous inspire. +Dom Juan +Hélas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle−même a pris : elle a résolu sa retraite, et nous +avons été touchés tous deux en même temps. +Dom Carlos +Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris que vous feriez d'elle et de notre famill +et notre honneur demande qu'elle vive avec vous. +Dom Juan +Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les envies du monde, et je me suis même +encore aujourd'hui conseillé au Ciel pour cela ; mais, lorsque je l'ai consulté j'ai entendu une voix qui m'a +que je ne devois point songer à votre soeur, et qu'avec elle assurément je ne ferois point mon salut. +Dom Carlos +Croyez−vous, Dom Juan, nous éblouir par ces belles excuses ? +Dom Juan +J'obéis à la voix du Ciel. +Dom Carlos +Quoi ? vous voulez que je me paye d'un semblable discours ? +Dom Juan +C'est le Ciel qui le veut ainsi. +Dom Carlos +Vous aurez fait sortir ma soeur d'un convent, pour la laisser ensuite ? +Dom Juan +Le Ciel l'ordonne de la sorte. +Dom Carlos +Nous souffrirons cette tache en notre famille ? +Dom Juan +Prenez−vous−en au Ciel. +Dom Carlos +Et quoi ? toujours le Ciel ? +Dom Juan +Le Ciel le souhaite comme cela. +Dom Carlos +Il suffit, Dom Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas +mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver. +Dom Juan +Vous ferez ce que vous voudrez ; vous savez que je ne manque point de coeur, et que je sais me servir de +mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au gran +convent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre : le Ciel m'en défend +pensée ; et si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera +Dom Carlos +Nous verrons, de vrai, nous verrons. +Scène IV +Dom Juan, Sganarelle +Sganarelle +Monsieur, quel diable de style prenez−vous là ? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerois bien mi +encore comme vous étiez auparavant. J'espérois toujours de votre salut ; mais c'est maintenant que j'en +désespère ; et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière +horreur. +Dom Juan +Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les fois que les hommes... +Sganarelle +Ah ! Monsieur, c'est le Ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne. +Dom Juan +Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende. +Scène V +Dom Juan, un Spectre, en femme voilée, Sganarelle +Le Spectre +Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s'il ne se repent ici, sa +perte est résolue. +Sganarelle +Entendez−vous, Monsieur ? +Dom Juan +Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connoître cette voix. +Sganarelle +Ah ! Monsieur, c'est un spectre : je le reconnois au marcher. +Dom Juan +Spectre, fantôme ; ou diable, je veux voir ce que c'est. +(Le Spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la main.) +Sganarelle +O ciel ! voyez−vous, Monsieur, ce changement de figure ? +Dom Juan +Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un cor +ou un esprit. +(Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.) +Sganarelle +Ah ! Monsieur, rendez−vous à tant de preuves, et jetez−vous vite dans le repentir. +Dom Juan +Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis−moi. +Scène VI +La Statue, Dom Juan, Sganarelle +La Statue +Arrêtez, Dom Juan : vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi. +Dom Juan +Oui. Où faut−il aller ? +La Statue +Donnez−moi la main. +Dom Juan +La voilà. +La Statue +Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvre +un chemin à sa foudre. +Dom Juan +O Ciel ! que sens−je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier +ardent. Ah ! +(Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur dom Juan ; la terre s'ouvre et l'abîme ; et +sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.) +Sganarelle +[Ah ! mes gages ! mes gages ! ] Voilà par sa mort un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles +séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le mond +content ; il n'y a que moi seul de malheureux, qui, après tant d'années de service, n'ai point d'autre +récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître punie par le plus épouvantable châtiment du +monde. [Mes gages ! mes gages ! mes gages ! ] +L'Amour médecin +Comédie +Représentée pour la première fois à Versailles +par ordre du roi +le 15e septembre 1665 +et donnée depuis au public +à Paris sur le théâtre du Palais−Royal +le 22e du même mois de septembre 1665 +par la +Troupe du Roi +Personnages +Personnages du Prologue +La Comédie. +La Musique. +Le Ballet. +Personnages de la Comédie +Sganarelle, père de Lucinde. +Lucinde, fille de Sganarelle. +Clitandre, amant de Lucinde +Aminte, voisine de Sganarelle. +Lucrèce, nièce de Sganarelle. +Lisette, suivante de Lucinde. +M. Guillaume, vendeur de tapisseries. +M. Josse, orfèvre. +M. Tomès, Médecin +M. des Fonandrès, Médecin +M. Macroton, Médecin +M. Bahys, Médecin +M. Filerin, Médecin +Un Notaire. +Champagne, valet de Sganarelle. +Personnages du Ballet +Première entrée. +Champagne, Quatre Médecins. +Deuxième entrée. +Un Opérateur, Trivelins et Scaramouches. +Troisième entrée. +La Comédie, La Musique, Le Ballet, Jeux, Ris, Plaisirs. +(La scène est à Paris dans une salle de la maison de Sganarelle.) +Prologue +La Comédie, la Musique et le Ballet +La Comédie +Quittons, quittons notre vaine querelle, +Ne nous disputons point nos talents tour à tour, +Et d'une gloire plus belle +Piquons−nous en ce jour : +Unissons−nous tous trois d'une ardeur sans seconde, +Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. +Tous Trois +Unissons−nous... +La Comédie +De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire, +Il se vient quelquefois délasser parmi nous : +Est−il de plus grande gloire, +Est−il bonheur plus doux ? +Unissons−nous tous trois... +Tous Trois +Unissons−nous... +Acte I +Scène I +Sganarelle, Aminte, Lucrèce, M. Guillaume, M. Josse +Sganarelle +Ah ! l'étrange chose que la vie ! et que je puis bien dire, avec ce grand philosophe de l'antiquité, que qui +terre a, guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre ! Je n'avois qu'une seule femme, qui est mo +M. Guillaume +Et combien donc en voulez−vous avoir ? +Sganarelle +Elle est morte, Monsieur mon ami. Cette perte m'est très−sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans ple +Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble ; mais enfin la +mort rajuste toutes choses. Elle est morte : je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De to +les enfants que le Ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une fille, et cette fille est toute ma peine. Car en +je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n'y a pas +moyen de la retirer, et dont je ne saurois même apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois +besoin d'un bon conseil sur cette matière. Vous êtes ma nièce ; vous, ma voisine ; et vous, mes compères +mes amis : je vous prie de me conseiller tous ce que je dois faire. +M. Josse +Pour moi, je tiens que la braverie et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles ; et si j'étois que +vous, je lui achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d'émeraudes. +M. Guillaume +Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, q +je ferois mettre à sa chambre, pour lui réjouit l'esprit et la vue. +Aminte +Pour moi, je ne ferois point tant de façon ; et je la marierois fort bien, et le plus tôt que je pourrois, avec c +personne qui vous la fit, dit−on, demander il y a quelque temps. +Lucrèce +Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop +délicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer, comme ell +est, à faire des enfants. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un +convent, où elle trouvera des divertissements qui seront mieux de son humeur. +Sganarelle +Tous ces conseils sont admirables assurément ; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me +conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a +envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, Monsieur Guillaume, et vous avez la +mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit−on, quelque +inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma +chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes +raisons pour cela ; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit +bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tou +vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. Vo +de mes donneurs de conseils à la mode. +Scène II +Lucinde, Sganarelle +Sganarelle +Ah ! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas ; elle soupire ; elle lève les yeux au ciel. Dieu vou +gard ! Bon jour, ma mie. Hé bien ! qu'est−ce ? Comme vous en va ? Hé ! quoi ? toujours triste et +mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as. Allons donc, découvre−moi ton petit co +Là, ma pauvre mie, dis ; dis ; dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage ! Veux−tu que je +baise ? Viens. +J'enrage de la voir de cette humeur−là. Mais, dis−moi, me veux−tu faire mourir de déplaisir, et ne puis−je +savoir d'où vient cette grande langueur ? Découvre−m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes cho +pour toi. Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse ; je t'assure ici, et te fais serment qu'il n'y a rien q +je ne fasse pour te satisfaire : c'est tout dire. Est−ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que +voies plus brave que toi ? et seroit−il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit ? Non. +Est−ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet de la foire +Saint−Laurent ? Ce n'est pas cela. Aurois−tu envie d'apprendre quelque chose ? et veux−tu que je te don +un maître pour te montrer à jouer du clavecin ? Nenni. Aimerois−tu quelqu'un, et souhaiterois−tu d'être +mariée ? +(Lucinde lui fait signe que c'est cela.) +Scène III +Lisette, Sganarelle, Lucinde +Lisette +Hé bien ! Monsieur, vous venez d'entretenir votre fille. Avez−vous su la cause de sa mélancolie ? +Sganarelle +Non. C'est une coquine, qui me fait enrager. +Lisette +Monsieur, laissez−moi faire, je m'en vais la sonder un peu. +Sganarelle +Il n'est pas nécessaire ; et puisqu'elle veut être de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse. +Lisette +Laissez−moi faire, vous dis−je. Peut−être qu'elle se découvrira plus librement à moi qu'à vous. Quoi ? +Madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde ? Il me +semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à +père, vous n'en devez avoir aucune à me découvrir votre coeur. Dites−moi, souhaitez−vous quelque chose +lui ? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien pour vous contenter. Est−ce qu'il ne vous donne p +toute la liberté que vous souhaiteriez, et les promenades et les cadeaux ne tenteroient−ils point votre âme +Heu. Avez−vous reçu quelque déplaisir de quelqu'un ? Heu. N'auriez−vous point quelque secrète inclinat +avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât ? Ah ! je vous entends. Voilà l'affaire. Que diable +pourquoi tant de façons ? Monsieur, le mystère est découvert ; et... +Sganarelle, l'interrompant. +Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination. +Lucinde +Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose... +Sganarelle +Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi. +Lisette +Monsieur, sa tristesse... +Sganarelle +C'est une coquine qui me veut faire mourir. +Lucinde +Mon père, je veux bien... +Sganarelle +Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait. +Lisette +Mais, monsieur... +Sganarelle, +Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable. +Lucinde +Mais, mon père... +Sganarelle +Je n'ai plus aucune tendresse pour toi. +Lisette +Mais... +Sganarelle +C'est une friponne. +Lucinde +Mais... +Sganarelle +Une ingrate. +Lisette +Mais... +Sganarelle +Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a. +Lisette. +C'est un mari qu'elle veut. +Sganarelle, faisant semblant de ne pas entendre. +Je l'abandonne. +Lisette +Un mari. +Sganarelle +Je la déteste. +Lisette +Un mari. +Sganarelle +Et la renonce pour ma fille. +Lisette +Un mari. +Sganarelle +Non, ne m'en parlez point. +Lisette +Un mari. +Sganarelle +Ne m'en parlez point. +Lisette +Un mari. +Sganarelle +Ne m'en parlez point. +Lisette +Un mari, un mari, un mari. +Scène IV +Lisette, Lucinde +Lisette +On dit bien vrai : qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent point entendre. +Lucinde +Hé bien ! Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois qu'à parler pour avoir tout ce que je +souhaitois de mon père ! Tu le vois. +Lisette +Par ma foi ! voilà un vilain homme ; et je vous avoue que j'aurois un plaisir extrême à lui jouer quelque +tour. Mais d'où vient donc, Madame, que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal ? +Lucinde +Hélas ! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt ? et n'aurois−je pas autant gagné à le tenir caché +toute ma vie ? Crois−tu que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant ; que je ne susse pas à +fond tous les sentiments de mon père, et que le refus qu'il a fait porter à celui qui m'a demandée par un am +n'ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d'espoir ? +Lisette +Quoi ? c'est cet inconnu qui vous a fait demander, pour qui vous... +Lucinde +Peut−être n'est−il pas honnête à une fille de s'expliquer si librement ; mais enfin je t'avoue que, s'il m'éto +permis de vouloir quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble aucune +conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il a pour moi ; mais, dans tous les lieux où i +m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de +moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon coeur n'a pu s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs ; et +cependant tu vois où la dureté de mon père réduit toute cette tendresse. +Lisette +Allez, laissez−moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je +veux pas laisser de servir votre amour ; et pourvu que vous ayez assez de résolution... +Lucinde +Mais que veux−tu que je fasse contre l'autorité d'un père ? Et s'il est inexorable à mes voeux... +Lisette +Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison ; et pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé +peut se libérer un peu de la tyrannie d'un père. Que prétend−il que vous fassiez ? N'êtes−vous pas en âge +d'être mariée ? et croit−il que vous soyez de marbre ? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion +je prends, dès à présent, sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours.... Mais +vois votre père. Rentrons, et me laissez agir. +Scène V +Sganarelle +Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien ; et j'a +fait sagement de parer la déclaration d'un desir que je ne suis pas résolu de contenter. A−t−on jamais rien +de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères ? rien de plus impertinent et de plus +ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et élever une fille avec beaucoup de soin et de +tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien ? +Non, non : je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi. +Scène VI +Lisette, Sganarelle +Lisette (faisant semblant de ne pas voir Sganarelle.) +Ah ! malheur ! Ah ! disgrâce ! Ah ! pauvre seigneur Sganarelle ! où pourrai−je te rencontrer ? +Sganarelle +Que dit−elle là ? +Lisette +Ah ! misérable père ! que feras−tu, quand tu sauras cette nouvelle ? +Sganarelle +Que sera−ce ? +Lisette +Ma pauvre maîtresse ! +Sganarelle +Je suis perdu. +Lisette +Ah ! +Sganarelle +Lisette. +Lisette +Quelle infortune ! +Sganarelle +Lisette. +Lisette +Quel accident ! +Sganarelle +Lisette. +Lisette +Quelle fatalité ! +Sganarelle +Lisette. +Lisette +Ah ! Monsieur ! +Sganarelle +Qu'est−ce ? +Lisette +Monsieur. +Sganarelle +Qu'y a−t−il ? +Lisette +Votre fille. +Sganarelle +Ah ! ah ! +Lisette +Monsieur, ne pleurez donc point comme cela ; car vous me feriez rire. +Sganarelle +Dis donc vite. +Lisette +Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites et de la colère effroyable où elle vous a vu con +elle, est montée vite dans sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière +Sganarelle +Hé bien ? +Lisette +Alors, levant les yeux au ciel, : "Non, a−t−elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon +père, et puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir." +Sganarelle +Elle s'est jetée. +Lisette +Non, Monsieur : elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur son lit. Là elle s'est prise +pleurer amèrement ; et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le coeur lui a manqué, e +elle m'est demeurée entre les bras. +Sganarelle +Ah ! ma fille ! +Lisette +A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir ; mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'e +ne passera pas la journée. +Sganarelle +Champagne, Champagne, Champagne, vite, qu'on m'aille querir des médecins, et en quantité : on n'en eu +trop avoir dans une pareille aventure. Ah ! ma fille ! ma pauvre fille ! +Premier Entracte +Champagne, en dansant, frappe aux portes de quatre médecins, qui dansent et entrent avec cérémonie che +père de la malade. +Acte II +Scène I +Sganarelle, Lisette +Lisette +Que voulez−vous donc faire, Monsieur, de quatre médecins ? N'est−ce pas assez d'un pour tuer une +personne ? +Sganarelle +Taisez−vous. Quatre conseils valent mieux qu'un. +Lisette +Est−ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces Messieurs−là ? +Sganarelle +Est−ce que les médecins font mourir ? +Lisette +Sans doute ; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire : "Une tel +personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine" ; mais : "Elle est morte de quatre médeci +et de deux apothicaires." +Sganarelle +Chut. N'offensez pas ces Messieurs−là. +Lisette +Ma foi ! Monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue +il fut trois jours sans manger, et sans pouvoir remuer ni pied ni patte ; mais il est bien heureux de ce qu'il +a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites, et il n'auroient pas manqué de le purger et de le +saigner. +Sganarelle +Voulez−vous vous taire ? vous dis−je. Mais voyez quelle impertinence ! Les voici. +Lisette +Prenez garde, vous allez être bien édifié : ils vous diront en latin que votre fille est malade. +Scène II +Messieurs Tomes, des Fonandrès, Macroton et Bahys, Médecins, Sganarelle, Lisette +Sganarelle +Hé bien ! Messieurs. +M. Tomès +Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup d'impuretés en elle. +Sganarelle +Ma fille est impure ? +M. Tomès +Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité d'humeurs corrompues. +Sganarelle +Ah ! je vous entends. +M. Tomès +Mais... Nous allons consulter ensemble. +Sganarelle +Allons, faites donner des siéges. +Lisette +Ah ! Monsieur, vous en êtes ? +Sganarelle +De quoi donc connoissez−vous Monsieur ? +Lisette +De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de Madame votre nièce. +M. Tomès +Comment se porte son cocher ? +Lisette +Fort bien : il est mort. +M. Tomès +Mort ! +Lisette +Oui. +M. Tomès +Cela ne se peut. +Lisette +Je ne sais si cela se peut ; mais je sais bien que cela est. +M. Tomès +Il ne peut pas être mort, vous dis−je. +Lisette +Et moi je vous dis qu'il est mort et enterré. +M. Tomès +Vous vous trompez. +Lisette +Je l'ai vu. +M. Tomès +Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladie ne se terminent qu'au quatorze, ou au +vingt−un ; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade. +Lisette +Hippocrate dira ce qu'il lui plaira ; mais le cocher est mort. +Sganarelle +Paix ! discoureuse ; allons, sortons d'ici. Messieurs, je vous supplie de consulter de la bonne manière. +Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce so +une affaire faite, voici... +(Il les paye, et chacun, en recevant l'argent, fait un geste différent.) +Scène III +Messieurs des Fonandrès, Tomès, Macroton et Bahys +(Ils s'asseyent et tossent.) +M. des Fonandrès +Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu. +M. Tomès +Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais fair +tous les jours. +M. des Fonandrès +J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable. +M. Tomès +Savez−vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui ? J'ai été premièrement tout contre l'Arsenal ; de +l'Arsenal, au bout du faubourg Saint−Germain ; du faubourg Saint−Germain, au fond du Marais ; du fon +du Marais, à la porte Saint−Honoré ; de la porte Saint−Honoré, au faubourg Saint−Jacques, du faubourg +Saint Jacques, à la porte de Richelieu, de la porte de Richelieu, ici ; et d'ici, je dois aller encore à la place +Royale. +M. des Fonandrès. +Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui ; et de plus, j'ai été à Ruel voir un malade. +M. Tomès +Mais à repos, quel parti prenez−vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius ? car c +une affaire qui partage tout notre corps. +M. des Fonandrès +Moi, je suis pour Artémius. +M. Tomès +Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne +beaucoup meilleur assurément ; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas être d'un aut +avis que son ancien. Qu'en dites−vous ? +M. des Fonandrès +Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver. +M. Tomès +Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis ; et l'on nous assembla un jour, trois de +nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation, où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus poi +endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoi +et la maladie pressoit ; mais je n'en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette +contestation. +M. des Fonandrès +C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre, et de leur montrer leur bec jaune. +M. Tomès +Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence ; mais une formalité négligée p +un notable préjudice à tout le corps des médecins. +Scène IV +Sganarelle, Messieurs Tomès, des Fonandrès, Macroton et Bahys +Sganarelle +Messieurs, l'oppression de ma fille augmente : je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu. +M. Tomès +Allons, Monsieur. +M. des Fonandrès +Non, Monsieur, parlez, s'il vous plaît. +M. Tomès +Vous vous moquez. +M. des Fonandrès +Je ne parlerai pas le premier. +M. Tomès +Monsieur. +M. des Fonandrès +Monsieur. +Sganarelle +Hé ! de grâce, Messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que les choses pressent. +M. Tomès +(Ils parlent tous quatre ensemble.) +La maladie de votre fille... +M. des Fonandrès +L'avis de tous ces Messieurs tous ensemble... +M. Macroton +Après avoir bien consulté... +M. Bahys +Pour raisonner... +Sganarelle' +Hé ! Messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce. +M. Tomès +Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une +grande chaleur de sang : ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez. +M. des Fonandrès +Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs, causée par une trop grande réplétion : ainsi je +conclus à lui donner de l'émétique. +M. Tomès +Je soutiens que l'émétique la tuera. +M. des Fonandrès +Et moi, que la saignée la fera mourir. +M. Tomès +C'est bien à vous de faire l'habile homme. +M. des Fonandrès +Oui, c'est à moi ; et je vous prêterai le collet en tout genre d'érudition. +M. Tomès +Souvenez−vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés. +M. des Fonandrès +Souvenez−vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde, il y a trois jours. +M. Tomès +Je vous ai dit mon avis. +M. des Fonandrès +Je vous ai dit ma pensée. +M. Tomès +Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morte. +M. des Fonandrès +Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure. +Scène V +Sganarelle, Messieurs Macroton et Bahys, médecins +Sganarelle +A qui croire des deux ? et quelle résolution prendre, sur des avis si opposés ? Messieurs, je vous conjure +déterminer mon esprit, et de me dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma fille. +M. Macroton. Il parle en allongeant ses mots. +Mon−si−eur. dans. ces. ma−ti−è−res−là. il. faut. pro−cé−der. a−vec−que. cir−con−spec−tion. et. ne. ri−en +fai−re. com−me. on. dit. à. la. vo−lé−e. d'au−tant. que. les. fau−tes. qu'on. y. peut. fai−re. sont. se−lon. +no−tre. maî−tre. Hip−po−cra−te. d'u−ne. dan−ge−reu−se. con−sé−quen−ce. +M. Bahys. Celui−ci parle toujours en bredouillant. +Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait ; car ce ne sont pas ici des jeux d'enfant, et quand on a +failli, il n'est pas aisé de réparer le manquement et de rétablir ce qu'on a gâté : experimentum periculosum +C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il faut, de peser mûrement les choses, de regarder +tempérament des gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on y doit apporter. +Sganarelle +L'un va en tortue, et l'autre court la poste. +M. Macroton +Or. Mon−si−eur. pour. ve−nir. au. fait. je. trou−ve. que. vo−tre. fil−le. a. u−ne. ma−la−die. chro−ni−que. +qu'el−le. peut. pé−ri−cli−ter. si. on. ne. lui. don−ne. du. se−cours. d'au−tant. que. les. sym−ptô−mes. qu'el +a. sont. in−di−ca−tifs. d'u−ne. va−peur. fu−li−gi−neu−se. et. mor−di−can−te. qui. lui. pi−co−te. les. +mem−bra−nes. du. cer−veau. Or. cet−te. va−peur. que. nous. nom−mons. en. grec. at−mos. est. causé−e. p +des. hu−meurs. pu−tri−des. te−na−ces. et. con−glu−ti−neu−ses. qui. sont. con−te−nues. dans. le. bas. ven +M. Bahys +Et comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession de temps, elles s'y sont recuites e +acquis cette malignité qui fume vers la région du cerveau. +M. Macroton +Si. bi−en. donc. que. pour. ti−rer. dé−ta−cher. ar−ra−cher. ex−pul−ser. é−va−cu−er. les−di−tes. hu−meur +fau−dra. u−ne. pur−ga−tion. vi−gou−reu−se. Mais. au. pré−a−la−ble. je. trou−ve. à. pro−pos. et. il. n'y. a. +pas. d'in−con−vé−nient. d'u−ser. de. pe−tits. re−mè−des. a−no−dins. c'est.à.dire. de. pe−tits. la−ve−ments +ré−mol−li−ents. et. dé−ter−sifs. de. ju−leps. et. de. si−rops. ra−fraî−chis−sants. qu'on. mé−le−ra. dans. sa +pti−san−ne. +M. Bahys +Après, nous en viendrons à la purgation, et à la saignée que nous réitérerons, s'il en est besoin. +M. Macroton +Ce. n'est. pas. qu'a−vec. tout. ce−la. vo−tre. fil−le. ne. puis−se. mou−rir. mais. au. moins. vous. au−rez. fa +quel−que. cho−se. et. vous. au−rez. la. con−so−la−tion. qu'el−le. se−ra. mor−te. dans. les. for−mes. +M. Bahys +Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles. +M. Macroton +Nous. vous. di−sons. sin−cè−re−ment. no−tre pen−sée. +M. Bahys +Et vous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère. +Sganarelle, à M. Macroton. +Je. vous. rends. très−hum−bles. grâ−ces. (A. M. Bahys.) Et vous suis infiniment obligé de la peine que vo +avez prise. +Scène VI +Sganarelle +Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant. Morbleu ! il me vient une fantaisie. Il +faut que j'aille acheter de l'orviétan, et que je lui en fasse prendre ; l'orviétan est un remède dont beaucou +gens se sont bien trouvés. +Scène VII +L'Opérateur, Sganarelle +Sganarelle +Holà ! Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m'en vais vous payer. +L'Opérateur, chantant. +L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan +Peut−il jamais payer ce secret d'importance ? +Mon remède guérit, par sa rare excellence, +Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an : +La gale, +La rogne, +La tigne +La fièvre, +La peste, +La goutte, +Vérole, +Descente, +Rougeole. +O grande puissance de l'orviétan ! +Sganarelle +Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remède ; mais pourtant voici u +pièce de trente sols que vous prendrez, s'il vous plaît. +L'Opérateur chantant. +Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend +Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense. +Vous pouvez avec lui braver en assurance +Tous les maux que sur nous l'ire du Ciel répand : +La gale, +La rogne, +La tigne, +La fièvre, +La peste, +La goutte, +Vérole. +Descente, +Rougeole. +O grande puissance de l'orviétan ! +Deuxième Entr'acte. +Plusieurs Trivelins et Scaramouches, valets de l'opérateur, se réjouissent en dansant. +Acte III +Scène I +Messieurs Filerin, Tomès et des Fonandrès +M. Filerin +N'avez−vous point de honte, Messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de +être querellés comme de jeunes étourdis ? Ne voyez−vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous +parmi le monde ? et n'est−ce pas assez que les savants voient les contrariétés et les dissensions qui sont e +nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la +forfanterie de notre art ? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques− +de nos gens ; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés, depuis peu, d'une étrange +manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nous−mêmes. Je n'en parle pas pour m +intérêt ; car, Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui +sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants ; mais enfin toutes ces disputes ne valent rien +pour la médecine. Puisque le Ciel nous fait la grâce que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nou +ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leur sottise le plus +doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous +prévaloir de la foiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de +prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à +profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils +souhaitent ; et c'est un art où l'on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent +profiter de la passion qu'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent +les diseurs d'horoscope, par leurs prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des crédul +esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie ; et nous en profitons, n +autres, par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de +mourir leur donne pour notre métier. Conservons−nous donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous +mis, et soyons de concert auprès des malades pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et reje +sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis−je, détruire sottement les heureuses +préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes. +M. Tomès +Vous avez raison en tout ce que vous dites ; mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n'est pas le ma +M. Filerin +Allons donc, Messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre accommodement. +M. des Fonandrès +J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voud +pour le premier malade dont il sera question. +M. Filerin +On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison. +M. des Fonandrès +Cela est fait. +M. Filerin +Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence. +Scène II +Messieurs Tomès, des Fonandrès, Lisette +Lisette +Quoi ? Messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort qu'on vient de faire à la médecine ? +M. Tomès +Comment ? Qu'est−ce ? +Lisette +Un insolent qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier, et qui, sans votre ordonnance, vient de tu +un homme d'un grand coup d'épée au travers du corps. +M. Tomès +Ecoutez, vous faites la railleuse ; mais vous passerez par nos mains quelque jour. +Lisette +Je vous permets de me tuer, lorsque j'aurai recours à vous. +Scène III +Lisette, Clitandre +Clitandre +Hé bien ! Lisette, me trouves−tu bien ainsi ? +Lisette +Le mieux du monde ; et je vous attendois avec impatience. Enfin le Ciel m'a faite d'un naturel le plus hum +du monde, et je ne puis voir deux amants soupirer l'un pour l'autre, qu'il ne me prenne une tendresse +charitable, et un desir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. Je veux, à quelque prix que ce soit, tire +Lucinde de la tyrannie où elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord ; je me connois +gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des choses extraordinaires ; et nous avons concert +ensemble une manière de stratagème, qui pourra peut−être nous réussir. Toutes nos mesures sont déjà +prises : l'homme à qui nous avons affaire n'est pas des plus fins de ce monde ; et si cette aventure nous +manque, nous trouverons mille autres voies pour arriver à notre but. Attendez−moi là seulement, je revien +vous querir. +Scène IV +Sganarelle, Lisette +Lisette +Monsieur, allégresse ! allégresse ! +Sganarelle +Qu'est−ce ? +Lisette +Réjouissez−vous. +Sganarelle +De quoi ? +Lisette +Réjouissez−vous, vous dis−je. +Sganarelle +Dis−moi donc ce que c'est, et puis je me réjouirai peut−être. +Lisette +Non : je veux que vous vous réjouissiez auparavant, que vous chantiez, que vous dansiez. +Sganarelle +Sur quoi ? +Lisette +Sur ma parole. +Sganarelle +Allons donc, la lera la la, la lera la. Que diable ! +Lisette +Monsieur, votre fille est guérie. +Sganarelle +Ma fille est guérie ! +Lisette +Oui, je vous amène un médecin, mais un médecin d'importance, qui fait des cures merveilleuses, et qui se +moque des autres médecins... +Sganarelle +Où est−il ? +Lisette +Je vais le faire entrer. +Sganarelle +Il faut voir si celui−ci fera plus que les autres. +Scène V +Clitandre, en habit de médecin, Sganarelle, Lisette +Lisette +Le voici. +Sganarelle +Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune. +Lisette +La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton qu'il est habile. +Sganarelle +Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire aller à la selle. +Clitandre +Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres : ils ont l'émétique, les saignées, les médecines +les lavements ; mais moi, je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans et par d +anneaux constellés. +Lisette +Que vous ai−je dit ? +Sganarelle +Voilà un grand homme. +Lisette +Monsieur, comme votre fille est là toute habillée dans une chaise, je vais la faire passer ici. +Sganarelle +Oui, fais. +Clitandre, tâtant le pouls à Sganarelle. +Votre fille est bien malade. +Sganarelle +Vous connoissez cela ici ? +Clitandre +Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille. +Scène VI +Lucinde, Lisette, Sganarelle, Clitandre +Lisette +Tenez, Monsieur, voilà une chaise auprès d'elle. Allons laissez−les là tous deux. +Sganarelle +Pourquoi ? Je veux demeurer là. +Lisette +Vous moquez−vous ? Il faut s'éloigner : un médecin a cent choses à demander qu'il n'est pas honnête qu' +homme entende. +Clitandre, parlant à Lucinde à part. +Ah ! Madame, que le ravissement où je me trouve est grand ! et que je sais peu par où vous commencer +mon discours ! Tant que je ne vous ai parlé que des yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses à vous dire +et maintenant que j'ai la liberté de vous parler de la façon que je souhaitois je demeure interdit ; et la gran +joie où je suis étouffe toutes mes paroles. +Lucinde +Je puis vous dire la même chose, et je sens, comme vous, des mouvements de joie qui m'empêchent de +pouvoir parler. +Clitandre +Ah ! Madame, que je serois heureux s'il étoit vrai que vous sentissiez tout ce que je sens, et qu'il me fût +permis de juger de votre âme par la mienne ! Mais, Madame, puis−je au moins croire que ce soit à vous à +je doive la pensée de cet heureux stratagème qui me fait jouir de votre présence ? +Lucinde +Si vous ne m'en devez pas la pensée, vous m'êtes redevable au moins d'en avoir approuvé la proposition a +beaucoup de joie. +Sganarelle, à Lisette. +Il me semble qu'il lui parle de bien près. +Lisette, à Sganarelle. +C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage. +Clitandre, à Lucinde. +Serez−vous constante, Madame, dans ces bontés que vous me témoignez ? +Lucinde +Mais vous, serez−vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées ? +Clitandre +Ah ! Madame, jusqu'à la mort. Je n'ai point de plus forte envie que d'être à vous, et je vais le faire paroîtr +dans ce que vous m'allez voir faire. +Sganarelle +Hé bien ! notre malade, elle me semble un peu plus gaie. +Clitandre +C'est que j'ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes que mon art m'enseigne. Comme l'esprit a grand em +sur le corps, et que c'est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir +esprits, avant que de venir au corps. J'ai donc observé ses regards, les traits de son visage, et les lignes de +deux mains ; et par la science que le Ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'étoit de l'esprit qu'elle étoit mala +et que tout son mal ne venoit que d'une imagination déréglée, d'un desir dépravé de vouloir être mariée. P +moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette envie qu'on a du mariage. +Sganarelle +Voilà un habile homme ! +Clitandre +Et j'ai eu, et aurai pour lui, toute ma vie, une aversion effroyable. +Sganarelle +Voilà un grand médecin ! +Clitandre +Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu en elle de l'aliénation d'esprit, et mêm +qu'il y avoit du péril à ne lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui ai dit que j'éto +venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son visage a changé, son teint s'est éclairci, ses yeux +sont animés ; et si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette erreur, vous verrez que nous la +tirerons d'où elle est. +Sganarelle +Oui−da, je le veux bien. +Clitandre +Après nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de cette fantaisie. +Sganarelle +Oui, cela est le mieux du monde. Hé bien ! ma fille, voilà Monsieur qui a envie de t'épouser, et je lui ai d +que je le voulois bien. +Lucinde +Hélas ! est−il possible ? +Sganarelle +Oui. +Lucinde +Mais tout de bon ? +Sganarelle +Oui, oui. +Lucinde +Quoi ? vous êtes dans les sentiments d'être mon mari ? +Clitandre +Oui, Madame. +Lucinde +Et mon père y consent ? +Sganarelle +Oui, ma fille. +Lucinde +Ah ! que je suis heureuse, si cela est véritable ! +Clitandre +N'en doutez point, Madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime, et que je brûle de me voir votre +mari. Je ne suis venu ici que pour cela ; et si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme el +sont, cet habit n'est qu'un pur prétexte inventé, et je n'ai fait le médecin que pour m'approcher de vous et +obtenir ce que je souhaite. +Lucinde +C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible autant que je puis. +Sganarelle +Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! +Lucinde +Vous voulez donc bien, mon père, me donner Monsieur pour époux ? +Sganarelle +Oui. Çà, donne−moi ta main. Donnez−moi un peu aussi la vôtre, pour voir. +Clitandre +Mais, Monsieur... +Sganarelle, s'étouffant de rire. +Non, non : c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez là. Voilà qui est fait. +Clitandre +Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. C'est un anneau constellé, qui guérit les +égarements d'esprit. +Lucinde +Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque. +Clitandre +Hélas ! je le veux bien, Madame. (A Sganarelle.) Je vais faire monter l'homme qui écrit mes remèdes, et +faire croire que c'est un notaire. +Sganarelle +Fort bien. +Clitandre +Holà ! faites monter le notaire que j'ai amené avec moi. +Lucinde +Quoi ? vous aviez amené un notaire ? +Clitandre +Oui, Madame. +Lucinde +J'en suis ravie. +Sganarelle +Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! +Scène VII +Le Notaire, Clitandre, Sganarelle, Lucinde, Lisette +Clitandre parle au Notaire à l'oreille. +Sganarelle +Oui, Monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes−là. Ecrivez. (Le Notaire écrit.) Voilà le +contrat qu'on fait : je lui donne vingt mille écus en mariage. Ecrivez. +Lucinde +Je vous suis bien obligée, mon père. +Le notaire +Voilà qui est fait : vous n'avez qu'à venir signer. +Sganarelle +Voilà un contrat bientôt bâti. +Clitandre +Au moins... +Sganarelle +Hé ! non, vous dis−je. Sait−on pas bien ? Allons, donnez−lui la plume pour signer. Allons, signé, signé, +signé. Va, va, je signerai tantôt, moi. +Lucinde +Non, non : je veux avoir le contrat entre mes mains. +Sganarelle +Hé bien ! tiens. Es−tu contente ? +Lucinde +Plus qu'on ne peut s'imaginer. +Sganarelle +Voilà qui est bien, voilà qui est bien. +Clitandre +Au reste, je n'ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire ; j'ai eu celle encore de faire venir de +voix et des instruments pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu'on les fasse venir. Ce sont des gens q +je mène avec moi, et dont je me sers tous les jours pour pacifier avec leur harmonie les troubles de l'esprit +Scène dernière +La Comédie, le Ballet et la Musique +Tous trois ensemble. +Sans nous tous les hommes +Deviendroient mal sains, +Et c'est nous qui sommes +Leurs grands médecins. +La comédie +Veut−on qu'on rabatte, +Par des moyens doux, +Les vapeurs de rate +Qui vous minent tous ? +Qu'on laisse Hippocrate, +Et qu'on vienne à nous. +Tous trois ensemble. +Sans nous... +(Durant qu'ils chantent, et que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre emmène Lucinde.) +Sganarelle +Voilà une plaisante façon de guérir. Où est donc ma fille et le Médecin ? +Lisette +Ils sont allés achever le reste du mariage. +Sganarelle +Comment, le mariage ? +Lisette +Ma foi ! Monsieur, la bécasse est bridée, et vous avez cru faire un jeu, qui demeure une vérité. +Sganarelle +(Les danseurs le retiennent et veulent le faire danser de force.) +Comment, diable ! Laissez−moi aller, laissez−moi aller, vous dis−je. Encore ? Peste des gens ! +Le Misanthrope +Comédie +Représentée pour la première fois à Paris +sur le théâtre du Palais−Royal +le 4e du mois de juin 1666 +par la +Troupe du Roi +Personnages +Alceste : amant de Célimène. +Philinte : ami d'Alceste. +Oronte : amant de Célimène. +Célimène : amante d'Alceste. +Eliante : cousine de Célimène. +Arsinoé : amie de Célimène. +Acaste : marquis. +Clitandre : marquis. +Basque : valet de Célimène. +Un garde de la maréchaussée de France. +Du Bois : valet d'Alceste. +La scène est à Paris. +Acte I +Scène I +Philinte, Alceste +Philinte +Qu'est−ce donc ? Qu'avez−vous ? +Alceste +Laissez−moi, je vous prie. +Philinte +Mais encor dites−moi quelle bizarrerie... +Alceste +Laissez−moi là, vous dis−je, et courez vous cacher. +Philinte +Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher. +Alceste +Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. +Philinte +Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, +Et quoique amis enfin, je suis tout des premiers... +Alceste +Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers. +J'ai fait jusques ici profession de l'être ; +Mais après ce qu'en vous je viens de voir paroître, +Je vous déclare net que je ne le suis plus, +Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus. +Philinte +Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ? +Alceste +Allez, vous devriez mourir de pure honte ; +Une telle action ne sauroit s'excuser, +Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. +Je vous vois accabler un homme de caresses, +Et témoigner pour lui les dernières tendresses ; +De protestations, d'offres et de serments, +Vous chargez la fureur de vos embrassements ; +Et quand je vous demande après quel est cet homme, +A peine pouvez−vous dire comme il se nomme ; +Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, +Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. +Morbleu ! c'est une chose indigne ; lâche, infâme, +De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme ; +Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, +Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant. +Philinte +Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable, +Et je vous supplierai d'avoir pour agréable +Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, +Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît. +Alceste +Que la plaisanterie est de mauvaise grâce ! +Philinte +Mais, sérieusement, que voulez−vous qu'on fasse ? +Alceste +Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, +On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur. +Philinte +Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, +Il faut bien le payer de la même monnoie, +Répondre, comme on peut, à ses empressements, +Et rendre offre pour offre, et serments pour serments. +Alceste +Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode +Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; +Et je ne hais rien tant que les contorsions +De tous ces grands faiseurs de protestations, +Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, +Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, +Qui de civilités avec tous font combat, +Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. +Quel avantage a−t−on qu'un homme vous caresse, +Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, +Et vous fasse de vous un éloge éclatant, +Lorsque au premier faquin il court en faire autant ? +Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située +Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; +Et la plus glorieuse a des régals peu chers, +Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers : +Sur quelque préférence une estime se fonde, +Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. +Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, +Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens ; +Je refuse d'un coeur la vaste complaisance +Qui ne fait de mérite aucune différence ; +Je veux qu'on me distingue ; et pour le trancher net, +L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. +Philinte +Mais quand on est du monde, il faut bien que l'on rende +Quelques dehors civils que l'usage demande. +Alceste +Non, vous dis−je, on devroit châtier, sans pitié, +Ce commerce honteux de semblants d'amitié. +Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre +Le fond de notre coeur dans nos discours se montre, +Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments +Ne se masquent jamais sous de vains compliments. +Philinte +Il est bien des endroits où la pleine franchise +Deviendroit ridicule et seroit peu permise ; +Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, +Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur. +Seroit−il à propos et de la bienséance +De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense ? +Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, +Lui doit−on déclarer la chose comme elle est ? +Alceste +Oui. +Philinte +Quoi ? vous iriez dire à la vieille Emilie +Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, +Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun ? +Alceste +Sans doute. +Philinte +A Dorilas, qu'il est trop importun, +Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse +A conter sa bravoure et l'éclat de sa race ? +Alceste +Fort bien. +Philinte +Vous vous moquez. +Alceste +Je ne me moque point, +Et je vais n'épargner personne sur ce point. +Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville +Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile : +J'entre en une humeur noire, et un chagrin profond, +Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ; +Je ne trouve partout que lâche flatterie, +Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie ; +Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein +Est de rompre en visière à tout le genre humain. +Philinte +Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage, +Je ris des noirs accès où je vous envisage, +Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, +Ces deux frères que peint l'Ecole des maris, +Dont... +Alceste +Mon Dieu ! laissons là vos comparaisons fades. +Philinte +Non : tout de bon, quittez toutes ces incartades. +Le monde par vos soins ne se changera pas ; +Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas, +Je vous dirai tout franc que cette maladie, +Partout où vous allez, donne la comédie, +Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps +Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens. +Alceste +Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c'est ce que je demande, +Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande : +Tous les hommes me sont à tel point odieux, +Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux. +Philinte +Vous voulez un grand mal à la nature humaine ! +Alceste +Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine. +Philinte +Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, +Seront enveloppés dans cette aversion ? +Encore en est−il bien, dans le siècle où nous sommes... +Alceste +Non : elle est générale, et je hais tous les hommes : +Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, +Et les autres, pour être aux méchants complaisants, +Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses +Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. +De cette complaisance on voit l'injuste excès +Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès : +Au travers de son masque on voit à plein le traître ; +Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ; +Et ses roulements d'yeux et son ton radouci +N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. +On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, +Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, +Et que par eux son sort de splendeur revêtu +Fait gronder le mérite et rougir la vertu. +Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, +Son misérable honneur ne voit pour lui personne ; +Nommez−le fourbe, infâme, et scélérat maudit, +Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. +Cependant sa grimace est partout bienvenue : +On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ; +Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, +Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. +Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures, +De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; +Et parfois il me prend des mouvements soudains +De fuir dans un désert l'approche des humains. +Philinte +Mon Dieu, des moeurs du temps mettons−nous, moins en peine, +Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; +Ne l'examinons point dans la grande rigueur, +Et voyons ses défauts avec quelque douceur. +Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ; +A force de sagesse, on peut être blâmable ; +La parfaite raison fuit toute extrémité, +Et veut que l'on soit sage avec sobriété. +Cette grande roideur des vertus des vieux âges +Heurte trop notre siècle et les communs usages ; +Elle veut aux mortels trop de perfection : +Il faut fléchir au temps sans obstination ; +Et c'est une folie à nulle autre seconde +De vouloir se mêler de corriger le monde. +J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, +Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours ; +Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître, +En courroux, comme vous, on ne me voit point être ; +Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, +J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; +Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, +Mon flegme est philosophe autant que votre bile. +Alceste +Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonne si bien, +Ce flegme pourra−t−il ne s'échauffer de rien ? +Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, +Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, +Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, +Verrez−vous tout cela sans vous mettre en courroux ? +Philinte +Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure +Comme vices unis à l'humaine nature ; +Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé +De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, +Que de voir des vautours affamés de carnage, +Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage. +Alceste +Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, +Sans que je sois... Morbleu ! je ne veux point parler, +Tant ce raisonnement est plein d'impertinence. +Philinte +Ma foi ! vous ferez bien de garder le silence. +Contre votre partie éclatez un peu moins, +Et donnez au procès une part de vos soins. +Alceste +Je n'en donnerai point, c'est une chose dite. +Philinte +Mais qui voulez−vous donc qui pour vous sollicite ? +Alceste +Qui je veux ? La raison, mon bon droit, l'équité. +Philinte +Aucun juge par vous ne sera visité ? +Alceste +Non. Est−ce que ma cause est injuste ou douteuse ? +Philinte +J'en demeure d'accord ; mais la brigue est fâcheuse, +Et... +Alceste +Non ; j'ai résolu de n'en pas faire un pas. +J'ai tort, ou j'ai raison. +Philinte +Ne vous y fiez pas. +Alceste +Je ne remuerai point. +Philinte +Votre partie est forte, +Et peut, par sa cabale, entraîner... +Alceste +Il n'importe. +Philinte +Vous vous tromperez. +Alceste +Soit. J'en veux voir le succès. +Philinte +Mais... +Alceste +J'aurai le plaisir de perdre mon procès. +Philinte +Mais enfin... +Alceste +Je verrai, dans cette plaiderie, +Si les hommes auront assez d'effronterie, +Seront assez méchants, scélérats et pervers, +Pour me faire injustice aux yeux de l'univers. +Philinte +Quel homme ! +Alceste +Je voudrois, m'en coûtât−il grand'chose +Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause. +Philinte +On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, +Si l'on vous entendoit parler de la façon. +Alceste +Tant pis pour qui riroit. +Philinte +Mais cette rectitude +Que vous voulez en tout avec exactitude, +Cette pleine droiture, où vous vous renfermez, +La trouvez−vous ici dans ce que vous aimez ? +Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, +Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble, +Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, +Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux ; +Et ce qui me surprend encore davantage, +C'est cet étrange choix où votre coeur s'engage. +La sincère Eliante a du penchant pour vous, +La prude Arsinoé vous voit d'un oeil fort doux : +Cependant à leurs voeux votre âme se refuse, +Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, +De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant +Semble si fort donner dans les moeurs d'à présent. +D'où vient que, leur portant une haine mortelle, +Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle ? +Ne sont−ce plus défauts dans un objet si doux ? +Ne les voyez−vous pas ? ou les excusez−vous ? +Alceste +Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve +Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve, +Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, +Le premier à les voir ; comme à les condamner. +Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, +Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire : +J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, +En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer ; +Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme +De ces vices du temps pourra purger son âme. +Philinte +Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. +Vous croyez être donc aimé d'elle ? +Alceste +Oui, parbleu ! +Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être. +Philinte +Mais si son amitié pour vous se fait paroître, +D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui ? +Alceste +C'est qu'un coeur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, +Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire +Tout ce que là−dessus ma passion m'inspire. +Philinte +Pour moi, si je n'avois qu'à former des desirs, +La cousine Eliante auroit tous mes soupirs ; +Son cur, qui vous estime, est solide et sincère, +Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire. +Alceste +Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour ; +Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. +Philinte +Je crains fort pour vos feux ; et l'espoir où vous êtes Pourroit... +Scène II +Oronte, Alceste, Philinte +Oronte +J'ai su là−bas que, pour quelques emplettes, +Eliante est sortie, et Célimène aussi ; +Mais comme l'on m'a dit que vous étiez ici, +J'ai monté pour vous dire, et d'un coeur véritable, +Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, +Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis +Dans un ardent desir d'être de vos amis. +Oui, mon coeur au mérite aime à rendre justice, +Et je brûle qu'un noeud d'amitié nous unisse : +Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, +N'est pas assurément pour être rejeté. +(En cet endroit Alceste paroît tout rêveur, et semble n'entendre pas qu'Oronte lui parle.) +C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse. +Alceste +A moi, Monsieur ? +Oronte +A vous. Trouvez−vous qu'il vous blesse ? +Alceste +Non pas ; mais la surprise est fort grande pour moi, +Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi. +Oronte +L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, +Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre. +Alceste +Monsieur... +Oronte +L'Etat n'a rien qui ne soit au−dessous +Du mérite éclatant que l'on découvre en vous. +Alceste +Monsieur... +Oronte +Oui, de ma part, je vous tiens préférable, +A tout ce que j'y vois de plus considérable. +Alceste +Monsieur... +Oronte +Sois−je du ciel écrasé, si je mens ! +Et pour vous confirmer ici mes sentiments, +Souffrez qu'à coeur ouvert, Monsieur, je vous embrasse, +Et qu'en votre amitié je vous demande place. +Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez. +Votre amitié ? +Alceste +Monsieur... +Oronte +Quoi ? vous y résistez ? +Alceste +Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire ; +Mais l'amitié demande un peu plus de mystère, +Et c'est assurément en profaner le nom +Que de vouloir le mettre à toute occasion. +Avec lumière et choix cette union veut naître ; +Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ; +Et nous pourrions avoir telles complexions, +Que tous deux du marché nous nous repentirions. +Oronte +Parbleu ? c'est là−dessus parler en homme sage, +Et je vous en estime encore davantage : +Souffrons donc que le temps forme des noeuds si doux ; +Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous ; +S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, +On sait qu'auprès du Roi je fais quelque figure ; +Il m'écoute ; et dans tout, il en use, ma foi ! +Le plus honnêtement du monde avecque moi. +Enfin je suis à vous de toutes les manières ; +Et comme votre esprit a de grandes lumières, +Je viens, pour commencer entre nous ce beau noeud, +Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, +Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose. +Alceste +Monsieur, je suis mal propre à décider la chose ; +Veuillez m'en dispenser. +Oronte +Pourquoi ? +Alceste +J'ai le défaut +D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut. +Oronte +C'est ce que je demande, et j'aurois lieu de plainte, +Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, +Vous alliez me trahir, et me déguiser rien. +Alceste +Puisqu'il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien. +Oronte +Sonnet... C'est un sonnet. L'espoir... C'est une dame +Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. +L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, +Mais de petits vers doux, tendres et langoureux. +(A toutes ces interruptions il regarde Alceste.) +Alceste +Nous verrons bien. +Oronte +L'espoir... Je ne sais si le style +Pourra vous en paroître assez net et facile, +Et si du choix des mots vous vous contenterez. +Alceste +Nous allons voir, Monsieur. +Oronte +Au reste, vous saurez +Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. +Alceste +Voyons, Monsieur ; le temps ne fait rien à l'affaire. +Oronte +L'espoir, il est vrai, nous soulage, +Et nous berce un temps notre ennui ; +Mais, Philis, le triste avantage, +Lorsque rien ne marche après lui ! +Philinte +Je suis déjà charmé de ce petit morceau. +Alceste +Quoi ? vous avez le front de trouver cela beau ? +Oronte +Vous eûtes de la complaisance ; +Mais vous en deviez moins avoir, +Et ne vous pas mettre en dépense +Pour ne me donner que l'espoir. +Philinte +Ah ! qu'en termes galants ces choses−là sont mises ! +Alceste, bas. +Morbleu ! vil complaisant, vous louez des sottises ? +Oronte +S'il faut qu'une attente éternelle +Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, +Le trépas sera mon recours. +Vos soins ne m'en peuvent distraire : +Belle Philis, on désespère, +Alors qu'on espère toujours. +Philinte +La chute en est jolie, amoureuse, admirable. +Alceste, bas. +La peste de ta chute ! Empoisonneur au diable, +En eusses−tu fait une à te casser le nez ! +Philinte +Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés. +Alceste +Morbleu ! ... +Oronte +Vous me flattez, et vous croyez peut−être... +Philinte +Non, je ne flatte point. +Alceste, bas. +Et que fais−tu donc, traître ? +Oronte +Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité : +Parlez−moi, je vous prie, avec sincérité. +Alceste +Monsieur, cette matière est toujours délicate, +Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. +Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom, +Je disois, en voyant des vers de sa façon, +Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire +Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ; +Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements +Qu'on a de faire éclat de tels amusements ; +Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, +On s'expose à jouer de mauvais personnages. +Oronte +Est−ce que vous voulez me déclarer par là +Que j'ai tort de vouloir... ? +Alceste +Je ne dis pas cela. +Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme, +Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme, +Et qu'eût−on, d'autre part, cent belles qualités, +On regarde les gens par leurs méchants côtés. +Oronte +Est−ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire ? +Alceste +Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire, +Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps, +Cette soif a gâté de fort honnêtes gens. +Oronte +Est−ce que j'écris mal ? et leur ressemblerois−je ? +Alceste +Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disois−je, +Quel besoin si pressant avez−vous de rimer ? +Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ? +Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, +Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. +Croyez−moi, résistez à vos tentations, +Dérobez au public ces occupations ; +Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, +Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme, +Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, +Celui de ridicule et misérable auteur. +C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre. +Oronte +Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. +Mais ne puis−je savoir ce que dans mon sonnet... ? +Alceste +Franchement, il est bon à mettre au cabinet. +Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, +Et vos expressions ne sont point naturelles. +Qu'est−ce que Nous berce un temps notre ennui ? +Et que Rien ne marche après lui ? +Que Ne vous pas mettre en dépense, +Pour ne me donner que l'espoir ? +Et que Philis, on désespère, +Alors qu'on espère toujours ? +Ce style figuré, dont on fait vanité, +Sort du bon caractère et de la vérité : +Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, +Et ce n'est point ainsi que parle la nature. +Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur. +Nos pères, tous grossiers, l'avoient beaucoup meilleur, +Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, +Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire : +Si le Roi m'avoit donné +Paris, sa grand'ville, +Et qu'il me fallût quitter +L'amour de ma mie, +Je dirois au roi Henri : +"Reprenez votre Paris : +J'aime mieux ma mie, au gué ! +J'aime mieux ma mie." +La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : +Mais ne voyez−vous pas que cela vaut bien mieux +Que ces colifichets, dont le bon sens murmure, +Et que la passion parle là toute pure ? +Si le Roi m'avoit donné +Paris ; sa grand'ville, +Et qu'il me fallût quitter +L'amour de ma mie, +Je dirois au roi Henri : +"Reprenez votre Paris : +J'aime mieux ma mie, au gué ! +J'aime mieux ma mie." +Voilà ce que peut dire un coeur vraiment épris. +(A Philinte.) +Oui, Monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, +J'estime plus cela que la pompe fleurie +De tous ces faux brillants, où chacun se récrie. +Oronte +Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons. +Alceste +Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons ; +Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres, +Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. +Oronte +Il me suffit de voir que d'autres en font cas. +Alceste +C'est qu'ils ont l'art de feindre ; et moi, je ne l'ai pas. +Oronte +Croyez−vous donc avoir tant d'esprit en partage ? +Alceste +Si je louois vos vers, j'en aurois davantage. +Oronte +Je me passerai bien que vous les approuviez. +Alceste +Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez. +Oronte +Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière ; +Vous en composassiez sur la même matière. +Alceste +J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants ; +Mais je me garderois de les montrer aux gens. +Oronte +Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance... +Alceste +Autre part que chez moi cherchez qui vous encense. +Oronte +Mais, mon petit Monsieur, prenez−le un peu moins haut. +Alceste +Ma foi ! mon grand Monsieur, je le prends comme il faut. +Philinte, se mettant entre−deux. +Eh ! Messieurs, c'en est trop ; laissez cela, de grâce. +Oronte +Ah ! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. +Je suis votre valet, Monsieur, de tout mon coeur. +Alceste +Et moi, je suis, Monsieur, votre humble serviteur. +Scène III +Philinte, Alceste +Philinte +Hé bien ! vous le voyez : pour être trop sincère, +Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire ; +Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté... +Alceste +Ne me parlez pas. +Philinte +Mais... +Alceste +Plus de société. +Philinte +C'est trop... +Alceste +Laissez−moi là. +Philinte +Si je... +Alceste +Point de langage. +Philinte +Mais quoi... ? +Alceste +Je n'entends rien. +Philinte +Mais... +Alceste, +Encore ? +Philinte +On outrage... +Alceste +Ah ! parbleu ! c'en est trop ; ne suivez point mes pas. +Philinte +Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas. +Acte II +Scène I +Alceste, Célimène +Alceste +Madame, voulez−vous que je vous parle net ? +De vos façons d'agir je suis mal satisfait ; +Contre elles dans mon coeur trop de bile s'assemble, +Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble. +Oui, je vous tromperois de parler autrement ; +Tôt ou tard nous romprons indubitablement ; +Et je vous promettrois mille fois le contraire, +Que je ne serois pas en pouvoir de le faire. +Célimène +C'est pour me quereller donc, à ce que je voi, +Que vous avez voulu me ramener chez moi ? +Alceste +Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame, +Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme : +Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder, +Et mon coeur de cela ne peut s'accommoder. +Célimène +Des amants que je fais me rendez−vous coupable ? +Puis−je empêcher les gens de me trouver aimable ? +Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, +Dois−je prendre un bâton pour les mettre dehors ? +Alceste +Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il faut prendre, +Mais un coeur à leurs voeux moins facile et moins tendre. +Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux ; +Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux ; +Et sa douceur offerte à qui vous rend les armes +Achève sur les coeurs l'ouvrage de vos charmes. +Le trop riant espoir que vous leur présentez +Attache autour de vous leurs assiduités ; +Et votre complaisance un peu moins étendue +De tant de soupirants chasseroit la cohue. +Mais au moins dites−moi, Madame, par quel sort +Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort ? +Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime +Appuyez−vous en lui l'honneur de votre estime ? +Est−ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt +Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit ? +Vous êtes−vous rendue, avec tout le beau monde, +Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? +Sont−ce ses grands canons qui vous le font aimer ? +L'amas de ses rubans a−t−il su vous charmer ? +Est−ce par les appas de sa vaste rhingrave +Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave ? +Ou sa façon de rire et son ton de fausset +Ont−ils de vous toucher su trouver le secret ? +Célimène +Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage ! +Ne savez−vous pas bien pourquoi je le ménage, +Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, +Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis ? +Alceste +Perdez votre procès, Madame, avec constance, +Et ne ménagez point un rival qui m'offense. +Célimène +Mais de tout l'univers vous devenez jaloux. +Alceste +C'est que tout l'univers est bien reçu de vous. +Célimène +C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, +Puisque ma complaisance est sur tous épanchée ; +Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, +Si vous me la voyiez sur un seul ramasser. +Alceste +Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, +Qu'ai−je de plus qu'eux tous, Madame, je vous prie ? +Célimène +Le bonheur de savoir que vous êtes aimé. +Alceste +Et quel lieu de le croire a mon coeur enflammé ? +Célimène +Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, +Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire. +Alceste +Mais qui m'assurera que, dans le même instant, +Vous n'en disiez peut−être aux autres tout autant ? +Célimène +Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, +Et vous me traitez là de gentille personne. +Hé bien ! pour vous ôter d'un semblable souci, +De tout ce que j'ai dit je me dédis ici, +Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous−même : +Soyez content. +Alceste +Morbleu ! faut−il que je vous aime ! +Ah ! que si de vos mains je rattrape mon coeur, +Je bénirai le Ciel de ce rare bonheur ! +Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible +A rompre de ce coeur l'attachement terrible ; +Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, +Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi. +Célimène +Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde. +Alceste +Oui, je puis là−dessus défier tout le monde. +Mon amour ne se peut concevoir, et jamais +Personne n'a, Madame, aimé comme je fais. +Célimène +En effet, la méthode en est toute nouvelle, +Car vous aimez les gens pour leur faire querelle ; +Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur, +Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur. +Alceste +Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. +A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce, +Parlons à coeur ouvert, et voyons d'arrêter... +Scène II +Célimène, Alceste, Basque +Célimène +Qu'est−ce ? +Basque +Acaste est là−bas. +Célimène +Hé bien ! faites monter. +Alceste +Quoi ? l'on ne peut jamais vous parler tête à tête ? +A recevoir le monde on vous voit toujours prête ? +Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, +Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous ? +Célimène +Voulez−vous qu'avec lui je me fasse une affaire ? +Alceste +Vous avez des regards qui ne sauroient me plaire. +Célimène +C'est un homme à jamais ne me le pardonner, +S'il savoit que sa vue eût pu m'importuner. +Alceste +Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte... ? +Célimène +Mon Dieu ! de ses pareils la bienveillance importe ; +Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, +Ont gagné dans la cour de parler hautement. +Dans tous les entretiens on les voit s'introduire ; +Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire ; +Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs, +On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs. +Alceste +Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde, +Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde ; +Et les précautions de votre jugement... +Scène III +Basque, Alceste, Célimène +Basque +Voici Clitandre encor, Madame. +Alceste. Il témoigne s'en vouloir aller. Justement. +Célimène +Où courez−vous ? +Alceste +Je sors. +Célimène +Demeurez. +Alceste +Pourquoi faire ? +Célimène +Demeurez. +Alceste +Je ne puis. +Célimène +Je le veux. +Alceste +Point d'affaire. +Ces conversations ne font que m'ennuyer, +Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer. +Célimène +Je le veux, je le veux. +Alceste +Non, il m'est impossible. +Célimène +Hé bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible. +Scène IV +Eliante, Philinte, Acaste, Clitandre, Alceste, Célimène, Basque +Eliante +Voici les deux marquis qui montent avec nous : +Vous l'est−on venu dire ? +Célimène +Oui. Des sièges pour tous. +(A Alceste.) +Vous n'êtes pas sorti ? +Alceste +Non ; mais je veux, Madame, +Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme. +Célimène +Taisez−vous. +Alceste +Aujourd'hui vous vous expliquerez. +Célimène +Vous perdez le sens. +Alceste +Point. Vous vous déclarerez. +Célimène +Ah ! +Alceste +Vous prendrez parti. +Célimène +Vous vous moquez, je pense. +Alceste +Non ; mais vous choisirez ; c'est trop de patience. +Clitandre +Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, +Madame, a bien paru ridicule achevé. +N'a−t−il point quelque ami qui pût, sur ses manières, +D'un charitable avis lui prêter les lumières ? +Célimène +Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort, +Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord ; +Et lorsqu'on le revoit après. un peu d'absence, +On le retrouve encor plus plein d'extravagance. +Acaste +Parbleu ! s'il faut parler de gens extravagants, +Je viens d'en essuyer un des plus fatigants : +Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, +Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise. +Célimène +C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours +L'art de ne vous rien dire avec de grands discours ; +Dans les propos qu'il tient, on ne voit jamais goutte, +Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute. +Eliante, à Philinte. +Ce début n'est pas mal ; et contre le prochain +La conversation prend un assez bon train. +Clitandre +Timante encor, Madame, est un bon caractère. +Célimène +C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère, +Qui vous jette en passant un coup d'oeil égaré, +Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. +Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ; +A force de façons, il assomme de monde ; +Sans cesse, il a, tout bas, pour rompre l'entretien +Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien ; +De la moindre vétille il fait une merveille, +Et jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille ; +Acaste +Et Géralde, Madame ? +Célimène +O l'ennuyeux conteur ! +Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur ; +Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, +Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse : +La qualité l'entête ; et tous ses entretiens +Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens ; +Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage, +Et le nom de Monsieur est chez lui hors d'usage. +Clitandre +On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien. +Célimène. +Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien ! +Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre : +Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire, +Et la stérilité de son expression +Fait mourir à tous coups la conversation. +En vain, pour attaquer son stupide silence, +De tous les lieux communs vous prenez l'assistance : +Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud +Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. +Cependant sa visite, assez insupportable, +Traîne en une longueur encore épouvantable ; +Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, +Qu'elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois. +Acaste +Que vous semble d'Adraste ? +Célimène +Ah ! quel orgueil extrême ! +C'est un homme gonflé de l'amour de soi−même. +Son mérite jamais n'est content de la cour : +Contre elle il fait métier de pester chaque jour, +Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice, +Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice. +Clitandre +Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui +Nos plus honnêtes gens, que dites−vous de lui ? +Célimène +Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, +Et que c'est à sa table à qui l'on rend visite. +Eliante +Il prend soin d'y servir des mets fort délicats. +Célimène +Oui ; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servît pas : +C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, +Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne. +Philinte +On fait assez de cas de son oncle Damis : +Qu'en dites−vous, Madame ? +Célimène +Il est de mes amis. +Philinte +Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage. +Célimène +Oui ; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage ; +Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos, +On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. +Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, +Rien ne touche son goût, tant il est difficile ; +Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, +Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, +Que c'est être savant que trouver à redire, +Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, +Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, +Il se met au−dessus de tous les autres gens ; +Aux conversations même il trouve à reprendre : +Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ; +Et les deux bras croisés, du haut de son esprit +Il regarde en pitié tout ce que chacun dit. +Acaste +Dieu me damne, voilà son portrait véritable. +Clitandre +Pour bien peindre les gens vous êtes admirable. +Alceste +Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour ; +Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour ; +Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, +Qu'on ne vous voie, en hâte, aller à sa rencontre, +Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur +Appuyer les serments d'être son serviteur. +Clitandre +Pourquoi s'en prendre à nous ? Si ce qu'on dit vous blesse, +Il faut que le reproche à Madame s'adresse. +Alceste +Non, morbleu ! c'est à vous ; et vos ris complaisants +Tirent de son esprit tous ces traits médisants. +Son humeur satirique est sans cesse nourrie +Par le coupable encens de votre flatterie ; +Et son coeur à railler trouveroit moins d'appas, +S'il avoit observé qu'on ne l'applaudît pas. +C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre +Des vices où l'on voit les humains se répandre. +Philinte +Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, +Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend ? +Célimène +Et ne faut−il pas bien que Monsieur contredise ? +A la commune voix veut−on qu'il se réduise, +Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux +L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ? +Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire ; +Il prend toujours en main l'opinion contraire, +Et penseroit paroître un homme du commun, +Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un. +L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, +Qu'il prend contre lui−même assez souvent les armes ; +Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, +Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui. +Alceste +Les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire, +Et vous pouvez pousser contre moi la satire. +Philinte +Mais il est véritable aussi que votre esprit +Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit, +Et que, par un chagrin que lui−même il avoue, +Il ne sauroit souffrir qu'on blâme, ni qu'on loue. +Alceste +C'est que jamais, morbleu ! les hommes n'ont raison, +Que le chagrin contre eux est toujours de saison, +Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, +Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires. +Célimène +Mais... +Alceste +Non, Madame, non : quand j'en devrois mourir, +Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ; +Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme +Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme. +Clitandre +Pour moi, je ne sais pas, mais j'avouerai tout haut +Que j'ai cru jusqu'ici Madame sans défaut. +Acaste +De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue ; +Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue. +Alceste +Ils frappent tous la mienne ; et loin de m'en cacher, +Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher. +Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte ; +A ne rien pardonner le pur amour éclate ; +Et je bannirois, moi, tous ces lâches amants +Que je verrois soumis à tous mes sentiments, +Et dont, à tous propos, les molles complaisances +Donneroient de l'encens à mes extravagances. +Célimène +Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les coeurs, +On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs, +Et du parfait amour mettre l'honneur suprême +A bien injurier les personnes qu'on aime. +Eliante +L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, +Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix ; +Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, +Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable : +Ils comptent les défauts pour des perfections, +Et savent y donner de favorables noms. +La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ; +La noire à faire peur, une brune adorable ; +La maigre a de la taille et de la liberté ; +La grasse est dans son port pleine de majesté ; +La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, +Est mise sous le nom de beauté négligée ; +La géante paroît une déesse aux yeux ; +La naine, un abrégé des merveilles des cieux ; +L'orgueilleuse a le coeur digne d'une couronne ; +La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ; +La trop grande parleuse est d'agréable humeur ; +Et la muette garde une honnête pudeur. +C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême +Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime. +Alceste +Et moi, je soutiens, moi... +Célimène +Brisons là ce discours, +Et dans la galerie allons faire deux tours. +Quoi ? vous vous en allez, Messieurs ? +Clitandre et Acaste +Non pas, Madame. +Alceste +La peur de leur départ occupe fort votre âme. +Sortez quand vous voudrez, Messieurs ; mais j'avertis +Que je ne sors qu'après que vous serez sortis. +Acaste +A moins de voir Madame en être importunée, +Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée. +Clitandre +Moi, pourvu que je puisse être au petit couché, +Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché. +Célimène +C'est pour rire, je crois. +Alceste +Non, en aucune sorte : +Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte. +Scène V +Basque, Alceste, Célimène, Eliante, Acaste, Philinte, Clitandre +Basque +Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler, +Pour affaire, dit−il, qu'on ne peut reculer. +Alceste +Dis−lui que je n'ai point d'affaires si pressées. +Basque +Il porte une jaquette à grand'basques plissées, +Avec du dor dessus. +Célimène +Allez voir ce que c'est, +Ou bien faites−le entrer. +Alceste +Qu'est−ce donc qu'il vous plaît ? +Venez, Monsieur. +Scène VI +Garde, Alceste, Célimène, Eliante, Acaste, Philinte, Clitandre +Garde +Monsieur, j'ai deux mots à vous dire. +Alceste +Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m'en instruire. +Garde +Messieurs les Maréchaux, dont j'ai commandement, +Vous mandent de venir les trouver promptement, +Monsieur. +Alceste +Qui ? moi, Monsieur ? +Garde +Vous−même. +Alceste +Et pourquoi faire ? +Philinte +C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire. +Célimène +Comment ? +Philinte +Oronte et lui se sont tantôt bravés +Sur certains petits vers, qu'il n'a pas approuvés ; +Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance. +Alceste +Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance. +Philinte +Mais il faut suivre l'ordre : allons, disposez−vous... +Alceste +Quel accommodement veut−on faire entre nous ? +La voix de ces Messieurs me condamnera−t−elle +A trouver bons les vers qui font notre querelle ? +Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, +Je les trouve méchants. +Philinte +Mais, d'un plus doux esprit... +Alceste +Je n'en démordrai point : les vers sont exécrables. +Philinte +Vous devez faire voir des sentiments traitables. +Allons, venez. +Alceste +J'irai ; mais rien n'aura pouvoir +De me faire dédire. +Philinte +Allons vous faire voir. +Alceste +Hors qu'un commandement exprès du Roi me vienne +De trouver bons les vers dont on se met en peine, +Je soutiendrai toujours, morbleu ! qu'ils sont mauvais, +Et qu'un homme est pendable après les avoir faits. +(A Clitandre et Acaste, qui rient.) +Par la sangbleu ! Messieurs, je ne croyois pas être +Si plaisant que je suis. +Célimène +Allez vite paroître +Où vous devez. +Alceste +J'y vais, Madame, et sur mes pas +Je reviens en ce lieu, pour vuider nos débats. +Acte III +Scène I +Clitandre, Acaste +Clitandre +Cher Marquis, je te vois l'âme bien satisfaite : +Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. +En bonne foi, crois−tu, sans t'éblouir les yeux, +Avoir de grands sujets de paroître joyeux ? +Acaste +Parbleu ! je ne vois pas, lorsque je m'examine, +Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. +J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison +Qui se peut dire noble avec quelque raison ; +Et je crois, par le rang que me donne ma race, +Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe +Pour le coeur, dont sur tout nous devons faire cas, +On sait, sans vanité, que je n'en manque pas, +Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire +D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. +Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût +A juger sans étude et raisonner de tout, +A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, +Figure de savant sur les bancs du théâtre, +Y décider en chef, et faire du fracas +A tous les beaux endroits qui méritent des has. +Je suis assez adroit ; j'ai bon air, bonne mine, +Les dents belles surtout, et la taille fort fine. +Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, +Qu'on seroit mal venu de me le disputer. +Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, +Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. +Je crois qu'avec cela, mon cher Marquis, je croi +Qu'on peut, par tout pays, être content de soi. +Clitandre +Oui ; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, +Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ? +Acaste +Moi ? Parbleu ! je ne suis de taille ni d'humeur +A pouvoir d'une belle essuyer la froideur. +C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, +A brûler constamment pour des beautés sévères, +A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs, +A chercher le secours des soupirs et des pleurs, +Et tâcher, par des soins d'une très−longue suite, +D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. +Mais les gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits +Pour aimer, à crédit, et faire tous les frais. +Quelque rare que soit le mérite des belles, +Je pense, Dieu merci ! qu'on vaut son prix comme elles ; +Que pour se faire honneur d'un coeur comme le mien, +Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien. +Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances, +Il faut qu'à frais communs se fassent les avances. +Clitandre +Tu penses donc, Marquis, être fort bien ici ? +Acaste +J'ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi. +Clitandre +Crois−moi, détache−toi de cette erreur extrême ; +Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi−même. +Acaste +Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet. +Clitandre +Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait ? +Acaste +Je me flatte. +Clitandre +Sur quoi fonder tes conjectures ? +Acaste +Je m'aveugle. +Clitandre +En as−tu des preuves qui soient sûres ? +Acaste +Je m'abuse, te dis−je. +Clitandre +Est−ce que de ses voeux +Célimène t'a fait quelques secrets aveux ? +Acaste +Non, je suis maltraité. +Clitandre +Réponds−moi, je te prie. +Acaste +Je n'ai que des rebuts. +Clitandre +Laissons la raillerie, +Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné. +Acaste +Je suis le misérable, et toi le fortuné : +On a pour ma personne une aversion grande, +Et quelqu'un de ces jours il faut que je me pende. +Clitandre +O çà, veux−tu, Marquis, pour ajuster nos voeux, +Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux ? +Que qui pourra montrer une marque certaine +D'avoir meilleure part au coeur de Célimène, +L'autre ici fera place au vainqueur prétendu, +Et le délivrera d'un rival assidu ? +Acaste +Ah ! parbleu ! tu me plais avec un tel langage, +Et du bon de mon coeur à cela je m'engage. +Mais, chut ! +Scène II +Célimène, Acaste, Clitandre +Célimène +Encore ici ? +Clitandre +L'amour retient nos pas. +Célimène +Je viens d'ouïr entrer un carrosse là−bas : +Savez−vous qui c'est ? +Clitandre +Non. +Scène III +Basque. Célimène, Acaste, Clitandre +Basque +Arsinoé, Madame, +Monte ici pour vous voir. +Célimène +Que me veut cette femme ? +Basque +Éliante là−bas, est à l'entretenir. +Célimène +De quoi s'avise−t−elle et qui la fait venir ? +Acaste +Pour prude consommée en tous lieux elle passe, +Et l'ardeur de son zèle... +Célimène +Oui, oui, franche grimace : +Dans l'âme elle est du monde, et ses soins tentent tout +Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout. +Elle ne sauroit voir qu'avec un oeil d'envie +Les amants déclarés dont une autre est suivie ; +Et son triste mérite, abandonné de tous, +Contre le siècle aveugle est toujours en courroux. +Elle tâche à couvrir d'un faux voile de prude +Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude ; +Et pour sauver l'honneur de ses foibles appas, +Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas. +Cependant un amant plairoit fort à la dame, +Et même pour Alceste elle a tendresse d'âme. +Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits, +Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ; +Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, +En tous endroits, sous main, contre moi se détache. +Enfin je n'ai rien vu de si sot à mon gré, +Elle est impertinente au suprême degré, +Et... +Scène IV +Arsinoé, Célimène +Célimène +Ah ! quel heureux sort en ce lieu vous amène ? +Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine. +Arsinoé +Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir. +Célimène. +Ah ! mon Dieu ! que je suis, contente de vous voir ! +Arsinoé, +Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire +Célimène +Voulons−nous nous asseoir ? +Arsinoé +Il n'est pas nécessaire, +Madame. L'amitié doit surtout éclater +Aux choses qui le plus nous peuvent importer ; +Et comme il n'en est point de plus grande importance +Que celles de l'honneur et de la bienséance, +Je viens, par un avis qui touche votre honneur, +Témoigner l'amitié que pour vous a mon coeur. +Hier j'étois chez des gens de vertu singulière, +Où sur vous du discours on tourna la matière ; +Et là, votre conduite, avec ses grands éclats, +Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. +Cette foule de gens dont vous souffrez visite, +Votre galanterie ; et les bruits qu'elle excite +Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu, +Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. +Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre : +Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre, +Je vous excusai fort sur votre intention, +Et voulus de votre âme être la caution. +Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie +Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie ; +Et je me vis contrainte à demeurer d'accord +Que l'air dont vous viviez vous faisoit un peu tort, +Qu'il prenoit dans le monde une méchante face, +Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, +Et que, si vous vouliez, tous vos déportements +Pourroient moins donner prise aux mauvais jugements. +Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée : +Me préserve le Ciel d'en avoir la pensée ! +Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, +Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. +Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable, +Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, +Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets +D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. +Célimène +Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre : +Un tel avis m'oblige, et loin de le mal prendre, +J'en prétends reconnoître, à l'instant, la faveur, +Pour un avis aussi qui touche votre honneur ; +Et comme je vous vois vous montrer mon amie +En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, +Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, +En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. +En un lieu, l'autre jour ; où je faisois visite, +Je trouvai quelques gens d'un très−rare mérite, +Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, +Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien. +Là, votre pruderie et vos éclats de zèle +Ne furent pas cités comme un fort bon modèle : +Cette affectation d'un grave extérieur, +Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, +Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence +Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, +Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, +Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, +Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures +Sur des choses qui sont innocentes et pures, +Tout cela, si je puis vous parler franchement, +Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. +A quoi bon, disoient−ils, cette mine modeste, +Et ce sage dehors que dément tout le reste ? +Elle est à bien prier exacte au dernier point ; +Mais elle bat ses gens, et ne les paye point. +Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle : +Mais elle met du blanc et veut paroître belle. +Elle fait des tableaux couvrir les nudités ; +Mais elle a de l'amour pour les réalités. +Pour moi, contre chacun je pris votre défense, +Et leur assurai fort que c'étoit médisance ; +Mais tous les sentiments combattirent le mien ; +Et leur conclusion fut que vous feriez bien +De prendre moins de soin des actions des autres, +Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ; +Qu'on doit se regarder soi−même un fort long temps, +Avant que de songer à condamner les gens ; +Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire +Dans les corrections qu'aux autres on veut faire ; +Et qu'encor vaut−il mieux s'en remettre, au besoin, +A ceux à qui le Ciel en a commis le soin. +Madame, je vous crois aussi trop raisonnable, +Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, +Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets +D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. +Arsinoé, +A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, +Je ne m'attendois pas à cette repartie, +Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, +Que mon sincère avis vous a blessée au coeur. +Célimène +Au contraire, Madame ; et si l'on étoit sage, +Ces avis mutuels seroient mis en usage : +On détruiroit par là, traitant de bonne foi, +Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. +Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle +Nous ne continuions cet office fidèle, +Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, +Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous. +Arsinoé +Ah ! Madame, de vous je ne puis rien entendre : +C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre. +Célimène +Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout, +Et chacun a raison suivant l'âge et le goût. +Il est une saison pour la galanterie ; +Il en est une aussi propre à la pruderie. +On peut, par politique, en prendre le parti, +Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti : +Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. +Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces : +L'âge amènera tout, et ce n'est pas le temps, +Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans +Arsinoé +Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, +Et vous faites sonner terriblement votre âge. +Ce que de plus que vous on en pourroit avoir +N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir ; +Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, +Madame, à me pousser de cette étrange sorte. +Célimène +Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi +On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi. +Faut−il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre ? +Et puis−je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre ? +Si ma personne aux gens inspire de l'amour, +Et si l'on continue à m'offrir chaque jour +Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'ôte, +Je n'y saurois que faire, et ce n'est pas ma faute : +Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas +Que pour les attirer vous n'ayez des appas. +Arsinoé +Hélas ! et croyez−vous que l'on se mette en peine +De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine, +Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger +A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager ? +Pensez−vous faire croire, à voir comme tout roule, +Que votre seul mérite attire cette foule ? +Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, +Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ? +On ne s'aveugle point par de vaines défaites, +Le monde n'est point dupe ; et j'en vois qui sont faites +A pouvoir inspirer de tendres sentiments, +Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants ; +Et de là nous pouvons tirer des conséquences, +Qu'on n'acquiert point les coeurs sans de grandes avances +Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, +Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. +Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire +Pour les petits brillants d'une foible victoire ; +Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, +De traiter pour cela les gens de haut en bas. +Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres, +Je pense qu'on pourroit faire comme les autres, +Ne se point ménager, et vous faire bien voir +Que l'on a des amants quand on en veut avoir. +Célimène +Ayez−en donc, Madame, et voyons cette affaire : +Par ce rare secret efforcez−vous de plaire ; +Et sans... +Arsinoé +Brisons, Madame, un pareil entretien : +Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien ; +Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre, +Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre. +Célimène +Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter. +Madame, et là−dessus rien ne doit vous hâter ; +Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, +Je m'en vais vous donner meilleure compagnie ; +Et Monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, +Remplira mieux ma place à vous entretenir. +Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre, +Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre. +Soyez avec Madame : elle aura la bonté +D'excuser aisément mon incivilité. +Scène V +Alceste, Arsinoé +Arsinoé +Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, +Attendant un moment que mon carrosse vienne ; +Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien +Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. +En vérité, les gens d'un mérite sublime +Entraînent de chacun et l'amour et l'estime ; +Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets +Qui font entrer mon coeur dans tous vos intérêts. +Je voudrois que la cour, par un regard propice, +A ce que vous valez rendît plus de justice : +Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux, +Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous. +Alceste +Moi, Madame ! Et sur quoi pourrois−je en rien prétendre ? +Quel service à l'Etat est−ce qu'on m'a vu rendre ? +Qu'ai−je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, +Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi ? +Arsinoé +Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices +N'ont a toujours rendu de ces fameux services. +Il faut l'occasion, ainsi que le pouvoir ; +Et le mérite enfin que vous nous faites voir +Devroit... +Alceste +Mon Dieu ! laissons mon mérite, de grâce ; +De quoi voulez−vous là que la cour s'embarrasse ? +Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands +D'avoir à déterrer le mérite des gens. +Arsinoé +Un mérite éclatant se déterre lui−même ; +Du vôtre, en bien des lieux, on fait un cas extrême ; +Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits +Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids. +Alceste +Eh ! Madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, +Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde : +Tout est d'un grand mérite également doué, +Ce n'est plus un honneur que de se voir loué ; +D'éloges on regorge, à la tête on les jette, +Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette. +Arsinoé +Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, +Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. +Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines, +On peut pour vous servir remuer des machines, +Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, +Qui vous feront à tout un chemin assez doux. +Alceste +Et que voudriez−vous, Madame, que j'y fisse ? +L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse. +Le Ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, +Une âme compatible avec l'air de la cour ; +Je ne me trouve point les vertus nécessaires +Pour y bien réussir et faire mes affaires. +Etre franc et sincère est mon plus grand talent ; +Je ne sais point jouer les hommes en parlant ; +Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense +Doit faire en ce pays fort peu de résidence. +Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui, +Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui ; +Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, +Le chagrin de jouer de fort sots personnages : +On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, +On n'a point à louer les vers de Messieurs tels, +A donner de l'encens à Madame une telle, +Et de nos francs marquis essuyer la cervelle +Arsinoé +Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour ; +Mais il faut que mon coeur vous plaigne en votre amour, +Et pour vous découvrir là−dessus mes pensées, +Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. +Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux, +Et celle qui vous charme est indigne de vous. +Alceste +Mais, disant cela, songez−vous, je vous prie, +Que cette personne est, Madame, votre amie ? +Arsinoé +Oui ; mais ma conscience est blessée en effet +De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait ; +L'état où je vous vois afflige trop mon âme, +Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme. +Alceste +C'est me montrer, Madame, un tendre mouvement, +Et de pareils avis obligent un amant ! +Arsinoé +Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme +Indigne d'asservir le coeur d'un galant homme ; +Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs. +Alceste +Cela se peut, Madame : on ne voit pas les coeurs ; +Mais votre charité se seroit bien passée +De jeter dans le mien une telle pensée. +Arsinoé +Si vous ne voulez pas être désabusé. +Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé. +Alceste +Non ; mais sur ce sujet quoi que l'on nous expose, +Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose ; +Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir +Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir. +Arsinoé +Hé bien ! C'est assez dit ; et sur cette matière +Vous allez recevoir une pleine lumière. +Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi : +Donnez−moi seulement la main jusque chez moi ; +Là je vous ferai voir une preuve fidèle +De l'infidélité du coeur de votre belle ; +Et si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler, +On pourra vous offrir de quoi vous consoler. +Acte IV +Scène I +Eliante, Philinte +Philinte +Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure, +Ni d'accommodement plus pénible à conclure : +En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, +Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner ; +Et jamais différend si bizarre, je pense, +N'avoit de ces Messieurs occupé la prudence. +"Non, Messieurs, disoit−il, je ne me dédis point, +Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. +De quoi s'offense−t−il ? et que veut−il me dire ? +Y va−t−il de sa gloire a ne pas bien écrire ? +Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers ? +On peut être honnête homme et faire mal des vers : +Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières ; +Je le tiens galant homme en toutes les manières, +Homme de qualité, de mérite et de coeur, +Tout ce qu'il vous plaira, mais fort méchant auteur. +Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense, +Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ; +Mais pour louer ses vers, je suis son serviteur ; +Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, +On ne doit de rimer avoir aucune envie, +Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie." +Enfin toute la grâce et l'accommodement +Où s'est, avec effort ,plié son sentiment, +C'est de dire, croyant adoucir bien son style : +"Monsieur, je suis fâché d'être si difficile, +Et pour l'amour de vous, je voudrois, de bon coeur, +Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur." +Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure, +Fait vite envelopper toute la procédure. +Eliante +Dans ses façons d'agir, il est fort singulier ; +Mais j'en fais, je l'avoue ,un cas particulier, +Et la sincérité dont son âme se pique +A quelque chose, en soi, de noble et d'héroïque. +C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui, +Et je la voudrois voir partout comme chez lui. +Philinte +Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne +De cette passion où son coeur s'abandonne : +De l'humeur dont le Ciel a voulu le former, +Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer ; +Et je sais moins encor comment votre cousine +Peut être la personne où son penchant l'incline. +Eliante +Cela fait assez voir que l'amour, dans les coeurs, +N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs : +Et toutes ces raisons de douces sympathies +Dans cet exemple−ci se trouvent démenties. +Philinte +Mais croyez−vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir ? +Eliante +C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. +Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime ? +Son coeur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui−même ; +Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, +Et croit aimer aussi parfois qu'il n'en est rien. +Philinte +Je crois que notre ami, près de cette cousine, +Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine ; +Et S'il avoit mon coeur, à dire vérité, +Il tourneroit ses voeux tout d'un autre côté, +Et par un choix plus juste, on le verroit, Madame, +Profiter des bontés que lui montre votre âme. +Eliante +Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi +Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi : +Je ne m'oppose point à toute sa, tendresse ; +Au contraire, mon coeur pour elle s'intéresse ; +Et si c'étoit qu'à moi la chose pût tenir, +Moi−même à ce qu'il aime on me verroit l'unir. +Mais si dans un tel choix, comme tout se peut faire, +Son amour éprouvoit quelque destin contraire, +S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux, +Je pourrois me résoudre à recevoir ses voeux ; +Et le refus souffert, en pareille occurrence, +Ne m'y feroit trouver aucune répugnance. +Philinte +Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas, +Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas ; +Et lui−même, s'il veut, il peut bien vous instruire +De ce que là−dessus j'ai pris soin de lui dire. +Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux, +Vous étiez hors d'état de recevoir ses voeux, +Tous les miens tenteroient la faveur éclatante +Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente : +Heureux si, quand son coeur s'y pourra dérober, +Elle pouvoit sur moi, Madame, retomber. +Eliante +Vous vous divertissez, Philinte. +Philinte +Non, Madame, +Et je vous parle ici du meilleur de mon âme, +J'attends l'occasion de m'offrir hautement, +Et de tous mes souhaits j'en presse le moment. +Scène II +Alceste, Eliante, Philinte +Alceste +Ah ! faites−moi raison, Madame, d'une offense +Qui vient de triompher de toute ma constance. +Eliante +Qu'est−ce donc ? Qu'avez−vous qui vous puisse émouvoir ? +Alceste +J'ai que sans mourir je ne puis concevoir ; +Et le déchaînement de toute la nature +Ne m'accableroit pas comme cette aventure. +C'en est fait... Mon amour... Je ne saurois parler. +Eliante +Que votre esprit un peu tâche à se rappeler. +Alceste +O juste Ciel ! faut−il qu'on joigne à tant de grâces +Les vices odieux des âmes les plus basses ? +Eliante +Mais encor qui vous peut... ? +Alceste +Ah ! tout est ruiné ; +Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : +Célimène... Eût−on pu croire cette nouvelle ? +Célimène me trompe et n'est qu'une infidèle. +Eliante +Avez−vous, pour le croire, un juste fondement ? +Philinte +Peut−être est−ce un soupçon conçu légèrement, +Et votre esprit jaloux prend parfois des, chimères... +Alceste +Ah, morbleu ! mêlez−vous, Monsieur, de vos affaires. +C'est de sa trahison n'être que trop certain, +Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. +Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte +A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte : +Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins, +Et que de mes rivaux je redoutois le moins. +Philinte +Une lettre peut bien tromper par l'apparence, +Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense. +Alceste +Monsieur, encore un coup, laissez−moi, s'il vous plaît, +Et ne prenez souci que de votre intérêt. +Eliante +Vous devez modérer vos transports, et l'outrage... +Alceste +Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage ; +C'est à vous que mon coeur a recours aujourd'hui +Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. +Vengez−moi d'une ingrate et perfide parente, +Qui trahit lâchement une ardeur si constante ; +Vengez−moi de ce trait qui doit vous faire horreur. +Eliante +Moi, vous venger ! Comment ? +Alceste +En recevant mon coeur. +Acceptez−le, Madame, au lieu de l'infidèle : +C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle ; +Et je la veux punir par les sincères voeux, +Par le profond amour, les soins respectueux, +Les devoirs empressés et l'assidu service +Dont ce coeur va vous faire un ardent sacrifice. +Eliante +Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, +Et ne méprise point le coeur que vous m'offrez ; +Mais peut−être le mal n'est pas si grand qu'on pense, +Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance. +Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, +On fait force desseins qu'on n'exécute pas : +On a beau voir, pour rompre, une raison puissante, +Une coupable aimée est bientôt innocente ; +Tout le mal, qu'on lui veut se dissipe aisément, +Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant. +Alceste +Non, non, Madame, non : l'offense est trop mortelle, +Il n'est point de retour, et romps avec elle ; +Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais, +Et je me punirois de l'estimer jamais. +La voici. Mon courroux redouble à cette approche ; +Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, +Pleinement la confondre, et vous porter après +Un coeur tout dégagé de ses trompeurs attraits. +Scène III +Célimène, Alceste +Alceste +O Ciel ! de mes transports puis−je être ici le maître ? +Célimène +Ouais ! Quel est donc le trouble où je vous vois paraître ? +Et que me veulent dire et ces soupirs poussés, +Et ces sombres regards que sur moi vous lancez ? +Alceste +Que toutes les horreurs dont une âme est capable +A vos déloyautés n'ont rien de comparable ; +Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux +N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. +Célimène +Voilà certainement des douceurs que j'admire. +Alceste +Ah ! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire : +Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ; +Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. +Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme : +Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme ; +Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvoit odieux, +Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux ; +Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, +Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. +Mais ne présumez pas que, sans être vengé, +Je souffre le dépit de me voir outragé. +Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance, +Que l'amour veut partout naître sans dépendance, +Que jamais par la force on n'entra dans un coeur, +Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur. +Aussi ne trouverois−je aucun sujet de plainte, +Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte ; +Et, rejetant mes voeux dès le premier abord, +Mon coeur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. +Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, +C'est une trahison, c'est une perfidie, +Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments, +Et je puis tout permettre à mes ressentiments. +Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage ; +Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage : +Percé du coup mortel dont, vous m'assassinez, +Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés, +Je cède aux mouvements d'une juste colère, +Et je ne réponds pas de ce que je puis faire. +Célimène +D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement ? +Avez−vous, dites−moi, perdu le jugement ? +Alceste +Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue +J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, +Et que j'ai cru trouver quelque sincérité +Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. +Célimène +De quelle trahison pouvez−vous donc vous plaindre ? +Alceste +Ah ! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre ! +Mais pour le mettre à bout, j'ai des moyens tous prêts ; +Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits ; +Ce billet, découvert suffit pour vous, confondre, +Et contre, ce témoin, on n a rien, à répondre. +Célimène +Voilà donc le sujet qui vous ; trouble l'esprit ? +Alceste +Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ? +Célimène +Et par quelle raison faut−il que j'en rougisse ? +Alceste +Quoi ? vous joignez ici l'audace à l'artifice ? +Le désavouerez−vous, pour n'avoir point de seing ? +Célimène +Pourquoi désavouer un billet de ma main ? +Alceste +Et vous pouvez le voir sans demeurer confuse +Du crime dont vers moi son style vous accuse ? +Célimène +Vous êtes, sans mentir, un, grand extravagant. +Alceste +Quoi ? vous bravez ainsi ce témoin convaincant ? +Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte +N'a donc rien qui m'outrage, et qui vous fasse honte ? +Célimène +Oronte ! Qui vous dit que la lettre est pour lui ? +Alceste +Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui. +Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre : +Mon coeur en a−t−il moins à se plaindre du vôtre ? +En serez−vous vers moi moins coupable en effet ? +Célimène +Mais si c'est une femme à qui va ce billet, +En quoi vous blesse−t−il ? et qu'a−t−il de coupable ? +Alceste +Ah ! le détour est bon, et l'excuse admirable. +Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à ce trait, +Et me voilà, par là, convaincu tout à fait. +Osez−vous recourir à ces ruses grossières ? +Et croyez−vous les gens si privés de lumières ? +Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air, +Vous voulez soutenir un mensonge si clair, +Et comment vous pourrez tourner pour une femme +Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme ? +Ajustez, pour couvrir un manquement de foi, +Ce que je m'en vais lire... +Célimène +Il ne me plaît pas ; moi. +Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, +Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire. +Alceste +Non, non : sans s'emporter, prenez un peu souci +De me justifier les termes que voici. +Célimène +Non, je n'en veux rien faire ; et dans cette occurrence, +Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance. +Alceste +De grâce, montrez−moi, je serai satisfait, +Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet. +Célimène +Non, il est pour Oronte, et je veux qu'on le croie ; +Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie ; +J'admire ce qu'il dit ; j'estime ce qu'il est, +Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. +Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, +Et ne me rompez pas davantage la tête. +Alceste +Ciel ! rien de plus cruel peut−il être inventé ? +Et jamais coeur fut−il de la sorte traité ? +Quoi ? d'un juste courroux je suis ému contre elle, +C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle ! +On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, +On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ; +Et cependant mon coeur est encore assez lâche +Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, +Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris +Contre l'ingrat objet dont il est trop épris ! +Ah ! que vous savez bien ici, contre moi−même, +Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême, +Et ménager pour vous l'excès prodigieux +De ce fatal amour né de vos traîtres yeux ! +Défendez−vous au moins d'un crime qui m'accable, +Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable ; +Rendez−moi, s'il se peut, ce billet innocent : +A vous prêter les mains ma tendresse consent ; +Efforcez−vous ici de paroître fidèle, +Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle. +Célimène +Allez, vous êtes fou, dans vos transports jaloux, +Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous. +Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre +A descendre pour vous aux bassesses de feindre, +Et Pourquoi, si mon coeur penchoit d'autre côté, +Je ne le dirois pas avec sincérité. +Quoi ? de mes sentiments l'obligeante assurance +Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense ? +Auprès d'un tel garant, sont−ils, de quelque poids ? +N'est−ce pas m'outrager que d'écouter leur voix ? +Et puisque notre coeur fait un effort extrême +Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime, +Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux, +S'oppose fortement à de pareils aveux, +L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle +Doit−il impunément douter de cet oracle ? +Et n'est−il pas coupable en ne s'assurant pas +A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats ? +Allez, de tels soupçons méritent ma colère, +Et vous ne valez pas que l'on vous considère ; +Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité +De conserver encor pour vous quelque bonté ; +Je devrois autre part attacher mon estime, +Et vous faire un sujet de plainte légitime. +Alceste +Ah ! traîtresse, mon foible est étrange pour vous ! +Vous me trompez sans doute avec des mots si doux ; +Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée : +A votre foi mon âme est toute abandonnée ; +Je veux voir, jusqu'au bout, quel sera votre coeur, +Et si de me trahir il aura la noirceur. +Célimène +Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime. +Alceste +Ah ! rien n'est comparable à mon amour extrême ; +Et dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous, +Il va jusqu'à former des souhaits contre vous. +Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable, +Que vous fussiez réduite en un sort misérable, +Que le Ciel, en naissant, ne vous eût donné rien, +Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien, +Afin que de mon coeur l'éclatant sacrifice +Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice, +Et que j'eusse la joie et la gloire, en ce jour, +De vous voir tenir tout des mains de mon amour. +Célimène +C'est me vouloir du bien d'une étrange manière ! +Me préserve le Ciel que vous ayez matière... ! +Voici Monsieur Du Bois, plaisamment figuré. +Scène IV +Du Bois, Célimène, Alceste +Alceste +Que veut cet équipage, et cet air effaré ? +Qu'as−tu ? +Du Bois +Monsieur... +Alceste +Hé bien ! +Du Bois +Voici bien des mystères. +Alceste +Qu'est−ce ? +Du Bois +Nous sommes mal, Monsieur, dans nos affaires. +Alceste +Quoi ? +Du Bois +Parlerai−je haut ! +Alceste +Oui, parle, et promptement. +Du Bois +N'est−il point là quelqu'un... ? +Alceste +Ah ! que d'amusement ! +Veux−tu parler ? +Du Bois +Monsieur, il faut faire retraite. +Alceste +Comment ? +Du Bois +Il faut d'ici déloger sans trompette. +Alceste +Et pourquoi ? +Du Bois +Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu. +Alceste +La cause ? +Du Bois +Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu. +Alceste +Mais par quelle raison me tiens−tu ce langage ? +Du Bois +Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage. +Alceste +Ah ! je te casserai la tête assurément, +Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement. +Du Bois +Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine +Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine, +Un papier griffonné d'une telle façon, +Qu'il faudroit, pour le lire, être pis que démon. +C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute ; +Mais le diable, je crois, n'y verroit goutte. +Alceste +Hé bien ? quoi ? ce papier, qu'a−t−il à démêler, +Traître, avec le départ dont tu viens me parler ? +Du Bois +C'est pour vous dire ici, Monsieur, qu'une heure ensuite, +Un homme qui souvent vous vient rendre visite +Est venu vous chercher avec empressement, +Et ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement, +Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle, +De vous dire... Attendez, comme est−ce qu'il s'appelle ? +Alceste +Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit. +Du Bois +C'est un de vos amis enfin, cela suffit. +Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse, +Et que d'être arrêté le sort vous y menace. +Alceste +Mais quoi ? n'a−t−il voulu te rien spécifier ? +Du Bois +Non : il m'a demandé de l'encre et du papier, +Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense, +Du fond de ce mystère avoir la connoissance. +Alceste +Donne−le donc. +Célimène +Que peut envelopper ceci ? +Alceste +Je ne sais ; mais j'aspire à m'en voir éclairci. +Auras−tu bientôt fait, impertinent au diable. +Du Bois, après l'avoir longtemps cherché. +Ma foi ! je l'ai, Monsieur, laissé sur votre table. +Alceste +Je ne sais qui me tient... +Célimène +Ne vous emportez pas, +Et courez démêler un pareil embarras. +Alceste +Il semble que le sort, quelque soin que je prenne, +Ait juré d'empêcher que je vous entretienne ; +Mais pour en triompher, souffrez à mon amour +De vous revoir, Madame, avant la fin du jour. +Acte V +Scène I +Alceste, Philinte +Alceste +La résolution est prise, vous dis−je. +Philinte +Mais, quel que soit ce coup, faut−il qu'il vous oblige... ? +Alceste +Non : vous avez beau faire et beau me raisonner, +Rien de ce que je dis ne me petit détourner : +Trop de perversité règne au siècle où nous sommes, +Et je veux me tirer du commerce des hommes. +Quoi ? contre ma partie on voit tout à la fois +L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois ; +On publie en tous lieux l'équité de ma cause ; +Sur la foi de mon droit mon âme se repose : +Cependant je me vois trompé par le succès ; +J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès ! +Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire, +Est sorti triomphant d'une fausseté noire ! +Toute la bonne foi cède à sa trahison ! +Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison ! +Le poids de sa grimace, où brille l'artifice, +Renverse le bon droit, et tourne la justice ! +Il fait par un arrêt couronner son forfait ! +Et non content encor du tort que l'on me fait, +Il court parmi le monde un livre abominable, +Et de qui la lecture est même condamnable, +Un livre à mériter la dernière rigueur, +Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur ! +Et là−dessus, on voit Oronte qui murmure, +Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture ! +Lui, qui d'un honnête homme à la cour tient le rang, +A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc, +Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée, +Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée ; +Et parce que j'en use avec honnêteté, +Et ne le veux trahir, lui ni la vérité, +Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire ! +Le voilà devenu mon plus grand adversaire ! +Et jamais de son coeur je n'aurai de pardon, +Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon ! +Et les hommes, morbleu ! sont faits de cette sorte ! +C'est à ces actions que la gloire les porte ! +Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, +La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux ! +Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge : +Tirons−nous de ce bois et de ce coupe−gorge. +Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups, +Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous. +Philinte +Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes, +Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites : +Ce que votre partie ose vous imputer +N'a point eu le crédit de vous faire arrêter ; +On voit son faux rapport lui−même se détruire, +Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire. +Alceste +Lui ? De semblables tours il ne craint point l'éclat, +Il a permission d'être franc scélérat ; +Et loin qu'à son crédit nuise cette aventure, +On l'en verra demain en meilleure posture. +Philinte +Enfin il est constant qu'on n'a point trop donné +Au bruit que contre vous sa malice a tourné : +De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre ; +Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre, +Il vous est en justice aisé d'y revenir, +Et contre cet arrêt... +Alceste +Non : je veux m'y tenir. +Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, +Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse : +On y voit trop à plein le bon droit maltraité, +Et je veux qu'il demeure à la postérité +Comme une marque insigne, un fameux témoignage +De la méchanceté des hommes de notre âge. +Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter ; +Mais, pour vingt mille francs, j'aurai droit de pester +Contre l'iniquité de la nature humaine, +Et de nourrir pour elle une immortelle haine. +Philinte +Mais enfin... +Alceste +Mais enfin, vos soins sont superflus : +Que pouvez−vous, Monsieur, me dire là−dessus ? +Aurez−vous bien le front de me vouloir en face +Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ? +Philinte +Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît : +Tout marche par cabale et par pur intérêt ; +Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, +Et les hommes devroient être faits d'autre sorte. +Mais est−ce une raison que leur peu d'équité +Pour vouloir se tirer de leur société ? +Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie +Des moyens d'exercer notre philosophie : +C'est le plus bel emploi que trouve la vertu ; +Et si de probité tout étoit revêtu, +Si tous les coeurs étoient francs, justes et dociles, +La plupart des vertus nous seroient inutiles, +Puisqu'on en met l'usage à pouvoir sans ennui +Supporter, dans nos droits, l'injustice d'autrui ; +Et de même qu'un coeur d'une vertu profonde... +Alceste +Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du monde ; +En beaux raisonnements vous abondez toujours ; +Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours. +La raison, pour mon bien, veut que je me retire : +Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire ; +De ce que je dirois je ne répondrois pas, +Et je me jetterois cent choses sur les bras. +Laissez−moi, sans dispute, attendre Célimène : +Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène ; +Je vais voir si son cur a de l'amour pour moi, +Et c'est ce moment−ci qui doit m'en faire foi. +Philinte +Montons chez Eliante, attendant sa venue. +Alceste +Non : de trop de souci je me sens l'âme émue. +Allez−vous−en la voir, et me laissez enfin +Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin. +Philinte +C'est une compagnie étrange pour attendre, +Et je vais obliger Eliante à descendre. +Scène II +Oronte, Célimène, Alceste +Oronte +Oui, c'est à vous de voir si par des noeuds si doux, +Madame, vous voulez m'attacher tout à vous. +Il me faut de votre âme une pleine assurance : +Un amant là−dessus n'aime point qu'on balance. +Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir, +Vous ne devez point feindre à me le faire voir ; +Et la preuve, après tout, que je vous en demande, +C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende, +De le sacrifier, Madame, à mon amour, +Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour. +Célimène +Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite, +Vous à qui j'ai tant vu parler de son mérite ? +Oronte +Madame, il ne faut point ces éclaircissements ; +Il s'agit de savoir quels sont vos sentiments. +Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'un ou l'autre : +Ma résolution n'attend rien que la vôtre. +Alceste, sortant du coin où il s'étoit retiré. +Oui, Monsieur a raison : Madame, il faut choisir, +Et sa demande ici s'accorde à mon desir. +Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène ; +Mon amour veut du vôtre une marque certaine, +Les choses ne sont plus pour traîner en longueur, +Et voici le moment d'expliquer votre coeur. +Oronte +Je ne veux point, Monsieur, d'une flamme importune +Troubler aucunement votre bonne fortune. +Alceste +Je ne veux point, Monsieur, jaloux ou non jaloux, +Partager de son coeur rien du tout avec vous. +Oronte +Si votre amour au mien lui semble préférable... +Alceste +Si du moindre penchant elle est pour vous capable... +Oronte +Je jure de n'y rien prétendre désormais. +Alceste +Je jure hautement de ne la voir jamais. +Oronte +Madame, c'est à vous de parler sans contrainte. +Alceste +Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte. +Oronte +Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos voeux. +Alceste +Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux. +Oronte +Quoi ? sur un pareil choix vous semblez être en peine ! +Alceste +Quoi ? votre âme balance et paroît incertaine ! +Célimène +Mon Dieu ! que cette instance est là hors de saison, +Et que vous témoignez, tous deux, peu de raison ! +Je sais prendre parti sur cette préférence, +Et ce n'est pas mon coeur maintenant qui balance : +Il n'est point suspendu, sans doute, entre vous deux, +Et rien n'est si tôt fait que le choix de nos voeux. +Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte +A prononcer en face un aveu de la sorte : +Je trouve que ces mots qui sont désobligeants +Ne se doivent point dire en présence des gens ; +Qu'un coeur de son penchant donne assez de lumière, +Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière ; +Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins +Instruisent un amant du malheur de ses soins. +Oronte +Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende : +J'y consens pour ma part. +Alceste +Et moi, je le demande : +C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger, +Et je ne prétends point vous voir rien ménager. +Conserver tout le monde est votre grande étude ; +Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude : +Il faut vous expliquer nettement là−dessus, +Ou bien pour un arrêt je prends votre refus ; +Je saurai, de ma part, expliquer ce silence, +Et me tiendrai pour dit tout le mal que j'en pense. +Oronte +Je vous sais fort bon gré, Monsieur, de ce courroux, +Et je lui dis ici même chose que vous. +Célimène +Que vous me fatiguez avec un tel caprice ! +Ce que vous demandez a−t−il de la justice ? +Et ne vous dis−je pas quel motif me retient ? +J'en vais prendre pour juge Eliante qui vient. +Scène III +Eliante, Philinte, Célimène, Oronte, Alceste +Célimène. +Je me vois, ma cousine, ici persécutée +Par des gens dont l'humeur y paroît concertée. +Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur, +Que je prononce entre eux le choix que fait mon coeur, +Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre, +Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre. +Dites−moi si jamais cela se fait ainsi. +Eliante +N'allez point là−dessus me consulter ici : +Peut−être y pourriez−vous être mal adressée, +Et je suis pour les gens qui disent leur pensée. +Oronte +Madame, c'est en vain que vous vous défendez. +Alceste +Tous vos détours ici seront mal secondés. +Oronte +Il faut, il faut parler, et lâcher la balance. +Alceste +Il ne faut que poursuivre à garder le silence. +Oronte +Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats. +Alceste +Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas. +Scène dernière +Acaste, Clitandre, Arsinoé, Philinte, Éliante, Oronte, Célimène, Alceste +Acaste +Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, +Eclaircir avec vous une petite affaire. +Clitandre +Fort à propos, Messieurs, vous vous trouvez ici, +Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi. +Arsinoé +Madame, vous serez surprise de ma vue ; +Mais ce sont ces Messieurs qui causent ma venue : +Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi, +D'un trait à qui mon coeur ne sautoir prêter foi. +J'ai du fond de votre âme une trop haute estime, +Pour vous croire jamais capable d'un tel crime : +Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts ; +Et l'amitié passant sur de petits discords, +J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie, +Pour vous voir vous laver de cette calomnie. +Acaste +Oui, madame, voyons, d'un esprit adouci, +Comment vous vous prendrez à soutenir ceci. +Cette lettre par vous est écrite à Clitandre ? +Clitandre +Vous avez pour Acaste écrit ce billet tendre ? +Acaste +Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité, +Et je ne doute pas que sa civilité +A connoître sa main n'ait trop su vous instruire ; +Mais ceci vaut assez la peine de le lire. +Vous êtes un étrange homme de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n'ai jamais tant d +joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste ; et si vous ne venez vite me demand +pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de Vicomte... +Il devroit être ici. +Notre grand flandrin de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne sauroit me +revenir ; et depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je +pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis... +C'est moi−même, messieurs, sans nulle vanité. +Pour le petit Marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute s +personne ; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts... +A vous le dé, Monsieur. +Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; ma +est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme à la veste... +Voici votre paquet. +Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit et veut être auteur malgré tout le monde, je ne p +me donner la peine d'écouter ce qu'il dit ; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez−vous donc e +tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire plus que je ne +voudrois, dans toutes les parties où l'on m'entraîne ; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plais +qu'on goûte que la présence des gens qu'on aime. +Clitandre +Me voici maintenant moi. +Votre Clitandre dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'au +de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime ; et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pa +Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens ; et voyez−moi le plus que vous pourrez p +m'aider à porter le chagrin d'en être obsédée. +D'un fort beau caractère on voit là le modèle, +Madame, et vous savez comment cela s'appelle ? +Il suffit : nous allons l'un et l'autre en tous lieux +Montrer de votre coeur le portrait glorieux. +Acaste +J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière ; +Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ; +Et je vous ferai voir que les petits marquis +Ont, pour se consoler, des coeurs du plus haut prix. +Oronte +Quoi ? De cette façon je vois qu'on me déchire, +Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire ! +Et votre coeur, paré de beaux semblants d'amour, +A tout le genre humain se promet tour à tour ! +Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être. +Vous me faites un bien, me faisant vous connoître : +J'y profite d'un coeur qu'ainsi vous me rendez, +Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez. +(A Alceste.) +Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme, +Et vous pouvez conclure affaire avec Madame. +Arsinoé +Certes, voilà le trait du monde le plus noir ; +Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir. +Voit−on des procédés qui soient pareils aux vôtres ? +Je ne prends point de part aux intérêts des autres ; +Mais Monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur, +Un homme comme lui, de mérite et d'honneur, +Et qui vous chérissoit avec idolâtrie, +Devoit−il... ? +Alceste +Laissez−moi, Madame, je vous prie, +Vuider mes intérêts moi−même là−dessus, +Et ne vous chargez point de ces soins superflus. +Mon cur a beau vous voir prendre ici sa querelle, +Il n'est point en état de payer ce grand zèle : +Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, +Si par un autre choix je cherche à me venger, +Arsinoé +Hé ! croyez−vous, monsieur, qu'on ait cette pensée, +Et que de vous avoir on soit tant empressée ? +Je vous trouve un esprit bien plein de vanité, +Si de cette créance il peut s'être flatté, +Le rebut de Madame est une marchandise +Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise. +Détrompez−vous, de grâce, et portez−le moins haut : +Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut ; +Vous ferez bien encor de soupirer pour elle, +Et je brûle de voir une union si belle. +(Elle se retire.) +Alceste +Hé bien ! je me suis tu, malgré ce que je voi. +Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi : +Ai−je pris sur moi−même un assez long empire, +Et puis−je maintenant... ? +Célimène +Oui, vous pouvez tout dire : +Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, +Et de me reprocher tout ce que vous voudrez, +J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse +Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse. +J'ai des autres ici méprisé le courroux, +Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous +Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable : +Je sais combien je dois vous paroître coupable, +Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, +Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. +Faites−le, j'y consens. +Alceste +Hé ! le puis−je, traîtresse ? +Puis−je ainsi triompher de toute ma tendresse ? +Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr, +Trouvé−je un coeur en moi tout prêt à m'obéir ? +(A Eliante et Philinte.) +Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, +Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse. +Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, +Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, +Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, +Et que dans tous les coeurs il est toujours de l'homme. +Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits ; +J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, +Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse +Où le vice du temps porte votre jeunesse, +Pourvu que votre coeur veuille donner les mains +Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, +Et que dans mon désert, où j'ai fait voeu de vivre, +Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre : +C'est par là seulement que, dans tous les esprits, +Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, +Et qu'après cet éclat, qu'un noble coeur abhorre, +Il peut m'être permis de vous aimer encore. +Célimène +Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, +Et dans votre désert aller m'ensevelir ! +Alceste +Et s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, +Que vous doit importer tout le reste du monde ? +Vos desirs avec moi ne sont−ils pas contents ? +Célimène +La solitude effraye une âme de vingt ans : +Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte, +Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte... +Si le don de ma main peut contenter vos voeux, +Je pourrai me résoudre à serrer de tels noeuds : +Et l'hymen... +Alceste +Non : mon cur à présent vous déteste, +Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. +Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, +Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous, +Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage +De vos indignes fers pour jamais me dégage. +(Célimène se retire, et Alceste parle à Eliante). +Madame, cent vertus ornent votre beauté, +Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité ; +De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême ; +Mais laissez−moi toujours vous estimer de même ; +Et souffrez que mon coeur, dans ses troubles divers, +Ne se présente point à l'honneur de vos fers : +Je m'en sens trop indigne, et commence à connaître +Que le ciel pour ce noeud ne m'avoir point fait naître ; +Que ce seroit out vous un hommage trop bas +Que le rebut d'un coeur qui ne vous valoit pas ; +Et qu'enfin... +Eliante +Vous pouvez suivre cette pensée : +Ma main de se donner n'est pas embarrassée ; +Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, +Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter. +Philinte +Ah ! cet honneur, Madame, est toute mon envie, +Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie. +Alceste +Puissiez−vous, pour goûter de vrais contentements, +L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments ! +Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, +Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, +Et chercher sur la terre un endroit écarté +Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. +Philinte +Allons, Madame, allons employer toute chose, +Pour rompre le dessein que son coeur se propose. +Le Médecin malgré lui +Comédie +Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais−Royal le vendredi 6e du mois d'août 166 +par la Troupe du Roi +Personnages +Sganarelle, mari de Martine. +Martine, femme de Sganarelle. +M. Robert, voisin de Sganarelle. +Valère, domestique de Géronte. +Lucas, mari de Jacqueline. +Géronte, père de Lucinde. +Jacqueline, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas. +Lucinde, fille de Géronte. +Léandre, amant de Lucinde. +Thibaut, père de Perrin. +Perrin, fils de Thibaut, paysan. +Acte I +Scène I +Sganarelle, Martine, paroissant sur le théâtre en se querellant. +Sganarelle +Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître. +Martine +Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et ne je ne me suis point mariée avec toi pour +souffrir tes fredaines. +Sganarelle +O la grande fatigue que d'avoir une femme ! et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pi +qu'un démon ! +Martine +Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote ! +Sganarelle +Oui, habile homme : trouve−moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ai +servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par coeur. +Martine +Peste du fou fieffé ! +Sganarelle +Peste de la carogne ! +Martine +Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui ! +Sganarelle +Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine ! +Martine +C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. Devrois−tu être un seul moment sans rendre grâce +Ciel de m'avoir pour ta femme ? et méritois−tu d'épouser une personne comme moi ? +Sganarelle +Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces ! Hé ! +morbleu ! ne me fais point parler là−dessus : je dirois de certaines choses... +Martine +Quoi ? que dirois−tu ? +Sganarelle +Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de +trouver. +Martine +Qu'appelles−tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître +qui me mange tout ce que j'ai ? +Sganarelle +Tu as menti : j'en bois une partie. +Martine +Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis. +Sganarelle +C'est vivre de ménage. +Martine +Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois. +Sganarelle +Tu t'en lèveras plus matin. +Martine +Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison. +Sganarelle +On en déménage plus aisément. +Martine +Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire. +Sganarelle +C'est pour ne me point ennuyer. +Martine +Et que veux−tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ? +Sganarelle +Tout ce qu'il te plaira. +Martine +J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras. +Sganarelle +Mets−les à terre. +Martine +Qui me demandent à toute heure du pain. +Sganarelle +Donne−leur le fouet : quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma mai +Martine +Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ? +Sganarelle +Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. +Martine +Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches ? +Sganarelle +Ne nous emportons point, ma femme. +Martine +Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ? +Sganarelle +Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le bras assez bon. +Martine +Je me moque de tes menaces. +Sganarelle +Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire. +Martine +Je te montrerai bien que je ne te crains nullement. +Sganarelle +Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose. +Martine +Crois−tu que je m'épouvante de tes paroles ? +Sganarelle +Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles. +Martine +Ivrogne que tu es ! +Sganarelle +Je vous battrai. +Martine +Sac à vin ! +Sganarelle +Je vous rosserai. +Martine +Infâme ! +Sganarelle +Je vous étrillerai. +Martine +Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, belître, fripon, maraud, voleur... ! +Sganarelle +(Il prend un bâton et lui en donne.) +Ah ! vous en voulez donc ? +Martine +Ah ! ah, ah, ah ! +Sganarelle +Voilà le vrai moyen de vous apaiser. +Scène II +M. Robert, Sganarelle, Martine +M. Robert +Holà, holà, holà ! Fi ! Qu'est−ce ci ? Quelle infamie ! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme ! +Martine, +les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet. +Et je veux qu'il me batte, moi. +M. Robert +Ah ! j'y consens de tout mon coeur. +Martine +De quoi vous mêlez−vous ? +M. Robert +J'ai tort. +Martine +Est−ce là votre affaire ? +M. Robert +Vous avez raison. +Martine +Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes. +M. Robert +Je me rétracte. +Martine +Qu'avez−vous à voir là−dessus ? +M. Robert +Rien. +Martine +Est−ce à vous d'y mettre le nez ? +M. Robert +Non. +Martine +Mêlez−vous de vos affaires. +M. Robert +Je ne dis plus mot. +Martine +Il me plaît d'être battue. +M. Robert +D'accord. +Martine +Ce n'est pas à vos dépens. +M. Robert +Il est vrai. +Martine +Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. +M. Robert +(Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le mê +bâton et le met en fuite ; il dit à la fin : ) +Compère, je vous demande pardon de tout mon coeur. Faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme +vous aiderai, si vous le voulez. +Sganarelle +Il ne me plaît pas, moi. +M. Robert +Ah ! c'est une autre chose. +Sganarelle +Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas. +M. Robert +Fort bien. +Sganarelle +C'est ma femme, et non pas la vôtre. +M. Robert +Sans doute. +Sganarelle +Vous n'avez rien à me commander. +M. Robert +D'accord. +Sganarelle +Je n'ai que faire de votre aide. +M. Robert +Très−volontiers. +Sganarelle +Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbr +le doigt il ne faut point mettre l'écorce. +(Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main : ) +O çà, faisons la paix nous deux. Touche là. +Martine +Oui ! après m'avoir ainsi battue ! +Sganarelle +Cela n'est rien, touche. +Martine +Je ne veux pas. +Sganarelle +Eh ! +Martine +Non. +Sganarelle +Ma petite femme ! +Martine +Point. +Sganarelle +Allons, te dis−je. +Martine +Je n'en ferai rien. +Sganarelle +Viens, viens, viens. +Martine +Non : je veux être en colère. +Sganarelle +Fi ! c'est une bagatelle. Allons, allons. +Martine +Laisse−moi là. +Sganarelle +Touche, te dis−je. +Martine +Tu m'as trop maltraitée. +Sganarelle +Eh bien va, je te demande pardon : mets là ta main. +Martine +Je te pardonne ; (elle dit le reste bas) mais tu le payeras. +Sganarelle +Tu es une folle de prendre garde à cela : ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires da +l'amitié ; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je +m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots. +Scène III +Martine, seule. +Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment ; et je brûle en moi−même de trouver les +moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de q +se venger d'un mari ; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard : je veux une vengeance qu +fasse un peu mieux sentir ; et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue. +Scène IV +Valère, Lucas, Martine +Lucas +Parguenne ! j'avons pris là tous deux une gueble de commission ; et je ne sais pas, moi, ce que je penson +attraper. +Valère +Que veux−tu, mon pauvre nourricier ? il faut bien obéir à nôtre maître ; et puis nous avons intérêt, l'un e +l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse ; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaud +quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne +et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu +consentir à le recevoir pour son gendre. +Martine, rêvant à part elle. +Ne puis−je point trouver quelque invention pour me venger ? +Lucas +Mais quelle fantaisie s'est−il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin ? +Valère +On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord ; et souvent, en de simples lieu +Martine +Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit : ces coups de bâton me reviennent au coeur, je n +les saurois digérer, et... (Elle dit tout ceci en rêvant, de sorte que ne prenant pas garde à ces deux hommes +elle les heurte en se retournant, et leur dit : ) Ah ! Messieurs, je vous demande pardon ; je ne vous voyoi +pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse. +Valère +Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver. +Martine +Seroit−ce quelque chose où je vous puisse aider ? +Valère +Cela se pourroit faire ; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier +qui pût donner quelque soulagement à la fille notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un c +l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve parf +des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les +autres n'ont su faire ; et c'est là ce que nous cherchons. +Martine +(Elle dit ces premières lignes bas.) +Ah ! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard ! (Haut.) Vous ne +pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez ; et nous avons ici un homme, +plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées. +Valère +Et de grâce, où pouvons−nous le rencontrer ? +Martine +Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois. +Lucas +Un médecin qui coupe du bois ! +Valère +Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez−vous dire ? +Martine +Non : c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prend +jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient +science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Cie +pour la médecine. +Valère +C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de fol +mêlé à leur science. +Martine +La folie de celui−ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour +demeurer d'accord de sa capacité ; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, qu'il n'avou +jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez +force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quan +nous avons besoin de lui. +Valère +Voilà une étrange folie ! +Martine +Il est vrai ; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles. +Valère +Comment s'appelle−t−il ? +Martine +Il s'appelle Sganarelle ; mais il est aisé à connoître : c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui p +une fraise, avec un habit jaune et vert. +Lucas +Un habit jaune et vart ! C'est donc le médecin des paroquets ? +Valère +Mais est−il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites ? +Martine +Comment ? C'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous le +autres médecins : on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y +venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans +bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, +comme si de rien n'eût été. +Lucas +Ah ! +Valère +Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable. +Martine +Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut d +clocher en bas, et se brisa, sur le pavé, la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre +homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire ; et l'enfant aussitôt se leva sur +pieds, et courut jouer à la fossette. +Lucas +Ah ! +Valère +Il faut que cet homme−là ait la médecine universelle. +Martine +Qui en doute ? +Lucas +Testigué ! velà justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le chercher. +Valère +Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites. +Martine +Mais souvenez−vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donné. +Lucas +Eh, morguenne ! laissez−nous faire : s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous. +Valère +Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre ; et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance +monde. +Scène V +Sganarelle, Valère, Lucas +Sganarelle entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille. +La, la, la. +Valère +J'entends quelqu'un qui chante, et qui coupe du bois. +Sganarelle +La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup. Prenons un peu d'haleine. (Il boit, et dit après avoir b +) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables. +Qu'ils sont doux, +Bouteille jolie, +Qu'ils sont doux +Vos petits glou−gloux ! +Mais mon sort feroit bien des jaloux, +Si vous étiez toujours remplie. +Ah ! bouteille, ma mie, +Pourquoi vous vuidez−vous ? +Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélancolie. +Valère +Le voilà lui−même. +Lucas +Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus. +Valère +Voyons de près. +Sganarelle, les apercevant, les regarde, en se tournant vers l'un et puis vers l'autre, et, abaissant la voix, di +Ah ! ma petite friponne ! que je t'aime, mon petit bouchon ! +... Mon sort.. feroit... bien des... jaloux, +Si... +Que diable ! à qui en veulent ces gens−là ? +Valère +C'est lui assurément... +Lucas +Le velà tout craché comme on nous l'a défiguré. +Sganarelle, à part. +(Ici il pose sa bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la +prendre, il la met de l'autre côté ; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient ce +son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.) +Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient−ils ? +Valère +Monsieur, n'est−ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ? +Sganarelle +Eh quoi ? +Valère +Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle. +Sganarelle, se tournant vers Valère, puis vers Lucas +Oui et non, selon ce que vous lui voulez. +Valère +Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons. +Sganarelle +En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle. +Valère +Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et no +venons implorer votre aide, dont nous avons besoin. +Sganarelle +Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service +Valère +Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, Monsieur, couvrez−vous, s'il vous plaît ; le sole +pourroit vous incommoder. +Lucas +Monsieu, boutez dessus. +Sganarelle, bas. +Voici des gens bien pleins de cérémonie. +Valère +Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous : les habiles gens sont toujours recherch +et nous sommes instruits de votre capacité. +Sganarelle +Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots. +Valère +Ah ! Monsieur. : . +Sganarelle +Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire. +Valère +Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question. +Sganarelle +Mais aussi je les vends cent dix sols le cent. +Valère +Ne parlons point de cela, s'il vous plaît. +Sganarelle +Je vous promets que je ne saurais les donner à moins. +Valère +Monsieur, nous savons les choses. +Sganarelle +Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela. +Valère +Monsieur, c'est se moquer que... +Sganarelle +Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre. +Valère +Parlons d'autre façon, de grâce. +Sganarelle +Vous en pourrez trouver autre part à moins : il y a fagots et fagots ; mais pour ceux que je fais... +Valère +Eh ? Monsieur, laissons là ce discours. +Sganarelle +Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double. +Valère +Eh fi ! +Sganarelle +Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire. +Valère +Faut−il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes ? s'abaisse à parler de la +sorte ? qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du +monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a ? +Sganarelle, à part. +Il est fou. +Valère +De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous. +Sganarelle +Comment ? +Lucas +Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons çenque je savons. +Sganarelle +Quoi donc ? que me voulez−vous dire ? Pour qui me prenez−vous ? +Valère +Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin. +Sganarelle +Médecin vous−même : je ne le suis point, et ne l'ai jamais été. +Valère, bas. +Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage ; et n'en venons +point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités. +Sganarelle +A quoi donc ? +Valère +A de certaines choses dont nous serions marris. +Sganarelle +Parbleu ! venez−en à tout ce qu'il vous plaira : je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez +dire. +Valère, bas. +Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que +vous êtes. +Lucas +Et testigué ! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette que v'estes médecin. +Sganarelle +J'enrage. +Valère +A quoi bon nier ce qu'on sait ? +Lucas +Pourquoi toutes ces fraimes−là ? et à quoi est−ce que ça vous sart ? +Sganarelle +Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin. +Valère +Vous n'êtes point médecin ? +Sganarelle +Non. +Lucas +V'n'estes pas médecin ? +Sganarelle +Non, vous dis−je. +Valère +Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre. +(Ils prennent un bâton et le frappent.) +Sganarelle +Ah ! ah ! ah ! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira. +Valère +Pourquoi, Monsieur, nous obligez−vous à cette violence ? +Lucas +A quoi bon nous bailler la peine de vous battre ? +Valère +Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. +Lucas +Par ma figué ! j'en sis fâché, franchement. +Sganarelle +Que diable est−ce ci, Messieurs ? De grâce, est��ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloi +que je sois médecin ? +Valère +Quoi ? vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin ? +Sganarelle +Diable emporte si je le suis ! +Lucas +Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin ? +Sganarelle +Non, la peste m'étouffe ! (Là ils recommencent de le battre.) Ah ! Ah ! Eh bien, Messieurs, oui, puisque +vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin ; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux +consentir à tout que de me faire assommer. +Valère +Ah ! voilà qui va bien, Monsieur : je suis ravi de vous voir raisonnable. +Lucas +Vous me boutez la joie au coeur, quand je vous voi parler comme ça. +Valère +Je vous demande pardon de toute mon âme. +Lucas +Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise. +Sganarelle, à part. +Ouais ! seroit−ce bien moi qui me tromperois, et serois−je devenu médecin sans m'en être aperçu ? +Valère +Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez assurément que +vous en serez satisfait. +Sganarelle +Mais, Messieurs, dites−moi, ne vous trompez−vous point vous−mêmes ? Est−il bien assuré que je sois +médecin ? +Lucas +Oui, par ma figué ! +Sganarelle +Tout de bon ? +Valère +Sans doute. +Sganarelle +Diable emporte si je le savois ! +Valère +Comment ? vous êtes le plus habile médecin du monde. +Sganarelle +Ah ! ah ! +Lucas +Un médecin qui a gari je ne sai combien de maladies. +Sganarelle +Tudieu ! +Valère +Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures ; elle étoit prête à ensevelir, lorsque, avec une gou +de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre. +Sganarelle +Peste ! +Lucas +Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les br +cassés ; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds ; et s'en fut jo +à la fossette. +Sganarelle +Diantre ! +Valère +Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous ; et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous +laissant conduire où nous prétendons vous mener. +Sganarelle +Je gagnerai ce que je voudrai ? +Valère +Oui. +Sganarelle +Ah ! je suis médecin, sans contredit : je l'avois oublié : mais je m'en ressouviens. De quoi est−il questio +Où faut−il se transporter ? +Valère +Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole. +Sganarelle +Ma foi ! je ne l'ai pas trouvée. +Valère +Il aime à rire. Allons, Monsieur. +Sganarelle +Sans une robe de médecin ? +Valère +Nous en prendrons une. +Sganarelle, présentant sa bouteille à Valère. +Tenez cela, vous : voilà où je mets mes juleps. +(Puis se tournant vers Lucas en crachant.) +Vous, marchez là−dessus, par ordonnance du médecin. +Lucas +Palsanguenne ! velà un médecin qui me plaît : je pense qu'il réussira, car il est bouffon. +Acte II +Scène I +Géronte, Valère, Lucas, Jacqueline +Valère +Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait ; et nous vous avons amené le plus grand médecin du mon +Lucas +Oh ! morguenne ! il faut tirer l'échelle après ceti−là, et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausse +ses souillez. +Valère +C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses. +Lucas +Qui a gari des gens qui estiants morts. +Valère +Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit ; et parfois il a des moments où son esprit s'échappe et ne +paroît pas ce qu'il est. +Lucas +Oui, il aime à bouffonner ; et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à l +tête. +Valère +Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées. +Lucas +Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un livre. +Valère +Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui. +Géronte +Je meurs d'envie de le voir ; faites−le−moi vite venir. +Valère +Je le vais querir. +Jacqueline +Par ma fi ! Monsieu, ceti−ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi +la meilleure médeçaine que l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon mari, pou +qui elle eût de l'amiquié. +Géronte +Ouais ! Nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses. +Lucas +Taisez−vous, notre ménagère Jaquelaine : ce n'est pas à vous à bouter là votre nez. +Jacqueline +Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire ; que votre fille a besoi +d'autre chose que de ribarbe et de sené, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des filles. +Géronte +Est−elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité qu'elle a ? Et lorsque j'ai été dans le +dessein de la marier, ne s'est−elle pas opposée à mes volontés ? +Jacqueline +Je le crois bian : vous li vouilliez bailler cun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais−vous ce Mons +Liandre, qui li touchoit au coeur ? Alle auroit été fort obéissante ; et je m'en vas gager qu'il la prendroit, +comme alle est, si vous la li vouillais donner. +Géronte +Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut : il n'a pas du bien comme l'autre. +Jacqueline +Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié. +Géronte +Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient ; et l'on court gr +risque de s'abuser, lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les ore +ouvertes aux voeux et aux prières de Messieurs les héritiers ; et l'on a le temps d'avoir les dents longues, +lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un. +Jacqueline +Enfin j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les bères et les +mères ant cette maudite couteume de demander toujours : "Qu'a−t−il ? " et : "Qu'a−t−elle ? " et le +compère Biarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avoit davanta +que le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié ; et velà que la pauvre creiature en est devenue jaune +comme un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps−là. C' est un bel exemple pour vous, Monsieu. O +n'a que son plaisir en ce monde ; et j'aimerois mieux bailler à ma fille un bon mari qui li fût agriable, que +toutes les rentes de la Biausse. +Géronte +Peste ! Madame la Nourrice, comme vous dégoisez ! Taisez−vous, je vous prie : vous prenez trop de so +et vous échauffez votre lait. +Lucas +(En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.) +Morgué ! tais−toi, t'es cune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire +Mêle−toi de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille, et il +bon et sage pour voir ce qu'il li faut. +Géronte +Tout doux ! oh ! tout doux ! +Lucas +Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit. +Géronte +Oui ; mais ces gestes ne sont pas nécessaires. +Scène II +Valère, Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline +Valère +Monsieur, préparez−vous. Voici notre médecin qui entre. +Géronte +Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous. +Sganarelle, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus. +Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux. +Géronte +Hippocrate dit cela ? +Sganarelle +Oui. +Géronte +Dans quel chapitre, s'il vous plaît ? +Sganarelle +Dans son chapitre des chapeaux. +Géronte +Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire. +Sganarelle +Monsieur le Médecin, ayant appris les merveilleuses choses... +Géronte +A qui parlez−vous, de grâce ? +Sganarelle +A vous. +Géronte +Je ne suis pas médecin. +Sganarelle +Vous n'êtes pas médecin ? +Géronte +Non, vraiment. +Sganarelle +(Il prend ici un bâton, et le bat comme on l'a battu.)Tout de bon ? +Géronte +Tout de bon. Ah ! ah ! ah ! +Sganarelle +Vous êtes médecin maintenant : je n'ai jamais eu d'autres licences. +Géronte +Quel diable d'homme m'avez−vous là amené ? +Valère +Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard. +Géronte +Oui ; mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies. +Lucas +Ne prenez pas garde à ça, Monsieu : ce n'est que pour rire. +Géronte +Cette raillerie ne me plaît pas. +Sganarelle +Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. +Géronte +Monsieur, je suis votre serviteur. +Sganarelle +Je suis fâché... +Géronte +Cela n'est rien. +Sganarelle +Des coups de bâton... +Géronte +Il n'y a pas de mal. +Sganarelle +Que j'ai eu l'honneur de vous donner. +Géronte +Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie. +Sganarelle +Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi ; et je souhaiterois de tout mon coeur que vous en +eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous servir. +Géronte +Je vous suis obligé de ces sentiments. +Sganarelle +Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle. +Géronte +C'est trop d'honneur que vous me faites. +Sganarelle +Comment s'appelle votre fille ? +Géronte +Lucinde. +Sganarelle +Lucinde ! Ah ! beau nom à médicamenter ! Lucinde ! +Géronte +Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait. +Sganarelle +Qui est cette grande femme−là ? +Géronte +C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai. +Sganarelle +Peste ! le joli meuble que voilà ! Ah ! Nourrice, charmante Nourrice, ma médecine est la très−humble +esclave de votre nourricerie, et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait (il lui porte la +main sur le sein) de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre +service, et... +Lucas +Avec votre parmission, Monsieu le Médecin, laissez là ma femme, je vous prie. +Sganarelle +Quoi ? est−elle votre femme ? +Lucas +Oui. +Sganarelle +(Il fait semblant d'embrasser Lucas, et se tournant du côté de la Nourrice, il l'embrasse.) +Ah ! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre. +Lucas, en le tirant. +Tout doucement, s'il vous plaît. +Sganarelle +Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la félicite d'avoir (il fait encore semblant +d'embrasser Lucas, et, passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme) un mari comme vous ; et je v +félicite, vous, d'avoir une femme si belle ; si sage, et si bien faite comme elle est. +Lucas, en le tirant encore. +Eh ! testigué ! point tant de compliment, je vous supplie. +Sganarelle +Ne voulez−vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage ? +Lucas +Avec moi, tant qu'il vous plaira ; mais avec ma femme, trêve de sarimonie. +Sganarelle +Je prends part également au bonheur de tous deux ; et (il continue le même jeu) si je vous embrasse pour +vous en témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi. +Lucas, en le tirant derechef. +Ah ! vartigué, Monsieu le Médecin, que de lantiponages. +Scène III +Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline +Géronte +Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener. +Sganarelle +Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine. +Géronte +Où est−elle ? +Sganarelle, se touchant le front. +Là dedans. +Géronte +Fort bien. +Sganarelle, en voulant toucher les tetons de la Nourrice. +Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et qu +visite son sein. +Lucas, le tirant, en lui faisant faire la pirouette. +Nanin, nanin ; je n'avons que faire de ça. +Sganarelle +C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices. +Lucas +Il gnia office qui quienne, je sis votre sarviteur. +Sganarelle +As−tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin ? Hors de là ! +Lucas +Je me moque de ça. +Sganarelle, en le regardant de travers. +Je te donnerai la fièvre. +Jacqueline, prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la pirouette. +Ote−toi de là aussi ; est−ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi−même, s'il me fait quelq +chose qui ne soit pas à faire ? +Lucas +Je ne veux pas qu'il te tâte, moi. +Sganarelle +Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme ! +Géronte +Voici ma fille. +Scène IV +Lucinde, Valère, Géronte, Lucas, Sganarelle, Jacqueline +Sganarelle +Est−ce là la malade ? +Géronte +Oui, je n'ai qu'elle de fille ; et j'aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir. +Sganarelle +Qu'elle s'en garde bien ! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin. +Géronte +Allons, un siége. +Sganarelle +Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit ass +Géronte +Vous l'avez fait rire, Monsieur. +Sganarelle +Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien ! de quoi +est−il question ? qu'avez−vous ? quel est le mal que vous sentez ? +Lucinde, répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton. +Han, hi, hom, han. +Sganarelle +Eh ! que dites−vous ? +Lucinde continue les mêmes gestes. +Han, hi, hom, han, han, hi, hom. +Sganarelle +Quoi ? +Lucinde +Han, hi, hom. +Sganarelle, la contrefaisant. +Han, hi, hom, han, ha : je ne vous entends point. Quel diable de langage est−ce là ? +Géronte +Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause ; +c'est un accident qui a fait reculer son mariage. +Sganarelle +Et pourquoi ? +Géronte +Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses. +Sganarelle +Et qui est ce sot−là qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette malad +je me garderois bien de la vouloir guérir. +Géronte +Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal. +Sganarelle +Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites−moi un peu, ce mal l'oppresse−t−il beaucoup ? +Géronte +Oui, Monsieur. +Sganarelle +Tant mieux. Sent−elle de grandes douleurs ? +Géronte +Fort grandes. +Sganarelle +C'est fort bien fait. Va−t−elle où vous savez ? +Géronte +Oui. +Sganarelle +Copieusement ? +Géronte +Je n'entends rien à cela. +Sganarelle +La matière est−elle louable ? +Géronte +Je ne me connois pas à ces choses. +Sganarelle, se tournant vers la malade. +Donnez−moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette. +Géronte +Eh oui, Monsieur, c'est là son mal ; vous l'avez trouvé tout du premier coup. +Sganarelle +Ah, ah ! +Jacqueline +Voyez comme il a deviné sa maladie ! +Sganarelle +Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et +vous eût été dire : "C'est ceci, c'est cela" ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprend +que votre fille est muette. +Géronte +Oui ; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient. +Sganarelle +Il n'est rien plus aisé : cela vient de ce qu'elle a perdu la parole. +Géronte +Fort bien ; mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole ? +Sganarelle +Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue. +Géronte +Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa langue ? +Sganarelle +Aristote, là−dessus, dit... de fort belles choses. +Géronte +Je le crois. +Sganarelle +Ah ! c'étoit un grand homme ! +Géronte +Sans doute. +Sganarelle, levant son bras depuis le coude. +Grand homme tout à fait : un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre +raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, +qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; peccantes, c'est−à−dire... humeurs +peccantes ; d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la régio +des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez−vous le latin ? +Géronte +En aucune façon. +Sganarelle, se tenant avec étonnement. +Vous n'entendez point le latin ! +Géronte +Non. +Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures. +Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa, "la Muse", bonus, bona, bonum, D +sanctus, estne oratio latinas ? Etiam, "oui". Quare, "pourquoi" ? Quia substantivo et adjectivum concord +generi, numerum, et casus. +Géronte +Ah ! que n'ai−je étudié ? +Jacqueline +L'habile homme que velà ! +Lucas +Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte. +Sganarelle +Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le co +il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que +nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, renco +en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate ; et parce que lesdites vapeu +comprenez bien ce raisonnement, je vous prie ; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité... +Ecoutez bien ceci, je vous conjure. +Géronte +Oui. +Sganarelle +Ont une certaine malignité, qui est causée... Soyez attentif, s'il vous plaît. +Géronte +Je le suis. +Sganarelle +Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces +vapeurs... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fil +est muette. +Jacqueline +Ah ! que ça est bian dit, notte homme ! +Lucas +Que n'ai−je la langue aussi bian pendue ? +Géronte +On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du +foie et du coeur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont ; que le coeur est du côté gauc +et le foie du côté droit. +Sganarelle +Oui, cela étoit autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine +d'une méthode toute nouvelle. +Géronte +C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance. +Sganarelle +Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous. +Géronte +Assurément. Mais, Monsieur, que croyez−vous qu'il faille faire à cette maladie ? +Sganarelle +Ce que je crois qu'il faille faire ? +Géronte +Oui. +Sganarelle +Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé d +du vin. +Géronte +Pourquoi cela, Monsieur ? +Sganarelle +Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez−vo +pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela ? +Géronte +Cela est vrai. Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin ! +Sganarelle +Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (A la Nourrice) Doucement, vous. Monsieur, voilà un +nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes. +Jaqueline +Qui ? moi ? Je me porte le mieux du monde. +Sganarelle +Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera mauvais de vous faire quelque +petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant. +Géronte +Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a po +de maladie ? +Sganarelle +Il n'importe, la mode en est salutaire ; et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner p +la maladie à venir. +Jaqueline, en se retirant. +Ma fi ! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire. +Sganarelle +Vous êtes rétive aux remèdes ; mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je vous +donne le bonjour. +Géronte +Attendez un peu, s'il vous plaît. +Sganarelle +Que voulez−vous faire ? +Géronte +Vous donner de l'argent, Monsieur. +Sganarelle, tendant sa main derrière, par−dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse. +Je n'en prendrai pas, Monsieur. +Géronte +Monsieur... +Sganarelle +Point du tout. +Géronte +Un petit moment. +Sganarelle +En aucune façon. +Géronte +De grâce ! +Sganarelle +Vous vous moquez. +Géronte +Voilà qui est fait. +Sganarelle +Je n'en ferai rien. +Géronte +Eh ! +Sganarelle +Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. +Géronte +Je le crois. +Sganarelle, après avoir pris l'argent. +Cela est−il de poids ? +Géronte +Oui, Monsieur. +Sganarelle +Je ne suis pas un médecin mercenaire. +Géronte +Je le sais bien. +Sganarelle +L'intérêt ne me gouverne point. +Géronte +Je n'ai pas cette pensée. +Scène V +Sganarelle, Léandre +Sganarelle, regardant son argent. +Ma foi ! cela ne va pas mal ; et pourvu que... +Léandre +Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance. +Sganarelle, lui prenant le poignet. +Voilà un pouls qui est fort mauvais. +Léandre +Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous. +Sganarelle +Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites−vous donc ? +Léandre +Non : pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vo +venez de visiter ; et comme, par la mauvaise humeur de son père toute sorte d'accès m'est fermé auprès +d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'exécuter un stratagè +que j'ai trouvé, pour lui pouvoir dire deux mots, d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie. +Sganarelle, paroissant en colère. +Pour qui me prenez−vous ? Comment oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vou +ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature ? +Léandre +Monsieur, ne faites point de bruit. +Sganarelle, en le faisant reculer. +J'en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent. +Léandre +Eh ! Monsieur, doucement. +Sganarelle +Un malavisé. +Léandre +De grâce ! +Sganarelle +Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence extrême... +Léandre, tirant une bourse qu'il lui donne. +Monsieur... +Sganarelle, tenant la bourse +De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vou +rendre service ; mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils +sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère. +Léandre +Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que... +Sganarelle +Vous vous moquez. De quoi est−il question ? +Léandre +Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médec +ont raisonné là−dessus comme il faut ; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, +des entrailles, qui de la rate, qui du foie ; mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que +Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de +crainte qu'on ne nous voye ensemble, retirons−nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite d +vous. +Sganarelle +Allons, Monsieur : vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable ; et j'y +perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous. +Acte III +Scène I +Sganarelle, Léandre +Léandre +Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire ; et comme le père ne m'a guère vu, ce +changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux. +Sganarelle +Sans doute. +Léandre +Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine, pour parer mon discours +me donner l'air d'habile homme. +Sganarelle +Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire : il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous. +Léandre +Comment ? +Sganarelle +Diable emporte si j'entends rien en médecine ! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vo +comme vous vous confiez à moi. +Léandre +Quoi ? vous n'êtes pas effectivement... +Sganarelle +Non, vous dis−je : ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois jamais mêlé d'être si savant que +cela ; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur +venue ; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être, a +dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de que +façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les côtés ; et si les ch +vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir, toute ma vie, à la médecine. Je trouve que c'est le mét +le meilleur de tous ; car, soi, qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte +la méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l'étoffe o +nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu'il n'en pay +pots cassés ; mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour no +et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts u +honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a t +Léandre +Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière. +Sganarelle, voyant des hommes qui viennent vers lui. +Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre +maîtresse. +Scène II +Thibaut, Perrin, Sganarelle +Thibaut +Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi. +Sganarelle +Qu'y a−t−il ? +Thibaut +Sa pauvre mère, qui a nom Parette, est dans un lit, malade, il y a six mois. +Sganarelle, tendant la main, comme pour recevoir de l'argent. +Que voulez−vous que j'y fasse ? +Thibaut +Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie pour la garir. +Sganarelle +Il faut voir de quoi est−ce qu'elle est malade. +Thibaut +Alle est malade d'hypocrisie, Monsieu. +Sganarelle +D'hypocrisie ? +Thibaut +Oui, c'est−à−dire qu'alle est enflée par tout ; et l'an dit que c'est quantité de sériosités qu'alle a dans le cor +et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait pl +que de l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguenne, avec des lassitules et des douleurs dans les +mufles des jambes. +On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer ; et par fois il lui prend des syncoles e +des conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre village un apothicaire, révérence par +qui li a donné je ne sai combien d'histoires ; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en laveme +ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. M +tout ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton mitaine. Il veloit li bailler d'eune certaine drogue +que l'on appelle du vin amétile ; mais j'ai−s−eu peur, franchement, que ça l'envoyît à patres ; et l'an dit q +ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette invention−là. +Sganarelle, tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe qu'il demande de l'argent. +Venons au fait, mon ami, venons au fait. +Thibaut +Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions. +Sganarelle +Je ne vous entends point du tout. +Perrin +Monsieu, ma mère est malade ; et velà deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remèd +Sganarelle +Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, qui s'explique comme il faut. Vous dite +que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, avec des +douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c'est−à−dire des +évanouissements ? +Perrin +Eh ! oui, Monsieu, c'est justement ça. +Sganarelle +J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui' ne sait ce qu'il dit. Maintenant vous me demande +remède ? +Perrin +Oui, Monsieu. +Sganarelle +Un remède pour la guérir ? +Perrin +C'est comme je l'entendons. +Sganarelle +Tenez, voilà un morceau de formage qu'il faut que vous lui fassiez prendre. +Perrin +Du fromage, Monsieu ? +Sganarelle +Oui, c'est un formage préparé, où il entre de l'or, du coral, et des perles, et quantité d'autres choses précieu +Perrin +Monsieu, je vous sommes bien obligés ; et j'allons li faire prendre ça tout à l'heure. +Sganarelle +Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez. +Scène III +Jacqueline, Sganarelle, Lucas +Sganarelle +Voici la belle Nourrice. Ah ! Nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la +rhubarbe, la casse, et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme. +Jacqueline +Par ma figué ! Monsieu le Médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien à tout votre latin. +Sganarelle +Devenez malade, Nourrice, je vous prie ; devenez malade, pour l'amour de moi : j'aurois toutes les joies +monde de vous guérir. +Jacqueline +Je sis votte sarvante : j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas. +Sganarelle +Que je vous plains, belle Nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez ! +Jacqueline +Que velez−vous, Monsieu ? c'est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian +qu'alle y broute. +Sganarelle +Comment ? un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vo +parle ! +Jacqueline +Hélas ! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur. +Sganarelle +Est−il possible ? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah ! +que j'en sais, belle Nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement le +petits bouts de vos petons ! Pourquoi faut−il qu'une personne si bien faite soit tombée en de telles mains, +qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot... ? Pardonnez−moi, Nourrice, si je parle ainsi de votre m +Jacqueline +Eh ! Monsieu, je sai bien qu'il mérite tous ces noms−là. +Sganarelle +Oui, sans doute, Nourrice, il les mérité ; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la +pour le punir des soupçons qu'il a. +Jacqueline +Il est bien vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m'obliger à queuque étrange ch +Sganarelle +Ma foi ! vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui +mérite bien cela ; et si j'étois assez heureux, belle Nourrice, pour être choisi pour... +(En cet endroit, tous deux apercevant Lucas qui étoit derrière eux et entendoit leur dialogue, chacun se ret +de son côté, mais le Médecin d'une manière fort plaisante.) +Scène IV +Géronte, Lucas +Géronte +Holà ! Lucas, n'as−tu point vu ici notre médecin ? +Lucas +Et oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi. +Géronte +Où est−ce donc qu'il peut être ? +Lucas +Je ne sai ; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles. +Géronte +Va−t'en voir un peu ce que fait ma fille. +Scène V +Sganarelle, Léandre, Géronte +Géronte +Ah ! Monsieur, je demandois où vous étiez. +Sganarelle +Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade ? +Géronte +Un peu plus mal depuis votre remède. +Sganarelle +Tant mieux : c'est signe qu'il opère. +Géronte +Oui ; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe. +Sganarelle +Ne vous mettez pas en peine ; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie. +Géronte +Qui est cet homme−là que vous amenez ? +Sganarelle, faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire. +C'est... +Géronte +Quoi ? +Sganarelle +Celui... +Géronte +Eh ? +Sganarelle +Qui... +Géronte +Je vous entends. +Sganarelle +Votre fille en aura besoin. +Scène VI +Jacqueline, Lucinde, Géronte, Léandre, Sganarelle +Jacqueline +Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher. +Sganarelle +Cela lui fera du bien. Allez−vous−en, Monsieur l'Apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne +tantôt avec vous de sa maladie. +(En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main +sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothica +font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser : ) +Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de savoir si les femmes sont plus faciles à +guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disen +que oui ; et moi je dis que oui et non : d'autant que l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent +tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la +sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et +comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve... +Lucinde +Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments. +Géronte +Voilà ma fille qui parle ! O grande vertu du remède ! O admirable médecin ! Que je vous suis obligé, +Monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis−je faire pour vous après un tel service ? +Sganarelle, se promenant sur le théâtre, et s'essuyant le front. +Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine ! +Lucinde +Oui, mon père, j'ai recouvré la parole ; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre +époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace. +Géronte +Mais... +Lucinde +Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise. +Géronte +Quoi... ? +Lucinde +Vous m'opposerez en vain de belles raisons. +Géronte +Si... +Lucinde +Tous vos discours ne serviront de rien. +Géronte +Je... +Lucinde +C'est une chose où je suis déterminée. +Géronte +Mais... +Lucinde +Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi. +Géronte +J'ai... +Lucinde +Vous avez beau faire tous vos efforts. +Géronte +Il... +Lucinde +Mon coeur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie. +Géronte +Là... +Lucinde +Et je me jetterai plutôt dans un convent que d'épouser un homme que je n'aime point. +Géronte +Mais... +Lucinde, parlant d'un ton de voix à étourdir. +Non. En aucune façon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en ferai rien. Cela est résolu. +Géronte +Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n'y a pas moyen d'y résister. Monsieur, je vous prie de la faire +redevenir muette. +Sganarelle +C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd +vous voulez. +Géronte +Je vous remercie. Penses−tu donc... +Lucinde +Non. Toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme. +Géronte +Tu épouseras Horace, dès ce soir. +Lucinde +J'épouserai plutôt la mort. +Sganarelle +Mon Dieu ! arrêtez−vous, laissez−moi médicamenter cette affaire. C'est une maladie qui la tient, et je sai +remède qu'il y faut apporter. +Géronte +Seroit−il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d'esprit ? +Sganarelle +Oui : laissez−moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (Il +appelle l'Apothicaire et lui parle.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fa +contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu +est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour +je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux +drachmes de matrimonium en pilules. Peut−être fera−t−elle quelque difficulté à prendre ce remède ; mais +comme vous êtes habile homme dans votre métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la cho +du mieux que vous pourrez. Allez−vous−en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les +humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps : au remède vite, +remède spécifique ! +Scène VII +Géronte, Sganarelle +Géronte +Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire ? il me semble que je ne les ai jamais ouï +nommer. +Sganarelle +Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes. +Géronte +Avez−vous jamais vu une insolence pareille à la sienne ? +Sganarelle +Les filles sont quelquefois un peu têtues. +Géronte +Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre. +Sganarelle +La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits. +Géronte +Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours ma fille renfermée. +Sganarelle +Vous avez fait sagement. +Géronte +Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble. +Sganarelle +Fort bien. +Géronte +Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent vus. +Sganarelle +Sans doute. +Géronte +Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui. +Sganarelle +C'est prudemment raisonné. +Géronte +On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler. +Sganarelle +Quel drôle. +Géronte +Mais il perdra son temps. +Sganarelle +Ah ! ah ! +Géronte +Et j'empêcherai bien qu'il ne la voye. +Sganarelle +Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bête. +Scène VIII +Lucas, Géronte, Sganarelle +Lucas +Ah ! paisanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre : votre fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'éto +lui qui étoit l'Apothicaire ; et velà Monsieu le Médecin qui a fait cette belle opération−là. +Géronte +Comment ? m'assassiner de la façon ! Allons, un commissaire ! et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah, +traître ! je vous ferai punir par la justice. +Lucas +Ah ! par ma fi ! Monsieu le Médecin, vous serez pendu : ne bougez de là seulement. +Scène IX +Martine, Sganarelle, Lucas +Martine +Ah ! mon Dieu ! que j'ai eu de peine à trouver ce logis ! Dites−moi un peu des nouvelles du médecin qu +vous ai donné. +Lucas +Le velà, qui va être pendu. +Martine +Quoi ? mon mari pendu ! Hélas ! et qu'a−t−il fait pour cela ? +Lucas +Il a fait enlever la fille de notre maître. +Martine +Hélas ! mon cher mari, est−il bien vrai qu'on te va pendre ? +Sganarelle +Tu vois. Ah ! +Martine +Faut−il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens ? +Sganarelle +Que veux−tu que j'y fasse ? +Martine +Encore si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation. +Sganarelle +Retire−toi de là, tu me fends le coeur. +Martine +Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu. +Sganarelle +Ah ! +Scène X +Géronte, Sganarelle, Martine, Lucas +Géronte +Le Commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où l'on me répondra de vous. +Sganarelle, le chapeau à la main. +Hélas ! cela ne se peut−il point changer en quelques coups de bâton ? +Géronte +Non, non : la justice en ordonnera... Mais que vois−je ? +Scène XI et Dernière +Léandre, Lucinde, Jacqueline, Lucas, Géronte, Sganarelle, Martine +Léandre +Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu +dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble ; mais cette entreprise a fait place +un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je v +la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par où +j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens. +Géronte +Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du +monde. +Sganarelle +La médecine l'a échappé belle ! +Martine +Puisque tu ne seras point pendu, rends−moi grâce d'être médecin ; car c'est moi qui t'ai procuré cet honne +Sganarelle +Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton. +Léandre +L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment. +Sganarelle +Soit : je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé ; mais prépare−toi +désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un +médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire. +Mélicerte +Comédie pastorale héroïque +Représentée la première fois à Saint−Germain−en−Laye pour le Roi au Ballet des Muses le 2e décembre +1666 par la +Troupe du Roi +Personnages +Acante, amant de Daphné. +Tyrène, amant d'Eroxène. +Daphné, bergère. +Eroxène, bergère. +Lycarsis, pâtre, cru père de Myrtil. +Myrtil, amant de Mélicerte. +Mélicerte, Nymphe ou bergère, amante de Myrtil. +Corinne, confidente de Mélicerte. +Nicandre, berger. +Mopse, berger, cru oncle de Mélicerte. +La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé. +Acte I +Scène I +Tyrène, Daphné, Acante, Eroxène +Acante +Ah ! charmante Daphné ! +Tyrène +Trop aimable Eroxène. +Daphné +Acante, laisse−moi. +Eroxène +Ne me suis point, Tyrène. +Acante +Pourquoi me chasses−tu ? +Tyrène +Pourquoi fuis−tu mes pas ? +Daphné +Tu me plais loin de moi. +Eroxène +Je m'aime où tu n'es pas. +Acante +Ne cesseras−tu point cette rigueur mortelle ? +Tyrène +Ne cesseras−tu point de m'être si cruelle ? +Daphné +Ne cesseras−tu point tes inutiles voeux ? +Eroxène +Ne cesseras−tu point de m'être si fâcheux ? +Acante +Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine. +Tyrène +Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine. +Daphné +Si tu ne veux partir, je vais quitter ce lieu. +Eroxène +Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu. +Acante +Hé bien ! en m'éloignant je te vais satisfaire. +Tyrène +Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire. +Acante +Généreuse Eroxène, en faveur de mes feux +Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux. +Tyrène +Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine, +Et sache d'où pour moi procède tant de haine. +Scène II +Daphné, Eroxène +Eroxène +Acante a du mérite, et t'aime tendrement +D'où vient que tu lui fais un si dur traitement ? +Daphné +Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes : +D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes ? +Eroxène +Puisque j'ai fait ici la demande avant toi, +La raison te condamne à répondre avant moi. +Daphné +Pour tous les soins d'Acante on me voit inflexible, +Parce qu'à d'autres voeux je me trouve sensible. +Eroxène +Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur, +Parce qu'un autre choix est maître de mon coeur. +Daphné +Puis−je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire ? +Eroxène +Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère. +Daphné +Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir, +Je puis facilement contenter ton desir, +Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable, +J'en garde dans ma poche un portrait admirable, +Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort, +Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord. +Eroxène +Je puis te contenter par une même voie, +Et payer ton secret en pareille monnoie : +J'ai de la main aussi de ce peintre fameux, +Un aimable portrait de l'objet de mes voeux, +Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême, +Que tu pourras d'abord te le nommer toi−même. +Daphné +La boîte que le peintre a fait faire pour moi +Est tout à fait semblable à celle que je voi. +Eroxène +Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble, +Et certe il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble. +Daphné +Faisons en même temps, par un peu de couleurs, +Confidence à nos yeux du secret de nos Coeurs. +Eroxène +Voyons à qui plus vite entendra ce langage, +Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage. +Daphné +La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien : +Au lieu de ton portrait tu m'as rendu le mien. +Eroxène +Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose. +Daphné +Donne. De cette erreur ta rêverie est Cause. +Eroxène +Que veut dire ceci ? Nous nous jouons, je croi : +Tu fais de ces portraits même chose que moi. +Daphné +Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre. +Eroxène +Voici le vrai moyen de ne se point méprendre. +Daphné +De mes sens prévenus est−ce une illusion ? +Eroxène +Mon âme sur mes yeux fait−elle impression ? +Daphné +Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage. +Eroxène +De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image. +Daphné +C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux. +Eroxène +C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes voeux. +Daphné +Je venois aujourd'hui te prier de lui dire +Les soins que pour son sort son mérite m'inspire. +Eroxène +Je venois te chercher pour servir mon ardeur, +Dans le dessein que j'ai de m'assurer son coeur. +Daphné +Cette ardeur qu'il t'inspire est−elle si puissante ? +Eroxène +L'aimes−tu d'une amour qui soit si violente ? +Daphné +Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, +Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer. +Eroxène +Il n'est Nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse, +Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse. +Daphné +Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui, +Et si j'avois cent coeurs, ils seroient tous pour lui. +Eroxène +Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître ; +Et si j'avois un sceptre, il en seroit le maître. +Daphné +Ce seroit donc en vain qu'à chacune, en ce jour, +On nous voudroit du sein arracher cet amour : +Nos âmes dans leurs voeux sont trop bien affermies. +Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies ; +Et puisque, en même temps, pour le même sujet, +Nous avons toutes deux formé même projet, +Mettons dans ce débat la franchise en usage, +Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage, +Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis +Des tendres sentiments où nous jette son fils. +Eroxène +J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte, +Comme un tel fils est né d'un père de la sorte ; +Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux +Feroient croire qu'il est issu du sang des Dieux ; +Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père, +Allons lui de nos coeurs découvrir le mystère, +Et consentons qu'après Myrtil entre nous deux +Décide par son choix ce combat de nos voeux. +Daphné +Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre ; +Ils pourront le quitter : cachons−nous pour attendre. +Scène III +Lycarsis, Mopse, Nicandre +Nicandre +Dis−nous donc ta nouvelle. +Lycarsis +Ah ! que vous me pressez ! +Cela ne se dit pas comme vous le pensez. +Mopse +Que de sottes façons, et que de badinage ! +Ménalque pour chanter n'en fait pas davantage. +Lycarsis +Parmi les curieux des affaires d'Etat, +Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat. +Je me veux mettre un peu sur l'homme d'importance, +Et jouir quelque temps de votre impatience. +Nicandre +Veux−tu par tes délais nous fatiguer tous deux ? +Mopse +Prends−tu quelque plaisir à te rendre fâcheux ? +Nicandre +De grâce, parle, et mets ces mines en arrière. +Lycarsis +Priez−moi donc tous deux de la bonne manière, +Et me dites chacun quel don vous me ferez, +Pour obtenir de moi ce que vous desirez. +Mopse +La peste soit du fat ! Laissons−le là, Nicandre. +Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre ; +Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger ; +Et ne l'écouter pas est le faire enrager. +Lycarsis +Eh ! +Nicandre +Te voilà puni de tes façons, de faire. +Lycarsis +Je m'en vais vous le dire, écoutez. +Mopse +Point d'affaire. +Lycarsis +Quoi ? vous ne voulez pas m'entendre ? +Nicandre +Non. +Lycarsis +Eh bien ! +Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien. +Mopse +Soit. +Lycarsis +Vous ne saurez pas qu'avec magnificence +Le Roi vient d'honorer Tempé de sa présence ; +Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour ; +Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour ; +Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue, +Et qu'on raisonne fort touchant cette venue. +Nicandre +Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir. +Lycarsis +Je vis cent choses là ravissantes à voir. +Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, +Sont brillants et parés comme au jour d'une fête ; +Ils surprennent la vue ; et nos prés au printemps, +Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatants. +Pour le Prince, entre tous sans peine on le remarque ; +Et d'une stade loin il sent son grand monarque : +Dans toute sa personne il a je ne sais quoi +Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi ; +Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde, +Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde. +On ne croiroit jamais comme de toutes parts +Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards : +Ce sont autour de lui confusions plaisantes ; +Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes +Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. +Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel ; +Et la fête de Pan, parmi nous si chérie, +Auprès de ce spectacle est une gueuserie. +Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien, +Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien. +Mopse +Et nous ne te voulons aucunement entendre. +Lycarsis +Allez vous promener. +Mopse +Va−t'en te faire pendre. +Scène IV +Eroxène, Daphné, Lycarsis +Lycarsis +C'est de cette façon que l'on punit les gens, +Quand ils font les benêts et les impertinents. +Daphné +Le Ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines ! +Eroxène +Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines ! +Lycarsis +Et le grand Pan vous donne à chacune un époux +Qui vous aime beaucoup, et soit digne de vous ! +Daphné +Ah ! Lycarsis, nos voeux à même but aspirent. +Eroxène +C'est pour le même objet que nos deux coeurs soupirent. +Daphné +Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs, +A pris chez vous le trait dont il blesse nos coeurs. +Eroxène +Et nous venons ici chercher votre alliance, +Et voir qui de nous deux aura la préférence. +Lycarsis +Nymphes... +Daphné +Pour ce bien seul nous poussons des soupirs. +Lycarsis +Je suis... +Eroxène +A ce bonheur tendent tous nos désirs. +Daphné +C'est un peu librement expliquer sa pensée. +Lycarsis +Pourquoi ? +Eroxène +La bienséance y semble un peu blessée. +Lycarsis +Ah ! point. +Daphné +Mais quand le coeur brûle d'un noble feu, +On peut sans nulle honte en faire un libre aveu. +Lycarsis +Je... +Eroxène +Cette liberté nous peut être permise, +Et du choix de nos coeurs la beauté l'autorise. +Lycarsis +C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi. +Eroxène +Non, non, n'affectez point de modestie ici. +Daphné +Enfin tout notre bien est en votre puissance. +Eroxène +C'est de vous que dépend notre unique espérance. +Daphné +Trouverons−nous en vous quelques difficultés ? +Lycarsis +Ah ! +Eroxène +Nos voeux, dites−moi, seront−ils rejetés ? +Lycarsis +Non : j'ai reçu du Ciel une âme peu cruelle ; +Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle +Pour les desirs d'autrui beaucoup d'humanité, +Et je ne suis point homme à garder de fierté. +Daphné +Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle. +Eroxène +Et souffrez que son choix règle notre querelle. +Lycarsis +Myrtil ? +Daphné +Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons. +Eroxène +De qui pensez−vous donc qu'ici nous vous parlons ? +Lycarsis +Je ne sais ; mais Myrtil n'est guère dans un âge +Qui soit propre à ranger au joug du mariage. +Daphné +Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux ; +Et l'on veut s'engager un bien si précieux, +Prévenir d'autres coeurs, et braver la Fortune +Sous les fermes liens d'une chaîne, commune. +Eroxène +Comme par son esprit et ses autres brillants +Il rompt l'ordre commun et devance le temps, +Notre flamme pour lui veut en faire de même, +Et régler tous ses voeux sur son mérite extrême. +Lycarsis +Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois ; +Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, +Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie +De lui remplir l'esprit de sa philosophie, +Sur de certains discours l'a rendu si profond, +Que, tout grand que je suis, souvent il me confond. +Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, +Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence. +Daphné +Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour, +Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour ; +Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte +Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte. +Eroxène +Ils pourroient bien s'aimer ; et je vois... +Lycarsis +Franc abus. +Pour elle, passe encore : elle a deux ans de plus ; +Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance. +Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense, +Et les petits desirs de se voir ajusté +Ainsi que les bergers de haute qualité. +Daphné +Enfin nous desirons par le noeud d'hyménée +Attacher sa fortune à notre destinée. +Eroxène +Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur, +Nous assurer de loin l'empire de son coeur. +Lycarsis +Je m'en tiens honoré autant qu'on sauroit croire. +Je suis un pauvre pâtre ; et ce m'est trop de gloire +Que deux Nymphes d'un rang le plus haut du pays +Disputent à se faire un époux de mon fils. +Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, +Je consens que son choix règle votre dispute ; +Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt, +Pourra, pour son recours, m'épouser, s'il lui plaît, +C'est toujours même sang, et presque même chose. +Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose. +Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement, +Et voilà ses amours et son attachement. +Scène V +Myrtil, Lycarsis, Eroxène, Daphné +Myrtil +Innocente petite bête, +Qui contre ce qui vous arrête +Vous débattez tant à mes yeux, +De votre liberté ne plaignez point la perte : +Votre destin est glorieux, +Je vous ai pris pour Mélicerte. +Elle vous baisera, vous prenant dans sa main, +Et de vous mettre en son sein +Elle vous fera la grâce. +Est−il un sort au monde et plus doux et plus beau ? +Et qui des rois, hélas ! heureux petit moineau, +Ne voudroit être en votre place ? +Lycarsis +Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux : +Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux. +Ces deux Nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent, +Et, tout jeune, déjà, pour époux te demandent. +Je dois, pour un hymen, t'engager à leurs voeux, +Et c'est toi que l'on veut qui choisisse des deux. +Myrtil +Ces Nymphes... +Lycarsis +Oui. Des deux tu peux en choisir une : +Vois quel est ton bonheur, et bénis la Fortune. +Myrtil +Ce choix qui m'est offert peut−il m'être un bonheur, +S'il n'est aucunement souhaité de mon coeur ? +Lycarsis +Enfin qu'on la reçoive, et que, sans le confondre, +A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre. +Eroxène +Malgré cette fierté qui règne parmi nous, +Deux Nymphes, ô Myrtil, viennent s'offrir à vous ; +Et de vos qualités les merveilles écloses +Font que nous renversons ici l'ordre des choses. +Daphné +Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur, +Consulter sur ce choix vos yeux et votre coeur ; +Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages +Par un récit paré de tous nos avantages. +Myrtil +C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend ; +Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand. +A vos rares bontés il faut que je m'oppose ; +Pour mériter ce sort je suis trop peu de chose ; +Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas, +Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas. +Eroxène +Contentez nos desirs, quoi qu'on en puisse croire, +Et ne vous chargez point du soin de notre gloire. +Daphné +Non, ne descendez point dans ces humilités, +Et laissez−nous juger ce que vous méritez. +Myrtil +Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente, +Et peut seul empêcher que mon coeur vous contente. +Le moyen de choisir de deux grandes beautés, +Egales en naissance et rares qualités ? +Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable, +Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable. +Eroxène +Mais en faisant refus de répondre à nos voeux, +Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux. +Daphné +Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre, +Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre. +Myrtil +Eh bien ! si ces raisons ne vous satisfont pas, +Celle−ci le fera : j'aime d'autres appas ; +Et je sens bien qu'un coeur qu'un bel objet engage +Est insensible et sourd à tout autre avantage. +Lycarsis +Comment donc ? Qu'est−ce ci ? Qui l'eût pu présumer ? +Et savez−vous, morveux, ce que c'est que d'aimer ? +Myrtil +Sans savoir ce que c'est, mon coeur a su le faire. +Lycarsis +Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire. +Myrtil +Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît, +Me faire un coeur sensible et tendre comme il est. +Lycarsis +Mais ce coeur que j'ai fait me doit obéissance. +Myrtil +Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance. +Lycarsis +Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer. +Myrtil +Que n'empêchiez−vous donc que l'on pût le charmer ? +Lycarsis +Eh bien ! je vous défends que cela continue. +Myrtil +La défense, j'ai peur, sera trop tard venue. +Lycarsis +Quoi ? les pères n'ont pas des droits supérieurs ? +Myrtil +Les Dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les coeurs. +Lycarsis +Les Dieux... Paix, petit sot ! Cette philosophie +Me... +Daphné +Ne vous mettez point en courroux, je vous prie. +Lycarsis +Non : je veux qu'il se donne à l'une pour époux, +Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous : +Ah ! ah ! je vous ferai sentir que je suis père. +Daphné +Traitons, de grâce, ici les choses sans colère. +Eroxène +Peut−on savoir de vous cet objet si charmant +Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant ? +Myrtil +Mélicerte, Madame. Elle en peut faire d'autres. +Eroxène +Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres ? +Daphné +Le choix d'elle et de nous est assez inégal. +Myrtil +Nymphes, au nom des Dieux, n'en dites point de mal : +Daignez considérer, de grâce, que je l'aime, +Et ne me jetez point dans un désordre extrême. +Si j'outrage en l'aimant vos célestes attraits, +Elle n'a point de part au crime que je fais : +C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. +Il est vrai, d'elle à vous je sais la différence ; +Mais par sa destinée on se trouve enchaîné : +Et je sens bien enfin que le Ciel m'a donné +Pour vous tout le respect, Nymphes, imaginable, +Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. +Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir, +Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir, +Si vous parlez, mon coeur appréhende d'entendre +Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre ; +Et pour me dérober à de semblables coups, +Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous. +Lycarsis +Myrtil, holà ! Myrtil ! Veux−tu revenir, traître ? +Il fuit ; mais on verra qui de nous est le maître. +Ne vous effrayez point de tous ces vains transports : +Vous l'aurez pour époux ; j'en réponds corps pour corps. +Acte II +Scène I +Mélicerte, Corinne +Mélicerte +Ah ! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle, +Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle. +Corinne +Oui. +Mélicerte +Que les qualités dont Myrtil est orné +Ont su toucher d'amour Eroxène et Daphné ? +Corinne +Oui. +Mélicerte +Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande, +Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande ? +Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein +De passer, dès cette heure, à recevoir sa main ? +Ah ! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche ! +Et que c'est foiblement que mon souci te touche ! +Corinne +Mais quoi ? que voulez−vous ? C'est là la vérité, +Et vous redites tout comme je l'ai conté. +Mélicerte +Mais comment Lycarsis reçoit−il cette affaire ? +Corinne +Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire. +Mélicerte +Et ne vois−tu pas bien, toi qui sais mon ardeur, +Qu'avec ce mot, hélas ! tu me perces le coeur ? +Corinne +Comment ? +Mélicerte +Me mettre aux yeux que le sort implacable +Auprès d'elles me rend trop peu considérable, +Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer, +N'est−ce pas une idée à me désespérer ? +Corinne +Mais quoi ? je vous réponds, et dis ce que je pense. +Mélicerte +Ah ! tu me fais mourir par ton indifférence. +Mais dis, quels sentiments Myrtil a−t−il fait voir ? +Corinne +Je ne sais. +Mélicerte +Et c'est là ce qu'il falloit savoir, +Cruelle ! +Corinne +En vérité, je ne sais comment faire, +Et de tous les côtés je trouve à vous déplaire. +Mélicerte +C'est que tu n'entres point dans tous les mouvements +D'un coeur, hélas ? rempli de tendres sentiments. +Va−t'en : laisse−moi seule en cette solitude +Passer quelques moments de mon inquiétude. +Scène II +Mélicerte +Vous le voyez, mon coeur, ce que c'est que d'aimer, +Et Belise avoit su trop bien m'en informer +Cette charmante mère, avant sa destinée, +Me disoit une fois, sur le bord du Pénée : +"Ma fille, songe à toi : l'amour aux jeunes coeurs +Se présente toujours entouré de douceurs ; +D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables ; +Mais il traîne après lui des troubles effroyables ; +Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix, +Toujours, comme d'un mal, défends−toi de ses traits." +De ces leçons, mon coeur, je m'étois souvenue ; +Et quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue, +Quand il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins, +Je vous disois toujours de vous y plaire moins. +Vous ne me crûtes point ; et votre complaisance +Se vit bientôt changée en trop de bienveillance ; +Dans ce naissant amour qui flattoit vos desirs, +Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs : +Cependant vous voyez la cruelle disgrâce +Dont, en ce triste jour, le destin vous menace, +Et la peine mortelle où vous voilà réduit ! +Ah ! , mon coeur ! ah, mon coeur ! je vous l'avois bien dit. +Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte : +Voici... +Scène III +Myrtil, Mélicerte +Myrtil +J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte, +Un petit prisonnier que je garde pour vous, +Et dont peut−être un jour je deviendrai jaloux : +C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême +Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi−même. +Le présent n'est pas grand ; mais les divinités +Ne jettent leurs regards que sur les volontés : +C'est le coeur qui fait tout ; et jamais la richesse +Des présents que... Mais, Ciel ! d'où vient cette tristesse ? +Qu'avez−vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin +Seroit dans vos beaux yeux répandu ce matin ! +Vous ne répondez point ? et ce morne silence +Redouble encor ma peine et mon impatience. +Parlez : de quel ennui ressentez−vous les coups ? +Qu'est−ce donc ? +Mélicerte +Ce n'est rien. +Myrtil +Ce n'est rien, dites−vous ? +Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes : +Cela s'accorde−t−il, beauté pleine de charmes ? +Ah ! ne me faites point un secret dont je meurs, +Et m'expliquez, hélas ! ce que disent ces pleurs. +Mélicerte +Rien ne me serviroit de vous le faire entendre. +Myrtil +Devez−vous rien avoir que je ne doive apprendre ? +Et ne blessez−vous pas notre amour aujourd'hui, +De vouloir me voler ma part de votre ennui ? +Ah ! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire. +Mélicerte +Hé bien, Myrtil, hé bien ! il faut donc vous le dire : +J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous, +Eroxène et Daphné vous veulent pour époux ; +Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse +De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse, +Sans accuser du sort la rigoureuse loi, +Qui les rend dans leurs voeux préférables à moi. +Myrtil +Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse ! +Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse, +Et croire qu'engagé par des charmes si doux, +Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous ? +Que je puisse accepter une autre main offerte ? +Hé ! que vous ai−je fait, cruelle Mélicerte, +Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur, +Et faire un jugement si mauvais de mon coeur ? +Quoi ? faut−il que de lui vous ayez quelque crainte ? +Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte ; +Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas ! +Si vous êtes si prête à ne le croire pas ? +Mélicerte +Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales, +Si les choses étoient de part et d'autre égales, +Et dans un rang pareil j'oserois espérer +Que peut−être l'amour me feroit préférer ; +Mais l'inégalité de bien et de naissance, +Qui peut d'elles à moi faire la différence... +Myrtil +Ah ! leur rang de mon coeur ne viendra point à bout, +Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout. +Je vous aime, il suffit ; et dans votre personne +Je vois rang, biens, trésors, Etats, sceptres, couronne : +Et des rois les plus grands m'offrît−on le pouvoir, +Je n'y changerois pas le bien de vous avoir. +C'est une vérité toute sincère et pure, +Et pouvoir en douter est me faire une injure. +Mélicerte +Hé bien ! je crois, Myrtil, puisque vous le voulez, +Que vos voeux par leur rang ne sont point ébranlés ; +Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles, +Votre coeur m aime assez pour me mieux aimer qu'elles. +Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivez la voix ; +Votre père, Myrtil, réglera votre choix ; +Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère, +Pour préférer à tout une simple bergère. +Myrtil +Non, chère Mélicerte, il n'est père ni Dieux +Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux ; +Et toujours de mes voeux reine comme vous êtes... +Mélicerte +Ah ! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites : +N'allez point présenter un espoir à mon coeur, +Qu'il recevroit peut−être avec trop de douceur, +Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, +Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce. +Myrtil +Quoi ? faut−il des serments appeler le secours, +Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours ? +Que vous vous faites tort par de telles alarmes, +Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes ! +Hé bien ! puisqu'il le faut, je jure par les Dieux, +Et si ce n'est assez, je jure par vos yeux, +Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne. +Recevez−en ici la foi que je vous donne, +Et souffrez que ma bouche avec ravissement +Sur cette belle main en signe le serment. +Mélicerte +Ah ! Myrtil, levez−vous, de peur qu'on ne vous voie. +Myrtil +Est−il rien... ? Mais, ô Ciel ! on vient troubler ma joie. +Scène IV +Lycarsis, Myrtil, Mélicerte +Lycarsis +Ne vous contraignez pas pour moi. +Mélicerte +Quel sort fâcheux ! +Lycarsis +Cela ne va pas mal : continuez tous deux. +Peste ! mon petit fils, que vous avez l'air tendre, +Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre ! +Vous a−t−il, ce savant qu'Athènes exila, +Dans sa philosophie appris ces choses−là ? +Et vous, qui lui donnez de si douce manière +Votre main à baiser, la gentille bergère, +L'honneur vous apprend−il ces mignardes douceurs, +Par qui vous débauchez ainsi les jeunes coeurs ? +Myrtil +Ah ! quittez de ces mots l'outrageante bassesse, +Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse. +Lycarsis +Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés... +Myrtil +Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez. +A du respect pour vous la naissance m'engage ; +Mais je saurai sur moi vous punir de l'outrage. +Oui, j'atteste le Ciel que si, contre mes voeux, +Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux, +Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice, +Au milieu de mon sein vous chercher un supplice, +Et par mon sang versé lui marquer promptement +L'éclatant désaveu de votre emportement. +Mélicerte +Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme, +Et que mon dessein soit de séduire son âme. +S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien, +C'est de son mouvement : je ne l'y force en rien. +Ce n'est pas que mon coeur veuille ici se défendre +De répondre à ses voeux d'une ardeur assez tendre : +Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer ; +Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer ; +Et pour vous arracher toute injuste créance, +Je vous promets ici d'éviter sa présence, +De faire place au choix où vous vous résoudrez, +Et ne souffrir ses voeux que quand vous le voudrez. +Scène V +Lycarsis, Myrtil +Myrtil +Eh bien ! vous triomphez avec cette retraite, +Et dans ces mots votre âme a ce qu'elle souhaite ; +Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez, +Que vous serez trompé dans ce que vous pensez, +Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance, +Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance. +Lycarsis +Comment ? à quel orgueil, fripon, vous vois−je aller ? +Est−ce de la façon que l'on me doit parler ? +Myrtil +Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage : +Pour rentrer au devoir, je change de langage, +Et je vous prie ici, mon père, au nom des Dieux, +Et par tout ce qui peut vous être précieux, +De ne vous point servir, dans cette conjoncture, +Des fiers droits que sur moi vous donne la nature : +Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux. +Le jour est un présent que j'ai reçu de vous ; +Mais de quoi vous serai−je aujourd'hui redevable, +Si vous me l'allez rendre, hélas ! insupportable ? +Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux : +Sans ses divins appas rien ne m'est précieux ; +Ils font tout mon bonheur et toute mon envie ; +Et si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie. +Lycarsis +Aux douleurs de son âme il me fait prendre part. +Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendart ? +Quel amour ! quels transports ! quels discours pour son âge ! +J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage. +Myrtil +Voyez, me voulez−vous ordonner de mourir ? +Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'obéir. +Lycarsis +Je ne puis plus tenir : il m'arrache des larmes, +Et ces tendres propos me font rendre les armes. +Myrtil +Que si dans votre coeur un reste d'amitié +Vous peut de mon destin donner quelque pitié, +Accordez Mélicerte à mon ardente envie, +Et vous ferez bien plus que me donner la vie. +Lycarsis +Lève−toi. +Myrtil +Serez−vous sensible à mes soupirs ? +Lycarsis +Oui. +Myrtil +J'obtiendrai de vous l'objet de mes desirs ? +Lycarsis +Oui. +Myrtil +Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige +A me donner sa main ? +Lycarsis +Oui. Lève−toi, te dis−je. +Myrtil +O père, le meilleur qui jamais ait été, +Que je baise vos mains après tant de bonté ! +Lycarsis +Ah ! que pour ses enfants un père a de foiblesse ! +Peut−on rien refuser à leurs mots de tendresse ? +Et ne se sent−on pas certains mouvements doux, +Quand on vient à songer que cela sort de vous ? +Myrtil +Me tiendrez−vous au moins la parole avancée ? +Ne changerez−vous point, dites−moi, de pensée ? +Lycarsis +Non. +Myrtil +Me permettez−vous de vous désobéir, +Si de ces sentiments on vous fait revenir ? +Prononcez le mot. +Lycarsis +Oui. Ha, nature, nature ! +Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture +De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez, +Myrtil +Ah ! que ne dois−je point à vos rares bontés ? +Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte ! +Je n'accepterois pas une couronne offerte, +Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter +Ce merveilleux succès qui la doit contenter. +Scène VI +Acante, Tyrène, Myrtil +Acante +Ah ! Myrtil, vous avez du Ciel reçu des charmes +Qui nous ont préparé des matières de larmes, +Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs, +De ce que nous aimons nous enlève les coeurs. +Tyrène +Peut−on savoir, Myrtil, vers qui de ces deux belles +Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles, +Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux +Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos voeux ? +Acante +Ne faites point languir deux amants davantage, +Et nous dites quel sort votre coeur nous partage. +Tyrène +Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants, +En mourir tout d'un coup, que traîner si longtemps. +Myrtil +Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme : +La belle Mélicerte a captivé mon âme : +Auprès de cet objet mon sort est assez doux, +Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous ; +Et si vos voeux enfin n'ont que les miens à craindre, +Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre. +Acante +Ah ! Myrtil, se peut−il que deux tristes amants... ? +Tyrène +Est−il vrai que le Ciel, sensible à nos tourments... ? +Myrtil +Oui, content de mes fers comme d'une victoire, +Je me suis excusé de ce choix plein de gloire ; +J'ai de mon père encor changé les volontés, +Et l'ai fait consentir à mes félicités. +Acante +Ah ! que cette aventure est un charmant miracle, +Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle ! +Tyrène +Elle peut renvoyer ces Nymphes à nos voeux, +Et nous donner moyen d'être contents tous deux. +Scène VII +Nicandre, Myrtil, Acante, Tyrène +Nicandre +Savez−vous en quel lieu Mélicerte est cachée ? +Myrtil +Comment ? +Nicandre +En diligence elle est partout cherchée. +Myrtil +Et pourquoi ? +Nicandre +Nous allons perdre cette beauté. +C'est pour elle qu'ici le Roi s'est transporté : +Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie. +Myrtil +O Ciel ! Expliquez−moi ce discours, je vous prie. +Nicandre +Ce sont des incidents grands et mystérieux. +Oui, le Roi vient chercher Mélicerte en ces lieux ; +Et l'on dit qu'autrefois feu Belise, sa mère, +Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère... +Mais je me suis chargé de la chercher partout : +Vous saurez tout cela tantôt, de bout en bout. +Myrtil +Ah, Dieux ! quelle rigueur ! Hé ! Nicandre, Nicandre ! +Acante +Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre. +Pastorale comique +Personnages +Iris, jeune bergère. +Lycas, riche pasteur. +Filène, riche pasteur. +Coridon, jeune berger. +Berger enjoué. +Un pâtre. +La première scène... +La première scène est entre Lycas, riche pasteur, et Coridon, son confident. +La seconde scène est une cérémonie magique de chantres et danseurs. +Les deux Magiciens dansants sont : Les sieurs La Pierre et Favier. +Les trois Magiciens assistants et chantants sont : Messieurs Le Gros, Don et Gaye. +(Ils chantent). +Déesse des appas, +Ne nous refuse pas +La grâce qu'implorent nos bouches ; +Nous t'en prions par tes rubans, +Par tes boucles de diamans, +Ton rouge, ta poudre, tes mouches, +Ton masque, ta coiffe et tes gants. +O toi ! qui peux rendre agréables +Les visages les plus mal faits, +Répands, Vénus, de tes attraits +Deux ou trois doses charitables +Sur ce museau tondu tout frais ! +Déesse des appas, +Ne nous refuse pas +La grâce qu'implorent nos bouches ; +Nous t'en prions par tes rubans, +Par tes boucles de diamans, +Ton rouge, ta poudre, tes mouches, +Ton masque, ta coiffe et tes gants. +Ah ! qu'il est beau, +Le jouvenceau ! +Ah ! qu'il est beau ! Ah ! qu'il est beau ! +Qu'il va faire mourir de belles ! +Auprès de lui les plus cruelles +Ne pourront tenir dans leur peau. +Ah ! qu'il est beau ! +Le jouvenceau ! +Ah ! qu'il est beau ! Ah ! qu'il est beau ! +Ho, ho, ho, ho, ho, ho. +Qu'il est joli, +Gentil, poli ! +Qu'il est joli ! qu'il est joli ! +Est−il des yeux qu'il ne ravisse ? +Il passe en beauté feu Narcisse, +Qui fut un blondin accompli. +Qu'il est joli, +Gentil, poli ! +Qu'il est joli ! qu'il est joli ! +Hi, hi, hi, hi, hi, hi. +Les six Magiciens assistants et dansants sont : Les sieurs Chicaneau, Bonard, Noblet le cadet, Arnald, +Mayeu et Foignard. +La troisième scène est entre Lycas et Philène, riches pasteurs. +Philène chante. +Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes ; +Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer ; +Mais si vous désirez vivre toujours contentes, +Petites innocentes, +Gardez−vous bien d'aimer. +Lycas, voulant faire des vers, nomme le nom d'Iris, sa maîtresse, en présence de Philène, son rival, dont +Philène en colère chante. +Philène +Est−ce toi que j'entends, téméraire, est−ce toi +Qui nommes la beauté qui me tient sous sa loi ? +Lycas, répond. +Oui, c'est moi ; oui, c'est moi. +Philène +Oses−tu bien en aucune façon +Proférer ce beau nom ? +Lycas +Hé ! pourquoi non ? hé ! pourquoi non ? +Philène +Iris charme mon âme : +Et qui pour elle aura +Le moindre brin de flamme, +Il s'en repentira. +Lycas +Je me moque de cela, +Je me moque de cela. +Philène +Je t'étranglerai, mangerai, +Si tu nommes jamais ma belle : +Ce que je dis, je le ferai, +Je t'étranglerai, mangerai, +Il suffit que j'en ai juré : +Quand les dieux prendroient ta querelle, +Je t'étranglerai, mangerai, +Si tu nommes jamais ma belle. +Lycas +Bagatelle, bagatelle. +La quatrième scène est entre Lycas et Iris, jeune bergère dont Lycas est amoureux. +La cinquième scène est entre Lycas et un pâtre, qui apporte un cartel à Lycas de la part de Philène, son riv +La sixième scène est entre Lycas et Coridon. +La septième scène est entre Lycas et Philène. +Philène, venant pour se battre, chante. +Arrête, malheureux, +Tourne, tourne visage, +Et voyons qui des deux +Obtiendra l'avantage. +(Lycas parle, et Philène reprend.) +C'est par trop discourir, +Allons, il faut mourir. +La huitième scène est de huit paysans, qui, venant pour séparer Philène et Lycas, prennent querelle et dan +en se battant. +Les huit paysans sont : Les sieurs Dolivet, Paysan, Desonets, Du Pron, La Pierre, Mercier, Pesan et Le R +La neuvième scène est entre Coridon, jeune berger, et les huit paysans, qui, par les persuasions de Corido +réconcilient, et, après s'être réconciliés, dansent. +La dixième scène est entre Philène, Lycas et Coridon. +La onzième scène est entre Iris, bergère, et Coridon, berger. +La douzième scène est entre Iris, bergère, Philène, Lycas et Coridon. +Philène chante. +N'attendez pas qu'ici je me vante moi−même : +Pour le choix que vous balancez, +Vous avez des yeux, je vous aime, +C'est vous en dire assez. +La treizième scène est entre Philène et Lycas, qui, rebutés par la belle Iris, chantent ensemble leur désespo +Philène +Hélas ! Peut−on sentir de plus vive douleur ? +Nous préférer un servile pasteur ! +O ciel ! +Lycas +O sort ! +Philène +Quelle rigueur ! +Lycas +Quel coup ! +Philène +Quoi ! tant de pleurs, +Lycas +Tant de persévérance, +Philène +Tant de langueur, +Lycas +Tant de souffrance, +Philène +Tant de voeux, +Lycas +Tant de soins, +Philène +Tant d'ardeur, +Lycas +Tant d'amour, +Philène +Avec tant de mépris sont traités en ce jour ! +Ah ! cruelle ! +Lycas +Coeur dur ! +Philène +Tigresse ! +Lycas +Inexorable +Philène +Inhumaine ! +Lycas +Inflexible ! +Philène +Ingrate +Lycas +Impitoyable ! +Philène +Tu veux donc nous faire mourir ? +Il te faut contenter. +Lycas +Il te faut obéir. +Philène +Mourons, Lycas. +Lycas +Mourons, Philène. +Philène +Avec ce fer finissons notre peine, +Lycas +Pousse ! +Philène +Ferme ! +Lycas +Courage ! +Philène +Allons, va le premier. +Lycas +Non, je veux marcher le dernier. +Philène +Puisqu'un même malheur aujourd'hui nous assemble, +Allons, partons ensemble. +La quatorzième scène est d'un jeune berger enjoué, qui, venant consoler Philène et Lycas, chante. +Ah ! quelle folie, +De quitter la vie +Pour une beauté +Dont on est rebuté ! +On peut pour un objet aimable, +Dont le coeur nous est favorable, +Vouloir perdre la clarté ; +Mais quitter la vie +Pour une beauté +Dont on est rebuté, +Ah ! quelle folie ! +La quinzième et dernière scène est d'une Egyptienne, suivie d'une douzaine de gens, qui, ne cherchant que +joie, dansent avec elles aux chansons qu'elle chante agréablement. En voici les paroles. +Premier air +D'un pauvre coeur +Soulagez le martyre, +D'un pauvre coeur +Soulagez la douleur. +J'ai beau vous dire +Ma vive ardeur, +Je vous vois rire +De ma langueur. +Ah ! cruelle, j'expire +Sous tant de rigueur. +D'un pauvre coeur +Soulagez le martyre, +D'un pauvre coeur +Soulagez la douleur. +Second air +Croyez−moi, hâtons−nous, ma Sylvie, +Usons bien des moments précieux ; +Contentons ici notre envie, +De nos ans le feu nous y convie ; +Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux. +Quand l'hiver a glacé nos guérets, +Le printemps vient reprendre sa place, +Et ramène à nos champs leurs attraits ; +Mais, hélas ! quand l'âge nous glace, +Nos beaux jours ne reviennent jamais. +Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire, +Soyons−y l'un et l'autre empressés ; +Du plaisir faisons notre affaire, +Des chagrins songeons à nous défaire ; +Il vient un temps où l'on en prend assez. +Quand l'hiver a glacé nos guérets, +Le printemps vient reprendre sa place, +Et ramène à nos champs leurs attraits ; +Mais, hélas ! quand l'âge nous glace, +Nos beaux jours ne reviennent jamais. +L'Egyptienne qui danse et chante est : Noblet l'aîné. +Les douze dansants sont : +Quatre jouant de la guitare : Monsieur de Lulli, Messieurs Beauchamp, Chicaneau et Vagnart. +Quatre jouant des castagnettes : Les sieurs Favier, Bonard, Saint−André et Arnald. +Quatre jouant des gnacares : Messieurs La Marre, Des−Airs second, Du Feu et Pesan. +Le Sicilien +ou l'Amour peintre +Comédie +Représentée pour la première fois à Saint−Germain−en−Laye par ordre de sa Majesté, au mois de février +1667, et donnée depuis au public sur le théâtre du Palais−Royal le 10e du mois de juin de la même année +1667, par la Troupe du Roi +Personnages +Adraste, gentilhomme françois, amant d'Isidore. +Dom Pèdre, Sicilien, amant d'Isidore. +Isidore, Grecque, esclave de Dom Pèdre. +Climène, soeur d'Adraste. +Hali, valet d'Adraste. +Le Sénateur. +Les Musiciens. +Troupe d'esclaves. +Troupe de Maures. +Deux laquais. +Scène I +Hali, Musiciens +Hali, aux Musiciens. +Chut... N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce que je vous appelle. Il fait noir +comme dans un four : le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche et je ne vois pas une étoile qui montre l +bout de son nez. Sotte condition que celle d'un esclave ! de ne vivre jamais pour soi, et d'être toujours tou +entier aux passions d'un maître ! de n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses propre +affaires de tous les soucis qu'il peut prendre ! Le mien me fait ici épouser ses inquiétudes ; et parce qu'il +amoureux, il faut que, nuit et jour, je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et sans doute c'est lui. +Scène II +Adraste et deux laquais, Hali +Adraste +Est−ce toi, Hali ? +Hali +Et qui pourroit−ce être que moi ? A ces heures de nuit, hors vous et moi, Monsieur, je ne crois pas que +personne s'avise de courir maintenant les rues. +Adraste +Aussi ne crois−je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son coeur la peine que je sens. Car, enfin, +n'est rien d'avoir à combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime : on a toujours au moi +le plaisir de la plainte et la liberté des soupirs ; mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu +adore, ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui plaire ou lui déplaire, c'es +plus fâcheuse, à mon gré, de toutes les inquiétudes ; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui veille, a +tant de souci, sur ma charmante Grecque et ne fait pas un pas sans la traîner à ses côtés. +Hali +Mais il est en amour plusieurs façons de se parler ; et il me semble, à moi que vos yeux et les siens, depu +près de deux mois, se sont dit bien des choses. +Adraste +Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux ; mais comment reconnoître que, chac +de notre côté, nous ayons comme il faut expliqué ce langage ? Et que sais−je, après tout, si elle entend bi +tout ce que mes regards lui disent ? et si les siens me disent ce que je crois parfois entendre ? +Hali +Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière. +Adraste +As−tu là tes musiciens ? +Hali +Oui. +Adraste +Fais−les approcher. Je veux, jusques au jour, les faire ici chanter, et voir si leur musique n'obligera point c +belle à paroître à quelque fenêtre. +Hali +Les voici. Que chanteront−ils ? +Adraste +Ce qu'ils jugeront de meilleur. +Hali +Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour. +Adraste +Non, ce n'est pas ce qu'il me faut. +Hali +Ah ! Monsieur, c'est du beau bécarre. +Adraste +Que diantre veux−tu dire avec ton beau bécarre ? +Hali +Monsieur, je tiens pour le bécarre : vous savez que je m'y connois. Le bécarre me charme : hors du bécar +point de salut en harmonie. Ecoutez un peu ce trio. +Adraste +Non : je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui m'entretienne dans une douce +rêverie. +Hali +Je vois bien que vous êtes pour le bémol ; mais il y a moyen de nous contenter l'un l'autre. Il faut qu'ils v +chantent une certaine scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux +tous remplis de langueur, qui, sur le bémol, viennent séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se +découvrent l'un à l'autre la cruauté de leurs maîtresses ; et là−dessus vient un berger joyeux, avec un béca +admirable, qui se moque de leur foiblesse. +Adraste +J'y consens. Voyons ce que c'est. +Hali +Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène ; et voilà deux flambeaux pour éclairer la comédie. +Adraste +Place−toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans, je fasse cacher les lumières. +Scène III +Chantée par trois musiciens +Premier musicien +Si du triste récit de mon inquiétude +Je trouble le repos de votre solitude, +Rochers, ne soyez point fâchés. +Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes, +Tout rochers que vous êtes, +Vous en serez touchés. +Second musicien +Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance, +Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts ; +Et moi j'y recommence +Mes soupirs languissants et mes tristes regrets. +Ah ! mon cher Philène. +Premier musicien +Ah ! mon cher Tirsis. +Second musicien +Que je sens de peine ! +Premier musicien +Que j'ai de soucis ! +Second musicien +Toujours sourde à mes voeux est l'ingrate Climène. +Premier musicien +Cloris n'a point pour moi de regards adoucis. +Tous deux +O loi trop inhumaine ! +Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer, +Pourquoi leur laisses−tu le pouvoir de charmer ? +Troisième musicien +Pauvres amants, quelle erreur +D'adorer des inhumaines ! +Jamais les âmes bien saines +Ne se payent de rigueur ; +Et les faveurs sont les chaînes +Qui doivent lier un coeur. +On voit cent belles ici +Auprès de qui je m'empresse : +A leur vouer ma tendresse +Je mets mon plus doux souci ; +Mais, lors que l'on est tigresse, +Ma foi ! je suis tigre aussi. +Premier et second musicien +Heureux, hélas ! qui peut aimer ainsi ! +Hali +Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au dedans. +Adraste +Qu'on se retire vite, et qu'on éteigne les flambeaux. +Scène IV +Dom Pèdre, Adraste, Hali +Dom Pèdre, sortant en bonnet de nuit et robe de chambre, avec une épée sous son bras. +Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte ; et, sans doute, cela ne se fait pas pour rien. Il faut +que, dans l'obscurité, je tâche à découvrir quelles gens ce peuvent être. +Adraste +Hali ! +Hali +Quoi ? +Adraste +N'entends−tu plus rien ? +Hali +Non. +(Dom Pèdre est derrière eux, qui les écoute.) +Adraste +Quoi ? tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à cette aimable Grecque ? et ce jalou +maudit, ce traître de Sicilien, me fermera toujours tout accès auprès d'elle ? +Hali +Je voudrois, de bon coeur, que le diable l'eût emporté, pour la fatigue qu'il nous donne, le fâcheux, le +bourreau qu'il est. Ah ! si nous le tenions ici, que je prendrois de joie à venger sur son dos tous les pas +inutiles que sa jalousie nous fait faire ! +Adraste +Si faut−il bien pourtant trouver quelque moyen, quelque invention, quelque ruse, pour attraper notre bruta +j'y suis trop engagé pour en avoir le démenti ; et quand j'y devrois employer... +Hali +Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est ouverte ; et si vous le voulez, j'entrerai +doucement pour découvrir d'où cela vient. +(Dom Pèdre se retire sur sa porte.) +Adraste +Oui, fais ; mais sans faire de bruit ; je ne m'éloigne pas de toi. Plût au Ciel que ce fût la charmante Isidor +Dom Pèdre, lui donnant sur la joue. +Qui va là ? +Hali, lui faisant de même. +Ami. +Dom Pèdre +Holà ! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, Charles, Barthélemy : allons, +promptement, mon épée, ma rondache, ma hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils ; vite, +dépêchez, allons, tue, point de quartier. +Scène V +Adraste, Hali +Adraste +Je n'entends remuer personne. Hali ? Hali ? +Hali, caché dans un coin. +Monsieur. +Adraste +Où donc te caches−tu ? +Hali +Ces gens sont−ils sortis ? +Adraste +Non : personne ne bouge. +Hali, en sortant d'où il étoit caché. +S'ils viennent, ils seront frottés. +Adraste +Quoi ? tous nos soins seront donc inutiles ? Et toujours ce fâcheux jaloux se moquera de nos desseins. +Hali +Non : le courroux du point d'honneur me prend ; il ne sera pas dit qu'on triomphe de mon adresse ; ma +qualité de fourbe s'indigne de tous ces obstacles, et je prétends faire éclater les talents que j'ai eus du Ciel +Adraste +Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque bouche, elle fût avertie des +sentiments qu'on a pour elle, et savoir les siens là−dessus. Après, on peut trouver facilement les moyens.. +Hali +Laissez−moi faire seulement : j'en essayerai tant de toutes les manières, que quelque chose enfin nous po +réussir. Allons, le jour paroît ; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux so +Scène VI +Dom Pèdre, Isidore +Isidore +Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin ; cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au +dessein que vous avez pris de me faire peindre aujourd'hui ; et ce n'est guère pour avoir le teint frais et le +yeux brillants que se lever ainsi dès la pointe du jour. +Dom Pèdre +J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est. +Isidore +Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma présence ; et vous pouviez, sans vous +incommoder, me laisser goûter les douceurs du sommeil du matin. +Dom Pèdre +Oui ; mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas mal de s'assurer un peu contre les +soins des surveillants ; et cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres. +Isidore +Il est vrai ; la musique en étoit admirable. +Dom Pèdre +C'étoit pour vous que cela se faisoit ? +Isidore +Je le veux croire ainsi, puisque vous me le dites. +Dom Pèdre +Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade ? +Isidore +Non pas ; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée. +Dom Pèdre +Obligée ! +Isidore +Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir. +Dom Pèdre +Vous trouvez donc bon qu'on vous aime ? +Isidore +Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant. +Dom Pèdre +Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin ? +Isidore +Assurément. +Dom Pèdre +C'est dire fort net ses pensées. +Isidore +A quoi bon de dissimuler ? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien aise d'être aimée : ces homma +à nos appas ne sont jamais pour nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes +croyez−moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela ; et l'on n'en voi +point de si fière qui ne s'applaudisse en son coeur des conquêtes que font ses yeux. +Dom Pèdre +Mais si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez−vous bien, moi qui vous aime, que je n'y en +prends nullement ? +Isidore +Je ne sais pas pourquoi cela ; et si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point de plus grand plaisir que de le voir +aimé de tout le monde. Y a−t−il rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait ? et n'est−ce p +pour s'applaudir, que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable ? +Dom Pèdre +Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort ravi qu'on ne vous trouve point si belle +vous m'obligerez de n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux. +Isidore +Quoi ? jaloux de ces choses−là ? +Dom Pèdre +Oui, jaloux de ces choses−là, mais jaloux comme un tigre, et, si voulez : comme un diable. Mon amour v +veut toute à moi ; sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher ; et tous les so +qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux galants, et m'assurer la possession d'un coeu +dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose. +Isidore +Certes, voulez−vous que je dise ? vous prenez un mauvais parti ; et la possession d'un coeur est fort mal +assurée, lorsqu'on prétend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une femme qui +au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nu +jour celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde guère à +profiter du chagrin et de la colère que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude. +Dom Pèdre +Si bien donc que, si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit disposée à recevoir ses voeux ? +Isidore +Je ne vous dis rien là−dessus. Mais les femmes enfin n'aiment pas qu'on les gêne ; et c'est beaucoup risqu +que de leur montrer des soupçons, et de les tenir renfermées. +Dom Pèdre +Vous reconnoissez peu ce que vous me devez ; et il me semble qu'une esclave que l'on a affranchie, et do +on veut faire sa femme... +Isidore +Quelle obligation vous ai−je, si vous changez mon esclavage en un autre beaucoup plus rude ? si vous ne +laissez jouir d'aucune liberté, et me fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle ? +Dom Pèdre +Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour. +Isidore +Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr. +Dom Pèdre +Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante ; et je pardonne ces paroles au chagrin où vous pou +être de vous être levée matin. +Scène VII +Dom Pèdre, Hali, Isidore +(Hali faisant plusieurs révérences à Dom Pèdre.) +Dom Pèdre +Trêve aux cérémonies. Que voulez−vous ? +Hali +(Il se retourne devers Isidore, à chaque parole qu'il dit à Dom Pèdre, et lui fait des signes pour lui faire +connoître le dessein de son maître.) +Signor (avec la permission de la Signore), je vous dirai (avec la permission de la Signore) que je viens vo +trouver (avec la permission de la Signore), pour vous prier (avec la permission de la Signore) de vouloir b +(avec la permission de la Signore)... +Dom Pèdre +Avec la permission de la Signore, passez un peu de ce côté. +Hali +Signor, je suis un virtuose. +Dom Pèdre +Je n'ai rien à donner. +Hali +Ce n'est pas ce que je demande. Mais comme je me mêle un peu de musique et de danse, j'ai instruit quelq +esclaves qui voudroient bien trouver un maître qui se plût à ces choses ; et comme je sais que vous êtes u +personne considérable, je voudrois vous prier de les voir et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous +plaisent, ou pour leur enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder. +Isidore +C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites−les−nous venir. +Hali +Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. Ecoutez bien. Chala bala. +Scène VIII +Hali et quatre esclaves, Isidore, Dom Pèdre +(Hali chante dans cette scène et les esclaves dansent dans les intervalles de son chant.) +Hali chante. +D'un coeur ardent, en tous lieux +Un amant suit une belle ; +Mais d'un jaloux odieux +La vigilance éternelle +Fait qu'il ne peut que des yeux +S'entretenir avec elle : +Est−il peine plus cruelle +Pour un coeur bien amoureux ? +Chiribirida ouch alla ! +Star bon Turca, +Non aver danara. +Ti voler comprara ? +Mi servi a ti, +Se pagar per mi ; +Far bona coucina, +Mi levar marina, +Far boller caldara. +Parlara, parlara : +Ti voler comprara ? +C'est un supplice, à tous coups, +Sous qui cet amant expire ; +Mais si d'un oeil un peu doux +La belle voit son martyre, +Et consent qu'aux yeux de tous +Pour ses attraits il soupire, +Il pourroit bientôt se rire +De tous les soins du jaloux. +Chiribirida ouch alla ! +Star bon Turca, +Non aver dànara. +Ti voler comprara ? +Mi servir a ti, +Se pagar per mi : +Far bona coucina, +Mi levar matina, +Far boller caldara. +Parlara, parlara ; +Ti voler comprara ? +Dom Pèdre +Savez−vous, mes drôles, +Que cette chanson +Sent pour vos épaules +Les coups de bâton ? +Chiribirida ouch alla ! +Mi ti non comprara, +Ma ti bastonara, +Si ti non andara. +Andara, andara, +O ti bastonara. +Oh ! oh ! quels égrillards ! Allons, rentrons ici : j'ai changé de pensée ; et puis le temps se couvre un p +(A Hali, qui paraît encore là.) Ah ! fourbe, que je vous y trouve ! +Hali +Hé bien ! oui, mon maître l'adore ; il n'a point de plus grand desir que de lui montrer son amour ; et si el +y consent, il la prendra pour femme. +Dom Pèdre +Oui, oui, je la lui garde. +Hali +Nous l'aurons malgré vous. +Dom Pèdre +Comment ? coquin... +Hali +Nous l'aurons, dis−je, en dépit de vos dents. +Dom Pèdre +Si je prends... +Hali +Vous avez beau faire la garde : j'en ai juré, elle sera à nous. +Dom Pèdre +Laisse−moi faire, je t'attraperai sans courir. +Hali +C'est nous qui vous attraperons : elle sera notre femme, la chose est résolue. Il faut que j'y périsse, ou que +j'en vienne à bout. +Scène IX +Adraste, Hali +Hali +Monsieur, j'ai déjà fait quelque petite tentative ; mais je... +Adraste +Ne te mets point en peine ; j'ai trouvé par hasard tout ce que je voulois, et je vais jouir du bonheur de voi +chez elle cette belle. Je me suis rencontré chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui il venoit faire +portrait de cette adorable personne ; et comme il est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voul +servir mes feux, et m'envoie à sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire accepter. Tu sais que de t +temps je me suis plu à la peinture, et que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne +veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire : ainsi j'aurai la liberté de voir cette belle à mon aise. Mais je +doute pas que mon jaloux fâcheux ne soit toujours présent, et n'empêche tous les propos que nous pourrio +avoir ensemble ; et pour te dire vrai, j'ai, par le moyen d'une jeune esclave, un stratagème pour tirer cette +belle Grecque des mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente. +Hali +Laissez−moi faire, je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir entretenir. Il ne sera pas dit que je ne ser +de rien dans cette affaire−là. Quand allez−vous ? +Adraste +Tout de ce pas, et j'ai déjà préparé toutes choses. +Hali +Je vais, de mon côté, me préparer aussi. +Adraste +Je ne veux point perdre de temps. Holà ! Il me tarde que je ne goûte le plaisir de la voir. +Scène X +Dom Pèdre, Adraste +Dom Pèdre +Que cherchez−vous, cavalier, dans cette maison ? +Adraste +J'y cherche le seigneur Dom Pèdre. +Dom Pèdre +Vous l'avez devant vous. +Adraste +Il prendra, s'il lui plaît, la peine de lire cette lettre. +Dom Pèdre lit. +Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, ce gentilhomme françois, qui, comme curi +d'obliger les honnêtes gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en ai faite. Il est, san +contredit, le premier homme du monde pour ces sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne pouvois rendre un +service plus agréable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez d'avoir un portrait achevé de la +personne que vous aimez. Gardez−vous bien surtout de lui parler d'aucune récompense ; car c'est un hom +qui s'en offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et pour la réputation. +Dom Pèdre, parlant au François. +Seigneur François, c'est une grande grâce que vous me voulez faire ; et je vous suis fort obligé. +Adraste +Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite. +Dom Pèdre +Je vais faire venir la personne dont il s'agit. +Scène XI +Isidore, Dom Pèdre, Adraste et deux laquais +Dom Pèdre +Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la peine de vous peindre. (Adrast +baise Isidore en la saluant, et Dom Pèdre lui dit : ) Holà ! Seigneur François, cette façon de saluer n'est +point d'usage en ce pays. +Adraste +C'est la manière de France. +Dom Pèdre +La manière de France est bonne pour vos femmes ; mais, pour les nôtres, elle est un peu trop familière. +Isidore +Je reçois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend fort, et pour dire le vrai, je ne +m'attendois pas d'avoir un peintre si illustre. +Adraste +Il n'y a personne sans doute qui ne tînt à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage. Je n'ai pas grand +habileté ; mais le sujet, ici, ne fournit que trop de lui−même, et il y a moyen de faire quelque chose de be +sur un original fait comme celui−là. +Isidore +L'original est peu de chose : mais l'adresse du peintre en saura couvrir les défauts. +Adraste +Le peintre n'y en voit aucun ; et tout ce qu'il souhaite est d'en pouvoir représenter les grâces, aux yeux de +tout le monde, aussi grandes qu'il les peut voir. +Isidore +Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un portait qui ne me ressemblera pas. +Adraste +Le Ciel, qui fit l'original, nous ôte le moyen d'en faire un portrait qui puisse flatter. +Isidore +Le Ciel, quoi que vous en disiez, ne... +Dom Pèdre +Finissons cela, de grâce, laissons les compliments, et songeons au portrait. +Adraste +Allons, apportez tout. +(On apporte tout ce qu'il faut pour peindre Isidore.) +Isidore +Où voulez−vous que je me place ? +Adraste +Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues favorables de la lumière que nous +cherchons. +Isidore +Suis−je bien ainsi ? +Adraste +Oui. Levez−vous un peu, s'il vous plaît. Un peu plus de ce côté−là ; le corps tourné ainsi ; la tête un peu +levée, afin que la beauté du cou paroisse. Ceci un peu plus découvert. (Il parle de sa gorge.) Bon. Là, un p +davantage. Encore tant soit peu. +Dom Pèdre +Il y a bien de la peine à vous mettre ; ne sauriez−vous vous tenir comme il faut ? +Isidore +Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi ; et c'est à Monsieur à me mettre de la façon qu'il veut. +Adraste +Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveilles. (La faisant tourner un peu devers lui.) +Comme cela, s'il vous plaît. Le tout dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint. +Dom Pèdre +Fort bien. +Adraste +Un peu plus de ce côté ; vos yeux toujours tournés vers moi, je vous en prie ; vos regards attachés aux +miens. +Isidore +Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, e +sont point satisfaites du peintre s'il ne les fait toujours plus belles que le jour. Il faudroit, pour les contente +ne faire qu'un portrait pour toutes ; car toutes demandent les mêmes choses : un teint tout de lis et de ros +un nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus, et surtout le visage pas plus gros q +le poing, l'eussent−elles d'un pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et qui n'ob +point à demander qui c'est. +Adraste +Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre, et vous avez des traits à qui fort peu d'autres ressemblent. +Qu'ils ont de douceurs et de charmes, et qu'on court de risque à les peindre ! +Dom Pèdre +Le nez me semble un peu trop gros. +Adraste +J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelle peignit autrefois une maîtresse d'Alexandre, et qu'il en devint, la peignant, +éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie : de sorte qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'o +de ses voeux. (Il parle à Dom Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelle fit autrefois ; mais vous ne feriez p +peut−être ce que fit Alexandre. +Isidore +Tout cela sent la nation ; et toujours Messieurs les François ont un fonds de galanterie qui se répand parto +Adraste +On ne se trompe guère à ces sortes de choses ; et vous avez l'esprit trop éclairé pour ne pas voir de quelle +source partent les choses qu'on vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je n +pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que ce que je vois maintenant, et que... +Dom Pèdre +Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, parler ; cela vous détourne de votre ouvrage. +Adraste +Ah ! point du tout. J'ai toujours de coutume de parler quand je peins ; et il est besoin, dans ces choses, d' +peu de conversation, pour réveiller l'esprit, et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes que +l'on veut peindre. +Scène XII +Hali, vêtu en Espagnol, Dom Pèdre, Adraste, Isidore +Dom Pèdre +Que veut cet homme−là ? et qui laisse monter les gens sans nous en venir avertir ? +Hali +J'entre ici librement ; mais, entre cavaliers, telle liberté est permise. Seigneur, suis−je connu de vous ? +Dom Pèdre +Non, seigneur. +Hali +Je suis Dom Gilles d'Avalos, et l'histoire d'Espagne vous doit avoir instruit de mon mérite. +Dom Pèdre +Souhaitez−vous quelque chose de moi ? +Hali +Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matières il est malaisé de trouver un cavalier plus +consommé que vous ; mais je vous demande pour grâce que nous nous tirions à l'écart. +Dom Pèdre +Nous voilà assez loin. +Adraste, regardant Isidore. +Elle a les yeux bleus. +Hali +Seigneur, j'ai reçu un soufflet : vous savez ce qu'est un soufflet, lorsqu'il se donne à main ouverte, sur le b +milieu de la joue. J'ai ce soufflet fort sur le coeur : et je suis dans l'incertitude si, pour me venger de l'affr +je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner. +Dom Pèdre +Assassiner, c'est le plus court chemin. Quel est votre ennemi ? +Hali +Parlons bas, s'il vous plaît. +Adraste, aux genoux d'Isidore, pendant que Dom Pèdre parle à Hali. +Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux mois, et vous les avez entendus : +vous aime plus que tout ce que l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pensée, d'autre but, d'autre passion, +d'être à vous toute ma vie. +Isidore +Je ne sais si vous dites vrai, mais vous persuadez. +Adraste +Mais vous persuadé−je jusqu'à vous inspirer quelque peu de bonté pour moi ? +Isidore +Je ne crains que d'en trop avoir. +Adraste +En aurez−vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je vous ai dit ? +Isidore +Je ne puis encore vous le dire. +Adraste +Qu'attendez−vous pour cela ? +Isidore +A me résoudre. +Adraste +Ah ! quand on aime, on se résoud bientôt. +Isidore +Hé bien ! allez, oui, j'y consens. +Adraste +Mais consentez−vous, dites−moi, que ce soit dès ce moment même ? +Isidore +Lorsqu'on est une fois résolu sur la chose, s'arrête−t−on sur le temps ? +Dom Pèdre, à Hali. +Voilà mon sentiment, et je vous baise les mains. +Hali +Seigneur, quand vous aurez reçu quelque soufflet, je suis homme aussi de conseil, et je pourrai vous rendr +pareille. +Dom Pèdre +Je vous laisse aller sans vous reconduire ; mais, entre cavaliers, cette liberté est permise. +Adraste +Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon coeur les tendres témoignages... +(Dom Pèdre, apercevant Adraste qui parle de près à Isidore.) +Je regardois ce petit trou qu'elle a au côté du menton, et je croyois d'abord que ce fût une tache. Mais c'est +assez pour aujourd'hui, nous finirons une autre fois. (Parlant à Dom Pèdre.) Non, ne regardez rien encore +faites serrer cela, je vous prie. (A Isidore.) Et vous, je vous conjure de ne vous relâcher point, et de garder +esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre ouvrage. +Isidore +Je conserverai pour cela toute la gaieté qu'il faut. +Scène XIII +Dom Pèdre, Isidore +Isidore +Qu'en dites−vous ? ce gentilhomme me paroît le plus civ. du monde, et l'on doit demeurer d'accord que le +François ont quelque chose en eux de poli, de galant, que n'ont point les autres nations. +Dom Pèdre +Oui ; mais ils ont cela de mauvais, qu'ils s'émancipent un peu trop, et s'attachent, en étourdis, à conter de +fleurettes à tout ce qu'ils rencontrent. +Isidore +C'est qu'ils savent qu'on plaît aux Dames par ces choses. +Dom Pèdre +Oui ; mais s'ils plaisent aux Dames, ils déplaisent fort aux Messieurs ; et l'on n'est point bien aise de voir +sur sa moustache, cajoler hardiment sa femme ou sa maîtresse. +Isidore +Ce qu'ils en font n'est que par jeu. +Scène XIV +Climène, Dom Pèdre, Isidore +Climène, voilée. +Ah ! seigneur cavalier, sauvez−moi, s'il vous plaît, des mains d'un mari furieux dont je suis poursuivie. S +jalousie est incroyable, et passe, dans ses mouvements, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques à vouloi +que je sois toujours voilée ; et pour m'avoir trouvée le visage un peu découvert, il a mis l'épée à la main, +m'a réduite à me jeter chez vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je le vois +paroître. De grâce, seigneur cavalier, sauvez−moi de sa fureur. +Dom Pèdre +Entrez là dedans avec elle, et n'appréhendez rien. +Scène XV +Adraste, Dom Pèdre +Dom Pèdre +Hé quoi ? seigneur, c'est vous ? Tant de jalousie pour un François ? Je pensois qu'il n'y eût que nous qui +fussions capables. +Adraste +Les François excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font ; et quand nous nous mêlons d'être jalou +nous le sommes vingt fois plus qu'un Sicilien. L'infâme croit avoir trouvé chez vous un assuré refuge ; m +vous êtes trop raisonnable pour blâmer mon ressentiment. Laissez−moi, je vous prie, la traiter comme elle +mérite. +Dom Pèdre +Ah ! de grâce, arrêtez. L'offense est trop petite pour un courroux si grand. +Adraste +La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses que l'on fait : elle est à transgresser +ordres qu'on nous donne ; et sur de pareilles matières, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort criminel +lorsqu'il est défendu. +Dom Pèdre +De la façon qu'elle a parlé, tout ce qu'elle en a fait a été sans dessein ; et je vous prie enfin de vous remett +bien ensemble. +Adraste +Hé quoi ? vous prenez son parti, vous qui êtes si délicat sur ces sortes de choses ? +Dom Pèdre +Oui, je prends son parti ; et si vous voulez m'obliger, vous oublierez votre colère, et vous vous réconcilie +tous deux. C'est une grâce que je vous demande ; et je la recevrai comme un essai de l'amitié que je veux +soit entre nous. +Adraste +Il ne m'est pas permis, à ces conditions, de vous rien refuser ; je ferai ce que vous voudrez. +Scène XVI +Climène, Adraste, Dom Pèdre +Dom Pèdre +Holà ! venez. Vous n'avez qu'à me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous ne pouviez jamais mieux tomber qu +chez moi. +Climène +Je vous suis obligée plus qu'on ne sauroit croire ; mais je m'en vais prendre mon voile ; je n'ai garde, san +lui, de paroître à ses yeux. +Dom Pèdre +La voici qui s'en va venir ; et son âme, je vous assure, a paru toute réjouie lorsque je lui ai dit que j'avois +raccommodé tout. +Scène XVII +Isidore, sous le voile de Climène, Adraste, Dom Pèdre +Dom Pèdre +Puisque vous m'avez bien voulu donner votre ressentiment, trouvez bon qu'en ce lieu je vous fasse touche +dans la main l'un de l'autre, et que tous deux je vous conjure de vivre, pour l'amour de moi, dans une parfa +union. +Adraste +Oui, je vous le promets, que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec elle, vivre le mieux du monde. +Dom Pèdre +Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mémoire. +Adraste +Je vous donne ma parole, seigneur Dom Pèdre, qu'à votre considération, je m'en vais la traiter du mieux q +me sera possible. +Dom Pèdre +C'est trop de grâce que vous me faites. Il est bon de pacifier et d'adoucir toujours les choses. Holà ! Isido +venez. +Scène XVIII +Climène, Dom Pèdre +Dom Pèdre +Comment ? que veut dire cela ? +Climène, sans voile. +Ce que cela veut dire ? Qu'un jaloux est un monstre haï de tout le monde, et qu'il n'y a personne qui ne so +ravi de lui nuire, n'y eût−il point d'autre intérêt ; que toutes les serrures et les verrous du monde ne retien +point les personnes, et que c'est le coeur qu'il faut arrêter par la douceur et par la complaisance ; qu'Isidor +est entre les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous êtes pris pour dupe. +Dom Pèdre +Dom Pèdre souffrira cette injure mortelle ! Non, non : j'ai trop de coeur, et je vais demander l'appui de la +justice, pour pousser le perfide à bout. C'est ici le logis d'un sénateur. Holà ! +Scène XIX +Le Sénateur, Dom Pèdre +Le Sénateur +Serviteur, seigneur Dom Pèdre. Que vous venez à propos ! +Dom Pèdre +Je viens me plaindre à vous d'un affront qu'on m'a fait. +Le Sénateur +J'ai fait une mascarade la plus belle du monde. +Dom Pèdre +Un traître de François m'a joué une pièce. +Le Sénateur +Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau. +Dom Pèdre +Il m'a enlevé une fille que j'avois affranchie. +Le Sénateur +Ce sont gens vêtus en Maures, qui dansent admirablement. +Dom Pèdre +Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir. +Le Sénateur +Les habits merveilleux, et qui sont faits exprès. +Dom Pèdre +Je vous demande l'appui de la justice contre cette action. +Le Sénateur +Je veux que vous voyez cela. On la va répéter, pour en donner divertissement au peuple. +Dom Pèdre +Comment ? de quoi parlez−vous là ? +Le Sénateur +Je parle de ma mascarade. +Dom Pèdre +Je vous parle de mon affaire. +Le Sénateur +Je ne veux point aujourd'hui d'autres affaires que de plaisir. Allons, Messieurs, venez : voyons si cela ira +bien. +Dom Pèdre +La peste soit du fou, avec sa mascarade ! +Le Sénateur +Diantre soit le fâcheux, avec son affaire ! +Scène dernière +Plusieurs Maures font une danse entre eux, par où finit la comédie. +Amphitryon +Comédie +Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais−Royal, le 13e janvier 1668 par la Troup +du Roi +Adresse +A son Altesse Sérénissime +Monseigneur le Prince +Monseigneur, +N'en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires ; et Votre +Altesse Sérénissime trouvera bon, s'il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces messieurs−là, et ref +de me servir de deux ou trois misérables pensées qui ont été tournées et retournées tant de fois, qu'elles so +usées de tous les côtés. Le nom du GRAND CONDE est un nom trop glorieux pour le traiter comme on f +de tous les autres noms. Il ne faut l'appliquer, ce nom illustre, qu'à des emplois qui soient dignes de lui et, +pour dire de belles choses, je voudrois parler de le mettre à la tête d'une armée plutôt qu'à la tête d'un livre +et je conçois bien mieux ce qu'il est capable de faire en l'opposant aux forces des ennemis de cet Etat qu'e +l'opposant à la critique des ennemis d'une comédie. +Ce n'est pas, MONSEIGNEUR, que la glorieuse approbation de VOTRE ALTESSE SERENISSIME ne f +une puissante protection pour toutes ces sortes d'ouvrages, et qu'on ne soit persuadé des lumières de votre +esprit autant que de l'intrépidité de votre coeur et de la grandeur de votre âme. On sait, par toute la terre, q +l'éclat de votre mérite n'est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable qui se fait des +adorateurs chez ceux même qu'elle surmonte ; qu'il s'étend, ce mérite, jusques aux connoissances les plus +fines et les plus relevées, et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d'esprit ne manquen +point d'être suivies par le sentiment des plus délicats. Mais on sait aussi, Monseigneur, que toutes ces +glorieuses approbations dont nous nous vantons en public ne nous coûtent rien à faire imprimer ; et que c +sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On sait, dis−je, qu'une épître dédicatoire dit to +ce qu'il lui plaît, et qu'un auteur est en pouvoir d'aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de +leurs grands noms les premiers feuillets de son livre ; qu'il a la liberté de s'y donner, autant qu'il le veut, +l'honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n'ont jamais songé à l'être. +Je n'abuserai, MONSEIGNEUR, ni de votre nom, ni de vos bontés, pour combattre les censeurs de +l'Amphitryon et m'attribuer une gloire que je n'ai peut−être pas méritée, et je ne prends la liberté de vous +offrir ma comédie que pour avoir lieu de vous dire que je regarde incessamment, avec une profonde +vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang auguste dont vous tenez le jour, et que je suis, +Monseigneur, avec tout le respect possible, et tout le zèle imaginable, +DE VOTRE ALTESSE SERENISSIME, +Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, +J.B.P. MOLIERE. +Personnages +Mercure. +La Nuit. +Jupiter, sous la forme d'Amphitryon. +Amphitryon, général des Thébains. +Alcmène, femme d'Amphitryon. +Cléanthis, suivante d'Alcmène et femme de Sosie. +Sosie, valet d'Amphitryon. +Argatiphontidas, capitaine thébain. +Naucratès, capitaine thébain. +Polidas, capitaine thébain. +Posiclès, capitaine thébain. +La scène est à Thèbes, devant la maison d'Amphitryon. +Prologue +Mercure, sur un nuage, La Nuit, dans un char, traîné par deux chevaux. +Mercure +Tout beau ! charmante Nuit ; daignez vous arrêter : +Il est certain secours que de vous on desire, +Et j'ai deux mots à vous dire +De la part de Jupiter. +La Nuit +Ah ! ah ! c'est vous, seigneur Mercure ! +Qui vous eût deviné là, dans cette posture. +Mercure +Ma foi ! me trouvant las, pour ne pouvoir fournir +Aux différents emplois où Jupiter m'engage, +Je me suis doucement assis sur ce nuage, +Pour vous attendre venir. +La Nuit +Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas : +Sied−il bien à des Dieux de dire qu'ils sont las ? +Mercure +Les Dieux sont−ils de fer ? +La Nuit +Non ; mais il faut sans cesse +Garder le decorum de la divinité. +Il est de certains mots dont l'usage rabaisse +Cette sublime qualité, +Et que, pour leur indignité, +Il est bon qu'aux hommes on laisse. +Mercure +A votre aise vous en parlez, +Et vous avez, la belle, une chaise roulante, +Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante, +Vous vous faites traîner partout où vous voulez. +Mais de moi ce n'est pas de même ; +Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal +Aux poètes assez de mal +De leur impertinence extrême, +D'avoir, par une injuste loi, +Dont on veut maintenir l'usage, +A chaque Dieu, dans son emploi, +Donné quelque allure en partage, +Et de me laisser à pied, moi, +Comme un messager de village, +Moi, qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, +Le fameux messager du souverain des Dieux, +Et qui, sans rien exagérer, +Par tous les emplois qu'il me donne, +Aurois besoin, plus que personne, +D'avoir de quoi me voiturer. +La Nuit +Que voulez−vous faire à cela ? +Les poètes font à leur guise : +Ce n'est pas la seule sottise +Qu'on voit faire à ces Messieurs−là. +Mais contre eux toutefois votre âme à tort s'irrite, +Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins. +Mercure +Oui ; mais, pour aller plus vite, +Est−ce qu'on s'en lasse moins ? +La Nuit +Laissons cela, seigneur Mercure, +Et sachons ce dont il s'agit. +Mercure +C'est Jupiter, comme je vous l'ai dit, +Qui de votre manteau veut la faveur obscure, +Pour certaine douce aventure +Qu'un nouvel amour lui fournit. +Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles : +Bien souvent pour la terre il néglige les cieux ; +Et vous n'ignorez pas que ce maître des Dieux +Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles, +Et sait cent tours ingénieux, +Pour mettre à bout les plus cruelles. +Des yeux d'Alcmène il a senti les coups ; +Et tandis qu'au milieu des béotiques plaines, +Amphitryon, son époux, +Commande aux troupes thébaines, +Il en a pris la forme, et reçoit là−dessous +Un soulagement à ses peines +Dans la possession des plaisirs les plus doux. +L'état des mariés à ses feux est propice : +L'hymen ne les a joints que depuis quelques jours ; +Et la jeune chaleur de leurs tendres amours +A fait que Jupiter à ce bel artifice +S'est avisé d'avoir recours. +Son stratagème ici se trouve salutaire ; +Mais, près de maint objet chéri, +Pareil déguisement seroit pour ne rien faire, +Et ce n'est pas partout un bon moyen de plaire +Que la figure d'un mari. +La Nuit +J'admire Jupiter, et je ne comprends pas +Tous les déguisements qui lui viennent en tête. +Mercure +Il veut goûter par là toutes sortes d'états, +Et c'est agir en dieu qui n'est pas bête. +Dans quelque rang qu'il soit des mortels regardé, +Je le tiendrois fort misérable, +S'il ne quittoit jamais sa mine redoutable, +Et qu'au faîte des cieux il fût toujours guindé. +Il n'est point, à mon gré, de plus sotte méthode +Que d'être emprisonné toujours dans sa grandeur ; +Et surtout aux transports de l'amoureuse ardeur +La haute qualité devient fort incommode. +Jupiter, qui sans doute en plaisirs se connaît, +Sait descendre du haut de sa gloire suprême ; +Et pour entrer dans tout ce qu'il lui plaît +Il sort tout à fait de lui−même, +Et ce n'est plus alors Jupiter qui paraît. +La Nuit +Passe encor de le voir, de ce sublime étage, +Dans celui des hommes venir, +Prendre tous les transports que leur coeur peut fournir, +Et se faire à leur badinage, +Si, dans les changements où son humeur l'engage, +A la nature humaine il s'en vouloit tenir ; +Mais de voir Jupiter taureau, +Serpent, cygne, ou quelque autre chose, +Je ne trouve point cela beau, +Et ne m'étonne pas si parfois on en cause. +Mercure +Laissons dire tous les censeurs : +Tels changements ont leurs douceurs +Qui passent leur intelligence. +Ce dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs ; +Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs, +Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense. +La Nuit +Revenons à l'objet dont il a les faveurs. +Si par son stratagème il voit sa flamme heureuse, +Que peut−il souhaiter ? et qu'est−ce que je puis ? +Mercure +Que vos chevaux, par vous au petit pas réduits, +Pour satisfaire aux voeux de son âme amoureuse, +D'une nuit si délicieuse +Fassent la plus longue des nuits ; +Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace, +Et retardiez la naissance du jour +Qui doit avancer le retour +De celui dont il tient la place. +La Nuit +Voilà sans doute un bel emploi +Que le grand Jupiter m'apprête, +Et l'on donne un nom fort honnête +Au service qu'il veut de moi. +Mercure +Pour une jeune déesse, +Vous êtes bien du bon temps ! +Un tel emploi n'est bassesse. +Que chez les petites gens. +Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paroître, +Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon ; +Et suivant ce qu'on peut être, +Les choses changent de nom. +La Nuit +Sur de pareilles matières +Vous en savez plus que moi ; +Et pour accepter l'emploi, +J'en veux croire vos lumières. +Mercure +Hé ! la, la, Madame la Nuit, +Un peu doucement, je vous prie. +Vous avez dans le monde un bruit +De n'être pas si renchérie. +On vous fait confidente, en cent climats divers, +De beaucoup de bonnes affaires ; +Et je crois, à parler à sentiments ouverts, +Que nous ne nous en devons guères. +La Nuit +Laissons ces contrariétés, +Et demeurons ce que nous sommes : +N'apprêtons point à rire aux hommes +En nous disant nos vérités. +Mercure +Adieu : je vais là−bas, dans ma commission, +Dépouiller promptement la forme de Mercure +Pour y vêtir la figure +Du valet d'Amphitryon. +La Nuit +Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure +Je vais faire une station. +Mercure +Bon jour, la Nuit. +La Nuit +Adieu, Mercure. +(Mercure descend de son nuage en terre, et la Nuit passe dans son char.) +Acte I +Scène I +Sosie +Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas, s'accroît. +Messieurs, ami de tout le monde. +Ah ! quelle audace sans seconde +De marcher à l'heure qu'il est ! +Que mon maître, couvert de gloire, +Me joue ici d'un vilain tour ! +Quoi ? si pour son prochain il avoit quelque amour, +M'auroit−il fait partir par une nuit si noire ? +Et pour me renvoyer annoncer son retour. +Et le détail de sa victoire, +Ne pouvoit−il pas bien attendre qu'il fût jour ? +Sosie, à quelle servitude +Tes jours sont−ils assujettis ! +Notre sort est beaucoup plus rude +Chez les grands que chez les petits. +Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature, +Obligé de s'immoler. +Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, +Dès qu'ils parlent, il faut voler. +Vingt ans d'assidu service +N'en obtiennent rien pour nous ; +Le moindre petit caprice +Nous attire leur courroux. +Cependant notre âme insensée +S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, +Et s'y veut contenter de la fausse pensée +Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. +Vers la retraite en vain la raison nous appelle ; +En vain notre dépit quelquefois y consent : +Leur vue a sur notre zèle +Un ascendant trop puissant, +Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant +Nous rengage de plus belle. +Mais enfin, dans l'obscurité, +Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade. +Il me faudroit, pour l'ambassade, +Quelque discours prémédité. +Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire +Du grand combat qui met nos ennemis à bas ; +Mais comment diantre le faire, +Si je ne m'y trouvai pas ? +N'importe, parlons−en et d'estoc et de taille, +Comme oculaire témoin : +Combien de gens font−ils des récits de bataille +Dont ils se sont tenus loin ? +Pour jouer mon rôle sans peine, +Je le veux un peu repasser. +Voici la chambre où j'entre en courrier que l'on mène, +Et cette lanterne est Alcmène, +A qui je me dois adresser. +(Il pose sa lanterne à terre et lui adresse son compliment.) +"Madame, Amphitryon, mon maître, et votre époux... (Bon ! beau début ! ) l'esprit toujours plein de vos +charmes, +M'a voulu choisir entre tous, +Pour vous donner avis du succès de ses armes, +Et du desir qu'il a de se voir près de vous." +"Ha ! vraiment, mon pauvre Sosie, +A te revoir j'ai de la joie au coeur." +"Madame, ce m'est trop d'honneur, +Et mon destin doit faire envie." +(Bien répondu ! ) "Comment se porte Amphitryon ? " +"Madame, en homme de courage, +Dans les occasions où la gloire l'engage." +(Fort bien ! belle conception ! ) +"Quand viendra−t−il, par son retour charmant, +Rendre mon âme satisfaite ? " +"Le plus tôt qu'il pourra, Madame, assurément, +Mais bien plus tard que son coeur ne souhaite." +(Ah ! ) "Mais quel est l'état où la guerre l'a mis ? +Que dit−il ? que fait−il ? Contente un peu mon âme." +"Il dit moins qu'il ne fait, Madame, +Et fait trembler les ennemis." +(Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ? ) +"Que font les révoltés ? dis−moi, quel est leur sort ? " +"Ils n'ont pu résister, Madame, à notre effort : +Nous les avons taillés en pièces, +Mis Ptérélas leur chef à mort, +Pris Télèbe d'assaut, et déjà dans le port +Tout retentit de nos prouesses." +"Ah ! quel succès ! ô Dieux ! Qui l'eût pu jamais croire ? +Raconte−moi, Sosie, un tel événement". +"Je le veux bien, Madame ; et, sans m'enfler de gloire, +Du détail de cette victoire +Je puis parler très−savamment. +Figurez−vous donc que Télèbe, +Madame, est de ce côté : +(Il marque les lieux sur sa main, ou à terre.) +C'est une ville, en vérité, +Aussi grande quasi que Thèbe, +La rivière est comme là. +Ici nos gens se campèrent ; +Et l'espace que voilà, +Nos ennemis l'occupèrent : +Sur un haut, vers cet endroit, +Etoit leur infanterie ; +Et plus bas, du côté droit, +Etoit la cavalerie. +Après avoir aux Dieux adressé les prières, +Tous les ordres donnés, on donne le signal. +Les ennemis, pensant nous tailler des croupières, +Firent trois pelotons de leurs gens à cheval ; +Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, +Et vous allez voir comme quoi. +Voilà notre avant−garde à bien faire animée ; +Là, les archers de Créon, notre roi ; +Et voici le corps d'armée, +(On fait un peu de bruit.) +Qui d'abord... Attendez : " le corps d'armée a peur. +J'entends quelque bruit, ce me semble. +Scène II +Mercure, Sosie +Mercure, sous la forme de Sosie. +Sous ce minois qui lui ressemble, +Chassons de ces lieux ce causeur, +Dont l'abord importun troubleroit la douceur +Que nos amants goûtent ensemble. +Sosie +Mon coeur tant soit peu se rassure, +Et je pense que ce n'est rien. +Crainte pourtant de sinistre aventure, +Allons chez nous achever l'entretien. +Mercure +Tu seras plus fort que Mercure, +Ou je t'en empêcherai bien. +Sosie +Cette nuit en longueur me semble sans pareille +Il faut, depuis le temps que je suis en chemin, +Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin, +Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille, +Pour avoir trop pris de son vin. +Mercure +Comme avec irrévérence +Parle des Dieux ce maraut ! +Mon bras saura bien tantôt +Châtier cette insolence, +Et je vais m'égayer avec lui comme il faut, +En lui volant son nom, avec sa ressemblance. +Sosie +Ah ! par ma foi, j'avois raison : +C'est fait de moi, chétive créature ! +Je vois devant notre maison +Certain homme dont l'encolure +Ne me présage rien de bon. +Pour faire semblant d'assurance, +Je veux chanter un peu d'ici. +(Il chante ; et lorsque Mercure parle, sa voix s'affaiblit peu à peu.) +Mercure +Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence, +Que de chanter et m'étourdir ainsi ? +Veut−il qu'à l'étriller ma main un peu s'applique ? +Sosie +Cet homme assurément n'aime pas la musique ? +Mercure +Depuis plus d'une semaine, +Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os ; +La vertu de mon bras se perd dans le repos, +Et je cherche quelque dos, +Pour me remettre en haleine. +Sosie +Quel diable d'homme est−ce ci ? +De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte. +Mais pourquoi trembler tant aussi ? +Peut−être a−t−il dans l'âme autant que moi de crainte, +Et que le drôle parle ainsi +Pour me cacher sa peur sous une audace feinte ? +Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison : +Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître. +Faisons−nous du coeur par raison ; +Il est seul, comme moi ; je suis fort, j'ai bon maître. +Et voilà notre maison. +Mercure +Qui va là ? +Sosie +Moi. +Mercure +Qui, moi ? +Sosie +Moi. Courage, Sosie ! +Mercure +Quel est ton sort, dis−moi ? +Sosie +D'être homme, et de parler. +Mercure +Es−tu maître ou valet ? +Sosie +Comme il me prend envie. +Mercure +Où s'adressent tes pas ? +Sosie +Où j'ai dessein d'aller. +Mercure +Ah ! ceci me déplaît. +Sosie +J'en ai l'âme ravie. +Mercure +Résolument, par force ou par amour, +Je veux savoir de toi, traître, +Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, +Où tu vas, à qui tu peux être. +Sosie +Je fais le bien et le mal tour à tour ; +Je viens de là, vais là ; j'appartiens à mon maître. +Mercure +Tu montres de l'esprit, et je te vois en train +De trancher avec moi de l'homme d'importance. +Il me prend un desir, pour faire connoissance, +De te donner un soufflet de ma main. +Sosie +A moi−même ? +Mercure +A toi−même : et t'en voilà certain. +(Il lui donne un soufflet.) +Sosie +Ah ! ah ! c'est tout de bon ! +Mercure +Non : ce n'est que pour rire, +Et répondre à tes quolibets. +Sosie +Tudieu ! l'ami, sans vous rien dire, +Comme vous baillez des soufflets ! +Mercure +Ce sont là de mes moindres coups, +De petits soufflets ordinaires. +Sosie +Si j'étois aussi prompt que vous, +Nous ferions de belles affaires. +Mercure +Tout cela n'est encor rien, +Pour y faire quelque pause : +Nous verrons bien autre chose, +Poursuivons notre entretien. +Sosie +Je quitte la partie. +(Il veut s'en aller.) +Mercure +Où vas−tu ? +Sosie +Que t'importe ? +Mercure +Je veux savoir où tu vas. +Sosie +Me faire ouvrir cette porte. +Pourquoi retiens−tu mes pas ? +Mercure +Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace, +Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups. +Sosie +Quoi ? tu veux, par ta menace, +M'empêcher d'entrer chez nous ? +Mercure +Comment, chez nous ? +Sosie +Oui, chez nous. +Mercure +O le traître ! +Tu te dis de cette maison ? +Sosie +Fort bien. Amphitryon n'en est−il pas le maître ? +Mercure +Hé bien ! que fait cette raison ? +Sosie +Je suis son valet. +Mercure +Toi ? +Sosie +Moi. +Mercure +Son valet ? +Sosie +Sans doute. +Mercure +Valet d'Amphitryon ? +Sosie +D'Amphitryon, de lui. +Mercure +Ton nom est... ? +Sosie +Sosie. +Mercure +Heu ? comment ? +Sosie +Sosie. +Mercure +Ecoute : +Sais−tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui ? +Sosie +Pourquoi ! De quelle rage est ton âme saisie ? +Mercure +Qui te donne, dis−moi, cette témérité +De prendre le nom de Sosie ? +Sosie +Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté. +Mercure +O le mensonge horrible ! et l'imprudence extrême ! +Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom ? +Sosie +Fort bien : je le soutiens, par la grande raison +Qu'ainsi l'a fait des Dieux la puissance suprême, +Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non, +Et d'être un autre que moi−même. +(Mercure le bat.) +Mercure +Mille coups de bâton doivent être le prix +D'une pareille effronterie. +Sosie +Justice, citoyens ! Au secours ! je vous prie. +Mercure +Comment, bourreau, tu fais des cris ? +Sosie +De mille coups tu me meurtris, +Et tu ne veux pas que je crie ? +Mercure +C'est ainsi que mon bras... +Sosie +L'action ne vaut rien : +Tu triomphes de l'avantage +Que te donne sur moi mon manque de courage ; +Et ce n'est pas en user bien. +C'est pure fanfaronnerie +De vouloir profiter de la poltronnerie +De ceux qu'attaque notre bras. +Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme ; +Et le coeur est digne de blâme +Contre les gens qui n'en ont pas. +Mercure +Hé bien ! es−tu Sosie à présent ? qu'en dis−tu ? +Sosie +Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose ; +Et tout le changement que je trouve à la chose, +C'est d'être Sosie battu. +Mercure +Encor ? Cent autres coups pour cette autre impudence. +Sosie +De grâce, fais trêve à tes coups. +Mercure +Fais donc trêve à ton insolence. +Sosie +Tout ce qu'il te plaira ; je garde le silence : +La dispute est par trop inégale entre nous. +Mercure +Es−tu Sosie encor ? dis, traître ! +Sosie +Hélas ! je suis ce que tu veux ; +Dispose de mon sort tout au gré de tes voeux : +Ton bras t'en a fait le maître. +Mercure +Ton nom étoit Sosie, à ce que tu disois ? +Sosie +Il est vrai, jusqu'ici j'ai cru la chose claire ; +Mais ton bâton, sur cette affaire, +M'a fait voir que je m'abusois. +Mercure +C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue : +Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi. +Sosie +Toi, Sosie ? +Mercure +Oui, Sosie ; et si quelqu'un s'y joue, +Il peut bien prendre garde à soi. +Sosie +Ciel ! me faut−il ainsi renoncer à moi−même, +Et par un imposteur me voir voler mon nom ? +Que son bonheur est extrême +De ce que je suis poltron ! +Sans cela, par la mort... ! +Mercure +Entre tes dents, je pense, +Tu murmures je ne sais quoi ? +Sosie +Non. Mais, au nom des Dieux, donne−moi la licence +De parler un moment à toi. +Mercure +Parle. +Sosie +Mais promets−moi, de grâce, +Que les coups n'en seront point. +Signons une trêve. +Mercure +Passe ; +Va, je t'accorde ce point. +Sosie +Qui te jette, dis−moi, dans cette fantaisie ? +Que te reviendra−t−il de m'enlever mon nom ? +Et peux−tu faire enfin, quand tu serois démon, +Que je ne sois pas moi ? que je ne sois Sosie ? +Mercure +Comment, tu peux... +Sosie +Ah ! tout doux : +Nous avons fait trêve aux coups. +Mercure +Quoi ? pendard, imposteur, coquin... +Sosie +Pour des injures, +Dis−m'en tant que tu voudras : +Ce sont légères blessures, +Et je ne m'en fâche pas. +Mercure +Tu te dis Sosie ? +Sosie +Oui. Quelque conte frivole... +Mercure +Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole. +Sosie +N'importe, je ne puis m'anéantir pour toi, +Et souffrir un discours si loin de l'apparence. +Etre ce que je suis est−il en ta puissance ? +Et puis−je cesser d'être moi ? +S'avisa−t−on jamais d'une chose pareille ? +Et peut−on démentir cent indices pressants ? +Rêvé−je ? est−ce que je sommeille ? +Ai−je l'esprit troublé par des transports puissants ? +Ne sens−je pas bien que je veille ? +Ne suis−je pas dans mon bon sens ? +Mon maître Amphitryon ne m'a−t−il pas commis +A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme ? +Ne lui dois−je pas faire, en lui vantant sa flamme, +Un récit de ses faits contre nos ennemis ? +Ne suis−je pas du port arrivé tout à l'heure ? +Ne tiens−je pas une lanterne en main ? +Ne te trouvé−je pas devant notre demeure ? +Ne t'y parlé−je pas d'un esprit tout humain ? +Ne te tiens−tu pas fort de ma poltronnerie +Pour m'empêcher d'entrer chez nous ? +N'as−tu pas sur mon dos exercé ta furie ? +Ne m'as−tu pas roué de coups ? +Ah ! tout cela n'est que trop véritable, +Et plût au Ciel le fût−il moins ! +Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable, +Et laisse à mon devoir s'acquitter de ses soins. +Mercure +Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire +Un assommant éclat de mon juste courroux. +Tout ce que tu viens de dire +Est à moi, hormis les coups. +C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, +Et qui du port Persique arrive de ce pas ; +Moi qui viens annoncer la valeur de son bras +Qui nous fait remporter une victoire pleine, +Et de nos ennemis a mis le chef à bas ; +C'est moi qui suis Sosie enfin, de certitude, +Fils de Dave, honnête berger ; +Frère d'Arpage, mort en pays étranger ; +Mari de Cléanthis la prude, +Dont l'humeur me fait enrager ; +Qui dans Thèbe ai reçu mille coups d'étrivière, +Sans en avoir jamais dit rien, +Et jadis en public fus marqué par derrière, +Pour être trop homme de bien. +Sosie +Il a raison. A moins d'être Sosie, +On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit ; +Et dans l'étonnement dont mon âme est saisie, +Je commence, à mon tour, à le croire un petit. +En effet, maintenant que je le considère, +Je vois qu'il a de moi taille, mine, action. +Faisons−lui quelque question, +Afin d'éclaircir ce mystère, +Parmi tout le butin fait sur nos ennemis, +Qu'est−ce qu'Amphitryon obtient pour son partage ? +Mercure +Cinq fort gros diamants, en noeud proprement mis, +Dont leur chef se paroit comme d'un rare ouvrage. +Sosie +A qui destine−t−il un si riche présent ? +Mercure +A sa femme ; et sur elle il le veut voir paraître. +Sosie +Mais où, pour l'apporter, est−il mis à présent ? +Mercure +Dans un coffret, scellé des armes de mon maître. +Sosie +Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie, +Et de moi je commence à douter tout de bon. +Près de moi, par la force, il est déjà Sosie ; +Il pourroit bien encor l'être par la raison. +Pourtant, quand je me tâte et que je me rappelle, +Il me semble que je suis moi. +Où puis−je rencontrer quelque clarté fidèle, +Pour démêler ce que je voi ? +Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne, +A moins d'être moi−même, on ne le peut savoir. +Par cette question il faut que je l'étonne : +C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir. +Lorsqu'on étoit aux mains, que fis−tu dans nos tentes, +Où tu courus seul te fourrer ? +Mercure +D'un jambon... +Sosie +L'y voilà ! +Mercure +Que j'allai déterrer, +Je coupai bravement deux tranches succulentes, +Dont je sus fort bien me bourrer ; +Et joignant à cela d'un vin que l'on ménage, +Et dont, avant le goût, les yeux se contentoient, +Je pris un peu de courage +Pour nos gens qui se battoient. +Sosie +Cette preuve sans pareille +En sa faveur conclut bien ; +Et l'on n'y peut dire rien, +S'il n'étoit dans la bouteille. +Je ne saurois nier, aux preuves qu'on m'expose, +Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix. +Mais si tu l'es, dis−moi qui tu veux que je sois ? +Car encor faut−il bien que je sois quelque chose. +Mercure +Quand je ne serai plus Sosie, +Sois−le, j'en demeure d'accord ; +Mais tant que je le suis, je te garantis mort, +Si tu prends cette fantaisie. +Sosie +Tout cet embarras met mon esprit sur les dents, +Et la raison à ce qu'on voit s'oppose. +Mais il faut terminer enfin par quelque chose ; +Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là dedans. +Mercure +Ah ! tu prends donc, pendard, goût à la bastonnade ? +Sosie +Ah ! qu'est−ce ci ? grands Dieux ! il frappe un ton plus fort, +Et mon dos, pour un mois, en doit être malade. +Laissons ce diable d'homme, et retournons au port. +O juste Ciel ! j'ai fait une belle ambassade ! +Mercure +Enfin, je l'ai fait fuir ; et sous ce traitement +De beaucoup d'actions il a reçu la peine. +Mais je vois Jupiter, que fort civilement +Reconduit l'amoureuse Alcmène. +Scène III +Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Mercure +Jupiter +Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d'approcher. +Ils m'offrent des plaisirs en m'offrant votre vue ; +Mais ils pourroient ici découvrir ma venue, +Qu'il est à propos de cacher. +Mon amour, que gênoient tous ces soins éclatants +Où me tenoit lié la gloire de nos armes, +Au devoir de ma charge a volé les instants +Qu'il vient de donner à vos charmes. +Ce vol qu'à vos beautés mon coeur a consacré +Pourroit être blâmé dans la bouche publique, +Et j'en veux pour témoin unique +Celle qui peut m'en savoir gré. +Alcmène +Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire +Que répandent sur vous vos illustres exploits ; +Et l'éclat de votre victoire +Sait toucher de mon coeur les sensibles endroits ; +Mais quand je vois que cet honneur fatal +Eloigne de moi ce que j'aime, +Je ne puis m'empêcher, dans ma tendresse extrême, +De lui vouloir un peu de mal, +Et d'opposer mes voeux à cet ordre suprême +Qui des Thébains vous fait le général. +C'est une douce chose, après une victoire, +Que la gloire où l'on voit ce qu'on aime élevé ; +Mais parmi les périls mêlés à cette gloire, +Un triste coup, hélas ! est bientôt arrivé. +De combien de frayeurs a−t−on l'âme blessée, +Au moindre choc dont on entend parler ! +Voit−on, dans les horreurs d'une telle pensée, +Par où jamais se consoler +Du coup dont on est menacée ? +Et de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, +Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême, +Vaut−il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un coeur +Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime ? +Jupiter +Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente : +Tout y marque à mes yeux un coeur bien enflammé ; +Et c'est, je vous l'avoue, une chose charmante +De trouver tant d'amour dans un objet aimé. +Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne +Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; +Et pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, +Voudroit n'y voir entrer rien de votre devoir : +Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, +Je dusse les faveurs que je reçois de vous, +Et que la qualité que j'ai de votre époux +Ne fût point ce qui me les donne. +Alcmène +C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle +Tient le droit de paroître au jour, +Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule +Dont s'embarrasse votre amour. +Jupiter +Ah ! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse +Passe aussi celle d'un époux, +Et vous ne savez pas, dans des moments si doux, +Quelle en est la délicatesse. +Vous ne concevez point qu'un coeur bien amoureux +Sur cent petits égards s'attache avec étude, +Et se fait une inquiétude +De la manière d'être heureux. +En moi, belle et charmante Alcmène, +Vous voyez un mari, vous voyez un amant ; +Mais l'amant seul me touche, à parler franchement, +Et je sens, près de vous, que le mari le gêne. +Cet amant, de vos voeux jaloux au dernier point, +Souhaite qu'à lui seul votre coeur s'abandonne, +Et sa passion ne veut point +De ce que le mari lui donne. +Il veut de pure source obtenir vos ardeurs, +Et ne veut rien tenir des noeuds de l'hyménée, +Rien d'un fâcheux devoir qui fait agir les coeurs, +Et par qui, tous les jours, des plus chères faveurs +La douceur est empoisonnée. +Dans le scrupule enfin dont il est combattu, +Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, +Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse, +Que le mari ne soit que pour votre vertu, +Et que de votre coeur, de bonté revêtu, +L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse. +Alcmène +Amphitryon, en vérité, +Vous vous moquez de tenir ce langage, +Et j'aurois peur qu'on ne vous crût pas sage, +Si de quelqu'un vous étiez écouté. +Jupiter +Ce discours est plus raisonnable, +Alcmène, que vous ne pensez ; +Mais un plus long séjour me rendroit trop coupable, +Et du retour au port les moments sont pressés. +Adieu : de mon devoir l'étrange barbarie +Pour un temps m'arrache de vous ; +Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l'époux, +Songez à l'amant, je vous prie. +Alcmène +Je ne sépare point ce qu'unissent les Dieux, +Et l'époux et l'amant me sont fort précieux. +Cléanthis +O Ciel ! que d'aimables caresses +D'un époux ardemment chéri ! +Et que mon traître de mari +Est loin de toutes ces tendresses ! +Mercure +La Nuit, qu'il me faut avertir, +N'a plus qu'à plier tous ces voiles ; +Et, pour effacer les étoiles, +Le Soleil de son lit peut maintenant sortir. +Scène IV +Cléanthis, Mercure +(Mercure veut s'en aller.) +Cléanthis +Quoi ? c'est ainsi que l'on me quitte ? +Mercure +Et comment donc ? Ne veux−tu pas +Que de mon devoir je m'acquitte ? +Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas ? +Cléanthis +Mais avec cette brusquerie, +Traître, de moi te séparer ! +Mercure +Le beau sujet de fâcherie ! +Nous avons tant de temps ensemble à demeurer. +Cléanthis +Mais quoi ? partir ainsi d'une façon brutale, +Sans me dire un seul mot de douceur pour régale ! +Mercure +Diantre ! où veux−tu que mon esprit +T'aille chercher des fariboles ? +Quinze ans de mariage épuisent les paroles, +Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit. +Cléanthis +Regarde, traître, Amphitryon, +Vois combien pour Alcmène il étale de flamme, +Et rougis là−dessus du peu de passion +Que tu témoignes pour ta femme. +Mercure +Hé ! mon Dieu ! Cléanthis, ils sont encore amants. +Il est certain âge où tout passe ; +Et ce qui leur sied bien dans ces commencements, +En nous, vieux mariés, auroit mauvaise grâce. +Il nous feroit beau voir, attachés face à face +A pousser les beaux sentiments ! +Cléanthis +Quoi ? suis−je hors d'état, perfide, d'espérer +Qu'un coeur auprès de moi soupire ? +Mercure +Non, je n'ai garde de le dire ; +Mais je suis trop barbon pour oser soupirer, +Et je ferois crever de rire. +Cléanthis +Mérites−tu, pendard, cet insigne bonheur +De te voir pour épouse une femme d'honneur ? +Mercure +Mon Dieu ! tu n'es que trop honnête : +Ce grand honneur ne me vaut rien. +Ne sois point si femme de bien, +Et me romps un peu moins la tête. +Cléanthis +Comment ? de trop bien vivre on te voit me blâmer ? +Mercure +La douceur d'une femme est tout ce qui me charme ; +Et ta vertu fait un vacarme +Qui ne cesse de m'assommer. +Cléanthis +Il te faudroit des coeurs pleins de fausses tendresses, +De ces femmes aux beaux et louables talents, +Qui savent accabler leurs maris de caresses, +Pour leur faire avaler l'usage des galants. +Mercure +Ma foi ! veux−tu que je te dise ? +Un mal d'opinion ne touche que les sots ; +Et je prendrois pour ma devise : +"Moins d'honneur, et plus de repos." +Cléanthis +Comment ? tu souffrirois, sans nulle répugnance, +Que j'aimasse un galant avec toute licence ? +Mercure +Oui, si je n'étois plus de tes cris rebattu, +Et qu'on te vît changer d'humeur et de méthode. +J'aime mieux un vice commode +Qu'une fatigante vertu. +Adieu, Cléanthis, ma chère âme : +Il me faut suivre Amphitryon. +(Il s'en va.) +Cléanthis +Pourquoi, pour punir cet infâme, +Mon coeur n'a−t−il assez de résolution ? +Ah ! que dans cette occasion, +J'enrage d'être honnête femme ! +Acte II +Scène I +Amphitryon, Sosie +Amphitryon +Viens çà, bourreau, viens çà. Sais−tu, maître fripon, +Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire ? +Et que pour te traiter comme je le desire, +Mon courroux n'attend qu'un bâton ? +Sosie +Si vous le prenez sur ce ton, +Monsieur, je n'ai plus rien à dire, +Et vous aurez toujours raison. +Amphitryon +Quoi ? tu veux me donner pour des vérités, traître, +Des contes que je vois d'extravagance outrés ? +Sosie +Non : je suis le valet, et vous êtes le maître ; +Il n'en sera, Monsieur, que ce que vous voudrez. +Amphitryon +Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme, +Et tout du long t'ouïr sur ta commission. +Il faut, avant que voir ma femme, +Que je débrouille ici cette confusion. +Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme, +Et réponds, mot pour mot, à chaque question. +Sosie +Mais, de peur d'incongruité, +Dites−moi, de grâce, à l'avance, +De quel air il vous plaît que ceci soit traité. +Parlerai−je, Monsieur, selon ma conscience, +Ou comme auprès des grands on le voit usité ? +Faut−il dire la vérité, +Ou bien user de complaisance ? +Amphitryon +Non : je ne te veux obliger +Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère. +Sosie +Bon, c'est assez ; laissez−moi faire : +Vous n'avez qu'à m'interroger. +Amphitryon +Sur l'ordre que tantôt je t'avois su prescrire... ? +Sosie +Je suis parti, les cieux d'un noir crêpe voilés, +Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre, +Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez. +Amphitryon +Comment, coquin ? +Sosie +Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire, +Je mentirai, si vous voulez. +Amphitryon +Voilà comme un valet montre pour nous du zèle. +Passons. Sur les chemins que t'est−il arrivé ? +Sosie +D'avoir une frayeur mortelle, +Au moindre objet que j'ai trouvé. +Amphitryon +Poltron ! +Sosie +En nous formant Nature a ses caprices ; +Divers penchants en nous elle fait observer : +Les uns à s'exposer trouvent mille délices ; +Moi, j'en trouve à me conserver. +Amphitryon +Arrivant au logis... ? +Sosie +J'ai devant notre porte, +En moi−même voulu répéter un petit +Sur quel ton et de quelle sorte +Je ferois du combat le glorieux récit. +Amphitryon +Ensuite ? +Sosie +On m'est venu troubler et mettre en peine. +Amphitryon +Et qui ? +Sosie +Sosie, un moi, de vos ordres jaloux, +Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, +Et qui de nos secrets a connoissance pleine, +Comme le moi qui parle à vous. +Amphitryon +Quels contes ! +Sosie +Non, Monsieur, c'est la vérité pure. +Ce moi plutôt que moi s'est au logis trouvé ; +Et j'étois venu, je vous jure, +Avant que je fusse arrivé. +Amphitryon +D'où peut procéder, je te prie, +Ce galimatias maudit ? +Est−ce songe ? est−ce ivrognerie ? +Aliénation d'esprit ? +Ou méchante plaisanterie ? +Sosie +Non : c'est la chose comme elle est, +Et point du tout conte frivole. +Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole, +Et vous m'en croirez, s'il vous plaît. +Je vous dis que, croyant n'être qu'un seul Sosie, +Je me suis trouvé deux chez nous ; +Et que de ces deux moi, piqués de jalousie, +L'un est à la maison, et l'autre est avec vous ; +Que le moi que voici, chargé de lassitude +A trouvé l'autre moi frais, gaillard, et dispos, +Et n'ayant d'autre inquiétude +Que de battre et casser des os. +Amphitryon +Il faut être, je le confesse, +D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, +Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse. +Sosie +Si vous vous mettez en courroux, +Plus de conférence entre nous : +Vous savez que d'abord tout cesse. +Amphitryon +Non : sans emportement je te veux écouter ; +Je l'ai promis. Mais dis, en bonne conscience, +Au mystère nouveau que tu me viens conter +Est−il quelque ombre d'apparence ? +Sosie +Non : vous avez raison, et la chose à chacun +Hors de créance doit paroître. +C'est un fait à n'y rien connoître, +Un conte extravagant, ridicule, importun : +Cela choque le sens commun ; +Mais cela ne laisse pas d'être. +Amphitryon +Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé ? +Sosie +Je ne l'ai pas cru, moi, sans une peine extrême : +Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé, +Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi−même. +Mais à me reconnoître enfin il m'a forcé : +J'ai vu que c'étoit moi, sans aucun stratagème ; +Des pieds jusqu'à la tête, il est comme moi fait, +Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ; +Enfin deux gouttes de lait +Ne sont pas plus ressemblantes ; +Et n'étoit que ses mains sont un peu trop pesantes, +J'en serois fort satisfait. +Amphitryon +A quelle patience il faut que je m'exhorte ! +Mais enfin n'es−tu pas entré dans la maison ? +Sosie +Bon, entré ! Hé ! de quelle sorte ? +Ai−je voulu jamais entendre de raison ? +Et ne me suis−je pas interdit notre porte ? +Amphitryon +Comment donc ? +Sosie +Avec un bâton : +Dont mon dos sent encore une douleur très−forte. +Amphitryon +On t'a battu ? +Sosie +Vraiment. +Amphitryon +Et qui ? +Sosie +Moi. +Amphitryon +Toi, te battre ? +Sosie +Oui, moi : non pas le moi d'ici, +Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre. +Amphitryon +Te confonde le Ciel de me parler ainsi ! +Sosie +Ce ne sont point des badinages. +Le moi que j'ai trouvé tantôt +Sur le moi qui vous parle a de grands avantages : +Il a le bras fort, le coeur haut ; +J'en ai reçu des témoignages, +Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut : +C'est un drôle qui fait des rages. +Amphitryon +Achevons. As−tu vu ma femme ? +Sosie +Non. +Amphitryon +Pourquoi ? +Sosie +Par une raison assez forte. +Amphitryon +Qui t'a fait y manquer, maraud ? explique−toi. +Sosie +Faut−il le répéter vingt fois de même sorte ? +Moi, vous dis−je, ce moi plus robuste que moi, +Ce moi qui s'est de force emparé de la porte, +Ce moi qui m'a fait filer doux, +Ce moi qui le seul moi veut être, +Ce moi de moi−même jaloux, +Ce moi vaillant, dont le courroux +Au moi poltron s'est fait connaître, +Enfin ce moi qui suis chez nous, +Ce moi qui s'est montré mon maître, +Ce moi qui m'a roué de coups. +Amphitryon +Il faut que ce matin, à force de trop boire, +Il se soit troublé le cerveau. +Sosie +Je veux être pendu si j'ai bu que de l'eau : +A mon serment on m'en peut croire. +Amphitryon +Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés ? +Et qu'un songe fâcheux, dans ses confus mystères, +T'ait fait voir toutes les chimères +Dont tu me fais des vérités ? +Sosie +Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé, +Et n'en ai même aucune envie. +Je vous parle bien éveillé ; +J'étois bien éveillé ce matin, sur ma vie ! +Et bien éveillé même étoit l'autre Sosie, +Quand il m'a si bien étrillé. +Amphitryon +Suis−moi. Je t'impose silence : +C'est trop me fatiguer l'esprit ; +Et je suis un vrai fou d'avoir la patience +D'écouter d'un valet les sottises qu'il dit. +Sosie +Tous les discours sont des sottises, +Partant d'un homme sans éclat ; +Ce seroit paroles exquises +Si c'étoit un grand qui parlât. +Amphitryon +Entrons, sans davantage attendre. +Mais Alcmène paroît avec tous ses appas. +En ce moment sans doute elle ne m'attend pas +Et mon abord la va surprendre. +Scène II +Alcmène, Cléanthis, Amphitryon, Sosie +Alcmène +Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les Dieux +Nous acquitter de nos hommages, +Et les remercier des succès glorieux +Dont Thèbes, par son bras, goûte les avantages. +O dieux ! +Amphitryon +Fasse le Ciel qu'Amphitryon vainqueur +Avec plaisir soit revu de sa femme, +Et que ce jour favorable à ma flamme +Vous redonne à mes yeux avec le même coeur, +Que j'y retrouve autant d'ardeur +Que vous en rapporte mon âme ! +Alcmène +Quoi ? de retour si tôt ? +Amphitryon +Certes, c'est en ce jour +Me donner de vos feux un mauvais témoignage, +Et ce "Quoi ? si tôt de retour ? " +En ces occasions n'est guère le langage +D'un coeur bien enflammé d'amour. +J'osois me flatter en moi−même +Que loin de vous j'aurois trop demeuré. +L'attente d'un retour ardemment desiré +Donne à tous les instants une longueur extrême, +Et l'absence de ce qu'on aime, +Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré. +Alcmène +Je ne vois... +Amphitryon +Non, Alcmène, à son impatience +On mesure le temps en de pareils états ; +Et vous comptez les moments de l'absence +En personne qui n'aime pas. +Lorsque l'on aime comme il faut, +Le moindre éloignement nous tue, +Et ce dont on chérit la vue +Ne revient jamais assez tôt. +De votre accueil, je le confesse, +Se plaint ici mon amoureuse ardeur, +Et j'attendois de votre coeur +D'autres transports de joie et de tendresse. +Alcmène +J'ai peine à comprendre sur quoi +Vous fondez les discours que je vous entends faire ; +Et si vous vous plaignez de moi, +Je ne sais pas, de bonne foi, +Ce qu'il faut pour vous satisfaire, +Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour, +On me vit témoigner une joie assez tendre, +Et rendre aux soins de votre amour +Tout ce que de mon coeur vous aviez lieu d'attendre. +Amphitryon +Comment ? +Alcmène +Ne fis−je pas éclater à vos yeux +Les soudains mouvements d'une entière allégresse ? +Et le transport d'un coeur peut−il s'expliquer mieux, +Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse ? +Amphitryon +Que me dites−vous là ? +Alcmène +Que même votre amour +Montra de mon accueil une joie incroyable ; +Et que, m'ayant quittée à la pointe du jour, +Je ne vois pas qu'à ce soudain retour +Ma surprise soit si coupable. +Amphitryon +Est−ce que du retour que j'ai précipité +Un songe, cette nuit, Alcmène, dans votre âme +A prévenu la vérité ? +Et que m'ayant peut−être en dormant bien traité +Votre coeur se croit vers ma flamme +Assez amplement acquitté ? +Alcmène +Est−ce qu'une vapeur, par sa malignité, +Amphitryon, a dans votre âme +Du retour d'hier au soir brouillé la vérité ? +Et que du doux accueil duquel je m'acquittai +Votre coeur prétend à ma flamme +Ravir toute l'honnêteté ? +Amphitryon +Cette vapeur dont vous me régalez +Est un peu, ce me semble, étrange. +Alcmène +C'est ce qu'on peut donner pour change +Au songe dont vous me parlez. +Amphitryon +A moins d'un songe, on ne peut pas sans doute +Excuser ce qu'ici votre bouche me dit. +Alcmène +A moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit, +On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute. +Amphitryon +Laissons un peu cette vapeur, Alcmène. +Alcmène +Laissons un peu ce songe, Amphitryon. +Amphitryon +Sur le sujet dont il est question, +Il n'est guère de jeu que trop loin on ne mène. +Alcmène +Sans doute ; et pour marque certaine, +Je commence à sentir un peu d'émotion. +Amphitryon +Est−ce donc que par là vous voulez essayer +A réparer l'accueil dont je vous ai fait plainte ? +Alcmène +Est−ce donc que par cette feinte +Vous désirez vous égayer ? +Amphitryon +Ah ! de grâce, cessons, Alcmène, je vous prie, +Et parlons sérieusement. +Alcmène +Amphitryon, c'est trop pousser l'amusement : +Finissons cette raillerie. +Amphitryon +Quoi ? vous osez me soutenir en face +Que plus tôt qu'à cette heure on m'ait ici pu voir ? +Alcmène +Quoi ? vous voulez nier avec audace +Que dès hier en ce lieux vous vîntes sur le soir ? +Amphitryon +Moi ! je vins hier ? +Alcmène +Sans doute ; et dès devant l'aurore, +Vous vous en êtes retourné. +Amphitryon +Ciel ! un pareil débat s'est−il pu voir encore ? +Et qui de tout ceci ne seroit étonné ? +Sosie ? +Sosie +Elle a besoin de six grains d'ellébore. +Monsieur, son esprit est tourné. +Amphitryon +Alcmène, au nom de tous les Dieux ! +Ce discours a d'étranges suites : +Reprenez vos sens un peu mieux, +Et pensez à ce que vous dites. +Alcmène +J'y pense mûrement aussi, +Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée. +J'ignore quel motif vous fait agir ainsi ; +Mais si la chose avoit besoin d'être prouvée, +S'il étoit vrai qu'on pût ne s'en souvenir pas, +De qui puis−je tenir, que de vous, la nouvelle +Du dernier de tous vos combats ? +Et les cinq diamants que portoit Ptérélas, +Qu'a fait dans la nuit éternelle +Tomber l'effort de votre bras ? +Et pourroit−on vouloir un plus sûr témoignage ? +Amphitryon +Quoi ? je vous ai déjà donné +Le noeud de diamants que j'eus pour mon partage, +Et que je vous ai destiné ? +Alcmène +Assurément. Il n'est pas difficile. +De vous en bien convaincre. +Amphitryon +Et comment ? +Alcmène +Le voici. +Amphitryon +Sosie ! +Sosie +Elle se moque, et je le tiens ici ; +Monsieur, la feinte est inutile. +Amphitryon +Le cachet est entier. +Alcmène +Est−ce une vision ? +Tenez. Trouverez−vous cette preuve assez forte ? +Amphitryon +Ah Ciel ! ô juste Ciel ! +Alcmène +Allez, Amphitryon, +Vous vous moquez d'en user de la sorte, +Et vous en devriez avoir confusion. +Amphitryon +Romps vite ce cachet. +Sosie, ayant ouvert le coffret. +Ma foi, la place est vide. +Il faut que par magie on ai su le tirer, +Ou bien que de lui−même il soit venu, sans guide, +Vers celle qu'il a su qu'on en vouloit parer. +Amphitryon +O Dieux, dont le pouvoir sur les choses préside, +Quelle est cette aventure ? et qu'en puis−je augurer +Dont mon amour ne s'intimide ! +Sosie +Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort, +Et de même que moi, Monsieur, vous êtes double. +Amphitryon +Tais−toi. +Alcmène +Sur quoi vous étonner si fort ? +Et d'où peut naître ce grand trouble ? +Amphitryon +O Ciel ! quel étrange embarras ! +Je vois des incidents qui passent la nature ; +Et mon honneur redoute une aventure +Que mon esprit ne comprend pas. +Alcmène +Songez−vous, en tenant cette preuve sensible, +A me nier encor votre retour pressé ? +Amphitryon +Non ; mais à ce retour daignez, s'il est possible, +Me conter ce qui s'est passé. +Alcmène +Puisque vous demandez un récit de la chose. +Vous voulez dire donc que ce n'étoit pas vous ? +Amphitryon +Pardonnez−moi ; mais j'ai certaine cause +Qui me fait demander ce récit entre nous, +Alcmène +Les soucis importants qui vous peuvent saisir, +Vous ont−ils fait si vite en perdre la mémoire ? +Amphitryon +Peut−être ; mais enfin vous me ferez plaisir +De m'en dire toute l'histoire. +Alcmène +L'histoire n'est pas longue. A vous je m'avançai, +Pleine d'une aimable surprise ; +Tendrement je vous embrassai, +Et témoignai ma joie à plus d'une reprise. +Amphitryon, en soi−même. +Ah ! d'un si doux accueil je me serois passé. +Alcmène +Vous me fîtes d'abord ce présent d'importance, +Que du butin conquis vous m'aviez destiné. +Votre coeur, avec véhémence, +M'étala de ses feux toute la violence, +Et les soins importuns qui l'avoient enchaîné, +L'aise de me revoir, les tourments de l'absence, +Tout le souci que son impatience +Pour le retour s'étoit donné ; +Et jamais votre amour, en pareille occurrence, +Ne me parut si tendre et si passionné. +Amphitryon, en soi−même. +Peut−on plus vivement se voir assassiné ? +Alcmène +Tous ces transports, toute cette tendresse, +Comme vous croyez bien, ne me déplaisoient pas ; +Et s'il faut que je le confesse, +Mon coeur, Amphitryon, y trouvoit mille appas. +Amphitryon +Ensuite, s'il vous plaît. +Alcmène +Nous nous entrecoupâmes +De mille questions qui pouvoient nous toucher. +On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes ; +Et le souper fini, nous nous fûmes coucher. +Amphitryon +Ensemble ? +Alcmène +Assurément. Quelle est cette demande ? +Amphitryon +Ah ! c'est ici le coup le plus cruel de tous, +Et dont à s'assurer trembloit mon feu jaloux. +Alcmène +D'où vous vient à ce mot une rougeur si grande ? +Ai−je fait quelque mal de coucher avec vous ? +Amphitryon +Non, ce n'étoit pas moi, pour ma douleur sensible : +Et qui dit qu'hier ici mes pas se sont portés, +Dit de toutes les faussetés +La fausseté la plus horrible. +Alcmène +Amphitryon ! +Amphitryon +Perfide ! +Alcmène +Ah ! quel emportement ! +Amphitryon +Non, non : plus de douceur et plus de déférence, +Ce revers vient à bout de toute ma constance ; +Et mon coeur ne respire, en ce fatal moment, +Et que fureur et que vengeance. +Alcmène +De qui donc vous venger ? et quel manque de foi +Vous fait ici me traiter de coupable ! +Amphitryon +Je ne sais pas, mais ce n'étoit pas moi ; +Et c'est un désespoir qui de tout rend capable. +Alcmène +Allez, indigne époux, le fait parle de soi, +Et l'imposture est effroyable. +C'est trop me pousser là−dessus. +Et d'infidélité me voir trop condamnée. +Si vous cherchez, dans ces transports confus, +Un prétexte à briser les noeuds d'un hyménée +Qui me tient à vous enchaînée, +Tous ces détours sont superflus ; +Et me voilà déterminée +A souffrir qu'en ce jour nos liens soient rompus. +Amphitryon +Après l'indigne affront que l'on me fait connoître, +C'est bien à quoi sans doute il faut vous préparer : +C'est le moins qu'on doit voir, et les choses peut−être +Pourront n'en pas là demeurer. +Le déshonneur est sûr, mon malheur m'est visible, +Et mon amour en vain voudroit me l'obscurcir ; +Mais le détail encor ne m'en est pas sensible, +Et mon juste courroux prétend s'en éclaircir. +Votre frère déjà peut hautement répondre +Que jusqu'à ce matin je ne l'ai point quitté : +Je m'en vais le chercher, afin de vous confondre +Sur ce retour qui m'est faussement imputé. +Après, nous percerons jusqu'au fond d'un mystère +Jusques à présent inouï ; +Et dans les mouvements d'une juste colère, +Malheur à qui m'aura trahi ! +Sosie +Monsieur... +Amphitryon +Ne m'accompagne pas, +Et demeure ici pour m'attendre. +Cléanthis +Faut−il ? ... +Alcmène +Je ne puis rien entendre : +Laisse−moi seule et ne suis point mes pas. +Scène III +Cléanthis, Sosie +Cléanthis +Il faut que quelque chose ait brouillé sa cervelle ; +Mais le frère sur−le−champ +Finira cette querelle. +Sosie +C'est ici, pour mon maître, un coup assez touchant. +Et son aventure est cruelle. +Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, +Et je m'en veux tout doux éclaircir avec elle. +Cléanthis +Voyez s'il me viendra seulement aborder ! +Mais je veux m'empêcher de rien faire paroître. +Sosie +La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, +Et je tremble à la demander. +Ne vaudroit−il point mieux, pour ne rien hasarder, +Ignorer ce qu'il en peut être ? +Allons, tout coup vaille, il faut voir, +Et je ne m'en saurois défendre. +La foiblesse humaine est d'avoir +Des curiosités d'apprendre +Ce qu'on ne voudroit pas savoir. +Dieu te gard', Cléanthis ! +Cléanthis +Ah ! ah ! tu t'en avises, +Traître, de t'approcher de nous ! +Sosie +Mon Dieu ! qu'as−tu ? toujours on te voit en courroux, +Et sur rien tu te formalises. +Cléanthis +Qu'appelles−tu sur rien, dis ? +Sosie +J'appelle sur rien +Ce qui sur rien s'appelle en vers ainsi qu'en prose ; +Et rien, comme tu le sais bien, +Veut dire rien, ou peu de chose. +Cléanthis +Je ne sais qui me tient, infâme, +Que je ne t'arrache les yeux, +Et ne t'apprenne où va le courroux d'une femme. +Sosie +Holà ! d'où te vient donc ce transport furieux ? +Cléanthis +Tu n'appelles donc rien le procédé, peut−être, +Qu'avec moi ton coeur a tenu ? +Sosie +Et quel ? +Cléanthis +Quoi ? tu fais l'ingénu ? +Est−ce qu'à l'exemple du maître +Tu veux dire qu'ici tu n'es pas revenu ? +Sosie +Non, je sais fort bien le contraire ; +Mais je ne t'en fais pas le fin : +Nous avions bu de je ne sais quel vin, +Qui m'a fait oublier tout ce que j'ai pu faire. +Cléanthis +Tu crois peut−être excuser par ce trait... +Sosie +Non, tout de bon, tu m'en peux croire. +J'étois dans un état où je puis avoir fait +Des choses dont j'aurois regret, +Et dont je n'ai nulle mémoire. +Cléanthis +Tu ne te souviens point du tout de la manière +Dont tu m'as su traiter, étant venu du port ? +Sosie +Non plus que rien. Tu peux m'en faire le rapport : +Je suis équitable et sincère, +Et me condamnerai moi−même, si j'ai tort. +Cléanthis +Comment ? Amphitryon m'ayant su disposer, +Jusqu'à ce que tu vins j'avois poussé ma veille ; +Mais je ne vis jamais une froideur pareille : +De ta femme il fallut moi−même t'aviser ; +Et lorsque je fus te baiser, +Tu détournas le nez, et me donnas l'oreille. +Sosie +Bon ! +Cléanthis +Comment, bon ? +Sosie +Mon Dieu ! tu ne sais pas pourquoi, +Cléanthis, je tiens ce langage : +J'avois mangé de l'ail, et fis en homme sage +De détourner un peu mon haleine de toi. +Cléanthis +Je te sus exprimer des tendresses de coeur ; +Mais à tous mes discours tu fus comme une souche ; +Et jamais un mot de douceur +Ne te put sortir de la bouche. +Sosie +Courage ! +Cléanthis +Enfin ma flamme eut beau s'émanciper, +Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace ; +Et dans un tel retour, je te vis la tromper, +Jusqu'à faire refus de prendre au lit la place +Que les lois de l'hymen t'obligent d'occuper. +Sosie +Quoi ? je ne couchai point... +Cléanthis +Non, lâche. +Sosie +Est−il possible ? +Cléanthis +Traître, il n'est que trop assuré. +C'est de tous les affronts l'affront le plus sensible ; +Et loin que ce matin ton coeur l'ait réparé, +Tu t'es d'avec moi séparé +Par des discours chargés d'un mépris tout visible. +Sosie +Vivat Sosie ! +Cléanthis +Hé quoi ? ma plainte a cet effet ? +Tu ris après ce bel ouvrage ? +Sosie +Que je suis de moi satisfait ! +Cléanthis +Exprime−t−on ainsi le regret d'un outrage ? +Sosie +Je n'aurois jamais cru que j'eusse été si sage. +Cléanthis +Loin de te condamner d'un si perfide trait, +Tu m'en fais éclater la joie en ton visage ! +Sosie +Mon Dieu, tout doucement ! Si je parois joyeux, +Crois que j'en ai dans l'âme une raison très−forte, +Et que, sans y penser, je ne fis jamais mieux +Que d'en user tantôt avec toi de la sorte. +Cléanthis +Traître, te moques−tu de moi ? +Sosie +Non, je te parle avec franchise. +En l'état où j'étois, j'avois certain effroi, +Dont avec ton discours mon âme s'est remise. +Je m'appréhendois fort, et craignois qu'avec toi +Je n'eusse fait quelque sottise. +Cléanthis +Quelle est cette frayeur ? et sachons donc pourquoi. +Sosie +Les médecins disent, quand on est ivre, +Que de sa femme on se doit abstenir, +Et que dans cet état il ne peut provenir +Que des enfants pesants et qui ne sauroient vivre. +Vois, si mon coeur n'eût su de froideur se munir, +Quels inconvénients auroient pu s'en ensuivre ! +Cléanthis +Je me moque des médecins, +Avec leurs raisonnements fades : +Qu'ils règlent ceux qui sont malades, +Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains. +Ils se mêlent de trop d'affaires, +De prétendre tenir nos chastes feux gênés ; +Et sur les jours caniculaires +Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, +De cent sots contes par le nez. +Sosie +Tout doux ! +Cléanthis +Non : je soutiens que cela conclut mal : +Ces raisons sont raisons d'extravagantes têtes. +Il n'est ni vin ni temps qui puisse être fatal +A remplir le devoir de l'amour conjugal ; +Et les médecins sont des bêtes. +Sosie +Contre eux, je t'en supplie, apaise ton courroux : +Ce sont d'honnêtes gens, quoi que le monde en dise. +Cléanthis +Tu n'es pas où tu crois ; en vain tu files doux : +Ton excuse n'est point une excuse de mise ; +Et je me veux venger tôt ou tard, entre nous, +De l'air dont chaque jour je vois qu'on me méprise. +Des discours de tantôt je garde tous les coups, +Et tâcherai d'user, lâche et perfide époux, +De cette liberté que ton coeur m'a permise. +Sosie +Quoi ? +Cléanthis +Tu m'a dit tantôt que tu consentois fort, +Lâche, que j'en aimasse un autre. +Sosie +Ah ! pour cet article, j'ai tort. +Je m'en dédis, il y va trop du nôtre : +Garde−toi bien de suivre ce transport. +Cléanthis +Si je puis une fois pourtant +Sur mon esprit gagner la chose... +Sosie +Fais à ce discours quelque pause : +Amphitryon revient, qui me paroît content. +Scène IV +Jupiter, Cléanthis, Sosie +Jupiter +Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, +De bannir les chagrins que son coeur veut garder, +Et donner à mes feux, dans ce soin qui m'amène, +Le doux plaisir de se raccommoder. +Alcmène est là−haut, n'est−ce pas ? +Cléanthis +Oui, pleine d'une inquiétude +Qui cherche de la solitude, +Et qui m'a défendu d'accompagner ses pas. +Jupiter +Quelque défense qu'elle ait faite, +Elle ne sera pas pour moi. +Cléanthis +Son chagrin, à ce que je voi, +A fait une prompte retraite. +Scène V +Cléanthis, Sosie +Sosie +Que dis−tu, Cléanthis, de ce joyeux maintien, +Après son fracas effroyable ? +Cléanthis +Que si toutes nous faisions bien, +Nous donnerions tous les hommes au diable. +Et que le meilleur n'en vaut rien. +Sosie +Cela se dit dans le courroux ; +Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées ; +Et vous seriez, ma foi ! toutes bien empêchées, +Si le diable les prenoit tous. +Cléanthis +Vraiment... +Sosie +Les voici. Taisons−nous. +Scène VI +Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Sosie +Jupiter +Voulez−vous me désespérer +Hélas ! arrêtez, belle Alcmène. +Alcmène +Non, avec l'auteur de ma peine +Je ne puis du tout demeurer. +Jupiter +De grâce... +Alcmène +Laissez−moi. +Jupiter +Quoi... ? +Alcmène +Laissez−moi, vous dis−je. +Jupiter +Ses pleurs touchent mon âme, et sa douleur m'afflige. +Souffrez que mon coeur... +Alcmène +Non, ne suivez point mes pas. +Jupiter +Où voulez−vous aller ? +Alcmène +Où vous ne serez pas. +Jupiter +Ce vous est une attente vaine. +Je tiens à vos beautés par un noeud trop serré, +Pour pouvoir un moment en être séparé : +Je vous suivrai partout, Alcmène. +Alcmène +Et moi, partout je vous fuirai. +Jupiter +Je suis donc bien épouvantable ? +Alcmène +Plus qu'on ne peut dire, à mes yeux. +Oui, je vous vois comme un monstre effroyable, +Un monstre cruel, furieux, +Et dont l'approche est redoutable, +Comme un monstre à fuir en tous lieux. +Mon coeur souffre, à vous voir, une peine incroyable ; +C'est un supplice qui m'accable ; +Et je ne vois rien sous les cieux +D'affreux, d'horrible, d'odieux, +Qui ne me fût plus que vous supportable. +Jupiter +En voilà bien, hélas ! que votre bouche dit. +Alcmène +J'en ai dans le coeur davantage ; +Et pour s'exprimer tout, ce coeur a du dépit +De ne point trouver de langage. +Jupiter +Hé ! que vous a donc fait ma flamme, +Pour me pouvoir, Alcmène, en monstre regarder ? +Alcmène +Ah ! juste Ciel ! cela peut−il se demander ? +Et n'est−ce pas pour mettre à bout une âme ? +Jupiter +Ah ! d'un esprit plus adouci... +Alcmène +Non, je ne veux du tout vous voir, ni vous entendre. +Jupiter +Avez−vous bien le coeur de me traiter ainsi ? +Est−ce là cet amour si tendre, +Qui devoit tant durer quand je vins hier ici ? +Alcmène +Non, non, ce ne l'est pas ; et vos lâches injures +En ont autrement ordonné. +Il n'est plus, cet amour tendre et passionné ; +Vous l'avez dans mon coeur, par cent vives blessures, +Cruellement assassiné. +C'est en sa place un courroux inflexible, +Un vif ressentiment, un dépit invincible. +Un désespoir d'un coeur justement animé, +Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible, +Autant qu'il est d'accord de vous avoir aimé : +Et c'est haïr autant qu'il est possible. +Jupiter +Hélas ! que votre amour n'avoit guère de force, +Si de si peu de chose on le peut voir mourir ! +Ce qui n'étoit que jeu doit−il faire un divorce ? +Et d'une raillerie a−t−on lieu de s'aigrir ? +Alcmène +Ah ! c'est cela dont je suis offensée, +Et que ne peut pardonner mon courroux. +Des véritables traits d'un mouvement jaloux +Je me trouverois moins blessée. +La jalousie a des impressions +Dont bien souvent la force nous entraîne ; +Et l'âme la plus sage, en ces occasions, +Sans doute avec assez de peine +Répond de ses émotions ; +L'emportement d'un coeur qui peut s'être abusé +A de quoi ramener une âme qu'il offense ; +Et dans l'amour qui lui donne naissance +Il trouve au moins, malgré toute sa violence, +Des raisons pour être excusé ; +De semblables transports contre un ressentiment +Pour défense toujours ont ce qui les fait naître, +Et l'on donne grâce aisément +A ce dont on n'est pas le maître. +Mais que, de gayeté de coeur, +On passe aux mouvements d'une fureur extrême, +Que sans cause l'on vienne, avec tant de rigueur, +Blesser la tendresse et l'honneur +D'un coeur qui chèrement nous aime, +Ah ! c'est un coup trop cruel en lui−même, +Et que jamais n'oubliera ma douleur. +Jupiter +Oui, vous avez raison, Alcmène, il se faut rendre : +Cette action, sans doute, est un crime odieux ; +Je ne prétends plus le défendre ; +Mais souffrez que mon coeur s'en défende à vos yeux, +Et donne au vôtre à qui se prendre +De ce transport injurieux. +A vous en faire un aveu véritable, +L'époux, Alcmène, a commis tout le mal ; +C'est l'époux qu'il vous faut regarder en coupable. +L'amant n'a point de part à ce transport brutal, +Et de vous offenser son coeur n'est point capable : +Il a pour vous, ce coeur, pour jamais y penser, +Trop de respect et de tendresse ; +Et si de faire rien à vous pouvoir blesser +Il avoit eu la coupable foiblesse, +De cent coups à vos yeux il voudroit le percer. +Mais l'époux est sorti de ce respect soumis +Où pour vous on doit toujours être ; +A son dur procédé l'époux s'est fait connoître, +Et par le droit d'hymen il s'est cru tout permis ; +Oui, c'est lui qui sans doute est criminel vers vous. +Lui seul a maltraité votre aimable personne : +Haïssez, détestez l'époux, +J'y consens, et vous l'abandonne. +Mais, Alcmène, sauvez l'amant de ce courroux +Qu'une telle offense vous donne ; +N'en jetez pas sur lui l'effet, +Démêlez−le un peu du coupable ; +Et pour être enfin équitable, +Ne le punissez point de ce qu'il n'a pas fait. +Alcmène +Ah ! toutes ces subtilités +N'ont que des excuses frivoles, +Et pour les esprits irrités +Ce sont des contre−temps que de telles paroles. +Ce détour ridicule est en vain pris par vous : +Je ne distingue rien en celui qui m'offense, +Tout y devient l'objet de mon courroux, +Et dans sa juste violence +Sont confondus et l'amant et l'époux. +Tous deux de même sorte occupent ma pensée, +Et des mêmes couleurs, par mon âme blessée, +Tous deux ils sont peints à mes yeux : +Tous deux sont criminels, tous deux m'ont offensée, +Et tous deux me sont odieux. +Jupiter +Hé bien ! puisque vous le voulez, +Il faut donc me charger du crime. +Oui, vous avez raison lorsque vous m'immolez +A vos ressentiments en coupable victime ; +Un trop juste dépit contre moi vous anime, +Et tout ce grand courroux qu'ici vous étalez +Ne me fait endurer qu'un tourment légitime ; +C'est avec droit que mon abord vous chasse, +Et que de me fuir en tous lieux +Votre colère me menace : +Je dois vous être un objet odieux, +Vous devez me vouloir un mal prodigieux ; +Il n'est aucune horreur que mon forfait ne passe, +D'avoir offensé vos beaux yeux. +C'est un crime à blesser les hommes et les dieux, +Et je mérite enfin, pour punir cette audace, +Que contre moi votre haine ramasse +Tous ses traits les plus furieux. +Mais mon coeur vous demande grâce ; +Pour vous la demander je me jette à genoux, +Et la demande au nom de la plus vive flamme, +Du plus tendre amour dont une âme +Puisse jamais brûler pour vous. +Si votre coeur, charmante Alcmène, +Me refuse la grâce où j'ose recourir, +Il faut qu'une atteinte soudaine +M'arrache, en me faisant mourir, +Aux dures rigueurs d'une peine +Que je ne saurois plus souffrir. +Oui, cet état me désespère : +Alcmène, ne présumez pas +Qu'aimant comme je fais vos célestes appas, +Je puisse vivre un jour avec votre colère. +Déjà de ces moments la barbare longueur +Fait sous des atteintes mortelles +Succomber tout mon triste coeur ; +Et de mille vautours les blessures cruelles +N'ont rien de comparable à ma vive douleur. +Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer : +S'il n'est point de pardon que je doive espérer, +Cette épée aussitôt, par un coup favorable, +Va percer à vos yeux le coeur d'un misérable, +Ce coeur, ce traître coeur, trop digne d'expirer, +Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable : +Heureux, en descendant au ténébreux séjour, +Si de votre courroux mon trépas vous ramène, +Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour, +Aucune impression de haine +Au souvenir de mon amour ! +C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine. +Alcmène +Ah ! trop cruel époux ! +Jupiter +Dites, parlez, Alcmène. +Alcmène +Faut−il encor pour vous conserver des bontés, +Et vous voir m'outrager par tant d'indignités ? +Jupiter +Quelque ressentiment qu'un outrage nous cause, +Tient−il contre un remords d'un coeur bien enflammé ? +Alcmène +Un coeur bien plein de flamme à mille morts s'expose, +Plutôt que de vouloir fâcher l'objet aimé. +Jupiter +Plus on aime quelqu'un, moins on trouve de peine... +Alcmène +Non, ne m'en parlez point : vous méritez ma haine. +Jupiter +Vous me haïssez donc ? +Alcmène +J'y fais tout mon effort ; +Et j'ai dépit de voir que toute votre offense +Ne puisse de mon coeur jusqu'à cette vengeance +Faire encore aller le transport. +Jupiter +Mais pourquoi cette violence, +Puisque pour vous venger je vous offre ma mort ? +Prononcez−en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure. +Alcmène +Qui ne sauroit haïr peut−il vouloir qu'on meure ? +Jupiter +Et moi, je ne puis vivre, à moins que vous quittiez +Cette colère qui m'accable, +Et que vous m'accordiez le pardon favorable +Que je vous demande à vos pieds. +Résolvez ici l'un des deux : +Ou de punir, ou bien d'absoudre. +Alcmène +Hélas ! ce que je puis résoudre +Paroît bien plus que je ne veux. +Pour vouloir soutenir le courroux qu'on me donne, +Mon coeur a trop su me trahir : +Dire qu'on ne sauroit haïr, +N'est−ce pas dire qu'on pardonne ? +Jupiter +Ah ! belle Alcmène, il faut que, comblé d'allégresse... +Alcmène +Laissez : je me veux mal de mon trop de foiblesse. +Jupiter +Va, Sosie, et dépêche−toi, +Voir, dans les doux transports dont mon âme est charmée, +Ce que tu trouveras d'officiers de l'armée, +Et les invite à dîner avec moi. +Tandis que d'ici je le chasse, +Mercure y remplira sa place. +Scène VII +Cléanthis, Sosie +Sosie +Hé bien ! tu vois, Cléanthis, ce ménage. +Veux−tu qu'à leur exemple ici +Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, +Quelque petit rapatriage ? +Cléanthis +C'est pour ton nez, vraiment ! Cela se fait ainsi. +Sosie +Quoi ? tu ne veux pas ? +Cléanthis +Non. +Sosie +Il ne m'importe guère : +Tant pis pour toi. +Cléanthis +La, la, revien. +Sosie +Non, morbleu ! je n'en ferai rien, +Et je veux être, à mon tour, en colère. +Cléanthis +Va, va, traître, laisse−moi faire : +On se lasse parfois d'être femme de bien. +Acte III +Scène I +Amphitryon +Oui, sans doute le sort tout exprès me le cache, +Et des tours que je fais à la fin je suis las. +Il n'est point de destin plus cruel, que je sache : +Je ne saurois trouver, portant partout mes pas, +Celui qu'à chercher je m'attache, +Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. +Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être, +De nos faits avec moi, sans beaucoup me connoître, +Viennent se réjouir, pour me faire enrager. +Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse, +De leurs embrassements et de leur allégresse +Sur mon inquiétude ils viennent tous charger. +En vain à passer je m'apprête, +Pour fuir leurs persécutions, +Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête ; +Et tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions +Je réponds d'un geste de tête, +Je leur donne tout bas cent malédictions. +Ah ! qu'on est peu flatté de louange, d'honneur, +Et de tout ce que donne une grande victoire, +Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur ! +Et que l'on donneroit volontiers cette gloire, +Pour avoir le repos du coeur ! +Ma jalousie, à tout propos, +Me promène sur ma disgrâce ; +Et plus mon esprit y repasse, +Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos. +Le vol des diamants n'est pas ce qui m'étonne : +On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas ; +Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne +Est ce qui fait ici mon cruel embarras. +La nature parfois produit des ressemblances +Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser ; +Mais il est hors de sens que sous ces apparences +Un homme pour époux se puisse supposer, +Et dans tous ces rapports sont mille différences +Dont se peut une femme aisément aviser. +Des charmes de la Thessalie, +On vante de tout temps les merveilleux effets ; +Mais les contes fameux qui partout en sont faits, +Dans mon esprit toujours ont passé pour folie ; +Et ce seroit du sort une étrange rigueur, +Qu'au sortir d'une ample victoire +Je fusse contraint de les croire, +Aux dépens de mon propre honneur. +Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère, +Et voir si ce n'est point une vaine chimère +Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit. +Ah ! fasse le Ciel équitable +Que ce penser soit véritable, +Et que pour mon bonheur elle ait perdu l'esprit ! +Scène II +Mercure, Amphitryon +Mercure +Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir, +Je m'en veux faire au moins qui soient d'autre nature. +Et je vais égayer mon sérieux loisir +A mettre Amphitryon hors de toute mesure. +Cela n'est pas d'un dieu bien plein de charité ; +Mais aussi n'est−ce pas ce dont je m'inquiète, +Et je me sens par ma planète +A la malice un peu porté. +Amphitryon +D'où vient donc qu'à cette heure on ferme cette porte ? +Mercure +Holà ! tout doucement ! Qui frappe ? +Amphitryon +Moi. +Mercure +Qui, moi ? +Amphitryon +Ah ! ouvre +Mercure +Comment, ouvre ? Et qui donc es−tu, toi, +Qui fais tant de vacarme et parles de la sorte ? +Amphitryon +Quoi ? tu ne me connois pas ? +Mercure +Non. +Et n'en ai pas la moindre envie. +Amphitryon +Tout le monde perd−il aujourd'hui la raison ? +Est−ce un mal répandu ? Sosie, holà ! Sosie ! +Mercure +Hé bien ! Sosie : oui, c'est mon nom ; +As−tu peur que je ne l'oublie ? +Amphitryon +Me vois−tu bien ? +Mercure +Fort bien. Qui peut pousser ton bras +A faire une rumeur si grande ? +Et que demandes−tu là−bas ? +Amphitryon +Moi, pendard ! ce que je demande ? +Mercure +Que ne demandes−tu donc pas ? +Parle, si tu veux qu'on t'entende. +Amphitryon +Attends, traître : avec un bâton +Je vais là−haut me faire entendre, +Et de bonne façon t'apprendre, +A m'oser parler sur ce ton. +Mercure +Tout beau ! si pour heurter tu fais la moindre instance, +Je t'envoirai d'ici des messagers fâcheux. +Amphitryon +O Ciel ! vit−on jamais une telle insolence ? +La peut−on concevoir d'un serviteur, d'un gueux ? +Mercure +Hé bien ! qu'est−ce ? M'as−tu tout parcouru par ordre ? +M'as−tu de tes gros yeux assez considéré ? +Comme il les écarquille, et paroît effaré ! +Si des regards on pouvait mordre, +Il m'auroit déjà déchiré. +Amphitryon +Moi−même je frémis de ce que tu t'apprêtes, +Avec ces impudents propos. +Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes ! +Quels orages de coups vont fondre sur ton dos ! +Mercure +L'ami, si de ces lieux tu ne veux disparaître, +Tu pourras y gagner quelque contusion. +Amphitryon +Ah ! tu sauras, maraud, à ta confusion, +Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître. +Mercure +Toi, mon maître ? +Amphitryon +Oui, coquin. M'oses−tu méconnaître ? +Mercure +Je n'en reconnois point d'autre qu'Amphitryon. +Amphitryon +Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être ? +Mercure +Amphitryon ? +Amphitryon +Sans doute. +Mercure +Ah ! quelle vision ! +Dis−nous un peu : quel est le cabaret honnête +Où tu t'es coiffé le cerveau ? +Amphitryon +Comment ? encore ? +Mercure +Etoit−ce un vin à faire fête ? +Amphitryon +Ciel ! +Mercure +Etoit−il vieux, ou nouveau ? +Amphitryon +Que de coups ! +Mercure +Le nouveau donne fort dans la tête, +Quand on le veut boire sans eau. +Amphitryon +Ah ! je t'arracherai cette langue sans doute. +Mercure +Passe, mon cher ami, crois−moi : +Que quelqu'un ici ne t'écoute. +Je respecte le vin : va−t'en, retire−toi, +Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il goûte. +Amphitryon +Comment Amphitryon est là dedans ? +Mercure +Fort bien : +Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine, +Est auprès de la belle Alcmène, +A jouir des douceurs d'un aimable entretien. +Après le démêlé d'un amoureux caprice, +Ils goûtent le plaisir de s'être rajustés, +Garde−toi de troubler leurs douces privautés, +Si tu ne veux qu'il ne punisse +L'excès de tes témérités. +Scène III +Amphitryon +Ah ! quel étrange coup m'a−t−il porté dans l'âme ! +En quel trouble cruel jette−t−il mon esprit ! +Et si les choses sont comme le traître dit, +Où vois−je ici réduits mon honneur et ma flamme ? +A quel partir me doit résoudre ma raison ? +Ai−je l'éclat ou le secret à prendre ? +Et dois−je, en mon courroux, renfermer ou répandre +Le déshonneur de ma maison ? +Ah ! faut−il consulter dans un affront si rude ? +Je n'ai rien à prétendre et rien ménager ; +Et toute mon inquiétude +Ne doit aller qu'à me venger. +Scène IV +Sosie, Naucratès, Polidas, Amphitryon +Sosie +Monsieur, avec mes soins tout ce que j'ai pu faire, +C'est de vous amener ces Messieurs que voici. +Amphitryon +Ah ! vous voilà ? +Sosie +Monsieur. +Amphitryon +Insolent ! téméraire. +Sosie +Quoi ? +Amphitryon +Je vous apprendrai de me traiter ainsi. +Sosie +Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ? +Amphitryon +Ce que j'ai, misérable ? +Sosie +Holà, Messieurs, venez donc tôt. +Naucratès +Ah ! de grâce, arrêtez. +Sosie +De quoi suis−je coupable ? +Amphitryon +Tu me le demande, maraud ? +Laissez−moi satisfaire un courroux légitime. +Sosie +Lorsque l'on pend quelqu'un, on lui dit pourquoi c'est. +Naucratès +Daignez nous dire au moins quel peut être son crime. +Sosie +Messieurs, tenez bon, s'il vous plaît. +Amphitryon +Comment ? il vient d'avoir l'audace +De me fermer ma porte au nez, +Et de joindre encor la menace +A mille propos effrénés ! +Ah, coquin ! +Sosie +Je suis mort. +Naucratès +Calmez cette colère. +Sosie +Messieurs. +Polidas +Qu'est−ce ? +Sosie +M'a−t−il frappé ? +Amphitryon +Non, il faut qu'il ait le salaire +Des mots où tout à l'heure il s'est émancipé. +Sosie +Comment cela se peut−il faire, +Si j'étois par votre ordre autre part occupé ? +Ces Messieurs sont ici pour rendre témoignage +Qu'à dîner avec vous je les viens d'inviter. +Naucratès +Il est vrai qu'il nous vient de faire ce message, +Et n'a point voulu nous quitter. +Amphitryon +Qui t'a donné cet ordre ? +Sosie +Vous. +Amphitryon +Et quand ? +Sosie +Après votre paix faite, +Au milieu des transports d'une âme satisfaite +D'avoir d'Alcmène apaisé le courroux. +Amphitryon +O Ciel ! chaque instant, chaque pas +Ajoute quelque chose à mon cruel martyre ; +Et dans ce fatal embarras, +Je ne sais plus que croire, ni que dire. +Naucratès +Tout ce que de chez vous il vient de nous conter +Surpasse si fort la nature, +Qu'avant que de rien faire et de vous emporter, +Vous devez éclaircir toute cette aventure. +Amphitryon +Allons : vous y pourrez seconder mon effort, +Et le Ciel à propos ici vous a fait rendre. +Voyons quelle fortune en ce jour peut m'attendre : +Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort. +Hélas ! je brûle de l'apprendre, +Et je le crains plus que la mort. +Scène V +Jupiter, Amphitryon, Naucratès, Polidas, Sosie +Jupiter +Quel bruit à descendre m'oblige ? +Et qui frappe en maître où je suis ? +Amphitryon +Que vois−je ? justes dieux ! +Naucratès +Ciel ! quel est ce prodige ? +Quoi ? deux Amphitryons ici nous sont produits ! +Amphitryon +Mon âme demeure transie ; +Hélas ! je n'en puis plus : l'aventure est à bout, +Ma destinée est éclaircie, +Et ce que je vois me dit tout. +Naucratès +Plus mes regards sur eux s'attachent fortement, +Plus je trouve qu'en tout l'un à l'autre est semblable. +Sosie +Messieurs, voici le véritable ; +L'autre est un imposteur digne de châtiment. +Polidas +Certes, ce rapport admirable +Suspend ici mon jugement. +Amphitryon +C'est trop être éludés par un fourbe exécrable : +Il faut, avec ce fer, rompre l'enchantement. +Naucratès +Arrêtez. +Amphitryon +Laissez−moi. +Naucratès +Dieu ! que voulez−vous faire ? +Amphitryon +Punir d'un imposteur les lâches trahisons. +Jupiter +Tout beau ! l'emportement est fort peu nécessaire ; +Et lorsque de la sorte on se met en colère, +On fait croire qu'on a de mauvaises raisons. +Sosie +Oui, c'est un enchanteur qui porte un caractère +Pour ressembler aux maîtres des maisons. +Amphitryon +Je te ferai, pour ton partage, +Sentir par mille coups ces propos outrageants. +Sosie +Mon maître est homme de courage, +Et ne souffrira point que l'on batte ses gens. +Amphitryon +Laissez−moi m'assouvir dans mon courroux extrême, +Et laver mon affront au sang d'un scélérat. +Naucratès +Nous ne souffrirons point cet étrange combat +D'Amphitryon contre lui−même. +Amphitryon +Quoi ? mon honneur de vous reçoit ce traitement ? +Et mes amis d'un fourbe embrassent la défense ? +Loin d'être les premiers à prendre ma vengeance, +Eux−mêmes font obstacle à mon ressentiment ? +Naucratès +Que voulez−vous qu'à cette vue +Fassent nos résolutions, +Lorsque par deux Amphitryons +Toute notre chaleur demeure suspendue ? +A vous faire éclater notre zèle aujourd'hui, +Nous craignons de faillir et de vous méconnoître. +Nous voyons bien en vous Amphitryon paroître, +Du salut des Thébains le glorieux appui ; +Mais nous le voyons tous aussi paroître en lui, +Et ne saurions juger dans lequel il peut être. +Notre parti n'est point douteux, +Et l'imposteur par nous doit mordre la poussière ; +Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux ; +Et c'est un coup trop hasardeux +Pour l'entreprendre sans lumière. +Avec douceur laissez−nous voir +De quel côté peut être l'imposture ; +Et dès que nous aurons démêlé l'aventure, +Il ne nous faudra point dire notre devoir. +Jupiter +Oui, vous avez raison ; et cette ressemblance +A douter de tous deux vous peut autoriser. +Je ne m'offense point de vous voir en balance : +Je suis plus raisonnable, et sais vous excuser. +L'oeil ne peut entre nous faire de différence, +Et je vois qu'aisément on s'y peut abuser. +Vous ne me voyez point témoigner de colère, +Point mettre l'épée à la main : +C'est un mauvais moyen d'éclaircir ce mystère, +Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain. +L'un de nous est Amphitryon ; +Et tous deux à vos yeux nous le pouvons paraître. +C'est à moi de finir cette confusion ; +Et je prétends me faire à tous si bien connaître, +Qu'aux pressantes clartés de ce que je puis être, +Lui−même soit d'accord du sang qui m'a fait naître, +Il n'ait plus de rien dire aucune occasion. +C'est aux yeux des Thébains que je veux avec vous +De la vérité pure ouvrir la connoissance ; +Et la chose sans doute est assez d'importance, +Pour affecter la circonstance +De l'éclaircir aux yeux de tous. +Alcmène attend de moi ce public témoignage : +Sa vertu, que l'éclat de ce désordre outrage ; +Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin. +C'est à quoi mon amour envers elle m'engage ; +Et des plus nobles chefs je fais un assemblage +Pour l'éclaircissement dont sa gloire a besoin. +Attendant avec vous ces témoins souhaités, +Ayez, je vous prie, agréable +De venir honorer la table +Où vous a Sosie invités. +Sosie +Je ne me trompois pas. Messieurs, ce mot termine +Toute l'irrésolution : +Le véritable Amphitryon +Est l'Amphitryon où l'on dîne. +Amphitryon +O Ciel ! puis−je plus bas me voir humilié ? +Quoi ? faut−il que j'entende ici, pour mon martyre, +Tout ce que l'imposteur à mes yeux vient de dire, +Et que, dans la fureur que ce discours m'inspire, +On me tienne le bras lié ? +Naucratès +Vous vous plaignez à tort. Permettez−nous d'attendre +L'éclaircissement qui doit rendre +Les ressentiments de saison. +Je ne sais pas s'il impose ; +Mais il parle sur la chose +Comme s'il avoit raison. +Amphitryon +Allez, foibles amis, et flattez l'imposture : +Thèbes en a pour moi de tout autres que vous ; +Et je vais en trouver qui, partageant l'injure, +Sauront prêter la main à mon juste courroux. +Jupiter +Hé bien ! je les attends, et saurai décider +Le différend en leur présence. +Amphitryon +Fourbe, tu crois par là peut−être t'évader ; +Mais rien ne te sauroit sauver de ma vengeance. +Jupiter +A ces injurieux propos +Je ne daigne à présent répondre : +Et tantôt je saurai confondre +Cette fureur, avec deux mots : +Amphitryon +Le Ciel même, le Ciel ne t'y sauroit soustraire, +Et jusques aux Enfers j'irai suivre tes pas. +Jupiter +Il ne sera pas nécessaire, +Et l'on verra tantôt que je ne fuirai pas. +Amphitryon +Allons, courons, avant que d'avec eux il sorte, +Assembler des amis qui suivent mon courroux, +Et chez moi venons à main forte, +Pour le percer de mille coups. +Jupiter +Point de façons, je vous conjure, +Entrons vite dans la maison. +Naucratès +Certes, toute cette aventure +Confond le sens et la raison. +Sosie +Faites trêve, Messieurs, à toutes vos surprises, +Et pleins de joie, allez tabler jusqu'à demain. +Que je vais m'en donner, et me mettre en beau train +De raconter nos vaillantises ! +Je brûle d'en venir aux prises, +Et jamais je n'eus tant de faim. +Scène VI +Mercure, Sosie +Mercure +Arrête. Quoi ! tu viens ici mettre ton nez, +Impudent fleureur de cuisine ? +Sosie +Ah ! de grâce, tout doux ! +Mercure +Ah ! vous y retournez ! +Je vous ajusterai l'échine. +Sosie +Hélas ! brave et généreux moi, +Modère−toi, je t'en supplie. +Sosie, épargne un peu Sosie. +Et ne te plais point tant à frapper dessus toi. +Mercure +Qui de t'appeler de ce nom +A pu te donner la licence ? +Ne t'en ai−je pas fait une expresse défense, +Sous peine d'essuyer mille coups de bâton ? +Sosie +C'est un nom que tous deux nous pouvons à la fois +Posséder sous un même maître. +Pour Sosie en tous lieux on sait me reconnaître ; +Je souffre bien que tu le sois : +Souffre aussi que je le puisse être. +Laissons aux deux Amphitryons +Faire éclater des jalousies : +Et parmi leurs contentions, +Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies. +Mercure +Non : c'est assez d'un seul, et je suis obstiné +A ne point souffrir de partage. +Sosie +Du pas devant sur moi tu prendras l'avantage ; +Je serai le cadet, et tu seras l'aîné. +Mercure +Non : un frère incommode, et n'est pas de mon goût, +Et je veux être fils unique. +Sosie +O coeur barbare et tyrannique ! +Souffre qu'au moins je sois ton ombre +Mercure +Point du tout. +Sosie +Que d'un peu de pitié ton âme s'humanise ; +En cette qualité souffre−moi près de toi : +Je te serai partout une ombre si soumise, +Que tu seras content de moi. +Mercure +Point de quartier : immuable est la loi. +Si d'entrer là dedans tu prends encor l'audace, +Mille coups en seront le fruit. +Sosie +Las ! à quelle étrange disgrâce, +Pauvre Sosie, es−tu réduit ! +Mercure +Quoi ? ta bouche se licencie +A te donner encore un nom que je défends ? +Sosie +Non, ce n'est pas moi que j'entends. +Et je parle d'un vieux Sosie +Qui fut jadis de mes parents, +Qu'avec très−grande barbarie, +A l'heure du dîner, l'on chassa de céans. +Mercure +Prends garde de tomber dans cette frénésie, +Si tu veux demeurer au nombre des vivants. +Sosie +Que je te rosserois, si j'avois du courage, +Double fils de putain, de trop d'orgueil enflé ! +Mercure +Que dis−tu ? +Sosie +Rien. +Mercure +Tu tiens, je crois, quelque langage. +Sosie +Demandez : je n'ai pas soufflé. +Mercure +Certain mot de fils de putain +A pourtant frappé mon oreille, +Il n'est rien de plus certain. +Sosie +C'est donc un perroquet que le beau temps réveille. +Mercure +Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger, +Voilà l'endroit où je demeure. +Sosie +O Ciel ! que l'heure de manger +Pour être mis dehors est une maudite heure ! +Allons, cédons au sort dans notre affliction, +Suivons−en aujourd'hui l'aveugle fantaisie ; +Et par une juste union, +Joignons le malheureux Sosie +Au malheureux Amphitryon. +Je l'aperçois venir en bonne compagnie. +Scène VII +Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès, Sosie +Amphitryon +Arrêtez là, Messieurs ; suivons−nous d'un peu loin, +Et n'avancez tous, je vous prie, +Que quand il en sera besoin. +Posiclès +Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme. +Amphitryon +Ah ! de tous les côtés mortelle est ma douleur, +Et je souffre pour ma flamme +Autant que pour mon honneur. +Posiclès +Si cette ressemblance est telle que l'on dit, +Alcmène, sans être coupable... +Amphitryon +Ah ! sur le fait dont il s'agit, +L'erreur simple devient un crime véritable, +Et, sans consentement, l'innocence y périt. +De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne, +Touchent des endroits délicats, +Et la raison bien souvent les pardonne, +Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas. +Argatiphontidas +Je n'embarrasse point là dedans ma pensée ; +Mais je hais vos Messieurs de leurs honteux délais ; +Et c'est un procédé dont j'ai l'âme blessée, +Et que les gens de coeur n'approuveront jamais. +Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée, +Se jeter dans ses intérêts. +Argatiphontidas ne va point aux accords. +Ecouter d'un ami raisonner l'adversaire +Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire : +Il ne faut écouter que la vengeance alors. +Le procès ne me sauroit plaire ; +Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports, +Par bailler, sans autre mystère, +De l'épée au travers du corps. +Oui, vous verrez, quoi qu'il advienne, +Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point ; +Et de vous il faut que j'obtienne +Que le pendard ne meure point +D'une autre main que de la mienne. +Amphitryon +Allons. +Sosie +Je viens, Monsieur, subir, à vos genoux, +Le juste châtiment d'une audace maudite. +Frappez, battez, chargez, accablez−moi de coups, +Tuez−moi dans votre courroux : +Vous ferez bien, je le mérite, +Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous. +Amphitryon +Lève−toi. Que fait−on ? +Sosie +L'on m'a chassé tout net ; +Et croyant à manger m'aller comme eux ébattre, +Je ne songeois pas qu'en effet +Je m'attendois là pour me battre. +Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait +Tout de nouveau le diable à quatre. +La rigueur d'un pareil destin, +Monsieur, aujourd'hui nous talonne ; +Et l'on me dés−Sosie enfin +Comme on vous dés−Amphitryonne. +Amphitryon +Suis−moi. +Sosie +N'est−il pas mieux de voir s'il vient personne ? +Scène VIII +Cléanthis, Naucratès, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès +Cléanthis +O ciel ! +Amphitryon +Qui t'épouvante ainsi ? +Quelle est la peur que je t'inspire ? +Cléanthis +Las ! vous êtes là−haut, et je vous vois ici ! +Naucratès +Ne vous pressez point : le voici. +Pour donner devant tous les clartés qu'on desire, +Et qui, si l'on peut croire à ce qu'il vient de dire, +Sauront vous affranchir de trouble et de souci. +Scène IX +Mercure, Cléanthis, Naucratès, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès +Mercure +Oui, vous l'allez voir tous ; et sachez par avance +Que c'est le grand maître des dieux +Que, sous les traits chéris de cette ressemblance, +Alcmène a fait du ciel descendre dans ces lieux ; +Et quant à moi, je suis Mercure, +Qui, ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu +Celui dont j'ai pris la figure : +Mais de s'en consoler il a maintenant lieu ; +Et les coups de bâton d'un dieu +Font honneur à qui les endure. +Sosie +Ma foi ! Monsieur le dieu, je suis votre valet : +Je me serois passé de votre courtoisie. +Mercure +Je lui donne à présent congé d'être Sosie : +Je suis las de porter un visage si laid, +Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambrosie, +M'en débarbouiller tout à fait. +(Il vole dans le ciel.) +Sosie +Le Ciel de m'approcher t'ôte à jamais l'envie ! +Ta fureur s'est par trop acharnée après moi +Et je ne vis de ma vie +Un dieu plus diable que toi. +Scène X +Jupiter, Cléanthis, Naucratès, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès +Jupiter dans une nue. +Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur, +Et sous tes propres traits vois Jupiter paroître : +A ces marques tu peux aisément le connoître ; +Et c'est assez, je crois, pour remettre ton coeur +Dans l'état auquel il doit être, +Et rétablir chez toi la paix et la douceur. +Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, +Etouffe ici les bruits qui pouvoient éclater. +Un partage avec Jupiter +N'a rien du tout qui déshonore ; +Et sans doute il ne peut être que glorieux +De se voir le rival du souverain des dieux. +Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure : +Et c'est moi, dans cette aventure, +Qui, tout dieu que je suis, dois être le jaloux. +Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie ; +Et ce doit à tes feux être un objet bien doux +De voir que pour lui plaire il n'est point d'autre voie +Que de paroître son époux, +Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle, +Par lui−même n'a pu triompher de sa foi, +Et que ce qu'il a reçu d'elle +N'a par son coeur ardent été donné qu'à toi. +Sosie +Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule. +Jupiter +Sors donc des noirs chagrins que ton coeur a soufferts. +Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle : +Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule, +Remplira de ses faits tout le vaste univers. +L'éclat d'une fortune en mille biens féconde +Fera connoître à tous que je suis ton support, +Et je mettrai tout le monde +Au point d'envier ton sort. +Tu peux hardiment te flatter +De ces espérances données ; +C'est un crime que d'en douter : +Les paroles de Jupiter +Sont des arrêts des destinées. +(Il se perd dans les nues.) +Naucratès +Certes, je suis ravi de ces marques brillantes... +Sosie +Messieurs, voulez−vous bien suivre mon sentiment ? +Ne vous embarquez nullement +Dans ces douceurs congratulantes : +C'est un mauvais embarquement, +Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment, +Le phrases sont embarrassantes. +Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur, +Et sa bonté sans doute est pour nous sans seconde ; +Il nous promet l'infaillible bonheur +D'une fortune en mille biens féconde, +Et chez nous il doit naître un fils d'un très−grand coeur : +Tout cela va le mieux du monde : +Mais enfin coupons aux discours, +Et que chacun chez soi doucement se retire. +Sur telles affaires, toujours +Le meilleur est de ne rien dire. +George Dandin +ou le Mari confondu +Comédie +Représentée la première fois pour le roi le 18e de juillet 1668, à Versailles, et depuis donnée au public à +Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 9e novembre de la même année 1668, par la +Troupe du Roi +Personnages +George Dandin ; riche paysan, mari d'Angélique. +Angélique, femme de George Dandin et fille de M. de Sotenville. +M. De Sotenville, gentilhomme campagnard, père d'Angélique. +Mme De Sotenville, sa femme. +Clitandre, amoureux d'Angélique. +Claudine, suivante d'Angélique. +Lubin, paysan, servant de Clitandre. +Colin, valet de George Dandin. +La scène est devant la maison de George Dandin. +Acte premier +Scène I +George Dandin +Ah ! qu'une femme Demoiselle est une étrange affaire, et que mon mariage est une leçon bien parlante à +les paysans qui veulent s'élever au−dessus de leur condition, et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un +gentilhomme ! La noblesse de soi est bonne, c'est une chose considérable assurément ; mais elle est +accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu'il est très−bon de ne s'y point frotter. Je suis devenu +là−dessus savant à mes dépens, et connois le style des nobles lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans +leur famille. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes : c'est notre bien seul qu'ils épousent, et +j'aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre +femme qui se tient au−dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien je n'ai +assez acheté la qualité de son mari. George Dandin, George Dandin, vous avez fait une sottise la plus gran +du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin. +Scène II +George Dandin, Lubin +George Dandin, voyant sortir Lubin de chez lui. +Que diantre ce drôle−là vient−il faire chez moi ? +Lubin +Voilà un homme qui me regarde. +George Dandin +Il ne me connoît pas. +Lubin +Il se doute de quelque chose. +George Dandin +Ouais ! il a grand−peine à saluer. +Lubin +J'ai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de là−dedans. +George Dandin +Bonjour. +Lubin +Serviteur. +George Dandin +Vous n'êtes pas d'ici, que je crois ? +Lubin +Non, je n'y suis venu que pour voir la fête de demain. +George Dandin +Hé ! dites−moi un peu, s'il vous plaît, vous venez de là−dedans ? +Lubin +Chut ! +George Dandin +Comment ? +Lubin +Paix ! +George Dandin +Quoi donc ? +Lubin +Motus ! Il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de là. +George Dandin +Pourquoi ? +Lubin +Mon Dieu ! parce. +George Dandin +Mais encore ? +Lubin +Doucement. J'ai peur qu'on ne nous écoute. +George Dandin +Point, point. +Lubin +C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis, de la part d'un certain Monsieur qui lui fait les doux ye +et il ne faut pas qu'on sache cela ? entendez−vous ? +George Dandin +Oui. +Lubin +Voilà la raison. On m'a chargé de prendre garde que personne ne me vît, et je vous prie au moins de ne pa +dire que vous m'ayez vu. +George Dandin +Je n'ai garde. +Lubin +Je suis bien aise de faire les choses secrètement comme on m'a recommandé. +George Dandin +C'est bien fait. +Lubin +Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour à sa femme, et il feroit le diab +quatre si cela venoit à ses oreilles : vous comprenez bien ? +George Dandin +Fort bien. +Lubin +Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci. +George Dandin +Sans doute. +Lubin +On le veut tromper tout doucement : vous entendez bien ? +George Dandin +Le mieux du monde. +Lubin +Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l'affaire : vous comprenez +bien ? +George Dandin +Assurément. Hé ? comment nommez−vous celui qui vous a envoyé là−dedans ? +Lubin +C'est le seigneur de notre pays, Monsieur le vicomte de chose... Foin ! je ne me souviens jamais commen +diantre ils baragouinent ce nom−là. Monsieur Cli... Clitande. +George Dandin +Est−ce ce jeune courtisan qui demeure... +Lubin +Oui : auprès de ces arbres. +George Dandin, à part. +C'est pour cela que depuis peu ce Damoiseau poli s'est venu loger contre moi ; j'avois bon nez sans doute +son voisinage déjà m'avoit donné quelque soupçon. +Lubin +Testigué ! c'est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m'a donné trois pièces d'or pour aller +seulement à la femme qu'il est amoureux d'elle, et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler. Voye +s'il y a là une grande fatigue pour me payer si bien, et ce qu'est au prix de cela une journée de travail où je +gagne que dix sols. +George Dandin +Hé bien ! avez−vous fait votre message ? +Lubin +Oui, j'ai trouvé là−dedans une certaine Claudine, qui tout du premier coup a compris ce que je voulois, et +m'a fait parler à sa maîtresse. +George Dandin, à part. +Ah ! coquine de servante ! +Lubin +Morguéne ! cette Claudine−là est tout à fait jolie, elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu'à elle que no +ne soyons mariés ensemble. +George Dandin +Mais quelle réponse a fait la maîtresse à ce Monsieur le courtisan ? +Lubin +Elle m'a dit de lui dire... attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela... qu'elle lui est tout à fa +obligée de l'affection qu'il a pour elle, et qu'à cause de son mari, qui est fantasque, il garde d'en rien faire +paroître, et qu'il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux. +George Dandin, à part. +Ah ! pendarde de femme ! +Lubin +Testiguiéne ! cela sera drôle ; car le mari ne se doutera point de la manigance, voilà ce qui est de bon ; e +aura un pied de nez avec sa jalousie : est−ce pas ? +George Dandin +Cela est vrai. +Lubin +Adieu. Bouche cousue au moins. Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas. +George Dandin +Oui, oui. +Lubin +Pour moi, je vais faire semblant de rien : je suis un fin matois, et l'on ne diroit pas que j'y touche. +Scène III +George Dandin +Hé bien ! George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite. Voilà ce que c'est d'avoir voul +épouser une Demoiselle : l'on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger, et l +gentilhommerie vous tient les bras liés. L'égalité de condition laisse du moins à l'honneur d'un mari liberté +ressentiment ; et si c'étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en fa +la justice à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, et il vous ennuyoit d'être maît +chez vous. Ah ! j'enrage de tout mon coeur, et je me donnerois volontiers des soufflets. Quoi ? écouter +impudemment l'amour d'un Damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance ! Morbleu ! +ne veux point laisser passer une occasion de la sorte. Il me faut de ce pas aller faire mes plaintes au père e +la mère, et les rendre témoins, à telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fi +me donne. Mais les voici l'un et l'autre fort à propos. +Scène IV +Monsieur et Madame de Sotenville, George Dandin +Monsieur De Sotenville +Qu'est−ce, mon gendre ? vous me paroissez tout troublé. +George Dandin +Aussi en ai−je du sujet, et... +Madame De Sotenville +Mon Dieu ! notre gendre, que vous avez peu de civilité de ne pas saluer les gens quand vous les approche +George Dandin +Ma foi ! ma belle−mère, c'est que j'ai d'autres choses en tête, et... +Madame De Sotenville +Encore ! Est−il possible, notre gendre, que vous sachiez si peu votre monde, et qu'il n'y ait pas moyen de +vous instruire de la manière qu'il faut vivre parmi les personnes de qualité ? +George Dandin +Comment ? +Madame De Sotenville +Ne vous déferez−vous jamais avec moi de la familiarité de ce mot de "ma belle−mère", et ne sauriez−vou +vous accoutumer à me dire "Madame" ? +George Dandin +Parbleu ! si vous m'appelez votre gendre, il me semble que je puis vous appeler ma belle−mère. +Madame De Sotenville +Il y a fort à dire, et les choses ne sont pas égales. Apprenez, s'il vous plaît, que ce n'est pas à vous à vous +servir de ce mot−là avec une personne de ma condition ; que tout notre gendre que vous soyez, il y a gran +différence de vous à nous, et que vous devez vous connoître. +Monsieur De Sotenville +C'en est assez, mamour, laissons cela. +Madame De Sotenville +Mon Dieu ! Monsieur de Sotenville, vous avez des indulgences qui n'appartiennent qu'à vous, et vous ne +savez pas vous faire rendre par les gens ce qui vous est dû. +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! pardonnez−moi, on ne peut point me faire de leçons là−dessus, et j'ai su montrer en ma vie, par +vingt actions de vigueur, que je ne suis point homme à démordre jamais d'une partie de mes prétentions. M +il suffit de lui avoir donné un petit avertissement. Sachons un peu, mon gendre, ce que vous avez dans l'es +George Dandin +Puisqu'il faut donc parler catégoriquement, je vous dirai, Monsieur de Sotenville, que j'ai lieu de... +Monsieur De Sotenville +Doucement, mon gendre. Apprenez qu'il n'est pas respectueux d'appeler les gens par leur nom, et qu'à ceu +qui sont au−dessus de nous il faut dire "Monsieur" tout court. +George Dandin +Hé bien ! Monsieur tout court, et non plus Monsieur de Sotenville, j'ai à vous dire que ma femme me don +Monsieur De Sotenville +Tout beau ! Apprenez aussi que vous ne devez pas dire "ma femme", quand vous parlez de notre fille. +George Dandin +J'enrage. Comment ? ma femme n'est pas ma femme ? +Madame de Sotenville. +Oui, notre gendre, elle est votre femme ; mais il ne vous est pas permis de l'appeler ainsi, et c'est tout ce q +vous pourriez faire, si vous aviez épousé une de vos pareilles. +George Dandin +Ah ! George Dandin, où t'es−tu fourré ? Eh ! de grâce, mettez, pour un moment, votre gentilhommerie à +côté, et souffrez que je vous parle maintenant comme je pourrai. Au diantre soit la tyrannie de toutes ces +histoires−là ! Je vous dis donc que je suis mal satisfait de mon mariage. +Monsieur De Sotenville +Et la raison, mon gendre ? +Madame De Sotenville +Quoi ? parler ainsi d'une chose dont vous avez tiré de si grands avantages ? +George Dandin +Et quels avantages, Madame, puisque Madame y a ? L'aventure n'a pas été mauvaise pour vous, car sans +vos affaires, avec votre permission, étoient fort délabrées, et mon argent a servi à reboucher d'assez bons +trous ; mais moi, de quoi y ai−je profité, je vous prie, que d'un allongement de nom, et au lieu de George +Dandin, d'avoir reçu par vous le titre de "Monsieur de la Dandinière" ? +Monsieur De Sotenville +Ne comptez−vous rien, mon gendre, l'avantage d'être allié à la maison de Sotenville ? +Madame De Sotenville +Et à celle de la Prudoterie, dont j'ai l'honneur d'être issue, maison où le ventre anoblit, et qui, par ce beau +privilège, rendra vos enfants gentilshommes ? +George Dandin +Oui, voilà qui est bien, mes enfants seront gentilshommes ; mais je serai cocu, moi, si l'on n'y met ordre. +Monsieur De Sotenville +Que veut dire cela, mon gendre ? +George Dandin +Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu'une femme vive, et qu'elle fait des choses qui so +contre l'honneur. +Madame De Sotenville +Tout beau ! prenez garde à ce que vous dites. Ma fille est d'une race trop pleine de vertu, pour se porter +jamais à faire aucune chose dont l'honnêteté soit blessée ; et de la maison de la Prudoterie il y a plus de tr +cents ans qu'on n'a point remarqué qu'il y ait eu de femme ; Dieu merci, qui ait fait parler d'elle. +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! dans la maison de Sotenville on n'a jamais vu de coquette, et la bravoure n'y est pas plus +héréditaire aux mâles, que la chasteté aux femelles. +Madame De Sotenville +Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie qui ne voulut jamais être la maîtresse d'un duc et pair, +gouverneur de notre province. +Monsieur De Sotenville +Il y a eu une Mathurine de Sotenville qui refusa vingt mille écus d'un favori du Roi, qui ne lui demandoit +seulement que la faveur de lui parler. +George Dandin +Ho bien ! votre fille n'est pas si difficile que cela, et elle s'est apprivoisée depuis qu'elle est chez moi. +Monsieur De Sotenville +Expliquez−vous, mon gendre. Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions, et no +serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire la justice. +Madame De Sotenville +Nous n'entendons point raillerie sur les matières de l'honneur, et nous l'avons élevée dans toute la sévérité +possible. +George Dandin +Tout ce que je vous puis dire, c'est qu'il y a ici un certain courtisan que vous avez vu, qui est amoureux d' +à ma barbe, et qui lui a fait faire des protestations d'amour qu'elle a très−humainement écoutées. +Madame De Sotenville +Jour de Dieu ! je l'étranglerois de mes propres mains, s'il falloit qu'elle forlignât de l'honnêteté de sa mère +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! je lui passerois mon épée au travers du corps, à elle et au galant, si elle avoit forfait à son honn +George Dandin +Je vous ai dit ce qui se passe pour vous faire mes plaintes, et je vous demande raison de cette affaire−là. +Monsieur De Sotenville +Ne vous tourmentez point, je vous la ferai de tous deux, et je suis homme pour serrer le bouton à qui que +puisse être. Mais êtes−vous bien sûr aussi de ce que vous nous dites ? +George Dandin +Très−sûr. +Monsieur De Sotenville +Prenez bien garde au moins ; car, entre gentilshommes, ce sont des choses chatouilleuses, et il n'est pas +question d'aller faire ici un pas de clerc. +George Dandin +Je ne vous ai rien dit, vous dis−je, qui ne soit véritable. +Monsieur De Sotenville +Mamour, allez−vous−en parler à votre fille, tandis qu'avec mon gendre j'irai parler à l'homme. +Madame De Sotenville +Se pourroit−il, mon fils, qu'elle s'oubliât de la sorte, après le sage exemple que vous savez vous−même qu +lui ai donné ? +Monsieur De Sotenville +Nous allons éclaircir l'affaire. Suivez−moi, mon gendre, et ne vous mettez pas en peine. Vous verrez de q +bois nous nous chauffons lorsqu'on s'attaque à ceux qui nous peuvent appartenir. +George Dandin +Le voici qui vient vers nous. +Scène V +Monsieur de Sotenville, Clitandre, George Dandin +Monsieur De Sotenville +Monsieur, suis−je connu de vous ? +Clitandre +Non pas, que je sache, Monsieur. +Monsieur De Sotenville +Je m'appelle le baron de Sotenville. +Clitandre +Je m'en réjouis fort. +Monsieur De Sotenville +Mon nom est connu à la cour, et j'eus l'honneur dans ma jeunesse de me signaler des premiers à l'arrière− +de Nancy. +Clitandre +A la bonne heure. +Monsieur De Sotenville +Monsieur, mon père Jean−Gilles de Sotenville eut la gloire d'assister en personne au grand siège de +Montauban. +Clitandre +J'en suis ravi. +Monsieur De Sotenville +Et j'ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps, que d'avoir permission de ven +tout son bien pour le voyage d'outre−mer. +Clitandre +Je le veux croire. +Monsieur De Sotenville +Il m'a été rapporté, Monsieur, que vous aimez et poursuivez une jeune personne, qui est ma fille, pour +laquelle je m'intéresse, et pour l'homme que vous voyez, qui a l'honneur d'être mon gendre. +Clitandre +Qui, moi ? +Monsieur De Sotenville +Oui ; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de vous, s'il vous plaît, un éclaircissement de cette affa +Clitandre +Voilà une étrange médisance ! Qui vous a dit cela, Monsieur ? +Monsieur De Sotenville +Quelqu'un qui croit le bien savoir. +Clitandre +Ce quelqu'un−là en a menti. Je suis honnête homme. Me croyez−vous capable, Monsieur, d'une action au +lâche que celle−là ? Moi, aimer une jeune et belle personne, qui a l'honneur d'être la fille de Monsieur le +baron de Sotenville ! je vous révère trop pour cela, et suis trop votre serviteur. Quiconque vous l'a dit est +sot. +Monsieur De Sotenville +Allons, mon gendre. +George Dandin +Quoi ? +Clitandre +C'est un coquin et un maraud. +Monsieur De Sotenville +Répondez. +George Dandin +Répondez vous−même. +Clitandre +Si je savois qui ce peut être, je lui donnerois en votre présence de l'épée dans le ventre. +Monsieur De Sotenville +Soutenez donc la chose. +George Dandin +Elle est toute soutenue, cela est vrai. +Clitandre +Est−ce votre gendre, Monsieur, qui... +Monsieur De Sotenville +Oui, c'est lui−même qui s'en est plaint à moi. +Clitandre +Certes, il peut remercier l'avantage qu'il a de vous appartenir, et sans cela je lui apprendrois bien à tenir de +pareils discours d'une personne comme moi. +Scène VI +Monsieur et Madame de Sotenville, Angélique, Clitandre, George Dandin, Claudine +Madame De Sotenville +Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose ! J'amène ici ma fille pour éclaircir l'affaire en +présence de tout le monde. +Clitandre +Est−ce donc vous, Madame, qui avez dit à votre mari que je suis amoureux de vous ? +Angélique +Moi ? et comment lui aurois−je dit ? est−ce que cela est ? Je voudrois bien le voir vraiment que vous +fussiez amoureux de moi. Jouez−vous−y, je vous en prie, vous trouverez à qui parler. C'est une chose que +vous conseille de faire. Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amants : essayez un peu, par plaisi +m'envoyer des ambassades, à m'écrire secrètement de petits billets doux, à épier les moments que mon ma +n'y sera pas, ou le temps que je sortirai, pour me parler de votre amour. Vous n'avez qu'à y venir, je vous +promets que vous serez reçu comme il faut. +Clitandre +Hé ! la, la, Madame, tout doucement. Il n'est pas nécessaire de me faire tant de leçons, et de vous tant +scandaliser. Qui vous dit que je songe à vous aimer ? +Angélique +Que sais−je, moi, ce qu'on me vient conter ici ? +Clitandre +On dira ce que l'on voudra ; mais vous savez si je vous ai parlé d'amour, lorsque je vous ai rencontrée. +Angélique +Vous n'aviez qu'à le faire, vous auriez été bien venu. +Clitandre +Je vous assure qu'avec moi vous n'avez rien à craindre ; que je ne suis point homme à donner du chagrin +belles ; et que je vous respecte trop et vous et Messieurs vos parents, pour avoir la pensée d'être amoureu +vous. +Madame De Sotenville +Hé bien ! vous le voyez. +Monsieur De Sotenville +Vous voilà satisfait, mon gendre. Que dites−vous à cela ? +George Dandin +Je dis que ce sont là des contes à dormir debout ; que je sais bien ce que je sais, et que tantôt, puisqu'il fa +parler, elle a reçu une ambassade de sa part. +Angélique +Moi, j'ai reçu une ambassade ? +Clitandre +J'ai envoyé une ambassade ? +Angélique +Claudine. +Clitandre +Est−il vrai ? +Claudine +Par ma foi, voilà une étrange fausseté ! +George Dandin +Taisez−vous, carogne que vous êtes. Je sais de vos nouvelles, et c'est vous qui tantôt avez introduit le cou +Claudine +Qui, moi ? +George Dandin +Oui, vous. Ne faites point tant la sucrée. +Claudine +Hélas ! que le monde aujourd'hui est rempli de méchanceté, de m'aller soupçonner ainsi, moi qui suis +l'innocence même ! +George Dandin +Taisez−vous, bonne pièce. Vous faites la sournoise ; mais je vous connois il y a longtemps, et vous êtes u +dessalée. +Claudine +Madame, est−ce que... ? +George Dandin +Taisez−vous, vous dis−je, vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres ; et vous n'avez po +de père gentilhomme. +Angélique +C'est une imposture si grande, et qui me touche si fort au coeur, que je ne puis pas même avoir la force d'y +répondre. Cela est bien horrible d'être accusée par un mari lorsqu'on ne lui fait rien qui ne soit à faire. Hél +si je suis blâmable de quelque chose, c'est d'en user trop bien avec lui. +Claudine +Assurément. +Angélique +Tout mon malheur est de le trop considérer ; et plût au Ciel que je fusse capable de souffrir, comme il dit +galanteries de quelqu'un ! je ne serois pas tant à plaindre. Adieu : je me retire, et je ne puis plus endurer +qu'on m'outrage de cette sorte. +Madame De Sotenville +Allez, vous ne méritez pas l'honnête femme qu'on vous a donnée. +Claudine +Par ma foi ! il mériteroit qu'elle lui fît dire vrai ; et si j'étois en sa place, je n'y marchanderois pas. Oui, +Monsieur, vous devez, pour le punir, faire l'amour à ma maîtresse. Poussez, c'est moi qui vous le dis, ce s +fort bien employé ; et je m'offre à vous y servir, puisqu'il m'en a déjà taxée. +Monsieur De Sotenville +Vous méritez, mon gendre, qu'on vous dise ces choses−là ; et votre procédé met tout le monde contre vou +Madame De Sotenville +Allez, songez à mieux traiter une Demoiselle bien née, et prenez garde désormais à ne plus faire de pareil +bévues. +George Dandin +J'enrage de bon coeur d'avoir tort, lorsque j'ai raison. +Clitandre +Monsieur, vous voyez comme j'ai été faussement accusé : vous êtes homme qui savez les maximes du po +d'honneur, et je vous demande raison de l'affront qui m'a été fait. +Monsieur De Sotenville +Cela est juste, et c'est l'ordre des procédés. Allons, mon gendre, faites satisfaction à Monsieur. +George Dandin +Comment satisfaction ? +Monsieur De Sotenville +Oui, cela se doit dans les règles pour l'avoir à tort accusé. +George Dandin +C'est une chose, moi, dont je ne demeure pas d'accord, de l'avoir à tort accusé, et je sais bien ce que j'en p +Monsieur De Sotenville +Il n'importe. Quelque pensée qui vous puisse rester, il a nié : c'est satisfaire les personnes, et l'on n'a nul d +de se plaindre de tout homme qui se dédit. +George Dandin +Si bien donc que si je le trouvois couché avec ma femme, il en seroit quitte pour se dédire ? +Monsieur De Sotenville +Point de raisonnement. Faites−lui les excuses que je vous dis. +George Dandin +Moi, je lui ferai encore des excuses après... ? +Monsieur De Sotenville +Allons, vous dis−je. Il n'y a rien à balancer, et vous n'avez que faire d'avoir peur d'en trop faire, puisque c +moi qui vous conduis. +George Dandin +Je ne saurois... +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! mon gendre, ne m'échauffez pas la bile : je me mettrois avec lui contre vous. Allons, laissez−v +gouverner par moi. +George Dandin +Ah ! George Dandin ! +Monsieur De Sotenville +Votre bonnet à la main, le premier : Monsieur est gentilhomme, et vous ne l'êtes pas. +George Dandin +J'enrage. +Monsieur De Sotenville +Répétez après moi : "Monsieur." +George Dandin +"Monsieur." +Monsieur de Sotenville, +(Il voit que son gendre fait difficulté de lui obéir.) +"Je vous demande pardon." Ah ! +George Dandin +"Je vous demande pardon." +Monsieur De Sotenville +"Des mauvaises pensées que j'ai eues de vous." +George Dandin +"Des mauvaises pensées que j'ai eues de vous." +Monsieur De Sotenville +"C'est que je n'avois pas l'honneur de vous connoître." +George Dandin +"C'est que je n'avois pas l'honneur de vous connoître." +Monsieur De Sotenville +"Et je vous prie de croire." +George Dandin +"Et je vous prie de croire." +Monsieur De Sotenville +"Que je suis votre serviteur." +George Dandin +Voulez−vous que je sois serviteur d'un homme qui me veut faire cocu ? +Monsieur De Sotenville +(Il le menace encore.) +Ah ! +Clitandre +Il suffit, Monsieur. +Monsieur De Sotenville +Non : je veux qu'il achève, et que tout aille dans les formes. "Que je suis votre serviteur." +George Dandin +"Que je suis votre serviteur." +Clitandre +Monsieur, je suis le vôtre de tout mon coeur, et je ne songe plus à ce qui s'est passé. Pour vous, Monsieur +vous donne le bonjour, et suis fâché du petit chagrin que vous avez eu. +Monsieur De Sotenville +Je vous baise les mains ; et quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre. +Clitandre +C'est trop de grâce que vous me faites. +Monsieur De Sotenville +Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses. Adieu. Sachez que vous êtes entré dans une famille +vous donnera de l'appui, et ne souffrira point que l'on vous fasse aucun affront. +Scène VII +George Dandin +Ah ! que je... Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, George Dandin, vous l'avez voulu, cela vous sied fort +bien, et vous voilà ajusté comme il faut ; vous avez justement ce que vous méritez. Allons, il s'agit +seulement de désabuser le père et la mère, et je pourrai trouver peut−être quelque moyen d'y réussir. +Acte II +Scène I +Claudine, Lubin +Claudine +Oui, j'ai bien deviné qu'il falloit que cela vînt de toi, et que tu l'eusses dit à quelqu'un qui l'ait rapporté à n +maître. +Lubin +Par ma foi ! je n'en ai touché qu'un petit mot en passant à un homme, afin qu'il ne dît point qu'il m'avoit v +sortir, et il faut que les gens en ce pays−ci soient de grands babillards. +Claudine +Vraiment ce Monsieur le Vicomte a bien choisi son monde, que de te prendre pour son ambassadeur, et il +s'est allé servir là d'un homme bien chanceux. +Lubin +Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai mieux garde à moi. +Claudine +Oui, oui, il sera temps. +Lubin +Ne parlons plus de cela. Ecoute. +Claudine +Que veux−tu que j'écoute ? +Lubin +Tourne un peu ton visage devers moi. +Claudine +Hé bien, qu'est−ce ? +Lubin +Claudine. +Claudine +Quoi ? +Lubin +Hé ! là, ne sais−tu pas bien ce que je veux dire ? +Claudine +Non. +Lubin +Morgué ! je t'aime. +Claudine +Tout de bon ? +Lubin +Oui, le diable m'emporte ! tu me peux croire, puisque j'en jure. +Claudine +A la bonne heure. +Lubin +Je me sens tout tribouiller le coeur quand je te regarde. +Claudine +Je m'en réjouis. +Lubin +Comment est−ce que tu fais pour être si jolie ? +Claudine +Je fais comme font les autres. +Lubin +Vois−tu ? il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron : si tu veux, tu seras ma femme, je serai +mari, et nous serons tous deux mari et femme. +Claudine +Tu serois peut−être jaloux comme notre maître. +Lubin +Point. +Claudine +Pour moi, je hais les maris soupçonneux, et j'en veux un qui ne s'épouvante de rien, un si plein de confian +et si sûr de ma chasteté, qu'il me vît sans inquiétude au milieu de trente hommes. +Lubin +Hé bien ! je serai tout comme cela. +Claudine +C'est la plus sotte chose du monde que de se défier d'une femme, et de la tourmenter. La vérité de l'affaire +qu'on n'y gagne rien de bon : cela nous fait songer à mal, et ce sont souvent les maris qui, avec leurs +vacarmes, se font eux−mêmes ce qu'ils sont. +Lubin +Hé bien ! je te donnerai la liberté de faire tout ce qu'il te plaira. +Claudine +Voilà comme il faut faire pour n'être point trompé. Lorsqu'un mari se met à notre discrétion, nous ne pren +de liberté que ce qu'il nous en faut, et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse et nous +disent : "Prenez." Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison. Mais ceux qui nous +chicanent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne les épargnons point. +Lubin +Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse, et tu n'as qu'à te marier avec moi. +Claudine +Hé bien, bien, nous verrons. +Lubin +Viens donc ici, Claudine. +Claudine +Que veux−tu ? +Lubin +Viens, te dis−je. +Claudine +Ah ! doucement : je n'aime pas les patineurs. +Lubin +Eh ! un petit brin d'amitié. +Claudine +Laisse−moi là, te dis−je : je n'entends pas raillerie. +Lubin +Claudine. +Claudine +Ahy ! +Lubin +Ah ! que tu es rude à pauvres gens. Fi ! que cela est malhonnête de refuser les personnes ! N'as−tu point +honte d'être belle, et de ne vouloir pas qu'on te caresse ? Eh là ! +Claudine +Je te donnerai sur le nez. +Lubin +Oh ! la farouche, la sauvage. Fi, poua ! la vilaine, qui est cruelle. +Claudine +Tu t'émancipes trop. +Lubin +Qu'est−ce que cela te coûteroit de me laisser un peu faire ? +Claudine +Il faut que tu te donnes patience. +Lubin +Un petit baiser seulement, en rabattant sur notre mariage. +Claudine +Je suis votre servante. +Lubin +Claudine, je t'en prie, sur l'et−tant−moins. +Claudine +Eh ! que nenni : j'y ai déjà été attrapée. Adieu. Va−t'en, et dis à Monsieur le Vicomte que j'aurai soin de +rendre son billet. +Lubin +Adieu, beauté rude ânière. +Claudine +Le mot est amoureux. +Lubin +Adieu, rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu'il y a de plus dur au monde. +Claudine +Je vais remettre aux mains de ma maîtresse... Mais la voici avec son mari : éloignons−nous, et attendons +qu'elle soit seule. +Scène II +George Dandin, Angélique, Clitandre +George Dandin +Non, non, on ne m'abuse pas avec tant de facilité, et je ne suis que trop certain que le rapport que l'on m'a +est véritable. J'ai de meilleurs yeux qu'on ne pense, et votre galimatias ne m'a point tantôt ébloui. +Clitandre +Ah ! la voilà ; mais le mari est avec elle. +George Dandin +Au travers de toutes vos grimaces, j'ai vu la vérité de ce que l'on m'a dit, et le peu de respect que vous ave +pour le noeud qui nous joint. Mon Dieu ! laissez là votre révérence, ce n'est pas de ces sortes de respect d +je vous parle, et vous n'avez que faire de vous moquer. +Angélique +Moi, me moquer ! En aucune façon. +George Dandin +Je sais votre pensée et connois... Encore ? Ah ! ne raillons pas davantage ! Je n'ignore pas qu'à cause de +votre noblesse vous me tenez fort au−dessous de vous, et le respect que je vous veux dire ne regarde poin +personne : j'entends parler de celui que vous devez à des noeuds aussi vénérables que le sont ceux du +mariage. Il ne faut point lever les épaules, et je ne dis point de sottises. +Angélique +Qui songe à lever les épaules ? +George Dandin +Mon Dieu ! nous voyons clair. Je vous dis encore une fois que le mariage est une chaîne à laquelle on do +porter toute sorte de respect, et que c'est fort mal fait à vous d'en user comme vous faites. Oui, oui, mal fa +vous ; et vous n'avez que faire de hocher la tête, et de me faire la grimace. +Angélique +Moi ! Je ne sais ce que vous voulez dire. +George Dandin +Je le sais fort bien, moi ; et vos mépris me sont connus. Si je ne suis pas né noble, au moins suis−je d'une +race où il n'y a point de reproche, et la famille des Dandins... +Clitandre, derrière Angélique, sans être aperçu de Dandin. +Un moment d'entretien. +George Dandin +Eh ? +Angélique +Quoi ? Je ne dis mot. +George Dandin +Le voilà qui vient rôder autour de vous. +Angélique +Hé bien, est−ce ma faute ? Que voulez−vous que j'y fasse ? +George Dandin +Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu'à son mari. Quoi qu'on en puisse d +les galants n'obsèdent jamais que quand on le veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi +le miel fait les mouches ; et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d'abord. +Angélique +Moi, les chasser ? et par quelle raison ? Je ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite, et cela me +du plaisir. +George Dandin +Oui. Mais quel personnage voulez−vous que joue un mari pendant cette galanterie ? +Angélique +Le personnage d'un honnête homme qui est bien aise de voir sa femme considérée. +George Dandin +Je suis votre valet. Ce n'est pas là mon compte, et les Dandins ne sont point accoutumés à cette mode−là. +Angélique +Oh ! les Dandins s'y accoutumeront s'ils veulent. Car pour moi, je vous déclare que mon dessein n'est pas +renoncer au monde, et de m'enterrer toute vive dans un mari. Comment ? parce qu'un homme s'avise de n +épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce av +les vivants ? C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de Messieurs les maris, et je les trouve bons +vouloir qu'on soit morte à tous les divertissements, et qu'on ne vive que pour eux. Je me moque de cela, e +veux point mourir si jeune. +George Dandin +C'est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la foi que vous m'avez donnée publiquement ? +Angélique +Moi ? Je ne vous l'ai point donnée de bon coeur, et vous me l'avez arrachée. M'avez−vous, avant le maria +demandé mon consentement, et si je voulois bien de vous ? Vous n'avez consulté, pour cela, que mon pèr +ma mère ; ce sont eux proprement qui vous ont épousé, et c'est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre +toujours à eux des torts que l'on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec +et que vous avez prise sans consulter mes sentiments, je prétends n'être point obligée à me soumettre en +esclave à vos volontés ; et je veux jouir, s'il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la +jeunesse, prendre les douces libertés que l'âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir d +m'ouïr dire des douceurs. Préparez−vous−y, pour votre punition, et rendez grâces au Ciel de ce que je ne +pas capable de quelque chose de pis. +George Dandin +Oui ! c'est ainsi que vous le prenez. Je suis votre mari, et je vous dis que je n'entends pas cela. +Angélique +Moi je suis votre femme, et je vous dis que je l'entends. +George Dandin +Il me prend des tentations d'accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de +vie aux diseurs de fleurettes. Ah ! allons, George Dandin ; je ne pourrois me retenir, et il vaut mieux qui +la place. +Scène III +Claudine, Angélique +Claudine +J'avois, Madame, impatience qu'il s'en allât, pour vous rendre ce mot de la part que vous savez. +Angélique +Voyons. +Claudine +A ce que je puis remarquer, ce qu'on lui dit ne lui déplaît pas trop. +Angélique +Ah ! Claudine, que ce billet s'explique d'une façon galante ! Que dans tous leurs discours et dans toutes +leurs actions les gens de cour ont un air agréable ! Et qu'est−ce que c'est auprès d'eux que nos gens de +province ? +Claudine +Je crois qu'après les avoir vus, les Dandins ne vous plaisent guère. +Angélique +Demeure ici : je m'en vais faire la réponse. +Claudine +Je n'ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable. Mais voici... +Scène IV +Clitandre, Lubin, Claudine +Claudine +Vraiment, Monsieur, vous avez pris là un habile messager. +Clitandre +Je n'ai pas osé envoyer de mes gens. Mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te récompense des bons offi +que je sais que tu m'as rendus. +Claudine +Eh ! Monsieur, il n'est pas nécessaire. Non, Monsieur, vous n'avez que faire de vous donner cette peine−l +et je vous rends service parce que vous le méritez, et que je me sens au coeur de l'inclination pour vous. +Clitandre +Je te suis obligé. +Lubin +Puisque nous serons mariés, donne−moi cela, que je le mette avec le mien. +Claudine +Je te le garde aussi bien que le baiser. +Clitandre +Dis−moi, as−tu rendu mon billet à ta belle maîtresse ? +Claudine +Oui, elle est allée y répondre. +Clitandre +Mais, Claudine, n'y a−t−il pas moyen que je la puisse entretenir ? +Claudine +Oui : venez avec moi, je vous ferai parler à elle. +Clitandre +Mais le trouvera−t−elle bon ? et n'y a−t−il rien à risquer ? +Claudine +Non, non : son mari n'est pas au logis ; et puis, ce n'est pas lui qu'elle a le plus à ménager ; c'est son père +sa mère ; et pourvu qu'ils soient prévenus, tout le reste n'est point à craindre. +Clitandre +Je m'abandonne à ta conduite. +Lubin +Testiguenne ! que j'aurai là une habile femme ! Elle a de l'esprit comme quatre. +Scène V +George Dandin, Lubin +George Dandin +Voici mon homme de tantôt. Plût au Ciel qu'il pût se résoudre à vouloir rendre témoignage au père et à la +mère de ce qu'ils ne veulent point croire ! +Lubin +Ah ! vous voilà, Monsieur le babillard, à qui j'avois tant recommandé de ne point parler, et qui me l'aviez +tant promis. Vous êtes donc un causeur, et vous allez redire ce que l'on vous dit en secret ? +George Dandin +Moi ? +Lubin +Oui. Vous avez été tout rapporter au mari, et vous êtes cause qu'il a fait du vacarme. Je suis bien aise de +savoir que vous avez de la langue, et cela m'apprendra à ne vous plus rien dire. +George Dandin +Ecoute, mon ami. +Lubin +Si vous n'aviez point babillé, je vous aurois conté ce qui se passe à cette heure ; mais pour votre punition +vous ne saurez rien du tout. +George Dandin +Comment qu'est−ce qui se passe ? +Lubin +Rien, rien. Voilà ce que c'est d'avoir causé : vous n'en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche. +George Dandin +Arrête un peu. +Lubin +Point. +George Dandin +Je ne te veux dire qu'un mot. +Lubin +Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers du nez. +George Dandin +Non, ce n'est pas cela. +Lubin +Eh ! quelque sot. Je vous vois venir. +George Dandin +C'est autre chose. Ecoute. +Lubin +Point d'affaire. Vous voudriez que je vous dise que Monsieur le Vicomte vient de donner de l'argent à +Claudine, et qu'elle l'a mené chez sa maîtresse. Mais je ne suis pas si bête. +George Dandin +De grâce. +Lubin +Non. +George Dandin +Je te donnerai... +Lubin +Tarare ! +Scène VI +George Dandin +Je n'ai pu me servir avec cet innocent de la pensée que j'avois. Mais le nouvel avis qui lui est échappé fero +même chose, et si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère, et les +convaincre pleinement de l'effronterie de leur fille. Le mal est tout ceci, c'est que je ne sais comment faire +pour profiter d'un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle, et quelque chose que je puisse vo +moi−même de mon déshonneur, je n'en serai point cru à mon serment, et l'on me dira que je rêve. Si, d'au +part, je vais quérir beau−père et belle−mère sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même +chose, et je retomberai dans l'inconvénient de tantôt. Pourrois−je point m'éclaircir doucement s'il y est +encore ? Ah Ciel ! il n'en faut plus douter, et je viens de l'apercevoir par le trou de la porte. Le sort me +donne ici de quoi confondre ma partie ; et pour achever l'aventure, il fait venir à point nommé les juges d +j'avois besoin. +Scène VII +Monsieur et Madame de Sotenville, George Dandin +George Dandin +Enfin vous ne m'avez pas voulu croire tantôt, et votre fille l'a emporté sur moi ; mais j'ai en main de quoi +vous faire voir comme elle m'accommode et, Dieu merci ! mon déshonneur est si clair maintenant, que v +n'en pourrez plus douter. +Monsieur De Sotenville +Comment, mon gendre, vous en êtes encore là−dessus ? +George Dandin +Oui, j'y suis, et jamais je n'eus tant de sujet d'y être. +Madame De Sotenville +Vous nous venez encore étourdir la tête ? +George Dandin +Oui, Madame, et l'on fait bien pis à la mienne. +Monsieur De Sotenville +Ne vous lassez−vous point de vous rendre importun ? +George Dandin +Non ; mais je me lasse fort d'être pris pour dupe. +Madame De Sotenville +Ne voulez−vous point vous défaire de vos pensées extravagantes ? +George Dandin +Non, Madame ; mais je voudrois bien me défaire d'une femme qui me déshonore. +Madame De Sotenville +Jour de Dieu ! notre gendre, apprenez à parler. +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! cherchez des termes moins offensants que ceux−là. +George Dandin +Marchand qui perd ne peut rire. +Madame De Sotenville +Souvenez−vous que vous avez épousé une Demoiselle. +George Dandin +Je m'en souviens assez, et ne m'en souviendrai que trop. +Monsieur De Sotenville +Si vous vous en souvenez, songez donc à parler d'elle avec plus de respect. +George Dandin +Mais que ne songe−t−elle plutôt à me traiter plus honnêtement ? Quoi ? parce qu'elle est Demoiselle, il f +qu'elle ait la liberté de me faire ce qui lui plaît, sans que j'ose souffler ? +Monsieur De Sotenville +Qu'avez−vous donc, et que pouvez−vous dire ? N'avez−vous pas vu ce matin qu'elle s'est défendue de +connoître celui dont vous m'étiez venu parler ? +George Dandin +Oui. Mais vous, que pourrez−vous dire si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle ? +Madame De Sotenville +Avec elle ? +George Dandin +Oui, avec elle, et dans ma maison ? +Monsieur De Sotenville +Dans votre maison ? +George Dandin +Oui, dans ma propre maison. +Madame De Sotenville +Si cela est, nous serons pour vous contre elle. +Monsieur de Sotenville +Oui : l'honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose ; et si vous dites vrai, nous la +renoncerons pour notre sang, et l'abandonnerons à votre colère. +George Dandin +Vous n'avez qu'à me suivre. +Madame De Sotenville +Gardez de vous tromper. +Monsieur De Sotenville +N'allez pas faire comme tantôt. +George Dandin +Mon Dieu ! vous allez voir. Tenez, ai−je menti ? +Scène VIII +Angélique, Clitandre, Claudine, Monsieur et Madame de Sotenville, George Dandin +Angélique +Adieu. J'ai peur qu'on vous surprenne ici, et j'ai quelques mesures à garder. +Clitandre +Promettez−moi donc, Madame, que je pourrai vous parler cette nuit. +Angélique +J'y ferai mes efforts. +George Dandin +Approchons doucement par derrière, et tâchons de n'être point vus. +Claudine +Ah ! Madame, tout est perdu : voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari. +Clitandre +Ah Ciel ! +Angélique +Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. Quoi ? vous osez en user de la sorte, après +l'affaire de tantôt, et c'est ainsi que vous dissimulez vos sentiments ? On me vient rapporter que vous ave +l'amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter ; j'en témoigne mon dépit, et m'explique +vous clairement en présence de tout le monde ; vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n'a +aucune pensée de m'offenser ; et cependant, le même jour, vous prenez la hardiesse de venir chez moi me +rendre visite, de me dire que vous m'aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de répondre +vos extravagances : comme si j'étois femme à violer la foi que j'ai donnée à un mari, et m'éloigner jamais +la vertu que mes parents m'ont enseignée. Si mon père savoit cela, il vous apprendroit bien à tenter de ces +entreprises. Mais une honnête femme n'aime point les éclats ; je n'ai garde de lui en rien dire, et je veux v +montrer que, toute femme que je suis, j'ai assez de courage pour me venger moi−même des offenses que l +me fait. L'action que vous avez faite n'est pas d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentilhomme aussi que +veux vous traiter. +(Elle prend un bâton et bat son mari, au lieu de Clitandre, qui se met entre−deux.) +Clitandre +Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! doucement. +Claudine +Fort, Madame, frappez comme il faut. +Angélique +S'il vous demeure quelque chose sur le coeur, je suis pour vous répondre. +Claudine +Apprenez à qui vous vous jouez. +Angélique +Ah mon père, vous êtes là ! . +Monsieur De Sotenville +Oui ma fille, et je vois qu'en sagesse et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenvi +Viens çà, approche−toi que je t'embrasse. +Madame De Sotenville +Embrasse−moi aussi, ma fille. Las ! je pleure de joie, et reconnois mon sang aux choses que tu viens de f +Monsieur De Sotenville +Mon gendre, que vous devez être ravi, et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs ! Vous avie +un juste sujet de vous alarmer ; mais vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du mond +Madame De Sotenville +Sans doute, notre gendre, et vous devez maintenant être le plus. content des hommes. +Claudine +Assurément. Voilà une femme, celle−là. Vous êtes trop heureux de l'avoir, et vous devriez baiser les pas o +elle passe. +George Dandin +Euh ! traîtresse ! +Monsieur De Sotenville +Qu'est−ce, mon gendre ? Que ne remerciez−vous un peu votre femme de l'amitié que vous voyez qu'elle +montre pour vous ? +Angélique +Non, non, mon père, il n'est pas nécessaire. Il ne m'a aucune obligation de ce qu'il vient de voir, et tout ce +j'en fais n'est que pour l'amour de moi−même. +Monsieur De Sotenville +Où allez−vous, ma fille ? +Angélique +Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée à recevoir ses compliments. +Claudine +Elle a raison d'être en colère. C'est une femme qui mérite d'être adorée, et vous ne la traitez pas comme vo +devriez. +George Dandin +Scélérate ! +Monsieur De Sotenville +C'est un petit ressentiment de l'affaire de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui fere +Adieu, mon gendre, vous voilà en état de ne vous plus inquiéter. Allez−vous−en faire la paix ensemble, e +tâchez de l'apaiser par des excuses de votre emportement. +Madame De Sotenville +Vous devez considérer que c'est une jeune fille élevée à la vertu, et qui n'est point accoutumée à se voir +soupçonnée d'aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis et des transports de jo +que vous doit donner sa conduite. +George Dandin +Je ne dis mot, car je ne gagnerois rien à parler, et jamais il ne s'est rien vu d'égal à ma disgrâce. Oui, j'adm +mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison, et me faire av +tort. Est−il possible que toujours j'aurai du dessous avec elle, que les apparences toujours tourneront contr +moi, et que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée ? O Ciel, seconde mes desseins, et m'acco +la grâce de faire voir aux gens que l'on me déshonore. +Acte III +Scène I +Clitandre, Lubin +Clitandre +La nuit est avancée, et j'ai peur qu'il ne soit trop tard. Je ne vois point à me conduire. Lubin ! +Lubin +Monsieur ? +Clitandre +Est−ce par ici ? +Lubin +Je pense que oui. Morgué ! voilà une sotte nuit, d'être si noire que cela. +Clitandre +Elle a tort assurément ; mais si d'un côté elle nous empêche de voir, elle empêche de l'autre que nous ne +soyons vus. +Lubin +Vous avez raison, elle n'a pas tant de tort. Je voudrois bien savoir, Monsieur, vous qui êtes savant, pourqu +ne fait point jour la nuit. +Clitandre +C'est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin. +Lubin +Oui. Si j'avois étudié, j'aurois été songer à des choses où on n'a jamais songé. +Clitandre +Je le crois. Tu as la mine d'avoir l'esprit subtil et pénétrant. +Lubin +Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoique jamais je ne l'aie appris, et voyant autre jour écrit sur une +grande porte collégium, je devinai que cela vouloit dire collège. +Clitandre +Cela est admirable ! Tu sais donc lire, Lubin ? +Lubin +Oui je sais lire la lettre moulée, mais je n'ai jamais su apprendre à lire l'écriture. +Clitandre +Nous voici contre la maison. C'est le signal que m'a donné Claudine +Lubin +Par ma foi ! c'est une fille qui vaut de l'argent, et je l'aime de tout mon coeur. +Clitandre +Aussi t'ai−je amené avec moi pour l'entretenir. +Lubin +Monsieur, je vous suis... +Clitandre +Chut ! J'entends quelque bruit. +Scène II +Angélique, Claudine, Clitandre, Lubin +Angélique +Claudine. +Claudine +Hé bien ? +Angélique +Laisse la porte entr'ouverte. +Claudine +Voilà qui est fait. +Clitandre +Ce sont elles. St. +Angélique +St. +Lubin +St. +Claudine +St. +Clitandre, à Claudine +Madame. +Angélique, à Lubin. +Quoi ? +Lubin, à Angélique. +Claudine. +Claudine, à Clitandre. +Qu'est−ce ? +Clitandre, à Claudine. +Ah ! Madame, que j'ai de joie ! +Lubin, à Angélique. +Claudine, ma pauvre Claudine. +Claudine, à Clitandre. +Doucement, Monsieur. +Angélique, à Lubin. +Tout beau, Lubin. +Clitandre +Est−ce toi, Claudine ? +Claudine +Oui. +Lubin +Est−ce vous, Madame ? +Angélique +Oui. +Claudine +Vous avez pris l'une pour l'autre. +Lubin +Ma foi, la nuit, on n'y voit goutte. +Angélique +Est−ce pas vous, Clitandre ? +Clitandre +Oui, Madame ! +Angélique +Mon mari ronfle comme il faut, et j'ai pris ce temps pour nous entretenir ici. +Clitandre +Cherchons quelque lieu pour nous asseoir. +Claudine +C'est fort bien avisé. +(Ils vont s'asseoir au fond du théâtre.) +Lubin +Claudine, où est−ce que tu es ? +Scène III +George Dandin, Lubin +George Dandin +J'ai entendu descendre ma femme, et je me suis vite habillé pour descendre après elle. Où peut−elle être +allée ? Seroit−elle sortie ? +Lubin +(Il prend George Dandin pour Claudine.) +Où es−tu donc, Claudine ? Ah ! te voilà. Par ma foi, ton maître est plaisamment attrapé, et je trouve ceci +aussi drôle que les coups de bâton de tantôt dont on m'a fait récit. Ta maîtresse dit qu'il ronfle, à cette heu +comme tous les diantres, et il ne sait pas que Monsieur le Vicomte et elle sont ensemble pendant qu'il dor +voudrois bien savoir quel songe il fait maintenant. Cela est tout à fait risible ! De quoi s'avise−t−il aussi +d'être jaloux de sa femme, et de vouloir qu'elle soit à lui tout seul ? C'est un impertinent, et Monsieur le +Vicomte lui fait trop d'honneur. Tu ne dis mot, Claudine. Allons, suivons−les, et me donne ta petite meno +que je la baise. Ah ! que cela est doux ! il me semble, que je mange des confitures. (Comme il baise la m +de Dandin, Dandin la lui pousse rudement au visage). Tubleu ! comme vous y allez ! Voilà une petite +menotte qui est un peu bien rude. +George Dandin +Qui va là ? +Lubin +Personne. +George Dandin +Il fuit, et me laisse informé de la nouvelle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que sans tarder j'envoie +appeler son père et sa mère, et que cette aventure me serve à me faire séparer d'elle. Holà ! Colin, Colin. +Scène IV +Colin, George Dandin +Colin, à la fenêtre. +Monsieur. +George Dandin +Allons vite, ici−bas. +Colin, en sautant par la fenêtre. +M'y voilà ! on ne peut pas plus vite. +George Dandin +Tu es là ? +Oui, Monsieur. +(Pendant qu'il va lui parler d'un côté, Colin va de l'autre.) +George Dandin +Doucement. Parle bas. Ecoute. Va−t'en chez mon beau−père et ma belle−mère, et dis que je les prie très +instamment de venir tout à l'heure ici. Entends−tu ? Eh ? Colin, Colin. +Colin, de l'autre côté. +Monsieur. +George Dandin +Où diable es−tu ? +Colin +Ici. +George Dandin +(Comme ils se vont tous deux chercher, l'un passe d'un côté, et l'autre de l'autre.) +Peste soit du maroufle qui s'éloigne de moi ! Je te dis que tu ailles, de ce pas trouver mon beau−père et m +belle−mère, et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout à l'heure. M'entends−tu bien ? Réponds, +Colin, Colin. +Colin, de l'autre côté. +Monsieur. +George Dandin +Voilà un pendard qui me fera enrager. Viens−t'en à moi. (Ils se cognent.) Ah ! le traître ! il m'a estropié. +est−ce que tu es ? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu'il me fuit. +Colin +Assurément. +George Dandin +Veux−tu venir ? +Colin +Nenni, ma foi ! +George Dandin +Viens, te dis−je. +Colin +Point : vous me voulez battre. +George Dandin +Hé bien ! non. Je ne te ferai rien. +Colin +Assurément ? +George Dandin +Oui. Approche. Bon. Tu es bien heureux de ce que j'ai besoin de toi. Va−t'en vite de ma part prier mon +beau−père et ma belle−mère de se rendre ici le plus tôt qu'ils pourront, et leur dis que c'est pour une affair +la dernière conséquence ; et s'ils faisoient quelque difficulté à cause de l'heure, ne manque pas de les pres +et de leur bien faire entendre qu'il est très−important qu'ils viennent en quelque état qu'ils soient. Tu +m'entends bien maintenant ? +Colin +Oui, Monsieur. +George Dandin +Va vite, et reviens de même, Et moi, je vais rentrer dans ma maison, attendant que... Mais j'entends +quelqu'un. Ne seroit−ce point ma femme ? Il faut que j'écoute, et me serve de l'obscurité qu'il fait. +Scène V +Clitandre, Angélique, George Dandin, Claudine, Lubin +Angélique +Adieu. Il est temps de se retirer. +Clitandre +Quoi ? si tôt ? +Angélique +Nous nous sommes assez entretenus. +Clitandre +Ah ! Madame, puis−je assez vous entretenir, et trouver en si peu de temps toutes les paroles dont j'ai +besoin ? Il me faudroit des journées entières pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens, et je ne +vous ai pas dit encore la moindre partie de ce que j'ai à vous dire. +Angélique +Nous en écouterons une autre fois davantage. +Clitandre +Hélas ! de quel coup me percez−vous l'âme lorsque vous parlez de vous retirer, et avec combien de chagr +m'allez−vous laisser maintenant ? +Angélique +Nous trouverons moyen de nous revoir. +Clitandre +Oui ; mais je songe qu'en me quittant, vous allez trouver un mari. Cette pensée m'assassine, et les privilèg +qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien. +Angélique +Serez−vous assez fort pour avoir cette inquiétude, et pensez−vous qu'on soit capable d'aimer de certains +maris qu'il y a ? On les rend, parce qu'on ne s'en peut défendre, et que l'on dépend de parents qui n'ont de +yeux que pour le bien ; mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considérer au delà de +qu'ils méritent. +George Dandin +Voilà nos carognes de femmes. +Clitandre +Ah ! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné étoit peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et que c'est u +étrange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme comme lui ! +George Dandin, à part. +Pauvres maris ! voilà comme on vous traite. +Clitandre +Vous méritez sans doute une autre destinée, et le Ciel ne vous a point faite pour être la femme d'un paysan +George Dandin +Plût au Ciel fût−elle la tienne ! tu changerois bien de langage. Rentrons ; c'en est assez. +(Il entre et ferme la porte.) +Claudine +Madame, si vous avez à dire du mal de votre mari, dépêchez vite, car il est tard. +Clitandre +Ah ! Claudine, que tu es cruelle ! +Angélique +Elle a raison. Séparons−nous. +Clitandre +Il faut donc s'y résoudre, puisque vous le voulez. Mais au moins je vous conjure de me plaindre un peu de +méchants moments que je vais passer. +Angélique +Adieu. +Lubin +Où es−tu, Claudine, que je te donne le bonsoir ? +Claudine +Va, va, je le reçois de loin, et je t'en renvoie autant. +Scène VI +Angélique, Claudine, George Dandin +Angélique +Rentrons sans faire de bruit. +Claudine +La porte s'est fermée. +Angélique +J'ai le passe−partout. +Claudine +Ouvrez donc doucement. +Angélique +On a fermé en dedans, et je ne sais comment nous ferons. +Claudine +Appelez le garçon qui couche là. +Angélique +Colin, Colin, Colin. +George Dandin, mettant la tête à sa fenêtre. +Colin, Colin ? Ah ! je vous y prends donc, Madame ma femme, et vous faites des escampativos pendant +je dors. Je suis bien−aise de cela, et de vous voir dehors à l'heure qu'il est. +Angélique +Hé bien ! quel grand mal est−ce qu'il y a à prendre le frais de la nuit ? +George Dandin +Oui, oui, l'heure est bonne à prendre le frais. C'est bien plutôt le chaud, Madame la coquine ; et nous savo +toute l'intrigue du rendez−vous, et du Damoiseau. Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux +vers à ma louange que vous avez dits l'un et l'autre. Mais ma consolation, c'est que je vais être vengé, et q +votre père et votre mère seront convaincus maintenant de la justice de mes plaintes, et du dérèglement de +votre conduite. Je les ai envoyé quérir, et ils vont être ici dans un moment. +Angélique +Ah Ciel ! +Claudine +Madame. +George Dandin +Voilà un coup sans doute où vous ne vous attendiez pas. C'est maintenant que je triomphe, et j'ai de quoi +mettre à bas votre orgueil, et détruire vos artifices. Jusques ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos +parents, et plâtré vos malversations. J'ai eu beau voir, et beau dire, et votre adresse toujours l'a emporté su +mon bon droit, et toujours vous avez trouvé moyen d'avoir raison ; mais à cette fois, Dieu merci, les chos +vont être éclaircies, et votre effronterie sera pleinement confondue. +Angélique +Hé ! je vous prie, faites−moi ouvrir la porte. +George Dandin +Non, non ; il faut attendre la venue de ceux que j'ai mandés, et je veux qu'ils vous trouvent dehors à la be +heure qu'il est. En attendant qu'ils viennent, songez, si vous voulez, à chercher dans votre tête quelque +nouveau détour pour vous tirer de cette affaire, à inventer quelque moyen de rhabiller votre escapade, à +trouver quelque belle ruse pour éluder ici les gens et paroître innocente, quelque prétexte spécieux de +pèlerinage nocturne, ou d'amie en travail d'enfant, que vous veniez de secourir. +Angélique +Non : mon intention n'est pas de vous rien déguiser. Je ne prétends point me défendre, ni vous nier les +choses, puisque vous les savez. +George Dandin +C'est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés, et que dans cette affaire vous ne saur +inventer d'excuse qu'il ne me soit facile de convaincre de fausseté. +Angélique +Oui je confesse que j'ai tort, et que vous avez sujet de vous plaindre. Mais je vous demande par grâce de n +m'exposer point maintenant à la mauvaise humeur de mes parents, et de me faire promptement ouvrir. +George Dandin +Je vous baise les mains. +Angélique +Eh ! mon pauvre petit mari, je vous en conjure ! +George Dandin +Ah ! mon pauvre petit mari ? Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise. Je su +bien aise de cela, et vous ne vous étiez jamais avisée de me dire de ces douceurs. +Angélique +Tenez, je vous promets de ne vous plus donner aucun sujet de déplaisir, et de me... +George Dandin +Tout cela n'est rien. Je ne veux point perdre cette aventure, et il m'importe qu'on soit une fois éclairci à fo +de vos déportements. +Angélique +De grâce, laissez−moi vous dire. Je vous demande un moment d'audience. +George Dandin +Hé bien, quoi ? +Angélique +Il est vrai que j'ai failli, je vous l'avoue encore une fois, et que votre ressentiment est juste ; que j'ai pris le +temps de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie est un rendez−vous que j'avois donné à la +personne que vous dites. Mais enfin ce sont des actions que vous devez pardonner à mon âge ; des +emportements de jeune personne qui n'a encore rien vu, et ne fait que d'entrer au monde ; des libertés où +s'abandonne sans y penser de mal, et qui sans doute dans le fond n'ont rien de... +George Dandin +Oui : vous le dites et ce sont de ces choses qui ont besoin qu'on les croie pieusement. +Angélique +Je ne veux point m'excuser par là d'être coupable envers vous, et je vous prie seulement d'oublier une offe +dont je vous demande pardon de tout mon coeur, et de m'épargner en cette rencontre le déplaisir que me +pourroient causer les reproches fâcheux de mon père et de ma mère. Si vous m'accordez généreusement la +grâce que je vous demande, ce procédé obligeant, cette bonté que vous me ferez voir, me gagnera +entièrement. Elle touchera tout à fait mon coeur, et y fera naître pour vous ce que tout le pouvoir de mes +parents et les liens du mariage n'avoient pu y jeter. En un mot, elle sera cause que je renoncerai à toutes le +galanteries, et n'aurai de l'attachement que pour vous. Oui, je vous donne ma parole que vous m'allez voir +désormais la meilleure femme du monde, et que je vous témoignerai tant d'amitié, que vous en serez satis +George Dandin +Ah ! crocodile, qui flatte les gens pour les étrangler. +Angélique +Accordez−moi cette faveur. +George Dandin +Point d'affaires. Je suis inexorable. +Angélique +Montrez−vous généreux. +George Dandin +Non. +Angélique +De grâce ! +George Dandin +Point. +Angélique +Je vous en conjure de tout mon coeur ! +George Dandin +Non, non, non. Je veux qu'on soit détrompé de vous, et que votre confusion éclate. +Angélique +Hé bien ! si vous me réduisez au désespoir, je vous avertis qu'une femme en cet état est capable de tout, e +que je ferai quelque chose ici dont vous vous repentirez. +George Dandin +Et que ferez−vous, s'il vous plaît ? +Angélique +Mon coeur se portera jusqu'aux extrêmes résolutions, et de ce couteau que voici je me tuerai sur la place. +George Dandin +Ah ! ah ! à la bonne heure ! +Angélique +Pas tant à la bonne heure pour vous que vous vous imaginez. On sait de tous côtés nos différends, et les +chagrins perpétuels que vous concevez contre moi. Lorsqu'on me trouvera morte, il n'y aura personne qui +mette en doute que ce ne soit vous qui m'aurez tué ; et mes parents ne sont pas gens assurément à laisser +cette mort impunie, et ils en feront sur votre personne toute la punition que leur pourront offrir et les +poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment. C'est par là que je trouverai moyen de me veng +de vous, et je ne suis pas la première qui ait su recourir à de pareilles vengeances, qui n'ait pas fait difficu +de se donner la mort pour perdre ceux qui ont la cruauté de nous pousser à la dernière extrémité. +George Dandin +Je suis votre valet. On ne s'avise plus de se tuer soi−même, et la mode en est passée il y a longtemps. +Angélique +C'est une chose dont vous pouvez vous tenir sûr ; et si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faite +ouvrir, je vous jure que tout à l'heure je vais vous faire voir jusques où peut aller la résolution d'une perso +qu'on met au désespoir. +George Dandin +Bagatelles, bagatelles. C'est pour me faire peur. +Angélique +Hé bien ! puisqu'il le faut, voici qui nous contentera tous deux, et montrera si je me moque. Ah ! c'en est +fait. Fasse le Ciel que ma mort soit vengée comme je le souhaite, et que celui qui en est cause reçoive un +châtiment de la dureté qu'il a eue pour moi ! +George Dandin +Ouais ! seroit−elle bien si malicieuse que de s'être tuée pour me faire pendre ? Prenons un bout de chand +pour aller voir. +Angélique +St. Paix ! Rangeons−nous chacune immédiatement contre un des côtés de la porte. +George Dandin +La méchanceté d'une femme iroit−elle bien jusque−là ? (Il sort avec un bout de chandelle, sans les +apercevoir ; elles entrent ; aussitôt elles ferment la porte.) Il n'y a personne. Eh ! Je m'en étois bien dout +et la pendarde s'est retirée, voyant qu'elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières ni par petites menaces. +Tant mieux ! cela rendra ses affaires encore plus mauvaises, et le père et la mère qui vont venir en verron +mieux son crime. Ah ! ah ! la porte s'est fermée. Holà ! ho ! quelqu'un ! qu'on m'ouvre promptement ! +Angélique, à la fenêtre avec Claudine. +Comment ? c'est toi ! D'où viens−tu, bon pendard ? Est−il l'heure de revenir chez soi quand le jour est p +de paroître ? et cette manière de vie est−elle celle que doit suivre un honnête mari ? +Claudine +Cela est−il beau d'aller ivrogner toute la nuit ? et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dan +maison ? +George Dandin +Comment ? vous avez... +Angélique +Va, va, traître, je suis lasse de tes déportements, et je m'en veux plaindre, sans plus tarder, à mon père et à +mère. +George Dandin +Quoi ? c'est ainsi que vous osez... +Scène VII +Monsieur et Madame de Sotenville, Colin, Claudine, Angélique, George Dandin +(M. et Mme de Sotenville sont en habits de nuit, et conduits par Colin qui porte une lanterne.) +Angélique +Approchez, de grâce, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde d'un mari à qui le vi +la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, et vous a +lui−même envoyé quérir pour vous faire témoins de l'extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï +parler. Le voilà qui revient comme vous voyez, après s'être fait attendre toute la nuit ; et, si vous voulez +l'écouter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi ; que durant qu'il +dormoit, je me suis dérobée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de même nature qu +est allé rêver. +George Dandin. +Voilà une méchante carogne. +Claudine +Oui, il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la maison, et que nous en étions dehors, et c'est une folie +qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête. +Monsieur De Sotenville +Comment, qu'est−ce à dire cela ? +Madame De Sotenville +Voilà une furieuse impudence que de nous envoyer quérir. +George Dandin +Jamais... +Angélique +Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte. Ma patience est poussée à bout, et il vient de m +dire cent paroles injurieuses. +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! vous êtes un malhonnête homme. +Claudine +C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon, et cela crie vengeance au Ciel. +George Dandin +Peut−on... ? +Madame De Sotenville +Allez, vous devriez mourir de honte. +George Dandin +Laissez−moi vous dire deux mots. +Angélique +Vous n'avez qu'à l'écouter, il va vous en conter de belles. +George Dandin +Je désespère. +Claudine +Il a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui, et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jus +nous. +George Dandin +Monsieur mon beau−père, je vous conjure... +Monsieur De Sotenville +Retirez−vous : vous puez le vin à pleine bouche. +George Dandin +Madame, je vous prie... +Madame De Sotenville +Fi ! ne m'approchez pas : votre haleine est empestée. +George Dandin +Souffrez que je vous... +Monsieur De Sotenville +Retirez−vous, vous dis−je : on ne peut vous souffrir. +George Dandin +Permettez, de grâce, que... +Madame De Sotenville +Poua ! vous m'engloutissez le coeur. Parlez de loin, si vous voulez. +George Dandin +Hé bien oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie. +Angélique +Ne voilà pas ce que je vous ai dit ? +Claudine +Vous voyez quelle apparence il y a. +Monsieur De Sotenville +Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma fille, et venez ici. +George Dandin +J'atteste le Ciel que j'étois dans la maison, et que... +Madame De Sotenville +Taisez−vous, c'est une extravagance qui n'est pas supportable. +George Dandin +Que la foudre m'écrase tout à l'heure si... ! +Monsieur De Sotenville +Ne nous rompez pas davantage la tête, et songez à demander pardon à votre femme. +George Dandin +Moi, demander pardon ? +Monsieur De Sotenville +Oui, pardon, et sur−le−champ. +George Dandin +Quoi ? je... +Monsieur De Sotenville +Corbleu ! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce que c'est que de vous jouer à nous. +George Dandin +Ah ! George Dandin ! +Monsieur De Sotenville +Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon. +Angélique, descendue. +Moi ? lui pardonner tout ce qu'il m'a dit ? Non, non, mon père, il m'est impossible de m'y résoudre, et je +vous prie de me séparer d'un mari avec lequel je ne saurois plus vivre. +Claudine +Le moyen d'y résister ? +Monsieur De Sotenville +Ma fille, de semblables séparations ne se font point sans grand scandale, et vous devez vous montrer plus +sage que lui, et patienter encore cette fois. +Angélique +Comment patienter après de telles indignités ? Non, mon père, c'est une chose où je ne puis consentir. +Monsieur De Sotenville +Il le faut, ma fille, et c'est moi qui vous le commande. +Angélique +Ce mot me ferme la bouche, et vous avez sur moi une puissance absolue. +Claudine +Quelle douceur ! +Angélique +Il est fâcheux d'être contrainte d'oublier de telles injures ; mais quelle violence que je me fasse, c'est à mo +vous obéir. +Claudine +Pauvre mouton ! +Monsieur De Sotenville +Approchez. +Angélique +Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien, et vous verrez que ce sera dès demain à recommencer. +Monsieur De Sotenville +Nous y donnerons ordre. Allons, mettez−vous à genoux. +George Dandin +A genoux ? +Monsieur De Sotenville +Oui, à genoux, et sans tarder. +George Dandin. Il se met à genoux. +O Ciel ! Que faut−il dire ? +Monsieur De Sotenville +"Madame, je vous prie de me pardonner." +George Dandin. +"Madame, je vous prie de me pardonner." +Monsieur De Sotenville +"L'extravagance que j'ai faite." +George Dandin +"L'extravagance que j'ai faite" (à part) de vous épouser. +Monsieur De Sotenville +"Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir." +George Dandin +"Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir." +Monsieur De Sotenville +Prenez−y garde, et sachez que c'est ici la dernière de vos impertinences que nous souffrirons. +Madame De Sotenville +Jour de Dieu ! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que vous devez à votre femme, et à ceux +qui elle sort. +Monsieur De Sotenville +Voilà le jour qui va paroître. Rentrez chez vous, et songez bien à être sage. Et nous, mamour, allons nous +mettre au lit. +Scène VIII +George Dandin +Ah ! je le quitte maintenant, et je n'y vois plus de remède ; lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchant +femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première. +L'Avare +Comédie +Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais−Royal le 9e du mois de septembre 1668 +la Troupe du Roi +Personnages +Harpagon, père de Cléante et d'Elise, et amoureux de Mariane. +Cléante, fils d'Harpagon, amant de Mariane. +Elise, fille d'Harpagon, amante de Valère. +Valère, fils d'Anselme, et amant d'Elise. +Mariane, amante de Cléante, et aimée d'Harpagon. +Anselme, père de Valère et de Mariane. +Frosine, femme d'intrigue. +Maître Simon, courtier. +Maître Jacques, cuisinier et cocher d'Harpagon. +La Flèche, valet de Cléante. +Dame Claude, servante d'Harpagon. +Brindavoine, La Merluche, laquais d'Harpagon. +Le Commissaire et son Clerc. +La scène est à Paris. +Acte I +Scène I +Valère, Elise +Valère +Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez e +bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est−ce du regret, +dites−moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez−vous de cet engagement où mes feux ont pu vous +contraindre ? +Elise +Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop +douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire +vrai, le succès me donne de l'inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois. +Valère +Hé ! que pouvez−vous craindre, Elise, dans les bontés que vous avez pour moi ? +Elise +Hélas ! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du mond +mais plus que tout, Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre s +payent le plus souvent les témoignages trop ardents d'une innocente amour. +Valère +Ah ! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres. Soupçonnez−moi de tout, Elise, plutôt que de +manquer à ce que je vous dois : je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que m +vie. +Elise +Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles ; et ce n +que les actions qui les découvrent différents. +Valère. +Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon coe +par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne +m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux, et donnez−moi le temps +vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux. +Elise +Hélas ! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre +coeur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle +n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me +donner. +Valère +Mais pourquoi cette inquiétude ? +Elise +Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre +personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa défense, a tout votre +mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le Ciel m'engage envers vous. Je me représente à toute +heure ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre ; cette générosité surprena +qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse +vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le te +ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y +tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de +domestique de mon père. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet ; et c'en est assez à mes +yeux pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir ; mais ce n'est pas assez peut−être pour le justifie +aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments. +Valère +De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quel +chose ; et quant aux scrupules que vous avez, votre père lui−même ne prend que trop de soin de vous +justifier à tout le monde ; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants +pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez−moi, charmante Elise, si j'en parle ainsi devant +vous. Vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espè +retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des +nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi−même, si elles tardent à venir. +Elise +Ah ! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie ; et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon p +Valère +Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour +m'introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise po +lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrè +admirables ; et j'éprouve que pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à le +yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu +font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance ; et la manière dont on les joue a beau +visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinen +de si ridicule qu'on ne fasse avaler lorsqu'on l'assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métie +que je fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux ; et puisqu'on ne sauroit les +gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés. +Elise +Mais que ne tâchez−vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler no +secret ? +Valère +On ne peut pas ménager l'un et l'autre ; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'i +difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre +frère, et servez−vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient, je me retir +Prenez ce temps pour lui parler ; et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos. +Elise +Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence. +Scène II +Cléante, Elise +Cléante +Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur ; et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un +secret. +Elise +Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez−vous à me dire ? +Cléante +Bien des choses, ma soeur, enveloppées dans un mot : j'aime. +Elise +Vous aimez ? +Cléante +Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me sou +à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenon +jour ; que le Ciel les a fait les maîtres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur +conduite ; que n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, +de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence q +l'aveuglement de notre passion ; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans d +précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le +dire ; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances. +Elise +Vous êtes−vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ? +Cléante +Non, mais j'y suis résolu ; et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en +dissuader. +Elise +Suis−je, mon frère, une si étrange personne ? +Cléante +Non, ma soeur ; mais vous n'aimez pas : vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos +coeurs, et j'appréhende votre sagesse. +Elise +Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois e +vie ! et si je vous ouvre mon coeur, peut−être serai−je à vos yeux bien moins sage que vous. +Cléante +Ah ! plût au Ciel que votre âme, comme la mienne... +Elise +Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez. +Cléante +Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à +tous ceux qui la voient. La nature, ma soeur, n'a rien formé de plus aimable ; et je me sentis transporté dè +moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère, qui est +presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginab +Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le p +charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions : une dou +pleine d'attraits, une bonté toute engageante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma soeur, je voudrois qu +vous l'eussiez vue. +Elise +J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et pour comprendre ce qu'elle est, il m +suffit que vous l'aimez. +Cléante +J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine +étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez−vous, ma soeur, quelle joie ce peut êtr +que de relever la fortune d'une personne que l'on aime ; que de donner adroitement quelques petits secour +aux modestes nécessités d'une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par +l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun +témoignage de mon amour. +Elise +Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin. +Cléante +Ah ! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin peut−on rien voir de plus cruel que cette +rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir ? Et que +nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d +jouir, et si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec +vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits +raisonnables ? Enfin j'ai voulu vous parler, pour m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; +si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortun +que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent à emprunter ; et si vos +affaires, ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos desirs, nous l +quitterons là tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avari +insupportable. +Elise +Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, e +que... +Cléante +J'entends sa voix. Eloignons−nous un peu, pour nous achever notre confidence ; et nous joindrons après n +forces pour venir attaquer la dureté de son humeur. +Scène III +Harpagon, La Flèche +Harpagon +Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vr +gibier de potence. +La Flèche +Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au +corps. +Harpagon +Tu murmures entre tes dents. +La Flèche +Pourquoi me chassez−vous ? +Harpagon +C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ; sors vite, que je ne t'assomme. +La Flèche +Qu'est−ce que je vous ai fait ? +Harpagon +Tu m'as fait que je veux que tu sortes. +La Flèche +Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre. +Harpagon +Va−t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observ +ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes +affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et fure +de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler. +La Flèche +Comment diantre voulez−vous qu'on fasse pour vous voler ? Etes−vous un homme volable, quand vous +renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ? +Harpagon +Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes +mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait ? Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon +argent. Ne serois−tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ? +La Flèche +Vous avez de l'argent caché ? +Harpagon +Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irois point faire cou +bruit que j'en ai. +La Flèche +Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ? +Harpagon +Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement−ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner +soufflet.) Sors d'ici, encore une fois. +La Flèche +Hé bien ! je sors. +Harpagon +Attends. Ne m'emportes−tu rien ? +La Flèche +Que vous emporterois−je ? +Harpagon +Viens ça, que je voie. Montre−moi tes mains. +La Flèche +Les voilà. +Harpagon +Les autres +La Flèche +Les autres ? +Harpagon +Oui. +La Flèche +Les voilà. +Harpagon +N'as−tu rien mis ici dedans ? +La Flèche +Voyez vous−même. +Harpagon. (Il tâte le bas de ses chausses.) +Ces grands hauts−de−chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe ; et je voudro +qu'on en eût fait pendre quelqu'un. +La Flèche +Ah ! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint ! et que j'aurois de joie à le voler ! +Harpagon +Euh ? +La Flèche +Quoi ? +Harpagon +Qu'est−ce que tu parles de voler ? +La Flèche +Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous ai volé. +Harpagon +C'est ce que je veux faire. +(Il fouille dans les poches de La Flèche.) +La Flèche +La peste soit de l'avarice et des avaricieux ! +Harpagon +Comment ? que dis−tu ? +La Flèche +Ce que je dis ? +Harpagon +Oui : qu'est−ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ! +La Flèche +Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux. +Harpagon +De qui veux−tu parler ? +La Flèche +Des avaricieux. +Harpagon +Et qui sont−ils ces avaricieux ? +La Flèche +Des vilains et des ladres. +Harpagon +Mais qui est−ce que tu entends par là ? +La Flèche +De quoi vous mettez−vous en peine ? +Harpagon +Je me mets en peine de ce qu'il faut. +La Flèche +Est−ce que vous croyez que je veux parler de vous ? +Harpagon +Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela. +La Flèche +Je parle... je parle à mon bonnet. +Harpagon +Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette. +La Flèche +M'empêcherez−vous de maudire les avaricieux ? +Harpagon +Non ; mais je t'empêcherai de jaser, et d'être insolent. Tais−toi. +La Flèche +Je ne nomme personne. +Harpagon +Je te rosserai, si tu parles. +La Flèche +Qui se sent morveux, qu'il se mouche. +Harpagon +Te tairas−tu ? +La Flèche +Oui, malgré moi. +Harpagon +Ha ! ha ! +La Flèche, lui montrant une des poches de son justaucorps. +Tenez, voilà encore une poche ; êtes−vous satisfait ? +Harpagon +Allons, rends−le−moi sans te fouiller. +La Flèche +Quoi ? +Harpagon +Ce que tu m'as pris. +La Flèche +Je ne vous ai rien pris du tout. +Harpagon +Assurément ? +La Flèche +Assurément. +Harpagon +Adieu : va−t'en à tous les diables. +La Flèche +Me voilà fort bien congédié. +Harpagon +Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me pla +point à voir ce chien de boiteux−là. +Scène IV +Elise, Cléante, Harpagon +Harpagon +Certes ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent ; et bienheureux qu +tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense. On n'est pas peu +embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle ; car pour moi, les coffres−forts me sont +suspects, et je ne veux jamais m'y fier ; je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c'est toujou +la première chose que l'on va attaquer. Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon ja +dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez... +(Ici le frère et la soeur paraissent s'entretenant bas.) +O Ciel ! je me serai trahi moi−même : la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonn +tout seul. Qu'est−ce ? +Cléante +Rien, mon père. +Harpagon +Y a−t−il longtemps que vous êtes là ? +Elise +Nous ne venons que d'arriver. +Harpagon +Vous avez entendu... +Cléante +Quoi, mon père ? +Harpagon +Là... +Elise +Quoi ? +Harpagon +Ce que je viens de dire. +Cléante +Non. +Harpagon +Si fait, si fait. +Elise +Pardonnez−moi. +Harpagon +Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenois en moi−même de la peine qu' +a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disois qu'il est bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi. +Cléante +Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre. +Harpagon +Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers et vous imagine +que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus. +Cléante +Nous n'entrons point dans vos affaires. +Harpagon +Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus ! +Cléante +Je ne crois pas... +Harpagon +Ce seroit une bonne affaire pour moi. +Elise +Ce sont des choses... +Harpagon +J'en aurois bon besoin. +Cléante +Je pense que... +Harpagon +Cela m'accommoderoit fort. +Elise +Vous êtes... +Harpagon +Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable. +Cléante +Mon Dieu ! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien. +Harpagon +Comment ? j'ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux ; et ce sont des +coquins qui font courir tous ces bruits−là. +Elise +Ne vous mettez point en colère. +Harpagon +Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis ! +Cléante +Est−ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien ! +Harpagon +Oui : de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on me viendra ch +moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles. +Cléante +Quelle grande dépense est−ce que je fais ? +Harpagon +Quelle ? Est−il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je +querellois hier votre soeur ; mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre +depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois +mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour all +ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez. +Cléante +Hé ! comment vous dérober ? +Harpagon +Que sais−je ? Où pouvez−vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ? +Cléante +Moi, mon père ? C'est que je joue ; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je ga +Harpagon +C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à l'honnête intérêt l'arge +que vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tou +ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi−douzaine d'aiguillettes ne +suffit pas pour attacher un haut−de−chausses ? Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruqu +lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruques et ruban +y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix−huit livres six sols huit deniers, à n +les placer qu'au denier douze. +Cléante +Vous avez raison. +Harpagon +Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh ? Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma +bourse. Que veulent dire ces gestes−là ? +Elise +Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à +vous dire. +Harpagon +Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux. +Cléante +C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler. +Harpagon +Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir. +Elise +Ah ! mon père ! +Harpagon +Pourquoi ce cri ? Est−ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur ? +Cléante +Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre ; et nous craignons q +nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix. +Harpagon +Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux ; et vous n'aurez ni l'un ni l'au +aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et pour commencer par un bout : avez−vous +dites−moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici ? +Cléante +Oui, mon père. +Harpagon +Et vous ? +Elise +J'en ai ouï parler. +Harpagon +Comment, mon fils, trouvez−vous cette fille ? +Cléante +Une fort charmante personne. +Harpagon +Sa physionomie ? +Cléante +Toute honnête, et pleine d'esprit. +Harpagon +Son air et sa manière ? +Cléante +Admirables, sans doute. +Harpagon +Ne croyez−vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle ? +Cléante +Oui, mon père. +Harpagon +Que ce seroit un parti souhaitable ? +Cléante +Très−souhaitable. +Harpagon +Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage ? +Cléante +Sans doute. +Harpagon +Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle ? +Cléante +Assurément. +Harpagon +Il y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourroit prétendr +Cléante +Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne. +Harpagon +Pardonnez−moi, pardonnez−moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on +souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose. +Cléante +Cela s'entend. +Harpagon +Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m'ont +gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien. +Cléante +Euh ? +Harpagon +Comment ? +Cléante +Vous êtes résolu, dites−vous... ? +Harpagon +D'épouser Mariane. +Cléante +Qui, vous ? vous ? +Harpagon +Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ? +Cléante +Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici. +Harpagon +Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire. Voilà de mes damoiseaux +flouets, qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant +ton frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m'est venu parler ; et pour toi, je te donne au +seigneur Anselme. +Elise +Au seigneur Anselme ? +Harpagon +Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens. +Elise. Elle fait une révérence. +Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît. +Harpagon. Il contrefait la révérence. +Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît. +Elise +Je vous demande pardon, mon père. +Harpagon +Je vous demande pardon, ma fille. +Elise +Je suis très−humble servante au seigneur Anselme ; mais avec votre permission, je ne l'épouserai point. +Harpagon +Je suis votre très−humble valet ; mais, avec votre permission, vous l'épouserez dès ce soir. +Elise +Dès ce soir ? +Harpagon +Dès ce soir. +Elise +Cela ne sera pas, mon père. +Harpagon +Cela sera, ma fille. +Elise +Non. +Harpagon +Si. +Elise +Non, vous dis−je. +Harpagon +Si, vous dis−je. +Elise +C'est une chose où vous ne me réduirez point. +Harpagon +C'est une chose où je te réduirai. +Elise +Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari. +Harpagon +Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace ! A−t−on jamais vu une fille parler de l +sorte à son père ? +Elise +Mais a−t−on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ? +Harpagon +C'est un parti où il n'y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix. +Elise +Et moi, je gage qu'il ne sauroit être approuvé d'aucune personne raisonnable. +Harpagon +Voilà Valère : veux−tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ? +Elise +J'y consens. +Harpagon +Te rendras−tu à son jugement ? +Elise +Oui, j'en passerai par ce qu'il dira. +Harpagon +Voilà qui est fait. +Scène V +Valère, Harpagon, Elise +Harpagon +Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi. +Valère +C'est vous, Monsieur, sans contredit. +Harpagon +Sais−tu bien de quoi nous parlons ? +Valère +Non, mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison. +Harpagon +Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu'elle +moque de le prendre. Que dis−tu de cela ? +Valère +Ce que j'en dis ? +Harpagon +Oui. +Valère +Eh, eh. +Harpagon +Quoi ? +Valère +Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais au +n'a−t−elle pas tort tout à fait, et... +Harpagon +Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable, c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé +sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit−elle mieux +rencontrer ? +Valère +Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudroit au moins +quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec... +Harpagon +C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouvero +pas, et il s'engage à la prendre sans dot. +Valère +Sans dot ? +Harpagon +Oui. +Valère +Ah ! je ne dis plus rien. Voyez−vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela. +Harpagon +C'est pour moi une épargne considérable. +Valère +Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le +mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa +vie ; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes +précautions. +Harpagon +Sans dot. +Valère +Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s'entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu'en de te +occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute où l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grand +inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très−fâcheux. +Harpagon +Sans dot. +Valère +Ah ! il n'y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il n +ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourro +donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l'intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mett +dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et q +Harpagon +Sans dot. +Valère +Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle−là ? +Harpagon. Il regarde vers le jardin. +Ouais ! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est−ce point qu'on en voudroit à mon argent ? N +bougez, je reviens tout à l'heure. +Elise +Vous moquez−vous, Valère, de lui parler comme vous faites ? +Valère +C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de +gâter ; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant, des tempéraments ennemis de toute +résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de +raison, et qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il v +vous en viendrez mieux à vos fins, et... +Elise +Mais ce mariage, Valère ? +Valère +On cherchera des biais pour le rompre. +Elise +Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir ? +Valère +Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie. +Elise +Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins. +Valère +Vous moquez−vous ? Y connoissent−ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel m +il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient. +Harpagon +Ce n'est rien, Dieu merci. +Valère +Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et si votre amour, belle +Elise, est capable d'une fermeté... (Il aperçoit Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne +point qu'elle regarde comme un mari est fait, et lorsque la grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doi +être prête à prendre tout ce qu'on lui donne. +Harpagon +Bon. Voilà bien parlé, cela. +Valère +Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je f +Harpagon +Comment ? j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui +donne l'autorité que le Ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira. +Valère +Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lu +faisois. +Harpagon +Oui, tu m'obligeras. Certes... +Valère +Il est bon de lui tenir un peu la bride haute. +Harpagon +Cela est vrai. Il faut... +Valère +Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai à bout. +Harpagon +Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l'heure. +Valère +Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de +l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre +fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de +beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité. +Harpagon +Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte ! +Acte II +Scène I +Cléante, la Flèche +Cléante +Ah ! traître que tu es, où t'es−tu donc allé fourrer ? Ne t'avois−je pas donné ordre... +La Flèche +Oui, Monsieur, et je m'étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais Monsieur votre père, le plu +malgracieux des hommes, m'a chassé dehors malgré moi, et j'ai couru risque d'être battu. +Cléante +Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et depuis que je ne t'ai vu, j'ai découve +que mon père est mon rival. +La Flèche +Votre père amoureux ? +Cléante +Oui ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m'a mis. +La Flèche +Lui se mêler d'aimer ! De quoi diable s'avise−t−il ? Se moque−t−il du monde ? Et l'amour a−t−il été fai +pour des gens bâtis comme lui ? +Cléante +Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête. +La Flèche +Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ? +Cléante +Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver au besoin des ouvertures plus aisées pour détourner ce +mariage. Quelle réponse t'a−t−on faite ? +La Flèche +Ma foi ! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d'étranges choses +lorsqu'on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse−mathieux. +Cléante +L'affaire ne se fera point ? +La Flèche +Pardonnez−moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit +qu'il a fait rage pour vous ; et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le coeur. +Cléante +J'aurai les quinze mille francs que je demande ? +La Flèche +Oui ; mais à quelques petites conditions, qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les cho +se fassent. +Cléante +T'a−t−il fait parler à celui qui doit prêter l'argent ? +La Flèche +Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont d +mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd +l'aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour être instruit, par votre bouche, de votre bien et de +votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles. +Cléante +Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôter le bien. +La Flèche +Voici quelques articles qu'il a dictés lui−même à notre entremetteur, pour vous être montrés, avant que de +rien faire : +Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien +ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par−devant un +notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il +importe le plus que l'acte soit dûment dressé. +Cléante +Il n'y a rien à dire à cela. +La Flèche +Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu'au denier +dix−huit. +Cléante +Au denier dix−huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu de se plaindre. +La Flèche +Cela est vrai. +Mais comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à +l'emprunteur, il est contraint lui−même de l'emprunter d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra +ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger q +ledit prêteur s'engage à cet emprunt. +Cléante +Comment diable ! quel Juif, quel Arabe est−ce là ? C'est plus qu'au denier quatre. +La Flèche +Il est vrai ; c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là−dessus. +Cléante +Que veux−tu que je voie ? J'ai besoin d'argent ; et il faut bien que je consente à tout. +La Flèche +C'est la réponse que j'ai faite. +Cléante +Il y a encore quelque chose ? +La Flèche +Ce n'est plus qu'un petit article. +Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et +les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s'ensuit le +mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible. +Cléante +Que veut dire cela ? +La Flèche +Ecoutez le mémoire. +Premièrement, un lit de quatre pieds, à bandes de points de Hongrie, appliqués fort proprement sur un dra +couleur d'olive, avec six chaises et la courte−pointe de même ; le tout bien conditionné, et doublé d'un pe +taffetas changeant rouge et bleu. +Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge d'Aumale rose−sèche, avec le mollet et les franges de soie. +Cléante +Que veut−il que je fasse de cela ? +La Flèche +Attendez. +Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et de Macée. +Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts +garnie par le dessous de ses six escabelles. +Cléante +Qu'ai−je affaire, morbleu... ? +La Flèche +Donnez−vous patience. +Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perles, avec les trois fourchettes assortissantes. +Plus, un fourneau de briques, avec deux cornues, et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de +distiller. +Cléante +J'enrage. +La Flèche +Doucement. +Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut. +Plus, un trou−madame, et un damier, avec un jeu de l'oie renouvelé des Grecs, fort propres à passer le tem +lorsque l'on n'a que faire. +Plus, une peau de lézard, de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au planch +d'une chambre. +Le tout, ci−dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la val +de mille écus, par la discrétion du prêteur. +Cléante +Que la peste l'étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu'il est ! A−t−on jamais parlé d'une usure +semblable ? Et n'est−il pas content du furieux intérêt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger à prendre, +pour trois mille livres, les vieux rogatons qu'il ramasse ? Je n'aurai pas deux cents écus de tout cela ; et +cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu'il veut, car il est en état de me faire tout accepter, et +me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge. +La Flèche +Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se +ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe. +Cléante +Que veux−tu que j'y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on +s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent. +La Flèche +Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilanie le plus posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu me +les inclinations fort patibulaires ; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits +commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galante +qui sentent tant soit peu l'échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations +le voler ; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire. +Cléante +Donne−moi un peu ce mémoire, que je le voie encore. +Scène II +Maître Simon, Harpagon, Cléante, La Flèche +Maître Simon +Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en +passera par tout ce que vous en prescrirez. +Harpagon +Mais croyez−vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter ? et savez−vous le nom, les biens et la fam +de celui pour qui vous parlez ? +Maître Simon +Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce n'est que par aventure que l'on m'a adressé à lui ; m +vous serez de toutes choses éclairci par lui−même ; et son homme m'a assuré que vous serez content, qua +vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mè +déjà, et qu'il s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois. +Harpagon +C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque +nous le pouvons. +Maître Simon +Cela s'entend. +La Flèche +Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père. +Cléante +Lui auroit−on appris qui je suis ? et serois−tu pour nous trahir ? +Maître Simon +Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c'étoit céans ? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moin +qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela. Ce sont de +personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble. +Harpagon +Comment ? +Maître Simon +Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé. +Harpagon +Comment, pendard ? c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités ? +Cléante +Comment, mon père ? c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions ? +Harpagon +C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ? +Cléante +C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ? +Harpagon +Oses−tu bien, après cela, paroître devant moi ! +Cléante +Osez−vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ? +Harpagon +N'as−tu point de honte, dis−moi, d'en venir à ces débauches−là ? de te précipiter dans des dépenses +effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs +Cléante +Ne rougissez−vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier +gloire et réputation au desir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus +infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ? +Harpagon +Ote−toi de mes yeux, coquin ! ôte−toi de mes yeux ! +Cléante +Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un +argent dont il n'a que faire ? +Harpagon +Retire−toi, te dis−je, et ne m'échauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m'est u +avis de tenir l'oeil, plus que jamais, sur toutes ses actions. +Scène III +Frosine, Harpagon +Frosine +Monsieur... +Harpagon +Attendez un moment ; je vais revenir vous parler. Il est à propos que je fasse un petit tour à mon argent. +Scène IV +La Flèche, Frosine +La Flèche +L'aventure est tout à fait drôle. Il faut bien qu'il ait quelque part un ample magasin de hardes ; car nous +n'avons rien reconnu au mémoire que nous avons. +Frosine +Hé ! c'est toi, mon pauvre La Flèche ? D'où vient cette rencontre ? +La Flèche +Ah ! ah ! c'est toi, Frosine. Que viens−tu faire ici ? +Frosine +Ce que je fais partout ailleurs : m'entremettre d'affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter du mieu +qu'il m'est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais que dans ce monde il faut vivre d'adresse, e +qu'aux personnes comme moi le Ciel n'a donné d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie. +La Flèche +As−tu quelque négoce avec le patron du logis ? +Frosine +Oui, je traite pour lui quelque petite affaire, dont j'espère une récompense. +La Flèche +De lui ? Ah, ma foi ! tu seras bien fine si tu en tires quelque chose ; et je te donne avis que l'argent céan +est fort cher. +Frosine +Il y a de certains services qui touchent merveilleusement. +La Flèche +Je suis votre valet, et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous le +humains l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n'est point d +service qui pousse sa reconnaissance jusqu'à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l'estime, de la +bienveillance en paroles et de l'amitié tant qu'il vous plaira ; mais de l'argent, point d'affaires. Il n'est rien +plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est un mot pour qui il a tant +d'aversion, qu'il ne dit jamais : Je vous donne, mais : Je vous prête le bon jour. +Frosine +Mon Dieu ! je sais l'art de traire les hommes, j'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs +coeurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles. +La Flèche +Bagatelles ici. Je te défie d'attendrir, du côté de l'argent, l'homme dont il est question. Il est Turc là−dessu +mais d'une turquerie à désespérer tout le monde ; et l'on pourroit crever, qu'il n'en branleroit pas. En un m +il aime l'argent, plus que réputation, qu'honneur et que vertu ; et la vue d'un demandeur lui donne des +convulsions. C'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le coeur, c'est lui arracher les entraille +et si... Mais il revient ; je me retire. +Scène V +Harpagon, Frosine +Harpagon +Tout va comme il faut. Hé bien ! qu'est−ce, Frosine ? +Frosine +Ah ! mon Dieu ! que vous vous portez bien ! et que vous avez là un vrai visage de santé ! +Harpagon +Qui, moi ? +Frosine +Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard. +Harpagon +Tout de bon ? +Frosine +Comment ? vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt−cinq ans qui +sont plus vieux que vous. +Harpagon +Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés. +Frosine +Hé bien ! qu'est−ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C'est la fleur de l'âge cela, et vous entre +maintenant dans la belle saison de l'homme. +Harpagon +Il est vrai ; mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point de mal, que je crois. +Frosine +Vous moquez−vous ? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans. +Harpagon +Tu le crois ! +Frosine +Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez−vous un peu. Oh ! que voilà bien là, entre vos deux +yeux, un signe de longue vie ! +Harpagon +Tu te connois à cela ? +Frosine +Sans doute. Montrez−moi votre main. Ah ! mon Dieu ! quelle ligne de vie ! +Harpagon +Comment ? +Frosine +Ne voyez−vous pas jusqu'où va cette ligne−là ? +Harpagon +Hé bien ! qu'est−ce que cela veut dire ? +Frosine +Par ma foi ! je disois cent ans ; mais vous passerez les six−vingts. +Harpagon +Est−il possible ? +Frosine +Il faudra vous assommer, vous dis−je ; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfan +Harpagon +Tant mieux. Comment va notre affaire ? +Frosine +Faut−il le demander ? et me voit−on mêler de rien dont je ne vienne à bout ? J'ai surtout pour les mariag +un talent merveilleux ; il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen +d'accoupler ; et je crois, si je me l'étois mis en tête, que je marierois le Grand Turc avec la République de +Venise. Il n'y avoit pas sans doute de si grandes difficultés à cette affaire−ci. Comme j'ai commerce chez +elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues de vous, et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conç +pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l'air à sa fenêtre. +Harpagon +Qui a fait réponse... +Frosine +Elle a reçu la proposition avec joie ; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assis +ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée po +cela. +Harpagon +C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serais bien aise qu'elle so +du régale. +Frosine +Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un t +à la foire, pour venir ensuite au soupé. +Harpagon +Hé bien ! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai. +Frosine +Voilà justement son affaire. +Harpagon +Mais, Frosine, as−tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as−tu dit qu'il +falloit qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle−c +Car encore n'épouse−t−on point une fille, sans qu'elle apporte quelque chose. +Frosine +Comment ? c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente. +Harpagon +Douze mille livres de rente ! +Frosine +Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche ; c'est une fille accoutum +à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien +servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une +autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs po +moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni +riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article−là v +plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commu +aux femmes d'aujourd'hui ; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente−et−quarante, vingt mille +francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille fra +en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne +voilà−t−il pas par année vos douze mille francs bien comptés ? +Harpagon +Oui, cela n'est pas mal ; mais ce compte−là n'est rien de réel. +Frosine +Pardonnez−moi. N'est−ce pas quelque chose de réel, que de vous apporter en mariage une grande sobriété +l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ? +Harpagon +C'est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'ir +pas donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose. +Frosine +Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien dont vous se +le maître. +Harpagon +Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; +les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu'u +homme de mon âge ne soit pas de son goût ; et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits +désordres qui ne m'accommoderoient pas. +Frosine +Ah ! que vous la connoissez mal ! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversi +épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards. +Harpagon +Elle ? +Frosine +Oui, elle. Je voudrois que vous l'eussiez entendu parler là−dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un +jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit−elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec un +barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous +plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encor +qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que +cinquante−six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat. +Harpagon +Sur cela seulement ? +Frosine +Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante−six ans ; et surtout, elle est pour les n +qui portent des lunettes. +Harpagon +Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle. +Frosine +Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques +estampes ; mais que pensez−vous que ce soit ? Des Adonis ? des Céphales ? des Pâris ? et des +Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise su +les épaules de son fils. +Harpagon +Cela est admirable ! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de +cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes. +Frosine +Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, +beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux. +Harpagon +Pour moi, je n'y en comprends point ; et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant. +Frosine +Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable ! est−ce avoir le sens commun ? Sont−ce des homm +que de jeunes blondins ? et peut−on s'attacher à ces animaux−là ? +Harpagon +C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés +barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts−de−chausses tout tombants, et leurs estomacs débrai +Frosine +Eh ! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous. Voilà un homme cela. Il y a là de quoi satisfa +à la vue ; et c'est ainsi qu'il faut être fait, et vêtu, pour donner de l'amour. +Harpagon +Tu me trouves bien ? +Frosine +Comment ? vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez−vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se p +pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre, et dégagé comme il faut, et qui ne marq +aucune incommodité. +Harpagon +Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n'y a que ma fluxion, qui me prend de temps en temps. +Frosine +Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser. +Harpagon +Dis−moi un peu : Mariane ne m'a−t−elle point encore vu ? N'a−t−elle point pris garde à moi en passant +Frosine +Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne ; et je +pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui seroit d'avoir un mari comme vous. +Harpagon +Tu as bien fait, et je t'en remercie. +Frosine +J'aurois, Monsieur, une petite prière à vous faire. (Il prend un air sévère.) J'ai un procès que je suis sur le +point de perdre, faute d'un peu d'argent ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si +vous aviez quelque bonté pour moi. (Il reprend un air gai.) Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de +vous voir. Ah ! que vous lui plairez ! et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable +Mais surtout elle sera charmée de votre haut−de−chausses, attaché au pourpoint avec des aiguillettes ; c'e +pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilletté sera pour elle un ragoût merveilleux. +Harpagon +Certes, tu me ravis de me dire cela. +Frosine +(Il reprend son visage sévère.) En vérité, Monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. +suis ruinée, si je le perds ; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires. (Il reprend un air gai.) +voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m'entendre parler de vous. La joie éclatoit dan +yeux, au récit de vos qualités ; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage +entièrement conclu. +Harpagon +Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde. +Frosine +(Il reprend son air sérieux.) Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. C +me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée. +Harpagon +Adieu. Je vais achever mes dépêches. +Frosine +Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin. +Harpagon +Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire. +Frosine +Je ne vous importunerois pas, si je ne m'y voyois forcée par la nécessité. +Harpagon +Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades. +Frosine +Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, Monsieur, le plaisir que... +Harpagon +Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt. +Frosine +Que la fièvre te serre, chien de vilain à tous les diables ! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques ; mai +ne me faut pas pourtant quitter la négociation ; et j'ai l'autre côté, en tout cas, d'où je suis assurée de tirer +bonne récompense. +Acte III +Scène I +Harpagon, Cléante, Elise, Valère, Dame Claude, Maître Jacques, Brindavoine, La Merluche +Harpagon +Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt et règle à chacun son emploi. Approch +dame Claude. Commençons par vous. (Elle tient un balai.) Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous +commets au soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de +peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le soupé, au gouvernement des bouteilles ; et s'il s +écarte quelqu'une et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages. +Maître Jacques +Châtiment politique. +Harpagon +Allez. Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, et de +donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinent +laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'o +vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau. +Maître Jacques +Oui : le vin pur monte à la tête. +La Merluche +Quitterons−nous nos siquenilles, Monsieur ? +Harpagon +Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits. +Brindavoine +Vous savez bien, Monsieur, qu'un des devants de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile +la lampe. +Le Merluche +Et moi, Monsieur, que j'ai mon haut−de−chausses tout troué par derrière, et qu'on me voit, révérence parl +Harpagon +Paix. Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (Harpago +met son chapeau au−devant de son pourpoint, pour montrer à Brindavoine comment il doit faire pour cach +la tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez. Pour vous, ma fille, v +aurez l'oeil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dégât. Cela sied bien aux +filles. Mais cependant préparez−vous à bien recevoir ma maîtresse, qui vous doit venir visiter et vous men +avec elle à la foire. Entendez−vous ce que je vous dis ? +Elise +Oui, mon père. +Harpagon. +Et vous, mon fils le Damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas avise +non plus de lui faire mauvais visage. +Cléante +Moi, mon père, mauvais visage ? Et par quelle raison ? +Harpagon +Mon Dieu ! nous savons le train des enfants dont les pères se remarient, et de quel oeil ils ont coutume de +regarder ce qu'on appelle belle−mère. Mais si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière +fredaine, je vous recommande surtout de régaler d'un bon visage cette personne−là, et de lui faire enfin to +meilleur accueil qu'il vous sera possible. +Cléante +A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle−mè +je mentirois, si je vous le disois ; mais pour ce qui est de la bien recevoir, et de lui faire bon visage, je vo +promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre. +Harpagon +Prenez−y garde au moins. +Cléante +Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre. +Harpagon +Vous ferez sagement. Valère, aide−moi à ceci. Ho çà, maître Jacques, approchez−vous, je vous ai gardé p +le dernier. +Maître Jacques +Est−ce à votre cocher, Monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'au +Harpagon +C'est à tous les deux. +Maître Jacques +Mais à qui des deux le premier ? +Harpagon +Au cuisinier. +Maître Jacques +Attendez donc, s'il vous plaît. +(Il ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.) +Harpagon +Quelle diantre de cérémonie est−ce là ? +Maître Jacques +Vous n'avez qu'à parler. +Harpagon +Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper. +Maître Jacques +Grande merveille ! +Harpagon +Dis−moi un peu, nous feras−tu bonne chère ? +Maître Jacques +Oui, si vous me donnez bien de l'argent. +Harpagon +Que diable, toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : "De l'argent, de l'argent, de +l'argent." Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche : "De l'argent." Toujours parler d'argent. Voilà leur épée d +chevet, de l'argent. +Valère +Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle−là. Voilà une belle merveille que de faire bonne +chère avec bien de l'argent : c'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît +bien autant ; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent. +Maître Jacques +Bonne chère avec peu d'argent ! +Valère +Oui. +Maître Jacques +Par ma foi, Monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon offic +cuisinier : aussi bien vous mêlez−vous céans d'être le factoton. +Harpagon +Taisez−vous. Qu'est−ce qu'il nous faudra ? +Maître Jacques +Voilà Monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent. +Harpagon +Haye ! je veux que tu me répondes. +Maître Jacques +Combien serez−vous de gens à table ? +Harpagon +Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit ; quand il y a à manger pour huit, il y en a bien +pour dix. +Valère +Cela s'entend. +Maître Jacques +Hé bien ! il faudra quatre grands potages, et cinq assiettes. Potages... Entrées... +Harpagon +Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière. +Maître Jacques +Rôt... +Harpagon, en lui mettant la main sur la bouche. +Ah ! traître, tu manges tout mon bien. +Maître Jacques +Entremets... +Harpagon +Encore ? +Valère +Est−ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a−t−il invité des gens pour les +assassiner à force de mangeaille ? Allez−vous−en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux +médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès. +Harpagon +Il a raison. +Valère +Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe−gorge qu'une table remplie de trop de +viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repa +qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. +Harpagon +Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'ai +entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comme +est−ce que tu dis ? +Valère +Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. +Harpagon +Oui. Entends−tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ? +Valère +Je ne me souviens pas maintenant de son nom. +Harpagon +Souviens−toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle. +Valère +Je n'y manquerai pas. Et pour votre soupé, vous n'avez qu'à me laisser faire : je réglerai tout cela comme +faut. +Harpagon +Fais donc. +Maître Jacques +Tant mieux : j'en aurai moins de peine. +Harpagon +Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord : quelque bon haricot bien gras, +avec quelque pâté en pot bien garni de marrons. +Valère +Reposez−vous sur moi. +Harpagon +Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse. +Maître Jacques +Attendez. Ceci s'adresse au cocher. (Il remet sa casaque) Vous dites... +Harpagon +Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tous prêts pour conduire à la foire... +Maître Jacques +Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils +sont sur la litière, les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit fort mal parler ; mais vous leur faites obser +des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux. +Harpagon +Les voilà bien malades : ils ne font rien. +Maître Jacques +Et pour ne faire rien, Monsieur, est−ce qu'il ne faut rien manger ? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres +animaux ; de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le coeur, de les voir ainsi exténués +car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi−même quand je les vois pâti +je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, Monsieur, d'un naturel trop dur, que +n'avoir nulle pitié de son prochain. +Harpagon +Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire. +Maître Jacques +Non, Monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fou +en l'état où ils sont. Comment voudriez−vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîne +eux−mêmes ? +Valère +Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera−t−il ici besoin +pour apprêter le soupé. +Maître Jacques +Soit : j'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne. +Valère +Maître Jacques fait bien le raisonnable. +Maître Jacques +Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire. +Harpagon +Paix ! +Maître Jacques +Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels su +pain et le vin, le bois, le sel, et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enra +de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous ; car enfin je me sens pour vous de l +tendresse, en dépit que j'en aie ; et après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus. +Harpagon +Pourrois−je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ? +Maître Jacques +Oui, Monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point. +Harpagon +Non, en aucune façon. +Maître Jacques +Pardonnez−moi : je sais fort bien que je vous mettrois en colère. +Harpagon +Point du tout : au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi. +Maître Jacques +Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous ; qu'on nous +jette de tous côtés cent brocards à votre sujet ; et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et +chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanach +particuliers, où vous faites doubler les quatre−temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obli +votre monde. L'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps de +étrennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui−là cont +qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de +mouton. Celui−ci, que l'on vous surprit une nuit, en venant dérober vous−même l'avoine de vos chevaux +que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais combien de coups de +bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin voulez−vous que je vous dise ? On ne sauroit aller nulle par +l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces ; vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jam +on ne parle de vous, que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse−mathieu. +Harpagon, en le battant. +Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent. +Maître Jacques +Hé bien ! ne l'avois−je pas deviné ? Vous ne m'avez pas voulu croire : je vous l'avois bien dit que je vou +fâcherois de vous dire la vérité. +Harpagon +Apprenez à parler. +Scène II +Maître Jacques, Valère +Valère +A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise. +Maître Jacques +Morbleu ! Monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance, ce n'est pas votre affaire. Riez de +coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens. +Valère +Ah ! Monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie. +Maître Jacques +Il file doux. Je veux faire le brave et s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. Savez−vou +bien, Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi ? et que si vous m'échauffez la tête, je vous ferai rire d'une +autre sorte ? +(Maître Jacques pousse Valère jusques au bout du théâtre, en le menaçant.) +Valère +Eh ! doucement. +Maître Jacques +Comment, doucement ? Il ne me plaît pas, moi. +Valère +De grâce. +Maître Jacques +Vous êtes un impertinent. +Valère +Monsieur maître Jacques... +Maître Jacques +Il n'y a point de Monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importa +Valère +Comment, un bâton ? +(Valère le fait reculer autant qu'il l'a fait.) +Maître Jacques +Eh ! je ne parle pas de cela. +Valère +Savez−vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous−même ? +Maître Jacques +Je n'en doute pas. +Valère +Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier ? +Maître Jacques +Je le sais bien. +Valère +Et que vous ne me connoissez pas encore. +Maître Jacques +Pardonnez−moi. +Valère +Vous me rosserez, dites−vous ? +Maître Jacques +Je le disois en raillant. +Valère +Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie. (Il lui donne des coups de bâton.) Apprenez que vous ê +un mauvais railleur. +Maître Jacques +Peste soit la sincérité ! c'est un mauvais métier. Désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe +encore pour mon maître ; il a quelque droit de me battre ; mais pour ce Monsieur l'intendant, je m'en +vengerai si je puis. +Scène III +Frosine, Mariane, Maître Jacques +Frosine +Savez−vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ? +Maître Jacques +Oui vraiment il y est, je ne le sais que trop. +Frosine +Dites−lui, je vous prie, que nous sommes ici. +Scène IV +Mariane, Frosine +Mariane +Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état ! et s'il faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue +Frosine +Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ? +Mariane +Hélas ! me le demandez−vous ? et ne vous figurez−vous point les alarmes d'une personne toute prête à v +le supplice où l'on veut l'attacher ? +Frosine +Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser +je connois à votre mine que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit. +Mariane +Oui, c'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu'il a rendue +chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon âme. +Frosine +Mais avez−vous su quel il est ? +Mariane +Non, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu'il est fait d'un air à se faire aimer ; que si l'on pouvoit me +les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu'un autre ; et qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver +tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner. +Frosine +Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux +comme des rats ; et il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. +vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu'il y a quelques petits +dégoûts à essuyer avec un tel époux ; mais cela n'est pas pour durer, et sa mort, croyez−moi, vous mettra +bientôt en état d'en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses. +Mariane +Mon Dieu ! Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le +trépas de quelqu'un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons. +Frosine +Vous moquez−vous ? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être +un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois. Le voici en propre +personne. +Mariane +Ah ! Frosine, quelle figure ! +Scène V +Harpagon, Frosine, Mariane +Harpagon +Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez l +yeux, sont assez visibles d'eux−mêmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais enf +c'est avec des lunettes qu'on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un +astre le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me +semble, aucune joie de me voir. +Frosine +C'est qu'elle est encore toute surprise ; et puis les filles ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles +dans l'âme. +Harpagon +Tu as raison. Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer. +Scène VI +Elise, Harpagon, Mariane, Frosine +Mariane +Je m'acquitte bien tard, Madame, d'une telle visite. +Elise +Vous avez fait, Madame, ce que je devois faire, et c'étoit à moi de vous prévenir. +Harpagon +Vous voyez qu'elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours. +Mariane, bas à Frosine. +Oh ! l'homme déplaisant ! +Harpagon +Que dit la belle ? +Frosine +Qu'elle vous trouve admirable. +Harpagon +C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne. +Mariane, à part. +Quel animal ! +Harpagon +Je vous suis trop obligé de ces sentiments. +Mariane, à part. +Je n'y puis plus tenir. +Harpagon +Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence. +Mariane, à part, à Frosine. +Ah ! Frosine, quelle rencontre ! C'est justement celui dont je t'ai parlé. +Frosine, à Mariane. +L'aventure est merveilleuse. +Harpagon +Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants, mais je serai bientôt défait et de l'un et de +l'autre. +Scène VII +Cléante, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine +Cléante +Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute je ne m'attendois pas ; et mon père ne m +pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé. +Mariane +Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue qui m'a surprise autant que vous ; et je n'étois +point préparée à une pareille aventure. +Cléante +Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie q +l'honneur de vous voir ; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vo +pourriez être de devenir ma belle−mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et c' +un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques−un +mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c'est un mariage, Madame +vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je su +comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon +père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point. +Harpagon +Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire ! +Mariane +Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la +répugnance à me voir votre belle−mère, je n'en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau−fils. N +croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée +vous causer du déplaisir ; et si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole q +je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine. +Harpagon +Elle a raison ; à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de +l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit. +Mariane +Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir de +m'expliquer ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et, s'il avoit parlé d'autre fa +je l'en estimerois bien moins. +Harpagon +C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous +verrez qu'il changera de sentiments. +Cléante +Non, mon père, je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment Madame de le croire. +Harpagon +Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort. +Cléante +Voulez−vous que je trahisse mon coeur ? +Harpagon +Encore ? Avez−vous envie de changer de discours ? +Cléante +Hé bien ! puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la plac +mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conç +rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je +préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder e +mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute mon ambition ; il n'y a rien que je +sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants... +Harpagon +Doucement, mon fils, s'il vous plaît. +Cléante +C'est un compliment que je fais pour vous à Madame. +Harpagon +Mon Dieu ! j'ai une langue pour m'expliquer moi−même, et je n'ai pas besoin d'un procureur comme vou +Allons, donnez des siéges. +Frosine +Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps +ensuite de vous entretenir. +Harpagon +Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous +donner un peu de collation avant que de partir. +Cléante +J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et +confitures, que j'ai envoyé querir de votre part. +Harpagon, bas à Valère. +Valère ! +Valère, à Harpagon. +Il a perdu le sens. +Cléante +Est−ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lu +plaît. +Mariane +C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire. +Cléante +Avez−vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ? +Mariane +Il est vrai qu'il brille beaucoup. +Cléante +(Il l'ôte du doigt de son père et le donne à Mariane.) +Il faut que vous le voyiez de près. +Mariane +Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux. +Cléante +(Il se met au−devant de Mariane, qui le veut rendre.) +Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon père vous a fait. +Harpagon +Moi ? +Cléante +N'est−il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame le garde pour l'amour de vous ? +Harpagon, à part, à son fils. +Comment ? +Cléante +Belle demande ! Il me fais signe de vous le faire accepter. +Mariane +Je ne veux point... +Cléante +Vous moquez−vous ? Il n'a garde de le reprendre. +Harpagon, à part. +J'enrage ! +Mariane +Ce seroit... +Cléante, en empêchant toujours Mariane de rendre la bague. +Non, vous dis−je, c'est l'offenser. +Mariane +De grâce... +Cléante +Point du tout. +Harpagon, à part. +Peste soit... +Cléante +Le voilà qui se scandalise de votre refus. +Harpagon, bas, à son fils. +Ah ! traître ! +Cléante +Vous voyez qu'il se désespère. +Harpagon, bas, à son fils, en le menaçant. +Bourreau que tu es ! +Cléante +Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à la garder ; mais elle est obstinée. +Harpagon, bas, à son fils, avec emportement. +Pendard ! +Cléante +Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle. +Harpagon, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces. +Le coquin ! +Cléante +Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne résistez point davantage. +Frosine +Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut. +Mariane +Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la +rendre. +Scène VIII +Harpagon, Mariane, Frosine, Cléante, Brindavoine, Elise +Brindavoine +Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler. +Harpagon +Dis−lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois. +Brindavoine +Il dit qu'il vous apporte de l'argent. +Harpagon +Je vous demande pardon. Je reviens tout à l'heure. +Scène IX +Harpagon, Mariane, Cléante, Elise, Frosine, La Merluche +La Merluche +(Il vient en courant, et fait tomber Harpagon.) +Monsieur... +Harpagon +Ah ! je suis mort. +Cléante +Qu'est−ce, mon père ? vous êtes−vous fait mal ? +Harpagon +Le traître assurément a reçu de l'argent de mes débiteurs, pour me faire rompre le cou. +Valère +Cela ne sera rien. +La Merluche +Monsieur, je vous demande pardon, je croyois bien faire d'accourir vite. +Harpagon +Que viens−tu faire ici, bourreau ? +La Merluche +Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés. +Harpagon +Qu'on les mène promptement chez le maréchal. +Cléante +En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire +Madame dans le jardin, où je ferai porter la collation. +Harpagon +Valère, aie un peu l'oeil à tout cela ; et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour +renvoyer au marchand. +Valère +C'est assez. +Harpagon +O fils impertinent, as−tu envie de me ruiner ? +Acte IV +Scène I +Cléante, Mariane, Elise, Frosine +Cléante +Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvo +parler librement. +Elise +Oui, Madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les +déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses ; et c'est ; je vous assure avec une tendresse +extrême que je m'intéresse à votre aventure. +Mariane +C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, +Madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune. +Frosine +Vous êtes, par ma foi ! de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie d +votre affaire. Je vous aurois sans doute détourné cette inquiétude, et n'aurois point amené les choses où l'o +voit qu'elles sont. +Cléante +Que veux−tu ? C'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions so +les vôtres ? +Mariane +Hélas ! suis−je en pouvoir de faire des résolutions ? Et dans la dépendance où je me vois, puis−je former +que des souhaits ? +Cléante +Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point +secourable bonté ? point d'affection agissante ? +Mariane +Que saurois−je vous dire ? Mettez−vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez +vous−même : je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce q +peut m'être permis par l'honneur et la bienséance. +Cléante +Hélas ! où me réduisez−vous, que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiment +d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance. +Mariane +Mais que voulez−vous que je fasse ? Quand je pourrois passer sur quantité d'égards où notre sexe est obl +j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne sauroi +me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle, employez tous vos soins à gagner son +esprit : vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence, et s'il ne tient qu'à +déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi−même de tout ce que je sens pour +vous. +Cléante +Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois−tu nous servir ? +Frosine +Par ma foi ! faut−il demander ? je le voudrois de tout mon coeur. Vous savez que de mon naturel je suis +assez humaine ; le Ciel ne m'a point fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits +services, quand je vois des gens qui s'entre−aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions−nous f +à ceci ? +Cléante +Songe un peu, je te prie. +Mariane +Ouvre−nous des lumières. +Elise +Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait. +Frosine +Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable, et peut−être pourroit−on l +gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. Mais le mal que j'y trouve, c'es +que votre père est votre père. +Cléante +Cela s'entend. +Frosine +Je veux dire qu'il conservera du dépit, si l'on montre qu'on le refuse ; et qu'il ne sera point d'humeur ensu +donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui−même, et tâ +par quelque moyen de le dégoûter de votre personne. +Cléante +Tu as raison... +Frosine +Oui, j'ai raison ; je le sais bien. C'est là ce qu'il faudroit ; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les +moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez b +pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marqui +ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j'aurois assez d'adresse pour faire accroire +votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; +qu'elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout so +bien par contrat de mariage ; et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition ; car enfin il vou +aime fort, je le sais ; mais il aime un peu plus l'argent ; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois +consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair a +effets de notre marquise. +Cléante +Tout cela est fort bien pensé. +Frosine +Laissez−moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies, qui sera notre fait. +Cléante +Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, +commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariag +Faites−y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible ; servez−vous de tout le +pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous ; déployez sans réserve les grâces +éloquentes, les charmes tout−puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche ; et n'oub +rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je sui +persuadé qu'on ne sauroit rien refuser. +Mariane +J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose. +Scène II +Harpagon, Cléante, Mariane, Elise, Frosine +Harpagon +Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle−mère, et sa prétendue belle−mère ne s'en défend pas +fort. Y auroit−il quelque mystère là−dessous ? +Elise +Voilà mon père. +Harpagon +Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il vous plaira. +Cléante +Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire. +Harpagon +Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules ; et j'ai besoin de vous. +Scène III +Harpagon, Cléante +Harpagon +O çà, intérêt de belle−mère à part, que te semble à toi de cette personne ? +Cléante +Ce qui m'en semble ? +Harpagon +Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ? +Cléante +La, la. +Harpagon +Mais encore ? +Cléante +A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avois crue. Son air est de franche +coquette ; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez p +que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car belle−mère pour belle−mère, j'aime autant celle−là qu +autre. +Harpagon +Tu lui disois tantôt pourtant... +Cléante +Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'étoit pour vous plaire. +Harpagon +Si bien donc que tu n'aurois pas d'inclination pour elle ? +Cléante +Moi ? point du tout. +Harpagon +J'en suis fâché ; car cela rompt une pensée qui m'étoit venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflex +sur mon âge ; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette +considération m'en faisoit quitter le dessein ; et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engag +de parole, je te l'aurois donnée, sans l'aversion que tu témoignes. +Cléante +A moi ? +Harpagon +A toi. +Cléante +En mariage ? +Harpagon +En mariage. +Cléante +Ecoutez : il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résou +à l'épouser, si vous voulez. +Harpagon +Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne veux point forcer ton inclination. +Cléante +Pardonnez−moi, je me ferai cet effort pour l'amour de vous. +Harpagon +Non, non ; un mariage ne sauroit être heureux où l'inclination n'est pas. +Cléante +C'est une chose, mon père, qui peut−être viendra ensuite ; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du +mariage. +Harpagon +Non : du côté de l'homme, on ne doit point risquer l'affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai gard +de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure : je te l'aurois fait épou +au lieu de moi ; mais cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi−même. +Cléante +Hé bien ! mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler n +secret. La vérité est que je l'aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoi +tantôt de vous la demander pour femme ; et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments, e +crainte de vous déplaire. +Harpagon +Lui avez−vous rendu visite ? +Cléante +Oui, mon père. +Harpagon +Beaucoup de fois ? +Cléante +Assez, pour le temps qu'il y a. +Harpagon +Vous a−t−on bien reçu ? +Cléante +Fort bien, mais sans savoir qui j'étois ; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane. +Harpagon +Lui avez−vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l'épouser ? +Cléante +Sans doute ; et même j'en avois fait à sa mère quelque peu d'ouverture. +Harpagon +A−t−elle écouté, pour sa fille, votre proposition ? +Cléante +Oui, fort civilement. +Harpagon +Et la fille correspond−elle fort à votre amour ? +Cléante +Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi. +Harpagon +Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. Oh sus ! mon fils, +savez−vous ce qu'il y a ? c'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre amour ; à cesser +toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi ; et à vous marier dans peu avec ce +qu'on vous destine. +Cléante +Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez ! Hé bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous +déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour Mariane, qu'il n'y a point d'extrémité où je n +m'abandonne pour vous disputer sa conquête, et que si vous avez pour vous le consentement d'une mère, +j'aurai d'autres secours peut−être qui combattront pour moi. +Harpagon +Comment, pendard ? tu as l'audace d'aller sur mes brisées ? +Cléante +C'est vous qui allez sur les miennes ; et je suis le premier en date. +Harpagon +Ne suis−je pas ton père ? et ne me dois−tu pas respect ! +Cléante +Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères ; et l'amour ne connoît +personne. +Harpagon +Je te ferai bien me connoître, avec de bons coups de bâton. +Cléante +Toutes vos menaces ne font rien. +Harpagon +Tu renonceras à Mariane. +Cléante +Point du tout. +Harpagon +Donnez−moi un bâton tout à l'heure. +Scène IV +Maître Jacques, Harpagon, Cléante +Maître Jacques +Eh, eh, eh, Messieurs, qu'est−ce ci ? à quoi songez−vous ? +Cléante +Je me moque de cela. +Maître Jacques +Ah ! Monsieur, doucement. +Harpagon +Me parler avec cette impudence ! +Maître Jacques +Ah ! Monsieur, de grâce. +Cléante +Je n'en démordrai point. +Maître Jacques +Hé quoi ? à votre père ? +Harpagon +Laisse−moi faire. +Maître Jacques +Hé quoi ? à votre fils ? Encore passe pour moi. +Harpagon +Je te veux faire toi−même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison. +Maître Jacques +J'y consens. Eloignez−vous un peu. +Harpagon +J'aime une fille, que je veux épouser ; et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre ma +mes ordres. +Maître Jacques +Ah ! il a tort. +Harpagon +N'est−ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit +pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations ? +Maître Jacques +Vous avez raison. Laissez−moi lui parler, et demeurez là. +(Il vient trouver Cléante à l'autre bout du théâtre.) +Cléante +Hé bien ! oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point ; il ne m'importe qui ce soit ; et je ve +bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend. +Maître Jacques +C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. +Cléante +Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes voeux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et m +père s'avise de venir troubler notre amour par la demande qu'il en fait faire. +Maître Jacques +Il a tort assurément. +Cléante +N'a−t−il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? lui sied−il bien d'être encore amoureux ? et ne +devroit−il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ? +Maître Jacques +Vous avez raison, il se moque. Laissez−moi lui dire deux mots. (Il revient à Harpagon.) Hé bien ! votre f +n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il +s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plair +pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage do +ait lieu d'être content. +Harpagon +Ah ! dis−lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi ; et que, hors +Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra. +Maître Jacques. Il va au fils. +Laissez−moi faire. Hé bien ! votre père n'est pas si déraisonnable que vous le faites ; et il m'a témoigné q +ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère ; qu'il n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et q +sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la +douceur, et lui rendre les déférences, les respects, et les soumissions qu'un fils doit à son père. +Cléante +Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis d +tous les hommes ; et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés. +Maître Jacques +Cela est fait. Il consent à ce que vous dites. +Harpagon +Voilà qui va le mieux du monde. +Maître Jacques +Tout est conclu. Il est content de vos promesses. +Cléante +Le Ciel en soit loué ! +Maître Jacques +Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble : vous voilà d'accord maintenant ; et vous alliez vous querel +faute de vous entendre. +Cléante +Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie. +Maître Jacques +Il n'y a pas de quoi, Monsieur. +Harpagon +Tu m'a fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure. +(Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire à maître Jacques qu'il va lui donner quelque chose.) +Maître Jacques +Je vous baise les mains. +Scène V +Cléante, Harpagon +Cléante +Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paroître. +Harpagon +Cela n'est rien. +Cléante +Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. +Harpagon +Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable. +Cléante +Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute ! +Harpagon +On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu'ils rentrent dans leur devoir. +Cléante +Quoi ? ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ? +Harpagon +C'est une chose où tu m'obliges par la soumission et le respect où tu te ranges. +Cléante +Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon coeur le souvenir de vos +bontés. +Harpagon +Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu n'obtiennes. +Cléante +Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien ; et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane. +Harpagon +Comment ? +Cléante +Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous av +de m'accorder Mariane. +Harpagon +Qui est−ce qui parle de t'accorder Mariane ? +Cléante +Vous, mon père. +Harpagon +Moi ! +Cléante +Sans doute. +Harpagon +Comment ? C'est toi qui as promis d'y renoncer. +Cléante +Moi, y renoncer ? +Harpagon +Oui. +Cléante +Point du tout. +Harpagon +Tu ne t'es pas départi d'y prétendre ? +Cléante +Au contraire, j'y suis porté plus que jamais. +Harpagon +Quoi ? pendard, derechef ? +Cléante +Rien ne me peut changer. +Harpagon +Laisse−moi faire, traître. +Cléante +Faites tout ce qu'il vous plaira. +Harpagon +Je te défends de me jamais voir. +Cléante +A la bonne heure. +Harpagon +Je t'abandonne. +Cléante +Abandonnez. +Harpagon +Je te renonce pour mon fils. +Cléante +Soit. +Harpagon +Je te déshérite. +Cléante +Tout ce que vous voudrez. +Harpagon +Et je te donne ma malédiction. +Cléante +Je n'ai que faire de vos dons. +Scène VI +La Flèche, Cléante +La Flèche, sortant du jardin, avec une cassette. +Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos ! suivez−moi vite. +Cléante +Qu'y a−t−il ? +La Flèche +Suivez−moi, vous dis−je : nous sommes bien. +Cléante. +Comment ? +La Flèche +Voici votre affaire. +Cléante +Quoi ? +La Flèche +J'ai guigné ceci tout le jour. +Cléante +Qu'est−ce que c'est ? +La Flèche +Le trésor de votre père, que j'ai attrapé. +Cléante +Comment as−tu fait ? +La Flèche +Vous saurez tout. Sauvons−nous, je l'entends crier. +Scène VII +Harpagon +(Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.) +Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, o +m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut−ce être ? Qu'est−il devenu ? Où est−il ? Où se +cache−t−il ? Que ferai−je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est−il point là ? N'est−il +point ici ? Qui est−ce ? Arrête. Rends−moi mon argent, coquin... (Il se prend lui−même le bras.) Ah ! c' +moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, +mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon suppor +ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est +impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a−t−il +personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh +que dites−vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin o +ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux al +querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi +aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tou +me semble mon voleur. Eh ! de quoi est−ce qu'on parle là ? De celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait−on +haut ? Est−ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'o +m'en dise. N'est−il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu' +ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des ju +des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon +argent, je me pendrai moi−même après. +Acte V +Scène I +Harpagon, Le Commissaire, son Clerc +Le Commissaire +Laissez−moi faire : je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvr +des vols ; et je voudrois avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes. +Harpagon +Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main ; et si l'on ne me fait retrouver mon arg +je demanderai justice de la justice. +Le Commissaire +Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avoit dans cette cassette... ? +Harpagon +Dix mille écus bien comptés. +Le Commissaire +Dix mille écus ! +Harpagon +Dix mille écus. +Le Commissaire +Le vol est considérable. +Harpagon +Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énormité de ce crime ; et s'il demeure impuni, les choses les p +sacrées ne sont plus en sûreté. +Le Commissaire +En quelles espèces étoit cette somme ? +Harpagon +En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes. +Le Commissaire +Qui soupçonnez−vous de ce vol ? +Harpagon +Tout le monde ; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs. +Le Commissaire +Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tâcher doucement d'attraper quelques preuves, afin +procéder après par la rigueur au recouvrement des deniers qui vous ont été pris. +Scène II +Maître Jacques, Harpagon, Le Commissaire, Son Clerc +Maître Jacques, au bout du théâtre, en se retournant du côté dont il sort. +Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorge tout à l'heure ; qu'on me lui fasse griller les pieds, qu'on me le me +dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher. +Harpagon +Qui ? celui qui m'a dérobé ? +Maître Jacques +Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder à ma +fantaisie. +Harpagon +Il n'est pas question de cela ; et voilà Monsieur, à qui il faut parler d'autre chose. +Le Commissaire +Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur. +Maître Jacques +Monsieur est de votre soupé ? +Le Commissaire +Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître. +Maître Jacques +Ma foi ! Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possib +Harpagon +Ce n'est pas l�� l'affaire. +Maître Jacques +Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c'est la faute de Monsieur notre intendant, qui m' +rogné les ailes avec les ciseaux de son économie. +Harpagon +Traître, il s'agit d'autre chose que de souper ; et je veux que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m +pris. +Maître Jacques +On vous a pris de l'argent ? +Harpagon +Oui, coquin ; et je m'en vais te pendre, si tu ne me le rends. +Le Commissaire +Mon Dieu ! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il est honnête homme, et que sans se faire mettre e +prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne +vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd'h +son argent, et il n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire. +Maître Jacques, à part. +Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant : depuis qu'il est entré céans, il est le +favori, on n'écoute que ses conseils, et j'ai aussi sur le coeur les coups de bâton de tantôt. +Harpagon +Qu'as−tu à ruminer ? +Le Commissaire +Laissez−le faire : il se prépare à vous contenter, et je vous ai bien dit qu'il étoit honnête homme. +Maître Jacques +Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c'est Monsieur votre cher intendant qui +fait le coup. +Harpagon +Valère ? +Maître Jacques +Oui. +Harpagon +Lui, qui me paroît si fidèle ? +Maître Jacques +Lui−même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé. +Harpagon +Et sur quoi le crois−tu ? +Maître Jacques +Sur quoi ? +Harpagon +Oui. +Maître Jacques +Je le crois... sur ce que je le crois. +Le Commissaire +Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez. +Harpagon +L'as−tu vu rôder autour du lieu où j'avois mis mon argent ? +Maître Jacques +Oui, vraiment. Où étoit−il votre argent ? +Harpagon +Dans le jardin. +Maître Jacques +Justement : je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est−ce que cet argent étoit ? +Harpagon +Dans une cassette. +Maître Jacques +Voilà l'affaire : je lui ai vu une cassette. +Harpagon +Et cette cassette, comment est−elle faite ? Je verrai bien si c'est la mienne. +Maître Jacques +Comment elle est faite ? +Harpagon +Oui. +Maître Jacques +Elle est faite... elle est faite comme une cassette. +Le Commissaire +Cela s'entend. Mais dépeignez−la un peu, pour voir. +Maître Jacques +C'est une grande cassette. +Harpagon +Celle qu'on m'a volée est petite. +Maître Jacques +Eh ! oui, elle est petite, si on le veut prendre par là ; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient. +Le Commissaire +Et de quelle couleur est−elle ? +Maître Jacques +De quelle couleur ? +Le Commissaire +Oui. +Maître Jacques +Elle est de couleur... là, d'une certaine couleur... Ne sauriez−vous m'aider à dire ? +Harpagon +Euh ? +Maître Jacques +N'est−elle pas rouge ? +Harpagon +Non, grise. +Maître Jacques +Eh ! oui, gris−rouge : c'est ce que je voulois dire. +Harpagon +Il n'y a point de doute : c'est elle assurément. Ecrivez, Monsieur, écrivez sa déposition. Ciel ! à qui +désormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien ; et je crois après cela que je suis homme à me voler +moi−même. +Maître Jacques +Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire au moins que c'est moi qui vous ai découvert cela. +Scène III +Valère, Harpagon, le Commissaire, Son Clerc, Maître Jacques +Harpagon +Approche : viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus horrible qui jamais ait été commis. +Valère +Que voulez−vous, Monsieur ? +Harpagon +Comment, traître, tu ne rougis pas de ton crime ? +Valère +De quel crime voulez−vous donc parler ? +Harpagon +De quel crime je veux parler, infâme ! comme si tu ne savois pas ce que je veux dire. C'est en vain que tu +prétendrois de le déguiser : l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment abuser ain +de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir ? pour me jouer un tour de cette nature ? +Valère +Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours et vous nier la chose. +Maître Jacques +Oh ! oh ! aurois−je deviné sans y penser ? +Valère +C'étoit mon dessein de vous en parler, et je voulois attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais +puisqu'il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir bien entendre mes raisons. +Harpagon +Et quelles belles raisons peux−tu me donner, voleur infâme ? +Valère +Ah ! Monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j'ai commis une offense envers vous ; mais, ap +tout, ma faute est pardonnable. +Harpagon +Comment, pardonnable ? Un guet−apens ? un assassinat de la sorte ? +Valère +De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas si gra +que vous le faites. +Harpagon +Le mal n'est pas si grand que je le fais ! Quoi ? mon sang, mes entrailles, pendard ? +Valère +Votre sang, Monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point fair +tort, et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer. +Harpagon +C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi. +Valère +Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait. +Harpagon +Il n'est pas question d'honneur là dedans. Mais, dis−moi, qui t'a porté à cette action ? +Valère +Hélas ! me le demandez−vous ? +Harpagon +Oui, vraiment, je te le demande. +Valère +Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire : l'Amour. +Harpagon +L'Amour ? +Valère +Oui. +Harpagon +Bel amour, bel amour, ma foi ! l'amour de mes louis d'or. +Valère +Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté ; ce n'est pas cela qui m'a ébloui, et je prote +de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai. +Harpagon +Non ferai, de par tous les diables ! je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir +vol qu'il m'a fait ! +Valère +Appelez−vous cela un vol ? +Harpagon +Si je l'appelle un vol ? Un trésor comme celui−là ! +Valère +C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que +me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes ; et pour bien faire, il faut que vou +me l'accordiez. +Harpagon +Je n'en ferai rien. Qu'est−ce à dire cela ? +Valère +Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner. +Harpagon +Le serment est admirable, et la promesse plaisante ! +Valère +Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à jamais. +Harpagon +Je vous empêcherai bien, je vous assure. +Valère +Rien que la mort ne nous peut séparer. +Harpagon +C'est être bien endiablé après mon argent. +Valère +Je vous ai déjà dit, Monsieur, que ce n'étoit point l'intérêt qui m'avoit poussé à faire ce que j'ai fait. Mon +coeur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution. +Harpagon +Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon bien ; mais j'y donnerai bon ordre ; et la +justice, pendard effronté, me va faire raison de tout. +Valère +Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu'il vous plaira ; m +je vous prie de croire, au moins, que, s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fil +en tout ceci n'est aucunement coupable. +Harpagon +Je le crois bien, vraiment ; il seroit fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoi +mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enlevée. +Valère +Moi ? je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez vous. +Harpagon +O ma chère cassette ! Elle n'est point sortie de ma maison ? +Valère +Non, Monsieur +Harpagon +Hé ! dis−moi donc un peu : tu n'y as point touché ? +Valère +Moi, y toucher ? Ah ! vous lui faites tort, aussi bien qu'à moi ; et c'est d'une ardeur toute pure et +respectueuse que j'ai brûlé pour elle. +Harpagon +Brûlé pour ma cassette ! +Valère +J'aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paroître aucune pensée offensante : elle est trop sage et trop +honnête pour cela. +Harpagon +Ma cassette trop honnête ! +Valère +Tous mes desirs se sont bornés à jouir de sa vue ; et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux +yeux m'ont inspirée. +Harpagon +Les beaux yeux de ma cassette ! Il parle d'elle comme un amant d'une maîtresse. +Valère +Dame Claude, Monsieur, sait la vérité de cette aventure, et elle vous peut rendre témoignage... +Harpagon +Quoi ? ma servante est complice de l'affaire ? +Valère +Oui, Monsieur, elle a été témoin de notre engagement ; et c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamm +qu'elle m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne. +Harpagon +Eh ? Est−ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? Que nous brouilles−tu ici de ma fille ? +Valère +Je dis, Monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que vouloit mon +amour. +Harpagon +La pudeur de qui ? +Valère +De votre fille ; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une +promesse de mariage. +Harpagon +Ma fille t'a signé une promesse de mariage ! +Valère +Oui, Monsieur, comme de ma part je lui en ai signé une. +Harpagon +O Ciel ! autre disgrâce ! +Maître Jacques +Ecrivez, Monsieur, écrivez. +Harpagon +Rengrégement de mal ! surcroît de désespoir ! Allons, Monsieur, faites le dû de votre charge, et +dressez−lui−moi son procès, comme larron, et comme suborneur. +Valère +Ce sont des noms qui ne me sont point dus ; et quand on saura qui je suis... +Scène IV +Elise, Mariane, Frosine, Harpagon, Valère, Maître Jacques, Le Commissaire, Son Clerc +Harpagon +Ah ! fille scélérate ! fille indigne d'un père comme moi ! c'est ainsi que tu pratiques les leçons que je t'a +données ? Tu te laisses prendre d'amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon +consentement ? Mais vous serez trompés l'un et l'autre. Quatre bonnes murailles me répondront de ta +conduite ; et une bonne potence me fera raison de ton audace. +Valère +Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire ; et l'on m'écoutera, au moins, avant que de me condam +Harpagon +Je me suis abusé de dire une potence, et tu seras roué tout vif. +Elise, à genoux devant son père. +Ah ! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n'allez point pousser les chos +dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvemen +de votre passion, et donnez−vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieu +voir celui dont vous vous offensez : il est tout autre que vos yeux ne le jugent ; et vous trouverez moins +étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que sans lui vous ne m'auriez plus il y a longtemp +Oui, mon père, c'est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l'eau, et à qui +vous devez la vie de cette même fille dont... +Harpagon +Tout cela n'est rien ; et il valoit bien mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait. +Elise +Mon père, je vous conjure, par l'amour paternel, de me... +Harpagon +Non, non, je ne veux rien entendre ; et il faut que la justice fasse son devoir. +Maître Jacques +Tu me payeras mes coups de bâton. +Frosine +Voici un étrange embarras. +Scène V +Anselme, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine, Valère, Maître Jacques, le Commissaire, Son Clerc +Anselme +Qu'est−ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout ému. +Harpagon +Ah ! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et +désordre au contrat que vous venez faire ? On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur ; e +voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre +domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille. +Valère +Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias ? +Harpagon +Oui, ils se sont donné l'un et l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme +c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous ven +de son insolence. +Anselme +Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un coeur qui se seroit donné +mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres. +Harpagon +Voilà Monsieur qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de so +office. Chargez−le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles. +Valère +Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille ; et le supplice où vous +croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis... +Harpagon +Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que d +ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre q +s'avisent de prendre. +Valère +Sachez que j'ai le coeur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Napl +peut rendre témoignage de ma naissance. +Anselme +Tout beau ! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; et vous par +devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous fere +Valère, en mettant fièrement son chapeau. +Je ne suis point homme à rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui étoit Dom Thomas +d'Alburcy. +Anselme +Sans doute, je le sais ; et peu de gens l'ont connu mieux que moi. +Harpagon +Je ne me soucie ni de Dom Thomas ni de Dom Martin. +Anselme +De grâce, laissez−le parler, nous verrons ce qu'il en veut dire. +Valère +Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour. +Anselme +Lui ? +Valère +Oui. +Anselme +Allez ; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux réussir, et ne prétende +pas vous sauver sous cette imposture. +Valère +Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture ; et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier. +Anselme +Quoi ? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d'Alburcy ? +Valère +Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit. +Anselme +L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme +dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles +persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles +Valère +Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sa +de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celui qui vous parle ; apprenez que le +capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ; qu'il me fit élever comme son propr +fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable ; que j'ai su depuis peu que mon +père n'étoit point mort, comme je l'avois toujours cru ; que passant ici pour l'aller chercher, une aventure, +le Ciel concertée, me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés ; et que +violence de mon amour, et les sévérités de son père, me firent prendre la résolution de m'introduire dans s +logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents. +Anselme +Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fab +que vous ayez bâtie sur une vérité ? +Valère +Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit +mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage. +Mariane +Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fa +connoître clairement que vous êtes mon frère. +Valère +Vous ma soeur ? +Mariane +Oui. Mon coeur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez +ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce +triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté ; et ce furent des corsaires q +nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureu +fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien ven +sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser +quelques malheureux restes d'une succession qu'on avoit déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de +parents, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante. +Anselme +O Ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire de +miracles ! Embrassez−moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père. +Valère +Vous êtes notre père ? +Mariane +C'est vous que ma mère a tant pleuré ? +Anselme +Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l'arge +qu'il portoit, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyag +chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de +sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples, m'a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver +moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloig +les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses. +Harpagon +C'est là votre fils ? +Anselme +Oui. +Harpagon +Je vous prends à partie, pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés. +Anselme +Lui, vous avoir volé ? +Harpagon +Lui−même. +Valère +Qui vous dit cela ? +Harpagon +Maître Jacques. +Valère +C'est toi qui le dis ? +Maître Jacques +Vous voyez que je ne dis rien. +Harpagon +Oui : voilà Monsieur le Commissaire qui a reçu sa déposition. +Valère +Pouvez−vous me croire capable d'une action si lâche ? +Harpagon +Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent. +Scène VI +Cléante, Valère, Mariane, Elise, Frosine, Harpagon, Anselme, Maître Jacques, La Flèche, Le commissaire +Son Clerc +Cléante +Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, +viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vou +sera rendu. +Harpagon +Où est−il ? +Cléante +Ne vous en mettez point en peine : il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vo +de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane ; ou de perdr +votre cassette. +Harpagon +N'en a−t−on rien ôté ? +Cléante +Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à ce +de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux. +Mariane +Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un frère que vous +voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m'obtenir. +Anselme +Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos voeux. Seigneur Harpagon, vo +jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous fai +point dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée. +Harpagon +Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette. +Cléante +Vous la verrez saine et entière. +Harpagon +Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants. +Anselme +Hé bien ! j'en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point. +Harpagon +Vous obligerez−vous à faire tous les frais de ces deux mariages ? +Anselme +Oui, je m'y oblige ; êtes−vous satisfait ? +Harpagon +Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit. +Anselme +D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente. +Le Commissaire +Holà ! Messieurs, holà ! tout doucement, s'il vous plaît : qui me payera mes écritures ? +Harpagon +Nous n'avons que faire de vos écritures. +Le Commissaire +Oui ! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien. +Harpagon +Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre. +Maître Jacques +Hélas ! comment faut−il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pend +pour mentir. +Anselme +Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture. +Harpagon +Vous payerez donc le Commissaire ? +Anselme +Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère. +Harpagon +Et moi, voir ma chère cassette. +Monsieur de Pourceaugnac +Comédie−Ballet +Faite à Chambord, pour le divertissement du roi, au mois de septembre 1669, et représentée en public à P +pour la première fois, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 15e novembre de la même année 1669, par la Tro +du Roi +Personnages +M. de Pourceaugnac. +Oronte. +Julie, fille d'Oronte. +Nérine, femme d'intrigue. +Lucette, feinte Gasconne. +Eraste, amant de Julie. +Sbrigani, Napolitain, homme d'intrigue. +Premier Médecin. +Second Médecin. +L'Apothicaire. +Un Paysan. +Une Paysanne. +Premier Musicien. +Second Musicien. +Premier Avocat. +Second Avocat. +Premier Suisse. +Second Suisse. +Un Exempt. +Deux Archers. +Plusieurs Musiciens. +Joueurs d'instruments et danseurs. +La scène est à Paris. +L'ouverture se fait... +L'ouverture se fait par Eraste, qui conduit un grand concert, de voix et d'instruments, pour une sérénade, d +les paroles chantées par trois voix en manière de dialogue, sont faites sur le sujet de la comédie, et exprim +les sentiments de deux amants, qui, étant bien ensemble, sont traversés par le caprice des parents. +Première voix +Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux +De tes pavots la douce violence, +Et ne laisse veiller en ces aimables lieux +Que les coeurs que l'Amour soumet à sa puissance. +Tes ombres et ton silence, +Plus beau que le plus beau jour, +Offrent de doux moments à soupirer d'amour. +Deuxième voix +Que soupirer d'amour +Est une douce chose, +Quand rien à nos voeux ne s'oppose ! +A d'aimables penchants notre coeur nous dispose, +Mais on a des tyrans à qui l'on doit le jour. +Que soupirer d'amour +Est une douce chose, +Quand rien à nos voeux ne s'oppose ! +Troisième voix +Tout ce qu'à nos voeux on oppose +Contre un parfait amour ne gagne jamais rien, +Et pour vaincre toute chose, +Il ne faut que s'aimer bien. +Les trois voix ensemble. +Aimons−nous donc d'une ardeur éternelle : +Les rigueurs des parents, la contrainte cruelle, +L'absence, les travaux, la fortune rebelle, +Ne font que redoubler une amitié fidèle. +Aimons−nous donc d'une ardeur éternelle : +Quand deux coeurs s'aiment bien, +Tout le reste n'est rien. +La sérénade est suivie d'une danse de deux Pages, pendant laquelle quatre Curieux de spectacles, ayant pr +querelle ensemble, mettent l'épée à la main. Après un assez agréable combat, ils sont séparés par deux +Suisses, qui, les ayant mis d'accord, dansent avec eux, au son de tous les instruments. +Acte I +Scène I +Julie, Eraste, Nérine +Julie +Mon Dieu ! Eraste, gardons d'être surpris ; je tremble qu'on ne nous voye ensemble, et tout seroit perdu, +après la défense que l'on m'a faite. +Eraste +Je regarde de tous côtés, et je n'aperçois rien. +Julie +Aye aussi l'oeil au guet, Nérine, et prends bien garde qu'il ne vienne personne. +Nérine +Reposez−vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire. +Julie +Avez−vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable ? et croyez−vous, Eraste, pouvoir veni +bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s'est mis en tête ? +Eraste +Au moins y travaillons−nous fortement ; et déjà nous avons préparé un bon nombre de batteries pour +renverser ce dessein ridicule. +Nérine +Par ma foi ! voilà votre père. +Julie +Ah ! séparons−nous vite. +Nérine +Non, non, non, ne bougez : je m'étois trompée. +Julie +Mon Dieu ! Nérine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs ! +Eraste +Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantités de machines, et nous ne feignons point de mettre to +en usage, sur la permission que vous m'avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous +ferons jouer : vous en aurez le divertissement ; et, comme aux comédies, il est bon de vous laisser le plai +de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu'on vous fera voir. C'est assez de vous dire que nous +avons en main divers stratagèmes tous prêts à produire dans l'occasion, et que l'ingénieuse Nérine et l'adro +Sbrigani entreprennent l'affaire. +Nérine +Assurément. Votre père se moque−t−il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges, Monsieur de +Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe ? Faut−il que tro +ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent rejeter un amant qui vous agrée ? et +personne comme vous est−elle faite pour un Limosin ? S'il a envie de se marier, que ne prend−il une +Limosine et ne laisse−t−il en repos les chrétiens ? Le seul nom de Monsieur de Pourceaugnac m'a mis da +une colère effroyable. J'enrage de Monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y auroit que ce nom−là, Monsie +de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de +Pourceaugnac. Pourceaugnac ! cela se peut−il souffrir ? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saur +supporter ; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches sur niches ; que nous +renvoyerons à Limoges Monsieur de Pourceaugnac. +Eraste +Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles. +Scène II +Sbrigani, Julie, Eraste, Nérine +Sbrigani +Monsieur, votre homme arrive, je l'ai vu à trois lieues d'ici, où a couché le coche ; et dans la cuisine où il +descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demie heure, et je le sais déjà par coeur. Pour sa +figure, je ne veux point vous en parler : vous verrez de quel air la nature l'a desseinée, et si l'ajustement q +l'accompagne y répond comme il faut. Mais pour son esprit, je vous avertis par avance qu'il est des plus é +qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu' +est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera. +Eraste +Nous dis−tu vrai ? +Sbrigani +Oui, si je me connois en gens. +Nérine +Madame, voilà un illustre ; votre affaire ne pouvoit être mise en de meilleures mains, et c'est le héros de +notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a +généreusement affronté les galères, qui, au péril de ses bras, et de ses épaules, sait mettre noblement à fin +aventures les plus difficiles ; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien +d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises. +Sbrigani +Je suis confus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrois vous en donner, avec plus de justice, sur l +merveilles de votre vie ; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d'honnêteté, +vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous ; lorsque +vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, v +sûtes nier le dépôt qu'on vous avoit confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage +faire pendre ces deux personnages qui ne l'avoient pas mérité. +Nérine +Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle, et vos éloges me font rougir. +Sbrigani +Je veux bien épargner votre modestie : laissons cela ; et pour commencer notre affaire, allons vite joindr +notre provincial, tandis que, de votre côté, vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la com +Eraste +Au moins, Madame, souvenez−vous de votre rôle ; et pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on v +a dit, d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père. +Julie +S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille. +Eraste +Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à ne pas réussir ? +Julie +Je déclarerai à mon père mes véritables sentiments. +Eraste +Et si, contre vos sentiments, il s'obstinoit à son dessein ? +Julie +Je le menacerois de me jeter dans un convent. +Eraste +Mais si, malgré tout cela, il vouloit vous forcer à ce mariage ? +Julie +Que voulez−vous que je vous dise ? +Eraste +Ce que je veux que vous me disiez ? +Julie +Oui. +Eraste +Ce qu'on dit quand on aime bien. +Julie +Mais quoi ? +Eraste +Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgré tous les efforts d'un père, vous me promettez d'être à +Julie +Mon Dieu ! Eraste, contentez−vous de ce que je fais maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les +résolutions de mon coeur ; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité, do +peut−être n'aurons−nous pas besoin ; et s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entraînée par la su +des choses. +Eraste +Eh bien... +Sbrigani +Ma foi, voici notre homme, songeons à nous. +Nérine +Ah ! comme il est bâti ! +Scène III +Monsieur de Pourceaugnac se tourne du côté d'où il vient, comme parlant à des gens qui le suivent, Sbrig +Monsieur de Pourceaugnac +Hé bien, quoi ? qu'est−ce ? qu'y a−t−il ? Au diantre soit la sotte ville, et les sottes gens qui y sont ! ne +pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire ! Eh ! Messieurs les +badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si +ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire. +Sbrigani +Qu'est−ce que c'est, Messieurs ? que veut dire cela ? à qui en avez−vous ? Faut−il se moquer ainsi des +honnêtes étrangers qui arrivent ici ? +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà un homme raisonnable, celui−là. +Sbrigani +Quel procédé est le vôtre ? et qu'avez−vous à rire ? +Monsieur de Pourceaugnac +Fort bien. +Sbrigani +Monsieur a−t−il quelque chose de ridicule en soi ? +Monsieur de Pourceaugnac +Oui. +Sbrigani +Est−il autrement que les autres ? +Monsieur de Pourceaugnac +Suis−je tordu, ou bossu ? +Sbrigani +Apprenez à connoître les gens. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est bien dit. +Sbrigani +Monsieur est d'une mine à respecter. +Monsieur de Pourceaugnac +Cela est vrai. +Sbrigani +Personne de condition. +Monsieur de Pourceaugnac +Oui, gentilhomme limosin. +Sbrigani +Homme d'esprit. +Monsieur de Pourceaugnac +Qui a étudié en droit. +Sbrigani +Il vous fait trop d'honneur de venir dans votre ville. +Monsieur de Pourceaugnac +Sans doute. +Sbrigani +Monsieur n'est point une personne à faire rire. +Monsieur de Pourceaugnac +Assurément. +Sbrigani +Et quiconque rira de lui aura affaire à moi. +Monsieur de Pourceaugnac +Monsieur, je vous suis infiniment obligé. +Sbrigani +Je suis fâché, Monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne comme vous, et je vous demande pardo +pour la ville. +Monsieur de Pourceaugnac +Je suis votre serviteur. +Sbrigani +Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné ; et la grâce avec laquelle vou +mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous ; et comme je sais que vous n'êtes jamais +venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon +service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour les honnête +gens toute la considération qu'il faudroit. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est trop de grâce que vous me faites. +Sbrigani +Je vous l'ai déjà dit : du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous suis obligé. +Sbrigani +Votre physionomie m'a plu. +Monsieur de Pourceaugnac +Ce m'est beaucoup d'honneur. +Sbrigani +J'y ai vu quelque chose d'honnête. +Monsieur de Pourceaugnac +Je suis votre serviteur. +Sbrigani +Quelque chose d'aimable. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! ah ! +Sbrigani +De gracieux. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! ah ! +Sbrigani +De doux. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! ah ! +Sbrigani +De majestueux. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! ah ! +Sbrigani +De franc +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! ah ! +Sbrigani +Et de cordial +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! ah ! +Sbrigani +Je vous assure que je suis tout à vous. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous ai beaucoup d'obligation. +Sbrigani +C'est du fond du coeur que je parle. +Monsieur de Pourceaugnac +Je le crois. +Sbrigani +Si j'avois l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère. +Monsieur de Pourceaugnac +Je n'en doute point. +Sbrigani +Ennemi de la fourberie. +Monsieur de Pourceaugnac +J'en suis persuadé. +Sbrigani +Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentiments. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est ma pensée. +Sbrigani +Vous regardez mon habit qui n'est pas fait comme les autres ; mais je suis originaire de Naples, à votre +service, et j'ai voulu conserver un peu et la manière de s'habiller, et la sincérité de mon pays. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne. +Sbrigani +Ma foi ! cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est ce que m'a dit mon tailleur : l'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici. +Sbrigani +Sans doute. N'irez−vous pas au Louvre ? +Monsieur de Pourceaugnac +IL faudra bien aller faire ma cour. +Sbrigani +Le Roi sera ravi de vous voir. +Monsieur de Pourceaugnac +Je le crois. +Sbrigani +Avez−vous arrêté un logis ? +Monsieur de Pourceaugnac +Non ; j'allois en chercher un. +Sbrigani +Je serai bien aise d'être avec vous pour cela, et je connois tout ce pays−ci. +Scène IV +Eraste, Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac +Eraste +Ah ! qu'est−ce ci ? que vois−je ? Quelle heureuse rencontre ! Monsieur de Pourceaugnac ! Que je suis +ravi de vous voir ! Comment ? il semble que vous ayez peine à me reconnoître ! +Monsieur de Pourceaugnac +Monsieur, je suis votre serviteur. +Eraste +Est−il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire ? et que vous ne reconnoissiez pas le +meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnac ? +Monsieur de Pourceaugnac +Pardonnez−moi. (A Sbrigani.) Ma foi ! je ne sais qui il est. +Eraste +Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connoisse depuis le plus grand jusques au plus petit ; je +fréquentois qu'eux dans le temps que j'y étois, et j'avois l'honneur de vous voir presque tous les jours. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est moi qui l'ai reçu, Monsieur. +Eraste +Vous ne vous remettez point mon visage ? +Monsieur de Pourceaugnac +Si fait. (A Sbrigani.) Je ne le connois point. +Eraste +Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire avec vous je ne sais combien de fois ? +Monsieur de Pourceaugnac +Excusez−moi. (A Sbrigani.) Je ne sais ce que c'est. +Eraste +Comment appelez−vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère ? +Monsieur de Pourceaugnac +Petit−Jean ? +Eraste +Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. Comment est−ce que vous nommez +Limoges ce lieu où l'on se promène ? +Monsieur de Pourceaugnac +Le cimetière des Arènes ? +Eraste +Justement : c'est où je passois de si douces heures à jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous +remettez pas tout cela ? +Monsieur de Pourceaugnac +Excusez−moi, je me le remets. (A Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens ! +Sbrigani +Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête. +Eraste +Embrassez−moi donc, je vous prie, et resserrons les noeuds de notre ancienne amitié. +Sbrigani +Voilà un homme qui vous aime fort. +Eraste +Dites−moi un peu des nouvelles de toute la parenté : comment se porte Monsieur votre... là... qui est si +honnête homme ? +Monsieur de Pourceaugnac +Mon frère le consul ? +Eraste +Oui. +Monsieur de Pourceaugnac +Il se porte le mieux du monde. +Eraste +Certes j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur ? là... Monsieur votre... ? +Monsieur de Pourceaugnac +Mon cousin l'assesseur ? +Eraste +Justement. +Monsieur de Pourceaugnac +Toujours gai et gaillard. +Eraste +Ma foi ! j'en ai beaucoup de joie. Et Monsieur votre oncle ? le... ? +Monsieur de Pourceaugnac +Je n'ai point d'oncle. +Eraste +Vous aviez pourtant en ce temps−là... +Monsieur de Pourceaugnac +Non, rien qu'une tante. +Eraste +C'est ce que je voulois dire, Madame votre tante : comment se porte−t−elle ? +Monsieur de Pourceaugnac +Elle est morte depuis six mois. +Eraste +Hélas ! la pauvre femme ! elle étoit si bonne personne. +Monsieur de Pourceaugnac +Nous avons aussi mon neveu le chanoine qui a pensé mourir de la petite vérole. +Eraste +Quel dommage ç'auroit été ! +Monsieur de Pourceaugnac +Le connoissez−vous aussi ? +Eraste +Vraiment si je le connois ! Un grand garçon bien fait. +Monsieur de Pourceaugnac +Pas des plus grands. +Eraste +Non, mais de taille bien prise. +Monsieur de Pourceaugnac +Eh ! oui. +Eraste +Qui est votre neveu... +Monsieur de Pourceaugnac +Oui. +Eraste +Fils de votre frère et de votre soeur... +Monsieur de Pourceaugnac +Justement. +Eraste +Chanoine de l'église de... Comment l'appelez−vous ? +Monsieur de Pourceaugnac +De Saint−Etienne. +Eraste +Le voilà, je ne connois autre. +Monsieur de Pourceaugnac +Il dit toute la parenté. +Sbrigani +Il vous connoît plus que vous ne croyez. +Monsieur de Pourceaugnac +A ce que je vois, vous avez demeuré longtemps dans notre ville ? +Eraste +Deux ans entiers. +Monsieur de Pourceaugnac +Vous étiez donc là quand mon cousin l'élu fit tenir son enfant à Monsieur notre gouverneur ? +Eraste +Vraiment oui, j'y fus convié des premiers. +Monsieur de Pourceaugnac +Cela fut galant. +Eraste +Très−galant. +Monsieur de Pourceaugnac +C'étoit un repas bien troussé. +Eraste +Sans doute. +Monsieur de Pourceaugnac +Vous vîtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme périgordin ? +Eraste +Oui. +Monsieur de Pourceaugnac +Parbleu ! il trouva à qui parler. +Eraste +Ah ! ah ! +Monsieur de Pourceaugnac +Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait. +Eraste +Assurément. Au reste, je ne prétends pas que vous preniez d'autre logis que le mien. +Monsieur de Pourceaugnac +Je n'ai garde de... +Eraste +Vous moquez−vous ? Je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami soit autre part que dans ma mai +Monsieur de Pourceaugnac +Ce seroit vous... +Eraste +Non : le diable m'emporte ! vous logerez chez moi. +Sbrigani +Puisqu'il le veut obstinément, je vous conseille d'accepter l'offre. +Eraste +Où sont vos hardes ? +Monsieur de Pourceaugnac +Je les ai laissées, avec mon valet, où je suis descendu. +Eraste +Envoyons−les querir par quelqu'un. +Monsieur de Pourceaugnac +Non : je lui ai défendu de bouger, à moins que j'y fusse moi−même, de peur de quelque fourberie. +Sbrigani +C'est prudemment avisé. +Monsieur de Pourceaugnac +Ce pays−ci est un peu sujet à caution. +Eraste +On voit les gens d'esprit en tout. +Sbrigani +Je vais accompagner Monsieur, et le ramènerai où vous voudrez. +Eraste +Oui, je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n'avez qu'à revenir à cette maison−là. +Sbrigani +Nous sommes à vous tout à l'heure. +Eraste +Je vous attends avec impatience. +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà une connoissance où je ne m'attendois point. +Sbrigani +Il a la mine d'être honnête homme. +Eraste, seul. +Ma foi ! Monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les façons ; les choses sont +préparées, et je n'ai qu'à frapper. +Scène V +L'Apothicaire, Eraste +Eraste +Je crois, Monsieur, que vous êtes le médecin à qui l'on est venu parler de ma part. +L'Apothicaire +Non, Monsieur, ce n'est pas moi qui suis le médecin ; à moi n'appartient pas cet honneur, et je ne suis +qu'apothicaire, apothicaire indigne, pour vous servir. +Eraste +Et Monsieur le médecin est−il à la maison ? +L'Apothicaire +Oui, il est là embarrassé à expédier quelques malades, et je vais lui dire que vous êtes ici. +Eraste +Non, ne bougez : j'attendrai qu'il ait fait ; c'est pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avo +dont on lui a parlé, et qui se trouve attaqué de quelque folie, que nous serions bien aises qu'il pût guérir av +que de le marier. +L'Apothicaire +Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, et j'étois avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma f +vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile : c'est un homme qui sait la médecine à fond +comme je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on devroit crever, ne démordroit pas d'un iota des règle +des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point chercher midi à quatorz +heures ; et pour tout l'or du monde, il ne voudroit point avoir guéri une personne avec d'autres remèdes q +ceux que la Faculté permet. +Eraste +Il fait fort bien : un malade ne doit point vouloir guérir que la Faculté n'y consente. +L'Apothicaire +Ce n'est pas parce que nous sommes grands amis, que j'en parle ; mais il y a plaisir, il y a plaisir d'être so +malade ; et j'aimerois mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d'un autre ; car, quoi qui puiss +arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l'ordre ; et quand on meurt sous sa conduite, vos +héritiers n'ont rien à vous reprocher. +Eraste +C'est une grande consolation pour un défunt. +L'Apothicaire +Assurément : on est bien aise au moins d'être mort méthodiquement. Au reste, il n'est pas de ces médecin +qui marchandent les maladies : c'est un homme expéditif, qui aime à dépêcher ses malades ; et quand on +mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde. +Eraste +En effet, il n'est rien tel que de sortir promptement d'affaire. +L'Apothicaire +Cela est vrai : à quoi bon tant barguigner et tant tourner autour du pot ? Il faut savoir vitement le court o +long d'une maladie +Eraste +Vous avez raison. +L'Apothicaire +Voilà déjà trois de mes enfants dont il m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins +quatre jours et qui, entre les mains d'un autre, auroient langui plus de trois mois. +Eraste +Il est bon d'avoir des amis comme cela. +L'Apothicaire +Sans doute. Il ne me reste plus que deux enfants, dont il prend soin comme des siens ; il les traite et +gouverne à sa fantaisie, sans que je me mêle de rien ; et le plus souvent, quand je reviens de la ville, je su +tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre. +Eraste +Voilà des soins fort obligeants. +L'Apothicaire +Le voici, le voici, le voici qui vient. +Scène VI +Premier Médecin, Un Paysan, Une Paysanne, Eraste, L'Apothicaire +Le Paysan +Monsieur, il n'en peut plus, et il dit qu'il sent dans la tête les plus grandes douleurs du monde. +Premier Médecin +Le malade est un sot, d'autant plus que, dans la maladie dont il est attaqué, ce n'est pas la tête, selon Galie +mais la rate, qui lui doit faire mal. +Le Paysan +Quoi que c'en soit, Monsieur, il a toujours avec cela son cours de ventre depuis six mois. +Premier Médecin +Bon, c'est signe que le dedans se dégage. Je l'irai visiter dans deux ou trois jours ; mais s'il mouroit avant +temps−là, ne manquez pas de m'en donner avis, car il n'est pas de la civilité qu'un médecin visite un mort. +La Paysanne +Mon père, Monsieur, est toujours malade de plus en plus. +Premier Médecin +Ce n'est pas ma faute : je lui donne des remèdes ; que ne guérit−il ? Combien a−t−il été saigné de fois ? +La Paysanne +Quinze, Monsieur, depuis vingt jours. +Premier Médecin +Quinze fois saigné ? +La Paysanne +Oui. +Premier Médecin +Et il ne guérit point ? +La Paysanne +Non, Monsieur. +Premier Médecin +C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'e +pas dans les humeurs, et si rien ne nous réussit, nous l'envoyerons aux bains. +L'Apothicaire +Voilà le fin cela, voilà le fin de la médecine. +Eraste +C'est moi, Monsieur, qui vous ai envoyé parler ces jours passés pour un parent un peu troublé d'esprit, que +veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec plus de commodité, et qu'il soit vu de moins de monde +Premier Médecin +Oui, Monsieur, j'ai déjà disposé tout, et promets d'en avoir tous les soins imaginables. +Eraste +Le voici +Premier Médecin +La conjoncture est tout à fait heureuse, et j'ai ici un ancien de mes amis avec lequel je serai bien aise de +consulter sa maladie. +Scène VII +Monsieur de Pourceaugnac, Eraste, Premier Médecin, L'Apothicaire +Eraste +Une petite affaire m'est survenue, qui m'oblige à vous quitter : mais voilà une personne entre les mains d +qui je vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible. +Premier Médecin +Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez que vous me chargiez de ce soin. +Monsieur de Pourceaugnac +C'est son maître d'hôtel, et il faut que ce soit un homme de qualité. +Premier Médecin +Oui, je vous assure que je traiterai Monsieur méthodiquement, et dans toutes les régularités de notre art. +Monsieur de Pourceaugnac +Mon Dieu ! il ne me faut point tant de cérémonies ; et je ne viens pas ici pour incommoder. +Premier Médecin +Un tel emploi ne me donne que de la joie. +Eraste +Voilà toujours six pistoles d'avance, en attendant ce que j'ai promis. +Monsieur de Pourceaugnac +Non, s'il vous plaît, je n'entends pas que vous fassiez de dépense, et que vous envoyiez rien acheter pour m +Eraste +Mon Dieu ! laissez faire. Ce n'est pas pour ce que vous pensez. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous demande de ne me traiter qu'en ami. +Eraste +C'est ce que je veux faire. (Bas au médecin.) Je vous recommande surtout de ne le point laisser sortir de v +mains ; car parfois il veut s'échapper. +Premier Médecin +Ne vous mettez pas en peine. +Eraste, à Monsieur de Pourceaugnac. +Je vous prie de m'excuser de l'incivilité que je commets. +Monsieur de Pourceaugnac +Vous vous moquez, et c'est trop de grâce que vous me faites. +Scène VIII +Premier Médecin, Second Médecin, Monsieur de Pourceaugnac, L'Apothicaire +Premier Médecin +Ce m'est beaucoup d'honneur, Monsieur, d'être choisi pour vous rendre service. +Monsieur de Pourceaugnac +Je suis votre serviteur +Premier Médecin +Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons. +Monsieur de Pourceaugnac +Il ne faut point tant de façons, vous dis−je, et je suis homme à me contenter de l'ordinaire. +Premier Médecin +Allons, des siéges. +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà, pour un jeune homme, des domestiques bien lugubres. +Premier Médecin +Allons, Monsieur : prenez votre place, Monsieur. +(Lorsqu'ils sont assis, les deux Médecins lui prennent chacun une main, pour lui tâter le pouls.) +Monsieur de Pourceaugnac, présentant ses mains. +Votre très−humble valet. (Voyant qu'ils lui tâtent le pouls.) Que veut dire cela ? +Premier Médecin +Mangez−vous bien, Monsieur ? +Monsieur de Pourceaugnac +Oui, et bois encore mieux. +Premier Médecin +Tant pis : cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui +au dedans. Dormez−vous fort ? +Monsieur de Pourceaugnac +Oui, quand j'ai bien soupé. +Premier Médecin +Faites−vous des songes ? +Monsieur de Pourceaugnac +Quelquefois. +Premier Médecin +De quelle nature sont−ils ? +Monsieur de Pourceaugnac +De la nature des songes. Quelle diable de conversation est−ce là ? +Premier Médecin +Vos déjections, comment sont−elles ? +Monsieur de Pourceaugnac +Ma foi ! je ne comprends rien à toutes ces questions, et je veux plutôt boire un coup. +Premier Médecin +Un peu de patience, nous allons raisonner sur votre affaire devant vous et nous le ferons en français, pour +plus intelligibles. +Monsieur de Pourceaugnac +Quel grand raisonnement faut−il pour manger un morceau ? +Premier Médecin +Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne la connoisse parfaitement, et qu'on ne la pu +parfaitement connoître sans en bien établir l'idée particulière, et la véritable espèce, par ses signes +diagnostiques et prognostiques, vous me permettrez, Monsieur notre ancien, d'entrer en considération de l +maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique, et aux remèdes qu'il nous conviendra faire +la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est +malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien +mélancolie hypocondriaque, espèce de folie très−fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape +comme vous, consommé dans notre art, vous, dis−je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et +auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour l +distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette +maladie que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non−seulement par les Latins, mais encore par les +Grecs, ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice du cerveau ; +seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est +nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas−ventre et de la région inférieure, mais +particulièrement de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup d +fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté +princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu. Qu'ain +ne soit, pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que +vous voyez ; cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individue +de cette maladie, si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate ; cette physionomie, ces yeux rouges +hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et velue, lesquels signes le dénot +très−affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres : laquelle maladie, par laps de temps +naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourroit bien dégénérer ou en +manie, ou en phtisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu'une +maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti nulla est curatio morbi, il ne vous sera pas difficile de +convenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore +obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé +libéralement, c'est−à−dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basiliq +puis de la céphalique ; et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture s +large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purga +propres et convenables, c'est−à−dire par cholagogues, mélanogogues, et caetera ; et comme la véritable +source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit +infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec for +petit−lait clair, pour purifier par l'eau la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceu +de cette vapeur ; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, +chants et instruments de musique, à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs +mouvements, disposition et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui +occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels +pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérienc +jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquise dans notre art. Dixi. +Second Médecin +A Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire ! Vous a +si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur ; le raisonnem +que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou, et mélancolique +hypocondriaque ; et quand il ne le seroit pas, il faudroit qu'il le devînt, pour la beauté des choses que vou +avez dites, et la justesse du raisonnement que vous depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie : il ne +peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez +prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie ; et il ne me reste rien ic +que de féliciter Monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour +éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve t +manibus et pedibus descendo in tuam sententiam. Tout ce que j'y voudrois, c'est de faire les saignées et le +purgations en nombre impair : numero deus impari gaudet ; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui +composer un fronteau où il entre du sel : le sel est symbole de la sagesse ; de faire blanchir les murailles +sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits : album est disgregativum visus ; et de lui donner to +l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à gu +il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remèdes, Monsieur, qui sont les vôtres, réussissent a +malade selon notre intention ! +Monsieur de Pourceaugnac +Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est−ce que nous jouons une comédie ? +Premier Médecin +Non, Monsieur, nous ne jouons point. +Monsieur de Pourceaugnac +Qu'est−ce que tout ceci ? et que voulez−vous dire avec votre galimatias et vos sottises ? +Premier Médecin +Bon, dire des injures. Voilà un diagnostique qui nous manquoit pour la confirmation de son mal, et ceci +pourroit bien tourner en manie. +Monsieur de Pourceaugnac +Avec qui m'a−t−on mis ici ? +(Il crache deux ou trois fois.) +Premier Médecin +Autre diagnostique : la sputation fréquente. +Monsieur de Pourceaugnac +Laissons cela, et sortons d'ici. +Premier Médecin +Autre encore : l'inquiétude de changer de place. +Monsieur de Pourceaugnac +Qu'est−ce donc que toute cette affaire ? et que me voulez−vous ? +Premier Médecin +Vous guérir selon l'ordre qui nous a été donné. +Monsieur de Pourceaugnac +Me guérir ? +Premier Médecin +Oui. +Monsieur de Pourceaugnac +Parbleu ! je ne suis pas malade. +Premier Médecin +Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous dis que je me porte bien. +Premier Médecin +Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes médecins, qui voyons clair dan +votre constitution. +Monsieur de Pourceaugnac +Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous ; et je me moque de la médecine. +Premier Médecin +Hon, hon : voici un homme plus fou que nous ne pensons. +Monsieur de Pourceaugnac +Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des +médecins. +Premier Médecin +Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. Allons, procédons à la curation, et par la douc +exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions, et accoisons l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à +s'enflammer. +Scène IX +Monsieur de Pourceaugnac +Que diable est−ce là ? Les gens de ce pays−ci sont−ils insensés ? Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'y +comprends rien du tout. +Scène X +Deux Musiciens italiens en médecins grotesques suivis de Huit Matassins, chantent ces paroles soutenues +la symphonie d'un mélange d'instruments. +Les deux Musiciens +Bon dî, bon dî, bon dî : +Non vi lasciate uccidere +Dal dolor malinconico. +Noi vi faremo ridere +Col nostro canto harmonico, +Sol' per guarirvi +Siamo venuti qui. +Bon dî, bon dî, bon dî. +Premier Musicien +Altro non è la pazzia +Che malinconia. +Il malato +Non è disperato, +Se vol pigliar un poco d'allegria : +Altro non è la pazzia +Che malinconia. +Second Musicien +Sù, cantate, ballate, ridete ; +E se far meglio volete, +Quando sentite il deliro vicino, +Pigliate del vino, +E qualche volta un po' po' di tabac. +Alegramente, Monsu Pourceaugnac ! +Scène XI +L'Apothicaire, Monsieur de Pourceaugnac +L'Apothicaire +Monsieur, voici un petit remède, un petit remède, qu'il vous faut prendre, s'il vous plaît, s'il vous plaît. +Monsieur de Pourceaugnac +Comment ? Je n'ai que faire de cela. +L'Apothicaire +Il a été ordonné, Monsieur, il a été ordonné. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! que de bruit ! +L'Apothicaire +Prenez−le, Monsieur, prenez−le ; il ne vous fera point de mal, il ne vous fera point de mal. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! +L'Apothicaire +C'est un petit clystère, un petit clystère, benin, benin ; il est benin, benin, là, prenez, prenez, prenez, +Monsieur : c'est pour déterger, pour déterger, déterger... +(Les deux Musiciens, accompagnés des Matassins et des instruments, dansent à l'entour de M. de +Pourceaugnac, et, s'arrêtant devant lui, chantent : ) +Piglia−lo sù, +Signor Monsu, +Piglia−lo, piglia−lo, piglia−lo sù, +Che non ti farà male, +Piglia−lo sù questo servitiale ; +Piglia−lo sù, +Signor Monsu, +Piglia−lo, piglia−lo, piglia−lo sù. +Monsieur de Pourceaugnac +Allez−vous−en au diable. +(L'Apothicaire, les deux Musiciens et les Matassins le suivent, tous une seringue à la main.) +Acte II +Scène I +Sbrigani, Premier Médecin +Premier Médecin +Il a forcé tous les obstacles que j'avois mis, et s'est dérobé aux remèdes que je commençois de lui faire. +Sbrigani +C'est être bien ennemi de soi−même, que de fuir des remèdes aussi salutaires que les vôtres. +Premier Médecin +Marque d'un cerveau démonté, et d'une raison dépravée, que de ne vouloir pas guérir. +Sbrigani +Vous l'auriez guéri haut la main. +Premier Médecin +Sans doute, quand il y auroit eu complication de douze maladies. +Sbrigani +Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises qu'il vous fait perdre. +Premier Médecin +Moi ? je n'entends point les perdre, et prétends le guérir en dépit qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes +remèdes, et je veux le faire saisir où je le trouverai, comme déserteur de la médecine, et infracteur de mes +ordonnances. +Sbrigani +Vous avez raison : vos remèdes étoient un coup sûr, et c'est de l'argent qu'il vous vole. +Premier Médecin +Où puis−je en avoir des nouvelles ? +Sbrigani +Chez le bonhomme Oronte assurément, dont il vient épouser la fille, et qui, ne sachant rien de l'infirmité d +son gendre futur, voudra peut−être se hâter de conclure le mariage. +Premier Médecin +Je vais lui parler tout à l'heure. +Sbrigani +Vous ne ferez point mal. +Premier Médecin +Il est hypothéqué à mes consultations, et un malade ne se moquera pas d'un médecin. +Sbrigani +C'est fort bien dit à vous ; et, si vous m'en croyez, vous ne souffrirez point qu'il se marie, que vous ne l'ay +pansé tout votre soûl. +Premier Médecin +Laissez−moi faire. +Sbrigani +Je vais, de mon côté, dresser une autre batterie, et le beau−père est aussi dupe que le gendre. +Scène II +Oronte, Premier Médecin +Premier Médecin +Vous avez, Monsieur, un certain Monsieur de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille. +Oronte +Oui, je l'attends de Limoges, et il devroit être arrivé. +Premier Médecin +Aussi l'est−il, et il s'en est fui de chez moi, après y avoir été mis ; mais je vous défends, de la part de la +médecine, de procéder au mariage que vous avez conclu, que je ne l'aie dûment préparé pour cela, et mis +état de procréer des enfants bien conditionnés et de corps et d'esprit. +Oronte +Comment donc ? +Premier Médecin +Votre prétendu gendre a été constitué mon malade : sa maladie qu'on m'a donné à guérir est un meuble qu +m'appartient, et que je compte entre mes effets ; et je vous déclare que je ne prétends point qu'il se marie, +qu'au préalable il n'ait satisfait à la médecine, et subi les remèdes que je lui ai ordonnés. +Oronte +Il a quelque mal ? +Premier Médecin +Oui. +Oronte +Et quel mal, s'il vous plaît ? +Premier Médecin +Ne vous en mettez pas en peine. +Oronte +Est−ce quelque mal... ? +Premier Médecin +Les médecins sont obligés au secret : il suffit que je vous ordonne, à vous et à votre fille, de ne point +célébrer, sans mon consentement, vos noces avec lui, sur peine d'encourir la disgrâce de la Faculté, et d'êt +accablés de toutes les maladies qu'il nous plaira. +Oronte +Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage. +Premier Médecin +On me l'a mis entre les mains, et il est obligé d'être mon malade. +Oronte +A la bonne heure. +Premier Médecin +Il a beau fuir, je le ferai condamner par arrêt à se faire guérir par moi. +Oronte +J'y consens. +Premier Médecin +Oui, il faut qu'il crève, ou que je le guérisse. +Oronte +Je le veux bien. +Premier Médecin +Et si je ne le trouve, je m'en prendrai à vous, et je vous guérirai au lieu de lui. +Oronte +Je me porte bien. +Premier Médecin +Il n'importe, il me faut un malade, et je prendrai qui je pourrai. +Oronte +Prenez qui vous voudrez ; mais ce ne sera pas moi. Voyez un peu la belle raison. +Scène III +Sbrigani, en marchand flamand, Oronte +Sbrigani +Montsir, avec le vostre permissione, je suisse un trancher marchand Flamane, qui voudroit bienne vous +temantair un petit nouvel. +Oronte +Quoi, Monsieur ? +Sbrigani +Mettez le vostre chapeau sur le teste, Montsir, si ve plaist. +Oronte +Dites−moi, Monsieur, ce que vous voulez. +Sbrigani +Moi le dire rien, Montsir, si vous le mettre pas le chapeau sur le teste. +Oronte +Soit. Qu'y a−t−il, Monsieur ? +Sbrigani +Fous connoistre point en sti file un certe Montsir Oronte ? +Oronte +Oui, je le connois. +Sbrigani +Et quel homme est−ile, Montsir, si ve plaist ? +Oronte +C'est un homme comme les autres. +Sbrigani +Je vous temande, Montsir, s'il est un homme riche qui a du bienne ? +Oronte +Oui. +Sbrigani +Mais riche beaucoup grandement, Montsir ? +Oronte +Oui. +Sbrigani +J'en suis aise beaucoup, Montsir. +Oronte +Mais pourquoi cela ? +Sbrigani +L'est, Montsir, pour un petit raisonne de conséquence pour nous. +Oronte +Mais encore, pourquoi ? +Sbrigani +L'est, Montsir, que sti Montsir Oronte donne son fille en mariage à un certe Montsir de Pourcegnac. +Oronte +Hé bien ? +Sbrigani +Et sti Montsir de Pourcegnac, Montsir, l'est un homme que doivre beaucoup grandement à dix ou douze +marchanne Flamane qui estre venu ici. +Oronte +Ce Monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup à dix ou douze marchands ? +Sbrigani +Oui, Montsir ; et depuis huite mois, nous avoir obtenir un petit sentence contre lui, et lui à remettre à pay +tou ce créanciers de sti mariage que sti Montsir Oronte donne pour son fille. +Oronte +Hon, hon, il a remis là à payer ses créanciers ? +Sbrigani +Oui, Montsir, et avec un grand dévotion nous tous attendre sti mariage. +Oronte +L'avis n'est pas mauvais. Je vous donne le bonjour. +Sbrigani. +Je remercie, Montsir, de la faveur grande. +Oronte +Votre très−humble valet. +Sbrigani +Je le suis, Montsir, obliger plus que beaucoup du bon nouvel que Montsir m'avoir donné. +Cela ne va pas mal. Quittons notre ajustement de Flamand, pour songer à d'autres machines ; et tâchons d +semer tant de soupçons et de division entre le beau−père et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu +Tous deux également sont propres à gober les hameçons qu'on leur veut tendre ; et, entre nous autres fou +de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que +celui−là. +Scène IV +Monsieur de Pourceaugnac, Sbrigani +Monsieur de Pourceaugnac +Piglia−lo sù, piglia−lo sù, Signor Monsu : que diable est−ce là ? Ah ! +Sbrigani +Qu'est−ce, Monsieur, qu'avez−vous ? +Monsieur de Pourceaugnac +Tout ce que je vois me semble lavement. +Sbrigani +Comment ? +Monsieur de Pourceaugnac +Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé dans ce logis à la porte duquel vous m'avez conduit ? +Sbrigani +Non vraiment : qu'est−ce que c'est ? +Monsieur de Pourceaugnac +Je pensois y être régalé comme il faut. +Sbrigani +Hé bien ? +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous laisse entre les mains de Monsieur. Des médecins habillés de noir. Dans une chaise. Tâter le poul +Comme ainsi soit. Il est fou. Deux gros joufflus. Grands chapeaux. Bon dî, bon dî. Six pantalons. Ta, ra, t +ta ; Ta, ra, ta, ta. Alegramente, Monsu Pourceaugnac. Apothicaire. Lavement. Prenez, Monsieur, prenez, +prenez. Il est benin, benin, benin. C'est pour déterger, pour déterger, déterger. Piglia−lo sù, Signor Monsu +piglia−lo, piglia−lo, piglia−lo sù. Jamais je n'ai été si soûl de sottises. +Sbrigani +Qu'est−ce que tout cela veut dire ? +Monsieur de Pourceaugnac +Cela veut dire que cet homme−là, avec ses grandes embrassades, est un fourbe qui m'a mis dans une mais +pour se moquer de moi, et me faire une pièce. +Sbrigani +Cela est−il possible ? +Monsieur de Pourceaugnac +Sans doute. Ils étoient une douzaine de possédés après mes chausses ; et j'ai eu toutes les peines du mond +m'échapper de leurs pattes. +Sbrigani +Voyez un peu, les mines sont bien trompeuses ! je l'aurois cru le plus affectionné de vos amis. Voilà un d +mes étonnements, comme il est possible qu'il y ait des fourbes comme cela dans le monde. +Monsieur de Pourceaugnac +Ne sens−je point le lavement ? Voyez, je vous prie. +Sbrigani +Eh ! il y a quelque petite chose qui approche de cela. +Monsieur de Pourceaugnac +J'ai l'odorat et l'imagination tout rempli de cela, et il me semble toujours que je vois une douzaine de +lavements qui me couchent en joue. +Sbrigani +Voilà une méchanceté bien grande ! et les hommes sont bien traîtres et scélérats ! +Monsieur de Pourceaugnac +Enseignez−moi, de grâce, le logis de Monsieur Oronte : je suis bien aise d'y aller tout à l'heure. +Sbrigani +Ah ! ah ! vous êtes donc de complexion amoureuse, et vous avez ouï parler que ce Monsieur Oronte a un +fille... ? +Monsieur de Pourceaugnac +Oui, je viens l'épouser. +Sbrigani +L'é... l'épouser ? +Monsieur de Pourceaugnac +Oui. +Sbrigani +En mariage ? +Monsieur de Pourceaugnac +De quelle façon donc ? +Sbrigani +Ah ! c'est une autre chose, et je vous demande pardon. +Monsieur de Pourceaugnac +Qu'est−ce que cela veut dire ? +Sbrigani +Rien. +Monsieur de Pourceaugnac +Mais encore ? +Sbrigani +Rien, vous dis−je : j'ai un peu parlé trop vite. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous prie de me dire ce qu'il y a là−dessous. +Sbrigani +Non, cela n'est pas nécessaire. +Monsieur de Pourceaugnac +De grâce. +Sbrigani +Point : je vous prie de m'en dispenser. +Monsieur de Pourceaugnac +Est−ce que vous n'êtes pas de mes amis ? +Sbrigani +Si fait ; on ne peut pas l'être davantage. +Monsieur de Pourceaugnac +Vous devez donc ne me rien cacher. +Sbrigani +C'est une chose où il y va de l'intérêt du prochain. +Monsieur de Pourceaugnac +Afin de vous obliger à m'ouvrir votre coeur, voilà une petite bague que je vous prie de garder pour l'amou +moi. +Sbrigani +Laissez−moi consulter un peu si je le puis faire en conscience. C'est un homme qui cherche son bien, qui +tâche de pourvoir sa fille le plus avantageusement qu'il est possible, et il ne faut nuire à personne. Ce sont +choses qui sont connues à la vérité, mais j'irai les découvrir à un homme qui les ignore, et il est défendu d +scandaliser son prochain. Cela est vrai. Mais, d'autre part, voilà un étranger qu'on veut surprendre, et qui, +bonne foi, vient se marier avec une fille qu'il ne connoît pas et qu'il n'a jamais vue ; un gentilhomme plei +franchise, pour qui je me sens de l'inclination, qui me fait l'honneur de me tenir pour son ami, prend +confiance en moi, et me donne une bague à garder pour l'amour de lui. Oui, je trouve que je puis vous dire +choses sans blesser ma conscience ; mais tâchons de vous les dire le plus doucement qu'il nous sera possi +et d'épargner les gens le plus que nous pourrons. De vous dire que cette fille−là mène une vie déshonnête +cela seroit un peu trop fort ; cherchons, pour nous expliquer, quelques termes plus doux. Le mot de galan +aussi n'est pas assez ; celui de coquette achevée me semble propre à ce que nous voulons, et je m'en puis +servir pour vous dire honnêtement ce qu'elle est. +Monsieur de Pourceaugnac +L'on me veut donc prendre pour dupe ? +Sbrigani +Peut−être dans le fond n'y a−t−il pas tant de mal que tout le monde croit. Et puis il y a des gens, après tou +qui se mettent au−dessus de ces sortes de choses, et qui ne croient pas que leur honneur dépende... +Monsieur de Pourceaugnac +Je suis votre serviteur, je ne me veux point mettre sur la tête un chapeau comme celui−là, et l'on aime à al +le front levé dans la famille des Pourceaugnac. +Sbrigani +Voilà le père. +Monsieur de Pourceaugnac +Ce vieillard−là ? +Sbrigani +Oui : je me retire. +Scène V +Oronte, Monsieur de Pourceaugnac +Monsieur de Pourceaugnac +Bonjour, Monsieur, bonjour. +Oronte +Serviteur, Monsieur, serviteur. +Monsieur de Pourceaugnac +Vous êtes Monsieur Oronte, n'est−ce pas ? +Oronte +Oui. +Monsieur de Pourceaugnac +Et moi, Monsieur de Pourceaugnac. +Oronte +A la bonne heure. +Monsieur de Pourceaugnac +Croyez−vous, Monsieur Oronte, que les Limosins soient des sots ? +Oronte +Croyez−vous, Monsieur de Pourceaugnac, que les Parisiens soient des bêtes ? +Monsieur de Pourceaugnac +Vous imaginez−vous, Monsieur Oronte, qu'un homme comme moi soit si affamé de femme ? +Oronte +Vous imaginez−vous, Monsieur de Pourceaugnac, qu'une fille comme la mienne soit si affamée de mari ? +Scène VI +Julie, Oronte, Monsieur de Pourceaugnac +Julie +On vient de me dire, mon père, que Monsieur de Pourceaugnac est arrivé. Ah ! le voilà sans doute, et mo +coeur me le dit. Qu'il est bien fait ! qu'il a bon air ! et que je suis contente d'avoir un tel époux ! Souffre +que je l'embrasse, et que je lui témoigne... +Oronte +Doucement, ma fille, doucement. +Monsieur de Pourceaugnac +Tudieu, quelle galante ! Comme elle prend feu d'abord ! +Oronte +Je voudrois bien savoir, Monsieur de Pourceaugnac, par quelle raison vous venez... +Julie +Que je suis aise de vous voir ! et que je brûle d'impatience... +Oronte +Ah ! ma fille ! Otez−vous de là, vous dis−je +Monsieur de Pourceaugnac +(Julie s'approche de M. de Pourceaugnac, le regarde d'un air languissant, et lui veut prendre la main.) +Ho, ho, quelle égrillarde ! +Oronte +Je voudrais bien, dis−je, savoir par quelle raison, s'il vous plaît, vous avez la hardiesse de... +Monsieur de Pourceaugnac +Vertu de ma vie ! +Oronte +Encore ? Qu'est−ce à dire cela ? +Julie +Ne voulez−vous pas que je caresse l'époux que vous m'avez choisi ? +Oronte +Non : rentrez là dedans. +Julie +Laissez−moi le regarder. +Oronte +Rentrez, vous dis−je. +Julie +Je veux demeurer là, s'il vous plaît. +Oronte +Je ne veux pas, moi ; et si tu ne rentres tout à l'heure, je... +Julie +Hé bien ! je rentre. +Oronte +Ma fille est une sotte qui ne sait pas les choses. +Monsieur de Pourceaugnac +Comme nous lui plaisons ! +Oronte +Tu ne veux pas te retirer ? +Julie +Quand est−ce donc que vous me marierez avec Monsieur ? +Oronte +Jamais ; et tu n'es pas pour lui. +Julie +Je le veux avoir, moi, puisque vous me l'avez promis. +Oronte +Si je te l'ai promis, je te le dépromets. +Monsieur de Pourceaugnac +Elle voudroit bien me tenir. +Julie +Vous avez beau faire, nous serons mariés ensemble en dépit de tout le monde. +Oronte +Je vous en empêcherai bien tous deux, je vous assure. Voyez un peu quel vertigo lui prend. +Monsieur de Pourceaugnac +Mon Dieu, notre beau−père prétendu, ne vous fatiguez point tant : on n'a pas envie de vous enlever votre +fille, et vos grimaces n'attraperont rien. +Oronte +Toutes les vôtres n'auront pas grand effet. +Monsieur de Pourceaugnac +Vous êtes−vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac soit un homme à acheter chat en poche ? +qu'il n'ait pas là dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire, pour se faire informer de l'histoir +monde, et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses sûretés ? +Oronte +Je ne sais pas ce que cela veut dire ; mais vous êtes−vous mis dans la tête qu'un homme de soixante et tro +ans ait si peu de cervelle, et considère si peu sa fille, que de la marier avec un homme qui a ce que vous +savez, et qui a été mis chez un médecin pour être pansé ? +Monsieur de Pourceaugnac +C'est une pièce que l'on m'a faite, et je n'ai aucun mal. +Oronte +Le médecin me l'a dit lui−même. +Monsieur de Pourceaugnac +Le médecin en a menti : je suis gentilhomme, et je le veux voir l'épée à la main. +Oronte +Je sais ce que j'en dois croire, et vous ne m'abuserez pas là−dessus, non plus que sur les dettes que vous a +assignées sur le mariage de ma fille. +Monsieur de Pourceaugnac +Quelles dettes ? +Oronte +La feinte ici est inutile, et j'ai vu le marchand flamand qui, avec les autres créanciers, a obtenu, depuis hui +mois, sentence contre vous. +Monsieur de Pourceaugnac +Quel marchand flamand ? quels créanciers ? quelle sentence obtenue contre moi ? +Oronte +Vous savez bien ce que je veux dire. +Scène VII +Lucette, Oronte, Monsieur de Pourceaugnac +Lucette +Ah ! tu es assy, et à la fy yeu te trobi aprés abé fait tant de passés. Podes−tu, scélérat, podes−tu sousteni m +bisto ? +Monsieur de Pourceaugnac +Qu'est−ce que veut cette femme−là ? +Lucette +Que te boli, infame ! Tu fas semblan de nou me pas counouysse, et nou rougisses pas, impudent que tu si +tu ne rougisses pas de me beyre ? Nou sabi pas, Moussur, saquos bous dont m'an dit que bouillo espousa +fillo ; may yeu bous declari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, Moussur, qu'en passan à Pezenas el +auguet l'adresse dambé sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m'oubligel pra q +mouyen à ly douna la ma per l'espousa. +Oronte +Oh ! oh ! +Monsieur de Pourceaugnac +Que diable est−ce ci ? +Lucette +Lou trayté me quitel trés ans aprés, sul preteste de qualques affayrés que l'apelabon dins soun païs, et desp +noun ly resçauput quaso de noubelo ; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m'an dounat abist, que +begnio dins aquesto bilo, per se remarida danbé un autro jouena fillo, que sous parens ly an proucurado, +sensse saupré res de sou prumié mariatge. Yeu ay tout quitat en diligensso, et me souy rendudo dins aque +loc lou pu leu qu'ay pouscut, per m'oupousa en aquel criminel mariatge, et confondre as ely de tout le mou +lou plus méchant des hommes. +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà une étrange effrontée ! +Lucette +Impudent, n'as pas honte de m'injuria, alloc d'estre confus day reproches secrets que ta conssiensso te deu +fayre ? +Monsieur de Pourceaugnac +Moi, je suis votre mari ? +Lucette +Infame, gausos−tu dire lou contrari ? He tu sabes be, per ma penno, que n'es que trop bertat ; et plaguess +Cel qu'aco nou fougesso pas, et que m'auquessos layssado dins l'estat d'innoussenço et dins la tranquillitat +oun moun amo bibio daban que tous charmes et tas trounpariés nou m'en benguesson malhurousomen fay +sourty ! yeu nou serio pas reduito à fayré lou tristé perssounatgé qu'yeu fave presentomen, à beyre un ma +cruel mespresa touto l'ardou que yeu ay per el, et me laissa sensse cap de pietat abandounado à las mourté +doulous que yeu ressenty de sas perfidos acciûs. +Oronte +Je ne saurois m'empêcher de pleurer. Allez, vous êtes un méchant homme. +Monsieur de Pourceaugnac +Je ne connois rien à tout ceci. +Scène VIII +Nérine, en Picarde, Lucette, Oronte, Monsieur de Pourceaugnac +Nérine +Ah ! je n'en pis plus, je sis toute essoflée ! Ah ! finfaron, tu m'as bien fait courir, tu ne m'écaperas mie. +Justice, justice ! je boute empeschement au mariage. Chés mon mery, Monsieur, et je veux faire pindre c +bon pindar−là. +Monsieur de Pourceaugnac +Encore ! +Oronte +Quel diable d'homme est−ce ci ? +Lucette +Et que boulés−bous dire, ambe bostre empachomen, et bostro pendarié ? Quaquel homo es bostre marit ? +Nérine +Oui, Medeme, et je sis sa femme. +Lucette +Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno ; et se deû estre pendut, aquo sera yeu que lou faray penda. +Nérine +Je n'entains mie che baragoin−là. +Lucette +Yeu bous disy que yeu soun sa fenno. +Nérine +Sa femme ? +Lucette +Oy. +Nérine +Je vous dis que chest my, encore in coup, qui le sis. +Lucette +Et yeus bous sousteni yeu, qu'aquos yeu. +Nérine +Il y a quetre ans qu'il m'a éposée. +Lucette +Et yeu set ans y a que m'a preso per fenno. +Nérine +J'ay des gairents de tout ce que je dy. +Lucette +Tout mon païs lo sap. +Nérine +No ville en est témoin. +Lucette +Tout Pezenas a bist notre mariatge. +Nérine +Tout Chin−Quentin a assisté à no noce. +Lucette +Nou y a res de tan beritable. +Nérine +Il gn'y a rien de plus chertain. +Lucette +Gausos−tu dire lou contrari, valisquos ? +Nérine +Est−che que tu me démaintiras, méchaint homme ? +Monsieur de Pourceaugnac +Il est aussi vrai l'un que l'autre. +Lucette +Quaign'impudensso ! Et coussy, miserable, nou te soubenes plus de la pauro Françon, et del paure Jeanet +que soun lous fruits de notre mariatge ? +Nérine +Bayez un peu l'insolence. Quoy ? tu ne te souviens mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que +m'as laichée pour gaige de ta foy ? +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà deux impudentes carognes ! +Lucette +Beny, Françon, beny, Jeanet, beny, toustou, beny, toustoune, beny fayre beyre à un payre dénaturat la dur +qu'el a per nautres. +Nérine +Venez, Madelaine, me n'ainfain, venez−ves−en ichy faire honte à vo père de l'impudainche qu'il a. +Jeanet, Fanchon, Madelaine. +Ah ! mon papa, mon papa, mon papa ! +Monsieur de Pourceaugnac +Diantre soit des petits fils de putains ! +Lucette +Coussy, trayte, tu nou sios pas dins la darnière confusiu, de ressaupre à tal tous enfants, et de ferma l'aure +à la tendresso paternello ? Tu nou m'escaperas pas, infame ; yeu te boli seguy per tout, et te reproucha to +crime jusquos à tant que me sio beniado, et que t'ayo fayt penia : couqui, te boli fayré penia. +Nérine +Ne rougis−tu mie de dire ches mots−là, et d'estre insainsible aux cairesses de chette pauvre ainfain ? Tu n +sauveras mie de mes pattes ; et en dépit de tes dains, je feray bien voir que je sis ta femme, et je te feray +pindre. +Les enfants, tous ensemble. +Mon papa, mon papa, mon papa ! +Monsieur de Pourceaugnac +Au secours ! au secours ! Où fuirai−je ? Je n'en puis plus. +Oronte +Allez, vous ferez bien de le faire punir, et il mérite d'être pendu. +Scène IX +Sbrigani +Je conduis de l'oeil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal. Nous fatiguerons tant notre provincial, qu'il +faudra, ma foi ! qu'il déguerpisse. +Scène X +Monsieur de Pourceaugnac, Sbrigani +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! je suis assommé. Quelle peine ! Quelle maudite ville ! Assassiné de tous côtés ! +Sbrigani +Qu'est−ce, Monsieur ? Est−il encore arrivé quelque chose ? +Monsieur de Pourceaugnac +Oui. Il pleut en ce pays des femmes et des lavements. +Sbrigani +Comment donc ? +Monsieur de Pourceaugnac +Deux carognes de baragouineuses me sont venu accuser de les avoir épousé toutes deux, et me menacent +la justice. +Sbrigani +Voilà une méchante affaire, et la justice en ce pays−ci est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime +Monsieur de Pourceaugnac +Oui ; mais quand il y auroit information, ajournement, décret, et jugement obtenu par surprise, défaut et +contumace, j'ai la voie de conflit de jurisdiction, pour temporiser, et venir aux moyens de nullité qui seron +dans les procédures. +Sbrigani +Voilà en parler dans tous les termes, et l'on voit bien, Monsieur, que vous êtes du métier. +Monsieur de Pourceaugnac +Moi, point du tout : je suis gentilhomme. +Sbrigani +Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez étudié la pratique. +Monsieur de Pourceaugnac +Point : ce n'est que le sens commun qui me fait juger que je serai toujours reçu à mes faits justificatifs, et +qu'on ne me sauroit condamner sur une simple accusation, sans un récolement et confrontation avec mes +parties. +Sbrigani +En voilà du plus fin encore. +Monsieur de Pourceaugnac +Ces mots−là me viennent sans que je les sache. +Sbrigani +Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme peut bien aller à concevoir ce qui est du droit et de +l'ordre de la justice, mais non pas à savoir les vrais termes de la chicane. +Monsieur de Pourceaugnac +Ce sont quelques mots que j'ai retenus en lisant les romans. +Sbrigani +Ah ! fort bien. +Monsieur de Pourceaugnac +Pour vous montrer que je n'entends rien du tout à la chicane, je vous prie de me mener chez quelque avoc +pour consulter mon affaire. +Sbrigani +Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes fort habiles ; mais j'ai auparavant à vous avertir de +n'être point surpris de leur manière de parler : ils ont contracté du barreau certaine habitude de déclamatio +qui fait que l'on diroit qu'ils chantent ; et vous prendrez pour musique tout ce qu'ils vous diront. +Monsieur de Pourceaugnac +Qu'importe comme ils parlent, pourvu qu'ils me disent ce que je veux savoir ? +Scène XI +Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac +Deux Avocats musiciens, dont l'un parle fort lentement, et l'autre fort vite accompagnés de deux Procureu +de deux Sergents. +L'Avocat traînant ces paroles. +La polygamie est un cas, +Est un cas pendable. +L'Avocat bredouilleur. +Votre fait +Est clair et net ; +Et tout le droit +Sur cet endroit +Conclut tout droit. +Si vous consultez nos auteurs, +Législateurs et glossateurs, +Justinian, Papinian, +Ulpian et Tribonian, +Fernad, Rebuffe, Jean Imole, +Paul, Castre, Julian, Barthole, +Jason, Alcial, et Cujas, +Ce grand homme si capable, +La polygamie est un cas, +Est un cas pendable. +Tous les peuples policés +Et bien sensés : +Les François, Anglois, Hollandois, +Danois, Suedois, Polonois, +Portugois, Espagnols, Flamands, +Italiens, Allemands, +Sur ce fait tiennent loi semblable, +Et l'affaire est sans embarras : +La polygamie est un cas, +Est un cas pendable. +(Monsieur de Pourceaugnac les bat. +Deux Procureurs et deux Sergents dansent une entrée, qui finit l'acte.) +Acte III +Scène I +Eraste, Sbrigani +Sbrigani +Oui, les choses s'acheminent où nous voulons ; et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plu +borné du monde, je lui ai fait prendre une frayeur si grande de la sévérité de la justice de ce pays, et des +apprêts qu'on faisoit déjà pour sa mort, qu'il veut prendre la fuite ; et pour se dérober avec plus de facilité +aux gens que je lui ai dit qu'on avoit mis pour l'arrêter aux portes de la ville, il s'est résolu à se déguiser, e +déguisement qu'il a pris est l'habit d'une femme. +Eraste +Je voudrois bien le voir en cet équipage. +Sbrigani +Songez de votre part à achever la comédie ; et tandis que je jouerai mes scènes avec lui, allez−vous−en... +Vous entendez bien ? +Eraste +Oui. +Sbrigani +Et lorsque je l'aurai mis où je veux... +Eraste +Fort bien. +Sbrigani +Et quand le père aura été averti par moi... +Eraste +Cela va le mieux du monde. +Sbrigani +Voici notre Demoiselle : allez vite, qu'il ne nous voye ensemble. +Scène II +Monsieur de Pourceaugnac, en femme, Sbrigani +Sbrigani +Pour moi, je ne crois pas qu'en cet état on puisse jamais vous connoître, et vous avez la mine, comme cela +d'une femme de condition. +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà qui m'étonne, qu'en ce pays−ci les formes de la justice ne soient point observées. +Sbrigani +Oui, je vous l'ai déjà dit, ils commencent ici par faire pendre un homme, et puis ils lui font son procès. +Monsieur de Pourceaugnac +Voilà une justice bien injuste. +Sbrigani +Elle est sévère comme tous les diables, particulièrement sur ces sortes de crimes. +Monsieur de Pourceaugnac +Mais quand on est innocent ? +Sbrigani +N'importe, ils ne s'enquêtent point de cela ; et puis ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gen +votre pays, et ils ne sont point plus ravis que de voir pendre un Limosin. +Monsieur de Pourceaugnac +Qu'est−ce que les Limosins leur ont fait ? +Sbrigani +Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes. Pour moi, je vous avoue que +suis pour vous dans une peur épouvantable ; et je ne me consolerois de ma vie si vous veniez à être pendu +Monsieur de Pourceaugnac +Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu'il est fâcheux à un gentilhomme d'être pe +et qu'une preuve comme celle−là feroit tort à nos titres de noblesse. +Sbrigani +Vous avez raison, on vous contesteroit après cela le titre d'écuyer. Au reste, étudiez−vous, quand je vous +mènerai par la main, à bien marcher comme une femme, et prendre le langage et toutes les manières d'une +personne de qualité. +Monsieur de Pourceaugnac +Laissez−moi faire, j'ai vu les personnes du bel air ; tout ce qu'il y a, c'est que j'ai un peu de barbe. +Sbrigani +Votre barbe n'est rien, et il y a des femmes qui en ont autant que vous. Cà, voyons un peu comme vous fe +Bon. +Monsieur de Pourceaugnac +Allons donc, mon carrosse : où est−ce qu'est mon carrosse ? Mon Dieu ! qu'on est misérable d'avoir des +gens comme cela ! Est−ce qu'on me fera attendre toute la journée sur le pavé, et qu'on ne me fera point v +mon carrosse ? +Sbrigani +Fort bien. +Monsieur de Pourceaugnac +Holà ! ho ! cocher, petit laquais ! Ah ! petit fripon, que de coups de fouet je vous ferai donner tantôt ! +Petit laquais, petit laquais ! Où est−ce donc qu'est ce petit laquais ? Ce petit laquais ne se trouvera−t−il +point ? Ne me fera−t−on point venir ce petit laquais ? Est−ce que je n'ai point un petit laquais dans le +monde ? +Sbrigani +Voilà qui va à merveille ; mais je remarque une chose, cette coiffe est un peu trop déliée ; j'en vais queri +une un peu plus épaisse, pour vous mieux cacher le visage, en cas de quelque rencontre. +Monsieur de Pourceaugnac +Que deviendrai−je cependant ? +Sbrigani +Attendez−moi là. Je suis à vous dans un moment ; vous n'avez qu'à vous promener. +Scène III +Deux Suisses, Monsieur de Pourceaugnac +Premier Suisse +Allons, dépeschons, camerade, ly faut allair tous deux nous à la Crève pour regarter un peu chousticier sti +Monsiu de Porcegnac, qui l'a esté contané par ortonnance à l'estre pendu par son cou. +Second Suisse +Ly faut nous loër un fenestre pour foir sti choustice. +Premier Suisse +Ly disent que l'on fait tesjà planter un grand potence tout neuve pour ly accrocher sti Porcegnac. +Second Suisse +Ly sira, ma foy ! un grand plaisir, d'y regarter pendri sti Limosin. +Premier Suisse +Oui, de ly foir gambiller les pieds en haut tevant tout le monde. +Second Suisse +Ly est un plaisant drole, oui ; ly disent que c'estre marié troy foye. +Premier Suisse +Sti diable ly vouloir troy femmes à ly tout seul : ly est bien assez t'une. +Second Suisse +Ah ! pon chour, Mameselle. +Premier Suisse +Que faire fous là tout seul ? +Monsieur de Pourceaugnac +J'attends mes gens, Messieurs. +Second Suisse +Ly est belle, par mon foy ! +Monsieur de Pourceaugnac +Doucement, Messieurs. +Premier Suisse +Fous, Mameselle, fouloir finir réchouir fous à la Crève ? Nous faire foir à fous un petit pendement pien +choly. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous rends grâce. +Second Suisse +L'est un gentilhomme Limosin, qui sera pendu chantiment à un grand potence. +Monsieur de Pourceaugnac +Je n'ai pas de curiosité. +Premier Suisse +Ly est là un petit teton qui l'est drole. +Monsieur de Pourceaugnac +Tout beau. +Premier Suisse +Mon foy ! moy couchair pien avec fous. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! c'en est trop, et ces sortes d'ordures−là ne se disent point à une femme de ma condition. +Second Suisse +Laisse, toy ; l'est moy qui le veut couchair avec elle. +Premier Suisse +Moy ne vouloir pas laisser. +Second Suisse +Moy ly vouloir, moy. +(Ils le tirent avec violence) +Premier Suisse +Moy ne faire rien. +Second Suisse +Toy l'avoir menty. +Premier Suisse +Toy l'avoir menty toy−mesme. +Monsieur de Pourceaugnac +Au secours ! A la force ! +Scène IV +Un Exempt, deux Archers, Premier et Second Suisses, Monsieur de Pourceaugnac +L'Exempt +Qu'est−ce ? quelle violence est−ce là ? et que voulez−vous faire à Madame ? Allons, que l'on sorte de là +vous ne voulez que je vous mette en prison. +Premier Suisse +Party, pon, toy ne l'avoir point. +Second Suisse. +Party, pon aussi, toy ne l'avoir point encore. +Monsieur de Pourceaugnac +Je vous suis bien obligée, Monsieur, de m'avoir délivrée de ces insolents. +L'Exempt +Ouais ! voilà un visage qui ressemble bien à celui que l'on m'a dépeint. +Monsieur de Pourceaugnac +Ce n'est pas moi, je vous assure. +L'Exempt +Ah ! ah ! qu'est−ce que je veux dire ? +Monsieur de Pourceaugnac +Je ne sais pas. +L'Exempt +Pourquoi donc dites−vous cela ? +Monsieur de Pourceaugnac +Pour rien. +L'Exempt +Voilà un discours qui marque quelque chose, et je vous arrête prisonnier. +Monsieur de Pourceaugnac +Eh ! Monsieur, de grâce ! +L'Exempt +Non, non : à votre mine, et à vos discours, il faut que vous soyez ce Monsieur de Pourceaugnac que nous +cherchons, qui se soit déguisé de la sorte ; et vous viendrez en prison tout à l'heure. +Monsieur de Pourceaugnac +Hélas ! +Scène V +L'Exempt, Archers, Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac +Sbrigani +Ah ! Ciel ! que veut dire cela ? +Monsieur de Pourceaugnac +Ils m'ont reconnu. +L'Exempt +Oui, oui, c'est de quoi je suis ravi. +Sbrigani +Eh ! Monsieur, pour l'amour de moi : vous savez que nous sommes amis il y a longtemps ; je vous conju +de ne le point mener en prison. +L'Exempt +Non ; il m'est impossible. +Sbrigani +Vous êtes homme d'accommodement : n'y a−t−il pas moyen d'ajuster cela avec quelques pistoles ? +L'Exempt, à ses archers. +Retirez−vous un peu. +Sbrigani +Il faut lui donner de l'argent pour vous laisser aller. Faites vite. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! maudite ville ! +Sbrigani +Tenez, Monsieur. +L'Exempt +Combien y a−t−il ? +Sbrigani +Un, deux, trois, quatre, cinq, six sept, huit, neuf, dix. +L'Exempt +Non, mon ordre est trop exprès. +Sbrigani +Mon Dieu ! attendez. Dépêchez, donnez−lui−en encore autant. +Monsieur de Pourceaugnac +Mais... +Sbrigani +Dépêchez−vous, vous dis−je, et ne perdez point de temps : vous auriez un grand plaisir, quand vous serie +pendu. +Monsieur de Pourceaugnac +Ah ! +Sbrigani +Tenez, Monsieur. +L'Exempt +Il faut donc que je m'enfuie avec lui, car il n'y auroit point ici de sûreté pour moi. Laissez−le−moi conduir +et ne bougez d'ici. +Sbrigani +Je vous prie donc d'en avoir un grand soin. +L'Exempt +Je vous promets de ne le point quitter, que je ne l'aie mis en lieu de sûreté. +Monsieur de Pourceaugnac +Adieu. Voilà le seul honnête homme que j'ai trouvé en cette ville. +Sbrigani +Ne perdez point de temps ; je vous aime tant, que je voudrois que vous fussiez déjà bien loin. Que le Ciel +conduise ! Par ma foi ! voilà une grande dupe. Mais voici... +Scène VI +Oronte, Sbrigani +Sbrigani +Ah ! quelle étrange aventure ! Quelle fâcheuse nouvelle pour un père ! Pauvre Oronte, que je te plains ! +Que diras−tu ? et de quelle façon pourras−tu supporter cette douleur mortelle ? +Oronte +Qu'est−ce ? Quel malheur me présages−tu ? +Sbrigani +Ah ! Monsieur, ce perfide de Limosin, ce traître de Monsieur de Pourceaugnac, vous enlève votre fille. +Oronte +Il m'enlève ma fille ! +Sbrigani +Oui : elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte pour le suivre ; et l'on dit qu'il a un caractère pour se +faire aimer de toutes les femmes. +Oronte +Allons vite à la justice. Des archers après eux ! +Scène VII +Eraste, Julie, Sbrigani, Oronte +Eraste +Allons, vous viendrez malgré vous, et je veux vous remettre entre les mains de votre père. Tenez, Monsie +voilà votre fille que j'ai tirée de force d'entre les mains de l'homme avec qui elle s'enfuyoit ; non pas pour +l'amour d'elle, mais pour votre seule considération ; car, après l'action qu'elle a faite, je dois la mépriser, +me guérir absolument de l'amour que j'avois pour elle. +Oronte +Ah ! infâme que tu es ! +Eraste +Comment ? me traiter de la sorte, après toutes les marques d'amitié que je vous ai données ! Je ne vous +blâme point de vous être soumise aux volontés de Monsieur votre père ; il est sage et judicieux dans les +choses qu'il fait et je ne me plains point de lui de m'avoir rejeté pour un autre. S'il a manqué à la parole qu +m'avoit donnée, il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche que moi de quatr +cinq mille écus ; et quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu'un +homme manque à sa parole ; mais oublier en un moment toute l'ardeur que je vous ai montrée, vous laiss +d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu, et le suivre honteusement sans le consentement de +Monsieur votre père, après les crimes qu'on lui impute, c'est une chose condamnée de tout le monde, et do +mon coeur ne peut vous faire d'assez sanglants reproches. +Julie +Hé bien ! oui, j'ai conçu de l'amour pour lui, et je l'ai voulu suivre, puisque mon père me l'avoit choisi po +époux. Quoi que vous me disiez, c'est un fort honnête homme, et tous les crimes dont on l'accuse sont +faussetés épouvantables. +Oronte +Taisez−vous ! vous êtes une impertinente, et je sais mieux que vous ce qui en est. +Julie +Ce sont sans doute des pièces qu'on lui fait, et c'est peut−être lui qui a trouvé cet artifice pour vous en +dégoûter. +Eraste +Moi, je serois capable de cela ? +Julie +Oui, vous. +Oronte +Taisez−vous ! vous dis−je. Vous êtes une sotte. +Eraste +Non, non, ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion +m'ait forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est que la seule considération que j'ai pour Monsi +votre père, et je n'ai pu souffrir qu'un honnête homme comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits q +pourroient suivre une action comme la vôtre. +Oronte +Je vous suis, seigneur Eraste, infiniment obligé. +Eraste +Adieu, Monsieur. J'avois toutes les ardeurs du monde d'entrer dans votre alliance ; j'ai fait tout ce que j'ai +pour obtenir un tel honneur ; mais j'ai été malheureux, et vous ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. C +n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les sentiments d'estime et de vénération où votre personne +m'oblige ; et si je n'ai pu être votre gendre, au moins serai−je éternellement votre serviteur. +Oronte +Arrêtez, seigneur Eraste. Votre procédé me touche l'âme, et je vous donne ma fille en mariage. +Julie +Je ne veux point d'autre mari que Monsieur de Pourceaugnac. +Oronte +Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le seigneur Eraste. Ca, la main. +Julie +Non, je n'en ferai rien. +Oronte +Je te donnerai sur les oreilles. +Eraste +Non, non, Monsieur ; ne lui faites point de violence, je vous en prie. +Oronte +C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le maître. +Eraste +Ne voyez−vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme−là ? et voulez−vous que je possède un corps dont u +autre possédera le coeur ? +Oronte +C'est un sortilège qu'il lui a donné, et vous verrez qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu. +Donnez−moi votre main. Allons. +Julie +Je ne... +Oronte +Ah ! que de bruit ! Cà, votre main, vous dis−je. Ah, ah, ah ! +Eraste +Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la main : ce n'est que Monsieur votre p +dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse. +Oronte +Je vous suis beaucoup obligé, et j'augmente de dix mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse v +le Notaire pour dresser le contrat. +Eraste +En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la saison, et faire entrer les masques qu +bruit des noces de Monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de tous les endroits de la ville. +Scène VIII +Plusieurs masques de toutes les manières, dont les uns occupent plusieurs balcons, et les autres sont dans +place, qui, par plusieurs chansons et diverses danses et jeux, cherchent à se donner des plaisirs innocents. +Une Egyptienne +Sortez, sortez de ces lieux, +Soucis, Chagrins et Tristesse ; +Venez, venez, Ris et Jeux, +Plaisirs, Amour, et Tendresse. +Ne songeons qu'à nous réjouir : +La grande affaire est le plaisir. +Choeur des musiciens +Ne songeons qu'à nous réjouir : +La grande affaire est le plaisir. +L'Egyptienne +A me suivre tous ici +Votre ardeur est non commune, +Et vous êtes en souci +De votre bonne fortune. +Soyez toujours amoureux : +C'est le moyen d'être heureux. +Un Egyptien +Aimons jusques au trépas, +La raison nous y convie : +Hélas ! si l'on n'aimoit pas +Que seroit−ce de la vie ? +Ah ! perdons plutôt le jour +Que de perdre notre amour. +(Tous deux, en dialogue.) +L'Egyptien +Les biens, +L'Egyptienne +La gloire, +L'Egyptien +Les grandeurs, +L'Egyptienne +Les sceptres qui font tant d'envie, +L'Egyptien +Tout n'est rien, si l'amour n'y mêle ses ardeurs. +L'Egyptienne +Il n'est point, sans l'amour, de plaisir dans la vie. +Tous deux, ensemble. +Soyons toujours amoureux : +C'est le moyen d'être heureux. +Le petit choeur chante après ces deux derniers vers : +Sus, sus, chantons tous ensemble, +Dansons, sautons, jouons−nous. +Un musicien seul. +Lorsque pour rire on s'assemble, +Les plus sages, ce me semble, +Sont ceux qui sont les plus fous. +Tous ensemble. +Ne songeons qu'à nous réjouir : +La grande affaire est le plaisir. +Les Amants magnifiques +Comédie +Mêlée de musique et d'entrées de ballet, représentée pour le roi, à Saint−Germain−en−Laye, au mois de +février 1670 sous le titre du Divertissement Royal +Personnages +Aristione, princesse, mère d'Eriphile. +Eriphile, fille de la Princesse. +Cléonice, confidente d'Eriphile. +Chorèbe, de la suite de la Princesse. +Iphicrate, Timoclès, amants magnifiques. +Sostrate, général d'armée amant d'Eriphile. +Clitidas, plaisant de cour, de la suite d'Eriphile. +Anaxarque, astrologue. +Cléon, fils d'Anaxarque. +Une fausse vénus, d'intelligence avec Anaxarque. +La scène se passe en Thessalie, dans la délicieuse vallée de Tempé. +Avant−propos +Le roi, qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu'il entreprend, s'est proposé de donner à +cour un divertissement qui fût composé de tous ceux que le théâtre peut fournir ; et, pour embrasser cette +vaste idée et enchaîner ensemble tant de choses diverses, Sa Majesté a choisi pour sujet deux princes riva +qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempé, où l'on avait célébré la fête des jeux Pythiens, régale +l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser. +Premier intermède +Le théâtre s'ouvre... +Le théâtre s'ouvre à l'agréable bruit de quantité d'instruments, et d'abord il offre aux yeux une vaste mer, +bordée de chaque côté de quatre grands rochers, dont le sommet porte chacun un Fleuve, accoudé sur les +marques de ces sortes de déités. Au pied de ces rochers sont douze Tritons de chaque côté, et dans le mili +de la mer quatre Amours montés sur des dauphins, et derrière eux le dieu Eole, élevé au−dessus des onde +un petit nuage. Eole commande aux vents de se retirer, et, tandis que les Amours, les Tritons, et les Fleuv +lui répondent, la mer se calme, et du milieu des ondes on voit s'élever une île. Huit Pêcheurs sortent du fo +de la mer avec des nacres de perles et des branches de corail, et, après une danse agréable, vont se placer +chacun sur un rocher au−dessous d'un Fleuve. Le choeur de la musique annonce la venue de Neptune, et, +tandis que ce dieu danse avec sa suite, les Pêcheurs, les Tritons et les Fleuves accompagnent ses pas de ge +différents et de bruit de conques de perles. Tout ce spectacle est une magnifique galanterie, dont l'un des +princes régale sur la mer la promenade des princesses. +Première entrée de ballet +Neptune et six dieux marins +Deuxième entrée de ballet +Huit pêcheurs de corail. +Vers chantés. +Récit d'Eole +Vents, qui troublez les plus beaux jours, +Rentrez dans vos grottes profondes, +Et laissez régner sur les ondes +Les Zéphyres et les Amours. +Un Triton +Quels beaux yeux ont percé nos demeures humides ? +Venez, venez, Tritons ; cachez−vous Néréides. +Tous les Tritons +Allons tous au−devant de ces divinités, +Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés. +Un Amour +Ah ! que ces princesses sont belles ! +Un autre Amour +Quels sont les coeurs qui ne s'y rendroient pas ? +Un autre Amour +La plus belle des Immortelles, +Notre mère, a bien moins d'appas. +Choeur +Allons tous au−devant de ces divinités, +Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés. +Un Triton +Quel noble spectacle s'avance ! +Neptune, le grand dieu, Neptune avec sa cour, +Vient honorer ce beau jour +De son auguste présence. +Choeur +Redoublons nos concerts, +Et faisons retentir dans le vague des airs +Notre réjouissance. +Pour le ROI, représentant Neptune. +Le Ciel, entre les dieux les plus considérés, +Me donne pour partage un rang considérable, +Et me faisant régner sur les flots azurés, +Rend à tout l'univers mon pouvoir redoutable. +Il n'est aucune terre, à me bien regarder, +Qui ne doive trembler que je ne m'y répande, +Point d'Etats qu'à l'instant je ne pusse inonder +Des flots impétueux que mon pouvoir commande. +Rien n'en peut arrêter le fier débordement, +Et d'un triple digue à leur force opposée +On les verroit forcer le ferme empêchement, +Et se faire en tous lieux une ouverture aisée. +Mais je sais retenir la fureur de ces flots +Par la sage équité du pouvoir que j'exerce, +Et laisser en tous lieux, au gré des matelots, +La douce liberté d'un paisible commerce. +On trouve des écueils parfois dans mes Etats, +On voit quelques vaisseaux y périr par l'orage ; +Mais contre ma puissance on n'en murmure pas, +Et chez moi la vertu ne fait jamais naufrage. +Pour MONSIEUR LE GRAND, représentant un dieu marin. +L'empire où nous vivons est fertile en trésors, +Tous les mortels en foule accourent sur ses bords, +Et pour faire bientôt une haute fortune, +Il ne faut rien qu'avoir la faveur de NEPTUNE. +Pour le marquis DE VILLEROI, représentant un dieu marin. +Sur la foi de ce dieu de l'empire flottant +On peut bien s'embarquer avec toute assurance. +Les flots ont de l'inconstance ; +Mais le NEPTUNE est constant. +Pour le marquis DE RASSENT, représentant un dieu marin. +Voguez sur cette mer d'un zèle inébranlable : +C'est le moyen d'avoir NEPTUNE favorable. +Acte I +Scène I +Sostrate, Clitidas +Clitidas +Il est attaché à ses pensées ? +Sostrate +Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puisses avoir recours, et tes maux sont d'une nature à ne te laisser nulle +espérance d'en sortir. +Clitidas +Il raisonne tout seul. +Sostrate +Hélas ! +Clitidas +Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma conjecture se trouvera véritable. +Sostrate +Sur quelles chimères, dis−moi, pourrois−tu bâtir quelque espoir ? et que peux−tu envisager, que l'affreus +longueur d'une vie malheureuse, et des ennuis à ne finir que par la mort ? +Clitidas +Cette tête−là est plus embarrassée que la mienne ? +Sostrate +Ah ! mon coeur, ah ! mon coeur, où m'avez−vous jeté ? +Clitidas +Serviteur, seigneur Sostrate. +Sostrate +Où vas−tu, Clitidas ? +Clitidas +Mais vous plutôt, que faites−vous ici ? et quelle secrète mélancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plaît +vous peut retenir dans ces bois, tandis que tout le monde a couru en foule à la magnificence de la fête don +l'amour du prince Iphicrate vient de régaler sur la mer la promenade des princesses, tandis qu'elles y ont r +des cadeaux merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu les rochers et les ondes se parer de divinité +pour faire honneur à leurs attraits ? +Sostrate +Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence, et tant de gens d'ordinaire s'empressent à porter de la +confusion dans ces sortes de fêtes, que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des importuns. +Clitidas +Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien, et que vous n'êtes point de trop, en quelque lieu que vo +soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n'a garde d'être de ces visages disgraciés qui ne sont jamai +bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien auprès des deux princesses ; et la mère et la +vous font assez connoître l'estime qu'elles font de vous, pour n'appréhender pas de fatiguer leurs yeux ; e +n'est pas cette crainte enfin qui vous a retenu. +Sostrate +J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces sortes de choses. +Clitidas +Mon Dieu ! quand on n'auroit nulle curiosité pour les choses, on en a toujours pour aller où l'on trouve to +le monde, et quoi que vous puissiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi d +arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque chose qui embarrasse. +Sostrate +Que voudrois−tu que j'y pusse avoir ? +Clitidas +Ouais, je ne sais d'où cela vient, mais il sent ici l'amour : ce n'est pas moi. Ah, par ma foi ! c'est vous. +Sostrate +Que tu es fou, Clitidas. +Clitidas +Je ne suis point fou, vous êtes amoureux : j'ai le nez délicat, et j'ai senti cela d'abord. +Sostrate +Sur quoi prends−tu cette pensée ? +Clitidas +Sur quoi ? Vous seriez bien étonné si je vous disois encore de qui vous êtes amoureux. +Sostrate +Moi ? +Clitidas +Oui. Je gage que je vais deviner tout à l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets aussi bien que notre +astrologue, dont la princesse Aristione est entêtée ; et, s'il a la science de lire dans les astres la fortune de +hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez−vous un peu, et ouvrez l +yeux. E, par soi, E ; r, i, ri, Eri ; p, h, i, phi, Eriphi ; l, e, le : Eriphile. Vous êtes amoureux de la princes +Eriphile. +Sostrate +Ah ! Clitidas ; j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre. +Clitidas +Vous voyez si je suis savant ? +Sostrate +Hélas ! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret de mon coeur, je te conjure au moins de ne l +révéler à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom. +Clitidas +Et sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connoître, depuis un temps, la passion que vous +voulez tenir secrète, pensez−vous que la princesse Eriphile puisse avoir manqué de lumière pour s'en +apercevoir ? Les belles, croyez−moi, sont toujours les plus clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles +causent, et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre mieux qu'à tout autre à celles à qui il s'adres +Sostrate +Laissons−la, Clitidas, laissons−la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards l'amour que ses charm +m'inspirent ; mais gardons bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien. +Clitidas +Et qu'appréhendez−vous ? Est−il possible que ce même Sostrate qui n'a pas craint ni Brennus, ni tous les +Gaulois et dont le bras a si glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de barbares qui ravageoit +Grèce, est−il possible, dis−je, qu'un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour, et que je le v +trembler à dire seulement qu'il aime ? +Sostrate +Ah ! Clitidas, je tremble avec raison, et tous les Gaulois du monde ensemble sont bien moins redoutables +que deux beaux yeux pleins de charmes. +Clitidas +Je ne suis pas de cet avis, et je sais bien pour moi qu'un seul Gaulois, l'épée à la main, me feroit beaucoup +plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble les plus charmants du monde. Mais dites−moi un peu, +qu'espérez−vous faire ? +Sostrate +Mourir sans déclarer ma passion. +Clitidas +L'espérance est belle. Allez, allez, vous vous moquez : un peu de hardiesse réussit toujours aux amants ; +n'y a en amour que les honteux qui perdent, et je dirois ma passion à une déesse, moi, si j'en devenois +amoureux. +Sostrate +Trop de choses, hélas ! condamnent mes feux à un éternel silence. +Clitidas +Hé quoi ? +Sostrate +La bassesse de ma fortune, dont il plaît au Ciel de rabattre l'ambition de mon amour ; le rang de la Prince +qui met entre elle et mes désirs une distance si fâcheuse ; la concurrence de deux princes appuyés de tous +grands titres qui peuvent soutenir les prétentions de leurs flammes ; de deux princes qui, par mille et mill +magnificences, se disputent, à tous moments, la gloire de sa conquête, et sur l'amour de qui on attend tous +jours de voir son choix se déclarer ; mais plus que tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux +assujettissent toute la violence de mon ardeur. +Clitidas +Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'amour, et je me trompe fort, ou la jeune princesse a connu +votre flamme, et n'y est pas insensible. +Sostrate +Ah ! ne t'avise point de vouloir flatter par pitié le coeur d'un misérable. +Clitidas +Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup le choix de son époux, et je veux éclaircir un peu c +petite affaire−là. Vous savez que je suis auprès d'elle en quelque espèce de faveur, que j'y ai les accès ouv +et qu'à force de me tourmenter, je me suis acquis le privilège de me mêler à la conversation et parler à tor +à travers de toutes choses. Quelquefois cela ne me réussit pas, mais quelquefois aussi cela me réussit. +Laissez−moi faire : je suis de vos amis, les gens de mérite me touchent, et je veux prendre mon temps po +entretenir la Princesse de... +Sostrate +Ah ! de grâce, quelque bonté que mon malheur t'inspire, garde−toi bien de lui rien dire de ma flamme. +J'aimerois mieux mourir que de pouvoir être accusé par elle de la moindre témérité, et ce profond respect +ses charmes divins... +Clitidas +Taisons−nous : voici tout le monde. +Scène II +Aristione, Iphicrate, Timoclès, Sostrate, Anaxarque, Cléon, Clitidas +Aristione +Prince, je ne puis me lasser de le dire, il n'est point de spectacle au monde qui puisse le disputer en +magnificence à celui que vous venez de nous donner. Cette fête a eu des ornements qui l'emportent sans +doute sur tout ce que l'on sauroit voir, et elle vient de produire à nos yeux quelque chose de si noble, de si +grand et de si majestueux, que le Ciel même ne sauroit aller au delà, et je puis dire assurément qu'il n'y a r +dans l'univers qui s'y puisse égaler. +Timoclès +Ce sont des ornements dont on ne peut pas espérer que toutes les fêtes soient embellies, et je dois fort +trembler, Madame, pour la simplicité du petit divertissement que je m'apprête à vous donner dans le bois +Diane. +Aristione +Je crois que nous n'y verrons rien que de fort agréable, et certes il faut avouer que la campagne a lieu de n +paroître belle, et que nous n'avons pas le temps de nous ennuyer dans cet agréable séjour qu'ont célébré to +les poètes sous le nom de Tempé. Car enfin, sans parler des plaisirs de la chasse que nous y prenons à tou +heure, et de la solennité des jeux Pythiens que l'on y célèbre tantôt, vous prenez soin l'un et l'autre de nou +combler de tous les divertissements qui peuvent charmer les chagrins des plus mélancoliques. D'où vient, +Sostrate, qu'on ne vous a point vu dans notre promenade ? +Sostrate +Une petite indisposition, Madame, m'a empêché de m'y trouver. +Iphicrate +Sostrate est de ces gens, Madame, qui croient qu'il ne sied pas bien d'être curieux comme les autres ; et il +beau d'affecter de ne pas courir où tout le monde court. +Sostrate +Seigneur, l'affectation n'a guère de part à tout ce que je fais, et, sans vous faire compliment, il y avoit des +choses à voir dans cette fête qui pouvoient m'attirer, si quelque autre motif ne m'avoit retenu. +Aristione +Et Clitidas a−t−il vu cela ? +Clitidas +Oui, Madame, mais du rivage. +Aristione +Et pourquoi du rivage ? +Clitidas +Ma foi ! Madame, j'ai craint quelqu'un des accidents qui arrivent d'ordinaire dans ces confusions. Cette n +j'ai songé de poisson mort, et d'oeufs cassés, et j'ai appris du seigneur Anaxarque que les oeufs cassés et le +poisson mort signifient malencontre. +Anaxarque +Je remarque une chose : que Clitidas n'auroit rien à dire s'il ne parloit de moi. +Clitidas +C'est qu'il y a tant de choses à dire de vous, qu'on n'en sauroit parler assez. +Anaxarque +Vous pourriez prendre d'autres matières, puisque je vous en ai prié. +Clitidas +Le moyen ? Ne dites−vous pas que l'ascendant est plus fort que tout ? et s'il est écrit dans les astres que j +sois enclin à parler de vous, comment voulez−vous que je résiste à ma destinée ? +Anaxarque +Avec tout le respect, Madame, que je vous dois, il y a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tou +monde y prenne liberté de parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du premier +méchant plaisant. +Clitidas +Je vous rends grâce de l'honneur. +Aristione +Que vous êtes fou de vous chagriner de ce qu'il dit ! +Clitidas +Avec tout le respect que je dois à Madame, il y a une chose qui m'étonne dans l'astrologie : comment des +gens qui savent tous les secrets des Dieux, et qui possèdent des connoissances à se mettre au−dessus de to +les hommes, aient besoin de faire leur cour, et de demander quelque chose. +Anaxarque +Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et donner à Madame de meilleures plaisanteries. +Clitidas +Ma foi ! on les donne telles qu'on peut. Vous en parlez fort à votre aise, et le métier de plaisant n'est pas +comme celui d'astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses fort différentes, et il est bien pl +facile de tromper les gens que de les faire rire. +Aristione +Eh ! qu'est−ce donc que cela veut dire ? +Clitidas, se parlant à lui−même. +Paix ! impertinent que vous êtes. Ne savez−vous pas bien que l'astrologie est une affaire d'Etat, et qu'il ne +faut point toucher à cette corde−là ? Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous vous émancipez trop, et vous pren +de certaines libertés qui vous joueront un mauvais tour : je vous en avertis ; vous verrez qu'un de ces jou +on vous donnera du pied au cul, et qu'on vous chassera comme un faquin. Taisez−vous, si vous êtes sage. +Aristione +Où est ma fille ? +Timoclès +Madame, elle s'est écartée, et je lui ai présenté une main qu'elle a refusé d'accepter. +Aristione +Princes, puisque l'amour que vous avez pour Eriphile a bien voulu se soumettre aux lois que j'ai voulu vou +imposer, puisque j'ai su obtenir de vous que vous fussiez rivaux sans devenir ennemis, et qu'avec pleine +soumission aux sentiments de ma fille, vous attendez un choix dont je l'ai faite seule maîtresse, ouvrez−m +tous deux le fond de votre âme, et me dites sincèrement quel progrès vous croyez l'un et l'autre avoir fait +son coeur. +Timoclès +Madame, je ne suis point pour me flatter, j'ai fait ce que j'ai pu pour toucher le coeur de la princesse Eriph +et je m'y suis pris, que je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir, je lui ai fait de +hommages soumis de tous mes voeux, j'ai montré des assiduités, j'ai rendu des soins chaque jour ; j'ai fai +chanter ma passion aux voix les touchantes, et l'ai exprimer en vers aux plumes les plus délicates, je me s +plaint de mon martyre en des termes passionnés, j'ai fait dire à mes yeux, aussi bien qu'à ma bouche, le +désespoir de mon amour, j'ai poussé, à ses pieds, des soupirs languissants, j'ai même répandu des larmes ; +mais tout cela inutilement, et je n'ai point connu qu'elle ait dans l'âme aucun ressentiment de mon ardeur. +Aristione +Et vous, Prince ? +Iphicrate +Pour moi, Madame, connoissant son indifférence et le peu de cas qu'elle fait des devoirs qu'on lui rend, je +voulu perdre auprès d'elle ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu'elle est toute soumise à vos volontés +que ce n'est que de votre main seule qu'elle voudra prendre un époux. Aussi n'est−ce qu'à vous que je +m'adresse pour l'obtenir, à vous plutôt qu'à elle que je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plû +Ciel, Madame, que vous eussiez pu vous résoudre à tenir sa place, que vous eussiez voulu jouir des conqu +que vous lui faites, et recevoir pour vous les voeux que vous lui renvoyez ! +Aristione +Prince, le compliment est d'un amant adroit, et vous avez entendu dire qu'il falloit cajoler les mères pour +obtenir les filles ; mais ici, par malheur, tout cela devient inutile, et je me suis engagée à laisser le choix +entier à l'inclination de ma fille. +Iphicrate +Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce choix, ce n'est point compliment, Madame, que ce que je v +dis : je ne recherche la princesse Eriphile que parce qu'elle est votre sang ; je la trouve charmante par tou +qu'elle tient de vous, et c'est vous que j'adore en elle. +Aristione +Voilà qui est fort bien. +Iphicrate +Oui, Madame, toute la terre voit en vous des attraits et des charmes que je... +Aristione +De grâce, Prince, ôtons ces charmes et ces attraits : vous savez que ce sont des mots que je retranche des +compliments qu'on veut me faire. Je souffre qu'on me loue de ma sincérité, qu'on dise que je suis une bon +princesse, que j'ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour mes amis, et de l'estime pour le mér +et la vertu : je puis tâter de tout cela ; mais pour les douceurs de charmes et d'attraits, je suis bien aise qu +ne m'en serve point ; et quelque vérité qui s'y pût rencontrer, on doit faire quelque scrupule d'en goûter la +louange, quand on est mère d'une fille comme la mienne. +Iphicrate +Ah ! Madame, c'est vous qui voulez être mère malgré tout le monde ; il n'est point d'yeux qui ne s'y +opposent ; et si vous le vouliez, la princesse Eriphile ne seroit que votre soeur. +Aristione +Mon Dieu ! Prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où donnent la plupart des femmes ; je veu +être mère, parce que je la suis, et ce seroit en vain que je ne la voudrois pas être. Ce titre n'a rien qui me +choque, puisque, de mon consentement, je me suis exposée à le recevoir. C'est un foible de notre sexe, do +grâce au Ciel, je suis exempte ; et je ne m'embarrasse point de ces grandes disputes d'âge, sur quoi nous +voyons tant de folles. Revenons à notre discours. Est−il possible que jusqu'ici vous n'ayez pu connoître où +penche l'inclination d'Eriphile ? +Iphicrate +Ce sont obscurités pour moi. +Timoclès +C'est pour moi un mystère impénétrable. +Aristione +La pudeur peut−être l'empêche de s'expliquer à vous et à moi : servons−nous de quelque autre pour +découvrir le secret de son coeur. Sostrate, prenez de ma part cette commission, et rendez cet office à ces +princes, de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments peuvent tourner. +Sostrate +Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez mieux verser l'honneur d'un tel +emploi, et je me sens mal propre à bien exécuter ce que vous souhaitez de moi. +Aristione +Votre mérite, Sostrate, n'est point borné aux seuls emplois de la guerre : vous avez de l'esprit, de la condu +de l'adresse, et ma fille fait cas de vous. +Sostrate +Quelque autre mieux que moi, Madame,... +Aristione +Non, non ; en vain vous vous en défendez. +Sostrate +Puisque vous le voulez, Madame, il vous faut obéir ; mais je vous jure que, dans toute votre cour, vous n +pouviez choisir personne qui ne fût en état de s'acquitter beaucoup mieux que moi d'une telle commission +Aristione +C'est trop de modestie, et vous vous acquitterez toujours bien de toutes les choses dont on vous chargera. +Découvrez doucement les sentiments d'Eriphile, et faites−la ressouvenir qu'il faut se rendre de bonne heur +dans le bois de Diane. +Scène III +Iphicrate, Timoclès, Clitidas, Sostrate +Iphicrate +Vous pouvez croire que je prends part à l'estime que la Princesse vous témoigne. +Timoclès +Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l'on a fait de vous. +Iphicrate +Vous voilà en état de servir vos amis. +Timoclès +Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens qu'il vous plaira. +Iphicrate +Je ne vous recommande point mes intérêts. +Timoclès +Je ne vous dis point de parler pour moi. +Sostrate +Seigneurs, il seroit inutile : j'aurois tort de passer les ordres de ma commission, et vous trouverez bon que +ne parle ni pour l'un, ni pour l'autre.. +Iphicrate +Je vous laisse agir comme il vous plaira. +Timoclès +Vous en userez comme vous voudrez. +Scène IV +Iphicrate, Timoclès, Clitidas +Iphicrate +Clitidas se ressouvient bien qu'il est de mes amis : je lui recommande toujours de prendre mes intérêts +auprès de sa maîtresse, contre ceux de mon rival. +Clitidas +Laissez−moi faire : il y a bien de la comparaison de lui à vous, et c'est un prince bien bâti pour vous le +disputer. +Iphicrate +Je reconnoîtrai ce service. +Timoclès +Mon rival fait sa cour à Clitidas ; mais Clitidas sait bien qu'il m'a promis d'appuyer contre lui les prétenti +de mon amour. +Clitidas +Assurément ; et il se moque de croire l'emporter sur vous : voilà, auprès de vous, un beau petit morveux +prince. +Timoclès +Il n'y a rien que je ne fasse pour Clitidas. +Clitidas +Belles paroles de tous côtés. Voici la Princesse ; prenons mon temps pour l'aborder. +Scène V +Eriphile, Cléonice +Cléonice +On trouvera étrange, Madame, que vous vous soyez ainsi écartée de tout le monde. +Eriphile +Ah ! qu'aux personnes comme nous, qui sommes toujours accablées de tant de gens, un peu de solitude e +parfois agréable, et qu'après mille impertinents entretiens il est doux de s'entretenir avec ses pensées ! Qu +me laisse ici promener toute seule. +Cléonice +Ne voudriez−vous pas, Madame, voir un petit essai de la disposition de ces gens admirables qui veulent s +donner à vous ? Ce sont des personnes qui, par leurs pas, leurs gestes et leurs mouvements, expriment au +yeux toutes choses, et on appelle cela Pantomimes. J'ai tremblé à vous dire ce mot, et il y a des gens dans +votre cour qui ne me le pardonneroient pas. +Eriphile +Vous avez bien la mine, Cléonice, de me venir ici régaler d'un mauvais divertissement ; car, grâce au Cie +vous ne manquez pas de vouloir produire indifféremment tout ce qui se présente à vous, et vous avez une +affabilité qui ne rejette rien. Aussi est−ce à vous seule qu'on voit avoir recours toutes les muses +nécessitantes ; vous êtes la grande protectrice du mérite incommodé ; et tout ce qu'il y a de vertueux +indigents au monde va débarquer chez nous. +Cléonice +Si vous n'avez pas envie de les voir, Madame, il ne faut que les laisser là. +Eriphile +Non, non ; voyons−les, faites−les venir. +Cléonice +Mais peut−être, Madame, que leur danse sera méchante. +Eriphile +Méchant ou non, il la faut voir : ce ne seroit avec vous que reculer la chose, et il vaut mieux en être quitte +Cléonice +Ce ne sera ici, Madame, qu'une danse ordinaire : une autre fois... +Eriphile +Point de préambule, Cléonice ; qu'ils dansent. +Second intermède +La confidente de... +La confidente de la jeune princesse lui produit trois danseurs, sous le nom de Pantomimes, c'est−à−dire qu +expriment par leurs gestes toutes sortes de choses. La Princesse les voit danser, et les reçoit à son service. +Entrée de ballet +De trois Pantomimes +Acte II +Scène I +Eriphile, Cléonice, Clitidas +Eriphile +Voilà qui est admirable ! je ne crois pas qu'on puisse mieux danser qu'ils dansent, et je suis bien aise de l +avoir à moi. +Cléonice +Et moi, Madame, je suis bien aise que vous ayez vu que je n'ai pas si méchant goût que vous avez pensé. +Eriphile +Ne triomphez point tant : vous ne tarderez guère à me faire avoir ma revanche. Qu'on me laisse ici. +Cléonice +Je vous avertis, Clitidas, que la Princesse veut être seule. +Clitidas +Laissez−moi faire : je suis homme qui sais ma cour. +Scène II +Eriphile, Clitidas +Clitidas, fait semblant de chanter. +La, la, la, la, ah ! +Eriphile +Clitidas. +Clitidas +Je ne vous avois pas vue là, Madame. +Eriphile +Approche. D'où viens−tu ? +Clitidas +De laisser la Princesse votre mère, qui s'en alloit vers le temple d'Apollon, accompagnée de beaucoup de +Eriphile +Ne trouves−tu pas ces lieux les plus charmants du monde ? +Clitidas +Assurément. Les Princes, vos amants, y étoient. +Eriphile +Le fleuve Pénée fait ici d'agréables détours. +Clitidas +Fort agréables. Sostrate y étoit aussi. +Eriphile +D'où vient qu'il n'est pas venu à la promenade ? +Clitidas +Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de prendre plaisir à tous ces beaux régales. Il m'a voulu +entretenir ; mais vous m'avez défendu si expressément de me charger d'aucune affaire auprès de vous, qu +n'ai point voulu lui prêter l'oreille, et je lui ai dit nettement que je n'avois pas le loisir de l'entendre. +Eriphile +Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devois l'écouter. +Clitidas +Je lui ai dit d'abord que je n'avois pas le loisir de l'entendre ; mais après je lui ai donné audience. +Eriphile +Tu as bien fait. +Clitidas +En vérité, c'est un homme qui me revient, un homme fait comme je veux que les hommes soient faits : ne +prenant point des manières bruyantes et des tons de voix assommants ; sage et posé en toutes choses ; ne +parlant jamais que bien à propos ; point prompt à décider ; point du tout exagérateur incommode ; et, +quelques beaux vers que nos poëtes lui aient récités, je ne lui ai jamais ouï dire : "Voilà qui est plus beau +tout ce qu'a jamais fait Homère." Enfin c'est un homme pour qui je me sens de l'inclination ; et si j'étois +princesse, il ne seroit pas malheureux. +Eriphile +C'est un homme d'un grand mérite, assurément ; mais de quoi t'a−t−il parlé ? +Clitidas +Il m'a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique régale que l'on vous a donné, m'a parlé +votre personne avec des transports les plus grands du monde, vous a mise au−dessus du ciel, et vous a don +toutes les louanges qu'on peut donner à la princesse la plus accomplie de la terre, entremêlant tout cela de +plusieurs soupirs, qui disoient plus qu'il ne vouloit. Enfin, à force de le tourner de tous côtés, et de le pres +sur la cause de cette profonde mélancolie, dont toute la cour s'aperçoit, il a été contraint de m'avouer qu'il +étoit amoureux. +Eriphile +Comment amoureux ? quelle témérité est la sienne ! c'est un extravagant que je ne verrai de ma vie. +Clitidas +De quoi vous plaignez−vous, Madame ? +Eriphile +Avoir l'audace de m'aimer, et de plus avoir l'audace de le dire ? +Clitidas +Ce n'est pas vous, Madame, dont il est amoureux. +Eriphile +Ce n'est pas moi ? +Clitidas +Non, Madame : il vous respecte trop pour cela, et est trop sage pour y penser. +Eriphile +Et de qui donc, Clitidas ? +Clitidas +D'une de vos filles, la jeune Arsinoé. +Eriphile +A−t−elle tant d'appas, qu'il n'ait trouvé qu'elle digne de son amour ? +Clitidas +Il l'aime éperdument, et vous conjure d'honorer sa flamme de votre protection. +Eriphile +Moi ? +Clitidas +Non, non, Madame : je vois que la chose ne vous plaît pas. Votre colère m'a obligé à prendre ce détour, e +pour vous dire la vérité, c'est vous qu'il aime éperdument. +Eriphile +Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes sentiments. Allons, sortez d'ici ; vous vous mêlez de +vouloir lire dans les âmes, de vouloir pénétrer dans les secrets du coeur d'une princesse. Otez−vous de me +yeux, et que je ne vous voye jamais, Clitidas. +Clitidas +Madame. +Eriphile +Venez ici. Je vous pardonne cette affaire−là. +Clitidas +Trop de bonté, Madame. +Eriphile +Mais à condition, prenez bien garde à ce que je vous dis, que vous n'en ouvrirez la bouche à personne du +monde, sur peine de vie. +Clitidas +Il suffit. +Eriphile +Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimoit ? +Clitidas +Non, Madame : il faut vous dire la vérité. J'ai tiré de son coeur, par surprise, un secret qu'il veut cacher à +le monde, et avec lequel il est, dit−il, résolu de mourir ; il a été au désespoir du vol subtil que je lui en ai +fait ; et bien loin de me charger de vous le découvrir, il m'a conjuré, avec toutes les instantes prières qu'o +sauroit faire, de ne vous en rien révéler, et c'est trahison contre lui que ce que je viens de vous dire. +Eriphile +Tant mieux : c'est par son seul respect qu'il peut me plaire ; et s'il étoit si hardi que de me déclarer son +amour, il perdroit pour jamais et ma présence et mon estime. +Clitidas +Ne craignez point, Madame,... +Eriphile +Le voici. Souvenez−vous au moins, si vous êtes sage, de la défense que je vous ai faite. +Clitidas +Cela est fait, Madame : il ne faut pas être courtisan indiscret. +Scène III +Sostrate, Eriphile +Sostrate +J'ai une excuse, Madame, pour oser interrompre votre solitude, et j'ai reçu de la Princesse votre mère une +commission qui autorise la hardiesse que je prends maintenant. +Eriphile +Quelle commission, Sostrate ? +Sostrate +Celle, Madame, de tâcher d'apprendre de vous vers lequel des deux Princes peut incliner votre coeur. +Eriphile +La Princesse ma mère montre un esprit judicieux dans le choix qu'elle a fait de vous pour un pareil emplo +Cette commission, Sostrate, vous a été agréable sans doute, et vous l'avez acceptée avec beaucoup de joie +Sostrate +Je l'ai acceptée, Madame, par la nécessité que mon devoir m'impose d'obéir ; et si la Princesse avoit voul +recevoir mes excuses, elle auroit honoré quelque autre de cet emploi. +Eriphile +Quelle cause, Sostrate, vous obligeoit à le refuser ? +Sostrate +La crainte, Madame, de m'en acquitter mal. +Eriphile +Croyez−vous que je ne vous estime pas assez pour vous ouvrir mon coeur, et vous donner toutes les lumiè +que vous pourrez désirer de moi sur le sujet de ces deux Princes ? +Sostrate +Je ne désire rien pour moi là−dessus, Madame, et je ne vous demande que ce que vous croirez devoir don +aux ordres qui m'amènent. +Eriphile +Jusques ici je me suis défendue de m'expliquer, et la Princesse ma mère a eu la bonté de souffrir que j'aye +reculé toujours ce choix qui me doit engager ; mais je serai bien aise de témoigner à tout le monde que je +veux faire quelque chose pour l'amour de vous ; et si vous m'en pressez, je rendrai cet arrêt qu'on attend +depuis si longtemps. +Sostrate +C'est une chose, Madame, dont vous ne serez point importunée par moi, et je ne saurois me résoudre à pre +une princesse qui sait trop ce qu'elle a à faire. +Eriphile +Mais c'est ce que la Princesse ma mère attend de vous. +Sostrate +Ne lui ai−je pas dit aussi que je m'acquitterois mal de cette commission ? +Eriphile +O çà, Sostrate, les gens comme vous ont toujours les yeux pénétrants ; et je pense qu'il ne doit y avoir gu +de choses qui échappent aux vôtres. N'ont−ils pu découvrir, vos yeux, ce dont tout le monde est en peine, +ne vous ont−ils point donné quelques petites lumières du penchant de mon coeur ? Vous voyez les soins +qu'on me rend, l'empressement qu'on me témoigne : quel est celui de ces deux Princes que vous croyez q +je regarde d'un oeil plus doux ? +Sostrate +Les doutes que l'on forme sur ces sortes de choses ne sont réglés d'ordinaire que par les intérêts qu'on pren +Eriphile +Pour qui, Sostrate, pencheriez−vous des deux ? Quel est celui, dites−moi, que vous souhaiteriez que +j'épousasse ? +Sostrate +Ah ! Madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais votre inclination qui décidera de la chose. +Eriphile +Mais si je me conseillois à vous pour ce choix ? +Sostrate +Si vous vous conseilliez à moi, je serois fort embarrassé. +Eriphile +Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble plus digne de cette préférence ? +Sostrate +Si l'on s'en rapporte à mes yeux, il n'y aura personne qui soit digne de cet honneur. Tous les princes du m +seront trop peu de chose pour aspirer à vous ; les Dieux seuls y pourront prétendre, et vous ne souffrirez +hommes que l'encens et les sacrifices. +Eriphile +Cela est obligeant, et vous êtes de mes amis. Mais je veux que vous me disiez pour qui des deux vous vou +sentez plus d'inclination, quel est celui que vous mettez le plus au rang de vos amis. +Scène IV +Chorèbe, Sostrate, Eriphile +Chorèbe +Madame, voilà la Princesse qui vient vous prendre ici, pour aller au bois de Diane. +Sostrate +Hélas ! petit garçon, que tu es venu à propos. +Scène V +Aristione, Iphicrate, Timoclès, Anaxarque, Clitidas, Sostrate, Eriphile +Aristione +On vous a demandée, ma fille, et il y a des gens que votre absence chagrine fort. +Eriphile +Je pense, Madame, qu'on m'a demandée par compliment, et on ne s'inquiète pas tant qu'on vous dit. +Aristione +On enchaîne pour nous ici tant de divertissements les uns aux autres, que toutes nos heures sont retenues, +nous n'avons aucun moment à perdre, si nous voulons les goûter tous. Entrons vite dans le bois, et voyons +qui nous y attend ; ce lieu est le plus beau du monde, prenons vite nos places. +Troisième intermède +Prologue +Le théâtre est une forêt, où la Princesse est invitée d'aller ; une Nymphe lui en fait les honneurs en chanta +et, pour la divertir, on lui joue une petite comédie en musique, dont voici le sujet. Un Berger se plaint à de +bergers, ses amis, des froideurs de celle qu'il aime ; les deux amis le consolent ; et, comme la Bergère ai +arrive, tous trois se retirent pour l'observer. Après quelque plainte amoureuse, elle se repose sur un gazon +s'abandonne aux douceurs du sommeil. L'amant fait approcher ses amis pour contempler les grâces de sa +Bergère et invite toutes choses à contribuer à son repos. La Bergère, en s'éveillant, voit son Berger à ses +pieds, se plaint de sa poursuite ; mais, considérant sa constance, elle lui accorde sa demande, et consent d +être aimée en présence des deux bergers amis. Deux Satyres arrivant se plaignent de son changement et, é +touchés de cette disgrâce, cherchent leur consolation dans le vin. +Les personnages de la pastorale +La Nymphe de la vallée de Tempé, Tircis, Lycaste, Ménandre, Caliste, deux Satyres +Prologue +La Nymphe de Tempé +Venez, grande Princesse, avec tous vos appas. +Venez prêter vos yeux aux innocents ébats +Que notre désert vous présente ; +N'y cherchez point l'éclat des fêtes de la cour : +On ne sent ici que l'amour, +Ce n'est que d'amour qu'on y chante. +Scène I +Tircis +Vous chantez sous ces feuillages, +Doux rossignols pleins d'amour, +Et de vos tendres ramages +Vous réveillez tour à tour +Les échos de ces bocages : +Hélas ! petits oiseaux, hélas ! +Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas. +Scène II +Lycaste, Ménandre, Tircis +Lycaste +Hé quoi ! toujours languissant, sombre et triste ? +Ménandre +Hé quoi ! toujours aux pleurs abandonné ? +Tircis +Toujours adorant Caliste, +Et toujours infortuné. +Lycaste +Dompte, dompte, Berger, l'ennui qui te possède. +Tircis +Eh ! le moyen ? hélas ! +Ménandre +Fais, fais−toi quelque effort. +Tircis +Eh ! le moyen, hélas ! quand le mal est trop fort ? +Lycaste +Ce mal trouvera son remède. +Tircis +Je ne guérirai qu'à ma mort. +Lycaste et Ménandre +Ah ! Tircis ! +Tircis +Ah ! Bergers ! +Lycaste et Ménandre +Prends sur toi plus d'empire. +Tircis +Rien ne me peut plus secourir. +Lycaste et Ménandre +C'est trop, c'est trop céder. +Tircis +C'est trop, c'est trop souffrir. +Lycaste et Ménandre +Quelle foiblesse ! +Tircis +Quel martyre ! +Lycaste et Ménandre +Il faut prendre courage. +Tircis +Il faut plutôt mourir. +Lycaste +Il n'est point de bergère +Si froide et si sévère, +Dont la pressante ardeur +D'un coeur qui persévère +Ne vainque la froideur. +Ménandre +Il est, dans les affaires +Des amoureux mystères, +Certains petits moments +Qui changent les plus fières +Et font d'heureux amants. +Tircis +Je la vois, la cruelle, +Qui porte ici ses pas ; +Gardons d'être vu d'elle. +L'ingrate, hélas ! +N'y viendroit pas. +Scène III +Caliste +Ah ! que sur notre coeur +La sévère loi de l'honneur +Prend un cruel empire ! +Je ne fais voir que rigueurs pour Tircis, +Et cependant, sensible à ces cuisants soucis, +De sa langueur en secret je soupire, +Et voudrois bien soulager son martyre. +C'est à vous seuls que je le dis : +Arbres, n'allez pas le redire. +Puisque le ciel a voulu nous former +Avec un coeur qu'Amour peut enflammer, +Quelle rigueur impitoyable +Contre des traits si doux nous force à nous armer, +Et pourquoi, sans être blâmable, +Ne peut−on pas aimer +Ce que l'on trouve aimable ? +Hélas ! que vous êtes heureux, +Innocents animaux, de vivre sans contrainte, +Et de pouvoir suivre sans crainte +Les doux emportements de vos coeurs amoureux ! +Hélas ! petits oiseaux, que vous êtes heureux +De ne sentir nulle contrainte, +Et de pouvoir suivre sans crainte +Les doux emportements de vos coeurs amoureux ! +Mais le sommeil sur ma paupière +Verse de ses pavots l'agréable fraîcheur ; +Donnons−nous à lui toute entière : +Nous n'avons point de loi sévère +Qui défende à nos sens d'en goûter la douceur. +Scène IV +Caliste, endormie, Tircis, Lycaste, Ménandre +Tircis +Vers ma belle ennemie +Portons sans bruit nos pas, +Et ne réveillons pas +Sa rigueur endormie. +Tous trois +Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs, +Et goûtez le repos que vous ôtez aux coeurs ; +Dormez, dormez, beaux yeux. +Tircis +Silence, petits oiseaux ; +Vents, n'agitez nulle chose ; +Coulez doucement, ruisseaux : +C'est Caliste qui repose. +Tous trois +Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs, +Et goûtez le repos que vous ôtez aux coeurs ; +Dormez, dormez, beaux yeux. +Caliste +Ah ! quelle peine extrême ! +Suivre partout mes pas ? +Tircis +Que voulez−vous qu'on suive, hélas ! +Que ce qu'on aime ? +Caliste +Berger, que voulez−vous ? +Tircis +Mourir, belle Bergère, +Mourir à vos genoux, +Et finir ma misère, +Puisque en vain à vos pieds on me voit soupirer, +Il y faut expirer. +Caliste +Ah ! Tircis, ôtez−vous, j'ai peur que dans ce jour +La pitié dans mon coeur n'introduise l'amour. +Lycaste et Ménandre, l'un après l'autre. +Soit amour, soit pitié, +Il sied bien d'être tendre ; +C'est par trop vous défendre : +Bergère, il faut se rendre +A sa longue amitié. +Soit amour, soit pitié, +Il sied bien d'être tendre. +Caliste +C'est trop, c'est trop de rigueur. +J'ai maltraité votre ardeur, +Chérissant votre personne ; +Vengez−vous de mon coeur : +Tircis, je vous le donne. +Tircis +O Ciel ! Bergers ! Caliste ! Ah ! je suis hors de moi. +Si l'on meurt de plaisir je dois perdre la vie. +Lycaste +Digne prix de la foi ! +Ménandre +O sort digne d'envie ! +Scène V +Deux Satyres, Tircis, Lycaste, Caliste, Ménandre +Premier Satyre +Quoi ? tu me fuis, ingrate, et je te vois ici +De ce berger à moi faire une préférence ? +Deuxième Satyre +Quoi ? mes soins n'ont rien pu sur ton indifférence, +Et pour ce langoureux ton coeur s'est adouci ? +Caliste +Le destin le veut ainsi ; +Prenez tous deux patience. +Premier Satyre +Aux amants qu'on pousse à bout +L'amour fait verser des larmes ; +Mais ce n'est pas notre goût, +Et la bouteille a des charmes +Qui nous consolent de tout. +Deuxième Satyre +Notre amour n'a pas toujours +Tout le bonheur qu'il desire ; +Mais nous avons un secours, +Et le bon vin nous fait rire, +Quand on rit de nos amours. +Tous +Champêtres Divinités, +Faunes, Dryades, sortez +De vos paisibles retraites ; +Mêlez vos pas à nos sons, +Et tracez sur les herbettes +L'image de nos chansons. +En même temps, six Dryades et six Faunes sortent de leurs demeures, et font ensemble une danse agréabl +qui, s'ouvrant tout d'un coup, laisse voir un Berger et une Bergère, qui font en musique une petite scène d +dépit amoureux. +Dépit amoureux +Climène, Philinte +Philinte +Quand je plaisois à tes yeux, +J'étois content de ma vie, +Et ne voyais Roi ni Dieux +Dont le sort me fît envie. +Climène +Lors qu'à toute autre personne +Me préféroit ton ardeur, +J'aurois quitté la couronne +Pour régner dessus ton coeur. +Philinte +Une autre a guéri mon âme +Des feux que j'avois pour toi. +Climène +Un autre a vengé ma flamme +Des foiblesses de ta foi. +Philinte +Cloris, qu'on vante si fort, +M'aime d'une ardeur fidèle ; +Si ses yeux vouloient ma mort, +Je mourrois content pour elle. +Climène +Myrtil, si digne d'envie, +Me chérit plus que le jour, +Et moi je perdrois la vie +Pour lui montrer mon amour. +Philinte +Mais si d'une douce ardeur +Quelque renaissante trace +Chassoit Cloris de mon coeur +Pour te remettre en sa place... ? +Climène +Bien qu'avec pleine tendresse +Myrtil me puisse chérir, +Avec toi, je le confesse, +Je voudrois vivre et mourir. +Tous deux ensemble. +Ah ! plus que jamais aimons−nous, +Et vivons et mourons en des liens si doux. +Tous les acteurs de la comédie chantent. +Amants, que vos querelles +Sont aimables et belles ! +Qu'on y voit succéder +De plaisirs, de tendresse ! +Querellez−vous sans cesse +Pour vous raccommoder. +Amants, que vos querelles +Sont aimables et belles, etc. +Les Faunes et les Dryades recommencent leur danse, que les Bergères et Bergers musiciens entremêlent d +leurs chansons, tandis que trois petites Dryades et trois petits Faunes font paroître dans l'enfoncement du +théâtre, tout ce qui se passe sur le devant. +Les Bergers et Bergères +Jouissons, jouissons des plaisirs innocents +Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. +Des grandeurs, qui voudra se soucie : +Tous ces honneurs dont on a tant d'envie +Ont des chagrins qui sont trop cuisants. +Jouissons, jouissons des plaisirs innocents +Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. +En aimant, tout nous plaît dans la vie ; +Deux coeurs unis de leur sort sont contents ; +Cette ardeur, de plaisirs suivie, +De tous nos jours fait d'éternels printemps : +Jouissons, jouissons des plaisirs innocents +Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. +Acte III +Scène I +Aristione, Iphicrate, Timoclès, Anaxarque, Clitidas, Eriphile, Sostrate, Suite +Aristione +Les mêmes paroles toujours se présentent à dire, il faut toujours s'écrier : "Voilà qui est admirable, il ne s +peut rien de plus beau, cela passe tout ce qu'on a jamais vu." +Timoclès +C'est donner de trop grandes paroles, Madame, à de petites bagatelles. +Aristione +Des bagatelles comme celles−là peuvent occuper agréablement les plus sérieuses personnes. En vérité, m +fille, vous êtes bien obligée à ces Princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu'ils prenne +pour vous. +Eriphile +J'en ai, Madame, tout le ressentiment qu'il est possible. +Aristione +Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu'ils attendent de vous. J'ai promis de ne vous point +contraindre ; mais leur amour vous presse de vous déclarer, et de ne plus traîner en longueur la récompen +de leurs services. J'ai chargé Sostrate d'apprendre doucement de vous les sentiments de votre coeur, et je n +sais pas s'il a commencé à s'acquitter de cette commission. +Eriphile +Oui, Madame. Mais il me semble que je ne puis assez reculer ce choix dont on me presse, et que je ne sau +le faire sans mériter quelque blâme. Je me sens également obligée à l'amour, aux empressements, aux +services de ces deux Princes, et je trouve une espèce d'injustice bien grande à me montrer ingrate ou vers +ou vers l'autre, par le refus qu'il m'en faudra faire dans la préférence de son rival. +Iphicrate +Cela s'appelle, Madame, un fort honnête compliment pour nous refuser tous deux. +Aristione +Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter, et ces Princes tous deux se sont soumis il y a longtemp +la préférence que pourra faire votre inclination. +Eriphile +L'inclination, Madame, est fort sujette à se tromper, et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capable +faire un juste choix. +Aristione +Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là−dessus, et, parmi ces deux Princes, votre +inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais. +Eriphile +Pour ne point violenter votre parole, ni mon scrupule, agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer. +Aristione +Quoi, ma fille ? +Eriphile +Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l'avez pris pour découvrir le secret de mon coeur : souffrez +que je le prenne pour me tirer de l'embarras où je me trouve. +Aristione +J'estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit q +vous vous en remettiez absolument à sa conduite, je fais, dis−je, tant d'estime de sa vertu et de son jugem +que je consens, de tout mon coeur, à la proposition que vous me faites. +Iphicrate +C'est−à−dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à Sostrate ? +Sostrate +Non, Seigneur, vous n'aurez point de cour à me faire, et, avec tout le respect que je dois aux Princesses, je +renonce à la gloire où elles veulent m'élever. +Aristione +D'où vient cela, Sostrate ? +Sostrate +J'ai des raisons, Madame, qui ne permettent pas que je reçoive l'honneur que vous me présentez. +Iphicrate +Craignez−vous, Sostrate, de vous faire un ennemi ? +Sostrate +Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je pourrois me faire en obéissant à mes souveraines. +Timoclès +Par quelle raison donc refusez−vous d'accepter le pouvoir qu'on vous donne, et de vous acquérir l'amitié d +Prince qui vous devroit tout son bonheur ? +Sostrate +Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder à ce Prince ce qu'il souhaiteroit de moi. +Iphicrate +Quelle pourroit être cette raison ? +Sostrate +Pourquoi me tant presser là−dessus ? Peut−être ai−je, seigneur, quelque intérêt secret qui s'oppose aux +prétentions de votre amour. Peut−être ai−je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse +pour les charmes divins dont vous êtes épris ; peut−être cet ami me fait−il tous les jours confidence de so +martyre, qu'il se plaint à moi tous les jours des rigueurs de sa destinée, et regarde l'hymen de la Princesse +ainsi que l'arrêt redoutable qui le doit pousser au tombeau. Et si cela étoit, seigneur, seroit−il raisonnable +ce fût de ma main qu'il reçût le coup de sa mort ? +Iphicrate +Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous−même cet ami dont vous prenez les intérêts. +Sostrate +Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux aux personnes qui vous écoutent : je sais me connoître, +seigneur, et les malheureux comme moi n'ignorent pas jusques où leur fortune leur permet d'aspirer. +Aristione +Laissons cela : nous trouverons moyen de terminer l'irrésolution de ma fille. +Anaxarque +En est−il un meilleur, Madame, pour terminer les choses au contentement de tout le monde, que les lumiè +que le Ciel peut donner sur ce mariage ? J'ai commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les figure +mystérieuses que notre art nous enseigne, et j'espère vous faire voir tantôt ce que l'avenir garde à cette uni +souhaitée. Après cela pourra−t−on balancer encore ? La gloire et les prospérités que le Ciel promettra ou +l'un ou à l'autre choix ne seront−elles pas suffisantes pour le déterminer, et celui qui sera exclus pourra−t− +s'offenser quand ce sera le Ciel qui décidera cette préférence ? +Iphicrate +Pour moi, je m'y soumets entièrement, et je déclare que cette voie me semble la plus raisonnable. +Timoclès +Je suis de même avis, et le Ciel ne sauroit rien faire où je ne souscrive sans répugnance. +Eriphile +Mais, seigneur Anaxarque, voyez−vous si clair dans les destinées, que vous ne vous trompiez jamais, et c +prospérités et cette gloire que vous dites que le Ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie ? +Aristione +Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous quitte point. +Anaxarque +Les épreuves, Madame, que tout le monde a vues de l'infaillibilité de mes prédictions sont les cautions +suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que le Ciel vous +marque, vous vous réglerez là−dessus, à votre fantaisie, et ce sera à vous à prendre la fortune de l'un ou d +l'autre choix. +Eriphile +Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui m'attendent ? +Anaxarque +Oui, Madame, les félicités qui vous suivront, si vous épousez l'un, et les disgrâces qui vous accompagnero +si vous épousez l'autre. +Eriphile +Mais comme il est impossible que je les épouse tous deux, il faut donc qu'on trouve écrit dans le Ciel, non +seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver. +Clitidas +Voilà mon astrologue embarrassé. +Anaxarque +Il faudroit vous faire, Madame, une longue discussion des principes de l'astrologie pour vous faire +comprendre cela. +Clitidas +Bien répondu, Madame, je ne dis point de mal de l'astrologie ; l'astrologie est une belle chose, et le seign +Anaxarque est un grand homme. +Iphicrate +La vérité de l'astrologie est une chose incontestable, et il n'y a personne qui puisse disputer contre la certit +de ses prédictions. +Clitidas +Assurément. +Timoclès +Je suis assez incrédule pour quantité de choses : mais, pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus +et de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle tire. +Clitidas +Ce sont des choses les plus claires du monde. +Iphicrate +Cent aventures prédites arrivent tous les jours, qui convainquent les plus opiniâtres. +Clitidas +Il est vrai. +Timoclès +Peut−on contester sur cette matière les incidents célèbres dont les histoires nous font foi ? +Clitidas +Il faut n'avoir pas le sens commun. Le moyen de contester ce qui est moulé ? +Aristione +Sostrate n'en dit mot : quel est son sentiment là−dessus ? +Sostrate +Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les qualités qu'il faut pour la délicatesse de ces belles scienc +qu'on nomme curieuses, et il y en a de si matériels, qu'ils ne peuvent aucunement comprendre ce que d'au +conçoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus agréable, Madame, que toutes les grandes +promesses de ces connoissances sublimes. Transformer tout en or, faire vivre éternellement, guérir par de +paroles, se faire aimer de qui l'on veut, savoir tous les secrets de l'avenir, faire descendre, comme on veut +ciel sur des métaux des impressions de bonheur, commander aux démons, se faire des armées invisibles e +soldats invulnérables : tout cela est charmant, sans doute ; et il y a des gens qui n'ont aucune peine à en +comprendre la possibilité : cela leur est le plus aisé du monde à concevoir. Mais, pour moi, je vous avoue +que mon esprit grossier a quelque peine à le comprendre et à le croire, et j'ai toujours trouvé cela trop bea +pour être véritable. Toutes ces belles raisons de sympathie, de force magnétique et de vertu occulte, sont s +subtiles et délicates qu'elles échappent à mon sens matériel, et, sans parler du reste, jamais il n'a été en ma +puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus petites particularités de la fortun +du moindre homme. Quel rapport, quel commerce, quelle correspondance peut−il y avoir entre nous et de +globes éloignés de notre terre d'une distance si effroyable ? et d'où cette belle science enfin peut−elle être +venue aux hommes ? Quel dieu l'a révélée, ou quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce gran +nombre d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition ? +Anaxarque +Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir. +Sostrate +Vous serez plus habile que tous les autres. +Clitidas +Il vous fera une discussion de tout cela quand vous voudrez. +Iphicrate +Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les pouvez−vous croire, sur ce que l'on voit tous les jours. +Sostrate +Comme mon sens est si grossier, qu'il n'a pu rien comprendre, mes yeux aussi sont si malheureux, qu'ils n +jamais rien vu. +Iphicrate +Pour moi, j'ai vu, et des choses tout à fait convaincantes. +Timoclès +Et moi aussi. +Sostrate +Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il faut que vos yeux soient faits autrement que les mie +Iphicrate +Mais enfin la Princesse croit à l'astrologie, et il me semble qu'on y peut bien croire après elle. Est−ce que +Madame, Sostrate, n'a pas de l'esprit et du sens ? +Sostrate +Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de la Princesse n'est pas une règle pour le mien, et son +intelligence peut l'élever à des lumières où mon sens ne peut pas atteindre. +Aristione +Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité de choses auxquelles je ne donne guère plus de créance qu +vous. Mais pour l'astrologie, on m'a dit et fait voir des choses si positives, que je ne la puis mettre en dout +Sostrate +Madame, je n'ai rien à répondre à cela. +Aristione +Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un moment. Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle +grotte où j'ai promis d'aller. Des galanteries à chaque pas ! +Quatrième intermède +Le théâtre représente... +Le théâtre représente une grotte, où les Princesses vont se promener, et dans le temps qu'elles y entrent, h +Statues, portant chacune un flambeau à la main, font une danse variée de plusieurs belles attitudes où elle +demeurent par intervalles. +Entrée de ballet +De huit statues +Acte IV +Scène I +Aristione, Eriphile +Aristione +De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galant et de mieux entendu. Ma fille, j'ai voulu me séparer de +tout le monde pour vous entretenir, et je veux que vous ne me cachiez rien de la vérité. N'auriez−vous poi +dans l'âme quelque inclination secrète que vous ne voulez pas nous dire ? +Eriphile +Moi, Madame ? +Aristione +Parlez à coeur ouvert, ma fille : ce que j'ai fait pour vous mérite bien que vous usiez avec moi de franchis +Tourner vers vous toutes mes pensées, vous préférer à toutes choses, et fermer l'oreille en l'état où je suis, +toutes les propositions que cent princesses en ma place écouteroient avec bienséance, tout cela vous doit +assez persuader que je suis une bonne mère, et que je ne suis pas pour recevoir avec sévérité les ouverture +que vous pourriez me faire de votre coeur. +Eriphile +Si j'avois si mal suivi votre exemple que de m'être laissée aller à quelques sentiments d'inclination que j'eu +raison de cacher, j'aurois, Madame, assez de pouvoir sur moi−même pour imposer silence à cette passion, +me mettre en état de ne rien faire voir qui fût indigne de votre sang. +Aristione +Non, non, ma fille : vous pouvez sans scrupule m'ouvrir vos sentiments. Je n'ai point renfermé votre +inclination dans le choix de deux princes : vous pouvez l'étendre où vous voudrez, et le mérite auprès de +tient un rang si considérable, que je l'égale à tout ; et, si vous m'avouez franchement les choses, vous me +verrez souscrire sans répugnance au choix qu'aura fait votre coeur. +Eriphile +Vous avez des bontés pour moi, Madame, dont je ne puis assez me louer ; mais je ne les mettrai point à +l'épreuve sur le sujet dont vous me parlez, et tout ce que je leur demande, c'est de ne point presser un mar +où je ne me sens pas encore bien résolue. +Aristione +Jusqu'ici je vous ai laissée assez maîtresse de tout, et l'impatience des Princes vos amants... Mais quel bru +est−ce que j'entends ? Ah ! ma fille, quel spectacle s'offre à nos yeux ? Quelque divinité descend ici, et +c'est la déesse Vénus qui semble nous vouloir parler. +Scène II +Venus, accompagnée de quatre petits Amours, dans une machine, Aristione, Eriphile +Vénus +Princesse, dans tes soins brille un zèle exemplaire. +Qui par les Immortels doit être couronné, +Et pour te voir un gendre illustre et fortuné, +Leur main te veut marquer le choix que tu dois faire : +Ils t'annoncent tous par ma voix +La gloire et les grandeurs, que, par ce digne choix, +Ils feront pour jamais entrer dans ta famille. +De tes difficultés termine donc le cours, +Et pense à donner ta fille +A qui sauvera tes jours. +Aristione +Ma fille, les Dieux imposent silence à tous nos raisonnements. Après cela, nous n'avons plus rien à faire q +recevoir ce qu'ils s'apprêtent à nous donner, et vous venez d'entendre distinctement leur volonté. Allons d +le premier temple les assurer de notre obéissance, et leur rendre grâce de leurs bontés. +Scène III +Anaxarque, Cléon +Cléon +Voilà la Princesse qui s'en va : ne voulez−vous pas lui parler ? +Anaxarque +Attendons que sa fille soit séparée d'elle : c'est un esprit que je redoute, et qui n'est pas de trempe à se lai +mener, ainsi que celui de sa mère. Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette ouverture, le +stratagème a réussi. Notre Vénus a fait des merveilles ; et l'admirable ingénieur qui s'est employé à cet +artifice a si bien disposé tout, a coupé avec tant d'adresse le plancher de cette grotte, si bien caché ses fils +fer et tous ses ressorts, si bien ajusté ses lumières et habillé ses personnages, qu'il y a peu de gens qui n'y +eussent été trompés. Et comme la princesse Aristione est fort superstitieuse, il ne faut point douter qu'elle +donne à pleine tête dans cette tromperie. Il y a longtemps, mon fils, que je prépare cette machine, et me vo +tantôt au but de mes prétentions. +Cléon +Mais pour lequel des deux princes au moins dressez−vous tout cet artifice ? +Anaxarque +Tous deux ont recherché mon assistance, et je leur promets à tous deux la faveur de mon art ; mais les +présents du prince Iphicrate et les promesses qu'il m'a faites l'emportent de beaucoup sur tout ce qu'a pu fa +l'autre. Ainsi ce sera lui qui recevra les effets favorables de tous les ressorts que je fais jouer : et, comme +ambition me devra toute chose, voilà, mon fils, notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour afferm +dans son erreur l'esprit de la Princesse, pour la mieux prévenir encore par le rapport que je lui ferai voir +adroitement des paroles de Vénus avec les prédictions des figures célestes que je lui dis que j'ai jetées. +Va−t'en tenir la main au reste de l'ouvrage, préparer nos six hommes à se bien cacher dans leur barque +derrière le rocher, à posément attendre le temps que la princesse Aristione vient tous les soirs se promene +seule sur le rivage, à se jeter bien à propos sur elle, ainsi que des corsaires, et de donner lieu au prince +Iphicrate de lui apporter ce secours qui, sur les paroles du Ciel, doit mettre entre ses mains la princesse +Eriphile. Ce prince est averti par moi, et, sur la foi de ma prédiction, il doit se tenir dans ce petit bois qui +borde le rivage. Mais sortons de cette grotte : je te dirai en marchant toutes les choses qu'il faut bien +observer. Voilà la princesse Eriphile : évitons sa rencontre. +Scène IV +Eriphile, Cléonice, Sostrate +Eriphile +Hélas ! quelle est ma destinée, et qu'ai−je fait aux Dieux pour mériter les soins qu'ils veulent prendre de +moi ? +Cléonice +Le voici, Madame, que j'ai trouvé, et, à vos premiers ordres, il n'a pas manqué de me suivre. +Eriphile +Qu'il approche, Cléonice, et qu'on nous laisse seuls un moment. Sostrate, vous m'aimez ? +Sostrate +Moi, Madame ? +Eriphile +Laissons cela, Sostrate : je le sais, je l'approuve, et vous permets de me le dire. Votre passion a paru à me +yeux accompagnée de tout le mérite qui me la pouvoit rendre agréable. Si ce n'étoit le rang où le Ciel m'a +naître, je puis vous dire que cette passion n'auroit pas été malheureuse, et que cent fois je lui ai souhaité +l'appui d'une fortune qui pût mettre pour elle en pleine liberté les secrets sentiments de mon âme. Ce n'est +Sostrate, que le mérite seul n'ait à mes yeux tout le prix qu'il doit avoir, et que dans mon coeur je ne préfè +les vertus qui sont en vous à tous les titres magnifiques dont les autres sont revêtus. Ce n'est pas même qu +Princesse ma mère ne m'ait assez laissé la disposition de mes voeux, et je ne doute point, je vous l'avoue, +mes prières n'eussent pu tourner son consentement du côté que j'aurois voulu. Mais il est des états, Sostra +où il n'est pas honnête de vouloir tout ce qu'on peut faire ; il y a des chagrins à se mettre au−dessus de tou +choses, et les bruits fâcheux de la renommée vous font trop acheter le plaisir que l'on trouve à contenter so +inclination. C'est à quoi, Sostrate, je ne me serois jamais résolue, et j'ai cru faire assez de fuir l'engagemen +dont j'étois sollicitée. Mais enfin les Dieux veulent prendre le soin eux−mêmes de me donner un époux ; +tous ces longs délais avec lesquels j'ai reculé mon mariage, et que les bontés de la Princesse ma mère ont +accordés à mes desirs, ces délais, dis−je, ne me sont plus permis, et il me faut résoudre à subir cet arrêt du +Ciel. Soyez sûr, Sostrate, que c'est avec toutes les répugnances du monde que je m'abandonne à cet hymén +et que si j'avois pu être maîtresse de moi, ou j'aurois été à vous, ou je n'aurois été à personne. Voilà, Sostr +ce que j'avois à vous dire, voilà ce que j'ai cru devoir à votre mérite, et la consolation que toute ma tendre +peut donner à votre flamme. +Sostrate +Ah ! Madame, c'en est trop pour un malheureux : je ne m'étois pas préparé à mourir avec tant de gloire, e +cesse dans ce moment, de me plaindre des destinées. Si elles m'ont fait naître dans un rang beaucoup moin +élevé que mes desirs, elles m'ont fait naître assez heureux pour attirer quelque pitié du coeur d'une grande +princesse ; et cette pitié glorieuse vaut des sceptres et des couronnes, vaut la fortune des plus grands prin +de la terre. Oui, Madame, dès que j'ai osé vous aimer, c'est vous, Madame, qui voulez bien que je me serv +ce mot téméraire, dès que j'ai, dis−je, osé vous aimer, j'ai condamné d'abord l'orgueil de mes desirs, je me +suis fait moi−même la destinée que je devois attendre. Le coup de mon trépas, Madame, n'aura rien qui m +surprenne, puisque je m'étois préparé ; mais vos bontés le comblent d'un honneur que mon amour jamais +n'eût osé espérer, et je m'en vais mourir après cela le plus content et le plus glorieux de tous les hommes. +puis encore souhaiter quelque chose, ce sont deux grâces, Madame, que je prends la hardiesse de vous +demander à genoux : de vouloir souffrir ma présence jusqu'à cet heureux hyménée, qui doit mettre fin à m +vie ; et parmi cette grande gloire, et ces longues prospérités que le Ciel promet à votre union, de vous +souvenir quelquefois de l'amoureux Sostrate. Puis−je, divine Princesse, me promettre de vous cette précie +faveur ? +Eriphile +Allez, Sostrate, sortez d'ici : ce n'est pas aimer mon repos, que de me demander que je me souvienne de v +Sostrate +Ah ! Madame, si votre repos... +Eriphile +Otez−vous, vous dis−je, Sostrate ; épargnez ma foiblesse, et ne m'exposez point à plus que je n'ai résolu. +Scène V +Cléonice, Eriphile +Cléonice +Madame, je vous vois l'esprit tout chagrin : vous plaît−il que vos danseurs, qui expriment si bien toutes le +passions, vous donnent maintenant quelque épreuve de leur adresse ? +Eriphile +Oui, Cléonice, qu'ils fassent tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me laissent à mes pensées. +Cinquième intermède +Quatre Pantomimes... +Quatre Pantomimes, pour épreuve de leur adresse, ajustent leurs gestes et leurs pas aux inquiétudes de la +jeune Princesse. +Entrée de ballet +De quatre Pantomimes +Acte V +Scène I +Clitidas, Eriphile +Clitidas +De quel côté porter mes pas ? où m'aviserai−je d'aller, et en quel lieu puis−je croire que je trouverai +maintenant la princesse Eriphile ? Ce n'est pas un petit avantage que d'être le premier à porter une nouvel +Ah ! la voilà. Madame, je vous annonce que le Ciel vient de vous donner l'époux qu'il vous destinoit. +Eriphile +Eh ! laisse−moi, Clitidas, dans ma sombre mélancolie. +Clitidas +Madame, je vous demande pardon, je pensois faire bien de vous venir dire que le Ciel vient de vous donn +Sostrate pour époux ; mais, puisque cela vous incommode, je rengaine ma nouvelle, et m'en retourne dro +comme je suis venu. +Eriphile +Clitidas, holà, Clitidas ! +Clitidas +Je vous laisse, Madame, dans votre sombre mélancolie. +Eriphile +Arrête, te dis−je, approche. Que viens−tu me dire ? +Clitidas +Rien, Madame : on a parfois des empressements de venir dire aux grands de certaines choses dont ils ne +soucient pas, et je vous prie de m'excuser. +Eriphile +Que tu es cruel ! +Clitidas +Une autre fois j'aurai la discrétion de ne vous pas venir interrompre. +Eriphile +Ne me tiens point dans l'inquiétude : qu'est−ce que tu viens m'annoncer ? +Clitidas +C'est une bagatelle de Sostrate, Madame, que je vous dirai une autre fois, quand vous ne serez point +embarrassée. +Eriphile +Ne me fais point languir davantage, te dis−je, et m'apprends cette nouvelle. +Clitidas +Vous la voulez savoir, Madame ? +Eriphile +Oui, dépêche. Qu'as−tu à me dire de Sostrate ? +Clitidas +Une aventure merveilleuse, où personne ne s'attendoit. +Eriphile +Dis−moi vite ce que c'est. +Clitidas +Cela ne troublera−t−il point, Madame, votre sombre mélancolie ? +Eriphile +Ah ! parle promptement. +Clitidas +J'ai donc à vous dire, Madame, que la Princesse votre mère passoit presque seule dans la forêt, par ces pet +routes qui sont si agréables, lorsqu'un sanglier hideux (ces vilains sangliers−là font toujours du désordre, +l'on devroit les bannir des forêts bien policées), lors, dis−je, qu'un sanglier hideux, poussé, je crois, par de +chasseurs, est venu traverser la route où nous étions. Je devrois vous faire peut−être, pour orner mon récit +une description étendue du sanglier dont je parle, mais vous vous en passerez, s'il vous plaît, et je me +contenterai de vous dire, que c'étoit un fort vilain animal. Il passoit son chemin, et il étoit bon de ne lui rie +dire, de ne point chercher de noise avec lui ; mais la Princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard +qu'elle lui a lancé un peu mal à propos, ne lui en déplaise, lui a fait au−dessus de l'oreille une assez petite +blessure. Le sanglier, mal moriginé, s'est impertinemment détourné contre nous ; nous étions là deux ou t +misérables qui avons pâli de frayeur ; chacun gagnoit son arbre, et la Princesse sans défense demeuroit +exposée à la furie de la bête, lorsque Sostrate a paru, comme si les Dieux l'eussent envoyé. +Eriphile +Hé bien ! Clitidas ? +Clitidas +Si mon récit vous ennuie, Madame, je remettrai le reste à une autre fois. +Eriphile +Achève promptement. +Clitidas +Ma foi ! c'est promptement, de vrai, que j'achèverai, car un peu de poltronnerie m'a empêché de voir tout +détail de ce combat, et tout ce que je puis vous dire, c'est que, retournant sur la place, nous avons vu le +sanglier mort, tout vautré dans son sang, et la Princesse pleine de joie, nommant Sostrate son libérateur et +l'époux digne et fortuné que les Dieux lui marquoient pour vous. A ces paroles, j'ai cru que j'en avois asse +entendu, et je me suis hâté de vous en venir, avant tous, apporter la nouvelle. +Eriphile +Ah ! Clitidas, pouvois−tu m'en donner une qui me pût être plus agréable ? +Clitidas +Voilà qu'on vient vous trouver. +Scène II +Aristione, Sostrate, Eriphile, Clitidas +Aristione +Je vois, ma fille, que vous savez déjà tout ce que nous pourrions vous dire. Vous voyez que les Dieux se s +expliqués bien plus tôt que nous n'eussions pensé ; mon péril n'a guère tardé à nous marquer leurs volont +et l'on connoît assez que ce sont eux qui se sont mêlés de ce choix, puisque le mérite tout seul brille dans +cette préférence. Aurez−vous quelque répugnance à récompenser de votre coeur celui à qui je dois la vie e +refuserez−vous Sostrate pour époux ? +Eriphile +Et de la main des Dieux, et de la vôtre, Madame, je ne puis rien recevoir qui ne me soit fort agréable. +Sostrate +Ciel ! n'est−ce point ici quelque songe, tout plein de gloire dont les Dieux me veuillent flatter, et quelque +réveil malheureux ne me replongera−t−il point dans la bassesse de ma fortune ? +Scène III +Cléonice, Aristione, Sostrate, Eriphile, Clitidas +Cléonice +Madame, je viens vous dire qu'Anaxarque a jusqu'ici abusé l'un et l'autre Prince par l'espérance de ce choi +qu'ils poursuivent depuis longtemps, et qu'au bruit qui s'est répandu de votre aventure, ils ont fait éclater t +deux leur ressentiment contre lui, jusque−là que, de paroles en paroles, les choses se sont échauffées, et il +a reçu quelques blessures dont on ne sait pas bien ce qui arrivera. Mais les voici. +Scène IV +Iphicrate, Timoclès, Cléonice, Aristione, Sostrate, Eriphile, Clitidas +Aristione +Princes, vous agissez tous deux avec une violence bien grande, et si Anaxarque a pu vous offenser, j'étois +pour vous en faire justice moi−même. +Iphicrate +Et quelle justice, Madame, auriez−vous pu nous faire de lui, si vous la faites si peu à notre rang dans le ch +que vous embrassez ? +Aristione +Ne vous êtes−vous pas soumis l'un et l'autre à ce que pourroient décider ou les ordres du Ciel, ou l'inclina +de ma fille ? +Timoclès +Oui, Madame, nous nous sommes soumis à ce qu'ils pourroient décider entre le prince Iphicrate et moi, m +non pas à nous voir rebutés tous deux. +Aristione +Et si chacun de vous a bien pu se résoudre à souffrir une préférence, que vous arrive−t−il à tous deux où v +ne soyez préparés, et que peuvent importer à l'un et à l'autre les intérêts de son rival ? +Iphicrate +Oui, Madame, il importe. C'est quelque consolation de se voir préférer un homme qui vous est égal, et vo +aveuglement est une chose épouvantable. +Aristione +Prince, je ne veux pas me brouiller avec une personne qui m'a fait tant de grâce que de me dire des +douceurs ; et je vous prie, avec toute l'honnêteté qu'il m'est possible, de donner à votre chagrin un fondem +plus raisonnable, de vous souvenir, s'il vous plaît, que Sostrate est revêtu d'un mérite qui s'est fait connoît +toute la Grèce, et que le rang où le ciel l'élève aujourd'hui va remplir toute la distance qui étoit entre lui et +vous. +Iphicrate +Oui, oui, Madame, nous nous en souviendrons ; mais peut−être aussi vous souviendrez−vous que deux +Princes outragés ne sont pas deux ennemis peu redoutables. +Timoclès +Peut−être, Madame, qu'on ne goûtera pas longtemps la joie du mépris que l'on fait de nous. +Aristione +Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d'un amour qui se croit offensé, et nous n'en verrons pas ave +moins de tranquillité la fête des jeux Pythiens. Allons−y de ce pas, et couronnons par ce pompeux spectac +cette merveilleuse journée. +Sixième intermède +Le théâtre est... +Qui est la solennité des Jeux pythiens +Le théâtre est une grande salle, en manière d'amphithéâtre, ouverte d'une grande arcade dans le fond, +au−dessus de laquelle est une tribune fermée d'un rideau ; et dans l'éloignement paroît un autel pour le +sacrifice. Six hommes, presque nus, portant chacun une hache sur l'épaule, comme ministres du sacrifice, +entrent par le portique, au son des violons, et sont suivis de deux Sacrificateurs musiciens, et d'une Prêtre +musicienne. +La Prêtresse +Chantez, peuples, chantez, en mille et mille lieux, +Du dieu que nous servons les brillantes merveilles ; +Parcourez la terre et les cieux : +Vous ne sauriez chanter rien de plus précieux, +Rien de plus doux pour les oreilles. +Une Grecque +A ce dieu plein de force, à ce dieu plein d'appas +Il n'est rien qui résiste. +Autre Grecque +Il n'est rien ici−bas +Qui par ses bienfaits ne subsiste. +Autre Grecque +Toute la terre est triste +Quand on ne le voit pas. +Tous ensemble. +Poussons à sa mémoire +Des concerts si touchants, +Que du haut de sa gloire +Il écoute nos chants. +Première entrée de ballet +Les six hommes portant les haches font entre eux une danse ornée de toutes les attitudes que peuvent +exprimer des gens qui étudient leur force, puis ils se retirent aux deux côtés du théâtre pour faire place à s +voltigeurs. +Deuxième entrée de ballet +Six voltigeurs en cadence font paraître leur adresse sur des chevaux de bois, qui sont apportés par des +esclaves. +Troisième entrée de ballet +Quatre conducteurs d'esclaves amènent, en cadence, douze esclaves qui dansent en marquant la joie qu'ils +d'avoir recouvré la liberté. +Quatrième entrée de ballet +Quatre femmes et quatre hommes armés à la grecque font ensemble une manière de jeu pour les armes. +La tribune s'ouvre. Un héraut, six trompettes et un timbalier se mêlant à tous les instruments, annonce, av +un grand bruit, la venue d'Apollon. +Le choeur +Ouvrons tous nos yeux +A l'éclat suprême +Qui brille en ces lieux. +Quelle grâce extrême ! +Quel port glorieux ! +Où voit−on des dieux +Qui soient faits de même ? +Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre par le portique, précédé de six jeunes gens, qui porte +des lauriers entrelacés autour d'un bâton et un soleil d'or au−dessus, avec la devise royale en manière de +trophée. Les six jeunes gens, pour danser avec Apollon, donnent leur trophée à tenir aux six hommes qui +portent les haches, et commencent avec Apollon une danse héroïque, à laquelle se joignent, en diverses +manières, les six hommes portant les trophées, les quatre femmes armées, avec leurs timbres, et les quatre +hommes armés, avec leurs tambours, tandis que les six trompettes, le timbalier, les Sacrificateurs, la +Prêtresse, et le choeur de musique accompagnent tout cela, en s'y mêlant par diverses reprises : ce qui fin +fête des jeux Pythiens, et tout le divertissement. +Cinquième entrée de ballet +Apollon et six jeunes gens de sa suite +Pour le Roi, représentant le Soleil. +Je suis la source des clartés, +Et les astres les plus vantés, +Dont le beau cercle m'environne, +Ne sont brillants et respectés +Que par l'éclat que je leur donne. +Du char où je me puis asseoir, +Je vois le desir de me voir +Posséder la nature entière, +Et le monde n'a son espoir +Qu'aux seuls bienfaits de ma lumière. +Bienheureuses de toutes parts +Et pleines d'exquises richesses, +Les terres où de mes regards +J'arrête les douces caresses ! +Pour Monsieur le Grand, suivant d'Apollon. +Bien qu'auprès du soleil tout autre éclat s'efface, +S'en éloigner pourtant n'est pas ce que l'on veut, +Et vous voyez bien, quoi qu'il fasse, +Que l'on s'en tient toujours le plus près que l'on peut. +Pour le marquis de Villeroi, suivant d'Apollon. +De notre maître incomparable +Vous me voyez inséparable, +Et le zèle puissant qui m'attache à ses voeux +Le suit parmi les eaux, le suit parmi les feux. +Pour le marquis de Rassent, suivant d'Apollon. +Je ne serai pas vain quand je ne croirai pas +Qu'un autre mieux que moi suive partout ses pas. +Le Bourgeois gentilhomme +Comédie−Ballet +Faite à Chambord, pour le divertissement du roi au mois d'octobre 1670 et représentée en public, à Paris, +la première fois, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 23e novembre de la même année 1670 par la Troupe d +Roi +Personnages +Monsieur Jourdain, bourgeois. +Madame Jourdain, sa femme. +Lucile, fille de M. Jourdain. +Nicole, servante. +Cléonte, amoureux de Lucile. +Covielle, valet de Cléonte. +Dorante, comte, amant de Dorimène. +Dorimène, marquise. +Maître de musique. +Elève du Maître de musique. +Maître à danser. +Maître d'armes. +Maître de philosophie. +Maître Tailleur. +Garçon Tailleur. +Deux Laquais. +Plusieurs musiciens, musiciennes, joueurs d'instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, et autres +personnages des intermèdes et du ballet. +La scène est à Paris. +Acte premier +Scène I +L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments ; et dans le milieu du théâtre on voit un élève d +Maître de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demandé pour une sérénade. +Acte premier +Scène I. − Maître de musique, Maître à danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs +Maître de musique, parlant à ses Musiciens. +Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne. +Maître à danser, parlant aux Danseurs. +Et vous aussi, de ce côté +Maître de musique, à l'Elève. +Est−ce fait ? +L'Elève +Oui. +Maître de musique +Voyons... Voilà qui est bien. +Maître à danser +Est−ce quelque chose de nouveau ? +Maître de musique +Oui, c'est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveil +Maître à danser +Peut−on voir ce que c'est ? +Maître de musique +Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère. +Maître à danser +Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant. +Maître de musique +Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux ; ce nous est une douce ren +que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête ; et +votre danse et ma musique auroient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât. +Maître à danser +Non pas entièrement ; et je voudrois pour lui qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui +donnons. +Maître de musique +Il est vrai qu'il les connoît mal, mais il les paye bien ; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin +de toute autre chose. +Maître à danser +Pour moi, je vous l'avoue ; je me repais un peu de gloire ; les applaudissements me touchent ; et je tiens +que dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots que d'essuyer su +des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personn +qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un +ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus +agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un +applaudissement. qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos +fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées. +Maître de musique +J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que l +applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre ; des louanges toutes pures ne mettent +point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec l +mains. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes cho +et n'applaudit qu'à contre−sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit ; il a du discerneme +dans sa bourse ; ses louanges sont monnoyées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous +voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici. +Maître à danser +Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais le trouve que vous appuyez un peu trop sur +l'argent ; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lu +l'attachement. +Maître de musique +Vous recevez. fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne. +Maître à danser +Assurément ; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrois qu'avec son bien il eût encore quelqu +bon goût des choses. +Maître de musique +Je le voudrois aussi, et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, +nous donne moyen de nous faire connoître dans le monde ; et il payera pour les autres ce que les autres +loueront pour lui. +Maître à danser +Le voilà qui vient. +Scène II +Monsieur Jourdain, deux Laquais, Maître de musique ; Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs +Monsieur Jourdain +Hé bien, Messieurs ? qu'est−ce ? me ferez−vous voir votre petite drôlerie. +Maître à danser +Comment ? quelle petite drôlerie ? +Monsieur Jourdain +Eh la... comment appelez−vous cela ? votre prologue ou dialogue de chansons et de danse. +Maître à danser +Ah ! ah ! +Maître de musique +Vous nous y voyez préparés. +Monsieur Jourdain +Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité ; e +mon tailleur m'a envoyé des bas de soie que j'ai pensé ne mettre jamais. +Maître de musique +Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir. +Monsieur Jourdain +Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu'on ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puiss +voir. +Maître à danser +Tout ce qu'il vous plaira. +Monsieur Jourdain +Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu'à la tête. +Maître de musique +Nous n'en doutons point. +Monsieur Jourdain +Je me suis fait faire cette indienne−ci. +Maître à danser +Elle est fort belle. +Monsieur Jourdain +Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étoient comme cela le matin. +Maître de musique +Cela vous sied à merveille. +Monsieur Jourdain +Laquais ! holà, mes deux laquais ! +Premier laquais +Que voulez−vous, Monsieur ? +Monsieur Jourdain +Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien. (Aux deux Maîtres.) Que dites−vous de mes livrées ? +Maître à danser +Elles sont magnifiques. +Monsieur Jourdain +(Il entr'ouvre sa robe et fait voir un haut−de−chausses étroit de velours rouge, et une camisole de velours +dont il est vêtu.) +Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices. +Maître de musique +Il est galant. +Monsieur Jourdain +Laquais ! +Premier laquais +Monsieur. +Monsieur Jourdain +L'autre laquais ! +Second laquais +Monsieur. +Monsieur Jourdain +Tenez ma robe. Me trouvez−vous bien comme cela ? +Maître à danser +Fort bien. On ne peut pas mieux. +Monsieur Jourdain +Voyons un peu votre affaire. +Maître de musique +Je voudrois bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la sérénade que vous +m'avez demandée. C'est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable. +Monsieur Jourdain +Oui ; mais il ne falloit pas faire faire cela par un écolier, et vous n'étiez pas trop bon vous−même pour ce +besogne−là. +Maître de musique +Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les pl +grands maîtres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. Ecoutez seulement. +Monsieur Jourdain +Donnez−moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe... Non ; +redonnez−la−moi, cela ira mieux. +Musicien, chantant. +Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, +Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis ; +Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, +Hélas ! que pourriez−vous faire à vos ennemis ? +Monsieur Jourdain +Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrois que vous la pussiez un peu ragaillard +par−ci, par−là. +Maître de musique +Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles. +Monsieur Jourdain +On m'en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... La... comment est−ce qu'il dit ? +Maître à danser +Par ma foi ! je ne sais. +Monsieur Jourdain +Il y a du mouton dedans. +Maître à danser +Du mouton ? +Monsieur Jourdain +Oui. Ah ! +(Monsieur Jourdain chante.) +Je croyois Janneton +Aussi douce que belle, +Je croyois Janneton +Plus douce qu'un mouton : +Hélas ! Hélas ! elle est cent fois ; +Mille fois plus cruelle, +Que n'est le tigre aux bois. +N'est−il pas joli ? +Maître de musique +Le plus joli du monde. +Maître à danser +Et vous le chantez bien. +Monsieur Jourdain +C'est sans avoir appris la musique +Maître de musique +Vous devriez l'apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liai +ensemble. +Maître à danser +Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses. +Monsieur Jourdain +Est−ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ? +Maître de musique +Oui, Monsieur. +Monsieur Jourdain +Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le Maître d'armes qui me +montre, j'ai arrêté encore un Maître de philosophie, qui doit commencer ce matin. +Maître de musique +La philosophie est quelque chose ; mais la musique, Monsieur, la musique... +Maître à danser +La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut. +Maître de musique +Il n'y a rien qui soit si utile dans un Etat que la musique +Maître à danser +Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse. +Maître de musique +Sans la musique, un Etat ne peut subsister. +Maître à danser +Sans la danse, un homme ne sauroit rien faire. +Maître de musique +Tous les désordres ; toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la +musique. +Maître à danser +Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des +politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser. +Monsieur Jourdain +Comment cela ? +Maître de musique +La guerre ne vient−elle pas d'un manque d'union entre les hommes ? +Monsieur Jourdain +Cela est vrai. +Maître de musique +Et si tous les hommes apprenoient la musique, ne seroit−ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de vo +dans le monde la paix universelle ? +Monsieur Jourdain +Vous avez raison. +Maître à danser +Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille ou au +gouvernement d'un Etat, ou au commandement d'une armée, ne dit−on pas toujours : "Un tel a fait un +mauvais pas dans une telle affaire" +Monsieur Jourdain +Oui, on dit cela. +Maître à danser +Et faire un mauvais pas peut−il procéder d'autre chose que de ne savoir pas danser ? +Monsieur Jourdain +Cela est vrai, vous avez raison tous deux. +Maître à danser +C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la danse et de la musique. +Monsieur Jourdain +Je comprends cela à cette heure. +Maître de musique +Voulez−vous voir nos deux affaires ? +Monsieur Jourdain +Oui. +Maître de musique +Je vous l'ai déjà dit, c'est un petit essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la +musique. +Monsieur Jourdain +Fort bien. +Maître de musique +Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en bergers. +Monsieur Jourdain +Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout. +Maître à danser +Lorsqu'on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dan +bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n'est guère naturel en dialogue que des +princes ou des bourgeois chantent leurs passions +Monsieur Jourdain +Passe, passe, Voyons. +Dialogue en musique +Une musicienne et deux musiciens +Un coeur, dans l'amoureux empire, +De mille soins est toujours agité : +On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire ; +Mais, quoi qu'on puisse dire, +Il n'est rien de si doux que notre liberté. +Premier musicien +Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs. +Qui font vivre deux coeurs +Dans une même envie. +On ne peut être heureux sans amoureux désirs : +Otez l'amour de la vie, +Vous en êtes les plaisirs. +Second musicien +Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi, +Si l'on trouvoit en amour de la foi ; +Mais, hélas ! ô rigueur cruelle ! +On ne voit point de bergère fidèle, +Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour, +Doit faire pour jamais renoncer à l'amour. +Premier musicien +Aimable ardeur, +Musicienne +Franchise heureuse, +Second musicien +Sexe trompeur, +Premier musicien +Que tu m'es précieuse ! +Musicienne +Que tu plais à mon coeur ! +Second musicien +Que tu me fais d'horreur ! +Premier musicien +Ah ! quitte pour aimer cette haine mortelle. +Musicienne +On peut, on peut te montrer +Une bergère fidèle. +Second musicien +Hélas ! où la rencontrer ? +Musicienne +Pour défendre notre gloire, +Je te veux offrir mon coeur. +Second musicien +Mais, Bergère, puis−je croire +Qu'il ne sera point trompeur ? +Musicienne +Voyons par expérience +Qui des deux aimera mieux. +Second musicien +Qui manquera de constance, +Le puissent perdre les Dieux ! +Tous trois +A des ardeurs si belles +Laissons−nous enflammer : +Ah ! qu'il est doux d'aimer, +Quand deux coeurs sont fidèles ! +Monsieur Jourdain +Est−ce tout ? +Maître de musique +Oui. +Monsieur Jourdain +Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis. +Maître à danser +Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une da +puisse être variée. +Monsieur Jourdain +Sont−ce encore des bergers ? +Maître à danser +C'est ce qu'il vous plaira. Allons. +Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents et toutes les sortes de pas que le Maître à dans +leur commande, et cette danse fait le premier intermède. +Acte II +Scène I +Monsieur Jourdain, Maître de musique, Maître à danser, Laquais +Monsieur Jourdain +Voilà qui n'est point sot, et ces gens−là se trémoussent bien. +Maître de musique +Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez quelque chose d +galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous. +Monsieur Jourdain +C'est pour tantôt au moins ; et la personne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de veni +dîner céans. +Maître à danser +Tout est prêt. +Maître de musique +Au reste, Monsieur, ce n'est pas assez : il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui a +de l'inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les je +Monsieur Jourdain +Est−ce que les gens de qualité en ont ? +Maître de musique +Oui, Monsieur. +Monsieur Jourdain +J'en aurai donc. Cela sera−t−il beau ? +Maître de musique +Sans doute. Il vous faudra trois voix : un dessus, une haute−contre, et une basse, qui seront accompagnée +d'une basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon +jouer les ritornelles +Monsieur Jourdain +Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui e +harmonieux. +Maître de musique +Laissez−nous gouverner les choses. +Monsieur Jourdain +Au moins n'oubliez pas tantôt d'envoyer des musiciens, pour chanter à table. +Maître de musique +Vous aurez tout ce qu'il vous faut. +Monsieur Jourdain +Mais surtout, que le ballet soit beau. +Maître de musique +Vous en serez content, et, entre autres choses, de certains menuets que vous y verrez. +Monsieur Jourdain +Ah ! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon maître. +Maître à danser +Un chapeau, Monsieur, s'il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. E +cadence, s'il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, l +la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe d +pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps. +Monsieur Jourdain +Euh ? +Maître de musique +Voilà qui est le mieux du monde. +Monsieur Jourdain +A propos. Apprenez−moi comme il faut faire une révérence pour saluer une marquise : j'en aurai besoin +tantôt. +Maître à danser +Une révérence pour saluer une marquise ? +Monsieur Jourdain +Oui : une marquise qui s'appelle Dorimène. +Maître à danser +Donnez−moi la main. +Monsieur Jourdain +Non. Vous n'avez qu'à faire : je le retiendrai bien. +Maître à danser +Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d'abord une révérence en arrière, puis marc +vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu'à ses genoux. +Monsieur Jourdain +Faites un peu. Bon. +Premier Laquais +Monsieur, voilà votre maître d'armes qui est là. +Monsieur Jourdain +Dis−lui qu'il entre ici pour me donner leçon. Je veux que vous me voyiez faire. +Scène II +Maître d'armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur Jourdain, deux Laquais +Maître d'armes, après lui avoir mis le fleuret à la main. +Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point t +écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de votre ép +vis−à−vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l'oeil. L'épaule +gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez−moi l'épée de +quarte, et achevez de même. Une, deux. Remettez−vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Qu +vous portez la botte, Monsieur, il faut que l'épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, d +Allons, touchez−moi l'épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de +Une, deux. Remettez−vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde. +(Le Maître d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant : "En garde.") +Monsieur Jourdain +Euh ? +Maître de Musique +Vous faites des merveilles. +Maître d'armes +Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses, à donner, et à ne point recevoi +et comme je vous fis voir l'autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vou +savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps : ce qui ne dépend seulement que d'un p +mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors. +Monsieur Jourdain +De cette façon donc, un homme, sans avoir du coeur, est sûr de tuer son homme, et de n'être point tué. +Maître d'armes +Sans doute. N'en vîtes−vous pas la démonstration ? +Monsieur Jourdain +Oui. +Maître d'armes +Et c'est en quoi l'on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un Etat, et combien la +science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique +Maître à danser +Tout beau, Monsieur le tireur d'armes : ne parlez de la danse qu'avec respect. +Maître de musique +Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l'excellence de la musique. +Maître d'armes +Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne. +Maître de musique +Voyez un peu l'homme d'importance ! +Maître à danser +Voilà un plaisant animal, avec son plastron ! +Maître d'armes +Mon petit maître à danser, je vous ferois danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferois +chanter de la belle manière. +Maître à danser +Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier. +Monsieur Jourdain, au Maître à danser. +Etes−vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison +démonstrative ? +Maître à danser +Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte. +Monsieur Jourdain +Tout doux, vous dis−je. +Maître d'armes +Comment ? petit impertinent. +Monsieur Jourdain +Eh ! mon Maître d'armes. +Maître à danser +Comment ? grand cheval de carrosse. +Monsieur Jourdain +Eh ! mon Maître à danser. +Maître d'armes +Si je me jette sur vous... +Monsieur Jourdain +Doucement. +Maître à danser +Si je mets sur vous la main... +Monsieur Jourdain +Tout beau. +Maître d'armes +Je vous étrillerai d'un air... +Monsieur Jourdain +De grâce ! +Maître à danser +Je vous rosserai d'une manière... +Monsieur Jourdain +Je vous prie. +Maître de musique +Laissez−nous un peu lui apprendre à parler. +Monsieur Jourdain +Mon Dieu ! arrêtez−vous ! +Scène III +Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d'armes, Monsieur Jourdain, Laquais +Monsieur Jourdain +Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la +entre ces personnes−ci. +Maître de philosophie +Qu'est−ce donc ? qu'y a−t−il, Messieurs ? +Monsieur Jourdain +Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et vouloir en v +aux mains. +Maître de philosophie +Hé quoi ? Messieurs, faut−il s'emporter de la sorte ? et n'avez−vous point lu le docte traité que Sénèque +composé de la colère ? Y a−t−il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homm +une bête féroce ? et la raison ne doit−elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ? +Maître à danser +Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la +musique dont il fait profession ? +Maître de philosophie +Un homme sage est au−dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire ; et la grande réponse qu'on doit fa +aux outrages, c'est la modération et la patience. +Maître d'armes +Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions à la mienne. +Maître de philosophie +Faut−il que cela vous émeuve ? Ce n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disp +entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu. +Maître a danser +Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur. +Maître de musique +Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée. +Maître d'armes +Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire +toutes les sciences. +Maître de philosophie +Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec ce +arrogance et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer d +nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteu +de baladin ! +Maître d'armes +Allez, philosophe de chien. +Maître de musique +Allez, belître de pédant. +Maître à danser +Allez, cuistre fieffé. +Maître de philosophie +Comment ? marauds que vous êtes... (Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et +sortent en se battant.) +Monsieur Jourdain +Monsieur le Philosophe. +Maître de philosophie +Infâmes ! coquins ! insolents ! +Monsieur Jourdain +Monsieur le Philosophe. +Maître d'armes +La peste l'animal ! +Monsieur Jourdain +Messieurs. +Maître de philosophie +Impudents ! +Monsieur Jourdain +Monsieur le Philosophe. +Maître à danser +Diantre soit de l'âne bâté ! +Monsieur Jourdain +Messieurs. +Maître de philosophie +Scélérats ! +Monsieur Jourdain +Monsieur le Philosophe. +Maître de musique +Au diable l'impertinent ! +Monsieur Jourdain +Messieurs. +Maître de philosophie +Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs ! +(Ils sortent.) +Monsieur Jourdain +Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh ! +battez−vous tant qu'il vous plaira : je n'y saurois que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous sépare +serois bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me feroit mal. +Scène IV +Maître de philosophie ; Monsieur Jourdain +Maître de philosophie, en raccommodant son collet. +Venons à notre leçon. +Monsieur Jourdain +Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés. +Maître de philosophie +Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une +satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez−vous apprendre ? +Monsieur Jourdain +Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant ; et j'enrage que mon père et ma m +ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étois jeune. +Maître de philosophie +Ce sentiment est raisonnable : Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vou +savez le latin sans doute. +Monsieur Jourdain +Oui, mais faites comme si je ne le savois : expliquez−moi ce que cela veut dire. +Maître de philosophie +Cela veut dire que Sans la science, la vie est presque une image de la mort. +Monsieur Jourdain +Ce latin−là a raison. +Maître de philosophie +N'avez−vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ? +Monsieur Jourdain +Oh ! oui, je sais lire et écrire. +Maître de philosophie +Par où vous plaît−il que nous commencions ? Voulez−vous que je vous apprenne la logique ? +Monsieur Jourdain +Qu'est−ce que c'est que cette logique ? +Maître de philosophie +C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit. +Monsieur Jourdain +Qui sont−elles, ces trois opérations de l'esprit ? +Maître de la philosophie +La première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. L +seconde de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le +moyen des figures Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc. +Monsieur Jourdain +Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique−là ne me revient point. Apprenons autre chose qui +plus joli. +Maître de philosophie +Voulez−vous apprendre la morale ? +Monsieur Jourdain +La morale ? +Maître de philosophie +Oui. +Monsieur Jourdain +Qu'est−ce qu'elle dit, cette morale ? +Maître de philosophie +Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et... +Monsieur Jourdain +Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables ; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettr +colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie. +Maître de philosophie +Est−ce la physique que vous voulez apprendre ? +Monsieur Jourdain +Qu'est−ce qu'elle chante, cette physique ? +Maître de philosophie +La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps ; qui disc +de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous ense +les causes de tous les météores, l'arc−en−ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foud +la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons. +Monsieur Jourdain +Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini. +Maître de philosophie +Que voulez−vous donc que je vous apprenne ? +Monsieur Jourdain +Apprenez−moi l'orthographe +Maître de philosophie +Très−volontiers. +Monsieur Jourdain +Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point. +Maître de philosophie +Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre d +choses, par une exacte connoissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer +toutes. Et là−dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'e +expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, e +font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, U. +Monsieur Jourdain +J'entends tout cela. +Maître de philosophie +La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A. +Monsieur Jourdain +A, A. Oui. +Maître de philosophie +La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E. +Monsieur Jourdain +A, E, A, E. Ma foi ! oui. Ah ! que cela est beau ! +Maître de philosophie +Et la voix I en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la +bouche vers les oreilles : A, E, I. +Monsieur Jourdain +A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science ! +Maître de philosophie +La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le ba +O. +Monsieur Jourdain +O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O. +Maître de philosophie +L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O. +Monsieur Jourdain +O, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! la belle chose, que de savoir quelque chose ! +Maître de philosophie +La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en +dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait : U +Monsieur Jourdain +U, U. Il n'y a rien de plus véritable : U. +Maître de philosophie +Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue : d'où vient que si vous la voulez faire à +quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que : U. +Monsieur Jourdain +U, U. Cela est vrai. Ah ! que n'ai−je étudié plus tôt, pour savoir tout cela ? +Maître de philosophie +Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes. +Monsieur Jourdain +Est−ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles−ci ? +Maître de philosophie +Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au−dessus des den +d'en haut : Da. +Monsieur Jourdain +Da, Da. Oui. Ah ! les belles choses ! les belles choses ! +Maître de philosophie +L'F en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : Fa. +Monsieur Jourdain +Fa, Fa. C'est la v��rité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal ! +Maître de philosophie +Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec +force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : Rra. +Monsieur Jourdain +R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai ! Ah ! l'habile homme que vous êtes ! et que j'ai, perdu de temps ! +r, r, ra. +Maître de philosophie +Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités. +Monsieur Jourdain +Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de gra +qualité, et je souhaiterois que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux +laisser tomber à ses pieds. +Maître de philosophie +Fort bien. +Monsieur Jourdain +Cela sera galant, oui. +Maître de philosophie +Sans doute. Sont−ce des vers que vous lui voulez écrire ? +Monsieur Jourdain +Non, non, point de vers. +Maître de philosophie +Vous ne voulez que de la prose ? +Monsieur Jourdain +Non, je ne veux ni prose ni vers. +Maître de philosophie +Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre. +Monsieur Jourdain +Pourquoi ? +Maître de philosophie +Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose, ou les vers. +Monsieur Jourdain +Il n'y a que la prose ou les vers ? +Maître de philosophie +Non, Monsieur : tout ce qui n'est point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose. +Monsieur Jourdain +Et comme l'on parle qu'est−ce que c'est donc que cela ? +Maître de philosophie +De la prose. +Monsieur Jourdain +Quoi ? quand je dis : "Nicole, apportez−moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit", c'est de +prose ? +Maître de philosophie +Oui, Monsieur. +Monsieur Jourdain +Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plu +obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrois donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise ; vos +beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrois que cela fût mis d'une manière galante, que cela fû +tourné gentiment. +Maître de philosophie +Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre coeur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle +violences d'un... +Monsieur Jourdain +Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beau +yeux me font mourir d'amour. +Maître de philosophie +Il faut bien étendre un peu la chose. +Monsieur Jourdain +Non, vous dis−je, je ne veux que ces seules paroles−là dans le billet ; mais tournées à la mode, bien +arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut +mettre. +Maître de philosophie +On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir +d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux +d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me +font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour. +Monsieur Jourdain +Mais de toutes ces façons−là, laquelle est la meilleure ? +Maître de philosophie +Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. +Monsieur Jourdain. +Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon coeur, e +vous prie de venir demain de bonne heure. +Maître de philosophie +Je n'y manquerai pas. +Monsieur Jourdain +Comment ? mon habit n'est point encore arrivé ? +Second laquais +Non, Monsieur. +Monsieur Jourdain +Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quartain +puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur ! Au diable le tailleur ! La peste étouffe le tailleur ! Si je le +tenois maintenant, ce tailleur détestable, ce chien de tailleur−là, ce traître de tailleur, je... +Scène V +Maître tailleur, Garçon tailleur, portant l'habit de M. Jourdain, Monsieur Jourdain, Laquais +Monsieur Jourdain +Ah vous voilà ! je m'allois mettre en colère contre vous. +Maître tailleur +Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai mis vingt garçons après votre habit. +Monsieur Jourdain +Vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits, que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a +deux mailles de rompues. +Maître tailleur +Ils ne s'élargiront que trop. +Monsieur Jourdain +Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieuseme +Maître tailleur +Point du tout, Monsieur. +Monsieur Jourdain +Comment, point du tout ? +Maître tailleur +Non, ils ne vous blessent point. +Monsieur Jourdain +Je vous dis qu'ils me blessent ; moi. +Maître tailleur +Vous vous imaginez cela. +Monsieur Jourdain +Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison ! +Maître tailleur +Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C'est un chef−d'oeuvre que d'avoir inventé un +habit sérieux qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés. +Monsieur Jourdain +Qu'est−ce que c'est que ceci ? vous avez mis les fleurs en enbas. +Maître tailleur +Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut. +Monsieur Jourdain +Est−ce qu'il faut dire cela ? +Maître tailleur +Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte. +Monsieur Jourdain +Les personnes de qualité portent les fleurs en enbas ? +Maître tailleur +Oui, Monsieur. +Monsieur Jourdain +Oh ! voilà qui est donc bien. +Maître tailleur +Si vous voulez, je les mettrai en enhaut. +Monsieur Jourdain +Non, non. +Maître tailleur +Vous n'avez qu'à dire. +Monsieur Jourdain +Non, vous dis−je ; vous avez bien fait. Croyez−vous que l'habit m'aille bien ? +Maître tailleur +Belle demande ! Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi un +garçon qui, pour monter une rhingrave, est le plus grand génie du monde ; et un autre qui, pour assemble +pourpoint, est le héros de notre temps. +Monsieur Jourdain +La perruque, et les plumes sont−elles comme il faut ? +Maître tailleur +Tout est bien. +Monsieur Jourdain, en regardant l'habit du tailleur. +Ah ! ah ! Monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnois +bien. +Maître tailleur +C'est que l'étoffe me sembla si belle que j'en ai voulu lever un habit pour moi. +Monsieur Jourdain +Oui, mais il ne falloit pas le lever avec le mien. +Maître tailleur +Voulez−vous mettre votre habit ? +Monsieur Jourdain +Oui, donnez−moi. +Maître tailleur +Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes +d'habits se mettent avec cérémonie. Holà ! entrez, vous autres. Mettez cet habit à Monsieur, de la manière +que vous faites aux personnes de qualité. +(Quatre Garçons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut−de−chausses de ses exercices, et deux +autres la camisole ; puis ils lui mettent son habit neuf ; et M. Jourdain se promène entre eux, et leur mon +son habit, pour voir s'il est bien. Le tout à la cadence de toute la symphonie.) +Garçon tailleur +Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire. +Monsieur Jourdain +Comment m'appelez−vous ? +Garçon tailleur +Mon gentilhomme. +Monsieur Jourdain +"Mon gentilhomme ! " Voilà ce que c'est de se mettre en personne de qualité. Allez−vous−en demeurer +toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : "Mon gentilhomme." Tenez, voilà pour "Mon +gentilhomme". +Garçon tailleur +Monseigneur, nous vous sommes bien obligés. +Monsieur Jourdain. +"Monseigneur", oh, oh ! "Monseigneur ! " Attendez, mon ami : "Monseigneur" mérite quelque chose, et +n'est pas une petite parole que "Monseigneur". Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne. +Garçon tailleur +Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur. +Monsieur Jourdain +"Votre Grandeur ! " Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. A moi "Votre Grandeur ! " Ma foi, s'il v +jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour Ma Grandeur. +Garçon tailleur +Monseigneur, nous la remercions très−humblement de ses libéralités. +Monsieur Jourdain +Il a bien fait : je lui allois tout donner. +(Les quatre Garçons tailleurs se rejouissent par une danse qui fait le second intermède.) +Acte III +Scène I +Monsieur Jourdain, Laquais +Monsieur Jourdain +Suivez−moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher +immédiatement sur mes pas, afin qu'on voye bien que vous êtes à moi. +Laquais +Oui, Monsieur. +Monsieur Jourdain +Appelez−moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà. +Scène II +Nicole, Monsieur Jourdain, Laquais +Monsieur Jourdain +Nicole ! +Nicole +Plaît−il ? +Monsieur Jourdain +Ecoutez. +Nicole +Hi, hi, hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Qu'as−tu à rire ? +Nicole +Hi, hi, hi, hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Que veut dire cette coquine−là ? +Nicole +Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Comment donc ? +Nicole +Ah, ah ! mon Dieu ! Hi, hi, hi, hi ; hi. +Monsieur Jourdain +Quelle friponne est−ce là ! Te moques−tu de moi ? +Nicole +Nenni, Monsieur, j'en serois bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage. +Nicole +Monsieur, je ne puis pas m'en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain, +Tu ne t'arrêteras pas ? +Nicole +Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurois me tenir de rire. Hi, hi, h +Monsieur Jourdain +Mais voyez quelle insolence. +Nicole +Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi. +Monsieur Jourdain +Je te... +Nicole +Je vous prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet q +se soit jamais donné. +Nicole +Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus. +Monsieur Jourdain +Prends−y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoyes... +Nicole +Hi, hi. +Monsieur Jourdain +Que tu nettoyes comme il faut... +Nicole +Hi, hi. +Monsieur Jourdain +Il faut, dis−je, que tu nettoyes la salle, et... +Nicole +Hi, hi. +Monsieur Jourdain +Encore ! +Nicole +Tenez, Monsieur, battez−moi plutôt et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, +hi. +Monsieur Jourdain +J'enrage. +Nicole +De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Si je te prends... +Nicole +Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hi. +Monsieur Jourdain +Mais a−t−on jamais vu une pendarde comme celle−là ? qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de +recevoir mes ordres ? +Nicole +Que voulez−vous que je fasse, Monsieur ? +Monsieur Jourdain +Que tu songes, coquine, à préparer ma maison pour la compagnie qui doit venir tantôt. +Nicole +Ah ! par ma foi ! je n'ai plus envie de rire ; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce +mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur. +Monsieur Jourdain +Ne dois−je point pour toi fermer ma porte à tout le monde ? +Nicole +Vous devriez au moins la fermer à certaines gens. +Scène III +Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Nicole, Laquais +Madame Jourdain +Ah, ah ! voici une nouvelle histoire. Qu'est−ce que c'est donc, mon mari, que cet équipage−là ? Vous +moquez−vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez−vous envie qu'on se raille +partout de vous ? +Monsieur Jourdain +Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi. +Madame Jourdain +Vraiment on n'a pas attendu jusqu'à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire +tout le monde. +Monsieur Jourdain +Qui est donc tout ce monde−là, s'il vous plaît ? +Madame Jourdain +Tout ce monde−là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée d +vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison : on diroit qu'il est céans carême−prena +tous les jours ; et dès le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs +dont tout le voisinage se trouve incommodé. +Nicole +Madame parle bien. Je ne saurois plus voir mon ménage propre ; avec cet attirail de gens que vous faites +venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour +l'apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux maîtr +viennent crotter régulièrement tous les jours. +Monsieur Jourdain +Ouais, notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne. +Madame Jourdain +Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrois bien savoir ce que vous pensez faire d'un +maître à danser à l'âge que vous avez. +Nicole +Et d'un grand maître tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nou +déraciner tous les carriaux de notre salle ? +Monsieur Jourdain +Taisez−vous, ma servante, et ma femme. +Madame Jourdain +Est−ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n'aurez plus de jambes ? +Nicole +Est−ce que vous avez envie de tuer quelqu'un ? +Monsieur Jourdain +Taisez−vous, vous dis−je : vous êtes des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne savez pas les prérogatives +tout cela. +Madame Jourdain +Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d'être pourvue. +Monsieur Jourdain +Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle ; mais je veux songer aussi à appren +les belles choses. +Nicole +J'ai encore ouï dire, Madame, qu'il a pris aujourd'hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie. +Monsieur Jourdain +Fort bien : je veux avoir de l'esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens. +Madame Jourdain +N'irez−vous point l'un de ces jours au collège vous faire donner le fouet, à votre âge ? +Monsieur Jourdain +Pourquoi non ? Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on appren +collége +Nicole +Oui, ma foi ! cela vous rendroit la jambe bien mieux faite. +Monsieur Jourdain +Sans doute. +Madame Jourdain +Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison. +Monsieur Jourdain +Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, +savez−vous, vous, ce que c'est que vous dites à cette heure ? +Madame Jourdain +Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d'autre sorte. +Monsieur Jourdain +Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici ? +Madame Jourdain +Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l'est guère. +Monsieur Jourdain +Je ne parle pas de cela, vous dis−je. Je vous demande : ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cet +heure, qu'est−ce que c'est ? +Madame Jourdain +Des chansons. +Monsieur Jourdain +Hé non ! ce n'est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ? +Madame Jourdain +Hé bien ? +Monsieur Jourdain +Comment est−ce que cela s'appelle ? +Madame Jourdain +Cela s'appelle comme on veut l'appeler. +Monsieur Jourdain +C'est de la prose, ignorante. +Madame Jourdain +De la prose ? +Monsieur Jourdain +Oui, de la prose. Tout ce qui est prose, n'est point vers ; et tout ce qui n'est point vers, n'est point prose. H +voilà ce que c'est d'étudier. Et toi, sais−tu bien comme il faut faire pour dire un U ? +Nicole +Comment ? +Monsieur Jourdain +Oui. Qu'est−ce que tu fais quand tu dis un U ? +Nicole +Quoi ? +Monsieur Jourdain +Dis un peu, U, pour voir ? +Nicole +Hé bien, U. +Monsieur Jourdain +Qu'est−ce que tu fais ? +Nicole +Je dis U. +Monsieur Jourdain +Oui ; mais quand tu dis U, qu'est−ce que tu fais ? +Nicole +Je fais ce que vous me dites. +Monsieur Jourdain +O l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors et approches la mâchoi +d'en haut de celle d'en bas : U, vois−tu ? U. Je fais la moue : U. +Nicole +Oui, cela est biau. +Madame Jourdain +Voilà qui est admirable. +Monsieur Jourdain +C'est bien autre chose, si vous aviez vu O, et Da, Da, et Fa, Fa. +Madame Jourdain +Qu'est−ce donc que tout ce galimatias−là ? +Nicole +De quoi est−ce que tout cela guérit ? +Monsieur Jourdain +J'enrage quand je vois des femmes ignorantes. +Madame Jourdain +Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens−là, avec leurs fariboles. +Nicole +Et surtout ce grand escogriffe de maître d'armes, qui remplit de poudre tout mon ménage. +Monsieur Jourdain +Ouais, ce maître d'armes vous tient fort au coeur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l'heure. (Il f +apporter les fleurets et en donne un à Nicole.) Tiens. Raison démonstrative, la ligne du corps. Quand on +pousse en quarte, on n'a qu'à faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu'à faire cela. Voilà le moyen +n'être jamais tué ; et cela n'est−il pas beau, d'être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu'un ? L +pousse−moi un peu pour voir. +Nicole +Hé bien, quoi ? +(Nicole lui pousse plusieurs coups.) +Monsieur Jourdain +Tout beau, holà, oh ! doucement. Diantre soit la coquine ! +Nicole +Vous me dites de pousser. +Monsieur Jourdain. +Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare. +Madame Jourdain +Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de +hanter la noblesse. +Monsieur Jourdain +Lorsque je hante la noblesse, je fais paroître mon jugement, et cela est plus beau que de hanter votre +bourgeoisie. +Madame Jourdain +Camon vraiment ! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau +Monsieur le comte dont vous vous êtes embéguiné. +Monsieur Jourdain +Paix ! Songez à ce que vous dites. Savez−vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parle +quand vous parlez de lui ? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on +considère à la cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N'est−ce pas une chose qui m'est tout à +honorable, que l'on voye venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher a +et me traite comme si j'étois son égal ? Il a pour moi des bontés qu'on ne devineroit jamais ; et, devant to +le monde, il me fait des caresses dont je suis moi−même confus. +Madame Jourdain +Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent. +Monsieur Jourdain +Hé bien ! ne m'est−ce pas de l'honneur, de prêter de l'argent à un homme de cette condition−là ? et puis− +faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami ? +Madame Jourdain +Et ce seigneur que fait−il pour vous ? +Monsieur Jourdain +Des choses dont on seroit étonné, si on les savoit. +Madame Jourdain +Et quoi ? +Monsieur Jourdain +Baste, je ne puis pas m'expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l'argent, il me le rendra bien, et avant qu +soit peu. +Madame Jourdain +Oui, attendez−vous à cela. +Monsieur Jourdain +Assurément : ne me l'a−t−il pas dit ? +Madame Jourdain +Oui, oui : il ne manquera pas d'y faillir. +Monsieur Jourdain +Il m'a juré sa foi de gentilhomme. +Madame Jourdain +Chansons. +Monsieur Jourdain +Ouais, vous êtes bien obstinée, ma femme. Je vous dis qu'il me tiendra parole, j'en suis sûr. +Madame Jourdain +Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjôler. +Monsieur Jourdain +Taisez−vous : le voici. +Madame Jourdain +Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut−être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j +dîné quand je le vois. +Monsieur Jourdain +Taisez−vous, vous dis−je. +Scène IV +Dorante, Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Nicole +Dorante +Mon cher ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez−vous ? +Monsieur Jourdain +Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services. +Dorante +Et Madame Jourdain que voilà comment se porte−t−elle ? +Madame Jourdain +Madame Jourdain se porte comme elle peut. +Dorante +Comment, Monsieur Jourdain ? vous voilà le plus propre du monde ! +Monsieur Jourdain +Vous voyez. +Dorante +Vous avez tout à fait bon air avec cet habit, et nous n'avons point de jeunes gens à la cour qui soient mieu +faits que vous. +Monsieur Jourdain +Hay, hay. +Madame Jourdain +Il le gratte par où il se démange. +Dorante +Tournez−vous. Cela est tout à fait galant. +Madame Jourdain +Oui, aussi sot par derrière que par devant. +Dorante +Ma foi ! Monsieur Jourdain, j'avois une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde q +j'estime le plus, et je parlois de vous encore ce matin dans la chambre du Roi. +Monsieur Jourdain +Vous me faites beaucoup d'honneur, Monsieur. (A Madame Jourdain.) Dans la chambre du Roi ! +Dorante +Allons, mettez... +Monsieur Jourdain +Monsieur, je sais le respect que je vous dois. +Dorante +Mon Dieu ! mettez : point de cérémonie entre nous, je vous prie. +Monsieur Jourdain +Monsieur... +Dorante +Mettez, vous dis−je, Monsieur Jourdain : vous êtes mon ami. +Monsieur Jourdain +Monsieur, je suis votre serviteur. +Dorante +Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez. +Monsieur Jourdain +J'aime mieux être incivil qu'importun. +Dorante +Je suis votre débiteur, comme vous le savez. +Madame Jourdain +Oui, nous ne le savons que trop. +Dorante +Vous m'avez généreusement prêté de l'argent en plusieurs occasions, et vous m'avez obligé de la meilleur +grâce du monde, assurément. +Monsieur Jourdain +Monsieur, vous vous moquez. +Dorante +Mais je sais rendre ce qu'on me prête, et reconnoître les plaisirs qu'on me fait. +Monsieur Jourdain +Je n'en doute point, Monsieur. +Dorante +Je veux sortir d'affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble. +Monsieur Jourdain +Hé bien ! vous voyez votre impertinence, ma femme. +Dorante +Je suis homme qui aime à m'acquitter le plus tôt que je puis. +Monsieur Jourdain +Je vous le disois bien. +Dorante +Voyons un peu ce que je vous dois. +Monsieur Jourdain +Vous voilà, avec vos soupçons ridicules. +Dorante +Vous souvenez−vous bien de tout l'argent que vous m'avez prêté ? +Monsieur Jourdain +Je crois que oui. J'en ai fait un petit mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis. +Dorante +Cela est vrai. +Monsieur Jourdain +Une autre fois, six−vingts. +Dorante +Oui. +Monsieur Jourdain +Et une autre fois, cent quarante. +Dorante +Vous avez raison. +Monsieur Jourdain +Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres. +Dorante +Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres. +Monsieur Jourdain +Mille huit cent trente−deux livres à votre plumassier. +Dorante +Justement. +Monsieur Jourdain +Deux mille sept cent quatre−vingts livres à votre tailleur. +Dorante +Il est vrai. +Monsieur Jourdain +Quatre mille trois cent septante−neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand. +Dorante +Fort bien. Douze sols huit deniers : le compte est juste. +Monsieur Jourdain +Et mille sept cent quarante−huit livres sept sols quatre deniers à votre sellier. +Dorante +Tout cela est véritable. Qu'est−ce que cela fait ? +Monsieur Jourdain +Somme totale, quinze mille huit cents livres. +Dorante +Somme totale est juste : quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'alle +donner, cela fera justement dix−huit mille francs, que je vous payerai au premier jour. +Madame Jourdain +Hé bien ne l'avois−je pas bien deviné ? +Monsieur Jourdain +Paix ! +Dorante +Cela vous incommodera−t−il, de me donner ce que je vous dis ? +Monsieur Jourdain +Eh non ! +Madame Jourdain +Cet homme−là fait de vous une vache à lait. +Monsieur Jourdain +Taisez−vous. +Dorante +Si cela vous incommode, j'en irai chercher ailleurs. +Monsieur Jourdain +Non, Monsieur. +Madame Jourdain +Il ne sera pas content, qu'il ne vous ait ruiné. +Monsieur Jourdain +Taisez−vous, vous dis−je. +Dorante +Vous n'avez qu'à me dire si cela vous embarrasse. +Monsieur Jourdain +Point, Monsieur. +Madame Jourdain +C'est un vrai enjôleux. +Monsieur Jourdain +Taisez−vous donc. +Madame Jourdain +Il vous sucera jusqu'au dernier sou. +Monsieur Jourdain +Vous tairez−vous ? +Dorante +J'ai force gens qui m'en prêteroient avec joie ; mais, comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vo +ferois tort si j'en demandois à quelque autre. +Monsieur Jourdain +C'est trop d'honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais querir votre affaire. +Madame Jourdain +Quoi ? vous allez encore lui donner cela ? +Monsieur Jourdain +Que faire ? voulez−vous que je refuse un homme de cette condition−là, qui a parlé de moi ce matin dans +chambre du Roi ? +Madame Jourdain +Allez, vous êtes une vraie dupe. +Scene V +Dorante, Madame Jourdain, Nicole +Dorante +Vous me semblez toute mélancolique : qu'avez−vous, Madame Jourdain ? +Madame Jourdain +J'ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n'est pas enflée. +Dorante +Mademoiselle votre fille, où est−elle, que je ne la vois point ? +Madame Jourdain +Mademoiselle ma fille est bien où elle est. +Dorante +Comment se porte−t−elle ? +Madame Jourdain +Elle se porte sur ses deux jambes +Dorante +Ne voulez−vous point un de ces jours venir voir, avec elle, le ballet et la comédie que l'on fait chez le Roi +Madame Jourdain +Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons. +Dorante +Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des amants dans votre jeune âge, belle et d'agréable +humeur comme vous étiez. +Madame Jourdain +Tredame, Monsieur, est−ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille−t−elle déjà ? +Dorante +Ah ! ma foi ! Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeois pas que vous êtes jeune, et je r +le plus souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence. +Scène VI +Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Dorante, Nicole +Monsieur Jourdain +Voilà deux cents louis bien comptés. +Dorante +Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la c +Monsieur Jourdain +Je vous suis trop obligé. +Dorante +Si Madame Jourdain veut voir le divertissement royal, je lui ferai donner les meilleures places de la salle. +Madame Jourdain +Madame Jourdain vous baise les mains. +Dorante, bas, à Jourdain +Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon billet, viendra tantôt ici pour le ballet et le repas, +l'ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui voulez donner. +Monsieur Jourdain +Tirons−nous un peu plus loin, pour cause. +Dorante +Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du diamant que vous me m +entre les mains pour lui en faire présent de votre part ; mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde à +vaincre son scrupule, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue l'accepter. +Monsieur Jourdain +Comment l'a−t−elle trouvé ? +Dorante +Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce diamant fera pour vous sur son esprit un effet +admirable. +Monsieur Jourdain +Plût au Ciel ! +Madame Jourdain +Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter. +Dorante +Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent et la grandeur de votre amour. +Monsieur Jourdain +Ce sont, Monsieur, des bontés qui m'accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, d +voir une personne de votre qualité s'abaisser pour moi à ce que vous faites. +Dorante +Vous moquez−vous ? est−ce qu'entre amis on s'arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez−vous pas p +moi la même chose, si l'occasion s'en offroit ? +Monsieur Jourdain +Ho ! assurément, et de très−grand coeur. +Madame Jourdain +Que sa présence me pèse sur les épaules ! +Dorante +Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l'ardeur +vous aviez prise pour cette marquise agréable chez qui j'avois commerce, vous vîtes que d'abord je m'offr +de moi−même à servir votre amour. +Monsieur Jourdain +Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent. +Madame Jourdain +Est−ce qu'il ne s'en ira point ? +Nicole +Ils se trouvent bien ensemble. +Dorante +Vous avez pris le bon biais pour toucher son coeur : les femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait po +elles ; et vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur +l'eau, le diamant qu'elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mi +en faveur de votre amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous−même. +Monsieur Jourdain +Il n'y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvois trouver le chemin de son coeur. Une femme +qualité a pour moi des charmes ravissants, et c'est un honneur que j'achèterois au prix de toute chose. +Madame Jourdain +Que peuvent−ils tant dire ensemble ? Va−t'en un peu tout doucement prêter l'oreille. +Dorante +Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se +satisfaire. +Monsieur Jourdain +Pour être en pleine liberté, j'ai fait en sorte que ma femme ira dîner chez ma soeur, où elle passera toute +l'après−dînée. +Dorante +Vous avez fait prudemment, et votre femme auroit pu nous embarrasser. J'ai donné pour vous l'ordre qu'il +au cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le ballet. Il est de mon invention ; et pourvu q +l'exécution puisse répondre à l'idée, je suis sûr qu'il sera trouvé... +Monsieur Jourdain, s'aperçoit que Nicole écoute, et lui donne un soufflet. +Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s'il vous plaît. +Scène VII +Madame Jourdain, Nicole +Nicole +Ma foi ! Madame, la curiosité m'a coûté quelque chose ; mais je crois qu'il y a quelque anguille sous roc +et ils parlent de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez. +Madame Jourdain +Ce n'est pas d'aujourd'hui, Nicole, que j'ai conçu des soupçons de mon mari. Je suis la plus trompée du +monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeon +ma fille. Tu sais l'amour que Cléonte a pour elle. C'est un homme qui me revient, et je veux aider sa +recherche, et lui donner Lucile, si je puis. +Nicole +En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments ; car, si le maître vou +revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterois que notre mariage se pût faire à l'ombre du leu +Madame Jourdain +Va−t'en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l'heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon +mari la demande de ma fille. +Nicole +J'y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvois recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, b +réjouir les gens. +Scène VIII +Cléonte, Covielle, Nicole +Nicole +Ah ! vous voilà tout à propos. Je suis une ambassadrice de joie, et je viens... +Cléonte +Retire−toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles. +Nicole +Est−ce ainsi que vous recevez... ? +Cléonte +Retire−toi, te dis−je, et va−t'en dire de ce pas à ton infidèle maîtresse qu'elle n'abusera de sa vie le trop sim +Cléonte. +Nicole +Quel vertigo est−ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis−moi un peu ce que cela veut dire. +Covielle +Ton pauvre Covielle, petite scélérate ! Allons vite, ôte−toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos. +Nicole +Quoi ? tu me viens aussi... +Covielle +Ote−toi de mes yeux, te dis−je, et ne me parle de ta vie. +Nicole +Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma maîtresse. +Scène IX +Cléonte, Covielle +Cléonte +Quoi ? traiter un amant de la sorte, et un amant le plus fidèle et le plus passionné de tous les amants ? +Covielle +C'est une chose épouvantable, que ce qu'on nous fait à tous deux. +Cléonte +Je fais voir pour une personne toute l'ardeur et toute la tendresse qu'on peut imaginer ; je n'aime rien au +monde qu'elle, et je n'ai qu'elle dans l'esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes desirs, toute ma joie ; je n +parle que d'elle, je ne pense qu'à elle, je ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par elle, mon coeur +tout en elle : et voilà de tant d'amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour +moi deux siècles effroyables : je la rencontre par hasard ; mon coeur, à cette vue, se sent tout transporté, +joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle ; et l'infidèle détourne de moi ses regards, e +passe brusquement, comme si de sa vie elle ne m'avoit vu ! +Covielle +Je dis les mêmes choses que vous. +Cléonte +Peut−on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate Lucile ? +Covielle +Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ? +Cléonte +Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de voeux que j'ai faits à ses charmes ! +Covielle +Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine ! +Cléonte +Tant de larmes que j'ai versées à ses genoux ! +Covielle +Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle ! +Cléonte +Tant d'ardeur que j'ai fait paroître à la chérir plus que moi−même. +Covielle +Tant de chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place ! +Cléonte +Elle me fuit avec mépris ! +Covielle +Elle me tourne le dos avec effronterie. +Cléonte +C'est une perfidie digne des plus grands châtiments. +Covielle +C'est une trahison à mériter mille soufflets. +Cléonte +Ne t'avise point, je te prie de me parler jamais pour elle. +Covielle +Moi, Monsieur ! Dieu m'en garde ! +Cléonte +Ne viens point m'excuser l'action de cette infidèle. +Covielle +N'ayez pas peur. +Cléonte +Non, vois−tu, tous tes discours pour la défendre ne serviront de rien. +Covielle +Qui songe à cela ? +Cléonte +Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce. +Covielle +J'y consens. +Cléonte +Ce Monsieur le Comte qui va chez elle lui donne peut−être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se +laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l'éclat de son inconstance. Je veux +faire autant de pas qu'elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me qui +Covielle +C'est fort bien dit, et j'entre pour mon compte dans tous vos sentiments. +Cléonte +Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourroient par +pour elle. Dis−m'en, je t'en conjure, tout le mai que tu pourras ; fais−moi de sa personne une peinture qui +la rende méprisable ; et marque−moi bien, pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle. +Covielle +Elle, Monsieur ! voilà une belle mijaurée, une pimpe−souée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour ! +ne lui vois rien que de très−médiocre, et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. +Premièrement, elle a les yeux petits. +Cléonte +Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du +monde, les plus touchants qu'on puisse voir. +Covielle +Elle a la bouche grande. +Cléonte +Oui ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, +inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. +Covielle +Par sa taille, elle n'est pas grande. +Cléonte +Non ; mais elle est aisée et bien prise. +Covielle +Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions. +Cléonte +Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à +s'insinuer dans les coeurs. +Covielle +Pour de l'esprit... +Cléonte +Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat. +Covielle +Sa conversation... +Cléonte +Sa conversation est charmante. +Covielle +Elle est toujours sérieuse. +Cléonte +Veux−tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois−tu−rien de plus impertine +que des femmes qui rient à tout propos ? +Covielle +Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde. +Cléonte +Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles +Covielle +Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours. +Cléonte +Moi, j'aimerois mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l'ai aimée. +Covielle +Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ? +Cléonte +C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon coeur, à +haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, toute aimable que je la trouve. La voici. +Scène X +Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole +Nicole +Pour moi, j'en ai été toute scandalisée. +Lucile +Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà. +Cléonte +Je ne veux pas seulement lui parler. +Covielle +Je veux vous imiter. +Lucile +Qu'est−ce donc, Cléonte ? qu'avez−vous ? +Nicole +Qu'as−tu donc, Covielle ? +Lucile +Quel chagrin vous possède ? +Nicole +Quelle mauvaise humeur te tient ? +Lucile +Etes−vous muet, Cléonte ? +Nicole +As−tu perdu la parole, Covielle ? +Cléonte +Que voilà qui est scélérat ! +Covielle +Que cela est Judas ! +Lucile +Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit. +Cléonte +Ah ! ah ! on voit ce qu'on a fait. +Nicole +Notre accueil de ce matin t'a fait prendre la chèvre. +Covielle +On a deviné l'enclouure. +Lucile +N'est−il pas vrai, Cléonte, que c'est là le sujet de votre dépit ? +Cléonte +Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler ; et j'ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous +pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n'aurez pas l'avanta +de me chasser. J'aurai de la peine, sans doute, à vaincre l'amour que j'ai pour vous, cela me causera des +chagrins, je souffrirai un temps ; mais j'en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le coeur que d'avoir la +foiblesse de retourner à vous. +Covielle +Queussi, queumi. +Lucile +Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m'a fait ce matin éviter votre abo +Cléonte +Non, je ne veux rien écouter. +Nicole +Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite. +Covielle +Je ne veux rien entendre. +Lucile +Sachez que ce matin... +Cléonte +Non, vous dis−je. +Nicole +Apprends que... +Covielle +Non, traîtresse. +Lucile +Ecoutez. +Cléonte +Point d'affaire. +Nicole +Laisse−moi dire. +Covielle +Je suis sourd. +Lucile +Cléonte. +Cléonte +Non. +Nicole +Covielle. +Covielle +Point. +Lucile. +Arrêtez. +Cléonte +Chansons. +Nicole +Entends−moi. +Covielle +Bagatelles. +Lucile +Un moment. +Cléonte +Point du tout. +Nicole +Un peu de patience. +Covielle +Tarare. +Lucile +Deux paroles. +Cléonte +Non, c'en est fait. +Nicole +Un mot. +Covielle +Plus de commerce. +Lucile +Hé bien ! puisque vous ne voulez pas m'écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu'il vous plaira +Nicole +Puisque tu fais comme cela, prends−le tout comme tu voudras. +Cléonte +Sachons donc le sujet d'un si bel accueil. +Lucile +Il ne me plaît plus de le dire. +Covielle +Apprends−nous un peu cette histoire. +Nicole +Je ne veux plus, moi, te l'apprendre. +Cléonte +Dites−moi... +Lucile +Non, je ne veux rien dire. +Covielle +Conte−moi... +Nicole +Non, je ne conte rien. +Cléonte +De grâce. +Lucile +Non, vous dis−je. +Covielle +Par charité. +Nicole +Point d'affaire. +Cléonte +Je vous en prie. +Lucile +Laissez−moi. +Covielle +Je t'en conjure. +Nicole +Ote−toi de là. +Cléonte +Lucile. +Lucile +Non. +Covielle +Nicole. +Nicole +Point. +Cléonte +Au nom des Dieux ! +Lucile +Je ne veux pas. +Covielle +Parle−moi. +Nicole +Point du tout. +Cléonte +Eclaircissez mes doutes. +Lucile +Non, je n'en ferai rien. +Covielle +Guéris−moi l'esprit. +Nicole +Non, il ne me plaît pas. +Cléonte +Hé bien ! puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne +que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mou +de douleur et d'amour. +Covielle +Et moi, je vais suivre ses pas. +Lucile +Cléonte. +Nicole +Covielle. +Cléonte +Eh ? +Covielle +Plaît−il ? +Lucile +Où allez−vous ? +Cléonte +Où je vous ai dit. +Covielle +Nous allons mourir. +Lucile +Vous allez mourir, Cléonte ? +Cléonte +Oui, cruelle, puisque vous le voulez. +Lucile +Moi, je veux que vous mouriez ? +Cléonte +Oui, vous le voulez. +Lucile +Qui vous le dit ? +Cléonte +N'est−ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ! +Lucile +Est−ce ma faute ? et si vous aviez voulu m'écouter, ne vous aurois−je pas dit que l'aventure dont vous vo +plaignez a été causée ce matin par la présence d'une vieille tante, qui veut à toute force que la seule appro +d'un homme déshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous l +hommes comme des diables qu'il faut fuir. +Nicole +Voilà le secret de l'affaire. +Cléonte +Ne me trompez−vous point, Lucile ? +Covielle +Ne m'en donnes−tu point à garder ? +Lucile +Il n'est rien de plus vrai. +Nicole +C'est la chose comme elle est. +Covielle +Nous rendrons−nous à cela ! +Cléonte +Ah ! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon coeur ! et que +facilement on se laisse persuader aux personnes qu'on aime ! +Covielle +Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d'animaux−là ! +Scène XI +Madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole +Madame Jourdain +Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon mari vient ; prenez vite votre tem +pour lui demander Lucile en mariage. +Cléonte +Ah ! Madame, que cette parole m'est douce, et qu'elle flatte mes désirs ! Pouvois−je recevoir un ordre pl +charmant ? une faveur plus précieuse ? +Scène XII +Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole +Cléonte +Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Ell +me touche assez pour m'en charger moi−même ; et, sans autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être v +gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder. +Monsieur Jourdain +Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme. +Cléonte +Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce +ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avou +j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats : je trouve que toute imposture est indigne d'un +honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux d +monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui +tenu des charges honorables. Je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, et je me +trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux poi +me donner un nom où d'autres en ma place croiroient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que +ne suis point gentilhomme. +Monsieur Jourdain +Touchez là, Monsieur : ma fille n'est pas pour vous. +Cléonte +Comment ? +Monsieur Jourdain +Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez pas ma fille. +Madame Jourdain +Que voulez−vous donc dire avec votre gentilhomme ? est−ce que nous sommes, nous autres, de la côte d +saint Louis ? +Monsieur Jourdain +Taisez−vous, ma femme : je vous vois venir. +Madame Jourdain +Descendons−nous tous deux que de bonne bourgeoisie ? +Monsieur Jourdain +Voilà pas le coup de langue ? +Madame Jourdain +Et votre père n'étoit−il pas marchand aussi bien que le mien ? +Monsieur Jourdain +Peste soit de la femme ! Elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais p +le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un +gendre gentilhomme. +Madame Jourdain +Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien f +qu'un gentilhomme gueux et mal bâti. +Nicole +Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plu +dadais que j'aie jamais vu. +Monsieur Jourdain +Taisez−vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma fi +je n'ai besoin que d'honneur, et je la veux faire marquise. +Madame Jourdain +Marquise ? +Monsieur Jourdain +Oui, marquise. +Madame Jourdain +Hélas ! Dieu m'en garde ! +Monsieur Jourdain +C'est une chose que j'ai résolue. +Madame Jourdain +C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujou +de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle +des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand−maman. S'il falloit qu'elle me vînt visiter en équipage +grand−Dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manqueroit pas aussitô +dire cent sottises. "Voyez−vous, diroit−on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? c'est la f +de Monsieur Jourdain, qui étoit trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous. Elle n'a pas +toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands−pères vendoient du drap auprès de la porte +Saint−Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut−être bien cher en l'a +monde, et l'on ne devient guère si riches à être honnêtes gens." Je ne veux point tous ces caquets, et je veu +un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et, à qui je puisse dire : "Mettez−vous là, mon +gendre, et dînez avec moi." +Monsieur Jourdain +Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez +pas davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la fe +duchesse. +Madame Jourdain +Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez−moi, ma fille, et venez dire résolument à votre père que +vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne. +Scène XIII +Cléonte, Covielle +Covielle +Vous avez fait de belles affaires avec vos beaux sentiments. +Cléonte +Que veux−tu ? j'ai un scrupule là−dessus, que l'exemple ne sauroit vaincre. +Covielle +Vous moquez−vous, de le prendre sérieusement avec un homme comme cela ? Ne voyez−vous pas qu'il +fou et vous coûtoit−il quelque chose de vous accommoder, à ses chimères ? +Cléonte +Tu as raison ; mais je ne croyois pas qu'il fallût faire ses preuves de noblesse pour être gendre de Monsie +Jourdain. +Covielle +Ah ! ah ! ah ! +Cléonte +De quoi ris−tu ? +Covielle +D'une pensée qui me vient pour jouer notre homme ; et vous faire obtenir ce que vous souhaitez. +Cléonte +Comment ? +Covielle +L'idée est tout à fait plaisante. +Cléonte +Quoi donc ? +Covielle +Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire ent +dans une bourle e je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie ; mais avec lui on peut +hasarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de façons, et il est homme à y jouer son rôle à merveil +donner aisément dans toutes les fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout prêt +laissez−moi faire seulement. +Cléonte +Mais apprends−moi... +Covielle +Je vais vous instruire de tout. Retirons−nous ; le voilà qui revient. +Scène XIV +Monsieur Jourdain, Laquais +Monsieur Jourdain +Que diable est−ce là ! ils n'ont rien que les grands seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si +beau que de hanter les grands seigneurs : il n'y a qu'honneur et que civilité avec eux, et je voudrois qu'il +m'eût coûté deux doigts de la main, et être né comte ou marquis. +Laquais +Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une dame qu'il mène par la main. +Monsieur Jourdain +Hé mon Dieu ! j'ai quelques ordres à donner. Dis−leur que je vais venir ici tour à l'heure. +Scène XV +Dorimène, Dorante, Laquais +Laquais +Monsieur dit comme cela qu'il va venir ici tout à l'heure. +Dorante +Voilà qui est bien. +Dorimène +Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une +maison où je ne connois personne. +Dorante +Quel lieu voulez−vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir l'éc +vous ne voulez ni votre maison, ni la mienne ? +Dorimène +Mais vous ne dites pas que je m'engage insensiblement, chaque jour, à recevoir de trop grands témoignag +de votre passion ? J'ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile +opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu'il vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé ; l +déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présents on +suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes +résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu'à la fin vous me ferez venir au maria +dont je me suis tant éloignée. +Dorante +Ma foi ! Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître d +moi, et vous aime plus que ma vie. A quoi tient−il que dès aujourd'hui vous ne fassiez tout mon bonheur ? +Dorimène +Mon Dieu ! Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les d +plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer cette union dont ils soient satisfaits. +Dorante +Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l'expérience que vous avez faite ne +conclut rien pour tous les autres. +Dorimène +Enfin j'en reviens toujours là : les dépenses que je vous vois faire pour moi m'inquiètent par deux raisons +l'une qu'elles m'engagent plus ne je ne voudrois ; et l'autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous +les faites point que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela. +Dorante +Ah ! Madame, ce sont des bagatelles ; et ce n'est pas par là... +Dorimène +Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le diamant que vous m'avez forcée à prendre est d'un prix... +Dorante +Eh ! Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et +souffrez... Voici le maître du logis. +Scène XVI +Monsieur Jourdain, Dorimène, Dorante, Laquais +Monsieur Jourdain, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de Dorimène. +Un peu plus loin, Madame. +Dorimène +Comment ? +Monsieur Jourdain +Un pas, s'il vous plaît. +Dorimène +Quoi donc ? +Monsieur Jourdain +Reculez un peu, pour la troisième. +Dorante +Madame, Monsieur Jourdain sait son monde. +Monsieur Jourdain +Madame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortuné pour être si heureux que d'avoir le bonh +que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre +présence ; et si j'avois aussi le mérite pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel... envieux de +mon bien... m'eût accordé... l'avantage de me voir digne... des... +Dorante +Monsieur Jourdain, en voilà assez : Madame n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous ête +homme d'esprit. (Bas, à Dorimène.) C'est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toute +manières. +Dorimène +Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir. +Dorante +Madame, voilà le meilleur de mes amis. +Monsieur Jourdain +C'est trop d'honneur que vous me faites. +Dorante +Galant homme tout à fait. +Dorimène +J'ai beaucoup d'estime pour lui. +Monsieur Jourdain +Je n'ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce. +Dorante, bas, à M. Jourdain. +Prenez bien garde au moins à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné. +Monsieur Jourdain +Ne pourrois−je pas seulement lui demander comment elle le trouve ? +Dorante +Comment ? gardez−vous−en bien : cela seroit vilain à vous ; et pour agir en galant homme, il faut que v +fassiez comme si ce n'étoit pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu'il e +ravi de vous voir chez lui. +Dorimène +Il m'honore beaucoup. +Monsieur Jourdain +Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi ! +Dorante +J'ai eu une peine effroyable à la faire venir ici. +Monsieur Jourdain +Je ne sais quelles grâces vous en rendre. +Dorante +Il dit, Madame, qu'il vous trouve la plus belle personne du monde. +Dorimène +C'est bien de la grâce qu'il me fait. +Monsieur Jourdain +Madame, c'est vous qui faites les grâces ; et... +Dorante +Songeons à manger. +Laquais +Tout est prêt, Monsieur. +Dorante +Allons donc nous mettre à table, et qu'on fasse venir les musiciens.(Six cuisiniers, qui ont préparé le festin +dansent ensemble, et font le troisième intermède ; après quoi, ils apportent une table couverte de plusieur +mets.) +Acte IV +Scène I +Dorimène, Dorante, Monsieur Jourdain, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais +Dorimène +Comment, Dorante ? voilà un repas tout à fait magnifique ! +Monsieur Jourdain +Vous vous moquez, Madame, et je voudrois qu'il fût plus digne de vous être offert.(Tous se mettent à tabl +Dorante +Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les honneur +chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordo +et que je n'ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vou +trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût. Si Damis s'en étoit mêlé, tout +seroit dans les règles ; il y auroit partout de l'élégance et de l'érudition, et il ne manqueroit pas de vous +exagérer lui−même toutes les pièces du repas qu'il vous donneroit, et de vous faire tomber d'accord de sa +haute capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive, à biseau doré, relevé d +croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d'un vin à sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point +commandant ; d'un carré de mouton gourmandé de persil ; d'une longe de veau de rivière, longue comme +cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d'amande ; de perdrix relevées d'un fumet +surprenant ; et pour son opéra, d'une soupe à bouillon perlé, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné de +pigeonneaux, et couronnée d'oignons blancs, mariés avec la chicorée. Mais pour moi ; je vous avoue mon +ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrois que le repas fût plus digne de vous ê +offert. +Dorimène +Je ne réponds à ce compliment, qu'en mangeant comme je fais. +Monsieur Jourdain +Ah ! que voilà de belles mains ! +Dorimène +Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau. +Monsieur Jourdain +Moi, Madame ! Dieu me garde d'en vouloir parler ; ce ne seroit pas agir en galant homme, et le diamant +fort peu de chose. +Dorimène +Vous êtes bien dégoûté. +Monsieur Jourdain +Vous avez trop de bonté... +Dorante +Allons, qu'on donne du vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs, qui nous feront la grâce de nous chan +un air à boire. +Dorimène +C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d'y mêler la musique, et je me vois ici admirablem +régalée. +Monsieur Jourdain +Madame, ce n'est pas... +Dorante +Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que n +pourrions dire.(Les Musiciens et la Musicienne prennent des verres, chantent deux chansons à boire, et so +soutenus de toute la symphonie.) +Première chanson à boire +Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour. +Ah ! qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes ! +Vous et le vin, vous vous prêtez des armes, +Et je sens pour tous deux redoubler mon amour : +Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, +Une ardeur éternelle. +Qu'en mouillant votre bouche il en reçoit d'attraits, +Et que l'on voit par lui votre bouche embellie ! +Ah ! l'un de l'autre ils me donnent envie, +Et de vous et de lui je m'enivre à longs traits : +Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, +Une ardeur éternelle. +Seconde chanson à boire +Buvons, chers amis, buvons : +Le temps qui fuit nous y convie ; +Profitons de la vie +Autant que nous pouvons. +Quand on a passé l'onde noire, +Adieu le bon vin, nos amours ; +Dépêchons−nous de boire, +On ne boit pas toujours. +Laissons raisonner les sots +Sur le vrai bonheur de la vie ; +Notre philosophie +Le met parmi les pots. +Les biens, le savoir et la gloire +N'ôtent point les soucis fâcheux, +Et ce n'est qu'à bien boire +Que l'on peut être heureux. +Sus, sus, du vin partout, versez, garçons, versez, +Versez, versez toujours, tant qu'on vous dise assez. +Dorimène +Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau. +Monsieur Jourdain +Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau. +Dorimène +Ouais ! Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensois. +Dorante +Comment, Madame ? pour qui prenez−vous Monsieur Jourdain ? +Monsieur Jourdain +Je voudrois bien qu'elle me prît pour ce que je dirois. +Dorimène +Encore ! +Dorante +Vous ne le connoissez pas. +Monsieur Jourdain +Elle me connoîtra quand il lui plaira. +Dorimène +Oh ! je le quitte. +Dorante +Il est homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, +mange tous les morceaux que vous touchez. +Dorimène +Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit. +Monsieur Jourdain +Si je pouvois ravir votre coeur, je serois... +Scène II +Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Dorimène, Dorante, Musiciens, Musicienne, Laquais +Madame Jourdain +Ah ! ah ! je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu'on ne m'y attendoit pas. C'est donc pour cette +belle affaire−ci, Monsieur mon mari, que vous avez eu tant d'empressement à m'envoyer dîner chez ma +soeur ? je viens de voir un théâtre là−bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépe +votre bien, et c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique +comédie, tandis que vous m'envoyez promener ? +Dorante +Que voulez−vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tê +que votre mari dépense son bien, et que c'est lui qui donne ce régale à Madame ? Apprenez que c'est moi +vous prie ; qu'il ne fait seulement que me prêter sa maison ; et que vous devriez un peu mieux regarder a +choses que vous dites. +Monsieur Jourdain +Oui, impertinente, c'est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une personne de qualité +me fait l'honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui. +Madame Jourdain +Ce sont des chansons que cela : je sais ce que je sais. +Dorante +Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes. +Madame Jourdain +Je n'ai que faire de lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je +suis pas une bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites +sottises de mon mari. Et vous, Madame, pour une grand−Dame, cela n'est ni beau ni honnête à vous, de +mettre la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous. +Dorimène +Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m'exposer aux sottes visions de cett +extravagante. +Dorante +Madame, holà ! Madame, où courez−vous ? +Monsieur Jourdain +Madame ! Monsieur le Comte, faites−lui excuses, et tâchez de la ramener... Ah ! impertinente que vous +êtes ! voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez d +chez moi des personnes de qualité. +Madame Jourdain +Je me moque de leur qualité. +Monsieur Jourdain +Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du repas que vous êtes venue +troubler.(On ôte la table.)Madame Jourdain, sortant. +Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes. +Monsieur Jourdain +Vous faites bien d'éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J'étois en humeur de dire de +jolies choses et jamais je ne m'étois senti tant d'esprit. Qu'est−ce que c'est que cela ? +Scène III +Covielle, déguisé, Monsieur Jourdain, Laquais +Covielle +Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous. +Monsieur Jourdain +Non, Monsieur. +Covielle +Je vous ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela. +Monsieur Jourdain +Moi ! +Covielle +Oui, vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenoient dans leurs bras pour vous +baiser. +Monsieur Jourdain +Pour me baiser ! +Covielle +Oui. J'étois grand ami de feu Monsieur votre père. +Monsieur Jourdain +De feu Monsieur mon père ! +Covielle +Oui. C'étoit un fort honnête gentilhomme. +Monsieur Jourdain +Comment dites−vous ? +Covielle +Je dis que c'étoit un fort honnête, gentilhomme. +Monsieur Jourdain +Mon père ! +Covielle +Oui. +Monsieur Jourdain +Vous l'avez fort connu ? +Covielle +Assurément. +Monsieur Jourdain +Et vous l'avez connu pour gentilhomme ? +Covielle +Sans doute. +Monsieur Jourdain +Je ne sais donc pas comment le monde est fait. +Covielle +Comment ? +Monsieur Jourdain +Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand. +Covielle +Lui marchand ! C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il étoit fort obligea +fort officieux ; et comme il se connoissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les fais +apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l'argent. +Monsieur Jourdain +Je suis ravi de vous connoître, afin que vous rendiez ce témoignage−là, que mon père était gentilhomme. +Covielle +Je le soutiendrai devant tout le monde. +Monsieur Jourdain +Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène ? +Covielle +Depuis avoir connu feu Monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyagé par +le monde. +Monsieur Jourdain +Par tout le monde ! +Covielle +Oui. +Monsieur Jourdain +Je pense qu'il y a bien loin en ce pays−là. +Covielle +Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et par l'intérêt que je +prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde. +Monsieur Jourdain +Quelle ? +Covielle +Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ? +Monsieur Jourdain +Moi ? Non. +Covielle +Comment ? il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comm +un seigneur d'importance. +Monsieur Jourdain +Par ma foi ! je ne savais pas cela. +Covielle +Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille. +Monsieur Jourdain +Le fils du Grand Turc ? +Oui ; et il veut être votre gendre. +Monsieur Jourdain +Mon gendre, le fils du Grand Turc ! +Covielle +Le fils du grand Turc ; votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il +s'entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla moustaph +gidelum amanahem varabini oussere carbulath, c'est−à−dire : "N'as−tu point vu une jeune belle personne +qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ? " +Monsieur Jourdain +Le fils du Grand Turc dit cela de moi ? +Covielle +Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement, et que j'avois vu votre fille : "A +, me dit−il, marababa sahem" ; c'est−à−dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ! " +Monsieur Jourdain +Marababa sahem veut dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ? " +Covielle +Oui. +Monsieur Jourdain +Par ma foi ! vous faites bien le dire, car pour moi je n'aurois jamais cru que marababa sahem eût voulu +dire : "Ah ! que je suis amoureux d'elle ! " Voilà une langue admirable que ce turc ! +Covielle +Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez−vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ? +Monsieur Jourdain +Cacaracamouchen ? Non. +Covielle +C'est−à−dire "Ma chère âme". +Monsieur Jourdain +Cacaracamouchen veut dire "Ma chère âme" ? +Covielle +Oui. +Monsieur Jourdain +Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen. "Ma chère âme". Diroit−on jamais cela ? Voilà qui me +confond. +Covielle +Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage ; et pour avoir un +beau−père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son +pays. +Monsieur Jourdain +Mamamouchi ? +Covielle +Oui, Mamamouchi ; c'est−à−dire, en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin enfi +n'y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la te +Monsieur Jourdain +Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui en faire mes +remercîments. +Covielle +Comment ? le voilà qui va venir ici. +Monsieur Jourdain +Il va venir ici ? +Covielle +Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité. +Monsieur Jourdain +Voilà qui est bien prompt. +Covielle +Son amour ne peut souffrir aucun retardement. +Monsieur Jourdain +Tout ce qui m'embarrasse ici ; c'est que ma fille est une opiniâtre, qui s'est allée mettre dans la tête un cer +Cléonte, et elle jure de n'épouser personne que celui−là. +Covielle +Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure +merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le vo +on me l'a montré ; et l'amour qu'elle a pour l'un pourra passer aisément à l'autre, et.... Je l'entends venir ; +voilà. +Scène IV +Cléonte, en Turc, avec trois pages portants sa veste ; Monsieur Jourdain, Covielle, déguisé +Cléonte +Ambousahim oqui boraf, Iordina, salamalequi. +Covielle +C'est−à−dire : "Monsieur Jourdain, votre coeur soit toute l'année comme un rosier fleuri." Ce sont façons +parler obligeantes de ces pays−là. +Monsieur Jourdain +Je suis très humble serviteur de son Altesse Turque. +Covielle +Carigar camboto oustin moraf. +Cléonte +Oustin yoc catamalequi basum base alla moran. +Covielle +Il dit "que le Ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents" ! +Monsieur Jourdain +Son Altesse Turque m'honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités. +Covielle +Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram. +Cléonte +Bel−men. +Covielle +Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de +conclure le mariage. +Monsieur Jourdain +Tant de choses en deux mots ? +Covielle +Oui, la langue turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite. +Scène V +Dorante, Covielle +Covielle +Ha, ha, ha. Ma foi ! cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il auroit appris son rôle par coeur, il n +pourroit pas le mieux jouer. Ah ! ah ! Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans, dans une affai +qui s'y passe. +Dorante +Ah, ah, Covielle, qui t'auroit reconnu ? Comme te voilà ajusté ! +Covielle +Vous voyez, Ah. ah ! +Dorante +De quoi ris−tu ? +Covielle +D'une chose, Monsieur, qui le mérite bien. +Dorante +Comment ? +Covielle +Je vous le donnerois en bien des fois, Monsieur, à deviner le stratagème dont nous nous servons auprès de +Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa fille à mon maître. +Dorante +Je ne devine point le stratagème ; mais je devine qu'il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu +l'entreprends. +Covielle +Je sais, Monsieur, que la bête vous est connue. +Dorante +Apprends−moi ce que c'est. +Covielle +Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j'aperçois venir. Vous pourrez voi +une partie de l'histoire, tandis que je vous conterai le reste. +La cérémonie turque pour ennoblir le Bourgeois se fait en danse et en musique, et compose le quatrième +intermède. +Le Mufti, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs musiciens, et autres joueurs d'instruments à la turqu +sont les acteurs de cette cérémonie. +Le Mufti invoque Mahomet avec les douze Turcs et les quatre Dervis ; après on lui amène le Bourgeois, +à la turque, sans turban et sans sabre, auquel il chante ces paroles : +Le Mufti +Se ti sabir, +Ti respondir ; +Se non sabir, +Tazir, tazir. +Mi star Mufti : +Ti qui star ti ? +Non intendir : +Tazir, tazir. +Le Mufti demande, en même langue, aux Turcs assistants de quelle religion est le Bourgeois, et ils l'assur +qu'il est mahométan. Le Mufti invoque Mahomet en langue franque, et chante les paroles qui suivent : +Le Mufti +Mahametta per Giourdina +Mi pregar sera é mattina : +Voler far un Paladina +Dé Giourdina, dé Giourdina. +Dar turbanta, é dar scarcina, +Con galera é brigantina, +Per deffender Palestina, +Mahametta, etc... +Le Mufti demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la religion mahométane, et leur chante ces +paroles : +Le Mufti +Star bon Turca Giourdina ? +Les Turcs +Hi valla. +Le Mufti, danse et chante ces mots : +Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da. +Les Turcs répondent les mêmes vers. +Le Mufti propose de donner le turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent : +Le Mufti +Ti non star furba ? +Les Turcs +No, no, no. +Le Mufti +Non star furfanta ? +Les Turcs +No, no, no. +Le Mufti. +Donar turbanta, donar turbanta. +Les Turcs répètent tout ce qu'a dit le Mufti pour donner le turban au Bourgeois. Le Mufti et les Dervis se +coiffent avec des turbans de cérémonies, et l'on présente au Mufti l'Alcoran, qui fait une seconde invocati +avec tout le reste des Turcs assistants ; après son invocation, il donne au Bourgeois l'épée et chante ces +paroles : +Le Mufti +Ti star nobilé, é non star fabbola. +Pigliar schiabbola. +Les Turcs répètent les mêmes vers, mettant tous le sabre à la main, et six d'entre eux dansent autour du +Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de sabre. +Le Mufti commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent : +Le Mufti +Dara, dara, +Bastonnara, bastonnara. +Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de bâton en cadence. +Le Mufti, après l'avoir fait bâtonner, lui dit en chantant : +Le Mufti +Non tener honta : +Questa star ultima affronta. +Les Turcs répètent les mêmes vers. +Le Mufti recommence une invocation et se retire après la cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et +chantant avec plusieurs instruments à la turquesque. +Acte V +Scène I +Madame Jourdain, Monsieur Jourdain +Madame Jourdain +Ah ! mon Dieu ! miséricorde ! Qu'est−ce que c'est donc que cela ? Quelle figure ! Est−ce un momon q +vous allez porter ; et est−il temps d'aller en masque ? Parlez donc, qu'est−ce que c'est que ceci ? Qui vou +fagoté comme cela ? +Monsieur Jourdain +Voyez l'impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi ! +Madame Jourdain +Comment donc ? +Monsieur Jourdain +Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l'on vient de me faire Mamamouchi. +Madame Jourdain +Que voulez−vous dire avec votre Mamamouchi ? +Monsieur Jourdain +Mamamouchi, vous dis−je. Je suis Mamamouchi. +Madame Jourdain +Quelle bête est−ce là ? +Monsieur Jourdain +Mamamouchi, c'est−à−dire, en notre langue, Paladin. +Madame Jourdain +Baladin ! Etes−vous en âge de danser des ballets ? +Monsieur Jourdain +Quelle ignorante ! Je dis Paladin : c'est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie. +Madame Jourdain +Quelle cérémonie donc ? +Monsieur Jourdain +Mahameta per Iordina. +Madame Jourdain +Qu'est−ce que cela veut dire ? +Monsieur Jourdain +Iordina, c'est−à−dire Jourdain. +Madame Jourdain +Hé bien ! quoi, Jourdain ? +Monsieur Jourdain +Voler far un Paladina de Iordina. +Madame Jourdain +Comment ? +Monsieur Jourdain +Dar turbanta con galera. +Madame Jourdain +Qu'est−ce à dire cela ? +Monsieur Jourdain +Per deffender Palestina. +Madame Jourdain +Que voulez−vous donc dire ? +Monsieur Jourdain +Dara dara bastonara. +Madame Jourdain +Qu'est−ce donc que ce jargon−là ? +Monsieur Jourdain +Non tener honta : questa star l'ultima affronta. +Madame Jourdain +Qu'est−ce que c'est donc que tout cela ? +Monsieur Jourdain danse et chante. +Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da. +Madame Jourdain +Hélas ! mon Dieu ! mon mari est devenu fou. +Monsieur Jourdain, sortant. +Paix ! insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi. +Madame Jourdain +Où est−ce qu'il a donc perdu l'esprit ? Courons l'empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de no +écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés. +(Elle sort.) +Scène II +Dorante, Dorimène. +Dorante +Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu'on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le +monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui−là. Et puis, Madame, il faut tâcher +servir l'amour de Cléonte, et d'appuyer toute sa mascarade : c'est un fort galant homme et qui mérite que +s'intéresse pour lui. +Dorimène +J'en fais, beaucoup de cas, et il est digne d'une bonne fortune +Dorante +Outre cela, nous avons ici, Madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et i +faut bien voir si mon idée pourra réussir. +Dorimène +J'ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux +enfin vous empêcher vos profusions ; et, pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire +pour moi, j'ai résolu de me marier promptement avec vous : c'en est le vrai secret, et toutes ces choses +finissent avec le mariage. +Dorante +Ah ! Madame, est−il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ? +Dorimène +Ce n'est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il fût peu, vous +n'auriez pas un sou. +Dorante. +Que j'ai d'obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vou +aussi bien que mon coeur, et vous en userez de la façon qu'il vous plaira. +Dorimène +J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme ; la figure en est admirable. +Scène III +Monsieur Jourdain, Dorante, Dorimène +Dorante +Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec v +du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc. +Monsieur Jourdain, après avoir fait les révérences à la turque. +Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions. +Dorimène +J'ai été bien aise d'être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous ête +monté. +Monsieur Jourdain +Madame, je vous souhaite toute l'année votre rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part +honneurs qui m'arrivent et j'ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très−humbles +excuses de l'extravagance de ma femme. +Dorimène +Cela n'est rien, j'excuse en elle un pareil mouvement ; votre coeur lui doit être précieux, et il n'est pas +étrange que la possession d'un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes. +Monsieur Jourdain +La possession de mon coeur est une chose qui vous est toute acquise. +Dorante +Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n'est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu'il +dans sa gloire, connoître encore ses amis. +Dorimène +C'est la marque d'une âme tout à fait généreuse. +Dorante +Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs. +Monsieur Jourdain +Le voilà qui vient, et j'ai envoyé querir ma fille pour lui donner la main. +Scène IV +Cléonte, Covielle, Monsieur Jourdain, etc. +Dorante +Monsieur nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de Monsieur votre beau−père, et +l'assurer avec respect de nos très−humbles services. +Monsieur Jourdain +Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites ! Vous verrez qu'i +vous répondra, et il parle turc à merveille. Holà ! où diantre est−il allé ? .(A Cléonte.) Strouf, strif, strof, +straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, +granda Dama. Ahi, lui, Monsieur, lui Mamamouchi françois, et Madame Mamamouchie françoise ; je ne +puis pas parler plus clairement. Bon, voici l'interprète. Où allez−vous donc ? nous ne saurions rien dire sa +vous. Dites−lui un peu que Monsieur et Madame sont des. personnes de grande qualité, qui lui viennent f +la révérence, comme mes amis, et l'assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre. +Covielle +Alabala crociam acci boram alabamen. +Cléonte +Catalequi tubal ourin soter amalouchan. +Monsieur Jourdain +Voyez−vous ? +Covielle +Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre famille ! +Monsieur Jourdain +Je vous l'avois bien dit, qu'il parle turc. +Dorante +Cela est admirable. +Scène V +Lucile, Monsieur Jourdain, Dorante, Dorimène, etc. +Monsieur Jourdain +Venez, ma fille, approchez−vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l'honneur de vous +demander en mariage. +Lucile +Comment, mon père, comme vous voilà fait ! est−ce une comédie que vous jouez ? +Monsieur Jourdain +Non, non, ce n'est pas une comédie, c'est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d'honneur pour vous qu +peut souhaiter. Voilà le mari que je vous donne. +Lucile +A moi, mon père ! +Monsieur Jourdain +Oui, à vous : allons, touchez−lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur. +Lucile +Je ne veux point me marier. +Monsieur Jourdain +Je le veux, moi qui suis votre père. +Lucile +Je n'en ferai rien. +Monsieur Jourdain +Ah ! que de bruit ! Allons, vous dis−je. Çà, votre main. +Lucile +Non, mon père, je vous l'ai dit, il n'est point de pouvoir qui me puisse obliger de prendre un autre mari qu +Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de... (Reconnoissant Cléonte.) Il est vrai qu +vous êtes mon père, je vous dois entière obéissance, et c'est à vous à disposer de moi selon vos volontés. +Monsieur Jourdain +Ah ! je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir, et voilà qui me plaît, d'avoir une +fille obéissante. +Scène dernière +Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Cléonte, etc. +Madame Jourdain +Comment donc ? qu'est−ce que c'est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à u +carême−prenant. +Monsieur Jourdain +Voulez−vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et +n'y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable. +Madame Jourdain +C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et q +voulez−vous faire avec cet assemblage ? +Monsieur Jourdain +Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc. +Madame Jourdain +Avec le fils du Grand Turc ! +Monsieur Jourdain +Oui, faites−lui faire vos compliments par le truchement que voilà. +Madame Jourdain +Je n'ai que faire du truchement, et je lui dirai bien moi−même à son nez qu'il n'aura point ma fille. +Monsieur Jourdain +Voulez−vous vous taire, encore une fois ? +Dorante. +Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui−là ? Vous refusez Son Alte +Turque pour gendre ? +Monsieur Jourdain +Mon Dieu, Monsieur, mêlez−vous de vos affaires. +Dorimène +C'est une grande gloire, qui n'est pas à rejeter. +Madame Jourdain +Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas. +Dorante +C'est l'amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages. +Madame Jourdain +Je me passerai bien de votre amitié. +Dorante +Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père. +Madame Jourdain +Ma fille consent à épouser un Turc ? +Dorante +Sans doute. +Madame Jourdain +Elle peut oublier Cléonte ? +Dorante +Que ne fait−on pas pour être grand−Dame ? +Madame Jourdain +Je l'étranglerois de mes mains, si elle avoit fait un coup comme celui−là. +Monsieur Jourdain +Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce mariage−là se fera. +Madame Jourdain +Je vous dis, moi, qu'il ne se fera point. +Monsieur Jourdain +Ah ! que de bruit ! +Lucile +Ma mère. +Madame Jourdain +Allez, vous êtes une coquine. +Monsieur Jourdain +Quoi ? vous la querellez de ce qu'elle m'obéit ? +Madame Jourdain +Oui : elle est à moi ; aussi bien qu'à vous. +Covielle +Madame. +Madame Jourdain +Que me voulez−vous conter, vous ? +Covielle +Un mot. +Madame Jourdain +Je n'ai que faire de votre mot. +Covielle, à M. Jourdain +Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vou +voulez. +Madame Jourdain +Je n'y consentirai point.. +Covielle +Ecoutez−moi seulement. +Madame Jourdain +Non. +Monsieur Jourdain +Ecoutez−le. +Madame Jourdain +Non, je ne veux pas écouter. +Monsieur Jourdain +Il vous dira... +Madame Jourdain +Je ne veux point qu'il me dise rien. +Monsieur Jourdain +Voilà une grande obstination de femme ! Cela vous fera−t−il mal, de l'entendre ? +Covielle +Ne faites que m'écouter ; vous ferez après ce qu'il vous plaira. +Madame Jourdain +Hé bien ! quoi ? +Covielle, à part. +Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez−vous pas bien que tout ceci n'est fait qu +pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte +lui−même qui est le fils du Grand Turc ? +Madame Jourdain +Ah, ah. +Covielle +Et moi Covielle qui suis le truchement ? +Madame Jourdain +Ah ! comme cela ; je me rends. +Covielle +Ne faites pas semblant de rien. +Madame Jourdain +Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage. +Monsieur Jourdain +Ah ! voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savois bien qu'il vous expliqueroi +que c'est que le fils du Grand Turc. +Madame Jourdain +Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons querir un notaire. +Dorante +C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content, et que vou +perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c'est que nou +nous servirons du même notaire pour nous marier, Madame et moi. +Madame Jourdain +Je consens aussi à cela. +Monsieur Jourdain +C'est pour lui faire accroire. +Dorante +Il faut bien l'amuser avec cette feinte. +Monsieur Jourdain +Bon bon. Qu'on aille vite querir le notaire. +Dorante +Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons−en le divertissement à S +Altesse Turque. +Monsieur Jourdain +C'est fort bien avisé : allons prendre nos places. +Madame Jourdain +Et Nicole ? +Monsieur Jourdain +Je la donne au truchement ; et ma femme à qui la voudra. +Covielle +Monsieur, je vous remercie. Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire à Rome. +(La comédie finit par un petit ballet qui avoit été préparé.) +Ballet des nations +Première entrée +Un homme vient donner les livres du ballet, qui d'abord est fatigué par une multitude de gens de province +différentes, qui crient en musique pour en avoir, et par trois Importuns, qu'il trouve toujours sur ses pas. +Dialogue des gens, +Qui en musique demandent des livres +Tous +A moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur +Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur. +Homme du Bel Air +Monsieur, distinguez−nous parmi les gens qui crient. +Quelques livres ici, les Dames vous en prient. +Autre homme du Bel Air +Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité +D'en jeter de notre côté +Femme du Bel Air +Mon Dieu ! qu'aux personnes bien faites +On sait peu rendre honneur céans. +Autre femme du Bel Air +Ils n'ont des livres et des bancs +Que pour Mesdames les grisettes. +Gascon +Aho ! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille ! +J'ai déjà le poumon usé. +Bous boyez qué chacun mé raille ; +Et jé suis escandalisé +De boir és mains dé la canaille +Cé qui m'est par bous refusé. +Autre Gascon +Eh cadédis ! Monseu, boyez qui l'on pût estre : +Un libret, je bous prie, au varon d'Asbarat. +Jé pense, mordv, qué lé fat. +N'a pas l'honnur dé mé connoistre. +Le Suisse +Mon'−sieur le donneur de papieir, +Que veul dir sty façon de fifre ? +Moy l'écorchair tout mon gosieir +A crieir, +Sans que je pouvre afoir ein lifre : +Pardy, mon foy ! Mon'−sieur, je pense fous l'estre ifre. +Vieux bourgeois Babillard +De tout ceci, franc et net, +Je suis mal satisfait ; +Et cela sans doute est laid ; +Que notre fille, +Si bien faite et si gentille, +De tant d'amoureux l'objet, +N'ait pas à son souhait +Un livre de ballet, +Pour lire le sujet +Du divertissement qu'on fait, +Et que toute notre famille +Si proprement s'habille, +Pour, être placée au sommet, +De la salle, où l'on met +Les gens de Lantriguet +De tout ceci, franc et net, +Je suis mal satisfait, +Et cela sans doute est laid. +Vieille bourgeoise Babillarde +Il est vrai que c'est une honte, +Le sang au visage me monte, +Et ce jeteur de vers qui manque au capital +L'entend fort mal ; +C'est un brutal, +Un vrai cheval, +Franc animal, +De faire si peu de compte +D'une fille qui fait l'ornement principal +Du quartier du Palais−Royal, +Et que ces jours passés un comte +Fut prendre la première au bal. +Il l'entend mal ; +C'est un brutal, +Un vrai cheval, +Franc animal. +Hommes et femmes du Bel Air +Ah ! quel bruit ! +Quel fracas ! +Quel chaos ! +Quel mélange ! +Quelle confusion ! +Quelle cohue étrange ! +Quel désordre ! +Quel embarras +On y sèche. +L'on n'y tient pas. +Gascon +Bentré ! jé suis à vout. +Autre Gascon +J'enrage, Diou mé damne ! +Suisse +Ah que ly faire saif dans sty sal de cians ! +Gascon +Jé murs. +Autre Gascon +Jé perds la tramontane +Suisse +Mon foy ! moy le foudrois estre hors de dedans. +Vieux bourgeois Babillard +Allons, ma mie, +Suivez mes pas, +Je vous en prie, +Et ne me quittez pas : +On fait de nous trop peu de cas, +Et je suis las +De ce tracas +Tout ce fratras, +Cet embarras +Me pèse par trop sur les bras. +S'il me prend jamais envie +De retourner de ma vie +A ballet ni comédie, +Je veux bien qu'on m'estropie. +Allons, ma mie, +Suivez mes pas, +Je vous en prie +Et me quittez pas ; +On fait de nous trop peu de cas. +Vieille bourgeoise Babillarde +Allons, mon mignon, mon fils, +Regagnons notre logis, +Et sortons de ce taudis, +Où l'on ne peut être assis : +Ils seront bien ébaubis +Quand ils nous verront partis, +Trop de confusion règne dans cette salle, +Et j'aimerois mieux être au milieu de la Halle. +Si jamais je reviens à semblable régale, +Je veux bien recevoir des soufflets plus de six. +Allons, mon mignon, mon fils, +Regagnons notre logis, +Et sortons de ce taudis, +Où l'on ne peut être assis. +Tous +A moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur : +Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur. +Seconde entrée +Les trois importuns dansent. +Troisième entrée +Trois Espagnols, chantent +Sé que me muero de amor, +Y solicito el dolor. +Aun muriendo de querer, +De tan buen ayre adolezco, +Que es mas de lo que padezco, +Lo que quiero padecer, +Y no pudiendo exceder +A mi deseo el rigor. +Sé que me muero de amor, +Y solicito el dolor. +Lisonxeame la suerte +Con piedad tan advertida, +Que me assegura la vida +En el riesgo de la muerte. +Vivir de su golpe fuerte +Es de mi salud primor. +Sé que, etc. +(Six Espagnols dansent.) +Trois musiciens Espagnols +Ay ! que locura, con tanto rigor +Quexarse de Amor, +Del nino bonito +Que todo es dulçura ! +Ay ! que locura ! +Ay ! que locura ! +Espagnol, chantant. +El dolor solicita +El que al dolor se da ; +Y nadie de amor muere, +Sino quien no save amar. +Deux Espagnols +Dulce muerie es el amor +Con correspondencia ygual ; +Y si esta gozamos o, +Porque la quieres turbar ? +Un Espagnol +Alegrese enamorado, +Y tome mi parecer ; +Que en esto de querer, +Todo es hallar el vado. +Tous trois ensemble. +Vaya, vaya de fiestas ! +Vaya de vayle ! +Alegria, alegria, alegria ! +Que esto de dolor es fantasia. +Quatrième entrée +Italiens. +Une musicienne italienne fait le premier récit, dont voici les paroles : +Di rigori armata il seno, +Contro amor mi ribellai ; +Ma fui vinta in un baleno +In mirar duo vaghi rai ; +Ahi ! che resiste puoco +Cor di gelo a stral di fuoco ! +Ma si caro, è'l mio tormento, +Dolce è s' la piaga mia, +Ch'il penaré è'l mio contento, +E'l sanarmi è tirannia. +Ahi ! che più giova e piace, +Quanto amor è più vivace ! +(Après l'air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins, et un Arlequin représentent u +nuit à la manière des comédiens italiens, en cadence.) +(Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent : ) +Le Musicien italien +Bel tempo che vola +Rapisce il contento ; +D'Amor nella scola +Si coglie il momento. +La Musicienne +Insin che florida +Ride l'età, +Che pur tropp' orrida +Da noi sen và. +Tous deux +Sù cantiamo, +Sù godiamo +Ne' bei dì di gioventù : +Perduto ben non si racquista più. +Musicien +Pupilla che vaga +Mill' alme incatena +Fà dolce la piaga, +Felice la pena. +Musicienne +Ma poiche frigida +Langue l'età, +Più l'alma rigida +Fiamme non ha. +Tous deux +Sù cantiamo, etc. +(Après le dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une réjouissance.) +Cinquième entrée +François +Premier menuet +Deux musiciens poitevins, dansent et chantent les paroles qui suivent. +Ah ! qu'il fait beau dans ces bocages ! +Ab ! que le Ciel donne un beau jour ! +Autre musicien +Le rossignol, sous ces tendres feuillages, +Chante aux échos son doux retour : +Ce beau séjour, +Ces doux ramages, +Ce beau séjour +Nous invite à l'amour. +Second menuet +Tous deux ensemble. +Vois, ma Climène, +Vois sous ce chêne +S'entre−baiser ces oiseaux amoureux ; +Ils n'ont rien dans leurs voeux +Qui les gêne ; +De leurs doux feux +Leur âme est pleine. +Qu'ils sont heureux ! +Nous pouvons tous deux, +Si tu le veux, +Etre comme eux. +(Six autres François viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes et trois en femmes, +accompagnés de huit flûtes et de hautbois, et dansent les menuets.) +Sixième entrée +(Tout cela finit par le mélange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute +l'assistance, qui chante les deux vers qui suivent : ) +Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons−nous ! +Les Dieux mêmes, les Dieux n'en ont point de plus doux. +Psyché +Tragédie−Ballet +Représentée pour le roi dans la grande salle des machines du Palais des tuileries en janvier et durant tout l +carnaval de l'année 1671 par la Troupe du Roi et donnée au public sur le Théâtre de la salle du Palais−Ro +le 24e juillet 1671 +Personnages +Jupiter. +Vénus. +L'Amour. +Aegiale, Phaène, Grâces. +Psyché. +Le roi, père de Psyché. +Aglaure, soeur de Psyché. +Cidippe, soeur de Psyché. +Cléomène, Agénor, princes amants de Psyché. +Le zéphire. +Lycas. +Le Dieu d'un fleuve. +Prologue +La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à traver +duquel on voit la mer en éloignement. +Flore paroît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne, dieu des arbres et des fruits, et de Palaemon +dieu des eaux. Chacun de ces dieux conduit une troupe de divinités ; l'un mène à sa suite des Dryades et d +Sylvains ; et l'autre des Dieux des fleuves et des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à +descendre en terre : +Ce n'est plus le temps de la guerre ; +Le plus puissant des rois +Interrompt ses exploits +Pour donner la paix à la terre. +Descendez, mère des Amours, +Venez nous donner de beaux jours. +(Vertumne et Palaemon, avec les divinités qui les accompagnent, joignent leurs voix à celle de Flore, et +chantent ces paroles : ) +Choeur des divinités de la terre et des eaux, composé de Flore, Nymphes, Palaemon, Vertumne, Sylvains, +Faunes, Dryades et Naïades. +Nous goûtons une paix profonde ; +Les plus doux jeux sont ici−bas ; +On doit ce repos plein d'appas +Au plus grand roi du monde. +Descendez, mère des Amours, +Venez nous donner de beaux jours. +(Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves et deux +Naïades, après laquelle Vertumne et Palaemon chantent ce dialogue : ) +Vertumne +Rendez−vous, beautés cruelles, +Soupirez à votre tour. +Palaemon +Voici la reine des belles, +Qui vient inspirer l'amour. +Vertumne +Un bel objet toujours sévère +Ne se fait jamais bien aimer. +Palaemon +C'est la beauté qui commence de plaire ; +Mais la douceur achève de charmer. +Ils répètent ensemble ces derniers vers : +C'est la beauté qui commence de plaire ; +Mais la douceur achève de charmer. +Vertumne +Souffrons tous qu'Amour nous blesse ; +Languissons, puisqu'il le faut. +Palaemon +Que sert un coeur sans tendresse ? +Est−il un plus grand défaut ? +Vertumne +Un bel objet toujours sévère +Ne se fait jamais bien aimer. +Palaemon +C'est la beauté qui commence de plaire, +Mais la douceur achève de charmer. +Flore répond au dialogue de Vertumne et de Palaemon par ce menuet et les autres Divinités y mêlent leur +danses : +Est−on sage +Dans le bel âge, +Est−on sage +De n'aimer pas ? +Que sans cesse +L'on se presse +De goûter les plaisirs ici−bas : +La sagesse +De la jeunesse, +C'est de savoir jouir de ses appas. +L'amour charme +Ceux qu'il désarme, +L'Amour charme : +Cédons−lui tous. +Notre peine +Seroit vaine +De vouloir résister à ses coups : +Quelque chaîne +Qu'un amant prenne, +La liberté n'a rien qui soit si doux. +Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour son fils, et deux petites Grâces, nommés +Aegiale et Phaène, et les Divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et +continuent par leurs danses de lui témoigner la joie qu'elles ressentent à son abord.) +Choeur de toutes les Divinités de la terre et des eaux. +Nous goûtons une paix profonde ; +Les plus doux jeux sont ici−bas ; +On doit ce repos plein d'appas +Au plus grand roi du monde. +Descendez, mère des Amours, +Venez nous donner de beaux jours. +Vénus, dans sa machine. +Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse : +De si rares honneurs ne m'appartiennent pas, +Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse +Doit être réservé pour de plus doux appas. +C'est une trop vieille méthode +De me venir faire sa cour ; +Toutes les choses ont leur tour, +Et Vénus n'est plus à la mode. +Il est d'autres attraits naissants +Où l'on va porter ses encens ; +Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place ; +Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, +Et c'est trop que, dans ma disgrâce, +Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. +On ne balance point entre nos deux mérites ; +A quitter mon parti tout s'est licencié, +Et du nombreux amas de Grâces favorites, +Dont je traînois partout les soins et l'amitié, +Il ne m'en est resté que deux des plus petites, +Qui m'accompagnent par pitié. +Souffrez que ces demeures sombres +Prêtent leur solitude aux troubles de mon coeur, +Et me laissez parmi leurs ombres +Cacher ma honte et ma douleur. +(Flore et les autres Déités se retirent, et Vénus avec sa suite sort de sa machine.) +Aegiale +Nous ne savons, Déesse, comment faire, +Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler : +Notre respect veut se taire, +Notre zèle veut parler. +Vénus +Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, +Laissez tous vos conseils pour une autre saison, +Et ne parlez de ma colère +Que pour dire que j'ai raison. +C'étoit là, c'étoit là la plus sensible offense +Que ma divinité pût jamais recevoir ; +Mais j'en aurai la vengeance, +Si les Dieux ont du pouvoir. +Phaène +Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse, +Pour juger ce qui peut être digne de vous : +Mais pour moi, j'aurois cru qu'une grande déesse +Devroit moins se mettre en courroux. +Vénus +Et c'est là la raison de ce courroux extrême : +Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant ; +Et si je n'étois pas dans ce degré suprême, +Le dépit de mon coeur seroit moins violent. +Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre, +Mère du dieu qui fait aimer, +Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, +Et qui ne suis venue au jour que pour charmer, +Moi, qui par tout ce qui respire +Ai vu de tant de voeux encenser mes autels, +Et qui de la beauté, par des droits immortels, +Ai tenu de tout temps le souverain empire, +Moi, dont les yeux ont mis deux grandes déités +Au point de me céder le prix de la plus belle, +Je me vois ma victoire et mes droits disputés +Par une chétive mortelle ! +Le ridicule excès d'un fol entêtement +Va jusqu'à m'opposer une petite fille ! +Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment +Un téméraire jugement ! +Et du haut des cieux où je brille, +J'entendrai prononcer aux mortels prévenus : +"Elle est plus belle que Vénus ! " +Aegiale +Voilà comme l'on fait, c'est le style des hommes : +Ils sont impertinents dans leurs comparaisons. +Phaène +Ils ne sauroient louer, dans le siècle où nous sommes, +Qu'ils n'outragent les plus grands noms. +Vénus +Ah ! que de ces trois mots la rigueur insolente +Venge bien Junon et Pallas, +Et console leurs coeurs de la gloire éclatante +Que la fameuse pomme acquit à mes appas ! +Je les vois s'applaudir de mon inquiétude, +Affecter à toute heure un ris malicieux, +Et, d'un fixe regard, chercher avec étude +Ma confusion dans mes yeux. +Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, +Semble me venir dire, insultant mon courroux : +"Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage ; +Au jugement d'un seul tu l'emportas sur nous ; +Mais, par le jugement de tous, +Une simple mortelle a sur toi l'avantage." +Ah ! ce coup−là m'achève, il me perce le coeur, +Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales ; +Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur, +Que le plaisir de mes rivales. +Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit, +Et si jamais je te fus chère, +Si tu portes un coeur à sentir le dépit +Qui trouble le coeur d'une mère +Qui si tendrement te chérit, +Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance +A soutenir mes intérêts, +Et fais à Psyché par tes traits +Sentir les traits de ma vengeance. +Pour rendre son coeur malheureux, +Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, +Le plus empoisonné de ceux +Que tu lances dans ta colère. +Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel +Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée, +Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel +D'aimer et n'être point aimée. +L'Amour +Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour : +On m'impute partout mille fautes commises ; +Et vous ne croiriez point le mal et les sottises +Que l'on dit de moi chaque jour. +Si pour servir votre colère... +Vénus +Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère ; +N'applique tes raisonnements +Qu'à chercher les plus prompts moments +De faire un sacrifice à ma gloire outragée. +Pars, pour toute réponse à mes empressements, +Et ne me revois point que je ne sois vengée. +(L'Amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces.) +La scène est changée en une grande ville, où l'on découvre, des deux côtés, des palais et des maisons de +différents ordres d'architecture. +Acte I +Scène I +Aglaure, Cidippe +Aglaure. +Il est des maux, ma soeur, que le silence aigrit ; +Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre, +Et de nos coeurs l'un à l'autre +Exhalons le cuisant dépit : +Nous nous voyons soeurs d'infortune, +Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, +Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, +Et dans notre juste transport, +Murmurer à plainte commune +Des cruautés de notre sort. +Quelle fatalité secrète, +Ma soeur, soumet tout l'univers +Aux attraits de notre cadette, +Et de tant de princes divers +Qu'en ces lieux la fortune jette, +N'en présente aucun à nos fers ? +Quoi ? voir de toutes parts pour lui rendre les armes +Les coeurs se précipiter, +Et passer devant nos charmes +Sans s'y vouloir arrêter ? +Quel sort ont nos yeux en partage, +Et qu'est−ce qu'ils ont fait aux Dieux, +De ne jouir d'aucun hommage +Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux +Dont le superbe avantage +Fait triompher d'autres yeux ? +Est−il pour nous, ma soeur, de plus rude disgrâce +Que de voir tous les coeurs mépriser nos appas, +Et l'heureuse Psyché jouir avec audace +D'une foule d'amants attachés à ses pas ? +Cidippe +Ah ! ma soeur, c'est une aventure +A fa +Et tous les maux de la nature +Ne sont rien en comparaison. +Pour moi, j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes ; +Tout plaisir, tout repos, par là m'est arraché ; +Contre un pareil malheur ma constance est sans armes ; +Toujours à ce chagrin mon esprit attaché +Me tient devant les yeux la honte de nos charmes, +Et le triomphe de Psyché. +La nuit, il m'en repasse une idée éternelle +Qui sur toute chose prévaut ; +Rien ne me peut chasser cette image cruelle, +Et dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle, +Dans mon esprit aussitôt +Quelque songe la rappelle, +Qui me réveille en sursaut. +Cidippe +Ma soeur, voilà mon martyre ; +Dans vos discours je me voi, +Et vous venez là de dire +Tout ce qui se passe en moi. +Aglaure +Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire. +Quels charmes si puissants en elle sont épars, +Et par où, dites−moi, du grand secret de plaire +L'honneur est−il acquis à ses moindres regards ? +Que voit−on dans sa personne, +Pour inspirer tant d'ardeurs ? +Quel droit de beauté lui donne +L'empire de tous les coeurs ? +Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse, +On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas ; +Mais lui cède−t−on fort pour quelque peu d'aînesse, +Et se voit−on sans appas ? +Est−on d'une figure à faire qu'on se raille ? +N'a−t−on point quelques traits et quelques agréments, +Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taille +A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants ? +Ma soeur, faites−moi la grâce +De me parler franchement : +Suis−je faite d'un air, à votre jugement, +Que mon mérite au sien doive céder la place, +Et dans quelque ajustement +Trouvez−vous qu'elle m'efface ? +Qui, vous ma soeur ? Nullement. +Hier à la chasse, près d'elle, +Je vous regardai longtemps, +Et, sans vous donner d'encens, +Vous me parûtes plus belle. +Mais moi, dites, ma soeur, sans me vouloir flatter, +Sont−ce des visions que je me mets en tête, +Quand je me crois taillée à pouvoir mériter +La gloire de quelque conquête ? +Aglaure +Vous, ma soeur, vous avez, sans nul déguisement, +Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme ; +Vos moindres actions brillent d'un agrément +Dont je me sens toucher l'âme ; +Et je serois votre amant, +Si j'étois autre que femme. +Cidippe +D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux. +Qu'à ses premiers regards les coeurs rendent les armes, +Et que d'aucun tribut de soupirs et de voeux +On ne fait honneur à nos charmes ? +Aglaure +Toutes les dames d'une voix +Trouvent ses attraits peu de chose, +Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois, +Ma soeur, j'ai découvert la cause. +Cidippe +Pour moi, je la devine, et l'on doit présumer +Qu'il faut que là−dessous soit caché du mystère : +Ce secret de tout enflammer +N'est point de la nature un effet ordinaire ; +L'art de la Thessalie entre dans cette affaire, +Et quelque main a su sans doute lui former +Un charme pour se faire aimer. +Aglaure +Sur un plus fort appui ma croyance se fonde, +Et le charme qu'elle a pour attirer les coeurs, +C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs, +Des regards caressants que la bouche seconde, +Un souris chargé de douceurs +Qui tend les bras à tout le monde, +Et ne vous promet que faveurs. +Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée, +Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés, +Qui, par un digne essai d'illustres cruautés, +Vouloient voir d'un amant la constance éprouvée. +De tout ce noble orgueil qui nous seyoit si bien, +On est bien descendu dans le siècle où nous sommes, +Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien, +A moins que l'on se jette à la tête des hommes. +Cidippe +Oui, voilà le secret de l'affaire, et je voi +Que vous le prenez mieux que moi. +C'est pour nous attacher à trop de bienséance, +Qu'aucun amant, ma soeur, à nous ne veut venir, +Et nous voulons trop soutenir +L'honneur de notre sexe et de notre naissance. +Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit ; +L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire, +Et c'est par là que Psyché nous ravit +Tous les amants qu'on voit sous son empire. +Suivons, suivons l'exemple, ajustons−nous au temps, +Abaissons−nous, ma soeur, à faire des avances, +Et ne ménageons plus de tristes bienséances +Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans. +Aglaure +J'approuve la pensée, et nous avons matière +D'en faire l'épreuve première +Aux deux princes qui sont les derniers arrivés. +Il sont charmants, ma soeur, et leur personne entière +Me... Les avez−vous observés ? +Cidippe +Ah ! ma soeur, ils sont faits tous deux d'une manière, +Que mon âme... Ce sont deux princes achevés. +Aglaure +Je trouve qu'on pourroit rechercher leur tendresse, +Sans se faire déshonneur. +Cidippe +Je trouve que sans honte une belle princesse +Leur pourroit donner son coeur. +Scène II +Cléomène, Agénor, Aglaure, Cidippe +Aglaure +Les voici tous deux, et j'admire +Leur air et leur ajustement. +Cidippe +Ils ne démentent nullement +Tout ce que nous venons de dire. +Aglaure +D'où vient, Princes, d'où vient que vous fuyez ainsi ? +Prenez−vous l'épouvante en nous voyant paroître ? +Cléomène +On nous faisoit croire qu'ici +La princesse Psyché, Madame, pourroit être. +Aglaure +Tous ces lieux n'ont−ils rien d'agréable pour vous, +Si vous ne les voyez ornés de sa présence ? +Agénor +Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux ; +Mais nous cherchons Psyché dans notre impatience. +Cidippe +Quelque chose de bien pressant +Vous doit à la chercher pousser tous deux sans doute. +Cléomène +Le motif est assez puissant, +Puisque notre fortune enfin en dépend toute. +Aglaure +Ce seroit trop à nous que de nous informer +Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. +Cléomène +Nous ne prétendons point en faire de mystère ; +Aussi bien malgré nous paroîtroit−il au jour, +Et le secret ne dure guère, +Madame, quand c'est de l'amour. +Cidippe +Sans aller plus avant, Princes, cela veut dire +Que vous aimez Psyché tous deux. +Agénor +Tous deux soumis à son empire, +Nous allons de concert lui découvrir nos feux. +Aglaure +C'est une nouveauté sans doute assez bizarre, +Que deux rivaux si bien unis. +Cléomène +Il est vrai que la chose est rare, +Mais non pas impossible à deux parfaits amis. +Cidippe +Est−ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle, +Et n'y trouvez−vous point à séparer vos voeux ? +Aglaure +Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont−ils vu qu'elle +A pouvoir mériter vos feux ? +Cléomène +Est−ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme ? +Choisit−on qui l'on veut aimer ? +Et pour donner toute son âme, +Regarde−t−on quel droit on a de nous charmer ? +Agénor +Sans qu'on ait le pouvoir d'élire, +On suit, dans une telle ardeur, +Quelque chose qui nous attire, +Et lorsque l'amour touche un coeur, +On n'a point de raisons à dire. +Aglaure +En vérité, je plains les fâcheux embarras +Où je vois que vos coeurs se mettent : +Vous aimez un objet dont les riants appas +Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent, +Et son coeur ne vous tiendra pas +Tout ce que ses yeux vous promettent. +Cidippe +L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants +Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale ; +Et c'est pour essuyer de très−fâcheux moments, +Que les soudains retours de son âme inégale. +Aglaure +Un clair discernement de ce que vous valez +Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide, +Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez, +Avec d'autant d'attraits, une âme plus solide. +Cidippe +Par un choix plus doux de moitié +Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié. +Et l'on voit en vous deux un mérite si rare, +Qu'un tendre avis veut bien prévenir par pitié +Ce que votre coeur se prépare. +Cléomène +Cet avis généreux fait pour nous éclater +Des bontés qui nous touchent l'âme ; +Mais le Ciel nous réduit à ce malheur, Madame, +De ne pouvoir en profiter. +Agénor +Votre illustre pitié veut en vain nous distraire +D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet ; +Ce que notre amitié, Madame, n'a pas fait, +Il n'est rien qui le puisse faire. +Cidippe +Il faut que le pouvoir de Psyché... La voici. +Scène III +Psyché, Cidippe, Aglaure, Cléomène, Agénor +Cidippe +Venez jouir, ma soeur, de ce qu'on vous apprête. +Aglaure +Préparez vos attraits à recevoir ici +Le triomphe nouveau d'une illustre conquête. +Cidippe +Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups, +Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose. +Psyché +Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous +Je ne me croyois pas la cause, +Et j'aurois cru toute autre chose +En les voyant parler à vous. +Aglaure +N'ayant ni beauté, ni naissance +A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, +Ils nous favorisent au moins +De l'honneur de la confidence. +Cléomène +L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas +Est sans doute, Madame, un aveu téméraire ; +Mais tant de coeurs près du trépas +Sont par de tels aveux forcés à vous déplaire, +Que vous êtes réduite à ne les punir pas +Des foudres de votre colère. +Vous voyez en nous deux amis +Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance ; +Et ces tendres liens se sont vus affermis +Par cent combats d'estime et de reconnoissance. +Du Destin ennemi les assauts rigoureux, +Les mépris de la mort, et l'aspect des supplices, +Par d'illustres éclats de mutuels offices, +Ont de notre amitié signalé les beaux noeuds : +Mais à quelques essais qu'elle se soit trouvée, +Son grand triomphe est en ce jour, +Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée, +Que de se conserver au milieu de l'amour. +Oui, malgré tant d'appas, son illustre constance +Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos voeux ; +Elle vient d'une douce et pleine déférence +Remettre à votre choix le succès de nos feux ; +Et, pour donner un poids à notre concurrence +Qui des raisons d'Etat entraîne la balance +Sur le choix de l'un de nous deux, +Cette même amitié s'offre, sans répugnance, +D'unir nos deux Etats au sort du plus heureux. +Agénor +Oui, de ces deux Etats, Madame, +Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir, +Nous voulons faire à notre flamme +Un secours pour vous obtenir. +Ce que pour ce bonheur, près du Roi votre père, +Nous nous sacrifions tous deux +N'a rien de difficile à nos coeurs amoureux, +Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire +D'un pouvoir dont le malheureux +Madame, n'aura plus affaire. +Psyché +Le choix que vous m'offrez, Princes, montre à mes yeux +De quoi remplir les voeux de l'âme la plus fière, +Et vous me le parez tous deux d'une manière +Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. +Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême, +Tout me relève en vous l'offre de votre foi, +Et j'y vois un mérite à s'opposer lui−même +A ce que vous voulez de moi. +Ce n'est pas à mon coeur qu'il faut que je défère +Pour entrer sous de tels liens ; +Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père, +Et mes soeurs ont des droits qui vont devant les miens. +Mais si l'on me rendoit sur mes voeux absolue, +Vous y pourriez avoir trop de part à la fois, +Et toute mon estime entre vous suspendue +Ne pourroit sur aucun laisser tomber mon choix. +A l'ardeur de votre poursuite +Je répondrois assez de mes voeux les plus doux ; +Mais c'est parmi tant de mérite +Trop que deux coeurs pour moi, trop peu qu'un coeur pour vous. +De mes plus doux souhaits j'aurois l'âme gênée +A l'effort de votre amitié, +Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée +A me faire trop de pitié. +Oui, Princes, à tous ceux dont l'amour suit le vôtre +Je vous préférerois tous deux avec ardeur ; +Mais je n'aurois jamais le coeur +De pouvoir préférer l'un de vous deux à l'autre. +A celui que je choisirois +Ma tendresse feroit un trop grand sacrifice, +Et je m'imputerois à barbare injustice +Le tort qu'à l'autre je ferois. +Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'âme, +Pour en faire aucun malheureux, +Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme +Le moyen d'être heureux tous deux. +Si votre coeur me considère +Assez pour me souffrir de disposer de vous, +J'ai deux soeurs capables de plaire, +Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux, +Et l'amitié me rend leur personne assez chère, +Pour vous souhaiter leurs époux. +Cléomène +Un coeur dont l'amour est extrême +Peut−il bien consentir, hélas ! +D'être donné par ce qu'il aime ? +Sur nos deux coeurs, Madame, à vos divins appas +Nous donnons un pouvoir suprême ; +Disposez−en pour le trépas, +Mais pour une autre que vous−même +Ayez cette bonté de n'en disposer pas. +Agénor +Aux Princesses, Madame, on feroit trop d'outrage, +Et c'est pour leurs attraits un indigne partage +Que les restes d'une autre ardeur : +Il faut d'un premier feu la pureté fidèle, +Pour aspirer à cet honneur +Où votre bonté nous appelle, +Et chacune mérite un coeur +Qui n'ait soupiré que pour elle. +Aglaure +Il me semble, sans nul courroux, +Qu'avant que de vous en défendre, +Princes, vous deviez bien attendre +Qu'on se fût expliqué sur vous. +Nous croyez−vous un coeur si facile et si tendre ? +Et lorsqu'on parle ici de vous donner à nous, +Savez−vous si l'on veut vous prendre ? +Cidippe +Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments +Pour refuser un coeur qu'il faut qu'on sollicite, +Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite +La conquête de ses amants. +Psyché +J'ai cru pour vous, mes soeurs, une gloire assez grande, +Si la possession d'un mérite si haut... +Scène IV +Lycas, Psyché, Aglaure, Cidippe, Cléomène, Agénor +Lycas +Ah ! Madame ! +Psyché +Qu'as−tu ? +Lycas +Le Roi... +Psyché +Quoi ? +Lycas +Vous demande. +Psyché +De ce trouble si grand que faut−il que j'attende ? +Lycas +Vous ne le saurez que trop tôt. +Psyché +Hélas ! que pour le Roi tu me donnes à craindre ! +Lycas +Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre. +Psyché +C'est pour louer le Ciel et me voir hors d'effroi +De savoir que je n'aye à craindre que pour moi. +Mais apprends−moi, Lycas, le sujet qui te touche. +Lycas +Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici, +Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche +Ce qui peut m'affliger ainsi. +Psyché +Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma foiblesse. +Scène V +Aglaure, Cidippe, Lycas +Aglaure +Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu, +Dis−nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse. +Lycas +Hélas ! ce grand malheur dans la cour répandu, +Voyez−le vous−même, Princesse, +Dans l'oracle qu'au Roi les Destins ont rendu. +Voici ses propres mots, que la douleur, Madame, +A gravés au fond de mon âme : +Que l'on ne pense nullement +A vouloir de Psyché conclure l'hyménée ; +Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement +En pompe funèbre menée, +Et que de tous abandonnée, +Pour époux elle attende en ces lieux constamment +Un monstre dont on a la vue empoisonnée, +Un serpent qui répand son venin en tous lieux, +Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux. +Après un arrêt si sévère, +Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous +Si par de plus cruels et plus sensibles coups +Tous les Dieux nous pouvoient expliquer leur colère. +Scène VI +Aglaure, Cidippe +Cidippe +Ma soeur, que sentez−vous à ce soudain malheur +Où nous voyons Psyché par les Destins plongée ? +Aglaure +Mais vous, que sentez−vous, ma soeur ? +Cidippe +A ne vous point mentir, je sens que dans mon coeur +Je n'en sui pas trop affligée. +Aglaure +Moi, je sens quelque chose au mien +Qui ressemble assez à la joie. +Allons, le Destin nous envoie +Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. +Premier intermède +La scène est... +La scène est changée en des rochers affreux, et fait voir en éloignement une grotte effroyable. +C'est dans ce désert que Psyché doit être exposée, pour obéir à l'oracle. Une troupe de personnes affligées +viennent déplorer sa disgrâce. Une partie de cette troupe désolée témoigne sa pitié par des plaintes +touchantes, et par des concerts lugubres, et l'autre exprime sa désolation par une danse pleine de toutes les +marques du plus violent désespoir. +Plaintes en italien chantées par une femme désolée, et deux hommes affligés +Femme désolée +Deh ! piangete al pianto mio, +Sassi duri, antiche selve, +Lagrimate, fonti e belve, +D'un bel voto il fato rio. +Premier homme affligé +Ahi dolore ! +Second homme affligé +Ahi martire ! +Premier homme affligé +Cruda morte, +Second homme affligé +Empia sorte, +Tous trois +Che condanni a morir tanta beltà ! +Cieli, stelle, ahi crudeltà ! +Second homme affligé +Com'esser può fra voi, o Numi eterni, +Chi voglia estinta una beltà innocente ? +Ahi ! che tanto rigor, Cielo inclemente, +Vince di crudeltà gli stessi Inferni. +Premier homme affligé +Nume fiero ! +Second homme affligé +Dio severo ! +Ensemble +Perchè tanto rigor +Contro innocente cor ? +Ahi ! sentenza inudita, +Dar morte à la beltà, ch'altrui dà vità ! +Femme désolée +Ahi ! ch'indarno si tarda ! +Non resiste a li Dei mortale affetto ; +Alto impero ne sforza : +Ove commanda il Ciel, l'uom cede a forza. +Ahi dolore ! etc. +Come sopra. +(Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de ballet de huit personnes affligées.) +Acte II +Scène I +Le Roi, Psyché, Aglaure, Cidippe, Lycas, Suite +Psyché +De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère : +Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi +Que de laisser régner les tendresses de père +Jusque dans les yeux d'un grand roi. +Ce qu'on vous voit ici donner à la nature +Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure, +Et j'en dois refuser les touchantes faveurs : +Laissez moins sur votre sagesse +Prendre d'empire à vos douleurs, +Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs +Qui dans le coeur d'un roi montrent de la foiblesse. +Le roi +Ah ! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts ; +Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; +Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds, +La sagesse, crois−moi, peut pleurer elle−même. +En vain l'orgueil du diadème +Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers, +En vain de la raison les secours sont offerts, +Pour vouloir d'un oeil sec voir mourir ce qu'on aime : +L'effort en est barbare aux yeux de l'univers, +Et c'est brutalité plus que vertu suprême +Je ne veux point dans cette adversité +Parer mon coeur d'insensibilité, +Et cacher l'ennui qui me touche : +Je renonce à la vanité +De cette dureté farouche +Que l'on appelle fermeté. +Et de quelque façon qu'on nomme +Cette vive douleur dont je ressens les coups, +Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous, +Et dans le coeur d'un roi montrer le coeur d'un homme. +Psyché +Je ne mérite pas cette grande douleur : +Opposez, opposez un peu de résistance +Aux droits qu'elle prend sur un coeur +Dont mille événements ont marqué la puissance. +Quoi ? faut−il que pour moi vous renonciez, Seigneur, +A cette royale constance +Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur +Une fameuse expérience ? +Le roi +La constance est facile en mille occasions. +Toutes les révolutions +Où nous peut exposer la fortune inhumaine, +La perte des grandeurs, les persécutions, +Le poison de l'envie, et les traits de la haine, +N'ont rien que ne puissent sans peine +Braver les résolutions +D'une âme où la raison est un peu souveraine ; +Mais ce qui porte des rigueurs +A faire succomber les coeurs +Sous le poids des douleurs amères, +Ce sont, ce sont les rudes traits +De ces fatalités sévères +Qui nous enlèvent pour jamais +Les personnes qui nous sont chères. +La raison contre de tels coups +N'offre point d'armes secourables ; +Et voilà des Dieux en courroux +Les foudres les plus redoutables +Qui se puissent lancer sur nous. +Psyché +Seigneur, une douceur ici vous est offerte : +Votre hymen a reçu plus d'un présent des Dieux, +Et, par une faveur ouverte, +Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux, +Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte. +Il vous reste de quoi consoler vos douleurs ; +Et cette loi du Ciel que vous nommez cruelle +Dans les deux Princesses mes soeurs +Laisse à l'amitié paternelle +Où placer toutes ses douceurs. +Le roi +Ah ! de mes maux soulagement frivole ! +Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console ; +C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts, +Et dans un destin si funeste +Je regarde ce que je perds, +Et ne vois point ce qui me reste. +Psyché +Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux, +Seigneur, il faut régler les nôtres, +Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux, +Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres. +Ces Dieux sont maîtres souverains +Des présents qu'ils daignent nous faire : +Ils ne les laissent dans nos mains +Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire : +Lorsqu'ils viennent les retirer, +On n'a nul droit de murmurer +Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre. +Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos voeux ; +Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre, +Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux, +Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre. +Le roi +Ah ! cherche un meilleur fondement +Aux consolations que ton coeur me présente, +Et de la fausseté de ce raisonnement +Ne fais point un accablement +A cette douleur si cuisante +Dont je souffre ici le tourment. +Crois−tu là me donner une raison puissante +Pour ne me plaindre point de cet arrêt des Cieux ? +Et dans le procédé des Dieux +Dont tu veux que je me contente, +Une rigueur assassinante +Ne paroît−elle pas aux yeux ? +Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre, +Et l'autre où te reçut mon coeur infortuné : +Tu connoîtras par là qu'ils me viennent reprendre +Bien plus que ce qu'ils m'ont donné. +Je reçus d'eux en toi, ma fille, +Un présent que mon coeur ne leur demandoit pas ; +J'y trouvois alors peu d'appas, +Et leur en vis sans joie accroître ma famille. +Mais mon coeur, ainsi que mes yeux, +S'est fait de ce présent une douce habitude : +J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude +A me le rendre précieux ; +Je l'ai paré de l'aimable richesse +De mille brillantes vertus ; +En lui j'ai renfermé par des soins assidus +Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse ; +A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse ; +J'en ai fait de ce coeur le charme et l'allégresse, +La consolation de mes sens abattus, +Le doux espoir de ma vieillesse. +Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux, +Et tu veux que je n'aye aucun sujet de plainte +Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ? +Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur +Des tendresses de notre coeur : +Pour m'ôter leur présent, leur falloit−il attendre +Que j'en eusse fait tout mon bien ? +Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, +N'eût−il pas été mieux de ne me donner rien ? +Psyché +Seigneur, redoutez la colère +De ces Dieux contre qui vous osez éclater. +Le roi +Après ce coup que peuvent−ils me faire ? +Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. +Psyché +Ah ! seigneur, je tremble des crimes +Que je vous fais commettre, et je dois me haïr... +Le roi +Ah ! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes : +Ce m'est assez d'effort que de leur obéir ; +Ce doit leur être assez que mon coeur t'abandonne +Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux, +Sans prétendre gêner la douleur que me donne +L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. +Mon juste désespoir ne sauroit se contraindre ; +Je veux, je veux garder ma douleur à jamais, +Je veux sentir toujours la perte que je fais, +De la rigueur du Ciel je veux toujours me plaindre, +Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer +Ce que tout l'univers ne peut me réparer. +Psyché +Ah ! de grâce, Seigneur, épargnez ma foiblesse : +J'ai besoin de constance en l'état où je suis ; +Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis +Des larmes de votre tendresse ; +Seuls, ils sont assez forts, et c'est trop pour mon coeur +De mon destin et de votre douleur. +Le roi +Oui, je dois t'épargner mon deuil inconsolable. +Voici l'instant fatal de m'arracher de toi : +Mais comment prononcer ce mot épouvantable ? +Il le faut toutefois, le Ciel m'en fait la loi ; +Une rigueur inévitable +M'oblige à te laisser en ce funeste lieu. +Adieu : je vais... Adieu. +Ce qui suit, jusqu'à la fin de la pièce, est de M. C..., à la réserve de la première scène du troisième acte, qu +est de la même main que ce qui a précédé. +Scène II +Psyché, Aglaure, Cidippe +Psyché +Suivez le Roi, mes soeurs : vous essuierez ses larmes, +Vous adoucirez ses douleurs ; +Et vous l'accableriez d'alarmes +Si vous vous exposiez encore à mes malheurs. +Conservez−lui ce qui lui reste : +Le serpent que j'attends peut vous être funeste, +Vous envelopper dans mon sort, +Et me porter en vous une seconde mort. +Le Ciel m'a seule condamnée +A son haleine empoisonnée ; +Rien ne sauroit me secourir, +Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir. +Aglaure +Ne nous enviez pas ce cruel avantage +De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs, +De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs : +D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage. +Psyché +C'est vous perdre inutilement. +Cidippe +C'est en votre faveur espérer un miracle, +Ou vous accompagner jusques au monument. +Psyché +Que peut−on se promettre après un tel oracle ? +Aglaure +Un oracle jamais n'est sans obscurité : +On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre +Et peut−être, après tout, n'en devez−vous attendre +Que gloire et que félicité. +Laissez−nous voir, ma soeur, par une digne issue, +Cette frayeur mortelle heureusement déçue, +Ou mourir du moins avec vous, +Si le Ciel à nos voeux ne se montre plus doux. +Psyché +Ma soeur, écoutez mieux la voix de la nature +Qui vous appelle auprès du Roi. +Vous m'aimez trop, le devoir en murmure ; +Vous en savez l'indispensable loi : +Un père vous doit être encor plus cher que moi. +Rendez−vous toutes deux l'appui de sa vieillesse : +Vous lui devez chacune un gendre et des neveux ; +Mille rois à l'envi vous gardent leur tendresse, +Mille rois à l'envi vous offriront leurs voeux. +L'oracle me veut seule, et seule aussi je veux +Mourir, si je puis, sans foiblesse, +Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux +De ce que, malgré moi, la nature m'en laisse. +Aglaure +Partager vos malheurs, c'est vous importuner ? +Cidippe +J'ose dire un peu plus, ma soeur, c'est vous déplaire ? +Psyché +Non, mais enfin c'est me gêner, +Et peut−être du Ciel redoubler la colère. +Aglaure +Vous le voulez, et nous partons. +Daigne ce même Ciel, plus juste et moins sévère, +Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons, +Et que notre amitié sincère, +En dépit de l'oracle et malgré vous, espère. +Psyché +Adieu. C'est un espoir, ma soeur, et des souhaits +Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais. +Scène III +Psyché, seule. +Enfin, seule et toute à moi−même, +Je puis envisager cet affreux changement +Qui du haut d'une gloire extrême +Me précipite au monument. +Cette gloire étoit sans seconde, +L'éclat s'en répandoit jusqu'aux deux bouts du monde ; +Tout ce qu'il a de rois sembloient faits pour m'aimer ; +Tous leur sujets me prenant pour déesse, +Commençoient à m'accoutumer +Aux encens qu'ils m'offroient sans cesse ; +Leurs soupirs me suivoient sans qu'il m'en coûtât rien ; +Mon âme restoit libre en captivant tant d'âmes, +Et j'étois, parmi tant de flammes, +Reine de tous les coeurs, et maîtresse du mien. +O Ciel ! m'auriez−vous fait un crime +De cette insensibilité ? +Déployez−vous sur moi tant de sévérité, +Pour n'avoir à leurs voeux rendu que de l'estime ? +Si vous m'imposiez cette loi +Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire, +Puisque je ne pouvois le faire, +Que ne le faisiez−vous pour moi ? +Que ne m'inspiriez−vous ce qu'inspire à tant d'autres +Le mérite, l'amour, et... Mais que vois−je ici ? +Scène IV +Cléomène, Agénor, Psyché +Cléomène +Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci +Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. +Psyché +Puis−je vous écouter, quand j'ai chassé deux soeurs ? +Princes, contre le Ciel pensez−vous me défendre ? +Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre, +Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands coeurs ; +Et mourir alors que je meurs, +C'est accabler une âme tendre +Qui n'a que trop de ses douleurs. +Agénor +Un serpent n'est pas invincible : +Cadmus, qui n'aimoit rien, défit celui de Mars. +Nous aimons, et l'Amour sait rendre tout possible +Au coeur qui suit ses étendards, +A la mains dont lui−même il conduit tous les dards. +Psyché +Voulez−vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate +Que tous ses traits n'ont pu toucher ? +Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate, +Et vous aide à m'en arracher ? +Quand même vous m'auriez servie, +Quand vous m'auriez rendu la vie, +Quel fruit espérez−vous de qui ne peut aimer ? +Cléomène +Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire +Que nous nous sentons animer ; +Nous ne cherchons qu'à satisfaire +Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer +Que jamais, quoi qu'il puisse faire, +Il soit capable de vous plaire, +Et digne de vous enflammer. +Vivez, belle princesse, et vivez pour un autre : +Nous le verrons d'un oeil jaloux ; +Nous en mourrons, mais d'un trépas plus doux +Que s'il nous falloit voir le vôtre ; +Et si nous ne mourrons en vous sauvant le jour, +Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre, +Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour. +Psyché +Vivez, Princes, vivez, et de ma destinée +Ne songez plus à rompre ou partager la loi : +Je crois vous l'avoir dit, le Ciel ne veut que moi, +Le Ciel m'a seule condamnée. +Je pense ouïr déjà les mortels sifflements +De son ministre qui s'approche ; +Ma frayeur me le peint, me l'offre à tous moments +Et, maîtresse qu'elle est de tous mes sentiments, +Elle me le figure au haut de cette roche. +J'en tombe de foiblesse, et mon coeur abattu +Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu. +Adieu, Princes, fuyez, qu'il ne vous empoisonne. +Agénor +Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne, +Et quand vous vous peignez un si proche trépas, +Si la force vous abandonne, +Nous avons des coeurs et des bras +Que l'espoir n'abandonne pas. +Peut−être qu'un rival a dicté cet oracle, +Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu : +Ce ne seroit pas un miracle +Que pour dieu muet un homme eût répondu, +Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples +Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. +Cléomène +Laissez−nous opposer au lâche ravisseur, +A qui le sacrilège indignement vous livre, +Un amour qu'a le Ciel choisi pour défenseur +De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. +Si nous n'osons prétendre à sa possession, +Du moins en son péril permettez−nous de suivre +L'ardeur et les devoirs de notre passion. +Psyché +Portez−les à d'autres moi−mêmes, +Princes, portez−les à mes soeurs, +Ces devoirs, ces ardeurs extrêmes +Dont pour moi sont remplis vos coeurs. +Vivez pour elles quand je meurs ; +Plaignez de mon destin les funestes rigueurs, +Sans leur donner en vous de nouvelles matières : +Ce sont mes volontés dernières, +Et l'on a reçu de tout temps +Pour souveraines lois les ordres des mourants. +Cléomène +Princesse... +Psyché +Encore un coup, Princes, vivez pour elles : +Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obéir ; +Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr, +Et vous regarder en rebelles, +A force de m'être fidèles. +Allez, laissez−moi seule expirer en ce lieu, +Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. +Mais je sens qu'on m'enlève, et l'air m'ouvre une route +D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix. +Adieu, Princes, adieu pour la dernière fois : +Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute. +Elle est enlevée en l'air par deux Zéphires. +Agénor +Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher +Sur le faîte de ce rocher, +Prince, les moyens de la suivre. +Cléomène +Allons−y chercher ceux de ne lui point survivre. +Scène V +L'Amour, en l'air. +Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux, +Dont vous méritez le courroux, +Pour avoir eu le coeur sensible aux mêmes charmes, +Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits, +Pour orner un palais +Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes, +Et lui rendre les armes. +Second intermède +La scène se change... +La scène se change en une cour magnifique, ornée de colonnes de lapis enrichies de figures d'or, qui form +un palais pompeux et brillant, que l'Amour destine pour Psyché. Six Cyclopes, avec quatre Fées, y font un +entrée de ballet, où ils achèvent, en cadence, quatre gros vases d'argent que les Fées leur ont apportés. Cet +entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain, qu'il fait à deux reprises : +Dépêchez, préparez ces lieux +Pour le plus aimable des Dieux ; +Que chacun pour lui s'intéresse, +N'oubliez rien des soins qu'il faut : +Quand l'Amour presse, +On n'a jamais fait assez tôt. +L'Amour ne veut point qu'on diffère, +Travaillez, hâtez−vous, +Frappez, redoublez vos coups ; +Que l'ardeur de lui plaire +Fasse vos soins le plus doux. +Second couplet +Servez bien un dieu si charmant : +Il se plaît dans l'empressement. +Que chacun pour lui s'intéresse, +N'oubliez rien des soins qu'il faut : +Quand l'Amour presse, +On n'a jamais fait assez tôt. +L'Amour ne veut point qu'on diffère, +Travaillez, etc. +Acte III +Scène I +L'Amour, Zéphire. +Zéphire +Oui, je me suis galamment acquitté +De la commission que vous m'avez donnée, +Et du haut du rocher je l'ai, cette beauté, +Par le milieu des airs doucement amenée. +Dans ce beau palais enchanté, +Où vous pouvez en liberté +Disposer de sa destinée. +Mais vous me surprenez par ce grand changement +Qu'en votre personne vous faites : +Cette taille, ces traits, et cet ajustement +Cachent tout à fait qui vous êtes, +Et je donne aux plus fins à pouvoir en ce jour +Vous reconnoître pour l'Amour. +L'Amour +Aussi, ne veux−je pas qu'on puisse me connoître : +Je ne veux à Psyché découvrir que mon coeur, +Rien que les beaux transports de cette vive ardeur +Que ses doux charmes y font naître ; +Et pour en exprimer l'amoureuse langueur, +Et cacher ce que je puis être +Aux yeux qui m'imposent des lois, +J'ai pris la forme que tu vois. +Zéphire +En tout vous êtes un grand maître : +C'est ici que je le connois. +Sous des déguisements de diverse nature +On a vu les Dieux amoureux +Chercher à soulager cette douce blessure +Que reçoivent les coeurs de vos traits pleins de feux ; +Mais en bon sens vous l'emportez sur eux ; +Et voilà la bonne figure +Pour avoir un succès heureux +Près de l'aimable sexe où l'on porte ses voeux. +Oui, de ces formes−là l'assistance est bien forte ; +Et sans parler ni de rang, ni d'esprit, +Qui peut trouver moyen d'être fait de la sorte +Ne soupire guère à crédit. +L'Amour +J'ai résolu, mon cher Zéphire, +De demeurer ainsi toujours, +Et l'on ne peut le trouver à redire +A l'aîné de tous les Amours. +Il est temps de sortir de cette longue enfance +Qui fatigue ma patience, +Il est temps désormais que je devienne grand. +Zéphire +Fort bien, vous ne pouvez mieux faire, +Et vous entrez dans un mystère +Qui ne demande rien d'enfant. +L'Amour +Ce changement sans doute irritera ma mère. +Zéphire +Je prévois là−dessus quelque peu de colère. +Bien que les disputes des ans +Ne doivent point régner parmi des Immortelles, +Votre mère Vénus est de l'humeur des belles, +Qui n'aiment point de grands enfants. +Mais où je la trouve outragée, +C'est dans le procédé que l'on vous voit tenir ; +Et c'est l'avoir étrangement vengée, +Que d'aimer la beauté qu'elle vouloit punir. +Cette haine où ses voeux prétendent que réponde +La puissance d'un fils que redoutent les Dieux... +L'Amour +Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes yeux +Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde ? +Est−il rien sur la terre, est−il rien dans les Cieux +Qui puisse lui ravir le titre glorieux +De beauté sans seconde ? +Mais je la vois, mon cher Zéphire, +Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux. +Zéphire +Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre, +Lui découvrir son destin glorieux, +Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire +Les soupirs, la bouche et les yeux. +En confident discret je sais ce qu'il faut faire +Pour ne pas interrompre un amoureux mystère. +Scène II +Psyché +Où suis−je ? et dans un lieu que je croyois barbare +Quelle savante main a bâti ce palais, +Que l'art, que la nature pare +De l'assemblage le plus rare +Que l'oeil puisse admirer jamais ? +Tout rit, tout brille, tout éclate, +Dans ces jardins, dans ces appartements, +Dont les pompeux ameublements +N'ont rien qui n'enchante et ne flatte ; +Et de quelque côté que tournent mes frayeurs, +Je ne vois sous mes pas que de l'or, ou des fleurs. +Le Ciel auroit−il fait cet amas de merveilles +Pour la demeure d'un serpent ? +Et lorsque par leur vue il amuse et suspend +De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles, +Veut−il montrer qu'il s'en repent ? +Non, non : c'est de sa haine, en cruautés féconde, +Le plus noir, le plus rude trait, +Qui, par une rigueur nouvelle et sans seconde, +N'étale ce choix qu'elle a fait +De ce qu'a de plus beau le monde, +Qu'afin que je le quitte avec plus de regret. +Que mon espoir est ridicule, +S'il croit par là soulager mes douleurs ! +Tout autant de moments que ma mort se recule +Sont autant de nouveaux malheurs : +Plus elle tarde, et plus de fois je meurs. +Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime, +Monstre qui dois me déchirer. +Veux−tu que je te cherche, et faut−il que j'anime +Tes fureurs à me dévorer ? +Si le Ciel veut ma mort, si ma vie est un crime, +De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer : +Je suis lasse de murmurer +Contre un châtiment légitime ; +Je suis lasse de soupirer ; +Viens, que j'achève d'expirer. +Scène III +L'Amour, Psyché, Zéphire +L'Amour +Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable, +Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, +Et qui n'est pas peut−être à tel point effroyable +Que vous vous l'êtes figuré. +Psyché +Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle +A menacé mes tristes jours, +Vous qui semblez plutôt un dieu qui, par miracle, +Daigne venir lui−même à mon secours ! +L'Amour +Quel besoin de secours au milieu d'un empire +Où tout ce qui respire +N'attend que vos regards pour en prendre la loi, +Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi ? +Psyché +Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte ! +Et que s'il a quelque poison +Une âme auroit peu de raison +De hasarder la moindre plainte +Contre une favorable atteinte +Dont tout le coeur craindroit la guérison ! +A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées +Laissent évanouir l'image du trépas, +Et que je sens couler dans mes veines glacées +Un je ne sais quel feu que je ne connois pas. +J'ai senti de l'estime et de la complaisance, +De l'amitié, de la reconnoissance ; +De la compassion les chagrins innocents +M'en ont fait sentir la puissance ; +Mais je n'ai point encore senti ce que je sens. +Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme, +Que je n'en conçois point d'alarme ; +Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer ; +Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même, +Et je dirois que je vous aime, +Seigneur, si je savois ce que c'est que d'aimer. +Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, +Ces yeux tendres, ces yeux perçant, mais amoureux, +Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. +Hélas ! plus ils sont dangereux, +Plus je me plais à m'attacher sur eux. +Par quel ordre du Ciel, que je ne puis comprendre, +Vous dis−je plus que je ne doi, +Moi de qui la pudeur devroit du moins attendre +Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous voi ? +Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire ; +Vos sens comme les miens paroissent interdits ; +C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, +Et cependant c'est moi qui vous le dis. +L'Amour +Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure, +Qu'il ne faut pas vous étonner +Si, pour en réparer l'injure, +L'Amour, en ce moment, se paye avec usure +De ceux qu'elle a dû lui donner. +Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche +Exhale des soupirs si longtemps retenus, +Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche, +Un amas de transports aussi doux qu'inconnus +Aussi sensiblement tout à la fois vous touche, +Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours +Dont cette âme insensible a profané le cours. +Psyché +N'aimer point, c'est donc un grand crime ! +L'Amour +En souffrez−vous un rude châtiment ? +Psyché +C'est punir assez doucement. +L'Amour +C'est lui choisir sa peine légitime, +Et se faire justice en ce glorieux jour +D'un manquement d'amour par un excès d'amour. +Psyché +Que n'ai−je été plus tôt punie ! +J'y mets le bonheur de ma vie ; +Je devrois en rougir, ou le dire plus bas, +Mais le supplice a trop d'appas ; +Permettez que tout haut je le die et redie. +Je le dirois cent fois, et n'en rougirois pas. +Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence +L'empire surprenant, l'aimable violence, +Dès que je veux parler, s'empare de ma voix. +C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense, +Que le sexe et la bienséance +Osent me faire d'autres lois ; +Vos yeux de ma réponse eux−mêmes font le choix, +Et ma bouche asservie à leur toute−puissance +Ne me consulte plus sur ce que je me dois. +L'Amour +Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent, +Ces yeux qui ne sont point jaloux ; +Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent +De tout ce qui se passe en vous. +Croyez−en ce coeur qui soupire, +Et qui, tant que le vôtre y voudra repartir, +Vous dira bien plus, d'un soupir, +Que cent regards ne peuvent dire : +C'est le langage le plus doux, +C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous. +Psyché +L'intelligence en étoit due +A nos coeurs, pour les rendre également contents : +J'ai soupiré, vous m'avez entendue ; +Vous soupirez, je vous entends, +Mais ne me laissez plus en doute, +Seigneur, et dites−moi si par la même route, +Après moi, le Zéphire ici vous a rendu, +Pour me dire ce que j'écoute. +Quand j'y suis arrivé, étiez−vous attendu ? +Et quand vous lui parlez, êtes−vous entendu ? +L'Amour +J'ai dans ce doux climat un souverain empire, +Comme vous l'avez sur mon coeur ; +L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur +Qu'à mes ordres Aeole a soumis le Zéphire. +C'est l'Amour qui, pour voir mes feux récompensés, +Lui−même a dicté cet oracle +Par qui vos beaux jours menacés +D'une foule d'amants se sont débarrassés, +Et qui m'a délivré de l'éternel obstacle +De tant de soupirs empressés, +Qui ne méritoient pas de vous être adressés. +Ne me demandez point quelle est cette province, +Ni le nom de son prince : +Vous le saurez quand il en sera temps. +Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services, +Par des soins assidus, et par des voeux constants, +Par les amoureux sacrifices +De tout ce que je suis, +De tout ce que je puis, +Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, +Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite ; +Et, bien que souverain dans cet heureux séjour, +Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour. +Venez en admirer avec moi les merveilles, +Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles +A ce qu'il a d'enchantements. +Vous y verrez des bois et des prairies +Contester sur leurs agréments +Avec l'or et les pierreries ; +Vous n'entendrez que des concerts charmants ; +De cent beautés vous y serez servie, +Qui vous adoreront sans vous porter envie, +Et brigueront à tous moments +D'une âme soumise et ravie +L'honneur de vos commandements. +Psyché +Mes volontés suivent les vôtres : +Je n'en saurois plus avoir d'autres ; +Mais votre oracle enfin vient de me séparer +De deux soeurs et du Roi mon père, +Que mon trépas imaginaire +Réduit tous trois à me pleurer. +Pour dissiper l'erreur dont leur âme accablée +De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée, +Souffrez que mes soeurs soient témoins +Et de ma gloire et de vos soins ; +Prêtez−leur comme à moi les ailes du Zéphyre, +Qui leur puissent de votre empire +Ainsi qu'à moi faciliter l'accès ; +Faites−leur voir en quels lieux je respire, +Faites−leur de ma perte admirer le succès. +L'Amour +Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme : +Ce tendre souvenir d'un père et de deux soeurs +Me vole une part des douceurs +Que je veux toutes pour ma flamme. +N'ayez d'yeux que pour moi, qui n'en ai que pour vous, +Ne songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire, +Et quand de tels soucis osent vous en distraire... +Psyché +Des tendresses du sang peut−on être jaloux ? +L'Amour +Je le suis, ma Psyché, de toute la nature : +Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; +Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent : +Dès qu'il les flatte, j'en murmure ; +L'air même que vous respirez +Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; +Votre habit de trop près vous touche ; +Et sitôt que vous soupirez, +Je ne sais quoi qui m'effarouche +Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés. +Mais vous voulez vos soeurs. Allez, partez, Zéphire : +Psyché le veut, je ne l'en puis dédire. +Le Zéphire s'envole. +Quand vous leur ferez voir ce bienheureux séjour, +De ses trésors faites−leur cent largesses, +Prodiguez−leur caresses sur caresses, +Et du sang, s'il se peut, épuisez les tendresses, +Pour vous rendre toute à l'amour. +Je n'y mêlerai point d'importune présence ; +Mais ne leur faites pas de si longs entretiens : +Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance +Que vous ne dérobiez aux miens. +Psyché +Votre amour me fait une grâce +Dont je n'abuserai jamais. +L'Amour +Allons voir cependant ces jardins, ce palais, +Où vous ne verrez rien que votre éclat n'efface. +Et vous, petits Amours, et vous, jeunes Zéphyrs, +Qui pour âmes n'avez que de tendres soupirs, +Montrez tous à l'envi ce qu'à voir ma princesse +Vous avez senti d'allégresse. +Troisième intermède +Il se fait... +Il se fait une entrée de ballet de quatre Amours et quatre Zéphyrs interrompue deux fois par un dialogue +chanté par un Amour et un Zéphyr. +Le Zéphyr +Aimable jeunesse, +Suivez la tendresse, +Joignez aux beaux jours +La douceur des amours. +C'est pour vous surprendre +Qu'on vous fait entendre +Qu'il faut éviter leurs soupirs, +Et craindre leurs desirs : +Laissez−vous apprendre +Quels sont leurs plaisirs. +Ils chantent ensemble : +Chacun est obligé d'aimer +A son tour ; +Et plus on a de quoi charmer, +Plus on doit à l'Amour. +Le Zéphyr, seul. +Un coeur jeune et tendre +Est fait pour se rendre, +Il n'a point à prendre +De fâcheux détour. +Les deux, ensemble. +Chacun est obligé d'aimer +A son tour ; +Et plus on a de quoi charmer, +Plus on doit à l'Amour. +L'Amour, seul. +Pourquoi se défendre ? +Que sert−il d'attendre ? +Quand on perd un jour, +On le perd sans retour +Les Deux, ensemble. +Chacun est obligé d'aimer +A son tour ; +Et plus on a de quoi charmer. +Plus on doit à l'Amour. +Second Couplet +Le Zéphyr +L'Amour a des charmes ; +Rendons−lui les armes : +Ses soins et ses pleurs +Ne sont pas sans douceurs. +Un coeur, pour le suivre, +A cent maux se livre ; +Il faut, pour goûter ses appas, +Languir jusqu'au trépas ; +Mais ce n'est pas vivre +Que de n'aimer pas. +Ils chantent ensemble : +S'il faut des soins et des travaux, +En aimant, +On est payé de mille maux +Par un heureux moment. +Le Zéphyr, seul. +On craint, on espère, +Il faut du mystère, +Mais on n'obtient guère +De bien sans tourment. +Les Deux, ensemble. +S'il faut des soins et des travaux, +En aimant, +On est payé de mille maux +Par un heureux moment. +L'Amour, seul. +Que peut−on mieux faire +Qu'aimer et que plaire ? +C'est un soin charmant +Que l'emploi d'un amant. +Les Deux, ensemble. +S'il faut des soins et des travaux, +En aimant, +On est payé de mille maux +Par un heureux moment. +(Le théâtre devient un autre palais magnifique, coupé dans le fond par un vestibule, au travers duquel on v +un jardin superbe et charmant décoré de plusieurs vases d'orangers et d'arbres chargés de toutes sortes de +fruits.) +Acte IV +Scène I +Aglaure, Cidippe +Aglaure +Je n'en puis plus, ma soeur : j'ai vu trop de merveilles ; +L'avenir aura peine à les bien concevoir ; +Le soleil qui voit tout et qui nous fait tout voir +N'en a vu jamais de pareilles. +Elles me chagrinent l'esprit ; +Et ce brillant palais, ce pompeux équipage +Font un odieux étalage, +Qui m'accable de honte autant que de dépit. +Que la Fortune indignement nous traite, +Et que sa largesse indiscrète +Prodigue aveuglément, épuise, unit d'efforts, +Pour faire de tant de trésors +Le partage d'une cadette ! +Cidippe +J'entre dans tous vos sentiments, +J'ai les mêmes chagrins, et dans ces lieux charmants +Tout ce qui vous déplaît me blesse ; +Tout ce que vous prenez pour un mortel affront +Comme vous m'accable, et me laisse +L'amertume dans l'âme, et la rougeur au front. +Aglaure +Non, ma soeur, il n'est point de reines +Qui dans leur propre Etat parlent en souveraines, +Comme Psyché parle en ces lieux. +On l'y voit obéie avec exactitude, +Et de ses volontés une amoureuse étude +Les cherche jusque dans ses yeux. +Mille beautés s'empressent autour d'elle, +Et semblent dire à nos regards jaloux ; +"Quels que soient nos attraits, elle est encor plus belle ; +Et nous qui la servons le sommes plus que vous." +Elle prononce, on exécute ; +Aucun ne s'en défend, aucun ne s'en rebute ; +Flore, qui s'attache à ses pas, +Répand à pleines mains autour de sa personne +Ce qu'elle a de plus doux appas ; +Zéphire vole aux ordres qu'elle donne ; +Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer, +Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer. +Cidippe +Elle a des dieux à son service, +Elle aura bientôt des autels ; +Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels, +De qui l'audace et le caprice, +Contre nous à toute heure en secret révoltés, +Opposent à nos volontés +Ou le murmure, ou l'artifice. +Aglaure +C'étoit peu que dans notre cour +Tant de coeurs à l'envi nous l'eussent préférée ; +Ce n'étoit pas assez que de nuit et de jour +D'une foule d'amants elle y fût adorée : +Quand nous nous consolions de la voir au tombeau +Par l'ordre imprévu d'un oracle, +Elle a voulu de son destin nouveau +Faire en notre présence éclater le miracle, +Et choisi nos yeux pour témoins +De ce qu'au fond du coeur nous souhaitions le moins. +Cidippe +Ce qui le plus me désespère, +C'est cet amant parfait et si digne de plaire, +Qui se captive sous ses lois. +Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques, +En est−il un de tant de rois +Qui porte de si nobles marques ? +Se voir du bien par delà ses souhaits +N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables : +Il n'est ni train pompeux, ni superbes palais +Qui n'ouvrent quelque porte à des maux incurables ; +Mais avoir un amant d'un mérite achevé, +Et s'en voir chèrement aimée, +C'est un bonheur si haut, si relevé, +Que sa grandeur ne peut être exprimée. +Aglaure +N'en parlons plus, ma soeur, nous en mourrions d'ennui ; +Songeons plutôt à la vengeance, +Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui +Cette adorable intelligence. +La voici. J'ai des coups tous prêts à lui porter, +Qu'elle aura peine d'éviter. +Scène II +Psyché, Aglaure, Cidippe +Psyché +Je viens vous dire adieu : mon amant vous renvoie, +Et ne sauroit plus endurer +Que vous lui retranchiez un moment de la joie +Qu'il prend de se voir seul à me considérer. +Dans un simple regard, dans la moindre parole, +Son amour trouve des douceur, +Qu'en faveur du sang je lui vole, +Quand je les partage à des soeurs. +Aglaure +La jalousie est assez fine, +Et ses délicats sentiments +Méritent bien qu'on s'imagine +Que celui qui pour vous a ces empressements +Passe le commun des amants. +Je vous en parle ainsi faute de le connoître. +Vous ignorez son nom, et ceux dont il tient l'être : +Nos esprits en sont alarmés. +Je le tiens un grand prince, et d'un pouvoir suprême +Bien au delà du diadème ; +Ses trésors sous vos pas confusément semés +Ont de quoi faire honte à l'abondance même ; +Vous l'aimez autant qu'il vous aime ; +Il vous charme, et vous le charmez : +Votre félicité, ma soeur, seroit extrême, +Si vous saviez qui vous aimez. +Psyché +Que m'importe ? j'en suis aimée ; +Plus il me voit, plus je lui plais ; +Il n'est point de plaisirs dont l'âme soit charmée +Qui ne préviennent mes souhaits ; +Et je vois mal de quoi la vôtre est alarmée, +Quand tout me sert dans ce palais. +Aglaure +Qu'importe qu'ici tout vous serve, +Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est ? +Nous ne nous alarmons que pour votre intérêt. +En vain tout vous y rit, en vain tout vous y plaît : +Le véritable amour ne fait point de réserve ; +Et qui s'obstine à se cacher +Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher. +Si cet amant devient volage, +Car souvent en amour le change est assez doux, +Et j'ose le dire entre nous, +Pour grand que soit l'éclat dont brille ce visage, +Il en peut être ailleurs d'aussi belles que vous : +Si, dis−je, un autre objet sous d'autres lois l'engage, +Si dans l'état où je vous voi, +Seule en ses mains et sans défense, +Il va jusqu'à la violence, +Sur qui vous vengera le Roi, +Ou de ce changement, ou de cette insolence ? +Psyché +Ma soeur, vous me faites trembler. +Juste Ciel ! pourrois−je être assez infortunée... +Cidippe +Que sait−on si déjà les noeuds de l'hyménée... +Psyché +N'achevez pas, ce seroit m'accabler. +Aglaure +Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. +Ce prince qui vous aime, et qui commande aux vents, +Qui nous donne pour char les ailes du Zéphire, +Et de nouveaux plaisirs vous comble à tous moments, +Quand il rompt à vos yeux l'ordre de la nature, +Peut−être à tant d'amour mêle un peu d'imposture ; +Peut−être ce palais n'est qu'un enchantement, +Et ces lambris dorés, ces amas de richesses +Dont il achète vos tendresses, +Dès qu'il sera lassé de souffrir vos caresses, +Disparoîtront en un moment. +Vous savez comme nous ce que peuvent les charmes. +Psyché +Que je sens à mon tour de cruelles alarmes ! +Aglaure +Notre amitié ne veut que votre bien. +Psyché +Adieu, mes soeurs, finissons l'entretien : +J'aime et je crains qu'on ne s'impatiente. +Partez, et demain, si je puis, +Vous me verrez ou plus contente, +Ou dans l'accablement des plus mortels ennuis. +Aglaure +Nous allons dire au Roi quelle nouvelle gloire, +Quel excès de bonheur le Ciel répand sur vous. +Cidippe +Nous allons lui conter d'un changement si doux. +La surprenante et merveilleuse histoire. +Psyché +Ne l'inquiétez point, ma soeur, de vos soupçons, +Et quand vous lui peindrez un si charmant empire... +Aglaure +Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire, ou dire, +Et n'avons pas besoin sur ce point de leçons. +(Le Zéphire enlève les deux soeurs de Psyché dans un nuage qui descend jusqu'à terre, et dans lequel il le +emporte avec rapidité.) +Scène III +L'Amour, Psyché +L'Amour +Enfin vous êtes seule, et je puis vous redire, +Sans avoir pour témoins vos importunes soeurs, +Ce que des yeux si beaux ont pris sur moi d'empire ; +Et quel excès ont les douceurs +Qu'une sincère ardeur inspire, +Sitôt qu'elle assemble deux coeurs. +Je puis vous expliquer de mon âme ravie +Les amoureux empressements, +Et vous jurer qu'à vous seule asservie +Elle n'a pour objet de ses ravissements +Que de voir cette ardeur, de même ardeurs suivie, +Ne concevoir plus d'autre envie +Que de régler mes voeux sur vos desirs, +Et de ce qui vous plaît faire tous mes plaisirs. +Mais d'où vient qu'un triste nuage +Semble offusquer l'éclat de ces beaux yeux ? +Vous manque−t−il quelque chose en ces lieux ? +Des voeux qu'on vous y rend dédaignez−vous l'hommage ? +Psyché +Non, Seigneur. +L'Amour +Qu'est−ce donc, et d'où vient mon malheur ? +J'entends moins de soupirs d'amour que de douleur, +Je vois de votre teint les roses amorties +Marquer un déplaisir secret ; +Vos soeurs à peine sont parties +Que vous soupirez de regret ! +Ah ! Psyché, de deux coeurs quand l'ardeur est la même, +Ont−ils des soupirs différents ? +Et quand on aime bien et qu'on voit ce qu'on aime, +Peut−on songer à des parents ? +Psyché +Ce n'est point là ce qui m'afflige. +L'Amour +Est−ce l'absence d'un rival, +Et d'un rival aimé, qui fait qu'on me néglige ? +Psyché +Dans un coeur tout à vous que vous pénétrez mal +Je vous aime, Seigneur, et mon amour s'irrite +De l'indigne soupçon que vous avez formé : +Vous ne connoissez pas quel est votre mérite, +Si vous craignez de n'être pas aimé. +Je vous aime, et depuis que j'ai vu la lumière, +Je me suis montrée assez fière, +Pour dédaigner les voeux de plus d'un roi ; +Et s'il vous faut ouvrir mon âme toute entière, +Je n'ai trouvé que vous qui fût digne de moi. +Cependant j'ai quelque tristesse, +Qu'en vain je voudrois vous cacher ; +Un noir chagrin se mêle à toute ma tendresse, +Dont je ne la puis détacher. +Ne m'en demandez point la cause : +Peut−être, la sachant, voudrez−vous m'en punir, +Et si j'ose aspirer encore à quelque chose, +Je suis sûre du moins de ne point l'obtenir. +L'Amour +Et ne craignez−vous point qu'à mon tour je m'irrite, +Que vous connoissiez mal quel est votre mérite, +Ou feigniez de ne pas savoir +Quel est sur moi votre absolu pouvoir ? +Ah ! si vous en doutez, soyez désabusée, +Parlez. +Psyché +J'aurai l'affront de me voir refusée. +L'Amour +Prenez en ma faveur de meilleurs sentiments ; +L'expérience en est aisée ; +Parlez, tout se tient prêt à vos commandements, +Si, pour m'en croire, il vous faut des serments, +J'en jure vos beaux yeux, ces maîtres de mon âme, +Ces divins auteurs de ma flamme ; +Et si ce n'est assez d'en jurer vos beaux yeux, +J'en jure par le Styx, comme jurent les Dieux. +Psyché +J'ose craindre un peu moins après cette assurance. +Seigneur, je vois ici la pompe et l'abondance ; +Je vous adore, et vous m'aimez : +Mon coeur en est ravi, mes sens en sont charmés ; +Mais parmi ce bonheur suprême, +J'ai le malheur de ne savoir qui j'aime. +Dissipez cet aveuglement. +Et faites−moi connoître un si parfait amant. +L'Amour +Psyché, que venez−vous de dire ? +Psyché +Que c'est le bonheur où j'aspire, +Et si vous ne me l'accordez... +L'Amour +Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître ; +Mais vous ne savez pas ce que vous demandez. +Laissez−moi mon secret. Si je me fais connoître, +Je vous perds, et vous me perdez. +Le seul remède est de vous en dédire. +Psyché +C'est là sur vous mon souverain empire ? +L'Amour +Vous pouvez tout, et je suis tout à vous ; +Mais si nos feux vous semblent doux. +Ne mettez point d'obstacle à leur charmante suite, +Ne me forcez point à la fuite : +C'est le moindre malheur qui nous puisse arriver +D'un souhait qui vous a séduite. +Psyché +Seigneur, vous voulez m'éprouver, +Mais je sais ce que j'en dois croire. +De grâce, apprenez−moi tout l'excès de ma gloire, +Et ne me cachez plus pour quel illustre choix +J'ai rejeté le voeux de tant de rois. +L'Amour +Le voulez−vous ? +Psyché +Souffrez que je vous en conjure. +L'Amour +Si vous saviez, Psyché, la cruelle aventure +Que par là vous vous attirez... +Psyché +Seigneur, vous me désespérez. +L'Amour +Pensez−y bien, je puis encor me taire. +Psyché +Faites−vous des serments pour n'y point satisfaire ? +L'Amour +Hé bien, je suis le Dieu le plus puissant des Dieux, +Absolu sur la terre, absolu dans les Cieux ; +Dans les eaux, dans les airs mon pouvoir est suprême ; +En un mot, je suis l'Amour même, +Qui de mes propres traits m'étois blessé pour vous ; +Et sans la violence, hélas ! que vous me faites +Et qui vient de changer mon amour en courroux, +Vous m'alliez avoir pour époux. +Vos volontés sont satisfaites, +Vous avez su qui, vous aimiez, +Vous connoissez l'amant que vous charmiez : +Psyché, voyez où vous en êtes. +Vous me forcez vous−même à vous quitter, +Vous me forcez vous−même à vous ôter +Tout l'effet de votre victoire : +Peut−être vos beaux yeux ne me reverront plus ; +Ce palais, ces jardins, avec moi disparus, +Vont faire évanouir votre naissante gloire ; +Vous n'avez pas voulu m'en croire, +Et pour tout fruit de ce doute éclairci, +Le Destin, sous qui le Ciel tremble, +Plus fort que mon amour, que tous les Dieux ensemble. +Vous va montrer sa haine, et me chasse d'ici. +(L'Amour disparoît ; et, dans l'instant qu'il s'envole, le superbe jardin s'évanouit. Psyché demeure seule a +milieu d'une vaste campagne, et sur le bord sauvage d'un grand fleuve où elle se veut précipiter. Le Dieu d +fleuve paroît assis sur un amas de joncs et de roseaux et appuyé sur une grande urne, d'où sort une grosse +source d'eau.) +Scène IV +Psyché +Cruel destin ! funeste inquiétude ! +Fatale curiosité ! +Qu'avez−vous fait, affreuse solitude, +De toute ma félicité ? +J'aimois un Dieu, j'en étois adorée, +Mon bonheur redoubloit de moment en moment, +Et je me vois seule, éplorée, +Au milieu d'un désert, où, pour accablement, +Et confuse, et désespérée, +Je sens croître l'amour, quand j'ai perdu l'amant. +Le souvenir m'en charme et m'empoisonne ; +Sa douceur tyrannise un coeur infortuné +Qu'aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné. +O Ciel ! quand l'Amour m'abandonne, +Pourquoi me laisse−t−il l'amour qu'il m'a donné ? +Source de tous les biens inépuisable et pure, +Maître des hommes et des Dieux. +Cher auteur des maux que j'endure, +Etes−vous pour jamais disparu de mes yeux ? +Je vous en ai banni moi−même ; +Dans un excès d'amour, dans un bonheur extrême, +D'un indigne soupçon mon coeur s'est alarmé : +Coeur ingrat, tu n'avois qu'un feu mal allumé ; +Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime, +Que ce que veut l'objet aimé. +Mourons, c'est le parti qui seul me reste à suivre, +Après la perte que je fais. +Pour qui, grands Dieux, voudrois−je vivre, +Et pour qui former des souhaits ? +Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables, +Ensevelis mon crime dans tes flots, +Et pour finir des maux si déplorables, +Laisse−moi dans ton lit assurer mon repos. +Le Dieu du fleuve +Ton trépas souilleroit mes ondes ; +Psyché, le Ciel te le défend, +Et peut−être qu'après des douleurs si profondes, +Un autre sort t'attend. +Fuis plutôt de Vénus l'implacable colère : +Je la vois qui te cherche et qui te veut punir. +L'amour du fils a fait la haine de la mère. +Fuis, je saurai la retenir. +Psyché +J'attends ses fureurs vengeresses. +Qu'auront−elles pour moi qui ne me soit trop doux ? +Qui cherche le trépas, ne craint Dieux, ni Déesses, +Et peut braver tout leur courroux. +Scène V +Vénus, Psyché +Vénus +Orgueilleuse Psyché, vous m'osez donc attendre, +Après m'avoir sur terre enlevé mes honneurs, +Après que vos traits suborneurs +Ont reçu les encens qu'aux miens seuls on doit rendre ? +J'ai vu mes temples désertés, +J'ai vu tous les mortels séduits par vos beautés +Idolâtrer en vous la beauté souveraine, +Vous offrir des respects jusqu'alors inconnus, +Et ne se mettre pas en peine +S'il étoit une autre Vénus ; +Et je vous vois encor l'audace +De n'en pas redouter les justes châtiments, +Et de me regarder en face, +Comme si c'étoit peu que mes ressentiments. +Psyché +Si de quelques mortels on m'a vue adorée, +Est−ce un crime pour moi d'avoir eu des appas, +Dont leur âme inconsidérée +Laissoit charmer des yeux qui ne vous voyoient pas ? +Je suis ce que le Ciel m'a faite, +Je n'ai que les beautés qu'il m'a voulu prêter : +Si les voeux qu'on m'offroit vous ont mal satisfaite, +Pour forcer tous les coeurs à vous les reporter, +Vous n'aviez qu'à vous présenter, +Qu'à ne leur cacher plus cette beauté parfaite, +Qui pour les rendre à leur devoir, +Pour se faire adorer n'a qu'à se faire voir. +Vénus +Il falloit vous en mieux défendre. +Ces respects, ces encens se devoient refuser ; +Et pour les mieux désabuser, +Il falloit à leurs yeux vous−même me les rendre. +Vous avez aimé cette erreur, +Pour qui vous ne deviez avoir que de l'horreur ; +Vous avez bien fait plus : votre humeur arrogante +Sur le mépris de mille rois +Jusques aux Cieux a porté de son choix +L'ambition extravagante. +Psyché +J'aurois porté mon choix, Déesse, jusqu'aux Cieux ? +Vénus +Votre insolence est sans seconde : +Dédaigner tous les rois du monde, +N'est−ce pas aspirer aux Dieux ? +Psyché +Si l'Amour pour eux tous m'avoit endurci l'âme, +Et me réservoit toute à lui, +En puis−je être coupable, et faut−il qu'aujourd'hui, +Pour prix d'une si belle flamme, +Vous vouliez m'accabler d'un éternel ennui ? +Vénus +Psyché, vous deviez mieux connoître +Qui vous étiez, et quel étoit ce dieu. +Psyché +Et m'en a−t−il donné ni le temps, ni le lieu, +Lui qui de tout mon coeur d'abord s'est rendu maître ? +Vénus +Tout votre coeur s'en est laissé charmer, +Et vous l'avez aimé dès qu'il vous a dit : "J'aime." +Psyché +Pouvois−je n'aimer pas le Dieu qui fait aimer, +Et qui me parloit pour lui−même ? +C'est votre fils, vous savez son pouvoir, +Vous en connoissez le mérite. +Vénus +Oui, c'est mon fils, mais un fils qui m'irrite, +Un fils qui me rend mal ce qu'il me sait devoir, +Un fils qui fait qu'on m'abandonne, +Et qui pour mieux flatter ses indignes amours, +Depuis que vous l'aimez, ne blesse plus personne +Qui vienne à mes autels implorer mon secours. +Vous m'en avez fait un rebelle : +On m'en verra vengée, et hautement, sur vous, +Et je vous apprendrai s'il faut qu'une mortelle +Souffre qu'un Dieu soupire à ses genoux, +Suivez−moi, vous verrez, par votre expérience, +A quelle folle confiance +Vous portoit cette ambition ; +Venez, et préparez autant de patience +Qu'on vous voit de présomption. +Quatrième intermède +La scène représente... +La scène représente les Enfers. On y voit une mer toute de feu, dont les flots sont dans une perpétuelle +agitation. Cette mer effroyable est bornée par des ruines enflammées ; et au milieu de ses flots agités, au +travers d'une gueule affreuse, paraît le palais infernal de Pluton. Huit Furies en sortent, et forment une ent +de ballet, où elles se réjouissent de la rage qu'elles ont allumée dans l'âme de la plus douce des Divinités. +Lutin mêle quantité de sauts périlleux à leurs danses, cependant que Psyché, qui a passé aux Enfers par le +commandement de Vénus, repasse dans la barque de Charon, avec la boîte qu'elle a reçue de Proserpine p +cette déesse. +Acte V +Scène I +Psyché +Effroyables replis des ondes infernales, +Noirs palais où Mégère et ses soeurs font leur cour, +Eternels ennemis du jour, +Parmi vos Ixions et parmi vos Tantales, +Parmi tant de tourments, qui n'ont point d'intervalles, +Est−il dans votre affreux séjour +Quelques peines qui soient égales +Aux travaux où Vénus condamne mon amour ? +Elle n'en peut être assouvie, +Et depuis qu'à ses lois je me trouve asservie, +Depuis qu'elle me livre à ses ressentiments, +Il m'a fallu dans ces cruels moments +Plus d'une âme et plus d'une vie, +Pour remplir ses commandements. +Je souffrirois tout avec joie, +Si, parmi les rigueurs que sa haine déploie, +Mes yeux pouvoient revoir, ne fût−ce qu'un moment, +Ce cher, cet adorable amant : +Je n'ose le nommer ; ma bouche criminelle +D'avoir trop exigé de lui, +S'en est rendue indigne, et, dans ce dur ennui, +La souffrance la plus mortelle +Dont m'accable à toute heure un renaissant trépas, +Est celle de ne le voir pas. +Si son courroux duroit encore, +Jamais aucun malheur n'approcheroit du mien ; +Mais s'il avoit pitié d'une âme qui l'adore, +Quoi qu'il fallût souffrir, je ne souffrirois rien. +Oui, Destins, s'il calmoit cette juste colère, +Tous mes malheurs seroient finis : +Pour me rendre insensible aux fureurs de la mère, +Il ne faut qu'un regard du fils. +Je n'en veux plus douter, il partage ma peine, +Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi +Tout ce que j'endure le gêne : +Lui−même il s'en impose une amoureuse loi : +En dépit de Vénus, en dépit de mon crime ; +C'est lui qui me soutient, c'est lui qui me ranime +Au milieu des périls où l'on me fait courir ; +Il garde la tendresse où son feu le convie, +Et prend soin de me rendre une nouvelle vie, +Chaque fois qu'il me faut mourir, +Mais que me veulent ces deux ombres +Qu'à travers le faux jour de ces demeures sombres +J'entrevois s'avancer vers moi ? +Scène II +Psyché, Cléomène, Agénor +Psyché +Cléomène, Agénor, est−ce vous que je voi ? +Qui vous a ravi la lumière ? +Cléomène +La plus juste douleur qui d'un beau désespoir +Nous eût pu fournir la matière, +Cette pompe funèbre, où du sort le plus noir +Vous attendiez la rigueur la plus fière, +L'injustice la plus entière. +Agénor +Sur ce même rocher où le Ciel en courroux +Vous promettoit, au lieu d'époux, +Un serpent dont soudain vous seriez dévorée, +Nous tenions la main préparée +A repousser sa rage, ou mourir avec vous. +Vous le savez, Princesse ; et lorsqu'à notre vue, +Par le milieu des airs vous êtes disparue, +Du haut de ce rocher, pour suivre vos beautés, +Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie +D'offrir pour vous au monstre une première proie. +D'amour et de douleur l'un et l'autre emportés, +Nous nous somme précipités. +Cléomène +Heureusement déçus au sens de votre oracle, +Nous en avons ici reconnu le miracle, +Et su que le serpent prêt à vous dévorer +Etoit le Dieu qui fait qu'on aime, +Et qui, tout Dieu qu'il est, vous adorant lui−même, +Ne pouvoit endurer +Qu'un mortel comme nous osât vous adorer. +Agénor +Pour prix de vous avoir suivie, +Nous jouissons ici d'un trépas assez doux : +Qu'avions−nous affaire de vie, +Si nous ne pouvions être à vous ? +Nous revoyons ici vos charmes +Qu'aucun des deux là haut n'auroit revus jamais ; +Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes +Honorer des malheurs que vous nous avez faits. +Psyché +Puis−je avoir des larmes de reste +Après qu'on a porté les miens au dernier point ? +Unissons nos soupirs dans un sort si funeste : +Les soupirs ne s'épuisent point. +Mais vous soupireriez, Princes, pour une ingrate ; +Vous n'avez point voulu survivre à mes malheurs ; +Et quelque douleur qui m'abatte, +Ce n'est point pour vous que je meurs. +Cléomène +L'avons−nous mérité, nous dont toute la flamme +N'a fait que vous lasser du récit de nos maux ? +Psyché +Vous pouviez mériter, Princes, toute mon âme, +Si vous n'eussiez été rivaux. +Ces qualités incomparables +Qui de l'un et de l'autre accompagnoient les voeux, +Vous rendoient tous deux trop aimables, +Pour mépriser aucun des deux. +Agénor +Vous avez pu sans être injuste ni cruelle +Nous refuser un coeur réservé pour un Dieu. +Mais revoyez Vénus : le Destin nous rappelle, +Et nous force à vous dire adieu. +Psyché +Ne vous donne−t−il point le loisir de me dire +Quel est ici votre séjour ? +Cléomène +Dans des bois toujours verts, où d'amour on respire, +Aussitôt qu'on est mort d'amour. +D'amour on y revit, d'amour on y soupire, +Sous les plus douces lois de son heureux empire, +Et l'éternelle nuit n'ose en chasser le jour, +Que lui−même il attire +Sur nos fantômes, qu'il inspire, +Et dont aux Enfers même il se fait une cour. +Agénor +Vos envieuses soeurs, après nous descendues, +Pour vous perdre se sont perdues ; +Et l'une et l'autre tour à tour, +Pour le prix d'un conseil qui leur coûte la vie, +A côté d'Ixion, à côté de Titye, +Souffre tantôt la roue, et tantôt le vautour. +L'Amour ; par les Zéphyrs, s'est fait prompte justice +De leur envenimée et jalouse malice : +Ces ministres ailés de son juste courroux, +Sous couleur de les rendre encore auprès de vous, +Ont plongé l'une et l'autre au fond d'un précipice, +Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés +N'étale que le moindre et le premier supplice +De ces conseils dont l'artifice +Fait les maux dont vous soupirez. +Psyché +Que je les plains ! +Cléomène +Vous êtes seule à plaindre. +Mais nous demeurons trop à vous entretenir : +Adieu, puissions−nous vivre en votre souvenir ! +Puissiez−vous, et bientôt, n'avoir plus rien à craindre ! +Puisse, et bientôt, l'Amour vous enlever aux Cieux, +Vous y mettre à côté des Dieux, +Et, rallumant un feu qui ne se puisse éteindre, +Affranchir à jamais l'éclat de vos beaux yeux +D'augmenter le jour en ces lieux ! +Scène III +Psyché +Pauvres amants ! Leur amour dure encore, +Tous morts qu'ils sont, l'un et l'autre m'adore, +Moi dont la dureté reçut si mal leurs voeux : +Tu n'en fais pas ainsi, toi qui seul m'as ravie, +Amant, que j'aime encor cent fois plus que ma vie, +Et qui brises de si beaux noeuds. +Ne me fuis plus, et souffre que j'espère +Que tu pourras un jour rabaisser l'oeil sur moi, +Qu'à force de souffrir j'aurai de quoi te plaire, +De quoi me rengager ta foi. +Mais ce que j'ai souffert m'a trop défigurée, +Pour rappeler un tel espoir ; +L'oeil abattu, triste, désespérée, +Languissante, et décolorée, +De quoi puis−je me prévaloir, +Si, par quelque miracle impossible à prévoir, +Ma beauté qui t'a plu ne se voit réparée ? +Je porte ici de quoi la réparer : +Ce trésor de beauté divine, +Qu'en mes mains pour Vénus a remis Proserpine, +Enferme des appas dont je puis m'emparer, +Et l'éclat en doit être extrême, +Puisque Vénus, la beauté même, +Les demande pour se parer. +En dérober un peu seroit−ce un si grand crime ? +Pour plaire aux yeux d'un Dieu qui s'est fait mon amant, +Pour regagner son coeur, et finir mon tourment, +Tout n'est−il pas trop légitime ? +Ouvrons. Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau, +Et que vois−je sortir de cette boîte ouverte ? +Amour, si ta pitié ne s'oppose à ma perte, +Pour ne revivre plus je descends au tombeau. +Elle s'évanouit, et l'Amour descend auprès d'elle en volant. +Scène IV +L'Amour, Psyché, évanouie. +L'Amour +Votre péril, Psyché, dissipe ma colère ; +Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé, +Et, bien qu' au dernier point vous m'ayez su déplaire, +Je ne me suis intéressé +Que contre celle de ma mère. +J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs, +Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs. +Tournez les yeux vers moi : je suis encor le même. +Quoi ? je dis et redis tout haut que je vous aime. +Et vous ne dites point, Psyché, que vous m'aimez ! +Est−ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés, +Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie ? +O Mort, devois−tu prendre un dard si criminel, +Et, sans aucun respect pour mon être éternel, +Attenter à ma propre vie ? +Combien de fois, ingrate Déité, +Ai−je grossi ton noir empire, +Par les mépris et par la cruauté, +D'une orgueilleuse ou farouche beauté ? +Combien même, s'il le faut dire, +T'ai−je immolé de fidèles amants, +A force de ravissements ? +Va, je ne blesserai plus d'âmes, +Je ne percerai plus de coeurs +Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs +Qui nourrissent du Ciel les immortelles flammes, +Et n'en lancerai plus que pour faire, à tes yeux, +Autant d'amants, autant de Dieux. +Et vous, impitoyable mère, +Qui la forcez à m'arracher +Tout ce que j'avois de plus cher, +Craignez à votre tour l'effet de ma colère. +Vous me voulez faire la loi, +Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi ! +Vous qui portez un coeur sensible comme un autre, +Vous enviez au mien les délices du vôtre ! +Mais dans ce même coeur j'enfoncerai des coups +Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux ; +Je vous accablerai de honteuses surprises, +Et choisirai partout à vos voeux les plus doux +Des Adonis et des Anchises +Qui n'auront que haine pour vous. +Scène V +Vénus, L'Amour, Psyché, évanouie. +Vénus +La menace est respectueuse, +Et d'un enfant qui fait le révolté +La colère présomptueuse... +L'Amour +Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop été, +Et ma colère est juste autant qu'impétueuse. +Vénus +L'impétuosité s'en devroit retenir, +Et vous pourriez vous souvenir +Que vous me devez la naissance. +L'Amour +Et vous pourriez n'oublier pas +Que vous avez un coeur et des appas +Qui relèvent de ma puissance, +Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien, +Que sans mes traits elle n'est rien, +Et que si les coeurs les plus braves +En triomphe par vous se sont laissé traîner, +Vous n'avez jamais fait d'esclaves +Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner. +Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance +Qui tyrannisent mes desirs ; +Et si vous ne voulez perdre mille soupirs, +Songez, en me voyant, à la reconnoissance, +Vous qui tenez de ma puissance +Et votre gloire et vos plaisirs. +Vénus +Comment l'avez−vous défendue, +Cette gloire dont vous parlez ? +Comment me l'avez−vous rendue ? +Et quand vous avez vu mes autels désolés, +Mes temples violés, +Mes honneurs ravalés, +Si vous avez pris part à tant d'ignominie, +Comment en a−t−on vu punie +Psyché, qui me les a volés ? +Je vous ai commandé de la rendre charmée +Du plus vil de tous les mortels, +Qui ne daignât répondre à son âme enflammée +Que par des rebuts éternels, +Par les mépris les plus cruels : +Et vous−même l'avez aimée ! +Vous avez contre moi séduit des immortels ; +C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphyrs l'ont cachée, +Qu'Apollon même suborné, +Par un oracle adroitement tourné, +Me l'avoit si bien arrachée, +Que si sa curiosité +Par une aveugle défiance +Ne l'eût rendue à ma vengeance, +Elle échappoit à mon coeur irrité. +Voyez l'état où votre amour l'a mise, +Votre Psyché : son âme va partir ; +Voyez, et si la vôtre en est encore éprise, +Recevez son dernier soupir. +Menacez, bravez−moi, cependant qu'elle expire : +Tant d'insolence vous sied bien, +Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire, +Moi qui sans vos traits ne puis rien. +L'Amour +Vous ne pouvez que trop, Déesse impitoyable : +Le Destin l'abandonne à tout votre courroux ; +Mais soyez moins inexorable +Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux. +Ce doit vous être un spectacle assez doux +De voir d'un oeil Psyché mourante, +Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante +Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. +Rendez−moi ma Psyché, rendez−lui tous ses charmes, +Rendez−la, Déesse, à mes larmes, +Rendez à mon amour, rendez à ma douleur +Le charme de mes yeux, et le choix de mon coeur. +Vénus +Quelque amour que Psyché vous donne, +De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin : +Si le Destin me l'abandonne, +Je l'abandonne à son destin. +Ne m'importunez plus, et, dans cette infortune, +Laissez−la sans Vénus triompher, ou périr. +L'Amour +Hélas ! si je vous importune, +Je ne le ferois pas si je pouvois mourir. +Vénus +Cette douleur n'est pas commune, +Qui force un immortel à souhaiter la mort. +L'Amour +Voyez par son excès si mon amour est fort. +Ne lui ferez−vous grâce aucune ? +Vénus +Je vous l'avoue, il me touche le coeur, +Votre amour ; il désarme, il fléchit ma rigueur : +Votre Psyché reverra la lumière. +L'Amour +Que je vous vais partout faire donner d'encens ! +Vénus +Oui, vous la reverrez dans sa beauté première ; +Mais de vos voeux reconnoissants +Je veux la déférence entière, +Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié +Vous choisir une autre moitié. +L'Amour +Et moi, je ne veux plus de grâce : +Je reprends toute mon audace, +Je veux Psyché, je veux sa foi, +Je veux qu'elle revive et revive pour moi, +Et tiens indifférent que votre haine lasse +En faveur d'une autre se passe. +Jupiter qui paroît va juger entre nous +De mes emportements et de votre courroux. +(Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paroît en l'air sur son aigle.) +Scène dernière +Jupiter, Vénus, L'Amour, Psyché +L'Amour +Vous à qui seul tout est possible, +Père des Dieux, souverain des mortels, +Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible, +Qui sans moi n'aura point d'autels. +J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace, +Et perds menaces et soupirs : +Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs +Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face, +Et que si Psyché perd le jour, +Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour. +Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches, +J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, +Je laisserai languir la Nature au tombeau ; +Ou, si je daigne aux coeurs faire encor quelques brèches, +Avec ces pointes d'or qui me font obéir, +Je vous blesserai tous là−haut pour des mortelles, +Et ne décocherai sur elles +Que des traits émoussés qui forcent à haïr, +Et qui ne font que des rebelles, +Des ingrates, et des cruelles. +Par quelle tyrannique loi +Tiendrai−je à vous servir mes armes toujours prêtes +Et vous ferai−je à tous conquêtes sur conquêtes, +Si vous me défendez d'en faire une pour moi ? +Jupiter +Ma fille, sois−lui moins sévère, +Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains ; +La Parque au moindre mot va suivre ta colère : +Parle, et laisse−toi vaincre aux tendresses de mère, +Ou redoute un courroux que moi−même je crains. +Veux−tu donner le monde en proie +A la haine, au désordre, à la confusion ? +Et d'un dieu d'union, +D'un dieu de douceurs et de joie, +Faire un dieu d'amertume et de division ? +Considère ce que nous sommes, +Et si les passions doivent nous dominer : +Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, +Plus il sied bien aux Dieux de pardonner. +Vénus +Je pardonne à ce fils rebelle. +Mais voulez−vous qu'il me soit reproché +Qu'une misérable mortelle, +L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, +Sous ombre qu'elle est un peu belle, +Par un hymen dont je rougis, +Souille mon alliance, et le lit de mon fils ? +Jupiter +Hé bien ! je la fais immortelle +Afin d'y rendre tout égal. +Vénus +Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle, +Et l'admets à l'honneur de ce noeud conjugal. +Psyché, reprenez la lumière, +Pour ne la reperdre jamais : +Jupiter a fait votre paix, +Et je quitte cette humeur fière +Qui s'opposoit à vos souhaits. +Psyché +C'est donc vous, ô grande Déesse, +Qui redonnez la vie à ce coeur innocent ! +Vénus +Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. +Vivez, Vénus l'ordonne ; aimez, elle y consent. +Psyché, à l'Amour. +Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme ! +L'Amour, à Psyché. +Je vous possède enfin, délices de mon âme ! +Jupiter +Venez, amants, venez aux Cieux +Achever un si grand et si digne hyménée ; +Viens−y, belle Psyché, changer de destinée, +Viens prendre place au rang des Dieux. +(Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénu +avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.) +Les Divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord ; et +toutes ensemble, par des concerts, des chants, et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour. +Apollon paroît le premier et comme Dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres Dieu +se réjouir.) +Récit d'Apollon +Unissons−nous, troupe immortelle : +Le Dieu d'amour devient heureux amant, +Et Vénus a repris sa douceur naturelle +En faveur d'un fils si charmant ; +Il va goûter en paix, après un long tourment, +Une félicité qui doit être éternelle. +Toutes les Divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour. +Célébrons ce grand jour ; +Célébrons tous une fête si belle ; +Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle, +Qu'ils fassent retenir le céleste séjour : +Chantons, répétons, tour à tour, +Qu'il n'est point d'âme si cruelle +Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. +Apollon continue : +Le Dieu qui nous engage +A lui faire la cour +Défend qu'on soit trop sage : +Les plaisirs ont leur tour : +C'est leur plus doux usage +Que de finir les soins du jour. +La nuit est le partage +Des jeux et de l'amour. +Ce seroit grand dommage +Qu'en ce charmant séjour +On eût un coeur sauvage : +Les plaisirs ont leur tour ; +C'est leur plus doux usage +Que de finir les soins du jour. +La nuit est le partage +Des jeux et de l'amour. +(Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont +point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.) +Chanson des Muses +Gardez−vous, beautés sévères : +Les amours font trop d'affaires ; +Craignez toujours de vous laisser charmer. +Quand il faut que l'on soupire, +Tout le mal n'est pas de s'enflammer : +Le martyre +De le dire +Coûte plus cent fois que d'aimer. +Second couplet des muses +On ne peut aimer sans peines, +Il est peu de douces chaînes, +A tout moment on se sent alarmer : +Quand il faut que l'on soupire, +Tout le mal n'est pas de s'enflammer ; +Le martyre +De le dire +Coûte plus cent fois que d'aimer. +(Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.) +Récit de Bacchus +Si quelquefois, +Suivant nos douces lois, +La raison se perd et s'oublie, +Ce que le vin nous cause de folie +Commence et finit en un jour +Mais quand un coeur est enivré d'amour, +Souvent c'est pour toute la vie. +Entrée de ballet, +Composée de deux Ménades et de deux Aegipans qui suivent Bacchus +(Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n +se jouer.) +Récit de Mome +Je cherche à médire +Sur la terre et dans les Cieux ; +Je soumets à ma satire +Les plus grands des Dieux. +Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne : +Il est le seul que j'épargne aujourd'hui ; +Il n'appartient qu'à lui +De n'épargner personne. +Entrée de ballet, +Composée de quatre polichinelles et de deux matassins qui suivent Mome, et viennent joindre leur +plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête. +(Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louang +du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.) +Récit de Bacchus +Admirons le jus de la treille : +Qu'il est puissant ! qu'il a d'attraits ! +Il sert aux douceurs de la paix, +Et dans la guerre il fait merveille ; +Mais surtout pour les amours +Le vin est d'un grand secours. +Récit de Mome +Folâtrons, divertissons−nous, +Raillons, nous ne saurions mieux faire : +La raillerie est nécessaire +Dans les jeux les plus doux. +Sans la douceur que l'on goûte à médire, +On trouve peu de plaisirs sans ennui : +Rien n'est si plaisant que de rire, +Quand on rit aux dépens d'autrui. +Plaisantons, ne pardonnons rien, +Rions, rien n'est plus à la mode : +On court péril d'être incommode +En disant trop de bien. +Sans la douceur que l'on goûte à médire, +On trouve peu de plaisirs sans ennui : +Rien n'est si plaisant que de rire, +Quand on rit aux dépens d'autrui. +(Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir en prena +part aux divertissements.) +Récit de Mars +Laissons en paix toute la terre, +Cherchons de doux amusements ; +Parmi les jeux les plus charmants +Mêlons l'image de la guerre. +Entrée de ballet +(Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.) +Dernière entrée de ballet +(Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs +entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres. +Un choeur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse +générale et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.) +Dernier choeur +Chantons les plaisirs charmants +Des heureux amants ; +Que tout le Ciel s'empresse +A leur faire sa cour ; +Célébrons ce beau jour +Par mille doux chants d'allégresse, +Célébrons ce beau jour +Par mille doux chants pleins d'amour. +(Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit +timbales, des trompettes et des tambours mêlés dans ces derniers concerts, et ce dernier couplet se chanto +ainsi : ) +Chantons les plaisirs charmants +Des heureux amants +Répondez−nous, trompettes, +Timbales et tambours ; +Accordez−vous toujours +Avec le doux son des musettes, +Accordez−vous toujours +Avec le doux chant des amours. +Les Fourberies de Scapin +Comédie +Représentée la première fois à Paris sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal le 24e mai 1671 par la trou +du Roi +Personnages +Argante, père d'Octave et de Zerbinette. +Géronte, père de Léandre et de Hyacinte. +Octave, fils d'Argante, et amant de Hyacinte. +Léandre, fils de Géronte, et amant de Zerbinette. +Zerbinette, crue Egyptienne, et reconnue fille d'Argante, et amante de Léandre. +Hyacinte, fille de Géronte, et amante d'Octave +Scapin, valet de Léandre, et fourbe. +Silvestre, valet d'Octave. +Nérine, nourrice de Hyacinte. +Carle, fourbe. +Deux porteurs. +La scène est à Naples. +Acte I +Scène I +Octave, Silvestre +Octave +Ah ! fâcheuses nouvelles pour un coeur amoureux ! Dures extrémités où je me vois réduit ! Tu viens, +Silvestre, d'apprendre au port que mon père revient ? +Silvestre +Oui. +Octave +Qu'il arrive ce matin même ? +Silvestre +Ce matin même +Octave +Et qu'il revient dans la résolution de me marier ? +Silvestre +Oui. +Octave +Avec une fille du seigneur Géronte ? +Silvestre +Du seigneur Géronte. +Octave +Et que cette fille est mandée de Tarente ici pour cela ? +Silvestre +Oui. +Octave +Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle ? +Silvestre +De votre oncle. +Octave +A qui mon père les a mandées par une lettre ? +Silvestre +Par une lettre. +Octave +Et cet oncle, dis−tu, suit toutes nos affaires. +Silvestre +Toutes nos affaires. +Octave +Ah ! parle, si tu veux, et ne te fais point, de la sorte, arracher les mots de la bouche. +Silvestre +Qu'ai−je à parler davantage ? Vous n'oubliez aucune circonstance, et vous dites les choses tout justement +comme elles sont. +Octave +Conseille−moi, du moins, et me dis ce que je dois faire dans ces cruelles conjonctures. +Silvestre +Ma foi ! je m'y trouve autant embarrassé que vous, et j'aurois bon besoin que l'on me conseillât moi−mêm +Octave +Je suis assassiné par ce maudit retour. +Silvestre +Je ne le suis pas moins. +Octave +Lorsque mon père apprendra les choses, je vais voir fondre sur moi un orage soudain d'impétueuses +réprimandes. +Silvestre +Les réprimandes ne sont rien ; et plût au Ciel que j'en fusse quitte à ce prix ! mais j'ai bien la mine, pour +moi, de payer plus cher vos folies, et je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur +épaules. +Octave +O Ciel ! par où sortir de l'embarras où je me trouve ? +Silvestre +C'est à quoi vous deviez songer, avant que de vous y jeter. +Octave +Ah ! tu me fais mourir par tes leçons hors de saison. +Silvestre +Vous me faites bien plus mourir par vos actions étourdies. +Octave +Que dois−je faire ? Quelle résolution prendre ? A quel remède recourir ? +Scène II +Scapin, Octave, Silvestre +Scapin +Qu'est−ce, seigneur Octave, qu'avez−vous ? Qu'y a−t−il ? Quel désordre est−ce là ? Je vous vois tout +troublé. +Octave +Ah ! mon pauvre Scapin, je suis perdu, je suis désespéré, je suis le plus infortuné de tous les hommes. +Scapin +Comment ? +Octave +N'as−tu rien appris de ce qui me regarde ? +Scapin +Non. +Octave +Mon père arrive avec le seigneur Géronte, et ils me veulent marier. +Scapin +Hé bien ! qu'y a−t−il là de si funeste ? +Octave +Hélas ! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude ? +Scapin +Non ; mais il ne tiendra qu'à vous que je ne la sache bientôt ; et je suis homme consolatif, homme à +m'intéresser aux affaires des jeunes gens. +Octave +Ah ! Scapin, si tu pouvois trouver quelque invention, forger quelque machine, pour me tirer de la peine o +suis, je croirois t'être redevable de plus que de la vie. +Scapin +A vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans +doute reçu du Ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galante +ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies ; et je puis dire, sans vanité, qu'on n'a +guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que m +dans ce noble métier : mais, ma foi ! le mérite est trop maltraité aujourd'hui, et j'ai renoncé à toutes chos +depuis certain chagrin d'une affaire qui m'arriva. +Octave +Comment ? quelle affaire, Scapin ? +Scapin +Une aventure où je me brouillai avec la justice. +Octave +La justice ! +Scapin +Oui, nous eûmes un petit démêlé ensemble. +Silvestre +Toi et la justice ! +Scapin +Oui. Elle en usa fort mal avec moi, et je me dépitai de telle sorte contre l'ingratitude du siècle que je résol +de ne plus rien faire. Baste ! Ne laissez pas de me conter votre aventure. +Octave +Tu sais, Scapin, qu'il y a deux mois que le seigneur Géronte et mon père s'embarquèrent ensemble pour u +voyage qui regarde certain commerce où leurs intérêts sont mêlés. +Scapin +Je sais cela. +Octave +Et que Léandre et moi nous fûmes laissés par nos pères, moi sous la conduite de Silvestre, et Léandre sou +direction. +Scapin +Oui : je me suis fort bien acquitté de ma charge. +Octave +Quelque temps après, Léandre fit rencontre d'une jeune Egyptienne dont il devint amoureux. +Scapin +Je sais cela encore. +Octave +Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitôt confidence de son amour, et me mena voir cette fille +que je trouvai belle à la vérité, mais non pas tant qu'il vouloit que je la trouvasse. Il ne m'entretenoit que d +chaque jour ; m'exagéroit à tous moments sa beauté et sa grâce ; me louoit son esprit, et me parloit avec +transport des charmes de son entretien, dont il me rapportoit jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçoit +toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. Il me querelloit quelquefois de n'être pas assez +sensible aux choses qu'il me venoit dire, et me blâmoit sans cesse de l'indifférence où j'étois pour les jeux +l'amour. +Scapin +Je ne vois pas encore où ceci veut aller. +Octave +Un jour que je l'accompagnois pour aller chez les gens qui gardent l'objet de ses voeux, nous entendîmes, +dans une petite maison d'une rue écartée, quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous deman +ce que c'est. Une femme nous dit, en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en d +personnes étrangères, et qu'à moins que d'être insensibles, nous en serions touchés. +Scapin +Où est−ce que cela nous mène ? +Octave +La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'étoit. Nous entrons dans une salle, où nous voyons un +vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisoit des regrets, et d'une jeune fille toute fondante e +larmes, la plus belle et la plus touchante qu'on puisse jamais voir. +Scapin +Ah, ah ! +Octave +Un autre auroit paru effroyable en l'état où elle étoit ; car elle n'avoit pour habillement qu'une méchante +petite jupe avec des brassières de nuit qui étoient de simple futaine ; et sa coiffure étoit une cornette jaun +retroussée au haut de sa tête, qui laissoit tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules ; et cependant, f +comme cela, elle brilloit de mille attraits, et ce n'étoit qu'agréments et que charmes que toute sa personne. +Scapin +Je sens venir les choses. +Octave +Si tu l'avois vue, Scapin, en l'état que je dis, tu l'aurois trouvée admirable. +Scapin +Oh ! je n'en doute point ; et, sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle étoit tout à fait charmante. +Octave +Ses larmes n'étoient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage ; elle avoit à pleure une gr +touchante, et sa douleur étoit la plus belle du monde. +Scapin +Je vois tout cela. +Octave +Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle +appeloit sa chère mère ; et il n'y avoit personne qui n'eût l'âme percée de voir un si bon naturel. +Scapin +En effet, cela est touchant ; et je vois bien que ce bon naturel−là vous la fit aimer. +Octave +Ah ! Scapin, un barbare l'auroit aimée. +Scapin +Assurément : le moyen de s'en empêcher ? +Octave +Après quelques paroles, dont je tâchai d'adoucir la douleur de cette charmante affligée, nous sortîmes de l +et demandant à Léandre ce qu'il lui sembloit de cette personne, il me répondit froidement qu'il la trouvoit +assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m'en parloit, et je ne voulus point lui découvrir l'eff +que ses beautés avoient fait sur mon âme. +Silvestre +Si vous n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu'à demain. Laissez−le−moi finir en deux mots. Son coe +prend feu dès ce moment. Il ne sauroit plus vivre, qu'il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquente +visites sont rejetées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mère : voilà mon homme au +désespoir. Il presse, supplie, conjure : point d'affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien, et sans app +est de famille honnête ; et qu'à moins que de l'épouser, on ne peut souffrir ses poursuites. Voilà son amou +augmenté par les difficultés. Il consulte dans sa tête, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voil +marié avec elle depuis trois jours. +Scapin +J'entends. +Silvestre +Maintenant mets avec cela le retour imprévu du père, qu'on n'attendoit que dans deux mois ; la découvert +que l'oncle a faite du secret de notre mariage, et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le +seigneur Géronte a eue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente. +Octave +Et par−dessus tout cela mets encore l'indigence où se trouve cette aimable personne, et l'impuissance où j +me vois d'avoir de quoi la secourir. +Scapin +Est−ce là tout ? Vous voilà bien embarrassés tous deux pour une bagatelle. C'est bien là de quoi se tant +alarmer. N'as−tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose ? Que diable ! te voilà grand et +gros comme père et mère, et tu ne saurois trouver dans ta tête, forger dans ton esprit quelque ruse galante, +quelque honnête petit stratagème, pour ajuster vos affaires ? Fi ! peste soit du butor ! Je voudrois bien q +l'on m'eût donné autrefois nos vieillards à duper ; je les aurois joués tous deux par−dessous la jambe ; et +n'étois pas plus grand que cela, que je me signalois déjà par cent tours d'adresse jolis. +Silvestre +J'avoue que le Ciel ne m'a pas donné tes talents, et que je n'ai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec +justice. +Octave +Voici mon aimable Hyacinte. +Scène III +Hyacinte, Octave, Scapin, Silvestre +Hyacinte +Ah ! Octave, est−il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine ? que votre père est de retour, et qu'il veu +vous marier ? +Octave +Oui, belle Hyacinte, et ces nouvelles m'ont donné une atteinte cruelle. Mais que vois−je ? vous pleurez ! +Pourquoi ces larmes ? Me soupçonnez−vous, dites−moi, de quelque infidélité, et n'êtes−vous pas assurée +l'amour que j'ai pour vous ? +Hyacinte +Oui, Octave, je suis sûre que vous m'aimez ; mais je ne le suis pas que vous m'aimiez toujours. +Octave +Eh ! peut−on vous aimer qu'on ne vous aime toute sa vie ? +Hyacinte +J'ai ouï dire, Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le nôtre, et que les ardeurs que les homme +font voir sont des feux qui s'éteignent aussi facilement qu'ils naissent. +Octave +Ah ! ma chère Hyacinte, mon coeur n'est donc pas fait comme celui des autres hommes, et je sens bien p +moi que je vous aimerai jusqu'au tombeau. +Hyacinte +Je veux croire que vous sentez ce que vous dites, et je ne doute point que vos paroles ne soient sincères ; +mais je crains un pouvoir qui combattra dans votre coeur les tendres sentiments que vous pouvez avoir po +moi. Vous dépendez d'un père, qui veut vous marier à une autre personne ; et je suis sûre que je mourrai, +ce malheur m'arrive. +Octave +Non, belle Hyacinte, il n'y a point de père qui puisse me contraindre à vous manquer de foi, et je me résou +à quitter mon pays, et le jour même, s'il est besoin, plutôt qu'à vous quitter. J'ai déjà pris, sans l'avoir vue, +aversion effroyable pour celle que l'on me destine ; et, sans être cruel, je souhaiterois que la mer l'écartât +d'ici pour jamais. Ne pleurez donc point, je vous prie, mon aimable Hyacinte, car vos larmes me tuent, et +ne les puis voir sans me sentir percer le coeur. +Hyacinte +Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes pleurs, et j'attendrai d'un oeil constant ce qu'il plaira au +de résoudre de moi. +Octave +Le Ciel nous sera favorable. +Hyacinte +Il ne sauroit m'être contraire, si vous m'êtes fidèle. +Octave +Je le serai assurément. +Hyacinte +Je serai donc heureuse. +Scapin, à part. +Elle n'est pas tant sotte, ma foi ! et je la trouve assez passable. +Octave, montrant Scapin. +Voici un homme qui pourroit bien, s'il le vouloit, nous être, dans tous nos besoins, d'un secours merveille +Scapin +J'ai fait de grands serments de ne me mêler plus du monde ; mais, si vous m'en priez bien fort tous deux, +peut−être... +Octave +Ah ! s'il ne tient qu'à te prier bien fort pour obtenir ton aide, je te conjure de tout mon coeur de prendre la +conduite de notre barque. +Scapin, à Hyacinte. +Et vous, ne me dites−vous rien ? +Hyacinte +Je vous conjure, à son exemple, par tout ce qui vous est le plus cher au monde, de vouloir servir notre am +Scapin +Il faut se laisser vaincre, et avoir de l'humanité. Allez, je veux m'employer pour vous. +Octave +Crois que... +Scapin +Chut ! (A Hyacinte.) Allez−vous−en, vous, et soyez en repos. (A Octave.) Et vous, préparez−vous à sout +avec fermeté l'abord de votre père. +Octave +Je t'avoue que cet abord me fait trembler par avance, et j'ai une timidité naturelle que je ne saurois vaincre +Scapin +Il faut pourtant paroître ferme au premier choc, de peur que, sur votre foiblesse, il ne prenne le pied de vo +mener comme un enfant. Là, tâchez de vous composer par étude. Un peu de hardiesse, et songez à répond +résolûment sur tout ce qu'il pourra vous dire. +Octave +Je ferai du mieux que je pourrai. +Scapin +Cà, essayons un peu, pour vous accoutumer. Répétons un peu votre rôle et voyons si vous ferez bien. Allo +La mine résolue, la tête haute, les regards assurés. +Octave +Comme cela ? +Scapin +Encore un peu davantage. +Octave +Ainsi ? +Scapin +Bon. Imaginez−vous que je suis votre père qui arrive, et répondez−moi fermement, comme si c'étoit à +lui−même. "Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses−tu bien paroître +devant mes yeux, après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence +Est−ce là le fruit de mes soins, maraud ? est−ce là le fruit de mes soins ? le respect qui m'est dû ? le resp +que tu me conserves ? " Allons donc. "Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton +père, de contracter un mariage clandestin ? Réponds−moi, coquin, réponds−moi. Voyons un peu tes belle +raisons." Oh ! que diable ! vous demeurez interdit ! +Octave +C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'entends. +Scapin +Eh ! oui. C'est par cette raison qu'il ne faut pas être comme un innocent. +Octave +Je m'en vais prendre plus de résolution, et je répondrai fermement. +Scapin +Assurément ? +Octave +Assurément. +Silvestre +Voilà votre père qui vient. +Octave +O Ciel ! je suis perdu. +Scapin +Holà ! Octave, demeurez. Octave ! Le voilà enfui. Quelle pauvre espèce d'homme ! Ne laissons pas +d'attendre le vieillard. +Silvestre +Que lui dirai−je ? +Scapin +Laisse−moi dire, moi, et ne fais que me suivre. +Scène IV +Argante, Scapin, Silvestre +Argante, se croyant seul. +A−t−on jamais ouï parler d'une action pareille à celle−là ? +Scapin, à Silvestre. +Il a déjà appris l'affaire, et elle lui tient si fort en tête, que tout seul il en parle haut. +Argante, se croyant seul. +Voilà une témérité bien grande ! +Scapin, à Silvestre. +Ecoutons−le un peu. +Argante, se croyant seul. +Je voudrois bien savoir ce qu'ils me pourront dire sur ce beau mariage. +Scapin, à part. +Nous y avons songé. +Argante, se croyant seul. +Tâcheront−ils de me nier la chose ? +Scapin, à part. +Non, nous n'y pensons pas. +Argante, se croyant seul. +Ou s'ils entreprendront de l'excuser ? +Scapin, à part. +Celui−là se pourra faire. +Argante, se croyant seul. +Prétendront−ils m'amuser par des contes en l'air ? +Scapin, à part. +Peut−être. +Argante, se croyant seul. +Tous leurs discours seront inutiles. +Scapin, à part. +Nous allons voir. +Argante, se croyant seul. +Ils ne m'en donneront point à garder. +Scapin, à part. +Ne jurons de rien. +Argante, se croyant seul. +Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sûreté. +Scapin, à part. +Nous y pourvoirons. +Argante, se croyant seul. +Et pour le coquin de Silvestre, je le rouerai de coups. +Silvestre, à Scapin. +J'étois bien étonné s'il m'oublioit. +Argante, apercevant Silvestre. +Ah ! ah ! vous voilà donc, sage gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens. +Scapin +Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour. +Argante +Bonjour, Scapin. (A Silvestre.) Vous avez suivi mes ordres vraiment d'une belle manière, et mon fils s'est +comporté fort sagement pendant mon absence. +Scapin +Vous vous portez bien, à ce que je vois ? +Argante +Assez bien. (A Silvestre.) Tu ne dis mot, coquin, tu ne dis mot. +Scapin +Votre voyage a−t−il été bon ? +Argante +Mon Dieu ! fort bon. Laisse−moi un peu quereller en repos. +Scapin +Vous voulez quereller ? +Argante +Oui, je veux quereller. +Scapin +Et qui, Monsieur ? +Argante, montrant Silvestre. +Ce maraud−là. +Scapin +Pourquoi ? +Argante +Tu n'as pas ouï parler de ce qui s'est passé dans mon absence ? +Scapin +J'ai bien ouï parler de quelque petite chose. +Argante +Comment quelque petite chose ! Une action de cette nature ? +Scapin +Vous avez quelque raison. +Argante +Une hardiesse pareille à celle−là ? +Scapin +Cela est vrai. +Argante +Un fils qui se marie sans le consentement de son père ? +Scapin +Oui, il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serois d'avis que vous ne fissiez point de bruit. +Argante +Je ne suis pas de cet avis, moi, et je veux faire du bruit tout mon soûl. Quoi ? tu ne trouves pas que j'aye t +les sujets du monde d'être en colère ? +Scapin +Si fait. J'y ai d'abord été, moi, lorsque j'ai su la chose, et je me suis intéressé pour vous, jusqu'à quereller v +fils. Demandez−lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites, et comme je l'ai chapitré sur le peu d +respect qu'il gardoit à un père dont il devoit baiser les pas ? On ne peut pas lui mieux parler, quand ce ser +vous−même. Mais quoi ? je me suis rendu à la raison, et j'ai considéré que, dans le fond, il n'a pas tant de +qu'on pourroit croire. +Argante +Que me viens−tu conter ? Il n'a pas tant de tort de s'aller marier de but en blanc avec une inconnue ? +Scapin +Que voulez−vous ? il y a été poussé par sa destinée. +Argante +Ah ! ah ! voici une raison la plus belle du monde. On n'a plus qu'à commettre tous les crimes imaginable +tromper, voler, assassiner, et dire pour excuse qu'on y a été poussé par sa destinée. +Scapin +Mon Dieu ! vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu'il s'est trouvé fatalement engagé +dans cette affaire. +Argante +Et pourquoi s'y engageoit−il ? +Scapin +Voulez−vous qu'il soit aussi sage que vous ? Les jeunes gens sont jeunes, et n'ont pas toute la prudence q +leur faudroit pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre, qui, malgré toutes mes leçons, +malgré toutes mes remontrances, est allé faire de son côté pis encore que votre fils. Je voudrois bien savoi +vous−même n'avez pas été jeune, et n'avez pas, dans votre temps, fait des fredaines comme les autres. J'ai +dire, moi, que vous avez été autrefois un compagnon parmi les femmes, que vous faisiez de votre drôle av +les plus galantes de ce temps−là, et que vous n'en approchiez point que vous ne poussassiez à bout. +Argante +Cela est vrai, j'en demeure d'accord ; mais je m'en suis toujours tenu à la galanterie, et je n'ai point été +jusqu'à faire ce qu'il a fait. +Scapin +Que vouliez−vous qu'il fît ? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien (car il tient cela de vous, d'êtr +aimé de toutes les femmes). Il la trouve charmante. Il lui rend des visites, lui conte des douceurs, soupire +galamment, fait le passionné. Elle se rend à sa poursuite. Il pousse sa fortune. Le voilà surpris avec elle pa +ses parents, qui, la force à la main, le contraignent de l'épouser. +Silvestre, à part. +L'habile fourbe que voilà ! +Scapin +Eussiez−vous voulu qu'il se fût laissé tuer ? Il vaut mieux encore être marié qu'être mort. +Argante +On ne m'a pas dit que l'affaire se soit ainsi passée. +Scapin, montrant Silvestre. +Demandez−lui plutôt : il ne vous dira pas le contraire. +Argante, à Silvestre. +C'est par force qu'il a été marié ? +Silvestre +Oui, Monsieur. +Scapin +Voudrois−je vous mentir ? +Argante +Il devoit donc aller tout aussitôt protester de violence chez un notaire. +Scapin +C'est ce qu'il n'a pas voulu faire. +Argante +Cela m'auroit donné plus de facilité à rompre ce mariage. +Scapin +Rompre ce mariage ! +Argante +Oui. +Scapin +Vous ne le romprez point. +Argante +Je ne le romprai point ? +Scapin +Non. +Argante +Quoi ? je n'aurai pas pour moi les droits de père, et la raison de la violence qu'on a faite à mon fils ? +Scapin +C'est une chose dont il ne demeurera pas d'accord. +Argante +Il n'en demeurera pas d'accord ? +Scapin +Non. +Argante +Mon fils ? +Scapin +Votre fils. Voulez−vous qu'il confesse qu'il ait été capable de crainte, et que ce soit par force qu'on lui ait +faire les choses ? Il n'a garde d'aller avouer cela. Ce seroit se faire tort, et se montrer indigne d'un père +comme vous. +Argante +Je me moque de cela. +Scapin +Il faut, pour son honneur, et pour le vôtre, qu'il dise dans le monde que c'est de bon gré qu'il l'a épousée. +Argante +Et je veux, moi, pour mon honneur et pour le sien, qu'il dise le contraire. +Scapin +Non, je suis sûr qu'il ne le fera pas. +Argante +Je l'y forcerai bien. +Scapin +Il ne le fera pas, vous dis−je. +Argante +Il le fera, ou je le déshériterai. +Scapin +Vous ? +Argante +Moi. +Scapin +Bon. +Argante +Comment, bon ! +Scapin +Vous ne le déshériterez point. +Argante +Je ne le déshériterai point ? +Scapin +Non. +Argante +Non ? +Scapin +Non. +Argante +Hoy ! Voici qui est plaisant : je ne déshériterai pas mon fils. +Scapin +Non, vous dis−je. +Argante +Qui m'en empêchera ? +Scapin +Vous−même. +Argante +Moi ? +Scapin +Oui. Vous n'aurez pas ce coeur−là. +Argante +Je l'aurai. +Scapin +Vous vous moquez. +Argante +Je ne me moque point. +Scapin +La tendresse paternelle fera son office. +Argante +Elle ne fera rien. +Scapin +Oui, oui. +Argante +Je vous dis que cela sera. +Scapin +Bagatelles. +Argante +Il ne faut point dire bagatelles. +Scapin +Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement. +Argante +Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. Finissons ce discours qui m'échauffe la bile. (A +Silvestre.) Va−t'en, pendard, va−t'en me chercher mon fripon, tandis que j'ira rejoindre le seigneur Géront +pour lui conter ma disgrâce. +Scapin +Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose, vous n'avez qu'à me commander. +Argante +Je vous remercie. (A part.) Ah ! pourquoi faut−il qu'il soit fils unique ! et que n'ai−je à cette heure la fille +que le Ciel m'a ôtée, pour la faire mon héritière ! +Scène V +Scapin, Silvestre +Silvestre +J'avoue que tu es un grand homme, et voilà l'affaire en bon train ; mais l'argent, d'autre part, nous presse +pour notre subsistance, et nous avons, de tous côtés, des gens qui aboient après nous. +Scapin +Laisse−moi faire, la machine est trouvée. Je cherche seulement dans ma tête un homme qui nous soit affid +pour jouer un personnage dont j'ai besoin. Attends. Tiens−toi un peu. Enfonce ton bonnet en méchant gar +Campe−toi sur un pied. Mets la main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. V +qui est bien. Suis−moi. J'ai des secrets pour déguiser ton visage et ta voix. +Silvestre +Je te conjure au moins de ne m'aller point brouiller avec la justice. +Scapin +Va, va : nous partagerons les périls en frères ; et trois ans de galère de plus ou de moins ne sont pas pour +arrêter un noble coeur. +Acte II +Scène I +Géronte, Argante +Géronte +Oui, sans doute, par le temps qu'il fait, nous aurons ici nos gens aujourd'hui ; et un matelot qui vient de +Tarente m'a assuré qu'il avoit vu mon homme qui étoit près de s'embarquer. Mais l'arrivée de ma fille +trouvera les choses mal disposées à ce que nous nous proposions ; et ce que vous venez de m'apprendre d +votre fils rompt étrangement les mesures que nous avions prises ensemble. +Argante +Ne vous mettez pas en peine : je vous réponds de renverser tout cet obstacle, et j'y vais travailler de ce pa +Géronte +Ma foi ! seigneur Argante, voulez−vous que je vous dise ? l'éducation des enfants est une chose à quoi il +faut s'attacher fortement. +Argante +Sans doute. A quel propos cela ? +Géronte +A propos de ce que les mauvais déportements des jeunes gens viennent le plus souvent de la mauvaise +éducation que leurs pères leur donnent. +Argante +Cela arrive parfois. Mais que voulez−vous dire par là ? +Géronte +Ce que je veux dire par là ? +Argante +Oui. +Géronte +Que si vous aviez, en brave père, bien moriginé votre fils, il ne vous auroit pas joué le tour qu'il vous a fa +Argante +Fort bien. De sorte donc que vous avez bien mieux moriginé le vôtre ? +Géronte +Sans doute, et je serois bien fâché qu'il m'eût rien fait approchant de cela. +Argante +Et si ce fils que vous avez, en brave père, si bien moriginé, avoit fait pis encore que le mien ? eh ? +Géronte +Comment ? +Argante +Comment ? +Géronte +Qu'est−ce que cela veut dire ? +Argante +Cela veut dire, seigneur Géronte, qu'il ne faut pas être si prompt à condamner la conduite des autres ; et q +ceux qui veulent gloser, doivent bien regarder chez eux s'il n'y a rien qui cloche. +Géronte +Je n'entends point cette énigme. +Argante +On vous l'expliquera. +Géronte +Est−ce que vous auriez ouï dire quelque chose de mon fils ? +Argante +Cela se peut faire. +Géronte +Et quoi encore ? +Argante +Votre Scapin, dans mon dépit, ne m'a dit la chose qu'en gros ; et vous pourrez de lui, ou de quelque autre +être instruit du détail. Pour moi, je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j'ai à prendre. Jusq +revoir. +Scène II +Léandre, Géronte +Géronte, seul. +Que pourroit−ce être que cette affaire−ci ? Pis encore que le sien ? Pour moi, je ne vois pas ce que l'on p +faire de pis ; et je trouve que se marier sans le consentement de son père est une action qui passe tout ce +qu'on peut s'imaginer. Ah ! vous voilà. +Léandre, en courant à lui pour l'embrasser. +Ah ! mon père, que j'ai de joie de vous voir de retour ! +Géronte, refusant de l'embrasser. +Doucement. Parlons un peu d'affaire. +Léandre +Souffrez que je vous embrasse, et que... +Géronte, le repoussant encore. +Doucement, vous dis−je. +Léandre +Quoi ? vous me refusez, mon père, de vous exprimer mon transport par mes embrassements ! +Géronte +Oui ! nous avons quelque chose à démêler ensemble. +Léandre +Et quoi ? +Géronte +Tenez−vous, que je vous voye en face. +Léandre +Comment ? +Géronte +Regardez−moi entre deux yeux. +Léandre +Hé bien ? +Géronte +Qu'est−ce donc qu'il s'est passé ici ? +Léandre +Ce qui s'est passé ? +Géronte +Oui. Qu'avez−vous fait dans mon absence ? +Léandre +Que voulez−vous, mon père, que j'aye fait ? +Géronte +Ce n'est pas moi qui veux que vous ayez fait, mais qui demande ce que c'est que vous avez fait. +Léandre +Moi, je n'ai fait aucune chose dont vous ayez lieu de vous plaindre. +Géronte +Aucune chose ? +Léandre +Non. +Géronte +Vous êtes bien résolu. +Léandre +C'est que je suis sûr de mon innocence. +Géronte +Scapin pourtant a dit de vos nouvelles. +Léandre +Scapin ! +Géronte +Ah ! ah ! ce mot vous fait rougir. +Léandre +Il vous a dit quelque chose de moi ? +Géronte +Ce lieu n'est pas tout à fait propre à vuider cette affaire, et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende +logis, J'y vais revenir tout à l'heure. Ah ! traître, s'il faut que tu me déshonores, je te renonce pour mon fil +et tu peux bien pour jamais te résoudre à fuir de ma présence. +Scène III +Octave, Scapin, Léandre +Léandre +Me trahir de cette manière ! Un coquin qui doit, par cent raisons, être le premier à cacher les choses que j +lui confie, est le premier à les aller découvrir à mon père. Ah ! je jure le Ciel que cette trahison ne demeu +pas impunie. +Octave +Mon cher Scapin, que ne dois−je point à tes soins ! Que tu es un homme admirable ! et que le Ciel m'est +favorable de t'envoyer à mon secours ! +Léandre +Ah ! ah ! vous voilà. Je suis ravi de vous trouver, Monsieur le coquin. +Scapin +Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que vous me faites. +Léandre, en mettant l'épée à la main. +Vous faites le méchant plaisant. Ah ! je vous apprendrai... +Scapin, se mettant à genoux. +Monsieur. +Octave, se mettant entre−deux pour empêcher Léandre de le frapper. +Ah ! Léandre. +Léandre +Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie. +Scapin +Eh ! Monsieur. +Octave, le retenant. +De grâce ! +Léandre, voulant frapper Scapin. +Laissez−moi contenter mon ressentiment. +Octave +Au nom de l'amitié, Léandre, ne le maltraitez point. +Scapin +Monsieur, que vous ai−je fait ? +Léandre, voulant le frapper. +Ce que tu m'as fait, traître ! +Octave, le retenant. +Eh ! doucement. +Léandre +Non, Octave, je veux qu'il me confesse lui−même tout à l'heure la perfidie qu'il m'a faite. Oui, coquin, je +le trait que tu m'as joué, on vient de me l'apprendre ; et tu ne croyois pas peut−être que l'on me dût révéle +secret ; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers +corps. +Scapin +Ah ! Monsieur, auriez−vous bien ce coeur−là ? +Léandre +Parle donc. +Scapin +Je vous ai fait quelque chose, Monsieur ? +Léandre +Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c'est. +Scapin +Je vous assure que je l'ignore. +Léandre, s'avançant pour le frapper. +Tu l'ignores ! +Octave, le retenant. +Léandre. +Scapin +Hé bien ! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut +vin d'Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours ; et que c'est moi qui fis une fente au tonneau +répandis de l'eau autour, pour faire croire que le vin s'étoit échappé. +Léandre +C'est toi, pendard, qui m'as bu mon vin d'Espagne, et qui as été cause que j'ai tant querellé la servante, +croyant que c'étoit elle qui m'avoit fait le tour ? +Scapin +Oui, Monsieur : je vous en demande pardon. +Léandre +Je suis bien aise d'apprendre cela ; mais ce n'est pas l'affaire dont il est question maintenant. +Scapin +Ce n'est pas cela, Monsieur ? +Léandre +Non : c'est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me la dises. +Scapin +Monsieur, je ne me souviens pas d'avoir fait autre chose. +Léandre, le voulant frapper. +Tu ne veux pas parler ? +Scapin +Eh ! +Octave, le retenant. +Tout doux. +Scapin +Oui, Monsieur, il est vrai qu'il y a trois semaines que vous m'envoyâtes porter, le soir, une petite montre à +jeune Egyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein d +sang, et vous dis que j'avois trouvé des voleurs qui m'avoient bien battu, et m'avoient dérobé la montre. +C'étoit moi, Monsieur, qui l'avois retenue. +Léandre +C'est toi qui as retenu ma montre ? +Scapin +Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est. +Léandre +Ah ! ah ! j'apprends ici de jolies choses, et j'ai un serviteur fort fidèle vraiment. Mais ce n'est pas encore +cela que je demande. +Scapin +Ce n'est pas cela ? +Léandre +Non, infâme : c'est autre chose encore que je veux que tu me confesses. +Scapin +Peste ! +Léandre +Parle vite, j'ai hâte. +Scapin +Monsieur, voilà tout ce que j'ai fait. +Léandre, voulant frapper Scapin. +Voilà tout ? +Octave, se mettant au−devant. +Eh ! +Scapin +Hé bien ! oui, Monsieur : vous vous souvenez de ce loup−garou, il y a six mois, qui vous donna tant de +coups de bâton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant. +Léandre +Hé bien ! +Scapin +C'étoit moi, Monsieur, qui faisois le loup−garou. +Léandre +C'étoit toi, traître, qui faisois le loup−garou ? +Scapin +Oui, Monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l'envie de nous faire courir, toutes les nuits ; +comme vous aviez de coutume. +Léandre +Je saurai me souvenir, en temps et lieu, de tout ce que je viens d'apprendre. Mais je veux venir au fait, et q +tu me confesses ce que tu as dit à mon père. +Scapin +A votre père ? +Léandre +Oui, fripon, à mon père. +Scapin +Je ne l'ai pas seulement vu depuis son retour. +Léandre +Tu ne l'as pas vu ? +Scapin +Non, Monsieur. +Léandre +Assurément ? +Scapin +Assurément. C'est une chose que je vais vous faire dire par lui−même. +Léandre +C'est de sa bouche que je le tiens pourtant. +Scapin +Avec votre permission, il n'a pas dit la vérité. +Scène IV +Carle, Scapin, Léandre, Octave +Carle +Monsieur, je vous apporte une nouvelle qui est fâcheuse pour votre amour ? +Léandre +Comment ? +Carle +Vos Egyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette, et elle−même, les larmes aux yeux, m'a charg +venir promptement vous dire que si, dans deux heures, vous ne songez à leur porter l'argent qu'il vous ont +demandé pour elle, vous l'allez perdre pour jamais. +Léandre +Dans deux heures ? +Carle +Dans deux heures. +Léandre +Ah ! mon pauvre Scapin, j'implore ton secours ! +Scapin, passant devant lui avec un air fier. +"Ah ! mon pauvre Scapin." Je suis "mon pauvre Scapin" à cette heure qu'on a besoin de moi. +Léandre +Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si tu me l'as fait. +Scapin +Non, non, ne me pardonnez rien. Passez−moi votre épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tui +Léandre +Non. Je te conjure plutôt de me donner la vie, en servant mon amour. +Scapin +Point, point : vous ferez mieux de me tuer. +Léandre +Tu m'es trop précieux ; et je te prie de vouloir employer pour moi ce génie admirable, qui vient à bout de +toute chose. +Scapin +Non : tuez−moi, vous dis−je. +Léandre +Ah ! de grâce, ne songe plus à tout cela, et pense à me donner le secours que je te demande ! +Octave +Scapin, il faut faire quelque chose pour lui. +Scapin +Le moyen, après une avanie de la sorte ? +Léandre +Je te conjure d'oublier mon emportement et de me prêter ton adresse. +Octave +Je joins mes prières aux siennes. +Scapin +J'ai cette insulte−là sur le coeur. +Octave +Il faut quitter ton ressentiment. +Léandre +Voudrois−tu m'abandonner, Scapin, dans la cruelle extrémité où se voit mon amour ? +Scapin +Me venir faire, à l'improviste, un affront comme celui−là ! +Léandre +J'ai tort, je le confesse. +Scapin +Me traiter de coquin, de fripon, de pendard, d'infâme ! +Léandre +J'en ai tous les regrets du monde. +Scapin +Me vouloir passer son épée au travers du corps ! +Léandre +Je t'en demande pardon de tout mon coeur ; et s'il ne tient qu'à me jeter à tes genoux, tu m'y vois, Scapin, +pour te conjurer encore une fois de ne me point abandonner. +Octave +Ah ! ma foi ! Scapin, il se faut rendre à cela. +Scapin +Levez−vous. Une autre fois, ne soyez point si prompt. +Léandre +Me promets−tu de travailler pour moi ? +Scapin +On y songera. +Léandre +Mais tu sais que le temps presse. +Scapin +Ne vous mettez pas en peine. Combien est−ce qu'il vous faut ? +Léandre +Cinq cents écus. +Scapin +Et à vous ? +Octave +Deux cents pistoles. +Scapin +Je veux tirer cet argent de vos pères. (A Octave.) Pour ce qui est du vôtre, la machine est déjà toute trouvé +(à Léandre) et quant au vôtre, bien qu'avare au dernier degré, il y faudra moins de façons encore, car vous +savez que, pour l'esprit, il n'en a pas, grâces à Dieu ! grande provision et je le livre pour une espèce d'hom +à qui l'on fera toujours croire tout ce que l'on voudra. Cela ne vous offense point : il ne tombe entre lui et +vous aucun soupçon de ressemblance ; et vous savez assez l'opinion de tout le monde, qui veut qu'il ne so +votre père que pour la forme. +Léandre +Tout beau, Scapin. +Scapin +Bon, bon, on fait bien scrupule de cela : vous moquez−vous ? Mais j'aperçois venir le père d'Octave. +Commençons par lui, puisqu'il se présente. Allez−vous−en tous deux. (A Octave). Et vous, avertissez vot +Silvestre de venir vite jouer son rôle. +Scène V +Argante, Scapin +Scapin, à part. +Le voilà qui rumine. +Argante, se croyant seul. +Avoir si peu de conduite et de considération ! s'aller jeter dans un engagement comme celui−là ! Ah, ah +jeunesse impertinente ! +Scapin +Monsieur, votre serviteur. +Argante +Bonjour, Scapin. +Scapin +Vous rêvez à l'affaire de votre fils. +Argante +Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin. +Scapin +Monsieur, la vie est mêlée de traverses. Il est bon de s'y tenir sans cesse préparé ; et j'ai ouï dire, il y a +longtemps, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue. +Argante +Quoi ? +Scapin +Que pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâche +accidents que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte +son fils estropié ; sa fille subornée ; et ce qu'il trouve qu'il ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortun +Pour moi, j'ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au log +que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au +aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m'arriver, j'en ai rendu grâce à mon bon destin. +Argante +Voilà qui est bien. Mais ce mariage impertinent qui trouble celui que nous voulons faire est une chose que +ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser. +Scapin +Ma foi ! Monsieur, si vous m'en croyez, vous tâcherez, par quelque autre voie, d'accommoder l'affaire. V +savez ce que c'est que les procès en ce pays−ci, et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines. +Argante +Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ? +Scapin +Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que m'a donnée tantôt votre chagrin m'a obligé à chercher +dans ma tête quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude ; car je ne saurois voir d'honnêtes pères chagrin +par leurs enfants que cela ne m'émeuve ; et, de tout temps, je me suis senti pour votre personne une +inclination particulière. +Argante +Je te suis obligé. +Scapin +J'ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été épousée. C'est un de ces braves de profession, de ces g +qui sont tous coups d'épée, qui ne parlent que d'échiner, et ne font non plus de conscience de tuer un hom +que d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir quelle facilité offroit la raison de la +violence pour le faire casser, vos prérogatives du nom de père, et l'appui que vous donneroit auprès de la +justice et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin je l'ai tant tourné de tous les côtés, qu'il a prêté +l'oreille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster l'affaire pour quelque somme ; et il donnera son +consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent. +Argante +Et qu'a−t−il demandé ? +Scapin +Oh ! d'abord, des choses par−dessus les maisons. +Argante +Et quoi ? +Scapin +Des choses extravagantes. +Argante +Mais encore ? +Scapin +Il ne parloit pas moins que de cinq ou six cents pistoles. +Argante +Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer ! Se moque−t−il des gens ? +Scapin +C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vou +n'étiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin, après plusieurs discours +voici où s'est réduit le résultat de notre conférence. "Nous voilà au temps, m'a−t−il dit, que je dois partir p +l'armée. Je suis après à m'équiper, et le besoin que j'ai de quelque argent me fait consentir, malgré moi, à +qu'on me propose. Il me faut un cheval de service, et je n'en saurois avoir un qui soit tant soit peu raisonn +à moins de soixante pistoles." +Argante +Hé bien ! pour soixante pistoles, je les donne. +Scapin +"Il faudra le harnois et les pistolets ; et cela ira bien à vingt pistoles encore." +Argante +Vingt pistoles, et soixante, ce seroit quatre−vingts. +Scapin +Justement. +Argante +C'est beaucoup ; mais soit, je consens à cela. +Scapin +"Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui coûtera bien trente pistoles." +Argante +Comment, diantre ! Qu'il se promène ! il n'aura rien du tout. +Scapin +Monsieur. +Argante +Non, c'est un impertinent. +Scapin +Voulez−vous que son valet aille à pied ? +Argante +Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi. +Scapin +Mon Dieu ! Monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie, et donnez +pour vous sauver des mains de la justice. +Argante +Hé bien ! soit, je me résous à donner encore ces trente pistoles. +Scapin +"Il me faut encore, a−t−il dit, un mulet pour porter..." +Argante +Oh ! qu'il aille au diable avec son mulet ? C'en est trop, et nous irons devant les juges. +Scapin +De grâce, Monsieur... +Argante +Non, je n'en ferai rien. +Scapin +Monsieur, un petit mulet. +Argante +Je ne lui donnerois pas seulement un âne. +Scapin +Considérez... +Argante +Non ! j'aime mieux plaider. +Scapin +Eh ! Monsieur, de quoi parlez−vous là, et à quoi vous résolvez−vous ? Jetez les yeux sur les détours de l +justice ; voyez combien d'appels et de degrés de jurisdiction, combien de procédures embarrassantes, +combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer, sergents, procureurs, avocats, +greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y pas un de tous ces gens−là qui, pour la moind +chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux explo +sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et v +vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera +votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier +délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, o +rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes précautions du monde, vous aure +paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou +des femmes qu'ils aimeront. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez sauvez−vous de cet enfer−là. C'est être dam +dès ce monde que d'avoir à plaider ; et la seule pensée d'un procès seroit capable de me faire fuir jusqu'au +Indes. +Argante +A combien est−ce qu'il fait monter le mulet ? +Scapin +Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, et celui de son homme, pour le harnois et les pistolets, et pour +payer quelque petite chose qu'il doit à son hôtesse, il demande en tout deux cents pistoles. +Argante +Deux cents pistoles ? +Scapin +Oui. +Argante, se promenant en colère le long du théâtre. +Allons, allons, nous plaiderons. +Scapin +Faites réflexion... +Argante +Je plaiderai. +Scapin +Ne vous allez point jeter... +Argante +Je veux plaider. +Scapin +Mais, pour plaider, il vous faudra de l'argent : il vous en faudra pour l'exploit ; il vous en faudra pour le +contrôle ; il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, conseils, productions ; et journées d +procureur ; il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sa +pour les grosses d'écritures ; il vous en faudra pour le rapport des substituts ; pour les épices de +conclusion ; pour l'enregistrement du greffier, façon d'appointement, sentences et arrêts, contrôles, +signatures, et expéditions de leurs clercs, sans parler de tous les présents qu'il vous faudra faire. Donnez c +argent−là à cet homme−ci, vous voilà hors d'affaire. +Argante +Comment, deux cents pistoles ? +Scapin +Oui : vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul en moi−même de tous les frais de la justice ; et j'ai trouvé +qu'en donnant deux cents pistoles à votre homme, vous en aurez de reste pour le moins cent cinquante, sa +compter les soins, les pas, et les chagrins que vous épargnerez. Quand il n'y auroit à essuyer que les sottis +que disent devant tout le monde de méchants plaisants d'avocats, j'aimerois mieux donner trois cents pisto +que plaider. +Argante +Je me moque de cela, et je défie les avocats de rien dire de moi. +Scapin +Vous ferez ce qu'il vous plaira ; mais si j'étois que de vous, je fuirois les procès. +Argante +Je ne donnerai point deux cents pistoles. +Scapin +Voici l'homme dont il s'agit. +Scène VI +Silvestre, Argante, Scapin +Silvestre +Scapin, fais−moi connoître un peu cet Argante, qui est père d'Octave. +Scapin +Pourquoi, Monsieur ? +Silvestre +Je viens d'apprendre qu'il veut me mettre en procès, et faire rompre par justice le mariage de ma soeur. +Scapin +Je ne sais pas s'il a cette pensée ; mais il ne veut point consentir aux deux cents pistoles que vous voulez, +il dit que c'est trop. +Silvestre +Par la mort ! par la tête ! par le ventre ! si je le trouve, je le veux échiner, dussé−je être roué tout vif. +(Argante, pour n'être point vu, se tient, en tremblant, couvert de Scapin.) +Scapin +Monsieur, ce père d'Octave a du coeur, et peut−être ne vous craindra−t−il point. +Silvestre +Lui ? lui ? Par le sang ! par la tête ! s'il étoit là, je lui donnerois tout à l'heure de l'épée dans le ventre. Q +est cet homme−là ? +Scapin +Ce n'est pas lui, Monsieur, ce n'est pas lui. +Silvestre +N'est−ce point quelqu'un de ses amis ? +Scapin +Non, Monsieur, au contraire, c'est son ennemi capital. +Silvestre +Son ennemi capital ? +Scapin +Oui. +Silvestre +Ah, parbleu ! j'en suis ravi. Vous êtes ennemi, Monsieur, de ce faquin d'Argante, eh ? +Scapin +Oui, oui, je vous en réponds. +Silvestre, lui prend rudement la main. +Touchez là, touchez. Je vous donne ma parole, et vous jure sur mon honneur, par l'épée que je porte, par t +les serments que je saurois faire, qu'avant la fin du jour je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce faquin +d'Argante. Reposez−vous sur moi. +Scapin +Monsieur, les violences en ce pays−ci ne sont guère souffertes. +Silvestre +Je me moque de tout, et n'ai rien à perdre. +Scapin +Il se tiendra sur ses gardes assurément ; et il a des parents, des amis, et des domestiques, dont il se fera un +secours contre votre ressentiment. +Silvestre +C'est ce que je demande, morbleu ! c'est ce que je demande. (Il met l'épée à la main et pousse de tous les +côtés, comme s'il y avoit plusieurs personnes devant lui.) Ah, tête ! ah, ventre ! Que ne le trouvé−je à cet +heure avec tout son secours ! Que ne paroît−il à mes yeux au milieu de trente personnes ! Que ne les +vois−je fondre sur moi les armes à la main ! Comment, marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer +moi ? Allons, morbleu ! tue, point de quartier. Donnons. Ferme. Poussons. Bon pied, bon oeil, Ah ! +coquins, ah ! canaille, vous en voulez par là ; je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez, marauds, souten +Allons. A cette botte. A cette autre. A celle−ci. A celle−là. Comment, vous reculez ? Pied ferme, morbleu +pied ferme. +Scapin +Eh, eh, eh ! Monsieur, nous n'en sommes pas. +Silvestre +Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer de moi. +Scapin +Hé bien, vous voyez combien de personnes tuées pour deux cents pistoles. Oh sus ! je vous souhaite une +bonne fortune. +Argante, tout tremblant. +Scapin. +Scapin +Plaît−il ? +Argante +Je me résous à donner les deux cents pistoles. +Scapin +J'en suis ravi, pour l'amour de vous. +Argante +Allons le trouver, je les ai sur moi. +Scapin +Vous n'avez qu'à me les donner. Il ne faut pas pour votre honneur que vous paroissiez là, après avoir pass +pour autre que ce que vous êtes ; et de plus, je craindrois qu'en vous faisant connoître il n'allât s'aviser de +vous demander davantage. +Argante +Oui ; mais j'aurois été bien aise de voir comme je donne mon argent. +Scapin +Est−ce que vous vous défiez de moi ? +Argante +Non pas ; mais... +Scapin +Parbleu, Monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnête homme : c'est l'un des deux. Est−ce que je voudr +vous tromper, et que dans tout ceci j'ai d'autre intérêt que le vôtre, et celui de mon maître, à qui vous voul +vous allier ? Si je vous suis suspect, je ne me mêle plus de rien, et vous n'avez qu'à chercher, dès cette he +qui accommodera vos affaires. +Argante +Tiens donc. +Scapin +Non, Monsieur, ne me confiez point votre argent. Je serai bien aise que vous vous serviez de quelque autr +Argante +Mon Dieu ! tiens. +Scapin +Non, vous dis−je, ne vous fiez point à moi. Que sait−on si je ne veux point vous attraper votre argent ? +Argante +Tiens, te dis−je, ne me fais point contester davantage. Mais songe à bien prendre tes sûretés avec lui. +Scapin +Laissez−moi faire, il n'a pas affaire à un sot. +Argante +Je vais t'attendre chez moi. +Scapin +Je ne manquerai pas d'y aller. (Seul.), Et un. Je n'ai qu'à chercher l'autre. Ah ! ma foi ! le voici. Il semble +que le Ciel, l'un après l'autre, les amène dans mes filets. +Scène VII +Géronte, Scapin +Scapin +O Ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre Géronte, que feras−tu ? +Géronte +Que dit−il la de moi, avec ce visage affligé ? +Scapin +N'y a−t−il personne qui puisse me dire où est le seigneur Géronte ? +Géronte +Qu'y a−t−il, Scapin ? +Scapin +Où pourrai−je le rencontrer, pour lui dire cette infortune ? +Géronte +Qu'est−ce que c'est donc ? +Scapin +En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver. +Géronte +Me voici. +Scapin +Il faut qu'il soit caché en quelque endroit qu'on ne puisse point deviner. +Géronte +Holà ! es−tu aveugle, que tu ne me vois pas ? +Scapin +Ah ! Monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer. +Géronte +Il y a une heure que je suis devant toi. Qu'est−ce que c'est donc qu'il y a ? +Scapin +Monsieur... +Géronte +Quoi ? +Scapin +Monsieur, votre fils... +Géronte +Hé bien ! mon fils... +Scapin +Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde. +Géronte +Et quelle ? +Scapin +Je l'ai trouvé tantôt tout triste, de je ne sais quoi que vous lui avez dit, où vous m'avez mêlé assez mal à +propos ; et, cherchant à divertir cette tristesse, nous nous sommes allés promener sur le port. Là, entre au +plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de +bonne mine nous a invités d'y entrer, et nous a présenté la main. Nous y avons passé ; il nous a fait mille +civilités, nous a donné la collation, où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir +bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde. +Géronte +Qu'y a−t−il de si affligeant à tout cela ? +Scapin +Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voy +éloigné du port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que, si vous ne lui envoyez par mo +tout à l'heure cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger. +Géronte +Comment, diantre ! cinq cents écus ? +Scapin +Oui, Monsieur ; et de plus, il ne m'a donné pour cela que deux heures. +Géronte +Ah ! le pendard de Turc, m'assassiner de la façon ! +Scapin +C'est à vous, Monsieur, d'aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec +de tendresse. +Géronte +Que diable alloit−il faire dans cette galère ? +Scapin +Il ne songeoit pas à ce qui est arrivé. +Géronte +Va−t'en, Scapin, va−t'en vite dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui. +Scapin +La justice en pleine mer ! Vous moquez−vous des gens ? +Géronte +Que diable alloit−il faire dans cette galère ? +Scapin +Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes. +Géronte +Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle. +Scapin +Quoi, Monsieur ? +Géronte +Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoye mon fils, et que tu te mets à sa place jusqu'à ce que j'aye ama +la somme qu'il demande. +Scapin +Eh ! Monsieur, songez−vous à ce que vous dites ? et vous figurez−vous que ce Turc ait si peu de sens, q +d'aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ? +Géronte +Que diable alloit−il faire dans cette galère ? +Scapin +Il ne devinoit pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a donné que deux heures. +Géronte +Tu dis qu'il demande... +Scapin +Cinq cents écus. +Géronte +Cinq cents écus ! N'a−t−il point de conscience ? +Scapin +Vraiment oui, de la conscience à un Turc. +Géronte +Sait−il bien ce que c'est que cinq cents écus ? +Scapin +Oui, Monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres. +Géronte +Croit−il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d'un cheval ? +Scapin +Ce sont des gens qui n'entendent point de raison. +Géronte +Mais que diable alloit−il faire à cette galère ? +Scapin +Il est vrai ; mais quoi ? on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez. +Géronte +Tiens, voilà la clef de mon armoire. +Scapin +Bon. +Géronte +Tu l'ouvriras. +Scapin +Fort bien. +Géronte +Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle de mon grenier. +Scapin +Oui. +Géronte +Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers, pour alle +racheter mon fils. +Scapin, en lui rendant la clef. +Eh ! Monsieur, rêvez−vous ? Je n'aurois pas cent francs de tout ce que vous dites ; et de plus, vous save +peu de temps qu'on m'a donné. +Géronte +Mais que diable alloit−il faire à cette galère ? +Scapin +Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez +risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut−être que je ne te verrai de ma vie, et qu'à l'he +que je parle, on t'emmène esclave en Alger. Mais le Ciel me sera témoin que j'ai fait pour toi tout ce que j +pu ; et que si tu manques à être racheté, il n'en faut accuser que le peu d'amitié d'un père. +Géronte +Attends, Scapin, je m'en vais querir cette somme. +Scapin +Dépêchez donc vite, Monsieur, je tremble que l'heure ne sonne. +Géronte +N'est−ce pas quatre cents écus que tu dis ? +Scapin +Non : cinq cents écus. +Géronte +Cinq cents écus ? +Scapin +Oui. +Géronte +Que diable alloit−il faire à cette galère ? +Scapin +Vous avez raison, mais hâtez−vous. +Géronte +N'y avait−il point d'autre promenade ? +Scapin +Cela est vrai. Mais faites promptement. +Géronte +Ah ! maudite galère ! +Scapin +Cette galère lui tient au coeur. +Géronte +Tiens, Scapin, je ne me souvenois pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyo +pas qu'elle dût m'être si tôt ravie. (Il lui présente sa bourse, qu'il ne laisse pourtant pas aller ; et, dans ses +transports, il fait aller son bras de côté et d'autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse.) Tiens. Va−t'en +racheter mon fils. +Scapin +Oui, Monsieur. +Géronte +Mais dis à ce Turc que c'est un scélérat. +Scapin +Oui. +Géronte +Un infâme. +Scapin +Oui. +Géronte +Un homme sans foi, un voleur. +Scapin +Laissez−moi faire. +Géronte +Qu'il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit. +Scapin +Oui. +Géronte +Que je ne les lui donne ni à la mort, ni à la vie. +Scapin +Fort bien. +Géronte +Et que si jamais je l'attrape, je saurai me venger de lui. +Scapin +Oui. +Géronte, remet la bourse dans sa poche, et s'en va. +Va, va, vite requérir mon fils. +Scapin, allant après lui. +Holà ! Monsieur. +Géronte +Quoi ? +Scapin +Où est donc cet argent ? +Géronte +Ne te l'ai−je pas donné ? +Scapin +Non vraiment, vous l'avez remis dans votre poche. +Géronte +Ah ! c'est la douleur qui me trouble l'esprit. +Scapin +Je le vois bien. +Géronte +Que diable alloit−il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère ! traître de Turc à tous les diables ! +Scapin +Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n'est pas quitte envers moi, et je veux qu'i +me paye en une autre monnoie l'imposture qu'il m'a faite auprès de son fils. +Scène VIII +Octave, Léandre, Scapin +Octave +Hé bien ! Scapin, as−tu réussi pour moi dans ton entreprise ? +Léandre +As−tu fait quelque chose pour tirer mon amour de la peine où il est ? +Scapin +Voilà deux cents pistoles que j'ai tirées de votre père. +Octave +Ah ! que tu me donnes de joie ! +Scapin +Pour vous, je n'ai pu faire rien. +Léandre, veut s'en aller. +Il faut donc que j'aille mourir ; et je n'ai que faire de vivre si Zerbinette m'est ôtée. +Scapin +Holà, holà ! tout doucement. Comme diantre vous allez vite ! +Léandre se retourne. +Que veux−tu que je devienne ? +Scapin +Allez, j'ai votre affaire ici +Léandre revient. +Ah ! tu me redonnes la vie. +Scapin +Mais à condition que vous me permettez à moi une petite vengeance contre votre père, pour le tour qu'il m +fait. +Léandre +Tout ce que tu voudras. +Scapin +Vous me le promettez devant témoin. +Léandre +Oui. +Scapin +Tenez, voilà cinq cents écus. +Léandre +Allons en promptement acheter celle que j'adore. +Acte III +Scène I +Zerbinette, Hyacinte, Scapin, Silvestre +Silvestre +Oui, vos amants ont arrêté entre eux que vous fussiez ensemble ; et nous nous acquittons de l'ordre qu'ils +nous ont donné. +Hyacinte +Un tel ordre n'a rien qui ne me soit fort agréable. Je reçois avec joie une compagnie de la sorte ; et il ne +tiendra pas à moi que l'amitié qui est entre les personnes que nous aimons ne se répande entre nous deux. +Zerbinette +J'accepte la proposition, et ne suis point personne à reculer, lorsqu'on m'attaque d'amitié. +Scapin +Et lorsque c'est d'amour qu'on vous attaque ? +Zerbinette +Pour l'amour, c'est une autre chose ; on y court un peu plus de risque, et je n'y suis pas si hardie. +Scapin +Vous l'êtes, que je crois, contre mon maître maintenant ; et ce qu'il vient de faire pour vous, doit vous do +du coeur pour répondre comme il faut à sa passion. +Zerbinette +Je ne m'y fie encore que de la bonne sorte ; et ce n'est pas assez pour m'assurer entièrement, que ce qu'il +vient de faire. J'ai l'humeur enjouée, et sans cesse je ris ; mais tout en riant, je suis sérieuse sur de certain +chapitres ; et ton maître s'abusera, s'il croit qu'il lui suffise de m'avoir achetée pour me voir toute à lui. Il +lui en coûter autre chose que de l'argent ; et pour répondre à son amour de la manière qu'il souhaite, il me +faut un don de sa foi qui soit assaisonné de certaines cérémonies qu'on trouve nécessaires. +Scapin +C'est là aussi comme il l'entend. Il ne prétend à vous qu'en tout bien et en tout honneur ; et je n'aurois pas +homme à me mêler de cette affaire, s'il avoit une autre pensée. +Zerbinette +C'est ce que je veux croire, puisque vous me le dites ; mais, du côté du père, j'y prévois des empêchemen +Scapin +Nous trouverons moyen d'accommoder les choses. +Hyacinte +La ressemblance de nos destins doit contribuer encore à faire naître notre amitié ; et nous nous voyons to +deux dans les mêmes alarmes, toutes deux exposées à la même infortune. +Zerbinette +Vous avez cet avantage, au moins, que vous savez de qui vous êtes née ; et que l'appui de vos parents, qu +vous pouvez faire connoître, est capable d'ajuster tout, peut assurer votre bonheur, et faire donner un +consentement au mariage qu'on trouve fait. Mais pour moi, je ne rencontre aucun secours dans ce que je p +être, et l'on me voit dans un état qui n'adoucira pas les volontés d'un père qui ne regarde que le bien. +Hyacinte +Mais aussi avez−vous cet avantage, que l'on ne tente point par un autre parti celui que vous aimez. +Zerbinette +Le changement du coeur d'un amant n'est pas ce qu'on peut le plus craindre. On se peut naturellement cro +assez de mérite pour garder sa conquête ; et ce que je vois de plus redoutable dans ces sortes d'affaires, c +la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien. +Hyacinte +Hélas ! pourquoi faut−il que de justes inclinations se trouvent traversées ? La douce chose que d'aimer, +lorsque l'on ne voit point d'obstacle à ces aimables chaînes dont deux coeurs se lient ensemble ! +Scapin +Vous vous moquez : la tranquillité en amour est un calme désagréable ; un bonheur tout uni nous devien +ennuyeux ; il faut du haut et du bas dans la vie ; et les difficultés qui se mêlent aux choses réveillent les +ardeurs, augmentent les plaisirs. +Zerbinette +Mon Dieu, Scapin, fais−nous un peu ce récit, qu'on m'a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t'es av +pour tirer de l'argent de ton vieillard avare. Tu sais qu'on ne perd point sa peine lorsqu'on me fait un conte +que je le paye assez bien par la joie qu'on m'y voit prendre. +Scapin +Voilà Silvestre qui s'en acquittera aussi bien que moi. J'ai dans la tête certaine petite vengeance, dont je v +goûter le plaisir. +Silvestre +Pourquoi, de gaiet�� de coeur, veux−tu chercher à t'attirer de méchantes affaires ? +Scapin +Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses. +Silvestre +Je te l'ai déjà dit, tu quitterois le dessein que tu as, si tu m'en voulois croire. +Scapin +Oui, mais c'est moi que j'en croirai. +Silvestre +A quoi diable te vas−tu amuser ? +Scapin +De quoi diable te mets−tu en peine ? +Silvestre +C'est que je vois que, sans nécessité, tu vas courir risque de t'attirer une venue de coups de bâton. +Scapin +Hé bien ! c'est aux dépens de mon dos, et non pas du tien. +Silvestre +Il est vrai que tu es maître de tes épaules, et tu en disposeras comme il te plaira. +Scapin +Ces sortes de périls ne m'ont jamais arrêté, et je hais ces coeurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les sui +des choses, n'osent rien entreprendre. +Zerbinette +Nous aurons besoin de tes soins. +Scapin +Allez : je vous irai bientôt rejoindre. Il ne sera pas dit qu'impunément on m'ait mis en état de me trahir +moi−même, et de découvrir des secrets qu'il étoit bon qu'on ne sût pas. +Scène II +Géronte, Scapin +Géronte +Hé bien, Scapin, comment va l'affaire de mon fils ? +Scapin +Votre fils, Monsieur, est en lieu de sûreté ; mais vous courez maintenant, vous, le péril le plus grand du +monde, et je voudrois pour beaucoup que vous fussiez dans votre logis. +Géronte +Comment donc ? +Scapin +A l'heure que je parle, on vous cherche de toutes parts pour vous tuer. +Géronte +Moi ? +Scapin +Oui. +Géronte +Et qui ? +Scapin +Le frère de cette personne qu'Octave a épousée. Il croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille +place que tient sa soeur est ce qui pousse le plus fort à faire rompre leur mariage ; et, dans cette pensée, i +résolu hautement de décharger son désespoir sur vous et vous ôter la vie pour venger son honneur. Tous s +amis, gens d'épée comme lui, vous cherchent de tous les côtés et demandent de vos nouvelles. J'ai vu mêm +deçà et delà des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu'ils trouvent, et occupent par pelotons tou +les avenues de votre maison. De sorte que vous ne sauriez aller chez vous, vous ne sauriez faire un pas ni +droit, ni à gauche, que vous ne tombiez dans leurs mains. +Géronte +Que ferai−je, mon pauvre Scapin ? +Scapin +Je ne sais pas, Monsieur ; et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la têt +et... Attendez. (Il se retourne, et fait semblant d'aller voir au bout du théâtre s'il n'y a personne.) +Géronte, en tremblant. +Eh ? +Scapin, en revenant. +Non, non, non, ce n'est rien. +Géronte +Ne saurois−tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine ? +Scapin +J'en imagine bien un ; mais je courrois risque, moi, de me faire assommer. +Géronte +Eh ! Scapin, montre−toi serviteur zélé : ne m'abandonne pas, je te prie. +Scapin +Je le veux bien. J'ai une tendresse pour vous qui ne sauroit souffrir que je vous laisse sans secours. +Géronte +Tu en seras récompensé, je t'assure ; et je te promets cet habit−ci, quand je l'aurai un peu usé. +Scapin +Attendez. Voici une affaire que je me suis trouvée fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous +mettiez dans ce sac et que... +Géronte, croyant voir quelqu'un. +Ah ! +Scapin +Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis−je, que vous vous mettiez là dedans, et que vous gardie +remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous +porterai ainsi au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous +pourrons nous barricader, et envoyer querir main−forte contre la violence. +Géronte +L'invention est bonne. +Scapin +La meilleure du monde. Vous allez voir. (A part.) Tu me payeras l'imposture. +Géronte +Eh ? +Scapin +Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez−vous bien jusqu'au fond, et surtout prenez garde de n +vous point montrer, et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver. +Géronte +Laisse−moi faire. Je saurai me tenir... +Scapin +Cachez−vous : voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) "Quoi ? jé n'aurai pas +l'abantage dé tuer cé Geronte, et quelqu'un par charité né m'enseignera pas où il est ? " (A Géronte de sa v +ordinaire.) Ne branlez pas. (Reprenant son ton contrefait.) "Cadédis, jé lé trouberai, sé cachât−il au centre +la terre." (A Géronte avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est supposé de +celui qu'il contrefait, et le reste de lui.) "Oh, l'homme au sac ! " Monsieur. "Jé té vaille un louis, et +m'enseigne où put être Geronte." Vous cherchez le seigneur Géronte ? "Oui, mordi ! jé lé cherche." Et po +quelle affaire, Monsieur ? "Pour quelle affaire ? " Oui. "Jé beux, cadédis, lé faire mourir sous les coups d +vaton." Oh ! Monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n'est pas un +homme à être traité de la sorte. "Qui, cé fat dé Geronte, cé maraut, cé velître ? " Le seigneur Géronte, +Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni belître, et vous devriez, s'il vous plaît, parler d'autre façon. "Commen +mé traites, à moi, avec cette hautur ? " Je défends, comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. +"Est−ce que tu es des amis dé cé Geronte ? " Oui, Monsieur, j'en suis. "Ah ! cadédis, tu es de ses amis, à +vonne hure." (Il donne plusieurs coups de bâton sur le sac.) "Tiens. Boilà cé que jé té vaille pour lui." Ah, +ah ! ah, Monsieur ! Ah, ah, Monsieur ! tout beau. Ah, doucement, ah, ah, ah ! "Va, porte−lui cela de ma +part. Adiusias." Ah ! diable soit le Gascon Ah ! (En se plaignant et remuant le dos, comme s'il avoit reçu +coups de bâton.) +Géronte, mettant la tête hors du sac. +Ah ! Scapin, je n'en puis plus ! +Scapin +Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable. +Géronte +Comment ? c'est sur les miennes qu'il a frappé. +Scapin +Nenni, Monsieur, c'étoit sur mon dos qu'il frappoit. +Géronte +Que veux−tu dire ? J'ai bien senti les coups, et les sens bien encore. +Scapin +Non, vous dis−je, ce n'est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules. +Géronte +Tu devois donc te retirer un peu plus loin, pour m'épargner... +Scapin lui remet la tête dans le sac. +Prenez garde. En voici un autre qui a la mine d'un étranger. (Cet endroit est de même celui du Gascon, po +changement de langage, et le jeu de théâtre.) "Parti ! moi courir comme une Basque, et moi ne pouvre po +troufair de tout le jour sti tiable de Gironte ? " Cachez−vous bien. "Dites−moi un peu fous, Monsir l'homm +s'il ve plaist, fous savoir point où l'est sti Gironte que moi cherchair ? " Non, Monsieur, je ne sais point où +est Géronte. "Dites−moi−le vous frenchemente, moi li fouloir pas grande chose à lui. L'est seulemente po +donnair un petite régale sur le dos d'un douzaine de coups de bastonne, et de trois ou quatre petites coups +d'épée au trafers de son poitrine." Je vous assure, Monsieur, que je ne sais pas où il est. "Il me semble que +foi remuair quelque chose dans sti sac." Pardonnez−moi, Monsieur. "Li est assurémente quelque histoire l +tetans." Point du tout, Monsieur. "Moi l'avoir enfie de tonner ain coup d'épée dans ste sac." Ah ! Monsieu +gardez−vous−en bien. "Montre−le−moi un peu fous ce que c'estre là." Tout beau, Monsieur. "Quement ? +tout beau ? " Vous n'avez que faire de vouloir voir ce que je porte. "Et moi, je le fouloir foir, moi." Vous n +le verrez point. "Ahi que de badinemente ! " Ce sont hardes qui m'appartiennent. "Montre−moi fous, te +dis−je." Je n'en ferai rien. "Toi ne faire rien ? " Non. "Moi pailler de ste bastonne dessus les épaules de to +Je me moque de cela. "Ah ! toi faire le trole." Ahi, ahi, ahi ; ah, Monsieur, ah, ah, ah, ah. "Jusqu'au refoi +l'estre là un petit leçon pour li apprendre à toi à parlair insolentemente ! " Ah ! peste soit du baragouineux +Ah ! +Géronte, sortant sa tête du sac. +Ah ! je suis roué ! +Scapin +Ah ! je suis mort ! +Géronte +Pourquoi diantre faut−il qu'ils frappent sur mon dos ? +Scapin, lui remettant sa tête dans le sac. +Prenez garde, voici une demi−douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes +ensemble.) "Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons +toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons−nous ? Tourn +par là. Non, par ici. A gauche. A droit. Nenni. Si fait." Cachez−vous bien. "Ah ! camarades, voici son val +Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître." Eh ! Messieurs, ne me maltraitez point. +"Allons, dis−nous où il est. Parle. Hâte−toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt." Eh ! Messieurs, doucement. +(Géronte met doucement la tête hors du sac et aperçoit la fourberie de Scapin.) "Si tu ne nous fais trouver +maître tout à l'heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton." J'aime mieux souffri +toute chose que de vous découvrir mon maître. "Nous allons t'assommer." Faites tout ce qu'il vous plaira. +as envie d'être battu." Je ne trahirai point mon maître. "Ah ! tu en veux tâter ? Voilà..." Oh ! +(Comme il est prêt de frapper, Géronte sort du sac, et Scapin s'enfuit). +Géronte +Ah, infâme ! ah, traître ! ah, scélérat ! C'est ainsi que tu m'assassines. +Scène III +Zerbinette, Géronte +Zerbinette, riant, sans voir Géronte. +Ah, ah, je veux prendre un peu l'air. +Géronte, à part, sans voir Zerbinette. +Tu me le payeras, je te jure. +Zerbinette, sans voir Géronte. +Ah ! ah, ah, ah, la plaisante histoire ! et la bonne dupe que ce vieillard ! +Géronte +Il n'y a rien de plaisant à cela ; et vous n'avez que faire d'en rire. +Zerbinette +Quoi ? Que voulez−vous dire, Monsieur ? +Géronte +Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi. +Zerbinette +De vous ? +Géronte +Oui. +Zerbinette +Comment ? qui songe à se moquer de vous ? +Géronte +Pourquoi venez−vous ici me rire au nez ? +Zerbinette +Cela ne vous regarde point, et je ris toute seule d'un conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu'on +puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose ; mais je n'ai jamais trouv +rien de si drôle qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père, pour en attraper de l'argent. +Géronte +Par un fils à son père, pour en attraper de l'argent ? +Zerbinette +Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez disposée à vous dire l'affaire, et j'ai une +démangeaison naturelle à faire part des contes que je sais. +Géronte +Je vous prie de me dire cette histoire. +Zerbinette +Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'chose à vous la dire, et c'est une aventure qui n'est pas pour être +longtemps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes qu'on appe +Egyptiens, et qui, rôdant de province en province, se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de +beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit, et conçut pour moi de l'am +Dès ce moment, il s'attache à mes pas, et le voilà d'abord comme tous les jeunes gens, qui croient qu'il n'y +qu'à parler, et qu'au moindre mot qu'ils nous disent, leurs affaires sont faites ; mais il trouva une fierté qu +fit un peu corriger ses premières pensées. Il fit connoître sa passion aux gens qui me tenoient, et il les trou +disposés à me laisser à lui moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire étoit que mon amant se +trouvoit dans l'état où l'on voit très−souvent la plupart des fils de famille, c'est−à−dire qu'il étoit un peu dé +d'argent ; et il a un père qui, quoique riche, est un avaricieux fieffé, le plus vilain homme du monde. +Attendez. Ne me saurois−je souvenir de son nom ? Haye ! Aidez−moi un peu. Ne pouvez−vous me +nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point ? +Géronte +Non. +Zerbinette +Il y a à son nom du ron... ronte. Or... Oronte. Non. Gé... Géronte ; oui, Géronte, justement ; voilà mon +vilain, je l'ai trouvé, c'est ce ladre−là que je dis. Pour venir à notre conte, nos gens ont voulu aujourd'hui +partir de cette ville ; et mon amant m'alloit perdre faute d'argent, si, pour en tirer de son père, il n'avoit +trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille : il +s'appelle Scapin ; c'est un homme incomparable, et il mérite toutes les louanges qu'on peut donner. +Géronte, à part. +Ah ! coquin que tu es ! +Zerbinette +Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah, ah, ah, ah. Je ne saurois m'en souvenir, qu +ne rie de tout mon coeur. Ah, ah, ah. Il est allé trouver ce chien d'avare, ah, ah, ah ; et lui a dit qu'en se +promenant sur le port avec son fils, hi, hi, ils avoient vu une galère turque où on les avoit invités d'entrer ; +qu'un jeune Turc leur y avoit donné la collation, ah ; que, tandis qu'ils mangeoient, on avoit mis la galère +mer ; et que le Turc l'avoit renvoyé, lui seul, à terre dans un esquif ; avec ordre de dire au père de son ma +qu'il emmenoit son fils en Alger, s'il ne lui envoyoit tout à l'heure cinq cents écus. Ah, ah, ah. Voilà mon +ladre, mon vilain dans de furieuses angoisses ; et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange +avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lu +donne. Ah, ah, ah. Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles ; et la peine qu'il souffre lui +trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. Ah, ah, ah. Il veut envoyer la justice en mer après la ga +du Turc. Ah, ah, ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils, jusqu'à ce qu'il ait ama +l'argent qu'il n'a pas envie de donner. Ah, ah, ah. Il abandonne, pour faire les cinq cents écus, quatre ou ci +vieux habits qui n'en valent pas trente. Ah, ah, ah. Le valet lui fait comprendre, à tous coups, l'impertinen +de ses propositions, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un : "Mais que diable alloit− +faire à cette galère ? Ah ! maudite galère ! Traître de Turc ! " Enfin, après plusieurs détours, après avoir +longtemps gémi et soupiré... Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites−vous ? +Géronte +Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait ; +l'Egyptienne est une malavisée, une impertinente, de dire des injures à un homme d'honneur, qui saura lui +apprendre à venir ici débaucher les enfants de famille ; et que le valet est un scélérat, qui sera par Géront +envoyé au gibet avant qu'il soit demain. +Scène IV +Silvestre, Zerbinette +Silvestre +Où est−ce donc que vous vous échappez ? Savez−vous bien que vous venez de parler là au père de votre +amant ? +Zerbinette +Je viens de m'en douter, et je me suis adressée à lui−même sans y penser, pour lui conter son histoire. +Silvestre +Comment, son histoire ? +Zerbinette +Oui, j'étois toute remplie du conte, et je brûlois de le redire. Mais qu'importe ? Tant pis pour lui. Je ne vo +pas que les choses pour nous en puissent être ni pis ni mieux. +Silvestre +Vous aviez grande envie de babiller ; et c'est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses pro +affaires. +Zerbinette +N'auroit−il pas appris cela de quelque autre ? +Scène V +Argante, Silvestre +Argante +Holà ! Silvestre. +Silvestre, à Zerbinette. +Rentrez dans la maison. Voilà mon maître qui m'appelle. +Argante +Vous vous êtes donc accordés, coquin ; vous vous êtes accordés, Scapin, vous, et mon fils, pour me fourb +et vous croyez que je l'endure ? +Silvestre +Ma foi ! Monsieur, si Scapin vous fourbe, je m'en lave les mains, et vous assure que je n'y trempe en auc +façon. +Argante +Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire, et je ne prétends pas qu'on me fasse passer +plume par le bec. +Scène VI +Géronte, Argante, Silvestre +Géronte +Ah ! seigneur Argante, vous me voyez accablé de disgrâce. +Argante +Vous me voyez aussi dans un accablement horrible. +Géronte +Le pendard de Scapin, par une fourberie, m'a attrapé cinq cents écus. +Argante +Le même pendard de Scapin, par une fourberie aussi, m'a attrapé deux cents pistoles. +Géronte +Il ne s'est pas contenté de m'attraper cinq cents écus : il m'a traité d'une manière que j'ai honte de dire. M +il me la payera. +Argante +Je veux qu'il me fasse raison de la pièce qu'il m'a jouée. +Géronte +Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire. +Silvestre, à part. +Plaise au Ciel que dans tout ceci je n'aye point ma part ! +Géronte +Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Argante, et un malheur nous est toujours l'avant−coureur d'un autr +me réjouissois aujourd'hui de l'espérance d'avoir ma fille, dont je faisois toute ma consolation ; et je vien +d'apprendre de mon homme qu'elle est partie il y a longtemps de Tarente, et qu'on y croit qu'elle a péri da +vaisseau où elle s'embarqua. +Argante +Mais pourquoi, s'il vous plaît, la tenir à Tarente, et ne vous être pas donné la joie de l'avoir avec vous ? +Géronte +J'ai eu mes raisons pour cela ; et des intérêts de famille m'ont obligé jusques ici à tenir fort secret ce seco +mariage. Mais que vois−je ? +Scène VII +Nérine, Argante, Géronte, Silvestre +Géronte +Ah ! te voilà, Nourrice. +Nérine, se jetant à ses genoux. +Ah ! seigneur Pandolphe, que... +Géronte +Appelle−moi Géronte, et ne te sers plus de ce nom. Les raisons ont cessé qui m'avoient obligé à le prendr +parmi vous à Tarente. +Nérine +Las ! que ce changement de nom nous a causé de troubles et d'inquiétudes dans les soins que nous avons +de vous venir chercher ici ! +Géronte +Où est ma fille, et sa mère ? +Nérine +Votre fille, Monsieur, n'est pas loin d'ici. Mais avant que de vous la faire voir, il faut que je vous demande +pardon de l'avoir mariée, dans l'abandonnement où, faute de vous rencontrer, je me suis trouvée avec elle +Géronte +Ma fille mariée ! +Nérine +Oui, Monsieur. +Géronte +Et avec qui ? +Nérine +Avec un jeune homme nommé Octave, fils d'un certain seigneur Argante. +Géronte +O Ciel ! +Argante +Quelle rencontre ! +Géronte +Mène−nous, mène−nous promptement où elle est. +Nérine +Vous n'avez qu'à entrer dans ce logis. +Géronte +Passe devant. Suivez−moi, suivez−moi, seigneur Argante. +Silvestre, seul. +Voilà une aventure qui est tout à fait surprenante. +Scène VIII +Scapin, Silvestre +Scapin +Hé bien ! Silvestre, que font nos gens ? +Silvestre +J'ai deux avis à te donner. L'un, que l'affaire d'Octave est accommodée. Notre Hyacinte s'est trouvée la fil +du seigneur Géronte ; et le hasard a fait ce que la prudence des pères avoit délibéré. L'autre avis, c'est que +deux vieillards font contre toi des menaces épouvantables, et surtout le seigneur Géronte. +Scapin +Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal ; et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos t +Silvestre +Prends garde à toi : les fils se pourroient bien raccommoder avec les pères, et toi demeurer dans la nasse. +Scapin +Laisse−moi faire, je trouverai moyen d'apaiser leur courroux, et... +Silvestre +Retire−toi, les voilà qui sortent. +Scène IX +Géronte, Argante, Silvestre, Nérine, Hyacinte +Géronte +Allons, ma fille, venez chez moi. Ma joie auroit été parfaite, si j'y avois pu voir votre mère avec vous. +Argante +Voici Octave, tout à propos. +Scène X +Octave, Argante, Géronte, Hyacinte, Nérine, Zerbinette, Silvestre +Argante +Venez, mon fils, venez vous réjouir avec nous de l'heureuse aventure de votre mariage. Le Ciel... +Octave, sans voir Hyacinte. +Non, mon père, toutes vos propositions de mariage ne serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous +l'on vous a dit mon engagement. +Argante +Oui ; mais tu ne sais pas... +Octave +Je sais tout ce qu'il faut savoir. +Argante +Je veux te dire que la fille du seigneur Géronte... +Octave +La fille du seigneur Géronte ne me sera jamais de rien. +Géronte +C'est elle... +Octave +Non, Monsieur ; je vous demande pardon, mes résolutions sont prises. +Silvestre +Ecoutez... +Octave +Non : tais−toi, je n'écoute rien. +Argante +Ta femme... +Octave +Non, vous dis−je, mon père, je mourrai plutôt que de quitter mon aimable Hyacinte. (Traversant le théâtre +pour aller à elle.) Oui, vous avez beau faire, la voilà celle à qui ma foi est engagée ; je l'aimerai toute ma +et je ne veux point d'autre femme. +Argante +Hé bien ! c'est elle qu'on te donne. Quel diable d'étourdi, qui suit toujours sa pointe ! +Hyacinte +Oui, Octave, voilà mon père que j'ai trouvé, et nous nous voyons hors de peine. +Géronte +Allons chez moi : nous serons mieux qu'ici pour nous entretenir. +Hyacinte +Ah ! mon père, je vous demande par grâce que je ne sois point séparée de l'aimable personne que vous +voyez ; elle a un mérite qui vous fera concevoir de l'estime pour elle, quand il sera connu de vous. +Géronte +Tu veux que je tienne chez moi une personne qui est aimée de ton frère, et qui m'a dit tantôt au nez mille +sottises de moi−même ? +Zerbinette +Monsieur, je vous prie de m'excuser. Je n'aurois pas parlé de la sorte, si j'avois su que c'étoit vous, et je ne +vous connoissois que de réputation. +Géronte +Comment, que de réputation ? +Hyacinte +Mon père, la passion que mon frère a pour elle n'a rien de criminel, et je réponds de sa vertu. +Géronte +Voilà qui est fort bien. Ne voudroit−on point que je mariasse mon fils avec elle ? Une fille inconnue, qui +le métier de coureuse. +Scène XI +Léandre, Octave, Hyacinte, Zerbinette, Argante, Géronte, Silvestre, Nérine +Léandre +Mon père, ne vous plaignez point que j'aime une inconnue, sans naissance et sans bien. Ceux de qui je l'ai +rachetée viennent de me découvrir qu'elle est de cette ville, et d'honnête famille ; que ce sont eux qui l'y o +dérobée à l'âge de quatre ans ; et voici un bracelet, qu'ils m'ont donné, qui pourra nous aider à trouver ses +parents. +Argante +Hélas ! à voir ce bracelet, c'est ma fille, que je perdis à l'âge que vous dites. +Géronte +Votre fille ? +Argante +Oui, ce l'est, et j'y vois tous les traits qui m'en peuvent rendre assuré. +Hyacinte +O Ciel ! que d'aventures extraordinaires ! +Scène XII +Carle, Léandre, Octave, Géronte, Argante, Hyacinte, Zerbinette, Silvestre, Nérine +Carle +Ah ! Messieurs, il vient d'arriver un accident étrange. +Géronte +Quoi ? +Carle +Le pauvre Scapin... +Géronte +C'est un coquin que je veux faire pendre. +Carle +Hélas ! Monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. En passant contre un bâtiment, il lui est tombé sur +tête un marteau de tailleur de pierre, qui lui a brisé l'os et découvert toute la cervelle. Il se meurt, et il a pr +qu'on l'apportât ici pour vous pouvoir parler avant que de mourir. +Argante +Où est−il ? +Carle +Le voilà. +Scène dernière +Scapin, Carle, Géronte, Argante, etc. +Scapin, apporté par deux hommes et la tête entourée de linges, comme s'il avoit été bien blessé. +Ahi, ahi, Messieurs, vous me voyez... ahi, vous me voyez dans un étrange état. Ahi. Je n'ai pas voulu mou +sans venir demander pardon à toutes les personnes que je puis avoir offensées. Ahi. Oui, Messieurs, avant +de rendre le dernier soupir, je vous conjure de tout mon coeur de vouloir me pardonner tous ce que je puis +avoir fait, et principalement le seigneur Argante, et le seigneur Géronte. Ahi. +Argante +Pour moi je te pardonne ; va, meurs en repos. +Scapin +C'est vous, Monsieur, que j'ai le plus offensé, par les coups de bâton que... +Géronte +Ne parle point davantage, je te pardonne aussi. +Scapin +C'a été une témérité bien grande à moi, que les coups de bâton que je... +Géronte +Laissons cela. +Scapin +J'ai, en mourant, une douleur inconcevable des coups de bâton que... +Géronte +Mon Dieu ! tais−toi. +Scapin +Les malheureux coups de bâton que je vous... +Géronte +Tais−toi, te dis−je, j'oublie tout. +Scapin +Hélas ! quelle bonté ! Mais est−ce de bon coeur, Monsieur, que vous me pardonnez ces coups de bâton +que... +Géronte +Eh ! oui. Ne parlons plus de rien ; je te pardonne tout, voilà qui est fait. +Scapin +Ah ! Monsieur, je me sens tout soulagé depuis cette parole. +Géronte +Oui ; mais je te pardonne à la charge que tu mourras. +Scapin +Comment, Monsieur ? +Géronte +Je me dédis de ma parole, si tu réchappes. +Scapin +Ahi, ahi. Voilà mes foiblesses qui me reprennent. +Argante +Seigneur, Géronte, en faveur de notre joie, il faut lui pardonner sans condition. +Géronte +Soit. +Argante +Allons souper ensemble, pour mieux goûter notre plaisir. +Scapin +Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure. +La Comtesse d'Escarbagnas +Comédie +Représentée pour le Roi à Saint−Germain−en−Laye le 2e décembre 1671 et donnée au public sur le Théât +de la salle du Palais−Royal pour la première fois le 8e juillet 1672 par la Troupe du Roi +Personnages +La Comtesse d'Escarbagnas. +Le Comte, son fils. +Le Vicomte, amant de Julie. +Julie, amante du Vicomte. +Monsieur Tibaudier, conseiller, amant de la Comtesse. +Monsieur Harpin, receveur des tailles, autre amant de la Comtesse. +Monsieur Bobinet, précepteur de Monsieur le Comte. +Andrée, suivante de la Comtesse. +Jeannot, laquais de Monsieur Tibaudier. +Criquet, laquais de la Comtesse. +La scène est à Angoulême +Scène I +Julie, Le Vicomte +Le Vicomte +Hé quoi ? Madame, vous êtes déjà ici ? +Julie +Oui, vous en devriez rougir, Cléante, et il n'est guère honnête à un amant de venir le dernier au rendez−vo +Le Vicomte +Je serois ici il y a une heure, s'il n'y avoit point de fâcheux au monde, et j'ai été arrêté, en chemin, par un +vieux importun de qualité, qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m +dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter ; et c'est là, comme vous savez, le fléau des petites villes +que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où répandre les contes qu'ils ramassent. Celui−ci m'a +montré d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fatras de balivernes, qui +viennent, m'a−t−il dit, de l'endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d'une chose fort curieuse, il m'a +avec grand mystère, une fatigante lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, et de là s'est jeté +corps perdu, dans le raisonnement du Ministère, d'où j'ai cru qu'il ne sortiroit point. A l'entendre parler, il +les secrets du Cabinet, mieux que ceux qui les font. La politique de l'Etat lui laisse voir tous ses desseins, +elle ne fait pas un pas dont il ne pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se +fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins, et remue, à sa fantaisie, toutes les affaires de +l'Europe. Ses intelligences même s'étendent jusques en Afrique, et en Asie, et il est informé de tout ce qui +s'agite dans le Conseil d'en haut du Prête−Jean et du grand Mogol. +Julie +Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agréable, et faire qu'elle soit plus +aisément reçue. +Le Vicomte +C'est là, belle Julie, la véritable cause de mon retardement ; et si je voulois y donner une excuse galante, +n'aurois qu'à vous dire que le rendez−vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous m +querellez ; que m'engager à faire l'amant de la maîtresse du logis, c'est me mettre en état de craindre de m +trouver ici le premier ; que cette feinte où je me force n'étant que pour vous plaire, j'ai lieu de ne vouloir +souffrir la contrainte que devant les yeux qui s'en divertissent ; que j'évite le tête−à−tête avec cette comte +ridicule dont vous m'embarrassez ; et, en un mot, que ne venant ici que pour vous, j'ai toutes les raisons d +monde d'attendre que vous y soyez. +Julie +Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'esprit pour donner de belles couleurs aux fautes que vo +pourrez faire. Cependant, si vous étiez venu une demi−heure plus tôt, nous aurions profité de tous ces +moments ; car j'ai trouvé, en arrivant, que la Comtesse étoit sortie, et je ne doute point qu'elle ne soit allé +par la ville se faire honneur de la comédie que vous me donnez sous son nom. +Le Vicomte +Mais tout de bon, Madame, quand voulez−vous mettre fin à cette contrainte, et me faire moins acheter le +bonheur de vous voir ? +Julie +Quand nos parents pourront être d'accord, ce que je n'ose espérer. Vous savez, comme moi, que les démêl +de nos deux familles ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frères, non plus que vot +père, ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement. +Le Vicomte +Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez−vous que leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdr +une sotte feinte les moments que j'ai près de vous ? +Julie +Pour mieux cacher notre amour ; et puis, à vous dire la vérité, cette feinte dont vous parlez m'est une +comédie fort agréable, et je ne sais si celle que vous nous donnez aujourd'hui me divertira davantage. Not +comtesse d'Escarbagnas, avec son perpétuel entêtement de qualité, est un aussi bon personnage qu'on en +puisse mettre sur le théâtre. Le petit voyage qu'elle a fait à Paris l'a ramenée dans Angoulême plus achevé +qu'elle n'étoit. L'approche de l'air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments, et sa sottise to +les jours ne fait que croître et embellir. +Le Vicomte +Oui ; mais vous ne considérez pas que le jeu qui vous divertit tient mon coeur au supplice, et qu'on n'est +point capable de se jouer longtemps, lorsqu'on a dans l'esprit une passion aussi sérieuse que celle que je se +pour vous. Il est cruel, belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un temps qu'il voudroit emplo +à vous expliquer son ardeur ; et, cette nuit, j'ai fait là−dessus quelques vers, que je ne puis m'empêcher de +vous réciter, sans que vous me le demandiez, tant la démangeaison de dire ses ouvrages est un vice attach +la qualité de poète. +C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture : +Iris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie. +C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture, +Et si je suis vos lois, je les blâme tout bas +De me forcer à taire un tourment que j'endure, +Pour déclarer un mal que je ne ressens pas. +Faut−il que vos beaux yeux, à qui je rends les armes, +Veuillent se divertir de mes tristes soupirs ? +Et n'est−ce pas assez de souffrir pour vos charmes, +Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs ? +C'en est trop à la fois que ce double martyre ; +Et ce qu'il me faut taire, et ce qu'il me faut dire +Exerce sur mon coeur pareille cruauté. +L'amour le met en feu, la contrainte le tue ; +Et si par la pitié vous n'êtes combattue, +Je meurs et de la feinte, et de la vérité. +Julie +Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité que vous n'êtes ; mais c'est une licence que prennent +Messieurs les poètes de mentir de gaieté de coeur, et de donner à leurs maîtresses des cruautés qu'elles n'o +pas, pour s'accommoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me +donniez ces vers par écrit. +Le Vicomte +C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer là : il est permis d'être parfois assez fou pour fair +des vers, mais non pour vouloir qu'ils soient vus. +Julie +C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie ; on sait dans le monde que vous avez de +l'esprit, et je ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres. +Le Vicomte +Mon Dieu ! Madame, marchons là−dessus, s'il vous plaît, avec beaucoup de retenue ; il est dangereux da +le monde de se mêler d'avoir de l'esprit. Il y a là dedans un certain ridicule qu'il est facile d'attraper, et nou +avons de nos amis qui me font craindre leur exemple. +Julie +Mon Dieu ! Cléante, vous avez beau dire, je vois, avec tout cela, que vous mourez d'envie de me les donn +et je vous embarrasserois si je faisois semblant de ne m'en pas soucier. +Le Vicomte +Moi, Madame ? vous vous moquez, et je ne suis pas si poète que vous pourriez bien croire, pour.... Mais +voici votre Madame la comtesse d'Escarbagnas ; je sors par l'autre porte pour ne la point trouver, et vais +disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis. +Scène II +La Comtesse, Julie +La Comtesse +Ah, mon Dieu ! Madame, vous voilà toute seule ? Quelle pitié est−ce là ! toute seule ? Il me semble qu +mes gens m'avoient dit que le Vicomte étoit ici ? +Julie +Il est vrai qu'il y est venu ; mais c'est assez pour lui de savoir que vous n'y étiez pas pour l'obliger à sortir +La Comtesse +Comment, il vous a vue ? +Julie +Oui +La Comtesse +Et il ne vous a rien dit ? +Julie +Non, Madame ; et il a voulu témoigner par là qu'il est tout entier à vos charmes. +La Comtesse +Vraiment je le veux quereller de cette action ; quelque amour que l'on ait pour moi, j'aime que ceux qui +m'aiment rendent ce qu'ils doivent au sexe ; et je ne suis point de l'humeur de ces femmes injustes qui +s'applaudissent des incivilités que leurs amants font aux autres belles. +Julie +Il ne faut point, Madame, que vous soyez surprise de son procédé. L'amour que vous lui donnez éclate da +toutes ses actions, et l'empêche d'avoir des yeux que pour vous. +La Comtesse +Je crois être en état de pouvoir faire naître une passion assez forte, et je me trouve pour cela assez de beau +de jeunesse, et de qualité, Dieu merci ; mais cela n'empêche pas qu'avec ce que j'inspire, on ne puisse gar +de l'honnêteté et de la complaisance pour les autres. Que faites−vous donc là, laquais ? Est−ce qu'il n'y a +une antichambre où se tenir, pour venir quand on vous appelle ? Cela est étrange, qu'on ne puisse avoir e +province un laquais qui sache son monde. A qui est−ce donc que je parle ? voulez−vous vous en aller là +dehors, petit fripon ? Filles, approchez. +Andrée +Que vous plaît−il, Madame ? +La Comtesse +Otez−moi mes coiffes. Doucement donc, maladroite, comme vous me saboulez la tête avec vos mains +pesantes ! +Andrée +Je fais, Madame, le plus doucement que je puis. +La Comtesse +Oui ; mais le plus doucement que vous pouvez est fort rudement pour ma tête, et vous me l'avez déboîtée +Tenez encore ce manchon, ne laissez point traîner tout cela, et portez−le dans ma garde−robe. Hé bien, où +va−t−elle ? où va−t−elle ? que veut−elle faire, cet oison bridé ? +Andrée +Je veux, Madame, comme vous m'avez dit, porter cela aux garde−robes. +La Comtesse +Ah ! mon Dieu ! l'impertinente. Je vous demande pardon, Madame. Je vous ai dit ma garde−robe, grosse +bête, c'est−à−dire où sont mes habits. +Andrée +Est−ce, Madame, qu'à la cour une armoire s'appelle une garde−robe ! +La Comtesse +Oui, butorde, on appelle ainsi le lieu où l'on met les habits. +Andrée +Je m'en ressouviendrai, Madame, aussi bien que de votre grenier qu'il faut appeler garde−meuble. +La Comtesse +Quelle peine il faut prendre pour instruire ces animaux−là ! +Julie +Je les trouve bien heureux, Madame, d'être sous votre discipline. +La Comtesse +C'est une fille de ma mère nourrice, que j'ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore. +Julie +Cela est d'une belle âme, Madame, et il est glorieux de faire ainsi des créatures. +La Comtesse +Allons, des sièges. Holà ! laquais, laquais, laquais. En vérité, voilà qui est violent, de ne pouvoir pas avoi +laquais, pour donner des siéges. Filles, laquais, laquais, filles, quelqu'un. Je pense que tous mes gens sont +morts, et que nous serons contraintes de nous donner des siéges nous−mêmes. +Andrée +Que voulez−vous, Madame ? +La Comtesse +Il se faut bien égosiller avec vous autres. +Andrée +J'enfermois votre manchon et vos coiffes dans votre armoi..., dis−je, dans votre garde−robe. +La Comtesse +Appelez−moi ce petit fripon de laquais. +Andrée +Holà ! Criquet. +La Comtesse +Laissez là votre Criquet, bouvière, et appelez laquais. +Andrée +Laquais donc, et non pas Criquet, venez parler à Madame. Je pense qu'il est sourd : Criq... laquais, laquai +Criquet +Plaît−il ? +La Comtesse +Où étiez−vous donc, petit coquin ? +Criquet +Dans la rue, Madame. +La Comtesse +Et pourquoi dans la rue ? +Criquet +Vous m'avez dit d'aller là dehors. +La Comtesse +Vous êtes un petit impertinent, mon ami, et vous devez savoir que là dehors, en termes de personnes de +qualité, veut dire l'antichambre. Andrée, ayez soin tantôt de faire donner le fouet à ce petit fripon−là, par m +écuyer : c'est un petit incorrigible. +Andrée +Qu'est−ce que c'est, Madame, que votre écuyer ? Est−ce maître Charles que vous appelez comme cela ! +La Comtesse +Taisez−vous, sotte que vous êtes : vous ne sauriez ouvrir la bouche que vous ne disiez une impertinence. +siéges. Et vous, allumez deux bougies dans mes flambeaux d'argent : il se fait déjà tard. Qu'est−ce que c'e +donc que vous me regardez toute effarée ? +Andrée +Madame... +La Comtesse +Hé bien, Madame ? Qu'y a−t−il ? +Andrée +C'est que... +La Comtesse +Quoi ? +Andrée +C'est que je n'ai point de bougie. +La Comtesse +Comment, vous n'en avez point ? +Andrée +Non, Madame, si ce n'est des bougies de suif. +La Comtesse +La bouvière ! Et où est donc la cire que je fis acheter ces jours passés ? +Andrée +Je n'en ai point vu depuis que je suis céans. +La Comtesse +Otez−vous de là, insolente ; je vous renvoyerai chez vos parents. Apportez−moi un verre d'eau. +Madame. (Faisant des cérémonies pour s'asseoir.) +Julie +Madame. +La Comtesse +Ah ! Madame. +Julie +Ah ! Madame. +La Comtesse +Mon Dieu ! Madame. +Julie +Mon Dieu ! Madame. +La Comtesse +Oh ! Madame. +Julie +Oh ! Madame. +La Comtesse +Eh ! Madame. +Julie +Eh ! Madame. +La Comtesse +Hé ! allons donc, Madame. +Julie +Hé ! allons donc, Madame. +La Comtesse +Je suis chez moi, Madame, nous sommes demeurées d'accord de cela. Me prenez−vous pour une provinci +Madame ? +Julie +Dieu m'en garde, Madame ! +La Comtesse +Allez, impertinente, je bois avec une soucoupe. Je vous dis que vous m'alliez querir une soucoupe pour bo +Andrée +Criquet, qu'est−ce que, c'est qu'une soucoupe ? +Criquet +Une soucoupe ? +Andrée +Oui. +Criquet +Je ne sais. +La Comtesse +Vous ne vous grouillez pas ? +Andrée +Nous ne savons tous deux, Madame, ce que c'est qu'une soucoupe. +La Comtesse +Apprenez que c'est une assiette sur laquelle on met le verre. Vive Paris pour être bien servie ! on vous en +là au moindre coup d'oeil. Hé bien ! vous ai−je dit comme cela, tête de boeuf ? C'est dessous qu'il faut +mettre l'assiette. +Andrée +Cela est bien aisé. (Andrée casse le verre.) +La Comtesse +Hé bien ! ne voilà pas l'étourdie ? En vérité vous me payerez mon verre. +Andrée +Hé bien ! oui, Madame, je le payerai. +La Comtesse +Mais voyez cette maladroite, cette bouvière, cette butorde, cette... +Andrée, s'en allant. +Dame, Madame, si je le paye, je ne veux point être querellée. +La Comtesse +Otez−vous de devant mes yeux. En vérité, Madame, c'est une chose étrange que les petites villes ; on n'y +point du tout son monde ; et je viens de faire deux ou trois visites, où ils ont pensé me désespérer par le p +de respect qu'ils rendent à ma qualité. +Julie +Où auroient−ils appris à vivre ? Ils n'ont point fait de voyage à Paris. +La Comtesse +Ils ne laisseroient pas de l'apprendre, s'ils vouloient écouter les personnes ; mais le mal que j'y trouve, c'e +qu'ils veulent en savoir autant que moi, qui ai été deux mois à Paris, et vu toute la cour. +Julie +Les sottes gens que voilà ! +La Comtesse +Ils sont insupportables avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car enfin il faut qu'il y ait +la subordination dans les choses, et ce qui me met hors de moi, c'est qu'un gentilhomme de ville de deux +jours, ou de deux cents ans, aura l'effronterie de dire qu'il est aussi bien gentilhomme que feu Monsieur m +mari, qui demeuroit à la campagne, qui avoit meute de chiens courants, et qui prenoit la qualité de comte +tous les contrats qu'il passoit. +Julie +On sait bien mieux vivre à Paris, dans ces hôtels dont la mémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy, +Madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande ! les agréables demeures que voilà ! +La Comtesse +Il est vrai qu'il y a bien de la différence de ces lieux−là à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne +marchande point à vous rendre tous les respects qu'on sauroit souhaiter. On ne s'en lève pas, si l'on veut, d +dessus son siége ; et lorsque l'on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché, on est servie à point +nommé. +Julie +Je pense, Madame, que, durant votre séjour à Paris, vous avez fait bien des conquêtes de qualité. +La Comtesse +Vous pouvez bien croire, Madame, que tout ce qui s'appelle les galants de la cour n'a pas manqué de veni +ma porte, et de m'en conter ; et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles +propositions j'ai refusées ; il n'est pas nécessaire de vous dire leurs noms ; on sait ce qu'on veut dire par l +galants de la cour. +Julie +Je m'étonne, Madame, que de tous ces grands noms, que je devine, vous ayez pu redescendre à un Monsie +Tibaudier, le conseiller, et à un Monsieur Harpin, le receveur des tailles. La chute est grande, je vous l'avo +Car pour Monsieur votre vicomte, quoique vicomte de province, c'est toujours un vicomte, et il peut faire +voyage à Paris, s'il n'en a point fait ; mais un conseiller, et un receveur, sont des amants un peu bien minc +pour une grande comtesse comme vous. +La Comtesse +Ce sont gens qu'on ménage dans les provinces pour le besoin qu'on en peut avoir ; ils servent au moins à +remplir les vuides de la galanterie, à faire nombre de soupirants ; et il est bon, Madame, de ne pas laisser +amant seul maître du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s'endorme sur trop de confiance. +Julie +Je vous avoue, Madame, qu'il y a merveilleusement à profiter de tout ce que vous dites ; c'est une école q +votre conversation, et j'y viens tous les jours attraper quelque chose. +Scène III +Criquet, La Comtesse, Julie, Andrée, Jeannot +Criquet +Voilà Jeannot de Monsieur le Conseiller qui vous demande, Madame. +La Comtesse +Hé bien ! petit coquin, voilà encore de vos âneries : un laquais qui sauroit vivre ; auroit été parler tout b +la demoiselle suivante, qui seroit venue dire doucement à l'oreille de sa maîtresse : "Madame, voilà le +laquais de Monsieur un tel qui demande à vous dire un mot" ; à quoi la maîtresse auroit répondu : "Faite +entrer." +Criquet +Entrez, Jeannot. +La Comtesse +Autre lourderie. Qu'y a−t−il, laquais ? Que portes−tu là ? +Jeannot +C'est Monsieur le Conseiller, Madame, qui vous souhaite le bon jour, et, auparavant que de venir, vous +envoie des poires de son jardin, avec ce petit mot d'écrit. +La Comtesse +C'est du bon−chrétien, qui est fort beau. Andrée, faites porter cela à l'office. Tiens, mon enfant, voilà pour +boire. +Jeannot +Oh ! non ! Madame. +La Comtesse +Tiens, te dis−je. +Jeannot +Mon maître m'a défendu, Madame, de rien prendre de vous. +La Comtesse +Cela ne fait rien. +Jeannot +Pardonnez−moi, Madame. +Criquet +Hé ! prenez, Jeannot ; si vous n'en voulez pas, vous me le baillerez. +La Comtesse +Dis à ton maître que je le remercie. +Criquet +Donne−moi donc cela. +Jeannot +Oui, quelque sot. +Criquet +C'est moi qui te l'ai fait prendre +Jeannot +Je l'aurois bien pris sans toi. +La Comtesse +Ce qui me plaît de ce Monsieur Tibaudier, c'est qu'il sait vivre avec les personnes de ma qualité, et qu'il e +fort respectueux. +Scène IV +Le Vicomte, La Comtesse, Julie, Criquet, Andrée +Le Vicomte +Madame, je viens vous avertir que la comédie sera bientôt prête, et que, dans un quart d'heure, nous pouv +passer dans la salle. +La Comtesse +Je ne veux point de cohue, au moins. Que l'on dise à mon Suisse qu'il ne laisse entrer personne. +Le Vicomte +En ce cas, Madame, je vous déclare que je renonce à la comédie, et je n'y saurois prendre de plaisir lorsqu +compagnie n'est pas nombreuse. Croyez−moi, si vous voulez vous bien divertir, qu'on dise à vos gens de +laisser entrer toute la ville. +La Comtesse +Laquais, un siége. Vous voilà venu à propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. +Tenez, c'est un billet de Monsieur Tibaudier, qui m'envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire to +haut, je ne l'ai point encore vu. +Le Vicomte +Voici un billet du beau style, Madame, et qui mérite d'être bien écouté. (Il lit.) +Madame, je n'aurois pas pu vous faire le présent que je vous envoie, si je ne recueillois pas plus de fruit d +mon jardin, que je n'en recueille de mon amour. +La Comtesse +Cela vous marque clairement qu'il ne se passe rien entre nous. +Le Vicomte continue. +Les poires ne sont pas encore bien mûres, mais elles en cadrent mieux avec la dureté de votre âme, qui, pa +ses continuels dédains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon, Madame, que sans m'engager dans +énumération de vos perfections et charmes, qui me jetteroit dans un progrès à l'infini, je conclue ce mot, e +vous faisant considérer qui je suis d'un aussi franc chrétien que les poires que je vous envoie, puisque je r +le bien pour le mal, c'est−à−dire, Madame, pour m'expliquer plus intelligiblement, puisque je vous présen +des poires de bon−chrétien pour des poires d'angoisse, que vos cruautés me font avaler tous les +jours.Tibaudier votre esclave indigne. +Voilà, Madame, un billet à garder. +La Comtesse +Il y a peut−être quelque mot qui n'est pas de l'Académie ; mais j'y remarque un certain respect qui me pla +beaucoup. +Julie +Vous avez raison, Madame, et Monsieur le Vicomte dût−il s'en offenser, j'aimerois un homme qui m'écrir +comme cela. +Scène V +Monsieur Tibaudier, Le Vicomte, La Comtesse, Julie, Andrée, Criquet +La Comtesse +Approchez, Monsieur Tibaudier, ne craignez point d'entrer. Votre billet a été bien reçu, aussi bien que vo +poires, et voilà Madame qui parle pour vous contre votre rival. +Monsieur Tibaudier +Je lui suis bien obligé, Madame, et si elle a jamais quelque procès en notre siège, elle verra que je n'oublie +pas l'honneur qu'elle me fait de se rendre auprès de vos beautés l'avocat de ma flamme. +Julie +Vous n'avez pas besoin d'avocat, Monsieur, et votre cause est juste. +Monsieur Tibaudier +Ce néanmoins, Madame, bon droit a besoin d'aide et j'ai sujet d'appréhender de me voir supplanté par un t +rival, et que Madame ne soit circonvenue par la qualité de vicomte. +Le Vicomte +J'espérois quelque chose, Monsieur Tibaudier ; avant votre billet ; mais il me fait craindre pour mon amo +Monsieur Tibaudier +Voici encore, Madame, deux petits versets, ou couplets, que j'ai composés à votre honneur et gloire. +Le Vicomte +Ah ! je ne pensois pas que Monsieur Tibaudier fût poète, et voilà pour m'achever que ces deux petits +versets−là. +La Comtesse +Il veut dire deux strophes. Laquais, donnez un siége à Monsieur Tibaudier. Un pliant, petit animal. Monsi +Tibaudier, mettez−vous là, et nous lisez vos strophes. +Monsieur Tibaudier +Une personne de qualité +Ravit mon âme ; +Elle a de la beauté, +J'ai de la flamme ; +Mais je la blâme +D'avoir de la fierté. +Le Vicomte +Je suis perdu après cela. +La Comtesse +Le premier vers est beau : Une personne de qualité. +Julie +Je crois qu'il est un peu trop long, mais on peut prendre une licence pour dire une belle pensée. +La Comtesse +Voyons l'autre strophe. +Monsieur Tibaudier +Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour ; +Mais je sais bien que mon coeur, à toute heure, +Veut quitter sa chagrine demeure, +Pour aller par respect faire au vôtre sa cour : +Après cela pourtant, sûre de ma tendresse, +Et de ma foi, dont unique est l'espèce, +Vous devriez à votre tour, +Vous contentant d'être comtesse. +Vous dépouiller, en ma faveur, d'une peau de tigresse, +Qui couvre vos appas la nuit comme le jour. +Le Vicomte +Me voilà supplanté, moi, par Monsieur Tibaudier. +La Comtesse +Ne pensez pas vous moquer : pour des vers faits dans la province, ces vers−là sont fort beaux. +Le Vicomte +Comment, Madame, me moquer ? Quoique son rival, je trouve ces vers admirables, et ne les appelle pas +seulement deux strophes, comme vous, mais deux épigrammes, aussi bonnes que toutes celles de Martial. +La Comtesse +Quoi ? Martial fait−il des vers ? Je pensois qu'il ne fît que des gants ? +Monsieur Tibaudier +Ce n'est pas ce Martial−là, Madame ; c'est un auteur qui vivoit il y a trente ou quarante ans. +Le Vicomte +Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme vous le voyez. Mais allons voir, Madame, si ma musique et m +comédie, avec mes entrées de ballet, pourront combattre dans votre esprit les progrès des deux strophes et +billet que nous venons de voir. +La Comtesse +Il faut que mon fils le Comte soit de la partie ; car il est arrivé ce matin de mon château avec son précepte +que je vois là dedans. +Scène VI +Monsieur Bobinet, Monsieur Tibaudier, La Comtesse, Le Vicomte, Julie, Andrée, Criquet +La Comtesse +Holà ! Monsieur Bobinet, Monsieur Bobinet, approchez−vous du monde. +Monsieur Bobinet +Je donne le bon vêpres à toute l'honorable compagnie. Que désire Madame la Comtesse d'Escarbagnas de +très−humble serviteur Bobinet ? +La Comtesse +A quelle heure, Monsieur Bobinet, êtes−vous parti d'Escarbagnas, avec mon fils le Comte ? +Monsieur Bobinet +A huit heures trois quarts, Madame, comme votre commandement me l'avoir ordonné. +La Comtesse +Comment se portent mes deux autres fils, le Marquis, et le Commandeur ? +Monsieur Bobinet +Ils sont, Dieu grâce, Madame, en parfaite santé. +La Comtesse +Où est le Comte ? +Monsieur Bobinet +Dans votre belle chambre à alcôve, Madame. +La Comtesse +Que fait−il, Monsieur Bobinet ? +Monsieur Bobinet +Il compose un thème, Madame, que je viens de lui dicter, sur une épître de Cicéron. +La Comtesse +Faites−le venir, Monsieur Bobinet. +Monsieur Bobinet +Soit fait, Madame, ainsi que vous le commandez. +Le Vicomte +Ce Monsieur Bobinet, Madame ; a la mine fort sage, et je crois qu'il a de l'esprit. +Scène VII +La Comtesse, Le Vicomte, Julie, Le Comte, Monsieur Bobinet, Monsieur Tibaudier, Andrée, Criquet +Monsieur Bobinet +Allons, Monsieur le Comte, faites voir que vous profitez des bons documents qu'on vous donne. La révére +à toute l'honnête assemblée. +La Comtesse +Comte, saluez Madame. Faites la révérence à Monsieur le Vicomte. Saluez Monsieur le Conseiller. +Monsieur Tibaudier +Je suis ravi, Madame, que vous me concédiez la grâce d'embrasser Monsieur le Comte votre fils. On ne p +pas aimer le tronc qu'on n'aime aussi les branches. +La Comtesse +Mon Dieu ! Monsieur Tibaudier, de quelle comparaison vous servez−vous là ? +Julie +En vérité, Madame, Monsieur le Comte a tout à fait bon air. +Le Vicomte +Voilà un jeune gentilhomme qui vient bien dans le monde. +Julie +Qui diroit que Madame eût un si grand enfant ? +La Comtesse +Hélas ! quand je le fis, j'étois si jeune, que je me jouois encore avec une poupée. +Julie +C'est Monsieur votre frère, et non pas Monsieur votre fils. +La Comtesse +Monsieur Bobinet, ayez bien soin au moins de son éducation. +Monsieur Bobinet +Madame, je n'oublierai aucune chose pour cultiver cette jeune plante dont vos bontés m'ont fait l'honneur +me confier la conduite et je tâcherai de lui inculquer les semences de la vertu. +La Comtesse +Monsieur Bobinet, faites−lui un peu dire quelque petite galanterie de ce que vous lui apprenez. +Monsieur Bobinet +Allons, Monsieur le Comte, récitez votre leçon d'hier au matin. +Le Comte +Omne viro soli quod convenit esto virile. +Omne viri... +La Comtesse +Fi ! Monsieur Bobinet, quelles sottises est−ce que vous lui apprenez là ? +Monsieur Bobinet +C'est du latin, Madame, et la première règle de Jean Despautère. +La Comtesse +Mon Dieu ! ce Jean Despautère−là est un insolent, et je vous prie de lui enseigner du latin plus honnête q +celui−là. +Monsieur Bobinet +Si vous voulez, Madame, qu'il achève, la glose expliquera ce que cela veut dire. +La Comtesse +Non, non, cela s'explique assez. +Criquet +Les comédiens envoient dire qu'ils sont tous prêts. +La Comtesse +Allons nous placer. Monsieur Tibaudier, prenez Madame. +Le Vicomte +Il est nécessaire de dire que cette comédie n'a été faite que pour lier ensemble les différents morceaux de +musique, et de danse dont on a voulu composer ce divertissement, et que... +La Comtesse +Mon Dieu ! voyons l'affaire : on a assez d'esprit pour comprendre les choses. +Le Vicomte +Qu'on commence le plus tôt qu'on pourra, et qu'on empêche, s'il se peut, qu'aucun fâcheux ne vienne troub +notre divertissement. +(Après que les violons ont quelque peu joué, et que toute la compagnie est assise.) +Scène VIII +La Comtesse, Le Comte, Le Vicomte, Julie, Monsieur Harpin, Monsieur Tibaudier, aux pieds de la Comt +Monsieur Bobinet, Andrée +Monsieur Harpin +Parbleu ! la chose est belle, et je me réjouis de voir ce que je vois. +La Comtesse +Holà ! Monsieur le Receveur, que voulez−vous donc dire avec l'action que vous faites ? Vient−on +interrompre comme cela une comédie ? +Monsieur Harpin +Morbleu ! Madame, je suis ravi de cette aventure, et ceci me fait voir ce que je dois croire de vous, et +l'assurance qu'il y a au don de votre coeur et aux serments que vous m'avez faits de sa fidélité. +La Comtesse +Mais vraiment, on ne vient point ainsi se jeter au travers d'une comédie, et troubler un acteur qui parle. +Monsieur Harpin +Eh têtebleu ! la véritable comédie qui se fait ici, c'est celle que vous jouez ; et si je vous trouble, c'est de +quoi je me soucie peu. +La Comtesse +En vérité, vous ne savez ce que vous dites. +Monsieur Harpin +Si fait morbleu ! je le sais bien ; je le sais bien, morbleu ! et... +La Comtesse +Eh fi ! Monsieur, que cela est vilain de jurer de la sorte ! +Monsieur Harpin +Eh ventrebleu ! s'il y a ici quelque chose de vilain, ce ne sont point mes jurements, ce sont vos actions, et +vaudroit bien mieux que vous jurassiez, vous, la tête, la mort et la sang, que de faire ce que vous faites av +Monsieur le Vicomte. +Le Vicomte +Je ne sais pas, Monsieur le Receveur, de quoi vous vous plaignez, et si... +Monsieur Harpin +Pour vous, Monsieur, je n'ai rien à vous dire : vous faites bien de pousser votre pointe, cela est naturel, je +le trouve point étrange, et je vous demande pardon si j'interromps votre comédie ; mais vous ne devez po +trouver étrange aussi que je me plaigne de son procédé, et nous avons raison tous deux de faire ce que nou +faisons. +Le Vicomte +Je n'ai rien à dire à cela, et ne sais point les sujets de plaintes que vous pouvez avoir contre Madame la +comtesse d'Escarbagnas. +La Comtesse +Quand on a des chagrins jaloux, on n'en use point de la sorte, et l'on vient doucement se plaindre à la +personne que l'on aime. +Monsieur Harpin +Moi, me plaindre doucement ? +La Comtesse +Oui. L'on ne vient point crier de dessus un théâtre ce qui se doit dire en particulier. +Monsieur Harpin +J'y viens moi, morbleu ! tout exprès, c'est le lieu qu'il me faut, et je souhaiterois que ce fût un théâtre pub +pour vous dire avec plus d'éclat toutes vos vérités. +La Comtesse +Faut−il faire un si grand vacarme pour une comédie que Monsieur le Vicomte me donne ? Vous voyez qu +Monsieur Tibaudier, qui m'aime, en use plus respectueusement que vous. +Monsieur Harpin +Monsieur Tibaudier en use comme il lui plaît, je ne sais pas de quelle façon Monsieur Tibaudier a été ave +vous, mais Monsieur Tibaudier n'est pas un exemple pour moi, et je ne suis point d'humeur à payer les +violons pour faire danser les autres. +La Comtesse +Mais vraiment, Monsieur le Receveur, vous ne songez pas à ce que vous dites : on ne traite point de la so +les femmes de qualité, et ceux qui vous entendent croiroient qu'il y a quelque chose d'étrange entre vous e +moi. +Monsieur Harpin +Hé ventrebleu ! Madame, quittons la faribole. +La Comtesse +Que voulez−vous donc dire avec votre "quittons la faribole" ? +Monsieur Harpin +Je veux dire que je ne trouve point étrange que vous vous rendiez au mérite de Monsieur le Vicomte : vo +n'êtes pas la première femme qui joue dans le monde de ces sortes de caractères, et qui ait auprès d'elle un +Monsieur le Receveur, dont on lui voit trahir et la passion et la bourse, pour le premier venu qui lui donne +dans la vue ; mais ne trouvez point étrange aussi que je ne sois point la dupe d'une infidélité si ordinaire a +coquettes du temps, et que je vienne vous assurer devant bonne compagnie que je romps commerce avec +vous, et que Monsieur le Receveur ne sera plus pour vous Monsieur le Donneur. +La Comtesse +Cela est merveilleux, comme les amants emportés deviennent à la mode, on ne voit autre chose de tous cô +La, la, Monsieur le Receveur, quittez votre colère, et venez prendre place pour voir la comédie. +Monsieur Harpin +Moi, morbleu ! prendre place ! cherchez vos benêts à vos pieds. Je vous laisse, Madame la Comtesse, à +Monsieur le Vicomte, et ce sera à lui que j'envoyerai tantôt vos lettres. Voilà ma scène faite, voila mon rô +joué. Serviteur à la compagnie. +Monsieur Tibaudier +Monsieur le Receveur, nous nous verrons autre part qu'ici ; et je vous ferai voir que je suis au poil et à la +plume. +Monsieur Harpin +Tu as raison, Monsieur Tibaudier. +La Comtesse +Pour moi, je suis confuse de cette insolence. +Le Vicomte +Les jaloux, Madame, sont comme ceux qui perdent leur procès : ils ont permission de tout dire. Prêtons +silence à la comédie. +Scène dernière +La Comtesse, Le Vicomte, Le Comte, Julie, Monsieur Tibaudier, Monsieur Bobinet, Andrée, Jeannot, Cri +Jeannot +Voilà un billet, Monsieur, qu'on nous a dit de vous donner vite. +Le Vicomte lit. +En cas que vous ayez quelque mesure à prendre, je vous envoie promptement un avis. La querelle de vos +parents et de ceux de Julie vient d'être accommodée, et les conditions de cet accord, c'est le mariage de vo +et d'elle. Bonsoir. +Ma foi ! Madame, voilà notre comédie achevée aussi. +Julie +Ah ! Cléante, quel bonheur ! Notre amour eût−il osé espérer un si heureux succès ? +La Comtesse +Comment donc ? qu'est−ce que cela veut dire ? +Le Vicomte +Cela veut dire, Madame, que j'épouse Julie ; et, si vous m'en croyez, pour rendre la comédie complète de +tout point, vous épouserez Monsieur Tibaudier, et donnerez Mademoiselle Andrée à son laquais, dont il fe +son valet de chambre. +La Comtesse +Quoi ? jouer de la sorte une personne de ma qualité ? +Le Vicomte +C'est sans vous offenser, Madame, et les comédies veulent de ces sortes de choses. +La Comtesse +Oui, Monsieur Tibaudier, je vous épouse pour faire enrager tout le monde. +Monsieur Tibaudier +Ce m'est bien de l'honneur, Madame. +Le Vicomte +Souffrez, Madame, qu'en enrageant nous puissions voir ici le reste du spectacle. +Les Femmes savantes +Comédie +Représentée la première fois à Paris sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal le IIe mars 1672 par la Tro +du Roi +Personnages +Chrysale, bon bourgeois. +Philaminte, femme de Chrysale. +Armande, Henriette, filles de Chrysale et de Philaminte. +Ariste, frère de Chrysale. +Bélise, soeur de Chrysale. +Clitandre, amant d'Henriette. +Trissotin, bel esprit. +Vadius, savant. +Martine, servante de cuisine. +L'épine, laquais. +Julien, valet de Vadius. +Le Notaire. +La scène est à Paris. +Acte I +Scène I +Armande, Henriette +Armande +Quoi ? le beau nom de fille est un titre, ma soeur, +Dont vous voulez quitter la charmante douceur, +Et de vous marier vous osez faire fête ? +Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ? +Henriette +Oui, ma soeur. +Armande +Ah ! ce "oui" se peut−il supporter, +Et sans un mal de coeur sauroit−on l'écouter ? +Henriette +Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige, +Ma soeur... ? +Armande +Ah, mon Dieu ! fi ! +Henriette +Comment ? +Armande +Ah, fi ! vous dis−je. +Ne concevez−vous point ce que, dès qu'on l'entend, +Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant ? +De quelle étrange image on est par lui blessée ? +Sur quelle sale vue il traîne la pensée ? +N'en frissonnez−vous point ? et pouvez−vous, ma soeur, +Aux suites de ce mot résoudre votre coeur ? +Henriette +Les suites de ce mot, quand je les envisage, +Me font voir un mari, des enfants, un ménage ; +Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner, +Qui blesse la pensée et fasse frissonner. +Armande +De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ? +Henriette +Et qu'est−ce qu'à mon âge on a de mieux à faire, +Que d'attacher à soi, par le titre d'époux, +Un homme qui vous aime et soit aimé de vous, +Et de cette union, de tendresse suivie, +Se faire les douceurs d'une innocente vie ? +Ce noeud, bien assorti, n'a−t−il pas des appas ? +Armande +Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas ! +Que vous jouez au monde un petit personnage, +De vous claquemurer aux choses du ménage, +Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants +Qu'un idole d'époux et des marmots d'enfants ! +Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, +Les bas amusements de ces sortes d'affaires ; +A de plus hauts objets élevez vos desirs, +Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs, +Et traitant de mépris les sens et la matière, +A l'esprit comme nous donnez−vous toute entière. +Vous avez notre mère en exemple à vos yeux, +Que du nom de savante on honore en tous lieux : +Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille, +Aspirez aux clartés qui sont dans la famille, +Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs +Que l'amour de l'étude épanche dans les coeurs ; +Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie, +Mariez−vous, ma soeur, à la philosophie, +Qui nous monte au−dessus de tout le genre humain, +Et donne à la raison l'empire souverain, +Soumettant à ses lois la partie animale, +Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale. +Ce sont là les beaux feux, les doux attachements, +Qui doivent de la vie occuper les moments ; +Et les soins où je vois tant de femmes sensibles +Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles. +Henriette +Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout−puissant, +Pour différents emplois nous fabrique en naissant ; +Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe +Qui se trouve taillée à faire un philosophe. +Si le vôtre est né propre aux élévations +Où montent des savants les spéculations, +Le mien est fait, ma soeur, pour aller terre à terre, +Et dans les petits soins son foible se resserre. +Ne troublons point du ciel les justes règlements, +Et de nos deux instincts suivons les mouvements : +Habitez, par l'essor d'un grand et beau génie, +Les hautes régions de la philosophie, +Tandis que mon esprit, se tenant ici−bas, +Goûtera de l'hymen les terrestres appas. +Ainsi, dans nos desseins l'une à l'autre contraire, +Nous saurons toutes deux imiter notre mère : +Vous, du côté de l'âme et des nobles desirs, +Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ; +Vous, aux productions d'esprit et de lumière, +Moi, dans celles, ma soeur, qui sont de la matière. +Armande +Quand sur une personne on prétend se régler, +C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ; +Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, +Ma soeur, que de tousser et de cracher comme elle. +Henriette +Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez, +Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés ; +Et bien vous prend, ma soeur, que son noble génie +N'ait pas vaqué toujours à la philosophie. +De grâce, souffrez−moi, par un peu de bonté, +Des bassesses à qui vous devez la clarté ; +Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde, +Quelque petit savant qui veut venir au monde. +Armande +Je vois que votre esprit ne peut être guéri +Du fol entêtement de vous faire un mari ; +Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre ; +Votre visée au moins n'est pas mise à Clitandre ? +Henriette +Et par quelle raison n'y seroit−elle pas ? +Manque−t−il de mérite ? est−ce un choix qui soit bas ? +Armande +Non ; mais c'est un dessein qui seroit malhonnête, +Que de vouloir d'un autre enlever la conquête ; +Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré +Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré. +Henriette +Oui ; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines, +Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ; +Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours, +Et la philosophie a toutes vos amours : +Ainsi, n'ayant au coeur nul dessein pour Clitandre, +Que vous importe−t−il qu'on y puisse prétendre ? +Armande +Cet empire que tient la raison sur les sens +Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens, +Et l'on peut pour époux refuser un mérite +Que pour adorateur on veut bien à sa suite. +Henriette +Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections +Il n'ait continué ses adorations ; +Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre âme, +Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme. +Armande +Mais à l'offre des voeux d'un amant dépité +Trouvez−vous, je vous prie, entière sûreté ? +Croyez−vous pour vos yeux sa passion bien forte, +Et qu'en son coeur pour moi toute flamme soit morte ? +Henriette +Il me le dit, ma soeur, et, pour moi, je le croi. +Armande +Ne soyez pas, ma soeur, d'une si bonne foi, +Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime, +Qu'il n'y songe pas bien et se trompe lui−même. +Henriette +Je ne sais ; mais enfin, si c'est votre plaisir, +Il nous est bien aisé de nous en éclaircir : +Je l'aperçois qui vient, et sur cette matière +Il pourra nous donner une pleine lumière. +Scène II +Clitandre, Armande, Henriette +Henriette +Pour me tirer d'un doute où me jette ma soeur, +Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre coeur ; +Découvrez−en le fond, et nous daignez apprendre +Qui de nous à vos voeux est en droit de prétendre. +Armande +Non, non : je ne veux point à votre passion +Imposer la rigueur d'une explication ; +Je ménage les gens, et sais comme embarrasse +Le contraignant effort de ces aveux en face. +Clitandre +Non, Madame, mon coeur, qui dissimule peu, +Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ; +Dans aucun embarras un tel pas ne me jette, +Et j'avouerai tout haut, d'une âme franche et nette, +Que les tendres liens où je suis arrêté, +Mon amour et mes voeux sont tout de ce côté. +Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte : +Vous avez bien voulu les choses de la sorte. +Vos attraits m'avoient pris, et mes tendres soupirs +Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes desirs ; +Mon coeur vous consacroit une flamme immortelle ; +Mais vos yeux n'ont pas cru leur conquête assez belle. +J'ai souffert sous leur joug cent mépris différents, +Ils régnoient sur mon âme en superbes tyrans, +Et je me suis cherché, lassé de tant de peines, +Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chaînes : +Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux, +Et leurs traits à jamais me seront précieux ; +D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes, +Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes ; +De si rares bontés m'ont si bien su toucher, +Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher ; +Et j'ose maintenant vous conjurer, Madame, +De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme, +De ne point essayer à rappeler un coeur +Résolu de mourir dans cette douce ardeur. +Armande +Eh ! qui vous dit, Monsieur, que l'on ait cette envie, +Et que de vous enfin si fort on se soucie ? +Je vous trouve plaisant de vous le figurer, +Et bien impertinent de me le déclarer. +Henriette +Eh ! doucement, ma soeur. Où donc est la morale +Qui sait si bien régir la partie animale, +Et retenir la bride aux efforts du courroux ? +Armande +Mais vous qui m'en parlez, où la pratiquez−vous, +De répondre à l'amour que l'on vous fait paroître +Sans le congé de ceux qui vous ont donné l'être ? +Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois, +Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix. +Qu'ils ont sur votre coeur l'autorité suprême, +Et qu'il est criminel d'en disposer vous−même. +Henriette +Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir +De m'enseigner si bien les choses du devoir ; +Mon coeur sur vos leçons veut régler sa conduite ; +Et pour vous faire voir, ma soeur, que j'en profite, +Clitandre, prenez soin d'appuyer votre amour +De l'agrément de ceux dont j'ai reçu le jour ; +Faites−vous sur mes voeux un pouvoir légitime, +Et me donnez moyen de vous aimer sans crime. +Clitandre +J'y vais de tous mes soins travailler hautement, +Et j'attendois de vous ce doux consentement. +Armande +Vous triomphez, ma soeur, et faites une mine +A vous imaginer que cela me chagrine. +Henriette +Moi, ma soeur, point du tout : je sais que sur vos sens +Les droits de la raison sont toujours tout−puissants ; +Et que par les leçons qu'on prend dans la sagesse, +Vous êtes au−dessus d'une telle foiblesse. +Loin de vous soupçonner d'aucun chagrin, je croi +Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi, +Appuyer sa demande, et de votre suffrage +Presser l'heureux moment de notre mariage. +Je vous en sollicite ; et pour y travailler... +Armande +Votre petit esprit se mêle de railler, +Et d'un coeur qu'on vous jette on vous voit toute fière. +Henriette +Tout jeté qu'est ce coeur, il ne vous déplaît guère ; +Et si vos yeux sur moi le pouvoient ramasser, +Ils prendroient aisément le soin de se baisser. +Armande +A répondre à cela je ne daigne descendre, +Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre. +Henriette +C'est fort bien fait à vous, et vous nous faites voir +Des modérations qu'on ne peut concevoir. +Scène III +Clitandre, Henriette +Henriette +Votre sincère aveu ne l'a pas peu surprise. +Clitandre +Elle mérite assez une telle franchise, +Et toutes les hauteurs de sa folle fierté +Sont dignes tout au moins de ma sincérité. +Mais puisqu'il m'est permis, je vais à votre père, +Madame... +Henriette +Le plus sûr est de gagner ma mère : +Mon père est d'une humeur à consentir à tout, +Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout ; +Il a reçu du Ciel certaine bonté d'âme, +Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme ; +C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu +Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu. +Je voudrois bien vous voir pour elle, et pour ma tante, +Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante, +Un esprit qui, flattant les visions du leur, +Vous pût de leur estime attirer la chaleur. +Clitandre +Mon coeur n'a jamais pu, tant il est né sincère, +Même dans votre soeur flatter leur caractère, +Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût. +Je consens qu'une femme ait des clartés de tout ; +Mais je ne lui veux point la passion choquante +De se rendre savante afin d'être savante ; +Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, +Elle sache ignorer les choses qu'elle sait ; +De son étude enfin je veux qu'elle se cache, +Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, +Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, +Et clouer de l'esprit à ses moindres propos. +Je respecte beaucoup Madame votre mère ; +Mais je ne puis du tout approuver sa chimère, +Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit, +Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit. +Son Monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme, +Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme, +Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits +Un benêt dont partout on siffle les écrits, +Un pédant dont on voit la plume libérale, +D'officieux papiers fournir toute la halle. +Henriette +Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux. +Et je me trouve assez votre goût et vos yeux ; +Mais, comme sur ma mère il a grande puissance, +Vous devez vous forcer à quelque complaisance. +Un amant fait sa cour où s'attache son coeur, +Il veut de tout le monde y gagner la faveur ; +Et, pour n'avoir personne à sa flamme contraire +Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire. +Clitandre +Oui, vous avez raison ; mais Monsieur Trissotin +M'inspire au fond de l'âme un dominant chagrin. +Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages, +A me déshonorer en prisant ses ouvrages ; +C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru, +Et je le connoissois avant que l'avoir vu. +Je vis, dans le fatras des écrits qu'il nous donne, +Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne : +La constante hauteur de sa présomption, +Cette intrépidité de bonne opinion, +Cet indolent état de confiance extrême +Qui le rend en tout temps si content de soi−même, +Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit, +Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit, +Et qu'il ne voudroit pas changer sa renommée +Contre tous les honneurs d'un général d'armée. +Henriette +C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela. +Clitandre +Jusques à sa figure encor la chose alla, +Et je vis par les vers qu'à la tête il nous jette, +De quel air il falloit que fût fait le poète ; +Et j'en avois si bien deviné tous les traits, +Que rencontrant un homme un jour dans le Palais, +Je gageai que c'étoit Trissotin en personne, +Et je vis qu'en effet la gageure étoit bonne. +Henriette +Quel conte ! +Clitandre +Non ; je dis la chose comme elle est. +Mais je vois votre tante. Agréez, s'il vous plaît, +Que mon coeur lui déclare ici notre mystère, +Et gagne sa faveur auprès de votre mère. +Scène IV +Clitandre, Bélise +Clitandre +Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant +Prenne l'occasion de cet heureux moment, +Et se découvre à vous de la sincère flamme... +Bélise +Ah ! tout beau, gardez−vous de m'ouvrir trop votre âme : +Si je vous ai su mettre au rang de mes amants, +Contentez−vous des yeux pour vos seuls truchements, +Et ne m'expliquez point par un autre langage +Des desirs qui chez moi passent pour un outrage ; +Aimez−moi, soupirez, brûlez pour mes appas, +Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas : +Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, +Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ; +Mais si la bouche vient à s'en vouloir mêler, +Pour jamais de ma vue il vous faut exiler. +Clitandre +Des projets de mon coeur ne prenez point d'alarme : +Henriette, Madame, est l'objet qui me charme, +Et je viens ardemment conjurer vos bontés +De seconder l'amour que j'ai pour ses beautés. +Bélise +Ah ! certes le détour est d'esprit, je l'avoue : +Ce subtil faux−fuyant mérite qu'on le loue, +Et, dans tous les romans où j'ai jeté les yeux, +Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux. +Clitandre +Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame, +Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme. +Les Cieux, par les liens d'une immuable ardeur, +Aux beautés d'Henriette ont attaché mon coeur ; +Henriette me tient sous son aimable empire, +Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire : +Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux, +C'est que vous y daigniez favoriser mes voeux. +Bélise +Je vois où doucement veut aller la demande, +Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende ; +La figure est adroite, et, pour n'en point sortir +Aux choses que mon coeur m'offre à vous repartir, +Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle, +Et que sans rien prétendre il faut brûler pour elle. +Clitandre +Eh ! Madame, à quoi bon un pareil embarras, +Et pourquoi voulez−vous penser ce qui n'est pas ? +Bélise +Mon Dieu ! point de façons ; cessez de vous défendre +De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre : +Il suffit que l'on est contente du détour +Dont s'est adroitement avisé votre amour, +Et que, sous la figure où le respect l'engage, +On veut bien se résoudre à souffrir son hommage, +Pourvu que ses transports, par l'honneur éclairés, +N'offrent à mes autels que des voeux épurés. +Clitandre +Mais... +Bélise +Adieu, pour ce coup, ceci doit vous suffire, +Et je vous ai plus dit que je ne voulois dire. +Clitandre +Mais votre erreur... +Bélise +Laissez, je rougis maintenant, +Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant. +Clitandre +Je veux être pendu si je vous aime, et sage... +Bélise +Non, non, je ne veux rien entendre davantage. +Clitandre +Diantre soit de la folle avec ses visions ! +A−t−on rien vu d'égal à ces préventions ? +Allons commettre un autre au soin que l'on me donne, +Et prenons le secours d'une sage personne. +Acte II +Scène I +Ariste +Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ; +J'appuierai, presserai, ferai tout ce qu'il faut. +Qu'un amant, pour un mot, a de choses à dire ! +Et qu'impatiemment il veut ce qu'il desire ! +Jamais... +Scène II +Chrysale, Ariste +Ariste +Ah ! Dieu vous gard', mon frère ! +Chrysale +Et vous aussi, +Mon frère. +Ariste +Savez−vous ce qui m'amène ici ? +Chrysale +Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à l'apprendre. +Ariste +Depuis assez longtemps vous connoissez Clitandre ? +Chrysale +Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous. +Ariste +En quelle estime est−il, mon frère, auprès de vous ? +Chrysale +D'homme d'honneur, d'esprit, de coeur, et de conduite ; +Et je vois peu de gens qui soient de son mérite. +Ariste +Certain desir qu'il a conduit ici mes pas, +Et je me réjouis que vous en fassiez cas. +Chrysale +Je connus feu son père en mon voyage à Rome. +Ariste +Fort bien. +Chrysale +C'étoit, mon frère, un fort bon gentilhomme. +Ariste +On le dit. +Chrysale +Nous n'avions alors que vingt−huit ans, +Et nous étions, ma foi ! tous deux de verts galants. +Ariste +Je le crois. +Chrysale +Nous donnions chez les dames romaines, +Et tout le monde là parloit de nos fredaines : +Nous faisions des jaloux. +Ariste +Voilà qui va des mieux. +Mais venons au sujet qui m'amène en ces lieux. +Scène III +Bélise, Chrysale, Ariste +Ariste +Clitandre auprès de vous me fait son interprète, +Et son coeur est épris des grâces d'Henriette. +Chrysale +Quoi, de ma fille ? +Ariste +Oui, Clitandre, en est charmé, +Et je ne vis jamais amant plus enflammé. +Bélise +Non, non : je vous entends, vous ignorez l'histoire, +Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire. +Ariste +Comment, ma soeur ? +Bélise +Clitandre abuse vos esprits, +Et c'est d'un autre objet que son coeur est épris. +Ariste +Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime ? +Bélise +Non ; j'en suis assurée. +Ariste +Il me l'a dit lui−même. +Bélise +Eh, oui ! +Ariste +Vous me voyez, ma soeur, chargé par lui +D'en faire la demande à son père aujourd'hui. +Bélise +Fort bien. +Ariste +Et son amour même m'a fait instance +De presser les moments d'une telle alliance. +Bélise +Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment. +Henriette, entre nous, est un amusement, +Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, +A couvrir d'autres feux, dont je sais le mystère ; +Et je veux bien tous deux vous mettre hors d'erreur. +Ariste +Mais, puisque vous savez tant de choses, ma soeur, +Dites−nous, s'il vous plaît, cet autre objet qu'il aime. +Bélise +Vous le voulez savoir ? +Ariste +Oui. Quoi ? +Bélise +Moi. +Ariste +Vous ? +Bélise +Moi−même. +Ariste +Hay, ma soeur ! +Bélise +Qu'est−ce donc que veut dire ce "hay", +Et qu'a de surprenant le discours que je fai ? +On est faite d'un air, je pense, à pouvoir dire +Qu'on n'a pas pour un coeur soumis à son empire ; +Et Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas +Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas. +Ariste +Ces gens vous aiment ? +Bélise +Oui, de toute leur puissance. +Ariste +Ils vous l'ont dit ? +Bélise +Aucun n'a pris cette licence : +Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour, +Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour ; +Mais pour m'offrir leur coeur et vouer leur service, +Les muets truchements ont tous fait leur office. +Ariste +On ne voit presque point céans venir Damis. +Bélise +C'est pour me faire voir un respect plus soumis. +Ariste +De mots piquants partout Dorante vous outrage. +Bélise +Ce sont emportements d'une jalouse rage. +Ariste +Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux. +Bélise +C'est par un désespoir où j'ai réduit leurs feux. +Ariste +Ma foi ! ma chère soeur, vision toute claire. +Chrysale +De ces chimères−là vous devez vous défaire. +Bélise +Ah, chimères ! ce sont des chimères, dit−on ! +Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon ! +Je me réjouis fort de chimères, mes frères, +Et je ne savois pas que j'eusse des chimères. +Scène IV +Chrysale, Ariste +Chrysale +Notre soeur est folle, oui. +Ariste +Cela croît tous les jours. +Mais, encore une fois, reprenons le discours. +Clitandre vous demande Henriette pour femme : +Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme. +Chrysale +Faut−il le demander ? J'y consens de bon coeur, +Et tiens son alliance à singulier honneur. +Ariste +Vous savez que de bien il n'a pas l'abondance, +Que... +Chrysale +C'est un intérêt qui n'est pas d'importance : +Il est riche en vertu, cela vaut des trésors, +Et puis son père et moi n'étions qu'un en deux corps. +Ariste +Parlons à votre femme, et voyons à la rendre +Favorable... +Chrysale +Il suffit : je l'accepte pour gendre. +Ariste +Oui ; mais pour appuyer votre consentement, +Mon frère, il n'est pas mal d'avoir son agrément ; +Allons... +Chrysale +Vous moquez−vous ? Il n'est pas nécessaire : +Je réponds de ma femme, et prends sur moi l'affaire. +Ariste +Mais... +Chrysale +Laissez faire, dis−je, et n'appréhendez pas : +Je la vais disposer aux choses de ce pas. +Ariste +Soit. Je vais là−dessus sonder votre Henriette, +Et reviendrai savoir... +Chrysale +C'est une affaire faite, +Et je vais à ma femme en parler sans délai. +Scène V +Martine, Chrysale +Martine +Me voilà bien chanceuse ! Hélas ! l'an dit bien vrai : +Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, +Et service d'autrui n'est pas un héritage. +Chrysale +Qu'est−ce donc ? Qu'avez−vous, Martine ? +Martine +Ce que j'ai ? +Chrysale +Oui. +Martine +J'ai que l'an me donne aujourd'hui mon congé, Monsieur. +Chrysale +Votre congé ! +Martine +Oui, Madame me chasse. +Chrysale +Je n'entends pas cela. Comment ? +Martine +On me menace, +Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups. +Chrysale +Non, vous demeurerez : je suis content de vous. +Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude, +Et je ne veux pas, moi... +Scène VI +Philaminte, Bélise, Chrysale, Martine +Philaminte +Quoi ? je vous vois, maraude ? +Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux, +Et ne vous présentez jamais devant mes yeux. +Chrysale +Tout doux. +Philaminte +Non, c'en est fait. +Chrysale +Eh ! +Philaminte +Je veux qu'elle sorte. +Chrysale +Mais qu'a−t−elle commis, pour vouloir de la sorte... +Philaminte +Quoi ? vous la soutenez ? +Chrysale +En aucune façon. +Philaminte +Prenez−vous son parti contre moi ? +Chrysale +Mon Dieu ! non : +Je ne fais seulement que demander son crime. +Philaminte +Suis−je pour la chasser sans cause légitime ? +Chrysale +Je ne dis pas cela ; mais il faut de nos gens... +Philaminte +Non ; elle sortira, vous dis−je, de céans. +Chrysale +Hé bien ! oui : vous dit−on quelque chose là contre ? +Philaminte +Je ne veux point d'obstacle aux desirs que je montre. +Chrysale +D'accord. +Philaminte +Et vous devez, en raisonnable époux, +Etre pour moi contre elle, et prendre mon courroux. +Chrysale +Aussi fais−je. Oui, ma femme avec raison vous chasse, +Coquine, et votre crime est indigne de grâce. +Martine +Qu'est−ce donc que j'ai fait ? +Chrysale +Ma foi ! je ne sais pas. +Philaminte +Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas. +Chrysale +A−t−elle, pour donner matière à votre haine, +Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine ? +Philaminte +Voudrois−je la chasser, et vous figurez−vous +Que pour si peu de chose on se mette en courroux ? +Chrysale +Qu'est−ce à dire ? L'affaire est donc considérable ? +Philaminte +Sans doute. Me voit−on femme déraisonnable ? +Chrysale +Est−ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, +Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent ? +Philaminte +Cela ne seroit rien. +Chrysale +Oh, oh ! peste, la belle ! +Quoi ? l'avez−vous surprise à n'être pas fidèle ? +Philaminte +C'est pis que tout cela. +Chrysale +Pis que tout cela ? +Philaminte +Pis. +Chrysale +Comment diantre, friponne ! Euh ? a−t−elle commis... +Philaminte +Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille +Après trente leçons, insulté mon oreille +Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas +Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas. +Chrysale +Est−ce là... +Philaminte +Quoi ? toujours, malgré nos remontrances, +Heurter le fondement de toutes les sciences, +La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois, +Et les fait la main haute obéir à ses lois ? +Chrysale +Du plus grand des forfaits je la croyois coupable. +Philaminte +Quoi ? Vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ? +Chrysale +Si fait. +Philaminte +Je voudrois bien que vous l'excusassiez. +Chrysale +Je n'ai garde. +Bélise +Il est vrai que ce sont des pitiés : +Toute construction est par elle détruite, +Et des lois du langage on l'a cent fois instruite. +Martine +Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon ; +Mais je ne saurois, moi, parler votre jargon. +Philaminte +L'impudente ! appeler un jargon le langage +Fondé sur la raison et sur le bel usage ! +Martine +Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, +Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. +Philaminte +Hé bien ! ne voilà pas encore de son style ? +Ne servent pas de rien ! +Bélise +O cervelle indocile ! +Faut−il qu'avec les soins qu'on prend incessamment, +On ne te puisse apprendre à parler congrûment ? +De pas mis avec rien tu fais la récidive, +Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative. +Martine +Mon Dieu ! je n'avons pas étugué comme vous, +Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous. +Philaminte +Ah ! peut−on y tenir ? +Bélise +Quel solécisme horrible ! +Philaminte +En voilà pour tuer une oreille sensible. +Bélise +Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel. +Je n'est qu'un singulier, avons est pluriel. +Veux−tu toute ta vie offenser la grammaire ? +Martine +Qui parle d'offenser grand'mère ni grand−père ? +Philaminte +O Ciel ! +Bélise +Grammaire est prise à contre−sens par toi, +Et je t'ai dit déjà d'où vient ce mot. +Martine +Ma foi ! +Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise, +Cela ne me fait rien. +Bélise +Quelle âme villageoise ! +La grammaire, du verbe et du nominatif, +Comme de l'adjectif avec le substantif, +Nous enseigne les lois. +Martine +J'ai, Madame, à vous dire +Que je ne connois point ces gens−là. +Philaminte +Quel martyre ! +Bélise +Ce sont les noms des mots, et l'on doit regarder +En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder. +Martine +Qu'ils s'accordent entr'eux, ou se gourment, qu'importe ? +Philaminte, à sa soeur. +Eh ! mon Dieu ! finissez un discours de la sorte. +(A son mari.) +Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ? +Chrysale +Si fait. A son caprice il me faut consentir. +Va, ne l'irrite point : retire−toi, Martine. +Philaminte +Comment ? vous avez peur d'offenser la coquine ? +Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant ? +Chrysale +Moi ? point. Allons, sortez. (Bas.) Va−t'en, ma pauvre enfant. +Scène VII +Philaminte, Chrysale, Bélise +Chrysale +Vous êtes satisfaite, et la voilà partie ; +Mais je n'approuve point une telle sortie ; +C'est une fille propre aux choses qu'elle fait, +Et vous me la chassez pour un maigre sujet. +Philaminte +Vous voulez que toujours je l'aye à mon service +Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ? +Pour rompre toute loi d'usage et de raison, +Par un barbare amas de vices d'oraison, +De mots estropiés, cousus par intervalles, +De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles ? +Bélise +Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours : +Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ; +Et les moindres défauts de ce grossier génie +Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie. +Chrysale +Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, +Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ? +J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes, +Elle accommode mal les noms avec les verbes, +Et redise cent fois un bas ou méchant mot, +Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot. +Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. +Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; +Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, +En cuisine peut−être auroient été des sots. +Philaminte +Que ce discours grossier terriblement assomme ! +Et quelle indignité pour ce qui s'appelle homme +D'être baissé sans cesse aux soins matériels, +Au lieu de se hausser vers les spirituels ! +Le corps, cette guenille, est−il d'une importance, +D'un prix à mériter seulement qu'on y pense, +Et ne devons−nous pas laisser cela bien loin ? +Chrysale +Oui, mon corps est moi−même, et j'en veux prendre soin. +Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère. +Bélise +Le corps avec l'esprit fait figure, mon frère ; +Mais si vous en croyez tout le monde savant, +L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant ; +Et notre plus grand soin, notre première instance, +Doit être à le nourrir du suc de la science. +Chrysale +Ma foi ! si vous songez à nourrir votre esprit, +C'est de viande bien creuse, à ce que chacun dit, +Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude +Pour... +Philaminte +Ah ! sollicitude à mon oreille est rude : +Il put étrangement son ancienneté. +Bélise +Il est vrai que le mot est bien collet monté. +Chrysale +Voulez−vous que je dise ? il faut qu'enfin j'éclate, +Que je lève le masque, et décharge ma rate : +De folles on vous traite, et j'ai fort sur le coeur... +Philaminte +Comment donc ? +Chrysale +C'est à vous que je parle, ma soeur. +Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; +Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. +Vos livres éternels ne me contentent pas, +Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, +Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, +Et laisser la science aux docteurs de la ville ; +M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans +Cette longue lunette à faire peur aux gens, +Et cent brimborions dont l'aspect importune ; +Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, +Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, +Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. +Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, +Qu'une femme étudie et sache tant de choses. +Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants, +Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, +Et régler la dépense avec économie, +Doit être son étude et sa philosophie. +Nos pères sur ce point étoient gens bien sensés, +Qui disoient qu'une femme en sait toujours assez +Quand la capacité de son esprit se hausse +A connoître un pourpoint d'avec un haut de chausse. +Les leurs ne lisoient point, mais elles vivoient bien ; +Leurs ménages étoient tout leur docte entretien, +Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles, +Dont elles travailloient au trousseau de leurs filles. +Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs : +Elles veulent écrire, et devenir auteurs. +Nulle science n'est pour elles trop profonde, +Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde : +Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, +Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir ; +On y sait comme vont lune, étoile polaire, +Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire ; +Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin, +On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. +Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, +Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire ; +Raisonner est l'emploi de toute ma maison, +Et le raisonnement en bannit la raison : +L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire ; +L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ; +Enfin je vois par eux votre exemple suivi, +Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi. +Une pauvre servante au moins m'étoit restée, +Qui de ce mauvais air n'étoit point infectée, +Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, +A cause qu'elle manque à parler Vaugelas. +Je vous le dis, ma soeur, tout ce train−là me blesse, +(Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse), +Je n'aime point céans tous vos gens à latin, +Et principalement ce Monsieur Trissotin : +C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées ; +Tous les propos qu'il tient sont des billevesées ; +On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé, +Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. +Philaminte +Quelle bassesse, ô Ciel, et d'âme, et de langage ! +Bélise +Est−il de petits corps un plus lourd assemblage ! +Un esprit composé d'atomes plus bourgeois ! +Et de ce même sang se peut−il que je sois ! +Je me veux mal de mort d'être de votre race, +Et de confusion j'abandonne la place. +Scène VIII +Philaminte, Chrysale +Philaminte +Avez−vous à lâcher encore quelque trait ? +Chrysale +Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle : c'est fait. +Discourons d'autre affaire. A votre fille aînée +On voit quelque dégoût pour les noeuds d'hyménée : +C'est une philosophe enfin, je n'en dis rien, +Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien. +Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette, +Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette, +De choisir un mari... +Philaminte +C'est à quoi j'ai songé, +Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. +Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime, +Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime, +Est celui que je prends pour l'époux qu'il lui faut, +Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut : +La contestation est ici superflue, +Et de tout point chez moi l'affaire est résolue, +Au moins ne dites mot du choix de cet époux : +Je veux à votre fille en parler avant vous ; +J'ai des raisons à faire approuver ma conduite, +Et je connoîtrai bien si vous l'aurez instruite. +Scène IX +Ariste, Chrysale +Ariste +Hé bien ? la femme sort, mon frère, et je vois bien +Que vous venez d'avoir ensemble un entretien. +Chrysale +Oui. +Ariste +Quel est le succès ? Aurons−nous Henriette ? +A−t−elle consenti ? l'affaire est−elle faite ? +Chrysale +Pas tout à fait encor. +Ariste +Refuse−t−elle ? +Chrysale +Non. +Ariste +Est−ce qu'elle balance ? +Chrysale +En aucune façon. +Ariste +Quoi donc ? +Chrysale +C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme. +Ariste +Un autre homme pour gendre ! +Chrysale +Un autre. +Ariste +Qui se nomme ? +Chrysale +Monsieur Trissotin. +Ariste +Quoi ? ce Monsieur Trissotin... +Chrysale +Oui, qui parle toujours de vers et de latin. +Ariste +Vous l'avez accepté ? +Chrysale +Moi, point, à Dieu ne plaise. +Ariste +Qu'avez−vous répondu ? +Chrysale +Rien ; et je suis bien aise +De n'avoir point parlé, pour ne m'engager pas. +Ariste +La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas. +Avez−vous su du moins lui proposer Clitandre ? +Chrysale +Non ; car, comme j'ai vu qu'on parloit d'autre gendre, +J'ai cru qu'il étoit mieux de ne m'avancer point. +Ariste +Certes votre prudence est rare au dernier point ! +N'avez−vous point de honte avec votre mollesse ? +Et se peut−il qu'un homme ait assez de foiblesse +Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu, +Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu ? +Chrysale +Mon Dieu ! vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, +Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. +J'aime fort le repos, la paix, et la douceur, +Et ma femme est terrible avecque son humeur. +Du nom de philosophe elle fait grand mystère ; +Mais elle n'en est pas pour cela moins colère ; +Et sa morale, faite à mépriser le bien, +Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien. +Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête, +On en a pour huit jours d'effroyable tempête. +Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton ; +Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon ; +Et cependant, avec toute sa diablerie, +Il faut que je l'appelle et "mon coeur" et "ma mie". +Ariste +Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous, +Est par vos lâchetés souveraine sur vous. +Son pouvoir n'est fondé que sur votre foiblesse, +C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse ; +Vous−même à ses hauteurs vous vous abandonnez, +Et vous faites mener en bête par le nez. +Quoi ? vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme, +Vous résoudre une fois à vouloir être un homme ? +A faire condescendre une femme à vos voeux, +Et prendre assez de coeur pour dire un : "Je le veux" ? +Vous laisserez sans honte immoler votre fille +Aux folles visions qui tiennent la famille, +Et de tout votre bien revêtir un nigaud, +Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut, +Un pédant qu'à tous coups votre femme apostrophe +Du nom de bel esprit, et de grand philosophe, +D'homme qu'en vers galants jamais on n'égala, +Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela ? +Allez, encore un coup, c'est une moquerie, +Et votre lâcheté mérite qu'on en rie. +Chrysale +Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort. +Allons, il faut enfin montrer un coeur plus fort, +Mon frère. +Ariste +C'est bien dit. +Chrysale +C'est une chose infâme +Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme. +Ariste +Fort bien. +Chrysale +De ma douceur elle a trop profité. +Ariste +Il est vrai. +Chrysale +Trop joui de ma facilité. +Ariste +Sans doute. +Chrysale +Et je lui veux faire aujourd'hui connoître +Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître +Pour lui prendre un mari qui soit selon mes voeux. +Ariste +Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux. +Chrysale +Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure : +Faites−le−moi venir, mon frère, tout à l'heure. +Ariste +J'y cours tout de ce pas. +Chrysale +C'est souffrir trop longtemps, +Et je m'en vais être homme à la barbe des gens. +Acte III +Scène I +Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L'Epine +Philaminte +Ah ! mettons−nous ici, pour écouter à l'aise +Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse. +Armande +Je brûle de les voir. +Bélise +Et l'on s'en meurt chez nous. +Philaminte +Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous. +Armande +Ce m'est une douceur à nulle autre pareille. +Bélise +Ce sont repas friands qu'on donne à mon oreille. +Philaminte +Ne faites point languir de si pressants desirs. +Armande +Dépêchez. +Bélise +Faites tôt, et hâtez nos plaisirs. +Philaminte +A notre impatience offrez votre épigramme. +Trissotin +Hélas ! c'est un enfant tout nouveau−né, Madame. +Son sort assurément a lieu de vous toucher, +Et c'est dans votre cour, que j'en viens d'accoucher. +Philaminte +Pour me le rendre cher, il suffit de son père. +Trissotin +Votre approbation lui peut servir de mère. +Bélise +Qu'il a d'esprit ! +Scène II +Henriette, Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L'Epine +Philaminte +Holà ! pourquoi donc fuyez−vous ? +Henriette +C'est de peur de troubler un entretien si doux. +Philaminte +Approchez, et venez, de toutes vos oreilles, +Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles. +Henriette +Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit, +Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit. +Philaminte +Il n'importe : aussi bien ai−je à vous dire ensuite +Un secret dont il faut que vous soyez instruite. +Trissotin +Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer, +Et vous ne vous piquez que de savoir charmer. +Henriette +Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie... +Bélise +Ah ! songeons à l'enfant nouveau−né, je vous prie. +Philaminte +Allons, petit garçon, vite de quoi s'asseoir. +(Le laquais tombe avec la chaise.) +Voyez l'impertinent ! Est ce que l'on doit choir, +Après avoir appris l'équilibre des choses ? +Bélise +De ta chute, ignorant, ne vois−tu pas les causes, +Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté +Ce que nous appelons centre de gravité ? +L'Epine +Je m'en suis aperçu, Madame, étant par terre. +Philaminte +Le lourdaud ! +Trissotin +Bien lui prend de n'être pas de verre. +Armande +Ah ! de l'esprit partout ! +Bélise +Cela ne tarit pas. +Philaminte +Servez−nous promptement votre aimable repas. +Trissotin +Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose, +Un plat seul de huit vers me semble peu de chose, +Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal +De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, +Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse +A passé pour avoir quelque délicatesse. +Il est de sel attique assaisonné partout, +Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût. +Armande +Ah ! je n'en doute point. +Philaminte +Donnons vite audience. +Bélise +(A chaque fois qu'il veut lire, elle l'interrompt.) +Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance. +J'aime la poésie avec entêtement, +Et surtout quand les vers sont tournés galamment. +Philaminte +Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire. +Trissotin +SO... +Bélise +Silence ! ma nièce. +Trissotin +Sonnet à la Princesse Uranie sur sa fièvre +Votre prudence est endormie, +De traiter magnifiquement, +Et de loger superbement +Votre plus cruelle ennemie. +Bélise +Ah ! le joli début ! +Armande +Qu'il a le tour galant ! +Philaminte +Lui seul des vers aisés possède le talent ! +Armande +A prudence endormie il faut rendre les armes. +Bélise +Loger son ennemie est pour moi plein de charmes. +Philaminte +J'aime superbement et magnifiquement : +Ces deux adverbes joints font admirablement. +Bélise +Prêtons l'oreille au reste. +Trissotin +Votre prudence est endormie, +De traiter magnifiquement, +Et de loger superbement +Votre plus cruelle ennemie. +Armande +Prudence endormie ! +Bélise +Loger son ennemie ! +Philaminte +Superbement et magnifiquement ! +Trissotin +Faites−la sortir, quoi qu'on die, +De votre riche appartement, +Où cette ingrate insolemment +Attaque votre belle vie. +Bélise +Ah ! tout doux, laissez−moi, de grâce, respirer. +Armande +Donnez−nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer. +Philaminte +On se sent à ces vers, jusques au fond de l'âme, +Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme. +Armande +Faites−la sortir, quoi qu'on die, +De votre riche appartement. +Que riche appartement est là joliment dit ! +Et que la métaphore est mise avec esprit ! +Philaminte +Faites−la sortir, quoi qu'on die. +Ah ! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable ! +C'est, à mon sentiment, un endroit impayable. +Armande +De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux. +Bélise +Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. +Armande +Je voudrois l'avoir fait. +Bélise +Il vaut toute une pièce. +Philaminte +Mais en comprend−on bien, comme moi, la finesse ? +Armande et Bélise +Oh, oh ! +Philaminte +Faites−la sortir, quoi qu'on die : +Que de la fièvre, on prenne ici les intérêts : +N'ayez aucun égard, moquez−vous des caquets. +Faites−la sortir, quoi qu'on die. +Quoi qu'on die, quoi qu'on die. +Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble. +Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ; +Mais j'entends là−dessous un million de mots. +Bélise +Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. +Philaminte +Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, +Avez−vous compris, vous, toute son énergie ? +Songiez−vous bien vous−même à tout ce qu'il nous dit, +Et pensiez−vous alors y mettre tant d'esprit ? +Trissotin +Hay, hay. +Armande +J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête : +Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête, +Qui traite mal les gens qui la logent chez eux. +Philaminte +Enfin les quatrains sont admirables tous deux. +Venons−en promptement aux tiercets, je vous prie. +Armande +Ah ! s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die. +Trissotin +Faites−la sortir, quoi qu'on die, +Philaminte, Armande et Bélise +Quoi qu'on die ! +Trissotin +De votre riche appartement, +Philaminte, Armande et Bélise +Riche appartement ! +Trissotin +Où cette ingrate insolemment +Philaminte, Armande et Bélise +Cette ingrate de fièvre ! +Trissotin +Attaque votre belle vie. +Philaminte +Votre belle vie ! +Armande et Bélise +Ah ! +Trissotin +Quoi ? sans respecter votre rang, +Elle se prend à votre sang, +Philaminte, Armande et Bélise +Ah ! +Trissotin +Et nuit et jour vous fait outrage ! +Si vous la conduisez aux bains, +Sans la marchander davantage, +Noyez−la de vos propres mains. +Philaminte +On n'en peut plus. +Bélise +On pâme. +Armande +On se meurt de plaisir. +Philaminte +De mille doux frissons vous vous sentez saisir. +Armande +Si vous la conduisez aux bains, +Bélise +Sans la marchander davantage, +Philaminte +Noyez−la de vos propres mains : +De vos propres mains, là, noyez−la dans les bains. +Armande +Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. +Bélise +Partout on s'y promène avec ravissement. +Philaminte +On n'y sauroit marcher que sur de belles choses. +Armande +Ce sont petits chemins tout parsemés de roses. +Trissotin +Le sonnet donc vous semble... +Philaminte +Admirable, nouveau, +Et personne jamais n'a rien fait de si beau. +Bélise +Quoi ? sans émotion pendant cette lecture ? +Vous faites là, ma nièce, une étrange figure ! +Henriette +Chacun fait ici−bas la figure qu'il peut, +Ma tante ; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut. +Trissotin +Peut−être que mes vers importunent Madame. +Henriette +Point : je n'écoute pas. +Philaminte +Ah ! voyons l'épigramme. +Trissotin +Sur un carrosse de couleur amarante, +donné à une dame de ses amies. +Philaminte +Ces titres ont toujours quelque chose de rare. +Armande +A cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare. +Trissotin +L'Amour si chèrement m'a vendu son lien, +Bélise, Armande et Philaminte +Ah ! +Trissotin +Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien ; +Et quand tu vois ce beau carrosse, +Où tant d'or se relève en bosse, +Qu'il étonne tout le pays, +Et fait pompeusement triompher ma Laïs, +Philaminte +Ah ! ma Laïs ! voilà de l'érudition. +Bélise +L'enveloppe est jolie, et vaut un million. +Trissotin +Et quand tu vois ce beau carrosse, +Où tant d'or se relève en bosse, +Qu'il étonne tout le pays, +Et fait pompeusement triompher ma Laïs, +Ne dis plus qu'il est amarante : +Dis plutôt qu'il est de ma rente. +Armande +Oh, oh, oh ! celui−là ne s'attend point du tout. +Philaminte +On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. +Bélise +Ne dis plus qu'il est amarante : +Dis plutôt qu'il est de ma rente. +Voilà qui se décline : ma rente, de ma rente, à ma rente. +Philaminte +Je ne sais, du moment que je vous ai connu, +Si sur votre sujet j'ai l'esprit prévenu, +Mais j'admire partout vos vers et votre prose. +Trissotin +Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose, +A notre tour aussi nous pourrions admirer. +Philaminte +Je n'ai rien fait en vers, mais j'ai lieu d'espérer +Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie, +Huit chapitres du plan de notre académie. +Platon s'est au projet simplement arrêté, +Quand de sa République il a fait le traité ; +Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée +Que j'ai sur le papier en prose accommodée. +Car enfin je me sens un étrange dépit +Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit, +Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes. +De cette indigne classe où nous rangent les hommes, +De borner nos talents à des futilités, +Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. +Armande +C'est faire à notre sexe une trop grande offense, +De n'étendre l'effort de notre intelligence +Qu'à juger d'une jupe et de l'air d'un manteau, +Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. +Bélise +Il faut se relever de ce honteux partage, +Et mettre hautement notre esprit hors de page. +Trissotin +Pour les dames on sait mon respect en tous lieux ; +Et, si je rends hommage aux brillants de leurs yeux, +De leur esprit aussi j'honore les lumières : +Philaminte +Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ; +Mais nous voulons montrer à de certains esprits, +Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris, +Que de science aussi les femmes sont meublées ; +Qu'on peut faire comme eux de doctes assemblées, +Conduites en cela par des ordres meilleurs, +Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs, +Mêler le beau langage et les hautes sciences, +Découvrir la nature en mille expériences, +Et sur les questions qu'on pourra proposer +Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser. +Trissotin +Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. +Philaminte +Pour les abstractions, j'aime le platonisme. +Armande +Epicure me plaît, et ses dogmes sont forts. +Bélise +Je m'accommode assez pour moi des petits corps ; +Mais le vuide à souffrir me semble difficile, +Et je goûte bien mieux la matière subtile. +Trissotin +Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens. +Armande +J'aime ses tourbillons. +Philaminte +Moi, ses mondes tombants. +Armande +Il me tarde de voir notre assemblée ouverte, +Et de nous signaler par quelque découverte. +Trissotin +On en attend beaucoup de vos vives clartés, +Et pour vous la nature a peu d'obscurités. +Philaminte +Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une, +Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune. +Bélise +Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je croi ; +Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous voi. +Armande +Nous approfondirons, ainsi que la physique, +Grammaire, histoire, vers, morale et politique. +Philaminte +La morale a des traits dont mon coeur est épris, +Et c'étoit autrefois l'amour des grands esprits ; +Mais aux Stoïciens je donne l'avantage, +Et je ne trouve rien de si beau que leur sage. +Armande +Pour la langue, on verra dans peu nos règlements, +Et nous y prétendons faire des remuements. +Par une antipathie ou juste, ou naturelle, +Nous avons pris chacune une haine mortelle +Pour un nombre de mots, soit ou verbes ou noms, +Que mutuellement nous nous abandonnons ; +Contre eux nous préparons de mortelles sentences, +Et nous devons ouvrir nos doctes conférences +Par les proscriptions de tous ces mots divers +Dont nous voulons purger et la prose et les vers. +Philaminte +Mais le plus beau projet de notre académie, +Une entreprise noble, et dont je suis ravie, +Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté +Chez tous les beaux esprits de la postérité, +C'est le retranchement de ces syllabes sales, +Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales, +Ces jouets éternels des sots de tous les temps, +Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants, +Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes, +Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes. +Trissotin +Voilà certainement d'admirables projets ! +Bélise +Vous verrez nos statuts, quand ils seront tous faits. +Trissotin +Ils ne sauroient manquer d'être tous beaux et sages. +Armande +Nous serons par nos lois les juges des ouvrages ; +Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis ; +Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis ; +Nous chercherons partout à trouver à redire, +Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. +Scène III +L'Epine, Trissotin, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Vadius +L'Epine +Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous ; +Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux. +Trissotin +C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance +De lui donner l'honneur de votre connoissance. +Philaminte +Pour le faire venir vous avez tout crédit. +Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit. +Holà ! Je vous ai dit en paroles bien claires, +Que j'ai besoin de vous. +Henriette +Mais pour quelles affaires ? +Philaminte +Venez, on va dans peu vous les faire savoir. +Trissotin +Voici l'homme qui meurt du desir de vous voir. +En vous le produisant, je ne crains point le blâme +D'avoir admis chez vous un profane, Madame : +Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits. +Philaminte +La main qui le présente en dit assez le prix. +Trissotin +Il a des vieux auteurs la pleine intelligence, +Et sait du grec, Madame, autant qu'homme de France. +Philaminte +Du grec, ô Ciel ; du grec ! Il sait du grec, ma soeur ! +Bélise +Ah ! ma nièce, du grec ! +Armande +Du grec ! quelle douceur ! +Philaminte +Quoi ? Monsieur sait du grec ? Ah ! permettez, de grâce, +Que pour l'amour du grec, Monsieur, on vous embrasse. +(Il les baise toutes, jusques à Henriette, qui le refuse.) +Henriette +Excusez−moi, Monsieur, je n'entends pas le grec. +Philaminte +J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect. +Vadius +Je crains d'être fâcheux par l'ardeur qui m'engage +A vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage, +Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien. +Philaminte +Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien. +Trissotin +Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose, +Et pourroit, s'il vouloit, vous montrer quelque chose. +Vadius +Le défaut des auteurs, dans leurs productions, +C'est d'en tyranniser les conversations, +D'être au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables, +De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. +Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens +Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens, +Qui des premiers venus saisissant les oreilles, +En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. +On ne m'a jamais vu ce fol entêtement ; +Et d'un Grec là−dessus je suis le sentiment, +Qui, par un dogme exprès, défend à tous ses sages +L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. +Voici de petits vers pour de jeunes amants, +Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments. +Trissotin +Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres. +Vadius +Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres. +Trissotin +Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots. +Vadius +On voit partout chez vous l'ithos et le pathos. +Trissotin +Nous avons vu de vous des églogues d'un style +Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile. +Vadius +Vos odes ont un air noble, galant et doux, +Qui laisse de bien loin votre Horace après vous. +Trissotin +Est−il rien d'amoureux comme vos chansonnettes ? +Vadius +Peut−on voir rien d'égal aux sonnets que vous faites ? +Trissotin +Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ? +Vadius +Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux ? +Trissotin +Aux ballades surtout vous êtes admirable. +Vadius +Et dans les bouts−rimés je vous trouve adorable. +Trissotin +Si la France pouvoit connoître votre prix, +Vadius +Si le siècle rendoit justice aux beaux esprits, +Trissotin +En carrosse doré vous iriez par les rues. +Vadius +On verroit le public vous dresser des statues. +Hom ! C'est une ballade, et je veux que tout net +Vous m'en... +Trissotin +Avez−vous vu certain petit sonnet +Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ? +Vadius +Oui, hier il me fut lu dans une compagnie. +Trissotin +Vous en savez l'auteur ? +Vadius +Non ; mais je sais fort bien +Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien. +Trissotin +Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable. +Vadius +Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; +Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût. +Trissotin +Je sais que là−dessus je n'en suis point du tout, +Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables. +Vadius +Me préserve le Ciel d'en faire de semblables ! +Trissotin +Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur ; +Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur. +Vadius +Vous ! +Trissotin +Moi. +Vadius +Je ne sais donc comment se fit l'affaire. +Trissotin +C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire. +Vadius +Il faut qu'en écoutant j'aye eu l'esprit distrait, +Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. +Mais laissons ce discours et voyons ma ballade. +Trissotin +La ballade, à mon goût, est une chose fade. +Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps. +Vadius +La ballade pourtant charme beaucoup de gens. +Trissotin +Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise. +Vadius +Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise. +Trissotin +Elle a pour les pédants de merveilleux appas. +Vadius +Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas. +Trissotin +Vous donnez sottement vos qualités aux autres. +Vadius +Fort impertinemment vous me jetez les vôtres. +Trissotin +Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier. +Vadius +Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. +Trissotin +Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire. +Vadius +Allez, cuistre... +Philaminte +Eh ! Messieurs, que prétendez−vous faire ? +Trissotin +Va, va restituer tous les honteux larcins +Que réclament sur toi les Grecs et les Latins. +Vadius +Va, va−t'en faire amende honorable au Parnasse +D'avoir fait à tes vers estropier Horace. +Trissotin +Souviens−toi de ton livre et de son peu de bruit. +Vadius +Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit. +Trissotin +Ma gloire est établie ; en vain tu la déchires. +Vadius +Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires. +Trissotin +Je t'y renvoie aussi. +Vadius +J'ai le contentement +Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement : +Il me donne, en passant, une atteinte légère, +Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère ; +Mais jamais, dans ses vers, il ne te laisse en paix, +Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits. +Trissotin +C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable. +Il te met dans la foule, ainsi qu'un misérable. +Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, +Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler ; +Mais il m'attaque à part, comme un noble adversaire +Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ; +Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux +Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux. +Vadius +Ma plume t'apprendra quel homme je puis être. +Trissotin +Et la mienne saura te faire voir ton maître. +Vadius +Je te défie en vers, prose, grec, et latin. +Trissotin +Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin. +Scène IV +Trissotin, Philaminte, Armande, Bélise, Henriette +Trissotin +A mon emportement ne donnez aucun blâme : +C'est votre jugement que je défends, Madame, +Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer. +Philaminte +A vous remettre bien je me veux appliquer. +Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette. +Depuis assez longtemps mon âme s'inquiète +De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir, +Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir. +Henriette +C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas nécessaire : +Les doctes entretiens ne sont point mon affaire ; +J'aime à vivre aisément, et, dans tout ce qu'on dit, +Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit. +C'est une ambition que je n'ai point en tête ; +Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête, +Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, +Que de me tourmenter pour dire de beaux mots. +Philaminte +Oui, mais j'y suis blessée, et ce n'est pas mon conte +De souffrir dans mon sang une pareille honte. +La beauté du visage est un frêle ornement, +Une fleur passagère, un éclat d'un moment, +Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme ; +Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme. +J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner +La beauté que les ans ne peuvent moissonner, +De faire entrer chez vous le desir des sciences, +De vous insinuer les belles connoissances ; +Et la pensée enfin où mes voeux ont souscrit, +C'est d'attacher à vous un homme plein d'esprit ; +Et cet homme est Monsieur, que je vous détermine +A voir comme l'époux que mon choix vous destine. +Henriette +Moi, ma mère ? +Philaminte +Oui, vous. Faites la sotte un peu. +Bélise +Je vous entends : vos yeux demandent mon aveu, +Pour engager ailleurs un coeur que je possède. +Allez, je le veux bien. A ce noeud je vous cède : +C'est un hymen qui fait votre établissement. +Trissotin +Je ne sais que vous dire en mon ravissement, +Madame, et cet hymen dont je vois qu'on m'honore +Me met... +Henriette +Tout beau, Monsieur, il n'est pas fait encore : +Ne vous pressez pas tant. +Philaminte +Comme vous répondez ! +Savez−vous bien que si... Suffit, vous m'entendez. +Elle se rendra sage ; allons, laissons−la faire. +Scène V +Henriette, Armande +Armande +On voit briller pour vous les soins de notre mère, +Et son choix ne pouvoit d'un plus illustre époux... +Henriette +Si le choix est si beau, que ne le prenez−vous ? +Armande +C'est à vous, non à moi, que sa main est donnée. +Henriette +Je vous le cède tout, comme à ma soeur aînée. +Armande +Si l'hymen, comme à vous, me paroissoit charmant, +J'accepterois votre offre avec ravissement. +Henriette +Si j'avois, comme vous, les pédants dans la tête, +Je pourrois le trouver un parti fort honnête. +Armande +Cependant, bien qu'ici nos goûts soient différents, +Nous devons obéir, ma soeur, à nos parents : +Une mère a sur nous une entière puissance, +Et vous croyez en vain par votre résistance... +Scène VI +Chrysale, Ariste, Clitandre, Henriette, Armande +Chrysale +Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein : +Otez ce gant ; touchez à Monsieur dans la main, +Et le considérez désormais dans votre âme +En homme dont je veux que vous soyez la femme. +Armande +De ce côté, ma soeur, vos penchants sont fort grands. +Henriette +Il nous faut obéir, ma soeur, à nos parents. +Un père a sur nos voeux une entière puissance. +Armande +Une mère a sa part à notre obéissance. +Chrysale +Qu'est−ce à dire ? +Armande +Je dis que j'appréhende fort +Qu'ici ma mère et vous ne soyez pas d'accord ; +Et c'est un autre époux... +Chrysale +Taisez−vous, péronnelle ! +Allez philosopher tout le soûl avec elle, +Et de mes actions ne vous mêlez en rien. +Dites−lui ma pensée, et l'avertissez bien +Qu'elle ne vienne pas m'échauffer les oreilles : +Allons vite. +Ariste +Fort bien : vous faites des merveilles. +Clitandre +Quel transport ! quelle joie ! ah ! que mon sort est doux ! +Chrysale +Allons, prenez sa main, et passez devant nous, +Menez−là dans sa chambre. Ah ! les douces caresses ! +Tenez, mon coeur s'émeut à toutes ces tendresses, +Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours, +Et je me ressouviens de mes jeunes amours. +Acte IV +Scène I +Armande, Philaminte +Armande +Oui, rien n'a retenu son esprit en balance : +Elle a fait vanité de son obéissance. +Son coeur, pour se livrer, à peine devant moi +S'est−il donné le temps d'en recevoir la loi, +Et sembloit suivre moins les volontés d'un père, +Qu'affecter de braver les ordres d'une mère. +Philaminte +Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux +Les droits de la raison soumettent tous ses voeux. +Et qui doit gouverner, ou sa mère ou son père, +Ou l'esprit ou le corps, la forme ou la matière. +Armande +On vous en devoit bien au moins un compliment ; +Et ce petit Monsieur en use étrangement, +De vouloir malgré vous devenir votre gendre. +Philaminte +Il n'en est pas encore où son coeur peut prétendre. +Je le trouvois bien fait, et j'aimois vos amours ; +Mais dans ses procédés il m'a déplu toujours. +Il sait que, Dieu merci, je me mêle d'écrire, +Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire. +Scène II +Clitandre, Armande, Philaminte +Armande +Je ne souffrirois point, si j'étois que de vous, +Que jamais d'Henriette il pût être l'époux. +On me feroit grand tort d'avoir quelque pensée +Que là−dessus je parle en fille intéressée, +Et que le lâche tour que l'on voit qu'il me fait +Jette au fond de mon coeur quelque dépit secret : +Contre de pareils coups l'âme se fortifie +Du solide secours de la philosophie, +Et par elle on se peut mettre au−dessus de tout. +Mais vous traiter ainsi, c'est vous pousser à bout : +Il est de votre honneur d'être à ses voeux contraire, +Et c'est un homme enfin qui ne doit point vous plaire. +Jamais je n'ai connu, discourant entre nous, +Qu'il eût au fond du coeur de l'estime pour vous. +Philaminte +Petit sot ! +Armande +Quelque bruit que votre gloire fasse, +Toujours à vous louer il a paru de glace. +Philaminte +Le brutal ! +Armande +Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux, +J'ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvé beaux. +Philaminte +L'impertinent ! +Armande +Souvent nous en étions aux prises ; +Et vous ne croiriez point de combien de sottises... +Clitandre +Eh ! doucement, de grâce : un peu de charité, +Madame, ou tout au moins un peu d'honnêteté. +Quel mal vous ai−je fait ? et quelle est mon offense, +Pour armer contre moi toute votre éloquence ? +Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin +De me rendre odieux aux gens dont j'ai besoin ? +Parlez, dites, d'où vient ce courroux effroyable ? +Je veux bien que Madame en soit juge équitable. +Armande +Si j'avois le courroux dont on veut m'accuser, +Je trouverois assez de quoi l'autoriser : +Vous en seriez trop digne, et les premières flammes +S'établissent des droits si sacrés sur les âmes, +Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour, +Plutôt que de brûler des feux d'un autre amour ; +Au changement de voeux nulle horreur ne s'égale, +Et tout coeur infidèle est un monstre en morale. +Clitandre +Appelez−vous, Madame, une infidélité +Ce que m'a de votre âme ordonné la fierté ? +Je ne fais qu'obéir aux lois qu'elle m'impose ; +Et si je vous offense, elle seule en est cause. +Vos charmes ont d'abord possédé tout mon coeur ; +Il a brûlé deux ans d'une constante ardeur ; +Il n'est soins empressés, devoirs, respects, services, +Dont il ne vous ait fait d'amoureux sacrifices. +Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous ; +Je vous trouve contraire à mes voeux les plus doux. +Ce que vous refusez, je l'offre au choix d'une autre. +Voyez : est−ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre ? +Mon coeur court−il au change, ou si vous l'y poussez ? +Est−ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ? +Armande +Appelez−vous, Monsieur, être à vos voeux contraire, +Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire, +Et vouloir les réduire à cette pureté +Où du parfait amour consiste la beauté ? +Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée +Du commerce des sens nette et débarrassée ? +Et vous ne goûtez point, dans ses plus doux appas, +Cette union des coeurs où les corps n'entrent pas ? +Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossière ? +Qu'avec tout l'attirail des noeuds de la matière ? +Et pour nourrir les feux que chez vous on produit, +Il faut un mariage, et tout ce qui s'ensuit ? +Ah ! quel étrange amour ! et que les belles âmes +Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes ! +Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs, +Et ce beau feu ne veut marier que les coeurs ; +Comme une chose indigne, il laisse là le reste. +C'est un feu pur et net comme le feu céleste ; +On ne pousse, avec lui, que d'honnêtes soupirs, +Et l'on ne penche point vers les sales desirs ; +Rien d'impur ne se mêle au but qu'on se propose ; +On aime pour aimer, et non pour autre chose ; +Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports, +Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps. +Clitandre +Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, Madame, +Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme : +Je sens qu'il y tient trop, pour le laisser à part ; +De ces détachements je ne connois point l'art : +Le Ciel m'a dénié cette philosophie, +Et mon âme et mon corps marchent de compagnie. +Il n'est rien de plus beau, comme vous avez dit, +Que ces voeux épurés qui ne vont qu'à l'esprit, +Ces unions de coeurs, et ces tendres pensées +Du commerce des sens si bien débarrassées. +Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés ; +Je suis un peu grossier, comme vous m'accusez ; +J'aime avec tout moi−même, et l'amour qu'on me donne +En veut, je le confesse, à toute la personne. +Ce n'est pas là matière à de grands châtiments ; +Et, sans faire de tort à vos beaux sentiments, +Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode, +Et que le mariage est assez à la mode, +Passe pour un lien assez honnête et doux, +Pour avoir desiré de me voir votre époux, +Sans que la liberté d'une telle pensée +Ait dû vous donner lieu d'en paroître offensée. +Armande +Hé bien, Monsieur ! hé bien ! puisque, sans m'écouter, +Vos sentiments brutaux veulent se contenter ; +Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles, +Il faut des noeuds de chair, des chaînes corporelles, +Si ma mère le veut, je résous mon esprit +A consentir pour vous à ce dont il s'agit. +Clitandre +Il n'est plus temps, Madame : une autre a pris la place ; +Et par un tel retour j'aurois mauvaise grâce +De maltraiter l'asile et blesser les bontés +Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés. +Philaminte +Mais enfin comptez−vous, Monsieur, sur mon suffrage, +Quand vous vous promettez cet autre mariage ? +Et, dans vos visions, savez−vous, s'il vous plaît, +Que j'ai pour Henriette un autre époux tout prêt ? +Clitandre +Eh, Madame ! voyez votre choix, je vous prie : +Exposez−moi, de grâce, à moins d'ignominie, +Et ne me rangez pas à l'indigne destin +De me voir le rival de Monsieur Trissotin. +L'amour des beaux esprits, qui chez vous m'est contraire, +Ne pouvoit m'opposer un moins noble adversaire. +Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit +Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit ; +Mais Monsieur Trissotin n'a pu duper personne, +Et chacun rend justice aux écrits qu'il nous donne : +Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu'il vaut ; +Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut, +C'est de vous voir au ciel élever des sornettes +Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites. +Philaminte +Si vous jugez de lui tout autrement que nous, +C'est que nous le voyons par d'autres yeux que vous. +Scène III +Trissotin, Armande, Philaminte, Clitandre +Trissotin +Je viens vous annoncer une grande nouvelle. +Nous l'avons en dormant, Madame, échappé belle : +Un monde près de nous a passé tout du long, +Est chu tout au travers de notre tourbillon ; +Et s'il eût en chemin rencontré notre terre, +Elle eût été brisée en morceaux comme verre. +Philaminte +Remettons ce discours pour une autre saison : +Monsieur n'y trouveroit ni rime, ni raison ; +Il fait profession de chérir l'ignorance, +Et de haïr surtout l'esprit et la science. +Clitandre +Cette vérité veut quelque adoucissement. +Je m'explique, Madame, et je hais seulement +La science et l'esprit qui gâtent les personnes. +Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ; +Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorants, +Que de me voir savant comme certaines gens. +Trissotin +Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, +Que la science soit pour gâter quelque chose. +Clitandre +Et c'est mon sentiment qu'en faits, comme en propos, +La science est sujette à faire de grands sots. +Trissotin +Le paradoxe est fort. +Clitandre +Sans être fort habile, +La preuve m'en seroit, je pense, assez facile : +Si les raisons manquoient, je suis sûr qu'en tout cas +Les exemples fameux ne me manqueroient pas. +Trissotin +Vous en pourriez citer qui ne concluroient guère. +Clitandre +Je n'irois pas bien loin pour trouver mon affaire. +Trissotin +Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux. +Clitandre +Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux. +Trissotin +J'ai cru jusques ici que c'étoit l'ignorance +Qui faisoit les grands sots, et non pas la science. +Clitandre +Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant +Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. +Trissotin +Le sentiment commun est contre vos maximes, +Puisque ignorant et sot sont termes synonymes. +Clitandre +Si vous le voulez prendre aux usages du mot, +L'alliance est plus grande entre pédant et sot. +Trissotin +La sottise dans l'un se fait voir toute pure. +Clitandre +Et l'étude dans l'autre ajoute à la nature. +Trissotin +Le savoir garde en soi son mérite éminent. +Clitandre +Le savoir dans un fat devient impertinent. +Trissotin +Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes, +Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes. +Clitandre +Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands, +C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants. +Trissotin +Ces certains savants−là peuvent, à les connoître, +Valoir certaines gens que nous voyons paroître. +Clitandre +Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants ; +Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens. +Philaminte +Il me semble, Monsieur... +Clitandre +Eh, Madame ! de grâce : +Monsieur est assez fort, sans qu'à son aide on passe ; +Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant, +Et si je me défends, ce n'est qu'en reculant. +Armande +Mais l'offensante aigreur de chaque repartie +Dont vous... +Clitandre +Autre second : je quitte la partie. +Philaminte +On souffre aux entretiens ces sortes de combats, +Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas. +Clitandre +Eh, mon Dieu ! tout cela n'a rien dont il s'offense : +Il entend raillerie autant qu'homme de France ; +Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer, +Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer. +Trissotin +Je ne m'étonne pas, au combat que j'essuie, +De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie. +Il est fort enfoncé dans la cour, c'est tout dit : +La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit ; +Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance, +Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense. +Clitandre +Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour, +Et son malheur est grand de voir que chaque jour +Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle, +Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle, +Et, sur son méchant goût lui faisant son procès, +N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. +Permettez−moi, Monsieur Trissotin, de vous dire, +Avec tout le respect que votre nom m'inspire, +Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, +De parler de la cour d'un ton un peu plus doux ; +Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bête +Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ; +Qu'elle a du sens commun pour se connoître à tout ; +Que chez elle on se peut former quelque bon goût ; +Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie, +Tout le savoir obscur de la pédanterie. +Trissotin +De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets. +Clitandre +Où voyez−vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais ? +Trissotin +Ce que je vois, Monsieur, c'est que pour la science +Rasius et Baldus font honneur à la France, +Et que tout leur mérite, exposé fort au jour, +N'attire point les yeux et les dons de la cour. +Clitandre +Je vois votre chagrin, et que par modestie +Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie ; +Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos, +Que font−ils pour l'Etat vos habiles héros ? +Qu'est−ce que leurs écrits lui rendent de service, +Pour accuser la cour d'une horrible injustice, +Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms +Elle manque à verser la faveur de ses dons ? +Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire, +Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire. +Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, +Que, pour être imprimés, et reliés en veau, +Les voilà dans l'Etat d'importantes personnes ; +Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes ; +Qu'au moindre petit bruit de leurs productions +Ils doivent voir chez eux voler les pensions ; +Que sur eux l'univers a la vue attachée ; +Que partout de leur nom la gloire est épanchée, +Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, +Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, +Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles, +Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles +A se bien barbouiller de grec et de latin, +Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin +De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres : +Gens qui de leur savoir paroissent toujours ivres, +Riches, pour tout mérite, en babil importun, +Inhabiles à tout, vuides de sens commun, +Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence +A décrier partout l'esprit et la science. +Philaminte +Votre chaleur est grande, et cet emportement +De la nature en vous marque le mouvement : +C'est le nom de rival qui dans votre âme excite... +Scène IV +Julien, Trissotin, Philaminte, Clitandre, Armande +Julien +Le savant qui tantôt vous a rendu visite, +Et de qui j'ai l'honneur de me voir le valet, +Madame, vous exhorte à lire ce billet. +Philaminte +Quelque important que soit ce qu'on veut que je lise, +Apprenez, mon ami, que c'est une sottise +De se venir jeter au travers d'un discours, +Et qu'aux gens d'un logis il faut avoir recours, +Afin de s'introduire en valet qui sait vivre. +Julien +Je noterai cela, Madame, dans mon livre. +Philaminte, lit : +Trissotin s'est vanté, Madame, qu'il épouseroit votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n'en veut +qu'à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage que vous n'ayez vu le poème qu +compose contre lui. En attendant cette peinture, où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je +vous envoie Horace, Virgile, Térence, et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu'il a p +Philaminte poursuit. +Voilà sur cet hymen que je me suis promis +Un mérite attaqué de beaucoup d'ennemis ; +Et ce déchaînement aujourd'hui me convie +A faire une action qui confonde l'envie, +Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait, +De ce qu'elle veut rompre aura pressé l'effet. +Reportez tout cela sur l'heure à votre maître, +Et lui dites qu'afin de lui faire connoître +Quel grand état je fais de ses nobles avis +Et comme je les crois dignes d'être suivis, +Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille. +Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille, +A signer leur contrat vous pourrez assister, +Et je vous y veux bien, de ma part, inviter. +Armande, prenez soin d'envoyer au Notaire, +Et d'aller avertir votre soeur de l'affaire. +Armande. +Pour avertir ma soeur, il n'en est pas besoin, +Et Monsieur que voilà saura prendre le soin +De courir lui porter bientôt cette nouvelle, +Et disposer son coeur à vous être rebelle. +Philaminte +Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir, +Et si je la saurai réduire à son devoir. +(Elle s'en va.) +Armande +J'ai grand regret, Monsieur, de voir qu'à vos visées +Les choses ne soient pas tout à fait disposées. +Clitandre +Je m'en vais travailler, Madame, avec ardeur, +A ne vous point laisser ce grand regret au coeur. +Armande +J'ai peur que votre effort n'ait pas trop bonne issue. +Clitandre +Peut−être verrez−vous votre crainte déçue. +Armande +Je le souhaite ainsi. +Clitandre +J'en suis persuadé. +Et que de votre appui je serai secondé. +Armande +Oui, je vais vous servir de toute ma puissance. +Clitandre +Et ce service est sûr de ma reconnoissance. +Scène V +Chrysale, Ariste, Henriette, Clitandre +Clitandre +Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux : +Madame votre femme a rejeté mes voeux, +Et son coeur prévenu veut Trissotin pour gendre. +Chrysale +Mais quelle fantaisie a−t−elle donc pu prendre ? +Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin ? +Ariste +C'est par l'honneur qu'il a de rimer à latin +Qu'il a sur son rival emporté l'avantage. +Clitandre +Elle veut dès ce soir faire ce mariage. +Chrysale +Dès ce soir ? +Clitandre +Dès ce soir. +Chrysale +Et dès ce soir je veux. +Pour la contrecarrer, vous marier vous deux. +Clitandre +Pour dresser le contrat, elle envoie au Notaire. +Chrysale +Et je vais le querir pour celui qu'il doit faire. +Clitandre +Et Madame doit être instruite par sa soeur +De l'hymen où l'on veut qu'elle apprête son coeur. +Chrysale +Et moi, je lui commande avec pleine puissance +De préparer sa main à cette autre alliance. +Ah ! je leur ferai voir si, pour donner la loi, +Il est dans ma maison d'autre maître que moi. +Nous allons revenir, songez à nous attendre. +Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous, mon gendre. +Henriette +Hélas ! dans cette humeur conservez−le toujours. +Ariste +J'emploierai toute chose à servir vos amours. +Clitandre +Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme, +Mon plus solide espoir, c'est votre coeur, Madame. +Henriette +Pour mon coeur, vous pouvez vous assurer de lui. +Clitandre +Je ne puis qu'être heureux, quand j'aurai son appui. +Henriette +Vous voyez à quels noeuds on prétend le contraindre. +Clitandre +Tant qu'il sera pour moi, je ne vois rien à craindre. +Henriette +Je vais tout essayer pour nos voeux les plus doux : +Et si tous mes efforts ne me donnent à vous, +Il est une retraite où notre âme se donne +Qui m'empêchera d'être à toute autre personne. +Clitandre +Veuille le juste Ciel me garder en ce jour +De recevoir de vous cette preuve d'amour ! +Acte V +Scène I +Henriette, Trissotin +Henriette +C'est sur le mariage où ma mère s'apprête +Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête ; +Et j'ai cru, dans le trouble où je vois la maison, +Que je pourrois vous faire écouter la raison. +Je sais qu'avec mes voeux vous me jugez capable +De vous porter en dot un bien considérable ; +Mais l'argent, dont on voit tant de gens faire cas, +Pour un vrai philosophe a d'indignes appas ; +Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles +Ne doit point éclater dans vos seules paroles. +Trissotin +Aussi n'est−ce point là ce qui me charme en vous ; +Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux, +Votre grâce, et votre air, sont les biens, les richesses, +Qui vous ont attiré mes voeux et mes tendresses : +C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux. +Henriette +Je suis fort redevable à vos feux généreux : +Cet obligeant amour a de quoi me confondre, +Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir répondre. +Je vous estime autant qu'on sauroit estimer ; +Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer : +Un coeur, vous le savez, à deux ne sauroit être, +Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. +Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous, +Que j'ai de méchants yeux pour le choix d'un époux, +Que par cent beaux talents vous devriez me plaire ; +Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire ; +Et tout ce que sur moi peut le raisonnement, +C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement. +Trissotin +Le don de votre main où l'on me fait prétendre +Me livrera ce coeur que possède Clitandre ; +Et par mille doux soins j'ai lieu de présumer +Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer. +Henriette +Non : à ses premiers voeux mon âme est attachée, +Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée. +Avec vous librement j'ose ici m'expliquer, +Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer. +Cette amoureuse ardeur qui dans les coeurs s'excite +N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite : +Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plaît, +Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. +Si l'on aimoit, Monsieur, par choix et par sagesse, +Vous auriez tout mon coeur et toute ma tendresse ; +Mais on voit que l'amour se gouverne autrement. +Laissez−moi, je vous prie, à mon aveuglement, +Et ne vous servez point de cette violence +Que pour vous on veut faire à mon obéissance. +Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir +A ce que des parents ont sur nous de pouvoir ; +On répugne à se faire immoler ce qu'on aime, +Et l'on veut n'obtenir un coeur que de lui−même. +Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix +Exercer sur mes voeux la rigueur de ses droits ; +Otez−moi votre amour, et portez à quelque autre +Les hommages d'un coeur aussi cher que le vôtre. +Trissotin +Le moyen que ce coeur puisse vous contenter ? +Imposez−lui des lois qu'il puisse exécuter. +De ne vous point aimer peut−il être capable, +A moins que vous cessiez, Madame, d'être aimable, +Et d'étaler aux yeux les célestes appas... +Henriette +Eh, Monsieur ! laissons−là ce galimatias. +Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes, +Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes, +Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur... +Trissotin +C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon coeur. +D'elles on ne me voit amoureux qu'en poète ; +Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette. +Henriette +Eh ! de grâce, Monsieur... +Trissotin +Si c'est vous offenser, +Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser. +Cette ardeur, jusqu'ici de vos yeux ignorée, +Vous consacre des voeux d'éternelle durée ; +Rien n'en peut arrêter les aimables transports ; +Et, bien que vos beautés condamnent mes efforts, +Je ne puis refuser le secours d'une mère +Qui prétend couronner une flamme si chère ; +Et pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant, +Pourvu que je vous aye, il n'importe comment. +Henriette +Mais savez−vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense +A vouloir sur un coeur user de violence ? +Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, +D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait, +Et qu'elle peut aller, en se voyant contraindre, +A des ressentiments que le mari doit craindre ? +Trissotin +Un tel discours n'a rien dont je sois altéré +A tous événements le sage est préparé ; +Guéri par la raison des foiblesses vulgaires, +Il se met au−dessus de ces sortes d'affaires, +Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui +De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui. +Henriette +En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ; +Et je ne pensois pas que la philosophie +Fût si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens +A porter constamment de pareils accidents. +Cette fermeté d'âme, à vous si singulière, +Mérite qu'on lui donne une illustre matière, +Est digne de trouver qui prenne avec amour +Les soins continuels de la mettre en son jour ; +Et comme, à dire vrai, je n'oserois me croire +Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire, +Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous +Que je renonce au bien de vous voir mon époux. +Trissotin +Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire, +Et l'on a là−dedans fait venir le Notaire. +Scène II +Chrysale, Clitandre, Martine, Henriette +Chrysale +Ah, ma fille ! je suis bien aise de vous voir. +Allons, venez−vous−en faire votre devoir, +Et soumettre vos voeux aux volontés d'un père. +Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère, +Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents, +Martine que j'amène, et rétablis céans. +Henriette +Vos résolutions sont dignes de louange. +Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change, +Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez, +Et ne vous laissez point séduire à vos bontés ; +Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte +D'empêcher que sur vous ma mère ne l'emporte. +Chrysale +Comment ? Me prenez−vous ici pour un benêt ? +Henriette +M'en préserve le Ciel ! +Chrysale +Suis−je un fat, s'il vous plaît ? +Henriette +Je ne dis pas cela. +Chrysale +Me croit−on incapable +Des fermes sentiments d'un homme raisonnable ? +Henriette +Non, mon père. +Chrysale +Est−ce donc qu'à l'âge où je me voi, +Je n'aurois pas l'esprit d'être maître chez moi ? +Henriette +Si fait. +Chrysale +Et que j'aurois cette foiblesse d'âme, +De me laisser mener par le nez à ma femme ? +Henriette +Eh ! non, mon père. +Chrysale +Ouais ! qu'est−ce donc que ceci ? +Je vous trouve plaisante à me parler ainsi. +Henriette +Si je vous ai choqué, ce n'est pas mon envie. +Chrysale +Ma volonté céans doit être en tout suivie. +Henriette +Fort bien, mon père. +Chrysale +Aucun, hors moi, dans la maison, +N'a droit de commander. +Henriette +Oui, vous avez raison. +Chrysale +C'est moi qui tiens le rang de chef de la famille. +Henriette +D'accord. +Chrysale +C'est moi qui dois disposer de ma fille. +Henriette +Eh ! oui. +Chrysale +Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous. +Henriette +Qui vous dit le contraire ? +Chrysale +Et pour prendre un époux, +Je vous ferai bien voir que c'est à votre père +Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère. +Henriette +Hélas ! vous flattez là les plus doux de mes voeux. +Veuillez être obéi, c'est tout ce que je veux. +Chrysale +Nous verrons si ma femme à mes desirs rebelle... +Clitandre +La voici qui conduit le Notaire avec elle. +Chrysale +Secondez−moi bien tous. +Martine +Laissez−moi, j'aurai soin +De vous encourager, s'il en est de besoin. +Scène III +Philaminte, Bélise, Armande, Trissotin, le Notaire, Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine +Philaminte +Vous ne sauriez changer votre style sauvage, +Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ? +Le Notaire +Notre style est très−bon, et je serois un sot, +Madame, de vouloir y changer un seul mot. +Bélise +Ah ! quelle barbarie au milieu de la France ! +Mais au moins, en faveur, Monsieur, de la science, +Veuillez, au lieu d'écus, de livres et de francs, +Nous exprimer la dot en mines et talents, +Et dater par les mots d'ides et de calendes. +Le Notaire +Moi ? Si j'allois, Madame, accorder vos demandes, +Je me ferois siffler de tous mes compagnons. +Philaminte +De cette barbarie en vain nous nous plaignons. +Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire. +Ah ! ah ! cette impudente ose encor se produire ? +Pourquoi donc, s'il vous plaît, la ramener chez moi ? +Chrysale +Tantôt, avec loisir, on vous dira pourquoi. +Nous avons maintenant autre chose à conclure. +Le Notaire +Procédons au contrat. Où donc est la future ? +Philaminte +Celle que je marie est la cadette. +Le Notaire +Bon. +Chrysale +Oui. La voilà, Monsieur ; Henriette est son nom. +Le Notaire +Fort bien. Et le futur ? +Philaminte +L'époux que je lui donne +Est Monsieur. +Chrysale +Et celui, moi, qu'en propre personne +Je prétends qu'elle épouse, est Monsieur. +Le Notaire +Deux époux ! +C'est trop pour la coutume. +Philaminte +Où vous arrêtez−vous ? +Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre. +Chrysale +Pour mon gendre, mettez, mettez, Monsieur, Clitandre. +Le Notaire +Mettez−vous donc d'accord, et d'un jugement mûr +Voyez à convenir entre vous du futur. +Philaminte +Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m'arrête. +Chrysale +Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête. +Le Notaire +Dites−moi donc à qui j'obéirai des deux ? +Philaminte +Quoi donc ? vous combattez les choses que je veux ? +Chrysale +Je ne saurois souffrir qu'on ne cherche ma fille +Que pour l'amour du bien qu'on voit dans ma famille. +Philaminte +Vraiment à votre bien on songe bien ici, +Et c'est là pour un sage un fort digne souci ! +Chrysale +Enfin pour son époux j'ai fait choix de Clitandre. +Philaminte +Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre : +Mon choix sera suivi, c'est un point résolu. +Chrysale +Ouais ! vous le prenez là d'un ton bien absolu ? +Martine +Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes +Pour céder le dessus en toute chose aux hommes. +Chrysale +C'est bien dit. +Martine +Mon congé cent fois me fût−il hoc, +La poule ne doit point chanter devant le coq. +Chrysale +Sans doute. +Martine +Et nous voyons que d'un homme on se gausse, +Quand sa femme chez lui porte le haut−de−chausse. +Chrysale +Il est vrai. +Martine +Si j'avois un mari, je le dis, +Je voudrois qu'il se fît le maître du logis ; +Je ne l'aimerois point, s'il faisoit le jocrisse ; +Et si je contestois contre lui par caprice, +Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon +Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton. +Chrysale +C'est parler comme il faut. +Martine +Monsieur est raisonnable +De vouloir pour sa fille un mari convenable. +Chrysale +Oui. +Martine +Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est, +Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s'il vous plaît, +Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue ? +Il lui faut un mari, non pas un pédagogue ; +Et ne voulant savoir le grais, ni le latin, +Elle n'a pas besoin de Monsieur Trissotin. +Chrysale +Fort bien. +Philaminte +Il faut souffrir qu'elle jase à son aise. +Martine +Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise ; +Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit, +Je ne voudrois jamais prendre un homme d'esprit. +L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage ; +Les livres cadrent mal avec le mariage ; +Et je veux, si jamais on engage ma foi, +Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi, +Qui ne sache A ne B, n'en déplaise à Madame, +Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme. +Philaminte +Est−ce fait ? et sans trouble ai−je assez écouté +Votre digne interprète ? +Chrysale +Elle a dit vérité. +Philaminte +Et moi, pour trancher court toute cette dispute, +Il faut qu'absolument mon desir s'exécute. +Henriette et Monsieur seront joints de ce pas : +Je l'ai dit, je le veux : ne me répliquez pas ; +Et si votre parole à Clitandre est donnée, +Offrez−lui le parti d'épouser son aînée. +Chrysale +Voilà dans cette affaire un accommodement. +Voyez, y donnez−vous votre consentement ? +Henriette +Eh, mon père ! +Clitandre +Eh, Monsieur ! +Bélise +On pourroit bien lui faire +Des propositions qui pourroient mieux lui plaire : +Mais nous établissons une espèce d'amour +Qui doit être épuré comme l'astre du jour : +La substance qui pense y peut être reçue, +Mais nous en bannissons la substance étendue. +Scène dernière +Ariste, Chrysale, Philaminte, Bélise, Henriette, Armande, Trissotin, Le Notaire, Clitandre, Martine +Ariste +J'ai regret de troubler un mystère joyeux +Par le chagrin qu'il faut que j'apporte en ces lieux. +Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles, +Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles : +L'une, pour vous, me vient de votre procureur ; +L'autre, pour vous, me vient de Lyon. +Philaminte +Quel malheur, +Digne de nous troubler, pourroit−on nous écrire ? +Ariste +Cette lettre en contient un que vous pouvez lire. +Philaminte +Madame, j'ai prié Monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous all +dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne +point averti, et vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner. +Chrysale +Votre procès perdu ! +Philaminte +Vous vous troublez beaucoup ! +Mon coeur n'est point du tout ébranlé de ce coup. +Faites, faites paroître une âme moins commune, +A braver, comme moi, les traits de la fortune. +Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c'est à payer cette somme, avec les dépen +que vous êtes condamnée par arrêt de la Cour. +Condamnée ! Ah ! ce mot est choquant, et n'est fait +Que pour les criminels. +Ariste +Il a tort en effet, +Et vous vous êtes là justement récriée. +Il devoit avoir mis que vous êtes priée, +Par arrêt de la Cour, de payer au plus tôt, +Quarante mille écus, et les dépens qu'il faut. +Philaminte +Voyons l'autre. +Chrysale lit. +Monsieur, l'amitié qui me lie à Monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je s +que vous avez mis votre bien entre les mains d'Argante et de Damon, et je vous donne avis qu'en même jo +ils ont fait tous deux banqueroute. +O Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien ! +Philaminte +Ah ! quel honteux transport ! Fi ! tout cela n'est rien. +Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste, +Et perdant toute chose, à soi−même il se reste. +Achevons notre affaire, et quittez votre ennui : +Son bien nous peut suffire, et pour nous, et pour lui +Trissotin +Non, Madame : cessez de presser cette affaire. +Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire, +Et mon dessein n'est point de contraindre les gens. +Philaminte +Cette réflexion vous vient en peu de temps ! +Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce. +Trissotin +De tant de résistance à la fin je me lasse. +J'aime mieux renoncer à tout cet embarras, +Et ne veux point d'un coeur qui ne se donne pas. +Philaminte +Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire, +Ce que jusques ici j'ai refusé de croire. +Trissotin +Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez, +Et je regarde peu comment vous le prendrez. +Mais je ne suis point homme à souffrir l'infamie +Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie ; +Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas, +Et je baise les mains à qui ne me veut pas. +Philaminte +Qu'il a bien découvert son âme mercenaire ! +Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire ! +Clitandre +Je ne me vante point de l'être, mais enfin +Je m'attache, Madame, à tout votre destin. +Et j'ose vous offrir avecque ma personne +Ce qu'on sait que de bien la fortune me donne. +Philaminte +Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux, +Et je veux couronner vos desirs amoureux. +Oui, j'accorde Henriette à l'ardeur empressée... +Henriette +Non, ma mère : je change à présent de pensée. +Souffrez que je résiste à votre volonté. +Clitandre +Quoi ? vous vous opposez à ma félicité ? +Et lorsqu'à mon amour je vois chacun se rendre... +Henriette +Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre, +Et je vous ai toujours souhaité pour époux, +Lorsqu'en satisfaisant à mes voeux les plus doux, +J'ai vu que mon hymen ajustoit vos affaires ; +Mais lorsque nous avons les destins si contraires, +Je vous chéris assez dans cette extrémité, +Pour ne vous charger point de notre adversité. +Clitandre +Tout destin, avec vous, me peut être agréable ; +Tout destin me seroit, sans vous, insupportable. +Henriette +L'amour dans son transport parle toujours ainsi. +Des retours importuns évitons le souci : +Rien n'use tant l'ardeur de ce noeud qui nous lie, +Que les fâcheux besoins des choses de la vie ; +Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux +De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. +Ariste +N'est−ce que le motif que nous venons d'entendre +Qui vous fait résister à l'hymen de Clitandre ? +Henriette +Sans cela, vous verriez tout mon coeur y courir, +Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir. +Ariste +Laissez−vous donc lier par des chaînes si belles. +Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ; +Et c'est un stratagème, un surprenant secours, +Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours, +Pour détromper ma soeur, et lui faire connoître +Ce que son philosophe à l'essai pouvoit être. +Chrysale +Le Ciel en soit loué ! +Philaminte +J'en ai la joie au coeur, +Par le chagrin qu'aura ce lâche déserteur. +Voilà le châtiment de sa basse avarice, +De voir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse. +Chrysale +Je le savois bien, moi, que vous l'épouseriez. +Armande +Ainsi donc à leurs voeux vous me sacrifiez ? +Philaminte +Ce ne sera point vous que je leur sacrifie, +Et vous avez l'appui de la philosophie, +Pour voir d'un oeil content couronner leur ardeur. +Bélise +Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son coeur : +Par un prompt désespoir souvent on se marie, +Qu'on s'en repent après tout le temps de sa vie. +Chrysale +Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, +Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit. +Le Malade imaginaire +Comédie +Mêlée de musique et de danses +Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal le 10 février 1673 par la Trou +du Roi +Personnages +Argan, malade imaginaire. +Béline, seconde femme d'Argan. +Angélique, fille d'Argan, et amante de Cléante. +Louison, petite fille d'Argan, et soeur d'Angélique. +Béralde, frère d'Argan. +Cléante, amant d'Angélique. +Monsieur Diafoirus, médecin. +Thomas Diafoirus, son fils, et amant d'Angélique. +Monsieur Purgon, médecin d'Argan. +Monsieur Fleurant, apothicaire. +Monsieur Bonnefoy, notaire. +Toinette, servante. +La scène est à Paris. +Le prologue +Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tou +ceux qui se mêlent d'écrire travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a vou +faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malad +imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux. +(La décoration représente un lieu champêtre fort agréable.) +Eglogue +En musique et en danse. +Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, Dorilas, deux Zéphirs, troupe de Bergères et de Bergers. +Flore +Quittez, quittez vos troupeaux, +Venez, Bergers, venez, Bergères, +Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux : +Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères, +Et réjouir tous ces hameaux. +Quittez, quittez vos troupeaux, +Venez, Bergers, venez, Bergères, +Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux. +Climène et Daphné +Berger, laissons là tes feux, +Voilà Flore qui nous appelle. +Tircis et Dorilas +Mais au moins dis−moi, cruelle, +Tircis +Si d'un peu d'amitié tu payeras mes voeux ? +Dorilas +Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle ? +Climène et Daphné +Voilà Flore qui nous appelle. +Tircis et Dorilas +Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux. +Tircis +Languirai−je toujours dans ma peine mortelle ? +Dorilas +Puis−je espérer qu'un jour tu me rendras heureux ? +Climène et Daphné +Voilà Flore qui nous appelle. +Entrée de ballet +Toute la troupe des Bergers et des Bergères va se placer en cadence autour de Flore. +Climène +Quelle nouvelle parmi nous, +Déesse, doit jeter tant de réjouissance ? +Daphné +Nous brûlons d'apprendre de vous +Cette nouvelle d'importance. +Dorilas +D'ardeur nous en soupirons tous. +Tous +Nous en mourons d'impatience. +Flore +La voici : silence, silence ! +Vos voeux sont exaucés, Louis est de retour, +Il ramène en ces lieux les plaisirs et l'amour, +Et vous voyez finir vos mortelles alarmes. +Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis : +Il quitte les armes, +Faute d'ennemis. +Tous +Ah ! quelle douce nouvelle ! +Qu'elle est grande ! qu'elle est belle ! +Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux ! +Que de succès heureux ! +Et que le Ciel a bien rempli nos voeux ! +Ah ! quelle douce nouvelle ! +Qu'elle est grande, qu'elle est belle ! +Entrée de Ballet +Tous les Bergers et Bergères expriment par des danses les transports de leur joie. +Flore +De vos flûtes bocagères +Réveillez les plus beaux sons : +Louis offre à vos chansons +La plus belle des matières. +Après cent combats, +Où cueille son bras, +Une ample victoire, +Formez entre vous +Cent combats plus doux, +Pour chanter sa gloire. +Tous +Formons entre nous +Cent combats plus doux, +Pour chanter sa gloire. +Flore +Mon jeune amant, dans ce boi +Des présents de mon empire +Prépare un prix à la voix +Qui saura le mieux nous dire +Les vertus et les exploits +Du plus auguste des rois. +Climène +Si Tircis a l'avantage, +Daphné +Si Dorilas est vainqueur +Climène +A le chérir je m'engage. +Daphné +Je me donne à son ardeur. +Tircis +O très chère espérance ! +Dorilas +O mot plein de douceur ! +Tous deux +Plus beau sujet, plus belle récompense +Peuvent−ils animer un coeur ? +Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se pl +au pied de l'arbre, avec deux Zéphirs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux coins du thé +Tircis +Quand la neige fondue enfle un torrent fameux, +Contre l'effort soudain de ses flots écumeux +Il n'est rien d'assez solide ; +Digues, châteaux, villes, et bois, +Hommes et troupeaux à la fois, +Tout cède au courant qui le guide : +Tel, et plus fier, et plus rapide, +Marche Louis dans ses exploits. +Ballet +Les Bergers et Bergères de son côté dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs +applaudissements. +Dorilas +Le foudre menaçant, qui perce avec fureur +L'affreuse obscurité de la nue enflammée, +Fait d'épouvante et d'horreur +Trembler le plus ferme coeur : +Mais à la tête d'une armée +Louis jette plus de terreur. +Ballet +Les Bergers et Bergères de son côté font de même que les autres. +Tircis +Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés, +Par un brillant amas de belles vérités +Nous voyons la gloire effacée, +Et tous ces fameux demi−dieux +Que vante l'histoire passée +Ne sont point à notre pensée +Ce que Louis est à nos yeux. +Ballet +Les Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose. +Dorilas +Louis fait à nos temps, par ses faits inouïs, +Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire +Des siècles évanouis : +Mais nos neveux, dans leur gloire, +N'auront rien qui fasse croire +Tous les beaux faits de LOUIS. +Ballet +Les Bergers et Bergères de son côté font encore de même, après quoi les deux partis se mêlent. +Pan, suivi des Faunes. +Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire. +Hé ! que voulez−vous faire ? +Chanter sur vos chalumeaux +Ce qu'Apollon sur sa lyre, +Avec ses chants les plus beaux, +N'entreprendroit pas de dire, +C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire, +C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire, +Pour tomber dans le fond des eaux. +Pour chanter de LOUIS l'intrépide courage, +Il n'est point d'assez docte voix, +Point de mots assez grands pour en tracer l'image : +Le silence est le langage +Qui doit louer ses exploits. +Consacrez d'autres soins à sa pleine victoire ; +Vos louanges n'ont rien qui flatte ses désirs ; +Laissez, laissez là sa gloire, +Ne songez qu'à ses plaisirs. +Tous. +Laissons, laissons là sa gloire, +Ne songeons qu'à ses plaisirs. +Flore +Bien que, pour étaler ses vertus immortelles, +La force manque à vos esprits, +Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix : +Dans les choses grandes et belles +Il suffit d'avoir entrepris. +Entrée de Ballet +Les deux Zéphirs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu'ils viennent ensuite donner aux deu +bergers. +Climène et Daphné, en leur donnant la main. +Dans les choses grandes et belles +Il suffit d'avoir entrepris. +Tircis et Dorilas +Ha ! que d'un doux succès notre audace est suivie ! +Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais. +Les quatre amants +Au soin de ses plaisirs donnons−nous désormais. +Flore et Pan +Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! +Tous +Joignons tous dans ces bois +Nos flûtes et nos voix, +Ce jour nous y convie ; +Et faisons aux échos redire mille fois : +"LOUIS est le plus grand des rois ; +Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! " +Dernière et grande entrée de Ballet +Faune, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, après quoi ils se vont +préparer pour la Comédie. +Autre prologue +Le théâtre représente une forêt. +L'ouverture du théâtre se fait par un bruit agréable d'instruments. Ensuite une Bergère vient se plaindre +tendrement de ce qu'elle ne trouve aucun remède pour soulager les peines qu'elle endure. Plusieurs Faune +Aegipans, assemblés pour des fêtes et des jeux qui leur sont particuliers rencontrent la Bergère. Ils écoute +ses plaintes et forment un spectacle très−divertissant. +Plainte de la Bergère +Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, +Vains et peu sages médecins ; +Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins +La douleur qui me désespère : +Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. +Hélas ! je n'ose découvrir +Mon amoureux martyre +Au Berger pour qui je soupire, +Et qui seul peut me secourir. +Ne prétendez pas le finir, +Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire : +Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. +Ces remèdes peu sûrs dont le simple vulgaire +Croit que vous connoissez l'admirable vertu, +Pour les maux que je sens n'ont rien de salutaire ; +Et tout votre caquet ne peut être reçu... +Que d'un Malade imaginaire. +Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, +Vains et peu sages médecins ; +Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins +La douleur qui me désespère ; +Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. +Le théâtre change et représente une chambre. +Acte I +Scène I +Argan, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties, d'apothicaire avec des jetons +fait, parlant à lui−même, les dialogues suivants. +Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt−quatrièm +un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de +Monsieur." Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort +civiles : "les entrailles de Monsieur, trente sols." Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'êtr +civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement : Je suis votre +serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols +langage d'apothicaire, c'est−à−dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus, dudit jour, un bon clystère détersif +composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver +nettoyer le bas−ventre de Monsieur, trente sols." Avec votre permission, dix sols. "Plus, dudit jour, le soir +julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente−cinq sols." Je ne me +plains pas de celui−là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix−sept sols, six deniers. "Plus, du +vingt−cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné +levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieu +quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, c'est se moquer ; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon +vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols. +"Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et +quinze sols. "Plus, du vingt−sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente so +Dix sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols." +Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus, du vingt−septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, e +chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres." Bon, vingt et trente sols : je suis bien ai +que vous soyez raisonnable. "Plus, du vingt−huitième, une prise de petit−lait clarifié, et dulcoré, pour +adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols." Bon, dix sols. "Plus, une potion +cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, +suivant l'ordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît ; si vous en usez +comme cela, on ne voudra plus être malade : contentez−vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Tro +et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bie +donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, +quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l'autre mois il y avoit douze médecine +vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois−ci que l'autre. Je le dirai à Mons +Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire, on me +laisse toujours seul ; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens. +n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d'affaire. Drelin, +drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnois point. Chien +coquine ! Drelin, drelin, drelin : j'enrage. (Il ne sonne plus mais il crie.) Drelin, drelin, drelin : carogne, +tous les diables ! Est−il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin, drelin, +drelin : voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin : ah, mon Dieu ! ils me laisseront ici mourir. Dreli +drelin, drelin. +Scène II +Toinette, Argan +Toinette, en entrant dans la chambre. +On y va. +Argan +Ah, chienne ! ah, carogne... ! +Toinette, faisant semblant de s'être cogné la tête. +Diantre soit fait de votre impatience ! vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand c +de la tête contre la carne d'un volet. +Argan, en colère. +Ah ! traîtresse... ! +Toinette, pour l'interrompre et l'empêcher de crier, se plaint toujours en disant. +Ha ! +Argan +Il y a... +Toinette +Ha ! +Argan +Il y a une heure... +Toinette +Ha ! +Argan +Tu m'as laissé... +Toinette +Ha ! +Argan +Tais−toi donc, coquine, que je te querelle. +Toinette +Çamon, ma foi ! j'en suis d'avis, après ce que je me suis fait. +Argan +Tu m'as fait égosiller, carogne. +Toinette +Et vous m'avez fait, vous, casser la tête : l'un vaut bien l'autre ; quitte à quitte, si vous voulez. +Argan +Quoi ? coquine... +Toinette +Si vous querellez, je pleurerai. +Argan +Me laisser, traîtresse... +Toinette, toujours pour l'interrompre : +Ha ! +Argan +Chienne, tu veux... +Toinette +Ha ! +Argan +Quoi ? il faudra encore que je n'aye pas le plaisir de la quereller. +Toinette +Querellez tout votre soûl, je le veux bien. +Argan +Tu m'en empêches, chienne, en m'interrompant à tous coups. +Toinette +Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j'aye le plaisir de pleurer : chacun le sie +ce n'est pas trop. Ha ! +Argan +Allons, il faut en passer par là. Ote−moi ceci, coquine, ôte−moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon +lavement d'aujourd'hui a−t−il bien opéré ? +Toinette +Votre lavement ? +Argan +Oui. Ai−je bien fait de la bile ? +Toinette +Ma foi ! je ne me mêle point de ces affaires−là : c'est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu'il en +profit. +Argan +Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l'autre que je dois tantôt prendre. +Toinette +Ce Monsieur Fleurant−là et ce Monsieur Purgon s'égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonn +vache à lait ; et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes. +Argan +Taisez−vous, ignorante, ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse ve +ma fille Angélique, j'ai à lui dire quelque chose. +Toinette +La voici qui vient d'elle−même : elle a deviné votre pensée. +Scène III +Angélique, Toinette, Argan +Argan +Approchez, Angélique ; vous venez à propos : je voulois vous parler. +Angélique +Me voilà prête à vous ouïr. +Argan, courant au bassin. +Attendez. Donnez−moi mon bâton. Je vais revenir tout à l'heure. +Toinette, en le raillant. +Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires. +Scène IV +Angélique, Toinette +Angélique, la regardant d'un oeil languissant, lui dit confidemment : +Toinette. +Toinette +Quoi ? +Angélique +Regarde−moi un peu. +Toinette +Hé bien ! je vous regarde. +Angélique +Toinette. +Toinette +Hé bien, quoi, "Toinette" ? +Angélique +Ne devines−tu point de quoi je veux parler ? +Toinette +Je m'en doute assez : de notre jeune amant ; car c'est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos +entretiens ; et vous n'êtes point bien si vous n'en parlez à toute heure. +Angélique +Puisque tu connois cela, que n'es−tu donc la première à m'en entretenir, et que ne m'épargnes−tu la peine +te jeter sur ce discours ? +Toinette +Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins là−dessus qu'il est difficile de prévenir. +Angélique +Je t'avoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon coeur profite avec chaleur de tous les +moments de s'ouvrir à toi. Mais dis−moi, condamnes−tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui ? +Toinette +Je n'ai garde. +Angélique +Ai−je tort de m'abandonner à ces douces impressions ? +Toinette +Je ne dis pas cela. +Angélique +Et voudrois−tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il témoigne po +moi ? +Toinette +A Dieu ne plaise ! +Angélique +Dis−moi un peu, ne trouves−tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans +l'aventure inopinée de notre connoissance ? +Toinette +Oui. +Angélique +Ne trouves−tu pas que cette action d'embrasser ma défense sans me connoître est tout à fait d'un honnête +homme ? +Toinette +Oui. +Angélique +Que l'on ne peut pas en user plus généreusement ? +Toinette +D'accord. +Angélique +Et qu'il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ? +Toinette +Oh ! oui. +Angélique +Ne trouves−tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne ? +Toinette +Assurément. +Angélique +Qu'il a l'air le meilleur du monde ? +Toinette +Sans doute. +Angélique +Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ? +Toinette +Cela est sûr. +Angélique +Qu'on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu'il me dit ? +Toinette +Il est vrai. +Angélique +Et qu'il n'est rien de plus fâcheux que la contrainte où l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux +empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ? +Toinette +Vous avez raison. +Angélique +Mais, ma pauvre Toinette, crois−tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit ? +Toinette +Eh, eh ! ces choses−là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la +vérité ; et j'ai vu de grands comédiens là−dessus. +Angélique +Ah ! Toinette, que dis−tu là ? Hélas ! de la façon qu'il parle, seroit−il bien possible qu'il ne me dît pas +vrai ? +Toinette +En tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu'il étoit de vous faire +demander en mariage est une prompte voie à vous faire connoître s'il vous dit vrai, ou non : c'en sera là la +bonne preuve. +Angélique +Ah ! Toinette, si celui−là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme. +Toinette +Voilà votre père qui revient. +Scène V +Argan, Angélique, Toinette +Argan se met dans sa chaise. +O çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut−être ne vous attendez−vous pas : on vous demande +mariage. Qu'est−ce que cela ? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il n'y a rien de plus d +pour les jeunes filles : ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous +demander si vous voulez bien vous marier. +Angélique +Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner. +Argan +Je suis bien aise d'avoir une fille si obéissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise. +Angélique +C'est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés. +Argan +Ma femme, votre belle−mère, avoit envie que je vous fisse religieuse, et votre petite soeur Louison aussi, +de tout temps elle a été aheurtée à cela. +Toinette, tout bas. +La bonne bête a ses raisons. +Argan +Elle ne vouloit point consentir à ce mariage, mais je l'ai emporté, et ma parole est donnée. +Angélique +Ah ! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés. +Toinette +En vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie. +Argan +Je n'ai point encore vu la personne ; mais on m'a dit que j'en serois content, et toi aussi. +Angélique +Assurément, mon père. +Argan +Comment l'as−tu vu ? +Angélique +Puisque votre consentement m'autorise à vous pouvoir ouvrir mon coeur, je ne feindrai point de vous dire +le hasard nous a fait connoître il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclina +que, dès cette première vue, nous avons prise l'un pour l'autre. +Argan +Ils ne m'ont pas dit cela ; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils +disent que c'est un grand jeune garçon bien fait. +Angélique +Oui, mon père. +Argan +De belle taille. +Angélique +Sans doute. +Argan +Agréable de sa personne. +Angélique +Assurément. +Argan +De bonne physionomie. +Angélique +Très−bonne. +Argan +Sage, et bien né. +Angélique +Tout à fait. +Argan +Fort honnête. +Angélique +Le plus honnête du monde. +Argan +Qui parle bien latin, et grec. +Angélique +C'est ce que je ne sais pas. +Argan +Et qui sera reçu médecin dans trois jours. +Angélique +Lui, mon père ? +Argan +Oui. Est−ce qu'il ne te l'a pas dit ? +Angélique +Non vraiment. Qui vous l'a dit à vous ? +Argan +Monsieur Purgon. +Angélique +Est−ce que Monsieur Purgon le connoît ? +Argan +La belle demande ! il faut bien qu'il le connoisse, puisque c'est son neveu. +Angélique +Cléante, neveu de Monsieur Purgon ? +Argan +Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demandée en mariage. +Angélique +Hé ! oui. +Argan +Hé bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau−frère le médecin, Monsieur +Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage−l +matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prétendu doit m'être amené par +père. Qu'est−ce ? vous voilà toute ébaubie ? +Angélique +C'est, mon père, que je connois que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre. +Toinette +Quoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudri +marier votre fille avec un médecin ? +Argan +Oui. De quoi te mêles−tu, coquine, impudente que tu es ? +Toinette +Mon Dieu ! tout doux : vous allez d'abord aux invectives. Est−ce que nous ne pouvons pas raisonner +ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang−froid. Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un +mariage ? +Argan +Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés +médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des +remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances. +Toinette +Hé bien ! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsie +mettez la main à la conscience : est−ce que vous êtes malade ? +Argan +Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ? +Toinette +Hé bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade, n'ayons point de querelle là−dessus ; oui, vous êtes fort mala +j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser +mari pour elle ; et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin. +Argan +C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui es +utile à la santé de son père. +Toinette +Ma foi ! Monsieur, voulez−vous qu'en amie je vous donne un conseil ? +Argan +Quel est−il ce conseil ? +Toinette +De ne point songer à ce mariage−là. +Argan +Hé la raison ? +Toinette +La raison ? C'est que votre fille n'y consentira point. +Argan +Elle n'y consentira point ? +Toinette +Non. +Argan +Ma fille ? +Toinette +Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni +tous les Diafoirus du monde. +Argan +J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce +fils−là pour tout héritier ; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son b +en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente. +Toinette +Il faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait si riche. +Argan +Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père. +Toinette +Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là : je vous conseille, entre nous, de lui cho +un autre mari, et elle n'est point faite pour être Madame Diafoirus. +Argan +Et je veux, moi, que cela soit. +Toinette +Eh fi ! ne dites pas cela. +Argan +Comment, que je ne dise pas cela ? +Toinette +Hé non ! +Argan +Et pourquoi ne le dirai−je pas ? +Toinette +On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites. +Argan +On dira ce qu'on voudra ; mais je vous dis que je veux qu'elle exécute la parole que j'ai donnée. +Toinette +Non : je suis sûr qu'elle ne le fera pas. +Argan +Je l'y forcerai bien. +Toinette +Elle ne le fera pas, vous dis−je. +Argan +Elle le fera, ou je la mettrai dans un convent. +Toinette +Vous ? +Argan +Moi. +Toinette +Bon. +Argan +Comment, "bon" ? +Toinette +Vous ne la mettrez point dans un convent. +Argan +Je ne la mettrai point dans un convent ? +Toinette +Non. +Argan +Non ? +Toinette +Non. +Argan +Ouais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux ? +Toinette +Non, vous dis−je. +Argan +Qui m'en empêchera ? +Toinette +Vous−même. +Argan +Moi ? +Toinette +Oui, vous n'aurez pas ce coeur−là. +Argan +Je l'aurai. +Toinette +Vous vous moquez. +Argan +Je ne me moque point. +Toinette +La tendresse paternelle vous prendra. +Argan +Elle ne me prendra point. +Toinette +Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papa mignon", prononcé tendrement, sera +assez pour vous toucher. +Argan +Tout cela ne fera rien. +Toinette +Oui, oui. +Argan +Je vous dis que je n'en démordrai point. +Toinette +Bagatelles. +Argan +Il ne faut point dire "bagatelles". +Toinette +Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement. +Argan, avec emportement. +Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. +Toinette +Doucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade. +Argan +Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis. +Toinette +Et moi, je lui défends absolument d'en faire rien. +Argan +Où est−ce donc que nous sommes ? et quelle audace est−ce là à une coquine de servante de parler de la s +devant son maître ? +Toinette +Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser. +Argan court après Toinette. +Ah ! insolente, il faut que je t'assomme. +Toinette se sauve de lui. +Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer. +Argan, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main. +Viens, viens, que je t'apprenne à parler. +Toinette, courant, et se sauvant du côté de la chaise où n'est pas Argan. +Je m'intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie. +Argan +Chienne ! +Toinette +Non, je ne consentirai jamais à ce mariage. +Argan +Pendarde ! +Toinette +Je ne veux point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus. +Argan +Carogne ! +Toinette +Et elle m'obéira plutôt qu'à vous. +Argan +Angélique, tu ne veux pas m'arrêter cette coquine−là ? +Angélique +Eh ! mon père, ne vous faites point malade. +Argan +Si tu ne me l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction. +Toinette +Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit. +Argan se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle. +Ah ! ah ! je n'en puis plus : Voilà pour me faire mourir +Scène VI +Béline, Angélique, Toinette, Argan +Argan +Ah ! ma femme, approchez. +Béline +Qu'avez−vous, mon pauvre mari ? +Argan +Venez−vous−en ici à mon secours. +Béline +Qu'est−ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils ? +Argan +Mamie. +Béline +Mon ami. +Argan +On vient de me mettre en colère ! +Béline +Hélas ! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ? +Argan +Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais. +Béline +Ne vous passionnez donc point. +Argan +Elle m'a fait enrager, mamie. +Béline +Doucement, mon fils. +Argan +Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire. +Béline +Là, là, tout doux. +Argan +Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade. +Béline +C'est une impertinente. +Argan +Vous savez, mon coeur, ce qui en est. +Béline +Oui, mon coeur, elle a tort. +Argan +Mamour, cette coquine−là me fera mourir. +Béline +Eh là, eh là ! +Argan +Elle est la cause de toute la bile que je fais. +Béline +Ne vous fâchez point tant. +Argan +Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser. +Béline +Mon Dieu ! mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'ayent leurs défauts. On est contraint +parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle−ci est adroite, soigneuse, diligente, +surtout fidèle, et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on prend. Ho +Toinette. +Toinette +Madame. +Béline +Pourquoi donc est−ce que vous mettez mon mari en colère ? +Toinette, d'un ton doucereux. +Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu'à complaire à Monsieu +toutes choses. +Argan +Ah ! la traîtresse ! +Toinette +Il nous a dit qu'il vouloit donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que j +trouvois le parti avantageux pour elle ; mais que je croyois qu'il feroit mieux de la mettre dans un conven +Béline +Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a raison. +Argan +Ah ! mamour, vous la croyez. C'est une scélérate : elle m'a dit cent insolences. +Béline +Hé bien ! je vous crois, mon ami. Là, remettez−vous. Ecoutez Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, +vous mettrai dehors. Çà, donnez−moi son manteau fourré et des oreillers, que je l'accommode dans sa cha +Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhu +tant que de prendre l'air par les oreilles. +Argan +Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi ! +Béline, accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan. +Levez−vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui−ci pour vous appuyer, et celui−là de l'autre côté. +Mettons celui−ci derrière votre dos, et cet autre−là pour soutenir votre tête. +Toinette, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant. +Et celui−ci pour vous garder du serein. +Argan, se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette. +Ah ! coquine, tu veux m'étouffer. +Béline +Eh là, eh là ! Qu'est−ce que c'est donc ? +Argan, tout essoufflé, se jette dans sa chaise. +Ah, ah, ah ! je n'en puis plus. +Béline +Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien. +Argan +Vous ne connoissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m'a mis tout hors de moi ; et il faud +plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci. +Béline +Là, là, mon petit ami, apaisez−vous un peu. +Argan +Mamie, vous êtes toute ma consolation. +Béline +Pauvre petit fils. +Argan +Pour tâcher de reconnoître l'amour que vous me portez, je veux, mon coeur, comme je vous ai dit, faire m +testament. +Béline +Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurois souffrir cette pensée ; et le seul mot d +testament me fait tressaillir de douleur. +Argan +Je vous avois dit de parler pour cela à votre notaire. +Béline +Le voilà là−dedans, que j'ai amené avec moi. +Argan +Faites−le donc entrer, mamour. +Béline +Hélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on n'est guère en état de songer à tout cela. +Scène VII +Le Notaire, Béline, Argan +Argan +Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siége, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, Monsi +que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l'ai chargée de vous parler pour un +testament que je veux faire. +Béline +Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses−là. +Le Notaire +Elle m'a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j'ai à vous dire là−des +que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament. +Argan +Mais pourquoi ? +Le Notaire +La Coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourroit faire ; mais, à Paris, et dans les +pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition seroit nulle. Tout +l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel +entre−vifs ; encore faut−il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du +premier mourant. +Argan +Voilà une Coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé +tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurois envie de consulter mon avocat, pour voir comment je +pourrois faire. +Le Notaire +Ce n'est point à des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire sévères là−dessus, et s'imaginent que c' +un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des +détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont +expédients pour passer doucement par−dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis ; qui savent +aplanir les difficultés d'une affaire, et trouver des moyens d'éluder la Coutume par quelque avantage indir +Sans cela, où en serions−nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses ; autrement nous ne +ferions rien, et je ne donnerois pas un sou de notre métier. +Argan +Ma femme m'avoit bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis− +faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ? +Le Notaire +Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vo +donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. +Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers créancie +qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu +en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre +mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur. +Béline +Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plu +rester au monde. +Argan +Mamie ! +Béline +Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre... +Argan +Ma chère femme ! +Béline +La vie ne me sera plus de rien. +Argan +Mamour ! +Béline +Et je suivrai vos pas, pour vous faire connoître la tendresse que j'ai pour vous. +Argan +Mamie, vous me fendez le coeur. Consolez−vous, je vous en prie. +Le Notaire +Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore là. +Béline +Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement. +Argan +Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon +m'avoit dit qu'il m'en feroit faire un. +Le Notaire +Cela pourra venir encore. +Argan +Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous +mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets paya +au porteur, qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Gérante. +Béline +Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites−vous qu'il y a dans votre alcôve ? +Argan +Vingt mille francs, mamour. +Béline +Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ? +Argan +Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six. +Béline +Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous. +Le Notaire +Voulez−vous que nous procédions au testament ? +Argan +Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez−moi, je vous prie. +Béline +Allons, mon pauvre petit fils. +Scène VIII +Angélique, Toinette +Toinette +Les voilà avec un notaire, et j'ai ouï parler de testament. Votre belle−mère ne s'endort point, et c'est sans +doute quelque conspiration contre vos intérêts où elle pousse votre père. +Angélique +Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon coeur. Tu vois, Toinette, les +desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrémité où je suis. +Toinette +Moi, vous abandonner ? j'aimerois mieux mourir. Votre belle−mère a beau me faire sa confidente, et me +vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours été de votre pa +Laissez−moi faire : j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d'effet, je +veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre +père et de votre belle−mère. +Angélique +Tâche, je t'en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu'on a conclu. +Toinette +Je n'ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en coûtera p +cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard ; +mais demain, du grand matin, je l'envoierai querir, et il sera ravi de... +Béline +Toinette. +Toinette +Voilà qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez��vous sur moi. +Premier intermède +Polichinelle... +Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d'abord par des +violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs. +Polichinelle +O amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es−tu allé mettre dans la +cervelle ? A quoi t'amuses−tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisse +aller tes affaires à l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et t +cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout +que tu peux lui dire. Mais il n'y a point à raisonner là−dessus. Tu le veux, amour : il faut être fou comme +beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde à un homme de mon âge ; mais qu'y faire ? On n'es +pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. +Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n'y a rien parfois qui soit si +touchant qu'un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse +Voici de quoi accompagner ma voix. O nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintes amoureuses jusque dans l +de mon inflexible. +(Il chante ces paroles : ) +Notte e dì v' amo e v' adoro, +Cerco un sì per mio ristoro ; +Ma se voi dite di no, +Bell' ingrata, io morirò. +Fra la speranza +S' afflige il cuore, +In lontananza +Consuma l' hore ; +Si dolce inganno +Che mi figura +Breve l' affanno +Ahi ! troppo dura ! +Cosi per tropp' amar languisco e muoro. +Notte e dì v' amo e v' adoro, +Cerco un sì per mio ristoro ; +Ma se voi dite di no, +Bell' ingrata, io morirò. +Se non dormite, +Almen pensate +Alle ferite +Ch' al cuor mi fate ; +Deh ! almen fingete, +Per mio conforto, +Se m' uccidete, +D' haver il torto : +Vostra pietà mi scemerà il martoro. +Notte e dì v' amo e v' adoro, +Cerco un si per mio ristoro, +Ma se voi dite di no, +Bell' ingrata, io morirò. +Une vieille se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui. +Zerbinetti, ch' ogn' hor con finti sguardi, +Mentiti desiri, +Fallaci sospiri, +Accenti buggiardi, +Di fede vi preggiate, +Ah ! che non m' ingannate, +Che già so per prova +Ch' in voi non si trova +Constanza ne fede : +Oh ! quanto è pazza colei che vi crede ! +Quei sguardi languidi +Non m' innamorano, +Quei sospir fervidi +Più non m' infiammano, +Vel giuro a fè. +Zerbino misero, +Del vostro piangere +Il mio cor libero +Vuol sempre ridere, +Credet' a me : +Che già so per prova +Ch' in voi non si trova +Constanza ne fede : +Oh ! quanto è pazza colei che vi crede ! +Violons +Polichinelle +Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ? +Violons +Polichinelle +Paix là, taisez−vous, violons. Laissez−moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable. +Violons +Polichinelle +Taisez−vous vous dis−je. C'est moi qui veux chanter. +Violons +Polichinelle +Paix donc ! +Violons +Polichinelle +Ouais ! +Violons +Polichinelle +Ahi ! +Violons +Polichinelle +Est−ce pour rire ? +Violons +Polichinelle +Ah ! que de bruit ! +Violons +Polichinelle +Le diable vous emporte ! +Violons +Polichinelle +J'enrage. +Violons +Polichinelle +Vous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit loué ! +Violons +Polichinelle +Encore ? +Violons +Polichinelle +Peste des violons ! +Violons +Polichinelle +La sotte musique que voilà ! +Violons +Polichinelle +La, la, la, la, la, la. +Violons +Polichinelle +La, la, la, la, la, la. +Violons +Polichinelle +La, la, la, la, la, la, la, la. +Violons +Polichinelle +La, la, la, la, la. +Violons +Polichinelle +La, la, la, la, la, la. +Violons +Polichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant : plin pan plan, etc. +Par ma foi ! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, +continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire c +qu'on veut. Ho sus, à nous ! Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afi +de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth +d'accord, Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps−là. Plin, plan. +J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte. +Archers, passans dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent : +Qui va là, qui va là ? +Polichinelle, tout bas : +Qui diable est cela ? Est−ce que c'est la mode de parler en musique ? +Archers +Qui va là, qui va là, qui va là ? +Polichinelle, épouvanté. +Moi, moi, moi. +Archers +Qui va là, qui va là ? vous dis−je. +Polichinelle +Moi, moi, vous dis−je. +Archers +Et qui toi ? et qui toi ? +Polichinelle +Moi, moi, moi, moi, moi, moi. +Archers +Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre. +Polichinelle, feignant d'être bien hardi. +Mon nom est : "Va te faire pendre." +Archers +Ici, camarades, ici. +Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi. +Entrée de Ballet +Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit. +Violons et Danseurs +Polichinelle +Qui va là ? +Violons et Danseurs +Polichinelle +Qui sont les coquins que j'entends ? +Violons et Danseurs +Polichinelle +Euh ? +Violons et Danseurs +Polichinelle +Holà, mes laquais, mes gens ! +Violons et Danseurs +Polichinelle +Par la mort ! +Violons et Danseurs +Polichinelle +Par la sang ! +Violons et Danseurs +Polichinelle +J'en jetterai par terre. +Violons et Danseurs +Polichinelle +Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton ! +Violons et Danseurs +Polichinelle +Donnez−moi mon mousqueton. +Violons et Danseurs +Polichinelle tire un coup de pistolet +Poue. +(Ils tombent tous et s'enfuient.) +Polichinelle, en se moquant. +Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l'épouvante ! Voilà de sottes gens d'avoir peur de moi, qui ai peur +autres. Ma foi ! il n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avois tranché du grand seigneur, et n'a +fait le brave, ils n'auroient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah. +(Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disoit, ils le saisissent au collet.) +Archers +Nous le tenons. A nous, camarades, à nous, +Dépêchez, de la lumière. +Ballet +Tout le Guet vient avec des lanternes. +Archers +Ah, traître ! ah, fripon ! c'est donc vous ? +Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, +Insolent, effronté, coquin, filou, voleur, +Vous osez nous faire peur ? +Polichinelle +Messieurs, c'est que j'étois ivre. +Archers +Non, non, non, point de raison ; +Il faut vous apprendre à vivre. +En prison, vite, en prison. +Polichinelle +Messieurs, je ne suis point voleur. +Archers +En prison. +Polichinelle +Je suis un bourgeois de la ville. +Archers +En prison. +Polichinelle +Qu'ai−je fait ? +Archers +En prison, vite, en prison. +Polichinelle +Messieurs, laissez−moi aller. +Archers +Non. +Polichinelle +Je vous prie. +Archers +Non. +Polichinelle +Eh ! +Archers +Non. +Polichinelle +De grâce. +Archers +Non, non. +Polichinelle +Messieurs. +Archers +Non, non, non. +Polichinelle +S'il vous plaît. +Archers +Non, non. +Polichinelle +Par charité. +Archers +Non, non. +Polichinelle +Au nom du Ciel ! +Archers +Non, non. +Polichinelle +Miséricorde ! +Archers +Non, non, non, point de raison ; +Il faut vous apprendre à vivre. +En prison vite, en prison. +Polichinelle +Eh ! n'est−il rien, Messieurs, qui soit capable d'attendrir vos âmes ? +Archers +Il est aisé de nous toucher, +Et nous sommes humains plus qu'on ne sauroit croire ; +Donnez−nous doucement six pistoles pour boire, +Nous allons vous lâcher. +Polichinelle +Hélas ! Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sou sur moi. +Archers +Au défaut de six pistoles, +Choisissez donc sans façon. +D'avoir trente croquignoles, +Ou douze coups de bâton. +Polichinelle +Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles. +Archers +Allons, préparez−vous, +Et comptez bien les coups. +Ballet +Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence. +Polichinelle +Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quin +Archers +Ah, ah, vous en voulez passer : +Allons, c'est à recommencer. +Polichinelle +Ah ! Messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. +J'aime mieux encore les coups de bâton que de recommencer. +Archers +Soit ! puisque le bâton est pour vous plus charmant, +Vous aurez contentement. +Ballet +Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence. +Polichinelle +Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurois plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistole +que je vous donne. +Archers +Ah, l'honnête homme ! Ah, l'âme noble et belle ! +Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. +Polichinelle +Messieurs, je vous donne le bonsoir. +Archers +Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. +Polichinelle +Votre serviteur. +Archers +Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. +Polichinelle +Très−humble valet. +Archers +Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. +Polichinelle +Jusqu'au revoir. +Ballet +Ils dansent tous, en réjouissance de l'argent qu'ils ont reçu. Le théâtre change et représente la même cham +Acte II +Scène I +Toinette, Cléante +Toinette +Que demandez−vous, Monsieur ? +Cléante +Ce que je demande ? +Toinette +Ah, ah, c'est vous ? Quelle surprise ! Que venez−vous faire céans ? +Cléante +Savoir ma destinée, parler à l'aimable Angélique, consulter les sentiments de son coeur, et lui demander s +résolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti. +Toinette +Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique : il faut des mystères, et l'on vous a di +l'étroite garde où elle est retenue, qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la +curiosit�� d'une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie qui donna lieu à la naiss +de votre passion ; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure. +Cléante +Aussi ne viens−je pas ici comme Cléante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son maîtr +musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place. +Toinette +Voici son père. Retirez−vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là. +Scène II +Argan, Toinette, Cléante +Argan +Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues ; mai +j'ai oublié à lui demander si c'est en long, ou en large. +Toinette +Monsieur, voilà un... +Argan +Parle bas, pendarde : tu viens m'ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si h +à des malades. +Toinette +Je voulois vous dire, Monsieur... +Argan +Parle bas, te dis−je. +Toinette +Monsieur... +(Elle fait semblant de parler.) +Argan +Eh ? +Toinette +Je vous dis que... +(Elle fait semblant de parler.) +Argan +Qu'est−ce que tu dis ? +Toinette, haut. +Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous. +Argan +Qu'il vienne. +(Toinette fait signe à Cléante d'avancer.) +Cléante +Monsieur... +Toinette, raillant. +Ne parlez pas si haut, de peur d'ébranler le cerveau de Monsieur. +Cléante +Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux. +Toinette, feignant d'être en colère. +Comment "qu'il se porte mieux" ? Cela est faux : Monsieur se porte toujours mal. +Cléante +J'ai ouï dire que Monsieur étoit mieux, et je lui trouve bon visage. +Toinette +Que voulez−vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui +vous ont dit qu'il étoit mieux. Il ne s'est jamais si mal porté. +Argan +Elle a raison. +Toinette +Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade. +Argan +Cela est vrai. +Cléante +Monsieur, j'en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'es +obligé d'aller à la campagne pour quelques jours ; et comme son ami intime, il m'envoie à sa place, pour +continuer ses leçons, de peur qu'en les interrompant elle ne vînt à oublier ce qu'elle sait déjà. +Argan +Fort bien. Appelez Angélique. +Toinette +Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur à sa chambre. +Argan +Non ; faites−la venir. +Toinette +Il ne pourra lui donner leçon comme il faut, s'ils ne sont en particulier. +Argan +Si fait, si fait. +Toinette +Monsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vous émouvoir en l'état où vous êtes, et vo +ébranler le cerveau. +Argan +Point, point : j'aime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! la voici. Allez−vous−en voir, vous, si ma +femme est habillée. +Scène III +Argan, Angélique, Cléante +Argan +Venez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu'il envoie à sa pla +pour vous montrer. +Angélique +Ah, Ciel ! +Argan +Qu'est−ce ? d'où vient cette surprise ? +Angélique +C'est... +Argan +Quoi ? qui vous émeut de la sorte ? +Angélique +C'est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici. +Argan +Comment ? +Angélique +J'ai songé cette nuit que j'étois dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comm +Monsieur s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étois ; +ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit. +Cléante +Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur +seroit grand sans doute si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et i +n'y a rien que je ne fisse pour... +Scène IV +Toinette, Cléante, Angélique, Argan +Toinette, par dérision. +Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disois hier. Voici Monsie +Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien +engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, +m'ont ravie, et votre fille va être charmée de lui. +Argan, à Cléante, qui feint de vouloir s'en aller. +Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille ; et voilà qu'on lui amène son prétendu mari +qu'elle n'a point encore vu. +Cléante +C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin d'une entrevue si agréable. +Argan +C'est le fils d'un habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours. +Cléante +Fort bien. +Argan +Mandez−le un peu à son maître de musique, afin qu'il se trouve à la noce. +Cléante +Je n'y manquerai pas. +Argan +Je vous y prie aussi. +Cléante +Vous me faites beaucoup d'honneur. +Toinette +Allons, qu'on se range, les voici. +Scène V +Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Angélique, Cléante, Toinette +Argan, mettant la main à son bonnet sans l'ôter. +Monsieur Purgon, Monsieur, m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les +conséquences. +Monsieur Diafoirus +Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de +l'incommodité. +Argan +Je reçois, Monsieur... +(Ils parlent tous deux en même temps, s'interrompent et confondent.) +Monsieur Diafoirus +Nous venons ici, Monsieur... +Argan +Avec beaucoup de joie... +Monsieur Diafoirus +Mon fils Thomas, et moi... +Argan +L'honneur que vous me faites... +Monsieur Diafoirus +Vous témoigner, Monsieur... +Argan +Et j'aurois souhaité... +Monsieur Diafoirus +Le ravissement où nous sommes... +Argan +De pouvoir aller chez vous... +Monsieur Diafoirus +De la grâce que vous nous faites... +Argan +Pour vous en assurer... +Monsieur Diafoirus +De vouloir bien nous recevoir... +Argan +Mais vous savez, Monsieur... +Monsieur Diafoirus +Dans l'honneur, Monsieur... +Argan +Ce que c'est qu'un pauvre malade... +Monsieur Diafoirus +De votre alliance... +Argan +Qui ne peut faire autre chose... +Monsieur Diafoirus +Et vous assurer... +Argan +Que de vous dire ici... +Monsieur Diafoirus +Que dans les choses qui dépendront de notre métier... +Argan +Qu'il cherchera toutes les occasions... +Monsieur Diafoirus +De même qu'en toute autre... +Argan +De vous faire connoître, Monsieur... +Monsieur Diafoirus +Nous serons toujours prêts, Monsieur... +Argan +Qu'il est tout à votre service... +Monsieur Diafoirus +A vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos +compliments. +Thomas Diafoirus est un grand benêt, nouvellement sorti des Ecoles, qui fait toutes choses de mauvaise g +et à contre−temps. +N'est−ce pas par le père qu'il convient commencer ? +Monsieur Diafoirus +Oui. +Thomas Diafoirus +Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un second père ; mais un second père au +j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré ; mais vous m'avez ch +Il m'a reçu par nécessité ; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de so +corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d'autant plus que les facultés +spirituelles sont au−dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse ce +future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les très−humbles et très−respectueux +hommages. +Toinette +Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme ! +Thomas Diafoirus +Cela a−t−il bien été, mon père ? +Monsieur Diafoirus +Optime. +Argan, à Angélique. +Allons, saluez Monsieur. +Thomas Diafoirus +Baiserai−je ? +Monsieur Diafoirus +Oui, oui. +Thomas Diafoirus, à Angélique. +Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle−mère, puisque l'on... +Argan +Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez. +Thomas Diafoirus +Où donc est−elle ? +Argan +Elle va venir. +Thomas Diafoirus +Attendrai−je, mon père, qu'elle soit venue ? +Monsieur Diafoirus +Faites toujours le compliment de Mademoiselle. +Thomas Diafoirus +Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux, lorsqu'elle venoit à +être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens−je animé d'un doux transport à l'apparition du +soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans c +vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores−en−avant tournera−t−il toujours vers les astres resplendissan +de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende +aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce coeur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que +d'être toute sa vie, Mademoiselle, votre très−humble, très−obéissant, et très−fidèle serviteur et mari. +Toinette, en le raillant. +Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses. +Argan +Eh ! que dites−vous de cela ? +Cléante +Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être +ses malades. +Toinette +Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours. . +Argan +Allons vite ma chaise, et des siéges à tout le monde. Mettez−vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que +tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme c +Monsieur Diafoirus +Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et qu +tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu +l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques−uns ; mais c'est par là que j'ai +toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il étoit petit, il n'a +jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant +jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines d +monde à lui apprendre à lire, et il avoit neuf ans, qu'il ne connoissoit pas encore ses lettres. "Bon, disois−j +moi−même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus +malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à +comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir." Lorsque je l'envoya +collège, il trouva de la peine ; mais il se roidissoit contre les difficultés, et ses régents se louoient toujour +moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir s +licences ; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat q +ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y +passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la +dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnem +jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plaît en lui, et en quoi il sui +mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu +comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant +circulation du sang, et autres opinions de même farine. +Thomas Diafoirus. Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu'il présente à Angélique. +J'ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose présenter à +Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit. +Angélique +Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ces choses−là. +Toinette +Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l'image ; cela servira à parer notre chambre. +Thomas Diafoirus +Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la +dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner. +Toinette +Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une +dissection est quelque chose de plus galand. +Monsieur Diafoirus +Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon +règles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter, qu'il possède en un degré louable la vertu prolifiq +qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés. +Argan +N'est−ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de +médecin ? +Monsieur Diafoirus +A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable, et j'ai toujours +trouvé qu'il valoit mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à +répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met p +en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils +viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent. +Toinette +Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez : v +n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des +remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent. +Monsieur Diafoirus +Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes. +Argan, à Cléante. +Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie. +Cléante +J'attendois vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec +Mademoiselle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie. +Angélique +Moi ? +Cléante +Ne vous défendez point, s'il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que n +devons chanter. Je n'ai pas une voix à chanter ; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et l'on aura la +bonté de m'excuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle. +Argan +Les vers sont−ils beaux ? +Cléante +C'est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, +des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui +disent les choses d'eux−mêmes, et parlent sur−le−champ. +Argan +Fort bien. Ecoutons. +Cléante sous le nom d'un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils +s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant. +Voici le sujet de la scène. Un Berger étoit attentif aux beautés d'un spectacle, qui ne faisoit que de +commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit u +brutal, qui de paroles insolentes maltraitoit une Bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous +hommes doivent hommage ; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la +Bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versoit des larmes +qu'il trouva les plus belles du monde. "Hélas ! dit−il en lui−même, est−on capable d'outrager une personn +aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? " Il prend soin de les +arrêter, ces larmes, qu'il trouve si belles ; et l'aimable Bergère prend soin en même temps de le remercier +son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger n'y peut +résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son coeur se sent pénétré. "Est− +disoit−il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remercîment ? Et que ne voudroit +pas faire, à quels services, à quels dangers, ne seroit−on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment d +touchantes douceurs d'une âme si reconnoissante ? " Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune +attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable Bergère ; +de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années +peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne p +voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, u +si chère idée ; mais la grande contrainte où l'on tient sa Bergère lui en ôte tous les moyens. La violence d +passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il e +obtient d'elle la permission par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on +l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en céléb +la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au coeur de ce triste Berger. Le voilà accablé d'une mortelle +douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre ; et son amo +au désespoir lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa Bergère, pour apprendre ses +sentiments et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu +craint ; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour. Il le vo +triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'aimable Bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assuré +et cette vue le remplit d'une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur +celle qu'il adore ; et son respect, et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que des yeux. Mai +enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi : +(Il chante.) +Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ; +Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées. +Apprenez−moi ma destinée : +Faut−il vivre ? Faut−il mourir ? +Angélique répond en chantant : +Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, +Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez : +Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire, +C'est vous en dire assez. +Argan +Ouais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter. +Cléante +Hélas ! belle Philis, +Se pourroit−il que l'amoureux Tircis +Eût assez de bonheur, +Pour avoir quelque place dans votre coeur ? +Angélique +Je ne m'en défends point dans cette peine extrême : +Oui, Tircis, je vous aime. +Cléante +O parole pleine d'appas ! +Ai−je bien entendu, hélas ! +Redites−la, Philis, que je n'en doute pas. +Angélique +Oui, Tircis, je vous aime. +Cléante +De grâce, encor, Philis. +Angélique +Je vous aime. +Cléante +Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas. +Angélique +Je vous aime, je vous aime, +Oui, Tircis, je vous aime. +Cléante +Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, +Pouvez−vous comparer votre bonheur au mien ? +Mais, Philis, une pensée +Vient troubler ce doux transport : +Un rival, un rival... +Angélique +Ah ! je le hais plus que la mort ; +Et sa présence, ainsi qu'à vous, +M'est un cruel supplice. +Cléante +Mais un père à ses voeux vous veut assujettir. +Angélique +Plutôt, plutôt mourir, +Que de jamais y consentir ; +Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir. +Argan +Et que dit le père à tout cela ? +Cléante +Il ne dit rien. +Argan +Voilà un sot père que ce père−là, de souffrir toutes ces sottises−là sans rien dire. +Cléante +Ah ! mon amour... +Argan +Non, non, en voilà assez. Cette comédie−là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertine +et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez−moi ce papier. Ha, ha. O +sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite ? +Cléante +Est−ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouvé depuis peu l'invention d'écrire les paroles avec le +notes mêmes ? +Argan +Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre +impertinent d'opéra. +Cléante +J'ai cru vous divertir. +Argan +Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme. +Scène VI +Béline, Argan, Toinette, Angélique, Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus +Argan +Mamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus. +Thomas Diafoirus commence un compliment qu'il avoit étudié, et la mémoire lui manquant, il ne peut le +continuer. +Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle−mère, puisque l'on voit sur votre +visage... +Béline +Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos pour avoir l'honneur de vous voir. +Thomas Diafoirus +Puisque l'on voit sur votre visage... puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu +dans le milieu de ma période, et cela m'a troublé la mémoire. +Monsieur Diafoirus +Thomas, réservez cela pour une autre fois. +Argan +Je voudrois, mamie, que vous eussiez été ici tantôt ; +Toinette +Ah ! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fl +nommée héliotrope. +Argan +Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari. +Angélique +Mon père. +Argan +Hé bien ! "Mon père" ? Qu'est−ce que cela veut dire ? +Angélique +De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez−nous au moins le temps de nous connoître, et de voir naîtr +nous l'un pour l'autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite. +Thomas Diafoirus +Quant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage. +Angélique +Si vous êtes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de même de moi, et je vous avoue que votre mérite n'a pa +encore fait assez d'impression dans mon âme. +Argan +Ho bien, bien ! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariés ensemble. +Angélique +Eh ! mon père, donnez−moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais +soumettre un coeur par force ; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une +personne qui seroit à lui par contrainte. +Thomas Diafoirus +Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mai +de Monsieur votre père. +Angélique +C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence. +Thomas Diafoirus +Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume étoit d'enlever par force de la maison des pères +filles qu'on menoit marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convoloient d +les bras d'un homme. +Angélique +Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont po +nécessaires dans notre siècle ; et quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on no +y traîne. Donnez−vous patience : si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux. +Thomas Diafoirus +Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement. +Angélique +Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime. +Thomas Diafoirus +Distinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la +regarde, nego. +Toinette +Vous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du collège, et il vous donnera toujours votre reste. +Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la Faculté ? +Béline +Elle a peut−être quelque inclination en tête. +Angélique +Si j'en avois, Madame, elle seroit telle que la raison et l'honnêteté pourroient me le permettre. +Argan +Ouais ! je joue ici un plaisant personnage. +Béline +Si j'étois que de vous, mon fils, je ne forcerois point à se marier, et je sais bien ce que je ferois. +Angélique +Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut−être que vos +conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés. +Béline +C'est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d'être obéissantes, et soumises a +volontés de leurs pères. Cela étoit bon autrefois. +Angélique +Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'étendent point à toutes sortes de ch +Béline +C'est−à−dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre +fantaisie. +Angélique +Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer +en épouser un que je ne puisse pas aimer. +Argan +Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci. +Angélique +Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui +prétends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque précaution. Il y en a +d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en +de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur int +qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, +courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes−là, à la vérité, n' +cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne. +Béline +Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par là. +Angélique +Moi, Madame, que voudrois−je dire que ce que je dis ? +Béline +Vous êtes si sotte, mamie, qu'on ne sauroit plus vous souffrir. +Angélique +Vous voudriez bien, Madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que +vous n'aurez pas cet avantage. +Béline +Il n'est rien d'égal à votre insolence. +Angélique +Non, Madame, vous avez beau dire. +Béline +Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le mond +Angélique +Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et pour vous ôter l'espérance de +pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m'ôter de votre vue. +Argan +Ecoute, il n'y a point de milieu à cela : choisis d'épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. N +vous mettez pas en peine, je la rangerai bien. +Béline +Je suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je +reviendrai bientôt. +Argan +Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expédie ce que vous savez. +Béline +Adieu, mon petit ami. +Argan +Adieu, mamie. Voilà une femme qui m'aime... cela n'est pas croyable. +Monsieur Diafoirus +Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous. +Argan +Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis. +Monsieur Diafoirus, lui tâte le pouls. +Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son +pouls. Quid dicis ? +Thomas Diafoirus +Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien. +Monsieur Diafoirus +Bon. +Thomas Diafoirus +Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur. +Monsieur Diafoirus +Fort bien. +Thomas Diafoirus +Repoussant. +Monsieur Diafoirus +Bene. +Thomas Diafoirus +Et même un peu caprisant. +Monsieur Diafoirus +Optime. +Thomas Diafoirus +Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est−à−dire la rate. +Monsieur Diafoirus +Fort bien. +Argan +Non : Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade. +Monsieur Diafoirus +Eh ! oui : qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble, par le +moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger f +rôti ? +Argan +Non, rien que du bouilli. +Monsieur Diafoirus +Eh ! oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de +meilleures mains. +Argan +Monsieur, combien est−ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un oeuf ? +Monsieur Diafoirus +Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par les nombres impairs. +Argan +Jusqu'au revoir, Monsieur. +Scène VII +Béline, Argan +Béline +Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose à laquelle il faut que vous preniez gar +En passant par−devant la chambre d'Angélique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauvé d'abord +m'a vue. +Argan +Un jeune homme avec ma fille ? +Béline +Oui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles. +Argan +Envoyez−la ici, mamour, envoyez−la ici. Ah, l'effrontée ! je ne m'étonne plus de sa résistance. +Scène VIII +Louison, Argan +Louison +Qu'est−ce que vous voulez, mon papa ? Ma belle−maman m'a dit que vous me demandez. +Argan +Oui, venez çà, avancez là. Tournez−vous, levez les yeux, regardez−moi. Eh ! +Louison +Quoi, mon papa ? +Argan +Là. +Louison +Quoi ? +Argan +N'avez−vous rien à me dire ? +Louison +Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'âne, ou bien la fable du Corbeau e +Renard, qu'on m'a apprise depuis peu. +Argan +Ce n'est pas là ce que je demande. +Louison +Quoi donc ? +Argan +Ah ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire. +Louison +Pardonnez−moi, mon papa. +Argan +Est−ce là comme vous m'obéissez ? +Louison +Quoi ? +Argan +Ne vous ai−je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez ? +Louison +Oui, mon papa. +Argan +L'avez−vous fait ? +Louison +Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu. +Argan +Et n'avez−vous rien vu aujourd'hui ? +Louison +Non, mon papa. +Argan +Non ? +Louison +Non, mon papa. +Argan +Assurément ? +Louison +Assurément. +Argan +Oh çà ! je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi. +(Il va prendre une poignée de verges.) +Louison +Ah ! mon papa. +Argan +Ah ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre +soeur ? +Louison +Mon papa ! +Argan +Voici qui vous apprendra à mentir. +Louison se jette à genoux. +Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma soeur m'avoit dit de ne pas vous le dire ; mais je +m'en vais vous dire tout. +Argan +Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste. +Louison +Pardon, mon papa ! +Argan +Non, non. +Louison +Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet ! +Argan +Vous l'aurez. +Louison +Au nom de Dieu ! mon papa, que je ne l'aye pas. +Argan, la prenant pour la fouetter. +Allons, allons. +Louison +Ah ! mon papa, vous m'avez blessée. Attendez : je suis morte. (Elle contrefait la morte.) +Argan +Holà ! Qu'est−ce là ? Louison, Louison. Ah, mon Dieu ! Louison. Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux, ma +pauvre fille est morte. Qu'ai−je fait, misérable ? Ah ! chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah +ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison. +Louison +La, la, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait. +Argan +Voyez−vous la petite rusée ? Oh çà, çà ! je vous pardonne pour cette fois−ci, pourvu que vous me disiez +bien tout. +Louison +Ho ! oui, mon papa. +Argan +Prenez−y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez. +Louison +Mais, mon papa, ne dites pas à ma soeur que je vous l'ai dit. +Argan +Non, non. +Louison +C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y étois. +Argan +Hé bien ? +Louison +Je lui ai demandé ce qu'il demandoit, et il m'a dit qu'il étoit son maître à chanter. +Argan +Hon, hon. Voilà l'affaire. Hé bien ? +Louison +Ma soeur est venue après. +Argan +Hé bien ? +Louison +Elle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettez au désespoir." +Argan +Hé bien ? +Louison +Et lui, il ne vouloit pas sortir. +Argan +Qu'est−ce qu'il lui disoit ? +Louison +Il lui disoit je ne sais combien de choses. +Argan +Et quoi encore ? +Louison +Il lui disoit tout ci, tout ça, qu'il l'aimoit bien, et qu'elle étoit la plus belle du monde. +Argan +Et puis après ? +Louison +Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle. +Argan +Et puis après ? +Louison +Et puis après, il lui baisoit les mains. +Argan +Et puis après ? +Louison +Et puis après, ma belle−maman est venue à la porte, et il s'est enfui. +Argan +Il n'y a point autre chose ? +Louison +Non, mon papa. +Argan +Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! +ah ! oui ? Oh, oh ! voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'av +pas dit. +Louison +Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur. +Argan +Prenez garde. +Louison +Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure. +Argan +Oh bien, bien ! nous verrons cela. Allez−vous−en, et prenez bien garde à tout : allez. Ah ! il n'y a plus +d'enfants. Ah ! que d'affaires ! je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n'en pu +plus. +(Il se remet dans sa chaise.) +Scène IX +Béralde, Argan +Béralde +Hé bien ! mon frère, qu'est−ce ? comment vous portez−vous ? +Argan +Ah ! mon frère, fort mal. +Béralde +Comment "fort mal" ? +Argan +Oui, je suis dans une foiblesse si grande, que cela n'est pas croyable. +Béralde +Voilà qui est fâcheux. +Argan +Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler. +Béralde +J'étois venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique. +Argan, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise. +Mon frère, ne me parlez point de cette coquine−là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, qu +mettrai dans un convent avant qu'il soit deux jours. +Béralde +Ah ! voilà qui est bien : je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse d +bien. Oh çà ! nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement, que j'ai rencontré, qui +dissipera votre chagrin, et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont de +Egyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que vous prendrez plais +et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons. +Second intermède +Le frère du... +Le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vêtus en +Mores, qui font des danses entremêlées de chansons. +Première femme More +Profitez du printemps +De vos beaux ans, +Aimable jeunesse ; +Profitez du printemps +De vos beaux ans, +Donnez−vous à la tendresse. +Les plaisirs les plus charmants, +Sans l'amoureuse flamme, +Pour contenter une âme +N'ont points d'attraits assez puissants. +Profitez du printemps +De vos beaux ans, +Aimable jeunesse ; +Profitez du printemps +De vos beaux ans, +Donnez−vous à la tendresse. +Ne perdez point ces précieux moments : +La beauté passe, +Le temps l'efface, +L'âge de glace +Vient à sa place, +Qui nous ôte le goût de ces doux passe−temps. +Profitez du printemps +De vos beaux ans +Aimable jeunesse ; +Profitez du printemps +De vos beaux ans. +Donnez−vous à la tendresse. +Seconde femme More +Quand d'aimer on nous presse +A quoi songez−vous ? +Nos coeurs, dans la jeunesse, +N'ont vers la tendresse +Qu'un penchant trop doux ; +L'amour a pour nous prendre +De si doux attraits, +Que de soi, sans attendre, +On voudroit se rendre +A ses premiers traits : +Mais tout ce qu'on écoute +Des vives douleurs +Et des pleurs +Qu'il nous coûte +Fait qu'on en redoute +Toutes les douceurs. +Troisième femme More +Il est doux, à notre âge, +D'aimer tendrement +Un amant +Qui s'engage : +Mais s'il est volage, +Hélas ! quel tourment ! +Quatrième femme More +L'amant qui se dégage +N'est pas le malheur : +La douleur +Et la rage, +C'est que le volage +Garde notre coeur. +Seconde femme More +Quel parti faut−il prendre +Pour nos jeunes coeurs ? +Quatrième femme More +Devons−nous nous y rendre +Malgré ses rigueurs ? +Ensemble +Oui, suivons ses ardeurs, +Ses transports, ses caprices, +Ses douces langueurs ; +S'il a quelques supplices, +Il a cent délices +Qui charment les coeurs. +Entrée de ballet +Tous les Mores dansent ensemble et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux. +Acte III +Scène I +Béralde, Argan, Toinette +Béralde +Hé bien ! mon frère, qu'en dites−vous ? cela ne vaut−il pas bien une prise de casse ? +Toinette +Hon, de bonne casse est bonne. +Béralde +Oh çà ! voulez−vous que nous parlions un peu ensemble ? +Argan +Un peu de patience, mon frère, je vais revenir. +Toinette +Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton. +Argan +Tu as raison. +Scène II +Béralde, Toinette +Toinette +N'abandonnez pas, s'il vous plaît, les intérêts de votre nièce. +Béralde +J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite. +Toinette +Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie, et j'avois songé en +moi−même que ç'auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le +dégoûter de son Monsieur Purgon, et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main +pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête. +Béralde +Comment ? +Toinette +C'est une imagination burlesque. Cela sera peut−être plus heureux que sage. Laissez−moi faire : agissez d +votre côté. Voici notre homme. +Scène III +Argan, Béralde +Béralde +Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point échauffer l'esprit d +notre conversation. +Argan +Voilà qui est fait. +Béralde +De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire. +Argan +Oui. +Béralde +Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion +Argan +Mon Dieu ! oui. Voilà bien du préambule. +Béralde +D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pa +petite, d'où vient, dis−je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ? +Argan +D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille pour faire ce que bon me semble ? +Béralde +Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute poi +que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses. +Argan +Oh çà ! nous y voici. Voilà d'abord la pauvre femme en jeu : c'est elle qui fait tout le mal, et tout le mond +lui en veut. +Béralde +Non, mon frère ; laissons−la là ; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre +famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui mon +pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, +revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez−vous donner en mariage au fils d'un +médecin ? +Argan +Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut. +Béralde +Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille, et il se présente un parti plus sortable pour elle. +Argan +Oui, mais celui−ci, mon frère ; est plus sortable pour moi. +Béralde +Mais le mari qu'elle doit prendre doit−il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous ? +Argan +Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin +Béralde +Par cette raison−là, si votre petite étoit grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ? +Argan +Pourquoi non ? +Béralde +Est−il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous +vouliez être malade en dépit des gens et de la nature ? +Argan +Comment l'entendez−vous, mon frère ? +Béralde +J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demande +point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous +un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parve +encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on +vous a fait prendre. +Argan +Mais savez−vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je +succomberois, s'il étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi ? +Béralde +Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous envoiera en l'autre monde. +Argan +Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ? +Béralde +Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire. +Argan +Quoi ? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée +Béralde +Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les +hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois ri +de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre. +Argan +Pourquoi ne voulez−vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ? +Béralde +Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes n +voient goutte, et que la nature nous a mis au−devant des yeux des voiles trop épais pour y connoître quelq +chose. +Argan +Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ? +Béralde +Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nomme +grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne sav +point du tout. +Argan +Mais toujours faut−il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres +Béralde +Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose ; et toute l'excellence de leur +consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et de +promesses pour des effets. +Argan +Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la +maladie, tout le monde a recours aux médecins. +Béralde +C'est une marque de la foiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art. +Argan +Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux−mêmes. +Béralde +C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux−mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui +profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse : c'est un homme tout +médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstratio +des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la +médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de +confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et n +balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meille +foi du monde qu'il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et ses enfants +ce qu'en un besoin il feroit à lui−même. +Argan +C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quan +on est malade ? +Béralde +Rien, mon frère. +Argan +Rien ? +Béralde +Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle−même, quand nous la laissons faire, se tire +doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et +presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. +Argan +Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses. +Béralde +Mon Dieu ! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est +glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et q +seroit à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulage +nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une +pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le +cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le coeur, de rétab +conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années : il vous dit +justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouve +rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de +avoir crus. +Argan +C'est−à−dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus qu +tous les grands médecins de notre siècle. +Béralde +Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. +Entendez−les parler : les plus habiles gens du monde ; voyez−les faire : les plus ignorants de tous les +hommes. +Argan +Hoy ! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrois bien qu'il y eut ici quelqu'un de ces +Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet. +Béralde +Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine ; et chacun, à ses périls et fortune, p +croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurois souhaité de pouvoir un peu vous +tirer de l'erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu'une des coméd +de Molière. +Argan +C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer +d'honnêtes gens comme les médecins. +Béralde +Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine. +Argan +C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de +moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son +théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs−là. +Béralde +Que voulez−vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours le +princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les médecins. +Argan +Par la mort non de diable ! si j'étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence ; et quand il +sera malade, je le laisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas +moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirois : "Crève, crève ! cela t'apprendra une a +fois à te jouer à la Faculté." +Béralde +Vous voilà bien en colère contre lui. +Argan +Oui, c'est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis. +Béralde +Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours. +Argan +Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remèdes. +Béralde +Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robust +et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il n'a justement +la force que pour porter son mal. +Argan +Les sottes raisons que voilà ! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme−là davantage, car cela +m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal. +Béralde +Je le veux bien, mon frère ; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite répugnance que +vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un +couvent ; que, pour le choix d'un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous empo +et qu'on doit, sur cette matière, s'accommoder un peu à l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la +et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage. +Scène IV +Monsieur Fleurant, une seringue à la main ; Argan, Béralde +Argan +Ah ! mon frère, avec votre permission. +Béralde +Comment ? que voulez−vous faire ? +Argan +Prendre ce petit lavement−là ; ce sera bientôt fait. +Béralde +Vous vous moquez. Est−ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Reme +cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos. +Argan +Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin. +Monsieur Fleurant, à Béralde. +De quoi vous mêlez−vous de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d'empêcher Monsieur de +prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d'avoir cette hardiesse−là ! +Béralde +Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages. +Monsieur Fleurant +On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une +bonne ordonnance, et je vais dire à Monsieur Purgon comme on m'a empêché d'exécuter ses ordres et de f +ma fonction. Vous verrez, vous verrez... +Argan +Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur. +Béralde +Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon +frère, est−il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous voulie +être, toute votre vie, enseveli dans leurs remèdes ? +Argan +Mon Dieu ! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous étiez à ma plac +vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine quand on est en pleine santé. +Béralde +Mais quel mal avez−vous ? +Argan +Vous me feriez enrager. Je voudrois que vous l'eussiez mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! voic +Monsieur Purgon. +Scène V +Monsieur Purgon, Argan, Béralde, Toinette +Monsieur Purgon +Je viens d'apprendre là−bas, à la porte, de jolies nouvelles : qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu +a fait refus de prendre le remède que j'avois prescrit. +Argan +Monsieur, ce n'est pas... +Monsieur Purgon +Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade contre son médecin. +Toinette +Cela est épouvantable. +Monsieur Purgon +Un clystère que j'avois pris plaisir à composer moi−même. +Argan +Ce n'est pas moi... +Monsieur Purgon +Inventé et formé dans toutes les règles de l'art. +Toinette +Il a tort. +Monsieur Purgon +Et qui devoit faire dans des entrailles un effet merveilleux +Argan +Mon frère ? +Monsieur Purgon +Le renvoyer avec mépris ! +Argan +C'est lui... +Monsieur Purgon +C'est une action exorbitante. +Toinette +Cela est vrai. +Monsieur Purgon +Un attentat énorme contre la médecine. +Argan +Il est cause... +Monsieur Purgon +Un crime de lèse−Faculté, qui ne se peut assez punir +Toinette +Vous avez raison. +Monsieur Purgon +Je vous déclare que je romps commerce avec vous. +Argan +C'est mon frère... +Monsieur Purgon +Que je ne veux plus d'alliance avec vous. +Toinette +Vous ferez bien. +Monsieur Purgon +Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du maria +Argan +C'est mon frère qui a fait tout le mal. +Monsieur Purgon +Mépriser mon clystère ! +Argan +Faites−le venir, je m'en vais le prendre. +Monsieur Purgon +Je vous aurois tiré d'affaire avant qu'il fût peu. +Toinette +Il ne le mérite pas. +Monsieur Purgon +J'allois nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs. +Argan +Ah, mon frère ! +Monsieur Purgon +Et je ne voulois plus qu'une douzaine de médecines, pour vuider le fond du sac. +Toinette +Il est indigne de vos soins. +Monsieur Purgon +Mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains. +Argan +Ce n'est pas ma faute. +Monsieur Purgon +Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin, +Toinette +Cela crie vengeance. +Monsieur Purgon +Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois... +Argan +Hé ! point du tout. +Monsieur Purgon +J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la +corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile et à la féculence de vos humeurs. +Toinette +C'est fort bien fait. +Argan +Mon Dieu ! +Monsieur Purgon +Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable. +Argan +Ah ! miséricorde ! +Monsieur Purgon +Que vous tombiez dans la bradypepsie. +Argan +Monsieur Purgon ! +Monsieur Purgon +De la bradypepsie dans la dyspepsie. +Argan +Monsieur Purgon ! +Monsieur Purgon +De la dyspepsie dans l'apepsie. +Argan +Monsieur Purgon ! +Monsieur Purgon +De l'apepsie dans la lienterie... +Argan +Monsieur Purgon ! +Monsieur Purgon +De la lienterie dans la dysenterie... +Argan +Monsieur Purgon ! +Monsieur Purgon +De la dysenterie dans l'hydropisie... +Argan +Monsieur Purgon ! +Monsieur Purgon +Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie. +Scène VI +Argan, Béralde +Argan +Ah, mon Dieu ! je suis mort. Mon frère, vous m'avez perdu. +Béralde +Quoi ? qu'y a−t−il ? +Argan +Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge. +Béralde +Ma foi ! mon frère, vous êtes fou, et je ne voudrois pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vît faire ce +vous faites. Tâtez−vous un peu, je vous prie, revenez à vous−même, et ne donnez point tant à votre +imagination. +Argan +Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m'a menacé. +Béralde +Le simple homme que vous êtes ! +Argan +Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours. +Béralde +Et ce qu'il dit, que fait−il à la chose ? Est−ce un oracle qui a parlé ? Il me semble, à vous entendre, que +Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorité suprême, il vous l'allonge e +vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous−même, et que +courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vi +Voici une aventure, si vous voulez, à vous défaire des médecins, ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en +passer, il est aisé d'en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque. +Argan +Ah ! mon frère, il sait tout mon tempérament et la manière dont il faut me gouverner. +Béralde +Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention, et que vous voyez les choses avec +d'étranges yeux. +Scène VII +Toinette, Argan, Béralde +Toinette +Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir. +Argan +Et quel médecin ? +Toinette +Un médecin de la médecine. +Argan +Je te demande qui il est ? +Toinette +Je ne le connois pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'étois sûre que ma mère é +honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu'elle m'auroit donné depuis le trépas de mon p +Argan +Fais−le venir. +Béralde +Vous êtes servi à souhait : un médecin vous quitte, un autre se présente. +Argan +J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur. +Béralde +Encore ! vous en revenez toujours là ? +Argan +Voyez−vous ? j'ai sur le coeur toutes ces maladies−là que je ne connois point, ces... +Scène VIII +Toinette, en médecin ; Argan, Béralde +Toinette +Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les saignée +les purgations dont vous aurez besoin. +Argan +Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi ! voilà Toinette elle−même. +Toinette +Monsieur, je vous prie de m'excuser, j'ai oublié de donner une commission à mon valet ; je reviens tout à +l'heure. +Argan +Eh ! ne diriez−vous pas que c'est effectivement Toinette ? +Béralde +Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande. Mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces so +de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature. +Argan +Pour moi, j'en suis surpris, et... +Scène IX +Toinette, Argan, Béralde +Toinette quitte son habit de médecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru +médecin. +Que voulez−vous, Monsieur ? +Argan +Comment ? +Toinette +Ne m'avez−vous pas appelée ? +Argan +Moi ? non. +Toinette +Il faut donc que les oreilles m'ayent corné. +Argan +Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble. +Toinette, en sortant, dit : +Oui, vraiment, j'ai affaire là−bas, et je l'ai assez vu. +Argan +Si je ne les voyois tous deux, je croirois que ce n'est qu'un. +Béralde +J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps où tout +monde s'est trompé. +Argan +Pour moi, j'aurois été trompé à celle−là, et j'aurois juré que c'est la même personne. +Scène X +Toinette, en médecin ; Argan, Béralde +Toinette +Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur. +Argan +Cela est admirable ! +Toinette +Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme v +êtes ; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise. +Argan +Monsieur, je suis votre serviteur. +Toinette +Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez−vous bien que j'aye ? +Argan +Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt−six ou vingt−sept ans. +Toinette +Ah, ah, ah, ah, ah ! j'en ai quatre−vingt−dix. +Argan +Quatre−vingt−dix ? +Toinette +Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux. +Argan +Par ma foi ! voilà un beau jeune vieillard pour quatre−vingt−dix ans. +Toinette +Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pou +chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exe +les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras d +maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatisme et défluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces +migraines. Je veux des maladies d'importance : de bonnes fièvres continues avec des transports au cervea +de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec +inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe ; et je voudrois, Monsieur, qu +vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, +désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes, et l'envie que j'aurois de vous rendr +service. +Argan +Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi. +Toinette +Donnez−moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme +devez. Hoy, ce pouls−là fait l'impertinent : je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Qui est vo +médecin ? +Argan +Monsieur Purgon. +Toinette +Cet homme−là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit−il que vous êtes +malade ? +Argan +Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate. +Toinette +Ce sont tous des ignorants : c'est du poumon que vous êtes malade. +Argan +Du poumon ? +Toinette +Oui. Que sentez−vous ? +Argan +Je sens de temps en temps des douleurs de tête. +Toinette +Justement, le poumon. +Argan +Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux. +Toinette +Le poumon. +Argan +J'ai quelquefois des maux de coeur. +Toinette +Le poumon. +Argan +Je sens parfois des lassitudes par tous les membres. +Toinette +Le poumon. +Argan +Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étoit des coliques. +Toinette +Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ? +Argan +Oui, Monsieur. +Toinette +Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ? +Argan +Oui, Monsieur. +Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas et vous êtes bien aise de dormir ? +Argan +Oui, Monsieur. +Toinette +Le poumon, le poumon, vous dis−je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ? +Argan +Il m'ordonne du potage. +Toinette +Ignorant. +Argan +De la volaille. +Toinette +Ignorant. +Argan +Du veau. +Toinette +Ignorant. +Argan +Des bouillons. +Toinette +Ignorant. +Argan +Des oeufs frais. +Toinette +Ignorant. +Argan +Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre. +Toinette +Ignorant. +Argan +Et surtout de boire mon vin fort trempé. +Toinette +Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop sub +il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et de +marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer u +ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville. +Argan +Vous m'obligez beaucoup. +Toinette +Que diantre faites−vous de ce bras−là ? +Argan +Comment ? +Toinette +Voilà un bras que je me ferois couper tout à l'heure, si j'étois que de vous. +Argan +Et pourquoi ? +Toinette +Ne voyez−vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté−là de profiter ? +Argan +Oui ; mais j'ai besoin de mon bras. +Toinette +Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferois crever, si j'étois en votre place. +Argan +Crever un oeil ? +Toinette +Ne voyez−vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez−moi, faites−vous−le cre +au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche. +Argan +Cela n'est pas pressé. +Toinette +Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se +faire pour un homme qui mourut hier. +Argan +Pour un homme qui mourut hier ? +Toinette +Oui, pour aviser, et voir ce qu'il auroit fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir. +Argan +Vous savez que les malades ne reconduisent point. +Béralde +Voilà un médecin vraiment qui paroît fort habile. +Argan +Oui, mais il va un peu bien vite. +Béralde +Tous les grands médecins sont comme cela. +Argan +Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux ? J'aime bien mieux qu'il ne se po +pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot ! +Scène XI +Toinette, Argan, Béralde +Toinette +Allons, allons, je suis votre servante, je n'ai pas envie de rire. +Argan +Qu'est−ce que c'est ? +Toinette +Votre médecin, ma foi ! qui me vouloit tâter le pouls. +Argan +Voyez un peu, à l'âge de quatre−vingt−dix ans ! +Béralde +Oh çà, mon frère, puisque voilà votre Monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez−vous pas bien que j +vous parle du parti qui s'offre pour ma nièce ? +Argan +Non, mon frère : je veux la mettre dans un convent, puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien +qu'il y a quelque amourette là−dessous, et j'ai découvert certaine entrevue secrète, qu'on ne sait pas que j'a +découverte. +Béralde +Hé bien ! mon frère, quand il y auroit quelque petite inclination, cela seroit−il si criminel, et rien peut−il +vous offenser, quand tout ne va qu'à des choses honnêtes comme le mariage ? +Argan +Quoi qu'il en soit, mon frère, elle sera religieuse, c'est une chose résolue. +Béralde +Vous voulez faire plaisir à quelqu'un. +Argan +Je vous entends : vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au coeur. +Béralde +Hé bien ! oui, mon frère, puisqu'il faut parler à coeur ouvert, c'est votre femme que je veux dire ; et non +plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir q +vous donniez tête baissée dans tous les pièges qu'elle vous tend. +Toinette +Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame : c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme +sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l'aime... on ne peut pas dire cela. +Argan +Demandez−lui un peu les caresses qu'elle me fait. +Toinette +Cela est vrai. +Argan +L'inquiétude que lui donne ma maladie. +Toinette +Assurément. +Argan +Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi. +Toinette +Il est certain. Voulez−vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l'heure comme Madame aime +Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d'erreur. +Argan +Comment ? +Toinette +Madame s'en va revenir. Mettez−vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez l +douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle. +Argan +Je le veux bien. +Toinette +Oui ; mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourroit bien mourir. +Argan +Laisse−moi faire. +Toinette, à Béralde. +Cachez−vous, vous, dans ce coin−là. +Argan +N'y a−t−il point quelque danger à contrefaire le mort ? +Toinette +Non, non : quel danger y auroit−il ? Etendez−vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votr +frère. Voici Madame. Tenez−vous bien. +Scène XII +Béline, Toinette, Argan, Béralde +Toinette s'écrie. +Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident ! +Béline +Qu'est−ce, Toinette ? +Toinette +Ah, Madame ! +Béline +Qu'y a−t−il ? +Toinette +Votre mari est mort. +Béline +Mon mari est mort ? +Toinette +Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé. +Béline +Assurément ? +Toinette +Assurément. Personne ne sait encore cet accident−là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passe +entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise. +Béline +Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette +mort ! +Toinette +Je pensois, Madame, qu'il fallût pleurer. +Béline +Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est−ce que la sienne ? et de quoi servoit−il sur la terre ? +homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans +ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans +cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets. +Toinette +Voilà une belle oraison funèbre. +Béline +Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense +sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons−le dans son lit, et tenons +mort cachée, jusqu'à ce que j'aye fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je veux me sais +il n'est pas juste que j'aye passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons +auparavant toutes ses clefs. +Argan, se levant brusquement. +Doucement. +Béline, surprise et épouvantée. +Ahy ! +Argan +Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ? +Toinette +Ah, ah ! le défunt n'est pas mort. +Argan, à Béline, qui sort. +Je suis bien aise de voir votre amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. V +un avis au lecteur qui me rendra sage à l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses. +Béralde, sortant de l'endroit où il étoit caché. +Hé bien ! mon frère, vous le voyez. +Toinette +Par ma foi ! je n'aurois jamais cru cela. Mais j'entends votre fille : remettez−vous comme vous étiez, et +voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'éprouver ; et +puisque vous êtes en train, vous connoîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous. +Scène XIII +Angélique, Argan, Toinette, Béralde +Toinette s'écrie : +O Ciel ! ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée ! +Angélique +Qu'as−tu, Toinette, et de quoi pleures−tu ? +Toinette +Hélas ! j'ai de tristes nouvelles à vous donner. +Angélique +Hé quoi ? +Toinette +Votre père est mort. +Angélique +Mon père est mort, Toinette ? +Toinette +Oui ; vous le voyez là. Il vient de mourir tout à l'heure d'une foiblesse qui lui a pris. +Angélique +O Ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut−il que je perde mon père, la seule chose +me restoit au monde ? et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il étoit +irrité contre moi ? Que deviendrai−je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande pert +Scène XIV et dernière +Cléante, Angélique, Argan, Toinette, Béralde +Cléante +Qu'avez−vous donc, belle Angélique ? et quel malheur pleurez−vous ? +Angélique +Hélas ! je pleure tout ce que dans la vie je pouvois perdre de plus cher et de plus précieux : je pleure la m +de mon père. +Cléante +O Ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! Hélas ! après la demande que j'avois conjuré votre oncle de +lui faire pour moi, je venois me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières de disposer so +coeur à vous accorder à mes voeux. +Angélique +Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon pè +je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volont +je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir +donn��. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoig +mon ressentiment. +Argan se lève : +Ah, ma fille ! +Angélique, épouvantée : +Ahy ! +Argan +Viens. N'aye point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi +d'avoir vu ton bon naturel. +Angélique +Ah ! quelle surprise agréable, mon père ! Puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes +voeux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable +penchant de mon coeur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point +forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande. +Cléante, se jette à genoux. +Eh ! Monsieur, laissez−vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux +mutuels empressements d'une si belle inclination. +Béralde +Mon frère, pouvez−vous tenir là contre ? +Toinette +Monsieur, serez−vous insensible à tant d'amour ? +Argan +Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites−vous médecin, je vous donne ma fille. +Cléante +Très−volontiers, Monsieur : s'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire +même, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferois bien d'autres choses pour obtenir la be +Angélique. +Béralde +Mais, mon frère, il me vient une pensée : faites−vous médecin vous−même. La commodité sera encore p +grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut. +Toinette +Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n'y a point de maladie si osée, que de se jo +à la personne d'un médecin. +Argan +Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi : est−ce que je suis en âge d'étudier ? +Béralde +Bon, étudier ! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que +vous. +Argan +Mais il faut savoir bien parler latin, connoître les maladies, et les remèdes qu'il y faut faire. +Béralde +En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile qu +vous ne voudrez. +Argan +Quoi ? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit−là ? +Béralde +Oui. L'on n'a qu'à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devien +raison. +Toinette +Tenez, Monsieur, quand il n'y auroit que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié +d'un médecin. +Cléante +En tout cas, je suis prêt à tout. +Béralde +Voulez−vous que l'affaire se fasse tout à l'heure ? +Argan +Comment tout à l'heure ? +Béralde +Oui, et dans votre maison. +Argan +Dans ma maison ? +Béralde +Oui. Je connois une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle +Cela ne vous coûtera rien. +Argan +Mais moi, que dire, que répondre ? +Béralde +On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez−vous−en vou +mettre en habit décent, je vais les envoyer querir. +Argan +Allons, voyons cela. +Cléante +Que voulez−vous dire, et qu'entendez−vous avec cette Faculté de vos amies... ? +Toinette +Quel est donc votre dessein ? +Béralde +De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, a +des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère +fasse le premier personnage. +Angélique +Mais mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père. +Béralde +Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous +Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. +carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses. +Cléante, à Angélique +Y consentez−vous ? +Angélique +Oui, puisque mon oncle nous conduit. +Troisième intermède +C'est une cérémonie... +C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin en récit, chant, et danse. +Entrée de ballet +Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle et placer les bancs en cadence ; ensuite de quoi toute +l'assemblée (composée de huit porte−seringues, six apothicaires, vingt−deux docteurs, celui qui se fait +recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants) entre, et prend ses places, selon les rangs. +Praeses +Sçavantissimi doctores, +Medicinae professores, +Qui hic assemblati estis, +Et vos, altri Messiores, +Sententiarum Facultatis +Fideles executores, +Chirurgiani et apothicari, +Atque tota compania aussi, +Salus, honor, et argentum, +Atque bonum appetitum. +Non possum, docti Confreri, +En moi satis admirari +Qualis bona inventio +Est medici professio, +Quam hella chosa est, et bene trovata, +Medicina illa benedicta, +Quae suo nomine solo, +Surprenanti miraculo, +Depuis si longo tempore, +Facit à gogo vivere +Tant de gens omni genere. +Per totam terram videmus +Grandam vogam ubi sumus, +Et quod grandes et petiti +Sunt de nobis infatuti. +Totus mundus, currens ad nostros remedios, +Nos regardat sicut Deos ; +Et nostris ordonnanciis +Principes et reges soumissos videtis. +Donque il est nostrae sapientiae, +Boni sensus atque prudentiae, +De fortement travaillare +A nos bene conservare +In tali credito, voga, et honore, +Et prandere gardam à non recevere +In nostro docto corpore +Quam personas capabiles, +Et totas dignas ramplire +Has plaças honorabiles. +C'est pour cela que nunc convocati estis : +Et credo quod trovabitis +Dignam matieram medici +In sçavanti homine que voici, +Lequel, in choisis omnibus, +Dono ad interrogandum, +Et à fond examinandum +Vostris capacitatibus. +Primus Doctor +Si mihi licenciam dat Dominus Praeses, +Et tanti docti Doctores, +Et assistantes illustres, +Très sçavanti Bacheliero, +Quem estimo et honoro, +Domandabo causam et rationem quare +Opium facit dormire. +Bachelierus +Mihi a docto Doctore +Domandatur causam et rationem quare +Opium facit dormire : +A quoi respondeo, +Quia est in eo +Virtus dormitiva, +Cujus est natura +Sensus assoupire. +Chorus +Bene, bene, bene, bene respondere : +Dignus, dignus est entrare +In nostro docto corpore. +Secundus Doctor +Cum permissione Domini Praesidis, +Doctissimae Facultatis, +Et totius his nostris actis +Companiae assistantis, +Domandabo tibi, docte Bacheliere, +Quae sunt remedia +Quae in maladia +Ditte hydropisia +Convenit facere. +Bachelierus +Clysterium donare, +Postea seignare, +Ensuitta purgare. +Chorus +Bene, bene, bene, bene respondere. +Dignus, dignus est entrare +In nostro docto corpore. +Tertius Doctor +Si bonum semblatur Domino Praesidi, +Doctissimae Facultati, +Et companiae praesenti, +Domandabo tibi, docte Bacheliere, +Quae remedia eticis, +Pulmonicis, atque asmaticis, +Trovas à propos facere. +Bachelierus +Clysterium donare, +Postea seignare, +Ensuitta purgare. +Chorus +Bene, bene, bene, bene respondere : +Dignus, dignus est entrare +In nostro docto corpore. +Quartus Doctor +Super illas maladias +Doctus Bachelierus dixit maravillas +Mais si non ennuyo Dominum Praesidem, +Doctissimam Facultatem, +Et totam honorabilem +Companiam ecoutantem, +Faciam illi unam quaestionem. +De hiero maladus unus +Tombavit in meas manus : +Habet grandam fievram cum redoublamentis, +Grandam dolorem capitis, +Et grandum malum au costé, +Cum granda difficultate +Et poena de respirare : +Veillas mihi dire, +Docte Bacheliere, +Quid illi facere ? +Bachelierus +Clysterium donare, +Postea seignare, +Ensuitta purgare. +Quintus Doctor +Mais si maladia +Opiniatria +Non vult se garire, +Quid illi facere ? +Bachelierus +Clysterium donare, +Postea seignare, +Ensuitta purgare. +Chorus +Bene, bene, bene, bene respondere : +Dignus, dignus est entrare +In nostro docto corpore. +Praeses +Juras gardare statuta +Per Facultatem praescripta +Cum sensu et jugeamento ? +Bachelierus +Juro. +Praeses +Essere, in omnibus, +Consultationibus, +Ancieni aviso, +Aut bono, +Aut mauvaiso ? +Bachelierus +Juro. +Praeses +De non jamais te servire +De remediis aucunis +Quam de ceux seulement doctae Facultatis, +Maladus dust−il crevare, +Et mori de suo malo ? +Bachelierus +Juro. +Praeses +Ego, cum isto boneto +Venerabili et docto, +Dono tibi et concedo +Virtutem et puissanciam +Medicandi, +Purgandi, +Seignandi, +Perçandi, +Taillandi, +Coupandi. +Et occidendi +Impune per totam terram. +Entrée de Ballet +Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence. +Bachelierus +Grandes doctores doctrinae +De la rhubarbe et du séné, +Ce seroit sans douta à moi chosa folla, +Inepta et ridicula, +Si j'alloibam m'engageare +Vobis louangeas donare, +Et entreprenoibam adjoutare +Des lumieras au soleillo, +Et des étoilas au cielo, +Des ondas à l'Oceano, +Et des rosas au printanno. +Agreate qu'avec uno moto, +Pro toto remercimento, +Rendam gratiam corpori tam docto. +Vobis, vobis debeo +Bien plus qu'à naturae et qu'à patri meo : +Natura et pater meus +Hominem me habent factum ; +Mais vos me, ce qui est bien plus, +Avetis factum medicum, +Honor, favor, et gratia +Qui, in hoc corde que voilà, +Imprimant ressentimenta +Qui dureront in secula. +Chorus +Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, +Novus Doctor, qui tam bene parlat ! +Mille, mille annis et manget et bibat, +Et seignet et tuat ! +Entrée de Ballet +Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de +mains, et des mortiers d'apothicaires. +Chirurgus +Puisse−t−il voir doctas +Suas ordonnancias +Omnium chirurgorum +Et apothiquarum +Remplire boutiquas ! +Chorus +Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat +Novus Doctor, qui tam bene parlat ! +Mille, mille annis et manget et bibat, +Et seignet et tuat ! +Chirurgus +Puissent toti anni +Lui essere boni +Et favorabiles, +Et n'habere jamais +Quam pestas, verolas, +Fievras, pluresias, +Fluxus de sang, et dyssenterias ! +Chorus +Viva, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat +Novus Doctor, qui tam bene parlat ! +Mille, mille annis et manget et bibat, +Et seignet et tuat ! +Dernière entrée de Ballet +La Gloire du Val−de−Grâce +Digne fruit... +Digne fruit de vingt ans de travaux somptueux, +Auguste bâtiment, temple majestueux, +Dont le dôme superbe, élevé dans la nue, +Pare du grand Paris la magnifique vue, +Et, parmi tant d'objets semés de toutes parts, +Du voyageur surpris prend les premiers regards, +Fais briller à jamais, dans ta noble richesse, +La splendeur du saint voeu d'une grand Princesse, +Et porte un témoignage à la postérité +De sa magnificence et de sa piété ; +Conserve à nos neveux une montre fidèle +Des exquises beautés que tu tiens de son zèle : +Mais défends bien surtout de l'injure des ans +Le chef−d'oeuvre fameux de ses riches présents, +Cet éclatant morceau de savante peinture, +Dont elle a couronné ta noble architecture : +C'est le plus bel effet des grands soins qu'elle a pris, +Et ton marbre et ton or ne sont point de ce prix. +Toi qui dans cette coupe à ton vaste génie +Comme un ample théâtre heureusement fournie, +Es venu déployer les précieux trésors +Que le Tibre t'a vu ramasser sur ses bords, +Dis−nous, fameux Mignard, par qui te sont versées +Les charmantes beautés de tes nobles pensées, +Et dans quel fonds tu prends cette variété +Dont l'esprit est surpris et l'oeil est enchanté. +Dis−nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles, +De tes expressions enfante les merveilles, +Quel charme ton pinceau répand dans tous ses traits, +Quelle force il y mêle à ses plus doux attraits, +Et quel est ce pouvoir, qu'au bout des doigts tu portes, +Qui sait faire à nos yeux vivre des choses mortes, +Et d'un peu de mélange et de bruns et de clairs, +Rendre esprit la couleur, et les pierres des chairs. +Tu te tais, et prétends que ce sont des matières +Dont tu dois nous cacher les savantes lumières, +Et que ces beaux secrets, à tes travaux vendus, +Te coûtent un peu trop pour être répandus. +Mais ton pinceau s'explique, et trahit ton silence ; +Malgré toi, de ton art il nous fait confidence ; +Et, dans ses beaux efforts à nos yeux étalés, +Les mystères profonds nous en sont révélés. +Une pleine lumière ici nous est offerte ; +Et ce dôme pompeux est une école ouverte, +Où l'ouvrage, faisant l'office de la voix, +Dicte de ton grand art les souveraines lois. +Il nous dit fortement les trois nobles parties +Qui rendent d'un tableau les beautés assorties, +Et dont, en s'unissant, les talents relevés +Donnent à l'univers les peintres achevés. +Mais des trois, comme reine, il nous expose celle +Que ne peut nous donner le travail, ni le zèle ; +Et qui, comme un présent de la faveur des Cieux, +Est du nom de divine appelée en tous lieux ; +Elle, dont l'essor monte au−dessus du tonnerre, +Et sans qui l'on demeure à ramper contre terre, +Qui meut tout, règle tout, en ordonne à son choix, +Et des deux autres mène et régit les emplois. +Il nous enseigne à prendre une digne matière, +Qui donne au feu du peintre une vaste carrière, +Et puisse recevoir tous les grands ornements +Qu'enfante un beau génie en ses accouchements, +Et dont la Poésie et sa soeur la Peinture, +Parent l'instruction de leur docte imposture, +Composent avec art ces attraits, ces douceurs, +Qui font à leurs leçons un passage en nos coeurs, +Et par qui de tout temps ces deux soeurs si pareilles +Charment, l'une les yeux, et l'autre les oreilles. +Mais il nous dit de fuir un discord apparent +Du lieu que l'on nous donne et du sujet qu'on prend, +Et de ne point placer dans un tombeau des fêtes, +Le ciel contre nos pieds, et l'enfer sur nos têtes. +Il nous apprend à faire, avec détachement, +De groupes contrastés un noble agencement, +Qui du champ du tableau fasse un juste partage +En conservant les bords un peu légers d'ouvrage, +N'ayant nul embarras, nul fracas vicieux +Qui rompe ce repos, si fort ami des yeux, +Mais où, sans se presser, le groupe se rassemble, +Et forme un doux concert, fasse un beau tout−ensemble, +Où rien ne soit à l'oeil mendié, ni redit, +Tout s'y voyant tiré d'un vaste fonds d'esprit, +Assaisonné du sel de nos grâces antiques, +Et non du fade goût des ornements gothiques, +Ces monstres odieux des siècles ignorants, +Que de la barbarie ont produits les torrents, +Quand leur cours, inondant presque toute la terre, +Fit à la politesse une mortelle guerre, +Et, de la grande Rome abattant les remparts, +Vint, avec son empire, étouffer les beaux−arts. +Il nous montre à poser avec noblesse et grâce +La première figure à la plus belle place, +Riche d'un agrément, d'un brillant de grandeur +Qui s'empare d'abord des yeux du spectateur ; +Prenant un soin exact que, dans tout un ouvrage, +Elle joue aux regards le plus beau personnage ; +Et que, par aucun rôle au spectacle placé, +Le héros du tableau ne se voie effacé. +Il nous enseigne à fuir les ornements débiles +Des épisodes froids et qui sont inutiles, +A donner au sujet toute sa vérité, +A lui garder partout pleine fidélité, +Et ne se point porter à prendre de licence, +A moins qu'à des beautés elle donne naissance. +Il nous dicte amplement les leçons du dessin +Dans la manière grecque, et dans le goût romain ; +Le grand choix du beau vrai, de la belle nature, +Sur les restes exquis de l'antique sculpture, +Qui, prenant d'un sujet la brillante beauté, +En savait séparer la faible vérité, +Et, formant de plusieurs une beauté parfaite, +Nous corrige par l'art la nature qu'on traite. +Il nous explique à fond, dans ses instructions, +L'union de la grâce et des proportions ; +Les figures partout doctement dégradées, +Et leurs extrémités soigneusement gardées ; +Les contrastes savants des membres agroupés, +Grands, nobles, étendus et bien développés, +Balancés sur leur centre en beauté d'attitude, +Tous formés l'un pour l'autre avec exactitude, +Et n'offrant point aux yeux ces galimatias +Où la tête n'est point de la jambe, ou du bras ; +Leur juste attachement aux lieux qui les font naître, +Et les muscles touchés autant qu'ils doivent l'être ; +La beauté des contours observés avec soin, +Point durement traités, amples, tirés de loin, +Inégaux, ondoyants, et tenant de la flamme, +Afin de conserver plus d'action et d'âme ; +Les nobles airs de tête amplement variés, +Et tous au caractère avec choix mariés ; +Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse, +D'une féconde idée étale la richesse, +Faisant briller partout de la diversité, +Et ne tombant jamais dans un air répété : +Mais un peintre commun trouve une peine extrême +A sortir, dans ses airs, de l'amour de soi−même : +De redites sans nombre il fatigue les yeux, +Et, plein de son image, il se peint en tous lieux. +Il nous enseigne aussi les belles draperies, +De grands plis bien jetés suffisamment nourries, +Dont l'ornement aux yeux doit conserver le nu, +Mais qui, pour le marquer, soit un peu retenu, +Qui ne s'y colle point, mais en suive la grâce, +Et, sans la serrer trop, la caresse et l'embrasse. +Il nous montre à quel air, dans quelles actions, +Se distinguent à l'oeil toutes les passions, +Les mouvements du coeur, peints d'une adresse extrême, +Par des gestes puisés dans la passion même, +Bien marqués pour parler, appuyés, forts et nets, +Imitant en vigueur les gestes des muets, +Qui veulent réparer la voix que la nature +Leur a voulu nier, ainsi qu'à la peinture. +Il nous étale enfin les mystères exquis +De la belle partie où triompha Zeuxis, +Et qui, le revêtant d'une gloire immortelle, +Le fit aller du pair avec le grand Apelle +L'union, les concerts, et les tous des couleurs, +Contrastes, amitiés, ruptures et valeurs, +Qui font les grands effets, les fortes impostures, +L'achèvement de l'art, et l'âme des figures. +Il nous dit clairement dans quel choix le plus beau +On peut prendre le jour et le champ du tableau ; +Les distributions et d'ombre et de lumière +Sur chacun des objets et sur la masse entière ; +Leur dégradation dans l'espace de l'air, +Par les tons différents de l'obscur et du clair ; +Et quelle force il faut aux objets mis en place +Que l'approche distingue et le lointain efface ; +Les gracieux repos que, par des soins communs, +Les bruns donnent aux clairs, comme les clairs aux bruns, +Avec quel agrément d'insensible passage +Doivent ces opposés entrer en assemblage, +Par quelle douce chute ils doivent y tomber, +Et dans un milieu tendre aux yeux se dérober ; +Ces fonds officieux qu'avec art on se donne +Qui reçoivent si bien ce qu'on leur abandonne ; +Par quels coups de pinceau, formant de la rondeur, +Le peintre donne au plat le relief du sculpteur ; +Quel adoucissement des teintes de lumière +Fait perdre ce qui tourne et le chasse derrière, +Et comme avec un champ fuyant, vague et léger, +La fierté de l'obscur sur la douceur du clair +Triomphant de la toile, en rire avec puissance +Les figures que veut garder sa résistance, +Et, malgré tout l'effort qu'elle oppose à ses coups, +Les détache du fond, et les amène à nous. +Il nous dit tout cela, ton admirable ouvrage. +Mais, illustre Mignard, n'en prends aucun ombrage ; +Ne crains pas que ton art, par ta main découvert, +A marcher sur tes pas tienne un chemin ouvert, +Et que de ses leçons les grands et beaux oracles +Elèvent d'autres mains à tes doctes miracles : +Il y faut les talents que ton mérite joint, +Et ce sont des secrets qui ne s'apprennent point. +On n'acquiert point, Mignard, par les soins qu'on se donne, +Trois choses dont les dons brillent dans ta personne, +Les passions, la grâce, et les tons de couleur +Qui des riches tableaux font l'exquise valeur ; +Ce sont présents du Ciel, qu'on voit peu qu'il assemble, +Et les siècles ont peine à les trouver ensemble. +C'est par là qu'à nos yeux nuls travaux enfantés +De ton noble travail n'atteindront les beautés : +Malgré tous les pinceaux que ta gloire réveille, +Il sera de nos jours la fameuse merveille, +Et des bouts de la terre en ces superbes lieux +Attirera les pas des savants curieux. +O vous, dignes objets de la noble tendresse +Qu'a fait briller pour vous cette auguste Princesse, +Dont au grand Dieu naissant, au véritable Dieu, +Le zèle magnifique a consacré ce lieu, +Purs esprits, où du Ciel sont les grâces infuses, +Beaux temples des vertus, admirables recluses, +Qui dans votre retraite, avec tant de ferveur, +Mêlez parfaitement la retraite du coeur, +Et, par un choix pieux hors du monde placées, +Ne détachez vers lui nulle de vos pensées, +Qu'il vous est cher d'avoir sans cesse devant vous +Ce tableau de l'objet de vos voeux les plus doux, +D'y nourrir par vos yeux les précieuses flammes, +Dont si fidèlement brûlent vos belles âmes, +D'y sentir redoubler l'ardeur de vos désirs, +D'y donner à toute heure un encens de soupirs, +Et d'embrasser du coeur une image si belle +Des célestes beautés de la gloire éternelle, +Beautés qui dans leurs fers tiennent vos libertés, +Et vous font mépriser toutes autres beautés ! +Et toi, qui fus jadis la maîtresse du monde, +Docte et fameuse école en raretés féconde, +Où les arts déterrés ont, par un digne effort, +Réparé les dégâts des barbares du Nord ; +Source des beaux débris des siècles mémorables, +O Rome, qu'à tes soins nous sommes redevables +De nous avoir rendu, façonné de ta main, +Ce grand homme, chez toi devenu tout Romain, +Dont le pinceau célèbre, avec magnificence, +De ses riches travaux vient parer notre France, +Et dans un noble lustre y produire à nos yeux +Cette belle peinture inconnue en ces lieux, +La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée, +Se conserve un éclat d'éternelle durée, +Mais dont la promptitude et les brusques fiertés +Veulent un grand génie à toucher ses beautés ! +De l'autre qu'on connaît la traitable méthode +Aux faiblesses d'un peintre aisément s'accommode : +La paresse de l'huile, allant avec lenteur, +Du plus tardif génie attend la pesanteur ; +Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, +Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ; +Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux, +Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux. +Cette commodité de retoucher l'ouvrage +Aux peintres chancelants est un grand avantage ; +Et ce qu'on ne fait pas en vingt fois qu'on reprend, +On le peut faire en trente, on le peut faire en cent. +Mais la fresque est pressante et veut, sans complaisance, +Qu'un peintre s'accommode à son impatience, +La traite à sa manière et, d'un travail soudain, +Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. +La sévère rigueur de ce moment qui passe +Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce ; +Avec elle il n'est point de retour à tenter, +Et tout au premier coup se doit exécuter. +Elle veut un esprit où se rencontre unie +La pleine connaissance avec le grand génie, +Secouru d'une main propre à le seconder, +Et maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander, +Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, +Et dont, comme un éclair, la justesse rapide +Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés, +De ses expressions les touchantes beautés. +C'est par là que la fresque, éclatante de gloire, +Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire, +Et que tous les savants, en juges délicats, +Donnent la préférence à ses mâles appas. +Cent doctes mains chez elle ont cherché la louange ; +Et Jules, Annibal, Raphaël, Michel−Ange, +Les Mignards de leur siècle, en illustres rivaux, +Ont voulu par la fresque anoblit leurs travaux. +Nous la voyons ici doctement revêtue +De tous les grands attraits qui surprennent la vue. +Jamais rien de pareil n'a paru dans ces lieux ; +Et la belle inconnue a frappé tous les yeux. +Elle a non seulement, par ses grâces fertiles, +Charmé du grand Paris les connaisseurs habiles, +Et touché de la cour le beau monde savant ; +Ses miracles encore ont passé plus avant, +Et de nos courtisans les plus légers d'étude +Elle a pour quelque temps fixé l'inquiétude, +Arrêté leur esprit, attaché leurs regards, +Et fait descendre en eux quelque goût des beaux−arts. +Mais ce qui, plus que tout, élève son mérite, +C'est de l'auguste Roi l'éclatante visite : +Ce monarque, dont l'âme aux grandes qualités +Joint un goût délicat des savantes beautés, +Qui, séparant le bon d'avec son apparence, +Décide sans erreur, et loue avec prudence ; +Louis, le grand Louis, dont l'esprit souverain +Ne dit rien au hasard, et voit tout d'un oeil sain, +A versé de sa bouche, à ses grâces brillantes, +De deux précieux mots les douceurs chatouillantes ; +Et l'un sait qu'en deux mots ce roi judicieux +Fait des plus beaux travaux l'éloge glorieux. +Colbert dont le bon goût suit celui de son maître, +A senti même charme, et nous le fait paraître. +Ce vigoureux génie au travail si constant, +Dont la vaste prudence à tous emplois s'étend, +Qui, du choix souverain, tient, par son haut mérite, +Du commerce et des arts la suprême conduite, +A d'une noble idée enfanté le dessein +Qu'il confie aux talents de cette docte main, +Et dont il veut par elle attacher la richesse +Aux sacrés murs du temple où son coeur s'intéresse. +La voilà, cette main qui se met en chaleur ; +Elle prend les pinceaux, trace, étend la couleur, +Empâte, adoucit, touche, et ne fait nulle pause : +Voilà qu'elle a fini ; l'ouvrage aux yeux s'expose ; +Et nous y découvrons, aux yeux des grands experts, +Trois miracles de l'art en trois tableaux divers. +Mais, parmi cent objets d'une beauté touchante, +Le Dieu porte au respect, et n'a rien qui n'enchante ; +Rien en grâce, en douceur, en vive majesté, +Qui ne présente à l'oeil une divinité ; +Elle est toute en ces traits si brillants de noblesse ; +La grandeur y paraît, l'équité, la sagesse, +La bonté, la puissance ; enfin ces traits font voir +Ce que l'esprit de l'homme a peine à concevoir. +Poursuis, ô grand Colbert, à vouloir dans la France +Des arts que tu régis établir l'excellence, +Et donne à ce projet, et si grand et si beau, +Tous les riches moments d'un si docte pinceau. +Attache à des travaux, dont l'éclat te renomme ; +Le reste précieux des jours de ce grand homme. +Tels hommes rarement se peuvent présenter, +Et, quand le ciel les donne, il en faut profiter. +De ces mains, dont les temps ne sont guère prodigues, +Tu dois à l'univers les savantes fatigues ; +C'est à ton ministère à les aller saisir, +Pour les mettre aux emplois que tu peux leur choisir ; +Et, pour ta propre gloire, il ne faut point attendre +Qu'elles viennent t'offrir ce que ton choix doit prendre. +Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans, +Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisants ; +A leurs réflexions tout entiers ils se donnent ; +Et ce n'est que par là qu'ils se perfectionnent. +L'étude et la visite ont leurs talents à part. +Qui se donne à la cour se dérobe à son art. +Un esprit partagé rarement s'y consomme, +Et les emplois de feu demandent tout un homme. +Ils ne sauraient quitter les soins de leur métier +Pour aller chaque jour fatiguer ton portier ; +Ni partout, près de toi, par d'assidus hommages +Mendier des prôneurs les éclatants suffrages. +Cet amour de travail qui toujours règne en eux, +Rend à tous autres soins leur esprit paresseux ; +Et tu dois consentir à cette négligence +Qui de leurs beaux talents te nourrit l'excellence. +Souffre que, dans leur art s'avançant chaque jour, +Par leurs ouvrages seuls ils te fassent leur cour. +Leur mérite à tes yeux y peut assez paraître ; +Consultes−en ton goût, il s'y connaît en maître, +Et te dira toujours, pour l'honneur de ton choix, +Sur qui tu dois verser l'éclat des grands emplois. +C'est ainsi que des arts la renaissante gloire +De tes illustres soins ornera la mémoire ; +Et que ton nom, porté dans cent travaux pompeux, +Passera triomphant à nos derniers neveux. +Poésies diverses +Sonnet +M. La Mothe Le Vayer sur la mort de son fils (1664) +Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts : +Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; +Et, lorsque pour toujours on perd ce que tu perds, +La Sagesse, crois−moi, peut pleurer elle−même. +On se propose à tort cent préceptes divers +Pour vouloir, d'un oeil sec, voir mourir ce qu'on aime ; +L'effort en est barbare aux yeux de l'univers, +Et c'est brutalité plus que vertu suprême. +On sait bien que les pleurs ne ramèneront pas +Ce cher fils que t'enlève un imprévu trépas ; +Mais la perte, par là, n'en est pas moins cruelle. +Ses vertus de chacun le faisaient révérer ; +Il avait le coeur grand, l'esprit beau, l'âme belle ; +Et ce sont des sujets à toujours le pleurer. +Lettre d'envoi du sonnet précédent +Vous voyez bien, monsieur, que je m'écarte fort du chemin qu'on suit d'ordinaire en pareille rencontre, et +le sonnet que je vous envoie n'est rien moins qu'une consolation. Mais j'ai cru qu'il fallait en user de la sor +avec vous, et que c'est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes, et de mettre sa douleur en +liberté. Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des sévères leçons de la +philosophie, et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un hom +qui ne saurait persuader ce qu'il sait si bien faire. +MOLIERE. +Quatrains +Brisez les tristes fers du honteux esclavage +Où vous tient du péché le commerce odieux, +Et venez recevoir le glorieux servage +Que vous tendent les mains de la Reine des Cieux. +L'un sur vous à vos sens donne pleine victoire, +L'autre sur vos désirs vous fait régner en rois ; +L'un vous tire aux Enfers et l'autre dans la gloire. +Hélas ! peut−on, Mortels, balancer sur ce Choix ? +Sonnet +Au roi sur la conquête de la Franche−Comté +Ce sont faits inouïs, GRAND ROI, que tes victoires ! +L'avenir aura peine à les bien concevoir ; +Et de nos vieux héros les pompeuses histoires +Ne nous ont point chanté ce que tu nous fais voir. +Quoi ! presque au même instant qu'on te l'a vu résoudre, +Voir toute une province unie à tes Etats ! +Les rapides torrents et les vents et la foudre +Vont−ils, dans leurs effets, plus vite que ton bras ? +N'attends pas, au retour d'un si fameux ouvrage, +Des soins de notre muse un éclatant hommage. +Cet exploit en demande, il le faut avouer ; +Mais nos chansons, GRAND ROI, ne sont pas si tôt prêtes, +Et tu mets moins de temps à faire tes conquêtes +Qu'il n'en faut pour les bien louer. +Bouts−rimés commandés +Sur le Bel air +Que vous m'embarrassez avec votre... grenouille, +Qui traîne à ses talons le doux mot d'... Hypocras ! +Je hais des bouts−rimés le puéril... fatras, +Et tiens qu'il vaudrait mieux filer une... quenouille. +La gloire du bel air n'a rien qui me... chatouille ; +Vous m'assommez l'esprit avec un gros... plâtras ; +Et je tiens heureux ceux qui sont morts à... Coutras, +Voyant tout le papier qu'en sonnets on... barbouille. +M'accable derechef la haine du... cagot, +Plus méchant mille fois que n'est un vieux... magot, +Plutôt qu'un bout−rimé me fasse entrer en... danse. +Je vous le chante clair, comme un... chardonneret ; +Au bout de l'univers je fuis dans une... manse. +Adieu, grand Prince, adieu ; tenez−vous... guilleret. +Poésies attribuées à Molière +Couplet d'une chanson de d'Assoucy +Couplet +D'une chanson de d'Assoucy +Loin de moi, loin de moi, tristesse, +Sanglots, larmes, soupirs, +Je revois la Princesse, +Qui fait tous mes désirs, +O célestes plaisirs, +Doux transports d'allégresse ! +Viens, mort, quand tu voudras, +Me donner le trépas, +J'ai revu ma Princesse. +Les Maris +Dialogue +I +Mon compère, en bonne foi, +Que dis−tu du mariage ? +2 +Toi, comment de ton ménage +Te trouves−tu ? dis−le moi. +I +Ma femme est une diablesse +Qui tempête jour et nuit. +2 +La mienne est une traîtresse +Qui me fait bien pis que du bruit. +I et 2 +Malheureux qui se lie +A ce sexe trompeur, +2 +Bizarre, +I +Extravagant, +2 +Infidèle, +I +Obstiné, +2 +Querelleur, +I +Arrogant ! +I et 2 +C'est renoncer au bonheur de la vie. +2 +Tout le monde en dit autant, +Et pourtant +Chacun en fait la folie. +Trio grotesque +I +Amants aux cheveux gris, ce n'est pas chose étrange +Que l'Amour sous ses lois vous range. +2 +Pour le jeune et pour le barbon +A tout âge l'amour est bon. +3 +Mais si vous désirez de vous mettre en ménage, +Ne vous adressez point à ces jeunes beautés : +Vous les rebutez, +I +Vous les dégoûtez, +I, 2 et 3 +Et bien loin de les faire à votre badinage, +Vous n'avez bien souvent que cornes en partage. +Menuet +Belle ou laide, il n'importe guère, +Toute femme est à redouter. +Le cocuage est une affaire +Que l'on ne saurait éviter ; +Et le mieux que l'on puisse faire +Est de ne s'en point tourmenter. +Ah ! Quelle étrange extravagance +Que la crainte d'être cocu ! +La vie a plusieurs maux dont on est convaincu, +Et l'on en doit craindre la violence, +Mais craindre un mal qui n'est que dans notre croyance, +Ah ! quelle étrange extravagance ! +Les Bohémiennes +Sarabande +I +Les rossignols, dans leurs tendres ramages, +Du doux printemps annoncent le retour ; +Tout refleurit, tout rit en ces bocages : +Ah ! belle Iris, le beau temps, le beau jour, +Si tu voulais m'accorder ton amour ! +2 +Flore se plaît au baiser du Zéphire, +Et ces oiseaux se baisent tour à tour. +Rien que d'amour entre eux on ne soupire : +Ah ! belle Iris, le beau temps, le beau jour, +Si tu voulais imiter leur amour ! +3 +... +... +Ils suivent tous l'ardeur qui les inspire : +Ah ! belle Iris, le beau temps, le beau jour, +Si tu voulais imiter leur amour ! +I, 2 et 3 +Aimons−nous, aimable Sylvie, +Unissons nos désirs et nos coeurs, +Nos soupirs, nos langueurs, nos ardeurs ; +Et passons notre vie +En des noeuds si remplis de douceurs : +C'est blesser la loi naturelle +De laisser passer des moments +Que l'on peut se rendre si charmants. +La saison du printemps paraît belle, +Et nos ans sont riants tous comme elle ; +Mais il faut y mêler la douceur des amours, +Et sans eux il n'est point de beaux jours.