La Jalousie du Barbouillé Acteurs Le Barbouillé, mari d'Angélique. Le Docteur. Angélique, fille de Gorgibus. Valère, amant d'Angélique. Cathau, suivante d'Angélique. Gorgibus, père d'Angélique. Villebrequin. Scène I Le Barbouillé Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager : au lieu de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour ; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah ! pauvre Barbouillé, que tu es misérable ! Il faut pourtant la punir. Si je la tuois... L'invention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois mettre en prison... La carogne en sortiroit avec son passe−partout. Que diable faire donc ? Mais voilà Monsieur le Docteur qui passe par ici : il faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire. Scène II Le Docteur, Le Barbouillé Le Barbouillé Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance. Le Docteur Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae. Quoi ? débuter d'abord par un discours mal digéré, au lieu de dire : Salve, vel Salvus sis, Doctor Doctorum eruditissime ! Hé ! pour qui me prends−tu, mon ami ? Le Barbouillé Ma foi, excusez−moi : c'est que j'avois l'esprit en écharpe, et je ne songeois pas à ce que je faisois ; mais je sais bien que vous êtes galant homme. Le Docteur Sais−tu bien d'où vient le mot de galant homme ? Le Barbouillé Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère. Le Docteur Sache que le mot de galant homme vient d'élégant ; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis prenant l, ajoutant un a et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais encore pour qui me prends−tu ? Le Barbouillé Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que je vous veux proposer. Il faut que vous sachiez... Le Docteur Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur : I° Parce que, comme l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte des doctes. 2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses : le sens et l'entendement ; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur. Le Barbouillé D'accord. C'est que... Le Docteur 3° Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote ; et comme je suis parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur. Le Barbouillé Hé bien ! Monsieur le Docteur... Le Docteur 4° Parce que la philosophie a quatre parties : la logique, morale, physique et métaphysique ; et comme je les possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur. Le Barbouillé Que diable ! je n'en doute pas. Ecoutez−moi donc. Le Docteur 5° Parce qu'il y a cinq universelles : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, sans la connoissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement ; et comme je m'en sers avec avantage, et que j'en connois l'utilité, je suis cinq fois docteur. Le Barbouillé Il faut que j'aie bonne patience. Le Docteur 6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail ; et comme je travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur. Le Barbouillé Ho ! parle tant que tu voudras. Le Docteur 7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité ; et comme je possède une parfaite connoissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi−même : O ter quatuorque beatum ! 8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur. 9° Parce qu'il y a neuf Muses, et que je suis également chéri d'elles. 10° Parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et qu'il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel : je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur. Le Barbouillé Que diable est ceci ? je croyois trouver un homme bien savant, qui me donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s'amuse à jouer à la mourre. Un, deux, trois, quatre, ha, ha, ha ! − Oh bien ! ce n'est pas cela : c'est que je vous prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez ; de l'argent, si vous en voulez. Le Docteur Hé ! de l'argent. Le Barbouillé Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander. Le Docteur, troussant sa robe derrière son cul. Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire ? Sache, mon ami, que quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffret admirable, ce coffret dans un cabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde ; et que tu me donnerois le monde où seroit cette monarchie florissante, où seroit cette province opulente, où seroit cette île fertile, où seroit cette ville célèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château pompeux, où seroit cet appartement agréable, où seroit cette chambre magnifique, où seroit ce cabinet curieux, où seroit ce coffret admirable, où seroit cet étui précieux, où seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pleine de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que de cela. Le Barbouillé Ma foi, je m'y suis mépris : à cause qu'il est vêtu comme un médecin, j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent ; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien plus aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui. Scène III Angélique, Valère, Cathau Angélique Monsieur, je vous assure que vous m'obligez beaucoup de me tenir quelquefois compagnie : mon mari est si mal bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui. Valère Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir, et je vous promets de contribuer de tout mon pouvoir à votre divertissement ; et que, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est point désagréable, je vous ferai connoître combien j'ai de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez, par mes empressements. Cathau Ah ! changez de discours : voyez porte−guignon qui arrive. Scène IV Le Barbouillé, Valère, Angélique, Cathau Valère Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes nouvelles ; mais aussi bien les auriez−vous apprises de quelque autre : et puisque votre frère est fort malade... Angélique Monsieur, ne m'en dites pas davantage ; je suis votre servante, et vous rends grâces de la peine que vous avez prise. Le Barbouillé Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage. Ha ! ha ! Madame la carogne, je vous trouve avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini en Capricorne ! Angélique Hé bien ! faut−il gronder pour cela ? Ce Monsieur vient de m'apprendre que mon frère est bien malade : où est le sujet de querelles ? Cathau Ah ! le voilà venu : je m'étonnois bien si nous aurions longtemps du repos. Le Barbouillé Vous vous gâteriez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes ; et toi, Cathau, tu corromps ma femme : depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la moitié de ce qu'elle valoit. Cathau Vraiment oui, vous nous la baillez bonne. Angélique Laisse là cet ivrogne ; ne vois−tu pas qu'il est si soûl qu'il ne sait ce qu'il dit ? Scène V Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Cathau, Le Barbouillé Gorgibus Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille ? Villebrequin Il faut savoir ce que c'est. Gorgibus Hé quoi ? toujours se quereller ! vous n'aurez point la paix dans votre ménage ? Le Barbouillé Cette coquine−là m'appelle ivrogne. Tiens, je suis bien tenté de te bailler une quinte major, en présence de tes parents. Gorgibus Je dédonne au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait. Angélique Mais aussi c'est lui qui commence toujours à... Cathau Que maudite soit l'heure que vous avez choisi ce grigou ! ... Villebrequin Allons, taisez−vous, la paix ! Scène VI Le Docteur, Villebrequin, Gorgibus, Cathau, Angélique, Le Barbouillé Le Docteur Qu'est ceci ? quel désordre ! quelle querelle ! quel grabuge ! quel vacarme ! quel bruit ! quel différend ! quelle combustion ! Qu'y a−t−il, Messieurs ? Qu'y a−t−il ? Qu'y a−t−il ? Çà, çà, voyons un peu s'il n'y a pas moyen de vous mettre d'accord, que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union chez vous. Gorgibus C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble. Le Docteur Et qu'est−ce que c'est ? voyons, dites−moi un peu la cause de leur différend. Gorgibus Monsieur... Le Docteur Mais en peu de paroles. Gorgibus Oui−da. Mettez donc votre bonnet. Le Docteur Savez−vous d'où vient le mot bonnet ? Gorgibus Nenni. Le Docteur Cela vient de bonum est, "bon est, voilà qui est bon", parce qu'il garantit des catarrhes et fluxions. Gorgibus Ma foi, je ne savois pas cela. Le Docteur Dites donc vite cette querelle. Gorgibus Voici ce qui est arrivé... Le Docteur Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent à la ville ; mais pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m'arrêter un moment. Gorgibus J'aurai fait en un moment. Le Docteur Soyez donc bref. Gorgibus Voilà qui est fait incontinent. Le Docteur Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns qu'on ne les entend point : Virtutem primam esse puta compescere linguam. Oui, la plus belle qualité d'un honnête homme, c'est de parler peu. Gorgibus Vous saurez donc... Le Docteur Socrates recommandoit trois choses fort soigneusement à ses disciples : la retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus. Gorgibus C'est ce que je veux faire. Le Docteur En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours, tranchez−moi d'un apopthegme, vite, vite, Monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité. Gorgibus Laissez−moi donc parler. Le Docteur Monsieur Gorgibus, touchez là : vous parlez trop ; il faut que quelque autre me dise la cause de leur querelle. Villebrequin Monsieur le Docteur, vous saurez que... Le Docteur Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines, un âne en bon françois. Hé quoi ? vous commencez la narration sans avoir fait un mot d'exorde ? Il faut que quelque autre me conte le désordre. Mademoiselle, contez−moi un peu le détail de ce vacarme. Angélique Voyez−vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari ? Le Docteur Doucement, s'il vous plaît : parlez avec respect de votre époux, quand vous êtes devant la moustache d'un docteur comme moi. Angélique Ah ! vraiment oui, docteur ! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux. Le Docteur Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice : des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction ; des genres, le masculin ; des déclinaisons, le génitif ; de la syntaxe, mobile cum fixo ; et enfin de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus brevibus. Venez çà, vous, dites−moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre combustion. Le Barbouillé Monsieur le Docteur... Le Docteur Voilà qui est bien commencé : "Monsieur le Docteur ! " ce mot de docteur a quelque chose de doux à l'oreille, quelque chose plein d'emphase : "Monsieur le Docteur ! " Le Barbouillé A la mienne volonté... Le Docteur Voilà qui est bien : "à la mienne volonté ! " La volonté présuppose le souhait, le souhait présuppose des moyens pour arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet : voilà qui est bien : "à la mienne volonté ! " Le Barbouillé J'enrage. Le Docteur Otez−moi ce mot : "j'enrage" ; voilà un terme bas et populaire. Le Barbouillé Hé ! Monsieur le Docteur, écoutez−moi, de grâce. Le Docteur Audi, quaeso, auroit dit Ciceron. Le Barbouillé Oh ! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets guère en peine ; mais tu m'écouteras, ou je te vais casser ton museau doctoral ; et que diable donc est ceci ? (Le Barbouillé, Angélique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous à la fois, voulant dire la cause de la querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix ; et pendant tout le bruit, le Barbouillé attache le Docteur par le pied, et le fait tomber ; le Docteur se doit laisser tomber sur le dos ; le Barbouillé l'entraîne par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, en l'entraînant, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre, alors qu'il ne paroît plus.) Gorgibus Allons, ma fille, retirez−vous chez vous, et vivez bien avec votre mari. Villebrequin Adieu, serviteur et bonsoir. Scène VII Valère, La vallée, Angélique s'en va. Valère Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre à l'assignation que vous me donnez, dans une heure. La Vallée Cela ne peut se différer ; et si vous tardez un quart d'heure, le bal sera fini dans un moment, et vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que vous aimez, si vous n'y venez tout présentement. Valère Allons donc ensemble de ce pas. Scène VIII Angélique Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret : il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce maroufle−là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étois son chien. Scène IX Le Barbouillé Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable l'ignorant ! j'ai bien renvoyé toute la science par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si notre bonne ménagère m'aura fait à souper. Scène X Angélique Que je suis malheureuse ! j'ai été trop tard, l'assemblée est finie : je suis arrivée justement comme tout le monde sortoit ; mais il n'importe, ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de rien n'étoit. Mais la porte est fermée. Cathau ! Cathau ! Scène XI Le barbouillé, à la fenêtre. Angélique Le Barbouillé Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu'a−t−elle fait, Cathau ? et d'où venez−vous, Madame la carogne, à l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait ? Angélique D'où je viens ? ouvre−moi seulement, et je te le dirai après. Le Barbouillé Oui ? Ah ! ma foi, tu peux aller coucher d'où tu viens, ou, si tu l'aimes mieux, dans la rue : je n'ouvre point à une coureuse comme toi. Comment, diable ! être toute seule à l'heure qu'il est ! Je ne sais si c'est imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié. Angélique Hé bien ! pour être toute seule, qu'en veux−tu dire ? Tu me querelles quand je suis en compagnie : comment faut−il donc faire ? Le Barbouillé Il faut être retiré à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants ; mais sans tant de discours inutiles, adieu, bonsoir, va−t'en au diable et me laisse en repos. Angélique Tu ne veux pas m'ouvrir ? Le Barbouillé Non, je n'ouvrirai pas. Angélique Hé ! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre−moi, mon cher petit coeur ! Le Barbouillé Ah, crocodile ! ah, serpent dangereux ! tu me caresses pour me trahir. Angélique Ouvre, ouvre donc ! Le Barbouillé Adieu ! Vade retro, Satanas. Angélique Quoi ? tu ne m'ouvriras point ? Le Barbouillé Non. Angélique Tu n'as point de pitié de ta femme, qui t'aime tant ? Le Barbouillé Non, je suis inflexible : tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables, c'est−à−dire bien fort ; je suis inexorable. Angélique Sais−tu bien que si tu me pousses à bout, et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te repentiras ? Le Barbouillé Et que feras−tu, bonne chienne ? Angélique Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte ; mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu. Le Barbouillé Ah, ah, ah, ah, la bonne bête ! et qui y perdra le plus de nous deux ? Va, va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup−là. Angélique Tu ne le crois donc pas ? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt : si tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure m'en donner dans le coeur. Le Barbouillé Prends garde, voilà qui est bien pointu. Angélique Tu ne veux donc pas m'ouvrir ? Le Barbouillé Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point ; tue−toi, crève, va−t'en au diable, je ne m'en soucie pas. Angélique, faisant semblant de se frapper Adieu donc ! ... Ay ! je suis morte. Le Barbouillé Seroit−elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup−là ? Il faut que je descende avec la chandelle pour aller voir. Angélique Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour. Le Barbouillé Hé bien ! ne savois−je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte ? Elle est morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet. Ma foi, elle m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied ; car si je l'eusse trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur−là, je lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher cependant. Oh ! oh ! je pense que le vent a fermé la porte. Hé ! Cathau, Cathau, ouvre−moi. Angélique Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu'a−t−elle fait, Cathau ? Et d'où venez−vous, Monsieur l'ivrogne ? Ah ! vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin infâme, tu ne bouges du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du jour. Le Barbouillé Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête. Scène XII Gorgibus, Villebrequin, Angélique, Le Barbouillé Gorgibus Qu'est ceci ? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension ! Villebrequin Hé quoi ? vous ne serez jamais d'accord ? Angélique Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il est, faire un vacarme horrible ; il me menace. Gorgibus Mais aussi ce n'est pas là l'heure de revenir. Ne devriez−vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec votre femme ? Le Barbouillé Je me donne au diable, si j'ai sorti de la maison, et demandez plutôt à ces Messieurs qui sont là−bas dans le parterre ; c'est elle qui ne fait que de revenir. Ah ! que l'innocence est opprimée ! Villebrequin Çà, çà ; allons, accordez−vous ; demandez−lui pardon. Le Barbouillé Moi, pardon ! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pas. Gorgibus Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis. Scène XIII et dernière. Le Docteur, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole : Le Barbouillé, Villebrequin, Gorgibus, Angélique Le Docteur Hé quoi ? toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations éternelles. Qu'est−ce ? qu'y a−t−il donc ? On ne sauroit avoir du repos. Villebrequin Ce n'est rien, Monsieur le Docteur ; tout le monde est d'accord. Le Docteur A propos d'accord, voulez−vous que je vous lise un chapitre d'Aristote, où il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par l'accord qui est entre elles ? Villebrequin Cela est−il bien long ? Le Docteur Non, cela n'est pas long : cela contient environ soixante ou quatre−vingts pages. Villebrequin Adieu, bonsoir ! nous vous remercions. Gorgibus Il n'en est pas de besoin. Le Docteur Vous ne le voulez pas ? Gorgibus Non. Le Docteur Adieu donc ! puisqu'ainsi est ; bonsoir ! latine, bona nox. Villebrequin Allons−nous−en souper ensemble, nous autres. Le Médecin volant Acteurs Valère, amant de Lucile. Sabine, cousine de Lucile. Sganarelle, valet de Valère. Gorgibus, père de Lucile. Gros−René, valet de Gorgibus. Lucile, fille de Gorgibus. Un avocat. Scène I Valère, Sabine Valère Hé bien ! Sabine, quel conseil me donneras−tu ? Sabine Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolument que ma cousine épouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avancées que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez aimé ; mais comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle vous porte, et que nous nous sommes vues à l'extrémité par l'avarice de mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour différer le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous parle, contrefait la malade ; et le bon vieillard, qui est assez crédule, m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût de vos bons amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin, et par ce moyen vous pourriez l'entretenir à l'insu de notre vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec Villebrequin. Valère Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma poste, et qui voulût tant hasarder pour mon service ? Je te le dis franchement, je n'en connais pas un. Sabine Je songe une chose : si vous faisiez habiller votre valet en médecin ? Il n'y a rien de si facile à duper que le bonhomme. Valère C'est un lourdaud qui gâtera tout ; mais il faut s'en servir faute d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable trouver ce maroufle à présent ? Mais le voici tout à propos. Scène II Valère, Sganarelle Sabine Ah ! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir ! J'ai besoin de toi dans une affaire de conséquence ; mais, comme que je ne sais pas ce que tu sais faire... Sganarelle Ce que je sais faire, Monsieur ? Employez−moi seulement en vos affaires de conséquence, en quelque chose d'importance : par exemple, envoyez−moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le beurre vaut au marché, abreuver un cheval ; c'est alors que vous connoîtrez ce que je sais faire. Valère Ce n'est pas cela : c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin. Sganarelle Moi, médecin, Monsieur ! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira ; mais pour faire le médecin, je suis assez votre serviteur pour n'en rien faire du tout ; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu ? Ma foi ! Monsieur, vous vous moquez de moi. Valère Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles. Sganarelle Ah ! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin ; car, voyez−vous bien, Monsieur ? je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour vous dire la vérité ; mais, quand je serai médecin, où irai−je ? Valère Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille, qui est malade ; mais tu es un lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois bien... Sganarelle Hé ! mon Dieu, Monsieur, ne soyez point en peine ; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. On dit un proverbe, d'ordinaire : Après la mort le médecin ; mais vous verrez que, si je m'en mêle, on dira : Après le médecin, gare la mort ! Mais néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire le médecin ; et si je ne fais rien qui vaille... ? Valère Il n'y a rien de si facile en cette rencontre : Gorgibus est un homme simple, grossier, qui se laissera étourdir de ton discours, pourvu que tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté. Sganarelle C'est−à−dire qu'il lui faudra parler philosophie, mathématique. Laissez−moi faire ; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je vous réponds de tout ; venez seulement me faire avoir un habit de médecin, et m'instruire de ce qu'il faut faire, et me donner mes licences, qui sont les dix pistoles promises. Scène III Gorgibus, Gros−René Gorgibus Allez vitement chercher un médecin ; car ma fille est bien malade, et dépêchez−vous. Gros−René Que diable aussi ! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard ? Croyez−vous que ce ne soit pas le désir qu'elle a d'avoir un jeune homme qui la travaille ? Voyez−vous la connexité qu'il y a, etc. (Galimatias). Gorgibus Va−t'en vite : je vois bien que cette maladie−là reculera bien les noces. Gros−René Et c'est ce qui me fait enrager : je croyois refaire mon ventre d'une bonne carrelure, et m'en voilà sevré. Je m'en vais chercher un médecin pour moi aussi bien que pour votre fille ; je suis désespéré. Scène IV Sabine, Gorgibus, Sganarelle Sabine Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne nouvelle. Je vous amène le plus habile médecin du monde, un homme qui vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans doute guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous l'amène. Il est si savant que je voudrois de bon coeur être malade, afin qu'il me guérît. Gorgibus Où est−il donc ? Sabine Le voilà qui me suit ; tenez, le voilà. Gorgibus Très−humble serviteur à Monsieur le médecin ! Je vous envoie querir pour voir ma fille, qui est malade ; je mets toute mon espérance en vous. Sganarelle Hippocrate dit, et Galien par vives raisons persuade qu'une personne ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre votre espérance en moi ; car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte médecin qui soit dans la faculté végétale, sensitive et minérale. Gorgibus J'en suis fort ravi. Sganarelle Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du commun. Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons de médecine. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec, salamalec. "Rodrigue, as−tu du coeur ? " Signor, si ; segnor, non. Per omnia saecula saeculorum. Mais encore voyons un peu. Sabine Hé ! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille. Sganarelle Il n'importe : le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose ; et par l'altération de celui du père, je puis connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit−il moyen de voir de l'urine de l'égrotante ? Gorgibus Oui−da ; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure. Sganarelle Ah ! qu'elle s'en garde bien ! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser mourir sans l'ordonnance du médecin. Voilà de l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les intestins : elle n'est pas tant mauvaise pourtant. Gorgibus Hé quoi ? Monsieur, vous l'avalez ? Sganarelle Ne vous étonnez pas de cela ; les médecins, d'ordinaire, se contentent de la regarder ; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l'avale, parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de la maladie. Mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour asseoir un bon jugement : qu'on la fasse encore pisser. Sabine J'ai bien eu de la peine à la faire pisser. Sganarelle Que cela ? voilà bien de quoi ! Faites−la pisser copieusement, copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux être médecin toute ma vie. Sabine Voilà tout ce qu'on peut avoir : elle ne peut pas pisser davantage. Sganarelle Quoi ? Monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes ! voilà une pauvre pisseuse que votre fille ; je vois bien qu'il faudra que je lui ordonne une potion pissative. N'y auroit−il pas moyen de voir la malade ? Sabine Elle est levée ; si vous voulez, je la ferai venir. Scène V Lucile, Sabine, Gorgibus, Sganarelle Sganarelle Hé bien ! Mademoiselle, vous êtes malade ? Lucile Oui, Monsieur. Sganarelle Tant pis ! c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez−vous de grandes douleurs à la tête, aux reins ? Lucile Oui, Monsieur. Sganarelle C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de la nature des animaux, dit... cent belles choses ; et comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport ; car, par exemple, comme la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien plus contraire à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance. Gorgibus Vite une table, du papier, de l'encre. Sganarelle Y a−t−il ici quelqu'un qui sache écrire ? Gorgibus Est−ce que vous ne le savez point ? Sganarelle Ah ! je ne m'en souvenois pas ; j'ai tant d'affaires dans la tête, que j'oublie la moitié... − Je crois qu'il seroit nécessaire que votre fille prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne. Gorgibus Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent ; si vous le trouvez à propos, je l'y ferai loger. Sganarelle Allons, allons visiter les lieux. Scène VI L'Avocat J'ai ouï dire que la fille de M. Gorgibus étoit malade : il faut que je m'informe de sa santé, et que je lui offre mes services comme ami de toute sa famille. Holà ! holà ! M. Gorgibus y est−il ? Scène VII Gorgibus, L'Avocat Gorgibus Monsieur, votre très−humble, etc. L'Avocat Ayant appris la maladie de Mademoiselle votre fille, je vous suis venu témoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui dépend de moi. Gorgibus J'étois là dedans avec le plus savant homme. L'Avocat N'y auroit−il pas moyen de l'entretenir un moment ? Scène VIII Gorgibus, L'Avocat, Sganarelle Gorgibus Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis qui souhaiteroit de vous parler et vous entretenir. Sganarelle Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus : il faut aller à mes malades. Je ne prendrai pas la droite avec vous, Monsieur. L'Avocat Monsieur, après ce que m'a dit M. Gorgibus de votre mérite et de votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce dessein : je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer que tous ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange, et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à cause de son utilité, que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile ; et c'est fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme : Vita brevis, ars vero longa, occasio autem praeceps, experimentum periculosum, judicium difficile. Sganarelle, à Gorgibus. Ficile tantina pota baril cambustibus. L'Avocat Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne vous appliquez qu'à la médecine qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez tous les jours avec beaucoup de succès : experientia magistra rerum. Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent tellement estimés d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre des Dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce n'est pas qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la santé à son malade, parce qu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes, ni de son savoir : Interdum docta plus valet arte malum. Monsieur, j'ai peur de vous être importun : je prends congé de vous, dans l'espérance que j'ai qu'à la première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuses, etc. (Il sort). Gorgibus Que vous semble de cet homme−là ? Sganarelle Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage, je l'allois mettre sur une matière sublime et relevée. Cependant, je prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent). Hé ! que voulez−vous faire ? Gorgibus Je sais bien ce que je vous dois. Sganarelle Vous vous moquez, monsieur Gorgibus. Je n'en prendrai pas, je ne suis pas un homme mercenaire. (Il prend l'argent). Votre très−humble serviteur. (Sganarelle sort et Gorgibus rentre dans sa maison). Scène IX Valère Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle : je n'ai point eu de ses nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois rencontrer. (Sganarelle revient en habit de valet) Mais bon, le voici. Hé bien ! Sganarelle, qu'as−tu fait depuis que je ne t'ai point vu ? Scène X Sganarelle, Valère Sganarelle Merveille sur merveille : j'ai si bien fait que Gorgibus me prend pour un habile médecin. Je me suis introduit chez lui, et lui ai conseillé de faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort éloignée du vieillard, et que vous pouvez l'aller voir commodément. Valère Ah ! que tu me donnes de joie ! Sans perdre de temps, je la vais trouver de ce pas. Sganarelle Il faut avouer que ce bonhomme Gorgibus est un vrai lourdaud de se laisser tromper de la sorte. (Apercevant Gorgibus) Ah ! ma foi, tout est perdu : c'est à ce coup que voilà la médecine renversée, mais il faut que je le trompe. Scène XI Sganarelle, Gorgibus Gorgibus Bonjour, Monsieur. Sganarelle Monsieur, votre serviteur. Vous voyez un pauvre garçon au désespoir ; ne connoissez−vous pas un médecin qui est arrivé depuis peu en cette ville, qui fait des cures admirables ? Gorgibus Oui, je le connois : il vient de sortir de chez moi. Sganarelle Je suis son frère, monsieur ; nous sommes gémeaux ; et comme nous nous ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre. Gorgibus Je [me] dédonne au diable si je n'y ai été trompé. Et comme vous nommez−vous ? Sganarelle Narcisse, Monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez qu'étant dans son cabinet, j'ai répandu deux fioles d'essence qui étoient sur le bout de sa table ; aussitôt il s'est mis dans une colère si étrange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis, et ne me veut plus jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à présent sans appui, sans support, sans aucune connoissance. Gorgibus Allez, je ferai votre paix : je suis de ses amis, et je vous promets de vous remettre avec lui. Je lui parlerai d'abord que je le verrai. Sganarelle Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus (Sganarelle sort et rentre aussitôt avec sa robe de médecin). Scène XII Sganarelle, Gorgibus Sganarelle Il faut avouer que, quand les malades ne veulent pas suivre l'avis du médecin, et qu'ils s'abandonnent à la débauche que... Gorgibus Monsieur le Médecin, votre très−humble serviteur. Je vous demande une grâce. Sganarelle Qu'y a−t−il, Monsieur ? est−il question de vous rendre service ? Gorgibus Monsieur, je viens de rencontrer Monsieur votre frère, qui est tout à fait fâché de... Sganarelle C'est un coquin, monsieur Gorgibus. Gorgibus Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en colère... Sganarelle C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus. Gorgibus Hé ! Monsieur, vous voulez désespérer ce pauvre garçon ? Sganarelle Qu'on ne m'en parle plus ; mais voyez l'impudence de ce coquin−là, de vous aller trouver pour faire son accord ; je vous prie de ne m'en pas parler. Gorgibus Au nom de Dieu, Monsieur le Médecin ! et faites cela pour l'amour de moi. Si je suis capable de vous obliger en autre chose, je le ferai de bon coeur. Je m'y suis engagé, et... Sganarelle Vous m'en priez avec tant d'insistance que, quoique j'eusse fait serment de ne lui pardonner jamais, allez, touchez là : je lui pardonne. Je vous assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de la complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus. Gorgibus Monsieur, votre très−humble serviteur ; je m'en vais chercher ce pauvre garçon pour lui apprendre cette bonne nouvelle. Scène XIII Valère, Sganarelle Valère Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se fût si bien acquitté de son devoir. (Sganarelle rentre avec ses habits de valet) Ah ! mon pauvre garçon, que je t'ai d'obligation ! que j'ai de joie ! et que... ganarelle Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus m'a rencontré ; et sans une invention que j'ai trouvée, toute la mèche étoit découverte. Mais fuyez−vous−en, le voici. Scène XIV Gorgibus, Sganarelle Gorgibus Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parlé à votre frère : il m'a assuré qu'il vous pardonnoit ; mais, pour en être plus assuré, je veux qu'il vous embrasse en ma présence ; entrez dans mon logis, et je l'irai chercher. Sganarelle Ah ! Monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez à présent ; et puis je ne resterai pas chez vous ; je crains trop sa colère. Gorgibus Ah ! vous demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais à présent chercher votre frère : ne craignez rien, je vous réponds qu'il n'est plus fâché. (Il sort.) Sganarelle, de la fenêtre. Ma foi, me voilà attrapé ce coup−là ; il n'y a plus moyen de m'en échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai bien peur que, s'il vient à crever, il ne grêle sur mon dos force coups de bâton, ou que, par quelque ordonnance plus forte que toutes celles des médecins, on m'applique tout au moins un cautère royal sur les épaules. Mes affaires vont mal ; mais pourquoi se désespérer ? Puisque j'ai tant fait, poussons la fourbe jusques au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes. (Il saute de la fenêtre et s'en va.) Scène XV Gros−René, Gorgibus, Sganarelle Gros−René Ah ! ma foi, voilà qui est drôle ! comme diable on saute ici par les fenêtres ! Il faut que je demeure ici, et que je voie à quoi tout cela aboutira. Gorgibus Je ne saurois trouver ce médecin ; je ne sais où diable il s'est caché. (Apercevant Sganarelle qui revient en habit de médecin.) Mais le voici. Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonné à votre frère ; je vous prie, pour ma satisfaction, de l'embrasser : il est chez moi, et je vous cherchois partout pour vous prier de faire cet accord en ma présence. Sganarelle Vous vous moquez, monsieur Gorgibus : n'est−ce pas assez que je lui pardonne ? Je ne le veux jamais voir. Gorgibus Mais, Monsieur, pour l'amour de moi. Sganarelle Je ne vous saurois rien refuser : dites−lui qu'il descende. (Pendant que Gorgibus rentre dans sa maison par la porte, Sganarelle y rentre par la fenêtre.) Gorgibus, à la fenêtre. Voilà votre frère qui vous attend là−bas : il m'a promis qu'il fera tout ce que je voudrai. Sganarelle, à la fenêtre. Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici : je vous conjure que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans doute il me feroit cent hontes et cent opprobres devant tout le monde. (Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la fenêtre.) Gorgibus Oui−da, je m'en vais lui dire. Monsieur, il dit qu'il est honteux, et qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande pardon en particulier. Voilà la clef, vous pouvez entrer ; je vous supplie de ne me pas refuser et de me donner ce contentement. Sganarelle Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction : vous allez entendre de quelle manière je le vais traiter. (A la fenêtre). Ah ! te voilà, coquin. − Monsieur mon frère, je vous demande pardon, je vous promets qu'il n'y a point de ma faute. − Il n'y a point de ta faute, pilier de débauche, coquin ? Va, je t'apprendrai à vivre. Avoir la hardiesse d'importuner M. Gorgibus, de lui rompre la tête de tes sottises ! − Monsieur mon frère... − Tais−toi, te dis−je. − Je ne vous désoblig... − Tais−toi, coquin. Gros−René Qui diable pensez−vous qui soit chez vous à présent ? Gorgibus C'est le médecin et Narcisse son frère ; ils avoient quelque différend, et ils font leur accord. Gros−René Le diable emporte ! ils ne sont qu'un. Sganarelle, à la fenêtre. Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre. Comme il baisse la vue ! il voit bien qu'il a failli, le pendard. Ah ! l'hypocrite, comme il fait le bon apôtre ! Gros−René Monsieur, dites−lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frère à la fenêtre. Gorgibus Oui−da, Monsieur le Médecin, je vous prie de faire paroître votre frère à la fenêtre. Sganarelle, de la fenêtre. Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois souffrir auprès de moi. Gorgibus Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes celles que vous m'avez faites. Sganarelle, de la fenêtre. En vérité, Monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi que je ne vous puis rien refuser. Montre, montre−toi, coquin. (Après avoir disparu un moment, il se remontre en habit de valet). − Monsieur Gorgibus, je suis votre obligé. − (Il disparaît encore, et reparaît aussitôt en robe de médecin) Hé bien ! avez−vous vu cette image de la débauche ? Gros−René Ma foi, ils ne sont qu'un, et, pour vous le prouver, dites−lui un peu que vous les voulez voir ensemble. Gorgibus Mais faites−moi la grâce de le faire paroître avec vous, et de l'embrasser devant moi à la fenêtre. Sganarelle, de la fenêtre. C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous : mais pour vous montrer que je veux tout faire pour l'amour de vous, je m'y résous, quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de toutes les peines qu'il vous a données. − Oui, Monsieur Gorgibus, je vous demande pardon de vous avoir tant importuné, et vous promets, mon frère, en présence de M. Gorgibus que voilà, de faire si bien désormais, que vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus songer à ce qui s'est passé. (Il embrasse son chapeau et sa fraise qu'il a mis au bout de son coude.) Gorgibus Hé bien ! ne les voilà pas tous deux ? Gros−René Ah ! par ma foi, il est sorcier. Sganarelle, sortant de la maison, en médecin. Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends ; je n'ai pas voulu que ce coquin soit descendu avec moi, parce qu'il me fait honte : je ne voudrois pas qu'on le vît en ma compagnie dans la ville, où je suis en quelque réputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous semblera. Je vous donne le bonjour, et suis votre, etc. (Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans la maison par la fenêtre). Gorgibus Il faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon ; en vérité, s'il lui a pardonné, ce n'a pas été sans le bien maltraiter. (Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle, en habit de valet). Sganarelle Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise et de la bonté que vous avez eue : je vous en serai obligé toute ma vie. Gros−René Où pensez−vous que soit à présent le médecin ? Gorgibus Il s'en est allé. Gros−René, qui a ramassé la robe de Sganarelle. Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le médecin, et qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe et joue la farce chez vous, Valère et votre fille sont ensemble, qui s'en vont à tous les diables. Gorgibus Ah ! que je suis malheureux ! mais tu seras pendu, fourbe, coquin. Sganarelle Monsieur, qu'allez−vous faire de me pendre ? Ecoutez un mot, s'il vous plaît : il est vrai que c'est par mon invention que mon maître est avec votre fille ; mais en le servant, je ne vous ai point désobligé : c'est un parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens. Croyez−moi, ne faites point un vacarme qui tourneroit à votre confusion, et envoyez à tous les diables ce coquin−là, avec Villebrequin. Mais voici nos amants. Scène dernière Valère, Lucile, Gorgibus, Sganarelle Sganarelle Nous nous jetons à vos pieds. Gorgibus Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sganarelle, ayant un si brave gendre. Allons tous faire noces, et boire à la santé de toute la compagnie. L'Etourdi ou Les Contre−temps Acteurs Lélie, fils de Pandolfe. Célie, esclave de Trufaldin. Mascarille, valet de Lélie. Hippolyte, fille d'Anselme. Anselme, vieillard. Trufaldin, vieillard. Pandolfe, vieillard. Léandre, fils de famille. Andrès, cru égyptien. Ergaste, valet. Un courrier. Deux troupes de masques. La scène est à Messine. Acte I Scène I Lélie Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester : Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter, Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle, Aux voeux de son rival portera plus d'obstacle. Préparez vos efforts, et vous défendez bien, Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien. Scène II Lélie, Mascarille Lélie Ah ! Mascarille. Mascarille Quoi ? Lélie Voici bien des affaires ; J'ai dans ma passion toutes choses contraires : Léandre aime Célie, et par un trait fatal, Malgré mon changement, est toujours mon rival. Mascarille Léandre aime Célie ! Lélie Il l'adore, te dis−je. Mascarille Tant pis. Lélie Hé ! oui, tant pis, c'est là ce qui m'afflige. Toutefois j'aurois tort de me désespérer ; Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer : Je sais que ton esprit, en intrigues fertile, N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile, Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs, Et qu'en toute la terre... Mascarille Hé ! trêve de douceurs. Quand nous faisons besoin, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables ; Et dans un autre temps, dès le moindre courroux, Nous sommes les coquins, qu'il faut rouer de coups. Lélie Ma foi, tu me fais tort avec cette invective. Mais enfin discourons un peu de ma captive ; Dis si les plus cruels et plus durs sentiments Ont rien d'impénétrable à des traits si charmants : Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage, Je vois pour sa naissance un noble témoignage, Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas Cache son origine, et ne l'en tire pas. Mascarille Vous êtes romanesque avecque vos chimères. Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ? C'est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit ; Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit, Qu'il peste contre vous d'une belle manière, Quand vos déportements lui blessent la visière. Il est avec Anselme en parole pour vous Que de son Hippolyte on vous fera l'époux, S'imaginant que c'est dans le seul mariage Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage ; Et s'il vient à savoir que, rebutant son choix, D'un objet inconnu vous recevez les lois, Que de ce fol amour la fatale puissance Vous soustrait au devoir de votre obéissance, Dieu sait quelle tempête alors éclatera, Et de quels beaux sermons on vous régalera. Lélie Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique. Mascarille Mais vous, trêve plutôt à votre politique : Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher... Lélie Sais−tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher ? Que chez moi les avis ont de tristes salaires ? Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires ? Mascarille Il se met en courroux ! Tout ce que j'en ai dit N'étoit rien que pour rire et vous sonder l'esprit : D'un censeur de plaisirs ai−je fort l'encolure, Et Mascarille est−il ennemi de nature ? Vous savez le contraire, et qu'il est très−certain Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain. Moquez−vous des sermons d'un vieux barbon de père, Poussez votre bidet, vous dis−je, et laissez faire. Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards chagrins Nous viennent étourdir de leurs contes badins, Et vertueux par force, espèrent par envie Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie ! Vous savez mon talent : je m'offre à vous servir. Lélie Ah ! c'est par ces discours que tu peux me ravir. Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paraître, N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître ; Mais Léandre à l'instant vient de me déclarer Qu'à me ravir Célie il se va préparer. C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête ; Treuve ruses, détours, fourbes, inventions, Pour frustrer un rival de ses prétentions. Mascarille Laissez−moi quelque temps rêver à cette affaire. Que pourrois−je inventer pour ce coup nécessaire ? Lélie Hé bien ! le stratagème ? Mascarille Ah ! comme vous courez ! Ma cervelle toujours marche à pas mesurés. J'ai treuvé votre fait : il faut... Non, je m'abuse. Mais si vous alliez... Lélie Où ? Mascarille C'est une foible ruse. J'en songeois une. Lélie Et quelle ? Mascarille Elle n'iroit pas bien. Mais ne pourriez−vous pas... ? Lélie Quoi ? Mascarille Vous ne pourriez rien. Parlez avec Anselme. Lélie Et que lui puis−je dire ? Mascarille Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire. Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Trufaldin. Lélie Que faire ? Mascarille Je ne sais. Lélie C'en est trop, à la fin ; Et tu me mets à bout par ces contes frivoles. Mascarille Monsieur, si vous aviez en main force pistoles, Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver A chercher les biais que nous devons trouver, Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave, Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave. De ces égyptiens qui la mirent ici Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ; Et trouvant son argent, qu'ils lui font trop attendre, Je sais bien qu'il seroit très−ravi de la vendre ; Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu : Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu, Et l'argent est le Dieu que sur tout il révère ; Mais le mal, c'est... Lélie Quoi ? c'est ? Mascarille Que Monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous voudriez bien, manier ses ducats ; Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse. Mais tâchons de parler à Célie un moment. Pour savoir là−dessus quel est son sentiment. La fenêtre est ici. Lélie Mais Trufaldin pour elle Fait de nuit et de jour exacte sentinelle : Prends garde. Mascarille Dans ce coin demeurons en repos. Oh bonheur ! la voilà qui paroît à propos. Scène III Lélie, Célie, Mascarille Lélie Ah ! que le Ciel m'oblige en offrant à ma vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue ! Et quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux, Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux ! Célie Mon coeur, qu'avec raison votre discours étonne, N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne ; Et si dans quelque chose ils vous ont outragé, Je puis vous assurer que c'est sans mon congé. Lélie Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure ; Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure, Et... Mascarille Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut : Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut. Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle Ce que... Trufaldin, dans la maison. Célie ! Mascarille Hé bien ! Lélie Oh ! rencontre cruelle ! Ce malheureux vieillard devoit−il nous troubler ? Mascarille Allez, retirez−vous, je saurai lui parler. Scène IV Trufaldin, Célie, Mascarille, et Lélie, retiré dans un coin. Trufaldin, à Célie. Que faites−vous dehors ? et quel soin vous talonne, Vous à qui je défends de parler à personne ? Célie Autrefois j'ai connu cet honnête garçon, Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon. Mascarille Est−ce là le seigneur Trufaldin ? Célie Oui, lui−même. Mascarille Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême De pouvoir saluer en toute humilité Un homme dont le nom est partout si vanté. Trufaldin Très−humble serviteur. Mascarille J'incommode peut−être ; Mais je l'ai vue ailleurs, où m'ayant fait connoître Les grands talents qu'elle a pour savoir l'avenir, Je voulois sur un point un peu l'entretenir. Trufaldin Quoi ? te mêlerois−tu d'un peu de diablerie ? Célie Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie. Mascarille Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers Languit pour un objet qui le tient dans ses fers. Il auroit bien voulu du feu qui le dévore Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore ; Mais un dragon veillant sur ce rare trésor N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor, Et ce qui plus le gêne et le rend misérable, Il vient de découvrir un rival redoutable : Si bien que pour savoir si ses soins amoureux Ont sujet d'espérer quelque succès heureux, Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche. Célie Sous quel astre ton maître a−t−il reçu le jour ? Mascarille Sous un astre à jamais ne changer son amour. Célie Sans me nommer l'objet pour qui son coeur soupire, La science que j'ai m'en peut assez instruire. Cette fille a du coeur, et dans l'adversité Elle sait conserver une noble fierté ; Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître Les secrets sentiments qu'en son coeur on fait naître ; Mais je les sais comme elle, et d'un esprit plus doux Je vais en peu de mots vous les découvrir tous. Mascarille Oh ! merveilleux pouvoir de la vertu magique ! Célie Si ton maître en ce point de constance se pique, Et que la vertu seule anime son dessein, Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain : Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre. Mascarille C'est beaucoup, mais ce fort dépend d'un gouverneur Difficile à gagner. Célie C'est là tout le malheur. Mascarille Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire. Célie Je vais vous enseigner ce que vous devez faire. Lélie, les joignant. Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter : C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter, Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle, Vous offrir mon service, et vous parler pour elle, Dont je vous veux dans peu payer la liberté, Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté. Mascarille La peste soit la bête ! Trufaldin Ho ! ho ! qui des deux croire ? Ce discours au premier est fort contradictoire. Mascarille Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé : Ne le savez−vous pas ? Trufaldin Je sais ce que je sai ; J'ai crainte ici dessous de quelque manigance. Rentrez, et ne prenez jamais cette licence ; Et vous, filous fieffés (ou je me trompe fort), Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d'accord. Mascarille C'est bien fait ; je voudrois qu'encor, sans flatterie, Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie ; A quoi bon se montrer ? et comme un Etourdi Me venir démentir de tout ce que je di ? Lélie Je pensois faire bien. Mascarille Oui, c'étoit fort l'entendre. Mais quoi ? cette action ne me doit point surprendre : Vous êtes si fertile en pareils Contre−temps, Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens. Lélie Ah ! mon Dieu, pour un rien me voilà bien coupable ! Le mal est−il si grand qu'il soit irréparable ? Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains, Songe au moins de Léandre à rompre les desseins, Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle. De peur que ma présence encor soit criminelle, Je te laisse. Mascarille Fort bien. A vrai dire, l'argent Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent ; Mais ce ressort manquant, il faut user d'un autre. Scène V Anselme, Mascarille Anselme Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre ! J'en suis confus : jamais tant d'amour pour le bien, Et jamais tant de peine à retirer le sien. Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie, Sont comme les enfants que l'on conçoit en joie, Et dont avecque peine on fait l'accouchement. L'argent dans une bourse entre agréablement ; Mais le terme venu que nous devons le rendre, C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre. Baste, ce n'est pas peu que deux mille francs dus Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus ; Encore est−ce un bonheur. Mascarille O Dieu ! la belle proie A tirer en volant ! chut : il faut que je voie Si je pourrois un peu de près le caresser. Je sais bien les discours dont il le faut bercer. Je viens de voir, Anselme... Anselme Et qui ? Mascarille Votre Nérine. Anselme Que dit−elle de moi, cette gente assassine ? Mascarille Pour vous elle est de flamme. Anselme Elle ? Mascarille Et vous aime tant, Que c'est grande pitié. Anselme Que tu me rends content ! Mascarille Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure : "Anselme, mon mignon, crie−t−elle à toute heure, Quand est−ce que l'hymen unira nos deux coeurs, Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ? " Anselme Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées ? Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées ! Mascarille, en effet, qu'en dis−tu ? quoique vieux, J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux. Mascarille Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ; S'il n'est pas des plus beaux, il est désagréable. Anselme Si bien donc... Mascarille Si bien donc qu'elle est sotte de vous, Ne vous regarde plus... Anselme Quoi ? Mascarille Que comme un époux. Et vous veut... Anselme Et me veut... ? Mascarille Et vous veut, quoi qu'il tienne, Prendre la bourse. Anselme La... ? Mascarille La bouche avec la sienne. Anselme Ah ! je t'entends. Viens çà : lorsque tu la verras, Vante−lui mon mérite autant que tu pourras. Mascarille Laissez−moi faire. Anselme Adieu. Mascarille Que le Ciel te conduise ! Anselme Ah ! vraiment je faisois une étrange sottise, Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur : Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur, Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle, Sans du moindre présent récompenser ton zèle. Tiens, tu te souviendras... Mascarille Ah ! non pas, s'il vous plaît. Anselme Laisse−moi. Mascarille Point du tout, j'agis sans intérêt. Anselme Je le sais, mais pourtant... Mascarille Non, Anselme, vous dis−je : Je suis homme d'honneur, cela me désoblige. Anselme Adieu donc, Mascarille. Mascarille O long discours ! Anselme Je veux Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ; Et je vais te donner de quoi faire pour elle L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle Que tu trouveras bon. Mascarille Non, laissez votre argent ; Sans vous mettre en souci, je ferai le présent, Et l'on m'a mis en main une bague à la mode, Qu'après vous payerez si cela l'accommode. Anselme Soit, donne−la pour moi ; mais surtout fais si bien, Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien. Scène VI Lélie, Anselme, Mascarille Lélie A qui la bourse ? Anselme Ah ! Dieux ! elle m'étoit tombée, Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée. Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant, Qui m'épargne un grand trouble, et me rend mon argent : Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure. Mascarille C'est être officieux, et très−fort, ou je meure ! Lélie Ma foi, sans moi, l'argent étoit perdu pour lui. Mascarille Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui D'un jugement très−rare, et d'un bonheur extrême : Nous avancerons fort, continuez de même. Lélie Qu'est−ce donc ? qu'ai−je fait ? Mascarille Le sot, en bon françois, Puisque je puis le dire et qu'enfin je le dois. Il sait bien l'impuissance où son père le laisse, Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse : Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger, Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger... Lélie Quoi ? C'étoit... ? Mascarille Oui, bourreau, c'étoit pour la captive, Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive. Lélie S'il est ainsi, j'ai tort ; mais qui l'eût deviné ? Mascarille Il falloit, en effet, être bien raffiné. Lélie Tu me devois par signe avertir de l'affaire. Mascarille Oui, je devois au dos avoir mon luminaire ; Au nom de Jupiter, laissez−nous en repos, Et ne nous chantez plus d'impertinents propos. Un autre après cela quitteroit tout peut−être ; Mais j'avois médité tantôt un coup de maître, Dont tout présentement je veux voir les effets, A la charge que si... Lélie Non, je te le promets, De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire. Mascarille Allez donc, votre vue excite ma colère. Lélie Mais surtout hâte−toi, de peur qu'en ce dessein... Mascarille Allez, encore un coup, j'y vais mettre la main. Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine, S'il faut qu'elle succède ainsi que j'imagine. Allons voir... Bon, voici mon homme justement. Scène VII Pandolfe, Mascarille Pandolfe Mascarille. Mascarille Monsieur ? Pandolfe A parler franchement, Je suis mal satisfait de mon fils. Mascarille De mon maître ? Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être : Sa mauvaise conduite, insupportable en tout, Met à chaque moment ma patience à bout. Pandolfe Je vous croirois pourtant assez d'intelligence Ensemble. Mascarille Moi ? Monsieur, perdez cette croyance Toujours de son devoir je tâche à l'avertir ; Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir. A l'heure même encor nous avons eu querelle Sur l'hymen d'Hippolyte, où je le vois rebelle, Où par l'indignité d'un refus criminel, Je le vois offenser le respect paternel. Pandolfe Querelle ? Mascarille Oui, querelle, et bien avant poussée. Pandolfe Je me trompois donc bien ; car j'avois la pensée Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui. Mascarille Moi ! Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui, Et comme l'innocence est toujours opprimée. Si mon intégrité vous étoit confirmée, Je suis auprès de lui gagé pour serviteur, Vous me voudriez encor payer pour précepteur. Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage Que ce que je lui dis pour le faire être sage. "Monsieur, au nom de Dieu, lui fais−je assez souvent, Cessez de vous laisser conduire au premier vent, Réglez−vous. Regardez l'honnête homme de père Que vous avez du Ciel, comme on le considère ; Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur, Et comme lui vivez en personne d'honneur." Pandolfe C'est parler comme il faut. Et que peut−il répondre ? Mascarille Répondre ? Des chansons, dont il me vient confondre. Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son coeur, Il ne tienne de vous des semences d'honneur ; Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse. Si je pouvois parler avecque hardiesse, Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort. Pandolfe Parle. Mascarille C'est un secret qui m'importeroit fort, S'il étoit découvert ; mais à votre prudence Je puis le confier avec toute assurance. Pandolfe Tu dis bien. Mascarille Sachez donc que vos voeux sont trahis Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils. Pandolfe On m'en avoit parlé ; mais l'action me touche, De voir que je l'apprenne encore par ta bouche. Mascarille Vous voyez si je suis le secret confident... Pandolfe Vraiment, je suis ravi de cela. Mascarille Cependant A son devoir, sans bruit, desirez−vous le rendre ? Il faut... (j'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre : Ce serait fait de moi s'il savoit ce discours), Il faut, dis−je, pour rompre à toute chose cours, Acheter sourdement l'esclave idolâtrée, Et la faire passer en une autre contrée. Anselme a grand accès auprès de Trufaldin : Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin. Après, si vous voulez en mes mains la remettre, Je connois des marchands, et puis bien vous promettre D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter, Et malgré votre fils de la faire écarter. Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range, A cette amour naissante il faut donner le change ; Et de plus, quand bien même il seroit résolu, Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu, Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice, Au mariage encor peut porter préjudice. Pandolfe C'est très−bien raisonné ; ce conseil me plaît fort. Je vois Anselme ; va, je m'en vais faire effort Pour avoir promptement cette esclave funeste, Et la mettre en tes mains pour achever le reste. Mascarille Bon, allons avertir mon maître de ceci. Vive la fourberie, et les fourbes aussi ! Scène VIII Hippolyte, Mascarille Hippolyte Oui, traître ? c'est ainsi que tu me rends service ? Je viens de tout entendre et voir ton artifice : A moins que de cela, l'eussé−je soupçonné ? Tu couches d'imposture, et tu m'en as donné ! Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre, Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger, Ton adresse et tes soins sauroient me dégager, Que tu m'affranchirois du projet de mon père ; Et cependant ici tu fais tout le contraire. Mais tu t'abuseras : je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ; Et je vais de ce pas... Mascarille Ah ! que vous êtes prompte ! La mouche tout d'un coup à la tête vous monte Et sans considérer s'il a raison ou non, Votre esprit contre moi fait le petit démon. J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage, Vous faire dire vrai, puisqu'ainsi l'on m'outrage. Hippolyte Par quelle illusion penses−tu m'éblouir ? Traître, peux−tu nier ce que je viens d'ouïr ? Mascarille Non, mais il faut savoir que tout cet artifice Ne va directement qu'à vous rendre service ; Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard, Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard ; Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie, Et faire que l'effet de cette invention Dans le dernier excès portant sa passion, Anselme, rebuté de son prétendu gendre, Puisse tourner son choix du côté de Léandre. Hippolyte Quoi ? tout ce grand projet qui m'a mise en courroux, Tu l'as formé pour moi, Mascarille ? Mascarille Oui, pour vous ; Mais puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices, Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices, Et que pour récompense on s'en vient de hauteur Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur, Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise, Et dès ce même pas rompre mon entreprise. Hippolyte, l'arrêtant. Hé ! ne me traite pas si rigoureusement, Et pardonne aux transports d'un premier mouvement. Mascarille Non, non, laissez−moi faire, il est en ma puissance De détourner le coup qui si fort vous offense. Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais : Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets. Hippolyte Hé ! mon pauvre garçon, que ta colère cesse : J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse ; (Tirant sa bourse.) Mais je veux réparer ma faute avec ceci. Pourrois−tu te résoudre à me quitter ainsi ? Mascarille Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse, Mais votre promptitude est de mauvaise grâce. Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble coeur Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur. Hippolyte Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures ; Mais que ces deux louis guérissent tes blessures. Mascarille Hé ! tout cela n'est rien : je suis tendre à ces coups ; Mais déjà je commence à perdre mon courroux : Il faut de ses amis endurer quelque chose. Hippolyte Pourras−tu mettre à fin ce que je me propose, Et crois−tu que l'effet de tes desseins hardis Produise à mon amour le succès que tu dis ? Mascarille N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines ; J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ; Et quand ce stratagème à nos voeux manqueroit, Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit. Hippolyte Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate. Mascarille L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte. Hippolyte Ton maître te fait signe, et veut parler à toi : Je te quitte ; mais songe à bien agir pour moi. Scène IX Mascarille, Lélie Lélie Que diable fais−tu là ? Tu me promets merveille ; Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille. Sans que mon bon génie au−devant m'a poussé, Déjà tout mon bonheur eût été renversé : C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie ; D'un regret éternel je devenois la proie : Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré, Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré : Il l'emmenoit chez lui ; mais j'ai paré l'atteinte, J'ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte Le pauvre Trufaldin l'a retenue. Mascarille Et trois : Quand nous serons à dix, nous ferons une croix. C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable ! Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable. Entre mes propres mains on la devoit livrer, Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer ; Et puis pour votre amour je m'emploîrois encore ? J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore, Devenir cruche, chou, lanterne, loup−garou, Et que Monsieur Satan vous vînt tordre le cou. Lélie Il nous le faut mener en quelque hôtellerie, Et faire sur les pots décharger sa furie. Acte II Scène I Mascarille, Lélie Mascarille A vos désirs enfin il a fallu se rendre : Malgré tous mes serments je n'ai pu m'en défendre, Et pour vos intérêts, que je voulois laisser, En de nouveaux périls viens de m'embarrasser. Je suis ainsi facile, et si de Mascarille Madame la Nature avoit fait une fille, Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été. Toutefois n'allez pas sur cette sûreté Donner de vos revers au projet que je tente, Me faire une bévue, et rompre mon attente. Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons, Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons ; Mais si dorénavant votre imprudence éclate, Adieu vous dis mes soins pour l'objet qui vous flatte. Lélie Non, je serai prudent, te dis−je, ne crains rien : Tu verras seulement... Mascarille Souvenez−vous−en bien : J'ai commencé pour vous un hardi stratagème : Votre père fait voir une paresse extrême A rendre par sa mort tous vos désirs contents ; Je viens de le tuer, de parole, j'entends : Je fais courir le bruit que d'une apoplexie Le bonhomme surpris a quitté cette vie. Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas, J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas : On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui sont après son édifice, Parmi les fondements qu'ils en jettent encor, Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor ; Il a volé d'abord, et comme à la campagne Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne, Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui, Et produis un fantôme enseveli pour lui. Enfin je vous ai dit à quoi je vous engage : Jouez bien votre rôle ; et pour mon personnage, Si vous apercevez que j'y manque d'un mot, Dites absolument que je ne suis qu'un sot. Lélie, seul. Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie Pour adresser mes voeux au comble de leur joie ; Mais quand d'un bel objet on est bien amoureux, Que ne feroit−on pas pour devenir heureux ? Si l'amour est au crime une assez belle excuse, Il en peut bien servir à la petite ruse Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver Par la douceur du bien qui m'en doit arriver. Juste ciel ! qu'ils sont prompts ! je les vois en parole : Allons nous préparer à jouer notre rôle. Scène II Mascarille, Anselme Mascarille La nouvelle a sujet de vous surprendre fort. Anselme Etre mort de la sorte ! Mascarille Il a certes grand tort : Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade. Anselme N'avoir pas seulement le temps d'être malade ! Mascarille Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir. Anselme Et Lélie ? Mascarille Il se bat, et ne peut rien souffrir : Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse, Et veut accompagner son papa dans la fosse ; Enfin, pour achever, l'excès de son transport M'a fait en grande hâte ensevelir le mort, De peur que cet objet, qui le rend hypocondre, A faire un vilain coup ne me l'allât semondre. Anselme N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir. Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir, Qui tôt ensevelit bien souvent assassine, Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine. Mascarille Je vous le garantis trépassé comme il faut. Au reste, pour venir au discours de tantôt, Lélie (et l'action lui sera salutaire) D'un bel enterrement veut régaler son père, Et consoler un peu ce défunt de son sort Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort. Il hérite beaucoup ; mais comme en ses affaires Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères, Que son bien, la plupart, n'est point en ces quartiers, Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers, Il voudroit vous prier, ensuite de l'instance D'excuser de tantôt son trop de violence, De lui prêter au moins pour ce dernier devoir... Anselme Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir. Mascarille Jusques ici du moins tout va le mieux du monde ; Tâchons à ce progrès que le reste réponde, Et de peur de trouver dans le port un écueil, Conduisons le vaisseau de la main et de l'oeil. Scène III Lélie, Anselme, Mascarille Anselme Sortons, je ne saurois qu'avec douleur très−forte Le voir empaqueté de cette étrange sorte : Las ! en si peu de temps ! il vivoit ce matin ! Mascarille En peu de temps parfois on fait bien du chemin. Lélie Ah ! Anselme Mais quoi ? cher Lélie, enfin il étoit homme : On n'a point pour la mort de dispense de Rome. Lélie Ah ! Anselme Sans leur dire gare elle abat les humains, Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins. Lélie Ah ! Anselme Ce fier animal, pour toutes les prières Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrières : Tout le monde y passe. Lélie Ah ! Mascarille Vous avez beau prêcher, Ce deuil enraciné ne se peut arracher. Anselme Si malgré ces raisons votre ennui persévère, Mon cher Lélie, au moins, faites qu'il se modère. Lélie Ah ! Mascarille Il n'en fera rien, je connois son humeur. Anselme Au reste, sur l'avis de votre serviteur, J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire Pour faire célébrer les obsèques d'un père... Lélie Ah ! Ah ! Mascarille Comme à ce mot s'augmente sa douleur ! Il ne peut sans mourir songer à ce malheur. Anselme Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme Que je suis débiteur d'une plus grande somme ; Mais quand par ces raisons je ne vous devrois rien, Vous pourriez librement disposer de mon bien. Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître. Lélie, s'en allant. Ah ! Mascarille Le grand déplaisir que sent Monsieur mon maître ! Anselme Mascarille, je crois qu'il seroit à propos Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots. Mascarille Ah ! Anselme Des événements l'incertitude est grande. Mascarille Ah ! Anselme Faisons−lui signer le mot que je demande. Mascarille Las ! en l'état qu'il est, comment vous contenter ? Donnez−lui le loisir de se désattrister ; Et quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance, J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance. Adieu : je sens mon coeur qui se gonfle d'ennui, Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui ! Ah ! Anselme, seul. Le monde est rempli de beaucoup de traverses, Chaque homme tous les jours en ressent de diverses, Et jamais ici−bas... Scène IV Pandolfe, Anselme Anselme Ah ! bons Dieux ! je frémi ! Pandolfe qui revient ! fût−il bien endormi ! Comme depuis sa mort sa face est amaigrie ! Las ! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie ; J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort. Pandolfe D'où peut donc provenir ce bizarre transport ? Anselme Dites−moi de bien loin quel sujet vous amène. Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine, C'est trop de courtoisie, et véritablement Je me serois passé de votre compliment. Si votre âme est en peine et cherche des prières, Las ! je vous en promets, et ne m'effrayez guères : Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant Prier tant Dieu pour vous que vous serez content. Disparoissez donc, je vous prie ; Et que le Ciel par sa bonté Comble de joie et de santé Votre défunte seigneurie ! Pandolfe, riant. Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part. Anselme Las ! pour un trépassé vous êtes bien gaillard ! Pandolfe Est−ce jeu ? dites−nous, ou bien si c'est folie, Qui traite de défunt une personne en vie ? Anselme Hélas ! vous êtes mort, et je viens de vous voir. Pandolfe Quoi ? j'aurois trépassé sans m'en apercevoir ? Anselme Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle, J'en ai senti dans l'âme un douleur mortelle. Pandolfe Mais enfin, dormez−vous ? êtes−vous éveillé ? Me connoissez−vous pas ? Anselme Vous êtes habillé D'un corps aérien qui contrefait le vôtre, Mais qui dans un moment peut devenir tout autre. Je crains fort de vous voir comme un géant grandir, Et tout votre visage affreusement laidir. Pour Dieu, ne prenez point de vilaine figure ; J'ai prou de ma frayeur en cette conjoncture. Pandolfe En une autre saison, cette naïveté Dont vous accompagnez votre crédulité, Anselme, me seroit un charmant badinage, Et j'en prolongerois le plaisir davantage ; Mais avec cette mort un trésor supposé, Dont parmi les chemins on m'a désabusé, Fomente dans mon âme un soupçon légitime : Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime, Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords, Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts. Anselme M'auroit−on joué pièce et fait supercherie ? Ah ! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie ! Touchons un peu pour voir : en effet, c'est bien lui. Malepeste du sot que je suis aujourd'hui ! De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte : On en feroit jouer quelque farce à ma honte. Mais, Pandolfe, aidez−moi vous−même à retirer L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer. Pandolfe De l'argent, dites−vous ? ah ! c'est donc l'enclouure ? Voilà le noeud secret de toute l'aventure ? A votre dam. Pour moi, sans m'en mettre en souci, Je vais faire informer de cette affaire−ci Contre ce Mascarille, et si l'on peut le prendre, Quoi qu'il puisse coûter, je veux le faire pendre. Anselme Et moi, la bonne dupe, à trop croire un vaurien, Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien ? Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise, Et d'être encor si prompt à faire une sottise, D'examiner si peu sur un premier rapport... ! Mais je vois... Scène V Lélie, Anselme Lélie Maintenant, avec ce passe−port, Je puis à Trufaldin rendre aisément visite. Anselme A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte. Lélie Que dites−vous ? jamais elle ne quittera Un coeur qui chèrement toujours la nourrira. Anselme Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise ; Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très−beaux, J'en ai, sans y penser, mêlé que je tiens faux, Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place. De nos faux−monnoyeurs l'insupportable audace Pullule en cet Etat d'une telle façon, Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon : Mon Dieu ! qu'on feroit bien de les faire tous pendre ! Lélie Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre ; Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi. Anselme Je les connoîtrai bien ; montrez, montrez−les−moi : Est−ce tout ? Lélie Oui. Anselme Tant mieux. Enfin je vous raccroche, Mon argent bien aimé : rentrez dedans ma poche. Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien. Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien ? Et qu'auriez−vous donc fait sur moi, chétif beau−père ? Ma foi, je m'engendrois d'une belle manière, Et j'allois prendre en vous un beau−fils fort discret ! Allez, allez mourir de honte et de regret. Lélie Il faut dire : "J'en tiens." Quelle surprise extrême ! D'où peut−il avoir su sitôt le stratagème ? Scène VI Mascarille, Lélie Mascarille Quoi ? vous étiez sorti ? je vous cherchois partout. Hé bien ! en sommes−nous enfin venus à bout ? Je le donne en six coups au fourbe le plus brave. Çà, donnez−moi que j'aille acheter notre esclave : Votre rival après sera bien étonné. Lélie Ah ! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné ! Pourrois−tu de mon sort deviner l'injustice ? Mascarille Quoi ? que seroit−ce ? Lélie Anselme, instruit de l'artifice, M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtoit, Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit. Mascarille Vous vous moquez peut−être ? Lélie Il est trop véritable. Mascarille Tout de bon ? Lélie Tout de bon ; j'en suis inconsolable. Tu te vas emporter d'un courroux sans égal. Mascarille Moi, Monsieur ? Quelque sot ! la colère fait mal ; Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive : Que Célie après tout soit ou libre ou captive, Que Léandre l'achète ou qu'elle reste là, Pour moi, je m'en soucie autant que de cela. Lélie Ah ! n'aye point pour moi si grande indifférence, Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence. Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras−tu pas Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas J'éludois un chacun d'un deuil si vraisemblable, Que les plus clairvoyants l'auroient cru véritable ? Mascarille Vous avez en effet sujet de vous louer. Lélie Hé bien ! je suis coupable, et je veux l'avouer Mais si jamais mon bien te fut considérable, Répare ce malheur, et me sois secourable. Mascarille Je vous baise les mains, je n'ai pas le loisir. Lélie Mascarille, mon fils. Mascarille Point. Lélie Fais−moi ce plaisir. Mascarille Non, je n'en ferai rien. Lélie Si tu m'es inflexible, Je m'en vais me tuer. Mascarille Soit, il vous est loisible. Lélie Je ne te puis fléchir ? Mascarille Non. Lélie Vois−tu le fer prêt ? Mascarille Oui. Lélie Je vais le pousser. Mascarille Faites ce qu'il vous plaît. Lélie Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie ? Mascarille Non. Lélie Adieu, Mascarille. Mascarille Adieu, Monsieur Lélie. Lélie Quoi... ? Mascarille Tuez−vous donc vite : ah ! que de longs devis ! Lélie Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits, Que je fisse le sot, et que je me tuasse. Mascarille Savois−je pas qu'enfin ce n'étoit que grimace, Et quoi que ces esprits jurent d'effectuer, Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer ? Scène VII Léandre, Trufaldin, Lélie, Mascarille Lélie Que vois−je ? mon rival et Trufaldin ensemble ! Il achète Célie ! ah ! de frayeur je tremble. Mascarille Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut, Et s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut. Pour moi, j'en suis ravi : voilà la récompense De vos brusques erreurs, de votre impatience. Lélie Que dois−je faire ? dis, veuille me conseiller. Mascarille Je ne sais. Lélie Laisse−moi, je vais le quereller. Mascarille Qu'en arrivera−t−il ? Lélie Que veux−tu que je fasse Pour empêcher ce coup ? Mascarille Allez, je vous fais grâce ; Je jette encore un oeil pitoyable sur vous : Laissez−moi l'observer ; par des moyens plus doux Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette. Trufaldin Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite. Mascarille Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins Je sois le confident, pour mieux les rendre vains. Léandre Grâces au Ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte, J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte : Quoi que désormais puisse entreprendre un rival, Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal. Mascarille Ahi ! ahi ! à l'aide ! au meurtre ! au secours ! on m'assomme ! Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! ô traître ! ô bourreau d'homme ! Léandre D'où procède cela ? qu'est−ce ? que te fait−on ? Mascarille On vient de me donner deux cents coups de bâton. Léandre Qui ? Mascarille Lélie. Léandre Et pourquoi ? Mascarille Pour une bagatelle, Il me chasse et me bat d'une façon cruelle. Léandre Ah ! vraiment il a tort. Mascarille Mais, ou je ne pourrai, Ou je jure bien fort que je m'en vengerai ; Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde ! Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde, Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur, Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur, Il ne me falloit pas payer en coups de gaules, Et me faire un affront si sensible aux épaules : Je te le dis encor, je saurai m'en venger : Une esclave te plaît, tu voulois m'engager A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte ! Léandre Ecoute, Mascarille, et quitte ce transport : Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle, A mon service un jour pût attacher son zèle : Enfin, si le parti te semble bon pour toi, Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi. Mascarille Oui, Monsieur ! d'autant mieux que le destin propice M'offre à me bien venger en vous rendant service, Et que dans mes efforts pour vos contentements Je puis à mon brutal trouver des châtiments ; De Célie, en un mot, par mon adresse extrême... Léandre Mon amour s'est rendu cet office lui−même : Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut, Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut. Mascarille Quoi ? Célie est à vous ? Léandre Tu la verrois paroître, Si de mes actions j'étois tout à fait maître ; Mais quoi ? mon père l'est : comme il a volonté (Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté) De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte, J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite. Donc avec Trufaldin, car je sors de chez lui, J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui ; Et l'achat fait, ma bague est la marque choisie Sur laquelle au premier il doit livrer Célie. Je songe auparavant à chercher les moyens D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens, A trouver promptement un endroit favorable Où puisse être en secret cette captive aimable. Mascarille Hors de la ville un peu, je puis avec raison D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison : Là vous pourrez la mettre avec toute assurance, Et de cette action nul n'aura connoissance. Léandre Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité ; Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté : Dès que par Trufaldin ma bague sera vue, Aussitôt en tes mains elle sera rendue, Et dans cette maison tu me la conduiras Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas. Scène VIII Hippolyte, Léandre, Mascarille Hippolyte Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle ; Mais la treuverez−vous agréable, ou cruelle ? Léandre Pour en pouvoir juger, et répondre soudain, Il faudroit la savoir. Hippolyte Donnez−moi donc la main Jusqu'au temple ; en marchant je pourrai vous l'apprendre. Léandre Va, va−t'en me servir sans davantage attendre. Mascarille Oui, je te vais servir d'un plat de ma façon. Fut−il jamais au monde un plus heureux garçon ? Oh ! que dans un moment Lélie aura de joie ! Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie ! Recevoir tout son bien d'où l'on attend le mal, Et devenir heureux par la main d'un rival ! Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête A me peindre en héros un laurier sur la tête, Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or : Vivat Mascarillus, fourbum imperator ! Scène IX Trufaldin, Mascarille Mascarille Holà ! Trufaldin Que voulez−vous ? Mascarille Cette bague connue Vous dira le sujet qui cause ma venue. Trufaldin Oui, je reconnois bien la bague que voilà : Je vais querir l'esclave ; arrêtez un peu là. Scène X Le Courrier, Trufaldin, Mascarille Le courrier Seigneur, obligez−moi de m'enseigner un homme... Trufaldin Et qui ? Le courrier Je crois que c'est Trufaldin qu'il se nomme. Trufaldin Et que lui voulez−vous ? Vous le voyez ici. Le courrier Lui rendre seulement la lettre que voici. Lettre "Le Ciel, dont la bonté prend souci de ma vie, Vient de me faire ouïr par un bruit assez doux Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie, Sous le nom de Célie est esclave chez vous. "Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père, Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang, Conservez−moi chez vous cette fille si chère, Comme si de la vôtre elle tenoit le rang. "Pour l'aller retirer je pars d'ici moi−même, Et vous vais de vos soins récompenser si bien, Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême, Vous bénirez le jour où vous causez le mien. "De Madrid. Dom Pedro de Gusman, marquis de Montalcane." Trufaldin Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due, Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue, Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer, Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer ; Et cependant j'allois par mon impatience Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance. Un seul moment plus tard tous vos pas étoient vains, J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains ; Mais suffit, j'en aurai tout le soin qu'on désire. Vous−même vous voyez ce que je viens de lire : Vous direz à celui qui vous a fait venir Que je ne lui saurois ma parole tenir, Qu'il vienne retirer son argent. Mascarille Mais l'outrage Que vous lui faites... Trufaldin Va, sans causer davantage. Mascarille Ah ! le fâcheux paquet que nous venons d'avoir ! Le sort a bien donné la baye à mon espoir, Et bien à la male−heure est−il venu d'Espagne, Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne : Jamais, certes, jamais plus beau commencement N'eut en si peu de temps plus triste événement. Scène XI Lélie, Mascarille Mascarille Quel beau transport de joie à présent vous inspire ? Lélie Laisse−m'en rire encore avant que te le dire. Mascarille Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet. Lélie Ah ! je ne serai plus de tes plaintes l'objet ; Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries, Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies : J'ai bien joué moi−même un tour des plus adroits. Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois ; Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative Aussi bonne en effet que personne qui vive ; Et toi−même avoûras que ce que j'ai fait part D'une pointe d'esprit où peu de monde a part. Mascarille Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative. Lélie Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive D'avoir vu Trufaldin avecque mon rival, Je songeois à trouver un remède à ce mal, Lorsque me ramassant tout entier en moi−même, J'ai conçu, digéré, produit un stratagème Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas, Doivent sans contredit mettre pavillon bas. Mascarille Mais qu'est−ce ? Lélie Ah s'il te plaît, donne−toi patience : J'ai donc feint une lettre avecque diligence Comme d'un grand seigneur écrite à Trufaldin, Qui mande qu'ayant su par un heureux destin Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie, Il veut la venir prendre, et le conjure au moins De la garder toujours, de lui rendre des soins ; Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle Par de si grands présents reconnoître son zèle, Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur. Mascarille Fort bien. Lélie Ecoute donc, voici bien le meilleur : La lettre que je dis a donc été remise ; Mais sais−tu bien comment ? en saison si bien prise, Que le porteur m'a dit que sans ce trait falot Un homme l'emmenoit, qui s'est trouvé fort sot. Mascarille Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable ? Lélie Oui, d'un tour si subtil m'aurois−tu cru capable ? Loue au moins mon adresse, et la dextérité Dont je romps d'un rival le dessein concerté. Mascarille A vous pouvoir louer selon votre mérite Je manque d'éloquence, et ma force est petite ; Oui, pour bien étaler cet effort relevé, Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé, Ce grand et rare effet d'une imaginative Qui ne cède en vigueur à personne qui vive, Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir Celles de tous les gens du plus exquis savoir, Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose, Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose, Tout ce que vous avez été durant vos jours, C'est−à−dire un esprit chaussé tout à rebours, Une raison malade et toujours en débauche, Un envers du bon sens, un jugement à gauche, Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi, Que sais−je ? un... cent fois plus encor que je ne di : C'est faire en abrégé votre panégyrique. Lélie Apprends−moi le sujet qui contre moi te pique. Ai−je fait quelque chose ? éclaircis−moi ce point. Mascarille Non, vous n'avez rien fait ; mais ne me suivez point. Lélie Je te suivrai partout, pour savoir ce mystère. Mascarille Oui ? sus donc, préparez vos jambes à bien faire, Car je vais vous fournir de quoi les exercer. Lélie Il m'échappe ! oh ! malheur qui ne se peut forcer ! Au discours qu'il m'a fait que saurois−je comprendre ? Et quel mauvais office aurois−je pu me rendre ? Acte III Scène I Mascarille, seul. Taisez−vous, ma bonté, cessez votre entretien : Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien. Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue : Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue, C'est trop de patience, et je dois en sortir, Après de si beaux coups qu'il a su divertir. Mais aussi, raisonnons un peu sans violence : Si je suis maintenant ma juste impatience, On dira que je cède à la difficulté, Que je me trouve à bout de ma subtilité ; Et que deviendra lors cette publique estime Qui te vante partout pour un fourbe sublime, Et que tu t'es acquise en tant d'occasions, A ne t'être jamais vu court d'inventions ? L'honneur, ô Mascarille, est une belle chose : A tes nobles travaux ne fais aucune pause ; Et quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager, Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger. Mais quoi ? que feras−tu, que de l'eau toute claire, Traversé sans repos par ce démon contraire ? Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter, Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter Ce torrent effréné, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices. Hé bien ! pour toute grâce, encore un coup du moins, Au hasard du succès sacrifions des soins ; Et s'il poursuit encore à rompre notre chance, J'y consens, ôtons−lui toute notre assistance. Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal, Si par là nous pouvions perdre notre rival, Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite, Nous laissât jour entier pour ce que je médite. Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux, Dont je promettrois bien un succès glorieux, Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre : Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre. Scène II Léandre, Mascarille Mascarille Monsieur, j'ai perdu temps, votre homme se dédit. Léandre De la chose lui−même il m'a fait un récit ; Mais c'est bien plus, j'ai su que tout ce beau mystère D'un rapt d'égyptiens, d'un grand seigneur pour père Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux, N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux, Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie A voulu détourner notre achat de Célie. Mascarille Voyez un peu la fourbe ! Léandre Et pourtant Trufaldin Est si bien imprimé de ce conte badin, Mord si bien à l'appas de cette foible ruse, Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse. Mascarille C'est pourquoi désormais il la gardera bien, Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien. Léandre Si d'abord à mes yeux elle parut aimable, Je viens de la treuver tout à fait adorable, Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir, Aux extrêmes moyens je ne dois point courir, Par le don de ma foi rompre sa destinée, Et changer ses liens en ceux de l'hyménée. Mascarille Vous pourriez l'épouser ! Léandre Je ne sais ; mais enfin Si quelque obscurité se treuve en son destin, Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces, Qui pour tirer les coeurs ont d'incroyables forces. Mascarille Sa vertu, dites−vous ? Léandre Quoi ? que murmures−tu ? Achève, explique−toi sur ce mot de vertu. Mascarille Monsieur, votre visage en un moment s'altère, Et je ferai bien mieux peut−être de me taire. Léandre Non, non, parle. Mascarille Hé bien donc ! très−charitablement Je vous veux retirer de votre aveuglement. Cette fille... Léandre Poursuis. Mascarille N'est rien moins qu'inhumaine ; Dans le particulier elle oblige sans peine ; Et son coeur, croyez−moi, n'est point roche, après tout, A quiconque la sait prendre par le bon bout. Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude ; Mais je puis en parler avecque certitude : Vous savez que je suis quelque peu d'un métier A me devoir connoître en un pareil gibier. Léandre Célie... Mascarille Oui, sa pudeur n'est que franche grimace, Qu'une ombre de vertu qui garde mal la place, Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir, Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir. Léandre Las ! que dis−tu ! croirai−je un discours de la sorte ? Mascarille Monsieur, les volontés sont libres : que m'importe ? Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein, Prenez cette matoise, et lui donnez la main : Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle, Et vous épouserez le bien public en elle. Léandre Quelle surprise étrange ! Mascarille Il a pris l'hameçon ; Courage : s'il s'y peut enferrer tout de bon, Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine. Léandre Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine. Mascarille Quoi ? vous pourriez... ? Léandre Va−t'en jusqu'à la poste, et voi Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi. Qui ne s'y fût trompé ? jamais l'air d'un visage, Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage. Scène III Lélie, Léandre Lélie Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet ? Léandre Moi ? Lélie Vous−même. Léandre Pourtant je n'en ai point sujet. Lélie Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause. Léandre Mon esprit ne court pas après si peu de chose. Lélie Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins ; Mais il faut dire ainsi lorsqu'ils se trouvent vains. Léandre Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses, Je me moquerois bien de toutes vos finesses. Lélie Quelles finesses donc ? Léandre Mon Dieu ! nous savons tout. Lélie Quoi ? Léandre Votre procédé de l'un à l'autre bout. Lélie C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre. Léandre Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ; Mais, croyez−moi, cessez de craindre pour un bien Où je serois fâché de vous disputer rien ; J'aime fort la beauté qui n'est point profanée, Et ne veux point brûler pour une abandonnée. Lélie Tout beau, tout beau, Léandre. Léandre Ah ! que vous êtes bon ! Allez, vous dis−je encor, servez−la sans soupçon : Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes. Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes ; Mais en revanche aussi le reste est fort commun. Lélie Léandre, arrêtons là ce discours importun. Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle ; Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle : Sachez que je m'impute à trop de lâcheté D'entendre mal parler de ma divinité, Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense. Léandre Ce que j'avance ici me vient de bonne part. Lélie Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard : On ne peut imposer de tache à cette fille ; Je connois bien son coeur. Léandre Mais enfin Mascarille D'un semblable procès est juge compétent : C'est lui qui la condamne. Lélie Oui ? Léandre Lui−même. Lélie Il prétend D'une fille d'honneur insolemment médire, Et que peut−être encor je n'en ferai que rire ? Gage qu'il se dédit. Léandre Et moi gage que non. Lélie Parbleu je le ferois mourir sous le bâton, S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles. Léandre Moi, je lui couperois sur−le−champ les oreilles, S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit. Scène IV Lélie, Léandre, Mascarille Lélie Ah ! bon, bon, le voilà : venez çà, chien maudit. Mascarille Quoi ? Lélie Langue de serpent fertile en impostures, Vous osez sur Célie attacher vos morsures, Et lui calomnier la plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu ? Mascarille Doucement, ce discours est de mon industrie. Lélie Non, non, point de clin d'oeil et point de raillerie : Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ; Fût−ce mon propre frère, il me la payeroit ; Et sur ce que j'adore oser porter le blâme, C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme. Tous ces signes sont vains : quels discours as−tu faits ? Mascarille Mon Dieu, ne cherchons point querelle, ou je m'en vais. Lélie Tu n'échapperas pas. Mascarille Ahii ! Lélie Parle donc, confesse. Mascarille Laissez−moi ; je vous dis que c'est un tour d'adresse. Lélie Dépêche, qu'as−tu dit ! vuide entre nous ce point. Mascarille J'ai dit ce que j'ai dit, ne vous emportez point. Lélie Ah ! je vous ferai bien parler d'une autre sorte. Léandre Alte un peu : retenez l'ardeur qui vous emporte. Mascarille Fut−il jamais au monde un esprit moins sensé ? Lélie Laissez−moi contenter mon courage offensé. Léandre C'est trop que de vouloir le battre en ma présence. Lélie Quoi ? châtier mes gens n'est pas en ma puissance ? Léandre Comment vos gens ? Mascarille Encore ! il va tout découvrir. Lélie Quand j'aurois volonté de le battre à mourir, Hé bien ! c'est mon valet. Léandre C'est maintenant le nôtre. Lélie Le trait est admirable ! et comment donc le vôtre ? Sans doute... Mascarille, bas. Doucement. Lélie Hem, que veux−tu conter ? Mascarille, bas. Ah ! le double bourreau, qui me va tout gâter, Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne ! Lélie Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne. Il n'est pas mon valet ? Léandre Pour quelque mal commis, Hors de votre service il n'a pas été mis ? Lélie Je ne sais ce que c'est. Léandre Et plein de violence, Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance ? Lélie Point du tout. Moi ? l'avoir chassé, roué de coups ? Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous. Mascarille Pousse, pousse, bourreau, tu fais bien tes affaires. Léandre Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires ? Mascarille Il ne sait ce qu'il dit, sa mémoire... Léandre Non, non. Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon ; Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne ; Mais pour l'invention, va, je te le pardonne : C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé, De voir par quels motifs tu m'avois imposé, Et que m'étant commis à ton zèle hypocrite, A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte. Ceci doit s'appeler un avis au lecteur. Adieu, Lélie, adieu : très−humble serviteur. Mascarille Courage, mon garçon : tout heur nous accompagne ; Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne, Faisons l'Olibrius, l'occiseur d'innocents. Lélie Il t'avoit accusé de discours médisants Contre... Mascarille Et vous ne pouviez souffrir mon artifice ? Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service, Et par qui son amour s'en étoit presque allé ? Non, il a l'esprit franc et point dissimulé. Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse ; Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse : Il me la fait manquer avec de faux rapports ; Je veux de son rival alentir les transports : Mon brave incontinent vient, qui le désabuse ; J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse : Point d'affaire, il poursuit sa pointe jusqu'au bout, Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout : Grand et sublime effort d'une imaginative Qui ne le cède point à personne qui vive ! C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi, Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi ! Lélie Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes, A moins d'être informé des choses que tu tentes. J'en ferois encor cent de la sorte. Mascarille Tant pis. Lélie Au moins, pour t'emporter à de justes dépits, Fais−moi dans tes desseins entrer de quelque chose ; Mais que de leurs ressorts la porte me soit close, C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert. Mascarille Je crois que vous seriez un maître d'arme expert : Vous savez à merveille, en toutes aventures, Prendre les contre−temps et rompre les mesures. Lélie Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser : Mon rival en tout cas ne peut me traverser ; Et pourvu que tes soins, en qui je me repose... Mascarille Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose : Je ne m'apaise pas, non, si facilement ; Je suis trop en colère. Il faut premièrement Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite Si je dois de vos feux reprendre la conduite. Lélie S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas : As−tu besoin, dis−moi, de mon sang, de mes bras ? Mascarille De quelle vision sa cervelle est frappée ! Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner. Lélie Que puis−je donc pour toi ? Mascarille C'est que de votre père Il faut absolument apaiser la colère Lélie Nous avons fait la paix. Mascarille Oui, mais non pas pour nous. Je l'ai fait ce matin mort pour l'amour de vous : La vision le choque, et de pareilles feintes Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes, Qui sur l'état prochain de leur condition Leur font faire à regret triste réflexion. Le bon homme, tout vieux, chérit fort la lumière Et ne veut point de jeu dessus cette matière ; Il craint le pronostic, et contre moi fâché, On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché : J'ai peur, si le logis du Roi fait ma demeure, De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure, Que j'aye peine aussi d'en sortir par après. Contre moi dès longtemps on a force décrets ; Car enfin la vertu n'est jamais sans envie, Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie. Allez donc le fléchir. Lélie Oui, nous le fléchirons ; Mais aussi tu promets... Mascarille Ah ! mon Dieu, nous verrons. Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues, Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues Et de nous tourmenter de même qu'un lutin : Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin, Et Célie, arrêtée avecque l'artifice... Scène V Ergaste, Mascarille Ergaste Je te cherchois partout pour te rendre un service, Pour te donner avis d'un secret important. Mascarille Quoi donc ? Ergaste N'avons−nous point ici quelque écoutant ? Mascarille Non. Ergaste Nous sommes amis autant qu'on le peut être ; Je sais bien tes desseins, et l'amour de ton maître. Songez à vous tantôt : Léandre fait parti Pour enlever Célie, et j'en suis averti, Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade D'entrer chez Trufaldin par une mascarade, Ayant su qu'en ce temps, assez souvent le soir, Des femmes du quartier en masque l'alloient voir. Mascarille Oui ? Suffit. Il n'est pas au comble de sa joie ; Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie, Et contre cet assaut je sais un coup fourré Par qui je veux qu'il soit de lui−même enferré : Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue. Adieu : nous boirons pinte à la première vue. Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux Pourroit avoir en soi ce projet amoureux, Et par une surprise adroite et non commune, Sans courir le danger en tenter la fortune. Si je vais me masquer pour devancer ses pas, Léandre assurément ne nous bravera pas ; Et là, premier que lui si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise, Puisque par son dessein déjà presque éventé, Le soupçon tombera toujours de son côté, Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites, De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites. C'est ne se point commettre à faire de l'éclat, Et tirer les marrons de la patte du chat. Allons donc nous masquer avec quelques bons frères Pour prévenir nos gens il ne faut tarder guères. Je sais où gît le lièvre, et me puis sans travail Fournir en un moment d'hommes et d'attirail. Croyez que je mets bien mon adresse en usage : Si j'ai reçu du Ciel les fourbes en partage, Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés. Scène VI Lélie, Ergaste Lélie Il prétend l'enlever avec sa mascarade ? Ergaste Il n'est rien plus certain : quelqu'un de sa brigade M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter A Mascarille lors j'ai couru tout conter, Qui s'en va, m'a−t−il dit, rompre cette partie Par une invention dessus le champ bâtie ; Et comme je vous ai rencontré par hasard, J'ai cru que je devois de tout vous faire part. Lélie Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle : Va, je reconnoîtrai ce service fidèle. Mon drôle assurément leur jouera quelque trait ; Mais je veux de ma part seconder son projet : Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche, Je ne me sois non plus remué qu'une souche. Voici l'heure : ils seront surpris à mon aspect. Foin ! que n'ai−je avec moi pris mon porte−respect ? Mais vienne qui voudra contre notre personne : J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne. Holà ! quelqu'un, un mot. Scène VII Lélie, Trufaldin Trufaldin Qu'est−ce ? qui me vient voir ? Lélie Fermez soigneusement votre porte ce soir. Trufaldin Pourquoi ? Lélie Certaines gens font une mascarade, Pour vous venir donner une fâcheuse aubade : Ils veulent enlever votre Célie. Trufaldin Oh ! Dieux ! Lélie Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux : Demeurez, vous pourrez voir tout de la fenêtre. Hé bien ! qu'avois−je dit ? les voyez−vous paroître ? Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront : Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt. Scène VIII Lélie, Trufaldin, Mascarille, masqué. Trufaldin Oh ! les plaisants robins qui pensent me surprendre ! Lélie Masques, où courez−vous ? le pourroit−on apprendre ? Trufaldin, ouvrez−leur pour jouer un momon. Bon Dieu ! qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon ! Hé quoi ? vous murmurez ? mais sans vous faire outrage, Peut−on lever le masque et voir votre visage ? Trufaldin Allez, fourbes méchants ; retirez−vous d'ici, Canaille ; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci. Lélie Mascarille, est−ce toi ? Mascarille Nenni−da, c'est quelque autre. Lélie Hélas ! quelle surprise ! et quel sort est le nôtre ! L'aurois−je deviné, n'étant point averti Des secrètes raisons qui l'avoient travesti ? Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque Eté sans y penser te faire cette frasque ! Il me prendroit envie, en ce juste courroux, De me battre moi−même et me donner cent coups. Mascarille Adieu, sublime esprit, rare imaginative. Lélie Las ! si de ton secours la colère me prive, A quel saint me vouerai−je ? Mascarille Au grand diable d'enfer. Lélie Ah ! si ton coeur pour moi n'est de bronze ou de fer, Qu'encore un coup, du moins, mon imprudence ait grâce : S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse, Vois−moi... Mascarille Tarare. Allons, camarades, allons : J'entends venir des gens qui sont sur nos talons. Scène IX Léandre, masqué, et sa suite, Trufaldin Léandre Sans bruit ! ne faisons rien que de la bonne sorte. Trufaldin Quoi ? masques toute nuit assiégeront ma porte ? Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir ; Tout cerveau qui le fait est certes de loisir : Il est un peu trop tard pour enlever Célie ; Dispensez−l'en ce soir, elle vous en supplie ; La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ; J'en suis fâché pour vous ; mais pour vous régaler Du souci qui pour elle ici vous inquiette, Elle vous fait présent de cette cassolette. Léandre Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté : Nous sommes découverts, tirons de ce côté. Acte IV Scène I Lélie, Mascarille Mascarille Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte. Lélie Tu ranimes par là mon espérance morte. Mascarille Toujours de ma colère on me voit revenir ; J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir. Lélie Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance, Que tu seras content de ma reconnoissance, Et que, quand je n'aurois qu'un seul morceau de pain... Mascarille Baste ! Songez à vous dans ce nouveau dessein. Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise, Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise : Votre rôle en ce jeu par coeur doit être su. Lélie Mais comment Trufaldin chez lui t'a−t−il reçu ? Mascarille D'un zèle simulé j'ai bridé le bon sire : Avec empressement je suis venu lui dire, S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit ; Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit, Celle dont il a vu qu'une lettre en avance Avoit si faussement divulgué la naissance ; Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu, Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu ; Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde, Je venois l'avertir de se donner de garde. De là, moralisant, j'ai fait de grands discours Sur les fourbes qu'on voit ici−bas tous les jours ; Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme, Je voulois travailler au salut de mon âme, A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement Près de quelque honnête homme être paisiblement ; Que s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie Que de passer chez lui le reste de ma vie ; Et que même à tel point il m'avoit su ravir, Que sans lui demander gages pour le servir, Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines, Quelque bien de mon père et le fruit de mes peines, Dont, advenant que Dieu de ce monde m'ôtât, J'entendois tout de bon que lui seul héritât : C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse, Et comme, pour résoudre avec votre maîtresse Des biais qu'on doit prendre à terminer vos voeux, Je voulois en secret vous aboucher tous deux, Lui−même a su m'ouvrir une voie assez belle De pouvoir hautement vous loger avec elle, Venant m'entretenir d'un fils privé du jour Dont cette nuit en songe il a vu le retour. A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite, Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite. Lélie C'est assez, je sais tout : tu me l'as dit deux fois. Mascarille Oui, oui, mais quand j'aurois passé jusques à trois, Peut−être encor qu'avec toute sa suffisance, Votre esprit manquera dans quelque circonstance. Lélie Mais à tant différer je me fais de l'effort. Mascarille Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort. Voyez−vous, vous avez la caboche un peu dure : Rendez−vous affermi dessus cette aventure. Autrefois Trufaldin de Naples est sorti, Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti ; Un parti qui causa quelque émeute civile, Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville (De fait, il n'est pas homme à troubler un Etat), L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat. Une fille fort jeune et sa femme laissées A quelque temps de là se trouvant trépassées, Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui, Voulant dans quelque ville emmener avec lui, Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race, Un sien fils écolier, qui se nommoit Horace, Il écrit à Bologne, où pour mieux être instruit Un certain maître Albert jeune l'avoit conduit ; Mais, pour se joindre tous, le rendez−vous qu'il donne Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne ; Si bien que les jugeant morts après ce temps−là, Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a, Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace, Douze ans aient découvert jamais la moindre trace. Voilà l'histoire en gros, redite seulement Afin de vous servir ici de fondement. Maintenant, vous serez un marchand d'Arménie, Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie. Si j'ai plutôt qu'aucun un tel moyen trouvé, Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé, C'est qu'en fait d'aventure il est très−ordinaire De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire, Puis être à leur famille à point nommé rendus, Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus. Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte : Sans nous alambiquer, servons−nous−en ; qu'importe ? Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter, Et leur aurez fourni de quoi se racheter ; Mais que parti plus tôt, pour chose nécessaire, Horace vous chargea de voir ici son père, Dont il a su le sort, et chez qui vous devez Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés : Je vous ai fait tantôt des leçons étendues. Lélie Ces répétitions ne sont que superflues : Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait. Mascarille Je m'en vais là dedans donner le premier trait. Lélie Ecoute, Mascarille, un seul point me chagrine : S'il alloit de son fils me demander la mine ? Mascarille Belle difficulté ! devez−vous pas savoir Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir ? Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage Pourroient−ils pas avoir changé tout son visage ? Lélie Il est vrai ; mais, dis−moi, s'il connoît qu'il m'a vu, Que faire ? Mascarille De mémoire êtes−vous dépourvu ? Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage, Pour ne vous avoir vu que durant un moment, Et le poil et l'habit déguisoient grandement. Lélie Fort bien ; mais, à propos, cet endroit de Turquie... Mascarille Tout, vous dis−je, est égal, Turquie ou Barbarie. Lélie Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir ? Mascarille Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir : La répétition, dit−il, est inutile, Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville. Lélie Va, va−t'en commencer ; il ne me faut plus rien. Mascarille Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien ; Ne donnez point ici de l'imaginative. Lélie Laisse−moi gouverner : que ton âme est craintive ! Mascarille Horace dans Bologne écolier, Trufaldin Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ; Le précepteur Albert... Lélie Ah ! c'est me faire honte Que de me tant prêcher : suis−je un sot à ton conte ? Mascarille Non pas du tout, mais bien quelque chose approchant. Lélie, seul. Quand il m'est inutile il fait le chien couchant ; Mais parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne, Sa familiarité jusque−là s'abandonne. Je vais être de près éclairé des beaux yeux Dont la force m'impose un joug si précieux ; Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme, Peindre à cette beauté les tourments de mon âme : Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici. Scène II Trufaldin, Lélie, Mascarille Trufaldin Sois béni, juste Ciel, de mon sort adouci. Mascarille C'est à vous de rêver et de faire des songes, Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges. Trufaldin Quelle grâce, quels biens vous rendrai−je, Seigneur, Vous, que je dois nommer l'ange de mon bonheur ? Lélie Ce sont soins superflus, et je vous en dispense. Trufaldin J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance De cet Arménien. Mascarille C'est ce que je disois ; Mais on voit des rapports admirables parfois. Trufaldin Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde ? Lélie Oui, seigneur Trufaldin : le plus gaillard du monde. Trufaldin Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi ? Lélie Plus de dix mille fois. Mascarille Quelque peu moins, je croi. Lélie Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître, Le visage, le port... Trufaldin Cela pourroit−il être, Si lorsqu'il m'a pu voir il n'avoit que sept ans, Et si son précepteur même depuis ce temps Auroit peine à pouvoir connoître mon visage ? Mascarille Le sang bien autrement conserve cette image. Par des traits si profonds ce portrait est tracé, Que mon père... Trufaldin Suffit. Où l'avez−vous laissé ? Lélie En Turquie, à Turin. Trufaldin Turin ? mais cette ville Est, je pense, en Piedmont. Mascarille Oh ! cerveau malhabile ! Vous ne l'entendez pas : il veut dire Tunis, Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils ; Mais les Arméniens ont tous une habitude, Certain vice de langue à nous autres fort rude : C'est que dans tous les mots ils changent nis en rin, Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin. Trufaldin Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière. Quel moyen vous dit−il de rencontrer son père ? Mascarille Voyez s'il répondra. Je repassois un peu Quelque leçon d'escrime ; autrefois en ce jeu Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale, Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle. Trufaldin Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir. Quel autre nom dit−il que je devois avoir ? Mascarille Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie Est celle maintenant que le Ciel vous envoie ! Lélie C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté. Trufaldin Mais où vous a−t−il dit qu'il reçut la clarté ? Mascarille Naples est un séjour qui paroît agréable ; Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable. Trufaldin Ne peux−tu sans parler souffrir notre discours ? Lélie Dans Naples son destin a commencé son cours. Trufaldin Où l'envoyai−je jeune, et sous quelle conduite ? Mascarille Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite. D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils, Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis. Trufaldin Ah ! Mascarille Nous sommes perdus, si cet entretien dure. Trufaldin Je voudrois bien savoir de vous leur aventure ; Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler... Mascarille Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller ; Mais, seigneur Trufaldin, songez−vous que peut−être Ce Monsieur l'étranger a besoin de repaître, Et qu'il est tard aussi ? Lélie Pour moi, point de repas. Mascarille Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas. Trufaldin Entrez donc. Lélie Après vous. Mascarille Monsieur, en Arménie, Les maîtres du logis sont sans cérémonie. Pauvre esprit ! pas deux mots ! Lélie D'abord il m'a surpris. Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits, Et m'en vais débiter avecque hardiesse... Mascarille Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce. Scène III Léandre, Anselme Anselme Arrêtez−vous, Léandre, et souffrez un discours Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours : Je ne vous parle point en père de ma fille, En homme intéressé pour ma propre famille, Mais comme votre père ému pour votre bien, Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien, Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure Que l'on fît à mon sang en pareille aventure. Savez−vous de quel oeil chacun voit cet amour, Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour ? A combien de discours et de traits de risée Votre entreprise d'hier est partout exposée ? Quel jugement on fait du choix capricieux Qui pour femme, dit−on, vous désigne en ces lieux Un rebut de l'Egypte, une fille coureuse, De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse ? J'en ai rougi pour vous, encor plus que pour moi, Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi, Moi, dis−je, dont la fille, à vos ardeurs promise, Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise. Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement ; Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement. Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures, Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures. Quand on ne prend en dot que la seule beauté, Le remords est bien près de la solennité, Et la plus belle femme a très−peu de défense Contre cette tiédeur qui suit la jouissance : Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements, Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables ; Mais ces félicités ne sont guère durables, Et notre passion alentissant son cours, Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours. De là viennent les soins, les soucis, les misères, Les fils déshérités par le courroux des pères. Léandre Dans tout votre discours je n'ai rien écouté Que mon esprit déjà ne m'ait représenté. Je sais combien je dois à cet honneur insigne Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne, Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu, Ce que vaut votre fille et quelle est sa vertu : Aussi veux−je tâcher... Anselme On ouvre cette porte : Retirons−nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte Quelque secret poison dont vous seriez surpris. Scène IV Lélie, Mascarille Mascarille Bientôt de notre fourbe on verra le débris, Si vous continuez des sottises si grandes. Lélie Dois−je éternellement ouïr tes réprimandes ? De quoi te peux−tu plaindre ? Ai−je pas réussi En tout ce que j'ai dit depuis... ? Mascarille Coussi, coussi : Témoin les Turcs, par vous appelés hérétiques, Et que vous assurez, par serments authentiques, Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil. Passe : ce qui me donne un dépit nompareil, C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie Près de Célie : il est ainsi que la bouillie, Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords, Et de tous les côtés se répand au dehors. Lélie Pourroit−on se forcer à plus de retenue ? Je ne l'ai presque point encore entretenue. Mascarille Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas ; Par vos gestes, durant un moment de repas, Vous avez aux soupçons donné plus de matière, Que d'autres ne feroient dans une année entière. Lélie Et comment donc ? Mascarille Comment ? chacun a pu le voir. A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir, Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle. Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle, Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit, Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit, Et dans ses propres mains vous saisissant du verre, Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre, Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter. Sur les morceaux touchés de sa main délicate, Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte Plus brusquement qu'un chat dessus une souris, Et les avaliez tout ainsi que des pois gris. Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable, Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants, A puni par deux fois deux chiens très−innocents, Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle. Et puis après cela votre conduite est belle ? Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps ; Malgré le froid, je sue encor de mes efforts : Attaché dessus vous, comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule, Je pensois retenir toutes vos actions, En faisant de mon corps mille contorsions. Lélie Mon Dieu ! qu'il t'est aisé de condamner des choses Dont tu ne ressens point les agréables causes ! Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois Faire force à l'amour qui m'impose des lois : Désormais... Scène V Lélie, Mascarille, Trufaldin Mascarille Nous parlions des fortunes d'Horace. Trufaldin C'est bien fait. Cependant me ferez−vous la grâce Que je puisse lui dire un seul mot en secret ? Lélie Il faudroit autrement être fort indiscret. Trufaldin Ecoute, sais−tu bien ce que je viens de faire ? Mascarille Non, mais si vous voulez, je ne tarderai guère, Sans doute, à le savoir. Trufaldin D'un chêne grand et fort, Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort, Je viens de détacher une branche admirable, Choisie expressément de grosseur raisonnable, Dont j'ai fait sur−le−champ, avec beaucoup d'ardeur, Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur. Moins gros par l'un des bouts, mais plus que trente gaules Propre, comme je pense, à rosser les épaules, Car il est bien en main, vert, noueux et massif. Mascarille Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif ? Trufaldin Pour toi premièrement ; puis pour ce bon apôtre, Qui veut m'en donner d'une et m'en jouer d'un autre. Pour cet Arménien, ce marchand déguisé, Introduit sous l'appas d'un conte supposé. Mascarille Quoi ? vous ne croyez pas... ? Trufaldin Ne cherche point d'excuse : Lui−même heureusement a découvert sa ruse, Et disant à Célie, en lui serrant la main, Que pour elle il venoit sous ce prétexte vain, Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole, Laquelle a tout ouï parole pour parole ; Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit, Que tu ne sois de tout le complice maudit. Mascarille Ah ! vous me faites tort ! S'il faut qu'on vous affronte Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte. Trufaldin Veux−tu me faire voir que tu dis vérité ? Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté : Donnons−en à ce fourbe et du long et du large, Et de tout crime après mon esprit te décharge. Mascarille Oui−da, très−volontiers, je l'épousterai bien, Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien. Ah ! vous serez rossé, Monsieur de l'Arménie, Qui toujours gâtez tout. Scène VI Lélie, Trufaldin, Mascarille Trufaldin Un mot, je vous supplie. Donc, Monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui Duper un honnête homme et vous jouer de lui ? Mascarille Feindre avoir vu son fils en une autre contrée, Pour vous donner chez lui plus aisément entrée ? Trufaldin Vuidons, vuidons sur l'heure. Lélie Ah ! coquin ! Mascarille C'est ainsi Que les fourbes... Lélie Bourreau ! Mascarille ...sont ajustés ici. Garde−moi bien cela. Lélie Quoi donc ? je serois homme... Mascarille Tirez, tirez, vous dis−je, ou bien je vous assomme. Trufaldin Voilà qui me plaît fort ; rentre, je suis content. Lélie A moi ! par un valet cet affront éclatant ! L'auroit−on pu prévoir, l'action de ce traître, Qui vient insolemment de maltraiter son maître ? Mascarille Peut−on vous demander comme va votre dos ? Lélie Quoi ? tu m'oses encor tenir un tel propos ? Mascarille Voilà, voilà que c'est de ne voir pas Jeannette, Et d'avoir en tout temps une langue indiscrette ; Mais pour cette fois−ci je n'ai point de courroux, Je cesse d'éclater, de pester contre vous : Quoique de l'action l'imprudence soit haute, Ma main sur votre échine a lavé votre faute. Lélie Ah ! je me vengerai de ce trait déloyal. Mascarille Vous vous êtes causé vous−même tout le mal. Lélie Moi ? Mascarille Si vous n'étiez pas une cervelle folle, Quand vous avez parlé naguère à votre idole, Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas, Dont l'oreille subtile a découvert le cas. Lélie On auroit pu surprendre un mot dit à Célie ? Mascarille Et d'où doncques viendroit cette prompte sortie ? Oui, vous n'êtes dehors que par votre caquet : Je ne sais si souvent vous jouez au piquet, Mais, au moins, faites−vous des écarts admirables. Lélie Oh ! le plus malheureux de tous les misérables ! Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi ? Mascarille Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi : Par là j'empêche au moins que de cet artifice Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice. Lélie Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement. Mascarille Quelque sot ! Trufaldin lorgnoit exactement ; Et puis je vous dirai, sous ce prétexte utile Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile : Enfin la chose est faite, et si j'ai votre foi Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi, Soit ou directement ou par quelque autre voie, Les coups sur votre râble assenés avec joie, Je vous promets, aidé par le poste où je suis, De contenter vos voeux avant qu'il soit deux nuits. Lélie Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse, Qu'est−ce que dessus moi ne peut cette promesse ? Mascarille Vous le promettez donc ? Lélie Oui, je te le promets. Mascarille Ce n'est pas encor tout, promettez que jamais Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne. Lélie Soit. Mascarille Si vous y manquez, votre fièvre quartaine ! Lélie Mais tiens−moi donc parole, et songe à mon repos. Mascarille Allez quitter l'habit et graisser votre dos. Lélie Faut−il que le malheur qui me suit à la trace Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce ? Mascarille Quoi ? vous n'êtes pas loin ? sortez vite d'ici ; Mais surtout gardez−vous de prendre aucun souci : Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ; N'aidez point mon projet de la moindre entreprise... Demeurez en repos. Lélie Oui, va, je m'y tiendrai. Mascarille Il faut voir maintenant quel biais je prendrai. Scène VII Ergaste, Mascarille Ergaste Mascarille, je viens te dire une nouvelle Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle : A l'heure que je parle, un jeune égyptien, Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien, Arrive accompagné d'une vieille fort hâve, Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave Que vous vouliez. Pour elle il paroît fort zélé. Mascarille Sans doute, c'est l'amant dont Célie a parlé. Fut−il jamais destin plus brouillé que le nôtre ? Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre. En vain nous apprenons que Léandre est au point De quitter la partie et ne nous troubler point ; Que son père, arrivé contre toute espérance, Du côté d'Hippolyte emporte la balance ; Qu'il a tout fait changer par son autorité, Et va dès aujourd'hui conclure le traité : Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste. Toutefois, par un trait merveilleux de mon art, Je crois que je pourrai retarder leur départ, Et me donner le temps qui sera nécessaire Pour tâcher de finir cette fameuse affaire. Il s'est fait un grand vol ; par qui, l'on n'en sait rien ; Eux autres rarement passent pour gens de bien : Je veux adroitement, sur un soupçon frivole, Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle. Je sais des officiers de justice altérés Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés : Dessus l'avide espoir de quelque paraguante, Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente, Et du plus innocent, toujours à leur profit, La bourse est criminelle, et paye son délit. Acte V Scène I Mascarille, Ergaste Mascarille Ah chien ! ah double chien ! mâtine de cervelle ! Ta persécution sera−t−elle éternelle ? Ergaste Par les soins vigilants de l'exempt Balafré, Ton affaire alloit bien, le drôle étoit coffré, Si ton maître au moment ne fût venu lui−même, En vrai désespéré, rompre ton stratagème : "Je ne saurois souffrir, a−t−il dit hautement, Qu'un honnête homme soit traîné honteusement ; J'en réponds sur sa mine, et je le cautionne." Et comme on résistoit à lâcher sa personne, D'abord il a chargé si bien sur les recors, Qui sont gens d'ordinaire à craindre pour leurs corps, Qu'à l'heure que je parle ils sont encore en fuite, Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite. Mascarille Le traître ne sait pas que cet égyptien Est déjà là dedans pour lui ravir son bien. Ergaste Adieu : certaine affaire à te quitter m'oblige. Mascarille Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige : On diroit, et pour moi j'en suis persuadé, Que ce démon brouillon dont il est possédé Se plaise à me braver, et me l'aille conduire Partout où sa présence est capable de nuire. Pourtant je veux poursuivre, et malgré tous ces coups, Voir qui l'emportera de ce diable ou de nous. Célie est quelque peu de notre intelligence, Et ne voit son départ qu'avecque répugnance : Je tâche à profiter de cette occasion. Mais ils viennent : songeons à l'exécution. Cette maison meublée est en ma bienséance, Je puis en disposer avec grande licence ; Si le sort nous en dit, tout sera bien réglé ; Nul que moi ne s'y tient, et j'en garde la clé. O Dieu ! qu'en peu de temps on a vu d'aventures, Et qu'un fourbe est contraint de prendre de figures ! Scène II Célie, Andrès Andrès Vous le savez, Célie, il n'est rien que mon coeur N'ait fait pour vous prouver l'excès de son ardeur. Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge, La guerre en quelque estime avoit mis mon courage, Et j'y pouvois un jour, sans trop croire de moi, Prétendre, en les servant, un honorable emploi, Lorsqu'on me vit pour vous oublier toute chose, Et que le prompt effet d'une métamorphose Qui suivit de mon coeur le soudain changement, Parmi vos compagnons sut ranger votre amant, Sans que mille accidents, ni votre indifférence Aient pu me détacher de ma persévérance. Depuis, par un hasard d'avec vous séparé, Pour beaucoup plus de temps que je n'eusse auguré, Je n'ai pour vous rejoindre épargné temps ni peine. Enfin, ayant trouvé la vieille égyptienne, Et plein d'impatience, apprenant votre sort, Que pour certain argent qui leur importoit fort, Et qui de tous vos gens détourna le naufrage, Vous aviez en ces lieux été mise en otage, J'accours vite y briser ces chaînes d'intérêt, Et recevoir de vous les ordres qu'il vous plaît. Cependant on vous voit une morne tristesse, Alors que dans vos yeux doit briller l'allégresse. Si pour vous la retraite avoit quelques appas, Venise du butin fait parmi les combats Me garde pour tous deux de quoi pouvoir y vivre. Que si comme devant il vous faut encor suivre, J'y consens, et mon coeur n'ambitionnera Que d'être auprès de vous tout ce qu'il vous plaira. Célie Votre zèle pour moi visiblement éclate ; Pour en paroître triste il faudroit être ingrate, Et mon visage aussi par son émotion N'explique point mon coeur en cette occasion : Une douleur de tête y peint sa violence, Et si j'avois sur vous quelque peu de puissance, Notre voyage, au moins pour trois ou quatre jours, Attendroit que ce mal eût pris un autre cours. Andrès Autant que vous voudrez faites qu'il se diffère, Toutes mes volontés ne butent qu'à vous plaire. Cherchons une maison à vous mettre en repos : L'écriteau que voici s'offre tout à propos. Scène III Mascarille, Célie, Andrès Andrès Seigneur suisse, êtes−vous de ce logis le maître ? Mascarille Moi, pour serfir à fous. Andrès Pourrons−nous y bien être ? Mascarille Oui, moi pour d'estrancher chappon champre garni ; Mais ché non point locher te gent te méchant vi. Andrès Je crois votre maison franche de tout ombrage. Mascarille Fous nouviau dant sti fil, moi foir à la fissage. Andrès Oui. Mascarille La Matame est−il mariage al Montsieur ? Andrès Quoi ? Mascarille S'il être son fame, ou s'il être son soeur ? Andrès Non. Mascarille Mon foi, pien choli. Finir pour marchandisse, Ou pien pour temanter à la Palais choustice ? La procès il fault rien : il coûter tant tarchant ; La procurair larron, la focat pien méchant. Andrès Ce n'est pas pour cela. Mascarille Fous tonc mener sti file Pour fenir pourmener, et recarter la file ? Andrès Il n'importe. Je suis à vous dans un moment. Je vais faire venir la vieille promptement, Contremander aussi notre voiture prête. Mascarille Li ne porte pas pien ? Andrès Elle a mal à la tête. Mascarille Moi, chavoir de pon fin et de fromage pon. Entre fous, entre fous dans mon petit maisson. Scène IV Lélie, Andrès Lélie Quel que soit le transport d'une âme impatiente, Ma parole m'engage à rester en attente, A laisser faire un autre, et voir, sans rien oser, Comme de mes destins le Ciel veut disposer. Demandiez−vous quelqu'un dedans cette demeure ? Andrès C'est un logis garni que j'ai pris tout à l'heure. Lélie A mon père pourtant la maison appartient, Et mon valet la nuit pour la garder s'y tient. Andrès Je ne sais ; l'écriteau marque au moins qu'on la loue : Lisez. Lélie Certes, ceci me surprend, je l'avoue. Qui diantre l'auroit mis, et par quel intérêt... ? Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c'est : Cela ne peut venir que de ce que j'augure. Andrès Peut−on vous demander quelle est cette aventure ? Lélie Je voudrois à tout autre en faire un grand secret ; Mais pour vous il n'importe, et vous serez discret. Sans doute l'écriteau que vous voyez paroître, Comme je conjecture au moins, ne sauroit être Que quelque invention du valet que je di, Que quelque noeud subtil qu'il doit avoir ourdi, Pour mettre en mon pouvoir certaine égyptienne Dont j'ai l'âme piquée, et qu'il faut que j'obtienne ; Je l'ai déjà manquée, et même plusieurs coups. Andrès Vous l'appelez ? Lélie Célie. Andrès Hé ! que ne disiez−vous ? Vous n'aviez qu'à parler, je vous aurois sans doute Epargné tous les soins que ce projet vous coûte. Lélie Quoi ? Vous la connoissez ? Andrès C'est moi qui maintenant Viens de la racheter. Lélie Oh ! discours surprenant ! Andrès Sa santé de partir ne nous pouvant permettre, Au logis que voilà je venois de la mettre, Et je suis très−ravi, dans cette occasion, Que vous m'ayez instruit de votre intention. Lélie Quoi ? j'obtiendrois de vous le bonheur que j'espère ? Vous pourriez... ? Andrès Tout à l'heure on va vous satisfaire. Lélie Que pourrai−je vous dire, et quel remercîment... ? Andrès Non, ne m'en faites point, je n'en veux nullement. Scène V Mascarille, Lélie, Andrès Mascarille Hé bien ! ne voilà pas mon enragé de maître ! Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre. Lélie Sous ce crotesque habit qui l'auroit reconnu ? Approche, Mascarille, et sois le bienvenu. Mascarille Moi souis ein chant honneur, moi non point Maquerille : Chai point fentre chamais le fame ni le fille. Lélie Le plaisant baragouin ! il est bon, sur ma foi. Mascarille Alle fous pourmener, sans toi rire te moi. Lélie Va, va, lève le masque, et reconnois ton maître. Mascarille Partieu, tiaple, mon foi ! jamais toi chai connoître. Lélie Tout est accomodé, ne te déguise point. Mascarille Si toi point en aller, chai paille ein cou te point. Lélie Ton jargon allemand est superflu, te dis−je ; Car nous sommes d'accord, et sa bonté m'oblige : J'ai tout ce que mes voeux lui pouvoient demander, Et tu n'as pas sujet de rien appréhender. Mascarille Si vous êtes d'accord par un bonheur extrême, Je me dessuisse donc, et redeviens moi−même. Andrès Ce valet vous servoit avec beaucoup de feu. Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu. Lélie Hé bien ! que diras−tu ? Mascarille Que j'ai l'âme ravie De voir d'un beau succès notre peine suivie. Lélie Tu feignois à sortir de ton déguisement, Et ne pouvois me croire en cet événement ? Mascarille Comme je vous connois, j'étois dans l'épouvante, Et treuve l'aventure aussi fort surprenante. Lélie Mais confesse qu'enfin c'est avoir fait beaucoup ; Au moins j'ai réparé mes fautes à ce coup, Et j'aurai cet honneur d'avoir fini l'ouvrage. Mascarille Soit, vous aurez été bien plus heureux que sage. Scène VI Célie, Mascarille, Lélie, Andrès Andrès N'est−ce pas là l'objet dont vous m'avez parlé ? Lélie Ah ! quel bonheur au mien pourroit être égalé ? Andrès Il est vrai, d'un bienfait je vous suis redevable : Si je ne l'avouois, je serois condamnable ; Mais enfin ce bienfait auroit trop de rigueur, S'il falloit le payer aux dépens de mon coeur ; Jugez donc le transport où sa beauté me jette, Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette : Vous êtes généreux, vous ne le voudriez pas. Adieu pour quelques jours : retournons sur nos pas. Mascarille Je ris, et toutefois je n'en ai guère envie. Vous voilà bien d'accord, il vous donne Célie, Et... Vous m'entendez bien. Lélie C'est trop : je ne veux plus Te demander pour moi de secours superflus ; Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable, Indigne d'aucun soin, de rien faire incapable. Va, cesse tes efforts pour un malencontreux. Qui ne sauroit souffrir que l'on le rende heureux : Après tant de malheurs, après mon imprudence, Le trépas me doit seul prêter son assistance. Mascarille Voilà le vrai moyen d'achever son destin ; Il ne lui manque plus que de mourir, enfin, Pour le couronnement de toutes ses sottises. Mais en vain son dépit pour ses fautes commises Lui fait licencier mes soins et mon appui : Je veux, quoi qu'il en soit, le servir malgré lui, Et dessus son lutin obtenir la victoire : Plus l'obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire, Et les difficultés dont on est combattu Sont les dames d'atour qui parent la vertu. Scène VII Mascarille, Célie Célie Quoi que tu veuilles dire et que l'on se propose, De ce retardement j'attends fort peu de chose : Ce qu'on voit de succès peut bien persuader Qu'ils ne sont pas encor fort près de s'accorder ; Et je t'ai déjà dit qu'un coeur comme le nôtre Ne voudroit pas pour l'un faire injustice à l'autre, Et que très−fortement, par de différents noeuds, Je me trouve attachée au parti de tous deux. Si Lélie a pour lui l'amour et sa puissance, Andrès pour son partage a la reconnaissance, Qui ne souffrira point que mes pensers secrets Consultent jamais rien contre ses intérêts : Oui, s'il ne peut avoir plus de place en mon âme, Si le don de mon coeur ne couronne sa flamme, Au moins dois−je ce prix à ce qu'il fait pour moi, De n'en choisir point d'autre au mépris de sa foi, Et de faire à mes voeux autant de violence Que j'en fais aux désirs qu'il met en évidence. Sur ces difficultés qu'oppose mon devoir, Juge ce que tu peux te permettre d'espoir. Mascarille Ce sont, à dire vrai, de très−fâcheux obstacles, Et je ne sais point l'art de faire des miracles ; Mais je vais employer mes efforts plus puissants, Remuer terre et ciel, m'y prendre de tout sens, Pour tâcher de trouver un biais salutaire, Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire. Scène VIII Célie, Hippolyte Hippolyte Depuis votre séjour, les dames de ces lieux Se plaignent justement des larcins de vos yeux, Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles Et de tous leurs amants faites des infidèles. Il n'est guère de coeurs qui puissent échapper. Aux traits dont à l'abord vous savez les frapper, Et mille libertés à vos chaînes offertes Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes : Quant à moi toutefois, je ne me plaindrois pas Du pouvoir absolu de vos rares appas, Si lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m'eût consolé de la perte des autres ; Mais qu'inhumainement vous me les ôtiez tous, C'est un dur procédé, dont je me plains à vous. Célie Voilà d'un air galant faire une raillerie ; Mais épargnez un peu celle qui vous en prie. Vos yeux, vos propres yeux, se connoissent trop bien Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien : Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes, Et ne prendront jamais de pareilles alarmes. Hippolyte Pourtant en ce discours je n'ai rien avancé Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ; Et sans parler du reste, on sait bien que Célie A causé des désirs à Léandre et Lélie. Célie Je crois qu'étant tombés dans cet aveuglement, Vous vous consoleriez de leur perte aisément, Et trouveriez pour vous l'amant peu souhaitable Qui d'un si mauvais choix se trouveroit capable. Hippolyte Au contraire, j'agis d'un air tout différent, Et trouve en vos beautés un mérite si grand, J'y vois tant de raisons capables de défendre L'inconstance de ceux qui s'en laissent surprendre, Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux Dont envers moi Léandre a parjuré ses voeux, Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère, Ramené sous mes lois par le pouvoir d'un père. Scène IX Mascarille, Célie, Hippolyte Mascarille Grande, grande nouvelle, et succès surprenant, Que ma bouche vous vient annoncer maintenant ! Célie Qu'est−ce donc ? Mascarille Ecoutez, voici, sans flatterie... Célie Quoi ? Mascarille La fin d'une vraie et pure comédie. La vieille égyptienne à l'heure même... Célie Hé bien ? Mascarille Passoit dedans la place, et ne songeoit à rien, Alors qu'une autre vieille assez défigurée, L'ayant de près, au nez, longtemps considérée, Par un bruit enroué de mots injurieux A donné le signal d'un combat furieux, Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches, Dont ces deux combattants s'efforçoient d'arracher Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. On n'entend que ces mots : chienne, louve, bagace ! D'abord leurs scoffions ont volé par la place, Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, Ont rendu le combat risiblement affreux. Andrès et Trufaldin, à l'éclat du murmure, Ainsi que force monde, accourus d'aventure, Ont à les décharpir eu de la peine assez, Tant leurs esprits étoient par la fureur poussés. Cependant que chacune, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête, Et que l'on veut savoir qui causoit cette humeur, Celle qui la première avoit fait la rumeur, Malgré la passion dont elle étoit émue, Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue : "C'est vous, si quelque erreur n'abuse ici mes yeux, Qu'on m'a dit qui viviez inconnu dans ces lieux", A−t−elle dit tout haut : "oh ! rencontre opportune ! Oui, Seigneur Zanobio Ruberti, la fortune Me fait vous reconnoître, et dans le même instant Que pour votre intérêt je me tourmentois tant. Lorsque Naples vous vit quitter votre famille, J'avois, vous le savez, en mes mains votre fille, Dont j'élevois l'enfance, et qui par mille traits Faisoit voir dès quatre ans sa grâce et ses attraits. Celle que vous voyez, cette infâme sorcière, Dedans notre maison se rendant familière, Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur Votre femme, je crois, conçut tant de douleur, Que cela servit fort pour avancer sa vie : Si bien qu'entre mes mains cette fille ravie Me faisant redouter un reproche fâcheux, Je vous fis annoncer la mort de toutes deux ; Mais il faut maintenant, puisque je l'ai connue, Qu'elle fasse savoir ce qu'elle est devenue." Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix Pendant tout ce récit répétoit plusieurs fois, Andrès, ayant changé quelque temps de visage, A Trufaldin surpris a tenu ce langage : "Quoi donc ? le Ciel me fait trouver heureusement Celui que jusqu'ici j'ai cherché vainement, Et que j'avois pu voir sans pourtant reconnoître La source de mon sang et l'auteur de mon être ! Oui, mon père, je suis Horace, votre fils : D'Albert, qui me gardoit, les jours étant finis, Me sentant naître au coeur d'autres inquiétudes, Je sortis de Bologne, et quittant mes études, Portai durant six ans mes pas en divers lieux, Selon que me poussoit un desir curieux. Pourtant, après ce temps, une secrète envie Me pressa de revoir les miens et ma patrie. Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus, Et n'y sus votre sort que par des bruits confus : Si bien qu'à votre quête ayant perdu mes peines, Venise pour un temps borna mes courses vaines ; Et j'ai vécu depuis sans que de ma maison J'eusse d'autres clartés que d'en savoir le nom." Je vous laisse à juger si pendant ces affaires Trufaldin ressentoit des transports ordinaires. Enfin (pour retrancher ce que plus à loisir Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir Par la confession de votre égyptienne), Trufaldin maintenant vous reconnoît pour sienne Andrès est votre frère ; et comme de sa soeur Il ne peut plus songer à se voir possesseur, Une obligation qu'il prétend reconnoître A fait qu'il vous obtient pour épouse à mon maître, Dont le père, témoin de tout l'événement, Donne à cette hyménée un plein consentement ; Et pour mettre une joie entière en sa famille, Pour le nouvel Horace a proposé sa fille, Voyez que d'incidents à la fois enfantés. Célie Je demeure immobile à tant de nouveautés. Mascarille Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes, Qui du combat encor remettent leurs personnes ; Léandre est de la troupe, et votre père aussi : Moi, je vais avertir mon maître de ceci, Et que lorsqu'à ses voeux on croit le plus d'obstacle, Le Ciel en sa faveur produit comme un miracle. Hippolyte Un tel ravissement rend mes esprits confus. Que pour mon propre sort je n'en aurois pas plus. Mais les voici venir. Scène X Trufaldin, Anselme, Pandolfe, Andrès, Célie, Hippolyte, Léandre Trufaldin Ah ! ma fille. Célie Ah ! mon père. Trufaldin Sais−tu déjà comment le Ciel nous est prospère ? Célie Je viens d'entendre ici ce succès merveilleux. Hippolyte, à Léandre. En vain vous parleriez pour excuser vos feux, Si j'ai devant les yeux ce que vous pouvez dire. Léandre Un généreux pardon est ce que je desire ; Mais j'atteste les Cieux qu'en ce retour soudain Mon père fait bien moins que mon propre dessein. Andrès, à Célie. Qui l'auroit jamais cru, que cette ardeur si pure Pût être condamnée un jour par la nature ? Toutefois tant d'honneur la sut toujours régir, Qu'en y changeant fort peu je puis la retenir. Célie Pour moi, je me blâmois, et croyois faire faute, Quand je n'avoir pour vous qu'une estime très−haute : Je ne pouvois savoir quel obstacle puissant M'arrêtoit sur un pas si doux et si glissant, Et détournoit mon coeur de l'aveu d'une flamme Que mes sens s'efforçoient d'introduire en mon âme. Trufaldin Mais en te recouvrant que diras−tu de moi, Si je songe aussitôt à me priver de toi, Et t'engage à son fils sous les lois d'hyménée ? Célie Que de vous maintenant dépend ma destinée. Scène XI Trufaldin, Mascarille, Lélie, Anselme, Pandolfe, Célie, Andrès, Hippolyte, Léandre Mascarille Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire à ce coup un si solide espoir, Et si contre l'excès du bien qui vous arrive Vous armerez encor votre imaginative. Par un coup imprévu des destins les plus doux, Vos voeux sont couronnés, et Célie est à vous. Lélie Croirai−je que du Ciel la puissance absolue... ? Trufaldin Oui, mon gendre, il est vrai. Pandolfe La chose est résolue. Andrès Je m'acquitte par là de ce que je vous dois. Lélie, à Mascarille. Il faut que je t'embrasse, et mille et mille fois, Dans cette joie... Mascarille Ahi, ahi ! doucement, je vous prie : Il m'a presque étouffé. Je crains fort pour Célie, Si vous la caressez avec tant de transport. De vos embrassements on se passeroit fort. Trufaldin, à Lélie. Vous savez le bonheur que le Ciel me renvoie ; Mais puisqu'un même jour nous met tous dans la joie, Ne nous séparons point qu'il ne soit terminé, Et que son père aussi nous soit vite amené. Mascarille Vous voilà tous pourvus : n'est−il point quelque fille Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ? A voir chacun se joindre à sa chacune ici, J'ai des démangeaisons de mariage aussi. Anselme J'ai ton fait. Mascarille Allons donc, et que les Cieux prospères Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères. Le Dépit amoureux Comédie Personnages Eraste, amant de Lucile. Albert, père de Lucile. Gros−René, valet d'Eraste. Valère, fils de Polydore. Lucile, fille d'Albert. Marinette, suivante de Lucile. Polydore, père de Valère. Frosine, confidente d'Ascagne. Ascagne, fille sous l'habit d'homme. Mascarille, valet de Valère Métaphraste, pédant. La Rapière, bretteur. Acte I Scène I Eraste, Gros−René Eraste Veux−tu que je te die ? une atteinte secrette Ne laisse point mon âme en une bonne assiette : Oui, quoi qu'à mon amour tu puisses repartir, Il craint d'être la dupe, à ne te point mentir ; Qu'en faveur d'un rival ta foi ne se corrompe, Ou du moins qu'avec moi toi−même on ne te trompe. Gros−René Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour, Je dirai, n'en déplaise à Monsieur votre amour, Que c'est injustement blesser ma prud'homie Et se connoître mal en physionomie. Les gens de mon minois ne sont point accusés D'être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés. Cet honneur qu'on nous fait, je ne le démens guères, Et suis homme fort rond de toutes les manières. Pour que l'on me trompât, cela se pourroit bien, Le doute est mieux fondé ; pourtant je n'en crois rien. Je ne vois point encore, ou je suis une bête, Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête. Lucile, à mon avis, vous montre assez d'amour : Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour ; Et Valère, après tout, qui cause votre crainte, Semble n'être à présent souffert que par contrainte. Eraste Souvent d'un faux espoir un amant est nourri : Le mieux reçu toujours n'est pas le plus chéri ; Et tout ce que d'ardeur font paroître les femmes Parfois n'est qu'un beau voile à couvrir d'autres flammes. Valère enfin, pour être un amant rebuté, Montre depuis un peu trop de tranquillité ; Et ce qu'à ces faveurs, dont tu crois l'apparence, Il témoigne de joie ou bien d'indifférence M'empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas, Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas, Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile Une entière croyance aux propos de Lucile. Je voudrois, pour trouver un tel destin plus doux, Y voir entrer un peu de son transport jaloux ; Et sur ses déplaisirs et son impatience Mon âme prendroit lors une pleine assurance. Toi−même penses−tu qu'on puisse, comme il fait, Voir chérir un rival d'un esprit satisfait ? Et si tu n'en crois rien, dis−moi, je t'en conjure, Si j'ai lieu de rêver dessus cette aventure. Gros−René Peut−être que son coeur a changé de désirs, Connoissant qu'il poussoit d'inutiles soupirs. Eraste Lorsque par les rebuts une âme est détachée, Elle veut fuir l'objet dont elle fut touchée, Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d'éclat, Qu'elle puisse rester en un paisible état. De ce qu'on a chéri la fatale présence Ne nous laisse jamais dedans l'indifférence ; Et si de cette vue on n'accroît son dédain, Notre amour est bien près de nous rentrer au sein ; Enfin, crois−moi, si bien qu'on éteigne une flamme, Un peu de jalousie occupe encore une âme, Et l'on ne sauroit voir, sans en être piqué, Posséder par un autre un coeur qu'on a manqué. Gros−René Pour moi, je ne sais point tant de philosophie : Ce que voyent mes yeux, franchement je m'y fie, Et ne suis point de moi si mortel ennemi, Que je m'aille affliger sans sujet ni demi. Pourquoi subtiliser et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable ? Sur des soupçons en l'air je m'irois alarmer ! Laissons venir la fête avant que la chômer. Le chagrin me paroît une incommode chose ; Je n'en prends point pour moi sans bonne et juste cause, Et mêmes à mes yeux cent sujets d'en avoir S'offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir. Avec vous en amour je cours même fortune ; Celle que vous aurez me doit être commune : La maîtresse ne peut abuser votre foi, A moins que la suivante en fasse autant pour moi ; Mais j'en fuis la pensée avec un soin extrême. Je veux croire les gens quand on me dit "Je t'aime", Et ne vais point chercher, pour m'estimer heureux, Si Mascarille ou non s'arrache les cheveux. Que tantôt Marinette endure qu'à son aise Jodelet par plaisir la caresse et la baise, Et que ce beau rival en rie ainsi qu'un fou, A son exemple aussi j'en rirai tout mon soûl, Et l'on verra qui rit avec meilleure grâce. Eraste Voilà de tes discours. Gros−René Mais je la vois qui passe. Scène II Marinette, Eraste, Gros−René Gros−René St, Marinette ! Marinette Oh ! oh ! que fais−tu là ? Gros−René Ma foi, Demande, nous étions tout à l'heure sur toi. Marinette Vous êtes aussi là, Monsieur ! Depuis une heure Vous m'avez fait trotter comme un Basque, je meure ! Eraste Comment ? Marinette Pour vous chercher j'ai fait dix mille pas, Et vous promets, ma foi... Eraste Quoi ? Marinette Que vous n'êtes pas Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place. Gros−René Il falloit en jurer. Eraste Apprends−moi donc, de grâce, Qui te fait me chercher ? Marinette Quelqu'un, en vérité, Qui pour vous n'a pas trop mauvaise volonté, Ma maîtresse, en un mot. Eraste Ah ! chère Marinette, Ton discours de son coeur est−il bien l'interprète ? Ne me déguise point un mystère fatal ; Je ne t'en voudrai pas pour cela plus de mal : Au nom des Dieux, dis−moi si ta belle maîtresse N'abuse point mes voeux d'une fausse tendresse. Marinette Hé ! Hé ! d'où vous vient donc ce plaisant mouvement ? Elle ne fait pas voir assez son sentiment ! Quel garant est−ce encor que votre amour demande ? Que lui faut−il ? Gros−René A moins que Valère se pende, Bagatelle ! son coeur ne s'assurera point. Marinette Comment ? Gros−René Il est jaloux jusques en un tel point. Marinette De Valère ? Ah ! vraiment la pensée est bien belle ! Elle peut seulement naître en votre cervelle. Je vous croyois du sens, et jusqu'à ce moment J'avois de votre esprit quelque bon sentiment ; Mais, à ce que je vois, je m'étois fort trompée. Ta tête de ce mal est−elle aussi frappée ? Gros−René Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin ! Outre que de ton coeur ta foi me cautionne, L'opinion que j'ai de moi−même est trop bonne Pour croire auprès de moi que quelque autre te plût. Où diantre pourrois−tu trouver qui me valût ? Marinette En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être : Jamais de ces soupçons qu'un jaloux fait paroître ! Tout le fruit qu'on en cueille est de se mettre mal, Et d'avancer par là les desseins d'un rival : Au mérite souvent de qui l'éclat vous blesse Vos chagrins font ouvrir les yeux d'une maîtresse ; Et j'en sais tel qui doit son destin le plus doux Aux soins trop inquiets de son rival jaloux ; Enfin, quoi qu'il en soit, témoigner de l'ombrage, C'est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre, après tout, misérable à crédit : Cela, seigneur Eraste, en passant vous soit dit. Eraste Eh bien ! n'en parlons plus. Que venois−tu m'apprendre ? Marinette Vous mériteriez bien que l'on vous fît attendre, Qu'afin de vous punir je vous tinsse caché Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché. Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute : Lisez−le donc tout haut, personne ici n'écoute. Eraste lit. "Vous m'avez dit que votre amour Etoit capable de tout faire : Il se couronnera lui−même dans ce jour, S'il peut avoir l'aveu d'un père. Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ; Je vous en donne la licence Et si c'est en votre faveur, Je vous réponds de mon obéissance." Ah ! quel bonheur ! O toi, qui me l'as apporté, Je te dois regarder comme une déité. Gros−René Je vous le disois bien : contre votre croyance, Je ne me trompe guère aux choses que je pense. Eraste lit. "Faites parler les droits qu'on a dessus mon cœur ; Je vous en donne la licence ; Et si c'est en votre faveur, Je vous réponds de mon obéissance." Marinette Si je lui rapportois vos foiblesses d'esprit, Elle désavoueroit bientôt un tel écrit. Eraste Ah ! cache−lui, de grâce, une peur passagère, Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière ; Ou si tu la lui dis, ajoute que ma mort Est prête d'expier l'erreur de ce transport, Que je vais à ses pieds, si j'ai pu lui déplaire, Sacrifier ma vie à sa juste colère. Marinette Ne parlons point de mort, ce n'en est pas le temps. Eraste Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends Reconnoître dans peu, de la bonne manière, Les soins d'une si noble et si belle courrière. Marinette A propos, savez−vous où je vous ai cherché Tantôt encore ? Eraste Hé bien ? Marinette Tout proche du marché, Où vous savez. Eraste Où donc ? Marinette Là, dans cette boutique Où, dès le mois passé, votre coeur magnifique Me promit, de sa grâce, une bague. Eraste Ah ! j'entends. Gros−René La matoise ! Eraste Il est vrai, j'ai tardé trop longtemps A m'acquitter vers toi d'une telle promesse, Mais... Marinette Ce que j'en ai dit, n'est pas que je vous presse. Gros−René Oh ! que non ! Eraste Celle−ci peut−être aura de quoi Te plaire : accepte−la pour celle que je doi. Marinette Monsieur, vous vous moquez ; j'aurois honte à la prendre. Gros−René Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre : Refuser ce qu'on donne est bon à faire aux fous. Marinette Ce sera pour garder quelque chose de vous. Eraste Quand puis−je rendre grâce à cet ange adorable ? Marinette Travaillez à vous rendre un père favorable. Eraste Mais s'il me rebutoit, dois−je... Marinette Alors comme alors ! Pour vous on emploiera toutes sortes d'efforts ; D'une façon ou d'autre, il faut qu'elle soit vôtre : Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre. Eraste Adieu : nous en saurons le succès dans ce jour. Marinette Et nous, que dirons−nous aussi de notre amour ? Tu ne m'en parles point. Gros−René Un hymen qu'on souhaite Entre gens comme nous, est chose bientôt faite : Je te veux ; me veux−tu de même ? Marinette Avec plaisir. Gros−René Touche, il suffit. Marinette Adieu, Gros−René, mon désir. Gros−René Adieu, mon astre. Marinette Adieu, beau tison de ma flamme. Gros−René Adieu, chère comète, arc−en−ciel de mon âme. Le bon Dieu soit loué ! nos affaires vont bien : Albert n'est pas un homme à vous refuser rien. Eraste Valère vient à nous. Gros−René Je plains le pauvre hère, Sachant ce qui se passe. Scène III Eraste, Valère, Gros−René Eraste Hé bien, seigneur Valère ? Valère Hé bien, seigneur Eraste ? Eraste En quel état l'amour ? Valère En quel état vos feux ? Eraste Plus forts de jour en jour. Valère Et mon amour plus fort. Eraste Pour Lucile ? Valère Pour elle. Eraste Certes, je l'avouerai, vous êtes le modèle D'une rare constance. Valère Et votre fermeté Doit être un rare exemple à la postérité. Eraste Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère Qui dans les seuls regards treuve à se satisfaire, Et je ne forme point d'assez beaux sentiments Pour souffrir constamment les mauvais traitements : Enfin, quand j'aime bien, j'aime fort que l'on m'aime. Valère Il est très−naturel, et j'en suis bien de même : Le plus parfait objet dont je serois charmé N'auroit pas mes tributs, n'en étant point aimé. Eraste Lucile cependant... Valère Lucile, dans son âme, Rend tout ce que je veux qu'elle rende à ma flamme. Eraste Vous êtes donc facile à contenter ? Valère Pas tant Que vous pourriez penser. Eraste Je puis croire pourtant, Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce. Valère Moi, je sais que j'y tiens une assez bonne place. Eraste Ne vous abusez point, croyez−moi. Valère Croyez−moi, Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi. Eraste Si j'osois vous montrer une preuve assurée Que son coeur... Non : votre âme en seroit altérée. Valère Si je vous osois, moi, découvrir en secret... Mais je vous fâcherois, et veux être discret. Eraste Vraiment, vous me poussez, et contre mon envie, Votre présomption veut que je l'humilie. Lisez. Valère Ces mots sont doux. Eraste Vous connoissez la main ? Valère Oui, de Lucile. Eraste Hé bien ? cet espoir si certain... Valère, riant. Adieu, seigneur Eraste. Gros−René Il est fou, le bon sire : Où vient−il donc pour lui de voir le mot pour rire ? Eraste Certes il me surprend, et j'ignore, entre nous, Quel diable de mystère est caché là−dessous. Gros−René Son valet vient, je pense. Eraste Oui, je le vois paroître. Feignons, pour le jeter sur l'amour de son maître. Scène IV Mascarille, Eraste, Gros−René Mascarille Non, je ne trouve point d'état plus malheureux Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux. Gros−René Bonjour. Mascarille Bonjour. Gros−René Où tend Mascarille à cette heure ? Que fait−il ? revient−il ? va−t−il ? ou s'il demeure ? Mascarille. Non, je ne reviens pas, car je n'ai pas été ; Je ne vais pas aussi, car je suis arrêté ; Et ne demeure point, car tout de ce pas même Je prétends m'en aller. Eraste La rigueur est extrême : Doucement, Mascarille. Mascarille Ha ! Monsieur, serviteur. Eraste Vous nous fuyez bien vite ! Hé quoi ? vous fais−je peur ? Mascarille Je ne crois pas cela de votre courtoisie. Eraste Touche : nous n'avons plus sujet de jalousie ; Nous devenons amis, et mes feux, que j'éteins, Laissent la place libre à vos heureux desseins. Mascarille Plût à Dieu ! Eraste Gros−René sait qu'ailleurs je me jette. Gros−René Sans doute, et je te cède aussi la Marinette. Mascarille Passons sur ce point−là : notre rivalité N'est pas pour en venir à grande extrémité. Mais est−ce un coup bien sûr que Votre Seigneurie Soit désenamourée, ou si c'est raillerie ? Eraste J'ai su qu'en ses amours ton maître étoit trop bien ; Et je serois un fou de prétendre plus rien Aux étroites faveurs qu'il a de cette belle. Mascarille Certes vous me plaisez avec cette nouvelle. Outre qu'en nos projets je vous craignois un peu, Vous tirez sagement votre épingle du jeu. Oui, vous avez bien fait de quitter une place Où l'on vous caressoit pour la seule grimace ; Et mille fois, sachant tout ce qui se passoit, J'ai plaint le faux espoir dont on vous repaissoit : On offense un brave homme alors que l'on l'abuse. Mais d'où diantre, après tout, avez−vous su la ruse ? Car cet engagement mutuel de leur foi N'eut pour témoins, la. nuit, que deux autres et moi ; Et l'on croit jusqu'ici la chaîne fort secrète, Qui rend de nos amants la flamme satisfaite. Eraste Hé ! que dis−tu ? Mascarille Je dis que je suis interdit, Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit Que sous ce faux semblant, qui trompe tout le monde, En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde. D'un secret mariage a serré le lien. Eraste Vous en avez menti. Mascarille Monsieur, je le veux bien. Eraste Vous êtes un coquin. Mascarille D'accord. Eraste Et cette audace Mériteroit cent coups de bâton sur la place. Mascarille Vous avez tout pouvoir. Eraste Ha ! Gros−René. Gros−René Monsieur. Eraste Je démens un discours dont je n'ai que trop peur. (A Mascarille.) Tu penses fuir ? Mascarille Nenni. Eraste Quoi ? Lucile est la femme... Mascarille Non, Monsieur : je raillois. Eraste Ah ! vous raillez, infâme ! Mascarille Non, je ne raillois point. Eraste Il est donc vrai ? Mascarille Non pas, Je ne dis pas cela. Eraste Que dis−tu donc ? Mascarille Hélas ! Je ne dis rien, de peur de mal parler. Eraste Assure Ou si c'est chose vraie, ou si c'est imposture. Mascarille C'est ce qu'il vous plaira : je ne suis pas ici Pour vous rien contester. Eraste Veux−tu dire ? Voici, Sans marchander, de quoi te délier la langue. Mascarille Elle ira faire encor quelque sotte harangue ! Hé ! de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon, Donnez−moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez tirer mes chausses sans murmure. Eraste Tu mourras, ou je veux que la vérité pure S'exprime par ta bouche. Mascarille Hélas ! je la dirai ; Mais peut−être, Monsieur, que je vous fâcherai. Eraste Parle ; mais prends bien garde à ce que tu vas faire : A ma juste fureur rien ne te peut soustraire, Si tu mens d'un seul mot en ce que tu diras. Mascarille J'y consens, rompez−moi les jambes et les bras, Faites−moi pis encor, tuez−moi, si j'impose En tout ce que j'ai dit ici la moindre chose. Eraste Ce mariage est vrai ? Mascarille Ma langue, en cet endroit, A fait un pas de clerc dont elle s'aperçoit ; Mais enfin cette affaire est comme vous la dites, Et c'est après cinq jours de nocturnes visites, Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu, Que depuis avant−hier ils sont joints de ce noeu ; Et Lucile depuis fait encor moins paroître La violente amour qu'elle porte à mon maître, Et veut absolument que tout ce qu'il verra, Et qu'en votre faveur son coeur témoignera, Il l'impute à l'effet d'une haute prudence Qui veut de leurs secrets ôter la connoissance. Si malgré mes serments vous doutez de ma foi, Gros−René peut venir une nuit avec moi, Et je lui ferai voir, étant en sentinelle, Que nous avons dans l'ombre un libre accès chez elle. Eraste Ote−toi de mes yeux, maraud. Mascarille Et de grand cœur ; C'est ce que je demande. Eraste Hé bien ? Gros−René Hé bien, Monsieur, Nous en tenons tous deux, si l'autre est véritable. Eraste Las ! il ne l'est que trop, le bourreau détestable. Je vois trop d'apparence à tout ce qu'il a dit, Et ce qu'a fait Valère, en voyant cet écrit, Marque bien leur concert, et que c'est une baye Qui sert sans doute aux feux dont l'ingrate le paye. Scène V Marinette, Gros−René, Eraste Marinette Je viens vous avertir que tantôt sur le soir Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir. Eraste Oses−tu me parler, âme double et traîtresse ? Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix, Et que voilà l'état, infâme, que j'en fais. Marinette Gros−René, dis−moi donc quelle mouche le pique ? Gros−René M'oses−tu bien encor parler, femelle inique, Crocodile trompeur, de qui le coeur félon Est pire qu'un satrape ou bien qu'un Lestrygon ? Va, va rendre réponse à ta bonne maîtresse, Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse, Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi. Et désormais qu'elle aille au diable avecque toi. Marinette Ma pauvre Marinette, es−tu bien éveillée ? De quel démon est donc leur âme travaillée ? Quoi ? faire un tel accueil à nos soins obligeants ! Oh ! que ceci chez nous va surprendre les gens ! Acte II Scène I Ascagne, Frosine Frosine Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci. Ascagne Mais, pour un tel discours, sommes−nous bien ici ? Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre. Frosine Nous serions au logis beaucoup moins sûrement : Ici de tous côtés on découvre aisément, Et nous pouvons parler avec toute assurance. Ascagne Hélas ! que j'ai de peine à rompre mon silence ! Frosine Ouais ! ceci doit donc être un important secret, Ascagne Trop, puisque je le fie à vous−même à regret, Et que si je pouvois le cacher davantage, Vous ne le sauriez point. Frosine Ha ! c'est me faire outrage, Feindre à s'ouvrir à moi, dont vous avez connu Dans tous vos intérêts l'esprit si retenu ! Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence Des choses qui vous sont de si grande importance ! Qui sais... Ascagne Oui, vous savez la secrète raison Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison ; Vous savez que dans celle où passa mon bas âge Je suis pour y pouvoir retenir l'héritage Que relâchoit ailleurs le jeune Ascagne mort, Dont mon déguisement fait revivre le sort ; Et c'est aussi pourquoi ma bouche se dispense A vous ouvrir mon coeur avec plus d'assurance. Mais avant que passer, Frosine, à ce discours, Eclaircissez un doute où je tombe toujours : Se pourroit−il qu'Albert ne sût rien du mystère Qui masque ainsi mon sexe, et l'a rendu mon père ? Frosine En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez Est une affaire aussi qui m'embarrasse assez : Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close, Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose. Quand il mourut ce fils, l'objet de tant d'amour, Au destin de qui, même avant qu'il vînt au jour, Le testament d'un oncle abondant en richesses D'un soin particulier avoir fait des largesses, Et que sa mère fit un secret de sa mort, De son époux absent redoutant le transport, S'il voyoit chez un autre aller tout l'héritage Dont sa maison tiroit un si grand avantage, Quand, dis−je, pour cacher un tel événement, La supposition fut de son sentiment, Et qu'on vous prit chez nous, où vous étiez nourrie (Votre mère d'accord de cette tromperie Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis), En faveur des présents le secret fut promis, Albert ne l'a point su de nous ; et pour sa femme, L'ayant plus de douze ans conservé dans son âme, Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, Son trépas imprévu ne put rien découvrir ; Mais cependant je vois qu'il garde intelligence Avec celle de qui vous tenez la naissance ; J'ai su qu'en secret même il lui faisoit du bien, Et peut−être cela ne se fait pas pour rien D'autre part, il vous veut porter au mariage, Et comme il le prétend, c'est un mauvais langage : Je ne sais s'il sauroit la supposition Sans le déguisement. Mais la digression Tout insensiblement pourroit trop, loin s'étendre : Revenons au secret que je brûle d'apprendre. Ascagne Sachez donc que l'Amour ne sait point s'abuser, Que mon sexe à ses yeux n'a pu se déguiser, Et que ses traits subtils, sous l'habit que je porte, Ont su trouver le coeur d'une fille peu forte : J'aime enfin. Frosine Vous aimez ? Ascagne Frosine, doucement ; N'entrez pas tout à fait dedans l'étonnement : Il n'est pas temps encore ; et ce coeur qui soupire A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire. Frosine Et quoi ? Ascagne J'aime Valère. Frosine Ha ! vous avez raison. L'objet de votre amour, lui, dont à la maison Votre imposture enlève un puissant héritage, Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage, Verroit incontinent ce bien lui retourner ! C'est encore un plus grand sujet de s'étonner. Ascagne J'ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme : Je suis sa femme. Frosine Oh Dieux ! sa femme ! Ascagne Oui, sa femme. Frosine Ha ! certes celui−là l'emporte, et vient à bout De toute ma raison. Ascagne Ce n'est pas encor tout. Frosine Encore ? Ascagne Je la suis, dis−je, sans qu'il le pense, Ni qu'il ait de mon sort la moindre connoissance. Frosine Ho ! poussez : je le quitte, et ne raisonne plus, Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus. A ces énigmes−là je ne puis rien comprendre. Ascagne Je vais vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre. Valère, dans les fers de ma soeur arrêté, Me sembloit un amant digne d'être écouté ; Et je ne pouvois voir qu'on rebutât sa flamme Sans qu'un peu d'intérêt touchât pour lui mon âme : Je voulois que Lucile aimât son entretien, Je blâmois ses rigueurs, et les blâmai si bien, Que moi−même j'entrai, sans pouvoir m'en défendre, Dans tous les sentiments qu'elle ne pouvoit prendre. C'étoit, en lui parlant, moi qu'il persuadoit ! Je me laissois gagner aux soupirs qu'il perdoit ; Et ses voeux, rejetés de l'objet qui l'enflamme, Etoient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme. Ainsi mon coeur, Frosine, un peu trop foible, hélas ! Se rendit à des soins qu'on ne lui rendoit pas, Par un coup réfléchi reçut une blessure, Et paya pour un autre avec beaucoup d'usure. Enfin, ma chère, enfin l'amour que j'eus pour lui Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autrui : Dans ma bouche, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses voeux favorable ; Et je sus ménager si bien cet entretien, Que du déguisement il ne reconnut rien. Sous ce voile trompeur, qui flattoit sa pensée, Je lui dis que pour lui mon âme étoit blessée, Mais que voyant mon père en d'autres sentiments, Je devois une feinte à ses commandements ; Qu'ainsi de notre amour nous ferions un mystère Dont la nuit seulement seroit dépositaire, Et qu'entre nous de jour, de peur de rien gâter, Tout entretien secret se devoir éviter ; Qu'il me verroit alors la même indifférence Qu'avant que nous eussions aucune intelligence ; Et que de son côté, de même que du mien, Geste, parole, écrit, ne m'en dit jamais rien. Enfin, sans m'arrêter sur toute l'industrie Dont j'ai conduit le fil de cette tromperie, J'ai poussé jusqu'au bout un projet si hardi, Et me suis assuré l'époux que je vous di. Frosine Peste ! les grands talents que votre esprit possède ! Diroit−on qu'elle y touche avec sa mine froide ? Cependant vous avez été bien vite ici ; Car je veux que la chose ait d'abord réussi : Ne jugez−vous pas bien, à regarder l'issue, Qu'elle ne peut longtemps éviter d'être sue ? Ascagne Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrêter ; Ses projets seulement vont à se contenter, Et pourvu qu'il arrive au but qu'il se propose, Il croit que tout le reste après est peu de chose. Mais enfin aujourd'hui je me découvre à vous, Afin que vos conseils... Mais voici cet époux. Scène II Valère, Ascagne, Frosine Valère Si vous êtes tous deux en quelque conférence Où je vous fasse tort de mêler ma présence ; Je me retirerai. Ascagne Non, non, vous pouvez bien, Puisque vous le faisiez, rompre notre entretien. Valère Moi ? Ascagne Vous−même. Valère Et comment ? Ascagne Je disois que Valère Auroit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire, Et que si je faisois tous les voeux de son coeur, Je ne tarderois guère à faire son bonheur. Valère Ces protestations ne coûtent pas grand chose, Alors qu'à leur effet un pareil si s'oppose ; Mais vous seriez bien pris, si quelque événement Alloit mettre à l'épreuve un si doux compliment. Ascagne Point du tout ; je vous dis que régnant dans votre âme, Je voudrois de bon coeur couronner votre flamme. Valère Et si c'étoit quelqu'une où par votre secours Vous puissiez être utile au bonheur de mes jours ? Ascagne Je pourrois assez mal répondre à votre attente. Valère Cette confession n'est pas fort obligeante. Ascagne Hé quoi ? vous voudriez, Valère, injustement, Qu'étant fille, et mon coeur vous aimant tendrement, Je m'allasse engager avec une promesse De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse ? Un si pénible effort, pour moi, m'est interdit. Valère Mais cela n'étant pas ? Ascagne Ce que je vous ai dit, Je l'ai dit comme fille, et vous le devez prendre Tout de même. Valère Ainsi donc il ne faut rien prétendre, Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous, A moins que le Ciel fasse un grand miracle en vous. Bref, si vous n'êtes fille, adieu votre tendresse : Il ne vous reste rien qui pour nous s'intéresse. Ascagne J'ai l'esprit délicat plus qu'on ne peut penser, Et le moindre scrupule a de quoi m'offenser, Quand il s'agit d'aimer. Enfin je suis sincère : Je ne m'engage point à vous servir, Valère, Si vous ne m'assurez au moins absolument Que vous gardez pour moi le même sentiment, Que pareille chaleur d'amitié vous transporte, Et que si j'étois fille, une flamme plus forte N'outrageroit point celle où je vivrois pour vous. Valère Je n'avois jamais vu ce scrupule jaloux ; Mais, tout nouveau qu'il est, ce mouvement m'oblige, Et je vous fais ici tout l'aveu qu'il exige. Ascagne Mais sans fard. Valère Oui, sans fard. Ascagne S'il est vrai, désormais, Vos intérêts seront les miens, je vous promets. Valère J'ai bientôt à vous dire un important mystère, Où l'effet de ces mots me sera nécessaire. Ascagne Et j'ai quelque secret de même à vous ouvrir, Où votre coeur pour moi se pourra découvrir. Valère Hé ! de quelle façon cela pourroit−il être ? Ascagne C'est que j'ai de l'amour qui n'oseroit paroître ; Et vous pourriez avoir sur l'objet de mes voeux Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux. Valère Expliquez−vous, Ascagne, et croyez, par avance, Que votre heur est certain, s'il est en ma puissance. Ascagne Vous promettez ici plus que vous ne croyez. Valère Non, non : dites l'objet pour qui vous m'employez. Ascagne Il n'est pas encor temps ; mais c'est une personne Qui vous touche de près. Valère Votre discours m'étonne. Plût à Dieu que ma soeur... Ascagne Ce n'est pas la saison De m'expliquer, vous dis−je. Valère Et pourquoi Ascagne Pour raison. Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre. Valère J'ai besoin pour cela de l'aveu de quelque autre. Ascagne Ayez−le donc ; et lors nous expliquant nos voeux, Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux. Valère Adieu, j'en suis content. Ascagne Et moi content, Valère. Frosine Il croit trouver en vous l'assistance d'un frère. Scène III Frosine, Ascagne, Marinette, Lucile Lucile C'en est fait : c'est ainsi que je me puis venger ; Et si cette action a de quoi l'affliger, C'est toute la douceur que mon coeur s'y propose. Mon frère, vous voyez une métamorphose : Je veux chérir Valère après tant de fierté, Et mes voeux maintenant tournent de son côté. Ascagne Que dites−vous ; ma soeur ? Comment ? courir au change ! Cette inégalité me semble trop étrange. Lucile La vôtre me surprend avec plus de sujet : De vos soins autrefois Valère étoit l'objet ; Je vous ai vu pour lui m'accuser de caprice, D'aveugle cruauté, d'orgueil et d'injustice : Et quand je veux l'aimer, mon dessein vous déplaît, Et je vous vois parler contre son intérêt ! Ascagne Je le quitte, ma soeur, pour embrasser le vôtre : Je sais qu'il est rangé dessous les lois d'un autre, Et ce seroit un trait honteux à vos appas, Si vous le rappeliez et qu'il ne revînt pas. Lucile Si ce n'est que cela, j'aurai soin de ma gloire ; Et je sais, pour son coeur, tout ce que j'en dois croire : Il s'explique à mes yeux intelligiblement. Ainsi découvrez−lui sans peur mon sentiment, Ou si vous refusez de le faire, ma bouche Lui va faire savoir que son ardeur me touche. Quoi ? mon frère, à ces mots vous restez interdit ? Ascagne Ha ! ma soeur, si sur vous je puis avoir crédit, Si vous êtes sensible aux prières d'un frère, Quittez un tel dessein, et n'ôtez point Valère Aux voeux d'un jeune objet dont l'intérêt m'est cher, Et qui, sur ma parole, a droit de vous toucher. La pauvre infortunée aime avec violence ; A moi seul de ses feux elle fait confidence, Et je vois dans son coeur de tendres mouvements A dompter la fierté des plus durs sentiments. Oui, vous auriez pitié de l'état de son âme, Connoissant de quel coup vous menacez sa flamme, Et je ressens si bien la douleur qu'elle aura, Que je suis assuré, ma soeur, qu'elle en mourra, Si vous lui dérobez l'amant qui peut lui plaire. Eraste est un parti qui doit vous satisfaire, Et des feux mutuels... Lucile Mon frère, c'est assez : Je ne sais point pour qui vous vous intéressez ; Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie, Et me laissez un peu dans quelque rêverie. Ascagne Allez, cruelle soeur, vous me désespérez, Si vous effectuez vos desseins déclarés. Scène IV Marinette, Lucile Marinette La résolution, Madame, est assez prompte. Lucile Un coeur ne pèse rien alors que l'on l'affronte ; Il court à sa vengeance, et saisit promptement Tout ce qu'il croit servir à son ressentiment. Le traître ! faire voir cette insolence extrême ! Marinette Vous m'en voyez encor toute hors de moi−même ; Et quoique là−dessus je rumine sans fin, L'aventure me passe, et j'y perds mon latin. Car enfin, aux transports d'une bonne nouvelle Jamais coeur ne s'ouvrit d'une façon plus belle ; De l'écrit obligeant le sien tout transporté Ne me donnoit pas moins que de la déité ; Et cependant jamais, à cet autre message, Fille ne fut traitée avecque tant d'outrage. Je ne sais, pour causer de si grands changements, Ce qui s'est pu passer entre ces courts moments. Lucile Rien ne s'est pu passer dont il faille être en peine, Puisque rien ne le doit défendre de ma haine. Quoi ? tu voudrois chercher hors de sa lâcheté La secrète raison de cette indignité ? Cet écrit malheureux, dont mon âme s'accuse, Peut−il à son transport souffrir la moindre excuse ? Marinette En effet, je comprends que vous avez raison, Et que cette querelle est pure trahison : Nous en tenons, Madame. Et puis prêtons l'oreille Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille, Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur ! Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur, Rendons−nous à leurs voeux, trop foibles que nous sommes ! Foin de notre sottise, et peste soit des hommes ! Lucile Hé bien, bien ! qu'il s'en vante et rie à nos dépens : Il n'aura pas sujet d'en triompher longtemps ; Et je lui ferai voir qu'en une âme bien faite Le mépris suit de près la faveur qu'on rejette. Marinette Au moins, en pareil cas, est−ce un bonheur bien doux Quand on sait qu'on n'a point d'avantage sur vous. Marinette eut bon nez, quoi qu'on en puisse dire, De ne permettre rien un soir qu'on vouloir rire. Quelque autre, sous espoir de matrimonion, Auroit ouvert l'oreille à la tentation ; Mais moi, nescio vos. Lucile Que tu dis de folies, Et choisis mal ton temps pour de telles saillies ! Enfin je suis touchée au coeur sensiblement ; Et si jamais celui de ce perfide amant, Par un coup de bonheur, dont j'aurois tort, je pense, De vouloir à présent concevoir l'espérance (Car le Ciel a trop pris plaisir à m'affliger, Pour me donner celui de me pouvoir venger), Quand, dis−je, par un sort à mes desirs propice, Il reviendroit m'offrir sa vie en sacrifice, Détester à mes pieds l'action d'aujourd'hui, Je te défends surtout de me parler pour lui : Au contraire, je veux que ton zèle s'exprime A me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime ; Et même, si mon coeur étoit pour lui tenté De descendre jamais à quelque lâcheté, Que ton affection me soit alors sévère, Et tienne comme il faut la main à ma colère. Marinette Vraiment, n'ayez point peur, et laissez faire à nous : J'ai pour le moins autant de colère que vous ; Et je serois plutôt fille toute ma vie, Que mon gros traître aussi me redonnât envie. S'il vient... Scène V Marinette, Lucile, Albert Albert Rentrez, Lucile, et me faites venir Le précepteur : je veux un peu l'entretenir, Et m'informer de lui, qui me gouverne Ascagne, S'il sait point quel ennui depuis peu l'accompagne. (Il continue seul.) En quel gouffre de soins et de perplexité Nous jette une action faite sans équité ! D'un enfant supposé par mon trop d'avarice Mon coeur depuis longtemps souffre bien le supplice, Et quand je vois les maux où je me suis plongé, Je voudrois à ce bien n'avoir jamais songé. Tantôt je crains de voir par la fourbe éventée Ma famille en opprobre et misère jetée ; Tantôt pour ce fils−là, qu'il me faut conserver, Je crains cent accidents qui peuvent arriver. S'il advient que dehors quelque affaire m'appelle, J'appréhende au retour cette triste nouvelle : "Las ! vous ne savez pas ? vous l'a−t−on annoncé ? Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé." Enfin, à tous moments, sur quoi que je m'arrête, Cent sortes de chagrins me roulent par la tête. Ha ! Scène VI Albert, Métaphraste Métaphraste Mandatum tuum curo diligenter. Albert Maître, j'ai voulu... Métaphraste Maître est dit a magister, C'est comme qui diroit trois fois plus grand. Albert Je meure, Si je savois cela : mais soit, à la bonne heure ! Maître donc... Métaphraste Poursuivez. Albert Je veux poursuivre aussi : Mais ne poursuivez point, vous, d'interrompre ainsi. Donc, encore une fois, maître (c'est la troisième), Mon fils me rend chagrin ; vous savez que je l'aime, Et que soigneusement je l'ai toujours nourri. Métaphraste Il est vrai : filio non potest praeferri Nisi filius. Albert Maître, en discourant ensemble, Ce jargon n'est pas fort nécessaire, me semble. Je vous crois grand latin et grand docteur juré : Je m'en rapporte à ceux qui m'en ont assuré ; Mais dans un entretien qu'avec vous je destine N'allez point déployer toute votre doctrine, Faire le pédagogue, et cent mots me cracher, Comme si vous étiez en chaire pour prêcher. Mon père, quoiqu'il eût la tête des meilleures, Ne m'a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui depuis cinquante ans dites journellement Ne sont encor pour moi que du haut allemand. Laissez donc en repos votre science auguste, Et que votre langage à mon foible s'ajuste. Métaphraste Soit. Albert A mon fils, l'hymen semble lui faire peur, Et sur quelque parti que je sonde son coeur, Pour un pareil lien il est froid, et recule. Métaphraste Peut−être a−t−il l'humeur du frère de Marc Tulle, Dont avec Atticus le même fait sermon ; Et comme aussi les Grecs disent : "Atanaton..." Albert Mon Dieu ! maître éternel, laissez là, je vous prie, Les Grecs, les Albanois, avec l'Esclavonie, Et tous ces autres gens dont vous venez parler : Eux et mon fils n'ont rien ensemble à démêler. Métaphraste Hé bien donc, votre fils ? Albert Je ne sais si dans l'âme Il ne sentiroit point une secrète flamme : Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu ; Et je l'aperçus hier, sans en être aperçu, Dans un recoin du bois où nul ne se retire. Métaphraste Dans un lieu reculé du bois, voulez−vous dire, Un endroit écarté, latine, secessus ; Virgile l'a dit : Est in secessu locus... Albert Comment auroit−il pu l'avoir dit, ce Virgile, Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille Ame du monde enfin n'étoit lors que nous deux ? Métaphraste Virgile est nommé là comme un auteur fameux D'un terme plus choisi que le mot que vous dites, Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes. Albert Et moi, je vous dis, moi, que je n'ai pas besoin De terme plus choisi, d'auteur ni de témoin, Et qu'il suffit ici de mon seul témoignage. Métaphraste Il faut choisir pourtant les mots mis en usage Par les meilleurs auteurs : Tu vivendo bonos, Comme on dit, scribendo sequare peritos. Albert Homme ou démon, veux−tu m'entendre sans conteste ? Métaphraste Quintilien en fait le précepte. Albert La peste Soit du causeur ! Métaphraste Et dit là−dessus doctement Un mot que vous serez bien aise assurément D'entendre. Albert Je serai le diable qui t'emporte, Chien d'homme ! Oh ! que je suis tenté d'étrange sorte De faire sur ce mufle une application Métaphraste Mais qui cause, Seigneur, votre inflammation ? Que voulez−vous de moi ? Albert Je veux que l'on m'écoute, Vous ai−je dit vingt fois, quand je parle. Métaphraste Ha ! sans doute Vous serez satisfait, s'il ne tient qu'à cela : Je me tais. Albert Vous ferez sagement. Métaphraste Me voilà Tout prêt de vous ouïr. Albert Tant mieux. Métaphraste Que je trépasse, Si je dis plus mot. Albert Dieu vous en fasse la grâce. Métaphraste Vous n'accuserez point mon caquet désormais. Albert Ainsi soit−il. Métaphraste Parlez quand vous voudrez. Albert J'y vais. Métaphraste Et n'appréhendez plus l'interruption nôtre. Albert C'est assez dit. Métaphraste Je suis exact plus qu'aucun autre. Albert Je le crois. Métaphraste J'ai promis que je ne dirois rien. Albert Suffit. Métaphraste Dès à présent je suis muet. Albert Fort bien. Métaphraste Parlez, courage ! au moins, je vous donne audience ; Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence : Je ne desserre pas la bouche seulement. Albert Le traître ! Métaphraste Mais, de grâce, achevez vitement : Depuis longtemps j'écoute ; il est bien raisonnable Que je parle à mon tour. Albert Donc, bourreau détestable... Métaphraste Hé ! bon Dieu ! voulez−vous que j'écoute à jamais ? Partageons le parler, au moins, ou je m'en vais. Albert Ma patience est bien... Métaphraste Quoi ? voulez−vous poursuivre ? Ce n'est pas encor fait ? Per Jovem ! je suis ivre. Albert Je n'ai pas dit... Métaphraste Encor ? Bon Dieu ! que de discours ! Rien n'est−il suffisant d'en arrêter le cours ? Albert J'enrage. Métaphraste Derechef ? Oh ! l'étrange torture ! Hé ! laissez−moi parler un peu, je vous conjure : Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas D'un savant qui se tait. Albert, s'en allant. Parbleu, tu te tairas ! Métaphraste D'où vient fort à propos cette sentence expresse D'un philosophe : "Parle, afin qu'on te connoisse." Doncques, si de parler le pouvoir m'est ôté, Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, Et changer mon essence en celle d'une bête. Me voilà pour huit jours avec un mal de tête. Oh ! que les grands parleurs sont par moi détestés ! Mais quoi ? si les savants ne sont point écoutés, Si l'on veut que toujours ils aient la bouche close, Il faut donc renverser l'ordre de chaque chose : Que les poules dans peu dévorent les renards, Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards, Qu'à poursuivre les loups les agnelets s'ébattent, Qu'un fou fasse les lois, que les femmes combattent, Que par les criminels les juges soient jugés Et par les écoliers les maîtres fustigés, Que le malade au sain présente le remède, Que le lièvre craintif... Miséricorde ! à l'aide ! (Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche qui le fait fuir.) Acte III Scène I Mascarille Le Ciel parfois seconde un dessein téméraire, Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, Le remède plus prompt où j'ai su recourir, C'est de pousser ma pointe et dire en diligence A notre vieux patron toute la manigance. Son fils, qui m'embarrasse, est un évaporé ; L'autre, diable ! disant ce que j'ai déclaré, Gare une irruption sur notre friperie ! Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, Quelque chose de bon nous pourra succéder, Et les vieillards entre eux se pourront accorder : C'est ce qu'on va tenter ; et de la part du nôtre, Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre. Scène II Mascarille, Albert Albert Qui frappe ? Mascarille Amis. Albert Ho ! ho ! qui te peut amener, Mascarille ? Mascarille Je viens, Monsieur, pour vous donner Le bonjour. Albert Ha ! vraiment, tu prends beaucoup de peine. De tout mon coeur, bonjour. Mascarille La réplique est soudaine. Quel homme brusque ! Albert Encor ? Mascarille Vous n'avez pas ouï, Monsieur. Albert Ne m'as−tu pas donné le bonjour ? Mascarille Oui. Albert Eh bien ! bonjour, te dis−je. Mascarille Oui, mais je viens encore Vous saluer au nom du seigneur Polydore. Albert Ha ! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé De me saluer ? Mascarille Oui. Albert Je lui suis obligé. Va : que je lui souhaite une joie infinie. Mascarille Cet homme est ennemi de la cérémonie. Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment : Il voudroit vous prier d'une chose instamment. Albert Hé bien ! quand il voudra, je suis à son service. Mascarille Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse : Il souhaite un moment pour vous entretenir D'une affaire importante, et doit ici venir. Albert Hé ! quelle est−elle encor l'affaire qui l'oblige A me vouloir parler ? Mascarille Un grand secret, vous dis−je, Qu'il vient de découvrir en ce même moment, Et qui, sans doute, importe à tous deux grandement. Voilà mon ambassade. Scène III Albert Oh ! juste Ciel, je tremble ! Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. Quelque tempête va renverser mes desseins, Et ce secret, sans doute, est celui que je crains. L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle, Et voilà sur ma vie une tache éternelle : Ma fourbe est découverte. Oh ! que la vérité Se peut cacher longtemps avec difficulté, Et qu'il eût mieux valu pour moi, pour mon estime, Suivre les mouvements d'une peur légitime, Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois De rendre à Polydore un bien que je lui dois, De prévenir l'éclat où ce coup−ci m'expose, Et faire qu'en douceur passât toute la chose ! Mais, hélas ! c'en est fait, il n'est plus de saison ; Et ce bien, par la fraude entré dans ma maison, N'en sera point tiré, que dans cette sortie Il n'entraîne du mien la meilleure partie. Scène IV Albert, Polydore Polydore S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien ! Puisse cette action se terminer à bien ! Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père Et la grande richesse et la juste colère. Mais je l'aperçois seul. Albert Dieu ! Polydore vient ! Polydore Je tremble à l'aborder. Albert La crainte me retient. Polydore Par où lui débuter ? Albert Quel sera mon langage ? Polydore Son âme est toute émue. Albert Il change de visage. Polydore Je vois, seigneur Albert, au trouble de vos yeux, Que vous savez déjà qui m'amène en ces lieux. Albert Hélas ! oui ! Polydore La nouvelle a droit de vous surprendre, Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre. Albert J'en dois rougir de honte et de confusion. Polydore Je treuve condamnable une telle action, Et je ne prétends point excuser le coupable. Albert Dieu fait miséricorde, au pécheur misérable. Polydore C'est ce qui doit par vous être considéré. Albert Il faut être chrétien. Polydore Il est très−assuré. Albert Grâce au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore ! Polydore Eh ! c'est moi qui de vous présentement l'implore. Albert Afin de l'obtenir je me jette à genoux. Polydore Je dois en cet état être plutôt que vous. Albert Prenez quelque pitié de ma triste aventure. Polydore Je suis le suppliant dans une telle injure. Albert Vous me fendez le coeur avec cette bonté. Polydore Vous me rendez confus de tant d'humilité. Albert Pardon, encore un coup. Polydore Hélas ! pardon vous−même. Albert J'ai de cette action une douleur extrême. Polydore Et moi, j'en suis touché de même au dernier point. Albert J'ose vous convier qu'elle n'éclate point. Polydore Hélas ! seigneur Albert, je ne veux autre chose. Albert Conservons mon honneur. Polydore Hé ! oui, je m'y dispose. Albert Quant au bien qu'il faudra, vous−même en résoudrez. Polydore Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez : De tous ces intérêts je vous ferai le maître ; Et je suis trop content si vous le pouvez être. Albert Hé ! quel homme de Dieu ! quel excès de douceur ! Polydore Quelle douceur, vous−même : après un tel malheur ! Albert Que puissiez−vous avoir toutes choses prospères ! Polydore Le bon Dieu vous maintienne ! Albert Embrassons−nous en frères. Polydore J'y consens de grand coeur, et me réjouis fort Que tout soit terminé par un heureux accord. Albert J'en rends grâces au Ciel. Polydore Il ne vous faut rien feindre : Votre ressentiment me donnoit lieu de craindre ; Et Lucile tombée en faute avec mon fils, Comme on vous voit puissant et de biens et d'amis... Albert Heu ! que parlez−vous là de faute et de Lucile ? Polydore Soit, ne commençons point un discours inutile. Je veux bien que mon fils y trempe grandement ; Même, si cela fait à votre allégement, J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute ; Que votre fille avoit une vertu trop haute Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, Sans l'incitation d'un méchant suborneur ; Que le traître a séduit sa pudeur innocente, Et de votre conduite ainsi détruit l'attente. Puisque la chose est faite, et que selon mes voeux Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, Ne ramentevons rien, et réparons l'offense Par la solennité d'une heureuse alliance. Albert Oh ! Dieu ! quelle méprise ! et qu'est−ce qu'il m'apprend ? Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand. Dans ces divers transports je ne sais que répondre : Et si je dis un mot, j'ai peur de me confondre. Polydore A quoi pensez−vous là, seigneur Albert ? Albert A rien. Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien : Un mal subit me prend, qui veut que je vous laisse. Scène V Polydore Je lis dedans son âme et vois ce qui le presse. A quoi que sa raison l'eût déjà disposé, Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé ; L'image de l'affront lui revient, et sa fuite Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. Il faut qu'un peu de temps remette son esprit : La douleur trop contrainte aisément se redouble. Voici mon jeune fou, d'où nous vient tout ce trouble. Scène VI Polydore, Valère Polydore Enfin, le beau mignon, vos bons déportements Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments ; Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles. Valère Que fais−je tous les jours qui soit si criminel ? En quoi mériter tant le courroux paternel ? Polydore Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, D'accuser un enfant si sage et si paisible ! Las ! il vit comme un saint, et dedans la maison Du matin jusqu'au soir il est en oraison. Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, Et fait du jour la nuit, oh ! la grande imposture ! Qu'il n'a considéré père ni parenté En vingt occasions, horrible fausseté ! Que de fraîche mémoire un furtif hyménée A la fille d'Albert a joint sa destinée, Sans craindre de la suite un désordre puissant : On le prend pour un autre, et le pauvre innocent Ne sait pas seulement ce que je veux lui dire ! Ha ! chien ! que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, Te croiras−tu toujours et ne pourrai−je pas Te voir être une fois sage avant mon trépas ? Valère, seul. D'où peut venir ce coup ? mon âme embarrassée Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée. Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu ! Il faut user d'adresse, et me contraindre un peu Dans ce juste courroux. Scène VII Mascarille, Valère Valère Mascarille, mon père, Que je viens de trouver, sait toute notre affaire. Mascarille Il la sait ? Valère Oui. Mascarille D'où diantre a−t−il pu la savoir ? Valère Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ; Mais enfin d'un succès cette affaire est suivie Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux, Il excuse ma faute, il approuve mes feux ; Et je voudrais savoir qui peut être capable D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable. Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçoi. Mascarille Et que me diriez−vous, Monsieur, si c'étoit moi Qui vous eût procuré cette heureuse fortune ? Valère Bon ! bon ! tu voudrois bien ici m'en donner d'une. Mascarille C'est moi, vous dis−je, moi dont le patron le sait, Et qui vous ai produit ce favorable effet. Valère Mais, là, sans te railler ? Mascarille Que le diable m'emporte Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte ! Valère Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement Tu n'en vas recevoir le juste payement ! Mascarille Ha ! Monsieur, qu'est−ce ci ? Je défends la surprise. Valère C'est la fidélité que tu m'avois promise ? Sans ma feinte, jamais tu n'eusses avoué Le trait que j'ai bien cru que tu m'avois joué. Traître, de qui la langue à causer trop habile D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, Qui me perds tout à fait, il faut, sans discourir, Que tu meures. Mascarille Tout beau : mon âme, pour mourir, N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, Attendre le succès qu'aura cette aventure. J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler Un hymen que vous−même aviez peine à celer : C'étoit un coup d'Etat, et vous verrez l'issue Condamner la fureur que vous avez conçue. De quoi vous fâchez−vous ? pourvu que vos souhaits Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes ? Valère Et si tous ces discours ne sont que des sornettes ? Mascarille Toujours serez−vous lors à temps pour me tuer. Mais enfin mes projets pourront s'effectuer ; Dieu fera pour les siens ; et content dans la suite, Vous me remercierez de ma rare conduite. Valère Nous verrons. Mais Lucile... Mascarille Alte ! son père sort. Scène VIII Valère, Albert, Mascarille Albert Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, Plus je me sens piqué de ce discours étrange, Sur qui ma peur prenoit un si dangereux change ; Car Lucile soutient que c'est une chanson, Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. Ha ! Monsieur, est−ce vous, de qui l'audace insigne Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ? Mascarille Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, Et contre votre gendre ayez moins de courroux. Albert Comment gendre, coquin ? Tu portes bien la mine De pousser les ressorts d'une telle machine, Et d'en avoir été le premier inventeur. Mascarille Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur. Albert Trouves−tu beau, dis−moi, de diffamer ma fille, Et faire un tel scandale à toute une famille ? Mascarille Le voilà prêt de faire en tout vos volontés. Albert Que voudrois−je sinon qu'il dît des vérités ? Si quelque intention le pressoit pour Lucile, La recherche en pouvoit être honnête et civile : Il falloit l'attaquer du côté du devoir, Il falloit de son père implorer le pouvoir, Et non pas recourir à cette lâche feinte, Qui porte à la pudeur une sensible atteinte. Mascarille Quoi ? Lucile n'est pas sous des liens secrets A mon maître ? Albert Non, traître, et n'y sera jamais. Mascarille Tout doux ! Et s'il est vrai que ce soit chose faite, Voulez−vous l'approuver, cette chaîne secrète ? Albert Et s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, Veux−tu te voir casser les jambes et les bras ? Valère Monsieur, il est aisé de vous faire paroître Qu'il dit vrai. Albert Bon ! voilà l'autre encor, digne maître D'un semblable valet ! Oh ! les menteurs hardis ! Mascarille D'homme d'honneur, il est ainsi que je le dis. Valère Quel seroit notre but de vous en faire accroire ? Albert Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire Mascarille Mais venons à la preuve, et sans nous quereller, Faites sortir Lucile et la laissez parler. Albert Et si le démenti par elle vous en reste ? Mascarille Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste. Promettez à leurs voeux votre consentement, Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, Si de sa propre bouche elle ne vous confesse Et la foi qui l'engage et l'ardeur qui la presse. Albert Il faut voir cette affaire. Mascarille Allez, tout ira bien. Albert Holà ! Lucile, un mot. Valère Je crains... Mascarille Ne craignez rien. Scène IX Valère, Albert, Mascarille, Lucile Mascarille Seigneur Albert, au moins, silence. Enfin, Madame, Toute chose conspire au bonheur de votre âme, Et Monsieur votre père, averti de vos feux, Vous laisse votre époux et confirme vos voeux, Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles Deux mots de votre aveu confirment nos paroles. Lucile Que me vient donc conter ce coquin assuré ? Mascarille Bon ! me voilà déjà d'un beau titre honoré. Lucile Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie Fait ce conte galand qu'aujourd'hui l'on publie. Valère Pardon, charmant objet, un valet a parlé, Et j'ai vu malgré moi notre hymen révélé. Lucile Notre hymen ? Valère On sait tout, adorable Lucile, Et vouloir déguiser est un soin inutile. Lucile Quoi ? l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux ? Valère C'est un bien qui me doit faire mille jaloux ; Mais j'impute bien moins, ce bonheur de ma flamme A l'ardeur de vos feux qu'aux bontés de votre âme. Je sais que vous avez sujet de vous fâcher, Que c'étoit un secret que vous vouliez cacher ; Et j'ai de mes transports forcé la violence A ne point violer votre expresse défense ; Mais... Mascarille Hé bien ! oui, c'est moi : le grand mal que voilà. Lucile Est−il une imposture égale à celle−là ? Vous l'osez soutenir en ma présence même, Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème ? Oh ! le plaisant amant, dont la galante ardeur Veut blesser mon honneur au défaut de mon coeur, Et que mon père, ému de l'éclat d'un sot conte, Paye avec mon hymen qui me couvre de honte ! Quand tout contribueroit à votre passion : Mon père, les destins, mon inclination, On me verroit combattre, en ma juste colère, Mon inclination, les destins et mon père, Perdre même le jour, avant que de m'unir A qui par ce moyen auroit cru m'obtenir. Allez ; et si mon sexe, avecque bienséance, Se pouvoir emporter à quelque violence, Je vous apprendrois bien à me traiter ainsi. Valère C'en est fait, son courroux ne peut être adouci. Mascarille Laissez−moi lui parler. Eh ! Madame, de grâce, A quoi bon maintenant toute cette grimace ? Quelle est votre pensée ? et quel bourru transport Contre vos propres voeux vous fait roidir si fort ? Si Monsieur votre père étoit homme farouche, Passe ; mais il permet que là raison le touche, Et lui−même m'a dit qu'une confession Vous va tout obtenir de son affection. Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte A faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte ; Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté, Par un bon mariage on voit tout rajusté ; Et quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme, Le mal n'est pas si grand, que de tuer un homme. On sait que la chair est fragile quelquefois, Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois. Vous n'avez pas été sans doute la première, Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière. Lucile Quoi ? Vous pouvez ouïr ces discours effrontés, Et vous ne dites mot à ces indignités ? Albert Que veux−tu que je dise ? Une telle aventure Me met tout hors de moi. Mascarille Madame, je vous jure Que déjà vous devriez avoir tout confessé. Lucile Et quoi donc confesser ? Mascarille Quoi ? Ce qui s'est passé Entre mon maître et vous : la belle raillerie ! Lucile Et que s'est−il passé, monstre d'effronterie, Entre ton maître et moi ? Mascarille Vous devez, que je croi, En savoir un peu plus de nouvelles que moi, Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire. Lucile C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet. Scène X Valère, Mascarille, Albert Mascarille Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet. Albert Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue De faire une action dont son père la loue. Mascarille Et nonobstant cela, qu'un diable en cet instant M'emporte, si j'ai dit rien que de très−constant ! Albert Et nonobstant cela, qu'on me coupe une oreille, Si tu portes fort loin une audace pareille ! Mascarille Voulez−vous deux témoins qui me justifieront ? Albert Veux−tu deux de mes gens qui te bâtonneront ? Mascarille Leur rapport doit au mien donner toute créance. Albert Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance. Mascarille Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi. Albert Je te dis que j'aurai raison de tout ceci. Mascarille Connoissez−vous Ormin, ce gros notaire habile ? Albert Connois−tu bien Grimpant, le bourreau de la ville ? Mascarille Et Simon le tailleur, jadis si recherché ? Albert Et la potence mise au milieu du marché ? Mascarille Vous verrez confirmer par eux cet hyménée. Albert Tu verras achever par eux ta destinée. Mascarille Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi. Albert Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi. Mascarille Et ces yeux les ont vus s'entre−donner parole. Albert Et ces yeux te verront faire la capriole. Mascarille Et pour signe, Lucile avoit un voile noir. Albert Et pour signe, ton front nous le fait assez voir. Mascarille Oh ! l'obstiné vieillard ! Albert Oh ! le fourbe damnable ! Va, rends grâce à mes ans qui me font incapable De punir sur−le−champ l'affront que tu me fais : Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets. Scène XI Valère, Mascarille Valère Hé bien ! ce beau succès que tu devois produire... Mascarille J'entends à démi−mot ce que vous voulez dire : Tout s'arme contre moi ; pour moi de tous côtés Je vois coups de bâton et gibets apprêtés. Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, Je me vais d'un rocher précipiter moi−même, Si dans le désespoir dont mon coeur est outré, Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. Adieu, Monsieur. Valère Non, non ; ta fuite est superflue : Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue. Mascarille Je ne saurois mourir quand je suis regardé, Et mon trépas ainsi se verroit retardé. Valère Suis−moi, traître, suis−moi : mon amour en furie Te fera voir si c'est matière à raillerie. Mascarille Malheureux Mascarille ! à quels maux aujourd'hui Te vois−tu condamné pour le péché d'autrui Acte IV Scène I Ascagne, Frosine Frosine L'aventure est fâcheuse. Ascagne Ah ! ma chère Frosine, Le sort absolument a conclu ma ruine. Cette affaire, venue au point où la voilà, N'est pas assurément pour en demeurer là ; Il faut qu'elle passe outre ; et Lucile et Valère, Surpris des nouveautés d'un semblable mystère, Voudront chercher un jour dans ces obscurités Par qui tous mes projets se verront avortés. Car enfin, soit qu'Albert ait part au stratagème, Ou qu'avec tout le monde on l'ait trompé lui−même, S'il arrive une fois que mon sort éclairci Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi, Jugez s'il aura lieu de souffrir ma présence : Son intérêt détruit me laisse à ma naissance ; C'est fait de sa tendresse ; et quelque sentiment Où pour ma fourbe alors pût être mon amant, Voudra−t−il avouer pour épouse une fille Qu'il verra sans appui de biens et de famille ? Frosine Je trouve que c'est là raisonné comme il faut ; Mais ces réflexions devoient venir plus tôt. Qui vous a jusqu'ici caché cette lumière ? Il ne falloit pas être une grande sorcière Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui, Tout ce que votre esprit ne voit que d'aujourd'hui : L'action le disoit, et dès que je l'ai sue, Je n'en ai prévu guère une meilleure issue. Ascagne Que dois−je faire enfin ? Mon trouble est sans pareil. Mettez−vous en ma place, et me donnez conseil. Frosine Ce doit être à vous−même, en prenant votre place, A me donner conseil dessus cette disgrâce ; Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi ; "Conseillez−moi, Frosine : au point où je me voi, Quel remède treuver ? Dites, je vous en prie." Ascagne Hélas ! ne traitez point ceci de raillerie ; C'est prendre peu de part à mes cuisants ennuis Que de rire et de voir les termes où j'en suis. Frosine Non vraiment, tout de bon, votre ennui m'est sensible, Et pour vous en tirer je ferois mon possible ; Mais que puis−je, après tout ? Je vois fort peu de jour A tourner cette affaire au gré de votre amour. Ascagne Si rien ne peut m'aider, il faut donc que je meure. Frosine Ha ! pour cela toujours il est assez bonne heure : La mort est un remède à trouver quand on veut, Et l'on s'en doit servir le plus tard que l'on peut. Ascagne Non, non, Frosine, non ; si vos conseils propices Ne conduisent mon sort parmi ces précipices, Je m'abandonne toute aux traits du désespoir. Frosine Savez−vous ma pensée ? Il faut que j'aille voir La... Mais Eraste vient, qui pourroit nous distraire. Nous pourrons en marchant parler de cette affaire : Allons, retirons−nous. Scène II Eraste, Gros−René Eraste Encore rebuté ? Gros−René Jamais ambassadeur ne fut moins écouté A peine ai−je voulu lui porter la nouvelle Du moment d'entretien que vous souhaitiez d'elle Qu'elle m'a répondu, tenant son quant−à−moi : "Va, va, je fais état de lui comme de toi ; Dis−lui qu'il se promène" ; et sur ce beau langage. Pour suivre son chemin m'a tourné le visage ; Et Marinette aussi, d'un dédaigneux museau Lâchant un "Laisse−nous, beau valet de carreau", M'a planté là comme elle : et mon sort et le vôtre N'ont rien à se pouvoir reprocher l'un à l'autre. Eraste L'ingrate ! recevoir avec tant de fierté Le prompt retour d'un cœur justement emporté ! Quoi ? le premier transport d'un amour qu'on abuse Sous tant de vraisemblance est indigne d'excuse ? Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal, Devoit être insensible au bonheur d'un rival ? Tout autre n'eût pas fait même chose en ma place, Et se fût moins laissé surprendre à tant d'audace ? De mes justes soupçons suis−je sorti trop tard ? Je n'ai point attendu de serments de sa part ; Et lorsque tout le monde encor ne sait qu'en croire, Ce coeur impatient lui rend toute sa gloire, Il cherche à s'excuser ; et le sien voit si peu Dans ce profond respect la grandeur de mon feu ! Loin d'assurer une âme, et lui fournir des armes Contre ce qu'un rival lui veut donner d'alarmes, L'ingrate m'abandonne à mon jaloux transport, Et rejette de moi message, écrit, abord ! Ha ! sans doute, un amour a peu de violence, Qu'est capable d'éteindre une si foible offense ; Et ce dépit si prompt à s'armer de rigueur Découvre assez pour moi tout le fond de son coeur, Et de quel prix doit être à présent à mon âme Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme. Non, je ne prétends plus demeurer engagé Pour un coeur où je vois le peu de part que j'ai ; Et puisque l'on témoigne une froideur extrême A conserver les gens, je veux faire de même. Gros−René Et moi de même aussi : soyons tous deux fâchés, Et mettons notre amour au rang des vieux péchés. Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage, Et lui faire sentir que l'on a du courage. Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir. Si nous avions l'esprit de nous faire valoir, Les femmes n'auroient pas la parole si haute. Oh ! qu'elles nous sont bien fières par notre faute ! Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs dont la plupart des hommes Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes. Eraste Pour moi, sur toute chose, un mépris me surprend ; Et pour punir le sien par un autre aussi grand, Je veux mettre en mon coeur une nouvelle flamme. Gros−René Et moi, je ne veux plus m'embarrasser de femme : A toutes je renonce, et crois, en bonne foi, Que vous feriez fort bien de faire comme moi. Car, voyez−vous, la femme est, comme on dit, mon maître, Un certain animal difficile à connoître, Et de qui la nature est fort encline au mal ; Et comme un animal est toujours animal, Et ne sera jamais qu'animal, quand sa vie Dureroit cent mille ans, aussi, sans repartie, La femme est toujours femme, et jamais ne sera Que femme, tant qu'entier le monde durera ; D'où vient qu'un certain Grec dit que sa tête passe Pour un sable mouvant ; car, goûtez bien, de grâce, Ce raisonnement−ci, lequel est des plus forts : Ainsi que la tête est comme le chef du corps, Et que le corps sans chef est pire qu'une bête : Si le chef n'est pas bien d'accord avec la tête, Que tout ne soit pas bien réglé par le compas, Nom voyons arriver de certains embarras ; La partie brutale alors veut prendre empire Dessus la sensitive, et l'on voit que l'un tire A dia, l'autre à hurhaut ; l'un demande du mou, L'autre du dur ; enfin tout va sans savoir où : Pour montrer qu'ici−bas, ainsi qu'on l'interprète, La tête d'une femme est comme la girouette Au haut d'une maison, qui tourne au premier vent. C'est pourquoi le cousin Aristote souvent La compare à la mer ; d'où vient qu'on dit qu'au monde On ne peut rien trouver de si stable que l'onde. Or, par comparaison (car la comparaison Nous fait distinctement comprendre une raison, Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude, Une comparaison qu'une similitude), Par comparaison donc, mon maître, s'il vous plaît Comme on voit que la mer, quand l'orage s'accroît, Vient à se courroucer ; le vent souffle et ravage, Les flots contre les flots font un remu−ménage Horrible ; et le vaisseau, malgré le nautonier, Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier : Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque, On voit une tempête en forme de bourrasque, Qui veut compétiter par de certains... propos ; Et lors un... certain vent, qui par... de certains flots, De... certaine façon, ainsi qu'un banc de sable... Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable. Eraste C'est fort bien raisonner. Gros−René Assez bien, Dieu merci. Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici. Tenez−vous ferme, au moins. Eraste Ne te mets pas en peine. Gros−René J'ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne. Scène III Eraste, Lucile, Marinette, Gros−René Marinette Je l'aperçois encor ; mais ne vous rendez point. Lucile Ne me soupçonne pas d'être foible à ce point. Marinette Il vient à nous. Eraste Non, non, ne croyez pas, Madame, Que je revienne encor vous parler de ma flamme. C'en est fait ; je me veux guérir, et connois bien Ce que de votre coeur a possédé le mien. Un courroux si constant pour l'ombre d'une offense M'a trop bien éclairé de votre indifférence, Et je dois vous montrer que les traits du mépris Sont sensibles surtout aux généreux esprits. Je l'avouerai, mes yeux observoient dans les vôtres Des charmes qu'ils n'ont point trouvés dans tous les autres, Et le ravissement où j'étois de mes fers Les auroit préférés à des sceptres offerts : Oui, mon amour pour vous, sans doute, étoit extrême ; Je vivois tout en vous ; et, je l'avouerai même, Peut−être qu'après tout j'aurai, quoiqu'outragé, Assez de peine encore à m'en voir dégagé Possible que, malgré la cure qu'elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie, Et qu'affranchi d'un joug qui faisoit tout mon bien, Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien ; Mais enfin il n'importe, et puisque votre haine Chasse un coeur tant de fois que l'amour vous ramène, C'est la dernière ici des importunités Que vous aurez jamais de mes voeux rebutés. Lucile Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière, Monsieur, et m'épargner encor cette dernière. Eraste Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits ! Je romps avecque vous, et j'y romps pour jamais, Puisque vous le voulez : que je perde la vie Lorsque de vous parler je reprendrai l'envie ! Lucile Tant mieux, c'est m'obliger. Eraste Non, non, n'ayez pas peur Que je fausse parole : eussé−je un foible coeur Jusques à n'en pouvoir effacer votre image, Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage De me voir revenir. Lucile Ce seroit bien en vain. Eraste Moi−même de cent coups je percerois mon sein, Si j'avois jamais fait cette bassesse insigne, De vous revoir après ce traitement indigne. Lucile Soit, n'en parlons donc plus. Eraste Oui, oui, n'en parlons plus ; Et pour trancher ici tous propos superflus, Et vous donner, ingrate, une preuve certaine Que je veux, sans retour sortir de votre chaîne, Je ne veux rien garder qui puisse retracer Ce que de mon esprit il me faut effacer. Voici votre portrait : il présente à la vue Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue ; Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands, Et c'est un imposteur enfin que je vous rends. Gros−René Bon. Lucile Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre, Voilà le diamant que vous m'aviez fait prendre. Marinette Fort bien. Eraste Il est à vous encor ce bracelet. Lucile Et cette agate à vous, qu'on fit mettre en cachet. Eraste lit. "Vous m'aimez d'une amour extrême, Eraste, et de mon coeur voulez être éclairci : Si je n'aime Eraste de même, Au moins aimé−je fort qu'Eraste m'aime ainsi. Lucile." Eraste continue. Vous m'assuriez par là d'agréer mon service ? C'est une fausseté digne de ce supplice. Lucile lit. "J'ignore le destin de mon amour ardente, Et jusqu'à quand je souffrirai ; Mais je sais, ô beauté charmante, Que toujours je vous aimerai. Eraste." (Elle continue) Voilà qui m'assuroit à jamais de vos feux ? Et la main et la lettre ont menti toutes deux. Gros−René Poussez. Eraste Elle est de vous ; suffit : même fortune. Marinette Ferme. Lucile J'aurois regret d'en épargner aucune. Gros−René N'ayez pas le dernier. Marinette Tenez bon jusqu'au bout. Lucile Enfin, voilà le reste. Eraste. Et, grâce au Ciel, c'est tout. Que sois−je exterminé, si je ne tiens parole ! Lucile Me confonde le Ciel, si la mienne est frivole ! Eraste Adieu donc. Lucile Adieu donc. Marinette Voilà qui va des mieux. Gros−René Vous triomphez. Marinette Allons ôtez−vous de ses yeux. Gros−René Retirez−vous après cet effort de courage. Marinette Qu'attendez−vous encor ? Gros−René Que faut−il davantage ? Eraste Ha ! Lucile, Lucile, un coeur comme le mien Se fera regretter, et je le sais fort bien. Lucile Eraste, Eraste, un coeur fait comme est fait le vôtre Se peut facilement réparer par un autre. Eraste Non, non : cherchez partout, vous n'en aurez jamais De si passionné pour vous, je vous promets. Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie : J'aurois tort d'en former encore quelque envie. Mes plus ardents respects n'ont pu vous obliger ; Vous avez voulu rompre : il n'y faut plus songer ; Mais personne, après moi, quoi qu'on vous fasse entendre, N'aura jamais pour vous de passion si tendre. Lucile Quand on aime les gens, on les traite autrement ; On fait de leur personne un meilleur jugement. Eraste Quand on aime les gens, on peut, de jalousie, Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie ; Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet Se résoudre à les perdre, et vous, vous l'avez fait. Lucile La pure jalousie est plus respectueuse. Eraste On voit d'un oeil plus doux une offense amoureuse. Lucile Non, votre coeur, Eraste, étoit mal enflammé. Eraste Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé. Lucile Eh ! je crois que cela foiblement vous soucie. Peut−être en seroit−il beaucoup mieux pour ma vie. Si je... Mais laissons là ces discours superflus : Je ne dis point quels sont mes pensers là−dessus. Eraste Pourquoi ? Lucile Par la raison que nous rompons ensemble. Et que cela n'est plus de saison, ce me semble. Eraste Nous rompons ? Lucile Oui, vraiment : quoi ? n'en est−ce pas fait ? Eraste Et vous voyez cela d'un esprit satisfait ? Lucile Comme vous. Eraste Comme moi ? Lucile Sans doute : c'est foiblesse De faire voir aux gens que leur perte nous blesse. Eraste Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu. Lucile Moi ? Point du tout ; c'est vous qui l'avez résolu. Eraste Moi ? Je vous ai cru là faire un plaisir extrême. Lucile Point : vous avez voulu vous contenter vous−même. Eraste Mais si mon coeur encor revouloit sa prison,... Si, tout fâché qu'il est, il demandoit pardon ? Lucile Non, non, n'en faites rien : ma foiblesse est trop grande, J'aurois peur d'accorder trop tôt votre demande. Eraste Ha ! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, Ni moi sur cette peur trop tôt le demander. Consentez−y, Madame : une flamme si belle Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle. Je le demande enfin : me l'accorderez−vous, Ce pardon obligeant ? Lucile Ramenez−moi chez nous. Scène IV Marinette, Gros−René Marinette Oh ! la lâche personne ! Gros−René Ha ! le foible courage ! Marinette J'en rougis de dépit. Gros−René J'en suis gonflé de rage. Ne t'imagine pas que je me rende ainsi. Marinette Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi. Gros−René Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère. Marinette Tu nous prends pour un autre, et tu n'as pas affaire A ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau, Pour nous donner envie encore de sa peau ! Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face ? Moi, je te chercherois ? Ma foi, l'on t'en fricasse Des filles comme nous ! Gros−René Oui ? tu le prends par là ? Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà Ton beau galand de neige, avec ta nompareille : Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille. Marinette Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, Voilà ton demi−cent d'épingles de Paris, Que tu me donnas hier avec tant de fanfare. Gros−René Tiens encor ton couteau ; la pièce est riche et rare : Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don. Marinette Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton. Gros−René J'oubliois d'avant−hier ton morceau de fromage : Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi. Marinette Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi ; Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière. Gros−René Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire ? Marinette Prends garde à ne venir jamais me reprier. Gros−René Pour couper tout chemin à nous rapatrier, Il faut rompre la paille : une paille rompue Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue. Ne fais point les doux yeux : je veux être fâché. Marinette Ne me lorgne point, toi : j'ai l'esprit trop touché. Gros−René Romps : voilà le moyen de ne s'en plus dédire. Romps : tu ris, bonne bête ? Marinette Oui, car tu me fais rire. Gros−René La peste soit ton ris ! Voilà tout mon courroux Déjà dulcifié. Qu'en dis−tu ? romprons−nous, Ou ne romprons−nous pas ? Marinette Vois. Gros−René Vois, toi. Marinette Vois, toi−même. Gros−René Est−ce que tu consens que jamais je ne t'aime ? Marinette Moi ? Ce que tu voudras. Gros−René Ce que tu voudras, toi ; Dis. Marinette Je ne dirai rien. Gros−René Ni moi non plus. Marinette Ni moi. Gros−René Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace : Touche, je te pardonne. Marinette Et moi, je te fais grâce. Gros−René Mon Dieu ! qu'à tes appas je suis acoquiné ! Marinette Que Marinette est sotte après son Gros−René ! Acte V Scène I Mascarille "Dès que l'obscurité régnera dans la ville, Je me veux introduire au logis de Lucile : Va vite de ce pas préparer pour tantôt Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut." Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre : "Va vitement chercher un licou pour te pendre." Venez çà, mon patron (car dans l'étonnement Où m'a jeté d'abord un tel commandement, Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre ; Mais je vous veux ici parler, et vous confondre : Défendez−vous donc bien, et raisonnons sans bruit) Vous voulez, dites−vous, aller voir cette nuit Lucile ? "Oui, Mascarille." Et que pensez−vous faire ? "Une action d'amant qui se veut satisfaire." Une action d'un homme à fort petit cerveau Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau. "Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle : Lucile est irritée." Eh bien ! tant. pis pour elle. "Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit." Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit : Nous garantira−t−il, cet amour, je vous prie, D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie ? "Penses−tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal ? " Oui vraiment je le pense, et surtout ce rival. "Mascarille, en tout cas, l'espoir où je me fonde, Nous irons bien armés ; et si quelqu'un nous gronde, Nous nous chamaillerons." Oui, voilà justement Ce que votre valet ne prétend nullement : Moi, chamailler, bon Dieu ! suis−je un Roland, mon maître, Ou quelque Ferragu ? C'est fort mal me connoître. Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, Je suis scandalisé d'une étrange manière. "Mais tu seras armé de pied en cap." Tant pis : J'en serai moins léger à gagner le taillis ; Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe Où ne puisse glisser une vilaine pointe. "Oh ! tu seras ainsi tenu pour un poltron." Soit, pourvu que toujours je branle le Menton : A table comptez−moi, si vous voulez, pour quatre ; Mais comptez−moi pour rien s'il s'agit de se battre. Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, Pour moi, je trouve l'air de celui−ci fort doux ; Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure. Scène II Valère, Mascarille Valère Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux : Le soleil semble s'être oublié dans les cieux ; Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière Je vois rester encore une telle carrière, Que je crois que jamais il ne l'achèvera Et que de sa lenteur mon âme enragera. Mascarille Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre ! Vous voyez que Lucile, entière en ses rebuts... Valère Ne me fais point ici de contes superflus. Quand j'y devrois trouver cent embûches mortelles, Je sens de son courroux des gênes trop cruelles, Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort : C'est un point résolu. Mascarille J'approuve ce transport ; Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire En cachette. Valère Fort bien. Mascarille Et j'ai peur de vous nuire. Valère Et comment ? Mascarille Une toux me tourmente à mourir, Dont le bruit importun vous fera découvrir : De moment en moment... Vous voyez le supplice. Valère Ce mal te passera : prends du jus de réglisse. Mascarille Je ne crois pas, Monsieur, qu'il se veuille passer. Je serois ravi, moi, de ne vous point laisser ; Mais j'aurois un regret mortel, si j'étois cause Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose. Scène III Valère, La Rapière, Mascarille La Rapière Monsieur, de bonne part je viens d'être informé Qu'Eraste est contre vous fortement animé, Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille Rouer jambes et bras à votre Mascarille. Mascarille Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. Qu'ai−je fait pour me voir rouer jambes et bras ? Suis−je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville ? Sur la tentation ai−je quelque crédit ? Et puis−je mais, chétif, si le coeur leur en dit ? Valère Oh ! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent ! Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, Eraste n'aura pas si bon marché de nous. La Rapière. S'il vous faisoit besoin, mon bras est tout à vous : Vous savez de tout temps que je suis un bon frère. Valère Je vous suis obligé, Monsieur de la Rapière. La Rapière J'ai deux amis aussi que je vous puis donner, Qui contre tous venants sont gens à dégainer, Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance. Mascarille Acceptez−les, Monsieur. Valère C'est trop de complaisance. La Rapière Le petit Gille encore eût pu nous assister, Sans le triste accident qui vient de nous l'ôter. Monsieur, le grand dommage ! et l'homme de service ! Vous avez su le tour que lui fit la justice : Il mourut en César, et lui cassant les os, Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots. Valère Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte Doit être regretté. Mais quant à votre escorte, Je vous rends grâce. La Rapière Soit ; mais soyez averti Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti. Valère Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende, Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande, Et par toute la ville aller présentement, Sans être accompagné que de lui seulement. Mascarille Quoi ? Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? Quelle audace ! Las ! vous voyez tous deux comme l'on nous menace, Combien de tous côtés... Valère Que regardes−tu là ? Mascarille C'est qu'il sent le bâton du côté que voilà. Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, Ne nous obstinons point à rester dans la rue : Allons nous renfermer. Valère Nous renfermer, faquin ! Tu m'oses proposer un acte de coquin ! Sus, sans plus de discours, résous−toi de me suivre. Mascarille Eh ! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre ! On ne meurt qu'une fois, et c'est pour si longtemps ! Valère Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. Ascagne vient ici, laissons−le : il faut attendre Quel parti de lui−même il résoudra de prendre. Cependant avec moi viens prendre à la maison Pour nous frotter. Mascarille Je n'ai nulle démangeaison. Que maudit soit l'amour, et les filles maudites Qui veulent en tâter, puis font les chattemites ! Scène IV Ascagne, Frosine Ascagne Est−il bien vrai, Frosine, et ne rêvé−je point ? De grâce, contez−moi bien tout de point en point. Frosine Vous en saurez assez le détail ; laissez faire : Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire Que redits trop de fois de moment en moment. Suffit que vous sachiez qu'après ce testament Qui vouloit un garçon pour tenir sa promesse, De la femme d'Albert la dernière grossesse N'accoucha que de vous : et que lui dessous main Ayant depuis longtemps concerté son dessein, Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière, Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. La mort ayant ravi ce petit innocent Quelque dix mois après, Albert étant absent, La crainte d'un époux et l'amour maternelle Firent l'événement d'une ruse nouvelle : Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang ; Vous devîntes celui qui tenoit votre rang, Et la mort de ce fils mis dans votre famille Se couvrit pour Albert de celle de sa fille. Voilà de votre sort un mystère éclairci Que votre feinte mère a caché jusqu'ici ; Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, Par qui ses intérêts n'étoient pas tous les vôtres. Enfin cette visite, où j'espérois si peu, Plus qu'on ne pouvoit croire a servi votre feu. Cette Ignès vous relâche ; et par votre autre affaire L'éclat de son secret devenu nécessaire, Nous en avons nous deux votre père informé ; Un billet de sa femme a le tout confirmé ; Et poussant plus avant encore notre pointe, Quelque peu de fortune à notre adresse jointe, Aux intérêts d'Albert de Polydore après Nous avons ajusté si bien les intérêts, Si doucement à lui déplié ces mystères, Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires, Enfin, pour dire tout, mené si prudemment Son esprit pas à pas à l'accommodement, Qu'autant que votre père il montre de tendresse A confirmer les noeuds qui font votre allégresse. Ascagne Ha ! Frosine, la joie, où vous m'acheminez... Et que ne dois−je point à vos soins fortunés ! Frosine Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, Et pour son fils encor nous défend de rien dire. Scène V Ascagne, Frosine, Polydore Polydore Approchez−vous, ma fille : un tel nom m'est permis, Et j'ai su le secret que cachoient ces habits. Vous avez fait un trait qui, dans sa hardiesse, Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux Quand il saura l'objet de ses soins amoureux : Vous valez tout un monde, et c'est moi qui l'assure. Mais le voici : prenons plaisir de l'aventure. Allez faire venir tous vos gens promptement. Ascagne Vous obéir sera mon premier compliment. Scène VI Mascarille, Polydore, Valère Mascarille Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées : J'ai songé cette nuit de perles défilées, Et d'oeufs cassés : Monsieur, un tel songe m'abat. Valère Chien de poltron ! Polydore Valère, il s'apprête un combat Où toute ta valeur te sera nécessaire : Tu vas avoir en tête un puissant adversaire. Mascarille Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger Pour retenir des gens qui se vont égorger ! Pour moi, je le veux bien ; mais au moins s'il arrive Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, Ne m'en accusez point. Polydore Non, non : en cet endroit Je le pousse moi−même à faire ce qu'il doit. Mascarille Père dénaturé ! Valère Ce sentiment, mon père, Est d'un homme de coeur, et je vous en révère. J'ai dû vous offenser, et je suis criminel D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel ; Mais à quelque dépit que ma faute vous porte, La nature toujours se montre la plus forte ; Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir Que le transport d'Eraste ait de quoi m'émouvoir Polydore On me faisoit tantôt redouter sa menace : Mais les choses depuis ont bien changé de face ; Et sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort Tu vas être attaqué. Mascarille Point de moyen d'accord ? Valère Moi, le fuir ! Dieu m'en garde. Et qui donc pourroit−ce être ? Polydore Ascagne. Valère Ascagne ? Polydore Oui, tu le vas voir paroître. Valère Lui, qui de me servir m'avoir donné sa foi ! Polydore Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi, Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, Qu'un combat seul à seul vuide votre querelle. Mascarille C'est un brave homme : il sait que les coeurs généreux Ne mettent point les gens en compromis pour eux. Polydore Enfin d'une imposture ils te rendent coupable, Dont le ressentiment m'a paru raisonnable ; Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord Que tu satisferois Ascagne sur ce tort, Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, Dans les formalités en pareil cas requises. Valère Et Lucile, mon père, a d'un coeur endurci... Polydore Lucile épouse Eraste, et te condamne aussi ; Et pour convaincre mieux tes discours d'injustice, Veut qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse. Valère Ha ! c'est une impudence à me mettre en fureur : Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur ? Scène VII Mascarille, Lucile, Eraste, Polydore, Albert, Valère Albert Hé bien ! les combattants ? On amène le nôtre : Avez−vous disposé le courage du vôtre ? Valère Oui, oui, me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer ; Et si j'ai pu trouver sujet de balancer, Un reste de respect en pouvoit être cause, Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout : A toute extrémité mon esprit se résout, Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, Dont il faut hautement que mon amour se venge. Non pas que cet amour prétende encore à vous : Tout son feu se résout en ardeur de courroux ; Et quand j'aurai rendu votre honte publique, Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. Allez, ce procédé, Lucile, est odieux : A peine en puis−je croire au rapport de mes yeux ; C'est de toute pudeur se montrer ennemie, Et vous devriez mourir d'une telle infamie. Lucile Un semblable discours me pourroit affliger, Si je n'avois en main qui m'en saura venger. Voici venir Ascagne ; il aura l'avantage De vous faire changer bien vite de langage, Et sans beaucoup d'effort. Scène VIII Mascarille, Lucile, Eraste, Albert, Valère, Gros−René, Marinette, Ascagne, Frosine, Polydore Valère Il ne le fera pas, Quand il joindroit au sien encor vingt autres bras. Je le plains de défendre une soeur criminelle ; Mais puisque son erreur me veut faire querelle, Nous le satisferons, et vous, mon brave, aussi. Eraste Je prenois intérêt tantôt à tout ceci ; Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, Je ne veux plus en prendre, et je le laisse faire. Valère C'est bien fait, la prudence est toujours de saison ; Mais... Eraste Il saura pour tous vous mettre à la raison. Valère Lui ? Polydore Ne t'y trompe pas ; tu ne sais pas encore Quel étrange garçon est Ascagne. Albert Il l'ignore. Mais il pourra dans peu le lui faire savoir. Valère Sus donc ! que maintenant il me le fasse voir. Marinette Aux yeux de tous ? Gros−René Cela ne seroit pas honnête. Valère Se moque−t−on de moi ? Je casserai la tête A quelqu'un des rieurs. Enfin voyons l'effet. Ascagne Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait ; Et dans cette aventure où chacun m'intéresse, Vous allez voir plutôt éclater ma foiblesse, Connoître que le Ciel, qui dispose de nous, Ne me fit pas un coeur pour tenir contre vous, Et qu'il vous réservoit, pour victoire facile, De finir le destin du frère de Lucile. Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, Ascagne va par vous recevoir le trépas ; Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, En vous donnant pour femme, en présence de tous, Celle qui justement ne peut être qu'à vous. Valère Non, quand toute la terre, après sa perfidie Et les traits effrontés... Ascagne Ah ! souffrez que je die, Valère, que le coeur qui vous est engagé D'aucun crime envers vous ne peut être chargé : Sa flamme est toujours pure et sa constance extrême, Et j'en prends à témoin votre père lui−même. Polydore Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. Celle à qui par serment ton âme est attachée Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée ; Un intérêt de bien, dès ses plus jeunes ans, Fit ce déguisement qui trompe tant de gens ; Et depuis peu l'amour en a su faire un autre, Qui t'abusa, joignant leur famille à la nôtre. Ne va point regarder à tout le monde aux yeux : Je te fais maintenant un discours sérieux. Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile, La nuit, reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui par ce ressort, qu'on ne comprenoit pas, A semé parmi vous un si grand embarras. Mais, puisqu'Ascagne ici fait place à Dorothée, Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, Et qu'un noeud plus sacré donne force au premier. Albert Et c'est là justement ce combat singulier Qui devoit envers nous réparer votre offense, Et pour qui les édits n'ont point fait de défense. Polydore Un tel événement rend tes esprits confus ; Mais en vain tu voudrois balancer là−dessus. Valère Non, non, je ne veux pas songer à m'en défendre ; Et si cette aventure a lieu de me surprendre, La surprise me flatte, et je me sens saisir De merveille à la fois, d'amour et de plaisir. Se peut−il que ces yeux... ? Albert Cet habit, cher Valère, Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. Allons lui faire en prendre un autre ; et cependant Vous saurez le détail de tout cet incident. Valère Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée... Lucile L'oubli de cette injure est une chose aisée. Albert Allons, ce compliment se fera bien chez nous, Et nous aurons loisir de nous en faire tous. Eraste Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, Qu'il reste encore ici des sujets de carnage : Voilà bien à tous deux notre amour couronné ; Mais de son Mascarille et de mon Gros−René, Par qui doit Marinette être ici possédée ? Il faut que par le sang l'affaire soit vuidée. Mascarille Nenni, nenni : mon sang dans mon corps sied trop bien. Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien : De l'humeur que je sais la chère Marinette, L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette. Marinette Et tu crois que de toi je ferois mon galant ? Un mari, passe encor : tel qu'il est, on le prend ; On n'y va pas chercher tant de cérémonie. Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie. Gros−René Ecoute : quand l'hymen aura joint nos deux peaux, Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux. Mascarille Tu crois te marier pour toi tout seul, compère ? Gros−René Bien entendu : je veux une femme sévère, Ou je ferai beau bruit. Mascarille Eh ! mon Dieu ! tu feras Comme les autres font, et tu t'adouciras. Ces gens, avant l'hymen, si fâcheux et critiques, Dégénèrent souvent en maris pacifiques. Marinette Va, va, petit mari, ne crains rien de ma foi : Les douceurs ne feront que blanchir contre moi, Et je te dirai tout. Mascarille Oh ! las ! fine pratique ! Un mari confident ! ... Marinette Taisez−vous, as de pique. Albert Pour la troisième fois, allons−nous−en chez nous Poursuivre en liberté des entretiens si doux. Les Précieuses ridicules Comédie Représentée pour la première fois sur le théâtre du Petit−Bourbon le 18e novembre 1659 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Préface C'est une chose étrange qu'on imprime les gens malgré eux. Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle−là. Ce n'est pas que je veuille faire ici l'auteur modeste, et mépriser, par honneur, ma comédie. J'offenserais mal à propos tout Paris, si je l'accusais d'avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu de ces sortes d'ouvrages, il y aurait de l'impertinence à moi de le démentir ; et, quand j'aurais eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu'elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais, comme une grande partie des grâces qu'on y a trouvées dépendent de l'action et du ton de voix, il m'importait qu'on ne les dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu'elles avaient eu dans la représentation était assez beau pour en demeurer là. J'avais résolu, dis−je, de ne les faire voir qu'à la chandelle, pour ne point donner lieu à quelqu'un de dire le proverbe ; et je ne voulais pas qu'elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais. Cependant je n'ai pu l'éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d'un privilège obtenu par surprise. J'ai eu beau crier : O temps ! ô moeurs ! on m'a fait voir une nécessité pour moi d'être imprimé, ou d'avoir un procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu'on ne laisserait pas de faire sans moi. Mon Dieu ! l'étrange embarras qu'un livre à mettre au jour, et qu'un auteur est neuf la première fois qu'on l'imprime ! Encore si l'on m'avait donné du temps, j'aurais pu mieux songer à moi, et j'aurais pris toutes les précautions que messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j'aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j'aurais tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j'aurais tâché de faire une belle et docte préface ; et je ne manque point de livres qui m'auraient fourni tout ce qu'on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l'étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition et le reste. J'aurais parlé aussi à mes amis, qui, pour la recommandation de ma pièce, ne m'auraient pas refusé, ou des vers français, ou des vers latins. J'en ai même qui m'auraient loué en grec, et l'on n'ignore pas qu'une louange en grec est d'une merveilleuse efficace à la tête d'un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnaître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J'aurais voulu faire voir qu'elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés ; que ces vicieuses imitations de ce qu'il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et que, par la même raison les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie, et du Capitan ; non plus que les juges, les princes et les rois, de voir Trivelin, ou quelque autre, sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince ou le roi : aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme j'ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luyne veut m'aller relier de ce pas : à la bonne heure, puisque Dieu l'a voulu. Personnages La Grange, amant rebuté. Du Croisy, amant rebuté. Gorgibus, bon bourgeois. Magdelon, fille de Gorgibus, précieuse ridicule. Cathos, nièce de Gorgibus, précieuse ridicule. Marotte, servante des Précieuses ridicules. Almanzor, laquais des Précieuses ridicules. Le Marquis de Mascarille, valet de La Grange. Le Vicomte de Jodelet, valet de Du Croisy. Deux porteurs de chaise. Voisines. Violons. Scène I La Grange, Du Croisy Du Croisy Seigneur la Grange... La Grange Quoi ? Du Croisy Regardez−moi un peu sans rire. La Grange Eh bien ? Du Croisy Que dites−vous de notre visite ? en êtes−vous fort satisfait ? La Grange A votre avis, avons−nous sujet de l'être tous deux ? Du Croisy Pas tout à fait, à dire vrai. La Grange Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A−t−on jamais vu, dites−moi, deux pecques provinciales faire plus les renchéries que celles−là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous ? A peine ont−elles pu se résoudre à nous faire donner des siéges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâiller, tant se frotter les yeux, et demander tant de fois : "Quelle heure est−il ? " Ont−elles répondu que oui et non à tout ce que nous avons pu leur dire ? Et ne m'avouerez−vous pas enfin que, quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvoit nous faire pis qu'elles ont fait ? Du Croisy Il me semble que vous prenez la chose fort à coeur. La Grange Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je veux me venger de cette impertinence. Je connois ce qui nous a fait mépriser. L'air précieux n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot, c'est un ambigu de précieuse et de coquette que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu ; et si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connoître un peu mieux leur monde. Du Croisy Et comment encore ? La Grange J'ai un certain valet, nommé Mascarille, qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel esprit ; car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant, qui s'est mis dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie et de vers, et dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux. Du Croisy Eh bien ! qu'en prétendez−vous faire ? La Grange Ce que j'en prétends faire ? Il faut... Mais sortons d'ici auparavant. Scène II Gorgibus, du Croisy, La Grange Gorgibus Eh bien ! vous avez vu ma nièce et ma fille : les affaires iront−elles bien ? Quel est le résultat de cette visite ? La Grange C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très−humbles serviteurs. Gorgibus Ouais ! il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici. D'où pourroit venir leur mécontentement ? Il faut savoir un peu ce que c'est. Holà ! Scène III Marotte, Gorgibus Marotte Que désirez−vous, Monsieur ? Gorgibus Où sont vos maîtresses ? Marotte Dans leur cabinet. Gorgibus Que font−elles ? Marotte De la pommade pour les lèvres. Gorgibus C'est trop pommadé. Dites−leur qu'elles descendent. Ces pendardes−là, avec leur pommade, ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connois point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins, et quatre valets vivroient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient. Scène IV Magdelon, Cathos, Gorgibus Gorgibus Il est bien nécessaire vraiment de faire tant de dépense pour vous graisser le museau. Dites−moi un peu ce que vous avez fait à ces Messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vous avois−je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je voulois vous donner pour maris ? Magdelon Et quelle estime, mon père, voulez−vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens−là ? Cathos Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne ? Gorgibus Et qu'y trouvez−vous à redire ? Magdelon La belle galanterie que la leur ! Quoi ? débuter d'abord par le mariage ! Gorgibus Et par où veux−tu donc qu'ils débutent ? par le concubinage ? N'est−ce pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux aussi bien que moi ? Est−il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien sacré où ils aspirent, n'est−il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions ? Magdelon Ah ! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses. Gorgibus Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose simple et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là. Magdelon Mon Dieu, que, si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini ! La belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Mandane, et qu'Aronce de plain−pied fût marié à Clélie ! Gorgibus Que me vient conter celle−ci ? Magdelon Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ! encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ; et j'ai mal au coeur de la seule vision que cela me fait. Gorgibus Quel diable de jargon entends−je ici ? Voici bien du haut style. Cathos En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie ? Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de Tendre, et que Billets−Doux, Petits−Soins, Billets−Galants et Jolis−Vers sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez−vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens ? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans ! ... mon Dieu, quels amants sont−ce là ! Quelle frugalité d'ajustement et quelle sécheresse de conversation ! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi−pied que leurs hauts−de−chausses ne soient assez larges. Gorgibus Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Magdelon... Magdelon Eh ! de grâce, mon père, défaites−vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement. Gorgibus Comment, ces noms étranges ! Ne sont−ce pas vos noms de baptême ? Magdelon Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A−t−on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon ? et ne m'avouerez−vous pas que ce seroit assez d'un de ces noms pour décrier le plus beau roman du monde ? Cathos Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots−là ; et le nom de Polyxène que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord. Gorgibus Ecoutez, il n'y a qu'un mot qui serve : je n'entends point que vous ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines ; et pour ces Messieurs dont il est question, je connois leurs familles et leurs biens, et je veux résolûment que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge. Cathos Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est−ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ? Magdelon Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver. Laissez−nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion. Gorgibus Il n'en faut point douter, elles sont achevées. Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes ; je veux être maître absolu ; et pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi ! vous serez religieuses : j'en fais un bon serment. Scène V Cathos, Magdelon Cathos Mon Dieu ! ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière ! que son intelligence est épaisse et qu'il fait sombre dans son âme ! Magdelon Que veux−tu, ma chère ? J'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure, un jour, me viendra développer une naissance plus illustre. Cathos Je le croirois bien ; oui, il y a toutes les apparences du monde ; et pour moi, quand je me regarde aussi... Scène VI Marotte, Cathos, Magdelon Marotte Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir. Magdelon Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites : "Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d'être visibles." Marotte Dame ! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filofie dans le Grand Cyre. Magdelon L'impertinente ! Le moyen de souffrir cela ? Et qui est−il, le maître de ce laquais ? Marotte Il me l'a nommé le marquis de Mascarille. Magdelon Ah ! ma chère, un marquis ! Oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit qui aura ouï parler de nous. Cathos. Assurément, ma chère. Magdelon Il faut le recevoir dans cette salle basse, plutôt qu'en notre chambre. Ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation. Vite, venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces. Marotte Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est là : il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende. Cathos Apportez−nous le miroir, ignorante que vous êtes, et gardez−vous bien d'en salir la glace par la communication de votre image. Scène VII Mascarille, deux porteurs Mascarille Holà, porteurs, holà ! Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds−là ont dessein de me briser à force de heurter contre les murailles et les pavés. Premier porteur Dame ! c'est que la porte est étroite : vous avez voulu aussi que nous soyons entrés jusqu'ici. Mascarille Je le crois bien. Voudriez−vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse, et que j'allasse imprimer mes souliers en boue ? Allez, ôtez votre chaise d'ici. Deuxième porteur Payez−nous donc, s'il vous plaît, Monsieur. Mascarille Hem ? Deuxième porteur Je dis, Monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît. Mascarille, lui donnant un soufflet. Comment, coquin, demander de l'argent à une personne de ma qualité ! Deuxième porteur Est−ce ainsi qu'on paye les pauvres gens ? et votre qualité nous donne−t−elle à dîner ? Mascarille Ah ! ah ! ah ! je vous apprendrai à vous connoître ! Ces canailles−là s'osent jouer à moi. Première porteur, prenant un des bâtons de sa chaise. Cà ! payez−nous vitement ! Mascarille Quoi ? Premier porteur Je dis que je veux avoir de l'argent tout à l'heure. Mascarille Il est raisonnable. Premier porteur Vite donc. Mascarille Oui−da. Tu parles comme il faut, toi ; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens : es−tu content ? Premier porteur Non, je ne suis pas content : vous avez donné un soufflet à mon camarade, et... Mascarille Doucement. Tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi quand on s'y prend de la bonne façon. Allez, venez me reprendre tantôt pour aller au Louvre, au petit coucher. Scène VIII Marotte, Mascarille Marotte Monsieur, voilà mes maîtresses qui vont venir tout à l'heure. Mascarille Qu'elles ne se pressent point : je suis ici posté commodément pour attendre. Marotte Les voici. Scène IX Magdelon, Cathos, Mascarille, Almanzor Mascarille, après avoir salué. Mesdames, vous serez surprises, sans doute, de l'audace de ma visite ; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout après lui. Magdelon Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser. Cathos Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené. Mascarille Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez ; et vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris. Magdelon Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges ; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie. Cathos Ma chère, il faudroit faire donner des siéges. Magdelon Holà, Almanzor ! Almanzor Madame. Magdelon Vite, voiturez−nous ici les commodités de la conversation. Mascarille Mais au moins, y a−t−il sûreté ici pour moi ? Cathos Que craignez−vous ? Mascarille Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable, d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière ? Ah ! par ma foi, je m'en défie, et je m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal. Magdelon Ma chère, c'est le caractère enjoué. Cathos Je vois bien que c'est un Amilcar. Magdelon Ne craignez rien : nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre coeur peut dormir en assurance sur leur prud'homie. Cathos Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure ; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser. Mascarille, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons. Eh bien, Mesdames, que dites−vous de Paris ? Magdelon Hélas ! qu'en pourrions−nous dire ? Il faudroit être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie. Mascarille Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n'y a point de salut pour les honnêtes gens. Cathos C'est une vérité incontestable. Mascarille Il y fait un peu crotté ; mais nous avons la chaise. Magdelon Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps. Mascarille Vous recevez beaucoup de visites : quel bel esprit est des vôtres ? Magdelon Hélas ! nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes en passe de l'être, et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces Messieurs du Recueil des pièces choisies. Cathos Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses. Mascarille C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne : ils me rendent tous visite ; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi−douzaine de beaux esprits. Magdelon Eh ! mon Dieu, nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié ; car enfin il faut avoir la connoissance de tous ces Messieurs−là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont ceux qui donnent le branle à la réputation dans Paris et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolies commerces de prose et de vers. On sait à point nommé : "Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet ; une telle a fait des paroles sur un tel air ; celui−ci a fait un madrigal sur une jouissance ; celui−là a composé des stances sur une infidélité ; Monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel dessein ; celui−là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la presse." C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies ; et si l'on ignore ces choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. Cathos En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde s'il falloit qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu. Mascarille Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en peine : je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits. Magdelon Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits ; je ne vois rien de si galant que cela. Mascarille Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas. Cathos Pour moi, j'aime terriblement les énigmes. Mascarille Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner. Magdelon Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés. Mascarille C'est mon talent particulier ; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine. Magdelon Ah ! certes, cela sera du dernier beau. J'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer. Mascarille Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au−dessous de ma condition ; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent. Magdelon Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé. Mascarille Sans doute. Mais à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus. Cathos L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit. Mascarille Ecoutez donc. Magdelon Nous y sommes de toutes nos oreilles. Mascarille Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde : Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, Votre oeil en tapinois me dérobe mon coeur. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! Cathos Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant. Mascarille Tout ce que je fais a l'air cavalier ; cela ne sent point le pédant. Magdelon Il en est éloigné de plus de deux mille lieues. Mascarille Avez−vous remarqué ce commencement : Oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire : oh, oh ! Comme un homme qui s'avise tout d'un coup : oh, oh ! La surprise : oh, oh ! Magdelon Oui, je trouve ce oh, oh ! admirable. Mascarille Il semble que cela ne soit rien. Cathos Ah ! mon Dieu, que dites−vous ? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer. Magdelon Sans doute ; et j'aimerois mieux avoir fait ce oh, oh ! qu'un poème épique. Mascarille Tudieu ! vous avez le goût bon. Magdelon Eh ! je ne l'ai pas tout à fait mauvais. Mascarille Mais n'admirez−vous pas aussi je n'y prenois pas garde ? Je n'y prenois pas garde, je ne m'apercevois pas de cela : façon de parler naturelle : je n'y prenois pas garde. Tandis que sans songer à mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton ; je vous regarde, c'est−à−dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple ; Votre oeil en tapinois... Que vous semble de ce mot tapinois ? n'est−il pas bien choisi ? Cathos Tout à fait bien. Mascarille Tapinois, en cachette : il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris : tapinois. Magdelon Il ne se peut rien de mieux. Mascarille Me dérobe mon coeur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! Ne diriez−vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter ? Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! Magdelon Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant. Mascarille Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus. Cathos Vous avez appris la musique ? Mascarille Moi ? Point du tout. Cathos Et comment donc cela se peut−il ? Mascarille Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris. Magdelon Assurément, ma chère. Mascarille Ecoutez si vous trouverez l'air à votre goût. Hem, hem. La, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière. (Il chante.) Oh, oh ! je n'y prenois pas... Cathos Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est−ce qu'on n'en meurt point ? Magdelon Il y a de la chromatique là dedans. Mascarille Ne trouvez−vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? Au voleur ! ... Et puis, comme si l'on crioit bien fort : au, au, au, au, au, au, voleur ! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée : au voleur ! Magdelon C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure ; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles. Cathos Je n'ai encore rien vu de cette force−là. Mascarille Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude. Magdelon La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté. Mascarille A quoi donc passez−vous le temps ? Cathos A rien du tout. Magdelon Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements. Mascarille Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez ; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble. Magdelon Cela n'est pas de refus. Mascarille Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons là ; car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation ; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire. Pour moi, j'y suis fort exact ; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : "Voilà qui est beau ! " devant que les chandelles soient allumées. Magdelon Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être. Cathos C'est assez : puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira. Mascarille Je ne sais si je me trompe, mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie. Magdelon Eh ! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites. Mascarille Ah ! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter. Cathos Hé, à quels comédiens la donnerez−vous ? Mascarille Belle demande ! Aux grands comédiens. Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle ; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel endroit : et le moyen de connoître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha ? Cathos En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage ; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir. Mascarille Que vous semble de ma petite−oie ? La trouvez−vous congruante à l'habit ? Cathos Tout à fait. Mascarille Le ruban est bien choisi. Magdelon Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur. Mascarille Que dites−vous de mes canons ? Magdelon Ils ont tout à fait bon air. Mascarille Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier plus que tous ceux qu'on fait. Magdelon Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement. Mascarille Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat. Magdelon Ils sentent terriblement bon. Cathos Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée. Mascarille Et celle−là ? Magdelon Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché délicieusement. Mascarille Vous ne me dites rien de mes plumes : comment les trouvez−vous ? Cathos Effroyablement belles. Mascarille Savez−vous que le brin me coûte un louis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau. Magdelon Je vous assure que nous sympathisons vous et moi : j'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte ; et jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne ouvrière. Mascarille, s'écriant brusquement. Ahi, ahi, ahi, doucement ! Dieu me damne, Mesdames, c'est fort mal en user ; j'ai à me plaindre de votre procédé ; cela n'est pas honnête. Cathos Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ? Mascarille Quoi ? toutes deux contre mon coeur, en même temps ! m'attaquer à droit et à gauche ! Ah ! c'est contre le droit des gens ; la partie n'est pas égale ; et je m'en vais crier au meurtre. Cathos Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière. Magdelon Il a un tour admirable dans l'esprit. Cathos Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on l'écorche. Mascarille Comment diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds. Scène X Marotte, Mascarille, Cathos, Magdelon Marotte Madame, on demande à vous voir. Magdelon Qui ? Marotte Le vicomte de Jodelet. Mascarille Le vicomte de Jodelet ? Marotte Oui, Monsieur. Cathos Le connoissez−vous ? Mascarille C'est mon meilleur ami. Magdelon Faites entrer vitement. Mascarille Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure. Cathos Le voici. Scène XI Jodelet, Mascarille, Cathos, Magdelon, Marotte Mascarille Ah ! vicomte ! Jodelet, s'embrassant l'un l'autre. Ah ! marquis ! Mascarille Que je suis aise de te rencontrer ! Jodelet Que j'ai de joie de te voir ici ! Mascarille Baise−moi donc encore un peu, je te prie. Magdelon Ma toute bonne, nous commençons d'être connues ; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir. Mascarille Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme−ci : sur ma parole, il est digne d'être connu de vous. Jodelet Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit ; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes. Magdelon C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie. Cathos Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée bienheureuse. Magdelon Allons, petit garçon, faut−il toujours vous répéter les choses ? Voyez−vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil ? Mascarille Ne vous étonnez pas de voir le Vicomte de la sorte ; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez. Jodelet Ce sont fruits des veilles de la cour et des fatigues de la guerre. Mascarille Savez−vous, Mesdames, que vous voyez dans le Vicomte un des plus vaillants hommes du siècle ? C'est un brave à trois poils. Jodelet Vous ne m'en devez rien, Marquis ; et nous savons ce que vous savez faire aussi. Mascarille Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion. Jodelet Et dans des lieux où il faisoit fort chaud. Mascarille, les regardant toutes deux. Oui ; mais non pas si chaud qu'ici. Hai, hai, hai ! Jodelet Notre connoissance s'est faite à l'armée ; et la première fois que nous nous vîmes, il commandoit un régiment de cavalerie sur les galères de Malte. Mascarille Il est vrai ; mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse ; et je me souviens que je n'étois que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux. Jodelet La guerre est une belle chose ; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service comme nous. Mascarille C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc. Cathos Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée. Magdelon Je les aime aussi ; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure. Mascarille Te souvient−il, Vicomte, de cette demi−lune que nous emportâmes sur les ennemis au siége d'Arras ? Jodelet Que veux−tu dire avec ta demi−lune ? C'étoit bien une lune toute entière. Mascarille Je pense que tu as raison. Jodelet Il m'en doit bien souvenir, ma foi : j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce, vous sentirez quelque coup, c'étoit là. Cathos Il est vrai que la cicatrice est grande. Mascarille Donnez−moi un peu votre main, et tâtez celui−ci, là, justement au derrière de la tête : y êtes−vous ? Magdelon Oui : je sens quelque chose. Mascarille C'est un coup de mousquet que je reçus la dernière campagne que j'ai faite. Jodelet Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines. Mascarille, mettant la main sur le bouton de son haut−de−chausses. Je vais vous montrer une furieuse plaie. Magdelon Il n'est pas nécessaire : nous le croyons sans y regarder. Mascarille Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est. Cathos Nous ne doutons point de ce que vous êtes. Mascarille Vicomte, as−tu là ton carrosse ? Jodelet Pourquoi ? Mascarille Nous mènerions promener ces Dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau. Magdelon Nous ne saurions sortir aujourd'hui. Mascarille Ayons donc les violons pour danser. Jodelet Ma foi, c'est bien avisé. Magdelon Pour cela, nous y consentons ; mais il faut donc quelque surcroît de compagnie. Mascarille Holà ! Champagne, Picard, Bourguignon, Casquaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette ! Au diable soient tous les laquais ! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul. Magdelon Almanzor, dites aux gens de Monsieur qu'ils aillent querir des violons, et nous faites venir ces Messieurs et ces Dames d'ici près, pour peupler la solitude de notre bal. Mascarille Vicomte, que dis−tu de ces yeux ? Jodelet Mais toi−même, Marquis, que t'en semble ? Mascarille Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies nettes. Au moins, pour moi, je reçois d'étranges secousses, et mon coeur ne tient plus qu'à un filet. Magdelon Que tout ce qu'il dit est naturel ! Il tourne les choses le plus agréablement du monde. Cathos Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit. Mascarille Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là−dessus. Cathos Eh ! je vous en conjure de toute la dévotion de mon coeur : que nous ayons quelque chose qu'on ait fait pour nous. Jodelet J'aurois envie d'en faire autant ; mais je me treuve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité des saignées que j'y ai faites ces jours passés. Mascarille Que diable est cela ? Je fais toujours bien le premier vers ; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci est un peu trop pressé : je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde. Jodelet Il a de l'esprit comme un démon. Magdelon Et du galant, et du bien tourné. Mascarille Vicomte, dis−moi un peu, y a−t−il longtemps que tu n'as vu la Comtesse ? Jodelet Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite. Mascarille Sais−tu bien que le Duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui ? Magdelon Voici nos amies qui viennent. Scène XII Jodelet, Mascarille, Cathos, Magdelon, Marotte, Lucile Magdelon Mon Dieu, mes chères, nous vous demandons pardon. Ces Messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds ; et nous vous avons envoyé querir pour remplir les vuides de notre assemblée. Lucile Vous nous avez obligées, sans doute. Mascarille Ce n'est ici qu'un bal à la hâte ; mais l'un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont−ils venus ? Almanzor Oui, Monsieur ; ils sont ici. Cathos Allons donc, mes chères, prenez place. Mascarille, dansant lui seul comme par prélude. La, la, la, la, la, la, la, la. Magdelon Il a tout à fait la taille élégante. Cathos Et a la mine de danser proprement. Mascarille, ayant pris Magdelon. Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence. Oh ! quels ignorants ! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte ! ne sauriez−vous jouer en mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme, ô violons de village. Jodelet, dansant ensuite. Holà ! ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sortir de maladie. Scène XIII Du Croisy, la Grange, Mascarille La Grange Ah ! ah ! coquins, que faites−vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons. Mascarille, se sentant battre. Ahy ! ahy ! ahy ! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seroient aussi. Jodelet Ahy ! ahy ! ahy ! La Grange C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance. Du Croisy Voilà qui vous apprendra à vous connoître. (Il sortent.) Scène XIV Mascarille, Jodelet, Cathos, Magdelon Magdelon Que veut donc dire ceci ? Jodelet C'est une gageure. Cathos Quoi ! vous laisser battre de la sorte ! Mascarille Mon Dieu, je n'ai pas voulu faire semblant de rien ; car je suis violent, et je me serois emporté. Magdelon Endurer un affront comme celui−là, en notre présence ! Mascarille Ce n'est rien : ne laissons pas d'achever. Nous nous connoissons il y a longtemps ; et entre amis, on ne va pas se piquer pour si peu de chose. Scène XV Du Croisy, la Grange, Mascarille, Jodelet, Magdelon, Cathos La Grange Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres. Magdelon Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison ? Du Croisy Comment, Mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous ? qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal ? Magdelon Vos laquais ? La Grange Oui, nos laquais : et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites. Magdelon O Ciel ! quelle insolence ! La Grange Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue ; et si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur−le−champ. Jodelet Adieu notre braverie. Mascarille Voilà le marquisat et la vicomté à bas. Du Croisy Ha ! ha ! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées ! Vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure. La Grange C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits. Mascarille O Fortune, quelle est ton inconstance. Du Croisy Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose. La Grange Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, Mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira ; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, Monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux. Cathos Ah ! quelle confusion ! Magdelon Je crève de dépit. Violons, au Marquis. Qu'est−ce donc que ceci ? Qui nous payera, nous autres ? Mascarille Demandez à Monsieur le Vicomte. Violons, au Vicomte. Qui est−ce qui nous donnera de l'argent ? Jodelet Demandez à Monsieur le Marquis. Scène XVI Gorgibus, Mascarille, Magdelon Gorgibus Ah ! coquines que vous êtes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois ! et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces Messieurs qui sortent ! Magdelon Ah ! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite. Gorgibus Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes ! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait ; et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront. Magdelon Ah ! je jure que nous en serons vengés, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez−vous vous tenir ici après votre insolence ? Mascarille Traiter comme cela un marquis ! Voilà ce que c'est que du monde ! la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissoient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part : je vois bien qu'on n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue. (Ils sortent tous deux.) Scène XVII Gorgibus, Magdelon, Cathos, Violons Violons Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez à leur défaut pour ce que nous avons joué ici. Gorgibus, les battant Oui, oui, je vous vais contenter, et voici la monnoie dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient que je ne vous en fasse autant. Nous allons servir de fable et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines ; allez vous cacher pour jamais. Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez−vous être à tous les diables ! Sganarelle ou le Cocu imaginaire Comédie Représentée pour la première fois sur le théâtre du Petit−Bourbon, le 28e mai 1660 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Personnages Gorgibus, bourgeois de Paris. Célie, sa fille. Lélie, amant de Célie. Gros−René, valet de Lélie. Sganarelle, bourgeois de Paris, et cocu imaginaire. Sa Femme. Villebrequin, père de Valère. La Suivante de Célie. Un parent de Sganarelle. La scène est à Paris. Scène I Gorgibus, Célie, sa Suivante Célie, sortant toute éplorée, et son père la suivant. Ah ! n'espérez jamais que mon coeur y consente. Gorgibus Que marmottez−vous là, petite impertinente ? Vous prétendez choquer ce que j'ai résolu ? Je n'aurai pas sur vous un pouvoir absolu ? Et par sottes raisons votre jeune cervelle Voudroit régler ici la raison paternelle ? Qui de nous deux à l'autre a droit de faire loi ? A votre avis, qui mieux, ou de vous ou de moi, O sotte, peut juger ce qui vous est utile ? Par la corbleu ! gardez d'échauffer trop ma bile : Vous pourriez éprouver, sans beaucoup de longueur, Si mon bras sait encor montrer quelque vigueur. Votre plus court sera, Madame la mutine, D'accepter sans façons l'époux qu'on vous destine. J'ignore, dites−vous, de quelle humeur il est, Et dois auparavant consulter s'il vous plaît : Informé du grand bien qui lui tombe en partage, Dois−je prendre le soin d'en savoir davantage ? Et cet époux, ayant vingt mille bons ducats, Pour être aimé de vous, doit−il manquer d'appas ? Allez, tel qu'il puisse être, avec que cette somme Je vous suis caution qu'il est très−honnête homme. Célie Hélas ! Gorgibus Eh bien, "hélas ! " Que veut dire ceci ? Voyez le bel hélas ! qu'elle nous donne ici ! Hé ! que si la colère une fois me transporte, Je vous ferai chanter hélas ! de belle sorte ! Voilà, voilà le fruit de ces empressements Qu'on vous voit nuit et jour à lire vos romans : De quolibets d'amour votre tête est remplie, Et vous parlez de Dieu bien moins que de Clélie. Jetez−moi dans le feu tous ces méchants écrits, Qui gâtent tous les jours tant de jeunes esprits. Lisez−moi comme il faut, au lieu de ces sornettes, Les Quatrains de Pybrac, et les doctes Tablettes Du conseiller Matthieu, ouvrage de valeur, Et plein de beaux dictons à réciter par coeur. La Guide des pécheurs est encore un bon livre : C'est là qu'en peu de temps on apprend à bien vivre ; Et si vous n'aviez lu que ces moralités, Vous sauriez un peu mieux suivre mes volontés. Célie Quoi ? vous prétendez donc, mon père, que j'oublie La constante amitié que je dois à Lélie ? J'aurois tort si, sans vous, je disposois de moi ; Mais vous−même à ses voeux engageâtes ma foi. Gorgibus Lui fût−elle engagée encore davantage, Un autre est survenu dont le bien l'en dégage. Lélie est fort bien fait ; mais apprends qu'il n'est rien Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien ; Que l'or donne aux plus laids certain charme pour plaire, Et que sans lui le reste est une triste affaire. Valère, je crois bien, n'est pas de toi chéri ; Mais, s'il ne l'est amant, il le sera mari. Plus que l'on ne le croit ce nom d'époux engage Et l'amour est souvent un fruit du mariage. Mais suis−je pas bien fat de vouloir raisonner Où de droit absolu j'ai pouvoir d'ordonner ? Trêve donc, je vous prie, à vos impertinences ; Que je n'entende plus vos sottes doléances. Ce gendre doit venir vous visiter ce soir : Manquez un peu, manquez à le bien recevoir ! Si je ne vous lui vois faire fort bon visage, Je vous... Je ne veux pas en dire davantage. Scène II Célie, sa Suivante La Suivante Quoi ? refuser, Madame, avec cette rigueur, Ce que tant d'autres gens voudroient de tout leur coeur ! A des offres d'hymen répondre par des larmes, Et tarder tant à dire un oui si plein de charmes ! Hélas ! que ne veut−on aussi me marier ? Ce ne seroit pas moi qui se feroit prier ; Et loin qu'un pareil oui me donnât de la peine, Croyez que j'en dirois bien vite une douzaine. Le précepteur qui fait répéter la leçon A votre jeune frère a fort bonne raison Lorsque, nous discourant des choses de la terre, Il dit que la femelle est ainsi que le lierre, Qui croît beau tant qu'à l'arbre il se tient bien serré, Et ne profite point s'il en est séparé. Il n'est rien de plus vrai, ma très−chère maîtresse, Et je l'éprouve en moi, chétive pécheresse. Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin ! Mais j'avois, lui vivant, le teint d'un chérubin, L'embonpoint merveilleux, l'oeil gai, l'âme contente ; Et je suis maintenant ma commère dolente. Pendant cet heureux temps, passé comme un éclair, Je me couchois sans feu dans le fort de l'hiver ; Sécher même les draps me sembloit ridicule : Et je tremble à présent dedans la canicule. Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez−moi, Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi ; Ne fût−ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue D'un Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue. Célie Peux−tu me conseiller de commettre un forfait, D'abandonner Lélie, et prendre ce mal−fait ? La Suivante Votre Lélie aussi n'est, ma foi, qu'une bête, Puisque si hors de temps son voyage l'arrête ; Et la grande longueur de son éloignement Me le fait soupçonner de quelque changement. Célie, lui montrant le portrait de Lélie. Ah ! ne m'accable point par ce triste présage ; Vois attentivement les traits de ce visage : Ils jurent à mon coeur d'éternelles ardeurs ; Je veux croire, après tout, qu'ils ne sont pas menteurs, Et comme c'est celui que l'art y représente, Il conserve à mes feux une amitié constante. La Suivante Il est vrai que ces traits marquent un digne amant, Et que vous avez lieu de l'aimer tendrement. Célie Et cependant il faut... Ah ! soutiens−moi. (Laissant tomber le portrait de Lélie.) La Suivante Madame, D'où vous pourroit venir... ? Ah ! bons Dieux ! elle pâme. Hé vite, holà quelqu'un ! Scène III Célie, La Suivante, Sganarelle Sganarelle Qu'est−ce donc ? Me voilà. La Suivante Ma maîtresse se meurt. Sganarelle Quoi ? ce n'est que cela ? Je croyois tout perdu, de crier de la sorte. Mais approchons pourtant. Madame, êtes−vous morte ? Hays ! elle ne dit mot. La Suivante Je vais faire venir Quelqu'un pour l'emporter : veuillez la soutenir. Scène IV Célie, Sganarelle, sa femme Sganarelle, en lui passant la main sur le sein. Elle est froide partout et je ne sais qu'en dire. Approchons−nous pour voir si sa bouche respire. Ma foi, je ne sais pas, mais j'y trouve encor, moi, Quelque signe de vie. La femme de Sganarelle, regardant par la fenêtre. Ah ! qu'est−ce que je voi ? Mon mari dans ses bras... ! Mais je m'en vais descendre : Il me trahit sans doute, et je veux le surprendre. Sganarelle Il faut se dépêcher de l'aller secourir. Certes, elle auroit tort de se laisser mourir : Aller en l'autre monde est très−grande sottise, Tant que dans celui−ci l'on peut−être de mise. (Il l'emporte avec un homme que la suivante amène.) Scène V La femme de Sganarelle, seule. Il s'est subitement éloigné de ces lieux, Et sa fuite a trompé mon desir curieux ; Mais de sa trahison je ne fais plus de doute, Et le peu que j'ai vu me la découvre toute. Je ne m'étonne plus de l'étrange froideur Dont je le vois répondre à ma pudique ardeur : Il réserve, l'ingrat, ses caresses à d'autres, Et nourrit leurs plaisirs par le jeûne des nôtres. Voilà de nos maris le procédé commun : Ce qui leur est permis leur devient importun. Dans le commencements ce sont toutes merveilles ; Ils témoignent pour nous des ardeurs non pareilles ; Mais les traîtres bientôt se lassent de nos feux, Et portent autre part ce qu'ils doivent chez eux. Ah ! que j'ai de dépit que la loi n'autorise A changer de mari comme on fait de chemise ! Cela seroit commode ; et j'en sais telle ici Qui comme moi, ma foi, le voudroit bien aussi. (En ramassant le portrait que Célie avoit laissé tomber.) Mais quel est ce bijou que le sort me présente ? L'émail en est fort beau, la gravure charmante. Ouvrons. Scène VI Sganarelle et sa Femme Sganarelle On la croyoit morte, et ce n'étoit rien. Il n'en faut plus qu'autant : elle se porte bien. Mais j'aperçois ma femme. Sa Femme O Ciel ! c'est mignature, Et voilà d'un bel homme une vive peinture. Sganarelle, à part, et regardant sur l'épaule de sa femme. Que considère−t−elle avec attention ? Ce portrait, mon honneur, ne nous dit rien de bon. D'un fort vilain soupçon je me sens l'âme émue. Sa Femme, sans l'apercevoir, continue. Jamais rien de plus beau ne s'offrit à ma vue ; Le travail plus que l'or s'en doit encor priser. Hon ! que cela sent bon ! Sganarelle, à part. Quoi ? peste ! le baiser ! Ah ! j'en tiens. Sa Femme, poursuit. Avouons qu'on doit être ravie Quand d'un homme ainsi fait on se peut voir servie, Et que s'il en contoit avec attention, Le penchant seroit grand à la tentation. Ah ! que n'ai−je un mari d'une aussi bonne mine, Au lieu de mon pelé, de mon rustre... ! Sganarelle, lui arrachant le portrait. Ah ! mâtine ! Nous vous y surprenons en faute contre nous, Et diffamant l'honneur de votre cher époux. Donc, à votre calcul, ô ma trop digne femme, Monsieur, tout bien compté, ne vaut pas bien Madame ? Et, de par Belzébut, qui vous puisse emporter, Quel plus rare parti pourriez−vous souhaiter ? Peut−on trouver en moi quelque chose à redire ? Cette taille, ce port que tout le monde admire, Ce visage si propre à donner de l'amour, Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour ; Bref, en tout et partout, ma personne charmante N'est donc pas un morceau dont vous soyez contente ? Et pour rassasier votre appétit gourmand, Il faut à son mari le ragoût d'un galand ? Sa Femme J'entends à demi−mot où va la raillerie Tu crois par ce moyen... Sganarelle A d'autres, je vous prie ! La chose est avérée, et je tiens dans mes mains Un bon certificat du mal dont je me plains. Sa Femme Mon courroux n'a déjà que trop de violence, Sans le charger encor d'une nouvelle offense. Ecoute, ne crois pas retenir mon bijou, Et songe un peu... Sganarelle Je songe à te rompre le cou. Que ne puis−je, aussi bien que je tiens la copie, Tenir l'original ! Sa Femme Pourquoi ? Sganarelle Pour rien, mamie : Doux objet de mes voeux, j'ai grand tort de crier, Et mon front de vos dons vous doit remercier. (Regardant le portrait de Lélie.) Le voilà, le beau−fils, le mignon de couchette, Le malheureux tison de ta flamme secrète, Le drôle avec lequel... ! Sa Femme Avec lequel... ? Poursuis. Sganarelle Avec lequel, te dis−je..., et j'en crève d'ennuis. Sa Femme Que me veut donc par là conter ce maître ivrogne ? Sganarelle Tu ne m'entends que trop, Madame la carogne. Sganarelle est un nom qu'on ne me dira plus, Et l'on va m'appeler seigneur Corneillius. J'en suis pour mon honneur ; mais à toi qui me l'ôtes, Je t'en ferai du moins pour un bras ou deux côtes. Sa Femme Et tu m'oses tenir de semblables discours ? Sganarelle Et tu m'oses jouer de ces diables de tours ? Sa Femme Et quels diables de tours ? Parle donc sans rien feindre. Sganarelle Ah ! cela ne vaut pas la peine de se plaindre ! D'un panache de cerf sur le front me pourvoir, Hélas ! voilà vraiment un beau venez−y−voir ! Sa Femme Donc, après m'avoir fait la plus sensible offense Qui puisse d'une femme exciter la vengeance, Tu prends d'un feint courroux le vain amusement Pour prévenir l'effet de mon ressentiment ? D'un pareil procédé l'insolence est nouvelle : Celui qui fait l'offense est celui qui querelle. Sganarelle Eh ! la bonne effrontée ! A voir ce fier maintien, Ne la croirait−on pas une femme de bien ? Sa Femme Va, poursuis ton chemin, cajole tes maîtresses, Adresse−leur tes voeux, et fais−leur des caresses ; Mais rends−moi mon portrait sans te jouer de moi. (Elle lui arrache le portrait et s'enfuit.) Sganarelle, courant après elle. Oui, tu crois m'échapper : je l'aurai malgré toi. Scène VII Lélie, Gros−René Gros−René Enfin, nous y voici. Mais, Monsieur, si je l'ose, Je voudrois vous prier de me dire une chose. Lélie Hé bien ! parle. Gros−René Avez−vous le diable dans le corps Pour ne pas succomber à de pareils efforts ? Depuis huit jours entiers, avec vos longues traites, Nous sommes à piquer de chiennes de mazettes, De qui le train maudit nous a tant secoués, Que je m'en sens pour moi tous les membres roués ; Sans préjudice encor d'un accident bien pire, Qui m'afflige un endroit que je ne veux pas dire : Cependant, arrivé, vous sortez bien et beau, Sans prendre de repos, ni manger un morceau. Lélie Ce grand empressement n'est point digne de blâme : De l'hymen de Célie on alarme mon âme ; Tu sais que je l'adore ; et je veux être instruit, Avant tout autre soin, de ce funeste bruit. Gros−René Oui ; mais un bon repas vous seroit nécessaire, Pour s'aller éclaircir, Monsieur, de cette affaire : Et votre coeur, sans doute, en deviendroit plus fort Pour pouvoir résister aux attaques du sort. J'en juge par moi−même ; et la moindre disgrâce, Lorsque je suis à jeun, me saisit, me terrasse ; Mais quand j'ai bien mangé, mon âme est ferme à tout, Et les plus grands revers n'en viendroient pas à bout. Croyez−moi, bourrez−vous, et sans réserve aucune, Contre les coups que peut vous porter la fortune ; Et, pour fermer chez vous l'entrée à la douleur, De vingt verres de vin entourez votre coeur. Lélie Je ne saurois manger. Gros−René, à part ce demi−vers. Si−fait bien moi, je meure. Votre dîné pourtant seroit prêt tout à l'heure. Lélie Tais−toi, je te l'ordonne. Gros−René Ah ! quel ordre inhumain ! Lélie J'ai de l'inquiétude, et non pas de la faim. Gros−René Et moi, j'ai de la faim, et de l'inquiétude De voir qu'un sot amour fait toute votre étude. Lélie Laisse−moi m'informer de l'objet de mes voeux, Et, sans m'importuner, va manger si tu veux. Gros−René Je ne réplique point à ce qu'un maître ordonne. Scène VIII Lélie, seul. Non, non, à trop de peur mon âme s'abandonne : Le père m'a promis, et la fille a fait voir Des preuves d'un amour qui soutient mon espoir. Scène IX Sganarelle, Lélie Sganarelle Nous l'avons, et je puis voir à l'aise la trogne Du malheureux pendard qui cause ma vergogne. Il ne m'est point connu. Lélie, à part. Dieu ! qu'aperçois−je ici ? Et si c'est mon portrait, que dois−je croire aussi ? Sganarelle continue. Ah ! pauvre Sganarelle ! à quelle destinée Ta réputation est−elle condamnée ! (Apercevant Lélie qui le regarde, il se retourne d'un autre côté.) Faut... Lélie, à part. Ce gage ne peut, sans alarmer ma foi, Etre sorti des mains qui le tenoient de moi. Sganarelle Faut−il que désormais à deux doigts l'on te montre, Qu'on te mette en chansons, et qu'en toute rencontre On te rejette au nez le scandaleux affront Qu'une femme mal née imprime sur ton front ? Lélie, à part. Me trompé−je ? Sganarelle Ah ! truande, as−tu bien le courage De m'avoir fait cocu dans la fleur de mon âge ? Et femme d'un mari qui peut passer pour beau, Faut−il qu'un marmouset, un maudit étourneau... ? Lélie, à part, et regardant encore son portrait. Je ne m'abuse point : c'est mon portrait lui−même. Sganarelle lui retourne le dos. Cet homme est curieux. Lélie, à part. Ma surprise est extrême. Sganarelle A qui donc en a−t−il ? Lélie, à part. Je le veux accoster. (Haut.) Puis−je... ? Hé ! de grâce, un mot. Sganarelle le fuit encore. Que me veut−il conter ? Lélie Puis−je obtenir de vous de savoir l'aventure Qui fait dedans vos mains trouver cette peinture ? Sganarelle, à part, et examinant le portrait qu'il tient et Lélie. D'où lui vient ce desir ? Mais je m'avise ici... Ah ! ma foi, me voilà de son trouble éclairci ! Sa surprise à présent n'étonne plus mon âme : C'est mon homme, ou plutôt c'est celui de ma femme. Lélie Retirez−moi de peine, et dites d'où vous vient... Sganarelle Nous savons, Dieu merci, le souci qui vous tient. Ce portrait qui vous fâche est votre ressemblance ; Il étoit en des mains de votre connoissance ; Et ce n'est pas un fait qui soit secret pour nous Que les douces ardeurs de la dame et de vous. Je ne sais pas si j'ai, dans sa galanterie, L'honneur d'être connu de votre seigneurie ; Mais faites−moi celui de cesser désormais Un amour qu'un mari peut trouver fort mauvais ; Et songez que les noeuds du sacré mariage... Lélie Quoi ? celle, dites−vous, dont vous tenez ce gage... ? Sganarelle Est ma femme, et je suis son mari. Lélie Son mari ? Sganarelle Oui, son mari, vous dis−je, et mari très−marri ; Vous en savez la cause, et je m'en vais l'apprendre Sur l'heure à ses parents. Scène X Lélie, seul. Ah ! que viens−je d'entendre ! L'on me l'avoit bien dit, et que c'étoit de tous L'homme le plus mal fait qu'elle avoit pour époux. Ah ! quand mille serments de ta bouche infidèle Ne m'auroient pas promis une flamme éternelle, Le seul mépris d'un choix si bas et si honteux Devoit bien soutenir l'intérêt de mes feux, Ingrate, et quelque bien... Mais ce sensible outrage, Se mêlant aux travaux d'un assez long voyage, Me donne tout à coup un choc si violent Que mon coeur devient foible, et mon corps chancelant. Scène XI Lélie, la Femme de Sganarelle La Femme de Sganarelle, se tournant vers Lélie. Malgré moi mon perfide... Hélas ! quel mal vous presse ? Je vous vois prêt, Monsieur, à tomber en foiblesse. Lélie C'est un mal qui m'a pris assez subitement. La femme de Sganarelle Je crains ici pour vous l'évanouissement : Entrez dans cette salle, en attendant qu'il passe. Lélie Pour un moment ou deux j'accepte cette grâce. Scène XII Sganarelle et le parent de sa femme Le parent D'un mari sur ce point j'approuve le souci ; Mais c'est prendre la chèvre un peu bien vite aussi ; Et tout ce que de vous je viens d'ouïr contre elle Ne conclut point, parent, qu'elle soit criminelle. C'est un point délicat ; et de pareils forfaits, Sans les bien avérer, ne s'imputent jamais. Sganarelle C'est−à−dire qu'il faut toucher au doigt la chose. Le parent Le trop de promptitude à l'erreur nous expose. Qui sait comme en ses mains ce portrait est venu, Et si l'homme, après tout, lui peut être connu ? Informez−vous−en donc ; et si c'est ce qu'on pense, Nous serons les premiers à punir son offense. Scène XIII Sganarelle, seul. On ne peut pas mieux dire. En effet, il est bon D'aller tout doucement. Peut−être, sans raison, Me suis−je en tête mis ces visions cornues, Et les sueurs au front m'en sont trop tôt venues. Par ce portrait enfin dont je suis alarmé Mon déshonneur n'est pas tout à fait confirmé. Tâchons donc par nos soins... Scène XIV Sganarelle, sa femme, Lélie, sur la porte de Sganarelle, et parlant à sa femme. Sganarelle poursuit. Ah ! que vois−je ? Je meure. Il n'est plus question de portrait à cette heure : Voici, ma foi, la chose en propre original. La Femme de Sganarelle, à Lélie. C'est par trop vous hâter, Monsieur ; et votre mal, Si vous sortez sitôt, pourra bien vous reprendre. Lélie Non, non, je vous rends grâce, autant qu'on puisse rendre. De l'obligeant secours que vous m'avez prêté. Sganarelle, à part. La masque encore après lui fait civilité ! Scène XV Sganarelle, Lélie Sganarelle, à part. Il m'aperçoit. Voyons ce qu'il me pourra dire. Lélie, à part. Ah ! mon âme s'émeut, et cet objet m'inspire... Mais je dois condamner cet injuste transport, Et n'imputer mes maux qu'aux rigueurs de mon sort. Envions seulement le bonheur de sa flamme. (Passant auprès de lui et le regardant.) Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme ! Scène XVI Sganarelle, Célie regardant aller Lélie. Sganarelle, sans voir Célie. Ce n'est point s'expliquer en termes ambigus. Cet étrange propos me rend aussi confus Que s'il m'étoit venu des cornes à la tête. (Il se tourne du côté que Lélie s'en vient d'en aller.) Allez, ce procédé n'est point du tout honnête. Célie, à part. Quoi ? Lélie a paru tout à l'heure à mes yeux. Qui pourroit me cacher son retour en ces lieux ? Sganarelle poursuit. "Oh ! trop heureux d'avoir une si belle femme ! " Malheureux bien plutôt de l'avoir, cette infâme, Dont le coupable feu, trop bien vérifié, Sans respect ni demi nous a cocufié ! (Célie approche peu à peu de lui, attend que son transport soit fini pour lui parler.) Mais je le laisse aller après un tel indice, Et demeure les bras croisés comme un jocrisse ? Ah ! je devois du moins lui jeter son chapeau, Lui ruer quelque pierre, ou crotter son manteau, Et sur lui hautement, pour contenter ma rage, Faire au larron d'honneur crier le voisinage. Célie Celui qui maintenant devers vous est venu, Et qui vous a parlé, d'où vous est−il connu ? Sganarelle Hélas ! ce n'est pas moi qui le connoît, Madame ; C'est ma femme. Célie Quel trouble agite ainsi votre âme ? Sganarelle Ne me condamnez point d'un deuil hors de saison, Et laissez−moi pousser des soupirs à foison. Célie D'où vous peuvent venir ces douleurs non communes ? Sganarelle Si je suis affligé, ce n'est pas pour des prunes ; Et je le donnerois à bien d'autres qu'à moi De se voir sans chagrin au point où je me voi. Des maris malheureux vous voyez le modèle : On dérobe l'honneur au pauvre Sganarelle ; Mais c'est peu que l'honneur dans mon affliction, L'on me dérobe encor la réputation. Célie Comment ? Sganarelle Ce damoiseau, parlant par révérence, Me fait cocu, Madame, avec toute licence ; Et j'ai su par mes yeux avérer aujourd'hui Le commerce secret de ma femme et de lui. Célie Celui qui maintenant... Sganarelle Oui, oui, me déshonore : Il adore ma femme, et ma femme l'adore. Célie Ah ! j'avois bien jugé que ce secret retour Ne pouvoit me couvrir que quelque lâche tour ; Et j'ai tremblé d'abord, en le voyant paroître, Par un pressentiment de ce qui devoit être. Sganarelle Vous prenez ma défense avec trop de bonté. Tout le monde n'a pas la même charité ; Et plusieurs qui tantôt ont appris mon martyre, Bien loin d'y prendre part, n'en ont rien fait que rire. Célie Est−il rien de plus noir que ta lâche action, Et peut−on lui trouver une punition ? Dois−tu ne te pas croire indigne de la vie, Après t'être souillé de cette perfidie ? O Ciel ! est−il possible ? Sganarelle Il est trop vrai pour moi. Célie Ah ! traître ! scélérat ! âme double et sans foi ! Sganarelle La bonne âme ! Célie Non, non, l'enfer n'a point de gêne Qui ne soit pour ton crime une trop douce peine. Sganarelle Que voilà bien parler ! Célie Avoir ainsi traité Et la même innocence et la même bonté ! Sganarelle. Il soupire haut. Hay ! Célie Un coeur qui jamais n'a fait la moindre chose A mérité l'affront où ton mépris l'expose ! Sganarelle Il est vrai. Célie Qui bien loin... Mais c'est trop, et ce coeur Ne sauroit y songer sans mourir de douleur. Sganarelle Ne vous fâchez pas tant, ma très−chère Madame : Mon mal vous touche trop, et vous me percez l'âme. Célie Mais ne t'abuse pas jusqu'à te figurer Qu'à des plaintes sans fruit j'en veuille demeurer : Mon coeur, pour se venger, sait ce qu'il te faut faire, Et j'y cours de ce pas ; rien ne m'en peut distraire. Scène XVII Sganarelle, seul. Que le Ciel la préserve à jamais de danger ! Voyez quelle bonté de vouloir me venger ! En effet, son courroux, qu'excite ma disgrâce, M'enseigne hautement ce qu'il faut que je fasse ; Et l'on ne doit jamais souffrir sans dire mot De semblables affronts, à moins qu'être un vrai sot. Courons donc le chercher, ce pendard qui m'affronte : Montrons notre courage à venger notre honte. Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, Et sans aucun respect faire cocus les gens ! (Il se retourne ayant fait trois ou quatre pas.) Doucement, s'il vous plaît ! Cet homme a bien la mine D'avoir le sang bouillant et l'âme un peu mutine ; Il pourroit bien, mettant affront dessus affront, Charger de bois mon dos comme il a fait mon front. Je hais de tout mon coeur les esprits colériques, Et porte grand amour aux hommes pacifiques ; Je ne suis point battant, de peur d'être battu, Et l'humeur débonnaire est ma grande vertu. Mais mon honneur me dit que d'une telle offense Il faut absolument que je prenne vengeance. Ma foi, laissons−le dire autant qu'il lui plaira : Au diantre qui pourtant rien du tout en fera ! Quand j'aurai fait le brave, et qu'un fer, pour ma peine, M'aura d'un vilain coup transpercé la bedaine, Que par la ville ira le bruit de mon trépas, Dites−moi, mon honneur, en serez−vous plus gras ? La bière est un séjour par trop mélancolique, Et trop malsain pour ceux qui craignent la colique ; Et quant à moi, je trouve, ayant tout compassé, Qu'il vaut mieux être encor cocu que trépassé : Quel mal cela fait−il ? la jambe en devient−elle Plus tortue, après tout, et la taille moins belle ? Peste soit qui premier trouva l'invention De s'affliger l'esprit de cette vision, Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage Aux choses que peut faire une femme volage ! Puisqu'on tient à bon droit tout crime personnel, Que fait là notre honneur pour être criminel ? Des actions d'autrui l'on nous donne le blâme. Si nos femmes sans nous ont un commerce infâme, Il faut que tout le mal tombe sur notre dos ! Elles font la sottise, et nous sommes les sots ! C'est un vilain abus, et les gens de police Nous devroient bien régler une telle injustice. N'avons−nous pas assez des autres accidents Qui nous viennent happer en dépit de nos dents ? Les querelles, procès, faim, soif et maladie, Troublent−ils pas assez le repos de la vie, Sans s'aller, de surcroît, aviser sottement De se faire un chagrin qui n'a nul fondement ? Moquons−nous de cela, méprisons les alarmes, Et mettons sous nos pieds les soupirs et les larmes. Si ma femme a failli, qu'elle pleure bien fort ; Mais pourquoi moi pleurer, puisque je n'ai point tort ? En tout cas, ce qui peut m'ôter ma fâcherie, C'est que je ne suis pas seul de ma confrérie : Voir cajoler sa femme et n'en témoigner rien Se pratique aujourd'hui par force gens de bien. N'allons donc point chercher à faire une querelle Pour un affront qui n'est que pure bagatelle. L'on m'appellera sot de ne me venger pas ; Mais je le serois fort de courir au trépas. (Mettant la main sur son estomac.) Je me sens là pourtant remuer une bile Qui veut me conseiller quelque action virile ; Oui, le courroux me prend ; c'est trop être poltron : Je veux résolûment me venger du larron. Déjà pour commencer, dans l'ardeur qui m'enflamme, Je vais dire partout qu'il couche avec ma femme. Scène XVIII Gorgibus, Célie, La Suivante Célie Oui, je veux bien subir une si juste loi : Mon père, disposez de mes voeux et de moi ; Faites, quand vous voudrez, signer cet hyménée ; A suivre mon devoir je suis déterminée ; Je prétends gourmander mes propres sentiments, Et me soumettre en tout à vos commandements. Gorgibus Ah ! voilà qui me plaît, de parler de la sorte. Parbleu ! si grande joie à l'heure me transporte, Que mes jambes sur l'heure en cabrioleroient, Si nous n'étions point vus de gens qui s'en riroient. Approche−toi de moi, viens çà que je t'embrasse : Une telle action n'a pas mauvaise grâce ; Un père, quand il veut, peut sa fille baiser, Sans que l'on ait sujet de s'en scandaliser. Va, le contentement de te voir si bien née Me fera rajeunir de dix fois une année. Scène XIX Célie, La Suivante La Suivante Ce changement m'étonne. Célie Et lorsque tu sauras Par quel motif j'agis, tu m'en estimeras. La Suivante Cela pourroit bien être. Célie Apprends donc que Lélie A pu blesser mon coeur par une perfidie ; Qu'il étoit en ces lieux sans... La Suivante Mais il vient à nous. Scène XX Célie, Lélie, La Suivante Lélie Avant que pour jamais je m'éloigne de vous, Je veux vous reprocher au moins en cette place... Célie Quoi ? me parler encore ? avez−vous cette audace ! Lélie Il est vrai qu'elle est grande ; et votre choix est tel, Qu'à vous rien reprocher je serois criminel. Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire, Avec le digne époux qui vous comble de gloire. Célie Oui, traître ! j'y veux vivre ! et mon plus grand desir, Ce seroit que ton coeur en eût du déplaisir. Lélie Qui rend donc contre moi ce courroux légitime ? Célie Quoi ? tu fais le surpris et demandes ton crime ? Scène XXI Célie, Lélie, Sganarelle, La Suivante Sganarelle entre armé. Guerre, guerre mortelle à ce larron d'honneur Qui sans miséricorde a souillé notre honneur ! Célie, à Lélie. Tourne, tourne les yeux sans me faire répondre. Lélie Ah ! je vois... Célie Cet objet suffit pour te confondre. Lélie Mais pour vous obliger bien plutôt à rougir. Sganarelle Ma colère à présent est en état d'agir ; Dessus ses grands chevaux est monté mon courage, Et si je le rencontre, on verra du carnage. Oui, j'ai juré sa mort : rien ne peut l'empêcher : Où je le trouverai, je le veux dépêcher. Au beau milieu du coeur il faut que je lui donne... Lélie A qui donc en veut−on ? Sganarelle Je n'en veux à personne. Lélie Pourquoi ces armes−là ? Sganarelle C'est un habillement Que j'ai pris pour la pluie. (A part.) Ah ! quel contentement J'aurois à le tuer ! Prenons−en le courage. Lélie Hay ? Sganarelle, se donnant des coups de poings sur l'estomac et des soufflets pour s'exciter. Je ne parle pas. (A part.) Ah ! poltron dont j'enrage ! Lâche ! vrai coeur de poule ! Célie Il t'en doit dire assez, Cet objet dont tes yeux nous paroissent blessés. Lélie Oui, je connois par là que vous êtes coupable De l'infidélité la plus inexcusable Qui jamais d'un amant puisse outrager la foi. Sganarelle, à part. Que n'ai−je peu de coeur ! Célie Eh ! cesse devant moi, Traître, de ce discours l'insolence cruelle ! Sganarelle Sganarelle, tu vois qu'elle prend ta querelle : Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux ; Là, hardi ! tâche à faire un effort généreux, En le tuant tandis qu'il tourne le derrière. Lélie, faisant deux ou trois pas sans dessein, fait retourner Sganarelle qui s'approchoit pour le tuer. Puisqu'un pareil discours émeut votre colère, Je dois de votre coeur me montrer satisfait, Et l'applaudir ici du beau choix qu'il a fait. Célie Oui, oui, mon choix est tel qu'on n'y peut rien reprendre. Lélie Allez, vous faites bien de le vouloir défendre. Sganarelle Sans doute elle fait bien de défendre mes droits. Cette action, Monsieur, n'est point selon les lois. J'ai raison de m'en plaindre ; et si je n'étois sage, On verroit arriver un étrange carnage. Lélie D'où vous naît cette plainte, et quel chagrin brutal... ? Sganarelle Suffit. Vous savez bien où le bois me fait mal ; Mais votre conscience et le soin de votre âme Vous devroient mettre aux yeux que ma femme est ma femme, Et vouloir à ma barbe en faire votre bien Que ce n'est pas du tout agir en bon chrétien. Lélie Un semblable soupçon est bas et ridicule. Allez, dessus ce point n'ayez aucun scrupule : Je sais qu'elle est à vous ; et, bien loin de brûler... Célie Ah ! qu'ici tu sais bien, traître, dissimuler ! Lélie Quoi ? me soupçonnez−vous d'avoir une pensée De qui son âme ait lieu de se croire offensée ? De cette lâcheté voulez−vous me noircir ? Célie Parle, parle à lui−même, il pourra t'éclaircir. Sganarelle Vous me défendez mieux que je ne saurois faire, Et du biais qu'il faut vous prenez cette affaire. Scène XXII Célie, Lélie, Sganarelle, sa Femme, la Suivante La femme de Sganarelle, à Célie. Je ne suis point d'humeur à vouloir contre vous Faire éclater, Madame, un esprit trop jaloux ; Mais je ne suis point dupe, et vois ce qui se passe. Il est de certains feux de fort mauvaise grâce ; Et votre âme devroit prendre un meilleur emploi Que de séduire un coeur qui doit n'être qu'à moi. Célie La déclaration est assez ingénue. Sganarelle, à sa femme. L'on ne demandoit pas, carogne, ta venue : Tu la viens quereller lorsqu'elle me défend, Et tu trembles de peur qu'on t'ôte ton galand. Célie Allez, ne croyez pas que l'on en ait envie. (Se tournant vers Lélie.) Tu vois si c'est mensonge ; et j'en suis fort ravie. Lélie Que me veut−on conter ? La Suivante Ma foi, je ne sais pas Quand on verra finir ce galimatias ; Déjà depuis longtemps je tâche à le comprendre, Et si plus je l'écoute, et moins je puis l'entendre : Je vois bien à la fin que je m'en dois mêler. (Allant se mettre entre Lélie et sa maîtresse.) Répondez−moi par ordre, et me laissez parler. (A Lélie.) Vous, qu'est−ce qu'à son coeur peut reprocher le vôtre ? Lélie Que l'infidèle a pu me quitter pour un autre ; Que lorsque, sur le bruit de son hymen fatal, J'accours tout transporté d'un amour sans égal, Dont l'ardeur résistoit à se croire oubliée, Mon abord en ces lieux la trouve mariée. La Suivante Mariée ! à qui donc ? Lélie, montrant Sganarelle ? A lui. La Suivante Comment, à lui ? Lélie Oui−da. La Suivante Qui vous l'a dit ? Lélie C'est lui−même, aujourd'hui. La Suivante, à Sganarelle. Est−il vrai ? Sganarelle Moi ? J'ai dit que c'étoit à ma femme Que j'étois marié. Lélie Dans un grand trouble d'âme Tantôt de mon portrait je vous ai vu saisi. Sganarelle Il est vrai : le voilà. Lélie Vous m'avez dit aussi Que celle aux mains de qui vous aviez pris ce gage Etoit liée à vous des noeuds du mariage. Sganarelle (Montrant sa femme.) Sans doute. Et je l'avois de ses mains arraché, Et n'eusse pas sans lui découvert son péché. La femme de Sganarelle Que me viens−tu conter par ta plainte importune ? Je l'avois sous mes pieds rencontré par fortune ; Et même, quand, après ton injuste courroux, (Montrant Lélie.) J'ai fait, dans sa foiblesse, entrer Monsieur chez nous, Je n'ai pas reconnu les traits de sa peinture. Célie C'est moi qui du portrait ai causé l'aventure ; Et je l'ai laissé choir en cette pâmoison (A Sganarelle.) Qui m'a fait par vos soins remettre à la maison. La Suivante Vous voyez que sans moi vous y seriez encore Et vous aviez besoin de mon peu d'ellébore. Sganarelle Prendrons−nous tout ceci pour de l'argent comptant ? Mon front l'a, sur mon âme, eu bien chaude pourtant ! Sa Femme Ma crainte toutefois n'est pas trop dissipée ; Et doux que soit le mal, je crains d'être trompée. Sganarelle Hé ! mutuellement croyons−nous gens de bien : Je risque plus du mien que tu ne fais du tien ; Accepte sans façon le marché qu'on propose. Sa Femme Soit. Mais gare le bois si j'apprends quelque chose ! Célie, à Lélie, après avoir parlé bas ensemble. Ah ! Dieux ! s'il est ainsi, qu'est−ce donc que j'ai fait ? Je dois de mon courroux appréhender l'effet : Oui, vous croyant sans foi, j'ai pris, pour ma vengeance, Le malheureux secours de mon obéissance ; Et depuis un moment mon coeur vient d'accepter Un hymen que toujours j'eus lieu de rebuter ; J'ai promis à mon père ; et ce qui me désole... Mais je le vois venir. Lélie Il me tiendra parole. Scène XXIII Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, La Suivante Lélie Monsieur, vous me voyez en ces lieux de retour Brûlant des mêmes feux, et mon ardente amour Verra, comme je crois, la promesse accomplie Qui me donna l'espoir de l'hymen de Célie. Gorgibus Monsieur, que je revois en ces lieux de retour Brûlant des mêmes feux, et dont l'ardente amour Verra, que vous croyez, la promesse accomplie Qui vous donna l'espoir de l'hymen de Célie, Très−humble serviteur à Votre Seigneurie. Lélie Quoi ? Monsieur, est−ce ainsi qu'on trahit mon espoir ? Gorgibus Oui, Monsieur, c'est ainsi que je fais mon devoir : Ma fille en suit les lois. Célie Mon devoir m'intéresse, Mon père, à dégager vers lui votre promesse. Gorgibus Est−ce répondre en fille à mes commandements ? Tu te démens bien tôt de tes bons sentiments ! Pour Valère tantôt... Mais j'aperçois son père : Il vient assurément pour conclure l'affaire. Scène dernière Célie, Lélie, Gorgibus, Sganarelle, Sa Femme, Villebrequin, La Suivante Gorgibus Qui vous amène ici, seigneur Villebrequin ? Villebrequin Un secret important, que j'ai su ce matin, Qui rompt absolument ma parole donnée. Mon fils, dont votre fille acceptoit l'hyménée, Sous des liens cachés trompant les yeux de tous, Vit, depuis quatre mois, avec Lise en époux ; Et comme des parents le bien et la naissance M'ôtent tout le pouvoir d'en casser l'alliance, Je vous viens... Gorgibus Brisons là. Si, sans votre congé, Valère votre fils ailleurs s'est engagé, Je ne vous puis celer que ma fille Célie Dès longtemps par moi−même est promise à Lélie ; Et que, riche en vertus, son retour aujourd'hui M'empêche d'agréer un autre époux que lui. Villebrequin Un tel choix me plaît fort. Lélie Et cette juste envie D'un bonheur éternel va couronner ma vie. Gorgibus Allons choisir le jour pour se donner la foi. Sganarelle A−t−on mieux cru jamais être cocu que moi ? Vous voyez qu'en ce fait la plus forte apparence Peut jeter dans l'esprit une fausse créance. De cet exemple−ci ressouvenez−vous bien ; Et, quand vous verriez tout, ne croyez jamais rien. Dom Garcie de Navarre ou le Prince jaloux Comédie Représentée pour la première fois sur le théâtre de la salle du palais royal le 4 février 1661 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Personnages Dom Garcie, prince de Navarre, amant d'Elvire. Elvire, princesse de Léon. Elise, confidente d'Elvire. Dom Alphonse, prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de Dom Sylve. Ignès, comtesse, amante de Dom Sylve, aimée par Mauregat, usurpateur de l'Etat de Léon. Dom Alvar, confident de Dom Garcie, amant d'Elise. Dom Lope, autre confident de Dom Garcie, amant rebuté d'Elise. Dom Pèdre, écuyer d'Ignès. La scène est dans Astorgue, ville d'Espagne, dans le royaume de Léon. Acte I Scène I Done Elvire, Elise Done Elvire Non, ce n'est point un choix qui pour ces deux amants Sut régler de mon coeur les secrets sentiments ; Et le Prince n'a point dans tout ce qu'il peut être Ce qui fit préférer l'amour qu'il fait paroître. Dom Sylve, comme lui, fit briller à mes yeux Toutes les qualités d'un héros glorieux ; Même éclat de vertus, joint à même naissance, Me parloit en tous deux pour cette préférence ; Et je serois encore à nommer le vainqueur, Si le mérite seul prenoit droit sur un coeur : Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes Décidèrent en moi le destin de leurs flammes ; Et toute mon estime, égale entre les deux, Laissa vers Dom Garcie entraîner tous mes voeux. Elise Cet amour que pour lui votre astre vous inspire. N'a sur vos actions pris que bien peu d'empire, Puisque nos yeux, Madame, ont pu longtemps douter Qui de ces deux amants vous vouliez mieux traiter. Done Elvire De ces nobles rivaux l'amoureuse poursuite A de fâcheux combats, Elise, m'a réduite. Quand je regardois l'un, rien ne me reprochoit Le tendre mouvement où mon âme penchoit : Mais je me l'imputois à beaucoup d'injustice Quand de l'autre à mes yeux s'offroit le sacrifice ; Et Dom Sylve, après tout, dans ses soins amoureux Me sembloit mériter un destin plus heureux. Je m'opposois encor ce qu'au sang de Castille Du feu roi de Léon semble devoir la fille, Et la longue amitié qui d'un étroit lien Joignit les intérêts de son père et du mien. Ainsi, plus dans mon âme un autre prenoit place, Plus de tous ses respects je plaignois la disgrâce ; Ma pitié, complaisante à ses brûlants soupirs, D'un dehors favorable amusoit ses desirs, Et vouloit réparer, par ce foible avantage, Ce qu'au fond de mon coeur je lui faisois d'outrage. Elise Mais son premier amour, que vous avez appris, Doit de cette contrainte affranchir vos esprits ; Et puisqu'avant ses soins, où pour vous il s'engage, Done Ignès de son coeur avoir reçu l'hommage, Et que, par des liens aussi fermes que doux, L'amitié vous unit, cette comtesse et vous, Son secret révélé vous est une matière A donner à vos voeux liberté toute entière ; Et vous pouvez, sans crainte, à cet amant confus D'un devoir d'amitié couvrir tous vos refus. Done Elvire Il est vrai que j'ai lieu de chérir la nouvelle Qui m'apprit que Dom Sylve étoit un infidèle, Puisque par ses ardeurs mon coeur tyrannisé Contre elles à présent se voit autorisé, Qu'il en peut justement combattre les hommages, Et, sans scrupule, ailleurs donner tous ses suffrages ; Mais enfin quelle joie en peut prendre ce coeur, Si d'une autre contrainte il souffre la rigueur, Si d'un prince jaloux l'éternelle foiblesse Reçoit indignement les soins de ma tendresse, Et semble préparer, dans mon juste courroux, Un éclat à briser tout commerce entre nous ? Elise Mais si de votre bouche il n'a point su sa gloire, Est−ce un crime pour lui que de n'oser la croire ? Et ce qui d'un rival a pu flatter les feux L'autorise−t−il pas à douter de vos voeux ? Done Elvire Non, non, de cette sombre et lâche jalousie Rien ne peut excuser l'étrange frénésie ; Et par mes actions je l'ai trop informé Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé. Sans employer la langue, il est des interprètes Qui parlent clairement des atteintes secrètes : Un soupir, un regard, une simple rougeur, Un silence est assez pour expliquer un coeur ; Tout parle dans l'amour ; et sur cette matière Le moindre jour doit être une grande lumière, Puisque chez notre sexe, où l'honneur est puissant, On ne montre jamais tout ce que l'on ressent. J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite, Et voir d'un oeil égal l'un et l'autre mérite ; Mais que contre ses voeux on combat vainement, Et que la différence est connue aisément De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude, A celles où du coeur fait pencher l'habitude ! Dans les unes toujours on paroît se forcer ; Mais les autres, hélas ! se font sans y penser, Semblables à ces eaux si pures et si belles, Qui coulent sans effort des sources naturelles. Ma pitié pour Dom Sylve avoit beau l'émouvoir, J'en trahissois les soins sans m'en apercevoir ; Et mes regards au Prince, en un pareil martyre, En disoient toujours plus que je n'en voulois dire. Elise Enfin, si les soupçons de cet illustre amant, Puisque vous le voulez, n'ont point de fondement, Pour le moins font−ils foi d'une âme bien atteinte, Et d'autres chériroient ce qui fait votre plainte. De jaloux mouvements doivent être odieux, S'ils partent d'un amour qui déplaise à nos yeux ; Mais tout ce qu'un amant nous peut montrer d'alarmes Doit, lorsque nous l'aimons, avoir pour nous des charmes : C'est par là que son feu se peut mieux exprimer : Et plus il est jaloux, plus nous devons l'aimer. Ainsi, puisqu'en votre âme un prince magnanime... Done Elvire Ah ! ne m'avancez point cette étrange maxime. Partout la jalousie est un monstre odieux : Rien n'en peut adoucir les traits injurieux ; Et plus l'amour est cher qui lui donne naissance, Plus on doit ressentir les coups de cette offense. Voir un prince emporté, qui perd à tous moments Le respect que l'amour inspire aux vrais amants ; Qui, dans les soins jaloux où son âme se noie, Querelle également mon chagrin et ma joie, Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer Qu'en faveur d'un rival il ne veuille expliquer : Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée ; Et sans déguisement je te dis ma pensée : Le prince Dom Garcie est cher à mes desirs ; Il peut d'un coeur illustre échauffer les soupirs ; Au milieu de Léon on a vu son courage Me donner de sa flamme un noble témoignage, Braver en ma faveur des périls les plus grands, M'enlever aux desseins de nos lâches tyrans, Et dans ces murs forcés mettre ma destinée A couvert des horreurs d'un indigne hyménée ; Et je ne cèle point que j'aurois de l'ennui Que la gloire en fût due à quelque autre qu'à lui ; Car un coeur amoureux prend un plaisir extrême A se voir redevable, Elise, à ce qu'il aime, Et sa flamme timide ose mieux éclater, Lorsqu'en favorisant elle croit s'acquitter. Oui, j'aime qu'un secours, qui hasarde sa tête, Semble à sa passion donner droit de conquête ; J'aime que mon péril m'ait jetée en ses mains ; Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains, Si la bonté du Ciel nous ramène mon frère, Les voeux les plus ardents que mon coeur puisse faire, C'est que son bras encor sur un perfide sang Puisse aider à ce frère à reprendre son rang, Et par d'heureux succès d'une haute vaillance Mériter tous les soins de sa reconnoissance ; Mais, avec tout cela, s'il pousse mon courroux, S'il ne purge ses feux de leurs transports jaloux Et ne les range aux lois que je lui veux prescrire, C'est inutilement qu'il prétend Done Elvire : L'hymen ne peut nous joindre, et j'abhorre des noeuds Qui deviendroient sans doute un enfer pour tous deux. Elise Bien que l'on pût avoir des sentiments tout autres, C'est au Prince, Madame, à se régler aux vôtres ; Et dans votre billet ils sont si bien marqués, Que quand il les verra de la sorte expliqués... Done Elvire Je n'y veux point, Elise, employer cette lettre : C'est un soin qu'à ma bouche il me vaut mieux commettre. La faveur d'un écrit laisse aux mains d'un amant Des témoins trop constants de notre attachement. Ainsi donc empêchez qu'au Prince on ne la livre. Elise Toutes vos volontés sont des lois qu'on doit suivre. J'admire cependant que le Ciel ait jeté Dans le goût des esprits tant de diversité, Et que ce que les uns regardent comme outrage Soit vu par d'autres yeux sous un autre visage. Pour moi, je trouverois mon sort tout à fait doux, Si j'avois un amant qui pût être jaloux ; Je saurois m'applaudir de son inquiétude ; Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude, C'est de voir Dom Alvar ne prendre aucun souci. Done Elvire Nous ne le croyions pas si proche : le voici. Scène II Done Elvire, Dom Alvar, Elise Done Elvire Votre retour surprend : qu'avez−vous à m'apprendre ? Dom Alphonse vient−il ? a−t−on lieu de l'attendre ? Dom Alvar Oui, Madame ; et ce frère en Castille élevé De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé. Jusqu'ici Dom Louis, qui vit à sa prudence Par le feu Roi mourant commettre son enfance, A caché ses destins aux yeux de tout l'Etat, Pour l'ôter aux fureurs du traître Mauregat ; Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace, L'ait souvent demandé pour lui rendre sa place, Jamais son zèle ardent n'a pris de sûreté A l'appas dangereux de sa fausse équité. Mais, les peuples émus par cette violence Que vous a voulu faire une injuste puissance, Ce généreux vieillard a cru qu'il étoit temps D'éprouver le succès d'un espoir de vingt ans : Il a tenté Léon, et ses fidèles trames Des grands comme du peuple ont pratiqué les âmes, Tandis que la Castille armoit dix mille bras Pour redonner ce prince aux voeux de ses Etats ; Il fait auparavant semer sa renommée, Et ne veut le montrer qu'en tête d'une armée, Que tout prêt à lancer le foudre punisseur Sous qui doit succomber un lâche ravisseur. On investit Léon, et Dom Sylve en personne Commande le secours que son père vous donne. Done Elvire Un secours si puissant doit flatter notre espoir ; Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir. Dom Alvar Mais, Madame, admirez que, malgré la tempête Que votre usurpateur oit gronder sur sa tête, Tous les bruits de Léon annoncent pour certain Qu'à la comtesse Ignès il va donner la main. Done Elvire Il cherche dans l'hymen de cette illustre fille L'appui du grand crédit où se voit sa famille. Je ne reçois rien d'elle, et j'en suis en souci ; Mais son coeur au tyran fut toujours endurci. Elise De trop puissants motifs d'honneur et de tendresse Opposent ses refus aux noeuds dont on la presse Pour... Dom Alvar Le Prince entre ici. Scène III Dom Garcie, Done Elvire, Dom Alvar, Elise Dom Garcie Je viens m'intéresser, Madame, au doux espoir qu'il vous vient d'annoncer. Ce frère qui menace un tyran plein de crimes Flatte de mon amour les transports légitimes : Son sort offre à mon bras des périls glorieux Dont je puis faire hommage à l'éclat de vos yeux, Et par eux m'acquérir, si le Ciel m'est propice, La gloire d'un revers que vous doit sa justice, Qui va faire à vos pieds choir l'infidélité, Et rendre à votre sang toute sa dignité. Mais ce qui plus me plaît d'une attente si chère, C'est que pour être roi, le Ciel vous rend ce frère Et qu'ainsi mon amour peut éclater au moins Sans qu'à d'autres motifs on impute ses soins, Et qu'il soit soupçonné que dans votre personne Il cherche à me gagner les droits d'une couronne. Oui, tout mon coeur voudroit montrer aux yeux de tous Qu'il ne regarde en vous autre chose que vous ; Et cent fois, si je puis le dire sans offense, Ses voeux se sont armés contre votre naissance ; Leur chaleur indiscrète a d'un destin plus bas Souhaité le partage à vos divins appas, Afin que de ce coeur le noble sacrifice Pût du Ciel envers vous réparer l'injustice, Et votre sort tenir des mains de mon amour Tout ce qu'il doit au sang dont vous tenez le jour. Mais puisque enfin les Cieux de tout ce juste hommage A mes feux prévenus dérobent l'avantage, Trouvez bon que ces feux prennent un peu d'espoir Sur la mort que mon bras s'apprête à faire voir, Et qu'ils osent briguer par d'illustres services D'un frère et d'un Etat les suffrages propices. Done Elvire Je sais que vous pouvez, Prince, en vengeant nos droits, Faire pour votre amour parler cent beaux exploits ; Mais ce n'est pas assez, pour le prix qu'il espère, Que l'aveu d'un Etat et la faveur d'un frère ; Done Elvire n'est pas au bout de cet effort, Et je vous vois à vaincre un obstacle plus fort. Dom Garcie Oui, Madame, j'entends ce que vous voulez dire : Je sais bien que pour vous mon coeur en vain soupire ; Et l'obstacle puissant qui s'oppose mes feux, Sans que vous le nommiez, n'est pas secret pour eux. Done Elvire Souvent on entend mal ce qu'on croit bien entendre, Et par trop de chaleur, Prince, on se peut méprendre ; Mais, puisqu'il faut parler, desirez−vous savoir Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir ? Dom Garcie Ce me sera, Madame, une faveur extrême. Done Elvire Quand vous saurez m'aimer comme il faut que l'on aime. Dom Garcie Et que peut−on, hélas ! observer sous les cieux Qui ne cède à l'ardeur que m'inspirent vos yeux ? Done Elvire Quand votre passion ne fera rien paroître Dont se puisse indigner celle qui l'a fait naître. Dom Garcie C'est là son plus grand soin. Done Elvire Quand tous ses mouvements Ne prendront point de moi de trop bas sentiments. Dom Garcie Ils vous révèrent trop. Done Elvire Quand d'un injuste ombrage Votre raison saura me réparer l'outrage, Et que vous bannirez enfin ce monstre affreux Qui de son noir venin empoisonne vos feux, Cette jalouse humeur dont l'importun caprice Aux voeux que vous m'offrez rend un mauvais office, S'oppose à leur attente, et contre eux, à tous coups, Arme les mouvements de mon juste courroux. Dom Garcie Ah ! Madame, il est vrai, quelque effort que je fasse, Qu'un peu de jalousie en mon coeur trouve place, Et qu'un rival, absent de vos divins appas, Au repos de ce coeur vient livrer des combats. Soit caprice ou raison, j'ai toujours la croyance Que votre âme en ces lieux souffre de son absence, Et que malgré mes soins, vos soupirs amoureux Vont trouver à tous coups ce rival trop heureux. Mais si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire, Il vous est bien facile, hélas ! de m'y soustraire ; Et leur bannissement, dont j'accepte la loi, Dépend bien plus de vous qu'il ne dépend de moi. Oui, c'est vous qui pouvez, par deux mots pleins de flamme, Contre la jalousie armer toute mon âme, Et des pleines clartés d'un glorieux espoir Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir. Daignez donc étouffer le doute qui m'accable, Et faites qu'un aveu d'une bouche adorable Me donne l'assurance, au fort de tant d'assauts, Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux. Done Elvire Prince, de vos soupçons la tyrannie est grande : Au moindre mot qu'il dit, un coeur veut qu'on l'entende, Et n'aime pas ces feux dont l'importunité Demande qu'on s'explique avec tant de clarté. Le premier mouvement qui découvre notre âme Doit d'un amant discret satisfaire la flamme ; Et c'est à s'en dédire autoriser nos voeux Que vouloir plus avant pousser de tels aveux. Je ne dis point quel choix, s'il m'étoit volontaire, Entre Dom Sylve et vous mon âme pourroit faire ; Mais vouloir vous contraindre à n'être point jaloux Auroit dit quelque chose à tout autre que vous ; Et je croyois cet ordre un assez doux langage, Pour n'avoir pas besoin d'en dire davantage. Cependant votre amour n'est pas encor content : Il demande un aveu qui soit plus éclatant ; Pour l'ôter de scrupule, il me faut à vous−même, En des termes exprès, dire que je vous aime ; Et peut−être qu'encor, pour vous en assurer, Vous vous obstineriez à m'en faire jurer. Dom Garcie Hé bien ! Madame, hé bien ! je suis trop téméraire : De tout ce qui vous plaît je dois me satisfaire. Je ne demande point de plus grande clarté ; Je crois que vous avez pour moi quelque bonté, Que d'un peu de pitié mon feu vous sollicite, Et je me vois heureux plus que je ne mérite. C'en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux. L'arrêt qui les condamne est un arrêt bien doux, Et je reçois la loi qu'il daigne me prescrire Pour affranchir mon coeur de leur injuste empire. Done Elvire Vous promettez beaucoup, Prince ; et je doute fort Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort. Dom Garcie Ah ! Madame, il suffit, pour me rendre croyable, Que ce qu'on vous promet doit être inviolable, Et que l'heur d'obéir à sa divinité Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité. Que le Ciel me déclare une éternelle guerre, Que je tombe à vos pieds d'un éclat de tonnerre, Ou, pour périr encor par de plus rudes coups, Puissé−je voir sur moi fondre votre courroux, Si jamais mon amour descend à la foiblesse De manquer aux devoirs d'une telle promesse, Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport Fait... ! (Dom Pèdre apporte un billet.) Done Elvire J'en étois en peine, et tu m'obliges fort. Que le courrier attende. A ces regards qu'il jette, Vois−je pas que déjà cet écrit l'inquiète ? Prodigieux effet de son tempérament ! Qui vous arrête, Prince, au milieu du serment ? Dom Garcie J'ai cru que vous aviez quelque secret ensemble, Et je ne voulois pas l'interrompre. Done Elvire Il me semble Que vous me répondez d'un ton fort altéré ; Je vous vois tout à coup le visage égaré : Ce changement soudain a lieu de me surprendre ; D'où peut−il provenir ? le pourroit−on apprendre ? Dom Garcie D'un mal qui tout à coup vient d'attaquer mon cœur. Done Elvire Souvent plus qu'on ne croit ces maux ont de rigueur, Et quelque prompt secours vous seroit nécessaire. Mais encor, dites−moi, vous prend−il d'ordinaire ? Dom Garcie Parfois. Done Elvire Ah ! prince foible ! Hé bien ! par cet écrit Guérissez−le, ce mal : il n'est que dans l'esprit. Dom Garcie Par cet écrit, Madame ? Ah ! ma main le refuse : Je vois votre pensée, et de quoi l'on m'accuse. Si... Done Elvire Lisez−le, vous dis−je, et satisfaites−vous. Dom Garcie Pour me traiter après de foible, de jaloux ? Non, non ! Je dois ici vous rendre un témoignage Qu'à mon coeur cet écrit n'a point donné d'ombrage ; Et bien que vos bontés m'en laissent le pouvoir, Pour me justifier, je ne veux point le voir. Done Elvire Si vous vous obstinez à cette résistance, J'aurois tort de vouloir vous faire violence ; Et c'est assez enfin que vous avoir pressé De voir de quelle main ce billet m'est tracé. Dom Garcie Ma volonté toujours vous doit être soumise : Si c'est votre plaisir que pour vous je le lise, Je consens volontiers à prendre cet emploi. Done Elvire Oui, oui, Prince, tenez : vous le lirez pour moi. Dom Garcie C'est pour vous obéir, au moins, et je puis dire... Done Elvire C'est ce que vous voudrez : dépêchez−vous de lire. Dom Garcie Il est de Done Ignès, à ce que je connoi. Done Elvire Oui. Je m'en réjouis et pour vous et pour moi. Dom Garcie lit. "Malgré l'effort d'un long mépris, Le tyran toujours m'aime, et depuis votre absence, Vers moi, pour me porter au dessein qu'il a pris, Il semble avoir tourné toute sa violence, Dont il poursuit l'alliance De vous et de son fils. Ceux qui sur moi peuvent avoir empire, Par de lâches motifs qu'un faux honneur inspire Approuvent tous cet indigne lien. J'ignore encor par où finira mon martyre ; Mais je mourrai plutôt que de consentir rien. Puissiez−vous jouir, belle Elvire, D'un destin plus doux que le mien ! Done Ignès." (Il continue.) Dans la haute vertu son âme est affermie. Done Elvire Je vais faire réponse à cette illustre amie. Cependant apprenez, Prince, à vous mieux armer Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer. J'ai calmé votre trouble avec cette lumière, Et la chose a passé d'une douce manière ; Mais, à n'en point mentir, il seroit des moments Où je pourrois entrer dans d'autres sentiments. Dom Garcie Hé quoi ! vous croyez donc... ? Done Elvire Je crois ce qu'il faut croire. Adieu : de mes avis conservez la mémoire ; Et s'il est vrai pour moi que votre amour soit grand, Donnez−en à mon coeur les preuves qu'il prétend. Dom Garcie Croyez que désormais c'est toute mon envie, Et qu'avant qu'y manquer je veux perdre la vie. Acte II Scène I Elise, Dom Lope Elise Tout ce que fait le Prince, à parler franchement, N'est pas ce qui me donne un grand étonnement ; Car que d'un noble amour une âme bien saisie En pousse les transports jusqu'à la jalousie, Que de doutes fréquents ses voeux soient traversés, Il est fort naturel, et je l'approuve assez. Mais ce qui me surprend, Dom Lope, c'est d'entendre Que vous lui préparez les soupçons qu'il doit prendre, Que votre âme les forme, et qu'il n'est en ces lieux Fâcheux que par vos soins, jaloux que par vos yeux. Encore un coup, Dom Lope, une âme bien éprise Des soupçons qu'elle prend ne me rend point surprise ; Mais qu'on ait sans amour tous les soins d'un jaloux, C'est une nouveauté qui n'appartient qu'à vous. Dom Lope Que sur cette conduite à son aise l'on glose. Chacun règle la sienne au but qu'il se propose ; Et rebuté par vous des soins de mon amour, Je songe auprès du Prince à bien faire ma cour. Elise Mais savez−vous qu'enfin il fera mal la sienne, S'il faut qu'en cette humeur votre esprit l'entretienne ? Dom Lope Et quand, charmante Elise, a−t−on vu, s'il vous plaît, Qu'on cherche auprès des grands que son propre intérêt, Qu'un parfait courtisan veuille charger leur suite D'un censeur des défauts qu'on trouve en leur conduite, Et s'aille inquiéter si son discours leur nuit, Pourvu que sa fortune en tire quelque fruit ? Tout ce qu'on fait ne va qu'à se mettre en leur grâce : Par la plus courte voie on y cherche une place ; Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, C'est de flatter toujours le foible de leur coeur, D'applaudir en aveugle à ce qu'ils veulent faire, Et n'appuyer jamais ce qui peut leur déplaire : C'est là le vrai secret d'être bien auprès d'eux. Les utiles conseils font passer pour fâcheux, Et vous laissent toujours hors de la confidence Où vous jette d'abord l'adroite complaisance. Enfin on voit partout que l'art des courtisans Ne tend qu'à profiter des foiblesses des grands, A nourrir leurs erreurs, et jamais dans leur âme Ne porter les avis des choses qu'on y blâme. Elise Ces maximes un temps leur peuvent succéder ; Mais il est des revers qu'on doit appréhender ; Et dans l'esprit des grands, qu'on tâche de surprendre, Un rayon de lumière à la fin peut descendre, Qui sur tous ces flatteurs venge équitablement Ce qu'a fait à leur gloire un long aveuglement. Cependant je dirai que votre âme s'explique Un peu bien librement sur votre politique : Et ses nobles motifs, au Prince rapportés, Serviroient assez mal vos assiduités. Dom Lope Outre que je pourrois désavouer sans blâme Ces libres vérités sur quoi s'ouvre mon âme, Je sais fort bien qu'Elise a l'esprit trop discret Pour aller divulguer cet entretien secret. Qu'ai−je dit, après tout, que sans moi l'on ne sache ? Et dans mon procédé que faut−il que je cache ? On peut craindre une chute avec quelque raison, Quand on met en usage ou ruse ou trahison ; Mais qu'ai−je à redouter, moi, qui partout n'avance Que les soins approuvés d'un peu de complaisance, Et qui suis seulement par d'utiles leçons La pente qu'a le Prince à de jaloux soupçons ? Son âme semble en vivre, et je mets mon étude A trouver des raisons à son inquiétude, A voir de tous côtés s'il ne se passe rien A fournir le sujet d'un secret entretien ; Et quand je puis venir, enflé d'une nouvelle, Donner à son repos une atteinte mortelle, C'est lors que plus il m'aime, et je vois sa raison D'une audience avide avaler ce poison, Et m'en remercier comme d'une victoire Qui combleroit ses jours de bonheur et de gloire. Mais mon rival paroît : je vous laisse tous deux ; Et bien que je renonce à l'espoir de vos voeux, J'aurois un peu de peine à voir qu'en ma présence Il reçût des effets de quelque préférence, Et je veux, si je puis, m'épargner ce souci. Elise Tout amant de bon sens en doit user ainsi. Scène II Dom Alvar, Elise Dom Alvar Enfin nous apprenons que le roi de Navarre Pour les désirs du Prince aujourd'hui se déclare ; Et qu'un nouveau renfort de troupes nous attend Pour le fameux service où son amour prétend. Je suis surpris, pour moi, qu'avec tant de vitesse On ait fait avancer... Mais... Scène III Dom Garcie, Elise, Dom Alvar Dom Garcie Que fait la Princesse ? Elise. Quelques lettres, Seigneur ; je le présume ainsi. Mais elle va savoir que vous êtes ici. Scène IV Dom Garcie, seul. J'attendrai qu'elle ait fait. Près de souffrir sa vue, D'un trouble tout nouveau je me sens l'âme émue ; Et la crainte, mêlée à mon ressentiment, Jette par tout mon corps un soudain tremblement. Prince, prends garde au moins qu'un aveugle caprice Ne te conduise ici dans quelque précipice, Et que de ton esprit les désordres puissans Ne donnent un peu trop au rapport de tes sens : Consulte ta raison, prends sa clarté pour guide ; Vois si de tes soupçons l'apparence est solide ; Ne démens pas leur voix ; mais aussi garde bien Que, pour les croire trop, ils ne t'imposent rien, Qu'à tes premiers transports ils n'osent trop permettre, Et relis posément cette moitié de lettre. Ha ! qu'est−ce que mon coeur, trop digne de pitié, Ne voudroit pas donner pour son autre moitié ? Mais, après tout, que dis−je ? il suffit bien de l'une, Et n'en voilà que trop pour voir mon infortune. "Quoique votre rival... Vous devez toutefois vous... Et vous avez en vous à... L'obstacle le plus grand... Je chéris tendrement ce... Pour me tirer des mains de... Son amour, ses devoirs... Mais il m'est odieux, avec... Otez donc à vos feux ce... Méritez les regards que l'on... Et lorsqu'on vous oblige... Ne vous obstinez point à..." Oui, mon sort par ces mots est assez éclairci : Son coeur, comme sa main ; se fait connoître ici ; Et les sens imparfaits de cet écrit funeste Pour s'expliquer à moi n'ont pas besoin du reste. Toutefois, dans l'abord agissons doucement ; Couvrons à l'infidèle un vif ressentiment ; Et de ce que je tiens ne donnant point d'indice, Confondons son esprit par son propre artifice. La voici : ma raison, renferme mes transports, Et rends−toi pour un temps maîtresse du dehors. Scène V Done Elvire, Dom Garcie Done Elvire Vous avez bien voulu que je vous fisse attendre ? Dom Garcie Ha ! qu'elle cache bien ! Done Elvire On vient de nous apprendre Que le Roi votre père approuve vos projets, Et veut bien que son fils nous rende nos sujets ; Et mon âme en a pris une allégresse extrême. Don Garcie Oui, Madame, et mon coeur s'en réjouit de même ; Mais... Done Elvire Le tyran sans doute aura peine à parer Les foudres que partout il entend murmurer. Et j'ose me flatter que le même courage Qui put bien me soustraire à sa brutale rage, Et dans les murs d'Astorgue, arrachés de ses mains, Me faire un sûr asile à braver ses desseins, Pourra, de tout Léon achevant la conquête, Sous ses nobles efforts faire choir cette tête. Dom Garcie Le succès en pourra parler dans quelques jours, Mais, de grâce, passons à quelque autre discours. Puis−je, sans trop oser, vous prier de me dire A qui vous avez pris, Madame, soin d'écrire, Depuis que le destin nous a conduits ici ? Done Elvire Pourquoi cette demande, et d'où vient ce souci ? Dom Garcie D'un désir curieux de pure fantaisie. Done Elvire La curiosité naît de la jalousie. Dom Garcie Non, ce n'est rien du tout de ce que vous pensez : Vos ordres de ce mal me défendent assez. Done Elvire Sans chercher plus avant quel intérêt vous presse, J'ai deux fois à Léon écrit à la Comtesse, Et deux fois au marquis Dom Louis à Burgos. Avec cette réponse êtes−vous en repos ? Dom Garcie Vous n'avez point écrit à quelque autre personne, Madame ? Done Elvire Non, sans doute, et ce discours m'étonne. Dom Garcie De grâce, songez bien avant que d'assurer : En manquant de mémoire, on peut se parjurer. Done Elvire Ma bouche sur ce point ne peut être parjure. Dom Garcie Elle a dit toutefois une haute imposture. Done Elvire Prince ! Dom Garcie Madame ? Done Elvire O Ciel ! quel est ce mouvement ? Avez−vous, dites−moi, perdu le jugement ? Dom Garcie Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. Done Elvire De quelle trahison pouvez−vous donc vous plaindre ? Dom Garcie Ah ! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre ! Mais tous moyens de fuir lui vont être soustraits. Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits : Sans avoir vu le reste, il m'est assez facile De découvrir pour qui vous employez ce style. Done Elvire Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit ? Dom Garcie Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit Done Elvire L'innocence à rougir n'est point accoutumée. Dom Garcie Il est vrai qu'en ces lieux on la voit opprimée. Ce billet démenti pour n'avoir point de seing... Done Elvire Pourquoi le démentir, puisqu'il est de ma main ? Dom Garcie Encore est−ce beaucoup que, de franchise pure, Vous demeuriez d'accord que c'est votre écriture ; Mais ce sera, sans doute, et j'en serois garant, Un billet qu'on envoie à quelque indifférent ; Ou du moins, ce qu'il a de tendresse évidente Sera pour une amie ou pour quelque parente. Done Elvire Non, c'est pour un amant que ma main l'a formé, Et j'ajoute de plus, pour un amant aimé. Dom Garcie Et je puis, ô perfide ! ... Done Elvire Arrêtez, prince indigne, De ce lâche transport l'égarement insigne. Bien que de vous mon coeur ne prenne point de loi, Et ne doive en ces lieux aucun compte qu'à soi, Je veux bien me purger, pour votre seul supplice, Du crime que m'impose un insolent caprice. Vous serez éclairci, n'en doutez nullement ; J'ai ma défense prête en ce même moment ; Vous allez recevoir une pleine lumière ; Mon innocence ici paroîtra toute entière ; Et je veux, vous mettant juge en votre intérêt, Vous faire prononcer vous−même votre arrêt. Dom Garcie Ce sont propos obscurs, qu'on ne sauroit comprendre. Done Elvire Bientôt à vos dépens vous me pourrez entendre. Elise, holà ! Scène VI Dom Garcie, Done Elvire, Elise Elise Madame. Done Elvire Observez bien au moins Si j'ose à vous tromper employer quelques soins, Si par un seul coup d'oeil, ou geste qui l'instruise, Je cherche de ce coup à parer la surprise. Le billet que tantôt ma main avoir tracé, Répondez promptement, où l'avez−vous laissé ? Elise Madame, j'ai sujet de m'avouer coupable ; Je ne sais comme il est demeuré sur ma table ; Mais on vient de m'apprendre en ce même moment Que Dom Lope, venant dans mon appartement, Par une liberté qu'on lui voit se permettre, A fureté partout et trouvé cette lettre. Comme il la déplioit, Léonor a voulu S'en saisir promptement avant qu'il eût rien lu : Et se jetant sur lui, la lettre contestée En deux justes moitiés dans leurs mains est restée ; Et Dom Lope aussitôt prenant un prompt essor, A dérobé la sienne aux soins de Léonor. Done Elvire Avez−vous ici l'autre ? Elise Oui, la voilà, Madame. Done Elvire Donnez. Nous allons voir qui mérite le blâme. Avec votre moitié rassemblez celle−ci. Lisez, et hautement : je veux l'entendre aussi. Dom Garcie "Au prince Dom Garcie." Ah ! Done Elvire Achevez de lire : Votre âme pour ce mot ne doit pas s'interdire. Dom Garcie lit. "Quoique votre rival, Prince, alarme votre âme, Vous devez toutefois vous craindre plus que lui ; Et vous avez en vous à détruire aujourd'hui L'obstacle le plus grand que trouve votre flamme. Je chéris tendrement ce qu'a fait Dom Garcie Pour me tirer des mains de nos fiers ravisseurs ; Son amour, ses devoirs ont pour moi des douceurs ; Mais il m'est odieux, avec sa jalousie. Otez donc à vos feux ce qu'ils en font paroître ; Méritez les regards que l'on jette sur eux ; Et lorsqu'on vous oblige à vous tenir heureux, Ne vous obstinez point à ne pas vouloir l'être." Done Elvire Hé bien ! que dites−vous ? Dom Garcie Ha ! Madame je dis Qu'à cet objet mes sens demeurent interdits, Que je vois dans ma plainte une horrible injustice, Et qu'il n'est point pour moi d'assez cruel supplice. Done Elvire Il suffit. Apprenez que si j'ai souhaité Qu'à vos yeux cet écrit pût être présenté, C'est pour le démentir, et cent fois me dédire De tout ce que pour vous vous y venez de lire. Adieu, Prince. Dom Garcie Madame, hélas ! où fuyez−vous ? Done Elvire Où vous ne serez point, trop odieux jaloux. Dom Garcie Ha ! Madame, excusez un amant misérable, Qu'un sort prodigieux a fait vers vous coupable, Et qui, bien qu'il vous cause un courroux si puissant, Eût été plus blâmable à rester innocent. Car enfin peut−il être une âme bien atteinte Dont l'espoir le plus doux ne soit mêlé de crainte ? Et pourriez−vous penser que mon coeur eût aimé, Si ce billet fatal ne l'eût point alarmé, S'il n'avoit point frémi des coups de cette foudre, Dont je me figurois tout mon bonheur en poudre ? Vous−mêmes, dites−moi si cet événement N'eût pas dans mon erreur jeté tout autre amant, Si d'une preuve, hélas ! qui me sembloit si claire, Je pouvois démentir... Done Elvire Oui, vous le pouviez faire ; Et dans mes sentiments, assez bien déclarés, Vos doutes rencontroient des garants assurés : Vous n'aviez rien à craindre ; et d'autres, sur ce gage, Auroient du monde entier bravé le témoignage. Dom Garcie Mais on mérite un bien qu'on nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s'assurer ; Un sort trop plein de gloire à nos yeux est fragile, Et nous laisse aux soupçons une pente facile. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, J'ai douté du bonheur de mes témérités ; J'ai cru que dans ces lieux rangés sous ma puissance, Votre âme se forçoit à quelque complaisance, Que déguisant pour moi votre sévérité... Done Elvire Et je pourrois descendre à cette lâcheté ! Moi prendre le parti d'une honteuse feinte ! Agir par les motifs d'une servile crainte ! Trahir mes sentiments ! et, pour être en vos mains, D'un masque de faveur vous couvrir mes dédains ! La gloire sur mon coeur auroit si peu d'empire ! Vous pouvez le penser, et vous me l'osez dire ! Apprenez que ce coeur ne sait point s'abaisser, Qu'il n'est rien sous les cieux qui puisse l'y forcer ; Et s'il vous a fait voir, par une erreur insigne, Des marques de bonté dont vous n'étiez pas digne, Qu'il saura bien montrer, malgré votre pouvoir, La haine que pour vous il se résout d'avoir, Braver votre furie, et vous faire connoître Qu'il n'a point été lâche, et ne veut jamais l'être. Dom Garcie Hé bien ! je suis coupable, et ne m'en défends pas ; Mais je demande grâce à vos divins appas : Je la demande au nom de la plus vive flamme Dont jamais deux beaux yeux aient fait brûler une âme Que si votre courroux ne peut être apaisé, Si mon crime est trop grand pour se voir excusé, Si vous ne regardez ni l'amour qui le cause, Ni le vif repentir que mon coeur vous expose, Il faut qu'un coup heureux, en me faisant mourir, M'arrache à des tourments que je ne puis souffrir. Non, ne présumez pas qu'ayant su vous déplaire, Je puisse vivre une heure avec votre colère. Déjà de ce moment la barbare longueur Sous ses cuisants remords fait succomber mon coeur ; Et de mille vautours les blessures cruelles N'ont rien de comparable à ses douleurs mortelles. Madame, vous n'avez qu'à me le déclarer : S'il n'est point de pardon que je doive espérer, Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer, à vos yeux, le coeur d'un misérable, Ce coeur, ce traître coeur, dont les perplexités Ont si fort outragé vos extrêmes bontés : Trop heureux, en mourant, si ce coup légitime Efface en votre esprit l'image de mon crime, Et ne laisse aucuns traits de votre aversion Au foible souvenir de mon affection ! C'est l'unique faveur que demande ma flamme. Done Elvire Ha ! Prince trop cruel ! Dom Garcie Dites, parlez, Madame. Done Elvire Faut−il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités ? Dom Garcie Un coeur ne peut jamais outrager quand il aime ; Et ce que fait l'amour, il l'excuse lui−même. Done Elvire L'amour n'excuse point de tels emportements. Dom Garcie Tout ce qu'il a d'ardeur passe en ses mouvements ; Et plus il devient fort, plus il trouve de peine... Done Elvire Non, ne m'en parlez point ; vous méritez ma haine. Dom Garcie Vous me haïssez donc ? Done Elvire J'y veux tâcher, au moins ; Mais, hélas ! je crains bien que j'y perde mes soins, Et que tout le courroux qu'excite votre offense Ne puisse jusque−là faire aller ma vengeance. Dom Garcie D'un supplice si grand ne tentez point l'effort, Puisque pour vous venger je vous offre ma mort : Prononcez−en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure. Done Elvire Qui ne sauroit haïr ne peut vouloir qu'on meure. Dom Garcie Et moi, je ne puis vivre à moins que vos bontés Accordent un pardon à mes témérités. Résolvez l'un des deux, de punir ou d'absoudre. Done Elvire Hélas ! j'ai trop fait voir ce que je puis résoudre. Par l'aveu d'un pardon n'est−ce pas se trahir Que dire au criminel qu'on. ne le peut haïr ? Dom Garcie. Ah ! c'en est trop : souffrez, adorable Princesse... Done Elvire Laissez : je me veux mal d'une telle foiblesse. Dom Garcie Enfin je suis... Scène VII Dom Lope, Dom Garcie Dom Lope Seigneur, je viens vous informer D'un secret dont vos feux ont droit de s'alarmer. Dom Garcie Ne me viens point parler de secret ni d'alarme Dans les doux mouvements du transport qui me charme. Après ce qu'à mes yeux on vient de présenter, Il n'est point de soupçons que je doive écouter, Et d'un divin objet la bonté sans pareille A tous ces vains rapports doit fermer mon oreille : Ne m'en fais plus. Dom Lope Seigneur, je veux ce qu'il vous plaît : Mes soins en tout ceci n'ont que votre intérêt. J'ai cru que le secret que je viens de surprendre Méritoit bien qu'en hâte on vous le vint apprendre ; Mais puisque vous voulez que je n'en touche rien, Je vous dirai, Seigneur, pour changer d'entretien, Que déjà dans Léon on voit chaque famille Lever le masque au bruit des troupes de Castille, Et que surtout le peuple y fait pour son vrai roi Un éclat à donner au tyran de l'effroi. Dom Garcie La Castille du moins n'aura pas la victoire Sans que nous essayions d'en partager la gloire ; Et nos troupes aussi peuvent être en état D'imprimer quelque crainte au coeur de Mauregat. Mais quel est ce secret dont tu voulois m'instruire ? Voyons un peu. Dom Lope Seigneur, je n'ai rien à vous dire. Dom Garcie Va, va, parle, mon coeur t'en donne le pouvoir. Dom Lope Vos paroles, Seigneur, m'en ont trop fait savoir ; Et puisque mes avis ont de quoi vous déplaire, Je saurai désormais trouver l'art de me taire. Dom Garcie Enfin, je veux savoir la chose absolument. Dom Lope Je ne réplique point à ce commandement. Mais, Seigneur, en ce lieu le devoir de mon zèle Trahiroit le secret d'une telle nouvelle. Sortons pour vous l'apprendre ; et, sans rien embrasser, Vous−même vous verrez ce qu'on en doit penser. Acte III Scène I Done Elvire, Elise Done Elvire Done Elvire Elise, que dis−tu de l'étrange foiblesse Que vient de témoigner le coeur d'une princesse ? Que dis−tu de me voir tomber si promptement De toute la chaleur de mon ressentiment, Et malgré tant d'éclat, relâcher mon courage Au pardon trop honteux d'un si cruel outrage ? Elise Moi, je dis que d'un coeur que nous pouvons chérir Une injure sans doute est bien dure à souffrir ; Mais que s'il n'en est point qui davantage irrite, Il n'en est point aussi qu'on pardonne si vite, Et qu'un coupable aimé triomphe à nos genoux De tous les prompts transports du plus bouillant courroux, D'autant plus aisément, Madame, quand l'offense Dans un excès d'amour peut trouver sa naissance. Ainsi, quelque dépit que l'on vous ait causé, Je ne m'étonne point de le voir apaisé ; Et je sais quel pouvoir, malgré votre menace, A de pareils forfaits donnera toujours grâce. Done Elvire Ah ! sache, quelque ardeur qui m'impose des lois, Que mon front a rougi pour la dernière fois, Et que si désormais on pousse ma colère, Il n'est point de retour qu'il faille qu'on espère. Quand je pourrois reprendre un tendre sentiment, C'est assez contre lui que l'éclat d'un serment ; Car enfin un esprit qu'un peu d'orgueil inspire Trouve beaucoup de honte à se pouvoir dédire, Et souvent, aux dépens d'un pénible combat, Fait sur ses propres voeux un illustre attentat, S'obstine par honneur, et n'a rien qu'il n'immole A la noble fierté de tenir sa parole. Ainsi dans le pardon que l'on vient d'obtenir Ne prends point de clartés pour régler l'avenir ; Et quoi qu'à mes destins la fortune prépare, Crois que je ne puis être au prince de Navarre Que de ces noirs accès qui troublent sa raison Il n'ait fait éclater l'entière guérison, Et réduit tout mon coeur, que ce mal persécute, A n'en plus redouter l'affront d'une rechute. Elise Mais quel affront nous fait le transport d'un jaloux ? Done Elvire En est−il un qui soit plus digne de courroux ? Et puisque notre coeur fait un effort extrême Lorsqu'il se peut résoudre à confesser qu'il aime, Puisque l'honneur du sexe ; en tout temps rigoureux, Oppose un fort obstacle à de pareils aveux, L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle Doit−il impunément douter de cet oracle ? Et n'est−il pas coupable alors qu'il ne croit pas Ce qu'on ne dit jamais qu'après de grands combats ? Elise Moi, je tiens que toujours un peu de défiance En ces occasions n'a rien qui nous offense, Et qu'il est dangereux qu'un coeur qu'on a charmé Soit trop persuadé, Madame, d'être aimé, Si... Done Elvire N'en disputons plus : chacun a sa pensée. C'est un scrupule enfin dont mon âme est blessée ; Et contre mes désirs, je sens je ne sais quoi Me prédire un éclat entre le Prince et moi, Qui malgré ce qu'on doit aux vertus dont il brille... Mais, ô Ciel ! en ces lieux Dom Sylve de Castille ! Ah ! Seigneur, par quel sort vous vois−je maintenant ? Scène II Dom Sylve, Done Elvire, Elise Dom Sylve Je sais que mon abord, Madame, est surprenant, Et qu'être sans éclat entré dans cette ville, Dont l'ordre d'un rival rend l'accès difficile, Qu'avoir pu me soustraire aux yeux de ses soldats, C'est un événement que vous n'attendiez pas. Mais si j'ai dans ces lieux franchi quelques obstacles, L'ardeur de vous revoir peut bien d'autres miracles. Tout mon coeur a senti par de trop rudes coups Le rigoureux destin d'être éloigné de vous ; Et je n'ai pu nier au tourment qui le tue Quelques moments secrets d'une si chère vue. Je viens vous dire donc que je rends grâce aux Cieux De vous voir hors des mains d'un tyran odieux. Mais parmi les douceurs d'une telle aventure, Ce qui m'est un sujet d'éternelle torture, C'est de voir qu'à mon bras les rigueurs de mon sort Ont envié l'honneur de cet illustre effort, Et fait à mon rival, avec trop d'injustice, Offrir les doux périls d'un si fameux service. Oui, Madame, j'avois, pour rompre vos liens, Des sentiments sans doute aussi beaux que les siens ; Et je pouvois pour vous gagner cette victoire, Si le Ciel n'eût voulu m'en dérober la gloire. Done Elvire Je sais, Seigneur, je sais que vous avez un coeur Qui des plus grands périls vous peut rendre vainqueur ; Et je ne doute point que ce généreux zèle, Dont la chaleur vous pousse à venger ma querelle, N'eût, contre les efforts d'un indigne projet, Pu faire en ma faveur tout ce qu'un autre a fait. Mais, sans cette action dont vous étiez capable, Mon sort à la Castille est assez redevable : On sait ce qu'en ami plein d'ardeur et de foi Le comte votre père a fait pour le feu Roi. Après l'avoir aidé jusqu'à l'heure dernière, Il donne en ses Etats un asile à mon frère. Quatre lustres entiers il y cache son sort Aux barbares fureurs de quelque lâche effort, Et pour rendre à son front l'éclat d'une couronne, Contre nos ravisseurs vous marchez en personne : N'êtes−vous pas content ? et ces soins généreux Ne m'attachent−ils point par d'assez puissants noeuds ? Quoi ? votre âme, Seigneur, seroit−elle obstinée A vouloir asservir toute ma destinée, Et faut−il que jamais il ne tombe sur nous L'ombre d'un seul bienfait, qu'il ne vienne de vous ? Ah ! souffrez, dans les maux où mon destin m'expose, Qu'aux soins d'un autre aussi je doive quelque chose ; Et ne vous plaignez point de voir un autre bras Acquérir de la gloire où le vôtre n'est pas. Dom Sylve Oui, Madame, mon coeur doit cesser de s'en plaindre : Avec trop de raison vous voulez m'y contraindre ; Et c'est injustement qu'on se plaint d'un malheur, Quand un autre plus grand s'offre à notre douleur. Ce secours d'un rival m'est un cruel martyre ; Mais, hélas ! de mes maux ce n'est pas là le pire : Le coup, le rude coup dont je suis atterré, C'est de me voir par vous ce rival préféré. Oui, je ne vois que trop que ses feux pleins de gloire Sur les miens dans votre âme emportent la victoire ; Et cette occasion de servir vos appas, Cet avantage offert de signaler son bras, Cet éclatant exploit qui vous fut salutaire, N'est que le pur effet du bonheur de vous plaire, Que le secret pouvoir d'un astre merveilleux, Qui fait tomber la gloire où s'attachent vos voeux. Ainsi tous mes efforts ne seront que fumée. Contre vos fiers tyrans je conduis une armée ; Mais je marche en tremblant à cet illustre emploi, Assuré que vos voeux ne seront pas pour moi, Et que, s'ils sont suivis, la fortune prépare L'heur des plus beaux succès aux soins de la Navarre. Ah ! Madame, faut−il me voir précipité De l'espoir glorieux dont je m'étois flatté ? Et ne puis−je savoir quels crimes on m'impute, Pour avoir mérité cette effroyable chute ? Done Elvire Ne me demandez rien avant que regarder Ce qu'à mes sentiments vous devez demander ; Et sur cette froideur qui semble vous confondre Répondez−vous, Seigneur, ce que je puis répondre. Car enfin tous vos soins ne sauroient ignorer Quels secrets de votre âme on m'a su déclarer ; Et je la crois, cette âme, et trop noble et trop haute, Pour vouloir m'obliger à commettre une faute. Vous−même dites−vous s'il est de l'équité De me voir couronner une infidélité, Si vous pouviez m'offrir sans beaucoup d'injustice Un coeur à d'autres yeux offert en sacrifice, Vous plaindre avec raison et blâmer mes refus, Lorsqu'ils veulent d'un crime affranchir vos vertus. Oui, Seigneur, c'est un crime ; et les premières flammes Ont des droits si sacrés sur les illustres âmes, Qu'il faut perdre grandeurs et renoncer au jour, Plutôt que de pencher vers un second amour. J'ai pour vous cette ardeur que peut prendre l'estime Pour un courage haut, pour un coeur magnanime ; Mais n'exigez de moi que ce que je vous dois, Et soutenez l'honneur de votre premier choix. Malgré vos feux nouveaux, voyez quelle tendresse Vous conserve le coeur de l'aimable comtesse, Ce que pour un ingrat (car vous l'êtes, Seigneur) Elle a d'un choix constant refusé de bonheur, Quel mépris généreux, dans son ardeur extrême, Elle a fait de l'éclat que donne un diadème ; Voyez combien d'efforts pour vous elle a bravés, Et rendez à son coeur ce que vous lui devez. Dom Sylve Ah ! Madame, à mes yeux n'offrez point son mérite : Il n'est que trop présent à l'ingrat qui la quitte ; Et si mon coeur vous dit ce que pour elle il sent, J'ai peur qu'il ne soit pas envers vous innocent. Oui, ce coeur l'ose plaindre, et ne suit pas sans peine L'impérieux effort de l'amour qui l'entraîne. Aucun espoir pour vous n'a flatté mes desirs Qui ne m'ait arraché pour elle des soupirs, Qui n'ait dans ses douceurs fait jeter à mon âme Quelques tristes regards vers sa première flamme, Se reprocher l'effet de vos divins attraits, Et mêler des remords à mes plus chers souhaits. J'ai fait plus que cela, puisqu'il vous faut tout dire : Oui, j'ai voulu sur moi vous ôter votre empire, Sortir de votre chaîne, et rejeter mon coeur Sous le joug innocent de son premier vainqueur. Mais après mes efforts, ma constance abattue Voit un cours nécessaire à ce mal qui me tue. Et dût être mon sort à jamais malheureux, Je ne puis renoncer à l'espoir de mes voeux ; Je ne saurois souffrir l'épouvantable idée De vous voir par un autre à mes yeux possédée ; Et le flambeau du jour, qui m'offre vos appas, Doit avant cet hymen éclairer mon trépas. Je sais que je trahis une princesse aimable : Mais, Madame, après tout, mon coeur est−il coupable ? Et le fort ascendant que prend votre beauté Laisse−t−il aux esprits aucune liberté ? Hélas ! je suis ici bien plus à plaindre qu'elle : Son coeur, en me perdant, ne perd qu'un infidèle ; D'un pareil déplaisir on se peut consoler ; Mais moi, par un malheur qui ne peut s'égaler, J'ai celui de quitter une aimable personne, Et tous les maux encor que mon amour me donne Done Elvire Vous n'avez que les maux que vous voulez avoir, Et toujours notre coeur est en notre pouvoir : Il peut bien quelquefois montrer quelque faiblesse ; Mais enfin sur nos sens la raison, la maîtresse... Scène III Dom Garcie, Done Elvire, Dom Sylve Dom Garcie Madame, mon abord, comme je connois bien, Assez mal à propos trouble votre entretien ; Et mes pas en ce lieu, s'il faut que je le die, Ne croyoient pas trouver si bonne compagnie. Done Elvire Cette vue, en effet, surprend au dernier point ; Et de même que vous, je ne l'attendois point. Dom Garcie Oui, Madame, je crois que de cette visite, Comme vous l'assurez, vous n'étiez point instruite. Mais, Seigneur, vous deviez nous faire au moins l'honneur De nous donner avis de ce rare bonheur, Et nous mettre en état, sans nous vouloir surprendre, De vous rendre en ces lieux ce qu'on voudroit vous rendre. Dom Sylve Les héroïques soins vous occupent si fort, Que de vous en tirer, Seigneur, j'aurois eu tort ; Et des grands conquérants les sublimes pensées Sont aux civilités avec peine abaissées. Dom Garcie Mais les grands conquérants, dont on vante les soins, Loin d'aimer le secret, affectent les témoins. Leur âme, dès l'enfance à la gloire élevée, Les fait dans leurs projets aller tête levée, Et s'appuyant toujours sur des hauts sentiments, Ne s'abaisse jamais à des déguisements. Ne commettez−vous point vos vertus héroïques En passant dans ces lieux par des sourdes pratiques ? Et ne craignez−vous point qu'on puisse, aux yeux de tous, Trouver cette action trop indigne de vous ? Dom Sylve Je ne sais si quelqu'un blâmera ma conduite, Au secret que j'ai fait d'une telle visite ; Mais je sais qu'aux projets veulent la clarté, Prince, je n'ai jamais cherché l'obscurité ; Et quand j'aurai sur vous à faire une entreprise, Vous n'aurez pas sujet de blâmer la surprise : Il ne tiendra qu'à vous de vous en garantir, Et l'on prendra le soin de vous en avertir. Cependant demeurons aux termes ordinaires, Remettons nos débats après d'autres affaires ; Et d'un sang un peu chaud réprimant les bouillons, N'oublions pas tous deux devant qui nous parlons. Done Elvire Prince, vous avez tort ; et sa visite est telle, Que vous... Dom Garcie Ah ! c'en est trop que prendre sa querelle, Madame, et votre esprit devroit feindre un peu mieux, Lorsqu'il veut ignorer sa venue en ces lieux : Cette chaleur si prompte à vouloir la défendre Persuade assez mal qu'elle ait pu vous surprendre. Done Elvire Quoi que vous soupçonniez, il m'importe si peu, Que j'aurois du regret d'en faire un désaveu. Dom Garcie Poussez donc jusqu'au bout cet orgueil héroïque, Et que sans hésister tout votre coeur s'explique : C'est au déguisement donner trop de crédit. Ne désavouez rien, puisque vous l'avez dit. Tranchez, tranchez le mot, forcez toute contrainte, Dites que de ses feux vous ressentez l'atteinte, Que pour vous sa présence a des charmes si doux... Done Elvire Et si je veux l'aimer, m'en empêcherez−vous ? Avez−vous sur mon coeur quelque empire à prétendre ? Et pour régler mes voeux, ai−je votre ordre à prendre ? Sachez que trop d'orgueil a pu vous décevoir, Si votre coeur sur moi s'est cru quelque pouvoir ; Et que mes sentiments sont d'une âme trop grande, Pour vouloir les cacher, lorsqu'on me les demande. Je ne vous dirai point si le Comte est aimé ; Mais apprenez de moi qu'il est fort estimé, Que ses hautes vertus, pour qui je m'intéresse, Méritent mieux que vous les voeux d'une princesse, Que je garde aux ardeurs, aux soins qu'il me fait voir, Tout le ressentiment qu'une âme puisse avoir, Et que si des destins la fatale puissance M'ôte la liberté d'être sa récompense, Au moins est−il en moi de promettre à ses voeux Qu'on ne me verra point le butin de vos feux ; Et sans vous amuser d'une attente frivole, C'est à quoi je m'engage, et je tiendrai parole. Voilà mon coeur ouvert, puisque vous le voulez, Et mes vrais sentiments à vos yeux étalés. Etes−vous satisfait ? et mon âme attaquée S'est−elle, à votre avis, assez bien expliquée ? Voyez, pour vous ôter tout lieu de soupçonner, S'il reste quelque jour encore à vous donner. Cependant, si vos soins s'attachent à me plaire, Songez que votre bras, Comte, m'est nécessaire, Et d'un capricieux quels que soient les transports, Qu'à punir nos tyrans il doit tous ses efforts ; Fermez l'oreille enfin à toute sa furie ; Et pour vous y porter, c'est moi qui vous en prie. Scène IV Dom Garcie, Dom Sylve Dom Garcie Tout vous rit, et votre âme, en cette occasion, Jouit superbement de ma confusion. Il vous est doux de voir un aveu plein de gloire Sur les feux d'un rival marquer votre victoire ; Mais c'est à votre joie un surcroît sans égal, D'en avoir pour témoins les yeux de ce rival ; Et mes prétentions hautement étouffées A vos voeux triomphants sont d'illustres trophées. Goûtez à pleins transports ce bonheur éclatant ; Mais sachez qu'on n'est pas encore où l'on prétend. La fureur qui m'anime a de trop justes causes, Et l'on verra peut−être arriver bien des choses. Un désespoir va loin quand il est échappé, Et tout est pardonnable à qui se voit trompé. Si l'ingrate à mes yeux, pour flatter votre flamme, A jamais n'être à moi vient d'engager son âme, Je saurai bien trouver, dans mon juste courroux, Les moyens d'empêcher qu'elle ne soit à vous. Dom Sylve Cet obstacle n'est pas ce qui me met en peine. Nous verrons quelle attente en tout cas sera vaine ; Et chacun, de ses feux, pourra par sa valeur Ou défendre la gloire, ou venger le malheur. Mais comme, entre rivaux, l'âme la plus posée A des termes d'aigreur trouve une pente aisée, Et que je ne veux point qu'un pareil entretien Puisse trop échauffer votre esprit et le mien, Prince, affranchissez−moi d'une gêne secrète, Et me donnez moyen de faire ma retraite. Dom Garcie Non, non, ne craignez point qu'on pousse votre esprit A violer ici l'ordre qu'on vous prescrit. Quelque juste fureur qui me presse et vous flatte, Je sais, Comte, je sais quand il faut qu'elle éclate. Ces lieux vous sont ouverts : oui, sortez−en, sortez Glorieux des douceurs que vous en remportez ; Mais, encore une fois, apprenez que ma tête Peut seule dans vos mains mettre votre conquête. Dom Sylve Quand nous en serons là, le sort en notre bras De tous nos intérêts vuidera les débats. Acte IV Scène I Done Elvire, Dom Alvar Done Elvire Retournez, Dom Alvar, et perdez l'espérance De me persuader l'oubli de cette offense. Cette plaie en mon coeur ne sauroit se guérir, Et les soins qu'on en prend ne font rien que l'aigrir. A quelques faux respects croit−il que je défère ? Non, non : il a poussé trop avant ma colère ; Et son vain repentir ; qui porte ici vos pas, Sollicite un pardon que vous n'obtiendrez pas. Dom Alvar Madame, il fait pitié. Jamais coeur, que je pense, Par un plus vif remords n'expia son offense ; Et si dans sa douleur vous le considériez, Il toucheroit votre âme, et vous l'excuseriez. On sait bien que le Prince est dans un âge à suivre Les premiers mouvements où son âme se livre, Et qu'en un sang bouillant toutes les passions Ne laissent guère place à des réflexions. Dom Lope, prévenu d'une fausse lumière, De l'erreur de son maître a fourni la matière. Un bruit assez confus, dont le zèle indiscret A de l'abord du Comte éventé le secret, Vous avoit mise aussi de cette intelligence Qui dans ces lieux gardés a donné sa présence. Le Prince a cru l'avis, et son amour séduit, Sur une fausse alarme, a fait tout ce grand bruit. Mais d'une telle erreur son âme est revenue : Votre innocence enfin lui vient d'être connue, Et Dom Lope qu'il chasse est un visible effet Du vif remords qu'il sent de l'éclat qu'il a fait. Done Elvire Ah ! c'est trop promptement qu'il croit mon innocence ; Il n'en a pas encore une entière assurance : Dites−lui, dites−lui qu'il doit bien tout peser, Et ne se hâter point, de peur de s'abuser. Dom Alvar Madame, il sait trop bien... Done Elvire Mais, Dom Alvar, de grâce, N'étendons pas plus loin un discours qui me lasse : Il réveille un chagrin qui vient à contre−temps En troubler dans mon coeur d'autres plus importants. Oui, d'un trop grand malheur la surprise me presse, Et le bruit du trépas de l'illustre Comtesse, Doit s'emparer si bien de tout mon déplaisir, Qu'aucun autre souci n'a droit de me saisir. Dom Alvar Madame, ce peut être une fausse nouvelle ; Mais mon retour au Prince en porte une cruelle. Done Elvire De quelque grand ennui qu'il puisse être agité, Il en aura toujours moins qu'il n'a mérité. Scène II Done Elvire, Elise Elise J'attendois qu'il sortît, Madame, pour vous dire Ce [qui] veut maintenant que votre âme respire, Puisque votre chagrin dans un moment d'ici, Du sort de Done Ignès peut se voir éclairci. Un inconnu qui vient pour cette confidence Vous fait par un des siens demander audience. Done Elvire Elise, il faut le voir : qu'il vienne promptement. Elise Mais il veut n'être vu que de vous seulement ; Et par cet envoyé, Madame, il sollicite Qu'il puisse sans témoins vous rendre sa visite. Done Elvire Hé bien ! nous serons seuls, et je vais l'ordonner, Tandis que tu prendras le soin de l'amener. Que mon impatience en ce moment est forte ! O destins, est−ce joie ou douleur qu'on m'apporte ? Scène III Dom Pèdre, Elise Elise Où... ? Dom Pèdre Si vous me cherchez, Madame, me voici. Elise. En quel lieu votre maître... ? Dom Pèdre Il est proche d'ici : Le ferai−je venir ? Elise Dites−lui qu'il s'avance, Assuré qu'on l'attend avec impatience, Et qu'il ne se verra d'aucuns yeux éclairé. Je ne sais quel secret en doit être auguré : Tant de précautions qu'il affecte de prendre... Mais le voici déjà. Scène IV Done Ignès, Elise Elise Seigneur, pour vous attendre On a fait... Mais que vois−je ? Ha ! Madame, mes yeux... Done Ignès, en habit de cavalier. Ne me découvrez point, Elise, dans ces lieux, Et laissez respirer ma triste destinée Sous une feinte mort que je me suis donnée. C'est elle qui m'arrache à tous mes fiers tyrans, Car je puis sous ce nom comprendre mes parents. J'ai par elle évité cet hymen redoutable, Pour qui j'aurois souffert une mort véritable ; Et sous cet équipage et le bruit de ma mort Il faut cacher à tous le secret de mon sort, Pour me voir à l'abri de l'injuste poursuite Qui pourroit dans ces lieux persécuter ma fuite. Elise Ma surprise en public eût trahi vos desirs ; Mais allez là dedans étouffer des soupirs, Et des charmants transports d'une pleine allégresse Saisir à votre aspect le coeur de la Princesse. Vous la trouverez seule : elle−même a pris soin Que votre abord fût libre et n'eût aucun témoin. Vois−je pas Dom Alvar ? Scène V Dom Alvar, Elise Dom Alvar Le Prince me renvoie Vous prier que pour lui votre crédit s'emploie. De ses jours, belle Elise, on doit n'espérer rien, S'il n'obtient par vos soins un moment d'entretien ; Son âme a des transports... Mais le voici lui−même. Scène VI Dom Garcie, Dom Alvar, Elise Dom Garcie Ah ! sois un peu sensible à ma disgrâce extrême, Elise, et prends pitié d'un coeur infortuné, Qu'aux plus vives douleurs tu vois abandonné. Elise C'est avec d'autres yeux que ne fait la Princesse, Seigneur, que je verrois le tourment qui vous presse ! Mais nous avons du Ciel ou du tempérament Que nous jugeons de tout chacun diversement. Et puisqu'elle vous blâme, et que sa fantaisie Lui fait un monstre affreux de votre jalousie, Je serois complaisante ; et voudrois m'efforcer De cacher à ses yeux ce qui peut les blesser. Un amant suit sans doute une utile méthode, S'il fait qu'à notre humeur la sienne s'accommode ; Et cent devoirs font moins que ces ajustements Qui font croire en deux coeurs les mêmes sentiments : L'art de ces deux rapports fortement les assemble, Et nous n'aimons rien tant que ce qui nous ressemble. Dom Garcie Je le sais ; mais, hélas ! les destins inhumains S'opposent à l'effet de ces justes desseins, Et, malgré tous mes soins, viennent toujours me tendre Un piége dont mon coeur ne sauroit se défendre. Ce n'est pas que l'ingrate aux yeux de mon rival N'ait fait contre mes feux un aveu trop fatal, Et témoigné pour lui des excès de tendresse Dont le cruel objet me reviendra sans cesse. Mais comme trop d'ardeur enfin m'avoir séduit Quand j'ai cru qu'en ces lieux elle l'ait introduit, D'un trop cuisant ennui je sentirois l'atteinte A lui laisser sur moi quelque sujet de plainte. Oui, je veux faire au moins, si je m'en vois quitté, Que ce soit de son coeur pure infidélité ; Et venant m'excuser d'un trait de promptitude, Dérober tout prétexte à son ingratitude. Elise Laissez un peu de temps à son ressentiment ; Et ne la voyez point, Seigneur, si promptement. Dom Garcie Ah ! si tu me chéris, obtiens que je la voie : C'est une liberté qu'il faut qu'elle m'octroie ; Je ne pars point d'ici, qu'au moins son fier dédain... Elise De grâce, différez l'effet de ce dessein. Dom Garcie Non ! ne m'oppose point une excuse frivole. Elise Il faut que ce soit elle, avec une parole, Qui trouve les moyens de le faire en aller. Demeurez donc, Seigneur : je m'en vais lui parler. Dom Garcie Dis−lui que j'ai d'abord banni de ma présence Celui dont les avis ont causé mon offense, Que Dom Lope jamais... Scène VII Dom Garcie, Dom Alvar Dom Garcie Que vois−je, ô justes Cieux ! Faut−il que je m'assure au rapport de mes yeux ? Ah ! sans doute ils me sont des témoins trop fidèles. Voilà le comble affreux de mes peines mortelles, Voici le coup fatal qui devoit m'accabler ; Et quand par des soupçons je me sentois troubler, C'étoit, c'étoit le ciel, dont la sourde menace Présageoit à mon coeur cette horrible disgrâce. Dom Alvar Qu'avez−vous vu, Seigneur, qui vous puisse émouvoir ? Dom Garcie J'ai vu ce que mon âme a peine à concevoir ; Et le renversement de toute la nature Ne m'étonneroit pas comme cette aventure. C'en est fait... Le destin... Je ne saurois parler. Dom Alvar Seigneur, que votre esprit tâche à se rappeler. Dom Garcie J'ai vu... Vengeance, ô Ciel ! Dom Alvar Quelle atteinte soudaine... Dom Garcie J'en mourrai, Dom Alvar, la chose est bien certaine. Dom Alvar Mais, Seigneur, qui pourroit... ? Dom Garcie Ah ! tout est ruiné ; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : Un homme... Sans mourir te le puis−je bien dire ? Un homme dans les bras de l'infidèle Elvire. Dom Alvar Ah ! Seigneur ! la Princesse est vertueuse au point... Dom Garcie Ah ! sur ce que j'ai vu ne me contestez point, Dom Alvar : c'en est trop que soutenir sa gloire, Lorsque mes yeux font foi d'une action si noire. Dom Alvar Seigneur, nos passions nous font prendre souvent Pour chose véritable un objet décevant. Et de croire qu'une âme à la vertu nourrie Se puisse... Dom Garcie Dom Alvar, laissez−moi, je vous prie : Un conseiller me choque en cette occasion, Et je ne prends avis que de ma passion. Dom Alvar Il ne faut rien répondre à cet esprit farouche. Dom Garcie Ah ! que sensiblement cette atteinte me touche ! Mais il faut voir qui c'est, et de ma main punir... La voici. Ma fureur, te peux−tu retenir ? Scène VIII Done Elvire, Dom Garcie, Dom Alvar Done Elvire Hé bien ! que voulez−vous ? et quel espoir de grâce, Après vos procédés, peut flatter votre audace ? Osez−vous à mes yeux encor vous présenter, Et que me direz−vous que je doive écouter ? Dom Garcie Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable, Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. Done Elvire Ah ! vraiment, j'attendois l'excuse d'un outrage ; Mais, à ce que je vois, c'est un autre langage. Dom Garcie Oui, oui, c'en est un autre ; et vous n'attendiez pas Que j'eusse découvert le traître dans vos bras, Qu'un funeste hasard par la porte entr'ouverte Eût offert à mes yeux votre honte et ma perte. Est−ce l'heureux amant sur ses pas revenu, Ou quelque autre rival qui m'étoit inconnu ? O Ciel ! donne à mon coeur des forces suffisantes Pour pouvoir supporter des douleurs si cuisantes ! Rougissez maintenant : vous en avez raison, Et le masque est levé de votre trahison. Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme : Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme : Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux ; Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. Mais ne présumez pas que sans être vengé Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance, Que l'amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un coeur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur : Aussi ne trouverois−je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte ; Et son arrêt livrant mon espoir à la mort, Mon coeur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie, Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments, Et je puis tout permettre à mes ressentiments. Non, non, n'espérez rien après un tel outrage : Je ne suis plus à moi ; je suis tout à la rage ; Trahi de tous côtés, mis dans un triste état, Il faut que mon amour se venge avec éclat, Qu'ici j'immole tout à ma fureur extrême, Et que mon désespoir achève par moi−même. Done Elvire Assez paisiblement vous a−t−on écouté ? Et pourrai−je à mon tour parler en liberté ? Dom Garcie Et par quels beaux discours, que l'artifice inspire... ? Done Elvire Si vous avez encor quelque chose à me dire, Vous pouvez l'ajouter : je suis prête à l'ouïr ; Sinon, faites au moins que je puisse jouir De deux ou trois moments de paisible audience. Dom Garcie Hé bien ! j'écoute. O Ciel, quelle est ma patience ! Done Elvire Je force ma colère, et veux, sans nulle aigreur. Répondre à ce discours si rempli de fureur. Dom Garcie C'est que vous voyez bien... Done Elvire Ah ! j'ai prêté l'oreille Autant qu'il vous a plu : rendez−moi la pareille. J'admire mon destin, et jamais sous les cieux Il ne fut rien, je crois, de si prodigieux, Rien dont la nouveauté soit plus inconcevable, Et rien que la raison rende moins supportable. Je me vois un amant qui, sans se rebuter, Applique tous ses soins à me persécuter, Qui dans tout cet amour que sa bouche m'exprime Ne conserve pour moi nul sentiment d'estime. Rien au fond de ce coeur qu'ont pu blesser mes yeux Qui fasse droit au sang que j'ai reçu des Cieux, Et de mes actions défende l'innocence Contre le moindre effort d'une fausse apparence ! Oui, je vois... Ah ! surtout ne m'interrompez point. Je vois, dis−je, mort sort malheureux à ce point, Qu'un coeur qui dit qu'il m'aime, et qui doit faire croire Que, quand tout l'univers douteroit de ma gloire, Il voudroit contre tous en être le garant, Est celui qui s'en fait l'ennemi le plus grand. On ne voit échapper aux soins que prend sa flamme Aucune occasion de soupçonner mon âme. Mais c'est peu des soupçons : il en fait des éclats Que, sans être blessé, l'amour ne souffre pas. Loin d'agir en amant, qui, plus que la mort même, Appréhende toujours d'offenser ce qu'il aime, Qui se plaint doucement, et cherche avec respect A pouvoir s'éclaircir de ce qu'il croit suspect, A toute extrémité dans ses doutes il passe, Et ce n'est que fureur, qu'injure et que menace. Cependant aujourd'hui je veux fermer les yeux Sur tout ce qui devroit me le rendre odieux, Et lui donner moyen, par une bonté pure, De tirer son salut d'une nouvelle injure. Ce grand emportement qu'il m'a fallu souffrir Part de ce qu'à vos yeux le hasard vient d'offrir : J'aurois tort de vouloir démentir votre vue, Et votre âme sans doute a dû paroître émue. Dom Garcie Et n'est−ce pas... ? Done Elvire Encore un peu d'attention, Et vous allez savoir ma résolution. Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse. Vous êtes maintenant sur un grand précipice ; Et ce que votre coeur pourra délibérer Va vous y faire choir, ou bien vous en tirer. Si, malgré cet objet qui vous a pu surprendre, Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre Et ne demandez point d'autre preuve que moi Pour condamner l'erreur du trouble où je vous voi, Si de vos sentiments la prompte déférence Veut sur ma seule foi croire mon innocence Et de tous vos soupçons démentir le crédit Pour croire aveuglément ce que mon coeur vous dit, Cette soumission, cette marque d'estime, Du passé dans ce coeur efface tout le crime : Je rétracte à l'instant ce qu'un juste courroux M'a fait dans la chaleur prononcer contre vous : Et si je puis un jour choisir ma destinée Sans choquer les devoirs du rang où je suis née, Mon honneur, satisfait par ce respect soudain, Promet à votre amour et mes yeux et ma main. Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire : Si cet offre sur vous obtient si peu d'empire, Que vous me refusiez de me faire entre nous Un sacrifice entier de vos soupçons jaloux, S'il ne vous suffit pas de toute l'assurance Que vous peuvent donner mon coeur et ma naissance, Et que de votre esprit les ombrages puissants Forcent mon innocence à convaincre vos sens Et porter à vos yeux l'éclatant témoignage D'une vertu sincère à qui l'on fait outrage, Je suis prête à le faire, et vous serez content ; Mais il vous faut de moi détacher à l'instant, A mes voeux pour jamais renoncer de vous−même ; Et j'atteste du Ciel la puissance suprême Que, quoi que le destin puisse ordonner de nous, Je choisirai plutôt d'être à la mort qu'à vous. Voilà dans ces deux choix de quoi vous satisfaire : Avisez maintenant celui qui peut vous plaire. Dom Garcie Juste Ciel ! jamais rien peut−il être inventé Avec plus d'artifice et de déloyauté ? Tout ce que des enfers la malice étudie A−t−il rien de si noir que cette perfidie ? Et peut−elle trouver dans toute sa rigueur Un plus cruel moyen d'embarrasser un coeur ? Ah ! que vous savez bien ici contre moi−même, Ingrate, vous servir de ma faiblesse extrême, Et ménager pour vous l'effort prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux ! Parce qu'on est surprise et qu'on manque d'excuse, D'un offre de pardon on emprunte la ruse. Votre feinte douceur forge un amusement Pour divertir l'effet de mon ressentiment, Et par le noeud subtil du choix qu'elle embarrasse, Veut soustraire un perfide au coup qui le menace ; Oui, vos dextérités veulent me détourner D'un éclaircissement qui vous doit condamner ; Et votre âme, feignant une innocence entière, Ne s'offre à m'en donner une pleine lumière Qu'à des conditions qu'après d'ardents souhaits Vous pensez que mon coeur n'acceptera jamais. Mais vous serez trompée en me croyant surprendre : Oui, oui, je prétends voir ce qui doit vous défendre, Et quel fameux prodige, accusant ma fureur, Peut de ce que j'ai vu justifier l'horreur. Done Elvire Songez que par ce choix vous allez vous prescrire De ne plus rien prétendre au coeur de Done Elvire. Dom Garcie Soit : je souscris à tout, et mes voeux aussi bien, En l'état où je suis, ne prétendent plus rien. Done Elvire Vous vous repentirez de l'éclat que vous faites. Dom Garcie Non, non, tous ces discours sont de vaines défaites ; Et c'est moi bien plutôt qui dois vous avertir Que quelque autre dans peu se pourra repentir : Le traître, quel qu'il soit, n'aura pas l'avantage De dérober sa vie à l'effort de ma rage. Done Elvire Ah ! c'est trop en souffrir, et mon coeur irrité Ne doit plus conserver une sotte bonté : Abandonnons l'ingrat à son propre caprice, Et puisqu'il veut périr, consentons qu'il périsse. Elise... A cet éclat vous voulez me forcer ; Mais je vous apprendrai que c'est trop m'offenser. (Elise entre.) Faites un peu sortir la personne chérie... Allez, vous m'entendez : dites que je l'en prie. Dom Garcie Et je puis... Done Elvire Attendez, vous serez satisfait. Elise Voici de son jaloux sans doute un nouveau trait. Done Elvire Prenez garde qu'au moins cette noble colère Dans la même fierté jusqu'au bout persévère ; Et surtout désormais songez bien à quel prix Vous avez voulu voir vos soupçons éclaircis, Voici, grâces au Ciel, ce qui les a fait naître, Ces soupçons obligeants que l'on me fait paroître. Voyez bien ce visage, et si de Done Ignès Vos yeux au même instant n'y connoissent les traits. Scène IX Dom Garcie, Done Elvire, Done Ignès, Dom Alvar, Elise Dom Garcie O Ciel ! Done Elvire Si la fureur dont votre âme est émue Vous trouble jusque−là l'usage de la vue, Vous avez d'autres yeux à pouvoir consulter Qui ne vous laisseront aucun lieu de douter. Sa mort est une adresse au besoin inventée, Pour fuir l'autorité qui l'a persécutée ; Et sous un tel habit, elle cachoit son sort, Pour mieux jouir du fruit de cette feinte mort. Madame, pardonnez, s'il faut que je consente A trahir vos secrets et tromper votre attente : Je me vois exposée à sa témérité ; Toutes mes actions n'ont plus de liberté ; Et mon honneur en butte aux soupçons qu'il peut prendre Est réduit à toute heure aux soins de se défendre. Nos doux embrassements, qu'a surpris ce jaloux, De cent indignités m'ont fait souffrir les coups. Oui, voilà le sujet d'une fureur si prompte, Et l'assuré témoin qu'on produit de ma honte. Jouissez à cette heure en tyran absolu De l'éclaircissement que vous avez voulu ; Mais sachez que j'aurai sans cesse la mémoire De l'outrage sanglant qu'on a fait à ma gloire ; Et si je puis jamais oublier mes serments, Tombent sur moi du Ciel les plus grands châtiments ! Qu'un tonnerre éclatant mette ma tête en poudre, Lorsqu'à souffrir vos feux je pourrai me résoudre ! Allons, Madame, allons, ôtons−nous de ces lieux, Qu'infectent les regards d'un monstre furieux ; Fuyons−en promptement l'atteinte envenimée, Evitons les effets de sa rage animée, Et ne faisons des voeux, dans nos justes desseins, Que pour nous voir bientôt affranchir de ses mains. Done Ignès Seigneur, de vos soupçons l'injuste violence A la même vertu vient de faire une offense. Dom Garcie Quelles tristes clartés dissipent mon erreur, Enveloppent mes sens d'une profonde horreur, Et ne laissent plus voir à mon âme abattue Que l'effroyable objet d'un remords qui me tue ! Ah ! Dom Alvar, je vois que vous avez raison ; Mais l'enfer dans mon coeur a soufflé son poison ; Et par un trait fatal d'une rigueur extrême, Mon plus grand ennemi se rencontre en moi−même. Que me sert−il d'aimer du plus ardent amour Qu'une âme consumée ait jamais mis au jour, Si par ses mouvements, qui font toute ma peine, Cet amour à tous coups se rend digne de haine ? Il faut, il faut venger par mon juste trépas L'outrage que j'ai fait à ses divins appas. Aussi bien quel conseil aujourd'hui puis−je suivre ? Ah ! j'ai perdu l'objet pour qui j'aimois à vivre : Si j'ai pu renoncer à l'espoir de ses voeux, Renoncer à la vie est beaucoup moins fâcheux. Dom Alvar Seigneur... Dom Garcie Non, Dom Alvar, ma mort est nécessaire : Il n'est soins ni raisons qui m'en puissent distraire. Mais il faut que mon sort en se précipitant Rende à cette princesse un service éclatant ; Et je veux me chercher dans cette illustre envie Les moyens glorieux de sortir de la vie, Faire par un grand coup, qui signale ma foi, Qu'en expirant pour elle, elle ait regret à moi, Et qu'elle puisse dire, en se voyant vengée : "C'est par son trop d'amour qu'il m'avoit outragée." Il faut que de ma main un illustre attentat Porte une mort trop due au sein de Mauregat, Que j'aille prévenir par une belle audace Le coup dont la Castille avec bruit le menace ; Et j'aurai des douceurs dans mon instant fatal De ravir cette gloire à l'espoir d'un rival. Dom Alvar Un service, Seigneur, de cette conséquence Auroit bien le pouvoir d'effacer votre offense, Mais hasarder... Dom Garcie Allons, par un juste devoir, Faire à ce noble effort servir mon désespoir. Acte V Scène I Dom Alvar, Elise Dom Alvar Oui, jamais il ne fut de si rude surprise : Il venoit de former cette haute entreprise ; A l'avide désir d'immoler Mauregat De son prompt désespoir il tournoit tout l'éclat ; Ses soins précipités vouloient à son courage De cette juste mort assurer l'avantage, Y chercher son pardon, et prévenir l'ennui Qu'un rival partageât cette gloire avec lui ; Il sortoit de ces murs, quand un bruit trop fidèle Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle Que ce même rival, qu'il vouloit prévenir, A remporté l'honneur qu'il pensoit obtenir, L'a prévenu lui−même en immolant le traître, Et pousse dans ce jour Dom Alphonse à paroître, Qui d'un si prompt succès va goûter la douceur, Et vient prendre en ces lieux la princesse sa soeur. Et, ce qui n'a pas peine à gagner la croyance, On entend publier que c'est la récompense Dont il prétend payer le service éclatant Du bras qui lui fait jour au trône qui l'attend. Elise Oui, Done Elvire a su ces nouvelles semées, Et du vieux Dom Louis les trouve confirmées, Qui vient de lui mander que Léon dans ce jour De Dom Alphonse et d'elle attend l'heureux retour, Et que c'est là qu'on doit, par un revers prospère, Lui voir prendre un époux de la main de ce frère : Dans ce peu qu'il en dit, il donne assez à voir Que Dom Sylve est l'époux qu'elle doit recevoir. Dom Alvar Ce coup au coeur du Prince... Elise Est sans doute bien rude, Et je le trouve à plaindre en son inquiétude. Son intérêt pourtant, si j'en ai bien jugé, Est encor cher au coeur qu'il a tant outragé ; Et je n'ai point connu qu'à ce succès qu'on vante, La Princesse ait fait voir une âme fort contente De ce frère qui vient et de la lettre aussi. Mais... Scène II Done Elvire, Dom Alvar, Elise, Done Ignès Done Elvire Faites, Dom Alvar, venir le Prince ici. Souffrez que devant vous je lui parle, Madame, Sur cet événement dont on surprend mon âme ; Et ne m'accusez point d'un trop prompt changement, Si je perds contre lui tout mon ressentiment. Sa disgrâce imprévue a pris droit de l'éteindre ; Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre. Et le Ciel, qui l'expose à ce trait de rigueur, N'a que trop bien servi les serments de mon coeur. Un éclatant arrêt de ma gloire outragée A jamais n'être à lui me tenoit engagée ; Mais quand par les destins il est exécuté, J'y vois pour son amour trop de sévérité ; Et le triste succès de tout ce qu'il m'adresse, M'efface son offense et lui rend ma tendresse. Oui, mon coeur, trop vengé par de si rudes coups, Laisse à leur cruauté désarmer son courroux, Et cherche maintenant, par un soin pitoyable, A consoler le sort d'un amant misérable ; Et je crois que sa flamme a bien pu mériter Cette compassion que je lui veux prêter. Done Ignès Madame, on auroit tort de trouver à redire Aux tendres sentiments qu'on voit qu'il vous inspire : Ce qu'il a fait pour vous... Il vient, et sa pâleur De ce coup surprenant marque assez la douleur. Scène III Dom Garcie, Done Elvire, Done Ignès, Elise Dom Garcie Madame, avec quel front faut−il que je m'avance, Quand je viens vous offrir l'odieuse présence... ? Done Elvire Prince, ne parlons plus de mon ressentiment : Votre sort dans mon âme a fait du changement, Et par le triste état où sa rigueur vous jette Ma colère est éteinte, et notre paix est faite. Oui, bien que votre amour ait mérité les coups Que fait sur lui du Ciel éclater le courroux, Bien que ses noirs soupçons aient offensé ma gloire Par des indignités qu'on auroit peine à croire, J'avouerai toutefois que je plains son malheur Jusqu'à voir nos succès avec quelque douleur, Que je hais les faveurs de ce fameux service Lorsqu'on veut de mon coeur lui faire un sacrifice, Et voudrois bien pouvoir racheter les moments Où le sort contre vous n'armoit que mes serments. Mais enfin vous savez comme nos destinées Aux intérêts publics sont toujours enchaînées, Et que l'ordre des Cieux, pour disposer de moi, Dans mon frère qui vient me va montrer mon roi. Cédez comme moi, Prince, à cette violence Où la grandeur soumet celles de ma naissance ; Et si de votre amour les déplaisirs sont grands, Qu'il se fasse un secours de la part que j'y prends, Et ne se serve point contre un coup qui l'étonne Du pouvoir qu'en ces lieux votre valeur vous donne : Ce vous seroit sans doute un indigne transport De vouloir dans vos maux lutter contre le sort ; Et lorsque c'est en vain qu'on s'oppose à sa rage, La soumission prompte est grandeur de courage. Ne résistez donc point à ses coups éclatants, Ouvrez les murs d'Astorgue au frère que j'attends, Laissez−moi rendre aux droits qu'il peut sur moi prétendre Ce que mon triste coeur a résolu de rendre ; Et ce fatal hommage, où mes voeux sont forcés, Peut−être n'ira pas si loin, que vous pensez. Dom Garcie C'est faire voir, Madame, une bonté trop rare, Que vouloir adoucir le coup qu'on me prépare : Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir Le foudre rigoureux de tout votre devoir. En l'état où je suis je n'ai rien à vous dire : J'ai mérité du sort tout ce qu'il a de pire ; Et je sais, quelques maux qu'il me faille endurer, Que je me suis ôté le droit d'en murmurer. Par où pourrois−je, hélas ! dans ma vaste disgrâce, Vers vous de quelque plainte autoriser l'audace ? Mon amour s'est rendu mille fois odieux ; Il n'a fait qu'outrager vos attraits glorieux ; Et lorsque par un juste et fameux sacrifice Mon bras à votre sang cherche à rendre un service, Mon astre m'abandonne au déplaisir fatal De me voir prévenu par le bras d'un rival. Madame, après cela je n'ai rien à prétendre, Je suis digne du coup que l'on me fait attendre, Et je le vois venir sans oser contre lui Tenter de votre coeur le favorable appui. Ce qui peut me rester dans mon malheur extrême, C'est de chercher alors mon remède en moi−même. Et faire que ma mort, propice à mes desirs, Affranchisse mon coeur de tous ses déplaisirs. Oui, bientôt dans ses lieux Dom Alphonse doit être, Et déjà mon rival commence de paroître ; De Léon vers ces murs il semble avoir volé, Pour recevoir le prix du tyran immolé. Ne craignez point du tout qu'aucune résistance Fasse valoir ici ce que j'ai de puissance : Il n'est effort humain que pour vous conserver, Si vous y consentiez, je ne pusse braver ; Mais ce n'est pas à moi, dont on hait la mémoire, A pouvoir espérer cet aveu plein de gloire ; Et je ne voudrois pas, par des efforts trop vains, Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins. Non, je ne contrains point vos sentiments, Madame : Je vais en liberté laisser toute votre âme, Ouvrir les murs d'Astorgue à cet heureux vainqueur Et subir de mon sort la dernière rigueur. Scène IV Done Elvire, Done Ignès, Elise Done Elvire Madame, au désespoir où son destin l'expose De tous mes déplaisirs n'imputez pas la cause : Vous me rendrez justice en croyant que mon coeur Fait de vos intérêts sa plus vive douleur, Que bien plus que l'amour l'amitié m'est sensible, Et que si je me plains d'une disgrâce horrible, C'est de voir que du Ciel le funeste courroux Ait pris chez moi les traits qu'il lance contre vous, Et rendu mes regards coupables d'une flamme Qui traite indignement les bontés de votre âme. Done Ignès C'est un événement dont sans doute vos yeux N'ont point pour moi, Madame, à quereller les Cieux. Si les foibles attraits qu'étale mon visage M'exposoient au destin de souffrir un volage, Le Ciel ne pouvoit mieux m'adoucir de tels coups, Quand pour m'ôter ce coeur il s'est servi de vous ; Et mon front ne doit point rougir d'une inconstance Qui de vos traits aux miens marque la différence. Si pour ce changement je pousse des soupirs, Ils viennent de le voir fatal à vos désirs ; Et dans cette douleur que l'amitié m'excite Je m'accuse pour vous de mon peu de mérite, Qui n'a pu retenir un coeur dont les tributs Causent un si grand trouble à vos voeux combattus. Done Elvire Accusez−vous plutôt de l'injuste silence Qui m'a de vos deux coeurs caché l'intelligence. Ce secret, plus tôt su, peut−être à toutes deux Nous auroit épargné des troubles si fâcheux ; Et mes justes froideurs, des désirs d'un volage Au point de leur naissance ayant banni l'hommage, Eussent pu renvoyer... Done Ignès Madame, le voici. Done Elvire Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici : Ne sortez point, Madame, et dans un tel martyre Veuillez être témoin de ce que je vais dire. Done Ignès Madame, j'y consens, quoique je sache bien Qu'on fuiroit en ma place un pareil entretien. Done Elvire Son succès si le Ciel seconde ma pensée, Madame, n'aura rien dont vous soyez blessée. Scène V Dom Sylve, Done Elvire, Done Ignès Done Elvire Avant que vous parliez, je demande instamment Que vous daigniez, Seigneur, m'écouter un moment. Déjà la renommée a jusqu'à nos oreilles Porté de votre bras les soudaines merveilles ; Et j'admire avec tous comme en si peu de temps Il donne à nos destins ces succès éclatants. Je sais bien qu'un bienfait de cette conséquence Ne sauroit demander trop de reconnoissance, Et qu'on doit toute chose à l'exploit immortel Qui replace mon frère au trône paternel. Mais quoi que de son coeur vous offrent les hommages, Usez en généreux de tous vos avantages, Et ne permettez pas que ce coup glorieux Jette sur moi, Seigneur, un joug impérieux ; Que votre amour, qui sait quel intérêt m'anime, S'obstine à triompher d'un refus légitime, Et veuille que ce frère, où l'on va m'exposer, Commence d'être roi pour me tyranniser. Léon a d'autres prix, dont en cette occurrence Il peut mieux honorer votre haute vaillance ; Et c'est à vos vertus faire un présent trop bas, Que vous donner un coeur qui ne se donne pas. Peut−on être jamais satisfait en soi−même, Lorsque par la contrainte on obtient ce qu'on aime ? C'est un triste avantage, et l'amant généreux A ces conditions refuse d'être heureux ; Il ne veut rien devoir à cette violence Qu'exercent sur nos coeurs les droits de la naissance, Et pour l'objet qu'il aime est toujours trop zélé, Pour souffrir qu'en victime il lui soit immolé. Ce n'est pas que ce coeur au mérite d'un autre Prétende réserver ce qu'il refuse au vôtre : Non, Seigneur, j'en réponds, et vous donne ma foi Que personne jamais n'aura pouvoir sur moi, Qu'une sainte retraite à toute autre poursuite... Dom Sylve J'ai de votre discours assez souffert la suite, Madame ; et par deux mots je vous l'eusse épargné, Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné. Je sais qu'un bruit commun, qui partout se fait croire, De la mort du tyran me veut donner la gloire ; Mais le seul peuple enfin, comme on nous fait savoir, Laissant par Dom Louis échauffer son devoir, A remporté l'honneur de cet acte héroïque Dont mon nom est chargé par la rumeur publique ; Et ce qui d'un tel bruit a fourni le sujet, C'est que, pour appuyer son illustre projet, Dom Louis fit semer, par une feinte utile, Que, secondé des miens, j'avois saisi la ville ; Et par cette nouvelle, il a poussé les bras Qui d'un usurpateur ont hâté le trépas : Par son zèle prudent il a su tout conduire, Et c'est par un des siens qu'il vient de m'en instruire. Mais dans le même instant un secret m'est appris, Qui va vous étonner autant qu'il m'a surpris. Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître : A vos yeux maintenant le Ciel le fait paroître. Oui, je suis Dom Alphonse, et mon sort conservé, Et sous le nom du sang de Castille élevé, Est un fameux effet de l'amitié sincère Qui fut entre son prince et le roi notre père : Dom Louis du secret a toutes les clartés, Et doit aux yeux de tous prouver ces vérités. D'autres soins maintenant occupent ma pensée, Non qu'à votre sujet elle soit traversée, Que ma flamme querelle un tel événement Et qu'en mon coeur le frère importune l'amant : Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure Le changement qu'en eux a prescrit la nature ; Et le sang qui nous joint m'a si bien détaché De l'amour dont pour vous mon coeur étoit touché, Qu'il ne respire plus, pour faveur souveraine, Que les chères douceurs de sa première chaîne, Et le moyen de rendre à l'adorable Ignès Ce que de ses bontés a mérité l'excès. Mais son sort incertain rend le mien misérable, Et si ce qu'on en dit se trouvoit véritable, En vain Léon m'appelle et le trône m'attend : La couronne n'a rien à me rendre content, Et je n'en veux l'éclat que pour goûter la joie D'en couronner l'objet où le Ciel me renvoie, Et pouvoir réparer par ces justes tributs L'outrage que j'ai fait à ses rares vertus. Madame, c'est de vous que j'ai raison d'attendre Ce que de son destin mon âme peut apprendre : Instruisez−m'en, de grâce, et par votre discours Hâtez mon désespoir ou le bien de mes jours. Done Elvire Ne vous étonnez pas si je tarde à répondre, Seigneur : ces nouveautés ont droit de me confondre. Je n'entreprendrai point de dire à votre amour Si Done Ignès est morte ou respire le jour ; Mais par ce cavalier, l'un de ses plus fidèles, Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles. Dom Sylve ou Dom Alphonse Ah ! Madame, il m'est doux en ces perplexités De voir ici briller vos célestes beautés. Mais vous, avec quels yeux verrez−vous un volage, Dont le crime... ? Done Ignès Ah ! gardez de me faire un outrage, Et de vous hasarder à dire que vers moi Un coeur dont je fais cas ait pu manquer de foi ; J'en refuse l'idée, et l'excuse me blesse : Rien n'a pu m'offenser auprès de la Princesse ; Et tout ce que d'ardeur elle vous a causé Par un si haut mérite est assez excusé. Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable, Et dans le noble orgueil dont je me sens capable, Sachez, si vous l'étiez, que ce seroit en vain Que vous présumeriez de fléchir mon dédain, Et qu'il n'est repentir, ni suprême puissance, Qui gagnât sur mon coeur d'oublier cette offense. Done Elvire Mon frère (d'un tel nom souffrez−moi la douceur), De quel ravissement comblez−vous une soeur ! Que j'aime votre choix et bénis l'aventure Qui vous fait couronner une amitié si pure ! Et de deux nobles coeurs que j'aime tendrement... Scène VI Dom Garcie Done Elvire, Done Ignès, Dom Sylve, Elise Dom Garcie De grâce, cachez−moi votre contentement, Madame, et me laissez mourir dans la croyance Que le devoir vous fait un peu de violence. Je sais que de vos voeux vous pouvez disposer, Et mon dessein n'est pas de leur rien opposer : Vous le voyez assez, et quelle obéissance De vos commandements m'arrache la puissance. Mais je vous avouerai que cette gayeté Surprend au dépourvu toute ma fermeté, Et qu'un pareil objet dans mon âme fait naître Un transport dont j'ai peur que je ne sois pas maître ; Et je me punirois, s'il m'avoir pu tirer De ce respect soumis où je veux demeurer. Oui, vos commandements ont prescrit à mon âme De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme : Cet ordre sur mon coeur doit être tout−puissant, Et je prétends mourir en vous obéissant. Mais encore une fois la joie où je vous treuve M'expose à la rigueur d'une trop rude épreuve, Et l'âme la plus sage, en ces occasions, Répond malaisément de ces émotions. Madame, épargnez−moi cette cruelle atteinte ; Donnez−moi, par pitié, deux moments de contrainte Et quoi que d'un rival vous inspirent les soins, N'en rendez pas mes yeux les malheureux témoins : C'est la moindre faveur qu'on peut, je crois, prétendre, Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre. Je ne l'exige pas, Madame, pour longtemps, Et bientôt mon départ rendra vos voeux contents. Je vais où de ses feux mon âme consumée N'apprendra votre hymen que par la renommée : Ce n'est pas un spectacle où je doive courir ; Madame, sans le voir, j'en saurai bien mourir. Done Ignès Seigneur, permettez−moi de blâmer votre plainte. De vos maux la Princesse a su paroître atteinte ; Et cette joie encor, de quoi vous murmurez, Ne lui vient que des biens qui vous sont préparés ; Elle goûte un succès à vos désirs prospère, Et dans votre rival elle trouve son frère : C'est Dom Alphonse enfin, dont on a tant parlé, Et ce fameux secret vient d'être dévoilé. Dom Sylve ou Dom Alphonse Mon coeur, grâces au Ciel, après un long martyre, Seigneur, sans vous rien prendre, a tout ce qu'il desire, Et goûte d'autant mieux son bonheur en ce jour, Qu'il se voit en état de servir votre amour. Dom Garcie Hélas ! cette bonté, Seigneur, doit me confondre : A mes plus chers desirs elle daigne répondre ; Le coup que je craignois, le Ciel l'a détourné, Et tout autre que moi se verroit fortuné ; Mais ces douces clartés d'un secret favorable Vers l'objet adoré me découvrent coupable, Et tombé de nouveau dans ces traîtres soupçons Sur quoi l'on m'a tant fait d'inutiles leçons, Et par qui mon ardeur, si souvent odieuse, Doit perdre tout espoir d'être jamais heureuse. Oui l'on doit me haïr avec trop de raison : Moi−même je me trouve indigne de pardon ; Et quelque heureux succès que le sort me présente, La mort, la seule mort est toute mon attente. Done Elvire Non, non : de ce transport le soumis mouvement, Prince, jette en mon âme un plus doux sentiment. Par lui de mes serments je me sens détachée ; Vos plaintes, vos respects, vos douleurs m'ont touchée : J'y vois partout briller un excès d'amitié, Et votre maladie est digne de pitié. Je vois, Prince, je vois qu'on doit quelque indulgence Aux défauts où du ciel fait pencher l'influence ; Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux Mon roi, sans me gêner, peut me donner à vous. Dom Garcie Ciel, dans l'excès des biens que cet aveu m'octroie, Rends capable mon coeur de supporter sa joie ! Dom Sylve ou Dom Alphonse Je veux que cet hymen, après nos vains débats, Seigneur, joigne à jamais nos coeurs et nos Etats. Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle : Allons dans nos plaisirs satisfaire son zèle, Et par notre présence et nos soins différents Donner le dernier coup au parti des tyrans. L'Ecole des maris Comédie Représentée pour la première fois à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal le 24e juin 1661 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Adresse A Monseigneur Le Duc d'Orléans frère unique du roi Monseigneur, Je fais voir ici à la France des choses bien peu proportionnées. Il n'est rien de si grand et de si superbe que le nom que je mets à la tête de ce livre, et rien de plus bas que ce qu'il contient. Tout le monde trouvera cet assemblage étrange ; et quelques−uns pourront bien dire, pour en exprimer l'inégalité, que c'est poser une couronne de perles et de diamants sur une statue de terre, et faire entrer par des portiques magnifiques et des arcs triomphaux superbes dans une méchante cabane. Mais, Monseigneur, ce qui doit me servir d'excuse, c'est qu'en cette aventure je n'ai eu aucun choix à faire, et que l'honneur que j'ai d'être à Votre Altesse Royale m'a imposé une nécessité absolue de lui dédier le premier ouvrage que je mets de moi−même au jour. Ce n'est pas un présent que je lui fais, c'est un devoir dont je m'acquitte ; et les hommes ne sont jamais regardés par les choses qu'ils portent. J'ai donc osé, Monseigneur, dédier une bagatelle à Votre Altesse Royale, parce que je n'ai pu m'en dispenser ; et, si je me dispense ici de m'étendre sur les belles et glorieuses vérités qu'on pourrait dire d'Elle, c'est par la juste appréhension que ces grandes idées ne fissent éclater encore davantage la bassesse de mon offrande. Je me suis imposé silence pour trouver un endroit plus propre à placer de si belles choses ; et tout ce que j'ai prétendu dans cette épître, c'est de justifier mon action à toute la France, et d'avoir cette gloire de vous dire à vous−même, Monseigneur, avec toute la soumission possible que je suis, De Votre Altesse Royale, Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, J. B. P. Molière. Personnages Sganarelle, Ariste : frères Isabelle, Léonor : soeurs Lisette, suivante de Léonor. Valère, amant d'Isabelle. Ergaste, valet de Valère. Le Commissaire. Le Notaire. La scène est à Paris. Acte I Scène I Sganarelle, Ariste Sganarelle Mon frère, s'il vous plaît, ne discourons point tant, Et que chacun de nous vive comme il l'entend. Bien que sur moi des ans vous ayez l'avantage Et soyez assez vieux pour devoir être sage, Je vous dirai pourtant que mes intentions Sont de ne prendre point de vos corrections, Que j'ai pour tout conseil ma fantaisie à suivre, Et me trouve fort bien de ma façon de vivre. Ariste Mais chacun la condamne. Sganarelle Oui, des fous comme vous, Mon frère. Ariste Grand merci : le compliment est doux. Sganarelle Je voudrois bien savoir, puisqu'il faut tout entendre, Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre. Ariste Cette farouche humeur, dont la sévérité Fuit toutes les douceurs de la société, A tous vos procédés inspire un air bizarre, Et, jusques à l'habit, vous rend chez vous barbare. Sganarelle Il est vrai qu'à la mode il faut m'assujettir, Et ce n'est pas pour moi que je me dois vêtir ! Ne voudriez−vous point, par vos belles sornettes, Monsieur mon frère aîné (car, Dieu merci, vous l'êtes D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer, Et cela ne vaut point la peine d'en parler), Ne voudriez−vous point, dis−je, sur ces matières, De vos jeunes muguets m'inspirer les manières ? M'obliger à porter de ces petits chapeaux Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux, Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure Des visages humains offusque la figure ? De ces petits pourpoints sous les bras se perdants, Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants ? De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces, Et de ces cotillons appelés hauts−de−chausses ? De ces souliers mignons, de rubans revêtus, Qui vous font ressembler à des pigeons pattus ? Et de ces grands canons où, comme en des entraves, On met tous les matins ses deux jambes esclaves, Et par qui nous voyons ces Messieurs les galants Marcher écarquillés ainsi que des volants ? Je vous plairois, sans doute, équipé de la sorte ; Et je vous vois porter les sottises qu'on porte. Ariste Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder, Et jamais il ne faut se faire regarder. L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage Doit faire des habits ainsi que du langage, N'y rien trop affecter, et sans empressement Suivre ce que l'usage y fait de changement. Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode, Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux, Seroient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux ; Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde, De fuir obstinément ce que suit tout le monde, Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous, Que du sage parti se voir seul contre tous. Sganarelle Cela sent son vieillard, qui, pour en faire accroire, Cache ses cheveux blancs d'une perruque noire. Ariste C'est un étrange fait du soin que vous prenez A me venir toujours jeter mon âge au nez, Et qu'il faille qu'en moi sans cesse je vous voie Blâmer l'ajustement aussi bien que la joie, Comme si, condamnée à ne plus rien chérir, La vieillesse devoit ne songer qu'à mourir, Et d'assez de laideur n'est pas accompagnée, Sans se tenir encor malpropre et rechignée. Sganarelle Quoi qu'il en soit, je suis attaché fortement A ne démordre point de mon habillement. Je veux une coiffure, en dépit de la mode, Sous qui toute ma tête ait un abri commode ; Un beau pourpoint bien long et fermé comme il faut, Qui, pour bien digérer, tienne l'estomac chaud ; Un haut−de−chausses fait justement pour ma cuisse ; Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice. Ainsi qu'en ont usé sagement nos aïeux : Et qui me trouve mal, n'a qu'à fermer les yeux. Scène II Léonor, Isabelle, Lisette, Ariste, Sganarelle Léonor, à Isabelle. Je me charge de tout, en cas que l'on vous gronde Lisette, à Isabelle. Toujours dans une chambre à ne point voir le monde ? Isabelle Il est ainsi bâti. Léonor Je vous en plains, ma soeur. Lisette Bien vous prend que son frère ait toute une autre humeur, Madame, et le destin vous fut bien favorable En vous faisant tomber aux mains du raisonnable. Isabelle C'est un miracle encor qu'il ne m'ait aujourd'hui Enfermée à la clef ou menée avec lui. Lisette Ma foi, je l'envoirois au diable avec sa fraise, Et... Sganarelle Où donc allez−vous, qu'il ne vous en déplaise ? Léonor Nous ne savons encore, et je pressois ma soeur De venir du beau temps respirer la douceur ; Mais... Sganarelle Pour vous, vous pouvez aller où bon vous semble Vous n'avez qu'à courir, vous voilà deux ensemble. Mais vous, je vous défends, s'il vous plaît, de sortir. Ariste Eh ! laissez−les, mon frère, aller se divertir. Sganarelle Je suis votre valet, mon frère. Ariste La jeunesse Veut... Sganarelle La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse. Ariste Croyez−vous qu'elle est mal d'être avec Léonor ? Sganarelle Non pas ; mais avec moi je la crois mieux encor. Ariste Mais... Sganarelle Mais ses actions de moi doivent dépendre, Et je sais l'intérêt enfin que j'y dois prendre. Ariste A celles de sa soeur ai−je un moindre intérêt ? Sganarelle Mon Dieu, chacun raisonne et fait comme il lui plaît. Elles sont sans parents, et notre ami leur père Nous commit leur conduite à son heure dernière, Et nous chargeant tous deux ou de les épouser, Ou, sur notre refus, un jour d'en disposer, Sur elles, par contrat, nous sut, dès leur enfance, Et de père et d'époux donner pleine puissance. D'élever celle−là vous prîtes le souci, Et moi, je me chargeai du soin de celle−ci ; Selon vos volontés vous gouvernez la vôtre : Laissez−moi, je vous prie, à mon gré régir l'autre. Ariste Il me semble... Sganarelle Il me semble, et je le dis tout haut, Que sur un tel sujet c'est parler comme il faut. Vous souffrez que la vôtre aille leste et pimpante : Je le veux bien ; qu'elle ait et laquais et suivante : J'y consens ; qu'elle coure, aime l'oisiveté, Et soit des damoiseaux fleurée en liberté : J'en suis fort satisfait. Mais j'entends que la mienne Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne ; Que d'une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir qu'aux bons jours seulement, Qu'enfermée au logis, en personne bien sage, Elle s'applique toute aux choses du ménage, A recoudre mon linge aux heures de loisir, Ou bien à tricoter quelques bas par plaisir ; Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille, Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille. Enfin la chair est foible, et j'entends tous les bruits. Je ne veux point porter de cornes, si je puis ; Et comme à m'épouser sa fortune l'appelle, Je prétends corps pour corps pouvoir répondre d'elle. Isabelle Vous n'avez pas sujet, que je crois... Sganarelle Taisez−vous. Je vous apprendrai bien s'il faut sortir sans nous. Léonor Quoi donc, Monsieur... ? Sganarelle Mon Dieu, Madame, sans langage, Je ne vous parle pas, car vous êtes trop sage. Léonor Voyez−vous Isabelle avec nous à regret ? Sganarelle Oui, vous me la gâtez, puisqu'il faut parler net. Vos visites ici ne font que me déplaire, Et vous m'obligerez de ne nous en plus faire. Léonor Voulez−vous que mon coeur vous parle net aussi ? J'ignore de quel oeil elle voit tout ceci ; Mais je sais ce qu'en moi feroit la défiance ; Et quoiqu'un même sang nous ait donné naissance, Nous sommes bien peu soeurs s'il faut que chaque jour Vos manières d'agir lui donnent de l'amour. Lisette En effet, tous ces soins sont des choses infâmes. Sommes−nous chez les Turcs pour renfermer les femmes ? Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu, Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu. Notre honneur est, Monsieur, bien sujet à foiblesse, S'il faut qu'il ait besoin qu'on le garde sans cesse. Pensez−vous, après tout, que ces précautions Servent de quelque obstacle à nos intentions, Et quand nous nous mettons quelque chose à la tête, Que l'homme le plus fin ne soit pas une bête ? Toutes ces gardes−là sont visions de fous : Le plus sûr est, ma foi, de se fier en nous. Qui nous gêne se met en un péril extrême, Et toujours notre honneur veut se garder lui−même. C'est nous inspirer presque un desir de pécher, Que montrer tant de soins de nous en empêcher ; Et si par un mari je me voyois contrainte, J'aurois fort grande pente à confirmer sa crainte. Sganarelle Voilà, beau précepteur, votre éducation, Et vous souffrez cela sans nulle émotion. Ariste Mon frère, son discours ne doit que faire rire. Elle a quelque raison en ce qu'elle veut dire : Leur sexe aime à jouir d'un peu de liberté ; On le retient fort mal par tant d'austérité ; Et les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles. C'est l'honneur qui les doit tenir dans le devoir, Non la sévérité que nous leur faisons voir. C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte, Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte. En vain sur tous ses pas nous prétendons régner : Je trouve que le coeur est ce qu'il faut gagner ; Et je ne tiendrois, moi, quelque soin qu'on se donne, Mon honneur guère sûr aux mains d'une personne A qui, dans les desirs qui pourroient l'assaillir, Il ne manqueroit rien qu'un moyen de faillir. Sganarelle Chansons que tout cela. Ariste Soit ; mais je tiens sans cesse Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse, Reprendre ses défauts avec grande douceur, Et du nom de vertu ne lui point faire peur. Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes : Des moindres libertés je n'ai point fait des crimes. A ses jeunes desirs j'ai toujours consenti, Et je ne m'en suis point, grâce au Ciel, repenti. J'ai souffert qu'elle ait vu les belles compagnies, Les divertissements, les bals, les comédies ; Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps Fort propres à former l'esprit des jeunes gens ; Et l'école du monde, en l'air dont il faut vivre Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre. Elle aime à dépenser en habits, linge et noeuds : Que voulez−vous ? Je tâche à contenter ses voeux ; Et ce sont des plaisirs qu'on peut, dans nos familles, Lorsque l'on a du bien, permettre aux jeunes filles. Un ordre paternel l'oblige à m'épouser ; Mais mon dessein n'est pas de la tyranniser. Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère, Et je laisse à son choix liberté tout entière. Si quatre mille écus de rente bien venants, Une grande tendresse et des soins complaisants Peuvent, à son avis, pour un tel mariage, Réparer entre nous l'inégalité d'âge, Elle peut m'épouser ; sinon, choisir ailleurs. Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs ; Et j'aime mieux la voir sous un autre hyménée, Que si contre son gré sa main m'étoit donnée. Sganarelle Hé ! qu'il est doucereux ! c'est tout sucre et tout miel. Ariste Enfin, c'est mon humeur, et j'en rends grâce au Ciel. Je ne suivrois jamais ces maximes sévères, Qui font que les enfants comptent les jours des pères. Sganarelle Mais ce qu'en la jeunesse on prend de liberté Ne se retranche pas avec facilité ; Et tous ses sentiments suivront mal votre envie, Quand il faudra changer sa manière de vie. Ariste Et pourquoi la changer ? Sganarelle Pourquoi ? Ariste Oui. Sganarelle Je ne sai. Ariste Y voit−on quelque chose où l'honneur soit blessé ? Sganarelle Quoi ? si vous l'épousez, elle pourra prétendre Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre ? Ariste Pourquoi non ? Sganarelle Vos désirs lui seront complaisans, Jusques à lui laisser et mouches et rubans ? Ariste Sans doute. Sganarelle A lui souffrir, en cervelle troublée, De courir tous les bals et le lieux d'assemblée ? Ariste Oui, vraiment. Sganarelle Et chez vous iront les damoiseaux ? Ariste Et quoi donc ? Sganarelle Qui joueront et donneront cadeaux ? Ariste D'accord. Sganarelle Et votre femme entendra les fleurettes ? Ariste Fort bien. Sganarelle Et vous verrez ces visites muguettes D'un oeil à témoigner de n'en être point soû ? Ariste Cela s'entend. Sganarelle Allez, vous êtes un vieux fou. (A Isabelle.) Rentrez, pour n'ouïr point cette pratique infâme. Ariste Je veux m'abandonner à la foi de ma femme, Et prétends toujours vivre ainsi que j'ai vécu. Sganarelle Que j'aurai de plaisir si l'on le fait cocu ! Ariste J'ignore pour quel sort mon astre m'a fait naître ; Mais je sais que pour vous, si vous manquez de l'être, On ne vous en doit point imputer le défaut, Car vos soins pour cela font bien tout ce qu'il faut. Sganarelle Riez donc, beau rieur. Oh ! que cela doit plaire De voir un goguenard presque sexagénaire ! Léonor Du sort dont vous parlez, je le garantis, moi, S'il faut que par l'hymen il reçoive ma foi : Il s'y peut assurer ; mais sachez que mon âme Ne répondroit de rien, si j'étois votre femme. Lisette C'est conscience à ceux qui s'assurent en nous ; Mais c'est pain bénit, certe, à des gens comme vous. Sganarelle Allez, langue maudite, et des plus mal apprises. Ariste Vous vous êtes, mon frère, attiré ces sottises. Adieu. Changez d'humeur, et soyez averti Que renfermer sa femme est le mauvais parti. Je suis votre valet. Sganarelle Je ne suis pas le vôtre. Oh ! que les voilà bien tous formés l'un pour l'autre ! Quelle belle famille ! Un vieillard insensé Qui fait le dameret dans un corps tout cassé ; Une fille maîtresse et coquette suprême ; Des valets impudents : non, la Sagesse même N'en viendroit pas à bout, perdroit sens et raison A vouloir corriger une telle maison. Isabelle pourroit perdre dans ces hantises Les semences d'honneur qu'avec nous elle a prises ; Et pour l'en empêcher dans peu nous prétendons Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons. Scène III Ergaste, Valère, Sganarelle Valère Ergaste, le voilà cet Argus que j'abhorre, Le sévère tuteur de celle que j'adore. Sganarelle N'est−ce pas quelque chose enfin de surprenant Que la corruption des moeurs de maintenant ! Valère Je voudrois l'accoster, s'il est en ma puissance, Et tâcher de lier avec lui connoissance. Sganarelle Au lieu de voir régner cette sévérité Qui composoit si bien l'ancienne honnêteté, La jeunesse en ces lieux, libertine, absolue, Ne prend... Valère Il ne voit pas que c'est lui qu'on salue. Ergaste Son mauvais oeil peut−être est de ce côté−ci : Passons du côté droit. Sganarelle Il faut sortir d'ici. Le séjour de la ville en moi ne peut produire Que des... Valère Il faut chez lui tâcher de m'introduire. Sganarelle Heu ! ... J'ai cru qu'on parloit. Aux champs, grâces aux Cieux, Les sottises du temps ne blessent point mes yeux. Ergaste Abordez−le. Sganarelle Plaît−il ? Les oreilles me cornent. Là, tous les passe−temps de nos filles se bornent... Est−ce à nous ? Ergaste Approchez. Sganarelle Là, nul godelureau Ne vient... Que diable ! ... Encor ? Que de coups de chapeau ! Valère Monsieur, un tel abord vous interrompt peut−être ? Sganarelle Cela se peut. Valère Mais quoi ? l'honneur de vous connoître Est un si grand bonheur, est un si doux plaisir, Que de vous saluer j'avois un grand desir. Sganarelle Soit. Valère Et de vous venir, mais sans nul artifice, Assurer que je suis tout à votre service. Sganarelle Je le crois. Valère J'ai le bien d'être de vos voisins, Et j'en dois rendre grâce à mes heureux destins. Sganarelle C'est bien fait. Valère Mais, Monsieur, savez−vous les nouvelles Que l'on dit à la cour, et qu'on tient pour fidèles ? Sganarelle Que m'importe ? Valère Il est vrai ; mais pour les nouveautés On peut avoir parfois des curiosités. Vous irez voir, Monsieur, cette magnificence Que de notre Dauphin prépare la naissance ? Sganarelle Si je veux. Valère Avouons que Paris nous fait part De cent plaisirs charmants qu'on n'a point autre part ; Les provinces auprès sont des lieux solitaires. A quoi donc passez−vous le temps ? Sganarelle A mes affaires. Valère L'esprit veut du relâche, et succombe parfois Par trop d'attachement aux sérieux emplois. Que faites−vous les soirs avant qu'on se retire ? Sganarelle Ce qui me plaît. Valère Sans doute, on ne peut pas mieux dire : Cette réponse est juste, et le bon sens paroît A ne vouloir jamais faire que ce qui plaît. Si je ne vous croyois l'âme trop occupée. J'irois parfois chez vous passer l'après−soupée, Sganarelle Serviteur. Scène IV Valère, Ergaste Valère Que dis−tu de ce bizarre fou ? Ergaste Il a le repart brusque ; et l'accueil loup−garou. Valère Ah ! j'enrage ! Ergaste Et de quoi ? Valère De quoi ! C'est que j'enrage De voir celle que j'aime au pouvoir d'un sauvage, D'un dragon surveillant, dont la sévérité Ne lui laisse jouir d'aucune liberté. Ergaste C'est ce qui fait pour vous, et sur ces conséquences Votre amour doit fonder de grandes espérances : Apprenez, pour avoir votre esprit raffermi, Qu'une femme qu'on garde est gagnée à demi, Et que les noirs chagrins des maris ou des pères Ont toujours du galant avancé les affaires. Je coquette fort peu, c'est mon moindre talent, Et de profession je ne suis point galant ; Mais j'en ai servi vingt de ces chercheurs de proie, Qui disoient fort souvent que leur plus grande joie Etoit de rencontrer de ces maris fâcheux, Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux, De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, Et du nom de mari fièrement se parants Leur rompent en visière aux yeux des soupirants. "On en sait, disent−ils, prendre ses avantages ; Et l'aigreur de la dame à ces sortes d'outrages, Dont la plaint doucement le complaisant témoin, Est un champ à pousser les choses assez loin." En un mot, ce vous est une attente assez belle, Que la sévérité du tuteur d'Isabelle. Valère Mais depuis quatre mois que je l'aime ardemment, Je n'ai pour lui parler pu trouver un moment. Ergaste L'amour rend inventif ; mais vous ne l'êtes guère, Et si j'avois été... Valère Mais qu'aurois−tu pu faire, Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais, Et qu'il n'est là dedans servantes ni valets Dont, par l'appas flatteur de quelque récompense, Je puisse pour mes feux ménager l'assistance ? Ergaste Elle ne sait donc pas encor que vous l'aimez ? Valère C'est un point dont mes voeux ne sont point informés. Partout où ce farouche a conduit cette belle, Elle m'a toujours vu comme une ombre après elle, Et mes regards aux siens ont tâché chaque jour De pouvoir expliquer l'excès de mon amour. Mes yeux ont fort parlé ; mais qui me peut apprendre Si leur langage enfin a pu se faire entendre ? Ergaste Ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, S'il n'a pour truchement l'écriture ou la voix. Valère Que faire pour sortir de cette peine extrême, Et savoir si la belle a connu que je l'aime ? Dis−m'en quelque moyen. Ergaste C'est ce qu'il faut trouver. Entrons un peu chez vous, afin d'y mieux rêver. Acte II Scène I Isabelle, Sganarelle Sganarelle Va, je sais la maison, et connois la personne Aux marques seulement que ta bouche me donne. Isabelle, à part. O Ciel ! sois−moi propice et seconde en ce jour Le stratagème adroit d'une innocente amour. Sganarelle Dis−tu pas qu'on t'a dit qu'il s'appelle Valère ? Isabelle Oui. Sganarelle Va, sois en repos, rentre et me laisse faire ; Je vais parler sur l'heure à ce jeune étourdi. Isabelle Je fais, pour une fille, un projet bien hardi ; Mais l'injuste rigueur dont envers moi l'on use, Dans tout esprit bien fait me servira d'excuse. Scène II Sganarelle, Ergaste, Valère Sganarelle Ne perdons point de temps. C'est ici : qui va là ? Bon, je rêve : holà ! dis−je, holà ! quelqu'un ! holà ! Je ne m'étonne pas, après cette lumière, S'il y venoit tantôt de si douce manière ; Mais je veux me hâter, et de son fol espoir... Peste soit du gros boeuf, qui pour me faire choir Se vient devant mes pas planter comme une perche ! Valère Monsieur, j'ai du regret... Sganarelle Ah ! c'est vous que je cherche. Valère Moi, Monsieur ? Sganarelle Vous. Valère est−il pas votre nom ? Valère Oui. Sganarelle Je viens vous parler, si vous le trouvez bon. Valère Puis−je être assez heureux pour vous rendre service ? Sganarelle Non. Mais je prétends, moi, vous rendre un bon office, Et c'est ce qui chez vous prend droit de m'amener. Valère Chez moi, Monsieur ? Sganarelle Chez vous : faut−il tant s'étonner ? Valère J'en ai bien du sujet, et mon âme ravie De l'honneur... Sganarelle Laissons là cet honneur, je vous prie. Valère Voulez−vous pas entrer ? Sganarelle Il n'en est pas besoin. Valère Monsieur, de grâce. Sganarelle Non, je n'irai pas plus loin. Valère Tant que vous serez là, je ne puis vous entendre. Sganarelle Moi, je n'en veux bouger. Valère Eh bien ! il se faut rendre. Vite, puisque Monsieur à cela se résout, Donnez un siége ici. Sganarelle Je veux parler debout. Valère Vous souffrir de la sorte... ? Sganarelle Ah ! contrainte effroyable ! Valère Cette incivilité seroit trop condamnable. Sganarelle C'en est une que rien ne sauroit égaler, De n'ouïr pas le gens qui veulent nous parler. Valère Je vous obéis donc. Sganarelle Vous ne sauriez mieux faire ; Tant de cérémonie est fort peu nécessaire. Voulez−vous m'écouter ? Valère Sans doute, et de grand coeur. Sganarelle Savez−vous, dites−moi, que je suis le tuteur D'une fille assez jeune et passablement belle, Qui loge en ce quartier, et qu'on nomme Isabelle ? Valère Oui. Sganarelle Si vous le savez, je ne vous l'apprends pas. Mais, savez−vous aussi, lui trouvant des appas, Qu'autrement qu'en tuteur sa personne me touche, Et qu'elle est destinée à l'honneur de ma couche ? Valère Non. Sganarelle Je vous l'apprends donc, et qu'il est à propos Que vos feux, s'il vous plaît, la laissent en repos. Valère Qui ? moi, Monsieur ? Sganarelle Oui, vous. Mettons bas toute feinte. Valère Qui vous a dit que j'ai pour elle l'âme atteinte ? Sganarelle Des gens à qui l'on peut donner quelque crédit. Valère Mais encore ? Sganarelle Elle−même. Valère Elle ? Sganarelle Elle. Est−ce assez dit ? Comme une fille honnête, et qui m'aime d'enfance, Elle vient de m'en faire entière confidence ; Et de plus m'a chargé de vous donner avis Que depuis que par vous tous ses pas sont suivis, Son coeur, qu'avec excès votre poursuite outrage, N'a que trop de vos yeux entendu le langage, Que vos secrets desirs lui sont assez connus, Et que c'est vous donner des soucis superflus De vouloir davantage expliquer une flamme Qui choque l'amitié que me garde son âme. Valère C'est elle, dites−vous, qui de sa part vous fait... ? Sganarelle Oui, vous venir donner cet avis franc et net, Et qu'ayant vu l'ardeur dont votre âme est blessée, Elle vous eût plus tôt fait savoir sa pensée, Si son coeur avoit eu, dans son émotion, A qui pouvoir donner cette commission ; Mais qu'enfin les douleurs d'une contrainte extrême L'ont réduite à vouloir se servir de moi−même, Pour vous rendre averti, comme je vous ai dit, Qu'à tout autre que moi son coeur est interdit, Que vous avez assez joué de la prunelle, Et que, si vous avez tant soit peu de cervelle, Vous prendrez d'autres soins. Adieu jusqu'au revoir. Voilà ce que j'avois à vous faire savoir. Valère Ergaste, que dis−tu d'une telle aventure ? Sganarelle, à part. Le voilà bien surpris ! Ergaste Selon ma conjecture, Je tiens qu'elle n'a rien de déplaisant pour vous, Qu'un mystère assez fin est caché là−dessous, Et qu'enfin cet avis n'est pas d'une personne Qui veuille voir cesser l'amour qu'elle vous donne. Sganarelle, à part. Il en tient comme il faut. Valère Tu crois mystérieux... Ergaste Oui... Mais il nous observe, ôtons−nous de ses yeux. Sganarelle Que sa confusion paroît sur son visage ! Il ne s'attendoit pas sans doute à ce message. Appelons Isabelle. Elle montre le fruit Que l'éducation dans une âme produit : La vertu fait ses soins, et son coeur s'y consomme Jusques à s'offenser des seuls regards d'un homme. Scène III Isabelle, Sganarelle Isabelle J'ai peur que cet amant, plein de sa passion, N'ait pas de mon avis compris l'intention ; Et j'en veux, dans les fers où je suis prisonnière, Hasarder un qui parle avec plus de lumière. Sganarelle Me voilà de retour. Isabelle Hé bien ? Sganarelle Un plein effet A suivi tes discours, et ton homme a son fait. Il me vouloit nier que son coeur fût malade ; Mais lorsque de ta part j'ai marqué l'ambassade, Il est resté d'abord et muet et confus, Et je ne pense pas qu'il y revienne plus. Isabelle Ha ! que me dites−vous ? J'ai bien peur du contraire, Et qu'il ne nous prépare encor plus d'une affaire. Sganarelle Et sur quoi fondes−tu cette peur que tu dis ? Isabelle Vous n'avez pas été plus tôt hors du logis, Qu'ayant, pour prendre l'air, la tête à ma fenêtre, J'ai vu dans ce détour un jeune homme paroître, Qui d'abord, de la part de cet impertinent, Est venu me donner un bonjour surprenant, Et m'a droit dans ma chambre une boîte jetée Qui renferme une lettre en poulet cachetée. J'ai voulu sans tarder lui rejeter le tout ; Mais ses pas de la rue avoient gagné le bout, Et je m'en sens le coeur tout gros de fâcherie. Sganarelle Voyez un peu la ruse et la friponnerie ! Isabelle Il est de mon devoir de faire promptement Reporter boîte et lettre à ce maudit amant ; Et j'aurois pour cela besoin d'une personne, Car d'oser à vous−même... Sganarelle Au contraire, mignonne, C'est me faire mieux voir ton amour et ta foi, Et mon coeur avec joie accepte cet emploi : Tu m'obliges par là plus que je ne puis dire. Isabelle Tenez donc. Sganarelle Bon. Voyons ce qu'il a pu t'écrire. Isabelle Ah ! Ciel ! gardez−vous bien de l'ouvrir. Sganarelle Et pourquoi ? Isabelle Lui voulez−vous donner à croire que c'est moi ? Une fille d'honneur doit toujours se défendre De lire les billets qu'un homme lui fait rendre : La curiosité qu'on fait lors éclater Marque un secret plaisir de s'en ouïr conter ; Et je treuve à propos que toute cachetée Cette lettre lui soit promptement reportée, Afin que d'autant mieux il connoisse aujourd'hui Le mépris éclatant que mon coeur fait de lui, Que ses feux désormais perdent toute espérance, Et n'entreprennent plus pareille extravagance. Sganarelle Certes elle a raison lorsqu'elle parle ainsi. Va, ta vertu me charme, et ta prudence aussi. Je vois que mes leçons ont germé dans ton âme, Et tu te montres digne enfin d'être ma femme. Isabelle Je ne veux pas pourtant gêner votre desir : La lettre est en vos mains, et vous pouvez l'ouvrir. Sganarelle Non, je n'ai garde : hélas ! tes raisons sont trop bonnes ; Et je vais m'acquitter du soin que tu me donnes, A quatre pas de là dire ensuite deux mots, Et revenir ici te remettre en repos. Scène IV Sganarelle, Ergaste Sganarelle Dans quel ravissement est−ce que mon coeur nage, Lorsque je vois en elle une fille si sage ! C'est un trésor d'honneur que j'ai dans ma maison. Prendre un regard d'amour pour une trahison ! Recevoir un poulet comme une injure extrême, Et le faire au galand reporter par moi−même ! Je voudrois bien savoir, en voyant tout ceci, Si celle de mon frère en useroit ainsi. Ma foi ! les filles sont ce que l'on les fait être. Holà ! Ergaste Qu'est−ce ? Sganarelle Tenez, dites à votre maître Qu'il ne s'ingère pas d'oser écrire encor Des lettres qu'il envoie avec des boîtes d'or, Et qu'Isabelle en est puissamment irritée. Voyez, on ne l'a pas au moins décachetée : Il connoîtra l'état que l'on fait de ses feux. Et quel heureux succès il doit espérer d'eux. Scène V Valère, Ergaste Valère Que vient de te donner cette farouche bête ? Ergaste Cette lettre, Monsieur, qu'avecque cette boëte On prétend qu'ait reçue Isabelle de vous, Et dont elle est, dit−il, en un fort grand courroux ; C'est sans vouloir l'ouvrir qu'elle vous la fait rendre : Lisez vite, et voyons si je me puis méprendre. Lettre "Cette lettre vous surprendra sans doute, et l'on peut trouver bien hardi pour moi et le dessein de vous l'écrire et la manière de vous la faire tenir ; mais je me vois dans un état à ne plus garder de mesures. La juste horreur d'un mariage dont je suis menacée dans six jours me fait hasarder toutes choses ; et dans la résolution de m'en affranchir par quelque voie que ce soit, j'ai cru que je devois plutôt vous choisir que le désespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez redevable de tout à ma mauvaise destinée : ce n'est pas la contrainte où je me treuve qui a fait naître les sentiments que j'ai pour vous ; mais c'est elle qui en précipite le témoignage, et qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige. Il ne tiendra qu'à vous que je sois à vous bientôt, et j'attends seulement que vous m'ayez marqué les intentions de votre amour pour vous faire savoir la résolution que j'ai prise ; mais surtout songez que le temps presse, et que deux coeurs qui s'aiment doivent s'entendre à demi−mot." Ergaste Hé bien ! Monsieur, le tour est−il d'original ? Pour une jeune fille, elle n'en sait pas mal ! De ces ruses d'amour la croirait−on capable ? Valère Ah ! je la trouve là tout à fait adorable. Ce trait de son esprit et son amitié Accroît pour elle encor mon amour de moitié, Et joint aux sentiments que sa beauté m'inspire... Ergaste La dupe vient ; songez à ce qu'il vous faut dire. Scène VI Sganarelle, Valère, Ergaste Sganarelle Oh ! trois et quatre fois béni soit cet édit Par qui des vêtements le luxe est interdit ! Les peines des maris ne seront plus si grandes, Et les femmes auront un frein à leurs demandes. Oh ! que je sais au Roi bon gré de ces décris ! Et que, pour le repos de ces mêmes maris, Je voudrois bien qu'on fît de la coquetterie Comme de la guipure et de la broderie ! J'ai voulu l'acheter, l'édit, expressément, Afin que d'Isabelle il soit lu hautement ; Et ce sera tantôt, n'étant plus occupée, Le divertissement de notre après−soupée. Envoirez−vous encor, Monsieur aux blonds cheveux, Avec des boîtes d'or des billets amoureux ? Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette, Friande de l'intrigue, et tendre à la fleurette ? Vous voyez de quel air on reçoit vos joyaux : Croyez−moi, c'est tirer votre poudre aux moineaux. Elle est sage, elle m'aime, et votre amour l'outrage : Prenez visée ailleurs, et troussez−moi bagage. Valère Oui, oui, votre mérite, à qui chacun se rend, Est à mes voeux, Monsieur, un obstacle trop grand ; Et c'est folie à moi, dans mon ardeur fidèle, De prétendre avec vous à l'amour d'Isabelle. Sganarelle Il est vrai, c'est folie. Valère Aussi n'aurois−je pas Abandonné mon coeur à suivre ses appas, Si j'avois pu savoir que ce coeur misérable Dût trouver un rival comme vous redoutable. Sganarelle Je le crois. Valère Je n'ai garde à présent d'espérer ; Je vous cède, Monsieur, et c'est sans murmurer. Sganarelle Vous faites bien. Valère Le droit de la sorte l'ordonne ; Et de tant de vertus brille votre personne, Que j'aurois tort de voir d'un regard de courroux Les tendres sentiments qu'Isabelle a pour vous. Sganarelle Cela s'entend. Valère Oui, oui, je vous quitte la place. Mais je vous prie au moins (et c'est la seule grâce, Monsieur, que vous demande un misérable amant Dont vous seul aujourd'hui causez tout le tourment), Je vous conjure donc d'assurer Isabelle Que si depuis trois mois mon coeur brûle pour elle, Cette amour est sans tache, et n'a jamais pensé A rien dont son honneur ait lieu d'être offensé. Sganarelle Oui. Valère Que, ne dépendant que du choix de mon âme, Tous mes desseins étoient de l'obtenir pour femme, Si les destins, en vous, qui captivez son coeur, N'opposoient un obstacle à cette juste ardeur. Sganarelle Fort bien. Valère Que, quoi qu'on fasse, il ne lui faut pas croire Que jamais ses appas sortent de ma mémoire ? Que, quelque arrêt des Cieux qu'il me faille subir, Mon sort est de l'aimer jusqu'au dernier soupir ; Et que si quelque chose étouffe mes poursuites, C'est le juste respect que j'ai pour vos mérites. Sganarelle C'est parler sagement ; et je vais de ce pas Lui faire ce discours, qui ne la choque pas. Mais, si vous me croyez, tâchez de faire en sorte Que de votre cerveau cette passion sorte. Adieu. Ergaste La dupe est bonne. Sganarelle Il me fait grand pitié, Ce pauvre malheureux trop rempli d'amitié ; Mais c'est un mal pour lui de s'être mis en tête De vouloir prendre un fort qui se voit ma conquête. Scène VII Sganarelle, Isabelle Sganarelle Jamais amant n'a fait tant de trouble éclater, Au poulet renvoyé sans se décacheter : Il perd toute espérance enfin, et se retire. Mais il m'a tendrement conjuré de te dire Que du moins en t'aimant il n'a jamais pensé A rien dont ton honneur ait lieu d'être offensé, Et que, ne dépendant que du choix de son âme, Tous ses desirs étoient de t'obtenir pour femme, Si les destins, en moi, qui captive ton coeur, N'opposoient un obstacle à cette juste ardeur ; Que, quoi qu'on puisse faire, il ne te faut pas croire Que jamais tes appas sortent de sa mémoire ; Que, quelque arrêt des Cieux qu'il lui faille subir, Son sort est de t'aimer jusqu'au dernier soupir ; Et que si quelque chose étouffe sa poursuite, C'est le juste respect qu'il a pour mon mérite. Ce sont ses propres mots ; et loin de le blâmer, Je le trouve honnête homme, et le plains de t'aimer. Isabelle, bas. Ses feux ne trompent point ma secrète croyance, Et toujours ses regards m'en ont dit l'innocence. Sganarelle Que dis−tu ? Isabelle Qu'il m'est dur que vous plaigniez si fort Un homme que je hais à l'égal de la mort ; Et que si vous m'aimiez autant que vous le dites, Vous sentiriez l'affront que me font les poursuites. Sganarelle Mais il ne savoit pas tes inclinations ; Et par l'honnêteté de ses intentions Son amour ne mérite... Isabelle Est−ce les avoir bonnes, Dites−moi, de vouloir enlever les personnes ? Est−ce être homme d'honneur de former des desseins Pour m'épouser de force en m'ôtant de vos mains ? Comme si j'étois fille à supporter la vie Après qu'on m'auroit fait une telle infamie. Sganarelle Comment ? Isabelle Oui, oui : j'ai su que ce traître d'amant Parle de m'obtenir par un enlèvement ; Et j'ignore pour moi les pratiques secrètes Qui l'ont instruit sitôt du dessein que vous faites De me donner la main dans huit jours au plus tard, Puisque ce n'est que d'hier que vous m'en fîtes part ; Mais il veut prévenir, dit−on, cette journée Qui doit à votre sort unir ma destinée. Sganarelle Voilà qui ne vaut rien. Isabelle Oh ! que pardonnez−moi. C'est un fort honnête homme, et qui ne sent pour moi... Sganarelle Il a tort, et ceci passe la raillerie. Isabelle Allez, votre douceur entretient sa folie. S'il vous eût vu tantôt lui parler vertement, Il craindroit vos transports et mon ressentiment ; Car c'est encor depuis sa lettre méprisée Qu'il a dit ce dessein qui m'a scandalisée ; Et son amour conserve, ainsi que je l'ai su, La croyance qu'il est dans mon coeur bien reçu, Que je fuis votre hymen, quoi que le monde en croie, Et me verrois tirer de vos mains avec joie. Sganarelle Il est fou. Isabelle Devant vous il sait se déguiser, Et son intention est de vous amuser. Croyez par ces beaux mots que le traître vous joue. Je suis bien malheureuse, il faut que je l'avoue, Qu'avecque tous mes soins pour vivre dans l'honneur Et rebuter les voeux d'un lâche suborneur, Il faille être exposée aux fâcheuses surprises De voir faire sur moi d'infâmes entreprises ! Sganarelle Va, ne redoute rien. Isabelle Pour moi, je vous le di, Si vous n'éclatez fort contre un trait si hardi, Et ne trouvez bientôt moyen de me défaire Des persécutions d'un pareil téméraire, J'abandonnerai tout, et renonce à l'ennui De souffrir les affronts que je reçois de lui. Sganarelle Ne t'afflige point tant ; va, ma petite femme, Je m'en vais le trouver et lui chanter sa gamme. Isabelle Dites−lui bien au moins qu'il le nieroit en vain, Que c'est de bonne part qu'on m'a dit son dessein, Et qu'après cet avis, quoi qu'il puisse entreprendre, J'ose le défier de me pouvoir surprendre, Enfin que, sans plus perdre et soupirs et moments, Il doit savoir pour vous quels sont mes sentiments, Et que si d'un malheur il ne veut être cause, Il ne se fasse pas deux fois dire une chose. Sganarelle Je dirai ce qu'il faut. Isabelle Mais tout cela d'un ton Qui marque que mon coeur lui parle tout de bon. Sganarelle Va, je n'oublierai rien, je t'en donne assurance. Isabelle J'attends votre retour avec impatience. Hâtez−le, s'il vous plaît, de tout votre pouvoir : Je languis quand je suis un moment sans vous voir. Sganarelle Va, pouponne, mon coeur, je reviens tout à l'heure. Est−il une personne et plus sage et meilleure ? Ah ! que je suis heureux ! et que j'ai de plaisir De trouver une femme au gré de mon desir ! Oui, voilà comme il faut que les femmes soient faites, Et non comme j'en sais, de ces franches coquettes, Qui s'en laissent conter, et font dans tout Paris Montrer au bout du doigt leurs honnêtes maris. Holà ! notre galant aux belles entreprises ! Scène VIII Valère, Sganarelle, Ergaste Valère Monsieur, qui vous ramène en ce lieu ? Sganarelle Vos sottises. Valère Comment ? Sganarelle Vous savez bien de quoi je veux parler. Je vous croyois plus sage, à ne vous rien celer. Vous venez m'amuser de vos belles paroles, Et conservez sous main des espérances folles. Voyez−vous, j'ai voulu doucement vous traiter, Mais vous m'obligerez à la fin d'éclater. N'avez−vous point de honte, étant ce que vous êtes, De faire en votre esprit les projets que vous faites, De prétendre enlever une fille d'honneur, Et troubler un hymen qui fait tout son bonheur ? Valère Qui vous a dit, Monsieur, cette étrange nouvelle ? Sganarelle Ne dissimulons point : je la tiens d'Isabelle, Qui vous mande par moi, pour la dernière fois, Qu'elle vous a fait voir assez quel est son choix, Que son coeur, tout à moi, d'un tel projet s'offense, Qu'elle mourroit plutôt qu'en souffrir l'insolence, Et que vous causerez de terribles éclats Si vous ne mettez fin à tout cet embarras. Valère S'il est vrai qu'elle ait dit ce que je viens d'entendre, J'avouerai que mes feux n'ont plus rien à prétendre : Par ces mots assez clairs je vois tout terminé, Et je dois révérer l'arrêt qu'elle a donné. Sganarelle Si ? Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes Tout ce que de sa part je vous ai fait de plaintes ? Voulez−vous qu'elle−même elle explique son coeur ? J'y consens volontiers pour vous tirer d'erreur. Suivez−moi, vous verrez s'il est rien que j'avance, Et si son jeune coeur entre nous deux balance. Scène IX Isabelle, Sganarelle, Valère Isabelle Quoi ? vous me l'amenez ! Quel est votre dessein ? Prenez−vous contre moi ses intérêts en main ? Et voulez−vous, chargé de ses rares mérites, M'obliger à l'aimer, et souffrir ses visites ? Sganarelle Non, mamie, et ton coeur pour cela m'est trop cher. Mais il prend mes avis pour des contes en l'air, Croit que c'est moi qui parle et te fais par adresse Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse ; Et par toi−même enfin j'ai voulu, sans retour, Le tirer d'une erreur qui nourrit son amour. Isabelle Quoi ? mon âme à vos yeux ne se montre pas toute, Et de mes voeux encor vous pouvez être en doute ? Valère Oui, tout ce que Monsieur de votre part m'a dit, Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit : J'ai douté, je l'avoue ; et cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m'être assez touchant, pour ne pas s'offenser Que mon coeur par deux fois le fasse prononcer. Isabelle Non, non, un tel arrêt ne doit pas vous surprendre ; Ce sont mes sentiments qu'il vous a fait entendre ; Et je les tiens fondés sur assez d'équité, Pour en faire éclater toute la vérité. Oui, je veux bien qu'on sache, et j'en dois être crue, Que le sort offre ici deux objets à ma vue Qui, m'inspirant pour eux différents sentiments, De mon coeur agité font tous les mouvements. L'un, par un juste choix où l'honneur m'intéresse, A toute mon estime et toute ma tendresse ; Et l'autre, pour le prix de son affection, A toute ma colère et mon aversion, La présence de l'un m'est agréable et chère, J'en reçois dans mon âme une allégresse entière, Et l'autre par sa vue inspire dans mon coeur De secrets mouvements et de haine et d'horreur. Me voir femme de l'un est toute mon envie ; Et plutôt qu'être à l'autre on m'ôteroit la vie. Mais c'est assez montrer mes justes sentiments, Et trop longtemps languir dans ces rudes tourments ; Il faut que ce que j'aime, usant de diligence, Fasse à ce que je hais perdre toute espérance, Et qu'un heureux hymen affranchisse mon sort D'un supplice pour moi plus affreux que la mort. Sganarelle Oui, mignonne, je songe à remplir ton attente. Isabelle C'est l'unique moyen de me rendre contente. Sganarelle Tu la seras dans peu. Isabelle Je sais qu'il est honteux Aux filles d'exprimer si librement leurs voeux. Sganarelle Point, point. Isabelle Mais en l'état où sont mes destinées, De telles libertés doivent m'être données ; Et je puis sans rougir faire un aveu si doux A celui que déjà je regarde en époux. Sganarelle Oui, ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme. Isabelle Qu'il songe donc, de grâce, à me prouver sa flamme. Sganarelle Oui, tiens, baise ma main. Isabelle Que sans plus de soupirs Il conclue un hymen qui fait tous mes desirs, Et reçoive en ce lieu la foi que je lui donne De n'écouter jamais les voeux d'autre personne. Sganarelle Hai ! hai ! mon petit nez, pauvre petit bouchon. Tu ne languiras pas longtemps, je t'en répond : Va, chut ! Vous le voyez, je ne lui fais pas dire Ce n'est qu'après moi seul que son âme respire. Valère Eh bien ! Madame, eh bien ! c'est s'expliquer assez : Je vois par ce discours de quoi vous me pressez, Et je saurai dans peu vous ôter la présence De celui qui vous fait si grande violence. Isabelle Vous ne me sauriez faire un plus charmant plaisir, Car enfin cette vue est fâcheuse à souffrir, Elle m'est odieuse, et l'horreur est si forte... Sganarelle Eh ! eh ! Isabelle Vous offensé−je en parlant de la sorte ? Fais−je... Sganarelle Mon Dieu, nenni, je ne dis pas cela ; Mais je plains, sans mentir, l'état où le voilà, Et c'est trop hautement que ta haine se montre. Isabelle Je n'en puis trop montrer en pareille rencontre. Valère Oui, vous serez contente : et dans trois jours vos yeux Ne verront plus l'objet qui vous est odieux. Isabelle A la bonne heure. Adieu. Sganarelle Je plains votre infortune ; Mais... Valère Non, vous n'entendrez de mon coeur plainte aucune : Madame assurément rend justice à tous deux, Et je vais travailler à contenter ses voeux. Adieu. Sganarelle Pauvre garçon ! sa douleur est extrême. Tenez, embrassez−moi : c'est un autre elle−même Scène X Isabelle, Sganarelle Sganarelle Je le tiens fort à plaindre. Isabelle Allez, il ne l'est point. Sganarelle Au reste, ton amour me touche au dernier point, Mignonnette, et je veux qu'il ait sa récompense : C'est trop que de huit jours pour ton impatience ; Dès demain je t'épouse, et n'y veux appeler... Isabelle Dès demain ? Sganarelle Par pudeur tu feins d'y reculer ; Mais je sais bien la joie où ce discours te jette, Et tu voudrois déjà que la chose fût faite. Isabelle Mais... Sganarelle Pour ce mariage allons tout préparer. Isabelle O Ciel, inspire−moi ce qui peut le parer ! Acte III Scène I Isabelle Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre Que cet hymen fatal où l'on veut me contraindre ; Et tout ce que je fais pour en fuir les rigueurs Doit trouver quelque grâce auprès de mes censeurs. Le temps presse, il fait nuit : allons, sans crainte aucune, A la foi d'un amant commettre ma fortune. Scène II Sganarelle, Isabelle Sganarelle Je reviens, et l'on va pour demain de ma part... Isabelle O Ciel ! Sganarelle C'est toi, mignonne ? Où vas−tu donc si tard ? Tu disois qu'en ta chambre, étant un peu lassée, Tu t'allois enfermer, lorsque je t'ai laissée ; Et tu m'avois prié même que mon retour T'y souffrit en repos jusques à demain jour. Isabelle Il est vrai ; mais... Sganarelle Et quoi ? Isabelle Vous me voyez confuse, Et je ne sais comment vous en dire l'excuse. Sganarelle Quoi donc ? Que pourroit−ce être ? Isabelle Un secret surprenant : C'est ma soeur qui m'oblige à sortir maintenant, Et qui, pour un dessein dont je l'ai fort blâmée, M'a demandé ma chambre, où je l'ai renfermée. Sganarelle Comment ? Isabelle L'eût−on pu croire ? elle aime cet amant Que nous avons banni. Sganarelle Valère ? Isabelle Eperdument : C'est un transport si grand, qu'il n'en est point de même ; Et vous pouvez juger de sa puissance extrême, Puisque seule, à cette heure, elle est venue ici Me découvrir à moi son amoureux souci, Me dire absolument qu'elle perdra la vie Si son âme n'obtient l'effet de son envie, Que depuis plus d'un an d'assez vives ardeurs Dans un secret commerce entretenoient leurs coeurs, Et que même ils s'étoient, leur flamme étant nouvelle, Donné de s'épouser une foi mutuelle... Sganarelle La vilaine ! Isabelle Qu'ayant appris le désespoir Où j'ai précipité celui qu'elle aime à voir, Elle vient me prier de souffrir que sa flamme Puisse rompre un départ qui lui perceroit l'âme, Entretenir ce soir cet amant sous mon nom Par la petite rue où ma chambre répond, Lui peindre, d'une voix qui contrefait la mienne, Quelques doux sentiments dont l'appas le retienne, Et ménager enfin pour elle adroitement Ce que pour moi l'on sait qu'il a d'attachement. Sganarelle Et tu trouves cela... ? Isabelle Moi ? J'en suis courroucée. Quoi ? ma soeur, ai−je dit, êtes−vous insensée ? Ne rougissez−vous point d'avoir pris tant d'amour Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour, D'oublier votre sexe, et tromper l'espérance D'un homme dont le Ciel vous donnoit l'alliance ? Sganarelle Il le mérite bien, et j'en suis fort ravi. Isabelle Enfin de cent raisons mon dépit s'est servi Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes Et pouvoir cette nuit rejeter ses demandes ; Mais elle m'a fait voir de si pressants desirs, A tant versé de pleurs, tant poussé de soupirs, Tant dit qu'au désespoir je porterois son âme Si je lui refusois ce qu'exige sa flamme, Qu'à céder malgré moi mon coeur s'est vu réduit ; Et pour justifier cette intrigue de nuit, Où me faisoit du sang relâcher la tendresse, J'allois faire avec moi venir coucher Lucrèce, Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour ; Mais vous m'avez surprise avec ce prompt retour. Sganarelle Non, non, je ne veux point chez moi tout ce mystère. J'y pourrois consentir à l'égard de mon frère ; Mais on peut être vu de quelqu'un de dehors ; Et celle que je dois honorer de mon corps Non−seulement doit être et pudique et bien née, Il ne faut pas que même elle soit soupçonnée. Allons chasser l'infâme, et de sa passion... Isabelle Ah ! vous lui donneriez trop de confusion ; Et c'est avec raison qu'elle pourroit se plaindre Du peu de retenue où j'ai su me contraindre. Puisque de son dessein je dois me départir, Attendez que du moins je la fasse sortir. Sganarelle Eh bien ! fais. Isabelle Mais surtout cachez−vous, je vous prie, Et sans lui dire rien daignez voir sa sortie. Sganarelle Oui, pour l'amour de toi je retiens mes transports ; Mais, dès le même instant qu'elle sera dehors, Je veux, sans différer, aller trouver mon frère : J'aurai joie à courir lui dire cette affaire. Isabelle Je vous conjure donc de ne me point nommer. Bonsoir : car tout d'un temps je vais me renfermer. Sganarelle Jusqu'à demain, mamie. En quelle impatience Suis−je de voir mon frère, et lui conter sa chance ! Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus, Et je n'en voudrois pas tenir vingt bons écus. Isabelle, dans la maison. Oui, de vos déplaisirs l'atteinte m'est sensible ; Mais ce que vous voulez, ma soeur, m'est impossible : Mon honneur, qui m'est cher, y court trop de hasard. Adieu : retirez−vous avant qu'il soit plus tard. Sganarelle La voilà qui, je crois, peste de belle sorte : De peur qu'elle revînt, fermons à clef la porte. Isabelle O Ciel, dans mes desseins ne m'abandonnez pas ! Sganarelle Où pourra−t−elle aller ? Suivons un peu ses pas. Isabelle Dans mon trouble, du moins la nuit me favorise. Sganarelle Au logis du galant, quelle est son entreprise ? Scène III Valère, Sganarelle, Isabelle Valère Oui, oui, je veux tenter quelque effort cette nuit Pour parler... Qui va là ? Isabelle Ne faites point de bruit, Valère : on vous prévient, et je suis Isabelle. Sganarelle Vous en avez menti, chienne, ce n'est pas elle : De l'honneur que tu fuis elle suit trop les lois, Et tu prends faussement et son nom et sa voix. Isabelle Mais à moins de vous voir, par un saint hyménée... Valère Oui, c'est l'unique but où tend ma destinée ; Et je vous donne ici ma foi que dès demain Je vais où vous voudrez recevoir votre main. Sganarelle Pauvre sot qui s'abuse ! Valère Entrez en assurance : De votre Argus dupé je brave la puissance ; Et devant qu'il vous pût ôter à mon ardeur, Mon bras de mille coups lui perceroit le coeur. Sganarelle Ah ! je te promets bien que je n'ai pas envie De te l'ôter, l'infâme à ses feux asservie, Que du don de ta foi je ne suis point jaloux, Et que, si j'en suis cru, tu seras son époux. Oui, faisons−le surprendre avec cette effrontée : La mémoire du père, à bon droit respectée, Jointe au grand intérêt que je prends à la soeur, Veut que du moins on tâche à lui rendre l'honneur. Holà ! Scène IV Sganarelle, le Commissaire, Notaire et suite Le Commissaire Qu'est−ce ? Sganarelle Salut, Monsieur le Commissaire. Votre présence en robe est ici nécessaire : Suivez−moi, s'il vous plaît, avec votre clarté. Le Commissaire Nous sortions... Sganarelle Il s'agit d'un fait assez hâté. Le Commissaire Quoi ? Sganarelle D'aller là dedans, et d'y surprendre ensemble Deux personnes qu'il faut qu'un bon hymen assemble : C'est une fille à nous, que, sous un don de foi, Un Valère a séduite et fait entrer chez soi. Elle sort de famille et noble et vertueuse, Mais... Le Commissaire Si c'est pour cela, la rencontre est heureuse, Puisque ici nous avons un notaire. Sganarelle Monsieur ? Le Notaire Oui, notaire royal. Le Commissaire De plus homme d'honneur. Sganarelle Cela s'en va sans dire. Entrez dans cette porte, Et, sans bruit, ayez l'oeil que personne n'en sorte. Vous serez pleinement contenté de vos soins ; Mais ne vous laissez pas graisser la patte, au moins. Le Commissaire Comment ? vous croyez donc qu'un homme de justice... Sganarelle Ce que j'en dis n'est pas pour taxer votre office. Je vais faire venir mon frère promptement. Faites que le flambeau m'éclaire seulement. Je vais le réjouir, cet homme sans colère. Holà ! Scène V Ariste, Sganarelle Ariste Qui frappe ? Ah ! ah ! que voulez−vous, mon frère ? Sganarelle Venez, beau directeur, suranné damoiseau : On veut vous faire voir quelque chose de beau. Ariste Comment ? Sganarelle Je vous apporte une bonne nouvelle. Ariste Quoi ? Sganarelle Votre Léonor, où, je vous prie, est−elle ? Ariste Pourquoi cette demande ? Elle est, comme je croi, Au bal chez son amie. Sganarelle Eh ! oui, oui ; suivez−moi, Vous verrez à quel bal la donzelle est allée. Ariste Que voulez−vous conter ? Sganarelle Vous l'avez bien stylée : "Il n'est pas bon de vivre en sévère censeur ; On gagne les esprits par beaucoup de douceur ; Et les soins défiants, les verrous et les grilles Ne font pas la vertu des femmes ni des filles ; Nous les portons au mal par tant d'austérité, Et leur sexe demande un peu de liberté." Vraiment, elle en a pris tout son soûl, la rusée, Et la vertu chez elle est fort humanisée. Ariste Où veut donc aboutir un pareil entretien ? Sganarelle Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien ; Et je ne voudrois pas pour vingt bonnes pistoles Que vous n'eussiez ce fruit de vos maximes folles. On voit ce qu'en deux soeurs nos leçons ont produit : L'une fuit ce galant, et l'autre le poursuit. Ariste Si vous ne me rendez cette énigme plus claire... Sganarelle L'énigme est que son bal est chez Monsieur Valère ; Que de nuit je l'ai vue y conduire ses pas, Et qu'à l'heure présente elle est entre ses bras. Ariste Qui ? Sganarelle Léonor. Ariste Cessons de railler, je vous prie. Sganarelle Je raille ? ... Il est fort bon avec sa raillerie ! Pauvre esprit, je vous dis, et vous redis encor Que Valère chez lui tient votre Léonor, Et qu'ils s'étoient promis une foi mutuelle Avant qu'il eût songé de poursuivre Isabelle. Ariste Ce discours d'apparence est si fort dépourvu... Sganarelle Il ne le croira pas encore en l'ayant vu. J'enrage. Par ma foi, l'âge ne sert de guère Quand on n'a pas cela. Ariste Quoi ? vous voulez, mon frère... ? Sganarelle Mon Dieu, je ne veux rien. Suivez−moi seulement : Votre esprit tout à l'heure aura contentement ; Vous verrez si j'impose, et si leur foi donnée N'avoit pas joint leurs coeurs depuis plus d'une année. Ariste L'apparence qu'ainsi, sans m'en faire avertir, A cet engagement elle eût pu consentir, Moi, qui dans toute chose ai, depuis son enfance, Montré toujours pour elle entière complaisance, Et qui cent fois ai fait des protestations De ne jamais gêner ses inclinations ? Sganarelle Enfin vos propres yeux jugeront de l'affaire. J'ai fait venir déjà commissaire et notaire : Nous avons intérêt que l'hymen prétendu Répare sur−le−champ l'honneur qu'elle a perdu ; Car je ne pense pas que vous soyez si lâche, De vouloir l'épouser avecque cette tache, Si vous n'avez encor quelques raisonnements Pour vous mettre au−dessus de tous les bernements. Ariste Moi je n'aurai jamais cette foiblesse extrême De vouloir posséder un coeur malgré lui−même. Mais je ne saurois croire enfin... Sganarelle Que de discours ! Allons : ce procès−là continueroit toujours. Scène VI Le Commissaire, le Notaire, Sganarelle, Ariste Le Commissaire Il ne faut mettre ici nulle force en usage, Messieurs ; et si vos voeux ne vont qu'au mariage, Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser. Tous deux également tendent à s'épouser ; Et Valère déjà, sur ce qui vous regarde, A signé que pour femme il tient celle qu'il garde. Ariste La fille... Le Commissaire Est renfermée, et ne veut point sortir Que vos desirs aux leurs ne veuillent consentir. Scène VII Le Commissaire, Valère, le Notaire, Sganarelle, Ariste Valère, à la fenêtre. Non, Messieurs ; et personne ici n'aura l'entrée Que cette volonté ne m'ait été montrée. Vous savez qui je suis, et j'ai fait mon devoir En vous signant l'aveu qu'on peut vous faire voir. Si c'est votre dessein d'approuver l'alliance, Votre main peut aussi m'en signer l'assurance ; Sinon, faites état de m'arracher le jour Plutôt que de m'ôter l'objet de mon amour. Sganarelle Non, nous ne songeons pas à vous séparer d'elle... Il ne s'est point encor détrompé d'Isabelle. Profitons de l'erreur. Ariste Mais est−ce Léonor... ? Sganarelle Taisez−vous. Ariste Mais... Sganarelle Paix donc. Ariste Je veux savoir... Sganarelle Encor ? Vous tairez−vous ? vous dis−je. Valère Enfin, quoi qu'il avienne, Isabelle a ma foi ; j'ai de même la sienne, Et ne suis point un choix, à tout examiner, Que vous soyez reçus à faire condamner. Ariste Ce qu'il dit là n'est pas... Sganarelle Taisez−vous, et pour cause. Vous saurez le secret. Oui, sans dire autre chose, Nous consentons tous deux que vous soyez l'époux De celle qu'à présent on trouvera chez vous. Le Commissaire C'est dans ces termes−là, que la chose est conçue, Et le nom est en blanc, pour ne l'avoir point vue. Signez. La fille après vous mettra tous d'accord. Valère J'y consens de la sorte. Sganarelle Et moi, je le veux fort. Nous rirons bien tantôt. Là, signez donc, mon frère : L'honneur vous appartient. Ariste Mais quoi ? tout ce mystère... Sganarelle Diantre ! que de façons ! Signez, pauvre butor. Ariste Il parle d'Isabelle, et vous de Léonor. Sganarelle N'êtes−vous pas d'accord, mon frère, si c'est elle, De les laisser tous deux à leur foi mutuelle ? Ariste Sans doute. Sganarelle Signez donc : j'en fais de même aussi. Ariste Soit : je n'y comprends rien. Sganarelle Vous serez éclairci. Le Commissaire Nous allons revenir. Sganarelle Or çà, je vais vous dire La fin de cette intrigue. Scène VIII Léonor, Lisette, Sganarelle, Ariste Léonor O l'étrange martyre ! Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux ! Je me suis dérobée au bal pour l'amour d'eux. Lisette Chacun d'eux près de vous veut se rendre agréable. Léonor Et moi, je n'ai rien vu de plus insupportable ; Et je préférerois le plus simple entretien A tous les contes bleus de ces discours de rien. Ils croyent que tout cède à leur perruque blonde, Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde Lorsqu'ils viennent, d'un ton de mauvais goguenard, Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard ; Et moi d'un tel vieillard je prise plus le zèle Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle. Mais n'aperçois−je pas... ? Sganarelle Oui, l'affaire est ainsi. Ah ! je la vois paroître, et la servante aussi. Ariste Léonor, sans courroux, j'ai sujet de me plaindre : Vous savez si jamais j'ai voulu vous contraindre, Et si plus de cent fois je n'ai pas protesté De laisser à vos voeux leur pleine liberté ; Cependant votre coeur, méprisant mon suffrage, De foi comme d'amour à mon insu s'engage. Je ne me repens pas de mon doux traitement ; Mais votre procédé me touche assurément ; Et c'est une action que n'a pas méritée Cette tendre amitié que je vous ai portée. Léonor Je ne sais pas sur quoi vous tenez ce discours ; Mais croyez que je suis de même que toujours, Que rien ne peut pour vous altérer mon estime, Que toute autre amitié me paroîtroit un crime Et que, si vous voulez satisfaire mes voeux, Un saint noeud dès demain nous unira nous deux. Ariste Dessus quel fondement venez−vous donc, mon frère... ? Sganarelle Quoi ? vous ne sortez pas du logis de Valère ? Vous n'avez point conté vos amours aujourd'hui ? Et vous ne brûlez pas depuis un an pour lui ? Léonor Qui vous a fait de moi de si belles peintures Et prend soin de forger de telles impostures ? Scène IX Isabelle, Valère, Le Commissaire, Le Notaire, Ergaste, Lisette, Léonor, Sganarelle, Ariste Isabelle Ma soeur, je vous demande un généreux pardon, Si de mes libertés j'ai taché votre nom. Le pressant embarras d'une surprise extrême M'a tantôt inspiré ce honteux stratagème : Votre exemple condamne un tel emportement : Mais le sort nous traita nous deux diversement. Pour vous, je ne veux point, Monsieur, vous faire excuse : Je vous sers beaucoup plus que je ne vous abuse. Le Ciel pour être joints ne nous fit pas tous deux : Je me suis reconnue indigne de vos voeux ; Et j'ai bien mieux aimé me voir aux mains d'un autre Que ne pas mériter un coeur comme le vôtre. Valère Pour moi, je mets ma gloire et mon bien souverain A la pouvoir, Monsieur, tenir de votre main. Ariste Mon frère, doucement il faut boire la chose : D'une telle action vos procédés sont cause ; Et je vois votre sort malheureux à ce point, Que, vous sachant dupé, l'on ne vous plaindra point. Lisette Par ma foi, je lui sais bon gré de cette affaire, Et ce prix de ses soins est un trait exemplaire. Léonor Je ne sais si ce trait se doit faire estimer ; Mais je sais bien qu'au moins je ne le puis blâmer. Ergaste Au sort d'être cocu son ascendant l'expose, Et ne l'être qu'en herbe est pour lui douce chose. Sganarelle Non, je ne puis sortir de mon étonnement ; Cette déloyauté confond mon jugement ; Et je ne pense pas que Satan en personne Puisse être si méchant qu'une telle friponne. J'aurois pour elle au feu mis la main que voilà : Malheureux qui se fie à femme après cela ! La meilleure est toujours en malice féconde ; C'est un sexe engendré pour damner tout le monde. J'y renonce à jamais, à ce sexe trompeur, Et je le donne tout au diable de bon coeur. Ergaste Bon. Ariste Allons tous chez moi. Venez, Seigneur Valère. Nous tâcherons demain d'apaiser sa colère. Lisette Vous, si vous connoissez des maris loups−garous, Envoyez−les au moins à l'école chez nous. Les Fâcheux Comédie faite pour les divertissements du roi au mois d'août 1661, et représentée pour la première fois en public à Paris sur le théâtre du Palais−Royal le 4e novembre de la même année 1661 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Adresse Au Roi Sire, J'ajoute une scène à la comédie ; et c'est une espèce de fâcheux assez insupportable qu'un homme qui dédie un livre. Votre Majesté en sait des nouvelles plus que personne de son royaume, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle se voit en butte à la furie des épîtres dédicatoires. Mais, bien que je suive l'exemple des autres, et me mette moi−même au rang de ceux que j'ai joués, j'ose dire toutefois à Votre Majesté que ce que j'en fais n'est pas tant pour lui présenter un livre que pour avoir lieu de lui rendre grâces du succès de cette comédie. Je le dois, Sire, ce succès qui a passé mon attente, non seulement à cette glorieuse approbation dont Votre Majesté honora d'abord la pièce, et qui a entraîné si hautement celle de tout le monde, mais encore à l'ordre qu'elle me donna d'y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la bonté de m'ouvrir les idées Elle−même, et qui a été trouvé partout le plus beau morceau de l'ouvrage. Il faut avouer, Sire, que je n'ai jamais rien fait avec tant de facilité, ni si promptement que cet endroit où Votre Majesté me commanda de travailler. J'avais une joie à lui obéir qui me valait bien mieux qu'Apollon et toutes les Muses ; et je conçois par là ce que je serais capable d'exécuter pour une comédie entière, si j'étais inspiré par de pareils commandements. Ceux qui sont nés en un rang élevé peuvent se proposer l'honneur de servir Votre Majesté dans les grands emplois, mais, pour moi, toute la gloire où je puis aspirer, c'est de la réjouir. Je borne là l'ambition de mes souhaits ; et je crois qu'en quelque façon ce n'est pas être inutile à la France que de contribuer quelque chose au divertissement de son roi. Quand je n'y réussirai pas, ce ne sera jamais par un défaut de zèle ni d'étude, mais seulement par un mauvais destin qui suit assez souvent les meilleures intentions, et qui sans doute affligerait sensiblement. Sire, De Votre Majesté, Le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet. Molière. Avertissement Jamais entreprise au théâtre ne fut si précipitée que celle−ci, et c'est une chose, je crois, toute nouvelle qu'une comédie ait été conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours. Je ne dis pas cela pour me piquer de l'impromptu et en prétendre de la gloire, mais seulement pour prévenir certaines gens qui pourraient trouver à redire que je n'aie pas mis ici toutes les espèces de fâcheux qui se trouvent. Je sais que le nombre en est grand, et à la cour et dans la ville, et que, sans épisodes, j'eusse bien pu en composer une comédie de cinq actes bien fournis, et avoir encore de la matière de reste. Mais, dans le peu de temps qui me fut donné, il m'était impossible de faire un grand dessein, et de rêver beaucoup sur le choix de mes personnages et sur la disposition de mon sujet. Je me réduisis donc à ne toucher qu'un petit nombre d'importuns, et je pris ceux qui s'offrirent d'abord à mon esprit, et que je crus les plus propres à réjouir les augustes personnes devant qui j'avais à paraître ; et, pour lier promptement toutes ces choses ensemble, je me servis du premier noeud que je pus trouver. Ce n'est pas mon dessein d'examiner maintenant si tout cela pouvait être mieux, et si tous ceux qui s'y sont divertis ont ri selon les règles : le temps viendra de faire imprimer mes remarques sur les pièces que j'aurai faites, et je ne désespère pas de faire voir un jour, en grand auteur, que je puis citer Aristote et Horace. En attendant cet examen, qui peut−être ne viendra point, je m'en remets assez aux décisions de la multitude, et je tiens aussi difficile de combattre un ouvrage que le public approuve, que d'en défendre un qu'il condamne. Il n'y a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée, et cette fête a fait un tel éclat qu'il n'est pas nécessaire d'en parler ; mais il ne sera pas hors de propos de dire deux paroles des ornements qu'on a mêlés avec la comédie. Le dessein était de donner un ballet aussi ; et, comme il n'y avait qu'un petit nombre choisi de danseurs excellents, on fut contraint de séparer les entrées de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les entr'actes de la comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes baladins de revenir sous d'autres habits. De sorte que, pour ne point rompre aussi le fil de la pièce par ces manières d'intermèdes, on s'avisa de les coudre au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire qu'une seule chose du ballet et de la comédie ; mais, comme le temps était fort précipité, et que tout cela ne fut pas réglé entièrement par une même tête, on trouvera peut−être quelques endroits du ballet qui n'entrent pas dans la comédie aussi naturellement que d'autres. Quoi qu'il en soit, c'est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres, et dont on pourrait chercher quelques autorités dans l'antiquité ; et, comme tout le monde l'a trouvé agréable, il peut servir d'idée à d'autres choses qui pourraient être méditées avec plus de loisir. D'abord que la toile fut levée, un des acteurs, comme vous pourriez dire moi, parut sur le théâtre en habit de ville, et, s'adressant au Roi avec le visage d'un homme surpris, fit des excuses en désordre sur ce qu'il se trouvait là seul, et manquait de temps et d'acteurs pour donner à Sa Majesté le divertissement qu'elle semblait attendre. En même temps, au milieu de vingt jets d'eau naturels, s'ouvrit cette coquille que tout le monde a vue, et l'agréable Naïade qui parut dedans s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les vers que M. Pellisson avait faits, et qui servent de prologue. Molière. Prologue Pour voir en ces beaux lieux le plus grand Roi du monde ; Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde. Faut−il, en sa faveur, que la Terre ou que l'Eau Produisent à vos yeux un spectacle nouveau ? Qu'il parle, ou qu'il souhaite, il n'est rien d'impossible : Lui−même n'est−il pas un miracle visible ? Son règne, si fertile en miracles divers, N'en demande−t−il pas à tout cet univers ? Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste, Régler et ses Etats et ses propres désirs, Joindre aux nobles travaux, les plus nobles plaisirs, En ses justes projets jamais ne se méprendre, Agir incessamment, tout voir et tout entendre : Qui peut cela peut tout ; il n'a qu'à tout oser, Et le Ciel à ses voeux ne peut rien refuser. Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne, Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone. Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, C'est Louis qui le veut, sortez, Nymphes, sortez ; Je vous montre l'exemple : il s'agit de lui plaire ; Quittez pour quelque temps votre forme ordinaire, Et paraissons ensemble aux yeux des spectateurs Pour ce nouveau théâtre autant de vrais acteurs. Plusieurs Dryades accompagnées de Faunes et de Satyres sortent des arbres et des termes. Vous, soins de ses sujets, sa plus charmante étude, Héroïque souci, royale inquiétude, Laissez−le respirer, et souffrez qu'un moment Son grand coeur s'abandonne au divertissement : Vous le verrez demain, d'une force nouvelle, Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle, Faire obéir les lois, partager les bienfaits, Par ses propres conseils prévenir nos souhaits, Maintenir l'univers dans une paix profonde, Et s'ôter le repos pour le donner au monde. Qu'aujourd'hui tout lui plaise, et semble consentir A l'unique dessein de le bien divertir. Fâcheux, retirez−vous ; ou, s'il faut qu'il vous voie, Que ce soit seulement pour exciter sa joie. La Naïade emmène avec elle, pour la comédie, une partie des gens qu'elle a fait paraître, pendant que le reste se met à danser au son des hautbois, qui se joignent aux violons. Personnages Eraste. La Montagne. Alcidor. Orphise. Lysandre. Alcandre. Alcippe. Orante. Clymène. Dorante. Caritidès. Ormin. Filinte. Damis. L'Espine. La Rivière et deux camarades. Acte I Scène I Eraste, La Montagne Eraste Sous quel astre, bon Dieu, faut−il que je sois né, Pour être de Fâcheux toujours assassiné ! Il semble que partout le sort me les adresse, Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce ; Mais il n'est rien d'égal au Fâcheux d'aujourd'hui ; J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui, Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie Qui m'a pris à dîné de voir la comédie, Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement Trouvé de mes péchés le rude châtiment. Il faut que je te fasse un récit de l'affaire, Car je m'en sens encor tout ému de colère. J'étois sur le théâtre, en humeur d'écouter La pièce, qu'à plusieurs j'avois ouï vanter ; Les acteurs commençoient, chacun prêtoit silence, Lorsque d'un air bruyant et plein d'extravagance, Un homme à grands canons est entré brusquement, En criant : "Holà−ho ! un siége promptement ! " Et de son grand fracas surprenant l'assemblée, Dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Hé ! mon Dieu ! nos François, si souvent redressés, Ne prendront−ils jamais un air de gens sensés, Ai−je dit, et faut−il sur nos défauts extrêmes Qu'en théâtre public nous nous jouions nous−mêmes, Et confirmions ainsi par des éclats de fous Ce que chez nos voisins on dit partout de nous ? Tandis que là−dessus je haussois les épaules, Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles ; Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas, Et traversant encor le théâtre à grands pas, Bien que dans les côtés il pût être à son aise, Au milieu du devant il a planté sa chaise, Et de son large dos morguant les spectateurs, Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte ; Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, Et se seroit tenu comme il s'étoit posé, Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé. "Ha ! Marquis, m'a−t−il dit, prenant près de moi place, Comment te portes−tu ? Souffre que je t'embrasse." Au visage sur l'heure un rouge m'est monté Que l'on me vît connu d'un pareil éventé. Je l'étois peu pourtant ; mais on en voit paroître, De ces gens qui de rien veulent fort vous connoître, Dont il faut au salut les baisers essuyer, Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer. Il m'a fait à l'abord cent questions frivoles, Plus haut que les acteurs élevant ses paroles. Chacun le maudissoit ; et moi, pour l'arrêter : "Je serois, ai−je dit, bien aise d'écouter. − Tu n'as point vu ceci, Marquis ? Ah ! Dieu me damne, Je le trouve assez drôle, et je n'y suis pas âne ; Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait." Là−dessus de la pièce il m'a fait un sommaire, Scène à scène averti de ce qui s'alloit faire ; Et jusques à des vers qu'il en savoit par coeur, Il me les récitoit tout haut avant l'acteur. J'avois beau m'en défendre, il a poussé sa chance, Et s'est devers la fin levé longtemps d'avance ; Car les gens du bel air, pour agir galamment, Se gardent bien surtout d'ouïr le dénouement. Je rendois grâce au Ciel, et croyois de justice Qu'avec la comédie eût fini mon supplice ; Mais, comme si c'en eût été trop bon marché, Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché, M'a conté ses exploits, ses vertus non communes, Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, Et de ce qu'à la cour il avoit de faveur, Disant qu'à m'y servir il s'offroit de grand coeur. Je le remerciois doucement de la tête, Minutant à tous coups quelque retraite honnête ; Mais lui, pour le quitter me voyant ébranlé : "Sortons, ce m'a−t−il dit, le monde est écoulé" ; Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche : "Marquis, allons au Cours faire voir ma galèche ; Elle est bien entendue, et plus d'un duc et pair En fait à mon faiseur faire une du même air." Moi de lui rendre grâce, et pour mieux m'en défendre, De dire que j'avois certain repas à rendre. "Ah ! parbleu ! j'en veux être, étant de tes amis, Et manque au maréchal, à qui j'avois promis. − De la chère, ai−je fait, la dose est trop peu forte, Pour oser y prier des gens de votre sorte. − Non, m'a−t−il répondu, je suis sans compliment, Et j'y vais pour causer avec toi seulement ; Je suis des grands repas fatigué, je te jure. − Mais si l'on vous attend, ai−je dit, c'est injure... − Tu te moques, Marquis : nous nous connoissons tous, Et je trouve avec toi des passe−temps plus doux." Je pestois contre moi, l'âme triste et confuse Du funeste succès qu'avoit eu mon excuse, Et ne savois à quoi je devois recourir Pour sortir d'une peine à me faire mourir, Lorsqu'un carrosse fait de superbe manière, Et comblé de laquais et devant et derrière, S'est avec un grand bruit devant nous arrêté, D'où sautant un jeune homme amplement ajusté, Mon Importun et lui courant à l'embrassade Ont surpris les passants de leur brusque incartade ; Et tandis que tous deux étoient précipités Dans les convulsions de leurs civilités, Je me suis doucement esquivé sans rien dire, Non sans avoir longtemps gémi d'un tel martyre, Et maudit ce Fâcheux, dont le zèle obstiné M'ôtoit au rendez−vous qui m'est ici donné. La Montagne Ce sont chagrins mêlés aux plaisirs de la vie : Tout ne va pas, Monsieur, au gré de notre envie. Le Ciel veut qu'ici−bas chacun ait ses Fâcheux, Et les hommes seroient sans cela trop heureux. Eraste Mais de tous mes Fâcheux le plus fâcheux encore, C'est Damis, le tuteur de celle que j'adore, Qui rompt ce qu'à mes voeux elle donne d'espoir, Et fait qu'en sa présence elle n'ose me voir. Je crains d'avoir déjà passé l'heure promise, Et c'est dans cette allée où devoit être Orphise. La Montagne L'heure d'un rendez−vous d'ordinaire s'étend, Et n'est pas resserrée aux bornes d'un instant. Eraste Il est vrai ; mais je tremble, et mon amour extrême, D'un rien se fait un crime envers celle que j'aime. La Montagne Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien, Se fait vers votre objet un grand crime de rien, Ce que son coeur pour vous sent de feux légitimes, En revanche lui fait un rien de tous vos crimes. Eraste Mais, tout de bon, crois−tu que je sois d'elle aimé ? La Montagne Quoi ? vous doutez encor d'un amour confirmé... ? Eraste Ah ! c'est malaisément qu'en pareille matière Un coeur bien enflammé prend assurance entière ; Il craint de se flatter, et dans ses divers soins, Ce que plus il souhaite est ce qu'il croit le moins. Mais songeons à trouver une beauté si rare. La Montagne Monsieur, votre rabat par devant se sépare. Eraste N'importe. La Montagne Laissez−moi l'ajuster, s'il vous plaît. Eraste Ouf ! tu m'étrangles, fat ; laisse−le comme il est. La Montagne Souffrez qu'on peigne un peu... Eraste Sottise sans pareille ! Tu m'as d'un coup de dent presque emporté l'oreille. La Montagne Vos canons... Eraste Laisse−les, tu prends trop de souci. La Montagne Ils sont tout chiffonnés. Eraste Je veux qu'ils soient ainsi. La Montagne Accordez−moi du moins, pour grâce singulière, De frotter ce chapeau, qu'on voit plein de poussière. Eraste Frotte−donc, puisqu'il faut que j'en passe par là. La Montagne Le voulez−vous porter fait comme le voilà ? Eraste Mon Dieu, dépêche−toi. La Montagne Ce seroit conscience. Eraste, après avoir attendu. C'est assez. La Montagne Donnez−vous un peu de patience. Eraste Il me tue. La Montagne En quel lieu vous êtes−vous fourré ? Eraste T'es−tu de ce chapeau pour toujours emparé ? La Montagne C'est fait. Eraste Donne−moi donc. La Montagne, laissant tomber le chapeau. Hay ! Eraste Le voilà par terre : Je suis fort avancé. Que la fièvre te serre ! La Montagne Permettez qu'en deux coups j'ôte... Eraste Il ne me plaît pas. Au diantre tout valet qui vous est sur les bras, Qui fatigue son maître, et ne fait que déplaire A force de vouloir trancher du nécessaire ! Scène II Orphise, Alcidor, Eraste, La Montagne Eraste Mais vois−je pas Orphise ? Oui, c'est elle qui vient. Où va−t−elle si vite, et quel homme la tient ? (Il la salue comme elle passe, et elle, en passant, détourne la tête.) Quoi ? me voir en ces lieux devant elle paroître, Et passer en feignant de ne me pas connoître ! Que croire ? Qu'en dis−tu ? Parle donc, si tu veux. La Montagne Monsieur, je ne dis rien, de peur d'être fâcheux. Eraste Et c'est l'être en effet que de ne me rien dire Dans les extrémités d'un si cruel martyre. Fais donc quelque réponse à mon coeur abattu. Que dois−je présumer ? Parle, qu'en penses−tu ? Dis−moi ton sentiment. La Montagne Monsieur, je veux me taire, Et ne désire point trancher du nécessaire. Eraste Peste l'impertinent ! Va−t'en suivre leurs pas ; Vois ce qu'ils deviendront, et ne les quitte pas. La Montagne, revenant. Il faut suivre de loin ? Eraste Oui. La Montagne, revenant. Sans que l'on me voie Ou faire aucun semblant qu'après eux on m'envoie ? Eraste Non, tu feras bien mieux de leur donner avis Que par mon ordre exprès ils sont de toi suivis. La Montagne, revenant. Vous trouverai−je ici ? Eraste Que le Ciel te confonde, Homme, à mon sentiment, le plus fâcheux du monde ! (La Montagne s'en va.) Ah ! que je sens de trouble, et qu'il m'eût été doux Qu'on me l'eût fait manquer, ce fatal rendez−vous ! Je pensois y trouver toutes choses propices, Et mes yeux pour mon coeur y trouvent des supplices. Scène III Lysandre, Eraste Lysandre Sous ces arbres, de loin, mes yeux t'ont reconnu, Cher Marquis, et d'abord je suis à toi venu. Comme à de mes amis, il faut que je te chante Certain air que j'ai fait de petite courante, Qui de toute la cour contente les experts, Et sur qui plus de vingt ont déjà fait des vers. J'ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable, Et fais figure en France assez considérable ; Mais je ne voudrois pas, pour tout ce que je suis, N'avoir point fait cet air qu'ici je te produis. La, la, hem, hem, écoute avec soin, je te prie. (Il chante sa courante.) N'est−elle pas belle ? Eraste Ah ! Lysandre Cette fin est jolie. (Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.) Comment la trouves−tu ? Eraste Fort belle assurément. Lysandre Les pas que j'en ai faits n'ont pas moins d'agrément. Et surtout la figure a merveilleuse grâce. (Il chante, parle et danse tout ensemble, et fait faire à Eraste les figures de la femme.) Tiens, l'homme passe ainsi ; puis la femme repasse ; Ensemble ; puis on quitte, et la femme vient là. Vois−tu ce petit trait de feinte que voilà ? Ce fleuret ? ces coupés courant après la belle ? Dos à dos ; face à face, en se pressant sur elle. (Après avoir achevé.) Que t'en semble, Marquis ? Eraste Tous ces pas−là sont fins. Lysandre Je me moque, pour moi, des maîtres baladins. Eraste On le voit. Lysandre Les pas donc... ? Eraste N'ont rien qui ne surprenne. Lysandre Veux−tu, par amitié, que je te les apprenne ? Eraste Ma foi, pour le présent, j'ai certain embarras... Lysandre Eh bien ! donc, ce sera lorsque tu le voudras. Si j'avois dessus moi ces paroles nouvelles, Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles. Eraste Une autre fois. Lysandre Adieu : Baptiste le très−cher N'a point vu ma courante, et je le vais chercher. Nous avons pour les airs de grandes sympathies, Et je veux le prier d'y faire des parties. (Il s'en va chantant toujours.) Eraste Ciel ! faut−il que le rang, dont on veut tout couvrir, De cent sots tous les jours nous oblige à souffrir, Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances D'applaudir bien souvent à leurs impertinences ? Scène IV La Montagne, Eraste La Montagne Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce côté. Eraste Ah ! d'un trouble bien grand je me sens agité : J'ai de l'amour encor pour la belle inhumaine, Et ma raison voudroit que j'eusse de la haine. La Montagne Monsieur, votre raison ne sait ce qu'elle veut, Ni ce que sur un coeur une maîtresse peut. Bien que de s'emporter on ait de justes causes, Une belle d'un mot rajuste bien des choses. Eraste Hélas ! je te l'avoue, et déjà cet aspect A toute ma colère imprime le respect. Scène V Orphise, Eraste, La Montagne Orphise Votre front à mes yeux montre peu d'allégresse. Seroit−ce ma présence, Eraste, qui vous blesse ? Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ? et sur quels déplaisirs, Lorsque vous me voyez, poussez−vous des soupirs ? Eraste Hélas ! pouvez−vous bien me demander, cruelle, Ce qui fait de mon coeur la tristesse mortelle ? Et d'un esprit méchant n'est−ce pas un effet Que feindre d'ignorer ce que vous m'avez fait ? Celui dont l'entretien vous a fait à ma vue Passer... Orphise, riant. C'est de cela que votre âme est émue ? Eraste Insultez, inhumaine, encore à mon malheur. Allez, il vous sied mal de railler ma douleur, Et d'abuser, ingrate, à maltraiter ma flamme, Du foible que pour vous vous savez qu'à mon âme. Orphise Certes il en faut rire, et confesser ici Que vous êtes bien fou de vous troubler ainsi. L'homme dont vous parlez, loin qu'il puisse me plaire, Est un homme fâcheux dont j'ai su me défaire, Un de ces importuns et sots officieux Qui ne sauroient souffrir qu'on soit seule en des lieux, Et viennent aussitôt avec un doux langage Vous donner une main contre qui l'on enrage. J'ai feint de m'en aller pour cacher mon dessein, Et jusqu'à mon carrosse il m'a prêté la main ; Je m'en suis promptement défaite de la sorte, Et j'ai pour vous trouver rentré par l'autre porte. Eraste A vos discours, Orphise, ajouterai−je foi, Et votre coeur est−il tout sincère pour moi ? Orphise Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles, Quand je me justifie à vos plaintes frivoles. Je suis bien simple encore, et ma sotte bonté... Eraste Ah ! ne vous fâchez pas, trop sévère beauté : Je veux croire en aveugle, étant sous votre empire, Tout ce que vous aurez la bonté de me dire. Trompez, si vous voulez, un malheureux amant : J'aurai pour vous respect jusques au monument. Maltraitez mon amour, refusez−moi le vôtre, Exposez à mes yeux le triomphe d'un autre ; Oui, je souffrirai tout de vos divins appas : J'en mourrai ; mais enfin je ne m'en plaindrai pas. Orphise Quand de tels sentiments régneront dans votre âme, Je saurai de ma part... Scène VI Alcandre, Orphise, Eraste, La Montagne Alcandre Marquis, un mot. Madame, De grâce, pardonnez si je suis indiscret, En osant, devant vous, lui parler en secret. Avec peine, Marquis, je te fais la prière ; Mais un homme vient là de me rompre en visière, Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, Qu'à l'heure de ma part tu l'ailles appeler : Tu sais qu'en pareil cas ce seroit avec joie Que je te le rendrois en la même monnoie. Eraste, après avoir un peu demeuré sans parler. Je ne veux point ici faire le capitan ; Mais on m'a vu soldat avant que courtisan ; J'ai servi quatorze ans, et je crois être en passe De pouvoir d'un tel pas me tirer avec grâce, Et de ne craindre point qu'à quelque lâcheté Le refus de mon bras me puisse être imputé. Un duel met les gens en mauvaise posture, Et notre roi n'est pas un monarque en peinture : Il sait faire obéir les plus grands de l'Etat, Et je trouve qu'il fait en digne potentat. Quand il faut le servir, j'ai du coeur pour le faire ; Mais je ne m'en sens point quand il faut lui déplaire ; Je me fais de son ordre une suprême loi : Pour lui désobéir, cherche un autre que moi. Je te parle, Vicomte, avec franchise entière, Et suis ton serviteur en toute autre matière. Adieu. Cinquante fois au diable les Fâcheux ! Où donc s'est retiré cet objet de mes voeux ? La Montagne Je ne sais. Eraste Pour savoir où la belle est allée, Va−t'en chercher partout : j'attends dans cette allée. Ballet du premier acte Première entrée Des joueurs de mail, en criant gare, l'obligent à se retirer ; et comme il veut revenir lorsqu'ils ont fait, Deuxième entrée des curieux viennent, qui tournent autour de lui pour le connoître, et font qu'il se retire encore pour un moment. Acte II Scène I Eraste Mes Fâcheux à la fin se sont−ils écartés ? Je pense qu'il en pleut ici de tous côtés. Je les fuis, et les trouve ; et pour second martyre, Je ne saurois trouver celle que je desire. Le tonnerre et la pluie ont promptement passé, Et n'ont point de ces lieux le beau monde chassé. Plût au Ciel, dans les dons que ses soins y prodiguent, Qu'ils en eussent chassé tous les gens qui fatiguent ! Le soleil baisse fort, et je suis étonné Que mon valet encor ne soit point retourné. Scène II Alcippe, Eraste Alcippe Bonjour. Eraste Eh quoi ? toujours ma flamme divertie ! Alcippe Console−moi, Marquis, d'une étrange partie Qu'au piquet je perdis hier contre un Saint−Bouvain, A qui je donnerois quinze points et la main. C'est un coup enragé, qui depuis hier m'accable, Et qui feroit donner tous les joueurs au diable, Un coup assurément à se pendre en public. Il ne m'en faut que deux ; l'autre a besoin d'un pic : Je donne, il en prend six, et demande à refaire ; Moi, me voyant de tout, je n'en voulus rien faire. Je porte l'as de trèfle (admire mon malheur), L'as, le roi, le valet, le huit et dix de coeur, Et quitte, comme au point alloit la politique, Dame et roi de carreau, dix et dame de pique. Sur mes cinq coeurs portés la dame arrive encor, Qui me fait justement une quinte major. Mais mon homme avec l'as, non sans surprise extrême, Des bas carreaux sur table étale une sixième. J'en avois écarté la dame avec le roi. Mais lui fallant un pic, je sortis hors d'effroi, Et croyois bien du moins faire deux points uniques. Avec les sept carreaux il avoit quatre piques, Et jetant le dernier, m'a mis dans l'embarras De ne savoir lequel garder de mes deux as. J'ai jeté l'as de coeur, avec raison, me semble ; Mais il avoit quitté quatre trèfles ensemble, Et par un six de coeur je me suis vu capot, Sans pouvoir, de dépit, proférer un seul mot. Morbleu ! fais−moi raison de ce coup effroyable : A moins que l'avoir vu, peut−il être croyable ? Eraste C'est dans le jeu qu'on voit les plus grands coups du sort. Alcippe Parbleu ! tu jugeras toi−même si j'ai tort, Et si c'est sans raison que ce coup me transporte ; Car voici nos deux jeux, qu'exprès sur moi je porte. Tiens, c'est ici mon port, comme je te l'ai dit, Et voici... Eraste J'ai compris le tout par ton récit, Et vois de la justice au transport qui t'agite ; Mais pour certaine affaire il faut que je te quitte : Adieu. Console−toi pourtant de ton malheur. Alcippe Qui moi ? J'aurai toujours ce coup−là sur le coeur, Et c'est pour ma raison pis qu'un coup de tonnerre. Je le veux faire, moi, voir à toute la terre. (Il s'en va, et prêt à rentrer, il dit par réflexion : ) Un six de coeur ! deux points ! Eraste En quel lieu sommes−nous ? De quelque part qu'on tourne, on ne voit que des fous. Ah ! que tu fais languir ma juste impatience ! Scène III La Montagne, Eraste La Montagne Monsieur, je n'ai pu faire une autre diligence. Eraste Mais me rapportes−tu quelque nouvelle enfin ? La Montagne Sans doute ; et de l'objet qui fait votre destin J'ai, par un ordre exprès, quelque chose à vous dire. Eraste Et quoi ? déjà mon coeur après ce mot soupire : Parle. La Montagne Souhaitez−vous de savoir ce que c'est ? Eraste Oui, dis vite. La Montagne Monsieur, attendez, s'il vous plaît. Je me suis, à courir, presque mis hors d'haleine. Eraste Prends−tu quelque plaisir à me tenir en peine ? La Montagne Puisque vous desirez de savoir promptement L'ordre que j'ai reçu de cet objet charmant, Je vous dirai... Ma foi, sans vous vanter mon zèle, J'ai bien fait du chemin pour trouver cette belle ; Et si... Eraste Peste soit fait de tes digressions ! La Montagne Ah ! il faut modérer un peu ses passions ; Et Sénèque... Eraste Sénèque est un sot dans ta bouche, Puisqu'il ne me dit rien de tout ce qui me touche. Dis−moi ton ordre, tôt. La Montagne Pour contenter vos voeux, Votre Orphise... Une bête est là dans vos cheveux. Eraste Laisse. La Montagne Cette beauté de sa part vous fait dire... Eraste Quoi ? La Montagne Devinez. Eraste Sais−tu que je ne veux pas rire ? La Montagne Son ordre est qu'en ce lieu vous devez vous tenir, Assuré que dans peu vous l'y verrez venir, Lorsqu'elle aura quitté quelques provinciales, Aux personnes de cour fâcheuses animales. Eraste Tenons−nous donc au lieu qu'elle a voulu choisir. Mais, puisque l'ordre ici m'offre quelque loisir, Laisse−moi méditer : j'ai dessein de lui faire Quelques vers sur un air où je la vois se plaire. (Il se promène en rêvant.) Scène IV Orante, Clymène, Eraste Orante Tout le monde sera de mon opinion. Clymène Croyez−vous l'emporter par obstination ? Orante Je pense mes raisons meilleures que les vôtres. Clymène Je voudrois qu'on ouît les unes et les autres. Orante J'avise un homme ici qui n'est pas ignorant : Il pourra nous juger sur notre différend. Marquis, de grâce, un mot : souffrez qu'on vous appelle Pour être entre nous deux juge d'une querelle, D'un débat qu'ont ému nos divers sentiments Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants. Eraste C'est une question à vuider difficile, Et vous devez chercher un juge plus habile. Orante Non : vous nous dites là d'inutiles chansons ; Votre esprit fait du bruit, et nous vous connoissons : Nous savons que chacun vous donne à juste titre... Eraste Hé ! de grâce... Orante En un mot, vous serez notre arbitre : Et ce sont deux moments qu'il vous faut nous donner. Clymène Vous retenez ici qui vous doit condamner ; Car enfin, s'il est vrai ce que j'en ose croire. Monsieur à mes raisons donnera la victoire. Eraste Que ne puis−je à mon traître inspirer le souci D'inventer quelque chose à me tirer d'ici ! Orante Pour moi, de son esprit j'ai trop bon témoignage, Pour craindre qu'il prononce à mon désavantage. Enfin, ce grand débat qui s'allume entre nous, Est de savoir s'il faut qu'un amant soit jaloux. Clymène Ou, pour mieux expliquer ma pensée et la vôtre, Lequel doit plaire plus d'un jaloux ou d'un autre. Orante Pour moi, sans contredit, je suis pour le dernier. Clymène Et dans mon sentiment, je tiens pour le premier. Orante Je crois que notre coeur doit donner son suffrage A qui fait éclater du respect davantage. Clymène Et moi, que si nos voeux doivent paroître au jour, C'est pour celui qui fait éclater plus d'amour. Orante Oui ; mais on voit l'ardeur dont une âme est saisie Bien mieux dans le respect que dans la jalousie. Clymène Et c'est mon sentiment, que qui s'attache à nous Nous aime d'autant plus qu'il se montre jaloux. Orante Fi ! ne me parlez point, pour être amants, Clymène, De ces gens dont l'amour est fait comme la haine, Et qui, pour tous respects et toute offre de voeux, Ne s'appliquent jamais qu'à se rendre fâcheux ; Dont l'âme, que sans cesse un noir transport anime, Des moindres actions cherche à nous faire un crime, En soumet l'innocence à son aveuglement, Et veut sur un coup d'oeil un éclaircissement ; Qui, de quelque chagrin nous voyant l'apparence, Se plaignent aussitôt qu'il naît de leur présence, Et lorsque dans nos yeux brille un peu d'enjoûment, Veulent que leurs rivaux en soient le fondement ; Enfin, qui prenant droit des fureurs de leur zèle, Ne vous parlent jamais que pour faire querelle, Osent défendre à tous l'approche de nos coeurs, Et se font les tyrans de leurs propres vainqueurs. Moi, je veux des amants que le respect inspire, Et leur soumission marque mieux notre empire. Clymène Fi ! ne me parlez point, pour être vrais amants, De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements, De ces tièdes galans, de qui les coeurs paisibles Tiennent déjà pour eux les choses infaillibles, N'ont point peur de nous perdre, et laissent chaque jour Sur trop de confiance endormir leur amour, Sont avec leurs rivaux en bonne intelligence, Et laissent un champ libre à leur persévérance. Un amour si tranquille excite mon courroux. C'est aimer froidement que n'être point jaloux ; Et je veux qu'un amant, pour me prouver sa flamme, Sur d'éternels soupçons laisse flotter son âme, Et par de prompts transports donne un signe éclatant De l'estime qu'il fait de celle qu'il prétend. On s'applaudit alors de son inquiétude, Et s'il nous fait parfois un traitement trop rude, Le plaisir de le voir, soumis à nos genoux, S'excuser de l'éclat qu'il a fait contre nous, Ses pleurs, son désespoir d'avoir pu nous déplaire, Est un charme à calmer toute notre colère. Orante Si pour vous plaire il faut beaucoup d'emportement, Je sais qui vous pourroit donner contentement ; Et je connois des gens dans Paris plus de quatre Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre. Clymène Si pour vous plaire il faut n'être jamais jaloux, Je sais certaines gens fort commodes pour vous, Des hommes en amour d'une humeur si souffrante, Qu'ils vous verroient sans peine entre les bras de trente. Orante Enfin par votre arrêt vous devez déclarer Celui de qui l'amour vous semble à préférer. Eraste Puisqu'à moins d'un arrêt je ne m'en puis défaire, Toutes deux à la fois je vous veux satisfaire ; Et pour ne point blâmer ce qui plaît à vos yeux, Le jaloux aime plus, et l'autre aime bien mieux. Clymène L'arrêt est plein d'esprit ; mais... Eraste Suffit, j'en suis quitte. Après ce que j'ai dit, souffrez que je vous quitte. Scène V Orphise, Eraste Eraste Que vous tardez, Madame, et que j'éprouve bien... ! Orphise Non, non, ne quittez pas un si doux entretien. A tort vous m'accusez d'être trop tard venue, Et vous avez de quoi vous passer de ma vue. Eraste Sans sujet contre moi voulez−vous vous aigrir, Et me reprochez−vous ce qu'on me fait souffrir ? Ha ! de grâce, attendez... Orphise Laissez−moi, je vous prie, Et courez vous rejoindre à votre compagnie. (Elle sort.) Eraste Ciel ! faut−il qu'aujourd'hui Fâcheuses et Fâcheux Conspirent à troubler les plus chers de mes voeux ! Mais allons sur ses pas, malgré sa résistance, Et faisons à ses yeux briller notre innocence. Scène VI Dorante, Eraste Dorante Ha ! Marquis, que l'on voit de Fâcheux, tous les jours, Venir de nos plaisirs interrompre le cours ! Tu me vois enragé d'une assez belle chasse, Qu'un fat... C'est un récit qu'il faut que je te fasse. Eraste Je cherche ici quelqu'un, et ne puis m'arrêter. Dorante, le retenant. Parbleu, chemin faisant, je te le veux conter. Nous étions une troupe assez bien assortie, Qui pour courir un cerf avions hier fait partie ; Et nous fûmes coucher sur le pays exprès, C'est−à−dire, mon cher, en fin fond de forêts. Comme cet exercice est mon plaisir suprême, Je voulus, pour bien faire, aller au bois moi−même ; Et nous conclûmes tous d'attacher nos efforts Sur un cerf qu'un chacun nous disoit cerf dix−cors ; Mais moi, mon jugement, sans qu'aux marques j'arrête, Fut qu'il n'étoit que cerf à sa seconde tête. Nous avions, comme il faut, séparé nos relais, Et déjeunions en hâte avec quelques oeufs frais, Lorsqu'un franc campagnard, avec longue rapière, Montant superbement sa jument poulinière, Qu'il honoroit du nom de sa bonne jument, S'en est venu nous faire un mauvais compliment, Nous présentant aussi, pour surcroît de colère, Un grand benêt de fils aussi sot que son père. Il s'est dit grand chasseur, et nous a priés tous Qu'il pût avoir le bien de courir avec nous. Dieu préserve, en chassant, toute sage personne D'un porteur de huchet qui mal à propos sonne, De ces gens qui, suivis de dix hourets galeux, Disent "ma meute", et font les chasseurs merveilleux ! Sa demande reçue et ses vertus prisées, Nous avons été tous frapper à nos brisées. A trois longueurs de trait, tayaut ! voilà d'abord Le cerf donné aux chiens. J'appuie, et sonne fort. Mon cerf débuche, et passe une assez longue plaine Et mes chiens après lui, mais si bien en haleine, Qu'on les auroit couverts tous d'un seul justaucorps. Il vient à la forêt. Nous lui donnons alors La vieille meute ; et moi, je prends en diligence Mon cheval alezan. Tu l'as vu ? Eraste Non, je pense. Dorante Comment ? C'est un cheval aussi bon qu'il est beau, Et que ces jours passés j'achetai de Gaveau. Je te laisse à penser si sur cette matière Il voudroit me tromper, lui qui me considère : Aussi je m'en contente ; et jamais, en effet, Il n'a vendu cheval ni meilleur ni mieux fait : Une tête de barbe, avec l'étoile nette ; L'encolure d'un cygne, effilée et bien droite ; Point d'épaules non plus qu'un lièvre ; court−jointé, Et qui fait dans son port voir sa vivacité ; Des pieds, morbleu ! des pieds ! le rein double (à vrai dire, J'ai trouvé le moyen, moi seul, de le réduire ; Et sur lui, quoique aux yeux il montrât beau semblant, Petit−Jean de Gaveau ne montoit qu'en tremblant), Une croupe en largeur à nulle autre pareille, Et des gigots, Dieu sait ! Bref, c'est une merveille ; Et j'en ai refusé cent pistoles, crois−moi, Au retour d'un cheval amené pour le Roi. Je monte donc dessus, et ma joie étoit pleine De voir filer de loin les coupeurs dans la plaine ; Je pousse, et je me trouve en un fort à l'écart, A la queue de nos chiens, moi seul avec Drécar. Une heure là dedans notre cerf se fait battre. J'appuie alors mes chiens, et fais le diable à quatre ; Enfin jamais chasseur ne se vit plus joyeux. Je le relance seul, et tout alloit des mieux, Lorsque d'un jeune cerf s'accompagne le nôtre : Une part de mes chiens se sépare de l'autre, Et je les vois, Marquis, comme tu peux penser, Chasser tous avec crainte, et Finaut balancer. Il se rabat soudain, dont j'eus l'âme ravie ; Il empaume la voie ; et moi, je sonne et crie : "A Finaut ! à Finaut ! " J'en revois à plaisir Sur une taupinière, et resonne à loisir. Quelques chiens revenoient à moi, quand pour disgrâce Le jeune cerf, Marquis, à mon campagnard passe. Mon étourdi se met à sonner comme il faut, Et crie à pleine voix "tayaut ! tayaut ! tayaut ! " Mes chiens me quittent tous, et vont à ma pécore ; J'y pousse, et j'en revois dans le chemin encore ; Mais à terre, mon cher, je n'eus pas jeté l'oeil, Que je connus le change et sentis un grand deuil. J'ai beau lui faire voir toutes les différences Des pinces de mon cerf et de ses connoissances Il me soutient toujours, en chasseur ignorant, Que c'est le cerf de meute ; et par ce différend Il donne temps aux chiens d'aller loin. J'en enrage, Et pestant de bon coeur contre le personnage, Je pousse mon cheval et par haut et par bas, Qui plioit des gaulis aussi gros que les bras : Je ramène les chiens à ma première voie, Qui vont, en me donnant une excessive joie, Requerir notre cerf, comme s'ils l'eussent vu. Ils le relancent ; mais ce coup est−il prévu ? A te dire le vrai, cher Marquis, il m'assomme : Notre cerf relancé va passer à notre homme, Qui croyant faire un trait de chasseur fort vanté, D'un pistolet d'arçon qu'il avoit apporté Lui donne justement au milieu de la tête, Et de fort loin me crie : "Ah ! j'ai mis bas la bête ! " A−t−on jamais parlé de pistolets, bon Dieu ! Pour courre un cerf ? Pour moi, venant dessus le lieu, J'ai trouvé l'action tellement hors d'usage, Que j'ai donné des deux à mon cheval, de rage, Et m'en suis revenu chez moi toujours courant, Sans vouloir dire un mot à ce sot ignorant. Eraste Tu ne pouvois mieux faire, et ta prudence est rare ; C'est ainsi des Fâcheux qu'il faut qu'on se sépare. Adieu. Dorante Quand tu voudras, nous irons quelque part, Où nous ne craindrons point de chasseur campagnard. Eraste Fort bien. Je crois qu'enfin je perdrai patience. Cherchons à m'excuser avecque diligence. Ballet du second acte Première entrée Des joueurs de boule l'arrêtent pour mesurer un coup dont ils sont en dispute. Il se défait d'eux avec peine, et leur laisse danser un pas composé de toutes les postures qui sont ordinaires à ce jeu. Deuxième entrée De petits frondeurs les viennent interrompre, qui sont chassés ensuite. Troisième entrée par des savetiers et des savetières, leurs pères, et autres, qui sont aussi chassés à leur tour. Quatrième entrée par un jardinier qui danse seul, et se retire pour faire place au troisième acte. Acte III Scène I Eraste, La Montagne Eraste Il est vrai, d'un côté, mes soins ont réussi, Cet adorable objet enfin s'est adouci ; Mais, d'un autre, on m'accable, et les astres sévères Ont contre mon amour redoublé leurs colères. Oui, Damis, son tuteur, mon plus rude Fâcheux, Tout de nouveau s'oppose aux plus doux de mes voeux, A son aimable nièce a défendu ma vue, Et veut d'un autre époux la voir demain pourvue. Orphise toutefois, malgré son désaveu, Daigne accorder ce soir une grâce à mon feu ; Et j'ai fait consentir l'esprit de cette belle A souffrir qu'en secret je la visse chez elle. L'amour aime surtout les secrètes faveurs ; Dans l'obstacle qu'on force il trouve des douceurs ; Et le moindre entretien de la beauté qu'on aime, Lorsqu'il est défendu, devient grâce suprême. Je vais au rendez−vous ; c'en est l'heure à peu près ; Puis je veux m'y trouver plutôt avant qu'après. La Montagne Suivrai−je vos pas ? Eraste Non : je craindrois que peut−être A quelques yeux suspects tu me fisses connoître. La Montagne Mais... Eraste Je ne le veux pas. La Montagne Je dois suivre vos lois : Mais au moins si de loin... Eraste Te tairas−tu, vingt fois ? Et ne veux−tu jamais quitter cette méthode De te rendre à toute heure un valet incommode ? Scène II Caritidès, Eraste Caritidès Monsieur, le temps répugne à l'honneur de vous voir : Le matin est plus propre à rendre un tel devoir ; Mais de vous rencontrer il n'est pas bien facile, Car vous dormez toujours, ou vous êtes en ville : Au moins, Messieurs vos gens me l'assurent ainsi ; Et j'ai, pour vous trouver, pris l'heure que voici. Encore est−ce un grand heur dont le destin m'honore, Car deux moments plus tard, je vous manquois encore. Eraste Monsieur, souhaitez−vous quelque chose de moi ? Caritidès Je m'acquitte Monsieur, de ce que je vous doi, Et vous viens... Excusez l'audace qui m'inspire Si... Eraste Sans tant de façons, qu'avez−vous à me dire ? Caritidès Comme le rang, l'esprit, la générosité, Que chacun vante en vous... Eraste Oui, je suis fort vanté. Passons, Monsieur. Caritidès Monsieur, c'est une peine extrême Lorsqu'il faut à quelqu'un se produire soi−même ; Et toujours près des grands on doit être introduit Par des gens qui de nous fassent un peu de bruit, Dont la bouche écoutée avecque poids débite Ce qui peut faire voir notre petit mérite. Enfin j'aurois voulu que des gens bien instruits Vous eussent pu, Monsieur, dire ce que je suis. Eraste Je vois assez, Monsieur, ce que vous pouvez être, Et votre seul abord le peut faire connoître. Caritidès Oui, je suis un savant charmé de vos vertus, Non pas de ces savants dont le nom n'est qu'en us : Il n'est rien si commun qu'un nom à la latine ; Ceux qu'on habille en grec ont bien meilleure mine ; Et pour en avoir un qui se termine en es, Je me fais appeler Monsieur Caritidès. Eraste Monsieur Caritidès soit. Qu'avez−vous à dire ? Caritidès C'est un placet, Monsieur, que je voudrois vous lire, Et que, dans la posture où vous met votre emploi, J'ose vous conjurer de présenter au Roi. Eraste Hé ! Monsieur, vous pouvez le présenter vous−même. Caritidès Il est vrai que le Roi fait cette grâce extrême : Mais par ce même excès de ses rares bontés, Tant de méchants placets, Monsieur, sont présentés, Qu'ils étouffent les bons ; et l'espoir où je fonde, Est qu'on donne le mien quand le Prince est sans monde. Eraste Eh bien ! vous le pouvez, et prendre votre temps. Caritidès Ah ! Monsieur, les huissiers sont de terribles gens ! Ils traitent les savants de faquins à nasardes, Et je n'en puis venir qu'à la salle des gardes. Les mauvais traitements qu'il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient retirer, Si je n'avois conçu l'espérance certaine Qu'auprès de notre roi vous serez mon Mécène. Oui, votre crédit m'est un moyen assuré... Eraste Eh bien ! donnez−moi donc : je le présenterai. Caritidès Le voici ; mais au moins oyez−en la lecture. Eraste Non... Caritidès C'est pour être instruit : Monsieur, je vous conjure. Au roi. "Sire, Votre très−humble, très−obéissant, très−fidèle, et très−savant sujet et serviteur, Caritidès, François de nation, Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, boutiques, cabarets, jeux de boule, et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison, sans aucun égard d'étymologie, analogie, énergie, ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres, et de la nation françoise, qui se décrie et déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et inspectateurs desdites inscriptions..." Eraste Ce placet est fort long, et pourroit bien fâcher... Caritidès Ah ! Monsieur, pas un mot ne s'en peut retrancher. Eraste Achevez promptement. (Caritidès continue.) "... supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son Etat et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur, et restaurateur général desdites inscriptions, et d'icelle honorer le suppliant, tant en considération de son rare et éminent savoir, que des grands et signalés services qu'il a rendus à l'Etat et à Votre Majesté en faisant l'anagramme de Votredite Majesté en françois, latin, grec, hébreu, syriaque, chaldéen, arabe..." Eraste, l'interrompant. Fort bien. Donnez−le vite, et faites la retraite : Il sera vu du Roi ; c'est une affaire faite. Caritidès Hélas ! Monsieur, c'est tout que montrer mon placet. Si le Roi le peut voir, je suis sûr de mon fait ; Car comme sa justice en toute chose est grande, Il ne pourra jamais refuser ma demande. Au reste, pour porter au ciel votre renom, Donnez−moi par écrit votre nom et surnom ; J'en veux faire un poème en forme d'acrostiche Dans les deux bouts du vers et dans chaque hémistiche. Eraste Oui, vous l'aurez demain, Monsieur Caritidès. Ma foi, de tels savants sont des ânes bien faits. J'aurois dans d'autres temps bien ri de sa sottise... Scène III Ormin, Eraste Ormin Bien qu'une grande affaire en ce lieu me conduise, J'ai voulu qu'il sortît avant que vous parler. Eraste Fort bien ; mais dépêchons, car je veux m'en aller. Ormin Je me doute à peu près que l'homme qui vous quitte Vous a fort ennuyé, Monsieur, par sa visite : C'est un vieux importun, qui n'a pas l'esprit sain, Et pour qui j'ai toujours quelque défaite en main. Au Mail, à Luxembourg et dans les Tuileries, Il fatigue le monde avec ses rêveries ; Et des gens comme vous doivent fuir l'entretien De tous ces savantas qui ne sont bons à rien. Pour moi, je ne crains pas que je vous importune, Puisque je viens, Monsieur, faire votre fortune. Eraste Voici quelque souffleur, de ces gens qui n'ont rien, Et vous viennent toujours promettre tant de bien. Vous avez fait, Monsieur, cette bénite pierre Qui peut seule enrichir tous les rois de la terre ? Ormin La plaisante pensée, hélas ! où vous voilà ! Dieu me garde, Monsieur, d'être de ces fous−là ! Je ne me repais point de visions frivoles, Et je vous porte ici les solides paroles D'un avis que pour vous je veux donner au Roi, Et que tout cacheté je conserve sur moi : Non de ces sots projets, de ces chimères vaines, Dont les surintendants ont les oreilles pleines ; Non de ces gueux d'avis, dont les prétentions Ne parlent que de vingt ou trente millions ; Mais un qui, tous les ans, à si peu qu'on le monte, En peut donner au Roi quatre cents de bon conte, Avec facilité, sans risque, ni soupçon, Et sans fouler le peuple en aucune façon : Enfin c'est un avis d'un gain inconcevable, Et que du premier mot on trouvera faisable. Oui, pourvu que par vous je puisse être poussé... Eraste Soit, nous en parlerons. Je suis un peu pressé. Ormin Si vous me promettiez de garder le silence, Je vous découvrirois cet avis d'importance. Eraste Non, non, je ne veux point savoir votre secret. Ormin Monsieur, pour le trahir, je vous crois trop discret, Et veux, avec franchise, en deux mots vous l'apprendre. Il faut voir si quelqu'un ne peut point nous entendre. Cet avis merveilleux, dont je suis l'inventeur, Est que... Eraste D'un peu plus loin, et pour cause, Monsieur. Ormin Vous voyez le grand gain, sans qu'il faille le dire, Que de ces ports de mer le Roi tous les ans tire. Or l'avis, dont encor nul ne s'est avisé, Est qu'il faut de la France, et c'est un coup aisé, En fameux ports de mer mettre toutes les côtes. Ce seroit pour monter à des sommes très−hautes. Et si... Eraste L'avis est bon, et plaira fort au Roi. Adieu : nous nous verrons. Ormin Au moins, appuyez−moi Pour en avoir ouvert les premières paroles. Eraste Oui, oui. Ormin Si vous vouliez me prêter deux pistoles, Que vous reprendriez sur le droit de l'avis, Monsieur... Eraste Oui, volontiers. Plût à Dieu qu'à ce prix De tous les importuns je pusse me voir quitte ! Voyez quel contre−temps prend ici leur visite ! Je pense qu'à la fin je pourrai bien sortir. Viendra−t−il point quelqu'un encor me divertir ? Scène IV Filinte, Eraste Filinte Marquis, je viens d'apprendre une étrange nouvelle. Eraste Quoi ? Filinte Qu'un homme tantôt t'a fait une querelle. Eraste A moi ? Filinte Que te sert−il de le dissimuler ? Je sais de bonne part qu'on t'a fait appeler ; Et comme ton ami, quoi qu'il en réussisse, Je te viens contre tous faire offre de service. Eraste Je te suis obligé ; mais crois que tu me fais... Filinte Tu ne l'avoueras pas ; mais tu sors sans valets. Demeure dans la ville, ou gagne la campagne, Tu n'iras nulle part que je ne t'accompagne. Eraste Ah ! j'enrage ! Filinte A quoi bon de te cacher de moi ? Eraste Je te jure, Marquis, qu'on s'est moqué de toi. Filinte En vain tu t'en défends. Eraste Que le Ciel me foudroie, Si d'aucun démêlé... ! Filinte Tu penses qu'on te croie ? Eraste Eh ! mon Dieu, je te dis, et ne déguise point, Que... Filinte Ne me crois pas dupe, et crédule à ce point. Eraste Veux−tu m'obliger ? Filinte Non. Eraste Laisse−moi, je te prie. Filinte Point d'affaire, Marquis. Eraste Une galanterie En certain lieu ce soir... Filinte Je ne te quitte pas ; En quel lieu que ce soit, je veux suivre tes pas. Eraste Parbleu ! puisque tu veux que j'aie une querelle, Je consens à l'avoir pour contenter ton zèle : Ce sera contre toi, qui me fais enrager, Et dont je ne me puis par douceur dégager. Filinte C'est fort mal d'un ami recevoir le service ; Mais puisque je vous rends un si mauvais office, Adieu : vuidez sans moi tout ce que vous aurez. Eraste Vous serez mon ami quand vous me quitterez. Mais voyez quels malheurs suivent ma destinée ! Ils m'auront fait passer l'heure qu'on m'a donnée. Scène V Damis, l'Espine, Eraste, La Rivière Damis Quoi ? malgré moi le traître espère l'obtenir ? Ah ! mon juste courroux le saura prévenir. Eraste J'entrevois là quelqu'un sur la porte d'Orphise. Quoi ? toujours quelque obstacle aux feux qu'elle autorise ! Damis Oui, j'ai su que ma nièce, en dépit de mes soins, Doit voir ce soir chez elle Eraste sans témoins. La Rivière Qu'entends−je à ces gens−là dire de notre maître ? Approchons doucement, sans nous faire connoître. Damis Mais avant qu'il ait lieu d'achever son dessein, Il faut de mille coups percer son traître sein. Va−t'en faire venir ceux que je viens de dire, Pour les mettre en embûche aux lieux que je desire, Afin qu'au nom d'Eraste on soit prêt à venger Mon honneur, que ses feux ont l'orgueil d'outrager, A rompre un rendez−vous qui dans ce lieu l'appelle, Et noyer dans son sang sa flamme criminelle. La rivière, l'attaquant avec ses compagnons. Avant qu'à tes fureurs on puisse l'immoler, Traître, tu trouveras en nous à qui parler. Eraste, mettant l'épée à la main. Bien qu'il m'ait voulu perdre, un point d'honneur me presse De secourir ici l'oncle de ma maîtresse. Je suis à vous, Monsieur. Damis, après leur fuite. O Ciel ! par quel secours D'un trépas assuré vois−je sauver mes jours ? A qui suis−je obligé d'un si rare service ? Eraste Je n'ai fait, vous servant, qu'un acte de justice. Damis Ciel ! puis−je à mon oreille ajouter quelque foi ? Est−ce la main d'Eraste... ? Eraste Oui, oui, Monsieur, c'est moi Trop heureux que ma main vous ait tiré de peine, Trop malheureux d'avoir mérité votre haine. Damis Quoi ? celui dont j'avois résolu le trépas Est celui qui pour moi vient d'employer son bras ? Ah ! c'en est trop : mon coeur est contraint de se rendre ; Et quoi que votre amour ce soir ait pu prétendre, Ce trait si surprenant de générosité Doit étouffer en moi toute animosité. Je rougis de ma faute, et blâme mon caprice. Ma haine trop longtemps vous a fait injustice ; Et pour la condamner par un éclat fameux, Je vous joins dès ce soir à l'objet de vos voeux. Scène VI Orphise, Damis, Eraste, Suite Orphise, venant avec un flambeau d'argent à la main. Monsieur, quelle aventure a d'un trouble effroyable... Damis Ma nièce, elle n'a rien que de très−agréable, Puisque après tant de voeux que j'ai blâmés en vous, C'est elle qui vous donne Eraste pour époux. Son bras a repoussé le trépas que j'évite, Et je veux envers lui que votre main m'acquitte. Orphise Si c'est pour lui payer ce que vous lui devez, J'y consens, devant tout aux jours qu'il a sauvés. Eraste Mon coeur est si surpris d'une telle merveille Qu'en ce ravissement je doute si je veille. Damis Célébrons l'heureux sort dont vous allez jouir, Et que nos violons viennent nous réjouir. (Comme les violons veulent jouer, on frappe fort à la porte.) Eraste Qui frappe là si fort ? L'Espine Monsieur, ce sont des masques, Qui portent des crincrins et des tambours de Basques. (Les masques entrent, qui occupent toute la place.) Eraste Quoi ? toujours des Fâcheux ! Holà ! suisses, ici ! Qu'on me fasse sortir ces gredins que voici. Ballet du troisième acte Première entrée Des suisses avec des hallebardes chassent tous les masques fâcheux, et se retirent ensuite pour laisser danser à leur aise Dernière entrée Quatre bergers et une bergère qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vue, ferme le divertissement d'assez bonne grâce. L'Ecole des femmes Comédie Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais−Royal le 26e décembre 1662 par la Troupe de monsieur, frère unique du roi Adresse A Madame Madame, Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu'il me faut dédier un livre, et je me trouve si peu fait au style d'épître dédicatoire, que je ne sais pas où sortir de celle−ci. Un autre auteur, qui serait en ma place, trouverait d'abord cent belles choses à dire de Votre Altesse Royale, sur ce titre de l'Ecole des Femmes, et l'offre qu'il vous en ferait. Mais, pour moi, Madame, je vous avoue mon faible. Je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées ; et, quelques belles lumières que mes confrères les auteurs me donnent tous les jours sur des pareils sujets, je ne vois point ce que Votre Altesse Royale pourrait avoir à démêler avec la comédie que je lui présente. On n'est pas en peine, sans doute, comment il faut faire pour vous louer. La matière, Madame, ne saute que trop aux yeux ; et, de quelque côté qu'on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces, et de l'esprit, et du corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l'âme, qui, si l'on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous : je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez ; cette bonté tout obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paraître pour tout le monde. Et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, Madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes ; et ce sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue et d'un mérite trop élevé, pour les vouloir renfermer dans une épître et les mêler avec des bagatelles. Tout bien considéré, Madame, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect qu'il m'est possible, que je suis, De Votre Altesse Royale, Madame, Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, Molière. Préface Bien des gens ont frondé d'abord cette comédie ; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente. Je sais qu'on attend de moi dans cette impression quelque préface qui réponde aux censeurs et rende raison de mon ouvrage ; et sans doute que je suis assez redevable à toutes les personnes qui lui ont donné leur approbation, pour me croire obligé de défendre leur jugement contre celui des autres ; mais il se trouve qu'une grande partie des choses que j'aurais à dire sur ce sujet est déjà dans une dissertation que j'ai faite en dialogue, et dont je ne sais encore ce que je ferai. L'idée de ce dialogue, ou, si l'on veut, de cette petite comédie, me vint après les deux ou trois premières représentations de ma pièce. Je la dis, cette idée, dans une maison où je me trouvai un soir, et d'abord une personne de qualité, dont l'esprit est assez connu dans le monde, et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez à son gré, non seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais encore pour l'y mettre lui−même ; et je fus étonné que deux jours après il me montra toute l'affaire exécutée d'une manière à la vérité beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire, mais où je trouvai des choses trop avantageuses pour moi ; et j'eus peur que, si je produisais cet ouvrage sur notre théâtre, on ne m'accusât d'avoir mendié les louanges qu'on m'y donnait. Cependant cela m'empêcha, par quelque considération, d'achever ce que j'avais commencé. Mais tant de gens me pressent tous les jours de le faire, que je ne sais ce qui en sera ; et cette incertitude est cause que je ne mets point dans cette préface ce qu'on verra dans la Critique, en cas que je me résolve à la faire paraître. S'il faut que cela soit, je le dis encore, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens ; car, pour moi, je m'en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie ; et je souhaite que toutes celles que je pourrai faire soient traitées par eux comme celle−ci pourvu que le reste soit de même. Personnages Arnolphe, autrement M. De la Souche. Agnès, jeune fille innocente, élevée par Arnolphe. Horace, amant d'Agnès. Alain, paysan, valet d'Arnolphe. Georgette, paysanne, servante d'Arnolphe. Chrysalde, ami d'Arnolphe. Enrique, beau−frère de Chrysalde. Oronte, père d'Horace et grand ami d'Arnolphe. La scène est dans une place de ville. Acte I Scène I Chrysalde, Arnolphe Chrysalde Vous venez, dites−vous, pour lui donner la main ? Arnolphe Oui, je veux terminer la chose dans demain. Chrysalde Nous sommes ici seuls ; et l'on peut, ce me semble, Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble : Voulez−vous qu'en ami je vous ouvre mon coeur ? Votre dessein pour vous me fait trembler de peur ; Et de quelque façon que vous tourniez l'affaire, Prendre femme est à vous un coup bien téméraire. Arnolphe Il est vrai, notre ami. Peut−être que chez vous Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ; Et votre front, je crois, veut que du mariage Les cornes soient partout l'infaillible apanage. Chrysalde Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant, Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend. Mais quand je crains pour vous, c'est cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie ; Car enfin vous savez qu'il n'est grands ni petits Que de votre critique on ait vus garantis ; Car vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, De faire cent éclats des intrigues secrètes... Arnolphe Fort bien : est−il au monde une autre ville aussi Où l'on ait des maris si patients qu'ici ? Est−ce qu'on n'en voit pas, de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ? L'un amasse du bien, dont sa femme fait part A ceux qui prennent soin de le faire cornard ; L'autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, Voit faire tous les jours des présents à sa femme, Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu, Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu. L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères ; L'autre en toute douceur laisse aller les affaires, Et voyant arriver chez lui le damoiseau, Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. L'une de son galant, en adroite femelle, Fait fausse confidence à son époux fidèle, Qui dort en sûreté sur un pareil appas, Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas ; L'autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense ; Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu'elle fait rend des grâces à Dieu. Enfin, ce sont partout des sujets de satire ; Et comme spectateur ne puis−je pas en rire ? Puis−je pas de nos sots... ? Chrysalde Oui ; mais qui rit d'autrui Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui. J'entends parler le monde ; et des gens se délassent A venir débiter les choses qui se passent ; Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis, Jamais on ne m'a vu triompher de ces bruits. J'y suis assez modeste ; et, bien qu'aux occurrences Je puisse condamner certaines tolérances, Que mon dessein ne soit de souffrir nullement Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement, Pourtant je n'ai jamais affecté de le dire ; Car enfin il faut craindre un revers de satire, Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas. Ainsi, quand à mon front, par un sort qui tout mène, Il seroit arrivé quelque disgrâce humaine, Après mon procédé, je suis presque certain Qu'on se contentera de s'en rire sous main ; Et peut−être qu'encor j'aurai cet avantage, Que quelques bonnes gens diront que c'est dommage, Mais de vous, cher compère, il en est autrement : Je vous le dis encor, vous risquez diablement. Comme sur les maris accusés de souffrance De tout temps votre langue a daubé d'importance, Qu'on vous a vu contre eux un diable déchaîné, Vous devez marcher droit pour n'être point berné ; Et s'il faut que sur vous on ait la moindre prise, Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise, Et... Arnolphe Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point : Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point. Je sais les tours rusés et les subtiles trames Dont pour nous en planter savent user les femmes, Et comme on est dupé par leurs dextérités. Contre cet incident j'ai pris mes sûretés ; Et celle que j'épouse a toute l'innocence Qui peut sauver mon front de maligne influence. Chrysalde Et que prétendez−vous qu'une sotte, en un mot... Arnolphe Epouser une sotte est pour n'être point sot. Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage ; Mais une femme habile est un mauvais présage ; Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens Pour avoir pris les leurs avec trop de talens. Moi, j'irois me charger d'une spirituelle Qui ne parleroit rien que cercle et que ruelle, Qui de prose et de vers feroit de doux écrits, Et que visiteroient marquis et beaux esprits, Tandis que, sous le nom du mari de Madame, Je serois comme un saint que pas un ne réclame ? Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut ; Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime, Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime ; Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon Et qu'on vienne à lui dire à son tour : "Qu'y met−on ? " Je veux qu'elle réponde : "Une tarte à la crème" ; En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême ; Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer. Chrysalde Une femme stupide est donc votre marotte ? Arnolphe Tant, que j'aimerois mieux une laide bien sotte Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit. Chrysalde L'esprit et la beauté... Arnolphe L'honnêteté suffit. Chrysalde Mais comment voulez−vous, après tout, qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? Outre qu'il est assez ennuyeux, que je croi, D'avoir toute sa vie une bête avec soi, Pensez−vous le bien prendre, et que sur votre idée La sûreté d'un front puisse être bien fondée ? Une femme d'esprit peut trahir son devoir ; Mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir ; Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, Sans en avoir l'envie et sans penser le faire. Arnolphe A ce bel argument, à ce discours profond, Ce que Pantagruel à Panurge répond : Pressez−moi de me joindre à femme autre que sotte, Prêchez, patrocinez jusqu'à la Pentecôte ; Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, Que vous ne m'aurez rien persuadé du tout. Chrysalde Je ne vous dis plus mot. Arnolphe Chacun a sa méthode. En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode. Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi, Choisir une moitié qui tienne tout de moi, Et de qui la soumise et pleine dépendance N'ait à me reprocher aucun bien ni naissance. Un air doux et posé, parmi d'autres enfans, M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans ; Sa mère se trouvant de pauvreté pressée, De la lui demander il me vint la pensée ; Et la bonne paysanne, apprenant mon desir, A s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever selon ma politique, C'est−à−dire ordonnant quels soins on emploîroit Pour la rendre idiote autant qu'il se pourroit. Dieu merci, le succès a suivi mon attente : Et grande, je l'ai vue à tel point innocente, Que j'ai béni le Ciel d'avoir trouvé mon fait, Pour me faire une femme au gré de mon souhait. Je l'ai donc retirée ; et comme ma demeure A cent sortes de monde est ouverte à toute heure, Je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir, Dans cette autre maison où nul ne me vient voir ; Et pour ne point gâter sa bonté naturelle, Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle, Vous me direz : Pourquoi cette narration ? C'est pour vous rendre instruit de ma précaution. Le résultat de tout est qu'en ami fidèle Ce soir je vous invite à souper avec elle ; Je veux que vous puissiez un peu l'examiner, Et voir si de mon choix on me doit condamner. Chrysalde J'y consens. Arnolphe Vous pourrez, dans cette conférence, Juger de sa personne et de son innocence. Chrysalde Pour cet article−là, ce que vous m'avez dit Ne peut... Arnolphe La vérité passe encor mon récit. Dans ses simplicités à tous coups je l'admire, Et parfois elle en dit dont je pâme de rire. L'autre jour (pourroit−on se le persuader ? ), Elle étoit fort en peine, et me vint demander, Avec une innocence à nulle autre pareille, Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille. Chrysalde Je me réjouis fort, seigneur Arnolphe... Arnolphe Bon ! Me voulez−vous toujours appeler de ce nom ? Chrysalde Ah ! malgré que j'en aie, il me vient à la bouche, Et jamais je ne songe à Monsieur de la Souche. Qui diable vous a fait aussi vous aviser, A quarante et deux ans, de vous débaptiser, Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie Vous faire dans le monde un nom de seigneurie ? Arnolphe Outre que la maison par ce nom se connoît, La Souche plus qu'Arnolphe à mes oreilles plaît. Chrysalde Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ! De la plupart des gens c'est la démangeaison ; Et, sans vous embrasser dans la comparaison, Je sais un paysan qu'on appeloit Gros−Pierre, Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux. Arnolphe Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte. Mais enfin de la Souche est le nom que je porte : J'y vois de la raison, j'y trouve des appas ; Et m'appeler de l'autre est ne m'obliger pas. Chrysalde Cependant la plupart ont peine à s'y soumettre, Et je vois même encor des adresses de lettre... Arnolphe Je le souffre aisément de qui n'est pas instruit ; Mais vous... Chrysalde Soit : là−dessus nous n'aurons point de bruit. Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche A ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche. Arnolphe Adieu. Je frappe ici pour donner le bonjour, Et dire seulement que je suis de retour. Chrysalde, s'en allant. Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières. Arnolphe Il est un peu blessé sur certaines matières. Chose étrange de voir comme avec passion Un chacun est chaussé de son opinion ! Holà ! Scène II Alain, Georgette, Arnolphe Alain Qui heurte ? Arnolphe Ouvrez. On aura, que je pense, Grande joie à me voir après dix jours d'absence. Alain Qui va là ? Arnolphe Moi. Alain Georgette ! Georgette Hé bien ? Alain Ouvre là−bas. Georgette Vas−y, toi. Alain Vas−y, toi. Georgette Ma foi, je n'irai pas. Alain Je n'irai pas aussi. Arnolphe Belle cérémonie Pour me laisser dehors ! Holà ho, je vous prie. Georgette Qui frappe ? Arnolphe Votre maître. Georgette Alain ! Alain Quoi ? Georgette C'est Monsieu. Ouvre vite. Alain Ouvre, toi. Georgette Je souffle notre feu. Alain J'empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte. Arnolphe Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte N'aura point à manger de plus de quatre jours. Ha ! Georgette Par quelle raison y venir, quand j'y cours ? Alain Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème ! Georgette Ote−toi donc de là. Alain Non, ôte−toi, toi−même. Georgette Je veux ouvrir la porte. Alain Et je veux l'ouvrir, moi. Georgette Tu ne l'ouvriras pas. Alain Ni toi non plus. Georgette Ni toi. Arnolphe Il faut que j'aie ici l'âme bien patiente ! Alain Au moins, c'est moi, Monsieur. Georgette Je suis votre servante, C'est moi. Alain Sans le respect de Monsieur que voilà, Je te... Arnolphe, recevant un coup d'Alain. Peste ! Alain Pardon. Arnolphe Voyez ce lourdaud−là ! Alain C'est elle aussi, Monsieur... Arnolphe Que tous deux on se taise, Songez à me répondre, et laissons la fadaise. Hé bien, Alain, comment se porte−t−on ici ? Alain Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci, Nous nous... (Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d'Alain.) Arnolphe Qui vous apprend, impertinente bête, A parler devant moi le chapeau sur la tête ? Alain Vous faites bien, j'ai tort. Arnolphe, à Alain. Faites descendre Agnès. Arnolphe, à Georgette. Lorsque je m'en allai, fut−elle triste après ? Georgette Triste ? Non. Arnolphe Non ? Georgette Si fait. Arnolphe Pourquoi donc... ? Georgette Oui, je meure, Elle vous croyoit voir de retour à toute heure ; Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous Cheval, âne, ou mulet, qu'elle ne prît pour vous. Scène III Agnès, Alain, Georgette, Arnolphe Arnolphe La besogne à la main ! C'est un bon témoignage. Hé bien ! Agnès, je suis de retour du voyage : En êtes−vous bien aise ? Agnès Oui, Monsieur, Dieu merci. Arnolphe Et moi de vous revoir je suis bien aise aussi. Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ? Agnès Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée. Arnolphe Ah ! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser. Agnès Vous me ferez plaisir. Arnolphe Je le puis bien penser. Que faites−vous donc là ? Agnès Je me fais des cornettes. Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites. Arnolphe Ha ! voilà qui va bien. Allez, montez là−haut : Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, Et je vous parlerai d'affaires importantes. (Tous étant rentrés.) Héroïnes du temps, Mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science De valoir cette honnête et pudique ignorance. Scène IV Horace, Arnolphe Arnolphe Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui ; Et pourvu que l'honneur soit... Que vois−je ? Est−ce ? ... Oui. Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui−même. Hor... Horace Seigneur Ar... Arnolphe Horace ! Horace Arnolphe. Arnolphe Ah ! joie extrême ! Et depuis quand ici ? Horace Depuis neuf jours. Arnolphe Vraiment ? Horace Je fus d'abord chez vous, mais inutilement. Arnolphe J'étois à la campagne. Horace Oui, depuis deux journées. Arnolphe Oh ! comme les enfants croissent en peu d'années ! J'admire de le voir au point où le voilà, Après que je l'ai vu pas plus grand que cela. Horace Vous voyez. Arnolphe Mais, de grâce. Oronte votre père, Mon bon et cher ami, que j'estime et révère, Que fait−il ? que dit−il ? est−il toujours gaillard ? A tout ce qui le touche, il sait que je prends part : Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble. Horace Ni, qui plus est, écrit l'un à l'autre, me semble. Il est, seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous, Et j'avois de sa part une lettre pour vous ; Mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue, Et la raison encor ne m'en est pas connue. Savez−vous qui peut être un de vos citoyens Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amérique ? Arnolphe Non. Vous a−t−on point dit comme on le nomme ? Horace Enrique. Arnolphe Non. Horace Mon père m'en parle, et qu'il est revenu Comme s'il devoit m'être entièrement connu, Et m'écrit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre Pour un fait important que ne dit point sa lettre. Arnolphe J'aurai certainement grande joie à le voir, Et pour le régaler je ferai mon pouvoir. (Après avoir lu la lettre.) Il faut pour des amis des lettres moins civiles, Et tous ces compliments sont choses inutiles. Sans qu'il prît le souci de m'en écrire rien, Vous pouvez librement disposer de mon bien. Horace Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles, Et j'ai présentement besoin de cent pistoles, Arnolphe Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi, Et je me réjouis de les avoir ici. Gardez aussi la bourse. Horace Il faut... Arnolphe Laissons ce style. Hé bien ! comment encor trouvez−vous cette ville ? Horace Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments ; Et j'en crois merveilleux les divertissements. Arnolphe Chacun a ses plaisirs qu'il se fait à sa guise ; Mais pour ceux que du nom de galans on baptise, Ils ont en ce pays de quoi se contenter, Car les femmes y sont faites à coqueter : On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde, Et les maris aussi les plus bénins du monde ; C'est un plaisir de prince ; et des tours que je voi Je me donne souvent la comédie à moi. Peut−être en avez−vous déjà féru quelqu'une. Vous est−il point encore arrivé de fortune ? Les gens faits comme vous font plus que les écus, Et vous êtes de taille à faire des cocus. Horace A ne vous rien cacher de la vérité pure, J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure, Et l'amitié m'oblige à vous en faire part. Arnolphe Bon ! voici de nouveau quelque conte gaillard ; Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes. Horace Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes. Arnolphe Oh ! Horace Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions Un secret éventé rompt nos prétentions. Je vous avoûrai donc avec pleine franchise Qu'ici d'une beauté mon âme s'est éprise. Mes petits soins d'abord ont eu tant de succès, Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ; Et sans trop me vanter ni lui faire une injure, Mes affaires y sont en fort bonne posture. Arnolphe, riant. Et c'est ? Horace, lui montrant le logis d'Agnès. Un jeune objet qui loge en ce logis Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis ; Simple, à la vérité, par l'erreur sans seconde D'un homme qui la cache au commerce du monde, Mais qui, dans l'ignorance où l'on veut l'asservir, Fait briller des attraits capables de ravir ; Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre, Dont il n'est point de coeur qui se puisse défendre. Mais peut−être il n'est pas que vous n'ayez bien vu Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu : C'est Agnès qu'on l'appelle. Arnolphe à part. Ah ! je crève ! Horace Pour l'homme, C'est, je crois, de la Zousse ou Souche qu'on le nomme : Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ; Riche, à ce qu'on m'a dit, mais des plus sensés, non ; Et l'on m'en a parlé comme d'un ridicule. Le connoissez−vous point ? Arnolphe, à part. La fâcheuse pilule ! Horace Eh ! vous ne dites mot ? Arnolphe Eh ! oui, je le connoi. Horace C'est un fou, n'est−ce pas ? Arnolphe Eh... Horace Qu'en dites−vous ? quoi ? Eh ? c'est−à−dire oui ? Jaloux à faire rire ? Sot ? Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire. Enfin l'aimable Agnès a su m'assujettir. C'est un joli bijou, pour ne point vous mentir ; Et ce seroit péché qu'une beauté si rare Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre. Pour moi, tous mes efforts, tous mes voeux les plus doux Vont à m'en rendre maître en dépit du jaloux ; Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise N'est que pour mettre à bout cette juste entreprise. Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts, Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts, Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes ; En amour, comme en guerre, avance les conquêtes. Vous me semblez chagrin : seroit−ce qu'en effet Vous désapprouveriez le dessein que j'ai fait ? Arnolphe Non, c'est que je songeois... Horace Cet entretien vous lasse : Adieu. J'irai chez vous tantôt vous rendre grâce. Arnolphe Ah ! faut−il... ! Horace, revenant. Derechef, veuillez être discret, Et n'allez pas, de grâce, éventer mon secret. Arnolphe Que je sens dans mon âme... ! Horace, revenant. Et surtout à mon père, Qui s'en feroit peut−être un sujet de colère. Arnolphe, croyant qu'il revient encore. Oh ! ... Oh ! que j'ai souffert durant cet entretien ! Jamais trouble d'esprit ne fut égal au mien. Avec quelle imprudence et quelle hâte extrême Il m'est venu conter cette affaire à moi−même ! Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur, Etourdi montra−t−il jamais tant de fureur ? Mais ayant tant souffert, je devois me contraindre Jusques à m'éclaircir de ce que je dois craindre, A pousser jusqu'au bout son caquet indiscret, Et savoir pleinement leur commerce secret. Tâchons à le rejoindre : il n'est pas loin, je pense. Tirons−en de ce fait l'entière confidence. Je tremble du malheur qui m'en peut arriver, Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver. Acte II Scène I Arnolphe Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute D'avoir perdu mes pas et pu manquer sa route ; Car enfin de mon coeur le trouble impérieux N'eût pu se renfermer tout entier à ses yeux : Il eût fait éclater l'ennui qui me dévore, Et je ne voudrois pas qu'il sût ce qu'il ignore. Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser un champ libre aux voeux du damoiseau : J'en veux rompre le cours et, sans tarder, apprendre Jusqu'où l'intelligence entre eux a pu s'étendre. J'y prends pour mon honneur un notable intérêt : Je la regarde en femme, aux termes qu'elle en est ; Elle n'a pu faillir sans me couvrir de honte, Et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte. Eloignement fatal ! voyage malheureux ! (Frappant à la porte.) Scène II Alain, Georgette, Arnolphe Alain Ah ! Monsieur, cette fois... Arnolphe Paix. Venez çà tous deux. Passez là ? passez là. Venez là, venez dis−je. Georgette Ah ! vous me faites peur, et tout mon sang se fige. Arnolphe C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obéi ? Et tous deux de concert vous m'avez donc trahi ? Georgette Eh ! ne me mangez pas, Monsieur, je vous conjure. Alain, à part. Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure. Arnolphe Ouf ! Je ne puis parler, tant je suis prévenu : Je suffoque, et voudrois me pouvoir mettre nu. Vous avez donc souffert, ô canaille maudite, Qu'un homme soit venu ? ... Tu veux prendre la fuite ! Il faut que sur−le−champ... Si tu bouges... ! Je veux Que vous me disiez... Euh ! Oui, je veux que tous deux... Quiconque remûra, par la mort ! je l'assomme. Comme est−ce que chez moi s'est introduit cet homme ? Eh ! parlez, dépêchez, vite, promptement, tôt, Sans rêver. Veut−on dire ? Alain et Georgette Ah ! Ah ! Georgette Le coeur me faut. Alain Je meurs. Arnolphe Je suis en eau : prenons un peu d'haleine ; Il faut que je m'évente, et que je me promène. Aurois−je deviné quand je l'ai vu petit Qu'il croîtroit pour cela ? Ciel ! que mon coeur pâtit ! Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche Je tire avec douceur l'affaire qui me touche. Tâchons de modérer notre ressentiment. Patience, mon coeur, doucement, doucement. Levez−vous, et rentrant, faites qu'Agnès descende. Arrêtez. Sa surprise en deviendroit moins grande : Du chagrin qui me trouble ils iroient l'avertir, Et moi−même je veux l'aller faire sortir. Que l'on m'attende ici. Scène III Alain, Georgette Georgette Mon Dieu ! qu'il est terrible ! Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible ; Et jamais je ne vis un plus hideux chrétien. Alain Ce Monsieur l'a fâché : je te le disois bien. Georgette Mais que diantre est−ce là, qu'avec tant de rudesse Il nous fait au logis garder notre maîtresse ? D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher. Et qu'il ne sauroit voir personne en approcher ? Alain C'est que cette action le met en jalousie. Georgette Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie ? Alain Cela vient... cela vient de ce qu'il est jaloux. Georgette Oui ; mais pourquoi l'est−il ? et pourquoi ce courroux ? Alain C'est que la jalousie... entends−tu bien, Georgette, Est une chose... là... qui fait qu'on s'inquiète... Et qui chasse les gens d'autour d'une maison. Je m'en vais te bailler une comparaison, Afin de concevoir la chose davantage. Dis−moi, n'est−il pas vrai, quand tu tiens ton potage, Que si quelque affamé venoit pour en manger, Tu serois en colère, et voudrois le charger ? Georgette Oui, je comprends cela. Alain C'est justement tout comme : La femme est en effet le potage de l'homme ; Et quand un homme voit d'autres hommes parfois Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts, Il en montre aussitôt une colère extrême. Georgette Oui ; mais pourquoi chacun n'en fait−il pas de même, Et que nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les biaux Monsieux. Alain C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue Qui n'en veut que pour soi. Georgette Si je n'ai la berlue, Je le vois qui revient. Alain Tes yeux sont bons, c'est lui. Georgette Vois comme il est chagrin. Alain C'est qu'il a de l'ennui. Scène IV Arnolphe, Agnès, Alain, Georgette Arnolphe Un certain Grec disoit à l'empereur Auguste, Comme une instruction utile autant que juste, Que lorsqu'une aventure en colère nous met, Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, Afin que dans ce temps la bile se tempère, Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire. J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès, Et je la fais venir en ce lieu tout exprès, Sous prétexte d'y faire un tour de promenade, Afin que les soupçons de mon esprit malade Puissent sur le discours la mettre adroitement, Et lui sondant le coeur, s'éclaircir doucement. Venez, Agnès. Rentrez. Scène V Arnolphe, Agnès Arnolphe La promenade est belle. Agnès Fort belle. Arnolphe Le beau jour ! Agnès Fort beau. Arnolphe Quelle nouvelle ? Agnès Le petit chat est mort. Arnolphe C'est dommage ; mais quoi ? Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. Lorsque j'étois aux champs, n'a−t−il point fait de pluie ? Agnès Non. Arnolphe Vous ennuyoit−il ? Agnès Jamais je ne m'ennuie. Arnolphe Qu'avez−vous fait encor ces neuf ou dix jours−ci ? Agnès Six chemises, je pense, et six coiffes aussi. Arnolphe, ayant un peu rêvé. Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. Voyez la médisance, et comme chacun cause : Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu Etoit en mon absence à la maison venu, Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ; Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement... Agnès Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment. Arnolphe Quoi ? c'est la vérité qu'un homme... ? Agnès Chose sûre. Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure. Arnolphe, à part. Cet aveu qu'elle fait avec sincérité. Me marque pour le moins son ingénuité. Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que j'avois défendu que vous vissiez personne. Agnès Oui ; mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi ; Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi. Arnolphe Peut−être. Mais enfin contez−moi cette histoire. Agnès Elle est fort étonnante, et difficile à croire. J'étois sur le balcon à travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue, D'une humble révérence aussitôt me salue : Moi pour ne point manquer à la civilité, Je fis la révérence aussi de mon côté. Soudain il me refait une autre révérence : Moi, j'en refais de même une autre en diligence ; Et lui d'une troisième aussitôt repartant, D'une troisième aussi j'y repars à l'instant. Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle Me fait à chaque fois révérence nouvelle ; Et moi, qui tous ces tours fixement regardois, Nouvelle révérence aussi je lui rendois : Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue, Toujours comme cela je me serois tenue, Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui Qu'il me pût estimer moins civile que lui. Arnolphe Fort bien. Agnès Le lendemain, étant sur notre porte, Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte : "Mon enfant, le bon Dieu puisse−t−il vous bénir, Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir ! Il ne vous a pas faite une belle personne Afin de mal user des choses qu'il vous donne ; Et vous devez savoir que vous avez blessé Un coeur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé." Arnolphe, à part. Ah ! suppôt de Satan ! exécrable damnée ! Agnès "Moi, j'ai blessé quelqu'un ! fis−je toute étonnée. − Oui, dit−elle, blessé, mais blessé tout de bon ; Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. − Hélas ! qui pourroit, dis−je, en avoir été cause ? Sur lui, sans y penser, fis−je choir quelque chose ? − Non, dit−elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal. − Hé ! mon Dieu ! ma surprise est, fis−je, sans seconde : Mes yeux ont−ils du mal, pour en donner au monde ? − Oui, fit−elle, vos yeux, pour causer le trépas, Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas. En un mot, il languit, le pauvre misérable ; Et s'il faut, poursuivit la vieille charitable, Que votre cruauté lui refuse un secours, C'est un homme à porter en terre dans deux jours. − Mon Dieu ! j'en aurois, dis−je, une douleur bien grande. Mais pour le secourir qu'est−ce qu'il me demande ? − Mon enfant, me dit−elle, il ne veut obtenir Que le bien de vous voir et vous entretenir : Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine Et du mal qu'ils ont fait être la médecine. − Hélas ! volontiers, dis−je ; et puisqu'il est ainsi, Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici." Arnolphe, à part. Ah ! sorcière maudite, empoisonneuse d'âmes, Puisse l'enfer payer tes charitables trames ! Agnès Voilà comme il me vit, et reçut guérison. Vous−même, à votre avis, n'ai−je pas eu raison ? Et pouvois−je, après tout, avoir la conscience De le laisser mourir faute d'une assistance, Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ? Arnolphe, bas. Tout cela n'est parti que d'une âme innocente ; Et j'en dois accuser mon absence imprudente, Qui sans guide a laissé cette bonté de moeurs Exposée aux aguets des rusés séducteurs. Je crains que le pendard, dans ses voeux téméraires, Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires. Agnès Qu'avez−vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit ? Est−ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ? Arnolphe Non. Mais de cette vue apprenez−moi les suites, Et comme le jeune homme a passé ses visites. Agnès Hélas ! si vous saviez comme il étoit ravi, Comme il perdit son mal sitôt que je le vi, Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, Vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous... Arnolphe Oui. Mais que faisoit−il étant seul avec vous ? Agnès Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde, Et me disoit des mots les plus gentils du monde, Des choses que jamais rien ne peut égaler, Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, La douceur me chatouille et là dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue. Arnolphe, à part. O fâcheux examen d'un mystère fatal, Où l'examinateur souffre seul tout le mal ! (A Agnès.) Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses. Ne vous faisoit−il point aussi quelques caresses ? Agnès Oh tant ! Il me prenoit et les mains et les bras, Et de me les baiser il n'étoit jamais las. Arnolphe Ne vous a−t−il point pris, Agnès, quelque autre chose ? (La voyant interdite.) Ouf ! Agnès Hé ! il m'a... Arnolphe Quoi ? Agnès Pris... Arnolphe Euh ! Agnès Le... Arnolphe Plaît−il ? Agnès Je n'ose, Et vous vous fâcherez peut−être contre moi. Arnolphe Non. Agnès Si fait. Arnolphe Mon Dieu, non ! Agnès Jurez donc votre foi. Arnolphe Ma foi, soit. Agnès Il m'a pris... Vous serez en colère. Arnolphe Non. Agnès Si. Arnolphe Non, non, non, non. Diantre, que de mystère ! Qu'est−ce qu'il vous a pris ? Agnès Il... Arnolphe, à part. Je souffre en damné. Agnès Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné. A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre. Arnolphe, reprenant haleine. Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras. Agnès Comment ? est−ce qu'on fait d'autres choses ? Arnolphe Non pas. Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, N'a−t−il point exigé de vous d'autre remède ? Agnès Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé, Que pour le secourir j'aurois tout accordé. Arnolphe Grâce aux bontés du Ciel, j'en suis quitte à bon compte ; Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte. Chut. De votre innocence, Agnès, c'est un effet. Je ne vous en dis mot : ce qui s'est fait est fait. Je sais qu'en vous flattant le galant ne desire Que de vous abuser, et puis après s'en rire. Agnès Oh ! point : il me l'a dit plus de vingt fois à moi. Arnolphe Ah ! vous ne savez pas ce que c'est que sa foi. Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes, Et de ces beaux blondins écouter les sornettes, Que se laisser par eux, à force de langueur, Baiser ainsi les mains et chatouiller le coeur, Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse. Agnès Un péché, dites−vous ? Et la raison, de grâce ? Arnolphe La raison ? La raison est l'arrêt prononcé Que par ces actions le Ciel est courroucé. Agnès Courroucé ! Mais pourquoi faut−il qu'il s'en courrouce ? C'est une chose, hélas ! si plaisante et si douce ! J'admire quelle joie on goûte à tout cela, Et je ne savois point encor ces choses−là. Arnolphe Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses, Ces propos si gentils et ces douces caresses ; Mais il faut le goûter en toute honnêteté, Et qu'en se mariant le crime en soit ôté. Agnès N'est−ce plus un péché lorsque l'on se marie ? Arnolphe Non. Agnès Mariez−moi donc promptement, je vous prie. Arnolphe Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, Et pour vous marier on me revoit ici. Agnès Est−il possible ? Arnolphe Oui. Agnès Que vous me ferez aise ! Arnolphe Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise. Agnès Vous nous voulez, nous deux... Arnolphe Rien de plus assuré. Agnès Que, si cela se fait, je vous caresserai ! Arnolphe Hé ! la chose sera de ma part réciproque. Agnès Je ne reconnois point, pour moi, quand on se moque. Parlez−vous tout de bon ? Arnolphe Oui, vous le pourrez voir. Agnès Nous serons mariés ? Arnolphe Oui. Agnès Mais quand ? Arnolphe Dès ce soir. Agnès, riant. Dès ce soir ? Arnolphe Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ? Agnès Oui. Arnolphe Vous voir bien contente est ce que je desire. Agnès Hélas ! que je vous ai grande obligation, Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction ! Arnolphe Avec qui ? Agnès Avec..., là. Arnolphe Là... : là n'est pas mon compte. A choisir un mari vous êtes un peu prompte. C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt, Et quant au Monsieur, là, je prétends, s'il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce ; Que, venant au logis, pour votre compliment Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement, Et lui jetant, s'il heurte, un grès par la fenêtre, L'obligiez tout de bon à ne plus y paroître. M'entendez−vous, Agnès ? Moi, caché dans un coin, De votre procédé je serai le témoin. Agnès Las ! il est si bien fait ! C'est... Arnolphe Ah ! que de langage ! Agnès Je n'aurai pas le coeur... Arnolphe Point de bruit davantage. Montez là−haut. Agnès Mais quoi ? voulez−vous... ? Arnolphe C'est assez. Je suis maître, je parle : allez, obéissez. ActeIII Scène I rnolphe, Agnès, Alain, Georgette Arnolphe Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille : Vous avez là suivi mes ordres à merveille, Confondu de tout point le blondin séducteur, Et voilà de quoi sert un sage directeur. Votre innocence, Agnès, avoit été surprise. Voyez sans y penser où vous vous étiez mise : Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction, Le grand chemin d'enfer et de perdition. De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes : Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes, Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux ; Mais, comme je vous dis, la griffe est là−dessous ; Et ce sont vrais Satans, dont la gueule altérée De l'honneur féminin cherche à faire curée. Mais, encore une fois, grâce au soin apporté, Vous en êtes sortie avec honnêteté. L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre, Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre, Me confirme encor mieux à ne point différer Les noces où je dis qu'il vous faut préparer. Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire Quelque petit discours qui vous soit salutaire. Un siège au frais ici. Vous, si jamais en rien... Georgette De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien. Cet autre Monsieur là nous en faisoit accroire ; Mais... Alain S'il entre jamais, je veux jamais ne boire. Aussi bien est−ce un sot : il nous a l'autre fois Donné deux écus d'or qui n'étoient pas de poids. Arnolphe Ayez donc pour souper tout ce que je desire ; Et pour notre contrat, comme je viens de dire. Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour, Le notaire qui loge au coin de ce carfour. Scène II Arnolphe, Agnès Arnolphe, assis. Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage. Levez un peu la tête et tournez le visage : Là, regardez−moi là durant cet entretien, Et jusqu'au moindre mot imprimez−le−vous bien. Je vous épouse, Agnès ; et cent fois la journée Vous devez bénir l'heur de votre destinée, Contempler la bassesse où vous avez été, Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui de ce vil état de pauvre villageoise Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise Et jouir de la couche et des embrassements D'un homme qui fuyoit tous ces engagements, Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, Le coeur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire. Vous devez toujours, dis−je, avoir devant les yeux. Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise A mériter l'état où je vous aurai mise, A toujours vous connoître, et faire qu'à jamais Je puisse me louer de l'acte que je fais. Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage : A d'austères devoirs le rang de femme engage, Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance : Du côté de la barbe est la toute−puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité : L'une est moitié suprême et l'autre subalterne ; L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne ; Et ce que le soldat, dans sons devoir instruit, Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, A son supérieur le moindre petit Frère, N'approche point encor de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n'oser jamais le regarder en face Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui ; Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. Gardez−vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C'est−à−dire d'ouïr aucun jeune blondin. Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu ; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ; Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes. Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ; Et vous devez du coeur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ; Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon ; Vous paroîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfer à toute éternité : Dont vous veuille garder la céleste bonté ! Faites la révérence. Ainsi qu'une novice Par coeur dans le couvent doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant ; Et voici dans ma poche un écrit important (Il se lève.) Qui vous enseignera l'office de la femme. J'en ignore l'auteur, mais c'est quelque bonne âme ; Et je veux que ce soit votre unique entretien. Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien. Agnès lit. Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, Avec son exercice journalier I. Maxime Celle qu'un lien honnête Fait entrer au lit d'autrui, Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui. Arnolphe Je vous expliquerai ce que cela veut dire ; Mais pour l'heure présente il ne faut rien que lire. Agnès poursuit. II. Maxime Elle ne se doit parer Qu'autant que peut desirer Le mari qui la possède : C'est lui que touche seul le soin de sa beauté ; Et pour rien doit être compté Que les autres la trouvent laide. III. Maxime Loin ces études d'oeillades, Ces eaux, ces blancs, ces pommades, Et mille ingrédients qui font des teints fleuris : A l'honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ; Et les soins de paroître belles Se prennent peu pour les maris. IV. Maxime Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne, Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups, Car pour bien plaire à son époux, Elle ne doit plaire à personne. V. Maxime Hors ceux dont au mari la visite se rend, La bonne règle défend De recevoir aucune âme : Ceux qui, de galante humeur, N'ont affaire qu'à Madame, N'accommodent pas Monsieur. VI. Maxime Il faut des présents des hommes Qu'elle se défende bien ; Car dans le siècle où nous sommes, On ne donne rien pour rien. VII. Maxime Dans ses meubles, dût−elle en avoir de l'ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes : Le mari doit, dans les bonnes coutumes, Ecrire tout ce qui s'écrit chez lui. VIII. Maxime Ces sociétés déréglées Qu'on nomme belles assemblées Des femmes tous les jours corrompent les esprits : En bonne politique on les doit interdire ; Car c'est là que l'on conspire Contre les pauvres maris. IX. Maxime Toute femme qui veut à l'honneur se vouer Doit se défendre de jouer, Comme d'une chose funeste : Car le jeu, fort décevant, Pousse une femme souvent A jouer de tout son reste. X. Maxime Des promenades du temps, Ou repas qu'on donne aux champs, Il ne faut point qu'elle essaye : Selon les prudents cerveaux, Le mari, dans ces cadeaux, Est toujours celui qui paye. XI. Maxime... Arnolphe Vous achèverez seule ; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut, Je me suis souvenu d'une petite affaire : Je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère. Rentrez, et conservez ce livre chèrement. Si le Notaire vient, qu'il m'attende un moment. Scène III Arnolphe Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme ; Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît. Il s'en est peu fallu que, durant mon absence, On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence ; Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, Que la femme qu'on a pèche de ce côté. De ces sortes d'erreurs le remède est facile : Toute personne simple aux leçons est docile ; Et si du bon chemin on l'a fait écarter, Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. Mais une femme habile est bien une autre bête ; Notre sort ne dépend que de sa seule tête ; De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir, Et nos enseignements ne font là que blanchir Son bel esprit lui sert à railler nos maximes, A se faire souvent des vertus de ces crimes, Et trouver, pour venir à ses coupables fins, Des détours à duper l'adresse des plus fins. Pour se parer du coup en vain en se fatigue : Une femme d'esprit est un diable en intrigue ; Et dès que son caprice a prononcé tout bas L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas : Beaucoup d'honnêtes gens en pourroient bien que dire. Enfin, mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire. Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut. Voilà de nos François l'ordinaire défaut : Dans la possession d'une bonne fortune, Le secret est toujours ce qui les importune ; Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, Qu'ils se pendroient plutôt que de ne causer pas. Oh ! que les femmes sont du diable bien tentées, Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées, Et que... ! Mais le voici ! ... Cachons−nous toujours bien Et découvrons un peu quel chagrin est le sien. Scène IV Horace, Arnolphe Horace Je reviens de chez vous, et le destin me montre Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment... Arnolphe Hé ! mon Dieu, n'entrons point dans ce vain compliment : Rien ne me fâche tant que ces cérémonies ; Et si l'on m'en croyoit, elles seroient bannies. C'est un maudit usage ; et la plupart des gens Y perdent sottement les deux tiers de leur temps. Mettons donc sans façons. Hé bien ! vos amourettes ? Puis−je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ? J'étois tantôt distrait par quelque vision ; Mais depuis là−dessus j'ai fait réflexion : De vos premiers progrès j'admire la vitesse, Et dans l'événement mon âme s'intéresse. Horace Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon coeur, Il est à mon amour arrivé du malheur. Arnolphe Oh ! oh ! comment cela ? Horace La fortune cruelle A ramené des champs le patron de la belle. Arnolphe Quel malheur ! Horace Et de plus, à mon très−grand regret, Il a su de nous deux le commerce secret. Arnolphe D'où, diantre, a−t−il sitôt appris cette aventure ? Horace Je ne sais ; mais enfin c'est une chose sûre. Je pensois aller rendre, à mon heure à peu près, Ma petite visite à ses jeunes attraits, Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage, Et servante et valet m'ont bouché le passage, Et d'un "Retirez−vous, vous nous importunez", M'ont assez rudement fermé la porte au nez. Arnolphe La porte au nez ! Horace Au nez. Arnolphe La chose est un peu forte. Horace J'ai voulu leur parler au travers de la porte ; Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu C'est : "Vous n'entrerez point, Monsieur l'a défendu." Arnolphe Ils n'ont donc point ouvert ? Horace Non. Et de la fenêtre Agnès m'a confirmé le retour de ce maître, En me chassant de là d'un ton plein de fierté, Accompagné d'un grès que sa main a jeté. Arnolphe Comment d'un grès ? Horace D'un grès de taille non petite, Dont on a par ses mains régalé ma visite. Arnolphe Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela ! Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà. Horace Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste. Arnolphe Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste. Horace Cet homme me rompt tout. Arnolphe Oui. Mais cela n'est rien, Et de vous raccrocher vous trouverez moyen. Horace Il faut bien essayer, par quelque intelligence, De vaincre du jaloux l'exacte vigilance. Arnolphe Cela vous est facile. Et la fille, après tout, Vous aime. Horace Assurément. Arnolphe Vous en viendrez à bout. Horace Je l'espère. Arnolphe Le grès vous a mis en déroute ; Mais cela ne doit pas vous étonner. Horace Sans doute, Et j'ai compris d'abord que mon homme étoit là, Qui, sans se faire voir, conduisoit tout cela. Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre, C'est un autre incident que vous allez entendre ; Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, Et qu'on n'attendroit point de sa simplicité. Il le faut avouer, l'amour est un grand maître : Ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne à l'être ; Et souvent de nos moeurs l'absolu changement Devient, par ses leçons, l'ouvrage d'un moment ; De la nature, en nous, il force les obstacles, Et ses effets soudains ont de l'air des miracles ; D'un avare à l'instant il fait un libéral, Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal ; Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente. Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès ; Car, tranchant avec moi par ces termes exprès : "Retirez−vous : mon âme aux visites renonce ; Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse", Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez. Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds ; Et j'admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la pierre jetée. D'une telle action n'êtes−vous pas surpris ? L'amour sait−il pas l'art d'aiguiser les esprits ? Et peut−on me nier que ses flammes puissantes Ne fassent dans un coeur des choses étonnantes ? Que dites−vous du tour et de ce mot d'écrit ? Euh ! n'admirez−vous point cette adresse d'esprit ? Trouvez−vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage ? Dites. Arnolphe Oui, fort plaisant. Horace Riez−en donc un peu. (Arnolphe rit d'un ris forcé.) Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu, Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, Comme si j'y voulois entrer par escalade ; Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi, Anime du dedans tous ses gens contre moi, Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même, Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême ! Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour, Je tiens cela plaisant autant qu'on sauroit dire, Je ne puis y songer sans de bon coeur en rire : Et vous n'en riez pas assez, à mon avis. Arnolphe, avec un ris forcé. Pardonnez−moi, j'en ris tout autant que je puis. Horace Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre. Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre, Mais en termes touchants et tous pleins de bonté, De tendresse innocente et d'ingénuité, De la manière enfin que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure. Arnolphe, bas. Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert ; Et contre mon dessein l'art t'en fut découvert. Horace lit. "Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerois que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connoître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrois. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serois bien aise d'être à vous. Peut−être qu'il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrois que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser ; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurois croire qu'elles soient menteuses. Dites−moi franchement ce qui en est ; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez ; et je pense que j'en mourrois de déplaisir." Arnolphe Hon ! chienne ! Horace Qu'avez−vous ? Arnolphe Moi ? rien. C'est que je tousse. Horace Avez−vous jamais vu d'expression plus douce ? Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir, Un plus beau naturel peut−il se faire voir ? Et n'est−ce pas sans doute un crime punissable De gâter méchamment ce fonds d'âme admirable, D'avoir dans l'ignorance et la stupidité Voulu de cet esprit étouffer la clarté ? L'amour a commencé d'en déchirer le voile ; Et si, par la faveur de quelque bonne étoile, Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, Ce traître, ce bourreau, ce faquin ; ce brutal... Arnolphe Adieu. Horace Comment, si vite ? Arnolphe Il m'est dans la pensée, Venu tout maintenant une affaire pressée. Horace Mais ne sauriez−vous point, comme on la tient de près, Qui dans cette maison pourroit avoir accès ? J'en use sans scrupule ; et ce n'est pas merveille Qu'on se puisse, entre amis, servir à la pareille. Je n'ai plus là dedans que gens pour m'observer ; Et servante et valet, que je viens de trouver, N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre, Adouci leur rudesse à me vouloir entendre. J'avois pour de tels coups certaine vieille en main, D'un génie, à vrai dire, au−dessus de l'humain : Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte ; Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte. Ne me pourriez−vous point ouvrir quelque moyen ? Arnolphe Non, vraiment ; et sans moi vous en trouverez bien. Horace Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie. Scène V Arnolphe Comme il faut devant lui que je me mortifie ! Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant ! Quoi ? pour une innocente un esprit si présent ! Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse, Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse. Enfin me voilà mort par ce funeste écrit. Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, Qu'a ma suppression il s'est ancré chez elle ; Et c'est mon désespoir et ma peine mortelle. Je souffre doublement dans le vol de son coeur, Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur, J'enrage de trouver cette place usurpée, Et j'enrage de voir ma prudence trompée. Je sais que, pour punir son amour libertin, Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, Que je serai vengé d'elle par elle−même ; Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. Ciel ! puisque pour un choix j'ai tant philosophé, Faut−il de ses appas m'être si fort coiffé ! ... Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse ; Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse : Et cependant je l'aime, après ce lâche tour, Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour. Sot, n'as−tu point de honte ? Ah ! je crève, j'enrage, Et je souffletterois mille fois mon visage. Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir Quelle est sa contenance après un trait si noir. Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrâce ; Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, Donnez−moi tout au moins, pour de tels accidens, La constance qu'on voit à de certaines gens ! Acte IV Scène I Arnolphe J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place, Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse, Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors Qui du godelureau rompe tous les efforts. De quel oeil la traîtresse a soutenu ma vue ! De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue ; Et bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas, On diroit, à la voir, qu'elle n'y touche pas. Plus en la regardant je la voyois tranquille, Plus je sentois en moi s'échauffer une bile ; Et ces bouillants transports dont s'enflammoit mon coeur Y sembloient redoubler mon amoureuse ardeur ; J'étois aigri, fâché, désespéré contre elle : Et cependant jamais je ne la vis si belle, Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants, Jamais je n'eus pour eux des desirs si pressants ; Et je sens là dedans qu'il faudra que je crève Si de mon triste sort la disgrâce s'achève. Quoi ? j'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution ; Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance, Mon coeur aura bâti sur ses attraits naissans Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sur la moustache, Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi ! Non, parbleu ! non, parbleu ! Petit sot, mon ami, Vous aurez beau tourner : ou j'y perdrai mes peines, Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines, Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point. Scène II Le notaire, Arnolphe Le notaire Ah ! le voilà ! Bonjour. Me voici tout à point Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire. Arnolphe, sans le voir. Comment faire ? Le notaire Il le faut dans la forme ordinaire. Arnolphe, sans le voir. A mes précautions je veux songer de près. Le notaire Je ne passerai rien contre vos intérêts. Arnolphe, sans le voir. Il se faut garantir de toutes les surprises. Le notaire Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises. Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu, Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu. Arnolphe, sans le voir. J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose, Que de cet incident par la ville on ne cause. Le notaire Hé bien ! il est aisé d'empêcher cet éclat, Et l'on peut en secret faire votre contrat. Arnolphe, sans le voir. Mais comment faudra−t−il qu'avec elle j'en sorte ? Le notaire Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte. Arnolphe, sans le voir. Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras. Le notaire On peut avantager une femme en ce cas. Arnolphe, sans le voir. Quel traitement lui faire en pareille aventure ? Le notaire L'ordre est que le futur doit douer la future Du tiers du dot qu'elle a ; mais cet ordre n'est rien, Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien. Arnolphe, sans le voir. Si... Le notaire, Arnolphe l'apercevant. Pour le préciput, il les regarde ensemble. Je dis que le futur peut comme bon lui semble Douer la future. Arnolphe, l'ayant aperçu. Euh ? Le notaire Il peut l'avantager Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger, Et cela par douaire, ou préfix qu'on appelle, Qui demeure perdu par le trépas d'icelle, Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs, Ou coutumier, selon les différents vouloirs, Ou par donation dans le contrat formelle, Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle. Pourquoi hausser le dos ? Est−ce qu'on parle en fat, Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat ? Qui me les apprendra ? Personne, je présume. Sais−je pas qu'étant joints, on est par la Coutume Communs en meubles, biens immeubles et conquêts, A moins que par un acte on y renonce exprès ? Sais−je pas que le tiers du bien de la future Entre en communauté pour... Arnolphe Oui, c'est chose sûre, Vous savez tout cela ; mais qui vous en dit mot ? Le notaire Vous, qui me prétendez faire passer pour sot, En me haussant l'épaule et faisant la grimace. Arnolphe La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face ! Adieu : c'est le moyen de vous faire finir. Le notaire Pour dresser un contrat m'a−t−on pas fait venir ? Arnolphe Oui, je vous ai mandé ; mais la chose est remise, Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise, Voyez quel diable d'homme avec son entretien ! Le notaire Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien. Scène III Le notaire, Alain, Georgette, Arnolphe Le notaire M'êtes−vous pas venu querir pour votre maître ? Alain Oui. Le notaire J'ignore pour qui vous le pouvez connoître, Mais allez de ma part lui dire de ce pas Que c'est un fou fieffé. Georgette Nous n'y manquerons pas. Scène IV Alain, Georgette, Arnolphe Alain Monsieur... Arnolphe Approchez−vous : vous êtes mes fidèles, Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles. Alain Le Notaire... Arnolphe Laissons, c'est pour quelque autre jour. On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour ; Et quel affront pour vous, mes enfants, pourroit−ce être, Si l'on avoit ôté l'honneur à votre maître ! Vous n'oseriez après paroître en nul endroit, Et chacun, vous voyant, vous montreroit au doigt. Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde, Il faut de votre part faire une telle garde, Que ce galand ne puisse en aucune façon... Georgette Vous nous avez tantôt montré notre leçon. Arnolphe Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre. Alain Oh ! vraiment. Georgette Nous savons comme il faut s'en défendre. Arnolphe S'il venoit doucement : "Alain, mon pauvre coeur, Par un peu de secours soulage ma langueur." Alain Vous êtes un sot. Arnolphe (A Georgette.) Bon. "Georgette, ma mignonne, Tu me parois si douce et si bonne personne." Georgette Vous êtes un nigaud. Arnolphe (A Alain.) Bon. "Quel mal trouves−tu Dans un dessein honnête et tout plein de vertu ? " Alain Vous êtes un fripon. Arnolphe (A Georgette.) Fort bien. "Ma mort est sûre, Si tu ne prends pitié des peines que j'endure." Georgette Vous êtes un benêt, un impudent. Arnolphe Fort bien. "Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien ; Je sais, quand on me sert, en garder la mémoire ; Cependant, par avance, Alain, voilà pour boire ; Et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon : (Ils tendent tous deux la main et prennent l'argent.) Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon. Toute la courtoisie enfin dont je vous presse, C'est que je puisse voir votre belle maîtresse." Georgette, le poussant. A d'autres. Arnolphe Bon cela. Alain, le poussant. Hors d'ici. Arnolphe Bon. Georgette, le poussant. Mais tôt. Arnolphe Bon. Holà ! c'est assez. Georgette Fais−je pas comme il faut ? Alain Est−ce de la façon que vous voulez l'entendre ? Arnolphe Oui, fort bien, hors l'argent, qu'il ne falloit pas prendre. Georgette Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point. Alain Voulez−vous qu'à l'instant nous recommencions ? Arnolphe Point : Suffit. Rentrez tous deux. Alain Vous n'avez rien qu'à dire. Arnolphe Non, vous dis−je ; rentrez, puisque je le désire. Je vous laisse l'argent. Allez : je vous rejoins. Ayez bien l'oeil à tout, et secondez mes soins. Scène V Arnolphe Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue, Prendre le savetier du coin de notre rue. Dans la maison toujours je prétends la tenir, Y faire bonne garde, et surtout en bannir Vendeuses de ruban, perruquières, coiffeuses, Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses, Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour A faire réussir les mystères d'amour. Enfin j'ai vu le monde et j'en sais les finesses. Il faudra que mon homme ait de grandes adresses Si message ou poulet de sa part peut entrer. Scène VI Horace, Arnolphe Horace La place m'est heureuse à vous y rencontrer Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure. Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure, Seule dans son balcon j'ai vu paroître Agnès, Qui des arbres prochains prenoit un peu le frais. Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte, Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte ; Mais à peine tous deux dans sa chambre étions−nous, Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux ; Et tout ce qu'elle a pu dans un tel accessoire, C'est de me renfermer dans une grande armoire. Il est entré d'abord : je ne le voyois pas, Mais je l'oyois marcher, sans rien dire, à grands pas, Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvoit, Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvoit ; Il a même cassé, d'une main mutinée, Des vases dont la belle ornoit sa cheminée ; Et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu. Enfin, après cent tours, ayant de la manière Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère, Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui, Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. Nous n'avons point voulu, de peur du personnage, Risquer à nous tenir ensemble davantage : C'étoit trop hasarder ; mais je dois, cette nuit, Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit. En toussant par trois fois je me ferai connoître ; Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès, Mon amour tâchera de me gagner l'accès. Comme à mon seul ami, je veux bien vous l'apprendre : L'allégresse du coeur s'augmente à la répandre ; Et goûtât−on cent fois un bonheur trop parfait, On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait. Vous prendre part, je pense, à l'heur de mes affaires. Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires. Scène VII Arnolphe Quoi ? l'astre qui s'obtine à me désespérer Ne me donnera pas le temps de respirer ? Coup sur coup je verrai, par leur intelligence, De mes soins vigilants confondre la prudence ? Et je serai la dupe, en ma maturité, D'une jeune innocente et d'un jeune éventé ? En sage philosophe on m'a vu, vingt années, Contempler des marins les tristes destinées, Et m'instruire avec soin de tous les accidents Qui font dans le malheur tomber les plus prudents ; Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme, J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, De pouvoir garantir mon front de tous affronts, Et le tirer de pair d'avec les autres fronts. Pour ce noble dessein, j'ai cru mettre en pratique Tout ce que peut trouver l'humaine politique ; Et comme si du sort il étoit arrêté Que nul homme ici−bas n'en seroit exempté, Après l'expérience et toutes les lumières Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières, Après vingt ans et plus de méditation Pour me conduire en tout avec précaution, De tant d'autres maris j'aurois quitté la trace Pour me trouver après dans la même disgrâce ? Ah ! bourreau de destin, vous en aurez menti. De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti ; Si son coeur m'est volé par ce blondin funeste, J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste, Et cette nuit, qu'on prend pour le galand exploit, Ne se passera pas si doucement qu'on croit. Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, Que l'on me donne avis du piége qu'on me dresse, Et que cet étourdi, qui veut m'être fatal, Fasse son confident de son propre rival. Scène VIII Chrysalde, Arnolphe Chrysalde Hé bien ! souperons−nous avant la promenade ? Arnolphe Non, je jeûne ce soir. Chrysalde D'où vient cette boutade ? Arnolphe De grâce, excusez−moi : j'ai quelque autre embarras. Chrysalde Votre hymen résolu ne se fera−t−il pas ? Arnolphe C'est trop s'inquiéter des affaires des autres. Chrysalde Oh ! oh ! si brusquement ! Quels chagrins sont les vôtres ? Seroit−il point, compère, à votre passion Arrivé quelque peu de tribulation ? Je le jurerois presque à voir votre visage. Arnolphe Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai−je l'avantage De ne pas ressembler à de certaines gens Qui souffrent doucement l'approche des galans. Chrysalde C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières, Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, Et ne conceviez point au monde d'autre honneur. Etre avare, brutal, fourbe, méchant et lâche, N'est rien, à votre avis, auprès de cette tache ; Et, de quelque façon qu'on puisse avoir vécu, On est homme d'honneur quand on n'est point cocu. A le bien prendre au fond, pourquoi voulez−vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, Et qu'une âme bien née ait à se reprocher L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher ? Pourquoi voulez−vous, dis−je, en prenant une femme, Qu'on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme, Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi De l'affront que nous fait son manquement de foi ? Mettez−vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage Se faire en galand homme une plus douce image, Que des coups du hasard aucun n'étant garant, Cet accident de soi doit être indifférent, Et qu'enfin tout le mal, quoi que le monde glose, N'est que dans la façon de recevoir la chose ; Car, pour se bien conduire en ces difficultés, Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités, N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires, De leurs femmes toujours vont citant les galans, En font partout l'éloge, et prônent leurs talens, Témoignent avec eux d'étroites sympathies ; Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties, Et font qu'avec raison les gens sont étonnés De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable ; Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable. Si je n'approuve pas ces amis des galans, Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulens Dont l'imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde, Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde, Et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. Entre ces deux partis il en est un honnête, Où dans l'occasion l'homme prudent s'arrête ; Et quand on le sait prendre, on n'a point à rougir Du pis dont une femme avec nous puisse agir. Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage Sous des traits moins affreux aisément s'envisage ; Et, comme je vous dis, toute l'habileté Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté. Arnolphe Après ce beau discours, toute la confrérie Doit un remercîment à Votre Seigneurie ; Et quiconque voudra vous entendre parler Montrera de la joie à s'y voir enrôler. Chrysalde Je ne dis pas cela, car c'est ce que je blâme ; Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme, Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés, Où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez, Il faut jouer d'adresse, et d'une âme réduite Corriger le hasard par la bonne conduite. Arnolphe C'est−à−dire dormir et manger toujours bien, Et se persuader que tout cela n'est rien. Chrysalde. Vous pensez vous moquer ; mais, à ne vous rien feindre, Dans le monde je vois cent choses plus à craindre. Et dont je me ferois un bien plus grand malheur Que de cet accident qui vous fait tant de peur. Pensez−vous qu'à choisir de deux choses prescrites, Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites, Que de me voir mari de ces femmes de bien, Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien, Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses. Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenu à tout endurer d'elles ? Encore un coup, compère, apprenez qu'en effet Le cocuage n'est que ce que l'on le fait, Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes, Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses. Arnolphe Si vous êtes d'humeur à vous en contenter, Quant à moi, ce n'est pas la mienne d'en tâter ; Et plutôt que subir une telle aventure... Chrysalde Mon Dieu ! ne jurez point, de peur d'être parjure. Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, Et l'on ne prendra pas votre avis là−dessus. Arnolphe Moi, je serois cocu ? Chrysalde Vous voilà bien malade ! Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui de mine, de coeur, de biens et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison. Arnolphe Et moi, je n'en voudrois avec eux faire aucune. Mais cette raillerie, en un mot, m'importune : Brisons là, s'il vous plaît. Chrysalde Vous êtes en courroux. Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez−vous, Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, Que c'est être à demi ce que l'on vient de dire, Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas. Arnolphe Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas Contre cet accident trouver un bon remède. Scène IX Alain, Georgette, Arnolphe Arnolphe Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide. Je suis édifié de votre affection ; Mais il faut qu'elle éclate en cette occasion ; Et si vous m'y servez selon ma confiance, Vous êtes assurés de votre récompense. L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit) Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit, Dans la chambre d'Agnès entrer par escalade ; Mais il lui faut nous trois dresser une embuscade. Je veux que vous preniez chacun un bon bâton ; Et, quand il sera près du dernier échelon (Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre), Que tous deux, à l'envi, vous me chargiez ce traître, Mais d'un air dont son dos garde le souvenir, Et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir : Sans me nommer pourtant en aucune manière, Ni faire aucun semblant que je serai derrière. Aurez−vous bien l'esprit de servir mon courroux ? Alain S'il ne tient qu'à frapper, Monsieur, tout est à nous : Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte. Georgette La mienne, quoique aux yeux elle n'est pas si forte, N'en quitte pas sa part à le bien étriller. Arnolphe Rentrez donc ; et surtout gardez de babiller. Voilà pour le prochain une leçon utile ; Et si tous les maris qui sont en cette ville De leurs femmes ainsi recevoient le galand, Le nombre des cocus ne seroit pas si grand. Acte V Scène I Alain, Georgette, Arnolphe Arnolphe Traîtres, qu'avez−vous fait par cette violence ? Alain Nous vous avons rendu, Monsieur, obéissance. Arnolphe De cette excuse en vain vous voulez vous armer : L'ordre étoit de le battre, et non de l'assommer ; Et c'étoit sur le dos, et non pas sur la tête, Que j'avois commandé qu'on fît choir la tempête. Ciel ! dans quel accident me jette ici le sort ! Et que puis−je résoudre à voir cet homme mort ? Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire. Le jour s'en va paroître, et je vais consulter Comment dans ce malheur je me dois comporter. Hélas ! que deviendrai−je ? et que dira le père, Lorsque inopinément il saura cette affaire ? Scène II Horace, Arnolphe Horace Il faut que j'aille un peu reconnoître qui c'est. Arnolphe Eût−on jamais prévu... Qui va là, s'il vous plaît ? Horace C'est vous, Seigneur Arnolphe ? Arnolphe Oui. Mais vous ? ... Horace C'est Horace. Je m'en allois chez vous, vous prier d'une grâce. Vous sortez bien matin ! Arnolphe, bas. Quelle confusion ! Est−ce un enchantement ? est−ce une illusion ? Horace J'étois, à dire vrai, dans une grande peine, Et je bénis du Ciel la bonté souveraine Qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi. Je viens vous avertir que tout à réussi, Et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire, Et par un incident qui devoit tout détruire. Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner Cette assignation qu'on m'avoit su donner ; Mais, étant sur le point d'atteindre à la fenêtre, J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paroître, Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas. Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, De vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure. Ces gens−là, dont étoit, je pense, mon jaloux, Ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups ; Et, comme la douleur, un assez long espace, M'a fait sans remuer demeurer sur la place, Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avoient assommé, Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé. J'entendois tout leur bruit dans le profond silence ; L'un l'autre ils s'accusoient de cette violence ; Et sans lumière aucune, en querellant le sort, Sont venus doucement tâter si j'étois mort : Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure. Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi ; Et comme je songeois à me retirer, moi, De cette feinte mort la jeune Agnès émue Avec empressement est devers moi venue ; Car les discours qu'entre eux ces gens avoient tenus Jusques à son oreille étoient d'abord venus, Et pendant tout ce trouble étant moins observée, Du logis aisément elle s'étoit sauvée ; Mais me trouvant sans mal, elle a fait éclater Un transport difficile à bien représenter. Que vous dirai−je ? Enfin cette aimable personne A suivi les conseils que son amour lui donne, N'a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s'est commise à ma foi. Considérez un peu, par ce trait d'innocence, Où l'expose d'un fou la haute impertinence, Et quels fâcheux périls elle pourroit courir, Si j'étois maintenant homme à la moins chérir. Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée ; J'aimerois mieux mourir que l'avoir abusée ; Je lui vois des appas dignes d'un autre sort, Et rien ne m'en sauroit séparer que la mort. Je prévois là−dessus l'emportement d'un père ; Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère. A des charmes si doux je me laisse emporter, Et dans la vie enfin il se faut contenter. Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle, Que dans votre maison, en faveur de mes feux, Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite, Vous savez qu'une fille aussi de sa façon Donne avec un jeune homme un étrange soupçon ; Et comme c'est à vous, sûr de votre prudence, Que j'ai fait de mes feux entière confidence, C'est à vous seul aussi, comme ami généreux, Que je puis confier ce dépôt amoureux. Arnolphe Je suis, n'en doutez point, tout à votre service. Horace Vous voulez bien me rendre un si charmant office ? Arnolphe Très−volontiers, vous dis−je ; et je me sens ravir De cette occasion que j'ai de vous servir, Je rends grâces au Ciel de ce qu'il me l'envoie, Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie. Horace Que je suis redevable à toutes vos bontés ! J'avois de votre part craint des difficultés ; Mais vous êtes du monde, et dans votre sagesse Vous savez excuser le feu de la jeunesse. Un de mes gens la garde au coin de ce détour. Arnolphe Mais comment ferons−nous ? car il fait un peu jour ; Si je la prends ici, l'on me verra peut−être ; Et s'il faut que chez moi vous veniez à paroître, Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr. Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur. Mon allée est commode, et je l'y vais attendre. Horace Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre. Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain. Arnolphe, seul. Ah ! fortune, ce trait d'aventure propice Répare tous les maux que m'a faits ton caprice ! (Il s'enveloppe le nez de son manteau.) Scène III Agnès, Arnolphe, Horace Horace Ne soyez point en peine où je vais vous mener : C'est un logement sûr que je vous fais donner. Vous loger avec moi, ce seroit tout détruire : Entrez dans cette porte et laissez−vous conduire. (Arnolphe lui prend la main sans qu'elle le reconnoisse.) Agnès Pourquoi me quittez−vous ? Horace Chère Agnès, il le faut. Agnès Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt. Horace J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse. Agnès Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse. Horace Hors de votre présence, on me voit triste aussi. Agnès Hélas ! s'il étoit vrai, vous resteriez ici. Horace Quoi ? vous pourriez douter de mon amour extrême ! Agnès Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime. (Arnolphe la tire.) Ah ! l'on me tire trop. Horace C'est qu'il est dangereux, Chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux ; Et le parfait ami de qui la main vous presse Suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse. Agnès Mais suivre un inconnu que... Horace N'appréhendez rien : Entre de telles mains vous ne serez que bien. Agnès Je me trouverois mieux entre celles d'Horace. Horace Et j'aurois... Agnès, à celui qui la tient. Attendez. Horace Adieu : le jour me chasse. Agnès Quand vous verrai−je donc ? Horace Bientôt. Assurément. Agnès Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment ! Horace Grâce au Ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence, Et je puis maintenant dormir en assurance. Scène IV Arnolphe, Agnès Arnolphe, le nez dans son manteau. Venez, ce n'est pas là que je vous logerai, Et votre gîte ailleurs est par moi préparé : Je prétends en lieu sûr mettre votre personne. Me connoissez−vous ? Agnès, le reconnoissant. Hay ! Arnolphe Mon visage, friponne, Dans cette occasion rend vos sens effrayés, Et c'est à contre−coeur qu'ici vous me voyez. Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède. (Agnès regarde si elle ne verra point Horace.) N'appelez point des yeux le galand à votre aide : Il est trop éloigné pour vous donner secours. Ah ! ah ! si jeune encor, vous jouez de ces tours ! Votre simplicité, qui semble sans pareille, Demande si l'on fait les enfants par l'oreille ; Et vous savez donner des rendez−vous la nuit, Et pour suivre un galand vous évader sans bruit ! Tudieu ! comme avec lui votre langue cajole ! Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école. Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris ? Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ? Et ce galand, la nuit, vous a donc enhardie ? Ah ! coquine, en venir à cette perfidie ? Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein ! Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal à celui qui le flatte ! Agnès Pourquoi me criez−vous ? Arnolphe J'ai grand tort en effet ! Agnès Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait. Arnolphe Suivre un galand n'est pas une action infâme ? Agnès C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme ; J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché Qu'il se faut marier pour ôter le péché. Arnolphe Oui. Mais pour femme, moi je prétendois vous prendre ; Et je vous l'avois fait, me semble, assez entendre. Agnès Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous, Il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible ; Mais, las ! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, Que de se marier il donne des desirs. Arnolphe Ah ! c'est que vous l'aimez, traîtresse ! Agnès Oui, je l'aime. Arnolphe Et vous avez le front de le dire à moi−même ! Agnès Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirois−je pas ? Arnolphe Le deviez−vous aimer, impertinente ? Agnès Hélas ! Est−ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause ; Et je n'y songeois pas lorsque se fit la chose. Arnolphe Mais il falloit chasser cet amoureux desir. Agnès Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ? Arnolphe Et ne saviez−vous pas que c'étoit me déplaire ? Agnès Moi ? point du tout. Quel mal cela vous peut−il faire ? Arnolphe Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui. Vous n'aimez donc pas, à ce compte ? Agnès Vous ? Arnolphe Oui. Agnès Hélas ! non. Arnolphe Comment, non ! Agnès Voulez−vous que je mente ? Arnolphe Pourquoi ne m'aimer pas, Madame l'impudente ? Agnès Mon Dieu, ce n'est pas moi que vous devez blâmer : Que ne vous êtes−vous, comme lui, fait aimer ? Je ne vous en ai pas empêché, que je pense. Arnolphe Je me suis efforcé de toute ma puissance ; Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous. Agnès Vraiment, il en sait donc là−dessus plus que vous ; Car à se faire aimer il n'a point eu de peine. Arnolphe Voyez comme raisonne et répond la vilaine ! Peste ! une précieuse en diroit−elle plus ? Ah ! je l'ai mal connue ; ou, ma foi ! là−dessus Une sotte en sait plus que le plus habile homme. Puisque en raisonnement votre esprit se consomme, La belle raisonneuse, est−ce qu'un si long temps Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ? Agnès Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double. Arnolphe Elle a de certains mots où mon dépit redouble. Me rendra−t−il, coquine, avec tout son pouvoir, Les obligations que vous pouvez m'avoir ? Agnès Je ne vous en ai pas d'aussi grandes qu'on pense. Arnolphe N'est−ce rien que les soins d'élever votre enfance ? Agnès Vous avez là dedans bien opéré vraiment, Et m'avez fait en tout instruire joliment ! Croit−on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tête, Je ne juge pas bien que je suis une bête ? Moi−même, j'en ai honte ; et, dans l'âge où je suis, Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis. Arnolphe Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte, Apprendre du blondin quelque chose ? Agnès Sans doute. C'est de lui que je sais ce que je puis savoir : Et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir. Arnolphe Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmande Ma main de ce discours ne venge la bravade. J'enrage quand je vois sa piquante froideur, Et quelques coups de poing satisferoient mon coeur. Agnès Hélas ! vous le pouvez, si cela peut vous plaire. Arnolphe Ce mot et ce regard désarme ma colère, Et produit un retour de tendresse de coeur, Qui de son action m'efface la noirceur. Chose étrange d'aimer, et que pour ces traîtresses Les hommes soient sujets à de telles foiblesses ! Tout le monde connoît leur imperfection : Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion ; Leur esprit est méchant, et leur âme fragile ; Il n'est rien de plus foible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle : et malgré tout cela, Dans le monde on fait tout pour ces animaux−là. Hé bien ! faisons la paix. Va, petite traîtresse, Je te pardonne tout et te rends ma tendresse. Considère par là l'amour que j'ai pour toi, Et me voyant si bon, en revanche aime−moi. Agnès Du meilleur de mon coeur je voudrois vous complaire : Que me coûteroit−il, si je le pouvois faire ? Arnolphe Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux. (Il fait un soupir.) Ecoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant, contemple ma personne, Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d'être brave et leste : Tu le seras toujours, va, je te le proteste, Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ; Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire : Je ne m'explique point, et cela, c'est tout dire. (A part.) Jusqu'où la passion peut−elle faire aller ! Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler : Quelle preuve veux−tu que je t'en donne, ingrate ? Me veux−tu voir pleurer ? Veux−tu que je me batte ? Veux−tu que je m'arrache un côté de cheveux ? Veux−tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux : Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme. Agnès Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme : Horace avec deux mots en feroit plus que vous. Arnolphe Ah ! c'est trop me braver, trop pousser mon courroux. Je suivrai mon dessein, bête trop indocile. Et vous dénicherez à l'instant de la ville. Vous rebutez mes voeux et me mettez à bout ; Mais un cul de couvent me vengera de tout. Scène V Alain, Arnolphe Alain Je ne sais ce que c'est, Monsieur, mais il me semble Qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble. Arnolphe La voici. Dans ma chambre allez me la nicher : Ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher ; Et puis c'est seulement pour une demie−heure : Je vais, pour lui donner une sûre demeure, Trouver une voiture. Enfermez−vous des mieux, Et surtout gardez−vous de la quitter des yeux. Peut−être que son âme, étant dépaysée, Pourra de cet amour être désabusée. Scène VI Arnolphe, Horace Horace Ah ! je viens vous trouver, accablé de douleur. Le Ciel, Seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur ; Et par un trait fatal d'une injustice extrême ; On me veut arracher de la beauté que j'aime. Pour arriver ici mon père a pris le frais ; J'ai trouvé qu'il mettoit pied à terre ici près ; Et la cause, en un mot, d'une telle venue, Qui, comme je disois, ne m'étoit pas connue, C'est qu'il m'a marié sans m'en récrire rien, Et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien. Jugez, en prenant part à mon inquiétude, S'il pouvoit m'arriver un contre−temps plus rude. Cet Enrique, dont hier je m'informois à vous, Cause tout le malheur dont je ressens les coups ; Il vient avec mon père achever ma ruine, Et c'est sa fille unique à qui l'on me destine. J'ai, dès leurs premiers mots, pensé m'évanouir ; Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr, Mon père ayant parlé de vous rendre visite, L'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite. De grâce, gardez−vous de lui rien découvrir De mon engagement qui le pourroit aigrir ; Et tâchez, comme en vous il prend grande créance, De le dissuader de cette autre alliance. Arnolphe Oui−da. Horace Conseillez−lui de différer un peu, Et rendez, en ami, ce service à mon feu. Arnolphe Je n'y manquerai pas. Horace C'est en vous que j'espère. Arnolphe Fort bien. Horace Et je vous tiens mon véritable père. Dites−lui que mon âge... Ah ! je le vois venir : Ecoutez les raisons que je vous puis fournir. (Ils demeurent en un coin du théâtre.) Scène VII Enrique, Oronte, Chrysalde, Horace, Arnolphe. Enrique, à Chrysalde. Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paroître, Quand on ne m'eût rien dit, j'aurois su vous connoître. Je vous vois tous les traits de cette aimable soeur Dont l'hymen autrefois m'avoit fait possesseur ; Et je serois heureux si la Parque cruelle M'eût laissé ramener cette épouse fidèle, Pour jouir avec moi des sensibles douceurs De revoir tous les siens après nos longs malheurs. Mais puisque du destin la fatale puissance Nous prive pour jamais de sa chère présence, Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter Du seul fruit amoureux qui m'en est pu rester. Il vous touche de près ; et, sans votre suffrage, J'aurois tort de vouloir disposer de ce gage. Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi ; Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi. Chrysalde C'est de mon jugement avoir mauvaise estime Que douter si j'approuve un choix si légitime. Arnolphe, à Horace. Oui, je vais vous servir de la bonne façon. Horace Gardez, encore un coup... Arnolphe N'ayez aucun soupçon. Oronte, à Arnolphe. Ah ! que cette embrassade est pleine de tendresse Arnolphe Que je sens à vous voir une grande allégresse ! Oronte Je suis ici venu... Arnolphe Sans m'en faire récit Je sais ce qui vous mène. Oronte On vous l'a déjà dit. Arnolphe Oui. Oronte Tant mieux. Arnolphe Votre fils à cet hymen résiste, Et son coeur prévenu n'y voit rien que de triste : Il m'a même prié de vous en détourner ; Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, C'est de ne pas souffrir que ce noeud se diffère, Et de faire valoir l'autorité de père. Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et nous faisons contre eux à leur être indulgens. Horace Ah ! traître ! Chrysalde Si son coeur a quelque répugnance, Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence. Mon frère, que je crois, sera de mon avis. Arnolphe Quoi ? se laissera−t−il gouverner par son fils ? Est−ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse De ne savoir pas faire obéir la jeunesse ? Il seroit beau vraiment qu'on le vît aujourd'hui Prendre loi de qui doit la recevoir de lui ! Non, non : c'est mon intime, et sa gloire est la mienne : Sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne, Qu'il fasse voir ici de fermes sentiments, Et force de son fils tous les attachements. Oronte C'est parler comme il faut, et, dans cette alliance, C'est moi qui vous réponds de son obéissance. Chrysalde, à Arnolphe. Je suis surpris, pour moi, du grand empressement Que vous nous faites voir pour cet engagement, Et ne puis deviner quel motif vous inspire... Arnolphe Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire. Oronte Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est... Chrysalde Ce nom l'aigrit ; C'est Monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit. Arnolphe Il n'importe. Horace Qu'entends−je ! Arnolphe, se retournant vers Horace. Oui, c'est là le mystère, Et vous pouvez juger ce que je devois faire. Horace En quel trouble... Scène VIII Georgette, Enrique, Oronte, Chrysalde, Horace, Arnolphe Georgette Monsieur, si vous n'êtes auprès, Nous aurons de la peine à retenir Agnès ; Elle veut à tous coups s'échapper, et peut−être Qu'elle se pourroit bien jeter par la fenêtre. Arnolphe Faites−la−moi venir ; aussi bien de ce pas Prétends−je l'emmener ; ne vous en fâchez pas. Un bonheur continu rendroit l'homme superbe ; Et chacun a son tour, comme dit le proverbe. Horace Quels maux peuvent, ô Ciel ! égaler mes ennuis ! Et s'est−on jamais vu dans l'abîme où je suis ! Arnolphe, à Oronte. Pressez vite le jour de la cérémonie : J'y prends part, et déjà moi−même je m'en prie. Oronte C'est bien notre dessein. Scène IX Agnès, Alain, Georgette, Oronte, Enrique, Arnolphe, Horace, Chrysalde Arnolphe, à Agnès. Venez, belle, venez, Qu'on ne sauroit tenir, et qui vous mutinez. Voici votre galand, à qui, pour récompense, Vous pouvez faire une humble et douce révérence. Adieu. L'événement trompe un peu vos souhaits ; Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits. Agnès Me laissez−vous, Horace, emmener de la sorte ? Horace Je ne sais où j'en suis, tant ma douleur est forte. Arnolphe Allons, causeuse, allons. Agnès Je veux rester ici. Oronte Dites−nous ce que c'est que ce mystère−ci. Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre. Arnolphe Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre. Jusqu'au revoir. Oronte Où donc prétendez−vous aller ? Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler. Arnolphe Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure, D'achever l'hyménée. Oronte Oui. Mais pour le conclure, Si l'on vous a dit tout, ne vous a−t−on pas dit Que vous avez chez vous celle dont il s'agit, La fille qu'autrefois de l'aimable Angélique, Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique ? Sur quoi votre discours étoit−il donc fondé ? Chrysalde Je m'étonnois aussi de voir son procédé. Arnolphe Quoi ? ... Chrysalde D'un hymen secret ma soeur eut une fille, Dont on cacha le sort à toute la famille. Oronte Et qui sous de feints noms, pour ne rien découvrir, Par son époux aux champs fut donnée à nourrir. Chrysalde Et dans ce temps, le sort, lui déclarant la guerre, L'obligea de sortir de sa natale terre. Oronte Et d'aller essuyer mille périls divers Dans ces lieux séparés de nous par tant de mers. Chrysalde Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie Avoient pu lui ravir l'imposture et l'envie. Oronte Et de retour en France, il a cherché d'abord, Celle à qui de sa fille il confia le sort. Chrysalde Et cette paysanne a dit avec franchise Qu'en vos mains à quatre ans elle l'avoit remise. Oronte Et qu'elle l'avoit fait sur votre charité, Par un accablement d'extrême pauvreté. Chrysalde Et lui, plein de transport et l'allégresse en l'âme, A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme. Oronte Et vous allez enfin la voir venir ici, Pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci. Chrysalde Je devine à peu près quel est votre supplice ; Mais le sort en cela ne vous est que propice : Si n'être point cocu vous semble un si grand bien, Ne vous point marier en est le vrai moyen. Arnolphe, s'en allant tout transporté, et ne pouvant parler. Oh ! Oronte D'où vient qu'il s'enfuit sans rien dire ? Horace Ah ! mon père, Vous saurez pleinement ce surprenant mystère. Le hasard en ces lieux avoit exécuté Ce que votre sagesse avoit prémédité : J'étois par les doux noeuds d'une ardeur mutuelle Engagé de parole avecque cette belle ; Et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher, Et pour qui mon refus a pensé vous fâcher. Enrique Je n'en ai point douté d'abord que je l'ai vue, Et mon âme depuis n'a cessé d'être émue. Ah ! ma fille, je cède à des transports si doux. Chrysalde J'en ferois de bon coeur, mon frère, autant que vous, Mais ces lieux et cela ne s'accommodent guères. Allons dans la maison débrouiller ces mystères, Payer à notre ami ces soins officieux, Et rendre grâce au Ciel qui fait tout pour le mieux. Remerciement au roi Votre paresse... Votre paresse enfin me scandalise, Ma Muse ; obéissez−moi : Il faut ce matin, sans remise, Aller au lever du Roi. Vous savez bien pourquoi : Et ce vous est une honte De n'avoir pas été plus prompte A le remercier de ces fameux bienfaits ; Mais il vaut mieux tard que jamais. Faites donc votre compte D'aller au Louvre accomplir mes souhaits. Gardez−vous bien d'être en Muse bâtie : Un air de Muse est choquant dans ces lieux ; On y veut des objets à réjouir les yeux ; Vous en devez être avertie ; Et vous ferez votre cour beaucoup mieux, Lorsqu'en marquis vous serez travestie. Vous savez ce qu'il faut pour paroître marquis ; N'oubliez rien de l'air ni des habits ; Arborez un chapeau chargé de trente plumes Sur une perruque de prix ; Que le rabat soit des plus grands volumes, Et le pourpoint des plus petits ; Mais surtout je vous recommande Le manteau, d'un ruban sur le dos retroussé : La galanterie en est grande ; Et parmi les marquis de la plus haute bande C'est pour être placé. Avec vos brillantes hardes Et votre ajustement, Faites tout le trajet de la salle des gardes ; Et vous peignant galamment, Portez de tous côtés vos regards brusquement ; Et, ceux que vous pourrez connoître, Ne manquez pas, d'un haut ton, De les saluer par leur nom, De quelque rang qu'ils puissent être. Cette familiarité Donne à quiconque en use un air de qualité. Grattez du peigne à la porte De la chambre du Roi. Ou si, comme je prévoi, La presse s'y trouve forte, Montez de loin votre chapeau, Ou montez sur quelque chose Pour faire voir votre museau, Et criez sans aucune pause, D'un ton rien moins que naturel : "Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel." Jetez−vous dans la foule, et tranchez du notable ; Coudoyez un chacun, point du tout de quartier, Pressez, poussez, faites le diable Pour vous mettre le premier ; Et quand même l'huissier, A vos desirs inexorable, Vous trouveroit en face un marquis repoussable, Ne démordez point pour cela, Tenez toujours ferme là : A déboucher la porte il iroit trop du vôtre ; Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer, Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer, Pour faire entrer quelque autre. Quand vous serez entré, ne vous relâchez pas : Pour assiéger la chaise, il faut d'autres combats ; Tâchez d'en être des plus proches, En y gagnant le terrain pas à pas ; Et si des assiégeants le prévenant amas En bouche toutes les approches, Prenez le parti doucement D'attendre le Prince au passage : Il connoîtra votre visage Malgré votre déguisement ; Et lors, sans tarder davantage, Faites−lui votre compliment. Vous pourriez aisément l'étendre, Et parler des transports qu'en vous font éclater Les surprenants bienfaits que, sans les mériter, Sa libérale main sur vous daigne répandre, Et des nouveaux efforts où s'en va vous porter L'excès de cet honneur où vous n'osiez prétendre, Lui dire comme vos desirs Sont, après ses bontés qui n'ont point de pareilles, D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs, Tout votre art et toutes vos veilles, Et là−dessus lui promettre merveilles : Sur ce chapitre on n'est jamais à sec ; Les Muses sont de grandes prometteuses ! Et comme vos soeurs les causeuses, Vous ne manquerez pas, sans doute, par le bec. Mais les grands princes n'aiment guères Que les compliments qui sont courts ; Et le nôtre surtout a bien d'autres affaires Que d'écouter tous vos discours. La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche ; Dès que vous ouvrirez la bouche Pour lui parler de grâce et de bienfait, Il comprendra d'abord ce que vous voudrez dire, Et se mettant doucement à sourire D'un air qui sur les coeurs fait un charmant effet, Il passera comme un trait, Et cela vous doit suffire : Voilà votre compliment fait. La Critique de l'école des femmes Comédie Représentée pour la première fois à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal le vendredi premier juin 1663 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Adresse A la Reine Mère Madame, Je sais bien que Votre Majesté n'a que faire de toutes nos dédicaces, et que ces prétendus devoirs, dont on lui dit élégamment qu'on s'acquitte envers Elle, sont des hommages, à dire vrai, dont Elle nous dispenserait très volontiers. Mais je ne laisse pas d'avoir l'audace de lui dédier la Critique de l'Ecole des femmes ; et je n'ai pu refuser cette petite occasion de pouvoir témoigner ma joie à Votre Majesté sur cette heureuse convalescence, qui redonne à nos voeux la plus grande et la meilleure princesse du monde, et nous promet en Elle de longues années d'une santé vigoureuse. Comme chacun regarde les choses du côté de ce qui le touche, je me réjouis, dans cette allégresse générale, de pouvoir encore obtenir l'honneur de divertir Votre Majesté ; Elle, Madame, qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissements ; qui, de ses hautes pensées et de ses importantes occupations, descend si humainement dans le plaisir de nos spectacles et ne dédaigne pas de rire de cette même bouche dont Elle prie si bien Dieu. Je flatte, dis−je, mon esprit de l'espérance de cette gloire ; j'en attends le moment avec toutes les impatiences du monde ; et quand je jouirai de ce bonheur, ce sera la plus grande joie que puisse recevoir, Madame, De Votre Majesté, Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet, J.−B. P. Molière. Personnages Uranie. Elise. Climène. Galopin, laquais. Le Marquis. Dorante ou le Chevalier. Lysidas, poète. Scène I Uranie, Elise Uranie Quoi ? Cousine, personne ne t'est venu rendre visite ? Elise Personne du monde. Uranie Vraiment, voilà qui m'étonne, que nous ayons été seules l'une et l'autre tout aujourd'hui. Elise Cela m'étonne aussi, car ce n'est guère notre coutume ; et votre maison, Dieu merci, est le refuge ordinaire de tous les fainéants de la cour. Uranie L'après−dînée, à dire vrai, m'a semblé fort longue. Elise Et moi, je l'ai trouvée fort courte. Uranie C'est que les beaux esprits, Cousine, aiment la solitude. Elise Ah ! très−humble servante au bel esprit ; vous savez que ce n'est pas là que je vise. Uranie Pour moi, j'aime la compagnie, je l'avoue. Elise Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie ; et la quantité des sottes visites qu'il vous faut essuyer parmi les autres est cause bien souvent que je prends plaisir d'être seule. Uranie La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés. Elise Et la complaisance est trop générale, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes. Uranie Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagants. Elise Ma foi, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer, et la plupart de ces gens−là ne sont plus plaisants dès la seconde visite. Mais à propos d'extravagants, ne voulez−vous pas me défaire de votre marquis incommode ? Pensez−vous me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles ? Uranie Ce langage est à la mode, et l'on le tourne en plaisanterie à la cour. Elise Tant pis pour ceux qui le font, et qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obscur. La belle chose de faire entrer aux conversations du Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la place Maubert ! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans ! et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire : "Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon oeil," à cause que Boneuil est un village à trois lieues d'ici ! Cela n'est−il pas bien galant et bien spirituel ? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres, n'ont−ils pas lieu de s'en glorifier ? Uranie On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle ; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien eux−mêmes qu'il est ridicule. Elise Tant pis encore, de prendre peine à dire des sottises, et d'être mauvais plaisants de dessein formé. Je les en tiens moins excusables ; et si j'en étois juge, je sais bien à quoi je condamnerois tous ces Messieurs les turlupins. Uranie Laissons cette matière qui t'échauffe un peu trop, et disons que Dorante vient bien tard, à mon avis, pour le souper que nous devons faire ensemble. Elise Peut−être l'a−t−il oublié, et que... Scène II Galopin, Uranie, Elise Galopin Voilà Climène, Madame, qui vient ici pour vous voir. Uranie Eh mon Dieu ! quelle visite ! Elise Vous vous plaigniez d'être seule aussi : le Ciel vous en punit. Uranie Vite, qu'on aille dire que je n'y suis pas. Galopin On a déjà dit que vous y étiez. Uranie Et qui est le sot qui l'a dit ? Galopin Moi, Madame. Uranie Diantre soit le petit vilain ! Je vous apprendrai bien à faire vos réponses de vous−même. Galopin Je vais lui dire, Madame, que vous voulez être sortie. Uranie Arrêtez, animal, et la laissez monter, puisque la sottise est faite. Galopin Elle parle encore à un homme dans la rue. Uranie Ah ! Cousine, que cette visite m'embarrasse à l'heure qu'il est ! Elise Il est vrai que la dame est un peu embarrassante de son naturel ; j'ai toujours eu pour elle une furieuse aversion ; et, n'en déplaise à sa qualité, c'est la plus sotte bête qui se soit jamais mêlée de raisonner. Uranie L'épithète est un peu forte. Elise Allez, allez, elle mérite bien cela, et quelque chose de plus, si on lui faisoit justice. Est−ce qu'il y a une personne qui soit plus véritablement qu'elle ce qu'on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification ? Uranie Elle se défend bien de ce nom pourtant. Elise Il est vrai : elle se défend du nom, mais non pas de la chose ; car enfin elle l'est depuis les pieds jusqu'à la tête, et la plus grande façonnière du monde. Il semble que tout son corps soit démonté, et que les mouvements de ses hanches, de ses épaules et de sa tête n'aillent que par ressorts. Elle affecte toujours un ton de voix languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule les yeux pour les faire paroître grands. Uranie Doucement donc : si elle venoit à entendre... Elise Point, point, elle ne monte pas encore. Je me souviens toujours du soir qu'elle eut envie de voir Damon, sur la réputation qu'on lui donne, et les choses que le public a vues de lui. Vous connoissez l'homme, et sa naturelle paresse à soutenir la conversation. Elle l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot, parmi une demi−douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui, et qui le regardoient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devoit pas être faite comme les autres. Ils pensoient tous qu'il étoit là pour défrayer la compagnie de bons mots, que chaque parole qui sortoit de sa bouche devoit être extraordinaire, qu'il devoit faire des Impromptus sur tout ce qu'on disoit, et ne demander à boire qu'avec une pointe. Mais il les trompa fort par son silence ; et la dame fut aussi mal satisfaite de lui que je le fus d'elle. Uranie Tais−toi. Je vais la recevoir à la porte de la chambre. Elise Encore un mot. Je voudrois bien la voir mariée avec le marquis dont nous avons parlé : le bel assemblage que ce seroit d'une précieuse et d'un turlupin ! Uranie Veux−tu te taire ? la voici. Scène III Climène, Uranie, Elise, Galopin Uranie Vraiment, c'est bien tard que... Climène Eh ! de grâce, ma chère, faites−moi vite donner un siége. Uranie Un fauteuil promptement. Climène Ah ! mon Dieu ! Uranie Qu'est−ce donc ? Climène Je n'en puis plus. Uranie Qu'avez−vous ? Climène Le coeur me manque. Uranie Sont−ce vapeurs qui vous ont prise ? Climène Non. Uranie Voulez−vous que l'on vous délace ? Climène Mon Dieu non. Ah ! Uranie Quel est donc votre mal ? et depuis quand vous a−t−il pris ? Climène Il y a plus de trois heures, et je l'ai rapporté du Palais−Royal. Uranie Comment ? Climène Je viens de voir, pour mes péchés, cette méchante rapsodie de l'Ecole des femmes. Je suis encore en défaillance du mal de coeur que cela m'a donné, et je pense que je n'en reviendrai de plus de quinze jours. Elise Voyez un peu comme les maladies arrivent sans qu'on y songe. Uranie Je ne sais pas de quel tempérament nous sommes, ma cousine et moi ; mais nous fûmes avant−hier à la même pièce, et nous en revînmes toutes deux saines et gaillardes. Climène Quoi ? vous l'avez vue ? Uranie Oui ; et écoutée d'un bout à l'autre. Climène Et vous n'en avez pas été jusques aux convulsions, ma chère ? Uranie Je ne suis pas si délicate, Dieu merci ; et je trouve, pour moi, que cette comédie seroit plutôt capable de guérir les gens que de les rendre malades. Climène Ah mon Dieu ! que dites−vous là ? Cette proposition peut−elle être avancée par une personne qui ait du revenu en sens commun ? Peut−on impunément, comme vous faites, rompre en visière à la raison ? Et dans le vrai de la chose, est−il un esprit si affamé de plaisanterie, qu'il puisse tâter des fadaises dont cette comédie est assaisonnée ? Pour moi, je vous avoue que je n'ai pas trouvé le moindre grain de sel dans tout cela. Les enfants par l'oreille m'ont paru d'un goût détestable ; la tarte à la crème m'a affadi le coeur ; et j'ai pensé vomir au potage. Elise Mon Dieu ! que tout cela est dit élégamment ! J'aurois cru que cette pièce étoit bonne ; mais Madame a une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait. Uranie Pour moi, je n'ai pas tant de complaisance ; et, pour dire ma pensée, je tiens cette comédie une des plus plaisantes que l'auteur ait produites. Climène Ah ! vous me faites pitié, de parler ainsi ; je ne saurois vous souffrir cette obscurité de discernement. Peut−on, ayant de la vertu, trouver de l'agrément dans une pièce qui tient sans cesse la pudeur en alarme, et salit à tous moments l'imagination ? Elise Les jolies façons de parler que voilà ! Que vous êtes, Madame, une rude joueuse en critique, et que je plains le pauvre Molière de vous avoir pour ennemie ! Climène Croyez−moi, ma chère, corrigez de bonne foi votre jugement ; et pour votre honneur, n'allez point dire par le monde que cette comédie vous ait plu. Uranie Moi, je ne sais pas ce que vous y avez trouvé qui blesse la pudeur. Climène Hélas ! tout ; et je mets en fait qu'une honnête femme ne la sauroit voir sans confusion, tant j'y ai découvert d'ordures et de saletés. Uranie Il faut donc que pour les ordures vous ayez des lumières que les autres n'ont pas ; car, pour moi, je n'y en ai point vu. Climène C'est que vous ne voulez pas y en avoir vu, assurément ; car enfin toutes ces ordures, Dieu merci, y sont à visage découvert. Elles n'ont point la moindre enveloppe qui les couvre, et les yeux les plus hardis sont effrayés de leur nudité. Elise Ah ! Climène Hay, hay, hay. Uranie Mais encore, s'il vous plaît, marquez−moi une de ces ordures que vous dites. Climène Hélas ! est−il nécessaire de vous les marquer ? Uranie Oui. Je vous demande seulement un endroit qui vous ait fort choquée. Climène En faut−il d'autre que la scène de cette Agnès, lorsqu'elle dit ce que l'on lui a pris ? Uranie Eh bien ! que trouvez−vous là de sale ? Climène Ah ! Uranie De grâce ? Climène Fi ! Uranie Mais encore ? Climène Je n'ai rien à vous dire. Uranie Pour moi, je n'y entends point de mal. Climène Tant pis pour vous. Uranie Tant mieux plutôt, ce me semble. Je regarde les choses du côté qu'on me les montre, et ne les tourne point pour y chercher ce qu'il ne faut pas voir. Climène L'honnêteté d'une femme... Uranie L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre ; et je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses. Croyez−moi, celles qui font tant de façons n'en sont pas estimées plus femmes de bien. Au contraire, leur sévérité mystérieuse et leurs grimaces affectées irritent la censure de tout le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de découvrir ce qu'il y peut avoir à redire ; et, pour tomber dans l'exemple, il y avoit l'autre jour des femmes à cette comédie, vis−à−vis de la loge où nous étions, qui par les mines qu'elles affectèrent durant toute la pièce, leurs détournements de tête, et leurs cachements de visage, firent dire de tous côtés cent sottises de leur conduite, que l'on n'auroit pas dites sans cela ; et quelqu'un même des laquais cria tout haut qu'elles étoient plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps. Climène Enfin il faut être aveugle dans cette pièce, et ne pas faire semblant d'y voir les choses. Uranie Il ne faut pas y vouloir voir ce qui n'y est pas. Climène Ah ! je soutiens, encore un coup, que les saletés y crèvent les yeux. Uranie Et moi, je ne demeure pas d'accord de cela. Climène Quoi ? la pudeur n'est pas visiblement blessée par ce que dit Agnès dans l'endroit dont nous parlons ? Uranie Non, vraiment. Elle ne dit pas un mot qui de soi ne soit fort honnête ; et si vous voulez entendre dessous quelque autre chose, c'est vous qui faites l'ordure, et non pas elle, puisqu'elle parle seulement d'un ruban qu'on lui a pris. Climène Ah ! ruban tant qu'il vous plaira ; mais ce le, où elle s'arrête, n'est pas mis pour des prunes. Il vient sur ce le d'étranges pensées. Ce le scandalise furieusement ; et, quoi que vous puissiez dire, vous ne sauriez défendre l'insolence de ce le. Elise Il est vrai, ma Cousine, je suis pour Madame contre ce le. Ce le est insolent au dernier point, et vous avez tort de défendre ce le. Climène Il a une obscénité qui n'est pas supportable. Elise Comment dites−vous ce mot−là, Madame. Climène Obscénité, Madame. Elise Ah ! mon Dieu ! obscénité. Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais je le trouve le plus joli du monde. Climène Enfin, vous voyez comme votre sang prend mon parti. Uranie Eh mon Dieu ! c'est une causeuse qui ne dit pas ce qu'elle pense. Ne vous y fiez pas beaucoup, si vous m'en voulez croire. Elise Ah ! que vous êtes méchante, de me vouloir rendre suspecte à Madame ! Voyez un peu où j'en serois, si elle alloit croire ce que vous dites. Serois−je si malheureuse, Madame, que vous eussiez de moi cette pensée ? Climène Non, non. Je ne m'arrête pas à ses paroles, et je vous crois plus sincère qu'elle ne dit. Elise Ah ! que vous avez bien raison, Madame, et que vous me rendrez justice, quand vous croirez que je vous trouve la plus engageante personne du monde, que j'entre dans tous vos sentiments et suis charmée de toutes les expressions qui sortent de votre bouche ! Climène Hélas ! je parle sans affectation. Elise On le voit bien, Madame, et que tout est naturel en vous. Vos paroles, le ton de votre voix, vos regards, vos pas, votre action et votre ajustement, ont je ne sais quel air de qualité, qui enchante les gens. Je vous étudie des yeux et des oreilles ; et je suis si remplie de vous, que je tâche d'être votre singe, et de vous contrefaire en tout. Climène Vous vous moquez de moi, Madame. Elise Pardonnez−moi, Madame. Qui voudroit se moquer de vous ? Climène Je ne suis pas un bon modèle, Madame. Elise Oh ! que si, Madame ! Climène Vous me flattez, Madame. Elise Point du tout, Madame. Climène Epargnez−moi, s'il vous plaît, Madame. Elise Je vous épargne aussi, Madame, et je ne dis pas la moitié de ce que je pense, Madame. Climène Ah mon Dieu ! brisons là, de grâce. Vous me jetteriez dans une confusion épouvantable. (A Uranie.) Enfin, nous voilà deux contre vous, et l'opiniâtreté sied si mal aux personnes spirituelles... Scène IV Le Marquis, Climène, Galopin, Uranie, Elise Galopin Arrêtez, s'il vous plaît, Monsieur. Le Marquis Tu ne me connois pas, sans doute. Galopin Si fait, je vous connois ; mais vous n'entrerez pas. Le Marquis Ah ! que de bruit, petit laquais ! Galopin Cela n'est pas bien de vouloir entrer malgré les gens. Le Marquis Je veux voir ta maîtresse. Galopin Elle n'y est pas, vous dis−je. Le Marquis La voilà dans la chambre. Galopin Il est vrai, la voilà ; mais elle n'y est pas. Uranie Qu'est−ce donc qu'il y a là ? Le Marquis C'est votre laquais, Madame, qui fait le sot. Galopin Je lui dis que vous n'y êtes pas, Madame, et il ne veut pas laisser d'entrer. Uranie Et pourquoi dire à Monsieur que je n'y suis pas ? Galopin Vous me grondâtes, l'autre jour, de lui avoir dit que vous y étiez. Uranie Voyez cet insolent ! Je vous prie, Monsieur, de ne pas croire ce qu'il dit. C'est un petit écervelé, qui vous a pris pour un autre. Le Marquis Je l'ai bien vu, Madame ; et, sans votre respect, je lui aurois appris à connoître les gens de qualité. Elise Ma cousine vous est fort obligée de cette déférence. Uranie Un siége donc, impertinent. Galopin N'en voilà−t−il pas un ? Uranie Approchez−le. (Le petit laquais pousse le siége rudement.) Le Marquis Votre petit laquais, Madame, a du mépris pour ma personne. Elise Il auroit tort, sans doute. Le Marquis C'est peut−être que je paye l'intérêt de ma mauvaise mine : hay, hay, hay, hay. Elise L'âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens. Le Marquis Sur quoi en étiez−vous, Mesdames, lorsque je vous ai interrompues ? Uranie Sur la comédie de L'Ecole des femmes. Le Marquis Je ne fais que d'en sortir. Climène Eh bien ! Monsieur, comment la trouvez−vous, s'il vous plaît ? Le Marquis Tout à fait impertinente. Climène Ah ! que j'en suis ravie ! Le Marquis C'est la plus méchante chose du monde. Comment, diable ! à peine ai−je pu trouver place ; j'ai pensé être étouffé à la porte, et jamais on ne m'a tant marché sur les pieds. Voyez comme mes canons et mes rubans en sont ajustés, de grâce. Elise Il est vrai que cela crie vengeance contre L'Ecole des femmes, et que vous la condamnez avec justice. Le Marquis Il ne s'est jamais fait, je pense, une si méchante comédie. Uranie Ah ! voici Dorante que nous attendions. Scène V Dorante, Le Marquis, Climène, Elise, Uranie Dorante Ne bougez, de grâce, et n'interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatre jours, fait presque l'entretien de toutes les maisons de Paris, et jamais on n'a rien vu de si plaisant que la diversité des jugements qui se font là−dessus. Car enfin j'ai ouï condamner cette comédie à certaines gens, par les mêmes choses que j'ai vu d'autres estimer le plus. Uranie Voilà Monsieur le Marquis qui en dit force mal. Le Marquis Il est vrai, je la trouve détestable ; morbleu ! détestable du dernier détestable ; ce qu'on appelle détestable. Dorante Et moi, mon cher Marquis, je trouve le jugement détestable. Le Marquis Quoi ? Chevalier, est−ce que tu prétends soutenir cette pièce ? Dorante Oui, je prétends la soutenir. Le Marquis Parbleu ! je la garantis détestable. Dorante La caution n'est pas bourgeoise. Mais, Marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est−elle ce que tu dis ? Le Marquis Pourquoi elle est détestable ? Dorante Oui. Le Marquis Elle est détestable, parce qu'elle est détestable. Dorante Après cela, il n'y aura plus rien à dire : voilà son procès fait. Mais encore instruis−nous, et nous dis les défauts qui y sont. Le Marquis Que sais−je, moi ? je ne me suis pas seulement donné la peine de l'écouter. Mais enfin je sais bien que je n'ai jamais rien vu de si méchant. Dieu me damne ; et Dorilas, contre qui j'étois, a été de mon avis. Dorante L'autorité est belle, et te voilà bien appuyé. Le Marquis Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait. Je ne veux point d'autre chose pour témoigner qu'elle ne vaut rien. Dorante Tu es donc, Marquis, de ces Messieurs du bel air, qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seroient fâchés d'avoir ri avec lui, fût−ce de la meilleure chose du monde ? Je vis l'autre jour sur le théâtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde ; et tout ce qui égayoit les autres ridoit son front. A tous les éclats de rire, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié ; et quelquefois aussi le regardant avec dépit, il lui disoit tout haut : "Ris donc, parterre, ris donc." Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l'assemblée, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvoit pas mieux jouer qu'il fit. Apprends, Marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie ; que la différence du demi−louis d'or et de la pièce de quinze sols ne fait rien du tout au bon goût ; que debout et assis, on peut donner un mauvais jugement ; et qu'enfin, à le prendre en général, je me fierois assez à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule. Le Marquis Te voilà donc, Chevalier, le défenseur du parterre ? Parbleu ! je m'en réjouis, et je ne manquerais pas de l'avertir que tu es de ses amis. Hay, hay, hay, hay, hay, hay. Dorante Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille. J'enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicules, malgré leur qualité ; de ces gens qui décident toujours et parlent hardiment de toutes choses, sans s'y connoître ; qui dans une comédie se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons ; qui voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre−sens, prennent par où ils peuvent les termes de l'art qu'ils attrapent, et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. Eh, morbleu ! Messieurs, taisez−vous, quand Dieu ne vous a pas donné la connoissance d'une chose ; n'apprêtez point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu'en ne disant mot, on croira peut−être que vous êtes d'habiles gens. Le Marquis Parbleu ! Chevalier, tu le prends là... Dorante Mon Dieu, Marquis, ce n'est pas à toi que je parle. C'est à une douzaine de Messieurs qui déshonorent les gens de cour par leurs manières extravagantes, et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons tous. Pour moi, je m'en veux justifier le plus qu'il me sera possible ; et je les dauberai tant en toutes rencontres, qu'à la fin ils se rendront sages. Le Marquis Dis−moi un peu, Chevalier, crois−tu que Lysandre ait de l'esprit ? Dorante Oui sans doute, et beaucoup. Uranie C'est une chose qu'on ne peut pas nier. Le Marquis Demandez−lui ce qui lui semble de L'Ecole des femmes : vous verrez qu'il vous dira qu'elle ne lui plaît pas. Dorante Eh ! mon Dieu ! il y en a beaucoup que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumière, et même qui seroient bien fâchés d'être de l'avis des autres, pour avoir la gloire de décider. Uranie Il est vrai. Notre ami est de ces gens−là, sans doute. Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit ; et je suis sûre que, si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde. Le Marquis Et que direz−vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable, et dit qu'elle n'a pu jamais souffrir les ordures dont elle est pleine ? Dorante Je dirai que cela est digne du caractère qu'elle a pris ; et qu'il y a des personnes qui se rendent ridicules, pour vouloir avoir trop d'honneur. Bien qu'elle ait de l'esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l'âge, veulent remplacer de quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et prétendent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celle−ci pousse l'affaire plus avant qu'aucune, et l'habileté de son scrupule découvre des saletés où jamais personne n'en avoit vu. On tient qu'il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la sévérité de cette dame en veuille retrancher ou la tête ou la queue, pour les syllabes déshonnêtes qu'elle y trouve. Uranie Vous êtes bien fou, Chevalier. Le Marquis Enfin, Chevalier, tu crois défendre ta comédie en faisant la satire de ceux qui la condamnent. Dorante Non pas ; mais je tiens que cette dame se scandalise à tort... Elise Tout beau, Monsieur le Chevalier, il pourroit y en avoir d'autres qu'elle qui seroient dans les mêmes sentiments. Dorante Je sais bien que ce n'est pas vous, au moins ; et que lorsque vous avez vu cette représentation... Elise Il est vrai ; mais j'ai changé d'avis ; et Madame sait appuyer le sien par des raisons si convaincantes qu'elle m'a entraînée de son côté. Dorante Ah ! Madame, je vous demande pardon : et, si vous le voulez, je me dédirai, pour l'amour de vous, de tout ce que j'ai dit. Climène Je ne veux pas que ce soit pour l'amour de moi, mais pour l'amour de la raison ; car enfin cette pièce, à le bien prendre, et tout à fait indéfendable, et je ne conçois pas... Uranie Ah ! voici l'auteur, Monsieur Lysidas. Il vient tout à propos pour cette matière. Monsieur Lysidas, prenez un siége vous−même, et vous mettez là. Scène VI Lysidas, Dorante, Le Marquis, Elise, Uranie, Climène Lysidas Madame, je viens un peu tard ; mais il m'a fallu lire ma pièce chez Madame la Marquise, dont je vous avois parlé ; et les louanges qui lui ont été données m'ont retenu une heure plus que je ne croyois. Elise C'est un grand charme que les louanges pour arrêter un auteur. Uranie Asseyez−vous donc, Monsieur Lysidas ; nous lirons votre pièce après souper. Lysidas Tous ceux qui étoient là doivent venir à sa première représentation, et m'ont promis de faire leur devoir comme il faut. Uranie Je le crois. Mais, encore une fois, asseyez−vous, s'il vous plaît. Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions. Lysidas Je pense, Madame, que vous retiendrez aussi une loge pour ce jour−là. Uranie Nous verrons. Poursuivons, de grâce, notre discours. Lysidas Je vous donne avis, Madame, qu'elles sont presque toutes retenues. Uranie Voilà qui est bien. Enfin, j'avois besoin de vous, lorsque vous êtes venu, et tout le monde étoit ici contre moi. Elise Il s'est mis d'abord de votre côté ; mais maintenant qu'il sait que Madame est à la tête du parti contraire, je pense que vous n'avez qu'à chercher un autre secours. Climène Non, non, je ne voudrois pas qu'il fît mal sa cour auprès de Madame votre cousine, et je permets à son esprit d'être du parti de son coeur. Dorante Avec cette permission, Madame, je prendrai la hardiesse de me défendre. Uranie Mais auparavant sachons les sentiments de Monsieur Lysidas. Lysidas Sur quoi, Madame ? Uranie Sur le sujet de L'Ecole des femmes. Lysidas Ha, ha. Dorante Que vous en semble ? Lysidas Je n'ai rien à dire là−dessus ; et vous savez qu'entre nous autres auteurs, nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection. Dorante Mais encore, entre nous, que pensez−vous de cette comédie ? Lysidas Moi, Monsieur ? Uranie De bonne foi, dites−nous votre avis. Lysidas Je la trouve fort belle. Dorante Assurément ? Lysidas Assurément. Pourquoi non ? N'est−elle pas en effet la plus belle du monde ? Dorante Hom, hom, vous êtes un méchant diable, Monsieur Lysidas : vous ne dites pas ce que vous pensez. Lysidas Pardonnez−moi. Dorante Mon Dieu ! je vous connois. Ne dissimulons point. Lysidas Moi, Monsieur ? Dorante Je vois bien que le bien que vous dites de cette pièce n'est que par honnêteté, et que, dans le fond du coeur, vous êtes de l'avis de beaucoup de gens qui la trouvent mauvaise. Lysidas Hay, hay, hay. Dorante Avouez, ma foi, que c'est une méchante chose que cette comédie. Lysidas Il est vrai qu'elle n'est pas approuvée par les connoisseurs. Le Marquis Ma foi, Chevalier, tu en tiens, et te voilà payé de ta raillerie. Ah, ah, ah, ah, ah ! Dorante Pousse, mon cher Marquis, pousse. Le Marquis Tu vois que nous avons les savant de notre côté. Dorante Il est vrai, le jugement de Monsieur Lysidas est quelque chose de considérable. Mais Monsieur Lysidas veut bien que je ne me rende pas pour cela ; et puisque j'ai bien l'audace de me défendre contre les sentiments de Madame, il ne trouvera pas mauvais que je combatte les siens. Elise Quoi ? vous voyez contre vous Madame, Monsieur le Marquis et Monsieur Lysidas, et vous osez résister encore ? Fi ! que cela est de mauvaise grâce ! Climène Voilà qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se puissent mettre en tête de donner protection aux sottises de cette pièce. Le Marquis Dieu me damne, Madame, elle est misérable depuis le commencement jusqu'à la fin. Dorante Cela est bientôt dit, Marquis. Il n'est rien plus aisé que de trancher ainsi ; et je ne vois aucune chose qui puisse être à couvert de la souveraineté de tes décisions. Le Marquis Parbleu ! tous les autres comédiens qui étoient là pour la voir en ont dit tous les maux du monde. Dorante Ah ! je ne dis plus mot : tu as raison, Marquis. Puisque les autres comédiens en disent du mal, il faut les en croire assurément. Ce sont tous gens éclairés et qui parlent sans intérêt. Il n'y a plus rien à dire, je me rends. Climène Rendez−vous, ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pièce, non plus que les satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes. Uranie Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les moeurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allons point nous appliquer nous−mêmes les traits d'une censure générale ; et profitons de la leçon, si nous pouvons, sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics, où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie ; et c'est se taxer hautement d'un défaut, que se scandaliser qu'on le reprenne. Climène Pour moi, je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde à ne pas craindre d'être cherchée dans les peintures qu'on fait là des femmes qui se gouvernent mal. Elise Assurément, Madame, on ne vous y cherchera point. Votre conduite est assez connue, et ce sont de ces sortes de choses qui ne sont contestées de personne. Uranie Aussi, Madame, n'ai−je rien dit qui aille à vous ; et mes paroles, comme les satires de la comédie, demeurent dans la thèse générale. Climène Je n'en doute pas, Madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne sais pas de quelle façon vous recevez les injures qu'on dit à notre sexe dans un certain endroit de la pièce ; et pour moi, je vous avoue que je suis dans une colère épouvantable, de voir que cet auteur impertinent nous appelle des animaux. Uranie Ne voyez−vous pas que c'est un ridicule qu'il fait parler ? Dorante Et puis, Madame, ne savez−vous pas que les injures des amants n'offensent jamais ? qu'il est des amours emportés aussi bien que des doucereux ? et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus étranges, et quelque chose de pis encore, se prennent bien souvent pour des marques d'affection par celles mêmes qui les reçoivent ? Elise Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurois digérer cela, non plus que le potage et la tarte à la crème, dont Madame a parlé tantôt. Le Marquis Ah ! ma foi, oui, tarte à la crème ! voilà ce que j'avois remarqué tantôt ; tarte à la crème ! Que je vous suis obligé, Madame, de m'avoir fait souvenir de tarte à la crème ! Y a−t−il assez de pommes en Normandie pour tarte à la crème ? Tarte à la crème, morbleu ! tarte à la crème ! Dorante Eh bien ! que veux−tu dire : tarte à la crème ? Le Marquis Parbleu ! tarte à la crème, Chevalier. Dorante Mais encore ? Le Marquis Tarte à la crème ! Dorante Dis−nous un peu tes raisons. Le Marquis Tarte à la crème ! Uranie Mais il faut expliquer sa pensée, ce me semble. Le Marquis Tarte à la crème, Madame ! Uranie Que trouvez−vous là à redire ? Le Marquis Moi, rien. Tarte à la crème ! Uranie Ah ! je le quitte ! Elise Monsieur le Marquis s'y prend bien, et vous bourre de la belle manière. Mais je voudrois bien que Monsieur Lysidas voulût les achever et leur donner quelques petits coups de sa façon. Lysidas Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais, enfin, sans choquer l'amitié que Monsieur le Chevalier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là dedans aujourd'hui : on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le coeur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France. Climène Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là−dessus, et que le siècle s'encanaille furieusement. Elise Celui−là est joli encore, s'encanaille ! Est−ce vous qui l'avez inventé, Madame ? Climène Hé ! Elise Je m'en suis bien doutée. Dorante Vous croyez donc, Monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poèmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange ? Uranie Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre. Dorante Assurément, Madame ; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut−être que vous ne vous abuseriez pas. Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre des défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance ; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnoître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. Climène Je crois être du nombre des honnêtes gens ; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu. Le Marquis Ma foi, ni moi non plus. Dorante Pour toi, Marquis, je ne m'en étonne pas : c'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades. Lysidas Ma foi, Monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides à mon avis. Dorante La cour n'a pas trouvé cela. Lysidas Ah ! Monsieur, la cour ! Dorante Achevez, Monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connoît pas à ces choses ; et c'est le refuge ordinaire de vous autres, Messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumière des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, Monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres ; qu'on peut être habile avec un point de Venise et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni ; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour ; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir ; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes ; et sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que, du simple bons sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit, qui sans comparaison juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants. Uranie Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les connoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie. Dorante La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession ; et si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers. Lysidas Molière est bien heureux, Monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent défauts visibles. Uranie C'est une étrange chose de vous autres Messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable. Dorante C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés. Uranie Mais, de grâce, Monsieur Lysidas, faites−nous voir ces défauts dont je ne me suis point aperçue. Lysidas Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, Madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l'art. Uranie Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces Messieurs−là, et que je ne sais point les règles de l'art. Dorante Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut−on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend ? Uranie J'ai remarqué une chose de ces Messieurs−là : c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles. Dorante Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudroit de nécessité que les règles eussent été mal faites. Moquons−nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons−nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir. Uranie Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent ; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de rire. Dorante C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle est bonne sur les préceptes du Cuisinier françois. Uranie Il est vrai ; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous−mêmes. Dorante Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire ; nos propres sens seront esclaves en toutes choses ; et, jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon, sans le congé de Messieurs les experts. Lysidas Enfin, Monsieur, toute votre raison, c'est que L'Ecole des femmes a plu ; et vous ne vous souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu... Dorante Tout beau, Monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre ; et je ferois voir aisément que peut−être n'avons−nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle−là. Elise Courage, Monsieur Lysidas ! nous sommes perdus si vous reculez. Lysidas Quoi ? Monsieur, la protase, l'épitase, et la péripétie ? ... Dorante Ah ! Monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots. Ne paroissez point si savant, de grâce. Humanisez votre discours, et parlez pour être entendu. Pensez−vous qu'un nom grec donne plus de poids à vos raisons ? Et ne trouveriez−vous pas qu'il fût aussi beau de dire l'exposition du sujet, que la protase, le noeud, que l'épitase, et le dénouement, que la péripétie ? Lysidas Ce sont termes de l'art dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre façon, et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je vais dire. Peut−on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre ? Car enfin, le nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action ; et dans cette comédie−ci, il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace. Le Marquis Ah ! ah ! Chevalier. Climène Voilà qui est spirituellement remarqué, et c'est prendre le fin des choses. Lysidas Est−il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des enfants par l'oreille ? Climène Fort bien. Elise Ah ! Lysidas La scène du valet et de la servante au dedans de la maison, n'est−elle pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente ? Le Marquis Cela est vrai. Climène Assurément. Elise Il a raison. Lysidas Arnolphe ne donne−t−il pas trop librement son argent à Horace ? Et puisque c'est le personnage ridicule de la pièce, falloit−il lui faire faire l'action d'un honnête homme ? Le Marquis Bon. La remarque est encore bonne. Climène Admirable. Elise Merveilleuse. Lysidas Le sermon et les Maximes ne sont−elles pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l'on doit à nos mystères ? Le Marquis C'est bien dit. Climène Voilà parlé comme il faut. Elise Il ne se peut rien de mieux. Lysidas Et ce Monsieur de la Souche enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui paroît si sérieux en tant d'endroits, ne descend−il point dans quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde ? Le Marquis Morbleu ! merveille ! Climène Miracle ! Elise Vivat ! Monsieur Lysidas. Lysidas Je laisse cent mille autres choses, de peur d'être ennuyeux. Le Marquis Parbleu ! Chevalier, te voilà mal ajusté. Dorante Il faut voir. Le Marquis Tu as trouvé ton homme, ma foi ! Dorante Peut−être Le Marquis Réponds, réponds, réponds, réponds. Dorante Volontiers. Il... Le Marquis Réponds donc, je te prie. Dorante Laisse−moi donc faire. Si... Le Marquis Parbleu ! je te défie de répondre. Dorante Oui, si tu parles toujours. Climène De grâce, écoutons ses raisons. Dorante Premièrement, il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène, et les récits eux−mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet ; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à la personne intéressée, qui par là entre, à tous coups, dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il craint. Uranie Pour moi, je trouve que la beauté du sujet de L'Ecole des femmes consiste dans cette confidence perpétuelle ; et ce qui me paroît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive. Le Marquis Bagatelle, bagatelle. Climène Foible réponse. Elise Mauvaises raisons. Dorante Pour ce qui est des enfants par l'oreille, ils ne sont plaisants que par réflexion à Arnolphe ; et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l'homme, et peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu'a dite Agnès comme la chose la plus belle du monde, et qui lui donne une joie inconcevable. Le Marquis C'est mal répondre. Climène Cela ne satisfait point. Elise C'est ne rien dire. Dorante Quant à l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres. Et pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques−uns ont trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant son voyage, par la pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par les choses qu'il a cru faire la sûreté de ses précautions. Le Marquis Voilà des raisons qui ne valent rien. Climène Tout cela ne fait que blanchir. Elise Cela fait pitié. Dorante Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites ; et sans doute que ces paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle. Et quant au transport amoureux du cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je voudrois bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amants, et si les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses... ? Le Marquis Ma foi, Chevalier, tu ferois mieux de te taire. Dorante Fort bien. Mais enfin si nous nous regardions nous−mêmes, quand nous sommes bien amoureux... ? Le Marquis Je ne veux pas seulement t'écouter. Dorante Ecoute−moi, si tu veux. Est−ce que dans la violence de la passion... ? Le Marquis La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la. (Il chante.) Dorante Quoi... ? Le Marquis La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la. Dorante Je ne sais pas si... Le Marquis La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la. Uranie Il me semble que... Le Marquis La, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la. Uranie Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourroit bien faire une petite comédie, et que cela ne seroit pas trop mal à la queue de L'Ecole des femmes. Dorante Vous avez raison. Le Marquis Parbleu ! Chevalier, tu jouerois là dedans un rôle qui ne te seroit pas avantageux. Dorante Il est vrai, Marquis. Climène Pour moi, je souhaiterois que cela se fît, pourvu qu'on traitât l'affaire comme elle s'est passée. Elise Et moi, je fournirois de bon coeur mon personnage. Lysidas Je ne refuserois pas le mien, que je pense. Uranie Puisque chacun en seroit content, Chevalier, faites un mémoire de tout, et le donnez à Molière, que vous connoissez, pour le mettre en comédie. Climène Il n'auroit garde, sans doute, et ce ne seroit pas des vers à sa louange. Uranie Point, point ; je connois son humeur : il ne se soucie pas qu'on fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde. Dorante Oui. Mais quel dénouement pourroit−il trouver à ceci ? car il ne sauroit y avoir ni mariage, ni reconnoissance ; et je ne sais point par où l'on pourroit faire finir la dispute. Uranie Il faudroit rêver quelque incident pour cela. Scène VII et dernière Galopin, Lysidas, Dorante, Le Marquis, Climène, Elise, Uranie Galopin Madame, on a servi sur table. Dorante Ah ! voilà justement ce qu'il faut pour le dénouement que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende ; un petit laquais viendra dire qu'on a servi ; on se lèvera, et chacun ira souper. Uranie La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer là. L'Impromptu de Versailles Comédie Représentée la première fois à Versailles pour le roi le 14e octobre 1663 et donnée depuis au public dans la salle du Palais−Royal le 4e novembre de la même année 1663 par la Troupe de Monsieur, frère unique du roi Personnages Molière, marquis ridicule. Brécourt, homme de qualité. De la Grange, marquis ridicule. Du Croisy, poète. La Thorillière, marquis fâcheux. Béjart, homme qui fait le nécessaire. Mlle du parc, marquise façonnière. Mlle Béjart, prude. Mlle de Brie, sage coquette. Mlle Molière, satirique spirituelle. Mlle du Croisy, peste doucereuse. Mlle Hervé, servante précieuse. La scène est à Versailles, dans la salle de la Comédie. Scène I Molière, Brécourt, la Grange, du Croisy, Mlle du Parc, Mlle Béjart, Mlle de Brie, Mlle Molière, Mlle du Croisy, Mlle Hervé Molière Allons donc, Messieurs et Mesdames, vous moquez−vous avec votre longueur, et ne voulez−vous pas tous venir ici ? La peste soit des gens ! Holà ho ! Monsieur de Brécourt ! Brécourt Quoi ? Molière Monsieur de la Grange ! la Grange Qu'est−ce ? Molière Monsieur du Croisy ! Du Croisy Plaît−il ? Molière Mademoiselle du Parc ! Mademoiselle du parc Hé bien ? Molière Mademoiselle Béjart ! Mademoiselle Béjart Qu'y a−t−il ? Molière Mademoiselle de Brie ! Mademoiselle de Brie Que veut−on ? Molière Mademoiselle du Croisy ! Mademoiselle du Croisy Qu'est−ce que c'est ? Molière Mademoiselle Hervé ! Mademoiselle Hervé On y va. Molière Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens−ci. Eh têtebleu ! Messieurs, me voulez−vous faire enrager aujourd'hui ? Brécourt Que voulez−vous qu'on fasse ? Nous ne savons pas nos rôles ; et c'est nous faire enrager vous−même, que de nous obliger à jouer de la sorte. Molière Ah ! les étranges animaux à conduire que des comédiens ! Mademoiselle Béjart Eh bien, nous voilà. Que prétendez−vous faire ? Mademoiselle du parc Quelle est votre pensée ? Mademoiselle de Brie De quoi est−il question ? Molière De grâce, mettons−nous ici ; et puisque nous voilà tous habillés, et que le Roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps à répéter notre affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses. la Grange Le moyen de jouer ce qu'on ne sait pas ? Mademoiselle du parc Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d'un mot de mon personnage. Mademoiselle de Brie Je sais bien qu'il me faudra souffler le mien d'un bout à l'autre. Mademoiselle Béjart Et moi, je me prépare fort à tenir mon rôle à la main. Mademoiselle Molière Et moi aussi. Mademoiselle Hervé Pour moi, je n'ai pas grand'chose à dire. Mademoiselle du Croisy Ni moi non plus ; mais avec cela je ne répondrois pas de ne point manquer. Du Croisy J'en voudrois être quitte pour dix pistoles. Brécourt Et moi, pour vingt bons coups de fouet, je vous assure. Molière Vous voilà tous bien malades, d'avoir un méchant rôle à jouer, et que feriez−vous donc si vous étiez en ma place ? Mademoiselle Béjart Qui, vous ? Vous n'êtes pas à plaindre ; car, ayant fait la pièce, vous n'avez pas peur d'y manquer. Molière Et n'ai−je à craindre que le manquement de mémoire ? Ne comptez−vous pour rien l'inquiétude d'un succès qui ne regarde que moi seul ? Et pensez−vous que ce soit une petite affaire que d'exposer quelque chose de comique devant une assemblée comme celle−ci que d'entreprendre de faire rire des personnes qui nous impriment le respect et ne rient que quand ils veulent ? Est−il auteur qui ne doive trembler lorsqu'il en vient à cette épreuve ? Et n'est−ce pas à moi de dire que je voudrois en être quitte pour toutes les choses du monde ? Mademoiselle Béjart Si cela vous faisoit trembler, vous prendriez mieux vos précautions et n'auriez pas entrepris en huit jours ce que vous avez fait. Molière Le moyen de m'en défendre, quand un roi me l'a commandé ? Mademoiselle Béjart Le moyen ? Une respectueuse excuse fondée sur l'impossibilité de la chose, dans le peu de temps qu'on vous donne ; et tout autre, en votre place, ménageroit mieux sa réputation et se seroit bien gardé de se commettre comme vous faites. Où en serez−vous, je vous prie, si l'affaire réussit mal ? et quel avantage pensez−vous qu'en prendront tous vos ennemis ? Mademoiselle de Brie En effet ; il falloit s'excuser avec respect envers le Roi, ou demander du temps davantage. Molière Mon Dieu, Mademoiselle, les rois n'aiment rien tant qu'une prompte obéissance, et ne se plaisent point du tout à trouver des obstacles. Les choses ne sont bonnes que dans le temps qu'ils les souhaitent ; et leur en vouloir reculer le divertissement est en ôter pour eux toute la grâce. Ils veulent des plaisirs qui ne se fassent point attendre ; et les moins préparés leur sont toujours les plus agréables. Nous ne devons jamais nous regarder dans ce qu'ils desirent de nous : nous ne sommes que pour leur plaire ; et lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous à profiter de l'envie où ils sont. Il vaut mieux s'acquitter mal de ce qu'ils nous demandent que de ne s'en acquitter pas assez tôt ; et si l'on a la honte de n'avoir pas bien réussi, on a toujours la gloire d'avoir obéi vite à leurs commandements. Mais songeons à répéter, s'il vous plaît. Mademoiselle Béjart Comment prétendez−vous que nous fassions, si nous ne savons pas nos rôles ? Molière Vous les saurez, vous dis−je ; et quand même vous ne les sauriez pas tout à fait, pouvez−vous pas y suppléer de votre esprit, puisque c'est de la prose, et que vous savez votre sujet ? Mademoiselle Béjart Je suis votre servante : la prose est pis encore que les vers. Mademoiselle Molière Voulez−vous que je vous dise ? vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul. Molière Taisez−vous, ma femme, vous êtes une bête. Mademoiselle Molière Grand merci, Monsieur mon mari. Voilà ce que c'est : le mariage change bien les gens, et vous ne m'auriez pas dit cela il y a dix−huit mois. Molière Taisez−vous, je vous prie. Mademoiselle Molière C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galand regardent la même personne avec des yeux si différents. Molière Que de discours ! Mademoiselle Molière Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferois sur ce sujet. Je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse ; et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galans. Molière Ahy ! laissons cela. Il n'est pas question de causer maintenant : nous avons autre chose à faire. Mademoiselle Béjart Mais puisqu'on vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous, que n'avez−vous fait cette comédie des comédiens, dont vous nous avez parlé il y a longtemps ? C'étoit une affaire toute trouvée et qui venoit fort bien à la chose, et d'autant mieux qu'ayant entrepris de vous peindre, ils vous ouvroient l'occasion de les peindre aussi, et que cela auroit pu s'appeler leur portrait, à bien plus juste titre que tout ce qu'ils ont fait ne peut être appelé le vôtre. Car vouloir contrefaire un comédien dans un rôle comique, ce n'est pas le peindre lui−même, c'est peindre d'après lui les personnages qu'il représente et se servir des mêmes traits et des mêmes couleurs qu'il est obligé d'employer aux différents tableaux des caractères ridicules qu'il imite d'après nature ; mais contrefaire un comédien dans des rôles sérieux, c'est le peindre par des défauts qui sont entièrement de lui, puisque ces sortes de personnages ne veulent ni les gestes, ni les tons de voix ridicules dans lesquels on le reconnoît. Molière Il est vrai ; mais j'ai mes raisons pour ne le pas faire, et je n'ai pas cru, entre nous, que la chose en valût la peine ; et puis il falloit plus de temps pour exécuter cette idée. Comme leurs jours de comédies sont les mêmes que les nôtres, à peine ai−je été les voir que trois ou quatre fois depuis que nous sommes à Paris ; je n'ai attrapé de leur manière de réciter que ce qui m'a d'abord sauté aux yeux, et j'aurois eu besoin de les étudier davantage pour faire des portraits bien ressemblants. Mademoiselle du parc Pour moi, j'en ai reconnu quelques−uns dans votre bouche. Mademoiselle de Brie Je n'ai jamais ouï parler de cela. Molière C'est une idée qui m'avoit passé une fois par la tête, et que j'ai laissée là comme une bagatelle, une badinerie, qui peut−être n'auroit point fait rire. Mademoiselle de Brie Dites−la−moi un peu, puisque vous l'avez dite aux autres. Molière Nous n'avons pas le temps maintenant. Mademoiselle de Brie Seulement deux mots. Molière J'avois songé une comédie où il y auroit eu un poète, que j'aurois représenté moi−même, qui seroit venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. "Avez−vous, auroit−il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage ? Car ma pièce est une pièce... − Eh ! Monsieur, auroient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé. − Et qui fait les rois parmi vous ? − Voilà un acteur qui s'en démêle parfois. − Qui ? Ce jeune homme bien fait ? Vous moquez−vous ? Il faut un roi qui soit gros et gras comme quatre, un roi, morbleu ! qui soit entripaillé comme il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi d'une taille galante ! Voilà déjà un grand défaut ; mais que je l'entende un peu réciter une douzaine de vers." Là−dessus le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du roi de Nicomède : Te le dirai−je, Araspe ? il m'a trop bien servi ; Augmentant mon pouvoir... le plus naturellement qu'il auroit été possible. Et le poète : "Comment ? vous appelez cela réciter ? C'est se railler ! il faut dire les choses avec emphase. Ecoutez−moi. (Imitant Montfleury, excellent acteur de l'Hôtel de Bourgogne.) Te le dirai−je, Araspe ? ... etc. Voyez−vous cette posture ? Remarquez bien cela. Là, appuyer comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha. − Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque. − Vous ne savez ce que c'est. Allez−vous−en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah ! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante." Là−dessus une comédienne et un comédien auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Curiace, Iras−tu, ma chère âme, et ce funeste honneur Te plaît−il aux dépens de tout notre bonheur ? − Hélas ! je vois trop bien..., etc. tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poète aussitôt : "Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille, et voici comme il faut réciter cela. (Imitant Mlle Beauchâteau, comédienne de l'Hôtel de Bourgogne.) Iras−tu, ma chère âme,... etc. Non, je te connois mieux..., etc. Voyez−vous comme cela est naturel et passionné ? Admirez ce visage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions." Enfin, voilà l'idée ; et il auroit parcouru de même tous les acteurs et toutes les actrices. Mademoiselle de Brie Je trouve cette idée assez plaisante, et j'en ai reconnu là dès le premier vers. Continuez, je vous prie. Molière, imitant Beauchâteau, aussi comédien, dans les stances du Cid. Percé jusques au fond du coeur..., etc. Et celui−ci, le reconnoîtrez−vous bien dans Pompée de Sertorius ? (Imitant Hauteroche, aussi comédien.) L'inimitié qui règne entre les deux partis, N'y rend pas de l'honneur..., etc. Mademoiselle de Brie Je le reconnois un peu, je pense. Molière Et celui−ci ? (Imitant de Villiers, aussi comédien.) Seigneur, Polybe est mort..., etc. Mademoiselle de Brie Oui, je sais qui c'est ; mais il y en a quelques−uns d'entre eux, je crois, que vous auriez peine à contrefaire. Molière Mon Dieu, il n'y en a point qu'on ne pût attraper par quelque endroit, si je les avois bien étudiés. Mais vous me faites perdre un temps qui nous est cher. Songeons à nous, de grâce, et ne nous amusons point davantage à discourir. (Parlant à de la Grange.) Vous, prenez garde à bien représenter avec moi votre rôle de marquis. Mademoiselle Molière Toujours des marquis ! Molière Oui, toujours des marquis. Que diable voulez−vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre ? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. Mademoiselle Béjart Il est vrai, on ne s'en sauroit passer. Molière Pour vous, Mademoiselle... Mademoiselle du parc Mon Dieu, pour moi, je m'acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m'avez donné ce rôle de façonnière. Molière Mon Dieu, Mademoiselle, voilà comme vous disiez lorsque l'on vous donna celui de la Critique de l'Ecole des femmes ; cependant vous vous en êtes acquittée à merveille, et tout le monde est demeuré d'accord qu'on ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez−moi, celui−ci sera de même ; et vous le jouerez mieux que vous ne pensez. Mademoiselle du parc Comment cela se pourroit−il faire ? car il n'y a point de personne au monde qui soit moins façonnière que moi. Molière Cela est vrai ; et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. Tâchez donc de bien prendre, tous, le caractère de vos rôles, et de vous figurer que vous êtes ce que vous représentez. (A du Croisy.) Vous faites le poète, vous, et vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve parmi le commerce du beau monde, ce ton de voix sentencieux, et cette exactitude de prononciation qui appuie sur toutes les syllabes, et ne laisse échapper aucune lettre de la plus sévère orthographe. (A Brécourt.) Pour vous, vous faites un honnête homme de cour, comme vous avez déjà fait dans la Critique de l'Ecole des femmes, c'est−à−dire que vous devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu'il vous sera possible. (A de la Grange.) Pour vous, je n'ai rien à vous dire. (A Mademoiselle Béjart.) Vous, vous représentez une de ces femmes qui, pourvu qu'elles ne fassent point l'amour, croient que tout le reste leur est permis, de ces femmes qui se retranchent toujours fièrement sur leur pruderie, regardent un chacun de haut en bas, et veulent que toutes les plus belles qualités que possèdent les autres ne soient rien en comparaison d'un misérable honneur dont personne ne se soucie. Ayez toujours ce caractère devant les yeux, pour en bien faire les grimaces. (A Mademoiselle de Brie.) Pour vous, vous faites une de ces femmes qui pensent être les plus vertueuses personnes du monde pourvu qu'elles sauvent les apparences, de ces femmes qui croient que le péché n'est que dans le scandale, qui veulent conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement honnête, et appellent amis ce que les autres nomment galans. Entrez bien dans ce caractère. (A Mademoiselle Molière.) Vous, vous faites le même personnage que dans la Critique, et je n'ai rien à vous dire, non plus qu'à Mademoiselle du Parc. (A Mademoiselle du Croisy.) Pour vous, vous représentez une de ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde, de ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroient bien fâchées d'avoir souffert qu'on eût dit du bien du prochain. Je crois que vous ne vous acquitterez pas mal de ce rôle. (A Mademoiselle Hervé.) Et pour vous, vous êtes la soubrette de la Précieuse, qui se mêle de temps en temps dans la conversation, et attrape, comme elle peut, tous les termes de sa maîtresse. Je vous dis tous vos caractères, afin que vous vous les imprimiez fortement dans l'esprit. Commençons maintenant à répéter, et voyons comme cela ira. Ah ! voici justement un fâcheux ! Il ne nous falloit plus que cela. Scène II La Thorillière, Molière, etc. La Thorillière Bonjour, Monsieur Molière. Molière Monsieur, votre serviteur. La peste soit de l'homme ! La Thorillière Comment vous en va ? Molière Fort bien, pour vous servir. Mesdemoiselles, ne... La Thorillière Je viens d'un lieu où j'ai bien dit du bien de vous. Molière Je vous suis obligé. Que le diable t'emporte ! Ayez un peu soin... La Thorillière Vous jouez une pièce nouvelle aujourd'hui ? Molière Oui, Monsieur. N'oubliez pas... La Thorillière C'est le Roi qui vous la fait faire ? Molière Oui, Monsieur. De grâce, songez... La Thorillière Comment l'appelez−vous ? Molière Oui, Monsieur. La Thorillière Je vous demande comment vous la nommez. Molière Ah ! ma foi, je ne sais. Il faut, s'il vous plaît, que vous... La Thorillière Comment serez−vous habillés ? Molière Comme vous voyez. Je vous prie... La Thorillière Quand commencerez−vous ? Molière Quand le Roi sera venu. Au diantre le questionnaire ! La Thorillière Quand croyez−vous qu'il vienne ? Molière La peste m'étouffe, Monsieur, si je le sais. La Thorillière Savez−vous point ? ... Molière Tenez, Monsieur, je suis le plus ignorant homme du monde ; je ne sais rien de tout ce que vous pourrez me demander, je vous jure. J'enrage ! Ce bourreau vient, avec un air tranquille, vous faire des questions, et ne se soucie pas qu'on ait en tête d'autres affaires. La Thorillière Mesdemoiselles, votre serviteur. Molière Ah ! bon, le voilà d'un autre côté. La Thorillière, à Mademoiselle du Croisy. Vous voilà belle comme un petit ange. Jouez−vous toutes deux aujourd'hui ? (En regardant Mademoiselle Hervé.) Mademoiselle du Croisy Oui, Monsieur. La Thorillière Sans vous, la comédie ne vaudroit pas grand'chose. Molière Vous ne voulez pas faire en aller cet homme−là ? Mademoiselle de Brie Monsieur, nous avons ici quelque chose à répéter ensemble. La Thorillière Ah ! parbleu ! je ne veux pas vous empêcher : vous n'avez qu'à poursuivre. Mademoiselle de Brie Mais... La Thorillière Non, non, je serois fâché d'incommoder personne. Faites librement ce que vous avez à faire. Mademoiselle de Brie Oui, mais... La Thorillière Je suis homme sans cérémonie, vous dis−je, et vous pouvez répéter ce qui vous plaira. Molière Monsieur, ces demoiselles ont peine à vous dire qu'elles souhaiteroient fort que personne ne fût ici pendant cette répétition. La Thorillière Pourquoi ? il n'y a point de danger pour moi. Molière Monsieur, c'est une coutume qu'elles observent, et vous aurez plus de plaisir quand les choses vous surprendront. La Thorillière Je m'en vais donc dire que vous êtes prêts. Molière Point du tout, Monsieur ; ne vous hâtez pas, de grâce. Scène III Molière, La Grange, etc. Molière Ah ! que le monde est plein d'impertinents ! Or sus, commençons. Figurez−vous donc premièrement que la scène est dans l'antichambre du Roi ; car c'est un lieu où il se passe tous les jours des choses assez plaisantes. Il est aisé de faire venir là toutes les personnes qu'on veut, et on peut trouver des raisons même pour y autoriser la venue des femmes que j'introduis. La comédie s'ouvre par deux marquis qui se rencontrent. Souvenez−vous bien, vous, de venir, comme je vous ai dit, là, avec cet air qu'on nomme le bel air, peignant votre perruque et grondant une petite chanson entre vos dents. La, la, la, la, la, la. Rangez−vous donc, vous autres, car il faut du terrain à deux marquis ; et ils ne sont pas gens à tenir leur personne dans un petit espace. Allons, parlez. la Grange "Bonjour, Marquis." Molière Mon Dieu, ce n'est point là le ton d'un marquis ; il faut le prendre un peu plus haut ; et la plupart de ces Messieurs affectent une manière de parler particulière, pour se distinguer du commun : "Bonjour, Marquis." Recommencez donc. la Grange "Bonjour, Marquis." Molière "Ah ! Marquis, ton serviteur." la Grange "Que fais−tu là ? " Molière "Parbleu ! tu vois : j'attends que tous ces Messieurs aient débouché la porte, pour présenter là mon visage." la Grange "Têtebleu ! quelle foule ! Je n'ai garde de m'y aller frotter, et j'aime mieux entrer des derniers." Molière "Il y a là vingt gens qui sont fort assurés de n'entrer point, et qui ne laissent pas de se presser et d'occuper toutes les avenues de la porte." la Grange "Crions nos deux noms à l'huissier, afin qu'il nous appelle." Molière "Cela est bon pour toi ; mais pour moi, je ne veux pas être joué par Molière." la Grange "Je pense pourtant, Marquis, que c'est toi qu'il joue dans la Critique." Molière "Moi ? Je suis ton valet : c'est toi−même en propre personne." la Grange "Ah ! ma foi, tu es bon de m'appliquer ton personnage." Molière "Parbleu ! je te trouve plaisant de me donner ce qui t'appartient." la Grange "Ha, ha, ha, cela est drôle." Molière "Ha, ha, ha, cela est bouffon." la Grange "Quoi ! tu veux soutenir que ce n'est pas toi qu'on joue dans le marquis de la Critique ? " Molière "Il est vrai, c'est moi. Détestable, morbleu ! détestable ! tarte à la crème ! C'est moi, c'est moi, assurément, c'est moi." la Grange "Oui, parbleu ! c'est toi ; tu n'as que faire de railler ; et si tu veux, nous gagerons, et verrons qui a raison des deux." Molière "Et que veux−tu gager encore ? " la Grange "Je gage cent pistoles que c'est toi." Molière "Et moi, cent pistoles que c'est toi." la Grange "Cent pistoles comptant ? " Molière "Comptant : quatre−vingt−dix pistoles sur Amyntas et dix pistoles comptant." la Grange "Je le veux." Molière "Cela est fait." la Grange "Ton argent court grand risque." Molière "Le tien est bien aventuré." la Grange "A qui nous en rapporter ? " Scène IV Molière, Brécourt, La Grange, etc. Molière "Voici un homme qui nous jugera. Chevalier ! " Brécourt "Quoi ? " Molière Bon. Voilà l'autre qui prend le ton de marquis ! Vous ai−je pas dit que vous faites un rôle où l'on doit parler naturellement ? Brécourt Il est vrai. Molière Allons donc." Chevalier ! " Brécourt "Quoi ? " Molière "Juge−nous un peu sur une gageure que nous avons faite." Brécourt "Et quelle ? " Molière "Nous disputons qui est le marquis de la Critique de Molière : il gage que c'est moi, et moi je gage que c'est lui." Brécourt "Et moi, je juge que ce n'est ni l'un ni l'autre. Vous êtes fous tous deux, de vouloir vous appliquer ces sortes de choses ; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeoient de même chose que vous. Il disoit que rien ne lui donnoit du déplaisir comme d'être accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait ; que son dessein est de peindre les moeurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu'il représente sont des personnages en l'air, et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie, pour réjouir les spectateurs ; qu'il seroit bien fâché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit ; et que si quelque chose étoit capable de le dégoûter de faire des comédies, c'étoit les ressemblances qu'on y vouloit toujours trouver, et dont ses ennemis tâchoient malicieusement d'appuyer la pensée, pour lui rendre de mauvais offices auprès de certaines personnes à qui il n'a jamais pensé. Et en effet je trouve qu'il a raison ; car pourquoi vouloir, je vous prie, appliquer tous ses gestes et toutes ses paroles, et chercher à lui faire des affaires en disant hautement : "Il joue un tel" lorsque ce sont des choses qui peuvent convenir à cent personnes ? Comme l'affaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde ; et s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé toutes les personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il peint, il faut sans doute qu'il ne fasse plus de comédies." Molière "Ma foi, Chevalier, tu veux justifier Molière, et épargner notre ami que voilà." la Grange "Point du tout. C'est toi qu'il épargne, et nous trouverons d'autres juges." Molière "Soit. Mais, dis−moi, Chevalier, crois−tu pas que ton Molière est épuisé maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matière pour... ? " Brécourt "Plus de matière ? Eh ! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit." Molière Attendez, il faut marquer davantage tout cet endroit. Ecoutez−le−moi dire un peu. "Et qu'il ne trouvera plus de matière pour... − Plus de matière ? Hé ! mon pauvre Marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois−tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes ? Et, sans sortir de la cour, n'a−t−il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché ? N'a−t−il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? N'a−t−il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au coeur à ceux qui les écoutent ? N'a−t−il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité et vous accablent dans la disgrâce ? N'a−t−il pas ceux qui sont toujours mécontents de la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis−je, qui pour services ne peuvent compter que des importunités, et qui veulent que l'on les récompense d'avoir obsédé le Prince dix ans durant ? N'a−t−il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droit et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié ? "Monsieur, votre très−humble serviteur. − Monsieur, je suis tout à votre service. − Tenez−moi des vôtres, mon cher. − Faites état de moi, Monsieur, comme du plus chaud de vos amis. − Monsieur, je suis ravi de vous embrasser. − Ah ! Monsieur, je ne vous voyois pas ! Faites−moi la grâce de m'employer. Soyez persuadé que je suis entièrement à vous. Vous êtes l'homme du monde que je révère le plus. Il n'y a personne que j'honore à l'égal de vous. Je vous conjure de le croire. Je vous supplie de n'en point douter. − Serviteur. − Très−humble valet. Va, va, Marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra ; et tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste." Voilà à peu près comme cela doit être joué. Brécourt C'est assez. Molière Poursuivez. Brécourt "Voici Climène et Elise." Molière Là−dessus vous arrivez toutes deux. (A Mademoiselle au Parc.) Prenez bien garde, vous, à vous déhancher comme il faut, et à faire bien des façons. Cela vous contraindra un peu ; mais qu'y faire ? Il faut parfois se faire violence. Mademoiselle Molière "Certes, Madame, je vous ai reconnue de loin, et j'ai bien vu à votre air que ce ne pouvoit être une autre que vous. Mademoiselle du parc Vous voyez : je viens attendre ici la sortie d'un homme avec qui j'ai une affaire à démêler. Mademoiselle Molière Et moi de même." Molière Mesdames, voilà des coffres qui vous serviront de fauteuils. Mademoiselle du parc "Allons, Madame, prenez place s'il vous plaît. Mademoiselle Molière Après vous, Madame." Molière Bon. Après ces petites cérémonies muettes, chacun prendra place et parlera assis, hors les marquis, qui tantôt se lèveront et tantôt s'assoiront, suivant leur inquiétude naturelle. "Parbleu ! Chevalier, tu devrois faire prendre médecine à tes canons. Brécourt Comment ? Molière Ils se portent fort mal. Brécourt Serviteur à la turlupinade ! Mademoiselle Molière Mon Dieu ! Madame, que je vous trouve le teint d'une blancheur éblouissante, et les lèvres d'un couleur de feu surprenant ! Mademoiselle du parc Ah ! que dites−vous là, Madame ? ne me regardez point, je suis du dernier laid aujourd'hui. Mademoiselle Molière Eh ! Madame, levez un peu votre coiffe. Mademoiselle du parc Fi ! Je suis épouvantable, vous dis−je, et je me fais peur à moi−même. Mademoiselle Molière Vous êtes si belle ! Mademoiselle du parc Point, point. Mademoiselle Molière Montrez−vous. Mademoiselle du parc Ah ! fi donc, je vous prie ! Mademoiselle Molière De grâce. Mademoiselle du parc Mon Dieu, non. Mademoiselle Molière Si fait. Mademoiselle du parc Vous me désespérez. Mademoiselle Molière Un moment. Mademoiselle du parc Ahy. Mademoiselle Molière Résolûment, vous vous montrerez. On ne peut point se passer de vous voir. Mademoiselle du parc Mon Dieu, que vous êtes une étrange personne ! Vous voulez furieusement ce que vous voulez. Mademoiselle Molière Ah ! Madame, vous n'avez aucun désavantage à paroître au grand jour, je vous jure. Les méchantes gens qui assuroient que vous mettiez quelque chose ! Vraiment, je les démentirai bien maintenant. Mademoiselle du parc Hélas ! je ne sais pas seulement ce qu'on appelle mettre quelque chose. Mais où vont ces dames ? Scène V Mlle de Brie, Mlle du Parc, etc. Mademoiselle de Brie Vous voulez bien, Mesdames, que nous vous donnions, en passant, la plus agréable nouvelle du monde. Voilà Monsieur Lysidas qui vient de nous avertir qu'on a fait une pièce contre Molière, que les grands comédiens vont jouer. Molière Il est vrai, on me l'a voulu lire ; et c'est un nommé Br... Brou... Brossaut qui l'a faite. Du Croisy Monsieur, elle est affichée sous le nom de Boursaut ; mais, à vous dire le secret, bien des gens ont mis la main à cet ouvrage, et l'on en doit concevoir une assez haute attente. Comme tous les auteurs et tous les comédiens regardent Molière comme leur plus grand ennemi, nous nous sommes tous unis pour le desservir. Chacun de nous a donné un coup de pinceau à son portrait ; mais nous nous sommes bien gardés d'y mettre nos noms : il lui auroit été trop glorieux de succomber, aux yeux du monde, sous les efforts de tout le Parnasse ; et pour rendre sa défaite plus ignominieuse, nous avons voulu choisir tout exprès un auteur sans réputation. Mademoiselle du parc Pour moi, je vous avoue que j'en ai toutes les joies imaginables. Molière Et moi aussi. Par la sambleu ! le railleur sera raillé ; il aura sur les doigts, ma foi ! Mademoiselle du parc Cela lui apprendra à vouloir satiriser tout. Comment ? cet impertinent ne veut pas que les femmes aient de l'esprit ? Il condamne toutes nos expressions élevées et prétend que nous parlions toujours terre à terre ! Mademoiselle de Brie Le langage n'est rien ; mais il censure tous nos attachements, quelque innocents qu'ils puissent être ; et de la façon qu'il en parle, c'est être criminelle que d'avoir du mérite. Mademoiselle du Croisy Cela est insupportable. Il n'y a pas une femme qui puisse plus rien faire. Que ne laisse−t−il en repos nos maris, sans leur ouvrir les yeux et leur faire prendre garde à des chose dont ils ne s'avisent pas ? Mademoiselle Béjart Passe pour tout cela ; mais il satirise même les femmes de bien, et ce méchant plaisant leur donne le titre d'honnêtes diablesses. Mademoiselle Molière C'est un impertinent. Il faut qu'il en ait tout le soûl. Du Croisy La représentation de cette comédie, Madame, aura besoin d'être appuyée, et les comédiens de l'Hôtel... Mademoiselle du parc Mon Dieu, qu'ils n'appréhendent rien. Je leur garantis le succès de leur pièce, corps pour corps. Mademoiselle Molière Vous avez raison, Madame. Trop de gens sont intéressés à la trouver belle. Je vous laisse à penser si tous ceux qui se croient satirisés par Molière ne prendront pas l'occasion de se venger de lui en applaudissant à cette comédie. Brécourt Sans doute, et pour moi je réponds de douze marquis, de six précieuses, de vingt coquettes, et de trente cocus, qui ne manqueront pas d'y battre des mains. Mademoiselle Molière En effet. Pourquoi aller offenser toutes ces personnes−là, et particulièrement les cocus, qui sont les meilleurs gens du monde ? Molière Par la sambleu ! on m'a dit qu'on le va dauber, lui et toutes ses comédies, de la belle manière, et que les comédiens et les auteurs, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, sont diablement animés contre lui. Mademoiselle Molière Cela lui sied fort bien. Pourquoi fait−il de méchantes pièces que tout Paris va voir, et où il peint si bien les gens, que chacun s'y connoît ? Que ne fait−il des comédies comme celles de Monsieur Lysidas ? Il n'auroit personne contre lui, et tous les auteurs en diroient du bien. Il est vrai que de semblables comédies n'ont pas ce grand concours de monde ; mais, en revanche, elles sont toujours bien écrites, personne n'écrit contre elles, et tous ceux qui les voient meurent d'envie de les trouver belles. Du Croisy Il est vrai que j'ai l'avantage de ne point faire d'ennemis, et que tous mes ouvrages ont l'approbation des savants. Mademoiselle Molière Vous faites bien d'être content de vous. Cela vaut mieux que tous les applaudissements du public, et que tout l'argent qu'on sauroit gagner aux pièces de Molière. Que vous importe qu'il vienne du monde à vos comédies, pourvu qu'elles soient approuvées par Messieurs vos confrères ? la Grange Mais quand jouera−t−on le Portrait du peintre ? Du Croisy Je ne sais ; mais je me prépare fort à paroître des premiers sur les rangs, pour crier : "Voilà qui est beau ! " Molière Et moi de même, parbleu ! la Grange Et moi aussi, Dieu me sauve ! Mademoiselle du parc Pour moi, j'y payerai de ma personne comme il faut ; et je réponds d'une bravoure d'approbation, qui mettra en déroute tous les jugements ennemis. C'est bien la moindre chose que nous devions faire, que d'épauler de nos louanges le vengeur de nos intérêts. Mademoiselle Molière C'est fort bien dit. Mademoiselle de Brie Et ce qu'il nous faut faire toutes. Mademoiselle Béjart Assurément. Mademoiselle du Croisy Sans doute. Mademoiselle Hervé Point de quartier à ce contrefaiseur de gens. Molière Ma foi, Chevalier, mon ami, il faudra que ton Molière se cache. Brécourt Qui, lui ? Je te promets, Marquis, qu'il fait dessein d'aller, sur le théâtre, rire avec tous les autres du portrait qu'on a fait de lui. Molière Parbleu ! ce sera donc du bout des dents qu'il y rira Brécourt Va, va, peut−être qu'il y trouvera plus de sujets de rire que tu ne penses. On m'a montré la pièce ; et comme tout ce qu'il y a d'agréable sont effectivement les idées qui ont été prises de Molière, la joie que cela pourra donner n'aura pas lieu de lui déplaire, sans doute ; car, pour l'endroit où on s'efforce de le noircir, je suis le plus trompé du monde, si cela est approuvé de personne ; et quant à tous les gens qu'ils ont tâché d'animer contre lui, sur ce qu'il fait, dit−on, des portraits trop ressemblants, outre que cela est de fort mauvaise grâce, je ne vois rien de plus ridicule et de plus mal repris ; et je n'avois pas cru jusqu'ici que ce fût un sujet de blâme pour un comédien que de peindre trop bien les hommes. la Grange Les comédiens m'ont dit qu'ils l'attendoient sur la réponse, et que... Brécourt Sur la réponse ? Ma foi, je le trouverois un grand fou, s'il se mettoit en peine de répondre à leurs invectives. Tout le monde sait assez de quel motif elles peuvent partir ; et la meilleure réponse qu'il leur puisse faire, c'est une comédie qui réussisse comme toutes ses autres. Voilà le vrai moyen de se venger d'eux comme il faut ; et de l'humeur dont je les connois, je suis fort assuré qu'une pièce nouvelle qui leur enlèvera le monde les fâchera bien plus que toutes les satires qu'on pourroit faire de leurs personnes. Molière "Mais, Chevalier..." Mademoiselle Béjart Souffrez que j'interrompe pour un peu la répétition. Voulez−vous que je vous die ? Si j'avois été en votre place, j'aurois poussé les choses autrement. Tout le monde attend de vous une réponse vigoureuse ; et après la manière dont on m'a dit que vous étiez traité dans cette comédie, vous étiez en droit de tout dire contre les comédiens, et vous deviez n'en épargner aucun. Molière J'enrage de vous ouïr parler de la sorte ; et voilà votre manie, à vous autres femmes. Vous voudriez que je prisse feu d'abord contre eux, et qu'à leur exemple j'allasse éclater promptement en invectives et en injures. Le bel honneur que j'en pourrois tirer, et le grand dépit que je leur ferois ! Ne se sont−ils pas préparés de bonne volonté à ces sortes de choses ? Et lorsqu'ils ont délibéré s'ils joueroient le Portrait du peintre, sur la crainte d'une riposte, quelques−uns d'entre eux n'ont−ils pas répondu : "Qu'il nous rende toutes les injures qu'il voudra, pourvu que nous gagnions de l'argent ? " N'est−ce pas là la marque d'une âme fort sensible à la honte ? et ne vengerois−je pas bien d'eux en leur donnant ce qu'ils veulent bien recevoir ? Mademoiselle de Brie Ils se sont fort plaints, toutefois, de trois ou quatre mots que vous avez dits d'eux dans la Critique et dans vos Précieuses. Molière Il est vrai, ces trois ou quatre mots sont fort offensants, et ils ont grande raison de les citer. Allez, allez, ce n'est pas cela. Le plus grand mal que je leur aie fait, c'est que j'ai eu le bonheur de plaire un peu plus qu'ils n'auroient voulu ; et tout leur procédé, depuis que nous sommes venus à Paris, a trop marqué ce qui les touche. Mais laissons−les faire tant qu'ils voudront ; toutes leurs entreprises ne doivent point m'inquiéter. Ils critiquent mes pièces ; tant mieux ; et Dieu me garde d'en faire jamais qui leur plaise ! Ce seroit une mauvaise affaire pour moi. Mademoiselle de Brie Il n'y a pas grand plaisir pourtant à voir déchirer ses ouvrages. Molière Et qu'est−ce que cela me fait ? N'ai−je pas obtenu de ma comédie tout ce que j'en voulois obtenir, puisqu'elle a eu le bonheur d'agréer aux augustes personnes à qui particulièrement je m'efforce de plaire ? N'ai−je pas lieu d'être satisfait de sa destinée, et toutes leurs censures ne viennent−elles pas trop tard ? Est−ce moi, je vous prie, que cela regarde maintenant ? et lorsqu'on attaque une pièce qui a eu du succès, n'est−ce pas attaquer plutôt le jugement de ceux qui l'ont approuvée que l'art de celui qui l'a faite ? Mademoiselle de Brie Ma foi, j'aurois joué ce petit Monsieur l'auteur, qui se mêle d'écrire contre des gens qui ne songent pas à lui. Molière Vous êtes folle. Le beau sujet à divertir la cour que Monsieur Boursaut ! Je voudrois bien savoir de quelle façon on pourroit l'ajuster pour le rendre plaisant, et si, quand on le berneroit sur un théâtre, il seroit assez heureux pour faire rire le monde. Ce lui seroit trop d'honneur que d'être joué devant une auguste assemblée : il ne demanderoit pas mieux ; et il m'attaque de gaieté de coeur, pour se faire connoître de quelque façon que ce soit. C'est un homme qui n'a rien à perdre, et les comédiens ne me l'ont déchaîné que pour m'engager à une sotte guerre, et me détourner, par cet artifice, des autres ouvrages que j'ai à faire ; et cependant, vous êtes assez simples pour donner toutes dans ce panneau. Mais enfin j'en ferai ma déclaration publiquement. Je ne prétends faire aucune réponse à toutes leurs critiques et leurs contre−critiques. Qu'ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j'en suis d'accord. Qu'ils s'en saisissent après nous, qu'ils les retournent comme un habit pour les mettre sur leur théâtre, et tâchent à profiter de quelque agrément qu'on y trouve, et d'un peu de bonheur que j'ai, j'y consens : ils en ont besoin, et je serai bien aise de contribuer à les faire subsister, pourvu qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder avec bienséance. La courtoisie doit avoir des bornes ; et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs, ni celui dont on parle. Je leur abandonne de bon coeur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix, et ma façon de réciter, pour en faire et dire tout ce qu'il leur plaira, s'ils en peuvent tirer quelque avantage : je ne m'oppose point à toutes ces choses, et je serai ravi que cela puisse réjouir le monde. Mais, en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la grâce de me laisser le reste et de ne point toucher à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquoient dans leurs comédies. C'est de quoi je prierai civilement cet honnête Monsieur qui se mêle d'écrire pour eux, et voilà toute la réponse qu'ils auront de moi. Mademoiselle Béjart Mais enfin... Molière Mais enfin, vous me feriez devenir fou. Ne parlons point de cela davantage ; nous nous amusons à faire des discours, au lieu de répéter notre comédie. Où en étions−nous ? Je ne m'en souviens plus. Mademoiselle de Brie Vous en étiez à l'endroit... Molière Mon Dieu ! j'entends du bruit : c'est le Roi qui arrive assurément ; et je vois bien que nous n'aurons pas le temps de passer outre. Voilà ce que c'est de s'amuser. Oh bien ! faites donc pour le reste du mieux qu'il vous sera possible. Mademoiselle Béjart Par ma foi, la frayeur me prend, et je ne saurois aller jouer mon rôle, si je ne le répète tout entier. Molière Comment, vous ne sauriez aller jouer votre rôle ? Mademoiselle Béjart Non. Mademoiselle du parc Ni moi le mien. Mademoiselle de Brie Ni moi non plus. Mademoiselle Molière Ni moi. Mademoiselle Hervé Ni moi. Mademoiselle du Croisy Ni moi. Molière Que pensez−vous donc faire ? Vous moquez−vous toutes de moi ? Scène VI Béjart, Molière, etc. Béjart Messieurs, je viens vous avertir que le Roi est venu, et qu'il attend que vous commenciez. Molière Ah ! Monsieur, vous me voyez dans la plus grande peine du monde, je suis désespéré à l'heure que je vous parle ! Voici des femmes qui s'effrayent et qui disent qu'il leur faut répéter leurs rôles avant que d'aller commencer. Nous demandons, de grâce, encore un moment. Le Roi a de la bonté, et il sait bien que la chose a été précipitée. Eh ! de grâce, tâchez de vous remettre, prenez courage, je vous prie. Mademoiselle du parc Vous devez vous aller excuser. Molière Comment m'excuser ? Scène VII Molière, Mlle Béjart, etc. Un Nécessaire Messieurs, commencez donc. Molière Tout à l'heure, Monsieur. Je crois que je perdrai l'esprit de cette affaire−ci, et... Scène VIII Molière, Mlle Béjart, etc. Autre Nécessaire Messieurs, commencez donc. Molière Dans un moment, Monsieur. Et quoi donc ? voulez−vous que j'aie l'affront... ? Scène IX Molière, Mlle Béjart, etc. Autre Nécessaire Messieurs, commencez donc. Molière Oui, Monsieur, nous y allons. Eh ! que de gens se font de fête, et viennent dire : "Commencez donc", à qui le Roi ne l'a pas commandé ! Scène X Molière, Mlle Béjart, etc. Autre Nécessaire Messieurs, commencez donc. Molière Voilà qui est fait, Monsieur. Quoi donc ? recevrai−je la confusion... ? Scène XI Béjart, Molière, etc. Molière Monsieur, vous venez pour nous dire de commencer, mais... Béjart Non, Messieurs, je viens pour vous dire qu'on a dit au Roi l'embarras où vous vous trouviez, et que, par une bonté toute particulière, il remet votre nouvelle comédie à une autre fois, et se contente, pour aujourd'hui, de la première que vous pourrez donner. Molière Ah ! Monsieur, vous me redonnez la vie ! Le Roi nous fait la plus grande grâce du monde de nous donner du temps pour ce qu'il avoit souhaité, et nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu'il nous fait paroître. Le Mariage forcé Comédie Représentée pour la première fois au Louvre, par ordre de sa majesté, le 29e du mois de janvier 1664, et donnée depuis au public sur le Théâtre du Palais−Royal le 15e du mois de février de la même année 1664 par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Personnages Sganarelle. Géronimo. Dorimène, jeune coquette promise à Sganarelle. Alcantor, père de Dorimène. Alcidas, frère de Dorimène. Lycaste, amant de Dorimène. Deux Egyptiennes. Pancrace, docteur aristotélicien. Marphurius, docteur pyrrhonien. Scène I Sganarelle, Géronimo Sganarelle Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me vienne querir vite chez le seigneur Géronimo ; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti et que je ne dois revenir de toute la journée. Géronimo Voilà un ordre fort prudent. Sganarelle Ah ! seigneur Géronimo, je vous trouve à propos, et j'allois chez vous vous chercher. Géronimo Et pour quel sujet, s'il vous plaît ? Sganarelle Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête, et vous prier de m'en dire votre avis. Géronimo Très−volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons parler ici en toute liberté. Sganarelle Mettez donc dessus, s'il vous plaît. Il s'agit d'une chose de conséquence, que l'on m'a proposée ; et il est bon de ne rien faire sans le conseil de ses amis. Géronimo Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me dire ce que c'est. Sganarelle Mais auparavant je vous conjure de ne me point flatter du tout et de me dire nettement votre pensée. Géronimo Je le ferai, puisque vous le voulez. Sganarelle Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas franchement. Géronimo Vous avez raison. Sganarelle Et dans ce siècle on trouve peu d'amis sincères. Géronimo Cela est vrai. Sganarelle Promettez−moi donc, seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de franchise. Géronimo Je vous le promets. Sganarelle Jurez−en votre foi. Géronimo Oui, foi d'ami. Dites−moi seulement votre affaire. Sganarelle C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier. Géronimo Qui, vous ? Sganarelle Oui, moi−même en propre personne. Quel est votre avis là−dessus ? Géronimo Je vous prie auparavant de me dire une chose. Sganarelle Et quoi ? Géronimo Quel âge pouvez−vous bien avoir maintenant ? Sganarelle Moi ? Géronimo Oui. Sganarelle Ma foi, je ne sais ; mais je me porte bien. Géronimo Quoi ? vous ne savez pas à peu près votre âge ? Sganarelle Non : est−ce qu'on songe à cela ? Géronimo Hé ! dites−moi un peu, s'il vous plaît : combien aviez−vous d'années lorsque nous fîmes connoissance ? Sganarelle Ma foi, je n'avois que vingt ans alors. Géronimo Combien fûmes−nous ensemble à Rome ? Sganarelle Huit ans. Géronimo Quel temps avez−vous demeuré en Angleterre ? Sganarelle Sept ans. Géronimo Et en Hollande, où vous fûtes ensuite ? Sganarelle Cinq ans et demi. Géronimo Combien y a−t−il que vous êtes revenu ici ? Sganarelle Je revins en cinquante−six. Géronimo De cinquante−six à soixante−huit, il y a douze ans, ce me semble. Cinq ans en Hollande, font dix−sept ; sept ans en Angleterre, font vingt−quatre ; huit dans notre séjour à Rome font trente−deux ; et vingt que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante−deux : si bien, seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquante−deuxième ou cinquante−troisième année. Sganarelle Qui, moi ? Cela ne se peut pas. Géronimo Mon Dieu, le calcul est juste ; et là−dessus je vous dirai franchement et en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage n'est guère votre fait. C'est une chose à laquelle il faut que les jeunes gens pensent bien mûrement avant que de la faire ; mais les gens de votre âge n'y doivent point penser du tout ; et si l'on dit que la plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous devons être plus sages. Enfin je vous en dis nettement ma pensée. Je ne vous conseille point de songer au mariage ; et je vous trouverois le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes. Sganarelle Et moi je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai point ridicule en épousant la fille que je recherche. Géronimo Ah ! c'est une autre chose : vous ne m'aviez pas dit cela. Sganarelle C'est une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon coeur. Géronimo Vous l'aimez de tout votre coeur ? Sganarelle Sans doute, et je l'ai demandée à son père. Géronimo Vous l'avez demandée ? Sganarelle Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir, et j'ai donné parole. Géronimo Oh ! mariez−vous donc : je ne dis plus mot. Sganarelle Je quitterois le dessein que j'ai fait ? Vous semble−t−il, seigneur Géronimo, que je ne sois plus propre à songer à une femme ? Ne parlons point de l'âge que je puis avoir ; mais regardons seulement les choses. Y a−t−il homme de trente ans qui paroisse plus frais et plus vigoureux que vous me voyez ? N'ai−je pas tous les mouvements de mon corps aussi bons que jamais, et voit−on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour cheminer ? N'ai−je pas encore toutes mes dents, les meilleures du monde ? Ne fais−je pas vigoureusement mes quatre repas par jour, et peut−on voir un estomac qui ait plus de force que le mien ? Hem, hem, hem : eh ! qu'en dites−vous ? Géronimo Vous avez raison ; je m'étois trompé : vous ferez bien de vous marier. Sganarelle J'y ai répugné autrefois ; mais j'ai maintenant de puissantes raisons pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me dorlotera et me viendra frotter lorsque je serai las, outre cette joie, dis−je, je considère qu'en demeurant comme je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelles, et qu'en me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi−mêmes, que j'aurai le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je reviendrai de la ville et me diront de petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en vois une demi−douzaine autour de moi. Géronimo Il n'y a rien de plus agréable que cela ; et je vous conseille de vous marier le plus vite que vous pourrez. Sganarelle Tout de bon, vous me le conseillez ? Géronimo Assurément. Vous ne sauriez mieux faire. Sganarelle Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami. Géronimo Hé ! quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous vous allez marier ? Sganarelle Dorimène. Géronimo Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée ? Sganarelle Oui. Géronimo Fille du seigneur Alcantor ? Sganarelle Justement. Géronimo Et soeur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée ? Sganarelle C'est cela. Géronimo Vertu de ma vie ! Sganarelle Qu'en dites−vous ? Géronimo Bon parti ! Mariez−vous promptement. Sganarelle N'ai−je pas raison d'avoir fait ce choix ? Géronimo Sans doute. Ah ! que vous serez bien marié ? Dépêchez−vous de l'être. Sganarelle Vous me comblez de joie, de me dire cela. Je vous remercie de votre conseil, et je vous invite ce soir à mes noces. Géronimo Je n'y manquerai pas, et je veux y aller en masque, afin de les mieux honorer. Sganarelle Serviteur. Géronimo La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante−trois ans : ô le beau mariage ! ô le beau mariage ! Sganarelle Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus content des hommes. Scène II Dorimène, Sganarelle Dorimène Allons, petit garçon, qu'on tienne bien ma queue, et qu'on ne s'amuse pas à badiner. Sganarelle Voici ma maîtresse qui vient. Ah ! qu'elle est agréable ! Quel air ! et quelle taille ! Peut−il y avoir un homme qui n'ait en la voyant des démangeaisons de se marier ? Où allez−vous, belle mignonne, chère épouse future de votre époux futur ? Dorimène Je vais faire quelques emplettes. Sganarelle Hé bien ! ma belle, c'est maintenant que nous allons être heureux l'un et l'autre. Vous ne serez plus en droit de me rien refuser ; et je pourrai faire avec vous tout ce qu'il me plaira, sans que personne s'en scandalise. Vous allez être à moi depuis la tête jusqu'aux pieds, et je serai maître de tout : de vos petits yeux éveillés, de votre petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de vos oreilles amoureuses, de votre petit menton joli, de vos petits tetons rondelets, de votre... ; enfin, toute votre personne sera à ma discrétion, et je serai à même pour vous caresser comme je voudrai. N'êtes−vous pas bien aise de ce mariage, mon aimable pouponne ? Dorimène Tout à fait aise, je vous jure ; car enfin la sévérité de mon père m'a tenue jusques ici dans une sujétion la plus fâcheuse du monde. Il y a je ne sais combien que j'enrage du peu de liberté qu'il me donne, et j'ai cent fois souhaité qu'il me mariât, pour sortir promptement de la contrainte où j'étois avec lui, et me voir en état de faire ce que je voudrai. Dieu merci, vous êtes venu heureusement pour cela, et je me prépare désormais à me donner du divertissement, et à réparer comme il faut le temps que j'ai perdu. Comme vous êtes un fort galant homme, et que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur ménage du monde ensemble, et que vous ne serez point de ces maris incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comme des loups−garous. Je vous avoue que je ne m'accommoderois pas de cela, et que la solitude me désespère. J'aime le jeu, les visites, les assemblées, les cadeaux et les promenades, en un mot, toutes les choses de plaisir, et vous devez être ravi d'avoir une femme de mon humeur. Nous n'aurons jamais aucun démêlé ensemble, et je ne vous contraindrai point dans vos actions, comme j'espère que, de votre côté, vous ne me contraindrez point dans les miennes ; car, pour moi, je tiens qu'il faut avoir une complaisance mutuelle, et qu'on ne se doit point marier pour se faire enrager l'un l'autre. Enfin nous vivrons, étant mariés, comme deux personnes qui savent leur monde. Aucun soupçon jaloux ne nous troublera la cervelle ; et c'est assez que vous serez assuré de ma fidélité, comme je serai persuadée de la vôtre. Mais qu'avez−vous ? je vous vois tout changé de visage. Sganarelle Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter à la tête. Dorimène C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens ; mais notre mariage vous dissipera tout cela. Adieu. Il me tarde déjà que je n'aie des habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoyrai les marchands. Scène III Géronimo, Sganarelle Géronimo Ah ! seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici ; et j'ai rencontré un orfèvre qui, sur le bruit que vous cherchez quelque beau diamant en bague pour faire un présent à votre épouse, m'a fort prié de vous venir parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un à vendre, le plus parfait du monde. Sganarelle Mon Dieu ! cela n'est pas pressé. Géronimo Comment ? que veut dire cela ? Où est l'ardeur que vous montriez tout à l'heure ? Sganarelle Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage. Avant que de passer plus avant, je voudrois bien agiter à fond cette matière, et que l'on m'expliquât un songe que j'ai fait cette nuit, et qui vient tout à l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que les songes sont comme des miroirs, où l'on découvre quelquefois tout ce qui nous doit arriver. Il me sembloit que j'étois dans un vaisseau, sur une mer bien agitée, et que... Géronimo Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire qui m'empêche de vous ouïr. Je n'entends rien du tout aux songes ; et quant au raisonnement du mariage, vous avez deux savants, deux philosophes vos voisins, qui sont gens à vous débiter tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Comme ils sont de sectes différentes, vous pouvez examiner leurs diverses opinions là−dessus. Pour moi, je me contente de ce que je vous ai dit tantôt et demeure votre serviteur. Sganarelle Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens−là sur l'incertitude où je suis. Scène IV Pancrace, Sganarelle Pancrace Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme bannissable de la république des lettres. Sganarelle Ah ! bon, en voici un fort à propos. Pancrace Oui, je te soutiendrai par vives raisons que tu es un ignorant, ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié par tous les cas et modes imaginables. Sganarelle Il a pris querelle contre quelqu'un. Seigneur... Pancrace Tu veux te mêler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les éléments de la raison. Sganarelle La colère l'empêche de me voir. Seigneur... Pancrace C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la philosophie. Sganarelle Il faut qu'on l'ait fort irrité. Je... Pancrace Toto caelo, tota via aberras. Sganarelle Je baise les mains à Monsieur le Docteur. Pancrace Serviteur. Sganarelle Peut−on... ? Pancrace Sais−tu bien ce que tu as fait ? Un syllogisme in balordo. Sganarelle Je vous... Pancrace La majeure en est inepte, la mineure impertinente et la conclusion ridicule. Sganarelle Je... Pancrace Je crèverois plutôt que d'avouer ce que tu dis, et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de mon encre. Sganarelle Puis−je ? ... Pancrace Oui, je défendrai cette proposition, pugnis et calcibus, unguibus et rostro. Sganarelle Seigneur Aristote, peut−on savoir ce qui vous met si fort en colère ? Pancrace Un sujet le plus juste du monde. Sganarelle Et quoi, encore ? Pancrace Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition erronée, une proposition épouvantable, effroyable, exécrable. Sganarelle Puis−je demander ce que c'est ? Pancrace Ah ! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale ; une licence épouvantable règne partout ; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans cet Etat, devroient rougir de honte, en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux parler. Sganarelle Quoi donc ? Pancrace N'est−ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au Ciel, que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau ? Sganarelle Comment ? Pancrace Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme ; d'autant qu'il y a cette différence entre la forme et la figure, que la forme est la disposition extérieure des corps qui sont animés, et la figure, la disposition extérieure des corps qui sont inanimés ; et puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la figure d'un chapeau et non pas la forme. Oui, ignorant que vous êtes, c'est comme il faut parler ; et ce sont les termes exprès d'Aristote dans le chapitre de la Qualité. Sganarelle Je pensois que tout fût perdu. Seigneur Docteur, ne songez plus à tout cela. Je... Pancrace Je suis dans une colère, que je ne me sens pas. Sganarelle Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose à vous communiquer. Je... Pancrace Impertinent fieffé ! Sganarelle De grâce, remettez−vous. Je... Pancrace Ignorant ! Sganarelle Eh ! mon Dieu ? Je... Pancrace Me vouloir soutenir une proposition de la sorte ! Sganarelle Il a tort. Je... Pancrace Une proposition condamnée par Aristote ! Sganarelle Cela est vrai. Je... Pancrace En termes exprès. Sganarelle Vous avez raison. Oui, vous êtes un sot et un impudent de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire et écrire. Voilà qui est fait : je vous prie de m'écouter. Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai dessein de prendre une femme pour me tenir compagnie dans mon ménage. La personne est belle et bien faite ; elle me plaît beaucoup, et est ravie de m'épouser. Son père me l'a accordée ; mais je crains un peu ce que vous savez, la disgrâce dont on ne plaint personne ; et je voudrois bien vous prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh ! quel est votre avis là−dessus ? Pancrace Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau, j'accorderois que datur vacuum in rerum natura, et que je ne suis qu'une bête. Sganarelle La peste soit de l'homme ! Eh ! Monsieur le Docteur, écoutez un peu les gens. On vous parle une heure durant, et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit. Pancrace Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit. Sganarelle Eh ! laissez tout cela, et prenez la peine de m'écouter. Pancrace Soit. Que voulez−vous me dire ? Sganarelle Je veux vous parler de quelque chose. Pancrace Et de quelle langue voulez−vous vous servir avec moi ? Sganarelle De quelle langue ? Pancrace Oui. Sganarelle Parbleu ! de la langue que j'ai dans la bouche. Je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin. Pancrace Je vous dis : de quel idiome, de quel langage ? Sganarelle Ah ! c'est une autre affaire. Pancrace Voulez−vous me parler italien ? Sganarelle Non. Pancrace Espagnol ? Sganarelle Non. Pancrace Allemand ? Sganarelle Non. Pancrace Anglois ? Sganarelle Non. Pancrace Latin ? Sganarelle Non. Pancrace Grec ? Sganarelle Non. Pancrace Hébreu ? Sganarelle Non. Pancrace Syriaque ? Sganarelle Non. Pancrace Turc ? Sganarelle Non. Pancrace Arabe ? Sganarelle Non, non, françois. Pancrace Ah ! françois. Sganarelle Fort bien. Pancrace Passez donc de l'autre côté ; car cette oreille−ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères, et l'autre est pour la maternelle. Sganarelle Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens−ci ! Pancrace Que voulez−vous ? Sganarelle Vous consulter sur une petite difficulté. Pancrace Sur une difficulté de philosophie, sans doute ? Sganarelle Pardonnez−moi : je... Pancrace Vous voulez peut−être savoir si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'Etre ? Sganarelle Point du tout. Je... Pancrace Si la logique est un art ou une science ? Sganarelle Ce n'est pas cela. Je... Pancrace Si elle a pour objet les trois opérations de l'esprit ou la troisième seulement ? Sganarelle Non. Je... Pancrace S'il y a dix catégories ou s'il n'y en a qu'une ? Sganarelle Point. Je... Pancrace Si la conclusion est de l'essence du syllogisme ? Sganarelle Nenni. Je... Pancrace Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité ou dans la convenance ? Sganarelle Non. Je... Pancrace Si le bien se réciproque avec la fin ? Sganarelle Eh ! non. Je... Pancrace Si la fin nous peut émouvoir par son être réel, ou par son être intentionnel ? Sganarelle Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non. Pancrace Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la deviner. Sganarelle Je vous la veux expliquer aussi ; mais il faut m'écouter. Sganarelle, en même temps que le Docteur. L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et l'ai demandée à son père ; mais, comme j'appréhende... Pancrace, en même temps que Sganarelle. La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée ; et tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont−elles les portraits de nos pensées ; mais ces portraits diffèrent des autres portraits en ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs originaux, et que la parole enferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée par un signe extérieur : d'où vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez−moi donc votre pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes. Sganarelle. Il repousse le Docteur dans sa maison, et tire la porte pour l'empêcher de sortir. Peste de l'homme ! Pancrace, au dedans de la maison. Oui, la parole est animi index et speculum ; c'est le truchement du coeur, c'est l'image de l'âme. (Pancrace monte à la fenêtre et continue, et Sganarelle quitte la porte.) C'est un miroir qui nous représente naïvement les secrets les plus arcanes de nos individus. Et puisque vous avez la faculté de ratiociner et de parler tout ensemble, à quoi tient−il que vous ne vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pensée ? Sganarelle C'est ce que je veux faire ; mais vous ne voulez pas m'écouter. Pancrace Je vous écoute, parlez. Sganarelle Je dis donc, Monsieur le Docteur, que... Pancrace Mais surtout soyez bref. Sganarelle Je le serai. Pancrace Evitez la prolixité. Sganarelle Hé ! Monsi... Pancrace Tranchez−moi votre discours d'un apophthegme à la laconienne. Sganarelle Je vous... Pancrace Point d'ambages, de circonlocution. (Sganarelle, de dépit de ne pouvoir parler, ramasse des pierres pour en casser la tête du Docteur.) Hé quoi ? vous vous emportez, au lieu de vous expliquer. Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons démonstratives et convaincantes, et par arguments in barbara, que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une pécore, et que je suis et serai toujours, in utroque jure, le docteur Pancrace. (Le Docteur sort de la maison.) Sganarelle Quel diable de babillard ! Pancrace Homme de lettre, homme d'érudition. Sganarelle Encore... Pancrace Homme de suffisance, homme de capacité, (s'en allant) homme consommé dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques, (revenant) homme savant, savantissime per omnes modos et casus, (s'en allant) homme qui possède superlative fables, mythologies et histoires, (revenant) grammaire, poésie, rhétorique, dialectique et sophistique, (s'en allant) mathématique, arithmétique, optique, onirocritique, physique et métaphysique, (revenant) cosmimométrie, géométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire, (en s'en allant) médecine, astronomie, astrologie, physionomie, métoposcopie, chiromancie, géomancie, etc. Sganarelle Au diable les savants qui ne veulent point écouter les gens ! On me l'avoit bien dit, que son maître Aristote n'étoit rien qu'un bavard. Il faut que j'aille trouver l'autre ; il est plus posé, et plus raisonnable. Holà ! Scène V Marphurius, Sganarelle Marphurius Que voulez−vous de moi, seigneur Sganarelle ? Sganarelle Seigneur Docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. Ah ! voilà qui va bien : il écoute le monde celui−ci. Marphurius Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement ; et, par cette raison, vous ne devez pas dire : "Je suis venu ; " mais "Il me semble que je suis venu." Sganarelle Il me semble ! Marphurius Oui. Sganarelle Parbleu ! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est. Marphurius Ce n'est pas une conséquence ; et il peut vous sembler, sans que la chose soit véritable. Sganarelle Comment ? il n'est pas vrai que je suis venu ? Marphurius Cela est incertain, et nous devons douter de tout. Sganarelle Quoi ? je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas ? Marphurius Il m'apparoît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré que cela soit. Sganarelle Eh ! que diable ! vous vous moquez. Me voilà, et vous voilà bien nettement, et il n'y a point de me semble à tout cela. Laissons ces subtilités, je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai envie de me marier. Marphurius Je n'en sais rien. Sganarelle Je vous le dis. Marphurius Il se peut faire. Sganarelle La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle. Marphurius Il n'est pas impossible. Sganarelle Ferai−je bien ou mal de l'épouser ? Marphurius L'un ou l'autre. Sganarelle Ah ! ah ! voici une autre musique. Je vous demande si je ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle. Marphurius Selon la rencontre. Sganarelle Ferai−je mal ? Marphurius Par aventure. Sganarelle De grâce, répondez−moi comme il faut. Marphurius C'est mon dessein. Sganarelle J'ai une grande inclination pour la fille. Marphurius Cela peut être. Sganarelle Le père me l'a accordée. Marphurius Il se pourroit. Sganarelle Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu. Marphurius La chose est faisable. Sganarelle Qu'en pensez−vous ? Marphurius Il n'y a pas d'impossibilité. Sganarelle Mais que feriez−vous, si vous étiez en ma place ? Marphurius Je ne sais. Sganarelle Que me conseillez−vous de faire ? Marphurius Ce qui vous plaira. Sganarelle J'enrage. Marphurius Je m'en lave les mains. Sganarelle Au diable soit le vieux rêveur ! Marphurius Il en sera ce qui pourra. Sganarelle La peste du bourreau ! Je te ferai changer de note, chien de philosophe enragé. Marphurius Ah ! ah ! ah ! Sganarelle Te voilà payé de ton galimatias, et me voilà content. Marphurius Comment ? Quelle insolence ! M'outrager de la sorte ! Avoir eu l'audace de battre un philosophe comme moi ! Sganarelle Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de toutes choses, et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais qu'il vous semble que je vous ai battu. Marphurius Ah ! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier des coups que j'ai reçus. Sganarelle Je m'en lave les mains. Marphurius J'en ai les marques sur ma personne. Sganarelle Il se peut faire. Marphurius C'est toi qui m'as traité ainsi. Sganarelle Il n'y a pas d'impossibilité. Marphurius J'aurai un décret contre toi. Sganarelle Je n'en sais rien. Marphurius Et tu seras condamné en justice. Sganarelle Il en sera ce qui pourra. Marphurius Laisse−moi faire. Sganarelle Comment ? on ne sauroit tirer une parole positive de ce chien d'homme−là, et l'on est aussi savant à la fin qu'au commencement. Que dois−je faire dans l'incertitude des suites de mon mariage ? Jamais homme ne fut plus embarrassé que je suis. Ah ! voici des Egyptiennes ; il faut que je me fasse dire par elles ma bonne aventure. Scène VI Deux égyptiennes, Sganarelle (Les Egyptiennes, avec leurs tambours de basque, entrent en chantant et dansant.) Sganarelle Elles sont gaillardes. Ecoutez, vous autres, y a−t−il moyen de me dire ma bonne fortune ? I. Egyptienne Oui, mon bon Monsieur, nous voici deux qui te la diront. 2. Egyptienne Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec la croix dedans, et nous te dirons quelque chose pour ton bon profit. Sganarelle Tenez, les voilà toutes deux avec ce que vous demandez. I. Egyptienne Tu as une bonne physionomie, mon bon Monsieur, une bonne physionomie. 2. Egyptienne Oui, bonne physionomie ; physionomie d'un homme qui sera un jour quelque chose. I. Egyptienne Tu seras marié avant qu'il soit peu, mon bon Monsieur, tu seras marié avant qu'il soit peu. 2. Egyptienne Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille. I. Egyptienne Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le monde. 2. Egyptienne Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon Monsieur, qui te fera beaucoup d'amis. I. Egyptienne Une femme qui fera venir l'abondance chez toi. 2. Egyptienne Une femme qui te donnera une grande réputation. I. Egyptienne Tu seras considéré par elle, mon bon Monsieur, tu seras considéré par elle. Sganarelle Voilà qui est bien. Mais dites−moi un peu, suis−je menacé d'être cocu ? 2. Egyptienne Cocu ? Sganarelle Oui. I. Egyptienne Cocu ? Sganarelle Oui, si je suis menacé d'être cocu ? (Toutes deux chantent et dansent : La, la, la, la...) Sganarelle Que diable ! ce n'est pas là me répondre. Venez çà. Je vous demande à toutes deux si je serai cocu. 2. Egyptienne Cocu, vous ? Sganarelle Oui, si je serai cocu ? I. Egyptienne Vous, cocu ? Sganarelle Oui, si je le serai ou non ? (Toutes deux chantent et dansent : La, la, la, la...) Sganarelle Peste soit des carognes, qui me laissent dans l'inquiétude ! Il faut absolument que je sache la destinée de mon mariage ; et pour cela, je veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et qui, par son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi, je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me montre tout ce que je puis demander. Scène VII Dorimène, Lycaste, Sganarelle Lycaste Quoi ? belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous parlez ? Dorimène Sans raillerie. Lycaste Vous vous mariez tout de bon ? Dorimène Tout de bon. Lycaste Et vos noces se feront dès ce soir ? Dorimène Dès ce soir. Lycaste Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la sorte l'amour que j'ai pour vous, et les obligeantes paroles que vous m'aviez données ? Dorimène Moi ? Point du tout. Je vous considère toujours de même, et ce mariage ne doit point vous inquiéter : c'est un homme que je n'épouse point par amour, et sa seule richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point de bien ; vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on passe mal le temps au monde, qu'à quelque prix que ce soit, il faut tâcher d'en avoir. J'ai embrassé cette occasion−ci de me mettre à mon aise ; et je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis défunt dans le temps que je dis ; et je n'aurai pas longuement à demander pour moi au Ciel l'heureux état de veuve. Ah ! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien qu'on en sauroit dire. Lycaste Est−ce là, Monsieur... ? Dorimène Oui, c'est Monsieur qui me prend pour femme. Lycaste Agréez, Monsieur, que je vous félicite de votre mariage, et vous présente en même temps mes très−humbles services. Je vous assure que vous épousez là une très−honnête personne ; et vous, Mademoiselle, je me réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait. Vous ne pouviez pas mieux trouver, et Monsieur a toute la mine d'être un fort bon mari. Oui, Monsieur, je veux faire amitié avec vous, et lier ensemble un petit commerce de visites et de divertissements. Dorimène C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux. Mais allons, le temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir ensemble. Sganarelle Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage, et je crois que je ne ferai pas mal de m'aller dégager de ma parole. Il m'en a coûté quelque argent ; mais il vaut mieux encore perdre cela que de m'exposer à quelque chose de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser de cette affaire. Holà ! Scène VIII Alcantor, Sganarelle Alcantor Ah ! mon gendre, soyez le bienvenu. Sganarelle Monsieur, votre serviteur. Alcantor Vous venez pour conclure le mariage ? Sganarelle Excusez−moi. Alcantor Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous. Sganarelle Je viens ici pour autre sujet. Alcantor J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour cette fête. Sganarelle Il n'est pas question de cela. Alcantor Les violons sont retenus, le festin est commandé, et ma fille est parée pour vous recevoir. Sganarelle Ce n'est pas ce qui m'amène. Alcantor Enfin vous allez être satisfait et rien ne peut retarder votre contentement. Sganarelle Mon Dieu ! c'est autre chose. Alcantor Allons, entrez donc, mon gendre. Sganarelle J'ai un petit mot à vous dire. Alcantor Ah ! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie. Entrez vite, s'il vous plaît. Sganarelle Non, vous dis−je. Je vous veux parler auparavant. Alcantor Vous voulez me dire quelque chose ? Sganarelle Oui. Alcantor Et quoi ? Sganarelle Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en mariage, il est vrai, et vous me l'avez accordée ; mais je me trouve un peu avancé en âge pour elle, et je considère que je ne suis point du tout son fait. Alcantor Pardonnez−moi, ma fille vous trouve bien comme vous êtes ; et je suis sûr qu'elle vivra fort contente avec vous. Sganarelle Point. J'ai parfois des bizarreries épouvantables, et elle auroit trop à souffrir de ma mauvaise humeur. Alcantor Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera entièrement à vous. Sganarelle J'ai quelques infirmités sur mon corps qui pourroient la dégoûter. Alcantor Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte jamais de son mari. Sganarelle Enfin voulez−vous que je vous dise ? je ne vous conseille pas de me la donner. Alcantor Vous moquez−vous ? J'aimerois mieux mourir que d'avoir manqué à ma parole. Sganarelle Mon Dieu, je vous en dispense, et je... Alcantor Point du tout. Je vous l'ai promise ; et vous l'aurez en dépit de tous ceux qui y prétendent. Sganarelle Que diable ! Alcantor Voyez−vous, j'ai une estime et une amitié pour vous toute particulière ; et je refuserois ma fille à un prince pour vous la donner. Sganarelle Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur que vous me faites, mais je vous déclare que je ne me veux point marier. Alcantor Qui, vous ? Sganarelle Oui, moi. Alcantor Et la raison ? Sganarelle La raison ? c'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que je veux imiter mon père, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais voulu marier. Alcantor Ecoutez, les volontés sont libres ; et je suis homme à ne contraindre jamais personne. Vous vous êtes engagé avec moi pour épouser ma fille, et tout est préparé pour cela ; mais puisque vous voulez retirer votre parole, je vais voir ce qu'il y a à faire ; et vous aurez bientôt de mes nouvelles. Sganarelle Encore est−il plus raisonnable que je ne pensois, et je croyois avoir bien plus de peine à m'en dégager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait fort sagement de me tirer de cette affaire ; et j'allois faire un pas dont je me serois peut−être longtemps repenti. Mais voici le fils qui me vient rendre réponse. Scène IX Alcidas, Sganarelle Alcidas, parlant toujours d'un ton doucereux. Monsieur, je suis votre serviteur très−humble. Sganarelle Monsieur, je suis le vôtre de tout mon coeur. Alcidas Mon père m'a dit, Monsieur, que vous vous étiez venu dégager de la parole que vous aviez donnée. Sganarelle Oui, Monsieur : c'est avec regret ; mais... Alcidas Oh ! Monsieur, il n'y a pas de mal à cela. Sganarelle J'en suis fâché, je vous assure ; et je souhaiterois... Alcidas Cela n'est rien, vous dis−je. (Lui présentant deux épées.) Monsieur, prenez la peine de choisir de ces deux épées laquelle vous voulez. Sganarelle De ces deux épées ? Alcidas Oui, s'il vous plaît. Sganarelle A quoi bon ? Alcidas Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma soeur après la parole donnée, je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je viens vous faire. Sganarelle Comment ? Alcidas D'autres gens feroient du bruit et s'emporteroient contre vous ; mais nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur ; et je viens vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous coupions la gorge ensemble. Sganarelle Voilà un compliment fort mal tourné. Alcidas Allons, Monsieur, choisissez, je vous prie. Sganarelle Je suis votre valet, je n'ai point de gorge à me couper. La vilaine façon de parler que voilà ! Alcidas Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît. Sganarelle Eh ! Monsieur, rengainez ce compliment, je vous prie. Alcidas Dépêchons vite, Monsieur : j'ai une petite affaire qui m'attend. Sganarelle Je ne veux point de cela, vous dis−je. Alcidas Vous ne voulez pas vous battre ? Sganarelle Nenni, ma foi. Alcidas Tout de bon ? Sganarelle Tout de bon. Alcidas Au moins, Monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et vous voyez que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me veux battre contre vous ; vous refusez de vous battre, je vous donne des coups de bâton : tout cela est dans les formes ; et vous êtes trop honnête homme pour ne pas approuver mon procédé. Sganarelle Quel diable d'homme est−ce ci ? Alcidas Allons, Monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer l'oreille. Sganarelle Encore ? Alcidas Monsieur, je ne contrains personne ; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous épousiez ma soeur. Sganarelle Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure. Alcidas Assurément ? Sganarelle Assurément. Alcidas Avec votre permission donc... Sganarelle Ah ! ah ! ah ! ah ! Alcidas Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé d'en user ainsi avec vous ; mais je ne cesserai point, s'il vous plaît que vous n'ayez promis de vous battre, ou d'épouser ma soeur. Sganarelle Hé bien ! j'épouserai, j'épouserai... Alcidas Ah ! Monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à la raison, et que les choses se passent doucement. Car enfin vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, je vous jure ; et j'aurois été au désespoir que vous m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais appeler mon père, pour lui dire que tout est d'accord. Scène X Alcantor, Alcidas, Sganarelle Alcidas Mon père, voilà Monsieur, qui est tout à fait raisonnable. Il a voulu faire les choses de bonne grâce, et vous pouvez lui donner ma soeur. Alcantor Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la vôtre. Loué soit le Ciel ! M'en voilà déchargé, et c'est vous désormais que regarde le soin de sa conduite. Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage. La Princesse d'Elide Comédie Galante Mêlée de musique et d'entrées de ballet Représentée pour la première fois à Versailles, le 8e mai 1664, et donnée depuis au public sur le théâtre du Palais−Royal le 9e novembre de la même année 1664 Par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Personnages La Princesse d'Elide. Aglante, cousine de la Princesse. Cynthie, cousine de la Princesse. Philis, suivante de la Princesse. Iphitas, père de la Princesse. Euryale, prince d'Ithaque. Aristomène, prince de Messène. Théocle, prince de Pyle. Arbate, gouverneur du prince d'Ithaque. Moron, plaisant de la Princesse. Lycas, suivant d'Iphitas. Personnages des intermèdes L'aurore. Lyciscas, valet des chiens. Trois valets de chiens. Un satyre. Tircis. Clymène. Premier intermède Scène I Récit de l'aurore Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable, Jeunes beautés, laissez−vous enflammer ; Moquez−vous d'affecter cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer : Dans l'âge où l'on est aimable, Rien n'est si beau que d'aimer. Soupirez librement pour un amant fidèle, Et bravez ceux qui voudroient vous blâmer. Un coeur tendre est aimable, et le nom de cruelle N'est pas un nom à se faire estimer : Dans le temps où l'on est belle, Rien n'est si beau que d'aimer. Scène II Valets de chiens et musiciens Holà ! holà ! debout, debout, debout : Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. Holà ! ho ! debout, vite debout. Ier Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique. IIme L'air sur les fleurs en perles se résout. IIIme Les rossignols commencent leur musique. Et leurs petits concerts retentissent partout. Tous ensemble Sus, sus, debout, vite debout ! (Parlant à Lyciscas qui dormoit.) Qu'est−ce ci, Lyciscas ? Quoi ? tu ronfles encore. Toi qui promettois tant de devancer l'Aurore ? Allons, debout, vite debout : Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. Debout, vite debout, dépêchons, debout. Lyciscas, en s'éveillant. Par là morbleu ! vous êtes de grands braillards, vous autres, et vous avez la gueule ouverte de bon matin ? Musiciens Ne vois−tu pas le jour qui se répand partout ? Allons, debout, Lyciscas, debout. Lyciscas Hé ! laissez−moi dormir encore un peu, je vous conjure. Musiciens Non, non, debout, Lyciscas, debout. Lyciscas Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure. Musiciens Point, point, debout, vite, debout. Lyciscas Hé ! je vous prie. Musiciens Debout. Lyciscas Un moment. Musiciens Debout. Lyciscas De grâce ! Musiciens Debout. Lyciscas Eh ! Musiciens Debout Lyciscas Je... Musiciens Debout. Lyciscas J'aurai fait incontinent. Musiciens Non, non, debout, Lyciscas, debout : Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. Vite debout, dépêchons, debout. Lyciscas Eh bien ! laissez−moi : je vais me lever. Vous êtes d'étranges gens, de me tourmenter comme cela. Vous serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la journée, car, voyez−vous, le sommeil est nécessaire à l'homme ; et lorsqu'on ne dort pas sa réfection, il arrive... que... on est... Ier Lyciscas ! IIme Lyciscas ! IIIme Lyciscas ! Tous ensemble Lyciscas ! Lyciscas Diable soit les brailleurs ! Je voudrois que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude. Musiciens Debout, debout. Vite debout, dépêchons, debout. Lyciscas Ah ! quelle fatigue, de ne pas dormir son soû ! Ier Holà, oh ! IIme Holà, oh ! IIIme Holà, oh ! Tous ensemble Oh ! oh ! oh ! oh ! oh ! Lyciscas Oh ! oh ! oh ! oh ! La peste soit des gens, avec leurs chiens de hurlements ! Je me donne au diable si je ne vous assomme. Mais voyez un peu quel diable d'enthousiasme il leur prend, de me venir chanter aux oreilles comme cela. Je... Musiciens Debout. Lyciscas Encore ! Musiciens Debout. Lyciscas Le diable vous emporte ! Musiciens Debout. Lyciscas, en se levant. Quoi toujours ? A−t−on jamais vu une pareille furie de chanter ? Par le sang bleu ! j'enrage. Puisque me voilà éveillé, il faut que j'éveille les autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho ! Messieurs, debout, debout, vite, c'est trop dormir. Je vais faire un bruit de diable partout. Debout, debout, debout ! Allons vite ! ho ! ho ! ho ! debout, debout ! Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout : debout, debout ! Lyciscas, debout ! Ho ! ho ! ho ! ho ! ho ! Acte I Scène I Euryale, Arbate Arbate Ce silence rêveur, dont la sombre habitude Vous fait à tous moments chercher la solitude, Ces longs soupirs que laisse échapper votre coeur, Et ces fixes regards si chargés de langueur Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge, Et je pense, seigneur, entendre ce langage ; Mais sans votre congé, de peur de trop risquer, Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer. Euryale Explique, explique, Arbate, avec toute licence Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence. Je te permets ici de dire que l'amour M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour, Et je consens encor que tu me fasses honte Des foiblesses d'un coeur qui souffre qu'on le dompte. Arbate Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments ! Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de l'amoureuse flamme ; Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils, Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils, Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage, Et qu'il est malaisé que sans être amoureux Un jeune prince soit et grand et généreux. C'est une qualité que j'aime en un monarque : La tendresse de coeur est une grande marque ; Et je crois que d'un prince on peut tout présumer, Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer. Oui, cette passion, de toutes la plus belle, Traîne dans un esprit cent vertus après elle ; Aux nobles actions elle pousse les coeurs, Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs. Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance ; Mes regards observoient en vous des qualités Où je reconnoissois le sang dont vous sortez ; J'y découvrois un fonds d'esprit et de lumière ; Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière ; Votre coeur, votre adresse, éclatoient chaque jour : Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour ; Et puisque les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible, Je triomphe, et mon coeur, d'allégresse rempli, Vous regarde à présent comme un prince accompli. Euryale Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance, Hélas ! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance ; Et sachant dans quels maux mon coeur s'est abîmé, Toi−même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé. Car enfin vois le sort où mon astre me guide : J'aime, j'aime ardemment la Princesse d'Elide ; Et tu sais quel orgueil, sous des traits si charmants, Arme contre l'amour ses jeunes sentiments, Et comment elle fuit, dans cette illustre fête, Cette foule d'amants qui briguent sa conquête, Ah ! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'oeil allume en nous les flammes Où le Ciel, en naissant, a destiné nos âmes ! A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux, Et ce passage offrit la Princesse à mes yeux ; Je vis tous les appas dont elle est revêtue, Mais de l'oeil dont on voit une belle statue : Leur brillante jeunesse observée à loisir Ne porta dans mon âme aucun secret désir, Et d'Ithaque en repos je revis le rivage, Sans m'en être, en deux ans, rappelé nulle image. Un bruit vient cependant à répandre à ma cour Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour ; On publie en tous lieux que son âme hautaine Garde pour l'hyménée une invincible haine, Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois, Comme une autre Diane elle hante les bois, N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse. Admire nos esprits, et la fatalité ! Ce que n'avoit point fait sa vue et sa beauté, Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître Un transport inconnu dont je ne fus point maître ; Ce dédain si fameux eut des charmes secrets A me faire avec soin rappeler tous ses traits ; Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle, M'en refit une image et si noble et si belle, Me peignit tant de gloire et de telles douceurs A pouvoir triompher de toutes ses froideurs, Que mon coeur, aux brillants d'une telle victoire, Vit de sa liberté s'évanouir la gloire : Contre une telle amorce il eut beau s'indigner, Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner, Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance, J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence ; Et je couvre un effet de mes voeux enflammés Du désir de paroître à ces jeux renommés, Où l'illustre Iphitas, père de la Princesse, Assemble la plupart des princes de la Grèce. Arbate Mais à quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez ? Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez ? Vous aimez, dites−vous, cette illustre Princesse, Et venez à ses yeux signaler votre adresse : Et nuls empressements, paroles ni soupirs, Ne l'ont instruite encor de vos brûlants desirs ? Pour moi, je n'entends rien à cette politique Qui ne veut point souffrir que votre coeur s'explique ; Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour Qui fuit tous les moyens de se produire un jour. Euryale Et que ferai−je, Arbate, en déclarant ma peine, Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine, Et me jeter au rang de ces princes soumis Que le titre d'amants lui peint en ennemis ? Tu vois les souverains de Messène et de Pyle Lui faire de leurs coeurs un hommage inutile, Et de l'éclat pompeux des plus hautes vertus En appuyer en vain les respects assidus : Ce rebut de leurs soins sous un triste silence Retient de mon amour toute la violence ; Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux, Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux. Arbate Et c'est dans ce mépris et dans cette humeur fière, Que votre âme à ses voeux doit voir plus de lumière, Puisque le sort vous donne à conquérir un coeur Que défend seulement une jeune froideur, Et qui n'impose point à l'ardeur qui vous presse De quelque attachement l'invincible tendresse. Un coeur préoccupé résiste puissamment ; Mais quand une âme est libre, on la force aisément ; Et toute la fierté de son indifférence N'a rien dont ne triomphe un peu de patience. Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux, Faites de votre flamme un éclat glorieux, Et bien loin de trembler de l'exemple des autres, Du rebut de leurs voeux enflez l'espoir des vôtres. Peut−être pour toucher ces sévères appas Aurez−vous des secrets que ces princes n'ont pas ; Et si de ses fiertés l'impérieux caprice Ne vous fait éprouver un destin plus propice, Au moins est−ce un bonheur, en ces extrémités, Que de voir avec soi ses rivaux rebutés. Euryale J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme : Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme ; Et par ce que j'ai dit je voulois pressentir Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir, Car enfin, puisqu'il faut t'en faire confidence, On doit à la Princesse expliquer mon silence, Et peut−être, au moment que je t'en parle ici, Le secret de mon coeur, Arbate, est éclairci. Cette chasse où, pour fuir la foule qui l'adore Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore, Est le temps dont Moron, pour déclarer mon feu, A pris... Arbate Moron, seigneur ? Euryale Ce choix t'étonne un peu : Par son titre de fou tu crois le bien connoître ; Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paroître, Et que, malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui, Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui. La Princesse se plaît à ses bouffonneries ; Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries, Et peut, dans cet accès, dire et persuader Ce que d'autres que lui n'oseroient hasarder ; Je le vois propre enfin à ce que j'en souhaite : Il a pour moi, dit−il, une amitié parfaite, Et veut, dans mes Etats ayant reçu le jour, Contre tous mes rivaux appuyer mon amour. Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle... Scène II Moron, Arbate, Euryale Moron, sans être vu. Au secours ! sauvez−moi de la bête cruelle. Euryale Je pense ouïr sa voix. Moron, sans être vu. A moi, de grâce, à moi ! Euryale C'est lui−même. Où court−il avec un tel effroi ? Moron Où pourrai−je éviter ce sanglier redoutable ? Grands dieux, préservez−moi de sa dent effroyable. Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas, Quatre livres d'encens, et deux veaux des plus gras. Ha ! je suis mort. Euryale Qu'as−tu ? Moron Je vous croyois la bête Dont à me diffamer j'ai vu la gueule prête, Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur. Euryale Qu'est−ce ? Moron O ! que la Princesse est d'une étrange humeur, Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances Il nous faut essuyer de sottes complaisances ! Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs De se voir exposés à mille et mille peurs ? Encore si c'étoit qu'on ne fût qu'à la chasse Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe : Ce sont des animaux d'un naturel fort doux, Et qui prennent toujours la fuite devant nous. Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines, Et qui courent les gens qui les veulent courir, C'est un sot passe−temps, que je ne puis souffrir. Euryale Dis−nous donc ce que c'est. Moron, en se tournant. Le pénible exercice Où de notre Princesse a volé le caprice ! ... J'en aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour ; Et la course des chars se faisant en ce jour, Il falloit affecter ce contre−temps de chasse, Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce, Et faire voir... Mais chut. Achevons mon récit, Et reprenons le fil de ce que j'avois dit. Qu'ai−je dit ? Euryale Tu parlois d'exercice pénible. Moron Ah ! oui. Succombant donc à ce travail horrible, (Car en chasseur fameux j'étois enharnaché, Et dès le point du jour je m'étois découché) Je me suis écarté de tous en galand homme, Et trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme, J'essayois ma posture, et m'ajustant bientôt, Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut, Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue, Et j'ai d'un vieux buisson de la forêt touffue Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur, Pour... Euryale Qu'est−ce ? Moron Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur, Mais laissez−moi passer entre vous deux, pour cause : Je serai mieux en main pour vous conter la chose. J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé, Avoit d'un air affreux tout son poil hérissé ; Ses deux yeux flamboyants ne lançoient que menace, Et sa gueule faisoit une laide grimace, Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser Montroit de certains crocs... je vous laisse à penser ! A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes ; Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes, Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot. Arbate Et tu l'as de pied ferme attendu ? Moron Quelque sot. J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre. Arbate Fuir devant un sanglier ; ayant de quoi l'abattre ! Ce trait, Moron, n'est pas généreux... Moron J'y consens : Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens. Arbate Mais par quelques exploits si l'on ne s'éternise... Moron Je suis votre valet, et j'aime mieux qu'on dise : "C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier, Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier", Que si l'on y disoit : "Voilà l'illustre place Où le brave Moron, d'une héroïque audace Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort, Par un coup de ses dents vit terminer son sort." Euryale Fort bien... Moron Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire, Vivre au monde deux jours, que mille ans dans l'histoire. Euryale En effet, ton trépas fâcheroit tes amis ; Mais si de ta frayeur ton esprit est remis, Puis−je te demander si du feu qui me brûle... ? Moron Il ne faut point, Seigneur, que je vous dissimule : Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré De temps pour lui parler qui fût selon mon gré. L'office de bouffon a des prérogatives ; Mais souvent on rabat nos libres tentatives. Le discours de vos feux est un peu délicat, Et c'est chez la Princesse une affaire d'Etat. Vous savez de quel titre elle se glorifie, Et qu'elle a dans la tête une philosophie, Qui déclare la guerre au conjugal lien, Et vous traite l'Amour de déité de rien. Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse, Il me faut manier la chose avec adresse ; Car on doit regarder comme l'on parle aux grands, Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens. Laissez−moi doucement conduire cette trame. Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme : Vous êtes ne mon prince, et quelques autres noeuds Pourroient contribuer au bien que je vous veux. Ma mère, dans son temps, passoit pour assez belle, Et naturellement n'étoit pas fort cruelle ; Feu votre père alors, ce prince généreux, Sur la galanterie étoit fort dangereux ; Et je sais qu'Elpénor, qu'on appeloit mon père A cause qu'il étoit le mari de ma mère, Contoit pour grand honneur aux pasteurs d'aujourd'hui Que le Prince autrefois étoit venu chez lui, Et que durant ce temps il avoit l'avantage De se voir salué de tous ceux du village. Baste, quoi qu'il en soit, je veux par mes travaux... Mais voici la Princesse et deux de vos rivaux. Scène III La Princesse et sa suite, Aristomène, Théocle, Euryale, Arbate, Moron Aristomène Reprochez−vous, Madame, à nos justes alarmes Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes ? J'aurois pensé, pour moi, qu'abattre sous nos coups Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu'à vous, Etoit une aventure (ignorant votre chasse) Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce ; Mais à cette froideur je connois clairement Que je dois concevoir un autre sentiment, Et quereller du sort la fatale puissance Qui me fait avoir part à ce qui vous offense. Théocle Pour moi, je tiens, Madame, à sensible bonheur L'action où pour vous a volé tout mon coeur, Et ne puis consentir, malgré votre murmure, A quereller le sort d'une telle aventure. D'un objet odieux je sais que tout déplaît ; Mais, dût votre courroux être plus grand qu'il n'est, C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême, De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime. La Princesse Et pensez−vous, seigneur, puisqu'il me faut parler, Qu'il eût en ce péril de quoi tant m'ébranler, Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes, Ne soient entre mains que d'inutiles armes, Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois, Pour n'oser, en chassant, concevoir l'espérance De suffire, moi seule, à ma propre défense ? Certes, avec le temps, j'aurois bien profité De ces soins assidus dont je fais vanité, S'il falloit que mon bras, dans une telle quête, Ne pût pas triompher d'une chétive bête ! Du moins si, pour prétendre à de sensibles coups, Le commun de mon sexe est trop mal avec vous, D'un étage plus haut accordez−moi la gloire, Et me faites tous deux cette grâce de croire, Seigneurs, que, quel que fût le sanglier d'aujourd'hui, J'en ai mis bas sans vous de plus méchants que lui. Théocle Mais, Madame... La Princesse Hé bien, soit. Je vois que votre envie Est de persuader que je vous dois la vie : J'y consens. Oui, sans vous, c'étoit fait de mes jours ; Je rends de tout mon coeur grâce à ce grand secours ; Et je vais de ce pas au Prince, pour lui dire Les bontés que pour moi votre amour vous inspire. Scène IV Euryale, Moron, Arbate Moron Heu ! a−t−on jamais vu de plus farouche esprit ? De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit. O ! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire ! Arbate Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses dédains ; Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins. Son heure doit venir, et c'est à vous possible Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible. Moron Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux, Et je... Euryale Non, ce n'est plus, Moron, ce que je veux. Garde−toi de rien dire, et me laisse un peu faire : J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire. Je vois trop que son coeur s'obstine à dédaigner Tous ces profonds respects qui pensent la gagner ; Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle. Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement, Et j'en attends de lui l'heureux événement. Arbate Peut−on savoir, seigneur, par où votre espérance... ? Euryale Tu le vas voir. Allons, et garde le silence. Deuxième intermède Scène I Moron Jusqu'au revoir. Pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation à faire avec ces arbres et ces rochers. Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême, Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime. Philis est l'objet charmant Qui tient mon coeur à l'attache ; Et je devins son amant La voyant traire une vache. Ses doigts tout pleins de lait, et plus blancs mille fois. Pressoient les bouts du pis d'une grâce admirable. Ouf ! Cette idée est capable De me réduire aux abois. Ah ! Philis ! Philis ! Philis ! Ah, hem, ah, ah, ah, hi, hi, hi, oh, oh, oh, oh. Voilà un écho qui est bouffon ! hom, hom, hom, ha, ha, ha, ha, ha. Uh, uh, uh. Voilà un écho qui est bouffon ! Scène II Un Ours, Moron Moron Ah ! Monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon coeur. De grâce, épargnez−moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens là−bas qui seroient bien mieux votre affaire. Eh ! eh ! eh ! Monseigneur, tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah ! Monseigneur, que Votre Altesse est jolie et bien faite ! Elle a tout à fait l'air galand et la taille la plus mignonne du monde. Ah ! beau poil, belle tête, beaux yeux brillants et bien fendus ! Ah ! beau petit nez ! belle petite bouche ! petites quenottes jolies ! Ah ! belle gorge ! belles petites menottes ! petits ongles bien faits A l'aide ! au secours ! je suis mort ! miséricorde ! Pauvre Moron ! Ah ! mon Dieu ! Et vite, à moi, à moi, je suis perdu ! (Les chasseurs paroissent.) Eh ! Messieurs, ayez pitié de moi. Bon ! Messieurs, tuez−moi ce vilain animal−là. O Ciel, daigne les assister ! Bon ! le voilà qui fuit. Le voilà qui s'arrête, et qui se jette sur eux. Bon ! en voilà un qui vient de lui donner un coup dans la gueule. Les voilà tous à l'entour de lui. Courage ! ferme, allons, mes amis ! Bon ! poussez fort ! Encore ! Ah ! le voilà qui est à terre ; c'en est fait, il est mort. Descendons maintenant, pour lui donner cent coups. Serviteur, Messieurs ; je vous rends grâce de m'avoir délivré de cette bête. Maintenant que vous l'avez tuée, je m'en vais l'achever et en triompher avec vous. Acte II Scène I La Princesse, Aglante, Cynthie La Princesse Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux ; On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux ; Et de tous nos palais la savante structure Cède aux simples beautés qu'y forme la nature. Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais Ont pour moi des appas à ne lasser jamais. Aglante Je chéris comme vous ces retraites tranquilles, Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes. De mille objets charmants ces lieux sont embellis ; Et ce qui doit surprendre, est qu'aux portes d'Elis La douce passion de fuir la multitude Rencontre une si belle et vaste solitude. Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatants, Vos retraites ici me semblent hors de temps ; Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique Que chaque prince a fait pour la fête publique. Ce spectacle pompeux de la course des chars Devroit bien mériter l'honneur de vos regards. La Princesse Quel droit ont−ils chacun d'y vouloir ma présence ? Et que dois−je, après tout, à leur magnificence ? Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir, Et mon coeur est le prix qu'ils veulent tous courir. Mais quelque espoir qui flatte un projet de la sorte, Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte. Cynthie Jusques à quand ce coeur veut−il s'effaroucher Des innocents desseins qu'on a de le toucher, Et regarder les soins que pour vous on se donne Comme autant d'attentats contre votre personne ? Je sais qu'en défendant le parti de l'amour, On s'expose chez vous à faire mal sa cour ; Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être S'oppose aux duretés que vous faites paroître, Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien Vos résolutions de n'aimer jamais rien. Est−il rien de plus beau que l'innocente flamme Qu'un mérite éclatant allume dans une âme ? Et seroit−ce un bonheur de respirer le jour, Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour ? Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre, Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre. Avis. − Le dessein de l'auteur étoit de traiter ainsi toute la comédie. Mais un commandement du Roi qui pressa cette affaire l'obligea d'achever tout le reste en prose, et de passer légèrement sur plusieurs scènes qu'il auroit étendues davantage s'il avoit eu plus de loisir. Aglante Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie ; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades, s'il ne s'y mêle un peu d'amour. La Princesse Pouvez−vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces paroles ? et ne devez−vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est qu'erreur, que foiblesse et qu'emportement, et dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe ? J'en prétends soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et ne veux point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous, pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects sont des embûches qu'on tend à notre coeur, et qui souvent l'engagent à commettre des lâchetés. Pour moi, quand je regarde certains exemples, et les bassesses épouvantables où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance, je sens tout mon coeur qui s'émeut ; et je ne puis souffrir qu'une âme qui fait profession d'un peu de fierté ne trouve pas une honte horrible à de telles foiblesses. Cynthie Eh ! Madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont point honteuses, et qu'il est beau même d'avoir dans les plus hauts degrés de gloire. J'espère que vous changerez un jour de pensée ; et s'il plaît au Ciel, nous verrons votre coeur avant qu'il soit peu... La Princesse Arrêtez, n'achevez pas ce souhait étrange. J'ai une horreur trop invincible pour ces sortes d'abaissements : et si jamais j'étois capable d'y descendre, je serois personne sans doute à ne me le point pardonner. Aglante Prenez garde ; Madame, l'Amour sait se venger des mépris que l'on fait de lui, et peut−être... La Princesse Non, non. Je brave tous ses traits ; et le grand pouvoir qu'on lui donne n'est rien qu'une chimère, qu'une excuse des foibles coeurs, qui le font invincible pour autoriser leur foiblesse. Cynthie Mais enfin toute la terre reconnoît sa puissance, et vous voyez que les dieux même sont assujettis à son empire. On nous fait voir que Jupiter n'a pas aimé pour une fois, et que Diane même, dont vous affectez tant l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour. La Princesse Les croyances publiques sont toujours mêlées d'erreur : les dieux ne sont point faits comme se les fait le vulgaire ; et c'est leur manquer de respect que de leur attribuer les foiblesses des hommes. Scène II Moron, La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis Aglante Viens, approche, Moron, viens nous aider à défendre l'Amour contre les sentiments de la Princesse. La Princesse Voilà votre parti fortifié d'un grand défenseur. Moron Ma foi, Madame, je crois qu'après mon exemple il n'y a plus rien à dire, et qu'il ne faut plus mettre en doute le pouvoir de l'Amour. J'ai bravé ses armes assez longtemps, et fait de mon drôle comme un autre ; mais enfin ma fierté a baissé l'oreille, et vous avez une traîtresse qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Après cela, on ne doit plus faire aucun scrupule d'aimer ; et puisque j'ai bien passé par là, il peut bien y en passer d'autres. Cynthie Quoi ? Moron se mêle d'aimer ? Moron Fort bien. Cynthie Et de vouloir être aimé ? Moron Et pourquoi non ? Est−ce qu'on n'est pas assez bien fait pour cela ? Je pense que ce visage est assez passable, et que pour le bel air, Dieu merci, nous ne le cédons à personne. Cynthie Sans doute, on auroit tort... Scène III Lycas, La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis, Moron Lycas Madame, le prince votre père vient vous trouver ici, et conduit avec lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et celui de Messène. La Princesse O Ciel ! que prétend−il faire en me les amenant ? Auroit−il résolu ma perte, et voudrait−il bien me forcer au choix de quelqu'un d'eux ? Scène IV Le Prince, Euryale, Aristomène, Théocle, La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis, Moron La Princesse Seigneur, je vous demande la licence de prévenir par deux paroles la déclaration des pensées que vous pouvez avoir. Il y a deux vérités, seigneur, aussi constantes l'une que l'autre, et dont je puis vous assurer également : l'une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et que vous ne sauriez m'ordonner rien où je ne réponde aussitôt par une obéissance aveugle ; l'autre, que je regarde l'hyménée ainsi que le trépas, et qu'il m'est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me donner un mari, et me donner la mort, c'est une même chose ; mais votre volonté va la première, et mon obéissance m'est bien plus chère que ma vie. Après cela, parlez, seigneur, prononcez librement ce que vous voulez. La Prince Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes, et je me plains de toi, qui peux mettre dans ta pensée que je sois assez mauvais père pour vouloir faire violence à tes sentiments et me servir tyranniquement de la puissance que le Ciel me donne sur toi. Je souhaite, à la vérité, que ton coeur puisse aimer quelqu'un : tous mes voeux seroient satisfaits, si cela pouvoit arriver ; et je n'ai proposé les fêtes et les jeux que je fais célébrer ici qu'afin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grèce a d'illustre, et que, parmi cette noble jeunesse, tu puisses enfin rencontrer où arrêter tes yeux et déterminer tes pensées. Je ne demande, dis−je, au Ciel autre bonheur que celui de te voir un époux. J'ai, pour obtenir cette grâce, fait encore ce matin un sacrifice à Vénus ; et si je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m'a promis un miracle. Mais, quoi qu'il en soit, je veux en user avec toi en père qui chérit sa fille. Si tu trouves où attacher tes voeux, ton choix sera le mien, et je ne considérerai ni intérêts d'Etat, ni avantages d'alliance ; si ton coeur demeure insensible, je n'entreprendrai point de le forcer. Mais au moins sois complaisante aux civilités qu'on te rend, et ne m'oblige point à faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec l'estime que tu leur dois, reçois avec reconnoissance les témoignages de leur zèle, et viens voir cette course où leur adresse va paroître. Théocle Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette course. Mais, à vous dire vrai, j'ai peu d'ardeur pour la victoire, puisque ce n'est pas votre coeur qu'on y doit disputer. Aristomène Pour moi, Madame, vous êtes le seul prix que je me propose partout ; c'est vous que je crois disputer dans ces combats d'adresse, et je n'aspire maintenant à remporter l'honneur de cette course que pour obtenir un degré de gloire qui m'approche de votre coeur. Euryale Pour moi, Madame, je n'y vais point du tout avec cette pensée. Comme j'ai fait toute ma vie profession de ne rien aimer, tous les soins que je prends ne vont point où tendent les autres. Je n'ai aucune prétention sur votre coeur, et le seul honneur de la course est tout l'avantage où j'aspire. (Ils la quittent.) La Princesse D'où sort cette fierté où l'on ne s'attendoit point ? Princesses, que dites−vous de ce jeune prince ? Avez−vous remarqué de quel ton il l'a pris ? Aglante Il est vrai que cela est un peu fier. Moron Ah ! quelle brave botte il vient là de lui porter ! La Princesse Ne trouvez−vous pas qu'il y auroit plaisir d'abaisser son orgueil, et de soumettre un peu ce coeur qui tranche tant du brave ? Cynthie Comme vous êtes accoutumée à ne jamais recevoir que des hommages et des adorations de tout le monde, un compliment pareil au sien doit vous surprendre, à la vérité. La Princesse Je vous avoue que cela m'a donné de l'émotion, et que je souhaiterois fort de trouver les moyens de châtier cette hauteur. Je n'avois pas beaucoup d'envie de me trouver à cette course ; mais j'y veux aller exprès, et employer toute chose pour lui donner de l'amour. Cynthie Prenez garde, Madame : l'entreprise est périlleuse, et lorsqu'on veut donner de l'amour, on court risque d'en recevoir. La Princesse Ah ! n'appréhendez rien, je vous prie. Allons, je vous réponds de moi. Troisième Intermède Scène I Moron, Philis Moron Philis, demeure ici. Philis Non, laisse−moi suivre les autres. Moron Ah ! cruelle ! si c'étoit Tircis qui t'en priât, tu demeurerois bien vite. Philis Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que je trouve bien mieux mon compte avec l'une qu'avec l'autre ; car il me divertit avec sa voix, et toi, tu m'étourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que lui, je te promets de t'écouter. Moron Eh ! demeure un peu. Philis Je ne saurois. Moron De grâce ! Philis Point, te dis−je. Moron Je ne te laisserai point aller. Philis Ah ! que de façons ? Moron Je ne te demande qu'un moment à être avec toi. Philis Eh bien ! oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose. Moron Et quelle ? Philis De ne me point parler du tout. Moron Eh ! Philis ! Philis A moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi. Moron Veux−tu me... ? Philis Laisse−moi aller. Moron Eh bien ! oui, demeure. Je ne dirai mot. Philis Prends−y bien garde, au moins ; car à la moindre parole, je prends la fuite. Moron. Il fait une scène de gestes. Soit. Ah ! Philis ! ... Eh ! ... Elle s'enfuit, et je ne saurois l'attraper. Voilà ce que c'est : si je savois chanter, j'en ferois bien mieux mes affaires. La plupart des femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles ; elles sont cause que tout le monde se mêle de musique, et l'on ne réussit auprès d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait entendre. Il faut que j'apprenne à chanter pour faire comme les autres. Bon, voici justement mon homme. Scène II Satyre, Moron Satyre La, la, la. Moron Ah ! Satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m'as promis il y a longtemps : apprends−moi à chanter, je te prie. Satyre Je le veux. Mais auparavant, écoute une chanson que je viens de faire. Moron Il est si accoutumé à chanter qu'il ne sauroit parler d'autre façon. Allons, chante, j'écoute. Satyre Je portois... Moron Une chanson, dis−tu ? Satyre Je port... Moron Une chanson à chanter. Satyre Je port... Moron Chanson amoureuse, peste ! Satyre Je portois dans une cage Deux moineaux que j'avois pris, Lorsque la jeune Cloris Fit dans un sombre bocage Briller à mes yeux surpris Les fleurs de son beau visage. Hélas ! dis−je aux moineaux, en recevant les coups De ses yeux si savants à faire des conquêtes ; Consolez−vous, pauvres petites bêtes, Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous. Dans vos chants si doux Chantez à ma belle, Oiseaux, chantez tous Ma peine mortelle. Mais si la cruelle Se met en courroux Au récit fidèle Des maux que je sens pour elle, Oiseaux, taisez−vous, Oiseaux, taisez−vous. Moron Ah ! qu'elle est belle ! Apprends−la−moi. Satyre La, la, la, la. Moron La, la, la, la. Satyre Fa, fa, fa, fa. Moron Fa toi−même. Acte III Scène I La Princesse, Aglante, Cynthie, Philis Cynthie Il est vrai, Madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non commune, et que l'air dont il a paru a été quelque chose de surprenant. Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte avec le même coeur qu'il y a porté ; car enfin vous lui avez tiré des traits dont il est difficile de se défendre ; et sans parler de tout le reste, la grâce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des charmes aujourd'hui à toucher les plus insensibles. La Princesse Le voici qui s'entretient avec Moron : nous saurons un peu de quoi il lui parle. Ne rompons point encore leur entretien, et prenons cette route pour revenir à leur rencontre. Scène II Euryale, Moron, Arbate Euryale Ah ! Moron, je te l'avoue, j'ai été enchanté ; et jamais tant de charmes n'ont frappé tout ensemble mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable en tout temps, il est vrai ; mais ce moment l'a emporté sur tous les autres, et des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés. Jamais son visage ne s'est paré de plus vives couleurs, ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçants. La douceur de sa voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu'elle a daigné chanter ; et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient jusqu'au fond de mon âme, et tenoient tous mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux, sur l'émail d'un tendre gazon, traçoient d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moi−même, et m'attachoient par des noeuds invincibles aux doux et justes mouvements dont tout son corps suivoit les mouvements de l'harmonie. Enfin jamais âme n'a eu de plus puissantes émotions que la mienne ; et j'ai pensé plus de vingt fois oublier ma résolution, pour me jeter à ses pieds et lui faire un aveu sincère de l'ardeur que je sens pour elle. Moron Donnez−vous−en bien de garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs ; et je crois−tout de bon que nous les verrions nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent. Arbate Seigneur, voici la Princesse qui s'est un peu éloignée de sa suite. Moron Demeurez ferme au moins dans le chemin que vous avez pris. Je m'en vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez−vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre ; et si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera possible. Scène III La Princesse, Moron La Princesse Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d'Ithaque ? Moron Ah ! Madame, il y a longtemps que nous nous connoissons. La Princesse D'où vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici, et qu'il a pris cette autre route quand il m'a vue ? Moron C'est un homme bizarre, qui ne se plaît qu'à entretenir ses pensées. La Princesse Etois−tu tantôt au compliment qu'il m'a fait ? Moron Oui, Madame, j'y étois ; et je l'ai trouvé un peu impertinent, n'en déplaise à Sa Principauté. La Princesse Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choquée ; et j'ai toutes les envies du monde de l'engager, pour rabattre un peu son orgueil. Moron Ma foi, Madame, vous ne feriez pas mal : il le mériteroit bien ; mais à vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiez réussir. La Princesse Comment ? Moron Comment ? C'est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu. Il lui semble qu'il n'y a personne au monde qui le mérite, et que la terre n'est pas digne de le porter. La Princesse Mais encore, ne t'a−t−il point parlé de moi ? Moron Lui ? non. La Princesse Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse ? Moron Pas le moindre mot. La Princesse Certes ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur étrange de ne rien estimer. Moron Il n'estime et n'aime que lui. La Princesse Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut. Moron Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et plus insensible que lui. La Princesse Le voilà. Moron Voyez−vous comme il passe, sans prendre garde à vous ? La Princesse De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l'oblige à me venir aborder. Scène IV La Princesse, Euryale, Moron, Arbate Moron Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La Princesse souhaite que vous l'abordiez ; mais songez bien à continuer votre rôle ; et de peur de l'oublier, ne soyez pas longtemps avec elle. La Princesse Vous êtes bien solitaire, seigneur : et c'est une humeur bien extraordinaire que la vôtre, de renoncer ainsi à notre sexe, et de fuir, à votre âge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils. Euryale Cette humeur, Madame, n'est pas si extraordinaire, qu'on n'en trouvât des exemples sans aller loin d'ici ; et vous ne sauriez condamner la résolution que j'ai prise de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi vos sentiments. La Princesse Il y a grande différence ; et ce qui sied bien à un sexe ne sied pas bien à l'autre. Il est beau qu'une femme soit insensible, et conserve son coeur exempt des flammes de l'amour ; mais ce qui est vertu en elle devient un crime dans un homme ; et comme la beauté est le partage de notre sexe, vous sauriez ne nous point aimer, sans nous dérober les hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons toutes nous ressentir. Euryale Je ne vois pas, Madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent prendre aucun intérêt à ces sortes d'offenses. La Princesse Ce n'est pas une raison, seigneur ; et sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d'être aimée. Euryale Pour moi, je ne suis pas de même ; et dans le dessein où je suis de ne rien aimer, je serois fâché d'être aimé. La Princesse Et la raison ? Euryale C'est qu'on a obligation à ceux qui nous aiment, et que je serois fâché d'être ingrat. La Princesse Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aimeriez qui vous aimeroit ? Euryale Moi, Madame ? point du tout. Je dis bien que je serois fâché d'être ingrat ; mais je me résoudrois plutôt de l'être que d'aimer. La Princesse Telle personne vous aimeroit, peut−être que votre coeur... Euryale Non ! Madame, rien n'est capable de toucher mon coeur. Ma liberté est la seule maîtresse à qui je consacre mes voeux ; et quand le Ciel emploieroit ses soins à composer une beauté parfaite, quand il assembleroit en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et de l'âme, enfin quand il exposeroit à mes yeux un miracle d'esprit, d'adresse et de beauté, et que cette personne m'aimeroit avec toutes les tendresses imaginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerois pas. La Princesse A−t−on jamais rien vu de tel ? Moron Peste soit du petit brutal ! J'aurois envie de lui bailler un coup de poing. La Princesse, parlant en soi. Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dépit, que je ne me sens pas. Moron, parlant au Prince. Bon courage, seigneur ! Voilà qui va le mieux du monde. Euryale Ah ! Moron, je n'en puis plus ! et je me suis fait des efforts étranges. La Princesse C'est avoir une insensibilité bien grande, que de parler comme vous faites. Euryale Le Ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, Madame, j'interromps votre promenade, et mon respect doit m'avertir que vous aimez la solitude. Scène V La Princesse, Moron, Philis, Tircis Moron Il ne vous en doit rien, Madame, en dureté de coeur. La Princesse Je donnerois volontiers tout ce que j'ai au monde pour avoir l'avantage d'en triompher. Moron Je le crois. La Princesse Ne pourrois−tu, Moron, me servir dans un tel dessein ? Moron Vous savez bien, Madame, que je suis tout à votre service. La Princesse Parle−lui de moi dans tes entretiens ; vante−lui adroitement ma personne et les avantages de ma naissance ; et tâche d'ébranler ses sentiments par la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu voudras, pour tâcher à me l'engager. Moron Laissez−moi faire. La Princesse C'est une chose qui me tient au coeur. Je souhaite ardemment qu'il m'aime. Moron Il est bien fait, oui, ce petit pendard−là ; il a bon air, bonne physionomie ; et je crois qu'il seroit assez le fait d'une jeune Princesse. La Princesse Enfin tu peux tout espérer de moi, si tu trouves moyen d'enflammer pour moi son coeur. Moron Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, Madame, s'il venoit à vous aimer, que feriez−vous, s'il vous plaît ? La Princesse Ah ! ce seroit lors que je prendrois plaisir à triompher pleinement de sa vanité, à punir son mépris par mes froideurs, et exercer sur lui toutes les cruautés que je pourrois imaginer. Moron Il ne se rendra jamais. La Princesse Ah ! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende. Moron Non, il n'en fera rien. Je le connois : ma peine sera inutile. La Princesse Si faut−il pourtant tenter toute chose, et éprouver si son âme est entièrement insensible. Allons, je veux lui parler, et suivre une pensée qui vient de me venir. Quatrième intermède Scène I Philis, Tircis Philis Viens, Tircis. Laissons−les aller, et me dis un peu ton martyre de la façon que tu sais faire. Il y a longtemps que tes yeux me parlent ; mais je suis plus aise d'ouïr ta voix. Tircis, en chantant. Tu m'écoutes, hélas ! dans ma triste langueur ; Mais je n'en suis pas mieux, ô beauté sans pareille ; Et je touche ton oreille, Sans que je touche ton coeur. Philis Va, va, c'est déjà quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps amène tout. Chante−moi cependant quelque plainte nouvelle que tu aies composée pour moi. Scène II Moron, Philis, Tircis Moron Ah ! ah ! je vous y prends, cruelle. Vous vous écartez des autres pour ouïr mon rival. Philis Oui, je m'écarte pour cela. Je te le dis encore, je me plais avec lui ; et l'on écoute volontiers les amants, lorsqu'ils se plaignent aussi agréablement qu'il fait. Que ne chantes−tu comme lui ? Je prendrois plaisir à t'écouter. Moron Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose ; et quand... Philis Tais−toi ; je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras. Moron Ah ! cruelle ! ... Philis Silence, dis−je, ou je me mettrai en colère. Tircis Arbres épais, et vous, prés émaillés, La beauté dont l'hiver vous avoit dépouillés Par le printemps vous est rendue. Vous reprenez tous vos appas ; Mais mon âme ne reprend pas La joie, hélas ! que j'ai perdue ! Moron Morbleu ! que n'ai−je de la voix ! Ah ! nature marâtre, pourquoi ne m'as−tu pas donné de quoi chanter comme à un autre ? Philis En vérité, Tircis, il ne se peut rien de plus agréable, et tu l'emportes sur tous les rivaux que tu as. Moron Mais pourquoi est−ce que je ne puis pas chanter ? N'ai−je pas un estomac, un gosier et une langue comme un autre ? Oui, oui, allons : je veux chanter aussi, et te montrer que l'amour fait faire toutes choses. Voici une chanson que j'ai faite pour toi. Philis Oui, dis ; je veux bien t'écouter pour la rareté du fait Moron Courage, Moron ! il n'y a qu'à avoir de la hardiesse. (Moron chante.) Ton extrême rigueur S'acharne sur mon coeur. Ah ! Philis, je trépasse ; Daigne me secourir : En seras−tu plus grasse De m'avoir fait mourir ? Vivat ! Moron. Philis Voilà qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterois bien d'avoir la gloire que quelque amant fût mort pour moi. C'est un avantage dont je n'ai point encore joui ; et je trouve que j'aimerois de tout mon coeur une personne qui m'aimeroit assez pour se donner la mort. Moron Tu aimerois une personne qui se tueroit pour toi ! Philis Oui. Moron Il ne faut que cela pour te plaire ? Philis Non. Moron Voilà qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je veux. Tircis chante. Ah ! quelle douceur extrême, De mourir pour ce qu'on aime ! (bis) Moron C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez. Tircis chante. Courage, Moron ! meurs promptement En généreux amant. Moron Je vous prie de vous mêler de vos affaires, et de me laisser tuer à ma fantaisie. Allons, je vais faire honte à tous les amants. Tiens, je ne suis pas homme à faire tant de façons. Vois ce poignard. Prends bien garde comme je vais me percer le coeur. (Se riant de Tircis.) Je suis votre serviteur : quelque niais. Philis Allons, Tircis. Viens−t'en me redire à l'écho ce que tu m'as chanté. Acte IV Scène I Euryale, La Princesse, Moron La Princesse Prince, comme jusques ici nous avons fait paroître une conformité de sentiments, et que le Ciel a semblé mettre en nous mêmes attachements pour notre liberté, et même aversion pour l'amour, je suis bien aise de vous ouvrir mon coeur, et de vous faire confidence d'un changement dont vous serez surpris. J'ai toujours regardé l'hymen comme une chose affreuse, et j'avois fait serment d'abandonner plutôt la vie que de me résoudre jamais à perdre cette liberté pour qui j'avois des tendresses si grandes ; mais enfin un moment a dissipé toutes ces résolutions. Le mérite d'un prince m'a frappé aujourd'hui les yeux ; et mon âme tout d'un coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que j'avois toujours méprisée. J'ai trouvé d'abord des raisons pour autoriser ce changement, et puis l'appuyer de la volonté de répondre aux ardentes sollicitations d'un père, et aux voeux de tout un Etat ; mais, à vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condamnerez, ou non, le dessein que j'ai de me donner un époux. Euryale Vous pourriez faire un tel choix, Madame, que je l'approuverois sans doute. La Princesse Qui croyez−vous, à votre avis, que je veuille choisir ? Euryale Si j'étois dans votre coeur, je pourrois vous le dire ; mais comme je n'y suis pas, je n'ai garde de vous répondre. La Princesse Devinez pour voir, et nommez quelqu'un. Euryale J'aurois trop peur de me tromper. La Princesse Mais encore, pour qui souhaiteriez−vous que je me déclarasse ? Euryale Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterois ; mais, avant que de m'expliquer, je dois savoir votre pensée. La Princesse Eh bien ! Prince, je veux bien vous la découvrir. Je suis sûre que vous allez approuver mon choix ; et pour ne vous point tenir en suspens davantage, le prince de Messène est celui de qui le mérite s'est attiré mes voeux. Euryale O Ciel ! La Princesse Mon invention a réussi, Moron : le voilà qui se trouble. Moron, parlant à la Princesse. Bon, Madame. (Au Prince.) Courage, seigneur ! (A la Princesse.) Il en tient. (Au Prince.) Ne vous défaites pas. Ne trouvez−vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mérite qu'on peut avoir ? Moron, au Prince. Remettez−vous et songez à répondre. La Princesse D'où vient, Prince, que vous ne dites mot, et semblez interdit ? Euryale Je le suis, à la vérité ; et j'admire, Madame, comme le Ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres, deux âmes en qui l'on ait vu une plus grande conformité de sentiments, qui aient fait éclater, dans le même temps, une résolution à braver les traits de l'Amour, et qui, dans le même moment, aient fait paroître une égale facilité à perdre le nom d'insensibles. Car enfin, Madame, puisque votre exemple m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour aujourd'hui s'est rendu maître de mon coeur, et qu'une des Princesses vos cousines, l'aimable et belle Aglante, a renversé d'un coup d'oeil tous les projets de ma fierté. Je suis ravi, Madame, que, par cette égalité de défaite, nous n'ayons rien à nous reprocher l'un et l'autre, et je ne doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez aussi le mien. Il faut que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point différer à nous rendre tous deux contents. Pour moi, Madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que je souhaite, et vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la demande au prince votre père. Moron Ah ! digne, ah ! brave coeur ! Scène II La Princesse, Moron La Princesse Ah ! Moron, je n'en puis plus ; et ce coup, que je n'attendois pas, triomphe absolument de toute ma fermeté. Moron Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avois cru d'abord que votre stratagème avoit fait son effet. La Princesse Ah ! ce m'est un dépit à me désespérer, qu'une autre ait l'avantage de soumettre ce coeur que je voulois soumettre. Scène III La Princesse, Aglante, Moron La Princesse Princesse, j'ai à vous prier d'une chose qu'il faut absolument que vous m'accordiez. Le prince d'Ithaque vous aime et veut vous demander au prince mon père. Aglante Le prince d'Ithaque, Madame ? La Princesse Oui. Il vient de m'en assurer lui−même, et m'a demandé mon suffrage pour vous obtenir ; mais je vous conjure de rejeter cette proposition, et de ne point prêter l'oreille à tout ce qu'il pourra vous dire. Aglante Mais, Madame, s'il étoit vrai que ce prince m'aimât effectivement, pourquoi, n'ayant aucun dessein de vous engager, ne voudriez−vous pas souffrir... ? La Princesse Non, Aglante. Je vous le demande ; faites−moi ce plaisir, je vous prie, et trouvez bon que, n'ayant pu avoir l'avantage de le soumettre, je lui dérobe la joie de vous obtenir. Aglante Madame, il faut vous obéir ; mais je croirois que la conquête d'un tel coeur ne seroit pas une victoire à dédaigner. La Princesse Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entièrement. Scène IV Aristomène, Moron, La Princesse, Aglante Aristomène Madame, je viens à vos pieds, rendre grâce à l'Amour de mes heureux destins, et vous témoigner, avec mes transports, le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs. La Princesse Comment ? Aristomène Le prince d'Ithaque, Madame, vient de m'assurer tout à l'heure que votre coeur avoit eu la bonté de s'expliquer en ma faveur sur ce célèbre choix qu'attend toute la Grèce. La Princesse Il vous a dit qu'il tenoit cela de ma bouche ? Aristomène Oui, Madame. La Princesse C'est un étourdi ; et vous êtes un peu trop crédule, Prince, d'ajouter foi si promptement à ce qu'il vous a dit. Une pareille nouvelle mériteroit bien, ce me semble, qu'on en doutât un peu de temps ; et c'est tout ce que vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avois dite moi−même. Aristomène Madame, si j'ai été trop prompt à me persuader... La Princesse De grâce, Prince, brisons là ce discours ; et si vous voulez m'obliger, souffrez que je puisse jouir de deux moments de solitude. Scène V La Princesse, Aglante, Moron La Princesse Ah ! qu'en cette aventure le Ciel me traite avec une rigueur étrange ! Au moins, Princesse, souvenez−vous de la prière que je vous ai faite. Aglante Je vous l'ai dit déjà, Madame, il faut vous obéir. Moron Mais, Madame, s'il vous aimoit, vous n'en voudriez point, et cependant vous ne voulez pas qu'il soit à un autre. C'est faire justement comme le chien du jardinier La Princesse Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une autre ; et si la chose étoit, je crois que j'en mourrois de déplaisir. Moron Ma foi, Madame, avouons la dette : vous voudriez qu'il fût à vous ; et dans toutes vos actions il est aisé de voir que vous aimez un peu ce jeune prince. La Princesse Moi, je l'aime ? O Ciel ! je l'aime ? Avez−vous l'insolence de prononcer ces paroles ? Sortez de ma vue, impudent, et ne vous présentez jamais devant moi. Moron Madame... La Princesse Retirez−vous d'ici, vous dis−je, ou je vous en ferai retirer d'une autre manière. Moron Ma foi, son coeur en a sa provision, et... (Il rencontre un regard de la Princesse, qui l'oblige à se retirer.) Scène VI La Princesse De quelle émotion inconnue sens−je mon coeur atteint, et quelle inquiétude secrète est venue troubler tout d'un coup la tranquillité de mon âme ? Ne seroit−ce point aussi ce qu'on vient de me dire ! et, sans en rien savoir, n'aimerois−je point ce jeune prince ? Ah ! si cela étoit, je serois personne à me désespérer ; mais il est impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi ? je serois capable de cette lâcheté ! J'ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande insensibilité du monde ; les respects, les hommages et les soumissions n'ont jamais pu toucher mon âme, et la fierté et le dédain en auroient triomphé ! J'ai méprisé tous ceux qui m'ont aimée, et j'aimerois le seul qui me méprise ! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas. Il n'y a pas de raison à cela. Mais si ce n'est pas de l'amour que ce que je sens maintenant, qu'est−ce donc que ce peut être ? Et d'où vient ce poison qui me court par toutes les veines, et ne me laisse point en repos avec moi−même ? Sors de mon coeur, qui que tu sois, ennemi qui te caches. Attaque−moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de tous nos bois, afin que mon dard et mes flèches me puissent défaire de toi. O vous, admirables personnes, qui par la douceur de vos chants avez l'art d'adoucir les plus fâcheuses inquiétudes, approchez−vous d'ici, de grâce, et tâchez de charmer avec votre musique le chagrin où je suis. Cinquième Intermède Chère Philis,... Clymène, Philis Clymène Chère Philis, dis−moi, que crois−tu de l'amour ? Philis Toi−même, qu'en crois−tu, ma compagne fidèle ? Clymène On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour, Et qu'on souffre en aimant une peine cruelle. Philis On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle, Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour. Clymène A qui des deux donnerons−nous victoire ? Philis Qu'en croirons−nous ? ou le mal ou le bien ? Clymène et Philis, ensemble. Aimons, c'est le vrai moyen De savoir ce qu'on en doit croire. Philis Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs. Clymène Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes. Philis Si de tant de tourments il accable les coeurs, D'où vient qu'on aime à lui rendre les armes ? Clymène Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes, Pourquoi nous défend−on d'en goûter les douceurs ? Philis A qui des deux donnerons−nous victoire ? Clymène Qu'en croirons−nous ? ou le mal ou le bien ! Toutes deux ensemble. Aimons, c'est le vrai moyen De savoir ce qu'on en doit croire. La Princesse les interrompt en cet endroit et leur dit : Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeurer en repos ; et quelque douceur qu'aient vos chants, ils ne font que redoubler mon inquiétude. Acte V Scène I Le Prince, Euryale, Moron, Aglante, Cynthie Moron Oui, seigneur, ce n'est point raillerie : j'en suis ce qu'on appelle disgracié ; il m'a fallu tirer mes chausses au plus vite, et jamais vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien. Le Prince. Ah ! Prince, que je devrai de grâces à ce stratagème amoureux, s'il faut qu'il ait trouvé le secret de toucher son coeur ! Euryale Quelque chose, seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir ; mais enfin, si ce n'est pas à moi trop de témérité que d'oser aspirer à l'honneur de votre alliance, si ma personne et mes Etats... La Prince Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d'un père ; et si vous avez le coeur de ma fille, il ne vous manque rien. Scène II La Princesse, Le Prince, Euryale, Aglante, Cynthie, Moron La Princesse O Ciel ! que vois−je ici ? La Prince Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix très−considérable, et je souscris aisément de tous mes suffrages à la demande que vous me faites. La Princesse Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander une grâce. Vous m'avez toujours témoigné une tendresse extrême, et je crois vous devoir bien plus par les bontés que vous m'avez fait voir que par le jour que vous m'avez donné. Mais si jamais pour moi vous avez eu de l'amitié, je vous en demande aujourd'hui la plus sensible preuve que vous me puissiez accorder : c'est de n'écouter point, seigneur, la demande de ce prince, et de ne pas souffrir que la Princesse Aglante soit unie avec lui. La Prince Et par quelle raison, ma fille, voudrois−tu t'opposer à cette union. La Princesse Par la raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser ses desseins. La Prince Tu le hais, ma fille ? La Princesse Oui, et de tout mon coeur, je vous l'avoue. La Prince Et que t'a−t−il fait ? La Princesse Il m'a méprisée. La Prince Et comment ? La Princesse Il ne m'a pas trouvée assez bien faite pour m'adresser ses voeux. La Prince Et quelle offense te fait cela ? Tu ne veux accepter personne. La Princesse N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa déclaration me fait un affront ; et ce m'est une honte sensible qu'à mes yeux, et au milieu de votre cour, il a recherché une autre que moi. La Prince Mais quel intérêt dois−tu prendre à lui ? La Princesse J'en prends, seigneur, à me venger de son mépris ; et comme je sais bien qu'il aime Aglante avec beaucoup d'ardeur, je veux empêcher, s'il vous plaît, qu'il ne soit heureux avec elle. La Prince Cela te tient donc bien au coeur ? La Princesse Oui, seigneur, sans doute ; et s'il obtient ce qu'il demande, vous me verrez expirer à vos yeux. La Prince Va, va, ma fille, avoue franchement la chose : le mérite de ce prince t'a fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes enfin, quoi que tu puisses dire. La Princesse Moi, seigneur ? La Prince Oui, tu l'aimes. La Princesse Je l'aime, dites−vous ? et vous m'imputez cette lâcheté ! O Ciel ! quelle est mon infortune ! Puis−je bien, sans mourir, entendre ces paroles ? et faut−il que je sois si malheureuse, qu'on me soupçonne de l'aimer ? Ah ! si c'étoit un autre que vous, seigneur, qui me tînt ce discours, je ne sais pas ce que je ne ferois point. La Prince Eh bien ! oui, tu ne l'aimes pas, tu le hais, j'y consens ; et je veux bien, pour te contenter, qu'il n'épouse pas la Princesse Aglante. La Princesse Ah ! seigneur, vous me donnez la vie. La Prince Mais afin d'empêcher qu'il ne puisse être jamais à elle, il faut que tu le prennes pour toi. La Princesse Vous vous moquez, seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande. Euryale Pardonnez−moi, Madame, je suis assez téméraire pour cela, et je prends à témoin le prince votre père si ce n'est pas vous que j'ai demandée. C'est trop vous tenir dans l'erreur ; il faut lever le masque, et, dussiez−vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon coeur. Je n'ai jamais aimé que vous, et jamais je n'aimerai que vous : c'est vous, Madame, qui m'avez enlevé cette qualite d'insensible que j'avois toujours affectée ; et tout ce que j'ai pu vous dire n'a été qu'une feinte, qu'un mouvement secret m'a inspirée, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences imaginables. Il falloit qu'elle cessât bientôt, sans doute, et je m'étonne seulement qu'elle ait pu durer la moitié d'un jour ; car enfin je mourois, je brûlois dans l'âme, quand je vous déguisois mes sentiments ; et jamais coeur n'a souffert une contrainte égale à la mienne. Que si cette feinte, Madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger : vous n'avez qu'à parler, et ma main sur−le−champ fera gloire d'exécuter l'arrêt que vous prononcerez. La Princesse Non, non, Prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m'avoir abusée ; et tout ce que vous m'avez dit, je l'aime bien mieux une feinte, que non pas une vérité. La Prince Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour époux ? La Princesse Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez−moi le temps d'y songer, je vous prie, et m'épargnez un peu la confusion où je suis. La Prince Vous jugez, Prince, ce que cela veut dire, et vous vous pouvez fonder là−dessus. Euryale Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, Madame, cet arrêt de ma destinée ; et s'il me condamne à la mort, je le suivrai sans murmure. La Prince Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grâce avec la Princesse. Moron Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai bien de dire ce que je pense. Scène III Aristomène, Théocle, Le Prince, La Princesse, Aglante, Cynthie, Moron La Prince Je crains bien, Princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre faveur ; mais voilà deux Princesses qui peuvent bien vous consoler de ce petit malheur. Aristomène Seigneur, nous savons prendre notre parti ; et si ces aimables Princesses n'ont point trop de mépris pour les coeurs qu'on a rebutés, nous pouvons revenir par elles à l'honneur de votre alliance. Scène IV Philis, Aristomène, Théocle, Le Prince, La Princesse, Aglante, Cynthie, Moron Philis Seigneur, la déesse Vénus vient d'annoncer partout le changement du coeur de la Princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergères en témoignent leur joie par des danses et des chansons ; et si ce n'est point un spectacle que vous méprisiez, vous allez voir l'allégresse publique se répandre jusques ici. Sixième intermède Usez mieux,... Choeur de pasteurs et de bergères qui dansent Chanson Usez mieux, ô beautés fières, Du pouvoir de tout charmer ; Aimez, aimables bergères : Nos coeurs sont faits pour aimer. Quelque fort qu'on s'en défende, Il y faut venir un jour : Il n'est rien qui ne se rende Aux doux charmes de l'Amour. Songez de bonne heure à suivre Le plaisir de s'enflammer : Un coeur ne commence à vivre Que du jour qu'il sait aimer. Quelque fort qu'on s'en défende, Il y faut venir un jour : Il n'est rien qui ne se rende Aux doux charmes de l'Amour. Tartuffe ou l'Imposteur Comédie Les trois premiers actes ont été représentés à Versailles pour le Roi le 12e jour du mois de mai 1664. La comédie, entière et achevée en cinq actes, a été représentée au château du Raincy près Paris pour S. A. S. Monseigneur le Prince Le 29e novembre 1664 et donnée depuis au public dans la salle du Palais−Royal le 5e août 1667, puis le 5e février 1669 par la Troupe du Roi Préface Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux ; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes mêmes y sont criminels ; et le moindre coup d'oeil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde, les corrections que j'y ai pu faire, le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue, l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence, le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité. Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon coeur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent. Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer ; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne ; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée, et que même, parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne ; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne et, sans aller chercher si loin que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France. Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui−ci est, dans l'Etat, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule. On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Eh ! pouvais−je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. − Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. − Mais cette morale est−elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues ? Dit−elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut−on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat ? Il n'y a nulle apparence à cela ; et l'on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies. C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s'était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Eglise qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques−uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude. Et, en effet, puisqu'on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne pas entendre et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n'étant autre chose qu'un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là−dessus le témoignage de l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d'une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des comédies. Elle nous apprendra que ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, on fait gloire d'en composer eux−mêmes, qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'il avaient composées ; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine. J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est−ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire. On n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art ; et comme on ne s'avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle−là avec celle−ci. Ce sont deux personnes de qui les moeurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre que la ressemblance du nom ; et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n'y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction et l'honnêteté. Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et, si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ; mais, supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince sur la comédie du Tartuffe. Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire. "Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche" ; à quoi le prince répondit : "La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs−là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux−mêmes ; c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir". Premier placet présenté au Roi Sur la comédie du Tartuffe. Sire, Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et, comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. Je l'ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et, pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que j'avais à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d'abord un véritable et franc hypocrite. Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et quelque ressemblante qu'on la trouvât. Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur, pourtant était adouci, par la manière dont Votre Majesté s'était expliquée sur ce sujet ; et j'ai cru, sire, qu'elle m'ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu'elle me défendait de produire en public. Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l'approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage se sont trouvés d'accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis−je, on voit un livre composé par le curé de..., qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l'avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense, j'en serais quitte à trop bon marché ; le zèle charitable de ce galant homme de bien n'a garde de demeurer là ; il ne veut point que j'aie de miséricorde auprès de Dieu ; il veut absolument que je sois damné, c'est une affaire résolue. Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle−même combien il m'est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s'il faut qu'elles soient tolérées ; et quel intérêt j'ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j'aurais à demander pour ma réputation et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage : les rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce qu'ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j'attends d'elle, avec respect, tout ce qu'il lui plaira d'ordonner là−dessus. Second placet présenté au Roi Dans son camp devant la ville de Lille en Flandre, par les nommés De la Thorillière et de la Grange, comédiens de Sa Majesté, et compagnons de sieur Molière, sur la défense qui fut faite, le 6 août 1667, de représenter le Tartuffe jusques à nouvel ordre de Sa Majesté. Sire, C'est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l'état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu'au lieu où je la viens chercher ? et qui puis−je solliciter contre l'autorité de la puissance qui m'accable, que la source de la puissance et de l'autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ? Ma comédie, Sire, n'a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l'ai produite sous le titre de l'Imposteur, et déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme du monde ; j'ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l'habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n'a de rien servi. La cabale s'est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n'a pas plutôt paru, qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j'ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi−même de l'éclat de cette tempête, c'est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m'en permettre la représentation, et que je n'avais pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avait qu'elle seule qui me l'eût défendue. Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l'ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux−mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir : ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public, sans en dire le moindre mot. Celles−là n'attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle−ci les attaque et les joue eux−mêmes ; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l'horreur de tout le monde et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession. J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très assuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l'avantage ; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume. Daignent vos bonté, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ; et puissé−je, au retour d'une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d'innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l'Europe ! Troisième placet présenté au Roi Le 5 février 1669 Sire, Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par−devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu'il s'obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de... Oserai−je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut−être n'en est−ce pas trop pour Votre Majesté ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet. Personnages Mme Pernelle, mère d'Orgon. Orgon, mari d'Elmire. Elmire, femme d'Orgon. Damis, fils d'Orgon. Mariane, fille d'Orgon et amante de Valère. Valère, amant de Mariane. Cléante, beau−frère d'Orgon. Tartuffe, faux dévot. Dorine, suivante de Mariane. M. Loyal, sergent. Un Exempt. Flipote, servante de Mme Pernelle. La scène est à Paris Acte I Scène I Madame Pernelle et Flipote sa servante, Elmire, Mariane, Dorine, Damis, Cléante Madame Pernelle Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre. Elmire Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre. Madame Pernelle Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin : Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin. Elmire De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ? Madame Pernelle C'est que je ne puis voir tout ce ménage−ci, Et que de me complaire on ne prend nul souci. Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée : Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée, On n'y respecte rien, chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut. Dorine Si... Madame Pernelle Vous êtes, mamie, une fille suivante Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente : Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis. Damis Mais... Madame Pernelle Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ; C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère ; Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, Et ne lui donneriez jamais que du tourment. Mariane Je crois... Madame Pernelle Mon Dieu, sa soeur, vous faites la discrette, Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette ; Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, Et vous menez sous chape un train que je hais fort. Elmire Mais, ma mère,... Madame Pernelle Ma bru, qu'il ne vous en déplaise, Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise ; Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux, Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux. Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse, Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement. Cléante Mais, Madame, après tout... Madame Pernelle Pour vous, Monsieur son frère, Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ; Mais enfin, si j'étois de mon fils, son époux, Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. Je vous parle un peu franc ; mais c'est là mon humeur, Et je ne mâche point ce que j'ai sur le coeur. Damis Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute... Madame Pernelle C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute ; Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux De le voir querellé par un fou comme vous. Damis Quoi ? je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique, Et que nous ne puissions à rien nous divertir, Si ce beau Monsieur−là n'y daigne consentir ? Dorine S'il le faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes ; Car il contrôle tout, ce critique zélé. Madame Pernelle Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. C'est au chemin du Ciel qu'il prétend vous conduire, Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire. Damis Non, voyez−vous, ma mère, il n'est père ni rien Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien : Je trahirois mon coeur de parler d'autre sorte ; Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte ; J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat. Dorine Certes, c'est une chose aussi qui scandalise, De voir qu'un inconnu céans s'impatronise, Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers Et dont l'habit entier valoit bien six deniers, En vienne jusque−là que de se méconnaître, De contrarier tout, et de faire le maître. Madame Pernelle Hé ! merci de ma vie ? il en iroit bien mieux, Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux. Dorine Il passe pour un saint dans votre fantaisie : Tout son fait, croyez−moi, n'est rien qu'hypocrisie. Madame Pernelle Voyez la langue ! Dorine A lui, non plus qu'à son Laurent, Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant. Madame Pernelle J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être ; Mais pour homme de bien, je garantis le maître. Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. C'est contre le péché que son coeur se courrouce, Et l'intérêt du Ciel est tout ce qui le pousse. Dorine Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne sauroit−il souffrir qu'aucun hante céans ? En quoi blesse le Ciel une visite honnête, Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ? Veut−on que là−dessus je m'explique entre nous ? Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux. Madame Pernelle Taisez−vous, et songez aux choses que vous dites. Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites. Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, Et de tant de laquais le bruyant assemblage Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien ; Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien. Cléante Hé ! voulez−vous, Madame, empêcher qu'on ne cause ? Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose, Si pour les sots discours où l'on peut être mis, Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. Et quand même on pourroit se résoudre à le faire, Croiriez−vous obliger tout le monde à se taire ? Contre la médisance il n'est point de rempart. A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard ; Efforçons−nous de vivre avec toute innocence, Et laissons aux causeurs une pleine licence. Dorine Daphné, notre voisine, et son petit époux Ne seroient−ils point ceux qui parlent mal de nous ? Ceux de qui la conduite offre le plus à rire Sont toujours sur autrui les premiers à médire ; Ils ne manquent jamais de saisir promptement L'apparente lueur du moindre attachement, D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie : Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, Et sous le faux espoir de quelque ressemblance, Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés. Madame Pernelle Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. On sait qu'Orante mène une vie exemplaire : Tous ses soins vont au Ciel ; et j'ai su par des gens Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. Dorine L'exemple est admirable, et cette dame est bonne ! Il est vrai qu'elle vit en austère personne ; Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent, Et l'on sait qu'elle est prude à son corps défendant. Tant qu'elle a pu des coeurs attirer les hommages, Elle a fort bien joui de tous ses avantages ; Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, Au monde, qui la quitte, elle veut renoncer, Et du voile pompeux d'une haute sagesse De ses attraits usés déguiser la foiblesse. Ce sont là les retours des coquettes du temps. Il leur est dur de voir déserter les galants. Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude ; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose, et ne pardonne à rien ; Hautement d'un chacun elles blâment la vie, Non point par charité, mais par un trait d'envie, Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs Dont le penchant de l'âge a sevré leurs desirs. Madame Pernelle Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire. Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire, Car Madame à jaser tient le dé tout le jour. Mais enfin je prétends discourir à mon tour : Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage ; Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ; Que pour votre salut vous le devez entendre, Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. Ces visites, ces bals, ces conversations Sont du malin esprit toutes inventions. Là jamais on n'entend de pieuses paroles : Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles ; Bien souvent le prochain en a sa bonne part, Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées De la confusion de telles assemblées : Mille caquets divers s'y font en moins de rien ; Et comme l'autre jour un docteur dit fort bien, C'est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y babille, et tout du long de l'aune ; Et pour conter l'histoire où ce point l'engagea... Voilà−t−il pas Monsieur qui ricane déjà ! Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, Et sans... Adieu, ma bru : je ne veux plus rien dire. Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied. (Donnant un soufflet à Flipote.) Allons, vous, vous rêvez, et bayez aux corneilles. Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. Marchons, gaupe, marchons. Scène II Cléante, Dorine Cléante Je n'y veux point aller, De peur qu'elle ne vînt encor me quereller, Que cette bonne femme... Dorine Ah ! certes, c'est dommage Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage : Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom. Cléante Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée ! Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée ! Dorine Oh ! vraiment tout cela n'est rien au prix du fils, Et si vous l'aviez vu, vous diriez : "C'est bien pis ! " Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage, Et pour servir son prince il montra du courage ; Mais il est devenu comme un homme hébété, Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ; Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme. C'est de tous ses secrets l'unique confident, Et de ses actions le directeur prudent ; Il le choie, il l'embrasse, et pour une maîtresse On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse ; A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis ; Avec joie il l'y voit manger autant que six ; Les bons morceaux de tout, il fait qu'on les lui cède ; Et s'il vient à roter, il lui dit : "Dieu vous aide ! ". (C'est une servante qui parle.) Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros ; Il l'admire à tous coups, le cite à tout propos ; Ses moindres actions lui semblent des miracles, Et tous les mots qu'il dit sont pour lui de oracles. Lui, qui connoît sa dupe et qui veut en jouir, Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir ; Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ; Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches. Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, Avec la sainteté les parures du diable. Scène III Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine Elmire Vous êtes bien heureux de n'être point venu Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. Mais j'ai vu mon mari ! comme il ne m'a point vue, Je veux aller là−haut attendre sa venue. Cléante Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement, Et je vais lui donner le bonjour seulement. Damis De l'hymen de ma soeur touchez−lui quelque chose. J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, Qu'il oblige mon père à des détours si grands ; Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends. Si même ardeur enflamme et ma soeur et Valère, La soeur de cet ami, vous le savez, m'est chère ; Et s'il falloit... Dorine Il entre. Scène IV Orgon, Cléante, Dorine Orgon Ah ! mon frère, bonjour. Cléante Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour. La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. Orgon Dorine... Mon beau−frère, attendez, je vous prie : Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. Tout s'est−il, ces deux jours, passé de bonne sorte ? Qu'est−ce qu'on fait céans ? comme est−ce qu'on s'y porte ? Dorine Madame eut avant−hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir. Orgon Et Tartuffe ? Dorine Tartuffe ? Il se porte à merveille. Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille. Orgon Le pauvre homme ! Dorine Le soir, elle eut un grand dégoût, Et ne put au souper toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle ! Orgon Et Tartuffe ? Dorine Il soupa, lui tout seul, devant elle, Et fort dévotement il mangea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis. Orgon Le pauvre homme ! Dorine La nuit se passa toute entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ; Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour près d'elle il nous fallut veiller. Orgon Et Tartuffe ? Dorine Pressé d'un sommeil agréable, Il passa dans sa chambre au sortir de la table, Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, Où sans trouble il dormit jusques au lendemain. Orgon Le pauvre homme ! Dorine A la fin, par nos raisons gagnée, Elle se résolut à souffrir la saignée, Et le soulagement suivit tout aussitôt. Orgon Et Tartuffe ? Dorine Il reprit courage comme il faut, Et contre tous les maux fortifiant son âme, Pour réparer le sang qu'avoit perdu Madame, But à son déjeuner quatre grands coups de vin. Orgon Le pauvre homme ! Dorine Tous deux se portent bien enfin ; Et je vais à Madame annoncer par avance La part que vous prenez à sa convalescence. Scène V Orgon, Cléante Cléante A votre nez, mon frère, elle se rit de vous ; Et sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A−t−on jamais parlé d'un semblable caprice ? Et se peut−il qu'un homme ait un charme aujourd'hui A vous faire oublier toutes choses pour lui, Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point ? ... Orgon Alte−là, mon beau−frère : Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez. Cléante Je ne le connois pas, puisque vous le voulez ; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être... Orgon Mon frère, vous seriez charmé de le connoître, Et vos ravissements ne prendroient point de fin. C'est un homme... qui,... ha ! un homme... un homme enfin. Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec son entretien ; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme ; Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierois autant que de cela. Cléante Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! Orgon Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, Tout vis−à−vis de moi se mettre à deux genoux. Il attiroit les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au Ciel il poussoit sa prière ; Il faisoit des soupirs, de grands élancements, Et baisoit humblement la terre à tous moments ; Et lorsque je sortois, il me devançoit vite, Pour m'aller à la porte offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, Je lui faisois des dons ; mais avec modestie Il me vouloit toujours en rendre une partie. "C'est trop, me disoit−il, c'est trop de la moitié ; Je ne mérite pas de vous faire pitié" ; Et quand je refusois de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. Enfin le Ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps−là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; Un rien presque suffit pour le scandaliser ; Jusque−là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère. Cléante Parbleu ! vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez−vous de moi ? Et que prétendez−vous que tout ce badinage ? ... Orgon Mon frère, ce discours sent le libertinage : Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ; Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire. Cléante Voilà de vos pareils le discours ordinaire : Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux. C'est être libertin que d'avoir de bons yeux, Et qui n'adore pas de vaines simagrées N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur : Je sais comme je parle, et le Ciel voit mon coeur, De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. Il est de faux dévots ainsi que de faux braves ; Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. Hé quoi ? vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion ? Vous les voulez traiter d'un semblable langage, Et rendre même honneur au masque qu'au visage, Egaler l'artifice à la sincérité, Confondre l'apparence avec la vérité, Estimer le fantôme autant que la personne, Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ? Les hommes la plupart sont étrangement faits ! Dans la juste nature on ne les voit jamais ; La raison a pour eux des bornes trop petites ; En chaque caractère ils passent ses limites ; Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. Que cela vous soit dit en passant, mon beau−frère. Orgon Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère ; Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes ; Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes. Cléante Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré. Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, Du faux avec le vrai faire la différence. Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle, Aussi ne vois−je rien qui soit plus odieux Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, De qui la sacrilège et trompeuse grimace Abuse impunément et se joue à leur gré De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré, Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise, Et veulent acheter crédit et dignités A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés, Ces gens, dis−je, qu'on voit d'une ardeur non commune Par le chemin du Ciel courir à leur fortune, Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, Et prêchent la retraite au milieu de la cour, Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment, D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré. De ce faux caractère on en voit trop paroître ; Mais les dévots de coeur sont aisés à connoître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux : Regardez Ariston, regardez Périandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ; Ce titre par aucun ne leur est débattu ; Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ; On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, est traitable ; Ils ne censurent point toutes nos actions : Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ; Et laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre ; On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre ; Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement ; Ils attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui−même. Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle : C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle : Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. Orgon Monsieur mon cher beau−frère, avez−vous tout dit ? Cléante Oui. Orgon Je suis votre valet. (Il veut s'en aller.) Cléante De grâce, un mot, mon frère. Laissons là ce discours. Vous savez que Valère Pour être votre gendre a parole de vous ? Orgon Oui. Cléante Vous aviez pris jour pour un lien si doux. Orgon Il est vrai. Cléante Pourquoi donc en différer la fête Orgon Je ne sais. Cléante Auriez−vous autre pensée en tête ? Orgon Peut−être. Cléante Vous voulez manquer à votre foi ? Orgon Je ne dis pas cela. Cléante Nul obstacle, je croi, Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses. Orgon Selon. Cléante Pour dire un mot faut−il tant de finesses ? Valère sur ce point me fait vous visiter. Orgon Le Ciel en soit loué ! Cléante Mais que lui reporter ? Orgon Tout ce qu'il vous plaira. Cléante Mais il est nécessaire De savoir vos desseins. Quels sont−ils donc ? Orgon De faire Ce que le Ciel voudra. Cléante Mais parlons tout de bon. Valère a votre foi : la tiendrez−vous, ou non ? Orgon Adieu. Cléante Pour son amour je crains une disgrâce, Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe. Acte II Scène I Orgon, Mariane Orgon Mariane. Mariane Mon père. Orgon Approchez, j'ai de quoi Vous parler en secret. Mariane Que cherchez−vous ? Orgon. Il regarde dans un petit cabinet. Je voi Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre ; Car ce petit endroit est propre pour surprendre. Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous Reconnu de tout temps un esprit assez doux, Et de tout temps aussi vous m'avez été chère. Mariane Je suis fort redevable à cet amour de père. Orgon C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter, Vous devez n'avoir soin que de me contenter. Mariane C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute. Orgon Fort bien. Que dites−vous de Tartuffe notre hôte ? Mariane Qui, moi ? Orgon Vous. Voyez bien comme vous répondrez. Mariane Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. Orgon C'est parler sagement. Dites−moi donc, ma fille, Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, Qu'il touche votre coeur, et qu'il vous seroit doux De le voir par mon choix devenir votre époux. Eh ? (Mariane se recule avec surprise.) Mariane Eh ? Orgon Qu'est−ce ? Mariane Plaît−il ? Orgon Quoi ? Mariane Me suis−je méprise ? Orgon Comment ? Mariane Qui voulez−vous, mon père, que je dise Qui me touche le coeur, et qu'il me seroit doux De voir par votre choix devenir mon époux ? Orgon Tartuffe. Mariane Il n'en est rien, mon père, je vous jure. Pourquoi me faire dire une telle imposture ? Orgon Mais je veux que cela soit une vérité ; Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté. Mariane Quoi ? vous voulez, mon père ? ... Orgon Oui, je prétends, ma fille, Unir par votre hymen Tartuffe à ma famille. Il sera votre époux, j'ai résolu cela ; Et comme sur vos voeux je... Scène II Dorine, Orgon, Mariane Orgon Que faites−vous là ? La curiosité qui vous presse est bien forte, Mamie, à nous venir écouter de la sorte. Dorine Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle. Orgon Quoi donc ? la chose est−elle incroyable ? Dorine A tel point, Que vous−même, Monsieur, je ne vous en crois point. Orgon Je sais bien le moyen de vous le faire croire. Dorine Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire. Orgon Je conte justement ce qu'on verra dans peu. Dorine Chansons ! Orgon Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu. Dorine Allez, ne croyez point à Monsieur votre père : Il raille. Orgon Je vous dis... Dorine Non, vous avez beau faire, On ne vous croira point. Orgon A la fin mon courroux... Dorine Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous. Quoi ? se peut−il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage Et cette large barbe au milieu du visage, Vous soyez assez fou pour vouloir ? ... Orgon Ecoutez : Vous avez pris céans certaines privautés Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, mamie. Dorine Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie. Vous moquez−vous des gens d'avoir fait ce complot ? Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. Et puis, que vous apporte une telle alliance ? A quel sujet aller, avec tout votre bien, Choisir un gendre gueux ? ... Orgon Taisez−vous. S'il n'a rien, Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. Sa misère est sans doute une honnête misère ; Au−dessus des grandeurs elle doit l'élever, Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver Par son trop peu de soin des choses temporelles, Et sa puissante attache aux choses éternelles. Mais mon secours pourra lui donner les moyens De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens : Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme ; Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme. Dorine Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité, Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance, Et l'humble procédé de la dévotion Souffre mal les éclats de cette ambition. A quoi bon cet orgueil ? ... Mais ce discours vous blesse : Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. Ferez−vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, D'une fille comme elle un homme comme lui ? Et ne devez−vous pas songer aux bienséances, Et de cette union prévoir les conséquences ? Sachez que d'une fille on risque la vertu, Lorsque dans son hymen son goût est combattu, Que le dessein d'y vivre en honnête personne Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, Et que ceux dont partout on montre au doigt le front Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. Il est bien difficile enfin d'être fidèle A de certains maris faits d'un certain modèle ; Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait. Songez à quels périls votre dessein vous livre. Orgon Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre. Dorine Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons. Orgon Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons : Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. J'avois donné pour vous ma parole à Valère ; Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, Je le soupçonne encor d'être un peu libertin : Je ne remarque point qu'il hante les églises. Dorine Voulez−vous qu'il y coure à vos heures précises, Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ? Orgon Je ne demande pas votre avis là−dessus. Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde, Et c'est une richesse à nulle autre seconde. Cet hymen de tous biens comblera vos desirs, Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ; A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez. Dorine Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure. Orgon Ouais ! quels discours ! Dorine Je dis qu'il en a l'encolure, Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera Sur toute la vertu que votre fille aura. Orgon Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire, Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire. Dorine Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt. (Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille.) Orgon C'est prendre trop de soin : taisez−vous, s'il vous plaît. Dorine Si l'on ne vous aimoit... Orgon Je ne veux pas qu'on m'aime. Dorine Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous−même. Orgon Ah ! Dorine Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir. Orgon Vous ne vous tairez point ? Dorine C'est une conscience Que de vous laisser faire une telle alliance. Orgon Te tairas−tu, serpent, dont les traits effrontés... ? Dorine Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ? Orgon Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, Et tout résolûment je veux que tu te taises. Dorine Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins. Orgon Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins. (Se retournant vers sa fille.) A ne m'en point parler, ou... : suffit. Comme sage, J'ai pesé mûrement toutes choses. Dorine J'enrage De ne pouvoir parler. (Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.) Orgon Sans être damoiseau, Tartuffe est fait de sorte... Dorine Oui, c'est un beau museau. Orgon Que quand tu n'aurois même aucune sympathie Pour tous les autres dons... (Il se retourne devant elle, et la regarde les bras croisés.) Dorine La voilà bien lotie ! Si j'étois en sa place, un homme assurément Ne m'épouseroit pas de force impunément ; Et je lui ferois voir bientôt après la fête Qu'une femme a toujours une vengeance prête. Orgon Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ? Dorine De quoi vous plaignez−vous ? Je ne vous parle pas. Orgon Qu'est−ce que tu fais donc ? Dorine Je me parle à moi−même. Orgon Fort bien. Pour châtier son insolence extrême, Il faut que je lui donne un revers de ma main. (Il se met en posture de lui donner un soufflet ; et Dorine, à chaque coup d'oeil qu'il jette, se tient droite sans parler.) Ma fille, vous devez approuver mon dessein... Croire que le mari... que j'ai su vous élire... Que ne te parles−tu ? Dorine Je n'ai rien à me dire. Orgon Encore un petit mot. Dorine Il ne me plaît pas, moi. Orgon Certes, je t'y guettois. Dorine Quelque sotte, ma foi ! Orgon Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance, Et montrer pour mon choix entière déférence. Dorine, en s'enfuyant Je me moquerois fort de prendre un tel époux. (Il lui veut donner un soufflet et la manque.) Orgon Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre. Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre : Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu, Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu. Scène III Dorine, Mariane Dorine Avez−vous donc perdu, dites−moi, la parole, Et faut−il qu'en ceci je fasse votre rôle ? Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé ! Mariane Contre un père absolu que veux−tu que je fasse ? Dorine Ce qu'il faut pour parer une telle menace. Mariane Quoi ? Dorine Lui dire qu'un coeur n'aime point par autrui, Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui, Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire, Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant, Il le peut épouser sans nul empêchement. Mariane Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire, Que je n'ai jamais eu la force de rien dire. Dorine Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas ; L'aimez−vous, je vous prie, ou ne l'aimez−vous pas ? Mariane Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande, Dorine ! me dois−tu faire cette demande ? T'ai−je pas là−dessus ouvert cent fois mon coeur, Et sais−tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ? Dorine Que sais−je si le coeur a parlé par la bouche, Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ? Mariane Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter, Et mes vrais sentiments ont su trop éclater. Dorine Enfin, vous l'aimez donc ? Mariane Oui, d'une ardeur extrême. Dorine Et selon l'apparence il vous aime de même ? Mariane Je le crois. Dorine Et tous deux brûlez également De vous voir mariés ensemble ? Mariane Assurément. Dorine Sur cette autre union quelle est donc votre attente ? Mariane De me donner la mort si l'on me violente. Dorine Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas ; Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ; Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage. Mariane Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends ! Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens. Dorine Je ne compatis point à qui dit des sornettes Et dans l'occasion mollit comme vous faites. Mariane Mais que veux−tu ? si j'ai de la timidité. Dorine Mais l'amour dans un coeur veut de la fermeté. Mariane Mais n'en gardé−je pas pour les feux de Valère ? Et n'est−ce pas à lui de m'obtenir d'un père ? Dorine Mais quoi ? si votre père est un bourru fieffé, Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée, La faute à votre amant doit−elle être imputée ? Mariane Mais par un haut refus et d'éclatants mépris Ferai−je dans mon choix voir un coeur trop épris ? Sortirai−je pour lui, quelque éclat dont il brille, De la pudeur du sexe et du devoir de fille ? Et veux−tu que mes feux par le monde étalés... ? Dorine Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez Etre à Monsieur Tartuffe ; et j'aurois, quand j'y pense, Tort de vous détourner d'une telle alliance. Quelle raison aurois−je à combattre vos voeux ? Le parti de soi−même est fort avantageux. Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est−ce rien qu'on propose ? Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose, N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié, Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié. Tout le monde déjà de gloire le couronne ; Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ; Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri : Vous vivrez trop contente avec un tel mari. Mariane Mon Dieu ! ... Dorine Quelle allégresse aurez−vous dans votre âme, Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme ! Mariane Ha ! cesse, je te prie, un semblable discours, Et contre cet hymen ouvre−moi du secours, C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire. Dorine Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, Voulût−il lui donner un singe pour époux. Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez−vous ? Vous irez par le coche en sa petite ville, Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, Et vous vous plairez fort à les entretenir. D'abord chez le beau monde on vous fera venir ; Vous irez visiter, pour votre bienvenue, Madame la baillive et Madame l'élue, Qui d'un siége pliant vous feront honorer. Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes, Et parfois Fagotin et les marionnettes, Si pourtant votre époux... Mariane Ah ! tu me fais mourir. De tes conseils plutôt songe à me secourir. Dorine Je suis votre servante. Mariane Eh ! Dorine, de grâce... Dorine Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe. Mariane Ma pauvre fille ! Dorine Non. Mariane Si mes voeux déclarés... Dorine Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez. Mariane Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée : Fais−moi... Dorine Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée. Mariane Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir, Laisse−moi désormais toute à mon désespoir : C'est de lui que mon coeur empruntera de l'aide, Et je sais de mes maux l'infaillible remède. (Elle veut s'en aller.) Dorine Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux. Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. Mariane Vois−tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre, Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire. Dorine Ne vous tourmentez point. On peut adroitement Empêcher... Mais voici Valère, votre amant. Scène IV Valère, Mariane, Dorine Valère On vient de débiter, Madame, une nouvelle Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle. Mariane Quoi ? Valère Que vous épousez Tartuffe. Mariane Il est certain Que mon père s'est mis en tête ce dessein. Valère Votre père, Madame... Mariane A changé de visée : La chose vient par lui de m'être proposée. Valère Quoi ? sérieusement ? Mariane Oui, sérieusement. Il s'est pour cet hymen déclaré hautement. Valère Et quel est le dessein où votre âme s'arrête. Madame ? Mariane Je ne sais. Valère La réponse est honnête. Vous ne savez ? Mariane Non. Valère Non ? Mariane Que me conseillez−vous ? Valère Je vous conseille, moi, de prendre cet époux. Mariane Vous me le conseillez ? Valère Oui. Mariane Tout de bon ? Valère Sans doute : Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute. Mariane Hé bien ! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois. Valère Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois. Mariane Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme. Valère Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame. Mariane Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir. Dorine Voyons ce qui pourra de ceci réussir. Valère C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie Quand vous... Mariane Ne parlons point de cela, je vous prie. Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter Celui que pour époux on me veut présenter : Et je déclare, moi, que je prétends le faire, Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire. Valère Ne vous excusez point sur mes intentions. Vous aviez pris déjà vos résolutions ; Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole Pour vous autoriser à manquer de parole. Mariane Il est vrai, c'est bien dit. Valère Sans doute ; et votre coeur N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur. Mariane Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée. Valère Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée Vous préviendra peut−être en un pareil dessein ; Et je sais où porter et mes voeux et ma main. Mariane Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite Le mérite... Valère Mon Dieu, laissons là le mérite : J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi. Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi, Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, Consentira sans honte à réparer ma perte. Mariane La perte n'est pas grande ; et de ce changement Vous vous consolerez assez facilement. Valère J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire. Un coeur qui nous oublie engage notre gloire ; Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins : Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins ; Et cette lâcheté jamais ne se pardonne, De montrer de l'amour pour qui nous abandonne. Mariane Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé. Valère Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé. Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme, Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras, Sans mettre ailleurs un coeur dont vous ne voulez pas ? Mariane Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ; Et je voudrois déjà que la chose fût faite. Valère Vous le voudriez ? Mariane Oui. Valère C'est assez m'insulter, Madame ; et de ce pas je vais vous contenter. (Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.) Mariane Fort bien. Valère Souvenez−vous au moins que c'est vous−même Qui contraignez mon coeur à cet effort extrême. Mariane Oui. Valère Et que le dessein que mon âme conçoit N'est rien qu'à votre exemple. Mariane A mon exemple, soit. Valère Suffit : vous allez être à point nommé servie. Mariane Tant mieux. Valère Vous me voyez, c'est pour toute ma vie. Mariane A la bonne heure. Valère Euh ? (Il s'en va, et, lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.) Mariane Quoi ? Valère Ne m'appelez−vous pas ? Mariane Moi ? Vous rêvez. Valère Hé bien ! je poursuis donc mes pas. Adieu, Madame. Mariane Adieu, Monsieur. Dorine Pour moi, je pense Que vous perdez l'esprit par cette extravagance : Et je vous ai laissé tout du long quereller, Pour voir où tout cela pourroit enfin aller. Holà ! seigneur Valère. (Elle va l'arrêter par le bras, et lui fait mine de grande résistance.) Valère Hé ! que veux−tu, Dorine ? Dorine Venez ici. Valère Non, non, le dépit me domine. Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu. Dorine Arrêtez. Valère Non, vois−tu ? c'est un point résolu. Dorine Ah ! Mariane Il souffre à me voir, ma présence le chasse, Et je ferai bien mieux de lui quitter la place. Dorine. Elle quitte Valère et court à Mariane. A l'autre. Où courez−vous ? Mariane Laisse. Dorine Il faut revenir. Mariane Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir. Valère Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice, Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse. Dorine. Elle quitte Mariane et court à Valère. Encor ? Diantre soit fait de vous si je le veux ! Cessez ce badinage, et venez çà tous deux. (Elle les tire l'un et l'autre.) Valère Mais quel est ton dessein ? Mariane Qu'est−ce que tu veux faire ? Dorine Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire. Etes−vous fou d'avoir un pareil démêlé ? Valère N'as−tu pas entendu comme elle m'a parlé ? Dorine Etes−vous folle, vous, de vous être emportée ? Mariane N'as−tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ? Dorine Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin Que de se conserver à vous, j'en suis témoin. Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie Que d'être votre époux ; j'en réponds sur ma vie. Mariane Pourquoi donc me donner un semblable conseil ? Valère Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ? Dorine Vous êtes fous tous deux. Cà, la main l'un et l'autre. Allons, vous. Valère, en donnant sa main à Dorine. A quoi bon ma main ? Dorine Ah ! Cà la vôtre. Mariane, en donnant aussi sa main. De quoi sert tout cela ? Dorine Mon Dieu ! vite, avancez. Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez. Valère Mais ne faites donc point les choses avec peine, Et regardez un peu les gens sans nulle haine. (Mariane tourne l'oeil sur Valère et fait un petit souris.) Dorine A vous dire le vrai, les amants sont bien fous ! Valère Ho çà n'ai−je pas lieu de me plaindre de vous ? Et pour n'en point mentir, n'êtes vous pas méchante De vous plaire à me dire une chose affligeante ? Mariane Mais vous, n'êtes−vous pas l'homme le plus ingrat... ? Dorine Pour une autre saison laissons tout ce débat, Et songeons à parer ce fâcheux mariage. Mariane Dis−nous donc quels ressorts il faut mettre en usage. Dorine Nous en ferons agir de toutes les façons. Votre père se moque, et ce sont des chansons ; Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence, Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé De tirer en longueur cet hymen proposé. En attrapant du temps, à tout on remédie. Tantôt vous payerez de quelque maladie, Qui viendra tout à coup et voudra des délais ; Tantôt vous payerez de présages mauvais : Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse. Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui". Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble, Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble. (A Valère.) Sortez, et sans tarder employez vos amis, Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. Nous allons réveiller les efforts de son frère, Et dans notre parti jeter la belle−mère. Adieu. Valère, à Mariane. Quelques efforts que nous préparions tous, Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous. Mariane, à Valère. Je ne vous réponds pas des volontés d'un père ; Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère. Valère Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser... Dorine Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser. Sortez, vous dis−je. Valère. Il fait un pas et revient. Enfin... Dorine Quel caquet est le vôtre ! Tirez de cette part ; et vous, tirez de l'autre. (Les poussant chacun par l'épaule.) Acte III Scène I Damis, Dorine Damis Que la foudre sur l'heure achève mes destins, Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête ! Dorine De grâce, modérez un tel emportement : Votre père n'a fait qu'en parler simplement. On n'exécute pas tout ce qui se propose, Et le chemin est long du projet à la chose. Damis Il faut que de ce fat j'arrête les complots, Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots. Dorine Ha ! tout doux ! Envers lui, comme envers votre père, Laissez agir les soins de votre belle−mère. Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit ; Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit, Et pourroit bien avoir douceur de coeur pour elle. Plût à Dieu qu'il fût vrai ! la chose seroit belle. Enfin votre intérêt l'oblige à le mander ; Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder, Savoir ses sentiments, et lui faire connaître Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître, S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir. Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir ; Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre. Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre. Damis Je puis être présent à tout cet entretien. Dorine Point. Il faut qu'ils soient seuls. Damis Je ne lui dirai rien. Dorine Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. Sortez. Damis Non : je veux voir, sans me mettre en courroux. Dorine Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez−vous. Scène II Tartuffe, Laurent, Dorine Tartuffe, apercevant Dorine. Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le Ciel vous illumine. Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers. Dorine Que d'affectation et de forfanterie ! Tartuffe Que voulez−vous ? Dorine Vous dire... Tartuffe. Il tire un mouchoir de sa poche. Ah ! mon Dieu, je vous prie, Avant que de parler prenez−moi ce mouchoir. Dorine Comment ? Tartuffe Couvrez ce sein que je ne saurois voir : Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées. Dorine Vous êtes donc bien tendre à la tentation, Et la chair sur vos sens fait grande impression ? Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte : Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte, Et je vous verrois nu du haut jusques en bas, Que toute votre peau ne me tenteroit pas. Tartuffe Mettez dans vos discours un peu de modestie, Ou je vais sur−le−champ vous quitter la partie. Dorine Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos, Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. Madame va venir dans cette salle basse, Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce. Tartuffe Hélas ! très−volontiers. Dorine, en soi−même. Comme il se radoucit ! Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit. Tartuffe Viendra−t−elle bientôt ? Dorine Je l'entends, ce me semble. Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble. Scène III Elmire, Tartuffe Tartuffe Que le Ciel à jamais par sa toute bonté Et de l'âme et du corps vous donne la santé, Et bénisse vos jours autant que le desire Le plus humble de ceux que son amour inspire. Elmire Je suis fort obligée à ce souhait pieux. Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux. Tartuffe Comment de votre mal vous sentez−vous remise ? Elmire Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise. Tartuffe Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut Pour avoir attiré cette grâce d'en haut ; Mais je n'ai fait au Ciel nulle dévote instance Qui n'ait eu pour objet votre convalescence. Elmire Votre zèle pour moi s'est trop inquiété. Tartuffe On ne peut trop chérir votre chère santé, Et pour la rétablir j'aurois donné la mienne. Elmire C'est pousser bien avant la charité chrétienne, Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. Tartuffe Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez. Elmire J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, Et suis bien aise ici qu'aucun ne nous éclaire. Tartuffe J'en suis ravi de même, et sans doute il m'est doux, Madame, de me voir seul à seul avec vous : C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée, Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée. Elmire Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien, Où tout votre coeur s'ouvre et ne me cache rien. Tartuffe Et je ne veux aussi pour grâce singulière Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, Et vous faire serment que les bruits que j'ai faits Des visites qu'ici reçoivent vos attraits Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, Et d'un pur mouvement... Elmire Je le prends bien aussi, Et crois que mon salut vous donne ce souci. Tartuffe. Il lui serre le bout des doigts. Oui, Madame, sans doute, et ma ferveur est telle... Elmire Ouf ! vous me serrez trop. Tartuffe C'est par excès de zèle. De vous faire autre mal je n'eus jamais dessein, Et j'aurois bien plutôt... (Il lui met la main sur le genou.) Elmire Que fait là votre main ? Tartuffe Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse. Elmire Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. (Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.) Tartuffe Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ; Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire. Elmire Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi, Et vous donner sa fille. Est−il vrai, dites−moi ? Tartuffe Il m'en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire, Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire ; Et je vois autre part les merveilleux attraits De la félicité qui fait tous mes souhaits. Elmire C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. Tartuffe Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre. Elmire Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici−bas n'arrête vos desirs. Tartuffe L'amour qui nous attache aux beautés éternelles N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ; Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris, et les coeurs transportés, Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l'auteur de la nature, Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint, Au plus beau des portraits où lui−même il s'est peint. D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète Ne fût du noir esprit une surprise adroite ; Et même à fuir vos yeux mon coeur se résolut, Vous croyant un obstacle à faire mon salut. Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable, Que cette passion peut n'être point coupable, Que je puis l'ajuster avecque la pudeur, Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon coeur. Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande Que d'oser de ce coeur vous adresser l'offrande ; Mais j'attends en mes voeux tout de votre bonté, Et rien des vains efforts de mon infirmité ; En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude, De vous dépend ma peine ou ma béatitude, Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît. Elmire La déclaration est tout à fait galante, Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein. Un dévot comme vous, et que partout on nomme... Tartuffe Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme ; Et lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, Un coeur se laisse prendre, et ne raisonne pas. Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange ; Mais, Madame, après tout, je ne suis pas un ange ; Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, De mon intérieur vous fûtes souveraine ; De vos regards divins l'ineffable douceur Força la résistance où s'obstinoit mon coeur ; Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, Et tourna tous mes voeux du côté de vos charmes. Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois, Et pour mieux m'expliquer j'emploie ici la voix. Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne Les tribulations de votre esclave indigne, S'il faut que vos bontés veuillent me consoler Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, Une dévotion à nulle autre pareille. Votre honneur avec moi ne court point de hasard, Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles, De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ; Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer, Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie. Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, Avec qui pour toujours on est sûr du secret : Le soin que nous prenons de notre renommée Répond de toute chose à la personne aimée, Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant notre coeur, De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur. Elmire Je vous écoute dire, et votre rhétorique En termes assez forts à mon âme s'explique. N'appréhendez−vous point que je ne sois d'humeur A dire à mon mari cette galante ardeur, Et que le prompt avis d'un amour de la sorte Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ? Tartuffe Je sais que vous avez trop de bénignité, Et que vous ferez grâce à ma témérité, Que vous m'excuserez sur l'humaine foiblesse Des violents transports d'un amour qui vous blesse, Et considérerez, en regardant votre air, Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair. Elmire D'autres prendroient cela d'autre façon peut−être ; Mais ma discrétion se veut faire paroître. Je ne redirai point l'affaire à mon époux ; Mais je veux en revanche une chose de vous : C'est de presser tout franc et sans nulle chicane L'union de Valère avecque Mariane, De renoncer vous−même à l'injuste pouvoir Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir, Et... Scène IV Damis, Elmire, Tartuffe Damis, sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré. Non, Madame, non : ceci doit se répandre. J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre ; Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, A détromper mon père, et lui mettre en plein jour L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour. Elmire Non, Damis : il suffit qu'il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas. Ce n'est point mon humeur de faire des éclats : Une femme se rit de sottises pareilles, Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles. Damis Vous avez vos raisons pour en user ainsi, Et pour faire autrement j'ai les miennes aussi. Le vouloir épargner est une raillerie ; Et l'insolent orgueil de sa cagoterie N'a triomphé que trop de mon juste courroux, Et que trop excité de désordre chez nous. Le fourbe trop longtemps a gouverné mon père, Et desservi mes feux avec ceux de Valère. Il faut que du perfide il soit désabusé, Et le Ciel pour cela m'offre un moyen aisé. De cette occasion je lui suis redevable, Et pour la négliger, elle est trop favorable : Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir. Elmire Damis... Damis Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie. Mon âme est maintenant au comble de sa joie ; Et vos discours en vain prétendent m'obliger A quitter le plaisir de me pouvoir venger. Sans aller plus avant, je vais vuider d'affaire ; Et voici justement de quoi me satisfaire. Scène V Orgon, Damis, Tartuffe, Elmire Damis Nous allons régaler, mon père, votre abord D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, Et Monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses. Son grand zèle pour vous vient de se déclarer : Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer ; Et je l'ai surpris là qui faisoit à Madame L'injurieux aveu d'une coupable flamme, Elle est d'une humeur douce, et son coeur trop discret Vouloit à toute force en garder le secret ; Mais je ne puis flatter une telle impudence, Et crois que vous la taire est vous faire une offense. Elmire Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos On ne doit d'un mari traverser le repos, Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre : Ce sont mes sentiments ; et vous n'auriez rien dit, Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit. Scène VI Orgon, Damis, Tartuffe Orgon Ce que je viens d'entendre, ô Ciel ! est−il croyable ? Tartuffe Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, Le plus grand scélérat qui jamais ait été ; Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ; Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures ; Et je vois que le Ciel, pour ma punition, Me veut mortifier en cette occasion. De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, Et comme un criminel chassez−moi de chez vous : Je ne saurois avoir tant de honte en partage, Que je n'en aie encor mérité davantage. Orgon, à son fils : Ah ! traître, oses−tu bien par cette fausseté Vouloir de sa vertu ternir la pureté ? Damis Quoi ? la feinte douceur de cette âme hypocrite Vous fera démentir... ? Orgon Tais−toi, peste maudite. Tartuffe Ah ! laissez−le parler : vous l'accusez à tort, Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. Pourquoi sur un tel fait m'être si favorable ? Savez−vous, après tout, de quoi je suis capable ? Vous fiez−vous, mon frère, à mon extérieur ? Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez−vous meilleur ? Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence, Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense ; Tout le monde me prend pour un homme de bien ; Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. (S'adressant à Damis.) Oui, mon cher fils, parlez ; traitez−moi de perfide, D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide ; Accablez−moi de noms encor plus détestés : Je n'y contredis point, je les ai mérités ; Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie. Orgon (A Tartuffe.) (A son fils.) Mon frère, c'en est trop. Ton coeur ne se rend point, Traître ? Damis Quoi ? ses discours vous séduiront au point. Orgon (A Tartuffe.) Tais−toi, pendard. Mon frère, eh ! levez−vous, de grâce ! (A son fils.) Infâme ! Damis Il peut... Orgon Tais−toi Damis J'enrage ! Quoi ? je passe... Orgon Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras. Tartuffe Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas. J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure. Orgon (A son fils.) Ingrat ! Tartuffe Laissez−le en paix. S'il faut, à deux genoux, Vous demander sa grâce... Orgon, à Tartuffe. Hélas ! vous moquez−vous ? (A son fils.) Coquin ! vois sa bonté. Damis Donc... Orgon Paix. Damis Quoi ? je... Orgon Paix, dis−je. Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige : Vous le haïssez tous ; et je vois aujourd'hui Femme, enfants et valets déchaînés contre lui ; On met impudemment toute chose en usage, Pour ôter de chez moi ce dévot personnage. Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir, Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir ; Et je vais me hâter de lui donner ma fille, Pour confondre l'orgueil de toute ma famille. Damis A recevoir sa main on pense l'obliger ? Orgon Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager. Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître Qu'il faut qu'on m'obéisse et que je suis le maître. Allons, qu'on se rétracte, et qu'à l'instant, fripon, On se jette à ses pieds pour demander pardon. Damis Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures... Orgon Oh ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ? (A Tartuffe.) Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas. (A son fils.) Sus, que de ma maison on sorte de ce pas, Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace. Damis Oui, je sortirai ; mais... Orgon Vite, quittons la place. Je te prive, pendard, de ma succession, Et te donne de plus ma malédiction. Scène VII Orgon, Tartuffe Orgon Offenser de la sorte une sainte personne ! Tartuffe O Ciel, pardonne−lui la douleur qu'il me donne ! (A Orgon.) Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir... Orgon Hélas ! Tartuffe Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon âme un supplice si rude... L'horreur que j'en conçois... J'ai le coeur si serré, Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai. Orgon (Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.) Coquin ! je me repens que ma main t'ait fait grâce, Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. Remettez−vous, mon frère, et ne vous fâchez pas. Tartuffe Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte. Orgon Comment ? vous moquez−vous ? Tartuffe On m'y hait, et je voi Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi. Orgon Qu'importe ? Voyez−vous que mon coeur les écoute ? Tartuffe On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ; Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez Peut−être une autre fois seront−ils écoutés. Orgon Non, mon frère, jamais. Tartuffe Ah ! mon frère, une femme Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme. Orgon Non, non. Tartuffe Laissez−moi vite, en m'éloignant d'ici, Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi. Orgon Non, vous demeurerez : il y va de ma vie. Tartuffe Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie. Pourtant, si vous vouliez... Orgon Ah ! Tartuffe Soit : n'en parlons plus. Mais je sais comme il faut en user là−dessus. L'honneur est délicat ; et l'amitié m'engage A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage. Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez... Orgon Non, en dépit de tous, vous la fréquenterez. Faire enrager le monde est ma plus grande joie, Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous, Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, Vous faire de mon bien donation entière. Un bon et franc ami, que pour gendre je prends, M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents. N'accepterez−vous pas ce que je vous propose ? Tartuffe La volonté du Ciel soit faite en toute chose. Orgon Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit, Et que puisse l'envie en crever de dépit ! Acte IV Scène I Cléante, Tartuffe Cléante Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire, L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire ; Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos, Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. Je n'examine point à fond ce qu'on expose ; Je passe là−dessus, et prends au pis la chose. Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé : N'est−il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, Et d'éteindre en son coeur tout desir de vengeance ? Et devez−vous souffrir, pour votre démêlé, Que du logis d'un père un fils soit exilé ? Je vous le dis encore, et parle avec franchise, Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise ; Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, Et ne pousserez point les affaires à bout. Sacrifiez à Dieu toute votre colère, Et remettez le fils en grâce avec le père. Tartuffe Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon coeur : Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur ; Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, Et voudrois le servir du meilleur de mon âme ; Mais l'intérêt du Ciel n'y sauroit consentir, Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. Après son action, qui n'eut jamais d'égale, Le commerce entre nous porteroit du scandale : Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit ! A pure politique on me l'imputeroit ; Et l'on diroit partout que, me sentant coupable, Je feins pour qui m'accuse un zèle charitable, Que mon coeur l'appréhende et veut le ménager, Pour le pouvoir sous main au silence engager. Cléante Vous nous payez ici d'excuses colorées, Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées. Des intérêts du Ciel pourquoi vous chargez−vous ? Pour punir le coupable a−t−il besoin de nous ? Laissez−lui, laissez−lui le soin de ses vengeances : Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses ; Et ne regardez point aux jugements humains, Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains. Quoi ? le foible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire ? Non, non : faisons toujours ce que le Ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit. Tartuffe Je vous ai déjà dit que mon coeur lui pardonne, Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne ; Mais après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui. Et vous ordonne−t−il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille A ce qu'un pur caprice à son père conseille, Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ? Tartuffe Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée Que ce soit un effet d'une âme intéressée. Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ; Et si je me résous à recevoir du père Cette donation qu'il a voulu me faire, Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, En fassent dans le monde un criminel usage, Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain. Cléante Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes ; Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, Qu'il soit à ses périls possesseur de son bien ; Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. J'admire seulement que sans confusion Vous en ayez souffert la proposition ; Car enfin le vrai zèle a−t−il quelque maxime Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ? Et s'il faut que le Ciel dans votre coeur ait mis Un invincible obstacle à vivre avec Damis, Ne vaudroit−il pas mieux qu'en personne discrète Vous fissiez de céans une honnête retraite, Que de souffrir ainsi, contre toute raison, Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ? Croyez−moi, c'est donner de votre prud'homie, Monsieur... Tartuffe Il est, Monsieur, trois heures et demie : Certain devoir pieux me demande là−haut, Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt. Cléante Ah ! Scène II Elmire, Mariane, Dorine, Cléante Dorine De grâce, avec nous employez−vous pour elle, Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ; Et l'accord que son père a conclu pour ce soir La fait, à tous moments, entrer en désespoir. Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. Scène III Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine Orgon Ha ! je me réjouis de vous voir assemblés : (A Mariane.) Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, Et vous savez déjà ce que cela veut dire. Mariane, à genoux. Mon père, au nom du Ciel, qui connoît ma douleur, Et par tout ce qui peut émouvoir votre coeur, Relâchez−vous un peu des droits de la naissance, Et dispensez mes voeux de cette obéissance ; Ne me réduisez point par cette dure loi Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi, Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée, Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. Si, contre un doux espoir que j'avois pu former, Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, Sauvez−moi du tourment d'être à ce que j'abhorre, Et ne me portez point à quelque désespoir, En vous servant sur moi de tout votre pouvoir Orgon, se sentant attendrir. Allons, ferme, mon coeur, point de foiblesse humaine. Mariane Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ; Faites−les éclater, donnez−lui votre bien, Et, si ce n'est assez, joignez−y tout le mien : J'y consens de bon coeur, et je vous l'abandonne ; Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne, Et souffrez qu'un convent dans les austérités Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés. Orgon Ah ! voilà justement de mes religieuses, Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses ! Debout ! Plus votre coeur répugne à l'accepter, Plus ce sera pour vous matière à mériter : Mortifiez vos sens avec ce mariage, Et ne me rompez pas la tête davantage. Dorine Mais quoi... ? Orgon Taisez−vous, vous ; parlez à votre écot : Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot. Cléante Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde... Orgon Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde, Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas ; Mais vous trouverez bon que je n'en use pas. Elmire, à son mari. A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, Et votre aveuglement fait que je vous admire : C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui. Orgon Je suis votre valet, et crois les apparences. Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances Et vous avez eu peur de le désavouer Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer ; Vous étiez trop tranquille enfin pour être crue Et vous auriez paru d'autre manière émue. Elmire Est−ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport Il faut que notre honneur se gendarme si fort ? Et ne peut−on répondre à tout ce qui le touche Que le feu dans les yeux et l'injure à la bouche ? Pour moi, de tels propos je me ris simplement, Et l'éclat là−dessus ne me plaît nullement ; J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, Et veut au moindre mot dévisager les gens : Me préserve le Ciel d'une telle sagesse ! Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, Et crois que d'un refus la discrète froideur N'en est pas moins puissante à rebuter un coeur Orgon Enfin je sais l'affaire et ne prends point le change. Elmire J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange. Mais que me répondroit votre incrédulité Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité ? Orgon Voir ? Elmire Oui. Orgon Chansons. Elmire Mais quoi ? si je trouvois manière De vous le faire voir avec pleine lumière ? Orgon Contes en l'air. Elmire Quel homme ! Au moins répondez−moi. Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ; Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, On vous fît clairement tout voir et tout entendre, Que diriez−vous alors de votre homme de bien ? Orgon En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien, Car cela ne se peut. Elmire L'erreur trop longtemps dure, Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin, De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin. Orgon Soit : je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, Et comment vous pourrez remplir cette promesse. Elmire Faites−le−moi venir. Dorine Son esprit est rusé, Et peut−être à surprendre il sera malaisé. Elmire Non ; on est aisément dupé par ce qu'on aime. Et l'amour−propre engage à se tromper soi−même. (Parlant à Cléante et à Mariane.) Faites−le−moi descendre. Et vous, retirez−vous. Scène IV Elmire, Orgon Elmire Approchons cette table, et vous mettez dessous. Orgon Comment ? Elmire Vous bien cacher est un point nécessaire. Orgon Pourquoi sous cette table ? Elmire Ah, mon Dieu ! laissez faire : J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. Mettez−vous là, vous dis−je ; et quand vous y serez, Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende. Orgon Je confesse qu'ici ma complaisance est grande ; Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir. Elmire Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir. (A son mari qui est sous la table.) Au moins, je vais toucher une étrange matière : Ne vous scandalisez en aucune manière. Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis, Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, Faire poser le masque à cette âme hypocrite, Flatter de son amour les desirs effrontés, Et donner un champ libre à ses témérités. Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, Que mon âme à ses voeux va feindre de répondre, J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, D'épargner votre femme, et de ne m'exposer Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser : Ce sont vos intérêts ; vous en serez le maître, Et... L'on vient. Tenez−vous, et gardez de paraître. Scène V Tartuffe, Elmire, Orgon Tartuffe On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler. Elmire Oui. L'on a des secrets à vous y révéler. Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, Et regardez partout de crainte de surprise. Une affaire pareille à celle de tantôt N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut. Jamais il ne s'est vu de surprise de même ; Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême, Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts Pour rompre son dessein et calmer ses transports. Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée, Que de le démentir je n'ai point eu l'idée ; Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été, Et les choses en sont dans plus de sûreté. L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage, Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ; Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, Me trouver ici seule avec vous enfermée, Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un coeur Un peu trop prompt peut−être à souffrir votre ardeur. Tartuffe Ce langage à comprendre est assez difficile, Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style. Elmire Ah ! si d'un tel refus vous êtes en courroux, Que le coeur d'une femme est mal connu de vous ! Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre Lorsque si foiblement on le voit se défendre ! Toujours notre pudeur combat dans ces moments Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, On trouve à l'avouer toujours un peu de honte ; On s'en défend d'abord ; mais de l'air qu'on s'y prend, On fait connoître assez que notre coeur se rend, Qu'à nos voeux par honneur notre bouche s'oppose, Et que de tels refus promettent toute chose. C'est vous faire sans doute un assez libre aveu, Et sur notre pudeur me ménager bien peu ; Mais puisque la parole enfin en est lâchée, A retenir Damis me serois−je attachée, Aurois−je, je vous prie, avec tant de douceur Ecouté tout au long l'offre de votre coeur, Aurois−je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, Si l'offre de ce coeur n'eût eu de quoi me plaire ? Et lorsque j'ai voulu moi−même vous forcer A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer, Qu'est−ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, Et l'ennui qu'on auroit que ce noeud qu'on résout Vînt partager du moins un coeur que l'on veut tout ? Tartuffe C'est sans doute, Madame, une douceur extrême Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime : Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits Une suavité qu'on ne goûta jamais : Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, Et mon coeur de vos voeux fait sa béatitude ; Mais ce coeur vous demande ici la liberté D'oser douter un peu de sa félicité. Je puis croire ces mots un artifice honnête Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête ; Et s'il faut librement m'expliquer avec vous, Je ne me fierai point à des propos si doux, Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, Et planter dans mon âme une constante foi Des charmantes bontés que vous avez pour moi. Elmire. Elle tousse pour avertir son mari. Quoi ? vous voulez aller avec cette vitesse, Et d'un coeur tout d'abord épuiser la tendresse ? On se tue à vous faire un aveu des plus doux ; Cependant ce n'est pas encore assez pour vous, Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ? Tartuffe. Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. Nos voeux sur des discours ont peine à s'assurer. On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, Et l'on veut en jouir avant que de le croire. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, Je doute du bonheur de mes témérités ; Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame, Par des réalités su convaincre ma flamme. Elmire Mon Dieu, que votre amour en vrai tyran agit, Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit ! Que sur les coeurs il prend un furieux empire, Et qu'avec violence il veut ce qu'il desire ! Quoi ? de votre poursuite on ne peut se parer, Et vous ne donnez pas le temps de respirer ? Sied−il bien de tenir une rigueur si grande, De vouloir sans quartier les choses qu'on demande, Et d'abuser ainsi par vos efforts pressants Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ? Tartuffe Mais si d'un oeil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ? Elmire Mais comment consentir à ce que vous voulez, Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez ? Tartuffe Si ce n'est que le Ciel qu'à mes voeux on oppose, Lever un tel obstacle est à moi peu de chose, Et cela ne doit pas retenir votre coeur. Elmire Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur ! Tartuffe Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; (C'est un scélérat qui parle.) Mais on trouve avec lui accommodements ; Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention. De ces secrets, Madame, on saura vous instruire ; Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. Contentez mon desir, et n'ayez point d'effroi : Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. Vous toussez fort, Madame. Elmire Oui, je suis au supplice. Tartuffe Vous plaît−il un morceau de ce jus de réglisse ? Elmire C'est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien Que tous les jus du monde ici ne feront rien. Tartuffe Cela certe est fâcheux. Elmire Oui, plus qu'on ne peut dire. Tartuffe Enfin votre scrupule est facile à détruire : Vous êtes assurée ici d'un plein secret, Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait ; Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, Et ce n'est pas pécher que pécher en silence. Elmire, après avoir encore toussé. Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder, Qu'il faut que je consente à vous tout accorder, Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre. Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque−là, Et c'est bien malgré moi que je franchis cela ; Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. Si ce consentement porte en soi quelque offense, Tant pis pour qui me force à cette violence ; La faute assurément n'en doit pas être à moi. Tartuffe Oui, Madame, on s'en charge ; et la chose de soi... Elmire Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, Si mon mari n'est point dans cette galerie. Tartuffe Qu'est−il besoin pour lui du soin que vous prenez ? C'est un homme, entre nous, à mener par le nez ; De tous nos entretiens il est pour faire gloire, Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire. Elmire Il n'importe : sortez, je vous prie, un moment, Et partout là dehors voyez exactement. Scène VI Orgon, Elmire Orgon, sortant de dessous la table. Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme ! Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. Elmire Quoi ? vous sortez sitôt ? vous vous moquez des gens. Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps ; Attendez jusqu'au bout pour voir les choses sûres, Et ne vous fiez point aux simples conjectures. Orgon Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer. Elmire Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger. Laissez−vous bien convaincre avant que de vous rendre, Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre. (Elle fait mettre son mari derrière elle.) Scène VII Tartuffe, Elmire, Orgon Tartuffe Tout conspire, Madame, à mon contentement : J'ai visité de l'oeil tout cet appartement ; Personne ne s'y trouve ; et mon âme ravie... Orgon, en l'arrêtant. Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie, Et vous ne devez pas vous tant passionner. Ah ! ah ! l'homme de bien, vous m'en voulez donner ! Comme aux tentations s'abandonne votre âme ! Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme ! J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon, Et je croyois toujours qu'on changeroit de ton ; Mais c'est assez avant pousser le témoignage : Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage. Elmire, à Tartuffe. C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci : Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi. Tartuffe Quoi ? vous croyez... ? Orgon Allons, point de bruit, je vous prie. Dénichons de céans, et sans cérémonie. Tartuffe Mon dessein... Orgon Ces discours ne sont plus de saison : Il faut, tout sur−le−champ, sortir de la maison. Tartuffe C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : La maison m'appartient, je le ferai connaître, Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, Pour me chercher querelle, à ces lâches détours, Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure, Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir Ceux qui parlent ici de me faire sortir. Scène VIII Elmire, Orgon Elmire Quel est donc ce langage ? et qu'est−ce qu'il veut dire ? Orgon Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire. Elmire Comment ? Orgon Je vois ma faute aux choses qu'il me dit, Et la donation m'embarrasse l'esprit. Elmire La donation... Orgon Oui, c'est une affaire faite Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. Elmire Et quoi ? Orgon Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt Si certaine cassette est encore là−haut. Acte V Scène I Orgon, Cléante Cléante Où voulez−vous courir ? Orgon Las ! que sais−je ? Cléante Il me semble Que l'on doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement. Orgon Cette cassette−là me trouble entièrement ; Plus que le reste encore elle me désespère. Cléante Cette cassette est donc un important mystère ? Orgon C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, Lui−même, en grand secret, m'a mis entre les mains : Pour cela, dans sa fuite, il me voulut élire ; Et ce sont des papiers ; à ce qu'il m'a pu dire, Où sa vie et ses biens se trouvent attachés. Cléante Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ? Orgon Ce fut par un motif de cas de conscience : J'allai droit à mon traître en faire confidence ; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête, J'eusse d'un faux−fuyant, la faveur toute prête, Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité. Cléante Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence ; Et la donation, et cette confidence, Sont, à vous en parler selon mon sentiment, Des démarches par vous faites légèrement. On peut vous mener loin avec de pareils gages ; Et cet homme sur vous ayant ces avantages, Le pousser est encor grande imprudence à vous, Et vous deviez chercher quelque biais plus doux. Orgon Quoi ? sous un beau semblant de ferveur si touchante Cacher un coeur si double, une âme si méchante ! Et moi qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien... C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien : J'en aurai désormais une horreur effroyable. Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable. Cléante Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements ! Vous ne gardez en rien les doux tempéraments ; Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre, Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. Vous voyez votre erreur, et vous avez connu Que par un zèle feint vous étiez prévenu ; Mais pour vous corriger, quelle raison demande Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, Et qu'avecque le coeur d'un perfide vaurien Vous confondiez les coeurs de tous les gens de bien ? Quoi ? parce qu'un fripon vous dupe avec audace Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, Vous voulez que partout on soit fait comme lui, Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ? Laissez aux libertins ces sottes conséquences ; Démêlez la vertu d'avec ses apparences, Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut : Gardez−vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture, Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ; Et s'il vous faut tomber dans une extrémité, Péchez plutôt encor de cet autre côté. Scène II Damis, Orgon, Cléante Damis Quoi ? mon père, est−il vrai qu'un coquin vous menace ? Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux, Se fait de vos bontés des armes contre vous ? Orgon Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs non pareilles. Damis Laissez−moi, je lui veux couper les deux oreilles : Contre son insolence on ne doit point gauchir ; C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir, Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme. Cléante Voilà tout justement parler en vrai jeune homme. Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants : Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps Où par la violence on fait mal ses affaires. Scène III Madame Pernelle, Mariane, Elmire, Dorine, Damis, Orgon, Cléante Madame Pernelle Qu'est−ce ? J'apprends ici de terribles mystères. Orgon Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins, Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. Je recueille avec zèle un homme en sa misère, Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ; De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ; Je lui donne ma fille et tout le bien que j'ai ; Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme, Tente le noir dessein de suborner ma femme, Et non content encor de ces lâches essais, Il m'ose menacer de mes propres bienfaits, Et veut, à ma ruine, user des avantages Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, Me chasser de mes biens, où je l'ai transféré, Et me réduire au point d'où je l'ai retiré. Dorine Le pauvre homme ! Madame Pernelle Mon fils, je ne puis du tout croire Qu'il ait voulu commettre une action si noire. Orgon Comment ? Madame Pernelle Les gens de bien sont enviés toujours. Orgon Que voulez−vous donc dire avec votre discours, Ma mère ? Madame Pernelle Que chez vous on vit d'étrange sorte, Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte. Orgon Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit ? Madame Pernelle Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit : La vertu dans le monde est toujours poursuivie ; Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. Orgon Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ? Madame Pernelle On vous aura forgé cent sots contes de lui. Orgon Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi−même. Madame Pernelle Des esprits médisants la malice est extrême. Orgon Vous me feriez damner, ma mère. Je vous di Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi. Madame Pernelle Les langues ont toujours du venin à répandre, Et rien n'est ici−bas qui s'en puisse défendre. Orgon C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. Je l'ai vu, dis−je, vu, de mes propres yeux vu, Ce qu'on appelle vu : faut−il vous le rebattre Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ? Madame Pernelle Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit : Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit. Orgon J'enrage. Madame Pernelle Aux faux soupçons la nature est sujette, Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète. Orgon Je dois interpréter à charitable soin Le desir d'embrasser ma femme ? Madame Pernelle Il est besoin, Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes ; Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses. Orgon Hé, diantre ! le moyen de m'en assurer mieux ? Je devois donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise. Madame Pernelle Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise ; Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit. Orgon Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, Ce que je vous dirois, tant je suis en colère. Dorine Juste retour, Monsieur, des choses d'ici−bas : Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas. Cléante Nous perdons des moments en bagatelles pures, Qu'il faudroit employer à prendre des mesures. Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point. Damis Quoi ? son effronterie iroit jusqu'à ce point ? Elmire Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, Et son ingratitude est ici trop visible. Cléante Ne vous y fiez pas : il aura des ressorts Pour donner contre vous raison à ses efforts ; Et sur moins que cela, le poids d'une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a, Vous ne deviez jamais le pousser jusque−là. Orgon Il est vrai ; mais qu'y faire ? A l'orgueil de ce traître, De mes ressentiments je n'ai pas été maître. Cléante Je voudrois, de bon coeur, qu'on pût entre vous deux De quelque ombre de paix raccommoder les noeuds. Elmire Si j'avois su qu'en main il a de telles armes, Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes, Et mes... Orgon Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir. Je suis bien en état que l'on me vienne voir ! Scène IV Monsieur Loyal, Madame Pernelle, Orgon, Damis, Mariane, Dorine, Elmire, Cléante Monsieur Loyal Bonjour, ma chère soeur ; faites, je vous supplie, Que je parle à Monsieur. Dorine Il est en compagnie, Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un. Monsieur Loyal Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise ; Et je viens pour un fait dont il sera bien aise. Dorine Votre nom ? Monsieur Loyal Dites−lui seulement que je vien De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien. Dorine C'est un homme qui vient, avec douce manière, De la part de Monsieur Tartuffe, pour affaire Dont vous serez, dit−il, bien aise. Cléante Il vous faut voir Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir. Orgon Pour nous raccommoder il vient ici peut−être : Quels sentiments aurai−je à lui faire paroître ? Cléante Votre ressentiment ne doit point éclater ; Et s'il parle d'accord, il le faut écouter. Monsieur Loyal Salut, Monsieur. Le Ciel perde qui vous veut nuire, Et vous soit favorable autant que je desire ! Orgon Ce doux début s'accorde avec mon jugement, Et présage déjà quelque accommodement. Monsieur Loyal Toute votre maison m'a toujours été chère, Et j'étois serviteur de Monsieur votre père. Orgon Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon D'être sans vous connoître ou savoir votre nom. Monsieur Loyal Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie. J'ai depuis quarante ans, grâce au Ciel, le bonheur D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur ; Et je vous viens, Monsieur, avec votre licence, Signifier l'exploit de certaine ordonnance... Orgon Quoi ? vous êtes ici... ? Monsieur Loyal Monsieur, sans passion : Ce n'est rien seulement qu'une sommation, Un ordre de vuider d'ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres, Sans délai ni remise, ainsi que besoin est... Orgon Moi, sortir de céans ? Monsieur Loyal Oui, Monsieur, s'il vous plaît. La maison à présent, comme savez de reste, Au bon Monsieur Tartuffe appartient sans conteste. De vos biens désormais il est maître et seigneur, En vertu d'un contrat duquel je suis porteur : Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire. Damis Certes cette impudence est grande, et je l'admire. Monsieur Loyal Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ; C'est à Monsieur : il est et raisonnable et doux, Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office, Pour se vouloir du tout opposer à justice. Orgon Mais... Monsieur Loyal Oui, Monsieur, je sais que pour un million Vous ne voudriez pas faire rébellion, Et que vous souffrirez, en honnête personne, Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne. Damis Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton. Monsieur Loyal Faites que votre fils se taise ou se retire, Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire, Et de vous voir couché dans mon procès−verbal. Dorine Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal ! Monsieur Loyal Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses, Et ne me suis voulu, Monsieur, charger des pièces Que pour vous obliger et vous faire plaisir, Que pour ôter par là le moyen d'en choisir Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse, Auroient pu procéder d'une façon moins douce. Orgon Et que peut−on de pis que d'ordonner aux gens De sortir de chez eux ? Monsieur Loyal On vous donne du temps, Et jusques à demain je ferai surséance A l'exécution, Monsieur, de l'ordonnance. Je viendrai seulement passer ici la nuit, Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. Pour la forme, il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, Avant que se coucher, les clefs de votre porte. J'aurai soin de ne pas troubler votre repos, Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos. Mais demain, du matin, il vous faut être habile A vuider de céans jusqu'au moindre ustensile : Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts, Pour vous faire service à tout mettre dehors. On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense ; Et comme je vous traite avec grande indulgence, Je vous conjure aussi, Monsieur, d'en user bien, Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien. Orgon Du meilleur de mon coeur je donnerois sur l'heure Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener Le plus grand coup de poing qui se puisse donner. Cléante Laissez, ne gâtons rien. Damis A cette audace étrange, J'ai peine à me tenir, et la main me démange. Dorine Avec un si bon dos, ma foi, Monsieur Loyal, Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal. Monsieur Loyal On pourroit bien punir ces paroles infâmes, Mamie, et l'on décrète aussi contre les femmes. Cléante Finissons tout cela, Monsieur : c'en est assez ; Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez. Monsieur Loyal Jusqu'au revoir. Le Ciel vous tienne tous en joie ! Orgon Puisse−t−il te confondre, et celui qui t'envoie ! Scène V Orgon, Cléante, Mariane, Elmire, Madame Pernelle, Dorine, Damis Orgon Hé bien, vous le voyez, ma mère, si j'ai droit, Et vous pouvez juger du reste par l'exploit : Ses trahisons enfin vous sont−elles connues ? Madame Pernelle Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues ! Dorine Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, Et ses pieux desseins par là sont confirmés : Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme ; Il sait que très−souvent les biens corrompent l'homme, Et, par charité pure, il veut vous enlever Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver. Orgon Taisez−vous : c'est le mot qu'il vous faut toujours dire. Cléante Allons voir quel conseil on doit vous faire élire. Elmire Allez faire éclater l'audace de l'ingrat. Ce procédé détruit la vertu du contrat ; Et sa déloyauté va paroître trop noire, Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire. Scène VI Valère, Orgon, Cléante, Elmire, Mariane, etc. Valère Avec regret, Monsieur, je viens vous affliger ; Mais je m'y vois contraint par le pressant danger. Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre, Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, A violé pour moi, par un pas délicat, Le secret que l'on doit aux affaires d'Etat, Et me vient d'envoyer un avis dont la suite Vous réduit au parti d'une soudaine fuite. Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer Depuis une heure au Prince a su vous accuser, Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette, D'un criminel d'Etat, l'importance cassette, Dont, au mépris, dit−il, du devoir d'un sujet, Vous avez conservé le coupable secret. J'ignore le détail du crime qu'on vous donne ; Mais un ordre est donné contre votre personne ; Et lui−même est chargé, pour mieux l'exécuter, D'accompagner celui qui vous doit arrêter. Cléante Voilà ses droits armés ; et c'est par où le traître De vos biens qu'il prétend cherche à se rendre maître. Orgon L'homme, est, je vous l'avoue, un méchant animal ! Valère Le moindre amusement vous peut être fatal. J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, Avec mille louis qu'ici je vous apporte. Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant, Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant. A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite, Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite. Orgon Las ! que ne dois−je point à vos soins obligeants ! Pour vous en rendre grâce il faut un autre temps ; Et je demande au Ciel de m'être assez propice, Pour reconnoître un jour ce généreux service. Adieu : prenez le soin, vous autres... Cléante Allez tôt : Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut. Scène dernière L'exempt, Tartuffe, Valère, Orgon, Elmire, Mariane, etc. Tartuffe Tout beau, Monsieur, tout beau, ne courez point si vite : Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte, Et de la part du Prince on vous fait prisonnier. Orgon Traître, tu me gardois ce trait pour le dernier ; C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies, Et voilà couronner toutes tes perfidies. Tartuffe Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir, Et je suis pour le Ciel appris à tout souffrir. Cléante La modération est grande, je l'avoue. Damis Comme du Ciel l'infâme impudemment se joue ! Tartuffe Tous vos emportements ne sauroient m'émouvoir, Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir. Mariane Vous avez de ceci grande gloire à prétendre, Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre. Tartuffe Un emploi ne sauroit être que glorieux, Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux. Orgon Mais t'es−tu souvenu que ma main charitable, Ingrat, t'a retiré d'un état misérable ? Tartuffe Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir ; Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir ; De ce devoir sacré la juste violence Etouffe dans mon coeur toute reconnoissance, Et je sacrifierois à de si puissants noeuds Ami, femme, parents, et moi−même avec eux. Elmire L'imposteur ! Dorine Comme il sait, de traîtresse manière, Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère ! Cléante Mais s'il est si parfait que vous le déclarez, Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, D'où vient que pour paroître il s'avise d'attendre Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, Et que vous ne songez à l'aller dénoncer Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser ? Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire ; Mais le voulant traiter en coupable aujourd'hui, Pourquoi consentiez−vous à rien prendre de lui ? Tartuffe, à l'Exempt Délivrez−moi, Monsieur, de la criaillerie, Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. L'exempt Oui, c'est trop demeurer sans doute à l'accomplir : Votre bouche à propos m'invite à le remplir ; Et pour l'exécuter, suivez−moi tout à l'heure Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure. Tartuffe Qui ? moi, Monsieur ? L'exempt Oui, vous. Tartuffe Pourquoi donc la prison ? L'exempt Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. Remettez−vous, Monsieur, d'une alarme si chaude. Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, Un prince dont les yeux se font jour dans les coeurs, Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. D'un fin discernement sa grande âme pourvue Sur les choses toujours jette une droite vue ; Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. Il donne aux gens de bien une gloire immortelle ; Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, Et l'amour pour les vrais ne ferme point son coeur A tout ce que les faux doivent donner d'horreur. Celui−ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre, Et de pièges plus fins on le voit se défendre. D'abord il a percé, par ses vives clartés, Des replis de son coeur toutes les lâchetés. Venant vous accuser, il s'est trahi lui−même, Et par un juste trait de l'équité suprême, S'est découvert au Prince un fourbe renommé, Dont sous un autre nom il étoit informé ; Et c'est un long détail d'actions toutes noires Dont on pourroit former des volumes d'histoires. Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ; A ses autres horreurs il a joint cette suite, Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, Et vous faire par lui faire raison de tout. Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître. D'un souverain pouvoir, il brise les liens Du contrat qui lui fait un don tous vos biens, Et vous pardonne enfin cette offense secrète Où vous a d'un ami fait tomber la retraite ; Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois On vous vit témoigner en appuyant ses droits, Pour montrer que son coeur sait, quand moins on y pense, D'une bonne action verser la récompense, Que jamais le mérite avec lui ne perd rien, Et que mieux que du mal il se souvient du bien. Dorine Que le Ciel soit loué ! Madame Pernelle Maintenant je respire. Elmire Favorable succès ! Mariane Qui l'auroit osé dire ? Orgon, à Tartuffe. Hé bien ! te voilà, traître... Cléante Ah ! mon frère, arrêtez, Et ne descendez point à des indignités ; A son mauvais destin laissez un misérable, Et ne vous joignez point au remords qui l'accable : Souhaitez bien plutôt que son coeur en ce jour Au sein de la vertu fasse un heureux retour, Qu'il corrige sa vie en détestant son vice Et puisse du grand Prince adoucir la justice, Tandis qu'à sa bonté vous irez à genoux Rendre ce que demande un traitement si doux. Orgon Oui, c'est bien dit : allons à ses pieds avec joie Nous louer des bontés que son coeur nous déploie. Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, Et par un doux hymen couronner en Valère La flamme d'un amant généreux et sincère. Dom Juan ou le festin de Pierre Comédie Représentée pour la première fois le 15 février 1665 sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal par la Troupe de Monsieur, frère unique du Roi Personnages Dom Juan, fils de Dom Louis. Sganarelle, valet de Dom Juan. Elvire, femme de Dom Juan. Gusman, écuyer d'Elvire. Dom Carlos, frère d'Elvire. Dom Alonse, frère d'Elvire. Dom Louis, père de Dom Juan. Franscisque, pauvre. Charlotte, paysanne. Mathurine, paysanne. Pierrot, paysan. La Statue du Commandeur. La Violette, laquais de Dom Juan. Ragotin laquais de Dom Juan. Monsieur Dimanche, marchand. La Ramée, spadassin. Suite de Dom Juan. Suite de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères. Un spectre. La scène est en Sicile. Acte I Scène I Sganarelle, Gusman Sganarelle, tenant une tabatière. Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n'est rien d'égal au tabac : c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non−seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez−vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au−devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son coeur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis−tu, sans le venir chercher ici. Veux−tu qu'entre nous je te dise ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là. Gusman Et la raison encore ? Dis−moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a−t−il ouvert son coeur là−dessus, et t'a−t−il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir ? Sganarelle Non pas ; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que l'affaire va là. Je pourrois peut−être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières. Gusman Quoi ? ce départ si peu prévu seroit une infidélité de Dom Juan ? Il pourroit faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ? Sganarelle Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage... Gusman Un homme de sa qualité feroit une action si lâche ? Sganarelle Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcheroit des choses. Gusman Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé. Sganarelle Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois−moi, quel homme est Dom Juan. Gusman Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paroître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis−je, comme, après tout cela, il auroit le coeur de pouvoir manquer à sa parole. Sganarelle Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu ; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup−garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances [chrétiennes] qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse : crois qu'il auroit plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disois le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour ; qu'il me vaudroit bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterois qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie : la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons−nous. Ecoute au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s'il falloit qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurois menti. Scène II Dom Juan, Sganarelle Dom Juan Quel homme te parloit là ? Il a bien de l'air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire. Sganarelle C'est quelque chose aussi à peu près de cela. Dom Juan Quoi ? c'est lui ? Sganarelle Lui−même. Dom Juan Et depuis quand est−il en cette ville ? Sganarelle D'hier au soir. Dom Juan Et quel sujet l'amène ? Sganarelle Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter. Dom Juan Notre départ sans doute ? Sganarelle Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandoit le sujet. Dom Juan Et quelle réponse as−tu faite ? Sganarelle Que vous ne m'en aviez rien dit. Dom Juan Mais encore, quelle est ta pensée là−dessus ? Que t'imagines−tu de cette affaire ? Sganarelle Moi, je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête. Dom Juan Tu le crois ? Sganarelle Oui. Dom Juan Ma foi ! tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée. Sganarelle Eh ! mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connois votre coeur pour le plus grand coureur du monde : il se plaît à se promener de liens en liens, et n'aime guère demeurer en place. Dom Juan Et ne trouves−tu pas, dis−moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ? Sganarelle Eh ! Monsieur. Dom Juan Quoi ? Parle. Sganarelle Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais si vous ne le vouliez pas, ce seroit peut−être une autre affaire. Dom Juan Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments. Sganarelle En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites. Dom Juan Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos desirs, et présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes desirs : je me sens un coeur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. Sganarelle Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous avez appris cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre. Dom Juan Qu'as−tu à dire là−dessus ? Sganarelle Ma foi ! j'ai à dire..., je ne sais que dire ; car vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avois les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire : une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous. Dom Juan Tu feras bien. Sganarelle Mais, Monsieur, cela seroit−il de la permission que vous m'avez donnée, si je vous disois que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ? Dom Juan Comment ? quelle vie est−ce que je mène ? Sganarelle Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites... Dom Juan Y a−t−il rien de plus agréable ? Sganarelle Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m'en accommoderois assez, moi, s'il n'y avoit point de mal, mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, et... Dom Juan Va, va, c'est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t'en mettes en peine. Sganarelle Ma foi ! Monsieur, j'ai toujours ouï dire, que c'est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin. Dom Juan Holà ! maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les faiseurs de remontrances. Sganarelle Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde. Vous savez ce que vous faites, vous ; et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient que cela leur sied bien ; et si j'avois un maître comme cela, je lui dirois fort nettement, le regardant en face : "Osez−vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez−vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j'ai dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez−vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez−vous, dis−je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie amène une méchante mort, et que..." Dom Juan Paix ! Sganarelle De quoi est−il question ? Dom Juan Il est question de te dire qu'une beauté me tient au coeur, et qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusques en cette ville. Sganarelle Et n'y craignez−vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ? Dom Juan Et pourquoi craindre ? Ne l'ai−je pas bien tué ? Sganarelle Fort bien, le mieux du monde, et il auroit tort de se plaindre. Dom Juan J'ai eu ma grâce de cette affaire. Sganarelle Oui, mais cette grâce n'éteint pas peut−être le ressentiment des parents et des amis, et... Dom Juan Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes desirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon coeur se tenoit offensée ; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle. Sganarelle Ha ! Monsieur... Dom Juan Hen ? Sganarelle C'est fort bien à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter. Dom Juan Prépare−toi donc à venir avec moi, et prends soin toi−même d'apporter toutes mes armes, afin que... Ah ! rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m'avois pas dit qu'elle étoit ici elle−même. Sganarelle Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé. Dom Juan Est−elle folle, de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce lieu−ci avec son équipage de campagne ? Scène III Done Elvire, Dom Juan, Sganarelle Done Elvire Me ferez−vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnoître ? et puis−je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté ? Dom Juan Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendois pas ici. Done Elvire Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérois ; et la manière dont vous le paroissez me persuade pleinement ce que je refusois de croire. J'admire ma simplicité et la foiblesse de mon coeur à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmoient. J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte pour me vouloir tromper moi−même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherché des raisons pour excuser à ma tendresse le relâchement d'amitié qu'elle voyoit en vous ; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusoit. Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler : j'en rejetois la voix qui vous rendoit criminel à mes yeux, et j'écoutois avec plaisir mille chimères ridicules qui vous peignoient innocent à mon coeur. Mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrois en savoir. Je serai bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Dom Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier ! Dom Juan Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti. Sganarelle Moi, Monsieur ? Je n'en sais rien, s'il vous plaît. Done Elvire Hé bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons. Dom Juan, faisant signe d'approcher à Sganarelle. Allons, parle donc à Madame. Sganarelle Que voulez−vous que je dise ? Done Elvire Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un départ si prompt. Dom Juan Tu ne répondras pas ? Sganarelle Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur. Dom Juan Veux−tu répondre, te dis−je ? Sganarelle Madame... Done Elvire Quoi ? Sganarelle, se retournant vers son maître. Monsieur... Dom Juan Si... Sganarelle Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire. Done Elvire Vous plaît−il, Dom juan, nous éclaircir ces beaux mystères ? Dom Juan Madame, à vous dire la vérité... Done Elvire Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez−vous le front d'une noble effronterie ? Que ne me jurez−vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort ? Que ne me dites−vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous défendre ; et non pas être interdit comme vous êtes. Dom Juan Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir ; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un convent, que vous avez rompu des voeux qui vous engageoient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste ; j'ai cru que notre mariage n'étoit qu'un adultère déguisé, qu'il nous attireroit quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devois tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez−vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par... ? Done Elvire Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connois tout entier ; et pour mon malheur, je te connois lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connoissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie. Dom Juan Sganarelle, le Ciel ! Sganarelle Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres. Dom Juan Madame... Done Elvire Il suffit. Je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte ; et, sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures : non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore ; le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais ; et si le Ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d'une femme offensée. Sganarelle Si le remords le pouvoit prendre ! Dom Juan, après une petite réflexion. Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse. Sganarelle Ah ! quel abominable maître me vois−je obligé de servir ! Acte II Scène I Charlotte, Pierrot Charlotte Nostre−dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point. Pierrot Parquienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplinque qu'ils ne se sayant nayés tous deux. Charlotte C'est donc le coup de vent da matin qui les avoit renvarsés dans la mar ? Pierrot Aga, guien, Charlotte ; je m'en vas te conter tout fin drait comme cela est venu ; car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j'estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste ; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouilloit dans gliau, et qui venoit comme envars nous par secousse. Je voyois cela fixiblement, et pis tout d'un coup je voyois que je ne voyois plus rien. "Eh ! Lucas, ç'ai−je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là−bas. − Voire, ce m'a−t−il fait, t'as esté au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble. − Palsanquienne, ç'ai−je fait, je n'ai point la vue trouble : ce sont des hommes. − Point du tout, ce m'a−t−il fait, t'as la barlue. − Veux−tu gager, ç'ai−je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai−je fait, et que sont deux hommes, ç'ai−je fait, qui nageant droit ici ? ç'ai−je fait. − Morquenne, ce m'a−t−il fait, je gage que non. − O ! ça, ç'ai−je fait, veux−tu gager dix sols que si ? − Je le veux bian, ce m'a−t−il fait ; et pour te montrer, vlà argent su jeu," ce m'a−t−il fait. Moi, je n'ai point esté ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j'avois avalé un varre de vin ; car je ses hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savois bian ce que je faisois pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas putost eu gagé, que j'avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les enjeux. "Allons, Lucas, ç'ai−je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont : allons viste à leu secours. − Non, ce m'a−t−il dit, ils m'ont fait pardre." O ! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande, qui s'equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait. Charlotte Ne m'as−tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait que les autres ? Pierrot Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux qui le servont sont des Monsieux eux−mesmes ; et stapandant, tout gros Monsieur qu'il est, il seroit, par ma fique, nayé, si je naviomme esté là. Charlotte Ardez un peu. Pierrot O ! parquenne, sans nous, il en avoit pour sa maine de fèves. Charlotte Est−il encore cheux toi tout nu, Piarrot ? Pierrot Nannain : ils l'avont rhabillé tout devant nous. Mon quieu, je n'en avois jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'angigorniaux boutont ces Messieus−là les courtisans ! Je me pardrois là dedans, pour moi, et j'estois tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste ; et ils boutont ça après tout, comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu d'hau−de−chausse, ils portont un garde−robe aussi large que d'ici à Pasque ; en glieu de pourpoint, de petites brassières, qui ne leu venont pas usqu'au brichet ; et en glieu de rabats, un grand mouchoir de cou à réziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et parmi tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soiont farcis tout depis un bout jusqu'à l'autre ; et ils sont faits d'eune façon que je me romprois le cou aveuc. Charlotte Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça. Pierrot O ! acoute un peu auparavant, Charlotte : j'ai queuque autre chose à te dire, moi. Charlotte Et bian ! dis, qu'est−ce que c'est ? Pierrot Vois−tu, Charlotte, il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre mariés ensemble ; mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi. Charlotte Quement ? qu'est−ce que c'est donc qu'iglia ? Pierrot Iglia que tu me chagraignes l'esprit, franchement. Charlotte Et quement donc ? Pierrot Testiguienne, tu ne m'aimes point. Charlotte Ah ! ah ! n'est que ça ? Pierrot Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez. Charlotte Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose. Pierrot Je te dis toujou la mesme chose, parce que c'est toujou la mesme chose ; et si ce n'étoit pas toujou la mesme chose ; je ne te dirois pas toujou la mesme chose. Charlotte Mais qu'est−ce qu'il te faut ? Que veux−tu ? Pierrot Jerniquenne ! je veux que tu m'aimes. Charlotte Est−ce que je ne t'aime pas ? Pierrot Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour : ça : je t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ; je me romps le cou à t'aller denicher des marles ; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste ; et tout ça, comme si je me frappois la teste contre un mur. Vois−tu, ça n'est ni biau ni honneste de n'aimer pas les gens qui nous aimont. Charlotte Mais, mon gnieu, je t'aime aussi. Pierrot Oui, tu m'aimes d'une belle deguaine ! Charlotte Quement veux−tu donc qu'on fasse ? Pierrot Je veux que l'en fasse comme l'en fait quand l'en aime comme il faut. Charlotte Ne t'aimé−je pas aussi comme il faut ? Pierrot Non : quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assotée du jeune Robain : alle est toujou autour de li à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos ; toujou al li fait queuque niche ou li baille quelque taloche en passant ; et l'autre jour qu'il estoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni ! vlà où l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne ! ça n'est pas bian, après tout, et t'es trop froide pour les gens. Charlotte Que veux−tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre. Pierrot Ignia himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquié pour les personnes, l'an en baille toujou queuque petite signifiance. Charlotte Enfin je t'aime tout autant que je pis, et, si tu n'es pas content de ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre. Pierrot Eh bien ! vlà pas mon compte. Testigué ! si tu m'aimois, me dirois−tu ça ? Charlotte Pourquoi me viens−tu aussi tarabuster l'esprit ? Pierrot Morqué ! queu mal te fais−je ! Je ne te demande qu'un peu d'amiquié. Charlotte Eh bian ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut−être que ça viendra tout d'un coup sans y songer. Pierrot Touche donc là, Charlotte. Charlotte Eh bien ! quien. Pierrot Promets−moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage. Charlotte J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de lui−même. Pierrot, est−ce là ce Monsieur ? Pierrot Oui, le vlà. Charlotte Ah ! mon quieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût esté nayé ! Pierrot Je revians tout à l'heure : je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue. Scène II Dom Juan, Sganarelle, Charlotte Dom Juan Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce coeur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs. Sganarelle Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes−nous échappés d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au Ciel de la pitié qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... Paix ! coquin que vous êtes ; vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu'il fait. Allons. Dom Juan, apercevant Charlotte. Ah ! ah ! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As−tu rien vu de plus joli ? et ne trouves−tu pas, dis−moi, que celle−ci vaut bien l'autre ? Sganarelle Assurément. Autre pièce nouvelle. Dom Juan D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ? dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ? Charlotte Vous voyez, Monsieur. Dom Juan Etes−vous de ce village ? Charlotte Oui, Monsieur. Dom Juan Et vous y demeurez ? Charlotte Oui, Monsieur. Dom Juan Vous vous appelez ? Charlotte Charlotte, pour vous servir. Dom Juan Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants ! Charlotte Monsieur, vous me rendez toute honteuse. Dom Juan Ah ! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu'en dis−tu ? Peut−on voir rien de plus agréable ? Tournez−vous un peu, s'il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne. Charlotte Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous railler de moi. Dom Juan Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! Je vous aime trop pour cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle. Charlotte Je vous suis bien obligée, si ça est Dom Juan Point du tout ; vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable. Charlotte Monsieur, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit pour vous répondre. Dom Juan Sganarelle, regarde un peu ses mains. Charlotte Fi ! Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi. Dom Juan Ha ! que dites−vous là ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez que je les baise, je vous prie. Charlotte Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites, et si j'avois su ça tantôt, je n'aurois pas manqué de les laver avec du son. Dom Juan Et dites−moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée sans doute ? Charlotte Non, Monsieur ; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette. Dom Juan Quoi ? une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan ! Non, non : c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fortune, et le Ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt sans doute ; mais quoi ? c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on feroit une autre en six mois. Charlotte Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde de vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleus, qui ne songez qu'à abuser les filles. Dom Juan Je ne suis pas de ces gens−là. Sganarelle Il n'a garde. Charlotte Voyez−vous, Monsieur, il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et j'aimerois mieux me voir morte, que de me voir déshonorée. Dom Juan Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? Je serois assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non : j'ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser : en voulez−vous un plus grand témoignage ? M'y voilà prêt quand vous voudrez ; et je prends à témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne. Sganarelle Non, non, ne craignez point : il se mariera avec vous tant que vous voudrez. Dom Juan Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi. Et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de crainte ; vous n'avez point l'air, croyez−moi, d'une personne qu'on abuse ; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le coeur de mille coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir. Charlotte Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai, ou non ; mais vous faites que l'on vous croit. Dom Juan Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez−vous pas, et ne voulez−vous pas consentir à être ma femme ? Charlotte Oui, pourvu que ma tante le veuille. Dom Juan Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. Charlotte Mais au moins, Monsieur, ne m'allez pas tromper, je vous prie : il y auroit de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne foi. Dom Juan Comment ? Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ! Voulez−vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le Ciel... Charlotte Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois. Dom Juan Donnez−moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. Charlotte Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après, ça, je vous baiserai tant que vous voudrez. Dom Juan Eh bien ! belle Charlotte, je veux : tout ce que vous voulez abandonnez−moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis... Scène III Dom Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte Pierrot, se mettant entre−deux et poussant Dom Juan. Tout doucement, Monsieur, tenez−vous, s'il vous plaît. Vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner la Puresie. Dom Juan, repoussant rudement Pierrot. Qui m'amène cet impertinent ? Pierrot Je vous dis qu'ou vous tegniez, et qu'ou ne caressiais point nos accordées. Dom Juan continue de le repousser Ah ! que de bruit ! Pierrot Jerniquenne ! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens. Charlotte, prenant Pierrot par le bras. Et laisse−le faire aussi, Piarrot. Pierrot Quement ? que je le laisse faire ? Je ne veux pas, moi. Dom Juan Ah ! Pierrot Testiguenne ! parce qu'ous estes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à notre barbe ? Allez−v's−en caresser les vostres. Dom Juan Heu ? Pierrot Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué ! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh ! jernigué ! (Autre soufflet.) Ventrequé ! (Autre soufflet.) Palsanqué ! Morquenne ! ça n'est pas bian de battre gens, et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'estre nayé. Charlotte Piarrot, ne te fâche point. Pierrot Je me veux fâcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole. Charlotte Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veut m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère. Pierrot Quement ? Jerni ! tu m'es promise. Charlotte Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes ne dois−tu pas estre bien aise que je devienne Madame ? Pierrot Jerniqué ! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre. Charlotte Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine : si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous. Pierrot Ventrequenne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en poyrois deux fois autant. Est−ce donc comme ça que t'escoutes ce qu'il te dit ? Morquenne ! si j'avois su ça tantost, je me serois bian gardé de le tirer de gliau, et je gli aurois baillé un bon coup d'aviron sur la teste. Dom juan, s'approchant de Pierrot pour le frapper. Qu'est−ce que vous dites ? Pierrot, s'éloignant derrière Charlotte. Jerniquenne ! je ne crains personne. Dom Juan passe du côté où est Pierrot. Attendez−moi un peu. Pierrot, repasse de l'autre côté de Charlotte. Je me moque de tout, moi. Dom Juan court après Pierrot. Voyons cela. Pierrot se sauve encore derrière Charlotte. J'en avons bien vu d'autres. Dom Juan Houais ! Sganarelle Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le battre. Ecoute, mon pauvre garçon, retire−toi, et ne lui dis rien. Pierrot passe devant Sganarelle, et dit fièrement à Dom Juan : Je veux lui dire, moi. Dom Juan lève la main pour donner un soufflet à Pierrot, qui baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet. Ah ! je vous apprendrai., Sganarelle, regardant Pierrot qui s'est baissé pour éviter le soufflet. Peste soit du maroufle ! Dom Juan Te voilà payé de ta charité. Pierrot Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage−ci. Dom Juan Enfin je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerois pas mon bonheur à toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme ! et que... Scène IV Dom Juan, Sganarelle, Charlotte, Mathurine Sganarelle, apercevant Mathurine. Ah ! ah ! Mathurine, à Dom Juan. Monsieur, que faites−vous donc là avec Charlotte ? Est−ce que vous lui parlez d'amour aussi ? Dom Juan, à Mathurine. Non, au contraire, c'est elle qui me témoignoit une envie d'être ma femme, et je lui répondois que j'étois engagé à vous. Charlotte Qu'est−ce que c'est donc que vous veut Mathurine ? Dom Juan, bas, à Charlotte. Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je l'épousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux, Mathurine Quoi ? Charlotte... Dom Juan, bas, à Mathurine. Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la tête. Charlotte Quement donc ! Mathurine... Dom Juan, bas, à Charlotte. C'est en vain que vous lui parlerez ; vous ne lui ôterez point cette fantaisie. Mathurine Est−ce que... ? Dom Juan, bas, à Mathurine. Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. Charlotte Je voudrois... Dom Juan, bas, à Charlotte. Elle est obstinée comme tous les diables. Mathurine Vraiment... Dom Juan, bas, à Mathurine. Ne lui dites rien, c'est une folle. Charlotte Je pense... Dom Juan, bas, à Charlotte. Laissez−la là, c'est une extravagante. Mathurine Non, non : il faut que je lui parle. Charlotte Je veux voir un peu ses raisons. Mathurine Quoi ? ... Dom Juan, bas, à Mathurine. Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser. Charlotte Je... Dom Juan, bas, à Charlotte. Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme. Mathurine Holà ! Charlotte, ça n'est pas bien de courir sur le marché des autres. Charlotte Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que Monsieur me parle. Mathurine C'est moi que Monsieur a vue la première. Charlotte S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de m'épouser. Dom Juan, bas, à Mathurine. Eh bien ! que vous ai−je dit ? Mathurine Je vous baise les mains, c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis d'épouser. Dom Juan, bas, à Charlotte. N'ai−je pas deviné ? Charlotte A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis−je. Mathurine Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup. Charlotte Le vlà qui est pour le dire, si je n'ai pas raison. Mathurine Le vlà qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai... Charlotte Est−ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l'épouser ? Dom Juan, bas, à Charlotte. Vous vous raillez de moi. Mathurine Est−il vrai, Monsieur, que vous lui avez donné parole d'être son mari ? Dom Juan, bas, à Mathurine. Pouvez−vous avoir cette pensée ? Charlotte Vous voyez qu'al le soutient. Dom Juan, bas, à Charlotte. Laissez−la faire. Mathurine Vous êtes témoin comme al l'assure. Dom Juan, bas, à Mathurine. Laissez−la dire. Charlotte Non, non : il faut savoir la vérité. Mathurine Il est question de juger ça. Charlotte Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune. Mathurine Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse. Charlotte Monsieur, vuidez la querelle, s'il vous plaît. Mathurine Mettez−nous d'accord, Monsieur. Charlotte, à Mathurine. Vous allez voir. Mathurine, à Charlotte. Vous allez voir vous−même. Charlotte, à Dom Juan. Dites. Mathurine, à Dom Juan. Parlez. Dom Juan, embarrassé, leur dit à toutes deux. Que voulez−vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est−ce chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage ? Pourquoi m'obliger là−dessus à des redites ? Celle à qui j'ai promis effectivement n'a−t−elle pas en elle même de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit−elle se mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ? Tous les discours n'avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n'est−ce rien que par là que je vous veux mettre d'accord, et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon coeur. (Bas, à Mathurine : ) Laissez−lui croire ce qu'elle voudra. (Bas, à Charlotte : ) Laissez−la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine : ) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine : ) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte : ) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J'ai un petit ordre à donner ; je viens vous retrouver dans un quart d'heure. Charlotte, à Mathurine. Je suis celle qu'il aime, au moins. Mathurine C'est moi qu'il épousera. Sganarelle Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez−moi l'une et l'autre : ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous fait, et demeurez dans votre village. Dom Juan, revenant. Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. Sganarelle Mon maître est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d'autres ; c'est l'épouseur du genre humain, et... (Il aperçoit Dom Juan.) Cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a menti. Mon maître n'est point l'épouseur du genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abusé d'autres. Ah ! tenez, le voilà ; demandez le plutôt à lui−même. Dom Juan Oui. Sganarelle Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au−devant des choses ; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu'il en auroit menti. Dom Juan Sganarelle. Sganarelle Oui, Monsieur est homme d'honneur, je le garantis tel. Dom Juan Hon ! Sganarelle Ce sont des impertinents. Scène V Dom Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle La Ramée Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous. Dom Juan Comment ? La Ramée Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ; mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint. L'affaire presse, et le plus tôt que vous pourrez sortir d'ici sera le meilleur. Dom Juan, à Charlotte et Mathurine Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir. Comme la partie n'est pas égale, il faut user dé stratagème, et éluder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête de mes habits, et moi... Sganarelle Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et... Dom Juan Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais, et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître. Sganarelle Je vous remercie d'un tel honneur. O Ciel, puisqu'il s'agit de mort, fais−moi la grâce de n'être point pris pour un autre ! Acte III Scène I Dom Juan, en habit de campagne, Sganarelle, en médecin. Sganarelle Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire. Dom Juan Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule. Sganarelle Oui ? C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais savez−vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ? Dom Juan Comment donc ? Sganarelle Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies. Dom Juan Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien ? Sganarelle Moi ? Point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun. Dom Juan Et quels remèdes encore leur as−tu ordonnés ? Sganarelle Ma foi ! Monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper ; j'ai fait mes ordonnances à l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient, et qu'on m'en vînt remercier. Dom Juan Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurois−tu pas les mêmes privilèges qu'ont tous les autres médecins ? Ils n'ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature. Sganarelle Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ? Dom Juan C'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes. Sganarelle Quoi ? vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique ? Dom Juan Et pourquoi veux−tu que j'y croie ? Sganarelle Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez, depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. Dom Juan Et quel ? Sganarelle Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie ; on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien ; on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique. Dom Juan Il réchappa, n'est−ce pas ? Sganarelle Non, il mourut. Dom Juan L'effet est admirable. Sganarelle Comment ? il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez−vous rien de plus efficace ? Dom Juan Tu as raison. Sganarelle Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses, car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous : vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances. Dom Juan Eh bien ? Sganarelle Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est−il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ? Dom Juan Laissons cela. Sganarelle C'est à dire que non. Et à l'Enfer ? Dom Juan Eh ! Sganarelle Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît ? Dom Juan Oui, oui. Sganarelle Aussi peu. Ne croyez−vous point l'autre vie ? Dom Juan Ah ! ah ! ah ! Sganarelle Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites−moi un peu, [le Moine bourru, qu'en croyez−vous, eh ! Dom Juan La peste soit du fat ! Sganarelle Et voilà ce que je ne puis souffrir, car il n'y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui−là. Mais] encore faut−il croire quelque chose [dans le monde] : qu'est−ce [donc] que vous croyez ? Dom Juan Ce que je crois ? Sganarelle Oui. Dom Juan Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. Sganarelle La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique ? Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous. Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon, qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres−là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là−haut, et si tout cela s'est bâti de lui−même. Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là : est−ce que vous vous êtes fait tout seul, et n'a−t−il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez−vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre : ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh ! dame, interrompez−moi donc si vous voulez : je ne saurais disputer si l'on ne m'interrompt ; vous vous taisez exprès et me laissez parler par belle malice. Dom Juan J'attends que ton raisonnement soit fini. Sganarelle Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient expliquer. Cela n'est−il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner... (Il se laisse tomber en tournant.) Dom Juan Bon ! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. Sganarelle Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez : il m'importe bien que vous soyez damné ! Dom Juan Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là−bas, pour lui demander le chemin. Sganarelle Holà, ho, l'homme ! ho, mon compère ! ho, l'ami ! un petit mot s'il vous plaît. Scène II Dom Juan, Sganarelle, un pauvre Sganarelle Enseignez−nous un peu le chemin qui mène à la ville. Le pauvre. Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour. Dom Juan Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur. Le pauvre Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône ? Dom Juan Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois. Le pauvre Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens. Dom Juan Eh ! prie−le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres. Sganarelle Vous ne connaissez pas Monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre et en quatre et quatre sont huit. Dom Juan Quelle est ton occupation parmi ces arbres ? Le pauvre De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose. Dom Juan Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ? Le pauvre Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde. Dom Juan Tu te moques : un homme qui prie le Ciel tout le jour ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires. Le pauvre Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents. Dom Juan [Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah ! ] je m'en vais te donner un louis d'or [tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer. Le pauvre Ah ! Monsieur, voudriez−vous que je commisse un tel péché ? Dom Juan Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or ou non. En voici un que je te donne, si tu jures ; tiens, il faut jurer. Le pauvre Monsieur ! Dom Juan A moins de cela, tu ne l'auras pas. Sganarelle Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal. Dom Juan Prends, le voilà ; prends, te dis−je, mais jure donc. Le pauvre ! Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim. Dom Juan Va, va,] je te le donne pour l'amour de l'humanité. Mais que vois−je là ? un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. (Il court au lieu du combat.) Scène III Dom Juan, Dom Carlos, Sganarelle Sganarelle Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas ; mais, ma foi ! le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois. Dom Carlos, l'épée à la main. On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grâce d'une action si généreuse, et que... Dom Juan, revenant l'épée à la main. Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l'action de ces coquins étoit si lâche que c'eût été y prendre part que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes−vous trouvé entre leurs mains ? Dom Carlos Je m'étois par hasard égaré d'un frère et de tous ceux de notre suite ; et comme je cherchois à les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval ; et qui, sans votre valeur, en auroient fait autant de moi. Dom Juan Votre dessein est−il d'aller du côté de la ville ? Dom Carlos Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le Royaume ; et c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être asservi par les lois de l'honneur au déréglement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr. Dom Juan On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de coeur. Mais ne seroit−ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire ? Dom Carlos La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret, et lorsque l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une soeur séduite et enlevée d'un convent ; et que l'auteur de cette offense est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un valet qui nous a dit qu'il sortoit à cheval, accompagné de quatre ou cinq, et qu'il avoit pris le long de cette côte ; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu. Dom Juan Le connoissez−vous, Monsieur, ce Dom Juan dont vous parlez ? Dom Carlos Non, quant à moi. Je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï dépeindre à mon frère ; mais la renommée n'en dit pas force bien, et c'est un homme dont la vie... Dom Juan Arrêtez, Monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce seroit à moi une espèce de lâcheté, que d'en ouïr dire du mal. Dom Carlos Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais, quelque ami que vous lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance. Dom Juan Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m'en empêcher ; mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et je m'engage à vous faire faire raison par lui. Dom Carlos Et quelle raison peut−on faire à ces sortes d'injures ? Dom Juan Toute celle que votre honneur et souhaiter ; et, sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira. Dom Carlos Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des coeurs offensés ; mais, après ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie. Dom Juan Je suis si attaché à Dom Juan qu'il ne sauroit se battre que je ne me batte aussi ; mais enfin j'en réponds comme de moi−même, et vous n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction. Dom Carlos Que ma destinée est cruelle ! Faut−il que je vous doive la vie, et que Dom Juan soit de vos amis ? Scène IV Dom Alonse, et trois Suivants, Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle Dom Alonse Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous ; je veux un peu marcher à pied. O Ciel ! que vois−je ici ! Quoi ? mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel ? Dom Carlos Notre ennemi mortel ? Dom Juan ; se reculant de trois pas et mettant fièrement la main sur la garde de son épée. Oui, je suis Dom Juan moi−même, et l'avantage du nombre ne m'obligea pas à vouloir déguiser mon nom. Dom Alonse Ah ! traître, il faut que tu périsses, et... Dom Carlos Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et sans le secours de son bras, j'aurois été tué par des voleurs que j'ai trouvés ! Dom Alonse Et voulez−vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour engager notre âme ; et s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre reconnoissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l'honneur est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur. Dom Carlos Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours mettre entre l'un et l'autre, et la reconnoissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur−le−champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait. Dom Alonse Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le Ciel nous l'offre ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'a vous retirer et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice. Dom Carlos De grâce, mon frère... Dom Alonse Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure. Dom Carlos Arrêtez−vous, dis−je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours, et je jure le Ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu'il a sauvée ; et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez. Dom Alonse Quoi ? vous prenez le parti de notre ennemi contre moi ; et loin d'être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur ? Dom Carlos Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. Ayons du coeur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante : au contraire, elle en tirera de l'avantage ; et cette occasion de l'avoir pu prendre la fera paroître plus juste aux yeux de tout le monde. Dom Alonse O l'étrange foiblesse, et l'aveuglement effroyable d'hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation chimérique ! Dom Carlos Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, que ma reconnoissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que j'ai de le satisfaire. Dom Juan, vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m'acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connoissez assez la grandeur de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous−même des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire ; il en est de violents et de sanglants ; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire faire raison par Dom Juan : songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur. Dom Juan Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis. Dom Carlos Allons, mon frère : un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir. Scène V Dom Juan, Sganarelle Dom Juan. Holà, hé, Sganarelle ! Sganarelle Plaît−il ? Dom Juan Comment ? coquin, tu fuis quand on m'attaque ? Sganarelle Pardonnez−moi, Monsieur ; je viens seulement d'ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter. Dom Juan Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnête. Sais−tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie ? Sganarelle Moi ? Non. Dom Juan C'est un frère d'Elvire. Sganarelle Un... Dom Juan Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir démêlé avec lui. Sganarelle Il vous seroit aisé de pacifier toutes choses. Dom Juan Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l'engagement ne compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurois me résoudre à renfermer mon coeur entre quatre murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon coeur est à toutes les belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour et à le garder tant qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ? Sganarelle Vous ne le savez pas ? Dom Juan Non, vraiment. Sganarelle. Bon ! c'est le tombeau que le Commandeur faisoit faire lorsque vous le tuâtes. Dom Juan Ah ! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté−ci qu'il étoit. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j'ai envie de l'aller voir. Sganarelle Monsieur, n'allez point là. Dom Juan Pourquoi ? Sganarelle Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué. Dom Juan Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, entrons dedans. (Le tombeau s'ouvre, où l'on voit un superbe mausolée et la statue du Commandeur.) Sganarelle Ah ! que cela est beau ! Les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu'en dites−vous, Monsieur ? Dom Juan Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé, durant sa vie, d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire. Sganarelle Voici la statue du Commandeur. Dom Juan Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain ! Sganarelle Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient peur, si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir. Dom Juan Il auroit tort, et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande−lui s'il veut venir souper avec moi. Sganarelle C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. Dom Juan Demande−lui, te dis−je. Sganarelle Vous moquez−vous ? Ce seroit être fou que d'aller parler à une statue. Dom Juan Fais ce que je te dis. Sganarelle Quelle bizarrerie ! Seigneur Commandeur... je ris de ma sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire. Seigneur Commandeur, mon maître Dom Juan vous demande si vous voulez lui faire l'honneur de venir souper avec lui. (La Statue baisse la tête.) Ha ! Dom Juan Qu'est−ce ? qu'as−tu ? Dis donc, veux−tu parler ? Sganarelle fait le même signe que lui a fait la Statue et baisse la tête. La Statue... Dom Juan Eh bien ! que veux−tu dire, traître ? Sganarelle Je vous dis que la Statue... Dom Juan Eh bien ! La Statue ? je t'assomme, si tu ne parles. Sganarelle La Statue m'a fait signe. Dom Juan La peste le coquin ! Sganarelle Elle m'a fait signe, vous dis−je : il n'est rien de plus vrai. Allez−vous−en lui parler vous−même pour voir. Peut−être... Dom Juan Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le Seigneur Commandeur voudroit−il venir souper avec moi ? (La Statue baisse encore la tête.) Sganarelle Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ? Dom Juan Allons, sortons d'ici. Sganarelle Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire. Acte IV Scène I Dom Juan, Sganarelle Dom Juan Quoi qu'il en soit, laissons cela : c'est une bagatelle, et nous pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troublé la vue. Sganarelle Eh ! Monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête ; et je ne doute point que le Ciel, scandalisé de votre vie, n'ait produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de... Dom Juan Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu me dis encore le moindre mot là−dessus, je vais appeler quelqu'un, demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te rouer de mille coups. M'entends−tu bien ? Sganarelle Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ; c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable. Dom Juan Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une chaise, petit garçon. Scène II Dom Juan, La Violette, Sganarelle La Violette Monsieur, voilà votre marchand, M. Dimanche, qui demande à vous parler. Sganarelle Bon, voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De quoi s'avise−t−il de nous venir demander de l'argent, et que ne lui disois−tu que Monsieur n'y est pas ? La Violette Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le croire, et s'est assis là dedans pour attendre. Sganarelle Qu'il attende, tant qu'il voudra. Dom Juan Non, au contraire, faites−le entrer. C'est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de quelque chose, et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits sans leur donner un double. Scène III Dom Juan, M. Dimanche, Sganarelle, Suite Dom Juan, faisant de grandes civilités. Ah ! Monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord ! J'avois donné ordre qu'on ne me fît parler personne ; mais cet ordre n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de porte fermée chez moi. M. Dimanche Monsieur, je vous suis fort obligé. Dom Juan, parlant à ses laquais. Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser M. Dimanche dans une antichambre, et je vous ferai connoître les gens. M. Dimanche Monsieur, cela n'est rien. Dom Juan Comment ? vous dire que je n'y suis pas, à M. Dimanche, au meilleur de mes amis ? M. Dimanche Monsieur, je suis votre serviteur : J'étois venu... Dom Juan Allons vite, un siége pour M. Dimanche. M. Dimanche Monsieur, je suis bien comme cela. Dom Juan Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi. M. Dimanche. Cela n'est point nécessaire. Dom Juan Otez ce pliant, et apportez un fauteuil. M. Dimanche Monsieur, vous vous moquez, et... Dom Juan Non, non, je sais ce que je vous dois, et je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux. M. Dimanche Monsieur... Dom Juan Allons, asseyez−vous. M. Dimanche Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'étois... Dom Juan Mettez−vous là, vous dis−je. M. Dimanche Non, Monsieur, je suis bien. Je viens pour... Dom Juan Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis. M. Dimanche Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je... Dom Juan Parbleu ! Monsieur Dimanche, vous vous portez bien. M. Dimanche Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu... Dom Juan Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs. M. Dimanche Je voudrois bien... Dom Juan Comment se porte Madame Dimanche, votre épouse ? M. Dimanche Fort bien, Monsieur, Dieu merci. Dom Juan C'est une brave femme. M. Dimanche Elle est votre servante, Monsieur. Je venois... Dom Juan Et votre petite fille Claudine, comment se porte−t−elle ? M. Dimanche Le mieux du monde. Dom Juan La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur. M. Dimanche C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous... Dom Juan Et le petit Colin, fait−il toujours bien du bruit avec son tambour ? M. Dimanche Toujours de même, Monsieur. Je... Dom Juan Et votre petit chien Brusquet ? gronde−t−il toujours aussi fort, et mord−il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ? M. Dimanche Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir. Dom Juan Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt. M. Dimanche Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je... Dom Juan, lui tendant la main. Touchez donc là, Monsieur Dimanche. Etes−vous bien de mes amis ? M. Dimanche Monsieur, je suis votre serviteur. Dom Juan Parbleu ! je suis à vous de tout mon coeur. M. Dimanche Vous m'honorez trop. Je... Dom Juan Il n'y a rien que je ne fisse pour vous. M. Dimanche Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi. Dom Juan Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire. M. Dimanche Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur... Dom Juan Oh ! çà, Monsieur Dimanche, sans façon, voulez−vous souper avec moi ? M. Dimanche Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je... Dom Juan, se levant. Allons, vite un flambeau pour conduire M. Dimanche et que quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter. M. Dimanche, se levant de même. Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout seul. Mais... (Sganarelle ôte les sièges promptement.) Dom Juan Comment ? Je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur. M. Dimanche Ah ! Monsieur... Dom Juan C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde. M. Dimanche Si... Dom Juan Voulez−vous que je vous reconduise ? M. Dimanche Ah ! Monsieur, vous vous moquez, Monsieur... Dom Juan Embrassez−moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. (Il sort.) Sganarelle Il faut avouer que vous avez en Monsieur un homme qui vous aime bien. M. Dimanche Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurois jamais lui demander de l'argent. Sganarelle Je vous assure que toute sa maison périroit pour vous ; et je voudrois qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous donner des coups de bâton ; vous verriez de quelle manière... M. Dimanche Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot de mon argent. Sganarelle Oh ! ne vous mettez pas en peine, il vous payera le mieux du monde. M. Dimanche Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre particulier. Sganarelle Fi ! ne parlez pas de cela. M. Dimanche Comment ? Je... Sganarelle Ne sais−je pas bien que je vous dois ? M. Dimanche Oui, mais... Sganarelle Allons, Monsieur Dimanche, je vais vous éclairer. M. Dimanche Mais mon argent... Sganarelle, prenant M. Dimanche par le bras. Vous moquez−vous ? M. Dimanche Je veux... Sganarelle, le tirant. Eh ! M. Dimanche J'entends... Sganarelle, le poussant. Bagatelles. M. Dimanche Mais... Sganarelle, le poussant. Fi ! M. Dimanche Je... Sganarelle, le poussant tout à fait hors du théâtre. Fi ! vous dis−je. Scène IV Dom Louis, Dom Juan, La Violette, Sganarelle La Violette Monsieur, voilà Monsieur votre père. Dom Juan Ah ! me voici bien : il me falloit cette visite pour me faire enrager. Dom Louis Je vois bien que je vous embarrasse et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement l'un et l'autre ; et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous faisons quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées ! J'ai souhaité un fils avec des ardeurs nompareilles ; je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de voeux, est le chagrin et le supplice de cette vie même dont je croyois qu'il devoit être la joie et la consolation. De quel oeil, à votre avis, pensez−vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires, qui nous réduisent, à toutes heures, à lasser les bontés du Souverain, et qui ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez−vous point de mériter si peu votre naissance ? Etes−vous en droit, dites−moi, d'en tirer quelque vanité ? Et qu'avez−vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez−vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'être sorti d'un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous, nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leurs vertus, si nous voulons être estimés leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né : ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire, l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivroit comme vous. Dom Juan Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. Dom Louis Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme. Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes déréglements, prévenir sur toi le courroux du Ciel, et laver par ta punition la honte de t'avoir fait naître. (Il sort.) Scène V Dom Juan, Sganarelle Dom Juan Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. (Il se met dans son fauteuil.) Sganarelle Ah ! Monsieur, vous avez tort. Dom Juan J'ai tort ? Sganarelle. Monsieur... Dom Juan se lève de son siège. J'ai tort ? Sganarelle Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les épaules. A−t−on jamais rien vu de plus impertinent ? Un père venir faire des remontrances à son fils, et lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille nature ! Cela se peut−il souffrir à un homme comme vous, qui savez comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avois été en votre place, je l'aurois envoyé promener. O complaisance maudite ! à quoi me réduis−tu ? Dom Juan Me fera−t−on souper bientôt ? Scène VI Dom Juan, Done Elvire, Ragotin, Sganarelle Ragotin Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler. Dom Juan Que pourroit−ce être ? Sganarelle Il faut voir. Done Elvire Ne soyez point surpris, Dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous me voyez bien changée de ce que j'étois ce marin. Ce n'est plus cette Done Elvire qui faisoit des voeux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance. Le Ciel a banni de mon âme toutes ces insignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laissé dans mon coeur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt. Dom Juan, à Sganarelle. Tu pleures, je pense. Sganarelle Pardonnez−moi. Done Elvire C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour vous faire part d'un avis du Ciel, et tâcher de vous retirer du précipice où vous courez. Oui, Dom Juan, je sais tous les déréglements de votre vie, et ce même Ciel, qui m'a touché le coeur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir trouver, et de vous dire, de sa part, que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut−être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde ; je suis revenue, grâces au Ciel, de toutes mes folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, j'aurois une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement devînt un exemple funeste de la justice du Ciel ; et ce me sera une joie incroyable si je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, Dom Juan, accordez−moi, pour dernière faveur, cette douce consolation ; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez−le au moins de mes prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels. Sganarelle Pauvre femme ! Done Elvire Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été si cher que vous ; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie, et de prévenir votre perte. Sauvez−vous, je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, Dom Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher. Sganarelle Coeur de tigre ! Done Elvire Je m'en vais, après ce discours, et voilà tout ce que j'avois à vous dire. Dom Juan. Madame, il est tard, demeurez ici : on vous y logera le mieux qu'on pourra. Done Elvire Non, Dom Juan, ne me retenez pas davantage. Dom Juan Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. Done Elvire Non, vous dis−je, ne perdons point de temps en discours superflus. Laissez−moi vite aller, ne faites aucune instance pour me conduire, et songez seulement à profiter de mon avis. Scène VII Dom Juan, Sganarelle, suite. Dom Juan Sais−tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint ? Sganarelle C'est−à−dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous. Dom Juan Vite à souper. Sganarelle Fort bien. Dom Juan, se mettant à table. Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant. Sganarelle Oui−da ! Dom Juan Oui, ma foi ! il faut s'amender ; encore vingt ou trente ans de cette vie−ci, et puis nous songerons à nous. Sganarelle Oh ! Dom Juan Qu'en dis−tu ? Sganarelle Rien. Voilà le soupé. (Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte et le met dans sa bouche.) Dom Juan Il me semble que tu as la joue enflée ; qu'est−ce que c'est ? Parle donc, qu'as−tu là ? Sganarelle Rien. Dom Juan Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombée sur la joue. Vite une lancette pour percer cela. Le pauvre garçon n'en peut plus, et cet abcès le pourroit étouffer. Attends : voyez comme il étoit mûr. Ah ! coquin que vous êtes ! Sganarelle Ma foi ! Monsieur, je voulois voir si votre cuisinier n'avoit point mis trop de sel ou trop de poivre. Dom Juan Allons, mets−toi là, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai soupé. Tu as faim, à ce que je vois. Sganarelle se met à table. Je le crois bien, Monsieur : je n'ai point mangé depuis ce matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde. (Un laquais ôte les assiettes de Sganarelle d'abord qu'il y a dessus à manger.) Mon assiette, mon assiette ! tout doux, s'il vous plaît, Vertubleu ! petit compère, que vous êtes habile à donner des assiettes nettes ! et vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos ! (Pendant qu'un laquais donne à boire à Sganarelle, l'autre laquais ôte encore son assiette.) Dom Juan Qui peut frapper de cette sorte ? Sganarelle Qui diable nous vient troubler dans notre repas ? Dom Juan Je veux souper en repos au moins, et qu'on ne laisse entrer personne. Sganarelle Laissez−moi faire, je m'y en vais moi−même. Dom Juan Qu'est−ce donc ? Qu'y a−t−il ? Sganarelle, baissant la tête comme a fait la Statue. Le... qui est là ! Dom Juan Allons voir, et montrons que rien ne me sauroit ébranler. Sganarelle Ah ! pauvre Sganarelle, ou te cacheras−tu ? Scène VIII Dom Juan, la statue du Commandeur, qui vient se mettre à table, Sganarelle, Suite. Dom Juan Une chaise et un couvert, vite donc. (A Sganarelle.) Allons, mets−toi à table. Sganarelle Monsieur, je n'ai plus de faim. Dom Juan Mets−toi là, te dis−je. A boire. A la santé du Commandeur : je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin. Sganarelle Monsieur, je n'ai pas soif. Dom Juan Bois, et chante ta chanson, pour régaler le Commandeur. Sganarelle Je suis enrhumé, Monsieur. Dom Juan Il n'importe. Allons. Vous autres, venez, accompagnez sa voix. La statue Dom Juan, c'est assez. Je vous invite à venir demain souper avec moi. En aurez−vous le courage ? Dom Juan Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle. Sganarelle Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi. Dom Juan, à Sganarelle. Prends ce flambeau. La statue On n'a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel. Acte V Scène I Dom Louis, Dom Juan, Sganarelle Dom Louis Quoi ? mon fils, seroit−il possible que la bonté du Ciel eût exaucé mes voeux ? Ce que vous me dites est−il bien vrai ? ne m'abusez−vous point d'un faux espoir, et puis−je prendre quelque assurance sur la nouveauté surprenante d'une telle conversion ? Dom Juan, faisant l'hypocrite. Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le même d'hier au soir, et le Ciel tout d'un coup a fait en moi un changement qui va surprendre tout le monde : il a touché mon âme et dessillé mes yeux, et je regarde avec horreur le long aveuglement où j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le Ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tête laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes ; et je prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions passées, et m'efforcer d'en obtenir du Ciel une pleine rémission. C'est à quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous−même à faire choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer. Dom Louis Ah ! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien désormais à demander au Ciel. Embrassez−moi, mon fils, et persistez, je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais tout de ce pas porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâce au Ciel des saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer. Scène II Dom Juan, Sganarelle Sganarelle Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti ! Il y a longtemps que j'attendois cela, et voilà, grâce au Ciel, tous mes souhaits accomplis. Dom Juan La peste le benêt ! Sganarelle Comment, le benêt ? Dom Juan Quoi ? tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu crois que ma bouche étoit d'accord avec mon coeur ? Sganarelle Quoi ? ce n'est pas... Vous ne... Votre... Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme ! Dom Juan Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les mêmes. Sganarelle Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante ? Dom Juan Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas ; mais quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable ni de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme ; et si j'ai dit que je voulois corriger ma conduite et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent fâcheuses aventures qui pourroient m'arriver. Je veux bien, Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un témoin du fond de mon âme et des véritables motifs qui m'obligent à faire les choses. Sganarelle Quoi ? vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ? Dom Juan Et pourquoi non ? Il y en a tant d'autres comme moi, qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde ! Sganarelle Ah ! quel homme ! quel homme ! Dom Juan Il n'y a plus de honte maintenant à cela : l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces ; une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un, se les jette tous sur les bras ; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là−dessus, et que chacun connoît pour être véritablement touchés ; ceux−là, dis−je, sont toujours les dupes des autres ; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois−tu que j'en connoisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues et les connoître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connoissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des foiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. Sganarelle O Ciel ! qu'entends−je ici ? Il ne vous manquoit plus que d'être hypocrite pour vous achever de tout point, et voilà le comble des abominations. Monsieur, cette dernière−ci m'emporte et je ne puis m'empêcher de parler. Faites−moi tout ce qu'il vous plaira, battez−moi, assommez−moi de coups, tuez−moi, si vous voulez : il faut que je décharge mon coeur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connois pas, l'homme est en ce monde ainsi que l'oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache à l'arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel ; le Ciel est au−dessus de la terre ; la terre n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence n'est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la nécessité, nécessité n'a point de loi ; qui n'a point de loi vit en bête brute ; et par conséquent, vous serez damné à tous les diables. Dom Juan O beau raisonnement ! Sganarelle Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous. Scène III Dom Carlos, Dom Juan, Sganarelle Dom Carlos Dom Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous savez que ce soin me regarde, et que je me suis en votre présence chargé de cette affaire. Pour moi je ne le cèle point, je souhaite fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et pour vous voir publiquement confirmer à ma soeur le nom de votre femme. Dom Juan, d'un ton hypocrite. Hélas ! je voudrois bien, de tout mon coeur, vous donner la satisfaction que vous souhaitez ; mais le Ciel s'y oppose directement : il a inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes de vanités, et de corriger désormais par une austère conduite tous les dérèglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse. Dom Carlos. Ce dessein, Dom Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées que le Ciel vous inspire. Dom Juan Hélas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle−même a pris : elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux en même temps. Dom Carlos Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande qu'elle vive avec vous. Dom Juan Je vous assure que cela ne se peut. J'en avois, pour moi, toutes les envies du monde, et je me suis même encore aujourd'hui conseillé au Ciel pour cela ; mais, lorsque je l'ai consulté j'ai entendu une voix qui m'a dit que je ne devois point songer à votre soeur, et qu'avec elle assurément je ne ferois point mon salut. Dom Carlos Croyez−vous, Dom Juan, nous éblouir par ces belles excuses ? Dom Juan J'obéis à la voix du Ciel. Dom Carlos Quoi ? vous voulez que je me paye d'un semblable discours ? Dom Juan C'est le Ciel qui le veut ainsi. Dom Carlos Vous aurez fait sortir ma soeur d'un convent, pour la laisser ensuite ? Dom Juan Le Ciel l'ordonne de la sorte. Dom Carlos Nous souffrirons cette tache en notre famille ? Dom Juan Prenez−vous−en au Ciel. Dom Carlos Et quoi ? toujours le Ciel ? Dom Juan Le Ciel le souhaite comme cela. Dom Carlos Il suffit, Dom Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver. Dom Juan Vous ferez ce que vous voudrez ; vous savez que je ne manque point de coeur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand convent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre : le Ciel m'en défend la pensée ; et si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera Dom Carlos Nous verrons, de vrai, nous verrons. Scène IV Dom Juan, Sganarelle Sganarelle Monsieur, quel diable de style prenez−vous là ? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J'espérois toujours de votre salut ; mais c'est maintenant que j'en désespère ; et je crois que le Ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur. Dom Juan Va, va, le Ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les fois que les hommes... Sganarelle Ah ! Monsieur, c'est le Ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne. Dom Juan Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende. Scène V Dom Juan, un Spectre, en femme voilée, Sganarelle Le Spectre Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue. Sganarelle Entendez−vous, Monsieur ? Dom Juan Qui ose tenir ces paroles ? Je crois connoître cette voix. Sganarelle Ah ! Monsieur, c'est un spectre : je le reconnois au marcher. Dom Juan Spectre, fantôme ; ou diable, je veux voir ce que c'est. (Le Spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la main.) Sganarelle O ciel ! voyez−vous, Monsieur, ce changement de figure ? Dom Juan Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit. (Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.) Sganarelle Ah ! Monsieur, rendez−vous à tant de preuves, et jetez−vous vite dans le repentir. Dom Juan Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis−moi. Scène VI La Statue, Dom Juan, Sganarelle La Statue Arrêtez, Dom Juan : vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi. Dom Juan Oui. Où faut−il aller ? La Statue Donnez−moi la main. Dom Juan La voilà. La Statue Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre. Dom Juan O Ciel ! que sens−je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah ! (Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur dom Juan ; la terre s'ouvre et l'abîme ; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.) Sganarelle [Ah ! mes gages ! mes gages ! ] Voilà par sa mort un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content ; il n'y a que moi seul de malheureux, qui, après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître punie par le plus épouvantable châtiment du monde. [Mes gages ! mes gages ! mes gages ! ] L'Amour médecin Comédie Représentée pour la première fois à Versailles par ordre du roi le 15e septembre 1665 et donnée depuis au public à Paris sur le théâtre du Palais−Royal le 22e du même mois de septembre 1665 par la Troupe du Roi Personnages Personnages du Prologue La Comédie. La Musique. Le Ballet. Personnages de la Comédie Sganarelle, père de Lucinde. Lucinde, fille de Sganarelle. Clitandre, amant de Lucinde Aminte, voisine de Sganarelle. Lucrèce, nièce de Sganarelle. Lisette, suivante de Lucinde. M. Guillaume, vendeur de tapisseries. M. Josse, orfèvre. M. Tomès, Médecin M. des Fonandrès, Médecin M. Macroton, Médecin M. Bahys, Médecin M. Filerin, Médecin Un Notaire. Champagne, valet de Sganarelle. Personnages du Ballet Première entrée. Champagne, Quatre Médecins. Deuxième entrée. Un Opérateur, Trivelins et Scaramouches. Troisième entrée. La Comédie, La Musique, Le Ballet, Jeux, Ris, Plaisirs. (La scène est à Paris dans une salle de la maison de Sganarelle.) Prologue La Comédie, la Musique et le Ballet La Comédie Quittons, quittons notre vaine querelle, Ne nous disputons point nos talents tour à tour, Et d'une gloire plus belle Piquons−nous en ce jour : Unissons−nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. Tous Trois Unissons−nous... La Comédie De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire, Il se vient quelquefois délasser parmi nous : Est−il de plus grande gloire, Est−il bonheur plus doux ? Unissons−nous tous trois... Tous Trois Unissons−nous... Acte I Scène I Sganarelle, Aminte, Lucrèce, M. Guillaume, M. Josse Sganarelle Ah ! l'étrange chose que la vie ! et que je puis bien dire, avec ce grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a, guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre ! Je n'avois qu'une seule femme, qui est morte. M. Guillaume Et combien donc en voulez−vous avoir ? Sganarelle Elle est morte, Monsieur mon ami. Cette perte m'est très−sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble ; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte : je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De tous les enfants que le Ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une fille, et cette fille est toute ma peine. Car enfin je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin d'un bon conseil sur cette matière. Vous êtes ma nièce ; vous, ma voisine ; et vous, mes compères et mes amis : je vous prie de me conseiller tous ce que je dois faire. M. Josse Pour moi, je tiens que la braverie et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles ; et si j'étois que de vous, je lui achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d'émeraudes. M. Guillaume Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa chambre, pour lui réjouit l'esprit et la vue. Aminte Pour moi, je ne ferois point tant de façon ; et je la marierois fort bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la fit, dit−on, demander il y a quelque temps. Lucrèce Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer, comme elle est, à faire des enfants. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un convent, où elle trouvera des divertissements qui seront mieux de son humeur. Sganarelle Tous ces conseils sont admirables assurément ; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, Monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit−on, quelque inclination pour ma fille, et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela ; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, Messieurs et Mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. Voilà de mes donneurs de conseils à la mode. Scène II Lucinde, Sganarelle Sganarelle Ah ! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas ; elle soupire ; elle lève les yeux au ciel. Dieu vous gard ! Bon jour, ma mie. Hé bien ! qu'est−ce ? Comme vous en va ? Hé ! quoi ? toujours triste et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as. Allons donc, découvre−moi ton petit coeur. Là, ma pauvre mie, dis ; dis ; dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage ! Veux−tu que je te baise ? Viens. J'enrage de la voir de cette humeur−là. Mais, dis−moi, me veux−tu faire mourir de déplaisir, et ne puis−je savoir d'où vient cette grande langueur ? Découvre−m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse ; je t'assure ici, et te fais serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire : c'est tout dire. Est−ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi ? et seroit−il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit ? Non. Est−ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet de la foire Saint−Laurent ? Ce n'est pas cela. Aurois−tu envie d'apprendre quelque chose ? et veux−tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin ? Nenni. Aimerois−tu quelqu'un, et souhaiterois−tu d'être mariée ? (Lucinde lui fait signe que c'est cela.) Scène III Lisette, Sganarelle, Lucinde Lisette Hé bien ! Monsieur, vous venez d'entretenir votre fille. Avez−vous su la cause de sa mélancolie ? Sganarelle Non. C'est une coquine, qui me fait enrager. Lisette Monsieur, laissez−moi faire, je m'en vais la sonder un peu. Sganarelle Il n'est pas nécessaire ; et puisqu'elle veut être de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse. Lisette Laissez−moi faire, vous dis−je. Peut−être qu'elle se découvrira plus librement à moi qu'à vous. Quoi ? Madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde ? Il me semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir aucune à me découvrir votre coeur. Dites−moi, souhaitez−vous quelque chose de lui ? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien pour vous contenter. Est−ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté que vous souhaiteriez, et les promenades et les cadeaux ne tenteroient−ils point votre âme ? Heu. Avez−vous reçu quelque déplaisir de quelqu'un ? Heu. N'auriez−vous point quelque secrète inclination, avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât ? Ah ! je vous entends. Voilà l'affaire. Que diable ? pourquoi tant de façons ? Monsieur, le mystère est découvert ; et... Sganarelle, l'interrompant. Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination. Lucinde Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose... Sganarelle Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi. Lisette Monsieur, sa tristesse... Sganarelle C'est une coquine qui me veut faire mourir. Lucinde Mon père, je veux bien... Sganarelle Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait. Lisette Mais, monsieur... Sganarelle, Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable. Lucinde Mais, mon père... Sganarelle Je n'ai plus aucune tendresse pour toi. Lisette Mais... Sganarelle C'est une friponne. Lucinde Mais... Sganarelle Une ingrate. Lisette Mais... Sganarelle Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a. Lisette. C'est un mari qu'elle veut. Sganarelle, faisant semblant de ne pas entendre. Je l'abandonne. Lisette Un mari. Sganarelle Je la déteste. Lisette Un mari. Sganarelle Et la renonce pour ma fille. Lisette Un mari. Sganarelle Non, ne m'en parlez point. Lisette Un mari. Sganarelle Ne m'en parlez point. Lisette Un mari. Sganarelle Ne m'en parlez point. Lisette Un mari, un mari, un mari. Scène IV Lisette, Lucinde Lisette On dit bien vrai : qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent point entendre. Lucinde Hé bien ! Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père ! Tu le vois. Lisette Par ma foi ! voilà un vilain homme ; et je vous avoue que j'aurois un plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, Madame, que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal ? Lucinde Hélas ! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt ? et n'aurois−je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie ? Crois−tu que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant ; que je ne susse pas à fond tous les sentiments de mon père, et que le refus qu'il a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d'espoir ? Lisette Quoi ? c'est cet inconnu qui vous a fait demander, pour qui vous... Lucinde Peut−être n'est−il pas honnête à une fille de s'expliquer si librement ; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il a pour moi ; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon coeur n'a pu s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs ; et cependant tu vois où la dureté de mon père réduit toute cette tendresse. Lisette Allez, laissez−moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour ; et pourvu que vous ayez assez de résolution... Lucinde Mais que veux−tu que je fasse contre l'autorité d'un père ? Et s'il est inexorable à mes voeux... Lisette Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison ; et pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu de la tyrannie d'un père. Que prétend−il que vous fassiez ? N'êtes−vous pas en âge d'être mariée ? et croit−il que vous soyez de marbre ? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion ; je prends, dès à présent, sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours.... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir. Scène V Sganarelle Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien ; et j'ai fait sagement de parer la déclaration d'un desir que je ne suis pas résolu de contenter. A−t−on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères ? rien de plus impertinent et de plus ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien ? Non, non : je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi. Scène VI Lisette, Sganarelle Lisette (faisant semblant de ne pas voir Sganarelle.) Ah ! malheur ! Ah ! disgrâce ! Ah ! pauvre seigneur Sganarelle ! où pourrai−je te rencontrer ? Sganarelle Que dit−elle là ? Lisette Ah ! misérable père ! que feras−tu, quand tu sauras cette nouvelle ? Sganarelle Que sera−ce ? Lisette Ma pauvre maîtresse ! Sganarelle Je suis perdu. Lisette Ah ! Sganarelle Lisette. Lisette Quelle infortune ! Sganarelle Lisette. Lisette Quel accident ! Sganarelle Lisette. Lisette Quelle fatalité ! Sganarelle Lisette. Lisette Ah ! Monsieur ! Sganarelle Qu'est−ce ? Lisette Monsieur. Sganarelle Qu'y a−t−il ? Lisette Votre fille. Sganarelle Ah ! ah ! Lisette Monsieur, ne pleurez donc point comme cela ; car vous me feriez rire. Sganarelle Dis donc vite. Lisette Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière. Sganarelle Hé bien ? Lisette Alors, levant les yeux au ciel, : "Non, a−t−elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon père, et puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir." Sganarelle Elle s'est jetée. Lisette Non, Monsieur : elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur son lit. Là elle s'est prise à pleurer amèrement ; et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le coeur lui a manqué, et elle m'est demeurée entre les bras. Sganarelle Ah ! ma fille ! Lisette A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir ; mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas la journée. Sganarelle Champagne, Champagne, Champagne, vite, qu'on m'aille querir des médecins, et en quantité : on n'en eut trop avoir dans une pareille aventure. Ah ! ma fille ! ma pauvre fille ! Premier Entracte Champagne, en dansant, frappe aux portes de quatre médecins, qui dansent et entrent avec cérémonie chez le père de la malade. Acte II Scène I Sganarelle, Lisette Lisette Que voulez−vous donc faire, Monsieur, de quatre médecins ? N'est−ce pas assez d'un pour tuer une personne ? Sganarelle Taisez−vous. Quatre conseils valent mieux qu'un. Lisette Est−ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces Messieurs−là ? Sganarelle Est−ce que les médecins font mourir ? Lisette Sans doute ; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire : "Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine" ; mais : "Elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires." Sganarelle Chut. N'offensez pas ces Messieurs−là. Lisette Ma foi ! Monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue ; et il fut trois jours sans manger, et sans pouvoir remuer ni pied ni patte ; mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites, et il n'auroient pas manqué de le purger et de le saigner. Sganarelle Voulez−vous vous taire ? vous dis−je. Mais voyez quelle impertinence ! Les voici. Lisette Prenez garde, vous allez être bien édifié : ils vous diront en latin que votre fille est malade. Scène II Messieurs Tomes, des Fonandrès, Macroton et Bahys, Médecins, Sganarelle, Lisette Sganarelle Hé bien ! Messieurs. M. Tomès Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup d'impuretés en elle. Sganarelle Ma fille est impure ? M. Tomès Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité d'humeurs corrompues. Sganarelle Ah ! je vous entends. M. Tomès Mais... Nous allons consulter ensemble. Sganarelle Allons, faites donner des siéges. Lisette Ah ! Monsieur, vous en êtes ? Sganarelle De quoi donc connoissez−vous Monsieur ? Lisette De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de Madame votre nièce. M. Tomès Comment se porte son cocher ? Lisette Fort bien : il est mort. M. Tomès Mort ! Lisette Oui. M. Tomès Cela ne se peut. Lisette Je ne sais si cela se peut ; mais je sais bien que cela est. M. Tomès Il ne peut pas être mort, vous dis−je. Lisette Et moi je vous dis qu'il est mort et enterré. M. Tomès Vous vous trompez. Lisette Je l'ai vu. M. Tomès Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladie ne se terminent qu'au quatorze, ou au vingt−un ; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade. Lisette Hippocrate dira ce qu'il lui plaira ; mais le cocher est mort. Sganarelle Paix ! discoureuse ; allons, sortons d'ici. Messieurs, je vous supplie de consulter de la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une affaire faite, voici... (Il les paye, et chacun, en recevant l'argent, fait un geste différent.) Scène III Messieurs des Fonandrès, Tomès, Macroton et Bahys (Ils s'asseyent et tossent.) M. des Fonandrès Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu. M. Tomès Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours. M. des Fonandrès J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable. M. Tomès Savez−vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui ? J'ai été premièrement tout contre l'Arsenal ; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint−Germain ; du faubourg Saint−Germain, au fond du Marais ; du fond du Marais, à la porte Saint−Honoré ; de la porte Saint−Honoré, au faubourg Saint−Jacques, du faubourg Saint Jacques, à la porte de Richelieu, de la porte de Richelieu, ici ; et d'ici, je dois aller encore à la place Royale. M. des Fonandrès. Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui ; et de plus, j'ai été à Ruel voir un malade. M. Tomès Mais à repos, quel parti prenez−vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius ? car c'est une affaire qui partage tout notre corps. M. des Fonandrès Moi, je suis pour Artémius. M. Tomès Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément ; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites−vous ? M. des Fonandrès Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver. M. Tomès Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis ; et l'on nous assembla un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation, où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient et la maladie pressoit ; mais je n'en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation. M. des Fonandrès C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre, et de leur montrer leur bec jaune. M. Tomès Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence ; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins. Scène IV Sganarelle, Messieurs Tomès, des Fonandrès, Macroton et Bahys Sganarelle Messieurs, l'oppression de ma fille augmente : je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu. M. Tomès Allons, Monsieur. M. des Fonandrès Non, Monsieur, parlez, s'il vous plaît. M. Tomès Vous vous moquez. M. des Fonandrès Je ne parlerai pas le premier. M. Tomès Monsieur. M. des Fonandrès Monsieur. Sganarelle Hé ! de grâce, Messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que les choses pressent. M. Tomès (Ils parlent tous quatre ensemble.) La maladie de votre fille... M. des Fonandrès L'avis de tous ces Messieurs tous ensemble... M. Macroton Après avoir bien consulté... M. Bahys Pour raisonner... Sganarelle' Hé ! Messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce. M. Tomès Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang : ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez. M. des Fonandrès Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs, causée par une trop grande réplétion : ainsi je conclus à lui donner de l'émétique. M. Tomès Je soutiens que l'émétique la tuera. M. des Fonandrès Et moi, que la saignée la fera mourir. M. Tomès C'est bien à vous de faire l'habile homme. M. des Fonandrès Oui, c'est à moi ; et je vous prêterai le collet en tout genre d'érudition. M. Tomès Souvenez−vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés. M. des Fonandrès Souvenez−vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde, il y a trois jours. M. Tomès Je vous ai dit mon avis. M. des Fonandrès Je vous ai dit ma pensée. M. Tomès Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morte. M. des Fonandrès Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure. Scène V Sganarelle, Messieurs Macroton et Bahys, médecins Sganarelle A qui croire des deux ? et quelle résolution prendre, sur des avis si opposés ? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma fille. M. Macroton. Il parle en allongeant ses mots. Mon−si−eur. dans. ces. ma−ti−è−res−là. il. faut. pro−cé−der. a−vec−que. cir−con−spec−tion. et. ne. ri−en. fai−re. com−me. on. dit. à. la. vo−lé−e. d'au−tant. que. les. fau−tes. qu'on. y. peut. fai−re. sont. se−lon. no−tre. maî−tre. Hip−po−cra−te. d'u−ne. dan−ge−reu−se. con−sé−quen−ce. M. Bahys. Celui−ci parle toujours en bredouillant. Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait ; car ce ne sont pas ici des jeux d'enfant, et quand on a failli, il n'est pas aisé de réparer le manquement et de rétablir ce qu'on a gâté : experimentum periculosum. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on y doit apporter. Sganarelle L'un va en tortue, et l'autre court la poste. M. Macroton Or. Mon−si−eur. pour. ve−nir. au. fait. je. trou−ve. que. vo−tre. fil−le. a. u−ne. ma−la−die. chro−ni−que. et. qu'el−le. peut. pé−ri−cli−ter. si. on. ne. lui. don−ne. du. se−cours. d'au−tant. que. les. sym−ptô−mes. qu'el−le. a. sont. in−di−ca−tifs. d'u−ne. va−peur. fu−li−gi−neu−se. et. mor−di−can−te. qui. lui. pi−co−te. les. mem−bra−nes. du. cer−veau. Or. cet−te. va−peur. que. nous. nom−mons. en. grec. at−mos. est. causé−e. par. des. hu−meurs. pu−tri−des. te−na−ces. et. con−glu−ti−neu−ses. qui. sont. con−te−nues. dans. le. bas. ven−tre. M. Bahys Et comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession de temps, elles s'y sont recuites et ont acquis cette malignité qui fume vers la région du cerveau. M. Macroton Si. bi−en. donc. que. pour. ti−rer. dé−ta−cher. ar−ra−cher. ex−pul−ser. é−va−cu−er. les−di−tes. hu−meurs. il. fau−dra. u−ne. pur−ga−tion. vi−gou−reu−se. Mais. au. pré−a−la−ble. je. trou−ve. à. pro−pos. et. il. n'y. a. pas. d'in−con−vé−nient. d'u−ser. de. pe−tits. re−mè−des. a−no−dins. c'est.à.dire. de. pe−tits. la−ve−ments. ré−mol−li−ents. et. dé−ter−sifs. de. ju−leps. et. de. si−rops. ra−fraî−chis−sants. qu'on. mé−le−ra. dans. sa. pti−san−ne. M. Bahys Après, nous en viendrons à la purgation, et à la saignée que nous réitérerons, s'il en est besoin. M. Macroton Ce. n'est. pas. qu'a−vec. tout. ce−la. vo−tre. fil−le. ne. puis−se. mou−rir. mais. au. moins. vous. au−rez. fait. quel−que. cho−se. et. vous. au−rez. la. con−so−la−tion. qu'el−le. se−ra. mor−te. dans. les. for−mes. M. Bahys Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles. M. Macroton Nous. vous. di−sons. sin−cè−re−ment. no−tre pen−sée. M. Bahys Et vous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère. Sganarelle, à M. Macroton. Je. vous. rends. très−hum−bles. grâ−ces. (A. M. Bahys.) Et vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise. Scène VI Sganarelle Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant. Morbleu ! il me vient une fantaisie. Il faut que j'aille acheter de l'orviétan, et que je lui en fasse prendre ; l'orviétan est un remède dont beaucoup de gens se sont bien trouvés. Scène VII L'Opérateur, Sganarelle Sganarelle Holà ! Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m'en vais vous payer. L'Opérateur, chantant. L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan Peut−il jamais payer ce secret d'importance ? Mon remède guérit, par sa rare excellence, Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an : La gale, La rogne, La tigne La fièvre, La peste, La goutte, Vérole, Descente, Rougeole. O grande puissance de l'orviétan ! Sganarelle Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remède ; mais pourtant voici une pièce de trente sols que vous prendrez, s'il vous plaît. L'Opérateur chantant. Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense. Vous pouvez avec lui braver en assurance Tous les maux que sur nous l'ire du Ciel répand : La gale, La rogne, La tigne, La fièvre, La peste, La goutte, Vérole. Descente, Rougeole. O grande puissance de l'orviétan ! Deuxième Entr'acte. Plusieurs Trivelins et Scaramouches, valets de l'opérateur, se réjouissent en dansant. Acte III Scène I Messieurs Filerin, Tomès et des Fonandrès M. Filerin N'avez−vous point de honte, Messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis ? Ne voyez−vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde ? et n'est−ce pas assez que les savants voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art ? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques−uns de nos gens ; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés, depuis peu, d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nous−mêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt ; car, Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants ; mais enfin toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le Ciel nous fait la grâce que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la foiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent ; et c'est un art où l'on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion qu'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent ; et les diseurs d'horoscope, par leurs prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie ; et nous en profitons, nous autres, par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons−nous donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis−je, détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes. M. Tomès Vous avez raison en tout ce que vous dites ; mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n'est pas le maître. M. Filerin Allons donc, Messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre accommodement. M. des Fonandrès J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il sera question. M. Filerin On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison. M. des Fonandrès Cela est fait. M. Filerin Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence. Scène II Messieurs Tomès, des Fonandrès, Lisette Lisette Quoi ? Messieurs, vous voilà, et vous ne songez pas à réparer le tort qu'on vient de faire à la médecine ? M. Tomès Comment ? Qu'est−ce ? Lisette Un insolent qui a eu l'effronterie d'entreprendre sur votre métier, et qui, sans votre ordonnance, vient de tuer un homme d'un grand coup d'épée au travers du corps. M. Tomès Ecoutez, vous faites la railleuse ; mais vous passerez par nos mains quelque jour. Lisette Je vous permets de me tuer, lorsque j'aurai recours à vous. Scène III Lisette, Clitandre Clitandre Hé bien ! Lisette, me trouves−tu bien ainsi ? Lisette Le mieux du monde ; et je vous attendois avec impatience. Enfin le Ciel m'a faite d'un naturel le plus humain du monde, et je ne puis voir deux amants soupirer l'un pour l'autre, qu'il ne me prenne une tendresse charitable, et un desir ardent de soulager les maux qu'ils souffrent. Je veux, à quelque prix que ce soit, tirer Lucinde de la tyrannie où elle est, et la mettre en votre pouvoir. Vous m'avez plu d'abord ; je me connois en gens, et elle ne peut pas mieux choisir. L'amour risque des choses extraordinaires ; et nous avons concerté ensemble une manière de stratagème, qui pourra peut−être nous réussir. Toutes nos mesures sont déjà prises : l'homme à qui nous avons affaire n'est pas des plus fins de ce monde ; et si cette aventure nous manque, nous trouverons mille autres voies pour arriver à notre but. Attendez−moi là seulement, je reviens vous querir. Scène IV Sganarelle, Lisette Lisette Monsieur, allégresse ! allégresse ! Sganarelle Qu'est−ce ? Lisette Réjouissez−vous. Sganarelle De quoi ? Lisette Réjouissez−vous, vous dis−je. Sganarelle Dis−moi donc ce que c'est, et puis je me réjouirai peut−être. Lisette Non : je veux que vous vous réjouissiez auparavant, que vous chantiez, que vous dansiez. Sganarelle Sur quoi ? Lisette Sur ma parole. Sganarelle Allons donc, la lera la la, la lera la. Que diable ! Lisette Monsieur, votre fille est guérie. Sganarelle Ma fille est guérie ! Lisette Oui, je vous amène un médecin, mais un médecin d'importance, qui fait des cures merveilleuses, et qui se moque des autres médecins... Sganarelle Où est−il ? Lisette Je vais le faire entrer. Sganarelle Il faut voir si celui−ci fera plus que les autres. Scène V Clitandre, en habit de médecin, Sganarelle, Lisette Lisette Le voici. Sganarelle Voilà un médecin qui a la barbe bien jeune. Lisette La science ne se mesure pas à la barbe, et ce n'est pas par le menton qu'il est habile. Sganarelle Monsieur, on m'a dit que vous aviez des remèdes admirables pour faire aller à la selle. Clitandre Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres : ils ont l'émétique, les saignées, les médecines et les lavements ; mais moi, je guéris par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans et par des anneaux constellés. Lisette Que vous ai−je dit ? Sganarelle Voilà un grand homme. Lisette Monsieur, comme votre fille est là toute habillée dans une chaise, je vais la faire passer ici. Sganarelle Oui, fais. Clitandre, tâtant le pouls à Sganarelle. Votre fille est bien malade. Sganarelle Vous connoissez cela ici ? Clitandre Oui, par la sympathie qu'il y a entre le père et la fille. Scène VI Lucinde, Lisette, Sganarelle, Clitandre Lisette Tenez, Monsieur, voilà une chaise auprès d'elle. Allons laissez−les là tous deux. Sganarelle Pourquoi ? Je veux demeurer là. Lisette Vous moquez−vous ? Il faut s'éloigner : un médecin a cent choses à demander qu'il n'est pas honnête qu'un homme entende. Clitandre, parlant à Lucinde à part. Ah ! Madame, que le ravissement où je me trouve est grand ! et que je sais peu par où vous commencer mon discours ! Tant que je ne vous ai parlé que des yeux, j'avois, ce me sembloit, cent choses à vous dire ; et maintenant que j'ai la liberté de vous parler de la façon que je souhaitois je demeure interdit ; et la grande joie où je suis étouffe toutes mes paroles. Lucinde Je puis vous dire la même chose, et je sens, comme vous, des mouvements de joie qui m'empêchent de pouvoir parler. Clitandre Ah ! Madame, que je serois heureux s'il étoit vrai que vous sentissiez tout ce que je sens, et qu'il me fût permis de juger de votre âme par la mienne ! Mais, Madame, puis−je au moins croire que ce soit à vous à qui je doive la pensée de cet heureux stratagème qui me fait jouir de votre présence ? Lucinde Si vous ne m'en devez pas la pensée, vous m'êtes redevable au moins d'en avoir approuvé la proposition avec beaucoup de joie. Sganarelle, à Lisette. Il me semble qu'il lui parle de bien près. Lisette, à Sganarelle. C'est qu'il observe sa physionomie et tous les traits de son visage. Clitandre, à Lucinde. Serez−vous constante, Madame, dans ces bontés que vous me témoignez ? Lucinde Mais vous, serez−vous ferme dans les résolutions que vous avez montrées ? Clitandre Ah ! Madame, jusqu'à la mort. Je n'ai point de plus forte envie que d'être à vous, et je vais le faire paroître dans ce que vous m'allez voir faire. Sganarelle Hé bien ! notre malade, elle me semble un peu plus gaie. Clitandre C'est que j'ai déjà fait agir sur elle un de ces remèdes que mon art m'enseigne. Comme l'esprit a grand empire sur le corps, et que c'est de lui bien souvent que procèdent les maladies, ma coutume est de courir à guérir les esprits, avant que de venir au corps. J'ai donc observé ses regards, les traits de son visage, et les lignes de ses deux mains ; et par la science que le Ciel m'a donnée, j'ai reconnu que c'étoit de l'esprit qu'elle étoit malade, et que tout son mal ne venoit que d'une imagination déréglée, d'un desir dépravé de vouloir être mariée. Pour moi, je ne vois rien de plus extravagant et de plus ridicule que cette envie qu'on a du mariage. Sganarelle Voilà un habile homme ! Clitandre Et j'ai eu, et aurai pour lui, toute ma vie, une aversion effroyable. Sganarelle Voilà un grand médecin ! Clitandre Mais, comme il faut flatter l'imagination des malades, et que j'ai vu en elle de l'aliénation d'esprit, et même qu'il y avoit du péril à ne lui pas donner un prompt secours, je l'ai prise par son foible, et lui ai dit que j'étois venu ici pour vous la demander en mariage. Soudain son visage a changé, son teint s'est éclairci, ses yeux se sont animés ; et si vous voulez, pour quelques jours, l'entretenir dans cette erreur, vous verrez que nous la tirerons d'où elle est. Sganarelle Oui−da, je le veux bien. Clitandre Après nous ferons agir d'autres remèdes pour la guérir entièrement de cette fantaisie. Sganarelle Oui, cela est le mieux du monde. Hé bien ! ma fille, voilà Monsieur qui a envie de t'épouser, et je lui ai dit que je le voulois bien. Lucinde Hélas ! est−il possible ? Sganarelle Oui. Lucinde Mais tout de bon ? Sganarelle Oui, oui. Lucinde Quoi ? vous êtes dans les sentiments d'être mon mari ? Clitandre Oui, Madame. Lucinde Et mon père y consent ? Sganarelle Oui, ma fille. Lucinde Ah ! que je suis heureuse, si cela est véritable ! Clitandre N'en doutez point, Madame. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous aime, et que je brûle de me voir votre mari. Je ne suis venu ici que pour cela ; et si vous voulez que je vous dise nettement les choses comme elles sont, cet habit n'est qu'un pur prétexte inventé, et je n'ai fait le médecin que pour m'approcher de vous et obtenir ce que je souhaite. Lucinde C'est me donner des marques d'un amour bien tendre, et j'y suis sensible autant que je puis. Sganarelle Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! Lucinde Vous voulez donc bien, mon père, me donner Monsieur pour époux ? Sganarelle Oui. Çà, donne−moi ta main. Donnez−moi un peu aussi la vôtre, pour voir. Clitandre Mais, Monsieur... Sganarelle, s'étouffant de rire. Non, non : c'est pour... pour lui contenter l'esprit. Touchez là. Voilà qui est fait. Clitandre Acceptez, pour gage de ma foi, cet anneau que je vous donne. C'est un anneau constellé, qui guérit les égarements d'esprit. Lucinde Faisons donc le contrat, afin que rien n'y manque. Clitandre Hélas ! je le veux bien, Madame. (A Sganarelle.) Je vais faire monter l'homme qui écrit mes remèdes, et lui faire croire que c'est un notaire. Sganarelle Fort bien. Clitandre Holà ! faites monter le notaire que j'ai amené avec moi. Lucinde Quoi ? vous aviez amené un notaire ? Clitandre Oui, Madame. Lucinde J'en suis ravie. Sganarelle Oh ! la folle ! Oh ! la folle ! Scène VII Le Notaire, Clitandre, Sganarelle, Lucinde, Lisette Clitandre parle au Notaire à l'oreille. Sganarelle Oui, Monsieur, il faut faire un contrat pour ces deux personnes−là. Ecrivez. (Le Notaire écrit.) Voilà le contrat qu'on fait : je lui donne vingt mille écus en mariage. Ecrivez. Lucinde Je vous suis bien obligée, mon père. Le notaire Voilà qui est fait : vous n'avez qu'à venir signer. Sganarelle Voilà un contrat bientôt bâti. Clitandre Au moins... Sganarelle Hé ! non, vous dis−je. Sait−on pas bien ? Allons, donnez−lui la plume pour signer. Allons, signé, signé, signé. Va, va, je signerai tantôt, moi. Lucinde Non, non : je veux avoir le contrat entre mes mains. Sganarelle Hé bien ! tiens. Es−tu contente ? Lucinde Plus qu'on ne peut s'imaginer. Sganarelle Voilà qui est bien, voilà qui est bien. Clitandre Au reste, je n'ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire ; j'ai eu celle encore de faire venir des voix et des instruments pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu'on les fasse venir. Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers tous les jours pour pacifier avec leur harmonie les troubles de l'esprit. Scène dernière La Comédie, le Ballet et la Musique Tous trois ensemble. Sans nous tous les hommes Deviendroient mal sains, Et c'est nous qui sommes Leurs grands médecins. La comédie Veut−on qu'on rabatte, Par des moyens doux, Les vapeurs de rate Qui vous minent tous ? Qu'on laisse Hippocrate, Et qu'on vienne à nous. Tous trois ensemble. Sans nous... (Durant qu'ils chantent, et que les Jeux, les Ris et les Plaisirs dansent, Clitandre emmène Lucinde.) Sganarelle Voilà une plaisante façon de guérir. Où est donc ma fille et le Médecin ? Lisette Ils sont allés achever le reste du mariage. Sganarelle Comment, le mariage ? Lisette Ma foi ! Monsieur, la bécasse est bridée, et vous avez cru faire un jeu, qui demeure une vérité. Sganarelle (Les danseurs le retiennent et veulent le faire danser de force.) Comment, diable ! Laissez−moi aller, laissez−moi aller, vous dis−je. Encore ? Peste des gens ! Le Misanthrope Comédie Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais−Royal le 4e du mois de juin 1666 par la Troupe du Roi Personnages Alceste : amant de Célimène. Philinte : ami d'Alceste. Oronte : amant de Célimène. Célimène : amante d'Alceste. Eliante : cousine de Célimène. Arsinoé : amie de Célimène. Acaste : marquis. Clitandre : marquis. Basque : valet de Célimène. Un garde de la maréchaussée de France. Du Bois : valet d'Alceste. La scène est à Paris. Acte I Scène I Philinte, Alceste Philinte Qu'est−ce donc ? Qu'avez−vous ? Alceste Laissez−moi, je vous prie. Philinte Mais encor dites−moi quelle bizarrerie... Alceste Laissez−moi là, vous dis−je, et courez vous cacher. Philinte Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher. Alceste Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. Philinte Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, Et quoique amis enfin, je suis tout des premiers... Alceste Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici profession de l'être ; Mais après ce qu'en vous je viens de voir paroître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus. Philinte Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ? Alceste Allez, vous devriez mourir de pure honte ; Une telle action ne sauroit s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses ; De protestations, d'offres et de serments, Vous chargez la fureur de vos embrassements ; Et quand je vous demande après quel est cet homme, A peine pouvez−vous dire comme il se nomme ; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. Morbleu ! c'est une chose indigne ; lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme ; Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant. Philinte Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable, Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît. Alceste Que la plaisanterie est de mauvaise grâce ! Philinte Mais, sérieusement, que voulez−vous qu'on fasse ? Alceste Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur, On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur. Philinte Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie, Répondre, comme on peut, à ses empressements, Et rendre offre pour offre, et serments pour serments. Alceste Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a−t−on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsque au premier faquin il court en faire autant ? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée ; Et la plus glorieuse a des régals peu chers, Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers : Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens ; Je refuse d'un coeur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence ; Je veux qu'on me distingue ; et pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. Philinte Mais quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande. Alceste Non, vous dis−je, on devroit châtier, sans pitié, Ce commerce honteux de semblants d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre coeur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments. Philinte Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule et seroit peu permise ; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur. Seroit−il à propos et de la bienséance De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense ? Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit−on déclarer la chose comme elle est ? Alceste Oui. Philinte Quoi ? vous iriez dire à la vieille Emilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun ? Alceste Sans doute. Philinte A Dorilas, qu'il est trop importun, Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race ? Alceste Fort bien. Philinte Vous vous moquez. Alceste Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile : J'entre en une humeur noire, et un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font ; Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie ; Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain. Philinte Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage, Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Ces deux frères que peint l'Ecole des maris, Dont... Alceste Mon Dieu ! laissons là vos comparaisons fades. Philinte Non : tout de bon, quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas ; Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie, Et qu'un si grand courroux contre les moeurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens. Alceste Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c'est ce que je demande, Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande : Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux. Philinte Vous voulez un grand mal à la nature humaine ! Alceste Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine. Philinte Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion ? Encore en est−il bien, dans le siècle où nous sommes... Alceste Non : elle est générale, et je hais tous les hommes : Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès : Au travers de son masque on voit à plein le traître ; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ; Et ses roulements d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort de splendeur revêtu Fait gronder le mérite et rougir la vertu. Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne ; Nommez−le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue : On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ; Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains. Philinte Mon Dieu, des moeurs du temps mettons−nous, moins en peine, Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable ; A force de sagesse, on peut être blâmable ; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages ; Elle veut aux mortels trop de perfection : Il faut fléchir au temps sans obstination ; Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours ; Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être ; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile. Alceste Mais ce flegme, Monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme pourra−t−il ne s'échauffer de rien ? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez−vous tout cela sans vous mettre en courroux ? Philinte Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure Comme vices unis à l'humaine nature ; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants, et des loups pleins de rage. Alceste Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, Sans que je sois... Morbleu ! je ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence. Philinte Ma foi ! vous ferez bien de garder le silence. Contre votre partie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins. Alceste Je n'en donnerai point, c'est une chose dite. Philinte Mais qui voulez−vous donc qui pour vous sollicite ? Alceste Qui je veux ? La raison, mon bon droit, l'équité. Philinte Aucun juge par vous ne sera visité ? Alceste Non. Est−ce que ma cause est injuste ou douteuse ? Philinte J'en demeure d'accord ; mais la brigue est fâcheuse, Et... Alceste Non ; j'ai résolu de n'en pas faire un pas. J'ai tort, ou j'ai raison. Philinte Ne vous y fiez pas. Alceste Je ne remuerai point. Philinte Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner... Alceste Il n'importe. Philinte Vous vous tromperez. Alceste Soit. J'en veux voir le succès. Philinte Mais... Alceste J'aurai le plaisir de perdre mon procès. Philinte Mais enfin... Alceste Je verrai, dans cette plaiderie, Si les hommes auront assez d'effronterie, Seront assez méchants, scélérats et pervers, Pour me faire injustice aux yeux de l'univers. Philinte Quel homme ! Alceste Je voudrois, m'en coûtât−il grand'chose Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause. Philinte On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendoit parler de la façon. Alceste Tant pis pour qui riroit. Philinte Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture, où vous vous renfermez, La trouvez−vous ici dans ce que vous aimez ? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux ; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre coeur s'engage. La sincère Eliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un oeil fort doux : Cependant à leurs voeux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semble si fort donner dans les moeurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle ? Ne sont−ce plus défauts dans un objet si doux ? Ne les voyez−vous pas ? ou les excusez−vous ? Alceste Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve, Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir ; comme à les condamner. Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire : J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer ; Sa grâce est la plus forte ; et sans doute ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme. Philinte Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. Vous croyez être donc aimé d'elle ? Alceste Oui, parbleu ! Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être. Philinte Mais si son amitié pour vous se fait paroître, D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui ? Alceste C'est qu'un coeur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire Tout ce que là−dessus ma passion m'inspire. Philinte Pour moi, si je n'avois qu'à former des desirs, La cousine Eliante auroit tous mes soupirs ; Son cur, qui vous estime, est solide et sincère, Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire. Alceste Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour ; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. Philinte Je crains fort pour vos feux ; et l'espoir où vous êtes Pourroit... Scène II Oronte, Alceste, Philinte Oronte J'ai su là−bas que, pour quelques emplettes, Eliante est sortie, et Célimène aussi ; Mais comme l'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un coeur véritable, Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent desir d'être de vos amis. Oui, mon coeur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un noeud d'amitié nous unisse : Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté. (En cet endroit Alceste paroît tout rêveur, et semble n'entendre pas qu'Oronte lui parle.) C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse. Alceste A moi, Monsieur ? Oronte A vous. Trouvez−vous qu'il vous blesse ? Alceste Non pas ; mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi. Oronte L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre. Alceste Monsieur... Oronte L'Etat n'a rien qui ne soit au−dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous. Alceste Monsieur... Oronte Oui, de ma part, je vous tiens préférable, A tout ce que j'y vois de plus considérable. Alceste Monsieur... Oronte Sois−je du ciel écrasé, si je mens ! Et pour vous confirmer ici mes sentiments, Souffrez qu'à coeur ouvert, Monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez. Votre amitié ? Alceste Monsieur... Oronte Quoi ? vous y résistez ? Alceste Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire ; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère, Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion. Avec lumière et choix cette union veut naître ; Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ; Et nous pourrions avoir telles complexions, Que tous deux du marché nous nous repentirions. Oronte Parbleu ? c'est là−dessus parler en homme sage, Et je vous en estime encore davantage : Souffrons donc que le temps forme des noeuds si doux ; Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous ; S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, On sait qu'auprès du Roi je fais quelque figure ; Il m'écoute ; et dans tout, il en use, ma foi ! Le plus honnêtement du monde avecque moi. Enfin je suis à vous de toutes les manières ; Et comme votre esprit a de grandes lumières, Je viens, pour commencer entre nous ce beau noeud, Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose. Alceste Monsieur, je suis mal propre à décider la chose ; Veuillez m'en dispenser. Oronte Pourquoi ? Alceste J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut. Oronte C'est ce que je demande, et j'aurois lieu de plainte, Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien. Alceste Puisqu'il vous plaît ainsi, Monsieur, je le veux bien. Oronte Sonnet... C'est un sonnet. L'espoir... C'est une dame Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux. (A toutes ces interruptions il regarde Alceste.) Alceste Nous verrons bien. Oronte L'espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paroître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez. Alceste Nous allons voir, Monsieur. Oronte Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. Alceste Voyons, Monsieur ; le temps ne fait rien à l'affaire. Oronte L'espoir, il est vrai, nous soulage, Et nous berce un temps notre ennui ; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui ! Philinte Je suis déjà charmé de ce petit morceau. Alceste Quoi ? vous avez le front de trouver cela beau ? Oronte Vous eûtes de la complaisance ; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir. Philinte Ah ! qu'en termes galants ces choses−là sont mises ! Alceste, bas. Morbleu ! vil complaisant, vous louez des sottises ? Oronte S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, Le trépas sera mon recours. Vos soins ne m'en peuvent distraire : Belle Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours. Philinte La chute en est jolie, amoureuse, admirable. Alceste, bas. La peste de ta chute ! Empoisonneur au diable, En eusses−tu fait une à te casser le nez ! Philinte Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés. Alceste Morbleu ! ... Oronte Vous me flattez, et vous croyez peut−être... Philinte Non, je ne flatte point. Alceste, bas. Et que fais−tu donc, traître ? Oronte Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité : Parlez−moi, je vous prie, avec sincérité. Alceste Monsieur, cette matière est toujours délicate, Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom, Je disois, en voyant des vers de sa façon, Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire ; Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements Qu'on a de faire éclat de tels amusements ; Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages, On s'expose à jouer de mauvais personnages. Oronte Est−ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir... ? Alceste Je ne dis pas cela. Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme, Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme, Et qu'eût−on, d'autre part, cent belles qualités, On regarde les gens par leurs méchants côtés. Oronte Est−ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire ? Alceste Je ne dis pas cela ; mais, pour ne point écrire, Je lui mettois aux yeux comme, dans notre temps, Cette soif a gâté de fort honnêtes gens. Oronte Est−ce que j'écris mal ? et leur ressemblerois−je ? Alceste Je ne dis pas cela ; mais enfin, lui disois−je, Quel besoin si pressant avez−vous de rimer ? Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ? Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre, Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre. Croyez−moi, résistez à vos tentations, Dérobez au public ces occupations ; Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme, Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme, Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur, Celui de ridicule et misérable auteur. C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre. Oronte Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais ne puis−je savoir ce que dans mon sonnet... ? Alceste Franchement, il est bon à mettre au cabinet. Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles. Qu'est−ce que Nous berce un temps notre ennui ? Et que Rien ne marche après lui ? Que Ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que l'espoir ? Et que Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours ? Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité : Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur. Nos pères, tous grossiers, l'avoient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire : Si le Roi m'avoit donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri : "Reprenez votre Paris : J'aime mieux ma mie, au gué ! J'aime mieux ma mie." La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : Mais ne voyez−vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets, dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure ? Si le Roi m'avoit donné Paris ; sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri : "Reprenez votre Paris : J'aime mieux ma mie, au gué ! J'aime mieux ma mie." Voilà ce que peut dire un coeur vraiment épris. (A Philinte.) Oui, Monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants, où chacun se récrie. Oronte Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons. Alceste Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons ; Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres, Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres. Oronte Il me suffit de voir que d'autres en font cas. Alceste C'est qu'ils ont l'art de feindre ; et moi, je ne l'ai pas. Oronte Croyez−vous donc avoir tant d'esprit en partage ? Alceste Si je louois vos vers, j'en aurois davantage. Oronte Je me passerai bien que vous les approuviez. Alceste Il faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez. Oronte Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière ; Vous en composassiez sur la même matière. Alceste J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants ; Mais je me garderois de les montrer aux gens. Oronte Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance... Alceste Autre part que chez moi cherchez qui vous encense. Oronte Mais, mon petit Monsieur, prenez−le un peu moins haut. Alceste Ma foi ! mon grand Monsieur, je le prends comme il faut. Philinte, se mettant entre−deux. Eh ! Messieurs, c'en est trop ; laissez cela, de grâce. Oronte Ah ! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet, Monsieur, de tout mon coeur. Alceste Et moi, je suis, Monsieur, votre humble serviteur. Scène III Philinte, Alceste Philinte Hé bien ! vous le voyez : pour être trop sincère, Vous voilà sur les bras une fâcheuse affaire ; Et j'ai bien vu qu'Oronte, afin d'être flatté... Alceste Ne me parlez pas. Philinte Mais... Alceste Plus de société. Philinte C'est trop... Alceste Laissez−moi là. Philinte Si je... Alceste Point de langage. Philinte Mais quoi... ? Alceste Je n'entends rien. Philinte Mais... Alceste, Encore ? Philinte On outrage... Alceste Ah ! parbleu ! c'en est trop ; ne suivez point mes pas. Philinte Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas. Acte II Scène I Alceste, Célimène Alceste Madame, voulez−vous que je vous parle net ? De vos façons d'agir je suis mal satisfait ; Contre elles dans mon coeur trop de bile s'assemble, Et je sens qu'il faudra que nous rompions ensemble. Oui, je vous tromperois de parler autrement ; Tôt ou tard nous romprons indubitablement ; Et je vous promettrois mille fois le contraire, Que je ne serois pas en pouvoir de le faire. Célimène C'est pour me quereller donc, à ce que je voi, Que vous avez voulu me ramener chez moi ? Alceste Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame, Ouvre au premier venu trop d'accès dans votre âme : Vous avez trop d'amants qu'on voit vous obséder, Et mon coeur de cela ne peut s'accommoder. Célimène Des amants que je fais me rendez−vous coupable ? Puis−je empêcher les gens de me trouver aimable ? Et lorsque pour me voir ils font de doux efforts, Dois−je prendre un bâton pour les mettre dehors ? Alceste Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il faut prendre, Mais un coeur à leurs voeux moins facile et moins tendre. Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux ; Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux ; Et sa douceur offerte à qui vous rend les armes Achève sur les coeurs l'ouvrage de vos charmes. Le trop riant espoir que vous leur présentez Attache autour de vous leurs assiduités ; Et votre complaisance un peu moins étendue De tant de soupirants chasseroit la cohue. Mais au moins dites−moi, Madame, par quel sort Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort ? Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime Appuyez−vous en lui l'honneur de votre estime ? Est−ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit ? Vous êtes−vous rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? Sont−ce ses grands canons qui vous le font aimer ? L'amas de ses rubans a−t−il su vous charmer ? Est−ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave ? Ou sa façon de rire et son ton de fausset Ont−ils de vous toucher su trouver le secret ? Célimène Qu'injustement de lui vous prenez de l'ombrage ! Ne savez−vous pas bien pourquoi je le ménage, Et que dans mon procès, ainsi qu'il m'a promis, Il peut intéresser tout ce qu'il a d'amis ? Alceste Perdez votre procès, Madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m'offense. Célimène Mais de tout l'univers vous devenez jaloux. Alceste C'est que tout l'univers est bien reçu de vous. Célimène C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, Puisque ma complaisance est sur tous épanchée ; Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, Si vous me la voyiez sur un seul ramasser. Alceste Mais moi, que vous blâmez de trop de jalousie, Qu'ai−je de plus qu'eux tous, Madame, je vous prie ? Célimène Le bonheur de savoir que vous êtes aimé. Alceste Et quel lieu de le croire a mon coeur enflammé ? Célimène Je pense qu'ayant pris le soin de vous le dire, Un aveu de la sorte a de quoi vous suffire. Alceste Mais qui m'assurera que, dans le même instant, Vous n'en disiez peut−être aux autres tout autant ? Célimène Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, Et vous me traitez là de gentille personne. Hé bien ! pour vous ôter d'un semblable souci, De tout ce que j'ai dit je me dédis ici, Et rien ne sauroit plus vous tromper que vous−même : Soyez content. Alceste Morbleu ! faut−il que je vous aime ! Ah ! que si de vos mains je rattrape mon coeur, Je bénirai le Ciel de ce rare bonheur ! Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce coeur l'attachement terrible ; Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi. Célimène Il est vrai, votre ardeur est pour moi sans seconde. Alceste Oui, je puis là−dessus défier tout le monde. Mon amour ne se peut concevoir, et jamais Personne n'a, Madame, aimé comme je fais. Célimène En effet, la méthode en est toute nouvelle, Car vous aimez les gens pour leur faire querelle ; Ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur, Et l'on n'a vu jamais un amour si grondeur. Alceste Mais il ne tient qu'à vous que son chagrin ne passe. A tous nos démêlés coupons chemin, de grâce, Parlons à coeur ouvert, et voyons d'arrêter... Scène II Célimène, Alceste, Basque Célimène Qu'est−ce ? Basque Acaste est là−bas. Célimène Hé bien ! faites monter. Alceste Quoi ? l'on ne peut jamais vous parler tête à tête ? A recevoir le monde on vous voit toujours prête ? Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, Vous résoudre à souffrir de n'être pas chez vous ? Célimène Voulez−vous qu'avec lui je me fasse une affaire ? Alceste Vous avez des regards qui ne sauroient me plaire. Célimène C'est un homme à jamais ne me le pardonner, S'il savoit que sa vue eût pu m'importuner. Alceste Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte... ? Célimène Mon Dieu ! de ses pareils la bienveillance importe ; Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, Ont gagné dans la cour de parler hautement. Dans tous les entretiens on les voit s'introduire ; Ils ne sauroient servir, mais ils peuvent vous nuire ; Et jamais, quelque appui qu'on puisse avoir d'ailleurs, On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs. Alceste Enfin, quoi qu'il en soit, et sur quoi qu'on se fonde, Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde ; Et les précautions de votre jugement... Scène III Basque, Alceste, Célimène Basque Voici Clitandre encor, Madame. Alceste. Il témoigne s'en vouloir aller. Justement. Célimène Où courez−vous ? Alceste Je sors. Célimène Demeurez. Alceste Pourquoi faire ? Célimène Demeurez. Alceste Je ne puis. Célimène Je le veux. Alceste Point d'affaire. Ces conversations ne font que m'ennuyer, Et c'est trop que vouloir me les faire essuyer. Célimène Je le veux, je le veux. Alceste Non, il m'est impossible. Célimène Hé bien ! allez, sortez, il vous est tout loisible. Scène IV Eliante, Philinte, Acaste, Clitandre, Alceste, Célimène, Basque Eliante Voici les deux marquis qui montent avec nous : Vous l'est−on venu dire ? Célimène Oui. Des sièges pour tous. (A Alceste.) Vous n'êtes pas sorti ? Alceste Non ; mais je veux, Madame, Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme. Célimène Taisez−vous. Alceste Aujourd'hui vous vous expliquerez. Célimène Vous perdez le sens. Alceste Point. Vous vous déclarerez. Célimène Ah ! Alceste Vous prendrez parti. Célimène Vous vous moquez, je pense. Alceste Non ; mais vous choisirez ; c'est trop de patience. Clitandre Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, Madame, a bien paru ridicule achevé. N'a−t−il point quelque ami qui pût, sur ses manières, D'un charitable avis lui prêter les lumières ? Célimène Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort, Partout il porte un air qui saute aux yeux d'abord ; Et lorsqu'on le revoit après. un peu d'absence, On le retrouve encor plus plein d'extravagance. Acaste Parbleu ! s'il faut parler de gens extravagants, Je viens d'en essuyer un des plus fatigants : Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise. Célimène C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours L'art de ne vous rien dire avec de grands discours ; Dans les propos qu'il tient, on ne voit jamais goutte, Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute. Eliante, à Philinte. Ce début n'est pas mal ; et contre le prochain La conversation prend un assez bon train. Clitandre Timante encor, Madame, est un bon caractère. Célimène C'est de la tête aux pieds un homme tout mystère, Qui vous jette en passant un coup d'oeil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde ; A force de façons, il assomme de monde ; Sans cesse, il a, tout bas, pour rompre l'entretien Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien ; De la moindre vétille il fait une merveille, Et jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille ; Acaste Et Géralde, Madame ? Célimène O l'ennuyeux conteur ! Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur ; Dans le brillant commerce il se mêle sans cesse, Et ne cite jamais que duc, prince ou princesse : La qualité l'entête ; et tous ses entretiens Ne sont que de chevaux, d'équipage et de chiens ; Il tutaye en parlant ceux du plus haut étage, Et le nom de Monsieur est chez lui hors d'usage. Clitandre On dit qu'avec Bélise il est du dernier bien. Célimène. Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien ! Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre : Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire, Et la stérilité de son expression Fait mourir à tous coups la conversation. En vain, pour attaquer son stupide silence, De tous les lieux communs vous prenez l'assistance : Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt. Cependant sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur encore épouvantable ; Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, Qu'elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois. Acaste Que vous semble d'Adraste ? Célimène Ah ! quel orgueil extrême ! C'est un homme gonflé de l'amour de soi−même. Son mérite jamais n'est content de la cour : Contre elle il fait métier de pester chaque jour, Et l'on ne donne emploi, charge ni bénéfice, Qu'à tout ce qu'il se croit on ne fasse injustice. Clitandre Mais le jeune Cléon, chez qui vont aujourd'hui Nos plus honnêtes gens, que dites−vous de lui ? Célimène Que de son cuisinier il s'est fait un mérite, Et que c'est à sa table à qui l'on rend visite. Eliante Il prend soin d'y servir des mets fort délicats. Célimène Oui ; mais je voudrois bien qu'il ne s'y servît pas : C'est un fort méchant plat que sa sotte personne, Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu'il donne. Philinte On fait assez de cas de son oncle Damis : Qu'en dites−vous, Madame ? Célimène Il est de mes amis. Philinte Je le trouve honnête homme, et d'un air assez sage. Célimène Oui ; mais il veut avoir trop d'esprit, dont j'enrage ; Il est guindé sans cesse ; et dans tous ses propos, On voit qu'il se travaille à dire de bons mots. Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile ; Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit, Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit, Que c'est être savant que trouver à redire, Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au−dessus de tous les autres gens ; Aux conversations même il trouve à reprendre : Ce sont propos trop bas pour y daigner descendre ; Et les deux bras croisés, du haut de son esprit Il regarde en pitié tout ce que chacun dit. Acaste Dieu me damne, voilà son portrait véritable. Clitandre Pour bien peindre les gens vous êtes admirable. Alceste Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour ; Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour ; Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre, Qu'on ne vous voie, en hâte, aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et d'un baiser flatteur Appuyer les serments d'être son serviteur. Clitandre Pourquoi s'en prendre à nous ? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à Madame s'adresse. Alceste Non, morbleu ! c'est à vous ; et vos ris complaisants Tirent de son esprit tous ces traits médisants. Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie ; Et son coeur à railler trouveroit moins d'appas, S'il avoit observé qu'on ne l'applaudît pas. C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre Des vices où l'on voit les humains se répandre. Philinte Mais pourquoi pour ces gens un intérêt si grand, Vous qui condamneriez ce qu'en eux on reprend ? Célimène Et ne faut−il pas bien que Monsieur contredise ? A la commune voix veut−on qu'il se réduise, Et qu'il ne fasse pas éclater en tous lieux L'esprit contrariant qu'il a reçu des cieux ? Le sentiment d'autrui n'est jamais pour lui plaire ; Il prend toujours en main l'opinion contraire, Et penseroit paroître un homme du commun, Si l'on voyoit qu'il fût de l'avis de quelqu'un. L'honneur de contredire a pour lui tant de charmes, Qu'il prend contre lui−même assez souvent les armes ; Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, Aussitôt qu'il les voit dans la bouche d'autrui. Alceste Les rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire, Et vous pouvez pousser contre moi la satire. Philinte Mais il est véritable aussi que votre esprit Se gendarme toujours contre tout ce qu'on dit, Et que, par un chagrin que lui−même il avoue, Il ne sauroit souffrir qu'on blâme, ni qu'on loue. Alceste C'est que jamais, morbleu ! les hommes n'ont raison, Que le chagrin contre eux est toujours de saison, Et que je vois qu'ils sont, sur toutes les affaires, Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires. Célimène Mais... Alceste Non, Madame, non : quand j'en devrois mourir, Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ; Et l'on a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu'on y blâme. Clitandre Pour moi, je ne sais pas, mais j'avouerai tout haut Que j'ai cru jusqu'ici Madame sans défaut. Acaste De grâces et d'attraits je vois qu'elle est pourvue ; Mais les défauts qu'elle a ne frappent point ma vue. Alceste Ils frappent tous la mienne ; et loin de m'en cacher, Elle sait que j'ai soin de les lui reprocher. Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte ; A ne rien pardonner le pur amour éclate ; Et je bannirois, moi, tous ces lâches amants Que je verrois soumis à tous mes sentiments, Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneroient de l'encens à mes extravagances. Célimène Enfin, s'il faut qu'à vous s'en rapportent les coeurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs, Et du parfait amour mettre l'honneur suprême A bien injurier les personnes qu'on aime. Eliante L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix ; Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable : Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms. La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ; La noire à faire peur, une brune adorable ; La maigre a de la taille et de la liberté ; La grasse est dans son port pleine de majesté ; La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée ; La géante paroît une déesse aux yeux ; La naine, un abrégé des merveilles des cieux ; L'orgueilleuse a le coeur digne d'une couronne ; La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne ; La trop grande parleuse est d'agréable humeur ; Et la muette garde une honnête pudeur. C'est ainsi qu'un amant dont l'ardeur est extrême Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime. Alceste Et moi, je soutiens, moi... Célimène Brisons là ce discours, Et dans la galerie allons faire deux tours. Quoi ? vous vous en allez, Messieurs ? Clitandre et Acaste Non pas, Madame. Alceste La peur de leur départ occupe fort votre âme. Sortez quand vous voudrez, Messieurs ; mais j'avertis Que je ne sors qu'après que vous serez sortis. Acaste A moins de voir Madame en être importunée, Rien ne m'appelle ailleurs de toute la journée. Clitandre Moi, pourvu que je puisse être au petit couché, Je n'ai point d'autre affaire où je sois attaché. Célimène C'est pour rire, je crois. Alceste Non, en aucune sorte : Nous verrons si c'est moi que vous voudrez qui sorte. Scène V Basque, Alceste, Célimène, Eliante, Acaste, Philinte, Clitandre Basque Monsieur, un homme est là qui voudroit vous parler, Pour affaire, dit−il, qu'on ne peut reculer. Alceste Dis−lui que je n'ai point d'affaires si pressées. Basque Il porte une jaquette à grand'basques plissées, Avec du dor dessus. Célimène Allez voir ce que c'est, Ou bien faites−le entrer. Alceste Qu'est−ce donc qu'il vous plaît ? Venez, Monsieur. Scène VI Garde, Alceste, Célimène, Eliante, Acaste, Philinte, Clitandre Garde Monsieur, j'ai deux mots à vous dire. Alceste Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m'en instruire. Garde Messieurs les Maréchaux, dont j'ai commandement, Vous mandent de venir les trouver promptement, Monsieur. Alceste Qui ? moi, Monsieur ? Garde Vous−même. Alceste Et pourquoi faire ? Philinte C'est d'Oronte et de vous la ridicule affaire. Célimène Comment ? Philinte Oronte et lui se sont tantôt bravés Sur certains petits vers, qu'il n'a pas approuvés ; Et l'on veut assoupir la chose en sa naissance. Alceste Moi, je n'aurai jamais de lâche complaisance. Philinte Mais il faut suivre l'ordre : allons, disposez−vous... Alceste Quel accommodement veut−on faire entre nous ? La voix de ces Messieurs me condamnera−t−elle A trouver bons les vers qui font notre querelle ? Je ne me dédis point de ce que j'en ai dit, Je les trouve méchants. Philinte Mais, d'un plus doux esprit... Alceste Je n'en démordrai point : les vers sont exécrables. Philinte Vous devez faire voir des sentiments traitables. Allons, venez. Alceste J'irai ; mais rien n'aura pouvoir De me faire dédire. Philinte Allons vous faire voir. Alceste Hors qu'un commandement exprès du Roi me vienne De trouver bons les vers dont on se met en peine, Je soutiendrai toujours, morbleu ! qu'ils sont mauvais, Et qu'un homme est pendable après les avoir faits. (A Clitandre et Acaste, qui rient.) Par la sangbleu ! Messieurs, je ne croyois pas être Si plaisant que je suis. Célimène Allez vite paroître Où vous devez. Alceste J'y vais, Madame, et sur mes pas Je reviens en ce lieu, pour vuider nos débats. Acte III Scène I Clitandre, Acaste Clitandre Cher Marquis, je te vois l'âme bien satisfaite : Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. En bonne foi, crois−tu, sans t'éblouir les yeux, Avoir de grands sujets de paroître joyeux ? Acaste Parbleu ! je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison Qui se peut dire noble avec quelque raison ; Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe Pour le coeur, dont sur tout nous devons faire cas, On sait, sans vanité, que je n'en manque pas, Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût A juger sans étude et raisonner de tout, A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs du théâtre, Y décider en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des has. Je suis assez adroit ; j'ai bon air, bonne mine, Les dents belles surtout, et la taille fort fine. Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu'on seroit mal venu de me le disputer. Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, Fort aimé du beau sexe, et bien auprès du maître. Je crois qu'avec cela, mon cher Marquis, je croi Qu'on peut, par tout pays, être content de soi. Clitandre Oui ; mais, trouvant ailleurs des conquêtes faciles, Pourquoi pousser ici des soupirs inutiles ? Acaste Moi ? Parbleu ! je ne suis de taille ni d'humeur A pouvoir d'une belle essuyer la froideur. C'est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, A brûler constamment pour des beautés sévères, A languir à leurs pieds et souffrir leurs rigueurs, A chercher le secours des soupirs et des pleurs, Et tâcher, par des soins d'une très−longue suite, D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. Mais les gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits Pour aimer, à crédit, et faire tous les frais. Quelque rare que soit le mérite des belles, Je pense, Dieu merci ! qu'on vaut son prix comme elles ; Que pour se faire honneur d'un coeur comme le mien, Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien. Et qu'au moins, à tout mettre en de justes balances, Il faut qu'à frais communs se fassent les avances. Clitandre Tu penses donc, Marquis, être fort bien ici ? Acaste J'ai quelque lieu, Marquis, de le penser ainsi. Clitandre Crois−moi, détache−toi de cette erreur extrême ; Tu te flattes, mon cher, et t'aveugles toi−même. Acaste Il est vrai, je me flatte et m'aveugle en effet. Clitandre Mais qui te fait juger ton bonheur si parfait ? Acaste Je me flatte. Clitandre Sur quoi fonder tes conjectures ? Acaste Je m'aveugle. Clitandre En as−tu des preuves qui soient sûres ? Acaste Je m'abuse, te dis−je. Clitandre Est−ce que de ses voeux Célimène t'a fait quelques secrets aveux ? Acaste Non, je suis maltraité. Clitandre Réponds−moi, je te prie. Acaste Je n'ai que des rebuts. Clitandre Laissons la raillerie, Et me dis quel espoir on peut t'avoir donné. Acaste Je suis le misérable, et toi le fortuné : On a pour ma personne une aversion grande, Et quelqu'un de ces jours il faut que je me pende. Clitandre O çà, veux−tu, Marquis, pour ajuster nos voeux, Que nous tombions d'accord d'une chose tous deux ? Que qui pourra montrer une marque certaine D'avoir meilleure part au coeur de Célimène, L'autre ici fera place au vainqueur prétendu, Et le délivrera d'un rival assidu ? Acaste Ah ! parbleu ! tu me plais avec un tel langage, Et du bon de mon coeur à cela je m'engage. Mais, chut ! Scène II Célimène, Acaste, Clitandre Célimène Encore ici ? Clitandre L'amour retient nos pas. Célimène Je viens d'ouïr entrer un carrosse là−bas : Savez−vous qui c'est ? Clitandre Non. Scène III Basque. Célimène, Acaste, Clitandre Basque Arsinoé, Madame, Monte ici pour vous voir. Célimène Que me veut cette femme ? Basque Éliante là−bas, est à l'entretenir. Célimène De quoi s'avise−t−elle et qui la fait venir ? Acaste Pour prude consommée en tous lieux elle passe, Et l'ardeur de son zèle... Célimène Oui, oui, franche grimace : Dans l'âme elle est du monde, et ses soins tentent tout Pour accrocher quelqu'un, sans en venir à bout. Elle ne sauroit voir qu'avec un oeil d'envie Les amants déclarés dont une autre est suivie ; Et son triste mérite, abandonné de tous, Contre le siècle aveugle est toujours en courroux. Elle tâche à couvrir d'un faux voile de prude Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude ; Et pour sauver l'honneur de ses foibles appas, Elle attache du crime au pouvoir qu'ils n'ont pas. Cependant un amant plairoit fort à la dame, Et même pour Alceste elle a tendresse d'âme. Ce qu'il me rend de soins outrage ses attraits, Elle veut que ce soit un vol que je lui fais ; Et son jaloux dépit, qu'avec peine elle cache, En tous endroits, sous main, contre moi se détache. Enfin je n'ai rien vu de si sot à mon gré, Elle est impertinente au suprême degré, Et... Scène IV Arsinoé, Célimène Célimène Ah ! quel heureux sort en ce lieu vous amène ? Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine. Arsinoé Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir. Célimène. Ah ! mon Dieu ! que je suis, contente de vous voir ! Arsinoé, Leur départ ne pouvoit plus à propos se faire Célimène Voulons−nous nous asseoir ? Arsinoé Il n'est pas nécessaire, Madame. L'amitié doit surtout éclater Aux choses qui le plus nous peuvent importer ; Et comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur, Témoigner l'amitié que pour vous a mon coeur. Hier j'étois chez des gens de vertu singulière, Où sur vous du discours on tourna la matière ; Et là, votre conduite, avec ses grands éclats, Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas. Cette foule de gens dont vous souffrez visite, Votre galanterie ; et les bruits qu'elle excite Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu, Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu. Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre : Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre, Je vous excusai fort sur votre intention, Et voulus de votre âme être la caution. Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie ; Et je me vis contrainte à demeurer d'accord Que l'air dont vous viviez vous faisoit un peu tort, Qu'il prenoit dans le monde une méchante face, Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse, Et que, si vous vouliez, tous vos déportements Pourroient moins donner prise aux mauvais jugements. Non que j'y croie, au fond, l'honnêteté blessée : Me préserve le Ciel d'en avoir la pensée ! Mais aux ombres du crime on prête aisément foi, Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi. Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable, Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. Célimène Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre : Un tel avis m'oblige, et loin de le mal prendre, J'en prétends reconnoître, à l'instant, la faveur, Pour un avis aussi qui touche votre honneur ; Et comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, En vous avertissant de ce qu'on dit de vous. En un lieu, l'autre jour ; où je faisois visite, Je trouvai quelques gens d'un très−rare mérite, Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien, Firent tomber sur vous, Madame, l'entretien. Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle : Cette affectation d'un grave extérieur, Vos discours éternels de sagesse et d'honneur, Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence, Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous, Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous, Vos fréquentes leçons, et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures, Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment. A quoi bon, disoient−ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors que dément tout le reste ? Elle est à bien prier exacte au dernier point ; Mais elle bat ses gens, et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle : Mais elle met du blanc et veut paroître belle. Elle fait des tableaux couvrir les nudités ; Mais elle a de l'amour pour les réalités. Pour moi, contre chacun je pris votre défense, Et leur assurai fort que c'étoit médisance ; Mais tous les sentiments combattirent le mien ; Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres, Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ; Qu'on doit se regarder soi−même un fort long temps, Avant que de songer à condamner les gens ; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire ; Et qu'encor vaut−il mieux s'en remettre, au besoin, A ceux à qui le Ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable, Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts. Arsinoé, A quoi qu'en reprenant on soit assujettie, Je ne m'attendois pas à cette repartie, Madame, et je vois bien, par ce qu'elle a d'aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au coeur. Célimène Au contraire, Madame ; et si l'on étoit sage, Ces avis mutuels seroient mis en usage : On détruiroit par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle, Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous, Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous. Arsinoé Ah ! Madame, de vous je ne puis rien entendre : C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre. Célimène Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout, Et chacun a raison suivant l'âge et le goût. Il est une saison pour la galanterie ; Il en est une aussi propre à la pruderie. On peut, par politique, en prendre le parti, Quand de nos jeunes ans l'éclat est amorti : Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces. Je ne dis pas qu'un jour je ne suive vos traces : L'âge amènera tout, et ce n'est pas le temps, Madame, comme on sait, d'être prude à vingt ans Arsinoé Certes, vous vous targuez d'un bien foible avantage, Et vous faites sonner terriblement votre âge. Ce que de plus que vous on en pourroit avoir N'est pas un si grand cas pour s'en tant prévaloir ; Et je ne sais pourquoi votre âme ainsi s'emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte. Célimène Et moi, je ne sais pas, Madame, aussi pourquoi On vous voit, en tous lieux, vous déchaîner sur moi. Faut−il de vos chagrins, sans cesse, à moi vous prendre ? Et puis−je mais des soins qu'on ne va pas vous rendre ? Si ma personne aux gens inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des voeux que votre coeur peut souhaiter qu'on m'ôte, Je n'y saurois que faire, et ce n'est pas ma faute : Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas Que pour les attirer vous n'ayez des appas. Arsinoé Hélas ! et croyez−vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'amants dont vous faites la vaine, Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager ? Pensez−vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule ? Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour ? On ne s'aveugle point par de vaines défaites, Le monde n'est point dupe ; et j'en vois qui sont faites A pouvoir inspirer de tendres sentiments, Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amants ; Et de là nous pouvons tirer des conséquences, Qu'on n'acquiert point les coeurs sans de grandes avances Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire Pour les petits brillants d'une foible victoire ; Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, De traiter pour cela les gens de haut en bas. Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourroit faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amants quand on en veut avoir. Célimène Ayez−en donc, Madame, et voyons cette affaire : Par ce rare secret efforcez−vous de plaire ; Et sans... Arsinoé Brisons, Madame, un pareil entretien : Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien ; Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre, Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre. Célimène Autant qu'il vous plaira vous pouvez arrêter. Madame, et là−dessus rien ne doit vous hâter ; Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m'en vais vous donner meilleure compagnie ; Et Monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à vous entretenir. Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre, Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre. Soyez avec Madame : elle aura la bonté D'excuser aisément mon incivilité. Scène V Alceste, Arsinoé Arsinoé Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, Attendant un moment que mon carrosse vienne ; Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. En vérité, les gens d'un mérite sublime Entraînent de chacun et l'amour et l'estime ; Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets Qui font entrer mon coeur dans tous vos intérêts. Je voudrois que la cour, par un regard propice, A ce que vous valez rendît plus de justice : Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux, Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous. Alceste Moi, Madame ! Et sur quoi pourrois−je en rien prétendre ? Quel service à l'Etat est−ce qu'on m'a vu rendre ? Qu'ai−je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi ? Arsinoé Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices N'ont a toujours rendu de ces fameux services. Il faut l'occasion, ainsi que le pouvoir ; Et le mérite enfin que vous nous faites voir Devroit... Alceste Mon Dieu ! laissons mon mérite, de grâce ; De quoi voulez−vous là que la cour s'embarrasse ? Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands D'avoir à déterrer le mérite des gens. Arsinoé Un mérite éclatant se déterre lui−même ; Du vôtre, en bien des lieux, on fait un cas extrême ; Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids. Alceste Eh ! Madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde : Tout est d'un grand mérite également doué, Ce n'est plus un honneur que de se voir loué ; D'éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la Gazette. Arsinoé Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines, On peut pour vous servir remuer des machines, Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, Qui vous feront à tout un chemin assez doux. Alceste Et que voudriez−vous, Madame, que j'y fisse ? L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse. Le Ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour ; Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir et faire mes affaires. Etre franc et sincère est mon plus grand talent ; Je ne sais point jouer les hommes en parlant ; Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense Doit faire en ce pays fort peu de résidence. Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui, Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui ; Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, Le chagrin de jouer de fort sots personnages : On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, On n'a point à louer les vers de Messieurs tels, A donner de l'encens à Madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle Arsinoé Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour ; Mais il faut que mon coeur vous plaigne en votre amour, Et pour vous découvrir là−dessus mes pensées, Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. Vous méritez, sans doute, un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous. Alceste Mais, disant cela, songez−vous, je vous prie, Que cette personne est, Madame, votre amie ? Arsinoé Oui ; mais ma conscience est blessée en effet De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait ; L'état où je vous vois afflige trop mon âme, Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme. Alceste C'est me montrer, Madame, un tendre mouvement, Et de pareils avis obligent un amant ! Arsinoé Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme Indigne d'asservir le coeur d'un galant homme ; Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs. Alceste Cela se peut, Madame : on ne voit pas les coeurs ; Mais votre charité se seroit bien passée De jeter dans le mien une telle pensée. Arsinoé Si vous ne voulez pas être désabusé. Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé. Alceste Non ; mais sur ce sujet quoi que l'on nous expose, Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose ; Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir. Arsinoé Hé bien ! C'est assez dit ; et sur cette matière Vous allez recevoir une pleine lumière. Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi : Donnez−moi seulement la main jusque chez moi ; Là je vous ferai voir une preuve fidèle De l'infidélité du coeur de votre belle ; Et si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler, On pourra vous offrir de quoi vous consoler. Acte IV Scène I Eliante, Philinte Philinte Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure, Ni d'accommodement plus pénible à conclure : En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner ; Et jamais différend si bizarre, je pense, N'avoit de ces Messieurs occupé la prudence. "Non, Messieurs, disoit−il, je ne me dédis point, Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. De quoi s'offense−t−il ? et que veut−il me dire ? Y va−t−il de sa gloire a ne pas bien écrire ? Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers ? On peut être honnête homme et faire mal des vers : Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières ; Je le tiens galant homme en toutes les manières, Homme de qualité, de mérite et de coeur, Tout ce qu'il vous plaira, mais fort méchant auteur. Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense, Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ; Mais pour louer ses vers, je suis son serviteur ; Et lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie." Enfin toute la grâce et l'accommodement Où s'est, avec effort ,plié son sentiment, C'est de dire, croyant adoucir bien son style : "Monsieur, je suis fâché d'être si difficile, Et pour l'amour de vous, je voudrois, de bon coeur, Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur." Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure, Fait vite envelopper toute la procédure. Eliante Dans ses façons d'agir, il est fort singulier ; Mais j'en fais, je l'avoue ,un cas particulier, Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose, en soi, de noble et d'héroïque. C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui, Et je la voudrois voir partout comme chez lui. Philinte Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne De cette passion où son coeur s'abandonne : De l'humeur dont le Ciel a voulu le former, Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer ; Et je sais moins encor comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l'incline. Eliante Cela fait assez voir que l'amour, dans les coeurs, N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs : Et toutes ces raisons de douces sympathies Dans cet exemple−ci se trouvent démenties. Philinte Mais croyez−vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir ? Eliante C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime ? Son coeur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui−même ; Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, Et croit aimer aussi parfois qu'il n'en est rien. Philinte Je crois que notre ami, près de cette cousine, Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine ; Et S'il avoit mon coeur, à dire vérité, Il tourneroit ses voeux tout d'un autre côté, Et par un choix plus juste, on le verroit, Madame, Profiter des bontés que lui montre votre âme. Eliante Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi : Je ne m'oppose point à toute sa, tendresse ; Au contraire, mon coeur pour elle s'intéresse ; Et si c'étoit qu'à moi la chose pût tenir, Moi−même à ce qu'il aime on me verroit l'unir. Mais si dans un tel choix, comme tout se peut faire, Son amour éprouvoit quelque destin contraire, S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux, Je pourrois me résoudre à recevoir ses voeux ; Et le refus souffert, en pareille occurrence, Ne m'y feroit trouver aucune répugnance. Philinte Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas, Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas ; Et lui−même, s'il veut, il peut bien vous instruire De ce que là−dessus j'ai pris soin de lui dire. Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux, Vous étiez hors d'état de recevoir ses voeux, Tous les miens tenteroient la faveur éclatante Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente : Heureux si, quand son coeur s'y pourra dérober, Elle pouvoit sur moi, Madame, retomber. Eliante Vous vous divertissez, Philinte. Philinte Non, Madame, Et je vous parle ici du meilleur de mon âme, J'attends l'occasion de m'offrir hautement, Et de tous mes souhaits j'en presse le moment. Scène II Alceste, Eliante, Philinte Alceste Ah ! faites−moi raison, Madame, d'une offense Qui vient de triompher de toute ma constance. Eliante Qu'est−ce donc ? Qu'avez−vous qui vous puisse émouvoir ? Alceste J'ai que sans mourir je ne puis concevoir ; Et le déchaînement de toute la nature Ne m'accableroit pas comme cette aventure. C'en est fait... Mon amour... Je ne saurois parler. Eliante Que votre esprit un peu tâche à se rappeler. Alceste O juste Ciel ! faut−il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses ? Eliante Mais encor qui vous peut... ? Alceste Ah ! tout est ruiné ; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné : Célimène... Eût−on pu croire cette nouvelle ? Célimène me trompe et n'est qu'une infidèle. Eliante Avez−vous, pour le croire, un juste fondement ? Philinte Peut−être est−ce un soupçon conçu légèrement, Et votre esprit jaloux prend parfois des, chimères... Alceste Ah, morbleu ! mêlez−vous, Monsieur, de vos affaires. C'est de sa trahison n'être que trop certain, Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte : Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins, Et que de mes rivaux je redoutois le moins. Philinte Une lettre peut bien tromper par l'apparence, Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense. Alceste Monsieur, encore un coup, laissez−moi, s'il vous plaît, Et ne prenez souci que de votre intérêt. Eliante Vous devez modérer vos transports, et l'outrage... Alceste Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage ; C'est à vous que mon coeur a recours aujourd'hui Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. Vengez−moi d'une ingrate et perfide parente, Qui trahit lâchement une ardeur si constante ; Vengez−moi de ce trait qui doit vous faire horreur. Eliante Moi, vous venger ! Comment ? Alceste En recevant mon coeur. Acceptez−le, Madame, au lieu de l'infidèle : C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle ; Et je la veux punir par les sincères voeux, Par le profond amour, les soins respectueux, Les devoirs empressés et l'assidu service Dont ce coeur va vous faire un ardent sacrifice. Eliante Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, Et ne méprise point le coeur que vous m'offrez ; Mais peut−être le mal n'est pas si grand qu'on pense, Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance. Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, On fait force desseins qu'on n'exécute pas : On a beau voir, pour rompre, une raison puissante, Une coupable aimée est bientôt innocente ; Tout le mal, qu'on lui veut se dissipe aisément, Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant. Alceste Non, non, Madame, non : l'offense est trop mortelle, Il n'est point de retour, et romps avec elle ; Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais, Et je me punirois de l'estimer jamais. La voici. Mon courroux redouble à cette approche ; Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, Pleinement la confondre, et vous porter après Un coeur tout dégagé de ses trompeurs attraits. Scène III Célimène, Alceste Alceste O Ciel ! de mes transports puis−je être ici le maître ? Célimène Ouais ! Quel est donc le trouble où je vous vois paraître ? Et que me veulent dire et ces soupirs poussés, Et ces sombres regards que sur moi vous lancez ? Alceste Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable ; Que le sort, les démons, et le Ciel en courroux N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. Célimène Voilà certainement des douceurs que j'admire. Alceste Ah ! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire : Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ; Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme : Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme ; Par ces fréquents soupçons, qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux ; Et malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre. Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les voeux on n'a point de puissance, Que l'amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un coeur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur. Aussi ne trouverois−je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte ; Et, rejetant mes voeux dès le premier abord, Mon coeur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort. Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie, Qui ne sauroit trouver de trop grands châtiments, Et je puis tout permettre à mes ressentiments. Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage ; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage : Percé du coup mortel dont, vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés, Je cède aux mouvements d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire. Célimène D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement ? Avez−vous, dites−moi, perdu le jugement ? Alceste Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. Célimène De quelle trahison pouvez−vous donc vous plaindre ? Alceste Ah ! que ce coeur est double et sait bien l'art de feindre ! Mais pour le mettre à bout, j'ai des moyens tous prêts ; Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits ; Ce billet, découvert suffit pour vous, confondre, Et contre, ce témoin, on n a rien, à répondre. Célimène Voilà donc le sujet qui vous ; trouble l'esprit ? Alceste Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ? Célimène Et par quelle raison faut−il que j'en rougisse ? Alceste Quoi ? vous joignez ici l'audace à l'artifice ? Le désavouerez−vous, pour n'avoir point de seing ? Célimène Pourquoi désavouer un billet de ma main ? Alceste Et vous pouvez le voir sans demeurer confuse Du crime dont vers moi son style vous accuse ? Célimène Vous êtes, sans mentir, un, grand extravagant. Alceste Quoi ? vous bravez ainsi ce témoin convaincant ? Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte N'a donc rien qui m'outrage, et qui vous fasse honte ? Célimène Oronte ! Qui vous dit que la lettre est pour lui ? Alceste Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui. Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre : Mon coeur en a−t−il moins à se plaindre du vôtre ? En serez−vous vers moi moins coupable en effet ? Célimène Mais si c'est une femme à qui va ce billet, En quoi vous blesse−t−il ? et qu'a−t−il de coupable ? Alceste Ah ! le détour est bon, et l'excuse admirable. Je ne m'attendois pas, je l'avoue, à ce trait, Et me voilà, par là, convaincu tout à fait. Osez−vous recourir à ces ruses grossières ? Et croyez−vous les gens si privés de lumières ? Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air, Vous voulez soutenir un mensonge si clair, Et comment vous pourrez tourner pour une femme Tous les mots d'un billet qui montre tant de flamme ? Ajustez, pour couvrir un manquement de foi, Ce que je m'en vais lire... Célimène Il ne me plaît pas ; moi. Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire, Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire. Alceste Non, non : sans s'emporter, prenez un peu souci De me justifier les termes que voici. Célimène Non, je n'en veux rien faire ; et dans cette occurrence, Tout ce que vous croirez m'est de peu d'importance. Alceste De grâce, montrez−moi, je serai satisfait, Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet. Célimène Non, il est pour Oronte, et je veux qu'on le croie ; Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie ; J'admire ce qu'il dit ; j'estime ce qu'il est, Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête, Et ne me rompez pas davantage la tête. Alceste Ciel ! rien de plus cruel peut−il être inventé ? Et jamais coeur fut−il de la sorte traité ? Quoi ? d'un juste courroux je suis ému contre elle, C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle ! On pousse ma douleur et mes soupçons à bout, On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ; Et cependant mon coeur est encore assez lâche Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris Contre l'ingrat objet dont il est trop épris ! Ah ! que vous savez bien ici, contre moi−même, Perfide, vous servir de ma foiblesse extrême, Et ménager pour vous l'excès prodigieux De ce fatal amour né de vos traîtres yeux ! Défendez−vous au moins d'un crime qui m'accable, Et cessez d'affecter d'être envers moi coupable ; Rendez−moi, s'il se peut, ce billet innocent : A vous prêter les mains ma tendresse consent ; Efforcez−vous ici de paroître fidèle, Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle. Célimène Allez, vous êtes fou, dans vos transports jaloux, Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour vous. Je voudrois bien savoir qui pourroit me contraindre A descendre pour vous aux bassesses de feindre, Et Pourquoi, si mon coeur penchoit d'autre côté, Je ne le dirois pas avec sincérité. Quoi ? de mes sentiments l'obligeante assurance Contre tous vos soupçons ne prend pas ma défense ? Auprès d'un tel garant, sont−ils, de quelque poids ? N'est−ce pas m'outrager que d'écouter leur voix ? Et puisque notre coeur fait un effort extrême Lorsqu'il peut se résoudre à confesser qu'il aime, Puisque l'honneur du sexe, ennemi de nos feux, S'oppose fortement à de pareils aveux, L'amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle Doit−il impunément douter de cet oracle ? Et n'est−il pas coupable en ne s'assurant pas A ce qu'on ne dit point qu'après de grands combats ? Allez, de tels soupçons méritent ma colère, Et vous ne valez pas que l'on vous considère ; Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité De conserver encor pour vous quelque bonté ; Je devrois autre part attacher mon estime, Et vous faire un sujet de plainte légitime. Alceste Ah ! traîtresse, mon foible est étrange pour vous ! Vous me trompez sans doute avec des mots si doux ; Mais il n'importe, il faut suivre ma destinée : A votre foi mon âme est toute abandonnée ; Je veux voir, jusqu'au bout, quel sera votre coeur, Et si de me trahir il aura la noirceur. Célimène Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime. Alceste Ah ! rien n'est comparable à mon amour extrême ; Et dans l'ardeur qu'il a de se montrer à tous, Il va jusqu'à former des souhaits contre vous. Oui, je voudrois qu'aucun ne vous trouvât aimable, Que vous fussiez réduite en un sort misérable, Que le Ciel, en naissant, ne vous eût donné rien, Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien, Afin que de mon coeur l'éclatant sacrifice Vous pût d'un pareil sort réparer l'injustice, Et que j'eusse la joie et la gloire, en ce jour, De vous voir tenir tout des mains de mon amour. Célimène C'est me vouloir du bien d'une étrange manière ! Me préserve le Ciel que vous ayez matière... ! Voici Monsieur Du Bois, plaisamment figuré. Scène IV Du Bois, Célimène, Alceste Alceste Que veut cet équipage, et cet air effaré ? Qu'as−tu ? Du Bois Monsieur... Alceste Hé bien ! Du Bois Voici bien des mystères. Alceste Qu'est−ce ? Du Bois Nous sommes mal, Monsieur, dans nos affaires. Alceste Quoi ? Du Bois Parlerai−je haut ! Alceste Oui, parle, et promptement. Du Bois N'est−il point là quelqu'un... ? Alceste Ah ! que d'amusement ! Veux−tu parler ? Du Bois Monsieur, il faut faire retraite. Alceste Comment ? Du Bois Il faut d'ici déloger sans trompette. Alceste Et pourquoi ? Du Bois Je vous dis qu'il faut quitter ce lieu. Alceste La cause ? Du Bois Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu. Alceste Mais par quelle raison me tiens−tu ce langage ? Du Bois Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage. Alceste Ah ! je te casserai la tête assurément, Si tu ne veux, maraud, t'expliquer autrement. Du Bois Monsieur, un homme noir et d'habit et de mine Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine, Un papier griffonné d'une telle façon, Qu'il faudroit, pour le lire, être pis que démon. C'est de votre procès, je n'en fais aucun doute ; Mais le diable, je crois, n'y verroit goutte. Alceste Hé bien ? quoi ? ce papier, qu'a−t−il à démêler, Traître, avec le départ dont tu viens me parler ? Du Bois C'est pour vous dire ici, Monsieur, qu'une heure ensuite, Un homme qui souvent vous vient rendre visite Est venu vous chercher avec empressement, Et ne vous trouvant pas, m'a chargé doucement, Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle, De vous dire... Attendez, comme est−ce qu'il s'appelle ? Alceste Laisse là son nom, traître, et dis ce qu'il t'a dit. Du Bois C'est un de vos amis enfin, cela suffit. Il m'a dit que d'ici votre péril vous chasse, Et que d'être arrêté le sort vous y menace. Alceste Mais quoi ? n'a−t−il voulu te rien spécifier ? Du Bois Non : il m'a demandé de l'encre et du papier, Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense, Du fond de ce mystère avoir la connoissance. Alceste Donne−le donc. Célimène Que peut envelopper ceci ? Alceste Je ne sais ; mais j'aspire à m'en voir éclairci. Auras−tu bientôt fait, impertinent au diable. Du Bois, après l'avoir longtemps cherché. Ma foi ! je l'ai, Monsieur, laissé sur votre table. Alceste Je ne sais qui me tient... Célimène Ne vous emportez pas, Et courez démêler un pareil embarras. Alceste Il semble que le sort, quelque soin que je prenne, Ait juré d'empêcher que je vous entretienne ; Mais pour en triompher, souffrez à mon amour De vous revoir, Madame, avant la fin du jour. Acte V Scène I Alceste, Philinte Alceste La résolution est prise, vous dis−je. Philinte Mais, quel que soit ce coup, faut−il qu'il vous oblige... ? Alceste Non : vous avez beau faire et beau me raisonner, Rien de ce que je dis ne me petit détourner : Trop de perversité règne au siècle où nous sommes, Et je veux me tirer du commerce des hommes. Quoi ? contre ma partie on voit tout à la fois L'honneur, la probité, la pudeur, et les lois ; On publie en tous lieux l'équité de ma cause ; Sur la foi de mon droit mon âme se repose : Cependant je me vois trompé par le succès ; J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès ! Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire, Est sorti triomphant d'une fausseté noire ! Toute la bonne foi cède à sa trahison ! Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison ! Le poids de sa grimace, où brille l'artifice, Renverse le bon droit, et tourne la justice ! Il fait par un arrêt couronner son forfait ! Et non content encor du tort que l'on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable, Et de qui la lecture est même condamnable, Un livre à mériter la dernière rigueur, Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur ! Et là−dessus, on voit Oronte qui murmure, Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture ! Lui, qui d'un honnête homme à la cour tient le rang, A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc, Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée, Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée ; Et parce que j'en use avec honnêteté, Et ne le veux trahir, lui ni la vérité, Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire ! Le voilà devenu mon plus grand adversaire ! Et jamais de son coeur je n'aurai de pardon, Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon ! Et les hommes, morbleu ! sont faits de cette sorte ! C'est à ces actions que la gloire les porte ! Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux ! Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge : Tirons−nous de ce bois et de ce coupe−gorge. Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups, Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous. Philinte Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes, Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites : Ce que votre partie ose vous imputer N'a point eu le crédit de vous faire arrêter ; On voit son faux rapport lui−même se détruire, Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire. Alceste Lui ? De semblables tours il ne craint point l'éclat, Il a permission d'être franc scélérat ; Et loin qu'à son crédit nuise cette aventure, On l'en verra demain en meilleure posture. Philinte Enfin il est constant qu'on n'a point trop donné Au bruit que contre vous sa malice a tourné : De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre ; Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre, Il vous est en justice aisé d'y revenir, Et contre cet arrêt... Alceste Non : je veux m'y tenir. Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse : On y voit trop à plein le bon droit maltraité, Et je veux qu'il demeure à la postérité Comme une marque insigne, un fameux témoignage De la méchanceté des hommes de notre âge. Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter ; Mais, pour vingt mille francs, j'aurai droit de pester Contre l'iniquité de la nature humaine, Et de nourrir pour elle une immortelle haine. Philinte Mais enfin... Alceste Mais enfin, vos soins sont superflus : Que pouvez−vous, Monsieur, me dire là−dessus ? Aurez−vous bien le front de me vouloir en face Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ? Philinte Non, je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît : Tout marche par cabale et par pur intérêt ; Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, Et les hommes devroient être faits d'autre sorte. Mais est−ce une raison que leur peu d'équité Pour vouloir se tirer de leur société ? Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie Des moyens d'exercer notre philosophie : C'est le plus bel emploi que trouve la vertu ; Et si de probité tout étoit revêtu, Si tous les coeurs étoient francs, justes et dociles, La plupart des vertus nous seroient inutiles, Puisqu'on en met l'usage à pouvoir sans ennui Supporter, dans nos droits, l'injustice d'autrui ; Et de même qu'un coeur d'une vertu profonde... Alceste Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du monde ; En beaux raisonnements vous abondez toujours ; Mais vous perdez le temps et tous vos beaux discours. La raison, pour mon bien, veut que je me retire : Je n'ai point sur ma langue un assez grand empire ; De ce que je dirois je ne répondrois pas, Et je me jetterois cent choses sur les bras. Laissez−moi, sans dispute, attendre Célimène : Il faut qu'elle consente au dessein qui m'amène ; Je vais voir si son cur a de l'amour pour moi, Et c'est ce moment−ci qui doit m'en faire foi. Philinte Montons chez Eliante, attendant sa venue. Alceste Non : de trop de souci je me sens l'âme émue. Allez−vous−en la voir, et me laissez enfin Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin. Philinte C'est une compagnie étrange pour attendre, Et je vais obliger Eliante à descendre. Scène II Oronte, Célimène, Alceste Oronte Oui, c'est à vous de voir si par des noeuds si doux, Madame, vous voulez m'attacher tout à vous. Il me faut de votre âme une pleine assurance : Un amant là−dessus n'aime point qu'on balance. Si l'ardeur de mes feux a pu vous émouvoir, Vous ne devez point feindre à me le faire voir ; Et la preuve, après tout, que je vous en demande, C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende, De le sacrifier, Madame, à mon amour, Et de chez vous enfin le bannir dès ce jour. Célimène Mais quel sujet si grand contre lui vous irrite, Vous à qui j'ai tant vu parler de son mérite ? Oronte Madame, il ne faut point ces éclaircissements ; Il s'agit de savoir quels sont vos sentiments. Choisissez, s'il vous plaît, de garder l'un ou l'autre : Ma résolution n'attend rien que la vôtre. Alceste, sortant du coin où il s'étoit retiré. Oui, Monsieur a raison : Madame, il faut choisir, Et sa demande ici s'accorde à mon desir. Pareille ardeur me presse, et même soin m'amène ; Mon amour veut du vôtre une marque certaine, Les choses ne sont plus pour traîner en longueur, Et voici le moment d'expliquer votre coeur. Oronte Je ne veux point, Monsieur, d'une flamme importune Troubler aucunement votre bonne fortune. Alceste Je ne veux point, Monsieur, jaloux ou non jaloux, Partager de son coeur rien du tout avec vous. Oronte Si votre amour au mien lui semble préférable... Alceste Si du moindre penchant elle est pour vous capable... Oronte Je jure de n'y rien prétendre désormais. Alceste Je jure hautement de ne la voir jamais. Oronte Madame, c'est à vous de parler sans contrainte. Alceste Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte. Oronte Vous n'avez qu'à nous dire où s'attachent vos voeux. Alceste Vous n'avez qu'à trancher, et choisir de nous deux. Oronte Quoi ? sur un pareil choix vous semblez être en peine ! Alceste Quoi ? votre âme balance et paroît incertaine ! Célimène Mon Dieu ! que cette instance est là hors de saison, Et que vous témoignez, tous deux, peu de raison ! Je sais prendre parti sur cette préférence, Et ce n'est pas mon coeur maintenant qui balance : Il n'est point suspendu, sans doute, entre vous deux, Et rien n'est si tôt fait que le choix de nos voeux. Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte A prononcer en face un aveu de la sorte : Je trouve que ces mots qui sont désobligeants Ne se doivent point dire en présence des gens ; Qu'un coeur de son penchant donne assez de lumière, Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière ; Et qu'il suffit enfin que de plus doux témoins Instruisent un amant du malheur de ses soins. Oronte Non, non, un franc aveu n'a rien que j'appréhende : J'y consens pour ma part. Alceste Et moi, je le demande : C'est son éclat surtout qu'ici j'ose exiger, Et je ne prétends point vous voir rien ménager. Conserver tout le monde est votre grande étude ; Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude : Il faut vous expliquer nettement là−dessus, Ou bien pour un arrêt je prends votre refus ; Je saurai, de ma part, expliquer ce silence, Et me tiendrai pour dit tout le mal que j'en pense. Oronte Je vous sais fort bon gré, Monsieur, de ce courroux, Et je lui dis ici même chose que vous. Célimène Que vous me fatiguez avec un tel caprice ! Ce que vous demandez a−t−il de la justice ? Et ne vous dis−je pas quel motif me retient ? J'en vais prendre pour juge Eliante qui vient. Scène III Eliante, Philinte, Célimène, Oronte, Alceste Célimène. Je me vois, ma cousine, ici persécutée Par des gens dont l'humeur y paroît concertée. Ils veulent l'un et l'autre, avec même chaleur, Que je prononce entre eux le choix que fait mon coeur, Et que, par un arrêt qu'en face il me faut rendre, Je défende à l'un d'eux tous les soins qu'il peut prendre. Dites−moi si jamais cela se fait ainsi. Eliante N'allez point là−dessus me consulter ici : Peut−être y pourriez−vous être mal adressée, Et je suis pour les gens qui disent leur pensée. Oronte Madame, c'est en vain que vous vous défendez. Alceste Tous vos détours ici seront mal secondés. Oronte Il faut, il faut parler, et lâcher la balance. Alceste Il ne faut que poursuivre à garder le silence. Oronte Je ne veux qu'un seul mot pour finir nos débats. Alceste Et moi, je vous entends si vous ne parlez pas. Scène dernière Acaste, Clitandre, Arsinoé, Philinte, Éliante, Oronte, Célimène, Alceste Acaste Madame, nous venons tous deux, sans vous déplaire, Eclaircir avec vous une petite affaire. Clitandre Fort à propos, Messieurs, vous vous trouvez ici, Et vous êtes mêlés dans cette affaire aussi. Arsinoé Madame, vous serez surprise de ma vue ; Mais ce sont ces Messieurs qui causent ma venue : Tous deux ils m'ont trouvée, et se sont plaints à moi, D'un trait à qui mon coeur ne sautoir prêter foi. J'ai du fond de votre âme une trop haute estime, Pour vous croire jamais capable d'un tel crime : Mes yeux ont démenti leurs témoins les plus forts ; Et l'amitié passant sur de petits discords, J'ai bien voulu chez vous leur faire compagnie, Pour vous voir vous laver de cette calomnie. Acaste Oui, madame, voyons, d'un esprit adouci, Comment vous vous prendrez à soutenir ceci. Cette lettre par vous est écrite à Clitandre ? Clitandre Vous avez pour Acaste écrit ce billet tendre ? Acaste Messieurs, ces traits pour vous n'ont point d'obscurité, Et je ne doute pas que sa civilité A connoître sa main n'ait trop su vous instruire ; Mais ceci vaut assez la peine de le lire. Vous êtes un étrange homme de condamner mon enjouement, et de me reprocher que je n'ai jamais tant de joie que lorsque je ne suis pas avec vous. Il n'y a rien de plus injuste ; et si vous ne venez vite me demander pardon de cette offense, je ne vous la pardonnerai de ma vie. Notre grand flandrin de Vicomte... Il devroit être ici. Notre grand flandrin de Vicomte, par qui vous commencez vos plaintes, est un homme qui ne sauroit me revenir ; et depuis que je l'ai vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis... C'est moi−même, messieurs, sans nulle vanité. Pour le petit Marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne ; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts... A vous le dé, Monsieur. Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme à la veste... Voici votre paquet. Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit ; et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez−vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez ; que je vous trouve à dire plus que je ne voudrois, dans toutes les parties où l'on m'entraîne ; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte que la présence des gens qu'on aime. Clitandre Me voici maintenant moi. Votre Clitandre dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime ; et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentiments contre les siens ; et voyez−moi le plus que vous pourrez pour m'aider à porter le chagrin d'en être obsédée. D'un fort beau caractère on voit là le modèle, Madame, et vous savez comment cela s'appelle ? Il suffit : nous allons l'un et l'autre en tous lieux Montrer de votre coeur le portrait glorieux. Acaste J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière ; Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère ; Et je vous ferai voir que les petits marquis Ont, pour se consoler, des coeurs du plus haut prix. Oronte Quoi ? De cette façon je vois qu'on me déchire, Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire ! Et votre coeur, paré de beaux semblants d'amour, A tout le genre humain se promet tour à tour ! Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être. Vous me faites un bien, me faisant vous connoître : J'y profite d'un coeur qu'ainsi vous me rendez, Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez. (A Alceste.) Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme, Et vous pouvez conclure affaire avec Madame. Arsinoé Certes, voilà le trait du monde le plus noir ; Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir. Voit−on des procédés qui soient pareils aux vôtres ? Je ne prends point de part aux intérêts des autres ; Mais Monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur, Un homme comme lui, de mérite et d'honneur, Et qui vous chérissoit avec idolâtrie, Devoit−il... ? Alceste Laissez−moi, Madame, je vous prie, Vuider mes intérêts moi−même là−dessus, Et ne vous chargez point de ces soins superflus. Mon cur a beau vous voir prendre ici sa querelle, Il n'est point en état de payer ce grand zèle : Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, Si par un autre choix je cherche à me venger, Arsinoé Hé ! croyez−vous, monsieur, qu'on ait cette pensée, Et que de vous avoir on soit tant empressée ? Je vous trouve un esprit bien plein de vanité, Si de cette créance il peut s'être flatté, Le rebut de Madame est une marchandise Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise. Détrompez−vous, de grâce, et portez−le moins haut : Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut ; Vous ferez bien encor de soupirer pour elle, Et je brûle de voir une union si belle. (Elle se retire.) Alceste Hé bien ! je me suis tu, malgré ce que je voi. Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi : Ai−je pris sur moi−même un assez long empire, Et puis−je maintenant... ? Célimène Oui, vous pouvez tout dire : Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, Et de me reprocher tout ce que vous voudrez, J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse. J'ai des autres ici méprisé le courroux, Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable : Je sais combien je dois vous paroître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites−le, j'y consens. Alceste Hé ! le puis−je, traîtresse ? Puis−je ainsi triompher de toute ma tendresse ? Et quoique avec ardeur je veuille vous haïr, Trouvé−je un coeur en moi tout prêt à m'obéir ? (A Eliante et Philinte.) Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse. Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, Et que dans tous les coeurs il est toujours de l'homme. Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits ; J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse Où le vice du temps porte votre jeunesse, Pourvu que votre coeur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert, où j'ai fait voeu de vivre, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre : C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, Et qu'après cet éclat, qu'un noble coeur abhorre, Il peut m'être permis de vous aimer encore. Célimène Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, Et dans votre désert aller m'ensevelir ! Alceste Et s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, Que vous doit importer tout le reste du monde ? Vos desirs avec moi ne sont−ils pas contents ? Célimène La solitude effraye une âme de vingt ans : Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte, Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte... Si le don de ma main peut contenter vos voeux, Je pourrai me résoudre à serrer de tels noeuds : Et l'hymen... Alceste Non : mon cur à présent vous déteste, Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous, Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage De vos indignes fers pour jamais me dégage. (Célimène se retire, et Alceste parle à Eliante). Madame, cent vertus ornent votre beauté, Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité ; De vous, depuis longtemps, je fais un cas extrême ; Mais laissez−moi toujours vous estimer de même ; Et souffrez que mon coeur, dans ses troubles divers, Ne se présente point à l'honneur de vos fers : Je m'en sens trop indigne, et commence à connaître Que le ciel pour ce noeud ne m'avoir point fait naître ; Que ce seroit out vous un hommage trop bas Que le rebut d'un coeur qui ne vous valoit pas ; Et qu'enfin... Eliante Vous pouvez suivre cette pensée : Ma main de se donner n'est pas embarrassée ; Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter. Philinte Ah ! cet honneur, Madame, est toute mon envie, Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie. Alceste Puissiez−vous, pour goûter de vrais contentements, L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments ! Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. Philinte Allons, Madame, allons employer toute chose, Pour rompre le dessein que son coeur se propose. Le Médecin malgré lui Comédie Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais−Royal le vendredi 6e du mois d'août 1666 par la Troupe du Roi Personnages Sganarelle, mari de Martine. Martine, femme de Sganarelle. M. Robert, voisin de Sganarelle. Valère, domestique de Géronte. Lucas, mari de Jacqueline. Géronte, père de Lucinde. Jacqueline, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas. Lucinde, fille de Géronte. Léandre, amant de Lucinde. Thibaut, père de Perrin. Perrin, fils de Thibaut, paysan. Acte I Scène I Sganarelle, Martine, paroissant sur le théâtre en se querellant. Sganarelle Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître. Martine Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et ne je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines. Sganarelle O la grande fatigue que d'avoir une femme ! et qu'Aristote a bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon ! Martine Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote ! Sganarelle Oui, habile homme : trouve−moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge, son rudiment par coeur. Martine Peste du fou fieffé ! Sganarelle Peste de la carogne ! Martine Que maudit soit l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui ! Sganarelle Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine ! Martine C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. Devrois−tu être un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme ? et méritois−tu d'épouser une personne comme moi ? Sganarelle Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces ! Hé ! morbleu ! ne me fais point parler là−dessus : je dirois de certaines choses... Martine Quoi ? que dirois−tu ? Sganarelle Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver. Martine Qu'appelles−tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai ? Sganarelle Tu as menti : j'en bois une partie. Martine Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis. Sganarelle C'est vivre de ménage. Martine Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois. Sganarelle Tu t'en lèveras plus matin. Martine Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison. Sganarelle On en déménage plus aisément. Martine Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire. Sganarelle C'est pour ne me point ennuyer. Martine Et que veux−tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ? Sganarelle Tout ce qu'il te plaira. Martine J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras. Sganarelle Mets−les à terre. Martine Qui me demandent à toute heure du pain. Sganarelle Donne−leur le fouet : quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison. Martine Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ? Sganarelle Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. Martine Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches ? Sganarelle Ne nous emportons point, ma femme. Martine Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ? Sganarelle Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante, et que j'ai le bras assez bon. Martine Je me moque de tes menaces. Sganarelle Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire. Martine Je te montrerai bien que je ne te crains nullement. Sganarelle Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose. Martine Crois−tu que je m'épouvante de tes paroles ? Sganarelle Doux objet de mes voeux, je vous frotterai les oreilles. Martine Ivrogne que tu es ! Sganarelle Je vous battrai. Martine Sac à vin ! Sganarelle Je vous rosserai. Martine Infâme ! Sganarelle Je vous étrillerai. Martine Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, belître, fripon, maraud, voleur... ! Sganarelle (Il prend un bâton et lui en donne.) Ah ! vous en voulez donc ? Martine Ah ! ah, ah, ah ! Sganarelle Voilà le vrai moyen de vous apaiser. Scène II M. Robert, Sganarelle, Martine M. Robert Holà, holà, holà ! Fi ! Qu'est−ce ci ? Quelle infamie ! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme ! Martine, les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet. Et je veux qu'il me batte, moi. M. Robert Ah ! j'y consens de tout mon coeur. Martine De quoi vous mêlez−vous ? M. Robert J'ai tort. Martine Est−ce là votre affaire ? M. Robert Vous avez raison. Martine Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes. M. Robert Je me rétracte. Martine Qu'avez−vous à voir là−dessus ? M. Robert Rien. Martine Est−ce à vous d'y mettre le nez ? M. Robert Non. Martine Mêlez−vous de vos affaires. M. Robert Je ne dis plus mot. Martine Il me plaît d'être battue. M. Robert D'accord. Martine Ce n'est pas à vos dépens. M. Robert Il est vrai. Martine Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. M. Robert (Il passe ensuite vers le mari, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le même bâton et le met en fuite ; il dit à la fin : ) Compère, je vous demande pardon de tout mon coeur. Faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme ; je vous aiderai, si vous le voulez. Sganarelle Il ne me plaît pas, moi. M. Robert Ah ! c'est une autre chose. Sganarelle Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas. M. Robert Fort bien. Sganarelle C'est ma femme, et non pas la vôtre. M. Robert Sans doute. Sganarelle Vous n'avez rien à me commander. M. Robert D'accord. Sganarelle Je n'ai que faire de votre aide. M. Robert Très−volontiers. Sganarelle Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce. (Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main : ) O çà, faisons la paix nous deux. Touche là. Martine Oui ! après m'avoir ainsi battue ! Sganarelle Cela n'est rien, touche. Martine Je ne veux pas. Sganarelle Eh ! Martine Non. Sganarelle Ma petite femme ! Martine Point. Sganarelle Allons, te dis−je. Martine Je n'en ferai rien. Sganarelle Viens, viens, viens. Martine Non : je veux être en colère. Sganarelle Fi ! c'est une bagatelle. Allons, allons. Martine Laisse−moi là. Sganarelle Touche, te dis−je. Martine Tu m'as trop maltraitée. Sganarelle Eh bien va, je te demande pardon : mets là ta main. Martine Je te pardonne ; (elle dit le reste bas) mais tu le payeras. Sganarelle Tu es une folle de prendre garde à cela : ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié ; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots. Scène III Martine, seule. Va, quelque mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment ; et je brûle en moi−même de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari ; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard : je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir ; et ce n'est pas contentement pour l'injure que j'ai reçue. Scène IV Valère, Lucas, Martine Lucas Parguenne ! j'avons pris là tous deux une gueble de commission ; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper. Valère Que veux−tu, mon pauvre nourricier ? il faut bien obéir à nôtre maître ; et puis nous avons intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse ; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudroit quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne ; et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre. Martine, rêvant à part elle. Ne puis−je point trouver quelque invention pour me venger ? Lucas Mais quelle fantaisie s'est−il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin ? Valère On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord ; et souvent, en de simples lieux... Martine Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit : ces coups de bâton me reviennent au coeur, je ne les saurois digérer, et... (Elle dit tout ceci en rêvant, de sorte que ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit : ) Ah ! Messieurs, je vous demande pardon ; je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m'embarrasse. Valère Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver. Martine Seroit−ce quelque chose où je vous puisse aider ? Valère Cela se pourroit faire ; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à la fille notre maître, attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su faire ; et c'est là ce que nous cherchons. Martine (Elle dit ces premières lignes bas.) Ah ! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard ! (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez ; et nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées. Valère Et de grâce, où pouvons−nous le rencontrer ? Martine Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s'amuse à couper du bois. Lucas Un médecin qui coupe du bois ! Valère Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez−vous dire ? Martine Non : c'est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel pour la médecine. Valère C'est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science. Martine La folie de celui−ci est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir être battu pour demeurer d'accord de sa capacité ; et je vous donne avis que vous n'en viendrez point à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui. Valère Voilà une étrange folie ! Martine Il est vrai ; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles. Valère Comment s'appelle−t−il ? Martine Il s'appelle Sganarelle ; mais il est aisé à connoître : c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert. Lucas Un habit jaune et vart ! C'est donc le médecin des paroquets ? Valère Mais est−il bien vrai qu'il soit si habile que vous le dites ? Martine Comment ? C'est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu'une femme fut abandonnée de tous les autres médecins : on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on y fit venir de force l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n'eût été. Lucas Ah ! Valère Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable. Martine Cela pourroit bien être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa, sur le pavé, la tête, les bras et les jambes. On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire ; et l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette. Lucas Ah ! Valère Il faut que cet homme−là ait la médecine universelle. Martine Qui en doute ? Lucas Testigué ! velà justement l'homme qu'il nous faut. Allons vite le chercher. Valère Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites. Martine Mais souvenez−vous bien au moins de l'avertissement que je vous ai donné. Lucas Eh, morguenne ! laissez−nous faire : s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous. Valère Nous sommes bien heureux d'avoir fait cette rencontre ; et j'en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde. Scène V Sganarelle, Valère, Lucas Sganarelle entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille. La, la, la. Valère J'entends quelqu'un qui chante, et qui coupe du bois. Sganarelle La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup. Prenons un peu d'haleine. (Il boit, et dit après avoir bu : ) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables. Qu'ils sont doux, Bouteille jolie, Qu'ils sont doux Vos petits glou−gloux ! Mais mon sort feroit bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie. Ah ! bouteille, ma mie, Pourquoi vous vuidez−vous ? Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélancolie. Valère Le voilà lui−même. Lucas Je pense que vous dites vrai, et que j'avons bouté le nez dessus. Valère Voyons de près. Sganarelle, les apercevant, les regarde, en se tournant vers l'un et puis vers l'autre, et, abaissant la voix, dit : Ah ! ma petite friponne ! que je t'aime, mon petit bouchon ! ... Mon sort.. feroit... bien des... jaloux, Si... Que diable ! à qui en veulent ces gens−là ? Valère C'est lui assurément... Lucas Le velà tout craché comme on nous l'a défiguré. Sganarelle, à part. (Ici il pose sa bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté ; ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient centre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.) Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient−ils ? Valère Monsieur, n'est−ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ? Sganarelle Eh quoi ? Valère Je vous demande si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle. Sganarelle, se tournant vers Valère, puis vers Lucas Oui et non, selon ce que vous lui voulez. Valère Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons. Sganarelle En ce cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle. Valère Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin. Sganarelle Si c'est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service. Valère Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites. Mais, Monsieur, couvrez−vous, s'il vous plaît ; le soleil pourroit vous incommoder. Lucas Monsieu, boutez dessus. Sganarelle, bas. Voici des gens bien pleins de cérémonie. Valère Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous : les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité. Sganarelle Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots. Valère Ah ! Monsieur. : . Sganarelle Je n'y épargne aucune chose, et les fais d'une façon qu'il n'y a rien à dire. Valère Monsieur, ce n'est pas cela dont il est question. Sganarelle Mais aussi je les vends cent dix sols le cent. Valère Ne parlons point de cela, s'il vous plaît. Sganarelle Je vous promets que je ne saurais les donner à moins. Valère Monsieur, nous savons les choses. Sganarelle Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela. Valère Monsieur, c'est se moquer que... Sganarelle Je ne me moque point, je n'en puis rien rabattre. Valère Parlons d'autre façon, de grâce. Sganarelle Vous en pourrez trouver autre part à moins : il y a fagots et fagots ; mais pour ceux que je fais... Valère Eh ? Monsieur, laissons là ce discours. Sganarelle Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en falloit un double. Valère Eh fi ! Sganarelle Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire. Valère Faut−il, Monsieur, qu'une personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes ? s'abaisse à parler de la sorte ? qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a ? Sganarelle, à part. Il est fou. Valère De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous. Sganarelle Comment ? Lucas Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons çenque je savons. Sganarelle Quoi donc ? que me voulez−vous dire ? Pour qui me prenez−vous ? Valère Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin. Sganarelle Médecin vous−même : je ne le suis point, et ne l'ai jamais été. Valère, bas. Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage ; et n'en venons point, s'il vous plaît, à de fâcheuses extrémités. Sganarelle A quoi donc ? Valère A de certaines choses dont nous serions marris. Sganarelle Parbleu ! venez−en à tout ce qu'il vous plaira : je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire. Valère, bas. Je vois bien qu'il faut se servir du remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d'avouer ce que vous êtes. Lucas Et testigué ! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette que v'estes médecin. Sganarelle J'enrage. Valère A quoi bon nier ce qu'on sait ? Lucas Pourquoi toutes ces fraimes−là ? et à quoi est−ce que ça vous sart ? Sganarelle Messieurs, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin. Valère Vous n'êtes point médecin ? Sganarelle Non. Lucas V'n'estes pas médecin ? Sganarelle Non, vous dis−je. Valère Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre. (Ils prennent un bâton et le frappent.) Sganarelle Ah ! ah ! ah ! Messieurs, je suis tout ce qu'il vous plaira. Valère Pourquoi, Monsieur, nous obligez−vous à cette violence ? Lucas A quoi bon nous bailler la peine de vous battre ? Valère Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. Lucas Par ma figué ! j'en sis fâché, franchement. Sganarelle Que diable est−ce ci, Messieurs ? De grâce, est−ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin ? Valère Quoi ? vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin ? Sganarelle Diable emporte si je le suis ! Lucas Il n'est pas vrai qu'ous sayez médecin ? Sganarelle Non, la peste m'étouffe ! (Là ils recommencent de le battre.) Ah ! Ah ! Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin ; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à tout que de me faire assommer. Valère Ah ! voilà qui va bien, Monsieur : je suis ravi de vous voir raisonnable. Lucas Vous me boutez la joie au coeur, quand je vous voi parler comme ça. Valère Je vous demande pardon de toute mon âme. Lucas Je vous demandons excuse de la libarté que j'avons prise. Sganarelle, à part. Ouais ! seroit−ce bien moi qui me tromperois, et serois−je devenu médecin sans m'en être aperçu ? Valère Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez assurément que vous en serez satisfait. Sganarelle Mais, Messieurs, dites−moi, ne vous trompez−vous point vous−mêmes ? Est−il bien assuré que je sois médecin ? Lucas Oui, par ma figué ! Sganarelle Tout de bon ? Valère Sans doute. Sganarelle Diable emporte si je le savois ! Valère Comment ? vous êtes le plus habile médecin du monde. Sganarelle Ah ! ah ! Lucas Un médecin qui a gari je ne sai combien de maladies. Sganarelle Tudieu ! Valère Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures ; elle étoit prête à ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d'abord par la chambre. Sganarelle Peste ! Lucas Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d'un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés ; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses pieds ; et s'en fut jouer à la fossette. Sganarelle Diantre ! Valère Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous ; et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener. Sganarelle Je gagnerai ce que je voudrai ? Valère Oui. Sganarelle Ah ! je suis médecin, sans contredit : je l'avois oublié : mais je m'en ressouviens. De quoi est−il question ? Où faut−il se transporter ? Valère Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une fille qui a perdu la parole. Sganarelle Ma foi ! je ne l'ai pas trouvée. Valère Il aime à rire. Allons, Monsieur. Sganarelle Sans une robe de médecin ? Valère Nous en prendrons une. Sganarelle, présentant sa bouteille à Valère. Tenez cela, vous : voilà où je mets mes juleps. (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là−dessus, par ordonnance du médecin. Lucas Palsanguenne ! velà un médecin qui me plaît : je pense qu'il réussira, car il est bouffon. Acte II Scène I Géronte, Valère, Lucas, Jacqueline Valère Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait ; et nous vous avons amené le plus grand médecin du monde. Lucas Oh ! morguenne ! il faut tirer l'échelle après ceti−là, et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souillez. Valère C'est un homme qui a fait des cures merveilleuses. Lucas Qui a gari des gens qui estiants morts. Valère Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit ; et parfois il a des moments où son esprit s'échappe et ne paroît pas ce qu'il est. Lucas Oui, il aime à bouffonner ; et l'an diroit par fois, ne v's en déplaise, qu'il a quelque petit coup de hache à la tête. Valère Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées. Lucas Quand il s'y boute, il parle tout fin drait comme s'il lisoit dans un livre. Valère Sa réputation s'est déjà répandue ici, et tout le monde vient à lui. Géronte Je meurs d'envie de le voir ; faites−le−moi vite venir. Valère Je le vais querir. Jacqueline Par ma fi ! Monsieu, ceti−ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi ; et la meilleure médeçaine que l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l'amiquié. Géronte Ouais ! Nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses. Lucas Taisez−vous, notre ménagère Jaquelaine : ce n'est pas à vous à bouter là votre nez. Jacqueline Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian que de l'iau claire ; que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et de sené, et qu'un mari est une emplâtre qui garit tous les maux des filles. Géronte Est−elle en état maintenant qu'on s'en voulût charger, avec l'infirmité qu'elle a ? Et lorsque j'ai été dans le dessein de la marier, ne s'est−elle pas opposée à mes volontés ? Jacqueline Je le crois bian : vous li vouilliez bailler cun homme qu'alle n'aime point. Que ne preniais−vous ce Monsieu Liandre, qui li touchoit au coeur ? Alle auroit été fort obéissante ; et je m'en vas gager qu'il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner. Géronte Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut : il n'a pas du bien comme l'autre. Jacqueline Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié. Géronte Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n'est rien tel que ce qu'on tient ; et l'on court grand risque de s'abuser, lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours les oreilles ouvertes aux voeux et aux prières de Messieurs les héritiers ; et l'on a le temps d'avoir les dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un. Jacqueline Enfin j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les bères et les mères ant cette maudite couteume de demander toujours : "Qu'a−t−il ? " et : "Qu'a−t−elle ? " et le compère Biarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié ; et velà que la pauvre creiature en est devenue jaune comme un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps−là. C' est un bel exemple pour vous, Monsieu. On n'a que son plaisir en ce monde ; et j'aimerois mieux bailler à ma fille un bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse. Géronte Peste ! Madame la Nourrice, comme vous dégoisez ! Taisez−vous, je vous prie : vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait. Lucas (En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.) Morgué ! tais−toi, t'es cune impartinante. Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle−toi de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il li faut. Géronte Tout doux ! oh ! tout doux ! Lucas Monsieu, je veux un peu la mortifier, et li apprendre le respect qu'alle vous doit. Géronte Oui ; mais ces gestes ne sont pas nécessaires. Scène II Valère, Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline Valère Monsieur, préparez−vous. Voici notre médecin qui entre. Géronte Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous. Sganarelle, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus. Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux. Géronte Hippocrate dit cela ? Sganarelle Oui. Géronte Dans quel chapitre, s'il vous plaît ? Sganarelle Dans son chapitre des chapeaux. Géronte Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire. Sganarelle Monsieur le Médecin, ayant appris les merveilleuses choses... Géronte A qui parlez−vous, de grâce ? Sganarelle A vous. Géronte Je ne suis pas médecin. Sganarelle Vous n'êtes pas médecin ? Géronte Non, vraiment. Sganarelle (Il prend ici un bâton, et le bat comme on l'a battu.)Tout de bon ? Géronte Tout de bon. Ah ! ah ! ah ! Sganarelle Vous êtes médecin maintenant : je n'ai jamais eu d'autres licences. Géronte Quel diable d'homme m'avez−vous là amené ? Valère Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard. Géronte Oui ; mais je l'envoirois promener avec ses goguenarderies. Lucas Ne prenez pas garde à ça, Monsieu : ce n'est que pour rire. Géronte Cette raillerie ne me plaît pas. Sganarelle Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. Géronte Monsieur, je suis votre serviteur. Sganarelle Je suis fâché... Géronte Cela n'est rien. Sganarelle Des coups de bâton... Géronte Il n'y a pas de mal. Sganarelle Que j'ai eu l'honneur de vous donner. Géronte Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie. Sganarelle Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi ; et je souhaiterois de tout mon coeur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous servir. Géronte Je vous suis obligé de ces sentiments. Sganarelle Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle. Géronte C'est trop d'honneur que vous me faites. Sganarelle Comment s'appelle votre fille ? Géronte Lucinde. Sganarelle Lucinde ! Ah ! beau nom à médicamenter ! Lucinde ! Géronte Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait. Sganarelle Qui est cette grande femme−là ? Géronte C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai. Sganarelle Peste ! le joli meuble que voilà ! Ah ! Nourrice, charmante Nourrice, ma médecine est la très−humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait (il lui porte la main sur le sein) de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et... Lucas Avec votre parmission, Monsieu le Médecin, laissez là ma femme, je vous prie. Sganarelle Quoi ? est−elle votre femme ? Lucas Oui. Sganarelle (Il fait semblant d'embrasser Lucas, et se tournant du côté de la Nourrice, il l'embrasse.) Ah ! vraiment, je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre. Lucas, en le tirant. Tout doucement, s'il vous plaît. Sganarelle Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je la félicite d'avoir (il fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, passant dessous ses bras, se jette au col de sa femme) un mari comme vous ; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle ; si sage, et si bien faite comme elle est. Lucas, en le tirant encore. Eh ! testigué ! point tant de compliment, je vous supplie. Sganarelle Ne voulez−vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage ? Lucas Avec moi, tant qu'il vous plaira ; mais avec ma femme, trêve de sarimonie. Sganarelle Je prends part également au bonheur de tous deux ; et (il continue le même jeu) si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi. Lucas, en le tirant derechef. Ah ! vartigué, Monsieu le Médecin, que de lantiponages. Scène III Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline Géronte Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener. Sganarelle Je l'attends, Monsieur, avec toute la médecine. Géronte Où est−elle ? Sganarelle, se touchant le front. Là dedans. Géronte Fort bien. Sganarelle, en voulant toucher les tetons de la Nourrice. Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein. Lucas, le tirant, en lui faisant faire la pirouette. Nanin, nanin ; je n'avons que faire de ça. Sganarelle C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices. Lucas Il gnia office qui quienne, je sis votre sarviteur. Sganarelle As−tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin ? Hors de là ! Lucas Je me moque de ça. Sganarelle, en le regardant de travers. Je te donnerai la fièvre. Jacqueline, prenant Lucas par le bras et lui faisant aussi faire la pirouette. Ote−toi de là aussi ; est−ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi−même, s'il me fait quelque chose qui ne soit pas à faire ? Lucas Je ne veux pas qu'il te tâte, moi. Sganarelle Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme ! Géronte Voici ma fille. Scène IV Lucinde, Valère, Géronte, Lucas, Sganarelle, Jacqueline Sganarelle Est−ce là la malade ? Géronte Oui, je n'ai qu'elle de fille ; et j'aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir. Sganarelle Qu'elle s'en garde bien ! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin. Géronte Allons, un siége. Sganarelle Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit assez. Géronte Vous l'avez fait rire, Monsieur. Sganarelle Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. Eh bien ! de quoi est−il question ? qu'avez−vous ? quel est le mal que vous sentez ? Lucinde, répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton. Han, hi, hom, han. Sganarelle Eh ! que dites−vous ? Lucinde continue les mêmes gestes. Han, hi, hom, han, han, hi, hom. Sganarelle Quoi ? Lucinde Han, hi, hom. Sganarelle, la contrefaisant. Han, hi, hom, han, ha : je ne vous entends point. Quel diable de langage est−ce là ? Géronte Monsieur, c'est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause ; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage. Sganarelle Et pourquoi ? Géronte Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses. Sganarelle Et qui est ce sot−là qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie ! je me garderois bien de la vouloir guérir. Géronte Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal. Sganarelle Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites−moi un peu, ce mal l'oppresse−t−il beaucoup ? Géronte Oui, Monsieur. Sganarelle Tant mieux. Sent−elle de grandes douleurs ? Géronte Fort grandes. Sganarelle C'est fort bien fait. Va−t−elle où vous savez ? Géronte Oui. Sganarelle Copieusement ? Géronte Je n'entends rien à cela. Sganarelle La matière est−elle louable ? Géronte Je ne me connois pas à ces choses. Sganarelle, se tournant vers la malade. Donnez−moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette. Géronte Eh oui, Monsieur, c'est là son mal ; vous l'avez trouvé tout du premier coup. Sganarelle Ah, ah ! Jacqueline Voyez comme il a deviné sa maladie ! Sganarelle Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire : "C'est ceci, c'est cela" ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette. Géronte Oui ; mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d'où cela vient. Sganarelle Il n'est rien plus aisé : cela vient de ce qu'elle a perdu la parole. Géronte Fort bien ; mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole ? Sganarelle Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue. Géronte Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l'action de sa langue ? Sganarelle Aristote, là−dessus, dit... de fort belles choses. Géronte Je le crois. Sganarelle Ah ! c'étoit un grand homme ! Géronte Sans doute. Sganarelle, levant son bras depuis le coude. Grand homme tout à fait : un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; peccantes, c'est−à−dire... humeurs peccantes ; d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez−vous le latin ? Géronte En aucune façon. Sganarelle, se tenant avec étonnement. Vous n'entendez point le latin ! Géronte Non. Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures. Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo haec Musa, "la Muse", bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas ? Etiam, "oui". Quare, "pourquoi" ? Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus. Géronte Ah ! que n'ai−je étudié ? Jacqueline L'habile homme que velà ! Lucas Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte. Sganarelle Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le coeur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules de l'omoplate ; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie ; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité... Ecoutez bien ceci, je vous conjure. Géronte Oui. Sganarelle Ont une certaine malignité, qui est causée... Soyez attentif, s'il vous plaît. Géronte Je le suis. Sganarelle Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. Jacqueline Ah ! que ça est bian dit, notte homme ! Lucas Que n'ai−je la langue aussi bian pendue ? Géronte On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont ; que le coeur est du côté gauche, et le foie du côté droit. Sganarelle Oui, cela étoit autrefois ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle. Géronte C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance. Sganarelle Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous. Géronte Assurément. Mais, Monsieur, que croyez−vous qu'il faille faire à cette maladie ? Sganarelle Ce que je crois qu'il faille faire ? Géronte Oui. Sganarelle Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin. Géronte Pourquoi cela, Monsieur ? Sganarelle Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez−vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela ? Géronte Cela est vrai. Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin ! Sganarelle Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (A la Nourrice) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes. Jaqueline Qui ? moi ? Je me porte le mieux du monde. Sganarelle Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant. Géronte Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie ? Sganarelle Il n'importe, la mode en est salutaire ; et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir. Jaqueline, en se retirant. Ma fi ! je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire. Sganarelle Vous êtes rétive aux remèdes ; mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je vous donne le bonjour. Géronte Attendez un peu, s'il vous plaît. Sganarelle Que voulez−vous faire ? Géronte Vous donner de l'argent, Monsieur. Sganarelle, tendant sa main derrière, par−dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse. Je n'en prendrai pas, Monsieur. Géronte Monsieur... Sganarelle Point du tout. Géronte Un petit moment. Sganarelle En aucune façon. Géronte De grâce ! Sganarelle Vous vous moquez. Géronte Voilà qui est fait. Sganarelle Je n'en ferai rien. Géronte Eh ! Sganarelle Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. Géronte Je le crois. Sganarelle, après avoir pris l'argent. Cela est−il de poids ? Géronte Oui, Monsieur. Sganarelle Je ne suis pas un médecin mercenaire. Géronte Je le sais bien. Sganarelle L'intérêt ne me gouverne point. Géronte Je n'ai pas cette pensée. Scène V Sganarelle, Léandre Sganarelle, regardant son argent. Ma foi ! cela ne va pas mal ; et pourvu que... Léandre Monsieur, il y a longtemps que je vous attends, et je viens implorer votre assistance. Sganarelle, lui prenant le poignet. Voilà un pouls qui est fort mauvais. Léandre Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous. Sganarelle Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites−vous donc ? Léandre Non : pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter ; et comme, par la mauvaise humeur de son père toute sorte d'accès m'est fermé auprès d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé, pour lui pouvoir dire deux mots, d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie. Sganarelle, paroissant en colère. Pour qui me prenez−vous ? Comment oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature ? Léandre Monsieur, ne faites point de bruit. Sganarelle, en le faisant reculer. J'en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent. Léandre Eh ! Monsieur, doucement. Sganarelle Un malavisé. Léandre De grâce ! Sganarelle Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence extrême... Léandre, tirant une bourse qu'il lui donne. Monsieur... Sganarelle, tenant la bourse De vouloir m'employer... Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vous rendre service ; mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère. Léandre Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que... Sganarelle Vous vous moquez. De quoi est−il question ? Léandre Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là−dessus comme il faut ; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie ; mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voye ensemble, retirons−nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous. Sganarelle Allons, Monsieur : vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable ; et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous. Acte III Scène I Sganarelle, Léandre Léandre Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire ; et comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux. Sganarelle Sans doute. Léandre Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme. Sganarelle Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire : il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous. Léandre Comment ? Sganarelle Diable emporte si j'entends rien en médecine ! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi. Léandre Quoi ? vous n'êtes pas effectivement... Sganarelle Non, vous dis−je : ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela ; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue ; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être, aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les côtés ; et si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir, toute ma vie, à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous ; car, soi, qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte : la méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés ; mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous ; et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué. Léandre Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière. Sganarelle, voyant des hommes qui viennent vers lui. Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse. Scène II Thibaut, Perrin, Sganarelle Thibaut Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi. Sganarelle Qu'y a−t−il ? Thibaut Sa pauvre mère, qui a nom Parette, est dans un lit, malade, il y a six mois. Sganarelle, tendant la main, comme pour recevoir de l'argent. Que voulez−vous que j'y fasse ? Thibaut Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie pour la garir. Sganarelle Il faut voir de quoi est−ce qu'elle est malade. Thibaut Alle est malade d'hypocrisie, Monsieu. Sganarelle D'hypocrisie ? Thibaut Oui, c'est−à−dire qu'alle est enflée par tout ; et l'an dit que c'est quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguenne, avec des lassitules et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer ; et par fois il lui prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sai combien d'histoires ; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton mitaine. Il veloit li bailler d'eune certaine drogue que l'on appelle du vin amétile ; mais j'ai−s−eu peur, franchement, que ça l'envoyît à patres ; et l'an dit que ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette invention−là. Sganarelle, tendant toujours la main et la branlant, comme pour signe qu'il demande de l'argent. Venons au fait, mon ami, venons au fait. Thibaut Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions. Sganarelle Je ne vous entends point du tout. Perrin Monsieu, ma mère est malade ; et velà deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède. Sganarelle Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c'est−à−dire des évanouissements ? Perrin Eh ! oui, Monsieu, c'est justement ça. Sganarelle J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui' ne sait ce qu'il dit. Maintenant vous me demandez un remède ? Perrin Oui, Monsieu. Sganarelle Un remède pour la guérir ? Perrin C'est comme je l'entendons. Sganarelle Tenez, voilà un morceau de formage qu'il faut que vous lui fassiez prendre. Perrin Du fromage, Monsieu ? Sganarelle Oui, c'est un formage préparé, où il entre de l'or, du coral, et des perles, et quantité d'autres choses précieuses. Perrin Monsieu, je vous sommes bien obligés ; et j'allons li faire prendre ça tout à l'heure. Sganarelle Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez. Scène III Jacqueline, Sganarelle, Lucas Sganarelle Voici la belle Nourrice. Ah ! Nourrice de mon coeur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le séné qui purgent toute la mélancolie de mon âme. Jacqueline Par ma figué ! Monsieu le Médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien à tout votre latin. Sganarelle Devenez malade, Nourrice, je vous prie ; devenez malade, pour l'amour de moi : j'aurois toutes les joies du monde de vous guérir. Jacqueline Je sis votte sarvante : j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas. Sganarelle Que je vous plains, belle Nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez ! Jacqueline Que velez−vous, Monsieu ? c'est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute. Sganarelle Comment ? un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle ! Jacqueline Hélas ! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur. Sganarelle Est−il possible ? et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah ! que j'en sais, belle Nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons ! Pourquoi faut−il qu'une personne si bien faite soit tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot... ? Pardonnez−moi, Nourrice, si je parle ainsi de votre mari. Jacqueline Eh ! Monsieu, je sai bien qu'il mérite tous ces noms−là. Sganarelle Oui, sans doute, Nourrice, il les mérité ; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu'il a. Jacqueline Il est bien vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m'obliger à queuque étrange chose. Sganarelle Ma foi ! vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela ; et si j'étois assez heureux, belle Nourrice, pour être choisi pour... (En cet endroit, tous deux apercevant Lucas qui étoit derrière eux et entendoit leur dialogue, chacun se retire de son côté, mais le Médecin d'une manière fort plaisante.) Scène IV Géronte, Lucas Géronte Holà ! Lucas, n'as−tu point vu ici notre médecin ? Lucas Et oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi. Géronte Où est−ce donc qu'il peut être ? Lucas Je ne sai ; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles. Géronte Va−t'en voir un peu ce que fait ma fille. Scène V Sganarelle, Léandre, Géronte Géronte Ah ! Monsieur, je demandois où vous étiez. Sganarelle Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade ? Géronte Un peu plus mal depuis votre remède. Sganarelle Tant mieux : c'est signe qu'il opère. Géronte Oui ; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe. Sganarelle Ne vous mettez pas en peine ; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie. Géronte Qui est cet homme−là que vous amenez ? Sganarelle, faisant des signes avec la main que c'est un apothicaire. C'est... Géronte Quoi ? Sganarelle Celui... Géronte Eh ? Sganarelle Qui... Géronte Je vous entends. Sganarelle Votre fille en aura besoin. Scène VI Jacqueline, Lucinde, Géronte, Léandre, Sganarelle Jacqueline Monsieu, velà votre fille qui veut un peu marcher. Sganarelle Cela lui fera du bien. Allez−vous−en, Monsieur l'Apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. (En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l'amuser : ) Monsieur, c'est une grande et subtile question entre les doctes, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui ; et moi je dis que oui et non : d'autant que l'incongruité des humeurs opaques qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve... Lucinde Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiments. Géronte Voilà ma fille qui parle ! O grande vertu du remède ! O admirable médecin ! Que je vous suis obligé, Monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis−je faire pour vous après un tel service ? Sganarelle, se promenant sur le théâtre, et s'essuyant le front. Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine ! Lucinde Oui, mon père, j'ai recouvré la parole ; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace. Géronte Mais... Lucinde Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise. Géronte Quoi... ? Lucinde Vous m'opposerez en vain de belles raisons. Géronte Si... Lucinde Tous vos discours ne serviront de rien. Géronte Je... Lucinde C'est une chose où je suis déterminée. Géronte Mais... Lucinde Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi. Géronte J'ai... Lucinde Vous avez beau faire tous vos efforts. Géronte Il... Lucinde Mon coeur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie. Géronte Là... Lucinde Et je me jetterai plutôt dans un convent que d'épouser un homme que je n'aime point. Géronte Mais... Lucinde, parlant d'un ton de voix à étourdir. Non. En aucune façon. Point d'affaire. Vous perdez le temps. Je n'en ferai rien. Cela est résolu. Géronte Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n'y a pas moyen d'y résister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette. Sganarelle C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez. Géronte Je vous remercie. Penses−tu donc... Lucinde Non. Toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme. Géronte Tu épouseras Horace, dès ce soir. Lucinde J'épouserai plutôt la mort. Sganarelle Mon Dieu ! arrêtez−vous, laissez−moi médicamenter cette affaire. C'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter. Géronte Seroit−il possible, Monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d'esprit ? Sganarelle Oui : laissez−moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (Il appelle l'Apothicaire et lui parle.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à perdre, que les humeurs sont fort aigries, et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut−être fera−t−elle quelque difficulté à prendre ce remède ; mais, comme vous êtes habile homme dans votre métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez−vous−en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps : au remède vite, au remède spécifique ! Scène VII Géronte, Sganarelle Géronte Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez de dire ? il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer. Sganarelle Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes. Géronte Avez−vous jamais vu une insolence pareille à la sienne ? Sganarelle Les filles sont quelquefois un peu têtues. Géronte Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre. Sganarelle La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits. Géronte Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours ma fille renfermée. Sganarelle Vous avez fait sagement. Géronte Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble. Sganarelle Fort bien. Géronte Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent vus. Sganarelle Sans doute. Géronte Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui. Sganarelle C'est prudemment raisonné. Géronte On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler. Sganarelle Quel drôle. Géronte Mais il perdra son temps. Sganarelle Ah ! ah ! Géronte Et j'empêcherai bien qu'il ne la voye. Sganarelle Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bête. Scène VIII Lucas, Géronte, Sganarelle Lucas Ah ! paisanguenne, Monsieu, vaici bian du tintamarre : votre fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'Apothicaire ; et velà Monsieu le Médecin qui a fait cette belle opération−là. Géronte Comment ? m'assassiner de la façon ! Allons, un commissaire ! et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah, traître ! je vous ferai punir par la justice. Lucas Ah ! par ma fi ! Monsieu le Médecin, vous serez pendu : ne bougez de là seulement. Scène IX Martine, Sganarelle, Lucas Martine Ah ! mon Dieu ! que j'ai eu de peine à trouver ce logis ! Dites−moi un peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné. Lucas Le velà, qui va être pendu. Martine Quoi ? mon mari pendu ! Hélas ! et qu'a−t−il fait pour cela ? Lucas Il a fait enlever la fille de notre maître. Martine Hélas ! mon cher mari, est−il bien vrai qu'on te va pendre ? Sganarelle Tu vois. Ah ! Martine Faut−il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens ? Sganarelle Que veux−tu que j'y fasse ? Martine Encore si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation. Sganarelle Retire−toi de là, tu me fends le coeur. Martine Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu. Sganarelle Ah ! Scène X Géronte, Sganarelle, Martine, Lucas Géronte Le Commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où l'on me répondra de vous. Sganarelle, le chapeau à la main. Hélas ! cela ne se peut−il point changer en quelques coups de bâton ? Géronte Non, non : la justice en ordonnera... Mais que vois−je ? Scène XI et Dernière Léandre, Lucinde, Jacqueline, Lucas, Géronte, Sganarelle, Martine Léandre Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble ; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens. Géronte Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde. Sganarelle La médecine l'a échappé belle ! Martine Puisque tu ne seras point pendu, rends−moi grâce d'être médecin ; car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur. Sganarelle Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton. Léandre L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment. Sganarelle Soit : je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé ; mais prépare−toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire. Mélicerte Comédie pastorale héroïque Représentée la première fois à Saint−Germain−en−Laye pour le Roi au Ballet des Muses le 2e décembre 1666 par la Troupe du Roi Personnages Acante, amant de Daphné. Tyrène, amant d'Eroxène. Daphné, bergère. Eroxène, bergère. Lycarsis, pâtre, cru père de Myrtil. Myrtil, amant de Mélicerte. Mélicerte, Nymphe ou bergère, amante de Myrtil. Corinne, confidente de Mélicerte. Nicandre, berger. Mopse, berger, cru oncle de Mélicerte. La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé. Acte I Scène I Tyrène, Daphné, Acante, Eroxène Acante Ah ! charmante Daphné ! Tyrène Trop aimable Eroxène. Daphné Acante, laisse−moi. Eroxène Ne me suis point, Tyrène. Acante Pourquoi me chasses−tu ? Tyrène Pourquoi fuis−tu mes pas ? Daphné Tu me plais loin de moi. Eroxène Je m'aime où tu n'es pas. Acante Ne cesseras−tu point cette rigueur mortelle ? Tyrène Ne cesseras−tu point de m'être si cruelle ? Daphné Ne cesseras−tu point tes inutiles voeux ? Eroxène Ne cesseras−tu point de m'être si fâcheux ? Acante Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine. Tyrène Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine. Daphné Si tu ne veux partir, je vais quitter ce lieu. Eroxène Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu. Acante Hé bien ! en m'éloignant je te vais satisfaire. Tyrène Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire. Acante Généreuse Eroxène, en faveur de mes feux Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux. Tyrène Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine, Et sache d'où pour moi procède tant de haine. Scène II Daphné, Eroxène Eroxène Acante a du mérite, et t'aime tendrement D'où vient que tu lui fais un si dur traitement ? Daphné Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes : D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes ? Eroxène Puisque j'ai fait ici la demande avant toi, La raison te condamne à répondre avant moi. Daphné Pour tous les soins d'Acante on me voit inflexible, Parce qu'à d'autres voeux je me trouve sensible. Eroxène Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur, Parce qu'un autre choix est maître de mon coeur. Daphné Puis−je savoir de toi ce choix qu'on te voit taire ? Eroxène Oui, si tu veux du tien m'apprendre le mystère. Daphné Sans te nommer celui qu'Amour m'a fait choisir, Je puis facilement contenter ton desir, Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable, J'en garde dans ma poche un portrait admirable, Qui jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort, Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord. Eroxène Je puis te contenter par une même voie, Et payer ton secret en pareille monnoie : J'ai de la main aussi de ce peintre fameux, Un aimable portrait de l'objet de mes voeux, Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême, Que tu pourras d'abord te le nommer toi−même. Daphné La boîte que le peintre a fait faire pour moi Est tout à fait semblable à celle que je voi. Eroxène Il est vrai, l'une à l'autre entièrement ressemble, Et certe il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble. Daphné Faisons en même temps, par un peu de couleurs, Confidence à nos yeux du secret de nos Coeurs. Eroxène Voyons à qui plus vite entendra ce langage, Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage. Daphné La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien : Au lieu de ton portrait tu m'as rendu le mien. Eroxène Il est vrai, je ne sais comme j'ai fait la chose. Daphné Donne. De cette erreur ta rêverie est Cause. Eroxène Que veut dire ceci ? Nous nous jouons, je croi : Tu fais de ces portraits même chose que moi. Daphné Certes, c'est pour en rire, et tu peux me le rendre. Eroxène Voici le vrai moyen de ne se point méprendre. Daphné De mes sens prévenus est−ce une illusion ? Eroxène Mon âme sur mes yeux fait−elle impression ? Daphné Myrtil à mes regards s'offre dans cet ouvrage. Eroxène De Myrtil dans ces traits je rencontre l'image. Daphné C'est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux. Eroxène C'est au jeune Myrtil que tendent tous mes voeux. Daphné Je venois aujourd'hui te prier de lui dire Les soins que pour son sort son mérite m'inspire. Eroxène Je venois te chercher pour servir mon ardeur, Dans le dessein que j'ai de m'assurer son coeur. Daphné Cette ardeur qu'il t'inspire est−elle si puissante ? Eroxène L'aimes−tu d'une amour qui soit si violente ? Daphné Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer. Eroxène Il n'est Nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse, Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse. Daphné Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui, Et si j'avois cent coeurs, ils seroient tous pour lui. Eroxène Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître ; Et si j'avois un sceptre, il en seroit le maître. Daphné Ce seroit donc en vain qu'à chacune, en ce jour, On nous voudroit du sein arracher cet amour : Nos âmes dans leurs voeux sont trop bien affermies. Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies ; Et puisque, en même temps, pour le même sujet, Nous avons toutes deux formé même projet, Mettons dans ce débat la franchise en usage, Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage, Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis Des tendres sentiments où nous jette son fils. Eroxène J'ai peine à concevoir, tant la surprise est forte, Comme un tel fils est né d'un père de la sorte ; Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux Feroient croire qu'il est issu du sang des Dieux ; Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père, Allons lui de nos coeurs découvrir le mystère, Et consentons qu'après Myrtil entre nous deux Décide par son choix ce combat de nos voeux. Daphné Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre ; Ils pourront le quitter : cachons−nous pour attendre. Scène III Lycarsis, Mopse, Nicandre Nicandre Dis−nous donc ta nouvelle. Lycarsis Ah ! que vous me pressez ! Cela ne se dit pas comme vous le pensez. Mopse Que de sottes façons, et que de badinage ! Ménalque pour chanter n'en fait pas davantage. Lycarsis Parmi les curieux des affaires d'Etat, Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat. Je me veux mettre un peu sur l'homme d'importance, Et jouir quelque temps de votre impatience. Nicandre Veux−tu par tes délais nous fatiguer tous deux ? Mopse Prends−tu quelque plaisir à te rendre fâcheux ? Nicandre De grâce, parle, et mets ces mines en arrière. Lycarsis Priez−moi donc tous deux de la bonne manière, Et me dites chacun quel don vous me ferez, Pour obtenir de moi ce que vous desirez. Mopse La peste soit du fat ! Laissons−le là, Nicandre. Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre ; Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger ; Et ne l'écouter pas est le faire enrager. Lycarsis Eh ! Nicandre Te voilà puni de tes façons, de faire. Lycarsis Je m'en vais vous le dire, écoutez. Mopse Point d'affaire. Lycarsis Quoi ? vous ne voulez pas m'entendre ? Nicandre Non. Lycarsis Eh bien ! Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien. Mopse Soit. Lycarsis Vous ne saurez pas qu'avec magnificence Le Roi vient d'honorer Tempé de sa présence ; Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour ; Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour ; Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue, Et qu'on raisonne fort touchant cette venue. Nicandre Nous n'avons pas envie aussi de rien savoir. Lycarsis Je vis cent choses là ravissantes à voir. Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, Sont brillants et parés comme au jour d'une fête ; Ils surprennent la vue ; et nos prés au printemps, Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatants. Pour le Prince, entre tous sans peine on le remarque ; Et d'une stade loin il sent son grand monarque : Dans toute sa personne il a je ne sais quoi Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi ; Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde, Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde. On ne croiroit jamais comme de toutes parts Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards : Ce sont autour de lui confusions plaisantes ; Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel. Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel ; Et la fête de Pan, parmi nous si chérie, Auprès de ce spectacle est une gueuserie. Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien, Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien. Mopse Et nous ne te voulons aucunement entendre. Lycarsis Allez vous promener. Mopse Va−t'en te faire pendre. Scène IV Eroxène, Daphné, Lycarsis Lycarsis C'est de cette façon que l'on punit les gens, Quand ils font les benêts et les impertinents. Daphné Le Ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines ! Eroxène Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines ! Lycarsis Et le grand Pan vous donne à chacune un époux Qui vous aime beaucoup, et soit digne de vous ! Daphné Ah ! Lycarsis, nos voeux à même but aspirent. Eroxène C'est pour le même objet que nos deux coeurs soupirent. Daphné Et l'Amour, cet enfant qui cause nos langueurs, A pris chez vous le trait dont il blesse nos coeurs. Eroxène Et nous venons ici chercher votre alliance, Et voir qui de nous deux aura la préférence. Lycarsis Nymphes... Daphné Pour ce bien seul nous poussons des soupirs. Lycarsis Je suis... Eroxène A ce bonheur tendent tous nos désirs. Daphné C'est un peu librement expliquer sa pensée. Lycarsis Pourquoi ? Eroxène La bienséance y semble un peu blessée. Lycarsis Ah ! point. Daphné Mais quand le coeur brûle d'un noble feu, On peut sans nulle honte en faire un libre aveu. Lycarsis Je... Eroxène Cette liberté nous peut être permise, Et du choix de nos coeurs la beauté l'autorise. Lycarsis C'est blesser ma pudeur que me flatter ainsi. Eroxène Non, non, n'affectez point de modestie ici. Daphné Enfin tout notre bien est en votre puissance. Eroxène C'est de vous que dépend notre unique espérance. Daphné Trouverons−nous en vous quelques difficultés ? Lycarsis Ah ! Eroxène Nos voeux, dites−moi, seront−ils rejetés ? Lycarsis Non : j'ai reçu du Ciel une âme peu cruelle ; Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle Pour les desirs d'autrui beaucoup d'humanité, Et je ne suis point homme à garder de fierté. Daphné Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle. Eroxène Et souffrez que son choix règle notre querelle. Lycarsis Myrtil ? Daphné Oui, c'est Myrtil que de vous nous voulons. Eroxène De qui pensez−vous donc qu'ici nous vous parlons ? Lycarsis Je ne sais ; mais Myrtil n'est guère dans un âge Qui soit propre à ranger au joug du mariage. Daphné Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux ; Et l'on veut s'engager un bien si précieux, Prévenir d'autres coeurs, et braver la Fortune Sous les fermes liens d'une chaîne, commune. Eroxène Comme par son esprit et ses autres brillants Il rompt l'ordre commun et devance le temps, Notre flamme pour lui veut en faire de même, Et régler tous ses voeux sur son mérite extrême. Lycarsis Il est vrai qu'à son âge il surprend quelquefois ; Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois, Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie De lui remplir l'esprit de sa philosophie, Sur de certains discours l'a rendu si profond, Que, tout grand que je suis, souvent il me confond. Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance, Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence. Daphné Il n'est point tant enfant, qu'à le voir chaque jour, Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour ; Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte. Eroxène Ils pourroient bien s'aimer ; et je vois... Lycarsis Franc abus. Pour elle, passe encore : elle a deux ans de plus ; Et deux ans, dans son sexe, est une grande avance. Mais pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense, Et les petits desirs de se voir ajusté Ainsi que les bergers de haute qualité. Daphné Enfin nous desirons par le noeud d'hyménée Attacher sa fortune à notre destinée. Eroxène Nous voulons, l'une et l'autre, avec pareille ardeur, Nous assurer de loin l'empire de son coeur. Lycarsis Je m'en tiens honoré autant qu'on sauroit croire. Je suis un pauvre pâtre ; et ce m'est trop de gloire Que deux Nymphes d'un rang le plus haut du pays Disputent à se faire un époux de mon fils. Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute, Je consens que son choix règle votre dispute ; Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt, Pourra, pour son recours, m'épouser, s'il lui plaît, C'est toujours même sang, et presque même chose. Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose. Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement, Et voilà ses amours et son attachement. Scène V Myrtil, Lycarsis, Eroxène, Daphné Myrtil Innocente petite bête, Qui contre ce qui vous arrête Vous débattez tant à mes yeux, De votre liberté ne plaignez point la perte : Votre destin est glorieux, Je vous ai pris pour Mélicerte. Elle vous baisera, vous prenant dans sa main, Et de vous mettre en son sein Elle vous fera la grâce. Est−il un sort au monde et plus doux et plus beau ? Et qui des rois, hélas ! heureux petit moineau, Ne voudroit être en votre place ? Lycarsis Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux : Il s'agit d'autre chose ici que de moineaux. Ces deux Nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent, Et, tout jeune, déjà, pour époux te demandent. Je dois, pour un hymen, t'engager à leurs voeux, Et c'est toi que l'on veut qui choisisse des deux. Myrtil Ces Nymphes... Lycarsis Oui. Des deux tu peux en choisir une : Vois quel est ton bonheur, et bénis la Fortune. Myrtil Ce choix qui m'est offert peut−il m'être un bonheur, S'il n'est aucunement souhaité de mon coeur ? Lycarsis Enfin qu'on la reçoive, et que, sans le confondre, A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre. Eroxène Malgré cette fierté qui règne parmi nous, Deux Nymphes, ô Myrtil, viennent s'offrir à vous ; Et de vos qualités les merveilles écloses Font que nous renversons ici l'ordre des choses. Daphné Nous vous laissons, Myrtil, pour l'avis le meilleur, Consulter sur ce choix vos yeux et votre coeur ; Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages Par un récit paré de tous nos avantages. Myrtil C'est me faire un honneur dont l'éclat me surprend ; Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand. A vos rares bontés il faut que je m'oppose ; Pour mériter ce sort je suis trop peu de chose ; Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas, Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas. Eroxène Contentez nos desirs, quoi qu'on en puisse croire, Et ne vous chargez point du soin de notre gloire. Daphné Non, ne descendez point dans ces humilités, Et laissez−nous juger ce que vous méritez. Myrtil Le choix qui m'est offert s'oppose à votre attente, Et peut seul empêcher que mon coeur vous contente. Le moyen de choisir de deux grandes beautés, Egales en naissance et rares qualités ? Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable, Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable. Eroxène Mais en faisant refus de répondre à nos voeux, Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux. Daphné Puisque nous consentons à l'arrêt qu'on peut rendre, Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre. Myrtil Eh bien ! si ces raisons ne vous satisfont pas, Celle−ci le fera : j'aime d'autres appas ; Et je sens bien qu'un coeur qu'un bel objet engage Est insensible et sourd à tout autre avantage. Lycarsis Comment donc ? Qu'est−ce ci ? Qui l'eût pu présumer ? Et savez−vous, morveux, ce que c'est que d'aimer ? Myrtil Sans savoir ce que c'est, mon coeur a su le faire. Lycarsis Mais cet amour me choque, et n'est pas nécessaire. Myrtil Vous ne deviez donc pas, si cela vous déplaît, Me faire un coeur sensible et tendre comme il est. Lycarsis Mais ce coeur que j'ai fait me doit obéissance. Myrtil Oui, lorsque d'obéir il est en sa puissance. Lycarsis Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer. Myrtil Que n'empêchiez−vous donc que l'on pût le charmer ? Lycarsis Eh bien ! je vous défends que cela continue. Myrtil La défense, j'ai peur, sera trop tard venue. Lycarsis Quoi ? les pères n'ont pas des droits supérieurs ? Myrtil Les Dieux, qui sont bien plus, ne forcent point les coeurs. Lycarsis Les Dieux... Paix, petit sot ! Cette philosophie Me... Daphné Ne vous mettez point en courroux, je vous prie. Lycarsis Non : je veux qu'il se donne à l'une pour époux, Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous : Ah ! ah ! je vous ferai sentir que je suis père. Daphné Traitons, de grâce, ici les choses sans colère. Eroxène Peut−on savoir de vous cet objet si charmant Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant ? Myrtil Mélicerte, Madame. Elle en peut faire d'autres. Eroxène Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres ? Daphné Le choix d'elle et de nous est assez inégal. Myrtil Nymphes, au nom des Dieux, n'en dites point de mal : Daignez considérer, de grâce, que je l'aime, Et ne me jetez point dans un désordre extrême. Si j'outrage en l'aimant vos célestes attraits, Elle n'a point de part au crime que je fais : C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense. Il est vrai, d'elle à vous je sais la différence ; Mais par sa destinée on se trouve enchaîné : Et je sens bien enfin que le Ciel m'a donné Pour vous tout le respect, Nymphes, imaginable, Pour elle tout l'amour dont une âme est capable. Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir, Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir, Si vous parlez, mon coeur appréhende d'entendre Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre ; Et pour me dérober à de semblables coups, Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous. Lycarsis Myrtil, holà ! Myrtil ! Veux−tu revenir, traître ? Il fuit ; mais on verra qui de nous est le maître. Ne vous effrayez point de tous ces vains transports : Vous l'aurez pour époux ; j'en réponds corps pour corps. Acte II Scène I Mélicerte, Corinne Mélicerte Ah ! Corinne, tu viens de l'apprendre de Stelle, Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle. Corinne Oui. Mélicerte Que les qualités dont Myrtil est orné Ont su toucher d'amour Eroxène et Daphné ? Corinne Oui. Mélicerte Que pour l'obtenir leur ardeur est si grande, Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande ? Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein De passer, dès cette heure, à recevoir sa main ? Ah ! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche ! Et que c'est foiblement que mon souci te touche ! Corinne Mais quoi ? que voulez−vous ? C'est là la vérité, Et vous redites tout comme je l'ai conté. Mélicerte Mais comment Lycarsis reçoit−il cette affaire ? Corinne Comme un honneur, je crois, qui doit beaucoup lui plaire. Mélicerte Et ne vois−tu pas bien, toi qui sais mon ardeur, Qu'avec ce mot, hélas ! tu me perces le coeur ? Corinne Comment ? Mélicerte Me mettre aux yeux que le sort implacable Auprès d'elles me rend trop peu considérable, Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer, N'est−ce pas une idée à me désespérer ? Corinne Mais quoi ? je vous réponds, et dis ce que je pense. Mélicerte Ah ! tu me fais mourir par ton indifférence. Mais dis, quels sentiments Myrtil a−t−il fait voir ? Corinne Je ne sais. Mélicerte Et c'est là ce qu'il falloit savoir, Cruelle ! Corinne En vérité, je ne sais comment faire, Et de tous les côtés je trouve à vous déplaire. Mélicerte C'est que tu n'entres point dans tous les mouvements D'un coeur, hélas ? rempli de tendres sentiments. Va−t'en : laisse−moi seule en cette solitude Passer quelques moments de mon inquiétude. Scène II Mélicerte Vous le voyez, mon coeur, ce que c'est que d'aimer, Et Belise avoit su trop bien m'en informer Cette charmante mère, avant sa destinée, Me disoit une fois, sur le bord du Pénée : "Ma fille, songe à toi : l'amour aux jeunes coeurs Se présente toujours entouré de douceurs ; D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables ; Mais il traîne après lui des troubles effroyables ; Et si tu veux passer tes jours dans quelque paix, Toujours, comme d'un mal, défends−toi de ses traits." De ces leçons, mon coeur, je m'étois souvenue ; Et quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue, Quand il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins, Je vous disois toujours de vous y plaire moins. Vous ne me crûtes point ; et votre complaisance Se vit bientôt changée en trop de bienveillance ; Dans ce naissant amour qui flattoit vos desirs, Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs : Cependant vous voyez la cruelle disgrâce Dont, en ce triste jour, le destin vous menace, Et la peine mortelle où vous voilà réduit ! Ah ! , mon coeur ! ah, mon coeur ! je vous l'avois bien dit. Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte : Voici... Scène III Myrtil, Mélicerte Myrtil J'ai fait tantôt, charmante Mélicerte, Un petit prisonnier que je garde pour vous, Et dont peut−être un jour je deviendrai jaloux : C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi−même. Le présent n'est pas grand ; mais les divinités Ne jettent leurs regards que sur les volontés : C'est le coeur qui fait tout ; et jamais la richesse Des présents que... Mais, Ciel ! d'où vient cette tristesse ? Qu'avez−vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin Seroit dans vos beaux yeux répandu ce matin ! Vous ne répondez point ? et ce morne silence Redouble encor ma peine et mon impatience. Parlez : de quel ennui ressentez−vous les coups ? Qu'est−ce donc ? Mélicerte Ce n'est rien. Myrtil Ce n'est rien, dites−vous ? Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes : Cela s'accorde−t−il, beauté pleine de charmes ? Ah ! ne me faites point un secret dont je meurs, Et m'expliquez, hélas ! ce que disent ces pleurs. Mélicerte Rien ne me serviroit de vous le faire entendre. Myrtil Devez−vous rien avoir que je ne doive apprendre ? Et ne blessez−vous pas notre amour aujourd'hui, De vouloir me voler ma part de votre ennui ? Ah ! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire. Mélicerte Hé bien, Myrtil, hé bien ! il faut donc vous le dire : J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous, Eroxène et Daphné vous veulent pour époux ; Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse, Sans accuser du sort la rigoureuse loi, Qui les rend dans leurs voeux préférables à moi. Myrtil Et vous pouvez l'avoir, cette injuste tristesse ! Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse, Et croire qu'engagé par des charmes si doux, Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous ? Que je puisse accepter une autre main offerte ? Hé ! que vous ai−je fait, cruelle Mélicerte, Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur, Et faire un jugement si mauvais de mon coeur ? Quoi ? faut−il que de lui vous ayez quelque crainte ? Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte ; Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas ! Si vous êtes si prête à ne le croire pas ? Mélicerte Je pourrois moins, Myrtil, redouter ces rivales, Si les choses étoient de part et d'autre égales, Et dans un rang pareil j'oserois espérer Que peut−être l'amour me feroit préférer ; Mais l'inégalité de bien et de naissance, Qui peut d'elles à moi faire la différence... Myrtil Ah ! leur rang de mon coeur ne viendra point à bout, Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout. Je vous aime, il suffit ; et dans votre personne Je vois rang, biens, trésors, Etats, sceptres, couronne : Et des rois les plus grands m'offrît−on le pouvoir, Je n'y changerois pas le bien de vous avoir. C'est une vérité toute sincère et pure, Et pouvoir en douter est me faire une injure. Mélicerte Hé bien ! je crois, Myrtil, puisque vous le voulez, Que vos voeux par leur rang ne sont point ébranlés ; Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles, Votre coeur m aime assez pour me mieux aimer qu'elles. Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivez la voix ; Votre père, Myrtil, réglera votre choix ; Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère, Pour préférer à tout une simple bergère. Myrtil Non, chère Mélicerte, il n'est père ni Dieux Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux ; Et toujours de mes voeux reine comme vous êtes... Mélicerte Ah ! Myrtil, prenez garde à ce qu'ici vous faites : N'allez point présenter un espoir à mon coeur, Qu'il recevroit peut−être avec trop de douceur, Et qui, tombant après comme un éclair qui passe, Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce. Myrtil Quoi ? faut−il des serments appeler le secours, Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours ? Que vous vous faites tort par de telles alarmes, Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes ! Hé bien ! puisqu'il le faut, je jure par les Dieux, Et si ce n'est assez, je jure par vos yeux, Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne. Recevez−en ici la foi que je vous donne, Et souffrez que ma bouche avec ravissement Sur cette belle main en signe le serment. Mélicerte Ah ! Myrtil, levez−vous, de peur qu'on ne vous voie. Myrtil Est−il rien... ? Mais, ô Ciel ! on vient troubler ma joie. Scène IV Lycarsis, Myrtil, Mélicerte Lycarsis Ne vous contraignez pas pour moi. Mélicerte Quel sort fâcheux ! Lycarsis Cela ne va pas mal : continuez tous deux. Peste ! mon petit fils, que vous avez l'air tendre, Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre ! Vous a−t−il, ce savant qu'Athènes exila, Dans sa philosophie appris ces choses−là ? Et vous, qui lui donnez de si douce manière Votre main à baiser, la gentille bergère, L'honneur vous apprend−il ces mignardes douceurs, Par qui vous débauchez ainsi les jeunes coeurs ? Myrtil Ah ! quittez de ces mots l'outrageante bassesse, Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse. Lycarsis Je veux lui parler, moi. Toutes ces amitiés... Myrtil Je ne souffrirai point que vous la maltraitiez. A du respect pour vous la naissance m'engage ; Mais je saurai sur moi vous punir de l'outrage. Oui, j'atteste le Ciel que si, contre mes voeux, Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux, Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice, Au milieu de mon sein vous chercher un supplice, Et par mon sang versé lui marquer promptement L'éclatant désaveu de votre emportement. Mélicerte Non, non, ne croyez pas qu'avec art je l'enflamme, Et que mon dessein soit de séduire son âme. S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien, C'est de son mouvement : je ne l'y force en rien. Ce n'est pas que mon coeur veuille ici se défendre De répondre à ses voeux d'une ardeur assez tendre : Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer ; Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer ; Et pour vous arracher toute injuste créance, Je vous promets ici d'éviter sa présence, De faire place au choix où vous vous résoudrez, Et ne souffrir ses voeux que quand vous le voudrez. Scène V Lycarsis, Myrtil Myrtil Eh bien ! vous triomphez avec cette retraite, Et dans ces mots votre âme a ce qu'elle souhaite ; Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez, Que vous serez trompé dans ce que vous pensez, Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance, Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance. Lycarsis Comment ? à quel orgueil, fripon, vous vois−je aller ? Est−ce de la façon que l'on me doit parler ? Myrtil Oui, j'ai tort, il est vrai, mon transport n'est pas sage : Pour rentrer au devoir, je change de langage, Et je vous prie ici, mon père, au nom des Dieux, Et par tout ce qui peut vous être précieux, De ne vous point servir, dans cette conjoncture, Des fiers droits que sur moi vous donne la nature : Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux. Le jour est un présent que j'ai reçu de vous ; Mais de quoi vous serai−je aujourd'hui redevable, Si vous me l'allez rendre, hélas ! insupportable ? Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux : Sans ses divins appas rien ne m'est précieux ; Ils font tout mon bonheur et toute mon envie ; Et si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie. Lycarsis Aux douleurs de son âme il me fait prendre part. Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendart ? Quel amour ! quels transports ! quels discours pour son âge ! J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage. Myrtil Voyez, me voulez−vous ordonner de mourir ? Vous n'avez qu'à parler, je suis prêt d'obéir. Lycarsis Je ne puis plus tenir : il m'arrache des larmes, Et ces tendres propos me font rendre les armes. Myrtil Que si dans votre coeur un reste d'amitié Vous peut de mon destin donner quelque pitié, Accordez Mélicerte à mon ardente envie, Et vous ferez bien plus que me donner la vie. Lycarsis Lève−toi. Myrtil Serez−vous sensible à mes soupirs ? Lycarsis Oui. Myrtil J'obtiendrai de vous l'objet de mes desirs ? Lycarsis Oui. Myrtil Vous ferez pour moi que son oncle l'oblige A me donner sa main ? Lycarsis Oui. Lève−toi, te dis−je. Myrtil O père, le meilleur qui jamais ait été, Que je baise vos mains après tant de bonté ! Lycarsis Ah ! que pour ses enfants un père a de foiblesse ! Peut−on rien refuser à leurs mots de tendresse ? Et ne se sent−on pas certains mouvements doux, Quand on vient à songer que cela sort de vous ? Myrtil Me tiendrez−vous au moins la parole avancée ? Ne changerez−vous point, dites−moi, de pensée ? Lycarsis Non. Myrtil Me permettez−vous de vous désobéir, Si de ces sentiments on vous fait revenir ? Prononcez le mot. Lycarsis Oui. Ha, nature, nature ! Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez, Myrtil Ah ! que ne dois−je point à vos rares bontés ? Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte ! Je n'accepterois pas une couronne offerte, Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter Ce merveilleux succès qui la doit contenter. Scène VI Acante, Tyrène, Myrtil Acante Ah ! Myrtil, vous avez du Ciel reçu des charmes Qui nous ont préparé des matières de larmes, Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs, De ce que nous aimons nous enlève les coeurs. Tyrène Peut−on savoir, Myrtil, vers qui de ces deux belles Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles, Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos voeux ? Acante Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites quel sort votre coeur nous partage. Tyrène Il vaut mieux, quand on craint ces malheurs éclatants, En mourir tout d'un coup, que traîner si longtemps. Myrtil Rendez, nobles bergers, le calme à votre flamme : La belle Mélicerte a captivé mon âme : Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous ; Et si vos voeux enfin n'ont que les miens à craindre, Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre. Acante Ah ! Myrtil, se peut−il que deux tristes amants... ? Tyrène Est−il vrai que le Ciel, sensible à nos tourments... ? Myrtil Oui, content de mes fers comme d'une victoire, Je me suis excusé de ce choix plein de gloire ; J'ai de mon père encor changé les volontés, Et l'ai fait consentir à mes félicités. Acante Ah ! que cette aventure est un charmant miracle, Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle ! Tyrène Elle peut renvoyer ces Nymphes à nos voeux, Et nous donner moyen d'être contents tous deux. Scène VII Nicandre, Myrtil, Acante, Tyrène Nicandre Savez−vous en quel lieu Mélicerte est cachée ? Myrtil Comment ? Nicandre En diligence elle est partout cherchée. Myrtil Et pourquoi ? Nicandre Nous allons perdre cette beauté. C'est pour elle qu'ici le Roi s'est transporté : Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie. Myrtil O Ciel ! Expliquez−moi ce discours, je vous prie. Nicandre Ce sont des incidents grands et mystérieux. Oui, le Roi vient chercher Mélicerte en ces lieux ; Et l'on dit qu'autrefois feu Belise, sa mère, Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère... Mais je me suis chargé de la chercher partout : Vous saurez tout cela tantôt, de bout en bout. Myrtil Ah, Dieux ! quelle rigueur ! Hé ! Nicandre, Nicandre ! Acante Suivons aussi ses pas, afin de tout apprendre. Pastorale comique Personnages Iris, jeune bergère. Lycas, riche pasteur. Filène, riche pasteur. Coridon, jeune berger. Berger enjoué. Un pâtre. La première scène... La première scène est entre Lycas, riche pasteur, et Coridon, son confident. La seconde scène est une cérémonie magique de chantres et danseurs. Les deux Magiciens dansants sont : Les sieurs La Pierre et Favier. Les trois Magiciens assistants et chantants sont : Messieurs Le Gros, Don et Gaye. (Ils chantent). Déesse des appas, Ne nous refuse pas La grâce qu'implorent nos bouches ; Nous t'en prions par tes rubans, Par tes boucles de diamans, Ton rouge, ta poudre, tes mouches, Ton masque, ta coiffe et tes gants. O toi ! qui peux rendre agréables Les visages les plus mal faits, Répands, Vénus, de tes attraits Deux ou trois doses charitables Sur ce museau tondu tout frais ! Déesse des appas, Ne nous refuse pas La grâce qu'implorent nos bouches ; Nous t'en prions par tes rubans, Par tes boucles de diamans, Ton rouge, ta poudre, tes mouches, Ton masque, ta coiffe et tes gants. Ah ! qu'il est beau, Le jouvenceau ! Ah ! qu'il est beau ! Ah ! qu'il est beau ! Qu'il va faire mourir de belles ! Auprès de lui les plus cruelles Ne pourront tenir dans leur peau. Ah ! qu'il est beau ! Le jouvenceau ! Ah ! qu'il est beau ! Ah ! qu'il est beau ! Ho, ho, ho, ho, ho, ho. Qu'il est joli, Gentil, poli ! Qu'il est joli ! qu'il est joli ! Est−il des yeux qu'il ne ravisse ? Il passe en beauté feu Narcisse, Qui fut un blondin accompli. Qu'il est joli, Gentil, poli ! Qu'il est joli ! qu'il est joli ! Hi, hi, hi, hi, hi, hi. Les six Magiciens assistants et dansants sont : Les sieurs Chicaneau, Bonard, Noblet le cadet, Arnald, Mayeu et Foignard. La troisième scène est entre Lycas et Philène, riches pasteurs. Philène chante. Paissez, chères brebis, les herbettes naissantes ; Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer ; Mais si vous désirez vivre toujours contentes, Petites innocentes, Gardez−vous bien d'aimer. Lycas, voulant faire des vers, nomme le nom d'Iris, sa maîtresse, en présence de Philène, son rival, dont Philène en colère chante. Philène Est−ce toi que j'entends, téméraire, est−ce toi Qui nommes la beauté qui me tient sous sa loi ? Lycas, répond. Oui, c'est moi ; oui, c'est moi. Philène Oses−tu bien en aucune façon Proférer ce beau nom ? Lycas Hé ! pourquoi non ? hé ! pourquoi non ? Philène Iris charme mon âme : Et qui pour elle aura Le moindre brin de flamme, Il s'en repentira. Lycas Je me moque de cela, Je me moque de cela. Philène Je t'étranglerai, mangerai, Si tu nommes jamais ma belle : Ce que je dis, je le ferai, Je t'étranglerai, mangerai, Il suffit que j'en ai juré : Quand les dieux prendroient ta querelle, Je t'étranglerai, mangerai, Si tu nommes jamais ma belle. Lycas Bagatelle, bagatelle. La quatrième scène est entre Lycas et Iris, jeune bergère dont Lycas est amoureux. La cinquième scène est entre Lycas et un pâtre, qui apporte un cartel à Lycas de la part de Philène, son rival. La sixième scène est entre Lycas et Coridon. La septième scène est entre Lycas et Philène. Philène, venant pour se battre, chante. Arrête, malheureux, Tourne, tourne visage, Et voyons qui des deux Obtiendra l'avantage. (Lycas parle, et Philène reprend.) C'est par trop discourir, Allons, il faut mourir. La huitième scène est de huit paysans, qui, venant pour séparer Philène et Lycas, prennent querelle et dansent en se battant. Les huit paysans sont : Les sieurs Dolivet, Paysan, Desonets, Du Pron, La Pierre, Mercier, Pesan et Le Roy. La neuvième scène est entre Coridon, jeune berger, et les huit paysans, qui, par les persuasions de Coridon, se réconcilient, et, après s'être réconciliés, dansent. La dixième scène est entre Philène, Lycas et Coridon. La onzième scène est entre Iris, bergère, et Coridon, berger. La douzième scène est entre Iris, bergère, Philène, Lycas et Coridon. Philène chante. N'attendez pas qu'ici je me vante moi−même : Pour le choix que vous balancez, Vous avez des yeux, je vous aime, C'est vous en dire assez. La treizième scène est entre Philène et Lycas, qui, rebutés par la belle Iris, chantent ensemble leur désespoir. Philène Hélas ! Peut−on sentir de plus vive douleur ? Nous préférer un servile pasteur ! O ciel ! Lycas O sort ! Philène Quelle rigueur ! Lycas Quel coup ! Philène Quoi ! tant de pleurs, Lycas Tant de persévérance, Philène Tant de langueur, Lycas Tant de souffrance, Philène Tant de voeux, Lycas Tant de soins, Philène Tant d'ardeur, Lycas Tant d'amour, Philène Avec tant de mépris sont traités en ce jour ! Ah ! cruelle ! Lycas Coeur dur ! Philène Tigresse ! Lycas Inexorable Philène Inhumaine ! Lycas Inflexible ! Philène Ingrate Lycas Impitoyable ! Philène Tu veux donc nous faire mourir ? Il te faut contenter. Lycas Il te faut obéir. Philène Mourons, Lycas. Lycas Mourons, Philène. Philène Avec ce fer finissons notre peine, Lycas Pousse ! Philène Ferme ! Lycas Courage ! Philène Allons, va le premier. Lycas Non, je veux marcher le dernier. Philène Puisqu'un même malheur aujourd'hui nous assemble, Allons, partons ensemble. La quatorzième scène est d'un jeune berger enjoué, qui, venant consoler Philène et Lycas, chante. Ah ! quelle folie, De quitter la vie Pour une beauté Dont on est rebuté ! On peut pour un objet aimable, Dont le coeur nous est favorable, Vouloir perdre la clarté ; Mais quitter la vie Pour une beauté Dont on est rebuté, Ah ! quelle folie ! La quinzième et dernière scène est d'une Egyptienne, suivie d'une douzaine de gens, qui, ne cherchant que la joie, dansent avec elles aux chansons qu'elle chante agréablement. En voici les paroles. Premier air D'un pauvre coeur Soulagez le martyre, D'un pauvre coeur Soulagez la douleur. J'ai beau vous dire Ma vive ardeur, Je vous vois rire De ma langueur. Ah ! cruelle, j'expire Sous tant de rigueur. D'un pauvre coeur Soulagez le martyre, D'un pauvre coeur Soulagez la douleur. Second air Croyez−moi, hâtons−nous, ma Sylvie, Usons bien des moments précieux ; Contentons ici notre envie, De nos ans le feu nous y convie ; Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux. Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place, Et ramène à nos champs leurs attraits ; Mais, hélas ! quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais. Ne cherchons tous les jours qu'à nous plaire, Soyons−y l'un et l'autre empressés ; Du plaisir faisons notre affaire, Des chagrins songeons à nous défaire ; Il vient un temps où l'on en prend assez. Quand l'hiver a glacé nos guérets, Le printemps vient reprendre sa place, Et ramène à nos champs leurs attraits ; Mais, hélas ! quand l'âge nous glace, Nos beaux jours ne reviennent jamais. L'Egyptienne qui danse et chante est : Noblet l'aîné. Les douze dansants sont : Quatre jouant de la guitare : Monsieur de Lulli, Messieurs Beauchamp, Chicaneau et Vagnart. Quatre jouant des castagnettes : Les sieurs Favier, Bonard, Saint−André et Arnald. Quatre jouant des gnacares : Messieurs La Marre, Des−Airs second, Du Feu et Pesan. Le Sicilien ou l'Amour peintre Comédie Représentée pour la première fois à Saint−Germain−en−Laye par ordre de sa Majesté, au mois de février 1667, et donnée depuis au public sur le théâtre du Palais−Royal le 10e du mois de juin de la même année 1667, par la Troupe du Roi Personnages Adraste, gentilhomme françois, amant d'Isidore. Dom Pèdre, Sicilien, amant d'Isidore. Isidore, Grecque, esclave de Dom Pèdre. Climène, soeur d'Adraste. Hali, valet d'Adraste. Le Sénateur. Les Musiciens. Troupe d'esclaves. Troupe de Maures. Deux laquais. Scène I Hali, Musiciens Hali, aux Musiciens. Chut... N'avancez pas davantage, et demeurez dans cet endroit, jusqu'à ce que je vous appelle. Il fait noir comme dans un four : le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche et je ne vois pas une étoile qui montre le bout de son nez. Sotte condition que celle d'un esclave ! de ne vivre jamais pour soi, et d'être toujours tout entier aux passions d'un maître ! de n'être réglé que par ses humeurs, et de se voir réduit à faire ses propres affaires de tous les soucis qu'il peut prendre ! Le mien me fait ici épouser ses inquiétudes ; et parce qu'il est amoureux, il faut que, nuit et jour, je n'aie aucun repos. Mais voici des flambeaux, et sans doute c'est lui. Scène II Adraste et deux laquais, Hali Adraste Est−ce toi, Hali ? Hali Et qui pourroit−ce être que moi ? A ces heures de nuit, hors vous et moi, Monsieur, je ne crois pas que personne s'avise de courir maintenant les rues. Adraste Aussi ne crois−je pas qu'on puisse voir personne qui sente dans son coeur la peine que je sens. Car, enfin, ce n'est rien d'avoir à combattre l'indifférence ou les rigueurs d'une beauté qu'on aime : on a toujours au moins le plaisir de la plainte et la liberté des soupirs ; mais ne pouvoir trouver aucune occasion de parler à ce qu'on adore, ne pouvoir savoir d'une belle si l'amour qu'inspirent ses yeux est pour lui plaire ou lui déplaire, c'est la plus fâcheuse, à mon gré, de toutes les inquiétudes ; et c'est où me réduit l'incommode jaloux qui veille, avec tant de souci, sur ma charmante Grecque et ne fait pas un pas sans la traîner à ses côtés. Hali Mais il est en amour plusieurs façons de se parler ; et il me semble, à moi que vos yeux et les siens, depuis près de deux mois, se sont dit bien des choses. Adraste Il est vrai qu'elle et moi souvent nous nous sommes parlé des yeux ; mais comment reconnoître que, chacun de notre côté, nous ayons comme il faut expliqué ce langage ? Et que sais−je, après tout, si elle entend bien tout ce que mes regards lui disent ? et si les siens me disent ce que je crois parfois entendre ? Hali Il faut chercher quelque moyen de se parler d'autre manière. Adraste As−tu là tes musiciens ? Hali Oui. Adraste Fais−les approcher. Je veux, jusques au jour, les faire ici chanter, et voir si leur musique n'obligera point cette belle à paroître à quelque fenêtre. Hali Les voici. Que chanteront−ils ? Adraste Ce qu'ils jugeront de meilleur. Hali Il faut qu'ils chantent un trio qu'ils me chantèrent l'autre jour. Adraste Non, ce n'est pas ce qu'il me faut. Hali Ah ! Monsieur, c'est du beau bécarre. Adraste Que diantre veux−tu dire avec ton beau bécarre ? Hali Monsieur, je tiens pour le bécarre : vous savez que je m'y connois. Le bécarre me charme : hors du bécarre, point de salut en harmonie. Ecoutez un peu ce trio. Adraste Non : je veux quelque chose de tendre et de passionné, quelque chose qui m'entretienne dans une douce rêverie. Hali Je vois bien que vous êtes pour le bémol ; mais il y a moyen de nous contenter l'un l'autre. Il faut qu'ils vous chantent une certaine scène d'une petite comédie que je leur ai vu essayer. Ce sont deux bergers amoureux, tous remplis de langueur, qui, sur le bémol, viennent séparément faire leurs plaintes dans un bois, puis se découvrent l'un à l'autre la cruauté de leurs maîtresses ; et là−dessus vient un berger joyeux, avec un bécarre admirable, qui se moque de leur foiblesse. Adraste J'y consens. Voyons ce que c'est. Hali Voici, tout juste, un lieu propre à servir de scène ; et voilà deux flambeaux pour éclairer la comédie. Adraste Place−toi contre ce logis, afin qu'au moindre bruit que l'on fera dedans, je fasse cacher les lumières. Scène III Chantée par trois musiciens Premier musicien Si du triste récit de mon inquiétude Je trouble le repos de votre solitude, Rochers, ne soyez point fâchés. Quand vous saurez l'excès de mes peines secrètes, Tout rochers que vous êtes, Vous en serez touchés. Second musicien Les oiseaux réjouis, dès que le jour s'avance, Recommencent leurs chants dans ces vastes forêts ; Et moi j'y recommence Mes soupirs languissants et mes tristes regrets. Ah ! mon cher Philène. Premier musicien Ah ! mon cher Tirsis. Second musicien Que je sens de peine ! Premier musicien Que j'ai de soucis ! Second musicien Toujours sourde à mes voeux est l'ingrate Climène. Premier musicien Cloris n'a point pour moi de regards adoucis. Tous deux O loi trop inhumaine ! Amour, si tu ne peux les contraindre d'aimer, Pourquoi leur laisses−tu le pouvoir de charmer ? Troisième musicien Pauvres amants, quelle erreur D'adorer des inhumaines ! Jamais les âmes bien saines Ne se payent de rigueur ; Et les faveurs sont les chaînes Qui doivent lier un coeur. On voit cent belles ici Auprès de qui je m'empresse : A leur vouer ma tendresse Je mets mon plus doux souci ; Mais, lors que l'on est tigresse, Ma foi ! je suis tigre aussi. Premier et second musicien Heureux, hélas ! qui peut aimer ainsi ! Hali Monsieur, je viens d'ouïr quelque bruit au dedans. Adraste Qu'on se retire vite, et qu'on éteigne les flambeaux. Scène IV Dom Pèdre, Adraste, Hali Dom Pèdre, sortant en bonnet de nuit et robe de chambre, avec une épée sous son bras. Il y a quelque temps que j'entends chanter à ma porte ; et, sans doute, cela ne se fait pas pour rien. Il faut que, dans l'obscurité, je tâche à découvrir quelles gens ce peuvent être. Adraste Hali ! Hali Quoi ? Adraste N'entends−tu plus rien ? Hali Non. (Dom Pèdre est derrière eux, qui les écoute.) Adraste Quoi ? tous nos efforts ne pourront obtenir que je parle un moment à cette aimable Grecque ? et ce jaloux maudit, ce traître de Sicilien, me fermera toujours tout accès auprès d'elle ? Hali Je voudrois, de bon coeur, que le diable l'eût emporté, pour la fatigue qu'il nous donne, le fâcheux, le bourreau qu'il est. Ah ! si nous le tenions ici, que je prendrois de joie à venger sur son dos tous les pas inutiles que sa jalousie nous fait faire ! Adraste Si faut−il bien pourtant trouver quelque moyen, quelque invention, quelque ruse, pour attraper notre brutal : j'y suis trop engagé pour en avoir le démenti ; et quand j'y devrois employer... Hali Monsieur, je ne sais pas ce que cela veut dire, mais la porte est ouverte ; et si vous le voulez, j'entrerai doucement pour découvrir d'où cela vient. (Dom Pèdre se retire sur sa porte.) Adraste Oui, fais ; mais sans faire de bruit ; je ne m'éloigne pas de toi. Plût au Ciel que ce fût la charmante Isidore ! Dom Pèdre, lui donnant sur la joue. Qui va là ? Hali, lui faisant de même. Ami. Dom Pèdre Holà ! Francisque, Dominique, Simon, Martin, Pierre, Thomas, Georges, Charles, Barthélemy : allons, promptement, mon épée, ma rondache, ma hallebarde, mes pistolets, mes mousquetons, mes fusils ; vite, dépêchez, allons, tue, point de quartier. Scène V Adraste, Hali Adraste Je n'entends remuer personne. Hali ? Hali ? Hali, caché dans un coin. Monsieur. Adraste Où donc te caches−tu ? Hali Ces gens sont−ils sortis ? Adraste Non : personne ne bouge. Hali, en sortant d'où il étoit caché. S'ils viennent, ils seront frottés. Adraste Quoi ? tous nos soins seront donc inutiles ? Et toujours ce fâcheux jaloux se moquera de nos desseins. Hali Non : le courroux du point d'honneur me prend ; il ne sera pas dit qu'on triomphe de mon adresse ; ma qualité de fourbe s'indigne de tous ces obstacles, et je prétends faire éclater les talents que j'ai eus du Ciel. Adraste Je voudrois seulement que, par quelque moyen, par un billet, par quelque bouche, elle fût avertie des sentiments qu'on a pour elle, et savoir les siens là−dessus. Après, on peut trouver facilement les moyens... Hali Laissez−moi faire seulement : j'en essayerai tant de toutes les manières, que quelque chose enfin nous pourra réussir. Allons, le jour paroît ; je vais chercher mes gens, et venir attendre, en ce lieu, que notre jaloux sorte. Scène VI Dom Pèdre, Isidore Isidore Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin ; cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris de me faire peindre aujourd'hui ; et ce n'est guère pour avoir le teint frais et les yeux brillants que se lever ainsi dès la pointe du jour. Dom Pèdre J'ai une affaire qui m'oblige à sortir à l'heure qu'il est. Isidore Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma présence ; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les douceurs du sommeil du matin. Dom Pèdre Oui ; mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. Il n'est pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants ; et cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres. Isidore Il est vrai ; la musique en étoit admirable. Dom Pèdre C'étoit pour vous que cela se faisoit ? Isidore Je le veux croire ainsi, puisque vous me le dites. Dom Pèdre Vous savez qui étoit celui qui donnoit cette sérénade ? Isidore Non pas ; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée. Dom Pèdre Obligée ! Isidore Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir. Dom Pèdre Vous trouvez donc bon qu'on vous aime ? Isidore Fort bon. Cela n'est jamais qu'obligeant. Dom Pèdre Et vous voulez du bien à tous ceux qui prennent ce soin ? Isidore Assurément. Dom Pèdre C'est dire fort net ses pensées. Isidore A quoi bon de dissimuler ? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien aise d'être aimée : ces hommages à nos appas ne sont jamais pour nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, croyez−moi, d'inspirer de l'amour. Tous les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela ; et l'on n'en voit point de si fière qui ne s'applaudisse en son coeur des conquêtes que font ses yeux. Dom Pèdre Mais si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez−vous bien, moi qui vous aime, que je n'y en prends nullement ? Isidore Je ne sais pas pourquoi cela ; et si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a−t−il rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait ? et n'est−ce pas pour s'applaudir, que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable ? Dom Pèdre Chacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de n'affecter point tant de la paroître à d'autres yeux. Isidore Quoi ? jaloux de ces choses−là ? Dom Pèdre Oui, jaloux de ces choses−là, mais jaloux comme un tigre, et, si voulez : comme un diable. Mon amour vous veut toute à moi ; sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher ; et tous les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux galants, et m'assurer la possession d'un coeur dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose. Isidore Certes, voulez−vous que je dise ? vous prenez un mauvais parti ; et la possession d'un coeur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant d'une femme qui fût au pouvoir de quelqu'un, je mettrois toute mon étude à rendre ce quelqu'un jaloux, et l'obliger à veiller nuit et jour celle que je voudrois gagner. C'est un admirable moyen d'avancer ses affaires, et l'on ne tarde guère à profiter du chagrin et de la colère que donne à l'esprit d'une femme la contrainte et la servitude. Dom Pèdre Si bien donc que, si quelqu'un vous en contoit, il vous trouveroit disposée à recevoir ses voeux ? Isidore Je ne vous dis rien là−dessus. Mais les femmes enfin n'aiment pas qu'on les gêne ; et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupçons, et de les tenir renfermées. Dom Pèdre Vous reconnoissez peu ce que vous me devez ; et il me semble qu'une esclave que l'on a affranchie, et dont on veut faire sa femme... Isidore Quelle obligation vous ai−je, si vous changez mon esclavage en un autre beaucoup plus rude ? si vous ne me laissez jouir d'aucune liberté, et me fatiguez, comme on voit, d'une garde continuelle ? Dom Pèdre Mais tout cela ne part que d'un excès d'amour. Isidore Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr. Dom Pèdre Vous êtes aujourd'hui dans une humeur désobligeante ; et je pardonne ces paroles au chagrin où vous pouvez être de vous être levée matin. Scène VII Dom Pèdre, Hali, Isidore (Hali faisant plusieurs révérences à Dom Pèdre.) Dom Pèdre Trêve aux cérémonies. Que voulez−vous ? Hali (Il se retourne devers Isidore, à chaque parole qu'il dit à Dom Pèdre, et lui fait des signes pour lui faire connoître le dessein de son maître.) Signor (avec la permission de la Signore), je vous dirai (avec la permission de la Signore) que je viens vous trouver (avec la permission de la Signore), pour vous prier (avec la permission de la Signore) de vouloir bien (avec la permission de la Signore)... Dom Pèdre Avec la permission de la Signore, passez un peu de ce côté. Hali Signor, je suis un virtuose. Dom Pèdre Je n'ai rien à donner. Hali Ce n'est pas ce que je demande. Mais comme je me mêle un peu de musique et de danse, j'ai instruit quelques esclaves qui voudroient bien trouver un maître qui se plût à ces choses ; et comme je sais que vous êtes une personne considérable, je voudrois vous prier de les voir et de les entendre, pour les acheter, s'ils vous plaisent, ou pour leur enseigner quelqu'un de vos amis qui voulût s'en accommoder. Isidore C'est une chose à voir, et cela nous divertira. Faites−les−nous venir. Hali Chala bala... Voici une chanson nouvelle, qui est du temps. Ecoutez bien. Chala bala. Scène VIII Hali et quatre esclaves, Isidore, Dom Pèdre (Hali chante dans cette scène et les esclaves dansent dans les intervalles de son chant.) Hali chante. D'un coeur ardent, en tous lieux Un amant suit une belle ; Mais d'un jaloux odieux La vigilance éternelle Fait qu'il ne peut que des yeux S'entretenir avec elle : Est−il peine plus cruelle Pour un coeur bien amoureux ? Chiribirida ouch alla ! Star bon Turca, Non aver danara. Ti voler comprara ? Mi servi a ti, Se pagar per mi ; Far bona coucina, Mi levar marina, Far boller caldara. Parlara, parlara : Ti voler comprara ? C'est un supplice, à tous coups, Sous qui cet amant expire ; Mais si d'un oeil un peu doux La belle voit son martyre, Et consent qu'aux yeux de tous Pour ses attraits il soupire, Il pourroit bientôt se rire De tous les soins du jaloux. Chiribirida ouch alla ! Star bon Turca, Non aver dànara. Ti voler comprara ? Mi servir a ti, Se pagar per mi : Far bona coucina, Mi levar matina, Far boller caldara. Parlara, parlara ; Ti voler comprara ? Dom Pèdre Savez−vous, mes drôles, Que cette chanson Sent pour vos épaules Les coups de bâton ? Chiribirida ouch alla ! Mi ti non comprara, Ma ti bastonara, Si ti non andara. Andara, andara, O ti bastonara. Oh ! oh ! quels égrillards ! Allons, rentrons ici : j'ai changé de pensée ; et puis le temps se couvre un peu. (A Hali, qui paraît encore là.) Ah ! fourbe, que je vous y trouve ! Hali Hé bien ! oui, mon maître l'adore ; il n'a point de plus grand desir que de lui montrer son amour ; et si elle y consent, il la prendra pour femme. Dom Pèdre Oui, oui, je la lui garde. Hali Nous l'aurons malgré vous. Dom Pèdre Comment ? coquin... Hali Nous l'aurons, dis−je, en dépit de vos dents. Dom Pèdre Si je prends... Hali Vous avez beau faire la garde : j'en ai juré, elle sera à nous. Dom Pèdre Laisse−moi faire, je t'attraperai sans courir. Hali C'est nous qui vous attraperons : elle sera notre femme, la chose est résolue. Il faut que j'y périsse, ou que j'en vienne à bout. Scène IX Adraste, Hali Hali Monsieur, j'ai déjà fait quelque petite tentative ; mais je... Adraste Ne te mets point en peine ; j'ai trouvé par hasard tout ce que je voulois, et je vais jouir du bonheur de voir chez elle cette belle. Je me suis rencontré chez le peintre Damon, qui m'a dit qu'aujourd'hui il venoit faire le portrait de cette adorable personne ; et comme il est depuis longtemps de mes plus intimes amis, il a voulu servir mes feux, et m'envoie à sa place, avec un petit mot de lettre pour me faire accepter. Tu sais que de tout temps je me suis plu à la peinture, et que parfois je manie le pinceau, contre la coutume de France, qui ne veut pas qu'un gentilhomme sache rien faire : ainsi j'aurai la liberté de voir cette belle à mon aise. Mais je ne doute pas que mon jaloux fâcheux ne soit toujours présent, et n'empêche tous les propos que nous pourrions avoir ensemble ; et pour te dire vrai, j'ai, par le moyen d'une jeune esclave, un stratagème pour tirer cette belle Grecque des mains de son jaloux, si je puis obtenir d'elle qu'elle y consente. Hali Laissez−moi faire, je veux vous faire un peu de jour à la pouvoir entretenir. Il ne sera pas dit que je ne serve de rien dans cette affaire−là. Quand allez−vous ? Adraste Tout de ce pas, et j'ai déjà préparé toutes choses. Hali Je vais, de mon côté, me préparer aussi. Adraste Je ne veux point perdre de temps. Holà ! Il me tarde que je ne goûte le plaisir de la voir. Scène X Dom Pèdre, Adraste Dom Pèdre Que cherchez−vous, cavalier, dans cette maison ? Adraste J'y cherche le seigneur Dom Pèdre. Dom Pèdre Vous l'avez devant vous. Adraste Il prendra, s'il lui plaît, la peine de lire cette lettre. Dom Pèdre lit. Je vous envoie, au lieu de moi, pour le portrait que vous savez, ce gentilhomme françois, qui, comme curieux d'obliger les honnêtes gens, a bien voulu prendre ce soin, sur la proposition que je lui en ai faite. Il est, sans contredit, le premier homme du monde pour ces sortes d'ouvrages, et j'ai cru que je ne pouvois rendre un service plus agréable que de vous l'envoyer, dans le dessein que vous avez d'avoir un portrait achevé de la personne que vous aimez. Gardez−vous bien surtout de lui parler d'aucune récompense ; car c'est un homme qui s'en offenseroit, et qui ne fait les choses que pour la gloire et pour la réputation. Dom Pèdre, parlant au François. Seigneur François, c'est une grande grâce que vous me voulez faire ; et je vous suis fort obligé. Adraste Toute mon ambition est de rendre service aux gens de nom et de mérite. Dom Pèdre Je vais faire venir la personne dont il s'agit. Scène XI Isidore, Dom Pèdre, Adraste et deux laquais Dom Pèdre Voici un gentilhomme que Damon nous envoie, qui se veut bien donner la peine de vous peindre. (Adraste baise Isidore en la saluant, et Dom Pèdre lui dit : ) Holà ! Seigneur François, cette façon de saluer n'est point d'usage en ce pays. Adraste C'est la manière de France. Dom Pèdre La manière de France est bonne pour vos femmes ; mais, pour les nôtres, elle est un peu trop familière. Isidore Je reçois cet honneur avec beaucoup de joie. L'aventure me surprend fort, et pour dire le vrai, je ne m'attendois pas d'avoir un peintre si illustre. Adraste Il n'y a personne sans doute qui ne tînt à beaucoup de gloire de toucher à un tel ouvrage. Je n'ai pas grande habileté ; mais le sujet, ici, ne fournit que trop de lui−même, et il y a moyen de faire quelque chose de beau sur un original fait comme celui−là. Isidore L'original est peu de chose : mais l'adresse du peintre en saura couvrir les défauts. Adraste Le peintre n'y en voit aucun ; et tout ce qu'il souhaite est d'en pouvoir représenter les grâces, aux yeux de tout le monde, aussi grandes qu'il les peut voir. Isidore Si votre pinceau flatte autant que votre langue, vous allez me faire un portait qui ne me ressemblera pas. Adraste Le Ciel, qui fit l'original, nous ôte le moyen d'en faire un portrait qui puisse flatter. Isidore Le Ciel, quoi que vous en disiez, ne... Dom Pèdre Finissons cela, de grâce, laissons les compliments, et songeons au portrait. Adraste Allons, apportez tout. (On apporte tout ce qu'il faut pour peindre Isidore.) Isidore Où voulez−vous que je me place ? Adraste Ici. Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux les vues favorables de la lumière que nous cherchons. Isidore Suis−je bien ainsi ? Adraste Oui. Levez−vous un peu, s'il vous plaît. Un peu plus de ce côté−là ; le corps tourné ainsi ; la tête un peu levée, afin que la beauté du cou paroisse. Ceci un peu plus découvert. (Il parle de sa gorge.) Bon. Là, un peu davantage. Encore tant soit peu. Dom Pèdre Il y a bien de la peine à vous mettre ; ne sauriez−vous vous tenir comme il faut ? Isidore Ce sont ici des choses toutes neuves pour moi ; et c'est à Monsieur à me mettre de la façon qu'il veut. Adraste Voilà qui va le mieux du monde, et vous vous tenez à merveilles. (La faisant tourner un peu devers lui.) Comme cela, s'il vous plaît. Le tout dépend des attitudes qu'on donne aux personnes qu'on peint. Dom Pèdre Fort bien. Adraste Un peu plus de ce côté ; vos yeux toujours tournés vers moi, je vous en prie ; vos regards attachés aux miens. Isidore Je ne suis pas comme ces femmes qui veulent, en se faisant peindre, des portraits qui ne sont point elles, et ne sont point satisfaites du peintre s'il ne les fait toujours plus belles que le jour. Il faudroit, pour les contenter, ne faire qu'un portrait pour toutes ; car toutes demandent les mêmes choses : un teint tout de lis et de roses, un nez bien fait, une petite bouche, et de grands yeux vifs, bien fendus, et surtout le visage pas plus gros que le poing, l'eussent−elles d'un pied de large. Pour moi, je vous demande un portrait qui soit moi, et qui n'oblige point à demander qui c'est. Adraste Il seroit malaisé qu'on demandât cela du vôtre, et vous avez des traits à qui fort peu d'autres ressemblent. Qu'ils ont de douceurs et de charmes, et qu'on court de risque à les peindre ! Dom Pèdre Le nez me semble un peu trop gros. Adraste J'ai lu, je ne sais où, qu'Apelle peignit autrefois une maîtresse d'Alexandre, et qu'il en devint, la peignant, si éperdument amoureux, qu'il fut près d'en perdre la vie : de sorte qu'Alexandre, par générosité, lui céda l'objet de ses voeux. (Il parle à Dom Pèdre.) Je pourrois faire ici ce qu'Apelle fit autrefois ; mais vous ne feriez pas peut−être ce que fit Alexandre. Isidore Tout cela sent la nation ; et toujours Messieurs les François ont un fonds de galanterie qui se répand partout. Adraste On ne se trompe guère à ces sortes de choses ; et vous avez l'esprit trop éclairé pour ne pas voir de quelle source partent les choses qu'on vous dit. Oui, quand Alexandre seroit ici, et que ce seroit votre amant, je ne pourrois m'empêcher de vous dire que je n'ai rien vu de si beau que ce que je vois maintenant, et que... Dom Pèdre Seigneur François, vous ne devriez pas, ce me semble, parler ; cela vous détourne de votre ouvrage. Adraste Ah ! point du tout. J'ai toujours de coutume de parler quand je peins ; et il est besoin, dans ces choses, d'un peu de conversation, pour réveiller l'esprit, et tenir les visages dans la gaieté nécessaire aux personnes que l'on veut peindre. Scène XII Hali, vêtu en Espagnol, Dom Pèdre, Adraste, Isidore Dom Pèdre Que veut cet homme−là ? et qui laisse monter les gens sans nous en venir avertir ? Hali J'entre ici librement ; mais, entre cavaliers, telle liberté est permise. Seigneur, suis−je connu de vous ? Dom Pèdre Non, seigneur. Hali Je suis Dom Gilles d'Avalos, et l'histoire d'Espagne vous doit avoir instruit de mon mérite. Dom Pèdre Souhaitez−vous quelque chose de moi ? Hali Oui, un conseil sur un fait d'honneur. Je sais qu'en ces matières il est malaisé de trouver un cavalier plus consommé que vous ; mais je vous demande pour grâce que nous nous tirions à l'écart. Dom Pèdre Nous voilà assez loin. Adraste, regardant Isidore. Elle a les yeux bleus. Hali Seigneur, j'ai reçu un soufflet : vous savez ce qu'est un soufflet, lorsqu'il se donne à main ouverte, sur le beau milieu de la joue. J'ai ce soufflet fort sur le coeur : et je suis dans l'incertitude si, pour me venger de l'affront, je dois me battre avec mon homme, ou bien le faire assassiner. Dom Pèdre Assassiner, c'est le plus court chemin. Quel est votre ennemi ? Hali Parlons bas, s'il vous plaît. Adraste, aux genoux d'Isidore, pendant que Dom Pèdre parle à Hali. Oui, charmante Isidore, mes regards vous le disent depuis plus de deux mois, et vous les avez entendus : je vous aime plus que tout ce que l'on peut aimer, et je n'ai point d'autre pensée, d'autre but, d'autre passion, que d'être à vous toute ma vie. Isidore Je ne sais si vous dites vrai, mais vous persuadez. Adraste Mais vous persuadé−je jusqu'à vous inspirer quelque peu de bonté pour moi ? Isidore Je ne crains que d'en trop avoir. Adraste En aurez−vous assez pour consentir, belle Isidore, au dessein que je vous ai dit ? Isidore Je ne puis encore vous le dire. Adraste Qu'attendez−vous pour cela ? Isidore A me résoudre. Adraste Ah ! quand on aime, on se résoud bientôt. Isidore Hé bien ! allez, oui, j'y consens. Adraste Mais consentez−vous, dites−moi, que ce soit dès ce moment même ? Isidore Lorsqu'on est une fois résolu sur la chose, s'arrête−t−on sur le temps ? Dom Pèdre, à Hali. Voilà mon sentiment, et je vous baise les mains. Hali Seigneur, quand vous aurez reçu quelque soufflet, je suis homme aussi de conseil, et je pourrai vous rendre la pareille. Dom Pèdre Je vous laisse aller sans vous reconduire ; mais, entre cavaliers, cette liberté est permise. Adraste Non, il n'est rien qui puisse effacer de mon coeur les tendres témoignages... (Dom Pèdre, apercevant Adraste qui parle de près à Isidore.) Je regardois ce petit trou qu'elle a au côté du menton, et je croyois d'abord que ce fût une tache. Mais c'est assez pour aujourd'hui, nous finirons une autre fois. (Parlant à Dom Pèdre.) Non, ne regardez rien encore ; faites serrer cela, je vous prie. (A Isidore.) Et vous, je vous conjure de ne vous relâcher point, et de garder un esprit gai, pour le dessein que j'ai d'achever notre ouvrage. Isidore Je conserverai pour cela toute la gaieté qu'il faut. Scène XIII Dom Pèdre, Isidore Isidore Qu'en dites−vous ? ce gentilhomme me paroît le plus civ. du monde, et l'on doit demeurer d'accord que les François ont quelque chose en eux de poli, de galant, que n'ont point les autres nations. Dom Pèdre Oui ; mais ils ont cela de mauvais, qu'ils s'émancipent un peu trop, et s'attachent, en étourdis, à conter des fleurettes à tout ce qu'ils rencontrent. Isidore C'est qu'ils savent qu'on plaît aux Dames par ces choses. Dom Pèdre Oui ; mais s'ils plaisent aux Dames, ils déplaisent fort aux Messieurs ; et l'on n'est point bien aise de voir, sur sa moustache, cajoler hardiment sa femme ou sa maîtresse. Isidore Ce qu'ils en font n'est que par jeu. Scène XIV Climène, Dom Pèdre, Isidore Climène, voilée. Ah ! seigneur cavalier, sauvez−moi, s'il vous plaît, des mains d'un mari furieux dont je suis poursuivie. Sa jalousie est incroyable, et passe, dans ses mouvements, tout ce qu'on peut imaginer. Il va jusques à vouloir que je sois toujours voilée ; et pour m'avoir trouvée le visage un peu découvert, il a mis l'épée à la main, et m'a réduite à me jeter chez vous, pour vous demander votre appui contre son injustice. Mais je le vois paroître. De grâce, seigneur cavalier, sauvez−moi de sa fureur. Dom Pèdre Entrez là dedans avec elle, et n'appréhendez rien. Scène XV Adraste, Dom Pèdre Dom Pèdre Hé quoi ? seigneur, c'est vous ? Tant de jalousie pour un François ? Je pensois qu'il n'y eût que nous qui en fussions capables. Adraste Les François excellent toujours dans toutes les choses qu'ils font ; et quand nous nous mêlons d'être jaloux, nous le sommes vingt fois plus qu'un Sicilien. L'infâme croit avoir trouvé chez vous un assuré refuge ; mais vous êtes trop raisonnable pour blâmer mon ressentiment. Laissez−moi, je vous prie, la traiter comme elle mérite. Dom Pèdre Ah ! de grâce, arrêtez. L'offense est trop petite pour un courroux si grand. Adraste La grandeur d'une telle offense n'est pas dans l'importance des choses que l'on fait : elle est à transgresser les ordres qu'on nous donne ; et sur de pareilles matières, ce qui n'est qu'une bagatelle devient fort criminel lorsqu'il est défendu. Dom Pèdre De la façon qu'elle a parlé, tout ce qu'elle en a fait a été sans dessein ; et je vous prie enfin de vous remettre bien ensemble. Adraste Hé quoi ? vous prenez son parti, vous qui êtes si délicat sur ces sortes de choses ? Dom Pèdre Oui, je prends son parti ; et si vous voulez m'obliger, vous oublierez votre colère, et vous vous réconcilierez tous deux. C'est une grâce que je vous demande ; et je la recevrai comme un essai de l'amitié que je veux qui soit entre nous. Adraste Il ne m'est pas permis, à ces conditions, de vous rien refuser ; je ferai ce que vous voudrez. Scène XVI Climène, Adraste, Dom Pèdre Dom Pèdre Holà ! venez. Vous n'avez qu'à me suivre, et j'ai fait votre paix. Vous ne pouviez jamais mieux tomber que chez moi. Climène Je vous suis obligée plus qu'on ne sauroit croire ; mais je m'en vais prendre mon voile ; je n'ai garde, sans lui, de paroître à ses yeux. Dom Pèdre La voici qui s'en va venir ; et son âme, je vous assure, a paru toute réjouie lorsque je lui ai dit que j'avois raccommodé tout. Scène XVII Isidore, sous le voile de Climène, Adraste, Dom Pèdre Dom Pèdre Puisque vous m'avez bien voulu donner votre ressentiment, trouvez bon qu'en ce lieu je vous fasse toucher dans la main l'un de l'autre, et que tous deux je vous conjure de vivre, pour l'amour de moi, dans une parfaite union. Adraste Oui, je vous le promets, que, pour l'amour de vous, je m'en vais, avec elle, vivre le mieux du monde. Dom Pèdre Vous m'obligez sensiblement, et j'en garderai la mémoire. Adraste Je vous donne ma parole, seigneur Dom Pèdre, qu'à votre considération, je m'en vais la traiter du mieux qu'il me sera possible. Dom Pèdre C'est trop de grâce que vous me faites. Il est bon de pacifier et d'adoucir toujours les choses. Holà ! Isidore, venez. Scène XVIII Climène, Dom Pèdre Dom Pèdre Comment ? que veut dire cela ? Climène, sans voile. Ce que cela veut dire ? Qu'un jaloux est un monstre haï de tout le monde, et qu'il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y eût−il point d'autre intérêt ; que toutes les serrures et les verrous du monde ne retiennent point les personnes, et que c'est le coeur qu'il faut arrêter par la douceur et par la complaisance ; qu'Isidore est entre les mains du cavalier qu'elle aime, et que vous êtes pris pour dupe. Dom Pèdre Dom Pèdre souffrira cette injure mortelle ! Non, non : j'ai trop de coeur, et je vais demander l'appui de la justice, pour pousser le perfide à bout. C'est ici le logis d'un sénateur. Holà ! Scène XIX Le Sénateur, Dom Pèdre Le Sénateur Serviteur, seigneur Dom Pèdre. Que vous venez à propos ! Dom Pèdre Je viens me plaindre à vous d'un affront qu'on m'a fait. Le Sénateur J'ai fait une mascarade la plus belle du monde. Dom Pèdre Un traître de François m'a joué une pièce. Le Sénateur Vous n'avez, dans votre vie, jamais rien vu de si beau. Dom Pèdre Il m'a enlevé une fille que j'avois affranchie. Le Sénateur Ce sont gens vêtus en Maures, qui dansent admirablement. Dom Pèdre Vous voyez si c'est une injure qui se doive souffrir. Le Sénateur Les habits merveilleux, et qui sont faits exprès. Dom Pèdre Je vous demande l'appui de la justice contre cette action. Le Sénateur Je veux que vous voyez cela. On la va répéter, pour en donner divertissement au peuple. Dom Pèdre Comment ? de quoi parlez−vous là ? Le Sénateur Je parle de ma mascarade. Dom Pèdre Je vous parle de mon affaire. Le Sénateur Je ne veux point aujourd'hui d'autres affaires que de plaisir. Allons, Messieurs, venez : voyons si cela ira bien. Dom Pèdre La peste soit du fou, avec sa mascarade ! Le Sénateur Diantre soit le fâcheux, avec son affaire ! Scène dernière Plusieurs Maures font une danse entre eux, par où finit la comédie. Amphitryon Comédie Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais−Royal, le 13e janvier 1668 par la Troupe du Roi Adresse A son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince Monseigneur, N'en déplaise à nos beaux esprits, je ne vois rien de plus ennuyeux que les épîtres dédicatoires ; et Votre Altesse Sérénissime trouvera bon, s'il lui plaît, que je ne suive point ici le style de ces messieurs−là, et refuse de me servir de deux ou trois misérables pensées qui ont été tournées et retournées tant de fois, qu'elles sont usées de tous les côtés. Le nom du GRAND CONDE est un nom trop glorieux pour le traiter comme on fait de tous les autres noms. Il ne faut l'appliquer, ce nom illustre, qu'à des emplois qui soient dignes de lui et, pour dire de belles choses, je voudrois parler de le mettre à la tête d'une armée plutôt qu'à la tête d'un livre ; et je conçois bien mieux ce qu'il est capable de faire en l'opposant aux forces des ennemis de cet Etat qu'en l'opposant à la critique des ennemis d'une comédie. Ce n'est pas, MONSEIGNEUR, que la glorieuse approbation de VOTRE ALTESSE SERENISSIME ne fût une puissante protection pour toutes ces sortes d'ouvrages, et qu'on ne soit persuadé des lumières de votre esprit autant que de l'intrépidité de votre coeur et de la grandeur de votre âme. On sait, par toute la terre, que l'éclat de votre mérite n'est point renfermé dans les bornes de cette valeur indomptable qui se fait des adorateurs chez ceux même qu'elle surmonte ; qu'il s'étend, ce mérite, jusques aux connoissances les plus fines et les plus relevées, et que les décisions de votre jugement sur tous les ouvrages d'esprit ne manquent point d'être suivies par le sentiment des plus délicats. Mais on sait aussi, Monseigneur, que toutes ces glorieuses approbations dont nous nous vantons en public ne nous coûtent rien à faire imprimer ; et que ce sont des choses dont nous disposons comme nous voulons. On sait, dis−je, qu'une épître dédicatoire dit tout ce qu'il lui plaît, et qu'un auteur est en pouvoir d'aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre ; qu'il a la liberté de s'y donner, autant qu'il le veut, l'honneur de leur estime, et de se faire des protecteurs qui n'ont jamais songé à l'être. Je n'abuserai, MONSEIGNEUR, ni de votre nom, ni de vos bontés, pour combattre les censeurs de l'Amphitryon et m'attribuer une gloire que je n'ai peut−être pas méritée, et je ne prends la liberté de vous offrir ma comédie que pour avoir lieu de vous dire que je regarde incessamment, avec une profonde vénération, les grandes qualités que vous joignez au sang auguste dont vous tenez le jour, et que je suis, Monseigneur, avec tout le respect possible, et tout le zèle imaginable, DE VOTRE ALTESSE SERENISSIME, Le très humble, très obéissant, et très obligé serviteur, J.B.P. MOLIERE. Personnages Mercure. La Nuit. Jupiter, sous la forme d'Amphitryon. Amphitryon, général des Thébains. Alcmène, femme d'Amphitryon. Cléanthis, suivante d'Alcmène et femme de Sosie. Sosie, valet d'Amphitryon. Argatiphontidas, capitaine thébain. Naucratès, capitaine thébain. Polidas, capitaine thébain. Posiclès, capitaine thébain. La scène est à Thèbes, devant la maison d'Amphitryon. Prologue Mercure, sur un nuage, La Nuit, dans un char, traîné par deux chevaux. Mercure Tout beau ! charmante Nuit ; daignez vous arrêter : Il est certain secours que de vous on desire, Et j'ai deux mots à vous dire De la part de Jupiter. La Nuit Ah ! ah ! c'est vous, seigneur Mercure ! Qui vous eût deviné là, dans cette posture. Mercure Ma foi ! me trouvant las, pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m'engage, Je me suis doucement assis sur ce nuage, Pour vous attendre venir. La Nuit Vous vous moquez, Mercure, et vous n'y songez pas : Sied−il bien à des Dieux de dire qu'ils sont las ? Mercure Les Dieux sont−ils de fer ? La Nuit Non ; mais il faut sans cesse Garder le decorum de la divinité. Il est de certains mots dont l'usage rabaisse Cette sublime qualité, Et que, pour leur indignité, Il est bon qu'aux hommes on laisse. Mercure A votre aise vous en parlez, Et vous avez, la belle, une chaise roulante, Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante, Vous vous faites traîner partout où vous voulez. Mais de moi ce n'est pas de même ; Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal Aux poètes assez de mal De leur impertinence extrême, D'avoir, par une injuste loi, Dont on veut maintenir l'usage, A chaque Dieu, dans son emploi, Donné quelque allure en partage, Et de me laisser à pied, moi, Comme un messager de village, Moi, qui suis, comme on sait, en terre et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des Dieux, Et qui, sans rien exagérer, Par tous les emplois qu'il me donne, Aurois besoin, plus que personne, D'avoir de quoi me voiturer. La Nuit Que voulez−vous faire à cela ? Les poètes font à leur guise : Ce n'est pas la seule sottise Qu'on voit faire à ces Messieurs−là. Mais contre eux toutefois votre âme à tort s'irrite, Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins. Mercure Oui ; mais, pour aller plus vite, Est−ce qu'on s'en lasse moins ? La Nuit Laissons cela, seigneur Mercure, Et sachons ce dont il s'agit. Mercure C'est Jupiter, comme je vous l'ai dit, Qui de votre manteau veut la faveur obscure, Pour certaine douce aventure Qu'un nouvel amour lui fournit. Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles : Bien souvent pour la terre il néglige les cieux ; Et vous n'ignorez pas que ce maître des Dieux Aime à s'humaniser pour des beautés mortelles, Et sait cent tours ingénieux, Pour mettre à bout les plus cruelles. Des yeux d'Alcmène il a senti les coups ; Et tandis qu'au milieu des béotiques plaines, Amphitryon, son époux, Commande aux troupes thébaines, Il en a pris la forme, et reçoit là−dessous Un soulagement à ses peines Dans la possession des plaisirs les plus doux. L'état des mariés à ses feux est propice : L'hymen ne les a joints que depuis quelques jours ; Et la jeune chaleur de leurs tendres amours A fait que Jupiter à ce bel artifice S'est avisé d'avoir recours. Son stratagème ici se trouve salutaire ; Mais, près de maint objet chéri, Pareil déguisement seroit pour ne rien faire, Et ce n'est pas partout un bon moyen de plaire Que la figure d'un mari. La Nuit J'admire Jupiter, et je ne comprends pas Tous les déguisements qui lui viennent en tête. Mercure Il veut goûter par là toutes sortes d'états, Et c'est agir en dieu qui n'est pas bête. Dans quelque rang qu'il soit des mortels regardé, Je le tiendrois fort misérable, S'il ne quittoit jamais sa mine redoutable, Et qu'au faîte des cieux il fût toujours guindé. Il n'est point, à mon gré, de plus sotte méthode Que d'être emprisonné toujours dans sa grandeur ; Et surtout aux transports de l'amoureuse ardeur La haute qualité devient fort incommode. Jupiter, qui sans doute en plaisirs se connaît, Sait descendre du haut de sa gloire suprême ; Et pour entrer dans tout ce qu'il lui plaît Il sort tout à fait de lui−même, Et ce n'est plus alors Jupiter qui paraît. La Nuit Passe encor de le voir, de ce sublime étage, Dans celui des hommes venir, Prendre tous les transports que leur coeur peut fournir, Et se faire à leur badinage, Si, dans les changements où son humeur l'engage, A la nature humaine il s'en vouloit tenir ; Mais de voir Jupiter taureau, Serpent, cygne, ou quelque autre chose, Je ne trouve point cela beau, Et ne m'étonne pas si parfois on en cause. Mercure Laissons dire tous les censeurs : Tels changements ont leurs douceurs Qui passent leur intelligence. Ce dieu sait ce qu'il fait aussi bien là qu'ailleurs ; Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense. La Nuit Revenons à l'objet dont il a les faveurs. Si par son stratagème il voit sa flamme heureuse, Que peut−il souhaiter ? et qu'est−ce que je puis ? Mercure Que vos chevaux, par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux voeux de son âme amoureuse, D'une nuit si délicieuse Fassent la plus longue des nuits ; Qu'à ses transports vous donniez plus d'espace, Et retardiez la naissance du jour Qui doit avancer le retour De celui dont il tient la place. La Nuit Voilà sans doute un bel emploi Que le grand Jupiter m'apprête, Et l'on donne un nom fort honnête Au service qu'il veut de moi. Mercure Pour une jeune déesse, Vous êtes bien du bon temps ! Un tel emploi n'est bassesse. Que chez les petites gens. Lorsque dans un haut rang on a l'heur de paroître, Tout ce qu'on fait est toujours bel et bon ; Et suivant ce qu'on peut être, Les choses changent de nom. La Nuit Sur de pareilles matières Vous en savez plus que moi ; Et pour accepter l'emploi, J'en veux croire vos lumières. Mercure Hé ! la, la, Madame la Nuit, Un peu doucement, je vous prie. Vous avez dans le monde un bruit De n'être pas si renchérie. On vous fait confidente, en cent climats divers, De beaucoup de bonnes affaires ; Et je crois, à parler à sentiments ouverts, Que nous ne nous en devons guères. La Nuit Laissons ces contrariétés, Et demeurons ce que nous sommes : N'apprêtons point à rire aux hommes En nous disant nos vérités. Mercure Adieu : je vais là−bas, dans ma commission, Dépouiller promptement la forme de Mercure Pour y vêtir la figure Du valet d'Amphitryon. La Nuit Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure Je vais faire une station. Mercure Bon jour, la Nuit. La Nuit Adieu, Mercure. (Mercure descend de son nuage en terre, et la Nuit passe dans son char.) Acte I Scène I Sosie Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas, s'accroît. Messieurs, ami de tout le monde. Ah ! quelle audace sans seconde De marcher à l'heure qu'il est ! Que mon maître, couvert de gloire, Me joue ici d'un vilain tour ! Quoi ? si pour son prochain il avoit quelque amour, M'auroit−il fait partir par une nuit si noire ? Et pour me renvoyer annoncer son retour. Et le détail de sa victoire, Ne pouvoit−il pas bien attendre qu'il fût jour ? Sosie, à quelle servitude Tes jours sont−ils assujettis ! Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands que chez les petits. Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature, Obligé de s'immoler. Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, Dès qu'ils parlent, il faut voler. Vingt ans d'assidu service N'en obtiennent rien pour nous ; Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux. Cependant notre âme insensée S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, Et s'y veut contenter de la fausse pensée Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle ; En vain notre dépit quelquefois y consent : Leur vue a sur notre zèle Un ascendant trop puissant, Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant Nous rengage de plus belle. Mais enfin, dans l'obscurité, Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade. Il me faudroit, pour l'ambassade, Quelque discours prémédité. Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas ; Mais comment diantre le faire, Si je ne m'y trouvai pas ? N'importe, parlons−en et d'estoc et de taille, Comme oculaire témoin : Combien de gens font−ils des récits de bataille Dont ils se sont tenus loin ? Pour jouer mon rôle sans peine, Je le veux un peu repasser. Voici la chambre où j'entre en courrier que l'on mène, Et cette lanterne est Alcmène, A qui je me dois adresser. (Il pose sa lanterne à terre et lui adresse son compliment.) "Madame, Amphitryon, mon maître, et votre époux... (Bon ! beau début ! ) l'esprit toujours plein de vos charmes, M'a voulu choisir entre tous, Pour vous donner avis du succès de ses armes, Et du desir qu'il a de se voir près de vous." "Ha ! vraiment, mon pauvre Sosie, A te revoir j'ai de la joie au coeur." "Madame, ce m'est trop d'honneur, Et mon destin doit faire envie." (Bien répondu ! ) "Comment se porte Amphitryon ? " "Madame, en homme de courage, Dans les occasions où la gloire l'engage." (Fort bien ! belle conception ! ) "Quand viendra−t−il, par son retour charmant, Rendre mon âme satisfaite ? " "Le plus tôt qu'il pourra, Madame, assurément, Mais bien plus tard que son coeur ne souhaite." (Ah ! ) "Mais quel est l'état où la guerre l'a mis ? Que dit−il ? que fait−il ? Contente un peu mon âme." "Il dit moins qu'il ne fait, Madame, Et fait trembler les ennemis." (Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ? ) "Que font les révoltés ? dis−moi, quel est leur sort ? " "Ils n'ont pu résister, Madame, à notre effort : Nous les avons taillés en pièces, Mis Ptérélas leur chef à mort, Pris Télèbe d'assaut, et déjà dans le port Tout retentit de nos prouesses." "Ah ! quel succès ! ô Dieux ! Qui l'eût pu jamais croire ? Raconte−moi, Sosie, un tel événement". "Je le veux bien, Madame ; et, sans m'enfler de gloire, Du détail de cette victoire Je puis parler très−savamment. Figurez−vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté : (Il marque les lieux sur sa main, ou à terre.) C'est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbe, La rivière est comme là. Ici nos gens se campèrent ; Et l'espace que voilà, Nos ennemis l'occupèrent : Sur un haut, vers cet endroit, Etoit leur infanterie ; Et plus bas, du côté droit, Etoit la cavalerie. Après avoir aux Dieux adressé les prières, Tous les ordres donnés, on donne le signal. Les ennemis, pensant nous tailler des croupières, Firent trois pelotons de leurs gens à cheval ; Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, Et vous allez voir comme quoi. Voilà notre avant−garde à bien faire animée ; Là, les archers de Créon, notre roi ; Et voici le corps d'armée, (On fait un peu de bruit.) Qui d'abord... Attendez : " le corps d'armée a peur. J'entends quelque bruit, ce me semble. Scène II Mercure, Sosie Mercure, sous la forme de Sosie. Sous ce minois qui lui ressemble, Chassons de ces lieux ce causeur, Dont l'abord importun troubleroit la douceur Que nos amants goûtent ensemble. Sosie Mon coeur tant soit peu se rassure, Et je pense que ce n'est rien. Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l'entretien. Mercure Tu seras plus fort que Mercure, Ou je t'en empêcherai bien. Sosie Cette nuit en longueur me semble sans pareille Il faut, depuis le temps que je suis en chemin, Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin, Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille, Pour avoir trop pris de son vin. Mercure Comme avec irrévérence Parle des Dieux ce maraut ! Mon bras saura bien tantôt Châtier cette insolence, Et je vais m'égayer avec lui comme il faut, En lui volant son nom, avec sa ressemblance. Sosie Ah ! par ma foi, j'avois raison : C'est fait de moi, chétive créature ! Je vois devant notre maison Certain homme dont l'encolure Ne me présage rien de bon. Pour faire semblant d'assurance, Je veux chanter un peu d'ici. (Il chante ; et lorsque Mercure parle, sa voix s'affaiblit peu à peu.) Mercure Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence, Que de chanter et m'étourdir ainsi ? Veut−il qu'à l'étriller ma main un peu s'applique ? Sosie Cet homme assurément n'aime pas la musique ? Mercure Depuis plus d'une semaine, Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os ; La vertu de mon bras se perd dans le repos, Et je cherche quelque dos, Pour me remettre en haleine. Sosie Quel diable d'homme est−ce ci ? De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte. Mais pourquoi trembler tant aussi ? Peut−être a−t−il dans l'âme autant que moi de crainte, Et que le drôle parle ainsi Pour me cacher sa peur sous une audace feinte ? Oui, oui, ne souffrons point qu'on nous croie un oison : Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître. Faisons−nous du coeur par raison ; Il est seul, comme moi ; je suis fort, j'ai bon maître. Et voilà notre maison. Mercure Qui va là ? Sosie Moi. Mercure Qui, moi ? Sosie Moi. Courage, Sosie ! Mercure Quel est ton sort, dis−moi ? Sosie D'être homme, et de parler. Mercure Es−tu maître ou valet ? Sosie Comme il me prend envie. Mercure Où s'adressent tes pas ? Sosie Où j'ai dessein d'aller. Mercure Ah ! ceci me déplaît. Sosie J'en ai l'âme ravie. Mercure Résolument, par force ou par amour, Je veux savoir de toi, traître, Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, Où tu vas, à qui tu peux être. Sosie Je fais le bien et le mal tour à tour ; Je viens de là, vais là ; j'appartiens à mon maître. Mercure Tu montres de l'esprit, et je te vois en train De trancher avec moi de l'homme d'importance. Il me prend un desir, pour faire connoissance, De te donner un soufflet de ma main. Sosie A moi−même ? Mercure A toi−même : et t'en voilà certain. (Il lui donne un soufflet.) Sosie Ah ! ah ! c'est tout de bon ! Mercure Non : ce n'est que pour rire, Et répondre à tes quolibets. Sosie Tudieu ! l'ami, sans vous rien dire, Comme vous baillez des soufflets ! Mercure Ce sont là de mes moindres coups, De petits soufflets ordinaires. Sosie Si j'étois aussi prompt que vous, Nous ferions de belles affaires. Mercure Tout cela n'est encor rien, Pour y faire quelque pause : Nous verrons bien autre chose, Poursuivons notre entretien. Sosie Je quitte la partie. (Il veut s'en aller.) Mercure Où vas−tu ? Sosie Que t'importe ? Mercure Je veux savoir où tu vas. Sosie Me faire ouvrir cette porte. Pourquoi retiens−tu mes pas ? Mercure Si jusqu'à l'approcher tu pousses ton audace, Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups. Sosie Quoi ? tu veux, par ta menace, M'empêcher d'entrer chez nous ? Mercure Comment, chez nous ? Sosie Oui, chez nous. Mercure O le traître ! Tu te dis de cette maison ? Sosie Fort bien. Amphitryon n'en est−il pas le maître ? Mercure Hé bien ! que fait cette raison ? Sosie Je suis son valet. Mercure Toi ? Sosie Moi. Mercure Son valet ? Sosie Sans doute. Mercure Valet d'Amphitryon ? Sosie D'Amphitryon, de lui. Mercure Ton nom est... ? Sosie Sosie. Mercure Heu ? comment ? Sosie Sosie. Mercure Ecoute : Sais−tu que de ma main je t'assomme aujourd'hui ? Sosie Pourquoi ! De quelle rage est ton âme saisie ? Mercure Qui te donne, dis−moi, cette témérité De prendre le nom de Sosie ? Sosie Moi, je ne le prends point, je l'ai toujours porté. Mercure O le mensonge horrible ! et l'imprudence extrême ! Tu m'oses soutenir que Sosie est ton nom ? Sosie Fort bien : je le soutiens, par la grande raison Qu'ainsi l'a fait des Dieux la puissance suprême, Et qu'il n'est pas en moi de pouvoir dire non, Et d'être un autre que moi−même. (Mercure le bat.) Mercure Mille coups de bâton doivent être le prix D'une pareille effronterie. Sosie Justice, citoyens ! Au secours ! je vous prie. Mercure Comment, bourreau, tu fais des cris ? Sosie De mille coups tu me meurtris, Et tu ne veux pas que je crie ? Mercure C'est ainsi que mon bras... Sosie L'action ne vaut rien : Tu triomphes de l'avantage Que te donne sur moi mon manque de courage ; Et ce n'est pas en user bien. C'est pure fanfaronnerie De vouloir profiter de la poltronnerie De ceux qu'attaque notre bras. Battre un homme à jeu sûr n'est pas d'une belle âme ; Et le coeur est digne de blâme Contre les gens qui n'en ont pas. Mercure Hé bien ! es−tu Sosie à présent ? qu'en dis−tu ? Sosie Tes coups n'ont point en moi fait de métamorphose ; Et tout le changement que je trouve à la chose, C'est d'être Sosie battu. Mercure Encor ? Cent autres coups pour cette autre impudence. Sosie De grâce, fais trêve à tes coups. Mercure Fais donc trêve à ton insolence. Sosie Tout ce qu'il te plaira ; je garde le silence : La dispute est par trop inégale entre nous. Mercure Es−tu Sosie encor ? dis, traître ! Sosie Hélas ! je suis ce que tu veux ; Dispose de mon sort tout au gré de tes voeux : Ton bras t'en a fait le maître. Mercure Ton nom étoit Sosie, à ce que tu disois ? Sosie Il est vrai, jusqu'ici j'ai cru la chose claire ; Mais ton bâton, sur cette affaire, M'a fait voir que je m'abusois. Mercure C'est moi qui suis Sosie, et tout Thèbes l'avoue : Amphitryon jamais n'en eut d'autre que moi. Sosie Toi, Sosie ? Mercure Oui, Sosie ; et si quelqu'un s'y joue, Il peut bien prendre garde à soi. Sosie Ciel ! me faut−il ainsi renoncer à moi−même, Et par un imposteur me voir voler mon nom ? Que son bonheur est extrême De ce que je suis poltron ! Sans cela, par la mort... ! Mercure Entre tes dents, je pense, Tu murmures je ne sais quoi ? Sosie Non. Mais, au nom des Dieux, donne−moi la licence De parler un moment à toi. Mercure Parle. Sosie Mais promets−moi, de grâce, Que les coups n'en seront point. Signons une trêve. Mercure Passe ; Va, je t'accorde ce point. Sosie Qui te jette, dis−moi, dans cette fantaisie ? Que te reviendra−t−il de m'enlever mon nom ? Et peux−tu faire enfin, quand tu serois démon, Que je ne sois pas moi ? que je ne sois Sosie ? Mercure Comment, tu peux... Sosie Ah ! tout doux : Nous avons fait trêve aux coups. Mercure Quoi ? pendard, imposteur, coquin... Sosie Pour des injures, Dis−m'en tant que tu voudras : Ce sont légères blessures, Et je ne m'en fâche pas. Mercure Tu te dis Sosie ? Sosie Oui. Quelque conte frivole... Mercure Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole. Sosie N'importe, je ne puis m'anéantir pour toi, Et souffrir un discours si loin de l'apparence. Etre ce que je suis est−il en ta puissance ? Et puis−je cesser d'être moi ? S'avisa−t−on jamais d'une chose pareille ? Et peut−on démentir cent indices pressants ? Rêvé−je ? est−ce que je sommeille ? Ai−je l'esprit troublé par des transports puissants ? Ne sens−je pas bien que je veille ? Ne suis−je pas dans mon bon sens ? Mon maître Amphitryon ne m'a−t−il pas commis A venir en ces lieux vers Alcmène sa femme ? Ne lui dois−je pas faire, en lui vantant sa flamme, Un récit de ses faits contre nos ennemis ? Ne suis−je pas du port arrivé tout à l'heure ? Ne tiens−je pas une lanterne en main ? Ne te trouvé−je pas devant notre demeure ? Ne t'y parlé−je pas d'un esprit tout humain ? Ne te tiens−tu pas fort de ma poltronnerie Pour m'empêcher d'entrer chez nous ? N'as−tu pas sur mon dos exercé ta furie ? Ne m'as−tu pas roué de coups ? Ah ! tout cela n'est que trop véritable, Et plût au Ciel le fût−il moins ! Cesse donc d'insulter au sort d'un misérable, Et laisse à mon devoir s'acquitter de ses soins. Mercure Arrête, ou sur ton dos le moindre pas attire Un assommant éclat de mon juste courroux. Tout ce que tu viens de dire Est à moi, hormis les coups. C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, Et qui du port Persique arrive de ce pas ; Moi qui viens annoncer la valeur de son bras Qui nous fait remporter une victoire pleine, Et de nos ennemis a mis le chef à bas ; C'est moi qui suis Sosie enfin, de certitude, Fils de Dave, honnête berger ; Frère d'Arpage, mort en pays étranger ; Mari de Cléanthis la prude, Dont l'humeur me fait enrager ; Qui dans Thèbe ai reçu mille coups d'étrivière, Sans en avoir jamais dit rien, Et jadis en public fus marqué par derrière, Pour être trop homme de bien. Sosie Il a raison. A moins d'être Sosie, On ne peut pas savoir tout ce qu'il dit ; Et dans l'étonnement dont mon âme est saisie, Je commence, à mon tour, à le croire un petit. En effet, maintenant que je le considère, Je vois qu'il a de moi taille, mine, action. Faisons−lui quelque question, Afin d'éclaircir ce mystère, Parmi tout le butin fait sur nos ennemis, Qu'est−ce qu'Amphitryon obtient pour son partage ? Mercure Cinq fort gros diamants, en noeud proprement mis, Dont leur chef se paroit comme d'un rare ouvrage. Sosie A qui destine−t−il un si riche présent ? Mercure A sa femme ; et sur elle il le veut voir paraître. Sosie Mais où, pour l'apporter, est−il mis à présent ? Mercure Dans un coffret, scellé des armes de mon maître. Sosie Il ne ment pas d'un mot à chaque repartie, Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi, par la force, il est déjà Sosie ; Il pourroit bien encor l'être par la raison. Pourtant, quand je me tâte et que je me rappelle, Il me semble que je suis moi. Où puis−je rencontrer quelque clarté fidèle, Pour démêler ce que je voi ? Ce que j'ai fait tout seul, et que n'a vu personne, A moins d'être moi−même, on ne le peut savoir. Par cette question il faut que je l'étonne : C'est de quoi le confondre, et nous allons le voir. Lorsqu'on étoit aux mains, que fis−tu dans nos tentes, Où tu courus seul te fourrer ? Mercure D'un jambon... Sosie L'y voilà ! Mercure Que j'allai déterrer, Je coupai bravement deux tranches succulentes, Dont je sus fort bien me bourrer ; Et joignant à cela d'un vin que l'on ménage, Et dont, avant le goût, les yeux se contentoient, Je pris un peu de courage Pour nos gens qui se battoient. Sosie Cette preuve sans pareille En sa faveur conclut bien ; Et l'on n'y peut dire rien, S'il n'étoit dans la bouteille. Je ne saurois nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma voix. Mais si tu l'es, dis−moi qui tu veux que je sois ? Car encor faut−il bien que je sois quelque chose. Mercure Quand je ne serai plus Sosie, Sois−le, j'en demeure d'accord ; Mais tant que je le suis, je te garantis mort, Si tu prends cette fantaisie. Sosie Tout cet embarras met mon esprit sur les dents, Et la raison à ce qu'on voit s'oppose. Mais il faut terminer enfin par quelque chose ; Et le plus court pour moi, c'est d'entrer là dedans. Mercure Ah ! tu prends donc, pendard, goût à la bastonnade ? Sosie Ah ! qu'est−ce ci ? grands Dieux ! il frappe un ton plus fort, Et mon dos, pour un mois, en doit être malade. Laissons ce diable d'homme, et retournons au port. O juste Ciel ! j'ai fait une belle ambassade ! Mercure Enfin, je l'ai fait fuir ; et sous ce traitement De beaucoup d'actions il a reçu la peine. Mais je vois Jupiter, que fort civilement Reconduit l'amoureuse Alcmène. Scène III Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Mercure Jupiter Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d'approcher. Ils m'offrent des plaisirs en m'offrant votre vue ; Mais ils pourroient ici découvrir ma venue, Qu'il est à propos de cacher. Mon amour, que gênoient tous ces soins éclatants Où me tenoit lié la gloire de nos armes, Au devoir de ma charge a volé les instants Qu'il vient de donner à vos charmes. Ce vol qu'à vos beautés mon coeur a consacré Pourroit être blâmé dans la bouche publique, Et j'en veux pour témoin unique Celle qui peut m'en savoir gré. Alcmène Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire Que répandent sur vous vos illustres exploits ; Et l'éclat de votre victoire Sait toucher de mon coeur les sensibles endroits ; Mais quand je vois que cet honneur fatal Eloigne de moi ce que j'aime, Je ne puis m'empêcher, dans ma tendresse extrême, De lui vouloir un peu de mal, Et d'opposer mes voeux à cet ordre suprême Qui des Thébains vous fait le général. C'est une douce chose, après une victoire, Que la gloire où l'on voit ce qu'on aime élevé ; Mais parmi les périls mêlés à cette gloire, Un triste coup, hélas ! est bientôt arrivé. De combien de frayeurs a−t−on l'âme blessée, Au moindre choc dont on entend parler ! Voit−on, dans les horreurs d'une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacée ? Et de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, Quelque part que l'on ait à cet honneur suprême, Vaut−il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un coeur Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime ? Jupiter Je ne vois rien en vous dont mon feu ne s'augmente : Tout y marque à mes yeux un coeur bien enflammé ; Et c'est, je vous l'avoue, une chose charmante De trouver tant d'amour dans un objet aimé. Mais, si je l'ose dire, un scrupule me gêne Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; Et pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, Voudroit n'y voir entrer rien de votre devoir : Qu'à votre seule ardeur, qu'à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous, Et que la qualité que j'ai de votre époux Ne fût point ce qui me les donne. Alcmène C'est de ce nom pourtant que l'ardeur qui me brûle Tient le droit de paroître au jour, Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule Dont s'embarrasse votre amour. Jupiter Ah ! ce que j'ai pour vous d'ardeur et de tendresse Passe aussi celle d'un époux, Et vous ne savez pas, dans des moments si doux, Quelle en est la délicatesse. Vous ne concevez point qu'un coeur bien amoureux Sur cent petits égards s'attache avec étude, Et se fait une inquiétude De la manière d'être heureux. En moi, belle et charmante Alcmène, Vous voyez un mari, vous voyez un amant ; Mais l'amant seul me touche, à parler franchement, Et je sens, près de vous, que le mari le gêne. Cet amant, de vos voeux jaloux au dernier point, Souhaite qu'à lui seul votre coeur s'abandonne, Et sa passion ne veut point De ce que le mari lui donne. Il veut de pure source obtenir vos ardeurs, Et ne veut rien tenir des noeuds de l'hyménée, Rien d'un fâcheux devoir qui fait agir les coeurs, Et par qui, tous les jours, des plus chères faveurs La douceur est empoisonnée. Dans le scrupule enfin dont il est combattu, Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse, Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que de votre coeur, de bonté revêtu, L'amant ait tout l'amour et toute la tendresse. Alcmène Amphitryon, en vérité, Vous vous moquez de tenir ce langage, Et j'aurois peur qu'on ne vous crût pas sage, Si de quelqu'un vous étiez écouté. Jupiter Ce discours est plus raisonnable, Alcmène, que vous ne pensez ; Mais un plus long séjour me rendroit trop coupable, Et du retour au port les moments sont pressés. Adieu : de mon devoir l'étrange barbarie Pour un temps m'arrache de vous ; Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l'époux, Songez à l'amant, je vous prie. Alcmène Je ne sépare point ce qu'unissent les Dieux, Et l'époux et l'amant me sont fort précieux. Cléanthis O Ciel ! que d'aimables caresses D'un époux ardemment chéri ! Et que mon traître de mari Est loin de toutes ces tendresses ! Mercure La Nuit, qu'il me faut avertir, N'a plus qu'à plier tous ces voiles ; Et, pour effacer les étoiles, Le Soleil de son lit peut maintenant sortir. Scène IV Cléanthis, Mercure (Mercure veut s'en aller.) Cléanthis Quoi ? c'est ainsi que l'on me quitte ? Mercure Et comment donc ? Ne veux−tu pas Que de mon devoir je m'acquitte ? Et que d'Amphitryon j'aille suivre les pas ? Cléanthis Mais avec cette brusquerie, Traître, de moi te séparer ! Mercure Le beau sujet de fâcherie ! Nous avons tant de temps ensemble à demeurer. Cléanthis Mais quoi ? partir ainsi d'une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale ! Mercure Diantre ! où veux−tu que mon esprit T'aille chercher des fariboles ? Quinze ans de mariage épuisent les paroles, Et depuis un long temps nous nous sommes tout dit. Cléanthis Regarde, traître, Amphitryon, Vois combien pour Alcmène il étale de flamme, Et rougis là−dessus du peu de passion Que tu témoignes pour ta femme. Mercure Hé ! mon Dieu ! Cléanthis, ils sont encore amants. Il est certain âge où tout passe ; Et ce qui leur sied bien dans ces commencements, En nous, vieux mariés, auroit mauvaise grâce. Il nous feroit beau voir, attachés face à face A pousser les beaux sentiments ! Cléanthis Quoi ? suis−je hors d'état, perfide, d'espérer Qu'un coeur auprès de moi soupire ? Mercure Non, je n'ai garde de le dire ; Mais je suis trop barbon pour oser soupirer, Et je ferois crever de rire. Cléanthis Mérites−tu, pendard, cet insigne bonheur De te voir pour épouse une femme d'honneur ? Mercure Mon Dieu ! tu n'es que trop honnête : Ce grand honneur ne me vaut rien. Ne sois point si femme de bien, Et me romps un peu moins la tête. Cléanthis Comment ? de trop bien vivre on te voit me blâmer ? Mercure La douceur d'une femme est tout ce qui me charme ; Et ta vertu fait un vacarme Qui ne cesse de m'assommer. Cléanthis Il te faudroit des coeurs pleins de fausses tendresses, De ces femmes aux beaux et louables talents, Qui savent accabler leurs maris de caresses, Pour leur faire avaler l'usage des galants. Mercure Ma foi ! veux−tu que je te dise ? Un mal d'opinion ne touche que les sots ; Et je prendrois pour ma devise : "Moins d'honneur, et plus de repos." Cléanthis Comment ? tu souffrirois, sans nulle répugnance, Que j'aimasse un galant avec toute licence ? Mercure Oui, si je n'étois plus de tes cris rebattu, Et qu'on te vît changer d'humeur et de méthode. J'aime mieux un vice commode Qu'une fatigante vertu. Adieu, Cléanthis, ma chère âme : Il me faut suivre Amphitryon. (Il s'en va.) Cléanthis Pourquoi, pour punir cet infâme, Mon coeur n'a−t−il assez de résolution ? Ah ! que dans cette occasion, J'enrage d'être honnête femme ! Acte II Scène I Amphitryon, Sosie Amphitryon Viens çà, bourreau, viens çà. Sais−tu, maître fripon, Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire ? Et que pour te traiter comme je le desire, Mon courroux n'attend qu'un bâton ? Sosie Si vous le prenez sur ce ton, Monsieur, je n'ai plus rien à dire, Et vous aurez toujours raison. Amphitryon Quoi ? tu veux me donner pour des vérités, traître, Des contes que je vois d'extravagance outrés ? Sosie Non : je suis le valet, et vous êtes le maître ; Il n'en sera, Monsieur, que ce que vous voudrez. Amphitryon Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme, Et tout du long t'ouïr sur ta commission. Il faut, avant que voir ma femme, Que je débrouille ici cette confusion. Rappelle tous tes sens, rentre bien dans ton âme, Et réponds, mot pour mot, à chaque question. Sosie Mais, de peur d'incongruité, Dites−moi, de grâce, à l'avance, De quel air il vous plaît que ceci soit traité. Parlerai−je, Monsieur, selon ma conscience, Ou comme auprès des grands on le voit usité ? Faut−il dire la vérité, Ou bien user de complaisance ? Amphitryon Non : je ne te veux obliger Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère. Sosie Bon, c'est assez ; laissez−moi faire : Vous n'avez qu'à m'interroger. Amphitryon Sur l'ordre que tantôt je t'avois su prescrire... ? Sosie Je suis parti, les cieux d'un noir crêpe voilés, Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre, Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez. Amphitryon Comment, coquin ? Sosie Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire, Je mentirai, si vous voulez. Amphitryon Voilà comme un valet montre pour nous du zèle. Passons. Sur les chemins que t'est−il arrivé ? Sosie D'avoir une frayeur mortelle, Au moindre objet que j'ai trouvé. Amphitryon Poltron ! Sosie En nous formant Nature a ses caprices ; Divers penchants en nous elle fait observer : Les uns à s'exposer trouvent mille délices ; Moi, j'en trouve à me conserver. Amphitryon Arrivant au logis... ? Sosie J'ai devant notre porte, En moi−même voulu répéter un petit Sur quel ton et de quelle sorte Je ferois du combat le glorieux récit. Amphitryon Ensuite ? Sosie On m'est venu troubler et mettre en peine. Amphitryon Et qui ? Sosie Sosie, un moi, de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de nos secrets a connoissance pleine, Comme le moi qui parle à vous. Amphitryon Quels contes ! Sosie Non, Monsieur, c'est la vérité pure. Ce moi plutôt que moi s'est au logis trouvé ; Et j'étois venu, je vous jure, Avant que je fusse arrivé. Amphitryon D'où peut procéder, je te prie, Ce galimatias maudit ? Est−ce songe ? est−ce ivrognerie ? Aliénation d'esprit ? Ou méchante plaisanterie ? Sosie Non : c'est la chose comme elle est, Et point du tout conte frivole. Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole, Et vous m'en croirez, s'il vous plaît. Je vous dis que, croyant n'être qu'un seul Sosie, Je me suis trouvé deux chez nous ; Et que de ces deux moi, piqués de jalousie, L'un est à la maison, et l'autre est avec vous ; Que le moi que voici, chargé de lassitude A trouvé l'autre moi frais, gaillard, et dispos, Et n'ayant d'autre inquiétude Que de battre et casser des os. Amphitryon Il faut être, je le confesse, D'un esprit bien posé, bien tranquille, bien doux, Pour souffrir qu'un valet de chansons me repaisse. Sosie Si vous vous mettez en courroux, Plus de conférence entre nous : Vous savez que d'abord tout cesse. Amphitryon Non : sans emportement je te veux écouter ; Je l'ai promis. Mais dis, en bonne conscience, Au mystère nouveau que tu me viens conter Est−il quelque ombre d'apparence ? Sosie Non : vous avez raison, et la chose à chacun Hors de créance doit paroître. C'est un fait à n'y rien connoître, Un conte extravagant, ridicule, importun : Cela choque le sens commun ; Mais cela ne laisse pas d'être. Amphitryon Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé ? Sosie Je ne l'ai pas cru, moi, sans une peine extrême : Je me suis d'être deux senti l'esprit blessé, Et longtemps d'imposteur j'ai traité ce moi−même. Mais à me reconnoître enfin il m'a forcé : J'ai vu que c'étoit moi, sans aucun stratagème ; Des pieds jusqu'à la tête, il est comme moi fait, Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ; Enfin deux gouttes de lait Ne sont pas plus ressemblantes ; Et n'étoit que ses mains sont un peu trop pesantes, J'en serois fort satisfait. Amphitryon A quelle patience il faut que je m'exhorte ! Mais enfin n'es−tu pas entré dans la maison ? Sosie Bon, entré ! Hé ! de quelle sorte ? Ai−je voulu jamais entendre de raison ? Et ne me suis−je pas interdit notre porte ? Amphitryon Comment donc ? Sosie Avec un bâton : Dont mon dos sent encore une douleur très−forte. Amphitryon On t'a battu ? Sosie Vraiment. Amphitryon Et qui ? Sosie Moi. Amphitryon Toi, te battre ? Sosie Oui, moi : non pas le moi d'ici, Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre. Amphitryon Te confonde le Ciel de me parler ainsi ! Sosie Ce ne sont point des badinages. Le moi que j'ai trouvé tantôt Sur le moi qui vous parle a de grands avantages : Il a le bras fort, le coeur haut ; J'en ai reçu des témoignages, Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut : C'est un drôle qui fait des rages. Amphitryon Achevons. As−tu vu ma femme ? Sosie Non. Amphitryon Pourquoi ? Sosie Par une raison assez forte. Amphitryon Qui t'a fait y manquer, maraud ? explique−toi. Sosie Faut−il le répéter vingt fois de même sorte ? Moi, vous dis−je, ce moi plus robuste que moi, Ce moi qui s'est de force emparé de la porte, Ce moi qui m'a fait filer doux, Ce moi qui le seul moi veut être, Ce moi de moi−même jaloux, Ce moi vaillant, dont le courroux Au moi poltron s'est fait connaître, Enfin ce moi qui suis chez nous, Ce moi qui s'est montré mon maître, Ce moi qui m'a roué de coups. Amphitryon Il faut que ce matin, à force de trop boire, Il se soit troublé le cerveau. Sosie Je veux être pendu si j'ai bu que de l'eau : A mon serment on m'en peut croire. Amphitryon Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés ? Et qu'un songe fâcheux, dans ses confus mystères, T'ait fait voir toutes les chimères Dont tu me fais des vérités ? Sosie Tout aussi peu. Je n'ai point sommeillé, Et n'en ai même aucune envie. Je vous parle bien éveillé ; J'étois bien éveillé ce matin, sur ma vie ! Et bien éveillé même étoit l'autre Sosie, Quand il m'a si bien étrillé. Amphitryon Suis−moi. Je t'impose silence : C'est trop me fatiguer l'esprit ; Et je suis un vrai fou d'avoir la patience D'écouter d'un valet les sottises qu'il dit. Sosie Tous les discours sont des sottises, Partant d'un homme sans éclat ; Ce seroit paroles exquises Si c'étoit un grand qui parlât. Amphitryon Entrons, sans davantage attendre. Mais Alcmène paroît avec tous ses appas. En ce moment sans doute elle ne m'attend pas Et mon abord la va surprendre. Scène II Alcmène, Cléanthis, Amphitryon, Sosie Alcmène Allons pour mon époux, Cléanthis, vers les Dieux Nous acquitter de nos hommages, Et les remercier des succès glorieux Dont Thèbes, par son bras, goûte les avantages. O dieux ! Amphitryon Fasse le Ciel qu'Amphitryon vainqueur Avec plaisir soit revu de sa femme, Et que ce jour favorable à ma flamme Vous redonne à mes yeux avec le même coeur, Que j'y retrouve autant d'ardeur Que vous en rapporte mon âme ! Alcmène Quoi ? de retour si tôt ? Amphitryon Certes, c'est en ce jour Me donner de vos feux un mauvais témoignage, Et ce "Quoi ? si tôt de retour ? " En ces occasions n'est guère le langage D'un coeur bien enflammé d'amour. J'osois me flatter en moi−même Que loin de vous j'aurois trop demeuré. L'attente d'un retour ardemment desiré Donne à tous les instants une longueur extrême, Et l'absence de ce qu'on aime, Quelque peu qu'elle dure, a toujours trop duré. Alcmène Je ne vois... Amphitryon Non, Alcmène, à son impatience On mesure le temps en de pareils états ; Et vous comptez les moments de l'absence En personne qui n'aime pas. Lorsque l'on aime comme il faut, Le moindre éloignement nous tue, Et ce dont on chérit la vue Ne revient jamais assez tôt. De votre accueil, je le confesse, Se plaint ici mon amoureuse ardeur, Et j'attendois de votre coeur D'autres transports de joie et de tendresse. Alcmène J'ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez les discours que je vous entends faire ; Et si vous vous plaignez de moi, Je ne sais pas, de bonne foi, Ce qu'il faut pour vous satisfaire, Hier au soir, ce me semble, à votre heureux retour, On me vit témoigner une joie assez tendre, Et rendre aux soins de votre amour Tout ce que de mon coeur vous aviez lieu d'attendre. Amphitryon Comment ? Alcmène Ne fis−je pas éclater à vos yeux Les soudains mouvements d'une entière allégresse ? Et le transport d'un coeur peut−il s'expliquer mieux, Au retour d'un époux qu'on aime avec tendresse ? Amphitryon Que me dites−vous là ? Alcmène Que même votre amour Montra de mon accueil une joie incroyable ; Et que, m'ayant quittée à la pointe du jour, Je ne vois pas qu'à ce soudain retour Ma surprise soit si coupable. Amphitryon Est−ce que du retour que j'ai précipité Un songe, cette nuit, Alcmène, dans votre âme A prévenu la vérité ? Et que m'ayant peut−être en dormant bien traité Votre coeur se croit vers ma flamme Assez amplement acquitté ? Alcmène Est−ce qu'une vapeur, par sa malignité, Amphitryon, a dans votre âme Du retour d'hier au soir brouillé la vérité ? Et que du doux accueil duquel je m'acquittai Votre coeur prétend à ma flamme Ravir toute l'honnêteté ? Amphitryon Cette vapeur dont vous me régalez Est un peu, ce me semble, étrange. Alcmène C'est ce qu'on peut donner pour change Au songe dont vous me parlez. Amphitryon A moins d'un songe, on ne peut pas sans doute Excuser ce qu'ici votre bouche me dit. Alcmène A moins d'une vapeur qui vous trouble l'esprit, On ne peut pas sauver ce que de vous j'écoute. Amphitryon Laissons un peu cette vapeur, Alcmène. Alcmène Laissons un peu ce songe, Amphitryon. Amphitryon Sur le sujet dont il est question, Il n'est guère de jeu que trop loin on ne mène. Alcmène Sans doute ; et pour marque certaine, Je commence à sentir un peu d'émotion. Amphitryon Est−ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l'accueil dont je vous ai fait plainte ? Alcmène Est−ce donc que par cette feinte Vous désirez vous égayer ? Amphitryon Ah ! de grâce, cessons, Alcmène, je vous prie, Et parlons sérieusement. Alcmène Amphitryon, c'est trop pousser l'amusement : Finissons cette raillerie. Amphitryon Quoi ? vous osez me soutenir en face Que plus tôt qu'à cette heure on m'ait ici pu voir ? Alcmène Quoi ? vous voulez nier avec audace Que dès hier en ce lieux vous vîntes sur le soir ? Amphitryon Moi ! je vins hier ? Alcmène Sans doute ; et dès devant l'aurore, Vous vous en êtes retourné. Amphitryon Ciel ! un pareil débat s'est−il pu voir encore ? Et qui de tout ceci ne seroit étonné ? Sosie ? Sosie Elle a besoin de six grains d'ellébore. Monsieur, son esprit est tourné. Amphitryon Alcmène, au nom de tous les Dieux ! Ce discours a d'étranges suites : Reprenez vos sens un peu mieux, Et pensez à ce que vous dites. Alcmène J'y pense mûrement aussi, Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée. J'ignore quel motif vous fait agir ainsi ; Mais si la chose avoit besoin d'être prouvée, S'il étoit vrai qu'on pût ne s'en souvenir pas, De qui puis−je tenir, que de vous, la nouvelle Du dernier de tous vos combats ? Et les cinq diamants que portoit Ptérélas, Qu'a fait dans la nuit éternelle Tomber l'effort de votre bras ? Et pourroit−on vouloir un plus sûr témoignage ? Amphitryon Quoi ? je vous ai déjà donné Le noeud de diamants que j'eus pour mon partage, Et que je vous ai destiné ? Alcmène Assurément. Il n'est pas difficile. De vous en bien convaincre. Amphitryon Et comment ? Alcmène Le voici. Amphitryon Sosie ! Sosie Elle se moque, et je le tiens ici ; Monsieur, la feinte est inutile. Amphitryon Le cachet est entier. Alcmène Est−ce une vision ? Tenez. Trouverez−vous cette preuve assez forte ? Amphitryon Ah Ciel ! ô juste Ciel ! Alcmène Allez, Amphitryon, Vous vous moquez d'en user de la sorte, Et vous en devriez avoir confusion. Amphitryon Romps vite ce cachet. Sosie, ayant ouvert le coffret. Ma foi, la place est vide. Il faut que par magie on ai su le tirer, Ou bien que de lui−même il soit venu, sans guide, Vers celle qu'il a su qu'on en vouloit parer. Amphitryon O Dieux, dont le pouvoir sur les choses préside, Quelle est cette aventure ? et qu'en puis−je augurer Dont mon amour ne s'intimide ! Sosie Si sa bouche dit vrai, nous avons même sort, Et de même que moi, Monsieur, vous êtes double. Amphitryon Tais−toi. Alcmène Sur quoi vous étonner si fort ? Et d'où peut naître ce grand trouble ? Amphitryon O Ciel ! quel étrange embarras ! Je vois des incidents qui passent la nature ; Et mon honneur redoute une aventure Que mon esprit ne comprend pas. Alcmène Songez−vous, en tenant cette preuve sensible, A me nier encor votre retour pressé ? Amphitryon Non ; mais à ce retour daignez, s'il est possible, Me conter ce qui s'est passé. Alcmène Puisque vous demandez un récit de la chose. Vous voulez dire donc que ce n'étoit pas vous ? Amphitryon Pardonnez−moi ; mais j'ai certaine cause Qui me fait demander ce récit entre nous, Alcmène Les soucis importants qui vous peuvent saisir, Vous ont−ils fait si vite en perdre la mémoire ? Amphitryon Peut−être ; mais enfin vous me ferez plaisir De m'en dire toute l'histoire. Alcmène L'histoire n'est pas longue. A vous je m'avançai, Pleine d'une aimable surprise ; Tendrement je vous embrassai, Et témoignai ma joie à plus d'une reprise. Amphitryon, en soi−même. Ah ! d'un si doux accueil je me serois passé. Alcmène Vous me fîtes d'abord ce présent d'importance, Que du butin conquis vous m'aviez destiné. Votre coeur, avec véhémence, M'étala de ses feux toute la violence, Et les soins importuns qui l'avoient enchaîné, L'aise de me revoir, les tourments de l'absence, Tout le souci que son impatience Pour le retour s'étoit donné ; Et jamais votre amour, en pareille occurrence, Ne me parut si tendre et si passionné. Amphitryon, en soi−même. Peut−on plus vivement se voir assassiné ? Alcmène Tous ces transports, toute cette tendresse, Comme vous croyez bien, ne me déplaisoient pas ; Et s'il faut que je le confesse, Mon coeur, Amphitryon, y trouvoit mille appas. Amphitryon Ensuite, s'il vous plaît. Alcmène Nous nous entrecoupâmes De mille questions qui pouvoient nous toucher. On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes ; Et le souper fini, nous nous fûmes coucher. Amphitryon Ensemble ? Alcmène Assurément. Quelle est cette demande ? Amphitryon Ah ! c'est ici le coup le plus cruel de tous, Et dont à s'assurer trembloit mon feu jaloux. Alcmène D'où vous vient à ce mot une rougeur si grande ? Ai−je fait quelque mal de coucher avec vous ? Amphitryon Non, ce n'étoit pas moi, pour ma douleur sensible : Et qui dit qu'hier ici mes pas se sont portés, Dit de toutes les faussetés La fausseté la plus horrible. Alcmène Amphitryon ! Amphitryon Perfide ! Alcmène Ah ! quel emportement ! Amphitryon Non, non : plus de douceur et plus de déférence, Ce revers vient à bout de toute ma constance ; Et mon coeur ne respire, en ce fatal moment, Et que fureur et que vengeance. Alcmène De qui donc vous venger ? et quel manque de foi Vous fait ici me traiter de coupable ! Amphitryon Je ne sais pas, mais ce n'étoit pas moi ; Et c'est un désespoir qui de tout rend capable. Alcmène Allez, indigne époux, le fait parle de soi, Et l'imposture est effroyable. C'est trop me pousser là−dessus. Et d'infidélité me voir trop condamnée. Si vous cherchez, dans ces transports confus, Un prétexte à briser les noeuds d'un hyménée Qui me tient à vous enchaînée, Tous ces détours sont superflus ; Et me voilà déterminée A souffrir qu'en ce jour nos liens soient rompus. Amphitryon Après l'indigne affront que l'on me fait connoître, C'est bien à quoi sans doute il faut vous préparer : C'est le moins qu'on doit voir, et les choses peut−être Pourront n'en pas là demeurer. Le déshonneur est sûr, mon malheur m'est visible, Et mon amour en vain voudroit me l'obscurcir ; Mais le détail encor ne m'en est pas sensible, Et mon juste courroux prétend s'en éclaircir. Votre frère déjà peut hautement répondre Que jusqu'à ce matin je ne l'ai point quitté : Je m'en vais le chercher, afin de vous confondre Sur ce retour qui m'est faussement imputé. Après, nous percerons jusqu'au fond d'un mystère Jusques à présent inouï ; Et dans les mouvements d'une juste colère, Malheur à qui m'aura trahi ! Sosie Monsieur... Amphitryon Ne m'accompagne pas, Et demeure ici pour m'attendre. Cléanthis Faut−il ? ... Alcmène Je ne puis rien entendre : Laisse−moi seule et ne suis point mes pas. Scène III Cléanthis, Sosie Cléanthis Il faut que quelque chose ait brouillé sa cervelle ; Mais le frère sur−le−champ Finira cette querelle. Sosie C'est ici, pour mon maître, un coup assez touchant. Et son aventure est cruelle. Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m'en veux tout doux éclaircir avec elle. Cléanthis Voyez s'il me viendra seulement aborder ! Mais je veux m'empêcher de rien faire paroître. Sosie La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, Et je tremble à la demander. Ne vaudroit−il point mieux, pour ne rien hasarder, Ignorer ce qu'il en peut être ? Allons, tout coup vaille, il faut voir, Et je ne m'en saurois défendre. La foiblesse humaine est d'avoir Des curiosités d'apprendre Ce qu'on ne voudroit pas savoir. Dieu te gard', Cléanthis ! Cléanthis Ah ! ah ! tu t'en avises, Traître, de t'approcher de nous ! Sosie Mon Dieu ! qu'as−tu ? toujours on te voit en courroux, Et sur rien tu te formalises. Cléanthis Qu'appelles−tu sur rien, dis ? Sosie J'appelle sur rien Ce qui sur rien s'appelle en vers ainsi qu'en prose ; Et rien, comme tu le sais bien, Veut dire rien, ou peu de chose. Cléanthis Je ne sais qui me tient, infâme, Que je ne t'arrache les yeux, Et ne t'apprenne où va le courroux d'une femme. Sosie Holà ! d'où te vient donc ce transport furieux ? Cléanthis Tu n'appelles donc rien le procédé, peut−être, Qu'avec moi ton coeur a tenu ? Sosie Et quel ? Cléanthis Quoi ? tu fais l'ingénu ? Est−ce qu'à l'exemple du maître Tu veux dire qu'ici tu n'es pas revenu ? Sosie Non, je sais fort bien le contraire ; Mais je ne t'en fais pas le fin : Nous avions bu de je ne sais quel vin, Qui m'a fait oublier tout ce que j'ai pu faire. Cléanthis Tu crois peut−être excuser par ce trait... Sosie Non, tout de bon, tu m'en peux croire. J'étois dans un état où je puis avoir fait Des choses dont j'aurois regret, Et dont je n'ai nulle mémoire. Cléanthis Tu ne te souviens point du tout de la manière Dont tu m'as su traiter, étant venu du port ? Sosie Non plus que rien. Tu peux m'en faire le rapport : Je suis équitable et sincère, Et me condamnerai moi−même, si j'ai tort. Cléanthis Comment ? Amphitryon m'ayant su disposer, Jusqu'à ce que tu vins j'avois poussé ma veille ; Mais je ne vis jamais une froideur pareille : De ta femme il fallut moi−même t'aviser ; Et lorsque je fus te baiser, Tu détournas le nez, et me donnas l'oreille. Sosie Bon ! Cléanthis Comment, bon ? Sosie Mon Dieu ! tu ne sais pas pourquoi, Cléanthis, je tiens ce langage : J'avois mangé de l'ail, et fis en homme sage De détourner un peu mon haleine de toi. Cléanthis Je te sus exprimer des tendresses de coeur ; Mais à tous mes discours tu fus comme une souche ; Et jamais un mot de douceur Ne te put sortir de la bouche. Sosie Courage ! Cléanthis Enfin ma flamme eut beau s'émanciper, Sa chaste ardeur en toi ne trouva rien que glace ; Et dans un tel retour, je te vis la tromper, Jusqu'à faire refus de prendre au lit la place Que les lois de l'hymen t'obligent d'occuper. Sosie Quoi ? je ne couchai point... Cléanthis Non, lâche. Sosie Est−il possible ? Cléanthis Traître, il n'est que trop assuré. C'est de tous les affronts l'affront le plus sensible ; Et loin que ce matin ton coeur l'ait réparé, Tu t'es d'avec moi séparé Par des discours chargés d'un mépris tout visible. Sosie Vivat Sosie ! Cléanthis Hé quoi ? ma plainte a cet effet ? Tu ris après ce bel ouvrage ? Sosie Que je suis de moi satisfait ! Cléanthis Exprime−t−on ainsi le regret d'un outrage ? Sosie Je n'aurois jamais cru que j'eusse été si sage. Cléanthis Loin de te condamner d'un si perfide trait, Tu m'en fais éclater la joie en ton visage ! Sosie Mon Dieu, tout doucement ! Si je parois joyeux, Crois que j'en ai dans l'âme une raison très−forte, Et que, sans y penser, je ne fis jamais mieux Que d'en user tantôt avec toi de la sorte. Cléanthis Traître, te moques−tu de moi ? Sosie Non, je te parle avec franchise. En l'état où j'étois, j'avois certain effroi, Dont avec ton discours mon âme s'est remise. Je m'appréhendois fort, et craignois qu'avec toi Je n'eusse fait quelque sottise. Cléanthis Quelle est cette frayeur ? et sachons donc pourquoi. Sosie Les médecins disent, quand on est ivre, Que de sa femme on se doit abstenir, Et que dans cet état il ne peut provenir Que des enfants pesants et qui ne sauroient vivre. Vois, si mon coeur n'eût su de froideur se munir, Quels inconvénients auroient pu s'en ensuivre ! Cléanthis Je me moque des médecins, Avec leurs raisonnements fades : Qu'ils règlent ceux qui sont malades, Sans vouloir gouverner les gens qui sont bien sains. Ils se mêlent de trop d'affaires, De prétendre tenir nos chastes feux gênés ; Et sur les jours caniculaires Ils nous donnent encore, avec leurs lois sévères, De cent sots contes par le nez. Sosie Tout doux ! Cléanthis Non : je soutiens que cela conclut mal : Ces raisons sont raisons d'extravagantes têtes. Il n'est ni vin ni temps qui puisse être fatal A remplir le devoir de l'amour conjugal ; Et les médecins sont des bêtes. Sosie Contre eux, je t'en supplie, apaise ton courroux : Ce sont d'honnêtes gens, quoi que le monde en dise. Cléanthis Tu n'es pas où tu crois ; en vain tu files doux : Ton excuse n'est point une excuse de mise ; Et je me veux venger tôt ou tard, entre nous, De l'air dont chaque jour je vois qu'on me méprise. Des discours de tantôt je garde tous les coups, Et tâcherai d'user, lâche et perfide époux, De cette liberté que ton coeur m'a permise. Sosie Quoi ? Cléanthis Tu m'a dit tantôt que tu consentois fort, Lâche, que j'en aimasse un autre. Sosie Ah ! pour cet article, j'ai tort. Je m'en dédis, il y va trop du nôtre : Garde−toi bien de suivre ce transport. Cléanthis Si je puis une fois pourtant Sur mon esprit gagner la chose... Sosie Fais à ce discours quelque pause : Amphitryon revient, qui me paroît content. Scène IV Jupiter, Cléanthis, Sosie Jupiter Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, De bannir les chagrins que son coeur veut garder, Et donner à mes feux, dans ce soin qui m'amène, Le doux plaisir de se raccommoder. Alcmène est là−haut, n'est−ce pas ? Cléanthis Oui, pleine d'une inquiétude Qui cherche de la solitude, Et qui m'a défendu d'accompagner ses pas. Jupiter Quelque défense qu'elle ait faite, Elle ne sera pas pour moi. Cléanthis Son chagrin, à ce que je voi, A fait une prompte retraite. Scène V Cléanthis, Sosie Sosie Que dis−tu, Cléanthis, de ce joyeux maintien, Après son fracas effroyable ? Cléanthis Que si toutes nous faisions bien, Nous donnerions tous les hommes au diable. Et que le meilleur n'en vaut rien. Sosie Cela se dit dans le courroux ; Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées ; Et vous seriez, ma foi ! toutes bien empêchées, Si le diable les prenoit tous. Cléanthis Vraiment... Sosie Les voici. Taisons−nous. Scène VI Jupiter, Alcmène, Cléanthis, Sosie Jupiter Voulez−vous me désespérer Hélas ! arrêtez, belle Alcmène. Alcmène Non, avec l'auteur de ma peine Je ne puis du tout demeurer. Jupiter De grâce... Alcmène Laissez−moi. Jupiter Quoi... ? Alcmène Laissez−moi, vous dis−je. Jupiter Ses pleurs touchent mon âme, et sa douleur m'afflige. Souffrez que mon coeur... Alcmène Non, ne suivez point mes pas. Jupiter Où voulez−vous aller ? Alcmène Où vous ne serez pas. Jupiter Ce vous est une attente vaine. Je tiens à vos beautés par un noeud trop serré, Pour pouvoir un moment en être séparé : Je vous suivrai partout, Alcmène. Alcmène Et moi, partout je vous fuirai. Jupiter Je suis donc bien épouvantable ? Alcmène Plus qu'on ne peut dire, à mes yeux. Oui, je vous vois comme un monstre effroyable, Un monstre cruel, furieux, Et dont l'approche est redoutable, Comme un monstre à fuir en tous lieux. Mon coeur souffre, à vous voir, une peine incroyable ; C'est un supplice qui m'accable ; Et je ne vois rien sous les cieux D'affreux, d'horrible, d'odieux, Qui ne me fût plus que vous supportable. Jupiter En voilà bien, hélas ! que votre bouche dit. Alcmène J'en ai dans le coeur davantage ; Et pour s'exprimer tout, ce coeur a du dépit De ne point trouver de langage. Jupiter Hé ! que vous a donc fait ma flamme, Pour me pouvoir, Alcmène, en monstre regarder ? Alcmène Ah ! juste Ciel ! cela peut−il se demander ? Et n'est−ce pas pour mettre à bout une âme ? Jupiter Ah ! d'un esprit plus adouci... Alcmène Non, je ne veux du tout vous voir, ni vous entendre. Jupiter Avez−vous bien le coeur de me traiter ainsi ? Est−ce là cet amour si tendre, Qui devoit tant durer quand je vins hier ici ? Alcmène Non, non, ce ne l'est pas ; et vos lâches injures En ont autrement ordonné. Il n'est plus, cet amour tendre et passionné ; Vous l'avez dans mon coeur, par cent vives blessures, Cruellement assassiné. C'est en sa place un courroux inflexible, Un vif ressentiment, un dépit invincible. Un désespoir d'un coeur justement animé, Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible, Autant qu'il est d'accord de vous avoir aimé : Et c'est haïr autant qu'il est possible. Jupiter Hélas ! que votre amour n'avoit guère de force, Si de si peu de chose on le peut voir mourir ! Ce qui n'étoit que jeu doit−il faire un divorce ? Et d'une raillerie a−t−on lieu de s'aigrir ? Alcmène Ah ! c'est cela dont je suis offensée, Et que ne peut pardonner mon courroux. Des véritables traits d'un mouvement jaloux Je me trouverois moins blessée. La jalousie a des impressions Dont bien souvent la force nous entraîne ; Et l'âme la plus sage, en ces occasions, Sans doute avec assez de peine Répond de ses émotions ; L'emportement d'un coeur qui peut s'être abusé A de quoi ramener une âme qu'il offense ; Et dans l'amour qui lui donne naissance Il trouve au moins, malgré toute sa violence, Des raisons pour être excusé ; De semblables transports contre un ressentiment Pour défense toujours ont ce qui les fait naître, Et l'on donne grâce aisément A ce dont on n'est pas le maître. Mais que, de gayeté de coeur, On passe aux mouvements d'une fureur extrême, Que sans cause l'on vienne, avec tant de rigueur, Blesser la tendresse et l'honneur D'un coeur qui chèrement nous aime, Ah ! c'est un coup trop cruel en lui−même, Et que jamais n'oubliera ma douleur. Jupiter Oui, vous avez raison, Alcmène, il se faut rendre : Cette action, sans doute, est un crime odieux ; Je ne prétends plus le défendre ; Mais souffrez que mon coeur s'en défende à vos yeux, Et donne au vôtre à qui se prendre De ce transport injurieux. A vous en faire un aveu véritable, L'époux, Alcmène, a commis tout le mal ; C'est l'époux qu'il vous faut regarder en coupable. L'amant n'a point de part à ce transport brutal, Et de vous offenser son coeur n'est point capable : Il a pour vous, ce coeur, pour jamais y penser, Trop de respect et de tendresse ; Et si de faire rien à vous pouvoir blesser Il avoit eu la coupable foiblesse, De cent coups à vos yeux il voudroit le percer. Mais l'époux est sorti de ce respect soumis Où pour vous on doit toujours être ; A son dur procédé l'époux s'est fait connoître, Et par le droit d'hymen il s'est cru tout permis ; Oui, c'est lui qui sans doute est criminel vers vous. Lui seul a maltraité votre aimable personne : Haïssez, détestez l'époux, J'y consens, et vous l'abandonne. Mais, Alcmène, sauvez l'amant de ce courroux Qu'une telle offense vous donne ; N'en jetez pas sur lui l'effet, Démêlez−le un peu du coupable ; Et pour être enfin équitable, Ne le punissez point de ce qu'il n'a pas fait. Alcmène Ah ! toutes ces subtilités N'ont que des excuses frivoles, Et pour les esprits irrités Ce sont des contre−temps que de telles paroles. Ce détour ridicule est en vain pris par vous : Je ne distingue rien en celui qui m'offense, Tout y devient l'objet de mon courroux, Et dans sa juste violence Sont confondus et l'amant et l'époux. Tous deux de même sorte occupent ma pensée, Et des mêmes couleurs, par mon âme blessée, Tous deux ils sont peints à mes yeux : Tous deux sont criminels, tous deux m'ont offensée, Et tous deux me sont odieux. Jupiter Hé bien ! puisque vous le voulez, Il faut donc me charger du crime. Oui, vous avez raison lorsque vous m'immolez A vos ressentiments en coupable victime ; Un trop juste dépit contre moi vous anime, Et tout ce grand courroux qu'ici vous étalez Ne me fait endurer qu'un tourment légitime ; C'est avec droit que mon abord vous chasse, Et que de me fuir en tous lieux Votre colère me menace : Je dois vous être un objet odieux, Vous devez me vouloir un mal prodigieux ; Il n'est aucune horreur que mon forfait ne passe, D'avoir offensé vos beaux yeux. C'est un crime à blesser les hommes et les dieux, Et je mérite enfin, pour punir cette audace, Que contre moi votre haine ramasse Tous ses traits les plus furieux. Mais mon coeur vous demande grâce ; Pour vous la demander je me jette à genoux, Et la demande au nom de la plus vive flamme, Du plus tendre amour dont une âme Puisse jamais brûler pour vous. Si votre coeur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j'ose recourir, Il faut qu'une atteinte soudaine M'arrache, en me faisant mourir, Aux dures rigueurs d'une peine Que je ne saurois plus souffrir. Oui, cet état me désespère : Alcmène, ne présumez pas Qu'aimant comme je fais vos célestes appas, Je puisse vivre un jour avec votre colère. Déjà de ces moments la barbare longueur Fait sous des atteintes mortelles Succomber tout mon triste coeur ; Et de mille vautours les blessures cruelles N'ont rien de comparable à ma vive douleur. Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer : S'il n'est point de pardon que je doive espérer, Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux le coeur d'un misérable, Ce coeur, ce traître coeur, trop digne d'expirer, Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable : Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène, Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour, Aucune impression de haine Au souvenir de mon amour ! C'est tout ce que j'attends pour faveur souveraine. Alcmène Ah ! trop cruel époux ! Jupiter Dites, parlez, Alcmène. Alcmène Faut−il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités ? Jupiter Quelque ressentiment qu'un outrage nous cause, Tient−il contre un remords d'un coeur bien enflammé ? Alcmène Un coeur bien plein de flamme à mille morts s'expose, Plutôt que de vouloir fâcher l'objet aimé. Jupiter Plus on aime quelqu'un, moins on trouve de peine... Alcmène Non, ne m'en parlez point : vous méritez ma haine. Jupiter Vous me haïssez donc ? Alcmène J'y fais tout mon effort ; Et j'ai dépit de voir que toute votre offense Ne puisse de mon coeur jusqu'à cette vengeance Faire encore aller le transport. Jupiter Mais pourquoi cette violence, Puisque pour vous venger je vous offre ma mort ? Prononcez−en l'arrêt, et j'obéis sur l'heure. Alcmène Qui ne sauroit haïr peut−il vouloir qu'on meure ? Jupiter Et moi, je ne puis vivre, à moins que vous quittiez Cette colère qui m'accable, Et que vous m'accordiez le pardon favorable Que je vous demande à vos pieds. Résolvez ici l'un des deux : Ou de punir, ou bien d'absoudre. Alcmène Hélas ! ce que je puis résoudre Paroît bien plus que je ne veux. Pour vouloir soutenir le courroux qu'on me donne, Mon coeur a trop su me trahir : Dire qu'on ne sauroit haïr, N'est−ce pas dire qu'on pardonne ? Jupiter Ah ! belle Alcmène, il faut que, comblé d'allégresse... Alcmène Laissez : je me veux mal de mon trop de foiblesse. Jupiter Va, Sosie, et dépêche−toi, Voir, dans les doux transports dont mon âme est charmée, Ce que tu trouveras d'officiers de l'armée, Et les invite à dîner avec moi. Tandis que d'ici je le chasse, Mercure y remplira sa place. Scène VII Cléanthis, Sosie Sosie Hé bien ! tu vois, Cléanthis, ce ménage. Veux−tu qu'à leur exemple ici Nous fassions entre nous un peu de paix aussi, Quelque petit rapatriage ? Cléanthis C'est pour ton nez, vraiment ! Cela se fait ainsi. Sosie Quoi ? tu ne veux pas ? Cléanthis Non. Sosie Il ne m'importe guère : Tant pis pour toi. Cléanthis La, la, revien. Sosie Non, morbleu ! je n'en ferai rien, Et je veux être, à mon tour, en colère. Cléanthis Va, va, traître, laisse−moi faire : On se lasse parfois d'être femme de bien. Acte III Scène I Amphitryon Oui, sans doute le sort tout exprès me le cache, Et des tours que je fais à la fin je suis las. Il n'est point de destin plus cruel, que je sache : Je ne saurois trouver, portant partout mes pas, Celui qu'à chercher je m'attache, Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l'être, De nos faits avec moi, sans beaucoup me connoître, Viennent se réjouir, pour me faire enrager. Dans l'embarras cruel du souci qui me blesse, De leurs embrassements et de leur allégresse Sur mon inquiétude ils viennent tous charger. En vain à passer je m'apprête, Pour fuir leurs persécutions, Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête ; Et tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions Je réponds d'un geste de tête, Je leur donne tout bas cent malédictions. Ah ! qu'on est peu flatté de louange, d'honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l'âme on souffre une vive douleur ! Et que l'on donneroit volontiers cette gloire, Pour avoir le repos du coeur ! Ma jalousie, à tout propos, Me promène sur ma disgrâce ; Et plus mon esprit y repasse, Moins j'en puis débrouiller le funeste chaos. Le vol des diamants n'est pas ce qui m'étonne : On lève les cachets, qu'on ne l'aperçoit pas ; Mais le don qu'on veut qu'hier j'en vins faire en personne Est ce qui fait ici mon cruel embarras. La nature parfois produit des ressemblances Dont quelques imposteurs ont pris droit d'abuser ; Mais il est hors de sens que sous ces apparences Un homme pour époux se puisse supposer, Et dans tous ces rapports sont mille différences Dont se peut une femme aisément aviser. Des charmes de la Thessalie, On vante de tout temps les merveilleux effets ; Mais les contes fameux qui partout en sont faits, Dans mon esprit toujours ont passé pour folie ; Et ce seroit du sort une étrange rigueur, Qu'au sortir d'une ample victoire Je fusse contraint de les croire, Aux dépens de mon propre honneur. Je veux la retâter sur ce fâcheux mystère, Et voir si ce n'est point une vaine chimère Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit. Ah ! fasse le Ciel équitable Que ce penser soit véritable, Et que pour mon bonheur elle ait perdu l'esprit ! Scène II Mercure, Amphitryon Mercure Comme l'amour ici ne m'offre aucun plaisir, Je m'en veux faire au moins qui soient d'autre nature. Et je vais égayer mon sérieux loisir A mettre Amphitryon hors de toute mesure. Cela n'est pas d'un dieu bien plein de charité ; Mais aussi n'est−ce pas ce dont je m'inquiète, Et je me sens par ma planète A la malice un peu porté. Amphitryon D'où vient donc qu'à cette heure on ferme cette porte ? Mercure Holà ! tout doucement ! Qui frappe ? Amphitryon Moi. Mercure Qui, moi ? Amphitryon Ah ! ouvre Mercure Comment, ouvre ? Et qui donc es−tu, toi, Qui fais tant de vacarme et parles de la sorte ? Amphitryon Quoi ? tu ne me connois pas ? Mercure Non. Et n'en ai pas la moindre envie. Amphitryon Tout le monde perd−il aujourd'hui la raison ? Est−ce un mal répandu ? Sosie, holà ! Sosie ! Mercure Hé bien ! Sosie : oui, c'est mon nom ; As−tu peur que je ne l'oublie ? Amphitryon Me vois−tu bien ? Mercure Fort bien. Qui peut pousser ton bras A faire une rumeur si grande ? Et que demandes−tu là−bas ? Amphitryon Moi, pendard ! ce que je demande ? Mercure Que ne demandes−tu donc pas ? Parle, si tu veux qu'on t'entende. Amphitryon Attends, traître : avec un bâton Je vais là−haut me faire entendre, Et de bonne façon t'apprendre, A m'oser parler sur ce ton. Mercure Tout beau ! si pour heurter tu fais la moindre instance, Je t'envoirai d'ici des messagers fâcheux. Amphitryon O Ciel ! vit−on jamais une telle insolence ? La peut−on concevoir d'un serviteur, d'un gueux ? Mercure Hé bien ! qu'est−ce ? M'as−tu tout parcouru par ordre ? M'as−tu de tes gros yeux assez considéré ? Comme il les écarquille, et paroît effaré ! Si des regards on pouvait mordre, Il m'auroit déjà déchiré. Amphitryon Moi−même je frémis de ce que tu t'apprêtes, Avec ces impudents propos. Que tu grossis pour toi d'effroyables tempêtes ! Quels orages de coups vont fondre sur ton dos ! Mercure L'ami, si de ces lieux tu ne veux disparaître, Tu pourras y gagner quelque contusion. Amphitryon Ah ! tu sauras, maraud, à ta confusion, Ce que c'est qu'un valet qui s'attaque à son maître. Mercure Toi, mon maître ? Amphitryon Oui, coquin. M'oses−tu méconnaître ? Mercure Je n'en reconnois point d'autre qu'Amphitryon. Amphitryon Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être ? Mercure Amphitryon ? Amphitryon Sans doute. Mercure Ah ! quelle vision ! Dis−nous un peu : quel est le cabaret honnête Où tu t'es coiffé le cerveau ? Amphitryon Comment ? encore ? Mercure Etoit−ce un vin à faire fête ? Amphitryon Ciel ! Mercure Etoit−il vieux, ou nouveau ? Amphitryon Que de coups ! Mercure Le nouveau donne fort dans la tête, Quand on le veut boire sans eau. Amphitryon Ah ! je t'arracherai cette langue sans doute. Mercure Passe, mon cher ami, crois−moi : Que quelqu'un ici ne t'écoute. Je respecte le vin : va−t'en, retire−toi, Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu'il goûte. Amphitryon Comment Amphitryon est là dedans ? Mercure Fort bien : Qui, couvert des lauriers d'une victoire pleine, Est auprès de la belle Alcmène, A jouir des douceurs d'un aimable entretien. Après le démêlé d'un amoureux caprice, Ils goûtent le plaisir de s'être rajustés, Garde−toi de troubler leurs douces privautés, Si tu ne veux qu'il ne punisse L'excès de tes témérités. Scène III Amphitryon Ah ! quel étrange coup m'a−t−il porté dans l'âme ! En quel trouble cruel jette−t−il mon esprit ! Et si les choses sont comme le traître dit, Où vois−je ici réduits mon honneur et ma flamme ? A quel partir me doit résoudre ma raison ? Ai−je l'éclat ou le secret à prendre ? Et dois−je, en mon courroux, renfermer ou répandre Le déshonneur de ma maison ? Ah ! faut−il consulter dans un affront si rude ? Je n'ai rien à prétendre et rien ménager ; Et toute mon inquiétude Ne doit aller qu'à me venger. Scène IV Sosie, Naucratès, Polidas, Amphitryon Sosie Monsieur, avec mes soins tout ce que j'ai pu faire, C'est de vous amener ces Messieurs que voici. Amphitryon Ah ! vous voilà ? Sosie Monsieur. Amphitryon Insolent ! téméraire. Sosie Quoi ? Amphitryon Je vous apprendrai de me traiter ainsi. Sosie Qu'est−ce donc ? qu'avez−vous ? Amphitryon Ce que j'ai, misérable ? Sosie Holà, Messieurs, venez donc tôt. Naucratès Ah ! de grâce, arrêtez. Sosie De quoi suis−je coupable ? Amphitryon Tu me le demande, maraud ? Laissez−moi satisfaire un courroux légitime. Sosie Lorsque l'on pend quelqu'un, on lui dit pourquoi c'est. Naucratès Daignez nous dire au moins quel peut être son crime. Sosie Messieurs, tenez bon, s'il vous plaît. Amphitryon Comment ? il vient d'avoir l'audace De me fermer ma porte au nez, Et de joindre encor la menace A mille propos effrénés ! Ah, coquin ! Sosie Je suis mort. Naucratès Calmez cette colère. Sosie Messieurs. Polidas Qu'est−ce ? Sosie M'a−t−il frappé ? Amphitryon Non, il faut qu'il ait le salaire Des mots où tout à l'heure il s'est émancipé. Sosie Comment cela se peut−il faire, Si j'étois par votre ordre autre part occupé ? Ces Messieurs sont ici pour rendre témoignage Qu'à dîner avec vous je les viens d'inviter. Naucratès Il est vrai qu'il nous vient de faire ce message, Et n'a point voulu nous quitter. Amphitryon Qui t'a donné cet ordre ? Sosie Vous. Amphitryon Et quand ? Sosie Après votre paix faite, Au milieu des transports d'une âme satisfaite D'avoir d'Alcmène apaisé le courroux. Amphitryon O Ciel ! chaque instant, chaque pas Ajoute quelque chose à mon cruel martyre ; Et dans ce fatal embarras, Je ne sais plus que croire, ni que dire. Naucratès Tout ce que de chez vous il vient de nous conter Surpasse si fort la nature, Qu'avant que de rien faire et de vous emporter, Vous devez éclaircir toute cette aventure. Amphitryon Allons : vous y pourrez seconder mon effort, Et le Ciel à propos ici vous a fait rendre. Voyons quelle fortune en ce jour peut m'attendre : Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort. Hélas ! je brûle de l'apprendre, Et je le crains plus que la mort. Scène V Jupiter, Amphitryon, Naucratès, Polidas, Sosie Jupiter Quel bruit à descendre m'oblige ? Et qui frappe en maître où je suis ? Amphitryon Que vois−je ? justes dieux ! Naucratès Ciel ! quel est ce prodige ? Quoi ? deux Amphitryons ici nous sont produits ! Amphitryon Mon âme demeure transie ; Hélas ! je n'en puis plus : l'aventure est à bout, Ma destinée est éclaircie, Et ce que je vois me dit tout. Naucratès Plus mes regards sur eux s'attachent fortement, Plus je trouve qu'en tout l'un à l'autre est semblable. Sosie Messieurs, voici le véritable ; L'autre est un imposteur digne de châtiment. Polidas Certes, ce rapport admirable Suspend ici mon jugement. Amphitryon C'est trop être éludés par un fourbe exécrable : Il faut, avec ce fer, rompre l'enchantement. Naucratès Arrêtez. Amphitryon Laissez−moi. Naucratès Dieu ! que voulez−vous faire ? Amphitryon Punir d'un imposteur les lâches trahisons. Jupiter Tout beau ! l'emportement est fort peu nécessaire ; Et lorsque de la sorte on se met en colère, On fait croire qu'on a de mauvaises raisons. Sosie Oui, c'est un enchanteur qui porte un caractère Pour ressembler aux maîtres des maisons. Amphitryon Je te ferai, pour ton partage, Sentir par mille coups ces propos outrageants. Sosie Mon maître est homme de courage, Et ne souffrira point que l'on batte ses gens. Amphitryon Laissez−moi m'assouvir dans mon courroux extrême, Et laver mon affront au sang d'un scélérat. Naucratès Nous ne souffrirons point cet étrange combat D'Amphitryon contre lui−même. Amphitryon Quoi ? mon honneur de vous reçoit ce traitement ? Et mes amis d'un fourbe embrassent la défense ? Loin d'être les premiers à prendre ma vengeance, Eux−mêmes font obstacle à mon ressentiment ? Naucratès Que voulez−vous qu'à cette vue Fassent nos résolutions, Lorsque par deux Amphitryons Toute notre chaleur demeure suspendue ? A vous faire éclater notre zèle aujourd'hui, Nous craignons de faillir et de vous méconnoître. Nous voyons bien en vous Amphitryon paroître, Du salut des Thébains le glorieux appui ; Mais nous le voyons tous aussi paroître en lui, Et ne saurions juger dans lequel il peut être. Notre parti n'est point douteux, Et l'imposteur par nous doit mordre la poussière ; Mais ce parfait rapport le cache entre vous deux ; Et c'est un coup trop hasardeux Pour l'entreprendre sans lumière. Avec douceur laissez−nous voir De quel côté peut être l'imposture ; Et dès que nous aurons démêlé l'aventure, Il ne nous faudra point dire notre devoir. Jupiter Oui, vous avez raison ; et cette ressemblance A douter de tous deux vous peut autoriser. Je ne m'offense point de vous voir en balance : Je suis plus raisonnable, et sais vous excuser. L'oeil ne peut entre nous faire de différence, Et je vois qu'aisément on s'y peut abuser. Vous ne me voyez point témoigner de colère, Point mettre l'épée à la main : C'est un mauvais moyen d'éclaircir ce mystère, Et j'en puis trouver un plus doux et plus certain. L'un de nous est Amphitryon ; Et tous deux à vos yeux nous le pouvons paraître. C'est à moi de finir cette confusion ; Et je prétends me faire à tous si bien connaître, Qu'aux pressantes clartés de ce que je puis être, Lui−même soit d'accord du sang qui m'a fait naître, Il n'ait plus de rien dire aucune occasion. C'est aux yeux des Thébains que je veux avec vous De la vérité pure ouvrir la connoissance ; Et la chose sans doute est assez d'importance, Pour affecter la circonstance De l'éclaircir aux yeux de tous. Alcmène attend de moi ce public témoignage : Sa vertu, que l'éclat de ce désordre outrage ; Veut qu'on la justifie, et j'en vais prendre soin. C'est à quoi mon amour envers elle m'engage ; Et des plus nobles chefs je fais un assemblage Pour l'éclaircissement dont sa gloire a besoin. Attendant avec vous ces témoins souhaités, Ayez, je vous prie, agréable De venir honorer la table Où vous a Sosie invités. Sosie Je ne me trompois pas. Messieurs, ce mot termine Toute l'irrésolution : Le véritable Amphitryon Est l'Amphitryon où l'on dîne. Amphitryon O Ciel ! puis−je plus bas me voir humilié ? Quoi ? faut−il que j'entende ici, pour mon martyre, Tout ce que l'imposteur à mes yeux vient de dire, Et que, dans la fureur que ce discours m'inspire, On me tienne le bras lié ? Naucratès Vous vous plaignez à tort. Permettez−nous d'attendre L'éclaircissement qui doit rendre Les ressentiments de saison. Je ne sais pas s'il impose ; Mais il parle sur la chose Comme s'il avoit raison. Amphitryon Allez, foibles amis, et flattez l'imposture : Thèbes en a pour moi de tout autres que vous ; Et je vais en trouver qui, partageant l'injure, Sauront prêter la main à mon juste courroux. Jupiter Hé bien ! je les attends, et saurai décider Le différend en leur présence. Amphitryon Fourbe, tu crois par là peut−être t'évader ; Mais rien ne te sauroit sauver de ma vengeance. Jupiter A ces injurieux propos Je ne daigne à présent répondre : Et tantôt je saurai confondre Cette fureur, avec deux mots : Amphitryon Le Ciel même, le Ciel ne t'y sauroit soustraire, Et jusques aux Enfers j'irai suivre tes pas. Jupiter Il ne sera pas nécessaire, Et l'on verra tantôt que je ne fuirai pas. Amphitryon Allons, courons, avant que d'avec eux il sorte, Assembler des amis qui suivent mon courroux, Et chez moi venons à main forte, Pour le percer de mille coups. Jupiter Point de façons, je vous conjure, Entrons vite dans la maison. Naucratès Certes, toute cette aventure Confond le sens et la raison. Sosie Faites trêve, Messieurs, à toutes vos surprises, Et pleins de joie, allez tabler jusqu'à demain. Que je vais m'en donner, et me mettre en beau train De raconter nos vaillantises ! Je brûle d'en venir aux prises, Et jamais je n'eus tant de faim. Scène VI Mercure, Sosie Mercure Arrête. Quoi ! tu viens ici mettre ton nez, Impudent fleureur de cuisine ? Sosie Ah ! de grâce, tout doux ! Mercure Ah ! vous y retournez ! Je vous ajusterai l'échine. Sosie Hélas ! brave et généreux moi, Modère−toi, je t'en supplie. Sosie, épargne un peu Sosie. Et ne te plais point tant à frapper dessus toi. Mercure Qui de t'appeler de ce nom A pu te donner la licence ? Ne t'en ai−je pas fait une expresse défense, Sous peine d'essuyer mille coups de bâton ? Sosie C'est un nom que tous deux nous pouvons à la fois Posséder sous un même maître. Pour Sosie en tous lieux on sait me reconnaître ; Je souffre bien que tu le sois : Souffre aussi que je le puisse être. Laissons aux deux Amphitryons Faire éclater des jalousies : Et parmi leurs contentions, Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies. Mercure Non : c'est assez d'un seul, et je suis obstiné A ne point souffrir de partage. Sosie Du pas devant sur moi tu prendras l'avantage ; Je serai le cadet, et tu seras l'aîné. Mercure Non : un frère incommode, et n'est pas de mon goût, Et je veux être fils unique. Sosie O coeur barbare et tyrannique ! Souffre qu'au moins je sois ton ombre Mercure Point du tout. Sosie Que d'un peu de pitié ton âme s'humanise ; En cette qualité souffre−moi près de toi : Je te serai partout une ombre si soumise, Que tu seras content de moi. Mercure Point de quartier : immuable est la loi. Si d'entrer là dedans tu prends encor l'audace, Mille coups en seront le fruit. Sosie Las ! à quelle étrange disgrâce, Pauvre Sosie, es−tu réduit ! Mercure Quoi ? ta bouche se licencie A te donner encore un nom que je défends ? Sosie Non, ce n'est pas moi que j'entends. Et je parle d'un vieux Sosie Qui fut jadis de mes parents, Qu'avec très−grande barbarie, A l'heure du dîner, l'on chassa de céans. Mercure Prends garde de tomber dans cette frénésie, Si tu veux demeurer au nombre des vivants. Sosie Que je te rosserois, si j'avois du courage, Double fils de putain, de trop d'orgueil enflé ! Mercure Que dis−tu ? Sosie Rien. Mercure Tu tiens, je crois, quelque langage. Sosie Demandez : je n'ai pas soufflé. Mercure Certain mot de fils de putain A pourtant frappé mon oreille, Il n'est rien de plus certain. Sosie C'est donc un perroquet que le beau temps réveille. Mercure Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger, Voilà l'endroit où je demeure. Sosie O Ciel ! que l'heure de manger Pour être mis dehors est une maudite heure ! Allons, cédons au sort dans notre affliction, Suivons−en aujourd'hui l'aveugle fantaisie ; Et par une juste union, Joignons le malheureux Sosie Au malheureux Amphitryon. Je l'aperçois venir en bonne compagnie. Scène VII Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès, Sosie Amphitryon Arrêtez là, Messieurs ; suivons−nous d'un peu loin, Et n'avancez tous, je vous prie, Que quand il en sera besoin. Posiclès Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme. Amphitryon Ah ! de tous les côtés mortelle est ma douleur, Et je souffre pour ma flamme Autant que pour mon honneur. Posiclès Si cette ressemblance est telle que l'on dit, Alcmène, sans être coupable... Amphitryon Ah ! sur le fait dont il s'agit, L'erreur simple devient un crime véritable, Et, sans consentement, l'innocence y périt. De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne, Touchent des endroits délicats, Et la raison bien souvent les pardonne, Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas. Argatiphontidas Je n'embarrasse point là dedans ma pensée ; Mais je hais vos Messieurs de leurs honteux délais ; Et c'est un procédé dont j'ai l'âme blessée, Et que les gens de coeur n'approuveront jamais. Quand quelqu'un nous emploie, on doit, tête baissée, Se jeter dans ses intérêts. Argatiphontidas ne va point aux accords. Ecouter d'un ami raisonner l'adversaire Pour des hommes d'honneur n'est point un coup à faire : Il ne faut écouter que la vengeance alors. Le procès ne me sauroit plaire ; Et l'on doit commencer toujours, dans ses transports, Par bailler, sans autre mystère, De l'épée au travers du corps. Oui, vous verrez, quoi qu'il advienne, Qu'Argatiphontidas marche droit sur ce point ; Et de vous il faut que j'obtienne Que le pendard ne meure point D'une autre main que de la mienne. Amphitryon Allons. Sosie Je viens, Monsieur, subir, à vos genoux, Le juste châtiment d'une audace maudite. Frappez, battez, chargez, accablez−moi de coups, Tuez−moi dans votre courroux : Vous ferez bien, je le mérite, Et je n'en dirai pas un seul mot contre vous. Amphitryon Lève−toi. Que fait−on ? Sosie L'on m'a chassé tout net ; Et croyant à manger m'aller comme eux ébattre, Je ne songeois pas qu'en effet Je m'attendois là pour me battre. Oui, l'autre moi, valet de l'autre vous, a fait Tout de nouveau le diable à quatre. La rigueur d'un pareil destin, Monsieur, aujourd'hui nous talonne ; Et l'on me dés−Sosie enfin Comme on vous dés−Amphitryonne. Amphitryon Suis−moi. Sosie N'est−il pas mieux de voir s'il vient personne ? Scène VIII Cléanthis, Naucratès, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès Cléanthis O ciel ! Amphitryon Qui t'épouvante ainsi ? Quelle est la peur que je t'inspire ? Cléanthis Las ! vous êtes là−haut, et je vous vois ici ! Naucratès Ne vous pressez point : le voici. Pour donner devant tous les clartés qu'on desire, Et qui, si l'on peut croire à ce qu'il vient de dire, Sauront vous affranchir de trouble et de souci. Scène IX Mercure, Cléanthis, Naucratès, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès Mercure Oui, vous l'allez voir tous ; et sachez par avance Que c'est le grand maître des dieux Que, sous les traits chéris de cette ressemblance, Alcmène a fait du ciel descendre dans ces lieux ; Et quant à moi, je suis Mercure, Qui, ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu Celui dont j'ai pris la figure : Mais de s'en consoler il a maintenant lieu ; Et les coups de bâton d'un dieu Font honneur à qui les endure. Sosie Ma foi ! Monsieur le dieu, je suis votre valet : Je me serois passé de votre courtoisie. Mercure Je lui donne à présent congé d'être Sosie : Je suis las de porter un visage si laid, Et je m'en vais au ciel, avec de l'ambrosie, M'en débarbouiller tout à fait. (Il vole dans le ciel.) Sosie Le Ciel de m'approcher t'ôte à jamais l'envie ! Ta fureur s'est par trop acharnée après moi Et je ne vis de ma vie Un dieu plus diable que toi. Scène X Jupiter, Cléanthis, Naucratès, Polidas, Sosie, Amphitryon, Argatiphontidas, Posiclès Jupiter dans une nue. Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur, Et sous tes propres traits vois Jupiter paroître : A ces marques tu peux aisément le connoître ; Et c'est assez, je crois, pour remettre ton coeur Dans l'état auquel il doit être, Et rétablir chez toi la paix et la douceur. Mon nom, qu'incessamment toute la terre adore, Etouffe ici les bruits qui pouvoient éclater. Un partage avec Jupiter N'a rien du tout qui déshonore ; Et sans doute il ne peut être que glorieux De se voir le rival du souverain des dieux. Je n'y vois pour ta flamme aucun lieu de murmure : Et c'est moi, dans cette aventure, Qui, tout dieu que je suis, dois être le jaloux. Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie ; Et ce doit à tes feux être un objet bien doux De voir que pour lui plaire il n'est point d'autre voie Que de paroître son époux, Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle, Par lui−même n'a pu triompher de sa foi, Et que ce qu'il a reçu d'elle N'a par son coeur ardent été donné qu'à toi. Sosie Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule. Jupiter Sors donc des noirs chagrins que ton coeur a soufferts. Et rends le calme entier à l'ardeur qui te brûle : Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule, Remplira de ses faits tout le vaste univers. L'éclat d'une fortune en mille biens féconde Fera connoître à tous que je suis ton support, Et je mettrai tout le monde Au point d'envier ton sort. Tu peux hardiment te flatter De ces espérances données ; C'est un crime que d'en douter : Les paroles de Jupiter Sont des arrêts des destinées. (Il se perd dans les nues.) Naucratès Certes, je suis ravi de ces marques brillantes... Sosie Messieurs, voulez−vous bien suivre mon sentiment ? Ne vous embarquez nullement Dans ces douceurs congratulantes : C'est un mauvais embarquement, Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment, Le phrases sont embarrassantes. Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur, Et sa bonté sans doute est pour nous sans seconde ; Il nous promet l'infaillible bonheur D'une fortune en mille biens féconde, Et chez nous il doit naître un fils d'un très−grand coeur : Tout cela va le mieux du monde : Mais enfin coupons aux discours, Et que chacun chez soi doucement se retire. Sur telles affaires, toujours Le meilleur est de ne rien dire. George Dandin ou le Mari confondu Comédie Représentée la première fois pour le roi le 18e de juillet 1668, à Versailles, et depuis donnée au public à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 9e novembre de la même année 1668, par la Troupe du Roi Personnages George Dandin ; riche paysan, mari d'Angélique. Angélique, femme de George Dandin et fille de M. de Sotenville. M. De Sotenville, gentilhomme campagnard, père d'Angélique. Mme De Sotenville, sa femme. Clitandre, amoureux d'Angélique. Claudine, suivante d'Angélique. Lubin, paysan, servant de Clitandre. Colin, valet de George Dandin. La scène est devant la maison de George Dandin. Acte premier Scène I George Dandin Ah ! qu'une femme Demoiselle est une étrange affaire, et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s'élever au−dessus de leur condition, et s'allier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme ! La noblesse de soi est bonne, c'est une chose considérable assurément ; mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu'il est très−bon de ne s'y point frotter. Je suis devenu là−dessus savant à mes dépens, et connois le style des nobles lorsqu'ils nous font, nous autres, entrer dans leur famille. L'alliance qu'ils font est petite avec nos personnes : c'est notre bien seul qu'ils épousent, et j'aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m'allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une femme qui se tient au−dessus de moi, s'offense de porter mon nom, et pense qu'avec tout mon bien je n'ai pas assez acheté la qualité de son mari. George Dandin, George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde. Ma maison m'est effroyable maintenant, et je n'y rentre point sans y trouver quelque chagrin. Scène II George Dandin, Lubin George Dandin, voyant sortir Lubin de chez lui. Que diantre ce drôle−là vient−il faire chez moi ? Lubin Voilà un homme qui me regarde. George Dandin Il ne me connoît pas. Lubin Il se doute de quelque chose. George Dandin Ouais ! il a grand−peine à saluer. Lubin J'ai peur qu'il n'aille dire qu'il m'a vu sortir de là−dedans. George Dandin Bonjour. Lubin Serviteur. George Dandin Vous n'êtes pas d'ici, que je crois ? Lubin Non, je n'y suis venu que pour voir la fête de demain. George Dandin Hé ! dites−moi un peu, s'il vous plaît, vous venez de là−dedans ? Lubin Chut ! George Dandin Comment ? Lubin Paix ! George Dandin Quoi donc ? Lubin Motus ! Il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de là. George Dandin Pourquoi ? Lubin Mon Dieu ! parce. George Dandin Mais encore ? Lubin Doucement. J'ai peur qu'on ne nous écoute. George Dandin Point, point. Lubin C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis, de la part d'un certain Monsieur qui lui fait les doux yeux, et il ne faut pas qu'on sache cela ? entendez−vous ? George Dandin Oui. Lubin Voilà la raison. On m'a chargé de prendre garde que personne ne me vît, et je vous prie au moins de ne pas dire que vous m'ayez vu. George Dandin Je n'ai garde. Lubin Je suis bien aise de faire les choses secrètement comme on m'a recommandé. George Dandin C'est bien fait. Lubin Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour à sa femme, et il feroit le diable à quatre si cela venoit à ses oreilles : vous comprenez bien ? George Dandin Fort bien. Lubin Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci. George Dandin Sans doute. Lubin On le veut tromper tout doucement : vous entendez bien ? George Dandin Le mieux du monde. Lubin Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l'affaire : vous comprenez bien ? George Dandin Assurément. Hé ? comment nommez−vous celui qui vous a envoyé là−dedans ? Lubin C'est le seigneur de notre pays, Monsieur le vicomte de chose... Foin ! je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent ce nom−là. Monsieur Cli... Clitande. George Dandin Est−ce ce jeune courtisan qui demeure... Lubin Oui : auprès de ces arbres. George Dandin, à part. C'est pour cela que depuis peu ce Damoiseau poli s'est venu loger contre moi ; j'avois bon nez sans doute, et son voisinage déjà m'avoit donné quelque soupçon. Lubin Testigué ! c'est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m'a donné trois pièces d'or pour aller dire seulement à la femme qu'il est amoureux d'elle, et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler. Voyez s'il y a là une grande fatigue pour me payer si bien, et ce qu'est au prix de cela une journée de travail où je ne gagne que dix sols. George Dandin Hé bien ! avez−vous fait votre message ? Lubin Oui, j'ai trouvé là−dedans une certaine Claudine, qui tout du premier coup a compris ce que je voulois, et qui m'a fait parler à sa maîtresse. George Dandin, à part. Ah ! coquine de servante ! Lubin Morguéne ! cette Claudine−là est tout à fait jolie, elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu'à elle que nous ne soyons mariés ensemble. George Dandin Mais quelle réponse a fait la maîtresse à ce Monsieur le courtisan ? Lubin Elle m'a dit de lui dire... attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela... qu'elle lui est tout à fait obligée de l'affection qu'il a pour elle, et qu'à cause de son mari, qui est fantasque, il garde d'en rien faire paroître, et qu'il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux. George Dandin, à part. Ah ! pendarde de femme ! Lubin Testiguiéne ! cela sera drôle ; car le mari ne se doutera point de la manigance, voilà ce qui est de bon ; et il aura un pied de nez avec sa jalousie : est−ce pas ? George Dandin Cela est vrai. Lubin Adieu. Bouche cousue au moins. Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas. George Dandin Oui, oui. Lubin Pour moi, je vais faire semblant de rien : je suis un fin matois, et l'on ne diroit pas que j'y touche. Scène III George Dandin Hé bien ! George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite. Voilà ce que c'est d'avoir voulu épouser une Demoiselle : l'on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger, et la gentilhommerie vous tient les bras liés. L'égalité de condition laisse du moins à l'honneur d'un mari liberté de ressentiment ; et si c'étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, et il vous ennuyoit d'être maître chez vous. Ah ! j'enrage de tout mon coeur, et je me donnerois volontiers des soufflets. Quoi ? écouter impudemment l'amour d'un Damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance ! Morbleu ! je ne veux point laisser passer une occasion de la sorte. Il me faut de ce pas aller faire mes plaintes au père et à la mère, et les rendre témoins, à telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fille me donne. Mais les voici l'un et l'autre fort à propos. Scène IV Monsieur et Madame de Sotenville, George Dandin Monsieur De Sotenville Qu'est−ce, mon gendre ? vous me paroissez tout troublé. George Dandin Aussi en ai−je du sujet, et... Madame De Sotenville Mon Dieu ! notre gendre, que vous avez peu de civilité de ne pas saluer les gens quand vous les approchez ! George Dandin Ma foi ! ma belle−mère, c'est que j'ai d'autres choses en tête, et... Madame De Sotenville Encore ! Est−il possible, notre gendre, que vous sachiez si peu votre monde, et qu'il n'y ait pas moyen de vous instruire de la manière qu'il faut vivre parmi les personnes de qualité ? George Dandin Comment ? Madame De Sotenville Ne vous déferez−vous jamais avec moi de la familiarité de ce mot de "ma belle−mère", et ne sauriez−vous vous accoutumer à me dire "Madame" ? George Dandin Parbleu ! si vous m'appelez votre gendre, il me semble que je puis vous appeler ma belle−mère. Madame De Sotenville Il y a fort à dire, et les choses ne sont pas égales. Apprenez, s'il vous plaît, que ce n'est pas à vous à vous servir de ce mot−là avec une personne de ma condition ; que tout notre gendre que vous soyez, il y a grande différence de vous à nous, et que vous devez vous connoître. Monsieur De Sotenville C'en est assez, mamour, laissons cela. Madame De Sotenville Mon Dieu ! Monsieur de Sotenville, vous avez des indulgences qui n'appartiennent qu'à vous, et vous ne savez pas vous faire rendre par les gens ce qui vous est dû. Monsieur De Sotenville Corbleu ! pardonnez−moi, on ne peut point me faire de leçons là−dessus, et j'ai su montrer en ma vie, par vingt actions de vigueur, que je ne suis point homme à démordre jamais d'une partie de mes prétentions. Mais il suffit de lui avoir donné un petit avertissement. Sachons un peu, mon gendre, ce que vous avez dans l'esprit. George Dandin Puisqu'il faut donc parler catégoriquement, je vous dirai, Monsieur de Sotenville, que j'ai lieu de... Monsieur De Sotenville Doucement, mon gendre. Apprenez qu'il n'est pas respectueux d'appeler les gens par leur nom, et qu'à ceux qui sont au−dessus de nous il faut dire "Monsieur" tout court. George Dandin Hé bien ! Monsieur tout court, et non plus Monsieur de Sotenville, j'ai à vous dire que ma femme me donne... Monsieur De Sotenville Tout beau ! Apprenez aussi que vous ne devez pas dire "ma femme", quand vous parlez de notre fille. George Dandin J'enrage. Comment ? ma femme n'est pas ma femme ? Madame de Sotenville. Oui, notre gendre, elle est votre femme ; mais il ne vous est pas permis de l'appeler ainsi, et c'est tout ce que vous pourriez faire, si vous aviez épousé une de vos pareilles. George Dandin Ah ! George Dandin, où t'es−tu fourré ? Eh ! de grâce, mettez, pour un moment, votre gentilhommerie à côté, et souffrez que je vous parle maintenant comme je pourrai. Au diantre soit la tyrannie de toutes ces histoires−là ! Je vous dis donc que je suis mal satisfait de mon mariage. Monsieur De Sotenville Et la raison, mon gendre ? Madame De Sotenville Quoi ? parler ainsi d'une chose dont vous avez tiré de si grands avantages ? George Dandin Et quels avantages, Madame, puisque Madame y a ? L'aventure n'a pas été mauvaise pour vous, car sans moi vos affaires, avec votre permission, étoient fort délabrées, et mon argent a servi à reboucher d'assez bons trous ; mais moi, de quoi y ai−je profité, je vous prie, que d'un allongement de nom, et au lieu de George Dandin, d'avoir reçu par vous le titre de "Monsieur de la Dandinière" ? Monsieur De Sotenville Ne comptez−vous rien, mon gendre, l'avantage d'être allié à la maison de Sotenville ? Madame De Sotenville Et à celle de la Prudoterie, dont j'ai l'honneur d'être issue, maison où le ventre anoblit, et qui, par ce beau privilège, rendra vos enfants gentilshommes ? George Dandin Oui, voilà qui est bien, mes enfants seront gentilshommes ; mais je serai cocu, moi, si l'on n'y met ordre. Monsieur De Sotenville Que veut dire cela, mon gendre ? George Dandin Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu'une femme vive, et qu'elle fait des choses qui sont contre l'honneur. Madame De Sotenville Tout beau ! prenez garde à ce que vous dites. Ma fille est d'une race trop pleine de vertu, pour se porter jamais à faire aucune chose dont l'honnêteté soit blessée ; et de la maison de la Prudoterie il y a plus de trois cents ans qu'on n'a point remarqué qu'il y ait eu de femme ; Dieu merci, qui ait fait parler d'elle. Monsieur De Sotenville Corbleu ! dans la maison de Sotenville on n'a jamais vu de coquette, et la bravoure n'y est pas plus héréditaire aux mâles, que la chasteté aux femelles. Madame De Sotenville Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie qui ne voulut jamais être la maîtresse d'un duc et pair, gouverneur de notre province. Monsieur De Sotenville Il y a eu une Mathurine de Sotenville qui refusa vingt mille écus d'un favori du Roi, qui ne lui demandoit seulement que la faveur de lui parler. George Dandin Ho bien ! votre fille n'est pas si difficile que cela, et elle s'est apprivoisée depuis qu'elle est chez moi. Monsieur De Sotenville Expliquez−vous, mon gendre. Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions, et nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire la justice. Madame De Sotenville Nous n'entendons point raillerie sur les matières de l'honneur, et nous l'avons élevée dans toute la sévérité possible. George Dandin Tout ce que je vous puis dire, c'est qu'il y a ici un certain courtisan que vous avez vu, qui est amoureux d'elle à ma barbe, et qui lui a fait faire des protestations d'amour qu'elle a très−humainement écoutées. Madame De Sotenville Jour de Dieu ! je l'étranglerois de mes propres mains, s'il falloit qu'elle forlignât de l'honnêteté de sa mère. Monsieur De Sotenville Corbleu ! je lui passerois mon épée au travers du corps, à elle et au galant, si elle avoit forfait à son honneur. George Dandin Je vous ai dit ce qui se passe pour vous faire mes plaintes, et je vous demande raison de cette affaire−là. Monsieur De Sotenville Ne vous tourmentez point, je vous la ferai de tous deux, et je suis homme pour serrer le bouton à qui que ce puisse être. Mais êtes−vous bien sûr aussi de ce que vous nous dites ? George Dandin Très−sûr. Monsieur De Sotenville Prenez bien garde au moins ; car, entre gentilshommes, ce sont des choses chatouilleuses, et il n'est pas question d'aller faire ici un pas de clerc. George Dandin Je ne vous ai rien dit, vous dis−je, qui ne soit véritable. Monsieur De Sotenville Mamour, allez−vous−en parler à votre fille, tandis qu'avec mon gendre j'irai parler à l'homme. Madame De Sotenville Se pourroit−il, mon fils, qu'elle s'oubliât de la sorte, après le sage exemple que vous savez vous−même que je lui ai donné ? Monsieur De Sotenville Nous allons éclaircir l'affaire. Suivez−moi, mon gendre, et ne vous mettez pas en peine. Vous verrez de quel bois nous nous chauffons lorsqu'on s'attaque à ceux qui nous peuvent appartenir. George Dandin Le voici qui vient vers nous. Scène V Monsieur de Sotenville, Clitandre, George Dandin Monsieur De Sotenville Monsieur, suis−je connu de vous ? Clitandre Non pas, que je sache, Monsieur. Monsieur De Sotenville Je m'appelle le baron de Sotenville. Clitandre Je m'en réjouis fort. Monsieur De Sotenville Mon nom est connu à la cour, et j'eus l'honneur dans ma jeunesse de me signaler des premiers à l'arrière−ban de Nancy. Clitandre A la bonne heure. Monsieur De Sotenville Monsieur, mon père Jean−Gilles de Sotenville eut la gloire d'assister en personne au grand siège de Montauban. Clitandre J'en suis ravi. Monsieur De Sotenville Et j'ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps, que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outre−mer. Clitandre Je le veux croire. Monsieur De Sotenville Il m'a été rapporté, Monsieur, que vous aimez et poursuivez une jeune personne, qui est ma fille, pour laquelle je m'intéresse, et pour l'homme que vous voyez, qui a l'honneur d'être mon gendre. Clitandre Qui, moi ? Monsieur De Sotenville Oui ; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de vous, s'il vous plaît, un éclaircissement de cette affaire. Clitandre Voilà une étrange médisance ! Qui vous a dit cela, Monsieur ? Monsieur De Sotenville Quelqu'un qui croit le bien savoir. Clitandre Ce quelqu'un−là en a menti. Je suis honnête homme. Me croyez−vous capable, Monsieur, d'une action aussi lâche que celle−là ? Moi, aimer une jeune et belle personne, qui a l'honneur d'être la fille de Monsieur le baron de Sotenville ! je vous révère trop pour cela, et suis trop votre serviteur. Quiconque vous l'a dit est un sot. Monsieur De Sotenville Allons, mon gendre. George Dandin Quoi ? Clitandre C'est un coquin et un maraud. Monsieur De Sotenville Répondez. George Dandin Répondez vous−même. Clitandre Si je savois qui ce peut être, je lui donnerois en votre présence de l'épée dans le ventre. Monsieur De Sotenville Soutenez donc la chose. George Dandin Elle est toute soutenue, cela est vrai. Clitandre Est−ce votre gendre, Monsieur, qui... Monsieur De Sotenville Oui, c'est lui−même qui s'en est plaint à moi. Clitandre Certes, il peut remercier l'avantage qu'il a de vous appartenir, et sans cela je lui apprendrois bien à tenir de pareils discours d'une personne comme moi. Scène VI Monsieur et Madame de Sotenville, Angélique, Clitandre, George Dandin, Claudine Madame De Sotenville Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose ! J'amène ici ma fille pour éclaircir l'affaire en présence de tout le monde. Clitandre Est−ce donc vous, Madame, qui avez dit à votre mari que je suis amoureux de vous ? Angélique Moi ? et comment lui aurois−je dit ? est−ce que cela est ? Je voudrois bien le voir vraiment que vous fussiez amoureux de moi. Jouez−vous−y, je vous en prie, vous trouverez à qui parler. C'est une chose que je vous conseille de faire. Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amants : essayez un peu, par plaisir, à m'envoyer des ambassades, à m'écrire secrètement de petits billets doux, à épier les moments que mon mari n'y sera pas, ou le temps que je sortirai, pour me parler de votre amour. Vous n'avez qu'à y venir, je vous promets que vous serez reçu comme il faut. Clitandre Hé ! la, la, Madame, tout doucement. Il n'est pas nécessaire de me faire tant de leçons, et de vous tant scandaliser. Qui vous dit que je songe à vous aimer ? Angélique Que sais−je, moi, ce qu'on me vient conter ici ? Clitandre On dira ce que l'on voudra ; mais vous savez si je vous ai parlé d'amour, lorsque je vous ai rencontrée. Angélique Vous n'aviez qu'à le faire, vous auriez été bien venu. Clitandre Je vous assure qu'avec moi vous n'avez rien à craindre ; que je ne suis point homme à donner du chagrin aux belles ; et que je vous respecte trop et vous et Messieurs vos parents, pour avoir la pensée d'être amoureux de vous. Madame De Sotenville Hé bien ! vous le voyez. Monsieur De Sotenville Vous voilà satisfait, mon gendre. Que dites−vous à cela ? George Dandin Je dis que ce sont là des contes à dormir debout ; que je sais bien ce que je sais, et que tantôt, puisqu'il faut parler, elle a reçu une ambassade de sa part. Angélique Moi, j'ai reçu une ambassade ? Clitandre J'ai envoyé une ambassade ? Angélique Claudine. Clitandre Est−il vrai ? Claudine Par ma foi, voilà une étrange fausseté ! George Dandin Taisez−vous, carogne que vous êtes. Je sais de vos nouvelles, et c'est vous qui tantôt avez introduit le courrier. Claudine Qui, moi ? George Dandin Oui, vous. Ne faites point tant la sucrée. Claudine Hélas ! que le monde aujourd'hui est rempli de méchanceté, de m'aller soupçonner ainsi, moi qui suis l'innocence même ! George Dandin Taisez−vous, bonne pièce. Vous faites la sournoise ; mais je vous connois il y a longtemps, et vous êtes une dessalée. Claudine Madame, est−ce que... ? George Dandin Taisez−vous, vous dis−je, vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres ; et vous n'avez point de père gentilhomme. Angélique C'est une imposture si grande, et qui me touche si fort au coeur, que je ne puis pas même avoir la force d'y répondre. Cela est bien horrible d'être accusée par un mari lorsqu'on ne lui fait rien qui ne soit à faire. Hélas ! si je suis blâmable de quelque chose, c'est d'en user trop bien avec lui. Claudine Assurément. Angélique Tout mon malheur est de le trop considérer ; et plût au Ciel que je fusse capable de souffrir, comme il dit, les galanteries de quelqu'un ! je ne serois pas tant à plaindre. Adieu : je me retire, et je ne puis plus endurer qu'on m'outrage de cette sorte. Madame De Sotenville Allez, vous ne méritez pas l'honnête femme qu'on vous a donnée. Claudine Par ma foi ! il mériteroit qu'elle lui fît dire vrai ; et si j'étois en sa place, je n'y marchanderois pas. Oui, Monsieur, vous devez, pour le punir, faire l'amour à ma maîtresse. Poussez, c'est moi qui vous le dis, ce sera fort bien employé ; et je m'offre à vous y servir, puisqu'il m'en a déjà taxée. Monsieur De Sotenville Vous méritez, mon gendre, qu'on vous dise ces choses−là ; et votre procédé met tout le monde contre vous. Madame De Sotenville Allez, songez à mieux traiter une Demoiselle bien née, et prenez garde désormais à ne plus faire de pareilles bévues. George Dandin J'enrage de bon coeur d'avoir tort, lorsque j'ai raison. Clitandre Monsieur, vous voyez comme j'ai été faussement accusé : vous êtes homme qui savez les maximes du point d'honneur, et je vous demande raison de l'affront qui m'a été fait. Monsieur De Sotenville Cela est juste, et c'est l'ordre des procédés. Allons, mon gendre, faites satisfaction à Monsieur. George Dandin Comment satisfaction ? Monsieur De Sotenville Oui, cela se doit dans les règles pour l'avoir à tort accusé. George Dandin C'est une chose, moi, dont je ne demeure pas d'accord, de l'avoir à tort accusé, et je sais bien ce que j'en pense. Monsieur De Sotenville Il n'importe. Quelque pensée qui vous puisse rester, il a nié : c'est satisfaire les personnes, et l'on n'a nul droit de se plaindre de tout homme qui se dédit. George Dandin Si bien donc que si je le trouvois couché avec ma femme, il en seroit quitte pour se dédire ? Monsieur De Sotenville Point de raisonnement. Faites−lui les excuses que je vous dis. George Dandin Moi, je lui ferai encore des excuses après... ? Monsieur De Sotenville Allons, vous dis−je. Il n'y a rien à balancer, et vous n'avez que faire d'avoir peur d'en trop faire, puisque c'est moi qui vous conduis. George Dandin Je ne saurois... Monsieur De Sotenville Corbleu ! mon gendre, ne m'échauffez pas la bile : je me mettrois avec lui contre vous. Allons, laissez−vous gouverner par moi. George Dandin Ah ! George Dandin ! Monsieur De Sotenville Votre bonnet à la main, le premier : Monsieur est gentilhomme, et vous ne l'êtes pas. George Dandin J'enrage. Monsieur De Sotenville Répétez après moi : "Monsieur." George Dandin "Monsieur." Monsieur de Sotenville, (Il voit que son gendre fait difficulté de lui obéir.) "Je vous demande pardon." Ah ! George Dandin "Je vous demande pardon." Monsieur De Sotenville "Des mauvaises pensées que j'ai eues de vous." George Dandin "Des mauvaises pensées que j'ai eues de vous." Monsieur De Sotenville "C'est que je n'avois pas l'honneur de vous connoître." George Dandin "C'est que je n'avois pas l'honneur de vous connoître." Monsieur De Sotenville "Et je vous prie de croire." George Dandin "Et je vous prie de croire." Monsieur De Sotenville "Que je suis votre serviteur." George Dandin Voulez−vous que je sois serviteur d'un homme qui me veut faire cocu ? Monsieur De Sotenville (Il le menace encore.) Ah ! Clitandre Il suffit, Monsieur. Monsieur De Sotenville Non : je veux qu'il achève, et que tout aille dans les formes. "Que je suis votre serviteur." George Dandin "Que je suis votre serviteur." Clitandre Monsieur, je suis le vôtre de tout mon coeur, et je ne songe plus à ce qui s'est passé. Pour vous, Monsieur, je vous donne le bonjour, et suis fâché du petit chagrin que vous avez eu. Monsieur De Sotenville Je vous baise les mains ; et quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre. Clitandre C'est trop de grâce que vous me faites. Monsieur De Sotenville Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses. Adieu. Sachez que vous êtes entré dans une famille qui vous donnera de l'appui, et ne souffrira point que l'on vous fasse aucun affront. Scène VII George Dandin Ah ! que je... Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, George Dandin, vous l'avez voulu, cela vous sied fort bien, et vous voilà ajusté comme il faut ; vous avez justement ce que vous méritez. Allons, il s'agit seulement de désabuser le père et la mère, et je pourrai trouver peut−être quelque moyen d'y réussir. Acte II Scène I Claudine, Lubin Claudine Oui, j'ai bien deviné qu'il falloit que cela vînt de toi, et que tu l'eusses dit à quelqu'un qui l'ait rapporté à notre maître. Lubin Par ma foi ! je n'en ai touché qu'un petit mot en passant à un homme, afin qu'il ne dît point qu'il m'avoit vu sortir, et il faut que les gens en ce pays−ci soient de grands babillards. Claudine Vraiment ce Monsieur le Vicomte a bien choisi son monde, que de te prendre pour son ambassadeur, et il s'est allé servir là d'un homme bien chanceux. Lubin Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai mieux garde à moi. Claudine Oui, oui, il sera temps. Lubin Ne parlons plus de cela. Ecoute. Claudine Que veux−tu que j'écoute ? Lubin Tourne un peu ton visage devers moi. Claudine Hé bien, qu'est−ce ? Lubin Claudine. Claudine Quoi ? Lubin Hé ! là, ne sais−tu pas bien ce que je veux dire ? Claudine Non. Lubin Morgué ! je t'aime. Claudine Tout de bon ? Lubin Oui, le diable m'emporte ! tu me peux croire, puisque j'en jure. Claudine A la bonne heure. Lubin Je me sens tout tribouiller le coeur quand je te regarde. Claudine Je m'en réjouis. Lubin Comment est−ce que tu fais pour être si jolie ? Claudine Je fais comme font les autres. Lubin Vois−tu ? il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron : si tu veux, tu seras ma femme, je serai ton mari, et nous serons tous deux mari et femme. Claudine Tu serois peut−être jaloux comme notre maître. Lubin Point. Claudine Pour moi, je hais les maris soupçonneux, et j'en veux un qui ne s'épouvante de rien, un si plein de confiance, et si sûr de ma chasteté, qu'il me vît sans inquiétude au milieu de trente hommes. Lubin Hé bien ! je serai tout comme cela. Claudine C'est la plus sotte chose du monde que de se défier d'une femme, et de la tourmenter. La vérité de l'affaire est qu'on n'y gagne rien de bon : cela nous fait songer à mal, et ce sont souvent les maris qui, avec leurs vacarmes, se font eux−mêmes ce qu'ils sont. Lubin Hé bien ! je te donnerai la liberté de faire tout ce qu'il te plaira. Claudine Voilà comme il faut faire pour n'être point trompé. Lorsqu'un mari se met à notre discrétion, nous ne prenons de liberté que ce qu'il nous en faut, et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse et nous disent : "Prenez." Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison. Mais ceux qui nous chicanent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne les épargnons point. Lubin Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse, et tu n'as qu'à te marier avec moi. Claudine Hé bien, bien, nous verrons. Lubin Viens donc ici, Claudine. Claudine Que veux−tu ? Lubin Viens, te dis−je. Claudine Ah ! doucement : je n'aime pas les patineurs. Lubin Eh ! un petit brin d'amitié. Claudine Laisse−moi là, te dis−je : je n'entends pas raillerie. Lubin Claudine. Claudine Ahy ! Lubin Ah ! que tu es rude à pauvres gens. Fi ! que cela est malhonnête de refuser les personnes ! N'as−tu point de honte d'être belle, et de ne vouloir pas qu'on te caresse ? Eh là ! Claudine Je te donnerai sur le nez. Lubin Oh ! la farouche, la sauvage. Fi, poua ! la vilaine, qui est cruelle. Claudine Tu t'émancipes trop. Lubin Qu'est−ce que cela te coûteroit de me laisser un peu faire ? Claudine Il faut que tu te donnes patience. Lubin Un petit baiser seulement, en rabattant sur notre mariage. Claudine Je suis votre servante. Lubin Claudine, je t'en prie, sur l'et−tant−moins. Claudine Eh ! que nenni : j'y ai déjà été attrapée. Adieu. Va−t'en, et dis à Monsieur le Vicomte que j'aurai soin de rendre son billet. Lubin Adieu, beauté rude ânière. Claudine Le mot est amoureux. Lubin Adieu, rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu'il y a de plus dur au monde. Claudine Je vais remettre aux mains de ma maîtresse... Mais la voici avec son mari : éloignons−nous, et attendons qu'elle soit seule. Scène II George Dandin, Angélique, Clitandre George Dandin Non, non, on ne m'abuse pas avec tant de facilité, et je ne suis que trop certain que le rapport que l'on m'a fait est véritable. J'ai de meilleurs yeux qu'on ne pense, et votre galimatias ne m'a point tantôt ébloui. Clitandre Ah ! la voilà ; mais le mari est avec elle. George Dandin Au travers de toutes vos grimaces, j'ai vu la vérité de ce que l'on m'a dit, et le peu de respect que vous avez pour le noeud qui nous joint. Mon Dieu ! laissez là votre révérence, ce n'est pas de ces sortes de respect dont je vous parle, et vous n'avez que faire de vous moquer. Angélique Moi, me moquer ! En aucune façon. George Dandin Je sais votre pensée et connois... Encore ? Ah ! ne raillons pas davantage ! Je n'ignore pas qu'à cause de votre noblesse vous me tenez fort au−dessous de vous, et le respect que je vous veux dire ne regarde point ma personne : j'entends parler de celui que vous devez à des noeuds aussi vénérables que le sont ceux du mariage. Il ne faut point lever les épaules, et je ne dis point de sottises. Angélique Qui songe à lever les épaules ? George Dandin Mon Dieu ! nous voyons clair. Je vous dis encore une fois que le mariage est une chaîne à laquelle on doit porter toute sorte de respect, et que c'est fort mal fait à vous d'en user comme vous faites. Oui, oui, mal fait à vous ; et vous n'avez que faire de hocher la tête, et de me faire la grimace. Angélique Moi ! Je ne sais ce que vous voulez dire. George Dandin Je le sais fort bien, moi ; et vos mépris me sont connus. Si je ne suis pas né noble, au moins suis−je d'une race où il n'y a point de reproche, et la famille des Dandins... Clitandre, derrière Angélique, sans être aperçu de Dandin. Un moment d'entretien. George Dandin Eh ? Angélique Quoi ? Je ne dis mot. George Dandin Le voilà qui vient rôder autour de vous. Angélique Hé bien, est−ce ma faute ? Que voulez−vous que j'y fasse ? George Dandin Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu'à son mari. Quoi qu'on en puisse dire, les galants n'obsèdent jamais que quand on le veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches ; et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d'abord. Angélique Moi, les chasser ? et par quelle raison ? Je ne me scandalise point qu'on me trouve bien faite, et cela me fait du plaisir. George Dandin Oui. Mais quel personnage voulez−vous que joue un mari pendant cette galanterie ? Angélique Le personnage d'un honnête homme qui est bien aise de voir sa femme considérée. George Dandin Je suis votre valet. Ce n'est pas là mon compte, et les Dandins ne sont point accoutumés à cette mode−là. Angélique Oh ! les Dandins s'y accoutumeront s'ils veulent. Car pour moi, je vous déclare que mon dessein n'est pas de renoncer au monde, et de m'enterrer toute vive dans un mari. Comment ? parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivants ? C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de Messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissements, et qu'on ne vive que pour eux. Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune. George Dandin C'est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la foi que vous m'avez donnée publiquement ? Angélique Moi ? Je ne vous l'ai point donnée de bon coeur, et vous me l'avez arrachée. M'avez−vous, avant le mariage, demandé mon consentement, et si je voulois bien de vous ? Vous n'avez consulté, pour cela, que mon père et ma mère ; ce sont eux proprement qui vous ont épousé, et c'est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l'on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentiments, je prétends n'être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés ; et je veux jouir, s'il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m'offre la jeunesse, prendre les douces libertés que l'âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m'ouïr dire des douceurs. Préparez−vous−y, pour votre punition, et rendez grâces au Ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis. George Dandin Oui ! c'est ainsi que vous le prenez. Je suis votre mari, et je vous dis que je n'entends pas cela. Angélique Moi je suis votre femme, et je vous dis que je l'entends. George Dandin Il me prend des tentations d'accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah ! allons, George Dandin ; je ne pourrois me retenir, et il vaut mieux quitter la place. Scène III Claudine, Angélique Claudine J'avois, Madame, impatience qu'il s'en allât, pour vous rendre ce mot de la part que vous savez. Angélique Voyons. Claudine A ce que je puis remarquer, ce qu'on lui dit ne lui déplaît pas trop. Angélique Ah ! Claudine, que ce billet s'explique d'une façon galante ! Que dans tous leurs discours et dans toutes leurs actions les gens de cour ont un air agréable ! Et qu'est−ce que c'est auprès d'eux que nos gens de province ? Claudine Je crois qu'après les avoir vus, les Dandins ne vous plaisent guère. Angélique Demeure ici : je m'en vais faire la réponse. Claudine Je n'ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable. Mais voici... Scène IV Clitandre, Lubin, Claudine Claudine Vraiment, Monsieur, vous avez pris là un habile messager. Clitandre Je n'ai pas osé envoyer de mes gens. Mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te récompense des bons offices que je sais que tu m'as rendus. Claudine Eh ! Monsieur, il n'est pas nécessaire. Non, Monsieur, vous n'avez que faire de vous donner cette peine−là ; et je vous rends service parce que vous le méritez, et que je me sens au coeur de l'inclination pour vous. Clitandre Je te suis obligé. Lubin Puisque nous serons mariés, donne−moi cela, que je le mette avec le mien. Claudine Je te le garde aussi bien que le baiser. Clitandre Dis−moi, as−tu rendu mon billet à ta belle maîtresse ? Claudine Oui, elle est allée y répondre. Clitandre Mais, Claudine, n'y a−t−il pas moyen que je la puisse entretenir ? Claudine Oui : venez avec moi, je vous ferai parler à elle. Clitandre Mais le trouvera−t−elle bon ? et n'y a−t−il rien à risquer ? Claudine Non, non : son mari n'est pas au logis ; et puis, ce n'est pas lui qu'elle a le plus à ménager ; c'est son père et sa mère ; et pourvu qu'ils soient prévenus, tout le reste n'est point à craindre. Clitandre Je m'abandonne à ta conduite. Lubin Testiguenne ! que j'aurai là une habile femme ! Elle a de l'esprit comme quatre. Scène V George Dandin, Lubin George Dandin Voici mon homme de tantôt. Plût au Ciel qu'il pût se résoudre à vouloir rendre témoignage au père et à la mère de ce qu'ils ne veulent point croire ! Lubin Ah ! vous voilà, Monsieur le babillard, à qui j'avois tant recommandé de ne point parler, et qui me l'aviez tant promis. Vous êtes donc un causeur, et vous allez redire ce que l'on vous dit en secret ? George Dandin Moi ? Lubin Oui. Vous avez été tout rapporter au mari, et vous êtes cause qu'il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir que vous avez de la langue, et cela m'apprendra à ne vous plus rien dire. George Dandin Ecoute, mon ami. Lubin Si vous n'aviez point babillé, je vous aurois conté ce qui se passe à cette heure ; mais pour votre punition vous ne saurez rien du tout. George Dandin Comment qu'est−ce qui se passe ? Lubin Rien, rien. Voilà ce que c'est d'avoir causé : vous n'en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche. George Dandin Arrête un peu. Lubin Point. George Dandin Je ne te veux dire qu'un mot. Lubin Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers du nez. George Dandin Non, ce n'est pas cela. Lubin Eh ! quelque sot. Je vous vois venir. George Dandin C'est autre chose. Ecoute. Lubin Point d'affaire. Vous voudriez que je vous dise que Monsieur le Vicomte vient de donner de l'argent à Claudine, et qu'elle l'a mené chez sa maîtresse. Mais je ne suis pas si bête. George Dandin De grâce. Lubin Non. George Dandin Je te donnerai... Lubin Tarare ! Scène VI George Dandin Je n'ai pu me servir avec cet innocent de la pensée que j'avois. Mais le nouvel avis qui lui est échappé feroit la même chose, et si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère, et les convaincre pleinement de l'effronterie de leur fille. Le mal est tout ceci, c'est que je ne sais comment faire pour profiter d'un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle, et quelque chose que je puisse voir moi−même de mon déshonneur, je n'en serai point cru à mon serment, et l'on me dira que je rêve. Si, d'autre part, je vais quérir beau−père et belle−mère sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même chose, et je retomberai dans l'inconvénient de tantôt. Pourrois−je point m'éclaircir doucement s'il y est encore ? Ah Ciel ! il n'en faut plus douter, et je viens de l'apercevoir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi confondre ma partie ; et pour achever l'aventure, il fait venir à point nommé les juges dont j'avois besoin. Scène VII Monsieur et Madame de Sotenville, George Dandin George Dandin Enfin vous ne m'avez pas voulu croire tantôt, et votre fille l'a emporté sur moi ; mais j'ai en main de quoi vous faire voir comme elle m'accommode et, Dieu merci ! mon déshonneur est si clair maintenant, que vous n'en pourrez plus douter. Monsieur De Sotenville Comment, mon gendre, vous en êtes encore là−dessus ? George Dandin Oui, j'y suis, et jamais je n'eus tant de sujet d'y être. Madame De Sotenville Vous nous venez encore étourdir la tête ? George Dandin Oui, Madame, et l'on fait bien pis à la mienne. Monsieur De Sotenville Ne vous lassez−vous point de vous rendre importun ? George Dandin Non ; mais je me lasse fort d'être pris pour dupe. Madame De Sotenville Ne voulez−vous point vous défaire de vos pensées extravagantes ? George Dandin Non, Madame ; mais je voudrois bien me défaire d'une femme qui me déshonore. Madame De Sotenville Jour de Dieu ! notre gendre, apprenez à parler. Monsieur De Sotenville Corbleu ! cherchez des termes moins offensants que ceux−là. George Dandin Marchand qui perd ne peut rire. Madame De Sotenville Souvenez−vous que vous avez épousé une Demoiselle. George Dandin Je m'en souviens assez, et ne m'en souviendrai que trop. Monsieur De Sotenville Si vous vous en souvenez, songez donc à parler d'elle avec plus de respect. George Dandin Mais que ne songe−t−elle plutôt à me traiter plus honnêtement ? Quoi ? parce qu'elle est Demoiselle, il faut qu'elle ait la liberté de me faire ce qui lui plaît, sans que j'ose souffler ? Monsieur De Sotenville Qu'avez−vous donc, et que pouvez−vous dire ? N'avez−vous pas vu ce matin qu'elle s'est défendue de connoître celui dont vous m'étiez venu parler ? George Dandin Oui. Mais vous, que pourrez−vous dire si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle ? Madame De Sotenville Avec elle ? George Dandin Oui, avec elle, et dans ma maison ? Monsieur De Sotenville Dans votre maison ? George Dandin Oui, dans ma propre maison. Madame De Sotenville Si cela est, nous serons pour vous contre elle. Monsieur de Sotenville Oui : l'honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose ; et si vous dites vrai, nous la renoncerons pour notre sang, et l'abandonnerons à votre colère. George Dandin Vous n'avez qu'à me suivre. Madame De Sotenville Gardez de vous tromper. Monsieur De Sotenville N'allez pas faire comme tantôt. George Dandin Mon Dieu ! vous allez voir. Tenez, ai−je menti ? Scène VIII Angélique, Clitandre, Claudine, Monsieur et Madame de Sotenville, George Dandin Angélique Adieu. J'ai peur qu'on vous surprenne ici, et j'ai quelques mesures à garder. Clitandre Promettez−moi donc, Madame, que je pourrai vous parler cette nuit. Angélique J'y ferai mes efforts. George Dandin Approchons doucement par derrière, et tâchons de n'être point vus. Claudine Ah ! Madame, tout est perdu : voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari. Clitandre Ah Ciel ! Angélique Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. Quoi ? vous osez en user de la sorte, après l'affaire de tantôt, et c'est ainsi que vous dissimulez vos sentiments ? On me vient rapporter que vous avez de l'amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter ; j'en témoigne mon dépit, et m'explique à vous clairement en présence de tout le monde ; vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n'avoir aucune pensée de m'offenser ; et cependant, le même jour, vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre visite, de me dire que vous m'aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de répondre à vos extravagances : comme si j'étois femme à violer la foi que j'ai donnée à un mari, et m'éloigner jamais de la vertu que mes parents m'ont enseignée. Si mon père savoit cela, il vous apprendroit bien à tenter de ces entreprises. Mais une honnête femme n'aime point les éclats ; je n'ai garde de lui en rien dire, et je veux vous montrer que, toute femme que je suis, j'ai assez de courage pour me venger moi−même des offenses que l'on me fait. L'action que vous avez faite n'est pas d'un gentilhomme, et ce n'est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter. (Elle prend un bâton et bat son mari, au lieu de Clitandre, qui se met entre−deux.) Clitandre Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! doucement. Claudine Fort, Madame, frappez comme il faut. Angélique S'il vous demeure quelque chose sur le coeur, je suis pour vous répondre. Claudine Apprenez à qui vous vous jouez. Angélique Ah mon père, vous êtes là ! . Monsieur De Sotenville Oui ma fille, et je vois qu'en sagesse et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville. Viens çà, approche−toi que je t'embrasse. Madame De Sotenville Embrasse−moi aussi, ma fille. Las ! je pleure de joie, et reconnois mon sang aux choses que tu viens de faire. Monsieur De Sotenville Mon gendre, que vous devez être ravi, et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs ! Vous aviez un juste sujet de vous alarmer ; mais vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du monde. Madame De Sotenville Sans doute, notre gendre, et vous devez maintenant être le plus. content des hommes. Claudine Assurément. Voilà une femme, celle−là. Vous êtes trop heureux de l'avoir, et vous devriez baiser les pas où elle passe. George Dandin Euh ! traîtresse ! Monsieur De Sotenville Qu'est−ce, mon gendre ? Que ne remerciez−vous un peu votre femme de l'amitié que vous voyez qu'elle montre pour vous ? Angélique Non, non, mon père, il n'est pas nécessaire. Il ne m'a aucune obligation de ce qu'il vient de voir, et tout ce que j'en fais n'est que pour l'amour de moi−même. Monsieur De Sotenville Où allez−vous, ma fille ? Angélique Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée à recevoir ses compliments. Claudine Elle a raison d'être en colère. C'est une femme qui mérite d'être adorée, et vous ne la traitez pas comme vous devriez. George Dandin Scélérate ! Monsieur De Sotenville C'est un petit ressentiment de l'affaire de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez. Adieu, mon gendre, vous voilà en état de ne vous plus inquiéter. Allez−vous−en faire la paix ensemble, et tâchez de l'apaiser par des excuses de votre emportement. Madame De Sotenville Vous devez considérer que c'est une jeune fille élevée à la vertu, et qui n'est point accoutumée à se voir soupçonnée d'aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis et des transports de joie que vous doit donner sa conduite. George Dandin Je ne dis mot, car je ne gagnerois rien à parler, et jamais il ne s'est rien vu d'égal à ma disgrâce. Oui, j'admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison, et me faire avoir tort. Est−il possible que toujours j'aurai du dessous avec elle, que les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée ? O Ciel, seconde mes desseins, et m'accorde la grâce de faire voir aux gens que l'on me déshonore. Acte III Scène I Clitandre, Lubin Clitandre La nuit est avancée, et j'ai peur qu'il ne soit trop tard. Je ne vois point à me conduire. Lubin ! Lubin Monsieur ? Clitandre Est−ce par ici ? Lubin Je pense que oui. Morgué ! voilà une sotte nuit, d'être si noire que cela. Clitandre Elle a tort assurément ; mais si d'un côté elle nous empêche de voir, elle empêche de l'autre que nous ne soyons vus. Lubin Vous avez raison, elle n'a pas tant de tort. Je voudrois bien savoir, Monsieur, vous qui êtes savant, pourquoi il ne fait point jour la nuit. Clitandre C'est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin. Lubin Oui. Si j'avois étudié, j'aurois été songer à des choses où on n'a jamais songé. Clitandre Je le crois. Tu as la mine d'avoir l'esprit subtil et pénétrant. Lubin Cela est vrai. Tenez, j'explique du latin, quoique jamais je ne l'aie appris, et voyant autre jour écrit sur une grande porte collégium, je devinai que cela vouloit dire collège. Clitandre Cela est admirable ! Tu sais donc lire, Lubin ? Lubin Oui je sais lire la lettre moulée, mais je n'ai jamais su apprendre à lire l'écriture. Clitandre Nous voici contre la maison. C'est le signal que m'a donné Claudine Lubin Par ma foi ! c'est une fille qui vaut de l'argent, et je l'aime de tout mon coeur. Clitandre Aussi t'ai−je amené avec moi pour l'entretenir. Lubin Monsieur, je vous suis... Clitandre Chut ! J'entends quelque bruit. Scène II Angélique, Claudine, Clitandre, Lubin Angélique Claudine. Claudine Hé bien ? Angélique Laisse la porte entr'ouverte. Claudine Voilà qui est fait. Clitandre Ce sont elles. St. Angélique St. Lubin St. Claudine St. Clitandre, à Claudine Madame. Angélique, à Lubin. Quoi ? Lubin, à Angélique. Claudine. Claudine, à Clitandre. Qu'est−ce ? Clitandre, à Claudine. Ah ! Madame, que j'ai de joie ! Lubin, à Angélique. Claudine, ma pauvre Claudine. Claudine, à Clitandre. Doucement, Monsieur. Angélique, à Lubin. Tout beau, Lubin. Clitandre Est−ce toi, Claudine ? Claudine Oui. Lubin Est−ce vous, Madame ? Angélique Oui. Claudine Vous avez pris l'une pour l'autre. Lubin Ma foi, la nuit, on n'y voit goutte. Angélique Est−ce pas vous, Clitandre ? Clitandre Oui, Madame ! Angélique Mon mari ronfle comme il faut, et j'ai pris ce temps pour nous entretenir ici. Clitandre Cherchons quelque lieu pour nous asseoir. Claudine C'est fort bien avisé. (Ils vont s'asseoir au fond du théâtre.) Lubin Claudine, où est−ce que tu es ? Scène III George Dandin, Lubin George Dandin J'ai entendu descendre ma femme, et je me suis vite habillé pour descendre après elle. Où peut−elle être allée ? Seroit−elle sortie ? Lubin (Il prend George Dandin pour Claudine.) Où es−tu donc, Claudine ? Ah ! te voilà. Par ma foi, ton maître est plaisamment attrapé, et je trouve ceci aussi drôle que les coups de bâton de tantôt dont on m'a fait récit. Ta maîtresse dit qu'il ronfle, à cette heure, comme tous les diantres, et il ne sait pas que Monsieur le Vicomte et elle sont ensemble pendant qu'il dort. Je voudrois bien savoir quel songe il fait maintenant. Cela est tout à fait risible ! De quoi s'avise−t−il aussi d'être jaloux de sa femme, et de vouloir qu'elle soit à lui tout seul ? C'est un impertinent, et Monsieur le Vicomte lui fait trop d'honneur. Tu ne dis mot, Claudine. Allons, suivons−les, et me donne ta petite menotte que je la baise. Ah ! que cela est doux ! il me semble, que je mange des confitures. (Comme il baise la main de Dandin, Dandin la lui pousse rudement au visage). Tubleu ! comme vous y allez ! Voilà une petite menotte qui est un peu bien rude. George Dandin Qui va là ? Lubin Personne. George Dandin Il fuit, et me laisse informé de la nouvelle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que sans tarder j'envoie appeler son père et sa mère, et que cette aventure me serve à me faire séparer d'elle. Holà ! Colin, Colin. Scène IV Colin, George Dandin Colin, à la fenêtre. Monsieur. George Dandin Allons vite, ici−bas. Colin, en sautant par la fenêtre. M'y voilà ! on ne peut pas plus vite. George Dandin Tu es là ? Oui, Monsieur. (Pendant qu'il va lui parler d'un côté, Colin va de l'autre.) George Dandin Doucement. Parle bas. Ecoute. Va−t'en chez mon beau−père et ma belle−mère, et dis que je les prie très instamment de venir tout à l'heure ici. Entends−tu ? Eh ? Colin, Colin. Colin, de l'autre côté. Monsieur. George Dandin Où diable es−tu ? Colin Ici. George Dandin (Comme ils se vont tous deux chercher, l'un passe d'un côté, et l'autre de l'autre.) Peste soit du maroufle qui s'éloigne de moi ! Je te dis que tu ailles, de ce pas trouver mon beau−père et ma belle−mère, et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout à l'heure. M'entends−tu bien ? Réponds, Colin, Colin. Colin, de l'autre côté. Monsieur. George Dandin Voilà un pendard qui me fera enrager. Viens−t'en à moi. (Ils se cognent.) Ah ! le traître ! il m'a estropié. Où est−ce que tu es ? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu'il me fuit. Colin Assurément. George Dandin Veux−tu venir ? Colin Nenni, ma foi ! George Dandin Viens, te dis−je. Colin Point : vous me voulez battre. George Dandin Hé bien ! non. Je ne te ferai rien. Colin Assurément ? George Dandin Oui. Approche. Bon. Tu es bien heureux de ce que j'ai besoin de toi. Va−t'en vite de ma part prier mon beau−père et ma belle−mère de se rendre ici le plus tôt qu'ils pourront, et leur dis que c'est pour une affaire de la dernière conséquence ; et s'ils faisoient quelque difficulté à cause de l'heure, ne manque pas de les presser, et de leur bien faire entendre qu'il est très−important qu'ils viennent en quelque état qu'ils soient. Tu m'entends bien maintenant ? Colin Oui, Monsieur. George Dandin Va vite, et reviens de même, Et moi, je vais rentrer dans ma maison, attendant que... Mais j'entends quelqu'un. Ne seroit−ce point ma femme ? Il faut que j'écoute, et me serve de l'obscurité qu'il fait. Scène V Clitandre, Angélique, George Dandin, Claudine, Lubin Angélique Adieu. Il est temps de se retirer. Clitandre Quoi ? si tôt ? Angélique Nous nous sommes assez entretenus. Clitandre Ah ! Madame, puis−je assez vous entretenir, et trouver en si peu de temps toutes les paroles dont j'ai besoin ? Il me faudroit des journées entières pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens, et je ne vous ai pas dit encore la moindre partie de ce que j'ai à vous dire. Angélique Nous en écouterons une autre fois davantage. Clitandre Hélas ! de quel coup me percez−vous l'âme lorsque vous parlez de vous retirer, et avec combien de chagrins m'allez−vous laisser maintenant ? Angélique Nous trouverons moyen de nous revoir. Clitandre Oui ; mais je songe qu'en me quittant, vous allez trouver un mari. Cette pensée m'assassine, et les privilèges qu'ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien. Angélique Serez−vous assez fort pour avoir cette inquiétude, et pensez−vous qu'on soit capable d'aimer de certains maris qu'il y a ? On les rend, parce qu'on ne s'en peut défendre, et que l'on dépend de parents qui n'ont des yeux que pour le bien ; mais on sait leur rendre justice, et l'on se moque fort de les considérer au delà de ce qu'ils méritent. George Dandin Voilà nos carognes de femmes. Clitandre Ah ! qu'il faut avouer que celui qu'on vous a donné étoit peu digne de l'honneur qu'il a reçu, et que c'est une étrange chose que l'assemblage qu'on a fait d'une personne comme vous avec un homme comme lui ! George Dandin, à part. Pauvres maris ! voilà comme on vous traite. Clitandre Vous méritez sans doute une autre destinée, et le Ciel ne vous a point faite pour être la femme d'un paysan. George Dandin Plût au Ciel fût−elle la tienne ! tu changerois bien de langage. Rentrons ; c'en est assez. (Il entre et ferme la porte.) Claudine Madame, si vous avez à dire du mal de votre mari, dépêchez vite, car il est tard. Clitandre Ah ! Claudine, que tu es cruelle ! Angélique Elle a raison. Séparons−nous. Clitandre Il faut donc s'y résoudre, puisque vous le voulez. Mais au moins je vous conjure de me plaindre un peu des méchants moments que je vais passer. Angélique Adieu. Lubin Où es−tu, Claudine, que je te donne le bonsoir ? Claudine Va, va, je le reçois de loin, et je t'en renvoie autant. Scène VI Angélique, Claudine, George Dandin Angélique Rentrons sans faire de bruit. Claudine La porte s'est fermée. Angélique J'ai le passe−partout. Claudine Ouvrez donc doucement. Angélique On a fermé en dedans, et je ne sais comment nous ferons. Claudine Appelez le garçon qui couche là. Angélique Colin, Colin, Colin. George Dandin, mettant la tête à sa fenêtre. Colin, Colin ? Ah ! je vous y prends donc, Madame ma femme, et vous faites des escampativos pendant que je dors. Je suis bien−aise de cela, et de vous voir dehors à l'heure qu'il est. Angélique Hé bien ! quel grand mal est−ce qu'il y a à prendre le frais de la nuit ? George Dandin Oui, oui, l'heure est bonne à prendre le frais. C'est bien plutôt le chaud, Madame la coquine ; et nous savons toute l'intrigue du rendez−vous, et du Damoiseau. Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux vers à ma louange que vous avez dits l'un et l'autre. Mais ma consolation, c'est que je vais être vengé, et que votre père et votre mère seront convaincus maintenant de la justice de mes plaintes, et du dérèglement de votre conduite. Je les ai envoyé quérir, et ils vont être ici dans un moment. Angélique Ah Ciel ! Claudine Madame. George Dandin Voilà un coup sans doute où vous ne vous attendiez pas. C'est maintenant que je triomphe, et j'ai de quoi mettre à bas votre orgueil, et détruire vos artifices. Jusques ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parents, et plâtré vos malversations. J'ai eu beau voir, et beau dire, et votre adresse toujours l'a emporté sur mon bon droit, et toujours vous avez trouvé moyen d'avoir raison ; mais à cette fois, Dieu merci, les choses vont être éclaircies, et votre effronterie sera pleinement confondue. Angélique Hé ! je vous prie, faites−moi ouvrir la porte. George Dandin Non, non ; il faut attendre la venue de ceux que j'ai mandés, et je veux qu'ils vous trouvent dehors à la belle heure qu'il est. En attendant qu'ils viennent, songez, si vous voulez, à chercher dans votre tête quelque nouveau détour pour vous tirer de cette affaire, à inventer quelque moyen de rhabiller votre escapade, à trouver quelque belle ruse pour éluder ici les gens et paroître innocente, quelque prétexte spécieux de pèlerinage nocturne, ou d'amie en travail d'enfant, que vous veniez de secourir. Angélique Non : mon intention n'est pas de vous rien déguiser. Je ne prétends point me défendre, ni vous nier les choses, puisque vous les savez. George Dandin C'est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés, et que dans cette affaire vous ne sauriez inventer d'excuse qu'il ne me soit facile de convaincre de fausseté. Angélique Oui je confesse que j'ai tort, et que vous avez sujet de vous plaindre. Mais je vous demande par grâce de ne m'exposer point maintenant à la mauvaise humeur de mes parents, et de me faire promptement ouvrir. George Dandin Je vous baise les mains. Angélique Eh ! mon pauvre petit mari, je vous en conjure ! George Dandin Ah ! mon pauvre petit mari ? Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise. Je suis bien aise de cela, et vous ne vous étiez jamais avisée de me dire de ces douceurs. Angélique Tenez, je vous promets de ne vous plus donner aucun sujet de déplaisir, et de me... George Dandin Tout cela n'est rien. Je ne veux point perdre cette aventure, et il m'importe qu'on soit une fois éclairci à fond de vos déportements. Angélique De grâce, laissez−moi vous dire. Je vous demande un moment d'audience. George Dandin Hé bien, quoi ? Angélique Il est vrai que j'ai failli, je vous l'avoue encore une fois, et que votre ressentiment est juste ; que j'ai pris le temps de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie est un rendez−vous que j'avois donné à la personne que vous dites. Mais enfin ce sont des actions que vous devez pardonner à mon âge ; des emportements de jeune personne qui n'a encore rien vu, et ne fait que d'entrer au monde ; des libertés où l'on s'abandonne sans y penser de mal, et qui sans doute dans le fond n'ont rien de... George Dandin Oui : vous le dites et ce sont de ces choses qui ont besoin qu'on les croie pieusement. Angélique Je ne veux point m'excuser par là d'être coupable envers vous, et je vous prie seulement d'oublier une offense dont je vous demande pardon de tout mon coeur, et de m'épargner en cette rencontre le déplaisir que me pourroient causer les reproches fâcheux de mon père et de ma mère. Si vous m'accordez généreusement la grâce que je vous demande, ce procédé obligeant, cette bonté que vous me ferez voir, me gagnera entièrement. Elle touchera tout à fait mon coeur, et y fera naître pour vous ce que tout le pouvoir de mes parents et les liens du mariage n'avoient pu y jeter. En un mot, elle sera cause que je renoncerai à toutes les galanteries, et n'aurai de l'attachement que pour vous. Oui, je vous donne ma parole que vous m'allez voir désormais la meilleure femme du monde, et que je vous témoignerai tant d'amitié, que vous en serez satisfait. George Dandin Ah ! crocodile, qui flatte les gens pour les étrangler. Angélique Accordez−moi cette faveur. George Dandin Point d'affaires. Je suis inexorable. Angélique Montrez−vous généreux. George Dandin Non. Angélique De grâce ! George Dandin Point. Angélique Je vous en conjure de tout mon coeur ! George Dandin Non, non, non. Je veux qu'on soit détrompé de vous, et que votre confusion éclate. Angélique Hé bien ! si vous me réduisez au désespoir, je vous avertis qu'une femme en cet état est capable de tout, et que je ferai quelque chose ici dont vous vous repentirez. George Dandin Et que ferez−vous, s'il vous plaît ? Angélique Mon coeur se portera jusqu'aux extrêmes résolutions, et de ce couteau que voici je me tuerai sur la place. George Dandin Ah ! ah ! à la bonne heure ! Angélique Pas tant à la bonne heure pour vous que vous vous imaginez. On sait de tous côtés nos différends, et les chagrins perpétuels que vous concevez contre moi. Lorsqu'on me trouvera morte, il n'y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m'aurez tué ; et mes parents ne sont pas gens assurément à laisser cette mort impunie, et ils en feront sur votre personne toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment. C'est par là que je trouverai moyen de me venger de vous, et je ne suis pas la première qui ait su recourir à de pareilles vengeances, qui n'ait pas fait difficulté de se donner la mort pour perdre ceux qui ont la cruauté de nous pousser à la dernière extrémité. George Dandin Je suis votre valet. On ne s'avise plus de se tuer soi−même, et la mode en est passée il y a longtemps. Angélique C'est une chose dont vous pouvez vous tenir sûr ; et si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faites ouvrir, je vous jure que tout à l'heure je vais vous faire voir jusques où peut aller la résolution d'une personne qu'on met au désespoir. George Dandin Bagatelles, bagatelles. C'est pour me faire peur. Angélique Hé bien ! puisqu'il le faut, voici qui nous contentera tous deux, et montrera si je me moque. Ah ! c'en est fait. Fasse le Ciel que ma mort soit vengée comme je le souhaite, et que celui qui en est cause reçoive un juste châtiment de la dureté qu'il a eue pour moi ! George Dandin Ouais ! seroit−elle bien si malicieuse que de s'être tuée pour me faire pendre ? Prenons un bout de chandelle pour aller voir. Angélique St. Paix ! Rangeons−nous chacune immédiatement contre un des côtés de la porte. George Dandin La méchanceté d'une femme iroit−elle bien jusque−là ? (Il sort avec un bout de chandelle, sans les apercevoir ; elles entrent ; aussitôt elles ferment la porte.) Il n'y a personne. Eh ! Je m'en étois bien douté, et la pendarde s'est retirée, voyant qu'elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières ni par petites menaces. Tant mieux ! cela rendra ses affaires encore plus mauvaises, et le père et la mère qui vont venir en verront mieux son crime. Ah ! ah ! la porte s'est fermée. Holà ! ho ! quelqu'un ! qu'on m'ouvre promptement ! Angélique, à la fenêtre avec Claudine. Comment ? c'est toi ! D'où viens−tu, bon pendard ? Est−il l'heure de revenir chez soi quand le jour est près de paroître ? et cette manière de vie est−elle celle que doit suivre un honnête mari ? Claudine Cela est−il beau d'aller ivrogner toute la nuit ? et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison ? George Dandin Comment ? vous avez... Angélique Va, va, traître, je suis lasse de tes déportements, et je m'en veux plaindre, sans plus tarder, à mon père et à ma mère. George Dandin Quoi ? c'est ainsi que vous osez... Scène VII Monsieur et Madame de Sotenville, Colin, Claudine, Angélique, George Dandin (M. et Mme de Sotenville sont en habits de nuit, et conduits par Colin qui porte une lanterne.) Angélique Approchez, de grâce, et venez me faire raison de l'insolence la plus grande du monde d'un mari à qui le vin et la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait, et vous a lui−même envoyé quérir pour vous faire témoins de l'extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà qui revient comme vous voyez, après s'être fait attendre toute la nuit ; et, si vous voulez l'écouter, il vous dira qu'il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi ; que durant qu'il dormoit, je me suis dérobée d'auprès de lui pour m'en aller courir, et cent autres contes de même nature qu'il est allé rêver. George Dandin. Voilà une méchante carogne. Claudine Oui, il nous a voulu faire accroire qu'il étoit dans la maison, et que nous en étions dehors, et c'est une folie qu'il n'y a pas moyen de lui ôter de la tête. Monsieur De Sotenville Comment, qu'est−ce à dire cela ? Madame De Sotenville Voilà une furieuse impudence que de nous envoyer quérir. George Dandin Jamais... Angélique Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte. Ma patience est poussée à bout, et il vient de me dire cent paroles injurieuses. Monsieur De Sotenville Corbleu ! vous êtes un malhonnête homme. Claudine C'est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon, et cela crie vengeance au Ciel. George Dandin Peut−on... ? Madame De Sotenville Allez, vous devriez mourir de honte. George Dandin Laissez−moi vous dire deux mots. Angélique Vous n'avez qu'à l'écouter, il va vous en conter de belles. George Dandin Je désespère. Claudine Il a tant bu, que je ne pense pas qu'on puisse durer contre lui, et l'odeur du vin qu'il souffle est montée jusqu'à nous. George Dandin Monsieur mon beau−père, je vous conjure... Monsieur De Sotenville Retirez−vous : vous puez le vin à pleine bouche. George Dandin Madame, je vous prie... Madame De Sotenville Fi ! ne m'approchez pas : votre haleine est empestée. George Dandin Souffrez que je vous... Monsieur De Sotenville Retirez−vous, vous dis−je : on ne peut vous souffrir. George Dandin Permettez, de grâce, que... Madame De Sotenville Poua ! vous m'engloutissez le coeur. Parlez de loin, si vous voulez. George Dandin Hé bien oui, je parle de loin. Je vous jure que je n'ai bougé de chez moi, et que c'est elle qui est sortie. Angélique Ne voilà pas ce que je vous ai dit ? Claudine Vous voyez quelle apparence il y a. Monsieur De Sotenville Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma fille, et venez ici. George Dandin J'atteste le Ciel que j'étois dans la maison, et que... Madame De Sotenville Taisez−vous, c'est une extravagance qui n'est pas supportable. George Dandin Que la foudre m'écrase tout à l'heure si... ! Monsieur De Sotenville Ne nous rompez pas davantage la tête, et songez à demander pardon à votre femme. George Dandin Moi, demander pardon ? Monsieur De Sotenville Oui, pardon, et sur−le−champ. George Dandin Quoi ? je... Monsieur De Sotenville Corbleu ! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce que c'est que de vous jouer à nous. George Dandin Ah ! George Dandin ! Monsieur De Sotenville Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon. Angélique, descendue. Moi ? lui pardonner tout ce qu'il m'a dit ? Non, non, mon père, il m'est impossible de m'y résoudre, et je vous prie de me séparer d'un mari avec lequel je ne saurois plus vivre. Claudine Le moyen d'y résister ? Monsieur De Sotenville Ma fille, de semblables séparations ne se font point sans grand scandale, et vous devez vous montrer plus sage que lui, et patienter encore cette fois. Angélique Comment patienter après de telles indignités ? Non, mon père, c'est une chose où je ne puis consentir. Monsieur De Sotenville Il le faut, ma fille, et c'est moi qui vous le commande. Angélique Ce mot me ferme la bouche, et vous avez sur moi une puissance absolue. Claudine Quelle douceur ! Angélique Il est fâcheux d'être contrainte d'oublier de telles injures ; mais quelle violence que je me fasse, c'est à moi de vous obéir. Claudine Pauvre mouton ! Monsieur De Sotenville Approchez. Angélique Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien, et vous verrez que ce sera dès demain à recommencer. Monsieur De Sotenville Nous y donnerons ordre. Allons, mettez−vous à genoux. George Dandin A genoux ? Monsieur De Sotenville Oui, à genoux, et sans tarder. George Dandin. Il se met à genoux. O Ciel ! Que faut−il dire ? Monsieur De Sotenville "Madame, je vous prie de me pardonner." George Dandin. "Madame, je vous prie de me pardonner." Monsieur De Sotenville "L'extravagance que j'ai faite." George Dandin "L'extravagance que j'ai faite" (à part) de vous épouser. Monsieur De Sotenville "Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir." George Dandin "Et je vous promets de mieux vivre à l'avenir." Monsieur De Sotenville Prenez−y garde, et sachez que c'est ici la dernière de vos impertinences que nous souffrirons. Madame De Sotenville Jour de Dieu ! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que vous devez à votre femme, et à ceux de qui elle sort. Monsieur De Sotenville Voilà le jour qui va paroître. Rentrez chez vous, et songez bien à être sage. Et nous, mamour, allons nous mettre au lit. Scène VIII George Dandin Ah ! je le quitte maintenant, et je n'y vois plus de remède ; lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première. L'Avare Comédie Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais−Royal le 9e du mois de septembre 1668 par la Troupe du Roi Personnages Harpagon, père de Cléante et d'Elise, et amoureux de Mariane. Cléante, fils d'Harpagon, amant de Mariane. Elise, fille d'Harpagon, amante de Valère. Valère, fils d'Anselme, et amant d'Elise. Mariane, amante de Cléante, et aimée d'Harpagon. Anselme, père de Valère et de Mariane. Frosine, femme d'intrigue. Maître Simon, courtier. Maître Jacques, cuisinier et cocher d'Harpagon. La Flèche, valet de Cléante. Dame Claude, servante d'Harpagon. Brindavoine, La Merluche, laquais d'Harpagon. Le Commissaire et son Clerc. La scène est à Paris. Acte I Scène I Valère, Elise Valère Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie ! Est−ce du regret, dites−moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez−vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ? Elise Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, à vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude ; et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrois. Valère Hé ! que pouvez−vous craindre, Elise, dans les bontés que vous avez pour moi ? Elise Hélas ! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d'une innocente amour. Valère Ah ! ne me faites pas ce tort, de juger de moi par les autres. Soupçonnez−moi de tout, Elise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois : je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie. Elise Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles ; et ce n'est que les actions qui les découvrent différents. Valère. Puisque les seules actions font connoître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon coeur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux, et donnez−moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux. Elise Hélas ! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre coeur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle ; je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner. Valère Mais pourquoi cette inquiétude ? Elise Je n'aurois rien à craindre, si tout le monde vous voyoit des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnoissance où le Ciel m'engage envers vous. Je me représente à toute heure ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre ; cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie, pour dérober la mienne à la fureur des ondes ; ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau, et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet ; et c'en est assez à mes yeux pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir ; mais ce n'est pas assez peut−être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments. Valère De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose ; et quant aux scrupules que vous avez, votre père lui−même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde ; et l'excès de son avarice, et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourroient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez−moi, charmante Elise, si j'en parle ainsi devant vous. Vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous le rendre favorable. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi−même, si elles tardent à venir. Elise Ah ! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie ; et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père. Valère Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service ; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui, afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables ; et j'éprouve que pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts, et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance ; et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler lorsqu'on l'assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux ; et puisqu'on ne sauroit les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés. Elise Mais que ne tâchez−vous aussi à gagner l'appui de mon frère, en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret ? Valère On ne peut pas ménager l'un et l'autre ; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées, qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère, et servez−vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient, je me retire. Prenez ce temps pour lui parler ; et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos. Elise Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence. Scène II Cléante, Elise Cléante Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur ; et je brûlois de vous parler, pour m'ouvrir à vous d'un secret. Elise Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez−vous à me dire ? Cléante Bien des choses, ma soeur, enveloppées dans un mot : j'aime. Elise Vous aimez ? Cléante Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le Ciel les a fait les maîtres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite ; que n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous, et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion ; et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire ; car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances. Elise Vous êtes−vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ? Cléante Non, mais j'y suis résolu ; et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en dissuader. Elise Suis−je, mon frère, une si étrange personne ? Cléante Non, ma soeur ; mais vous n'aimez pas : vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos coeurs, et j'appréhende votre sagesse. Elise Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n'est personne qui n'en manque, du moins une fois en sa vie ! et si je vous ouvre mon coeur, peut−être serai−je à vos yeux bien moins sage que vous. Cléante Ah ! plût au Ciel que votre âme, comme la mienne... Elise Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez. Cléante Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma soeur, n'a rien formé de plus aimable ; et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère, qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucheroit l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions : une douceur pleine d'attraits, une bonté toute engageante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma soeur, je voudrois que vous l'eussiez vue. Elise J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites ; et pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez. Cléante J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez−vous, ma soeur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime ; que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille ; et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que, par l'avarice d'un père, je sois dans l'impuissance de goûter cette joie, et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour. Elise Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin. Cléante Ah ! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire. Car enfin peut−on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir ? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands, pour avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j'ai voulu vous parler, pour m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux, avec cette aimable personne, jouir de la fortune que le Ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent à emprunter ; et si vos affaires, ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos desirs, nous le quitterons là tous deux et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable. Elise Il est bien vrai que, tous les jours, il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère, et que... Cléante J'entends sa voix. Eloignons−nous un peu, pour nous achever notre confidence ; et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur. Scène III Harpagon, La Flèche Harpagon Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas. Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence. La Flèche Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps. Harpagon Tu murmures entre tes dents. La Flèche Pourquoi me chassez−vous ? Harpagon C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ; sors vite, que je ne t'assomme. La Flèche Qu'est−ce que je vous ai fait ? Harpagon Tu m'as fait que je veux que tu sortes. La Flèche Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre. Harpagon Va−t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison planté tout droit comme un piquet, à observer ce qui se passe, et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître, dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furettent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler. La Flèche Comment diantre voulez−vous qu'on fasse pour vous voler ? Etes−vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses, et faites sentinelle jour et nuit ? Harpagon Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu'on fait ? Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serois−tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ? La Flèche Vous avez de l'argent caché ? Harpagon Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J'enrage. Je demande si malicieusement tu n'irois point faire courir le bruit que j'en ai. La Flèche Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ? Harpagon Tu fais le raisonneur. Je te baillerai de ce raisonnement−ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois. La Flèche Hé bien ! je sors. Harpagon Attends. Ne m'emportes−tu rien ? La Flèche Que vous emporterois−je ? Harpagon Viens ça, que je voie. Montre−moi tes mains. La Flèche Les voilà. Harpagon Les autres La Flèche Les autres ? Harpagon Oui. La Flèche Les voilà. Harpagon N'as−tu rien mis ici dedans ? La Flèche Voyez vous−même. Harpagon. (Il tâte le bas de ses chausses.) Ces grands hauts−de−chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe ; et je voudrois qu'on en eût fait pendre quelqu'un. La Flèche Ah ! qu'un homme comme cela mériteroit bien ce qu'il craint ! et que j'aurois de joie à le voler ! Harpagon Euh ? La Flèche Quoi ? Harpagon Qu'est−ce que tu parles de voler ? La Flèche Je dis que vous fouillez bien partout, pour voir si je vous ai volé. Harpagon C'est ce que je veux faire. (Il fouille dans les poches de La Flèche.) La Flèche La peste soit de l'avarice et des avaricieux ! Harpagon Comment ? que dis−tu ? La Flèche Ce que je dis ? Harpagon Oui : qu'est−ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ! La Flèche Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux. Harpagon De qui veux−tu parler ? La Flèche Des avaricieux. Harpagon Et qui sont−ils ces avaricieux ? La Flèche Des vilains et des ladres. Harpagon Mais qui est−ce que tu entends par là ? La Flèche De quoi vous mettez−vous en peine ? Harpagon Je me mets en peine de ce qu'il faut. La Flèche Est−ce que vous croyez que je veux parler de vous ? Harpagon Je crois ce que je crois ; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela. La Flèche Je parle... je parle à mon bonnet. Harpagon Et moi, je pourrois bien parler à ta barrette. La Flèche M'empêcherez−vous de maudire les avaricieux ? Harpagon Non ; mais je t'empêcherai de jaser, et d'être insolent. Tais−toi. La Flèche Je ne nomme personne. Harpagon Je te rosserai, si tu parles. La Flèche Qui se sent morveux, qu'il se mouche. Harpagon Te tairas−tu ? La Flèche Oui, malgré moi. Harpagon Ha ! ha ! La Flèche, lui montrant une des poches de son justaucorps. Tenez, voilà encore une poche ; êtes−vous satisfait ? Harpagon Allons, rends−le−moi sans te fouiller. La Flèche Quoi ? Harpagon Ce que tu m'as pris. La Flèche Je ne vous ai rien pris du tout. Harpagon Assurément ? La Flèche Assurément. Harpagon Adieu : va−t'en à tous les diables. La Flèche Me voilà fort bien congédié. Harpagon Je te le mets sur ta conscience, au moins. Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux−là. Scène IV Elise, Cléante, Harpagon Harpagon Certes ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent ; et bienheureux qui a tout son fait bien placé, et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense. On n'est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle ; car pour moi, les coffres−forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier ; je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c'est toujours la première chose que l'on va attaquer. Cependant je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez... (Ici le frère et la soeur paraissent s'entretenant bas.) O Ciel ! je me serai trahi moi−même : la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul. Qu'est−ce ? Cléante Rien, mon père. Harpagon Y a−t−il longtemps que vous êtes là ? Elise Nous ne venons que d'arriver. Harpagon Vous avez entendu... Cléante Quoi, mon père ? Harpagon Là... Elise Quoi ? Harpagon Ce que je viens de dire. Cléante Non. Harpagon Si fait, si fait. Elise Pardonnez−moi. Harpagon Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenois en moi−même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disois qu'il est bienheureux qui peut avoir dix mille écus chez soi. Cléante Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre. Harpagon Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus. Cléante Nous n'entrons point dans vos affaires. Harpagon Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus ! Cléante Je ne crois pas... Harpagon Ce seroit une bonne affaire pour moi. Elise Ce sont des choses... Harpagon J'en aurois bon besoin. Cléante Je pense que... Harpagon Cela m'accommoderoit fort. Elise Vous êtes... Harpagon Et je ne me plaindrois pas, comme je fais, que le temps est misérable. Cléante Mon Dieu ! mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien. Harpagon Comment ? j'ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits−là. Elise Ne vous mettez point en colère. Harpagon Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis ! Cléante Est−ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien ! Harpagon Oui : de pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles. Cléante Quelle grande dépense est−ce que je fais ? Harpagon Quelle ? Est−il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellois hier votre soeur ; mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au Ciel ; et à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis ; et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez. Cléante Hé ! comment vous dérober ? Harpagon Que sais−je ? Où pouvez−vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ? Cléante Moi, mon père ? C'est que je joue ; et comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne. Harpagon C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à l'honnête intérêt l'argent que vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi−douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut−de−chausses ? Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix−huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze. Cléante Vous avez raison. Harpagon Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh ? Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. Que veulent dire ces gestes−là ? Elise Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire. Harpagon Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux. Cléante C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler. Harpagon Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir. Elise Ah ! mon père ! Harpagon Pourquoi ce cri ? Est−ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur ? Cléante Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix. Harpagon Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux ; et vous n'aurez ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et pour commencer par un bout : avez−vous vu, dites−moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici ? Cléante Oui, mon père. Harpagon Et vous ? Elise J'en ai ouï parler. Harpagon Comment, mon fils, trouvez−vous cette fille ? Cléante Une fort charmante personne. Harpagon Sa physionomie ? Cléante Toute honnête, et pleine d'esprit. Harpagon Son air et sa manière ? Cléante Admirables, sans doute. Harpagon Ne croyez−vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle ? Cléante Oui, mon père. Harpagon Que ce seroit un parti souhaitable ? Cléante Très−souhaitable. Harpagon Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage ? Cléante Sans doute. Harpagon Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle ? Cléante Assurément. Harpagon Il y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourroit prétendre. Cléante Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne. Harpagon Pardonnez−moi, pardonnez−moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose. Cléante Cela s'entend. Harpagon Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments ; car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien. Cléante Euh ? Harpagon Comment ? Cléante Vous êtes résolu, dites−vous... ? Harpagon D'épouser Mariane. Cléante Qui, vous ? vous ? Harpagon Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela ? Cléante Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici. Harpagon Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire. Voilà de mes damoiseaux flouets, qui n'ont non plus de vigueur que des poules. C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destine une certaine veuve dont ce matin on m'est venu parler ; et pour toi, je te donne au seigneur Anselme. Elise Au seigneur Anselme ? Harpagon Oui, un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens. Elise. Elle fait une révérence. Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît. Harpagon. Il contrefait la révérence. Et moi, ma petite fille ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît. Elise Je vous demande pardon, mon père. Harpagon Je vous demande pardon, ma fille. Elise Je suis très−humble servante au seigneur Anselme ; mais avec votre permission, je ne l'épouserai point. Harpagon Je suis votre très−humble valet ; mais, avec votre permission, vous l'épouserez dès ce soir. Elise Dès ce soir ? Harpagon Dès ce soir. Elise Cela ne sera pas, mon père. Harpagon Cela sera, ma fille. Elise Non. Harpagon Si. Elise Non, vous dis−je. Harpagon Si, vous dis−je. Elise C'est une chose où vous ne me réduirez point. Harpagon C'est une chose où je te réduirai. Elise Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari. Harpagon Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace ! A−t−on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ? Elise Mais a−t−on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ? Harpagon C'est un parti où il n'y a rien à redire ; et je gage que tout le monde approuvera mon choix. Elise Et moi, je gage qu'il ne sauroit être approuvé d'aucune personne raisonnable. Harpagon Voilà Valère : veux−tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ? Elise J'y consens. Harpagon Te rendras−tu à son jugement ? Elise Oui, j'en passerai par ce qu'il dira. Harpagon Voilà qui est fait. Scène V Valère, Harpagon, Elise Harpagon Ici, Valère. Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison, de ma fille ou de moi. Valère C'est vous, Monsieur, sans contredit. Harpagon Sais−tu bien de quoi nous parlons ? Valère Non, mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison. Harpagon Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage ; et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis−tu de cela ? Valère Ce que j'en dis ? Harpagon Oui. Valère Eh, eh. Harpagon Quoi ? Valère Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment ; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. Mais aussi n'a−t−elle pas tort tout à fait, et... Harpagon Comment ? le seigneur Anselme est un parti considérable, c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Sauroit−elle mieux rencontrer ? Valère Cela est vrai. Mais elle pourroit vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudroit au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec... Harpagon C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverois pas, et il s'engage à la prendre sans dot. Valère Sans dot ? Harpagon Oui. Valère Ah ! je ne dis plus rien. Voyez−vous ? voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela. Harpagon C'est pour moi une épargne considérable. Valère Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie ; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions. Harpagon Sans dot. Valère Vous avez raison : voilà qui décide tout, cela s'entend. Il y a des gens qui pourroient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute où l'on doit avoir de l'égard ; et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents très−fâcheux. Harpagon Sans dot. Valère Ah ! il n'y a pas de réplique à cela : on le sait bien ; qui diantre peut aller là contre ? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeroient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourroient donner ; qui ne les voudroient point sacrifier à l'intérêt, et chercheroient plus que toute autre chose à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que... Harpagon Sans dot. Valère Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle−là ? Harpagon. Il regarde vers le jardin. Ouais ! il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est−ce point qu'on en voudroit à mon argent ? Ne bougez, je reviens tout à l'heure. Elise Vous moquez−vous, Valère, de lui parler comme vous faites ? Valère C'est pour ne point l'aigrir, et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter ; et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant, des tempéraments ennemis de toute résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se roidissent contre le droit chemin de la raison, et qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il veut, vous en viendrez mieux à vos fins, et... Elise Mais ce mariage, Valère ? Valère On cherchera des biais pour le rompre. Elise Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir ? Valère Il faut demander un délai, et feindre quelque maladie. Elise Mais on découvrira la feinte, si l'on appelle des médecins. Valère Vous moquez−vous ? Y connoissent−ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient. Harpagon Ce n'est rien, Dieu merci. Valère Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et si votre amour, belle Elise, est capable d'une fermeté... (Il aperçoit Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu'elle regarde comme un mari est fait, et lorsque la grande raison de sans dot s'y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu'on lui donne. Harpagon Bon. Voilà bien parlé, cela. Valère Monsieur, je vous demande pardon si je m'emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais. Harpagon Comment ? j'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir. Je lui donne l'autorité que le Ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira. Valère Après cela, résistez à mes remontrances. Monsieur, je vais la suivre, pour lui continuer les leçons que je lui faisois. Harpagon Oui, tu m'obligeras. Certes... Valère Il est bon de lui tenir un peu la bride haute. Harpagon Cela est vrai. Il faut... Valère Ne vous mettez pas en peine. Je crois que j'en viendrai à bout. Harpagon Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l'heure. Valère Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au Ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité. Harpagon Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte ! Acte II Scène I Cléante, la Flèche Cléante Ah ! traître que tu es, où t'es−tu donc allé fourrer ? Ne t'avois−je pas donné ordre... La Flèche Oui, Monsieur, et je m'étois rendu ici pour vous attendre de pied ferme ; mais Monsieur votre père, le plus malgracieux des hommes, m'a chassé dehors malgré moi, et j'ai couru risque d'être battu. Cléante Comment va notre affaire ? Les choses pressent plus que jamais ; et depuis que je ne t'ai vu, j'ai découvert que mon père est mon rival. La Flèche Votre père amoureux ? Cléante Oui ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m'a mis. La Flèche Lui se mêler d'aimer ! De quoi diable s'avise−t−il ? Se moque−t−il du monde ? Et l'amour a−t−il été fait pour des gens bâtis comme lui ? Cléante Il a fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête. La Flèche Mais par quelle raison lui faire un mystère de votre amour ? Cléante Pour lui donner moins de soupçon, et me conserver au besoin des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t'a−t−on faite ? La Flèche Ma foi ! Monsieur, ceux qui empruntent sont bien malheureux ; et il faut essuyer d'étranges choses lorsqu'on en est réduit à passer, comme vous, par les mains des fesse−mathieux. Cléante L'affaire ne se fera point ? La Flèche Pardonnez−moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a fait rage pour vous ; et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le coeur. Cléante J'aurai les quinze mille francs que je demande ? La Flèche Oui ; mais à quelques petites conditions, qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent. Cléante T'a−t−il fait parler à celui qui doit prêter l'argent ? La Flèche Ah ! vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom, et l'on doit aujourd'hui l'aboucher avec vous, dans une maison empruntée, pour être instruit, par votre bouche, de votre bien et de votre famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre père ne rende les choses faciles. Cléante Et principalement notre mère étant morte, dont on ne peut m'ôter le bien. La Flèche Voici quelques articles qu'il a dictés lui−même à notre entremetteur, pour vous être montrés, avant que de rien faire : Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés, et que l'emprunteur soit majeur, et d'une famille où le bien soit ample, solide, assuré, clair, et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par−devant un notaire, le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effet, sera choisi par le prêteur, auquel il importe le plus que l'acte soit dûment dressé. Cléante Il n'y a rien à dire à cela. La Flèche Le prêteur, pour ne charger sa conscience d'aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu'au denier dix−huit. Cléante Au denier dix−huit ? Parbleu ! voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu de se plaindre. La Flèche Cela est vrai. Mais comme ledit prêteur n'a pas chez lui la somme dont il est question, et que pour faire plaisir à l'emprunteur, il est contraint lui−même de l'emprunter d'un autre, sur le pied du denier cinq, il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n'est que pour l'obliger que ledit prêteur s'engage à cet emprunt. Cléante Comment diable ! quel Juif, quel Arabe est−ce là ? C'est plus qu'au denier quatre. La Flèche Il est vrai ; c'est ce que j'ai dit. Vous avez à voir là−dessus. Cléante Que veux−tu que je voie ? J'ai besoin d'argent ; et il faut bien que je consente à tout. La Flèche C'est la réponse que j'ai faite. Cléante Il y a encore quelque chose ? La Flèche Ce n'est plus qu'un petit article. Des quinze mille francs qu'on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres, et pour les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les hardes, nippes, et bijoux dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible. Cléante Que veut dire cela ? La Flèche Ecoutez le mémoire. Premièrement, un lit de quatre pieds, à bandes de points de Hongrie, appliqués fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six chaises et la courte−pointe de même ; le tout bien conditionné, et doublé d'un petit taffetas changeant rouge et bleu. Plus, un pavillon à queue, d'une bonne serge d'Aumale rose−sèche, avec le mollet et les franges de soie. Cléante Que veut−il que je fasse de cela ? La Flèche Attendez. Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaut et de Macée. Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie par le dessous de ses six escabelles. Cléante Qu'ai−je affaire, morbleu... ? La Flèche Donnez−vous patience. Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perles, avec les trois fourchettes assortissantes. Plus, un fourneau de briques, avec deux cornues, et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller. Cléante J'enrage. La Flèche Doucement. Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut. Plus, un trou−madame, et un damier, avec un jeu de l'oie renouvelé des Grecs, fort propres à passer le temps lorsque l'on n'a que faire. Plus, une peau de lézard, de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre. Le tout, ci−dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de mille écus, par la discrétion du prêteur. Cléante Que la peste l'étouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu'il est ! A−t−on jamais parlé d'une usure semblable ? Et n'est−il pas content du furieux intérêt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger à prendre, pour trois mille livres, les vieux rogatons qu'il ramasse ? Je n'aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il faut bien me résoudre à consentir à ce qu'il veut, car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge. La Flèche Je vous vois, Monsieur, ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que tenoit Panurge pour se ruiner, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son blé en herbe. Cléante Que veux−tu que j'y fasse ? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent. La Flèche Il faut avouer que le vôtre animeroit contre sa vilanie le plus posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci, les inclinations fort patibulaires ; et parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l'échelle ; mais, à vous dire vrai, il me donneroit, par ses procédés, des tentations de le voler ; et je croirois, en le volant, faire une action méritoire. Cléante Donne−moi un peu ce mémoire, que je le voie encore. Scène II Maître Simon, Harpagon, Cléante, La Flèche Maître Simon Oui, Monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent. Ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez. Harpagon Mais croyez−vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter ? et savez−vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez ? Maître Simon Non, je ne puis pas bien vous en instruire à fond, et ce n'est que par aventure que l'on m'a adressé à lui ; mais vous serez de toutes choses éclairci par lui−même ; et son homme m'a assuré que vous serez content, quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois. Harpagon C'est quelque chose que cela. La charité, maître Simon, nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons. Maître Simon Cela s'entend. La Flèche Que veut dire ceci ? Notre maître Simon qui parle à votre père. Cléante Lui auroit−on appris qui je suis ? et serois−tu pour nous trahir ? Maître Simon Ah ! ah ! vous êtes bien pressés ! Qui vous a dit que c'étoit céans ? Ce n'est pas moi, Monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela. Ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble. Harpagon Comment ? Maître Simon Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé. Harpagon Comment, pendard ? c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités ? Cléante Comment, mon père ? c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions ? Harpagon C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ? Cléante C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ? Harpagon Oses−tu bien, après cela, paroître devant moi ! Cléante Osez−vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ? Harpagon N'as−tu point de honte, dis−moi, d'en venir à ces débauches−là ? de te précipiter dans des dépenses effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs ? Cléante Ne rougissez−vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier gloire et réputation au desir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ? Harpagon Ote−toi de mes yeux, coquin ! ôte−toi de mes yeux ! Cléante Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire ? Harpagon Retire−toi, te dis−je, et ne m'échauffe pas les oreilles. Je ne suis pas fâché de cette aventure ; et ce m'est un avis de tenir l'oeil, plus que jamais, sur toutes ses actions. Scène III Frosine, Harpagon Frosine Monsieur... Harpagon Attendez un moment ; je vais revenir vous parler. Il est à propos que je fasse un petit tour à mon argent. Scène IV La Flèche, Frosine La Flèche L'aventure est tout à fait drôle. Il faut bien qu'il ait quelque part un ample magasin de hardes ; car nous n'avons rien reconnu au mémoire que nous avons. Frosine Hé ! c'est toi, mon pauvre La Flèche ? D'où vient cette rencontre ? La Flèche Ah ! ah ! c'est toi, Frosine. Que viens−tu faire ici ? Frosine Ce que je fais partout ailleurs : m'entremettre d'affaires, me rendre serviable aux gens, et profiter du mieux qu'il m'est possible des petits talents que je puis avoir. Tu sais que dans ce monde il faut vivre d'adresse, et qu'aux personnes comme moi le Ciel n'a donné d'autres rentes que l'intrigue et que l'industrie. La Flèche As−tu quelque négoce avec le patron du logis ? Frosine Oui, je traite pour lui quelque petite affaire, dont j'espère une récompense. La Flèche De lui ? Ah, ma foi ! tu seras bien fine si tu en tires quelque chose ; et je te donne avis que l'argent céans est fort cher. Frosine Il y a de certains services qui touchent merveilleusement. La Flèche Je suis votre valet, et tu ne connois pas encore le seigneur Harpagon. Le seigneur Harpagon est de tous les humains l'humain le moins humain, le mortel de tous les mortels le plus dur et le plus serré. Il n'est point de service qui pousse sa reconnaissance jusqu'à lui faire ouvrir les mains. De la louange, de l'estime, de la bienveillance en paroles et de l'amitié tant qu'il vous plaira ; mais de l'argent, point d'affaires. Il n'est rien de plus sec et de plus aride que ses bonnes grâces et ses caresses ; et donner est un mot pour qui il a tant d'aversion, qu'il ne dit jamais : Je vous donne, mais : Je vous prête le bon jour. Frosine Mon Dieu ! je sais l'art de traire les hommes, j'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs coeurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles. La Flèche Bagatelles ici. Je te défie d'attendrir, du côté de l'argent, l'homme dont il est question. Il est Turc là−dessus, mais d'une turquerie à désespérer tout le monde ; et l'on pourroit crever, qu'il n'en branleroit pas. En un mot, il aime l'argent, plus que réputation, qu'honneur et que vertu ; et la vue d'un demandeur lui donne des convulsions. C'est le frapper par son endroit mortel, c'est lui percer le coeur, c'est lui arracher les entrailles ; et si... Mais il revient ; je me retire. Scène V Harpagon, Frosine Harpagon Tout va comme il faut. Hé bien ! qu'est−ce, Frosine ? Frosine Ah ! mon Dieu ! que vous vous portez bien ! et que vous avez là un vrai visage de santé ! Harpagon Qui, moi ? Frosine Jamais je ne vous vis un teint si frais et si gaillard. Harpagon Tout de bon ? Frosine Comment ? vous n'avez de votre vie été si jeune que vous êtes ; et je vois des gens de vingt−cinq ans qui sont plus vieux que vous. Harpagon Cependant, Frosine, j'en ai soixante bien comptés. Frosine Hé bien ! qu'est−ce que cela, soixante ans ? Voilà bien de quoi ! C'est la fleur de l'âge cela, et vous entrez maintenant dans la belle saison de l'homme. Harpagon Il est vrai ; mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point de mal, que je crois. Frosine Vous moquez−vous ? Vous n'avez pas besoin de cela, et vous êtes d'une pâte à vivre jusques à cent ans. Harpagon Tu le crois ! Frosine Assurément. Vous en avez toutes les marques. Tenez−vous un peu. Oh ! que voilà bien là, entre vos deux yeux, un signe de longue vie ! Harpagon Tu te connois à cela ? Frosine Sans doute. Montrez−moi votre main. Ah ! mon Dieu ! quelle ligne de vie ! Harpagon Comment ? Frosine Ne voyez−vous pas jusqu'où va cette ligne−là ? Harpagon Hé bien ! qu'est−ce que cela veut dire ? Frosine Par ma foi ! je disois cent ans ; mais vous passerez les six−vingts. Harpagon Est−il possible ? Frosine Il faudra vous assommer, vous dis−je ; et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants. Harpagon Tant mieux. Comment va notre affaire ? Frosine Faut−il le demander ? et me voit−on mêler de rien dont je ne vienne à bout ? J'ai surtout pour les mariages un talent merveilleux ; il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler ; et je crois, si je me l'étois mis en tête, que je marierois le Grand Turc avec la République de Venise. Il n'y avoit pas sans doute de si grandes difficultés à cette affaire−ci. Comme j'ai commerce chez elles, je les ai à fond l'une et l'autre entretenues de vous, et j'ai dit à la mère le dessein que vous aviez conçu pour Mariane, à la voir passer dans la rue, et prendre l'air à sa fenêtre. Harpagon Qui a fait réponse... Frosine Elle a reçu la proposition avec joie ; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistât ce soir au contrat de mariage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela. Harpagon C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme ; et je serais bien aise qu'elle soit du régale. Frosine Vous avez raison. Elle doit après dîné rendre visite à votre fille, d'où elle fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au soupé. Harpagon Hé bien ! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai. Frosine Voilà justement son affaire. Harpagon Mais, Frosine, as−tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille ? Lui as−tu dit qu'il falloit qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fît quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle−ci ? Car encore n'épouse−t−on point une fille, sans qu'elle apporte quelque chose. Frosine Comment ? c'est une fille qui vous apportera douze mille livres de rente. Harpagon Douze mille livres de rente ! Frosine Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche ; c'est une fille accoutumée à vivre de salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle par conséquent il ne faudra ni table bien servie, ni consommés exquis, ni orges mondés perpétuels, ni les autres délicatesses qu'il faudroit pour une autre femme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien, tous les ans, à trois mille francs pour le moins. Outre cela, elle n'est curieuse que d'une propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, où donnent ses pareilles avec tant de chaleur ; et cet article−là vaut plus de quatre mille livres par an. De plus, elle a une aversion horrible pour le jeu, ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujourd'hui ; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente−et−quarante, vingt mille francs cette année. Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà−t−il pas par année vos douze mille francs bien comptés ? Harpagon Oui, cela n'est pas mal ; mais ce compte−là n'est rien de réel. Frosine Pardonnez−moi. N'est−ce pas quelque chose de réel, que de vous apporter en mariage une grande sobriété, l'héritage d'un grand amour de simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine pour le jeu ? Harpagon C'est une raillerie, que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai pas donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose. Frosine Mon Dieu ! vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien dont vous serez le maître. Harpagon Il faudra voir cela. Mais, Frosine, il y encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois ; et les jeunes gens d'ordinaire n'aiment que leurs semblables, ne cherchent que leur compagnie. J'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son goût ; et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits désordres qui ne m'accommoderoient pas. Frosine Ah ! que vous la connoissez mal ! C'est encore une particularité que j'avois à vous dire. Elle a une aversion épouvantable pour tous les jeunes gens, et n'a de l'amour que pour les vieillards. Harpagon Elle ? Frosine Oui, elle. Je voudrois que vous l'eussiez entendu parler là−dessus. Elle ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit−elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barbe majestueuse. Les plus vieux sont pour elle les plus charmants, et je vous avertis de n'aller pas vous faire plus jeune que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prête d'être mariée, elle rompit tout net le mariage, sur ce que son amant fit voir qu'il n'avoit que cinquante−six ans, et qu'il ne prit point de lunettes pour signer le contrat. Harpagon Sur cela seulement ? Frosine Oui. Elle dit que ce n'est pas contentement pour elle que cinquante−six ans ; et surtout, elle est pour les nez qui portent des lunettes. Harpagon Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle. Frosine Cela va plus loin qu'on ne vous peut dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes ; mais que pensez−vous que ce soit ? Des Adonis ? des Céphales ? des Pâris ? et des Apollons ? Non : de beaux portraits de Saturne, du roi Priam, du vieux Nestor, et du bon père Anchise sur les épaules de son fils. Harpagon Cela est admirable ! Voilà ce que je n'aurois jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendre qu'elle est de cette humeur. En effet, si j'avois été femme, je n'aurois point aimé les jeunes hommes. Frosine Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer ! Ce sont de beaux morveux, de beaux godelureaux, pour donner envie de leur peau ; et je voudrois bien savoir quel ragoût il y a à eux. Harpagon Pour moi, je n'y en comprends point ; et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant. Frosine Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable ! est−ce avoir le sens commun ? Sont−ce des hommes que de jeunes blondins ? et peut−on s'attacher à ces animaux−là ? Harpagon C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts−de−chausses tout tombants, et leurs estomacs débraillés. Frosine Eh ! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous. Voilà un homme cela. Il y a là de quoi satisfaire à la vue ; et c'est ainsi qu'il faut être fait, et vêtu, pour donner de l'amour. Harpagon Tu me trouves bien ? Frosine Comment ? vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez−vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je vous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre, et dégagé comme il faut, et qui ne marque aucune incommodité. Harpagon Je n'en ai pas de grandes, Dieu merci. Il n'y a que ma fluxion, qui me prend de temps en temps. Frosine Cela n'est rien. Votre fluxion ne vous sied point mal, et vous avez grâce à tousser. Harpagon Dis−moi un peu : Mariane ne m'a−t−elle point encore vu ? N'a−t−elle point pris garde à moi en passant ? Frosine Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fait un portrait de votre personne ; et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui seroit d'avoir un mari comme vous. Harpagon Tu as bien fait, et je t'en remercie. Frosine J'aurois, Monsieur, une petite prière à vous faire. (Il prend un air sévère.) J'ai un procès que je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent ; et vous pourriez facilement me procurer le gain de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. (Il reprend un air gai.) Vous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. Ah ! que vous lui plairez ! et que votre fraise à l'antique fera sur son esprit un effet admirable ! Mais surtout elle sera charmée de votre haut−de−chausses, attaché au pourpoint avec des aiguillettes ; c'est pour la rendre folle de vous ; et un amant aiguilletté sera pour elle un ragoût merveilleux. Harpagon Certes, tu me ravis de me dire cela. Frosine (Il reprend son visage sévère.) En vérité, Monsieur, ce procès m'est d'une conséquence tout à fait grande. Je suis ruinée, si je le perds ; et quelque petite assistance me rétabliroit mes affaires. (Il reprend un air gai.) Je voudrois que vous eussiez vu le ravissement où elle étoit à m'entendre parler de vous. La joie éclatoit dans ses yeux, au récit de vos qualités ; et je l'ai mise enfin dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu. Harpagon Tu m'as fait grand plaisir, Frosine ; et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde. Frosine (Il reprend son air sérieux.) Je vous prie, Monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. Cela me remettra sur pied, et je vous en serai éternellement obligée. Harpagon Adieu. Je vais achever mes dépêches. Frosine Je vous assure, Monsieur, que vous ne sauriez jamais me soulager dans un plus grand besoin. Harpagon Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la foire. Frosine Je ne vous importunerois pas, si je ne m'y voyois forcée par la nécessité. Harpagon Et j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades. Frosine Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, Monsieur, le plaisir que... Harpagon Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt. Frosine Que la fièvre te serre, chien de vilain à tous les diables ! Le ladre a été ferme à toutes mes attaques ; mais il ne me faut pas pourtant quitter la négociation ; et j'ai l'autre côté, en tout cas, d'où je suis assurée de tirer bonne récompense. Acte III Scène I Harpagon, Cléante, Elise, Valère, Dame Claude, Maître Jacques, Brindavoine, La Merluche Harpagon Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude. Commençons par vous. (Elle tient un balai.) Bon, vous voilà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout ; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le soupé, au gouvernement des bouteilles ; et s'il s'en écarte quelqu'une et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous, et le rabattrai sur vos gages. Maître Jacques Châtiment politique. Harpagon Allez. Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres, et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens, et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau. Maître Jacques Oui : le vin pur monte à la tête. La Merluche Quitterons−nous nos siquenilles, Monsieur ? Harpagon Oui, quand vous verrez venir les personnes ; et gardez bien de gâter vos habits. Brindavoine Vous savez bien, Monsieur, qu'un des devants de mon pourpoint est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe. Le Merluche Et moi, Monsieur, que j'ai mon haut−de−chausses tout troué par derrière, et qu'on me voit, révérence parler... Harpagon Paix. Rangez cela adroitement du côté de la muraille, et présentez toujours le devant au monde. (Harpagon met son chapeau au−devant de son pourpoint, pour montrer à Brindavoine comment il doit faire pour cacher la tache d'huile.) Et vous, tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez. Pour vous, ma fille, vous aurez l'oeil sur ce que l'on desservira, et prendrez garde qu'il ne s'en fasse aucun dégât. Cela sied bien aux filles. Mais cependant préparez−vous à bien recevoir ma maîtresse, qui vous doit venir visiter et vous mener avec elle à la foire. Entendez−vous ce que je vous dis ? Elise Oui, mon père. Harpagon. Et vous, mon fils le Damoiseau, à qui j'ai la bonté de pardonner l'histoire de tantôt, ne vous allez pas aviser non plus de lui faire mauvais visage. Cléante Moi, mon père, mauvais visage ? Et par quelle raison ? Harpagon Mon Dieu ! nous savons le train des enfants dont les pères se remarient, et de quel oeil ils ont coutume de regarder ce qu'on appelle belle−mère. Mais si vous souhaitez que je perde le souvenir de votre dernière fredaine, je vous recommande surtout de régaler d'un bon visage cette personne−là, et de lui faire enfin tout le meilleur accueil qu'il vous sera possible. Cléante A vous dire le vrai, mon père, je ne puis pas vous promettre d'être bien aise qu'elle devienne ma belle−mère : je mentirois, si je vous le disois ; mais pour ce qui est de la bien recevoir, et de lui faire bon visage, je vous promets de vous obéir ponctuellement sur ce chapitre. Harpagon Prenez−y garde au moins. Cléante Vous verrez que vous n'aurez pas sujet de vous en plaindre. Harpagon Vous ferez sagement. Valère, aide−moi à ceci. Ho çà, maître Jacques, approchez−vous, je vous ai gardé pour le dernier. Maître Jacques Est−ce à votre cocher, Monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'autre. Harpagon C'est à tous les deux. Maître Jacques Mais à qui des deux le premier ? Harpagon Au cuisinier. Maître Jacques Attendez donc, s'il vous plaît. (Il ôte sa casaque de cocher, et paroît vêtu en cuisinier.) Harpagon Quelle diantre de cérémonie est−ce là ? Maître Jacques Vous n'avez qu'à parler. Harpagon Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper. Maître Jacques Grande merveille ! Harpagon Dis−moi un peu, nous feras−tu bonne chère ? Maître Jacques Oui, si vous me donnez bien de l'argent. Harpagon Que diable, toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient autre chose à dire : "De l'argent, de l'argent, de l'argent." Ah ! ils n'ont que ce mot à la bouche : "De l'argent." Toujours parler d'argent. Voilà leur épée de chevet, de l'argent. Valère Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle−là. Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec bien de l'argent : c'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît bien autant ; mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent. Maître Jacques Bonne chère avec peu d'argent ! Valère Oui. Maître Jacques Par ma foi, Monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret, et de prendre mon office de cuisinier : aussi bien vous mêlez−vous céans d'être le factoton. Harpagon Taisez−vous. Qu'est−ce qu'il nous faudra ? Maître Jacques Voilà Monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent. Harpagon Haye ! je veux que tu me répondes. Maître Jacques Combien serez−vous de gens à table ? Harpagon Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit ; quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix. Valère Cela s'entend. Maître Jacques Hé bien ! il faudra quatre grands potages, et cinq assiettes. Potages... Entrées... Harpagon Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière. Maître Jacques Rôt... Harpagon, en lui mettant la main sur la bouche. Ah ! traître, tu manges tout mon bien. Maître Jacques Entremets... Harpagon Encore ? Valère Est−ce que vous avez envie de faire crever tout le monde ? et Monsieur a−t−il invité des gens pour les assassiner à force de mangeaille ? Allez−vous−en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès. Harpagon Il a raison. Valère Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe−gorge qu'une table remplie de trop de viandes ; que pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne ; et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. Harpagon Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie. Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est−ce que tu dis ? Valère Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger. Harpagon Oui. Entends−tu ? Qui est le grand homme qui a dit cela ? Valère Je ne me souviens pas maintenant de son nom. Harpagon Souviens−toi de m'écrire ces mots : je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle. Valère Je n'y manquerai pas. Et pour votre soupé, vous n'avez qu'à me laisser faire : je réglerai tout cela comme il faut. Harpagon Fais donc. Maître Jacques Tant mieux : j'en aurai moins de peine. Harpagon Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord : quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons. Valère Reposez−vous sur moi. Harpagon Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse. Maître Jacques Attendez. Ceci s'adresse au cocher. (Il remet sa casaque) Vous dites... Harpagon Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tous prêts pour conduire à la foire... Maître Jacques Vos chevaux, Monsieur ? Ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière, les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit fort mal parler ; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux. Harpagon Les voilà bien malades : ils ne font rien. Maître Jacques Et pour ne faire rien, Monsieur, est−ce qu'il ne faut rien manger ? Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux ; de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le coeur, de les voir ainsi exténués ; car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi−même quand je les vois pâtir ; je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain. Harpagon Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire. Maître Jacques Non, Monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en l'état où ils sont. Comment voudriez−vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux−mêmes ? Valère Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera−t−il ici besoin pour apprêter le soupé. Maître Jacques Soit : j'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne. Valère Maître Jacques fait bien le raisonnable. Maître Jacques Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire. Harpagon Paix ! Maître Jacques Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs ; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel, et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous ; car enfin je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie ; et après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus. Harpagon Pourrois−je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi ? Maître Jacques Oui, Monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point. Harpagon Non, en aucune façon. Maître Jacques Pardonnez−moi : je sais fort bien que je vous mettrois en colère. Harpagon Point du tout : au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi. Maître Jacques Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on se moque partout de vous ; qu'on nous jette de tous côtés cent brocards à votre sujet ; et que l'on n'est point plus ravi que de vous tenir au cul et aux chausses, et de faire sans cesse des contes de votre lésine. L'un dit que vous faites imprimer des almanachs particuliers, où vous faites doubler les quatre−temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes où vous obligez votre monde. L'autre, que vous avez toujours une querelle toute prête à faire à vos valets dans le temps des étrennes, ou de leur sortie d'avec vous, pour vous trouver une raison de ne leur donner rien. Celui−là conte qu'une fois vous fîtes assigner le chat d'un de vos voisins, pour vous avoir mangé un reste d'un gigot de mouton. Celui−ci, que l'on vous surprit une nuit, en venant dérober vous−même l'avoine de vos chevaux ; et que votre cocher, qui étoit celui d'avant moi, vous donna dans l'obscurité je ne sais combien de coups de bâton, dont vous ne voulûtes rien dire. Enfin voulez−vous que je vous dise ? On ne sauroit aller nulle part où l'on ne vous entende accommoder de toutes pièces ; vous êtes la fable et la risée de tout le monde ; et jamais on ne parle de vous, que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse−mathieu. Harpagon, en le battant. Vous êtes un sot, un maraud, un coquin, et un impudent. Maître Jacques Hé bien ! ne l'avois−je pas deviné ? Vous ne m'avez pas voulu croire : je vous l'avois bien dit que je vous fâcherois de vous dire la vérité. Harpagon Apprenez à parler. Scène II Maître Jacques, Valère Valère A ce que je puis voir, maître Jacques, on paye mal votre franchise. Maître Jacques Morbleu ! Monsieur le nouveau venu, qui faites l'homme d'importance, ce n'est pas votre affaire. Riez de vos coups de bâton quand on vous en donnera, et ne venez point rire des miens. Valère Ah ! Monsieur maître Jacques, ne vous fâchez pas, je vous prie. Maître Jacques Il file doux. Je veux faire le brave et s'il est assez sot pour me craindre, le frotter quelque peu. Savez−vous bien, Monsieur le rieur, que je ne ris pas, moi ? et que si vous m'échauffez la tête, je vous ferai rire d'une autre sorte ? (Maître Jacques pousse Valère jusques au bout du théâtre, en le menaçant.) Valère Eh ! doucement. Maître Jacques Comment, doucement ? Il ne me plaît pas, moi. Valère De grâce. Maître Jacques Vous êtes un impertinent. Valère Monsieur maître Jacques... Maître Jacques Il n'y a point de Monsieur maître Jacques pour un double. Si je prends un bâton, je vous rosserai d'importance. Valère Comment, un bâton ? (Valère le fait reculer autant qu'il l'a fait.) Maître Jacques Eh ! je ne parle pas de cela. Valère Savez−vous bien, Monsieur le fat, que je suis homme à vous rosser vous−même ? Maître Jacques Je n'en doute pas. Valère Que vous n'êtes, pour tout potage, qu'un faquin de cuisinier ? Maître Jacques Je le sais bien. Valère Et que vous ne me connoissez pas encore. Maître Jacques Pardonnez−moi. Valère Vous me rosserez, dites−vous ? Maître Jacques Je le disois en raillant. Valère Et moi, je ne prends point de goût à votre raillerie. (Il lui donne des coups de bâton.) Apprenez que vous êtes un mauvais railleur. Maître Jacques Peste soit la sincérité ! c'est un mauvais métier. Désormais j'y renonce, et je ne veux plus dire vrai. Passe encore pour mon maître ; il a quelque droit de me battre ; mais pour ce Monsieur l'intendant, je m'en vengerai si je puis. Scène III Frosine, Mariane, Maître Jacques Frosine Savez−vous, maître Jacques, si votre maître est au logis ? Maître Jacques Oui vraiment il y est, je ne le sais que trop. Frosine Dites−lui, je vous prie, que nous sommes ici. Scène IV Mariane, Frosine Mariane Ah ! que je suis, Frosine, dans un étrange état ! et s'il faut dire ce que je sens, que j'appréhende cette vue ! Frosine Mais pourquoi, et quelle est votre inquiétude ? Mariane Hélas ! me le demandez−vous ? et ne vous figurez−vous point les alarmes d'une personne toute prête à voir le supplice où l'on veut l'attacher ? Frosine Je vois bien que, pour mourir agréablement, Harpagon n'est pas le supplice que vous voudriez embrasser ; et je connois à votre mine que le jeune blondin dont vous m'avez parlé vous revient un peu dans l'esprit. Mariane Oui, c'est une chose, Frosine, dont je ne veux pas me défendre ; et les visites respectueuses qu'il a rendues chez nous ont fait, je vous l'avoue, quelque effet dans mon âme. Frosine Mais avez−vous su quel il est ? Mariane Non, je ne sais point quel il est ; mais je sais qu'il est fait d'un air à se faire aimer ; que si l'on pouvoit mettre les choses à mon choix, je le prendrois plutôt qu'un autre ; et qu'il ne contribue pas peu à me faire trouver un tourment effroyable dans l'époux qu'on veut me donner. Frosine Mon Dieu ! tous ces blondins sont agréables, et débitent fort bien leur fait ; mais la plupart sont gueux comme des rats ; et il vaut mieux pour vous de prendre un vieux mari qui vous donne beaucoup de bien. Je vous avoue que les sens ne trouvent pas si bien leur compte du côté que je dis, et qu'il y a quelques petits dégoûts à essuyer avec un tel époux ; mais cela n'est pas pour durer, et sa mort, croyez−moi, vous mettra bientôt en état d'en prendre un plus aimable, qui réparera toutes choses. Mariane Mon Dieu ! Frosine, c'est une étrange affaire, lorsque, pour être heureuse, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'un, et la mort ne suit pas tous les projets que nous faisons. Frosine Vous moquez−vous ? Vous ne l'épousez qu'aux conditions de vous laisser veuve bientôt ; et ce doit être là un des articles du contrat. Il seroit bien impertinent de ne pas mourir dans trois mois. Le voici en propre personne. Mariane Ah ! Frosine, quelle figure ! Scène V Harpagon, Frosine, Mariane Harpagon Ne vous offensez pas, ma belle, si je viens à vous avec des lunettes. Je sais que vos appas frappent assez les yeux, sont assez visibles d'eux−mêmes, et qu'il n'est pas besoin de lunettes pour les apercevoir ; mais enfin c'est avec des lunettes qu'on observe les astres ; et je maintiens et garantis que vous êtes un astre, mais un astre le plus bel astre qui soit dans le pays des astres. Frosine, elle ne répond mot, et ne témoigne, ce me semble, aucune joie de me voir. Frosine C'est qu'elle est encore toute surprise ; et puis les filles ont toujours honte à témoigner d'abord ce qu'elles ont dans l'âme. Harpagon Tu as raison. Voilà, belle mignonne, ma fille qui vient vous saluer. Scène VI Elise, Harpagon, Mariane, Frosine Mariane Je m'acquitte bien tard, Madame, d'une telle visite. Elise Vous avez fait, Madame, ce que je devois faire, et c'étoit à moi de vous prévenir. Harpagon Vous voyez qu'elle est grande ; mais mauvaise herbe croît toujours. Mariane, bas à Frosine. Oh ! l'homme déplaisant ! Harpagon Que dit la belle ? Frosine Qu'elle vous trouve admirable. Harpagon C'est trop d'honneur que vous me faites, adorable mignonne. Mariane, à part. Quel animal ! Harpagon Je vous suis trop obligé de ces sentiments. Mariane, à part. Je n'y puis plus tenir. Harpagon Voici mon fils aussi qui vous vient faire la révérence. Mariane, à part, à Frosine. Ah ! Frosine, quelle rencontre ! C'est justement celui dont je t'ai parlé. Frosine, à Mariane. L'aventure est merveilleuse. Harpagon Je vois que vous vous étonnez de me voir de si grands enfants, mais je serai bientôt défait et de l'un et de l'autre. Scène VII Cléante, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine Cléante Madame, à vous dire le vrai, c'est ici une aventure où sans doute je ne m'attendois pas ; et mon père ne m'a pas peu surpris lorsqu'il m'a dit tantôt le dessein qu'il avoit formé. Mariane Je puis dire la même chose. C'est une rencontre imprévue qui m'a surprise autant que vous ; et je n'étois point préparée à une pareille aventure. Cléante Il est vrai que mon père, Madame, ne peut pas faire un plus beau choix, et que ce m'est une sensible joie que l'honneur de vous voir ; mais avec tout cela, je ne vous assurerai point que je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle−mère. Le compliment, je vous l'avoue, est trop difficile pour moi ; et c'est un titre, s'il vous plaît, que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal aux yeux de quelques−uns ; mais je suis assuré que vous serez personne à le prendre comme il faudra ; que c'est un mariage, Madame, où vous vous imaginez bien que je dois avoir de la répugnance ; que vous n'ignorez pas, sachant ce que je suis, comme il choque mes intérêts ; et que vous voulez bien enfin que je vous dise, avec la permission de mon père, que si les choses dépendoient de moi, cet hymen ne se feroit point. Harpagon Voilà un compliment bien impertinent : quelle belle confession à lui faire ! Mariane Et moi, pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales ; et que si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle−mère, je n'en aurois pas moins sans doute à vous voir mon beau−fils. Ne croyez pas, je vous prie, que ce soit moi qui cherche à vous donner cette inquiétude. Je serois fort fâchée de vous causer du déplaisir ; et si je ne m'y vois forcée par une puissance absolue, je vous donne ma parole que je ne consentirai point au mariage qui vous chagrine. Harpagon Elle a raison ; à sot compliment il faut une réponse de même. Je vous demande pardon, ma belle, de l'impertinence de mon fils. C'est un jeune sot, qui ne sait pas encore la conséquence des paroles qu'il dit. Mariane Je vous promets que ce qu'il m'a dit ne m'a point du tout offensée ; au contraire, il m'a fait plaisir de m'expliquer ainsi ses véritables sentiments. J'aime de lui un aveu de la sorte ; et, s'il avoit parlé d'autre façon, je l'en estimerois bien moins. Harpagon C'est beaucoup de bonté à vous de vouloir ainsi excuser ses fautes. Le temps le rendra plus sage, et vous verrez qu'il changera de sentiments. Cléante Non, mon père, je ne suis point capable d'en changer, et je prie instamment Madame de le croire. Harpagon Mais voyez quelle extravagance ! il continue encore plus fort. Cléante Voulez−vous que je trahisse mon coeur ? Harpagon Encore ? Avez−vous envie de changer de discours ? Cléante Hé bien ! puisque vous voulez que je parle d'autre façon, souffrez, Madame, que je me mette ici à la place de mon père, et que je vous avoue que je n'ai rien vu dans le monde de si charmant que vous ; que je ne conçois rien d'égal au bonheur de vous plaire, et que le titre de votre époux est une gloire, une félicité que je préférerois aux destinées des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, le bonheur de vous posséder est à mes regards la plus belle de toutes les fortunes ; c'est où j'attache toute mon ambition ; il n'y a rien que je ne sois capable de faire pour une conquête si précieuse, et les obstacles les plus puissants... Harpagon Doucement, mon fils, s'il vous plaît. Cléante C'est un compliment que je fais pour vous à Madame. Harpagon Mon Dieu ! j'ai une langue pour m'expliquer moi−même, et je n'ai pas besoin d'un procureur comme vous. Allons, donnez des siéges. Frosine Non ; il vaut mieux que de ce pas nous allions à la foire, afin d'en revenir plus tôt, et d'avoir tout le temps ensuite de vous entretenir. Harpagon Qu'on mette donc les chevaux au carrosse. Je vous prie de m'excuser, ma belle, si je n'ai pas songé à vous donner un peu de collation avant que de partir. Cléante J'y ai pourvu, mon père, et j'ai fait apporter ici quelques bassins d'oranges de la Chine, de citrons doux et de confitures, que j'ai envoyé querir de votre part. Harpagon, bas à Valère. Valère ! Valère, à Harpagon. Il a perdu le sens. Cléante Est−ce que vous trouvez, mon père, que ce ne soit pas assez ? Madame aura la bonté d'excuser cela, s'il lui plaît. Mariane C'est une chose qui n'étoit pas nécessaire. Cléante Avez−vous jamais vu, Madame, un diamant plus vif que celui que vous voyez que mon père a au doigt ? Mariane Il est vrai qu'il brille beaucoup. Cléante (Il l'ôte du doigt de son père et le donne à Mariane.) Il faut que vous le voyiez de près. Mariane Il est fort beau sans doute, et jette quantité de feux. Cléante (Il se met au−devant de Mariane, qui le veut rendre.) Nenni, Madame : il est en de trop belles mains. C'est un présent que mon père vous a fait. Harpagon Moi ? Cléante N'est−il pas vrai, mon père, que vous voulez que Madame le garde pour l'amour de vous ? Harpagon, à part, à son fils. Comment ? Cléante Belle demande ! Il me fais signe de vous le faire accepter. Mariane Je ne veux point... Cléante Vous moquez−vous ? Il n'a garde de le reprendre. Harpagon, à part. J'enrage ! Mariane Ce seroit... Cléante, en empêchant toujours Mariane de rendre la bague. Non, vous dis−je, c'est l'offenser. Mariane De grâce... Cléante Point du tout. Harpagon, à part. Peste soit... Cléante Le voilà qui se scandalise de votre refus. Harpagon, bas, à son fils. Ah ! traître ! Cléante Vous voyez qu'il se désespère. Harpagon, bas, à son fils, en le menaçant. Bourreau que tu es ! Cléante Mon père, ce n'est pas ma faute. Je fais ce que je puis pour l'obliger à la garder ; mais elle est obstinée. Harpagon, bas, à son fils, avec emportement. Pendard ! Cléante Vous êtes cause, Madame, que mon père me querelle. Harpagon, bas, à son fils, avec les mêmes grimaces. Le coquin ! Cléante Vous le ferez tomber malade. De grâce, Madame, ne résistez point davantage. Frosine Mon Dieu ! que de façons ! Gardez la bague, puisque Monsieur le veut. Mariane Pour ne vous point mettre en colère, je la garde maintenant ; et je prendrai un autre temps pour vous la rendre. Scène VIII Harpagon, Mariane, Frosine, Cléante, Brindavoine, Elise Brindavoine Monsieur, il y a là un homme qui veut vous parler. Harpagon Dis−lui que je suis empêché, et qu'il revienne une autre fois. Brindavoine Il dit qu'il vous apporte de l'argent. Harpagon Je vous demande pardon. Je reviens tout à l'heure. Scène IX Harpagon, Mariane, Cléante, Elise, Frosine, La Merluche La Merluche (Il vient en courant, et fait tomber Harpagon.) Monsieur... Harpagon Ah ! je suis mort. Cléante Qu'est−ce, mon père ? vous êtes−vous fait mal ? Harpagon Le traître assurément a reçu de l'argent de mes débiteurs, pour me faire rompre le cou. Valère Cela ne sera rien. La Merluche Monsieur, je vous demande pardon, je croyois bien faire d'accourir vite. Harpagon Que viens−tu faire ici, bourreau ? La Merluche Vous dire que vos deux chevaux sont déferrés. Harpagon Qu'on les mène promptement chez le maréchal. Cléante En attendant qu'ils soient ferrés, je vais faire pour vous, mon père, les honneurs de votre logis, et conduire Madame dans le jardin, où je ferai porter la collation. Harpagon Valère, aie un peu l'oeil à tout cela ; et prends soin, je te prie, de m'en sauver le plus que tu pourras, pour le renvoyer au marchand. Valère C'est assez. Harpagon O fils impertinent, as−tu envie de me ruiner ? Acte IV Scène I Cléante, Mariane, Elise, Frosine Cléante Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement. Elise Oui, Madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses ; et c'est ; je vous assure avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure. Mariane C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, Madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune. Frosine Vous êtes, par ma foi ! de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois sans doute détourné cette inquiétude, et n'aurois point amené les choses où l'on voit qu'elles sont. Cléante Que veux−tu ? C'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ? Mariane Hélas ! suis−je en pouvoir de faire des résolutions ? Et dans la dépendance où je me vois, puis−je former que des souhaits ? Cléante Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point de secourable bonté ? point d'affection agissante ? Mariane Que saurois−je vous dire ? Mettez−vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous−même : je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance. Cléante Hélas ! où me réduisez−vous, que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance. Mariane Mais que voulez−vous que je fasse ? Quand je pourrois passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle, employez tous vos soins à gagner son esprit : vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence, et s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi−même de tout ce que je sens pour vous. Cléante Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois−tu nous servir ? Frosine Par ma foi ! faut−il demander ? je le voudrois de tout mon coeur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine ; le Ciel ne m'a point fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entre−aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions−nous faire à ceci ? Cléante Songe un peu, je te prie. Mariane Ouvre−nous des lumières. Elise Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait. Frosine Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable, et peut−être pourroit−on la gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre père. Cléante Cela s'entend. Frosine Je veux dire qu'il conservera du dépit, si l'on montre qu'on le refuse ; et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui−même, et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne. Cléante Tu as raison... Frosine Oui, j'ai raison ; je le sais bien. C'est là ce qu'il faudroit ; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marquise, ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne, j'aurois assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce seroit une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu'elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiteroit de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage ; et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition ; car enfin il vous aime fort, je le sais ; mais il aime un peu plus l'argent ; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise. Cléante Tout cela est fort bien pensé. Frosine Laissez−moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies, qui sera notre fait. Cléante Sois assurée, Frosine, de ma reconnoissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites−y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible ; servez−vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous ; déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout−puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche ; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne sauroit rien refuser. Mariane J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose. Scène II Harpagon, Cléante, Mariane, Elise, Frosine Harpagon Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle−mère, et sa prétendue belle−mère ne s'en défend pas fort. Y auroit−il quelque mystère là−dessous ? Elise Voilà mon père. Harpagon Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il vous plaira. Cléante Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire. Harpagon Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules ; et j'ai besoin de vous. Scène III Harpagon, Cléante Harpagon O çà, intérêt de belle−mère à part, que te semble à toi de cette personne ? Cléante Ce qui m'en semble ? Harpagon Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ? Cléante La, la. Harpagon Mais encore ? Cléante A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avois crue. Son air est de franche coquette ; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car belle−mère pour belle−mère, j'aime autant celle−là qu'une autre. Harpagon Tu lui disois tantôt pourtant... Cléante Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'étoit pour vous plaire. Harpagon Si bien donc que tu n'aurois pas d'inclination pour elle ? Cléante Moi ? point du tout. Harpagon J'en suis fâché ; car cela rompt une pensée qui m'étoit venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge ; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisoit quitter le dessein ; et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurois donnée, sans l'aversion que tu témoignes. Cléante A moi ? Harpagon A toi. Cléante En mariage ? Harpagon En mariage. Cléante Ecoutez : il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez. Harpagon Moi ? Je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne veux point forcer ton inclination. Cléante Pardonnez−moi, je me ferai cet effort pour l'amour de vous. Harpagon Non, non ; un mariage ne sauroit être heureux où l'inclination n'est pas. Cléante C'est une chose, mon père, qui peut−être viendra ensuite ; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage. Harpagon Non : du côté de l'homme, on ne doit point risquer l'affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure : je te l'aurois fait épouser, au lieu de moi ; mais cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi−même. Cléante Hé bien ! mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme ; et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire. Harpagon Lui avez−vous rendu visite ? Cléante Oui, mon père. Harpagon Beaucoup de fois ? Cléante Assez, pour le temps qu'il y a. Harpagon Vous a−t−on bien reçu ? Cléante Fort bien, mais sans savoir qui j'étois ; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane. Harpagon Lui avez−vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l'épouser ? Cléante Sans doute ; et même j'en avois fait à sa mère quelque peu d'ouverture. Harpagon A−t−elle écouté, pour sa fille, votre proposition ? Cléante Oui, fort civilement. Harpagon Et la fille correspond−elle fort à votre amour ? Cléante Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi. Harpagon Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. Oh sus ! mon fils, savez−vous ce qu'il y a ? c'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre amour ; à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi ; et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine. Cléante Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez ! Hé bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour Mariane, qu'il n'y a point d'extrémité où je ne m'abandonne pour vous disputer sa conquête, et que si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours peut−être qui combattront pour moi. Harpagon Comment, pendard ? tu as l'audace d'aller sur mes brisées ? Cléante C'est vous qui allez sur les miennes ; et je suis le premier en date. Harpagon Ne suis−je pas ton père ? et ne me dois−tu pas respect ! Cléante Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères ; et l'amour ne connoît personne. Harpagon Je te ferai bien me connoître, avec de bons coups de bâton. Cléante Toutes vos menaces ne font rien. Harpagon Tu renonceras à Mariane. Cléante Point du tout. Harpagon Donnez−moi un bâton tout à l'heure. Scène IV Maître Jacques, Harpagon, Cléante Maître Jacques Eh, eh, eh, Messieurs, qu'est−ce ci ? à quoi songez−vous ? Cléante Je me moque de cela. Maître Jacques Ah ! Monsieur, doucement. Harpagon Me parler avec cette impudence ! Maître Jacques Ah ! Monsieur, de grâce. Cléante Je n'en démordrai point. Maître Jacques Hé quoi ? à votre père ? Harpagon Laisse−moi faire. Maître Jacques Hé quoi ? à votre fils ? Encore passe pour moi. Harpagon Je te veux faire toi−même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison. Maître Jacques J'y consens. Eloignez−vous un peu. Harpagon J'aime une fille, que je veux épouser ; et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré mes ordres. Maître Jacques Ah ! il a tort. Harpagon N'est−ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit−il pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations ? Maître Jacques Vous avez raison. Laissez−moi lui parler, et demeurez là. (Il vient trouver Cléante à l'autre bout du théâtre.) Cléante Hé bien ! oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point ; il ne m'importe qui ce soit ; et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend. Maître Jacques C'est beaucoup d'honneur que vous me faites. Cléante Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes voeux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et mon père s'avise de venir troubler notre amour par la demande qu'il en fait faire. Maître Jacques Il a tort assurément. Cléante N'a−t−il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? lui sied−il bien d'être encore amoureux ? et ne devroit−il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ? Maître Jacques Vous avez raison, il se moque. Laissez−moi lui dire deux mots. (Il revient à Harpagon.) Hé bien ! votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage dont il ait lieu d'être content. Harpagon Ah ! dis−lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi ; et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra. Maître Jacques. Il va au fils. Laissez−moi faire. Hé bien ! votre père n'est pas si déraisonnable que vous le faites ; et il m'a témoigné que ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère ; qu'il n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects, et les soumissions qu'un fils doit à son père. Cléante Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes ; et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés. Maître Jacques Cela est fait. Il consent à ce que vous dites. Harpagon Voilà qui va le mieux du monde. Maître Jacques Tout est conclu. Il est content de vos promesses. Cléante Le Ciel en soit loué ! Maître Jacques Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble : vous voilà d'accord maintenant ; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre. Cléante Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie. Maître Jacques Il n'y a pas de quoi, Monsieur. Harpagon Tu m'a fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure. (Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire à maître Jacques qu'il va lui donner quelque chose.) Maître Jacques Je vous baise les mains. Scène V Cléante, Harpagon Cléante Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paroître. Harpagon Cela n'est rien. Cléante Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde. Harpagon Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable. Cléante Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute ! Harpagon On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu'ils rentrent dans leur devoir. Cléante Quoi ? ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ? Harpagon C'est une chose où tu m'obliges par la soumission et le respect où tu te ranges. Cléante Je vous promets, mon père, que, jusques au tombeau, je conserverai dans mon coeur le souvenir de vos bontés. Harpagon Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu n'obtiennes. Cléante Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien ; et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane. Harpagon Comment ? Cléante Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m'accorder Mariane. Harpagon Qui est−ce qui parle de t'accorder Mariane ? Cléante Vous, mon père. Harpagon Moi ! Cléante Sans doute. Harpagon Comment ? C'est toi qui as promis d'y renoncer. Cléante Moi, y renoncer ? Harpagon Oui. Cléante Point du tout. Harpagon Tu ne t'es pas départi d'y prétendre ? Cléante Au contraire, j'y suis porté plus que jamais. Harpagon Quoi ? pendard, derechef ? Cléante Rien ne me peut changer. Harpagon Laisse−moi faire, traître. Cléante Faites tout ce qu'il vous plaira. Harpagon Je te défends de me jamais voir. Cléante A la bonne heure. Harpagon Je t'abandonne. Cléante Abandonnez. Harpagon Je te renonce pour mon fils. Cléante Soit. Harpagon Je te déshérite. Cléante Tout ce que vous voudrez. Harpagon Et je te donne ma malédiction. Cléante Je n'ai que faire de vos dons. Scène VI La Flèche, Cléante La Flèche, sortant du jardin, avec une cassette. Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos ! suivez−moi vite. Cléante Qu'y a−t−il ? La Flèche Suivez−moi, vous dis−je : nous sommes bien. Cléante. Comment ? La Flèche Voici votre affaire. Cléante Quoi ? La Flèche J'ai guigné ceci tout le jour. Cléante Qu'est−ce que c'est ? La Flèche Le trésor de votre père, que j'ai attrapé. Cléante Comment as−tu fait ? La Flèche Vous saurez tout. Sauvons−nous, je l'entends crier. Scène VII Harpagon (Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.) Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut−ce être ? Qu'est−il devenu ? Où est−il ? Où se cache−t−il ? Que ferai−je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est−il point là ? N'est−il point ici ? Qui est−ce ? Arrête. Rends−moi mon argent, coquin... (Il se prend lui−même le bras.) Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a−t−il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ? que dites−vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlois à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller querir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est−ce qu'on parle là ? De celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait−on là haut ? Est−ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est−il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part sans doute au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi−même après. Acte V Scène I Harpagon, Le Commissaire, son Clerc Le Commissaire Laissez−moi faire : je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des vols ; et je voudrois avoir autant de sacs de mille francs que j'ai fait pendre de personnes. Harpagon Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main ; et si l'on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice. Le Commissaire Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avoit dans cette cassette... ? Harpagon Dix mille écus bien comptés. Le Commissaire Dix mille écus ! Harpagon Dix mille écus. Le Commissaire Le vol est considérable. Harpagon Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énormité de ce crime ; et s'il demeure impuni, les choses les plus sacrées ne sont plus en sûreté. Le Commissaire En quelles espèces étoit cette somme ? Harpagon En bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes. Le Commissaire Qui soupçonnez−vous de ce vol ? Harpagon Tout le monde ; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs. Le Commissaire Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tâcher doucement d'attraper quelques preuves, afin de procéder après par la rigueur au recouvrement des deniers qui vous ont été pris. Scène II Maître Jacques, Harpagon, Le Commissaire, Son Clerc Maître Jacques, au bout du théâtre, en se retournant du côté dont il sort. Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorge tout à l'heure ; qu'on me lui fasse griller les pieds, qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher. Harpagon Qui ? celui qui m'a dérobé ? Maître Jacques Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder à ma fantaisie. Harpagon Il n'est pas question de cela ; et voilà Monsieur, à qui il faut parler d'autre chose. Le Commissaire Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur. Maître Jacques Monsieur est de votre soupé ? Le Commissaire Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître. Maître Jacques Ma foi ! Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire, et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible. Harpagon Ce n'est pas là l'affaire. Maître Jacques Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrois, c'est la faute de Monsieur notre intendant, qui m'a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie. Harpagon Traître, il s'agit d'autre chose que de souper ; et je veux que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris. Maître Jacques On vous a pris de l'argent ? Harpagon Oui, coquin ; et je m'en vais te pendre, si tu ne me le rends. Le Commissaire Mon Dieu ! ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il est honnête homme, et que sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire. Maître Jacques, à part. Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant : depuis qu'il est entré céans, il est le favori, on n'écoute que ses conseils, et j'ai aussi sur le coeur les coups de bâton de tantôt. Harpagon Qu'as−tu à ruminer ? Le Commissaire Laissez−le faire : il se prépare à vous contenter, et je vous ai bien dit qu'il étoit honnête homme. Maître Jacques Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c'est Monsieur votre cher intendant qui a fait le coup. Harpagon Valère ? Maître Jacques Oui. Harpagon Lui, qui me paroît si fidèle ? Maître Jacques Lui−même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé. Harpagon Et sur quoi le crois−tu ? Maître Jacques Sur quoi ? Harpagon Oui. Maître Jacques Je le crois... sur ce que je le crois. Le Commissaire Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez. Harpagon L'as−tu vu rôder autour du lieu où j'avois mis mon argent ? Maître Jacques Oui, vraiment. Où étoit−il votre argent ? Harpagon Dans le jardin. Maître Jacques Justement : je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est−ce que cet argent étoit ? Harpagon Dans une cassette. Maître Jacques Voilà l'affaire : je lui ai vu une cassette. Harpagon Et cette cassette, comment est−elle faite ? Je verrai bien si c'est la mienne. Maître Jacques Comment elle est faite ? Harpagon Oui. Maître Jacques Elle est faite... elle est faite comme une cassette. Le Commissaire Cela s'entend. Mais dépeignez−la un peu, pour voir. Maître Jacques C'est une grande cassette. Harpagon Celle qu'on m'a volée est petite. Maître Jacques Eh ! oui, elle est petite, si on le veut prendre par là ; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient. Le Commissaire Et de quelle couleur est−elle ? Maître Jacques De quelle couleur ? Le Commissaire Oui. Maître Jacques Elle est de couleur... là, d'une certaine couleur... Ne sauriez−vous m'aider à dire ? Harpagon Euh ? Maître Jacques N'est−elle pas rouge ? Harpagon Non, grise. Maître Jacques Eh ! oui, gris−rouge : c'est ce que je voulois dire. Harpagon Il n'y a point de doute : c'est elle assurément. Ecrivez, Monsieur, écrivez sa déposition. Ciel ! à qui désormais se fier ? Il ne faut plus jurer de rien ; et je crois après cela que je suis homme à me voler moi−même. Maître Jacques Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire au moins que c'est moi qui vous ai découvert cela. Scène III Valère, Harpagon, le Commissaire, Son Clerc, Maître Jacques Harpagon Approche : viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus horrible qui jamais ait été commis. Valère Que voulez−vous, Monsieur ? Harpagon Comment, traître, tu ne rougis pas de ton crime ? Valère De quel crime voulez−vous donc parler ? Harpagon De quel crime je veux parler, infâme ! comme si tu ne savois pas ce que je veux dire. C'est en vain que tu prétendrois de le déguiser : l'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir ? pour me jouer un tour de cette nature ? Valère Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours et vous nier la chose. Maître Jacques Oh ! oh ! aurois−je deviné sans y penser ? Valère C'étoit mon dessein de vous en parler, et je voulois attendre pour cela des conjonctures favorables ; mais puisqu'il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir bien entendre mes raisons. Harpagon Et quelles belles raisons peux−tu me donner, voleur infâme ? Valère Ah ! Monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j'ai commis une offense envers vous ; mais, après tout, ma faute est pardonnable. Harpagon Comment, pardonnable ? Un guet−apens ? un assassinat de la sorte ? Valère De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites. Harpagon Le mal n'est pas si grand que je le fais ! Quoi ? mon sang, mes entrailles, pendard ? Valère Votre sang, Monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort, et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer. Harpagon C'est bien mon intention, et que tu me restitues ce que tu m'as ravi. Valère Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait. Harpagon Il n'est pas question d'honneur là dedans. Mais, dis−moi, qui t'a porté à cette action ? Valère Hélas ! me le demandez−vous ? Harpagon Oui, vraiment, je te le demande. Valère Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire : l'Amour. Harpagon L'Amour ? Valère Oui. Harpagon Bel amour, bel amour, ma foi ! l'amour de mes louis d'or. Valère Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté ; ce n'est pas cela qui m'a ébloui, et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai. Harpagon Non ferai, de par tous les diables ! je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait ! Valère Appelez−vous cela un vol ? Harpagon Si je l'appelle un vol ? Un trésor comme celui−là ! Valère C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez sans doute ; mais ce ne sera pas le perdre que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes ; et pour bien faire, il faut que vous me l'accordiez. Harpagon Je n'en ferai rien. Qu'est−ce à dire cela ? Valère Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner. Harpagon Le serment est admirable, et la promesse plaisante ! Valère Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à jamais. Harpagon Je vous empêcherai bien, je vous assure. Valère Rien que la mort ne nous peut séparer. Harpagon C'est être bien endiablé après mon argent. Valère Je vous ai déjà dit, Monsieur, que ce n'étoit point l'intérêt qui m'avoit poussé à faire ce que j'ai fait. Mon coeur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution. Harpagon Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon bien ; mais j'y donnerai bon ordre ; et la justice, pendard effronté, me va faire raison de tout. Valère Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu'il vous plaira ; mais je vous prie de croire, au moins, que, s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille en tout ceci n'est aucunement coupable. Harpagon Je le crois bien, vraiment ; il seroit fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enlevée. Valère Moi ? je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez vous. Harpagon O ma chère cassette ! Elle n'est point sortie de ma maison ? Valère Non, Monsieur Harpagon Hé ! dis−moi donc un peu : tu n'y as point touché ? Valère Moi, y toucher ? Ah ! vous lui faites tort, aussi bien qu'à moi ; et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse que j'ai brûlé pour elle. Harpagon Brûlé pour ma cassette ! Valère J'aimerois mieux mourir que de lui avoir fait paroître aucune pensée offensante : elle est trop sage et trop honnête pour cela. Harpagon Ma cassette trop honnête ! Valère Tous mes desirs se sont bornés à jouir de sa vue ; et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée. Harpagon Les beaux yeux de ma cassette ! Il parle d'elle comme un amant d'une maîtresse. Valère Dame Claude, Monsieur, sait la vérité de cette aventure, et elle vous peut rendre témoignage... Harpagon Quoi ? ma servante est complice de l'affaire ? Valère Oui, Monsieur, elle a été témoin de notre engagement ; et c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamme, qu'elle m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne. Harpagon Eh ? Est−ce que la peur de la justice le fait extravaguer ? Que nous brouilles−tu ici de ma fille ? Valère Je dis, Monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que vouloit mon amour. Harpagon La pudeur de qui ? Valère De votre fille ; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de mariage. Harpagon Ma fille t'a signé une promesse de mariage ! Valère Oui, Monsieur, comme de ma part je lui en ai signé une. Harpagon O Ciel ! autre disgrâce ! Maître Jacques Ecrivez, Monsieur, écrivez. Harpagon Rengrégement de mal ! surcroît de désespoir ! Allons, Monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez−lui−moi son procès, comme larron, et comme suborneur. Valère Ce sont des noms qui ne me sont point dus ; et quand on saura qui je suis... Scène IV Elise, Mariane, Frosine, Harpagon, Valère, Maître Jacques, Le Commissaire, Son Clerc Harpagon Ah ! fille scélérate ! fille indigne d'un père comme moi ! c'est ainsi que tu pratiques les leçons que je t'ai données ? Tu te laisses prendre d'amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement ? Mais vous serez trompés l'un et l'autre. Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite ; et une bonne potence me fera raison de ton audace. Valère Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire ; et l'on m'écoutera, au moins, avant que de me condamner. Harpagon Je me suis abusé de dire une potence, et tu seras roué tout vif. Elise, à genoux devant son père. Ah ! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n'allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel. Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez−vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez : il est tout autre que vos yeux ne le jugent ; et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que sans lui vous ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c'est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l'eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille dont... Harpagon Tout cela n'est rien ; et il valoit bien mieux pour moi qu'il te laissât noyer que de faire ce qu'il a fait. Elise Mon père, je vous conjure, par l'amour paternel, de me... Harpagon Non, non, je ne veux rien entendre ; et il faut que la justice fasse son devoir. Maître Jacques Tu me payeras mes coups de bâton. Frosine Voici un étrange embarras. Scène V Anselme, Harpagon, Elise, Mariane, Frosine, Valère, Maître Jacques, le Commissaire, Son Clerc Anselme Qu'est−ce, seigneur Harpagon ? je vous vois tout ému. Harpagon Ah ! seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes ; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire ? On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur ; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints, qui s'est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent et pour me suborner ma fille. Valère Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias ? Harpagon Oui, ils se sont donné l'un et l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, seigneur Anselme, et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence. Anselme Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un coeur qui se seroit donné ; mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres. Harpagon Voilà Monsieur qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien, à ce qu'il m'a dit, de la fonction de son office. Chargez−le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles. Valère Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille ; et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis... Harpagon Je me moque de tous ces contes ; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre. Valère Sachez que j'ai le coeur trop bon pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance. Anselme Tout beau ! prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez ; et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez. Valère, en mettant fièrement son chapeau. Je ne suis point homme à rien craindre, et si Naples vous est connu, vous savez qui étoit Dom Thomas d'Alburcy. Anselme Sans doute, je le sais ; et peu de gens l'ont connu mieux que moi. Harpagon Je ne me soucie ni de Dom Thomas ni de Dom Martin. Anselme De grâce, laissez−le parler, nous verrons ce qu'il en veut dire. Valère Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour. Anselme Lui ? Valère Oui. Anselme Allez ; vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux réussir, et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture. Valère Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture ; et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier. Anselme Quoi ? vous osez vous dire fils de Dom Thomas d'Alburcy ? Valère Oui, je l'ose ; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit. Anselme L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles. Valère Oui ; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celui qui vous parle ; apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi ; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable ; que j'ai su depuis peu que mon père n'étoit point mort, comme je l'avois toujours cru ; que passant ici pour l'aller chercher, une aventure, par le Ciel concertée, me fit voir la charmante Elise ; que cette vue me rendit esclave de ses beautés ; et que la violence de mon amour, et les sévérités de son père, me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents. Anselme Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité ? Valère Le capitaine espagnol ; un cachet de rubis qui étoit à mon père ; un bracelet d'agate que ma mère m'avoit mis au bras ; le vieux Pedro, ce domestique qui se sauva avec moi du naufrage. Mariane Hélas ! à vos paroles je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connoître clairement que vous êtes mon frère. Valère Vous ma soeur ? Mariane Oui. Mon coeur s'est ému dès le moment que vous avez ouvert la bouche ; et notre mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage ; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté ; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avoit déchirée ; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante. Anselme O Ciel ! quels sont les traits de ta puissance ! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles ! Embrassez−moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père. Valère Vous êtes notre père ? Mariane C'est vous que ma mère a tant pleuré ? Anselme Oui, ma fille, oui, mon fils, je suis Dom Thomas d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portoit, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparoit, après de longs voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie à retourner à Naples, m'a fait y renoncer pour toujours ; et ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avois, je me suis habitué ici, où, sous le nom d'Anselme, j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses. Harpagon C'est là votre fils ? Anselme Oui. Harpagon Je vous prends à partie, pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés. Anselme Lui, vous avoir volé ? Harpagon Lui−même. Valère Qui vous dit cela ? Harpagon Maître Jacques. Valère C'est toi qui le dis ? Maître Jacques Vous voyez que je ne dis rien. Harpagon Oui : voilà Monsieur le Commissaire qui a reçu sa déposition. Valère Pouvez−vous me croire capable d'une action si lâche ? Harpagon Capable ou non capable, je veux ravoir mon argent. Scène VI Cléante, Valère, Mariane, Elise, Frosine, Harpagon, Anselme, Maître Jacques, La Flèche, Le commissaire, Son Clerc Cléante Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire que, si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu. Harpagon Où est−il ? Cléante Ne vous en mettez point en peine : il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez ; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane ; ou de perdre votre cassette. Harpagon N'en a−t−on rien ôté ? Cléante Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux. Mariane Mais vous ne savez pas que ce n'est pas assez que ce consentement, et que le Ciel, avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m'obtenir. Anselme Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous pour être contraire à vos voeux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est pas nécessaire d'entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée. Harpagon Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette. Cléante Vous la verrez saine et entière. Harpagon Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants. Anselme Hé bien ! j'en ai pour eux ; que cela ne vous inquiète point. Harpagon Vous obligerez−vous à faire tous les frais de ces deux mariages ? Anselme Oui, je m'y oblige ; êtes−vous satisfait ? Harpagon Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit. Anselme D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente. Le Commissaire Holà ! Messieurs, holà ! tout doucement, s'il vous plaît : qui me payera mes écritures ? Harpagon Nous n'avons que faire de vos écritures. Le Commissaire Oui ! mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien. Harpagon Pour votre payement, voilà un homme que je vous donne à pendre. Maître Jacques Hélas ! comment faut−il donc faire ? On me donne des coups de bâton pour dire vrai, et on me veut pendre pour mentir. Anselme Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture. Harpagon Vous payerez donc le Commissaire ? Anselme Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère. Harpagon Et moi, voir ma chère cassette. Monsieur de Pourceaugnac Comédie−Ballet Faite à Chambord, pour le divertissement du roi, au mois de septembre 1669, et représentée en public à Paris, pour la première fois, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 15e novembre de la même année 1669, par la Troupe du Roi Personnages M. de Pourceaugnac. Oronte. Julie, fille d'Oronte. Nérine, femme d'intrigue. Lucette, feinte Gasconne. Eraste, amant de Julie. Sbrigani, Napolitain, homme d'intrigue. Premier Médecin. Second Médecin. L'Apothicaire. Un Paysan. Une Paysanne. Premier Musicien. Second Musicien. Premier Avocat. Second Avocat. Premier Suisse. Second Suisse. Un Exempt. Deux Archers. Plusieurs Musiciens. Joueurs d'instruments et danseurs. La scène est à Paris. L'ouverture se fait... L'ouverture se fait par Eraste, qui conduit un grand concert, de voix et d'instruments, pour une sérénade, dont les paroles chantées par trois voix en manière de dialogue, sont faites sur le sujet de la comédie, et expriment les sentiments de deux amants, qui, étant bien ensemble, sont traversés par le caprice des parents. Première voix Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux De tes pavots la douce violence, Et ne laisse veiller en ces aimables lieux Que les coeurs que l'Amour soumet à sa puissance. Tes ombres et ton silence, Plus beau que le plus beau jour, Offrent de doux moments à soupirer d'amour. Deuxième voix Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos voeux ne s'oppose ! A d'aimables penchants notre coeur nous dispose, Mais on a des tyrans à qui l'on doit le jour. Que soupirer d'amour Est une douce chose, Quand rien à nos voeux ne s'oppose ! Troisième voix Tout ce qu'à nos voeux on oppose Contre un parfait amour ne gagne jamais rien, Et pour vaincre toute chose, Il ne faut que s'aimer bien. Les trois voix ensemble. Aimons−nous donc d'une ardeur éternelle : Les rigueurs des parents, la contrainte cruelle, L'absence, les travaux, la fortune rebelle, Ne font que redoubler une amitié fidèle. Aimons−nous donc d'une ardeur éternelle : Quand deux coeurs s'aiment bien, Tout le reste n'est rien. La sérénade est suivie d'une danse de deux Pages, pendant laquelle quatre Curieux de spectacles, ayant pris querelle ensemble, mettent l'épée à la main. Après un assez agréable combat, ils sont séparés par deux Suisses, qui, les ayant mis d'accord, dansent avec eux, au son de tous les instruments. Acte I Scène I Julie, Eraste, Nérine Julie Mon Dieu ! Eraste, gardons d'être surpris ; je tremble qu'on ne nous voye ensemble, et tout seroit perdu, après la défense que l'on m'a faite. Eraste Je regarde de tous côtés, et je n'aperçois rien. Julie Aye aussi l'oeil au guet, Nérine, et prends bien garde qu'il ne vienne personne. Nérine Reposez−vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire. Julie Avez−vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable ? et croyez−vous, Eraste, pouvoir venir à bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s'est mis en tête ? Eraste Au moins y travaillons−nous fortement ; et déjà nous avons préparé un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule. Nérine Par ma foi ! voilà votre père. Julie Ah ! séparons−nous vite. Nérine Non, non, non, ne bougez : je m'étois trompée. Julie Mon Dieu ! Nérine, que tu es sotte de nous donner de ces frayeurs ! Eraste Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantités de machines, et nous ne feignons point de mettre tout en usage, sur la permission que vous m'avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous ferons jouer : vous en aurez le divertissement ; et, comme aux comédies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu'on vous fera voir. C'est assez de vous dire que nous avons en main divers stratagèmes tous prêts à produire dans l'occasion, et que l'ingénieuse Nérine et l'adroit Sbrigani entreprennent l'affaire. Nérine Assurément. Votre père se moque−t−il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac, qu'il n'a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe ? Faut−il que trois ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle, lui fassent rejeter un amant qui vous agrée ? et une personne comme vous est−elle faite pour un Limosin ? S'il a envie de se marier, que ne prend−il une Limosine et ne laisse−t−il en repos les chrétiens ? Le seul nom de Monsieur de Pourceaugnac m'a mis dans une colère effroyable. J'enrage de Monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y auroit que ce nom−là, Monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac ! cela se peut−il souffrir ? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurois supporter ; et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches sur niches ; que nous renvoyerons à Limoges Monsieur de Pourceaugnac. Eraste Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles. Scène II Sbrigani, Julie, Eraste, Nérine Sbrigani Monsieur, votre homme arrive, je l'ai vu à trois lieues d'ici, où a couché le coche ; et dans la cuisine où il est descendu pour déjeuner, je l'ai étudié une bonne grosse demie heure, et je le sais déjà par coeur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler : vous verrez de quel air la nature l'a desseinée, et si l'ajustement qui l'accompagne y répond comme il faut. Mais pour son esprit, je vous avertis par avance qu'il est des plus épais qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu'il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu'on lui présentera. Eraste Nous dis−tu vrai ? Sbrigani Oui, si je me connois en gens. Nérine Madame, voilà un illustre ; votre affaire ne pouvoit être mise en de meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères, qui, au péril de ses bras, et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles ; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises. Sbrigani Je suis confus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrois vous en donner, avec plus de justice, sur les merveilles de votre vie ; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous ; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avoit confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnages qui ne l'avoient pas mérité. Nérine Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle, et vos éloges me font rougir. Sbrigani Je veux bien épargner votre modestie : laissons cela ; et pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que, de votre côté, vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la comédie. Eraste Au moins, Madame, souvenez−vous de votre rôle ; et pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d'être la plus contente du monde des résolutions de votre père. Julie S'il ne tient qu'à cela, les choses iront à merveille. Eraste Mais, belle Julie, si toutes nos machines venoient à ne pas réussir ? Julie Je déclarerai à mon père mes véritables sentiments. Eraste Et si, contre vos sentiments, il s'obstinoit à son dessein ? Julie Je le menacerois de me jeter dans un convent. Eraste Mais si, malgré tout cela, il vouloit vous forcer à ce mariage ? Julie Que voulez−vous que je vous dise ? Eraste Ce que je veux que vous me disiez ? Julie Oui. Eraste Ce qu'on dit quand on aime bien. Julie Mais quoi ? Eraste Que rien ne pourra vous contraindre, et que, malgré tous les efforts d'un père, vous me promettez d'être à moi. Julie Mon Dieu ! Eraste, contentez−vous de ce que je fais maintenant, et n'allez point tenter sur l'avenir les résolutions de mon coeur ; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d'une fâcheuse extrémité, dont peut−être n'aurons−nous pas besoin ; et s'il y faut venir, souffrez au moins que j'y sois entraînée par la suite des choses. Eraste Eh bien... Sbrigani Ma foi, voici notre homme, songeons à nous. Nérine Ah ! comme il est bâti ! Scène III Monsieur de Pourceaugnac se tourne du côté d'où il vient, comme parlant à des gens qui le suivent, Sbrigani Monsieur de Pourceaugnac Hé bien, quoi ? qu'est−ce ? qu'y a−t−il ? Au diantre soit la sotte ville, et les sottes gens qui y sont ! ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent et se mettent à rire ! Eh ! Messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire. Sbrigani Qu'est−ce que c'est, Messieurs ? que veut dire cela ? à qui en avez−vous ? Faut−il se moquer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici ? Monsieur de Pourceaugnac Voilà un homme raisonnable, celui−là. Sbrigani Quel procédé est le vôtre ? et qu'avez−vous à rire ? Monsieur de Pourceaugnac Fort bien. Sbrigani Monsieur a−t−il quelque chose de ridicule en soi ? Monsieur de Pourceaugnac Oui. Sbrigani Est−il autrement que les autres ? Monsieur de Pourceaugnac Suis−je tordu, ou bossu ? Sbrigani Apprenez à connoître les gens. Monsieur de Pourceaugnac C'est bien dit. Sbrigani Monsieur est d'une mine à respecter. Monsieur de Pourceaugnac Cela est vrai. Sbrigani Personne de condition. Monsieur de Pourceaugnac Oui, gentilhomme limosin. Sbrigani Homme d'esprit. Monsieur de Pourceaugnac Qui a étudié en droit. Sbrigani Il vous fait trop d'honneur de venir dans votre ville. Monsieur de Pourceaugnac Sans doute. Sbrigani Monsieur n'est point une personne à faire rire. Monsieur de Pourceaugnac Assurément. Sbrigani Et quiconque rira de lui aura affaire à moi. Monsieur de Pourceaugnac Monsieur, je vous suis infiniment obligé. Sbrigani Je suis fâché, Monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne comme vous, et je vous demande pardon pour la ville. Monsieur de Pourceaugnac Je suis votre serviteur. Sbrigani Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné ; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous ; et comme je sais que vous n'êtes jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n'a pas parfois pour les honnêtes gens toute la considération qu'il faudroit. Monsieur de Pourceaugnac C'est trop de grâce que vous me faites. Sbrigani Je vous l'ai déjà dit : du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination. Monsieur de Pourceaugnac Je vous suis obligé. Sbrigani Votre physionomie m'a plu. Monsieur de Pourceaugnac Ce m'est beaucoup d'honneur. Sbrigani J'y ai vu quelque chose d'honnête. Monsieur de Pourceaugnac Je suis votre serviteur. Sbrigani Quelque chose d'aimable. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! ah ! Sbrigani De gracieux. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! ah ! Sbrigani De doux. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! ah ! Sbrigani De majestueux. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! ah ! Sbrigani De franc Monsieur de Pourceaugnac Ah ! ah ! Sbrigani Et de cordial Monsieur de Pourceaugnac Ah ! ah ! Sbrigani Je vous assure que je suis tout à vous. Monsieur de Pourceaugnac Je vous ai beaucoup d'obligation. Sbrigani C'est du fond du coeur que je parle. Monsieur de Pourceaugnac Je le crois. Sbrigani Si j'avois l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère. Monsieur de Pourceaugnac Je n'en doute point. Sbrigani Ennemi de la fourberie. Monsieur de Pourceaugnac J'en suis persuadé. Sbrigani Et qui n'est pas capable de déguiser ses sentiments. Monsieur de Pourceaugnac C'est ma pensée. Sbrigani Vous regardez mon habit qui n'est pas fait comme les autres ; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j'ai voulu conserver un peu et la manière de s'habiller, et la sincérité de mon pays. Monsieur de Pourceaugnac C'est fort bien fait. Pour moi, j'ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne. Sbrigani Ma foi ! cela vous va mieux qu'à tous nos courtisans. Monsieur de Pourceaugnac C'est ce que m'a dit mon tailleur : l'habit est propre et riche, et il fera du bruit ici. Sbrigani Sans doute. N'irez−vous pas au Louvre ? Monsieur de Pourceaugnac IL faudra bien aller faire ma cour. Sbrigani Le Roi sera ravi de vous voir. Monsieur de Pourceaugnac Je le crois. Sbrigani Avez−vous arrêté un logis ? Monsieur de Pourceaugnac Non ; j'allois en chercher un. Sbrigani Je serai bien aise d'être avec vous pour cela, et je connois tout ce pays−ci. Scène IV Eraste, Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac Eraste Ah ! qu'est−ce ci ? que vois−je ? Quelle heureuse rencontre ! Monsieur de Pourceaugnac ! Que je suis ravi de vous voir ! Comment ? il semble que vous ayez peine à me reconnoître ! Monsieur de Pourceaugnac Monsieur, je suis votre serviteur. Eraste Est−il possible que cinq ou six années m'aient ôté de votre mémoire ? et que vous ne reconnoissiez pas le meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnac ? Monsieur de Pourceaugnac Pardonnez−moi. (A Sbrigani.) Ma foi ! je ne sais qui il est. Eraste Il n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connoisse depuis le plus grand jusques au plus petit ; je ne fréquentois qu'eux dans le temps que j'y étois, et j'avois l'honneur de vous voir presque tous les jours. Monsieur de Pourceaugnac C'est moi qui l'ai reçu, Monsieur. Eraste Vous ne vous remettez point mon visage ? Monsieur de Pourceaugnac Si fait. (A Sbrigani.) Je ne le connois point. Eraste Vous ne vous ressouvenez pas que j'ai eu le bonheur de boire avec vous je ne sais combien de fois ? Monsieur de Pourceaugnac Excusez−moi. (A Sbrigani.) Je ne sais ce que c'est. Eraste Comment appelez−vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère ? Monsieur de Pourceaugnac Petit−Jean ? Eraste Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. Comment est−ce que vous nommez à Limoges ce lieu où l'on se promène ? Monsieur de Pourceaugnac Le cimetière des Arènes ? Eraste Justement : c'est où je passois de si douces heures à jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela ? Monsieur de Pourceaugnac Excusez−moi, je me le remets. (A Sbrigani.) Diable emporte si je m'en souviens ! Sbrigani Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête. Eraste Embrassez−moi donc, je vous prie, et resserrons les noeuds de notre ancienne amitié. Sbrigani Voilà un homme qui vous aime fort. Eraste Dites−moi un peu des nouvelles de toute la parenté : comment se porte Monsieur votre... là... qui est si honnête homme ? Monsieur de Pourceaugnac Mon frère le consul ? Eraste Oui. Monsieur de Pourceaugnac Il se porte le mieux du monde. Eraste Certes j'en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur ? là... Monsieur votre... ? Monsieur de Pourceaugnac Mon cousin l'assesseur ? Eraste Justement. Monsieur de Pourceaugnac Toujours gai et gaillard. Eraste Ma foi ! j'en ai beaucoup de joie. Et Monsieur votre oncle ? le... ? Monsieur de Pourceaugnac Je n'ai point d'oncle. Eraste Vous aviez pourtant en ce temps−là... Monsieur de Pourceaugnac Non, rien qu'une tante. Eraste C'est ce que je voulois dire, Madame votre tante : comment se porte−t−elle ? Monsieur de Pourceaugnac Elle est morte depuis six mois. Eraste Hélas ! la pauvre femme ! elle étoit si bonne personne. Monsieur de Pourceaugnac Nous avons aussi mon neveu le chanoine qui a pensé mourir de la petite vérole. Eraste Quel dommage ç'auroit été ! Monsieur de Pourceaugnac Le connoissez−vous aussi ? Eraste Vraiment si je le connois ! Un grand garçon bien fait. Monsieur de Pourceaugnac Pas des plus grands. Eraste Non, mais de taille bien prise. Monsieur de Pourceaugnac Eh ! oui. Eraste Qui est votre neveu... Monsieur de Pourceaugnac Oui. Eraste Fils de votre frère et de votre soeur... Monsieur de Pourceaugnac Justement. Eraste Chanoine de l'église de... Comment l'appelez−vous ? Monsieur de Pourceaugnac De Saint−Etienne. Eraste Le voilà, je ne connois autre. Monsieur de Pourceaugnac Il dit toute la parenté. Sbrigani Il vous connoît plus que vous ne croyez. Monsieur de Pourceaugnac A ce que je vois, vous avez demeuré longtemps dans notre ville ? Eraste Deux ans entiers. Monsieur de Pourceaugnac Vous étiez donc là quand mon cousin l'élu fit tenir son enfant à Monsieur notre gouverneur ? Eraste Vraiment oui, j'y fus convié des premiers. Monsieur de Pourceaugnac Cela fut galant. Eraste Très−galant. Monsieur de Pourceaugnac C'étoit un repas bien troussé. Eraste Sans doute. Monsieur de Pourceaugnac Vous vîtes donc aussi la querelle que j'eus avec ce gentilhomme périgordin ? Eraste Oui. Monsieur de Pourceaugnac Parbleu ! il trouva à qui parler. Eraste Ah ! ah ! Monsieur de Pourceaugnac Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait. Eraste Assurément. Au reste, je ne prétends pas que vous preniez d'autre logis que le mien. Monsieur de Pourceaugnac Je n'ai garde de... Eraste Vous moquez−vous ? Je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami soit autre part que dans ma maison. Monsieur de Pourceaugnac Ce seroit vous... Eraste Non : le diable m'emporte ! vous logerez chez moi. Sbrigani Puisqu'il le veut obstinément, je vous conseille d'accepter l'offre. Eraste Où sont vos hardes ? Monsieur de Pourceaugnac Je les ai laissées, avec mon valet, où je suis descendu. Eraste Envoyons−les querir par quelqu'un. Monsieur de Pourceaugnac Non : je lui ai défendu de bouger, à moins que j'y fusse moi−même, de peur de quelque fourberie. Sbrigani C'est prudemment avisé. Monsieur de Pourceaugnac Ce pays−ci est un peu sujet à caution. Eraste On voit les gens d'esprit en tout. Sbrigani Je vais accompagner Monsieur, et le ramènerai où vous voudrez. Eraste Oui, je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n'avez qu'à revenir à cette maison−là. Sbrigani Nous sommes à vous tout à l'heure. Eraste Je vous attends avec impatience. Monsieur de Pourceaugnac Voilà une connoissance où je ne m'attendois point. Sbrigani Il a la mine d'être honnête homme. Eraste, seul. Ma foi ! Monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les façons ; les choses sont préparées, et je n'ai qu'à frapper. Scène V L'Apothicaire, Eraste Eraste Je crois, Monsieur, que vous êtes le médecin à qui l'on est venu parler de ma part. L'Apothicaire Non, Monsieur, ce n'est pas moi qui suis le médecin ; à moi n'appartient pas cet honneur, et je ne suis qu'apothicaire, apothicaire indigne, pour vous servir. Eraste Et Monsieur le médecin est−il à la maison ? L'Apothicaire Oui, il est là embarrassé à expédier quelques malades, et je vais lui dire que vous êtes ici. Eraste Non, ne bougez : j'attendrai qu'il ait fait ; c'est pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avons, dont on lui a parlé, et qui se trouve attaqué de quelque folie, que nous serions bien aises qu'il pût guérir avant que de le marier. L'Apothicaire Je sais ce que c'est, je sais ce que c'est, et j'étois avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi ! vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile : c'est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu, et qui, quand on devroit crever, ne démordroit pas d'un iota des règles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point chercher midi à quatorze heures ; et pour tout l'or du monde, il ne voudroit point avoir guéri une personne avec d'autres remèdes que ceux que la Faculté permet. Eraste Il fait fort bien : un malade ne doit point vouloir guérir que la Faculté n'y consente. L'Apothicaire Ce n'est pas parce que nous sommes grands amis, que j'en parle ; mais il y a plaisir, il y a plaisir d'être son malade ; et j'aimerois mieux mourir de ses remèdes que de guérir de ceux d'un autre ; car, quoi qui puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l'ordre ; et quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n'ont rien à vous reprocher. Eraste C'est une grande consolation pour un défunt. L'Apothicaire Assurément : on est bien aise au moins d'être mort méthodiquement. Au reste, il n'est pas de ces médecins qui marchandent les maladies : c'est un homme expéditif, qui aime à dépêcher ses malades ; et quand on a à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde. Eraste En effet, il n'est rien tel que de sortir promptement d'affaire. L'Apothicaire Cela est vrai : à quoi bon tant barguigner et tant tourner autour du pot ? Il faut savoir vitement le court ou le long d'une maladie Eraste Vous avez raison. L'Apothicaire Voilà déjà trois de mes enfants dont il m'a fait l'honneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de quatre jours et qui, entre les mains d'un autre, auroient langui plus de trois mois. Eraste Il est bon d'avoir des amis comme cela. L'Apothicaire Sans doute. Il ne me reste plus que deux enfants, dont il prend soin comme des siens ; il les traite et gouverne à sa fantaisie, sans que je me mêle de rien ; et le plus souvent, quand je reviens de la ville, je suis tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre. Eraste Voilà des soins fort obligeants. L'Apothicaire Le voici, le voici, le voici qui vient. Scène VI Premier Médecin, Un Paysan, Une Paysanne, Eraste, L'Apothicaire Le Paysan Monsieur, il n'en peut plus, et il dit qu'il sent dans la tête les plus grandes douleurs du monde. Premier Médecin Le malade est un sot, d'autant plus que, dans la maladie dont il est attaqué, ce n'est pas la tête, selon Galien, mais la rate, qui lui doit faire mal. Le Paysan Quoi que c'en soit, Monsieur, il a toujours avec cela son cours de ventre depuis six mois. Premier Médecin Bon, c'est signe que le dedans se dégage. Je l'irai visiter dans deux ou trois jours ; mais s'il mouroit avant ce temps−là, ne manquez pas de m'en donner avis, car il n'est pas de la civilité qu'un médecin visite un mort. La Paysanne Mon père, Monsieur, est toujours malade de plus en plus. Premier Médecin Ce n'est pas ma faute : je lui donne des remèdes ; que ne guérit−il ? Combien a−t−il été saigné de fois ? La Paysanne Quinze, Monsieur, depuis vingt jours. Premier Médecin Quinze fois saigné ? La Paysanne Oui. Premier Médecin Et il ne guérit point ? La Paysanne Non, Monsieur. Premier Médecin C'est signe que la maladie n'est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n'est pas dans les humeurs, et si rien ne nous réussit, nous l'envoyerons aux bains. L'Apothicaire Voilà le fin cela, voilà le fin de la médecine. Eraste C'est moi, Monsieur, qui vous ai envoyé parler ces jours passés pour un parent un peu troublé d'esprit, que je veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec plus de commodité, et qu'il soit vu de moins de monde. Premier Médecin Oui, Monsieur, j'ai déjà disposé tout, et promets d'en avoir tous les soins imaginables. Eraste Le voici Premier Médecin La conjoncture est tout à fait heureuse, et j'ai ici un ancien de mes amis avec lequel je serai bien aise de consulter sa maladie. Scène VII Monsieur de Pourceaugnac, Eraste, Premier Médecin, L'Apothicaire Eraste Une petite affaire m'est survenue, qui m'oblige à vous quitter : mais voilà une personne entre les mains de qui je vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu'il lui sera possible. Premier Médecin Le devoir de ma profession m'y oblige, et c'est assez que vous me chargiez de ce soin. Monsieur de Pourceaugnac C'est son maître d'hôtel, et il faut que ce soit un homme de qualité. Premier Médecin Oui, je vous assure que je traiterai Monsieur méthodiquement, et dans toutes les régularités de notre art. Monsieur de Pourceaugnac Mon Dieu ! il ne me faut point tant de cérémonies ; et je ne viens pas ici pour incommoder. Premier Médecin Un tel emploi ne me donne que de la joie. Eraste Voilà toujours six pistoles d'avance, en attendant ce que j'ai promis. Monsieur de Pourceaugnac Non, s'il vous plaît, je n'entends pas que vous fassiez de dépense, et que vous envoyiez rien acheter pour moi. Eraste Mon Dieu ! laissez faire. Ce n'est pas pour ce que vous pensez. Monsieur de Pourceaugnac Je vous demande de ne me traiter qu'en ami. Eraste C'est ce que je veux faire. (Bas au médecin.) Je vous recommande surtout de ne le point laisser sortir de vos mains ; car parfois il veut s'échapper. Premier Médecin Ne vous mettez pas en peine. Eraste, à Monsieur de Pourceaugnac. Je vous prie de m'excuser de l'incivilité que je commets. Monsieur de Pourceaugnac Vous vous moquez, et c'est trop de grâce que vous me faites. Scène VIII Premier Médecin, Second Médecin, Monsieur de Pourceaugnac, L'Apothicaire Premier Médecin Ce m'est beaucoup d'honneur, Monsieur, d'être choisi pour vous rendre service. Monsieur de Pourceaugnac Je suis votre serviteur Premier Médecin Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons. Monsieur de Pourceaugnac Il ne faut point tant de façons, vous dis−je, et je suis homme à me contenter de l'ordinaire. Premier Médecin Allons, des siéges. Monsieur de Pourceaugnac Voilà, pour un jeune homme, des domestiques bien lugubres. Premier Médecin Allons, Monsieur : prenez votre place, Monsieur. (Lorsqu'ils sont assis, les deux Médecins lui prennent chacun une main, pour lui tâter le pouls.) Monsieur de Pourceaugnac, présentant ses mains. Votre très−humble valet. (Voyant qu'ils lui tâtent le pouls.) Que veut dire cela ? Premier Médecin Mangez−vous bien, Monsieur ? Monsieur de Pourceaugnac Oui, et bois encore mieux. Premier Médecin Tant pis : cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans. Dormez−vous fort ? Monsieur de Pourceaugnac Oui, quand j'ai bien soupé. Premier Médecin Faites−vous des songes ? Monsieur de Pourceaugnac Quelquefois. Premier Médecin De quelle nature sont−ils ? Monsieur de Pourceaugnac De la nature des songes. Quelle diable de conversation est−ce là ? Premier Médecin Vos déjections, comment sont−elles ? Monsieur de Pourceaugnac Ma foi ! je ne comprends rien à toutes ces questions, et je veux plutôt boire un coup. Premier Médecin Un peu de patience, nous allons raisonner sur votre affaire devant vous et nous le ferons en français, pour être plus intelligibles. Monsieur de Pourceaugnac Quel grand raisonnement faut−il pour manger un morceau ? Premier Médecin Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie qu'on ne la connoisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connoître sans en bien établir l'idée particulière, et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques et prognostiques, vous me permettrez, Monsieur notre ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique, et aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien mélancolie hypocondriaque, espèce de folie très−fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous, consommé dans notre art, vous, dis−je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette maladie que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non−seulement par les Latins, mais encore par les Grecs, ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas−ventre et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont, par notre raisonnement, il est manifestement atteint et convaincu. Qu'ainsi ne soit, pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez ; cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate ; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude du corps, menue, grêle, noire et velue, lesquels signes le dénotent très−affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres : laquelle maladie, par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourroit bien dégénérer ou en manie, ou en phtisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. Tout ceci supposé, puisqu'une maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti nulla est curatio morbi, il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante par tout le corps, je suis d'avis qu'il soit phlébotomisé libéralement, c'est−à−dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basilique, puis de la céphalique ; et même, si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l'ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convenables, c'est−à−dire par cholagogues, mélanogogues, et caetera ; et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente, ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu'il prenne un bain d'eau pure et nette, avec force petit−lait clair, pour purifier par l'eau la féculence de l'humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur ; mais, avant toute chose, je trouve qu'il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique, à quoi il n'y a pas d'inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l'épaisseur de son sang, d'où procède la maladie. Voilà les remèdes que j'imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d'autres meilleurs par Monsieur notre maître et ancien, suivant l'expérience, jugement, lumière et suffisance qu'il s'est acquise dans notre art. Dixi. Second Médecin A Dieu ne plaise, Monsieur, qu'il me tombe en pensée d'ajouter rien à ce que vous venez de dire ! Vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur ; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu'il est impossible qu'il ne soit pas fou, et mélancolique hypocondriaque ; et quand il ne le seroit pas, il faudroit qu'il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie : il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie ; et il ne me reste rien ici, que de féliciter Monsieur d'être tombé entre vos mains, et de lui dire qu'il est trop heureux d'être fou, pour éprouver l'efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés. Je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam. Tout ce que j'y voudrois, c'est de faire les saignées et les purgations en nombre impair : numero deus impari gaudet ; de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau où il entre du sel : le sel est symbole de la sagesse ; de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits : album est disgregativum visus ; et de lui donner tout à l'heure un petit lavement, pour servir de prélude et d'introduction à ces judicieux remèdes, dont, s'il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remèdes, Monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention ! Monsieur de Pourceaugnac Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est−ce que nous jouons une comédie ? Premier Médecin Non, Monsieur, nous ne jouons point. Monsieur de Pourceaugnac Qu'est−ce que tout ceci ? et que voulez−vous dire avec votre galimatias et vos sottises ? Premier Médecin Bon, dire des injures. Voilà un diagnostique qui nous manquoit pour la confirmation de son mal, et ceci pourroit bien tourner en manie. Monsieur de Pourceaugnac Avec qui m'a−t−on mis ici ? (Il crache deux ou trois fois.) Premier Médecin Autre diagnostique : la sputation fréquente. Monsieur de Pourceaugnac Laissons cela, et sortons d'ici. Premier Médecin Autre encore : l'inquiétude de changer de place. Monsieur de Pourceaugnac Qu'est−ce donc que toute cette affaire ? et que me voulez−vous ? Premier Médecin Vous guérir selon l'ordre qui nous a été donné. Monsieur de Pourceaugnac Me guérir ? Premier Médecin Oui. Monsieur de Pourceaugnac Parbleu ! je ne suis pas malade. Premier Médecin Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal. Monsieur de Pourceaugnac Je vous dis que je me porte bien. Premier Médecin Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes médecins, qui voyons clair dans votre constitution. Monsieur de Pourceaugnac Si vous êtes médecins, je n'ai que faire de vous ; et je me moque de la médecine. Premier Médecin Hon, hon : voici un homme plus fou que nous ne pensons. Monsieur de Pourceaugnac Mon père et ma mère n'ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l'assistance des médecins. Premier Médecin Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. Allons, procédons à la curation, et par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions, et accoisons l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer. Scène IX Monsieur de Pourceaugnac Que diable est−ce là ? Les gens de ce pays−ci sont−ils insensés ? Je n'ai jamais rien vu de tel, et je n'y comprends rien du tout. Scène X Deux Musiciens italiens en médecins grotesques suivis de Huit Matassins, chantent ces paroles soutenues de la symphonie d'un mélange d'instruments. Les deux Musiciens Bon dî, bon dî, bon dî : Non vi lasciate uccidere Dal dolor malinconico. Noi vi faremo ridere Col nostro canto harmonico, Sol' per guarirvi Siamo venuti qui. Bon dî, bon dî, bon dî. Premier Musicien Altro non è la pazzia Che malinconia. Il malato Non è disperato, Se vol pigliar un poco d'allegria : Altro non è la pazzia Che malinconia. Second Musicien Sù, cantate, ballate, ridete ; E se far meglio volete, Quando sentite il deliro vicino, Pigliate del vino, E qualche volta un po' po' di tabac. Alegramente, Monsu Pourceaugnac ! Scène XI L'Apothicaire, Monsieur de Pourceaugnac L'Apothicaire Monsieur, voici un petit remède, un petit remède, qu'il vous faut prendre, s'il vous plaît, s'il vous plaît. Monsieur de Pourceaugnac Comment ? Je n'ai que faire de cela. L'Apothicaire Il a été ordonné, Monsieur, il a été ordonné. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! que de bruit ! L'Apothicaire Prenez−le, Monsieur, prenez−le ; il ne vous fera point de mal, il ne vous fera point de mal. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! L'Apothicaire C'est un petit clystère, un petit clystère, benin, benin ; il est benin, benin, là, prenez, prenez, prenez, Monsieur : c'est pour déterger, pour déterger, déterger... (Les deux Musiciens, accompagnés des Matassins et des instruments, dansent à l'entour de M. de Pourceaugnac, et, s'arrêtant devant lui, chantent : ) Piglia−lo sù, Signor Monsu, Piglia−lo, piglia−lo, piglia−lo sù, Che non ti farà male, Piglia−lo sù questo servitiale ; Piglia−lo sù, Signor Monsu, Piglia−lo, piglia−lo, piglia−lo sù. Monsieur de Pourceaugnac Allez−vous−en au diable. (L'Apothicaire, les deux Musiciens et les Matassins le suivent, tous une seringue à la main.) Acte II Scène I Sbrigani, Premier Médecin Premier Médecin Il a forcé tous les obstacles que j'avois mis, et s'est dérobé aux remèdes que je commençois de lui faire. Sbrigani C'est être bien ennemi de soi−même, que de fuir des remèdes aussi salutaires que les vôtres. Premier Médecin Marque d'un cerveau démonté, et d'une raison dépravée, que de ne vouloir pas guérir. Sbrigani Vous l'auriez guéri haut la main. Premier Médecin Sans doute, quand il y auroit eu complication de douze maladies. Sbrigani Cependant voilà cinquante pistoles bien acquises qu'il vous fait perdre. Premier Médecin Moi ? je n'entends point les perdre, et prétends le guérir en dépit qu'il en ait. Il est lié et engagé à mes remèdes, et je veux le faire saisir où je le trouverai, comme déserteur de la médecine, et infracteur de mes ordonnances. Sbrigani Vous avez raison : vos remèdes étoient un coup sûr, et c'est de l'argent qu'il vous vole. Premier Médecin Où puis−je en avoir des nouvelles ? Sbrigani Chez le bonhomme Oronte assurément, dont il vient épouser la fille, et qui, ne sachant rien de l'infirmité de son gendre futur, voudra peut−être se hâter de conclure le mariage. Premier Médecin Je vais lui parler tout à l'heure. Sbrigani Vous ne ferez point mal. Premier Médecin Il est hypothéqué à mes consultations, et un malade ne se moquera pas d'un médecin. Sbrigani C'est fort bien dit à vous ; et, si vous m'en croyez, vous ne souffrirez point qu'il se marie, que vous ne l'ayez pansé tout votre soûl. Premier Médecin Laissez−moi faire. Sbrigani Je vais, de mon côté, dresser une autre batterie, et le beau−père est aussi dupe que le gendre. Scène II Oronte, Premier Médecin Premier Médecin Vous avez, Monsieur, un certain Monsieur de Pourceaugnac qui doit épouser votre fille. Oronte Oui, je l'attends de Limoges, et il devroit être arrivé. Premier Médecin Aussi l'est−il, et il s'en est fui de chez moi, après y avoir été mis ; mais je vous défends, de la part de la médecine, de procéder au mariage que vous avez conclu, que je ne l'aie dûment préparé pour cela, et mis en état de procréer des enfants bien conditionnés et de corps et d'esprit. Oronte Comment donc ? Premier Médecin Votre prétendu gendre a été constitué mon malade : sa maladie qu'on m'a donné à guérir est un meuble qui m'appartient, et que je compte entre mes effets ; et je vous déclare que je ne prétends point qu'il se marie, qu'au préalable il n'ait satisfait à la médecine, et subi les remèdes que je lui ai ordonnés. Oronte Il a quelque mal ? Premier Médecin Oui. Oronte Et quel mal, s'il vous plaît ? Premier Médecin Ne vous en mettez pas en peine. Oronte Est−ce quelque mal... ? Premier Médecin Les médecins sont obligés au secret : il suffit que je vous ordonne, à vous et à votre fille, de ne point célébrer, sans mon consentement, vos noces avec lui, sur peine d'encourir la disgrâce de la Faculté, et d'être accablés de toutes les maladies qu'il nous plaira. Oronte Je n'ai garde, si cela est, de faire le mariage. Premier Médecin On me l'a mis entre les mains, et il est obligé d'être mon malade. Oronte A la bonne heure. Premier Médecin Il a beau fuir, je le ferai condamner par arrêt à se faire guérir par moi. Oronte J'y consens. Premier Médecin Oui, il faut qu'il crève, ou que je le guérisse. Oronte Je le veux bien. Premier Médecin Et si je ne le trouve, je m'en prendrai à vous, et je vous guérirai au lieu de lui. Oronte Je me porte bien. Premier Médecin Il n'importe, il me faut un malade, et je prendrai qui je pourrai. Oronte Prenez qui vous voudrez ; mais ce ne sera pas moi. Voyez un peu la belle raison. Scène III Sbrigani, en marchand flamand, Oronte Sbrigani Montsir, avec le vostre permissione, je suisse un trancher marchand Flamane, qui voudroit bienne vous temantair un petit nouvel. Oronte Quoi, Monsieur ? Sbrigani Mettez le vostre chapeau sur le teste, Montsir, si ve plaist. Oronte Dites−moi, Monsieur, ce que vous voulez. Sbrigani Moi le dire rien, Montsir, si vous le mettre pas le chapeau sur le teste. Oronte Soit. Qu'y a−t−il, Monsieur ? Sbrigani Fous connoistre point en sti file un certe Montsir Oronte ? Oronte Oui, je le connois. Sbrigani Et quel homme est−ile, Montsir, si ve plaist ? Oronte C'est un homme comme les autres. Sbrigani Je vous temande, Montsir, s'il est un homme riche qui a du bienne ? Oronte Oui. Sbrigani Mais riche beaucoup grandement, Montsir ? Oronte Oui. Sbrigani J'en suis aise beaucoup, Montsir. Oronte Mais pourquoi cela ? Sbrigani L'est, Montsir, pour un petit raisonne de conséquence pour nous. Oronte Mais encore, pourquoi ? Sbrigani L'est, Montsir, que sti Montsir Oronte donne son fille en mariage à un certe Montsir de Pourcegnac. Oronte Hé bien ? Sbrigani Et sti Montsir de Pourcegnac, Montsir, l'est un homme que doivre beaucoup grandement à dix ou douze marchanne Flamane qui estre venu ici. Oronte Ce Monsieur de Pourceaugnac doit beaucoup à dix ou douze marchands ? Sbrigani Oui, Montsir ; et depuis huite mois, nous avoir obtenir un petit sentence contre lui, et lui à remettre à payer tou ce créanciers de sti mariage que sti Montsir Oronte donne pour son fille. Oronte Hon, hon, il a remis là à payer ses créanciers ? Sbrigani Oui, Montsir, et avec un grand dévotion nous tous attendre sti mariage. Oronte L'avis n'est pas mauvais. Je vous donne le bonjour. Sbrigani. Je remercie, Montsir, de la faveur grande. Oronte Votre très−humble valet. Sbrigani Je le suis, Montsir, obliger plus que beaucoup du bon nouvel que Montsir m'avoir donné. Cela ne va pas mal. Quittons notre ajustement de Flamand, pour songer à d'autres machines ; et tâchons de semer tant de soupçons et de division entre le beau−père et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu. Tous deux également sont propres à gober les hameçons qu'on leur veut tendre ; et, entre nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui−là. Scène IV Monsieur de Pourceaugnac, Sbrigani Monsieur de Pourceaugnac Piglia−lo sù, piglia−lo sù, Signor Monsu : que diable est−ce là ? Ah ! Sbrigani Qu'est−ce, Monsieur, qu'avez−vous ? Monsieur de Pourceaugnac Tout ce que je vois me semble lavement. Sbrigani Comment ? Monsieur de Pourceaugnac Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé dans ce logis à la porte duquel vous m'avez conduit ? Sbrigani Non vraiment : qu'est−ce que c'est ? Monsieur de Pourceaugnac Je pensois y être régalé comme il faut. Sbrigani Hé bien ? Monsieur de Pourceaugnac Je vous laisse entre les mains de Monsieur. Des médecins habillés de noir. Dans une chaise. Tâter le pouls. Comme ainsi soit. Il est fou. Deux gros joufflus. Grands chapeaux. Bon dî, bon dî. Six pantalons. Ta, ra, ta, ta ; Ta, ra, ta, ta. Alegramente, Monsu Pourceaugnac. Apothicaire. Lavement. Prenez, Monsieur, prenez, prenez. Il est benin, benin, benin. C'est pour déterger, pour déterger, déterger. Piglia−lo sù, Signor Monsu, piglia−lo, piglia−lo, piglia−lo sù. Jamais je n'ai été si soûl de sottises. Sbrigani Qu'est−ce que tout cela veut dire ? Monsieur de Pourceaugnac Cela veut dire que cet homme−là, avec ses grandes embrassades, est un fourbe qui m'a mis dans une maison pour se moquer de moi, et me faire une pièce. Sbrigani Cela est−il possible ? Monsieur de Pourceaugnac Sans doute. Ils étoient une douzaine de possédés après mes chausses ; et j'ai eu toutes les peines du monde à m'échapper de leurs pattes. Sbrigani Voyez un peu, les mines sont bien trompeuses ! je l'aurois cru le plus affectionné de vos amis. Voilà un de mes étonnements, comme il est possible qu'il y ait des fourbes comme cela dans le monde. Monsieur de Pourceaugnac Ne sens−je point le lavement ? Voyez, je vous prie. Sbrigani Eh ! il y a quelque petite chose qui approche de cela. Monsieur de Pourceaugnac J'ai l'odorat et l'imagination tout rempli de cela, et il me semble toujours que je vois une douzaine de lavements qui me couchent en joue. Sbrigani Voilà une méchanceté bien grande ! et les hommes sont bien traîtres et scélérats ! Monsieur de Pourceaugnac Enseignez−moi, de grâce, le logis de Monsieur Oronte : je suis bien aise d'y aller tout à l'heure. Sbrigani Ah ! ah ! vous êtes donc de complexion amoureuse, et vous avez ouï parler que ce Monsieur Oronte a une fille... ? Monsieur de Pourceaugnac Oui, je viens l'épouser. Sbrigani L'é... l'épouser ? Monsieur de Pourceaugnac Oui. Sbrigani En mariage ? Monsieur de Pourceaugnac De quelle façon donc ? Sbrigani Ah ! c'est une autre chose, et je vous demande pardon. Monsieur de Pourceaugnac Qu'est−ce que cela veut dire ? Sbrigani Rien. Monsieur de Pourceaugnac Mais encore ? Sbrigani Rien, vous dis−je : j'ai un peu parlé trop vite. Monsieur de Pourceaugnac Je vous prie de me dire ce qu'il y a là−dessous. Sbrigani Non, cela n'est pas nécessaire. Monsieur de Pourceaugnac De grâce. Sbrigani Point : je vous prie de m'en dispenser. Monsieur de Pourceaugnac Est−ce que vous n'êtes pas de mes amis ? Sbrigani Si fait ; on ne peut pas l'être davantage. Monsieur de Pourceaugnac Vous devez donc ne me rien cacher. Sbrigani C'est une chose où il y va de l'intérêt du prochain. Monsieur de Pourceaugnac Afin de vous obliger à m'ouvrir votre coeur, voilà une petite bague que je vous prie de garder pour l'amour de moi. Sbrigani Laissez−moi consulter un peu si je le puis faire en conscience. C'est un homme qui cherche son bien, qui tâche de pourvoir sa fille le plus avantageusement qu'il est possible, et il ne faut nuire à personne. Ce sont des choses qui sont connues à la vérité, mais j'irai les découvrir à un homme qui les ignore, et il est défendu de scandaliser son prochain. Cela est vrai. Mais, d'autre part, voilà un étranger qu'on veut surprendre, et qui, de bonne foi, vient se marier avec une fille qu'il ne connoît pas et qu'il n'a jamais vue ; un gentilhomme plein de franchise, pour qui je me sens de l'inclination, qui me fait l'honneur de me tenir pour son ami, prend confiance en moi, et me donne une bague à garder pour l'amour de lui. Oui, je trouve que je puis vous dire les choses sans blesser ma conscience ; mais tâchons de vous les dire le plus doucement qu'il nous sera possible, et d'épargner les gens le plus que nous pourrons. De vous dire que cette fille−là mène une vie déshonnête, cela seroit un peu trop fort ; cherchons, pour nous expliquer, quelques termes plus doux. Le mot de galante aussi n'est pas assez ; celui de coquette achevée me semble propre à ce que nous voulons, et je m'en puis servir pour vous dire honnêtement ce qu'elle est. Monsieur de Pourceaugnac L'on me veut donc prendre pour dupe ? Sbrigani Peut−être dans le fond n'y a−t−il pas tant de mal que tout le monde croit. Et puis il y a des gens, après tout, qui se mettent au−dessus de ces sortes de choses, et qui ne croient pas que leur honneur dépende... Monsieur de Pourceaugnac Je suis votre serviteur, je ne me veux point mettre sur la tête un chapeau comme celui−là, et l'on aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnac. Sbrigani Voilà le père. Monsieur de Pourceaugnac Ce vieillard−là ? Sbrigani Oui : je me retire. Scène V Oronte, Monsieur de Pourceaugnac Monsieur de Pourceaugnac Bonjour, Monsieur, bonjour. Oronte Serviteur, Monsieur, serviteur. Monsieur de Pourceaugnac Vous êtes Monsieur Oronte, n'est−ce pas ? Oronte Oui. Monsieur de Pourceaugnac Et moi, Monsieur de Pourceaugnac. Oronte A la bonne heure. Monsieur de Pourceaugnac Croyez−vous, Monsieur Oronte, que les Limosins soient des sots ? Oronte Croyez−vous, Monsieur de Pourceaugnac, que les Parisiens soient des bêtes ? Monsieur de Pourceaugnac Vous imaginez−vous, Monsieur Oronte, qu'un homme comme moi soit si affamé de femme ? Oronte Vous imaginez−vous, Monsieur de Pourceaugnac, qu'une fille comme la mienne soit si affamée de mari ? Scène VI Julie, Oronte, Monsieur de Pourceaugnac Julie On vient de me dire, mon père, que Monsieur de Pourceaugnac est arrivé. Ah ! le voilà sans doute, et mon coeur me le dit. Qu'il est bien fait ! qu'il a bon air ! et que je suis contente d'avoir un tel époux ! Souffrez que je l'embrasse, et que je lui témoigne... Oronte Doucement, ma fille, doucement. Monsieur de Pourceaugnac Tudieu, quelle galante ! Comme elle prend feu d'abord ! Oronte Je voudrois bien savoir, Monsieur de Pourceaugnac, par quelle raison vous venez... Julie Que je suis aise de vous voir ! et que je brûle d'impatience... Oronte Ah ! ma fille ! Otez−vous de là, vous dis−je Monsieur de Pourceaugnac (Julie s'approche de M. de Pourceaugnac, le regarde d'un air languissant, et lui veut prendre la main.) Ho, ho, quelle égrillarde ! Oronte Je voudrais bien, dis−je, savoir par quelle raison, s'il vous plaît, vous avez la hardiesse de... Monsieur de Pourceaugnac Vertu de ma vie ! Oronte Encore ? Qu'est−ce à dire cela ? Julie Ne voulez−vous pas que je caresse l'époux que vous m'avez choisi ? Oronte Non : rentrez là dedans. Julie Laissez−moi le regarder. Oronte Rentrez, vous dis−je. Julie Je veux demeurer là, s'il vous plaît. Oronte Je ne veux pas, moi ; et si tu ne rentres tout à l'heure, je... Julie Hé bien ! je rentre. Oronte Ma fille est une sotte qui ne sait pas les choses. Monsieur de Pourceaugnac Comme nous lui plaisons ! Oronte Tu ne veux pas te retirer ? Julie Quand est−ce donc que vous me marierez avec Monsieur ? Oronte Jamais ; et tu n'es pas pour lui. Julie Je le veux avoir, moi, puisque vous me l'avez promis. Oronte Si je te l'ai promis, je te le dépromets. Monsieur de Pourceaugnac Elle voudroit bien me tenir. Julie Vous avez beau faire, nous serons mariés ensemble en dépit de tout le monde. Oronte Je vous en empêcherai bien tous deux, je vous assure. Voyez un peu quel vertigo lui prend. Monsieur de Pourceaugnac Mon Dieu, notre beau−père prétendu, ne vous fatiguez point tant : on n'a pas envie de vous enlever votre fille, et vos grimaces n'attraperont rien. Oronte Toutes les vôtres n'auront pas grand effet. Monsieur de Pourceaugnac Vous êtes−vous mis dans la tête que Léonard de Pourceaugnac soit un homme à acheter chat en poche ? et qu'il n'ait pas là dedans quelque morceau de judiciaire pour se conduire, pour se faire informer de l'histoire du monde, et voir, en se mariant, si son honneur a bien toutes ses sûretés ? Oronte Je ne sais pas ce que cela veut dire ; mais vous êtes−vous mis dans la tête qu'un homme de soixante et trois ans ait si peu de cervelle, et considère si peu sa fille, que de la marier avec un homme qui a ce que vous savez, et qui a été mis chez un médecin pour être pansé ? Monsieur de Pourceaugnac C'est une pièce que l'on m'a faite, et je n'ai aucun mal. Oronte Le médecin me l'a dit lui−même. Monsieur de Pourceaugnac Le médecin en a menti : je suis gentilhomme, et je le veux voir l'épée à la main. Oronte Je sais ce que j'en dois croire, et vous ne m'abuserez pas là−dessus, non plus que sur les dettes que vous avez assignées sur le mariage de ma fille. Monsieur de Pourceaugnac Quelles dettes ? Oronte La feinte ici est inutile, et j'ai vu le marchand flamand qui, avec les autres créanciers, a obtenu, depuis huit mois, sentence contre vous. Monsieur de Pourceaugnac Quel marchand flamand ? quels créanciers ? quelle sentence obtenue contre moi ? Oronte Vous savez bien ce que je veux dire. Scène VII Lucette, Oronte, Monsieur de Pourceaugnac Lucette Ah ! tu es assy, et à la fy yeu te trobi aprés abé fait tant de passés. Podes−tu, scélérat, podes−tu sousteni ma bisto ? Monsieur de Pourceaugnac Qu'est−ce que veut cette femme−là ? Lucette Que te boli, infame ! Tu fas semblan de nou me pas counouysse, et nou rougisses pas, impudent que tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre ? Nou sabi pas, Moussur, saquos bous dont m'an dit que bouillo espousa la fillo ; may yeu bous declari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, Moussur, qu'en passan à Pezenas el auguet l'adresse dambé sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m'oubligel pra quel mouyen à ly douna la ma per l'espousa. Oronte Oh ! oh ! Monsieur de Pourceaugnac Que diable est−ce ci ? Lucette Lou trayté me quitel trés ans aprés, sul preteste de qualques affayrés que l'apelabon dins soun païs, et despey noun ly resçauput quaso de noubelo ; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m'an dounat abist, que begnio dins aquesto bilo, per se remarida danbé un autro jouena fillo, que sous parens ly an proucurado, sensse saupré res de sou prumié mariatge. Yeu ay tout quitat en diligensso, et me souy rendudo dins aqueste loc lou pu leu qu'ay pouscut, per m'oupousa en aquel criminel mariatge, et confondre as ely de tout le mounde lou plus méchant des hommes. Monsieur de Pourceaugnac Voilà une étrange effrontée ! Lucette Impudent, n'as pas honte de m'injuria, alloc d'estre confus day reproches secrets que ta conssiensso te deu fayre ? Monsieur de Pourceaugnac Moi, je suis votre mari ? Lucette Infame, gausos−tu dire lou contrari ? He tu sabes be, per ma penno, que n'es que trop bertat ; et plaguesso al Cel qu'aco nou fougesso pas, et que m'auquessos layssado dins l'estat d'innoussenço et dins la tranquillitat oun moun amo bibio daban que tous charmes et tas trounpariés nou m'en benguesson malhurousomen fayre sourty ! yeu nou serio pas reduito à fayré lou tristé perssounatgé qu'yeu fave presentomen, à beyre un marit cruel mespresa touto l'ardou que yeu ay per el, et me laissa sensse cap de pietat abandounado à las mourtéles doulous que yeu ressenty de sas perfidos acciûs. Oronte Je ne saurois m'empêcher de pleurer. Allez, vous êtes un méchant homme. Monsieur de Pourceaugnac Je ne connois rien à tout ceci. Scène VIII Nérine, en Picarde, Lucette, Oronte, Monsieur de Pourceaugnac Nérine Ah ! je n'en pis plus, je sis toute essoflée ! Ah ! finfaron, tu m'as bien fait courir, tu ne m'écaperas mie. Justice, justice ! je boute empeschement au mariage. Chés mon mery, Monsieur, et je veux faire pindre che bon pindar−là. Monsieur de Pourceaugnac Encore ! Oronte Quel diable d'homme est−ce ci ? Lucette Et que boulés−bous dire, ambe bostre empachomen, et bostro pendarié ? Quaquel homo es bostre marit ? Nérine Oui, Medeme, et je sis sa femme. Lucette Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno ; et se deû estre pendut, aquo sera yeu que lou faray penda. Nérine Je n'entains mie che baragoin−là. Lucette Yeu bous disy que yeu soun sa fenno. Nérine Sa femme ? Lucette Oy. Nérine Je vous dis que chest my, encore in coup, qui le sis. Lucette Et yeus bous sousteni yeu, qu'aquos yeu. Nérine Il y a quetre ans qu'il m'a éposée. Lucette Et yeu set ans y a que m'a preso per fenno. Nérine J'ay des gairents de tout ce que je dy. Lucette Tout mon païs lo sap. Nérine No ville en est témoin. Lucette Tout Pezenas a bist notre mariatge. Nérine Tout Chin−Quentin a assisté à no noce. Lucette Nou y a res de tan beritable. Nérine Il gn'y a rien de plus chertain. Lucette Gausos−tu dire lou contrari, valisquos ? Nérine Est−che que tu me démaintiras, méchaint homme ? Monsieur de Pourceaugnac Il est aussi vrai l'un que l'autre. Lucette Quaign'impudensso ! Et coussy, miserable, nou te soubenes plus de la pauro Françon, et del paure Jeanet, que soun lous fruits de notre mariatge ? Nérine Bayez un peu l'insolence. Quoy ? tu ne te souviens mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que tu m'as laichée pour gaige de ta foy ? Monsieur de Pourceaugnac Voilà deux impudentes carognes ! Lucette Beny, Françon, beny, Jeanet, beny, toustou, beny, toustoune, beny fayre beyre à un payre dénaturat la duretat qu'el a per nautres. Nérine Venez, Madelaine, me n'ainfain, venez−ves−en ichy faire honte à vo père de l'impudainche qu'il a. Jeanet, Fanchon, Madelaine. Ah ! mon papa, mon papa, mon papa ! Monsieur de Pourceaugnac Diantre soit des petits fils de putains ! Lucette Coussy, trayte, tu nou sios pas dins la darnière confusiu, de ressaupre à tal tous enfants, et de ferma l'aureillo à la tendresso paternello ? Tu nou m'escaperas pas, infame ; yeu te boli seguy per tout, et te reproucha ton crime jusquos à tant que me sio beniado, et que t'ayo fayt penia : couqui, te boli fayré penia. Nérine Ne rougis−tu mie de dire ches mots−là, et d'estre insainsible aux cairesses de chette pauvre ainfain ? Tu ne te sauveras mie de mes pattes ; et en dépit de tes dains, je feray bien voir que je sis ta femme, et je te feray pindre. Les enfants, tous ensemble. Mon papa, mon papa, mon papa ! Monsieur de Pourceaugnac Au secours ! au secours ! Où fuirai−je ? Je n'en puis plus. Oronte Allez, vous ferez bien de le faire punir, et il mérite d'être pendu. Scène IX Sbrigani Je conduis de l'oeil toutes choses, et tout ceci ne va pas mal. Nous fatiguerons tant notre provincial, qu'il faudra, ma foi ! qu'il déguerpisse. Scène X Monsieur de Pourceaugnac, Sbrigani Monsieur de Pourceaugnac Ah ! je suis assommé. Quelle peine ! Quelle maudite ville ! Assassiné de tous côtés ! Sbrigani Qu'est−ce, Monsieur ? Est−il encore arrivé quelque chose ? Monsieur de Pourceaugnac Oui. Il pleut en ce pays des femmes et des lavements. Sbrigani Comment donc ? Monsieur de Pourceaugnac Deux carognes de baragouineuses me sont venu accuser de les avoir épousé toutes deux, et me menacent de la justice. Sbrigani Voilà une méchante affaire, et la justice en ce pays−ci est rigoureuse en diable contre cette sorte de crime. Monsieur de Pourceaugnac Oui ; mais quand il y auroit information, ajournement, décret, et jugement obtenu par surprise, défaut et contumace, j'ai la voie de conflit de jurisdiction, pour temporiser, et venir aux moyens de nullité qui seront dans les procédures. Sbrigani Voilà en parler dans tous les termes, et l'on voit bien, Monsieur, que vous êtes du métier. Monsieur de Pourceaugnac Moi, point du tout : je suis gentilhomme. Sbrigani Il faut bien, pour parler ainsi, que vous ayez étudié la pratique. Monsieur de Pourceaugnac Point : ce n'est que le sens commun qui me fait juger que je serai toujours reçu à mes faits justificatifs, et qu'on ne me sauroit condamner sur une simple accusation, sans un récolement et confrontation avec mes parties. Sbrigani En voilà du plus fin encore. Monsieur de Pourceaugnac Ces mots−là me viennent sans que je les sache. Sbrigani Il me semble que le sens commun d'un gentilhomme peut bien aller à concevoir ce qui est du droit et de l'ordre de la justice, mais non pas à savoir les vrais termes de la chicane. Monsieur de Pourceaugnac Ce sont quelques mots que j'ai retenus en lisant les romans. Sbrigani Ah ! fort bien. Monsieur de Pourceaugnac Pour vous montrer que je n'entends rien du tout à la chicane, je vous prie de me mener chez quelque avocat pour consulter mon affaire. Sbrigani Je le veux, et vais vous conduire chez deux hommes fort habiles ; mais j'ai auparavant à vous avertir de n'être point surpris de leur manière de parler : ils ont contracté du barreau certaine habitude de déclamation qui fait que l'on diroit qu'ils chantent ; et vous prendrez pour musique tout ce qu'ils vous diront. Monsieur de Pourceaugnac Qu'importe comme ils parlent, pourvu qu'ils me disent ce que je veux savoir ? Scène XI Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac Deux Avocats musiciens, dont l'un parle fort lentement, et l'autre fort vite accompagnés de deux Procureurs et de deux Sergents. L'Avocat traînant ces paroles. La polygamie est un cas, Est un cas pendable. L'Avocat bredouilleur. Votre fait Est clair et net ; Et tout le droit Sur cet endroit Conclut tout droit. Si vous consultez nos auteurs, Législateurs et glossateurs, Justinian, Papinian, Ulpian et Tribonian, Fernad, Rebuffe, Jean Imole, Paul, Castre, Julian, Barthole, Jason, Alcial, et Cujas, Ce grand homme si capable, La polygamie est un cas, Est un cas pendable. Tous les peuples policés Et bien sensés : Les François, Anglois, Hollandois, Danois, Suedois, Polonois, Portugois, Espagnols, Flamands, Italiens, Allemands, Sur ce fait tiennent loi semblable, Et l'affaire est sans embarras : La polygamie est un cas, Est un cas pendable. (Monsieur de Pourceaugnac les bat. Deux Procureurs et deux Sergents dansent une entrée, qui finit l'acte.) Acte III Scène I Eraste, Sbrigani Sbrigani Oui, les choses s'acheminent où nous voulons ; et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du monde, je lui ai fait prendre une frayeur si grande de la sévérité de la justice de ce pays, et des apprêts qu'on faisoit déjà pour sa mort, qu'il veut prendre la fuite ; et pour se dérober avec plus de facilité aux gens que je lui ai dit qu'on avoit mis pour l'arrêter aux portes de la ville, il s'est résolu à se déguiser, et le déguisement qu'il a pris est l'habit d'une femme. Eraste Je voudrois bien le voir en cet équipage. Sbrigani Songez de votre part à achever la comédie ; et tandis que je jouerai mes scènes avec lui, allez−vous−en... Vous entendez bien ? Eraste Oui. Sbrigani Et lorsque je l'aurai mis où je veux... Eraste Fort bien. Sbrigani Et quand le père aura été averti par moi... Eraste Cela va le mieux du monde. Sbrigani Voici notre Demoiselle : allez vite, qu'il ne nous voye ensemble. Scène II Monsieur de Pourceaugnac, en femme, Sbrigani Sbrigani Pour moi, je ne crois pas qu'en cet état on puisse jamais vous connoître, et vous avez la mine, comme cela, d'une femme de condition. Monsieur de Pourceaugnac Voilà qui m'étonne, qu'en ce pays−ci les formes de la justice ne soient point observées. Sbrigani Oui, je vous l'ai déjà dit, ils commencent ici par faire pendre un homme, et puis ils lui font son procès. Monsieur de Pourceaugnac Voilà une justice bien injuste. Sbrigani Elle est sévère comme tous les diables, particulièrement sur ces sortes de crimes. Monsieur de Pourceaugnac Mais quand on est innocent ? Sbrigani N'importe, ils ne s'enquêtent point de cela ; et puis ils ont en cette ville une haine effroyable pour les gens de votre pays, et ils ne sont point plus ravis que de voir pendre un Limosin. Monsieur de Pourceaugnac Qu'est−ce que les Limosins leur ont fait ? Sbrigani Ce sont des brutaux, ennemis de la gentillesse et du mérite des autres villes. Pour moi, je vous avoue que je suis pour vous dans une peur épouvantable ; et je ne me consolerois de ma vie si vous veniez à être pendu. Monsieur de Pourceaugnac Ce n'est pas tant la peur de la mort qui me fait fuir, que de ce qu'il est fâcheux à un gentilhomme d'être pendu, et qu'une preuve comme celle−là feroit tort à nos titres de noblesse. Sbrigani Vous avez raison, on vous contesteroit après cela le titre d'écuyer. Au reste, étudiez−vous, quand je vous mènerai par la main, à bien marcher comme une femme, et prendre le langage et toutes les manières d'une personne de qualité. Monsieur de Pourceaugnac Laissez−moi faire, j'ai vu les personnes du bel air ; tout ce qu'il y a, c'est que j'ai un peu de barbe. Sbrigani Votre barbe n'est rien, et il y a des femmes qui en ont autant que vous. Cà, voyons un peu comme vous ferez. Bon. Monsieur de Pourceaugnac Allons donc, mon carrosse : où est−ce qu'est mon carrosse ? Mon Dieu ! qu'on est misérable d'avoir des gens comme cela ! Est−ce qu'on me fera attendre toute la journée sur le pavé, et qu'on ne me fera point venir mon carrosse ? Sbrigani Fort bien. Monsieur de Pourceaugnac Holà ! ho ! cocher, petit laquais ! Ah ! petit fripon, que de coups de fouet je vous ferai donner tantôt ! Petit laquais, petit laquais ! Où est−ce donc qu'est ce petit laquais ? Ce petit laquais ne se trouvera−t−il point ? Ne me fera−t−on point venir ce petit laquais ? Est−ce que je n'ai point un petit laquais dans le monde ? Sbrigani Voilà qui va à merveille ; mais je remarque une chose, cette coiffe est un peu trop déliée ; j'en vais querir une un peu plus épaisse, pour vous mieux cacher le visage, en cas de quelque rencontre. Monsieur de Pourceaugnac Que deviendrai−je cependant ? Sbrigani Attendez−moi là. Je suis à vous dans un moment ; vous n'avez qu'à vous promener. Scène III Deux Suisses, Monsieur de Pourceaugnac Premier Suisse Allons, dépeschons, camerade, ly faut allair tous deux nous à la Crève pour regarter un peu chousticier sti Monsiu de Porcegnac, qui l'a esté contané par ortonnance à l'estre pendu par son cou. Second Suisse Ly faut nous loër un fenestre pour foir sti choustice. Premier Suisse Ly disent que l'on fait tesjà planter un grand potence tout neuve pour ly accrocher sti Porcegnac. Second Suisse Ly sira, ma foy ! un grand plaisir, d'y regarter pendri sti Limosin. Premier Suisse Oui, de ly foir gambiller les pieds en haut tevant tout le monde. Second Suisse Ly est un plaisant drole, oui ; ly disent que c'estre marié troy foye. Premier Suisse Sti diable ly vouloir troy femmes à ly tout seul : ly est bien assez t'une. Second Suisse Ah ! pon chour, Mameselle. Premier Suisse Que faire fous là tout seul ? Monsieur de Pourceaugnac J'attends mes gens, Messieurs. Second Suisse Ly est belle, par mon foy ! Monsieur de Pourceaugnac Doucement, Messieurs. Premier Suisse Fous, Mameselle, fouloir finir réchouir fous à la Crève ? Nous faire foir à fous un petit pendement pien choly. Monsieur de Pourceaugnac Je vous rends grâce. Second Suisse L'est un gentilhomme Limosin, qui sera pendu chantiment à un grand potence. Monsieur de Pourceaugnac Je n'ai pas de curiosité. Premier Suisse Ly est là un petit teton qui l'est drole. Monsieur de Pourceaugnac Tout beau. Premier Suisse Mon foy ! moy couchair pien avec fous. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! c'en est trop, et ces sortes d'ordures−là ne se disent point à une femme de ma condition. Second Suisse Laisse, toy ; l'est moy qui le veut couchair avec elle. Premier Suisse Moy ne vouloir pas laisser. Second Suisse Moy ly vouloir, moy. (Ils le tirent avec violence) Premier Suisse Moy ne faire rien. Second Suisse Toy l'avoir menty. Premier Suisse Toy l'avoir menty toy−mesme. Monsieur de Pourceaugnac Au secours ! A la force ! Scène IV Un Exempt, deux Archers, Premier et Second Suisses, Monsieur de Pourceaugnac L'Exempt Qu'est−ce ? quelle violence est−ce là ? et que voulez−vous faire à Madame ? Allons, que l'on sorte de là, si vous ne voulez que je vous mette en prison. Premier Suisse Party, pon, toy ne l'avoir point. Second Suisse. Party, pon aussi, toy ne l'avoir point encore. Monsieur de Pourceaugnac Je vous suis bien obligée, Monsieur, de m'avoir délivrée de ces insolents. L'Exempt Ouais ! voilà un visage qui ressemble bien à celui que l'on m'a dépeint. Monsieur de Pourceaugnac Ce n'est pas moi, je vous assure. L'Exempt Ah ! ah ! qu'est−ce que je veux dire ? Monsieur de Pourceaugnac Je ne sais pas. L'Exempt Pourquoi donc dites−vous cela ? Monsieur de Pourceaugnac Pour rien. L'Exempt Voilà un discours qui marque quelque chose, et je vous arrête prisonnier. Monsieur de Pourceaugnac Eh ! Monsieur, de grâce ! L'Exempt Non, non : à votre mine, et à vos discours, il faut que vous soyez ce Monsieur de Pourceaugnac que nous cherchons, qui se soit déguisé de la sorte ; et vous viendrez en prison tout à l'heure. Monsieur de Pourceaugnac Hélas ! Scène V L'Exempt, Archers, Sbrigani, Monsieur de Pourceaugnac Sbrigani Ah ! Ciel ! que veut dire cela ? Monsieur de Pourceaugnac Ils m'ont reconnu. L'Exempt Oui, oui, c'est de quoi je suis ravi. Sbrigani Eh ! Monsieur, pour l'amour de moi : vous savez que nous sommes amis il y a longtemps ; je vous conjure de ne le point mener en prison. L'Exempt Non ; il m'est impossible. Sbrigani Vous êtes homme d'accommodement : n'y a−t−il pas moyen d'ajuster cela avec quelques pistoles ? L'Exempt, à ses archers. Retirez−vous un peu. Sbrigani Il faut lui donner de l'argent pour vous laisser aller. Faites vite. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! maudite ville ! Sbrigani Tenez, Monsieur. L'Exempt Combien y a−t−il ? Sbrigani Un, deux, trois, quatre, cinq, six sept, huit, neuf, dix. L'Exempt Non, mon ordre est trop exprès. Sbrigani Mon Dieu ! attendez. Dépêchez, donnez−lui−en encore autant. Monsieur de Pourceaugnac Mais... Sbrigani Dépêchez−vous, vous dis−je, et ne perdez point de temps : vous auriez un grand plaisir, quand vous seriez pendu. Monsieur de Pourceaugnac Ah ! Sbrigani Tenez, Monsieur. L'Exempt Il faut donc que je m'enfuie avec lui, car il n'y auroit point ici de sûreté pour moi. Laissez−le−moi conduire, et ne bougez d'ici. Sbrigani Je vous prie donc d'en avoir un grand soin. L'Exempt Je vous promets de ne le point quitter, que je ne l'aie mis en lieu de sûreté. Monsieur de Pourceaugnac Adieu. Voilà le seul honnête homme que j'ai trouvé en cette ville. Sbrigani Ne perdez point de temps ; je vous aime tant, que je voudrois que vous fussiez déjà bien loin. Que le Ciel te conduise ! Par ma foi ! voilà une grande dupe. Mais voici... Scène VI Oronte, Sbrigani Sbrigani Ah ! quelle étrange aventure ! Quelle fâcheuse nouvelle pour un père ! Pauvre Oronte, que je te plains ! Que diras−tu ? et de quelle façon pourras−tu supporter cette douleur mortelle ? Oronte Qu'est−ce ? Quel malheur me présages−tu ? Sbrigani Ah ! Monsieur, ce perfide de Limosin, ce traître de Monsieur de Pourceaugnac, vous enlève votre fille. Oronte Il m'enlève ma fille ! Sbrigani Oui : elle en est devenue si folle, qu'elle vous quitte pour le suivre ; et l'on dit qu'il a un caractère pour se faire aimer de toutes les femmes. Oronte Allons vite à la justice. Des archers après eux ! Scène VII Eraste, Julie, Sbrigani, Oronte Eraste Allons, vous viendrez malgré vous, et je veux vous remettre entre les mains de votre père. Tenez, Monsieur, voilà votre fille que j'ai tirée de force d'entre les mains de l'homme avec qui elle s'enfuyoit ; non pas pour l'amour d'elle, mais pour votre seule considération ; car, après l'action qu'elle a faite, je dois la mépriser, et me guérir absolument de l'amour que j'avois pour elle. Oronte Ah ! infâme que tu es ! Eraste Comment ? me traiter de la sorte, après toutes les marques d'amitié que je vous ai données ! Je ne vous blâme point de vous être soumise aux volontés de Monsieur votre père ; il est sage et judicieux dans les choses qu'il fait et je ne me plains point de lui de m'avoir rejeté pour un autre. S'il a manqué à la parole qu'il m'avoit donnée, il a ses raisons pour cela. On lui a fait croire que cet autre est plus riche que moi de quatre ou cinq mille écus ; et quatre ou cinq mille écus est un denier considérable, et qui vaut bien la peine qu'un homme manque à sa parole ; mais oublier en un moment toute l'ardeur que je vous ai montrée, vous laisser d'abord enflammer d'amour pour un nouveau venu, et le suivre honteusement sans le consentement de Monsieur votre père, après les crimes qu'on lui impute, c'est une chose condamnée de tout le monde, et dont mon coeur ne peut vous faire d'assez sanglants reproches. Julie Hé bien ! oui, j'ai conçu de l'amour pour lui, et je l'ai voulu suivre, puisque mon père me l'avoit choisi pour époux. Quoi que vous me disiez, c'est un fort honnête homme, et tous les crimes dont on l'accuse sont faussetés épouvantables. Oronte Taisez−vous ! vous êtes une impertinente, et je sais mieux que vous ce qui en est. Julie Ce sont sans doute des pièces qu'on lui fait, et c'est peut−être lui qui a trouvé cet artifice pour vous en dégoûter. Eraste Moi, je serois capable de cela ? Julie Oui, vous. Oronte Taisez−vous ! vous dis−je. Vous êtes une sotte. Eraste Non, non, ne vous imaginez pas que j'aie aucune envie de détourner ce mariage, et que ce soit ma passion qui m'ait forcé à courir après vous. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est que la seule considération que j'ai pour Monsieur votre père, et je n'ai pu souffrir qu'un honnête homme comme lui fût exposé à la honte de tous les bruits qui pourroient suivre une action comme la vôtre. Oronte Je vous suis, seigneur Eraste, infiniment obligé. Eraste Adieu, Monsieur. J'avois toutes les ardeurs du monde d'entrer dans votre alliance ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour obtenir un tel honneur ; mais j'ai été malheureux, et vous ne m'avez pas jugé digne de cette grâce. Cela n'empêchera pas que je ne conserve pour vous les sentiments d'estime et de vénération où votre personne m'oblige ; et si je n'ai pu être votre gendre, au moins serai−je éternellement votre serviteur. Oronte Arrêtez, seigneur Eraste. Votre procédé me touche l'âme, et je vous donne ma fille en mariage. Julie Je ne veux point d'autre mari que Monsieur de Pourceaugnac. Oronte Et je veux, moi, tout à l'heure, que tu prennes le seigneur Eraste. Ca, la main. Julie Non, je n'en ferai rien. Oronte Je te donnerai sur les oreilles. Eraste Non, non, Monsieur ; ne lui faites point de violence, je vous en prie. Oronte C'est à elle à m'obéir, et je sais me montrer le maître. Eraste Ne voyez−vous pas l'amour qu'elle a pour cet homme−là ? et voulez−vous que je possède un corps dont un autre possédera le coeur ? Oronte C'est un sortilège qu'il lui a donné, et vous verrez qu'elle changera de sentiment avant qu'il soit peu. Donnez−moi votre main. Allons. Julie Je ne... Oronte Ah ! que de bruit ! Cà, votre main, vous dis−je. Ah, ah, ah ! Eraste Ne croyez pas que ce soit pour l'amour de vous que je vous donne la main : ce n'est que Monsieur votre père dont je suis amoureux, et c'est lui que j'épouse. Oronte Je vous suis beaucoup obligé, et j'augmente de dix mille écus le mariage de ma fille. Allons, qu'on fasse venir le Notaire pour dresser le contrat. Eraste En attendant qu'il vienne, nous pouvons jouir du divertissement de la saison, et faire entrer les masques que le bruit des noces de Monsieur de Pourceaugnac a attirés ici de tous les endroits de la ville. Scène VIII Plusieurs masques de toutes les manières, dont les uns occupent plusieurs balcons, et les autres sont dans la place, qui, par plusieurs chansons et diverses danses et jeux, cherchent à se donner des plaisirs innocents. Une Egyptienne Sortez, sortez de ces lieux, Soucis, Chagrins et Tristesse ; Venez, venez, Ris et Jeux, Plaisirs, Amour, et Tendresse. Ne songeons qu'à nous réjouir : La grande affaire est le plaisir. Choeur des musiciens Ne songeons qu'à nous réjouir : La grande affaire est le plaisir. L'Egyptienne A me suivre tous ici Votre ardeur est non commune, Et vous êtes en souci De votre bonne fortune. Soyez toujours amoureux : C'est le moyen d'être heureux. Un Egyptien Aimons jusques au trépas, La raison nous y convie : Hélas ! si l'on n'aimoit pas Que seroit−ce de la vie ? Ah ! perdons plutôt le jour Que de perdre notre amour. (Tous deux, en dialogue.) L'Egyptien Les biens, L'Egyptienne La gloire, L'Egyptien Les grandeurs, L'Egyptienne Les sceptres qui font tant d'envie, L'Egyptien Tout n'est rien, si l'amour n'y mêle ses ardeurs. L'Egyptienne Il n'est point, sans l'amour, de plaisir dans la vie. Tous deux, ensemble. Soyons toujours amoureux : C'est le moyen d'être heureux. Le petit choeur chante après ces deux derniers vers : Sus, sus, chantons tous ensemble, Dansons, sautons, jouons−nous. Un musicien seul. Lorsque pour rire on s'assemble, Les plus sages, ce me semble, Sont ceux qui sont les plus fous. Tous ensemble. Ne songeons qu'à nous réjouir : La grande affaire est le plaisir. Les Amants magnifiques Comédie Mêlée de musique et d'entrées de ballet, représentée pour le roi, à Saint−Germain−en−Laye, au mois de février 1670 sous le titre du Divertissement Royal Personnages Aristione, princesse, mère d'Eriphile. Eriphile, fille de la Princesse. Cléonice, confidente d'Eriphile. Chorèbe, de la suite de la Princesse. Iphicrate, Timoclès, amants magnifiques. Sostrate, général d'armée amant d'Eriphile. Clitidas, plaisant de cour, de la suite d'Eriphile. Anaxarque, astrologue. Cléon, fils d'Anaxarque. Une fausse vénus, d'intelligence avec Anaxarque. La scène se passe en Thessalie, dans la délicieuse vallée de Tempé. Avant−propos Le roi, qui ne veut que des choses extraordinaires dans tout ce qu'il entreprend, s'est proposé de donner à sa cour un divertissement qui fût composé de tous ceux que le théâtre peut fournir ; et, pour embrasser cette vaste idée et enchaîner ensemble tant de choses diverses, Sa Majesté a choisi pour sujet deux princes rivaux, qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempé, où l'on avait célébré la fête des jeux Pythiens, régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser. Premier intermède Le théâtre s'ouvre... Le théâtre s'ouvre à l'agréable bruit de quantité d'instruments, et d'abord il offre aux yeux une vaste mer, bordée de chaque côté de quatre grands rochers, dont le sommet porte chacun un Fleuve, accoudé sur les marques de ces sortes de déités. Au pied de ces rochers sont douze Tritons de chaque côté, et dans le milieu de la mer quatre Amours montés sur des dauphins, et derrière eux le dieu Eole, élevé au−dessus des ondes sur un petit nuage. Eole commande aux vents de se retirer, et, tandis que les Amours, les Tritons, et les Fleuves lui répondent, la mer se calme, et du milieu des ondes on voit s'élever une île. Huit Pêcheurs sortent du fond de la mer avec des nacres de perles et des branches de corail, et, après une danse agréable, vont se placer chacun sur un rocher au−dessous d'un Fleuve. Le choeur de la musique annonce la venue de Neptune, et, tandis que ce dieu danse avec sa suite, les Pêcheurs, les Tritons et les Fleuves accompagnent ses pas de gestes différents et de bruit de conques de perles. Tout ce spectacle est une magnifique galanterie, dont l'un des princes régale sur la mer la promenade des princesses. Première entrée de ballet Neptune et six dieux marins Deuxième entrée de ballet Huit pêcheurs de corail. Vers chantés. Récit d'Eole Vents, qui troublez les plus beaux jours, Rentrez dans vos grottes profondes, Et laissez régner sur les ondes Les Zéphyres et les Amours. Un Triton Quels beaux yeux ont percé nos demeures humides ? Venez, venez, Tritons ; cachez−vous Néréides. Tous les Tritons Allons tous au−devant de ces divinités, Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés. Un Amour Ah ! que ces princesses sont belles ! Un autre Amour Quels sont les coeurs qui ne s'y rendroient pas ? Un autre Amour La plus belle des Immortelles, Notre mère, a bien moins d'appas. Choeur Allons tous au−devant de ces divinités, Et rendons par nos chants hommage à leurs beautés. Un Triton Quel noble spectacle s'avance ! Neptune, le grand dieu, Neptune avec sa cour, Vient honorer ce beau jour De son auguste présence. Choeur Redoublons nos concerts, Et faisons retentir dans le vague des airs Notre réjouissance. Pour le ROI, représentant Neptune. Le Ciel, entre les dieux les plus considérés, Me donne pour partage un rang considérable, Et me faisant régner sur les flots azurés, Rend à tout l'univers mon pouvoir redoutable. Il n'est aucune terre, à me bien regarder, Qui ne doive trembler que je ne m'y répande, Point d'Etats qu'à l'instant je ne pusse inonder Des flots impétueux que mon pouvoir commande. Rien n'en peut arrêter le fier débordement, Et d'un triple digue à leur force opposée On les verroit forcer le ferme empêchement, Et se faire en tous lieux une ouverture aisée. Mais je sais retenir la fureur de ces flots Par la sage équité du pouvoir que j'exerce, Et laisser en tous lieux, au gré des matelots, La douce liberté d'un paisible commerce. On trouve des écueils parfois dans mes Etats, On voit quelques vaisseaux y périr par l'orage ; Mais contre ma puissance on n'en murmure pas, Et chez moi la vertu ne fait jamais naufrage. Pour MONSIEUR LE GRAND, représentant un dieu marin. L'empire où nous vivons est fertile en trésors, Tous les mortels en foule accourent sur ses bords, Et pour faire bientôt une haute fortune, Il ne faut rien qu'avoir la faveur de NEPTUNE. Pour le marquis DE VILLEROI, représentant un dieu marin. Sur la foi de ce dieu de l'empire flottant On peut bien s'embarquer avec toute assurance. Les flots ont de l'inconstance ; Mais le NEPTUNE est constant. Pour le marquis DE RASSENT, représentant un dieu marin. Voguez sur cette mer d'un zèle inébranlable : C'est le moyen d'avoir NEPTUNE favorable. Acte I Scène I Sostrate, Clitidas Clitidas Il est attaché à ses pensées ? Sostrate Non, Sostrate, je ne vois rien où tu puisses avoir recours, et tes maux sont d'une nature à ne te laisser nulle espérance d'en sortir. Clitidas Il raisonne tout seul. Sostrate Hélas ! Clitidas Voilà des soupirs qui veulent dire quelque chose, et ma conjecture se trouvera véritable. Sostrate Sur quelles chimères, dis−moi, pourrois−tu bâtir quelque espoir ? et que peux−tu envisager, que l'affreuse longueur d'une vie malheureuse, et des ennuis à ne finir que par la mort ? Clitidas Cette tête−là est plus embarrassée que la mienne ? Sostrate Ah ! mon coeur, ah ! mon coeur, où m'avez−vous jeté ? Clitidas Serviteur, seigneur Sostrate. Sostrate Où vas−tu, Clitidas ? Clitidas Mais vous plutôt, que faites−vous ici ? et quelle secrète mélancolie, quelle humeur sombre, s'il vous plaît, vous peut retenir dans ces bois, tandis que tout le monde a couru en foule à la magnificence de la fête dont l'amour du prince Iphicrate vient de régaler sur la mer la promenade des princesses, tandis qu'elles y ont reçu des cadeaux merveilleux de musique et de danse, et qu'on a vu les rochers et les ondes se parer de divinités pour faire honneur à leurs attraits ? Sostrate Je me figure assez, sans la voir, cette magnificence, et tant de gens d'ordinaire s'empressent à porter de la confusion dans ces sortes de fêtes, que j'ai cru à propos de ne pas augmenter le nombre des importuns. Clitidas Vous savez que votre présence ne gâte jamais rien, et que vous n'êtes point de trop, en quelque lieu que vous soyez. Votre visage est bien venu partout, et il n'a garde d'être de ces visages disgraciés qui ne sont jamais bien reçus des regards souverains. Vous êtes également bien auprès des deux princesses ; et la mère et la fille vous font assez connoître l'estime qu'elles font de vous, pour n'appréhender pas de fatiguer leurs yeux ; et ce n'est pas cette crainte enfin qui vous a retenu. Sostrate J'avoue que je n'ai pas naturellement grande curiosité pour ces sortes de choses. Clitidas Mon Dieu ! quand on n'auroit nulle curiosité pour les choses, on en a toujours pour aller où l'on trouve tout le monde, et quoi que vous puissiez dire, on ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver parmi des arbres, comme vous faites, à moins d'avoir en tête quelque chose qui embarrasse. Sostrate Que voudrois−tu que j'y pusse avoir ? Clitidas Ouais, je ne sais d'où cela vient, mais il sent ici l'amour : ce n'est pas moi. Ah, par ma foi ! c'est vous. Sostrate Que tu es fou, Clitidas. Clitidas Je ne suis point fou, vous êtes amoureux : j'ai le nez délicat, et j'ai senti cela d'abord. Sostrate Sur quoi prends−tu cette pensée ? Clitidas Sur quoi ? Vous seriez bien étonné si je vous disois encore de qui vous êtes amoureux. Sostrate Moi ? Clitidas Oui. Je gage que je vais deviner tout à l'heure celle que vous aimez. J'ai mes secrets aussi bien que notre astrologue, dont la princesse Aristione est entêtée ; et, s'il a la science de lire dans les astres la fortune des hommes, j'ai celle de lire dans les yeux le nom des personnes qu'on aime. Tenez−vous un peu, et ouvrez les yeux. E, par soi, E ; r, i, ri, Eri ; p, h, i, phi, Eriphi ; l, e, le : Eriphile. Vous êtes amoureux de la princesse Eriphile. Sostrate Ah ! Clitidas ; j'avoue que je ne puis cacher mon trouble, et tu me frappes d'un coup de foudre. Clitidas Vous voyez si je suis savant ? Sostrate Hélas ! si, par quelque aventure, tu as pu découvrir le secret de mon coeur, je te conjure au moins de ne le révéler à qui que ce soit, et surtout de le tenir caché à la belle princesse dont tu viens de dire le nom. Clitidas Et sérieusement parlant, si dans vos actions j'ai bien pu connoître, depuis un temps, la passion que vous voulez tenir secrète, pensez−vous que la princesse Eriphile puisse avoir manqué de lumière pour s'en apercevoir ? Les belles, croyez−moi, sont toujours les plus clairvoyantes à découvrir les ardeurs qu'elles causent, et le langage des yeux et des soupirs se fait entendre mieux qu'à tout autre à celles à qui il s'adresse. Sostrate Laissons−la, Clitidas, laissons−la voir, si elle peut, dans mes soupirs et mes regards l'amour que ses charmes m'inspirent ; mais gardons bien que, par nulle autre voie, elle en apprenne jamais rien. Clitidas Et qu'appréhendez−vous ? Est−il possible que ce même Sostrate qui n'a pas craint ni Brennus, ni tous les Gaulois et dont le bras a si glorieusement contribué à nous défaire de ce déluge de barbares qui ravageoit la Grèce, est−il possible, dis−je, qu'un homme si assuré dans la guerre soit si timide en amour, et que je le voie trembler à dire seulement qu'il aime ? Sostrate Ah ! Clitidas, je tremble avec raison, et tous les Gaulois du monde ensemble sont bien moins redoutables que deux beaux yeux pleins de charmes. Clitidas Je ne suis pas de cet avis, et je sais bien pour moi qu'un seul Gaulois, l'épée à la main, me feroit beaucoup plus trembler que cinquante beaux yeux ensemble les plus charmants du monde. Mais dites−moi un peu, qu'espérez−vous faire ? Sostrate Mourir sans déclarer ma passion. Clitidas L'espérance est belle. Allez, allez, vous vous moquez : un peu de hardiesse réussit toujours aux amants ; il n'y a en amour que les honteux qui perdent, et je dirois ma passion à une déesse, moi, si j'en devenois amoureux. Sostrate Trop de choses, hélas ! condamnent mes feux à un éternel silence. Clitidas Hé quoi ? Sostrate La bassesse de ma fortune, dont il plaît au Ciel de rabattre l'ambition de mon amour ; le rang de la Princesse, qui met entre elle et mes désirs une distance si fâcheuse ; la concurrence de deux princes appuyés de tous les grands titres qui peuvent soutenir les prétentions de leurs flammes ; de deux princes qui, par mille et mille magnificences, se disputent, à tous moments, la gloire de sa conquête, et sur l'amour de qui on attend tous les jours de voir son choix se déclarer ; mais plus que tout, Clitidas, le respect inviolable où ses beaux yeux assujettissent toute la violence de mon ardeur. Clitidas Le respect bien souvent n'oblige pas tant que l'amour, et je me trompe fort, ou la jeune princesse a connu votre flamme, et n'y est pas insensible. Sostrate Ah ! ne t'avise point de vouloir flatter par pitié le coeur d'un misérable. Clitidas Ma conjecture est fondée. Je lui vois reculer beaucoup le choix de son époux, et je veux éclaircir un peu cette petite affaire−là. Vous savez que je suis auprès d'elle en quelque espèce de faveur, que j'y ai les accès ouverts, et qu'à force de me tourmenter, je me suis acquis le privilège de me mêler à la conversation et parler à tort et à travers de toutes choses. Quelquefois cela ne me réussit pas, mais quelquefois aussi cela me réussit. Laissez−moi faire : je suis de vos amis, les gens de mérite me touchent, et je veux prendre mon temps pour entretenir la Princesse de... Sostrate Ah ! de grâce, quelque bonté que mon malheur t'inspire, garde−toi bien de lui rien dire de ma flamme. J'aimerois mieux mourir que de pouvoir être accusé par elle de la moindre témérité, et ce profond respect où ses charmes divins... Clitidas Taisons−nous : voici tout le monde. Scène II Aristione, Iphicrate, Timoclès, Sostrate, Anaxarque, Cléon, Clitidas Aristione Prince, je ne puis me lasser de le dire, il n'est point de spectacle au monde qui puisse le disputer en magnificence à celui que vous venez de nous donner. Cette fête a eu des ornements qui l'emportent sans doute sur tout ce que l'on sauroit voir, et elle vient de produire à nos yeux quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux, que le Ciel même ne sauroit aller au delà, et je puis dire assurément qu'il n'y a rien dans l'univers qui s'y puisse égaler. Timoclès Ce sont des ornements dont on ne peut pas espérer que toutes les fêtes soient embellies, et je dois fort trembler, Madame, pour la simplicité du petit divertissement que je m'apprête à vous donner dans le bois de Diane. Aristione Je crois que nous n'y verrons rien que de fort agréable, et certes il faut avouer que la campagne a lieu de nous paroître belle, et que nous n'avons pas le temps de nous ennuyer dans cet agréable séjour qu'ont célébré tous les poètes sous le nom de Tempé. Car enfin, sans parler des plaisirs de la chasse que nous y prenons à toute heure, et de la solennité des jeux Pythiens que l'on y célèbre tantôt, vous prenez soin l'un et l'autre de nous y combler de tous les divertissements qui peuvent charmer les chagrins des plus mélancoliques. D'où vient, Sostrate, qu'on ne vous a point vu dans notre promenade ? Sostrate Une petite indisposition, Madame, m'a empêché de m'y trouver. Iphicrate Sostrate est de ces gens, Madame, qui croient qu'il ne sied pas bien d'être curieux comme les autres ; et il est beau d'affecter de ne pas courir où tout le monde court. Sostrate Seigneur, l'affectation n'a guère de part à tout ce que je fais, et, sans vous faire compliment, il y avoit des choses à voir dans cette fête qui pouvoient m'attirer, si quelque autre motif ne m'avoit retenu. Aristione Et Clitidas a−t−il vu cela ? Clitidas Oui, Madame, mais du rivage. Aristione Et pourquoi du rivage ? Clitidas Ma foi ! Madame, j'ai craint quelqu'un des accidents qui arrivent d'ordinaire dans ces confusions. Cette nuit, j'ai songé de poisson mort, et d'oeufs cassés, et j'ai appris du seigneur Anaxarque que les oeufs cassés et le poisson mort signifient malencontre. Anaxarque Je remarque une chose : que Clitidas n'auroit rien à dire s'il ne parloit de moi. Clitidas C'est qu'il y a tant de choses à dire de vous, qu'on n'en sauroit parler assez. Anaxarque Vous pourriez prendre d'autres matières, puisque je vous en ai prié. Clitidas Le moyen ? Ne dites−vous pas que l'ascendant est plus fort que tout ? et s'il est écrit dans les astres que je sois enclin à parler de vous, comment voulez−vous que je résiste à ma destinée ? Anaxarque Avec tout le respect, Madame, que je vous dois, il y a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne liberté de parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du premier méchant plaisant. Clitidas Je vous rends grâce de l'honneur. Aristione Que vous êtes fou de vous chagriner de ce qu'il dit ! Clitidas Avec tout le respect que je dois à Madame, il y a une chose qui m'étonne dans l'astrologie : comment des gens qui savent tous les secrets des Dieux, et qui possèdent des connoissances à se mettre au−dessus de tous les hommes, aient besoin de faire leur cour, et de demander quelque chose. Anaxarque Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et donner à Madame de meilleures plaisanteries. Clitidas Ma foi ! on les donne telles qu'on peut. Vous en parlez fort à votre aise, et le métier de plaisant n'est pas comme celui d'astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses fort différentes, et il est bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire. Aristione Eh ! qu'est−ce donc que cela veut dire ? Clitidas, se parlant à lui−même. Paix ! impertinent que vous êtes. Ne savez−vous pas bien que l'astrologie est une affaire d'Etat, et qu'il ne faut point toucher à cette corde−là ? Je vous l'ai dit plusieurs fois, vous vous émancipez trop, et vous prenez de certaines libertés qui vous joueront un mauvais tour : je vous en avertis ; vous verrez qu'un de ces jours on vous donnera du pied au cul, et qu'on vous chassera comme un faquin. Taisez−vous, si vous êtes sage. Aristione Où est ma fille ? Timoclès Madame, elle s'est écartée, et je lui ai présenté une main qu'elle a refusé d'accepter. Aristione Princes, puisque l'amour que vous avez pour Eriphile a bien voulu se soumettre aux lois que j'ai voulu vous imposer, puisque j'ai su obtenir de vous que vous fussiez rivaux sans devenir ennemis, et qu'avec pleine soumission aux sentiments de ma fille, vous attendez un choix dont je l'ai faite seule maîtresse, ouvrez−moi tous deux le fond de votre âme, et me dites sincèrement quel progrès vous croyez l'un et l'autre avoir fait sur son coeur. Timoclès Madame, je ne suis point pour me flatter, j'ai fait ce que j'ai pu pour toucher le coeur de la princesse Eriphile, et je m'y suis pris, que je crois, de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir, je lui ai fait des hommages soumis de tous mes voeux, j'ai montré des assiduités, j'ai rendu des soins chaque jour ; j'ai fait chanter ma passion aux voix les touchantes, et l'ai exprimer en vers aux plumes les plus délicates, je me suis plaint de mon martyre en des termes passionnés, j'ai fait dire à mes yeux, aussi bien qu'à ma bouche, le désespoir de mon amour, j'ai poussé, à ses pieds, des soupirs languissants, j'ai même répandu des larmes ; mais tout cela inutilement, et je n'ai point connu qu'elle ait dans l'âme aucun ressentiment de mon ardeur. Aristione Et vous, Prince ? Iphicrate Pour moi, Madame, connoissant son indifférence et le peu de cas qu'elle fait des devoirs qu'on lui rend, je n'ai voulu perdre auprès d'elle ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu'elle est toute soumise à vos volontés, et que ce n'est que de votre main seule qu'elle voudra prendre un époux. Aussi n'est−ce qu'à vous que je m'adresse pour l'obtenir, à vous plutôt qu'à elle que je rends tous mes soins et tous mes hommages. Et plût au Ciel, Madame, que vous eussiez pu vous résoudre à tenir sa place, que vous eussiez voulu jouir des conquêtes que vous lui faites, et recevoir pour vous les voeux que vous lui renvoyez ! Aristione Prince, le compliment est d'un amant adroit, et vous avez entendu dire qu'il falloit cajoler les mères pour obtenir les filles ; mais ici, par malheur, tout cela devient inutile, et je me suis engagée à laisser le choix entier à l'inclination de ma fille. Iphicrate Quelque pouvoir que vous lui donniez pour ce choix, ce n'est point compliment, Madame, que ce que je vous dis : je ne recherche la princesse Eriphile que parce qu'elle est votre sang ; je la trouve charmante par tout ce qu'elle tient de vous, et c'est vous que j'adore en elle. Aristione Voilà qui est fort bien. Iphicrate Oui, Madame, toute la terre voit en vous des attraits et des charmes que je... Aristione De grâce, Prince, ôtons ces charmes et ces attraits : vous savez que ce sont des mots que je retranche des compliments qu'on veut me faire. Je souffre qu'on me loue de ma sincérité, qu'on dise que je suis une bonne princesse, que j'ai de la parole pour tout le monde, de la chaleur pour mes amis, et de l'estime pour le mérite et la vertu : je puis tâter de tout cela ; mais pour les douceurs de charmes et d'attraits, je suis bien aise qu'on ne m'en serve point ; et quelque vérité qui s'y pût rencontrer, on doit faire quelque scrupule d'en goûter la louange, quand on est mère d'une fille comme la mienne. Iphicrate Ah ! Madame, c'est vous qui voulez être mère malgré tout le monde ; il n'est point d'yeux qui ne s'y opposent ; et si vous le vouliez, la princesse Eriphile ne seroit que votre soeur. Aristione Mon Dieu ! Prince, je ne donne point dans tous ces galimatias où donnent la plupart des femmes ; je veux être mère, parce que je la suis, et ce seroit en vain que je ne la voudrois pas être. Ce titre n'a rien qui me choque, puisque, de mon consentement, je me suis exposée à le recevoir. C'est un foible de notre sexe, dont, grâce au Ciel, je suis exempte ; et je ne m'embarrasse point de ces grandes disputes d'âge, sur quoi nous voyons tant de folles. Revenons à notre discours. Est−il possible que jusqu'ici vous n'ayez pu connoître où penche l'inclination d'Eriphile ? Iphicrate Ce sont obscurités pour moi. Timoclès C'est pour moi un mystère impénétrable. Aristione La pudeur peut−être l'empêche de s'expliquer à vous et à moi : servons−nous de quelque autre pour découvrir le secret de son coeur. Sostrate, prenez de ma part cette commission, et rendez cet office à ces princes, de savoir adroitement de ma fille vers qui des deux ses sentiments peuvent tourner. Sostrate Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez mieux verser l'honneur d'un tel emploi, et je me sens mal propre à bien exécuter ce que vous souhaitez de moi. Aristione Votre mérite, Sostrate, n'est point borné aux seuls emplois de la guerre : vous avez de l'esprit, de la conduite, de l'adresse, et ma fille fait cas de vous. Sostrate Quelque autre mieux que moi, Madame,... Aristione Non, non ; en vain vous vous en défendez. Sostrate Puisque vous le voulez, Madame, il vous faut obéir ; mais je vous jure que, dans toute votre cour, vous ne pouviez choisir personne qui ne fût en état de s'acquitter beaucoup mieux que moi d'une telle commission. Aristione C'est trop de modestie, et vous vous acquitterez toujours bien de toutes les choses dont on vous chargera. Découvrez doucement les sentiments d'Eriphile, et faites−la ressouvenir qu'il faut se rendre de bonne heure dans le bois de Diane. Scène III Iphicrate, Timoclès, Clitidas, Sostrate Iphicrate Vous pouvez croire que je prends part à l'estime que la Princesse vous témoigne. Timoclès Vous pouvez croire que je suis ravi du choix que l'on a fait de vous. Iphicrate Vous voilà en état de servir vos amis. Timoclès Vous avez de quoi rendre de bons offices aux gens qu'il vous plaira. Iphicrate Je ne vous recommande point mes intérêts. Timoclès Je ne vous dis point de parler pour moi. Sostrate Seigneurs, il seroit inutile : j'aurois tort de passer les ordres de ma commission, et vous trouverez bon que je ne parle ni pour l'un, ni pour l'autre.. Iphicrate Je vous laisse agir comme il vous plaira. Timoclès Vous en userez comme vous voudrez. Scène IV Iphicrate, Timoclès, Clitidas Iphicrate Clitidas se ressouvient bien qu'il est de mes amis : je lui recommande toujours de prendre mes intérêts auprès de sa maîtresse, contre ceux de mon rival. Clitidas Laissez−moi faire : il y a bien de la comparaison de lui à vous, et c'est un prince bien bâti pour vous le disputer. Iphicrate Je reconnoîtrai ce service. Timoclès Mon rival fait sa cour à Clitidas ; mais Clitidas sait bien qu'il m'a promis d'appuyer contre lui les prétentions de mon amour. Clitidas Assurément ; et il se moque de croire l'emporter sur vous : voilà, auprès de vous, un beau petit morveux de prince. Timoclès Il n'y a rien que je ne fasse pour Clitidas. Clitidas Belles paroles de tous côtés. Voici la Princesse ; prenons mon temps pour l'aborder. Scène V Eriphile, Cléonice Cléonice On trouvera étrange, Madame, que vous vous soyez ainsi écartée de tout le monde. Eriphile Ah ! qu'aux personnes comme nous, qui sommes toujours accablées de tant de gens, un peu de solitude est parfois agréable, et qu'après mille impertinents entretiens il est doux de s'entretenir avec ses pensées ! Qu'on me laisse ici promener toute seule. Cléonice Ne voudriez−vous pas, Madame, voir un petit essai de la disposition de ces gens admirables qui veulent se donner à vous ? Ce sont des personnes qui, par leurs pas, leurs gestes et leurs mouvements, expriment aux yeux toutes choses, et on appelle cela Pantomimes. J'ai tremblé à vous dire ce mot, et il y a des gens dans votre cour qui ne me le pardonneroient pas. Eriphile Vous avez bien la mine, Cléonice, de me venir ici régaler d'un mauvais divertissement ; car, grâce au Ciel, vous ne manquez pas de vouloir produire indifféremment tout ce qui se présente à vous, et vous avez une affabilité qui ne rejette rien. Aussi est−ce à vous seule qu'on voit avoir recours toutes les muses nécessitantes ; vous êtes la grande protectrice du mérite incommodé ; et tout ce qu'il y a de vertueux indigents au monde va débarquer chez nous. Cléonice Si vous n'avez pas envie de les voir, Madame, il ne faut que les laisser là. Eriphile Non, non ; voyons−les, faites−les venir. Cléonice Mais peut−être, Madame, que leur danse sera méchante. Eriphile Méchant ou non, il la faut voir : ce ne seroit avec vous que reculer la chose, et il vaut mieux en être quitte. Cléonice Ce ne sera ici, Madame, qu'une danse ordinaire : une autre fois... Eriphile Point de préambule, Cléonice ; qu'ils dansent. Second intermède La confidente de... La confidente de la jeune princesse lui produit trois danseurs, sous le nom de Pantomimes, c'est−à−dire qui expriment par leurs gestes toutes sortes de choses. La Princesse les voit danser, et les reçoit à son service. Entrée de ballet De trois Pantomimes Acte II Scène I Eriphile, Cléonice, Clitidas Eriphile Voilà qui est admirable ! je ne crois pas qu'on puisse mieux danser qu'ils dansent, et je suis bien aise de les avoir à moi. Cléonice Et moi, Madame, je suis bien aise que vous ayez vu que je n'ai pas si méchant goût que vous avez pensé. Eriphile Ne triomphez point tant : vous ne tarderez guère à me faire avoir ma revanche. Qu'on me laisse ici. Cléonice Je vous avertis, Clitidas, que la Princesse veut être seule. Clitidas Laissez−moi faire : je suis homme qui sais ma cour. Scène II Eriphile, Clitidas Clitidas, fait semblant de chanter. La, la, la, la, ah ! Eriphile Clitidas. Clitidas Je ne vous avois pas vue là, Madame. Eriphile Approche. D'où viens−tu ? Clitidas De laisser la Princesse votre mère, qui s'en alloit vers le temple d'Apollon, accompagnée de beaucoup de gens. Eriphile Ne trouves−tu pas ces lieux les plus charmants du monde ? Clitidas Assurément. Les Princes, vos amants, y étoient. Eriphile Le fleuve Pénée fait ici d'agréables détours. Clitidas Fort agréables. Sostrate y étoit aussi. Eriphile D'où vient qu'il n'est pas venu à la promenade ? Clitidas Il a quelque chose dans la tête qui l'empêche de prendre plaisir à tous ces beaux régales. Il m'a voulu entretenir ; mais vous m'avez défendu si expressément de me charger d'aucune affaire auprès de vous, que je n'ai point voulu lui prêter l'oreille, et je lui ai dit nettement que je n'avois pas le loisir de l'entendre. Eriphile Tu as eu tort de lui dire cela, et tu devois l'écouter. Clitidas Je lui ai dit d'abord que je n'avois pas le loisir de l'entendre ; mais après je lui ai donné audience. Eriphile Tu as bien fait. Clitidas En vérité, c'est un homme qui me revient, un homme fait comme je veux que les hommes soient faits : ne prenant point des manières bruyantes et des tons de voix assommants ; sage et posé en toutes choses ; ne parlant jamais que bien à propos ; point prompt à décider ; point du tout exagérateur incommode ; et, quelques beaux vers que nos poëtes lui aient récités, je ne lui ai jamais ouï dire : "Voilà qui est plus beau que tout ce qu'a jamais fait Homère." Enfin c'est un homme pour qui je me sens de l'inclination ; et si j'étois princesse, il ne seroit pas malheureux. Eriphile C'est un homme d'un grand mérite, assurément ; mais de quoi t'a−t−il parlé ? Clitidas Il m'a demandé si vous aviez témoigné grande joie au magnifique régale que l'on vous a donné, m'a parlé de votre personne avec des transports les plus grands du monde, vous a mise au−dessus du ciel, et vous a donné toutes les louanges qu'on peut donner à la princesse la plus accomplie de la terre, entremêlant tout cela de plusieurs soupirs, qui disoient plus qu'il ne vouloit. Enfin, à force de le tourner de tous côtés, et de le presser sur la cause de cette profonde mélancolie, dont toute la cour s'aperçoit, il a été contraint de m'avouer qu'il étoit amoureux. Eriphile Comment amoureux ? quelle témérité est la sienne ! c'est un extravagant que je ne verrai de ma vie. Clitidas De quoi vous plaignez−vous, Madame ? Eriphile Avoir l'audace de m'aimer, et de plus avoir l'audace de le dire ? Clitidas Ce n'est pas vous, Madame, dont il est amoureux. Eriphile Ce n'est pas moi ? Clitidas Non, Madame : il vous respecte trop pour cela, et est trop sage pour y penser. Eriphile Et de qui donc, Clitidas ? Clitidas D'une de vos filles, la jeune Arsinoé. Eriphile A−t−elle tant d'appas, qu'il n'ait trouvé qu'elle digne de son amour ? Clitidas Il l'aime éperdument, et vous conjure d'honorer sa flamme de votre protection. Eriphile Moi ? Clitidas Non, non, Madame : je vois que la chose ne vous plaît pas. Votre colère m'a obligé à prendre ce détour, et pour vous dire la vérité, c'est vous qu'il aime éperdument. Eriphile Vous êtes un insolent de venir ainsi surprendre mes sentiments. Allons, sortez d'ici ; vous vous mêlez de vouloir lire dans les âmes, de vouloir pénétrer dans les secrets du coeur d'une princesse. Otez−vous de mes yeux, et que je ne vous voye jamais, Clitidas. Clitidas Madame. Eriphile Venez ici. Je vous pardonne cette affaire−là. Clitidas Trop de bonté, Madame. Eriphile Mais à condition, prenez bien garde à ce que je vous dis, que vous n'en ouvrirez la bouche à personne du monde, sur peine de vie. Clitidas Il suffit. Eriphile Sostrate t'a donc dit qu'il m'aimoit ? Clitidas Non, Madame : il faut vous dire la vérité. J'ai tiré de son coeur, par surprise, un secret qu'il veut cacher à tout le monde, et avec lequel il est, dit−il, résolu de mourir ; il a été au désespoir du vol subtil que je lui en ai fait ; et bien loin de me charger de vous le découvrir, il m'a conjuré, avec toutes les instantes prières qu'on sauroit faire, de ne vous en rien révéler, et c'est trahison contre lui que ce que je viens de vous dire. Eriphile Tant mieux : c'est par son seul respect qu'il peut me plaire ; et s'il étoit si hardi que de me déclarer son amour, il perdroit pour jamais et ma présence et mon estime. Clitidas Ne craignez point, Madame,... Eriphile Le voici. Souvenez−vous au moins, si vous êtes sage, de la défense que je vous ai faite. Clitidas Cela est fait, Madame : il ne faut pas être courtisan indiscret. Scène III Sostrate, Eriphile Sostrate J'ai une excuse, Madame, pour oser interrompre votre solitude, et j'ai reçu de la Princesse votre mère une commission qui autorise la hardiesse que je prends maintenant. Eriphile Quelle commission, Sostrate ? Sostrate Celle, Madame, de tâcher d'apprendre de vous vers lequel des deux Princes peut incliner votre coeur. Eriphile La Princesse ma mère montre un esprit judicieux dans le choix qu'elle a fait de vous pour un pareil emploi. Cette commission, Sostrate, vous a été agréable sans doute, et vous l'avez acceptée avec beaucoup de joie. Sostrate Je l'ai acceptée, Madame, par la nécessité que mon devoir m'impose d'obéir ; et si la Princesse avoit voulu recevoir mes excuses, elle auroit honoré quelque autre de cet emploi. Eriphile Quelle cause, Sostrate, vous obligeoit à le refuser ? Sostrate La crainte, Madame, de m'en acquitter mal. Eriphile Croyez−vous que je ne vous estime pas assez pour vous ouvrir mon coeur, et vous donner toutes les lumières que vous pourrez désirer de moi sur le sujet de ces deux Princes ? Sostrate Je ne désire rien pour moi là−dessus, Madame, et je ne vous demande que ce que vous croirez devoir donner aux ordres qui m'amènent. Eriphile Jusques ici je me suis défendue de m'expliquer, et la Princesse ma mère a eu la bonté de souffrir que j'aye reculé toujours ce choix qui me doit engager ; mais je serai bien aise de témoigner à tout le monde que je veux faire quelque chose pour l'amour de vous ; et si vous m'en pressez, je rendrai cet arrêt qu'on attend depuis si longtemps. Sostrate C'est une chose, Madame, dont vous ne serez point importunée par moi, et je ne saurois me résoudre à presser une princesse qui sait trop ce qu'elle a à faire. Eriphile Mais c'est ce que la Princesse ma mère attend de vous. Sostrate Ne lui ai−je pas dit aussi que je m'acquitterois mal de cette commission ? Eriphile O çà, Sostrate, les gens comme vous ont toujours les yeux pénétrants ; et je pense qu'il ne doit y avoir guère de choses qui échappent aux vôtres. N'ont−ils pu découvrir, vos yeux, ce dont tout le monde est en peine, et ne vous ont−ils point donné quelques petites lumières du penchant de mon coeur ? Vous voyez les soins qu'on me rend, l'empressement qu'on me témoigne : quel est celui de ces deux Princes que vous croyez que je regarde d'un oeil plus doux ? Sostrate Les doutes que l'on forme sur ces sortes de choses ne sont réglés d'ordinaire que par les intérêts qu'on prend. Eriphile Pour qui, Sostrate, pencheriez−vous des deux ? Quel est celui, dites−moi, que vous souhaiteriez que j'épousasse ? Sostrate Ah ! Madame, ce ne seront pas mes souhaits, mais votre inclination qui décidera de la chose. Eriphile Mais si je me conseillois à vous pour ce choix ? Sostrate Si vous vous conseilliez à moi, je serois fort embarrassé. Eriphile Vous ne pourriez pas dire qui des deux vous semble plus digne de cette préférence ? Sostrate Si l'on s'en rapporte à mes yeux, il n'y aura personne qui soit digne de cet honneur. Tous les princes du monde seront trop peu de chose pour aspirer à vous ; les Dieux seuls y pourront prétendre, et vous ne souffrirez des hommes que l'encens et les sacrifices. Eriphile Cela est obligeant, et vous êtes de mes amis. Mais je veux que vous me disiez pour qui des deux vous vous sentez plus d'inclination, quel est celui que vous mettez le plus au rang de vos amis. Scène IV Chorèbe, Sostrate, Eriphile Chorèbe Madame, voilà la Princesse qui vient vous prendre ici, pour aller au bois de Diane. Sostrate Hélas ! petit garçon, que tu es venu à propos. Scène V Aristione, Iphicrate, Timoclès, Anaxarque, Clitidas, Sostrate, Eriphile Aristione On vous a demandée, ma fille, et il y a des gens que votre absence chagrine fort. Eriphile Je pense, Madame, qu'on m'a demandée par compliment, et on ne s'inquiète pas tant qu'on vous dit. Aristione On enchaîne pour nous ici tant de divertissements les uns aux autres, que toutes nos heures sont retenues, et nous n'avons aucun moment à perdre, si nous voulons les goûter tous. Entrons vite dans le bois, et voyons ce qui nous y attend ; ce lieu est le plus beau du monde, prenons vite nos places. Troisième intermède Prologue Le théâtre est une forêt, où la Princesse est invitée d'aller ; une Nymphe lui en fait les honneurs en chantant, et, pour la divertir, on lui joue une petite comédie en musique, dont voici le sujet. Un Berger se plaint à deux bergers, ses amis, des froideurs de celle qu'il aime ; les deux amis le consolent ; et, comme la Bergère aimée arrive, tous trois se retirent pour l'observer. Après quelque plainte amoureuse, elle se repose sur un gazon, et s'abandonne aux douceurs du sommeil. L'amant fait approcher ses amis pour contempler les grâces de sa Bergère et invite toutes choses à contribuer à son repos. La Bergère, en s'éveillant, voit son Berger à ses pieds, se plaint de sa poursuite ; mais, considérant sa constance, elle lui accorde sa demande, et consent d'en être aimée en présence des deux bergers amis. Deux Satyres arrivant se plaignent de son changement et, étant touchés de cette disgrâce, cherchent leur consolation dans le vin. Les personnages de la pastorale La Nymphe de la vallée de Tempé, Tircis, Lycaste, Ménandre, Caliste, deux Satyres Prologue La Nymphe de Tempé Venez, grande Princesse, avec tous vos appas. Venez prêter vos yeux aux innocents ébats Que notre désert vous présente ; N'y cherchez point l'éclat des fêtes de la cour : On ne sent ici que l'amour, Ce n'est que d'amour qu'on y chante. Scène I Tircis Vous chantez sous ces feuillages, Doux rossignols pleins d'amour, Et de vos tendres ramages Vous réveillez tour à tour Les échos de ces bocages : Hélas ! petits oiseaux, hélas ! Si vous aviez mes maux, vous ne chanteriez pas. Scène II Lycaste, Ménandre, Tircis Lycaste Hé quoi ! toujours languissant, sombre et triste ? Ménandre Hé quoi ! toujours aux pleurs abandonné ? Tircis Toujours adorant Caliste, Et toujours infortuné. Lycaste Dompte, dompte, Berger, l'ennui qui te possède. Tircis Eh ! le moyen ? hélas ! Ménandre Fais, fais−toi quelque effort. Tircis Eh ! le moyen, hélas ! quand le mal est trop fort ? Lycaste Ce mal trouvera son remède. Tircis Je ne guérirai qu'à ma mort. Lycaste et Ménandre Ah ! Tircis ! Tircis Ah ! Bergers ! Lycaste et Ménandre Prends sur toi plus d'empire. Tircis Rien ne me peut plus secourir. Lycaste et Ménandre C'est trop, c'est trop céder. Tircis C'est trop, c'est trop souffrir. Lycaste et Ménandre Quelle foiblesse ! Tircis Quel martyre ! Lycaste et Ménandre Il faut prendre courage. Tircis Il faut plutôt mourir. Lycaste Il n'est point de bergère Si froide et si sévère, Dont la pressante ardeur D'un coeur qui persévère Ne vainque la froideur. Ménandre Il est, dans les affaires Des amoureux mystères, Certains petits moments Qui changent les plus fières Et font d'heureux amants. Tircis Je la vois, la cruelle, Qui porte ici ses pas ; Gardons d'être vu d'elle. L'ingrate, hélas ! N'y viendroit pas. Scène III Caliste Ah ! que sur notre coeur La sévère loi de l'honneur Prend un cruel empire ! Je ne fais voir que rigueurs pour Tircis, Et cependant, sensible à ces cuisants soucis, De sa langueur en secret je soupire, Et voudrois bien soulager son martyre. C'est à vous seuls que je le dis : Arbres, n'allez pas le redire. Puisque le ciel a voulu nous former Avec un coeur qu'Amour peut enflammer, Quelle rigueur impitoyable Contre des traits si doux nous force à nous armer, Et pourquoi, sans être blâmable, Ne peut−on pas aimer Ce que l'on trouve aimable ? Hélas ! que vous êtes heureux, Innocents animaux, de vivre sans contrainte, Et de pouvoir suivre sans crainte Les doux emportements de vos coeurs amoureux ! Hélas ! petits oiseaux, que vous êtes heureux De ne sentir nulle contrainte, Et de pouvoir suivre sans crainte Les doux emportements de vos coeurs amoureux ! Mais le sommeil sur ma paupière Verse de ses pavots l'agréable fraîcheur ; Donnons−nous à lui toute entière : Nous n'avons point de loi sévère Qui défende à nos sens d'en goûter la douceur. Scène IV Caliste, endormie, Tircis, Lycaste, Ménandre Tircis Vers ma belle ennemie Portons sans bruit nos pas, Et ne réveillons pas Sa rigueur endormie. Tous trois Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs, Et goûtez le repos que vous ôtez aux coeurs ; Dormez, dormez, beaux yeux. Tircis Silence, petits oiseaux ; Vents, n'agitez nulle chose ; Coulez doucement, ruisseaux : C'est Caliste qui repose. Tous trois Dormez, dormez, beaux yeux, adorables vainqueurs, Et goûtez le repos que vous ôtez aux coeurs ; Dormez, dormez, beaux yeux. Caliste Ah ! quelle peine extrême ! Suivre partout mes pas ? Tircis Que voulez−vous qu'on suive, hélas ! Que ce qu'on aime ? Caliste Berger, que voulez−vous ? Tircis Mourir, belle Bergère, Mourir à vos genoux, Et finir ma misère, Puisque en vain à vos pieds on me voit soupirer, Il y faut expirer. Caliste Ah ! Tircis, ôtez−vous, j'ai peur que dans ce jour La pitié dans mon coeur n'introduise l'amour. Lycaste et Ménandre, l'un après l'autre. Soit amour, soit pitié, Il sied bien d'être tendre ; C'est par trop vous défendre : Bergère, il faut se rendre A sa longue amitié. Soit amour, soit pitié, Il sied bien d'être tendre. Caliste C'est trop, c'est trop de rigueur. J'ai maltraité votre ardeur, Chérissant votre personne ; Vengez−vous de mon coeur : Tircis, je vous le donne. Tircis O Ciel ! Bergers ! Caliste ! Ah ! je suis hors de moi. Si l'on meurt de plaisir je dois perdre la vie. Lycaste Digne prix de la foi ! Ménandre O sort digne d'envie ! Scène V Deux Satyres, Tircis, Lycaste, Caliste, Ménandre Premier Satyre Quoi ? tu me fuis, ingrate, et je te vois ici De ce berger à moi faire une préférence ? Deuxième Satyre Quoi ? mes soins n'ont rien pu sur ton indifférence, Et pour ce langoureux ton coeur s'est adouci ? Caliste Le destin le veut ainsi ; Prenez tous deux patience. Premier Satyre Aux amants qu'on pousse à bout L'amour fait verser des larmes ; Mais ce n'est pas notre goût, Et la bouteille a des charmes Qui nous consolent de tout. Deuxième Satyre Notre amour n'a pas toujours Tout le bonheur qu'il desire ; Mais nous avons un secours, Et le bon vin nous fait rire, Quand on rit de nos amours. Tous Champêtres Divinités, Faunes, Dryades, sortez De vos paisibles retraites ; Mêlez vos pas à nos sons, Et tracez sur les herbettes L'image de nos chansons. En même temps, six Dryades et six Faunes sortent de leurs demeures, et font ensemble une danse agréable, qui, s'ouvrant tout d'un coup, laisse voir un Berger et une Bergère, qui font en musique une petite scène d'un dépit amoureux. Dépit amoureux Climène, Philinte Philinte Quand je plaisois à tes yeux, J'étois content de ma vie, Et ne voyais Roi ni Dieux Dont le sort me fît envie. Climène Lors qu'à toute autre personne Me préféroit ton ardeur, J'aurois quitté la couronne Pour régner dessus ton coeur. Philinte Une autre a guéri mon âme Des feux que j'avois pour toi. Climène Un autre a vengé ma flamme Des foiblesses de ta foi. Philinte Cloris, qu'on vante si fort, M'aime d'une ardeur fidèle ; Si ses yeux vouloient ma mort, Je mourrois content pour elle. Climène Myrtil, si digne d'envie, Me chérit plus que le jour, Et moi je perdrois la vie Pour lui montrer mon amour. Philinte Mais si d'une douce ardeur Quelque renaissante trace Chassoit Cloris de mon coeur Pour te remettre en sa place... ? Climène Bien qu'avec pleine tendresse Myrtil me puisse chérir, Avec toi, je le confesse, Je voudrois vivre et mourir. Tous deux ensemble. Ah ! plus que jamais aimons−nous, Et vivons et mourons en des liens si doux. Tous les acteurs de la comédie chantent. Amants, que vos querelles Sont aimables et belles ! Qu'on y voit succéder De plaisirs, de tendresse ! Querellez−vous sans cesse Pour vous raccommoder. Amants, que vos querelles Sont aimables et belles, etc. Les Faunes et les Dryades recommencent leur danse, que les Bergères et Bergers musiciens entremêlent de leurs chansons, tandis que trois petites Dryades et trois petits Faunes font paroître dans l'enfoncement du théâtre, tout ce qui se passe sur le devant. Les Bergers et Bergères Jouissons, jouissons des plaisirs innocents Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. Des grandeurs, qui voudra se soucie : Tous ces honneurs dont on a tant d'envie Ont des chagrins qui sont trop cuisants. Jouissons, jouissons des plaisirs innocents Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. En aimant, tout nous plaît dans la vie ; Deux coeurs unis de leur sort sont contents ; Cette ardeur, de plaisirs suivie, De tous nos jours fait d'éternels printemps : Jouissons, jouissons des plaisirs innocents Dont les feux de l'amour savent charmer nos sens. Acte III Scène I Aristione, Iphicrate, Timoclès, Anaxarque, Clitidas, Eriphile, Sostrate, Suite Aristione Les mêmes paroles toujours se présentent à dire, il faut toujours s'écrier : "Voilà qui est admirable, il ne se peut rien de plus beau, cela passe tout ce qu'on a jamais vu." Timoclès C'est donner de trop grandes paroles, Madame, à de petites bagatelles. Aristione Des bagatelles comme celles−là peuvent occuper agréablement les plus sérieuses personnes. En vérité, ma fille, vous êtes bien obligée à ces Princes, et vous ne sauriez assez reconnoître tous les soins qu'ils prennent pour vous. Eriphile J'en ai, Madame, tout le ressentiment qu'il est possible. Aristione Cependant vous les faites longtemps languir sur ce qu'ils attendent de vous. J'ai promis de ne vous point contraindre ; mais leur amour vous presse de vous déclarer, et de ne plus traîner en longueur la récompense de leurs services. J'ai chargé Sostrate d'apprendre doucement de vous les sentiments de votre coeur, et je ne sais pas s'il a commencé à s'acquitter de cette commission. Eriphile Oui, Madame. Mais il me semble que je ne puis assez reculer ce choix dont on me presse, et que je ne saurois le faire sans mériter quelque blâme. Je me sens également obligée à l'amour, aux empressements, aux services de ces deux Princes, et je trouve une espèce d'injustice bien grande à me montrer ingrate ou vers l'un, ou vers l'autre, par le refus qu'il m'en faudra faire dans la préférence de son rival. Iphicrate Cela s'appelle, Madame, un fort honnête compliment pour nous refuser tous deux. Aristione Ce scrupule, ma fille, ne doit point vous inquiéter, et ces Princes tous deux se sont soumis il y a longtemps à la préférence que pourra faire votre inclination. Eriphile L'inclination, Madame, est fort sujette à se tromper, et des yeux désintéressés sont beaucoup plus capables de faire un juste choix. Aristione Vous savez que je suis engagée de parole à ne rien prononcer là−dessus, et, parmi ces deux Princes, votre inclination ne peut point se tromper et faire un choix qui soit mauvais. Eriphile Pour ne point violenter votre parole, ni mon scrupule, agréez, Madame, un moyen que j'ose proposer. Aristione Quoi, ma fille ? Eriphile Que Sostrate décide de cette préférence. Vous l'avez pris pour découvrir le secret de mon coeur : souffrez que je le prenne pour me tirer de l'embarras où je me trouve. Aristione J'estime tant Sostrate que, soit que vous vouliez vous servir de lui pour expliquer vos sentiments, ou soit que vous vous en remettiez absolument à sa conduite, je fais, dis−je, tant d'estime de sa vertu et de son jugement, que je consens, de tout mon coeur, à la proposition que vous me faites. Iphicrate C'est−à−dire, Madame, qu'il nous faut faire notre cour à Sostrate ? Sostrate Non, Seigneur, vous n'aurez point de cour à me faire, et, avec tout le respect que je dois aux Princesses, je renonce à la gloire où elles veulent m'élever. Aristione D'où vient cela, Sostrate ? Sostrate J'ai des raisons, Madame, qui ne permettent pas que je reçoive l'honneur que vous me présentez. Iphicrate Craignez−vous, Sostrate, de vous faire un ennemi ? Sostrate Je craindrois peu, seigneur, les ennemis que je pourrois me faire en obéissant à mes souveraines. Timoclès Par quelle raison donc refusez−vous d'accepter le pouvoir qu'on vous donne, et de vous acquérir l'amitié d'un Prince qui vous devroit tout son bonheur ? Sostrate Par la raison que je ne suis pas en état d'accorder à ce Prince ce qu'il souhaiteroit de moi. Iphicrate Quelle pourroit être cette raison ? Sostrate Pourquoi me tant presser là−dessus ? Peut−être ai−je, seigneur, quelque intérêt secret qui s'oppose aux prétentions de votre amour. Peut−être ai−je un ami qui brûle, sans oser le dire, d'une flamme respectueuse pour les charmes divins dont vous êtes épris ; peut−être cet ami me fait−il tous les jours confidence de son martyre, qu'il se plaint à moi tous les jours des rigueurs de sa destinée, et regarde l'hymen de la Princesse ainsi que l'arrêt redoutable qui le doit pousser au tombeau. Et si cela étoit, seigneur, seroit−il raisonnable que ce fût de ma main qu'il reçût le coup de sa mort ? Iphicrate Vous auriez bien la mine, Sostrate, d'être vous−même cet ami dont vous prenez les intérêts. Sostrate Ne cherchez point, de grâce, à me rendre odieux aux personnes qui vous écoutent : je sais me connoître, seigneur, et les malheureux comme moi n'ignorent pas jusques où leur fortune leur permet d'aspirer. Aristione Laissons cela : nous trouverons moyen de terminer l'irrésolution de ma fille. Anaxarque En est−il un meilleur, Madame, pour terminer les choses au contentement de tout le monde, que les lumières que le Ciel peut donner sur ce mariage ? J'ai commencé, comme je vous ai dit, à jeter pour cela les figures mystérieuses que notre art nous enseigne, et j'espère vous faire voir tantôt ce que l'avenir garde à cette union souhaitée. Après cela pourra−t−on balancer encore ? La gloire et les prospérités que le Ciel promettra ou à l'un ou à l'autre choix ne seront−elles pas suffisantes pour le déterminer, et celui qui sera exclus pourra−t−il s'offenser quand ce sera le Ciel qui décidera cette préférence ? Iphicrate Pour moi, je m'y soumets entièrement, et je déclare que cette voie me semble la plus raisonnable. Timoclès Je suis de même avis, et le Ciel ne sauroit rien faire où je ne souscrive sans répugnance. Eriphile Mais, seigneur Anaxarque, voyez−vous si clair dans les destinées, que vous ne vous trompiez jamais, et ces prospérités et cette gloire que vous dites que le Ciel nous promet, qui en sera caution, je vous prie ? Aristione Ma fille, vous avez une petite incrédulité qui ne vous quitte point. Anaxarque Les épreuves, Madame, que tout le monde a vues de l'infaillibilité de mes prédictions sont les cautions suffisantes des promesses que je puis faire. Mais enfin, quand je vous aurai fait voir ce que le Ciel vous marque, vous vous réglerez là−dessus, à votre fantaisie, et ce sera à vous à prendre la fortune de l'un ou de l'autre choix. Eriphile Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui m'attendent ? Anaxarque Oui, Madame, les félicités qui vous suivront, si vous épousez l'un, et les disgrâces qui vous accompagneront, si vous épousez l'autre. Eriphile Mais comme il est impossible que je les épouse tous deux, il faut donc qu'on trouve écrit dans le Ciel, non seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver. Clitidas Voilà mon astrologue embarrassé. Anaxarque Il faudroit vous faire, Madame, une longue discussion des principes de l'astrologie pour vous faire comprendre cela. Clitidas Bien répondu, Madame, je ne dis point de mal de l'astrologie ; l'astrologie est une belle chose, et le seigneur Anaxarque est un grand homme. Iphicrate La vérité de l'astrologie est une chose incontestable, et il n'y a personne qui puisse disputer contre la certitude de ses prédictions. Clitidas Assurément. Timoclès Je suis assez incrédule pour quantité de choses : mais, pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus sûr et de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle tire. Clitidas Ce sont des choses les plus claires du monde. Iphicrate Cent aventures prédites arrivent tous les jours, qui convainquent les plus opiniâtres. Clitidas Il est vrai. Timoclès Peut−on contester sur cette matière les incidents célèbres dont les histoires nous font foi ? Clitidas Il faut n'avoir pas le sens commun. Le moyen de contester ce qui est moulé ? Aristione Sostrate n'en dit mot : quel est son sentiment là−dessus ? Sostrate Madame, tous les esprits ne sont pas nés avec les qualités qu'il faut pour la délicatesse de ces belles sciences qu'on nomme curieuses, et il y en a de si matériels, qu'ils ne peuvent aucunement comprendre ce que d'autres conçoivent le plus facilement du monde. Il n'est rien de plus agréable, Madame, que toutes les grandes promesses de ces connoissances sublimes. Transformer tout en or, faire vivre éternellement, guérir par des paroles, se faire aimer de qui l'on veut, savoir tous les secrets de l'avenir, faire descendre, comme on veut, du ciel sur des métaux des impressions de bonheur, commander aux démons, se faire des armées invisibles et des soldats invulnérables : tout cela est charmant, sans doute ; et il y a des gens qui n'ont aucune peine à en comprendre la possibilité : cela leur est le plus aisé du monde à concevoir. Mais, pour moi, je vous avoue que mon esprit grossier a quelque peine à le comprendre et à le croire, et j'ai toujours trouvé cela trop beau pour être véritable. Toutes ces belles raisons de sympathie, de force magnétique et de vertu occulte, sont si subtiles et délicates qu'elles échappent à mon sens matériel, et, sans parler du reste, jamais il n'a été en ma puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus petites particularités de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel commerce, quelle correspondance peut−il y avoir entre nous et des globes éloignés de notre terre d'une distance si effroyable ? et d'où cette belle science enfin peut−elle être venue aux hommes ? Quel dieu l'a révélée, ou quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition ? Anaxarque Il ne sera pas difficile de vous le faire concevoir. Sostrate Vous serez plus habile que tous les autres. Clitidas Il vous fera une discussion de tout cela quand vous voudrez. Iphicrate Si vous ne comprenez pas les choses, au moins les pouvez−vous croire, sur ce que l'on voit tous les jours. Sostrate Comme mon sens est si grossier, qu'il n'a pu rien comprendre, mes yeux aussi sont si malheureux, qu'ils n'ont jamais rien vu. Iphicrate Pour moi, j'ai vu, et des choses tout à fait convaincantes. Timoclès Et moi aussi. Sostrate Comme vous avez vu, vous faites bien de croire, et il faut que vos yeux soient faits autrement que les miens. Iphicrate Mais enfin la Princesse croit à l'astrologie, et il me semble qu'on y peut bien croire après elle. Est−ce que Madame, Sostrate, n'a pas de l'esprit et du sens ? Sostrate Seigneur, la question est un peu violente. L'esprit de la Princesse n'est pas une règle pour le mien, et son intelligence peut l'élever à des lumières où mon sens ne peut pas atteindre. Aristione Non, Sostrate, je ne vous dirai rien sur quantité de choses auxquelles je ne donne guère plus de créance que vous. Mais pour l'astrologie, on m'a dit et fait voir des choses si positives, que je ne la puis mettre en doute. Sostrate Madame, je n'ai rien à répondre à cela. Aristione Quittons ce discours, et qu'on nous laisse un moment. Dressons notre promenade, ma fille, vers cette belle grotte où j'ai promis d'aller. Des galanteries à chaque pas ! Quatrième intermède Le théâtre représente... Le théâtre représente une grotte, où les Princesses vont se promener, et dans le temps qu'elles y entrent, huit Statues, portant chacune un flambeau à la main, font une danse variée de plusieurs belles attitudes où elles demeurent par intervalles. Entrée de ballet De huit statues Acte IV Scène I Aristione, Eriphile Aristione De qui que cela soit, on ne peut rien de plus galant et de mieux entendu. Ma fille, j'ai voulu me séparer de tout le monde pour vous entretenir, et je veux que vous ne me cachiez rien de la vérité. N'auriez−vous point dans l'âme quelque inclination secrète que vous ne voulez pas nous dire ? Eriphile Moi, Madame ? Aristione Parlez à coeur ouvert, ma fille : ce que j'ai fait pour vous mérite bien que vous usiez avec moi de franchise. Tourner vers vous toutes mes pensées, vous préférer à toutes choses, et fermer l'oreille en l'état où je suis, à toutes les propositions que cent princesses en ma place écouteroient avec bienséance, tout cela vous doit assez persuader que je suis une bonne mère, et que je ne suis pas pour recevoir avec sévérité les ouvertures que vous pourriez me faire de votre coeur. Eriphile Si j'avois si mal suivi votre exemple que de m'être laissée aller à quelques sentiments d'inclination que j'eusse raison de cacher, j'aurois, Madame, assez de pouvoir sur moi−même pour imposer silence à cette passion, et me mettre en état de ne rien faire voir qui fût indigne de votre sang. Aristione Non, non, ma fille : vous pouvez sans scrupule m'ouvrir vos sentiments. Je n'ai point renfermé votre inclination dans le choix de deux princes : vous pouvez l'étendre où vous voudrez, et le mérite auprès de moi tient un rang si considérable, que je l'égale à tout ; et, si vous m'avouez franchement les choses, vous me verrez souscrire sans répugnance au choix qu'aura fait votre coeur. Eriphile Vous avez des bontés pour moi, Madame, dont je ne puis assez me louer ; mais je ne les mettrai point à l'épreuve sur le sujet dont vous me parlez, et tout ce que je leur demande, c'est de ne point presser un mariage où je ne me sens pas encore bien résolue. Aristione Jusqu'ici je vous ai laissée assez maîtresse de tout, et l'impatience des Princes vos amants... Mais quel bruit est−ce que j'entends ? Ah ! ma fille, quel spectacle s'offre à nos yeux ? Quelque divinité descend ici, et c'est la déesse Vénus qui semble nous vouloir parler. Scène II Venus, accompagnée de quatre petits Amours, dans une machine, Aristione, Eriphile Vénus Princesse, dans tes soins brille un zèle exemplaire. Qui par les Immortels doit être couronné, Et pour te voir un gendre illustre et fortuné, Leur main te veut marquer le choix que tu dois faire : Ils t'annoncent tous par ma voix La gloire et les grandeurs, que, par ce digne choix, Ils feront pour jamais entrer dans ta famille. De tes difficultés termine donc le cours, Et pense à donner ta fille A qui sauvera tes jours. Aristione Ma fille, les Dieux imposent silence à tous nos raisonnements. Après cela, nous n'avons plus rien à faire qu'à recevoir ce qu'ils s'apprêtent à nous donner, et vous venez d'entendre distinctement leur volonté. Allons dans le premier temple les assurer de notre obéissance, et leur rendre grâce de leurs bontés. Scène III Anaxarque, Cléon Cléon Voilà la Princesse qui s'en va : ne voulez−vous pas lui parler ? Anaxarque Attendons que sa fille soit séparée d'elle : c'est un esprit que je redoute, et qui n'est pas de trempe à se laisser mener, ainsi que celui de sa mère. Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette ouverture, le stratagème a réussi. Notre Vénus a fait des merveilles ; et l'admirable ingénieur qui s'est employé à cet artifice a si bien disposé tout, a coupé avec tant d'adresse le plancher de cette grotte, si bien caché ses fils de fer et tous ses ressorts, si bien ajusté ses lumières et habillé ses personnages, qu'il y a peu de gens qui n'y eussent été trompés. Et comme la princesse Aristione est fort superstitieuse, il ne faut point douter qu'elle ne donne à pleine tête dans cette tromperie. Il y a longtemps, mon fils, que je prépare cette machine, et me voilà tantôt au but de mes prétentions. Cléon Mais pour lequel des deux princes au moins dressez−vous tout cet artifice ? Anaxarque Tous deux ont recherché mon assistance, et je leur promets à tous deux la faveur de mon art ; mais les présents du prince Iphicrate et les promesses qu'il m'a faites l'emportent de beaucoup sur tout ce qu'a pu faire l'autre. Ainsi ce sera lui qui recevra les effets favorables de tous les ressorts que je fais jouer : et, comme son ambition me devra toute chose, voilà, mon fils, notre fortune faite. Je vais prendre mon temps pour affermir dans son erreur l'esprit de la Princesse, pour la mieux prévenir encore par le rapport que je lui ferai voir adroitement des paroles de Vénus avec les prédictions des figures célestes que je lui dis que j'ai jetées. Va−t'en tenir la main au reste de l'ouvrage, préparer nos six hommes à se bien cacher dans leur barque derrière le rocher, à posément attendre le temps que la princesse Aristione vient tous les soirs se promener seule sur le rivage, à se jeter bien à propos sur elle, ainsi que des corsaires, et de donner lieu au prince Iphicrate de lui apporter ce secours qui, sur les paroles du Ciel, doit mettre entre ses mains la princesse Eriphile. Ce prince est averti par moi, et, sur la foi de ma prédiction, il doit se tenir dans ce petit bois qui borde le rivage. Mais sortons de cette grotte : je te dirai en marchant toutes les choses qu'il faut bien observer. Voilà la princesse Eriphile : évitons sa rencontre. Scène IV Eriphile, Cléonice, Sostrate Eriphile Hélas ! quelle est ma destinée, et qu'ai−je fait aux Dieux pour mériter les soins qu'ils veulent prendre de moi ? Cléonice Le voici, Madame, que j'ai trouvé, et, à vos premiers ordres, il n'a pas manqué de me suivre. Eriphile Qu'il approche, Cléonice, et qu'on nous laisse seuls un moment. Sostrate, vous m'aimez ? Sostrate Moi, Madame ? Eriphile Laissons cela, Sostrate : je le sais, je l'approuve, et vous permets de me le dire. Votre passion a paru à mes yeux accompagnée de tout le mérite qui me la pouvoit rendre agréable. Si ce n'étoit le rang où le Ciel m'a fait naître, je puis vous dire que cette passion n'auroit pas été malheureuse, et que cent fois je lui ai souhaité l'appui d'une fortune qui pût mettre pour elle en pleine liberté les secrets sentiments de mon âme. Ce n'est pas, Sostrate, que le mérite seul n'ait à mes yeux tout le prix qu'il doit avoir, et que dans mon coeur je ne préfère les vertus qui sont en vous à tous les titres magnifiques dont les autres sont revêtus. Ce n'est pas même que la Princesse ma mère ne m'ait assez laissé la disposition de mes voeux, et je ne doute point, je vous l'avoue, que mes prières n'eussent pu tourner son consentement du côté que j'aurois voulu. Mais il est des états, Sostrate, où il n'est pas honnête de vouloir tout ce qu'on peut faire ; il y a des chagrins à se mettre au−dessus de toutes choses, et les bruits fâcheux de la renommée vous font trop acheter le plaisir que l'on trouve à contenter son inclination. C'est à quoi, Sostrate, je ne me serois jamais résolue, et j'ai cru faire assez de fuir l'engagement dont j'étois sollicitée. Mais enfin les Dieux veulent prendre le soin eux−mêmes de me donner un époux ; et tous ces longs délais avec lesquels j'ai reculé mon mariage, et que les bontés de la Princesse ma mère ont accordés à mes desirs, ces délais, dis−je, ne me sont plus permis, et il me faut résoudre à subir cet arrêt du Ciel. Soyez sûr, Sostrate, que c'est avec toutes les répugnances du monde que je m'abandonne à cet hyménée, et que si j'avois pu être maîtresse de moi, ou j'aurois été à vous, ou je n'aurois été à personne. Voilà, Sostrate, ce que j'avois à vous dire, voilà ce que j'ai cru devoir à votre mérite, et la consolation que toute ma tendresse peut donner à votre flamme. Sostrate Ah ! Madame, c'en est trop pour un malheureux : je ne m'étois pas préparé à mourir avec tant de gloire, et je cesse dans ce moment, de me plaindre des destinées. Si elles m'ont fait naître dans un rang beaucoup moins élevé que mes desirs, elles m'ont fait naître assez heureux pour attirer quelque pitié du coeur d'une grande princesse ; et cette pitié glorieuse vaut des sceptres et des couronnes, vaut la fortune des plus grands princes de la terre. Oui, Madame, dès que j'ai osé vous aimer, c'est vous, Madame, qui voulez bien que je me serve de ce mot téméraire, dès que j'ai, dis−je, osé vous aimer, j'ai condamné d'abord l'orgueil de mes desirs, je me suis fait moi−même la destinée que je devois attendre. Le coup de mon trépas, Madame, n'aura rien qui me surprenne, puisque je m'étois préparé ; mais vos bontés le comblent d'un honneur que mon amour jamais n'eût osé espérer, et je m'en vais mourir après cela le plus content et le plus glorieux de tous les hommes. Si je puis encore souhaiter quelque chose, ce sont deux grâces, Madame, que je prends la hardiesse de vous demander à genoux : de vouloir souffrir ma présence jusqu'à cet heureux hyménée, qui doit mettre fin à ma vie ; et parmi cette grande gloire, et ces longues prospérités que le Ciel promet à votre union, de vous souvenir quelquefois de l'amoureux Sostrate. Puis−je, divine Princesse, me promettre de vous cette précieuse faveur ? Eriphile Allez, Sostrate, sortez d'ici : ce n'est pas aimer mon repos, que de me demander que je me souvienne de vous. Sostrate Ah ! Madame, si votre repos... Eriphile Otez−vous, vous dis−je, Sostrate ; épargnez ma foiblesse, et ne m'exposez point à plus que je n'ai résolu. Scène V Cléonice, Eriphile Cléonice Madame, je vous vois l'esprit tout chagrin : vous plaît−il que vos danseurs, qui expriment si bien toutes les passions, vous donnent maintenant quelque épreuve de leur adresse ? Eriphile Oui, Cléonice, qu'ils fassent tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me laissent à mes pensées. Cinquième intermède Quatre Pantomimes... Quatre Pantomimes, pour épreuve de leur adresse, ajustent leurs gestes et leurs pas aux inquiétudes de la jeune Princesse. Entrée de ballet De quatre Pantomimes Acte V Scène I Clitidas, Eriphile Clitidas De quel côté porter mes pas ? où m'aviserai−je d'aller, et en quel lieu puis−je croire que je trouverai maintenant la princesse Eriphile ? Ce n'est pas un petit avantage que d'être le premier à porter une nouvelle. Ah ! la voilà. Madame, je vous annonce que le Ciel vient de vous donner l'époux qu'il vous destinoit. Eriphile Eh ! laisse−moi, Clitidas, dans ma sombre mélancolie. Clitidas Madame, je vous demande pardon, je pensois faire bien de vous venir dire que le Ciel vient de vous donner Sostrate pour époux ; mais, puisque cela vous incommode, je rengaine ma nouvelle, et m'en retourne droit comme je suis venu. Eriphile Clitidas, holà, Clitidas ! Clitidas Je vous laisse, Madame, dans votre sombre mélancolie. Eriphile Arrête, te dis−je, approche. Que viens−tu me dire ? Clitidas Rien, Madame : on a parfois des empressements de venir dire aux grands de certaines choses dont ils ne se soucient pas, et je vous prie de m'excuser. Eriphile Que tu es cruel ! Clitidas Une autre fois j'aurai la discrétion de ne vous pas venir interrompre. Eriphile Ne me tiens point dans l'inquiétude : qu'est−ce que tu viens m'annoncer ? Clitidas C'est une bagatelle de Sostrate, Madame, que je vous dirai une autre fois, quand vous ne serez point embarrassée. Eriphile Ne me fais point languir davantage, te dis−je, et m'apprends cette nouvelle. Clitidas Vous la voulez savoir, Madame ? Eriphile Oui, dépêche. Qu'as−tu à me dire de Sostrate ? Clitidas Une aventure merveilleuse, où personne ne s'attendoit. Eriphile Dis−moi vite ce que c'est. Clitidas Cela ne troublera−t−il point, Madame, votre sombre mélancolie ? Eriphile Ah ! parle promptement. Clitidas J'ai donc à vous dire, Madame, que la Princesse votre mère passoit presque seule dans la forêt, par ces petites routes qui sont si agréables, lorsqu'un sanglier hideux (ces vilains sangliers−là font toujours du désordre, et l'on devroit les bannir des forêts bien policées), lors, dis−je, qu'un sanglier hideux, poussé, je crois, par des chasseurs, est venu traverser la route où nous étions. Je devrois vous faire peut−être, pour orner mon récit, une description étendue du sanglier dont je parle, mais vous vous en passerez, s'il vous plaît, et je me contenterai de vous dire, que c'étoit un fort vilain animal. Il passoit son chemin, et il étoit bon de ne lui rien dire, de ne point chercher de noise avec lui ; mais la Princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard, qu'elle lui a lancé un peu mal à propos, ne lui en déplaise, lui a fait au−dessus de l'oreille une assez petite blessure. Le sanglier, mal moriginé, s'est impertinemment détourné contre nous ; nous étions là deux ou trois misérables qui avons pâli de frayeur ; chacun gagnoit son arbre, et la Princesse sans défense demeuroit exposée à la furie de la bête, lorsque Sostrate a paru, comme si les Dieux l'eussent envoyé. Eriphile Hé bien ! Clitidas ? Clitidas Si mon récit vous ennuie, Madame, je remettrai le reste à une autre fois. Eriphile Achève promptement. Clitidas Ma foi ! c'est promptement, de vrai, que j'achèverai, car un peu de poltronnerie m'a empêché de voir tout le détail de ce combat, et tout ce que je puis vous dire, c'est que, retournant sur la place, nous avons vu le sanglier mort, tout vautré dans son sang, et la Princesse pleine de joie, nommant Sostrate son libérateur et l'époux digne et fortuné que les Dieux lui marquoient pour vous. A ces paroles, j'ai cru que j'en avois assez entendu, et je me suis hâté de vous en venir, avant tous, apporter la nouvelle. Eriphile Ah ! Clitidas, pouvois−tu m'en donner une qui me pût être plus agréable ? Clitidas Voilà qu'on vient vous trouver. Scène II Aristione, Sostrate, Eriphile, Clitidas Aristione Je vois, ma fille, que vous savez déjà tout ce que nous pourrions vous dire. Vous voyez que les Dieux se sont expliqués bien plus tôt que nous n'eussions pensé ; mon péril n'a guère tardé à nous marquer leurs volontés, et l'on connoît assez que ce sont eux qui se sont mêlés de ce choix, puisque le mérite tout seul brille dans cette préférence. Aurez−vous quelque répugnance à récompenser de votre coeur celui à qui je dois la vie et refuserez−vous Sostrate pour époux ? Eriphile Et de la main des Dieux, et de la vôtre, Madame, je ne puis rien recevoir qui ne me soit fort agréable. Sostrate Ciel ! n'est−ce point ici quelque songe, tout plein de gloire dont les Dieux me veuillent flatter, et quelque réveil malheureux ne me replongera−t−il point dans la bassesse de ma fortune ? Scène III Cléonice, Aristione, Sostrate, Eriphile, Clitidas Cléonice Madame, je viens vous dire qu'Anaxarque a jusqu'ici abusé l'un et l'autre Prince par l'espérance de ce choix qu'ils poursuivent depuis longtemps, et qu'au bruit qui s'est répandu de votre aventure, ils ont fait éclater tous deux leur ressentiment contre lui, jusque−là que, de paroles en paroles, les choses se sont échauffées, et il en a reçu quelques blessures dont on ne sait pas bien ce qui arrivera. Mais les voici. Scène IV Iphicrate, Timoclès, Cléonice, Aristione, Sostrate, Eriphile, Clitidas Aristione Princes, vous agissez tous deux avec une violence bien grande, et si Anaxarque a pu vous offenser, j'étois pour vous en faire justice moi−même. Iphicrate Et quelle justice, Madame, auriez−vous pu nous faire de lui, si vous la faites si peu à notre rang dans le choix que vous embrassez ? Aristione Ne vous êtes−vous pas soumis l'un et l'autre à ce que pourroient décider ou les ordres du Ciel, ou l'inclination de ma fille ? Timoclès Oui, Madame, nous nous sommes soumis à ce qu'ils pourroient décider entre le prince Iphicrate et moi, mais non pas à nous voir rebutés tous deux. Aristione Et si chacun de vous a bien pu se résoudre à souffrir une préférence, que vous arrive−t−il à tous deux où vous ne soyez préparés, et que peuvent importer à l'un et à l'autre les intérêts de son rival ? Iphicrate Oui, Madame, il importe. C'est quelque consolation de se voir préférer un homme qui vous est égal, et votre aveuglement est une chose épouvantable. Aristione Prince, je ne veux pas me brouiller avec une personne qui m'a fait tant de grâce que de me dire des douceurs ; et je vous prie, avec toute l'honnêteté qu'il m'est possible, de donner à votre chagrin un fondement plus raisonnable, de vous souvenir, s'il vous plaît, que Sostrate est revêtu d'un mérite qui s'est fait connoître à toute la Grèce, et que le rang où le ciel l'élève aujourd'hui va remplir toute la distance qui étoit entre lui et vous. Iphicrate Oui, oui, Madame, nous nous en souviendrons ; mais peut−être aussi vous souviendrez−vous que deux Princes outragés ne sont pas deux ennemis peu redoutables. Timoclès Peut−être, Madame, qu'on ne goûtera pas longtemps la joie du mépris que l'on fait de nous. Aristione Je pardonne toutes ces menaces aux chagrins d'un amour qui se croit offensé, et nous n'en verrons pas avec moins de tranquillité la fête des jeux Pythiens. Allons−y de ce pas, et couronnons par ce pompeux spectacle cette merveilleuse journée. Sixième intermède Le théâtre est... Qui est la solennité des Jeux pythiens Le théâtre est une grande salle, en manière d'amphithéâtre, ouverte d'une grande arcade dans le fond, au−dessus de laquelle est une tribune fermée d'un rideau ; et dans l'éloignement paroît un autel pour le sacrifice. Six hommes, presque nus, portant chacun une hache sur l'épaule, comme ministres du sacrifice, entrent par le portique, au son des violons, et sont suivis de deux Sacrificateurs musiciens, et d'une Prêtresse musicienne. La Prêtresse Chantez, peuples, chantez, en mille et mille lieux, Du dieu que nous servons les brillantes merveilles ; Parcourez la terre et les cieux : Vous ne sauriez chanter rien de plus précieux, Rien de plus doux pour les oreilles. Une Grecque A ce dieu plein de force, à ce dieu plein d'appas Il n'est rien qui résiste. Autre Grecque Il n'est rien ici−bas Qui par ses bienfaits ne subsiste. Autre Grecque Toute la terre est triste Quand on ne le voit pas. Tous ensemble. Poussons à sa mémoire Des concerts si touchants, Que du haut de sa gloire Il écoute nos chants. Première entrée de ballet Les six hommes portant les haches font entre eux une danse ornée de toutes les attitudes que peuvent exprimer des gens qui étudient leur force, puis ils se retirent aux deux côtés du théâtre pour faire place à six voltigeurs. Deuxième entrée de ballet Six voltigeurs en cadence font paraître leur adresse sur des chevaux de bois, qui sont apportés par des esclaves. Troisième entrée de ballet Quatre conducteurs d'esclaves amènent, en cadence, douze esclaves qui dansent en marquant la joie qu'ils ont d'avoir recouvré la liberté. Quatrième entrée de ballet Quatre femmes et quatre hommes armés à la grecque font ensemble une manière de jeu pour les armes. La tribune s'ouvre. Un héraut, six trompettes et un timbalier se mêlant à tous les instruments, annonce, avec un grand bruit, la venue d'Apollon. Le choeur Ouvrons tous nos yeux A l'éclat suprême Qui brille en ces lieux. Quelle grâce extrême ! Quel port glorieux ! Où voit−on des dieux Qui soient faits de même ? Apollon, au bruit des trompettes et des violons, entre par le portique, précédé de six jeunes gens, qui portent des lauriers entrelacés autour d'un bâton et un soleil d'or au−dessus, avec la devise royale en manière de trophée. Les six jeunes gens, pour danser avec Apollon, donnent leur trophée à tenir aux six hommes qui portent les haches, et commencent avec Apollon une danse héroïque, à laquelle se joignent, en diverses manières, les six hommes portant les trophées, les quatre femmes armées, avec leurs timbres, et les quatre hommes armés, avec leurs tambours, tandis que les six trompettes, le timbalier, les Sacrificateurs, la Prêtresse, et le choeur de musique accompagnent tout cela, en s'y mêlant par diverses reprises : ce qui finit la fête des jeux Pythiens, et tout le divertissement. Cinquième entrée de ballet Apollon et six jeunes gens de sa suite Pour le Roi, représentant le Soleil. Je suis la source des clartés, Et les astres les plus vantés, Dont le beau cercle m'environne, Ne sont brillants et respectés Que par l'éclat que je leur donne. Du char où je me puis asseoir, Je vois le desir de me voir Posséder la nature entière, Et le monde n'a son espoir Qu'aux seuls bienfaits de ma lumière. Bienheureuses de toutes parts Et pleines d'exquises richesses, Les terres où de mes regards J'arrête les douces caresses ! Pour Monsieur le Grand, suivant d'Apollon. Bien qu'auprès du soleil tout autre éclat s'efface, S'en éloigner pourtant n'est pas ce que l'on veut, Et vous voyez bien, quoi qu'il fasse, Que l'on s'en tient toujours le plus près que l'on peut. Pour le marquis de Villeroi, suivant d'Apollon. De notre maître incomparable Vous me voyez inséparable, Et le zèle puissant qui m'attache à ses voeux Le suit parmi les eaux, le suit parmi les feux. Pour le marquis de Rassent, suivant d'Apollon. Je ne serai pas vain quand je ne croirai pas Qu'un autre mieux que moi suive partout ses pas. Le Bourgeois gentilhomme Comédie−Ballet Faite à Chambord, pour le divertissement du roi au mois d'octobre 1670 et représentée en public, à Paris, pour la première fois, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 23e novembre de la même année 1670 par la Troupe du Roi Personnages Monsieur Jourdain, bourgeois. Madame Jourdain, sa femme. Lucile, fille de M. Jourdain. Nicole, servante. Cléonte, amoureux de Lucile. Covielle, valet de Cléonte. Dorante, comte, amant de Dorimène. Dorimène, marquise. Maître de musique. Elève du Maître de musique. Maître à danser. Maître d'armes. Maître de philosophie. Maître Tailleur. Garçon Tailleur. Deux Laquais. Plusieurs musiciens, musiciennes, joueurs d'instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, et autres personnages des intermèdes et du ballet. La scène est à Paris. Acte premier Scène I L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments ; et dans le milieu du théâtre on voit un élève du Maître de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois a demandé pour une sérénade. Acte premier Scène I. − Maître de musique, Maître à danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs Maître de musique, parlant à ses Musiciens. Venez, entrez dans cette salle, et vous reposez là, en attendant qu'il vienne. Maître à danser, parlant aux Danseurs. Et vous aussi, de ce côté Maître de musique, à l'Elève. Est−ce fait ? L'Elève Oui. Maître de musique Voyons... Voilà qui est bien. Maître à danser Est−ce quelque chose de nouveau ? Maître de musique Oui, c'est un air pour une sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre homme fût éveillé. Maître à danser Peut−on voir ce que c'est ? Maître de musique Vous l'allez entendre, avec le dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère. Maître à danser Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant. Maître de musique Il est vrai. Nous avons trouvé ici un homme comme il nous le faut à tous deux ; ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête ; et votre danse et ma musique auroient à souhaiter que tout le monde lui ressemblât. Maître à danser Non pas entièrement ; et je voudrois pour lui qu'il se connût mieux qu'il ne fait aux choses que nous lui donnons. Maître de musique Il est vrai qu'il les connoît mal, mais il les paye bien ; et c'est de quoi maintenant nos arts ont plus besoin que de toute autre chose. Maître à danser Pour moi, je vous l'avoue ; je me repais un peu de gloire ; les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux arts, c'est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots que d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide. Il y a plaisir, ne m'en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d'un ouvrage, et par de chatouillantes approbations vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu'on puisse recevoir des choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les voir caressées d'un applaudissement. qui vous honore. Il n'y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées. Maître de musique J'en demeure d'accord, et je les goûte comme vous. Il n'y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites. Mais cet encens ne fait pas vivre ; des louanges toutes pures ne mettent point un homme à son aise : il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c'est de louer avec les mains. C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre−sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit ; il a du discernement dans sa bourse ; ses louanges sont monnoyées ; et ce bourgeois ignorant nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur éclairé qui nous a introduits ici. Maître à danser Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais le trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argent ; et l'intérêt est quelque chose de si bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement. Maître de musique Vous recevez. fort bien pourtant l'argent que notre homme vous donne. Maître à danser Assurément ; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrois qu'avec son bien il eût encore quelque bon goût des choses. Maître de musique Je le voudrois aussi, et c'est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire connoître dans le monde ; et il payera pour les autres ce que les autres loueront pour lui. Maître à danser Le voilà qui vient. Scène II Monsieur Jourdain, deux Laquais, Maître de musique ; Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs Monsieur Jourdain Hé bien, Messieurs ? qu'est−ce ? me ferez−vous voir votre petite drôlerie. Maître à danser Comment ? quelle petite drôlerie ? Monsieur Jourdain Eh la... comment appelez−vous cela ? votre prologue ou dialogue de chansons et de danse. Maître à danser Ah ! ah ! Maître de musique Vous nous y voyez préparés. Monsieur Jourdain Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité ; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie que j'ai pensé ne mettre jamais. Maître de musique Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir. Monsieur Jourdain Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu'on ne m'ait apporté mon habit, afin que vous me puissiez voir. Maître à danser Tout ce qu'il vous plaira. Monsieur Jourdain Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu'à la tête. Maître de musique Nous n'en doutons point. Monsieur Jourdain Je me suis fait faire cette indienne−ci. Maître à danser Elle est fort belle. Monsieur Jourdain Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étoient comme cela le matin. Maître de musique Cela vous sied à merveille. Monsieur Jourdain Laquais ! holà, mes deux laquais ! Premier laquais Que voulez−vous, Monsieur ? Monsieur Jourdain Rien. C'est pour voir si vous m'entendez bien. (Aux deux Maîtres.) Que dites−vous de mes livrées ? Maître à danser Elles sont magnifiques. Monsieur Jourdain (Il entr'ouvre sa robe et fait voir un haut−de−chausses étroit de velours rouge, et une camisole de velours vert, dont il est vêtu.) Voici encore un petit déshabillé pour faire le matin mes exercices. Maître de musique Il est galant. Monsieur Jourdain Laquais ! Premier laquais Monsieur. Monsieur Jourdain L'autre laquais ! Second laquais Monsieur. Monsieur Jourdain Tenez ma robe. Me trouvez−vous bien comme cela ? Maître à danser Fort bien. On ne peut pas mieux. Monsieur Jourdain Voyons un peu votre affaire. Maître de musique Je voudrois bien auparavant vous faire entendre un air qu'il vient de composer pour la sérénade que vous m'avez demandée. C'est un de mes écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable. Monsieur Jourdain Oui ; mais il ne falloit pas faire faire cela par un écolier, et vous n'étiez pas trop bon vous−même pour cette besogne−là. Maître de musique Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d'écolier vous abuse. Ces sortes d'écoliers en savent autant que les plus grands maîtres, et l'air est aussi beau qu'il s'en puisse faire. Ecoutez seulement. Monsieur Jourdain Donnez−moi ma robe pour mieux entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans robe... Non ; redonnez−la−moi, cela ira mieux. Musicien, chantant. Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, Depuis qu'à vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis ; Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez−vous faire à vos ennemis ? Monsieur Jourdain Cette chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrois que vous la pussiez un peu ragaillardir par−ci, par−là. Maître de musique Il faut, Monsieur, que l'air soit accommodé aux paroles. Monsieur Jourdain On m'en apprit un tout à fait joli, il y a quelque temps. Attendez... La... comment est−ce qu'il dit ? Maître à danser Par ma foi ! je ne sais. Monsieur Jourdain Il y a du mouton dedans. Maître à danser Du mouton ? Monsieur Jourdain Oui. Ah ! (Monsieur Jourdain chante.) Je croyois Janneton Aussi douce que belle, Je croyois Janneton Plus douce qu'un mouton : Hélas ! Hélas ! elle est cent fois ; Mille fois plus cruelle, Que n'est le tigre aux bois. N'est−il pas joli ? Maître de musique Le plus joli du monde. Maître à danser Et vous le chantez bien. Monsieur Jourdain C'est sans avoir appris la musique Maître de musique Vous devriez l'apprendre, Monsieur, comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont une étroite liaison ensemble. Maître à danser Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux belles choses. Monsieur Jourdain Est−ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ? Maître de musique Oui, Monsieur. Monsieur Jourdain Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car, outre le Maître d'armes qui me montre, j'ai arrêté encore un Maître de philosophie, qui doit commencer ce matin. Maître de musique La philosophie est quelque chose ; mais la musique, Monsieur, la musique... Maître à danser La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut. Maître de musique Il n'y a rien qui soit si utile dans un Etat que la musique Maître à danser Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse. Maître de musique Sans la musique, un Etat ne peut subsister. Maître à danser Sans la danse, un homme ne sauroit rien faire. Maître de musique Tous les désordres ; toutes les guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour n'apprendre pas la musique. Maître à danser Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, et les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser. Monsieur Jourdain Comment cela ? Maître de musique La guerre ne vient−elle pas d'un manque d'union entre les hommes ? Monsieur Jourdain Cela est vrai. Maître de musique Et si tous les hommes apprenoient la musique, ne seroit−ce pas le moyen de s'accorder ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle ? Monsieur Jourdain Vous avez raison. Maître à danser Lorsqu'un homme a commis un manquement dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille ou au gouvernement d'un Etat, ou au commandement d'une armée, ne dit−on pas toujours : "Un tel a fait un mauvais pas dans une telle affaire" Monsieur Jourdain Oui, on dit cela. Maître à danser Et faire un mauvais pas peut−il procéder d'autre chose que de ne savoir pas danser ? Monsieur Jourdain Cela est vrai, vous avez raison tous deux. Maître à danser C'est pour vous faire voir l'excellence et l'utilité de la danse et de la musique. Monsieur Jourdain Je comprends cela à cette heure. Maître de musique Voulez−vous voir nos deux affaires ? Monsieur Jourdain Oui. Maître de musique Je vous l'ai déjà dit, c'est un petit essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la musique. Monsieur Jourdain Fort bien. Maître de musique Allons, avancez. Il faut vous figurer qu'ils sont habillés en bergers. Monsieur Jourdain Pourquoi toujours des bergers ? On ne voit que cela partout. Maître à danser Lorsqu'on a des personnes à faire parler en musique, il faut bien que, pour la vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a été de tout temps affecté aux bergers ; et il n'est guère naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois chantent leurs passions Monsieur Jourdain Passe, passe, Voyons. Dialogue en musique Une musicienne et deux musiciens Un coeur, dans l'amoureux empire, De mille soins est toujours agité : On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire ; Mais, quoi qu'on puisse dire, Il n'est rien de si doux que notre liberté. Premier musicien Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs. Qui font vivre deux coeurs Dans une même envie. On ne peut être heureux sans amoureux désirs : Otez l'amour de la vie, Vous en êtes les plaisirs. Second musicien Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi, Si l'on trouvoit en amour de la foi ; Mais, hélas ! ô rigueur cruelle ! On ne voit point de bergère fidèle, Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour, Doit faire pour jamais renoncer à l'amour. Premier musicien Aimable ardeur, Musicienne Franchise heureuse, Second musicien Sexe trompeur, Premier musicien Que tu m'es précieuse ! Musicienne Que tu plais à mon coeur ! Second musicien Que tu me fais d'horreur ! Premier musicien Ah ! quitte pour aimer cette haine mortelle. Musicienne On peut, on peut te montrer Une bergère fidèle. Second musicien Hélas ! où la rencontrer ? Musicienne Pour défendre notre gloire, Je te veux offrir mon coeur. Second musicien Mais, Bergère, puis−je croire Qu'il ne sera point trompeur ? Musicienne Voyons par expérience Qui des deux aimera mieux. Second musicien Qui manquera de constance, Le puissent perdre les Dieux ! Tous trois A des ardeurs si belles Laissons−nous enflammer : Ah ! qu'il est doux d'aimer, Quand deux coeurs sont fidèles ! Monsieur Jourdain Est−ce tout ? Maître de musique Oui. Monsieur Jourdain Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis. Maître à danser Voici, pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements et des plus belles attitudes dont une danse puisse être variée. Monsieur Jourdain Sont−ce encore des bergers ? Maître à danser C'est ce qu'il vous plaira. Allons. Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents et toutes les sortes de pas que le Maître à danser leur commande, et cette danse fait le premier intermède. Acte II Scène I Monsieur Jourdain, Maître de musique, Maître à danser, Laquais Monsieur Jourdain Voilà qui n'est point sot, et ces gens−là se trémoussent bien. Maître de musique Lorsque la danse sera mêlée avec la musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit ballet que nous avons ajusté pour vous. Monsieur Jourdain C'est pour tantôt au moins ; et la personne pour qui j'ai fait faire tout cela, me doit faire l'honneur de venir dîner céans. Maître à danser Tout est prêt. Maître de musique Au reste, Monsieur, ce n'est pas assez : il faut qu'une personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l'inclination pour les belles choses, ait un concert de musique chez soi tous les mercredis ou tous les jeudis. Monsieur Jourdain Est−ce que les gens de qualité en ont ? Maître de musique Oui, Monsieur. Monsieur Jourdain J'en aurai donc. Cela sera−t−il beau ? Maître de musique Sans doute. Il vous faudra trois voix : un dessus, une haute−contre, et une basse, qui seront accompagnées d'une basse de viole, d'un théorbe, et d'un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour jouer les ritornelles Monsieur Jourdain Il y faudra mettre aussi une trompette marine. La trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux. Maître de musique Laissez−nous gouverner les choses. Monsieur Jourdain Au moins n'oubliez pas tantôt d'envoyer des musiciens, pour chanter à table. Maître de musique Vous aurez tout ce qu'il vous faut. Monsieur Jourdain Mais surtout, que le ballet soit beau. Maître de musique Vous en serez content, et, entre autres choses, de certains menuets que vous y verrez. Monsieur Jourdain Ah ! les menuets sont ma danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon maître. Maître à danser Un chapeau, Monsieur, s'il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s'il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps. Monsieur Jourdain Euh ? Maître de musique Voilà qui est le mieux du monde. Monsieur Jourdain A propos. Apprenez−moi comme il faut faire une révérence pour saluer une marquise : j'en aurai besoin tantôt. Maître à danser Une révérence pour saluer une marquise ? Monsieur Jourdain Oui : une marquise qui s'appelle Dorimène. Maître à danser Donnez−moi la main. Monsieur Jourdain Non. Vous n'avez qu'à faire : je le retiendrai bien. Maître à danser Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d'abord une révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu'à ses genoux. Monsieur Jourdain Faites un peu. Bon. Premier Laquais Monsieur, voilà votre maître d'armes qui est là. Monsieur Jourdain Dis−lui qu'il entre ici pour me donner leçon. Je veux que vous me voyiez faire. Scène II Maître d'armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur Jourdain, deux Laquais Maître d'armes, après lui avoir mis le fleuret à la main. Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l'opposite de votre hanche. La pointe de votre épée vis−à−vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l'oeil. L'épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez−moi l'épée de quarte, et achevez de même. Une, deux. Remettez−vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la botte, Monsieur, il faut que l'épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez−moi l'épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez−vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde. (Le Maître d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en lui disant : "En garde.") Monsieur Jourdain Euh ? Maître de Musique Vous faites des merveilles. Maître d'armes Je vous l'ai déjà dit, tout le secret des armes ne consiste qu'en deux choses, à donner, et à ne point recevoir ; et comme je vous fis voir l'autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l'épée de votre ennemi de la ligne de votre corps : ce qui ne dépend seulement que d'un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors. Monsieur Jourdain De cette façon donc, un homme, sans avoir du coeur, est sûr de tuer son homme, et de n'être point tué. Maître d'armes Sans doute. N'en vîtes−vous pas la démonstration ? Monsieur Jourdain Oui. Maître d'armes Et c'est en quoi l'on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un Etat, et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme la danse, la musique, la... Maître à danser Tout beau, Monsieur le tireur d'armes : ne parlez de la danse qu'avec respect. Maître de musique Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l'excellence de la musique. Maître d'armes Vous êtes de plaisantes gens, de vouloir comparer vos sciences à la mienne. Maître de musique Voyez un peu l'homme d'importance ! Maître à danser Voilà un plaisant animal, avec son plastron ! Maître d'armes Mon petit maître à danser, je vous ferois danser comme il faut. Et vous, mon petit musicien, je vous ferois chanter de la belle manière. Maître à danser Monsieur le batteur de fer, je vous apprendrai votre métier. Monsieur Jourdain, au Maître à danser. Etes−vous fou de l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ? Maître à danser Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce et de sa quarte. Monsieur Jourdain Tout doux, vous dis−je. Maître d'armes Comment ? petit impertinent. Monsieur Jourdain Eh ! mon Maître d'armes. Maître à danser Comment ? grand cheval de carrosse. Monsieur Jourdain Eh ! mon Maître à danser. Maître d'armes Si je me jette sur vous... Monsieur Jourdain Doucement. Maître à danser Si je mets sur vous la main... Monsieur Jourdain Tout beau. Maître d'armes Je vous étrillerai d'un air... Monsieur Jourdain De grâce ! Maître à danser Je vous rosserai d'une manière... Monsieur Jourdain Je vous prie. Maître de musique Laissez−nous un peu lui apprendre à parler. Monsieur Jourdain Mon Dieu ! arrêtez−vous ! Scène III Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d'armes, Monsieur Jourdain, Laquais Monsieur Jourdain Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre philosophie. Venez un peu mettre la paix entre ces personnes−ci. Maître de philosophie Qu'est−ce donc ? qu'y a−t−il, Messieurs ? Monsieur Jourdain Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs professions, jusqu'à se dire des injures, et vouloir en venir aux mains. Maître de philosophie Hé quoi ? Messieurs, faut−il s'emporter de la sorte ? et n'avez−vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère ? Y a−t−il rien de plus bas et de plus honteux que cette passion, qui fait d'un homme une bête féroce ? et la raison ne doit−elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ? Maître à danser Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la danse que j'exerce, et la musique dont il fait profession ? Maître de philosophie Un homme sage est au−dessus de toutes les injures qu'on lui peut dire ; et la grande réponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la modération et la patience. Maître d'armes Ils ont tous deux l'audace de vouloir comparer leurs professions à la mienne. Maître de philosophie Faut−il que cela vous émeuve ? Ce n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la vertu. Maître a danser Je lui soutiens que la danse est une science à laquelle on ne peut faire assez d'honneur. Maître de musique Et moi, que la musique en est une que tous les siècles ont révérée. Maître d'armes Et moi, je leur soutiens à tous deux que la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les sciences. Maître de philosophie Et que sera donc la philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de métier misérable de gladiateur, de chanteur et de baladin ! Maître d'armes Allez, philosophe de chien. Maître de musique Allez, belître de pédant. Maître à danser Allez, cuistre fieffé. Maître de philosophie Comment ? marauds que vous êtes... (Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.) Monsieur Jourdain Monsieur le Philosophe. Maître de philosophie Infâmes ! coquins ! insolents ! Monsieur Jourdain Monsieur le Philosophe. Maître d'armes La peste l'animal ! Monsieur Jourdain Messieurs. Maître de philosophie Impudents ! Monsieur Jourdain Monsieur le Philosophe. Maître à danser Diantre soit de l'âne bâté ! Monsieur Jourdain Messieurs. Maître de philosophie Scélérats ! Monsieur Jourdain Monsieur le Philosophe. Maître de musique Au diable l'impertinent ! Monsieur Jourdain Messieurs. Maître de philosophie Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs ! (Ils sortent.) Monsieur Jourdain Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh ! battez−vous tant qu'il vous plaira : je n'y saurois que faire, et je n'irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serois bien fou de m'aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me feroit mal. Scène IV Maître de philosophie ; Monsieur Jourdain Maître de philosophie, en raccommodant son collet. Venons à notre leçon. Monsieur Jourdain Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés. Maître de philosophie Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez−vous apprendre ? Monsieur Jourdain Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant ; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étois jeune. Maître de philosophie Ce sentiment est raisonnable : Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute. Monsieur Jourdain Oui, mais faites comme si je ne le savois : expliquez−moi ce que cela veut dire. Maître de philosophie Cela veut dire que Sans la science, la vie est presque une image de la mort. Monsieur Jourdain Ce latin−là a raison. Maître de philosophie N'avez−vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ? Monsieur Jourdain Oh ! oui, je sais lire et écrire. Maître de philosophie Par où vous plaît−il que nous commencions ? Voulez−vous que je vous apprenne la logique ? Monsieur Jourdain Qu'est−ce que c'est que cette logique ? Maître de philosophie C'est elle qui enseigne les trois opérations de l'esprit. Monsieur Jourdain Qui sont−elles, ces trois opérations de l'esprit ? Maître de la philosophie La première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc. Monsieur Jourdain Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique−là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli. Maître de philosophie Voulez−vous apprendre la morale ? Monsieur Jourdain La morale ? Maître de philosophie Oui. Monsieur Jourdain Qu'est−ce qu'elle dit, cette morale ? Maître de philosophie Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et... Monsieur Jourdain Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables ; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m'en prend envie. Maître de philosophie Est−ce la physique que vous voulez apprendre ? Monsieur Jourdain Qu'est−ce qu'elle chante, cette physique ? Maître de philosophie La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l'arc−en−ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons. Monsieur Jourdain Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini. Maître de philosophie Que voulez−vous donc que je vous apprenne ? Monsieur Jourdain Apprenez−moi l'orthographe Maître de philosophie Très−volontiers. Monsieur Jourdain Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point. Maître de philosophie Soit. Pour bien suivre votre pensée et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer selon l'ordre des choses, par une exacte connoissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là−dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I, O, U. Monsieur Jourdain J'entends tout cela. Maître de philosophie La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A. Monsieur Jourdain A, A. Oui. Maître de philosophie La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A, E. Monsieur Jourdain A, E, A, E. Ma foi ! oui. Ah ! que cela est beau ! Maître de philosophie Et la voix I en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I. Monsieur Jourdain A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science ! Maître de philosophie La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O. Monsieur Jourdain O, O. Il n'y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O. Maître de philosophie L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O. Monsieur Jourdain O, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! la belle chose, que de savoir quelque chose ! Maître de philosophie La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l'une de l'autre sans les joindre tout à fait : U Monsieur Jourdain U, U. Il n'y a rien de plus véritable : U. Maître de philosophie Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue : d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que : U. Monsieur Jourdain U, U. Cela est vrai. Ah ! que n'ai−je étudié plus tôt, pour savoir tout cela ? Maître de philosophie Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes. Monsieur Jourdain Est−ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles−ci ? Maître de philosophie Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au−dessus des dents d'en haut : Da. Monsieur Jourdain Da, Da. Oui. Ah ! les belles choses ! les belles choses ! Maître de philosophie L'F en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : Fa. Monsieur Jourdain Fa, Fa. C'est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal ! Maître de philosophie Et l'R, en portant le bout de la langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : Rra. Monsieur Jourdain R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai ! Ah ! l'habile homme que vous êtes ! et que j'ai, perdu de temps ! R, r, r, ra. Maître de philosophie Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités. Monsieur Jourdain Je vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterois que vous m'aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds. Maître de philosophie Fort bien. Monsieur Jourdain Cela sera galant, oui. Maître de philosophie Sans doute. Sont−ce des vers que vous lui voulez écrire ? Monsieur Jourdain Non, non, point de vers. Maître de philosophie Vous ne voulez que de la prose ? Monsieur Jourdain Non, je ne veux ni prose ni vers. Maître de philosophie Il faut bien que ce soit l'un, ou l'autre. Monsieur Jourdain Pourquoi ? Maître de philosophie Par la raison, Monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose, ou les vers. Monsieur Jourdain Il n'y a que la prose ou les vers ? Maître de philosophie Non, Monsieur : tout ce qui n'est point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers est prose. Monsieur Jourdain Et comme l'on parle qu'est−ce que c'est donc que cela ? Maître de philosophie De la prose. Monsieur Jourdain Quoi ? quand je dis : "Nicole, apportez−moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit", c'est de la prose ? Maître de philosophie Oui, Monsieur. Monsieur Jourdain Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela. Je voudrois donc lui mettre dans un billet : Belle Marquise ; vos beaux yeux me font mourir d'amour ; mais je voudrois que cela fût mis d'une manière galante, que cela fût tourné gentiment. Maître de philosophie Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre coeur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un... Monsieur Jourdain Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Maître de philosophie Il faut bien étendre un peu la chose. Monsieur Jourdain Non, vous dis−je, je ne veux que ces seules paroles−là dans le billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre. Maître de philosophie On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d'amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d'amour. Monsieur Jourdain Mais de toutes ces façons−là, laquelle est la meilleure ? Maître de philosophie Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Monsieur Jourdain. Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon coeur, et vous prie de venir demain de bonne heure. Maître de philosophie Je n'y manquerai pas. Monsieur Jourdain Comment ? mon habit n'est point encore arrivé ? Second laquais Non, Monsieur. Monsieur Jourdain Ce maudit tailleur me fait bien attendre pour un jour où j'ai tant d'affaires. J'enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le bourreau de tailleur ! Au diable le tailleur ! La peste étouffe le tailleur ! Si je le tenois maintenant, ce tailleur détestable, ce chien de tailleur−là, ce traître de tailleur, je... Scène V Maître tailleur, Garçon tailleur, portant l'habit de M. Jourdain, Monsieur Jourdain, Laquais Monsieur Jourdain Ah vous voilà ! je m'allois mettre en colère contre vous. Maître tailleur Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai mis vingt garçons après votre habit. Monsieur Jourdain Vous m'avez envoyé des bas de soie si étroits, que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues. Maître tailleur Ils ne s'élargiront que trop. Monsieur Jourdain Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement. Maître tailleur Point du tout, Monsieur. Monsieur Jourdain Comment, point du tout ? Maître tailleur Non, ils ne vous blessent point. Monsieur Jourdain Je vous dis qu'ils me blessent ; moi. Maître tailleur Vous vous imaginez cela. Monsieur Jourdain Je me l'imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison ! Maître tailleur Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux assorti. C'est un chef−d'oeuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux tailleurs les plus éclairés. Monsieur Jourdain Qu'est−ce que c'est que ceci ? vous avez mis les fleurs en enbas. Maître tailleur Vous ne m'aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut. Monsieur Jourdain Est−ce qu'il faut dire cela ? Maître tailleur Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte. Monsieur Jourdain Les personnes de qualité portent les fleurs en enbas ? Maître tailleur Oui, Monsieur. Monsieur Jourdain Oh ! voilà qui est donc bien. Maître tailleur Si vous voulez, je les mettrai en enhaut. Monsieur Jourdain Non, non. Maître tailleur Vous n'avez qu'à dire. Monsieur Jourdain Non, vous dis−je ; vous avez bien fait. Croyez−vous que l'habit m'aille bien ? Maître tailleur Belle demande ! Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai chez moi un garçon qui, pour monter une rhingrave, est le plus grand génie du monde ; et un autre qui, pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps. Monsieur Jourdain La perruque, et les plumes sont−elles comme il faut ? Maître tailleur Tout est bien. Monsieur Jourdain, en regardant l'habit du tailleur. Ah ! ah ! Monsieur le tailleur, voilà de mon étoffe du dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnois bien. Maître tailleur C'est que l'étoffe me sembla si belle que j'en ai voulu lever un habit pour moi. Monsieur Jourdain Oui, mais il ne falloit pas le lever avec le mien. Maître tailleur Voulez−vous mettre votre habit ? Monsieur Jourdain Oui, donnez−moi. Maître tailleur Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà ! entrez, vous autres. Mettez cet habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité. (Quatre Garçons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut−de−chausses de ses exercices, et deux autres la camisole ; puis ils lui mettent son habit neuf ; et M. Jourdain se promène entre eux, et leur montre son habit, pour voir s'il est bien. Le tout à la cadence de toute la symphonie.) Garçon tailleur Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire. Monsieur Jourdain Comment m'appelez−vous ? Garçon tailleur Mon gentilhomme. Monsieur Jourdain "Mon gentilhomme ! " Voilà ce que c'est de se mettre en personne de qualité. Allez−vous−en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : "Mon gentilhomme." Tenez, voilà pour "Mon gentilhomme". Garçon tailleur Monseigneur, nous vous sommes bien obligés. Monsieur Jourdain. "Monseigneur", oh, oh ! "Monseigneur ! " Attendez, mon ami : "Monseigneur" mérite quelque chose, et ce n'est pas une petite parole que "Monseigneur". Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne. Garçon tailleur Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur. Monsieur Jourdain "Votre Grandeur ! " Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. A moi "Votre Grandeur ! " Ma foi, s'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse. Tenez, voilà pour Ma Grandeur. Garçon tailleur Monseigneur, nous la remercions très−humblement de ses libéralités. Monsieur Jourdain Il a bien fait : je lui allois tout donner. (Les quatre Garçons tailleurs se rejouissent par une danse qui fait le second intermède.) Acte III Scène I Monsieur Jourdain, Laquais Monsieur Jourdain Suivez−moi, que j'aille un peu montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu'on voye bien que vous êtes à moi. Laquais Oui, Monsieur. Monsieur Jourdain Appelez−moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà. Scène II Nicole, Monsieur Jourdain, Laquais Monsieur Jourdain Nicole ! Nicole Plaît−il ? Monsieur Jourdain Ecoutez. Nicole Hi, hi, hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Qu'as−tu à rire ? Nicole Hi, hi, hi, hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Que veut dire cette coquine−là ? Nicole Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Comment donc ? Nicole Ah, ah ! mon Dieu ! Hi, hi, hi, hi ; hi. Monsieur Jourdain Quelle friponne est−ce là ! Te moques−tu de moi ? Nicole Nenni, Monsieur, j'en serois bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage. Nicole Monsieur, je ne puis pas m'en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi. Monsieur Jourdain, Tu ne t'arrêteras pas ? Nicole Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurois me tenir de rire. Hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Mais voyez quelle insolence. Nicole Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi. Monsieur Jourdain Je te... Nicole Je vous prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t'appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné. Nicole Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus. Monsieur Jourdain Prends−y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoyes... Nicole Hi, hi. Monsieur Jourdain Que tu nettoyes comme il faut... Nicole Hi, hi. Monsieur Jourdain Il faut, dis−je, que tu nettoyes la salle, et... Nicole Hi, hi. Monsieur Jourdain Encore ! Nicole Tenez, Monsieur, battez−moi plutôt et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi. Monsieur Jourdain J'enrage. Nicole De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Si je te prends... Nicole Monsieur, eur, je crèverai, ai, si je ne ris. Hi, hi, hi. Monsieur Jourdain Mais a−t−on jamais vu une pendarde comme celle−là ? qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ? Nicole Que voulez−vous que je fasse, Monsieur ? Monsieur Jourdain Que tu songes, coquine, à préparer ma maison pour la compagnie qui doit venir tantôt. Nicole Ah ! par ma foi ! je n'ai plus envie de rire ; et toutes vos compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur. Monsieur Jourdain Ne dois−je point pour toi fermer ma porte à tout le monde ? Nicole Vous devriez au moins la fermer à certaines gens. Scène III Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Nicole, Laquais Madame Jourdain Ah, ah ! voici une nouvelle histoire. Qu'est−ce que c'est donc, mon mari, que cet équipage−là ? Vous moquez−vous du monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez−vous envie qu'on se raille partout de vous ? Monsieur Jourdain Il n'y a que des sots et des sottes, ma femme, qui se railleront de moi. Madame Jourdain Vraiment on n'a pas attendu jusqu'à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le monde. Monsieur Jourdain Qui est donc tout ce monde−là, s'il vous plaît ? Madame Jourdain Tout ce monde−là est un monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c'est que notre maison : on diroit qu'il est céans carême−prenant tous les jours ; et dès le matin, de peur d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé. Nicole Madame parle bien. Je ne saurois plus voir mon ménage propre ; avec cet attirail de gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de la ville, pour l'apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours. Monsieur Jourdain Ouais, notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne. Madame Jourdain Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrois bien savoir ce que vous pensez faire d'un maître à danser à l'âge que vous avez. Nicole Et d'un grand maître tireur d'armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre salle ? Monsieur Jourdain Taisez−vous, ma servante, et ma femme. Madame Jourdain Est−ce que vous voulez apprendre à danser pour quand vous n'aurez plus de jambes ? Nicole Est−ce que vous avez envie de tuer quelqu'un ? Monsieur Jourdain Taisez−vous, vous dis−je : vous êtes des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela. Madame Jourdain Vous devriez bien plutôt songer à marier votre fille, qui est en âge d'être pourvue. Monsieur Jourdain Je songerai à marier ma fille quand il se présentera un parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses. Nicole J'ai encore ouï dire, Madame, qu'il a pris aujourd'hui, pour renfort de potage, un maître de philosophie. Monsieur Jourdain Fort bien : je veux avoir de l'esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes gens. Madame Jourdain N'irez−vous point l'un de ces jours au collège vous faire donner le fouet, à votre âge ? Monsieur Jourdain Pourquoi non ? Plût à Dieu l'avoir tout à l'heure, le fouet, devant tout le monde, et savoir ce qu'on apprend au collége Nicole Oui, ma foi ! cela vous rendroit la jambe bien mieux faite. Monsieur Jourdain Sans doute. Madame Jourdain Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre maison. Monsieur Jourdain Assurément. Vous parlez toutes deux comme des bêtes, et j'ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez−vous, vous, ce que c'est que vous dites à cette heure ? Madame Jourdain Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d'autre sorte. Monsieur Jourdain Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici ? Madame Jourdain Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l'est guère. Monsieur Jourdain Je ne parle pas de cela, vous dis−je. Je vous demande : ce que je parle avec vous, ce que je vous dis à cette heure, qu'est−ce que c'est ? Madame Jourdain Des chansons. Monsieur Jourdain Hé non ! ce n'est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ? Madame Jourdain Hé bien ? Monsieur Jourdain Comment est−ce que cela s'appelle ? Madame Jourdain Cela s'appelle comme on veut l'appeler. Monsieur Jourdain C'est de la prose, ignorante. Madame Jourdain De la prose ? Monsieur Jourdain Oui, de la prose. Tout ce qui est prose, n'est point vers ; et tout ce qui n'est point vers, n'est point prose. Heu, voilà ce que c'est d'étudier. Et toi, sais−tu bien comme il faut faire pour dire un U ? Nicole Comment ? Monsieur Jourdain Oui. Qu'est−ce que tu fais quand tu dis un U ? Nicole Quoi ? Monsieur Jourdain Dis un peu, U, pour voir ? Nicole Hé bien, U. Monsieur Jourdain Qu'est−ce que tu fais ? Nicole Je dis U. Monsieur Jourdain Oui ; mais quand tu dis U, qu'est−ce que tu fais ? Nicole Je fais ce que vous me dites. Monsieur Jourdain O l'étrange chose que d'avoir affaire à des bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors et approches la mâchoire d'en haut de celle d'en bas : U, vois−tu ? U. Je fais la moue : U. Nicole Oui, cela est biau. Madame Jourdain Voilà qui est admirable. Monsieur Jourdain C'est bien autre chose, si vous aviez vu O, et Da, Da, et Fa, Fa. Madame Jourdain Qu'est−ce donc que tout ce galimatias−là ? Nicole De quoi est−ce que tout cela guérit ? Monsieur Jourdain J'enrage quand je vois des femmes ignorantes. Madame Jourdain Allez, vous devriez envoyer promener tous ces gens−là, avec leurs fariboles. Nicole Et surtout ce grand escogriffe de maître d'armes, qui remplit de poudre tout mon ménage. Monsieur Jourdain Ouais, ce maître d'armes vous tient fort au coeur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l'heure. (Il fait apporter les fleurets et en donne un à Nicole.) Tiens. Raison démonstrative, la ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu'à faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu'à faire cela. Voilà le moyen de n'être jamais tué ; et cela n'est−il pas beau, d'être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu'un ? Là, pousse−moi un peu pour voir. Nicole Hé bien, quoi ? (Nicole lui pousse plusieurs coups.) Monsieur Jourdain Tout beau, holà, oh ! doucement. Diantre soit la coquine ! Nicole Vous me dites de pousser. Monsieur Jourdain. Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare. Madame Jourdain Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse. Monsieur Jourdain Lorsque je hante la noblesse, je fais paroître mon jugement, et cela est plus beau que de hanter votre bourgeoisie. Madame Jourdain Camon vraiment ! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le comte dont vous vous êtes embéguiné. Monsieur Jourdain Paix ! Songez à ce que vous dites. Savez−vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C'est une personne d'importance plus que vous ne pensez, un seigneur que l'on considère à la cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N'est−ce pas une chose qui m'est tout à fait honorable, que l'on voye venir chez moi si souvent une personne de cette qualité, qui m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'étois son égal ? Il a pour moi des bontés qu'on ne devineroit jamais ; et, devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi−même confus. Madame Jourdain Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses ; mais il vous emprunte votre argent. Monsieur Jourdain Hé bien ! ne m'est−ce pas de l'honneur, de prêter de l'argent à un homme de cette condition−là ? et puis−je faire moins pour un seigneur qui m'appelle son cher ami ? Madame Jourdain Et ce seigneur que fait−il pour vous ? Monsieur Jourdain Des choses dont on seroit étonné, si on les savoit. Madame Jourdain Et quoi ? Monsieur Jourdain Baste, je ne puis pas m'expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l'argent, il me le rendra bien, et avant qu'il soit peu. Madame Jourdain Oui, attendez−vous à cela. Monsieur Jourdain Assurément : ne me l'a−t−il pas dit ? Madame Jourdain Oui, oui : il ne manquera pas d'y faillir. Monsieur Jourdain Il m'a juré sa foi de gentilhomme. Madame Jourdain Chansons. Monsieur Jourdain Ouais, vous êtes bien obstinée, ma femme. Je vous dis qu'il me tiendra parole, j'en suis sûr. Madame Jourdain Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour vous enjôler. Monsieur Jourdain Taisez−vous : le voici. Madame Jourdain Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut−être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j'ai dîné quand je le vois. Monsieur Jourdain Taisez−vous, vous dis−je. Scène IV Dorante, Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Nicole Dorante Mon cher ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez−vous ? Monsieur Jourdain Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services. Dorante Et Madame Jourdain que voilà comment se porte−t−elle ? Madame Jourdain Madame Jourdain se porte comme elle peut. Dorante Comment, Monsieur Jourdain ? vous voilà le plus propre du monde ! Monsieur Jourdain Vous voyez. Dorante Vous avez tout à fait bon air avec cet habit, et nous n'avons point de jeunes gens à la cour qui soient mieux faits que vous. Monsieur Jourdain Hay, hay. Madame Jourdain Il le gratte par où il se démange. Dorante Tournez−vous. Cela est tout à fait galant. Madame Jourdain Oui, aussi sot par derrière que par devant. Dorante Ma foi ! Monsieur Jourdain, j'avois une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et je parlois de vous encore ce matin dans la chambre du Roi. Monsieur Jourdain Vous me faites beaucoup d'honneur, Monsieur. (A Madame Jourdain.) Dans la chambre du Roi ! Dorante Allons, mettez... Monsieur Jourdain Monsieur, je sais le respect que je vous dois. Dorante Mon Dieu ! mettez : point de cérémonie entre nous, je vous prie. Monsieur Jourdain Monsieur... Dorante Mettez, vous dis−je, Monsieur Jourdain : vous êtes mon ami. Monsieur Jourdain Monsieur, je suis votre serviteur. Dorante Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez. Monsieur Jourdain J'aime mieux être incivil qu'importun. Dorante Je suis votre débiteur, comme vous le savez. Madame Jourdain Oui, nous ne le savons que trop. Dorante Vous m'avez généreusement prêté de l'argent en plusieurs occasions, et vous m'avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément. Monsieur Jourdain Monsieur, vous vous moquez. Dorante Mais je sais rendre ce qu'on me prête, et reconnoître les plaisirs qu'on me fait. Monsieur Jourdain Je n'en doute point, Monsieur. Dorante Je veux sortir d'affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble. Monsieur Jourdain Hé bien ! vous voyez votre impertinence, ma femme. Dorante Je suis homme qui aime à m'acquitter le plus tôt que je puis. Monsieur Jourdain Je vous le disois bien. Dorante Voyons un peu ce que je vous dois. Monsieur Jourdain Vous voilà, avec vos soupçons ridicules. Dorante Vous souvenez−vous bien de tout l'argent que vous m'avez prêté ? Monsieur Jourdain Je crois que oui. J'en ai fait un petit mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis. Dorante Cela est vrai. Monsieur Jourdain Une autre fois, six−vingts. Dorante Oui. Monsieur Jourdain Et une autre fois, cent quarante. Dorante Vous avez raison. Monsieur Jourdain Ces trois articles font quatre cent soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres. Dorante Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres. Monsieur Jourdain Mille huit cent trente−deux livres à votre plumassier. Dorante Justement. Monsieur Jourdain Deux mille sept cent quatre−vingts livres à votre tailleur. Dorante Il est vrai. Monsieur Jourdain Quatre mille trois cent septante−neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand. Dorante Fort bien. Douze sols huit deniers : le compte est juste. Monsieur Jourdain Et mille sept cent quarante−huit livres sept sols quatre deniers à votre sellier. Dorante Tout cela est véritable. Qu'est−ce que cela fait ? Monsieur Jourdain Somme totale, quinze mille huit cents livres. Dorante Somme totale est juste : quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous m'allez donner, cela fera justement dix−huit mille francs, que je vous payerai au premier jour. Madame Jourdain Hé bien ne l'avois−je pas bien deviné ? Monsieur Jourdain Paix ! Dorante Cela vous incommodera−t−il, de me donner ce que je vous dis ? Monsieur Jourdain Eh non ! Madame Jourdain Cet homme−là fait de vous une vache à lait. Monsieur Jourdain Taisez−vous. Dorante Si cela vous incommode, j'en irai chercher ailleurs. Monsieur Jourdain Non, Monsieur. Madame Jourdain Il ne sera pas content, qu'il ne vous ait ruiné. Monsieur Jourdain Taisez−vous, vous dis−je. Dorante Vous n'avez qu'à me dire si cela vous embarrasse. Monsieur Jourdain Point, Monsieur. Madame Jourdain C'est un vrai enjôleux. Monsieur Jourdain Taisez−vous donc. Madame Jourdain Il vous sucera jusqu'au dernier sou. Monsieur Jourdain Vous tairez−vous ? Dorante J'ai force gens qui m'en prêteroient avec joie ; mais, comme vous êtes mon meilleur ami, j'ai cru que je vous ferois tort si j'en demandois à quelque autre. Monsieur Jourdain C'est trop d'honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais querir votre affaire. Madame Jourdain Quoi ? vous allez encore lui donner cela ? Monsieur Jourdain Que faire ? voulez−vous que je refuse un homme de cette condition−là, qui a parlé de moi ce matin dans la chambre du Roi ? Madame Jourdain Allez, vous êtes une vraie dupe. Scene V Dorante, Madame Jourdain, Nicole Dorante Vous me semblez toute mélancolique : qu'avez−vous, Madame Jourdain ? Madame Jourdain J'ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n'est pas enflée. Dorante Mademoiselle votre fille, où est−elle, que je ne la vois point ? Madame Jourdain Mademoiselle ma fille est bien où elle est. Dorante Comment se porte−t−elle ? Madame Jourdain Elle se porte sur ses deux jambes Dorante Ne voulez−vous point un de ces jours venir voir, avec elle, le ballet et la comédie que l'on fait chez le Roi ? Madame Jourdain Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons. Dorante Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des amants dans votre jeune âge, belle et d'agréable humeur comme vous étiez. Madame Jourdain Tredame, Monsieur, est−ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille−t−elle déjà ? Dorante Ah ! ma foi ! Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeois pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d'excuser mon impertinence. Scène VI Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Dorante, Nicole Monsieur Jourdain Voilà deux cents louis bien comptés. Dorante Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la cour. Monsieur Jourdain Je vous suis trop obligé. Dorante Si Madame Jourdain veut voir le divertissement royal, je lui ferai donner les meilleures places de la salle. Madame Jourdain Madame Jourdain vous baise les mains. Dorante, bas, à Jourdain Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon billet, viendra tantôt ici pour le ballet et le repas, et je l'ai fait consentir enfin au cadeau que vous lui voulez donner. Monsieur Jourdain Tirons−nous un peu plus loin, pour cause. Dorante Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du diamant que vous me mîtes entre les mains pour lui en faire présent de votre part ; mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue l'accepter. Monsieur Jourdain Comment l'a−t−elle trouvé ? Dorante Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable. Monsieur Jourdain Plût au Ciel ! Madame Jourdain Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter. Dorante Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent et la grandeur de votre amour. Monsieur Jourdain Ce sont, Monsieur, des bontés qui m'accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une personne de votre qualité s'abaisser pour moi à ce que vous faites. Dorante Vous moquez−vous ? est−ce qu'entre amis on s'arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez−vous pas pour moi la même chose, si l'occasion s'en offroit ? Monsieur Jourdain Ho ! assurément, et de très−grand coeur. Madame Jourdain Que sa présence me pèse sur les épaules ! Dorante Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l'ardeur que vous aviez prise pour cette marquise agréable chez qui j'avois commerce, vous vîtes que d'abord je m'offris de moi−même à servir votre amour. Monsieur Jourdain Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent. Madame Jourdain Est−ce qu'il ne s'en ira point ? Nicole Ils se trouvent bien ensemble. Dorante Vous avez pris le bon biais pour toucher son coeur : les femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait pour elles ; et vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau, le diamant qu'elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous−même. Monsieur Jourdain Il n'y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvois trouver le chemin de son coeur. Une femme de qualité a pour moi des charmes ravissants, et c'est un honneur que j'achèterois au prix de toute chose. Madame Jourdain Que peuvent−ils tant dire ensemble ? Va−t'en un peu tout doucement prêter l'oreille. Dorante Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire. Monsieur Jourdain Pour être en pleine liberté, j'ai fait en sorte que ma femme ira dîner chez ma soeur, où elle passera toute l'après−dînée. Dorante Vous avez fait prudemment, et votre femme auroit pu nous embarrasser. J'ai donné pour vous l'ordre qu'il faut au cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l'exécution puisse répondre à l'idée, je suis sûr qu'il sera trouvé... Monsieur Jourdain, s'aperçoit que Nicole écoute, et lui donne un soufflet. Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s'il vous plaît. Scène VII Madame Jourdain, Nicole Nicole Ma foi ! Madame, la curiosité m'a coûté quelque chose ; mais je crois qu'il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire où ils ne veulent pas que vous soyez. Madame Jourdain Ce n'est pas d'aujourd'hui, Nicole, que j'ai conçu des soupçons de mon mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma fille. Tu sais l'amour que Cléonte a pour elle. C'est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis. Nicole En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans ces sentiments ; car, si le maître vous revient, le valet ne me revient pas moins, et je souhaiterois que notre mariage se pût faire à l'ombre du leur. Madame Jourdain Va−t'en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l'heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon mari la demande de ma fille. Nicole J'y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvois recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les gens. Scène VIII Cléonte, Covielle, Nicole Nicole Ah ! vous voilà tout à propos. Je suis une ambassadrice de joie, et je viens... Cléonte Retire−toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles. Nicole Est−ce ainsi que vous recevez... ? Cléonte Retire−toi, te dis−je, et va−t'en dire de ce pas à ton infidèle maîtresse qu'elle n'abusera de sa vie le trop simple Cléonte. Nicole Quel vertigo est−ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis−moi un peu ce que cela veut dire. Covielle Ton pauvre Covielle, petite scélérate ! Allons vite, ôte−toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos. Nicole Quoi ? tu me viens aussi... Covielle Ote−toi de mes yeux, te dis−je, et ne me parle de ta vie. Nicole Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma maîtresse. Scène IX Cléonte, Covielle Cléonte Quoi ? traiter un amant de la sorte, et un amant le plus fidèle et le plus passionné de tous les amants ? Covielle C'est une chose épouvantable, que ce qu'on nous fait à tous deux. Cléonte Je fais voir pour une personne toute l'ardeur et toute la tendresse qu'on peut imaginer ; je n'aime rien au monde qu'elle, et je n'ai qu'elle dans l'esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes desirs, toute ma joie ; je ne parle que d'elle, je ne pense qu'à elle, je ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par elle, mon coeur vit tout en elle : et voilà de tant d'amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables : je la rencontre par hasard ; mon coeur, à cette vue, se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage, je vole avec ravissement vers elle ; et l'infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement, comme si de sa vie elle ne m'avoit vu ! Covielle Je dis les mêmes choses que vous. Cléonte Peut−on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate Lucile ? Covielle Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ? Cléonte Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de voeux que j'ai faits à ses charmes ! Covielle Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine ! Cléonte Tant de larmes que j'ai versées à ses genoux ! Covielle Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle ! Cléonte Tant d'ardeur que j'ai fait paroître à la chérir plus que moi−même. Covielle Tant de chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place ! Cléonte Elle me fuit avec mépris ! Covielle Elle me tourne le dos avec effronterie. Cléonte C'est une perfidie digne des plus grands châtiments. Covielle C'est une trahison à mériter mille soufflets. Cléonte Ne t'avise point, je te prie de me parler jamais pour elle. Covielle Moi, Monsieur ! Dieu m'en garde ! Cléonte Ne viens point m'excuser l'action de cette infidèle. Covielle N'ayez pas peur. Cléonte Non, vois−tu, tous tes discours pour la défendre ne serviront de rien. Covielle Qui songe à cela ? Cléonte Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce. Covielle J'y consens. Cléonte Ce Monsieur le Comte qui va chez elle lui donne peut−être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l'éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu'elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter. Covielle C'est fort bien dit, et j'entre pour mon compte dans tous vos sentiments. Cléonte Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d'amour qui me pourroient parler pour elle. Dis−m'en, je t'en conjure, tout le mai que tu pourras ; fais−moi de sa personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque−moi bien, pour m'en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle. Covielle Elle, Monsieur ! voilà une belle mijaurée, une pimpe−souée bien bâtie, pour vous donner tant d'amour ! Je ne lui vois rien que de très−médiocre, et vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits. Cléonte Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir. Covielle Elle a la bouche grande. Cléonte Oui ; mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. Covielle Par sa taille, elle n'est pas grande. Cléonte Non ; mais elle est aisée et bien prise. Covielle Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions. Cléonte Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les coeurs. Covielle Pour de l'esprit... Cléonte Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat. Covielle Sa conversation... Cléonte Sa conversation est charmante. Covielle Elle est toujours sérieuse. Cléonte Veux−tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois−tu−rien de plus impertinent que des femmes qui rient à tout propos ? Covielle Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde. Cléonte Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles. Covielle Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours. Cléonte Moi, j'aimerois mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l'ai aimée. Covielle Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ? Cléonte C'est en quoi ma vengeance sera plus éclatante, en quoi je veux faire mieux voir la force de mon coeur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d'attraits, toute aimable que je la trouve. La voici. Scène X Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole Nicole Pour moi, j'en ai été toute scandalisée. Lucile Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà. Cléonte Je ne veux pas seulement lui parler. Covielle Je veux vous imiter. Lucile Qu'est−ce donc, Cléonte ? qu'avez−vous ? Nicole Qu'as−tu donc, Covielle ? Lucile Quel chagrin vous possède ? Nicole Quelle mauvaise humeur te tient ? Lucile Etes−vous muet, Cléonte ? Nicole As−tu perdu la parole, Covielle ? Cléonte Que voilà qui est scélérat ! Covielle Que cela est Judas ! Lucile Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit. Cléonte Ah ! ah ! on voit ce qu'on a fait. Nicole Notre accueil de ce matin t'a fait prendre la chèvre. Covielle On a deviné l'enclouure. Lucile N'est−il pas vrai, Cléonte, que c'est là le sujet de votre dépit ? Cléonte Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler ; et j'ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n'aurez pas l'avantage de me chasser. J'aurai de la peine, sans doute, à vaincre l'amour que j'ai pour vous, cela me causera des chagrins, je souffrirai un temps ; mais j'en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le coeur que d'avoir la foiblesse de retourner à vous. Covielle Queussi, queumi. Lucile Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m'a fait ce matin éviter votre abord. Cléonte Non, je ne veux rien écouter. Nicole Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite. Covielle Je ne veux rien entendre. Lucile Sachez que ce matin... Cléonte Non, vous dis−je. Nicole Apprends que... Covielle Non, traîtresse. Lucile Ecoutez. Cléonte Point d'affaire. Nicole Laisse−moi dire. Covielle Je suis sourd. Lucile Cléonte. Cléonte Non. Nicole Covielle. Covielle Point. Lucile. Arrêtez. Cléonte Chansons. Nicole Entends−moi. Covielle Bagatelles. Lucile Un moment. Cléonte Point du tout. Nicole Un peu de patience. Covielle Tarare. Lucile Deux paroles. Cléonte Non, c'en est fait. Nicole Un mot. Covielle Plus de commerce. Lucile Hé bien ! puisque vous ne voulez pas m'écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu'il vous plaira. Nicole Puisque tu fais comme cela, prends−le tout comme tu voudras. Cléonte Sachons donc le sujet d'un si bel accueil. Lucile Il ne me plaît plus de le dire. Covielle Apprends−nous un peu cette histoire. Nicole Je ne veux plus, moi, te l'apprendre. Cléonte Dites−moi... Lucile Non, je ne veux rien dire. Covielle Conte−moi... Nicole Non, je ne conte rien. Cléonte De grâce. Lucile Non, vous dis−je. Covielle Par charité. Nicole Point d'affaire. Cléonte Je vous en prie. Lucile Laissez−moi. Covielle Je t'en conjure. Nicole Ote−toi de là. Cléonte Lucile. Lucile Non. Covielle Nicole. Nicole Point. Cléonte Au nom des Dieux ! Lucile Je ne veux pas. Covielle Parle−moi. Nicole Point du tout. Cléonte Eclaircissez mes doutes. Lucile Non, je n'en ferai rien. Covielle Guéris−moi l'esprit. Nicole Non, il ne me plaît pas. Cléonte Hé bien ! puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d'amour. Covielle Et moi, je vais suivre ses pas. Lucile Cléonte. Nicole Covielle. Cléonte Eh ? Covielle Plaît−il ? Lucile Où allez−vous ? Cléonte Où je vous ai dit. Covielle Nous allons mourir. Lucile Vous allez mourir, Cléonte ? Cléonte Oui, cruelle, puisque vous le voulez. Lucile Moi, je veux que vous mouriez ? Cléonte Oui, vous le voulez. Lucile Qui vous le dit ? Cléonte N'est−ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ! Lucile Est−ce ma faute ? et si vous aviez voulu m'écouter, ne vous aurois−je pas dit que l'aventure dont vous vous plaignez a été causée ce matin par la présence d'une vieille tante, qui veut à toute force que la seule approche d'un homme déshonore une fille, qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les hommes comme des diables qu'il faut fuir. Nicole Voilà le secret de l'affaire. Cléonte Ne me trompez−vous point, Lucile ? Covielle Ne m'en donnes−tu point à garder ? Lucile Il n'est rien de plus vrai. Nicole C'est la chose comme elle est. Covielle Nous rendrons−nous à cela ! Cléonte Ah ! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon coeur ! et que facilement on se laisse persuader aux personnes qu'on aime ! Covielle Qu'on est aisément amadoué par ces diantres d'animaux−là ! Scène XI Madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole Madame Jourdain Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon mari vient ; prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage. Cléonte Ah ! Madame, que cette parole m'est douce, et qu'elle flatte mes désirs ! Pouvois−je recevoir un ordre plus charmant ? une faveur plus précieuse ? Scène XII Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Cléonte, Lucile, Covielle, Nicole Cléonte Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m'en charger moi−même ; et, sans autre détour, je vous dirai que l'honneur d'être votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m'accorder. Monsieur Jourdain Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire si vous êtes gentilhomme. Cléonte Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l'avoue, j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats : je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables. Je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d'autres en ma place croiroient pouvoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme. Monsieur Jourdain Touchez là, Monsieur : ma fille n'est pas pour vous. Cléonte Comment ? Monsieur Jourdain Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez pas ma fille. Madame Jourdain Que voulez−vous donc dire avec votre gentilhomme ? est−ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis ? Monsieur Jourdain Taisez−vous, ma femme : je vous vois venir. Madame Jourdain Descendons−nous tous deux que de bonne bourgeoisie ? Monsieur Jourdain Voilà pas le coup de langue ? Madame Jourdain Et votre père n'étoit−il pas marchand aussi bien que le mien ? Monsieur Jourdain Peste soit de la femme ! Elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme. Madame Jourdain Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti. Nicole Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme de notre village, qui est le plus grand malitorne et le plus sot dadais que j'aie jamais vu. Monsieur Jourdain Taisez−vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien assez pour ma fille, je n'ai besoin que d'honneur, et je la veux faire marquise. Madame Jourdain Marquise ? Monsieur Jourdain Oui, marquise. Madame Jourdain Hélas ! Dieu m'en garde ! Monsieur Jourdain C'est une chose que j'ai résolue. Madame Jourdain C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand−maman. S'il falloit qu'elle me vînt visiter en équipage de grand−Dame, et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manqueroit pas aussitôt de dire cent sottises. "Voyez−vous, diroit−on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? c'est la fille de Monsieur Jourdain, qui étoit trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands−pères vendoient du drap auprès de la porte Saint−Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut−être bien cher en l'autre monde, et l'on ne devient guère si riches à être honnêtes gens." Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, et, à qui je puisse dire : "Mettez−vous là, mon gendre, et dînez avec moi." Monsieur Jourdain Voilà bien les sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille sera marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse. Madame Jourdain Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez−moi, ma fille, et venez dire résolument à votre père que si vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne. Scène XIII Cléonte, Covielle Covielle Vous avez fait de belles affaires avec vos beaux sentiments. Cléonte Que veux−tu ? j'ai un scrupule là−dessus, que l'exemple ne sauroit vaincre. Covielle Vous moquez−vous, de le prendre sérieusement avec un homme comme cela ? Ne voyez−vous pas qu'il est fou et vous coûtoit−il quelque chose de vous accommoder, à ses chimères ? Cléonte Tu as raison ; mais je ne croyois pas qu'il fallût faire ses preuves de noblesse pour être gendre de Monsieur Jourdain. Covielle Ah ! ah ! ah ! Cléonte De quoi ris−tu ? Covielle D'une pensée qui me vient pour jouer notre homme ; et vous faire obtenir ce que vous souhaitez. Cléonte Comment ? Covielle L'idée est tout à fait plaisante. Cléonte Quoi donc ? Covielle Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle e je veux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de façons, et il est homme à y jouer son rôle à merveille, à donner aisément dans toutes les fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai les habits tout prêts : laissez−moi faire seulement. Cléonte Mais apprends−moi... Covielle Je vais vous instruire de tout. Retirons−nous ; le voilà qui revient. Scène XIV Monsieur Jourdain, Laquais Monsieur Jourdain Que diable est−ce là ! ils n'ont rien que les grands seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau que de hanter les grands seigneurs : il n'y a qu'honneur et que civilité avec eux, et je voudrois qu'il m'eût coûté deux doigts de la main, et être né comte ou marquis. Laquais Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une dame qu'il mène par la main. Monsieur Jourdain Hé mon Dieu ! j'ai quelques ordres à donner. Dis−leur que je vais venir ici tour à l'heure. Scène XV Dorimène, Dorante, Laquais Laquais Monsieur dit comme cela qu'il va venir ici tout à l'heure. Dorante Voilà qui est bien. Dorimène Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une maison où je ne connois personne. Dorante Quel lieu voulez−vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque, pour fuir l'éclat, vous ne voulez ni votre maison, ni la mienne ? Dorimène Mais vous ne dites pas que je m'engage insensiblement, chaque jour, à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ? J'ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu'il vous plaît. Les visites fréquentes ont commencé ; les déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les sérénades et les cadeaux, que les présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et, pied à pied, vous gagnez mes résolutions. Pour moi, je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu'à la fin vous me ferez venir au mariage, dont je me suis tant éloignée. Dorante Ma foi ! Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. A quoi tient−il que dès aujourd'hui vous ne fassiez tout mon bonheur ? Dorimène Mon Dieu ! Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent peine à composer cette union dont ils soient satisfaits. Dorante Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l'expérience que vous avez faite ne conclut rien pour tous les autres. Dorimène Enfin j'en reviens toujours là : les dépenses que je vous vois faire pour moi m'inquiètent par deux raisons : l'une qu'elles m'engagent plus ne je ne voudrois ; et l'autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela. Dorante Ah ! Madame, ce sont des bagatelles ; et ce n'est pas par là... Dorimène Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le diamant que vous m'avez forcée à prendre est d'un prix... Dorante Eh ! Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez... Voici le maître du logis. Scène XVI Monsieur Jourdain, Dorimène, Dorante, Laquais Monsieur Jourdain, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de Dorimène. Un peu plus loin, Madame. Dorimène Comment ? Monsieur Jourdain Un pas, s'il vous plaît. Dorimène Quoi donc ? Monsieur Jourdain Reculez un peu, pour la troisième. Dorante Madame, Monsieur Jourdain sait son monde. Monsieur Jourdain Madame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortuné pour être si heureux que d'avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre présence ; et si j'avois aussi le mérite pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel... envieux de mon bien... m'eût accordé... l'avantage de me voir digne... des... Dorante Monsieur Jourdain, en voilà assez : Madame n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes homme d'esprit. (Bas, à Dorimène.) C'est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières. Dorimène Il n'est pas malaisé de s'en apercevoir. Dorante Madame, voilà le meilleur de mes amis. Monsieur Jourdain C'est trop d'honneur que vous me faites. Dorante Galant homme tout à fait. Dorimène J'ai beaucoup d'estime pour lui. Monsieur Jourdain Je n'ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce. Dorante, bas, à M. Jourdain. Prenez bien garde au moins à ne lui point parler du diamant que vous lui avez donné. Monsieur Jourdain Ne pourrois−je pas seulement lui demander comment elle le trouve ? Dorante Comment ? gardez−vous−en bien : cela seroit vilain à vous ; et pour agir en galant homme, il faut que vous fassiez comme si ce n'étoit pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu'il est ravi de vous voir chez lui. Dorimène Il m'honore beaucoup. Monsieur Jourdain Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi ! Dorante J'ai eu une peine effroyable à la faire venir ici. Monsieur Jourdain Je ne sais quelles grâces vous en rendre. Dorante Il dit, Madame, qu'il vous trouve la plus belle personne du monde. Dorimène C'est bien de la grâce qu'il me fait. Monsieur Jourdain Madame, c'est vous qui faites les grâces ; et... Dorante Songeons à manger. Laquais Tout est prêt, Monsieur. Dorante Allons donc nous mettre à table, et qu'on fasse venir les musiciens.(Six cuisiniers, qui ont préparé le festin, dansent ensemble, et font le troisième intermède ; après quoi, ils apportent une table couverte de plusieurs mets.) Acte IV Scène I Dorimène, Dorante, Monsieur Jourdain, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais Dorimène Comment, Dorante ? voilà un repas tout à fait magnifique ! Monsieur Jourdain Vous vous moquez, Madame, et je voudrois qu'il fût plus digne de vous être offert.(Tous se mettent à table.) Dorante Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui l'ai ordonné, et que je n'ai pas sur cette matière les lumières de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère et des barbarismes de bon goût. Si Damis s'en étoit mêlé, tout seroit dans les règles ; il y auroit partout de l'élégance et de l'érudition, et il ne manqueroit pas de vous exagérer lui−même toutes les pièces du repas qu'il vous donneroit, et de vous faire tomber d'accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d'un vin à sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point trop commandant ; d'un carré de mouton gourmandé de persil ; d'une longe de veau de rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d'amande ; de perdrix relevées d'un fumet surprenant ; et pour son opéra, d'une soupe à bouillon perlé, soutenue d'un jeune gros dindon cantonné de pigeonneaux, et couronnée d'oignons blancs, mariés avec la chicorée. Mais pour moi ; je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrois que le repas fût plus digne de vous être offert. Dorimène Je ne réponds à ce compliment, qu'en mangeant comme je fais. Monsieur Jourdain Ah ! que voilà de belles mains ! Dorimène Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau. Monsieur Jourdain Moi, Madame ! Dieu me garde d'en vouloir parler ; ce ne seroit pas agir en galant homme, et le diamant est fort peu de chose. Dorimène Vous êtes bien dégoûté. Monsieur Jourdain Vous avez trop de bonté... Dorante Allons, qu'on donne du vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs, qui nous feront la grâce de nous chanter un air à boire. Dorimène C'est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d'y mêler la musique, et je me vois ici admirablement régalée. Monsieur Jourdain Madame, ce n'est pas... Dorante Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.(Les Musiciens et la Musicienne prennent des verres, chantent deux chansons à boire, et sont soutenus de toute la symphonie.) Première chanson à boire Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour. Ah ! qu'un verre en vos mains a d'agréables charmes ! Vous et le vin, vous vous prêtez des armes, Et je sens pour tous deux redoubler mon amour : Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, Une ardeur éternelle. Qu'en mouillant votre bouche il en reçoit d'attraits, Et que l'on voit par lui votre bouche embellie ! Ah ! l'un de l'autre ils me donnent envie, Et de vous et de lui je m'enivre à longs traits : Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, Une ardeur éternelle. Seconde chanson à boire Buvons, chers amis, buvons : Le temps qui fuit nous y convie ; Profitons de la vie Autant que nous pouvons. Quand on a passé l'onde noire, Adieu le bon vin, nos amours ; Dépêchons−nous de boire, On ne boit pas toujours. Laissons raisonner les sots Sur le vrai bonheur de la vie ; Notre philosophie Le met parmi les pots. Les biens, le savoir et la gloire N'ôtent point les soucis fâcheux, Et ce n'est qu'à bien boire Que l'on peut être heureux. Sus, sus, du vin partout, versez, garçons, versez, Versez, versez toujours, tant qu'on vous dise assez. Dorimène Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau. Monsieur Jourdain Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau. Dorimène Ouais ! Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensois. Dorante Comment, Madame ? pour qui prenez−vous Monsieur Jourdain ? Monsieur Jourdain Je voudrois bien qu'elle me prît pour ce que je dirois. Dorimène Encore ! Dorante Vous ne le connoissez pas. Monsieur Jourdain Elle me connoîtra quand il lui plaira. Dorimène Oh ! je le quitte. Dorante Il est homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez. Dorimène Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit. Monsieur Jourdain Si je pouvois ravir votre coeur, je serois... Scène II Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Dorimène, Dorante, Musiciens, Musicienne, Laquais Madame Jourdain Ah ! ah ! je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu'on ne m'y attendoit pas. C'est donc pour cette belle affaire−ci, Monsieur mon mari, que vous avez eu tant d'empressement à m'envoyer dîner chez ma soeur ? je viens de voir un théâtre là−bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la comédie, tandis que vous m'envoyez promener ? Dorante Que voulez−vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre mari dépense son bien, et que c'est lui qui donne ce régale à Madame ? Apprenez que c'est moi, je vous prie ; qu'il ne fait seulement que me prêter sa maison ; et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites. Monsieur Jourdain Oui, impertinente, c'est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une personne de qualité. Il me fait l'honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui. Madame Jourdain Ce sont des chansons que cela : je sais ce que je sais. Dorante Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures lunettes. Madame Jourdain Je n'ai que faire de lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et vous, Madame, pour une grand−Dame, cela n'est ni beau ni honnête à vous, de mettre la dissension dans un ménage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous. Dorimène Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m'exposer aux sottes visions de cette extravagante. Dorante Madame, holà ! Madame, où courez−vous ? Monsieur Jourdain Madame ! Monsieur le Comte, faites−lui excuses, et tâchez de la ramener... Ah ! impertinente que vous êtes ! voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des personnes de qualité. Madame Jourdain Je me moque de leur qualité. Monsieur Jourdain Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du repas que vous êtes venue troubler.(On ôte la table.)Madame Jourdain, sortant. Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes. Monsieur Jourdain Vous faites bien d'éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J'étois en humeur de dire de jolies choses et jamais je ne m'étois senti tant d'esprit. Qu'est−ce que c'est que cela ? Scène III Covielle, déguisé, Monsieur Jourdain, Laquais Covielle Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous. Monsieur Jourdain Non, Monsieur. Covielle Je vous ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela. Monsieur Jourdain Moi ! Covielle Oui, vous étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenoient dans leurs bras pour vous baiser. Monsieur Jourdain Pour me baiser ! Covielle Oui. J'étois grand ami de feu Monsieur votre père. Monsieur Jourdain De feu Monsieur mon père ! Covielle Oui. C'étoit un fort honnête gentilhomme. Monsieur Jourdain Comment dites−vous ? Covielle Je dis que c'étoit un fort honnête, gentilhomme. Monsieur Jourdain Mon père ! Covielle Oui. Monsieur Jourdain Vous l'avez fort connu ? Covielle Assurément. Monsieur Jourdain Et vous l'avez connu pour gentilhomme ? Covielle Sans doute. Monsieur Jourdain Je ne sais donc pas comment le monde est fait. Covielle Comment ? Monsieur Jourdain Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand. Covielle Lui marchand ! C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisoit, c'est qu'il étoit fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connoissoit fort bien en étoffes, il en alloit choisir de tous les côtés, les faisoit apporter chez lui, et en donnoit à ses amis pour de l'argent. Monsieur Jourdain Je suis ravi de vous connoître, afin que vous rendiez ce témoignage−là, que mon père était gentilhomme. Covielle Je le soutiendrai devant tout le monde. Monsieur Jourdain Vous m'obligerez. Quel sujet vous amène ? Covielle Depuis avoir connu feu Monsieur votre père, honnête gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyagé par tout le monde. Monsieur Jourdain Par tout le monde ! Covielle Oui. Monsieur Jourdain Je pense qu'il y a bien loin en ce pays−là. Covielle Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs voyages que depuis quatre jours ; et par l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde. Monsieur Jourdain Quelle ? Covielle Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ? Monsieur Jourdain Moi ? Non. Covielle Comment ? il a un train tout à fait magnifique ; tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance. Monsieur Jourdain Par ma foi ! je ne savais pas cela. Covielle Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est qu'il est amoureux de votre fille. Monsieur Jourdain Le fils du Grand Turc ? Oui ; et il veut être votre gendre. Monsieur Jourdain Mon gendre, le fils du Grand Turc ! Covielle Le fils du grand Turc ; votre gendre. Comme je le fus voir, et que j'entends parfaitement sa langue, il s'entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varabini oussere carbulath, c'est−à−dire : "N'as−tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ? " Monsieur Jourdain Le fils du Grand Turc dit cela de moi ? Covielle Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connoissois particulièrement, et que j'avois vu votre fille : "Ah ! , me dit−il, marababa sahem" ; c'est−à−dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ! " Monsieur Jourdain Marababa sahem veut dire "Ah ! que je suis amoureux d'elle ? " Covielle Oui. Monsieur Jourdain Par ma foi ! vous faites bien le dire, car pour moi je n'aurois jamais cru que marababa sahem eût voulu dire : "Ah ! que je suis amoureux d'elle ! " Voilà une langue admirable que ce turc ! Covielle Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez−vous bien ce que veut dire cacaracamouchen ? Monsieur Jourdain Cacaracamouchen ? Non. Covielle C'est−à−dire "Ma chère âme". Monsieur Jourdain Cacaracamouchen veut dire "Ma chère âme" ? Covielle Oui. Monsieur Jourdain Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen. "Ma chère âme". Diroit−on jamais cela ? Voilà qui me confond. Covielle Enfin, pour achever mon ambassade, il vient vous demander votre fille en mariage ; et pour avoir un beau−père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays. Monsieur Jourdain Mamamouchi ? Covielle Oui, Mamamouchi ; c'est−à−dire, en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... Paladin enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans le monde, et vous irez de pair avec les plus grands seigneurs de la terre. Monsieur Jourdain Le fils du Grand Turc m'honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui en faire mes remercîments. Covielle Comment ? le voilà qui va venir ici. Monsieur Jourdain Il va venir ici ? Covielle Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre dignité. Monsieur Jourdain Voilà qui est bien prompt. Covielle Son amour ne peut souffrir aucun retardement. Monsieur Jourdain Tout ce qui m'embarrasse ici ; c'est que ma fille est une opiniâtre, qui s'est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n'épouser personne que celui−là. Covielle Elle changera de sentiment quand elle verra le fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l'a montré ; et l'amour qu'elle a pour l'un pourra passer aisément à l'autre, et.... Je l'entends venir ; le voilà. Scène IV Cléonte, en Turc, avec trois pages portants sa veste ; Monsieur Jourdain, Covielle, déguisé Cléonte Ambousahim oqui boraf, Iordina, salamalequi. Covielle C'est−à−dire : "Monsieur Jourdain, votre coeur soit toute l'année comme un rosier fleuri." Ce sont façons de parler obligeantes de ces pays−là. Monsieur Jourdain Je suis très humble serviteur de son Altesse Turque. Covielle Carigar camboto oustin moraf. Cléonte Oustin yoc catamalequi basum base alla moran. Covielle Il dit "que le Ciel vous donne la force des lions et la prudence des serpents" ! Monsieur Jourdain Son Altesse Turque m'honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités. Covielle Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram. Cléonte Bel−men. Covielle Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de conclure le mariage. Monsieur Jourdain Tant de choses en deux mots ? Covielle Oui, la langue turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite. Scène V Dorante, Covielle Covielle Ha, ha, ha. Ma foi ! cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il auroit appris son rôle par coeur, il ne pourroit pas le mieux jouer. Ah ! ah ! Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans, dans une affaire qui s'y passe. Dorante Ah, ah, Covielle, qui t'auroit reconnu ? Comme te voilà ajusté ! Covielle Vous voyez, Ah. ah ! Dorante De quoi ris−tu ? Covielle D'une chose, Monsieur, qui le mérite bien. Dorante Comment ? Covielle Je vous le donnerois en bien des fois, Monsieur, à deviner le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa fille à mon maître. Dorante Je ne devine point le stratagème ; mais je devine qu'il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l'entreprends. Covielle Je sais, Monsieur, que la bête vous est connue. Dorante Apprends−moi ce que c'est. Covielle Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j'aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l'histoire, tandis que je vous conterai le reste. La cérémonie turque pour ennoblir le Bourgeois se fait en danse et en musique, et compose le quatrième intermède. Le Mufti, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs musiciens, et autres joueurs d'instruments à la turque, sont les acteurs de cette cérémonie. Le Mufti invoque Mahomet avec les douze Turcs et les quatre Dervis ; après on lui amène le Bourgeois, vêtu à la turque, sans turban et sans sabre, auquel il chante ces paroles : Le Mufti Se ti sabir, Ti respondir ; Se non sabir, Tazir, tazir. Mi star Mufti : Ti qui star ti ? Non intendir : Tazir, tazir. Le Mufti demande, en même langue, aux Turcs assistants de quelle religion est le Bourgeois, et ils l'assurent qu'il est mahométan. Le Mufti invoque Mahomet en langue franque, et chante les paroles qui suivent : Le Mufti Mahametta per Giourdina Mi pregar sera é mattina : Voler far un Paladina Dé Giourdina, dé Giourdina. Dar turbanta, é dar scarcina, Con galera é brigantina, Per deffender Palestina, Mahametta, etc... Le Mufti demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la religion mahométane, et leur chante ces paroles : Le Mufti Star bon Turca Giourdina ? Les Turcs Hi valla. Le Mufti, danse et chante ces mots : Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da. Les Turcs répondent les mêmes vers. Le Mufti propose de donner le turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent : Le Mufti Ti non star furba ? Les Turcs No, no, no. Le Mufti Non star furfanta ? Les Turcs No, no, no. Le Mufti. Donar turbanta, donar turbanta. Les Turcs répètent tout ce qu'a dit le Mufti pour donner le turban au Bourgeois. Le Mufti et les Dervis se coiffent avec des turbans de cérémonies, et l'on présente au Mufti l'Alcoran, qui fait une seconde invocation avec tout le reste des Turcs assistants ; après son invocation, il donne au Bourgeois l'épée et chante ces paroles : Le Mufti Ti star nobilé, é non star fabbola. Pigliar schiabbola. Les Turcs répètent les mêmes vers, mettant tous le sabre à la main, et six d'entre eux dansent autour du Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de sabre. Le Mufti commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent : Le Mufti Dara, dara, Bastonnara, bastonnara. Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de bâton en cadence. Le Mufti, après l'avoir fait bâtonner, lui dit en chantant : Le Mufti Non tener honta : Questa star ultima affronta. Les Turcs répètent les mêmes vers. Le Mufti recommence une invocation et se retire après la cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant avec plusieurs instruments à la turquesque. Acte V Scène I Madame Jourdain, Monsieur Jourdain Madame Jourdain Ah ! mon Dieu ! miséricorde ! Qu'est−ce que c'est donc que cela ? Quelle figure ! Est−ce un momon que vous allez porter ; et est−il temps d'aller en masque ? Parlez donc, qu'est−ce que c'est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ? Monsieur Jourdain Voyez l'impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi ! Madame Jourdain Comment donc ? Monsieur Jourdain Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l'on vient de me faire Mamamouchi. Madame Jourdain Que voulez−vous dire avec votre Mamamouchi ? Monsieur Jourdain Mamamouchi, vous dis−je. Je suis Mamamouchi. Madame Jourdain Quelle bête est−ce là ? Monsieur Jourdain Mamamouchi, c'est−à−dire, en notre langue, Paladin. Madame Jourdain Baladin ! Etes−vous en âge de danser des ballets ? Monsieur Jourdain Quelle ignorante ! Je dis Paladin : c'est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie. Madame Jourdain Quelle cérémonie donc ? Monsieur Jourdain Mahameta per Iordina. Madame Jourdain Qu'est−ce que cela veut dire ? Monsieur Jourdain Iordina, c'est−à−dire Jourdain. Madame Jourdain Hé bien ! quoi, Jourdain ? Monsieur Jourdain Voler far un Paladina de Iordina. Madame Jourdain Comment ? Monsieur Jourdain Dar turbanta con galera. Madame Jourdain Qu'est−ce à dire cela ? Monsieur Jourdain Per deffender Palestina. Madame Jourdain Que voulez−vous donc dire ? Monsieur Jourdain Dara dara bastonara. Madame Jourdain Qu'est−ce donc que ce jargon−là ? Monsieur Jourdain Non tener honta : questa star l'ultima affronta. Madame Jourdain Qu'est−ce que c'est donc que tout cela ? Monsieur Jourdain danse et chante. Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da. Madame Jourdain Hélas ! mon Dieu ! mon mari est devenu fou. Monsieur Jourdain, sortant. Paix ! insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi. Madame Jourdain Où est−ce qu'il a donc perdu l'esprit ? Courons l'empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés. (Elle sort.) Scène II Dorante, Dorimène. Dorante Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu'on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui−là. Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l'amour de Cléonte, et d'appuyer toute sa mascarade : c'est un fort galant homme et qui mérite que l'on s'intéresse pour lui. Dorimène J'en fais, beaucoup de cas, et il est digne d'une bonne fortune Dorante Outre cela, nous avons ici, Madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir. Dorimène J'ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et, pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j'ai résolu de me marier promptement avec vous : c'en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le mariage. Dorante Ah ! Madame, est−il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ? Dorimène Ce n'est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il fût peu, vous n'auriez pas un sou. Dorante. Que j'ai d'obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon coeur, et vous en userez de la façon qu'il vous plaira. Dorimène J'userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme ; la figure en est admirable. Scène III Monsieur Jourdain, Dorante, Dorimène Dorante Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc. Monsieur Jourdain, après avoir fait les révérences à la turque. Monsieur, je vous souhaite la force des serpents et la prudence des lions. Dorimène J'ai été bien aise d'être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté. Monsieur Jourdain Madame, je vous souhaite toute l'année votre rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m'arrivent et j'ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très−humbles excuses de l'extravagance de ma femme. Dorimène Cela n'est rien, j'excuse en elle un pareil mouvement ; votre coeur lui doit être précieux, et il n'est pas étrange que la possession d'un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes. Monsieur Jourdain La possession de mon coeur est une chose qui vous est toute acquise. Dorante Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n'est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu'il sait, dans sa gloire, connoître encore ses amis. Dorimène C'est la marque d'une âme tout à fait généreuse. Dorante Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs. Monsieur Jourdain Le voilà qui vient, et j'ai envoyé querir ma fille pour lui donner la main. Scène IV Cléonte, Covielle, Monsieur Jourdain, etc. Dorante Monsieur nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de Monsieur votre beau−père, et l'assurer avec respect de nos très−humbles services. Monsieur Jourdain Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites ! Vous verrez qu'il vous répondra, et il parle turc à merveille. Holà ! où diantre est−il allé ? .(A Cléonte.) Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi, lui, Monsieur, lui Mamamouchi françois, et Madame Mamamouchie françoise ; je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l'interprète. Où allez−vous donc ? nous ne saurions rien dire sans vous. Dites−lui un peu que Monsieur et Madame sont des. personnes de grande qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l'assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre. Covielle Alabala crociam acci boram alabamen. Cléonte Catalequi tubal ourin soter amalouchan. Monsieur Jourdain Voyez−vous ? Covielle Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre famille ! Monsieur Jourdain Je vous l'avois bien dit, qu'il parle turc. Dorante Cela est admirable. Scène V Lucile, Monsieur Jourdain, Dorante, Dorimène, etc. Monsieur Jourdain Venez, ma fille, approchez−vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l'honneur de vous demander en mariage. Lucile Comment, mon père, comme vous voilà fait ! est−ce une comédie que vous jouez ? Monsieur Jourdain Non, non, ce n'est pas une comédie, c'est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d'honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le mari que je vous donne. Lucile A moi, mon père ! Monsieur Jourdain Oui, à vous : allons, touchez−lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur. Lucile Je ne veux point me marier. Monsieur Jourdain Je le veux, moi qui suis votre père. Lucile Je n'en ferai rien. Monsieur Jourdain Ah ! que de bruit ! Allons, vous dis−je. Çà, votre main. Lucile Non, mon père, je vous l'ai dit, il n'est point de pouvoir qui me puisse obliger de prendre un autre mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de... (Reconnoissant Cléonte.) Il est vrai que vous êtes mon père, je vous dois entière obéissance, et c'est à vous à disposer de moi selon vos volontés. Monsieur Jourdain Ah ! je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir, et voilà qui me plaît, d'avoir une fille obéissante. Scène dernière Madame Jourdain, Monsieur Jourdain, Cléonte, etc. Madame Jourdain Comment donc ? qu'est−ce que c'est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême−prenant. Monsieur Jourdain Voulez−vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n'y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable. Madame Jourdain C'est vous qu'il n'y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez−vous faire avec cet assemblage ? Monsieur Jourdain Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc. Madame Jourdain Avec le fils du Grand Turc ! Monsieur Jourdain Oui, faites−lui faire vos compliments par le truchement que voilà. Madame Jourdain Je n'ai que faire du truchement, et je lui dirai bien moi−même à son nez qu'il n'aura point ma fille. Monsieur Jourdain Voulez−vous vous taire, encore une fois ? Dorante. Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui−là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour gendre ? Monsieur Jourdain Mon Dieu, Monsieur, mêlez−vous de vos affaires. Dorimène C'est une grande gloire, qui n'est pas à rejeter. Madame Jourdain Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas. Dorante C'est l'amitié que nous avons pour vous qui nous fait intéresser dans vos avantages. Madame Jourdain Je me passerai bien de votre amitié. Dorante Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père. Madame Jourdain Ma fille consent à épouser un Turc ? Dorante Sans doute. Madame Jourdain Elle peut oublier Cléonte ? Dorante Que ne fait−on pas pour être grand−Dame ? Madame Jourdain Je l'étranglerois de mes mains, si elle avoit fait un coup comme celui−là. Monsieur Jourdain Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce mariage−là se fera. Madame Jourdain Je vous dis, moi, qu'il ne se fera point. Monsieur Jourdain Ah ! que de bruit ! Lucile Ma mère. Madame Jourdain Allez, vous êtes une coquine. Monsieur Jourdain Quoi ? vous la querellez de ce qu'elle m'obéit ? Madame Jourdain Oui : elle est à moi ; aussi bien qu'à vous. Covielle Madame. Madame Jourdain Que me voulez−vous conter, vous ? Covielle Un mot. Madame Jourdain Je n'ai que faire de votre mot. Covielle, à M. Jourdain Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez. Madame Jourdain Je n'y consentirai point.. Covielle Ecoutez−moi seulement. Madame Jourdain Non. Monsieur Jourdain Ecoutez−le. Madame Jourdain Non, je ne veux pas écouter. Monsieur Jourdain Il vous dira... Madame Jourdain Je ne veux point qu'il me dise rien. Monsieur Jourdain Voilà une grande obstination de femme ! Cela vous fera−t−il mal, de l'entendre ? Covielle Ne faites que m'écouter ; vous ferez après ce qu'il vous plaira. Madame Jourdain Hé bien ! quoi ? Covielle, à part. Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez−vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte lui−même qui est le fils du Grand Turc ? Madame Jourdain Ah, ah. Covielle Et moi Covielle qui suis le truchement ? Madame Jourdain Ah ! comme cela ; je me rends. Covielle Ne faites pas semblant de rien. Madame Jourdain Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage. Monsieur Jourdain Ah ! voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savois bien qu'il vous expliqueroit ce que c'est que le fils du Grand Turc. Madame Jourdain Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons querir un notaire. Dorante C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, Madame et moi. Madame Jourdain Je consens aussi à cela. Monsieur Jourdain C'est pour lui faire accroire. Dorante Il faut bien l'amuser avec cette feinte. Monsieur Jourdain Bon bon. Qu'on aille vite querir le notaire. Dorante Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons−en le divertissement à Son Altesse Turque. Monsieur Jourdain C'est fort bien avisé : allons prendre nos places. Madame Jourdain Et Nicole ? Monsieur Jourdain Je la donne au truchement ; et ma femme à qui la voudra. Covielle Monsieur, je vous remercie. Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire à Rome. (La comédie finit par un petit ballet qui avoit été préparé.) Ballet des nations Première entrée Un homme vient donner les livres du ballet, qui d'abord est fatigué par une multitude de gens de provinces différentes, qui crient en musique pour en avoir, et par trois Importuns, qu'il trouve toujours sur ses pas. Dialogue des gens, Qui en musique demandent des livres Tous A moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur. Homme du Bel Air Monsieur, distinguez−nous parmi les gens qui crient. Quelques livres ici, les Dames vous en prient. Autre homme du Bel Air Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité D'en jeter de notre côté Femme du Bel Air Mon Dieu ! qu'aux personnes bien faites On sait peu rendre honneur céans. Autre femme du Bel Air Ils n'ont des livres et des bancs Que pour Mesdames les grisettes. Gascon Aho ! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille ! J'ai déjà le poumon usé. Bous boyez qué chacun mé raille ; Et jé suis escandalisé De boir és mains dé la canaille Cé qui m'est par bous refusé. Autre Gascon Eh cadédis ! Monseu, boyez qui l'on pût estre : Un libret, je bous prie, au varon d'Asbarat. Jé pense, mordv, qué lé fat. N'a pas l'honnur dé mé connoistre. Le Suisse Mon'−sieur le donneur de papieir, Que veul dir sty façon de fifre ? Moy l'écorchair tout mon gosieir A crieir, Sans que je pouvre afoir ein lifre : Pardy, mon foy ! Mon'−sieur, je pense fous l'estre ifre. Vieux bourgeois Babillard De tout ceci, franc et net, Je suis mal satisfait ; Et cela sans doute est laid ; Que notre fille, Si bien faite et si gentille, De tant d'amoureux l'objet, N'ait pas à son souhait Un livre de ballet, Pour lire le sujet Du divertissement qu'on fait, Et que toute notre famille Si proprement s'habille, Pour, être placée au sommet, De la salle, où l'on met Les gens de Lantriguet De tout ceci, franc et net, Je suis mal satisfait, Et cela sans doute est laid. Vieille bourgeoise Babillarde Il est vrai que c'est une honte, Le sang au visage me monte, Et ce jeteur de vers qui manque au capital L'entend fort mal ; C'est un brutal, Un vrai cheval, Franc animal, De faire si peu de compte D'une fille qui fait l'ornement principal Du quartier du Palais−Royal, Et que ces jours passés un comte Fut prendre la première au bal. Il l'entend mal ; C'est un brutal, Un vrai cheval, Franc animal. Hommes et femmes du Bel Air Ah ! quel bruit ! Quel fracas ! Quel chaos ! Quel mélange ! Quelle confusion ! Quelle cohue étrange ! Quel désordre ! Quel embarras On y sèche. L'on n'y tient pas. Gascon Bentré ! jé suis à vout. Autre Gascon J'enrage, Diou mé damne ! Suisse Ah que ly faire saif dans sty sal de cians ! Gascon Jé murs. Autre Gascon Jé perds la tramontane Suisse Mon foy ! moy le foudrois estre hors de dedans. Vieux bourgeois Babillard Allons, ma mie, Suivez mes pas, Je vous en prie, Et ne me quittez pas : On fait de nous trop peu de cas, Et je suis las De ce tracas Tout ce fratras, Cet embarras Me pèse par trop sur les bras. S'il me prend jamais envie De retourner de ma vie A ballet ni comédie, Je veux bien qu'on m'estropie. Allons, ma mie, Suivez mes pas, Je vous en prie Et me quittez pas ; On fait de nous trop peu de cas. Vieille bourgeoise Babillarde Allons, mon mignon, mon fils, Regagnons notre logis, Et sortons de ce taudis, Où l'on ne peut être assis : Ils seront bien ébaubis Quand ils nous verront partis, Trop de confusion règne dans cette salle, Et j'aimerois mieux être au milieu de la Halle. Si jamais je reviens à semblable régale, Je veux bien recevoir des soufflets plus de six. Allons, mon mignon, mon fils, Regagnons notre logis, Et sortons de ce taudis, Où l'on ne peut être assis. Tous A moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur : Un livre, s'il vous plaît, à votre serviteur. Seconde entrée Les trois importuns dansent. Troisième entrée Trois Espagnols, chantent Sé que me muero de amor, Y solicito el dolor. Aun muriendo de querer, De tan buen ayre adolezco, Que es mas de lo que padezco, Lo que quiero padecer, Y no pudiendo exceder A mi deseo el rigor. Sé que me muero de amor, Y solicito el dolor. Lisonxeame la suerte Con piedad tan advertida, Que me assegura la vida En el riesgo de la muerte. Vivir de su golpe fuerte Es de mi salud primor. Sé que, etc. (Six Espagnols dansent.) Trois musiciens Espagnols Ay ! que locura, con tanto rigor Quexarse de Amor, Del nino bonito Que todo es dulçura ! Ay ! que locura ! Ay ! que locura ! Espagnol, chantant. El dolor solicita El que al dolor se da ; Y nadie de amor muere, Sino quien no save amar. Deux Espagnols Dulce muerie es el amor Con correspondencia ygual ; Y si esta gozamos o, Porque la quieres turbar ? Un Espagnol Alegrese enamorado, Y tome mi parecer ; Que en esto de querer, Todo es hallar el vado. Tous trois ensemble. Vaya, vaya de fiestas ! Vaya de vayle ! Alegria, alegria, alegria ! Que esto de dolor es fantasia. Quatrième entrée Italiens. Une musicienne italienne fait le premier récit, dont voici les paroles : Di rigori armata il seno, Contro amor mi ribellai ; Ma fui vinta in un baleno In mirar duo vaghi rai ; Ahi ! che resiste puoco Cor di gelo a stral di fuoco ! Ma si caro, è'l mio tormento, Dolce è s' la piaga mia, Ch'il penaré è'l mio contento, E'l sanarmi è tirannia. Ahi ! che più giova e piace, Quanto amor è più vivace ! (Après l'air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins, et un Arlequin représentent une nuit à la manière des comédiens italiens, en cadence.) (Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent : ) Le Musicien italien Bel tempo che vola Rapisce il contento ; D'Amor nella scola Si coglie il momento. La Musicienne Insin che florida Ride l'età, Che pur tropp' orrida Da noi sen và. Tous deux Sù cantiamo, Sù godiamo Ne' bei dì di gioventù : Perduto ben non si racquista più. Musicien Pupilla che vaga Mill' alme incatena Fà dolce la piaga, Felice la pena. Musicienne Ma poiche frigida Langue l'età, Più l'alma rigida Fiamme non ha. Tous deux Sù cantiamo, etc. (Après le dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une réjouissance.) Cinquième entrée François Premier menuet Deux musiciens poitevins, dansent et chantent les paroles qui suivent. Ah ! qu'il fait beau dans ces bocages ! Ab ! que le Ciel donne un beau jour ! Autre musicien Le rossignol, sous ces tendres feuillages, Chante aux échos son doux retour : Ce beau séjour, Ces doux ramages, Ce beau séjour Nous invite à l'amour. Second menuet Tous deux ensemble. Vois, ma Climène, Vois sous ce chêne S'entre−baiser ces oiseaux amoureux ; Ils n'ont rien dans leurs voeux Qui les gêne ; De leurs doux feux Leur âme est pleine. Qu'ils sont heureux ! Nous pouvons tous deux, Si tu le veux, Etre comme eux. (Six autres François viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes et trois en femmes, accompagnés de huit flûtes et de hautbois, et dansent les menuets.) Sixième entrée (Tout cela finit par le mélange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute l'assistance, qui chante les deux vers qui suivent : ) Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons−nous ! Les Dieux mêmes, les Dieux n'en ont point de plus doux. Psyché Tragédie−Ballet Représentée pour le roi dans la grande salle des machines du Palais des tuileries en janvier et durant tout le carnaval de l'année 1671 par la Troupe du Roi et donnée au public sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal, le 24e juillet 1671 Personnages Jupiter. Vénus. L'Amour. Aegiale, Phaène, Grâces. Psyché. Le roi, père de Psyché. Aglaure, soeur de Psyché. Cidippe, soeur de Psyché. Cléomène, Agénor, princes amants de Psyché. Le zéphire. Lycas. Le Dieu d'un fleuve. Prologue La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la mer en éloignement. Flore paroît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne, dieu des arbres et des fruits, et de Palaemon, dieu des eaux. Chacun de ces dieux conduit une troupe de divinités ; l'un mène à sa suite des Dryades et des Sylvains ; et l'autre des Dieux des fleuves et des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre : Ce n'est plus le temps de la guerre ; Le plus puissant des rois Interrompt ses exploits Pour donner la paix à la terre. Descendez, mère des Amours, Venez nous donner de beaux jours. (Vertumne et Palaemon, avec les divinités qui les accompagnent, joignent leurs voix à celle de Flore, et chantent ces paroles : ) Choeur des divinités de la terre et des eaux, composé de Flore, Nymphes, Palaemon, Vertumne, Sylvains, Faunes, Dryades et Naïades. Nous goûtons une paix profonde ; Les plus doux jeux sont ici−bas ; On doit ce repos plein d'appas Au plus grand roi du monde. Descendez, mère des Amours, Venez nous donner de beaux jours. (Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves et deux Naïades, après laquelle Vertumne et Palaemon chantent ce dialogue : ) Vertumne Rendez−vous, beautés cruelles, Soupirez à votre tour. Palaemon Voici la reine des belles, Qui vient inspirer l'amour. Vertumne Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer. Palaemon C'est la beauté qui commence de plaire ; Mais la douceur achève de charmer. Ils répètent ensemble ces derniers vers : C'est la beauté qui commence de plaire ; Mais la douceur achève de charmer. Vertumne Souffrons tous qu'Amour nous blesse ; Languissons, puisqu'il le faut. Palaemon Que sert un coeur sans tendresse ? Est−il un plus grand défaut ? Vertumne Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer. Palaemon C'est la beauté qui commence de plaire, Mais la douceur achève de charmer. Flore répond au dialogue de Vertumne et de Palaemon par ce menuet et les autres Divinités y mêlent leurs danses : Est−on sage Dans le bel âge, Est−on sage De n'aimer pas ? Que sans cesse L'on se presse De goûter les plaisirs ici−bas : La sagesse De la jeunesse, C'est de savoir jouir de ses appas. L'amour charme Ceux qu'il désarme, L'Amour charme : Cédons−lui tous. Notre peine Seroit vaine De vouloir résister à ses coups : Quelque chaîne Qu'un amant prenne, La liberté n'a rien qui soit si doux. Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour son fils, et deux petites Grâces, nommés Aegiale et Phaène, et les Divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et continuent par leurs danses de lui témoigner la joie qu'elles ressentent à son abord.) Choeur de toutes les Divinités de la terre et des eaux. Nous goûtons une paix profonde ; Les plus doux jeux sont ici−bas ; On doit ce repos plein d'appas Au plus grand roi du monde. Descendez, mère des Amours, Venez nous donner de beaux jours. Vénus, dans sa machine. Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse : De si rares honneurs ne m'appartiennent pas, Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse Doit être réservé pour de plus doux appas. C'est une trop vieille méthode De me venir faire sa cour ; Toutes les choses ont leur tour, Et Vénus n'est plus à la mode. Il est d'autres attraits naissants Où l'on va porter ses encens ; Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place ; Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, Et c'est trop que, dans ma disgrâce, Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. On ne balance point entre nos deux mérites ; A quitter mon parti tout s'est licencié, Et du nombreux amas de Grâces favorites, Dont je traînois partout les soins et l'amitié, Il ne m'en est resté que deux des plus petites, Qui m'accompagnent par pitié. Souffrez que ces demeures sombres Prêtent leur solitude aux troubles de mon coeur, Et me laissez parmi leurs ombres Cacher ma honte et ma douleur. (Flore et les autres Déités se retirent, et Vénus avec sa suite sort de sa machine.) Aegiale Nous ne savons, Déesse, comment faire, Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler : Notre respect veut se taire, Notre zèle veut parler. Vénus Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, Laissez tous vos conseils pour une autre saison, Et ne parlez de ma colère Que pour dire que j'ai raison. C'étoit là, c'étoit là la plus sensible offense Que ma divinité pût jamais recevoir ; Mais j'en aurai la vengeance, Si les Dieux ont du pouvoir. Phaène Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse, Pour juger ce qui peut être digne de vous : Mais pour moi, j'aurois cru qu'une grande déesse Devroit moins se mettre en courroux. Vénus Et c'est là la raison de ce courroux extrême : Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant ; Et si je n'étois pas dans ce degré suprême, Le dépit de mon coeur seroit moins violent. Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre, Mère du dieu qui fait aimer, Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, Et qui ne suis venue au jour que pour charmer, Moi, qui par tout ce qui respire Ai vu de tant de voeux encenser mes autels, Et qui de la beauté, par des droits immortels, Ai tenu de tout temps le souverain empire, Moi, dont les yeux ont mis deux grandes déités Au point de me céder le prix de la plus belle, Je me vois ma victoire et mes droits disputés Par une chétive mortelle ! Le ridicule excès d'un fol entêtement Va jusqu'à m'opposer une petite fille ! Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment Un téméraire jugement ! Et du haut des cieux où je brille, J'entendrai prononcer aux mortels prévenus : "Elle est plus belle que Vénus ! " Aegiale Voilà comme l'on fait, c'est le style des hommes : Ils sont impertinents dans leurs comparaisons. Phaène Ils ne sauroient louer, dans le siècle où nous sommes, Qu'ils n'outragent les plus grands noms. Vénus Ah ! que de ces trois mots la rigueur insolente Venge bien Junon et Pallas, Et console leurs coeurs de la gloire éclatante Que la fameuse pomme acquit à mes appas ! Je les vois s'applaudir de mon inquiétude, Affecter à toute heure un ris malicieux, Et, d'un fixe regard, chercher avec étude Ma confusion dans mes yeux. Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, Semble me venir dire, insultant mon courroux : "Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage ; Au jugement d'un seul tu l'emportas sur nous ; Mais, par le jugement de tous, Une simple mortelle a sur toi l'avantage." Ah ! ce coup−là m'achève, il me perce le coeur, Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales ; Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur, Que le plaisir de mes rivales. Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit, Et si jamais je te fus chère, Si tu portes un coeur à sentir le dépit Qui trouble le coeur d'une mère Qui si tendrement te chérit, Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance A soutenir mes intérêts, Et fais à Psyché par tes traits Sentir les traits de ma vengeance. Pour rendre son coeur malheureux, Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, Le plus empoisonné de ceux Que tu lances dans ta colère. Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée, Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel D'aimer et n'être point aimée. L'Amour Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour : On m'impute partout mille fautes commises ; Et vous ne croiriez point le mal et les sottises Que l'on dit de moi chaque jour. Si pour servir votre colère... Vénus Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère ; N'applique tes raisonnements Qu'à chercher les plus prompts moments De faire un sacrifice à ma gloire outragée. Pars, pour toute réponse à mes empressements, Et ne me revois point que je ne sois vengée. (L'Amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces.) La scène est changée en une grande ville, où l'on découvre, des deux côtés, des palais et des maisons de différents ordres d'architecture. Acte I Scène I Aglaure, Cidippe Aglaure. Il est des maux, ma soeur, que le silence aigrit ; Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre, Et de nos coeurs l'un à l'autre Exhalons le cuisant dépit : Nous nous voyons soeurs d'infortune, Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, Et dans notre juste transport, Murmurer à plainte commune Des cruautés de notre sort. Quelle fatalité secrète, Ma soeur, soumet tout l'univers Aux attraits de notre cadette, Et de tant de princes divers Qu'en ces lieux la fortune jette, N'en présente aucun à nos fers ? Quoi ? voir de toutes parts pour lui rendre les armes Les coeurs se précipiter, Et passer devant nos charmes Sans s'y vouloir arrêter ? Quel sort ont nos yeux en partage, Et qu'est−ce qu'ils ont fait aux Dieux, De ne jouir d'aucun hommage Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux Dont le superbe avantage Fait triompher d'autres yeux ? Est−il pour nous, ma soeur, de plus rude disgrâce Que de voir tous les coeurs mépriser nos appas, Et l'heureuse Psyché jouir avec audace D'une foule d'amants attachés à ses pas ? Cidippe Ah ! ma soeur, c'est une aventure A fa Et tous les maux de la nature Ne sont rien en comparaison. Pour moi, j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes ; Tout plaisir, tout repos, par là m'est arraché ; Contre un pareil malheur ma constance est sans armes ; Toujours à ce chagrin mon esprit attaché Me tient devant les yeux la honte de nos charmes, Et le triomphe de Psyché. La nuit, il m'en repasse une idée éternelle Qui sur toute chose prévaut ; Rien ne me peut chasser cette image cruelle, Et dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle, Dans mon esprit aussitôt Quelque songe la rappelle, Qui me réveille en sursaut. Cidippe Ma soeur, voilà mon martyre ; Dans vos discours je me voi, Et vous venez là de dire Tout ce qui se passe en moi. Aglaure Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire. Quels charmes si puissants en elle sont épars, Et par où, dites−moi, du grand secret de plaire L'honneur est−il acquis à ses moindres regards ? Que voit−on dans sa personne, Pour inspirer tant d'ardeurs ? Quel droit de beauté lui donne L'empire de tous les coeurs ? Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse, On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas ; Mais lui cède−t−on fort pour quelque peu d'aînesse, Et se voit−on sans appas ? Est−on d'une figure à faire qu'on se raille ? N'a−t−on point quelques traits et quelques agréments, Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taille A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants ? Ma soeur, faites−moi la grâce De me parler franchement : Suis−je faite d'un air, à votre jugement, Que mon mérite au sien doive céder la place, Et dans quelque ajustement Trouvez−vous qu'elle m'efface ? Qui, vous ma soeur ? Nullement. Hier à la chasse, près d'elle, Je vous regardai longtemps, Et, sans vous donner d'encens, Vous me parûtes plus belle. Mais moi, dites, ma soeur, sans me vouloir flatter, Sont−ce des visions que je me mets en tête, Quand je me crois taillée à pouvoir mériter La gloire de quelque conquête ? Aglaure Vous, ma soeur, vous avez, sans nul déguisement, Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme ; Vos moindres actions brillent d'un agrément Dont je me sens toucher l'âme ; Et je serois votre amant, Si j'étois autre que femme. Cidippe D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux. Qu'à ses premiers regards les coeurs rendent les armes, Et que d'aucun tribut de soupirs et de voeux On ne fait honneur à nos charmes ? Aglaure Toutes les dames d'une voix Trouvent ses attraits peu de chose, Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois, Ma soeur, j'ai découvert la cause. Cidippe Pour moi, je la devine, et l'on doit présumer Qu'il faut que là−dessous soit caché du mystère : Ce secret de tout enflammer N'est point de la nature un effet ordinaire ; L'art de la Thessalie entre dans cette affaire, Et quelque main a su sans doute lui former Un charme pour se faire aimer. Aglaure Sur un plus fort appui ma croyance se fonde, Et le charme qu'elle a pour attirer les coeurs, C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs, Des regards caressants que la bouche seconde, Un souris chargé de douceurs Qui tend les bras à tout le monde, Et ne vous promet que faveurs. Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée, Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés, Qui, par un digne essai d'illustres cruautés, Vouloient voir d'un amant la constance éprouvée. De tout ce noble orgueil qui nous seyoit si bien, On est bien descendu dans le siècle où nous sommes, Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien, A moins que l'on se jette à la tête des hommes. Cidippe Oui, voilà le secret de l'affaire, et je voi Que vous le prenez mieux que moi. C'est pour nous attacher à trop de bienséance, Qu'aucun amant, ma soeur, à nous ne veut venir, Et nous voulons trop soutenir L'honneur de notre sexe et de notre naissance. Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit ; L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire, Et c'est par là que Psyché nous ravit Tous les amants qu'on voit sous son empire. Suivons, suivons l'exemple, ajustons−nous au temps, Abaissons−nous, ma soeur, à faire des avances, Et ne ménageons plus de tristes bienséances Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans. Aglaure J'approuve la pensée, et nous avons matière D'en faire l'épreuve première Aux deux princes qui sont les derniers arrivés. Il sont charmants, ma soeur, et leur personne entière Me... Les avez−vous observés ? Cidippe Ah ! ma soeur, ils sont faits tous deux d'une manière, Que mon âme... Ce sont deux princes achevés. Aglaure Je trouve qu'on pourroit rechercher leur tendresse, Sans se faire déshonneur. Cidippe Je trouve que sans honte une belle princesse Leur pourroit donner son coeur. Scène II Cléomène, Agénor, Aglaure, Cidippe Aglaure Les voici tous deux, et j'admire Leur air et leur ajustement. Cidippe Ils ne démentent nullement Tout ce que nous venons de dire. Aglaure D'où vient, Princes, d'où vient que vous fuyez ainsi ? Prenez−vous l'épouvante en nous voyant paroître ? Cléomène On nous faisoit croire qu'ici La princesse Psyché, Madame, pourroit être. Aglaure Tous ces lieux n'ont−ils rien d'agréable pour vous, Si vous ne les voyez ornés de sa présence ? Agénor Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux ; Mais nous cherchons Psyché dans notre impatience. Cidippe Quelque chose de bien pressant Vous doit à la chercher pousser tous deux sans doute. Cléomène Le motif est assez puissant, Puisque notre fortune enfin en dépend toute. Aglaure Ce seroit trop à nous que de nous informer Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. Cléomène Nous ne prétendons point en faire de mystère ; Aussi bien malgré nous paroîtroit−il au jour, Et le secret ne dure guère, Madame, quand c'est de l'amour. Cidippe Sans aller plus avant, Princes, cela veut dire Que vous aimez Psyché tous deux. Agénor Tous deux soumis à son empire, Nous allons de concert lui découvrir nos feux. Aglaure C'est une nouveauté sans doute assez bizarre, Que deux rivaux si bien unis. Cléomène Il est vrai que la chose est rare, Mais non pas impossible à deux parfaits amis. Cidippe Est−ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle, Et n'y trouvez−vous point à séparer vos voeux ? Aglaure Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont−ils vu qu'elle A pouvoir mériter vos feux ? Cléomène Est−ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme ? Choisit−on qui l'on veut aimer ? Et pour donner toute son âme, Regarde−t−on quel droit on a de nous charmer ? Agénor Sans qu'on ait le pouvoir d'élire, On suit, dans une telle ardeur, Quelque chose qui nous attire, Et lorsque l'amour touche un coeur, On n'a point de raisons à dire. Aglaure En vérité, je plains les fâcheux embarras Où je vois que vos coeurs se mettent : Vous aimez un objet dont les riants appas Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent, Et son coeur ne vous tiendra pas Tout ce que ses yeux vous promettent. Cidippe L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale ; Et c'est pour essuyer de très−fâcheux moments, Que les soudains retours de son âme inégale. Aglaure Un clair discernement de ce que vous valez Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide, Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez, Avec d'autant d'attraits, une âme plus solide. Cidippe Par un choix plus doux de moitié Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié. Et l'on voit en vous deux un mérite si rare, Qu'un tendre avis veut bien prévenir par pitié Ce que votre coeur se prépare. Cléomène Cet avis généreux fait pour nous éclater Des bontés qui nous touchent l'âme ; Mais le Ciel nous réduit à ce malheur, Madame, De ne pouvoir en profiter. Agénor Votre illustre pitié veut en vain nous distraire D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet ; Ce que notre amitié, Madame, n'a pas fait, Il n'est rien qui le puisse faire. Cidippe Il faut que le pouvoir de Psyché... La voici. Scène III Psyché, Cidippe, Aglaure, Cléomène, Agénor Cidippe Venez jouir, ma soeur, de ce qu'on vous apprête. Aglaure Préparez vos attraits à recevoir ici Le triomphe nouveau d'une illustre conquête. Cidippe Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups, Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose. Psyché Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous Je ne me croyois pas la cause, Et j'aurois cru toute autre chose En les voyant parler à vous. Aglaure N'ayant ni beauté, ni naissance A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, Ils nous favorisent au moins De l'honneur de la confidence. Cléomène L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas Est sans doute, Madame, un aveu téméraire ; Mais tant de coeurs près du trépas Sont par de tels aveux forcés à vous déplaire, Que vous êtes réduite à ne les punir pas Des foudres de votre colère. Vous voyez en nous deux amis Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance ; Et ces tendres liens se sont vus affermis Par cent combats d'estime et de reconnoissance. Du Destin ennemi les assauts rigoureux, Les mépris de la mort, et l'aspect des supplices, Par d'illustres éclats de mutuels offices, Ont de notre amitié signalé les beaux noeuds : Mais à quelques essais qu'elle se soit trouvée, Son grand triomphe est en ce jour, Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée, Que de se conserver au milieu de l'amour. Oui, malgré tant d'appas, son illustre constance Aux lois qu'elle nous fait a soumis tous nos voeux ; Elle vient d'une douce et pleine déférence Remettre à votre choix le succès de nos feux ; Et, pour donner un poids à notre concurrence Qui des raisons d'Etat entraîne la balance Sur le choix de l'un de nous deux, Cette même amitié s'offre, sans répugnance, D'unir nos deux Etats au sort du plus heureux. Agénor Oui, de ces deux Etats, Madame, Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir, Nous voulons faire à notre flamme Un secours pour vous obtenir. Ce que pour ce bonheur, près du Roi votre père, Nous nous sacrifions tous deux N'a rien de difficile à nos coeurs amoureux, Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire D'un pouvoir dont le malheureux Madame, n'aura plus affaire. Psyché Le choix que vous m'offrez, Princes, montre à mes yeux De quoi remplir les voeux de l'âme la plus fière, Et vous me le parez tous deux d'une manière Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême, Tout me relève en vous l'offre de votre foi, Et j'y vois un mérite à s'opposer lui−même A ce que vous voulez de moi. Ce n'est pas à mon coeur qu'il faut que je défère Pour entrer sous de tels liens ; Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père, Et mes soeurs ont des droits qui vont devant les miens. Mais si l'on me rendoit sur mes voeux absolue, Vous y pourriez avoir trop de part à la fois, Et toute mon estime entre vous suspendue Ne pourroit sur aucun laisser tomber mon choix. A l'ardeur de votre poursuite Je répondrois assez de mes voeux les plus doux ; Mais c'est parmi tant de mérite Trop que deux coeurs pour moi, trop peu qu'un coeur pour vous. De mes plus doux souhaits j'aurois l'âme gênée A l'effort de votre amitié, Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée A me faire trop de pitié. Oui, Princes, à tous ceux dont l'amour suit le vôtre Je vous préférerois tous deux avec ardeur ; Mais je n'aurois jamais le coeur De pouvoir préférer l'un de vous deux à l'autre. A celui que je choisirois Ma tendresse feroit un trop grand sacrifice, Et je m'imputerois à barbare injustice Le tort qu'à l'autre je ferois. Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'âme, Pour en faire aucun malheureux, Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme Le moyen d'être heureux tous deux. Si votre coeur me considère Assez pour me souffrir de disposer de vous, J'ai deux soeurs capables de plaire, Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux, Et l'amitié me rend leur personne assez chère, Pour vous souhaiter leurs époux. Cléomène Un coeur dont l'amour est extrême Peut−il bien consentir, hélas ! D'être donné par ce qu'il aime ? Sur nos deux coeurs, Madame, à vos divins appas Nous donnons un pouvoir suprême ; Disposez−en pour le trépas, Mais pour une autre que vous−même Ayez cette bonté de n'en disposer pas. Agénor Aux Princesses, Madame, on feroit trop d'outrage, Et c'est pour leurs attraits un indigne partage Que les restes d'une autre ardeur : Il faut d'un premier feu la pureté fidèle, Pour aspirer à cet honneur Où votre bonté nous appelle, Et chacune mérite un coeur Qui n'ait soupiré que pour elle. Aglaure Il me semble, sans nul courroux, Qu'avant que de vous en défendre, Princes, vous deviez bien attendre Qu'on se fût expliqué sur vous. Nous croyez−vous un coeur si facile et si tendre ? Et lorsqu'on parle ici de vous donner à nous, Savez−vous si l'on veut vous prendre ? Cidippe Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments Pour refuser un coeur qu'il faut qu'on sollicite, Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite La conquête de ses amants. Psyché J'ai cru pour vous, mes soeurs, une gloire assez grande, Si la possession d'un mérite si haut... Scène IV Lycas, Psyché, Aglaure, Cidippe, Cléomène, Agénor Lycas Ah ! Madame ! Psyché Qu'as−tu ? Lycas Le Roi... Psyché Quoi ? Lycas Vous demande. Psyché De ce trouble si grand que faut−il que j'attende ? Lycas Vous ne le saurez que trop tôt. Psyché Hélas ! que pour le Roi tu me donnes à craindre ! Lycas Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre. Psyché C'est pour louer le Ciel et me voir hors d'effroi De savoir que je n'aye à craindre que pour moi. Mais apprends−moi, Lycas, le sujet qui te touche. Lycas Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici, Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche Ce qui peut m'affliger ainsi. Psyché Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma foiblesse. Scène V Aglaure, Cidippe, Lycas Aglaure Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu, Dis−nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse. Lycas Hélas ! ce grand malheur dans la cour répandu, Voyez−le vous−même, Princesse, Dans l'oracle qu'au Roi les Destins ont rendu. Voici ses propres mots, que la douleur, Madame, A gravés au fond de mon âme : Que l'on ne pense nullement A vouloir de Psyché conclure l'hyménée ; Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement En pompe funèbre menée, Et que de tous abandonnée, Pour époux elle attende en ces lieux constamment Un monstre dont on a la vue empoisonnée, Un serpent qui répand son venin en tous lieux, Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux. Après un arrêt si sévère, Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous Si par de plus cruels et plus sensibles coups Tous les Dieux nous pouvoient expliquer leur colère. Scène VI Aglaure, Cidippe Cidippe Ma soeur, que sentez−vous à ce soudain malheur Où nous voyons Psyché par les Destins plongée ? Aglaure Mais vous, que sentez−vous, ma soeur ? Cidippe A ne vous point mentir, je sens que dans mon coeur Je n'en sui pas trop affligée. Aglaure Moi, je sens quelque chose au mien Qui ressemble assez à la joie. Allons, le Destin nous envoie Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. Premier intermède La scène est... La scène est changée en des rochers affreux, et fait voir en éloignement une grotte effroyable. C'est dans ce désert que Psyché doit être exposée, pour obéir à l'oracle. Une troupe de personnes affligées y viennent déplorer sa disgrâce. Une partie de cette troupe désolée témoigne sa pitié par des plaintes touchantes, et par des concerts lugubres, et l'autre exprime sa désolation par une danse pleine de toutes les marques du plus violent désespoir. Plaintes en italien chantées par une femme désolée, et deux hommes affligés Femme désolée Deh ! piangete al pianto mio, Sassi duri, antiche selve, Lagrimate, fonti e belve, D'un bel voto il fato rio. Premier homme affligé Ahi dolore ! Second homme affligé Ahi martire ! Premier homme affligé Cruda morte, Second homme affligé Empia sorte, Tous trois Che condanni a morir tanta beltà ! Cieli, stelle, ahi crudeltà ! Second homme affligé Com'esser può fra voi, o Numi eterni, Chi voglia estinta una beltà innocente ? Ahi ! che tanto rigor, Cielo inclemente, Vince di crudeltà gli stessi Inferni. Premier homme affligé Nume fiero ! Second homme affligé Dio severo ! Ensemble Perchè tanto rigor Contro innocente cor ? Ahi ! sentenza inudita, Dar morte à la beltà, ch'altrui dà vità ! Femme désolée Ahi ! ch'indarno si tarda ! Non resiste a li Dei mortale affetto ; Alto impero ne sforza : Ove commanda il Ciel, l'uom cede a forza. Ahi dolore ! etc. Come sopra. (Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de ballet de huit personnes affligées.) Acte II Scène I Le Roi, Psyché, Aglaure, Cidippe, Lycas, Suite Psyché De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère : Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi Que de laisser régner les tendresses de père Jusque dans les yeux d'un grand roi. Ce qu'on vous voit ici donner à la nature Au rang que vous tenez, Seigneur, fait trop d'injure, Et j'en dois refuser les touchantes faveurs : Laissez moins sur votre sagesse Prendre d'empire à vos douleurs, Et cessez d'honorer mon destin par des pleurs Qui dans le coeur d'un roi montrent de la foiblesse. Le roi Ah ! ma fille, à ces pleurs laisse mes yeux ouverts ; Mon deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; Et lorsque pour toujours on perd ce que je perds, La sagesse, crois−moi, peut pleurer elle−même. En vain l'orgueil du diadème Veut qu'on soit insensible à ces cruels revers, En vain de la raison les secours sont offerts, Pour vouloir d'un oeil sec voir mourir ce qu'on aime : L'effort en est barbare aux yeux de l'univers, Et c'est brutalité plus que vertu suprême Je ne veux point dans cette adversité Parer mon coeur d'insensibilité, Et cacher l'ennui qui me touche : Je renonce à la vanité De cette dureté farouche Que l'on appelle fermeté. Et de quelque façon qu'on nomme Cette vive douleur dont je ressens les coups, Je veux bien l'étaler, ma fille, aux yeux de tous, Et dans le coeur d'un roi montrer le coeur d'un homme. Psyché Je ne mérite pas cette grande douleur : Opposez, opposez un peu de résistance Aux droits qu'elle prend sur un coeur Dont mille événements ont marqué la puissance. Quoi ? faut−il que pour moi vous renonciez, Seigneur, A cette royale constance Dont vous avez fait voir dans les coups du malheur Une fameuse expérience ? Le roi La constance est facile en mille occasions. Toutes les révolutions Où nous peut exposer la fortune inhumaine, La perte des grandeurs, les persécutions, Le poison de l'envie, et les traits de la haine, N'ont rien que ne puissent sans peine Braver les résolutions D'une âme où la raison est un peu souveraine ; Mais ce qui porte des rigueurs A faire succomber les coeurs Sous le poids des douleurs amères, Ce sont, ce sont les rudes traits De ces fatalités sévères Qui nous enlèvent pour jamais Les personnes qui nous sont chères. La raison contre de tels coups N'offre point d'armes secourables ; Et voilà des Dieux en courroux Les foudres les plus redoutables Qui se puissent lancer sur nous. Psyché Seigneur, une douceur ici vous est offerte : Votre hymen a reçu plus d'un présent des Dieux, Et, par une faveur ouverte, Ils ne vous ôtent rien, en m'ôtant à vos yeux, Dont ils n'aient pris le soin de réparer la perte. Il vous reste de quoi consoler vos douleurs ; Et cette loi du Ciel que vous nommez cruelle Dans les deux Princesses mes soeurs Laisse à l'amitié paternelle Où placer toutes ses douceurs. Le roi Ah ! de mes maux soulagement frivole ! Rien, rien ne s'offre à moi qui de toi me console ; C'est sur mes déplaisirs que j'ai les yeux ouverts, Et dans un destin si funeste Je regarde ce que je perds, Et ne vois point ce qui me reste. Psyché Vous savez mieux que moi qu'aux volontés des Dieux, Seigneur, il faut régler les nôtres, Et je ne puis vous dire, en ces tristes adieux, Que ce que beaucoup mieux vous pouvez dire aux autres. Ces Dieux sont maîtres souverains Des présents qu'ils daignent nous faire : Ils ne les laissent dans nos mains Qu'autant de temps qu'il peut leur plaire : Lorsqu'ils viennent les retirer, On n'a nul droit de murmurer Des grâces que leur main ne veut plus nous étendre. Seigneur, je suis un don qu'ils ont fait à vos voeux ; Et quand par cet arrêt ils veulent me reprendre, Ils ne vous ôtent rien que vous ne teniez d'eux, Et c'est sans murmurer que vous devez me rendre. Le roi Ah ! cherche un meilleur fondement Aux consolations que ton coeur me présente, Et de la fausseté de ce raisonnement Ne fais point un accablement A cette douleur si cuisante Dont je souffre ici le tourment. Crois−tu là me donner une raison puissante Pour ne me plaindre point de cet arrêt des Cieux ? Et dans le procédé des Dieux Dont tu veux que je me contente, Une rigueur assassinante Ne paroît−elle pas aux yeux ? Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre, Et l'autre où te reçut mon coeur infortuné : Tu connoîtras par là qu'ils me viennent reprendre Bien plus que ce qu'ils m'ont donné. Je reçus d'eux en toi, ma fille, Un présent que mon coeur ne leur demandoit pas ; J'y trouvois alors peu d'appas, Et leur en vis sans joie accroître ma famille. Mais mon coeur, ainsi que mes yeux, S'est fait de ce présent une douce habitude : J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'étude A me le rendre précieux ; Je l'ai paré de l'aimable richesse De mille brillantes vertus ; En lui j'ai renfermé par des soins assidus Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse ; A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse ; J'en ai fait de ce coeur le charme et l'allégresse, La consolation de mes sens abattus, Le doux espoir de ma vieillesse. Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux, Et tu veux que je n'aye aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ? Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur Des tendresses de notre coeur : Pour m'ôter leur présent, leur falloit−il attendre Que j'en eusse fait tout mon bien ? Ou plutôt, s'ils avoient dessein de le reprendre, N'eût−il pas été mieux de ne me donner rien ? Psyché Seigneur, redoutez la colère De ces Dieux contre qui vous osez éclater. Le roi Après ce coup que peuvent−ils me faire ? Ils m'ont mis en état de ne rien redouter. Psyché Ah ! seigneur, je tremble des crimes Que je vous fais commettre, et je dois me haïr... Le roi Ah ! qu'ils souffrent du moins mes plaintes légitimes : Ce m'est assez d'effort que de leur obéir ; Ce doit leur être assez que mon coeur t'abandonne Au barbare respect qu'il faut qu'on ait pour eux, Sans prétendre gêner la douleur que me donne L'épouvantable arrêt d'un sort si rigoureux. Mon juste désespoir ne sauroit se contraindre ; Je veux, je veux garder ma douleur à jamais, Je veux sentir toujours la perte que je fais, De la rigueur du Ciel je veux toujours me plaindre, Je veux jusqu'au trépas incessamment pleurer Ce que tout l'univers ne peut me réparer. Psyché Ah ! de grâce, Seigneur, épargnez ma foiblesse : J'ai besoin de constance en l'état où je suis ; Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis Des larmes de votre tendresse ; Seuls, ils sont assez forts, et c'est trop pour mon coeur De mon destin et de votre douleur. Le roi Oui, je dois t'épargner mon deuil inconsolable. Voici l'instant fatal de m'arracher de toi : Mais comment prononcer ce mot épouvantable ? Il le faut toutefois, le Ciel m'en fait la loi ; Une rigueur inévitable M'oblige à te laisser en ce funeste lieu. Adieu : je vais... Adieu. Ce qui suit, jusqu'à la fin de la pièce, est de M. C..., à la réserve de la première scène du troisième acte, qui est de la même main que ce qui a précédé. Scène II Psyché, Aglaure, Cidippe Psyché Suivez le Roi, mes soeurs : vous essuierez ses larmes, Vous adoucirez ses douleurs ; Et vous l'accableriez d'alarmes Si vous vous exposiez encore à mes malheurs. Conservez−lui ce qui lui reste : Le serpent que j'attends peut vous être funeste, Vous envelopper dans mon sort, Et me porter en vous une seconde mort. Le Ciel m'a seule condamnée A son haleine empoisonnée ; Rien ne sauroit me secourir, Et je n'ai pas besoin d'exemple pour mourir. Aglaure Ne nous enviez pas ce cruel avantage De confondre nos pleurs avec vos déplaisirs, De mêler nos soupirs à vos derniers soupirs : D'une tendre amitié souffrez ce dernier gage. Psyché C'est vous perdre inutilement. Cidippe C'est en votre faveur espérer un miracle, Ou vous accompagner jusques au monument. Psyché Que peut−on se promettre après un tel oracle ? Aglaure Un oracle jamais n'est sans obscurité : On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre Et peut−être, après tout, n'en devez−vous attendre Que gloire et que félicité. Laissez−nous voir, ma soeur, par une digne issue, Cette frayeur mortelle heureusement déçue, Ou mourir du moins avec vous, Si le Ciel à nos voeux ne se montre plus doux. Psyché Ma soeur, écoutez mieux la voix de la nature Qui vous appelle auprès du Roi. Vous m'aimez trop, le devoir en murmure ; Vous en savez l'indispensable loi : Un père vous doit être encor plus cher que moi. Rendez−vous toutes deux l'appui de sa vieillesse : Vous lui devez chacune un gendre et des neveux ; Mille rois à l'envi vous gardent leur tendresse, Mille rois à l'envi vous offriront leurs voeux. L'oracle me veut seule, et seule aussi je veux Mourir, si je puis, sans foiblesse, Ou ne vous avoir pas pour témoins toutes deux De ce que, malgré moi, la nature m'en laisse. Aglaure Partager vos malheurs, c'est vous importuner ? Cidippe J'ose dire un peu plus, ma soeur, c'est vous déplaire ? Psyché Non, mais enfin c'est me gêner, Et peut−être du Ciel redoubler la colère. Aglaure Vous le voulez, et nous partons. Daigne ce même Ciel, plus juste et moins sévère, Vous envoyer le sort que nous vous souhaitons, Et que notre amitié sincère, En dépit de l'oracle et malgré vous, espère. Psyché Adieu. C'est un espoir, ma soeur, et des souhaits Qu'aucun des Dieux ne remplira jamais. Scène III Psyché, seule. Enfin, seule et toute à moi−même, Je puis envisager cet affreux changement Qui du haut d'une gloire extrême Me précipite au monument. Cette gloire étoit sans seconde, L'éclat s'en répandoit jusqu'aux deux bouts du monde ; Tout ce qu'il a de rois sembloient faits pour m'aimer ; Tous leur sujets me prenant pour déesse, Commençoient à m'accoutumer Aux encens qu'ils m'offroient sans cesse ; Leurs soupirs me suivoient sans qu'il m'en coûtât rien ; Mon âme restoit libre en captivant tant d'âmes, Et j'étois, parmi tant de flammes, Reine de tous les coeurs, et maîtresse du mien. O Ciel ! m'auriez−vous fait un crime De cette insensibilité ? Déployez−vous sur moi tant de sévérité, Pour n'avoir à leurs voeux rendu que de l'estime ? Si vous m'imposiez cette loi Qu'il fallût faire un choix pour ne pas vous déplaire, Puisque je ne pouvois le faire, Que ne le faisiez−vous pour moi ? Que ne m'inspiriez−vous ce qu'inspire à tant d'autres Le mérite, l'amour, et... Mais que vois−je ici ? Scène IV Cléomène, Agénor, Psyché Cléomène Deux amis, deux rivaux, dont l'unique souci Est d'exposer leurs jours pour conserver les vôtres. Psyché Puis−je vous écouter, quand j'ai chassé deux soeurs ? Princes, contre le Ciel pensez−vous me défendre ? Vous livrer au serpent qu'ici je dois attendre, Ce n'est qu'un désespoir qui sied mal aux grands coeurs ; Et mourir alors que je meurs, C'est accabler une âme tendre Qui n'a que trop de ses douleurs. Agénor Un serpent n'est pas invincible : Cadmus, qui n'aimoit rien, défit celui de Mars. Nous aimons, et l'Amour sait rendre tout possible Au coeur qui suit ses étendards, A la mains dont lui−même il conduit tous les dards. Psyché Voulez−vous qu'il vous serve en faveur d'une ingrate Que tous ses traits n'ont pu toucher ? Qu'il dompte sa vengeance au moment qu'elle éclate, Et vous aide à m'en arracher ? Quand même vous m'auriez servie, Quand vous m'auriez rendu la vie, Quel fruit espérez−vous de qui ne peut aimer ? Cléomène Ce n'est point par l'espoir d'un si charmant salaire Que nous nous sentons animer ; Nous ne cherchons qu'à satisfaire Aux devoirs d'un amour qui n'ose présumer Que jamais, quoi qu'il puisse faire, Il soit capable de vous plaire, Et digne de vous enflammer. Vivez, belle princesse, et vivez pour un autre : Nous le verrons d'un oeil jaloux ; Nous en mourrons, mais d'un trépas plus doux Que s'il nous falloit voir le vôtre ; Et si nous ne mourrons en vous sauvant le jour, Quelque amour qu'à nos yeux vous préfériez au nôtre, Nous voulons bien mourir de douleur et d'amour. Psyché Vivez, Princes, vivez, et de ma destinée Ne songez plus à rompre ou partager la loi : Je crois vous l'avoir dit, le Ciel ne veut que moi, Le Ciel m'a seule condamnée. Je pense ouïr déjà les mortels sifflements De son ministre qui s'approche ; Ma frayeur me le peint, me l'offre à tous moments Et, maîtresse qu'elle est de tous mes sentiments, Elle me le figure au haut de cette roche. J'en tombe de foiblesse, et mon coeur abattu Ne soutient plus qu'à peine un reste de vertu. Adieu, Princes, fuyez, qu'il ne vous empoisonne. Agénor Rien ne s'offre à nos yeux encor qui les étonne, Et quand vous vous peignez un si proche trépas, Si la force vous abandonne, Nous avons des coeurs et des bras Que l'espoir n'abandonne pas. Peut−être qu'un rival a dicté cet oracle, Que l'or a fait parler celui qui l'a rendu : Ce ne seroit pas un miracle Que pour dieu muet un homme eût répondu, Et dans tous les climats on n'a que trop d'exemples Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. Cléomène Laissez−nous opposer au lâche ravisseur, A qui le sacrilège indignement vous livre, Un amour qu'a le Ciel choisi pour défenseur De la seule beauté pour qui nous voulons vivre. Si nous n'osons prétendre à sa possession, Du moins en son péril permettez−nous de suivre L'ardeur et les devoirs de notre passion. Psyché Portez−les à d'autres moi−mêmes, Princes, portez−les à mes soeurs, Ces devoirs, ces ardeurs extrêmes Dont pour moi sont remplis vos coeurs. Vivez pour elles quand je meurs ; Plaignez de mon destin les funestes rigueurs, Sans leur donner en vous de nouvelles matières : Ce sont mes volontés dernières, Et l'on a reçu de tout temps Pour souveraines lois les ordres des mourants. Cléomène Princesse... Psyché Encore un coup, Princes, vivez pour elles : Tant que vous m'aimerez, vous devez m'obéir ; Ne me réduisez pas à vouloir vous haïr, Et vous regarder en rebelles, A force de m'être fidèles. Allez, laissez−moi seule expirer en ce lieu, Où je n'ai plus de voix que pour vous dire adieu. Mais je sens qu'on m'enlève, et l'air m'ouvre une route D'où vous n'entendrez plus cette mourante voix. Adieu, Princes, adieu pour la dernière fois : Voyez si de mon sort vous pouvez être en doute. Elle est enlevée en l'air par deux Zéphires. Agénor Nous la perdons de vue. Allons tous deux chercher Sur le faîte de ce rocher, Prince, les moyens de la suivre. Cléomène Allons−y chercher ceux de ne lui point survivre. Scène V L'Amour, en l'air. Allez mourir, rivaux d'un dieu jaloux, Dont vous méritez le courroux, Pour avoir eu le coeur sensible aux mêmes charmes, Et toi, forge, Vulcain, mille brillants attraits, Pour orner un palais Où l'Amour de Psyché veut essuyer les larmes, Et lui rendre les armes. Second intermède La scène se change... La scène se change en une cour magnifique, ornée de colonnes de lapis enrichies de figures d'or, qui forment un palais pompeux et brillant, que l'Amour destine pour Psyché. Six Cyclopes, avec quatre Fées, y font une entrée de ballet, où ils achèvent, en cadence, quatre gros vases d'argent que les Fées leur ont apportés. Cette entrée est entrecoupée par ce récit de Vulcain, qu'il fait à deux reprises : Dépêchez, préparez ces lieux Pour le plus aimable des Dieux ; Que chacun pour lui s'intéresse, N'oubliez rien des soins qu'il faut : Quand l'Amour presse, On n'a jamais fait assez tôt. L'Amour ne veut point qu'on diffère, Travaillez, hâtez−vous, Frappez, redoublez vos coups ; Que l'ardeur de lui plaire Fasse vos soins le plus doux. Second couplet Servez bien un dieu si charmant : Il se plaît dans l'empressement. Que chacun pour lui s'intéresse, N'oubliez rien des soins qu'il faut : Quand l'Amour presse, On n'a jamais fait assez tôt. L'Amour ne veut point qu'on diffère, Travaillez, etc. Acte III Scène I L'Amour, Zéphire. Zéphire Oui, je me suis galamment acquitté De la commission que vous m'avez donnée, Et du haut du rocher je l'ai, cette beauté, Par le milieu des airs doucement amenée. Dans ce beau palais enchanté, Où vous pouvez en liberté Disposer de sa destinée. Mais vous me surprenez par ce grand changement Qu'en votre personne vous faites : Cette taille, ces traits, et cet ajustement Cachent tout à fait qui vous êtes, Et je donne aux plus fins à pouvoir en ce jour Vous reconnoître pour l'Amour. L'Amour Aussi, ne veux−je pas qu'on puisse me connoître : Je ne veux à Psyché découvrir que mon coeur, Rien que les beaux transports de cette vive ardeur Que ses doux charmes y font naître ; Et pour en exprimer l'amoureuse langueur, Et cacher ce que je puis être Aux yeux qui m'imposent des lois, J'ai pris la forme que tu vois. Zéphire En tout vous êtes un grand maître : C'est ici que je le connois. Sous des déguisements de diverse nature On a vu les Dieux amoureux Chercher à soulager cette douce blessure Que reçoivent les coeurs de vos traits pleins de feux ; Mais en bon sens vous l'emportez sur eux ; Et voilà la bonne figure Pour avoir un succès heureux Près de l'aimable sexe où l'on porte ses voeux. Oui, de ces formes−là l'assistance est bien forte ; Et sans parler ni de rang, ni d'esprit, Qui peut trouver moyen d'être fait de la sorte Ne soupire guère à crédit. L'Amour J'ai résolu, mon cher Zéphire, De demeurer ainsi toujours, Et l'on ne peut le trouver à redire A l'aîné de tous les Amours. Il est temps de sortir de cette longue enfance Qui fatigue ma patience, Il est temps désormais que je devienne grand. Zéphire Fort bien, vous ne pouvez mieux faire, Et vous entrez dans un mystère Qui ne demande rien d'enfant. L'Amour Ce changement sans doute irritera ma mère. Zéphire Je prévois là−dessus quelque peu de colère. Bien que les disputes des ans Ne doivent point régner parmi des Immortelles, Votre mère Vénus est de l'humeur des belles, Qui n'aiment point de grands enfants. Mais où je la trouve outragée, C'est dans le procédé que l'on vous voit tenir ; Et c'est l'avoir étrangement vengée, Que d'aimer la beauté qu'elle vouloit punir. Cette haine où ses voeux prétendent que réponde La puissance d'un fils que redoutent les Dieux... L'Amour Laissons cela, Zéphire, et me dis si tes yeux Ne trouvent pas Psyché la plus belle du monde ? Est−il rien sur la terre, est−il rien dans les Cieux Qui puisse lui ravir le titre glorieux De beauté sans seconde ? Mais je la vois, mon cher Zéphire, Qui demeure surprise à l'éclat de ces lieux. Zéphire Vous pouvez vous montrer pour finir son martyre, Lui découvrir son destin glorieux, Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire Les soupirs, la bouche et les yeux. En confident discret je sais ce qu'il faut faire Pour ne pas interrompre un amoureux mystère. Scène II Psyché Où suis−je ? et dans un lieu que je croyois barbare Quelle savante main a bâti ce palais, Que l'art, que la nature pare De l'assemblage le plus rare Que l'oeil puisse admirer jamais ? Tout rit, tout brille, tout éclate, Dans ces jardins, dans ces appartements, Dont les pompeux ameublements N'ont rien qui n'enchante et ne flatte ; Et de quelque côté que tournent mes frayeurs, Je ne vois sous mes pas que de l'or, ou des fleurs. Le Ciel auroit−il fait cet amas de merveilles Pour la demeure d'un serpent ? Et lorsque par leur vue il amuse et suspend De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles, Veut−il montrer qu'il s'en repent ? Non, non : c'est de sa haine, en cruautés féconde, Le plus noir, le plus rude trait, Qui, par une rigueur nouvelle et sans seconde, N'étale ce choix qu'elle a fait De ce qu'a de plus beau le monde, Qu'afin que je le quitte avec plus de regret. Que mon espoir est ridicule, S'il croit par là soulager mes douleurs ! Tout autant de moments que ma mort se recule Sont autant de nouveaux malheurs : Plus elle tarde, et plus de fois je meurs. Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime, Monstre qui dois me déchirer. Veux−tu que je te cherche, et faut−il que j'anime Tes fureurs à me dévorer ? Si le Ciel veut ma mort, si ma vie est un crime, De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer : Je suis lasse de murmurer Contre un châtiment légitime ; Je suis lasse de soupirer ; Viens, que j'achève d'expirer. Scène III L'Amour, Psyché, Zéphire L'Amour Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable, Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé, Et qui n'est pas peut−être à tel point effroyable Que vous vous l'êtes figuré. Psyché Vous, Seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle A menacé mes tristes jours, Vous qui semblez plutôt un dieu qui, par miracle, Daigne venir lui−même à mon secours ! L'Amour Quel besoin de secours au milieu d'un empire Où tout ce qui respire N'attend que vos regards pour en prendre la loi, Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi ? Psyché Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte ! Et que s'il a quelque poison Une âme auroit peu de raison De hasarder la moindre plainte Contre une favorable atteinte Dont tout le coeur craindroit la guérison ! A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connois pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance, De l'amitié, de la reconnoissance ; De la compassion les chagrins innocents M'en ont fait sentir la puissance ; Mais je n'ai point encore senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme, Que je n'en conçois point d'alarme ; Plus j'ai les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer ; Tout ce que j'ai senti n'agissoit point de même, Et je dirois que je vous aime, Seigneur, si je savois ce que c'est que d'aimer. Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent, Ces yeux tendres, ces yeux perçant, mais amoureux, Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent. Hélas ! plus ils sont dangereux, Plus je me plais à m'attacher sur eux. Par quel ordre du Ciel, que je ne puis comprendre, Vous dis−je plus que je ne doi, Moi de qui la pudeur devroit du moins attendre Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous voi ? Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire ; Vos sens comme les miens paroissent interdits ; C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, Et cependant c'est moi qui vous le dis. L'Amour Vous avez eu, Psyché, l'âme toujours si dure, Qu'il ne faut pas vous étonner Si, pour en réparer l'injure, L'Amour, en ce moment, se paye avec usure De ceux qu'elle a dû lui donner. Ce moment est venu qu'il faut que votre bouche Exhale des soupirs si longtemps retenus, Et qu'en vous arrachant à cette humeur farouche, Un amas de transports aussi doux qu'inconnus Aussi sensiblement tout à la fois vous touche, Qu'ils ont dû vous toucher durant tant de beaux jours Dont cette âme insensible a profané le cours. Psyché N'aimer point, c'est donc un grand crime ! L'Amour En souffrez−vous un rude châtiment ? Psyché C'est punir assez doucement. L'Amour C'est lui choisir sa peine légitime, Et se faire justice en ce glorieux jour D'un manquement d'amour par un excès d'amour. Psyché Que n'ai−je été plus tôt punie ! J'y mets le bonheur de ma vie ; Je devrois en rougir, ou le dire plus bas, Mais le supplice a trop d'appas ; Permettez que tout haut je le die et redie. Je le dirois cent fois, et n'en rougirois pas. Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence L'empire surprenant, l'aimable violence, Dès que je veux parler, s'empare de ma voix. C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense, Que le sexe et la bienséance Osent me faire d'autres lois ; Vos yeux de ma réponse eux−mêmes font le choix, Et ma bouche asservie à leur toute−puissance Ne me consulte plus sur ce que je me dois. L'Amour Croyez, belle Psyché, croyez ce qu'ils vous disent, Ces yeux qui ne sont point jaloux ; Qu'à l'envi les vôtres m'instruisent De tout ce qui se passe en vous. Croyez−en ce coeur qui soupire, Et qui, tant que le vôtre y voudra repartir, Vous dira bien plus, d'un soupir, Que cent regards ne peuvent dire : C'est le langage le plus doux, C'est le plus fort, c'est le plus sûr de tous. Psyché L'intelligence en étoit due A nos coeurs, pour les rendre également contents : J'ai soupiré, vous m'avez entendue ; Vous soupirez, je vous entends, Mais ne me laissez plus en doute, Seigneur, et dites−moi si par la même route, Après moi, le Zéphire ici vous a rendu, Pour me dire ce que j'écoute. Quand j'y suis arrivé, étiez−vous attendu ? Et quand vous lui parlez, êtes−vous entendu ? L'Amour J'ai dans ce doux climat un souverain empire, Comme vous l'avez sur mon coeur ; L'Amour m'est favorable, et c'est en sa faveur Qu'à mes ordres Aeole a soumis le Zéphire. C'est l'Amour qui, pour voir mes feux récompensés, Lui−même a dicté cet oracle Par qui vos beaux jours menacés D'une foule d'amants se sont débarrassés, Et qui m'a délivré de l'éternel obstacle De tant de soupirs empressés, Qui ne méritoient pas de vous être adressés. Ne me demandez point quelle est cette province, Ni le nom de son prince : Vous le saurez quand il en sera temps. Je veux vous acquérir, mais c'est par mes services, Par des soins assidus, et par des voeux constants, Par les amoureux sacrifices De tout ce que je suis, De tout ce que je puis, Sans que l'éclat du rang pour moi vous sollicite, Sans que de mon pouvoir je me fasse un mérite ; Et, bien que souverain dans cet heureux séjour, Je ne vous veux, Psyché, devoir qu'à mon amour. Venez en admirer avec moi les merveilles, Princesse, et préparez vos yeux et vos oreilles A ce qu'il a d'enchantements. Vous y verrez des bois et des prairies Contester sur leurs agréments Avec l'or et les pierreries ; Vous n'entendrez que des concerts charmants ; De cent beautés vous y serez servie, Qui vous adoreront sans vous porter envie, Et brigueront à tous moments D'une âme soumise et ravie L'honneur de vos commandements. Psyché Mes volontés suivent les vôtres : Je n'en saurois plus avoir d'autres ; Mais votre oracle enfin vient de me séparer De deux soeurs et du Roi mon père, Que mon trépas imaginaire Réduit tous trois à me pleurer. Pour dissiper l'erreur dont leur âme accablée De mortels déplaisirs se voit pour moi comblée, Souffrez que mes soeurs soient témoins Et de ma gloire et de vos soins ; Prêtez−leur comme à moi les ailes du Zéphyre, Qui leur puissent de votre empire Ainsi qu'à moi faciliter l'accès ; Faites−leur voir en quels lieux je respire, Faites−leur de ma perte admirer le succès. L'Amour Vous ne me donnez pas, Psyché, toute votre âme : Ce tendre souvenir d'un père et de deux soeurs Me vole une part des douceurs Que je veux toutes pour ma flamme. N'ayez d'yeux que pour moi, qui n'en ai que pour vous, Ne songez qu'à m'aimer, ne songez qu'à me plaire, Et quand de tels soucis osent vous en distraire... Psyché Des tendresses du sang peut−on être jaloux ? L'Amour Je le suis, ma Psyché, de toute la nature : Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent : Dès qu'il les flatte, j'en murmure ; L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; Votre habit de trop près vous touche ; Et sitôt que vous soupirez, Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés. Mais vous voulez vos soeurs. Allez, partez, Zéphire : Psyché le veut, je ne l'en puis dédire. Le Zéphire s'envole. Quand vous leur ferez voir ce bienheureux séjour, De ses trésors faites−leur cent largesses, Prodiguez−leur caresses sur caresses, Et du sang, s'il se peut, épuisez les tendresses, Pour vous rendre toute à l'amour. Je n'y mêlerai point d'importune présence ; Mais ne leur faites pas de si longs entretiens : Vous ne sauriez pour eux avoir de complaisance Que vous ne dérobiez aux miens. Psyché Votre amour me fait une grâce Dont je n'abuserai jamais. L'Amour Allons voir cependant ces jardins, ce palais, Où vous ne verrez rien que votre éclat n'efface. Et vous, petits Amours, et vous, jeunes Zéphyrs, Qui pour âmes n'avez que de tendres soupirs, Montrez tous à l'envi ce qu'à voir ma princesse Vous avez senti d'allégresse. Troisième intermède Il se fait... Il se fait une entrée de ballet de quatre Amours et quatre Zéphyrs interrompue deux fois par un dialogue chanté par un Amour et un Zéphyr. Le Zéphyr Aimable jeunesse, Suivez la tendresse, Joignez aux beaux jours La douceur des amours. C'est pour vous surprendre Qu'on vous fait entendre Qu'il faut éviter leurs soupirs, Et craindre leurs desirs : Laissez−vous apprendre Quels sont leurs plaisirs. Ils chantent ensemble : Chacun est obligé d'aimer A son tour ; Et plus on a de quoi charmer, Plus on doit à l'Amour. Le Zéphyr, seul. Un coeur jeune et tendre Est fait pour se rendre, Il n'a point à prendre De fâcheux détour. Les deux, ensemble. Chacun est obligé d'aimer A son tour ; Et plus on a de quoi charmer, Plus on doit à l'Amour. L'Amour, seul. Pourquoi se défendre ? Que sert−il d'attendre ? Quand on perd un jour, On le perd sans retour Les Deux, ensemble. Chacun est obligé d'aimer A son tour ; Et plus on a de quoi charmer. Plus on doit à l'Amour. Second Couplet Le Zéphyr L'Amour a des charmes ; Rendons−lui les armes : Ses soins et ses pleurs Ne sont pas sans douceurs. Un coeur, pour le suivre, A cent maux se livre ; Il faut, pour goûter ses appas, Languir jusqu'au trépas ; Mais ce n'est pas vivre Que de n'aimer pas. Ils chantent ensemble : S'il faut des soins et des travaux, En aimant, On est payé de mille maux Par un heureux moment. Le Zéphyr, seul. On craint, on espère, Il faut du mystère, Mais on n'obtient guère De bien sans tourment. Les Deux, ensemble. S'il faut des soins et des travaux, En aimant, On est payé de mille maux Par un heureux moment. L'Amour, seul. Que peut−on mieux faire Qu'aimer et que plaire ? C'est un soin charmant Que l'emploi d'un amant. Les Deux, ensemble. S'il faut des soins et des travaux, En aimant, On est payé de mille maux Par un heureux moment. (Le théâtre devient un autre palais magnifique, coupé dans le fond par un vestibule, au travers duquel on voit un jardin superbe et charmant décoré de plusieurs vases d'orangers et d'arbres chargés de toutes sortes de fruits.) Acte IV Scène I Aglaure, Cidippe Aglaure Je n'en puis plus, ma soeur : j'ai vu trop de merveilles ; L'avenir aura peine à les bien concevoir ; Le soleil qui voit tout et qui nous fait tout voir N'en a vu jamais de pareilles. Elles me chagrinent l'esprit ; Et ce brillant palais, ce pompeux équipage Font un odieux étalage, Qui m'accable de honte autant que de dépit. Que la Fortune indignement nous traite, Et que sa largesse indiscrète Prodigue aveuglément, épuise, unit d'efforts, Pour faire de tant de trésors Le partage d'une cadette ! Cidippe J'entre dans tous vos sentiments, J'ai les mêmes chagrins, et dans ces lieux charmants Tout ce qui vous déplaît me blesse ; Tout ce que vous prenez pour un mortel affront Comme vous m'accable, et me laisse L'amertume dans l'âme, et la rougeur au front. Aglaure Non, ma soeur, il n'est point de reines Qui dans leur propre Etat parlent en souveraines, Comme Psyché parle en ces lieux. On l'y voit obéie avec exactitude, Et de ses volontés une amoureuse étude Les cherche jusque dans ses yeux. Mille beautés s'empressent autour d'elle, Et semblent dire à nos regards jaloux ; "Quels que soient nos attraits, elle est encor plus belle ; Et nous qui la servons le sommes plus que vous." Elle prononce, on exécute ; Aucun ne s'en défend, aucun ne s'en rebute ; Flore, qui s'attache à ses pas, Répand à pleines mains autour de sa personne Ce qu'elle a de plus doux appas ; Zéphire vole aux ordres qu'elle donne ; Et son amante et lui, s'en laissant trop charmer, Quittent pour la servir les soins de s'entr'aimer. Cidippe Elle a des dieux à son service, Elle aura bientôt des autels ; Et nous ne commandons qu'à de chétifs mortels, De qui l'audace et le caprice, Contre nous à toute heure en secret révoltés, Opposent à nos volontés Ou le murmure, ou l'artifice. Aglaure C'étoit peu que dans notre cour Tant de coeurs à l'envi nous l'eussent préférée ; Ce n'étoit pas assez que de nuit et de jour D'une foule d'amants elle y fût adorée : Quand nous nous consolions de la voir au tombeau Par l'ordre imprévu d'un oracle, Elle a voulu de son destin nouveau Faire en notre présence éclater le miracle, Et choisi nos yeux pour témoins De ce qu'au fond du coeur nous souhaitions le moins. Cidippe Ce qui le plus me désespère, C'est cet amant parfait et si digne de plaire, Qui se captive sous ses lois. Quand nous pourrions choisir entre tous les monarques, En est−il un de tant de rois Qui porte de si nobles marques ? Se voir du bien par delà ses souhaits N'est souvent qu'un bonheur qui fait des misérables : Il n'est ni train pompeux, ni superbes palais Qui n'ouvrent quelque porte à des maux incurables ; Mais avoir un amant d'un mérite achevé, Et s'en voir chèrement aimée, C'est un bonheur si haut, si relevé, Que sa grandeur ne peut être exprimée. Aglaure N'en parlons plus, ma soeur, nous en mourrions d'ennui ; Songeons plutôt à la vengeance, Et trouvons le moyen de rompre entre elle et lui Cette adorable intelligence. La voici. J'ai des coups tous prêts à lui porter, Qu'elle aura peine d'éviter. Scène II Psyché, Aglaure, Cidippe Psyché Je viens vous dire adieu : mon amant vous renvoie, Et ne sauroit plus endurer Que vous lui retranchiez un moment de la joie Qu'il prend de se voir seul à me considérer. Dans un simple regard, dans la moindre parole, Son amour trouve des douceur, Qu'en faveur du sang je lui vole, Quand je les partage à des soeurs. Aglaure La jalousie est assez fine, Et ses délicats sentiments Méritent bien qu'on s'imagine Que celui qui pour vous a ces empressements Passe le commun des amants. Je vous en parle ainsi faute de le connoître. Vous ignorez son nom, et ceux dont il tient l'être : Nos esprits en sont alarmés. Je le tiens un grand prince, et d'un pouvoir suprême Bien au delà du diadème ; Ses trésors sous vos pas confusément semés Ont de quoi faire honte à l'abondance même ; Vous l'aimez autant qu'il vous aime ; Il vous charme, et vous le charmez : Votre félicité, ma soeur, seroit extrême, Si vous saviez qui vous aimez. Psyché Que m'importe ? j'en suis aimée ; Plus il me voit, plus je lui plais ; Il n'est point de plaisirs dont l'âme soit charmée Qui ne préviennent mes souhaits ; Et je vois mal de quoi la vôtre est alarmée, Quand tout me sert dans ce palais. Aglaure Qu'importe qu'ici tout vous serve, Si toujours cet amant vous cache ce qu'il est ? Nous ne nous alarmons que pour votre intérêt. En vain tout vous y rit, en vain tout vous y plaît : Le véritable amour ne fait point de réserve ; Et qui s'obstine à se cacher Sent quelque chose en soi qu'on lui peut reprocher. Si cet amant devient volage, Car souvent en amour le change est assez doux, Et j'ose le dire entre nous, Pour grand que soit l'éclat dont brille ce visage, Il en peut être ailleurs d'aussi belles que vous : Si, dis−je, un autre objet sous d'autres lois l'engage, Si dans l'état où je vous voi, Seule en ses mains et sans défense, Il va jusqu'à la violence, Sur qui vous vengera le Roi, Ou de ce changement, ou de cette insolence ? Psyché Ma soeur, vous me faites trembler. Juste Ciel ! pourrois−je être assez infortunée... Cidippe Que sait−on si déjà les noeuds de l'hyménée... Psyché N'achevez pas, ce seroit m'accabler. Aglaure Je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Ce prince qui vous aime, et qui commande aux vents, Qui nous donne pour char les ailes du Zéphire, Et de nouveaux plaisirs vous comble à tous moments, Quand il rompt à vos yeux l'ordre de la nature, Peut−être à tant d'amour mêle un peu d'imposture ; Peut−être ce palais n'est qu'un enchantement, Et ces lambris dorés, ces amas de richesses Dont il achète vos tendresses, Dès qu'il sera lassé de souffrir vos caresses, Disparoîtront en un moment. Vous savez comme nous ce que peuvent les charmes. Psyché Que je sens à mon tour de cruelles alarmes ! Aglaure Notre amitié ne veut que votre bien. Psyché Adieu, mes soeurs, finissons l'entretien : J'aime et je crains qu'on ne s'impatiente. Partez, et demain, si je puis, Vous me verrez ou plus contente, Ou dans l'accablement des plus mortels ennuis. Aglaure Nous allons dire au Roi quelle nouvelle gloire, Quel excès de bonheur le Ciel répand sur vous. Cidippe Nous allons lui conter d'un changement si doux. La surprenante et merveilleuse histoire. Psyché Ne l'inquiétez point, ma soeur, de vos soupçons, Et quand vous lui peindrez un si charmant empire... Aglaure Nous savons toutes deux ce qu'il faut taire, ou dire, Et n'avons pas besoin sur ce point de leçons. (Le Zéphire enlève les deux soeurs de Psyché dans un nuage qui descend jusqu'à terre, et dans lequel il les emporte avec rapidité.) Scène III L'Amour, Psyché L'Amour Enfin vous êtes seule, et je puis vous redire, Sans avoir pour témoins vos importunes soeurs, Ce que des yeux si beaux ont pris sur moi d'empire ; Et quel excès ont les douceurs Qu'une sincère ardeur inspire, Sitôt qu'elle assemble deux coeurs. Je puis vous expliquer de mon âme ravie Les amoureux empressements, Et vous jurer qu'à vous seule asservie Elle n'a pour objet de ses ravissements Que de voir cette ardeur, de même ardeurs suivie, Ne concevoir plus d'autre envie Que de régler mes voeux sur vos desirs, Et de ce qui vous plaît faire tous mes plaisirs. Mais d'où vient qu'un triste nuage Semble offusquer l'éclat de ces beaux yeux ? Vous manque−t−il quelque chose en ces lieux ? Des voeux qu'on vous y rend dédaignez−vous l'hommage ? Psyché Non, Seigneur. L'Amour Qu'est−ce donc, et d'où vient mon malheur ? J'entends moins de soupirs d'amour que de douleur, Je vois de votre teint les roses amorties Marquer un déplaisir secret ; Vos soeurs à peine sont parties Que vous soupirez de regret ! Ah ! Psyché, de deux coeurs quand l'ardeur est la même, Ont−ils des soupirs différents ? Et quand on aime bien et qu'on voit ce qu'on aime, Peut−on songer à des parents ? Psyché Ce n'est point là ce qui m'afflige. L'Amour Est−ce l'absence d'un rival, Et d'un rival aimé, qui fait qu'on me néglige ? Psyché Dans un coeur tout à vous que vous pénétrez mal Je vous aime, Seigneur, et mon amour s'irrite De l'indigne soupçon que vous avez formé : Vous ne connoissez pas quel est votre mérite, Si vous craignez de n'être pas aimé. Je vous aime, et depuis que j'ai vu la lumière, Je me suis montrée assez fière, Pour dédaigner les voeux de plus d'un roi ; Et s'il vous faut ouvrir mon âme toute entière, Je n'ai trouvé que vous qui fût digne de moi. Cependant j'ai quelque tristesse, Qu'en vain je voudrois vous cacher ; Un noir chagrin se mêle à toute ma tendresse, Dont je ne la puis détacher. Ne m'en demandez point la cause : Peut−être, la sachant, voudrez−vous m'en punir, Et si j'ose aspirer encore à quelque chose, Je suis sûre du moins de ne point l'obtenir. L'Amour Et ne craignez−vous point qu'à mon tour je m'irrite, Que vous connoissiez mal quel est votre mérite, Ou feigniez de ne pas savoir Quel est sur moi votre absolu pouvoir ? Ah ! si vous en doutez, soyez désabusée, Parlez. Psyché J'aurai l'affront de me voir refusée. L'Amour Prenez en ma faveur de meilleurs sentiments ; L'expérience en est aisée ; Parlez, tout se tient prêt à vos commandements, Si, pour m'en croire, il vous faut des serments, J'en jure vos beaux yeux, ces maîtres de mon âme, Ces divins auteurs de ma flamme ; Et si ce n'est assez d'en jurer vos beaux yeux, J'en jure par le Styx, comme jurent les Dieux. Psyché J'ose craindre un peu moins après cette assurance. Seigneur, je vois ici la pompe et l'abondance ; Je vous adore, et vous m'aimez : Mon coeur en est ravi, mes sens en sont charmés ; Mais parmi ce bonheur suprême, J'ai le malheur de ne savoir qui j'aime. Dissipez cet aveuglement. Et faites−moi connoître un si parfait amant. L'Amour Psyché, que venez−vous de dire ? Psyché Que c'est le bonheur où j'aspire, Et si vous ne me l'accordez... L'Amour Je l'ai juré, je n'en suis plus le maître ; Mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Laissez−moi mon secret. Si je me fais connoître, Je vous perds, et vous me perdez. Le seul remède est de vous en dédire. Psyché C'est là sur vous mon souverain empire ? L'Amour Vous pouvez tout, et je suis tout à vous ; Mais si nos feux vous semblent doux. Ne mettez point d'obstacle à leur charmante suite, Ne me forcez point à la fuite : C'est le moindre malheur qui nous puisse arriver D'un souhait qui vous a séduite. Psyché Seigneur, vous voulez m'éprouver, Mais je sais ce que j'en dois croire. De grâce, apprenez−moi tout l'excès de ma gloire, Et ne me cachez plus pour quel illustre choix J'ai rejeté le voeux de tant de rois. L'Amour Le voulez−vous ? Psyché Souffrez que je vous en conjure. L'Amour Si vous saviez, Psyché, la cruelle aventure Que par là vous vous attirez... Psyché Seigneur, vous me désespérez. L'Amour Pensez−y bien, je puis encor me taire. Psyché Faites−vous des serments pour n'y point satisfaire ? L'Amour Hé bien, je suis le Dieu le plus puissant des Dieux, Absolu sur la terre, absolu dans les Cieux ; Dans les eaux, dans les airs mon pouvoir est suprême ; En un mot, je suis l'Amour même, Qui de mes propres traits m'étois blessé pour vous ; Et sans la violence, hélas ! que vous me faites Et qui vient de changer mon amour en courroux, Vous m'alliez avoir pour époux. Vos volontés sont satisfaites, Vous avez su qui, vous aimiez, Vous connoissez l'amant que vous charmiez : Psyché, voyez où vous en êtes. Vous me forcez vous−même à vous quitter, Vous me forcez vous−même à vous ôter Tout l'effet de votre victoire : Peut−être vos beaux yeux ne me reverront plus ; Ce palais, ces jardins, avec moi disparus, Vont faire évanouir votre naissante gloire ; Vous n'avez pas voulu m'en croire, Et pour tout fruit de ce doute éclairci, Le Destin, sous qui le Ciel tremble, Plus fort que mon amour, que tous les Dieux ensemble. Vous va montrer sa haine, et me chasse d'ici. (L'Amour disparoît ; et, dans l'instant qu'il s'envole, le superbe jardin s'évanouit. Psyché demeure seule au milieu d'une vaste campagne, et sur le bord sauvage d'un grand fleuve où elle se veut précipiter. Le Dieu du fleuve paroît assis sur un amas de joncs et de roseaux et appuyé sur une grande urne, d'où sort une grosse source d'eau.) Scène IV Psyché Cruel destin ! funeste inquiétude ! Fatale curiosité ! Qu'avez−vous fait, affreuse solitude, De toute ma félicité ? J'aimois un Dieu, j'en étois adorée, Mon bonheur redoubloit de moment en moment, Et je me vois seule, éplorée, Au milieu d'un désert, où, pour accablement, Et confuse, et désespérée, Je sens croître l'amour, quand j'ai perdu l'amant. Le souvenir m'en charme et m'empoisonne ; Sa douceur tyrannise un coeur infortuné Qu'aux plus cuisants chagrins ma flamme a condamné. O Ciel ! quand l'Amour m'abandonne, Pourquoi me laisse−t−il l'amour qu'il m'a donné ? Source de tous les biens inépuisable et pure, Maître des hommes et des Dieux. Cher auteur des maux que j'endure, Etes−vous pour jamais disparu de mes yeux ? Je vous en ai banni moi−même ; Dans un excès d'amour, dans un bonheur extrême, D'un indigne soupçon mon coeur s'est alarmé : Coeur ingrat, tu n'avois qu'un feu mal allumé ; Et l'on ne peut vouloir, du moment que l'on aime, Que ce que veut l'objet aimé. Mourons, c'est le parti qui seul me reste à suivre, Après la perte que je fais. Pour qui, grands Dieux, voudrois−je vivre, Et pour qui former des souhaits ? Fleuve, de qui les eaux baignent ces tristes sables, Ensevelis mon crime dans tes flots, Et pour finir des maux si déplorables, Laisse−moi dans ton lit assurer mon repos. Le Dieu du fleuve Ton trépas souilleroit mes ondes ; Psyché, le Ciel te le défend, Et peut−être qu'après des douleurs si profondes, Un autre sort t'attend. Fuis plutôt de Vénus l'implacable colère : Je la vois qui te cherche et qui te veut punir. L'amour du fils a fait la haine de la mère. Fuis, je saurai la retenir. Psyché J'attends ses fureurs vengeresses. Qu'auront−elles pour moi qui ne me soit trop doux ? Qui cherche le trépas, ne craint Dieux, ni Déesses, Et peut braver tout leur courroux. Scène V Vénus, Psyché Vénus Orgueilleuse Psyché, vous m'osez donc attendre, Après m'avoir sur terre enlevé mes honneurs, Après que vos traits suborneurs Ont reçu les encens qu'aux miens seuls on doit rendre ? J'ai vu mes temples désertés, J'ai vu tous les mortels séduits par vos beautés Idolâtrer en vous la beauté souveraine, Vous offrir des respects jusqu'alors inconnus, Et ne se mettre pas en peine S'il étoit une autre Vénus ; Et je vous vois encor l'audace De n'en pas redouter les justes châtiments, Et de me regarder en face, Comme si c'étoit peu que mes ressentiments. Psyché Si de quelques mortels on m'a vue adorée, Est−ce un crime pour moi d'avoir eu des appas, Dont leur âme inconsidérée Laissoit charmer des yeux qui ne vous voyoient pas ? Je suis ce que le Ciel m'a faite, Je n'ai que les beautés qu'il m'a voulu prêter : Si les voeux qu'on m'offroit vous ont mal satisfaite, Pour forcer tous les coeurs à vous les reporter, Vous n'aviez qu'à vous présenter, Qu'à ne leur cacher plus cette beauté parfaite, Qui pour les rendre à leur devoir, Pour se faire adorer n'a qu'à se faire voir. Vénus Il falloit vous en mieux défendre. Ces respects, ces encens se devoient refuser ; Et pour les mieux désabuser, Il falloit à leurs yeux vous−même me les rendre. Vous avez aimé cette erreur, Pour qui vous ne deviez avoir que de l'horreur ; Vous avez bien fait plus : votre humeur arrogante Sur le mépris de mille rois Jusques aux Cieux a porté de son choix L'ambition extravagante. Psyché J'aurois porté mon choix, Déesse, jusqu'aux Cieux ? Vénus Votre insolence est sans seconde : Dédaigner tous les rois du monde, N'est−ce pas aspirer aux Dieux ? Psyché Si l'Amour pour eux tous m'avoit endurci l'âme, Et me réservoit toute à lui, En puis−je être coupable, et faut−il qu'aujourd'hui, Pour prix d'une si belle flamme, Vous vouliez m'accabler d'un éternel ennui ? Vénus Psyché, vous deviez mieux connoître Qui vous étiez, et quel étoit ce dieu. Psyché Et m'en a−t−il donné ni le temps, ni le lieu, Lui qui de tout mon coeur d'abord s'est rendu maître ? Vénus Tout votre coeur s'en est laissé charmer, Et vous l'avez aimé dès qu'il vous a dit : "J'aime." Psyché Pouvois−je n'aimer pas le Dieu qui fait aimer, Et qui me parloit pour lui−même ? C'est votre fils, vous savez son pouvoir, Vous en connoissez le mérite. Vénus Oui, c'est mon fils, mais un fils qui m'irrite, Un fils qui me rend mal ce qu'il me sait devoir, Un fils qui fait qu'on m'abandonne, Et qui pour mieux flatter ses indignes amours, Depuis que vous l'aimez, ne blesse plus personne Qui vienne à mes autels implorer mon secours. Vous m'en avez fait un rebelle : On m'en verra vengée, et hautement, sur vous, Et je vous apprendrai s'il faut qu'une mortelle Souffre qu'un Dieu soupire à ses genoux, Suivez−moi, vous verrez, par votre expérience, A quelle folle confiance Vous portoit cette ambition ; Venez, et préparez autant de patience Qu'on vous voit de présomption. Quatrième intermède La scène représente... La scène représente les Enfers. On y voit une mer toute de feu, dont les flots sont dans une perpétuelle agitation. Cette mer effroyable est bornée par des ruines enflammées ; et au milieu de ses flots agités, au travers d'une gueule affreuse, paraît le palais infernal de Pluton. Huit Furies en sortent, et forment une entrée de ballet, où elles se réjouissent de la rage qu'elles ont allumée dans l'âme de la plus douce des Divinités. Un Lutin mêle quantité de sauts périlleux à leurs danses, cependant que Psyché, qui a passé aux Enfers par le commandement de Vénus, repasse dans la barque de Charon, avec la boîte qu'elle a reçue de Proserpine pour cette déesse. Acte V Scène I Psyché Effroyables replis des ondes infernales, Noirs palais où Mégère et ses soeurs font leur cour, Eternels ennemis du jour, Parmi vos Ixions et parmi vos Tantales, Parmi tant de tourments, qui n'ont point d'intervalles, Est−il dans votre affreux séjour Quelques peines qui soient égales Aux travaux où Vénus condamne mon amour ? Elle n'en peut être assouvie, Et depuis qu'à ses lois je me trouve asservie, Depuis qu'elle me livre à ses ressentiments, Il m'a fallu dans ces cruels moments Plus d'une âme et plus d'une vie, Pour remplir ses commandements. Je souffrirois tout avec joie, Si, parmi les rigueurs que sa haine déploie, Mes yeux pouvoient revoir, ne fût−ce qu'un moment, Ce cher, cet adorable amant : Je n'ose le nommer ; ma bouche criminelle D'avoir trop exigé de lui, S'en est rendue indigne, et, dans ce dur ennui, La souffrance la plus mortelle Dont m'accable à toute heure un renaissant trépas, Est celle de ne le voir pas. Si son courroux duroit encore, Jamais aucun malheur n'approcheroit du mien ; Mais s'il avoit pitié d'une âme qui l'adore, Quoi qu'il fallût souffrir, je ne souffrirois rien. Oui, Destins, s'il calmoit cette juste colère, Tous mes malheurs seroient finis : Pour me rendre insensible aux fureurs de la mère, Il ne faut qu'un regard du fils. Je n'en veux plus douter, il partage ma peine, Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi Tout ce que j'endure le gêne : Lui−même il s'en impose une amoureuse loi : En dépit de Vénus, en dépit de mon crime ; C'est lui qui me soutient, c'est lui qui me ranime Au milieu des périls où l'on me fait courir ; Il garde la tendresse où son feu le convie, Et prend soin de me rendre une nouvelle vie, Chaque fois qu'il me faut mourir, Mais que me veulent ces deux ombres Qu'à travers le faux jour de ces demeures sombres J'entrevois s'avancer vers moi ? Scène II Psyché, Cléomène, Agénor Psyché Cléomène, Agénor, est−ce vous que je voi ? Qui vous a ravi la lumière ? Cléomène La plus juste douleur qui d'un beau désespoir Nous eût pu fournir la matière, Cette pompe funèbre, où du sort le plus noir Vous attendiez la rigueur la plus fière, L'injustice la plus entière. Agénor Sur ce même rocher où le Ciel en courroux Vous promettoit, au lieu d'époux, Un serpent dont soudain vous seriez dévorée, Nous tenions la main préparée A repousser sa rage, ou mourir avec vous. Vous le savez, Princesse ; et lorsqu'à notre vue, Par le milieu des airs vous êtes disparue, Du haut de ce rocher, pour suivre vos beautés, Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie D'offrir pour vous au monstre une première proie. D'amour et de douleur l'un et l'autre emportés, Nous nous somme précipités. Cléomène Heureusement déçus au sens de votre oracle, Nous en avons ici reconnu le miracle, Et su que le serpent prêt à vous dévorer Etoit le Dieu qui fait qu'on aime, Et qui, tout Dieu qu'il est, vous adorant lui−même, Ne pouvoit endurer Qu'un mortel comme nous osât vous adorer. Agénor Pour prix de vous avoir suivie, Nous jouissons ici d'un trépas assez doux : Qu'avions−nous affaire de vie, Si nous ne pouvions être à vous ? Nous revoyons ici vos charmes Qu'aucun des deux là haut n'auroit revus jamais ; Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes Honorer des malheurs que vous nous avez faits. Psyché Puis−je avoir des larmes de reste Après qu'on a porté les miens au dernier point ? Unissons nos soupirs dans un sort si funeste : Les soupirs ne s'épuisent point. Mais vous soupireriez, Princes, pour une ingrate ; Vous n'avez point voulu survivre à mes malheurs ; Et quelque douleur qui m'abatte, Ce n'est point pour vous que je meurs. Cléomène L'avons−nous mérité, nous dont toute la flamme N'a fait que vous lasser du récit de nos maux ? Psyché Vous pouviez mériter, Princes, toute mon âme, Si vous n'eussiez été rivaux. Ces qualités incomparables Qui de l'un et de l'autre accompagnoient les voeux, Vous rendoient tous deux trop aimables, Pour mépriser aucun des deux. Agénor Vous avez pu sans être injuste ni cruelle Nous refuser un coeur réservé pour un Dieu. Mais revoyez Vénus : le Destin nous rappelle, Et nous force à vous dire adieu. Psyché Ne vous donne−t−il point le loisir de me dire Quel est ici votre séjour ? Cléomène Dans des bois toujours verts, où d'amour on respire, Aussitôt qu'on est mort d'amour. D'amour on y revit, d'amour on y soupire, Sous les plus douces lois de son heureux empire, Et l'éternelle nuit n'ose en chasser le jour, Que lui−même il attire Sur nos fantômes, qu'il inspire, Et dont aux Enfers même il se fait une cour. Agénor Vos envieuses soeurs, après nous descendues, Pour vous perdre se sont perdues ; Et l'une et l'autre tour à tour, Pour le prix d'un conseil qui leur coûte la vie, A côté d'Ixion, à côté de Titye, Souffre tantôt la roue, et tantôt le vautour. L'Amour ; par les Zéphyrs, s'est fait prompte justice De leur envenimée et jalouse malice : Ces ministres ailés de son juste courroux, Sous couleur de les rendre encore auprès de vous, Ont plongé l'une et l'autre au fond d'un précipice, Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés N'étale que le moindre et le premier supplice De ces conseils dont l'artifice Fait les maux dont vous soupirez. Psyché Que je les plains ! Cléomène Vous êtes seule à plaindre. Mais nous demeurons trop à vous entretenir : Adieu, puissions−nous vivre en votre souvenir ! Puissiez−vous, et bientôt, n'avoir plus rien à craindre ! Puisse, et bientôt, l'Amour vous enlever aux Cieux, Vous y mettre à côté des Dieux, Et, rallumant un feu qui ne se puisse éteindre, Affranchir à jamais l'éclat de vos beaux yeux D'augmenter le jour en ces lieux ! Scène III Psyché Pauvres amants ! Leur amour dure encore, Tous morts qu'ils sont, l'un et l'autre m'adore, Moi dont la dureté reçut si mal leurs voeux : Tu n'en fais pas ainsi, toi qui seul m'as ravie, Amant, que j'aime encor cent fois plus que ma vie, Et qui brises de si beaux noeuds. Ne me fuis plus, et souffre que j'espère Que tu pourras un jour rabaisser l'oeil sur moi, Qu'à force de souffrir j'aurai de quoi te plaire, De quoi me rengager ta foi. Mais ce que j'ai souffert m'a trop défigurée, Pour rappeler un tel espoir ; L'oeil abattu, triste, désespérée, Languissante, et décolorée, De quoi puis−je me prévaloir, Si, par quelque miracle impossible à prévoir, Ma beauté qui t'a plu ne se voit réparée ? Je porte ici de quoi la réparer : Ce trésor de beauté divine, Qu'en mes mains pour Vénus a remis Proserpine, Enferme des appas dont je puis m'emparer, Et l'éclat en doit être extrême, Puisque Vénus, la beauté même, Les demande pour se parer. En dérober un peu seroit−ce un si grand crime ? Pour plaire aux yeux d'un Dieu qui s'est fait mon amant, Pour regagner son coeur, et finir mon tourment, Tout n'est−il pas trop légitime ? Ouvrons. Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau, Et que vois−je sortir de cette boîte ouverte ? Amour, si ta pitié ne s'oppose à ma perte, Pour ne revivre plus je descends au tombeau. Elle s'évanouit, et l'Amour descend auprès d'elle en volant. Scène IV L'Amour, Psyché, évanouie. L'Amour Votre péril, Psyché, dissipe ma colère ; Ou plutôt de mes feux l'ardeur n'a point cessé, Et, bien qu' au dernier point vous m'ayez su déplaire, Je ne me suis intéressé Que contre celle de ma mère. J'ai vu tous vos travaux, j'ai suivi vos malheurs, Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs. Tournez les yeux vers moi : je suis encor le même. Quoi ? je dis et redis tout haut que je vous aime. Et vous ne dites point, Psyché, que vous m'aimez ! Est−ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés, Qu'à jamais la clarté leur vient d'être ravie ? O Mort, devois−tu prendre un dard si criminel, Et, sans aucun respect pour mon être éternel, Attenter à ma propre vie ? Combien de fois, ingrate Déité, Ai−je grossi ton noir empire, Par les mépris et par la cruauté, D'une orgueilleuse ou farouche beauté ? Combien même, s'il le faut dire, T'ai−je immolé de fidèles amants, A force de ravissements ? Va, je ne blesserai plus d'âmes, Je ne percerai plus de coeurs Qu'avec des dards trempés aux divines liqueurs Qui nourrissent du Ciel les immortelles flammes, Et n'en lancerai plus que pour faire, à tes yeux, Autant d'amants, autant de Dieux. Et vous, impitoyable mère, Qui la forcez à m'arracher Tout ce que j'avois de plus cher, Craignez à votre tour l'effet de ma colère. Vous me voulez faire la loi, Vous qu'on voit si souvent la recevoir de moi ! Vous qui portez un coeur sensible comme un autre, Vous enviez au mien les délices du vôtre ! Mais dans ce même coeur j'enfoncerai des coups Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux ; Je vous accablerai de honteuses surprises, Et choisirai partout à vos voeux les plus doux Des Adonis et des Anchises Qui n'auront que haine pour vous. Scène V Vénus, L'Amour, Psyché, évanouie. Vénus La menace est respectueuse, Et d'un enfant qui fait le révolté La colère présomptueuse... L'Amour Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop été, Et ma colère est juste autant qu'impétueuse. Vénus L'impétuosité s'en devroit retenir, Et vous pourriez vous souvenir Que vous me devez la naissance. L'Amour Et vous pourriez n'oublier pas Que vous avez un coeur et des appas Qui relèvent de ma puissance, Que mon arc de la vôtre est l'unique soutien, Que sans mes traits elle n'est rien, Et que si les coeurs les plus braves En triomphe par vous se sont laissé traîner, Vous n'avez jamais fait d'esclaves Que ceux qu'il m'a plu d'enchaîner. Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance Qui tyrannisent mes desirs ; Et si vous ne voulez perdre mille soupirs, Songez, en me voyant, à la reconnoissance, Vous qui tenez de ma puissance Et votre gloire et vos plaisirs. Vénus Comment l'avez−vous défendue, Cette gloire dont vous parlez ? Comment me l'avez−vous rendue ? Et quand vous avez vu mes autels désolés, Mes temples violés, Mes honneurs ravalés, Si vous avez pris part à tant d'ignominie, Comment en a−t−on vu punie Psyché, qui me les a volés ? Je vous ai commandé de la rendre charmée Du plus vil de tous les mortels, Qui ne daignât répondre à son âme enflammée Que par des rebuts éternels, Par les mépris les plus cruels : Et vous−même l'avez aimée ! Vous avez contre moi séduit des immortels ; C'est pour vous qu'à mes yeux les Zéphyrs l'ont cachée, Qu'Apollon même suborné, Par un oracle adroitement tourné, Me l'avoit si bien arrachée, Que si sa curiosité Par une aveugle défiance Ne l'eût rendue à ma vengeance, Elle échappoit à mon coeur irrité. Voyez l'état où votre amour l'a mise, Votre Psyché : son âme va partir ; Voyez, et si la vôtre en est encore éprise, Recevez son dernier soupir. Menacez, bravez−moi, cependant qu'elle expire : Tant d'insolence vous sied bien, Et je dois endurer quoi qu'il vous plaise dire, Moi qui sans vos traits ne puis rien. L'Amour Vous ne pouvez que trop, Déesse impitoyable : Le Destin l'abandonne à tout votre courroux ; Mais soyez moins inexorable Aux prières, aux pleurs d'un fils à vos genoux. Ce doit vous être un spectacle assez doux De voir d'un oeil Psyché mourante, Et de l'autre ce fils, d'une voix suppliante Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous. Rendez−moi ma Psyché, rendez−lui tous ses charmes, Rendez−la, Déesse, à mes larmes, Rendez à mon amour, rendez à ma douleur Le charme de mes yeux, et le choix de mon coeur. Vénus Quelque amour que Psyché vous donne, De ses malheurs par moi n'attendez pas la fin : Si le Destin me l'abandonne, Je l'abandonne à son destin. Ne m'importunez plus, et, dans cette infortune, Laissez−la sans Vénus triompher, ou périr. L'Amour Hélas ! si je vous importune, Je ne le ferois pas si je pouvois mourir. Vénus Cette douleur n'est pas commune, Qui force un immortel à souhaiter la mort. L'Amour Voyez par son excès si mon amour est fort. Ne lui ferez−vous grâce aucune ? Vénus Je vous l'avoue, il me touche le coeur, Votre amour ; il désarme, il fléchit ma rigueur : Votre Psyché reverra la lumière. L'Amour Que je vous vais partout faire donner d'encens ! Vénus Oui, vous la reverrez dans sa beauté première ; Mais de vos voeux reconnoissants Je veux la déférence entière, Je veux qu'un vrai respect laisse à mon amitié Vous choisir une autre moitié. L'Amour Et moi, je ne veux plus de grâce : Je reprends toute mon audace, Je veux Psyché, je veux sa foi, Je veux qu'elle revive et revive pour moi, Et tiens indifférent que votre haine lasse En faveur d'une autre se passe. Jupiter qui paroît va juger entre nous De mes emportements et de votre courroux. (Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paroît en l'air sur son aigle.) Scène dernière Jupiter, Vénus, L'Amour, Psyché L'Amour Vous à qui seul tout est possible, Père des Dieux, souverain des mortels, Fléchissez la rigueur d'une mère inflexible, Qui sans moi n'aura point d'autels. J'ai pleuré, j'ai prié, je soupire, menace, Et perds menaces et soupirs : Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs Dépend du monde entier l'heureuse ou triste face, Et que si Psyché perd le jour, Si Psyché n'est à moi, je ne suis plus l'Amour. Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches, J'éteindrai jusqu'à mon flambeau, Je laisserai languir la Nature au tombeau ; Ou, si je daigne aux coeurs faire encor quelques brèches, Avec ces pointes d'or qui me font obéir, Je vous blesserai tous là−haut pour des mortelles, Et ne décocherai sur elles Que des traits émoussés qui forcent à haïr, Et qui ne font que des rebelles, Des ingrates, et des cruelles. Par quelle tyrannique loi Tiendrai−je à vous servir mes armes toujours prêtes Et vous ferai−je à tous conquêtes sur conquêtes, Si vous me défendez d'en faire une pour moi ? Jupiter Ma fille, sois−lui moins sévère, Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains ; La Parque au moindre mot va suivre ta colère : Parle, et laisse−toi vaincre aux tendresses de mère, Ou redoute un courroux que moi−même je crains. Veux−tu donner le monde en proie A la haine, au désordre, à la confusion ? Et d'un dieu d'union, D'un dieu de douceurs et de joie, Faire un dieu d'amertume et de division ? Considère ce que nous sommes, Et si les passions doivent nous dominer : Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes, Plus il sied bien aux Dieux de pardonner. Vénus Je pardonne à ce fils rebelle. Mais voulez−vous qu'il me soit reproché Qu'une misérable mortelle, L'objet de mon courroux, l'orgueilleuse Psyché, Sous ombre qu'elle est un peu belle, Par un hymen dont je rougis, Souille mon alliance, et le lit de mon fils ? Jupiter Hé bien ! je la fais immortelle Afin d'y rendre tout égal. Vénus Je n'ai plus de mépris ni de haine pour elle, Et l'admets à l'honneur de ce noeud conjugal. Psyché, reprenez la lumière, Pour ne la reperdre jamais : Jupiter a fait votre paix, Et je quitte cette humeur fière Qui s'opposoit à vos souhaits. Psyché C'est donc vous, ô grande Déesse, Qui redonnez la vie à ce coeur innocent ! Vénus Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse. Vivez, Vénus l'ordonne ; aimez, elle y consent. Psyché, à l'Amour. Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme ! L'Amour, à Psyché. Je vous possède enfin, délices de mon âme ! Jupiter Venez, amants, venez aux Cieux Achever un si grand et si digne hyménée ; Viens−y, belle Psyché, changer de destinée, Viens prendre place au rang des Dieux. (Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu'il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l'une, l'Amour avec Psyché dans l'autre, et tous ensemble remontent au ciel.) Les Divinités, qui avoient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d'accord ; et toutes ensemble, par des concerts, des chants, et des danses, célèbrent la fête des noces de l'Amour. Apollon paroît le premier et comme Dieu de l'harmonie, commence à chanter, pour inviter les autres Dieux à se réjouir.) Récit d'Apollon Unissons−nous, troupe immortelle : Le Dieu d'amour devient heureux amant, Et Vénus a repris sa douceur naturelle En faveur d'un fils si charmant ; Il va goûter en paix, après un long tourment, Une félicité qui doit être éternelle. Toutes les Divinités chantent ensemble ce couplet à la gloire de l'Amour. Célébrons ce grand jour ; Célébrons tous une fête si belle ; Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle, Qu'ils fassent retenir le céleste séjour : Chantons, répétons, tour à tour, Qu'il n'est point d'âme si cruelle Qui tôt ou tard ne se rende à l'Amour. Apollon continue : Le Dieu qui nous engage A lui faire la cour Défend qu'on soit trop sage : Les plaisirs ont leur tour : C'est leur plus doux usage Que de finir les soins du jour. La nuit est le partage Des jeux et de l'amour. Ce seroit grand dommage Qu'en ce charmant séjour On eût un coeur sauvage : Les plaisirs ont leur tour ; C'est leur plus doux usage Que de finir les soins du jour. La nuit est le partage Des jeux et de l'amour. (Deux Muses, qui ont toujours évité de s'engager sous les lois de l'Amour, conseillent aux belles qui n'ont point encore aimé de s'en défendre avec soin, à leur exemple.) Chanson des Muses Gardez−vous, beautés sévères : Les amours font trop d'affaires ; Craignez toujours de vous laisser charmer. Quand il faut que l'on soupire, Tout le mal n'est pas de s'enflammer : Le martyre De le dire Coûte plus cent fois que d'aimer. Second couplet des muses On ne peut aimer sans peines, Il est peu de douces chaînes, A tout moment on se sent alarmer : Quand il faut que l'on soupire, Tout le mal n'est pas de s'enflammer ; Le martyre De le dire Coûte plus cent fois que d'aimer. (Bacchus fait entendre qu'il n'est pas si dangereux que l'Amour.) Récit de Bacchus Si quelquefois, Suivant nos douces lois, La raison se perd et s'oublie, Ce que le vin nous cause de folie Commence et finit en un jour Mais quand un coeur est enivré d'amour, Souvent c'est pour toute la vie. Entrée de ballet, Composée de deux Ménades et de deux Aegipans qui suivent Bacchus (Mome déclare qu'il n'a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n'est qu'à l'Amour seul qu'il n'ose se jouer.) Récit de Mome Je cherche à médire Sur la terre et dans les Cieux ; Je soumets à ma satire Les plus grands des Dieux. Il n'est dans l'univers que l'Amour qui m'étonne : Il est le seul que j'épargne aujourd'hui ; Il n'appartient qu'à lui De n'épargner personne. Entrée de ballet, Composée de quatre polichinelles et de deux matassins qui suivent Mome, et viennent joindre leur plaisanterie et leur badinage aux divertissements de cette grande fête. (Bacchus et Mome, qui les conduisent, chantent au milieu d'eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée sur le sujet et les avantages de la raillerie.) Récit de Bacchus Admirons le jus de la treille : Qu'il est puissant ! qu'il a d'attraits ! Il sert aux douceurs de la paix, Et dans la guerre il fait merveille ; Mais surtout pour les amours Le vin est d'un grand secours. Récit de Mome Folâtrons, divertissons−nous, Raillons, nous ne saurions mieux faire : La raillerie est nécessaire Dans les jeux les plus doux. Sans la douceur que l'on goûte à médire, On trouve peu de plaisirs sans ennui : Rien n'est si plaisant que de rire, Quand on rit aux dépens d'autrui. Plaisantons, ne pardonnons rien, Rions, rien n'est plus à la mode : On court péril d'être incommode En disant trop de bien. Sans la douceur que l'on goûte à médire, On trouve peu de plaisirs sans ennui : Rien n'est si plaisant que de rire, Quand on rit aux dépens d'autrui. (Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu'il excite à profiter de leur loisir en prenant part aux divertissements.) Récit de Mars Laissons en paix toute la terre, Cherchons de doux amusements ; Parmi les jeux les plus charmants Mêlons l'image de la guerre. Entrée de ballet (Suivants de Mars, qui font, en dansant avec des enseignes, une manière d'exercice.) Dernière entrée de ballet (Les troupes différentes de la suite d'Apollon, de Bacchus, de Mome et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s'unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres. Un choeur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale et termine la fête des noces de l'Amour et de Psyché.) Dernier choeur Chantons les plaisirs charmants Des heureux amants ; Que tout le Ciel s'empresse A leur faire sa cour ; Célébrons ce beau jour Par mille doux chants d'allégresse, Célébrons ce beau jour Par mille doux chants pleins d'amour. (Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avoit des timbales, des trompettes et des tambours mêlés dans ces derniers concerts, et ce dernier couplet se chantoit ainsi : ) Chantons les plaisirs charmants Des heureux amants Répondez−nous, trompettes, Timbales et tambours ; Accordez−vous toujours Avec le doux son des musettes, Accordez−vous toujours Avec le doux chant des amours. Les Fourberies de Scapin Comédie Représentée la première fois à Paris sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal le 24e mai 1671 par la troupe du Roi Personnages Argante, père d'Octave et de Zerbinette. Géronte, père de Léandre et de Hyacinte. Octave, fils d'Argante, et amant de Hyacinte. Léandre, fils de Géronte, et amant de Zerbinette. Zerbinette, crue Egyptienne, et reconnue fille d'Argante, et amante de Léandre. Hyacinte, fille de Géronte, et amante d'Octave Scapin, valet de Léandre, et fourbe. Silvestre, valet d'Octave. Nérine, nourrice de Hyacinte. Carle, fourbe. Deux porteurs. La scène est à Naples. Acte I Scène I Octave, Silvestre Octave Ah ! fâcheuses nouvelles pour un coeur amoureux ! Dures extrémités où je me vois réduit ! Tu viens, Silvestre, d'apprendre au port que mon père revient ? Silvestre Oui. Octave Qu'il arrive ce matin même ? Silvestre Ce matin même Octave Et qu'il revient dans la résolution de me marier ? Silvestre Oui. Octave Avec une fille du seigneur Géronte ? Silvestre Du seigneur Géronte. Octave Et que cette fille est mandée de Tarente ici pour cela ? Silvestre Oui. Octave Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle ? Silvestre De votre oncle. Octave A qui mon père les a mandées par une lettre ? Silvestre Par une lettre. Octave Et cet oncle, dis−tu, suit toutes nos affaires. Silvestre Toutes nos affaires. Octave Ah ! parle, si tu veux, et ne te fais point, de la sorte, arracher les mots de la bouche. Silvestre Qu'ai−je à parler davantage ? Vous n'oubliez aucune circonstance, et vous dites les choses tout justement comme elles sont. Octave Conseille−moi, du moins, et me dis ce que je dois faire dans ces cruelles conjonctures. Silvestre Ma foi ! je m'y trouve autant embarrassé que vous, et j'aurois bon besoin que l'on me conseillât moi−même. Octave Je suis assassiné par ce maudit retour. Silvestre Je ne le suis pas moins. Octave Lorsque mon père apprendra les choses, je vais voir fondre sur moi un orage soudain d'impétueuses réprimandes. Silvestre Les réprimandes ne sont rien ; et plût au Ciel que j'en fusse quitte à ce prix ! mais j'ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies, et je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules. Octave O Ciel ! par où sortir de l'embarras où je me trouve ? Silvestre C'est à quoi vous deviez songer, avant que de vous y jeter. Octave Ah ! tu me fais mourir par tes leçons hors de saison. Silvestre Vous me faites bien plus mourir par vos actions étourdies. Octave Que dois−je faire ? Quelle résolution prendre ? A quel remède recourir ? Scène II Scapin, Octave, Silvestre Scapin Qu'est−ce, seigneur Octave, qu'avez−vous ? Qu'y a−t−il ? Quel désordre est−ce là ? Je vous vois tout troublé. Octave Ah ! mon pauvre Scapin, je suis perdu, je suis désespéré, je suis le plus infortuné de tous les hommes. Scapin Comment ? Octave N'as−tu rien appris de ce qui me regarde ? Scapin Non. Octave Mon père arrive avec le seigneur Géronte, et ils me veulent marier. Scapin Hé bien ! qu'y a−t−il là de si funeste ? Octave Hélas ! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude ? Scapin Non ; mais il ne tiendra qu'à vous que je ne la sache bientôt ; et je suis homme consolatif, homme à m'intéresser aux affaires des jeunes gens. Octave Ah ! Scapin, si tu pouvois trouver quelque invention, forger quelque machine, pour me tirer de la peine où je suis, je croirois t'être redevable de plus que de la vie. Scapin A vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans doute reçu du Ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies ; et je puis dire, sans vanité, qu'on n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble métier : mais, ma foi ! le mérite est trop maltraité aujourd'hui, et j'ai renoncé à toutes choses depuis certain chagrin d'une affaire qui m'arriva. Octave Comment ? quelle affaire, Scapin ? Scapin Une aventure où je me brouillai avec la justice. Octave La justice ! Scapin Oui, nous eûmes un petit démêlé ensemble. Silvestre Toi et la justice ! Scapin Oui. Elle en usa fort mal avec moi, et je me dépitai de telle sorte contre l'ingratitude du siècle que je résolus de ne plus rien faire. Baste ! Ne laissez pas de me conter votre aventure. Octave Tu sais, Scapin, qu'il y a deux mois que le seigneur Géronte et mon père s'embarquèrent ensemble pour un voyage qui regarde certain commerce où leurs intérêts sont mêlés. Scapin Je sais cela. Octave Et que Léandre et moi nous fûmes laissés par nos pères, moi sous la conduite de Silvestre, et Léandre sous ta direction. Scapin Oui : je me suis fort bien acquitté de ma charge. Octave Quelque temps après, Léandre fit rencontre d'une jeune Egyptienne dont il devint amoureux. Scapin Je sais cela encore. Octave Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitôt confidence de son amour, et me mena voir cette fille, que je trouvai belle à la vérité, mais non pas tant qu'il vouloit que je la trouvasse. Il ne m'entretenoit que d'elle chaque jour ; m'exagéroit à tous moments sa beauté et sa grâce ; me louoit son esprit, et me parloit avec transport des charmes de son entretien, dont il me rapportoit jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçoit toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. Il me querelloit quelquefois de n'être pas assez sensible aux choses qu'il me venoit dire, et me blâmoit sans cesse de l'indifférence où j'étois pour les jeux de l'amour. Scapin Je ne vois pas encore où ceci veut aller. Octave Un jour que je l'accompagnois pour aller chez les gens qui gardent l'objet de ses voeux, nous entendîmes, dans une petite maison d'une rue écartée, quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c'est. Une femme nous dit, en soupirant, que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangères, et qu'à moins que d'être insensibles, nous en serions touchés. Scapin Où est−ce que cela nous mène ? Octave La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'étoit. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisoit des regrets, et d'une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu'on puisse jamais voir. Scapin Ah, ah ! Octave Un autre auroit paru effroyable en l'état où elle étoit ; car elle n'avoit pour habillement qu'une méchante petite jupe avec des brassières de nuit qui étoient de simple futaine ; et sa coiffure étoit une cornette jaune, retroussée au haut de sa tête, qui laissoit tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules ; et cependant, faite comme cela, elle brilloit de mille attraits, et ce n'étoit qu'agréments et que charmes que toute sa personne. Scapin Je sens venir les choses. Octave Si tu l'avois vue, Scapin, en l'état que je dis, tu l'aurois trouvée admirable. Scapin Oh ! je n'en doute point ; et, sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle étoit tout à fait charmante. Octave Ses larmes n'étoient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage ; elle avoit à pleure une grâce touchante, et sa douleur étoit la plus belle du monde. Scapin Je vois tout cela. Octave Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle appeloit sa chère mère ; et il n'y avoit personne qui n'eût l'âme percée de voir un si bon naturel. Scapin En effet, cela est touchant ; et je vois bien que ce bon naturel−là vous la fit aimer. Octave Ah ! Scapin, un barbare l'auroit aimée. Scapin Assurément : le moyen de s'en empêcher ? Octave Après quelques paroles, dont je tâchai d'adoucir la douleur de cette charmante affligée, nous sortîmes de là ; et demandant à Léandre ce qu'il lui sembloit de cette personne, il me répondit froidement qu'il la trouvoit assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m'en parloit, et je ne voulus point lui découvrir l'effet que ses beautés avoient fait sur mon âme. Silvestre Si vous n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu'à demain. Laissez−le−moi finir en deux mots. Son coeur prend feu dès ce moment. Il ne sauroit plus vivre, qu'il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont rejetées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mère : voilà mon homme au désespoir. Il presse, supplie, conjure : point d'affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien, et sans appui, est de famille honnête ; et qu'à moins que de l'épouser, on ne peut souffrir ses poursuites. Voilà son amour augmenté par les difficultés. Il consulte dans sa tête, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voilà marié avec elle depuis trois jours. Scapin J'entends. Silvestre Maintenant mets avec cela le retour imprévu du père, qu'on n'attendoit que dans deux mois ; la découverte que l'oncle a faite du secret de notre mariage, et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur Géronte a eue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente. Octave Et par−dessus tout cela mets encore l'indigence où se trouve cette aimable personne, et l'impuissance où je me vois d'avoir de quoi la secourir. Scapin Est−ce là tout ? Vous voilà bien embarrassés tous deux pour une bagatelle. C'est bien là de quoi se tant alarmer. N'as−tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose ? Que diable ! te voilà grand et gros comme père et mère, et tu ne saurois trouver dans ta tête, forger dans ton esprit quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème, pour ajuster vos affaires ? Fi ! peste soit du butor ! Je voudrois bien que l'on m'eût donné autrefois nos vieillards à duper ; je les aurois joués tous deux par−dessous la jambe ; et je n'étois pas plus grand que cela, que je me signalois déjà par cent tours d'adresse jolis. Silvestre J'avoue que le Ciel ne m'a pas donné tes talents, et que je n'ai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec la justice. Octave Voici mon aimable Hyacinte. Scène III Hyacinte, Octave, Scapin, Silvestre Hyacinte Ah ! Octave, est−il vrai ce que Silvestre vient de dire à Nérine ? que votre père est de retour, et qu'il veut vous marier ? Octave Oui, belle Hyacinte, et ces nouvelles m'ont donné une atteinte cruelle. Mais que vois−je ? vous pleurez ! Pourquoi ces larmes ? Me soupçonnez−vous, dites−moi, de quelque infidélité, et n'êtes−vous pas assurée de l'amour que j'ai pour vous ? Hyacinte Oui, Octave, je suis sûre que vous m'aimez ; mais je ne le suis pas que vous m'aimiez toujours. Octave Eh ! peut−on vous aimer qu'on ne vous aime toute sa vie ? Hyacinte J'ai ouï dire, Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le nôtre, et que les ardeurs que les hommes font voir sont des feux qui s'éteignent aussi facilement qu'ils naissent. Octave Ah ! ma chère Hyacinte, mon coeur n'est donc pas fait comme celui des autres hommes, et je sens bien pour moi que je vous aimerai jusqu'au tombeau. Hyacinte Je veux croire que vous sentez ce que vous dites, et je ne doute point que vos paroles ne soient sincères ; mais je crains un pouvoir qui combattra dans votre coeur les tendres sentiments que vous pouvez avoir pour moi. Vous dépendez d'un père, qui veut vous marier à une autre personne ; et je suis sûre que je mourrai, si ce malheur m'arrive. Octave Non, belle Hyacinte, il n'y a point de père qui puisse me contraindre à vous manquer de foi, et je me résoudrai à quitter mon pays, et le jour même, s'il est besoin, plutôt qu'à vous quitter. J'ai déjà pris, sans l'avoir vue, une aversion effroyable pour celle que l'on me destine ; et, sans être cruel, je souhaiterois que la mer l'écartât d'ici pour jamais. Ne pleurez donc point, je vous prie, mon aimable Hyacinte, car vos larmes me tuent, et je ne les puis voir sans me sentir percer le coeur. Hyacinte Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes pleurs, et j'attendrai d'un oeil constant ce qu'il plaira au Ciel de résoudre de moi. Octave Le Ciel nous sera favorable. Hyacinte Il ne sauroit m'être contraire, si vous m'êtes fidèle. Octave Je le serai assurément. Hyacinte Je serai donc heureuse. Scapin, à part. Elle n'est pas tant sotte, ma foi ! et je la trouve assez passable. Octave, montrant Scapin. Voici un homme qui pourroit bien, s'il le vouloit, nous être, dans tous nos besoins, d'un secours merveilleux. Scapin J'ai fait de grands serments de ne me mêler plus du monde ; mais, si vous m'en priez bien fort tous deux, peut−être... Octave Ah ! s'il ne tient qu'à te prier bien fort pour obtenir ton aide, je te conjure de tout mon coeur de prendre la conduite de notre barque. Scapin, à Hyacinte. Et vous, ne me dites−vous rien ? Hyacinte Je vous conjure, à son exemple, par tout ce qui vous est le plus cher au monde, de vouloir servir notre amour. Scapin Il faut se laisser vaincre, et avoir de l'humanité. Allez, je veux m'employer pour vous. Octave Crois que... Scapin Chut ! (A Hyacinte.) Allez−vous−en, vous, et soyez en repos. (A Octave.) Et vous, préparez−vous à soutenir avec fermeté l'abord de votre père. Octave Je t'avoue que cet abord me fait trembler par avance, et j'ai une timidité naturelle que je ne saurois vaincre. Scapin Il faut pourtant paroître ferme au premier choc, de peur que, sur votre foiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant. Là, tâchez de vous composer par étude. Un peu de hardiesse, et songez à répondre résolûment sur tout ce qu'il pourra vous dire. Octave Je ferai du mieux que je pourrai. Scapin Cà, essayons un peu, pour vous accoutumer. Répétons un peu votre rôle et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la tête haute, les regards assurés. Octave Comme cela ? Scapin Encore un peu davantage. Octave Ainsi ? Scapin Bon. Imaginez−vous que je suis votre père qui arrive, et répondez−moi fermement, comme si c'étoit à lui−même. "Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses−tu bien paroître devant mes yeux, après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence ? Est−ce là le fruit de mes soins, maraud ? est−ce là le fruit de mes soins ? le respect qui m'est dû ? le respect que tu me conserves ? " Allons donc. "Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton père, de contracter un mariage clandestin ? Réponds−moi, coquin, réponds−moi. Voyons un peu tes belles raisons." Oh ! que diable ! vous demeurez interdit ! Octave C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'entends. Scapin Eh ! oui. C'est par cette raison qu'il ne faut pas être comme un innocent. Octave Je m'en vais prendre plus de résolution, et je répondrai fermement. Scapin Assurément ? Octave Assurément. Silvestre Voilà votre père qui vient. Octave O Ciel ! je suis perdu. Scapin Holà ! Octave, demeurez. Octave ! Le voilà enfui. Quelle pauvre espèce d'homme ! Ne laissons pas d'attendre le vieillard. Silvestre Que lui dirai−je ? Scapin Laisse−moi dire, moi, et ne fais que me suivre. Scène IV Argante, Scapin, Silvestre Argante, se croyant seul. A−t−on jamais ouï parler d'une action pareille à celle−là ? Scapin, à Silvestre. Il a déjà appris l'affaire, et elle lui tient si fort en tête, que tout seul il en parle haut. Argante, se croyant seul. Voilà une témérité bien grande ! Scapin, à Silvestre. Ecoutons−le un peu. Argante, se croyant seul. Je voudrois bien savoir ce qu'ils me pourront dire sur ce beau mariage. Scapin, à part. Nous y avons songé. Argante, se croyant seul. Tâcheront−ils de me nier la chose ? Scapin, à part. Non, nous n'y pensons pas. Argante, se croyant seul. Ou s'ils entreprendront de l'excuser ? Scapin, à part. Celui−là se pourra faire. Argante, se croyant seul. Prétendront−ils m'amuser par des contes en l'air ? Scapin, à part. Peut−être. Argante, se croyant seul. Tous leurs discours seront inutiles. Scapin, à part. Nous allons voir. Argante, se croyant seul. Ils ne m'en donneront point à garder. Scapin, à part. Ne jurons de rien. Argante, se croyant seul. Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sûreté. Scapin, à part. Nous y pourvoirons. Argante, se croyant seul. Et pour le coquin de Silvestre, je le rouerai de coups. Silvestre, à Scapin. J'étois bien étonné s'il m'oublioit. Argante, apercevant Silvestre. Ah ! ah ! vous voilà donc, sage gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens. Scapin Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour. Argante Bonjour, Scapin. (A Silvestre.) Vous avez suivi mes ordres vraiment d'une belle manière, et mon fils s'est comporté fort sagement pendant mon absence. Scapin Vous vous portez bien, à ce que je vois ? Argante Assez bien. (A Silvestre.) Tu ne dis mot, coquin, tu ne dis mot. Scapin Votre voyage a−t−il été bon ? Argante Mon Dieu ! fort bon. Laisse−moi un peu quereller en repos. Scapin Vous voulez quereller ? Argante Oui, je veux quereller. Scapin Et qui, Monsieur ? Argante, montrant Silvestre. Ce maraud−là. Scapin Pourquoi ? Argante Tu n'as pas ouï parler de ce qui s'est passé dans mon absence ? Scapin J'ai bien ouï parler de quelque petite chose. Argante Comment quelque petite chose ! Une action de cette nature ? Scapin Vous avez quelque raison. Argante Une hardiesse pareille à celle−là ? Scapin Cela est vrai. Argante Un fils qui se marie sans le consentement de son père ? Scapin Oui, il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serois d'avis que vous ne fissiez point de bruit. Argante Je ne suis pas de cet avis, moi, et je veux faire du bruit tout mon soûl. Quoi ? tu ne trouves pas que j'aye tous les sujets du monde d'être en colère ? Scapin Si fait. J'y ai d'abord été, moi, lorsque j'ai su la chose, et je me suis intéressé pour vous, jusqu'à quereller votre fils. Demandez−lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites, et comme je l'ai chapitré sur le peu de respect qu'il gardoit à un père dont il devoit baiser les pas ? On ne peut pas lui mieux parler, quand ce seroit vous−même. Mais quoi ? je me suis rendu à la raison, et j'ai considéré que, dans le fond, il n'a pas tant de tort qu'on pourroit croire. Argante Que me viens−tu conter ? Il n'a pas tant de tort de s'aller marier de but en blanc avec une inconnue ? Scapin Que voulez−vous ? il y a été poussé par sa destinée. Argante Ah ! ah ! voici une raison la plus belle du monde. On n'a plus qu'à commettre tous les crimes imaginables, tromper, voler, assassiner, et dire pour excuse qu'on y a été poussé par sa destinée. Scapin Mon Dieu ! vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu'il s'est trouvé fatalement engagé dans cette affaire. Argante Et pourquoi s'y engageoit−il ? Scapin Voulez−vous qu'il soit aussi sage que vous ? Les jeunes gens sont jeunes, et n'ont pas toute la prudence qu'il leur faudroit pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre, qui, malgré toutes mes leçons, malgré toutes mes remontrances, est allé faire de son côté pis encore que votre fils. Je voudrois bien savoir si vous−même n'avez pas été jeune, et n'avez pas, dans votre temps, fait des fredaines comme les autres. J'ai ouï dire, moi, que vous avez été autrefois un compagnon parmi les femmes, que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps−là, et que vous n'en approchiez point que vous ne poussassiez à bout. Argante Cela est vrai, j'en demeure d'accord ; mais je m'en suis toujours tenu à la galanterie, et je n'ai point été jusqu'à faire ce qu'il a fait. Scapin Que vouliez−vous qu'il fît ? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien (car il tient cela de vous, d'être aimé de toutes les femmes). Il la trouve charmante. Il lui rend des visites, lui conte des douceurs, soupire galamment, fait le passionné. Elle se rend à sa poursuite. Il pousse sa fortune. Le voilà surpris avec elle par ses parents, qui, la force à la main, le contraignent de l'épouser. Silvestre, à part. L'habile fourbe que voilà ! Scapin Eussiez−vous voulu qu'il se fût laissé tuer ? Il vaut mieux encore être marié qu'être mort. Argante On ne m'a pas dit que l'affaire se soit ainsi passée. Scapin, montrant Silvestre. Demandez−lui plutôt : il ne vous dira pas le contraire. Argante, à Silvestre. C'est par force qu'il a été marié ? Silvestre Oui, Monsieur. Scapin Voudrois−je vous mentir ? Argante Il devoit donc aller tout aussitôt protester de violence chez un notaire. Scapin C'est ce qu'il n'a pas voulu faire. Argante Cela m'auroit donné plus de facilité à rompre ce mariage. Scapin Rompre ce mariage ! Argante Oui. Scapin Vous ne le romprez point. Argante Je ne le romprai point ? Scapin Non. Argante Quoi ? je n'aurai pas pour moi les droits de père, et la raison de la violence qu'on a faite à mon fils ? Scapin C'est une chose dont il ne demeurera pas d'accord. Argante Il n'en demeurera pas d'accord ? Scapin Non. Argante Mon fils ? Scapin Votre fils. Voulez−vous qu'il confesse qu'il ait été capable de crainte, et que ce soit par force qu'on lui ait fait faire les choses ? Il n'a garde d'aller avouer cela. Ce seroit se faire tort, et se montrer indigne d'un père comme vous. Argante Je me moque de cela. Scapin Il faut, pour son honneur, et pour le vôtre, qu'il dise dans le monde que c'est de bon gré qu'il l'a épousée. Argante Et je veux, moi, pour mon honneur et pour le sien, qu'il dise le contraire. Scapin Non, je suis sûr qu'il ne le fera pas. Argante Je l'y forcerai bien. Scapin Il ne le fera pas, vous dis−je. Argante Il le fera, ou je le déshériterai. Scapin Vous ? Argante Moi. Scapin Bon. Argante Comment, bon ! Scapin Vous ne le déshériterez point. Argante Je ne le déshériterai point ? Scapin Non. Argante Non ? Scapin Non. Argante Hoy ! Voici qui est plaisant : je ne déshériterai pas mon fils. Scapin Non, vous dis−je. Argante Qui m'en empêchera ? Scapin Vous−même. Argante Moi ? Scapin Oui. Vous n'aurez pas ce coeur−là. Argante Je l'aurai. Scapin Vous vous moquez. Argante Je ne me moque point. Scapin La tendresse paternelle fera son office. Argante Elle ne fera rien. Scapin Oui, oui. Argante Je vous dis que cela sera. Scapin Bagatelles. Argante Il ne faut point dire bagatelles. Scapin Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement. Argante Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. Finissons ce discours qui m'échauffe la bile. (A Silvestre.) Va−t'en, pendard, va−t'en me chercher mon fripon, tandis que j'ira rejoindre le seigneur Géronte, pour lui conter ma disgrâce. Scapin Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose, vous n'avez qu'à me commander. Argante Je vous remercie. (A part.) Ah ! pourquoi faut−il qu'il soit fils unique ! et que n'ai−je à cette heure la fille que le Ciel m'a ôtée, pour la faire mon héritière ! Scène V Scapin, Silvestre Silvestre J'avoue que tu es un grand homme, et voilà l'affaire en bon train ; mais l'argent, d'autre part, nous presse pour notre subsistance, et nous avons, de tous côtés, des gens qui aboient après nous. Scapin Laisse−moi faire, la machine est trouvée. Je cherche seulement dans ma tête un homme qui nous soit affidé, pour jouer un personnage dont j'ai besoin. Attends. Tiens−toi un peu. Enfonce ton bonnet en méchant garçon. Campe−toi sur un pied. Mets la main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. Voilà qui est bien. Suis−moi. J'ai des secrets pour déguiser ton visage et ta voix. Silvestre Je te conjure au moins de ne m'aller point brouiller avec la justice. Scapin Va, va : nous partagerons les périls en frères ; et trois ans de galère de plus ou de moins ne sont pas pour arrêter un noble coeur. Acte II Scène I Géronte, Argante Géronte Oui, sans doute, par le temps qu'il fait, nous aurons ici nos gens aujourd'hui ; et un matelot qui vient de Tarente m'a assuré qu'il avoit vu mon homme qui étoit près de s'embarquer. Mais l'arrivée de ma fille trouvera les choses mal disposées à ce que nous nous proposions ; et ce que vous venez de m'apprendre de votre fils rompt étrangement les mesures que nous avions prises ensemble. Argante Ne vous mettez pas en peine : je vous réponds de renverser tout cet obstacle, et j'y vais travailler de ce pas. Géronte Ma foi ! seigneur Argante, voulez−vous que je vous dise ? l'éducation des enfants est une chose à quoi il faut s'attacher fortement. Argante Sans doute. A quel propos cela ? Géronte A propos de ce que les mauvais déportements des jeunes gens viennent le plus souvent de la mauvaise éducation que leurs pères leur donnent. Argante Cela arrive parfois. Mais que voulez−vous dire par là ? Géronte Ce que je veux dire par là ? Argante Oui. Géronte Que si vous aviez, en brave père, bien moriginé votre fils, il ne vous auroit pas joué le tour qu'il vous a fait. Argante Fort bien. De sorte donc que vous avez bien mieux moriginé le vôtre ? Géronte Sans doute, et je serois bien fâché qu'il m'eût rien fait approchant de cela. Argante Et si ce fils que vous avez, en brave père, si bien moriginé, avoit fait pis encore que le mien ? eh ? Géronte Comment ? Argante Comment ? Géronte Qu'est−ce que cela veut dire ? Argante Cela veut dire, seigneur Géronte, qu'il ne faut pas être si prompt à condamner la conduite des autres ; et que ceux qui veulent gloser, doivent bien regarder chez eux s'il n'y a rien qui cloche. Géronte Je n'entends point cette énigme. Argante On vous l'expliquera. Géronte Est−ce que vous auriez ouï dire quelque chose de mon fils ? Argante Cela se peut faire. Géronte Et quoi encore ? Argante Votre Scapin, dans mon dépit, ne m'a dit la chose qu'en gros ; et vous pourrez de lui, ou de quelque autre, être instruit du détail. Pour moi, je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j'ai à prendre. Jusqu'au revoir. Scène II Léandre, Géronte Géronte, seul. Que pourroit−ce être que cette affaire−ci ? Pis encore que le sien ? Pour moi, je ne vois pas ce que l'on peut faire de pis ; et je trouve que se marier sans le consentement de son père est une action qui passe tout ce qu'on peut s'imaginer. Ah ! vous voilà. Léandre, en courant à lui pour l'embrasser. Ah ! mon père, que j'ai de joie de vous voir de retour ! Géronte, refusant de l'embrasser. Doucement. Parlons un peu d'affaire. Léandre Souffrez que je vous embrasse, et que... Géronte, le repoussant encore. Doucement, vous dis−je. Léandre Quoi ? vous me refusez, mon père, de vous exprimer mon transport par mes embrassements ! Géronte Oui ! nous avons quelque chose à démêler ensemble. Léandre Et quoi ? Géronte Tenez−vous, que je vous voye en face. Léandre Comment ? Géronte Regardez−moi entre deux yeux. Léandre Hé bien ? Géronte Qu'est−ce donc qu'il s'est passé ici ? Léandre Ce qui s'est passé ? Géronte Oui. Qu'avez−vous fait dans mon absence ? Léandre Que voulez−vous, mon père, que j'aye fait ? Géronte Ce n'est pas moi qui veux que vous ayez fait, mais qui demande ce que c'est que vous avez fait. Léandre Moi, je n'ai fait aucune chose dont vous ayez lieu de vous plaindre. Géronte Aucune chose ? Léandre Non. Géronte Vous êtes bien résolu. Léandre C'est que je suis sûr de mon innocence. Géronte Scapin pourtant a dit de vos nouvelles. Léandre Scapin ! Géronte Ah ! ah ! ce mot vous fait rougir. Léandre Il vous a dit quelque chose de moi ? Géronte Ce lieu n'est pas tout à fait propre à vuider cette affaire, et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende au logis, J'y vais revenir tout à l'heure. Ah ! traître, s'il faut que tu me déshonores, je te renonce pour mon fils ; et tu peux bien pour jamais te résoudre à fuir de ma présence. Scène III Octave, Scapin, Léandre Léandre Me trahir de cette manière ! Un coquin qui doit, par cent raisons, être le premier à cacher les choses que je lui confie, est le premier à les aller découvrir à mon père. Ah ! je jure le Ciel que cette trahison ne demeurera pas impunie. Octave Mon cher Scapin, que ne dois−je point à tes soins ! Que tu es un homme admirable ! et que le Ciel m'est favorable de t'envoyer à mon secours ! Léandre Ah ! ah ! vous voilà. Je suis ravi de vous trouver, Monsieur le coquin. Scapin Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que vous me faites. Léandre, en mettant l'épée à la main. Vous faites le méchant plaisant. Ah ! je vous apprendrai... Scapin, se mettant à genoux. Monsieur. Octave, se mettant entre−deux pour empêcher Léandre de le frapper. Ah ! Léandre. Léandre Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie. Scapin Eh ! Monsieur. Octave, le retenant. De grâce ! Léandre, voulant frapper Scapin. Laissez−moi contenter mon ressentiment. Octave Au nom de l'amitié, Léandre, ne le maltraitez point. Scapin Monsieur, que vous ai−je fait ? Léandre, voulant le frapper. Ce que tu m'as fait, traître ! Octave, le retenant. Eh ! doucement. Léandre Non, Octave, je veux qu'il me confesse lui−même tout à l'heure la perfidie qu'il m'a faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m'as joué, on vient de me l'apprendre ; et tu ne croyois pas peut−être que l'on me dût révéler ce secret ; mais je veux en avoir la confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée au travers du corps. Scapin Ah ! Monsieur, auriez−vous bien ce coeur−là ? Léandre Parle donc. Scapin Je vous ai fait quelque chose, Monsieur ? Léandre Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c'est. Scapin Je vous assure que je l'ignore. Léandre, s'avançant pour le frapper. Tu l'ignores ! Octave, le retenant. Léandre. Scapin Hé bien ! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j'ai bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d'Espagne dont on vous fit présent il y a quelques jours ; et que c'est moi qui fis une fente au tonneau, et répandis de l'eau autour, pour faire croire que le vin s'étoit échappé. Léandre C'est toi, pendard, qui m'as bu mon vin d'Espagne, et qui as été cause que j'ai tant querellé la servante, croyant que c'étoit elle qui m'avoit fait le tour ? Scapin Oui, Monsieur : je vous en demande pardon. Léandre Je suis bien aise d'apprendre cela ; mais ce n'est pas l'affaire dont il est question maintenant. Scapin Ce n'est pas cela, Monsieur ? Léandre Non : c'est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me la dises. Scapin Monsieur, je ne me souviens pas d'avoir fait autre chose. Léandre, le voulant frapper. Tu ne veux pas parler ? Scapin Eh ! Octave, le retenant. Tout doux. Scapin Oui, Monsieur, il est vrai qu'il y a trois semaines que vous m'envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la jeune Egyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j'avois trouvé des voleurs qui m'avoient bien battu, et m'avoient dérobé la montre. C'étoit moi, Monsieur, qui l'avois retenue. Léandre C'est toi qui as retenu ma montre ? Scapin Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est. Léandre Ah ! ah ! j'apprends ici de jolies choses, et j'ai un serviteur fort fidèle vraiment. Mais ce n'est pas encore cela que je demande. Scapin Ce n'est pas cela ? Léandre Non, infâme : c'est autre chose encore que je veux que tu me confesses. Scapin Peste ! Léandre Parle vite, j'ai hâte. Scapin Monsieur, voilà tout ce que j'ai fait. Léandre, voulant frapper Scapin. Voilà tout ? Octave, se mettant au−devant. Eh ! Scapin Hé bien ! oui, Monsieur : vous vous souvenez de ce loup−garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant. Léandre Hé bien ! Scapin C'étoit moi, Monsieur, qui faisois le loup−garou. Léandre C'étoit toi, traître, qui faisois le loup−garou ? Scapin Oui, Monsieur, seulement pour vous faire peur, et vous ôter l'envie de nous faire courir, toutes les nuits ; comme vous aviez de coutume. Léandre Je saurai me souvenir, en temps et lieu, de tout ce que je viens d'apprendre. Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à mon père. Scapin A votre père ? Léandre Oui, fripon, à mon père. Scapin Je ne l'ai pas seulement vu depuis son retour. Léandre Tu ne l'as pas vu ? Scapin Non, Monsieur. Léandre Assurément ? Scapin Assurément. C'est une chose que je vais vous faire dire par lui−même. Léandre C'est de sa bouche que je le tiens pourtant. Scapin Avec votre permission, il n'a pas dit la vérité. Scène IV Carle, Scapin, Léandre, Octave Carle Monsieur, je vous apporte une nouvelle qui est fâcheuse pour votre amour ? Léandre Comment ? Carle Vos Egyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette, et elle−même, les larmes aux yeux, m'a chargé de venir promptement vous dire que si, dans deux heures, vous ne songez à leur porter l'argent qu'il vous ont demandé pour elle, vous l'allez perdre pour jamais. Léandre Dans deux heures ? Carle Dans deux heures. Léandre Ah ! mon pauvre Scapin, j'implore ton secours ! Scapin, passant devant lui avec un air fier. "Ah ! mon pauvre Scapin." Je suis "mon pauvre Scapin" à cette heure qu'on a besoin de moi. Léandre Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si tu me l'as fait. Scapin Non, non, ne me pardonnez rien. Passez−moi votre épée au travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez. Léandre Non. Je te conjure plutôt de me donner la vie, en servant mon amour. Scapin Point, point : vous ferez mieux de me tuer. Léandre Tu m'es trop précieux ; et je te prie de vouloir employer pour moi ce génie admirable, qui vient à bout de toute chose. Scapin Non : tuez−moi, vous dis−je. Léandre Ah ! de grâce, ne songe plus à tout cela, et pense à me donner le secours que je te demande ! Octave Scapin, il faut faire quelque chose pour lui. Scapin Le moyen, après une avanie de la sorte ? Léandre Je te conjure d'oublier mon emportement et de me prêter ton adresse. Octave Je joins mes prières aux siennes. Scapin J'ai cette insulte−là sur le coeur. Octave Il faut quitter ton ressentiment. Léandre Voudrois−tu m'abandonner, Scapin, dans la cruelle extrémité où se voit mon amour ? Scapin Me venir faire, à l'improviste, un affront comme celui−là ! Léandre J'ai tort, je le confesse. Scapin Me traiter de coquin, de fripon, de pendard, d'infâme ! Léandre J'en ai tous les regrets du monde. Scapin Me vouloir passer son épée au travers du corps ! Léandre Je t'en demande pardon de tout mon coeur ; et s'il ne tient qu'à me jeter à tes genoux, tu m'y vois, Scapin, pour te conjurer encore une fois de ne me point abandonner. Octave Ah ! ma foi ! Scapin, il se faut rendre à cela. Scapin Levez−vous. Une autre fois, ne soyez point si prompt. Léandre Me promets−tu de travailler pour moi ? Scapin On y songera. Léandre Mais tu sais que le temps presse. Scapin Ne vous mettez pas en peine. Combien est−ce qu'il vous faut ? Léandre Cinq cents écus. Scapin Et à vous ? Octave Deux cents pistoles. Scapin Je veux tirer cet argent de vos pères. (A Octave.) Pour ce qui est du vôtre, la machine est déjà toute trouvée ; (à Léandre) et quant au vôtre, bien qu'avare au dernier degré, il y faudra moins de façons encore, car vous savez que, pour l'esprit, il n'en a pas, grâces à Dieu ! grande provision et je le livre pour une espèce d'homme à qui l'on fera toujours croire tout ce que l'on voudra. Cela ne vous offense point : il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance ; et vous savez assez l'opinion de tout le monde, qui veut qu'il ne soit votre père que pour la forme. Léandre Tout beau, Scapin. Scapin Bon, bon, on fait bien scrupule de cela : vous moquez−vous ? Mais j'aperçois venir le père d'Octave. Commençons par lui, puisqu'il se présente. Allez−vous−en tous deux. (A Octave). Et vous, avertissez votre Silvestre de venir vite jouer son rôle. Scène V Argante, Scapin Scapin, à part. Le voilà qui rumine. Argante, se croyant seul. Avoir si peu de conduite et de considération ! s'aller jeter dans un engagement comme celui−là ! Ah, ah ! jeunesse impertinente ! Scapin Monsieur, votre serviteur. Argante Bonjour, Scapin. Scapin Vous rêvez à l'affaire de votre fils. Argante Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin. Scapin Monsieur, la vie est mêlée de traverses. Il est bon de s'y tenir sans cesse préparé ; et j'ai ouï dire, il y a longtemps, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue. Argante Quoi ? Scapin Que pour peu qu'un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié ; sa fille subornée ; et ce qu'il trouve qu'il ne lui est point arrivé, l'imputer à bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis, que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m'arriver, j'en ai rendu grâce à mon bon destin. Argante Voilà qui est bien. Mais ce mariage impertinent qui trouble celui que nous voulons faire est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser. Scapin Ma foi ! Monsieur, si vous m'en croyez, vous tâcherez, par quelque autre voie, d'accommoder l'affaire. Vous savez ce que c'est que les procès en ce pays−ci, et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines. Argante Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ? Scapin Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que m'a donnée tantôt votre chagrin m'a obligé à chercher dans ma tête quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude ; car je ne saurois voir d'honnêtes pères chagrinés par leurs enfants que cela ne m'émeuve ; et, de tout temps, je me suis senti pour votre personne une inclination particulière. Argante Je te suis obligé. Scapin J'ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été épousée. C'est un de ces braves de profession, de ces gens qui sont tous coups d'épée, qui ne parlent que d'échiner, et ne font non plus de conscience de tuer un homme que d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir quelle facilité offroit la raison de la violence pour le faire casser, vos prérogatives du nom de père, et l'appui que vous donneroit auprès de la justice et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin je l'ai tant tourné de tous les côtés, qu'il a prêté l'oreille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster l'affaire pour quelque somme ; et il donnera son consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent. Argante Et qu'a−t−il demandé ? Scapin Oh ! d'abord, des choses par−dessus les maisons. Argante Et quoi ? Scapin Des choses extravagantes. Argante Mais encore ? Scapin Il ne parloit pas moins que de cinq ou six cents pistoles. Argante Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer ! Se moque−t−il des gens ? Scapin C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'étiez point une dupe, pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin, après plusieurs discours, voici où s'est réduit le résultat de notre conférence. "Nous voilà au temps, m'a−t−il dit, que je dois partir pour l'armée. Je suis après à m'équiper, et le besoin que j'ai de quelque argent me fait consentir, malgré moi, à ce qu'on me propose. Il me faut un cheval de service, et je n'en saurois avoir un qui soit tant soit peu raisonnable à moins de soixante pistoles." Argante Hé bien ! pour soixante pistoles, je les donne. Scapin "Il faudra le harnois et les pistolets ; et cela ira bien à vingt pistoles encore." Argante Vingt pistoles, et soixante, ce seroit quatre−vingts. Scapin Justement. Argante C'est beaucoup ; mais soit, je consens à cela. Scapin "Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui coûtera bien trente pistoles." Argante Comment, diantre ! Qu'il se promène ! il n'aura rien du tout. Scapin Monsieur. Argante Non, c'est un impertinent. Scapin Voulez−vous que son valet aille à pied ? Argante Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi. Scapin Mon Dieu ! Monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie, et donnez tout pour vous sauver des mains de la justice. Argante Hé bien ! soit, je me résous à donner encore ces trente pistoles. Scapin "Il me faut encore, a−t−il dit, un mulet pour porter..." Argante Oh ! qu'il aille au diable avec son mulet ? C'en est trop, et nous irons devant les juges. Scapin De grâce, Monsieur... Argante Non, je n'en ferai rien. Scapin Monsieur, un petit mulet. Argante Je ne lui donnerois pas seulement un âne. Scapin Considérez... Argante Non ! j'aime mieux plaider. Scapin Eh ! Monsieur, de quoi parlez−vous là, et à quoi vous résolvez−vous ? Jetez les yeux sur les détours de la justice ; voyez combien d'appels et de degrés de jurisdiction, combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer, sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n'y pas un de tous ces gens−là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde. Un sergent baillera de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez. Votre procureur s'entendra avec votre partie, et vous vendra à beaux deniers comptants. Votre avocat, gagné de même, ne se trouvera point lorsqu'on plaidera votre cause, ou dira des raisons qui ne feront que battre la campagne, et n'iront point au fait. Le greffier délivrera par contumace des sentences et arrêts contre vous. Le clerc du rapporteur soustraira des pièces, ou le rapporteur même ne dira pas ce qu'il a vu. Et quand, par les plus grandes précautions du monde, vous aurez paré tout cela, vous serez ébahi que vos juges auront été sollicités contre vous, ou par des gens dévots, ou par des femmes qu'ils aimeront. Eh ! Monsieur, si vous le pouvez sauvez−vous de cet enfer−là. C'est être damné dès ce monde que d'avoir à plaider ; et la seule pensée d'un procès seroit capable de me faire fuir jusqu'aux Indes. Argante A combien est−ce qu'il fait monter le mulet ? Scapin Monsieur, pour le mulet, pour son cheval, et celui de son homme, pour le harnois et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu'il doit à son hôtesse, il demande en tout deux cents pistoles. Argante Deux cents pistoles ? Scapin Oui. Argante, se promenant en colère le long du théâtre. Allons, allons, nous plaiderons. Scapin Faites réflexion... Argante Je plaiderai. Scapin Ne vous allez point jeter... Argante Je veux plaider. Scapin Mais, pour plaider, il vous faudra de l'argent : il vous en faudra pour l'exploit ; il vous en faudra pour le contrôle ; il vous en faudra pour la procuration, pour la présentation, conseils, productions ; et journées du procureur ; il vous en faudra pour les consultations et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac, et pour les grosses d'écritures ; il vous en faudra pour le rapport des substituts ; pour les épices de conclusion ; pour l'enregistrement du greffier, façon d'appointement, sentences et arrêts, contrôles, signatures, et expéditions de leurs clercs, sans parler de tous les présents qu'il vous faudra faire. Donnez cet argent−là à cet homme−ci, vous voilà hors d'affaire. Argante Comment, deux cents pistoles ? Scapin Oui : vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul en moi−même de tous les frais de la justice ; et j'ai trouvé qu'en donnant deux cents pistoles à votre homme, vous en aurez de reste pour le moins cent cinquante, sans compter les soins, les pas, et les chagrins que vous épargnerez. Quand il n'y auroit à essuyer que les sottises que disent devant tout le monde de méchants plaisants d'avocats, j'aimerois mieux donner trois cents pistoles que plaider. Argante Je me moque de cela, et je défie les avocats de rien dire de moi. Scapin Vous ferez ce qu'il vous plaira ; mais si j'étois que de vous, je fuirois les procès. Argante Je ne donnerai point deux cents pistoles. Scapin Voici l'homme dont il s'agit. Scène VI Silvestre, Argante, Scapin Silvestre Scapin, fais−moi connoître un peu cet Argante, qui est père d'Octave. Scapin Pourquoi, Monsieur ? Silvestre Je viens d'apprendre qu'il veut me mettre en procès, et faire rompre par justice le mariage de ma soeur. Scapin Je ne sais pas s'il a cette pensée ; mais il ne veut point consentir aux deux cents pistoles que vous voulez, et il dit que c'est trop. Silvestre Par la mort ! par la tête ! par le ventre ! si je le trouve, je le veux échiner, dussé−je être roué tout vif. (Argante, pour n'être point vu, se tient, en tremblant, couvert de Scapin.) Scapin Monsieur, ce père d'Octave a du coeur, et peut−être ne vous craindra−t−il point. Silvestre Lui ? lui ? Par le sang ! par la tête ! s'il étoit là, je lui donnerois tout à l'heure de l'épée dans le ventre. Qui est cet homme−là ? Scapin Ce n'est pas lui, Monsieur, ce n'est pas lui. Silvestre N'est−ce point quelqu'un de ses amis ? Scapin Non, Monsieur, au contraire, c'est son ennemi capital. Silvestre Son ennemi capital ? Scapin Oui. Silvestre Ah, parbleu ! j'en suis ravi. Vous êtes ennemi, Monsieur, de ce faquin d'Argante, eh ? Scapin Oui, oui, je vous en réponds. Silvestre, lui prend rudement la main. Touchez là, touchez. Je vous donne ma parole, et vous jure sur mon honneur, par l'épée que je porte, par tous les serments que je saurois faire, qu'avant la fin du jour je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce faquin d'Argante. Reposez−vous sur moi. Scapin Monsieur, les violences en ce pays−ci ne sont guère souffertes. Silvestre Je me moque de tout, et n'ai rien à perdre. Scapin Il se tiendra sur ses gardes assurément ; et il a des parents, des amis, et des domestiques, dont il se fera un secours contre votre ressentiment. Silvestre C'est ce que je demande, morbleu ! c'est ce que je demande. (Il met l'épée à la main et pousse de tous les côtés, comme s'il y avoit plusieurs personnes devant lui.) Ah, tête ! ah, ventre ! Que ne le trouvé−je à cette heure avec tout son secours ! Que ne paroît−il à mes yeux au milieu de trente personnes ! Que ne les vois−je fondre sur moi les armes à la main ! Comment, marauds, vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ? Allons, morbleu ! tue, point de quartier. Donnons. Ferme. Poussons. Bon pied, bon oeil, Ah ! coquins, ah ! canaille, vous en voulez par là ; je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez, marauds, soutenez. Allons. A cette botte. A cette autre. A celle−ci. A celle−là. Comment, vous reculez ? Pied ferme, morbleu ! pied ferme. Scapin Eh, eh, eh ! Monsieur, nous n'en sommes pas. Silvestre Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer de moi. Scapin Hé bien, vous voyez combien de personnes tuées pour deux cents pistoles. Oh sus ! je vous souhaite une bonne fortune. Argante, tout tremblant. Scapin. Scapin Plaît−il ? Argante Je me résous à donner les deux cents pistoles. Scapin J'en suis ravi, pour l'amour de vous. Argante Allons le trouver, je les ai sur moi. Scapin Vous n'avez qu'à me les donner. Il ne faut pas pour votre honneur que vous paroissiez là, après avoir passé ici pour autre que ce que vous êtes ; et de plus, je craindrois qu'en vous faisant connoître il n'allât s'aviser de vous demander davantage. Argante Oui ; mais j'aurois été bien aise de voir comme je donne mon argent. Scapin Est−ce que vous vous défiez de moi ? Argante Non pas ; mais... Scapin Parbleu, Monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnête homme : c'est l'un des deux. Est−ce que je voudrois vous tromper, et que dans tout ceci j'ai d'autre intérêt que le vôtre, et celui de mon maître, à qui vous voulez vous allier ? Si je vous suis suspect, je ne me mêle plus de rien, et vous n'avez qu'à chercher, dès cette heure, qui accommodera vos affaires. Argante Tiens donc. Scapin Non, Monsieur, ne me confiez point votre argent. Je serai bien aise que vous vous serviez de quelque autre. Argante Mon Dieu ! tiens. Scapin Non, vous dis−je, ne vous fiez point à moi. Que sait−on si je ne veux point vous attraper votre argent ? Argante Tiens, te dis−je, ne me fais point contester davantage. Mais songe à bien prendre tes sûretés avec lui. Scapin Laissez−moi faire, il n'a pas affaire à un sot. Argante Je vais t'attendre chez moi. Scapin Je ne manquerai pas d'y aller. (Seul.), Et un. Je n'ai qu'à chercher l'autre. Ah ! ma foi ! le voici. Il semble que le Ciel, l'un après l'autre, les amène dans mes filets. Scène VII Géronte, Scapin Scapin O Ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable père ! Pauvre Géronte, que feras−tu ? Géronte Que dit−il la de moi, avec ce visage affligé ? Scapin N'y a−t−il personne qui puisse me dire où est le seigneur Géronte ? Géronte Qu'y a−t−il, Scapin ? Scapin Où pourrai−je le rencontrer, pour lui dire cette infortune ? Géronte Qu'est−ce que c'est donc ? Scapin En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver. Géronte Me voici. Scapin Il faut qu'il soit caché en quelque endroit qu'on ne puisse point deviner. Géronte Holà ! es−tu aveugle, que tu ne me vois pas ? Scapin Ah ! Monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer. Géronte Il y a une heure que je suis devant toi. Qu'est−ce que c'est donc qu'il y a ? Scapin Monsieur... Géronte Quoi ? Scapin Monsieur, votre fils... Géronte Hé bien ! mon fils... Scapin Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde. Géronte Et quelle ? Scapin Je l'ai trouvé tantôt tout triste, de je ne sais quoi que vous lui avez dit, où vous m'avez mêlé assez mal à propos ; et, cherchant à divertir cette tristesse, nous nous sommes allés promener sur le port. Là, entre autres plusieurs choses, nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a invités d'y entrer, et nous a présenté la main. Nous y avons passé ; il nous a fait mille civilités, nous a donné la collation, où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du monde. Géronte Qu'y a−t−il de si affligeant à tout cela ? Scapin Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que, si vous ne lui envoyez par moi tout à l'heure cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger. Géronte Comment, diantre ! cinq cents écus ? Scapin Oui, Monsieur ; et de plus, il ne m'a donné pour cela que deux heures. Géronte Ah ! le pendard de Turc, m'assassiner de la façon ! Scapin C'est à vous, Monsieur, d'aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse. Géronte Que diable alloit−il faire dans cette galère ? Scapin Il ne songeoit pas à ce qui est arrivé. Géronte Va−t'en, Scapin, va−t'en vite dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui. Scapin La justice en pleine mer ! Vous moquez−vous des gens ? Géronte Que diable alloit−il faire dans cette galère ? Scapin Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes. Géronte Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle. Scapin Quoi, Monsieur ? Géronte Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoye mon fils, et que tu te mets à sa place jusqu'à ce que j'aye amassé la somme qu'il demande. Scapin Eh ! Monsieur, songez−vous à ce que vous dites ? et vous figurez−vous que ce Turc ait si peu de sens, que d'aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ? Géronte Que diable alloit−il faire dans cette galère ? Scapin Il ne devinoit pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a donné que deux heures. Géronte Tu dis qu'il demande... Scapin Cinq cents écus. Géronte Cinq cents écus ! N'a−t−il point de conscience ? Scapin Vraiment oui, de la conscience à un Turc. Géronte Sait−il bien ce que c'est que cinq cents écus ? Scapin Oui, Monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres. Géronte Croit−il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans le pas d'un cheval ? Scapin Ce sont des gens qui n'entendent point de raison. Géronte Mais que diable alloit−il faire à cette galère ? Scapin Il est vrai ; mais quoi ? on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez. Géronte Tiens, voilà la clef de mon armoire. Scapin Bon. Géronte Tu l'ouvriras. Scapin Fort bien. Géronte Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle de mon grenier. Scapin Oui. Géronte Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et tu les vendras aux fripiers, pour aller racheter mon fils. Scapin, en lui rendant la clef. Eh ! Monsieur, rêvez−vous ? Je n'aurois pas cent francs de tout ce que vous dites ; et de plus, vous savez le peu de temps qu'on m'a donné. Géronte Mais que diable alloit−il faire à cette galère ? Scapin Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut−être que je ne te verrai de ma vie, et qu'à l'heure que je parle, on t'emmène esclave en Alger. Mais le Ciel me sera témoin que j'ai fait pour toi tout ce que j'ai pu ; et que si tu manques à être racheté, il n'en faut accuser que le peu d'amitié d'un père. Géronte Attends, Scapin, je m'en vais querir cette somme. Scapin Dépêchez donc vite, Monsieur, je tremble que l'heure ne sonne. Géronte N'est−ce pas quatre cents écus que tu dis ? Scapin Non : cinq cents écus. Géronte Cinq cents écus ? Scapin Oui. Géronte Que diable alloit−il faire à cette galère ? Scapin Vous avez raison, mais hâtez−vous. Géronte N'y avait−il point d'autre promenade ? Scapin Cela est vrai. Mais faites promptement. Géronte Ah ! maudite galère ! Scapin Cette galère lui tient au coeur. Géronte Tiens, Scapin, je ne me souvenois pas que je viens justement de recevoir cette somme en or, et je ne croyois pas qu'elle dût m'être si tôt ravie. (Il lui présente sa bourse, qu'il ne laisse pourtant pas aller ; et, dans ses transports, il fait aller son bras de côté et d'autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse.) Tiens. Va−t'en racheter mon fils. Scapin Oui, Monsieur. Géronte Mais dis à ce Turc que c'est un scélérat. Scapin Oui. Géronte Un infâme. Scapin Oui. Géronte Un homme sans foi, un voleur. Scapin Laissez−moi faire. Géronte Qu'il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit. Scapin Oui. Géronte Que je ne les lui donne ni à la mort, ni à la vie. Scapin Fort bien. Géronte Et que si jamais je l'attrape, je saurai me venger de lui. Scapin Oui. Géronte, remet la bourse dans sa poche, et s'en va. Va, va, vite requérir mon fils. Scapin, allant après lui. Holà ! Monsieur. Géronte Quoi ? Scapin Où est donc cet argent ? Géronte Ne te l'ai−je pas donné ? Scapin Non vraiment, vous l'avez remis dans votre poche. Géronte Ah ! c'est la douleur qui me trouble l'esprit. Scapin Je le vois bien. Géronte Que diable alloit−il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère ! traître de Turc à tous les diables ! Scapin Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache ; mais il n'est pas quitte envers moi, et je veux qu'il me paye en une autre monnoie l'imposture qu'il m'a faite auprès de son fils. Scène VIII Octave, Léandre, Scapin Octave Hé bien ! Scapin, as−tu réussi pour moi dans ton entreprise ? Léandre As−tu fait quelque chose pour tirer mon amour de la peine où il est ? Scapin Voilà deux cents pistoles que j'ai tirées de votre père. Octave Ah ! que tu me donnes de joie ! Scapin Pour vous, je n'ai pu faire rien. Léandre, veut s'en aller. Il faut donc que j'aille mourir ; et je n'ai que faire de vivre si Zerbinette m'est ôtée. Scapin Holà, holà ! tout doucement. Comme diantre vous allez vite ! Léandre se retourne. Que veux−tu que je devienne ? Scapin Allez, j'ai votre affaire ici Léandre revient. Ah ! tu me redonnes la vie. Scapin Mais à condition que vous me permettez à moi une petite vengeance contre votre père, pour le tour qu'il m'a fait. Léandre Tout ce que tu voudras. Scapin Vous me le promettez devant témoin. Léandre Oui. Scapin Tenez, voilà cinq cents écus. Léandre Allons en promptement acheter celle que j'adore. Acte III Scène I Zerbinette, Hyacinte, Scapin, Silvestre Silvestre Oui, vos amants ont arrêté entre eux que vous fussiez ensemble ; et nous nous acquittons de l'ordre qu'ils nous ont donné. Hyacinte Un tel ordre n'a rien qui ne me soit fort agréable. Je reçois avec joie une compagnie de la sorte ; et il ne tiendra pas à moi que l'amitié qui est entre les personnes que nous aimons ne se répande entre nous deux. Zerbinette J'accepte la proposition, et ne suis point personne à reculer, lorsqu'on m'attaque d'amitié. Scapin Et lorsque c'est d'amour qu'on vous attaque ? Zerbinette Pour l'amour, c'est une autre chose ; on y court un peu plus de risque, et je n'y suis pas si hardie. Scapin Vous l'êtes, que je crois, contre mon maître maintenant ; et ce qu'il vient de faire pour vous, doit vous donner du coeur pour répondre comme il faut à sa passion. Zerbinette Je ne m'y fie encore que de la bonne sorte ; et ce n'est pas assez pour m'assurer entièrement, que ce qu'il vient de faire. J'ai l'humeur enjouée, et sans cesse je ris ; mais tout en riant, je suis sérieuse sur de certains chapitres ; et ton maître s'abusera, s'il croit qu'il lui suffise de m'avoir achetée pour me voir toute à lui. Il doit lui en coûter autre chose que de l'argent ; et pour répondre à son amour de la manière qu'il souhaite, il me faut un don de sa foi qui soit assaisonné de certaines cérémonies qu'on trouve nécessaires. Scapin C'est là aussi comme il l'entend. Il ne prétend à vous qu'en tout bien et en tout honneur ; et je n'aurois pas été homme à me mêler de cette affaire, s'il avoit une autre pensée. Zerbinette C'est ce que je veux croire, puisque vous me le dites ; mais, du côté du père, j'y prévois des empêchements. Scapin Nous trouverons moyen d'accommoder les choses. Hyacinte La ressemblance de nos destins doit contribuer encore à faire naître notre amitié ; et nous nous voyons toutes deux dans les mêmes alarmes, toutes deux exposées à la même infortune. Zerbinette Vous avez cet avantage, au moins, que vous savez de qui vous êtes née ; et que l'appui de vos parents, que vous pouvez faire connoître, est capable d'ajuster tout, peut assurer votre bonheur, et faire donner un consentement au mariage qu'on trouve fait. Mais pour moi, je ne rencontre aucun secours dans ce que je puis être, et l'on me voit dans un état qui n'adoucira pas les volontés d'un père qui ne regarde que le bien. Hyacinte Mais aussi avez−vous cet avantage, que l'on ne tente point par un autre parti celui que vous aimez. Zerbinette Le changement du coeur d'un amant n'est pas ce qu'on peut le plus craindre. On se peut naturellement croire assez de mérite pour garder sa conquête ; et ce que je vois de plus redoutable dans ces sortes d'affaires, c'est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien. Hyacinte Hélas ! pourquoi faut−il que de justes inclinations se trouvent traversées ? La douce chose que d'aimer, lorsque l'on ne voit point d'obstacle à ces aimables chaînes dont deux coeurs se lient ensemble ! Scapin Vous vous moquez : la tranquillité en amour est un calme désagréable ; un bonheur tout uni nous devient ennuyeux ; il faut du haut et du bas dans la vie ; et les difficultés qui se mêlent aux choses réveillent les ardeurs, augmentent les plaisirs. Zerbinette Mon Dieu, Scapin, fais−nous un peu ce récit, qu'on m'a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t'es avisé pour tirer de l'argent de ton vieillard avare. Tu sais qu'on ne perd point sa peine lorsqu'on me fait un conte, et que je le paye assez bien par la joie qu'on m'y voit prendre. Scapin Voilà Silvestre qui s'en acquittera aussi bien que moi. J'ai dans la tête certaine petite vengeance, dont je vais goûter le plaisir. Silvestre Pourquoi, de gaieté de coeur, veux−tu chercher à t'attirer de méchantes affaires ? Scapin Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses. Silvestre Je te l'ai déjà dit, tu quitterois le dessein que tu as, si tu m'en voulois croire. Scapin Oui, mais c'est moi que j'en croirai. Silvestre A quoi diable te vas−tu amuser ? Scapin De quoi diable te mets−tu en peine ? Silvestre C'est que je vois que, sans nécessité, tu vas courir risque de t'attirer une venue de coups de bâton. Scapin Hé bien ! c'est aux dépens de mon dos, et non pas du tien. Silvestre Il est vrai que tu es maître de tes épaules, et tu en disposeras comme il te plaira. Scapin Ces sortes de périls ne m'ont jamais arrêté, et je hais ces coeurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n'osent rien entreprendre. Zerbinette Nous aurons besoin de tes soins. Scapin Allez : je vous irai bientôt rejoindre. Il ne sera pas dit qu'impunément on m'ait mis en état de me trahir moi−même, et de découvrir des secrets qu'il étoit bon qu'on ne sût pas. Scène II Géronte, Scapin Géronte Hé bien, Scapin, comment va l'affaire de mon fils ? Scapin Votre fils, Monsieur, est en lieu de sûreté ; mais vous courez maintenant, vous, le péril le plus grand du monde, et je voudrois pour beaucoup que vous fussiez dans votre logis. Géronte Comment donc ? Scapin A l'heure que je parle, on vous cherche de toutes parts pour vous tuer. Géronte Moi ? Scapin Oui. Géronte Et qui ? Scapin Le frère de cette personne qu'Octave a épousée. Il croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille à la place que tient sa soeur est ce qui pousse le plus fort à faire rompre leur mariage ; et, dans cette pensée, il a résolu hautement de décharger son désespoir sur vous et vous ôter la vie pour venger son honneur. Tous ses amis, gens d'épée comme lui, vous cherchent de tous les côtés et demandent de vos nouvelles. J'ai vu même deçà et delà des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu'ils trouvent, et occupent par pelotons toutes les avenues de votre maison. De sorte que vous ne sauriez aller chez vous, vous ne sauriez faire un pas ni à droit, ni à gauche, que vous ne tombiez dans leurs mains. Géronte Que ferai−je, mon pauvre Scapin ? Scapin Je ne sais pas, Monsieur ; et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la tête, et... Attendez. (Il se retourne, et fait semblant d'aller voir au bout du théâtre s'il n'y a personne.) Géronte, en tremblant. Eh ? Scapin, en revenant. Non, non, non, ce n'est rien. Géronte Ne saurois−tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine ? Scapin J'en imagine bien un ; mais je courrois risque, moi, de me faire assommer. Géronte Eh ! Scapin, montre−toi serviteur zélé : ne m'abandonne pas, je te prie. Scapin Je le veux bien. J'ai une tendresse pour vous qui ne sauroit souffrir que je vous laisse sans secours. Géronte Tu en seras récompensé, je t'assure ; et je te promets cet habit−ci, quand je l'aurai un peu usé. Scapin Attendez. Voici une affaire que je me suis trouvée fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac et que... Géronte, croyant voir quelqu'un. Ah ! Scapin Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis−je, que vous vous mettiez là dedans, et que vous gardiez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer querir main−forte contre la violence. Géronte L'invention est bonne. Scapin La meilleure du monde. Vous allez voir. (A part.) Tu me payeras l'imposture. Géronte Eh ? Scapin Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez−vous bien jusqu'au fond, et surtout prenez garde de ne vous point montrer, et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver. Géronte Laisse−moi faire. Je saurai me tenir... Scapin Cachez−vous : voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) "Quoi ? jé n'aurai pas l'abantage dé tuer cé Geronte, et quelqu'un par charité né m'enseignera pas où il est ? " (A Géronte de sa voix ordinaire.) Ne branlez pas. (Reprenant son ton contrefait.) "Cadédis, jé lé trouberai, sé cachât−il au centre dé la terre." (A Géronte avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est supposé de celui qu'il contrefait, et le reste de lui.) "Oh, l'homme au sac ! " Monsieur. "Jé té vaille un louis, et m'enseigne où put être Geronte." Vous cherchez le seigneur Géronte ? "Oui, mordi ! jé lé cherche." Et pour quelle affaire, Monsieur ? "Pour quelle affaire ? " Oui. "Jé beux, cadédis, lé faire mourir sous les coups de vaton." Oh ! Monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n'est pas un homme à être traité de la sorte. "Qui, cé fat dé Geronte, cé maraut, cé velître ? " Le seigneur Géronte, Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni belître, et vous devriez, s'il vous plaît, parler d'autre façon. "Comment, tu mé traites, à moi, avec cette hautur ? " Je défends, comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. "Est−ce que tu es des amis dé cé Geronte ? " Oui, Monsieur, j'en suis. "Ah ! cadédis, tu es de ses amis, à la vonne hure." (Il donne plusieurs coups de bâton sur le sac.) "Tiens. Boilà cé que jé té vaille pour lui." Ah, ah, ah ! ah, Monsieur ! Ah, ah, Monsieur ! tout beau. Ah, doucement, ah, ah, ah ! "Va, porte−lui cela de ma part. Adiusias." Ah ! diable soit le Gascon Ah ! (En se plaignant et remuant le dos, comme s'il avoit reçu les coups de bâton.) Géronte, mettant la tête hors du sac. Ah ! Scapin, je n'en puis plus ! Scapin Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable. Géronte Comment ? c'est sur les miennes qu'il a frappé. Scapin Nenni, Monsieur, c'étoit sur mon dos qu'il frappoit. Géronte Que veux−tu dire ? J'ai bien senti les coups, et les sens bien encore. Scapin Non, vous dis−je, ce n'est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules. Géronte Tu devois donc te retirer un peu plus loin, pour m'épargner... Scapin lui remet la tête dans le sac. Prenez garde. En voici un autre qui a la mine d'un étranger. (Cet endroit est de même celui du Gascon, pour le changement de langage, et le jeu de théâtre.) "Parti ! moi courir comme une Basque, et moi ne pouvre point troufair de tout le jour sti tiable de Gironte ? " Cachez−vous bien. "Dites−moi un peu fous, Monsir l'homme, s'il ve plaist, fous savoir point où l'est sti Gironte que moi cherchair ? " Non, Monsieur, je ne sais point où est Géronte. "Dites−moi−le vous frenchemente, moi li fouloir pas grande chose à lui. L'est seulemente pour li donnair un petite régale sur le dos d'un douzaine de coups de bastonne, et de trois ou quatre petites coups d'épée au trafers de son poitrine." Je vous assure, Monsieur, que je ne sais pas où il est. "Il me semble que j'y foi remuair quelque chose dans sti sac." Pardonnez−moi, Monsieur. "Li est assurémente quelque histoire là tetans." Point du tout, Monsieur. "Moi l'avoir enfie de tonner ain coup d'épée dans ste sac." Ah ! Monsieur, gardez−vous−en bien. "Montre−le−moi un peu fous ce que c'estre là." Tout beau, Monsieur. "Quement ? tout beau ? " Vous n'avez que faire de vouloir voir ce que je porte. "Et moi, je le fouloir foir, moi." Vous ne le verrez point. "Ahi que de badinemente ! " Ce sont hardes qui m'appartiennent. "Montre−moi fous, te dis−je." Je n'en ferai rien. "Toi ne faire rien ? " Non. "Moi pailler de ste bastonne dessus les épaules de toi." Je me moque de cela. "Ah ! toi faire le trole." Ahi, ahi, ahi ; ah, Monsieur, ah, ah, ah, ah. "Jusqu'au refoir : l'estre là un petit leçon pour li apprendre à toi à parlair insolentemente ! " Ah ! peste soit du baragouineux ! Ah ! Géronte, sortant sa tête du sac. Ah ! je suis roué ! Scapin Ah ! je suis mort ! Géronte Pourquoi diantre faut−il qu'ils frappent sur mon dos ? Scapin, lui remettant sa tête dans le sac. Prenez garde, voici une demi−douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes ensemble.) "Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons−nous ? Tournons par là. Non, par ici. A gauche. A droit. Nenni. Si fait." Cachez−vous bien. "Ah ! camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître." Eh ! Messieurs, ne me maltraitez point. "Allons, dis−nous où il est. Parle. Hâte−toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt." Eh ! Messieurs, doucement. (Géronte met doucement la tête hors du sac et aperçoit la fourberie de Scapin.) "Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l'heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton." J'aime mieux souffrir toute chose que de vous découvrir mon maître. "Nous allons t'assommer." Faites tout ce qu'il vous plaira. "Tu as envie d'être battu." Je ne trahirai point mon maître. "Ah ! tu en veux tâter ? Voilà..." Oh ! (Comme il est prêt de frapper, Géronte sort du sac, et Scapin s'enfuit). Géronte Ah, infâme ! ah, traître ! ah, scélérat ! C'est ainsi que tu m'assassines. Scène III Zerbinette, Géronte Zerbinette, riant, sans voir Géronte. Ah, ah, je veux prendre un peu l'air. Géronte, à part, sans voir Zerbinette. Tu me le payeras, je te jure. Zerbinette, sans voir Géronte. Ah ! ah, ah, ah, la plaisante histoire ! et la bonne dupe que ce vieillard ! Géronte Il n'y a rien de plaisant à cela ; et vous n'avez que faire d'en rire. Zerbinette Quoi ? Que voulez−vous dire, Monsieur ? Géronte Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi. Zerbinette De vous ? Géronte Oui. Zerbinette Comment ? qui songe à se moquer de vous ? Géronte Pourquoi venez−vous ici me rire au nez ? Zerbinette Cela ne vous regarde point, et je ris toute seule d'un conte qu'on vient de me faire, le plus plaisant qu'on puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose ; mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père, pour en attraper de l'argent. Géronte Par un fils à son père, pour en attraper de l'argent ? Zerbinette Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez disposée à vous dire l'affaire, et j'ai une démangeaison naturelle à faire part des contes que je sais. Géronte Je vous prie de me dire cette histoire. Zerbinette Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'chose à vous la dire, et c'est une aventure qui n'est pas pour être longtemps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes qu'on appelle Egyptiens, et qui, rôdant de province en province, se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit, et conçut pour moi de l'amour. Dès ce moment, il s'attache à mes pas, et le voilà d'abord comme tous les jeunes gens, qui croient qu'il n'y a qu'à parler, et qu'au moindre mot qu'ils nous disent, leurs affaires sont faites ; mais il trouva une fierté qui lui fit un peu corriger ses premières pensées. Il fit connoître sa passion aux gens qui me tenoient, et il les trouva disposés à me laisser à lui moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire étoit que mon amant se trouvoit dans l'état où l'on voit très−souvent la plupart des fils de famille, c'est−à−dire qu'il étoit un peu dénué d'argent ; et il a un père qui, quoique riche, est un avaricieux fieffé, le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me saurois−je souvenir de son nom ? Haye ! Aidez−moi un peu. Ne pouvez−vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point ? Géronte Non. Zerbinette Il y a à son nom du ron... ronte. Or... Oronte. Non. Gé... Géronte ; oui, Géronte, justement ; voilà mon vilain, je l'ai trouvé, c'est ce ladre−là que je dis. Pour venir à notre conte, nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville ; et mon amant m'alloit perdre faute d'argent, si, pour en tirer de son père, il n'avoit trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille : il s'appelle Scapin ; c'est un homme incomparable, et il mérite toutes les louanges qu'on peut donner. Géronte, à part. Ah ! coquin que tu es ! Zerbinette Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah, ah, ah, ah. Je ne saurois m'en souvenir, que je ne rie de tout mon coeur. Ah, ah, ah. Il est allé trouver ce chien d'avare, ah, ah, ah ; et lui a dit qu'en se promenant sur le port avec son fils, hi, hi, ils avoient vu une galère turque où on les avoit invités d'entrer ; qu'un jeune Turc leur y avoit donné la collation, ah ; que, tandis qu'ils mangeoient, on avoit mis la galère en mer ; et que le Turc l'avoit renvoyé, lui seul, à terre dans un esquif ; avec ordre de dire au père de son maître qu'il emmenoit son fils en Alger, s'il ne lui envoyoit tout à l'heure cinq cents écus. Ah, ah, ah. Voilà mon ladre, mon vilain dans de furieuses angoisses ; et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah, ah, ah. Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles ; et la peine qu'il souffre lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. Ah, ah, ah. Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc. Ah, ah, ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils, jusqu'à ce qu'il ait amassé l'argent qu'il n'a pas envie de donner. Ah, ah, ah. Il abandonne, pour faire les cinq cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente. Ah, ah, ah. Le valet lui fait comprendre, à tous coups, l'impertinence de ses propositions, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un : "Mais que diable alloit−il faire à cette galère ? Ah ! maudite galère ! Traître de Turc ! " Enfin, après plusieurs détours, après avoir longtemps gémi et soupiré... Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites−vous ? Géronte Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait ; que l'Egyptienne est une malavisée, une impertinente, de dire des injures à un homme d'honneur, qui saura lui apprendre à venir ici débaucher les enfants de famille ; et que le valet est un scélérat, qui sera par Géronte envoyé au gibet avant qu'il soit demain. Scène IV Silvestre, Zerbinette Silvestre Où est−ce donc que vous vous échappez ? Savez−vous bien que vous venez de parler là au père de votre amant ? Zerbinette Je viens de m'en douter, et je me suis adressée à lui−même sans y penser, pour lui conter son histoire. Silvestre Comment, son histoire ? Zerbinette Oui, j'étois toute remplie du conte, et je brûlois de le redire. Mais qu'importe ? Tant pis pour lui. Je ne vois pas que les choses pour nous en puissent être ni pis ni mieux. Silvestre Vous aviez grande envie de babiller ; et c'est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires. Zerbinette N'auroit−il pas appris cela de quelque autre ? Scène V Argante, Silvestre Argante Holà ! Silvestre. Silvestre, à Zerbinette. Rentrez dans la maison. Voilà mon maître qui m'appelle. Argante Vous vous êtes donc accordés, coquin ; vous vous êtes accordés, Scapin, vous, et mon fils, pour me fourber et vous croyez que je l'endure ? Silvestre Ma foi ! Monsieur, si Scapin vous fourbe, je m'en lave les mains, et vous assure que je n'y trempe en aucune façon. Argante Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire, et je ne prétends pas qu'on me fasse passer la plume par le bec. Scène VI Géronte, Argante, Silvestre Géronte Ah ! seigneur Argante, vous me voyez accablé de disgrâce. Argante Vous me voyez aussi dans un accablement horrible. Géronte Le pendard de Scapin, par une fourberie, m'a attrapé cinq cents écus. Argante Le même pendard de Scapin, par une fourberie aussi, m'a attrapé deux cents pistoles. Géronte Il ne s'est pas contenté de m'attraper cinq cents écus : il m'a traité d'une manière que j'ai honte de dire. Mais il me la payera. Argante Je veux qu'il me fasse raison de la pièce qu'il m'a jouée. Géronte Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire. Silvestre, à part. Plaise au Ciel que dans tout ceci je n'aye point ma part ! Géronte Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Argante, et un malheur nous est toujours l'avant−coureur d'un autre. Je me réjouissois aujourd'hui de l'espérance d'avoir ma fille, dont je faisois toute ma consolation ; et je viens d'apprendre de mon homme qu'elle est partie il y a longtemps de Tarente, et qu'on y croit qu'elle a péri dans le vaisseau où elle s'embarqua. Argante Mais pourquoi, s'il vous plaît, la tenir à Tarente, et ne vous être pas donné la joie de l'avoir avec vous ? Géronte J'ai eu mes raisons pour cela ; et des intérêts de famille m'ont obligé jusques ici à tenir fort secret ce second mariage. Mais que vois−je ? Scène VII Nérine, Argante, Géronte, Silvestre Géronte Ah ! te voilà, Nourrice. Nérine, se jetant à ses genoux. Ah ! seigneur Pandolphe, que... Géronte Appelle−moi Géronte, et ne te sers plus de ce nom. Les raisons ont cessé qui m'avoient obligé à le prendre parmi vous à Tarente. Nérine Las ! que ce changement de nom nous a causé de troubles et d'inquiétudes dans les soins que nous avons pris de vous venir chercher ici ! Géronte Où est ma fille, et sa mère ? Nérine Votre fille, Monsieur, n'est pas loin d'ici. Mais avant que de vous la faire voir, il faut que je vous demande pardon de l'avoir mariée, dans l'abandonnement où, faute de vous rencontrer, je me suis trouvée avec elle. Géronte Ma fille mariée ! Nérine Oui, Monsieur. Géronte Et avec qui ? Nérine Avec un jeune homme nommé Octave, fils d'un certain seigneur Argante. Géronte O Ciel ! Argante Quelle rencontre ! Géronte Mène−nous, mène−nous promptement où elle est. Nérine Vous n'avez qu'à entrer dans ce logis. Géronte Passe devant. Suivez−moi, suivez−moi, seigneur Argante. Silvestre, seul. Voilà une aventure qui est tout à fait surprenante. Scène VIII Scapin, Silvestre Scapin Hé bien ! Silvestre, que font nos gens ? Silvestre J'ai deux avis à te donner. L'un, que l'affaire d'Octave est accommodée. Notre Hyacinte s'est trouvée la fille du seigneur Géronte ; et le hasard a fait ce que la prudence des pères avoit délibéré. L'autre avis, c'est que les deux vieillards font contre toi des menaces épouvantables, et surtout le seigneur Géronte. Scapin Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal ; et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes. Silvestre Prends garde à toi : les fils se pourroient bien raccommoder avec les pères, et toi demeurer dans la nasse. Scapin Laisse−moi faire, je trouverai moyen d'apaiser leur courroux, et... Silvestre Retire−toi, les voilà qui sortent. Scène IX Géronte, Argante, Silvestre, Nérine, Hyacinte Géronte Allons, ma fille, venez chez moi. Ma joie auroit été parfaite, si j'y avois pu voir votre mère avec vous. Argante Voici Octave, tout à propos. Scène X Octave, Argante, Géronte, Hyacinte, Nérine, Zerbinette, Silvestre Argante Venez, mon fils, venez vous réjouir avec nous de l'heureuse aventure de votre mariage. Le Ciel... Octave, sans voir Hyacinte. Non, mon père, toutes vos propositions de mariage ne serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous, et l'on vous a dit mon engagement. Argante Oui ; mais tu ne sais pas... Octave Je sais tout ce qu'il faut savoir. Argante Je veux te dire que la fille du seigneur Géronte... Octave La fille du seigneur Géronte ne me sera jamais de rien. Géronte C'est elle... Octave Non, Monsieur ; je vous demande pardon, mes résolutions sont prises. Silvestre Ecoutez... Octave Non : tais−toi, je n'écoute rien. Argante Ta femme... Octave Non, vous dis−je, mon père, je mourrai plutôt que de quitter mon aimable Hyacinte. (Traversant le théâtre pour aller à elle.) Oui, vous avez beau faire, la voilà celle à qui ma foi est engagée ; je l'aimerai toute ma vie et je ne veux point d'autre femme. Argante Hé bien ! c'est elle qu'on te donne. Quel diable d'étourdi, qui suit toujours sa pointe ! Hyacinte Oui, Octave, voilà mon père que j'ai trouvé, et nous nous voyons hors de peine. Géronte Allons chez moi : nous serons mieux qu'ici pour nous entretenir. Hyacinte Ah ! mon père, je vous demande par grâce que je ne sois point séparée de l'aimable personne que vous voyez ; elle a un mérite qui vous fera concevoir de l'estime pour elle, quand il sera connu de vous. Géronte Tu veux que je tienne chez moi une personne qui est aimée de ton frère, et qui m'a dit tantôt au nez mille sottises de moi−même ? Zerbinette Monsieur, je vous prie de m'excuser. Je n'aurois pas parlé de la sorte, si j'avois su que c'étoit vous, et je ne vous connoissois que de réputation. Géronte Comment, que de réputation ? Hyacinte Mon père, la passion que mon frère a pour elle n'a rien de criminel, et je réponds de sa vertu. Géronte Voilà qui est fort bien. Ne voudroit−on point que je mariasse mon fils avec elle ? Une fille inconnue, qui fait le métier de coureuse. Scène XI Léandre, Octave, Hyacinte, Zerbinette, Argante, Géronte, Silvestre, Nérine Léandre Mon père, ne vous plaignez point que j'aime une inconnue, sans naissance et sans bien. Ceux de qui je l'ai rachetée viennent de me découvrir qu'elle est de cette ville, et d'honnête famille ; que ce sont eux qui l'y ont dérobée à l'âge de quatre ans ; et voici un bracelet, qu'ils m'ont donné, qui pourra nous aider à trouver ses parents. Argante Hélas ! à voir ce bracelet, c'est ma fille, que je perdis à l'âge que vous dites. Géronte Votre fille ? Argante Oui, ce l'est, et j'y vois tous les traits qui m'en peuvent rendre assuré. Hyacinte O Ciel ! que d'aventures extraordinaires ! Scène XII Carle, Léandre, Octave, Géronte, Argante, Hyacinte, Zerbinette, Silvestre, Nérine Carle Ah ! Messieurs, il vient d'arriver un accident étrange. Géronte Quoi ? Carle Le pauvre Scapin... Géronte C'est un coquin que je veux faire pendre. Carle Hélas ! Monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. En passant contre un bâtiment, il lui est tombé sur la tête un marteau de tailleur de pierre, qui lui a brisé l'os et découvert toute la cervelle. Il se meurt, et il a prié qu'on l'apportât ici pour vous pouvoir parler avant que de mourir. Argante Où est−il ? Carle Le voilà. Scène dernière Scapin, Carle, Géronte, Argante, etc. Scapin, apporté par deux hommes et la tête entourée de linges, comme s'il avoit été bien blessé. Ahi, ahi, Messieurs, vous me voyez... ahi, vous me voyez dans un étrange état. Ahi. Je n'ai pas voulu mourir sans venir demander pardon à toutes les personnes que je puis avoir offensées. Ahi. Oui, Messieurs, avant que de rendre le dernier soupir, je vous conjure de tout mon coeur de vouloir me pardonner tous ce que je puis avoir fait, et principalement le seigneur Argante, et le seigneur Géronte. Ahi. Argante Pour moi je te pardonne ; va, meurs en repos. Scapin C'est vous, Monsieur, que j'ai le plus offensé, par les coups de bâton que... Géronte Ne parle point davantage, je te pardonne aussi. Scapin C'a été une témérité bien grande à moi, que les coups de bâton que je... Géronte Laissons cela. Scapin J'ai, en mourant, une douleur inconcevable des coups de bâton que... Géronte Mon Dieu ! tais−toi. Scapin Les malheureux coups de bâton que je vous... Géronte Tais−toi, te dis−je, j'oublie tout. Scapin Hélas ! quelle bonté ! Mais est−ce de bon coeur, Monsieur, que vous me pardonnez ces coups de bâton que... Géronte Eh ! oui. Ne parlons plus de rien ; je te pardonne tout, voilà qui est fait. Scapin Ah ! Monsieur, je me sens tout soulagé depuis cette parole. Géronte Oui ; mais je te pardonne à la charge que tu mourras. Scapin Comment, Monsieur ? Géronte Je me dédis de ma parole, si tu réchappes. Scapin Ahi, ahi. Voilà mes foiblesses qui me reprennent. Argante Seigneur, Géronte, en faveur de notre joie, il faut lui pardonner sans condition. Géronte Soit. Argante Allons souper ensemble, pour mieux goûter notre plaisir. Scapin Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure. La Comtesse d'Escarbagnas Comédie Représentée pour le Roi à Saint−Germain−en−Laye le 2e décembre 1671 et donnée au public sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal pour la première fois le 8e juillet 1672 par la Troupe du Roi Personnages La Comtesse d'Escarbagnas. Le Comte, son fils. Le Vicomte, amant de Julie. Julie, amante du Vicomte. Monsieur Tibaudier, conseiller, amant de la Comtesse. Monsieur Harpin, receveur des tailles, autre amant de la Comtesse. Monsieur Bobinet, précepteur de Monsieur le Comte. Andrée, suivante de la Comtesse. Jeannot, laquais de Monsieur Tibaudier. Criquet, laquais de la Comtesse. La scène est à Angoulême Scène I Julie, Le Vicomte Le Vicomte Hé quoi ? Madame, vous êtes déjà ici ? Julie Oui, vous en devriez rougir, Cléante, et il n'est guère honnête à un amant de venir le dernier au rendez−vous. Le Vicomte Je serois ici il y a une heure, s'il n'y avoit point de fâcheux au monde, et j'ai été arrêté, en chemin, par un vieux importun de qualité, qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter ; et c'est là, comme vous savez, le fléau des petites villes, que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où répandre les contes qu'ils ramassent. Celui−ci m'a montré d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fatras de balivernes, qui viennent, m'a−t−il dit, de l'endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d'une chose fort curieuse, il m'a fait, avec grand mystère, une fatigante lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, et de là s'est jeté, à corps perdu, dans le raisonnement du Ministère, d'où j'ai cru qu'il ne sortiroit point. A l'entendre parler, il sait les secrets du Cabinet, mieux que ceux qui les font. La politique de l'Etat lui laisse voir tous ses desseins, et elle ne fait pas un pas dont il ne pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins, et remue, à sa fantaisie, toutes les affaires de l'Europe. Ses intelligences même s'étendent jusques en Afrique, et en Asie, et il est informé de tout ce qui s'agite dans le Conseil d'en haut du Prête−Jean et du grand Mogol. Julie Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agréable, et faire qu'elle soit plus aisément reçue. Le Vicomte C'est là, belle Julie, la véritable cause de mon retardement ; et si je voulois y donner une excuse galante, je n'aurois qu'à vous dire que le rendez−vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez ; que m'engager à faire l'amant de la maîtresse du logis, c'est me mettre en état de craindre de me trouver ici le premier ; que cette feinte où je me force n'étant que pour vous plaire, j'ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte que devant les yeux qui s'en divertissent ; que j'évite le tête−à−tête avec cette comtesse ridicule dont vous m'embarrassez ; et, en un mot, que ne venant ici que pour vous, j'ai toutes les raisons du monde d'attendre que vous y soyez. Julie Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'esprit pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez faire. Cependant, si vous étiez venu une demi−heure plus tôt, nous aurions profité de tous ces moments ; car j'ai trouvé, en arrivant, que la Comtesse étoit sortie, et je ne doute point qu'elle ne soit allée par la ville se faire honneur de la comédie que vous me donnez sous son nom. Le Vicomte Mais tout de bon, Madame, quand voulez−vous mettre fin à cette contrainte, et me faire moins acheter le bonheur de vous voir ? Julie Quand nos parents pourront être d'accord, ce que je n'ose espérer. Vous savez, comme moi, que les démêlés de nos deux familles ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frères, non plus que votre père, ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement. Le Vicomte Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez−vous que leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdre en une sotte feinte les moments que j'ai près de vous ? Julie Pour mieux cacher notre amour ; et puis, à vous dire la vérité, cette feinte dont vous parlez m'est une comédie fort agréable, et je ne sais si celle que vous nous donnez aujourd'hui me divertira davantage. Notre comtesse d'Escarbagnas, avec son perpétuel entêtement de qualité, est un aussi bon personnage qu'on en puisse mettre sur le théâtre. Le petit voyage qu'elle a fait à Paris l'a ramenée dans Angoulême plus achevée qu'elle n'étoit. L'approche de l'air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments, et sa sottise tous les jours ne fait que croître et embellir. Le Vicomte Oui ; mais vous ne considérez pas que le jeu qui vous divertit tient mon coeur au supplice, et qu'on n'est point capable de se jouer longtemps, lorsqu'on a dans l'esprit une passion aussi sérieuse que celle que je sens pour vous. Il est cruel, belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un temps qu'il voudroit employer à vous expliquer son ardeur ; et, cette nuit, j'ai fait là−dessus quelques vers, que je ne puis m'empêcher de vous réciter, sans que vous me le demandiez, tant la démangeaison de dire ses ouvrages est un vice attaché à la qualité de poète. C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture : Iris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie. C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture, Et si je suis vos lois, je les blâme tout bas De me forcer à taire un tourment que j'endure, Pour déclarer un mal que je ne ressens pas. Faut−il que vos beaux yeux, à qui je rends les armes, Veuillent se divertir de mes tristes soupirs ? Et n'est−ce pas assez de souffrir pour vos charmes, Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs ? C'en est trop à la fois que ce double martyre ; Et ce qu'il me faut taire, et ce qu'il me faut dire Exerce sur mon coeur pareille cruauté. L'amour le met en feu, la contrainte le tue ; Et si par la pitié vous n'êtes combattue, Je meurs et de la feinte, et de la vérité. Julie Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité que vous n'êtes ; mais c'est une licence que prennent Messieurs les poètes de mentir de gaieté de coeur, et de donner à leurs maîtresses des cruautés qu'elles n'ont pas, pour s'accommoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit. Le Vicomte C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer là : il est permis d'être parfois assez fou pour faire des vers, mais non pour vouloir qu'ils soient vus. Julie C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie ; on sait dans le monde que vous avez de l'esprit, et je ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres. Le Vicomte Mon Dieu ! Madame, marchons là−dessus, s'il vous plaît, avec beaucoup de retenue ; il est dangereux dans le monde de se mêler d'avoir de l'esprit. Il y a là dedans un certain ridicule qu'il est facile d'attraper, et nous avons de nos amis qui me font craindre leur exemple. Julie Mon Dieu ! Cléante, vous avez beau dire, je vois, avec tout cela, que vous mourez d'envie de me les donner, et je vous embarrasserois si je faisois semblant de ne m'en pas soucier. Le Vicomte Moi, Madame ? vous vous moquez, et je ne suis pas si poète que vous pourriez bien croire, pour.... Mais voici votre Madame la comtesse d'Escarbagnas ; je sors par l'autre porte pour ne la point trouver, et vais disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis. Scène II La Comtesse, Julie La Comtesse Ah, mon Dieu ! Madame, vous voilà toute seule ? Quelle pitié est−ce là ! toute seule ? Il me semble que mes gens m'avoient dit que le Vicomte étoit ici ? Julie Il est vrai qu'il y est venu ; mais c'est assez pour lui de savoir que vous n'y étiez pas pour l'obliger à sortir. La Comtesse Comment, il vous a vue ? Julie Oui La Comtesse Et il ne vous a rien dit ? Julie Non, Madame ; et il a voulu témoigner par là qu'il est tout entier à vos charmes. La Comtesse Vraiment je le veux quereller de cette action ; quelque amour que l'on ait pour moi, j'aime que ceux qui m'aiment rendent ce qu'ils doivent au sexe ; et je ne suis point de l'humeur de ces femmes injustes qui s'applaudissent des incivilités que leurs amants font aux autres belles. Julie Il ne faut point, Madame, que vous soyez surprise de son procédé. L'amour que vous lui donnez éclate dans toutes ses actions, et l'empêche d'avoir des yeux que pour vous. La Comtesse Je crois être en état de pouvoir faire naître une passion assez forte, et je me trouve pour cela assez de beauté, de jeunesse, et de qualité, Dieu merci ; mais cela n'empêche pas qu'avec ce que j'inspire, on ne puisse garder de l'honnêteté et de la complaisance pour les autres. Que faites−vous donc là, laquais ? Est−ce qu'il n'y a pas une antichambre où se tenir, pour venir quand on vous appelle ? Cela est étrange, qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde. A qui est−ce donc que je parle ? voulez−vous vous en aller là dehors, petit fripon ? Filles, approchez. Andrée Que vous plaît−il, Madame ? La Comtesse Otez−moi mes coiffes. Doucement donc, maladroite, comme vous me saboulez la tête avec vos mains pesantes ! Andrée Je fais, Madame, le plus doucement que je puis. La Comtesse Oui ; mais le plus doucement que vous pouvez est fort rudement pour ma tête, et vous me l'avez déboîtée. Tenez encore ce manchon, ne laissez point traîner tout cela, et portez−le dans ma garde−robe. Hé bien, où va−t−elle ? où va−t−elle ? que veut−elle faire, cet oison bridé ? Andrée Je veux, Madame, comme vous m'avez dit, porter cela aux garde−robes. La Comtesse Ah ! mon Dieu ! l'impertinente. Je vous demande pardon, Madame. Je vous ai dit ma garde−robe, grosse bête, c'est−à−dire où sont mes habits. Andrée Est−ce, Madame, qu'à la cour une armoire s'appelle une garde−robe ! La Comtesse Oui, butorde, on appelle ainsi le lieu où l'on met les habits. Andrée Je m'en ressouviendrai, Madame, aussi bien que de votre grenier qu'il faut appeler garde−meuble. La Comtesse Quelle peine il faut prendre pour instruire ces animaux−là ! Julie Je les trouve bien heureux, Madame, d'être sous votre discipline. La Comtesse C'est une fille de ma mère nourrice, que j'ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore. Julie Cela est d'une belle âme, Madame, et il est glorieux de faire ainsi des créatures. La Comtesse Allons, des sièges. Holà ! laquais, laquais, laquais. En vérité, voilà qui est violent, de ne pouvoir pas avoir un laquais, pour donner des siéges. Filles, laquais, laquais, filles, quelqu'un. Je pense que tous mes gens sont morts, et que nous serons contraintes de nous donner des siéges nous−mêmes. Andrée Que voulez−vous, Madame ? La Comtesse Il se faut bien égosiller avec vous autres. Andrée J'enfermois votre manchon et vos coiffes dans votre armoi..., dis−je, dans votre garde−robe. La Comtesse Appelez−moi ce petit fripon de laquais. Andrée Holà ! Criquet. La Comtesse Laissez là votre Criquet, bouvière, et appelez laquais. Andrée Laquais donc, et non pas Criquet, venez parler à Madame. Je pense qu'il est sourd : Criq... laquais, laquais. Criquet Plaît−il ? La Comtesse Où étiez−vous donc, petit coquin ? Criquet Dans la rue, Madame. La Comtesse Et pourquoi dans la rue ? Criquet Vous m'avez dit d'aller là dehors. La Comtesse Vous êtes un petit impertinent, mon ami, et vous devez savoir que là dehors, en termes de personnes de qualité, veut dire l'antichambre. Andrée, ayez soin tantôt de faire donner le fouet à ce petit fripon−là, par mon écuyer : c'est un petit incorrigible. Andrée Qu'est−ce que c'est, Madame, que votre écuyer ? Est−ce maître Charles que vous appelez comme cela ! La Comtesse Taisez−vous, sotte que vous êtes : vous ne sauriez ouvrir la bouche que vous ne disiez une impertinence. Des siéges. Et vous, allumez deux bougies dans mes flambeaux d'argent : il se fait déjà tard. Qu'est−ce que c'est donc que vous me regardez toute effarée ? Andrée Madame... La Comtesse Hé bien, Madame ? Qu'y a−t−il ? Andrée C'est que... La Comtesse Quoi ? Andrée C'est que je n'ai point de bougie. La Comtesse Comment, vous n'en avez point ? Andrée Non, Madame, si ce n'est des bougies de suif. La Comtesse La bouvière ! Et où est donc la cire que je fis acheter ces jours passés ? Andrée Je n'en ai point vu depuis que je suis céans. La Comtesse Otez−vous de là, insolente ; je vous renvoyerai chez vos parents. Apportez−moi un verre d'eau. Madame. (Faisant des cérémonies pour s'asseoir.) Julie Madame. La Comtesse Ah ! Madame. Julie Ah ! Madame. La Comtesse Mon Dieu ! Madame. Julie Mon Dieu ! Madame. La Comtesse Oh ! Madame. Julie Oh ! Madame. La Comtesse Eh ! Madame. Julie Eh ! Madame. La Comtesse Hé ! allons donc, Madame. Julie Hé ! allons donc, Madame. La Comtesse Je suis chez moi, Madame, nous sommes demeurées d'accord de cela. Me prenez−vous pour une provinciale, Madame ? Julie Dieu m'en garde, Madame ! La Comtesse Allez, impertinente, je bois avec une soucoupe. Je vous dis que vous m'alliez querir une soucoupe pour boire. Andrée Criquet, qu'est−ce que, c'est qu'une soucoupe ? Criquet Une soucoupe ? Andrée Oui. Criquet Je ne sais. La Comtesse Vous ne vous grouillez pas ? Andrée Nous ne savons tous deux, Madame, ce que c'est qu'une soucoupe. La Comtesse Apprenez que c'est une assiette sur laquelle on met le verre. Vive Paris pour être bien servie ! on vous entend là au moindre coup d'oeil. Hé bien ! vous ai−je dit comme cela, tête de boeuf ? C'est dessous qu'il faut mettre l'assiette. Andrée Cela est bien aisé. (Andrée casse le verre.) La Comtesse Hé bien ! ne voilà pas l'étourdie ? En vérité vous me payerez mon verre. Andrée Hé bien ! oui, Madame, je le payerai. La Comtesse Mais voyez cette maladroite, cette bouvière, cette butorde, cette... Andrée, s'en allant. Dame, Madame, si je le paye, je ne veux point être querellée. La Comtesse Otez−vous de devant mes yeux. En vérité, Madame, c'est une chose étrange que les petites villes ; on n'y sait point du tout son monde ; et je viens de faire deux ou trois visites, où ils ont pensé me désespérer par le peu de respect qu'ils rendent à ma qualité. Julie Où auroient−ils appris à vivre ? Ils n'ont point fait de voyage à Paris. La Comtesse Ils ne laisseroient pas de l'apprendre, s'ils vouloient écouter les personnes ; mais le mal que j'y trouve, c'est qu'ils veulent en savoir autant que moi, qui ai été deux mois à Paris, et vu toute la cour. Julie Les sottes gens que voilà ! La Comtesse Ils sont insupportables avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car enfin il faut qu'il y ait de la subordination dans les choses, et ce qui me met hors de moi, c'est qu'un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, aura l'effronterie de dire qu'il est aussi bien gentilhomme que feu Monsieur mon mari, qui demeuroit à la campagne, qui avoit meute de chiens courants, et qui prenoit la qualité de comte dans tous les contrats qu'il passoit. Julie On sait bien mieux vivre à Paris, dans ces hôtels dont la mémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy, Madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande ! les agréables demeures que voilà ! La Comtesse Il est vrai qu'il y a bien de la différence de ces lieux−là à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne marchande point à vous rendre tous les respects qu'on sauroit souhaiter. On ne s'en lève pas, si l'on veut, de dessus son siége ; et lorsque l'on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché, on est servie à point nommé. Julie Je pense, Madame, que, durant votre séjour à Paris, vous avez fait bien des conquêtes de qualité. La Comtesse Vous pouvez bien croire, Madame, que tout ce qui s'appelle les galants de la cour n'a pas manqué de venir à ma porte, et de m'en conter ; et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j'ai refusées ; il n'est pas nécessaire de vous dire leurs noms ; on sait ce qu'on veut dire par les galants de la cour. Julie Je m'étonne, Madame, que de tous ces grands noms, que je devine, vous ayez pu redescendre à un Monsieur Tibaudier, le conseiller, et à un Monsieur Harpin, le receveur des tailles. La chute est grande, je vous l'avoue. Car pour Monsieur votre vicomte, quoique vicomte de province, c'est toujours un vicomte, et il peut faire un voyage à Paris, s'il n'en a point fait ; mais un conseiller, et un receveur, sont des amants un peu bien minces, pour une grande comtesse comme vous. La Comtesse Ce sont gens qu'on ménage dans les provinces pour le besoin qu'on en peut avoir ; ils servent au moins à remplir les vuides de la galanterie, à faire nombre de soupirants ; et il est bon, Madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s'endorme sur trop de confiance. Julie Je vous avoue, Madame, qu'il y a merveilleusement à profiter de tout ce que vous dites ; c'est une école que votre conversation, et j'y viens tous les jours attraper quelque chose. Scène III Criquet, La Comtesse, Julie, Andrée, Jeannot Criquet Voilà Jeannot de Monsieur le Conseiller qui vous demande, Madame. La Comtesse Hé bien ! petit coquin, voilà encore de vos âneries : un laquais qui sauroit vivre ; auroit été parler tout bas à la demoiselle suivante, qui seroit venue dire doucement à l'oreille de sa maîtresse : "Madame, voilà le laquais de Monsieur un tel qui demande à vous dire un mot" ; à quoi la maîtresse auroit répondu : "Faites−le entrer." Criquet Entrez, Jeannot. La Comtesse Autre lourderie. Qu'y a−t−il, laquais ? Que portes−tu là ? Jeannot C'est Monsieur le Conseiller, Madame, qui vous souhaite le bon jour, et, auparavant que de venir, vous envoie des poires de son jardin, avec ce petit mot d'écrit. La Comtesse C'est du bon−chrétien, qui est fort beau. Andrée, faites porter cela à l'office. Tiens, mon enfant, voilà pour boire. Jeannot Oh ! non ! Madame. La Comtesse Tiens, te dis−je. Jeannot Mon maître m'a défendu, Madame, de rien prendre de vous. La Comtesse Cela ne fait rien. Jeannot Pardonnez−moi, Madame. Criquet Hé ! prenez, Jeannot ; si vous n'en voulez pas, vous me le baillerez. La Comtesse Dis à ton maître que je le remercie. Criquet Donne−moi donc cela. Jeannot Oui, quelque sot. Criquet C'est moi qui te l'ai fait prendre Jeannot Je l'aurois bien pris sans toi. La Comtesse Ce qui me plaît de ce Monsieur Tibaudier, c'est qu'il sait vivre avec les personnes de ma qualité, et qu'il est fort respectueux. Scène IV Le Vicomte, La Comtesse, Julie, Criquet, Andrée Le Vicomte Madame, je viens vous avertir que la comédie sera bientôt prête, et que, dans un quart d'heure, nous pouvons passer dans la salle. La Comtesse Je ne veux point de cohue, au moins. Que l'on dise à mon Suisse qu'il ne laisse entrer personne. Le Vicomte En ce cas, Madame, je vous déclare que je renonce à la comédie, et je n'y saurois prendre de plaisir lorsque la compagnie n'est pas nombreuse. Croyez−moi, si vous voulez vous bien divertir, qu'on dise à vos gens de laisser entrer toute la ville. La Comtesse Laquais, un siége. Vous voilà venu à propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. Tenez, c'est un billet de Monsieur Tibaudier, qui m'envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire tout haut, je ne l'ai point encore vu. Le Vicomte Voici un billet du beau style, Madame, et qui mérite d'être bien écouté. (Il lit.) Madame, je n'aurois pas pu vous faire le présent que je vous envoie, si je ne recueillois pas plus de fruit de mon jardin, que je n'en recueille de mon amour. La Comtesse Cela vous marque clairement qu'il ne se passe rien entre nous. Le Vicomte continue. Les poires ne sont pas encore bien mûres, mais elles en cadrent mieux avec la dureté de votre âme, qui, par ses continuels dédains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon, Madame, que sans m'engager dans une énumération de vos perfections et charmes, qui me jetteroit dans un progrès à l'infini, je conclue ce mot, en vous faisant considérer qui je suis d'un aussi franc chrétien que les poires que je vous envoie, puisque je rends le bien pour le mal, c'est−à−dire, Madame, pour m'expliquer plus intelligiblement, puisque je vous présente des poires de bon−chrétien pour des poires d'angoisse, que vos cruautés me font avaler tous les jours.Tibaudier votre esclave indigne. Voilà, Madame, un billet à garder. La Comtesse Il y a peut−être quelque mot qui n'est pas de l'Académie ; mais j'y remarque un certain respect qui me plaît beaucoup. Julie Vous avez raison, Madame, et Monsieur le Vicomte dût−il s'en offenser, j'aimerois un homme qui m'écriroit comme cela. Scène V Monsieur Tibaudier, Le Vicomte, La Comtesse, Julie, Andrée, Criquet La Comtesse Approchez, Monsieur Tibaudier, ne craignez point d'entrer. Votre billet a été bien reçu, aussi bien que vos poires, et voilà Madame qui parle pour vous contre votre rival. Monsieur Tibaudier Je lui suis bien obligé, Madame, et si elle a jamais quelque procès en notre siège, elle verra que je n'oublierai pas l'honneur qu'elle me fait de se rendre auprès de vos beautés l'avocat de ma flamme. Julie Vous n'avez pas besoin d'avocat, Monsieur, et votre cause est juste. Monsieur Tibaudier Ce néanmoins, Madame, bon droit a besoin d'aide et j'ai sujet d'appréhender de me voir supplanté par un tel rival, et que Madame ne soit circonvenue par la qualité de vicomte. Le Vicomte J'espérois quelque chose, Monsieur Tibaudier ; avant votre billet ; mais il me fait craindre pour mon amour. Monsieur Tibaudier Voici encore, Madame, deux petits versets, ou couplets, que j'ai composés à votre honneur et gloire. Le Vicomte Ah ! je ne pensois pas que Monsieur Tibaudier fût poète, et voilà pour m'achever que ces deux petits versets−là. La Comtesse Il veut dire deux strophes. Laquais, donnez un siége à Monsieur Tibaudier. Un pliant, petit animal. Monsieur Tibaudier, mettez−vous là, et nous lisez vos strophes. Monsieur Tibaudier Une personne de qualité Ravit mon âme ; Elle a de la beauté, J'ai de la flamme ; Mais je la blâme D'avoir de la fierté. Le Vicomte Je suis perdu après cela. La Comtesse Le premier vers est beau : Une personne de qualité. Julie Je crois qu'il est un peu trop long, mais on peut prendre une licence pour dire une belle pensée. La Comtesse Voyons l'autre strophe. Monsieur Tibaudier Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour ; Mais je sais bien que mon coeur, à toute heure, Veut quitter sa chagrine demeure, Pour aller par respect faire au vôtre sa cour : Après cela pourtant, sûre de ma tendresse, Et de ma foi, dont unique est l'espèce, Vous devriez à votre tour, Vous contentant d'être comtesse. Vous dépouiller, en ma faveur, d'une peau de tigresse, Qui couvre vos appas la nuit comme le jour. Le Vicomte Me voilà supplanté, moi, par Monsieur Tibaudier. La Comtesse Ne pensez pas vous moquer : pour des vers faits dans la province, ces vers−là sont fort beaux. Le Vicomte Comment, Madame, me moquer ? Quoique son rival, je trouve ces vers admirables, et ne les appelle pas seulement deux strophes, comme vous, mais deux épigrammes, aussi bonnes que toutes celles de Martial. La Comtesse Quoi ? Martial fait−il des vers ? Je pensois qu'il ne fît que des gants ? Monsieur Tibaudier Ce n'est pas ce Martial−là, Madame ; c'est un auteur qui vivoit il y a trente ou quarante ans. Le Vicomte Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme vous le voyez. Mais allons voir, Madame, si ma musique et ma comédie, avec mes entrées de ballet, pourront combattre dans votre esprit les progrès des deux strophes et du billet que nous venons de voir. La Comtesse Il faut que mon fils le Comte soit de la partie ; car il est arrivé ce matin de mon château avec son précepteur, que je vois là dedans. Scène VI Monsieur Bobinet, Monsieur Tibaudier, La Comtesse, Le Vicomte, Julie, Andrée, Criquet La Comtesse Holà ! Monsieur Bobinet, Monsieur Bobinet, approchez−vous du monde. Monsieur Bobinet Je donne le bon vêpres à toute l'honorable compagnie. Que désire Madame la Comtesse d'Escarbagnas de son très−humble serviteur Bobinet ? La Comtesse A quelle heure, Monsieur Bobinet, êtes−vous parti d'Escarbagnas, avec mon fils le Comte ? Monsieur Bobinet A huit heures trois quarts, Madame, comme votre commandement me l'avoir ordonné. La Comtesse Comment se portent mes deux autres fils, le Marquis, et le Commandeur ? Monsieur Bobinet Ils sont, Dieu grâce, Madame, en parfaite santé. La Comtesse Où est le Comte ? Monsieur Bobinet Dans votre belle chambre à alcôve, Madame. La Comtesse Que fait−il, Monsieur Bobinet ? Monsieur Bobinet Il compose un thème, Madame, que je viens de lui dicter, sur une épître de Cicéron. La Comtesse Faites−le venir, Monsieur Bobinet. Monsieur Bobinet Soit fait, Madame, ainsi que vous le commandez. Le Vicomte Ce Monsieur Bobinet, Madame ; a la mine fort sage, et je crois qu'il a de l'esprit. Scène VII La Comtesse, Le Vicomte, Julie, Le Comte, Monsieur Bobinet, Monsieur Tibaudier, Andrée, Criquet Monsieur Bobinet Allons, Monsieur le Comte, faites voir que vous profitez des bons documents qu'on vous donne. La révérence à toute l'honnête assemblée. La Comtesse Comte, saluez Madame. Faites la révérence à Monsieur le Vicomte. Saluez Monsieur le Conseiller. Monsieur Tibaudier Je suis ravi, Madame, que vous me concédiez la grâce d'embrasser Monsieur le Comte votre fils. On ne peut pas aimer le tronc qu'on n'aime aussi les branches. La Comtesse Mon Dieu ! Monsieur Tibaudier, de quelle comparaison vous servez−vous là ? Julie En vérité, Madame, Monsieur le Comte a tout à fait bon air. Le Vicomte Voilà un jeune gentilhomme qui vient bien dans le monde. Julie Qui diroit que Madame eût un si grand enfant ? La Comtesse Hélas ! quand je le fis, j'étois si jeune, que je me jouois encore avec une poupée. Julie C'est Monsieur votre frère, et non pas Monsieur votre fils. La Comtesse Monsieur Bobinet, ayez bien soin au moins de son éducation. Monsieur Bobinet Madame, je n'oublierai aucune chose pour cultiver cette jeune plante dont vos bontés m'ont fait l'honneur de me confier la conduite et je tâcherai de lui inculquer les semences de la vertu. La Comtesse Monsieur Bobinet, faites−lui un peu dire quelque petite galanterie de ce que vous lui apprenez. Monsieur Bobinet Allons, Monsieur le Comte, récitez votre leçon d'hier au matin. Le Comte Omne viro soli quod convenit esto virile. Omne viri... La Comtesse Fi ! Monsieur Bobinet, quelles sottises est−ce que vous lui apprenez là ? Monsieur Bobinet C'est du latin, Madame, et la première règle de Jean Despautère. La Comtesse Mon Dieu ! ce Jean Despautère−là est un insolent, et je vous prie de lui enseigner du latin plus honnête que celui−là. Monsieur Bobinet Si vous voulez, Madame, qu'il achève, la glose expliquera ce que cela veut dire. La Comtesse Non, non, cela s'explique assez. Criquet Les comédiens envoient dire qu'ils sont tous prêts. La Comtesse Allons nous placer. Monsieur Tibaudier, prenez Madame. Le Vicomte Il est nécessaire de dire que cette comédie n'a été faite que pour lier ensemble les différents morceaux de musique, et de danse dont on a voulu composer ce divertissement, et que... La Comtesse Mon Dieu ! voyons l'affaire : on a assez d'esprit pour comprendre les choses. Le Vicomte Qu'on commence le plus tôt qu'on pourra, et qu'on empêche, s'il se peut, qu'aucun fâcheux ne vienne troubler notre divertissement. (Après que les violons ont quelque peu joué, et que toute la compagnie est assise.) Scène VIII La Comtesse, Le Comte, Le Vicomte, Julie, Monsieur Harpin, Monsieur Tibaudier, aux pieds de la Comtesse, Monsieur Bobinet, Andrée Monsieur Harpin Parbleu ! la chose est belle, et je me réjouis de voir ce que je vois. La Comtesse Holà ! Monsieur le Receveur, que voulez−vous donc dire avec l'action que vous faites ? Vient−on interrompre comme cela une comédie ? Monsieur Harpin Morbleu ! Madame, je suis ravi de cette aventure, et ceci me fait voir ce que je dois croire de vous, et l'assurance qu'il y a au don de votre coeur et aux serments que vous m'avez faits de sa fidélité. La Comtesse Mais vraiment, on ne vient point ainsi se jeter au travers d'une comédie, et troubler un acteur qui parle. Monsieur Harpin Eh têtebleu ! la véritable comédie qui se fait ici, c'est celle que vous jouez ; et si je vous trouble, c'est de quoi je me soucie peu. La Comtesse En vérité, vous ne savez ce que vous dites. Monsieur Harpin Si fait morbleu ! je le sais bien ; je le sais bien, morbleu ! et... La Comtesse Eh fi ! Monsieur, que cela est vilain de jurer de la sorte ! Monsieur Harpin Eh ventrebleu ! s'il y a ici quelque chose de vilain, ce ne sont point mes jurements, ce sont vos actions, et il vaudroit bien mieux que vous jurassiez, vous, la tête, la mort et la sang, que de faire ce que vous faites avec Monsieur le Vicomte. Le Vicomte Je ne sais pas, Monsieur le Receveur, de quoi vous vous plaignez, et si... Monsieur Harpin Pour vous, Monsieur, je n'ai rien à vous dire : vous faites bien de pousser votre pointe, cela est naturel, je ne le trouve point étrange, et je vous demande pardon si j'interromps votre comédie ; mais vous ne devez point trouver étrange aussi que je me plaigne de son procédé, et nous avons raison tous deux de faire ce que nous faisons. Le Vicomte Je n'ai rien à dire à cela, et ne sais point les sujets de plaintes que vous pouvez avoir contre Madame la comtesse d'Escarbagnas. La Comtesse Quand on a des chagrins jaloux, on n'en use point de la sorte, et l'on vient doucement se plaindre à la personne que l'on aime. Monsieur Harpin Moi, me plaindre doucement ? La Comtesse Oui. L'on ne vient point crier de dessus un théâtre ce qui se doit dire en particulier. Monsieur Harpin J'y viens moi, morbleu ! tout exprès, c'est le lieu qu'il me faut, et je souhaiterois que ce fût un théâtre public, pour vous dire avec plus d'éclat toutes vos vérités. La Comtesse Faut−il faire un si grand vacarme pour une comédie que Monsieur le Vicomte me donne ? Vous voyez que Monsieur Tibaudier, qui m'aime, en use plus respectueusement que vous. Monsieur Harpin Monsieur Tibaudier en use comme il lui plaît, je ne sais pas de quelle façon Monsieur Tibaudier a été avec vous, mais Monsieur Tibaudier n'est pas un exemple pour moi, et je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres. La Comtesse Mais vraiment, Monsieur le Receveur, vous ne songez pas à ce que vous dites : on ne traite point de la sorte les femmes de qualité, et ceux qui vous entendent croiroient qu'il y a quelque chose d'étrange entre vous et moi. Monsieur Harpin Hé ventrebleu ! Madame, quittons la faribole. La Comtesse Que voulez−vous donc dire avec votre "quittons la faribole" ? Monsieur Harpin Je veux dire que je ne trouve point étrange que vous vous rendiez au mérite de Monsieur le Vicomte : vous n'êtes pas la première femme qui joue dans le monde de ces sortes de caractères, et qui ait auprès d'elle un Monsieur le Receveur, dont on lui voit trahir et la passion et la bourse, pour le premier venu qui lui donnera dans la vue ; mais ne trouvez point étrange aussi que je ne sois point la dupe d'une infidélité si ordinaire aux coquettes du temps, et que je vienne vous assurer devant bonne compagnie que je romps commerce avec vous, et que Monsieur le Receveur ne sera plus pour vous Monsieur le Donneur. La Comtesse Cela est merveilleux, comme les amants emportés deviennent à la mode, on ne voit autre chose de tous côtés. La, la, Monsieur le Receveur, quittez votre colère, et venez prendre place pour voir la comédie. Monsieur Harpin Moi, morbleu ! prendre place ! cherchez vos benêts à vos pieds. Je vous laisse, Madame la Comtesse, à Monsieur le Vicomte, et ce sera à lui que j'envoyerai tantôt vos lettres. Voilà ma scène faite, voila mon rôle joué. Serviteur à la compagnie. Monsieur Tibaudier Monsieur le Receveur, nous nous verrons autre part qu'ici ; et je vous ferai voir que je suis au poil et à la plume. Monsieur Harpin Tu as raison, Monsieur Tibaudier. La Comtesse Pour moi, je suis confuse de cette insolence. Le Vicomte Les jaloux, Madame, sont comme ceux qui perdent leur procès : ils ont permission de tout dire. Prêtons silence à la comédie. Scène dernière La Comtesse, Le Vicomte, Le Comte, Julie, Monsieur Tibaudier, Monsieur Bobinet, Andrée, Jeannot, Criquet Jeannot Voilà un billet, Monsieur, qu'on nous a dit de vous donner vite. Le Vicomte lit. En cas que vous ayez quelque mesure à prendre, je vous envoie promptement un avis. La querelle de vos parents et de ceux de Julie vient d'être accommodée, et les conditions de cet accord, c'est le mariage de vous et d'elle. Bonsoir. Ma foi ! Madame, voilà notre comédie achevée aussi. Julie Ah ! Cléante, quel bonheur ! Notre amour eût−il osé espérer un si heureux succès ? La Comtesse Comment donc ? qu'est−ce que cela veut dire ? Le Vicomte Cela veut dire, Madame, que j'épouse Julie ; et, si vous m'en croyez, pour rendre la comédie complète de tout point, vous épouserez Monsieur Tibaudier, et donnerez Mademoiselle Andrée à son laquais, dont il fera son valet de chambre. La Comtesse Quoi ? jouer de la sorte une personne de ma qualité ? Le Vicomte C'est sans vous offenser, Madame, et les comédies veulent de ces sortes de choses. La Comtesse Oui, Monsieur Tibaudier, je vous épouse pour faire enrager tout le monde. Monsieur Tibaudier Ce m'est bien de l'honneur, Madame. Le Vicomte Souffrez, Madame, qu'en enrageant nous puissions voir ici le reste du spectacle. Les Femmes savantes Comédie Représentée la première fois à Paris sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal le IIe mars 1672 par la Troupe du Roi Personnages Chrysale, bon bourgeois. Philaminte, femme de Chrysale. Armande, Henriette, filles de Chrysale et de Philaminte. Ariste, frère de Chrysale. Bélise, soeur de Chrysale. Clitandre, amant d'Henriette. Trissotin, bel esprit. Vadius, savant. Martine, servante de cuisine. L'épine, laquais. Julien, valet de Vadius. Le Notaire. La scène est à Paris. Acte I Scène I Armande, Henriette Armande Quoi ? le beau nom de fille est un titre, ma soeur, Dont vous voulez quitter la charmante douceur, Et de vous marier vous osez faire fête ? Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ? Henriette Oui, ma soeur. Armande Ah ! ce "oui" se peut−il supporter, Et sans un mal de coeur sauroit−on l'écouter ? Henriette Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige, Ma soeur... ? Armande Ah, mon Dieu ! fi ! Henriette Comment ? Armande Ah, fi ! vous dis−je. Ne concevez−vous point ce que, dès qu'on l'entend, Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant ? De quelle étrange image on est par lui blessée ? Sur quelle sale vue il traîne la pensée ? N'en frissonnez−vous point ? et pouvez−vous, ma soeur, Aux suites de ce mot résoudre votre coeur ? Henriette Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage ; Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner, Qui blesse la pensée et fasse frissonner. Armande De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ? Henriette Et qu'est−ce qu'à mon âge on a de mieux à faire, Que d'attacher à soi, par le titre d'époux, Un homme qui vous aime et soit aimé de vous, Et de cette union, de tendresse suivie, Se faire les douceurs d'une innocente vie ? Ce noeud, bien assorti, n'a−t−il pas des appas ? Armande Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas ! Que vous jouez au monde un petit personnage, De vous claquemurer aux choses du ménage, Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants Qu'un idole d'époux et des marmots d'enfants ! Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, Les bas amusements de ces sortes d'affaires ; A de plus hauts objets élevez vos desirs, Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs, Et traitant de mépris les sens et la matière, A l'esprit comme nous donnez−vous toute entière. Vous avez notre mère en exemple à vos yeux, Que du nom de savante on honore en tous lieux : Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille, Aspirez aux clartés qui sont dans la famille, Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs Que l'amour de l'étude épanche dans les coeurs ; Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie, Mariez−vous, ma soeur, à la philosophie, Qui nous monte au−dessus de tout le genre humain, Et donne à la raison l'empire souverain, Soumettant à ses lois la partie animale, Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale. Ce sont là les beaux feux, les doux attachements, Qui doivent de la vie occuper les moments ; Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles. Henriette Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout−puissant, Pour différents emplois nous fabrique en naissant ; Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe Qui se trouve taillée à faire un philosophe. Si le vôtre est né propre aux élévations Où montent des savants les spéculations, Le mien est fait, ma soeur, pour aller terre à terre, Et dans les petits soins son foible se resserre. Ne troublons point du ciel les justes règlements, Et de nos deux instincts suivons les mouvements : Habitez, par l'essor d'un grand et beau génie, Les hautes régions de la philosophie, Tandis que mon esprit, se tenant ici−bas, Goûtera de l'hymen les terrestres appas. Ainsi, dans nos desseins l'une à l'autre contraire, Nous saurons toutes deux imiter notre mère : Vous, du côté de l'âme et des nobles desirs, Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ; Vous, aux productions d'esprit et de lumière, Moi, dans celles, ma soeur, qui sont de la matière. Armande Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ; Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, Ma soeur, que de tousser et de cracher comme elle. Henriette Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez, Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés ; Et bien vous prend, ma soeur, que son noble génie N'ait pas vaqué toujours à la philosophie. De grâce, souffrez−moi, par un peu de bonté, Des bassesses à qui vous devez la clarté ; Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde, Quelque petit savant qui veut venir au monde. Armande Je vois que votre esprit ne peut être guéri Du fol entêtement de vous faire un mari ; Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre ; Votre visée au moins n'est pas mise à Clitandre ? Henriette Et par quelle raison n'y seroit−elle pas ? Manque−t−il de mérite ? est−ce un choix qui soit bas ? Armande Non ; mais c'est un dessein qui seroit malhonnête, Que de vouloir d'un autre enlever la conquête ; Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré. Henriette Oui ; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines, Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ; Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours, Et la philosophie a toutes vos amours : Ainsi, n'ayant au coeur nul dessein pour Clitandre, Que vous importe−t−il qu'on y puisse prétendre ? Armande Cet empire que tient la raison sur les sens Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens, Et l'on peut pour époux refuser un mérite Que pour adorateur on veut bien à sa suite. Henriette Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections Il n'ait continué ses adorations ; Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre âme, Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme. Armande Mais à l'offre des voeux d'un amant dépité Trouvez−vous, je vous prie, entière sûreté ? Croyez−vous pour vos yeux sa passion bien forte, Et qu'en son coeur pour moi toute flamme soit morte ? Henriette Il me le dit, ma soeur, et, pour moi, je le croi. Armande Ne soyez pas, ma soeur, d'une si bonne foi, Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime, Qu'il n'y songe pas bien et se trompe lui−même. Henriette Je ne sais ; mais enfin, si c'est votre plaisir, Il nous est bien aisé de nous en éclaircir : Je l'aperçois qui vient, et sur cette matière Il pourra nous donner une pleine lumière. Scène II Clitandre, Armande, Henriette Henriette Pour me tirer d'un doute où me jette ma soeur, Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre coeur ; Découvrez−en le fond, et nous daignez apprendre Qui de nous à vos voeux est en droit de prétendre. Armande Non, non : je ne veux point à votre passion Imposer la rigueur d'une explication ; Je ménage les gens, et sais comme embarrasse Le contraignant effort de ces aveux en face. Clitandre Non, Madame, mon coeur, qui dissimule peu, Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu ; Dans aucun embarras un tel pas ne me jette, Et j'avouerai tout haut, d'une âme franche et nette, Que les tendres liens où je suis arrêté, Mon amour et mes voeux sont tout de ce côté. Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte : Vous avez bien voulu les choses de la sorte. Vos attraits m'avoient pris, et mes tendres soupirs Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes desirs ; Mon coeur vous consacroit une flamme immortelle ; Mais vos yeux n'ont pas cru leur conquête assez belle. J'ai souffert sous leur joug cent mépris différents, Ils régnoient sur mon âme en superbes tyrans, Et je me suis cherché, lassé de tant de peines, Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chaînes : Je les ai rencontrés, Madame, dans ces yeux, Et leurs traits à jamais me seront précieux ; D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes, Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes ; De si rares bontés m'ont si bien su toucher, Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher ; Et j'ose maintenant vous conjurer, Madame, De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme, De ne point essayer à rappeler un coeur Résolu de mourir dans cette douce ardeur. Armande Eh ! qui vous dit, Monsieur, que l'on ait cette envie, Et que de vous enfin si fort on se soucie ? Je vous trouve plaisant de vous le figurer, Et bien impertinent de me le déclarer. Henriette Eh ! doucement, ma soeur. Où donc est la morale Qui sait si bien régir la partie animale, Et retenir la bride aux efforts du courroux ? Armande Mais vous qui m'en parlez, où la pratiquez−vous, De répondre à l'amour que l'on vous fait paroître Sans le congé de ceux qui vous ont donné l'être ? Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois, Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix. Qu'ils ont sur votre coeur l'autorité suprême, Et qu'il est criminel d'en disposer vous−même. Henriette Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir De m'enseigner si bien les choses du devoir ; Mon coeur sur vos leçons veut régler sa conduite ; Et pour vous faire voir, ma soeur, que j'en profite, Clitandre, prenez soin d'appuyer votre amour De l'agrément de ceux dont j'ai reçu le jour ; Faites−vous sur mes voeux un pouvoir légitime, Et me donnez moyen de vous aimer sans crime. Clitandre J'y vais de tous mes soins travailler hautement, Et j'attendois de vous ce doux consentement. Armande Vous triomphez, ma soeur, et faites une mine A vous imaginer que cela me chagrine. Henriette Moi, ma soeur, point du tout : je sais que sur vos sens Les droits de la raison sont toujours tout−puissants ; Et que par les leçons qu'on prend dans la sagesse, Vous êtes au−dessus d'une telle foiblesse. Loin de vous soupçonner d'aucun chagrin, je croi Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi, Appuyer sa demande, et de votre suffrage Presser l'heureux moment de notre mariage. Je vous en sollicite ; et pour y travailler... Armande Votre petit esprit se mêle de railler, Et d'un coeur qu'on vous jette on vous voit toute fière. Henriette Tout jeté qu'est ce coeur, il ne vous déplaît guère ; Et si vos yeux sur moi le pouvoient ramasser, Ils prendroient aisément le soin de se baisser. Armande A répondre à cela je ne daigne descendre, Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre. Henriette C'est fort bien fait à vous, et vous nous faites voir Des modérations qu'on ne peut concevoir. Scène III Clitandre, Henriette Henriette Votre sincère aveu ne l'a pas peu surprise. Clitandre Elle mérite assez une telle franchise, Et toutes les hauteurs de sa folle fierté Sont dignes tout au moins de ma sincérité. Mais puisqu'il m'est permis, je vais à votre père, Madame... Henriette Le plus sûr est de gagner ma mère : Mon père est d'une humeur à consentir à tout, Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout ; Il a reçu du Ciel certaine bonté d'âme, Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme ; C'est elle qui gouverne, et d'un ton absolu Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu. Je voudrois bien vous voir pour elle, et pour ma tante, Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante, Un esprit qui, flattant les visions du leur, Vous pût de leur estime attirer la chaleur. Clitandre Mon coeur n'a jamais pu, tant il est né sincère, Même dans votre soeur flatter leur caractère, Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût. Je consens qu'une femme ait des clartés de tout ; Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante ; Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, Elle sache ignorer les choses qu'elle sait ; De son étude enfin je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, Et clouer de l'esprit à ses moindres propos. Je respecte beaucoup Madame votre mère ; Mais je ne puis du tout approuver sa chimère, Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit, Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit. Son Monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme, Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme, Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprits Un benêt dont partout on siffle les écrits, Un pédant dont on voit la plume libérale, D'officieux papiers fournir toute la halle. Henriette Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux. Et je me trouve assez votre goût et vos yeux ; Mais, comme sur ma mère il a grande puissance, Vous devez vous forcer à quelque complaisance. Un amant fait sa cour où s'attache son coeur, Il veut de tout le monde y gagner la faveur ; Et, pour n'avoir personne à sa flamme contraire Jusqu'au chien du logis il s'efforce de plaire. Clitandre Oui, vous avez raison ; mais Monsieur Trissotin M'inspire au fond de l'âme un dominant chagrin. Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages, A me déshonorer en prisant ses ouvrages ; C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru, Et je le connoissois avant que l'avoir vu. Je vis, dans le fatras des écrits qu'il nous donne, Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne : La constante hauteur de sa présomption, Cette intrépidité de bonne opinion, Cet indolent état de confiance extrême Qui le rend en tout temps si content de soi−même, Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit, Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit, Et qu'il ne voudroit pas changer sa renommée Contre tous les honneurs d'un général d'armée. Henriette C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela. Clitandre Jusques à sa figure encor la chose alla, Et je vis par les vers qu'à la tête il nous jette, De quel air il falloit que fût fait le poète ; Et j'en avois si bien deviné tous les traits, Que rencontrant un homme un jour dans le Palais, Je gageai que c'étoit Trissotin en personne, Et je vis qu'en effet la gageure étoit bonne. Henriette Quel conte ! Clitandre Non ; je dis la chose comme elle est. Mais je vois votre tante. Agréez, s'il vous plaît, Que mon coeur lui déclare ici notre mystère, Et gagne sa faveur auprès de votre mère. Scène IV Clitandre, Bélise Clitandre Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant Prenne l'occasion de cet heureux moment, Et se découvre à vous de la sincère flamme... Bélise Ah ! tout beau, gardez−vous de m'ouvrir trop votre âme : Si je vous ai su mettre au rang de mes amants, Contentez−vous des yeux pour vos seuls truchements, Et ne m'expliquez point par un autre langage Des desirs qui chez moi passent pour un outrage ; Aimez−moi, soupirez, brûlez pour mes appas, Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas : Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ; Mais si la bouche vient à s'en vouloir mêler, Pour jamais de ma vue il vous faut exiler. Clitandre Des projets de mon coeur ne prenez point d'alarme : Henriette, Madame, est l'objet qui me charme, Et je viens ardemment conjurer vos bontés De seconder l'amour que j'ai pour ses beautés. Bélise Ah ! certes le détour est d'esprit, je l'avoue : Ce subtil faux−fuyant mérite qu'on le loue, Et, dans tous les romans où j'ai jeté les yeux, Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux. Clitandre Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame, Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme. Les Cieux, par les liens d'une immuable ardeur, Aux beautés d'Henriette ont attaché mon coeur ; Henriette me tient sous son aimable empire, Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire : Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux, C'est que vous y daigniez favoriser mes voeux. Bélise Je vois où doucement veut aller la demande, Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende ; La figure est adroite, et, pour n'en point sortir Aux choses que mon coeur m'offre à vous repartir, Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle, Et que sans rien prétendre il faut brûler pour elle. Clitandre Eh ! Madame, à quoi bon un pareil embarras, Et pourquoi voulez−vous penser ce qui n'est pas ? Bélise Mon Dieu ! point de façons ; cessez de vous défendre De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre : Il suffit que l'on est contente du détour Dont s'est adroitement avisé votre amour, Et que, sous la figure où le respect l'engage, On veut bien se résoudre à souffrir son hommage, Pourvu que ses transports, par l'honneur éclairés, N'offrent à mes autels que des voeux épurés. Clitandre Mais... Bélise Adieu, pour ce coup, ceci doit vous suffire, Et je vous ai plus dit que je ne voulois dire. Clitandre Mais votre erreur... Bélise Laissez, je rougis maintenant, Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant. Clitandre Je veux être pendu si je vous aime, et sage... Bélise Non, non, je ne veux rien entendre davantage. Clitandre Diantre soit de la folle avec ses visions ! A−t−on rien vu d'égal à ces préventions ? Allons commettre un autre au soin que l'on me donne, Et prenons le secours d'une sage personne. Acte II Scène I Ariste Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ; J'appuierai, presserai, ferai tout ce qu'il faut. Qu'un amant, pour un mot, a de choses à dire ! Et qu'impatiemment il veut ce qu'il desire ! Jamais... Scène II Chrysale, Ariste Ariste Ah ! Dieu vous gard', mon frère ! Chrysale Et vous aussi, Mon frère. Ariste Savez−vous ce qui m'amène ici ? Chrysale Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à l'apprendre. Ariste Depuis assez longtemps vous connoissez Clitandre ? Chrysale Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous. Ariste En quelle estime est−il, mon frère, auprès de vous ? Chrysale D'homme d'honneur, d'esprit, de coeur, et de conduite ; Et je vois peu de gens qui soient de son mérite. Ariste Certain desir qu'il a conduit ici mes pas, Et je me réjouis que vous en fassiez cas. Chrysale Je connus feu son père en mon voyage à Rome. Ariste Fort bien. Chrysale C'étoit, mon frère, un fort bon gentilhomme. Ariste On le dit. Chrysale Nous n'avions alors que vingt−huit ans, Et nous étions, ma foi ! tous deux de verts galants. Ariste Je le crois. Chrysale Nous donnions chez les dames romaines, Et tout le monde là parloit de nos fredaines : Nous faisions des jaloux. Ariste Voilà qui va des mieux. Mais venons au sujet qui m'amène en ces lieux. Scène III Bélise, Chrysale, Ariste Ariste Clitandre auprès de vous me fait son interprète, Et son coeur est épris des grâces d'Henriette. Chrysale Quoi, de ma fille ? Ariste Oui, Clitandre, en est charmé, Et je ne vis jamais amant plus enflammé. Bélise Non, non : je vous entends, vous ignorez l'histoire, Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire. Ariste Comment, ma soeur ? Bélise Clitandre abuse vos esprits, Et c'est d'un autre objet que son coeur est épris. Ariste Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime ? Bélise Non ; j'en suis assurée. Ariste Il me l'a dit lui−même. Bélise Eh, oui ! Ariste Vous me voyez, ma soeur, chargé par lui D'en faire la demande à son père aujourd'hui. Bélise Fort bien. Ariste Et son amour même m'a fait instance De presser les moments d'une telle alliance. Bélise Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment. Henriette, entre nous, est un amusement, Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère, A couvrir d'autres feux, dont je sais le mystère ; Et je veux bien tous deux vous mettre hors d'erreur. Ariste Mais, puisque vous savez tant de choses, ma soeur, Dites−nous, s'il vous plaît, cet autre objet qu'il aime. Bélise Vous le voulez savoir ? Ariste Oui. Quoi ? Bélise Moi. Ariste Vous ? Bélise Moi−même. Ariste Hay, ma soeur ! Bélise Qu'est−ce donc que veut dire ce "hay", Et qu'a de surprenant le discours que je fai ? On est faite d'un air, je pense, à pouvoir dire Qu'on n'a pas pour un coeur soumis à son empire ; Et Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas. Ariste Ces gens vous aiment ? Bélise Oui, de toute leur puissance. Ariste Ils vous l'ont dit ? Bélise Aucun n'a pris cette licence : Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour, Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour ; Mais pour m'offrir leur coeur et vouer leur service, Les muets truchements ont tous fait leur office. Ariste On ne voit presque point céans venir Damis. Bélise C'est pour me faire voir un respect plus soumis. Ariste De mots piquants partout Dorante vous outrage. Bélise Ce sont emportements d'une jalouse rage. Ariste Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux. Bélise C'est par un désespoir où j'ai réduit leurs feux. Ariste Ma foi ! ma chère soeur, vision toute claire. Chrysale De ces chimères−là vous devez vous défaire. Bélise Ah, chimères ! ce sont des chimères, dit−on ! Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon ! Je me réjouis fort de chimères, mes frères, Et je ne savois pas que j'eusse des chimères. Scène IV Chrysale, Ariste Chrysale Notre soeur est folle, oui. Ariste Cela croît tous les jours. Mais, encore une fois, reprenons le discours. Clitandre vous demande Henriette pour femme : Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme. Chrysale Faut−il le demander ? J'y consens de bon coeur, Et tiens son alliance à singulier honneur. Ariste Vous savez que de bien il n'a pas l'abondance, Que... Chrysale C'est un intérêt qui n'est pas d'importance : Il est riche en vertu, cela vaut des trésors, Et puis son père et moi n'étions qu'un en deux corps. Ariste Parlons à votre femme, et voyons à la rendre Favorable... Chrysale Il suffit : je l'accepte pour gendre. Ariste Oui ; mais pour appuyer votre consentement, Mon frère, il n'est pas mal d'avoir son agrément ; Allons... Chrysale Vous moquez−vous ? Il n'est pas nécessaire : Je réponds de ma femme, et prends sur moi l'affaire. Ariste Mais... Chrysale Laissez faire, dis−je, et n'appréhendez pas : Je la vais disposer aux choses de ce pas. Ariste Soit. Je vais là−dessus sonder votre Henriette, Et reviendrai savoir... Chrysale C'est une affaire faite, Et je vais à ma femme en parler sans délai. Scène V Martine, Chrysale Martine Me voilà bien chanceuse ! Hélas ! l'an dit bien vrai : Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, Et service d'autrui n'est pas un héritage. Chrysale Qu'est−ce donc ? Qu'avez−vous, Martine ? Martine Ce que j'ai ? Chrysale Oui. Martine J'ai que l'an me donne aujourd'hui mon congé, Monsieur. Chrysale Votre congé ! Martine Oui, Madame me chasse. Chrysale Je n'entends pas cela. Comment ? Martine On me menace, Si je ne sors d'ici, de me bailler cent coups. Chrysale Non, vous demeurerez : je suis content de vous. Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude, Et je ne veux pas, moi... Scène VI Philaminte, Bélise, Chrysale, Martine Philaminte Quoi ? je vous vois, maraude ? Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux, Et ne vous présentez jamais devant mes yeux. Chrysale Tout doux. Philaminte Non, c'en est fait. Chrysale Eh ! Philaminte Je veux qu'elle sorte. Chrysale Mais qu'a−t−elle commis, pour vouloir de la sorte... Philaminte Quoi ? vous la soutenez ? Chrysale En aucune façon. Philaminte Prenez−vous son parti contre moi ? Chrysale Mon Dieu ! non : Je ne fais seulement que demander son crime. Philaminte Suis−je pour la chasser sans cause légitime ? Chrysale Je ne dis pas cela ; mais il faut de nos gens... Philaminte Non ; elle sortira, vous dis−je, de céans. Chrysale Hé bien ! oui : vous dit−on quelque chose là contre ? Philaminte Je ne veux point d'obstacle aux desirs que je montre. Chrysale D'accord. Philaminte Et vous devez, en raisonnable époux, Etre pour moi contre elle, et prendre mon courroux. Chrysale Aussi fais−je. Oui, ma femme avec raison vous chasse, Coquine, et votre crime est indigne de grâce. Martine Qu'est−ce donc que j'ai fait ? Chrysale Ma foi ! je ne sais pas. Philaminte Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas. Chrysale A−t−elle, pour donner matière à votre haine, Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine ? Philaminte Voudrois−je la chasser, et vous figurez−vous Que pour si peu de chose on se mette en courroux ? Chrysale Qu'est−ce à dire ? L'affaire est donc considérable ? Philaminte Sans doute. Me voit−on femme déraisonnable ? Chrysale Est−ce qu'elle a laissé, d'un esprit négligent, Dérober quelque aiguière ou quelque plat d'argent ? Philaminte Cela ne seroit rien. Chrysale Oh, oh ! peste, la belle ! Quoi ? l'avez−vous surprise à n'être pas fidèle ? Philaminte C'est pis que tout cela. Chrysale Pis que tout cela ? Philaminte Pis. Chrysale Comment diantre, friponne ! Euh ? a−t−elle commis... Philaminte Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille Après trente leçons, insulté mon oreille Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas Qu'en termes décisifs condamne Vaugelas. Chrysale Est−ce là... Philaminte Quoi ? toujours, malgré nos remontrances, Heurter le fondement de toutes les sciences, La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois, Et les fait la main haute obéir à ses lois ? Chrysale Du plus grand des forfaits je la croyois coupable. Philaminte Quoi ? Vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ? Chrysale Si fait. Philaminte Je voudrois bien que vous l'excusassiez. Chrysale Je n'ai garde. Bélise Il est vrai que ce sont des pitiés : Toute construction est par elle détruite, Et des lois du langage on l'a cent fois instruite. Martine Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon ; Mais je ne saurois, moi, parler votre jargon. Philaminte L'impudente ! appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage ! Martine Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. Philaminte Hé bien ! ne voilà pas encore de son style ? Ne servent pas de rien ! Bélise O cervelle indocile ! Faut−il qu'avec les soins qu'on prend incessamment, On ne te puisse apprendre à parler congrûment ? De pas mis avec rien tu fais la récidive, Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative. Martine Mon Dieu ! je n'avons pas étugué comme vous, Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous. Philaminte Ah ! peut−on y tenir ? Bélise Quel solécisme horrible ! Philaminte En voilà pour tuer une oreille sensible. Bélise Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel. Je n'est qu'un singulier, avons est pluriel. Veux−tu toute ta vie offenser la grammaire ? Martine Qui parle d'offenser grand'mère ni grand−père ? Philaminte O Ciel ! Bélise Grammaire est prise à contre−sens par toi, Et je t'ai dit déjà d'où vient ce mot. Martine Ma foi ! Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil, ou de Pontoise, Cela ne me fait rien. Bélise Quelle âme villageoise ! La grammaire, du verbe et du nominatif, Comme de l'adjectif avec le substantif, Nous enseigne les lois. Martine J'ai, Madame, à vous dire Que je ne connois point ces gens−là. Philaminte Quel martyre ! Bélise Ce sont les noms des mots, et l'on doit regarder En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder. Martine Qu'ils s'accordent entr'eux, ou se gourment, qu'importe ? Philaminte, à sa soeur. Eh ! mon Dieu ! finissez un discours de la sorte. (A son mari.) Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ? Chrysale Si fait. A son caprice il me faut consentir. Va, ne l'irrite point : retire−toi, Martine. Philaminte Comment ? vous avez peur d'offenser la coquine ? Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant ? Chrysale Moi ? point. Allons, sortez. (Bas.) Va−t'en, ma pauvre enfant. Scène VII Philaminte, Chrysale, Bélise Chrysale Vous êtes satisfaite, et la voilà partie ; Mais je n'approuve point une telle sortie ; C'est une fille propre aux choses qu'elle fait, Et vous me la chassez pour un maigre sujet. Philaminte Vous voulez que toujours je l'aye à mon service Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ? Pour rompre toute loi d'usage et de raison, Par un barbare amas de vices d'oraison, De mots estropiés, cousus par intervalles, De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles ? Bélise Il est vrai que l'on sue à souffrir ses discours : Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ; Et les moindres défauts de ce grossier génie Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie. Chrysale Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ? J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes, Elle accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas ou méchant mot, Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot. Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, En cuisine peut−être auroient été des sots. Philaminte Que ce discours grossier terriblement assomme ! Et quelle indignité pour ce qui s'appelle homme D'être baissé sans cesse aux soins matériels, Au lieu de se hausser vers les spirituels ! Le corps, cette guenille, est−il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense, Et ne devons−nous pas laisser cela bien loin ? Chrysale Oui, mon corps est moi−même, et j'en veux prendre soin. Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère. Bélise Le corps avec l'esprit fait figure, mon frère ; Mais si vous en croyez tout le monde savant, L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant ; Et notre plus grand soin, notre première instance, Doit être à le nourrir du suc de la science. Chrysale Ma foi ! si vous songez à nourrir votre esprit, C'est de viande bien creuse, à ce que chacun dit, Et vous n'avez nul soin, nulle sollicitude Pour... Philaminte Ah ! sollicitude à mon oreille est rude : Il put étrangement son ancienneté. Bélise Il est vrai que le mot est bien collet monté. Chrysale Voulez−vous que je dise ? il faut qu'enfin j'éclate, Que je lève le masque, et décharge ma rate : De folles on vous traite, et j'ai fort sur le coeur... Philaminte Comment donc ? Chrysale C'est à vous que je parle, ma soeur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas, Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, Et laisser la science aux docteurs de la ville ; M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans Cette longue lunette à faire peur aux gens, Et cent brimborions dont l'aspect importune ; Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, Où nous voyons aller tout sens dessus dessous. Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. Nos pères sur ce point étoient gens bien sensés, Qui disoient qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connoître un pourpoint d'avec un haut de chausse. Les leurs ne lisoient point, mais elles vivoient bien ; Leurs ménages étoient tout leur docte entretien, Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles, Dont elles travailloient au trousseau de leurs filles. Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs : Elles veulent écrire, et devenir auteurs. Nulle science n'est pour elles trop profonde, Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde : Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir ; On y sait comme vont lune, étoile polaire, Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire ; Et, dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin, On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire ; Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison : L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire ; L'autre rêve à des vers quand je demande à boire ; Enfin je vois par eux votre exemple suivi, Et j'ai des serviteurs, et ne suis point servi. Une pauvre servante au moins m'étoit restée, Qui de ce mauvais air n'étoit point infectée, Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, A cause qu'elle manque à parler Vaugelas. Je vous le dis, ma soeur, tout ce train−là me blesse, (Car c'est, comme j'ai dit, à vous que je m'adresse), Je n'aime point céans tous vos gens à latin, Et principalement ce Monsieur Trissotin : C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées ; Tous les propos qu'il tient sont des billevesées ; On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé, Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé. Philaminte Quelle bassesse, ô Ciel, et d'âme, et de langage ! Bélise Est−il de petits corps un plus lourd assemblage ! Un esprit composé d'atomes plus bourgeois ! Et de ce même sang se peut−il que je sois ! Je me veux mal de mort d'être de votre race, Et de confusion j'abandonne la place. Scène VIII Philaminte, Chrysale Philaminte Avez−vous à lâcher encore quelque trait ? Chrysale Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle : c'est fait. Discourons d'autre affaire. A votre fille aînée On voit quelque dégoût pour les noeuds d'hyménée : C'est une philosophe enfin, je n'en dis rien, Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien. Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette, Et je crois qu'il est bon de pourvoir Henriette, De choisir un mari... Philaminte C'est à quoi j'ai songé, Et je veux vous ouvrir l'intention que j'ai. Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime, Et qui n'a pas l'honneur d'être dans votre estime, Est celui que je prends pour l'époux qu'il lui faut, Et je sais mieux que vous juger de ce qu'il vaut : La contestation est ici superflue, Et de tout point chez moi l'affaire est résolue, Au moins ne dites mot du choix de cet époux : Je veux à votre fille en parler avant vous ; J'ai des raisons à faire approuver ma conduite, Et je connoîtrai bien si vous l'aurez instruite. Scène IX Ariste, Chrysale Ariste Hé bien ? la femme sort, mon frère, et je vois bien Que vous venez d'avoir ensemble un entretien. Chrysale Oui. Ariste Quel est le succès ? Aurons−nous Henriette ? A−t−elle consenti ? l'affaire est−elle faite ? Chrysale Pas tout à fait encor. Ariste Refuse−t−elle ? Chrysale Non. Ariste Est−ce qu'elle balance ? Chrysale En aucune façon. Ariste Quoi donc ? Chrysale C'est que pour gendre elle m'offre un autre homme. Ariste Un autre homme pour gendre ! Chrysale Un autre. Ariste Qui se nomme ? Chrysale Monsieur Trissotin. Ariste Quoi ? ce Monsieur Trissotin... Chrysale Oui, qui parle toujours de vers et de latin. Ariste Vous l'avez accepté ? Chrysale Moi, point, à Dieu ne plaise. Ariste Qu'avez−vous répondu ? Chrysale Rien ; et je suis bien aise De n'avoir point parlé, pour ne m'engager pas. Ariste La raison est fort belle, et c'est faire un grand pas. Avez−vous su du moins lui proposer Clitandre ? Chrysale Non ; car, comme j'ai vu qu'on parloit d'autre gendre, J'ai cru qu'il étoit mieux de ne m'avancer point. Ariste Certes votre prudence est rare au dernier point ! N'avez−vous point de honte avec votre mollesse ? Et se peut−il qu'un homme ait assez de foiblesse Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu, Et n'oser attaquer ce qu'elle a résolu ? Chrysale Mon Dieu ! vous en parlez, mon frère, bien à l'aise, Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse. J'aime fort le repos, la paix, et la douceur, Et ma femme est terrible avecque son humeur. Du nom de philosophe elle fait grand mystère ; Mais elle n'en est pas pour cela moins colère ; Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l'aigreur de sa bile opère comme rien. Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tête, On en a pour huit jours d'effroyable tempête. Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton ; Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon ; Et cependant, avec toute sa diablerie, Il faut que je l'appelle et "mon coeur" et "ma mie". Ariste Allez, c'est se moquer. Votre femme, entre nous, Est par vos lâchetés souveraine sur vous. Son pouvoir n'est fondé que sur votre foiblesse, C'est de vous qu'elle prend le titre de maîtresse ; Vous−même à ses hauteurs vous vous abandonnez, Et vous faites mener en bête par le nez. Quoi ? vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme, Vous résoudre une fois à vouloir être un homme ? A faire condescendre une femme à vos voeux, Et prendre assez de coeur pour dire un : "Je le veux" ? Vous laisserez sans honte immoler votre fille Aux folles visions qui tiennent la famille, Et de tout votre bien revêtir un nigaud, Pour six mots de latin qu'il leur fait sonner haut, Un pédant qu'à tous coups votre femme apostrophe Du nom de bel esprit, et de grand philosophe, D'homme qu'en vers galants jamais on n'égala, Et qui n'est, comme on sait, rien moins que tout cela ? Allez, encore un coup, c'est une moquerie, Et votre lâcheté mérite qu'on en rie. Chrysale Oui, vous avez raison, et je vois que j'ai tort. Allons, il faut enfin montrer un coeur plus fort, Mon frère. Ariste C'est bien dit. Chrysale C'est une chose infâme Que d'être si soumis au pouvoir d'une femme. Ariste Fort bien. Chrysale De ma douceur elle a trop profité. Ariste Il est vrai. Chrysale Trop joui de ma facilité. Ariste Sans doute. Chrysale Et je lui veux faire aujourd'hui connoître Que ma fille est ma fille, et que j'en suis le maître Pour lui prendre un mari qui soit selon mes voeux. Ariste Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux. Chrysale Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure : Faites−le−moi venir, mon frère, tout à l'heure. Ariste J'y cours tout de ce pas. Chrysale C'est souffrir trop longtemps, Et je m'en vais être homme à la barbe des gens. Acte III Scène I Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L'Epine Philaminte Ah ! mettons−nous ici, pour écouter à l'aise Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse. Armande Je brûle de les voir. Bélise Et l'on s'en meurt chez nous. Philaminte Ce sont charmes pour moi que ce qui part de vous. Armande Ce m'est une douceur à nulle autre pareille. Bélise Ce sont repas friands qu'on donne à mon oreille. Philaminte Ne faites point languir de si pressants desirs. Armande Dépêchez. Bélise Faites tôt, et hâtez nos plaisirs. Philaminte A notre impatience offrez votre épigramme. Trissotin Hélas ! c'est un enfant tout nouveau−né, Madame. Son sort assurément a lieu de vous toucher, Et c'est dans votre cour, que j'en viens d'accoucher. Philaminte Pour me le rendre cher, il suffit de son père. Trissotin Votre approbation lui peut servir de mère. Bélise Qu'il a d'esprit ! Scène II Henriette, Philaminte, Armande, Bélise, Trissotin, L'Epine Philaminte Holà ! pourquoi donc fuyez−vous ? Henriette C'est de peur de troubler un entretien si doux. Philaminte Approchez, et venez, de toutes vos oreilles, Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles. Henriette Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit, Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit. Philaminte Il n'importe : aussi bien ai−je à vous dire ensuite Un secret dont il faut que vous soyez instruite. Trissotin Les sciences n'ont rien qui vous puisse enflammer, Et vous ne vous piquez que de savoir charmer. Henriette Aussi peu l'un que l'autre, et je n'ai nulle envie... Bélise Ah ! songeons à l'enfant nouveau−né, je vous prie. Philaminte Allons, petit garçon, vite de quoi s'asseoir. (Le laquais tombe avec la chaise.) Voyez l'impertinent ! Est ce que l'on doit choir, Après avoir appris l'équilibre des choses ? Bélise De ta chute, ignorant, ne vois−tu pas les causes, Et qu'elle vient d'avoir du point fixe écarté Ce que nous appelons centre de gravité ? L'Epine Je m'en suis aperçu, Madame, étant par terre. Philaminte Le lourdaud ! Trissotin Bien lui prend de n'être pas de verre. Armande Ah ! de l'esprit partout ! Bélise Cela ne tarit pas. Philaminte Servez−nous promptement votre aimable repas. Trissotin Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose, Un plat seul de huit vers me semble peu de chose, Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal, Le ragoût d'un sonnet, qui chez une princesse A passé pour avoir quelque délicatesse. Il est de sel attique assaisonné partout, Et vous le trouverez, je crois, d'assez bon goût. Armande Ah ! je n'en doute point. Philaminte Donnons vite audience. Bélise (A chaque fois qu'il veut lire, elle l'interrompt.) Je sens d'aise mon coeur tressaillir par avance. J'aime la poésie avec entêtement, Et surtout quand les vers sont tournés galamment. Philaminte Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire. Trissotin SO... Bélise Silence ! ma nièce. Trissotin Sonnet à la Princesse Uranie sur sa fièvre Votre prudence est endormie, De traiter magnifiquement, Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie. Bélise Ah ! le joli début ! Armande Qu'il a le tour galant ! Philaminte Lui seul des vers aisés possède le talent ! Armande A prudence endormie il faut rendre les armes. Bélise Loger son ennemie est pour moi plein de charmes. Philaminte J'aime superbement et magnifiquement : Ces deux adverbes joints font admirablement. Bélise Prêtons l'oreille au reste. Trissotin Votre prudence est endormie, De traiter magnifiquement, Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie. Armande Prudence endormie ! Bélise Loger son ennemie ! Philaminte Superbement et magnifiquement ! Trissotin Faites−la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement, Où cette ingrate insolemment Attaque votre belle vie. Bélise Ah ! tout doux, laissez−moi, de grâce, respirer. Armande Donnez−nous, s'il vous plaît, le loisir d'admirer. Philaminte On se sent à ces vers, jusques au fond de l'âme, Couler je ne sais quoi qui fait que l'on se pâme. Armande Faites−la sortir, quoi qu'on die, De votre riche appartement. Que riche appartement est là joliment dit ! Et que la métaphore est mise avec esprit ! Philaminte Faites−la sortir, quoi qu'on die. Ah ! que ce quoi qu'on die est d'un goût admirable ! C'est, à mon sentiment, un endroit impayable. Armande De quoi qu'on die aussi mon coeur est amoureux. Bélise Je suis de votre avis, quoi qu'on die est heureux. Armande Je voudrois l'avoir fait. Bélise Il vaut toute une pièce. Philaminte Mais en comprend−on bien, comme moi, la finesse ? Armande et Bélise Oh, oh ! Philaminte Faites−la sortir, quoi qu'on die : Que de la fièvre, on prenne ici les intérêts : N'ayez aucun égard, moquez−vous des caquets. Faites−la sortir, quoi qu'on die. Quoi qu'on die, quoi qu'on die. Ce quoi qu'on die en dit beaucoup plus qu'il ne semble. Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ; Mais j'entends là−dessous un million de mots. Bélise Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros. Philaminte Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'on die, Avez−vous compris, vous, toute son énergie ? Songiez−vous bien vous−même à tout ce qu'il nous dit, Et pensiez−vous alors y mettre tant d'esprit ? Trissotin Hay, hay. Armande J'ai fort aussi l'ingrate dans la tête : Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête, Qui traite mal les gens qui la logent chez eux. Philaminte Enfin les quatrains sont admirables tous deux. Venons−en promptement aux tiercets, je vous prie. Armande Ah ! s'il vous plaît, encore une fois quoi qu'on die. Trissotin Faites−la sortir, quoi qu'on die, Philaminte, Armande et Bélise Quoi qu'on die ! Trissotin De votre riche appartement, Philaminte, Armande et Bélise Riche appartement ! Trissotin Où cette ingrate insolemment Philaminte, Armande et Bélise Cette ingrate de fièvre ! Trissotin Attaque votre belle vie. Philaminte Votre belle vie ! Armande et Bélise Ah ! Trissotin Quoi ? sans respecter votre rang, Elle se prend à votre sang, Philaminte, Armande et Bélise Ah ! Trissotin Et nuit et jour vous fait outrage ! Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage, Noyez−la de vos propres mains. Philaminte On n'en peut plus. Bélise On pâme. Armande On se meurt de plaisir. Philaminte De mille doux frissons vous vous sentez saisir. Armande Si vous la conduisez aux bains, Bélise Sans la marchander davantage, Philaminte Noyez−la de vos propres mains : De vos propres mains, là, noyez−la dans les bains. Armande Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant. Bélise Partout on s'y promène avec ravissement. Philaminte On n'y sauroit marcher que sur de belles choses. Armande Ce sont petits chemins tout parsemés de roses. Trissotin Le sonnet donc vous semble... Philaminte Admirable, nouveau, Et personne jamais n'a rien fait de si beau. Bélise Quoi ? sans émotion pendant cette lecture ? Vous faites là, ma nièce, une étrange figure ! Henriette Chacun fait ici−bas la figure qu'il peut, Ma tante ; et bel esprit, il ne l'est pas qui veut. Trissotin Peut−être que mes vers importunent Madame. Henriette Point : je n'écoute pas. Philaminte Ah ! voyons l'épigramme. Trissotin Sur un carrosse de couleur amarante, donné à une dame de ses amies. Philaminte Ces titres ont toujours quelque chose de rare. Armande A cent beaux traits d'esprit leur nouveauté prépare. Trissotin L'Amour si chèrement m'a vendu son lien, Bélise, Armande et Philaminte Ah ! Trissotin Qu'il m'en coûte déjà la moitié de mon bien ; Et quand tu vois ce beau carrosse, Où tant d'or se relève en bosse, Qu'il étonne tout le pays, Et fait pompeusement triompher ma Laïs, Philaminte Ah ! ma Laïs ! voilà de l'érudition. Bélise L'enveloppe est jolie, et vaut un million. Trissotin Et quand tu vois ce beau carrosse, Où tant d'or se relève en bosse, Qu'il étonne tout le pays, Et fait pompeusement triompher ma Laïs, Ne dis plus qu'il est amarante : Dis plutôt qu'il est de ma rente. Armande Oh, oh, oh ! celui−là ne s'attend point du tout. Philaminte On n'a que lui qui puisse écrire de ce goût. Bélise Ne dis plus qu'il est amarante : Dis plutôt qu'il est de ma rente. Voilà qui se décline : ma rente, de ma rente, à ma rente. Philaminte Je ne sais, du moment que je vous ai connu, Si sur votre sujet j'ai l'esprit prévenu, Mais j'admire partout vos vers et votre prose. Trissotin Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose, A notre tour aussi nous pourrions admirer. Philaminte Je n'ai rien fait en vers, mais j'ai lieu d'espérer Que je pourrai bientôt vous montrer, en amie, Huit chapitres du plan de notre académie. Platon s'est au projet simplement arrêté, Quand de sa République il a fait le traité ; Mais à l'effet entier je veux pousser l'idée Que j'ai sur le papier en prose accommodée. Car enfin je me sens un étrange dépit Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit, Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes. De cette indigne classe où nous rangent les hommes, De borner nos talents à des futilités, Et nous fermer la porte aux sublimes clartés. Armande C'est faire à notre sexe une trop grande offense, De n'étendre l'effort de notre intelligence Qu'à juger d'une jupe et de l'air d'un manteau, Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau. Bélise Il faut se relever de ce honteux partage, Et mettre hautement notre esprit hors de page. Trissotin Pour les dames on sait mon respect en tous lieux ; Et, si je rends hommage aux brillants de leurs yeux, De leur esprit aussi j'honore les lumières : Philaminte Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ; Mais nous voulons montrer à de certains esprits, Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris, Que de science aussi les femmes sont meublées ; Qu'on peut faire comme eux de doctes assemblées, Conduites en cela par des ordres meilleurs, Qu'on y veut réunir ce qu'on sépare ailleurs, Mêler le beau langage et les hautes sciences, Découvrir la nature en mille expériences, Et sur les questions qu'on pourra proposer Faire entrer chaque secte, et n'en point épouser. Trissotin Je m'attache pour l'ordre au péripatétisme. Philaminte Pour les abstractions, j'aime le platonisme. Armande Epicure me plaît, et ses dogmes sont forts. Bélise Je m'accommode assez pour moi des petits corps ; Mais le vuide à souffrir me semble difficile, Et je goûte bien mieux la matière subtile. Trissotin Descartes pour l'aimant donne fort dans mon sens. Armande J'aime ses tourbillons. Philaminte Moi, ses mondes tombants. Armande Il me tarde de voir notre assemblée ouverte, Et de nous signaler par quelque découverte. Trissotin On en attend beaucoup de vos vives clartés, Et pour vous la nature a peu d'obscurités. Philaminte Pour moi, sans me flatter, j'en ai déjà fait une, Et j'ai vu clairement des hommes dans la lune. Bélise Je n'ai point encor vu d'hommes, comme je croi ; Mais j'ai vu des clochers tout comme je vous voi. Armande Nous approfondirons, ainsi que la physique, Grammaire, histoire, vers, morale et politique. Philaminte La morale a des traits dont mon coeur est épris, Et c'étoit autrefois l'amour des grands esprits ; Mais aux Stoïciens je donne l'avantage, Et je ne trouve rien de si beau que leur sage. Armande Pour la langue, on verra dans peu nos règlements, Et nous y prétendons faire des remuements. Par une antipathie ou juste, ou naturelle, Nous avons pris chacune une haine mortelle Pour un nombre de mots, soit ou verbes ou noms, Que mutuellement nous nous abandonnons ; Contre eux nous préparons de mortelles sentences, Et nous devons ouvrir nos doctes conférences Par les proscriptions de tous ces mots divers Dont nous voulons purger et la prose et les vers. Philaminte Mais le plus beau projet de notre académie, Une entreprise noble, et dont je suis ravie, Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté Chez tous les beaux esprits de la postérité, C'est le retranchement de ces syllabes sales, Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales, Ces jouets éternels des sots de tous les temps, Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants, Ces sources d'un amas d'équivoques infâmes, Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes. Trissotin Voilà certainement d'admirables projets ! Bélise Vous verrez nos statuts, quand ils seront tous faits. Trissotin Ils ne sauroient manquer d'être tous beaux et sages. Armande Nous serons par nos lois les juges des ouvrages ; Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis ; Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis ; Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. Scène III L'Epine, Trissotin, Philaminte, Bélise, Armande, Henriette, Vadius L'Epine Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous ; Il est vêtu de noir, et parle d'un ton doux. Trissotin C'est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance De lui donner l'honneur de votre connoissance. Philaminte Pour le faire venir vous avez tout crédit. Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit. Holà ! Je vous ai dit en paroles bien claires, Que j'ai besoin de vous. Henriette Mais pour quelles affaires ? Philaminte Venez, on va dans peu vous les faire savoir. Trissotin Voici l'homme qui meurt du desir de vous voir. En vous le produisant, je ne crains point le blâme D'avoir admis chez vous un profane, Madame : Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits. Philaminte La main qui le présente en dit assez le prix. Trissotin Il a des vieux auteurs la pleine intelligence, Et sait du grec, Madame, autant qu'homme de France. Philaminte Du grec, ô Ciel ; du grec ! Il sait du grec, ma soeur ! Bélise Ah ! ma nièce, du grec ! Armande Du grec ! quelle douceur ! Philaminte Quoi ? Monsieur sait du grec ? Ah ! permettez, de grâce, Que pour l'amour du grec, Monsieur, on vous embrasse. (Il les baise toutes, jusques à Henriette, qui le refuse.) Henriette Excusez−moi, Monsieur, je n'entends pas le grec. Philaminte J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect. Vadius Je crains d'être fâcheux par l'ardeur qui m'engage A vous rendre aujourd'hui, Madame, mon hommage, Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien. Philaminte Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien. Trissotin Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose, Et pourroit, s'il vouloit, vous montrer quelque chose. Vadius Le défaut des auteurs, dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations, D'être au Palais, au Cours, aux ruelles, aux tables, De leurs vers fatigants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sot à mon sens Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens, Qui des premiers venus saisissant les oreilles, En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles. On ne m'a jamais vu ce fol entêtement ; Et d'un Grec là−dessus je suis le sentiment, Qui, par un dogme exprès, défend à tous ses sages L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits vers pour de jeunes amants, Sur quoi je voudrois bien avoir vos sentiments. Trissotin Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres. Vadius Les Grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres. Trissotin Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots. Vadius On voit partout chez vous l'ithos et le pathos. Trissotin Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile. Vadius Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous. Trissotin Est−il rien d'amoureux comme vos chansonnettes ? Vadius Peut−on voir rien d'égal aux sonnets que vous faites ? Trissotin Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ? Vadius Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux ? Trissotin Aux ballades surtout vous êtes admirable. Vadius Et dans les bouts−rimés je vous trouve adorable. Trissotin Si la France pouvoit connoître votre prix, Vadius Si le siècle rendoit justice aux beaux esprits, Trissotin En carrosse doré vous iriez par les rues. Vadius On verroit le public vous dresser des statues. Hom ! C'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en... Trissotin Avez−vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ? Vadius Oui, hier il me fut lu dans une compagnie. Trissotin Vous en savez l'auteur ? Vadius Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien. Trissotin Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable. Vadius Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable ; Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût. Trissotin Je sais que là−dessus je n'en suis point du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables. Vadius Me préserve le Ciel d'en faire de semblables ! Trissotin Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur ; Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur. Vadius Vous ! Trissotin Moi. Vadius Je ne sais donc comment se fit l'affaire. Trissotin C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire. Vadius Il faut qu'en écoutant j'aye eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours et voyons ma ballade. Trissotin La ballade, à mon goût, est une chose fade. Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps. Vadius La ballade pourtant charme beaucoup de gens. Trissotin Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise. Vadius Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise. Trissotin Elle a pour les pédants de merveilleux appas. Vadius Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas. Trissotin Vous donnez sottement vos qualités aux autres. Vadius Fort impertinemment vous me jetez les vôtres. Trissotin Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier. Vadius Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. Trissotin Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire. Vadius Allez, cuistre... Philaminte Eh ! Messieurs, que prétendez−vous faire ? Trissotin Va, va restituer tous les honteux larcins Que réclament sur toi les Grecs et les Latins. Vadius Va, va−t'en faire amende honorable au Parnasse D'avoir fait à tes vers estropier Horace. Trissotin Souviens−toi de ton livre et de son peu de bruit. Vadius Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit. Trissotin Ma gloire est établie ; en vain tu la déchires. Vadius Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires. Trissotin Je t'y renvoie aussi. Vadius J'ai le contentement Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement : Il me donne, en passant, une atteinte légère, Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère ; Mais jamais, dans ses vers, il ne te laisse en paix, Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits. Trissotin C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable. Il te met dans la foule, ainsi qu'un misérable. Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler ; Mais il m'attaque à part, comme un noble adversaire Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ; Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux. Vadius Ma plume t'apprendra quel homme je puis être. Trissotin Et la mienne saura te faire voir ton maître. Vadius Je te défie en vers, prose, grec, et latin. Trissotin Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin. Scène IV Trissotin, Philaminte, Armande, Bélise, Henriette Trissotin A mon emportement ne donnez aucun blâme : C'est votre jugement que je défends, Madame, Dans le sonnet qu'il a l'audace d'attaquer. Philaminte A vous remettre bien je me veux appliquer. Mais parlons d'autre affaire. Approchez, Henriette. Depuis assez longtemps mon âme s'inquiète De ce qu'aucun esprit en vous ne se fait voir, Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir. Henriette C'est prendre un soin pour moi qui n'est pas nécessaire : Les doctes entretiens ne sont point mon affaire ; J'aime à vivre aisément, et, dans tout ce qu'on dit, Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit. C'est une ambition que je n'ai point en tête ; Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête, Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, Que de me tourmenter pour dire de beaux mots. Philaminte Oui, mais j'y suis blessée, et ce n'est pas mon conte De souffrir dans mon sang une pareille honte. La beauté du visage est un frêle ornement, Une fleur passagère, un éclat d'un moment, Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme ; Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme. J'ai donc cherché longtemps un biais de vous donner La beauté que les ans ne peuvent moissonner, De faire entrer chez vous le desir des sciences, De vous insinuer les belles connoissances ; Et la pensée enfin où mes voeux ont souscrit, C'est d'attacher à vous un homme plein d'esprit ; Et cet homme est Monsieur, que je vous détermine A voir comme l'époux que mon choix vous destine. Henriette Moi, ma mère ? Philaminte Oui, vous. Faites la sotte un peu. Bélise Je vous entends : vos yeux demandent mon aveu, Pour engager ailleurs un coeur que je possède. Allez, je le veux bien. A ce noeud je vous cède : C'est un hymen qui fait votre établissement. Trissotin Je ne sais que vous dire en mon ravissement, Madame, et cet hymen dont je vois qu'on m'honore Me met... Henriette Tout beau, Monsieur, il n'est pas fait encore : Ne vous pressez pas tant. Philaminte Comme vous répondez ! Savez−vous bien que si... Suffit, vous m'entendez. Elle se rendra sage ; allons, laissons−la faire. Scène V Henriette, Armande Armande On voit briller pour vous les soins de notre mère, Et son choix ne pouvoit d'un plus illustre époux... Henriette Si le choix est si beau, que ne le prenez−vous ? Armande C'est à vous, non à moi, que sa main est donnée. Henriette Je vous le cède tout, comme à ma soeur aînée. Armande Si l'hymen, comme à vous, me paroissoit charmant, J'accepterois votre offre avec ravissement. Henriette Si j'avois, comme vous, les pédants dans la tête, Je pourrois le trouver un parti fort honnête. Armande Cependant, bien qu'ici nos goûts soient différents, Nous devons obéir, ma soeur, à nos parents : Une mère a sur nous une entière puissance, Et vous croyez en vain par votre résistance... Scène VI Chrysale, Ariste, Clitandre, Henriette, Armande Chrysale Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein : Otez ce gant ; touchez à Monsieur dans la main, Et le considérez désormais dans votre âme En homme dont je veux que vous soyez la femme. Armande De ce côté, ma soeur, vos penchants sont fort grands. Henriette Il nous faut obéir, ma soeur, à nos parents. Un père a sur nos voeux une entière puissance. Armande Une mère a sa part à notre obéissance. Chrysale Qu'est−ce à dire ? Armande Je dis que j'appréhende fort Qu'ici ma mère et vous ne soyez pas d'accord ; Et c'est un autre époux... Chrysale Taisez−vous, péronnelle ! Allez philosopher tout le soûl avec elle, Et de mes actions ne vous mêlez en rien. Dites−lui ma pensée, et l'avertissez bien Qu'elle ne vienne pas m'échauffer les oreilles : Allons vite. Ariste Fort bien : vous faites des merveilles. Clitandre Quel transport ! quelle joie ! ah ! que mon sort est doux ! Chrysale Allons, prenez sa main, et passez devant nous, Menez−là dans sa chambre. Ah ! les douces caresses ! Tenez, mon coeur s'émeut à toutes ces tendresses, Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours, Et je me ressouviens de mes jeunes amours. Acte IV Scène I Armande, Philaminte Armande Oui, rien n'a retenu son esprit en balance : Elle a fait vanité de son obéissance. Son coeur, pour se livrer, à peine devant moi S'est−il donné le temps d'en recevoir la loi, Et sembloit suivre moins les volontés d'un père, Qu'affecter de braver les ordres d'une mère. Philaminte Je lui montrerai bien aux lois de qui des deux Les droits de la raison soumettent tous ses voeux. Et qui doit gouverner, ou sa mère ou son père, Ou l'esprit ou le corps, la forme ou la matière. Armande On vous en devoit bien au moins un compliment ; Et ce petit Monsieur en use étrangement, De vouloir malgré vous devenir votre gendre. Philaminte Il n'en est pas encore où son coeur peut prétendre. Je le trouvois bien fait, et j'aimois vos amours ; Mais dans ses procédés il m'a déplu toujours. Il sait que, Dieu merci, je me mêle d'écrire, Et jamais il ne m'a prié de lui rien lire. Scène II Clitandre, Armande, Philaminte Armande Je ne souffrirois point, si j'étois que de vous, Que jamais d'Henriette il pût être l'époux. On me feroit grand tort d'avoir quelque pensée Que là−dessus je parle en fille intéressée, Et que le lâche tour que l'on voit qu'il me fait Jette au fond de mon coeur quelque dépit secret : Contre de pareils coups l'âme se fortifie Du solide secours de la philosophie, Et par elle on se peut mettre au−dessus de tout. Mais vous traiter ainsi, c'est vous pousser à bout : Il est de votre honneur d'être à ses voeux contraire, Et c'est un homme enfin qui ne doit point vous plaire. Jamais je n'ai connu, discourant entre nous, Qu'il eût au fond du coeur de l'estime pour vous. Philaminte Petit sot ! Armande Quelque bruit que votre gloire fasse, Toujours à vous louer il a paru de glace. Philaminte Le brutal ! Armande Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux, J'ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvé beaux. Philaminte L'impertinent ! Armande Souvent nous en étions aux prises ; Et vous ne croiriez point de combien de sottises... Clitandre Eh ! doucement, de grâce : un peu de charité, Madame, ou tout au moins un peu d'honnêteté. Quel mal vous ai−je fait ? et quelle est mon offense, Pour armer contre moi toute votre éloquence ? Pour vouloir me détruire, et prendre tant de soin De me rendre odieux aux gens dont j'ai besoin ? Parlez, dites, d'où vient ce courroux effroyable ? Je veux bien que Madame en soit juge équitable. Armande Si j'avois le courroux dont on veut m'accuser, Je trouverois assez de quoi l'autoriser : Vous en seriez trop digne, et les premières flammes S'établissent des droits si sacrés sur les âmes, Qu'il faut perdre fortune, et renoncer au jour, Plutôt que de brûler des feux d'un autre amour ; Au changement de voeux nulle horreur ne s'égale, Et tout coeur infidèle est un monstre en morale. Clitandre Appelez−vous, Madame, une infidélité Ce que m'a de votre âme ordonné la fierté ? Je ne fais qu'obéir aux lois qu'elle m'impose ; Et si je vous offense, elle seule en est cause. Vos charmes ont d'abord possédé tout mon coeur ; Il a brûlé deux ans d'une constante ardeur ; Il n'est soins empressés, devoirs, respects, services, Dont il ne vous ait fait d'amoureux sacrifices. Tous mes feux, tous mes soins ne peuvent rien sur vous ; Je vous trouve contraire à mes voeux les plus doux. Ce que vous refusez, je l'offre au choix d'une autre. Voyez : est−ce, Madame, ou ma faute, ou la vôtre ? Mon coeur court−il au change, ou si vous l'y poussez ? Est−ce moi qui vous quitte, ou vous qui me chassez ? Armande Appelez−vous, Monsieur, être à vos voeux contraire, Que de leur arracher ce qu'ils ont de vulgaire, Et vouloir les réduire à cette pureté Où du parfait amour consiste la beauté ? Vous ne sauriez pour moi tenir votre pensée Du commerce des sens nette et débarrassée ? Et vous ne goûtez point, dans ses plus doux appas, Cette union des coeurs où les corps n'entrent pas ? Vous ne pouvez aimer que d'une amour grossière ? Qu'avec tout l'attirail des noeuds de la matière ? Et pour nourrir les feux que chez vous on produit, Il faut un mariage, et tout ce qui s'ensuit ? Ah ! quel étrange amour ! et que les belles âmes Sont bien loin de brûler de ces terrestres flammes ! Les sens n'ont point de part à toutes leurs ardeurs, Et ce beau feu ne veut marier que les coeurs ; Comme une chose indigne, il laisse là le reste. C'est un feu pur et net comme le feu céleste ; On ne pousse, avec lui, que d'honnêtes soupirs, Et l'on ne penche point vers les sales desirs ; Rien d'impur ne se mêle au but qu'on se propose ; On aime pour aimer, et non pour autre chose ; Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports, Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps. Clitandre Pour moi, par un malheur, je m'aperçois, Madame, Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme : Je sens qu'il y tient trop, pour le laisser à part ; De ces détachements je ne connois point l'art : Le Ciel m'a dénié cette philosophie, Et mon âme et mon corps marchent de compagnie. Il n'est rien de plus beau, comme vous avez dit, Que ces voeux épurés qui ne vont qu'à l'esprit, Ces unions de coeurs, et ces tendres pensées Du commerce des sens si bien débarrassées. Mais ces amours pour moi sont trop subtilisés ; Je suis un peu grossier, comme vous m'accusez ; J'aime avec tout moi−même, et l'amour qu'on me donne En veut, je le confesse, à toute la personne. Ce n'est pas là matière à de grands châtiments ; Et, sans faire de tort à vos beaux sentiments, Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode, Et que le mariage est assez à la mode, Passe pour un lien assez honnête et doux, Pour avoir desiré de me voir votre époux, Sans que la liberté d'une telle pensée Ait dû vous donner lieu d'en paroître offensée. Armande Hé bien, Monsieur ! hé bien ! puisque, sans m'écouter, Vos sentiments brutaux veulent se contenter ; Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles, Il faut des noeuds de chair, des chaînes corporelles, Si ma mère le veut, je résous mon esprit A consentir pour vous à ce dont il s'agit. Clitandre Il n'est plus temps, Madame : une autre a pris la place ; Et par un tel retour j'aurois mauvaise grâce De maltraiter l'asile et blesser les bontés Où je me suis sauvé de toutes vos fiertés. Philaminte Mais enfin comptez−vous, Monsieur, sur mon suffrage, Quand vous vous promettez cet autre mariage ? Et, dans vos visions, savez−vous, s'il vous plaît, Que j'ai pour Henriette un autre époux tout prêt ? Clitandre Eh, Madame ! voyez votre choix, je vous prie : Exposez−moi, de grâce, à moins d'ignominie, Et ne me rangez pas à l'indigne destin De me voir le rival de Monsieur Trissotin. L'amour des beaux esprits, qui chez vous m'est contraire, Ne pouvoit m'opposer un moins noble adversaire. Il en est, et plusieurs, que pour le bel esprit Le mauvais goût du siècle a su mettre en crédit ; Mais Monsieur Trissotin n'a pu duper personne, Et chacun rend justice aux écrits qu'il nous donne : Hors céans, on le prise en tous lieux ce qu'il vaut ; Et ce qui m'a vingt fois fait tomber de mon haut, C'est de vous voir au ciel élever des sornettes Que vous désavoueriez, si vous les aviez faites. Philaminte Si vous jugez de lui tout autrement que nous, C'est que nous le voyons par d'autres yeux que vous. Scène III Trissotin, Armande, Philaminte, Clitandre Trissotin Je viens vous annoncer une grande nouvelle. Nous l'avons en dormant, Madame, échappé belle : Un monde près de nous a passé tout du long, Est chu tout au travers de notre tourbillon ; Et s'il eût en chemin rencontré notre terre, Elle eût été brisée en morceaux comme verre. Philaminte Remettons ce discours pour une autre saison : Monsieur n'y trouveroit ni rime, ni raison ; Il fait profession de chérir l'ignorance, Et de haïr surtout l'esprit et la science. Clitandre Cette vérité veut quelque adoucissement. Je m'explique, Madame, et je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ; Mais j'aimerois mieux être au rang des ignorants, Que de me voir savant comme certaines gens. Trissotin Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, Que la science soit pour gâter quelque chose. Clitandre Et c'est mon sentiment qu'en faits, comme en propos, La science est sujette à faire de grands sots. Trissotin Le paradoxe est fort. Clitandre Sans être fort habile, La preuve m'en seroit, je pense, assez facile : Si les raisons manquoient, je suis sûr qu'en tout cas Les exemples fameux ne me manqueroient pas. Trissotin Vous en pourriez citer qui ne concluroient guère. Clitandre Je n'irois pas bien loin pour trouver mon affaire. Trissotin Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux. Clitandre Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux. Trissotin J'ai cru jusques ici que c'étoit l'ignorance Qui faisoit les grands sots, et non pas la science. Clitandre Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. Trissotin Le sentiment commun est contre vos maximes, Puisque ignorant et sot sont termes synonymes. Clitandre Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L'alliance est plus grande entre pédant et sot. Trissotin La sottise dans l'un se fait voir toute pure. Clitandre Et l'étude dans l'autre ajoute à la nature. Trissotin Le savoir garde en soi son mérite éminent. Clitandre Le savoir dans un fat devient impertinent. Trissotin Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes, Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes. Clitandre Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands, C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants. Trissotin Ces certains savants−là peuvent, à les connoître, Valoir certaines gens que nous voyons paroître. Clitandre Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants ; Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens. Philaminte Il me semble, Monsieur... Clitandre Eh, Madame ! de grâce : Monsieur est assez fort, sans qu'à son aide on passe ; Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant, Et si je me défends, ce n'est qu'en reculant. Armande Mais l'offensante aigreur de chaque repartie Dont vous... Clitandre Autre second : je quitte la partie. Philaminte On souffre aux entretiens ces sortes de combats, Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas. Clitandre Eh, mon Dieu ! tout cela n'a rien dont il s'offense : Il entend raillerie autant qu'homme de France ; Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer, Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer. Trissotin Je ne m'étonne pas, au combat que j'essuie, De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie. Il est fort enfoncé dans la cour, c'est tout dit : La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit ; Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance, Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense. Clitandre Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour, Et son malheur est grand de voir que chaque jour Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle, Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle, Et, sur son méchant goût lui faisant son procès, N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. Permettez−moi, Monsieur Trissotin, de vous dire, Avec tout le respect que votre nom m'inspire, Que vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la cour d'un ton un peu plus doux ; Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bête Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ; Qu'elle a du sens commun pour se connoître à tout ; Que chez elle on se peut former quelque bon goût ; Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie, Tout le savoir obscur de la pédanterie. Trissotin De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets. Clitandre Où voyez−vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais ? Trissotin Ce que je vois, Monsieur, c'est que pour la science Rasius et Baldus font honneur à la France, Et que tout leur mérite, exposé fort au jour, N'attire point les yeux et les dons de la cour. Clitandre Je vois votre chagrin, et que par modestie Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie ; Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos, Que font−ils pour l'Etat vos habiles héros ? Qu'est−ce que leurs écrits lui rendent de service, Pour accuser la cour d'une horrible injustice, Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms Elle manque à verser la faveur de ses dons ? Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire, Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire. Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau, Que, pour être imprimés, et reliés en veau, Les voilà dans l'Etat d'importantes personnes ; Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes ; Qu'au moindre petit bruit de leurs productions Ils doivent voir chez eux voler les pensions ; Que sur eux l'univers a la vue attachée ; Que partout de leur nom la gloire est épanchée, Et qu'en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles, Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles A se bien barbouiller de grec et de latin, Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres : Gens qui de leur savoir paroissent toujours ivres, Riches, pour tout mérite, en babil importun, Inhabiles à tout, vuides de sens commun, Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence A décrier partout l'esprit et la science. Philaminte Votre chaleur est grande, et cet emportement De la nature en vous marque le mouvement : C'est le nom de rival qui dans votre âme excite... Scène IV Julien, Trissotin, Philaminte, Clitandre, Armande Julien Le savant qui tantôt vous a rendu visite, Et de qui j'ai l'honneur de me voir le valet, Madame, vous exhorte à lire ce billet. Philaminte Quelque important que soit ce qu'on veut que je lise, Apprenez, mon ami, que c'est une sottise De se venir jeter au travers d'un discours, Et qu'aux gens d'un logis il faut avoir recours, Afin de s'introduire en valet qui sait vivre. Julien Je noterai cela, Madame, dans mon livre. Philaminte, lit : Trissotin s'est vanté, Madame, qu'il épouseroit votre fille. Je vous donne avis que sa philosophie n'en veut qu'à vos richesses, et que vous ferez bien de ne point conclure ce mariage que vous n'ayez vu le poème que je compose contre lui. En attendant cette peinture, où je prétends vous le dépeindre de toutes ses couleurs, je vous envoie Horace, Virgile, Térence, et Catulle, où vous verrez notés en marge tous les endroits qu'il a pillés. Philaminte poursuit. Voilà sur cet hymen que je me suis promis Un mérite attaqué de beaucoup d'ennemis ; Et ce déchaînement aujourd'hui me convie A faire une action qui confonde l'envie, Qui lui fasse sentir que l'effort qu'elle fait, De ce qu'elle veut rompre aura pressé l'effet. Reportez tout cela sur l'heure à votre maître, Et lui dites qu'afin de lui faire connoître Quel grand état je fais de ses nobles avis Et comme je les crois dignes d'être suivis, Dès ce soir à Monsieur je marierai ma fille. Vous, Monsieur, comme ami de toute la famille, A signer leur contrat vous pourrez assister, Et je vous y veux bien, de ma part, inviter. Armande, prenez soin d'envoyer au Notaire, Et d'aller avertir votre soeur de l'affaire. Armande. Pour avertir ma soeur, il n'en est pas besoin, Et Monsieur que voilà saura prendre le soin De courir lui porter bientôt cette nouvelle, Et disposer son coeur à vous être rebelle. Philaminte Nous verrons qui sur elle aura plus de pouvoir, Et si je la saurai réduire à son devoir. (Elle s'en va.) Armande J'ai grand regret, Monsieur, de voir qu'à vos visées Les choses ne soient pas tout à fait disposées. Clitandre Je m'en vais travailler, Madame, avec ardeur, A ne vous point laisser ce grand regret au coeur. Armande J'ai peur que votre effort n'ait pas trop bonne issue. Clitandre Peut−être verrez−vous votre crainte déçue. Armande Je le souhaite ainsi. Clitandre J'en suis persuadé. Et que de votre appui je serai secondé. Armande Oui, je vais vous servir de toute ma puissance. Clitandre Et ce service est sûr de ma reconnoissance. Scène V Chrysale, Ariste, Henriette, Clitandre Clitandre Sans votre appui, Monsieur, je serai malheureux : Madame votre femme a rejeté mes voeux, Et son coeur prévenu veut Trissotin pour gendre. Chrysale Mais quelle fantaisie a−t−elle donc pu prendre ? Pourquoi diantre vouloir ce Monsieur Trissotin ? Ariste C'est par l'honneur qu'il a de rimer à latin Qu'il a sur son rival emporté l'avantage. Clitandre Elle veut dès ce soir faire ce mariage. Chrysale Dès ce soir ? Clitandre Dès ce soir. Chrysale Et dès ce soir je veux. Pour la contrecarrer, vous marier vous deux. Clitandre Pour dresser le contrat, elle envoie au Notaire. Chrysale Et je vais le querir pour celui qu'il doit faire. Clitandre Et Madame doit être instruite par sa soeur De l'hymen où l'on veut qu'elle apprête son coeur. Chrysale Et moi, je lui commande avec pleine puissance De préparer sa main à cette autre alliance. Ah ! je leur ferai voir si, pour donner la loi, Il est dans ma maison d'autre maître que moi. Nous allons revenir, songez à nous attendre. Allons, suivez mes pas, mon frère, et vous, mon gendre. Henriette Hélas ! dans cette humeur conservez−le toujours. Ariste J'emploierai toute chose à servir vos amours. Clitandre Quelque secours puissant qu'on promette à ma flamme, Mon plus solide espoir, c'est votre coeur, Madame. Henriette Pour mon coeur, vous pouvez vous assurer de lui. Clitandre Je ne puis qu'être heureux, quand j'aurai son appui. Henriette Vous voyez à quels noeuds on prétend le contraindre. Clitandre Tant qu'il sera pour moi, je ne vois rien à craindre. Henriette Je vais tout essayer pour nos voeux les plus doux : Et si tous mes efforts ne me donnent à vous, Il est une retraite où notre âme se donne Qui m'empêchera d'être à toute autre personne. Clitandre Veuille le juste Ciel me garder en ce jour De recevoir de vous cette preuve d'amour ! Acte V Scène I Henriette, Trissotin Henriette C'est sur le mariage où ma mère s'apprête Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête ; Et j'ai cru, dans le trouble où je vois la maison, Que je pourrois vous faire écouter la raison. Je sais qu'avec mes voeux vous me jugez capable De vous porter en dot un bien considérable ; Mais l'argent, dont on voit tant de gens faire cas, Pour un vrai philosophe a d'indignes appas ; Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles Ne doit point éclater dans vos seules paroles. Trissotin Aussi n'est−ce point là ce qui me charme en vous ; Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux, Votre grâce, et votre air, sont les biens, les richesses, Qui vous ont attiré mes voeux et mes tendresses : C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux. Henriette Je suis fort redevable à vos feux généreux : Cet obligeant amour a de quoi me confondre, Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir répondre. Je vous estime autant qu'on sauroit estimer ; Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer : Un coeur, vous le savez, à deux ne sauroit être, Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous, Que j'ai de méchants yeux pour le choix d'un époux, Que par cent beaux talents vous devriez me plaire ; Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire ; Et tout ce que sur moi peut le raisonnement, C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement. Trissotin Le don de votre main où l'on me fait prétendre Me livrera ce coeur que possède Clitandre ; Et par mille doux soins j'ai lieu de présumer Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer. Henriette Non : à ses premiers voeux mon âme est attachée, Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée. Avec vous librement j'ose ici m'expliquer, Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer. Cette amoureuse ardeur qui dans les coeurs s'excite N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite : Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plaît, Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. Si l'on aimoit, Monsieur, par choix et par sagesse, Vous auriez tout mon coeur et toute ma tendresse ; Mais on voit que l'amour se gouverne autrement. Laissez−moi, je vous prie, à mon aveuglement, Et ne vous servez point de cette violence Que pour vous on veut faire à mon obéissance. Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir A ce que des parents ont sur nous de pouvoir ; On répugne à se faire immoler ce qu'on aime, Et l'on veut n'obtenir un coeur que de lui−même. Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix Exercer sur mes voeux la rigueur de ses droits ; Otez−moi votre amour, et portez à quelque autre Les hommages d'un coeur aussi cher que le vôtre. Trissotin Le moyen que ce coeur puisse vous contenter ? Imposez−lui des lois qu'il puisse exécuter. De ne vous point aimer peut−il être capable, A moins que vous cessiez, Madame, d'être aimable, Et d'étaler aux yeux les célestes appas... Henriette Eh, Monsieur ! laissons−là ce galimatias. Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes, Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes, Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur... Trissotin C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon coeur. D'elles on ne me voit amoureux qu'en poète ; Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette. Henriette Eh ! de grâce, Monsieur... Trissotin Si c'est vous offenser, Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser. Cette ardeur, jusqu'ici de vos yeux ignorée, Vous consacre des voeux d'éternelle durée ; Rien n'en peut arrêter les aimables transports ; Et, bien que vos beautés condamnent mes efforts, Je ne puis refuser le secours d'une mère Qui prétend couronner une flamme si chère ; Et pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant, Pourvu que je vous aye, il n'importe comment. Henriette Mais savez−vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense A vouloir sur un coeur user de violence ? Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net, D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait, Et qu'elle peut aller, en se voyant contraindre, A des ressentiments que le mari doit craindre ? Trissotin Un tel discours n'a rien dont je sois altéré A tous événements le sage est préparé ; Guéri par la raison des foiblesses vulgaires, Il se met au−dessus de ces sortes d'affaires, Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui. Henriette En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ; Et je ne pensois pas que la philosophie Fût si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens A porter constamment de pareils accidents. Cette fermeté d'âme, à vous si singulière, Mérite qu'on lui donne une illustre matière, Est digne de trouver qui prenne avec amour Les soins continuels de la mettre en son jour ; Et comme, à dire vrai, je n'oserois me croire Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire, Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous Que je renonce au bien de vous voir mon époux. Trissotin Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire, Et l'on a là−dedans fait venir le Notaire. Scène II Chrysale, Clitandre, Martine, Henriette Chrysale Ah, ma fille ! je suis bien aise de vous voir. Allons, venez−vous−en faire votre devoir, Et soumettre vos voeux aux volontés d'un père. Je veux, je veux apprendre à vivre à votre mère, Et, pour la mieux braver, voilà, malgré ses dents, Martine que j'amène, et rétablis céans. Henriette Vos résolutions sont dignes de louange. Gardez que cette humeur, mon père, ne vous change, Soyez ferme à vouloir ce que vous souhaitez, Et ne vous laissez point séduire à vos bontés ; Ne vous relâchez pas, et faites bien en sorte D'empêcher que sur vous ma mère ne l'emporte. Chrysale Comment ? Me prenez−vous ici pour un benêt ? Henriette M'en préserve le Ciel ! Chrysale Suis−je un fat, s'il vous plaît ? Henriette Je ne dis pas cela. Chrysale Me croit−on incapable Des fermes sentiments d'un homme raisonnable ? Henriette Non, mon père. Chrysale Est−ce donc qu'à l'âge où je me voi, Je n'aurois pas l'esprit d'être maître chez moi ? Henriette Si fait. Chrysale Et que j'aurois cette foiblesse d'âme, De me laisser mener par le nez à ma femme ? Henriette Eh ! non, mon père. Chrysale Ouais ! qu'est−ce donc que ceci ? Je vous trouve plaisante à me parler ainsi. Henriette Si je vous ai choqué, ce n'est pas mon envie. Chrysale Ma volonté céans doit être en tout suivie. Henriette Fort bien, mon père. Chrysale Aucun, hors moi, dans la maison, N'a droit de commander. Henriette Oui, vous avez raison. Chrysale C'est moi qui tiens le rang de chef de la famille. Henriette D'accord. Chrysale C'est moi qui dois disposer de ma fille. Henriette Eh ! oui. Chrysale Le Ciel me donne un plein pouvoir sur vous. Henriette Qui vous dit le contraire ? Chrysale Et pour prendre un époux, Je vous ferai bien voir que c'est à votre père Qu'il vous faut obéir, non pas à votre mère. Henriette Hélas ! vous flattez là les plus doux de mes voeux. Veuillez être obéi, c'est tout ce que je veux. Chrysale Nous verrons si ma femme à mes desirs rebelle... Clitandre La voici qui conduit le Notaire avec elle. Chrysale Secondez−moi bien tous. Martine Laissez−moi, j'aurai soin De vous encourager, s'il en est de besoin. Scène III Philaminte, Bélise, Armande, Trissotin, le Notaire, Chrysale, Clitandre, Henriette, Martine Philaminte Vous ne sauriez changer votre style sauvage, Et nous faire un contrat qui soit en beau langage ? Le Notaire Notre style est très−bon, et je serois un sot, Madame, de vouloir y changer un seul mot. Bélise Ah ! quelle barbarie au milieu de la France ! Mais au moins, en faveur, Monsieur, de la science, Veuillez, au lieu d'écus, de livres et de francs, Nous exprimer la dot en mines et talents, Et dater par les mots d'ides et de calendes. Le Notaire Moi ? Si j'allois, Madame, accorder vos demandes, Je me ferois siffler de tous mes compagnons. Philaminte De cette barbarie en vain nous nous plaignons. Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire. Ah ! ah ! cette impudente ose encor se produire ? Pourquoi donc, s'il vous plaît, la ramener chez moi ? Chrysale Tantôt, avec loisir, on vous dira pourquoi. Nous avons maintenant autre chose à conclure. Le Notaire Procédons au contrat. Où donc est la future ? Philaminte Celle que je marie est la cadette. Le Notaire Bon. Chrysale Oui. La voilà, Monsieur ; Henriette est son nom. Le Notaire Fort bien. Et le futur ? Philaminte L'époux que je lui donne Est Monsieur. Chrysale Et celui, moi, qu'en propre personne Je prétends qu'elle épouse, est Monsieur. Le Notaire Deux époux ! C'est trop pour la coutume. Philaminte Où vous arrêtez−vous ? Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre. Chrysale Pour mon gendre, mettez, mettez, Monsieur, Clitandre. Le Notaire Mettez−vous donc d'accord, et d'un jugement mûr Voyez à convenir entre vous du futur. Philaminte Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m'arrête. Chrysale Faites, faites, Monsieur, les choses à ma tête. Le Notaire Dites−moi donc à qui j'obéirai des deux ? Philaminte Quoi donc ? vous combattez les choses que je veux ? Chrysale Je ne saurois souffrir qu'on ne cherche ma fille Que pour l'amour du bien qu'on voit dans ma famille. Philaminte Vraiment à votre bien on songe bien ici, Et c'est là pour un sage un fort digne souci ! Chrysale Enfin pour son époux j'ai fait choix de Clitandre. Philaminte Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre : Mon choix sera suivi, c'est un point résolu. Chrysale Ouais ! vous le prenez là d'un ton bien absolu ? Martine Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes Pour céder le dessus en toute chose aux hommes. Chrysale C'est bien dit. Martine Mon congé cent fois me fût−il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq. Chrysale Sans doute. Martine Et nous voyons que d'un homme on se gausse, Quand sa femme chez lui porte le haut−de−chausse. Chrysale Il est vrai. Martine Si j'avois un mari, je le dis, Je voudrois qu'il se fît le maître du logis ; Je ne l'aimerois point, s'il faisoit le jocrisse ; Et si je contestois contre lui par caprice, Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton. Chrysale C'est parler comme il faut. Martine Monsieur est raisonnable De vouloir pour sa fille un mari convenable. Chrysale Oui. Martine Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est, Lui refuser Clitandre ? Et pourquoi, s'il vous plaît, Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue ? Il lui faut un mari, non pas un pédagogue ; Et ne voulant savoir le grais, ni le latin, Elle n'a pas besoin de Monsieur Trissotin. Chrysale Fort bien. Philaminte Il faut souffrir qu'elle jase à son aise. Martine Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise ; Et pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit, Je ne voudrois jamais prendre un homme d'esprit. L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage ; Les livres cadrent mal avec le mariage ; Et je veux, si jamais on engage ma foi, Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi, Qui ne sache A ne B, n'en déplaise à Madame, Et ne soit en un mot docteur que pour sa femme. Philaminte Est−ce fait ? et sans trouble ai−je assez écouté Votre digne interprète ? Chrysale Elle a dit vérité. Philaminte Et moi, pour trancher court toute cette dispute, Il faut qu'absolument mon desir s'exécute. Henriette et Monsieur seront joints de ce pas : Je l'ai dit, je le veux : ne me répliquez pas ; Et si votre parole à Clitandre est donnée, Offrez−lui le parti d'épouser son aînée. Chrysale Voilà dans cette affaire un accommodement. Voyez, y donnez−vous votre consentement ? Henriette Eh, mon père ! Clitandre Eh, Monsieur ! Bélise On pourroit bien lui faire Des propositions qui pourroient mieux lui plaire : Mais nous établissons une espèce d'amour Qui doit être épuré comme l'astre du jour : La substance qui pense y peut être reçue, Mais nous en bannissons la substance étendue. Scène dernière Ariste, Chrysale, Philaminte, Bélise, Henriette, Armande, Trissotin, Le Notaire, Clitandre, Martine Ariste J'ai regret de troubler un mystère joyeux Par le chagrin qu'il faut que j'apporte en ces lieux. Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles, Dont j'ai senti pour vous les atteintes cruelles : L'une, pour vous, me vient de votre procureur ; L'autre, pour vous, me vient de Lyon. Philaminte Quel malheur, Digne de nous troubler, pourroit−on nous écrire ? Ariste Cette lettre en contient un que vous pouvez lire. Philaminte Madame, j'ai prié Monsieur votre frère de vous rendre cette lettre, qui vous dira ce que je n'ai osé vous aller dire. La grande négligence que vous avez pour vos affaires a été cause que le clerc de votre rapporteur ne m'a point averti, et vous avez perdu absolument votre procès que vous deviez gagner. Chrysale Votre procès perdu ! Philaminte Vous vous troublez beaucoup ! Mon coeur n'est point du tout ébranlé de ce coup. Faites, faites paroître une âme moins commune, A braver, comme moi, les traits de la fortune. Le peu de soin que vous avez vous coûte quarante mille écus, et c'est à payer cette somme, avec les dépens, que vous êtes condamnée par arrêt de la Cour. Condamnée ! Ah ! ce mot est choquant, et n'est fait Que pour les criminels. Ariste Il a tort en effet, Et vous vous êtes là justement récriée. Il devoit avoir mis que vous êtes priée, Par arrêt de la Cour, de payer au plus tôt, Quarante mille écus, et les dépens qu'il faut. Philaminte Voyons l'autre. Chrysale lit. Monsieur, l'amitié qui me lie à Monsieur votre frère me fait prendre intérêt à tout ce qui vous touche. Je sais que vous avez mis votre bien entre les mains d'Argante et de Damon, et je vous donne avis qu'en même jour ils ont fait tous deux banqueroute. O Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien ! Philaminte Ah ! quel honteux transport ! Fi ! tout cela n'est rien. Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste, Et perdant toute chose, à soi−même il se reste. Achevons notre affaire, et quittez votre ennui : Son bien nous peut suffire, et pour nous, et pour lui Trissotin Non, Madame : cessez de presser cette affaire. Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire, Et mon dessein n'est point de contraindre les gens. Philaminte Cette réflexion vous vient en peu de temps ! Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce. Trissotin De tant de résistance à la fin je me lasse. J'aime mieux renoncer à tout cet embarras, Et ne veux point d'un coeur qui ne se donne pas. Philaminte Je vois, je vois de vous, non pas pour votre gloire, Ce que jusques ici j'ai refusé de croire. Trissotin Vous pouvez voir de moi tout ce que vous voudrez, Et je regarde peu comment vous le prendrez. Mais je ne suis point homme à souffrir l'infamie Des refus offensants qu'il faut qu'ici j'essuie ; Je vaux bien que de moi l'on fasse plus de cas, Et je baise les mains à qui ne me veut pas. Philaminte Qu'il a bien découvert son âme mercenaire ! Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire ! Clitandre Je ne me vante point de l'être, mais enfin Je m'attache, Madame, à tout votre destin. Et j'ose vous offrir avecque ma personne Ce qu'on sait que de bien la fortune me donne. Philaminte Vous me charmez, Monsieur, par ce trait généreux, Et je veux couronner vos desirs amoureux. Oui, j'accorde Henriette à l'ardeur empressée... Henriette Non, ma mère : je change à présent de pensée. Souffrez que je résiste à votre volonté. Clitandre Quoi ? vous vous opposez à ma félicité ? Et lorsqu'à mon amour je vois chacun se rendre... Henriette Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre, Et je vous ai toujours souhaité pour époux, Lorsqu'en satisfaisant à mes voeux les plus doux, J'ai vu que mon hymen ajustoit vos affaires ; Mais lorsque nous avons les destins si contraires, Je vous chéris assez dans cette extrémité, Pour ne vous charger point de notre adversité. Clitandre Tout destin, avec vous, me peut être agréable ; Tout destin me seroit, sans vous, insupportable. Henriette L'amour dans son transport parle toujours ainsi. Des retours importuns évitons le souci : Rien n'use tant l'ardeur de ce noeud qui nous lie, Que les fâcheux besoins des choses de la vie ; Et l'on en vient souvent à s'accuser tous deux De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. Ariste N'est−ce que le motif que nous venons d'entendre Qui vous fait résister à l'hymen de Clitandre ? Henriette Sans cela, vous verriez tout mon coeur y courir, Et je ne fuis sa main que pour le trop chérir. Ariste Laissez−vous donc lier par des chaînes si belles. Je ne vous ai porté que de fausses nouvelles ; Et c'est un stratagème, un surprenant secours, Que j'ai voulu tenter pour servir vos amours, Pour détromper ma soeur, et lui faire connoître Ce que son philosophe à l'essai pouvoit être. Chrysale Le Ciel en soit loué ! Philaminte J'en ai la joie au coeur, Par le chagrin qu'aura ce lâche déserteur. Voilà le châtiment de sa basse avarice, De voir qu'avec éclat cet hymen s'accomplisse. Chrysale Je le savois bien, moi, que vous l'épouseriez. Armande Ainsi donc à leurs voeux vous me sacrifiez ? Philaminte Ce ne sera point vous que je leur sacrifie, Et vous avez l'appui de la philosophie, Pour voir d'un oeil content couronner leur ardeur. Bélise Qu'il prenne garde au moins que je suis dans son coeur : Par un prompt désespoir souvent on se marie, Qu'on s'en repent après tout le temps de sa vie. Chrysale Allons, Monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit. Le Malade imaginaire Comédie Mêlée de musique et de danses Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la salle du Palais−Royal le 10 février 1673 par la Troupe du Roi Personnages Argan, malade imaginaire. Béline, seconde femme d'Argan. Angélique, fille d'Argan, et amante de Cléante. Louison, petite fille d'Argan, et soeur d'Angélique. Béralde, frère d'Argan. Cléante, amant d'Angélique. Monsieur Diafoirus, médecin. Thomas Diafoirus, son fils, et amant d'Angélique. Monsieur Purgon, médecin d'Argan. Monsieur Fleurant, apothicaire. Monsieur Bonnefoy, notaire. Toinette, servante. La scène est à Paris. Le prologue Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d'écrire travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux. (La décoration représente un lieu champêtre fort agréable.) Eglogue En musique et en danse. Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, Dorilas, deux Zéphirs, troupe de Bergères et de Bergers. Flore Quittez, quittez vos troupeaux, Venez, Bergers, venez, Bergères, Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux : Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères, Et réjouir tous ces hameaux. Quittez, quittez vos troupeaux, Venez, Bergers, venez, Bergères, Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux. Climène et Daphné Berger, laissons là tes feux, Voilà Flore qui nous appelle. Tircis et Dorilas Mais au moins dis−moi, cruelle, Tircis Si d'un peu d'amitié tu payeras mes voeux ? Dorilas Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle ? Climène et Daphné Voilà Flore qui nous appelle. Tircis et Dorilas Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux. Tircis Languirai−je toujours dans ma peine mortelle ? Dorilas Puis−je espérer qu'un jour tu me rendras heureux ? Climène et Daphné Voilà Flore qui nous appelle. Entrée de ballet Toute la troupe des Bergers et des Bergères va se placer en cadence autour de Flore. Climène Quelle nouvelle parmi nous, Déesse, doit jeter tant de réjouissance ? Daphné Nous brûlons d'apprendre de vous Cette nouvelle d'importance. Dorilas D'ardeur nous en soupirons tous. Tous Nous en mourons d'impatience. Flore La voici : silence, silence ! Vos voeux sont exaucés, Louis est de retour, Il ramène en ces lieux les plaisirs et l'amour, Et vous voyez finir vos mortelles alarmes. Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis : Il quitte les armes, Faute d'ennemis. Tous Ah ! quelle douce nouvelle ! Qu'elle est grande ! qu'elle est belle ! Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux ! Que de succès heureux ! Et que le Ciel a bien rempli nos voeux ! Ah ! quelle douce nouvelle ! Qu'elle est grande, qu'elle est belle ! Entrée de Ballet Tous les Bergers et Bergères expriment par des danses les transports de leur joie. Flore De vos flûtes bocagères Réveillez les plus beaux sons : Louis offre à vos chansons La plus belle des matières. Après cent combats, Où cueille son bras, Une ample victoire, Formez entre vous Cent combats plus doux, Pour chanter sa gloire. Tous Formons entre nous Cent combats plus doux, Pour chanter sa gloire. Flore Mon jeune amant, dans ce boi Des présents de mon empire Prépare un prix à la voix Qui saura le mieux nous dire Les vertus et les exploits Du plus auguste des rois. Climène Si Tircis a l'avantage, Daphné Si Dorilas est vainqueur Climène A le chérir je m'engage. Daphné Je me donne à son ardeur. Tircis O très chère espérance ! Dorilas O mot plein de douceur ! Tous deux Plus beau sujet, plus belle récompense Peuvent−ils animer un coeur ? Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se placer au pied de l'arbre, avec deux Zéphirs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux coins du théâtre. Tircis Quand la neige fondue enfle un torrent fameux, Contre l'effort soudain de ses flots écumeux Il n'est rien d'assez solide ; Digues, châteaux, villes, et bois, Hommes et troupeaux à la fois, Tout cède au courant qui le guide : Tel, et plus fier, et plus rapide, Marche Louis dans ses exploits. Ballet Les Bergers et Bergères de son côté dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements. Dorilas Le foudre menaçant, qui perce avec fureur L'affreuse obscurité de la nue enflammée, Fait d'épouvante et d'horreur Trembler le plus ferme coeur : Mais à la tête d'une armée Louis jette plus de terreur. Ballet Les Bergers et Bergères de son côté font de même que les autres. Tircis Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés, Par un brillant amas de belles vérités Nous voyons la gloire effacée, Et tous ces fameux demi−dieux Que vante l'histoire passée Ne sont point à notre pensée Ce que Louis est à nos yeux. Ballet Les Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose. Dorilas Louis fait à nos temps, par ses faits inouïs, Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire Des siècles évanouis : Mais nos neveux, dans leur gloire, N'auront rien qui fasse croire Tous les beaux faits de LOUIS. Ballet Les Bergers et Bergères de son côté font encore de même, après quoi les deux partis se mêlent. Pan, suivi des Faunes. Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire. Hé ! que voulez−vous faire ? Chanter sur vos chalumeaux Ce qu'Apollon sur sa lyre, Avec ses chants les plus beaux, N'entreprendroit pas de dire, C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire, C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire, Pour tomber dans le fond des eaux. Pour chanter de LOUIS l'intrépide courage, Il n'est point d'assez docte voix, Point de mots assez grands pour en tracer l'image : Le silence est le langage Qui doit louer ses exploits. Consacrez d'autres soins à sa pleine victoire ; Vos louanges n'ont rien qui flatte ses désirs ; Laissez, laissez là sa gloire, Ne songez qu'à ses plaisirs. Tous. Laissons, laissons là sa gloire, Ne songeons qu'à ses plaisirs. Flore Bien que, pour étaler ses vertus immortelles, La force manque à vos esprits, Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix : Dans les choses grandes et belles Il suffit d'avoir entrepris. Entrée de Ballet Les deux Zéphirs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu'ils viennent ensuite donner aux deux bergers. Climène et Daphné, en leur donnant la main. Dans les choses grandes et belles Il suffit d'avoir entrepris. Tircis et Dorilas Ha ! que d'un doux succès notre audace est suivie ! Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais. Les quatre amants Au soin de ses plaisirs donnons−nous désormais. Flore et Pan Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! Tous Joignons tous dans ces bois Nos flûtes et nos voix, Ce jour nous y convie ; Et faisons aux échos redire mille fois : "LOUIS est le plus grand des rois ; Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! " Dernière et grande entrée de Ballet Faune, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, après quoi ils se vont préparer pour la Comédie. Autre prologue Le théâtre représente une forêt. L'ouverture du théâtre se fait par un bruit agréable d'instruments. Ensuite une Bergère vient se plaindre tendrement de ce qu'elle ne trouve aucun remède pour soulager les peines qu'elle endure. Plusieurs Faunes et Aegipans, assemblés pour des fêtes et des jeux qui leur sont particuliers rencontrent la Bergère. Ils écoutent ses plaintes et forment un spectacle très−divertissant. Plainte de la Bergère Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, Vains et peu sages médecins ; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins La douleur qui me désespère : Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. Hélas ! je n'ose découvrir Mon amoureux martyre Au Berger pour qui je soupire, Et qui seul peut me secourir. Ne prétendez pas le finir, Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire : Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. Ces remèdes peu sûrs dont le simple vulgaire Croit que vous connoissez l'admirable vertu, Pour les maux que je sens n'ont rien de salutaire ; Et tout votre caquet ne peut être reçu... Que d'un Malade imaginaire. Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, Vains et peu sages médecins ; Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins La douleur qui me désespère ; Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. Le théâtre change et représente une chambre. Acte I Scène I Argan, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties, d'apothicaire avec des jetons ; il fait, parlant à lui−même, les dialogues suivants. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt−quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur." Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles : "les entrailles de Monsieur, trente sols." Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement : Je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est−à−dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas−ventre de Monsieur, trente sols." Avec votre permission, dix sols. "Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente−cinq sols." Je ne me plains pas de celui−là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix−sept sols, six deniers. "Plus, du vingt−cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, c'est se moquer ; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols. "Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et quinze sols. "Plus, du vingt−sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols." Dix sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols." Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus, du vingt−septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres." Bon, vingt et trente sols : je suis bien aise que vous soyez raisonnable. "Plus, du vingt−huitième, une prise de petit−lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols." Bon, dix sols. "Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade : contentez−vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l'autre mois il y avoit douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois−ci que l'autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d'affaire. Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnois point. Chienne, coquine ! Drelin, drelin, drelin : j'enrage. (Il ne sonne plus mais il crie.) Drelin, drelin, drelin : carogne, à tous les diables ! Est−il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin, drelin, drelin : voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin : ah, mon Dieu ! ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin. Scène II Toinette, Argan Toinette, en entrant dans la chambre. On y va. Argan Ah, chienne ! ah, carogne... ! Toinette, faisant semblant de s'être cogné la tête. Diantre soit fait de votre impatience ! vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d'un volet. Argan, en colère. Ah ! traîtresse... ! Toinette, pour l'interrompre et l'empêcher de crier, se plaint toujours en disant. Ha ! Argan Il y a... Toinette Ha ! Argan Il y a une heure... Toinette Ha ! Argan Tu m'as laissé... Toinette Ha ! Argan Tais−toi donc, coquine, que je te querelle. Toinette Çamon, ma foi ! j'en suis d'avis, après ce que je me suis fait. Argan Tu m'as fait égosiller, carogne. Toinette Et vous m'avez fait, vous, casser la tête : l'un vaut bien l'autre ; quitte à quitte, si vous voulez. Argan Quoi ? coquine... Toinette Si vous querellez, je pleurerai. Argan Me laisser, traîtresse... Toinette, toujours pour l'interrompre : Ha ! Argan Chienne, tu veux... Toinette Ha ! Argan Quoi ? il faudra encore que je n'aye pas le plaisir de la quereller. Toinette Querellez tout votre soûl, je le veux bien. Argan Tu m'en empêches, chienne, en m'interrompant à tous coups. Toinette Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j'aye le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n'est pas trop. Ha ! Argan Allons, il faut en passer par là. Ote−moi ceci, coquine, ôte−moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d'aujourd'hui a−t−il bien opéré ? Toinette Votre lavement ? Argan Oui. Ai−je bien fait de la bile ? Toinette Ma foi ! je ne me mêle point de ces affaires−là : c'est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu'il en a le profit. Argan Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l'autre que je dois tantôt prendre. Toinette Ce Monsieur Fleurant−là et ce Monsieur Purgon s'égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes. Argan Taisez−vous, ignorante, ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille Angélique, j'ai à lui dire quelque chose. Toinette La voici qui vient d'elle−même : elle a deviné votre pensée. Scène III Angélique, Toinette, Argan Argan Approchez, Angélique ; vous venez à propos : je voulois vous parler. Angélique Me voilà prête à vous ouïr. Argan, courant au bassin. Attendez. Donnez−moi mon bâton. Je vais revenir tout à l'heure. Toinette, en le raillant. Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires. Scène IV Angélique, Toinette Angélique, la regardant d'un oeil languissant, lui dit confidemment : Toinette. Toinette Quoi ? Angélique Regarde−moi un peu. Toinette Hé bien ! je vous regarde. Angélique Toinette. Toinette Hé bien, quoi, "Toinette" ? Angélique Ne devines−tu point de quoi je veux parler ? Toinette Je m'en doute assez : de notre jeune amant ; car c'est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens ; et vous n'êtes point bien si vous n'en parlez à toute heure. Angélique Puisque tu connois cela, que n'es−tu donc la première à m'en entretenir, et que ne m'épargnes−tu la peine de te jeter sur ce discours ? Toinette Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins là−dessus qu'il est difficile de prévenir. Angélique Je t'avoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon coeur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir à toi. Mais dis−moi, condamnes−tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui ? Toinette Je n'ai garde. Angélique Ai−je tort de m'abandonner à ces douces impressions ? Toinette Je ne dis pas cela. Angélique Et voudrois−tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il témoigne pour moi ? Toinette A Dieu ne plaise ! Angélique Dis−moi un peu, ne trouves−tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopinée de notre connoissance ? Toinette Oui. Angélique Ne trouves−tu pas que cette action d'embrasser ma défense sans me connoître est tout à fait d'un honnête homme ? Toinette Oui. Angélique Que l'on ne peut pas en user plus généreusement ? Toinette D'accord. Angélique Et qu'il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ? Toinette Oh ! oui. Angélique Ne trouves−tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne ? Toinette Assurément. Angélique Qu'il a l'air le meilleur du monde ? Toinette Sans doute. Angélique Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ? Toinette Cela est sûr. Angélique Qu'on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu'il me dit ? Toinette Il est vrai. Angélique Et qu'il n'est rien de plus fâcheux que la contrainte où l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ? Toinette Vous avez raison. Angélique Mais, ma pauvre Toinette, crois−tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit ? Toinette Eh, eh ! ces choses−là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la vérité ; et j'ai vu de grands comédiens là−dessus. Angélique Ah ! Toinette, que dis−tu là ? Hélas ! de la façon qu'il parle, seroit−il bien possible qu'il ne me dît pas vrai ? Toinette En tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu'il étoit de vous faire demander en mariage est une prompte voie à vous faire connoître s'il vous dit vrai, ou non : c'en sera là la bonne preuve. Angélique Ah ! Toinette, si celui−là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme. Toinette Voilà votre père qui revient. Scène V Argan, Angélique, Toinette Argan se met dans sa chaise. O çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut−être ne vous attendez−vous pas : on vous demande en mariage. Qu'est−ce que cela ? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles : ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier. Angélique Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner. Argan Je suis bien aise d'avoir une fille si obéissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise. Angélique C'est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés. Argan Ma femme, votre belle−mère, avoit envie que je vous fisse religieuse, et votre petite soeur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée à cela. Toinette, tout bas. La bonne bête a ses raisons. Argan Elle ne vouloit point consentir à ce mariage, mais je l'ai emporté, et ma parole est donnée. Angélique Ah ! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés. Toinette En vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie. Argan Je n'ai point encore vu la personne ; mais on m'a dit que j'en serois content, et toi aussi. Angélique Assurément, mon père. Argan Comment l'as−tu vu ? Angélique Puisque votre consentement m'autorise à vous pouvoir ouvrir mon coeur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclination que, dès cette première vue, nous avons prise l'un pour l'autre. Argan Ils ne m'ont pas dit cela ; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garçon bien fait. Angélique Oui, mon père. Argan De belle taille. Angélique Sans doute. Argan Agréable de sa personne. Angélique Assurément. Argan De bonne physionomie. Angélique Très−bonne. Argan Sage, et bien né. Angélique Tout à fait. Argan Fort honnête. Angélique Le plus honnête du monde. Argan Qui parle bien latin, et grec. Angélique C'est ce que je ne sais pas. Argan Et qui sera reçu médecin dans trois jours. Angélique Lui, mon père ? Argan Oui. Est−ce qu'il ne te l'a pas dit ? Angélique Non vraiment. Qui vous l'a dit à vous ? Argan Monsieur Purgon. Angélique Est−ce que Monsieur Purgon le connoît ? Argan La belle demande ! il faut bien qu'il le connoisse, puisque c'est son neveu. Angélique Cléante, neveu de Monsieur Purgon ? Argan Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demandée en mariage. Angélique Hé ! oui. Argan Hé bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau−frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage−là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est−ce ? vous voilà toute ébaubie ? Angélique C'est, mon père, que je connois que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre. Toinette Quoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ? Argan Oui. De quoi te mêles−tu, coquine, impudente que tu es ? Toinette Mon Dieu ! tout doux : vous allez d'abord aux invectives. Est−ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang−froid. Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un tel mariage ? Argan Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances. Toinette Hé bien ! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience : est−ce que vous êtes malade ? Argan Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ? Toinette Hé bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade, n'ayons point de querelle là−dessus ; oui, vous êtes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin. Argan C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père. Toinette Ma foi ! Monsieur, voulez−vous qu'en amie je vous donne un conseil ? Argan Quel est−il ce conseil ? Toinette De ne point songer à ce mariage−là. Argan Hé la raison ? Toinette La raison ? C'est que votre fille n'y consentira point. Argan Elle n'y consentira point ? Toinette Non. Argan Ma fille ? Toinette Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde. Argan J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils−là pour tout héritier ; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente. Toinette Il faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait si riche. Argan Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père. Toinette Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là : je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle n'est point faite pour être Madame Diafoirus. Argan Et je veux, moi, que cela soit. Toinette Eh fi ! ne dites pas cela. Argan Comment, que je ne dise pas cela ? Toinette Hé non ! Argan Et pourquoi ne le dirai−je pas ? Toinette On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites. Argan On dira ce qu'on voudra ; mais je vous dis que je veux qu'elle exécute la parole que j'ai donnée. Toinette Non : je suis sûr qu'elle ne le fera pas. Argan Je l'y forcerai bien. Toinette Elle ne le fera pas, vous dis−je. Argan Elle le fera, ou je la mettrai dans un convent. Toinette Vous ? Argan Moi. Toinette Bon. Argan Comment, "bon" ? Toinette Vous ne la mettrez point dans un convent. Argan Je ne la mettrai point dans un convent ? Toinette Non. Argan Non ? Toinette Non. Argan Ouais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux ? Toinette Non, vous dis−je. Argan Qui m'en empêchera ? Toinette Vous−même. Argan Moi ? Toinette Oui, vous n'aurez pas ce coeur−là. Argan Je l'aurai. Toinette Vous vous moquez. Argan Je ne me moque point. Toinette La tendresse paternelle vous prendra. Argan Elle ne me prendra point. Toinette Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papa mignon", prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher. Argan Tout cela ne fera rien. Toinette Oui, oui. Argan Je vous dis que je n'en démordrai point. Toinette Bagatelles. Argan Il ne faut point dire "bagatelles". Toinette Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement. Argan, avec emportement. Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux. Toinette Doucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade. Argan Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis. Toinette Et moi, je lui défends absolument d'en faire rien. Argan Où est−ce donc que nous sommes ? et quelle audace est−ce là à une coquine de servante de parler de la sorte devant son maître ? Toinette Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser. Argan court après Toinette. Ah ! insolente, il faut que je t'assomme. Toinette se sauve de lui. Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer. Argan, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main. Viens, viens, que je t'apprenne à parler. Toinette, courant, et se sauvant du côté de la chaise où n'est pas Argan. Je m'intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie. Argan Chienne ! Toinette Non, je ne consentirai jamais à ce mariage. Argan Pendarde ! Toinette Je ne veux point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus. Argan Carogne ! Toinette Et elle m'obéira plutôt qu'à vous. Argan Angélique, tu ne veux pas m'arrêter cette coquine−là ? Angélique Eh ! mon père, ne vous faites point malade. Argan Si tu ne me l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction. Toinette Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit. Argan se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle. Ah ! ah ! je n'en puis plus : Voilà pour me faire mourir Scène VI Béline, Angélique, Toinette, Argan Argan Ah ! ma femme, approchez. Béline Qu'avez−vous, mon pauvre mari ? Argan Venez−vous−en ici à mon secours. Béline Qu'est−ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils ? Argan Mamie. Béline Mon ami. Argan On vient de me mettre en colère ! Béline Hélas ! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ? Argan Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais. Béline Ne vous passionnez donc point. Argan Elle m'a fait enrager, mamie. Béline Doucement, mon fils. Argan Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire. Béline Là, là, tout doux. Argan Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade. Béline C'est une impertinente. Argan Vous savez, mon coeur, ce qui en est. Béline Oui, mon coeur, elle a tort. Argan Mamour, cette coquine−là me fera mourir. Béline Eh là, eh là ! Argan Elle est la cause de toute la bile que je fais. Béline Ne vous fâchez point tant. Argan Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser. Béline Mon Dieu ! mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'ayent leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle−ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle, et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on prend. Holà ! Toinette. Toinette Madame. Béline Pourquoi donc est−ce que vous mettez mon mari en colère ? Toinette, d'un ton doucereux. Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu'à complaire à Monsieur en toutes choses. Argan Ah ! la traîtresse ! Toinette Il nous a dit qu'il vouloit donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvois le parti avantageux pour elle ; mais que je croyois qu'il feroit mieux de la mettre dans un convent. Béline Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a raison. Argan Ah ! mamour, vous la croyez. C'est une scélérate : elle m'a dit cent insolences. Béline Hé bien ! je vous crois, mon ami. Là, remettez−vous. Ecoutez Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez−moi son manteau fourré et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles. Argan Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi ! Béline, accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan. Levez−vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui−ci pour vous appuyer, et celui−là de l'autre côté. Mettons celui−ci derrière votre dos, et cet autre−là pour soutenir votre tête. Toinette, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant. Et celui−ci pour vous garder du serein. Argan, se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette. Ah ! coquine, tu veux m'étouffer. Béline Eh là, eh là ! Qu'est−ce que c'est donc ? Argan, tout essoufflé, se jette dans sa chaise. Ah, ah, ah ! je n'en puis plus. Béline Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien. Argan Vous ne connoissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m'a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci. Béline Là, là, mon petit ami, apaisez−vous un peu. Argan Mamie, vous êtes toute ma consolation. Béline Pauvre petit fils. Argan Pour tâcher de reconnoître l'amour que vous me portez, je veux, mon coeur, comme je vous ai dit, faire mon testament. Béline Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurois souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur. Argan Je vous avois dit de parler pour cela à votre notaire. Béline Le voilà là−dedans, que j'ai amené avec moi. Argan Faites−le donc entrer, mamour. Béline Hélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on n'est guère en état de songer à tout cela. Scène VII Le Notaire, Béline, Argan Argan Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siége, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l'ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire. Béline Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses−là. Le Notaire Elle m'a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j'ai à vous dire là−dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament. Argan Mais pourquoi ? Le Notaire La Coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourroit faire ; mais, à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition seroit nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel entre−vifs ; encore faut−il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du premier mourant. Argan Voilà une Coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurois envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrois faire. Le Notaire Ce n'est point à des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire sévères là−dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par−dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d'une affaire, et trouver des moyens d'éluder la Coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions−nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses ; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerois pas un sou de notre métier. Argan Ma femme m'avoit bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis−je faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ? Le Notaire Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur. Béline Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde. Argan Mamie ! Béline Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre... Argan Ma chère femme ! Béline La vie ne me sera plus de rien. Argan Mamour ! Béline Et je suivrai vos pas, pour vous faire connoître la tendresse que j'ai pour vous. Argan Mamie, vous me fendez le coeur. Consolez−vous, je vous en prie. Le Notaire Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore là. Béline Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement. Argan Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avoit dit qu'il m'en feroit faire un. Le Notaire Cela pourra venir encore. Argan Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Gérante. Béline Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites−vous qu'il y a dans votre alcôve ? Argan Vingt mille francs, mamour. Béline Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ? Argan Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six. Béline Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous. Le Notaire Voulez−vous que nous procédions au testament ? Argan Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez−moi, je vous prie. Béline Allons, mon pauvre petit fils. Scène VIII Angélique, Toinette Toinette Les voilà avec un notaire, et j'ai ouï parler de testament. Votre belle−mère ne s'endort point, et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts où elle pousse votre père. Angélique Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon coeur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrémité où je suis. Toinette Moi, vous abandonner ? j'aimerois mieux mourir. Votre belle−mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours été de votre parti. Laissez−moi faire : j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre père et de votre belle−mère. Angélique Tâche, je t'en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu'on a conclu. Toinette Je n'ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard ; mais demain, du grand matin, je l'envoierai querir, et il sera ravi de... Béline Toinette. Toinette Voilà qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez−vous sur moi. Premier intermède Polichinelle... Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs. Polichinelle O amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es−tu allé mettre dans la cervelle ? A quoi t'amuses−tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et tout cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point à raisonner là−dessus. Tu le veux, amour : il faut être fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde à un homme de mon âge ; mais qu'y faire ? On n'est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. O nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible. (Il chante ces paroles : ) Notte e dì v' amo e v' adoro, Cerco un sì per mio ristoro ; Ma se voi dite di no, Bell' ingrata, io morirò. Fra la speranza S' afflige il cuore, In lontananza Consuma l' hore ; Si dolce inganno Che mi figura Breve l' affanno Ahi ! troppo dura ! Cosi per tropp' amar languisco e muoro. Notte e dì v' amo e v' adoro, Cerco un sì per mio ristoro ; Ma se voi dite di no, Bell' ingrata, io morirò. Se non dormite, Almen pensate Alle ferite Ch' al cuor mi fate ; Deh ! almen fingete, Per mio conforto, Se m' uccidete, D' haver il torto : Vostra pietà mi scemerà il martoro. Notte e dì v' amo e v' adoro, Cerco un si per mio ristoro, Ma se voi dite di no, Bell' ingrata, io morirò. Une vieille se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui. Zerbinetti, ch' ogn' hor con finti sguardi, Mentiti desiri, Fallaci sospiri, Accenti buggiardi, Di fede vi preggiate, Ah ! che non m' ingannate, Che già so per prova Ch' in voi non si trova Constanza ne fede : Oh ! quanto è pazza colei che vi crede ! Quei sguardi languidi Non m' innamorano, Quei sospir fervidi Più non m' infiammano, Vel giuro a fè. Zerbino misero, Del vostro piangere Il mio cor libero Vuol sempre ridere, Credet' a me : Che già so per prova Ch' in voi non si trova Constanza ne fede : Oh ! quanto è pazza colei che vi crede ! Violons Polichinelle Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ? Violons Polichinelle Paix là, taisez−vous, violons. Laissez−moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable. Violons Polichinelle Taisez−vous vous dis−je. C'est moi qui veux chanter. Violons Polichinelle Paix donc ! Violons Polichinelle Ouais ! Violons Polichinelle Ahi ! Violons Polichinelle Est−ce pour rire ? Violons Polichinelle Ah ! que de bruit ! Violons Polichinelle Le diable vous emporte ! Violons Polichinelle J'enrage. Violons Polichinelle Vous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit loué ! Violons Polichinelle Encore ? Violons Polichinelle Peste des violons ! Violons Polichinelle La sotte musique que voilà ! Violons Polichinelle La, la, la, la, la, la. Violons Polichinelle La, la, la, la, la, la. Violons Polichinelle La, la, la, la, la, la, la, la. Violons Polichinelle La, la, la, la, la. Violons Polichinelle La, la, la, la, la, la. Violons Polichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant : plin pan plan, etc. Par ma foi ! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu'on veut. Ho sus, à nous ! Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth d'accord, Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps−là. Plin, plan. J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte. Archers, passans dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent : Qui va là, qui va là ? Polichinelle, tout bas : Qui diable est cela ? Est−ce que c'est la mode de parler en musique ? Archers Qui va là, qui va là, qui va là ? Polichinelle, épouvanté. Moi, moi, moi. Archers Qui va là, qui va là ? vous dis−je. Polichinelle Moi, moi, vous dis−je. Archers Et qui toi ? et qui toi ? Polichinelle Moi, moi, moi, moi, moi, moi. Archers Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre. Polichinelle, feignant d'être bien hardi. Mon nom est : "Va te faire pendre." Archers Ici, camarades, ici. Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi. Entrée de Ballet Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit. Violons et Danseurs Polichinelle Qui va là ? Violons et Danseurs Polichinelle Qui sont les coquins que j'entends ? Violons et Danseurs Polichinelle Euh ? Violons et Danseurs Polichinelle Holà, mes laquais, mes gens ! Violons et Danseurs Polichinelle Par la mort ! Violons et Danseurs Polichinelle Par la sang ! Violons et Danseurs Polichinelle J'en jetterai par terre. Violons et Danseurs Polichinelle Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton ! Violons et Danseurs Polichinelle Donnez−moi mon mousqueton. Violons et Danseurs Polichinelle tire un coup de pistolet Poue. (Ils tombent tous et s'enfuient.) Polichinelle, en se moquant. Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l'épouvante ! Voilà de sottes gens d'avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi ! il n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avois tranché du grand seigneur, et n'avois fait le brave, ils n'auroient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah. (Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disoit, ils le saisissent au collet.) Archers Nous le tenons. A nous, camarades, à nous, Dépêchez, de la lumière. Ballet Tout le Guet vient avec des lanternes. Archers Ah, traître ! ah, fripon ! c'est donc vous ? Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, Insolent, effronté, coquin, filou, voleur, Vous osez nous faire peur ? Polichinelle Messieurs, c'est que j'étois ivre. Archers Non, non, non, point de raison ; Il faut vous apprendre à vivre. En prison, vite, en prison. Polichinelle Messieurs, je ne suis point voleur. Archers En prison. Polichinelle Je suis un bourgeois de la ville. Archers En prison. Polichinelle Qu'ai−je fait ? Archers En prison, vite, en prison. Polichinelle Messieurs, laissez−moi aller. Archers Non. Polichinelle Je vous prie. Archers Non. Polichinelle Eh ! Archers Non. Polichinelle De grâce. Archers Non, non. Polichinelle Messieurs. Archers Non, non, non. Polichinelle S'il vous plaît. Archers Non, non. Polichinelle Par charité. Archers Non, non. Polichinelle Au nom du Ciel ! Archers Non, non. Polichinelle Miséricorde ! Archers Non, non, non, point de raison ; Il faut vous apprendre à vivre. En prison vite, en prison. Polichinelle Eh ! n'est−il rien, Messieurs, qui soit capable d'attendrir vos âmes ? Archers Il est aisé de nous toucher, Et nous sommes humains plus qu'on ne sauroit croire ; Donnez−nous doucement six pistoles pour boire, Nous allons vous lâcher. Polichinelle Hélas ! Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sou sur moi. Archers Au défaut de six pistoles, Choisissez donc sans façon. D'avoir trente croquignoles, Ou douze coups de bâton. Polichinelle Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles. Archers Allons, préparez−vous, Et comptez bien les coups. Ballet Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence. Polichinelle Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze. Archers Ah, ah, vous en voulez passer : Allons, c'est à recommencer. Polichinelle Ah ! Messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bâton que de recommencer. Archers Soit ! puisque le bâton est pour vous plus charmant, Vous aurez contentement. Ballet Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence. Polichinelle Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurois plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne. Archers Ah, l'honnête homme ! Ah, l'âme noble et belle ! Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. Polichinelle Messieurs, je vous donne le bonsoir. Archers Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. Polichinelle Votre serviteur. Archers Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. Polichinelle Très−humble valet. Archers Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle. Polichinelle Jusqu'au revoir. Ballet Ils dansent tous, en réjouissance de l'argent qu'ils ont reçu. Le théâtre change et représente la même chambre. Acte II Scène I Toinette, Cléante Toinette Que demandez−vous, Monsieur ? Cléante Ce que je demande ? Toinette Ah, ah, c'est vous ? Quelle surprise ! Que venez−vous faire céans ? Cléante Savoir ma destinée, parler à l'aimable Angélique, consulter les sentiments de son coeur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti. Toinette Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique : il faut des mystères, et l'on vous a dit l'étroite garde où elle est retenue, qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la curiosité d'une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie qui donna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure. Cléante Aussi ne viens−je pas ici comme Cléante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son maître de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place. Toinette Voici son père. Retirez−vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là. Scène II Argan, Toinette, Cléante Argan Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues ; mais j'ai oublié à lui demander si c'est en long, ou en large. Toinette Monsieur, voilà un... Argan Parle bas, pendarde : tu viens m'ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut à des malades. Toinette Je voulois vous dire, Monsieur... Argan Parle bas, te dis−je. Toinette Monsieur... (Elle fait semblant de parler.) Argan Eh ? Toinette Je vous dis que... (Elle fait semblant de parler.) Argan Qu'est−ce que tu dis ? Toinette, haut. Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous. Argan Qu'il vienne. (Toinette fait signe à Cléante d'avancer.) Cléante Monsieur... Toinette, raillant. Ne parlez pas si haut, de peur d'ébranler le cerveau de Monsieur. Cléante Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux. Toinette, feignant d'être en colère. Comment "qu'il se porte mieux" ? Cela est faux : Monsieur se porte toujours mal. Cléante J'ai ouï dire que Monsieur étoit mieux, et je lui trouve bon visage. Toinette Que voulez−vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il étoit mieux. Il ne s'est jamais si mal porté. Argan Elle a raison. Toinette Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade. Argan Cela est vrai. Cléante Monsieur, j'en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'est vu obligé d'aller à la campagne pour quelques jours ; et comme son ami intime, il m'envoie à sa place, pour lui continuer ses leçons, de peur qu'en les interrompant elle ne vînt à oublier ce qu'elle sait déjà. Argan Fort bien. Appelez Angélique. Toinette Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur à sa chambre. Argan Non ; faites−la venir. Toinette Il ne pourra lui donner leçon comme il faut, s'ils ne sont en particulier. Argan Si fait, si fait. Toinette Monsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vous émouvoir en l'état où vous êtes, et vous ébranler le cerveau. Argan Point, point : j'aime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! la voici. Allez−vous−en voir, vous, si ma femme est habillée. Scène III Argan, Angélique, Cléante Argan Venez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu'il envoie à sa place pour vous montrer. Angélique Ah, Ciel ! Argan Qu'est−ce ? d'où vient cette surprise ? Angélique C'est... Argan Quoi ? qui vous émeut de la sorte ? Angélique C'est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici. Argan Comment ? Angélique J'ai songé cette nuit que j'étois dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comme Monsieur s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étois ; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit. Cléante Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur seroit grand sans doute si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il n'y a rien que je ne fisse pour... Scène IV Toinette, Cléante, Angélique, Argan Toinette, par dérision. Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disois hier. Voici Monsieur Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie, et votre fille va être charmée de lui. Argan, à Cléante, qui feint de vouloir s'en aller. Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille ; et voilà qu'on lui amène son prétendu mari, qu'elle n'a point encore vu. Cléante C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin d'une entrevue si agréable. Argan C'est le fils d'un habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours. Cléante Fort bien. Argan Mandez−le un peu à son maître de musique, afin qu'il se trouve à la noce. Cléante Je n'y manquerai pas. Argan Je vous y prie aussi. Cléante Vous me faites beaucoup d'honneur. Toinette Allons, qu'on se range, les voici. Scène V Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Angélique, Cléante, Toinette Argan, mettant la main à son bonnet sans l'ôter. Monsieur Purgon, Monsieur, m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les conséquences. Monsieur Diafoirus Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodité. Argan Je reçois, Monsieur... (Ils parlent tous deux en même temps, s'interrompent et confondent.) Monsieur Diafoirus Nous venons ici, Monsieur... Argan Avec beaucoup de joie... Monsieur Diafoirus Mon fils Thomas, et moi... Argan L'honneur que vous me faites... Monsieur Diafoirus Vous témoigner, Monsieur... Argan Et j'aurois souhaité... Monsieur Diafoirus Le ravissement où nous sommes... Argan De pouvoir aller chez vous... Monsieur Diafoirus De la grâce que vous nous faites... Argan Pour vous en assurer... Monsieur Diafoirus De vouloir bien nous recevoir... Argan Mais vous savez, Monsieur... Monsieur Diafoirus Dans l'honneur, Monsieur... Argan Ce que c'est qu'un pauvre malade... Monsieur Diafoirus De votre alliance... Argan Qui ne peut faire autre chose... Monsieur Diafoirus Et vous assurer... Argan Que de vous dire ici... Monsieur Diafoirus Que dans les choses qui dépendront de notre métier... Argan Qu'il cherchera toutes les occasions... Monsieur Diafoirus De même qu'en toute autre... Argan De vous faire connoître, Monsieur... Monsieur Diafoirus Nous serons toujours prêts, Monsieur... Argan Qu'il est tout à votre service... Monsieur Diafoirus A vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments. Thomas Diafoirus est un grand benêt, nouvellement sorti des Ecoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contre−temps. N'est−ce pas par le père qu'il convient commencer ? Monsieur Diafoirus Oui. Thomas Diafoirus Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré ; mais vous m'avez choisi. Il m'a reçu par nécessité ; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d'autant plus que les facultés spirituelles sont au−dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les très−humbles et très−respectueux hommages. Toinette Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme ! Thomas Diafoirus Cela a−t−il bien été, mon père ? Monsieur Diafoirus Optime. Argan, à Angélique. Allons, saluez Monsieur. Thomas Diafoirus Baiserai−je ? Monsieur Diafoirus Oui, oui. Thomas Diafoirus, à Angélique. Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle−mère, puisque l'on... Argan Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez. Thomas Diafoirus Où donc est−elle ? Argan Elle va venir. Thomas Diafoirus Attendrai−je, mon père, qu'elle soit venue ? Monsieur Diafoirus Faites toujours le compliment de Mademoiselle. Thomas Diafoirus Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux, lorsqu'elle venoit à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens−je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores−en−avant tournera−t−il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce coeur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que d'être toute sa vie, Mademoiselle, votre très−humble, très−obéissant, et très−fidèle serviteur et mari. Toinette, en le raillant. Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses. Argan Eh ! que dites−vous de cela ? Cléante Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades. Toinette Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours. . Argan Allons vite ma chaise, et des siéges à tout le monde. Mettez−vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela. Monsieur Diafoirus Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques−uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il étoit petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avoit neuf ans, qu'il ne connoissoit pas encore ses lettres. "Bon, disois−je en moi−même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir." Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se roidissoit contre les difficultés, et ses régents se louoient toujours à moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine. Thomas Diafoirus. Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu'il présente à Angélique. J'ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit. Angélique Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ces choses−là. Toinette Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l'image ; cela servira à parer notre chambre. Thomas Diafoirus Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner. Toinette Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand. Monsieur Diafoirus Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter, qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés. Argan N'est−ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ? Monsieur Diafoirus A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable, et j'ai toujours trouvé qu'il valoit mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent. Toinette Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez : vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent. Monsieur Diafoirus Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes. Argan, à Cléante. Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie. Cléante J'attendois vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie. Angélique Moi ? Cléante Ne vous défendez point, s'il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter. Je n'ai pas une voix à chanter ; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et l'on aura la bonté de m'excuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle. Argan Les vers sont−ils beaux ? Cléante C'est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux−mêmes, et parlent sur−le−champ. Argan Fort bien. Ecoutons. Cléante sous le nom d'un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant. Voici le sujet de la scène. Un Berger étoit attentif aux beautés d'un spectacle, qui ne faisoit que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitoit une Bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la Bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versoit des larmes, qu'il trouva les plus belles du monde. "Hélas ! dit−il en lui−même, est−on capable d'outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? " Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu'il trouve si belles ; et l'aimable Bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger n'y peut résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son coeur se sent pénétré. "Est−il, disoit−il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remercîment ? Et que ne voudroit−on pas faire, à quels services, à quels dangers, ne seroit−on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une âme si reconnoissante ? " Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable Bergère ; et de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chère idée ; mais la grande contrainte où l'on tient sa Bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d'elle la permission par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au coeur de ce triste Berger. Le voilà accablé d'une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre ; et son amour au désespoir lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa Bergère, pour apprendre ses sentiments et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'aimable Bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit d'une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son respect, et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi : (Il chante.) Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ; Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées. Apprenez−moi ma destinée : Faut−il vivre ? Faut−il mourir ? Angélique répond en chantant : Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez : Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire, C'est vous en dire assez. Argan Ouais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter. Cléante Hélas ! belle Philis, Se pourroit−il que l'amoureux Tircis Eût assez de bonheur, Pour avoir quelque place dans votre coeur ? Angélique Je ne m'en défends point dans cette peine extrême : Oui, Tircis, je vous aime. Cléante O parole pleine d'appas ! Ai−je bien entendu, hélas ! Redites−la, Philis, que je n'en doute pas. Angélique Oui, Tircis, je vous aime. Cléante De grâce, encor, Philis. Angélique Je vous aime. Cléante Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas. Angélique Je vous aime, je vous aime, Oui, Tircis, je vous aime. Cléante Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, Pouvez−vous comparer votre bonheur au mien ? Mais, Philis, une pensée Vient troubler ce doux transport : Un rival, un rival... Angélique Ah ! je le hais plus que la mort ; Et sa présence, ainsi qu'à vous, M'est un cruel supplice. Cléante Mais un père à ses voeux vous veut assujettir. Angélique Plutôt, plutôt mourir, Que de jamais y consentir ; Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir. Argan Et que dit le père à tout cela ? Cléante Il ne dit rien. Argan Voilà un sot père que ce père−là, de souffrir toutes ces sottises−là sans rien dire. Cléante Ah ! mon amour... Argan Non, non, en voilà assez. Cette comédie−là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez−moi ce papier. Ha, ha. Où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite ? Cléante Est−ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouvé depuis peu l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes ? Argan Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra. Cléante J'ai cru vous divertir. Argan Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme. Scène VI Béline, Argan, Toinette, Angélique, Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus Argan Mamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus. Thomas Diafoirus commence un compliment qu'il avoit étudié, et la mémoire lui manquant, il ne peut le continuer. Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle−mère, puisque l'on voit sur votre visage... Béline Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos pour avoir l'honneur de vous voir. Thomas Diafoirus Puisque l'on voit sur votre visage... puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m'a troublé la mémoire. Monsieur Diafoirus Thomas, réservez cela pour une autre fois. Argan Je voudrois, mamie, que vous eussiez été ici tantôt ; Toinette Ah ! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope. Argan Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari. Angélique Mon père. Argan Hé bien ! "Mon père" ? Qu'est−ce que cela veut dire ? Angélique De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez−nous au moins le temps de nous connoître, et de voir naître en nous l'un pour l'autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite. Thomas Diafoirus Quant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage. Angélique Si vous êtes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de même de moi, et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon âme. Argan Ho bien, bien ! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariés ensemble. Angélique Eh ! mon père, donnez−moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui seroit à lui par contrainte. Thomas Diafoirus Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père. Angélique C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence. Thomas Diafoirus Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume étoit d'enlever par force de la maison des pères les filles qu'on menoit marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convoloient dans les bras d'un homme. Angélique Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ; et quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y traîne. Donnez−vous patience : si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux. Thomas Diafoirus Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement. Angélique Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime. Thomas Diafoirus Distinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego. Toinette Vous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du collège, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la Faculté ? Béline Elle a peut−être quelque inclination en tête. Angélique Si j'en avois, Madame, elle seroit telle que la raison et l'honnêteté pourroient me le permettre. Argan Ouais ! je joue ici un plaisant personnage. Béline Si j'étois que de vous, mon fils, je ne forcerois point à se marier, et je sais bien ce que je ferois. Angélique Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut−être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés. Béline C'est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d'être obéissantes, et soumises aux volontés de leurs pères. Cela étoit bon autrefois. Angélique Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'étendent point à toutes sortes de choses. Béline C'est−à−dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie. Angélique Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer. Argan Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci. Angélique Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque précaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes−là, à la vérité, n'y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne. Béline Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par là. Angélique Moi, Madame, que voudrois−je dire que ce que je dis ? Béline Vous êtes si sotte, mamie, qu'on ne sauroit plus vous souffrir. Angélique Vous voudriez bien, Madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage. Béline Il n'est rien d'égal à votre insolence. Angélique Non, Madame, vous avez beau dire. Béline Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde. Angélique Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et pour vous ôter l'espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m'ôter de votre vue. Argan Ecoute, il n'y a point de milieu à cela : choisis d'épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien. Béline Je suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt. Argan Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expédie ce que vous savez. Béline Adieu, mon petit ami. Argan Adieu, mamie. Voilà une femme qui m'aime... cela n'est pas croyable. Monsieur Diafoirus Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous. Argan Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis. Monsieur Diafoirus, lui tâte le pouls. Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ? Thomas Diafoirus Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien. Monsieur Diafoirus Bon. Thomas Diafoirus Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur. Monsieur Diafoirus Fort bien. Thomas Diafoirus Repoussant. Monsieur Diafoirus Bene. Thomas Diafoirus Et même un peu caprisant. Monsieur Diafoirus Optime. Thomas Diafoirus Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est−à−dire la rate. Monsieur Diafoirus Fort bien. Argan Non : Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade. Monsieur Diafoirus Eh ! oui : qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ? Argan Non, rien que du bouilli. Monsieur Diafoirus Eh ! oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains. Argan Monsieur, combien est−ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un oeuf ? Monsieur Diafoirus Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par les nombres impairs. Argan Jusqu'au revoir, Monsieur. Scène VII Béline, Argan Béline Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose à laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par−devant la chambre d'Angélique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauvé d'abord qu'il m'a vue. Argan Un jeune homme avec ma fille ? Béline Oui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles. Argan Envoyez−la ici, mamour, envoyez−la ici. Ah, l'effrontée ! je ne m'étonne plus de sa résistance. Scène VIII Louison, Argan Louison Qu'est−ce que vous voulez, mon papa ? Ma belle−maman m'a dit que vous me demandez. Argan Oui, venez çà, avancez là. Tournez−vous, levez les yeux, regardez−moi. Eh ! Louison Quoi, mon papa ? Argan Là. Louison Quoi ? Argan N'avez−vous rien à me dire ? Louison Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'âne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu. Argan Ce n'est pas là ce que je demande. Louison Quoi donc ? Argan Ah ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire. Louison Pardonnez−moi, mon papa. Argan Est−ce là comme vous m'obéissez ? Louison Quoi ? Argan Ne vous ai−je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez ? Louison Oui, mon papa. Argan L'avez−vous fait ? Louison Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu. Argan Et n'avez−vous rien vu aujourd'hui ? Louison Non, mon papa. Argan Non ? Louison Non, mon papa. Argan Assurément ? Louison Assurément. Argan Oh çà ! je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi. (Il va prendre une poignée de verges.) Louison Ah ! mon papa. Argan Ah ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre soeur ? Louison Mon papa ! Argan Voici qui vous apprendra à mentir. Louison se jette à genoux. Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma soeur m'avoit dit de ne pas vous le dire ; mais je m'en vais vous dire tout. Argan Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste. Louison Pardon, mon papa ! Argan Non, non. Louison Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet ! Argan Vous l'aurez. Louison Au nom de Dieu ! mon papa, que je ne l'aye pas. Argan, la prenant pour la fouetter. Allons, allons. Louison Ah ! mon papa, vous m'avez blessée. Attendez : je suis morte. (Elle contrefait la morte.) Argan Holà ! Qu'est−ce là ? Louison, Louison. Ah, mon Dieu ! Louison. Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu'ai−je fait, misérable ? Ah ! chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison. Louison La, la, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait. Argan Voyez−vous la petite rusée ? Oh çà, çà ! je vous pardonne pour cette fois−ci, pourvu que vous me disiez bien tout. Louison Ho ! oui, mon papa. Argan Prenez−y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez. Louison Mais, mon papa, ne dites pas à ma soeur que je vous l'ai dit. Argan Non, non. Louison C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y étois. Argan Hé bien ? Louison Je lui ai demandé ce qu'il demandoit, et il m'a dit qu'il étoit son maître à chanter. Argan Hon, hon. Voilà l'affaire. Hé bien ? Louison Ma soeur est venue après. Argan Hé bien ? Louison Elle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettez au désespoir." Argan Hé bien ? Louison Et lui, il ne vouloit pas sortir. Argan Qu'est−ce qu'il lui disoit ? Louison Il lui disoit je ne sais combien de choses. Argan Et quoi encore ? Louison Il lui disoit tout ci, tout ça, qu'il l'aimoit bien, et qu'elle étoit la plus belle du monde. Argan Et puis après ? Louison Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle. Argan Et puis après ? Louison Et puis après, il lui baisoit les mains. Argan Et puis après ? Louison Et puis après, ma belle−maman est venue à la porte, et il s'est enfui. Argan Il n'y a point autre chose ? Louison Non, mon papa. Argan Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! ah, ah ! oui ? Oh, oh ! voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit. Louison Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur. Argan Prenez garde. Louison Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure. Argan Oh bien, bien ! nous verrons cela. Allez−vous−en, et prenez bien garde à tout : allez. Ah ! il n'y a plus d'enfants. Ah ! que d'affaires ! je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n'en puis plus. (Il se remet dans sa chaise.) Scène IX Béralde, Argan Béralde Hé bien ! mon frère, qu'est−ce ? comment vous portez−vous ? Argan Ah ! mon frère, fort mal. Béralde Comment "fort mal" ? Argan Oui, je suis dans une foiblesse si grande, que cela n'est pas croyable. Béralde Voilà qui est fâcheux. Argan Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler. Béralde J'étois venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique. Argan, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise. Mon frère, ne me parlez point de cette coquine−là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un convent avant qu'il soit deux jours. Béralde Ah ! voilà qui est bien : je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà ! nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement, que j'ai rencontré, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des Egyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que vous prendrez plaisir ; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons. Second intermède Le frère du... Le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons. Première femme More Profitez du printemps De vos beaux ans, Aimable jeunesse ; Profitez du printemps De vos beaux ans, Donnez−vous à la tendresse. Les plaisirs les plus charmants, Sans l'amoureuse flamme, Pour contenter une âme N'ont points d'attraits assez puissants. Profitez du printemps De vos beaux ans, Aimable jeunesse ; Profitez du printemps De vos beaux ans, Donnez−vous à la tendresse. Ne perdez point ces précieux moments : La beauté passe, Le temps l'efface, L'âge de glace Vient à sa place, Qui nous ôte le goût de ces doux passe−temps. Profitez du printemps De vos beaux ans Aimable jeunesse ; Profitez du printemps De vos beaux ans. Donnez−vous à la tendresse. Seconde femme More Quand d'aimer on nous presse A quoi songez−vous ? Nos coeurs, dans la jeunesse, N'ont vers la tendresse Qu'un penchant trop doux ; L'amour a pour nous prendre De si doux attraits, Que de soi, sans attendre, On voudroit se rendre A ses premiers traits : Mais tout ce qu'on écoute Des vives douleurs Et des pleurs Qu'il nous coûte Fait qu'on en redoute Toutes les douceurs. Troisième femme More Il est doux, à notre âge, D'aimer tendrement Un amant Qui s'engage : Mais s'il est volage, Hélas ! quel tourment ! Quatrième femme More L'amant qui se dégage N'est pas le malheur : La douleur Et la rage, C'est que le volage Garde notre coeur. Seconde femme More Quel parti faut−il prendre Pour nos jeunes coeurs ? Quatrième femme More Devons−nous nous y rendre Malgré ses rigueurs ? Ensemble Oui, suivons ses ardeurs, Ses transports, ses caprices, Ses douces langueurs ; S'il a quelques supplices, Il a cent délices Qui charment les coeurs. Entrée de ballet Tous les Mores dansent ensemble et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux. Acte III Scène I Béralde, Argan, Toinette Béralde Hé bien ! mon frère, qu'en dites−vous ? cela ne vaut−il pas bien une prise de casse ? Toinette Hon, de bonne casse est bonne. Béralde Oh çà ! voulez−vous que nous parlions un peu ensemble ? Argan Un peu de patience, mon frère, je vais revenir. Toinette Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton. Argan Tu as raison. Scène II Béralde, Toinette Toinette N'abandonnez pas, s'il vous plaît, les intérêts de votre nièce. Béralde J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite. Toinette Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie, et j'avois songé en moi−même que ç'auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son Monsieur Purgon, et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête. Béralde Comment ? Toinette C'est une imagination burlesque. Cela sera peut−être plus heureux que sage. Laissez−moi faire : agissez de votre côté. Voici notre homme. Scène III Argan, Béralde Béralde Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point échauffer l'esprit dans notre conversation. Argan Voilà qui est fait. Béralde De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire. Argan Oui. Béralde Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion. Argan Mon Dieu ! oui. Voilà bien du préambule. Béralde D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite, d'où vient, dis−je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ? Argan D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille pour faire ce que bon me semble ? Béralde Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses. Argan Oh çà ! nous y voici. Voilà d'abord la pauvre femme en jeu : c'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut. Béralde Non, mon frère ; laissons−la là ; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez−vous donner en mariage au fils d'un médecin ? Argan Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut. Béralde Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille, et il se présente un parti plus sortable pour elle. Argan Oui, mais celui−ci, mon frère ; est plus sortable pour moi. Béralde Mais le mari qu'elle doit prendre doit−il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous ? Argan Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin. Béralde Par cette raison−là, si votre petite étoit grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ? Argan Pourquoi non ? Béralde Est−il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature ? Argan Comment l'entendez−vous, mon frère ? Béralde J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre. Argan Mais savez−vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberois, s'il étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi ? Béralde Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous envoiera en l'autre monde. Argan Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ? Béralde Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire. Argan Quoi ? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ? Béralde Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre. Argan Pourquoi ne voulez−vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ? Béralde Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au−devant des yeux des voiles trop épais pour y connoître quelque chose. Argan Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ? Béralde Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout. Argan Mais toujours faut−il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres. Béralde Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose ; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets. Argan Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins. Béralde C'est une marque de la foiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art. Argan Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux−mêmes. Béralde C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux−mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse : c'est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et ses enfants, et ce qu'en un besoin il feroit à lui−même. Argan C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade ? Béralde Rien, mon frère. Argan Rien ? Béralde Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle−même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies. Argan Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses. Béralde Mon Dieu ! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il seroit à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le coeur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années : il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus. Argan C'est−à−dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle. Béralde Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez−les parler : les plus habiles gens du monde ; voyez−les faire : les plus ignorants de tous les hommes. Argan Hoy ! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrois bien qu'il y eut ici quelqu'un de ces Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet. Béralde Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine ; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurois souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu'une des comédies de Molière. Argan C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins. Béralde Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine. Argan C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs−là. Béralde Que voulez−vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les médecins. Argan Par la mort non de diable ! si j'étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence ; et quand il sera malade, je le laisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirois : "Crève, crève ! cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté." Béralde Vous voilà bien en colère contre lui. Argan Oui, c'est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis. Béralde Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours. Argan Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remèdes. Béralde Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal. Argan Les sottes raisons que voilà ! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme−là davantage, car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal. Béralde Je le veux bien, mon frère ; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent ; que, pour le choix d'un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte, et qu'on doit, sur cette matière, s'accommoder un peu à l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie, et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage. Scène IV Monsieur Fleurant, une seringue à la main ; Argan, Béralde Argan Ah ! mon frère, avec votre permission. Béralde Comment ? que voulez−vous faire ? Argan Prendre ce petit lavement−là ; ce sera bientôt fait. Béralde Vous vous moquez. Est−ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos. Argan Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin. Monsieur Fleurant, à Béralde. De quoi vous mêlez−vous de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d'empêcher Monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d'avoir cette hardiesse−là ! Béralde Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages. Monsieur Fleurant On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire à Monsieur Purgon comme on m'a empêché d'exécuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez... Argan Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur. Béralde Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon frère, est−il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être, toute votre vie, enseveli dans leurs remèdes ? Argan Mon Dieu ! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine quand on est en pleine santé. Béralde Mais quel mal avez−vous ? Argan Vous me feriez enrager. Je voudrois que vous l'eussiez mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! voici Monsieur Purgon. Scène V Monsieur Purgon, Argan, Béralde, Toinette Monsieur Purgon Je viens d'apprendre là−bas, à la porte, de jolies nouvelles : qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avois prescrit. Argan Monsieur, ce n'est pas... Monsieur Purgon Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade contre son médecin. Toinette Cela est épouvantable. Monsieur Purgon Un clystère que j'avois pris plaisir à composer moi−même. Argan Ce n'est pas moi... Monsieur Purgon Inventé et formé dans toutes les règles de l'art. Toinette Il a tort. Monsieur Purgon Et qui devoit faire dans des entrailles un effet merveilleux Argan Mon frère ? Monsieur Purgon Le renvoyer avec mépris ! Argan C'est lui... Monsieur Purgon C'est une action exorbitante. Toinette Cela est vrai. Monsieur Purgon Un attentat énorme contre la médecine. Argan Il est cause... Monsieur Purgon Un crime de lèse−Faculté, qui ne se peut assez punir Toinette Vous avez raison. Monsieur Purgon Je vous déclare que je romps commerce avec vous. Argan C'est mon frère... Monsieur Purgon Que je ne veux plus d'alliance avec vous. Toinette Vous ferez bien. Monsieur Purgon Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du mariage. Argan C'est mon frère qui a fait tout le mal. Monsieur Purgon Mépriser mon clystère ! Argan Faites−le venir, je m'en vais le prendre. Monsieur Purgon Je vous aurois tiré d'affaire avant qu'il fût peu. Toinette Il ne le mérite pas. Monsieur Purgon J'allois nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs. Argan Ah, mon frère ! Monsieur Purgon Et je ne voulois plus qu'une douzaine de médecines, pour vuider le fond du sac. Toinette Il est indigne de vos soins. Monsieur Purgon Mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains. Argan Ce n'est pas ma faute. Monsieur Purgon Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin, Toinette Cela crie vengeance. Monsieur Purgon Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois... Argan Hé ! point du tout. Monsieur Purgon J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile et à la féculence de vos humeurs. Toinette C'est fort bien fait. Argan Mon Dieu ! Monsieur Purgon Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable. Argan Ah ! miséricorde ! Monsieur Purgon Que vous tombiez dans la bradypepsie. Argan Monsieur Purgon ! Monsieur Purgon De la bradypepsie dans la dyspepsie. Argan Monsieur Purgon ! Monsieur Purgon De la dyspepsie dans l'apepsie. Argan Monsieur Purgon ! Monsieur Purgon De l'apepsie dans la lienterie... Argan Monsieur Purgon ! Monsieur Purgon De la lienterie dans la dysenterie... Argan Monsieur Purgon ! Monsieur Purgon De la dysenterie dans l'hydropisie... Argan Monsieur Purgon ! Monsieur Purgon Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie. Scène VI Argan, Béralde Argan Ah, mon Dieu ! je suis mort. Mon frère, vous m'avez perdu. Béralde Quoi ? qu'y a−t−il ? Argan Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge. Béralde Ma foi ! mon frère, vous êtes fou, et je ne voudrois pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vît faire ce que vous faites. Tâtez−vous un peu, je vous prie, revenez à vous−même, et ne donnez point tant à votre imagination. Argan Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m'a menacé. Béralde Le simple homme que vous êtes ! Argan Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours. Béralde Et ce qu'il dit, que fait−il à la chose ? Est−ce un oracle qui a parlé ? Il me semble, à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorité suprême, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous−même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez, à vous défaire des médecins, ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d'en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque. Argan Ah ! mon frère, il sait tout mon tempérament et la manière dont il faut me gouverner. Béralde Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d'étranges yeux. Scène VII Toinette, Argan, Béralde Toinette Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir. Argan Et quel médecin ? Toinette Un médecin de la médecine. Argan Je te demande qui il est ? Toinette Je ne le connois pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'étois sûre que ma mère étoit honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu'elle m'auroit donné depuis le trépas de mon père. Argan Fais−le venir. Béralde Vous êtes servi à souhait : un médecin vous quitte, un autre se présente. Argan J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur. Béralde Encore ! vous en revenez toujours là ? Argan Voyez−vous ? j'ai sur le coeur toutes ces maladies−là que je ne connois point, ces... Scène VIII Toinette, en médecin ; Argan, Béralde Toinette Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées et les purgations dont vous aurez besoin. Argan Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi ! voilà Toinette elle−même. Toinette Monsieur, je vous prie de m'excuser, j'ai oublié de donner une commission à mon valet ; je reviens tout à l'heure. Argan Eh ! ne diriez−vous pas que c'est effectivement Toinette ? Béralde Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande. Mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature. Argan Pour moi, j'en suis surpris, et... Scène IX Toinette, Argan, Béralde Toinette quitte son habit de médecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin. Que voulez−vous, Monsieur ? Argan Comment ? Toinette Ne m'avez−vous pas appelée ? Argan Moi ? non. Toinette Il faut donc que les oreilles m'ayent corné. Argan Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble. Toinette, en sortant, dit : Oui, vraiment, j'ai affaire là−bas, et je l'ai assez vu. Argan Si je ne les voyois tous deux, je croirois que ce n'est qu'un. Béralde J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps où tout le monde s'est trompé. Argan Pour moi, j'aurois été trompé à celle−là, et j'aurois juré que c'est la même personne. Scène X Toinette, en médecin ; Argan, Béralde Toinette Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur. Argan Cela est admirable ! Toinette Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes ; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise. Argan Monsieur, je suis votre serviteur. Toinette Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez−vous bien que j'aye ? Argan Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt−six ou vingt−sept ans. Toinette Ah, ah, ah, ah, ah ! j'en ai quatre−vingt−dix. Argan Quatre−vingt−dix ? Toinette Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux. Argan Par ma foi ! voilà un beau jeune vieillard pour quatre−vingt−dix ans. Toinette Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatisme et défluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance : de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe ; et je voudrois, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes, et l'envie que j'aurois de vous rendre service. Argan Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi. Toinette Donnez−moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls−là fait l'impertinent : je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Qui est votre médecin ? Argan Monsieur Purgon. Toinette Cet homme−là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit−il que vous êtes malade ? Argan Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate. Toinette Ce sont tous des ignorants : c'est du poumon que vous êtes malade. Argan Du poumon ? Toinette Oui. Que sentez−vous ? Argan Je sens de temps en temps des douleurs de tête. Toinette Justement, le poumon. Argan Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux. Toinette Le poumon. Argan J'ai quelquefois des maux de coeur. Toinette Le poumon. Argan Je sens parfois des lassitudes par tous les membres. Toinette Le poumon. Argan Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étoit des coliques. Toinette Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ? Argan Oui, Monsieur. Toinette Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ? Argan Oui, Monsieur. Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas et vous êtes bien aise de dormir ? Argan Oui, Monsieur. Toinette Le poumon, le poumon, vous dis−je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ? Argan Il m'ordonne du potage. Toinette Ignorant. Argan De la volaille. Toinette Ignorant. Argan Du veau. Toinette Ignorant. Argan Des bouillons. Toinette Ignorant. Argan Des oeufs frais. Toinette Ignorant. Argan Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre. Toinette Ignorant. Argan Et surtout de boire mon vin fort trempé. Toinette Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville. Argan Vous m'obligez beaucoup. Toinette Que diantre faites−vous de ce bras−là ? Argan Comment ? Toinette Voilà un bras que je me ferois couper tout à l'heure, si j'étois que de vous. Argan Et pourquoi ? Toinette Ne voyez−vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté−là de profiter ? Argan Oui ; mais j'ai besoin de mon bras. Toinette Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferois crever, si j'étois en votre place. Argan Crever un oeil ? Toinette Ne voyez−vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez−moi, faites−vous−le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche. Argan Cela n'est pas pressé. Toinette Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier. Argan Pour un homme qui mourut hier ? Toinette Oui, pour aviser, et voir ce qu'il auroit fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir. Argan Vous savez que les malades ne reconduisent point. Béralde Voilà un médecin vraiment qui paroît fort habile. Argan Oui, mais il va un peu bien vite. Béralde Tous les grands médecins sont comme cela. Argan Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux ? J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot ! Scène XI Toinette, Argan, Béralde Toinette Allons, allons, je suis votre servante, je n'ai pas envie de rire. Argan Qu'est−ce que c'est ? Toinette Votre médecin, ma foi ! qui me vouloit tâter le pouls. Argan Voyez un peu, à l'âge de quatre−vingt−dix ans ! Béralde Oh çà, mon frère, puisque voilà votre Monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez−vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nièce ? Argan Non, mon frère : je veux la mettre dans un convent, puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien qu'il y a quelque amourette là−dessous, et j'ai découvert certaine entrevue secrète, qu'on ne sait pas que j'aye découverte. Béralde Hé bien ! mon frère, quand il y auroit quelque petite inclination, cela seroit−il si criminel, et rien peut−il vous offenser, quand tout ne va qu'à des choses honnêtes comme le mariage ? Argan Quoi qu'il en soit, mon frère, elle sera religieuse, c'est une chose résolue. Béralde Vous voulez faire plaisir à quelqu'un. Argan Je vous entends : vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au coeur. Béralde Hé bien ! oui, mon frère, puisqu'il faut parler à coeur ouvert, c'est votre femme que je veux dire ; et non plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez tête baissée dans tous les pièges qu'elle vous tend. Toinette Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame : c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l'aime... on ne peut pas dire cela. Argan Demandez−lui un peu les caresses qu'elle me fait. Toinette Cela est vrai. Argan L'inquiétude que lui donne ma maladie. Toinette Assurément. Argan Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi. Toinette Il est certain. Voulez−vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l'heure comme Madame aime Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d'erreur. Argan Comment ? Toinette Madame s'en va revenir. Mettez−vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle. Argan Je le veux bien. Toinette Oui ; mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourroit bien mourir. Argan Laisse−moi faire. Toinette, à Béralde. Cachez−vous, vous, dans ce coin−là. Argan N'y a−t−il point quelque danger à contrefaire le mort ? Toinette Non, non : quel danger y auroit−il ? Etendez−vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici Madame. Tenez−vous bien. Scène XII Béline, Toinette, Argan, Béralde Toinette s'écrie. Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident ! Béline Qu'est−ce, Toinette ? Toinette Ah, Madame ! Béline Qu'y a−t−il ? Toinette Votre mari est mort. Béline Mon mari est mort ? Toinette Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé. Béline Assurément ? Toinette Assurément. Personne ne sait encore cet accident−là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise. Béline Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort ! Toinette Je pensois, Madame, qu'il fallût pleurer. Béline Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est−ce que la sienne ? et de quoi servoit−il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets. Toinette Voilà une belle oraison funèbre. Béline Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons−le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu'à ce que j'aye fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je veux me saisir, et il n'est pas juste que j'aye passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs. Argan, se levant brusquement. Doucement. Béline, surprise et épouvantée. Ahy ! Argan Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ? Toinette Ah, ah ! le défunt n'est pas mort. Argan, à Béline, qui sort. Je suis bien aise de voir votre amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses. Béralde, sortant de l'endroit où il étoit caché. Hé bien ! mon frère, vous le voyez. Toinette Par ma foi ! je n'aurois jamais cru cela. Mais j'entends votre fille : remettez−vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connoîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous. Scène XIII Angélique, Argan, Toinette, Béralde Toinette s'écrie : O Ciel ! ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée ! Angélique Qu'as−tu, Toinette, et de quoi pleures−tu ? Toinette Hélas ! j'ai de tristes nouvelles à vous donner. Angélique Hé quoi ? Toinette Votre père est mort. Angélique Mon père est mort, Toinette ? Toinette Oui ; vous le voyez là. Il vient de mourir tout à l'heure d'une foiblesse qui lui a pris. Angélique O Ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut−il que je perde mon père, la seule chose qui me restoit au monde ? et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il étoit irrité contre moi ? Que deviendrai−je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte ? Scène XIV et dernière Cléante, Angélique, Argan, Toinette, Béralde Cléante Qu'avez−vous donc, belle Angélique ? et quel malheur pleurez−vous ? Angélique Hélas ! je pleure tout ce que dans la vie je pouvois perdre de plus cher et de plus précieux : je pleure la mort de mon père. Cléante O Ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! Hélas ! après la demande que j'avois conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venois me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières de disposer son coeur à vous accorder à mes voeux. Angélique Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment. Argan se lève : Ah, ma fille ! Angélique, épouvantée : Ahy ! Argan Viens. N'aye point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel. Angélique Ah ! quelle surprise agréable, mon père ! Puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes voeux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon coeur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande. Cléante, se jette à genoux. Eh ! Monsieur, laissez−vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination. Béralde Mon frère, pouvez−vous tenir là contre ? Toinette Monsieur, serez−vous insensible à tant d'amour ? Argan Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites−vous médecin, je vous donne ma fille. Cléante Très−volontiers, Monsieur : s'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferois bien d'autres choses pour obtenir la belle Angélique. Béralde Mais, mon frère, il me vient une pensée : faites−vous médecin vous−même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut. Toinette Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n'y a point de maladie si osée, que de se jouer à la personne d'un médecin. Argan Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi : est−ce que je suis en âge d'étudier ? Béralde Bon, étudier ! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous. Argan Mais il faut savoir bien parler latin, connoître les maladies, et les remèdes qu'il y faut faire. Béralde En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez. Argan Quoi ? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit−là ? Béralde Oui. L'on n'a qu'à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison. Toinette Tenez, Monsieur, quand il n'y auroit que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin. Cléante En tout cas, je suis prêt à tout. Béralde Voulez−vous que l'affaire se fasse tout à l'heure ? Argan Comment tout à l'heure ? Béralde Oui, et dans votre maison. Argan Dans ma maison ? Béralde Oui. Je connois une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien. Argan Mais moi, que dire, que répondre ? Béralde On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez−vous−en vous mettre en habit décent, je vais les envoyer querir. Argan Allons, voyons cela. Cléante Que voulez−vous dire, et qu'entendez−vous avec cette Faculté de vos amies... ? Toinette Quel est donc votre dessein ? Béralde De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage. Angélique Mais mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père. Béralde Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses. Cléante, à Angélique Y consentez−vous ? Angélique Oui, puisque mon oncle nous conduit. Troisième intermède C'est une cérémonie... C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin en récit, chant, et danse. Entrée de ballet Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle et placer les bancs en cadence ; ensuite de quoi toute l'assemblée (composée de huit porte−seringues, six apothicaires, vingt−deux docteurs, celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants) entre, et prend ses places, selon les rangs. Praeses Sçavantissimi doctores, Medicinae professores, Qui hic assemblati estis, Et vos, altri Messiores, Sententiarum Facultatis Fideles executores, Chirurgiani et apothicari, Atque tota compania aussi, Salus, honor, et argentum, Atque bonum appetitum. Non possum, docti Confreri, En moi satis admirari Qualis bona inventio Est medici professio, Quam hella chosa est, et bene trovata, Medicina illa benedicta, Quae suo nomine solo, Surprenanti miraculo, Depuis si longo tempore, Facit à gogo vivere Tant de gens omni genere. Per totam terram videmus Grandam vogam ubi sumus, Et quod grandes et petiti Sunt de nobis infatuti. Totus mundus, currens ad nostros remedios, Nos regardat sicut Deos ; Et nostris ordonnanciis Principes et reges soumissos videtis. Donque il est nostrae sapientiae, Boni sensus atque prudentiae, De fortement travaillare A nos bene conservare In tali credito, voga, et honore, Et prandere gardam à non recevere In nostro docto corpore Quam personas capabiles, Et totas dignas ramplire Has plaças honorabiles. C'est pour cela que nunc convocati estis : Et credo quod trovabitis Dignam matieram medici In sçavanti homine que voici, Lequel, in choisis omnibus, Dono ad interrogandum, Et à fond examinandum Vostris capacitatibus. Primus Doctor Si mihi licenciam dat Dominus Praeses, Et tanti docti Doctores, Et assistantes illustres, Très sçavanti Bacheliero, Quem estimo et honoro, Domandabo causam et rationem quare Opium facit dormire. Bachelierus Mihi a docto Doctore Domandatur causam et rationem quare Opium facit dormire : A quoi respondeo, Quia est in eo Virtus dormitiva, Cujus est natura Sensus assoupire. Chorus Bene, bene, bene, bene respondere : Dignus, dignus est entrare In nostro docto corpore. Secundus Doctor Cum permissione Domini Praesidis, Doctissimae Facultatis, Et totius his nostris actis Companiae assistantis, Domandabo tibi, docte Bacheliere, Quae sunt remedia Quae in maladia Ditte hydropisia Convenit facere. Bachelierus Clysterium donare, Postea seignare, Ensuitta purgare. Chorus Bene, bene, bene, bene respondere. Dignus, dignus est entrare In nostro docto corpore. Tertius Doctor Si bonum semblatur Domino Praesidi, Doctissimae Facultati, Et companiae praesenti, Domandabo tibi, docte Bacheliere, Quae remedia eticis, Pulmonicis, atque asmaticis, Trovas à propos facere. Bachelierus Clysterium donare, Postea seignare, Ensuitta purgare. Chorus Bene, bene, bene, bene respondere : Dignus, dignus est entrare In nostro docto corpore. Quartus Doctor Super illas maladias Doctus Bachelierus dixit maravillas Mais si non ennuyo Dominum Praesidem, Doctissimam Facultatem, Et totam honorabilem Companiam ecoutantem, Faciam illi unam quaestionem. De hiero maladus unus Tombavit in meas manus : Habet grandam fievram cum redoublamentis, Grandam dolorem capitis, Et grandum malum au costé, Cum granda difficultate Et poena de respirare : Veillas mihi dire, Docte Bacheliere, Quid illi facere ? Bachelierus Clysterium donare, Postea seignare, Ensuitta purgare. Quintus Doctor Mais si maladia Opiniatria Non vult se garire, Quid illi facere ? Bachelierus Clysterium donare, Postea seignare, Ensuitta purgare. Chorus Bene, bene, bene, bene respondere : Dignus, dignus est entrare In nostro docto corpore. Praeses Juras gardare statuta Per Facultatem praescripta Cum sensu et jugeamento ? Bachelierus Juro. Praeses Essere, in omnibus, Consultationibus, Ancieni aviso, Aut bono, Aut mauvaiso ? Bachelierus Juro. Praeses De non jamais te servire De remediis aucunis Quam de ceux seulement doctae Facultatis, Maladus dust−il crevare, Et mori de suo malo ? Bachelierus Juro. Praeses Ego, cum isto boneto Venerabili et docto, Dono tibi et concedo Virtutem et puissanciam Medicandi, Purgandi, Seignandi, Perçandi, Taillandi, Coupandi. Et occidendi Impune per totam terram. Entrée de Ballet Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence. Bachelierus Grandes doctores doctrinae De la rhubarbe et du séné, Ce seroit sans douta à moi chosa folla, Inepta et ridicula, Si j'alloibam m'engageare Vobis louangeas donare, Et entreprenoibam adjoutare Des lumieras au soleillo, Et des étoilas au cielo, Des ondas à l'Oceano, Et des rosas au printanno. Agreate qu'avec uno moto, Pro toto remercimento, Rendam gratiam corpori tam docto. Vobis, vobis debeo Bien plus qu'à naturae et qu'à patri meo : Natura et pater meus Hominem me habent factum ; Mais vos me, ce qui est bien plus, Avetis factum medicum, Honor, favor, et gratia Qui, in hoc corde que voilà, Imprimant ressentimenta Qui dureront in secula. Chorus Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, Novus Doctor, qui tam bene parlat ! Mille, mille annis et manget et bibat, Et seignet et tuat ! Entrée de Ballet Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires. Chirurgus Puisse−t−il voir doctas Suas ordonnancias Omnium chirurgorum Et apothiquarum Remplire boutiquas ! Chorus Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat Novus Doctor, qui tam bene parlat ! Mille, mille annis et manget et bibat, Et seignet et tuat ! Chirurgus Puissent toti anni Lui essere boni Et favorabiles, Et n'habere jamais Quam pestas, verolas, Fievras, pluresias, Fluxus de sang, et dyssenterias ! Chorus Viva, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat Novus Doctor, qui tam bene parlat ! Mille, mille annis et manget et bibat, Et seignet et tuat ! Dernière entrée de Ballet La Gloire du Val−de−Grâce Digne fruit... Digne fruit de vingt ans de travaux somptueux, Auguste bâtiment, temple majestueux, Dont le dôme superbe, élevé dans la nue, Pare du grand Paris la magnifique vue, Et, parmi tant d'objets semés de toutes parts, Du voyageur surpris prend les premiers regards, Fais briller à jamais, dans ta noble richesse, La splendeur du saint voeu d'une grand Princesse, Et porte un témoignage à la postérité De sa magnificence et de sa piété ; Conserve à nos neveux une montre fidèle Des exquises beautés que tu tiens de son zèle : Mais défends bien surtout de l'injure des ans Le chef−d'oeuvre fameux de ses riches présents, Cet éclatant morceau de savante peinture, Dont elle a couronné ta noble architecture : C'est le plus bel effet des grands soins qu'elle a pris, Et ton marbre et ton or ne sont point de ce prix. Toi qui dans cette coupe à ton vaste génie Comme un ample théâtre heureusement fournie, Es venu déployer les précieux trésors Que le Tibre t'a vu ramasser sur ses bords, Dis−nous, fameux Mignard, par qui te sont versées Les charmantes beautés de tes nobles pensées, Et dans quel fonds tu prends cette variété Dont l'esprit est surpris et l'oeil est enchanté. Dis−nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles, De tes expressions enfante les merveilles, Quel charme ton pinceau répand dans tous ses traits, Quelle force il y mêle à ses plus doux attraits, Et quel est ce pouvoir, qu'au bout des doigts tu portes, Qui sait faire à nos yeux vivre des choses mortes, Et d'un peu de mélange et de bruns et de clairs, Rendre esprit la couleur, et les pierres des chairs. Tu te tais, et prétends que ce sont des matières Dont tu dois nous cacher les savantes lumières, Et que ces beaux secrets, à tes travaux vendus, Te coûtent un peu trop pour être répandus. Mais ton pinceau s'explique, et trahit ton silence ; Malgré toi, de ton art il nous fait confidence ; Et, dans ses beaux efforts à nos yeux étalés, Les mystères profonds nous en sont révélés. Une pleine lumière ici nous est offerte ; Et ce dôme pompeux est une école ouverte, Où l'ouvrage, faisant l'office de la voix, Dicte de ton grand art les souveraines lois. Il nous dit fortement les trois nobles parties Qui rendent d'un tableau les beautés assorties, Et dont, en s'unissant, les talents relevés Donnent à l'univers les peintres achevés. Mais des trois, comme reine, il nous expose celle Que ne peut nous donner le travail, ni le zèle ; Et qui, comme un présent de la faveur des Cieux, Est du nom de divine appelée en tous lieux ; Elle, dont l'essor monte au−dessus du tonnerre, Et sans qui l'on demeure à ramper contre terre, Qui meut tout, règle tout, en ordonne à son choix, Et des deux autres mène et régit les emplois. Il nous enseigne à prendre une digne matière, Qui donne au feu du peintre une vaste carrière, Et puisse recevoir tous les grands ornements Qu'enfante un beau génie en ses accouchements, Et dont la Poésie et sa soeur la Peinture, Parent l'instruction de leur docte imposture, Composent avec art ces attraits, ces douceurs, Qui font à leurs leçons un passage en nos coeurs, Et par qui de tout temps ces deux soeurs si pareilles Charment, l'une les yeux, et l'autre les oreilles. Mais il nous dit de fuir un discord apparent Du lieu que l'on nous donne et du sujet qu'on prend, Et de ne point placer dans un tombeau des fêtes, Le ciel contre nos pieds, et l'enfer sur nos têtes. Il nous apprend à faire, avec détachement, De groupes contrastés un noble agencement, Qui du champ du tableau fasse un juste partage En conservant les bords un peu légers d'ouvrage, N'ayant nul embarras, nul fracas vicieux Qui rompe ce repos, si fort ami des yeux, Mais où, sans se presser, le groupe se rassemble, Et forme un doux concert, fasse un beau tout−ensemble, Où rien ne soit à l'oeil mendié, ni redit, Tout s'y voyant tiré d'un vaste fonds d'esprit, Assaisonné du sel de nos grâces antiques, Et non du fade goût des ornements gothiques, Ces monstres odieux des siècles ignorants, Que de la barbarie ont produits les torrents, Quand leur cours, inondant presque toute la terre, Fit à la politesse une mortelle guerre, Et, de la grande Rome abattant les remparts, Vint, avec son empire, étouffer les beaux−arts. Il nous montre à poser avec noblesse et grâce La première figure à la plus belle place, Riche d'un agrément, d'un brillant de grandeur Qui s'empare d'abord des yeux du spectateur ; Prenant un soin exact que, dans tout un ouvrage, Elle joue aux regards le plus beau personnage ; Et que, par aucun rôle au spectacle placé, Le héros du tableau ne se voie effacé. Il nous enseigne à fuir les ornements débiles Des épisodes froids et qui sont inutiles, A donner au sujet toute sa vérité, A lui garder partout pleine fidélité, Et ne se point porter à prendre de licence, A moins qu'à des beautés elle donne naissance. Il nous dicte amplement les leçons du dessin Dans la manière grecque, et dans le goût romain ; Le grand choix du beau vrai, de la belle nature, Sur les restes exquis de l'antique sculpture, Qui, prenant d'un sujet la brillante beauté, En savait séparer la faible vérité, Et, formant de plusieurs une beauté parfaite, Nous corrige par l'art la nature qu'on traite. Il nous explique à fond, dans ses instructions, L'union de la grâce et des proportions ; Les figures partout doctement dégradées, Et leurs extrémités soigneusement gardées ; Les contrastes savants des membres agroupés, Grands, nobles, étendus et bien développés, Balancés sur leur centre en beauté d'attitude, Tous formés l'un pour l'autre avec exactitude, Et n'offrant point aux yeux ces galimatias Où la tête n'est point de la jambe, ou du bras ; Leur juste attachement aux lieux qui les font naître, Et les muscles touchés autant qu'ils doivent l'être ; La beauté des contours observés avec soin, Point durement traités, amples, tirés de loin, Inégaux, ondoyants, et tenant de la flamme, Afin de conserver plus d'action et d'âme ; Les nobles airs de tête amplement variés, Et tous au caractère avec choix mariés ; Et c'est là qu'un grand peintre, avec pleine largesse, D'une féconde idée étale la richesse, Faisant briller partout de la diversité, Et ne tombant jamais dans un air répété : Mais un peintre commun trouve une peine extrême A sortir, dans ses airs, de l'amour de soi−même : De redites sans nombre il fatigue les yeux, Et, plein de son image, il se peint en tous lieux. Il nous enseigne aussi les belles draperies, De grands plis bien jetés suffisamment nourries, Dont l'ornement aux yeux doit conserver le nu, Mais qui, pour le marquer, soit un peu retenu, Qui ne s'y colle point, mais en suive la grâce, Et, sans la serrer trop, la caresse et l'embrasse. Il nous montre à quel air, dans quelles actions, Se distinguent à l'oeil toutes les passions, Les mouvements du coeur, peints d'une adresse extrême, Par des gestes puisés dans la passion même, Bien marqués pour parler, appuyés, forts et nets, Imitant en vigueur les gestes des muets, Qui veulent réparer la voix que la nature Leur a voulu nier, ainsi qu'à la peinture. Il nous étale enfin les mystères exquis De la belle partie où triompha Zeuxis, Et qui, le revêtant d'une gloire immortelle, Le fit aller du pair avec le grand Apelle L'union, les concerts, et les tous des couleurs, Contrastes, amitiés, ruptures et valeurs, Qui font les grands effets, les fortes impostures, L'achèvement de l'art, et l'âme des figures. Il nous dit clairement dans quel choix le plus beau On peut prendre le jour et le champ du tableau ; Les distributions et d'ombre et de lumière Sur chacun des objets et sur la masse entière ; Leur dégradation dans l'espace de l'air, Par les tons différents de l'obscur et du clair ; Et quelle force il faut aux objets mis en place Que l'approche distingue et le lointain efface ; Les gracieux repos que, par des soins communs, Les bruns donnent aux clairs, comme les clairs aux bruns, Avec quel agrément d'insensible passage Doivent ces opposés entrer en assemblage, Par quelle douce chute ils doivent y tomber, Et dans un milieu tendre aux yeux se dérober ; Ces fonds officieux qu'avec art on se donne Qui reçoivent si bien ce qu'on leur abandonne ; Par quels coups de pinceau, formant de la rondeur, Le peintre donne au plat le relief du sculpteur ; Quel adoucissement des teintes de lumière Fait perdre ce qui tourne et le chasse derrière, Et comme avec un champ fuyant, vague et léger, La fierté de l'obscur sur la douceur du clair Triomphant de la toile, en rire avec puissance Les figures que veut garder sa résistance, Et, malgré tout l'effort qu'elle oppose à ses coups, Les détache du fond, et les amène à nous. Il nous dit tout cela, ton admirable ouvrage. Mais, illustre Mignard, n'en prends aucun ombrage ; Ne crains pas que ton art, par ta main découvert, A marcher sur tes pas tienne un chemin ouvert, Et que de ses leçons les grands et beaux oracles Elèvent d'autres mains à tes doctes miracles : Il y faut les talents que ton mérite joint, Et ce sont des secrets qui ne s'apprennent point. On n'acquiert point, Mignard, par les soins qu'on se donne, Trois choses dont les dons brillent dans ta personne, Les passions, la grâce, et les tons de couleur Qui des riches tableaux font l'exquise valeur ; Ce sont présents du Ciel, qu'on voit peu qu'il assemble, Et les siècles ont peine à les trouver ensemble. C'est par là qu'à nos yeux nuls travaux enfantés De ton noble travail n'atteindront les beautés : Malgré tous les pinceaux que ta gloire réveille, Il sera de nos jours la fameuse merveille, Et des bouts de la terre en ces superbes lieux Attirera les pas des savants curieux. O vous, dignes objets de la noble tendresse Qu'a fait briller pour vous cette auguste Princesse, Dont au grand Dieu naissant, au véritable Dieu, Le zèle magnifique a consacré ce lieu, Purs esprits, où du Ciel sont les grâces infuses, Beaux temples des vertus, admirables recluses, Qui dans votre retraite, avec tant de ferveur, Mêlez parfaitement la retraite du coeur, Et, par un choix pieux hors du monde placées, Ne détachez vers lui nulle de vos pensées, Qu'il vous est cher d'avoir sans cesse devant vous Ce tableau de l'objet de vos voeux les plus doux, D'y nourrir par vos yeux les précieuses flammes, Dont si fidèlement brûlent vos belles âmes, D'y sentir redoubler l'ardeur de vos désirs, D'y donner à toute heure un encens de soupirs, Et d'embrasser du coeur une image si belle Des célestes beautés de la gloire éternelle, Beautés qui dans leurs fers tiennent vos libertés, Et vous font mépriser toutes autres beautés ! Et toi, qui fus jadis la maîtresse du monde, Docte et fameuse école en raretés féconde, Où les arts déterrés ont, par un digne effort, Réparé les dégâts des barbares du Nord ; Source des beaux débris des siècles mémorables, O Rome, qu'à tes soins nous sommes redevables De nous avoir rendu, façonné de ta main, Ce grand homme, chez toi devenu tout Romain, Dont le pinceau célèbre, avec magnificence, De ses riches travaux vient parer notre France, Et dans un noble lustre y produire à nos yeux Cette belle peinture inconnue en ces lieux, La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée, Se conserve un éclat d'éternelle durée, Mais dont la promptitude et les brusques fiertés Veulent un grand génie à toucher ses beautés ! De l'autre qu'on connaît la traitable méthode Aux faiblesses d'un peintre aisément s'accommode : La paresse de l'huile, allant avec lenteur, Du plus tardif génie attend la pesanteur ; Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne, Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne ; Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux, Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux. Cette commodité de retoucher l'ouvrage Aux peintres chancelants est un grand avantage ; Et ce qu'on ne fait pas en vingt fois qu'on reprend, On le peut faire en trente, on le peut faire en cent. Mais la fresque est pressante et veut, sans complaisance, Qu'un peintre s'accommode à son impatience, La traite à sa manière et, d'un travail soudain, Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. La sévère rigueur de ce moment qui passe Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce ; Avec elle il n'est point de retour à tenter, Et tout au premier coup se doit exécuter. Elle veut un esprit où se rencontre unie La pleine connaissance avec le grand génie, Secouru d'une main propre à le seconder, Et maîtresse de l'art jusqu'à le gourmander, Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés, De ses expressions les touchantes beautés. C'est par là que la fresque, éclatante de gloire, Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire, Et que tous les savants, en juges délicats, Donnent la préférence à ses mâles appas. Cent doctes mains chez elle ont cherché la louange ; Et Jules, Annibal, Raphaël, Michel−Ange, Les Mignards de leur siècle, en illustres rivaux, Ont voulu par la fresque anoblit leurs travaux. Nous la voyons ici doctement revêtue De tous les grands attraits qui surprennent la vue. Jamais rien de pareil n'a paru dans ces lieux ; Et la belle inconnue a frappé tous les yeux. Elle a non seulement, par ses grâces fertiles, Charmé du grand Paris les connaisseurs habiles, Et touché de la cour le beau monde savant ; Ses miracles encore ont passé plus avant, Et de nos courtisans les plus légers d'étude Elle a pour quelque temps fixé l'inquiétude, Arrêté leur esprit, attaché leurs regards, Et fait descendre en eux quelque goût des beaux−arts. Mais ce qui, plus que tout, élève son mérite, C'est de l'auguste Roi l'éclatante visite : Ce monarque, dont l'âme aux grandes qualités Joint un goût délicat des savantes beautés, Qui, séparant le bon d'avec son apparence, Décide sans erreur, et loue avec prudence ; Louis, le grand Louis, dont l'esprit souverain Ne dit rien au hasard, et voit tout d'un oeil sain, A versé de sa bouche, à ses grâces brillantes, De deux précieux mots les douceurs chatouillantes ; Et l'un sait qu'en deux mots ce roi judicieux Fait des plus beaux travaux l'éloge glorieux. Colbert dont le bon goût suit celui de son maître, A senti même charme, et nous le fait paraître. Ce vigoureux génie au travail si constant, Dont la vaste prudence à tous emplois s'étend, Qui, du choix souverain, tient, par son haut mérite, Du commerce et des arts la suprême conduite, A d'une noble idée enfanté le dessein Qu'il confie aux talents de cette docte main, Et dont il veut par elle attacher la richesse Aux sacrés murs du temple où son coeur s'intéresse. La voilà, cette main qui se met en chaleur ; Elle prend les pinceaux, trace, étend la couleur, Empâte, adoucit, touche, et ne fait nulle pause : Voilà qu'elle a fini ; l'ouvrage aux yeux s'expose ; Et nous y découvrons, aux yeux des grands experts, Trois miracles de l'art en trois tableaux divers. Mais, parmi cent objets d'une beauté touchante, Le Dieu porte au respect, et n'a rien qui n'enchante ; Rien en grâce, en douceur, en vive majesté, Qui ne présente à l'oeil une divinité ; Elle est toute en ces traits si brillants de noblesse ; La grandeur y paraît, l'équité, la sagesse, La bonté, la puissance ; enfin ces traits font voir Ce que l'esprit de l'homme a peine à concevoir. Poursuis, ô grand Colbert, à vouloir dans la France Des arts que tu régis établir l'excellence, Et donne à ce projet, et si grand et si beau, Tous les riches moments d'un si docte pinceau. Attache à des travaux, dont l'éclat te renomme ; Le reste précieux des jours de ce grand homme. Tels hommes rarement se peuvent présenter, Et, quand le ciel les donne, il en faut profiter. De ces mains, dont les temps ne sont guère prodigues, Tu dois à l'univers les savantes fatigues ; C'est à ton ministère à les aller saisir, Pour les mettre aux emplois que tu peux leur choisir ; Et, pour ta propre gloire, il ne faut point attendre Qu'elles viennent t'offrir ce que ton choix doit prendre. Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans, Peu faits à s'acquitter des devoirs complaisants ; A leurs réflexions tout entiers ils se donnent ; Et ce n'est que par là qu'ils se perfectionnent. L'étude et la visite ont leurs talents à part. Qui se donne à la cour se dérobe à son art. Un esprit partagé rarement s'y consomme, Et les emplois de feu demandent tout un homme. Ils ne sauraient quitter les soins de leur métier Pour aller chaque jour fatiguer ton portier ; Ni partout, près de toi, par d'assidus hommages Mendier des prôneurs les éclatants suffrages. Cet amour de travail qui toujours règne en eux, Rend à tous autres soins leur esprit paresseux ; Et tu dois consentir à cette négligence Qui de leurs beaux talents te nourrit l'excellence. Souffre que, dans leur art s'avançant chaque jour, Par leurs ouvrages seuls ils te fassent leur cour. Leur mérite à tes yeux y peut assez paraître ; Consultes−en ton goût, il s'y connaît en maître, Et te dira toujours, pour l'honneur de ton choix, Sur qui tu dois verser l'éclat des grands emplois. C'est ainsi que des arts la renaissante gloire De tes illustres soins ornera la mémoire ; Et que ton nom, porté dans cent travaux pompeux, Passera triomphant à nos derniers neveux. Poésies diverses Sonnet M. La Mothe Le Vayer sur la mort de son fils (1664) Aux larmes, Le Vayer, laisse tes yeux ouverts : Ton deuil est raisonnable, encor qu'il soit extrême ; Et, lorsque pour toujours on perd ce que tu perds, La Sagesse, crois−moi, peut pleurer elle−même. On se propose à tort cent préceptes divers Pour vouloir, d'un oeil sec, voir mourir ce qu'on aime ; L'effort en est barbare aux yeux de l'univers, Et c'est brutalité plus que vertu suprême. On sait bien que les pleurs ne ramèneront pas Ce cher fils que t'enlève un imprévu trépas ; Mais la perte, par là, n'en est pas moins cruelle. Ses vertus de chacun le faisaient révérer ; Il avait le coeur grand, l'esprit beau, l'âme belle ; Et ce sont des sujets à toujours le pleurer. Lettre d'envoi du sonnet précédent Vous voyez bien, monsieur, que je m'écarte fort du chemin qu'on suit d'ordinaire en pareille rencontre, et que le sonnet que je vous envoie n'est rien moins qu'une consolation. Mais j'ai cru qu'il fallait en user de la sorte avec vous, et que c'est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes, et de mettre sa douleur en liberté. Si je n'ai pas trouvé d'assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des sévères leçons de la philosophie, et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il en faut accuser le peu d'éloquence d'un homme qui ne saurait persuader ce qu'il sait si bien faire. MOLIERE. Quatrains Brisez les tristes fers du honteux esclavage Où vous tient du péché le commerce odieux, Et venez recevoir le glorieux servage Que vous tendent les mains de la Reine des Cieux. L'un sur vous à vos sens donne pleine victoire, L'autre sur vos désirs vous fait régner en rois ; L'un vous tire aux Enfers et l'autre dans la gloire. Hélas ! peut−on, Mortels, balancer sur ce Choix ? Sonnet Au roi sur la conquête de la Franche−Comté Ce sont faits inouïs, GRAND ROI, que tes victoires ! L'avenir aura peine à les bien concevoir ; Et de nos vieux héros les pompeuses histoires Ne nous ont point chanté ce que tu nous fais voir. Quoi ! presque au même instant qu'on te l'a vu résoudre, Voir toute une province unie à tes Etats ! Les rapides torrents et les vents et la foudre Vont−ils, dans leurs effets, plus vite que ton bras ? N'attends pas, au retour d'un si fameux ouvrage, Des soins de notre muse un éclatant hommage. Cet exploit en demande, il le faut avouer ; Mais nos chansons, GRAND ROI, ne sont pas si tôt prêtes, Et tu mets moins de temps à faire tes conquêtes Qu'il n'en faut pour les bien louer. Bouts−rimés commandés Sur le Bel air Que vous m'embarrassez avec votre... grenouille, Qui traîne à ses talons le doux mot d'... Hypocras ! Je hais des bouts−rimés le puéril... fatras, Et tiens qu'il vaudrait mieux filer une... quenouille. La gloire du bel air n'a rien qui me... chatouille ; Vous m'assommez l'esprit avec un gros... plâtras ; Et je tiens heureux ceux qui sont morts à... Coutras, Voyant tout le papier qu'en sonnets on... barbouille. M'accable derechef la haine du... cagot, Plus méchant mille fois que n'est un vieux... magot, Plutôt qu'un bout−rimé me fasse entrer en... danse. Je vous le chante clair, comme un... chardonneret ; Au bout de l'univers je fuis dans une... manse. Adieu, grand Prince, adieu ; tenez−vous... guilleret. Poésies attribuées à Molière Couplet d'une chanson de d'Assoucy Couplet D'une chanson de d'Assoucy Loin de moi, loin de moi, tristesse, Sanglots, larmes, soupirs, Je revois la Princesse, Qui fait tous mes désirs, O célestes plaisirs, Doux transports d'allégresse ! Viens, mort, quand tu voudras, Me donner le trépas, J'ai revu ma Princesse. Les Maris Dialogue I Mon compère, en bonne foi, Que dis−tu du mariage ? 2 Toi, comment de ton ménage Te trouves−tu ? dis−le moi. I Ma femme est une diablesse Qui tempête jour et nuit. 2 La mienne est une traîtresse Qui me fait bien pis que du bruit. I et 2 Malheureux qui se lie A ce sexe trompeur, 2 Bizarre, I Extravagant, 2 Infidèle, I Obstiné, 2 Querelleur, I Arrogant ! I et 2 C'est renoncer au bonheur de la vie. 2 Tout le monde en dit autant, Et pourtant Chacun en fait la folie. Trio grotesque I Amants aux cheveux gris, ce n'est pas chose étrange Que l'Amour sous ses lois vous range. 2 Pour le jeune et pour le barbon A tout âge l'amour est bon. 3 Mais si vous désirez de vous mettre en ménage, Ne vous adressez point à ces jeunes beautés : Vous les rebutez, I Vous les dégoûtez, I, 2 et 3 Et bien loin de les faire à votre badinage, Vous n'avez bien souvent que cornes en partage. Menuet Belle ou laide, il n'importe guère, Toute femme est à redouter. Le cocuage est une affaire Que l'on ne saurait éviter ; Et le mieux que l'on puisse faire Est de ne s'en point tourmenter. Ah ! Quelle étrange extravagance Que la crainte d'être cocu ! La vie a plusieurs maux dont on est convaincu, Et l'on en doit craindre la violence, Mais craindre un mal qui n'est que dans notre croyance, Ah ! quelle étrange extravagance ! Les Bohémiennes Sarabande I Les rossignols, dans leurs tendres ramages, Du doux printemps annoncent le retour ; Tout refleurit, tout rit en ces bocages : Ah ! belle Iris, le beau temps, le beau jour, Si tu voulais m'accorder ton amour ! 2 Flore se plaît au baiser du Zéphire, Et ces oiseaux se baisent tour à tour. Rien que d'amour entre eux on ne soupire : Ah ! belle Iris, le beau temps, le beau jour, Si tu voulais imiter leur amour ! 3 ... ... Ils suivent tous l'ardeur qui les inspire : Ah ! belle Iris, le beau temps, le beau jour, Si tu voulais imiter leur amour ! I, 2 et 3 Aimons−nous, aimable Sylvie, Unissons nos désirs et nos coeurs, Nos soupirs, nos langueurs, nos ardeurs ; Et passons notre vie En des noeuds si remplis de douceurs : C'est blesser la loi naturelle De laisser passer des moments Que l'on peut se rendre si charmants. La saison du printemps paraît belle, Et nos ans sont riants tous comme elle ; Mais il faut y mêler la douceur des amours, Et sans eux il n'est point de beaux jours.