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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.",
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Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet
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Le roi était retourné à Paris, et avec lui d’Artagnan, qui, en vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses informations à Belle-Île, ne savait rien du secret que gardait si bien le lourd rocher de Locmaria, tombe héroïque de Porthos.
Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement pris la défense et essayé de sauver la vie, aidés de trois fidèles Bretons, avaient accompli contre une armée entière. Il avait pu voir, lancés dans la lande voisine, les débris humains qui avaient taché de sang les silex épars dans les bruyères.
Il savait aussi qu’un canot avait été aperçu bien loin en mer, et que, pareil à un oiseau de proie, un vaisseau royal avait poursuivi, rejoint et dévoré ce pauvre petit oiseau qui fuyait à tire-d’aile.
Mais là s’arrêtaient les certitudes de d’Artagnan. Le champ des conjectures s’ouvrait à cette limite. Maintenant, que fallait-il penser? Le vaisseau n’était pas revenu. Il est vrai qu’un coup de vent régnait depuis trois jours; mais la corvette était à la fois bonne voilière et solide dans ses membrures; elle ne craignait guère les coups de vent, et celle qui portait Aramis eût dû, selon l’estime de d’Artagnan, être revenue à Brest, ou rentrer à l’embouchure de la Loire.
Telles étaient les nouvelles ambiguës, mais à peu près rassurantes pour lui personnellement, que d’Artagnan rapportait à Louis XIV, lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint à Paris.
Louis, content de son succès, Louis, plus doux et plus affable depuis qu’il se sentait plus puissant, n’avait pas cessé un seul instant de chevaucher à la portière de Mlle de La Vallière.
Tout le monde s’était empressé de distraire les deux reines pour leur faire oublier cet abandon du fils et de l’époux. Tout respirait l’avenir; le passé n’était plus rien pour personne. Seulement, ce passé venait comme une plaie douloureuse et saignante aux cœurs de quelques âmes tendres et dévouées. Aussi, le roi ne fut pas plutôt installé chez lui, qu’il en reçut une preuve touchante.
Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas, quand son capitaine des mousquetaires se présenta devant lui. D’Artagnan était un peu pâle et semblait gêné.
Le roi s’aperçut, au premier coup d’œil, de l’altération de ce visage, ordinairement si égal.
— Qu’avez-vous donc, d’Artagnan? dit-il.
— Sire, il m’est arrivé un grand malheur.
— Mon Dieu! quoi donc?
— Sire, j’ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, à l’affaire de Belle-Île.
Et, en disant ces mots, d’Artagnan attachait son œil de faucon sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se ferait jour.
— Je le savais, répliqua le roi.
— Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit? s’écria le mousquetaire.
— À quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! J’ai dû, moi, la ménager. Vous instruire de ce malheur qui vous frappait, d’Artagnan, c’était en triompher à vos yeux. Oui, je savais que M. du Vallon s’était enterré sous les rochers de Locmaria; je savais que M. d’Herblay m’a pris un vaisseau avec son équipage pour se faire conduire à Bayonne. Mais j’ai voulu que vous appreniez vous-même ces événements d’une manière directe, afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi respectables et sacrés, que toujours en moi l’homme s’immolera aux hommes, puisque le roi est si souvent forcé de sacrifier les hommes à sa majesté, à sa puissance.
— Mais, Sire, comment savez-vous?...
— Comment savez-vous vous-même, d’Artagnan?
— Par cette lettre, Sire, que m’écrit de Bayonne, Aramis, libre et hors de péril.
— Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placée sur un meuble voisin du siège où d’Artagnan était appuyé, une lettre copiée exactement sur celle d’Aramis, voici la même lettre, que Colbert m’a fait passer huit heures avant que vous receviez la vôtre... Je suis bien servi, je l’espère.
— Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous étiez le seul homme dont la fortune fût capable de dominer la fortune et la force de mes deux amis. Vous avez usé, Sire; mais vous n’abuserez point, n’est-ce pas?
— D’Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance, je pourrais faire enlever M. d’Herblay sur les terres du roi d’Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice. D’Artagnan, croyez-le bien, je ne céderai pas à ce premier mouvement, bien naturel. Il est libre, qu’il continue d’être libre.
— Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clément, aussi noble, aussi généreux que vous venez de vous le montrer à mon égard et à celui de M. d’Herblay; vous trouverez auprès de vous des conseillers qui vous guériront de cette faiblesse.
— Non, d’Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon conseil de vouloir me pousser à la rigueur. Le conseil de ménager M. d’Herblay vient de Colbert lui-même.
— Ah! Sire, fit d’Artagnan stupéfait.
— Quant à vous, continua le roi avec une bonté peu ordinaire, j’ai plusieurs bonnes nouvelles à vous annoncer, mais vous les saurez, mon cher capitaine, du moment où j’aurai terminé mes comptes. J’ai dit que je voulais faire et que je ferais votre fortune. Ce mot va devenir une réalité.
— Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie, pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majesté daigne s’occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps, assiègent votre antichambre, et viennent humblement déposer une supplique aux pieds du roi.
— Qui cela?
— Des ennemis de Votre Majesté.
Le roi leva la tête.
— Des amis de M. Fouquet, ajouta d’Artagnan.
— Leurs noms?
— M. Gourville, M. Pélisson et un poète, M. Jean de La Fontaine.
Le roi s’arrêta un moment pour réfléchir.
— Que veulent-ils?
— Je ne sais.
— Comment sont-ils?
— En deuil.
— Que disent-ils?
— Rien.
— Que font-ils?
— Ils pleurent.
— Qu’ils entrent, dit le roi en fronçant le sourcil.
D’Artagnan tourna rapidement sur lui-même, leva la tapisserie qui fermait l’entrée de la chambre royale, et cria dans la salle voisine:
— Introduisez!
Bientôt parurent à la porte du cabinet, où se tenaient le roi et son capitaine, les trois hommes que d’Artagnan avait nommés.
Sur leur passage régnait un profond silence. Les courtisans, à l’approche des amis du malheureux surintendant des finances, les courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n’être pas gâtés par la contagion de la disgrâce et de l’infortune.
D’Artagnan, d’un pas rapide, vint lui-même prendre par la main ces malheureux qui hésitaient et tremblaient à la porte du cabinet royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, réfugié dans l’embrasure d’une fenêtre, attendait le moment de la présentation et se préparait à faire aux suppliants un accueil rigoureusement diplomatique.
Le premier des amis de Fouquet qui s’avança fut Pélisson. Il ne pleurait plus; mais ses larmes n’avaient uniquement tari que pour que le roi pût mieux entendre sa voix et sa prière.
Gourville se mordait les lèvres pour arrêter ses pleurs par respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son mouchoir, et l’on n’eût pas dit qu’il vivait, sans le mouvement convulsif de ses épaules soulevées par ses sanglots.
Le roi avait gardé toute sa dignité. Son visage était impassible. Il avait même conservé le froncement de sourcil qui avait paru quand d’Artagnan lui avait annoncé ses ennemis. Il fit un geste qui signifiait: «Parlez», et il demeura debout, couvant d’un regard profond ces trois hommes désespérés.
Pélisson se courba jusqu’à terre, et La Fontaine s’agenouilla comme on fait dans les églises.
Cet obstiné silence, troublé seulement par des soupirs et des gémissements si douloureux, commençait à émouvoir chez le roi, non pas la compassion, mais l’impatience.
— Monsieur Pélisson, dit-il d’une voix brève et sèche, monsieur Gourville, et vous, monsieur...
Et il ne nomma pas La Fontaine.
— Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par les remords: larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis, parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez pour ma volonté.
— Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre Majesté est redoutable; chacun doit se courber sous les arrêts qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi.
— D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu les balances.
— Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix, avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un ami accusé aura sonné pour nous.
— Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air imposant.
— Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit, le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort. Il est la dernière ressource du mourant; il est l’instrument de la miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à deux genoux, comme on supplie la Divinité; Mme Fouquet n’a plus d’amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au moment de la faveur; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus d’espoir! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain!
Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa moustache et comprimer ses soupirs.
Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère: mais la rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards diminuait visiblement.
— Que souhaitez-vous? dit-il d’une voix émue.
— Nous venons demander humblement à Votre Majesté, répliqua Pélisson, que l’émotion gagnait peu à peu, de nous permettre, sans encourir sa disgrâce, de prêter à Mme Fouquet deux mille pistoles, recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la veuve ne manque pas des choses les plus nécessaires à la vie.
À ce mot de veuve, prononcé par Pélisson, quand Fouquet vivait encore, le roi pâlit extrêmement; sa fierté tomba; la pitié lui vint du cœur aux lèvres. Il laissa tomber un regard attendri sur tous ces gens qui sanglotaient à ses pieds.
— À Dieu ne plaise, répondit-il, que je confonde l’innocent avec le coupable! Ceux-là me connaissent mal qui doutent de ma miséricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre cœur vous conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez, messieurs, allez.
Les trois hommes se relevèrent silencieux, l’œil aride. Les larmes s’étaient taries au contact brûlant de leurs joues et de leurs paupières. Ils n’eurent pas la force d’adresser un remerciement au roi, lequel, d’ailleurs, coupa court à leurs révérences solennelles en se retranchant vivement derrière son fauteuil.
D’Artagnan demeura seul avec le roi.
— Bien! dit-il en s’approchant du jeune prince, qui l’interrogeait du regard; bien, mon maître! Si vous n’aviez pas la devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte à la faire traduire en latin par M. Conrart: «Doux au petit, rude au fort!»
Le roi sourit et passa dans la salle voisine, après avoir dit à d’Artagnan:
— Je vous donne le congé dont vous devez avoir besoin pour mettre en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.
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"title": "Le chevalier d'Harmental",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
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Chapitre 36
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Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale, répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson, il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que, comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille, d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état le plus heureux de la terre.
Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet.
— Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si tu étais des nôtres ce soir, dit le régent.
— Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois.
— Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce n'est plus aujourd'hui dimanche?
— Si fait, monseigneur.
— Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives, tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas; il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas quelque rendez-vous avec Richelieu.
— C'est votre liste, monseigneur?
— Oui.
— Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'oeil sur la mienne?
— Tu en as donc fait une aussi?
— Non; on me l'a apportée toute faite.
— Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur un papier que lui présenta Dubois.
«Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet, chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.»
Eh bien! après?
— Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc.
— Protestation de la noblesse.»
— Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes.
— «Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!» Et où diable as-tu péché tout cela, sournois?
— Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un coup d'oeil sur ceci.
— «Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.» Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la France! Qui veut faire cela, Dubois?
— Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne.
— «Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies?
— Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux!
— Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel oeil vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume» Convoquer les états généraux! au nom de qui?
— Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V.
— Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde fois pour le renverser.
— Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment, s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle impatience qu'il le déchira en l'ouvrant.
— Allons! murmura le régent.
— N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit Dubois: rapprochez-les et lisez.
Le régent rapprocha les deux morceaux et lut:
— «Très chers et bien aimés.»
— Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être remises au roi?
— Demain, monseigneur.
— Par qui?
— Par le maréchal!
— Par Villeroy?
— Par lui-même.
— Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose?
— Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur.
— Encore un tour de Richelieu.
— Votre Altesse a mis le doigt dessus.
— Et de qui tiens-tu tous ces papiers?
— D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner.
— Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les imbéciles!
— Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay!
— Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore?
— Rue du Bac, 110.
— Je ne le connais pas.
— Si fait, monseigneur, vous le connaissez.
— Et où l'ai-je vu?
— Dans votre antichambre.
— Comment! ce prétendu prince de Listhnay....
— N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de madame du Maine.
— Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe!
— Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous.
— Voyons d'abord au plus pressé.
— Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité?
— Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre de nouveau par votre fatuité politique.
— Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus?
— Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant délit.
— Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le roi?
— Oui.
— Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles.
— Après?
— Vous le précéderez chez Sa Majesté.
— Et là je lui reproche en face du roi....
— Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier ouvrit la porte.
— Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que veux-tu?
— Monsieur le duc de Saint-Simon.
— Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse.
L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis s'adressant de nouveau au régent:
— Des plus sérieuses, monseigneur.
— Eh bien! qu'il entre.
Saint-Simon entra.
— Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, et dans cinq minutes je suis à vous.
Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, après quoi Dubois prit congé du régent.
— Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de service.
Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est malade.
Et il sortit.
— Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent.
— Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range.
— Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité ce soit un peu tard.
— Comment cela, mon cher duc?
— Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à la calomnie.
— Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser.
— Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus sifflante et plus venimeuse que jamais.
— Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore?
— Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, monseigneur?
— Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut les laisser chanter: si seulement ils payaient!
— Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon.
Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable sentiment de dégoût, il commença de lire:
Vous dont l'éloquence rapide Contre deux tyrans inhumains Eut jadis l'audace intrépide D'armer les Grecs et les Romains Contre un monstre encore plus farouche Mettez votre fiel dans ma bouche Je brûle de suivre vos pas, Et je vais tenter cet ouvrage Plus charmé de votre courage Qu'effrayé de votre trépas!
— Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon.
— Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua:
À peine ouvrit-il ses paupières, Que tel qu'il se montre aujourd'hui Il fut indigné des barrières Qu'il voit entre le trône et lui.
Dans ces détestables idées De l'art des Circés, des Médées, Il fit ses uniques plaisirs Croyant cette voie infernale Digne de remplir l'intervalle Qui s'opposait à ses désirs.
— Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.
— Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de Steinkerque et de Lérida.
— Vous le voulez donc, duc?
— Il le faut, monseigneur.
Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour arriver plus tôt à la fin:
Tombent frappés des mêmes coups; Le frère est suivi par le frère, L'épouse devance l'époux; Mais, ô coups toujours plus funestes!
Sur deux fils, nos uniques restes, La faux de la Parque s'étend; Le premier a rejoint sa race, L'autre dont la couleur s'efface, Penche vers son dernier instant!
Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues.
— Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier serait convaincu de votre innocence.
— Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je les écrase.
— Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les saisir.
Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était naturelle.
— Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour aujourd'hui.
— Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai à sauver la France.
Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre.
Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et, contre son habitude, alla coucher à Versailles.
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"file_name": "pg57454.txt",
"title": "Mémoires de Garibaldi, tome 2/2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
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|
XII
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CAMPAGNE DE LOMBARDIE
Maintenant, nous allons, avec l’aide d’un ami de Garibaldi, du brave colonel Medici, que l’on jugera, d’ailleurs, par la simplicité de ses paroles, reprendre notre récit où Garibaldi l’a interrompu.
Son départ pour la Sicile nous forcerait d’arrêter ici ses Mémoires, si Medici ne se chargait de les continuer.
Et, nous l’avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît mieux que de le laisser parler lui-même de lui-même.
En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu’il a prise aux actions qu’il narre pour exalter celle qu’y ont prise ses compagnons. Or, puisque c’est spécialement de lui que nous nous occupons, mieux vaut, pour le voir dans son véritable jour, qu’il y soit placé par un autre que lui-même.
Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de Lombardie en 1848.
* * *
Je partis de Londres pour Montevideo vers la moitié de l’année 1846.
Aucun motif politique ni commercial ne m’appelait dans l’Amérique du Sud: j’y allais pour ma santé.
Les médecins me croyaient atteint de phthisie pulmonaire; mes opinions libérales m’avaient fait exiler de l’Italie; je me décidai à traverser la mer.
J’arrivai à Montevideo sept ou huit mois après l’affaire du Salto San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute son efflorescence. Garibaldi était alors le héros du moment. Je fis connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion: il y consentit.
Le lendemain, j’avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je me disais avec orgueil:
— Je suis soldat de Garibaldi!
Bientôt je me liai plus intimement avec lui. Il me prit en amitié, puis en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois avant qu’il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile pour le Havre.
J’avais ses instructions, instructions claires et précises, comme toutes celles que donne Garibaldi.
J’étais chargé d’aller en Piémont et en Toscane et d’y voir plusieurs hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le fils du général.
J’avais l’adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia.
Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l’insurrection; Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l’espérance.
Je traversai Paris lors de l’émeute du 15 mai; je passai en Italie, et, au bout d’un mois, j’avais trois cents hommes prêts à marcher où je les conduirais, fût-ce en enfer.
Ce fut alors que j’appris que Garibaldi était débarqué à Nice.
Mon premier sentiment fut d’être vivement blessé qu’il eût ainsi oublié ce qui était convenu entre nous.
J’appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé Anzani mourant.
J’aimais beaucoup Anzani; tout le monde l’aimait.
Je courus à Nice; Anzani était encore vivant.
Je le fis transporter à Gênes, où il reçut l’hospitalité de l’agonie au palais du marquis Gavotto, dans l’appartement qu’y occupait le peintre Gallino.
Je m’établis à son chevet et ne le quittai plus.
Il était préoccupé, plus que cela n’en valait la peine, de ma bouderie contre Garibaldi. Souvent il m’en parlait; un jour, il me prit la main et, avec un accent prophétique qui avait l’air d’avoir son inspiration dans un autre monde:
— Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi; c’est un homme qui a reçu du ciel une telle fortune, qu’il est bien de l’appuyer et de la suivre. L’avenir de l’Italie est en lui; c’est un prédestiné. Je me suis plus d’une fois brouillé avec lui; mais, convaincu de sa mission, je suis toujours revenu à lui le premier.
Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d’un mourant, et bien souvent, depuis, je les ai entendus bruire à mon oreille.
Anzani était philosophe et pratiquait peu les devoirs matériels de la religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait s’il ne voulait pas voir un prêtre:
— Oui, répondit-il, faites-en venir un.
Et, comme je m’étonnais de cet acte, que j’appelais une faiblesse:
— Mon ami, me dit-il, l’Italie attend beaucoup en ce moment de deux hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que l’on accuse les hommes revenus avec Garibaldi d’être des hérétiques.
Sur quoi, il reçut les sacrements.
La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de délire.
Ses derniers mots furent:
— N’oublie pas ma recommandation à propos de Garibaldi.
Et il rendit le dernier soupir.
Le corps et les papiers d’Anzani furent remis à son frère, homme entièrement dévoué au parti autrichien.
Le corps fut ramené à Alzate, patrie d’Anzani, et le cadavre de cet homme qui, six mois auparavant, n’eût pas trouvé, dans toute l’Italie, une pierre où poser sa tête, eut une marche triomphale.
Lorsqu’on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil général dans la légion; on lui chanta un Requiem, et le docteur Bartolomeo Udicine, médecin et chirurgien de la légion, prononça une oraison funèbre.
Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir lors de l’organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma le premier bataillon: bataillon Anzani.
Après la mort d’Anzani, j’étais parti pour Turin.
Un jour, le hasard fit qu’en me promenant sous les arcades, je me trouvai face à face avec Garibaldi.
A sa vue, la recommandation d’Anzani me revint à la mémoire; il est vrai qu’elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse que je portais à Garibaldi.
Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.
Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de la patrie nous revint à tous deux en même temps.
— Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous.
— Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella? n’avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert?
Sa lèvre se plissa dédaigneusement.
— Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les nôtres leur fassent soumission. Pas d’hommes, mon cher Medici: la patrie toujours, rien que la patrie!
Comme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son entrevue avec Charles-Albert, je cessai de l’interroger.
Plus tard, j’appris que le roi Charles-Albert l’avait reçu plus que froidement, le renvoyant à Turin pour qu’il y attendît les ordres de son ministre de la guerre, M. Ricci.
M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres, l’avait fait venir et lui avait dit:
— Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est là et non ailleurs.
Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seulement, au lieu de s’en aller à Venise, il resta à Turin.
Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades.
—-Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef.
Avec les hommes de la trempe de Garibaldi, les résolutions sont bientôt prises.
Nous résolûmes d’aller à Milan, et nous partîmes le même soir.
Le moment était bon; on venait d’y recevoir la nouvelle des premiers revers de l’armée piémontaise.
Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et l’autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards.
Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mîmes à l’instant même à la besogne.
Nous fûmes tout d’abord rejoints par un bataillon de volontaires de Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie.
C’était un noyau.
Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu’il eut bientôt porté au complet.
Moi, j’avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades qui, pendant les cinq jours, avec trois cents fusils et quatre ou cinq cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats.
Mais nous éprouvions les mêmes difficultés que Garibaldi éprouva en 1859.
Ces corps de volontaires, qui représentent l’esprit de la Révolution, inquiètent toujours les gouvernements.
Un seul mot donnera une idée de l’esprit du nôtre.
C’était Mazzini qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies s’appelait la compagnie Medici.
Aussi commença-t-on par nous refuser des armes: un homme à lunettes, occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c’étaient des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose.
Nous répondîmes que c’était bien; que, quant aux armes, nous nous en procurerions, mais qu’on voulût bien nous donner, au moins, des uniformes.
On nous répondit qu’il n’y avait pas d’uniformes; mais on nous ouvrit les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et croates.
C’était une assez bonne plaisanterie à l’endroit de gens qui demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les Hongrois et les Autrichiens.
Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux premières familles de Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec indignation.
Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des soldats autrichiens, ceux qu’on appelle ritters, et nous en fîmes des espèces de blouses.
C’était à mourir de rire: nous avions l’air d’un régiment de cuisiniers. Il eût fallu avoir l’œil bien exercé pour reconnaître, sous cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan.
Pendant qu’on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles.
Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mîmes en marche sur Bergame, en chantant des hymnes patriotiques.
Quant à moi, j’avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes gens, presque tous, je l’ai dit, des premières familles de Milan.
Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzini, qui venait prendre sa place dans nos rangs et qui y fut reçu avec acclamation.
Là, un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l’armée piémontaise, se joignit à nous, traînant à sa suite deux canons appartenant à la garde nationale.
A peine étions-nous arrivés, qu’un ordre du comité de Milan nous rappela; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli.
L’ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée.
Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan.
Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait capitulé et qu’un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre poursuite.
Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Como; notre jeu était de nous rapprocher autant que possible des frontières suisses.
Garibaldi me plaça à l’arrière-garde pour soutenir la retraite.
Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de faire. Nous n’avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et complétement démoralisés.
Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Como, la désertion se mit parmi nous.
Sur cinq mille hommes qu’avait Garibaldi, quatre mille deux cents passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents.
Garibaldi, comme s’il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de plusieurs routes en avant de Como.
Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d’Apice, enfin à tous les chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se mettre d’accord avec lui dans les fortes positions qu’ils occupaient, positions d’autant plus sûres, et tenables jusqu’au dernier moment, qu’elles étaient appuyées à la Suisse.
L’invitation demeura sans résultat.
Alors Garibaldi se retira de Camerlata sur ce même San-Fermo où, en 1859, nous battîmes si complétement les Autrichiens.
Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il nous réunit et nous harangua.--Les harangues de Garibaldi, vives, pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il nous dit qu’il fallait continuer la guerre en partisans, par bandes, que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu’il s’agissait seulement d’avoir confiance dans le chef et de s’appuyer sur ses compagnons.
Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent lieu pendant la nuit, et, le lendemain, notre troupe se trouvait réduite à quatre ou cinq cents hommes.
Garibaldi, à son grand regret, se décide à rentrer en Piémont; mais, au moment de traverser la frontière, une honte le prend. Cette retraite sans combat répugne à son courage; il s’arrête à Castelletto sur le Tessin, m’ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus de déserteurs possible. Je vais jusqu’à Lugano, je ramène trois cents hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens.
Le 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare que Charles-Albert est un traître, que les Italiens ne peuvent plus et ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme un devoir de faire la guerre pour son compte.
Cette proclamation faite, au moment où, de tous côtés, on bat en retraite, nous seuls marchons en avant, et Garibaldi, avec sept cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre l’armée autrichienne.
Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et de quelques petites embarcations.
Nous commençons l’embarquement; il dure jusqu’au soir, et, le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino.
Garibaldi était malade; il avait une fièvre intermittente contre les accès de laquelle il essayait vainement de lutter.
Pris par un de ces accès, il entra à l’auberge de la Bécasse, maison isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière sur laquelle est jeté un pont; puis il me fit appeler.
— Medici, me dit-il, j’ai absolument besoin de deux heures de repos; remplace-moi et veille sur nous.
L’auberge de la Bécasse était mal choisie pour un fiévreux qui voulait dormir tranquille. C’était la sentinelle avancée de Luino, la première maison qui dût être attaquée par l’ennemi, en supposant l’ennemi dans les environs.
Nous n’avions aucune nouvelle des mouvements des Autrichiens, nous ne savions pas si nous étions à dix lieues d’eux ou à un kilomètre. Je n’en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l’assurant que j’allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en faisceaux de l’autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et Luino.
Je plaçai des sentinelles en avant de l’auberge de la Bécasse, et j’envoyai des paysans explorer les environs.
Au bout d’une demi-heure, mes batteurs d’estrade revinrent tout effarés, en criant:
— Les Autrichiens! les Autrichiens!
Je me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le même cri:
— Les Autrichiens!
Garibaldi était en plein accès de fièvre; il sauta à bas de son lit, en m’ordonnant de faire battre le rappel et de réunir nos hommes; de sa fenêtre, il découvrait la campagne et nous rejoindrait quand il serait temps.
En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous.
Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l’une, barrant la route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; l’autre, prenant une position de flanc, empêchait que nous ne fussions tournés, et même pouvait attaquer.
Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes qu’ils pouvaient être mille à douze cents; ils s’emparèrent immédiatement de la Bécasse.
Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route l’ordre de l’attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents hommes, en attaqua résolument douze cents.
C’est l’habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni ses propres hommes; on est en face de l’ennemi: donc, on doit attaquer l’ennemi.
Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit.
Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu’il devenait nécessaire d’engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc et renouvela l’attaque.
J’avais devant moi un mur, que j’escaladai avec ma compagnie; je me trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les ouvertures de l’auberge.
Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la baïonnette, et, par toutes ces ouvertures, qui, un instant auparavant, vomissaient le feu, nous entrâmes.
Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute.
Garibaldi avait dirigé l’attaque à cheval, en avant du pont, à cinquante pas de l’auberge, au milieu du feu; c’était un miracle, qu’exposé comme une cible au feu de l’ennemi, aucune balle ne l’eût atteint.
Dès qu’il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre avec ma compagnie.
La désertion l’avait réduite à une centaine d’hommes, à peu près, et, avec mes cent hommes, je me mis à la poursuite de onze cents.
Il n’y avait pas grand mérite: les Autrichiens semblaient pris d’une véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes; ils coururent jusqu’à Varèse.
Ils laissaient dans la Bécasse une centaine de morts et de blessés, et dans nos mains quatre-vingts prisonniers.
J’entendis dire qu’ils s’étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces; mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre.
Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu’un second corps autrichien, plus considérable que le premier, marchait sur nous. Garibaldi m’ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l’instant même, faire des barricades et créneler les maisons.
Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu’il ne nous fallait guère qu’une heure pour mettre la dernière bicoque en état de soutenir un siége.
La nouvelle était fausse.
Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions; puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna l’ordre de marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe.
Nous avancions droit sur Radetzki.
A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimo-di-Sopra, qui domine Varèse et qui assurait notre retraite.
Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens.
Cet espion devait donner des renseignements sur nos forces à trois grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous.
L’une marchait sur Como, l’autre sur Varèse; la troisième se séparait des deux autres et se dirigeait sur Luino.
Il était évident que le plan des Autrichiens était de se placer entre Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le Piémont, soit sur la Suisse.
Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate.
D’Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait toujours le service d’avant-garde, sur Viggia.
Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus l’ordre de me porter immédiatement contre les Autrichiens.
La première colonne dont j’eus connaissance était la division d’Aspre, forte de cinq mille hommes.
Ce fut ce même général d’Aspre qui fit depuis les massacres de Livourne.
En conséquence de l’ordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le livrer dans la meilleure situation possible, je m’emparai de trois petits villages formant triangle: Catzone, Ligurno et Rodero.
Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Como.
Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo, rocher inexpugnable, duquel je n’avais, en quelque sorte, qu’à me laisser rouler pour descendre en Suisse, c’est-à-dire en pays neutre.
J’avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque détachement occupait un village.
J’occupai Ligurno.
J’y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m’y étais fortifié du mieux que j’avais pu.
Au point du jour, les Autrichiens m’attaquèrent.
Ils s’étaient d’abord emparés de Rodero, qu’ils avaient trouvé abandonné; pendant la nuit, sa garnison s’était retirée en Suisse. Je restais avec soixante-huit hommes.
Je rappelai les trente hommes que j’avais à Catzone, et, au pas de course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir.
A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève.
Je jetai les yeux autour de nous: le pied de la montagne était complétement entouré par la cavalerie.
Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement.
Les Autrichiens montèrent à l’assaut de la montagne; la fusillade commença. Par malheur, chacun de nous n’avait qu’une vingtaine de cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres.
Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de San-Maffeo se couvrirent de curieux. Cinq ou six Tessinois, armés de leurs carabines, n’y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et firent avec nous le coup de feu en amateurs.
Je gardai ma position et soutins le combat jusqu’à ce que mes hommes eussent brûlé leurs dernières cartouches.
J’espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens et viendrait au feu; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de nous secourir; il venait d’apprendre que les Autrichiens s’avançaient sur Luino, et il marchait à leur rencontre.
Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu’il était temps de songer à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous prîmes, à travers les rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays.
Une heure après, nous étions en Suisse.
Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y retrouver à la prochaine occasion.
Nous avions tenu plus de quatre heures, soixante-huit hommes contre cinq mille.
Le général d’Aspre fit mettre dans tous les journaux qu’il avait soutenu un combat acharné contre l’armée de Garibaldi, qu’il avait mise en complète déroute.
Il n’y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries!
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"title": "La San-Felice, Tome 02",
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XXIX
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ASSUNTA
C'était l'accident arrivé au beccaïo qui causait toute cette préoccupation au Vieux-Marché, et toute cette rumeur dans la rue Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abîme.
Seulement, comme on le comprend bien, cet accident était interprété de cent façons différentes.
Le beccaïo, avec sa joue fendue, ses trois dents cassées, sa langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux mots giacobini et Francesi, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins de Naples, amis des Français, qui l'avaient équipé ainsi.
Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami du beccaïo avait été trouvé mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient été blessés, dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit.
Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'était le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique du tueur de moutons.
Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuyé au chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux différentes conjectures qui étaient émises et particulièrement à celle-ci que le beccaïo et ses trois camarades avaient été, en revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, attaqués par quinze hommes à la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait et haussait les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût été un démenti formel.
— Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui demanda un de ses camarades nommé Antonio Avella, et que l'on appelait Pagliucchella, par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de donner à chaque homme un surnom tiré de son physique ou de son caractère.
— Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le jeune homme, et je hausse les épaules parce que cela me plaît de les hausser. Vous avez bien le droit de dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de rire de ce que vous dites.
— Pour que tu saches que nous disons des bêtises, il faut que tu sois mieux instruit que nous.
— Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que toi, Pagliucchella; il ne faut que savoir lire.
— Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à qui Michele reprochait son ignorance,--car le railleur était notre ami Michele,--c'est l'occasion qui m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il ne faut pas pour cela mépriser les camarades.
— Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un bon et brave garçon, et, si j'avais quelque chose à dire, au contraire, c'est à toi que je le dirais.
Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella une preuve de la confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui faisant part de quelques-uns des détails qui étaient à sa connaissance, lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule et qui pesait lourdement.
Il se retourna et tressaillit.
— Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que tu le dirais, fit au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'épaule; mais, crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je doute, et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, c'est alors que tu mériteras véritablement d'être appelé Michel le Fou.
— Pasquale de Simone! murmura Michel.
— Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sûr pour toi, aller rejoindre à l'église de la Madone-del-Carmine,--où elle accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce matin, absence qui te met de mauvaise humeur,--que de rester ici pour dire ce que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu.
— Vous avez raison, signor Pasquale, répondit Michele tout tremblant, et j'y vais. Seulement, laissez-moi passer.
Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture par laquelle eût pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa à l'aise, tant la peur le faisait petit.
— Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant à grands pas dans la direction de l'église del Carmine, sans regarder derrière lui; par ma foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, monseigneur du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi, continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont été attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est égal, je n'aime pas les Français ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et les sorici[4], et je ne suis pas fâché que celui-là les ait un peu houspillés. Deux morts et deux blessés sur six, viva san Gennaro! il n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts, celui-là!
[Note 4: Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.]
Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête et en dansant seul un pas de tarentelle au milieu de la rue.
Quoique l'on prétende que le monologue n'est point dans la nature, Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût pas trouvé, tant il allongeait le pas, poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine, et dansant son pas de tarentelle sous le porche même de l'église.
Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et regarda autour de lui.
L'église del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot en passant, est l'église la plus populaire de Naples, et sa Madone passe pour être une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, et qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la société? Est-ce parce qu'elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune et poétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric d'Autriche? Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par un boulet de René d'Anjou, baissa la tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce, enfin, parce que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est oublieux, même de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas moins vrai que, l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, la plus populaire de Naples, c'est à elle que se font la plupart des voeux, et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point à savoir la cause.
Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église del Carmine, toujours encombrée de fidèles, quelque peine à trouver celle qu'il cherchait; cependant, il finit par la découvrir faisant dévotement sa prière au pied d'un des autels latéraux placés à main gauche en entrant.
Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré à saint François.
Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour, cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'être amoureux. L'émeute, qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à Nina pour raison de son départ, n'était qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant toutes les autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, la fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait, une nuit, pendant laquelle son bateau était amarré aux fondations du palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer avec la pointe du poignard que son sommeil était de bon aloi; puis, enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparaître dans les ruines.
On doit se rappeler encore que cette apparition avait causé un tel effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre son ancien logement et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transporté son domicile à la Marinella.
En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa maîtresse au bout de Naples: il l'eût suivie au bout du monde.
Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, quand il avait trouvé la porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieu de la trouver ouverte comme de coutume, il n'avait pas été sans inquiétude.
Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait éloignée de la maison?
Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa maîtresse, si bien aimé qu'il se croie par elle, Michele n'était point sans avoir éprouvé quelques traverses dans ses amours.
Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte de Dieu, de la vénération des saints, de l'amour du travail, n'avait point une considération bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie.
Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, étaient des enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur père à l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un seul défenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre accusateurs: le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable majorité.
Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude métier, et Basso-Tomeo et ses trois fils qui se vantaient de ne pas être des paresseux comme Michele, tenant à exercer le leur en conscience, passaient une partie de la soirée à poser leurs filets, une partie de la nuit à attendre que le poisson s'y engageât, et une partie de la matinée à les tirer hors de l'eau. Il en résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres; ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les amours de Michele et d'Assunta.
Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un métier lucratif et honnête, ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, par malheur, prétendait ne connaître aucun métier lucratif et honnête à la fois, affirmant que l'une de ces deux épithètes excluait l'autre, ce qui, à Naples, n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métier honnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par jour à ce métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près qu'il avait, pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pas réussi à mettre cinquante ducats de côté. Il attendait donc l'héritage, parlant d'un oncle qui n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de Marco Polo, était parti pour le royaume du Cathay. Si l'héritage ne venait pas, ce qui, au bout du compte, était possible, il ne pouvait manquer, un jour ou l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait prédit. Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo, que la première partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui aboutissait à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir à ce sujet qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien qui avait précédé la prédiction plus sinistre encore que la sorcière lui avait faite à elle-même.
Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, sa présence à l'autel de saint François et l'illumination a giorno de cet autel, étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait, ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo, malgré la fatigue qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En effet, les trois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieux pêcheur avait fait voeu de brûler douze cierges à l'autel de saint François, dans l'espérance que le saint, qui était son patron, lui accorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs de l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigé que, pendant toute la matinée, c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu qu'il avait fait, de ses plus ferventes prières.
Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la dernière pêche, qui avait encore été plus mauvaise que les deux précédentes; que Michele, ayant consacré toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé, n'avait pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé la porte de la maison fermée, et Assunta agenouillée à l'autel de saint François, au lieu de l'attendre à sa porte.
En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna à son tour, poussa un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose qu'un remercîment pour sa pénétration, lui fit signe de venir s'agenouiller près d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui répétât l'invitation, il ne fit qu'un bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel, et tomba à genoux sur la même marche où priait Assunta.
Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce moment la prière de la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele était absent, et qu'il ne se mêla point à cette prière quelques distractions. Mais la chose était peu importante à cette heure, la pêche devant être faite et les filets tirés. On pouvait bien, à tout prendre, risquer quelques paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait droit.
Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre qualité d'historien, nous avons fait connaître à nos lecteurs, avant que Michele les connût lui-même,--et, en échange de ces faits, il lui fit, de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique du beccaïo.
Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut à peine qu'il y avait du bruit au Vieux-Marché, qu'elle voulut connaître les véritables causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant couvert d'un certain nuage, elle prit congé de saint François, auquel sa prière était finie ou bien près de l'être; elle fit une révérence à l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier signe de croix, prit, avant même d'être sortie de l'église, le bras de Michele, et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en chantant comme elle, elle sortit avec lui de l'église del Carmine, pleine de confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son père et ses frères n'eussent fait une pêche miraculeuse.
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
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Chapitre LXII — Vive Colbert!
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C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin, drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les têtes et flamboyer des milliers d’yeux.
Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois, et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde: espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les parapets de la Seine.
Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit, avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé; des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme organisait des escouades et distribuait des ordres.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici?
Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris. Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule.
Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on en était.
— Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan.
— Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée.
D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges intentions.
Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque pas.
D’Artagnan remarqua ce mouvement.
— Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence.
Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction.
— À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix.
— Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande masse leur eût donné la réplique.
— À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi!
— Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M. de Colbert qui les faisait pendre, moi.
Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche des condamnés.
Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à toucher presque la haie d’archers.
Le cortège se remit en marche.
Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion.
Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie, ce sont des cris de douleur.
En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets commencent à tirer.
Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une intention visible, comme une volonté arrêtée.
Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les entraînaient criaient:
— Vive Colbert!
Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou sur les agresseurs.
Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!» commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire un elle-même.
C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace.
Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité des plus compactes:
— Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert!
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux.
Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la fenêtre, son brandon à la main.
— Ah! ah! dit-il, cela chauffe.
Puis, se retournant vers son compagnon:
— Voilà le signal! dit-il.
Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi ne se fit-elle pas prier pour prendre feu.
En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires.
D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille.
— Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous fous ou enragés, mes maîtres?
Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné.
— Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue?
— Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au visage.
Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit, l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris qu’il jette tout fumants par la chambre.
D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour l’incendie et court à la fenêtre.
Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre! à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi!
Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne. Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au feu! au feu! vive Colbert!
D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa maison est le bûcher qu’on leur prépare.
— Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre. Menneville, que voulez-vous?
— Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage!
— Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule.
Ces cris exaspérèrent d’Artagnan.
— Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés qu’à être pendus, c’est infâme!
Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les murailles, est plus épaisse et ferme la voie.
Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à dix pas de la porte.
Menneville fait un dernier effort.
— Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing.
— Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans l’Image-de-Notre-Dame.
Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan qu’on en veut.
D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé par lui.
— À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!...
Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan.
— Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour.
Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face.
— Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le bras à étendre pour toucher la porte.
— On ne passe pas! dit d’Artagnan.
— Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout portant.
Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au travers du corps.
— Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à Menneville qui roula à ses pieds.
— Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont affaire qu’à deux hommes.
Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son homme.
— Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe, c’est-à-dire à chaque homme qui tombe.
Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui, rejoignent d’Artagnan.
Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule fuit et s’écrase elle-même.
Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des archers.
D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants:
— Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà tout.
Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin. Les archers entraînent les patients aux potences.
L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment.
L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte et expédie les deux malheureux en une minute.
Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les potences chargées de leurs tristes fruits.
— Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant, car je leur en ai sauvé de belles.
Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres. Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il expire.
— Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le chevalier.
— Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan.
— Non, merci.
— Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles.
Puis, par manière de se souvenir:
— Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan.
— Venez, chevalier, venez, insista Raoul.
— Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément, dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre quartier.
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"title": "Le comte de Monte-Cristo, Tome IV",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
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XCVI
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Le contrat.
Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied, maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser une princesse.
Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le rencontra lui-même au haut de l'escalier.
À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne l'arrêtait.
«Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.
— Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, comment vous portez-vous?
— À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?
— Je sortais, monsieur.
— Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant mon phaéton à la remorque.
— Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne vos paroles au vol.»
Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, signe au jeune homme de s'asseoir à son tour.
Andrea prit son air le plus riant.
«Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir; à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.
— Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.
— Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous pas prévenu de cette solennité par M. Danglars?
— Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais je ne crois pas que l'heure y fût indiquée.
— C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété publique.
— Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie.
— Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.
— Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit Monte-Cristo.
— Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme.
— Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la moitié de sa fortune.
— Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard étincelant de joie.
— Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.
— Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?
— Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins dix millions dans cette affaire.
— Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti, qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.
— Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire!
— Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être diplomate.
— Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie, vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le coeur est donc pris?
— En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.
— Vous aime-t-on un peu?
— Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.
— Lequel?
— C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci.
— Bah!
— Certainement.
— Par les circonstances?
— Non, par vous.
— Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne suffisaient point?
— Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.
— Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous connais pas.»
Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée.
«Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande fortune, monsieur le comte?
— Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.
— Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée?
— J'en ai reçu la lettre d'avis.
— Mais les trois millions?
— Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.
— Je les toucherai donc réellement?
— Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent, monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!»
Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un moment.
«Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même quand elle devrait vous être désagréable.
— Parlez, dit Monte-Cristo.
— Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient point à Paris, n'est-ce pas?
— Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en mourir, chaque fois qu'il voyage.
— Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.
— À moi?
— Oui, à vous.
— Et laquelle? mon Dieu!
— Eh bien, c'est de le remplacer.
— Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal que de me faire une pareille demande?
«Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.
«Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à Constantinople, présider à un mariage! jamais.
— Ainsi, vous me refusez?
— Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous refuserais de même.
— Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire alors?
— Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même.
— D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars.
— Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent.
— Oui, mais mon mariage: vous avez aidé...
— Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.»
Andrea se mordit les lèvres.
«Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins?
— Tout Paris y sera?
— Oh! certainement.
— Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.
— Vous signerez au contrat?
— Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont point jusque-là.
— Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.
— Comment donc?
— Un conseil.
— Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.
— Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.
— Dites.
— La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.
— C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même.
— Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du notaire?
— Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.
— C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure.
— Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.
— Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, toutefois, qui me perce le coeur.
— Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille circonstance.
— Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à ce soir, neuf heures.
— À ce soir.»
Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton et disparut.
Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative.
En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau.
Un académicien dirait que les soirées du monde sont des collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles affamées et frelons bourdonnants.
Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.
Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.
Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de vulgairement virginal à ses propres yeux.
Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans aucun privilège particulier.
M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en exercice quand la force des choses aurait contraint le gouvernement à l'appeler au ministère.
Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion parisienne.
La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de diamants.
Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se montraient avec le plus d'obstination.
S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de paradis.
À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.
Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence ou le ricanement du dédain!
Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute l'assemblée se tourna vers la porte.
Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le piqué blanc.
Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte.
Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui.
Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.
Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire incessamment usage.
En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main.
Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout d'une certaine portée, regard qui semble dire:
«J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce qu'ils me doivent.»
Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il accourut saluer le comte.
Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne disent jamais un mot sans valeur.
Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait la table préparée pour la signature, table en bois doré.
Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.
On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, présente à cette solennité, devait signer.
Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que les hommes, plus indifférents à l'endroit du style énergique, comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait cette importante affaire.
Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec tout leur prestige dans la jalouse assemblée.
Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil.
Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.
Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le point de perdre la tête.
Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa tête et dit:
«Messieurs, on va signer le contrat.»
Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier timbré.
Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.
La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.
«Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.
— Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma foi, la chose m'est bien indifférente!
— Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur d'être la cause involontaire de cette absence.
— Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.»
Andrea dressait les oreilles.
«Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je tiens à le constater.»
On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement les lèvres, allait parler.
«Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce que l'on croit, par son complice?
— Oui, dit Danglars.
— Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les déposer au greffe, avait oublié le gilet.»
Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui semblait renfermer la tempête dans ses flancs.
«Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.»
Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à s'évanouir.
«On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à vous, baron.
— À moi? s'écria Danglars.
— Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au milieu des éclats de surprise générale.
— Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, comment cela empêche-t-il M. de Villefort?
— C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre vous.»
Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième salon.
«C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il point un ancien forçat?
— Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.»
Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna l'antichambre.
«Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.»
La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.
«Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le prince Cavalcanti, où êtes-vous?
— Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité de l'appeler par son nom de baptême.
— Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de signer!» cria Danglars à un huissier.
Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût entré dans les appartements, quaerens quem devoret.
Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.
Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un commissaire de police ceint de son écharpe.
Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit.
Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage décomposé par la terreur.
«Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant du commissaire.
— Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?»
Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; on interrogea.
«Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars presque égaré.
— Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.
— Et quel crime a-t-il commis?
— Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.»
Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.
Andrea avait disparu.
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XXXI
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Italie.--Simbad le marin.
Vers le commencement de l'année 1838, se trouvaient à Florence deux jeunes gens appartenant à la plus élégante société de Paris, l'un, le vicomte Albert de Morcerf, l'autre, le baron Franz d'Épinay. Il avait été convenu entre eux qu'ils iraient passer le carnaval de la même année à Rome, où Franz, qui depuis près de quatre ans habitait l'Italie, servirait de cicerone à Albert.
Or, comme ce n'est pas une petite affaire que d'aller passer le carnaval à Rome, surtout quand on tient à ne pas coucher place du Peuple ou dans le Campo-Vaccino, ils écrivirent à maître Pastrini, propriétaire de l'hôtel de Londres, place d'Espagne, pour le prier de leur retenir un appartement confortable.
Maître Pastrini répondit qu'il n'avait plus à leur disposition que deux chambres et un cabinet situés al secondo piano, et qu'il offrait moyennant la modique rétribution d'un louis par jour. Les deux jeunes gens acceptèrent; puis, voulant mettre à profit le temps qui lui restait, Albert partit pour Naples. Quant à Franz, il resta à Florence.
Quand il eut joui quelque temps de la vie que donne la ville des Médicis, quand il se fut bien promené dans cet Éden qu'on nomme les Casines, quand il eut été reçu chez ces hôtes magnifiques qui font les honneurs de Florence, il lui prit fantaisie, ayant déjà vu la Corse, ce berceau de Bonaparte, d'aller voir l'île d'Elbe, ce grand relais de Napoléon.
Un soir donc il détacha une barchetta de l'anneau de fer qui la scellait au port de Livourne, se coucha au fond dans son manteau, en disant aux mariniers ces seules paroles: «À l'île d'Elbe!»
La barque quitta le port comme l'oiseau de mer quitte son nid, et le lendemain elle débarquait Franz à Porto-Ferrajo.
Franz traversa l'île impériale, après avoir suivi toutes les traces que les pas du géant y a laissées, et alla s'embarquer à Marciana.
Deux heures après avoir quitté la terre, il la reprit pour descendre à la Pianosa, où l'attendaient, assurait-on, des vols infinis de perdrix rouges.
La chasse fut mauvaise. Franz tua à grand-peine quelques perdrix maigres, et, comme tout chasseur qui s'est fatigué pour rien, il remonta dans sa barque d'assez mauvaise humeur.
«Ah! si Votre Excellence voulait, lui dit le patron, elle ferait une belle chasse!
— Et où cela?
— Voyez-vous cette île? continua le patron, en étendant le doigt vers le midi et en montrant une masse conique qui sortait du milieu de la mer teintée du plus bel indigo.
— Eh bien, qu'est-ce que cette île? demanda Franz.
— L'île de Monte-Cristo, répondit le Livournais.
— Mais je n'ai pas de permission pour chasser dans cette île.
— Votre Excellence n'en a pas besoin, l'île est déserte.
— Ah! pardieu, dit le jeune homme, une île déserte au milieu de la Méditerranée, c'est chose curieuse.
— Et chose naturelle, Excellence. Cette île est un banc de rochers, et, dans toute son étendue, il n'y a peut-être pas un arpent de terre labourable.
— Et à qui appartient cette île?
— À la Toscane.
— Quel gibier y trouverai-je?
— Des milliers de chèvres sauvages.
— Qui vivent en léchant les pierres, dit Franz avec un sourire d'incrédulité.
— Non, mais en broutant les bruyères, les myrtes, les lentisques qui poussent dans leurs intervalles.
— Mais où coucherai-je?
— À terre dans les grottes, ou à bord dans votre manteau. D'ailleurs, si Son Excellence veut, nous pourrons partir aussitôt après la chasse; elle sait que nous faisons aussi bien voile la nuit que le jour, et qu'à défaut de la voile nous avons les rames.»
Comme il restait encore assez de temps à Franz pour rejoindre son compagnon, et qu'il n'avait plus à s'inquiéter de son logement à Rome, il accepta cette proposition de se dédommager de sa première chasse.
Sur sa réponse affirmative, les matelots échangèrent entre eux quelques paroles à voix basse.
«Eh bien, demanda-t-il, qu'avons-nous de nouveau? serait-il survenu quelque impossibilité?
— Non, reprit le patron; mais nous devons prévenir Votre Excellence que l'île est en contumace.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire que, comme Monte-Cristo est inhabitée, et sert parfois de relâche à des contrebandiers et des pirates qui viennent de Corse, de Sardaigne ou d'Afrique, si un signe quelconque dénonce notre séjour dans l'île, nous serons forcés, à notre retour à Livourne, de faire une quarantaine de six jours.
— Diable! voilà qui change la thèse! six jours! Juste autant qu'il en a fallu à Dieu pour créer le monde. C'est un peu long, mes enfants.
— Mais qui dira que Son Excellence a été à Monte-Cristo?
— Oh! ce n'est pas moi, s'écria Franz.
— Ni nous non plus, firent les matelots.
— En ce cas, va pour Monte-Cristo.»
Le patron commanda la manoeuvre; on mit le cap sur l'île, et la barque commença de voguer dans sa direction. Franz laissa l'opération s'achever, et quand on eut pris la nouvelle route, quand la voile se fut gonflée par la brise, et que les quatre mariniers eurent repris leurs places, trois à l'avant, un au gouvernail, il renoua la conversation.
«Mon cher Gaetano, dit-il au patron, vous venez de me dire, je crois, que l'île de Monte-Cristo servait de refuge à des pirates, ce qui me paraît un bien autre gibier que des chèvres.
— Oui, Excellence, et c'est la vérité.
— Je savais bien l'existence des contrebandiers, mais je pensais que, depuis la prise d'Alger et la destruction de la Régence, les pirates n'existaient plus que dans les romans de Cooper et du capitaine Marryat.
— Eh bien, Votre Excellence se trompait: il en est des pirates comme des bandits, qui sont censés exterminés par le pape Léon XII, et qui cependant arrêtent tous les jours les voyageurs jusqu'aux portes de Rome. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y a six mois à peine le chargé d'affaires de France près le Saint-Siège avait été dévalisé à cinq cents pas de Velletri?
— Si fait.
— Eh bien, si comme nous Votre Excellence habitait Livourne, elle entendrait dire de temps en temps qu'un petit bâtiment chargé de marchandises ou qu'un joli yacht anglais, qu'on attendait à Bastia, à Porto-Ferrajo ou à Civita-Vecchia, n'est point arrivé, qu'on ne sait ce qu'il est devenu, et que sans doute il se sera brisé contre quelque rocher. Eh bien, ce rocher qu'il a rencontré, c'est une barque basse et étroite, montée de six ou huit hommes, qui l'ont surpris ou pillé par une nuit sombre et orageuse au détour de quelque îlot sauvage et inhabité, comme des bandits arrêtent et pillent une chaise de poste au coin d'un bois.
— Mais enfin, reprit Franz toujours étendu dans sa barque, comment ceux à qui pareil accident arrive ne se plaignent-ils pas, comment n'appellent-ils pas sur ces pirates la vengeance du gouvernement français, sarde ou toscan?
— Pourquoi? dit Gaetano avec un sourire.
— Oui, pourquoi?
— Parce que d'abord on transporte du bâtiment ou un yacht sur la barque tout ce qui est bon à prendre; puis on lie les pieds et les mains à l'équipage, on attache au cou de chaque homme un boulet de 24, on fait un trou de la grandeur d'une barrique dans la quille du bâtiment capturé, on remonte sur le pont, on ferme les écoutilles et l'on passe sur la barque. Au bout de dix minutes, le bâtiment commence à se plaindre et à gémir, peu à peu il s'enfonce. D'abord un des côtés plonge, puis l'autre; puis il se relève, puis il plonge encore, s'enfonçant toujours davantage. Tout à coup, un bruit pareil à un coup de canon retentit: c'est l'air qui brise le pont. Alors le bâtiment s'agite comme un noyé qui se débat, s'alourdissant à chaque mouvement. Bientôt l'eau, trop pressée dans les cavités, s'élance des ouvertures, pareille aux colonnes liquides que jetterait par ses évents quelque cachalot gigantesque. Enfin il pousse un dernier râle, fait un dernier tour sur lui-même, et s'engouffre en creusant dans l'abîme un vaste entonnoir qui tournoie un instant, se comble peu à peu et finit par s'effacer tout à fait; si bien qu'au bout de cinq minutes il faut l'oeil de Dieu lui-même pour aller chercher au fond de cette mer calme le bâtiment disparu.
«Comprenez-vous maintenant, ajouta le patron en souriant, comment le bâtiment ne rentre pas dans le port, et pourquoi l'équipage ne porte pas plainte?»
Si Gaetano eût raconté la chose avant de proposer l'expédition, il est probable que Franz eût regardé à deux fois avant de l'entreprendre; mais ils étaient partis, et il lui sembla qu'il y aurait lâcheté à reculer. C'était un de ces hommes qui ne courent pas à une occasion périlleuse, mais qui, si cette occasion vient au-devant d'eux, restent d'un sang-froid inaltérable pour la combattre: c'était un de ces hommes à la volonté calme, qui ne regardent un danger dans la vie que comme un adversaire dans un duel, qui calculent ses mouvements, qui étudient sa force, qui rompent assez pour reprendre haleine, pas assez pour paraître lâches, qui, comprenant d'un seul regard tous leurs avantages, tuent d'un seul coup.
«Bah! reprit-il, j'ai traversé la Sicile et la Calabre, j'ai navigué deux mois dans l'archipel, et je n'ai jamais vu l'ombre d'un bandit ni d'un forban.
— Aussi n'ai-je pas dit cela à Son Excellence, fit Gaetano, pour la faire renoncer à son projet; elle m'a interrogé et je lui ai répondu, voilà tout.
— Oui, mon cher Gaetano, et votre conversation est des plus intéressantes; aussi comme je veux en jouir le plus longtemps possible, va pour Monte-Cristo.»
Cependant, on approchait rapidement du terme du voyage; il ventait bon frais, et la barque faisait six à sept milles à l'heure. À mesure qu'on approchait, l'île semblait sortir grandissante du sein de la mer; et, à travers l'atmosphère limpide des derniers rayons du jour, on distinguait, comme les boulets dans un arsenal, cet amoncellement de rochers empilés les uns sur les autres, et dans les interstices desquels on voyait rougir des bruyères et verdir les arbres. Quant aux matelots, quoiqu'ils parussent parfaitement tranquilles, il était évident que leur vigilance était éveillée, et que leur regard interrogeait le vaste miroir sur lequel ils glissaient, et dont quelques barques de pêcheurs, avec leurs voiles blanches, peuplaient seules l'horizon, se balançant comme des mouettes au bout des flots.
Ils n'étaient plus guère qu'à une quinzaine de milles de Monte-Cristo lorsque le soleil commença à se coucher derrière la Corse, dont les montagnes apparaissaient à droite, découpant sur le ciel leur sombre dentelure; cette masse de pierres, pareille au géant Adamastor, se dressait menaçante devant la barque à laquelle elle dérobait le soleil dont la partie supérieure se dorait; peu à peu l'ombre monta de la mer et sembla chasser devant elle ce dernier reflet du jour qui allait s'éteindre, enfin le rayon lumineux fut repoussé jusqu'à la cime du cône, où il s'arrêta un instant comme le panache enflammé d'un volcan: enfin l'ombre, toujours ascendante, envahit progressivement le sommet, comme elle avait envahi la base, et l'île n'apparut plus que comme une montagne grise qui allait toujours se rembrunissant. Une demi-heure après, il faisait nuit noire.
Heureusement que les mariniers étaient dans leurs parages habituels et qu'ils connaissaient jusqu'au moindre rocher de l'archipel toscan; car, au milieu de l'obscurité profonde qui enveloppait la barque, Franz n'eût pas été tout à fait sans inquiétude. La Corse avait entièrement disparu, l'île de Monte-Cristo était elle-même devenue invisible, mais les matelots semblaient avoir, comme le lynx, la faculté de voir dans les ténèbres, et le pilote, qui se tenait au gouvernail, ne marquait pas la moindre hésitation.
Une heure à peu près s'était écoulée depuis le coucher du soleil, lorsque Franz crut apercevoir, à un quart de mille à la gauche, une masse sombre, mais il était si impossible de distinguer ce que c'était, que, craignant d'exciter l'hilarité de ses matelots, en prenant quelques nuages flottants pour la terre ferme, il garda le silence. Mais tout à coup une grande lueur apparut sur la rive; la terre pouvait ressembler à un nuage, mais le feu n'était pas un météore.
«Qu'est-ce que cette lumière? demanda-t-il.
— Chut! dit le patron, c'est un feu.
— Mais vous disiez que l'île était inhabitée!
— Je disais qu'elle n'avait pas de population fixe, mais j'ai dit aussi qu'elle est un lieu de relâche pour les contrebandiers.
— Et pour les pirates!
— Et pour les pirates, dit Gaetano répétant les paroles de Franz; c'est pour cela que j'ai donné l'ordre de passer l'île, car, ainsi que vous le voyez, le feu est derrière nous.
— Mais ce feu, continua Franz, me semble plutôt un motif de sécurité que d'inquiétude, des gens qui craindraient d'être vus n'auraient pas allumé ce feu.
— Oh! cela ne veut rien dire, dit Gaetano, si vous pouviez juger, au milieu de l'obscurité, de la position de l'île, vous verriez que, placé comme il l'est, ce feu ne peut être aperçu ni de la côte, ni de la Pianosa, mais seulement de la pleine mer.
— Ainsi vous craignez que ce feu ne nous annonce mauvaise compagnie?
— C'est ce dont il faudra s'assurer, reprit Gaetano, les yeux toujours fixés sur cette étoile terrestre.
— Et comment s'en assurer?
— Vous allez voir.»
À ces mots Gaetano tint conseil avec ses compagnons, et au bout de cinq minutes de discussion, on exécuta en silence une manoeuvre, à l'aide de laquelle, en un instant, on eut viré de bord; alors on reprit la route qu'on venait de faire, et quelques secondes après ce changement de direction, le feu disparut, caché par quelque mouvement de terrain.
Alors le pilote imprima par le gouvernail une nouvelle direction au petit bâtiment, qui se rapprocha visiblement de l'île et qui bientôt ne s'en trouva plus éloigné que d'une cinquantaine de pas.
Gaetano abattit la voile, et la barque resta stationnaire.
Tout cela avait été fait dans le plus grand silence, et d'ailleurs, depuis le changement de route, pas une parole n'avait été prononcée à bord.
Gaetano, qui avait proposé l'expédition, en avait pris toute la responsabilité sur lui. Les quatre matelots ne le quittaient pas des yeux, tout en préparant les avirons et en se tenant évidemment prêts à faire force de rames, ce qui, grâce à l'obscurité, n'était pas difficile.
Quant à Franz, il visitait ses armes avec ce sang-froid que nous lui connaissons; il avait deux fusils à deux coups et une carabine, il les chargea, s'assura des batteries, et attendit.
Pendant ce temps, le patron avait jeté bas son caban et sa chemise, assuré son pantalon autour de ses reins, et, comme il était pieds nus, il n'avait eu ni souliers ni bas à défaire. Une fois dans ce costume, ou plutôt hors de son costume, il mit un doigt sur ses lèvres pour faire signe de garder le plus profond silence, et, se laissant couler dans la mer, il nagea vers le rivage avec tant de précaution qu'il était impossible d'entendre le moindre bruit. Seulement, au sillon phosphorescent que dégageaient ses mouvements, on pouvait suivre sa trace.
Bientôt, ce sillon même disparut: il était évident que Gaetano avait touché terre.
Tout le monde sur le petit bâtiment resta immobile pendant une demi-heure, au bout de laquelle on vit reparaître près du rivage et s'approcher de la barque le même sillon lumineux. Au bout d'un instant, et en deux brassées, Gaetano avait atteint la barque.
«Eh bien? firent ensemble Franz et les quatre matelots.
— Eh bien, dit-il, ce sont des contrebandiers espagnols; ils ont seulement avec eux deux bandits corses.
— Et que font ces deux bandits corses avec des contrebandiers espagnols?
— Eh! mon Dieu! Excellence, reprit Gaetano d'un ton de profonde charité chrétienne, il faut bien s'aider les uns les autres. Souvent les bandits se trouvent un peu pressés sur terre par les gendarmes ou les carabiniers, eh bien, ils trouvent là une barque, et dans cette barque de bons garçons comme nous. Ils viennent nous demander l'hospitalité dans notre maison flottante. Le moyen de refuser secours à un pauvre diable qu'on poursuit! Nous le recevons, et, pour plus grande sécurité, nous gagnons le large. Cela ne nous coûte rien et sauve la vie ou, tout au moins, la liberté à un de nos semblables qui, dans l'occasion, reconnaît le service que nous lui avons rendu en nous indiquant un bon endroit où nous puissions débarquer nos marchandises sans être dérangés par les curieux.
— Ah çà! dit Franz, vous êtes donc un peu contrebandier vous-même, mon cher Gaetano?
— Eh! que voulez-vous, Excellence! dit-il avec un sourire impossible à décrire, on fait un peu de tout; il faut bien vivre.
— Alors vous êtes en pays de connaissance avec les gens qui habitent Monte-Cristo à cette heure?
— À peu près. Nous autres mariniers, nous sommes comme les francs-maçons, nous nous reconnaissons à certains signes.
— Et vous croyez que nous n'aurions rien à craindre en débarquant à notre tour?
— Absolument rien, les contrebandiers ne sont pas des voleurs.
— Mais ces deux bandits corses... reprit Franz, calculant d'avance toutes les chances de danger.
— Eh mon Dieu! dit Gaetano, ce n'est pas leur faute s'ils sont bandits, c'est celle de l'autorité.
— Comment cela?
— Sans doute! on les poursuit pour avoir fait une peau, pas autre chose; comme s'il n'était pas dans la nature du Corse de se venger!
— Qu'entendez-vous par avoir fait une peau? Avoir assassiné un homme? dit Franz, continuant ses investigations.
— J'entends avoir tué un ennemi, reprit le patron, ce qui est bien différent.
— Eh bien, fit le jeune homme, allons demander l'hospitalité aux contrebandiers et aux bandits. Croyez-vous qu'ils nous l'accordent?
— Sans aucun doute.
— Combien sont-ils?
— Quatre, Excellence, et les deux bandits ça fait six.
— Eh bien, c'est juste notre chiffre; nous sommes même, dans le cas où ces messieurs montreraient de mauvaises dispositions, en force égale, et par conséquent en mesure de les contenir. Ainsi, une dernière fois, va pour Monte-Cristo.
— Oui, Excellence; mais vous nous permettrez bien encore de prendre quelques précautions?
— Comment donc, mon cher! soyez sage comme Nestor, et prudent comme Ulysse. Je fais plus que de vous le permettre, je vous y exhorte.
— Eh bien alors, silence!» fit Gaetano.
Tout le monde se tut.
Pour un homme envisageant, comme Franz, toute chose sous son véritable point de vue, la situation, sans être dangereuse, ne manquait pas d'une certaine gravité. Il se trouvait dans l'obscurité la plus profonde, isolé, au milieu de la mer, avec des mariniers qui ne le connaissaient pas et qui n'avaient aucun motif de lui être dévoués; qui savaient qu'il avait dans sa ceinture quelques milliers de francs, et qui avaient dix fois, sinon avec envie, du moins avec curiosité, examiné ses armes, qui étaient fort belles. D'un autre côté, il allait aborder, sans autre escorte que ces hommes, dans une île qui portait un nom fort religieux, mais qui ne semblait pas promettre à Franz une autre hospitalité que celle du Calvaire au Christ, grâce à ses contrebandiers et à ses bandits. Puis cette histoire de bâtiments coulés à fond, qu'il avait crue exagérée le jour, lui semblait plus vraisemblable la nuit. Aussi, placé qu'il était entre ce double danger peut-être imaginaire, il ne quittait pas ces hommes des yeux et son fusil de la main.
Cependant les mariniers avaient de nouveau hissé leurs voiles et avaient repris leur sillon déjà creusé en allant et en revenant. À travers l'obscurité Franz, déjà un peu habitué aux ténèbres, distinguait le géant de granit que la barque côtoyait; puis enfin, en dépassant de nouveau l'angle d'un rocher, il aperçut le feu qui brillait, plus éclatant que jamais, et autour de ce feu, cinq ou six personnes assises.
La réverbération du foyer s'étendait d'une centaine de pas en mer. Gaetano côtoya la lumière, en faisant toutefois rester la barque dans la partie non éclairée; puis, lorsqu'elle fut tout à fait en face du foyer, il mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle lumineux, en entonnant une chanson de pêcheurs dont il soutenait le chant à lui seul, et dont ses compagnons reprenaient le refrain en choeur.
Au premier mot de la chanson, les hommes assis autour du foyer s'étaient levés et s'étaient approchés du débarcadère, les yeux fixés sur la barque, dont ils s'efforçaient visiblement de juger la force et de deviner les intentions. Bientôt, ils parurent avoir fait un examen suffisant et allèrent, à l'exception d'un seul qui resta debout sur le rivage, se rasseoir autour du feu, devant lequel rôtissait un chevreau tout entier.
Lorsque le bateau fut arrivé à une vingtaine de pas de la terre, l'homme qui était sur le rivage fit machinalement, avec sa carabine, le geste d'une sentinelle qui attend une patrouille, et cria Qui vive! en patois sarde.
Franz arma froidement ses deux coups. Gaetano échangea alors avec cet homme quelques paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais qui le concernaient évidemment.
«Son Excellence, demanda le patron, veut-elle se nommer ou garder l'incognito?
— Mon nom doit être parfaitement inconnu; dites-leur donc simplement, reprit Franz, que je suis un Français voyageant pour ses plaisirs.»
Lorsque Gaetano eut transmis cette réponse, la sentinelle donna un ordre à l'un des hommes assis devant le feu, lequel se leva aussitôt, et disparut dans les rochers.
Il se fit un silence. Chacun semblait préoccupé de ses affaires: Franz de son débarquement, les matelots de leurs voiles, les contrebandiers de leur chevreau, mais, au milieu de cette insouciance apparente, on s'observait mutuellement.
L'homme qui s'était éloigné reparut tout à coup, du côté opposé de celui par lequel il avait disparu. Il fit un signe de la tête à la sentinelle, qui se retourna de leur côté et se contenta de prononcer ces seules paroles: S'accommodi.
Le s'accommodi italien est intraduisible; il veut dire à la fois, venez, entrez, soyez le bienvenu, faites comme chez vous, vous êtes le maître. C'est comme cette phrase turque de Molière, qui étonnait si fort le bourgeois gentilhomme par la quantité de choses qu'elle contenait.
Les matelots ne se le firent pas dire deux fois: en quatre coups de rames, la barque toucha la terre. Gaetano sauta sur la grève, échangea encore quelques mots à voix basse avec la sentinelle, ses compagnons descendirent l'un après l'autre; puis vint enfin le tour de Franz.
Il avait un de ses fusils en bandoulière, Gaetano avait l'autre, un des matelots tenait sa carabine. Son costume tenait à la fois de l'artiste et du dandy, ce qui n'inspira aux hôtes aucun soupçon, et par conséquent aucune inquiétude.
On amarra la barque au rivage, on fit quelques pas pour chercher un bivouac commode; mais sans doute le point vers lequel on s'acheminait n'était pas de la convenance du contrebandier qui remplissait le poste de surveillant, car il cria à Gaetano:
«Non, point par là, s'il vous plaît.»
Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister davantage, s'avança du côté opposé, tandis que deux matelots, pour éclairer la route, allaient allumer des torches au foyer.
On fit trente pas à peu près et l'on s'arrêta sur une petite esplanade tout entourée de rochers dans lesquels on avait creusé des espèces de sièges, à peu près pareils à de petites guérites où l'on monterait la garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de terre végétale quelques chênes nains et des touffes épaisses de myrtes. Franz abaissa une torche et reconnut, à un amas de cendres, qu'il n'était pas le premier à s'apercevoir du confortable de cette localité, et que ce devait être une des stations habituelles des visiteurs nomades de l'île de Monte-Cristo.
Quant à son attente d'événement, elle avait cessé; une fois le pied sur la terre ferme, une fois qu'il eut vu les dispositions, sinon amicales, du moins indifférentes de ses hôtes, toute sa préoccupation avait disparu, et, à l'odeur du chevreau qui rôtissait au bivouac voisin, la préoccupation s'était changée en appétit.
Il toucha deux mots de ce nouvel incident à Gaetano, qui lui répondit qu'il n'y avait rien de plus simple qu'un souper quand on avait, comme eux dans leur barque, du pain, du vin, six perdrix et un bon feu pour les faire rôtir.
«D'ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve si tentante l'odeur de ce chevreau, je puis aller offrir à nos voisins deux de nos oiseaux pour une tranche de leur quadrupède.
— Faites, Gaetano, faites, dit Franz; vous êtes véritablement né avec le génie de la négociation.»
Pendant ce temps, les matelots avaient arraché des brassées de bruyères, fait des fagots de myrtes et de chênes verts, auxquels ils avaient mis le feu, ce qui présentait un foyer assez respectable.
Franz attendait donc avec impatience, humant toujours l'odeur du chevreau, le retour du patron, lorsque celui-ci reparut et vint à lui d'un air fort préoccupé.
«Eh bien, demanda-t-il, quoi de nouveau? on repousse notre offre?
— Au contraire, fit Gaetano. Le chef, à qui l'on a dit que vous étiez un jeune homme français, vous invite à souper avec lui.
— Eh bien, mais, dit Franz, c'est un homme fort civilisé que ce chef, et je ne vois pas pourquoi je refuserais; d'autant plus que j'apporte ma part du souper.
— Oh! ce n'est pas cela: il a de quoi souper, et au-delà, mais c'est qu'il met à votre présentation chez lui une singulière condition.
— Chez lui! reprit le jeune homme; il a donc fait bâtir une maison?
— Non; mais il n'en a pas moins un chez lui fort confortable, à ce qu'on assure du moins.
— Vous connaissez donc ce chef?
— J'en ai entendu parler.
— En bien ou en mal?
— Des deux façons.
— Diable! Et quelle est cette condition?
— C'est de vous laisser bander les yeux et de n'ôter votre bandeau que lorsqu'il vous y invitera lui-même.»
Franz sonda autant que possible le regard de Gaetano pour savoir ce que cachait cette proposition.
«Ah dame! reprit celui-ci, répondant à la pensée de Franz, je le sais bien, la chose mérite réflexion.
— Que feriez-vous à ma place? fit le jeune homme.
— Moi, qui n'ai rien à perdre, j'irais.
— Vous accepteriez?
— Oui, ne fût-ce que par curiosité.
— Il y a donc quelque chose de curieux à voir chez ce chef?
— Écoutez, dit Gaetano en baissant la voix, je ne sais pas si ce qu'on dit est vrai...»
Il s'arrêta en regardant si aucun étranger ne l'écoutait.
«Et que dit-on?
— On dit que ce chef habite un souterrain auprès duquel le palais Pitti est bien peu de chose.
— Quel rêve! dit Franz en se rasseyant.
— Oh! ce n'est pas un rêve, continua le patron, c'est une réalité! Cama, le pilote du Saint-Ferdinand, y est entré un jour, et il en est sorti tout émerveillé, en disant qu'il n'y a de pareils trésors que dans les contes de fées.
— Ah çà! mais, savez-vous, dit Franz, qu'avec de pareilles paroles vous me feriez descendre dans la caverne d'Ali-Baba?
— Je vous dis ce qu'on m'a dit, Excellence.
— Alors, vous me conseillez d'accepter?
— Oh! je ne dis pas cela! Votre Excellence fera selon son bon plaisir. Je ne voudrais pas lui donner un conseil dans une semblable occasion.»
Franz réfléchit quelques instants, comprit que cet homme si riche ne pouvait lui en vouloir, à lui qui portait seulement quelques mille francs; et, comme il n'entrevoyait dans tout cela qu'un excellent souper, il accepta. Gaetano alla porter sa réponse.
Cependant nous l'avons dit, Franz était prudent; aussi voulut-il avoir le plus de détails possible sur son hôte étrange et mystérieux. Il se retourna donc du côté du matelot qui, pendant ce dialogue, avait plumé les perdrix avec la gravité d'un homme fier de ses fonctions, et lui demanda dans quoi ses hommes avaient pu aborder, puisqu'on ne voyait ni barques, ni spéronares, ni tartanes.
«Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et je connais le bâtiment qu'ils montent.
— Est-ce un joli bâtiment?
— J'en souhaite un pareil à Votre Excellence pour faire le tour du monde.
— De quelle force est-il?
— Mais de cent tonneaux à peu près. C'est, du reste un bâtiment de fantaisie, un yacht, comme disent les Anglais, mais confectionné, voyez-vous, de façon à tenir la mer par tous les temps.
— Et où a-t-il été construit?
— Je l'ignore. Cependant je le crois génois.
— Et comment un chef de contrebandiers, continua Franz, ose-t-il faire construire un yacht destiné à son commerce dans le port de Gênes?
— Je n'ai pas dit, fit le matelot, que le propriétaire de ce yacht fût un contrebandier.
— Non; mais Gaetano l'a dit, ce me semble.
— Gaetano avait vu l'équipage de loin, mais il n'avait encore parlé à personne.
— Mais si cet homme n'est pas un chef de contrebandiers, quel est-il donc?
— Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir.»
«Allons, pensa Franz, le personnage n'en est que plus mystérieux, puisque les versions sont différentes.»
«Et comment s'appelle-t-il?
— Lorsqu'on le lui demande, il répond qu'il se nomme Simbad le marin. Mais je doute que ce soit son véritable nom.
— Simbad le marin?
— Oui.
— Et où habite ce seigneur?
— Sur la mer.
— De quel pays est-il?
— Je ne sais pas.
— L'avez-vous vu?
— Quelquefois.
— Quel homme est-ce?
— Votre Excellence en jugera elle-même.
— Et où va-t-il me recevoir?
— Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a parlé Gaetano.
— Et vous n'avez jamais eu la curiosité, quand vous avez relâché ici et que vous avez trouvé l'île déserte, de chercher à pénétrer dans ce palais enchanté?
— Oh! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus d'une fois même; mais toujours nos recherches ont été inutiles. Nous avons fouillé la grotte de tous côtés et nous n'avons pas trouvé le plus petit passage. Au reste, on dit que la porte ne s'ouvre pas avec une clef, mais avec un mot magique.
— Allons, décidément, murmura Franz, me voilà embarqué dans un conte des Mille et une Nuits.
— Son Excellence vous attend», dit derrière lui une voix qu'il reconnut pour celle de la sentinelle. Le nouveau venu était accompagné de deux hommes de l'équipage du yacht. Pour toute réponse, Franz tira son mouchoir et le présenta à celui qui lui avait adressé la parole.
Sans dire une seule parole, on lui banda les yeux avec un soin qui indiquait la crainte qu'il ne commit quelque indiscrétion; après quoi on lui fit jurer qu'il n'essayerait en aucune façon d'ôter son bandeau.
Il jura. Alors les deux hommes le prirent chacun par un bras, et il marcha guidé par eux et précédé de la sentinelle. Après une trentaine de pas, il sentit, à l'odeur de plus en plus appétissante du chevreau, qu'il repassait devant le bivouac; puis on lui fit continuer sa route pendant une cinquantaine de pas encore, en avançant évidemment du côté où l'on n'avait pas voulu laisser pénétrer Gaetano: défense qui s'expliquait maintenant. Bientôt, au changement d'atmosphère, il comprit qu'il entrait dans un souterrain; au bout de quelques secondes de marche, il entendit un craquement, et il lui sembla que l'atmosphère changeait encore de nature et devenait tiède et parfumée; enfin, il sentit que ses pieds posaient sur un tapis épais et moelleux; ses guides l'abandonnèrent. Il se fit un instant de silence, et une voix dit en bon français, quoique avec un accent étranger:
«Vous êtes le bienvenu chez moi, monsieur, et vous pouvez ôter votre mouchoir.»
Comme on le pense bien, Franz ne se fit pas répéter deux fois cette invitation; il leva son mouchoir, et se trouva en face d'un homme de trente-huit à quarante ans, portant un costume tunisien, c'est-à-dire une calotte rouge avec un long gland de soie bleue, une veste de drap noir toute brodée d'or, des pantalons sang de boeuf larges et bouffants, des guêtres de même couleur brodées d'or comme la veste, et des babouches jaunes; un magnifique cachemire lui serrait la taille, et un petit cangiar aigu et recourbé était passé dans cette ceinture.
Quoique d'une pâleur presque livide, cet homme avait une figure remarquablement belle; ses yeux étaient vifs et perçants; son nez droit, et presque de niveau avec le front, indiquait le type grec dans toute sa pureté, et ses dents, blanches comme des perles, ressortaient admirablement sous la moustache noire qui les encadrait.
Seulement cette pâleur était étrange; on eût dit un homme enfermé depuis longtemps dans un tombeau, et qui n'eût pas pu reprendre la carnation des vivants.
Sans être d'une grande taille, il était bien fait du reste, et, comme les hommes du Midi, avait les mains et les pieds petits.
Mais ce qui étonna Franz, qui avait traité de rêve le récit de Gaetano, ce fut la somptuosité de l'ameublement.
Toute la chambre était tendue d'étoffes turques de couleur cramoisie et brochées de fleurs d'or. Dans un enfoncement était une espèce de divan surmonté d'un trophée d'armes arabes à fourreaux de vermeil et à poignées resplendissantes de pierreries; au plafond, pendait une lampe en verre de Venise, d'une forme et d'une couleur charmantes, et les pieds reposaient sur un tapis de Turquie dans lequel ils enfonçaient jusqu'à la cheville: des portières pendaient devant la porte par laquelle Franz était entré, et devant une autre porte donnant passage dans une seconde chambre qui paraissait splendidement éclairée.
L'hôte laissa un instant Franz tout à sa surprise, et d'ailleurs il lui rendait examen pour examen, et ne le quittait pas des yeux.
«Monsieur, lui dit-il enfin, mille fois pardon des précautions que l'on a exigées de vous pour vous introduire chez moi: mais, comme la plupart du temps cette île est déserte, si le secret de cette demeure était connu, je trouverais sans doute, en revenant, mon pied-à-terre en assez mauvais état, ce qui me serait fort désagréable, non pas pour la perte que cela me causerait, mais parce que je n'aurais pas la certitude de pouvoir, quand je le veux, me séparer du reste de la terre. Maintenant, je vais tâcher de vous faire oublier ce petit désagrément, en vous offrant ce que vous n'espériez certes pas trouver ici, c'est-à-dire un souper passable et d'assez bons lits.
— Ma foi, mon cher hôte, répondit Franz, il ne faut pas vous excuser pour cela. J'ai toujours vu que l'on bandait les yeux aux gens qui pénétraient dans les palais enchantés: voyez plutôt Raoul dans les Huguenots et véritablement je n'ai pas à me plaindre, car ce que vous me montrez fait suite aux merveilles des Mille et une Nuits.
— Hélas! je vous dirai comme Lucullus: Si j'avais su avoir l'honneur de votre visite, je m'y serais préparé. Mais enfin, tel qu'est mon ermitage, je le mets à votre disposition; tel qu'il est, mon souper vous est offert. Ali, sommes-nous servis?»
Presque au même instant, la portière se souleva, et un Nègre nubien, noir comme l'ébène et vêtu d'une simple tunique blanche, fit signe à son maître qu'il pouvait passer dans la salle à manger.
«Maintenant, dit l'inconnu à Franz, je ne sais si vous êtes de mon avis, mais je trouve que rien n'est gênant comme de rester deux ou trois heures en tête-à-tête sans savoir de quel nom ou de quel titre s'appeler. Remarquez que je respecte trop les lois de l'hospitalité pour vous demander ou votre nom ou votre titre; je vous prie seulement de me désigner une appellation quelconque, à l'aide de laquelle je puisse vous adresser la parole. Quant à moi, pour vous mettre à votre aise je vous dirai que l'on a l'habitude de m'appeler Simbad le marin.
— Et moi, reprit Franz, je vous dirai que, comme il ne me manque, pour être dans la situation d'Aladin, que la fameuse lampe merveilleuse, je ne vois aucune difficulté à ce que, pour le moment, vous m'appeliez Aladin. Cela ne nous sortira pas de l'Orient, où je suis tenté de croire que j'ai été transporté par la puissance de quelque bon génie.
— Eh bien, seigneur Aladin, fit l'étrange amphitryon, vous avez entendu que nous étions servis, n'est-ce pas? veuillez donc prendre la peine d'entrer dans la salle à manger; votre très humble serviteur passe devant vous pour vous montrer le chemin.»
Et à ces mots, soulevant la portière, Simbad passa effectivement devant Franz.
Franz marchait d'enchantements en enchantements; la table était splendidement servie. Une fois convaincu de ce point important, il porta les yeux autour de lui. La salle à manger était non moins splendide que le boudoir qu'il venait de quitter; elle était tout en marbre, avec des bas reliefs antiques du plus grand prix, et aux deux extrémités de cette salle, qui était oblongue, deux magnifiques statues portaient des corbeilles sur leurs têtes. Ces corbeilles contenaient deux pyramides de fruits magnifiques; c'étaient des ananas de Sicile, des grenades de Malaga, des oranges des îles Baléares, des pêches de France et des dattes de Tunis.
Quant au souper, il se composait d'un faisan rôti entouré de merles de Corse, d'un jambon de sanglier à la gelée, d'un quartier de chevreau à la tartare, d'un turbot magnifique et d'une gigantesque langouste. Les intervalles des grands plats étaient remplis par de petits plats contenant les entremets.
Les plats étaient en argent, les assiettes en porcelaine du Japon.
Franz se frotta les yeux pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
Ali seul était admis à faire le service et s'en acquittait fort bien. Le convive en fit compliment à son hôte.
«Oui, reprit celui-ci, tout en faisant les honneurs de son souper avec la plus grande aisance; oui, c'est un pauvre diable qui m'est fort dévoué et qui fait de son mieux. Il se souvient que je lui ai sauvé la vie, et comme il tenait à sa tête, à ce qu'il paraît, il m'a gardé quelque reconnaissance de la lui avoir conservée.»
Ali s'approcha de son maître, lui prit la main et la baisa.
«Et serait-ce trop indiscret, seigneur Simbad, dit Franz, de vous demander en quelle circonstance vous avez fait cette belle action?
— Oh! mon Dieu, c'est bien simple, répondit l'hôte. Il paraît que le drôle avait rôdé plus près du sérail du bey de Tunis qu'il n'était convenable de le faire à un gaillard de sa couleur; de sorte qu'il avait été condamné par le bey à avoir la langue, la main et la tête tranchées: la langue le premier jour, la main le second, et la tête le troisième. J'avais toujours eu envie d'avoir un muet à mon service; j'attendis qu'il eût la langue coupée, et j'allai proposer au bey de me le donner pour un magnifique fusil à deux coups qui, la veille, m'avait paru éveiller les désirs de Sa Hautesse. Il balança un instant, tant il tenait à en finir avec ce pauvre diable. Mais j'ajoutai à ce fusil un couteau de chasse anglais avec lequel j'avais haché le yatagan de Sa Hautesse; de sorte que le bey se décida à lui faire grâce de la main et de la tête, mais à condition qu'il ne remettrait jamais le pied à Tunis. La recommandation était inutile. Du plus loin que le mécréant aperçoit les côtes d'Afrique, il se sauve à fond de cale, et l'on ne peut le faire sortir de là que lorsqu'on est hors de vue de la troisième partie du monde.»
Franz resta un moment muet et pensif, cherchant ce qu'il devait penser de la bonhomie cruelle avec laquelle son hôte venait de lui faire ce récit.
«Et, comme l'honorable marin dont vous avez pris le nom, dit-il en changeant de conversation, vous passez votre vie à voyager?
— Oui; c'est un voeu que j'ai fait dans un temps où je ne pensais guère pouvoir l'accomplir, dit l'inconnu en souriant. J'en ai fait quelques-uns comme cela, et qui, je l'espère, s'accompliront tous à leur tour.»
Quoique Simbad eût prononcé ces mots avec le plus grand sang-froid, ses yeux avaient lancé un regard de férocité étrange.
«Vous avez beaucoup souffert, monsieur?» lui dit Franz.
Simbad tressaillit et le regarda fixement.
«À quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.
— À tout, reprit Franz: à votre voix, à votre regard, à votre pâleur, et à la vie même que vous menez.
— Moi! je mène la vie la plus heureuse que je connaisse, une véritable vie de pacha; je suis le roi de la création: je me plais dans un endroit, j'y reste; je m'ennuie, je pars; je suis libre comme l'oiseau, j'ai des ailes comme lui; les gens qui m'entourent m'obéissent sur un signe. De temps en temps, je m'amuse à railler la justice humaine en lui enlevant un bandit qu'elle cherche, un criminel qu'elle poursuit. Puis j'ai ma justice à moi, basse et haute, sans sursis et sans appel, qui condamne ou qui absout, et à laquelle personne n'a rien à voir. Ah! si vous aviez goûté de ma vie, vous n'en voudriez plus d'autre, et vous ne rentreriez jamais dans le monde, à moins que vous n'eussiez quelque grand projet à y accomplir.
— Une vengeance! par exemple», dit Franz.
L'inconnu fixa sur le jeune homme un de ces regards qui plongent au plus profond du coeur et de la pensée.
«Et pourquoi une vengeance? demanda-t-il.
— Parce que, reprit Franz, vous m'avez tout l'air d'un homme qui, persécuté par la société, a un compte terrible à régler avec elle.
— Eh bien, fit Simbad en riant de son rire étrange, qui montrait ses dents blanches et aiguës, vous n'y êtes pas; tel que vous me voyez, je suis une espèce de philanthrope, et peut-être un jour irai-je à Paris pour faire concurrence à M. Appert et à l'homme au Petit Manteau Bleu.
— Et ce sera la première fois que vous ferez ce voyage?
— Oh! mon Dieu, oui. J'ai l'air d'être bien peu curieux, n'est-ce pas? mais je vous assure qu'il n'y a pas de ma faute si j'ai tant tardé, cela viendra un jour ou l'autre!
— Et comptez-vous faire bientôt ce voyage?
— Je ne sais encore, il dépend de circonstances soumises à des combinaisons incertaines.
— Je voudrais y être à l'époque où vous y viendrez, je tâcherais de vous rendre, en tant qu'il serait en mon pouvoir, l'hospitalité que vous me donnez si largement à Monte-Cristo.
— J'accepterais votre offre avec un grand plaisir, reprit l'hôte; mais malheureusement, si j'y vais, ce sera peut-être incognito.»
Cependant, le souper s'avançait et paraissait avoir été servi à la seule intention de Franz, car à peine si l'inconnu avait touché du bout des dents à un ou deux plats du splendide festin qu'il lui avait offert, et auquel son convive inattendu avait fait si largement honneur.
Enfin, Ali apporta le dessert, ou plutôt prit les corbeilles des mains des statues et les posa sur la table.
Entre les deux corbeilles, il plaça une petite coupe de vermeil fermée par un couvercle de même métal.
Le respect avec lequel Ali avait apporté cette coupe piqua la curiosité de Franz. Il leva le couvercle et vit une espèce de pâte verdâtre qui ressemblait à des confitures d'angélique, mais qui lui était parfaitement inconnue.
Il replaça le couvercle, aussi ignorant de ce que la coupe contenait après avoir remis le couvercle qu'avant de l'avoir levé, et, en reportant les yeux sur son hôte, il le vit sourire de son désappointement.
«Vous ne pouvez pas deviner, lui dit celui-ci, quelle espèce de comestible contient ce petit vase, et cela vous intrigue, n'est-ce pas?
— Je l'avoue.
— Eh bien, cette sorte de confiture verte n'est ni plus ni moins que l'ambroisie qu'Hébé servait à la table de Jupiter.
— Mais cette ambroisie, dit Franz, a sans doute, en passant par la main des hommes, perdu son nom céleste pour prendre un nom humain; en langue vulgaire, comment cet ingrédient, pour lequel, au reste, je ne me sens pas une grande sympathie, s'appelle-t-il?
— Eh! voilà justement ce qui révèle notre origine matérielle, s'écria Simbad; souvent nous passons ainsi auprès du bonheur sans le voir, sans le regarder, ou, si nous l'avons vu et regardé, sans le reconnaître. Êtes-vous un homme positif et l'or est-il votre dieu, goûtez à ceci, et les mines du Pérou, de Guzarate et de Golconde vous seront ouvertes. Êtes-vous un homme d'imagination, êtes-vous poète, goûtez encore à ceci, et les barrières du possible disparaîtront; les champs de l'infini vont s'ouvrir, vous vous promènerez, libre de coeur, libre d'esprit, dans le domaine sans bornes de la rêverie. Êtes-vous ambitieux courez-vous après les grandeurs de la terre, goûtez de ceci toujours, et dans une heure vous serez roi, non pas roi d'un petit royaume caché dans un coin de l'Europe, comme la France, l'Espagne ou l'Angleterre mais roi du monde, roi de l'univers, roi de la création. Votre trône sera dressé sur la montagne où Satan emporta Jésus; et, sans avoir besoin de lui faire hommage, sans être forcé de lui baiser la griffe, vous serez le souverain maître de tous les royaumes de la terre. N'est-ce pas tentant, ce que je vous offre là dites, et n'est-ce pas une chose bien facile puisqu'il n'y a que cela à faire? Regardez.»
À ces mots, il découvrit à son tour la petite coupe de vermeil qui contenait la substance tant louée, prit une cuillerée à café des confitures magiques, la porta à sa bouche et la savoura lentement, les yeux à moitié fermés, et la tête renversée en arrière.
Franz lui laissa tout le temps d'absorber son mets favori, puis, lorsqu'il le vit un peu revenu à lui:
«Mais enfin, dit-il, qu'est-ce que ce mets si précieux?
— Avez-vous entendu parler du Vieux de la Montagne, lui demanda son hôte, le même qui voulut faire assassiner Philippe Auguste?
— Sans doute.
— Eh bien, vous savez qu'il régnait sur une riche vallée qui dominait la montagne d'où il avait pris son nom pittoresque. Dans cette vallée étaient de magnifiques jardins plantés par Hassen-ben-Sabah, et, dans ces jardins, des pavillons isolés. C'est dans ces pavillons qu'il faisait entrer ses élus, et là il leur faisait manger, dit Marco-Polo, une certaine herbe qui les transportait dans le paradis, au milieu de plantes toujours fleuries, de fruits toujours mûrs, de femmes toujours vierges. Or, ce que ces jeunes gens bienheureux prenaient pour la réalité, c'était un rêve; mais un rêve si doux, si enivrant, si voluptueux, qu'ils se vendaient corps et âme à celui qui le leur avait donné, et qu'obéissant à ses ordres comme à ceux de Dieu, ils allaient frapper au bout du monde la victime indiquée, mourant dans les tortures sans se plaindre à la seule idée que la mort qu'ils subissaient n'était qu'une transition à cette vie de délices dont cette herbe sainte, servie devant vous, leur avait donné un avant-goût.
— Alors, s'écria Franz, c'est du hachisch! Oui, je connais cela, de nom du moins.
— Justement, vous avez dit le mot, seigneur Aladin, c'est du hachisch, tout ce qui se fait de meilleur et de plus pur en hachisch à Alexandrie, du hachisch d'Abougor, le grand faiseur, l'homme unique, l'homme à qui l'on devrait bâtir un palais avec cette inscription: Au marchand du bonheur, le monde reconnaissant.
— Savez-vous, lui dit Franz, que j'ai bien envie de juger par moi-même de la vérité ou de l'exagération de vos éloges?
— Jugez par vous-même, mon hôte, jugez; mais ne vous en tenez pas à une première expérience: comme en toute chose, il faut habituer les sens à une impression nouvelle, douce ou violente, triste ou joyeuse. Il y a une lutte de la nature contre cette divine substance, de la nature qui n'est pas faite pour la joie et qui se cramponne à la douleur. Il faut que la nature vaincue succombe dans le combat, il faut que la réalité succède au rêve; et alors le rêve règne en maître, alors c'est le rêve qui devient la vie et la vie qui devient le rêve: mais quelle différence dans cette transfiguration! c'est-à-dire qu'en comparant les douleurs de l'existence réelle aux jouissances de l'existence factice, vous ne voudrez plus vivre jamais, et que vous voudrez rêver toujours. Quand vous quitterez votre monde à vous pour le monde des autres, il vous semblera passer d'un printemps napolitain à un hiver lapon, il vous semblera quitter le paradis pour la terre, le ciel pour l'enfer. Goûtez du hachisch, mon hôte! goûtez-en!»
Pour toute réponse, Franz prit une cuillerée de cette pâte merveilleuse, mesurée sur celle qu'avait prise son amphitryon, et la porta à sa bouche.
«Diable! fit-il après avoir avalé ces confitures divines, je ne sais pas encore si le résultat sera aussi agréable que vous le dites, mais la chose ne me paraît pas aussi succulente que vous l'affirmez.
— Parce que les houppes de votre palais ne sont pas encore faites à la sublimité de la substance qu'elles dégustent. Dites-moi: est-ce que dès la première fois vous avez aimé les huîtres, le thé, le porter, les truffes, toutes choses que vous avez adorées par la suite? Est-ce que vous comprenez les Romains, qui assaisonnaient les faisans avec de l'assafoetida, et les Chinois, qui mangent des nids d'hirondelles? Eh! mon Dieu, non. Eh bien, il en est de même du hachisch: mangez-en huit jours de suite seulement, nulle nourriture au monde ne vous paraîtra atteindre à la finesse de ce goût qui vous paraît peut-être aujourd'hui fade et nauséabond. D'ailleurs, passons dans la chambre à côté, c'est-à-dire dans votre chambre, et Ali va nous servir le café et nous donner des pipes.»
Tous deux se levèrent, et, pendant que celui qui s'était donné le nom de Simbad, et que nous avons ainsi nommé de temps en temps, de façon à pouvoir, comme son convive, lui donner une dénomination quelconque, donnait quelques ordres à son domestique, Franz entra dans la chambre attenante.
Celle-ci était d'un ameublement plus simple quoique non moins riche. Elle était de forme ronde, et un grand divan en faisait tout le tour. Mais divan, murailles, plafonds et parquet étaient tout tendus de peaux magnifiques, douces et moelleuses comme les plus moelleux tapis; c'étaient des peaux de lions de l'Atlas aux puissantes crinières; c'étaient des peaux de tigres du Bengale aux chaudes rayures, des peaux de panthères du Cap tachetées joyeusement comme celle qui apparaît à Dante, enfin des peaux d'ours de Sibérie, de renards de Norvège, et toutes ces peaux étaient jetées en profusion les unes sur les autres, de façon qu'on eût cru marcher sur le gazon le plus épais et reposer sur le lit le plus soyeux.
Tous deux se couchèrent sur le divan, des chibouques aux tuyaux de jasmin et aux bouquins d'ambre étaient à la portée de la main, et toutes préparées pour qu'on n'eût pas besoin de fumer deux fois dans la même. Ils en prirent chacun une. Ali les alluma, et sortit pour aller chercher le café.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Simbad se laissa aller aux pensées qui semblaient l'occuper sans cesse, même au milieu de sa conversation, et Franz s'abandonna à cette rêverie muette dans laquelle on tombe presque toujours en fumant d'excellent tabac, qui semble emporter avec la fumée toutes les peines de l'esprit et rendre en échange au fumeur tous les rêves de l'âme.
Ali apporta le café.
«Comment le prendrez-vous? dit l'inconnu: à la française ou à la turque, fort ou léger, sucré ou non sucré, passé ou bouilli? à votre choix: il y en a de préparé de toutes les façons.
— Je le prendrai à la turque, répondit Franz.
— Et vous avez raison, s'écria son hôte, cela prouve que vous avez des dispositions pour la vie orientale. Ah! les Orientaux, voyez-vous, ce sont les seuls hommes qui sachent vivre! Quant à moi ajouta-t-il avec un de ces singuliers sourires qui n'échappaient pas au jeune homme, quand j'aurai fini mes affaires à Paris, j'irai mourir en Orient et si vous voulez me retrouver alors, il faudra venir me chercher au Caire, à Bagdad, ou à Ispahan.
— Ma foi, dit Franz, ce sera la chose du monde la plus facile, car je crois qu'il me pousse des ailes d'aigles, et, avec ces ailes je ferais le tour du monde en vingt-quatre heures.
— Ah! ah! c'est le hachisch qui opère, eh bien! ouvrez vos ailes et envolez-vous dans les régions surhumaines; ne craignez rien, on veille sur vous, et si, comme celles d'Icare, vos ailes fondent au soleil nous sommes là pour vous recevoir.
Alors il dit quelques mots arabes à Ali, qui fit un geste d'obéissance et se retira, mais sans s'éloigner.
Quant à Franz, une étrange transformation s'opérait en lui. Toute la fatigue physique de la journée, toute la préoccupation d'esprit qu'avaient fait naître les événements du soir disparaissaient comme dans ce premier moment de repos où l'on vit encore assez pour sentir venir le sommeil. Son corps semblait acquérir une légèreté immatérielle, son esprit s'éclaircissait d'une façon inouïe, ses sens semblaient doubler leurs facultés; l'horizon allait toujours s'élargissant, mais non plus cet horizon sombre sur lequel planait une vague terreur et qu'il avait vu avant son sommeil, mais un horizon bleu, transparent, vaste, avec tout ce que la mer a d'azur, avec tout ce que le soleil a de paillettes, avec tout ce que la brise a de parfums; puis, au milieu des chants de ses matelots, chants si limpides et si clairs qu'on en eût fait une harmonie divine si on eût pu les noter, il voyait apparaître l'île de Monte-Cristo, non plus comme un écueil menaçant sur les vagues, mais comme une oasis perdue dans le désert; puis à mesure que la barque approchait, les chants devenaient plus nombreux, car une harmonie enchanteresse et mystérieuse montait de cette île à Dieu, comme si quelque fée, comme Lorelay, ou quelque enchanteur comme Amphion, eût voulu y attirer une âme ou y bâtir une ville.
Enfin la barque toucha la rive, mais sans effort, sans secousse comme les lèvres touchent les lèvres, et il rentra dans la grotte sans que cette musique charmante cessât. Il descendit ou plutôt il lui sembla descendre quelques marches, respirant cet air frais et embaumé comme celui qui devait régner autour de la grotte de Circé, fait de tels parfums qu'ils font rêver l'esprit, de telles ardeurs qu'elles font brûler les sens, et il revit tout ce qu'il avait vu avant son sommeil, depuis Simbad, l'hôte fantastique, jusqu'à Ali, le serviteur muet; puis tout sembla s'effacer et se confondre sous ses yeux, comme les dernières ombres d'une lanterne magique qu'on éteint, et il se retrouva dans la chambre aux statues, éclairée seulement d'une de ces lampes antiques et pâles qui veillent au milieu de la nuit sur le sommeil ou la volupté.
C'étaient bien les mêmes statues riches de forme, de luxure et de poésie, aux yeux magnétiques, aux sourires lascifs, aux chevelures opulentes. C'était Phryné, Cléopâtre, Messaline, ces trois grandes courtisanes: puis au milieu de ces ombres impudiques se glissait, comme un rayon pur, comme un ange chrétien au milieu de l'Olympe, une de ces figures chastes, une de ces ombres calmes, une de ces visions douces qui semblait voiler son front virginal sous toutes ces impuretés de marbre.
Alors il lui parut que ces trois statues avaient réuni leurs trois amours pour un seul homme, et que cet homme c'était lui, qu'elles s'approchaient du lit où il rêvait un second sommeil, les pieds perdus dans leurs longues tuniques blanches, la gorge nue, les cheveux se déroulant comme une onde, avec une de ces poses auxquelles succombaient les dieux, mais auxquelles résistaient les saints, avec un de ces regards inflexibles et ardents comme celui du serpent sur l'oiseau, et qu'il s'abandonnait à ces regards douloureux comme une étreinte, voluptueux comme un baiser.
Il sembla à Franz qu'il fermait les yeux, et qu'à travers le dernier regard qu'il jetait autour de lui il entrevoyait la statue pudique qui se voilait entièrement; puis ses yeux fermés aux choses réelles, ses sens s'ouvrirent aux impressions impossibles.
Alors ce fut une volupté sans trêve, un amour sans repos, comme celui que promettait le Prophète à ses élus. Alors toutes ces bouches de pierre se firent vivantes, toutes ces poitrines se firent chaudes, au point que pour Franz, subissant pour la première fois l'empire du hachisch, cet amour était presque une douleur, cette volupté presque une torture, lorsqu'il sentait passer sur sa bouche altérée les lèvres de ces statues, souples et froides comme les anneaux d'une couleuvre; mais plus ses bras tentaient de repousser cet amour inconnu, plus ses sens subissaient le charme de ce songe mystérieux, si bien qu'après une lutte pour laquelle on eût donné son âme, il s'abandonna sans réserve et finit par retomber haletant, brûlé de fatigue, épuisé de volupté, sous les baisers de ces maîtresses de marbre et sous les enchantements de ce rêve inouï.
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
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Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de dix heures et demie à minuit
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Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la cérémonie du lendemain.
Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs hollandais et espagnols.
Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande; les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne.
Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait trouvé cette question politique ébauchée.
Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme, alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le corps se trouvait prêt à l’exécuter.
Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau, c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un autre système.
Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.
Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter une politique savante.
— Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit.
— Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?
— J’ai ouï prononcer...
— Quoi?
— Un nom.
— Lequel?
— Mais je ne m’en souviens plus.
— Dites toujours.
— Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame.
Le roi tressaillit.
— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert, murmura-t-il.
— Oh! Sire, je vous assure que non.
— Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez.
— Non, Sire.
— Essayez.
— Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise, ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef.
Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant paraître maître de lui-même et secouant la tête:
— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.
— Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les ambassadeurs?
— De bon matin.
— Onze heures?
— C’est trop tard... Neuf heures.
— C’est bien tôt.
— Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.
— Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience solennelle?
— Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses, comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer.
— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette réception.
— J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils?
— Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils perdent beaucoup.
— Comment cela?
— Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie. D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse. S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez pas de ses affaires.
— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y gagneraient tout?
— Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande, surtout s’il s’approche d’elle.
— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué. Mais la conclusion, s’il vous plaît?
— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté.
— Que me diront ces ambassadeurs?
— Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a des alliances de consanguinité.
— Bien; mais que répondriez-vous?
— Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des devises injurieuses.
— Pour moi? s’écria le jeune roi exalté.
— Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves.
— Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi en soupirant.
— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des Bataves, leur paraîtra bien plus considérable.
— Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il faut que je sache quoi dire.
— Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante... Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.
— Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils veulent.
— Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.
— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer.
— Sire!
— Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là.
— Sire, j’attends la liste de Votre Majesté.
— C’est vrai.
Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La pendule sonnait onze heures et demie.
On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de l’amour.
La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les pamphlets bataves.
Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour quand les affaires commandaient.
Il dicta donc:
— La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et les officiers de service.
— Les ministres? dit Colbert.
— Cela va sans dire, et les secrétaires.
— Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain.
— Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis.
Minuit sonnait.
C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La Vallière.
Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une heure.
Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour comme en politique.
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"title": "La San-Felice, Tome 05",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
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XCIII
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SAINT JANVIER ET VIRGILE.
A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, Salvato et la compagnie française, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint à l'esprit une de ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui s'obstinaient à combattre encore, et de faire cesser le pillage individuel, était de livrer le palais du roi à un pillage général.
Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns des lazzaroni prisonniers, auxquels on rendit la liberté, à la condition qu'ils retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser eux-mêmes de la fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu.
La communication eut tout le succès qu'en attendait le général en chef. Les plus acharnés, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu l'espoir de vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux de se mettre à piller que de continuer à combattre.
En effet, à peine cette espèce d'autorisation de piller le château fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer qu'elle venait du général français, que toute cette multitude se débanda, se ruant à travers la rue de Tolède et à travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entraînant avec elle les femmes et les enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant comme un flot les trois étages du palais.
En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au plomb des fenêtres.
Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'était, un des premiers, empressé de se précipiter vers le château et de le visiter, avec une curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand à celle qui donne sur la Darsena.
Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait méprisé l'indemnité offerte à son courage humilié; et, avec un désintéressement qui faisait honneur aux anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate de son amiral, il avait, pas à pas et à la manière du lion, c'est-à-dire en faisant face à l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent refermée, il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans le bûcher, et s'était mêlé aux autres frères qui chantaient dans l'église le Dies irae, dies illa.
Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et qui y eût reconnu, sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant trois jours.
Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du château Saint-Elme, avait suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux Français, il n'avait pas manqué à ses engagements vis-à-vis d'eux.
Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songeât à les poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter leurs armes, avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus.
Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la manière dont ils culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de trêve, pour ne pas perdre leur temps, s'étaient faits pillards; et, comme il ignorait que ce fût à l'instigation du général français que le pillage était organisé, il envoya à toute cette canaille trois coups de canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, parmi lesquelles un prêtre, et qui cassèrent la jambe au géant de marbre, ancienne statue de Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais.
Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était emparé de la multitude, et s'était substitué chez elle à tout autre sentiment? Nous citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une idée de la mobilité d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de valeur pour défendre son roi.
Au milieu de toute cette foule, acharnée au pillage, l'aide de camp Villeneuve, qui continuait de tenir le Château-Neuf, envoya un lieutenant à la tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût pris langue avec les avant-postes français. Le lieutenant eut soin de se faire précéder par quelques lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive la liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier, lui: «Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho et servir de signal à l'égorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!»
Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, sans que la foule, préoccupée maintenant d'autres intérêts, songeât à le défendre et à le venger.
Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu l'imprudence de sortir avec une livrée galonnée d'or, vit le peuple mettre sa livrée en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette livrée fût celle du roi.
Au même moment où on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons de sa livrée, Kellermann, qui était descendu avec un détachement de deux ou trois cents hommes, du côté de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du château.
Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à l'église de Santa Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone.
C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote que Cirillo avait envoyé chercher pour conférer les derniers sacrements au sbire blessé par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre, au matin, expira dans la maison où il avait été transporté, à l'angle de la fontaine du Lion.
Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au patriotisme du digne prêtre et l'invitait à se rallier aux Français.
Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un instant: il avait suivi Kellermann.
A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les négociants, les bourgeois, toute la partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part à la lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors d'ouvrir timidement les portes et les fenêtres des magasins et des maisons. La première vue au général était déjà une promesse de sécurité; car il était entouré d'hommes que leur talent, leur science et leur courage avaient faits la vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rémunération était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient passé du despotisme à la persécution, et qui passaient de la persécution à la liberté. Le général, alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout était fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la route que le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, un instant auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population di mezzo ceto, c'est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! vive la liberté! vive la République!» commença de se répandre gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et à mesure qu'elle se tranquillisait, se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de la mort, se retrouvent tout à coup et comme par miracle rendus au jour, à la lumière et à la vie.
Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre heures encore à entrer à Naples, qui peut dire ce qu'il fût resté de maisons debout et de patriotes vivants?
A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirmés dans leur grade de chefs du peuple, rendirent un édit pour l'ouverture des boutiques.
Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième jour de la république parthénopéenne.
Championnet avait vu avec inquiétude que la bourgeoisie et la noblesse seules s'étaient réunies à lui et que le peuple se tenait à l'écart. Alors, il résolut de frapper le lendemain un grand coup.
Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout où il irait.
Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait la cathédrale, c'est-à-dire le point le plus important de Naples, avait reçu la consigne de ne point quitter son poste sans être réclamé par un ordre émané directement du général.
Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter à exposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération publique, dans l'espérance que saint Janvier, auquel les Français avaient la plus grande dévotion, daignerait faire son miracle en leur faveur.
Les chanoines se trouvaient entre deux feux.
Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient compromis vis-à-vis de la cour.
S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du général français.
Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était point l'époque où saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre bienheureux consentît, même pour les Français, à changer sa date habituelle.
Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines à Championnet.
Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient point à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier ne demeurerait pas insensible.
Les chanoines répondirent que, puisque Championnet le voulait absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur côté, ils ne répondaient de rien.
A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposées le lendemain, et qu'à dix heures et demie précises du matin, la liquéfaction du précieux sang aurait lieu.
C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivât de sa part une suspicion de partialité en faveur des Français. Depuis quelque temps, au contraire, il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. Ainsi, au moment de son départ pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'était personnellement présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier son secours et sa protection, et saint Janvier, malgré son instante prière, lui avait obstinément refusé la liquéfaction de son sang; ce qui avait fait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes.
Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce qu'il avait refusé au roi de Naples, c'est que saint Janvier avait changé d'opinion, c'est que saint Janvier s'était fait jacobin.
A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vénération que pour saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les ruines ont, disent les archéologues, renfermé les cendres de l'auteur de l'Énéide.
Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux immortalisés par lui dans son sixième livre de l'Énéide.
Championnet descendit de cheval au monument élevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée qui conduit à la petite rotonde que l'on montre au voyageur comme le columbarium où fut déposée l'urne du poëte. Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition donnait comme étant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une récolte plus considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété.
Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et, déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le décret suivant, qui fut envoyé le même soir à l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin.
«Championnet, général en chef.
»Considérant que le premier devoir d'une république est d'honorer la mémoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers l'émulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans la tombe les génies sublimes de tous les pays et de tous les temps:
»Avons décrété ce qui suit:
»1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre au lieu même où se trouve sa tombe, près de la grotte de Pouzzoles.
»2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours dans lequel seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront présenter. Sa durée sera de vingt jours.
»Cette période expirée, une commission composée de trois membres, nommée par le ministre de l'intérieur, choisira, parmi les projets qui auront été présentés, celui qui semblera le meilleur, et la curie élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à celui dont le projet aura été adopté.
»Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.
»CHAMPIONNET.»
Il est curieux que les deux monuments décrétés à Virgile, l'un à Mantoue, l'autre à Naples, aient été décrétés par deux généraux français: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet.
Après soixante-cinq ans, la première pierre de celui de Naples n'est point encore posée.
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III
| "HUIT JOURS TROP TARD\nLes deux frères Rivers déposèrent Jacques Mérey sur la berge de la Mosell(...TRUNCATED)
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