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{ "file_name": "pg13950.txt", "title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
Chapitre CCLX — Les amis de M. Fouquet
Le roi était retourné à Paris, et avec lui d’Artagnan, qui, en vingt-quatre heures, ayant pris avec le plus grand soin toutes ses informations à Belle-Île, ne savait rien du secret que gardait si bien le lourd rocher de Locmaria, tombe héroïque de Porthos. Le capitaine des mousquetaires savait seulement ce que ces deux hommes vaillants, ce que ces deux amis, dont il avait si noblement pris la défense et essayé de sauver la vie, aidés de trois fidèles Bretons, avaient accompli contre une armée entière. Il avait pu voir, lancés dans la lande voisine, les débris humains qui avaient taché de sang les silex épars dans les bruyères. Il savait aussi qu’un canot avait été aperçu bien loin en mer, et que, pareil à un oiseau de proie, un vaisseau royal avait poursuivi, rejoint et dévoré ce pauvre petit oiseau qui fuyait à tire-d’aile. Mais là s’arrêtaient les certitudes de d’Artagnan. Le champ des conjectures s’ouvrait à cette limite. Maintenant, que fallait-il penser? Le vaisseau n’était pas revenu. Il est vrai qu’un coup de vent régnait depuis trois jours; mais la corvette était à la fois bonne voilière et solide dans ses membrures; elle ne craignait guère les coups de vent, et celle qui portait Aramis eût dû, selon l’estime de d’Artagnan, être revenue à Brest, ou rentrer à l’embouchure de la Loire. Telles étaient les nouvelles ambiguës, mais à peu près rassurantes pour lui personnellement, que d’Artagnan rapportait à Louis XIV, lorsque le roi, suivi de toute la Cour, revint à Paris. Louis, content de son succès, Louis, plus doux et plus affable depuis qu’il se sentait plus puissant, n’avait pas cessé un seul instant de chevaucher à la portière de Mlle de La Vallière. Tout le monde s’était empressé de distraire les deux reines pour leur faire oublier cet abandon du fils et de l’époux. Tout respirait l’avenir; le passé n’était plus rien pour personne. Seulement, ce passé venait comme une plaie douloureuse et saignante aux cœurs de quelques âmes tendres et dévouées. Aussi, le roi ne fut pas plutôt installé chez lui, qu’il en reçut une preuve touchante. Louis XIV venait de se lever et de prendre son premier repas, quand son capitaine des mousquetaires se présenta devant lui. D’Artagnan était un peu pâle et semblait gêné. Le roi s’aperçut, au premier coup d’œil, de l’altération de ce visage, ordinairement si égal. — Qu’avez-vous donc, d’Artagnan? dit-il. — Sire, il m’est arrivé un grand malheur. — Mon Dieu! quoi donc? — Sire, j’ai perdu un de mes amis, M. du Vallon, à l’affaire de Belle-Île. Et, en disant ces mots, d’Artagnan attachait son œil de faucon sur Louis XIV, pour deviner en lui le premier sentiment qui se ferait jour. — Je le savais, répliqua le roi. — Vous le saviez et vous ne me l’avez pas dit? s’écria le mousquetaire. — À quoi bon? Votre douleur, mon ami, est si respectable! J’ai dû, moi, la ménager. Vous instruire de ce malheur qui vous frappait, d’Artagnan, c’était en triompher à vos yeux. Oui, je savais que M. du Vallon s’était enterré sous les rochers de Locmaria; je savais que M. d’Herblay m’a pris un vaisseau avec son équipage pour se faire conduire à Bayonne. Mais j’ai voulu que vous appreniez vous-même ces événements d’une manière directe, afin que vous fussiez convaincu que mes amis sont pour moi respectables et sacrés, que toujours en moi l’homme s’immolera aux hommes, puisque le roi est si souvent forcé de sacrifier les hommes à sa majesté, à sa puissance. — Mais, Sire, comment savez-vous?... — Comment savez-vous vous-même, d’Artagnan? — Par cette lettre, Sire, que m’écrit de Bayonne, Aramis, libre et hors de péril. — Tenez, fit le roi en tirant de sa cassette, placée sur un meuble voisin du siège où d’Artagnan était appuyé, une lettre copiée exactement sur celle d’Aramis, voici la même lettre, que Colbert m’a fait passer huit heures avant que vous receviez la vôtre... Je suis bien servi, je l’espère. — Oui, Sire, murmura le mousquetaire, vous étiez le seul homme dont la fortune fût capable de dominer la fortune et la force de mes deux amis. Vous avez usé, Sire; mais vous n’abuserez point, n’est-ce pas? — D’Artagnan, dit le roi, avec un sourire plein de bienveillance, je pourrais faire enlever M. d’Herblay sur les terres du roi d’Espagne et me le faire amener ici vivant pour en faire justice. D’Artagnan, croyez-le bien, je ne céderai pas à ce premier mouvement, bien naturel. Il est libre, qu’il continue d’être libre. — Oh! Sire, vous ne resterez pas toujours aussi clément, aussi noble, aussi généreux que vous venez de vous le montrer à mon égard et à celui de M. d’Herblay; vous trouverez auprès de vous des conseillers qui vous guériront de cette faiblesse. — Non, d’Artagnan, vous vous trompez, quand vous accusez mon conseil de vouloir me pousser à la rigueur. Le conseil de ménager M. d’Herblay vient de Colbert lui-même. — Ah! Sire, fit d’Artagnan stupéfait. — Quant à vous, continua le roi avec une bonté peu ordinaire, j’ai plusieurs bonnes nouvelles à vous annoncer, mais vous les saurez, mon cher capitaine, du moment où j’aurai terminé mes comptes. J’ai dit que je voulais faire et que je ferais votre fortune. Ce mot va devenir une réalité. — Merci mille fois, Sire; je puis attendre, moi. Je vous en prie, pendant que je vais et puis prendre patience, que Votre Majesté daigne s’occuper de ces pauvres gens, qui, depuis longtemps, assiègent votre antichambre, et viennent humblement déposer une supplique aux pieds du roi. — Qui cela? — Des ennemis de Votre Majesté. Le roi leva la tête. — Des amis de M. Fouquet, ajouta d’Artagnan. — Leurs noms? — M. Gourville, M. Pélisson et un poète, M. Jean de La Fontaine. Le roi s’arrêta un moment pour réfléchir. — Que veulent-ils? — Je ne sais. — Comment sont-ils? — En deuil. — Que disent-ils? — Rien. — Que font-ils? — Ils pleurent. — Qu’ils entrent, dit le roi en fronçant le sourcil. D’Artagnan tourna rapidement sur lui-même, leva la tapisserie qui fermait l’entrée de la chambre royale, et cria dans la salle voisine: — Introduisez! Bientôt parurent à la porte du cabinet, où se tenaient le roi et son capitaine, les trois hommes que d’Artagnan avait nommés. Sur leur passage régnait un profond silence. Les courtisans, à l’approche des amis du malheureux surintendant des finances, les courtisans, disons-nous, reculaient comme pour n’être pas gâtés par la contagion de la disgrâce et de l’infortune. D’Artagnan, d’un pas rapide, vint lui-même prendre par la main ces malheureux qui hésitaient et tremblaient à la porte du cabinet royal; il les amena devant le fauteuil du roi, qui, réfugié dans l’embrasure d’une fenêtre, attendait le moment de la présentation et se préparait à faire aux suppliants un accueil rigoureusement diplomatique. Le premier des amis de Fouquet qui s’avança fut Pélisson. Il ne pleurait plus; mais ses larmes n’avaient uniquement tari que pour que le roi pût mieux entendre sa voix et sa prière. Gourville se mordait les lèvres pour arrêter ses pleurs par respect du roi. La Fontaine ensevelissait son visage dans son mouchoir, et l’on n’eût pas dit qu’il vivait, sans le mouvement convulsif de ses épaules soulevées par ses sanglots. Le roi avait gardé toute sa dignité. Son visage était impassible. Il avait même conservé le froncement de sourcil qui avait paru quand d’Artagnan lui avait annoncé ses ennemis. Il fit un geste qui signifiait: «Parlez», et il demeura debout, couvant d’un regard profond ces trois hommes désespérés. Pélisson se courba jusqu’à terre, et La Fontaine s’agenouilla comme on fait dans les églises. Cet obstiné silence, troublé seulement par des soupirs et des gémissements si douloureux, commençait à émouvoir chez le roi, non pas la compassion, mais l’impatience. — Monsieur Pélisson, dit-il d’une voix brève et sèche, monsieur Gourville, et vous, monsieur... Et il ne nomma pas La Fontaine. — Je verrais, avec un sensible déplaisir, que vous vinssiez me prier pour un des plus grands criminels que doive punir ma justice. Un roi ne se laisse attendrir que par les larmes ou par les remords: larmes de l’innocence, remords des coupables. Je ne croirai ni aux remords de M. Fouquet ni aux larmes de ses amis, parce que l’un est gâté jusqu’au cœur et que les autres doivent redouter de me venir offenser chez moi. C’est pourquoi, monsieur Pélisson, monsieur Gourville, et vous, monsieur... je vous prie de ne rien dire qui ne témoigne hautement du respect que vous avez pour ma volonté. — Sire, répondit Pélisson tremblant à ces terribles paroles, nous ne sommes rien venus dire à Votre Majesté qui ne soit l’expression la plus profonde du plus sincère respect et du plus sincère amour qui sont dus au roi par tous ses sujets. La justice de Votre Majesté est redoutable; chacun doit se courber sous les arrêts qu’elle prononce. Nous nous inclinons respectueusement devant elle. Loin de nous la pensée de venir défendre celui qui a eu le malheur d’offenser Votre Majesté. Celui qui a encouru votre disgrâce peut être un ami pour nous, mais c’est un ennemi de l’État. Nous l’abandonnerons en pleurant à la sévérité du roi. — D’ailleurs, interrompit le roi, calmé par cette voix suppliante et ces persuasives paroles, mon Parlement jugera. Je ne frappe pas sans avoir pesé le crime. Ma justice n’a pas l’épée sans avoir eu les balances. — Aussi avons-nous toute confiance dans cette impartialité du roi, et pouvons-nous espérer de faire entendre nos faibles voix, avec l’assentiment de Votre Majesté, quand l’heure de défendre un ami accusé aura sonné pour nous. — Alors, messieurs, que demandez-vous? dit le roi de son air imposant. — Sire, continua Pélisson, l’accusé laisse une femme et une famille. Le peu de bien qu’il avait suffit à peine à payer ses dettes, et Mme Fouquet, depuis la captivité de son mari, est abandonnée par tout le monde. La main de Votre Majesté frappe à l’égal de la main de Dieu. Quand le Seigneur envoie la plaie de la lèpre ou de la peste à une famille, chacun fuit et s’éloigne de la demeure du lépreux ou du pestiféré. Quelquefois, mais bien rarement, un médecin généreux ose seul approcher du seuil maudit, le franchit avec courage et expose sa vie pour combattre la mort. Il est la dernière ressource du mourant; il est l’instrument de la miséricorde céleste. Sire, nous vous supplions, à mains jointes, à deux genoux, comme on supplie la Divinité; Mme Fouquet n’a plus d’amis, plus de soutiens; elle pleure dans sa maison, pauvre et déserte, abandonnée par tous ceux qui en assiégeaient la porte au moment de la faveur; elle n’a plus de crédit, elle n’a plus d’espoir! Au moins, le malheureux sur qui s’appesantit votre colère reçoit de vous, tout coupable qu’il est, le pain que mouillent chaque jour ses larmes. Aussi affligée, plus dénuée que son époux, Mme Fouquet, celle qui eut l’honneur de recevoir Votre Majesté à sa table, Mme Fouquet, l’épouse de l’ancien surintendant des finances de Votre Majesté, Mme Fouquet n’a plus de pain! Ici, le silence mortel qui enchaînait le souffle des deux amis de Pélisson fut rompu par l’éclat des sanglots, et d’Artagnan dont la poitrine se brisait en écoutant cette humble prière, tourna sur lui-même, vers l’angle du cabinet, pour mordre en liberté sa moustache et comprimer ses soupirs. Le roi avait conservé son œil sec, son visage sévère: mais la rougeur était montée à ses joues, et l’assurance de ses regards diminuait visiblement. — Que souhaitez-vous? dit-il d’une voix émue. — Nous venons demander humblement à Votre Majesté, répliqua Pélisson, que l’émotion gagnait peu à peu, de nous permettre, sans encourir sa disgrâce, de prêter à Mme Fouquet deux mille pistoles, recueillies parmi tous les anciens amis de son mari, pour que la veuve ne manque pas des choses les plus nécessaires à la vie. À ce mot de veuve, prononcé par Pélisson, quand Fouquet vivait encore, le roi pâlit extrêmement; sa fierté tomba; la pitié lui vint du cœur aux lèvres. Il laissa tomber un regard attendri sur tous ces gens qui sanglotaient à ses pieds. — À Dieu ne plaise, répondit-il, que je confonde l’innocent avec le coupable! Ceux-là me connaissent mal qui doutent de ma miséricorde envers les faibles. Je ne frapperai jamais que les arrogants. Faites, messieurs, faites tout ce que votre cœur vous conseillera pour soulager la douleur de Mme Fouquet. Allez, messieurs, allez. Les trois hommes se relevèrent silencieux, l’œil aride. Les larmes s’étaient taries au contact brûlant de leurs joues et de leurs paupières. Ils n’eurent pas la force d’adresser un remerciement au roi, lequel, d’ailleurs, coupa court à leurs révérences solennelles en se retranchant vivement derrière son fauteuil. D’Artagnan demeura seul avec le roi. — Bien! dit-il en s’approchant du jeune prince, qui l’interrogeait du regard; bien, mon maître! Si vous n’aviez pas la devise qui pare votre soleil, je vous en conseillerais une, quitte à la faire traduire en latin par M. Conrart: «Doux au petit, rude au fort!» Le roi sourit et passa dans la salle voisine, après avoir dit à d’Artagnan: — Je vous donne le congé dont vous devez avoir besoin pour mettre en ordre les affaires de feu M. du Vallon, votre ami.
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Chapitre 36
Les choses durèrent ainsi quatre jours, pendant lesquels Buvat, cessant d'aller à son bureau sous prétexte d'indisposition, parvint à force de travail à faire les deux copies commandées, l'une par le prince de Listhnay, l'autre par Dubois. Pendant ces quatre jours, certes les plus agités de toute la vie du pauvre écrivain, il demeura si sombre et si taciturne, que plusieurs fois Bathilde, malgré sa préoccupation toute contraire, lui demanda ce qu'il avait; mais à chaque fois que cette question lui fut faite, Buvat, rappelant à lui toute sa force morale, répondit qu'il n'avait absolument rien, et comme à la suite de cette réponse Buvat se remettait incontinent à chantonner sa petite chanson, il parvint à tromper Bathilde d'autant plus facilement que, partant à son ordinaire comme s'il continuait d'aller à son bureau, Bathilde ne voyait de fait aucun dérangement matériel dans ses habitudes. Quant à d'Harmental, il avait tous les matins la visite de l'abbé Brigaud, qui lui annonçait que toutes choses marchaient à souhait, de sorte que, comme d'un autre côté, ses affaires d'amour allaient à merveille, d'Harmental commençait à trouver que l'état de conspirateur était l'état le plus heureux de la terre. Quant au duc d'Orléans, comme il ne se doutait de rien, il continuait de mener sa vie ordinaire, et il avait convié comme d'habitude, à son souper du dimanche, ses roués et ses maîtresses, lorsque, vers les deux heures de l'après-midi Dubois entra dans son cabinet. — Ah! c'est toi, l'abbé? J'allais envoyer chez toi pour te demander si tu étais des nôtres ce soir, dit le régent. — Vous allez donc souper aujourd'hui, monseigneur? demanda Dubois. — Ah çà! mais d'où sors-tu donc avec ta figure de carême? Est-ce que ce n'est plus aujourd'hui dimanche? — Si fait, monseigneur. — Eh bien! alors, viens nous revoir; voilà la liste de nos convives, tiens: Nocé, Lafare, Fargy, Ravanne, Broglie. Je n'invite pas Brancas; il devient assommant depuis quelques jours. Je crois qu'il conspire, ma parole d'honneur! Et puis la Phalaris et la d'Averne; elles ne peuvent pas se sentir; elles s'arracheront les yeux, et cela nous amusera. Nous aurons de plus la Souris, et peut-être madame de Sabran, si elle n'a pas quelque rendez-vous avec Richelieu. — C'est votre liste, monseigneur? — Oui. — Eh bien! maintenant Votre Altesse veut-elle jeter un coup d'oeil sur la mienne? — Tu en as donc fait une aussi? — Non; on me l'a apportée toute faite. — Qu'est-ce que c'est que cela? reprit le régent en jetant les yeux sur un papier que lui présenta Dubois. «Liste nominative des officiers qui demandent du service au roi d'Espagne: Claude-François de Ferrette, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp et colonel de la cavalerie de France; Boschet, chevalier de Saint-Louis et colonel d'infanterie; de Sabran, de Larochefoucault-Gondral, de Villeneuve, de Lescure, de Laval.» Eh bien! après? — Après, en voilà une autre, et il présenta un second papier au duc. — Protestation de la noblesse.» — Faites vos listes, monseigneur, faites, vous voyez que vous n'êtes pas le seul, et que le prince de Cellamare fait aussi les siennes. — «Signé sans distinction de rangs et de maisons, afin que personne n'y puisse trouver à redire: de Vieux-Pont, de la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-du-Pin, de Montauban, Louis de Caumont, Claude de Polignac, Charles de Laval, Antoine de Chastellux, Armand de Richelieu!» Et où diable as-tu péché tout cela, sournois? — Attendez, monseigneur, nous ne sommes pas au bout. Veuillez jeter un coup d'oeil sur ceci. — «Plan des conjurés. Rien n'est plus important que de s'assurer des places fortes voisines des Pyrénées; gagner la garnison de Bayonne.» Livrer nos villes, mettre aux mains de l'Espagnol les clefs de la France! Qui veut faire cela, Dubois? — Allons, de la patience, monseigneur, nous avons mieux que cela à vous offrir. Tenez, voilà des lettres de Sa Majesté Philippe V en personne. — «Au roi de France.» Mais ce ne sont que des copies? — Je vous dirai tout à l'heure où sont les originaux! — Voyons cela, mon cher abbé, voyons. «Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, etc., etc. De quel oeil vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui se signe contre moi, etc., etc. Je prie Votre Majesté de convoquer les états généraux de son royaume» Convoquer les états généraux! au nom de qui? — Vous le voyez bien, monseigneur, au nom de Philippe V. — Philippe V est roi d'Espagne et non pas roi de France. Qu'il n'intervertisse pas les rôles: j'ai déjà franchi une fois les Pyrénées pour le rasseoir sur le trône, je pourrais bien les franchir une seconde fois pour le renverser. — Nous y songerons plus tard, je ne dis pas non; mais pour le moment, s'il vous plaît, monseigneur, nous avons une cinquième pièce à lire, et ce n'est pas la moins importante, comme vous allez en juger. Et Dubois présenta au régent un dernier papier, que celui-ci ouvrit avec une telle impatience qu'il le déchira en l'ouvrant. — Allons! murmura le régent. — N'importe, monseigneur, n'importe; les morceaux en sont bons, répondit Dubois: rapprochez-les et lisez. Le régent rapprocha les deux morceaux et lut: — «Très chers et bien aimés.» — Oui, c'est cela! continuation de la métaphore: il ne s'agit de rien moins que de ma déposition. Et ces lettres, sans doute, doivent être remises au roi? — Demain, monseigneur. — Par qui? — Par le maréchal! — Par Villeroy? — Par lui-même. — Et comment a-t-il pu se décider à une pareille chose? — Ce n'est pas lui, c'est sa femme, monseigneur. — Encore un tour de Richelieu. — Votre Altesse a mis le doigt dessus. — Et de qui tiens-tu tous ces papiers? — D'un pauvre diable d'écrivain, à qui on les a donnés à copier, attendu que, grâce à une descente qu'on a faite dans la petite maison du comte de Laval, une presse qu'il cachait dans sa cave a cessé de fonctionner. — Et cet écrivain était en relation directe avec Cellamare? Les imbéciles! — Non point, monseigneur, non point. Oh! les mesures étaient mieux prises: le bonhomme n'avait affaire qu'au prince de Listhnay! — Au prince de Listhnay! Qu'est-ce que celui-là encore? — Rue du Bac, 110. — Je ne le connais pas. — Si fait, monseigneur, vous le connaissez. — Et où l'ai-je vu? — Dans votre antichambre. — Comment! ce prétendu prince de Listhnay.... — N'est autre que ce grand coquin de d'Avranches, le valet de chambre de madame du Maine. — Ah! ah! cela m'étonnait aussi qu'elle n'en fût pas, la petite guêpe! — Oh! elle y est en plein. Et si monseigneur veut être débarrassé cette fois ci d'elle et de sa clique, nous les tenons tous. — Voyons d'abord au plus pressé. — Oui, occupons-nous de Villeroy. Êtes-vous décidé à un coup d'autorité? — Parfaitement; tant qu'il n'a fait que piaffer et parader en personnage de théâtre et de carrousel, très bien; tant qu'il s'est borné à des calomnies et même à des impertinences contre moi, très bien encore; mais quand il s'agit du repos et de la tranquillité de la France, ah! monsieur le maréchal, vous les avez assez compromis déjà par votre ineptie militaire, sans que nous vous les laissions compromettre de nouveau par votre fatuité politique. — Ainsi, dit Dubois, nous lui mettons la main dessus? — Oui, mais avec certaines précautions: il faut le prendre en flagrant délit. — Rien de plus facile, il entre tous les matins à huit heures chez le roi? — Oui. — Soyez demain matin à sept heures et demie à Versailles. — Après? — Vous le précéderez chez Sa Majesté. — Et là je lui reproche en face du roi.... — Non pas, non pas, monseigneur, il faut.... En ce moment l'huissier ouvrit la porte. — Silence, dit le régent. Puis se retournant vers l'huissier: Que veux-tu? — Monsieur le duc de Saint-Simon. — Demande-lui si c'est pour affaire sérieuse. L'huissier se retourna et échangea quelques paroles avec le duc; puis s'adressant de nouveau au régent: — Des plus sérieuses, monseigneur. — Eh bien! qu'il entre. Saint-Simon entra. — Pardon, duc, dit le régent; je termine une petite affaire avec Dubois, et dans cinq minutes je suis à vous. Et tandis que Saint-Simon entrait, le duc et Dubois se retirèrent dans un coin, où effectivement ils demeurèrent cinq minutes à causer bas, après quoi Dubois prit congé du régent. — Il n'y a pas de souper ce soir, dit-il en sortant à l'huissier de service. Faites prévenir les personnes invitées. Monseigneur le régent est malade. Et il sortit. — Serait-ce vrai, monseigneur? demanda Saint-Simon avec une inquiétude réelle, car le duc, quoique fort avare de son amitié, avait, soit calcul, soit affection réelle, une grande prédilection pour le régent. — Non, mon cher duc, dit Philippe, pas de manière du moins à m'inquiéter. Mais Chirac prétend que si je ne suis pas sage, je mourrai d'apoplexie, et, ma foi! je suis décidé, je me range. — Ah! monseigneur! Dieu vous entende! dit Saint-Simon; quoique en vérité ce soit un peu tard. — Comment cela, mon cher duc? — Oui, la facilité de Votre Altesse n'a déjà donné que trop de prise à la calomnie. — Ah! si ce n'est que cela, mon cher duc, il y a si longtemps qu'elle mord sur moi, qu'elle doit commencer à se lasser. — Au contraire, monseigneur, reprit Saint-Simon, il faut qu'il se machine quelque chose de nouveau contre vous, car elle se redresse plus sifflante et plus venimeuse que jamais. — Eh bien! voyons, qu'y a-t-il encore? — Il y a que tout à l'heure, en sortant de vêpres, il y avait sur les degrés de Saint-Roch un pauvre qui demandait l'aumône en chantant, et qui, tout en chantant, offrait à ceux qui sortaient des apparences de complaintes. Or, savez-vous ce que c'étaient que ces complaintes, monseigneur? — Non, quelque noël, quelque pamphlet contre Law, contre cette pauvre duchesse de Berry, contre moi-même, peut-être. Oh! mon cher duc, il faut les laisser chanter: si seulement ils payaient! — Tenez, monseigneur, lisez! dit Saint-Simon. Et il présenta au duc et Orléans un papier grossier imprimé à la manière des chansons qui se chantent dans les rues. Le prince le prit en haussant les épaules, et y jetant les yeux avec un inexprimable sentiment de dégoût, il commença de lire: Vous dont l'éloquence rapide Contre deux tyrans inhumains Eut jadis l'audace intrépide D'armer les Grecs et les Romains Contre un monstre encore plus farouche Mettez votre fiel dans ma bouche Je brûle de suivre vos pas, Et je vais tenter cet ouvrage Plus charmé de votre courage Qu'effrayé de votre trépas! — Votre Altesse reconnaît le style, dit Saint-Simon. — Oui, répondit le régent, c'est de Lagrange-Chancel. Puis il continua: À peine ouvrit-il ses paupières, Que tel qu'il se montre aujourd'hui Il fut indigné des barrières Qu'il voit entre le trône et lui. Dans ces détestables idées De l'art des Circés, des Médées, Il fit ses uniques plaisirs Croyant cette voie infernale Digne de remplir l'intervalle Qui s'opposait à ses désirs. — Tenez, duc, dit le régent en tendant le papier à Saint-Simon, c'est si méprisable, que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout. — Lisez, monseigneur, lisez, au contraire. Il faut que vous sachiez de quoi sont capables vos ennemis. Du moment où ils se montrent au jour, tant mieux. C'est une guerre. Ils vous offrent la bataille; acceptez la bataille, et prouvez-leur que vous êtes le vainqueur de Nerwinde, de Steinkerque et de Lérida. — Vous le voulez donc, duc? — Il le faut, monseigneur. Et le régent, avec un sentiment de répugnance presque insurmontable reporta les veux sur le papier et lut, en sautant une strophe pour arriver plus tôt à la fin: Tombent frappés des mêmes coups; Le frère est suivi par le frère, L'épouse devance l'époux; Mais, ô coups toujours plus funestes! Sur deux fils, nos uniques restes, La faux de la Parque s'étend; Le premier a rejoint sa race, L'autre dont la couleur s'efface, Penche vers son dernier instant! Le régent avait lu cette strophe en s'arrêtant vers par vers et d'un accent qui s'altérait à mesure qu'il approchait de la fin; mais au dernier vers son indignation fut plus forte que lui, et, froissant le papier dans ses mains, il voulut parler, mais la voix lui manqua, et deux grosses larmes seulement roulèrent de ses yeux sur ses joues. — Monseigneur, dit Saint-Simon, en regardant le régent avec une pitié pleine de vénération, monseigneur, je voudrais que le monde entier fût là et vît couler ces généreuses larmes; je ne vous donnerais plus le conseil de vous venger de vos ennemis, car, comme moi, le monde entier serait convaincu de votre innocence. — Oui, mon innocence, murmura le régent; oui, et la vie de Louis XV en fera foi. Les infâmes! ils savent mieux que personne quels sont les vrais coupables. Ah! madame de Maintenon, ah! madame du Maine, ah! monsieur de Villeroy! Car ce misérable Lagrange-Chancel n'est que leur scorpion; et quand je pense, Saint-Simon, qu'en ce moment-ci même, je les tiens sous mes pieds! que je n'ai qu'à appuyer le talon et que je les écrase. — Écrasez, monseigneur écrasez! ce sont des occasions qui ne se présentent pas tous les jours, et quand on les tient, il faut les saisir. Le régent réfléchit un instant, et pendant cet instant son visage décomposé reprit peu à peu l'expression de bonté qui lui était naturelle. — Allons, dit Saint-Simon, qui suivait sur la physionomie du régent la réaction qui s'opérait, je vois que ce ne sera pas encore pour aujourd'hui. — Non, monsieur le duc, dit Philippe, car pour aujourd'hui j'ai quelque chose de mieux à faire que de venger les injures du duc d'Orléans: j'ai à sauver la France. Et tendant la main à Saint-Simon, le prince rentra dans sa chambre. Le soir, à neuf heures, monseigneur le régent quitta le Palais-Royal et, contre son habitude, alla coucher à Versailles.
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XII
CAMPAGNE DE LOMBARDIE Maintenant, nous allons, avec l’aide d’un ami de Garibaldi, du brave colonel Medici, que l’on jugera, d’ailleurs, par la simplicité de ses paroles, reprendre notre récit où Garibaldi l’a interrompu. Son départ pour la Sicile nous forcerait d’arrêter ici ses Mémoires, si Medici ne se chargait de les continuer. Et, nous l’avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît mieux que de le laisser parler lui-même de lui-même. En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu’il a prise aux actions qu’il narre pour exalter celle qu’y ont prise ses compagnons. Or, puisque c’est spécialement de lui que nous nous occupons, mieux vaut, pour le voir dans son véritable jour, qu’il y soit placé par un autre que lui-même. Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de Lombardie en 1848. * * * Je partis de Londres pour Montevideo vers la moitié de l’année 1846. Aucun motif politique ni commercial ne m’appelait dans l’Amérique du Sud: j’y allais pour ma santé. Les médecins me croyaient atteint de phthisie pulmonaire; mes opinions libérales m’avaient fait exiler de l’Italie; je me décidai à traverser la mer. J’arrivai à Montevideo sept ou huit mois après l’affaire du Salto San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute son efflorescence. Garibaldi était alors le héros du moment. Je fis connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion: il y consentit. Le lendemain, j’avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je me disais avec orgueil: — Je suis soldat de Garibaldi! Bientôt je me liai plus intimement avec lui. Il me prit en amitié, puis en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois avant qu’il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile pour le Havre. J’avais ses instructions, instructions claires et précises, comme toutes celles que donne Garibaldi. J’étais chargé d’aller en Piémont et en Toscane et d’y voir plusieurs hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le fils du général. J’avais l’adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia. Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l’insurrection; Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l’espérance. Je traversai Paris lors de l’émeute du 15 mai; je passai en Italie, et, au bout d’un mois, j’avais trois cents hommes prêts à marcher où je les conduirais, fût-ce en enfer. Ce fut alors que j’appris que Garibaldi était débarqué à Nice. Mon premier sentiment fut d’être vivement blessé qu’il eût ainsi oublié ce qui était convenu entre nous. J’appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé Anzani mourant. J’aimais beaucoup Anzani; tout le monde l’aimait. Je courus à Nice; Anzani était encore vivant. Je le fis transporter à Gênes, où il reçut l’hospitalité de l’agonie au palais du marquis Gavotto, dans l’appartement qu’y occupait le peintre Gallino. Je m’établis à son chevet et ne le quittai plus. Il était préoccupé, plus que cela n’en valait la peine, de ma bouderie contre Garibaldi. Souvent il m’en parlait; un jour, il me prit la main et, avec un accent prophétique qui avait l’air d’avoir son inspiration dans un autre monde: — Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi; c’est un homme qui a reçu du ciel une telle fortune, qu’il est bien de l’appuyer et de la suivre. L’avenir de l’Italie est en lui; c’est un prédestiné. Je me suis plus d’une fois brouillé avec lui; mais, convaincu de sa mission, je suis toujours revenu à lui le premier. Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d’un mourant, et bien souvent, depuis, je les ai entendus bruire à mon oreille. Anzani était philosophe et pratiquait peu les devoirs matériels de la religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait s’il ne voulait pas voir un prêtre: — Oui, répondit-il, faites-en venir un. Et, comme je m’étonnais de cet acte, que j’appelais une faiblesse: — Mon ami, me dit-il, l’Italie attend beaucoup en ce moment de deux hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que l’on accuse les hommes revenus avec Garibaldi d’être des hérétiques. Sur quoi, il reçut les sacrements. La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de délire. Ses derniers mots furent: — N’oublie pas ma recommandation à propos de Garibaldi. Et il rendit le dernier soupir. Le corps et les papiers d’Anzani furent remis à son frère, homme entièrement dévoué au parti autrichien. Le corps fut ramené à Alzate, patrie d’Anzani, et le cadavre de cet homme qui, six mois auparavant, n’eût pas trouvé, dans toute l’Italie, une pierre où poser sa tête, eut une marche triomphale. Lorsqu’on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil général dans la légion; on lui chanta un Requiem, et le docteur Bartolomeo Udicine, médecin et chirurgien de la légion, prononça une oraison funèbre. Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir lors de l’organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma le premier bataillon: bataillon Anzani. Après la mort d’Anzani, j’étais parti pour Turin. Un jour, le hasard fit qu’en me promenant sous les arcades, je me trouvai face à face avec Garibaldi. A sa vue, la recommandation d’Anzani me revint à la mémoire; il est vrai qu’elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse que je portais à Garibaldi. Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre. Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de la patrie nous revint à tous deux en même temps. — Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous. — Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella? n’avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert? Sa lèvre se plissa dédaigneusement. — Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les nôtres leur fassent soumission. Pas d’hommes, mon cher Medici: la patrie toujours, rien que la patrie! Comme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son entrevue avec Charles-Albert, je cessai de l’interroger. Plus tard, j’appris que le roi Charles-Albert l’avait reçu plus que froidement, le renvoyant à Turin pour qu’il y attendît les ordres de son ministre de la guerre, M. Ricci. M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres, l’avait fait venir et lui avait dit: — Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est là et non ailleurs. Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seulement, au lieu de s’en aller à Venise, il resta à Turin. Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades. —-Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef. Avec les hommes de la trempe de Garibaldi, les résolutions sont bientôt prises. Nous résolûmes d’aller à Milan, et nous partîmes le même soir. Le moment était bon; on venait d’y recevoir la nouvelle des premiers revers de l’armée piémontaise. Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et l’autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards. Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mîmes à l’instant même à la besogne. Nous fûmes tout d’abord rejoints par un bataillon de volontaires de Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie. C’était un noyau. Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu’il eut bientôt porté au complet. Moi, j’avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades qui, pendant les cinq jours, avec trois cents fusils et quatre ou cinq cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats. Mais nous éprouvions les mêmes difficultés que Garibaldi éprouva en 1859. Ces corps de volontaires, qui représentent l’esprit de la Révolution, inquiètent toujours les gouvernements. Un seul mot donnera une idée de l’esprit du nôtre. C’était Mazzini qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies s’appelait la compagnie Medici. Aussi commença-t-on par nous refuser des armes: un homme à lunettes, occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c’étaient des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose. Nous répondîmes que c’était bien; que, quant aux armes, nous nous en procurerions, mais qu’on voulût bien nous donner, au moins, des uniformes. On nous répondit qu’il n’y avait pas d’uniformes; mais on nous ouvrit les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et croates. C’était une assez bonne plaisanterie à l’endroit de gens qui demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les Hongrois et les Autrichiens. Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux premières familles de Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec indignation. Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des soldats autrichiens, ceux qu’on appelle ritters, et nous en fîmes des espèces de blouses. C’était à mourir de rire: nous avions l’air d’un régiment de cuisiniers. Il eût fallu avoir l’œil bien exercé pour reconnaître, sous cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan. Pendant qu’on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles. Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mîmes en marche sur Bergame, en chantant des hymnes patriotiques. Quant à moi, j’avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes gens, presque tous, je l’ai dit, des premières familles de Milan. Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzini, qui venait prendre sa place dans nos rangs et qui y fut reçu avec acclamation. Là, un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l’armée piémontaise, se joignit à nous, traînant à sa suite deux canons appartenant à la garde nationale. A peine étions-nous arrivés, qu’un ordre du comité de Milan nous rappela; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli. L’ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée. Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan. Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait capitulé et qu’un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre poursuite. Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Como; notre jeu était de nous rapprocher autant que possible des frontières suisses. Garibaldi me plaça à l’arrière-garde pour soutenir la retraite. Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de faire. Nous n’avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et complétement démoralisés. Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Como, la désertion se mit parmi nous. Sur cinq mille hommes qu’avait Garibaldi, quatre mille deux cents passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents. Garibaldi, comme s’il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de plusieurs routes en avant de Como. Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d’Apice, enfin à tous les chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se mettre d’accord avec lui dans les fortes positions qu’ils occupaient, positions d’autant plus sûres, et tenables jusqu’au dernier moment, qu’elles étaient appuyées à la Suisse. L’invitation demeura sans résultat. Alors Garibaldi se retira de Camerlata sur ce même San-Fermo où, en 1859, nous battîmes si complétement les Autrichiens. Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il nous réunit et nous harangua.--Les harangues de Garibaldi, vives, pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il nous dit qu’il fallait continuer la guerre en partisans, par bandes, que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu’il s’agissait seulement d’avoir confiance dans le chef et de s’appuyer sur ses compagnons. Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent lieu pendant la nuit, et, le lendemain, notre troupe se trouvait réduite à quatre ou cinq cents hommes. Garibaldi, à son grand regret, se décide à rentrer en Piémont; mais, au moment de traverser la frontière, une honte le prend. Cette retraite sans combat répugne à son courage; il s’arrête à Castelletto sur le Tessin, m’ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus de déserteurs possible. Je vais jusqu’à Lugano, je ramène trois cents hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens. Le 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare que Charles-Albert est un traître, que les Italiens ne peuvent plus et ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme un devoir de faire la guerre pour son compte. Cette proclamation faite, au moment où, de tous côtés, on bat en retraite, nous seuls marchons en avant, et Garibaldi, avec sept cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre l’armée autrichienne. Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et de quelques petites embarcations. Nous commençons l’embarquement; il dure jusqu’au soir, et, le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino. Garibaldi était malade; il avait une fièvre intermittente contre les accès de laquelle il essayait vainement de lutter. Pris par un de ces accès, il entra à l’auberge de la Bécasse, maison isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière sur laquelle est jeté un pont; puis il me fit appeler. — Medici, me dit-il, j’ai absolument besoin de deux heures de repos; remplace-moi et veille sur nous. L’auberge de la Bécasse était mal choisie pour un fiévreux qui voulait dormir tranquille. C’était la sentinelle avancée de Luino, la première maison qui dût être attaquée par l’ennemi, en supposant l’ennemi dans les environs. Nous n’avions aucune nouvelle des mouvements des Autrichiens, nous ne savions pas si nous étions à dix lieues d’eux ou à un kilomètre. Je n’en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l’assurant que j’allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en faisceaux de l’autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et Luino. Je plaçai des sentinelles en avant de l’auberge de la Bécasse, et j’envoyai des paysans explorer les environs. Au bout d’une demi-heure, mes batteurs d’estrade revinrent tout effarés, en criant: — Les Autrichiens! les Autrichiens! Je me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le même cri: — Les Autrichiens! Garibaldi était en plein accès de fièvre; il sauta à bas de son lit, en m’ordonnant de faire battre le rappel et de réunir nos hommes; de sa fenêtre, il découvrait la campagne et nous rejoindrait quand il serait temps. En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous. Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l’une, barrant la route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; l’autre, prenant une position de flanc, empêchait que nous ne fussions tournés, et même pouvait attaquer. Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes qu’ils pouvaient être mille à douze cents; ils s’emparèrent immédiatement de la Bécasse. Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route l’ordre de l’attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents hommes, en attaqua résolument douze cents. C’est l’habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni ses propres hommes; on est en face de l’ennemi: donc, on doit attaquer l’ennemi. Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit. Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu’il devenait nécessaire d’engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc et renouvela l’attaque. J’avais devant moi un mur, que j’escaladai avec ma compagnie; je me trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les ouvertures de l’auberge. Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la baïonnette, et, par toutes ces ouvertures, qui, un instant auparavant, vomissaient le feu, nous entrâmes. Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute. Garibaldi avait dirigé l’attaque à cheval, en avant du pont, à cinquante pas de l’auberge, au milieu du feu; c’était un miracle, qu’exposé comme une cible au feu de l’ennemi, aucune balle ne l’eût atteint. Dès qu’il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre avec ma compagnie. La désertion l’avait réduite à une centaine d’hommes, à peu près, et, avec mes cent hommes, je me mis à la poursuite de onze cents. Il n’y avait pas grand mérite: les Autrichiens semblaient pris d’une véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes; ils coururent jusqu’à Varèse. Ils laissaient dans la Bécasse une centaine de morts et de blessés, et dans nos mains quatre-vingts prisonniers. J’entendis dire qu’ils s’étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces; mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre. Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu’un second corps autrichien, plus considérable que le premier, marchait sur nous. Garibaldi m’ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l’instant même, faire des barricades et créneler les maisons. Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu’il ne nous fallait guère qu’une heure pour mettre la dernière bicoque en état de soutenir un siége. La nouvelle était fausse. Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions; puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna l’ordre de marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe. Nous avancions droit sur Radetzki. A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimo-di-Sopra, qui domine Varèse et qui assurait notre retraite. Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens. Cet espion devait donner des renseignements sur nos forces à trois grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous. L’une marchait sur Como, l’autre sur Varèse; la troisième se séparait des deux autres et se dirigeait sur Luino. Il était évident que le plan des Autrichiens était de se placer entre Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le Piémont, soit sur la Suisse. Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate. D’Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait toujours le service d’avant-garde, sur Viggia. Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus l’ordre de me porter immédiatement contre les Autrichiens. La première colonne dont j’eus connaissance était la division d’Aspre, forte de cinq mille hommes. Ce fut ce même général d’Aspre qui fit depuis les massacres de Livourne. En conséquence de l’ordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le livrer dans la meilleure situation possible, je m’emparai de trois petits villages formant triangle: Catzone, Ligurno et Rodero. Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Como. Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo, rocher inexpugnable, duquel je n’avais, en quelque sorte, qu’à me laisser rouler pour descendre en Suisse, c’est-à-dire en pays neutre. J’avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque détachement occupait un village. J’occupai Ligurno. J’y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m’y étais fortifié du mieux que j’avais pu. Au point du jour, les Autrichiens m’attaquèrent. Ils s’étaient d’abord emparés de Rodero, qu’ils avaient trouvé abandonné; pendant la nuit, sa garnison s’était retirée en Suisse. Je restais avec soixante-huit hommes. Je rappelai les trente hommes que j’avais à Catzone, et, au pas de course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir. A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève. Je jetai les yeux autour de nous: le pied de la montagne était complétement entouré par la cavalerie. Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement. Les Autrichiens montèrent à l’assaut de la montagne; la fusillade commença. Par malheur, chacun de nous n’avait qu’une vingtaine de cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres. Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de San-Maffeo se couvrirent de curieux. Cinq ou six Tessinois, armés de leurs carabines, n’y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et firent avec nous le coup de feu en amateurs. Je gardai ma position et soutins le combat jusqu’à ce que mes hommes eussent brûlé leurs dernières cartouches. J’espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens et viendrait au feu; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de nous secourir; il venait d’apprendre que les Autrichiens s’avançaient sur Luino, et il marchait à leur rencontre. Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu’il était temps de songer à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous prîmes, à travers les rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays. Une heure après, nous étions en Suisse. Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y retrouver à la prochaine occasion. Nous avions tenu plus de quatre heures, soixante-huit hommes contre cinq mille. Le général d’Aspre fit mettre dans tous les journaux qu’il avait soutenu un combat acharné contre l’armée de Garibaldi, qu’il avait mise en complète déroute. Il n’y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries!
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XXIX
ASSUNTA C'était l'accident arrivé au beccaïo qui causait toute cette préoccupation au Vieux-Marché, et toute cette rumeur dans la rue Saint-Eligio, et dans la ruelle des Soupirs-de-l'abîme. Seulement, comme on le comprend bien, cet accident était interprété de cent façons différentes. Le beccaïo, avec sa joue fendue, ses trois dents cassées, sa langue mutilée, n'avait pas pu ou n'avait pas voulu donner de grands renseignements. On avait seulement cru comprendre, aux mots giacobini et Francesi, murmurés par lui, que c'étaient les jacobins de Naples, amis des Français, qui l'avaient équipé ainsi. Le bruit s'était, en outre, répandu qu'un autre ami du beccaïo avait été trouvé mort sur le lieu du combat et que deux autres encore avaient été blessés, dont l'un si gravement, qu'il était mort dans la nuit. Chacun disait son avis sur cet accident et sur ses causes; et c'était le bavardage de cinq ou six cents voix qui causait cette rumeur qu'avait entendue de loin fra Pacifico et qui l'avait attiré vers la boutique du tueur de moutons. Seul, un jeune homme de vingt-six ou vingt-huit ans, appuyé au chambranle de la porte, demeurait pensif et muet. Seulement, aux différentes conjectures qui étaient émises et particulièrement à celle-ci que le beccaïo et ses trois camarades avaient été, en revenant de faire un souper à la taverne de la Schiava, attaqués par quinze hommes à la hauteur de la fontaine du Lion, le jeune homme riait et haussait les épaules avec un geste plus significatif que si c'eût été un démenti formel. — Pourquoi ris-tu et hausses-tu les épaules? lui demanda un de ses camarades nommé Antonio Avella, et que l'on appelait Pagliucchella, par suite de l'habitude qu'ont les gens du peuple à Naples de donner à chaque homme un surnom tiré de son physique ou de son caractère. — Je ris parce que j'ai envie de rire, répondit le jeune homme, et je hausse les épaules parce que cela me plaît de les hausser. Vous avez bien le droit de dire des bêtises, vous; j'ai bien, moi, le droit de rire de ce que vous dites. — Pour que tu saches que nous disons des bêtises, il faut que tu sois mieux instruit que nous. — Il n'est pas difficile d'être mieux instruit que toi, Pagliucchella; il ne faut que savoir lire. — Si je n'ai point appris à lire, répondit celui à qui Michele reprochait son ignorance,--car le railleur était notre ami Michele,--c'est l'occasion qui m'a manqué. Tu l'as eue, toi, parce que tu as une soeur de lait riche et qui est la femme d'un savant; mais il ne faut pas pour cela mépriser les camarades. — Je ne te méprise point, Pagliucchella, tant s'en faut! car tu es un bon et brave garçon, et, si j'avais quelque chose à dire, au contraire, c'est à toi que je le dirais. Et peut-être Michele allait donner à Pagliucchella une preuve de la confiance qu'il avait en lui, en le tirant hors de la foule et en lui faisant part de quelques-uns des détails qui étaient à sa connaissance, lorsqu'il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule et qui pesait lourdement. Il se retourna et tressaillit. — Si tu avais quelque chose à dire, c'est à lui que tu le dirais, fit au jeune railleur celui qui lui mettait la main sur l'épaule; mais, crois-moi, si tu sais quelque chose sur toute cette aventure, ce dont je doute, et que tu dises ce quelque chose à qui que ce soit, c'est alors que tu mériteras véritablement d'être appelé Michel le Fou. — Pasquale de Simone! murmura Michel. — Il vaut mieux, crois-moi, continua le sbire, et c'est plus sûr pour toi, aller rejoindre à l'église de la Madone-del-Carmine,--où elle accomplit un voeu, Assunta, que tu n'as pas trouvée chez elle ce matin, absence qui te met de mauvaise humeur,--que de rester ici pour dire ce que tu n'as pas vu, et ce qu'il serait malheureux pour toi d'avoir vu. — Vous avez raison, signor Pasquale, répondit Michele tout tremblant, et j'y vais. Seulement, laissez-moi passer. Pasquale fit un mouvement qui laissa entre lui et le mur une ouverture par laquelle eût pu se glisser un enfant de dix ans. Michele y passa à l'aise, tant la peur le faisait petit. — Ah! par ma foi, non! murmurait-il en s'éloignant à grands pas dans la direction de l'église del Carmine, sans regarder derrière lui; par ma foi, non! je ne dirai pas un mot, tu peux être tranquille, monseigneur du couteau! j'aimerais mieux me couper la langue. Mais c'est qu'aussi, continua-t-il, cela ferait parler un muet, d'entendre dire qu'ils ont été attaqués par quinze hommes, quand ce sont eux, au contraire, qui se sont mis six pour en attaquer un seul. C'est égal, je n'aime pas les Français ni les jacobins; mais j'aime encore moins les sbires et les sorici[4], et je ne suis pas fâché que celui-là les ait un peu houspillés. Deux morts et deux blessés sur six, viva san Gennaro! il n'avait pas un rhumatisme dans le bras, ni la goutte dans les doigts, celui-là! [Note 4: Nom que l'on donne, à Naples, aux agents de la police secrète.] Et il se mit à rire en secouant joyeusement la tête et en dansant seul un pas de tarentelle au milieu de la rue. Quoique l'on prétende que le monologue n'est point dans la nature, Michele, que l'on appelait Michele le Fou, justement parce qu'il avait l'habitude de parler tout seul et de gesticuler en parlant, Michel le Fou eût continué de glorifier Salvato s'il ne se fût pas trouvé, tant il allongeait le pas, poussant son éclat de rire, sur la place del Carmine, et dansant son pas de tarentelle sous le porche même de l'église. Il souleva la lourde et sale tenture qui pend devant la porte, entra et regarda autour de lui. L'église del Carmine, dont il nous est impossible de ne pas dire un mot en passant, est l'église la plus populaire de Naples, et sa Madone passe pour être une des plus miraculeuses. D'où lui vient cette réputation, et qui lui vaut ce respect que partagent toutes les classes de la société? Est-ce parce qu'elle renferme la dépouille mortelle de ce jeune et poétique Conradin, neveu de Manfred, et de son ami Frédéric d'Autriche? Est-ce à cause de son Christ, qui, menacé par un boulet de René d'Anjou, baissa la tête sur sa poitrine pour éviter le boulet, et dont les cheveux poussent si abondamment, que le syndic de Naples vient, une fois l'an, en grande pompe, les lui couper avec des ciseaux d'or? Est-ce, enfin, parce que Masaniello, le héros des lazzaroni, fut assassiné dans son cloître et y dort dans quelque coin inconnu, tant le peuple est oublieux, même de ceux qui sont morts pour lui? Mais il n'en est pas moins vrai que, l'église del Carmine étant, comme nous l'avons dit, la plus populaire de Naples, c'est à elle que se font la plupart des voeux, et que le vieux Tomeo avait fait le sien, dont nous ne tarderons point à savoir la cause. Michele eut donc, tout d'abord, au milieu de l'église del Carmine, toujours encombrée de fidèles, quelque peine à trouver celle qu'il cherchait; cependant, il finit par la découvrir faisant dévotement sa prière au pied d'un des autels latéraux placés à main gauche en entrant. Cet autel, tout éblouissant de cierges, était consacré à saint François. Michele avait, selon que vous serez pessimiste ou optimiste en amour, cher lecteur, Michele avait le malheur ou le bonheur d'être amoureux. L'émeute, qu'il prévoyait et qu'il avait donnée à Nina pour raison de son départ, n'était qu'une cause secondaire. Celle qui passait avant toutes les autres était le désir de voir et d'embrasser Assunta, la fille de Basso-Tomeo, ce vieux pêcheur qui, on se le rappelle, avait, une nuit, pendant laquelle son bateau était amarré aux fondations du palais de la reine Jeanne, vu un spectre se pencher sur lui, s'assurer avec la pointe du poignard que son sommeil était de bon aloi; puis, enfin, convaincu qu'il dormait, remonter et disparaître dans les ruines. On doit se rappeler encore que cette apparition avait causé un tel effroi au vieux pêcheur, qu'abandonnant Mergellina, et mettant, entre son ancien logement et le nouveau, la rivière de Chiaïa, Chiatamone, le château de l'Oeuf, Santa-Lucia, le Castel-Nuovo, le môle, le port, la strada Nuova, et enfin la porte del Carmine, il avait transporté son domicile à la Marinella. En vrai chevalier errant, Michele avait suivi sa maîtresse au bout de Naples: il l'eût suivie au bout du monde. Le matin du jour auquel nous sommes arrivés, quand il avait trouvé la porte du vieux Basso-Tomeo fermée, au lieu de la trouver ouverte comme de coutume, il n'avait pas été sans inquiétude. Où pouvait être Assunta, et quelle cause l'avait éloignée de la maison? Outre le doute qu'un amant a toujours sur sa maîtresse, si bien aimé qu'il se croie par elle, Michele n'était point sans avoir éprouvé quelques traverses dans ses amours. Basso-Tomeo, vieux pêcheur, plein de la crainte de Dieu, de la vénération des saints, de l'amour du travail, n'avait point une considération bien grande pour Michele, qu'il traitait non-seulement de fou, comme tout le monde, mais encore de paresseux et d'impie. Les trois frères d'Assunta, Gaetano, Gennaro et Luigi, étaient des enfants trop respectueux pour ne point partager les opinions de leur père à l'endroit de Michele; de sorte que le pauvre Michele, à chaque nouveau grief soulevé contre lui, n'avait dans la maison Tomeo qu'un seul défenseur, Assunta, tandis qu'au contraire, il avait quatre accusateurs: le père et les trois fils; ce qui constituait contre lui dans la discussion qu'on avait à son sujet, une formidable majorité. Par bonheur, le métier de pêcheur est un rude métier, et Basso-Tomeo et ses trois fils qui se vantaient de ne pas être des paresseux comme Michele, tenant à exercer le leur en conscience, passaient une partie de la soirée à poser leurs filets, une partie de la nuit à attendre que le poisson s'y engageât, et une partie de la matinée à les tirer hors de l'eau. Il en résultait que, sur vingt-quatre heures, Basso-Tomeo et ses trois fils en restaient dix-huit dehors et dormaient les six autres; ce qui n'en faisait pas des surveillants bien insupportables pour les amours de Michele et d'Assunta. Aussi, Michele prenait-il son malheur en patience. Basso-Tomeo lui avait dit qu'il ne lui donnerait sa fille que lorsqu'il exercerait un métier lucratif et honnête, ou lorsqu'il aurait fait un héritage. Michele, par malheur, prétendait ne connaître aucun métier lucratif et honnête à la fois, affirmant que l'une de ces deux épithètes excluait l'autre, ce qui, à Naples, n'était point tout à fait un paradoxe; et il en donna pour preuve à Basso-Tomeo que lui, par exemple, qui exerçait un métier honnête, qui, aidé par ses trois fils, consacrait dix-huit heures par jour à ce métier, n'avait, depuis cinquante ans à peu près qu'il avait, pour la première fois, jeté ses filets à la mer, pas réussi à mettre cinquante ducats de côté. Il attendait donc l'héritage, parlant d'un oncle qui n'avait jamais existé, et qui, sur les indications de Marco Polo, était parti pour le royaume du Cathay. Si l'héritage ne venait pas, ce qui, au bout du compte, était possible, il ne pouvait manquer, un jour ou l'autre, d'être colonel, puisque Nanno le lui avait prédit. Il est vrai qu'il n'avait rendu publique, dans la maison de Basso-Tomeo, que la première partie de la prédiction, ayant gardé pour lui celle qui aboutissait à la potence et n'ayant jugé à propos de s'ouvrir à ce sujet qu'à sa soeur de lait Luisa, ainsi que nous l'avons vu dans l'entretien qui avait précédé la prédiction plus sinistre encore que la sorcière lui avait faite à elle-même. Or, la présence d'Assunta dans l'église de la Madone-del-Carmine, sa présence à l'autel de saint François et l'illumination a giorno de cet autel, étaient autant de preuves que Michele, tout fou qu'on le disait, ne s'était point trompé à l'endroit du médiocre produit que Basso-Tomeo, malgré la fatigue qu'il prenait, tirait de son pénible métier. En effet, les trois dernières journées avaient été si mauvaises, que le vieux pêcheur avait fait voeu de brûler douze cierges à l'autel de saint François, dans l'espérance que le saint, qui était son patron, lui accorderait une pêche dans le genre de celle que les pêcheurs de l'Évangile avaient faite dans le lac de Génézareth, et avait exigé que, pendant toute la matinée, c'est-à-dire pendant le temps qu'il serait occupé à tirer ses filets, sa fille Assunta appuyât le voeu qu'il avait fait, de ses plus ferventes prières. Or, comme le voeu avait été fait la veille, après la dernière pêche, qui avait encore été plus mauvaise que les deux précédentes; que Michele, ayant consacré toute la soirée à Luisa, et toute la nuit au blessé, n'avait pu être prévenu par Assunta, Michele avait trouvé la porte de la maison fermée, et Assunta agenouillée à l'autel de saint François, au lieu de l'attendre à sa porte. En voyant que Pasquale de Simone lui avait dit vrai, Michele fit un si gros soupir de satisfaction, qu'Assunta se retourna à son tour, poussa un cri de joie, et, avec un bon sourire qui n'était autre chose qu'un remercîment pour sa pénétration, lui fit signe de venir s'agenouiller près d'elle. Michele n'eut pas besoin qu'on lui répétât l'invitation, il ne fit qu'un bond de la place où il était jusqu'aux degrés de l'autel, et tomba à genoux sur la même marche où priait Assunta. Nous ne voudrions pas affirmer qu'à partir de ce moment la prière de la jeune fille fut aussi fervente que lorsque Michele était absent, et qu'il ne se mêla point à cette prière quelques distractions. Mais la chose était peu importante à cette heure, la pêche devant être faite et les filets tirés. On pouvait bien, à tout prendre, risquer quelques paroles d'amour, au milieu des pieuses paroles auxquelles le saint avait droit. Ce fut là seulement que Michele apprit d'Assunta les faits qu'en notre qualité d'historien, nous avons fait connaître à nos lecteurs, avant que Michele les connût lui-même,--et, en échange de ces faits, il lui fit, de son côté, l'histoire la plus probable qu'il put agencer sur une indisposition de Luisa, sur un assassinat qui avait eu lieu à la fontaine du Lion, et sur le bruit qui se faisait à cette heure, rue Sant-Eligio et ruelle des Soupirs-de-l'Abîme, à la porte de la boutique du beccaïo. Assunta, en véritable fille d'Ève qu'elle était, sut à peine qu'il y avait du bruit au Vieux-Marché, qu'elle voulut connaître les véritables causes de ce bruit. Or, ce que lui en disait son amant lui paraissant couvert d'un certain nuage, elle prit congé de saint François, auquel sa prière était finie ou bien près de l'être; elle fit une révérence à l'autel du saint, trempa ses ongles dans le bénitier de la porte, toucha du bout de ses doigts humides les doigts de son amant, fit un dernier signe de croix, prit, avant même d'être sortie de l'église, le bras de Michele, et, légère comme une alouette prête à s'envoler, en chantant comme elle, elle sortit avec lui de l'église del Carmine, pleine de confiance dans l'intervention du saint et ne doutant pas que son père et ses frères n'eussent fait une pêche miraculeuse.
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Chapitre LXII — Vive Colbert!
C’était un effrayant spectacle que celui que présentait la Grève en ce moment. Les têtes, nivelées par la perspective, s’étendaient au loin, drues et mouvantes comme les épis dans une grande plaine. De temps en temps, un bruit inconnu, une rumeur lointaine, faisait osciller les têtes et flamboyer des milliers d’yeux. Parfois il y avait de grands refoulements. Tous ces épis se courbaient et devenaient des vagues plus mouvantes que celles de l’océan, qui roulaient des extrémités au centre, et allaient battre, comme des marées, la haie d’archers qui entouraient les potences. Alors les manches des hallebardes s’abaissaient sur la tête ou les épaules des téméraires envahisseurs; parfois aussi c’était le fer au lieu du bois, et, dans ce cas, il se faisait un large cercle vide autour de la garde: espace conquis aux dépens des extrémités, qui subissaient à leur tour l’oppression de ce refoulement subit qui les repoussait contre les parapets de la Seine. Du haut de sa fenêtre, qui dominait toute la place, d’Artagnan vit, avec une satisfaction intérieure, que ceux des mousquetaires et des gardes qui se trouvaient pris dans la foule savaient, à coups de poing et de pommeaux d’épée, se faire place. Il remarqua même qu’ils avaient réussi, par suite de cet esprit de corps qui double les forces du soldat, à se réunir en un groupe d’à peu près cinquante hommes; et que, sauf une douzaine d’égarés qu’il voyait encore rouler çà et là, le noyau était complet et à la portée de la voix. Mais ce n’étaient pas seulement les mousquetaires et les gardes qui attiraient l’attention de d’Artagnan. Autour des potences, et surtout aux abords de l’arcade Saint-Jean, s’agitait un tourbillon bruyant, brouillon, affairé; des figures hardies, des mines résolues se dessinaient çà et là au milieu des figures niaises et des mines indifférentes; des signaux s’échangeaient, des mains se touchaient. D’Artagnan remarqua dans les groupes, et même dans les groupes les plus animés, la figure du cavalier qu’il avait vu entrer par la porte de communication de son jardin et qui était monté au premier pour haranguer les buveurs. Cet homme organisait des escouades et distribuait des ordres. — Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne me trompais pas, je connais cet homme, c’est Menneville. Que diable fait-il ici? Un murmure sourd et qui s’accentuait par degrés arrêta sa réflexion et attira ses regards d’un autre côté. Ce murmure était occasionné par l’arrivée des patients; un fort piquet d’archers les précédait et parut à l’angle de l’arcade. La foule tout entière se mit à pousser des cris. Tous ces cris formèrent un hurlement immense. D’Artagnan vit Raoul pâlir; il lui frappa rudement sur l’épaule. Les chauffeurs, à ce grand cri, se retournèrent et demandèrent où l’on en était. — Les condamnés arrivent, dit d’Artagnan. — Bien, répondirent-ils en avivant la flamme de la cheminée. D’Artagnan les regarda avec inquiétude; il était évident que ces hommes qui faisaient un pareil feu, sans utilité aucune, avaient d’étranges intentions. Les condamnés parurent sur la place. Ils marchaient à pied, le bourreau devant eux; cinquante archers se tenaient en haie à leur droite et à leur gauche. Tous deux étaient vêtus de noir, pâles mais résolus. Ils regardaient impatiemment au-dessus des têtes en se haussant à chaque pas. D’Artagnan remarqua ce mouvement. — Mordioux! dit-il, ils sont bien pressés de voir la potence. Raoul se reculait sans avoir la force cependant de quitter tout à fait la fenêtre. La terreur, elle aussi, a son attraction. — À mort! à mort! crièrent cinquante mille voix. — Oui à mort! hurlèrent une centaine de furieux, comme si la grande masse leur eût donné la réplique. — À la hart! à la hart! cria le grand ensemble; vive le roi! — Tiens! murmura d’Artagnan, c’est drôle, j’aurais cru que c’était M. de Colbert qui les faisait pendre, moi. Il y eut en ce moment un refoulement qui arrêta un instant la marche des condamnés. Les gens à mine hardie et résolue qu’avait remarqués d’Artagnan, à force de se presser, de se pousser, de se hausser, étaient parvenus à toucher presque la haie d’archers. Le cortège se remit en marche. Tout à coup, aux cris de: «Vive Colbert!» ces hommes que d’Artagnan ne perdait pas de vue se jetèrent sur l’escorte, qui essaya vainement de lutter. Derrière ces hommes, il y avait la foule. Alors commença, au milieu d’un affreux vacarme, une affreuse confusion. Cette fois, ce sont mieux que des cris d’attente ou des cris de joie, ce sont des cris de douleur. En effet, les hallebardes frappent, les épées trouent, les mousquets commencent à tirer. Il se fit alors un tourbillonnement étrange au milieu duquel d’Artagnan ne vit plus rien. Puis de ce chaos surgit tout à coup comme une intention visible, comme une volonté arrêtée. Les condamnés avaient été arrachés des mains des gardes et on les entraînait vers la maison de l’Image-de-Notre-Dame. Ceux qui les entraînaient criaient: — Vive Colbert! Le peuple hésitait, ne sachant s’il devait tomber sur les archers ou sur les agresseurs. Ce qui arrêtait le peuple, c’est que ceux qui criaient: «Vive Colbert!» commençaient à crier en même temps: «Pas de hart! à bas la potence! au feu! au feu! brûlons les voleurs! brûlons les affameurs!» Ce cri poussé d’ensemble obtint un succès d’enthousiasme. La populace était venue pour voir un supplice, et voilà qu’on lui offrait l’occasion d’en faire un elle-même. C’était ce qui pouvait être le plus agréable à la populace. Aussi se rangea-t-elle immédiatement du parti des agresseurs contre les archers, en criant avec la minorité, devenue, grâce à elle, majorité des plus compactes: — Oui, oui, au feu, les voleurs! vive Colbert! — Mordioux! s’écria d’Artagnan, il me semble que cela devient sérieux. Un des hommes qui se tenaient près de la cheminée s’approcha de la fenêtre, son brandon à la main. — Ah! ah! dit-il, cela chauffe. Puis, se retournant vers son compagnon: — Voilà le signal! dit-il. Et soudain il appuya le tison brûlant à la boiserie. Ce n’était pas une maison tout à fait neuve que le cabaret de l’Image de Notre-Dame; aussi ne se fit-elle pas prier pour prendre feu. En une seconde, les ais craquent et la flamme monte en pétillant. Un hurlement du dehors répond aux cris que poussent les incendiaires. D’Artagnan, qui n’a rien vu parce qu’il regarde sur la place, sent à la fois la fumée qui l’étouffe et la flamme qui le grille. — Holà! s’écrie-t-il en se retournant, le feu est-il ici? êtes-vous fous ou enragés, mes maîtres? Les deux hommes le regardèrent d’un air étonné. — Eh quoi! demandèrent-ils à d’Artagnan, n’est-ce pas chose convenue? — Chose convenue que vous brûlerez ma maison? vocifère d’Artagnan en arrachant le tison des mains de l’incendiaire et le lui portant au visage. Le second veut porter secours à son camarade; mais Raoul le saisit, l’enlève et le jette par la fenêtre, tandis que d’Artagnan pousse son compagnon par les degrés. Raoul, le premier libre, arrache les lambris qu’il jette tout fumants par la chambre. D’un coup d’œil, d’Artagnan voit qu’il n’y a plus rien à craindre pour l’incendie et court à la fenêtre. Le désordre est à son comble. On crie à la fois: — Au feu! au meurtre! à la hart! au bûcher! vive Colbert et vive le roi! Le groupe qui arrache les patients aux mains des archers s’est rapproché de la maison, qui semble le but vers lequel on les entraîne. Menneville est à la tête du groupe criant plus haut que personne: — Au feu! au feu! vive Colbert! D’Artagnan commence à comprendre. On veut brûler les condamnés, et sa maison est le bûcher qu’on leur prépare. — Halte-là! cria-t-il l’épée à la main et un pied sur la fenêtre. Menneville, que voulez-vous? — Monsieur d’Artagnan, s’écrie celui-ci, passage, passage! — Au feu! au feu, les voleurs! vive Colbert! crie la foule. Ces cris exaspérèrent d’Artagnan. — Mordioux! dit-il, brûler ces pauvres diables qui ne sont condamnés qu’à être pendus, c’est infâme! Cependant, devant la porte, la masse des curieux, refoulée contre les murailles, est plus épaisse et ferme la voie. Menneville et ses hommes, qui traînent les patients, ne sont plus qu’à dix pas de la porte. Menneville fait un dernier effort. — Passage! passage! crie-t-il le pistolet au poing. — Brûlons! brûlons! répète la foule. Le feu est à l’Image-de-Notre-Dame. Brûlons les voleurs! brûlons-les tous deux dans l’Image-de-Notre-Dame. Cette fois, il n’y a pas de doute, c’est bien à la maison de d’Artagnan qu’on en veut. D’Artagnan se rappelle l’ancien cri, toujours si efficacement poussé par lui. — À moi, mousquetaires!... dit-il d’une voix de géant, d’une de ces voix qui dominent le canon, la mer, la tempête; à moi, mousquetaires!... Et, se suspendant par le bras au balcon, il se laisse tomber au milieu de la foule, qui commence à s’écarter de cette maison d’où il pleut des hommes. Raoul est à terre aussitôt que lui. Tous deux ont l’épée à la main. Tout ce qu’il y a de mousquetaires sur la place a entendu ce cri d’appel; tous se sont retournés à ce cri et ont reconnu d’Artagnan. — Au capitaine! au capitaine! crient-ils tous à leur tour. Et la foule s’ouvre devant eux comme devant la proue d’un vaisseau. En ce moment d’Artagnan et Menneville se trouvèrent face à face. — Passage! passage! s’écrie Menneville en voyant qu’il n’a plus que le bras à étendre pour toucher la porte. — On ne passe pas! dit d’Artagnan. — Tiens, dit Menneville en lâchant son coup de pistolet presque à bout portant. Mais avant que le rouet ait tourné, d’Artagnan a relevé le bras de Menneville avec la poignée de son épée et lui a passé la lame au travers du corps. — Je t’avais bien dit de te tenir tranquille, dit d’Artagnan à Menneville qui roula à ses pieds. — Passage! passage! crient les compagnons de Menneville épouvantés d’abord, mais qui se rassurent bientôt en s’apercevant qu’ils n’ont affaire qu’à deux hommes. Mais ces deux hommes sont deux géants à cent bras, l’épée voltige entre leurs mains comme le glaive flamboyant de l’archange. Elle troue avec la pointe, frappe de revers, frappe de taille. Chaque coup renverse son homme. — Pour le roi! crie d’Artagnan à chaque homme qu’il frappe, c’est-à-dire à chaque homme qui tombe. Ce cri devient le mot d’ordre des mousquetaires, qui, guidés par lui, rejoignent d’Artagnan. Pendant ce temps les archers se remettent de la panique qu’ils ont éprouvée, chargent les agresseurs en queue, et, réguliers comme des moulins, foulent et abattent tout ce qu’ils rencontrent. La foule, qui voit reluire les épées, voler en l’air les gouttes de sang, la foule fuit et s’écrase elle-même. Enfin des cris de miséricorde et de désespoir retentissent; c’est l’adieu des vaincus. Les deux condamnés sont retombés aux mains des archers. D’Artagnan s’approche d’eux, et les voyant pâles et mourants: — Consolez-vous, pauvres gens, dit-il, vous ne subirez pas le supplice affreux dont ces misérables vous menaçaient. Le roi vous a condamnés à être pendus. Vous ne serez que pendus. Çà! qu’on les pende, et voilà tout. Il n’y a plus rien à l’Image-de-Notre-Dame. Le feu a été éteint avec deux tonnes de vin à défaut d’eau. Les conjurés ont fui par le jardin. Les archers entraînent les patients aux potences. L’affaire ne fut pas longue à partir de ce moment. L’exécuteur, peu soucieux d’opérer selon les formes de l’art, se hâte et expédie les deux malheureux en une minute. Cependant on s’empresse autour de d’Artagnan; on le félicite, on le caresse. Il essuie son front ruisselant de sueur, son épée ruisselante de sang, hausse les épaules en voyant Menneville qui se tord à ses pieds dans les dernières convulsions de l’agonie. Et tandis que Raoul détourne les yeux avec compassion, il montre aux mousquetaires les potences chargées de leurs tristes fruits. — Pauvres diables! dit-il, j’espère qu’ils sont morts en me bénissant, car je leur en ai sauvé de belles. Ces mots vont atteindre Menneville au moment où lui-même va rendre le dernier soupir. Un soupir sombre et ironique voltige sur ses lèvres. Il veut répondre, mais l’effort qu’il fait achève de briser sa vie. Il expire. — Oh! tout cela est affreux, murmura Raoul; partons, monsieur le chevalier. — Tu n’es pas blessé? demande d’Artagnan. — Non, merci. — Eh bien! tu es un brave, mordioux! C’est la tête du père et le bras de Porthos. Ah! s’il avait été ici, Porthos, il en aurait vu de belles. Puis, par manière de se souvenir: — Mais où diable peut-il être, ce brave Porthos? murmura d’Artagnan. — Venez, chevalier, venez, insista Raoul. — Une dernière minute, mon ami, que je prenne mes trente-sept pistoles et demie, je suis à toi. La maison est d’un bon produit, ajouta d’Artagnan en rentrant à l’Image-de-Notre-Dame; mais décidément, dût-elle être moins productive, je l’aimerais mieux dans un autre quartier.
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XCVI
Le contrat. Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire vers les cinq heures de l'après-midi du jour fixé pour la signature du contrat de Mlle Eugénie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier s'était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied, maintenus par la main du cocher assis déjà depuis un quart d'heure sur le siège, l'élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois fait connaissance, et notamment pendant la soirée d'Auteuil, vint tourner rapidement l'angle de la porte d'entrée, et lança plutôt qu'il ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d'épouser une princesse. Il s'informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le rencontra lui-même au haut de l'escalier. À la vue du jeune homme, le comte s'arrêta. Quant à Andrea Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne l'arrêtait. «Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte. — Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, comment vous portez-vous? — À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous? — Je sortais, monsieur. — Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant mon phaéton à la remorque. — Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui ne se souciait pas d'être vu en compagnie du jeune homme; non, je préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne vos paroles au vol.» Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier étage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, signe au jeune homme de s'asseoir à son tour. Andrea prit son air le plus riant. «Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir; à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père. — Ah! vraiment? dit Monte-Cristo. — Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'étiez-vous pas prévenu de cette solennité par M. Danglars? — Si fait, dit le comte, j'ai reçu une lettre de lui hier; mais je ne crois pas que l'heure y fût indiquée. — C'est possible; le beau-père aura compté sur la notoriété publique. — Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous contractez là; et puis, Mlle Danglars est jolie. — Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie. — Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit Monte-Cristo. — Fort riche, vous croyez? répéta le jeune homme. — Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la moitié de sa fortune. — Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard étincelant de joie. — Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est à la veille d'entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France. — Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas? — Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis général, au moins dix millions dans cette affaire. — Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti, qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées. — Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille unique. D'ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l'a dit du moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons là un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire! — Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'étais né pour être diplomate. — Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie, vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le coeur est donc pris? — En vérité, j'en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste. — Vous aime-t-on un peu? — Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, puisqu'on m'épouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point. — Lequel? — C'est que j'ai été singulièrement aidé dans tout ceci. — Bah! — Certainement. — Par les circonstances? — Non, par vous. — Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne suffisaient point? — Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite. — Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée de ses paroles; ma protection ne vous a été acquise qu'après connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur votre père; car enfin qui m'a procuré, à moi qui ne vous avais jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore et l'abbé Busoni. Qui m'a encouragé, non pas à vous servir de garantie, mais à vous patronner? C'est le nom de votre père, si connu et si honoré en Italie; personnellement, moi, je ne vous connais pas.» Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu'il était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la sienne, et que l'étreinte n'en pouvait être facilement brisée. «Ah çà! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande fortune, monsieur le comte? — Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo. — Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrivée? — J'en ai reçu la lettre d'avis. — Mais les trois millions? — Les trois millions sont en route, selon toute probabilité. — Je les toucherai donc réellement? — Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu'à présent, monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!» Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empêcher de rêver un moment. «Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même quand elle devrait vous être désagréable. — Parlez, dit Monte-Cristo. — Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup de gens distingués, et j'ai même, pour le moment du moins, une foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom illustre, et à défaut de la main paternelle, c'est une main puissante qui doit me conduire à l'autel; or, mon père ne vient point à Paris, n'est-ce pas? — Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en mourir, chaque fois qu'il voyage. — Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande. — À moi? — Oui, à vous. — Et laquelle? mon Dieu! — Eh bien, c'est de le remplacer. — Ah! mon cher monsieur! quoi! après les nombreuses relations que j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal que de me faire une pareille demande? «Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu'un pareil prêt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins gênant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir déjà dit, que dans sa participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le comte de Monte-Cristo n'a cessé d'apporter les scrupules, je dirai plus, les superstitions d'un homme de l'Orient. «Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à Constantinople, présider à un mariage! jamais. — Ainsi, vous me refusez? — Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous refuserais de même. — Ah! par exemple! s'écria Andrea désappointé, mais comment faire alors? — Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-même. — D'accord, mais c'est vous qui m'avez présenté chez M. Danglars. — Point! Rétablissons les faits dans toute la vérité: c'est moi qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c'est vous qui vous êtes présenté vous-même; diable! c'est tout différent. — Oui, mais mon mariage: vous avez aidé... — Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon cher prince, c'est un principe arrêté chez moi.» Andrea se mordit les lèvres. «Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins? — Tout Paris y sera? — Oh! certainement. — Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte. — Vous signerez au contrat? — Oh! je n'y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont point jusque-là. — Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte. — Comment donc? — Un conseil. — Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service. — Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre. — Dites. — La dot de ma femme est de cinq cent mille livres. — C'est le chiffre que M. Danglars m'a annoncé à moi-même. — Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du notaire? — Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent les millions à votre disposition, comme chef de la communauté. — C'est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu'il avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire de chemin de fer dont vous me parliez tout à l'heure. — Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est, à ce que tout le monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans l'année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter. — Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, toutefois, qui me perce le coeur. — Ne l'attribuez qu'à des scrupules fort naturels en pareille circonstance. — Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; à ce soir, neuf heures. — À ce soir.» Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton et disparut. Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu'à neuf heures, Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont Danglars, en ce moment-là, avait l'initiative. En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres salons de l'étage étaient pleins d'une foule parfumée qu'attirait fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin d'être là où l'on sait qu'il y a du nouveau. Un académicien dirait que les soirées du monde sont des collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles affamées et frelons bourdonnants. Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, la lumière roulait à flots des moulures d'or sur les tentures de soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n'avait pour lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat. Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante: une robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou. Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de vulgairement virginal à ses propres yeux. Mme Danglars, à trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans aucun privilège particulier. M. Danglars, entouré de députés, d'hommes de finance, expliquait une théorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en exercice quand la force des choses aurait contraint le gouvernement à l'appeler au ministère. Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de l'Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait besoin d'être hardi pour paraître à l'aise, ses projets de vie à venir, et les progrès de luxe qu'il comptait faire faire avec ses cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion parisienne. La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un reflux de turquoises, de rubis, d'émeraudes, d'opales et de diamants. Comme partout, on remarquait que c'étaient les plus vieilles femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se montraient avec le plus d'obstination. S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de paradis. À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les finances, respecté dans l'armée ou illustre dans les lettres; alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom. Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indifférence ou le ricanement du dédain! Au moment où l'aiguille de la pendule massive, de la pendule représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran d'or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute l'assemblée se tourna vers la porte. Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle; son gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir paraissait d'une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la mâle pâleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chaîne de gilet si fine qu'à peine le mince filet d'or tranchait sur le piqué blanc. Il se fit à l'instant même un cercle autour de la porte. Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperçut Mme Danglars à un bout du salon, M. Danglars à l'autre, et Mlle Eugénie devant lui. Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours souffrante; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, il passa de la baronne à Eugénie, qu'il complimenta en termes si rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée. Près d'elle était Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement données pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire incessamment usage. En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de Danglars, qui s'était approché pour lui donner la main. Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrêta, promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette expression particulière aux gens d'un certain monde et surtout d'une certaine portée, regard qui semble dire: «J'ai fait ce que j'ai dû; maintenant que les autres fassent ce qu'ils me doivent.» Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il accourut saluer le comte. Il le trouva complètement entouré; on se disputait ses paroles, comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne disent jamais un mot sans valeur. Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d'or qui couvrait la table préparée pour la signature, table en bois doré. Un des notaires s'assit, l'autre resta debout. On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, présente à cette solennité, devait signer. Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que les hommes, plus indifférents à l'endroit du style énergique, comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation fébrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur l'impassibilité d'Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait cette importante affaire. Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitôt la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double de ce qu'elle était auparavant: ces sommes brillantes, ces millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui venaient compléter l'exposition qu'on avait faite, dans une chambre exclusivement consacrée à cet objet, du trousseau de la mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec tout leur prestige dans la jalouse assemblée. Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l'éclat du soleil. Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles. Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à croire à la réalité du rêve qu'il faisait, Andrea était sur le point de perdre la tête. Le notaire prit solennellement la plume, l'éleva au-dessus de sa tête et dit: «Messieurs, on va signer le contrat.» Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier timbré. Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir. La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort. «Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose désespérante? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli être victime, nous prive d'avoir M. de Villefort. — Oh! mon Dieu! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit: Ma foi, la chose m'est bien indifférente! — Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur d'être la cause involontaire de cette absence. — Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.» Andrea dressait les oreilles. «Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je tiens à le constater.» On écoutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement les lèvres, allait parler. «Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui était venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce que l'on croit, par son complice? — Oui, dit Danglars. — Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait déshabillé et l'on avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés; mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les déposer au greffe, avait oublié le gilet.» Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la porte; il voyait paraître un nuage à l'horizon, et ce nuage lui semblait renfermer la tempête dans ses flancs. «Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouvé aujourd'hui tout couvert de sang et troué à l'endroit du coeur.» Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à s'évanouir. «On me l'a apporté. Personne ne pouvait deviner d'où venait cette guenille; moi seul songeai que c'était probablement le gilet de la victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans la poche et l'en a tiré: c'était une lettre adressée à qui? à vous, baron. — À moi? s'écria Danglars. — Oh! mon Dieu! oui, à vous; je suis parvenu à lire votre nom sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au milieu des éclats de surprise générale. — Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, comment cela empêche-t-il M. de Villefort? — C'est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo; ce gilet et cette lettre étaient ce qu'on appelle des pièces de conviction; lettre et gilet, j'ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en matière criminelle: c'était peut-être quelque machination contre vous.» Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième salon. «C'est possible, dit Danglars; cet homme assassiné n'était-il point un ancien forçat? — Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse.» Danglars pâlit légèrement; Andrea quitta le second salon et gagna l'antichambre. «Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi et j'en demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars.» La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire. «Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le prince Cavalcanti, où êtes-vous? — Andrea! Andrea! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d'intimité de l'appeler par son nom de baptême. — Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c'est à lui de signer!» cria Danglars à un huissier. Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût entré dans les appartements, quaerens quem devoret. Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier. Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de chaque salon, et s'avançait vers Danglars, précédé d'un commissaire de police ceint de son écharpe. Mme Danglars poussa un cri et s'évanouit. Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage décomposé par la terreur. «Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avançant au-devant du commissaire. — Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?» Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha; on interrogea. «Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars presque égaré. — Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon. — Et quel crime a-t-il commis? — Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, d'avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.» Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui. Andrea avait disparu.
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XXXI
Italie.--Simbad le marin. Vers le commencement de l'année 1838, se trouvaient à Florence deux jeunes gens appartenant à la plus élégante société de Paris, l'un, le vicomte Albert de Morcerf, l'autre, le baron Franz d'Épinay. Il avait été convenu entre eux qu'ils iraient passer le carnaval de la même année à Rome, où Franz, qui depuis près de quatre ans habitait l'Italie, servirait de cicerone à Albert. Or, comme ce n'est pas une petite affaire que d'aller passer le carnaval à Rome, surtout quand on tient à ne pas coucher place du Peuple ou dans le Campo-Vaccino, ils écrivirent à maître Pastrini, propriétaire de l'hôtel de Londres, place d'Espagne, pour le prier de leur retenir un appartement confortable. Maître Pastrini répondit qu'il n'avait plus à leur disposition que deux chambres et un cabinet situés al secondo piano, et qu'il offrait moyennant la modique rétribution d'un louis par jour. Les deux jeunes gens acceptèrent; puis, voulant mettre à profit le temps qui lui restait, Albert partit pour Naples. Quant à Franz, il resta à Florence. Quand il eut joui quelque temps de la vie que donne la ville des Médicis, quand il se fut bien promené dans cet Éden qu'on nomme les Casines, quand il eut été reçu chez ces hôtes magnifiques qui font les honneurs de Florence, il lui prit fantaisie, ayant déjà vu la Corse, ce berceau de Bonaparte, d'aller voir l'île d'Elbe, ce grand relais de Napoléon. Un soir donc il détacha une barchetta de l'anneau de fer qui la scellait au port de Livourne, se coucha au fond dans son manteau, en disant aux mariniers ces seules paroles: «À l'île d'Elbe!» La barque quitta le port comme l'oiseau de mer quitte son nid, et le lendemain elle débarquait Franz à Porto-Ferrajo. Franz traversa l'île impériale, après avoir suivi toutes les traces que les pas du géant y a laissées, et alla s'embarquer à Marciana. Deux heures après avoir quitté la terre, il la reprit pour descendre à la Pianosa, où l'attendaient, assurait-on, des vols infinis de perdrix rouges. La chasse fut mauvaise. Franz tua à grand-peine quelques perdrix maigres, et, comme tout chasseur qui s'est fatigué pour rien, il remonta dans sa barque d'assez mauvaise humeur. «Ah! si Votre Excellence voulait, lui dit le patron, elle ferait une belle chasse! — Et où cela? — Voyez-vous cette île? continua le patron, en étendant le doigt vers le midi et en montrant une masse conique qui sortait du milieu de la mer teintée du plus bel indigo. — Eh bien, qu'est-ce que cette île? demanda Franz. — L'île de Monte-Cristo, répondit le Livournais. — Mais je n'ai pas de permission pour chasser dans cette île. — Votre Excellence n'en a pas besoin, l'île est déserte. — Ah! pardieu, dit le jeune homme, une île déserte au milieu de la Méditerranée, c'est chose curieuse. — Et chose naturelle, Excellence. Cette île est un banc de rochers, et, dans toute son étendue, il n'y a peut-être pas un arpent de terre labourable. — Et à qui appartient cette île? — À la Toscane. — Quel gibier y trouverai-je? — Des milliers de chèvres sauvages. — Qui vivent en léchant les pierres, dit Franz avec un sourire d'incrédulité. — Non, mais en broutant les bruyères, les myrtes, les lentisques qui poussent dans leurs intervalles. — Mais où coucherai-je? — À terre dans les grottes, ou à bord dans votre manteau. D'ailleurs, si Son Excellence veut, nous pourrons partir aussitôt après la chasse; elle sait que nous faisons aussi bien voile la nuit que le jour, et qu'à défaut de la voile nous avons les rames.» Comme il restait encore assez de temps à Franz pour rejoindre son compagnon, et qu'il n'avait plus à s'inquiéter de son logement à Rome, il accepta cette proposition de se dédommager de sa première chasse. Sur sa réponse affirmative, les matelots échangèrent entre eux quelques paroles à voix basse. «Eh bien, demanda-t-il, qu'avons-nous de nouveau? serait-il survenu quelque impossibilité? — Non, reprit le patron; mais nous devons prévenir Votre Excellence que l'île est en contumace. — Qu'est-ce que cela veut dire? — Cela veut dire que, comme Monte-Cristo est inhabitée, et sert parfois de relâche à des contrebandiers et des pirates qui viennent de Corse, de Sardaigne ou d'Afrique, si un signe quelconque dénonce notre séjour dans l'île, nous serons forcés, à notre retour à Livourne, de faire une quarantaine de six jours. — Diable! voilà qui change la thèse! six jours! Juste autant qu'il en a fallu à Dieu pour créer le monde. C'est un peu long, mes enfants. — Mais qui dira que Son Excellence a été à Monte-Cristo? — Oh! ce n'est pas moi, s'écria Franz. — Ni nous non plus, firent les matelots. — En ce cas, va pour Monte-Cristo.» Le patron commanda la manoeuvre; on mit le cap sur l'île, et la barque commença de voguer dans sa direction. Franz laissa l'opération s'achever, et quand on eut pris la nouvelle route, quand la voile se fut gonflée par la brise, et que les quatre mariniers eurent repris leurs places, trois à l'avant, un au gouvernail, il renoua la conversation. «Mon cher Gaetano, dit-il au patron, vous venez de me dire, je crois, que l'île de Monte-Cristo servait de refuge à des pirates, ce qui me paraît un bien autre gibier que des chèvres. — Oui, Excellence, et c'est la vérité. — Je savais bien l'existence des contrebandiers, mais je pensais que, depuis la prise d'Alger et la destruction de la Régence, les pirates n'existaient plus que dans les romans de Cooper et du capitaine Marryat. — Eh bien, Votre Excellence se trompait: il en est des pirates comme des bandits, qui sont censés exterminés par le pape Léon XII, et qui cependant arrêtent tous les jours les voyageurs jusqu'aux portes de Rome. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y a six mois à peine le chargé d'affaires de France près le Saint-Siège avait été dévalisé à cinq cents pas de Velletri? — Si fait. — Eh bien, si comme nous Votre Excellence habitait Livourne, elle entendrait dire de temps en temps qu'un petit bâtiment chargé de marchandises ou qu'un joli yacht anglais, qu'on attendait à Bastia, à Porto-Ferrajo ou à Civita-Vecchia, n'est point arrivé, qu'on ne sait ce qu'il est devenu, et que sans doute il se sera brisé contre quelque rocher. Eh bien, ce rocher qu'il a rencontré, c'est une barque basse et étroite, montée de six ou huit hommes, qui l'ont surpris ou pillé par une nuit sombre et orageuse au détour de quelque îlot sauvage et inhabité, comme des bandits arrêtent et pillent une chaise de poste au coin d'un bois. — Mais enfin, reprit Franz toujours étendu dans sa barque, comment ceux à qui pareil accident arrive ne se plaignent-ils pas, comment n'appellent-ils pas sur ces pirates la vengeance du gouvernement français, sarde ou toscan? — Pourquoi? dit Gaetano avec un sourire. — Oui, pourquoi? — Parce que d'abord on transporte du bâtiment ou un yacht sur la barque tout ce qui est bon à prendre; puis on lie les pieds et les mains à l'équipage, on attache au cou de chaque homme un boulet de 24, on fait un trou de la grandeur d'une barrique dans la quille du bâtiment capturé, on remonte sur le pont, on ferme les écoutilles et l'on passe sur la barque. Au bout de dix minutes, le bâtiment commence à se plaindre et à gémir, peu à peu il s'enfonce. D'abord un des côtés plonge, puis l'autre; puis il se relève, puis il plonge encore, s'enfonçant toujours davantage. Tout à coup, un bruit pareil à un coup de canon retentit: c'est l'air qui brise le pont. Alors le bâtiment s'agite comme un noyé qui se débat, s'alourdissant à chaque mouvement. Bientôt l'eau, trop pressée dans les cavités, s'élance des ouvertures, pareille aux colonnes liquides que jetterait par ses évents quelque cachalot gigantesque. Enfin il pousse un dernier râle, fait un dernier tour sur lui-même, et s'engouffre en creusant dans l'abîme un vaste entonnoir qui tournoie un instant, se comble peu à peu et finit par s'effacer tout à fait; si bien qu'au bout de cinq minutes il faut l'oeil de Dieu lui-même pour aller chercher au fond de cette mer calme le bâtiment disparu. «Comprenez-vous maintenant, ajouta le patron en souriant, comment le bâtiment ne rentre pas dans le port, et pourquoi l'équipage ne porte pas plainte?» Si Gaetano eût raconté la chose avant de proposer l'expédition, il est probable que Franz eût regardé à deux fois avant de l'entreprendre; mais ils étaient partis, et il lui sembla qu'il y aurait lâcheté à reculer. C'était un de ces hommes qui ne courent pas à une occasion périlleuse, mais qui, si cette occasion vient au-devant d'eux, restent d'un sang-froid inaltérable pour la combattre: c'était un de ces hommes à la volonté calme, qui ne regardent un danger dans la vie que comme un adversaire dans un duel, qui calculent ses mouvements, qui étudient sa force, qui rompent assez pour reprendre haleine, pas assez pour paraître lâches, qui, comprenant d'un seul regard tous leurs avantages, tuent d'un seul coup. «Bah! reprit-il, j'ai traversé la Sicile et la Calabre, j'ai navigué deux mois dans l'archipel, et je n'ai jamais vu l'ombre d'un bandit ni d'un forban. — Aussi n'ai-je pas dit cela à Son Excellence, fit Gaetano, pour la faire renoncer à son projet; elle m'a interrogé et je lui ai répondu, voilà tout. — Oui, mon cher Gaetano, et votre conversation est des plus intéressantes; aussi comme je veux en jouir le plus longtemps possible, va pour Monte-Cristo.» Cependant, on approchait rapidement du terme du voyage; il ventait bon frais, et la barque faisait six à sept milles à l'heure. À mesure qu'on approchait, l'île semblait sortir grandissante du sein de la mer; et, à travers l'atmosphère limpide des derniers rayons du jour, on distinguait, comme les boulets dans un arsenal, cet amoncellement de rochers empilés les uns sur les autres, et dans les interstices desquels on voyait rougir des bruyères et verdir les arbres. Quant aux matelots, quoiqu'ils parussent parfaitement tranquilles, il était évident que leur vigilance était éveillée, et que leur regard interrogeait le vaste miroir sur lequel ils glissaient, et dont quelques barques de pêcheurs, avec leurs voiles blanches, peuplaient seules l'horizon, se balançant comme des mouettes au bout des flots. Ils n'étaient plus guère qu'à une quinzaine de milles de Monte-Cristo lorsque le soleil commença à se coucher derrière la Corse, dont les montagnes apparaissaient à droite, découpant sur le ciel leur sombre dentelure; cette masse de pierres, pareille au géant Adamastor, se dressait menaçante devant la barque à laquelle elle dérobait le soleil dont la partie supérieure se dorait; peu à peu l'ombre monta de la mer et sembla chasser devant elle ce dernier reflet du jour qui allait s'éteindre, enfin le rayon lumineux fut repoussé jusqu'à la cime du cône, où il s'arrêta un instant comme le panache enflammé d'un volcan: enfin l'ombre, toujours ascendante, envahit progressivement le sommet, comme elle avait envahi la base, et l'île n'apparut plus que comme une montagne grise qui allait toujours se rembrunissant. Une demi-heure après, il faisait nuit noire. Heureusement que les mariniers étaient dans leurs parages habituels et qu'ils connaissaient jusqu'au moindre rocher de l'archipel toscan; car, au milieu de l'obscurité profonde qui enveloppait la barque, Franz n'eût pas été tout à fait sans inquiétude. La Corse avait entièrement disparu, l'île de Monte-Cristo était elle-même devenue invisible, mais les matelots semblaient avoir, comme le lynx, la faculté de voir dans les ténèbres, et le pilote, qui se tenait au gouvernail, ne marquait pas la moindre hésitation. Une heure à peu près s'était écoulée depuis le coucher du soleil, lorsque Franz crut apercevoir, à un quart de mille à la gauche, une masse sombre, mais il était si impossible de distinguer ce que c'était, que, craignant d'exciter l'hilarité de ses matelots, en prenant quelques nuages flottants pour la terre ferme, il garda le silence. Mais tout à coup une grande lueur apparut sur la rive; la terre pouvait ressembler à un nuage, mais le feu n'était pas un météore. «Qu'est-ce que cette lumière? demanda-t-il. — Chut! dit le patron, c'est un feu. — Mais vous disiez que l'île était inhabitée! — Je disais qu'elle n'avait pas de population fixe, mais j'ai dit aussi qu'elle est un lieu de relâche pour les contrebandiers. — Et pour les pirates! — Et pour les pirates, dit Gaetano répétant les paroles de Franz; c'est pour cela que j'ai donné l'ordre de passer l'île, car, ainsi que vous le voyez, le feu est derrière nous. — Mais ce feu, continua Franz, me semble plutôt un motif de sécurité que d'inquiétude, des gens qui craindraient d'être vus n'auraient pas allumé ce feu. — Oh! cela ne veut rien dire, dit Gaetano, si vous pouviez juger, au milieu de l'obscurité, de la position de l'île, vous verriez que, placé comme il l'est, ce feu ne peut être aperçu ni de la côte, ni de la Pianosa, mais seulement de la pleine mer. — Ainsi vous craignez que ce feu ne nous annonce mauvaise compagnie? — C'est ce dont il faudra s'assurer, reprit Gaetano, les yeux toujours fixés sur cette étoile terrestre. — Et comment s'en assurer? — Vous allez voir.» À ces mots Gaetano tint conseil avec ses compagnons, et au bout de cinq minutes de discussion, on exécuta en silence une manoeuvre, à l'aide de laquelle, en un instant, on eut viré de bord; alors on reprit la route qu'on venait de faire, et quelques secondes après ce changement de direction, le feu disparut, caché par quelque mouvement de terrain. Alors le pilote imprima par le gouvernail une nouvelle direction au petit bâtiment, qui se rapprocha visiblement de l'île et qui bientôt ne s'en trouva plus éloigné que d'une cinquantaine de pas. Gaetano abattit la voile, et la barque resta stationnaire. Tout cela avait été fait dans le plus grand silence, et d'ailleurs, depuis le changement de route, pas une parole n'avait été prononcée à bord. Gaetano, qui avait proposé l'expédition, en avait pris toute la responsabilité sur lui. Les quatre matelots ne le quittaient pas des yeux, tout en préparant les avirons et en se tenant évidemment prêts à faire force de rames, ce qui, grâce à l'obscurité, n'était pas difficile. Quant à Franz, il visitait ses armes avec ce sang-froid que nous lui connaissons; il avait deux fusils à deux coups et une carabine, il les chargea, s'assura des batteries, et attendit. Pendant ce temps, le patron avait jeté bas son caban et sa chemise, assuré son pantalon autour de ses reins, et, comme il était pieds nus, il n'avait eu ni souliers ni bas à défaire. Une fois dans ce costume, ou plutôt hors de son costume, il mit un doigt sur ses lèvres pour faire signe de garder le plus profond silence, et, se laissant couler dans la mer, il nagea vers le rivage avec tant de précaution qu'il était impossible d'entendre le moindre bruit. Seulement, au sillon phosphorescent que dégageaient ses mouvements, on pouvait suivre sa trace. Bientôt, ce sillon même disparut: il était évident que Gaetano avait touché terre. Tout le monde sur le petit bâtiment resta immobile pendant une demi-heure, au bout de laquelle on vit reparaître près du rivage et s'approcher de la barque le même sillon lumineux. Au bout d'un instant, et en deux brassées, Gaetano avait atteint la barque. «Eh bien? firent ensemble Franz et les quatre matelots. — Eh bien, dit-il, ce sont des contrebandiers espagnols; ils ont seulement avec eux deux bandits corses. — Et que font ces deux bandits corses avec des contrebandiers espagnols? — Eh! mon Dieu! Excellence, reprit Gaetano d'un ton de profonde charité chrétienne, il faut bien s'aider les uns les autres. Souvent les bandits se trouvent un peu pressés sur terre par les gendarmes ou les carabiniers, eh bien, ils trouvent là une barque, et dans cette barque de bons garçons comme nous. Ils viennent nous demander l'hospitalité dans notre maison flottante. Le moyen de refuser secours à un pauvre diable qu'on poursuit! Nous le recevons, et, pour plus grande sécurité, nous gagnons le large. Cela ne nous coûte rien et sauve la vie ou, tout au moins, la liberté à un de nos semblables qui, dans l'occasion, reconnaît le service que nous lui avons rendu en nous indiquant un bon endroit où nous puissions débarquer nos marchandises sans être dérangés par les curieux. — Ah çà! dit Franz, vous êtes donc un peu contrebandier vous-même, mon cher Gaetano? — Eh! que voulez-vous, Excellence! dit-il avec un sourire impossible à décrire, on fait un peu de tout; il faut bien vivre. — Alors vous êtes en pays de connaissance avec les gens qui habitent Monte-Cristo à cette heure? — À peu près. Nous autres mariniers, nous sommes comme les francs-maçons, nous nous reconnaissons à certains signes. — Et vous croyez que nous n'aurions rien à craindre en débarquant à notre tour? — Absolument rien, les contrebandiers ne sont pas des voleurs. — Mais ces deux bandits corses... reprit Franz, calculant d'avance toutes les chances de danger. — Eh mon Dieu! dit Gaetano, ce n'est pas leur faute s'ils sont bandits, c'est celle de l'autorité. — Comment cela? — Sans doute! on les poursuit pour avoir fait une peau, pas autre chose; comme s'il n'était pas dans la nature du Corse de se venger! — Qu'entendez-vous par avoir fait une peau? Avoir assassiné un homme? dit Franz, continuant ses investigations. — J'entends avoir tué un ennemi, reprit le patron, ce qui est bien différent. — Eh bien, fit le jeune homme, allons demander l'hospitalité aux contrebandiers et aux bandits. Croyez-vous qu'ils nous l'accordent? — Sans aucun doute. — Combien sont-ils? — Quatre, Excellence, et les deux bandits ça fait six. — Eh bien, c'est juste notre chiffre; nous sommes même, dans le cas où ces messieurs montreraient de mauvaises dispositions, en force égale, et par conséquent en mesure de les contenir. Ainsi, une dernière fois, va pour Monte-Cristo. — Oui, Excellence; mais vous nous permettrez bien encore de prendre quelques précautions? — Comment donc, mon cher! soyez sage comme Nestor, et prudent comme Ulysse. Je fais plus que de vous le permettre, je vous y exhorte. — Eh bien alors, silence!» fit Gaetano. Tout le monde se tut. Pour un homme envisageant, comme Franz, toute chose sous son véritable point de vue, la situation, sans être dangereuse, ne manquait pas d'une certaine gravité. Il se trouvait dans l'obscurité la plus profonde, isolé, au milieu de la mer, avec des mariniers qui ne le connaissaient pas et qui n'avaient aucun motif de lui être dévoués; qui savaient qu'il avait dans sa ceinture quelques milliers de francs, et qui avaient dix fois, sinon avec envie, du moins avec curiosité, examiné ses armes, qui étaient fort belles. D'un autre côté, il allait aborder, sans autre escorte que ces hommes, dans une île qui portait un nom fort religieux, mais qui ne semblait pas promettre à Franz une autre hospitalité que celle du Calvaire au Christ, grâce à ses contrebandiers et à ses bandits. Puis cette histoire de bâtiments coulés à fond, qu'il avait crue exagérée le jour, lui semblait plus vraisemblable la nuit. Aussi, placé qu'il était entre ce double danger peut-être imaginaire, il ne quittait pas ces hommes des yeux et son fusil de la main. Cependant les mariniers avaient de nouveau hissé leurs voiles et avaient repris leur sillon déjà creusé en allant et en revenant. À travers l'obscurité Franz, déjà un peu habitué aux ténèbres, distinguait le géant de granit que la barque côtoyait; puis enfin, en dépassant de nouveau l'angle d'un rocher, il aperçut le feu qui brillait, plus éclatant que jamais, et autour de ce feu, cinq ou six personnes assises. La réverbération du foyer s'étendait d'une centaine de pas en mer. Gaetano côtoya la lumière, en faisant toutefois rester la barque dans la partie non éclairée; puis, lorsqu'elle fut tout à fait en face du foyer, il mit le cap sur lui et entra bravement dans le cercle lumineux, en entonnant une chanson de pêcheurs dont il soutenait le chant à lui seul, et dont ses compagnons reprenaient le refrain en choeur. Au premier mot de la chanson, les hommes assis autour du foyer s'étaient levés et s'étaient approchés du débarcadère, les yeux fixés sur la barque, dont ils s'efforçaient visiblement de juger la force et de deviner les intentions. Bientôt, ils parurent avoir fait un examen suffisant et allèrent, à l'exception d'un seul qui resta debout sur le rivage, se rasseoir autour du feu, devant lequel rôtissait un chevreau tout entier. Lorsque le bateau fut arrivé à une vingtaine de pas de la terre, l'homme qui était sur le rivage fit machinalement, avec sa carabine, le geste d'une sentinelle qui attend une patrouille, et cria Qui vive! en patois sarde. Franz arma froidement ses deux coups. Gaetano échangea alors avec cet homme quelques paroles auxquelles le voyageur ne comprit rien, mais qui le concernaient évidemment. «Son Excellence, demanda le patron, veut-elle se nommer ou garder l'incognito? — Mon nom doit être parfaitement inconnu; dites-leur donc simplement, reprit Franz, que je suis un Français voyageant pour ses plaisirs.» Lorsque Gaetano eut transmis cette réponse, la sentinelle donna un ordre à l'un des hommes assis devant le feu, lequel se leva aussitôt, et disparut dans les rochers. Il se fit un silence. Chacun semblait préoccupé de ses affaires: Franz de son débarquement, les matelots de leurs voiles, les contrebandiers de leur chevreau, mais, au milieu de cette insouciance apparente, on s'observait mutuellement. L'homme qui s'était éloigné reparut tout à coup, du côté opposé de celui par lequel il avait disparu. Il fit un signe de la tête à la sentinelle, qui se retourna de leur côté et se contenta de prononcer ces seules paroles: S'accommodi. Le s'accommodi italien est intraduisible; il veut dire à la fois, venez, entrez, soyez le bienvenu, faites comme chez vous, vous êtes le maître. C'est comme cette phrase turque de Molière, qui étonnait si fort le bourgeois gentilhomme par la quantité de choses qu'elle contenait. Les matelots ne se le firent pas dire deux fois: en quatre coups de rames, la barque toucha la terre. Gaetano sauta sur la grève, échangea encore quelques mots à voix basse avec la sentinelle, ses compagnons descendirent l'un après l'autre; puis vint enfin le tour de Franz. Il avait un de ses fusils en bandoulière, Gaetano avait l'autre, un des matelots tenait sa carabine. Son costume tenait à la fois de l'artiste et du dandy, ce qui n'inspira aux hôtes aucun soupçon, et par conséquent aucune inquiétude. On amarra la barque au rivage, on fit quelques pas pour chercher un bivouac commode; mais sans doute le point vers lequel on s'acheminait n'était pas de la convenance du contrebandier qui remplissait le poste de surveillant, car il cria à Gaetano: «Non, point par là, s'il vous plaît.» Gaetano balbutia une excuse, et, sans insister davantage, s'avança du côté opposé, tandis que deux matelots, pour éclairer la route, allaient allumer des torches au foyer. On fit trente pas à peu près et l'on s'arrêta sur une petite esplanade tout entourée de rochers dans lesquels on avait creusé des espèces de sièges, à peu près pareils à de petites guérites où l'on monterait la garde assis. Alentour poussaient, dans des veines de terre végétale quelques chênes nains et des touffes épaisses de myrtes. Franz abaissa une torche et reconnut, à un amas de cendres, qu'il n'était pas le premier à s'apercevoir du confortable de cette localité, et que ce devait être une des stations habituelles des visiteurs nomades de l'île de Monte-Cristo. Quant à son attente d'événement, elle avait cessé; une fois le pied sur la terre ferme, une fois qu'il eut vu les dispositions, sinon amicales, du moins indifférentes de ses hôtes, toute sa préoccupation avait disparu, et, à l'odeur du chevreau qui rôtissait au bivouac voisin, la préoccupation s'était changée en appétit. Il toucha deux mots de ce nouvel incident à Gaetano, qui lui répondit qu'il n'y avait rien de plus simple qu'un souper quand on avait, comme eux dans leur barque, du pain, du vin, six perdrix et un bon feu pour les faire rôtir. «D'ailleurs, ajouta-t-il, si Votre Excellence trouve si tentante l'odeur de ce chevreau, je puis aller offrir à nos voisins deux de nos oiseaux pour une tranche de leur quadrupède. — Faites, Gaetano, faites, dit Franz; vous êtes véritablement né avec le génie de la négociation.» Pendant ce temps, les matelots avaient arraché des brassées de bruyères, fait des fagots de myrtes et de chênes verts, auxquels ils avaient mis le feu, ce qui présentait un foyer assez respectable. Franz attendait donc avec impatience, humant toujours l'odeur du chevreau, le retour du patron, lorsque celui-ci reparut et vint à lui d'un air fort préoccupé. «Eh bien, demanda-t-il, quoi de nouveau? on repousse notre offre? — Au contraire, fit Gaetano. Le chef, à qui l'on a dit que vous étiez un jeune homme français, vous invite à souper avec lui. — Eh bien, mais, dit Franz, c'est un homme fort civilisé que ce chef, et je ne vois pas pourquoi je refuserais; d'autant plus que j'apporte ma part du souper. — Oh! ce n'est pas cela: il a de quoi souper, et au-delà, mais c'est qu'il met à votre présentation chez lui une singulière condition. — Chez lui! reprit le jeune homme; il a donc fait bâtir une maison? — Non; mais il n'en a pas moins un chez lui fort confortable, à ce qu'on assure du moins. — Vous connaissez donc ce chef? — J'en ai entendu parler. — En bien ou en mal? — Des deux façons. — Diable! Et quelle est cette condition? — C'est de vous laisser bander les yeux et de n'ôter votre bandeau que lorsqu'il vous y invitera lui-même.» Franz sonda autant que possible le regard de Gaetano pour savoir ce que cachait cette proposition. «Ah dame! reprit celui-ci, répondant à la pensée de Franz, je le sais bien, la chose mérite réflexion. — Que feriez-vous à ma place? fit le jeune homme. — Moi, qui n'ai rien à perdre, j'irais. — Vous accepteriez? — Oui, ne fût-ce que par curiosité. — Il y a donc quelque chose de curieux à voir chez ce chef? — Écoutez, dit Gaetano en baissant la voix, je ne sais pas si ce qu'on dit est vrai...» Il s'arrêta en regardant si aucun étranger ne l'écoutait. «Et que dit-on? — On dit que ce chef habite un souterrain auprès duquel le palais Pitti est bien peu de chose. — Quel rêve! dit Franz en se rasseyant. — Oh! ce n'est pas un rêve, continua le patron, c'est une réalité! Cama, le pilote du Saint-Ferdinand, y est entré un jour, et il en est sorti tout émerveillé, en disant qu'il n'y a de pareils trésors que dans les contes de fées. — Ah çà! mais, savez-vous, dit Franz, qu'avec de pareilles paroles vous me feriez descendre dans la caverne d'Ali-Baba? — Je vous dis ce qu'on m'a dit, Excellence. — Alors, vous me conseillez d'accepter? — Oh! je ne dis pas cela! Votre Excellence fera selon son bon plaisir. Je ne voudrais pas lui donner un conseil dans une semblable occasion.» Franz réfléchit quelques instants, comprit que cet homme si riche ne pouvait lui en vouloir, à lui qui portait seulement quelques mille francs; et, comme il n'entrevoyait dans tout cela qu'un excellent souper, il accepta. Gaetano alla porter sa réponse. Cependant nous l'avons dit, Franz était prudent; aussi voulut-il avoir le plus de détails possible sur son hôte étrange et mystérieux. Il se retourna donc du côté du matelot qui, pendant ce dialogue, avait plumé les perdrix avec la gravité d'un homme fier de ses fonctions, et lui demanda dans quoi ses hommes avaient pu aborder, puisqu'on ne voyait ni barques, ni spéronares, ni tartanes. «Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et je connais le bâtiment qu'ils montent. — Est-ce un joli bâtiment? — J'en souhaite un pareil à Votre Excellence pour faire le tour du monde. — De quelle force est-il? — Mais de cent tonneaux à peu près. C'est, du reste un bâtiment de fantaisie, un yacht, comme disent les Anglais, mais confectionné, voyez-vous, de façon à tenir la mer par tous les temps. — Et où a-t-il été construit? — Je l'ignore. Cependant je le crois génois. — Et comment un chef de contrebandiers, continua Franz, ose-t-il faire construire un yacht destiné à son commerce dans le port de Gênes? — Je n'ai pas dit, fit le matelot, que le propriétaire de ce yacht fût un contrebandier. — Non; mais Gaetano l'a dit, ce me semble. — Gaetano avait vu l'équipage de loin, mais il n'avait encore parlé à personne. — Mais si cet homme n'est pas un chef de contrebandiers, quel est-il donc? — Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir.» «Allons, pensa Franz, le personnage n'en est que plus mystérieux, puisque les versions sont différentes.» «Et comment s'appelle-t-il? — Lorsqu'on le lui demande, il répond qu'il se nomme Simbad le marin. Mais je doute que ce soit son véritable nom. — Simbad le marin? — Oui. — Et où habite ce seigneur? — Sur la mer. — De quel pays est-il? — Je ne sais pas. — L'avez-vous vu? — Quelquefois. — Quel homme est-ce? — Votre Excellence en jugera elle-même. — Et où va-t-il me recevoir? — Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a parlé Gaetano. — Et vous n'avez jamais eu la curiosité, quand vous avez relâché ici et que vous avez trouvé l'île déserte, de chercher à pénétrer dans ce palais enchanté? — Oh! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus d'une fois même; mais toujours nos recherches ont été inutiles. Nous avons fouillé la grotte de tous côtés et nous n'avons pas trouvé le plus petit passage. Au reste, on dit que la porte ne s'ouvre pas avec une clef, mais avec un mot magique. — Allons, décidément, murmura Franz, me voilà embarqué dans un conte des Mille et une Nuits. — Son Excellence vous attend», dit derrière lui une voix qu'il reconnut pour celle de la sentinelle. Le nouveau venu était accompagné de deux hommes de l'équipage du yacht. Pour toute réponse, Franz tira son mouchoir et le présenta à celui qui lui avait adressé la parole. Sans dire une seule parole, on lui banda les yeux avec un soin qui indiquait la crainte qu'il ne commit quelque indiscrétion; après quoi on lui fit jurer qu'il n'essayerait en aucune façon d'ôter son bandeau. Il jura. Alors les deux hommes le prirent chacun par un bras, et il marcha guidé par eux et précédé de la sentinelle. Après une trentaine de pas, il sentit, à l'odeur de plus en plus appétissante du chevreau, qu'il repassait devant le bivouac; puis on lui fit continuer sa route pendant une cinquantaine de pas encore, en avançant évidemment du côté où l'on n'avait pas voulu laisser pénétrer Gaetano: défense qui s'expliquait maintenant. Bientôt, au changement d'atmosphère, il comprit qu'il entrait dans un souterrain; au bout de quelques secondes de marche, il entendit un craquement, et il lui sembla que l'atmosphère changeait encore de nature et devenait tiède et parfumée; enfin, il sentit que ses pieds posaient sur un tapis épais et moelleux; ses guides l'abandonnèrent. Il se fit un instant de silence, et une voix dit en bon français, quoique avec un accent étranger: «Vous êtes le bienvenu chez moi, monsieur, et vous pouvez ôter votre mouchoir.» Comme on le pense bien, Franz ne se fit pas répéter deux fois cette invitation; il leva son mouchoir, et se trouva en face d'un homme de trente-huit à quarante ans, portant un costume tunisien, c'est-à-dire une calotte rouge avec un long gland de soie bleue, une veste de drap noir toute brodée d'or, des pantalons sang de boeuf larges et bouffants, des guêtres de même couleur brodées d'or comme la veste, et des babouches jaunes; un magnifique cachemire lui serrait la taille, et un petit cangiar aigu et recourbé était passé dans cette ceinture. Quoique d'une pâleur presque livide, cet homme avait une figure remarquablement belle; ses yeux étaient vifs et perçants; son nez droit, et presque de niveau avec le front, indiquait le type grec dans toute sa pureté, et ses dents, blanches comme des perles, ressortaient admirablement sous la moustache noire qui les encadrait. Seulement cette pâleur était étrange; on eût dit un homme enfermé depuis longtemps dans un tombeau, et qui n'eût pas pu reprendre la carnation des vivants. Sans être d'une grande taille, il était bien fait du reste, et, comme les hommes du Midi, avait les mains et les pieds petits. Mais ce qui étonna Franz, qui avait traité de rêve le récit de Gaetano, ce fut la somptuosité de l'ameublement. Toute la chambre était tendue d'étoffes turques de couleur cramoisie et brochées de fleurs d'or. Dans un enfoncement était une espèce de divan surmonté d'un trophée d'armes arabes à fourreaux de vermeil et à poignées resplendissantes de pierreries; au plafond, pendait une lampe en verre de Venise, d'une forme et d'une couleur charmantes, et les pieds reposaient sur un tapis de Turquie dans lequel ils enfonçaient jusqu'à la cheville: des portières pendaient devant la porte par laquelle Franz était entré, et devant une autre porte donnant passage dans une seconde chambre qui paraissait splendidement éclairée. L'hôte laissa un instant Franz tout à sa surprise, et d'ailleurs il lui rendait examen pour examen, et ne le quittait pas des yeux. «Monsieur, lui dit-il enfin, mille fois pardon des précautions que l'on a exigées de vous pour vous introduire chez moi: mais, comme la plupart du temps cette île est déserte, si le secret de cette demeure était connu, je trouverais sans doute, en revenant, mon pied-à-terre en assez mauvais état, ce qui me serait fort désagréable, non pas pour la perte que cela me causerait, mais parce que je n'aurais pas la certitude de pouvoir, quand je le veux, me séparer du reste de la terre. Maintenant, je vais tâcher de vous faire oublier ce petit désagrément, en vous offrant ce que vous n'espériez certes pas trouver ici, c'est-à-dire un souper passable et d'assez bons lits. — Ma foi, mon cher hôte, répondit Franz, il ne faut pas vous excuser pour cela. J'ai toujours vu que l'on bandait les yeux aux gens qui pénétraient dans les palais enchantés: voyez plutôt Raoul dans les Huguenots et véritablement je n'ai pas à me plaindre, car ce que vous me montrez fait suite aux merveilles des Mille et une Nuits. — Hélas! je vous dirai comme Lucullus: Si j'avais su avoir l'honneur de votre visite, je m'y serais préparé. Mais enfin, tel qu'est mon ermitage, je le mets à votre disposition; tel qu'il est, mon souper vous est offert. Ali, sommes-nous servis?» Presque au même instant, la portière se souleva, et un Nègre nubien, noir comme l'ébène et vêtu d'une simple tunique blanche, fit signe à son maître qu'il pouvait passer dans la salle à manger. «Maintenant, dit l'inconnu à Franz, je ne sais si vous êtes de mon avis, mais je trouve que rien n'est gênant comme de rester deux ou trois heures en tête-à-tête sans savoir de quel nom ou de quel titre s'appeler. Remarquez que je respecte trop les lois de l'hospitalité pour vous demander ou votre nom ou votre titre; je vous prie seulement de me désigner une appellation quelconque, à l'aide de laquelle je puisse vous adresser la parole. Quant à moi, pour vous mettre à votre aise je vous dirai que l'on a l'habitude de m'appeler Simbad le marin. — Et moi, reprit Franz, je vous dirai que, comme il ne me manque, pour être dans la situation d'Aladin, que la fameuse lampe merveilleuse, je ne vois aucune difficulté à ce que, pour le moment, vous m'appeliez Aladin. Cela ne nous sortira pas de l'Orient, où je suis tenté de croire que j'ai été transporté par la puissance de quelque bon génie. — Eh bien, seigneur Aladin, fit l'étrange amphitryon, vous avez entendu que nous étions servis, n'est-ce pas? veuillez donc prendre la peine d'entrer dans la salle à manger; votre très humble serviteur passe devant vous pour vous montrer le chemin.» Et à ces mots, soulevant la portière, Simbad passa effectivement devant Franz. Franz marchait d'enchantements en enchantements; la table était splendidement servie. Une fois convaincu de ce point important, il porta les yeux autour de lui. La salle à manger était non moins splendide que le boudoir qu'il venait de quitter; elle était tout en marbre, avec des bas reliefs antiques du plus grand prix, et aux deux extrémités de cette salle, qui était oblongue, deux magnifiques statues portaient des corbeilles sur leurs têtes. Ces corbeilles contenaient deux pyramides de fruits magnifiques; c'étaient des ananas de Sicile, des grenades de Malaga, des oranges des îles Baléares, des pêches de France et des dattes de Tunis. Quant au souper, il se composait d'un faisan rôti entouré de merles de Corse, d'un jambon de sanglier à la gelée, d'un quartier de chevreau à la tartare, d'un turbot magnifique et d'une gigantesque langouste. Les intervalles des grands plats étaient remplis par de petits plats contenant les entremets. Les plats étaient en argent, les assiettes en porcelaine du Japon. Franz se frotta les yeux pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Ali seul était admis à faire le service et s'en acquittait fort bien. Le convive en fit compliment à son hôte. «Oui, reprit celui-ci, tout en faisant les honneurs de son souper avec la plus grande aisance; oui, c'est un pauvre diable qui m'est fort dévoué et qui fait de son mieux. Il se souvient que je lui ai sauvé la vie, et comme il tenait à sa tête, à ce qu'il paraît, il m'a gardé quelque reconnaissance de la lui avoir conservée.» Ali s'approcha de son maître, lui prit la main et la baisa. «Et serait-ce trop indiscret, seigneur Simbad, dit Franz, de vous demander en quelle circonstance vous avez fait cette belle action? — Oh! mon Dieu, c'est bien simple, répondit l'hôte. Il paraît que le drôle avait rôdé plus près du sérail du bey de Tunis qu'il n'était convenable de le faire à un gaillard de sa couleur; de sorte qu'il avait été condamné par le bey à avoir la langue, la main et la tête tranchées: la langue le premier jour, la main le second, et la tête le troisième. J'avais toujours eu envie d'avoir un muet à mon service; j'attendis qu'il eût la langue coupée, et j'allai proposer au bey de me le donner pour un magnifique fusil à deux coups qui, la veille, m'avait paru éveiller les désirs de Sa Hautesse. Il balança un instant, tant il tenait à en finir avec ce pauvre diable. Mais j'ajoutai à ce fusil un couteau de chasse anglais avec lequel j'avais haché le yatagan de Sa Hautesse; de sorte que le bey se décida à lui faire grâce de la main et de la tête, mais à condition qu'il ne remettrait jamais le pied à Tunis. La recommandation était inutile. Du plus loin que le mécréant aperçoit les côtes d'Afrique, il se sauve à fond de cale, et l'on ne peut le faire sortir de là que lorsqu'on est hors de vue de la troisième partie du monde.» Franz resta un moment muet et pensif, cherchant ce qu'il devait penser de la bonhomie cruelle avec laquelle son hôte venait de lui faire ce récit. «Et, comme l'honorable marin dont vous avez pris le nom, dit-il en changeant de conversation, vous passez votre vie à voyager? — Oui; c'est un voeu que j'ai fait dans un temps où je ne pensais guère pouvoir l'accomplir, dit l'inconnu en souriant. J'en ai fait quelques-uns comme cela, et qui, je l'espère, s'accompliront tous à leur tour.» Quoique Simbad eût prononcé ces mots avec le plus grand sang-froid, ses yeux avaient lancé un regard de férocité étrange. «Vous avez beaucoup souffert, monsieur?» lui dit Franz. Simbad tressaillit et le regarda fixement. «À quoi voyez-vous cela? demanda-t-il. — À tout, reprit Franz: à votre voix, à votre regard, à votre pâleur, et à la vie même que vous menez. — Moi! je mène la vie la plus heureuse que je connaisse, une véritable vie de pacha; je suis le roi de la création: je me plais dans un endroit, j'y reste; je m'ennuie, je pars; je suis libre comme l'oiseau, j'ai des ailes comme lui; les gens qui m'entourent m'obéissent sur un signe. De temps en temps, je m'amuse à railler la justice humaine en lui enlevant un bandit qu'elle cherche, un criminel qu'elle poursuit. Puis j'ai ma justice à moi, basse et haute, sans sursis et sans appel, qui condamne ou qui absout, et à laquelle personne n'a rien à voir. Ah! si vous aviez goûté de ma vie, vous n'en voudriez plus d'autre, et vous ne rentreriez jamais dans le monde, à moins que vous n'eussiez quelque grand projet à y accomplir. — Une vengeance! par exemple», dit Franz. L'inconnu fixa sur le jeune homme un de ces regards qui plongent au plus profond du coeur et de la pensée. «Et pourquoi une vengeance? demanda-t-il. — Parce que, reprit Franz, vous m'avez tout l'air d'un homme qui, persécuté par la société, a un compte terrible à régler avec elle. — Eh bien, fit Simbad en riant de son rire étrange, qui montrait ses dents blanches et aiguës, vous n'y êtes pas; tel que vous me voyez, je suis une espèce de philanthrope, et peut-être un jour irai-je à Paris pour faire concurrence à M. Appert et à l'homme au Petit Manteau Bleu. — Et ce sera la première fois que vous ferez ce voyage? — Oh! mon Dieu, oui. J'ai l'air d'être bien peu curieux, n'est-ce pas? mais je vous assure qu'il n'y a pas de ma faute si j'ai tant tardé, cela viendra un jour ou l'autre! — Et comptez-vous faire bientôt ce voyage? — Je ne sais encore, il dépend de circonstances soumises à des combinaisons incertaines. — Je voudrais y être à l'époque où vous y viendrez, je tâcherais de vous rendre, en tant qu'il serait en mon pouvoir, l'hospitalité que vous me donnez si largement à Monte-Cristo. — J'accepterais votre offre avec un grand plaisir, reprit l'hôte; mais malheureusement, si j'y vais, ce sera peut-être incognito.» Cependant, le souper s'avançait et paraissait avoir été servi à la seule intention de Franz, car à peine si l'inconnu avait touché du bout des dents à un ou deux plats du splendide festin qu'il lui avait offert, et auquel son convive inattendu avait fait si largement honneur. Enfin, Ali apporta le dessert, ou plutôt prit les corbeilles des mains des statues et les posa sur la table. Entre les deux corbeilles, il plaça une petite coupe de vermeil fermée par un couvercle de même métal. Le respect avec lequel Ali avait apporté cette coupe piqua la curiosité de Franz. Il leva le couvercle et vit une espèce de pâte verdâtre qui ressemblait à des confitures d'angélique, mais qui lui était parfaitement inconnue. Il replaça le couvercle, aussi ignorant de ce que la coupe contenait après avoir remis le couvercle qu'avant de l'avoir levé, et, en reportant les yeux sur son hôte, il le vit sourire de son désappointement. «Vous ne pouvez pas deviner, lui dit celui-ci, quelle espèce de comestible contient ce petit vase, et cela vous intrigue, n'est-ce pas? — Je l'avoue. — Eh bien, cette sorte de confiture verte n'est ni plus ni moins que l'ambroisie qu'Hébé servait à la table de Jupiter. — Mais cette ambroisie, dit Franz, a sans doute, en passant par la main des hommes, perdu son nom céleste pour prendre un nom humain; en langue vulgaire, comment cet ingrédient, pour lequel, au reste, je ne me sens pas une grande sympathie, s'appelle-t-il? — Eh! voilà justement ce qui révèle notre origine matérielle, s'écria Simbad; souvent nous passons ainsi auprès du bonheur sans le voir, sans le regarder, ou, si nous l'avons vu et regardé, sans le reconnaître. Êtes-vous un homme positif et l'or est-il votre dieu, goûtez à ceci, et les mines du Pérou, de Guzarate et de Golconde vous seront ouvertes. Êtes-vous un homme d'imagination, êtes-vous poète, goûtez encore à ceci, et les barrières du possible disparaîtront; les champs de l'infini vont s'ouvrir, vous vous promènerez, libre de coeur, libre d'esprit, dans le domaine sans bornes de la rêverie. Êtes-vous ambitieux courez-vous après les grandeurs de la terre, goûtez de ceci toujours, et dans une heure vous serez roi, non pas roi d'un petit royaume caché dans un coin de l'Europe, comme la France, l'Espagne ou l'Angleterre mais roi du monde, roi de l'univers, roi de la création. Votre trône sera dressé sur la montagne où Satan emporta Jésus; et, sans avoir besoin de lui faire hommage, sans être forcé de lui baiser la griffe, vous serez le souverain maître de tous les royaumes de la terre. N'est-ce pas tentant, ce que je vous offre là dites, et n'est-ce pas une chose bien facile puisqu'il n'y a que cela à faire? Regardez.» À ces mots, il découvrit à son tour la petite coupe de vermeil qui contenait la substance tant louée, prit une cuillerée à café des confitures magiques, la porta à sa bouche et la savoura lentement, les yeux à moitié fermés, et la tête renversée en arrière. Franz lui laissa tout le temps d'absorber son mets favori, puis, lorsqu'il le vit un peu revenu à lui: «Mais enfin, dit-il, qu'est-ce que ce mets si précieux? — Avez-vous entendu parler du Vieux de la Montagne, lui demanda son hôte, le même qui voulut faire assassiner Philippe Auguste? — Sans doute. — Eh bien, vous savez qu'il régnait sur une riche vallée qui dominait la montagne d'où il avait pris son nom pittoresque. Dans cette vallée étaient de magnifiques jardins plantés par Hassen-ben-Sabah, et, dans ces jardins, des pavillons isolés. C'est dans ces pavillons qu'il faisait entrer ses élus, et là il leur faisait manger, dit Marco-Polo, une certaine herbe qui les transportait dans le paradis, au milieu de plantes toujours fleuries, de fruits toujours mûrs, de femmes toujours vierges. Or, ce que ces jeunes gens bienheureux prenaient pour la réalité, c'était un rêve; mais un rêve si doux, si enivrant, si voluptueux, qu'ils se vendaient corps et âme à celui qui le leur avait donné, et qu'obéissant à ses ordres comme à ceux de Dieu, ils allaient frapper au bout du monde la victime indiquée, mourant dans les tortures sans se plaindre à la seule idée que la mort qu'ils subissaient n'était qu'une transition à cette vie de délices dont cette herbe sainte, servie devant vous, leur avait donné un avant-goût. — Alors, s'écria Franz, c'est du hachisch! Oui, je connais cela, de nom du moins. — Justement, vous avez dit le mot, seigneur Aladin, c'est du hachisch, tout ce qui se fait de meilleur et de plus pur en hachisch à Alexandrie, du hachisch d'Abougor, le grand faiseur, l'homme unique, l'homme à qui l'on devrait bâtir un palais avec cette inscription: Au marchand du bonheur, le monde reconnaissant. — Savez-vous, lui dit Franz, que j'ai bien envie de juger par moi-même de la vérité ou de l'exagération de vos éloges? — Jugez par vous-même, mon hôte, jugez; mais ne vous en tenez pas à une première expérience: comme en toute chose, il faut habituer les sens à une impression nouvelle, douce ou violente, triste ou joyeuse. Il y a une lutte de la nature contre cette divine substance, de la nature qui n'est pas faite pour la joie et qui se cramponne à la douleur. Il faut que la nature vaincue succombe dans le combat, il faut que la réalité succède au rêve; et alors le rêve règne en maître, alors c'est le rêve qui devient la vie et la vie qui devient le rêve: mais quelle différence dans cette transfiguration! c'est-à-dire qu'en comparant les douleurs de l'existence réelle aux jouissances de l'existence factice, vous ne voudrez plus vivre jamais, et que vous voudrez rêver toujours. Quand vous quitterez votre monde à vous pour le monde des autres, il vous semblera passer d'un printemps napolitain à un hiver lapon, il vous semblera quitter le paradis pour la terre, le ciel pour l'enfer. Goûtez du hachisch, mon hôte! goûtez-en!» Pour toute réponse, Franz prit une cuillerée de cette pâte merveilleuse, mesurée sur celle qu'avait prise son amphitryon, et la porta à sa bouche. «Diable! fit-il après avoir avalé ces confitures divines, je ne sais pas encore si le résultat sera aussi agréable que vous le dites, mais la chose ne me paraît pas aussi succulente que vous l'affirmez. — Parce que les houppes de votre palais ne sont pas encore faites à la sublimité de la substance qu'elles dégustent. Dites-moi: est-ce que dès la première fois vous avez aimé les huîtres, le thé, le porter, les truffes, toutes choses que vous avez adorées par la suite? Est-ce que vous comprenez les Romains, qui assaisonnaient les faisans avec de l'assafoetida, et les Chinois, qui mangent des nids d'hirondelles? Eh! mon Dieu, non. Eh bien, il en est de même du hachisch: mangez-en huit jours de suite seulement, nulle nourriture au monde ne vous paraîtra atteindre à la finesse de ce goût qui vous paraît peut-être aujourd'hui fade et nauséabond. D'ailleurs, passons dans la chambre à côté, c'est-à-dire dans votre chambre, et Ali va nous servir le café et nous donner des pipes.» Tous deux se levèrent, et, pendant que celui qui s'était donné le nom de Simbad, et que nous avons ainsi nommé de temps en temps, de façon à pouvoir, comme son convive, lui donner une dénomination quelconque, donnait quelques ordres à son domestique, Franz entra dans la chambre attenante. Celle-ci était d'un ameublement plus simple quoique non moins riche. Elle était de forme ronde, et un grand divan en faisait tout le tour. Mais divan, murailles, plafonds et parquet étaient tout tendus de peaux magnifiques, douces et moelleuses comme les plus moelleux tapis; c'étaient des peaux de lions de l'Atlas aux puissantes crinières; c'étaient des peaux de tigres du Bengale aux chaudes rayures, des peaux de panthères du Cap tachetées joyeusement comme celle qui apparaît à Dante, enfin des peaux d'ours de Sibérie, de renards de Norvège, et toutes ces peaux étaient jetées en profusion les unes sur les autres, de façon qu'on eût cru marcher sur le gazon le plus épais et reposer sur le lit le plus soyeux. Tous deux se couchèrent sur le divan, des chibouques aux tuyaux de jasmin et aux bouquins d'ambre étaient à la portée de la main, et toutes préparées pour qu'on n'eût pas besoin de fumer deux fois dans la même. Ils en prirent chacun une. Ali les alluma, et sortit pour aller chercher le café. Il y eut un moment de silence, pendant lequel Simbad se laissa aller aux pensées qui semblaient l'occuper sans cesse, même au milieu de sa conversation, et Franz s'abandonna à cette rêverie muette dans laquelle on tombe presque toujours en fumant d'excellent tabac, qui semble emporter avec la fumée toutes les peines de l'esprit et rendre en échange au fumeur tous les rêves de l'âme. Ali apporta le café. «Comment le prendrez-vous? dit l'inconnu: à la française ou à la turque, fort ou léger, sucré ou non sucré, passé ou bouilli? à votre choix: il y en a de préparé de toutes les façons. — Je le prendrai à la turque, répondit Franz. — Et vous avez raison, s'écria son hôte, cela prouve que vous avez des dispositions pour la vie orientale. Ah! les Orientaux, voyez-vous, ce sont les seuls hommes qui sachent vivre! Quant à moi ajouta-t-il avec un de ces singuliers sourires qui n'échappaient pas au jeune homme, quand j'aurai fini mes affaires à Paris, j'irai mourir en Orient et si vous voulez me retrouver alors, il faudra venir me chercher au Caire, à Bagdad, ou à Ispahan. — Ma foi, dit Franz, ce sera la chose du monde la plus facile, car je crois qu'il me pousse des ailes d'aigles, et, avec ces ailes je ferais le tour du monde en vingt-quatre heures. — Ah! ah! c'est le hachisch qui opère, eh bien! ouvrez vos ailes et envolez-vous dans les régions surhumaines; ne craignez rien, on veille sur vous, et si, comme celles d'Icare, vos ailes fondent au soleil nous sommes là pour vous recevoir. Alors il dit quelques mots arabes à Ali, qui fit un geste d'obéissance et se retira, mais sans s'éloigner. Quant à Franz, une étrange transformation s'opérait en lui. Toute la fatigue physique de la journée, toute la préoccupation d'esprit qu'avaient fait naître les événements du soir disparaissaient comme dans ce premier moment de repos où l'on vit encore assez pour sentir venir le sommeil. Son corps semblait acquérir une légèreté immatérielle, son esprit s'éclaircissait d'une façon inouïe, ses sens semblaient doubler leurs facultés; l'horizon allait toujours s'élargissant, mais non plus cet horizon sombre sur lequel planait une vague terreur et qu'il avait vu avant son sommeil, mais un horizon bleu, transparent, vaste, avec tout ce que la mer a d'azur, avec tout ce que le soleil a de paillettes, avec tout ce que la brise a de parfums; puis, au milieu des chants de ses matelots, chants si limpides et si clairs qu'on en eût fait une harmonie divine si on eût pu les noter, il voyait apparaître l'île de Monte-Cristo, non plus comme un écueil menaçant sur les vagues, mais comme une oasis perdue dans le désert; puis à mesure que la barque approchait, les chants devenaient plus nombreux, car une harmonie enchanteresse et mystérieuse montait de cette île à Dieu, comme si quelque fée, comme Lorelay, ou quelque enchanteur comme Amphion, eût voulu y attirer une âme ou y bâtir une ville. Enfin la barque toucha la rive, mais sans effort, sans secousse comme les lèvres touchent les lèvres, et il rentra dans la grotte sans que cette musique charmante cessât. Il descendit ou plutôt il lui sembla descendre quelques marches, respirant cet air frais et embaumé comme celui qui devait régner autour de la grotte de Circé, fait de tels parfums qu'ils font rêver l'esprit, de telles ardeurs qu'elles font brûler les sens, et il revit tout ce qu'il avait vu avant son sommeil, depuis Simbad, l'hôte fantastique, jusqu'à Ali, le serviteur muet; puis tout sembla s'effacer et se confondre sous ses yeux, comme les dernières ombres d'une lanterne magique qu'on éteint, et il se retrouva dans la chambre aux statues, éclairée seulement d'une de ces lampes antiques et pâles qui veillent au milieu de la nuit sur le sommeil ou la volupté. C'étaient bien les mêmes statues riches de forme, de luxure et de poésie, aux yeux magnétiques, aux sourires lascifs, aux chevelures opulentes. C'était Phryné, Cléopâtre, Messaline, ces trois grandes courtisanes: puis au milieu de ces ombres impudiques se glissait, comme un rayon pur, comme un ange chrétien au milieu de l'Olympe, une de ces figures chastes, une de ces ombres calmes, une de ces visions douces qui semblait voiler son front virginal sous toutes ces impuretés de marbre. Alors il lui parut que ces trois statues avaient réuni leurs trois amours pour un seul homme, et que cet homme c'était lui, qu'elles s'approchaient du lit où il rêvait un second sommeil, les pieds perdus dans leurs longues tuniques blanches, la gorge nue, les cheveux se déroulant comme une onde, avec une de ces poses auxquelles succombaient les dieux, mais auxquelles résistaient les saints, avec un de ces regards inflexibles et ardents comme celui du serpent sur l'oiseau, et qu'il s'abandonnait à ces regards douloureux comme une étreinte, voluptueux comme un baiser. Il sembla à Franz qu'il fermait les yeux, et qu'à travers le dernier regard qu'il jetait autour de lui il entrevoyait la statue pudique qui se voilait entièrement; puis ses yeux fermés aux choses réelles, ses sens s'ouvrirent aux impressions impossibles. Alors ce fut une volupté sans trêve, un amour sans repos, comme celui que promettait le Prophète à ses élus. Alors toutes ces bouches de pierre se firent vivantes, toutes ces poitrines se firent chaudes, au point que pour Franz, subissant pour la première fois l'empire du hachisch, cet amour était presque une douleur, cette volupté presque une torture, lorsqu'il sentait passer sur sa bouche altérée les lèvres de ces statues, souples et froides comme les anneaux d'une couleuvre; mais plus ses bras tentaient de repousser cet amour inconnu, plus ses sens subissaient le charme de ce songe mystérieux, si bien qu'après une lutte pour laquelle on eût donné son âme, il s'abandonna sans réserve et finit par retomber haletant, brûlé de fatigue, épuisé de volupté, sous les baisers de ces maîtresses de marbre et sous les enchantements de ce rêve inouï.
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Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de dix heures et demie à minuit
Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la cérémonie du lendemain. Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs hollandais et espagnols. Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande; les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne. Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait trouvé cette question politique ébauchée. Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme, alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le corps se trouvait prêt à l’exécuter. Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau, c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un autre système. Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin. Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter une politique savante. — Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit. — Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez? — J’ai ouï prononcer... — Quoi? — Un nom. — Lequel? — Mais je ne m’en souviens plus. — Dites toujours. — Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame. Le roi tressaillit. — Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert, murmura-t-il. — Oh! Sire, je vous assure que non. — Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez. — Non, Sire. — Essayez. — Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise, ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef. Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant paraître maître de lui-même et secouant la tête: — Voyons cette affaire de Hollande, dit-il. — Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les ambassadeurs? — De bon matin. — Onze heures? — C’est trop tard... Neuf heures. — C’est bien tôt. — Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris. — Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience solennelle? — Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses, comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer. — Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette réception. — J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils? — Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils perdent beaucoup. — Comment cela? — Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie. D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse. S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez pas de ses affaires. — Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y gagneraient tout? — Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande, surtout s’il s’approche d’elle. — Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué. Mais la conclusion, s’il vous plaît? — Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté. — Que me diront ces ambassadeurs? — Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a des alliances de consanguinité. — Bien; mais que répondriez-vous? — Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des devises injurieuses. — Pour moi? s’écria le jeune roi exalté. — Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves. — Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi en soupirant. — Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des Bataves, leur paraîtra bien plus considérable. — Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il faut que je sache quoi dire. — Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante... Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose. — Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils veulent. — Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent. — Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer. — Sire! — Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là. — Sire, j’attends la liste de Votre Majesté. — C’est vrai. Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La pendule sonnait onze heures et demie. On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de l’amour. La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les pamphlets bataves. Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour quand les affaires commandaient. Il dicta donc: — La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et les officiers de service. — Les ministres? dit Colbert. — Cela va sans dire, et les secrétaires. — Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain. — Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis. Minuit sonnait. C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La Vallière. Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une heure. Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour comme en politique.
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XCIII
SAINT JANVIER ET VIRGILE. A peine Championnet eut-il vu disparaître Michele, Salvato et la compagnie française, au coin de la strada dell'Orticello, qu'il lui vint à l'esprit une de ces idées que l'on peut appeler une illumination. Il pensa que le meilleur moyen de rompre les rangs des lazzaroni qui s'obstinaient à combattre encore, et de faire cesser le pillage individuel, était de livrer le palais du roi à un pillage général. Il s'empressa de communiquer cette idée à quelques-uns des lazzaroni prisonniers, auxquels on rendit la liberté, à la condition qu'ils retourneraient vers les leurs et leur feraient part du projet comme venant d'eux. C'était une manière de s'indemniser eux-mêmes de la fatigue qu'ils avaient prise et du sang qu'ils avaient perdu. La communication eut tout le succès qu'en attendait le général en chef. Les plus acharnés, voyant la ville aux trois quarts prise, avaient perdu l'espoir de vaincre, et trouvaient, par conséquent, plus avantageux de se mettre à piller que de continuer à combattre. En effet, à peine cette espèce d'autorisation de piller le château fut-elle connue des lazzaroni, auxquels on ne laissa point ignorer qu'elle venait du général français, que toute cette multitude se débanda, se ruant à travers la rue de Tolède et à travers la rue des Tribunaux vers le palais royal, entraînant avec elle les femmes et les enfants, renversant les sentinelles, brisant les portes et inondant comme un flot les trois étages du palais. En moins de trois heures, tout fut emporté, jusqu'au plomb des fenêtres. Pagliuccella, que Michele avait vainement cherché sur le largo delle Pigne pour lui faire partager sa bonne fortune, s'était, un des premiers, empressé de se précipiter vers le château et de le visiter, avec une curiosité qui n'avait pas été sans fruit, de la cave au grenier, et de la façade qui donne sur l'église San-Ferdinand à celle qui donne sur la Darsena. Fra Pacifico, au contraire, voyant tout perdu, avait méprisé l'indemnité offerte à son courage humilié; et, avec un désintéressement qui faisait honneur aux anciennes leçons de discipline reçues sur la frégate de son amiral, il avait, pas à pas et à la manière du lion, c'est-à-dire en faisant face à l'ennemi, battu en retraite dans son couvent par l'Infrascata et la salita dei Capuccini; puis, la porte de son couvent refermée, il avait mis son âne à l'écurie, son bâton dans le bûcher, et s'était mêlé aux autres frères qui chantaient dans l'église le Dies irae, dies illa. Eût été bien malin celui qui eût été chercher là et qui y eût reconnu, sous son froc, un des chefs des lazzaroni qui avaient combattu pendant trois jours. Nicolino Caracciolo, du haut des remparts du château Saint-Elme, avait suivi toutes les phases du combat du 21, du 22 et du 23, et nous avons vu qu'au moment où il avait pu venir en aide aux Français, il n'avait pas manqué à ses engagements vis-à-vis d'eux. Son étonnement fut grand lorsqu'il vit, sans que personne songeât à les poursuivre, les lazzaroni abandonner leurs postes, et, sans quitter leurs armes, avec les apparences d'une déroute, non point rétrograder vers le palais royal, mais au contraire se ruer dessus. Au bout d'un instant, tout lui fut expliqué. A la manière dont ils culbutaient les sentinelles, dont ils envahissaient les portes, dont ils reparaissaient aux fenêtres de tous les étages, dont ils dégorgeaient sur les balcons, il comprit que les combattants, dans un moment de trêve, pour ne pas perdre leur temps, s'étaient faits pillards; et, comme il ignorait que ce fût à l'instigation du général français que le pillage était organisé, il envoya à toute cette canaille trois coups de canon à boulet, qui tuèrent dix-sept personnes, parmi lesquelles un prêtre, et qui cassèrent la jambe au géant de marbre, ancienne statue de Jupiter Stator, qui décorait la place du Palais. Veut-on savoir à quel point l'amour du pillage s'était emparé de la multitude, et s'était substitué chez elle à tout autre sentiment? Nous citerons deux faits pris entre mille; ils donneront une idée de la mobilité d'esprit de ce peuple, qui venait de faire des prodiges de valeur pour défendre son roi. Au milieu de toute cette foule, acharnée au pillage, l'aide de camp Villeneuve, qui continuait de tenir le Château-Neuf, envoya un lieutenant à la tête d'une patrouille d'une cinquantaine d'hommes, avec ordre de remonter Tolède jusqu'à ce qu'il eût pris langue avec les avant-postes français. Le lieutenant eut soin de se faire précéder par quelques lazzaroni patriotes, criant: «Vivent les Français! vive la liberté!» A ces cris, un marinier de Sainte-Lucie, bourbonien enragé,--les mariniers de Sainte-Lucie sont encore bourboniens aujourd'hui,--un marinier de Sainte-Lucie, disons-nous, se mit à crier, lui: «Vive le roi!» Comme ce cri pouvait avoir un écho et servir de signal à l'égorgement de toute la patrouille, le lieutenant saisit le marinier au collet, et, le maintenant au bout de son bras, cria: «Feu!» Le marinier tomba fusillé au milieu de la foule, sans que la foule, préoccupée maintenant d'autres intérêts, songeât à le défendre et à le venger. Le second exemple fut celui d'un domestique du palais qui, ayant eu l'imprudence de sortir avec une livrée galonnée d'or, vit le peuple mettre sa livrée en morceaux pour en arracher l'or, quoique cette livrée fût celle du roi. Au même moment où on laissait le serviteur du roi Ferdinand en chemise pour lui arracher les galons de sa livrée, Kellermann, qui était descendu avec un détachement de deux ou trois cents hommes, du côté de Mergellina, remontait, par Sainte-Lucie, sur la place du château. Mais, avant d'arriver là, il avait fait une halte à l'église de Santa Maria di Porto-Salvo, et avait fait demander don Michelangelo Ciccone. C'était, on se le rappelle, ce même prêtre patriote que Cirillo avait envoyé chercher pour conférer les derniers sacrements au sbire blessé par Salvato dans la nuit du 22 au 23 septembre, sbire qui, le 23 septembre, au matin, expira dans la maison où il avait été transporté, à l'angle de la fontaine du Lion. Kellermann était porteur d'un billet de Cirillo qui faisait appel au patriotisme du digne prêtre et l'invitait à se rallier aux Français. Don Michelangelo Ciccone n'avait pas hésité un instant: il avait suivi Kellermann. A midi, les lazzaroni avaient déposé les armes, et Championnet, vainqueur, parcourait la ville. Les négociants, les bourgeois, toute la partie tranquille de la population qui n'avait pas pris part à la lutte, n'entendant plus ni coups de fusil, ni cris de mort, commencèrent alors d'ouvrir timidement les portes et les fenêtres des magasins et des maisons. La première vue au général était déjà une promesse de sécurité; car il était entouré d'hommes que leur talent, leur science et leur courage avaient faits la vénération de Naples. C'étaient les Baffi, les Poerio, les Pagano, les Cuoco, les Logoteta, les Carlo Lambert, les Bassal, les Fasulo, les Maliterno, les Rocca-Romana, les Ettore Caraffa, les Cirillo, les Manthonnet, les Schipani. Le jour de la rémunération était enfin arrivé pour tous ces hommes qui avaient passé du despotisme à la persécution, et qui passaient de la persécution à la liberté. Le général, alors, au fur et à mesure qu'il voyait une porte s'ouvrir, s'approchait de cette porte, et, dans leur propre langue, essayait de rassurer ceux qui se hasardaient sur le seuil, leur disant que tout était fini, qu'il venait leur apporter la paix et non la guerre, et substituer la liberté à la tyrannie. Alors, en jetant les yeux sur la route que le général avait suivie, en voyant le calme régner là où, un instant auparavant, Français et lazzaroni s'égorgeaient, les Napolitains se rassuraient en effet, et toute cette population di mezzo ceto, c'est-à-dire de la bourgeoisie, qui fait la force et la richesse de Naples, la cocarde tricolore à l'oreille, criant: «Vivent les Français! vive la liberté! vive la République!» commença de se répandre gaiement dans les rues, agitant des mouchoirs, et, au fur et à mesure qu'elle se tranquillisait, se laissant emporter à cette joie ardente qui s'empare de ceux qui, déjà plongés dans l'abîme ténébreux de la mort, se retrouvent tout à coup et comme par miracle rendus au jour, à la lumière et à la vie. Et, en effet, si les Français eussent tardé de vingt-quatre heures encore à entrer à Naples, qui peut dire ce qu'il fût resté de maisons debout et de patriotes vivants? A deux heures de l'après-midi, Rocca-Romana et Maliterno, confirmés dans leur grade de chefs du peuple, rendirent un édit pour l'ouverture des boutiques. Cet édit portait la date de l'an Ier et du deuxième jour de la république parthénopéenne. Championnet avait vu avec inquiétude que la bourgeoisie et la noblesse seules s'étaient réunies à lui et que le peuple se tenait à l'écart. Alors, il résolut de frapper le lendemain un grand coup. Il savait parfaitement que, s'il pouvait faire passer saint Janvier dans son camp, le peuple suivrait saint Janvier partout où il irait. Il envoya un message à Salvato. Salvato, qui gardait la cathédrale, c'est-à-dire le point le plus important de Naples, avait reçu la consigne de ne point quitter son poste sans être réclamé par un ordre émané directement du général. Le message envoyé à Salvato ordonnait à celui-ci de s'aboucher avec les chanoines, et de les inviter à exposer, le lendemain, la sainte ampoule à la vénération publique, dans l'espérance que saint Janvier, auquel les Français avaient la plus grande dévotion, daignerait faire son miracle en leur faveur. Les chanoines se trouvaient entre deux feux. Si saint Janvier faisait son miracle, ils étaient compromis vis-à-vis de la cour. S'il ne le faisait pas, ils s'exposaient à la colère du général français. Ils trouvèrent un biais et répondirent que ce n'était point l'époque où saint Janvier avait l'habitude de faire son miracle, et qu'ils doutaient fort que l'illustre bienheureux consentît, même pour les Français, à changer sa date habituelle. Salvato transmit, par Michele, la réponse des chanoines à Championnet. Mais, à son tour, Championnet répondit que c'était l'affaire du saint et non la leur; qu'ils n'avaient point à préjuger des bonnes ou des mauvaises intentions de saint Janvier, et qu'il connaissait, lui, une certaine prière à laquelle il espérait que saint Janvier ne demeurerait pas insensible. Les chanoines répondirent que, puisque Championnet le voulait absolument, ils exposeraient les ampoules, mais que, de leur côté, ils ne répondaient de rien. A peine Championnet eut-il cette certitude, qu'il fit annoncer par toute la ville la nouvelle que les saintes ampoules seraient exposées le lendemain, et qu'à dix heures et demie précises du matin, la liquéfaction du précieux sang aurait lieu. C'était une nouvelle étrange et tout à fait incroyable pour les Napolitains. Saint Janvier n'avait rien fait qui motivât de sa part une suspicion de partialité en faveur des Français. Depuis quelque temps, au contraire, il s'était montré capricieux jusqu'à la manie. Ainsi, au moment de son départ pour la campagne de Rome, le roi Ferdinand s'était personnellement présenté à la cathédrale pour demander à saint Janvier son secours et sa protection, et saint Janvier, malgré son instante prière, lui avait obstinément refusé la liquéfaction de son sang; ce qui avait fait prévoir une défaite à un grand nombre de personnes. Or, si saint Janvier faisait pour les Français ce qu'il avait refusé au roi de Naples, c'est que saint Janvier avait changé d'opinion, c'est que saint Janvier s'était fait jacobin. A quatre heures du soir, Championnet, voyant la tranquillité rétablie, monta à cheval et se fit conduire au tombeau d'un autre patron de Naples, pour lequel il avait une bien plus grande vénération que pour saint Janvier. Ce tombeau était celui de Publius Virgilius Maro, ou, du moins, celui dont les ruines ont, disent les archéologues, renfermé les cendres de l'auteur de l'Énéide. Tout le monde sait qu'à son retour d'Athènes, d'où le ramenait Auguste, Virgile mourut à Brindes, et que ses cendres revirent ce Pausilippe qu'il avait tant aimé, et d'où il pouvait embrasser tous les lieux immortalisés par lui dans son sixième livre de l'Énéide. Championnet descendit de cheval au monument élevé par Sannazar, et monta la pente rapide et escarpée qui conduit à la petite rotonde que l'on montre au voyageur comme le columbarium où fut déposée l'urne du poëte. Dans le centre du monument poussait un laurier sauvage que la tradition donnait comme étant immortel. Championnet en brisa une branche, qu'il passa dans la ganse de son chapeau, ne permettant à ceux qui l'accompagnaient d'en prendre qu'une feuille chacun, de peur qu'une récolte plus considérable ne fît tort à l'arbre d'Apollon, et que la vénération ne correspondît, par son résultat, à l'impiété. Puis, lorsqu'il eut rêvé pendant quelques instants sur ces pierres sacrées, il demanda un crayon, et, déchirant une page de son portefeuille, il rédigea le décret suivant, qui fut envoyé le même soir à l'imprimerie, et qui parut le lendemain matin. «Championnet, général en chef. »Considérant que le premier devoir d'une république est d'honorer la mémoire des grands hommes, et de pousser ainsi les citoyens vers l'émulation, en mettant sous leurs yeux la gloire qui suit jusque dans la tombe les génies sublimes de tous les pays et de tous les temps: »Avons décrété ce qui suit: »1° Il sera élevé à Virgile un tombeau en marbre au lieu même où se trouve sa tombe, près de la grotte de Pouzzoles. »2° Le ministre de l'intérieur ouvrira un concours dans lequel seront admis tous les projets de monument que les artistes voudront présenter. Sa durée sera de vingt jours. »Cette période expirée, une commission composée de trois membres, nommée par le ministre de l'intérieur, choisira, parmi les projets qui auront été présentés, celui qui semblera le meilleur, et la curie élèvera le monument, dont l'érection sera confiée à celui dont le projet aura été adopté. »Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance. »CHAMPIONNET.» Il est curieux que les deux monuments décrétés à Virgile, l'un à Mantoue, l'autre à Naples, aient été décrétés par deux généraux français: celui de Mantoue par Miollis; celui de Naples par Championnet. Après soixante-cinq ans, la première pierre de celui de Naples n'est point encore posée.
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III
HUIT JOURS TROP TARD Les deux frères Rivers déposèrent Jacques Mérey sur la berge de la Moselle, à un kilomètre à peu près de la ville de Trèves. Jacques les embrassa tendrement; c'étaient les deux bras de la France qui le déposaient sur la terre étrangère. Jacques, debout, appuyé sur son fusil, les regarda s'éloigner tristement; puis, au premier détour de la Moselle, ils le saluèrent de leurs avirons, lui de son chapeau, la barque disparut et tout fut dit. Jacques remit son chapeau sur sa tête, salua la France d'un long et dernier adieu, jeta son fusil sur son épaule, et suivit tête basse le petit chemin tracé par les piétons qui longe les rives de la Moselle, ce petit chemin qui conduit à Trèves. Jacques Mérey parlait allemand comme un Allemand. Il avait à son carnier, suspendus par le col, quelques petits oiseaux de marais qu'avaient eu la précaution d'y suspendre ses deux compagnons de route. Il ne lui fut fait aucune question. Aux portes, il fut pris pour un bourgeois de la ville revenant de faire une promenade cynégétique. Mais, la porte franchie, il s'empressa de demander qu'on lui indiquât la demeure du bourgmestre. Arrivé chez le magistrat, Jacques Mérey se nomma; on savait la catastrophe du 31 mai. Sans avoir le temps de devenir célèbre, le nom de Jacques Mérey avait eu celui de ne pas demeurer inconnu. Le bourgmestre s'inclina, comme tout homme de cœur s'incline devant un proscrit. Dans tous les pays du monde civilisé, à l'honneur de l'humanité et du progrès, à la honte des gouvernements, la proscription est une majesté. Le bourgmestre demanda, en entourant sa question de toutes les délicatesses de l'homme du monde, s'il avait besoin de ces secours que les gouvernements étrangers avaient mis à la disposition des autorités pour aider à la fuite des émigrés. Mais Jacques Mérey déclara que, étant proscrit et non pas émigré, ses biens n'étaient pas saisis, et que, outre les dix ou douze mille francs qu'il avait sur lui, il laissait une fortune en France. Ce qu'il désirait, c'était donc tout simplement un passe-port pour Vienne. Seulement, à cause des circonstances, il fut obligé de tracer le chemin qu'il voulait suivre pour aller à Vienne. — C'était le plus direct: Carlsruhe, Stuttgart, Augsbourg, Munich et Vienne. Une fois hors de France, et lorsqu'il ne resta plus dans le cœur de Jacques Mérey que le spectre de la patrie, la vivante image d'Éva reprit peu à peu sa puissance; le souvenir momentanément effacé par les événements, ces événements du passé redeviennent une aurore, et, de même que l'aube se lève derrière les montagnes, ils se lèvent derrière la silhouette aride et décharnée du passé, pour éclairer un nouvel avenir. Maintenant qu'il était sur le sol étranger, maintenant qu'il ne marchait plus sur cette terre de France sur laquelle Danton voulut mourir, ne pouvant l'emporter à la semelle de ses souliers, il sentit sa pensée s'imprégner de nouveau de son amour, et cet amour, comme une séve réparatrice, ruisseler par tout son corps. Il n'avait point reçu de lettre d'Éva; mais ce silence ne l'inquiétait aucunement, il savait que les lettres d'Éva étaient confisquées au passage. Mais ce qui l'inquiétait, c'est qu'Éva, sans soupçon contre sa femme de chambre, devait s'étonner de son silence à lui. Sans doute dans les lettres qu'elle lui écrivait et qu'Éva croyait lui être parvenues, elle lui donnait l'adresse à laquelle il devait répondre. Comment ne lui répondait-il pas? Ne se croirait-elle pas oubliée et se croyant oubliée...? Mais le cœur d'Éva n'était pas un cœur vulgaire; elle connaissait l'amour immense que Jacques Mérey ressentait pour elle; elle l'avait vu renoncer pour elle à toute ambition politique, refuser cette députation qu'il avait accepté ensuite comme une vengeance, et dont les divisions intestines l'avaient empêché de se faire l'arme qu'il espérait pour défendre la République et frapper ses ennemis. Éva aurait meilleure pensée de son ami et d'elle-même; elle n'avait pas pu se croire oubliée. Jacques avait constamment porté la lettre d'Éva, qui, extraite du dossier du marquis de Chazelay, lui avait été donnée par le jeune aide de camp du général de Custine. Cette lettre, il la savait par cœur, mais ce n'était point assez de se la redire, la parole est impalpable, et les objets matériels ont, par la vue et par le toucher, une puissance qu'elle n'aura jamais. Cette lettre il la tirait de la poche la plus secrète de son portefeuille; il la regardait, il la touchait, il la baisait. À trente ans, Jacques, par la façon dont il avait vécu, avait retrouvé toutes les illusions d'un jeune homme; il n'avait jamais eu que deux amours: la science et Éva, et encore avait-il consacré le premier au second. Rien au reste n'est favorable à la rêverie comme le mouvement d'une voiture. Le bruit monotone des roues vous isole des autres bruits, et tandis que vous avancez toujours, vous enferme avec votre pensée. Et alors Jacques repassait dans son esprit cette suite d'événements à laquelle il allait devoir le bonheur de retrouver Éva et de la retrouver libre. Non, Dieu n'était point un Dieu personnel se mêlant à la vie de l'homme et influent sur l'homme. Mais Jacques croyait, nous l'avons dit, à l'influence et même à la volonté de Dieu sur la conduite des grands événements des nations, se dégageant des petits événements de la vie humaine; et c'était ainsi que, par un fil invisible qui le rapprochait des croyances communes, il ramenait en réalité tout à Dieu, mais sans imposer à cette suprême majesté qu'elle s'appelât Dieu, Nature, Providence, la responsabilité des petits accidents de mort et de vie, qu'elle jette en pâture à ces deux divinités qui se disputent l'homme: la fatalité et le hasard. Ainsi, quelque service qu'ait rendus Jacques à Éva et par contre-coup au marquis de Chazelay, en faisant retrouver la santé, l'intelligence et la raison à sa fille, il ne pouvait combler l'abîme qui, dans cette époque de préjugés sociaux, le séparait de celle qu'il aimait, même en jetant le service rendu dans l'abîme. Mais si Jacques eût été un de ces chrétiens égoïstes qui rapportent tout à eux, se font le centre de tout et croient que Dieu est prêt à faire choir une étoile du ciel pour qu'ils y allument leur lampe, il se fût dit: La France a fait une révolution pour que le marquis de Chazelay m'enlevât sa fille, que sans indélicatesse je ne pouvais prendre mystérieusement pour ma maîtresse ou pour ma femme; pour qu'il émigrât avec elle, en la laissant sous la direction de sa tante; pour qu'il se fît tuer en servant contre son pays, ce qui prive non-seulement Éva d'un père, mais lui fait perdre toute sa fortune, puisque la confiscation des biens suit immédiatement la mort de l'émigré pris les armes à la main, et pour que sans père et sans fortune, échappant à toute tutelle, redevenant maîtresse d'elle-même, elle retrouve en moi l'appui et la fortune qu'elle a perdus. Et, sans faire ces réflexions à ce point de vue, Jacques Mérey n'en suivait pas moins avec cet étonnement croissant de l'homme de génie qui, sans voir l'arbre, ramasse les fruits, toutes ces ramifications étranges qui servent de trame à la vie de l'homme. Et il ne sortait de son rêve, remontant éternellement du connu à l'inconnu et redescendant sans cesse du matériel à l'idéal, que pour crier au postillon: — Vite, plus vite! Une fois en voiture, Jacques avait juré de n'en plus descendre, et de faire sans s'arrêter les cent soixante lieues qui le séparaient de Vienne; mais il avait compté sans les difficultés que les événements politiques mettaient au voyage des Français en Allemagne. Pour tous les princes allemands, en opposition complète avec nos principes, tout Français était un incendiaire prêt à mettre le feu à ses États. Or, à chaque frontière de principauté, si invisible qu'elle fût sur la carte, il fallait descendre de voiture, subir un interrogatoire et justifier de son identité. C'est ce que faisait Jacques, et il perdait trois ou quatre heures par jour à ces formalités. Il est vrai que, une fois arrivé à Salzbourg, tout fut dit pour le reste de l'Autriche. La frontière franchie, la route était libre jusqu'à Vienne. Enfin, toujours pressant de la voix chevaux et postillon, on arriva aux portes de Vienne vers cinq heures de l'après-midi. Là le voyageur eut à subir un nouvel interrogatoire, une nouvelle visite des papiers. On lui donna ensuite un permis de séjour d'une semaine, après laquelle il devait faire renouveler sa carte et dire combien de temps il comptait rester dans la capitale de l'Autriche. Comme il remontait en voiture, le postillon lui demanda où il le devait conduire. Jacques était décidé à tout brusquer. Il répondit donc: — Josephplatz, nº 11. Le postillon s'engagea dans un réseau de petites rues et déboucha enfin en face de la statue de l'empereur qui a fait donner son nom à cette place. Jacques, la tête passée par la portière, cherchait des yeux laquelle de toutes ces maisons qui forment la place pouvait être celle qu'occupait Éva. Une seule parmi toutes avait ses portes, ses fenêtres, ses contrevents fermés comme un tombeau. Il vit avec une angoisse qui dégénéra bientôt en terreur, que le postillon dirigeait la voiture de ce côté. Enfin il s'arrêta à la porte de cette maison aveugle et muette. — Eh bien? lui cria Jacques. — Eh bien! monsieur, répondit le postillon, c'est ici. — Ici le nº 11? — Oui. Jacques sauta hors de la voiture, se recula pour bien voir si c'était en effet la maison désignée, fouilla dans sa poche, rouvrit pour la centième fois le billet de Danton. Le billet disait bien: Josephplatz, maison nº 11. Jacques se jeta comme un fou sur le marteau et la sonnette, et tout à la fois sonna et frappa. Personne ne répondit. Le son revenant mat et sourd indiquait que tout était fermé au dedans comme au dehors. — Ah! mon Dieu, mon Dieu! murmurait Jacques, qu'est-il donc arrivé? Et il tirait le cordon de la sonnette plus violemment et frappait plus fort. On commençait à s'arrêter. Enfin un craquement se fit entendre à la maison à côté, une fenêtre s'ouvrit, une tête passa. C'était celle d'un homme d'une soixantaine d'années. — Pardon, monsieur, dit-il en bon français avec la politesse viennoise; mais pourquoi vous acharnez-vous à frapper à cette maison où il n'y a personne? — Comment, personne? s'écria Jacques. — Non, monsieur, depuis huit jours, du moins. — Cette maison n'était-elle pas habitée par deux dames? — Oui, monsieur. — Deux dames françaises? — Oui. — Une vieille et une jeune. — Une vieille et une jeune! C'est bien cela à ce que je crois, du moins, ne sortant pas de ma bibliothèque et ne m'occupant pas de mes voisins. — Pardon, pardon, excusez-moi si j'abuse de votre bonté, dit Jacques d'une voix éperdue, mais... mais ces dames, que sont-elles devenues? — Je crois avoir entendu dire que l'une des deux était morte; oui, c'était même une catholique. Je me rappelle avoir entendu le chant des prêtres, qui m'a dérangé dans mes recherches. — Laquelle, monsieur? dit Jacques Mérey en joignant les mains; pour l'amour de Dieu, laquelle? — Comment, laquelle? — Oui, laquelle, laquelle des deux est morte? la jeune ou la vieille? — Oh! cela, dit le vieillard, je ne sais pas. — Mon Dieu! mon Dieu! sanglota Jacques Mérey. — Mais, reprit le vieillard, si cela vous intéresse, je vais le demander à ma femme; elle se mêle de tout ce qui ne la regarde pas... elle doit le savoir. — Allez, allez, monsieur, cria Jacques Mérey; allez; je vous en supplie. Un instant après, le vieillard reparut, Jacques n'avait point respiré pendant son absence. — Eh bien? — C'était la vieille. Jacques chercha un appui contre la voiture et respira lentement. — Et l'autre, et l'autre? demanda-t-il d'une voix à peine intelligible. — L'autre? — Oui, l'autre femme, celle qui n'est pas morte, la jeune, qu'est-elle devenue? — Je ne sais pas. Il faut que je demande à ma femme. Et le vieillard s'apprêta à faire un nouveau voyage à la source. — Monsieur! monsieur! lui cria Jacques. Ne pourrais-je parler directement à votre femme? Il me semble que ce serait plus court. — Ce serait plus court, en effet, dit le vieillard; mais allez à la troisième fenêtre à partir de celle-ci, c'est celle de la chambre de madame Haal. Je ne lui permets pas de venir dans mon cabinet. Il disparut, et Jacques alla à la troisième fenêtre. Pendant ce temps un grand cercle de curieux s'était amassé autour du voyageur, et, comme les deux interlocuteurs avaient constamment parlé français, ceux des auditeurs qui comprenaient le français expliquaient la situation à ceux qui ne le comprenaient pas. La fenêtre s'ouvrit et madame Haal paru: C'était une petite vieille, toute coquette et toute bichonnée, qui commença par renvoyer son mari à son cabinet, et de l'air le plus aimable se mit à la disposition de Jacques. Ceux qui connaissent l'admirable bonhomie des Viennois ne s'étonneront point de ces détails. Ils sont dans les mœurs de cette population, l'une des meilleures et des plus obligeantes qu'il y ait au monde. Jacques ne laissa point à la petite vieille le temps de parler, et en excellent allemand: — Madame, lui dit-il, j'ai le plus grand intérêt à savoir le plus tôt possible ce qu'est devenue la plus jeune des deux dames françaises qui habitaient dans la maison qui touche à la vôtre. — Monsieur, répondit madame Haal, je puis vous le dire pertinemment; la plus jeune des deux dames, qui s'appelait mademoiselle Éva de Chazelay, est partie après les derniers devoirs rendus à sa tante, pour tâcher de retrouver en France un homme qu'elle aimait. — Oh! murmura Jacques Mérey, pourquoi ne suis-je pas resté avec mes amis pour mourir comme eux et avec eux! Et, sans s'inquiéter de la foule qui l'entourait, sentant son cœur se briser, il éclata en sanglots.
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Chapitre LX — Plan de bataille
La nuit était déjà avancée quand l’abbé Fouquet arriva près de son frère. Gourville l’avait accompagné. Ces trois hommes, pâles des événements futurs, ressemblaient moins à trois puissants du jour qu’à trois conspirateurs unis par une même pensée de violence. Fouquet se promena longtemps, l’œil fixé sur le parquet, les mains froissées l’une contre l’autre. Enfin, prenant son courage au milieu d’un grand soupir: — L’abbé, dit-il, vous m’avez parlé aujourd’hui même de certaines gens que vous entretenez? — Oui, monsieur, répliqua l’abbé. — Au juste, qui sont ces gens? L’abbé hésitait. — Voyons! pas de crainte, je ne menace pas; pas de forfanterie, je ne plaisante pas. — Puisque vous demandez la vérité, monsieur, la voici: j’ai cent vingt amis ou compagnons de plaisir qui sont voués à moi comme les larrons à la potence. — Et vous pouvez compter sur eux? — En tout. — Et vous ne serez pas compromis? — Je ne figurerai même pas. — Et ce sont des gens de résolution? — Ils brûleront Paris si je leur promets qu’ils ne seront pas brûlés. — La chose que je vous demande, l’abbé, dit Fouquet en essuyant la sueur qui tombait de son visage, c’est de lancer vos cent vingt hommes sur les gens que je vous désignerai, à un certain moment donné... Est-ce possible? — Ce n’est pas la première fois que pareille chose leur sera arrivée, monsieur. — Bien; mais ces bandits attaqueront-ils... la force armée? — C’est leur habitude. — Alors, rassemblez vos cent vingt hommes, l’abbé. — Bien! Où cela? — Sur le chemin de Vincennes, demain, à deux heures précises. — Pour enlever Lyodot et d’Eymeris?... Il y a des coups à gagner? — De nombreux. Avez-vous peur? — Pas pour moi, mais pour vous. — Vos hommes sauront donc ce qu’ils font? — Ils sont trop intelligents pour ne pas le deviner. Or, un ministre qui fait émeute contre son roi... s’expose. — Que vous importe, si je paie?... D’ailleurs, si je tombe, vous tombez avec moi. — Il serait alors plus prudent, monsieur, de ne pas remuer, de laisser le roi prendre cette petite satisfaction. — Pensez bien à ceci, l’abbé, que Lyodot et d’Eymeris à Vincennes sont un prélude de ruine pour ma maison. Je le répète, moi arrêté, vous serez emprisonné; moi emprisonné, vous serez exilé. — Monsieur, je suis à vos ordres. En avez-vous à me donner? — Ce que j’ai dit: je veux que demain les deux financiers que l’on cherche à rendre victimes, quand il y a tant de criminels impunis, soient arrachés à la fureur de mes ennemis. Prenez vos mesures en conséquence. Est-ce possible? — C’est possible. — Indiquez-moi votre plan. — Il est d’une riche simplicité. La garde ordinaire aux exécutions est de douze archers. — Il y en aura cent demain. — J’y compte; je dis plus, il y en aura deux cents. — Alors, vous n’avez pas assez de cent vingt hommes? — Pardonnez-moi. Dans toute foule composée de cent mille spectateurs, il y a dix mille bandits ou coupeurs de bourse; seulement, ils n’osent pas prendre d’initiative. — Eh bien? — Il y aura donc demain sur la place de Grève, que je choisis pour terrain, dix mille auxiliaires à mes cent vingt hommes. L’attaque commencée par ceux-ci, les autres l’achèveront. — Bien! mais que fera-t-on des prisonniers sur la place de Grève? — Voici: on les fera entrer dans une maison quelconque de la place; là, il faudra un siège pour qu’on puisse les enlever... Et, tenez, autre idée, plus sublime encore: certaines maisons ont deux issues, l’une sur la place, l’autre sur la rue de la Mortellerie, ou de la Vannerie, ou de la Tixeranderie. Les prisonniers, entrés par l’une, sortiront par l’autre. — Mais dites quelque chose de positif. — Je cherche. — Et moi, s’écria Fouquet, je trouve. Écoutez bien ce qui me vient en ce moment. — J’écoute. Fouquet fit un signe à Gourville qui parut comprendre. — Un de mes amis me prête parfois les clefs d’une maison qu’il loue rue Baudoyer, et dont les jardins spacieux s’étendent derrière certaine maison de la place de Grève. — Voilà notre affaire, dit l’abbé. Quelle maison? — Un cabaret assez achalandé, dont l’enseigne représente l’image de Notre Dame. — Je le connais, dit l’abbé. — Ce cabaret a des fenêtres sur la place, une sortie sur une cour, laquelle doit aboutir aux jardins de mon ami par une porte de communication. — Bon! — Entrez par le cabaret, faites entrer les prisonniers, défendez la porte pendant que vous les ferez fuir par le jardin de la place Baudoyer. — C’est vrai, monsieur, vous feriez un général excellent, comme M. le prince. — Avez-vous compris? — Parfaitement. — Combien vous faut-il pour griser vos bandits avec du vin et les satisfaire avec de l’or? — Oh! monsieur, quelle expression! Oh! monsieur, s’ils vous entendaient! Quelques-uns parmi eux sont très susceptibles. — Je veux dire qu’on doit les amener à ne plus reconnaître le ciel d’avec la terre, car je lutterai demain contre le roi, et quand je lutte, je veux vaincre, entendez-vous? — Ce sera fait, monsieur... Donnez-moi, monsieur, vos autres idées. — Cela vous regarde. — Alors donnez-moi votre bourse. — Gourville, comptez cent mille livres à l’abbé. — Bon... et ne ménageons rien, n’est-ce pas? — Rien. — À la bonne heure! — Monseigneur, objecta Gourville, si cela est su, nous y perdons la tête. — Eh! Gourville, répliqua Fouquet, pourpre de colère, vous me faites pitié; parlez donc pour vous, mon cher. Mais ma tête à moi ne branle pas comme cela sur mes épaules. Voyons, l’abbé, est-ce dit? — C’est dit. — À deux heures, demain? — À midi, parce qu’il faut maintenant préparer d’une manière secrète nos auxiliaires. — C’est vrai: ne ménagez pas le vin du cabaretier. — Je ne ménagerai ni son vin ni sa maison, repartit l’abbé en ricanant. J’ai mon plan, vous dis-je; laissez-moi me mettre à l’œuvre, et vous verrez. — Où vous tiendrez-vous? — Partout, et nulle part. — Et comment serai-je informé? — Par un courrier dont le cheval se tiendra dans le jardin même de votre ami. À propos, le nom de cet ami? Fouquet regarda encore Gourville. Celui-ci vint au secours du maître en disant: — Accompagnez M. l’abbé pour plusieurs raisons; seulement, la maison est reconnaissable: l’image de Notre-Dame par-devant, un jardin, le seul du quartier, par-derrière. — Bon, bon. Je vais prévenir mes soldats. — Accompagnez-le, Gourville, dit Fouquet, et lui comptez l’argent. Un moment, l’abbé... un moment, Gourville... Quelle tournure donne-t-on à cet enlèvement? — Une bien naturelle, monsieur... L’émeute. — L’émeute propos de quoi? Car enfin, si jamais le peuple de Paris est disposé à faire sa cour au roi, c’est quand il fait pendre des financiers. — J’arrangerai cela... dit l’abbé. — Oui, mais vous l’arrangerez mal et l’on devinera. — Non pas, non pas... j’ai encore une idée. — Dites. — Mes hommes crieront: «Colbert! Vive Colbert!» et se jetteront sur les prisonniers comme pour les mettre en pièces et les arracher à la potence, supplice trop doux. — Ah! voilà une idée, en effet, dit Gourville. Peste, monsieur l’abbé, quelle imagination! — Monsieur, on est digne de la famille, riposta fièrement l’abbé. — Drôle! murmura Fouquet. Puis il ajouta: — C’est ingénieux! Faites et ne versez pas de sang. Gourville et l’abbé partirent ensemble fort affairés. Le surintendant se coucha sur des coussins, moitié veillant aux sinistres projets du lendemain, moitié rêvant d’amour.
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X.
Le mariage se fit à Lucienne, dans les premiers jours de novembre; puis nous revînmes à Paris au commencement de la saison d'hiver. Nous habitions l'hôtel tous ensemble. Ma mère m'avait donné vingt-cinq mille livres de rentes par mon contrat de mariage, le comte en avait déclaré à peu près autant; il en restait quinze mille à ma mère. Notre maison se trouva donc au nombre, sinon des maisons riches, du moins des maisons élégantes du faubourg Saint-Germain. Horace me présenta deux de ses amis, qu'il me pria de recevoir comme ses frères: depuis six ans ils étaient liés d'un sentiment si intime, qu'on avait pris l'habitude de les appeler les inséparables. Un quatrième, qu'ils regrettaient tous les jours et dont ils parlaient sans cesse, s'était tué au mois d'octobre de l'année précédente en chassant dans les Pyrénées, où il avait un château. Je ne puis vous révéler le nom de ces deux hommes, et à la fin de mon récit vous comprendrez pourquoi; mais comme je serai forcée parfois de les désigner, j'appellerai l'un Henri et l'autre Max. Je ne vous dirai pas que je fus heureuse: le sentiment que j'éprouvais pour Horace m'a été et me sera toujours inexplicable: on eût dit un respect mêlé de crainte; c'était, au reste, l'impression qu'il produisait généralement sur tous ceux qui l'approchaient. Ses deux amis eux-mêmes, si libres et si familiers qu'ils fussent avec lui, le contredisaient rarement et lui cédaient toujours, sinon comme à un maître, du moins comme à un frère aîné. Quoique adroits aux exercices du corps, ils étaient loin d'être de sa force. Le comte avait transformé la salle de billard en une salle d'armes, et une des allées du jardin était consacrée à un tir: tous les jours ces messieurs venaient s'exercer à l'épée ou au pistolet. Parfois j'assistais à ces joûtes: Horace alors était plutôt leur professeur que leur adversaire; il gardait dans ces exercices ce calme effrayant dont je lui avais vu donner une preuve chez madame de Lucienne, et plusieurs duels, qui tous avaient fini à son avantage, attestaient que, sur le terrain, ce sang-froid, si rare au moment suprême, ne l'abandonnait pas un instant. Horace, chose étrange! restait donc pour moi, malgré l'intimité, un être supérieur et en dehors des autres hommes. Quant à lui, il paraissait heureux, il affectait du moins de répéter qu'il l'était, quoique souvent son front soucieux attestât le contraire. Parfois aussi des rêves terribles agitaient son sommeil, et alors cet homme, si calme et si brave le jour, avait, s'il se réveillait au milieu de pareils songes, des instans d'effroi où il frissonnait comme un enfant. Il en attribuait la cause à un accident qui était arrivé à sa mère pendant sa grossesse: arrêtée dans la Sierra par des voleurs, elle avait été attachée à un arbre, et avait vu égorger un voyageur qui faisait la même route qu'elle; il en résultait que c'étaient habituellement des scènes de vol et de brigandage qui s'offraient ainsi à lui pendant son sommeil. Aussi, plutôt pour prévenir le retour de ces songes que par une crainte réelle, posait-il toujours avant de se coucher, quelque part qu'il fût, une paire de pistolets à portée de sa main. Cela me causa d'abord une grande terreur, car je tremblais toujours que, dans quelque accès de somnambulisme il ne fît usage de ces armes; mais peu à peu je me rassurai, et je contractai l'habitude de lui voir prendre cette précaution. Une autre plus étrange encore, et dont seulement aujourd'hui je me rends compte, c'est qu'on tenait constamment, jour ou nuit, un cheval sellé et prêt à partir. L'hiver se passa au milieu des fêtes et des bals. Horace était fort répandu de son côté; de sorte que, ses salons s'étant joints aux miens, le cercle de nos connaissances avait doublé. Il m'accompagnait partout avec une complaisance extrême, et, chose qui surprenait tout le monde, il avait complétement cessé de jouer. Au printemps nous partîmes pour la campagne. Là nous retrouvâmes tous nos souvenirs. Nos journées s'écoulaient moitié chez nous, moitié chez nos voisins; nous avions continué de voir madame de Lucienne et ses enfans comme une seconde famille à nous. Ma situation de jeune fille se trouvait donc à peine changée, et ma vie était à peu près la même. Si cet état n'était pas du bonheur, il y ressemblait tellement que l'on pouvait s'y tromper. La seule chose qui le troublât momentanément, c'étaient ces tristesses sans cause dont je voyais Horace de plus en plus atteint; c'étaient ces songes qui devenaient plus terribles à mesure que nous avancions. Souvent j'allais à lui pendant ces inquiétudes du jour, ou je le réveillais au milieu de ces rêves de la nuit; mais dès qu'il me voyait, sa figure reprenait cette expression calme et froide qui m'avait tant frappée; cependant il n'y avait point à s'y tromper, la distance était grande de cette tranquillité apparente à un bonheur réel. Vers le mois de juin, Henri et Max, ces deux jeunes gens dont je vous ai parlé, vinrent nous rejoindre. Je savais l'amitié qui les unissait à Horace, et ma mère et moi les reçûmes, elle comme des enfans, moi comme des frères. On les logea dans des chambres presque attenantes aux nôtres; le comte fit poser des sonnettes, avec un timbre particulier, qui allaient de chez lui chez eux, et de chez eux chez lui, et ordonna que l'on tînt constamment trois chevaux prêts au lieu d'un. Ma femme de chambre me dit en outre qu'elle avait appris des domestiques que ces messieurs avaient la même habitude que mon mari, et ne dormaient qu'avec une paire de pistolets au chevet de leur lit. Depuis l'arrivée de ses amis, Horace était livré presque entièrement à eux. Leurs amusemens étaient, au reste, les mêmes qu'à Paris: des courses à cheval et des assauts d'armes et de pistolet. Le mois de juillet s'écoula ainsi; puis, vers la moitié d'août, le comte m'annonça qu'il serait obligé de me quitter dans quelques jours pour deux ou trois mois. C'était la première séparation depuis notre mariage: aussi m'effrayai-je à ces paroles. Le comte essaya de me rassurer en me disant que ce voyage, que je croyais peut-être lointain, était au contraire dans une des provinces de la France les plus proches de Paris, c'est-à-dire en Normandie: il allait avec ses amis au château de Burcy. Chacun d'eux possédait une maison de campagne, l'un dans la Vendée, l'autre entre Toulon et Nice; celui qui avait été tué avait la sienne dans les Pyrénées, et le comte Horace en Normandie; de sorte que, chaque année, ils se recevaient successivement pendant la saison des chasses, et passaient trois mois les uns chez les autres. C'était au tour d'Horace, cette année, à recevoir ses amis. Je m'offris aussitôt à l'accompagner pour faire les honneurs de sa maison, mais le comte me répondit que le château n'était qu'un rendez-vous de chasse, mal tenu, mal meublé, bon pour des chasseurs habitués à vivre tant bien que mal, mais non pour une femme accoutumée à tout le confortable et à tout le luxe de la vie. Il donnerait, au reste, des ordres pendant son prochain séjour afin que toutes les réparations fussent faites, et pour que désormais, quand son année viendrait, je pusse l'accompagner et faire en noble châtelaine les honneurs de son manoir. Cet incident, tout simple et tout naturel qu'il parût à ma mère, m'inquiéta horriblement. Je ne lui avais jamais parlé des tristesses ni des terreurs d'Horace; mais, quelque explication qu'il eût tenté de m'en donner, elles m'avaient toujours paru si peu naturelles, que je leur supposais un autre motif qu'il ne voulait ou ne pouvait dire. Cependant il eût été si ridicule à moi de me tourmenter pour une absence de trois mois, et si étrange d'insister pour suivre Horace, que je renfermai mon inquiétude en moi-même et que je ne parlai plus de ce voyage. Le jour de la séparation arriva: c'était le 27 d'août. Ces messieurs voulaient être installés à Burcy pour l'ouverture des chasses, fixée au 1er septembre. Ils partaient en chaise de poste et se faisaient suivre de leurs chevaux, conduits en main par le Malais, qui devait les rejoindre au château. Au moment du départ, je ne pus m'empêcher de fondre en larmes; j'entraînai Horace dans une chambre et le priai une dernière fois de m'emmener avec lui: je lui dis mes craintes inconnues, je lui rappelai ces tristesses, ces terreurs incompréhensibles qui le saisissaient tout-à-coup. A ces mots, le sang lui monta au visage, et je le vis me donner pour la première fois un signe d'impatience. Au reste, il le réprima aussitôt, et, me parlant avec la plus grande douceur, il me promit, si le château était habitable, ce dont il doutait, de m'écrire d'aller le rejoindre. Je me repris à cette promesse et à cet espoir; de sorte que je le vis s'éloigner plus tranquillement que je ne l'espérais. Cependant les premiers jours de notre séparation furent affreux; et pourtant, je vous le répète, ce n'était point une douleur d'amour: c'était le pressentiment vague, mais continu, d'un grand malheur. Le surlendemain du départ d'Horace, je reçus de lui une lettre datée de Caen: il s'était arrêté pour dîner dans cette ville et avait voulu m'écrire, se rappelant dans quel état d'inquiétude il m'avait laissée. La lecture de cette lettre m'avait fait quelque bien, lorsque le dernier mot renouvela toutes ces craintes, d'autant plus cruelles qu'elles étaient réelles pour moi seule, et qu'à tout autre elles eussent paru chimériques: au lieu de me dire au revoir, le comte me disait adieu. L'esprit frappé s'attache aux plus petites choses: je faillis m'évanouir en lisant ce dernier mot. Je reçus une seconde lettre du comte, datée de Burcy; il avait trouvé le château, qu'il n'avait pas visité depuis trois ans, dans un délabrement affreux; à peine s'il y avait une chambre où le vent et la pluie ne pénétrassent point; il était en conséquence inutile que je songeasse pour cette année à aller le rejoindre; je ne sais pourquoi, mais je m'attendais à cette lettre, elle me fit donc moins d'effet que la première. Quelques jours après, nous lûmes dans notre journal la première nouvelle des assassinats et des vols qui effrayèrent la Normandie; une troisième lettre d'Horace nous en dit quelques mots à son tour; mais il ne paraissait pas attacher à ces bruits toute l'importance que leur donnaient les feuilles publiques. Je lui répondis pour le prier de revenir le plus tôt possible: ces bruits me paraissaient un commencement de réalisation pour mes pressentimens. Bientôt les nouvelles devinrent de plus en plus effrayantes; c'était moi qui, à mon tour, avais des tristesses subites et des rêves affreux; je n'osais plus écrire à Horace, ma dernière lettre était restée sans réponse. J'allai trouver madame de Lucienne, qui depuis le soir où je lui avais tout avoué, était devenue ma conseillère: je lui racontai mon effroi et mes pressentimens; elle me dit alors ce que m'avait dit vingt fois ma mère, que la crainte que je ne fusse mal servie au château avait seule empêché Horace de m'emmener; elle savait mieux que personne combien il m'aimait, elle à qui il s'était confié tout d'abord, et que si souvent depuis il avait remerciée du bonheur qu'il disait lui devoir. Cette certitude qu'Horace m'aimait me décida tout-à-fait; je résolus, si le prochain courrier ne m'annonçait pas son arrivée, de partir moi-même et d'aller le rejoindre. Je reçus une lettre: loin de parler de retour, Horace se disait forcé de rester encore six semaines ou deux mois loin de moi; sa lettre était pleine de protestations d'amour; il fallait ces vieux engagemens pris avec des amis pour l'empêcher de revenir, et la certitude que je serais affreusement dans ces ruines, pour qu'il ne me dît pas d'aller le retrouver; si j'avais pu hésiter encore, cette lettre m'aurait déterminée: je descendis près de ma mère, je lui dis que Horace m'autorisait à aller le rejoindre, et que je partirais le lendemain soir; elle voulait absolument venir avec moi, et j'eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre que, s'il craignait pour moi, à plus forte raison craindrait-il pour elle. Je partis en poste, emmenant avec moi ma femme de chambre qui était de la Normandie; en arrivant à Saint-Laurent-du-Mont, elle me demanda la permission d'aller passer trois ou quatre jours chez ses parens qui demeuraient à Crèvecœur; je lui accordai sa demande sans songer que c'était surtout au moment où je descendrais dans un château habité par des hommes que j'aurais besoin de ses services; puis aussi je tenais à prouver à Horace qu'il avait eu tort de douter de mon stoïcisme. J'arrivai à Caen vers les sept heures du soir; le maître de poste, apprenant qu'une femme qui voyageait seule demandait des chevaux pour se rendre au château de Burcy, vint lui-même à la portière de ma voiture: là il insista tellement pour que je passasse la nuit dans la ville et que je ne continuasse ma route que le lendemain, que je cédai. D'ailleurs, j'arriverais au château à une heure où tout le monde serait endormi, et peut-être, grâce aux événemens au centre desquels il se trouvait, les portes en seraient-elles si bien closes, que je ne pourrais me les faire ouvrir: ce motif, bien plus que la crainte, me détermina à rester à l'hôtel. Les soirées commençaient à être froides; j'entrai dans le salon du maître de poste, tandis qu'on me préparait une chambre. Alors l'hôtesse, pour ne me laisser aucun regret sur la résolution que j'avais prise et le retard qui en était la suite, me raconta tout ce qui se passait dans le pays depuis quinze jours ou trois semaines; la terreur était à son comble: on n'osait pas faire un quart de lieue hors de la ville, dès que le soleil était couché. Je passai une nuit affreuse; à mesure que j'approchais du château, je perdais de mon assurance; le comte avait peut-être eu d'autres motifs de s'éloigner de moi que ceux qu'il m'avait dits, comment alors accueillerait-il ma présence? Mon arrivée subite et inattendue était une désobéissance à ses ordres, une infraction à son autorité; ce geste d'impatience qu'il n'avait pu retenir, et qui était le premier et le seul qu'il eût jamais laissé échapper, n'indiquait-il pas une détermination irrévocablement prise? J'eus un instant l'envie de lui écrire que j'étais à Caen, et d'attendre qu'il vînt m'y chercher; mais toutes ces craintes, inspirées et entretenues par ma veille fiévreuse, se dissipèrent lorsque j'eus dormi quelques heures et que le jour vint éclairer mon appartement. Je repris donc tout mon courage, et je demandai des chevaux. Dix minutes après, je repartis. Il était neuf heures du matin, lorsqu'à deux lieues du Buisson, le postillon s'arrêta et me montra le château de Burcy, dont on apercevait le parc, qui s'avance jusqu'à deux cents pas de la grande route. Un chemin de traverse conduisait à une grille. Il me demanda si c'était bien à ce château que j'allais: je répondis affirmativement, et nous nous engageâmes dans les terres. Nous trouvâmes la porte fermée: nous sonnâmes à plusieurs reprises sans que l'on répondît. Je commençais à me repentir de ne point avoir annoncé mon arrivée. Le comte et ses amis pouvaient être allés à quelque partie de chasse: en ce cas, qu'allais-je devenir dans ce château solitaire, dont je ne pourrais peut-être même pas me faire ouvrir les portes? Me faudrait-il attendre dans une misérable auberge de village qu'ils fussent revenus? C'était impossible. Enfin, dans mon impatience, je descendis de voiture et sonnai moi-même avec force. Un être vivant apparut alors à travers le feuillage des arbres, au tournant d'une allée; je reconnus le Malais, je lui fis signe de se hâter, il vint m'ouvrir. Je ne pris pas la peine de remonter en voiture, je suivis en courant l'allée par laquelle je l'avais vu venir; bientôt j'aperçus le château: au premier coup-d'œil, il me parut en assez bon état; je m'élançai vers le perron, j'entrai dans l'antichambre, j'entendis parler, je poussai une porte, et je me trouvai dans la salle à manger, en face d'Horace, qui déjeunait avec Henri; chacun d'eux avait à sa droite une paire de pistolets sur la table. Le comte, en m'apercevant, se leva tout debout et devint pâle à croire qu'il allait se trouver mal. Quant à moi, j'étais si tremblante que je n'eus que la force de lui tendre les bras; j'allais tomber, lorsqu'il accourut à moi et me retint. — Horace, lui dis-je, pardonnez-moi; je n'ai pas pu rester loin de vous... j'étais trop malheureuse, trop inquiète... je vous ai désobéi. — Et vous avez eu tort, dit le comte d'une voix sourde. — Oh! si vous voulez, m'écriai-je effrayée de son accent, je repartirai à l'instant même... Je vous ai revu... c'est tout ce qu'il me faut... — Non, dit le comte, non; puisque vous voilà, restez... restez, et soyez la bienvenue. A ces mots, il m'embrassa, et, faisant un effort sur lui-même, il reprit immédiatement cette apparence calme qui parfois m'effrayait davantage que n'eût pu le faire le visage le plus irrité.
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Chapitre CXXXV — L’orage
Le lendemain, le jour s’était levé sombre et blafard, et, comme chacun savait la promenade arrêtée dans le programme royal, le regard de chacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel. Au haut des arbres stationnait une vapeur épaisse et ardente qui avait à peine eu la force de s’élever à trente pieds de terre sous les rayons d’un soleil qu’on n’apercevait qu’à travers le voile d’un lourd et épais nuage. Ce matin-là, pas de rosée. Les gazons étaient restés secs, les fleurs altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de réserve qu’à l’ordinaire dans le feuillage immobile comme s’il était mort. Les murmures étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le soleil, cette respiration de la nature qui parle incessante au milieu de tous les autres bruits, ne se faisait pas entendre: le silence n’avait jamais été si grand. Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu’il se mit à la fenêtre à son lever. Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, comme tous les préparatifs étaient faits, comme, chose bien plus péremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son cœur, le roi décida sans hésitation que l’état du ciel n’avait rien à faire dans tout cela, que la promenade était décidée et que, quelque temps qu’il fît, la promenade aurait lieu. Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel des heures où l’on croirait que la volonté du roi terrestre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire: Nocte placet tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi complaisant pour lui que Jupiter l’avait été pour Auguste. Louis entendit la messe comme à son ordinaire, mais il faut l’avouer, quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la créature. Il s’occupa durant l’office à calculer plus d’une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux moment où la promenade allait commencer, c’est-à-dire du moment où Madame se mettrait en chemin avec ses filles d’honneur. Au reste, il va sans dire que tout le monde au château ignorait l’entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi. Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l’eût répandue; mais Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne, lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l’intérêt commun. Quant à Louis XIV, il était si heureux, qu’il avait pardonné, ou à peu près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait plutôt à s’en louer qu’à s’en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n’y avait pas d’audience, et sans cette audience il demeurait dans l’indécision. Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût y tenir, en ce moment du moins. Donc, au lieu de froncer le sourcil en apercevant sa belle-sœur, Louis se promit de lui montrer encore plus d’amitié et de gracieux accueil que l’ordinaire. C’était à une condition cependant, à la condition qu’elle serait prête de bonne heure. Voilà les choses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très chrétien et de fils aîné de l’Église. Cependant Dieu est si bon pour les jeunes cœurs, tout ce qui est amour, même amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards paternels, qu’au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, put voir à travers les déchirures d’un nuage un coin de ce tapis d’azur que foule le pied du Seigneur. Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi seulement et qu’il n’était que dix heures, il se mit à travailler d’acharnement avec Colbert et Lyonne. Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de son côté, d’un air affable et tout à fait heureux, faire sa cour au roi. Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert. Colbert souriait et paraissait lui-même plein d’aménité et de jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu’un de ses secrétaires était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l’ouvrir, Colbert avait introduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses. Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de la joie de Colbert, Louis opta, entre les deux sourires, pour celui de Fouquet. Il fit signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne et Colbert: — Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à tête reposée. Et il sortit. Au signe du roi, Fouquet s’était hâté de monter. Quant à Aramis, qui accompagnait le surintendant, il s’était gravement replié au milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s’y était perdu sans même avoir été remarqué par le roi. Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l’escalier. — Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait Louis, Sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n’est plus un jeune roi, c’est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu du plaisir du bonheur et de l’amour. Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n’en était pas moins un peu direct. Le roi conduisit Fouquet dans un petit salon qui séparait son cabinet de travail de sa chambre à coucher. — Savez-vous bien pourquoi je vous appelle? dit le roi en s’asseyant sur le bord de la croisée, de façon à ne rien perdre de ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du pavillon de Madame. — Non, Sire... mais c’est pour quelque chose d’heureux, j’en suis certain, d’après le gracieux sourire de Votre Majesté. — Ah! vous préjugez? — Non, Sire, je regarde et je vois. — Alors, vous vous trompez. — Moi, Sire? — Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire une querelle. — À moi, Sire? — Oui, et des plus sérieuses. — En vérité, Votre Majesté m’effraie... et cependant j’attends, plein de confiance dans sa justice et dans sa bonté. — Que me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à Vaux? Fouquet sourit comme fait le malade au premier frisson d’une fièvre oubliée et qui revient. — Et vous ne m’invitez pas? continua le roi. — Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fête, et c’est hier au soir seulement qu’un de mes amis, Fouquet appuya sur le mot, a bien voulu m’y faire songer. — Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m’avez parlé de rien, monsieur Fouquet. — Sire, comment espérer que Votre Majesté descendrait à ce point des hautes régions où elle vit jusqu’à honorer ma demeure de sa présence royale? — Excusez, monsieur Fouquet; vous ne m’avez point parlé de votre fête. — Je n’ai point parlé de cette fête, je le répète, au roi d’abord parce que rien n’était décidé à l’égard de cette fête, ensuite parce que je craignais un refus. — Et quelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet? Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout. — Sire, le profond désir que j’avais de voir le roi agréer mon invitation. — Eh bien! monsieur Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de nous entendre. Vous avez le désir de m’inviter à votre fête, j’ai le désir d’y aller; invitez-moi, et j’irai. — Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant. — En vérité, monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus qu’accepter; je crois que je m’invite moi-même. — Votre Majesté me comble d’honneur et de joie! s’écria Fouquet; mais je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre aïeul Henri IV: Domine, non sum dignus. — Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c’est que, si vous donnez une fête, invité ou non, j’irai à votre fête. — Oh! merci, merci, mon roi! dit Fouquet en relevant la tête sous cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre Majesté a-t-elle été prévenue? — Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous? — Cela me rendra le plus heureux homme du monde, Sire, puisque le jour où le roi sera jaloux de Vaux, j’aurai quelque chose de digne à offrir à mon roi. — Eh bien! monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouvrez à deux battants les portes de votre maison. — Et vous, Sire, dit Fouquet, fixez le jour. — D’aujourd’hui en un mois. — Sire, Votre Majesté n’a-t-elle rien autre chose à désirer? — Rien, monsieur le surintendant, sinon, d’ici là, de vous avoir près de moi le plus qu’il vous sera possible. — Sire, j’ai l’honneur d’être de la promenade de Votre Majesté. — Très bien; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici ces dames qui vont au rendez-vous. Le roi, à ces mots, avec toute l’ardeur, non seulement d’un jeune homme, mais d’un jeune homme amoureux se retira de la fenêtre pour prendre ses gants et sa canne que lui tendait son valet de chambre. On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement des roues sur le sable de la cour. Le roi descendit. Au moment où il apparut sur le perron, chacun s’arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était atteinte, elle n’avait pas voulu sortir. Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel côté il désirait que la promenade fût dirigée. Le roi, qui venait de voir La Vallière, toute pâle encore des événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses compagnes, répondit à la reine qu’il n’avait point de préférence, et qu’il serait bien partout où elle serait. La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont. Les piqueurs partirent en avant. Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de la reine et de Madame en se tenant à la portière. Le temps s’était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile poussiéreux, semblable à une gaze salie, s’étendait sur toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le périple de ses rayons. La chaleur était étouffante. Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l’état du ciel, nul ne parut s’en inquiéter, et la promenade, selon l’ordre qui en avait été donné par la reine, fut dirigée vers Apremont. La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse, on voyait que chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres discussions de la veille. Madame, surtout, était charmante. En effet, Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne supposait pas qu’il fût là pour la reine, elle espérait que son prince lui était revenu. Mais, au bout d’un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi, après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le carrosse de la reine, puis celui des premières dames d’honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant s’arrêter, voulaient s’arrêter à leur tour. Mais le roi leur faisait signe de la main qu’ils eussent à continuer leur chemin. Lorsque passa le carrosse de La Vallière, le roi s’en approcha. Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse des filles d’honneur de la reine comme il avait suivi celui de Madame, lorsque la file des carrosses s’arrêta tout à coup. Sans doute la reine, inquiète de l’éloignement du roi, venait de donner l’ordre d’accomplir cette évolution. On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée. Le roi lui fit demander quel était son désir en arrêtant les voitures. — De marcher à pied, répondit-elle. Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse des filles d’honneur, n’oserait à pied suivre les filles d’honneur elles-mêmes. On était au milieu de la forêt. La promenade, en effet, s’annonçait belle, belle surtout pour des rêveurs ou des amants. Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du petit carrefour où l’on venait de faire halte. Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage ayant chacune un petit horizon d’un pied de ciel entrevu sous l’entrelacement des arbres, voilà quel était l’aspect des localités. Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes manifestes d’inquiétude, les chevreuils effarés, qui, après s’être arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête, fuyaient comme des flèches, rentrant d’un seul bond dans l’épaisseur des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrière, se grattait le museau avec les pattes de devant et interrogeait l’air pour reconnaître si tous ces gens qui s’approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations, ses repas et ses amours, n’étaient pas suivis par quelque chien à jambes torses ou ne portaient point quelque fusil sous le bras. Toute la compagnie, au reste, était descendue de carrosse en voyant descendre la reine. Marie-Thérèse prit le bras d’une de ses dames d’honneur, et, après un oblique coup d’œil donné au roi, qui ne parut point s’apercevoir qu’il fût le moins du monde l’objet de l’attention de la reine, elle s’enfonça dans la forêt par le premier sentier qui s’ouvrit devant elle. Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se servaient pour relever les branches ou écarter les ronces qui pouvaient embarrasser le chemin. En mettant pied à terre, Madame trouva à ses côtés M. de Guiche, qui s’inclina devant elle et se mit à sa disposition. Monsieur, enchanté de son bain de la surveille, avait déclaré qu’il optait pour la rivière, et, tout en donnant congé à de Guiche, il était resté au château avec le chevalier de Lorraine et Manicamp. Il n’éprouvait plus ombre de jalousie. On l’avait donc cherché inutilement dans le cortège; mais comme Monsieur était un prince fort personnel, qui concourait d’habitude fort médiocrement au plaisir général, son absence avait été plutôt un sujet de satisfaction que de regret. Chacun avait suivi l’exemple donné par la reine et par Madame, s’accommodant à sa guise selon le hasard ou selon son goût. Le roi, nous l’avons dit, était demeuré près de La Vallière, et, descendant de cheval au moment où l’on ouvrait la portière du carrosse, il lui avait offert la main. Aussitôt Montalais et Tonnay-Charente s’étaient éloignées, la première par calcul, la seconde par discrétion. Seulement, il y avait cette différence entre elles deux que l’une s’éloignait dans le désir d’être agréable au roi et l’autre dans celui de lui être désagréable. Pendant la dernière demi-heure, le temps, lui aussi, avait pris ses dispositions: tout ce voile, comme poussé par un vent de chaleur, s’était massé à l’occident; puis repoussé par un courant contraire, s’avançait lentement, lourdement. On sentait s’approcher l’orage; mais, comme le roi ne le voyait pas, personne ne se croyait le droit de le voir. La promenade fut donc continuée; quelques esprits inquiets levaient de temps en temps les yeux au ciel. D’autres, plus timides encore, se promenaient sans s’écarter des voitures, où ils comptaient aller chercher un abri en cas d’orage. Mais la plus grande partie du cortège, en voyant le roi entrer bravement dans le bois avec La Vallière, la plus grande partie du cortège, disons-nous, suivit le roi. Ce que voyant, le roi prit la main de La Vallière et l’entraîna dans une allée latérale, où cette fois personne n’osa le suivre.
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Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis
Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se rendait mystérieusement derrière la place de Grève, dans une maison qui nous est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour d’émeute, par d’Artagnan. Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer. Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa triple boîte. L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne fût pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de muraille et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu reconnaître le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté ce croc de moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent être galantes? En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit heures sonnèrent à Saint-Gervais. Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint frapper à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit aussitôt. Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté, mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule affronta en souriant. À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n’avons fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant la main. — Chère duchesse, dit-il. Bonjour. — Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse. Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres hautes s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les cimes noires de quelques sapins. Tous deux s’assirent côte à côte. Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la lumière, et s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent voulu s’ensevelir mutuellement dans l’oubli. — Chevalier, dit la duchesse, vous ne m’avez plus donné signe d’existence depuis notre entrevue de Fontainebleau, et j’avoue que votre présence, le jour de la mort du franciscain, j’avoue que votre initiation à certains secrets, m’ont donné le plus vif étonnement que j’aie eu de ma vie. — Je puis vous expliquer ma présence, je puis vous expliquer mon initiation, dit Aramis. — Mais, avant tout, répliqua vivement la duchesse, parlons un peu de nous. Voilà longtemps que nous sommes de bons amis. — Oui, madame, et, s’il plaît à Dieu, nous le serons, sinon longtemps, du moins toujours. — Cela est certain, chevalier, et ma visite en est un témoignage. — Nous n’avons plus à présent, madame la duchesse, les mêmes intérêts qu’autrefois, dit Aramis en souriant sans crainte dans cette pénombre, car on n’y pouvait deviner que son sourire fût moins agréable et moins frais qu’autrefois. — Aujourd’hui, chevalier, nous avons d’autres intérêts. Chaque âge apporte les siens, et comme nous nous comprenons aujourd’hui, en causant, aussi bien que nous le faisions autrefois sans parler, causons; voulez-vous? — Duchesse, à vos ordres. Ah! pardon, comment avez-vous donc retrouvé mon adresse? Et pourquoi? — Pourquoi? Je vous l’ai dit. La curiosité. Je voulais savoir ce que vous êtes à ce franciscain, avec lequel j’avais affaire, et qui est mort si étrangement. Vous savez qu’à notre entrevue à Fontainebleau, dans ce cimetière, au pied de cette tombe, récemment fermée, nous fûmes émus l’un et l’autre au point de ne nous rien confier l’un à l’autre. — Oui, madame. — Eh bien! je ne vous eus pas plutôt quitté, que je me repentis. J’ai toujours été avide de m’instruire, vous savez que Mme de Longueville est un peu comme moi, n’est-ce pas? — Je ne sais, dit Aramis discrètement. — Je me rappelai donc, continua la duchesse, que nous n’avions rien dit dans ce cimetière, ni vous de ce que vous étiez à ce franciscain dont vous avez surveillé l’inhumation, ni moi de ce que je lui étais. Aussi, tout cela m’a paru indigne de deux bons amis comme nous, et j’ai cherché l’occasion de me rapprocher de vous pour vous donner la preuve que je vous suis acquise, et que Marie Michon, la pauvre morte, a laissé sur terre une ombre pleine de mémoire. Aramis s’inclina sur la main de la duchesse et y déposa un galant baiser. — Vous avez dû avoir quelque peine à me retrouver, dit-il. — Oui, fit-elle, contrariée d’être ramenée à ce que voulait savoir Aramis; mais je vous savais ami de M. Fouquet, j’ai cherché près de M. Fouquet. — Ami? oh! s’écria le chevalier, vous dites trop, madame. Un pauvre prêtre favorisé par ce généreux protecteur, un cœur plein de reconnaissance et de fidélité, voilà tout ce que je suis à M. Fouquet. — Il vous a fait évêque? — Oui, duchesse. — Mais, beau mousquetaire, c’est votre retraite. «Comme à toi l’intrigue politique», pensa Aramis. — Or, ajouta-t-il, vous vous enquîtes auprès de M. Fouquet? — Facilement. Vous aviez été à Fontainebleau avec lui, vous aviez fait un petit voyage à votre diocèse, qui est Belle-Île-en-Mer, je crois? — Non pas, non pas, madame, dit Aramis. Mon diocèse est Vannes. — C’est ce que je voulais dire. Je croyais seulement que Belle-Île-en-Mer... — Est une maison à M. Fouquet, voilà tout. — Ah! c’est qu’on m’avait dit que Belle-Île-en-Mer était fortifiée or, je vous sais homme de guerre, mon ami. — J’ai tout désappris depuis que je suis d’Église, dit Aramis piqué. — Il suffit... J’ai donc su que vous étiez revenu de Vannes, et j’ai envoyé chez un ami, M. le comte de La Fère. — Ah! fit Aramis. — Celui-là est discret: il m’a fait répondre qu’il ignorait votre adresse. «Toujours Athos, pensa l’évêque: ce qui est bon est toujours bon.» — Alors... vous savez que je ne puis me montrer ici, et que la reine mère a toujours contre moi quelque chose. — Mais oui, et je m’en étonne. — Oh! cela tient à toutes sortes de raisons. Mais passons... Je suis forcée de me cacher; j’ai donc, par bonheur, rencontré M. d’Artagnan, un de vos anciens amis, n’est-ce pas? — Un de mes amis présents, duchesse. Il m’a renseignée, lui; il m’a envoyée à M. de Baisemeaux, le gouverneur de la Bastille. Aramis frissonna, et ses yeux dégagèrent dans l’ombre une flamme qu’il ne put cacher à sa clairvoyante amie. — M. de Baisemeaux! dit-il; et pourquoi d’Artagnan vous envoya-t-il à M. de Baisemeaux? — Ah! je ne sais. — Que veut dire ceci? dit l’évêque en résumant ses forces intellectuelles pour soutenir dignement le combat. — M. de Baisemeaux était votre obligé, m’a dit d’Artagnan. — C’est vrai. — Et l’on sait toujours l’adresse d’un créancier comme celle d’un débiteur. — C’est encore vrai. Alors, Baisemeaux vous a indiqué? — Saint-Mandé, où je vous ai fait tenir une lettre. — Que voici, et qui m’est précieuse, dit Aramis, puisque je lui dois le plaisir de vous voir. La duchesse, satisfaite d’avoir ainsi effleuré sans malheur toutes les difficultés de cette exposition délicate, respira. Aramis ne respira pas. — Nous en étions, dit-il, à votre visite à Baisemeaux? — Non, dit-elle en riant, plus loin. — Alors, c’est à votre rancune contre la reine mère? — Plus loin encore, reprit-elle, plus loin; nous en sommes aux rapports... C’est simple, reprit la duchesse en prenant son parti. Vous savez que je vis avec M. de Laicques? — Oui, madame. — Un quasi-époux? — On le dit. — À Bruxelles? — Oui. — Vous savez que mes enfants m’ont ruinée et dépouillée? — Ah! quelle misère, duchesse! — C’est affreux! il a fallu que je m’ingéniasse à vivre, et surtout à ne point végéter. — Cela se conçoit. — J’avais des haines à exploiter, des amitiés à servir; je n’avais plus de crédit, plus de protecteurs. — Vous qui avez protégé tant de gens, dit suavement Aramis. — C’est toujours comme cela, chevalier. Je vis, en ce temps, le roi d’Espagne. — Ah! — Qui venait de nommer un général des jésuites, comme c’est l’usage. — Ah! c’est l’usage? — Vous l’ignoriez? — Pardon, j’étais distrait. — En effet, vous devez savoir cela, vous qui étiez en si bonne intimité avec le franciscain. — Avec le général des jésuites, vous voulez dire? — Précisément... Donc je vis le roi d’Espagne. Il me voulait du bien et ne pouvait m’en faire. Il me recommanda cependant, dans les Flandres, moi et Laicques, et me fit donner une pension sur les fonds de l’ordre. — Des jésuites? — Oui. Le général, je veux dire le franciscain, me fut envoyé. — Très bien. — Et comme, pour régulariser la situation, d’après les statuts de l’ordre, je devais être censée rendre des services... Vous savez que c’est la règle? — Je l’ignorais. Mme de Chevreuse s’arrêta pour regarder Aramis; mais il faisait nuit sombre. — Eh bien! c’est la règle, reprit-elle. Je devais donc paraître avoir une utilité quelconque. Je proposai de voyager pour l’ordre, et l’on me rangea parmi les affiliés voyageurs. Vous comprenez que c’était une apparence et une formalité. — À merveille. — Ainsi touchai-je ma pension, qui était fort convenable. — Mon Dieu! duchesse, ce que vous me dites là est un coup de poignard pour moi. Vous, obligée de recevoir une pension des jésuites! — Non, chevalier, de l’Espagne. — Ah! sauf le cas de conscience, duchesse, vous m’avouerez que c’est bien la même chose. — Non, non, pas du tout. — Mais enfin, de cette belle fortune, il reste bien... — Il me reste Dampierre. Voilà tout. — C’est encore très beau. — Oui, mais Dampierre grevé, Dampierre hypothéqué, Dampierre un peu ruiné comme la propriétaire. — Et la reine mère voit tout cela d’un œil sec? dit Aramis avec un curieux regard qui ne rencontra que ténèbres. — Oui, elle a tout oublié. — Vous avez, ce me semble, duchesse, essayé de rentrer en grâce? — Oui; mais, par une singularité qui n’a pas de nom, voilà-t-il pas que le petit roi hérite de l’antipathie que son cher père avait pour ma personne. Ah! me direz-vous, je suis bien une de ces femmes que l’on hait, je ne suis plus de celles que l’on aime. — Chère duchesse, arrivons vite, je vous prie, à ce qui vous amène, car je crois que nous pouvons nous être utiles l’un à l’autre. — Je l’ai pensé. Je venais donc à Fontainebleau dans un double but. D’abord, j’y étais mandée par ce franciscain que vous connaissez... À propos, comment le connaissez-vous? car je vous ai raconté mon histoire, et vous ne m’avez pas conté la vôtre. — Je le connus d’une façon bien naturelle, duchesse. J’ai étudié la théologie avec lui à Parme; nous étions devenus amis, et tantôt les affaires, tantôt les voyages, tantôt la guerre nous avaient séparés. — Vous saviez bien qu’il fût général des jésuites? — Je m’en doutais. — Mais, enfin, par quel hasard étrange veniez-vous, vous aussi, à cette hôtellerie où se réunissaient les affiliés voyageurs? — Oh! dit Aramis d’une voix calme, c’est un pur hasard. Moi, j’allais à Fontainebleau chez M. Fouquet pour avoir une audience du roi; moi, je passais; moi, j’étais inconnu; je vis par le chemin ce pauvre moribond et je le reconnus. Vous savez le reste, il expira dans mes bras. — Oui, mais en vous laissant dans le ciel et sur la terre une si grande puissance, que vous donnâtes en son nom des ordres souverains. — Il me chargea effectivement de quelques commissions. — Et pour moi? — Je vous l’ai dit. Une somme de douze mille livres à payer. Je crois vous avoir donné la signature nécessaire pour toucher. Ne touchâtes-vous pas? — Si fait, si fait. Oh! mon cher prélat, vous donnez ces ordres, m’a-t-on dit, avec un tel mystère et une si auguste majesté, que l’on vous crut généralement le successeur du cher défunt. Aramis rougit d’impatience. La duchesse continua: — Je m’en suis informée, dit-elle, près du roi d’Espagne, et il éclaircit mes doutes sur ce point. Tout général des jésuites est, à sa nomination, et doit être Espagnol d’après les statuts de l’ordre. Vous n’êtes pas Espagnol et vous n’avez pas été nommé par le roi d’Espagne. Aramis ne répliqua rien que ces mots: — Vous voyez bien, duchesse, que vous étiez dans l’erreur, puisque le roi d’Espagne vous a dit cela. — Oui, cher Aramis; mais il y a autre chose que j’ai pensé, moi. — Quoi donc? — Vous savez que je pense un peu à tout. — Oh! oui, duchesse. — Vous savez l’espagnol? — Tout Français qui a fait sa Fronde sait l’espagnol. — Vous avez vécu dans les Flandres? — Trois ans. — Vous avez passé à Madrid? — Quinze mois. — Vous êtes donc en mesure d’être naturalisé Espagnol quand vous le voudrez. — Vous croyez? fit Aramis avec une bonhomie qui trompa la duchesse. — Sans doute... Deux ans de séjour et la connaissance de la langue sont des règles indispensables. Vous avez trois ans et demi... quinze mois de trop. — Où voulez-vous en venir, chère dame? — À ceci: je suis bien avec le roi d’Espagne. «Je n’y suis pas mal», pensa Aramis. — Voulez-vous, continua la duchesse, que je demande pour vous, au roi, la succession du franciscain? — Oh! duchesse! — Vous l’avez peut-être? dit-elle. — Non, sur ma parole! — Eh bien! je puis vous rendre ce service. — Pourquoi ne l’avez-vous pas rendu à M. de Laicques, duchesse? C’est un homme plein de talent et que vous aimez. — Oui, certes; mais cela ne s’est pas trouvé. Enfin, répondez, Laicques ou pas Laicques, voulez-vous? — Duchesse, non, merci! «Il est nommé», pensa-t-elle. — Si vous me refusez ainsi, reprit Mme de Chevreuse, ce n’est pas m’enhardir à vous demander pour moi. — Oh! demandez, demandez. — Demander!... Je ne le puis, si vous n’avez pas le pouvoir de m’accorder. — Si peu que je puisse, demandez toujours. — J’ai besoin d’une somme d’argent pour faire réparer Dampierre. — Ah! répliqua Aramis froidement, de l’argent?... Voyons, duchesse, combien serait-ce? — Oh! une somme ronde. — Tant pis! Vous savez que je ne suis pas riche? — Vous, non; mais l’ordre. Si vous eussiez été général... — Vous savez que je ne suis pas général. — Alors, vous avez un ami qui, lui, doit être riche: M. Fouquet. — M. Fouquet? madame, il est plus qu’à moitié ruiné. — On le disait, et je ne voulais pas le croire. — Pourquoi, duchesse? — Parce que j’ai du cardinal Mazarin quelques lettres, c’est-à-dire Laicques les a, qui établissent des comptes étranges. — Quels comptes? — C’est à propos de rentes vendues, d’emprunts faits, je ne me souviens plus bien. Toujours est-il que le sous-intendant, d’après des lettres signées Mazarin, aurait puisé une trentaine de millions dans les coffres de l’État. Le cas est grave. Aramis enfonça ses ongles dans sa main. — Quoi! dit-il, vous avez des lettres semblables et vous n’en avez pas fait part à M. Fouquet? — Ah! répliqua la duchesse, ces sortes de choses sont des réserves que l’on garde. Le jour du besoin venu, on les tire de l’armoire. — Et le jour du besoin est venu? dit Aramis. — Oui, mon cher. — Et vous allez montrer ces lettres à M. Fouquet? — J’aime mieux vous en parler à vous. — Il faut que vous ayez bien besoin d’argent, pauvre amie, pour penser à ces sortes de choses, vous qui teniez en si piètre estime la prose de M. de Mazarin. — J’ai, en effet, besoin d’argent. — Et puis, continua Aramis d’un ton froid, vous avez dû vous faire peine à vous-même en recourant à cette ressource. Elle est cruelle. — Oh! si j’eusse voulu faire le mal et non le bien dit Mme de Chevreuse, au lieu de demander au général de l’ordre ou à M. Fouquet les cinq cent mille livres dont j’ai besoin... — Cinq cent mille livres! — Pas davantage. Trouvez-vous que ce soit beaucoup? Il faut cela, au moins, pour réparer Dampierre. — Oui, madame. — Je dis donc qu’au lieu de demander cette somme, j’eusse été trouver mon ancienne amie, la reine mère; les lettres de son époux, le signor Mazarini, m’eussent servi d’introduction, et je lui eusse demandé cette bagatelle en lui disant: «Madame, je veux avoir l’honneur de recevoir Votre Majesté à Dampierre; permettez-moi de mettre Dampierre en état.» Aramis ne répliqua pas un mot. — Eh bien! dit-elle, à quoi songez-vous? — Je fais des additions, dit Aramis. — Et M. Fouquet fait des soustractions. Moi, j’essaie de multiplier. Les beaux calculateurs que nous sommes! comme nous pourrions nous entendre! — Voulez-vous me permettre de réfléchir? dit Aramis. — Non... Pour une semblable ouverture, entre gens comme nous, c’est oui ou non qu’il faut répondre, et cela tout de suite. «C’est un piège, pensa l’évêque; il est impossible qu’une pareille femme soit écoutée d’Anne d’Autriche.» — Eh bien? fit la duchesse. — Eh bien! madame, je serais fort surpris si M. Fouquet pouvait disposer de cinq cent mille livres à cette heure. — Il n’en faut donc plus parler, dit la duchesse, et Dampierre se restaurera comme il pourra. — Oh! vous n’êtes pas, je suppose, embarrassée à ce point? — Non, je ne suis jamais embarrassée. — Et la reine fera certainement pour vous, continua l’évêque, ce que le surintendant ne peut faire. — Oh! mais oui... Dites-moi, vous ne voulez pas, par exemple, que je parle moi-même à M. Fouquet de ces lettres? — Vous ferez, à cet égard, duchesse, tout ce qu’il vous plaira; mais M. Fouquet se sent ou ne se sent pas coupable; s’il l’est, je le sais assez fier pour ne pas l’avouer; s’il ne l’est pas, il s’offensera fort de cette menace. — Vous raisonnez toujours comme un ange. Et la duchesse se leva. — Ainsi, vous allez dénoncer M. Fouquet à la reine? dit Aramis. — Dénoncer?... Oh! le vilain mot. Je ne dénoncerai pas, mon cher ami; vous savez trop bien la politique pour ignorer comment ces choses-là s’exécutent; je prendrai parti contre M. Fouquet, voilà tout. — C’est juste. — Et, dans une guerre de parti, une arme est une arme. — Sans doute. — Une fois bien remise avec la reine mère, je puis être dangereuse. — C’est votre droit, duchesse. — J’en userai, mon cher ami. — Vous n’ignorez pas que M. Fouquet est au mieux avec le roi d’Espagne, duchesse? — Oh! je le suppose. — M. Fouquet, si vous faites une guerre de parti comme vous dites, vous en fera une autre. — Ah! que voulez-vous! — Ce sera son droit aussi, n’est-ce pas? — Certes. — Et, comme il est bien avec l’Espagne, il se fera une arme de cette amitié. — Vous voulez dire qu’il sera bien avec le général de l’ordre des jésuites, mon cher Aramis. — Cela peut arriver, duchesse. — Et qu’alors on me supprimera la pension que je touche par là. — J’en ai bien peur. — On se consolera. Eh! mon cher, après Richelieu, après la Fronde, après l’exil, qu’y a-t-il à redouter pour Mme de Chevreuse? — La pension, vous le savez, est de quarante-huit mille livres. — Hélas! je le sais bien. — De plus, quand on fait la guerre de parti, on frappe, vous ne l’ignorez pas, sur les amis de l’ennemi. — Ah! vous voulez dire qu’on tombera sur ce pauvre Laicques? — C’est presque inévitable, duchesse. — Oh! il ne touche que douze mille livres de pension. — Oui; mais le roi d’Espagne a du crédit; consulté par M. Fouquet, il peut faire enfermer M. Laicques dans quelque forteresse. — Je n’ai pas grand-peur de cela, mon bon ami, parce que, grâce à une réconciliation avec Anne d’Autriche, j’obtiendrai que la France demande la liberté de Laicques. — C’est vrai. Alors, vous aurez autre chose à redouter. — Quoi donc? fit la duchesse en jouant la surprise et l’effroi. — Vous saurez et vous savez qu’une fois affilié à l’ordre, on n’en sort pas sans difficultés. Les secrets qu’on a pu pénétrer sont malsains, ils portent avec eux des germes de malheur pour quiconque les révèle. La duchesse réfléchit un moment. — Voilà qui est plus sérieux, dit-elle; j’y aviserai. Et, malgré l’obscurité profonde, Aramis sentit un regard brûlant comme un fer rouge s’échapper des yeux de son amie pour venir plonger dans son cœur. — Récapitulons, dit Aramis, qui se tint alors sur ses gardes et glissa sa main sous son pourpoint, où il avait un stylet caché. — C’est cela, récapitulons: les bons comptes font les bons amis. — La suppression de votre pension... — Quarante-huit mille livres, et celle de Laicques douze, font soixante mille livres; voilà ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? — Précisément, et je cherche le contrepoids que vous trouvez à cela? — Cinq cent mille livres que j’aurai chez la reine. — Ou que vous n’aurez pas. — Je sais le moyen de les avoir, dit étourdiment la duchesse. Ces mots firent dresser l’oreille au chevalier. À partir de cette faute de l’adversaire, son esprit fut tellement en garde, que lui profita toujours, et qu’elle, par conséquent, perdit l’avantage. — J’admets que vous ayez cet argent, reprit-il, vous perdrez le double, ayant cent mille francs de pension à toucher au lieu de soixante mille, et cela pendant dix ans. — Non, car je ne souffrirai cette diminution de revenu que pendant la durée du ministère de M. Fouquet; or, cette durée, je l’évalue à deux mois. — Ah! fit Aramis. — Je suis franche, comme vous voyez. — Je vous remercie, duchesse, mais vous auriez tort de supposer qu’après la disgrâce de M. Fouquet, l’ordre recommencerait à vous payer votre pension. — Je sais le moyen de faire financer l’ordre, comme je sais le moyen de faire contribuer la reine mère. — Alors, duchesse, nous sommes tous forcés de baisser pavillon devant vous; à vous la victoire! à vous le triomphe! Soyez clémente, je vous en prie. Sonnez, clairons! — Comment est-il possible, reprit la duchesse, sans prendre garde à l’ironie, que vous reculiez devant cinq cent mille malheureuses livres, quand il s’agit de vous épargner, je veux dire à votre ami, pardon, à votre protecteur, un désagrément comme celui que cause une guerre de parti? — Duchesse, voici pourquoi: c’est qu’après les cinq cent mille livres, M. de Laicques demandera sa part, qui sera aussi de cinq cent mille livres, n’est-ce pas? c’est qu’après la part de M. de Laicques et la vôtre viendront la part de vos enfants, celle de vos pauvres, de tout le monde, et que des lettres, si compromettantes qu’elles soient, ne valent pas trois à quatre millions. Vrai Dieu! duchesse, les ferrets de la reine de France valaient mieux que ces chiffons signés Mazarin, et pourtant ils n’ont pas coûté le quart de ce que vous demandez pour vous. — Ah! c’est vrai, c’est vrai; mais le marchand prise sa marchandise ce qu’il veut. C’est à l’acheteur d’acquérir ou de refuser. — Tenez, duchesse, voulez-vous que je vous dise pourquoi je n’achèterai pas vos lettres? — Dites. — Vos lettres de Mazarin sont fausses. — Allons donc! — Sans doute; car il serait pour le moins étrange que, brouillée avec la reine par M. Mazarin, vous eussiez entretenu avec ce dernier un commerce intime; cela sentirait la passion, l’espionnage, la... ma foi! je ne veux pas dire le mot. — Dites toujours. — La complaisance. — Tout cela est vrai; mais, ce qui ne l’est pas moins, c’est ce qu’il y a dans la lettre. — Je vous jure, duchesse, que vous ne pourrez pas vous en servir auprès de la reine. — Oh! que si fait, je puis me servir de tout auprès de la reine. «Bon! pensa Aramis. Chante donc, pie-grièche! siffle donc, vipère!» Mais la duchesse en avait assez dit; elle fit deux pas vers la porte. Aramis lui gardait une disgrâce... l’imprécation que fait entendre le vaincu derrière le char du triomphateur. Il sonna. Des lumières parurent dans le salon. Alors l’évêque se trouva dans un cercle de lumières qui resplendissaient sur le visage défait de la duchesse. Aramis attacha un long et ironique regard sur ses joues pâlies et desséchées, sur ces yeux dont l’étincelle s’échappait de deux paupières nues, sur cette bouche dont les lèvres enfermaient avec soin des dents noircies et rares. Il affecta, lui, de poser gracieusement sa jambe pure et nerveuse, sa tête lumineuse et fière, il sourit pour laisser entrevoir ses dents, qui, à la lumière, avaient encore une sorte d’éclat. La coquette vieillie comprit le galant railleur; elle était justement placée devant une grande glace où toute sa décrépitude, si soigneusement dissimulée, apparut manifeste par le contraste. Alors, sans même saluer Aramis, qui s’inclinait souple et charmant comme le mousquetaire d’autrefois, elle partit d’un pas vacillant et alourdi par la précipitation. Aramis glissa comme un zéphyr sur le parquet pour la conduire jusqu’à la porte. Mme de Chevreuse fit un signe à son grand laquais, qui reprit le mousqueton, et elle quitta cette maison où deux amis si tendres ne s’étaient pas entendus pour s’être trop bien compris.
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LXXII
LE FRÈRE JOSEPH. Les couvents des provinces méridionales de l'Italie, et particulièrement ceux de la Terre de Labour, des Abruzzes et de la Basilicate, à quelque ordre qu'ils appartiennent et si pacifique que soit cet ordre, après avoir été, au moyen âge, des citadelles élevées contre les invasions barbares, sont restés, de nos jours, des forteresses contre des invasions qui ne le cèdent en rien en barbarie aux invasions du moyen âge: nous voulons parler des brigands. Dans ces édifices qui revêtent à la fois le caractère religieux et guerrier, on n'arrive que par des espèces de ponts que l'on lève, que par des herses que l'on baisse, que par des échelles que l'on tire. Aussi, la nuit venue, c'est-à-dire à huit heures du soir, à peu près, les portes des monastères ne s'ouvrent plus que devant des recommandations puissantes ou sur un ordre de l'abbé. Si calme qu'il se montrât en apparence, le jeune homme n'était point sans être préoccupé de l'idée de trouver le couvent du mont Cassin fermé. Mais, n'ayant qu'une nuit à lui pour la visite qu'il comptait y faire et ne pouvant pas renvoyer cette visite au lendemain, il s'était mis en route à tout hasard. Arrivé à San-Germano à sept heures et demie du soir avec le corps d'armée du général Championnet, il s'était informé, sans descendre de cheval, si l'on ne connaissait point, parmi les bénédictins de la montagne sainte, un certain frère Joseph, tout à la fois chirurgien et médecin du couvent, et, à l'instant même, il lui avait été répondu par un concert de bénédictions et de louanges. Frère Joseph était, à dix lieues à la ronde, admiré comme un praticien de la plus grande habileté et vénéré comme un homme de la plus haute philanthropie. Quoiqu'il n'appartînt à l'ordre que par l'habit, puisqu'il n'avait point fait de voeux et était simple frère servant, nul d'un coeur plus chrétien ne se dévouait aux douleurs physiques et morales de l'humanité. Nous disons morales, parce que ce qui manque aux prêtres surtout, pour accomplir leur mission fraternelle et consolatrice, c'est que, n'ayant jamais été père ni mari, n'ayant jamais perdu une épouse chérie ni un enfant bien-aimé, ils ne savent point la langue terrestre qu'il faut parler aux orphelins du coeur. Dans un vers sublime, Virgile fait dire à Didon que l'on compatit facilement aux maux qu'on a soufferts. Eh bien, c'est surtout dans cette sympathique compassion que Dieu a mis l'adoucissement des douleurs morales. Pleurer avec celui qui souffre, c'est le consoler. Or, les prêtres, qui ont des paroles pour toutes les souffrances, ont rarement, si terrible qu'elle soit, des larmes pour la douleur. Il n'en était point ainsi du frère Joseph, dont, au reste, on ignorait complètement la vie passée, et qui, un jour, était venu au couvent y demander l'hospitalité en échange de l'exercice de son art. La proposition du frère Joseph avait été acceptée, l'hospitalité lui avait été accordée, et, alors, non-seulement sa science, mais son coeur, son âme, toute sa personne s'étaient livrés à ses nouveaux concitoyens. Pas une douleur physique et morale à laquelle il ne fût prêt, jour et nuit, à apporter la consolation ou le soulagement. Pour les douleurs morales, il avait des paroles prises au plus profond des entrailles. On eût dit qu'il avait été lui-même en proie à toutes ces douleurs qu'il consolait par le baume souverain des pleurs que Dieu nous a donné contre des angoisses qui deviendraient mortelles sans lui, comme il nous a donné l'antidote contre le poison. Pour les douleurs physiques, il semblait non moins privilégié de la nature qu'il ne l'était de la Providence pour les douleurs morales. S'il ne guérissait pas toujours le mal, du moins arrivait-il presque toujours à endormir la souffrance. Le règne minéral et le règne végétal semblaient, pour arriver à ce but du soulagement de la souffrance matérielle, lui avoir confié leurs secrets les plus cachés. S'agissait-il, au lieu de ces longues et terribles maladies qui détruisent peu à peu un organe, et, par sa destruction, mènent lentement à la mort,--s'agissait-il d'un de ces accidents qui attaquent brusquement, inopinément la vie dans ses sources, c'était là surtout que frère Joseph devenait l'opérateur merveilleux. Le bistouri, instrument d'ablation dans les mains des autres, devenait dans les siennes un instrument de conservation. Pour le plus pauvre comme pour le plus riche blessé, toutes ces précautions que la science moderne a inventées dans le but d'adoucir l'introduction du fer dans la plaie, il les avait devinées et les appliquait. Soit imagination du patient, soit habileté de l'opérateur, le malade le voyait toujours arriver avec joie, et, lorsque, près de son lit d'angoisses, frère Joseph développait cette trousse terrible aux instruments inconnus, au lieu d'un sentiment d'effroi, c'était toujours un rayon d'espérance qui s'éveillait chez le pauvre malade. Au reste, les paysans de la Terre de Labour et des Abruzzes, qui connaissaient tous le frère Joseph, le désignaient par un mot qui exprimait à merveille leur ignorante reconnaissance pour sa double influence physique et morale; ils l'appellaient le Charmeur. Et, le jour et la nuit, sans jamais se plaindre d'être dérangé dans ses études ou d'être réveillé dans son sommeil, au milieu des neiges de l'hiver, des ardeurs de l'été, frère Joseph, sans une plainte, sans un mouvement d'impatience, le sourire sur les lèvres, quittait son fauteuil ou son lit, demandant au messager de la douleur: «Où faut-il aller?» et il y allait. Voilà l'homme que venait chercher le jeune républicain; car, à son manteau bleu, à son chapeau à trois cornes orné de la cocarde tricolore, et qui coiffait sa belle tête calme et martiale à la fois, il était facile, ne fût-on pas entré au milieu de l'état-major du général en chef, de reconnaître dans le voyageur nocturne un officier de l'armée française. Mais, à son grand étonnement, au lieu de trouver, comme il s'y attendait, les portes du couvent fermées et son intérieur silencieux, il trouva ces portes ouvertes, et la cloche, cette âme des monastères, qui se plaignait lugubrement. Il mit pied à terre, attacha son cheval à un anneau de fer, le couvrit de son manteau avec ce soin presque fraternel que le cavalier a pour sa monture, lui recommanda le calme et la patience comme il eût fait à une personne raisonnable, franchit le seuil, s'engagea dans le cloître, suivit un long corridor, et, guidé par une lumière et des chants lointains, il parvint jusqu'à l'église. Là, un spectacle lugubre l'attendait. Au milieu du choeur, une bière, couverte d'un drap blanc et noir, était posée sur une estrade; autour du choeur, dans les stalles, les moines priaient; des milliers de cierges brûlaient sur l'autel et autour du cénotaphe; et, de temps en temps, la cloche, lentement ébranlée, jetait dans l'air sa plainte douloureuse et vibrante. C'était la mort qui était entrée au couvent et qui, en entrant, avait laissé la porte ouverte. Le jeune officier arriva jusqu'au choeur sans que le retentissement de ses éperons eût fait tourner une seule tête. Il interrogea des yeux tous ces visages les uns après les autres, et avec une angoisse croissante; car, parmi ceux qui priaient autour du cercueil, il ne reconnaissait point celui qu'il venait chercher. Enfin, la sueur au front, le tremblement dans la voix, il s'approcha de l'un de ces moines qui, pareils aux sénateurs romains, immobiles sur leurs chaises curules, semblaient avoir, en esprit du moins, quitté la terre pour suivre le trépassé dans le monde inconnu, et lui demanda, en lui touchant l'épaule du doigt: — Mon père, qui est mort? — Notre saint abbé, répondit le moine. Le jeune homme respira. Puis, comme s'il eût eu besoin de quelques minutes pour vaincre cette émotion qu'il savait si bien étouffer dans sa poitrine, qu'elle ne transparaissait jamais sur son visage, après un instant de silence pendant lequel ses yeux reconnaissants se levèrent au ciel: — Frère Joseph, demanda-t-il, serait-il absent ou malade, que je ne le vois point avec vous? — Frère Joseph n'est ni absent ni malade: il est dans sa cellule, où il veille et travaille, ce qui est encore prier. Puis le moine, appelant un novice: — Conduisez cet étranger, dit-il, à la cellule du frère Joseph. Et, sans avoir détourné la tête, sans avoir regardé ni l'un ni l'autre de ceux à qui il avait adressé la parole, le moine reprit sa psalmodie et rentra dans son isolement. Quant à son immobilité, elle n'avait point été un moment interrompue. Le novice fit signe à l'officier de le suivre. Tous deux s'engagèrent dans le corridor, au milieu duquel le novice prit un escalier d'une architecture imposante, rendue plus imposante encore par la faible et tremblante lumière du cierge que l'enfant tenait à la main et qui rendait tous les objets incertains et mobiles. Ils montèrent ensemble quatre étages de cellules; puis enfin, au quatrième étage, l'enfant prit à gauche, et marcha jusqu'à l'extrémité du corridor, et, montrant une porte à l'étranger: — Voici la cellule du frère Joseph, dit-il. Pendant que l'enfant s'approchait pour la désigner, le jeune homme, sur cette porte, put lire ces mots: «Dans le silence, Dieu parle au coeur de l'homme; »Dans la solitude, l'homme parle au coeur de Dieu.» — Merci, répondit-il à l'enfant. L'enfant s'éloigna sans ajouter un mot, déjà atteint de cette impassibilité du cloître par lequel les moines croient témoigner de leur détachement des choses humaines en ne témoignant que de leur indifférence pour l'humanité. Le jeune homme resta immobile devant la porte, la main appuyée sur son coeur, comme pour en comprimer les battements, et regardant s'éloigner l'enfant et diminuer le point lumineux que faisait sa marche dans les épaisses ténèbres de l'immense corridor. L'enfant rencontra l'escalier, s'y engouffra lentement, sans avoir une seule fois détourné la tête du côté de celui qu'il avait conduit. Le reflet de son cierge joua encore un instant sur les murailles, pâlissant de plus en plus, et, enfin, disparut tout à fait,--tandis que l'on put, pendant quelques secondes encore, percevoir, mais s'affaiblissant toujours, le bruit de son pas traînant sur les dalles de l'escalier. Le jeune homme, vivement impressionné par tous ces détails de la vie automatique des couvents, frappa enfin à la porte. — Entrez, dit une voix sonore et qui le fit tressaillir par sa vivace accentuation, faisant contraste avec tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. Il ouvrit la porte et se trouva en face d'un homme de cinquante ans à peu près, qui en paraissait quarante à peine. Une seule ride, celle de la pensée, sillonnait son front; mais pas un fil d'argent ne brillait, messager de la vieillesse, au milieu de son abondante chevelure noire, où l'on cherchait en vain la trace de la tonsure. La main droite appuyée sur une tête de mort, il tournait, de la gauche, les feuillets d'un livre qu'il lisait avec attention. Une lampe à abat-jour éclairait ce tableau en l'isolant dans un cercle de lumière; le reste de la chambre était dans la demi-teinte. Le jeune homme s'avança les bras ouverts; le lecteur leva la tête, regardant avec étonnement son élégant uniforme qui lui paraissait inconnu; mais à peine celui qui le portait fut-il dans le cercle de lumière projeté par la lampe, que ces deux cris s'échappèrent à la fois de la bouche des deux hommes: — Salvato! — Mon père! C'étaient, en effet, le père et le fils qui, après dix ans de séparation, se revoyaient; et, se revoyant, se précipitaient dans les bras l'un de l'autre. Nos lecteurs avaient probablement déjà reconnu Salvato dans le voyageur nocturne; mais peut-être n'avaient-ils pas reconnu son père dans le frère Joseph.
{ "file_name": "pg18401.txt", "title": "La San-Felice, Tome 02", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XXX
LES DEUX FRÈRES Assunta avait bien raison d'avoir confiance en saint François: son père et ses frères avaient fait une pêche vraiment miraculeuse. Au moment où ils avaient commencé de tirer leurs filets, leurs filets leur avaient paru si lourds, qu'ils avaient cru d'abord avoir accroché quelque rocher; mais, ne sentant point cette résistance absolue que présente une masse enracinée au fond de la mer, ils avaient eu la crainte, chose qui arrive quelquefois et qui est d'un triste présage pour ceux à qui elle arrive, ils avaient eu la crainte de tirer à eux le cadavre de quelque suicidé ou de quelque noyé par accident. Mais, au fur et à mesure que le filet se rapprochait de la plage, ils sentaient des soubresauts et des secousses indiquant que c'étaient des corps vivants et bien vivants qui, malgré eux, cédaient à la traction du filet. Bientôt on vit, aux clapotements de la mer et aux gerbes liquides qui en jaillissaient, que les captifs, commençant à comprendre leur position, faisaient des efforts désespérés pour rompre la traîne ou pour sauter par-dessus. Gennaro et Gaetano se mirent à la mer, et, tandis que le vieux pêcheur et Luigi, réunissant tous leurs efforts, luttaient contre la proie indocile, ils passèrent derrière les filets, et, quoiqu'ils eussent de l'eau jusqu'aux épaules, parvinrent à la maintenir. Seulement, à leurs gestes et à leurs exclamations, on pouvait comprendre que saint François avait largement fait les choses. Ceci se passait dans le golfe vers la moitié à peu près de la strada Nuova, en face d'une grande maison qui donnait d'un côté sur le quai, de l'autre sur la rue Sant-Andrea-degli-Scopari. Cette maison, que l'on désignait sous le nom de palais della Torre, appartenait, en effet, au duc de ce nom. Comme nous allons raconter un fait entièrement historique, nous sommes forcé de donner quelques détails sur cette maison où le fait s'est passé et sur ceux qui l'habitaient. A la fenêtre du premier étage se tenait un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, vêtu à la dernière mode de Paris, si ce n'est qu'au lieu d'avoir la redingote à carrick ou l'habit aux longues basques et au haut collet piqué que l'on portait à cette époque, il était enveloppé d'une élégante robe de chambre de velours nacarat fermant sur sa poitrine avec des brandebourgs de soie. Ses cheveux noirs, qui depuis longtemps avaient renoncé à la poudre, quoique coupés court, frisaient en boucles naturelles; une fine chemise de batiste, ornée d'un jabot d'élégante dentelle, s'ouvrait pour laisser voir un cou juvénile et blanc comme un cou de femme; ses mains étaient blanches, longues et minces, signe d'aristocratie. Il portait, au petit doigt de la gauche, un diamant, et, distrait, l'oeil perdu dans l'espace, suivait les nuages glissant dans le ciel, tout en faisant de la main droite ces mouvements dénonciateurs que fait un poëte qui scande des vers. C'était un poëte, en effet, un poëte dans le genre de Sannasar, de Bertin, de Parny, c'était don Clemente Filomarino, frère cadet du duc della Torre, un des jeunes gens les plus élégants de Naples, et qui disputait la royauté de la mode aux Nicolino, aux Caracciolo et aux Roccamana; en outre, beau cavalier, grand chasseur, excellant dans les exercices de l'escrime, du tir, de la natation; riche, quoique cadet de famille, attendu que son frère, le duc della Torre, qui avait vingt-cinq ans de plus que lui, avait déclaré vouloir mourir garçon, afin de laisser toute sa fortune à son jeune frère, lequel avait reçu de son aîné l'honorable mission de perpétuer la race des ducs de la Torre, honneur auquel celui-ci paraissait avoir renoncé. Au reste, le duc della Torre s'occupait d'un travail bien autrement intéressant--et il en était convaincu--pour ses contemporains et même pour l'avenir, que celui de procréer des héritiers de son nom et des soutiens de sa race. Bibliomane acharné, il faisait une collection de livres rares et de manuscrits précieux. La bibliothèque royale elle-même--celle de Naples, bien entendu,--n'avait rien que l'on pût comparer à sa réunion d'Elzévirs, ou, pour parler plus correctement, d'Elzévirs. En effet, il avait un spécimen à peu près complet de toutes les éditions publiées par Louis, Isaac et Daniel, c'est-à-dire par le père, le fils et le neveu[5]. Nous disons à peu près complète, parce que nul bibliomane ne peut se vanter d'avoir la collection entière, depuis le premier volume, publié en 1572, auquel est attaché le nom d'Elzévirs, et qui porte pour titre: Eutropii historiæ romanæ, lib X, jusqu'au Pastissier françois, publié chez Louis et Daniel, et qui porte la date de 1655. Cependant, il montrait avec orgueil aux amateurs cette collection presque unique, où se trouvaient successivement, servant d'enseigne au frontispice, l'ange tenant d'une main un livre, de l'autre une faux; un cep de vigne embrassant un orme, avec la devise Non solus; la Minerve et l'olivier, avec l'exergue Ne extra oleas; le fleuron au masque de buffle que les Elzévirs adoptèrent en 1629; la sirène, qui lui succéda en 1634; le cul-de-lampe représentant la tête de Méduse; la guirlande de roses trémières, et enfin les deux sceptres croisés sur un bouclier, qui sont leur dernière marque. En outre, ses éditions, toutes de choix, étaient remarquables par la grandeur et la largeur de leurs marges, dont quelques-unes atteignaient quinze et dix-huit lignes. [Note 5: Les savants ne sont pas d'accord sur ce point: les uns disent qu'Isaac est le fils de Louis, les autres disent qu'il n'est que son neveu.] Quant à ses autographes, c'était bien la plus riche collection qui existât au monde. Elle commençait au sceau de Tancrède de Hauteville, et se continuait, en rois, princes, vice-rois ayant régné sur Naples, jusqu'aux signatures de Ferdinand et de Caroline, actuellement régnants. Chose bizarre! Ce profond amour de la collection, dont le plus signalé symptôme est de rendre indifférent à tous les sentiments humains, n'avait eu aucune influence sur l'amour presque paternel que le duc della Torre portait à son jeune frère, don Clemente, resté orphelin à cinq ans. Ce qui l'avait si profondément attaché à cet enfant le jour même de sa naissance, c'était probablement cette idée que, dès ce jour-là, il était déchargé de l'obligation de prendre une femme, qui ne l'eût point détourné entièrement, mais qui l'eût distrait de sa vocation de collectionneur. Aussi, nous serait-il impossible d'énumérer les soins dont l'enfant chargé de le dispenser de l'accomplissement de ses obligations conjugales avait été l'objet de sa part. Dans toutes ces indispositions plus ou moins graves auxquelles l'enfance est soumise, il avait été son seul garde-malade, passant les nuits près de son lit à annoter ses catalogues, ou à chercher dans ses livres rares ces fautes d'impression qui marquent un exemplaire du sceau de l'identité. D'enfant, don Clemente était devenu adolescent; d'adolescent, jeune homme; de jeune homme, il était en train de passer homme, sans que cette profonde et tendre affection de son frère pour lui se fût altérée et eût changé de nature. A l'âge de vingt-six ans, don Clemente était encore traité par son frère comme un enfant. Il ne montait pas une fois à cheval, il n'allait pas une fois à la chasse que son frère ne lui criât par la fenêtre: «Prends garde de te noyer! Prends garde que ton fusil ne soit mal chargé! Prends garde que ton cheval ne s'emporte!» Lorsque l'amiral Latouche-Tréville vint à Naples, don Clemente Filomarino, comme les autres jeunes gens de son âge, fraternisa avec les officiers français, et, poëte doué d'une imagination ardente, révolté des abus d'un pays livré au triple despotisme du sceptre, du sabre et du goupillon, il se mêla aux rangs des plus chauds patriotes et fut emprisonné avec eux. Tout entier à ses recherches d'autographes et à ses études de bibliomane, le duc della Torre avait à peine su le passage de la flotte française, et, en tout cas, n'y avait attaché aucune importance. Philosophe lui-même, mais ne mêlant en aucune façon la politique à sa philosophie, il ne s'était point étonné des railleries de son frère contre le gouvernement, l'armée et les moines. Tout à coup, il apprit que don Clemente Filomarino avait été arrêté et conduit au fort Saint-Elme. La foudre tombée à ses pieds ne l'eût pas plus étourdi que cette nouvelle; il fut quelque temps à rassembler ses idées, et courut chez le régent de la vicairie, charge qui correspond, chez nous, à celle de préfet de police. Il venait demander ce qu'avait fait son frère. Son étonnement fut grand lorsqu'on lui eut répondu que son frère conspirait, que les accusations les plus graves pesaient sur lui, et que, si ces accusations étaient prouvées, il y allait de sa tête. L'échafaud sur lequel avaient péri Vitagliano, Emmanuele de Deo et Gagliani était à peine enlevé de la place du Château; il crut le voir se dresser de nouveau pour dévorer son frère. Il courut chez les juges, assiégea les portes des Vanni, des Guidobaldi, des Castelcicala; il offrit sa fortune tout entière; il offrit ses autographes, ses Elzévirs; il s'offrit lui-même si l'on voulait mettre son frère en liberté. Il supplia le premier ministre Acton, il se jeta aux pieds du roi, aux pieds de la reine; tout fut inutile. Le procès suivit son cours; mais, cette fois, malgré l'influence néfaste de cette sanglante trinité, tous les accusés furent reconnus innocents et mis en liberté. Ce fut alors que la reine, voyant lui échapper la vengeance légale, établit cette fameuse chambre obscure où nous avons introduit nos lecteurs, et créa ce tribunal secret dont Vanni, Castelcicala et Guidobaldi étaient les juges, et Pasquale de Simone l'exécuteur. Dix-huit mois de prison, pendant lesquels son frère, le duc della Torre, pensa devenir fou, et cessa de se livrer à la compilation de ses Elzévirs et à la recherche de ses autographes, ne guérirent aucunement don Clemente Filomarino de ses principes libéraux, de ses tendances philosophiques et de ses instincts railleurs; au contraire, ils le poussèrent plus avant que jamais dans la voie de l'opposition. Fort de cette impartialité du tribunal, qui, malgré les instances secrètes de la reine, qui, malgré les instances publiques de ses accusateurs, l'avait déclaré innocent, et l'avait mis en liberté, il pensait n'avoir plus autre chose à craindre, et était devenu un des habitués les plus assidus des salons de l'ambassadeur français, tandis qu'au contraire il s'était complétement éclipsé des salons de la cour, dans lesquels son rang lui donnait entrée. Le duc della Torre, son frère, rassuré sur le sort de Clemente, s'était remis à la poursuite de ses autographes et de ses Elzévirs, et ne s'inquiétait plus de cet enfant prodigue que pour lui recommander comme toujours la prudence, quand il montait à cheval, allait à la chasse, ou faisait quelque pleine eau dans le golfe. Or, ce jour-là, tous deux étaient satisfaits. Don Clemente Filomarino avait appris le départ de l'ambassadeur français, ainsi que la déclaration de guerre faite par lui au roi Ferdinand, et, ses principes de citoyen du monde l'emportant sur sa nationalité napolitaine, il espérait bien avant un mois voir ses bons amis les Français à Naples, et le roi et la reine à tous les diables. De son côté, le duc della Torre venait de recevoir une lettre du libraire Dura, le plus célèbre bouquiniste de Naples, qui lui annonçait qu'il avait découvert un des deux Elzévirs manquant à sa collection, et qui lui faisait demander s'il devait le lui porter chez lui ou attendre sa visite à son magasin. En lisant la lettre du libraire, le duc della Torre avait poussé un cri de joie, et, n'ayant pas la patience d'attendre la visite, il avait noué sa cravate, passé sa houppelande, et, descendant du second étage, occupé tout entier par sa bibliothèque, il était entré au premier, qui lui servait de logement, ainsi qu'à son frère, et avait fait son apparition dans la chambre, juste au moment où celui-ci venait de rimer les derniers vers d'un poëme comique, dans le genre du Lutrin de Boileau, et où il attaquait les trois gros péchés, non-seulement des moines de Naples, mais des moines de tous les pays: la luxure, la paresse et la gourmandise. A la seule vue de son frère, don Clemente Filomarino devina qu'il venait d'arriver à celui-ci un de ces grands événements bibliomaniques qui le mettaient hors de lui. — Oh! mon cher frère, s'écria-t-il, auriez-vous trouvé, par hasard, le Térence de 1661? — Non, mon cher Clemente; mais juge de mon bonheur: j'ai trouvé le Perse de 1664. — Mais trouvé... ce qui s'appelle trouvé, hein? Vous savez bien que, plus d'une fois déjà, vous m'avez dit: «J'ai trouvé,» et que, quand il s'est agi de vous livrer l'exemplaire en question, on essayait de vous fourrer quelque faux Elzévir, quelque édition avec la sphère, au lieu de l'édition de l'olivier ou de celle de l'orme. — Oui, mais je ne m'y laissais pas prendre. Ce n'est pas un vieux renard comme moi que l'on attrape! D'ailleurs, c'est Dura qui m'écrit, et Dura ne me ferait point un tour comme celui-là. Il a sa réputation à conserver. Regarde plutôt, voici sa lettre: «Monsieur le duc, venez vite; j'ai la joie de vous annoncer que je viens de trouver le Perse de 1664, avec les deux sceptres croisés sur l'écu; édition magnifique; les marges ont quinze lignes de hauteur en tout sens.» — Bravo, mon frère! Et vous allez chez Dura, je présume? — J'y cours! il va m'en coûter soixante ou quatre-vingts ducats au moins; mais qu'importe! c'est à toi que ma bibliothèque reviendra un jour; et, si maintenant j'ai le bonheur de trouver le Térence de 1661, j'aurai la collection complète; et sais-tu ce que vaut une collection complète d'Elzévirs? Vingt mille ducats comme un grain! — Il y a une chose dont je vous supplie, mon cher frère, c'est de ne vous inquiéter jamais de ce que vous me laisserez ou ne me laisserez pas. J'espère que, comme Cléobis et Biton, quoique nous n'ayons pas les mêmes mérites qu'eux, les dieux nous aimeront assez pour nous faire mourir le même jour et à la même heure. Aimez-moi, vous, et, tant que vous m'aimerez, je serai riche. — Eh! malheureux, lui dit le duc en lui posant les deux mains sur les deux épaules et en le regardant avec une ineffable tendresse, tu sais bien que je t'aime comme mon enfant, mieux que mon enfant même; car, si tu n'avais été que mon enfant, j'eusse couru tout droit chez Dura, et je ne t'eusse embrassé qu'à mon retour. — Eh bien, embrassez-moi, et courez vite chercher votre Térence. — Mon Perse, ignorant! mon Perse! Ah! continua le duc avec un soupir, tu ne feras qu'un bibliomane de troisième ordre, et encore! encore!... Au revoir, Clemente, au revoir! Et le duc della Torre s'élança hors de la maison. Don Clemente revint à la fenêtre. Basso-Tomeo et ses fils venaient de tirer leurs filets sur la plage, au milieu d'un immense concours de pêcheurs et de lazzaroni, accourus pour voir le résultat de la pêche de Basso-Tomeo et de ses trois fils.
{ "file_name": "pg38867.txt", "title": "Un Cadet de Famille, v. 2/3", "author": "Edward John Trelawny", "language": "French" }
LXXXVII
Pendant la chaleur de la journée et le soir, nous nous exercions à tirer avec une seule balle sur les daims, les sangliers et les paons sauvages, car ces derniers voltigeaient par milliers au-dessus de nos têtes pour aller chercher leurs juchoirs dans les bois. Autant que possible, nous avions soin de chercher du repos loin des arbres, et surtout à une assez grande distance des jungles. Si la nécessité nous mettait dans l'obligation de coucher près des savanes, le chef malais en faisait incendier une partie, afin de chasser les bêtes venimeuses et de purifier l'air. Quand nous quittâmes les bois, ce fut pour traverser une grande étendue de plaine, couverte d'énormes roseaux, entremêlés de cannes aussi hautes que de jeunes sapins. Si les éléphants sauvages ne s'étaient pas créé un chemin que nous suivions sur leurs traces, il nous eût été impossible de traverser ce sauvage désert. En face de nous s'élevaient des montagnes dont toute la hauteur était ombragée par des arbres d'une prodigieuse force; à notre gauche s'étendait un massif de rochers, et du centre de ces rochers on voyait surgir une élévation de terre semblable à une île entourée de récifs. Les Malais nous dirent que sur cette élévation de terre se trouvaient les ruines d'une grande ville moresque, nommée autrefois la Ville des Rois. Le soir du cinquième jour de notre marche, nous approchâmes du lieu de la chasse, sur la côte, au sud-est de l'île. L'atmosphère était chargée de miasmes si impurs, que nous étions obligés, par précaution, de fumer sans cesse. Zéla imitait mon exemple, et le mahout, assis sur le cou de mon dromadaire, portait devant lui un pot de charbon de terre allumé et un grand sac de tabac. Le tabac me préserva de la fièvre, car tous ceux qui, malgré mes conseils, dédaignèrent de s'en servir, eurent le vertige, des maux de coeur et crachèrent le sang. Nous arrivâmes enfin au massif de rochers au bas duquel s'étendait vers le nord, et beaucoup plus bas que la plaine que nous venions de traverser, un immense et fétide marais. Nous avions encore une journée de marche à faire pour arriver à la colline verte et boisée vers laquelle nous nous dirigions. Une terrible et profonde obscurité couvrait le marais, sur la surface duquel ondoyaient les noires et soyeuses touffes des roseaux, et cependant l'air était tellement calme que les feuilles des arbres restaient dans la plus complète immobilité. Quand la nuit fut venue, quand le vent de la terre passa sur le marais, des éclairs faibles et d'un bleu pâle illuminèrent ce noir séjour du mal. Ce spectacle me donna le frisson, car il me fit songer au malheur qui avait failli m'atteindre lorsque la tempête m'avait jeté sur ces bords. Après avoir disloqué ma mâchoire dans l'infructueuse tentative de manger un paon sauvage à moitié cuit, je me couchai dans ma tente, sur une peau de tigre, en mettant ma carabine sur ma tête. Zéla vint se nicher auprès de moi, et nous nous couvrîmes avec une peau d'élan tannée. Au milieu de la nuit, je fus réveillé par Zéla. La vie sauvage et dangereuse que la jeune fille avait menée depuis son enfance était cause qu'elle se réveillait au moindre bruit. Je lui ai vu très-souvent ouvrir les yeux au léger bourdonnement que faisait entendre un moustique en voltigeant au-dessus de nous. Zéla venait donc d'être réveillée par un petit bruit sourd; en se levant pour en chercher la cause autour d'elle, la jeune femme aperçut un grand serpent venimeux qui rampait tranquillement sur mes jambes nues. Le profond sommeil dans lequel j'étais plongé immobilisait tellement mon corps, que je ressemblais plutôt à un cadavre qu'à un être vivant. Avec un admirable sang-froid, la jeune fille suivit, à la lueur du feu qui brûlait devant la tente, tous les mouvements du reptile, qui, attiré par la chaleur, se glissa doucement vers le feu. Si j'eusse fait le moindre mouvement, ou si Zéla eût donné l'alarme, le serpent m'aurait mortellement blessé. Quand il fut tout à fait en dehors de la tente, Zéla me réveilla. Je sautai aussitôt hors du lit pour courir vers mes compagnons, qui dormaient à quelques pas de nous, et, avant de les réveiller, je suivis le serpent, qui marchait lentement vers le feu. Mon approche fit lever la crête du reptile, et il tourna la tête pour me regarder. Ce mouvement me donna l'idée de décharger sur lui ma carabine, remplie de balles de plomb. Un homme endormi près du feu se leva vivement et retomba bientôt sur la terre: je crus l'avoir tué. Le chef malais donna l'alarme et s'élança vers moi suivi de tous ses gens; je lui montrai le monstre qui se débattait au milieu des charbons. — Vous tirez un coup de carabine contre un chichta, me dit le chef d'un air presque courroucé; vous avez tort, monsieur, d'user votre poudre et de troubler pour si peu de chose le sommeil de vos hommes. Il y a ici des milliers de ces vers ennuyeux, et voici comment on les tue. En achevant ces mots, le chef perça la tête du serpent avec sa lance et le maintint dans la braise. Le serpent entortilla son corps autour de la lance jusqu'à ce que sa queue atteignît la main du chef. — Si vous voulez le faire rôtir, me dit le Malais, vous trouverez que sa chair est aussi bonne que celle du meilleur poisson. Quand le serpent fut tout à fait mort, le chef le jeta dans le feu, le couvrit avec des cendres, et me dit encore: — Nous le mangerons au réveil; bonsoir, je vais essayer de me rendormir. Peu désireux d'être encore interrompu par des êtres si désagréables, j'engageai Zéla et de Ruyter à finir la nuit avec moi auprès du foyer. Notre conversation tomba bientôt sur la chasse aux tigres, et de Ruyter, qui avait non-seulement une passion très-vive pour ce plaisir, mais qui s'était rendu célèbre par ses exploits dans les provinces supérieures de l'Inde, nous dit en terminant: — La chasse aux tigres, de la manière dont on la fait dans l'Inde, est moins dangereuse que celle qui a pour but la destruction des renards. Pour chasser le tigre, une vingtaine d'hommes se réunissent et s'entourent d'une prodigieuse quantité d'éléphants. Enfermés dans les houdahs avec une douzaine de mousquets, qui sont vite rechargés par des domestiques, les chasseurs sont dans une position aussi sûre qu'un homme perché sur un arbre et tirant sur un daim. Il arrive quelquefois qu'un mahout est égratigné, car il court un peu plus de danger que son maître; mais le héros du combat, c'est le noble éléphant: il fait face au tigre, et tout le succès dépend de son courage, de sa vaillance et de sa fermeté. Si l'éléphant ne veut pas rester, s'il a peur, s'il se sauve, la vie du chasseur est en péril; car un boeuf enragé, ou notre Malais en colère, ne sont rien en comparaison d'un éléphant en révolte. Le plus admirable spectacle du monde, reprit de Ruyter, est celui qu'offrent les lions en chassant les animaux dont ils font leur principale nourriture. Bien différents des lâches et cruels tigres, les lions ne se cachent pas pour surprendre leur proie. Pendant les heures silencieuses de la nuit, ils dorment, mais ils se lèvent avec l'aurore, et donnent la chasse aux premiers animaux qu'ils rencontrent, en faisant trembler la forêt au bruit de leur voix de tonnerre. Un jour, il y a longtemps de cela, étant allé à la rencontre d'un prince de la famille de Bolmar-Singh, près de Rhatuk, dans le voisinage duquel j'avais été retenu pour quelques jours, je dirigeai ma marche vers Ramoon, pays des montagnes Himalaya, et habité par une race sauvage qu'on nomme Silks. J'avais à ma suite un très-petit nombre de domestiques, et une demi-douzaine d'éléphants des montagnes. Nous traversâmes par des chemins secrets et détournés une grande étendue de terrain couverte d'arbres et de jungles. Je n'ai jamais passé tant de jours sans voir le soleil depuis l'époque où j'ai traversé les sombres chemins de ce pays d'ombrages. Ni le soleil ni le vent n'avaient pu pénétrer le mystère de ces charmilles vierges. Dans la solitude de ces éternelles ténèbres gambadaient d'énormes hiboux et des chauves-souris vampires, et les rares animaux que nous rencontrions avaient la couleur terne des plantes moussues et moisies. Le poil des lièvres, celui des renards et des chacals était d'un gris terne, et il y avait dans le fourré des champignons qui, par leur couleur et par leur force, ressemblaient à des lionnes reposant avec leurs petits. Cette ressemblance était si frappante, que, sachant la forêt peuplée de bêtes féroces, nous fîmes à cette vue des préparatifs de défense. De pauvres plantes rampantes, qui, comme moi sans doute, désiraient un peu d'air, avaient plongé si profondément leurs racines dans la terre, que leur tronc avait atteint la grandeur d'un teah (arbre). Sur ce tronc, elles avaient grimpé de jour en jour pour étaler au soleil leurs fleurs cramoisies.
{ "file_name": "pg7771.txt", "title": "Les quarante-cinq — Tome 2", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XLI
BEL-ESBAT Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune ascendante. Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de Guise, du moment où elle était à Paris. Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise. Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez. Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse habitait Soissons et non Paris. Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point. — Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc de Mayenne. — De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a chargé de cette communication? — M. le duc de Mayenne lui-même. — Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication? M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse. — Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à Paris; sur la route de Blois, par exemple. — Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif. — Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un message pour madame de Montpensier. Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel, comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la porte entrebâillée. — Alors, demanda-t-il, ce message?... — Je l'ai. — Sur vous? — Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint. Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur. — Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il. — Oui, monsieur. — Et que ce message est important? — De la plus haute importance. — Voulez-vous me le faire apercevoir seulement? — Volontiers. Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne. — Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier. — C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton. Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne. En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus communément répandu. — Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier; mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire où madame la duchesse se trouve en ce moment. — Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou n'en voulait pas dire davantage, merci. — Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite. Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine. Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement, cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins. Il agita la clochette, la porte s'ouvrit. — Entrez, lui dit-on. Il entra et la porte se referma derrière lui. Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre; mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce qu'il désirait. — Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme. — Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda le valet. — Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a renvoyé ici. — Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le valet. — Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de Mayenne. — Pour elle, pour madame la duchesse? — Pour madame la duchesse. — Une commission de M. le duc de Mayenne? — Oui. Le valet réfléchit un instant. — Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre. — Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre, quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers. Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût qu'à entrer et à prendre ses quartiers. Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était suivi d'un autre valet. — Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il; vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que je ne puis le faire, moi. Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte d'élégance. Elle tournait le dos à Ernauton. — Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame, dit le laquais. Elle fit un mouvement. Ernauton poussa un cri de surprise. — Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation. — Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en regardant Ernauton. Puis faisant un signe au laquais: — Sortez, dit-elle. — Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame? demanda Ernauton avec surprise. — Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous ici un message de M. de Mayenne? — Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection extrême. — Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant. — Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame. — C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la personne que vous dites.... Ernauton fit un mouvement. — Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez quel est ce message. La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête. — Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais pas. — Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire. — Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant. — Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales, monsieur. — Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission consiste à remettre une lettre à Son Altesse. — Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main. — Cette lettre? reprit Ernauton. — Veuillez nous la remettre. — Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de Montpensier. — Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui la représente ici; vous pouvez donc.... — Je ne puis. — Vous défiez-vous de moi, monsieur? — Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux dont vous parlez. — En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard enflammé d'Ernauton. Ernauton s'inclina. — Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me faites une déclaration d'amour. — Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais, et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse échapper. [Illustration: Mayneville.] — Alors, monsieur, je comprends. — Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à comprendre, en effet. — Non, je comprends comment vous êtes venu ici. — Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne comprends plus. — Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un prétexte pour vous introduire ici. — Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais! Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme tout le monde. — Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je m'en étais doutée que vous aviez des scrupules. — Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton. — L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie. — Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait attention à moi. — Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma litière. — J'étais forcé de m'éloigner, madame. — Par vos scrupules? — Non, madame, par mon devoir. — Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre. — Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites- moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus qu'incompréhensibles, dites? La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un sourire. Ernauton poursuivit. — Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique assez mal en cour? Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée. — Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute confiance, pour assister à l'exécution, et constater de visu, comme on dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne, monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse. Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente, maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux souffrances du patient et à ses velléités de révélations? — Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté. — Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte. — Impossible, madame. L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter. — Impossible? répéta-t-elle. — Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même. — Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien! monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non- seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous m'adoriez. — En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. — Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes, adieu. — Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je me retire. Cette fois, la dame s'irrita tout de bon. — Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme. — Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions, madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa main, comme vous pouvez le voir à l'adresse. Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter. L'inconnue y jeta les yeux et s'écria: — Son écriture! du sang! Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le coeur, il retourna vers l'entrée de la salle. Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son manteau. — Plaît-il, madame? dit-il. — Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il arrivé quelque accident au duc? — Que je pardonne ou non, madame, dit Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la lira.... — Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante? Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi. — Vous êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté. — Eh! sans doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce qui est arrivé à mon frère? Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme, revenu de sa première surprise, se croisa les bras. — Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la bouche m'a déjà menti deux fois? Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles, lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la flamme. — Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de dentelles. — Oui, madame, répondit froidement Ernauton. L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut violent le coup dont elle le frappa. La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que cette vibration fût éteinte un valet parut. — Que veut madame? demanda le valet. L'inconnue frappa du pied avec rage. — Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici? — Si fait, madame. — Eh bien! qu'il vienne donc alors! Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait précipitamment. — A vos ordres, madame, dit Mayneville. — Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de Mayneville? fit la duchesse exaspérée. — Aux ordres de Votre Altesse, reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement. — C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre. — Vous croyez donc enfin? dit la duchesse. — Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre. Et le jeune homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si longtemps disputée. [Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. — PAGE 47.]
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Chapitre LVI Un ministre des finances.
Chapitre LVII Illusions retrouvées. Secret perdu. Chapitre LVIII Le débiteur et le créancier. Chapitre LIX Comptes de ménage. Chapitre LX Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme. Chapitre LXI Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine. Chapitre LXII La prisonnière.
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CHAPITRE V
COMMENT MADEMOISELLE DE BRISSAC, AUTREMENT DIT MADAME DE SAINT-LUC, S'ARRANGEA POUR PASSER LA SECONDE NUIT DE SES NOCES AUTREMENT QU'ELLE N'AVAIT PASSÉ LA PREMIÈRE. Bussy alla droit au cabinet des armes qu'affectionnait tant le roi Charles IX, et qui, par une nouvelle distribution, était devenu la chambre à coucher du roi Henri III, lequel l'avait accommodé à son usage. Charles IX, roi chasseur, roi forgeron, roi poète, avait dans cette chambre des cors, des arquebuses, des manuscrits, des livres et des étaux. Henri III y avait deux lits de velours et de satin, des dessins d'une grande licence, des reliques, des scapulaires bénis par le pape, des sachets parfumés venant d'Orient et une collection des plus belles épées d'escrime qui se pussent voir. Bussy savait bien que Henri ne serait pas dans cette chambre, puisque son frère lui demandait audience dans la galerie, mais il savait aussi que près de la chambre du roi était l'appartement de la nourrice de Charles IX, devenu celui du favori de Henri III. Or, comme Henri III était un prince très changeant dans ses amitiés, cet appartement avait été successivement occupé par Saint-Mégrin, Maugiron, d'O, d'Épernon, Quélus et Schomberg, et, en ce moment, il devait l'être, selon la pensée de Bussy, par Saint-Luc, pour qui le roi, ainsi qu'on l'a vu, éprouva une si grande recrudescence de tendresse, qu'il avait enlevé le jeune homme à sa femme. C'est qu'a Henri III, organisation étrange, prince futile, prince profond, prince craintif, prince brave, c'est qu'à Henri III, toujours ennuyé, toujours inquiet, toujours rêveur, il fallait une éternelle distraction: le jour, le bruit, les jeux, l'exercice, les momeries, les mascarades, les intrigues; la nuit, la lumière, les caquetages, la prière ou la débauche. Aussi Henri III est-il à peu près le seul personnage de ce caractère que nous retrouvions dans notre monde moderne. Henri III, l'hermaphrodite antique, était destiné à voir le jour dans quelque ville d'Orient, au milieu d'un monde de muets, d'esclaves, d'eunuques, d'icoglans, de philosophes et de sophistes, et son règne devait marquer une ère particulière de molles débauches et de folies inconnues, entre Néron et Héliogabale. Or Bussy, se doutant donc que Saint-Luc habitait l'appartement de la nourrice, alla frapper à l'antichambre commune aux deux appartements. Le capitaine des gardes vint ouvrir. — M. de Bussy! s'écria l'officier étonné. — Oui, moi même, mon cher monsieur de Nancey, dit Bussy. Le roi désire parler à M. de Saint-Luc. — Fort bien, répondit le capitaine; qu'on prévienne M. de Saint Luc que le roi veut lui parler. A travers la porte restée entr'ouverte Bussy décocha un regard au page. Puis, se retournant vers M. de Nancey: — Mais que fait-il donc, ce pauvre Saint-Luc? demanda Bussy. — Il joue avec Chicot, monsieur, en attendant le roi qui vient de se rendre à la demande d'audience que lui a faite M. le duc d'Anjou. — Voulez-vous permettre que mon page m'attende ici? demanda Bussy au capitaine des gardes. — Bien volontiers, répondit le capitaine. — Entrez, Jean, dit Bussy à la jeune femme; et de la main il lui montra l'embrasure d'une fenêtre dans laquelle elle alla se réfugier. Elle y était blottie à peine que Saint-Luc entra. Par discrétion, M. de Nancey se retira hors de la portée de la voix. — Que me veut donc encore le roi? dit Saint-Luc la voix aigre et la mine renfrognée. Ah! c'est vous, monsieur de Bussy. — Moi-même, cher Saint-Luc, et avant tout.... Il baissa la voix. — Avant tout, merci du service que vous m'avez rendu. — Ah! dit Saint-Luc, c'était tout naturel, et il me répugnait de voir assassiner un brave gentilhomme comme vous. Je vous croyais tué. — Il s'en est fallu de peu; mais peu, dans ce cas-là, c'est énorme. — Comment cela? — Oui, j'en ai été quitte pour un joli coup d'épée que j'ai rendu avec usure, je crois, à Schomberg et à d'Épernon. Quant à Quélus, il doit remercier les os de son crâne. C'est un des plus durs que j'aie encore rencontrés. — Ah! racontez-moi donc votre aventure, elle me distraira, dit Saint-Luc en bâillant à se démonter la mâchoire. — Je n'ai pas le temps dans ce moment-ci, mon cher Saint-Luc. D'ailleurs je suis venu pour tout autre chose. Vous vous ennuyez fort, à ce qu'il paraît? — Royalement, c'est tout dire. — Eh bien, je viens pour vous distraire. Que diable! un service en vaut un autre. — Vous avez raison, celui que vous me rendez n'est pas moins grand que celui que je vous ai rendu. On meurt d'ennui aussi bien que d'un coup d'épée; c'est plus long, mais c'est plus sûr. — Pauvre comte! dit Bussy, vous êtes donc prisonnier, comme je m'en doutais? — Tout ce qu'il y a de plus prisonnier. Le roi prétend qu'il n'y a que mon humeur qui le distraye. Le roi est bien bon, car, depuis hier, je lui ai fait plus de grimaces que son singe, et lui ai dit plus de brutalités que son bouffon. — Eh bien, voyons: ne puis-je pas à mon tour, comme je vous l'offrais, vous rendre un service? — Certainement, dit Saint-Luc; vous pouvez aller chez moi, ou plutôt chez le maréchal de Brissac, pour rassurer ma pauvre petite femme, qui doit être fort inquiète et qui trouve certainement ma conduite des plus étranges. — Que lui dirai-je? — Eh pardieu! dites-lui ce que vous avez vu; c'est-à-dire que je suis prisonnier, consigné au guichet, que, depuis hier, le roi me parle de l'amitié comme Cicéron qui a écrit là-dessus, et de la vertu comme Socrate qui l'a pratiquée. — Et que lui répondez-vous? demanda Bussy en riant. — Morbleu! je lui réponds qu'à propos d'amitié, je suis un ingrat, et à propos de vertu, que je suis un pervers; ce qui n'empêche pas qu'il s'obstine et qu'il me répète en soupirant: «Ah! Saint-Luc, l'amitié n'est donc qu'une chimère! Ah! Saint-Luc, la vertu n'est donc qu'un nom!» Seulement, après l'avoir dit en français, il le redit en latin et le répète en grec. A cette saillie, le page, auquel Saint-Luc n'avait pas encore fait la moindre attention, poussa un éclat de rire. — Que voulez-vous, cher ami? il croit vous toucher. Bis repetita placent, à plus forte raison, ter. Mais est-ce là tout ce que je puis faire pour vous? — Ah! mon Dieu, oui; du moins, j'en ai bien peur. — Alors, c'est fait. — Comment cela? — Je me suis douté de tout ce qui est arrivé, et j'ai d'avance tout dit à votre femme. — Et qu'a-t-elle répondu? — Elle n'a pas voulu croire d'abord. Mais, ajouta Bussy en jetant un coup d'oeil du côté de l'embrasure de la fenêtre, j'espère qu'elle se sera enfin rendue à l'évidence. Demandez-moi donc autre chose, quelque chose de difficile, d'impossible même; il y aura plaisir à entreprendre cela. — Alors, mon cher Bussy, empruntez pour quelques instants l'hippogriffe au gentil chevalier Astolfe, et amenez-le contre une de mes fenêtres; je monterai en croupe derrière vous, et vous me conduirez près de ma femme. Libre à vous de continuer après, si bon vous semble, votre voyage vers la lune. — Mon cher, dit Bussy, il y a une chose plus simple, c'est de mener l'hippogriffe à votre femme, et que votre femme vienne vous trouver. — Ici? — Oui, ici. — Au Louvre? — Au Louvre même. Est-ce que ce ne serait pas plus drôle encore, dites? — Oh! mordieu! je crois bien. — Vous ne vous ennuierez plus? — Non, ma foi. — Car vous vous ennuyez, m'avez-vous dit? — Demandez à Chicot. Depuis ce matin, je l'ai pris en horreur et lui ai proposé trois coups d'épée. Ce coquin s'est fâché que c'était à crever de rire. Eh bien, je n'ai pas sourcillé, moi. Mais je crois que si cela dure, je le tuerai tout de bon pour me distraire, ou que je m'en ferai tuer. — Peste! ne vous y jouez pas; vous savez que Chicot est un rude tireur. Vous vous ennuieriez bien plus encore dans une bière que vous ne vous ennuyez dans votre prison, allez. — Ma foi, je n'en sais rien. — Voyons! dit Bussy riant, voulez-vous que je vous donne mon page? — A moi? — Oui, un garçon merveilleux. — Merci, dit Saint-Luc, je déteste les pages. Le roi, m'a offert de faire venir celui des miens qui m'agréait le plus, et j'ai refusé. Offrez-le au roi qui monte sa maison. Moi, je ferai en sortant d'ici ce qu'on fit à Chenonceaux lors du festin vert, je ne me ferai plus servir que par des femmes, et encore, je ferai moi-même le programme du costume. — Bah! dit Bussy insistant, essayez toujours. — Bussy, dit Saint-Luc dépité, ce n'est pas bien à vous de me railler ainsi. — Laissez moi faire. — Mais non. — Quand je vous dis que je sais ce qu'il vous faut. — Mais non, non, non, cent fois non! — Holà! page, venez ici. — Mordieu! s'écria Saint-Luc. Le page quitta sa fenêtre, et vint tout rougissant. — Oh! oh! murmura Saint-Luc, stupéfait de reconnaître Jeanne sous la livrée de Bussy. — Eh bien, demanda Bussy, faut il le renvoyer? — Non, vrai Dieu! non, s'écria Saint-Luc. Ah! Bussy, Bussy, c'est moi qui vous dois une amitié éternelle! — Vous savez qu'on ne vous entend pas, Saint-Luc, mais qu'on vous regarde. — C'est vrai, dit celui-ci. Et, après avoir fait deux pas vers sa femme, il en fit trois en arrière. En effet, M. de Nancey, étonné de la pantomime par trop expressive de Saint-Luc, commençait à prêter l'oreille, quand un grand bruit, venant de la galerie vitrée, le fit sortir de sa préoccupation. — Ah! mon Dieu! s'écria M. de Nancey, voilà le roi qui querelle quelqu'un, ce me semble. — Je le crois, en effet, répliqua Bussy jouant l'inquiétude; serait-ce, par hasard, M. le duc d'Anjou, avec lequel je suis venu? Le capitaine des gardes assura son épée à son côté, et partit dans la direction de la galerie où, en effet, le bruit d'une vive discussion perçait voûtes et murailles. — Dites que je n'ai pas bien fait les choses? dit Bussy en se retournant vers Saint-Luc. — Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. — Il y a que M. d'Anjou et le roi se déchirent en ce moment, et que, comme ce doit être un superbe spectacle, j'y cours pour n'en rien perdre. Vous, profitez de la bagarre, non pas pour fuir, le roi vous rejoindrait toujours, mais pour mettre en lieu de sûreté ce beau page que je vous donne; est-ce possible? — Oui, pardieu! et d'ailleurs, si cela ne l'était pas, il faudrait bien que cela le devînt, mais heureusement j'ai fait le malade, je garde la chambre. — En ce cas, adieu, Saint-Luc; madame, ne m'oubliez pas dans vos prières. Et Bussy, tout joyeux d'avoir joué ce mauvais tour à Henri III, sortit de l'antichambre et gagna la galerie où le roi, rouge de colère, soutenait au duc d'Anjou, pâle de rage, que, dans la scène de la nuit précédente, c'était Bussy qui était le provocateur. — Je vous affirme, sire, s'écriait le duc d'Anjou, que d'Épernon, Schomberg, d'O, Maugiron et Quélus l'attendaient à l'hôtel des Tournelles. — Qui vous l'a dit? — Je les ai vus moi-même, sire, de mes deux yeux vus. — Dans l'obscurité, n'est-ce pas? la nuit était noire comme l'intérieur d'un four. — Aussi n'est-ce point au visage que je les ai reconnus. — A quoi donc? aux épaules? — Non, sire, à la voix. — Ils vous ont parlé? — Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont pris pour Bussy et m'ont chargé. — Vous? — Oui, moi. — Et qu'alliez vous faire à la porte Saint-Antoine? — Que vous importe? — Je veux le savoir, moi. Je suis curieux aujourd'hui. — J'allais chez Manassès. — Chez Manassès, un juif! — Vous allez bien chez Ruggieri, un empoisonneur. — Je vais où je veux, je suis le roi. — Ce n'est pas répondre, c'est assommer. — D'ailleurs, comme je l'ai dit, c'est Bussy qui a été le provocateur. — Bussy? — Oui. — Où cela? — Au bal de Saint-Luc. — Bussy a provoqué cinq hommes? Allons donc! Bussy est brave, mais Bussy n'est pas fou. — Par la mordieu! je vous dis que j'ai entendu la provocation, moi. D'ailleurs, il en était bien capable, puisque, malgré tout ce que vous dites, il a blessé Schomberg à la cuisse, d'Épernon au bras, et presque assommé Quélus. — Ah! vraiment, dit le duc, il ne m'avait point parlé de cela, je lui en ferai mon compliment. — Moi, dit le roi, je ne complimenterai personne, mais je ferai un exemple de ce batailleur. — Et moi, dit le duc, moi que vos amis attaquent, non-seulement dans la personne de Bussy, mais encore dans la mienne, je saurai si je suis votre frère, et s'il y a en France, excepté Votre Majesté, un seul homme qui ait le droit de me regarder en face sans qu'à défaut du respect la crainte lui fasse baisser les yeux. En ce moment, attiré par les clameurs des deux frères, parut Bussy, galamment habillé de satin vert tendre avec des noeuds roses. — Sire, dit-il en s'inclinant devant Henri III, daignez agréer mes très-humbles respects. — Pardieu! le voici, dit Henri. — Votre Majesté, à ce qu'il paraît, me fait l'honneur de s'occuper de moi? demanda Bussy. — Oui, répondit le roi, et je suis bien aise de vous voir; quoi qu'on m'ait dit, votre visage respire la santé. — Sire, le sang tiré rafraîchit le visage, dit Bussy, et je dois avoir le visage très-frais ce soir. — Eh bien, puisqu'on vous a battu, puisqu'on vous a meurtri, plaignez-vous, seigneur de Bussy, et je vous ferai justice. — Permettez, sire, dit Bussy, on ne m'a ni battu ni meurtri, et je ne me plains pas. Henri demeura stupéfait et regarda le duc d'Anjou. — Eh bien, que disiez-vous donc? demanda-t-il. — Je disais que Bussy a reçu un coup de dague qui lui traverse le flanc. — Est-ce vrai, Bussy? demanda le roi. — Puisque le frère de Votre Majesté l'assure, dit Bussy, cela doit être vrai; un premier prince du sang ne saurait mentir. — Et, ayant un coup d'épée dans le flanc, dit Henri, vous ne vous plaignez pas? — Je ne me plaindrais, sire, que si, pour m'empêcher de me venger moi-même, on me coupait la main droite; encore, continua l'intraitable duelliste, je me vengerais, je l'espère bien, de la main gauche. — Insolent! murmura Henri. — Sire, dit le duc d'Anjou, vous avez parlé de justice, eh bien, faites justice; nous ne demandons pas mieux. Ordonnez une enquête, nommez des juges, et que l'on sache bien de quel côté venait le guet-apens, et qui avait prépare l'assassinat. Henri rougit. — Non, dit-il, j'aime mieux encore cette fois ignorer où sont les torts et envelopper tout le monde dans un pardon général. J'aime mieux que ces farouches ennemis fassent la paix, et je suis fâché que Schomberg et d'Épernon se trouvent retenus chez eux par leurs blessures. Voyons, monsieur d'Anjou, quel était le plus enragé de tous mes amis, à votre avis? Dites, cela doit vous être facile, puisque vous prétendez les avoir vus? — Sire, dit le duc d'Anjou, c'était Quélus. — Ma foi oui! dit Quélus, je ne m'en cache pas, et Son Altesse a bien vu. — Alors, dit Henri, que M. de Bussy et M. de Quélus fassent la paix au nom de tous. — Oh! oh! dit Quélus, que signifie cela, sire? — Cela signifie que je veux qu'on s'embrasse ici, devant moi, à l'instant même. Quélus fronça le sourcil. — Eh quoi! signor, dit Bussy en se retournant du côté de Quélus et en imitant le geste italien de Pantalon, ne me ferez-vous point cette favour? La saillie était si inattendue, et Bussy l'avait faite avec tant de verve, que le roi lui-même se mit à rire. Alors, s'approchant de Quélus: — Allons, monsou, dit-il; le roi le vout. Et il lui jeta les deux bras au cou. — J'espère que cela ne vous engage à rien, dit tout bas Quélus à Bussy. — Soyez tranquille, répondit Bussy du même ton. Nous nous retrouverons un jour ou l'autre. Quélus, tout rouge et tout défrisé, se recula furieux. Henri fronça le sourcil, et Bussy, toujours pantalonnant, fit une pirouette et sortit de la salle du conseil.
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Chapitre 47
La voiture s'arrêta à l'endroit indiqué; le cocher vint ouvrir la portière, et le duc descendit et aida Bathilde à descendre, puis, tirant une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'allée de la maison qui faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honoré, et qui porte aujourd'hui le n° 218. — Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras à la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal éclairés, mais je tiens beaucoup à ne pas être reconnu si par hasard on me rencontrait dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut à monter: il ne s'agit que d'atteindre le premier étage. En effet, après avoir monté une vingtaine de marches, le duc s'arrêta, tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le même mystère qu'il avait ouvert celle de la rue, et étant entré dans l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer à la lanterne qui brûlait dans l'escalier. — Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai l'habitude de me servir moi-même, et vous allez comprendre tout à l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer de laquais. Peu importait à Bathilde que le duc de Richelieu eût ou n'eût pas de domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui répondre, et le duc referma la porte à double tour derrière elle. — Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune fille, l'éclairant avec la bougie qu'il tenait à la main. Ils traversèrent ainsi une salle à manger et un salon; enfin, ils entrèrent dans une chambre à coucher, et le duc s'arrêta. — Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la cheminée, j'ai votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais révélé? — Je vous l'ai déjà donnée, monsieur le duc, et je vous la renouvelle. Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais. — Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour. Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie, découvrit une ouverture pratiquée dans la muraille au delà de l'épaisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumière entre les planches, puis une douce voix demanda: «Est-ce vous?» puis enfin, sur la réponse affirmative du duc, trois de ces planches se détachèrent doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre à l'autre, et le duc de Richelieu et Bathilde se trouvèrent en face de mademoiselle de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagné d'une femme. — Ne craignez rien, chère Aglaé, dit le duc en passant de la chambre où il était dans la chambre voisine, et en saisissant la main de mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile à sa place n'osant faire un pas de plus avant que sa présence fût expliquée. Vous me remercierez vous même tout à l'heure d'avoir trahi le secret de notre bienheureuse armoire. — Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de Valois, en faisant une pause après ces paroles interrogatives et en regardant toujours Bathilde avec inquiétude. — À l'instant même, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas? — Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot à prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce mot, il ne le dirait pas. — Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamné à mort: on l'exécute demain. Cette jeune fille l'aime; et sa grâce dépend du régent. Comprenez-vous maintenant? — Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois. — Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu à Bathilde, en l'attirant par la main; puis se retournant vers la princesse:--Elle ne savait comment arriver jusqu'à votre père, ma chère Aglaé; elle s'est adressée à moi, juste au moment où je venais de recevoir votre lettre. J'avais à vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais votre coeur, j'ai pensé que le remerciement auquel vous seriez le plus sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie à un homme au silence duquel vous devez probablement la mienne. — Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue, mademoiselle. Maintenant, que désirez-vous? que puis-je faire pour vous? — Je désire voir monseigneur le régent, dit Bathilde et Votre Altesse peut me conduire près de lui. — M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inquiétude. — Pouvez-vous en douter? — Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle près de mon père, et je reviens. — Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire. Mademoiselle de Valois échangea quelques paroles à voix basse avec son amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main à Bathilde: — Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont soeurs. Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez. Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la suivit. Les deux femmes traversèrent tous les appartements qui font face à la place du Palais-Royal, et, tournant à gauche, s'engagèrent dans ceux qui longent la rue de Valois. C'était dans cette partie que se trouvait la chambre à coucher du régent. — Nous sommes arrivées, dit mademoiselle de Valois en s'arrêtant devant une porte, et en regardant Bathilde, qui à cette nouvelle chancela et pâlit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou quatre heures était prête à disparaître juste au moment où elle allait en avoir le plus de besoin. — Ô mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'écria Bathilde. — Voyons, mademoiselle, du courage, mon père est bon; entrez, tombez à ses pieds: Dieu et son coeur feront le reste. À ces mots, voyant que la jeune fille hésitait encore, elle ouvrit la porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derrière elle. Elle courut ensuite de son pas le plus léger rejoindre le duc de Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, tête-à-tête avec le régent. À cette action imprévue, Bathilde poussa un léger cri et le régent, qui se promenait de long en large, la tête inclinée, la releva et se retourna. Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux, tira sa lettre de sa poitrine et l'étendit vers le régent. Le régent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se passait et, s'avança vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre comme une forme blanche et indécise. Bientôt, dans cette forme inconnue d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille belle et suppliante. Quant à la pauvre enfant, elle voulait en vain articuler une prière; la voix lui manquait complètement, et bientôt, la force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arrière, et serait tombée sur le tapis si le régent ne l'eut retenue dans ses bras. — Mon Dieu, mademoiselle, dit le régent, chez lequel les signes d'une douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu! qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce fauteuil, je vous en prie! — Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est à vos pieds que je dois être, car je viens vous demander une grâce. — Une grâce? Et laquelle? — Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite peut-être oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle reposait son seul espoir, au duc d'Orléans. Le régent prit la lettre, regardant tour à tour le papier et la jeune fille, et, s'approchant d'une bougie qui brûlait sur la cheminée, reconnut sa propre écriture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune fille, et lut ce qui suit: «Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos débiteurs. Votre affectionné, Philippe d'Orléans.» — Je reconnais parfaitement cette lettre pour être de moi, mademoiselle, dit le régent; mais, à la honte de ma mémoire, je vous en demande pardon, je ne me rappelle plus à qui elle a été écrite. — Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassurée par l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc. — Clarice du Rocher!... s'écria le régent. Oui en effet, je me rappelle maintenant. J'ai écrit cette lettre d'Espagne, après la mort d'Albert, qui a été tué à la bataille d'Almanza; j'ai écrit cette lettre à sa veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains, mademoiselle? — Hélas! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice. — Vous, mademoiselle! s'écria le régent, vous! Et qu'est devenue votre mère? — Elle est morte, monseigneur. — Depuis longtemps? — Depuis près de quatorze ans. — Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien? — Au désespoir, monseigneur, et manquant de tout. — Mais comment ne s'est-elle pas adressée à moi? — Votre Altesse était encore en Espagne. — Ô mon Dieu! que me dites-vous là! Continuez, mademoiselle, car vous ne pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'intéresse. Pauvre Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre père m'avait sauvé la vie à Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela? — Oui, monseigneur, je le savais, et voilà ce qui m'a donné le courage de me présenter devant vous. — Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'êtes-vous devenue alors? — Moi, monseigneur, j'ai été recueillie par un ami de notre famille, par un pauvre écrivain nommé Jean Buvat. — Jean Buvat! s'écria le régent; mais attendez donc! je connais ce nom-là, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a découvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours ses réclamations en personne.... Une place à la Bibliothèque, n'est-ce pas? un arriéré dû? — C'est cela même, monseigneur. — Mademoiselle, reprit le régent, il paraît que tout ce qui vous entoure est destiné à me sauver. Me voilà deux fois votre débiteur. Vous m'avez dit que vous aviez une grâce à me demander; parlez donc hardiment, je vous écoute. — Ô mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force! — C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que vous souhaitez! — Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a mérité la mort. — S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le régent. — Hélas! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit. Le front du régent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant l'impression produite par cette demande, sentait son coeur se serrer et ses genoux fléchir. — Est-il votre parent? votre allié? votre ami? — Il est ma vie! il est mon âme! monseigneur; je l'aime! — Mais savez-vous, si je fais grâce à lui, qu'il faut que je fasse grâce à tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables encore que lui? — Grâce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout ce que je vous demande. — Mais si je commue sa peine en une prison perpétuelle, vous ne le verrez plus. Bathilde se sentit prête à mourir et, étendant la main, se soutint au dossier d'un fauteuil. — Que deviendrez-vous alors? continua le régent. — Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, où je prierai pendant le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui. — Cela ne se peut pas, dit le régent. — Pourquoi donc, monseigneur? — Parce qu'aujourd'hui même, il y a une heure, on m'a demandé votre main, et que je l'ai promise. — Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et à qui donc, mon Dieu! — Lisez, dit le régent en prenant une lettre sur son bureau et en la présentant tout ouverte à la jeune fille. — Raoul! s'écria Bathilde; l'écriture de Raoul! Ô mon Dieu! Qu'est-ce que cela veut dire? — Lisez, reprit le régent. Et Bathilde, d'une voix altérée, lut la lettre suivante: «Monseigneur, J'ai mérité la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie. Je suis prêt à mourir au jour fixé, à l'heure dite; mais il dépend de Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la supplier à genoux de m'accorder cette faveur. J'aime une jeune fille que j'eusse épousée si j'eusse vécu. Permettez qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment où je la quitte pour toujours, où je la laisse seule et isolée au milieu du monde, que j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et ma fortune. En sortant de l'église, monseigneur, je marcherai à l'échafaud. C'est mon dernier voeu, c'est mon seul désir; ne refusez pas la prière d'un mourant. Raoul d'Harmental.» — Oh! monseigneur, monseigneur, dit Bathilde en éclatant en sanglots, vous voyez, tandis que je pensais à lui, il pensait à moi! N'ai-je pas raison de l'aimer quand il m'aime tant! — Oui, dit le régent, et je lui accorde sa demande: elle est juste. Puisse cette grâce, comme il le dit, adoucir ses derniers moments! — Monseigneur, monseigneur, s'écria la jeune fille, est-ce tout ce que vous lui accordez? — Vous voyez, dit le Régent, que lui-même se rend justice et ne demande pas autre chose. — Oh! c'est bien cruel! c'est bien affreux! Le revoir pour le perdre à l'instant même. Monseigneur, monseigneur, sa vie! je vous en supplie, et que je ne le revoie jamais! J'aime mieux cela. — Mademoiselle, dit le régent d'un ton qui ne permettait pas de réplique, et en écrivant quelques lignes sur un papier qu'il cacheta de son sceau, voici une lettre pour monsieur de Launay, le gouverneur de la Bastille, elle contient mes instructions à l'égard du condamné. Mon capitaine des gardes va monter en voiture avec vous et veillera de ma part à ce que ces instructions soient suivies. — Oh! sa vie, monseigneur, sa vie! au nom du ciel, je vous en supplie à genoux! Le régent, sonna; un valet de chambre ouvrit la porte. — Appelez monsieur le marquis de Lafare, dit le régent. — Oh! monseigneur, vous êtes bien cruel! dit Bathilde en se relevant. Alors, permettez-moi donc de mourir avec lui. Du moins nous ne serons pas séparés, même sur l'échafaud. Du moins nous ne nous quitterons pas, même dans la tombe! — Monsieur de Lafare, dit le régent, accompagnez mademoiselle à la Bastille. Voici une lettre pour monsieur de Launay; vous en prendrez connaissance avec lui, et vous veillerez à ce que les ordres qu'elle renferme soient exécutés de point en point. Puis, sans écouter le dernier cri de désespoir de Bathilde, le duc d'Orléans ouvrit la porte d'un cabinet et disparut.
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XVIII
LA REINE Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, avait quitté Vienne au mois d'avril 1768, pour venir épouser Ferdinand IV à Naples. La fleur impériale entra dans son futur royaume avec le mois du printemps; elle avait seize ans à peine, étant née en 1752; mais, fille chérie de Marie-Thérèse, elle arrivait avec un sens bien supérieur à son âge; elle était, d'ailleurs, plus qu'instruite, elle était lettrée; elle était plus qu'intelligente, elle était philosophe; il est vrai qu'à un moment donné, cet amour de la philosophie se changea en haine contre ceux qui la pratiquaient. Elle était belle dans la complète acception du mot, et, lorsqu'elle le voulait, charmante; ses cheveux étaient d'un blond dont l'or transparaissait sous la poudre; son front était large, car les soucis du trône, de la haine et de la vengeance n'y avaient point encore creusé leurs sillons; ses yeux pouvaient le disputer en transparence à l'azur du ciel sous lequel elle venait régner; son nez droit, son menton légèrement accentué, signe de volonté absolue, lui faisaient un profil grec; elle avait le visage ovale, les lèvres humides et carminées, les dents blanches comme le plus blanc ivoire; enfin un cou, un sein et des épaules de marbre, dignes des plus belles statues retrouvées à Pompéi et à Herculanum, ou venues à Naples du musée Farnèse, complétaient ce splendide ensemble. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, ce qu'elle conservait de cette beauté, trente ans après. Elle parlait correctement quatre langues: l'allemand d'abord, sa langue maternelle, puis le français, l'espagnol et l'italien; seulement, en parlant, et surtout quand un sentiment violent l'inspirait, elle avait un léger défaut de prononciation pareil à celui d'une personne qui parlerait avec un caillou dans la bouche; mais ses yeux brillants et mobiles, mais la netteté de ses pensées surtout avaient bientôt raison de ce léger défaut. Elle était altière et orgueilleuse comme il convenait à la fille de Marie-Thérèse. Elle aimait le luxe, le commandement, la puissance. Quant aux autres passions qui devaient se développer en elle, elles étaient encore enfermées sous la virginale enveloppe de la fiancée de seize ans. Elle arrivait avec ses rêves de poésie allemande, dans ce pays inconnu, où les citrons mûrissent, comme a dit le poète germain; elle venait habiter la contrée heureuse, la campania felice, où naquit le Tasse, où mourut Virgile. Ardente de coeur, poétique d'esprit, elle se promettait de cueillir d'une main au Pausilippe le laurier qui poussait sur la tombe du poëte d'Auguste, de l'autre celui qui ombrageait à Sorrente le berceau du chantre de Godefroy. L'époux auquel elle était fiancée avait dix ans; étant jeune et de grande race, sans doute il était beau, élégant et brave. Serait-il Euryale ou Tancrède, Nisus ou Renaud? Elle était disposée, elle, à devenir Camille ou Herminie, Clorinde ou Didon. Elle trouva, à la place de sa fantaisie juvénile et de son rêve poétique, l'homme que vous connaissez, avec un gros nez, de grosses mains, de gros pieds, parlant le dialecte du môle avec des gestes de lazzarone. La première entrevue eut lieu le 12 mai à Portella, sous un pavillon de soie brodé d'or; la princesse était accompagnée de son frère Léopold, qui était chargé de la remettre aux mains de son époux. Comme Joseph II son frère, Léopold II était nourri de maximes philosophiques; il voulait introduire force réformes dans ses États, et, en effet, la Toscane se souvient qu'entre autres réformes, la peine de mort fut abolie sous son règne. De même que Léopold était le parrain de sa soeur, Tanucci était le tuteur du roi. Au premier regard qu'échangèrent la jeune reine et le vieux ministre, ils se déplurent réciproquement. Caroline devina en lui l'ambitieuse médiocrité qui avait enlevé à son époux, en le maintenant dans son ignorance native, tous les moyens d'être un jour un grand roi, ou tout simplement même un roi. Sans doute, elle eût reconnu le génie d'un époux qui lui eût été supérieur, et, dans son admiration pour lui, elle eût probablement été alors reine soumise, épouse fidèle; il n'en fut point ainsi; elle reconnut, au contraire, l'infériorité de son époux, et, de même que sa mère avait dit à ses Hongrois: Je suis le roi Marie-Thérèse, elle dit aux Napolitains: Je suis le roi Marie-Caroline. Ce n'était point ce que voulait Tanucci; il ne voulait ni roi ni reine, il voulait être premier ministre. Par malheur, il y avait, dans les clauses du contrat de mariage des augustes époux, un petit article qui s'était glissé sans que Tanucci, qui ne connaissait point encore la jeune archiduchesse, y eût attaché grande importance: Marie-Caroline avait le droit d'assister aux conseils d'État, du moment qu'elle aurait donné à son époux un héritier de la couronne. C'était une fenêtre que la cour d'Autriche ouvrait sur celle de Naples. Jusque-là, l'influence--qui, sous Philippe II et Ferdinand VII, était venue de France,--Charles III étant monté sur le trône d'Espagne, venait naturellement de Madrid. Tanucci comprit que, par cette fenêtre ouverte pour Marie-Caroline, entrait l'influence autrichienne. Il est vrai qu'ayant donné, cinq ans seulement après son mariage, un héritier à la couronne, Marie-Caroline ne jouit que vers l'année 1774 du privilége qui lui était accordé. En attendant, aveuglée par des illusions qu'elle s'obstinait à conserver, Marie-Caroline espéra qu'elle pourrait faire une éducation complètement nouvelle à son mari; cela lui parut d'autant plus facile que sa science à elle avait frappé Ferdinand d'étonnement. Après avoir entendu causer Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnes instruites de sa cour, il se frappait la tête avec stupéfaction en disant: — La reine sait tout! Plus tard, lorsqu'il eut vu où cette science le conduisait et combien elle le faisait dévier de la route qu'il eût voulu suivre, il ajoutait à ces mots: La reine sait tout! — Et cependant elle fait plus de sottises que moi, qui ne suis qu'un âne! Mais il n'en commença pas moins à subir l'influence de cet esprit supérieur, et il se soumit aux leçons qu'elle lui proposa: elle lui apprit littéralement, comme nous l'avons déjà dit, à lire et à écrire; mais ce qu'elle ne put lui apprendre, ce furent ces façons élégantes des cours du Nord, ce soin de soi-même, si rare surtout dans les pays chauds, où l'eau devrait être non-seulement un besoin, mais encore un plaisir; cette sympathie féminine pour les fleurs et pour les parfums que la toilette leur demande; ce babillage doux et charmant, enfin, qui semble emprunté moitié au murmure des ruisseaux, moitié au ramage des fauvettes et des rossignols. La supériorité de Caroline humiliait Ferdinand; la grossièreté de Ferdinand répugnait à Caroline. Il est vrai que cette supériorité, incontestable aux yeux de son époux, prévenu, pouvait être, à la rigueur, contestée par les gens véritablement instruits, qui ne voyaient dans le bavardage de la reine que le résultat de cette science superficielle qui gagne en étendue ce qu'elle perd en profondeur. Peut-être, en effet, en la jugeant comme elle devait être jugée, eût-on trouvé en elle plus de babil que de raisonnement, et surtout ce pédantisme particulier aux princes de la maison de Lorraine dont étaient si profondément atteints ses frères Joseph et Léopold: Joseph parlant toujours sans jamais laisser à personne le temps de lui répondre; Léopold, véritable maître d'école, plus fait pour tenir la férule d'Orbelius que le sceptre de Charlemagne. Ainsi était la reine. Elle avait un petit manuscrit d'écriture très-fine, composé par elle-même à son usage et contenant les opinions des philosophes depuis Pythagore jusqu'à Jean-Jacques Rousseau, et, lorsqu'elle devait recevoir des hommes sur lesquels elle voulait faire une certaine impression, elle repassait son manuscrit, et, selon les circonstances, plaçait dans sa conversation les maximes qu'il contenait. Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que, tout en faisant l'esprit fort, la reine donnait dans toutes les superstitions populaires qui agitaient les classes inférieures de la population de Naples. Nous citerons deux exemples de cette superstition; nous avons à peindre dans le livre que nous écrivons non-seulement des rois, des princes, des courtisans, des hommes qui sacrifient leur vie à un principe et des hommes qui sacrifient tous les principes à l'or et aux faveurs, mais encore un peuple mobile, superstitieux, ignorant, féroce: disons donc à l'aide de quels moyens ce peuple est soulevé ou calmé. Ce qui soulève l'Océan, c'est la tempête; ce qui soulève le peuple de Naples, c'est la superstition. Il y avait à Naples une femme que l'on appelait la sainte des pierres. Elle prétendait, sans être aucunement malade, rendre tous les jours une certaine quantité de petites pierres qu'elle distribuait comme des reliques, vu son état de santé, aux fidèles qui avaient foi en elles. Ces pierres, nonobstant le chemin qu'elles avaient suivi pour arriver à la lumière, avaient le privilége de faire des miracles, et, au bout de quelque temps, étaient entrées en concurrence avec les reliques des saints les plus accrédités de Naples. Cette prétendue sainte, quoique non malade, avait été, sur la demande de son confesseur et de son médecin, transportée au grand hôpital des Pellegrini de Naples, où elle jouissait de la nourriture des directeurs et de la plus belle chambre de l'établissement. Une fois établie dans cette chambre, grâce à la connivence du confesseur et des chirurgiens qui y trouvaient leur compte, elle jouait à grand orchestre la farce de la vente des pierres miraculeuses. Nous disons à tort la vente; non, les pierres ne se vendaient pas, elles se donnaient; mais la sainte, qui avait fait voeu de ne pas toucher d'argent monnayé, acceptait des vêtements, des bijoux, des cadeaux de toute espèce enfin, en toute humilité et pour l'amour du Seigneur. Ce petit commerce, dans tout autre pays que Naples, eût conduit la prétendue sainte à la police correctionnelle ou aux Petites-Maisons; à Naples, c'était un miracle de plus, voilà tout. Eh bien, la reine fut une des plus ardentes adeptes de la sainte des pierres; elle lui envoyait des présents et lui écrivait elle-même--la reine était prodigue de son écriture--pour se recommander à ses prières, sur lesquelles elle comptait pour l'accomplissement de ses voeux. On comprend que, du moment qu'on vit la reine en personne et une reine philosophe, recourir à la sainte, les doutes, s'il en restait, disparurent ou firent semblant de disparaître. La science seule resta incrédule. Or, la science, à cette époque, la science médicale voulons-nous dire, était représentée par ce même Dominique Cirillo, que nous avons vu apparaître au palais de la reine Jeanne pendant cette soirée d'orage où l'envoyé de Championnet aborda avec tant de difficulté le rocher sur lequel est bâti le palais; or, Dominique Cirillo, homme de progrès, qui eût voulu voir sa patrie suivre le mouvement de la terre, auquel elle semblait ne point participer, Dominique Cirillo jugea honteux pour Naples, au moment où éclataient sur le monde les lumières encyclopédiques, d'y laisser jouer cette comédie à peine digne de s'accomplir dans les ténèbres du XIIe ou du XIIIe siècle. Il commença, en conséquence, par aller trouver le chirurgien qui servait de compère à la sainte et essaya d'obtenir de lui l'aveu de sa fourberie. Le chirurgien affirma qu'il y avait miracle. Dominique Cirillo lui offrit, s'il voulait dire la vérité, de l'indemniser personnellement de la perte qu'amènerait pour lui la connaissance de cette vérité. Le chirurgien persista dans son dire. Cirillo vit qu'il y avait deux fourbes à démasquer au lieu d'un. Il se procura plusieurs des pierres rejetées par la sainte, les examina, se convainquit que les unes étaient de simples cailloux ramassés au bord de la mer, les autres de la terre calcaire durcie, les autres, enfin, des pierres ponces; aucune n'était du genre de celles qui peuvent se former dans le corps humain à la suite de la pierre ou de la gravelle. Le savant, ses pierres en main, fit une nouvelle démarche près du chirurgien; mais celui-ci s'entêta à soutenir sa sainte. Cirillo comprit qu'il fallait en finir par un grand acte de publicité. Comme son talent et son autorité dans la science médicale mettaient en quelque sorte tous les hôpitaux sous sa juridiction, il fit, un beau matin, irruption dans le grand hôpital, suivi de plusieurs médecins et chirurgiens qu'il avait réunis à cet effet, entra dans la chambre de la sainte et visita son produit de la nuit. Elle avait quatorze pierres à mettre à la disposition des fidèles. Cirillo la fit enfermer et veiller pendant deux ou trois jours, et elle continua de produire des pierres selon son habitude; seulement, le nombre des pierres variait, mais toutes étaient de la même nature que celle que nous avons dites. Cirillo recommanda à l'élève qu'il avait mis de garde auprès d'elle de la surveiller avec le plus grand soin: celui-ci remarqua que la sainte tenait habituellement les mains dans ses poches, et, de temps en temps, les portait à sa bouche, comme quelqu'un qui mangerait des pastilles. L'élève la força de tenir les mains hors de ses poches et l'empêcha de les porter à sa bouche. La sainte, qui ne voulait pas se trahir en se mettant en opposition ouverte avec son gardien, demanda une prise de tabac, et, en portant les doigts à son nez, porta en même temps la main à sa bouche, et, dans ce mouvement, parvint à avaler trois ou quatre pierres. Il est vrai que ce furent les dernières: le jeune homme avait surpris l'escamotage; il la saisit par les deux mains, et fit entrer des femmes qui, par son ordre, ou plutôt par celui de Cirillo, déshabillèrent la sainte. On trouva un sac à l'intérieur de sa chemise; il contenait cinq cent seize petites pierres. En outre, elle portait au cou un amulette, que, jusque-là, on avait pris pour un reliquaire et qui, de son côté, en contenait environ six cents. Procès-verbal fut dressé du tout, et Cirillo traduisit la sainte devant le tribunal de police correctionnelle sous prévention d'escroquerie. Le tribunal la condamna à trois mois de prison. On trouva dans la chambre de la sainte une malle pleine de vaisselle d'argent, de bijoux, de dentelles, d'objets précieux; plusieurs de ces objets et des plus précieux lui venaient de la reine, dont elle produisit les lettres au tribunal. La reine fut furieuse, et cependant le procès avait eu un tel éclat, qu'elle n'osa tirer cette femme des mains de la justice; mais sa vengeance poursuivit Cirillo, et il dut à cette circonstance les persécutions qu'il avait éprouvées, et qui, de l'homme de science, firent l'homme de révolution. Quant à la sainte, malgré le procès-verbal de Cirillo, malgré le jugement du tribunal qui la déclarait coupable, Naples ne manqua pas de coeurs pleins de foi qui continuèrent de lui envoyer des présents et de se recommander à ses prières. Le second exemple de superstition que nous nous sommes engagé à citer de la part de la reine est celui que nous allons raconter. Il y avait à Naples, vers 1777, c'est-à-dire à l'époque de la naissance de ce même prince François que nous avons vu apparaître sur la galère capitane, arrivé alors à l'âge d'homme et duquel il a été question depuis comme protecteur du cavalier San-Felice, il y avait un frère minime, âgé de quatre-vingts ans, qui était arrivé à se faire une réputation de sainteté, propagée par son couvent, auquel cette réputation était très-profitable; les moines ses collègues avaient répandu le bruit que la calotte que le bonhomme portait habituellement avait reçu du ciel la faculté de faciliter le travail des femmes enceintes, de sorte que de tous côtés on s'arrachait la sainte calotte, que les moines ne laissaient, comme on le pense bien, sortir du couvent qu'à prix d'or. Les femmes qui, à la suite de l'emploi de la calotte, avaient des couches heureuses, le criaient tout haut, et fortifiaient ainsi la réputation de la bienheureuse calotte; celles qui accouchaient difficilement ou même qui mouraient, étaient accusées de n'avoir pas eu la foi, et la calotte ne souffrait pas de l'accident. Caroline, dans les derniers jours de sa grossesse, prouva qu'elle était femme avant d'être reine et philosophe: elle envoya chercher la calotte en disant que, par chaque jour qu'elle la garderait, elle enverrait cent ducats au couvent. Elle la garda cinq jours à la grande joie des religieux, mais au grand désespoir des autres femmes en couches, qui étaient obligées de courir toutes les chances de la parturition, sans y être aidées par la bienheureuse relique. Nous ne pourrions dire si la calotte du minime porta bonheur à la reine; mais, à coup sur, elle ne porta point bonheur à Naples. Lâche et faux comme prince, François fut faux et cruel comme roi. Cette manie de faire de la science, qui était commune à Caroline et à ses frères Joseph et Léopold, était telle, que le jeune prince Charles, duc de Pouille, héritier de la couronne, qui était né en 1775, et dont la naissance avait ouvert à sa mère la porte du Conseil d'État, étant tombé malade en 1780, et les plus célèbres médecins ayant été appelés pour lui donner des soins, Caroline, non point avec les angoisses d'une mère, mais avec l'aplomb d'un professeur, se mêlait à toutes les consultations, donnant son avis et cherchant à prendre une influence sur le traitement que l'on faisait suivre à l'enfant. Ferdinand, qui se contentait d'être père et qui était désolé, il faut lui rendre cette justice, de voir l'héritier présomptif marcher à une mort certaine, ne put, un jour, supporter une froide dissertation de la reine sur les causes de la goutte, tandis que son enfant agonisait de la petite vérole; voyant alors que, malgré les gestes réitérés qui lui imposaient silence, elle continuait de discuter, il se leva et la prit par la main en lui disant: — Mais ne comprends-tu pas qu'il ne suffit point d'être reine pour savoir la médecine et qu'il faut encore l'avoir apprise? Je ne suis qu'un âne, moi, je le sais; aussi je me contente de me taire et de pleurer. Fais comme moi, ou va-t'en. Et, comme elle voulait continuer d'exposer sa théorie, il la mit à la porte en la poussant un peu plus violemment qu'elle n'y était habituée, et en pressant sa sortie avec un geste du pied qui appartenait bien plus à un lazzarone qu'à un roi. Le jeune prince mourut, au grand désespoir de son père; quant à Caroline, elle se contenta, pour toute consolation, de lui répéter les paroles de la Spartiate, que le pauvre roi n'avait jamais entendues et dont il apprécia mal le sublime stoïcisme: — Lorsque je le mis au monde, je savais qu'il était condamné à mourir un jour. On comprend que deux individus de caractères si opposés ne pouvaient demeurer en bonne intelligence; aussi, quoique les mêmes motifs de stérilité n'existassent point entre Ferdinand et Caroline qu'entre Louis XVI et Marie-Antoinette, les commencements de leur union, si prolifique depuis, ne brillent-ils point par leur fécondité. En effet, en jetant les yeux sur l'arbre généalogique dressé par del Pozzo, je trouve que le premier né du mariage de Ferdinand et de Caroline est la jeune princesse Marie-Thérèse, qui voit le jour en 1772, devient archiduchesse en 1790, impératrice en 1792, et meurt en 1803. Quatre ans s'étaient donc passés sans que l'union des deux époux portât ses fruits; il est vrai qu'à partir de ce moment, l'avenir répara les lenteurs du passé: treize princes ou princesses vinrent témoigner que les rapprochements des deux époux étaient presque aussi fréquents que leurs querelles; il est donc probable que, si un sentiment de répulsion instinctive éloigna d'abord Caroline de son époux, un calcul politique l'en rapprocha bientôt. Une femme jeune, belle, ardente comme était la reine, avait, du moment qu'elle eut bien étudié le tempérament de son époux, toujours à sa disposition un moyen de l'amener à faire ce qu'elle voulait. En effet, Ferdinand n'avait jamais rien su refuser à une maîtresse, à plus forte raison à sa femme--et quelle femme!--Marie-Caroline d'Autriche, c'est-à-dire une des femmes les plus séduisantes qui aient jamais existé. Ce qui avait surtout contribué d'abord à éloigner cette nature fine et sensitive de cette autre nature sensuelle et vulgaire, c'était le côté lazzarone de Ferdinand. Ainsi, par exemple, chaque fois que le roi allait entendre l'opéra à San-Carlo, il se faisait apporter dans sa loge un souper. Ce souper, plus substantiel que délicat, eût été incomplet sans le plat de macaroni national; mais c'était moins le macaroni en lui-même qu'appréciait le roi que le triomphe populaire qu'il tirait de sa manière de le manger. Les lazzaroni ont, dans l'inglutition de ce plat, une adresse manuelle toute particulière qu'ils doivent au mépris qu'ils font de la fourchette; or, Ferdinand, qui en toute chose ambitionnait d'être le roi des lazzaroni, ne manquait jamais de prendre son plat sur la table, de s'avancer sur le devant de la loge, et, au milieu des applaudissements du parterre, de manger son macaroni à la manière de Polichinelle, le patron des mangeurs de macaroni. Un jour qu'il s'était livré à cet exercice en présence de la reine et qu'il avait été couvert d'applaudissements, la reine n'y put tenir, elle se leva et sortit en faisant signe à ses deux femmes, la San-Marco et la San-Clemente, de la suivre. Lorsque le roi se retourna, il trouva la loge vide. Et cependant, l'histoire consacre un plaisir de ce genre partagé par Caroline; mais alors la reine était amoureuse de son premier amour et aussi timide à cette époque qu'elle fut depuis impudente; elle avait trouvé, dans la mascarade à visage découvert que nous allons raconter, un moyen de se rapprocher de ce beau prince Caramanico que nous avons vu mourir si prématurément à Palerme. Le roi avait formé un régiment de soldats qu'il prenait plaisir à faire manoeuvrer et qu'il appelait ses Liparotis, parce que ceux qui le composaient étaient presque tous tirés des îles Lipariotes. Nous avons dit plus haut que Caramanico était capitaine dans ce régiment, dont le roi était colonel. Un jour, le roi ordonna une grande revue de son régiment privilégié dans la plaine de Portici, au pied de ce Vésuve, éternelle menace de destruction et de mort. On dressa des tentes magnifiques sous lesquelles on transporta du château royal des vins de tous les pays, des comestibles de toutes les espèces. Une de ces tentes était occupée par le roi en habit d'hôtelier, c'est-à-dire vêtu d'une jaquette et d'une culotte de toile blanche, la tête ornée du bonnet de coton traditionnel, et les flancs serrés par une ceinture de soie rouge dans laquelle était passé, au lieu de l'épée avec laquelle Vatel se coupa la gorge, un immense couteau de cuisine. Jamais le roi ne s'était senti si fort à son aise que sous ce costume; il eût voulu pouvoir le garder toute sa vie. Dix ou douze garçons d'auberge, vêtus comme lui, se tenaient prêts à obéir aux ordres du maître et à servir officiers et soldats. C'étaient les premiers seigneurs de la cour, l'aristocratie du Livre d'or de Naples. L'autre tente était occupée par la reine, vêtue, en hôtesse d'opéra-comique, d'une jupe de soie bleu de ciel, d'un casaquin noir brodé d'or, d'un tablier cerise brodé d'argent; elle avait une parure complète de corail rose, collier, boucles d'oreilles, bracelets; le sein et les bras à moitié nus, et ses cheveux, sans poudre, c'est-à-dire dans toute leur luxuriante abondance et avec l'éclat d'une gerbe dorée, étaient retenus, comme une cascade prête à rompre sa digue, par une résille d'azur. Une douzaine de jeunes femmes de la cour, vêtues de leur côté en caméristes de théâtre, avec toute l'élégance et les raffinements de coquetterie qui pouvaient faire ressortir les avantages naturels de chacune d'elles, lui faisait un escadron volant qui n'avait rien à envier à celui de la reine Catherine de Médicis. Mais, nous l'avons dit, au milieu de cette mascarade à visage découvert, l'amour seul avait un masque. En allant et venant entre les tables, Caroline effleurait de sa robe, laissant voir le bas d'une jambe adorable, l'uniforme d'un jeune capitaine qui n'avait de regards que pour elle et qui ramassait et pressait sur son coeur le bouquet qu'elle laissait tomber de sa poitrine en lui versant à boire. Hélas! un de ces deux coeurs qui battaient si ardemment au souffle du même amour s'était déjà éteint; l'autre battait encore, mais au désir de la vengeance, aux espérances de la haine. Quelque chose de pareil se passait dix ans plus tard au Petit-Trianon, et une comédie pareille, à laquelle ne se mêlait point, il est vrai, une soldatesque grossière, se jouait entre le roi et la reine de France. Le roi était le meunier, la reine la meunière, et le garçon meunier, qu'il s'appelât Dillon ou Coigny, ne le cédait en rien en élégance, en beauté et même en noblesse au prince Caramanico. Quoi qu'il en soit, le tempérament ardent du roi s'accommodait mal des caprices conjugaux de Caroline, et il offrait à d'autres femmes cet amour que la sienne méprisait; mais Ferdinand était d'une telle faiblesse avec la reine, qu'à certaines heures il ne savait pas même garder le secret des infidélités qu'il lui faisait; alors, non point par jalousie, mais pour qu'une rivale ne lui ravit pas cette influence à laquelle elle aspirait, la reine feignait un sentiment qu'elle n'éprouvait point, et finissait par faire exiler celle dont son mari lui avait livré le nom. C'est ce qui arriva à la duchesse de Luciano, que le roi lui-même avait dénoncée à sa femme, et que celle-ci fit reléguer dans ses terres. Indignée de la faiblesse de son royal amant, la duchesse s'habilla en homme, vint se poster sur le passage du roi et l'accabla de reproches. Le roi reconnut ses torts, tomba aux genoux de la duchesse, lui demanda mille fois pardon; mais elle n'en fut pas moins forcée de quitter la cour, d'abandonner Naples, de se retirer dans ses terres enfin, d'où le roi n'osa la rappeler qu'au bout de sept ans! Une conduite contraire valut une punition semblable à la duchesse de Cassano-Serra. Vainement le roi lui avait fait une cour assidue, elle avait obstinément résisté. Le roi, aussi indiscret dans ses revers que dans ses triomphes, avoua à la reine d'où venait sa mauvaise humeur; Caroline, pour laquelle une trop grande vertu était un reproche vivant, fit exiler la duchesse de Cassano-Serra pour sa résistance comme elle avait fait exiler la duchesse de Luciano pour sa faiblesse. Cette fois encore, le roi la laissa faire. Il est vrai que parfois aussi la patience échappait au roi. Un jour, la reine, n'ayant point par hasard à s'en prendre à une favorite, s'en prit à un favori: c'était le duc d'Altavilla, contre lequel elle croyait avoir quelque motif de plainte; or, comme dans ses emportements, cessant d'être maîtresse d'elle-même, la reine ne ménageait point ses injures, elle s'oublia jusqu'à dire au duc qu'il achetait la faveur du roi par des complaisances indignes d'un galant homme. Le duc d'Altavilla, blessé dans sa dignité, alla aussitôt trouver le roi, lui raconta ce qui venait d'arriver, et lui demanda la permission de se retirer dans ses terres. Le roi, furieux, passa à l'instant même chez la reine, et, comme, au lieu de l'apaiser, elle l'irritait encore par des réponses acerbes, il lui envoya, toute fille de Marie-Thérèse qu'elle était, et tout roi Ferdinand qu'il était lui-même, un soufflet qui, parti de la main d'un crocheteur, n'eût pas mieux résonné sur la joue de la fille d'une porte faix. La reine se retira chez elle, se renferma dans ses appartements, bouda, cria, pleura; mais, cette fois, Ferdinand tint bon, ce fut elle qui dut revenir la première, et force lui fut de demander au duc d'Altavilla lui-même de la remettre bien avec son royal époux. Nous avons dit quel effet avait produit sur Ferdinand la révolution française; on comprend--les caractères si opposés des deux souverains étant connus--que cet effet fut bien autrement terrible sur Caroline. Chez Ferdinand, ce fut un sentiment tout égoïste, un retour sur sa propre situation, une assez grande indifférence sur le sort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qu'il ne connaissait pas, mais la terreur d'un sort semblable pour lui-même. Chez Caroline, ce fut tout à la fois l'affection de famille frappée au coeur. Cette femme, qui voyait mourir d'un oeil sec son enfant, adorait sa mère, ses frères, sa soeur, l'Autriche enfin, à laquelle elle sacrifia éternellement Naples. Ce fut l'orgueil royal, mortellement blessé, moins encore par la mort que par l'ignominie de cette mort; ce fut la haine la plus ardente, éveillée contre cet odieux peuple français, qui osait traiter ainsi non-seulement les rois, mais encore la royauté, qui amenèrent sur les lèvres de cette femme un serment de vengeance contre la France, non moins implacable que celui qui sortit, contre Rome des lèvres du jeune Annibal. En effet, en apprenant successivement, et à huit mois de distance, les nouvelles de la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Caroline devint presque folle de rage. Les différentes impressions de terreur et de colère qui agitaient son âme avaient altéré sa physionomie et bouleversé le fil de ses idées; elle voyait partout des Mirabeau, des Danton, des Robespierre; on ne pouvait lui parler de l'amour et de la fidélité de ses sujets sans risquer de tomber dans sa disgrâce. Sa haine pour la France lui faisait voir dans ses propres États un parti républicain qui était loin d'y exister, mais qu'elle finit par y créer à force de persécutions; elle donnait le nom de jacobin à tout homme dont la distinction et la valeur personnelles dépassaient la mesure ordinaire, à tout imprudent lisant une gazette parisienne, à tout dandy imitant les modes françaises, et particulièrement à ceux qui portaient les cheveux courts; des aspirations pures et simples dans un progrès social furent taxées de crimes que la mort ou une prison perpétuelle pouvaient seules expier. Après que ses soupçons eurent été chercher, dans le Mezzo-Ceto, Emmanuele de Deo, Vitagliano et Cagliani, trois enfants ayant à peine soixante-cinq ans à eux trois, et qui furent cruellement exécutés sur la place du Château, les Pagano, les Conforti, les Cirillo furent emprisonnés; seulement, cette première fois, les soupçons de la reine montèrent jusqu'à la plus haute aristocratie: un prince Colonna, un Caracciolo, un Riario, enfin ce comte de Ruvo que nous avons vu figurer avec Cirillo au nombre des conspirateurs du palais de la reine Jeanne, furent arrêtés sans aucun motif, conduits au château Saint-Elme et recommandés au geôlier comme les conspirateurs les plus dangereux. Le roi et la reine, si mal d'accord d'habitude en toute chose, s'accordèrent cependant à partir de ce moment sur un point, leur haine contre les Français; seulement, la haine du roi était indolente et se fût contentée de les tenir éloignés de lui, tandis que la haine de Caroline était active et qu'à cette haine, à laquelle leur éloignement ne suffisait point, il fallait leur destruction. Le caractère altier de Caroline avait depuis longtemps courbé sous sa volonté le caractère insoucieux de Ferdinand, qui, ainsi que nous l'avons dit, se révoltait parfois par boutades, quand son bon sens naturel lui indiquait qu'on le faisait dévier du droit chemin; mais, avec du temps, de la patience et de l'obstination, la reine en arrivait toujours au but qu'elle se proposait. C'est ainsi que, dans l'espoir de prendre part à quelque coalition contre la France, et même de lui faire une guerre personnelle, elle avait, par l'intermédiaire d'Acton, levé et organisé, presque à l'insu de son mari, une armée de 70,000 hommes, construit une flotte de cent bâtiments de toute grandeur, réuni un matériel considérable, et pris toutes les dispositions enfin pour que, du jour au lendemain, sur un ordre du roi, la guerre pût commencer. Elle avait été plus loin: appréciant l'impuissance des généraux napolitains, qui n'avaient jamais commandé une armée en campagne, comprenant le peu de confiance qu'auraient en eux des soldats qui connaîtraient comme elle leur incapacité, elle avait demandé à son neveu l'empereur d'Autriche, un de ses généraux qui passait pour le premier stratégiste de l'époque, quoiqu'il ne fût encore célèbre que par ses échecs, le baron Mack; l'empereur s'était empressé de le lui accorder, et l'on attendait de moment en moment l'arrivée de cet important personnage, arrivée dont la reine et Acton devaient être seuls prévenus et que le roi ignorait complétement. Ce fut sur ces entrefaites qu'Acton, se sentant maître de la situation et ne connaissant au monde qu'un seul homme qui pût le renverser et se mettre à sa place, se décida à se débarrasser de cet homme, dont l'éloignement ne lui suffisait plus. Un jour, on apprit à Naples que le prince Caramanico, vice-roi de Sicile, était malade, le lendemain qu'il était mourant, le surlendemain qu'il était mort. Dans aucun coeur peut-être cette mort ne causa un ébranlement si terrible que dans celui de Caroline; cet amour, le premier de tous, y avait grandi par l'absence et ne pouvait en être déraciné que par la mort. Pas une des fibres dont il s'était emparé ne fut épargnée dans ce douloureux déchirement, et l'angoisse fut d'autant plus grande, qu'elle dut la cacher aux regards curieux qui l'enveloppaient; elle feignit une indisposition, s'enferma dans la chambre la plus reculée de son appartement, et, là, se roulant sur ses tapis, les ongles enfoncés dans ses cheveux, la figure inondée de larmes, avec des rugissements de panthère blessée, elle blasphéma le ciel, maudit le roi, maudit sa couronne, maudit cet amant qu'elle n'aimait pas et qui lui tuait le seul amant qu'elle eût aimé, se maudit elle-même, et, par dessus tout, maudit ce peuple qui, chantant cette mort dans les rues, l'accusait d'avoir fait ce sacrifice humain à son complice Acton; enfin se promit de reverser sur la France et sur les Français tout ce fiel extravasé au fond de son coeur. Pendant cette agonie, une seule personne, confidente de tous ses secrets, et qu'elle allait associer à sa haine, put pénétrer jusqu'à elle: ce fut sa favorite Emma Lyonna. Les deux années qui s'étaient écoulées depuis cette mort, la plus grande douleur peut-être de toute la vie de Caroline, avaient pu épaissir le masque d'impassibilité qu'elle portait sur son visage, mais n'avaient en rien cicatrisé les blessures qui saignaient en dedans. Il est vrai que l'éloignement de Bonaparte séquestré en Égypte, l'arrivée à Naples du vainqueur d'Aboukir avec toute sa flotte, la certitude que, par cette Circé nommée Emma Lyonna, elle ferait de Nelson l'allié de sa haine et le complice de sa vengeance, lui avaient donné une de ces joies amères, les seules qu'il soit permis de connaître aux coeurs en deuil, aux âmes désespérées. Dans cette situation d'esprit, la scène qui s'était passée la veille au soir au palais de l'ambassade d'Angleterre, c'est-à-dire les menaces de l'ambassadeur français et sa déclaration de guerre, loin d'avoir effrayé notre implacable ennemie, avaient, au contraire, résonné à son oreille comme le tintement du bronze sonnant l'heure si longtemps et si impatiemment attendue. Il n'en était pas de même du roi, sur lequel cette scène avait produit une très-fâcheuse impression et auquel elle avait fait passer une fort mauvaise nuit. Aussi, en rentrant dans son appartement, avait-il commandé qu'on lui préparât le lendemain, pour se distraire, une chasse au sanglier dans les bois d'Asproni. FIN DU TOME PREMIER TABLE Avant-propos I.--La galère capitaine II.--Le héros du Nil III.--Le passé de lady Hamilton IV.--La fête de la peur V.--Le palais de la reine Jeanne VI.--L'envoyé de Rome VII.--Le fils de la morte VIII.--Le droit d'asile IX.--La sorcière X.--L'horoscope XI.--Le général Championnet XII.--Le baiser d'un mari XIII.--Le chevalier San-Felice XIV.--Luisa Molina XV.--Le père et la fille XVI.--Une année d'épreuve XVII.--Le roi XVIII.--La reine
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VIII
Projets de vengeance Henri avait profité du moment de répit que lui donnait l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son évanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce n'était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l'avait frappé d'un coup de pommeau d'épée qui l'avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s'en était pas inquiété. Catherine l'avait vu évanoui et l'avait cru mort. Et comme il était revenu à lui dans l'intervalle du départ de la reine mère, à l'arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer la place, il s'était réfugié chez madame de Sauve. Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'à ce qu'il eût des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s'était retiré, ne pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa réponse à de Mouy, et, au lieu d'un homme dévoué, il pouvait alors compter sur deux. Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit et le roi parut. — Votre Majesté! s'écria Henri en s'élançant au-devant du roi. — Moi-même... En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et je sens que je t'aime de plus en plus. — Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble. — Tu n'as qu'un tort, Henriot. — Lequel? celui que Votre Majesté m'a déjà reproché plusieurs fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au vol? — Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d'un autre. — Que Votre Majesté s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me corriger. — C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois. — Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope, Sire? — Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. — Ah! vraiment, dit le Béarnais; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-là m'arrive? — Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi. — Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté est le représentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel: j'écoute. — Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escortée d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire! — Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majesté commette une pareille imprudence? — Quand il t'a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu n'as pas voulu le croire non plus! — Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque publiquement sa réputation? — Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et que j'ai reçu, moi, une aiguière d'argent sur l'épaule, d'Anjou une compote d'oranges sur la tête, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes? — Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que j'interrogeais le concierge. — Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi! — Ah! si Votre Majesté a vu, c'est autre chose. — C'est-à-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je sais maintenant, à n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes était Margot, et qu'un de ces deux hommes était M. de La Mole. — Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, il n'était pas ici. — Non, dit Charles, non, il n'était pas ici. Mais il n'est plus question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que Margot te trompe. — Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances. — Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable! veux-tu me croire une fois, entêté? Je te dis que Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l'objet de ses affections. Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d'un air stupéfait. — Tu n'en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Condé est mon ennemi; mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon ami. — Mais, Sire... — Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutôt qu'ils y reviennent, corboeuf! On t'a trompé, Henriot, cela peut arriver à tout le monde; mais tu auras, je te jure, une éclatante satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole. — Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien arrêtée? — Arrêtée, résolue, décidée; le muguet n'aura pas à se plaindre. Nous faisons l'expédition entre moi, d'Anjou, d'Alençon et Guise: un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter. — Comment, sans me compter? — Oui, tu en seras, toi. — Moi? — Oui, toi; dague-moi ce gaillard-là d'une façon royale tandis que nous l'étranglerons. — Sire, dit Henri, votre bonté me confond; mais comment savez- vous? — Eh! corne du diable! il paraît que le drôle s'en est vanté. Il va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là; des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne miséricorde, au moins! — Sire, dit Henri, en y réfléchissant... — Quoi? — Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vanté en calomniant ma femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, Sire, n'est pas déshonorée pour cela: mais si je suis de la partie, c'est autre chose; ma coopération fait d'un acte de justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une exécution, c'est un assassinat; ma femme n'est plus calomniée, elle est coupable. — Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout à l'heure encore à ma mère, tu as de l'esprit comme un démon. Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s'inclina pour répondre au compliment. — Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te débarrasse de ce muguet? — Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi de Navarre. — C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite. — Je m'en rapporte à vous, Sire, dit Henri. — Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme? — Mais vers les neuf heures du soir. — Et il en sort? — Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais. — Vers... — Vers les onze heures. — Bon; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé ses promesses d'amitié, sortit en sifflant son air de chasse favori. — Ventre-saint-gris! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu'inventer pour nous brouiller, ma femme et moi; un si joli ménage! Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l'entendre. Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces événements s'étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s'épilait et se promenait avec complaisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre. À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre jeune homme. L'un était notre ami La Mole, dont on s'était si fort occupé dans la journée, et dont on s'occupait encore peut-être davantage sans qu'il le soupçonnât, et l'autre son compagnon Coconnas. En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu'il eût entendu gronder la foudre, sans qu'il eût vu briller les éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché jusqu'à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle l'avenir; puis il s'était levé, avait été passer une heure chez les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire à la reine. — Et tu dis donc que tu as dîné, toi? lui demanda Coconnas en bâillant. — Ma foi, oui, et de grand appétit. — Pourquoi ne m'as-tu pas emmené avec toi, égoïste? — Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te réveiller. Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n'oublie pas de demander à maître La Hurière de ce petit vin d'Anjou qui lui est arrivé ces jours-ci. — Il est bon? — Demandes-en, je ne te dis que cela. — Et toi, ou vas-tu? — Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette question, où je vais? faire ma cour à la reine. — Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dîner à notre petite maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d'hier, et il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant. — Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s'est passé cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon manteau. — C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublié. Mais où diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voilà. — Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande. La reine m'aime mieux avec celui-là. — Ah! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, cherche-le toi-même, je ne le trouve pas. — Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais où donc est- il? — Tu l'auras vendu... — Pour quoi faire? il me reste encore six écus. — Alors, mets le mien. — Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais l'air d'un papegeai. — Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors. En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alençon parut avec le précieux manteau tant demandé. — Ah! s'écria La Mole, le voilà, enfin! — Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur l'avait fait prendre chez vous pour s'éclaircir à propos d'un pari qu'il avait fait sur la nuance. — Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore... — Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole agrafa son manteau. — Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu? — Je n'en sais rien. — Te retrouverai-je ici ce soir? — Comment veux-tu que je te dise cela? — Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures? — Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me fera faire. — La duchesse de Nevers? — Non, le duc d'Alençon. — En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il te fait force amitiés. — Mais oui, dit Coconnas. — Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole. — Peuh! fit Coconnas, un cadet! — Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aîné, que le ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas où tu seras ce soir? — Non. — Au diable, alors... ou plutôt adieu! — Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours qu'on lui dise où l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je crois que j'ai envie de dormir. Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, il rencontra le duc d'Alençon. — Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince. — Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect. — Sortez-vous donc du Louvre? — Non, Votre Altesse; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté la reine de Navarre. — Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la Mole? — Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner? — Non, pas pour le moment, mais j'aurai à vous parler ce soir. — Vers quelle heure? — Mais de neuf à dix. — J'aurai l'honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre Altesse. — Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin. — Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre; c'est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne, qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite. Celle-ci était occupée d'un travail qui paraissait la fatiguer beaucoup; un papier chargé de ratures et un volume d'Isocrate étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser achever un paragraphe; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s'asseoir près d'elle. La Mole rayonnait. Il n'avait jamais été si beau, jamais si gai. — Du grec! s'écria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce papier du latin: Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio! Vous allez donc haranguer ces barbares en latin? — Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas français. — Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d'avoir le discours? — Une plus coquette que moi vous ferait croire à une improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces sortes de tromperies: on m'a communiqué d'avance le discours, et j'y réponds. — Sont-ils donc près d'arriver, ces ambassadeurs? — Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin. — Mais personne ne le sait? — Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec un petit air satisfait qui n'était point exempt de pédantisme, ce que j'ai fait ce soir est assez cicéronien; mais laissons là ces futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé. — À moi? — Oui. — Que m'est-il donc arrivé? — Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle. — Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien humblement. — Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout. — Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi je ne sais rien. — Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine mère? — La reine mère à moi! avait-elle donc à me parler? — Comment! vous ne l'avez pas vue? — Non. — Et le roi Charles? — Non. — Et le roi de Navarre? — Non. — Mais le duc d'Alençon, vous l'avez vu? — Oui, tout à l'heure, je l'ai rencontré dans le corridor. — Que vous a-t-il dit? — Qu'il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix heures du soir. — Et pas autre chose? — Pas autre chose. — C'est étrange. — Mais enfin, que trouvez-vous d'étrange, dites-moi? — Que vous n'ayez entendu parler de rien. — Que s'est-il donc passé? — Il s'est passé que pendant toute cette journée, malheureux, vous avez été suspendu sur un abîme. — Moi? — Oui, vous. — À quel propos? — Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de Navarre, que l'on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s'est sauvé, sans que l'on reconnût de lui autre chose que le fameux manteau rouge. — Eh bien? — Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompée une fois en a trompé d'autres aussi: vous avez été soupçonné, accusé même de ce triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui sait? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous n'eussiez pas voulu dire où vous étiez, n'est-ce pas? — Dire où j'étais! s'écria La Mole, vous compromettre, vous, ma belle Majesté! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux. — Hélas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux eussent bien pleuré. — Mais comment s'est apaisé ce grand orage? — Devinez. — Que sais-je, moi? — Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'étiez pas dans la chambre du roi de Navarre. — Lequel? — C'était de dire où vous étiez. — Eh bien? — Eh bien, je l'ai dit! — Et à qui? — À ma mère. — Et la reine Catherine... — La reine Catherine sait que vous êtes mon amant. — Oh! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand, Marguerite, ce que vous avez fait là! Oh! Marguerite, ma vie est bien à vous! — Je l'espère, car je l'ai arrachée à ceux qui me la voulaient prendre; mais à présent vous êtes sauvé. — Et par vous! s'écria le jeune homme, par ma reine adorée! Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se rejeta en arrière plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d'une fenêtre. Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour le carreau cassé et reconnut la cause du bruit. — Quel est l'insolent?... s'écria-t-il. Et il s'élança vers la fenêtre. — Un moment, dit Marguerite; à cette pierre est attaché quelque chose, ce me semble. — En effet, dit La Mole, on dirait un papier. Marguerite se précipita sur l'étrange projectile, et arracha la mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le caillou par le milieu. Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par l'ouverture de la vitre cassée. Marguerite déplia la lettre et lut. — Malheureux! s'écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole pâle, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le coeur serré d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: «On attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui conduit chez M. d'Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes...» — Eh! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc plus longues que la mienne? — Non, mais il y en a peut-être dix contre une. — Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole. Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un regard ardent. — L'écriture du roi de Navarre! s'écria-t-elle. S'il prévient, c'est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui vous en prie. — Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole. — Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre? — Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant. — Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que cette ficelle supporte un poids. — Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l'objet suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible apparaître l'extrémité d'une échelle de crin et de soie. — Ah! vous êtes sauvé, s'écria Marguerite. — C'est un miracle du ciel! — Non, c'est un bienfait du roi de Navarre. — Et si c'était un piège, au contraire? dit La Mole; si cette échelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point avoué aujourd'hui votre affection pour moi? Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une pâleur mortelle. — Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'élança vers la porte. — Qu'allez-vous faire? s'écria La Mole. — M'assurer par moi-même s'il est vrai qu'on vous attende dans le corridor. — Jamais, jamais! Pour que leur colère tombe sur vous! — Que voulez-vous qu'on fasse à une fille de France? femme et princesse du sang, je suis deux fois inviolable. La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu'en effet La Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser agir comme elle l'entendrait. Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son retour, et elle s'avança dans le corridor qui, par un embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu'à plusieurs salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d'Alençon et chez Henri. Quoiqu'il fût à peine neuf heures du soir, toutes les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère lueur qui venait de l'embranchement, était dans la plus parfaite obscurité. La reine de Navarre s'avança d'un pas ferme; mais lorsqu'elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l'eût éteint, et tout rentra dans l'obscurité; car cette lueur, si faible qu'elle fût, parut diminuer encore. Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il existait, l'attendait là. Elle était calme en apparence, quoique ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et une ombre pareille à celle d'une main obscurcissait la tremblante et incertaine lueur. Tout à coup, arrivée à l'embranchement du corridor, un homme fit deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il s'éclairait en s'écriant: — Le voilà! Marguerite se trouva face à face avec son frère Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la main, le duc d'Alençon. Au fond, dans l'obscurité, deux ombres apparaissaient debout, l'une à côté de l'autre, ne reflétant d'autre lumière que celle que renvoyait l'épée nue qu'ils tenaient à la main. Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un effort suprême, et répondit en souriant à Charles: — Vous voulez dire: La voilà, Sire! Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles. — Toi, Margot! dit-il; et où vas-tu à cette heure? — À cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard? — Je te demande où tu vas. — Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir laissé chez notre mère. — Ainsi, sans lumière? — Je croyais le corridor éclairé. — Et tu viens de chez toi? — Oui. — Que fais-tu donc ce soir? — Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N'y a-t-il pas conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa harangue à Votre Majesté? — Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite rassembla toutes ses forces. — Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole; il est très savant. — Si savant, dit le duc d'Alençon, que je l'avais prié, quand il aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force. — Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel. — Oui, dit d'Alençon avec impatience. — En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frère, car nous avons fini. — Et votre livre? dit Charles. — Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent un signe. — Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde. — Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc? — Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frère d'Alençon prétend l'avoir vu, et nous sommes en quête de lui. — Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une seconde elle fut à la porte de son appartement. — Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite s'élança dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait, calme et résolu, mais l'épée à la main. — Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous attendent dans le corridor pour vous assassiner. — Vous l'ordonnez? dit La Mole. — Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir. Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l'échelle à la barre de la fenêtre, il l'enjamba; mais avant de poser le pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la reine. — Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous, Marguerite, souvenez-vous de votre promesse. — Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt qu'il ne descendit par l'échelle. Au même moment on frappa à la porte. Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération, et ne se retourna qu'au moment où elle se fut bien assurée que ses pieds avaient touché la terre. — Madame, disait Gillonne, madame! — Eh bien? demanda Marguerite. — Le roi frappe à la porte. — Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute impatientés d'attendre, étaient debout sur le seuil. Charles entra. Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres. Le roi jeta un regard rapide autour de lui. — Que cherchez-vous, mon frère? demanda Marguerite. — Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de boeuf! je cherche M. de La Mole. — M. de La Mole! — Oui; où est-il?Marguerite prit son frère par la main et le conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes s'éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de bois; l'un d'eux détacha son écharpe, et fit en signe d'adieu voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes étaient La Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à Charles. — Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela? — Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d'Alençon peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera pas cette nuit par le corridor.
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LXXVII. Le vin de Porto (Suite)
Grimaud attendit qu'il eût entendu grincer le pêne de la porte dans la serrure, et quand il se fut assuré qu'il était seul, il se dressa lentement le long de la muraille. — Ah! fit-il en essuyant avec sa manche de larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front; comme c'est heureux que Mousqueton ait eu soif! Il se hâta de passer par son trou, croyant encore rêver; mais la vue de la poudre dans le pot de bière lui prouva que ce rêve était un cauchemar mortel. D'Artagnan, comme on le pense, écouta tous ces détails avec un intérêt croissant, et, sans attendre que Grimaud eût fini, il se leva sans secousse, et approchant sa bouche de l'oreille d'Aramis, qui dormait à sa gauche, et lui touchant l'épaule en même temps pour prévenir tout mouvement brusque: — Chevalier, lui dit-il, levez-vous, et ne faites pas le moindre bruit. Aramis s'éveilla. D'Artagnan lui répéta son invitation en lui serrant la main. Aramis obéit. — Vous avez Athos à votre gauche, dit-il, prévenez-le comme je vous ai prévenu. Aramis réveilla facilement Athos, dont le sommeil était léger comme l'est ordinairement celui de toutes les natures fines et nerveuses; mais on eut plus de difficulté pour réveiller Porthos. Il allait demander les causes et les raisons de cette interruption de son sommeil, qui lui paraissait fort déplaisante, lorsque d'Artagnan, pour toute explication, lui appliqua la main sur la bouche. Alors notre Gascon, allongeant ses bras et les ramenant à lui, enferma dans leur cercle les trois têtes de ses amis, de façon qu'elles se touchassent pour ainsi dire. — Amis, dit-il, nous allons immédiatement quitter ce bateau, ou nous sommes tous morts. — Bah! dit Athos, encore? — Savez-vous quel était le capitaine du bateau? — Non. — Le capitaine Groslow. Un frémissement des trois mousquetaires apprit à d'Artagnan que son discours commençait à faire quelque impression sur ses amis. — Groslow! fit Aramis, diable! — Qu'est-ce que c'est que cela, Groslow? demanda Porthos, je ne me le rappelle plus. — Celui qui a cassé la tête à Parry et qui s'apprête en ce moment à casser les nôtres. — Oh! oh! — Et son lieutenant, savez-vous qui c'est? — Son lieutenant? il n'en a pas, dit Athos. On n'a pas de lieutenant dans une felouque montée par quatre hommes. — Oui, mais M. Groslow n'est pas un capitaine comme un autre; il a un lieutenant, lui, et ce lieutenant est M. Mordaunt. Cette fois ce fut plus qu'un frémissement parmi les mousquetaires, ce fut presque un cri. Ces hommes invincibles étaient soumis à l'influence mystérieuse et fatale qu'exerçait ce nom sur eux, et ressentaient de la terreur à l'entendre seulement prononcer. — Que faire? dit Athos. — Nous emparer de la felouque, dit Aramis. — Et le tuer, dit Porthos. — La felouque est minée, dit d'Artagnan. Ces tonneaux que j'ai pris pour des futailles pleines de porto sont des tonneaux de poudre. Quand Mordaunt se verra découvert, il fera tout sauter, amis et ennemis, et ma foi c'est un monsieur de trop mauvaise compagnie pour que j'aie le désir de me présenter en sa société, soit au ciel, soit à l'enfer. — Vous avez donc un plan? demanda Athos. — Oui. — Lequel? — Avez-vous confiance en moi? — Ordonnez, dirent ensemble les trois mousquetaires. — Eh bien, venez! D'Artagnan alla à une fenêtre basse comme un dalot, mais qui suffisait pour donner passage à un homme; il la fit glisser doucement sur sa charnière. — Voilà le chemin, dit-il. — Diable! dit Aramis, il fait bien froid, cher ami! — Restez si vous voulez ici, mais je vous préviens qu'il y fera chaud tout à l'heure. — Mais nous ne pouvons gagner la terre à la nage. — La chaloupe suit en laisse, nous gagnerons la chaloupe et nous couperons la laisse. Voilà tout. Allons, messieurs. — Un instant, dit Athos; les laquais? — Nous voici, dirent Mousqueton et Blaisois, que Grimaud avait été chercher pour concentrer toutes les forces dans la cabine, et qui, par l'écoutille qui touchait presque à la porte, étaient entrés sans être vus. Cependant les trois amis étaient restés immobiles devant le terrible spectacle que leur avait découvert d'Artagnan en soulevant le volet et qu'ils voyaient par cette étroite ouverture. En effet, quiconque a vu ce spectacle une fois sait que rien n'est plus profondément saisissant qu'une mer houleuse, roulant avec de sourds murmures ses vagues noires à la pâle clarté d'une lune d'hiver. — Cordieu! dit d'Artagnan, nous hésitons, ce me semble! Si nous hésitons, nous, que feront donc les laquais? — Je n'hésite pas, moi, dit Grimaud. — Monsieur, dit Blaisois, je ne sais nager que dans les rivières, je vous en préviens. — Et moi, je ne sais pas nager du tout, dit Mousqueton. Pendant ce temps, d'Artagnan s'était glissé par l'ouverture. — Vous êtes donc décidé, ami? dit Athos. — Oui, répondit le Gascon. Allons, Athos, vous qui êtes l'homme parfait, dites à l'esprit de dominer la matière. Vous, Aramis, donnez le mot aux laquais. Vous, Porthos, tuez tout ce qui nous fera obstacle. Et d'Artagnan, après avoir serré la main d'Athos, choisit le moment où par un mouvement de tangage la felouque plongeait de l'arrière; de sorte qu'il n'eut qu'à se laisser glisser dans l'eau, qui l'enveloppait déjà jusqu'à la ceinture. Athos le suivit avant même que la felouque fût relevée; après Athos elle se releva, et l'on vit se tendre et sortir de l'eau le câble qui attachait la chaloupe. D'Artagnan nagea vers ce câble et l'atteignit. Là il attendit suspendu à ce câble par une main et la tête seule à fleur d'eau. Au bout d'une seconde, Athos le rejoignit. Puis l'on vit au tournant de la felouque poindre deux autres têtes. C'étaient celle d'Aramis et de Grimaud. — Blaisois m'inquiète, dit Athos. N'avez-vous pas entendu, d'Artagnan, qu'il a dit qu'il ne savait nager que dans les rivières? — Quand on sait nager, on nage partout, dit d'Artagnan; à la barque! à la barque! — Mais Porthos? je ne le vois pas. — Porthos va venir, soyez tranquille, il nage comme Léviathan lui-même. En effet Porthos ne paraissait point; car une scène, moitié burlesque, moitié dramatique, se passait entre lui, Mousqueton et Blaisois. Ceux-ci, épouvantés par le bruit de l'eau, par le sifflement du vent, effarés par la vue de cette eau noire bouillonnant dans le gouffre, reculaient au lieu d'avancer. — Allons! allons! dit Porthos, à l'eau! — Mais, monsieur, disait Mousqueton, je ne sais pas nager, laissez-moi ici. — Et moi aussi, monsieur, disait Blaisois. — Je vous assure que je vous embarrasserai dans cette petite barque, reprit Mousqueton. — Et moi je me noierai bien sûr avant que d'y arriver, continuait Blaisois. — Ah çà, je vous étrangle tous deux si vous ne sortez pas, dit Porthos en les saisissant à la gorge. En avant, Blaisois! Un gémissement étouffé par la main de fer de Porthos fut toute la réponse de Blaisois, car le géant, le tenant par le cou et par les pieds, le fit glisser comme une planche par la fenêtre et l'envoya dans la mer tête en bas. — Maintenant, Mouston, dit Porthos, j'espère que vous n'abandonnerez pas votre maître. — Ah! monsieur, dit Mousqueton les larmes aux yeux, pourquoi avez-vous repris du service? nous étions si bien au château de Pierrefonds! Et sans autre reproche, devenu pensif et obéissant, soit par dévouement réel, soit par l'exemple donné à l'égard de Blaisois, Mousqueton donna tête baissée dans la mer. Action sublime en tout cas, car Mousqueton se croyait mort. Mais Porthos n'était pas homme à abandonner ainsi son fidèle compagnon. Le maître suivit de si près son valet, que la chute des deux corps ne fit qu'un seul et même bruit; de sorte que lorsque Mousqueton revint sur l'eau tout aveuglé, il se trouva retenu par la large main de Porthos, et put, sans avoir besoin de faire aucun mouvement, s'avancer vers la corde avec la majesté d'un dieu marin. Au même instant, Porthos vit tourbillonner quelque chose à la portée de son bras. Il saisit ce quelque chose par la chevelure: c'était Blaisois, au-devant duquel venait déjà Athos. — Allez, allez, comte, dit Porthos, je n'ai pas besoin de vous. Et en effet, d'un coup de jarret vigoureux, Porthos se dressa comme le géant Adamastor au-dessus de la lame, et en trois élans il se trouva avoir rejoint ses compagnons. D'Artagnan, Aramis et Grimaud aidèrent Mousqueton et Blaisois à monter; puis vint le tour de Porthos, qui, en enjambant par-dessus le bord, manqua de faire chavirer la petite embarcation. — Et Athos? demanda d'Artagnan. — Me voici! dit Athos, qui, comme un général soutenant la retraite, n'avait voulu monter que le dernier et se tenait au rebord de la barque. Êtes-vous tous réunis? — Tous, dit d'Artagnan. Et vous, Athos, avez-vous votre poignard? — Oui. — Alors coupez le câble et venez. Athos tira un poignard acéré de sa ceinture et coupa la corde; la felouque s'éloigna; la barque resta stationnaire, sans autre mouvement que celui que lui imprimaient les vagues. — Venez, Athos! dit d'Artagnan. Et il tendit la main au comte de La Fère, qui prit à son tour place dans le bateau. — Il était temps, dit le Gascon, et vous allez voir quelque chose de curieux.
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CHAPITRE XIX.
LES NOUVELLES DE LA COUR. Les cinq actes de Mirame distribués, la recommandation, faite pour le cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour leur dicter le plan complet des deux premiers actes. Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il était chargé de les communiquer. Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot. Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva, Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta. Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette frivole occupation. Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient faire leurs rapports dans la journée. Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses espérances, n'était pas encore écoulée. Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le roi. Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un si important avis à Marion Delorme. — Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe. Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à quatre. A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face à face avec lui. Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal. — Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne suis pas le roi. — Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir. Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal. — Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis. Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je vous prie. — Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant. — C'est bien, dit le cardinal, je devinerai. — Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers trois heures, et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et demie, le roi n'était pas chez vous. — Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets. — Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en faire quelqu'une. — Ne vous en a-t-elle jamais fait? — A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la jeunesse et en montrant des dents magnifiques. — Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M. Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait point, mais aiderait, au contraire! — Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le vouloir, je l'ai nommée. — Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure, je n'ai point entendu. — Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille gauche dont César entendait mal? — C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province. — Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête au Louvre. — Je sais cela. — Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille livres à la reine régnante. — Et les leur a-t-il donnés? — Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont contentés de la promesse du roi, mais... — Mais? — Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé tout net. — Ah! — Cela étonne Votre Eminence? — Non. — Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres; mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été le toucher dans la soirée. — Mais les autres? — Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre; le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville, qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui. — Le roi... le roi... — Le roi? répéta Saint-Simon. — A-t-il assisté au conseil? — Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade. — Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous? — De la guerre, probablement. — Qui vous le fait croire? — Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de Bassompierre. — Voyons le mot? — Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois. — Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre. — Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte. — Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du conseil. Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu. — Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à mon aise de leurs désastres. — Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui. Richelieu le regarda. — Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui de la France. — Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier. — Personne, monseigneur, je vous l'affirme. — Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres. — De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour l'aider à transporter toute sa richesse chez lui. — Et que va-t-il faire de ses trente mille livres? — Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une seconde, n'est-ce pas, monseigneur? — Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme? — De les manger avec elle. — Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix? — Non, par lettre, heureusement. — Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre les mains. Saint-Simon tira sa montre. — Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette heure-ci, elle doit s'en être dessaisie. — Pour qui? demanda vivement le cardinal? — Mais pour le roi! monseigneur. — Pour le roi! — Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas sans que vous revissiez Sa Majesté. — Ah! je comprends, maintenant. En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit entendre. Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil. Saint-Simon courut à la fenêtre: — Le roi! cria-t-il. Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant: — Le roi! La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante d'émotion: — Le roi! murmura-t-elle. — Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté. Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le front. Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés marche à marche et d'une manière mesurée. Guillemot parut sur la porte et annonça: — Le roi! — Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand diplomate que ma voisine Marion Delorme.
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Chapitre LXVI
La main de la reine Quand Charny fut rentré dans sa maison, tout meurtri de ce coup terrible, il ne trouva plus de forces contre le nouveau malheur qui le frappait. Ainsi la Providence l'avait ramené à Versailles, lui avait donné cette cachette précieuse, uniquement pour servir sa jalousie et le mettre sur les traces d'un crime commis par la reine au mépris de toute probité conjugale, de toute dignité royale, de toute fidélité d'amour. À n'en pas douter, l'homme ainsi reçu dans le parc était un nouvel amant. Charny, dans la fièvre de la nuit, dans le délire de son désespoir, essaya en vain de se persuader que l'homme qui avait reçu la rose était un ambassadeur, et que la rose n'était rien qu'un gage de convention secrète, destiné à remplacer une lettre trop compromettante. Rien ne put prévaloir contre le soupçon. Il ne resta plus au malheureux Olivier que d'examiner sa conduite à lui-même et de se demander pourquoi, en présence d'un pareil malheur, il était demeuré si complètement passif. Avec un peu de réflexion, rien n'était plus facile que de comprendre l'instinct qui avait commandé cette passivité. Dans les plus violentes crises de la vie, l'action jaillit momentanément du fond de la nature humaine, et cet instinct qui a donné l'impulsion n'est autre chose, chez les hommes bien organisés, qu'une combinaison de l'habitude et de la réflexion poussée à son plus haut degré de vitesse et d'opportunité. Si Charny n'avait pas agi, c'est que les affaires de la souveraine ne le regardaient point; c'est qu'en montrant sa curiosité, il montrait son amour; c'est qu'en compromettant la reine, il se trahissait, et que c'est une mauvaise posture auprès des traîtres qu'on veut convaincre que la trahison par réciproque. S'il n'avait pas agi, c'est que, pour aborder un homme honoré de la confiance royale, il fallait risquer de tomber dans une querelle odieuse, de mauvais goût, dans une sorte de guet-apens que la reine n'eût jamais pardonné. Enfin, le mot monseigneur, lancé à la fin par la complaisante compagne, était comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui eût sauvé Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que fût-il devenu, si, l'épée à la main, contre cet homme, l'eut entendu appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant d'une si grande hauteur? Telles furent les pensées qui absorbèrent Charny durant toute la nuit et la première moitié du jour suivant. Une fois que midi eut sonné, la veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente fiévreuse, dévorante, de la nuit pendant laquelle d'autres révélations allaient peut-être se produire. Avec quelle anxiété le pauvre Charny se plaça-t-il à cette fenêtre, devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie. À le considérer sous ces pampres, derrière les trous percés dans le volet, car il craignait de laisser voir que sa maison fût habitée; à le considérer, disons-nous, dans ce quadrilatère de chêne et de verdure, n'eût-on pas dit un de ces vieux portraits cachés sous les rideaux que jettent aux aïeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des familles? Le soir vint, apportant à notre guetteur ardent les sombres désirs et les folles pensées. Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles. Il aperçut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec quelques flambeaux portés devant elle. L'attitude de la reine lui sembla être pensive, incertaine, tout agitée de l'agitation de la nuit. Peu à peu s'éteignirent toutes les lumières du service; le parc, silencieux, s'emplit de silence et de fraîcheur. Ne dirait-on pas que les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour à s'épanouir pour plaire aux regards et caresser les passants, travaillent à réparer la nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fraîcheur, leur parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes dorment comme nous. Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit sonna. Le coeur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa chair sur la balustrade de la fenêtre pour étouffer les battements qui devenaient hauts et bruyants. Bientôt, se disait-il, la porte s'ouvrira, les verrous grinceront. Rien ne troubla la paix du bois. Charny s'étonna alors de penser pour la première fois que deux jours de suite les mêmes événements n'arrivent pas. Que rien n'était obligatoire en cet amour, sinon l'amour lui-même, et que ceux-là seraient bien imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer deux jours sans se voir. «Secret aventuré, pensa Charny, quand la folie s'en mêle.» Oui, c'était une vérité incontestable, la reine ne répéterait pas le lendemain l'imprudence de la veille. Tout à coup les verrous crièrent, et la petite porte s'ouvrit. Une pâleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperçut les deux femmes dans le costume de la nuit précédente. — Faut-il qu'elle soit éprise! murmura-t-il. Les deux dames firent la même manoeuvre qu'elles avaient faite la veille, et passèrent sous la fenêtre de Charny en hâtant le pas. Lui, comme la veille, sauta en bas dès qu'elles furent assez loin pour ne pas l'entendre; et tout en marchant derrière chaque arbre un peu gros, il se jura d'être prudent, fort, impassible; de ne point oublier qu'il était le sujet, qu'elle était la reine; qu'il était un homme, c'est-à-dire obligé au respect; qu'elle était une femme, c'est-à-dire en droit d'exiger des égards. Et comme il se défiait de son caractère fougueux, explosible, il jeta son épée derrière une touffe de mauves qui entourait un marronnier. Cependant les deux dames étaient arrivées au même endroit que la veille. Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa le front de sa calèche, tandis que l'officieuse amie allait chercher dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur. Cette cachette, quelle était-elle? Voilà ce que se demanda Charny. Il y avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des bains d'Apollon, défendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses pilastres de marbre; mais comment l'étranger pouvait-il se cacher là? Par où entrait-il? Charny se rappela que de ce côté du parc existait une petite porte semblable à celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous. L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par là jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et là attendait qu'on vînt le chercher. Tout était fixé de cette façon; puis, c'était par la même petite porte que s'enfuyait monseigneur après son colloque avec la reine. Charny, au bout de quelques minutes, aperçut le manteau et le chapeau qu'il avait distingués la veille. Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la même réserve respectueuse: il venait à grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant plus vite, il eût couru. La reine, adossée à son grand arbre, s'assit sur le manteau que le nouveau Raleigh étendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant sur la mousse, commença à causer avec une rapidité passionnée. La reine baissait la tête, en proie à une mélancolie amoureuse. Charny n'entendait pas les paroles mêmes du cavalier, mais l'air des paroles était empreint de poésie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se traduire par une protestation ardente. La reine ne répondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de ses discours, parfois il semblait à Charny, au misérable Charny, que la parole, enveloppée dans ce frissonnement harmonieux, allait éclater intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais, rien, rien. Au moment où la voix s'éclaircissait, un geste significatif de la compagne, aux écoutes, forçait l'orateur passionné à baisser le diapason de ses élégies. La reine gardait un silence obstiné. L'autre, entassant prières sur prières, ce que Charny devinait à la mélodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement du silence, insuffisante faveur pour les lèvres ardentes qui ont commencé à boire l'amour. Mais soudain la reine laissa échapper quelques mots. Il faut le croire du moins. Paroles bien étouffées, bien éteintes, parce que l'inconnu seul put les entendre; mais à peine les eut-il entendues, que, dans l'excès de son ravissement, il s'écria de façon à se faire entendre lui-même: — Merci, ô merci, ma douce Majesté! Ainsi donc, à demain. La reine cacha entièrement son visage, déjà si bien caché. Charny sentit une sueur glacée, la sueur de la mort, descendre lentement sur ses tempes en gouttes pesantes. L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'étendre vers lui. Il les saisit dans les siennes en y déposant un baiser si long et si tendre, que Charny connut pendant sa durée la souffrance de tous les supplices que la féroce humanité a dérobés aux barbaries infernales. Ce baiser donné, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa compagne. Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprès de Charny. L'inconnu fuyant de son côté, Charny, qui n'avait pu quitter le sol où le tenait enchaîné la prostration d'une douleur indicible, Charny perçut vaguement le bruit simultané de deux portes qui se refermaient. Nous n'essaierons pas de dépeindre la situation dans laquelle se trouva Charny après cette horrible découverte. La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les allées, auxquelles il reprochait avec désespoir leur criminelle complicité. Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en heurtant dans sa course aveugle l'épée qu'il avait jetée pour n'avoir pas la tentation de s'en servir. Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout d'un coup au sentiment de sa force comme à celui de sa dignité. Un homme qui sent une épée dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se percer de cette épée ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit d'être faible ni d'avoir peur. Charny redevint ce qu'il était toujours, un esprit solide, un corps vigoureux. Il discontinua les courses insensées pendant lesquelles il se heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'allée encore sillonnée par les pas des deux femmes et de l'inconnu. Il alla visiter la place où la reine s'était assise. Les mousses, encore foulées, révélaient à Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au lieu de gémir, au lieu de laisser les fumées de la colère monter de nouveau à son front, Olivier se mit à réfléchir sur la nature de cet amour caché, et sur la qualité de la personne qui l'inspirait. Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il eût mise à examiner les passées d'une bête fauve. Il reconnut la porte derrière les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur, des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe. «Il vient par là! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: À demain. «Jusqu'à demain dévorons silencieusement, non plus les larmes qui coulent de mes yeux, mais le sang qui coule à flots de mon coeur. «Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lâche et je n'ai jamais aimé. «Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son coeur, comme le cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du calme, de la force, puisque l'épreuve n'est pas terminée encore.» Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, détourna les yeux du château, dans lequel il redoutait de voir éclairée la fenêtre de la perfide reine; car cette lumière eût été un mensonge, une tache de plus. En effet, la fenêtre éclairée ne signifie-t-elle pas chambre habitée? Et pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du déshonneur, quand on a si peu de distance à franchir entre la honte cachée et le scandale public? La fenêtre de la reine était éclairée. «Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chasteté en pure perte, fit Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amère. «Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est vrai peut-être qu'elle craint de contrarier son mari.» Et Charny, s'enfonçant les ongles dans les chairs, reprit à pas mesurés le chemin de sa maison. — Ils ont dit: À demain, ajouta-t-il après avoir franchi le balcon. Oui, à demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au rendez-vous, madame!
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LXIV
UN DISCIPLE DE MACHIAVEL Pronio ne se fit point attendre. Le roi et le cardinal remarquèrent que la lecture du livre saint ne lui avait rien ôté des airs dégagés qu'ils avaient remarqués en lui. Il entra, se tint sur le seuil de la porte, salua respectueusement le roi d'abord, le cardinal ensuite. — J'attends les ordres de Sa Majesté, dit-il. — Mes ordres seront faciles à suivre, mon cher abbé: j'ordonne que vous fassiez tout ce que vous m'avez promis de faire. — Je suis prêt, sire. — Maintenant, entendons-nous. Pronio regarda le roi; il était évident qu'il ne comprenait rien à ces mots: entendons-nous. Je demande quelles sont vos conditions, dit le roi. — Mes conditions? — Oui. — A moi? Mais je ne fais aucune condition à Votre Majesté. — Je demande, si vous l'aimez mieux, quelles faveurs vous attendez de moi. — Celle de servir Votre Majesté, et, au besoin, de me faire tuer pour elle. — Voilà tout? — Sans doute. — Vous ne demandez pas un archevêché, pas un évêché, pas la plus petite abbaye? — Si je la sers bien, quand tout sera fini, quand les Français seront hors du royaume, si j'ai bien servi Votre Majesté, elle me récompensera; si je l'ai mal servie, elle me fera fusiller. — Que dites-vous de ce langage, cardinal? — Je dis qu'il ne m'étonne pas, sire. — Je remercie Votre Éminence, dit en s'inclinant Pronio. — Alors, dit le roi, il s'agit tout simplement de vous donner un brevet? — Un à moi, sire, un à Fra-Diavolo, un à Mammone. — Êtes-vous leur mandataire? demanda le roi. — Je ne les ai pas vus, sire. — Et, sans les avoir vus, vous répondez d'eux? — Comme de moi-même. — Rédigez le brevet de M. l'abbé, mon éminentissime. Ruffo se mit à une table, écrivit quelques lignes et lut la rédaction suivante: «Moi, Ferdinand de Bourbon, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, »Déclare: »Ayant toute confiance dans l'éloquence, le patriotisme, les talents militaires de l'abbé Pronio, »Le nommer »MON CAPITAINE dans les Abruzzes et dans la Terre de Labour, et, au besoin, dans toutes les autres parties de mon royaume; »Approuver »Tout ce qu'il fera pour la défense du territoire de ce royaume et pour empêcher les Français d'y pénétrer, l'autorise à signer des brevets pareils à celui-ci en faveur des deux personnes qu'il jugera dignes de le seconder dans cette noble tâche, promettant de reconnaître pour chefs de masses les deux personnes dont il aura fait choix. »En foi de quoi, nous lui avons délivré le présent brevet. »En notre château de Caserte, le 10 décembre 1798.» — Est-ce cela, monsieur? demanda le roi à Pronio après avoir entendu la lecture que venait de faire le cardinal. — Oui, sire; seulement, je remarque que Votre Majesté n'a pas voulu prendre la responsabilité de signer les brevets des deux capitaines que j'avais eu l'honneur de lui recommander. — Non; mais je vous ai reconnu le droit de les signer; je veux qu'ils vous en aient l'obligation. — Je remercie Votre Majesté, et, si elle veut mettre au bas de ce brevet sa signature et son sceau, je n'aurai plus qu'à lui présenter mes humbles remercîments et à partir pour exécuter ses ordres. Le roi prit la plume et signa; puis, tirant le sceau de son secrétaire, il l'appliqua à côté de sa signature. Le cardinal s'approcha du roi et lui dit quelques mots tout bas. — Vous croyez? demanda le roi. — C'est mon humble avis, sire. Le roi se tourna vers Pronio. — Le cardinal, lui dit-il, prétend que, mieux que personne, monsieur l'abbé... — Sire, interrompit en s'inclinant Pronio, j'en demande pardon à Votre Majesté, mais, depuis cinq minutes, j'ai l'honneur d'être capitaine des volontaires de Sa Majesté. — Excusez, mon cher capitaine, dit le roi en riant, j'oubliais, ou plutôt, je me souvenais en voyant un coin de votre bréviaire sortir de votre poche. Pronio tira de sa poche le livre qui avait attiré l'attention de Sa Majesté, et le lui présenta. Le roi l'ouvrit à la première page et lut: «Le Prince, par Machiavel.» — Qu'est-ce que cela? dit le roi ne connaissant ni l'ouvrage ni l'auteur. — Sire, lui répondit Pronio, c'est le bréviaire des rois. — Vous connaissez ce livre? demanda Ferdinand à Ruffo. — Je le sais par coeur. — Hum! fit le roi. Je n'ai jamais su par coeur que l'office de la Vierge, et encore, depuis que San-Nicandro me l'a appris, je crois que je l'ai un peu oublié. Enfin!... Je vous disais donc, capitaine, puisque capitaine il y a, que le cardinal prétendait, c'était cela que tout à l'heure il me disait tout bas à l'oreille, que, mieux que personne, vous vous entendriez à rédiger une proclamation adressée aux peuples des deux provinces où vous êtes appelé à exercer votre commandement. — Son Éminence est de bon conseil, sire. — Alors, vous êtes de son avis? — Parfaitement. — Mettez-vous donc là et rédigez. — Dois-je parler au nom de Sa Majesté ou au mien? demanda Pronio. — Au nom du roi, monsieur, au nom du roi, se hâta de répondre Ruffo. — Allez! au nom du roi, puisque le cardinal le veut, dit Ferdinand. Pronio salua le roi pour remercier de la permission qu'il recevait non-seulement d'écrire au nom de son souverain, mais encore de s'asseoir devant lui, et, sans embarras, sans rature, de pleine source, il écrivit: «Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, près desquels j'ai tout fait pour demeurer en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes. Je me risque donc, malgré le danger que je cours, à passer à travers leurs rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer. En attendant, que les peuples courent aux armes, qu'ils volent au secours de la religion, qu'ils défendent leur roi, ou plutôt leur père, qui est prêt à sacrifier sa vie pour conserver à ses sujets leurs autels et leurs biens, l'honneur de leurs femmes et leur liberté! Quiconque ne se rendra pas sous les drapeaux de la guerre sainte sera réputé traître à la patrie; quiconque les abandonnera après y avoir pris rang sera puni comme rebelle et comme ennemi de l'Église et de l'État. »Rome, 7 décembre 1798.» Pronio remit sa proclamation au roi afin que le roi la pût lire. Mais celui-ci, la passant au cardinal: — Je ne comprends pas très-bien, mon éminentissime, lui dit-il. Ruffo se mit à lire à son tour. Pronio, qui s'était assez médiocrement préoccupé de l'expression de la figure du roi, pendant la lecture, suivait au contraire, avec la plus grande attention, l'effet que cette lecture produisait sur la figure du cardinal. Deux ou trois fois pendant la lecture, Ruffo leva les yeux sur Pronio, et, chaque fois, il vit les regards du nouveau capitaine fixés sur les siens. — Je ne m'étais pas trompé sur vous, monsieur, dit le cardinal à Pronio lorsqu'il eut fini; vous êtes un habile homme! Puis, s'adressant au roi: — Sire, continua-t-il, personne dans le royaume n'eût fait, j'ose le dire, une si adroite proclamation, et Votre Majesté peut la signer hardiment. — C'est votre avis mon éminentissime, et vous n'avez rien à y redire? — Je prie Votre Majesté de n'y pas changer une syllabe. Le roi prit la plume. — Vous le voyez, dit-il, je signe de confiance. — Votre nom de baptême, monsieur? demanda Ruffo à l'abbé, tandis que le roi signait. — Joseph, monseigneur. — Et maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que vous tenez la plume, vous pouvez ajouter au-dessous de votre signature: «Le capitaine Joseph Pronio est chargé, pour moi et en mon nom, de répandre cette proclamation, et de veiller à ce que les intentions y exprimées par moi soient fidèlement remplies.» — Je puis ajouter cela? demanda le roi. — Vous le pouvez, sire. Le roi écrivit sans objection aucune les paroles dictées par Ruffo. — C'est fait, dit-il. — Maintenant, sire, dit Ruffo, tandis que M. Pronio va nous faire un double de cette proclamation,--vous entendez, capitaine, le roi est si content de votre proclamation, qu'il en désire copie,--Votre Majesté va signer à l'ordre du capitaine un bon de dix mille ducats. — Monseigneur! fit Pronio... — Laissez-moi faire, monsieur. — Dix mille ducats!... Eh! eh! fit le roi. — Sire, je supplie Votre Majesté... — Allons, dit le roi. Sur Corradino? — Non; sur la maison André Backer et Ce; c'est plus sûr et surtout plus rapide. Le roi s'assit, fit le bon et signa. — Voici le double de la proclamation de Sa Majesté, dit Pronio en présentant la copie au cardinal. — Maintenant, à nous deux, monsieur, dit Ruffo, vous voyez la confiance que le roi a en vous. Voici un bon de dix mille ducats; allez faire tirer dans une imprimerie autant de mille exemplaires de cette proclamation qu'on en pourra tirer en vingt-quatre heures; les dix mille premiers exemplaires tirés seront affichés aujourd'hui à Naples, s'il est possible avant que le roi y arrive. Il est midi; il vous faut une heure et demie pour aller à Naples; cela peut être fait à quatre heures. Emportez-en dix mille, vingt mille, trente mille; répandez-les à foison et qu'avant demain soir, il y en ait dix mille distribués. — Et du reste de l'argent, que ferais-je, monseigneur? — Vous achèterez des fusils, de la poudre et des balles. Pronio, au comble de la joie, allait s'élancer hors de l'appartement. — Comment! dit Ruffo, vous ne voyez point, capitaine?... — Qui donc, monseigneur? — Le roi vous donne sa main à baiser. — Oh! sire! s'écria Pronio baisant la main du roi, le jour où je me ferai tuer pour Votre Majesté, je ne serai point quitte envers elle. Et Pronio sortit, prêt en effet à se faire tuer pour le roi. Le roi attendait évidemment la sortie de Pronio avec impatience; il avait pris part à toute cette scène sans trop savoir quel rôle il y jouait. — Eh bien, dit le roi quand la porte fut refermée, c'est probablement encore la faute de San-Nicandro, mais le diable m'emporte si je comprends votre enthousiasme pour cette proclamation, qui ne dit pas un mot de vrai. — Eh! sire, c'est justement parce qu'elle ne dit pas un mot de vrai, c'est justement parce que ni Votre Majesté ni moi n'aurions osé la faire, c'est justement pour cela que je l'admire. — Alors, dit Ferdinand, expliquez-la-moi, afin que je voie si elle vaut mes dix mille ducats. — Votre Majesté ne serait point assez riche pour la payer, si elle la payait à sa valeur. — Tête d'âne! dit Ferdinand en se donnant un coup de poing sur le front. — Votre Majesté veut-elle me suivre sur celle copie? — Je vous suis, dit-il. Le roi présenta le double de la proclamation au cardinal. Ruffo lut[2]: [Note 2: Nous ne changeons pas un mot au texte de cette proclamation, une des pièces historiques les plus impudentes, peut-être, qui existent au monde.] «Pendant que je suis dans la capitale du monde chrétien, occupé à rétablir la sainte Église, les Français, auprès desquels j'ai fait tout pour vivre en paix, menacent de pénétrer dans les Abruzzes...» — Vous savez que je n'admire pas encore. — Vous avez tort, sire; car remarquez la portée de ceci. Vous êtes à Rome au moment où vous écrivez cette proclamation; vous y êtes tranquillement, sans autre intention que de rétablir la sainte Église; vous n'y abattez pas les arbres de la Liberté, vous ne voulez pas faire pendre les consuls, vous ne laissez pas le peuple brûler les juifs ou les jeter dans le Tibre; vous y êtes innocemment, dans les seuls intérêts du saint-père. — Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre. — Vous n'y êtes pas, continua le cardinal, pour faire la guerre à la République, puisque vous avez tout fait auprès des Français pour vivre en paix avec eux. Eh bien, quoique vous ayez tout fait pour vivre en paix avec eux, c'est-à-dire avec des amis, ils menacent de pénétrer dans les Abruzzes. — Eh! fit le roi, qui comprenait. — C'est donc, continua Ruffo, aux yeux de tous ceux qui liront ce manifeste, et le monde entier le lira, c'est donc de leur part et non de la vôtre qu'est le mauvais procédé, la rupture, la trahison. Malgré les menaces que vous a faites l'ambassadeur Garat, vous vous fiez à eux comme à des alliés que vous voulez conserver à tout prix; vous allez à Rome, plein de confiance dans leur loyauté, et, tandis que vous êtes à Rome, que vous ne vous doutez de rien, que vous êtes bien tranquille, les Français vous attaquent à l'improviste et battent Mack. Rien d'étonnant, vous en conviendrez, sire, qu'un général et une armée pris à l'improviste soient battus. — Tiens!... fit le roi, qui comprenait de plus en plus, c'est ma foi vrai. — Votre Majesté ajoute: «Je me risque donc, malgré le danger que je cours, à traverser leurs rangs pour regagner ma capitale en péril; mais, une bonne fois à Naples, je marcherai à leur rencontre avec une armée nombreuse pour les exterminer...» Voyez, sire! malgré le danger qu'elle y court, Votre Majesté se risque à travers leurs rangs pour regagner sa capitale en péril. Comprenez-vous, sire? vous ne fuyez plus devant les Français, vous passez à travers leurs rangs; vous ne craignez pas le danger, vous l'affrontez, au contraire. Et pourquoi exposez-vous si témérairement votre personne sacrée? Pour regagner, pour protéger, pour défendre votre capitale, pour marcher enfin à la rencontre de l'ennemi avec une armée nombreuse, pour exterminer les Français, quand vous y serez rentré... — Assez, s'écria le roi en éclatant de rire, assez, mon cher cardinal! j'ai compris. Vous avez raison, mon éminentissime, grâce à cette proclamation, je vais passer pour un héros. Qui diable se serait douté de cela quand je changeais d'habits avec d'Ascoli dans une auberge d'Albano? Décidément, vous avez raison, mon cher cardinal, et votre Pronio est un homme de génie. Ce que c'est que d'avoir étudié Machiavel! Tiens! il a oublié son livre. — Oh! dit Ruffo, vous pouvez le garder, sire, pour l'étudier à votre tour; il n'a plus rien à y apprendre.
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CHAPITRE XIV
Laissons les deux amis entrer au cabaret de la Corne-d'Abondance, où Chicot, en se le rappelle, ne conduisait jamais le moine qu'avec des intentions dont celui-ci était loin de soupçonner la gravité, et revenons à M. de Monsoreau, qui suit en litière le chemin de Méridor à Paris, et à Bussy, qui est parti d'Angers avec l'intention de faire la même route. Non-seulement il n'est pas difficile à un cavalier bien monté de rejoindre des gens qui vont à pied, mais encore il court un risque, c'est celui de les dépasser. La chose arriva à Bussy. On était à la fin de mai, et la chaleur était grande, surtout vers le midi. Aussi M. de Monsoreau ordonna-t-il de faire halte dans un petit bois qui se trouvait sur la route; et, comme il désirait que son départ fût connu le plus tard possible de M. le duc d'Anjou, il veilla à ce que toutes les personnes de sa suite entrassent avec lui dans l'épaisseur du taillis pour passer la plus grande ardeur du soleil. Un cheval était chargé de provisions: on put donc faire la collation sans avoir recours à personne. Pendant ce temps, Bussy passa. Mais Bussy n'allait pas, comme on le pense bien, par la route, sans s'informer, si l'on n'avait pas vu des chevaux, des cavaliers et une litière portée par des paysans. Jusqu'au village de Durtal, il avait obtenu les renseignements les plus positifs et les plus satisfaisants; aussi, convaincu que Diane était devant lui, avait-il mis son cheval au pas, se haussant sur ses étriers au sommet de chaque monticule, afin d'apercevoir au loin la petite troupe à la poursuite de laquelle il s'était mis. Mais, contre son attente, tout à coup les renseignements lui manquèrent; les voyageurs qui le croisaient n'avaient rencontré personne, et, en arrivant aux premières maisons de la Flèche, il acquit la conviction qu'au lieu d'être en retard il était en avance, et qu'il précédait au lieu de suivre. Alors il se rappela le petit bois qu'il avait rencontré sur sa route, et il s'expliqua les hennissements de son cheval qui avait interrogé l'air de ses naseaux fumants au moment où il y était entré. Son parti fut pris à l'instant même; il s'arrêta au plus mauvais cabaret de la rue, et, après s'être assuré que son cheval ne manquerait de rien, moins inquiet de lui-même que de sa monture, à la vigueur de laquelle il pouvait avoir besoin de recourir, il s'installa près d'une fenêtre, en ayant le soin de se cacher derrière un lambeau de toile qui servait de rideau. Ce qui avait surtout déterminé Bussy dans le choix qu'il avait fait de cette espèce de bouge, c'est qu'il était situé en face la meilleure hôtellerie de la ville, et qu'il ne doutait point que Monsoreau ne fit halte dans cette hôtellerie. Bussy avait deviné juste; vers quatre heures de l'après-midi, il vit apparaître un coureur, qui s'arrêta à la porte de l'hôtellerie. Une demi-heure après, vint le cortège. Il se composait, en personnages principaux, du comte, de la comtesse, de Remy et de Gertrude; En personnages secondaires, de huit porteurs qui se relayaient de cinq lieues en cinq lieues. Le coureur avait mission de préparer les relais des paysans. Or, comme Monsoreau était trop jaloux pour ne pas être généreux, cette manière de voyager, tout inusitée qu'elle était, ne souffrait ni difficulté ni retard. Les personnages principaux entrèrent les uns après les autres dans l'hôtellerie; Diane resta la dernière, et il sembla à Bussy qu'elle regardait avec inquiétude autour d'elle. Son premier mouvement fut de se montrer, mais il eut le courage de se retenir; une imprudence les perdait. La nuit vint, Bussy espérait que, pendant la nuit, Remy sortirait, ou que Diane paraîtrait à quelque fenêtre; il s'enveloppa de son manteau et se mit en sentinelle dans la rue. Il attendit ainsi jusqu'à neuf heures du soir; à neuf heures du soir, le coureur sortit. Cinq minutes après, huit hommes s'approchèrent de la porte: quatre entrèrent dans l'hôtellerie. — Oh! se dit Bussy, voyageraient-ils de nuit? Ce serait une excellente idée qu'aurait M. de Monsoreau. Effectivement, tout venait à l'appui de cette probabilité: la nuit était douce, le ciel tout parsemé d'étoiles, une de ces brises qui semblent le souffle de la terre rajeunie passait dans l'air, caressante et parfumée. La litière sortit la première. Puis vinrent à cheval Diane, Remy et Gertrude. Diane regarda encore avec attention autour d'elle; mais, comme elle regardait, le comte l'appela, et force lui fut de revenir près de la litière. Les quatre hommes de relais allumèrent des torches et marchèrent aux deux côtés de la route. — Bon, dit Bussy, j'aurais commandé moi-même les détails de cette marche, que je n'eusse pas mieux fait. Et il rentra dans son cabaret, sella son cheval, et se mit à la poursuite du cortège. Cette fois, il n'y avait point à se tromper de route ou à le perdre de vue: les torches indiquaient clairement le chemin qu'il suivait. Monsoreau ne laissait point Diane s'éloigner un instant de lui. Il causait avec elle, ou plutôt il la gourmandait. Cette visite dans la serre servait de texte à d'inépuisables commentaires et à une foule de questions envenimées. Remy et Gertrude se boudaient, ou, pour mieux dire, Remy rêvait et Gertrude boudait Remy. La cause de cette bouderie était facile à expliquer: Remy ne voyait plus la nécessité d'être amoureux de Gertrude, depuis que Diane était amoureuse de Bussy. Le cortège s'avançait donc, les uns disputant, les autres boudant, quand Bussy, qui suivait la cavalcade hors de la portée de la vue, donna, pour prévenir Remy de sa présence, un coup de sifflet d'argent avec lequel il avait l'habitude d'appeler ses serviteurs à l'hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Le son en était aigu et vibrant. Ce son retentissait d'un bout à l'autre de la maison, et faisait accourir bêtes et gens. Nous disons bêtes et gens, parce que Bussy, comme tous les hommes forts, se plaisait à dresser des chiens au combat, des chevaux indomptables et des faucons sauvages. Or, au son de ce sifflet, les chiens tressaillaient dans leurs chenils, les chevaux dans leurs écuries, les faucons sur leurs perchoirs. Remy le reconnut à l'instant même. Diane tressaillit et regarda le jeune homme, qui fit un signe affirmatif. Puis il passa à sa gauche, et lui dit tout bas: — C'est lui. — Qu'est-ce? demanda Monsoreau, et qui vous parle, madame? — A moi? personne, monsieur. — Si fait, une ombre a passé près de vous, et j'ai entendu une voix. — Cette voix, dit Diane, est celle de M. Remy; êtes-vous jaloux aussi de M. Remy? — Non; mais j'aime à entendre parler tout haut, cela me distrait. — Il y a cependant des choses que l'on ne peut pas dire devant M. le comte, interrompit Gertrude, venant au secours de sa maîtresse. — Pourquoi cela? — Pour deux raisons. — Lesquelles? — La première, parce qu'on peut dire des choses qui n'intéressent pas monsieur le comte, ou des choses qui l'intéressent trop. — Et de quel genre étaient les choses que M. Remy vient de dire à madame? — Du genre de celles qui intéressent trop monsieur. — Que vous disait Remy? madame, je veux le savoir. — Je disais, monsieur le comte, que si vous vous démenez ainsi, vous serez mort avant d'avoir fait le tiers de la route. On put voir, aux sinistres rayons des torches, le visage de Monsoreau devenir aussi pâle que celui d'un cadavre. Diane, toute palpitante et toute pensive, se taisait. — Il vous attend à l'arrière, dit d'une voix à peine intelligible Remy à Diane; ralentissez un peu le pas de votre cheval; il vous rejoindra. Remy avait parlé si bas, que Monsoreau n'entendit qu'un murmure; il fît un effort, renversa sa tête en arrière, et vit Diane qui le suivait. — Encore un mouvement pareil, monsieur le comte, dit Remy, et je ne réponds pas de l'hémorrhagie. Depuis quelque temps, Diane était devenue courageuse. Avec son amour était née l'audace, que toute femme véritablement éprise pousse d'ordinaire au delà des limites raisonnables. Elle tourna bride et attendit. Au même moment, Remy descendait de cheval, donnait sa bride à tenir à Gertrude, et s'approchait de la litière pour occuper le malade. — Voyons ce pouls, dit-il, je parie que nous avons la fièvre. Cinq secondes après, Bussy était à ses côtés. Les deux jeunes gens n'avaient plus besoin de se parler pour s'entendre; ils restèrent pendant quelques instants suavement embrassés. — Tu vois, dit Bussy rompant le premier le silence, tu pars et je te suis. — Oh! que mes jours seront beaux, Bussy, que mes nuits seront douces, si je te sais toujours ainsi près de moi! — Mais le jour, il nous verra. — Non, tu nous suivras de loin, et c'est moi seulement qui te verrai, mon Louis. Au détour des routes, au sommet des monticules, la plume de ton feutre, la broderie de ton manteau, ton mouchoir flottant; tout me parlera en ton nom, tout me dira que tu m'aimes. Qu'au moment où le jour baisse, où le brouillard bleu descend dans la plaine, je voie ton doux fantôme s'incliner en m'envoyant le baiser du soir, et je serai heureuse, bien heureuse! — Parle, parle toujours, ma Diane bien-aimée, tu ne peux savoir toi-même tout ce qu'il y a d'harmonie dans ta douce voix. — Et quand nous marcherons la nuit, et cela arrivera souvent, car Remy lui a dit que la fraîcheur du soir était bonne pour ses blessures, quand nous marcherons la nuit, alors, comme ce soir, de temps en temps, je resterai en arrière; de temps en temps, je pourrai te presser dans mes bras, et te dire, dans un rapide serrement de main, tout ce que j'aurai pensé de toi dans le courant du jour. — Oh! que je t'aime! que je t'aime! murmura Bussy. — Vois-tu, dit Diane, je crois que nos âmes sont assez étroitement unies, pour que, même à distance l'un de l'autre, même sans nous parler, sans nous voir, nous soyons heureux par la pensée. — Oh! oui! mais te voir, mais te presser dans mes bras, oh! Diane! Diane! Et les chevaux se touchaient et se jouaient en secouant leurs brides argentées, et les deux amants s'étreignaient et oubliaient le monde. Tout à coup, une voix retentit, qui les fit tressaillir tous deux, Diane de crainte. Bussy de colère. — Madame Diane, criait cette voix, où êtes-vous? Madame Diane, répondez! Ce cri traversa l'air comme une funèbre évocation. — Oh! c'est lui, c'est lui! je l'avais oublié, murmura Diane. C'est lui, je rêvais! O doux songe! réveil affreux! — Écoute, s'écriait Bussy, écoute, Diane; nous voici réunis. Dis un mot, et rien ne peut plus t'enlever à moi. Diane, fuyons. Qui nous empêche de fuir? Regarde: devant nous l'espace, le bonheur, la liberté! Un mot, et nous partons! un mot, et, perdue pour lui, tu m'appartiens éternellement. Et le jeune homme la retenait doucement. — Et mon père? dit Diane. — Quand le baron saura que je t'aime... murmura-t-il. — Oh! fit Diane. Un père, que dis-tu là? Ce seul mot fit rentrer Bussy en lui-même. — Rien par violence, chère Diane, dit-il, ordonne et j'obéirai. — Écoute, dit Diane en étendant la main, notre destinée est là; soyons plus forts que le démon qui nous persécute; ne crains rien, et tu verras si je sais aimer. — Il faut donc nous séparer, mon Dieu! murmura Bussy. — Comtesse! comtesse! cria la voix. Répondez, ou, dussé-je me tuer, je saute au bas de cette infernale litière. — Adieu, dit Diane, adieu; il le ferait comme il le dit, et il se tuerait. — Tu le plains? — Jaloux! fit Diane, avec un adorable accent et un ravissant sourire. Et Bussy la laissa partir. En deux élans, Diane était revenue près de la litière: elle trouva le comte à moitié évanoui. — Arrêtez! murmura le comte, arrêtez! — Morbleu! disait Remy, n'arrêtez pas! il est fou, s'il veut se tuer, qu'il se tue. Et la litière marchait toujours. — Mais après qui donc criez-vous? disait Gertrude, Madame est là, à mes côtés. Venez, madame, et répondez-lui; bien certainement M. le comte a le délire. Diane, sans prononcer une parole, entra dans le cercle de lumière épandu par les torches. — Ah! fit Monsoreau épuisé, où donc étiez-vous? — Où voulez-vous que je sois, monsieur, sinon derrière vous? — A mes côtés, madame, à mes côtés; ne me quittez pas. Diane n'avait plus aucun motif pour rester en arrière; elle savait que Bussy la suivait. Si la nuit eût été éclairée par un rayon de lune, elle eût pu le voir. On arriva à la halte. Monsoreau se reposa quelques heures, et voulut partir. Il avait hâte, non point d'arriver à Paris, mais de s'éloigner d'Angers. De temps en temps, la scène que nous venons de raconter se renouvelait. Remy disait tout bas: — Qu'il étouffe de rage, et l'honneur du médecin sera sauvé. Mais Monsoreau ne mourut pas; au contraire, au bout de dix jours, il était arrivé à Paris et il allait sensiblement mieux. C'était décidément un homme fort habile que Remy, plus habile qu'il ne l'eût voulu lui-même. Pendant les dix jours qu'avait duré le voyage, Diane avait, à force de tendresses, démoli toute cette grande fierté de Bussy. Elle l'avait engagé à se présenter chez Monsoreau, et à exploiter l'amitié qu'il lui témoignait. Le prétexte de la visite était tout simple: la santé du comte. Remy soignait le mari, et remettait les billets à la femme. — Esculape et Mercure, disait-il, je cumule.
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Chapitre VIII
Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur. Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était. Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait encore. Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et toute couverte de velours. Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien. Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se souvenait. Elle crut s'être trompée et détourna la tête. On leva le rideau. J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue prêter la moindre attention à ce qu'on jouait. Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne s'en aperçût pas. Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus dedans une femme avec qui j'étais assez familier. Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et avait pris un magasin de modes. Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la main et des yeux. Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge. Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui demander. Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec Marguerite pour lui dire: — Qui regardez-vous ainsi? — Marguerite Gautier. — Vous la connaissez? — Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine. — Vous demeurez donc rue d'Antin? — Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du mien. — On dit que c'est une charmante fille. — Vous ne la connaissez pas? — Non, mais je voudrais bien la connaître. — Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge? — Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle. — Chez elle? — Oui. — C'est plus difficile. — Pourquoi? — Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux. — Protégée est charmant. — Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien embarrassé d'être son amant. Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du duc à Bagnères. — C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici? — Justement. — Mais, qui la reconduira? — Lui. — Il va donc venir la prendre? — Dans un instant. — Et vous, qui vous reconduit? — Personne. — Je m'offre. — Mais vous êtes avec un ami, je crois. — Nous nous offrons alors. — Qu'est-ce que c'est que votre ami? — C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de faire votre connaissance. — Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette pièce, car je connais la dernière. — Volontiers, je vais prévenir mon ami. — Allez. — Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui entre dans la loge de Marguerite. Je regardai. Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par: — En voulez-vous? — Non, fit Prudence. Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc. Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui. Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et pour moi. Il accepta. Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy. À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en allaient. J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux bonhomme. Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux superbes chevaux. Nous entrâmes dans la loge de Prudence. Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez avec quel empressement j'acceptai. Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus bientôt fait retomber la conversation sur elle. — Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence. — Non pas; elle doit être seule. — Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston. — Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt. — Pourquoi? — Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours la fièvre. — Elle n'a pas d'amants? demandai-je. — Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture. Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera toujours temps de prendre le comte à la mort du duc. «Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos. Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue pour voir qui sort, et surtout qui entre. — Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais l'air moins gai depuis quelque temps. — Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille. Gaston s'arrêta. — Elle m'appelle, je crois. Nous écoutâmes. En effet, une voix appelait Prudence. — Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy. — Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en riant, nous nous en irons quand bon nous semblera. — Pourquoi nous en irions-nous? — Je vais chez Marguerite. — Nous attendrons ici. — Cela ne se peut pas. — Alors, nous irons avec vous. — Encore moins. — Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire une visite. — Mais Armand ne la connaît pas. — Je le présenterai. — C'est impossible. Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec Gaston. Elle ouvrit la fenêtre. Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors. — Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre et d'un ton presque impérieux. — Que me voulez-vous? — Je veux que vous veniez tout de suite. — Pourquoi? — Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr. — Je ne peux pas maintenant. — Qui vous en empêche? — J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller. — Dites-leur qu'il faut que vous sortiez. — Je le leur ai dit. — Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils s'en iront. — Après avoir mis tout sens dessus dessous! — Mais qu'est-ce qu'ils veulent? — Ils veulent vous voir. — Comment se nomment-ils? — Vous en connaissez un, M. Gaston R... — Ah! oui, je le connais; et l'autre? — M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas? — Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous attends, venez vite. Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne. Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet oubli. — Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir. — Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera avec moi. Nous suivîmes Prudence qui descendait. Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande influence sur ma vie. J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de l'Opéra-Comique. En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me battait si fort que la pensée m'échappait. Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous. Prudence sonna. Le piano se tut. Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme de chambre vint nous ouvrir. Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette époque ce que vous l'avez vu depuis. Un jeune homme était appuyé contre la cheminée. Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas. L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre personnage. À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit: — Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.
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II
Le père et le fils. Laissons Danglars, aux prises avec le génie de la haine, essayer de souffler contre son camarade quelque maligne supposition à l'oreille de l'armateur, et suivons Dantès, qui, après avoir parcouru la Canebière dans toute sa longueur, prend la rue de Noailles, entre dans une petite maison située du côté gauche des Allées de Meilhan, monte vivement les quatre étages d'un escalier obscur, et, se retenant à la rampe d'une main, comprimant de l'autre les battements de son coeur, s'arrête devant une porte entre baillée, qui laisse voir jusqu'au fond d'une petite chambre. Cette chambre était celle qu'habitait le père de Dantès. La nouvelle de l'arrivée du Pharaon n'était encore parvenue au vieillard, qui s'occupait, monté sur une chaise, à palissader d'une main tremblante quelques capucines mêlées de clématites, qui montaient en grimpant le long du treillage de sa fenêtre. Tout à coup il se sentit prendre à bras-le-corps, et une voix bien connue s'écria derrière lui: «Mon père, mon bon père!» Le vieillard jeta un cri et se retourna; puis, voyant son fils, il se laissa aller dans ses bras, tout tremblant et tout pâle. «Qu'as-tu donc, père? s'écria le jeune homme inquiet; serais-tu malade? — Non, non, mon cher Edmond, mon fils, mon enfant, non; mais je ne t'attendais pas, et la joie, le saisissement de te revoir ainsi à l'improviste... mon Dieu! il me semble que je vais mourir! — Eh bien, remets-toi donc, père! c'est moi, bien moi! On dit toujours que la joie ne fait pas mal, et voilà pourquoi je suis entré ici sans préparation. Voyons, souris-moi, au lieu de me regarder comme tu le fais, avec des yeux égarés. Je reviens et nous allons être heureux. — Ah! tant mieux, garçon! reprit le vieillard, mais comment allons-nous être heureux? tu ne me quittes donc plus? Voyons, conte-moi ton bonheur. — Que le Seigneur me pardonne, dit le jeune homme, de me réjouir d'un bonheur fait avec le deuil d'une famille! Mais Dieu sait que je n'eusse pas désiré ce bonheur; il arrive, et je n'ai pas la force de m'en affliger: le brave capitaine Leclère est mort, mon père, et il est probable que, par la protection de M. Morrel, je vais avoir sa place. Comprenez-vous, mon père? capitaine à vingt ans! avec cent louis d'appointements et une part dans les bénéfices! n'est-ce pas plus que ne pouvait vraiment l'espérer un pauvre matelot comme moi? — Oui, mon fils, oui, en effet, dit le vieillard, c'est heureux. — Aussi je veux que du premier argent que je toucherai vous ayez une petite maison, avec un jardin pour planter vos clématites, vos capucines et vos chèvrefeuilles.... Mais, qu'as-tu donc, père, on dirait que tu te trouves mal? — Patience, patience! ce ne sera rien.» Et, les forces manquant au vieillard, il se renversa en arrière. «Voyons! voyons! dit le jeune homme, un verre de vin, mon père; cela vous ranimera; où mettez-vous votre vin? — Non, merci, ne cherche pas; je n'en ai pas besoin, dit le vieillard essayant de retenir son fils. — Si fait, si fait, père, indiquez-moi l'endroit.» Et il ouvrit deux ou trois armoires. «Inutile... dit le vieillard, il n'y a plus de vin. — Comment, il n'y a plus de vin! dit en pâlissant à son tour Dantès, regardant alternativement les joues creuses et blêmes du vieillard et les armoires vides, comment, il n'y a plus de vin! Auriez-vous manqué d'argent, mon père? — Je n'ai manqué de rien, puisque te voilà, dit le vieillard. — Cependant, balbutia Dantès en essuyant la sueur qui coulait de son front, cependant je vous avais laissé deux cents francs, il y a trois mois, en partant. — Oui, oui, Edmond, c'est vrai; mais tu avais oublié en partant une petite dette chez le voisin Caderousse; il me l'a rappelée, en me disant que si je ne payais pas pour toi il irait se faire payer chez M. Morrel. Alors, tu comprends, de peur que cela te fît du tort.... — Eh bien? — Eh bien, j'ai payé, moi. — Mais, s'écria Dantès, c'était cent quarante francs que je devais à Caderousse! — Oui, balbutia le vieillard. — Et vous les avez donnés sur les deux cent francs que je vous avais laissés?» Le vieillard fit un signe de tête. «De sorte que vous avez vécu trois mois avec soixante francs! murmura le jeune homme. — Tu sais combien il me faut peu de chose, dit le vieillard. — Oh! mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi! s'écria Edmond en se jetant à genoux devant le bonhomme. — Que fais-tu donc? — Oh! vous m'avez déchiré le coeur. — Bah! te voilà, dit le vieillard en souriant; maintenant tout est oublié, car tout est bien. — Oui, me voilà, dit le jeune homme, me voilà avec un bel avenir et un peu d'argent. Tenez, père, dit-il, prenez, prenez, et envoyez chercher tout de suite quelque chose.» Et il vida sur la table ses poches, qui contenaient une douzaine de pièces d'or, cinq ou six écus de cinq francs et de la menue monnaie. Le visage du vieux Dantès s'épanouit. «À qui cela? dit-il. — Mais, à moi!... à toi!... à nous!... Prends, achète des provisions, sois heureux, demain il y en a d'autres. — Doucement, doucement, dit le vieillard en souriant; avec ta permission, j'userai modérément de la bourse: on croirait, si l'on me voyait acheter trop de choses à la fois, que j'ai été obligé d'attendre le retour pour les acheter. — Fais comme tu voudras; mais, avant toutes choses, prends une servante, père; je ne veux pas que tu restes seul. J'ai du café de contrebande et d'excellent tabac dans un petit coffre de la cale, tu l'auras dès demain. Mais chut! voici quelqu'un. — C'est Caderousse qui aura appris ton arrivée, et qui vient sans doute te faire son compliment de bon retour. — Bon, encore des lèvres qui disent une chose tandis que le coeur en pense une autre, murmura Edmond; mais, n'importe, c'est un voisin qui nous a rendu service autrefois, qu'il soit le bienvenu.» En effet, au moment où Edmond achevait la phrase à voix basse, on vit apparaître encadrée par la porte du palier, la tête noire et barbue de Caderousse. C'était un homme de vingt-cinq à vingt-six ans; il tenait à sa main un morceau de drap, qu'en sa qualité de tailleur il s'apprêtait à changer en un revers d'habit. «Eh! te voilà donc revenu, Edmond? dit-il avec un accent marseillais des plus prononcés et avec un large sourire qui découvrait ses dents blanches comme de l'ivoire. — Comme vous voyez, voisin Caderousse, et prêt à vous être agréable en quelque chose que ce soit, répondit Dantès en dissimulant mal sa froideur sous cette offre de service. — Merci, merci; heureusement, je n'ai besoin de rien, et ce sont même quelquefois les autres qui ont besoin de moi. (Dantès fit un mouvement.) Je ne te dis pas cela pour toi, garçon; je t'ai prêté de l'argent, tu me l'as rendu; cela se fait entre bons voisins, et nous sommes quittes. — On n'est jamais quitte envers ceux qui nous ont obligés, dit Dantès, car lorsqu'on ne leur doit plus l'argent, on leur doit la reconnaissance. — À quoi bon parler de cela! Ce qui est passé est passé. Parlons de ton heureux retour, garçon. J'étais donc allé comme cela sur le port pour rassortir du drap marron, lorsque je rencontrai l'ami Danglars. — Toi, à Marseille? — Eh oui, tout de même, me répondit-il. — Je te croyais à Smyrne. — J'y pourrais être, car j'en reviens. — Et Edmond, où est-il donc, le petit? — Mais chez son père, sans doute, répondit Danglars; et alors je suis venu, continua Caderousse, pour avoir le plaisir de serrer la main à un ami. — Ce bon Caderousse, dit le vieillard, il nous aime tant. — Certainement que je vous aime, et que je vous estime encore, attendu que les honnêtes gens sont rares! Mais il paraît que tu deviens riche, garçon?» continua le tailleur en jetant un regard oblique sur la poignée d'or et d'argent que Dantès avait déposée sur la table. Le jeune homme remarqua l'éclair de convoitise qui illumina les yeux noirs de son voisin. «Eh! mon Dieu! dit-il négligemment, cet argent n'est point à moi; je manifestais au père la crainte qu'il n'eût manqué de quelque chose en mon absence, et pour me rassurer, il a vidé sa bourse sur la table. Allons, père, continua Dantès, remettez cet argent dans votre tirelire; à moins que le voisin Caderousse n'en ait besoin à son tour, auquel cas il est bien à son service. — Non pas, garçon, dit Caderousse, je n'ai besoin de rien, et, Dieu merci l'état nourrit son homme. Garde ton argent, garde: on n'en a jamais de trop; ce qui n'empêche pas que je ne te sois obligé de ton offre comme si j'en profitais. — C'était de bon coeur, dit Dantès. — Je n'en doute pas. Eh bien, te voilà donc au mieux avec M. Morrel, câlin que tu es? — M. Morrel a toujours eu beaucoup de bonté pour moi, répondit Dantès. — En ce cas, tu as tort de refuser son dîner. — Comment, refuser son dîner? reprit le vieux Dantès; il t'avait donc invité à dîner? — Oui, mon père, reprit Edmond en souriant de l'étonnement que causait à son père l'excès de l'honneur dont il était l'objet. — Et pourquoi donc as-tu refusé, fils? demanda le vieillard. — Pour revenir plus tôt près de vous, mon père, répondit le jeune homme; j'avais hâte de vous voir. — Cela l'aura contrarié, ce bon M. Morrel, reprit Caderousse; et quand on vise à être capitaine, c'est un tort que de contrarier son armateur. — Je lui ai expliqué la cause de mon refus, reprit Dantès, et il l'a comprise, je l'espère. — Ah! c'est que, pour être capitaine, il faut un peu flatter ses patrons. — J'espère être capitaine sans cela, répondit Dantès. — Tant mieux, tant mieux! cela fera plaisir à tous les anciens amis, et je sais quelqu'un là-bas, derrière la citadelle de Saint-Nicolas, qui n'en sera pas fâché. — Mercédès? dit le vieillard. — Oui, mon père, reprit Dantès, et, avec permission, maintenant que je vous ai vu, maintenant que je sais que vous vous portez bien et que vous avez tout ce qu'il vous faut, je vous demanderai la permission d'aller faire visite aux Catalans. — Va, mon enfant, dit le vieux Dantès, et que Dieu te bénisse dans ta femme comme il m'a béni dans mon fils. — Sa femme! dit Caderousse; comme vous y allez, père Dantès! elle ne l'est pas encore, ce me semble! — Non; mais, selon toute probabilité, répondit Edmond, elle ne tardera pas à le devenir. — N'importe, n'importe, dit Caderousse, tu as bien fait de te dépêcher, garçon. — Pourquoi cela? — Parce que la Mercédès est une belle fille, et que les belles filles ne manquent pas d'amoureux; celle-là surtout, ils la suivent par douzaines. — Vraiment, dit Edmond avec un sourire sous lequel perçait une légère nuance d'inquiétude. — Oh! oui, reprit Caderousse, et de beaux partis même; mais, tu comprends, tu vas être capitaine, on n'aura garde de te refuser, toi! — Ce qui veut dire, reprit Dantès avec un sourire qui dissimulait mal son inquiétude, que si je n'étais pas capitaine.... — Eh! eh! fit Caderousse. — Allons, allons, dit le jeune homme, j'ai meilleure opinion que vous des femmes en général, et de Mercédès en particulier, et, j'en suis convaincu, que je sois capitaine ou non, elle me restera fidèle. — Tant mieux! tant mieux! dit Caderousse, c'est toujours, quand on va se marier, une bonne chose que d'avoir la foi, mais, n'importe; crois-moi, garçon, ne perds pas de temps à aller lui annoncer ton arrivée et à lui faire part de tes espérances. — J'y vais», dit Edmond. Il embrassa son père, salua Caderousse d'un signe et sortit. Caderousse resta un instant encore; puis, prenant congé du vieux Dantès, il descendit à son tour et alla rejoindre Danglars, qui l'attendait au coin de la rue Senac. — Eh bien, dit Danglars, l'as-tu vu? — Je le quitte, dit Caderousse. — Et t'a-t-il parlé de son espérance d'être capitaine? — Il en parle comme s'il l'était déjà. — Patience! dit Danglars, il se presse un peu trop, ce me semble. — Dame! il paraît que la chose lui est promise par M. Morrel. — De sorte qu'il est bien joyeux? — C'est-à-dire qu'il en est insolent; il m'a déjà fait ses offres de service comme si c'était un grand personnage; il m'a offert de me prêter de l'argent comme s'il était un banquier. — Et vous avez refusé? — Parfaitement; quoique j'eusse bien pu accepter, attendu que c'est moi qui lui ai mis à la main les premières pièces blanches qu'il a maniées. Mais maintenant M. Dantès n'aura plus besoin de personne, il va être capitaine. — Bah! dit Danglars, il ne l'est pas encore. — Ma foi, ce serait bien fait qu'il ne le fût pas, dit Caderousse, ou sans cela il n'y aura plus moyen de lui parler. — Que si nous le voulons bien, dit Danglars, il restera ce qu'il est, et peut-être même deviendra moins qu'il n'est. — Que dis-tu? — Rien, je me parle à moi-même. Et il est toujours amoureux de la belle Catalane? — Amoureux fou. Il y est allé; mais ou je me trompe fort, ou il aura du désagrément de ce côté-là. — Explique-toi. — À quoi bon? — C'est plus important que tu ne crois. Tu n'aimes pas Dantès, hein? — Je n'aime pas les arrogants. — Eh bien, alors! dis-moi ce que tu sais relativement à la Catalane. — Je ne sais rien de bien positif; seulement j'ai vu des choses qui me font croire, comme je te l'ai dit, que le futur capitaine aura du désagrément aux environs du chemin des Vieilles-Infirmeries. — Qu'as-tu vu? allons, dis. — Eh bien, j'ai vu que toutes les fois que Mercédès vient en ville, elle y vient accompagnée d'un grand gaillard de Catalan à l'oeil noir, à la peau rouge, très brun, très ardent, et qu'elle appelle mon cousin. — Ah! vraiment! et crois-tu que ce cousin lui fasse la cour? — Je le suppose: que diable peut faire un grand garçon de vingt et un ans à une belle fille de dix-sept? — Et tu dis que Dantès est allé aux Catalans? — Il est parti devant moi. — Si nous allions du même côté, nous nous arrêterions à la Réserve, et, tout en buvant un verre de vin de La Malgue, nous attendrions des nouvelles. — Et qui nous en donnera? — Nous serons sur la route, et nous verrons sur le visage de Dantès ce qui se sera passé. — Allons, dit Caderousse; mais c'est toi qui paies? — Certainement,» répondit Danglars. Et tous deux s'acheminèrent d'un pas rapide vers l'endroit indiqué. Arrivés là, ils se firent apporter une bouteille et deux verres. Le père Pamphile venait de voir passer Dantès il n'y avait pas dix minutes. Certains que Dantès était aux Catalans, ils s'assirent sous le feuillage naissant des platanes et des sycomores, dans les branches desquels une bande joyeuse d'oiseaux chantaient un des premiers beaux jours de printemps.
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XXVII
AU LOUVRE Ce jour-là aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet et fit appeler M. d'Épernon. Il pouvait être midi. Le duc s'empressa d'obéir et de passer chez le roi. Il trouva Sa Majesté debout dans une première chambre, considérant avec attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le regard perçant du roi. Le roi prit d'Épernon à part. — Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant le jeune homme, la drôle de figure de moine que voilà. — De quoi s'étonne Votre Majesté? dit d'Épernon; je trouve la figure fort ordinaire, moi. — Vraiment? Et le roi se prit à rêver. — Comment t'appelles-tu? lui dit-il. — Frère Jacques, sire. — Tu n'as pas d'autre nom? — Mon nom de famille, Clément. — Frère Jacques Clément? répéta le roi. — Votre Majesté ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'étrange dans le nom? dit en riant le duc. Le roi ne répondit point. — Tu as très bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le regarder. — Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui reprochait, et que lui donnait une familiarité de tous les jours. — Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne connais pas, ou plutôt que tu ne connais plus. — En vérité, sire, dit d'Épernon, vous regardez étrangement cet enfant, et vous l'embarrassez. — C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se défendre de lui; il me semble que je l'ai déjà vu ou que je le verrai. Il m'est apparu dans un rêve, je crois. Allons, voilà que je déraisonne. Va- t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demandée à celui qui la demande; sois tranquille. D'Épernon? — Sire? — Qu'on lui donne dix écus. — Merci, dit le moine. — On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'Épernon qui ne comprenait point qu'un moine parût mépriser dix écus. — Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont là appendus au mur. — Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite? demanda d'Épernon. — J'ai fait voeu de pauvreté et de chasteté, répliqua Jacques. — Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille, Lavalette, dit le roi. Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui paraissait le moins riche et le donna au petit moine. C'était un couteau catalan, à la lame large, effilée, solidement emmanchée dans un morceau de belle corne ciselée. Jacques le prit, tout joyeux de posséder une si belle arme, et se retira. Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi. — Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois hommes qui sachent monter à cheval? — Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois. — Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler à l'instant même. Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre. Loignac parut au bout de quelques secondes. — Loignac, dit le duc, envoyez-moi à l'instant même deux cavaliers solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majesté. Loignac traversa rapidement la galerie, arriva près du bâtiment, que nous nommerons désormais le logis des Quarante-Cinq. Là, il ouvrit la porte et appela d'une voix de maître: — Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran! — M. de Biran est sorti, dit le factionnaire. — Comment! sorti sans permission? — Il étudie le quartier que monseigneur le duc d'Épernon lui a recommandé ce matin. — Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors. Les deux noms retentirent sous les voûtes, et les deux élus apparurent aussitôt. — Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'Épernon. Et il les conduisit au duc, lequel, congédiant Loignac, les conduisit à son tour au roi. Sur un geste de Sa Majesté, le duc se retira et les deux jeunes gens restèrent. C'était la première fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait un aspect fort imposant. L'émotion se trahissait chez eux de façon différente. Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache hérissée. Carmainges, pâle, mais tout aussi résolu, bien que moins fier, n'osait, arrêter son regard sur Henri. — Vous êtes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi. — J'ai cet honneur, sire, répliqua Sainte-Maline. — Et vous, monsieur? — J'ai cru que monsieur répondait pour nous deux, sire; voilà pourquoi ma réponse s'est fait attendre; mais quant à être au service de Votre Majesté, j'y suis autant que qui que ce soit au monde. — Bien. Vous allez monter à cheval et prendre la route de Tours: la connaissez-vous? — Je demanderai, dit Sainte-Maline. — Je m'orienterai, dit Carmainges. — Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord. — Oui, sire. — Vous pousserez jusqu'à ce que vous rencontriez un homme voyageant seul. — Votre Majesté veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte- Maline. — Une grande épée au côté ou au dos, de grands bras, de grandes jambes. — Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que l'exemple de son compagnon entraînait, malgré les habitudes de l'étiquette, à interroger le roi. — Il s'appelle l'Ombre, dit Henri. — Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons, sire. — Et nous fouillerons toutes les hôtelleries. — Une fois l'homme rencontré et reconnu, vous lui remettrez cette lettre. Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble. Le roi demeura un instant embarrassé. — Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il à l'un d'eux. — Ernauton de Carmainges, répondit-il. — Et vous? — René de Sainte-Maline. — Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte- Maline la remettra. Ernauton prit le précieux dépôt qu'il s'apprêta à serrer dans son pourpoint. Sainte-Maline arrêta son bras au moment où la lettre allait disparaître, et il en baisa respectueusement le scel. Puis il remit la lettre à Ernauton. Cette flatterie fit sourire Henri III. — Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi. — Est-ce tout, sire? demanda Ernauton. — Oui, messieurs; seulement une dernière recommandation. Les jeunes gens s'inclinèrent et attendirent. — Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus précieuse que la vie d'un homme. Sur votre tête, ne la perdez pas, remettez-la secrètement à l'Ombre, qui vous en donnera un reçu que vous me rapporterez, et surtout voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez. Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton comblé de joie; Sainte-Maline gonflée de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux, l'autre avec un avide regard qui brûlait le pourpoint de son compagnon. Monsieur d'Épernon les attendait: il voulut questionner. — M. le duc, répondit Ernauton, le roi ne nous a point autorisés à parler. Ils allèrent à l'instant même aux écuries, où le piqueur du roi leur délivra deux chevaux de route, vigoureux et bien équipés. M. d'Épernon les eût suivis certainement pour en savoir davantage, s'il n'eût été prévenu, au moment où Carmainges et Sainte-Maline le quittaient, qu'un homme voulait lui parler à l'instant même et à tout prix. — Quel homme? demanda le duc avec impatience. — Le lieutenant de la prévôté de l'Île-de-France. — Eh! parfandious! s'écria-t-il, suis-je échevin, prévôt ou chevalier du guet? — Non, monseigneur, mais vous êtes ami du roi, répondit une humble voix à sa gauche. Je vous en supplie, à ce titre écoutez-moi donc! Le duc se retourna. Près de lui, chapeau bas et oreilles basses, était un pauvre solliciteur qui passait à chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel. — Qui êtes-vous? demanda brutalement le duc. — Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur. — Et vous voulez me parler? — Je demande cette grâce. — Je n'ai pas le temps. — Même pour entendre un secret, monseigneur? — J'en écoute cent tous les jours, monsieur: le vôtre fera cent et un; ce serait un de trop. — Même si celui-là intéressait la vie de Sa Majesté? dit Nicolas Poulain en se penchant à l'oreille de d'Épernon. — Oh! oh! je vous écoute; venez dans mon cabinet. Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc.
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Chapitre 16
Maintenant, il faut que nos lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance avec un des personnages principaux de l'histoire que nous avons entrepris de leur raconter, personnage que nous n'avons encore fait que leur indiquer en passant. Nous voulons parler du bon bourgeois que nous avons vu d'abord quitter le groupe de la rue de Valois et se diriger vers la barrière des Sergents, au moment où l'artiste en plein air allait commencer sa quête, et que, si on se le rappelle, nous avons revu ensuite, dans un moment si inopportun, traverser attardé la rue des Bons-Enfants dans toute sa longueur. Dieu nous garde de mettre l'intelligence de nos lecteurs en question, à ce point de douter un seul instant qu'ils n'aient reconnu, dans le pauvre diable à qui le chevalier d'Harmental était venu si à propos en aide, le bonhomme de la terrasse de la rue du Temps-Perdu. Mais ce qu'ils ne peuvent savoir, si nous ne leur racontons avec quelque détail, c'est ce qu'était physiquement, moralement et socialement, ce pauvre diable. Si l'on n'a point oublié le peu de choses que nous avons eu jusqu'à présent l'occasion de dire sur son compte, on doit se rappeler que c'était un homme de quarante à quarante-cinq ans. Or, comme chacun sait, passé quarante ans, le bourgeois de Paris n'a plus d'âge, car de ce moment il oublie totalement le soin de sa personne, dont en général il ne s'est jamais beaucoup occupé, si bien qu'il met ce qu'il trouve et se coiffe comme il peut, négligence dont souffrent singulièrement ses grâces corporelles, surtout quand son physique, comme celui de notre héros, n'est pas de nature à se faire valoir par lui-même. Notre bourgeois était un petit homme de cinq pieds un pouce, gros et court, disposé à pousser à l'obésité à mesure qu'il avancerait en âge, et porteur d'une de ces figures placides où tout, cheveux, sourcils, yeux et peau, semble de la même couleur; d'une de ces figures, enfin, dont, à dix pas, on ne distingue aucun trait. Aussi, le physionomiste le plus enthousiaste, s'il eût cherché à lire sur ce visage quelque haute et curieuse destinée, se serait certes arrêté dans son examen dès qu'il eût remonté de ses gros yeux bleu faïence à son front déprimé, ou qu'il eût descendu de ses lèvres bonassement entrouvertes aux plis rebondis de son double menton. Alors il eût compris qu'il avait sous les yeux une de ces têtes auxquelles toute fermentation est inconnue, dont les passions, bonnes ou mauvaises, ont respecté la fraîcheur, et qui n'ont jamais ballotté dans les parois vides de leur cerveau que le refrain banal de quelque chanson avec laquelle les nourrices endorment les enfants. Ajoutons que la Providence, qui ne fait jamais les choses à demi, avait signé l'original dont nous venons d'offrir la copie à nos lecteurs du nom caractéristique de Jean Buvat. Il est vrai que les personnes qui avaient pu apprécier la profonde nullité d'esprit et les excellentes qualités de coeur de ce brave homme supprimaient d'ordinaire le surnom patronymique qu'il avait reçu sur les fonts baptismaux, et l'appelaient tout simplement le bonhomme Buvat. Dès sa plus tendre jeunesse, le petit Buvat, qui avait une répugnance marquée pour toute espèce d'étude, manifesta une vocation toute particulière pour la calligraphie. Aussi arrivait-il chaque matin au collège des Oratoriens, où sa mère l'envoyait gratis, avec des thèmes et des versions fourmillant de fautes, mais écrits avec une netteté, une régularité, une propreté, qui faisaient plaisir à voir. Il en résultait que le petit Buvat recevait régulièrement tous les jours le fouet pour la paresse de son esprit, et tous les ans le prix d'écriture pour l'habileté de sa main. À quinze ans, il passa de l'Épitome sacrae qu'il avait recommencé cinq fois, à l'Épitome Graecae; mais dès les premières versions, les professeurs s'aperçurent que le saut qu'ils venaient de faire faire à leur élève était trop fort pour lui, et ils le remirent pour la sixième fois à l'Épitome sacrae. Tout passif qu'il paraissait être à l'extérieur, le jeune Buvat ne manquait pas au fond d'un certain orgueil; il revint le soir tout pleurant chez sa mère, se plaignit à elle de l'injustice qui lui avait été faite, et déclara dans sa douleur une chose qu'il s'était bien gardé d'avouer jusque-là: c'est qu'il y avait à son école des enfants de dix ans plus avancés que lui. Madame veuve Buvat, qui était une commère, et qui voyait partir tous les matins son fils avec des devoirs parfaitement peints, ce qui lui suffisait à elle pour croire qu'il n'y avait rien à y redire, courut le lendemain chanter pouille aux bons pères. Ceux-ci lui répondirent que son fils était un bon enfant, incapable d'une mauvaise pensée vis-à-vis de Dieu et d'une mauvaise action envers ses camarades, mais qu'il était en même temps d'une si formidable bêtise, qu'ils lui conseillaient de développer, en le faisant maître d'écriture, le seul talent dont il parût que la nature, dans son avarice envers lui, eût consenti à le douer. Ce conseil fut un trait de lumière pour madame Buvat. Elle comprit que de cette façon le produit qu'elle tirerait de son fils serait immédiat: elle revint donc à la maison et communiqua au jeune Buvat les nouveaux plans d'avenir qu'elle venait de former pour lui. Le jeune Buvat n'y vit qu'un moyen d'échapper à la fustigation et aux férules qu'il recevait tous les jours, et que ne compensait pas dans son esprit la récompense reliée en veau qu'il recevait tous les ans. Il accueillit donc les ouvertures de madame sa mère avec la plus grande joie, lui promit qu'avant six mois il serait le premier maître d'écriture de la capitale, et, le jour même, après avoir, de ses petites économies, acheté un canif à quatre lames, un paquet de plumes d'oie et deux cahiers de papier, il se mit à l'oeuvre. Les bons oratoriens ne s'étaient pas trompés sur la véritable vocation du jeune Buvat: la calligraphie était chez lui un art qui arrivait presque jusqu'au dessin. Au bout de six mois, comme le singe des Mille et une Nuits, il écrivait six sortes d'écritures, et imitait au trait toutes sortes de figures d'hommes, d'arbres et d'animaux. Au bout d'un an, il avait fait de tels progrès, qu'il demeura convaincu qu'il pouvait lancer son prospectus. Il y travailla pendant trois mois, jour et nuit, et pensa perdre la vue, mais il est juste de dire aussi qu'au bout de ce temps il avait accompli un chef-d'oeuvre: ce n'était pas une simple pancarte, c'était un véritable tableau représentant la Création du monde en pleins et en déliés, divisée à peu près comme la Transfiguration de Raphaël. Dans la partie du haut, consacrée à l'Éden, le Père éternel tirait Ève du côté d'Adam endormi, entouré des animaux que la noblesse de leur nature rapproche de l'homme, tels que le lion, le cheval et le chien. Au bas était la mer, dans les profondeurs de laquelle on voyait nager les poissons les plus fantastiques, et qui ballottait à sa surface un superbe vaisseau à trois ponts. Des deux côtés, des arbres chargés d'oiseaux mettaient le ciel qu'ils touchaient de leur sommet en communication avec la terre qu'ils fouillaient de leurs racines, et dans l'intervalle laissé libre par toutes ces belles choses s'élançait dans la ligne la plus parfaitement horizontale, et reproduit en six écritures différentes, l'adverbe impitoyablement. Cette fois, l'artiste ne fut point trompé dans son attente. Le tableau produisit l'effet qu'il devait produire; huit jours après, le jeune Buvat avait cinq écoliers et deux écolières. Cette vogue ne fit qu'augmenter, et madame Buvat, après quelques années encore passées dans une aisance supérieure à celle qu'elle avait jamais eue, même du temps de feu son mari, eut la satisfaction de mourir parfaitement rassurée sur l'avenir de monsieur son fils. Quant à lui, après avoir convenablement pleuré madame sa mère, il poursuivit le cours de sa vie, si quotidiennement réglée qu'il pouvait affirmer chaque soir que son lendemain serait exactement calqué sur la veille. Il arriva ainsi à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, ayant traversé, dans le calme éternel de son innocente et vertueuse bonhomie, cette époque orageuse de l'existence. Ce fut vers ce temps que le brave homme trouva l'occasion de faire une action sublime, et qu'il la fit instinctivement, naïvement et bonnement, comme tout ce qu'il faisait. Peut-être un homme d'esprit eût-il passé près d'elle sans la voir, ou eût-il détourné la tête en la voyant. Il y avait alors au premier étage de la maison n° 6 de la rue des Orties, dont Buvat occupait modestement une mansarde, un jeune ménage qui faisait l'admiration de tout le quartier par l'harmonie charmante avec laquelle vivaient ensemble le mari et la femme. Il est vrai de dire que les deux époux avaient l'air d'être nés l'un pour l'autre. Le mari était un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine méridionale, ayant les cheveux, les yeux et la barbe noirs, le teint basané, et des dents comme des perles. Il se nommait Albert du Rocher, était fils d'un ancien chef cévenol qui avait été forcé de se faire catholique ainsi que toute sa famille, lors des persécutions de M. de Bâville, et, moitié par opposition, moitié parce que la jeunesse cherche les jeunes gens, il était entré, après avoir fait ses preuves comme écuyer, chez monsieur le duc de Chartres, lequel, à cette époque justement, reformait sa maison, qui avait fort souffert dans la campagne précédente à la bataille de Steinkerque, où le prince avait fait ses premières armes. Du Rocher avait donc obtenu la place de la Neuville, son prédécesseur, qui avait été tué lors de cette belle charge de la maison du roi, qui, conduite par monsieur le duc de Chartres, avait décidé de la victoire. L'hiver avait interrompu la campagne; mais le printemps arrivé, monsieur de Luxembourg rappela à lui tous ces beaux officiers qui partageaient semestriellement, à cette époque, leur vie entre la guerre et les plaisirs. M. le duc de Chartres, toujours si ardent à tirer une épée que la jalousie de Louis XIV repoussa si souvent au fourreau, fut un des premiers à se rendre à cet appel. Du Rocher le suivit avec toute sa maison militaire. La grande journée de Nerwinde arriva. M. le duc de Chartres avait comme d'habitude le commandement de la maison; comme d'habitude, il chargea à sa tête, mais si profondément, que, dans ses différentes charges, il resta cinq fois à peu près seul au milieu d'ennemis. À la cinquième fois, il n'avait près de lui qu'un jeune homme qu'il connaissait à peine, mais au coup d'oeil rapide qu'il échangea avec lui, il reconnut que c'était un de ces coeurs sur lesquels il pouvait compter, et, au lieu de se rendre, comme le lui proposait un brigadier ennemi qui l'avait reconnu, il lui cassa la tête d'un coup de pistolet. Au même instant, deux coups de feu partirent, dont l'un enleva le chapeau du prince, et dont l'autre s'amortit sur la poignée de son épée; mais à peine ces deux coups de feu étaient-ils partis, que ceux qui les avaient tirés tombèrent presque simultanément, renversés par le compagnon du prince, l'un d'un coup de sabre, l'autre d'un coup de pistolet. Une décharge générale se fit alors sur ces deux hommes, qui ne furent heureusement, ou plutôt miraculeusement, atteints par aucune balle; seulement le cheval du prince, blessé mortellement à la tête, s'abattit sous lui, le jeune homme qui l'accompagnait sauta aussitôt à bas du sien et le lui offrit. Le prince fit quelques difficultés d'accepter ce service, qui pouvait coûter si cher à celui qui le lui rendait; mais le jeune homme, qui était grand et fort pensant que ce n'était pas le moment d'échanger des politesses, prit le prince dans ses bras, et, bon gré mal gré, le remit en selle. En ce moment, M. d'Arcy, qui arrivait avec un détachement de chevau-légers, pénétra jusqu'à lui juste au moment où, malgré leur courage, le prince et son compagnon allaient être tués ou pris. Tous deux étaient sans blessures, quoique le prince eût reçu quatre balles dans ses habits. Le duc de Chartres tendit alors la main à son compagnon et lui demanda comment il s'appelait, car quoique sa figure lui fût connue, il était depuis si peu de temps à son service qu'il ne se rappelait même pas son nom. Le jeune homme lui répondit qu'il s'appelait Albert du Rocher, et qu'il avait remplacé près de lui, comme écuyer, la Neuville, tué à Steinkerque. Alors, se retournant vers ceux qui venaient d'arriver:--Messieurs, leur dit le prince, c'est vous qui m'avez empêché d'être pris; mais, ajouta-t-il en montrant du Rocher, voilà celui qui m'a empêché d'être tué. À la fin de la campagne, monsieur le duc de Chartres nomma du Rocher son premier écuyer, et, trois ans après, ayant toujours conservé pour lui l'affection reconnaissante qu'il lui avait vouée, il le maria avec une jeune personne dont il était amoureux et de la dot de laquelle il se chargea. Malheureusement, comme monsieur de Chartres n'était encore qu'un jeune homme à cette époque, la dot ne dut pas être bien forte, mais en échange il se chargea de l'avancement de son protégé. Cette jeune personne était d'origine anglaise: sa mère avait accompagné Madame Henriette en France, lorsqu'elle était venue épouser Monsieur, et après l'empoisonnement de cette princesse par le chevalier d'Éffiat, elle était passée dame d'atours au service de la grande dauphine; mais en 1690, la grande dauphine étant morte, et l'Anglaise, dans sa fierté tout insulaire n'ayant pas voulu rester près de mademoiselle Choin, elle s'était retirée dans une petite maison de campagne, qu'elle louait près de Saint-Cloud, pour s'y livrer tout entière à l'éducation de sa petite Clarice, employant à cette éducation la rente viagère qu'elle tenait de la munificence du grand dauphin. Ce fut là que dans les voyages du duc de Chartres à Saint-Cloud, du Rocher fit la connaissance de cette jeune fille, avec laquelle monsieur le duc de Chartres, comme nous l'avons dit, le maria vers 1697. C'étaient donc ces deux jeunes gens, dont l'union faisait plaisir à voir, qui occupaient le premier étage de la maison n° 6 de la rue des Orties, dont Buvat habitait modestement une mansarde. Les jeunes époux avaient eu tout d'abord un fils, dont, dès l'âge de quatre ans, l'éducation calligraphique fut confiée à Buvat. Le jeune élève faisait déjà les progrès les plus satisfaisants, lorsqu'il fut tout à coup enlevé par la rougeole. Le désespoir des parents fut grand, comme il est facile de le comprendre; Buvat le partagea d'autant plus sincèrement que son écolier annonçait les plus heureuses dispositions. Cette sympathie pour leur douleur, de la part d'un étranger, les attacha à lui, et un jour que le bonhomme se plaignait de l'avenir précaire qui attend les artistes, Albert du Rocher lui proposa d'user de son influence pour lui faire obtenir une place à la Bibliothèque. Buvat bondit de joie à l'idée de devenir fonctionnaire public. Le même jour la demande fut écrite de sa plus belle écriture; le premier écuyer l'apostilla chaudement, et, un mois après, Buvat reçut un brevet d'employé à la bibliothèque royale, section des manuscrits aux appointements de neuf cents livres. À compter de ce jour, Buvat, dans l'orgueil bien naturel que lui inspirait sa nouvelle position sociale, oublia ses écoliers et ses écolières, et s'adonna tout entier à la confection des étiquettes. Neuf cents livres, assurées jusqu'à la fin de sa vie, étaient une véritable fortune, et le digne écrivain, grâce à la munificence royale, commença de couler des jours filés d'or et de soie, promettant toujours à ses bons voisins que, s'ils avaient un autre enfant, ce ne serait pas un autre que lui, Jean Buvat, qui lui montrerait à écrire. De leur côté, les pauvres parents désiraient fort donner ce surcroît d'occupation au digne écrivain. Dieu exauça leur désir. Vers la fin de l'année 1702, Clarice accoucha d'une fille. Ce fut une très grande joie dans toute la maison. Buvat ne se sentait pas d'aise: il courait par les escaliers, se battant les cuisses avec les mains, et chantant à tue-tête le refrain de sa chanson favorite: Laissez-moi aller, laissez-moi jouer, etc. Ce jour-là, pour la première fois depuis qu'il avait été nommé, c'est-à-dire depuis deux ans, il n'arriva à son bureau qu'à dix heures un quart au lieu de dix heures précises. Un surnuméraire, qui le croyait mort, avait demandé sa place. La petite Bathilde n'avait pas huit jours que Buvat voulait déjà lui faire faire des bâtons, disant qu'il fallait, pour bien apprendre une chose, l'apprendre dans sa jeunesse. On eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il fallait au moins attendre qu'elle eût deux ou trois ans. Il se résigna; mais, en attendant, il lui prépara des exemples. Au bout de trois ans, Clarice lui tint parole, et Buvat eut la satisfaction de mettre solennellement entre les mains de Bathilde la première plume qu'elle eût touchée. On était arrivé au commencement de 1707, et le duc de Chartres, devenu duc d'Orléans par la mort de Monsieur avait enfin obtenu un commandement en Espagne, où il devait conduire des troupes au maréchal de Berwick. Des ordres furent aussitôt donnés à toute sa maison militaire de se tenir prête pour le 5 mars. Comme premier écuyer, Albert devait nécessairement accompagner le prince. Cette nouvelle, qui en tout autre temps l'eût comblé de joie, lui fut presque douloureuse en ce moment car la santé de Clarice commençait à inspirer de vives inquiétudes, et le médecin avait laissé échapper le mot de phtisie pulmonaire. Soit que Clarice se sentît elle-même gravement attaquée, soit, chose plus naturelle encore, qu'elle craignît tout simplement pour son mari, l'explosion de sa douleur fut si grande, qu'Albert lui-même ne put s'empêcher de pleurer avec elle. La petite Bathilde et Buvat pleurèrent parce qu'ils voyaient pleurer. Le 5 mai arriva: c'était le jour fixé pour le départ. Malgré sa douleur, Clarice s'était occupée elle-même des équipages de son mari, et avait voulu qu'ils fussent dignes du prince qu'il accompagnait. Aussi, au milieu de ses larmes, un éclair d'orgueilleuse joie illumina son visage, lorsqu'elle vit Albert dans son élégant uniforme et sur son beau cheval de bataille. Quant à Albert, il était plein d'orgueil et de fierté. La pauvre femme sourit tristement à ses rêves d'avenir; mais, pour ne pas l'attrister dans ce moment suprême, elle renferma son chagrin dans son coeur, et faisant taire les craintes qu'elle avait pour lui, et peut-être aussi celles qu'elle avait pour elle-même, elle fut la première à lui dire de penser non pas à elle, mais à son honneur. Le duc d'Orléans et son corps d'armée entrèrent en Catalogne dans les premiers jours d'avril, et s'avancèrent aussitôt à marches forcées à travers l'Aragon. En arrivant à Segorbe, le duc apprit que le maréchal de Berwick s'apprêtait à donner une bataille décisive, et, dans le désir qu'il avait d'arriver à temps pour y prendre part, il expédia Albert en courrier; avec mission de dire au maréchal que le duc d'Orléans arrivait à son aide avec dix mille hommes et de le prier, si cela ne contrariait pas ses dispositions, de l'attendre pour commencer l'action, Albert partit; mais, égaré dans les montagnes, perdu par de mauvais guides, il ne précéda l'armée que d'un jour et arriva au camp du maréchal de Berwick au moment même où il allait engager le combat. Albert se fit indiquer la position qu'occupait en personne le maréchal; on lui montra à la gauche de l'armée, sur un petit mamelon d'où l'on découvrait toute la plaine, le duc de Berwick au milieu de son état major. Albert mit son cheval au galop et piqua droit sur lui. Le messager se fit reconnaître au maréchal, et lui exposa la cause de sa mission. Le maréchal, pour toute réponse, lui montra le champ de bataille, et lui dit de retourner vers le prince et de lui dire ce qu'il avait vu. Mais Albert avait respiré l'odeur de la poudre, et ne voulait point s'en aller ainsi. Il demanda la permission de rester, afin de lui donner du moins la nouvelle de la victoire. Le maréchal y consentit. En ce moment, une charge de dragons ayant paru nécessaire au général en chef, il commanda à un de ses aides de camp de porter au colonel l'ordre de charger. Le jeune homme partit au galop, mais à peine avait-il franchi le tiers de la distance qui séparait le mamelon de la position occupée par ce régiment qu'il eut la tête emportée par un boulet de canon. Il n'était pas encore tombé des étriers, qu'Albert, saisissant cette occasion de prendre part à la bataille, lança son cheval à son tour, transmit l'ordre au colonel, et, au lieu de revenir vers le maréchal, tira son épée et chargea en tête du régiment. Cette charge fut une des plus brillantes de la journée, et elle s'enfonça si profondément au coeur des impériaux qu'elle commença d'ébranler l'ennemi. Le maréchal, malgré lui, avait suivi des yeux, au milieu de la mêlée, ce jeune officier qu'il pouvait reconnaître à son uniforme. Il le vit arriver jusqu'au drapeau ennemi, engager une lutte corps à corps avec celui qui le portait, puis, au bout d'un instant, quand le régiment fut en fuite, il vit revenir Albert à lui, tenant sa conquête dans ses bras. Arrivé devant le maréchal, il jeta le drapeau à ses pieds, ouvrit la bouche pour parler, mais, au lieu de paroles, ce fut une gorgée de sang qui vint sur ses lèvres. Le maréchal le vit chanceler sur ses arçons, et s'avança pour le soutenir; mais, avant qu'il eût pu lui porter secours, Albert était tombé: une balle lui avait traversé la poitrine. Le maréchal sauta de son cheval, mais le courageux jeune homme était mort sur le drapeau qu'il venait de conquérir.
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CHAPITRE V.
EXCURSION AUX ILES ÉOLIENNES. STROMBOLI. Nous nous réveillâmes en face de Panaria. Toute la nuit le vent avait été contraire et nos gens s'étaient relayés pour marcher à la rame; mais nous n'avions pas fait grand chemin, et à peine étions-nous à dix lieues de Lipari. Comme la mer était parfaitement calme, je dis au capitaine de jeter l'ancre, de faire des provisions pour la journée, et surtout de ne pas oublier les homards; puis nous descendîmes dans la chaloupe et, prenant Pietro et Philippe pour rameurs, nous leur ordonnâmes de nous conduire sur un des vingt ou trente petits îlots éparpillés entre Panaria et Stromboli. Après un quart d'heure de traversée nous abordâmes à Lisca-Bianca. Jadin s'assit, déploya son parassol, fixa sa chambre claire, et se mit à faire un dessin général des îles. Quant à moi, je pris mon fusil, et, suivi de Pietro, je me mis en quête des aventures; elles se bornèrent à la rencontre de deux oiseaux de mer de l'espèce des bécassines, que je tuai tous les deux; c'était déjà plus que je n'espérais, l'îlot étant parfaitement inhabité et ne possédant pas une touffe d'herbe. Pietro, qui était très-familier avec tous ces rochers petits et grands, me conduisit ensuite à la seule chose curieuse qui existe dans l'île, c'est une source de gaz hydrogène sulfureux qui se dégage de la mer par bulles nombreuses: Pietro en recueillit une certaine quantité dans une bouteille dont il s'était muni à cet effet, et qu'il boucha hermétiquement, en me promettant de me faire voir, à notre retour sur le speronare, una curiosita. Au bout d'une heure à peu près de station à Lisca-Bianca, nous vîmes le speronare qui se mettait en mouvement et se rapprochait de nous. Il arriva en face de notre île juste comme Jadin achevait son croquis; de sorte que nous n'eûmes qu'à remonter dans la barque et ramer pendant cinq minutes pour nous retrouver à bord. Le capitaine avait suivi mon injonction à la lettre: il avait fait une telle récolte de homards ou de langoustes qu'on ne savait où poser le pied, tant le pont en était encombré; j'ordonnai de les réunir et de faire l'appel: il y en avait quarante. Je grondai alors le capitaine, et je l'accusai de nous ruiner; mais il me répondit qu'il prendrait pour lui ceux que je ne voudrais pas, attendu qu'il ne pouvait guère rien trouver à meilleur marché; en effet, ses comptes rendus, il fut établi qu'il y en avait en tout pour la somme de douze francs: il avait acheté toute la pêche d'une barque en bloc et à deux sous la livre. Notre excursion sur l'île de Lisca-Bianca nous avait donné un appétit féroce; en conséquence, nous ordonnâmes à Giovanni de mettre dans une marmite les six plus grosses têtes de la société pour notre déjeuner et celui de l'équipage, puis nous fîmes monter six bouteilles de vin de la cantine, afin que rien ne manquât à la collation. Au dessert Pietro nous gratifia de la tarentelle. En voyant mes deux bécassines, le capitaine m'avait dénoncé l'île de Basiluzzo comme fourmillant de lapins; or, comme il y avait long-temps que nous n'avions fait une chasse en règle, et que rien ne nous pressait autrement, il fut convenu que l'on jetterait l'ancre en face de l'île, et que nous y mettrions pied à terre pendant une couple d'heures. Nous y arrivâmes vers les trois heures, et nous entrâmes dans une petite anse assez commode; huit ou dix maisons couronnent le plateau de l'île, qui n'a pas plus de trois quarts de lieue de tour. Comme je ne voulais pas empiéter sur les plaisirs des propriétaires, j'envoyai Pietro leur demander s'ils voulaient bien me donner la permission de tuer quelques-uns de leurs lapin: ils me firent répondre que, bien loin de s'opposer à cette louable intention, plus j'en tuerais plus je leur ferait plaisir, attendu qu'encouragés par l'impunité, ces insolents maraudeurs mettaient au pillage le peu de légumes qu'ils cultivaient, et qu'ils ne pouvaient défendre contre eux, n'ayant pas de fusils. Nous nous mîmes en chasse à l'instant même, et à peine eûmes-nous fait vingt pas, que nous nous aperçûmes que le capitaine nous avait dit la vérité: les lapins nous partaient dans les jambes, et chaque lapin qui se levait en faisait lever deux ou trois autres dans sa fuite; en moins d'une demi-heure nous en eûmes tué une douzaine. Malheureusement le sol était criblé de repaires, et à chaque coup de fusil nous en faisions terrer cinq ou six; néanmoins, après deux heures de chasse, nous comptions dix-huit cadavres. Nous en donnâmes douze aux habitants de l'île, et nous emportâmes les six autres au bâtiment. Tout en arpentant l'île d'un bout à l'autre, nous avions aperçu quelques ruines antiques; je m'en approchai, mais au premier coup d'œil je reconnus qu'elles étaient sans importance. Nous avions perdu ou gagné deux heures, comme on voudra, de sorte que, quoiqu'une jolie brise de Sicile se fût levée quelque temps auparavant, il était probable que nous n'arriverions pas au port de Stromboli à temps pour descendre à terre; nous n'en déployâmes pas moins toutes nos voiles pour n'avoir rien à nous reprocher, et nous fîmes près de six lieues en deux heures; mais tout à coup le vent du midi tomba pour faire place au gréco, et nos voiles nous devenant dès lors plutôt nuisibles que profitables, nous marchâmes de nouveau à la rame. A mesure que nous approchions, Stromboli nous apparaissait plus distinct, et à travers cet air limpide du soir nous apercevions chaque détail: c'est une montagne ayant exactement la forme d'une meule de foin, avec un sommet surmonté d'une arête: c'est de ce sommet que s'échappe la fumée, et, de quart d'heure en quart d'heure, la flamme; dans la journée cette flamme a l'air de ne pas exister, perdue qu'elle est dans la lumière du soleil; mais lorsque vient le soir, lorsque l'Orient commence à brunir, cette flamme devient visible, et on la voit s'élancer au milieu de la fumée qu'elle colore, et retomber en gerbes de lave. Vers sept heures du soir, nous atteignîmes Stromboli; malheureusement le port est au levant, et nous venions, nous, de l'occident; de sorte qu'il nous fallut longer toute l'île. Pour accomplir cette course demi-circulaire, nous passâmes devant la portion de l'île où, par un talus rapide, la lave descend dans la mer. Sur une largeur de vingt pas au sommet et de cent cinquante pas à sa base, la montagne, sur ce point, est couverte de cendre, et toute végétation est brûlée. Le capitaine avait prédit juste: nous arrivâmes une demi-heure après la fermeture du port; tout ce que nous pûmes dire pour nous le faire ouvrir fut de l'éloquence perdue. Cependant toute la population de Stromboli était accourue sur le rivage. Notre speronare était un habitué du port, et nos matelots étaient fort connus dans l'île: chaque automne ils y font quatre ou cinq voyages pour y charger de la passoline; joignez à cela seulement deux ou trais autres voyages dans l'année, et c'est plus qu'il n'en faut pour établir des relations de toute nature. Depuis que nous étions à portée de la voix, il s'était établi entre nos gens et les Stromboliotes une foule de dialogues particuliers coupés de demandes et de réponses auxquelles, vu le patois dans lequel elles étaient faites, il nous était impossible de rien comprendre; seulement il était évident que ce dialogue était tout amical. Pietro paraissait même avoir des intérêts plus tendres encore à démêler avec une jeune fille qui ne nous paraissait nullement préoccupée de cacher les sentiments pleins de bienveillance qu'elle paraissait avoir pour lui. Enfin le dialogue s'anima au point que Pietro commença à se balancer sur une jambe, puis sur l'autre, fit deux ou trois petits bonds préparatoires, et, sur la ritournelle chantée par Antonio, commença de danser la tarentelle. La jeune Stromboliote ne voulut pas être en reste de politesse et se mit à se trémousser de son côté; et cette gigue à distance dura jusqu'à ce que les deux danseurs tombassent rendus de fatigue, l'un sur le pont, l'autre sur le rivage. C'était le moment que j'attendais pour demander au capitaine où il comptait nous faire passer la nuit; il nous répondit qu'il était à notre disposition, et que nous n'avions qu'à ordonner. Je le priai alors d'aller nous jeter l'ancre en face du volcan, afin que nous ne perdissions rien de ses évolutions nocturnes. Le capitaine dit un mot; chacun interrompit sa conversation et courut aux rames. Dix minutes après nous étions ancrés à soixante pas en avant de la face septentrionale de la montagne. C'était dans Stromboli qu'Éole tenait enchaînés luctantes ventos tempestatesque sonoras. Sans doute, au temps du chantre d'Énée, et quand Stromboli s'appelait Strongyle, l'île n'était pas encore connue pour ce qu'elle est, et elle préparait dans ses profondeurs ces bouillantes et périodiques éjaculations qui en font le volcan le plus poli de la terre. En effet, avec Stromboli on sait à quoi s'en tenir: ce n'est point comme avec le Vésuve ou l'Etna, qui font attendre au voyageur une pauvre petite irruption quelquefois trois, quelquefois cinq, quelquefois dix ans. On me dira que cela tient sans doute à la hiérarchie qu'ils occupent parmi les montagnes ignivomes, hiérarchie qui leur permet de faire de l'aristocratie tout à leur aise: c'est vrai; mais il ne faut pas moins en savoir gré à Stromboli de ne s'être pas abusé un instant sur sa position sociale, et d'avoir compris qu'il n'était qu'un volcan de poche auquel on ne ferait pas même attention s'il se donnait le ridicule de prendre de grands airs. A défaut de la qualité, Stromboli se retire donc sur la quantité. Aussi ne nous fit-il pas attendre. A peine étions-nous depuis cinq minutes en expectative, qu'un grondement sourd se fit entendre, qu'une détonation pareille à une vingtaine de pièces d'artillerie qui éclateraient à la fois lui succéda, et qu'une longue gerbe de flamme s'élança dans les airs et redescendit en pluie de lave; une partie de cette pluie retomba dans le cratère même du volcan, tandis que l'autre, roulant sur le talus, se précipita comme un ruisseau de flamme, et vint s'éteindre en frémissant dans la mer. Dix minutes après le même phénomène se renouvela, et ainsi de dix minutes en dix minutes pendant toute la nuit. J'avoue que cette nuit est une des plus curieuses que j'aie passées de ma vie; nous ne pouvions nous arracher, Jadin et moi, à ce terrible et magnifique spectacle. Il y avait des détonations telles que l'air en semblait tout ému et que l'on croyait voir trembler l'île comme un enfant effrayé: il n'y avait que Milord que ce feu d'artifice mettait dans un état d'exaltation impossible à décrire; il voulait à tout moment sauter à l'eau pour aller dévorer cette lave ardente, qui retombait quelquefois à dix pas de nous pareille à un météore qui se précipiterait dans la mer. Quant à notre équipage, habitué qu'il était à ce spectacle, il nous avait demandé si nous avions besoin de quelque chose; puis, sur notre réponse négative, il s'était retiré dans l'entrepont sans que les éclairs qui illuminaient l'air ni les détonations qui l'ébranlaient eussent l'influence de le distraire de son sommeil. Nous restâmes ainsi jusqu'à deux heures du matin; enfin, écrasés de fatigue et de sommeil, nous nous décidâmes à rentrer dans notre cabine. Quant à Milord, rien ne put le déterminer à en faire autant que nous, et il resta toute la nuit sur le pont à rugir et à aboyer contre le volcan. Le lendemain, au premier mouvement du speronare, nous nous réveillâmes. Avec le retour de la lumière, la montagne avait perdu tonte sa fantasmagorie. On entendait toujours les détonations; mais la flamme avait cessé d'être visible; et cette lave, ruisseau ardent la nuit, se confondait pendant le jour avec la cendre rougeâtre sur laquelle elle roulait. Dix minutes après nous étions de nouveau en face du port. Cette fois on ne nous fit aucune difficulté pour l'entrée. Pietro et Giovanni descendirent avec nous; ils voulaient nous accompagner dans notre ascension. Nous entrâmes, non pas dans une auberge (il n'y en a pas à Stromboli), mais dans une maison dont les propriétaires étaient un peu parents de notre capitaine. Comme il n'eût pas été prudent de nous mettre en route à jeun, Giovanni demanda à nos hôtes la permission de nous faire à déjeuner chez eux tandis que Pietro irait chercher des guides; cette permission non-seulement nous fut accordée avec beaucoup de grâce, mais encore notre hôte sortit aussitôt et revint un instant après avec le plus beau raisin et les plus belles figues d'Inde qu'il avait pu trouver. Comme nous achevions de déjeuner, Pietro arriva avec deux Stromboliotes qui consentaient, moyennant une demi-piastre chacun, à nous servir de guides. Il était déjà près de huit heures du matin: pour sauver au moins notre ascension de la trop grande chaleur, nous nous mîmes à l'instant même en route. La cime de Stromboli n'est qu'à douze ou quinze cents pieds au-dessus du niveau de la mer; mais son inclinaison est tellement rapide qu'on n'y peut point monter d'une manière directe, et qu'il faut zigzaguer éternellement. D'abord, et en sortant du village, le chemin fut assez facile; il s'élevait au milieu de ces vignes chargées de raisins qui font tout le commerce de l'île, et auxquelles les grappes pendaient en si grande quantité que chacun en prenait à son plaisir sans en demander en rien la permission au propriétaire; mais une fois sortis de la région des vignes, nous ne trouvâmes plus de chemins, et il nous fallut marcher à l'aventure, cherchant le terrain le meilleur et les pentes les moins inclinées. Malgré toutes ces précautions, il arriva un moment où nous fûmes obligés de monter à quatre pattes: ce n'était encore rien que de monter; mais cet endroit franchi, j'avoue qu'en me retournant et en le voyant incliné presqu'à pic sur la mer, je demandais avec terreur comment nous ferions pour redescendre; nos guides alors nous dirent que nous descendrions par un autre chemin: cela me tranquillisa un peu. Ceux qui ont le malheur d'avoir comme moi des vertiges dès qu'ils voient le vide sous leurs pieds comprendront ma question et surtout l'importance que j'y attachais. Ce casse-cou franchi, pendant un quart d'heure à peu près la montée devint plus facile; mais bientôt nous arrivâmes à un endroit qui au premier abord me parut infranchissable: c'était une arête parfaitement aiguë qui formait l'orifice du premier volcan, et qui, d'une part, se découpait à pic sur le cratère, et de l'autre descendait par une pente tellement rapide jusqu'à la mer, qu'il me semblait que si d'un côté je devais tomber d'aplomb, de l'autre côté je ne pouvais manquer de rouler du haut jusqu'en bas. Jadin lui-même, qui ordinairement grimpait comme un chamois sans jamais s'inquiéter de la difficulté du terrain, s'arrêta court en arrivant à ce passage, et demanda s'il n'y avait pas moyen de l'éviter. Comme on le pense bien, c'était impossible. Il fallut en prendre notre parti. Heureusement la pente dont j'ai parlé se composait de cendres dans lesquelles on enfonçait jusqu'aux genoux, et qui, par leur friabilité même, offraient une espèce de résistance. Nous commençâmes donc à nous hasarder sur ce chemin, où un danseur de corde eût demandé son balancier, et, grâce à l'aide de nos matelots et de nos guides, nous le franchîmes sans accident. En nous retournant nous vîmes Milord qui était resté de l'autre côté, non pas qu'il eût peur des vertiges ni qu'il craignît de rouler ou dans le volcan ou dans la mer; mais il avait mis la patte dans la cendre, et il l'avait trouvée d'une température assez élevée pour y regarder à deux fois: enfin, lorsqu'il vit que nous continuions d'aller en avant, il prit son parti, traversa le passage au galop, et nous rejoignit visiblement inquiet de ce qui allait se passer après un pareil début. Les choses se passèrent mieux, pour le moment du moins, que nous ne nous y attendions: nous n'avions plus qu'à descendre par une pente assez douce, et nous parvînmes, après dix minutes de marche à peu près, sur une plate-forme qui domine le volcan actuel. Arrivés sur ce point nous assistions à toutes ses évolutions; et quelque envie qu'il en eût, il n'y avait plus moyen à lui d'avoir des secrets pour nous. Le cratère de Stromboli a la forme d'un vaste entonnoir, au fond et au milieu duquel est une ouverture par laquelle entrerait un homme à peu près et qui communique avec le foyer intérieur de la montagne; c'est cette ouverture qui, pareille à la bouche d'un canon, lance une nuée de projectiles qui, en retombant dans le cratère, entraînent avec eux sur sa pente inclinée des pierres, des cendres et de la lave, lesquelles, roulant vers le fond, bouchent cet entonnoir. Alors le volcan semble rassembler ses forces pendant quelques minutes, comprimé qu'il est par la clôture de sa soupape; mais au bout d'un instant sa fumée tremble comme haletante; on entend un mugissement sourd courir dans les flancs creux de la montagne; enfin la canonnade éclate de nouveau, lançant à deux cents pieds au-dessus du sommet le plus élevé de nouvelles pierres et de nouvelle lave qui, en retombant et en refermant l'orifice du passage, préparent une nouvelle irruption. Vu d'où nous étions, c'est-à-dire de haut en bas, ce spectacle est superbe et effrayant; à chaque convulsion intérieure qu'éprouve la montagne, on la sent frémir sous soi, et il semble qu'elle va s'entr'ouvrir; puis vient l'explosion, pareille à un arbre gigantesque de flamme et de fumée qui secoue ses feuilles de lave. Pendant que nous examinions ce spectacle, le vent changea tout à coup: nous nous en aperçûmes à la fumée du cratère, qui, au lieu de continuer à s'éloigner de nous comme elle avait fait jusqu'alors, plia sur elle-même comme une colonne qui faiblit, et, se dirigeant de notre côté, nous enveloppa de ses tourbillons avant que nous eussions eu le temps de les éviter; en même temps la pluie de lave et de pierres, cédant à la même influence, tomba tout autour de nous: nous risquions d'être à la fois étouffés par la fumée, et tués ou brûlés par les projectiles. Nous fîmes donc une retraite précipitée vers un autre plateau, moins élevé d'une centaine de pieds et plus rapproché du volcan, à l'exception de Pietro, qui resta un moment en arrière, alluma sa pipe à un morceau de lave, et, après cette fanfaronnade toute française, vint nous rejoindre tranquillement. Quant à Milord, il fallut le retenir par la peau du cou, attendu qu'il voulait se jeter sur cette lave ardente, comme il avait l'habitude de le faire sur les fusées, les marrons et autres pièces d'artifice. Notre retraite opérée, nous nous trouvâmes mieux encore dans cette seconde position que dans la première: nous étions rapproches de l'orifice du cratère, qui n'était plus distant de nous que d'une vingtaine de pas et que nous dominions de cinquante pieds à peine. D'où nous étions parvenus, nous pouvions distinguer plus facilement encore le travail incessant de cette grande machine, et voir la flamme en sortir presque incessamment. La nuit, ce spectacle doit être quelque chose de splendide. Il était plus de deux heures quand nous songeâmes à partir; il est vrai que nos gens nous avaient dit qu'il ne nous faudrait pas plus de trois quarts d'heure pour regagner le village. J'avoue que je n'étais pas sans inquiétude sur la façon dont s'exécuterait cette course si rapide; je sais que presque toujours on descend plus vite qu'on ne monte, mais je sais aussi, et par expérience, que presque toujours la descente est plus dangereuse que la montée. Or, à moins que de rencontrer sur notre chemin des passages tout à fait impraticables, je ne comprenais rien de pire que ce que nous avions vu en venant. Nous fûmes bientôt tirés d'embarras. Après un quart d'heure de marche sous un soleil dévorant, nous arrivâmes à cette grande nappe de cendres que nous avions déjà traversée à son sommet, et qui descendait jusqu'à la mer par une inclinaison tellement rapide qu'il n'y avait que la friabilité du terrain même qui pût nous soutenir. Il n'y avait pas à reculer, il fallait s'en aller par là ou par le chemin que nous avions pris en venant. Nous nous aventurâmes sur cette mer de cendres. Outre sa position presque verticale, qui m'avait frappé d'abord, exposée tous les jours an soleil depuis neuf heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi, elle était bouillante. Nous nous y élançâmes en courant; Milord nous précédait, ne marchant que par bonds et par sauts, ce qui donnait à son allure une apparence de gaieté qui faisait plaisir à voir. Je fis remarquer à Jadin que de nous tous c'était Milord qui paraissait le plus content, lorsque tout à coup nous avisâmes la véritable cause de cette apparente allégresse; la malheureuse bête, plongée jusqu'au cou dans cette cendre bouillante, cuisait comme une châtaigne. Nous l'appelâmes; il s'arrêta bondissant sur place: en un instant nous fûmes à lui, et Jadin le prit dans ses bras. Le malheureux animal était dans un état déplorable: il avait les yeux sanglants, la gueule ouverte, la langue pendante; tout son corps, chauffé au vif, était devenu rose-tendre; il haletait à croire qu'il allait devenir enragé. Nous-mêmes étions écrasés de fatigue et de chaleur: nous avisâmes un rocher qui surplombait et qui jetait un peu d'ombre sur ce tapis de feu. Nous gagnâmes son abri, tandis qu'un de nos guides allait à une fontaine, qu'il prétendait être dans les environs, nous chercher un peu d'eau dans une tasse en cuir. An bout d'un quart d'heure nous le vîmes revenir: il avait trouvé la fontaine à peu près tarie; il avait cependant, moitié sable moitié eau, rempli notre tasse. Pendant sa course, le sable s'était précipité; de sorte qu'en arrivant le liquide était potable. Nous bûmes l'eau, Jadin et moi; Milord mangea la boue. Après une halte d'une demi-heure, nous nous remîmes en route toujours courant, car nos guides étaient aussi pressés que nous d'arriver de l'autre côté de ce désert de cendres. Nos matelots surtout, qui marchaient nu-pieds, avaient les jambes excoriées jusqu'aux genoux. Nous parvînmes enfin à l'extrémité de ce nouveau lac de Sodome, et nous nous retrouvâmes dans une oasis de vignes, de grenadiers et d'oliviers. Nous n'eûmes pas le courage d'aller plus loin. Nous nous couchâmes dans l'herbe, et nos guides nous apportèrent une brassée de raisins et plein un chapeau de figues d'Inde. C'était à merveille pour nous; mais il n'y avait pas dans tout cela la moindre goutte d'eau à boire pour notre pauvre Milord, lorsque nous nous aperçûmes qu'il dévorait la pelure des figues et le reste des grappes de raisin. Nous lui fîmes alors part de notre repas, et, pour la première et la dernière fois de sa vie probablement, il dîna moitié figues moitié raisin. J'ai eu souvent envie de me mettre à la place de Milord, et d'écrire ses mémoires comme Hoffmann a écrit ceux du chat Moar; je suis convaincu qu'il y aurait eu, vus du point de vue canin (je demande pardon à l'Académie du mot), des aperçus extrêmement nouveaux sur les peuples qu'il a visités et les pays qu'il a parcourus. Un quart d'heure après cette halte nous étions au village, consignant sur nos tablettes cette observation judicieuse, que les volcans se suivent et ne se ressemblent pas: nous avions manqué geler en montant sur l'Etna, nous avions pensé rôtir en descendant du Stromboli. Aussi étendîmes-nous, Jadin et moi, la main vers la montagne, et jurâmes-nous, au mépris du Vésuve, que Stromboli était le dernier volcan avec lequel nous ferions connaissance. Outre les métiers de vigneron et de marchand de raisins secs qui sont les deux principales industries de l'île, les Stromboliotes font aussi d'excellents marins. Ce fut sans doute grâce à cette qualité que l'on fit de leur île la succursale de Lipari et le magasin où le roi Éole renfermait ses vents et ses tempêtes. Au reste, ces dispositions nautiques n'avaient point échappé aux Anglais, qui, lors de leur occupation de la Sicile, recrutaient tous les ans dans l'archipel lipariote trois ou quatre cents matelots.
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Chapitre XVII
Nos lecteurs s'étonneront peut-être qu'après la manière outrageuse dont Paul avait, la veille, provoqué le baron de Lectoure, la rencontre n'eût pas été fixée au matin même; mais le lieutenant Walter, qui s'était chargé de régler les conditions du duel avec le comte d'Auray, avait, comme nous l'avons dit, reçu de son chef l'ordre de faire toutes les concessions, excepté une seule: Paul ne voulait se battre qu'à la fin de la journée. C'est que le jeune capitaine avait compris que, jusqu'au moment où il aurait dénoué ce drame étrange, dans lequel, mêlé d'abord comme étranger, il se trouvait enfin posé comme chef de famille, sa vie ne lui appartenait pas, et qu'il n'avait pas le droit de la risquer. Au reste, comme on le voit, le terme qu'il s'était accordé à lui-même n'était pas long, et Lectoure, qui ignorait dans quel but son adversaire s'était réservé ce délai, l'avait accepté sans trop se plaindre. Paul avait donc résolu de mettre à profit les instants. En conséquence, aussitôt qu'il crut l'heure convenable pour se présenter chez la marquise, il s'achemina vers le château. Les événements de la veille et du jour même avaient répandu un si grand trouble dans la noble demeure, qu'il y entra sans trouver un domestique pour l'annoncer; il pénétra néanmoins dans les appartements, suivit le chemin qu'il avait déjà fait deux fois, et, en arrivant à la porte du salon, trouva sur le plancher Marguerite évanouie. En voyant le contrat froissé sur la table et sa soeur sans connaissance, Paul devina facilement qu'une dernière scène, plus terrible, venait de se passer entre la mère et la fille. Il alla à sa soeur, la prit entre ses bras, et entr'ouvrit la fenêtre pour lui donner de l'air. L'état de Marguerite était plutôt une simple prostration de forces qu'un évanouissement réel. Aussi, dès qu'elle se sentit secourue avec une attention qui ne laissait pas de doute sur les sentiments de celui qui venait à son aide, elle rouvrit les yeux et reconnut son frère, cette providence vivante que Dieu lui avait envoyée pour la soutenir chaque fois qu'elle s'était sentie près de succomber. Marguerite lui raconta comment sa mère avait voulu la forcer de signer ce contrat, afin de l'éloigner d'elle avec son frère; et comment, vaincue par la douleur et emportée par la situation, elle lui avait laissé voir qu'elle savait tout. Paul comprit ce qui devait, à cette heure, se passer dans le coeur de la marquise, qui, après vingt ans de silence, d'isolement et d'angoisses, voyait, sans qu'elle pût deviner de quelle manière la chose s'était faite, son secret révélé à l'une des deux personnes à qui elle avait le plus d'intérêt à le cacher. Aussi, prenant en pitié le supplice de sa mère, il résolut de le faire cesser au plus tôt, en hâtant l'entrevue qu'il était venu chercher, et qui devait l'éclairer sur les intentions de ce fils dont elle avait tout fait pour neutraliser le retour. Marguerite, de son côté, avait son pardon à obtenir; elle se chargea donc d'aller prévenir sa mère que le jeune capitaine attendait ses ordres. Paul était resté seul, adossé contre la haute cheminée au-dessus de laquelle était sculpté le blason de sa famille, et commençait à se perdre dans les pensées que faisaient naître en lui les événements successifs et pressés qui venaient de le faire l'arbitre souverain de toute cette maison, lorsque la porte latérale s'ouvrit tout à coup, et que Emmanuel parut, une boîte de pistolets à la main. Paul tourna les yeux de son côté, et apercevant le jeune homme, il le salua de la tête avec cette expression douce et fraternelle qui reflétait sur son visage la douce sérénité de son âme. Emmanuel, au contraire, tout en répondant à ce salut comme l'exigeaient les convenances, laissa à l'instant même lire sur sa figure le sentiment hostile qu'éveillait en lui la présence de l'homme qu'il regardait comme un ennemi personnel et acharné. — J'allais à votre recherche, monsieur, dit Emmanuel, posant les pistolets sur la table, et s'arrêtant à quelque distance de Paul; et cela, cependant, continua-t-il, sans trop savoir où vous trouver: car, ainsi que les mauvais génies de nos traditions populaires, vous semblez avoir reçu le don d'être partout et de n'être nulle part. Enfin, un domestique m'a assuré vous avoir vu entrer au château. Je vous remercie de m'avoir épargné la peine que j'avais résolu de prendre, en venant, cette fois encore, au devant de moi. — Je suis heureux, répondit Paul, que mon désir, dans ce cas, quoique probablement inspiré par des causes différentes, ait été en harmonie avec le vôtre. Me voilà, que voulez-vous de moi? — Ne le devinez-vous pas, monsieur? répondit Emmanuel avec une émotion croissante. En ce cas, et permettez-moi de m'en étonner, vous connaissez bien mal les devoirs d'un gentilhomme et d'un officier, et c'est une nouvelle insulte que vous me faites! — Croyez-moi, Emmanuel, reprit Paul d'une vois calme... — Hier, je m'appelais le comte, aujourd'hui je m'appelle le marquis d'Auray, interrompit Emmanuel avec un mouvement méprisant et hautain; ne l'oubliez pas, je vous prie, monsieur! Un sourire presque imperceptible passa sur les lèvres de Paul. — Je disais donc, continua Emmanuel, que vous connaissiez bien peu les sentiments d'un gentilhomme, si vous aviez pu croire que je permettais qu'un autre que moi vidât pour moi la querelle que vous êtes venu me chercher. Oui, monsieur, car c'est vous qui êtes venu vous jeter sur ma route, et non pas moi qui suis allé vous trouver. — Monsieur le marquis d'Auray, dit en souriant Paul, oublie sa visite à bord de l'Indienne. — Trêve d'arguties, monsieur! et venons au fait. Hier, je ne sais par quel sentiment étrange et inexplicable, lorsque je vous ai offert, je dirai non pas ce que tout gentilhomme, ce que tout officier, mais simplement ce que tout homme de coeur accepte à l'instant sans balancer, vous avez refusé, monsieur, et, déplaçant la provocation, vous êtes allé chercher derrière moi un adversaire, non pas précisément étranger à la querelle, mais que le bon goût défendait d'y mêler. — Croyez qu'en cela, monsieur, répondit Paul avec le même calme et la même liberté d'esprit qu'il avait fait paraître jusqu'alors, j'obéissais à des exigences qui ne me laissaient pas le choix de l'adversaire. Un duel m'était offert par vous, que je ne pouvais pas accepter avec vous, mais qui me devenait indifférent avec tout autre; j'ai trop l'habitude des rencontres, monsieur, et de rencontres bien autrement terribles et mortelles, pour qu'une pareille affaire soit à mes yeux autre chose qu'un des accidents habituels de mes aventureuses journées. Seulement, rappelez-vous que ce n'est pas moi qui ai cherché ce duel; que c'est vous qui êtes venu me l'offrir, et que, ne pouvant pas, je vous le répète, me battre avec vous, j'ai pris monsieur de Lectoure, comme j'aurais pris monsieur de Nozay ou monsieur de Lajarry, parce qu'il se trouvait là, sous ma main, à ma portée, et que, s'il me fallait absolument tuer quelqu'un, j'aimais mieux tuer un fat inutile et insolent, qu'un brave et honnête gentilhomme campagnard qui se croirait déshonoré s'il rêvait qu'il accomplit en songe le marché infâme que le baron de Lectoure vous propose en réalité. — C'est bien, monsieur! dit Emmanuel en riant; continuez à vous poser comme redresseur de torts, à vous constituer le chevalier des princesses opprimées, et à vous retrancher sous le bouclier fantastique de vos mystérieuses réponses! Tant que ce don- quichottisme suranné ne viendra pas se heurter à mes désirs, à mes intérêts, à mes engagements, je lui laisserai parcourir terre et mer, aller d'un pôle à l'autre, et je me contenterai de sourire en le regardant passer; mais dès que cette folie viendra s'attaquer à moi, comme l'a fait la vôtre, monsieur; dès que, dans l'intérieur d'une famille dont je suis le chef, je rencontrerai un inconnu qui ordonne en maître là où moi seul ai le droit de parler haut, j'irai à lui, comme je viens à vous, si j'ai le bonheur de le rencontrer seul comme je vous rencontre; et là, certain que nul ne viendra nous déranger avant la fin d'une explication devenue nécessaire, je lui dirai: «Vous m'avez, sinon insulté, du moins blessé, monsieur, en venant chez moi me heurter dans mes intérêts et mes affections de famille. C'est donc avec moi, et non avec un autre, que vous devez vous battre, et vous vous battrez!» — Vous vous trompez, Emmanuel, répondit Paul; je ne me battrai pas, du moins avec vous. La chose est impossible. — Eh! monsieur, le temps des énigmes est passé! s'écria Emmanuel avec impatience: nous vivons au milieu d'un monde où à chaque pas on coudoie une réalité. Laissons donc la poésie et le mystérieux aux auteurs de romans et de tragédies. Votre présence en ce château a été marquée par d'assez fatales circonstances pour que nous n'ayons plus besoin d'ajouter ce qui n'est pas à ce qui est. Lusignan de retour malgré l'ordre qui le condamne à la déportation: ma soeur pour la première fois rebelle aux volontés de sa mère; mon père tué par votre seule présence: voilà les malheurs qui vous ont accompagné, qui sont revenus de l'autre bout du monde avec vous, comme un cortège funèbre, et dont vous avez à me rendre compte! Ainsi, parlez, monsieur: parlez comme un homme à un homme, en plein jour, face à face, et non pas en fantôme qui glisse dans l'ombre, échappe à la faveur de la nuit, en laissant tomber quelque mot de l'autre monde, prophétique et solennel, bon à effaroucher des nourrices et des enfants! Parlez, monsieur, parlez! Voyez, voyez, je suis calme. Si vous avez quelque révélation à me faire, je vous écoute. — Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas, répondit Paul, dont le calme contrastait avec l'exaltation d'Emmanuel. Croyez à ce que je vous dis, et n'insistez pas davantage. Adieu. À ces mots, Paul fit un mouvement pour se retirer. — Oh! s'écria Emmanuel en s'élançant vers la porte et en lui barrant le passage, vous ne sortirez pas ainsi, monsieur! Je vous tiens seul à seul, dans cette chambre, où je ne vous ai pas attiré, mais où vous êtes venu. Faites donc attention à ce que je vais vous dire. Celui que vous avez insulté, c'est moi! celui à qui vous devez réparation, c'est moi! celui avec qui vous vous battrez, c'est... — Vous êtes fou, monsieur! répondit Paul; je vous ai déjà dit que c'était impossible. Laissez-moi donc sortir. — Prenez garde! s'écria Emmanuel en étendant la main vers la boîte et en y prenant les deux pistolets, prenez garde, monsieur! Après avoir fait tout au monde pour vous forcer d'agir en gentilhomme, je puis vous traiter en brigand! Vous êtes ici dans une maison qui vous est étrangère; vous y êtes entré je ne sais ni pourquoi ni comment; si vous n'êtes pas venu pour y dérober notre or et nos bijoux, vous y êtes venu pour voler l'obéissance d'une fille à sa mère, et la promesse sacrée d'un ami à un ami. Dans l'un ou l'autre cas, vous êtes un ravisseur que je rencontre au moment où il met la main sur un trésor, trésor d'honneur, le plus précieux de tous. Tenez, croyez-moi, prenez cette arme... — Emmanuel jeta un des deux pistolets aux pieds de Paul; — et défendez-vous! — Vous pouvez me tuer, monsieur, répondit Paul en s'accoudant de nouveau contre la cheminée, comme s'il continuait une conversation ordinaire, quoique je ne pense pas que Dieu permette un si grand crime; mais vous ne me forcerez pas à me battre avec vous. Je vous l'ai dit et je vous le répète. — Ramassez ce pistolet, monsieur, dit Emmanuel; ramassez-le, je vous le dis! Vous croyez que la menace que je vous fais est une menace vaine: détrompez-vous. Depuis trois jours vous avez lassé ma patience! depuis trois jours vous avez rempli mon coeur de fiel et de haine! depuis trois jours enfin, je me suis familiarisé avec toutes les idées qui peuvent me débarrasser de vous: duel ou meurtre! Ne croyez pas que la crainte du châtiment m'arrête: ce château est isolé, muet et sourd. La mer est là, et vous ne serez pas encore dans la tombe, que je serai déjà en Angleterre. Ainsi, monsieur, une dernière, une suprême fois, ramassez ce pistolet et défendez-vous! Paul, sans répondre, haussa les épaules et repoussa le pistolet du pied. — Eh bien! dit Emmanuel, poussé au plus haut degré de l'exaspération par le sang-froid de son adversaire, puisque tu ne veux pas te défendre comme un homme, meurs donc comme un chien! Et il leva le pistolet à la hauteur de la poitrine du capitaine. Au même instant un cri terrible retentit à la porte: c'était Marguerite qui revenait et qui, du premier coup d'oeil, avait tout compris. Elle s'élança sur Emmanuel. En même temps le coup partit; mais la balle, dérangée par l'action de la jeune fille, passa à deux ou trois pouces au-dessus de la tête de Paul, et alla briser derrière lui la glace de la cheminée. — Mon frère! s'écria Marguerite en s'élançant d'un seul bond jusqu'à Paul et le prenant dans ses bras; mon frère! n'es-tu pas blessé? — Ton frère! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout fumant encore. Ton frère? — Eh bien! Emmanuel, dit Paul avec le même calme qu'il avait montré pendant toute cette scène, comprenez-vous maintenant pourquoi je ne pouvais me battre avec vous? En ce moment la marquise parut à la porte et s'arrêta sur le seuil, pâle comme un spectre; puis, regardant autour d'elle avec une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'était blessé, elle leva silencieusement les yeux au ciel, comme pour lui demander si sa colère était enfin apaisée. Elle les y laissa quelque temps fixés dans une action de grâces mentale. Lorsqu'elle les abaissa, Emmanuel et Marguerite étaient à ses genoux, tenant chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers. — Je vous remercie, mes enfants, dit la marquise après un instant de silence; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme. Marguerite et Emmanuel s'inclinèrent avec l'expression du plus profond respect, et obéirent à l'ordre de leur mère.
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XVIII
Les revenants Pendant quelque temps les deux jeunes gens gardèrent chacun de son côté le secret enfermé dans sa poitrine. Enfin, dans un jour d'expansion, la pensée qui les préoccupait seule déborda de leurs lèvres, et tous deux corroborèrent leur amitié par cette dernière preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitié, c'est-à-dire par une confiance entière. Ils étaient éperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre d'une reine. Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les séparait de l'objet de leurs désirs. Et cependant l'espérance est un sentiment si profondément enraciné au coeur de l'homme, que, malgré la folie de leur espérance, ils espéraient. Tous deux, au reste, à mesure qu'ils revenaient à eux, soignaient fort leur visage. Chaque homme, même le plus indifférent aux avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'étaient point de ceux à qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La Mole, mince, pâle et élégant, avait la beauté de la distinction; Coconnas, vigoureux, bien découplé, haut en couleur, avait la beauté de la force. Il y avait même plus: pour ce dernier, la maladie avait été un avantage. Il avait maigri, il avait pâli; enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donné tant de tracas par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu, annonçant probablement, comme le phénomène postdiluvien, une longue suite de jours purs et de nuits sereines. Au reste les soins les plus délicats continuaient d'entourer les deux blessés; le jour où chacun d'eux avait pu se lever, il avait trouvé une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son lit; le jour où il avait pu se vêtir, un habillement complet. Il y a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait sur lui. Ce protecteur inconnu ne pouvait être le prince chez lequel logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement n'était pas monté une seule fois chez eux pour les voir, mais encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles. Un vague espoir disait tout bas à chaque coeur que ce protecteur inconnu était la femme qu'il aimait. Aussi les deux blessés attendaient-ils avec une impatience sans égale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux guéri que Coconnas, aurait pu opérer la sienne depuis longtemps; mais une espèce de convention tacite le liait au sort de son ami. Il était convenu que leur première sortie serait consacrée à trois visites. La première, au docteur inconnu dont le breuvage velouté avait opéré sur la poitrine enflammée de Coconnas une si notable amélioration. La seconde, à l'hôtel de défunt maître La Hurière, où chacun d'eux avait laissé valise et cheval. La troisième, au Florentin René, lequel, joignant à son titre de parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmétiques et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des oracles. Enfin, après deux mois passés de convalescence et de réclusion, ce jour tant attendu arriva. Nous avons dit de réclusion, c'est le mot qui convient, car plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hâter ce jour; mais une sentinelle placée à la porte leur avait constamment barré le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que sur un exeat de maître Ambroise Paré. Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux malades étaient, sinon complètement guéris, du moins en voie de complète guérison, avait donné cet exeat, et vers les deux heures de l'après-midi, par une de ces belles journées d'automne, comme Paris en offre parfois à ses habitants étonnés qui ont déjà fait provision de résignation pour l'hiver, les deux amis, appuyés au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre. La Mole, qui avait retrouvé avec grand plaisir sur un fauteuil le fameux manteau cerise qu'il avait plié avec tant de soin avant le combat, s'était constitué le guide de Coconnas, et Coconnas se laissait guider sans résistance et même sans réflexion. Il savait que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion, non patentée, l'avait guéri en une seule nuit, quand toutes les drogues de maître Ambroise Paré le tuaient lentement. Il avait fait deux parts de l'argent renfermé dans sa bourse, c'est-à-dire de deux cents nobles à la rose, et il en avait destiné cent à récompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence: Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en était pas moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'apprêtait-il à récompenser généreusement son sauveur. La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honoré, la rue des Prouvelles, et se trouva bientôt sur la place des Halles. Près de l'ancienne fontaine et à l'endroit que l'on désigne aujourd'hui par le nom de Carreau des Halles, s'élevait une construction octogone en maçonnerie surmontée d'une vaste lanterne de bois, surmontée elle-même par un toit pointu, au sommet duquel grinçait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit ouvertures que traversait, comme cette pièce héraldique qu'on appelle la fasce traverse le champ du blason, une espèce de roue en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans des échancrures taillées à cet effet la tête et les mains du condamné ou des condamnés que l'on exposait à l'une ou l'autre, ou à plusieurs de ces huit ouvertures. Cette construction étrange, qui n'avait son analogue dans aucune des constructions environnantes, s'appelait le pilori. Une maison informe, bossue, éraillée, borgne et boiteuse, au toit taché de mousse comme la peau d'un lépreux, avait, pareille à un champignon, poussé au pied de cette espèce de tour. Cette maison était celle du bourreau. Un homme était exposé et tirait la langue aux passants; c'était un des voleurs qui avaient exercé autour du gibet de Montfaucon, et qui avait par hasard été arrêté dans l'exercice de ses fonctions. Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il se mêla à la foule des amateurs qui répondaient aux grimaces du patient par des vociférations et des huées. Coconnas était naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort; seulement, il eût voulu qu'au lieu des huées et des vociférations, ce fussent des pierres que l'on jetât au condamné assez insolent pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient l'honneur de le visiter. Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arrêta en lui disant à demi-voix: — Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici. — Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas. — Tu vas le voir, répondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient depuis le lendemain de cette fameuse nuit où Coconnas avait voulu éventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit à la petite fenêtre de cette maison adossée à la tour et sur l'appui de laquelle se tenait un homme accoudé. — Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son bonnet sang-de-boeuf et en découvrant sa tête aux cheveux noirs et épais descendant jusqu'à ses sourcils, soyez les bienvenus. — Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant à rappeler ses souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tête-là pendant un des moments de sa fièvre. — Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporté au Louvre cette boisson rafraîchissante qui t'a fait tant de bien. — Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la main. Mais l'homme, au lieu de correspondre à cette avance par un geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'éloigna des deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps. — Monsieur, dit-il à Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez vous ne me le feriez pas. — Ma foi, dit Coconnas, je déclare que quand vous seriez le diable je me tiens pour votre obligé, car sans vous je serais mort à cette heure. — Je ne suis pas tout à fait le diable, répondit l'homme au bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le diable que de me voir. — Qui êtes-vous donc? demanda Coconnas. — Monsieur, répondit l'homme, je suis maître Caboche, bourreau de la prévôté de Paris! ... — Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main. — Vous voyez bien! dit maître Caboche. — Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte! Étendez-la... — En vérité? — Toute grande. — Voici! — Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa poche la poignée d'or préparée pour son médecin anonyme et la déposa dans la main du bourreau. — J'aurais mieux aimé votre main seule, dit maître Caboche en secouant la tête, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui touchent la mienne, tout au contraire, j'en chôme fort. N'importe! Dieu vous bénisse, mon gentilhomme. — Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosité le bourreau, c'est vous qui donnez la gêne, qui rouez, qui écartelez, qui coupez les têtes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise d'avoir fait votre connaissance. — Monsieur, dit maître Caboche, je ne fais pas tout moi-même; car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui font la grosse besogne et qui expédient les manants. Seulement, quand par hasard j'ai affaire à des gentilshommes, comme vous et votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me fais un honneur de m'acquitter moi-même de tous les détails de l'exécution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-à-dire la question jusqu'au décollement. Coconnas sentit malgré lui courir un frisson dans ses veines, comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la cause, éprouva la même sensation. Mais Coconnas surmonta cette émotion dont il avait honte, et voulant prendre congé de maître Caboche par une dernière plaisanterie: — Eh bien, maître! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce sera mon tour de monter à la potence d'Enguerrand de Marigny ou sur l'échafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me toucherez. — Je vous le promets. — Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte votre promesse. Et il étendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha timidement de la sienne, quoiqu'il fût visible qu'il eût grande envie de la toucher franchement. À ce simple attouchement, Coconnas pâlit légèrement, mais le même sourire demeura sur ses lèvres; tandis que La Mole, mal à l'aise, et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher d'eux, le tirait par son manteau. Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de mettre fin à cette scène dans laquelle, par la pente naturelle de son caractère, il s'était trouvé enfoncé plus qu'il n'eût voulu, fit un signe de tête et s'éloigna. — Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrivés à la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur la place des Halles? — J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort aise d'avoir fait connaissance avec maître Caboche. Il est bon d'avoir des amis partout. — Même à l'enseigne de la Belle-Étoile, dit La Mole en riant. — Oh! pour le pauvre maître La Hurière, dit Coconnas, celui-là est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai entendu le coup de la balle qui a résonné comme s'il eût frappé sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laissé étendu dans le ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche. En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans l'autre monde. Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrèrent dans la rue de l'Arbre-Sec et s'acheminèrent vers l'enseigne de la Belle- Étoile, qui continuait de grincer à la même place, offrant toujours au voyageur son âtre gastronomique et son appétissante légende. Coconnas et La Mole s'attendaient à trouver la maison désespérée, la veuve en deuil, et les marmitons un crêpe au bras; mais, à leur grand étonnement, ils trouvèrent la maison en pleine activité, madame La Hurière fort resplendissante, et les garçons plus joyeux que jamais. — Oh! l'infidèle! dit La Mole, elle se sera remariée! Puis s'adressant à la nouvelle Artémise: — Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la connaissance de ce pauvre M. La Hurière. Nous avons laissé ici deux chevaux et deux valises que nous venons réclamer. — Messieurs, répondit la maîtresse de la maison après avoir essayé de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de vous reconnaître, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon mari... Grégoire, faites venir votre maître. Grégoire passa de la première cuisine, qui était le pandémonium général, dans la seconde, qui était le laboratoire où se confectionnaient les plats que maître La Hurière, de son vivant, jugeait dignes d'être préparés par ses savantes mains. — Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait être si triste! Pauvre La Hurière, va! — Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand coeur. La Mole avait à peine prononcé ces paroles, qu'un homme apparut tenant à la main une casserole au fond de laquelle il faisait roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois. La Mole et Coconnas jetèrent un cri de surprise. À ce cri l'homme releva la tête, et, répondant par un cri pareil, laissa échapper sa casserole, ne conservant à la main que sa cuiller de bois. — In nomine Patris, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il eût fait d'un goupillon, et Filii, et Spiritus sancti... -- Maître La Hurière! s'écrièrent les jeunes gens. — Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Hurière. — Vous n'êtes donc pas mort? fit Coconnas. — Mais vous êtes donc vivants? demanda l'hôte. — Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas quoi. Je vous ai laissé couché dans le ruisseau, perdant le sang par le nez, par la bouche et même par les yeux. — Tout cela est vrai comme l'Évangile, monsieur de Coconnas. Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'était celui de la balle frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est aplatie; mais le coup n'en a pas été moins rude, et la preuve, ajouta La Hurière en levant son bonnet et montrant sa tête pelée comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas resté un cheveu. Les deux jeunes gens éclatèrent de rire en voyant cette figure grotesque. — Ah! ah! vous riez! dit La Hurière un peu rassuré, vous ne venez donc pas avec de mauvaises intentions? — Et vous, maître La Hurière, vous êtes donc guéri de vos goûts belliqueux? — Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant... — Eh bien? maintenant... — Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que celui de ma cuisine. — Bravo! dit Coconnas, voilà qui est prudent. Maintenant, ajouta le Piémontais, nous avons laissé dans vos écuries deux chevaux, et dans vos chambres deux valises. — Ah diable! fit l'hôte se grattant l'oreille. — Eh bien? — Deux chevaux, vous dites? — Oui, dans l'écurie. — Et deux valises? — Oui, dans la chambre. — C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas? — Certainement. — Vous avouez que, puisque vous vous êtes trompés, je pouvais bien me tromper de mon côté. — En nous croyant morts aussi? vous étiez parfaitement libre. — Ah! voilà! ... c'est que, comme vous mouriez intestat..., continua maître La Hurière. — Après? — J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant... — Qu'avez-vous cru, voyons? — J'ai cru que je pouvais hériter de vous. — Ah! ah! firent les deux jeunes gens. — Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez vivants, messieurs. — De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas. — Hélas! dit La Hurière. — Et nos valises? continua La Mole. — Oh! les valises! non..., s'écria La Hurière, mais seulement ce qu'il y avait dedans. — Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voilà, ce me semble, un hardi coquin... Si nous l'étripions? Cette menace parut faire un grand effet sur maître La Hurière, qui hasarda ces paroles: — Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble. — Écoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus à me plaindre de toi. — Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer. — Oui, d'une balle qui m'est passée à deux pouces au-dessus de la tête. — Vous croyez? — J'en suis sûr. — Si vous en êtes sûr, monsieur de la Mole, dit La Hurière en ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre serviteur pour vous démentir. — Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te réclame rien. — Comment, mon gentilhomme! ... — Si ce n'est... — Aïe! aïe! ... fit La Hurière. — Si ce n'est un dîner pour moi et mes amis toutes les fois que je me trouverai dans ton quartier. — Comment donc! s'écria La Hurière ravi, à vos ordres, mon gentilhomme, à vos ordres! — Ainsi, c'est chose convenue? — De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua l'hôte, souscrivez-vous au marché? — Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition. — Laquelle? — C'est que vous rendrez à M. de La Mole les cinquante écus que je lui dois et que je vous ai confiés. — À moi, monsieur! Et quand cela? — Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma valise. La Hurière fit un signe d'intelligence. — Ah! je comprends! dit-il. Et il s'avança vers une armoire, en tira, l'un après l'autre, cinquante écus qu'il apporta à La Mole. — Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une omelette. Les cinquante écus seront pour M. Grégoire. — Oh! s'écria La Hurière, en vérité, mes gentilshommes, vous êtes des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi à la vie et à la mort. — En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandée, et n'y épargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la pendule: — Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois heures à attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs. D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque à moitié chemin du pont Saint-Michel. Et les deux jeunes gens allèrent reprendre à table et dans la petite pièce du fond la même place qu'ils occupaient pendant cette fameuse soirée du 24 août 1572, pendant laquelle Coconnas avait proposé à La Mole de jouer l'un contre l'autre la première maîtresse qu'ils auraient. Avouons, à l'honneur de la moralité des deux jeunes gens, que ni l'un ni l'autre n'eut l'idée de faire à son compagnon ce soir-là pareille proposition.
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XLII. Comment les malheureux prennent parfois le hasard pour la providence
— Eh bien! Madame? dit de Winter quand la reine eut éloigné ses serviteurs. — Eh bien, ce que j'avais prévu arrive, milord. — Il refuse? — Ne vous l'avais-je pas dit d'avance? — Le cardinal refuse de recevoir le roi, la France refuse l'hospitalité à un prince malheureux? mais c'est la première fois, Madame! — Je n'ai pas dit la France, milord, j'ai dit le cardinal, et le cardinal n'est pas même français. — Mais la reine, l'avez-vous vue? — Inutile, dit Madame Henriette en secouant la tête tristement; ce n'est pas la reine qui dira jamais oui quand le cardinal a dit non. Ignorez-vous que cet Italien mène tout, au-dedans comme au- dehors? Il y a plus, et j'en reviens à ce que je vous ai dit, je ne serais pas étonnée que nous eussions été prévenus par Cromwell; il était embarrassé en me parlant, et cependant ferme dans sa volonté de refuser. Puis, avez-vous remarqué cette agitation au Palais-Royal, ces allées, ces venues de gens affairés! Auraient- ils reçu quelques nouvelles, milord? — Ce n'est point d'Angleterre, Madame; j'ai fait si grande diligence que je suis sûr de n'avoir point été prévenu: je suis parti il y a trois jours, j'ai passé par miracle au milieu de l'armée puritaine, j'ai pris la poste avec mon laquais Tony, et les chevaux que nous montons, nous les avons achetés à Paris. D'ailleurs, avant de rien risquer, le roi, j'en suis sûr, attendra la réponse de Votre Majesté. — Vous lui rapporterez, milord, reprit la reine au désespoir, que je ne puis rien, que j'ai souffert autant que lui, plus que lui, obligée que je suis de manger le pain de l'exil, et de demander l'hospitalité à de faux amis qui rient de mes larmes, et que, quant à sa personne royale, il faut qu'il se sacrifie généreusement et meure en roi. J'irai mourir à ses côtés. — Madame! Madame! s'écria de Winter, Votre Majesté s'abandonne au découragement, et peut-être nous reste-t-il encore quelque espoir. — Plus d'amis, milord! plus d'amis dans le monde entier que vous! O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Madame Henriette en levant les bras au ciel, avez-vous donc repris tous les coeurs généreux qui existaient sur la terre! — J'espère que non, Madame, répondit de Winter rêveur; je vous ai parlé de quatre hommes. — Que voulez-vous faire avec quatre hommes? — Quatre hommes dévoués, quatre hommes résolus à mourir peuvent beaucoup, croyez-moi, Madame, et ceux dont je vous parle ont beaucoup fait dans un temps. — Et ces quatre hommes, où sont-ils? — Ah! voilà ce que j'ignore. Depuis près de vingt ans je les ai perdus de vue, et cependant dans toutes les occasions où j'ai vu le roi en péril j'ai songé à eux. — Et ces hommes étaient vos amis? — L'un d'eux a tenu ma vie entre ses mains et me l'a rendue; je ne sais pas s'il est resté mon ami, mais depuis ce temps au moins, moi, je suis demeuré le sien. — Et ces hommes sont en France, milord? — Je le crois. — Dites leurs noms; peut-être les ai-je entendu nommer et pourrais-je vous aider dans votre recherche. — L'un d'eux se nommait le chevalier d'Artagnan. — Oh! milord! si je ne me trompe, ce chevalier d'Artagnan est lieutenant aux gardes, j'ai entendu prononcer son nom; mais, faites-y attention, cet homme, j'en ai peur, est tout au cardinal. — En ce cas, ce serait un dernier malheur, dit de Winter, et je commencerais à croire que nous sommes véritablement maudits. — Mais les autres, dit la reine, qui s'accrochait à ce dernier espoir comme un naufragé aux débris de son vaisseau, les autres, milord! — Le second, j'ai entendu son nom par hasard, car avant de se battre contre nous ces quatre gentilshommes nous avaient dit leurs noms, le second s'appelait le comte de La Fère. Quant aux deux autres, l'habitude que j'avais de les appeler de noms empruntés m'a fait oublier leurs noms véritables. — Oh! mon Dieu, il serait pourtant bien urgent de les retrouver, dit la reine, puisque vous pensez que ces dignes gentilshommes pourraient être si utiles au roi. — Oh! oui, dit de Winter, car ce sont les mêmes; écoutez bien ceci, Madame, et rappelez tous vos souvenirs: n'avez-vous pas entendu raconter que la reine Anne d'Autriche avait été autrefois sauvée du plus grand danger que jamais reine ait couru? — Oui, lors de ses amours avec M. de Buckingham, et je ne sais à propos de quels ferrets de diamants. — Eh bien! c'est cela, Madame; ces hommes, ce sont ceux qui la sauvèrent, et je souris de pitié en songeant que si les noms de ces gentilshommes ne vous sont pas connus, c'est que la reine les a oubliés, tandis qu'elle aurait dû les faire les premiers seigneurs du royaume. — Eh bien! milord, il faut les chercher; mais que pourront faire quatre hommes, ou plutôt trois hommes? car, je vous le dis, il ne faut pas compter sur M. d'Artagnan. — Ce serait une vaillante épée de moins, Madame, mais il en resterait toujours trois autres sans compter la mienne; or, quatre hommes dévoués autour du roi pour le garder de ses ennemis, l'entourer dans la bataille, l'aider dans le conseil l'escorter dans sa fuite, ce serait assez, non pas pour faire le roi vainqueur, mais pour le sauver s'il était vaincu, pour l'aider à traverser la mer, et quoi qu'en dise Mazarin, une fois sur les côtes de France, votre royal époux y trouverait autant de retraites et d'asiles que l'oiseau de mer en trouve dans les tempêtes. — Cherchez, milord, cherchez ces gentilshommes, et si vous les retrouvez, s'ils consentent à passer avec vous en Angleterre, je leur donnerai à chacun un duché le jour où nous remonterons sur le trône, et en outre autant d'or qu'il en faudrait pour paver le palais de White-Hall. Cherchez donc, milord, cherchez, je vous en conjure. — Je chercherais bien, Madame, dit de Winter, et je les trouverais sans doute, mais le temps me manque: Votre Majesté oublie-t-elle que le roi attend sa réponse et l'attend avec angoisse? — Alors nous sommes donc perdus! s'écria la reine avec l'expansion d'un coeur brisé. En ce moment la porte s'ouvrit, la jeune Henriette parut, et la reine, avec cette sublime force qui est l'héroïsme des mères, renfonça ses larmes au fond de son coeur en faisant signe à de Winter de changer de conversation. Mais cette réaction, si puissante qu'elle fût, n'échappa point aux yeux de la jeune princesse; elle s'arrêta sur le seuil, poussa un soupir, et s'adressant à la reine: — Pourquoi donc pleurez-vous toujours sans moi, ma mère? lui dit- elle. La reine sourit, et au lieu de lui répondre: — Tenez, de Winter, lui dit-elle, j'ai au moins gagné une chose à n'être plus qu'à moitié reine, c'est que mes enfants m'appellent ma mère au lieu de m'appeler Madame. Puis se tournant vers sa fille: — Que voulez-vous, Henriette? continua-t-elle. — Ma mère, dit la jeune princesse, un cavalier vient d'entrer au Louvre et demande à présenter ses respects à Votre Majesté; il arrive de l'armée, et a, dit-il, une lettre à vous remettre de la part du maréchal de Grammont, je crois. — Ah! dit la reine à de Winter, c'est un de mes fidèles; mais ne remarquez-vous pas, mon cher lord, que nous sommes si pauvrement servis, que c'est ma fille qui fait les fonctions d'introductrice? — Madame, ayez pitié de moi, dit de Winter, vous me brisez l'âme. — Et quel est ce cavalier, Henriette? demanda la reine. — Je l'ai vu par la fenêtre, Madame; c'est un jeune homme qui paraît à peine seize ans et qu'on nomme le vicomte de Bragelonne. La reine fit en souriant un signe de la tête, la jeune princesse rouvrit la porte et Raoul apparut sur le seuil. Il fit trois pas vers la reine et s'agenouilla. — Madame, dit-il, j'apporte à Votre Majesté une lettre de mon ami, M. le comte de Guiche, qui m'a dit avoir l'honneur d'être de vos serviteurs; cette lettre contient une nouvelle importante et l'expression de ses respects. Au nom du comte de Guiche, une rougeur se répandit sur les joues de la jeune princesse; la reine la regarda avec une certaine sévérité. — Mais vous m'aviez dit que la lettre était du maréchal de Grammont, Henriette! dit la reine. — Je le croyais, Madame... balbutia la jeune fille. — C'est ma faute, Madame, dit Raoul, je me suis annoncé effectivement comme venant de la part du maréchal de Grammont; mais blessé au bras droit, il n'a pu écrire, et c'est le comte de Guiche qui lui a servi de secrétaire. — On s'est donc battu? dit la reine faisant signe à Raoul de se relever. — Oui, Madame, dit le jeune homme remettant la lettre à de Winter, qui s'était avancé pour la recevoir et qui la transmit à la reine. À cette nouvelle d'une bataille livrée, la jeune princesse ouvrit la bouche pour faire une question qui l'intéressait sans doute; mais sa bouche se referma sans avoir prononcé une parole, tandis que les roses de ses joues disparaissaient graduellement. La reine vit tous ces mouvements, et sans doute son coeur maternel les traduisit; car s'adressant de nouveau à Raoul: — Et il n'est rien arrivé de mal au jeune comte de Guiche? demanda-t-elle; car non seulement il est de nos serviteurs, comme il vous l'a dit, monsieur, mais encore de nos amis. — Non, Madame, répondit Raoul; mais au contraire, il a gagné dans cette journée une grande gloire, et il a eu l'honneur d'être embrassé par M. le Prince sur le champ de bataille. La jeune princesse frappa ses mains l'une contre l'autre, mais toute honteuse de s'être laissé entraîner à une pareille démonstration de joie, elle se tourna à demi et se pencha vers un vase plein de roses comme pour en respirer l'odeur. — Voyons ce que nous dit le comte, dit la reine. — J'ai eu l'honneur de dire à Votre Majesté qu'il écrivait au nom de son père. — Oui, monsieur. La reine décacheta la lettre et lut: «Madame et reine, «Ne pouvant avoir l'honneur de vous écrire moi-même pour cause d'une blessure que j'ai reçue dans la main droite, je vous fais écrire par mon fils, M. le comte de Guiche, que vous savez être votre serviteur à l'égal de son père, pour vous dire que nous venons de gagner la bataille de Lens, et que cette victoire ne peut manquer de donner grand pouvoir au cardinal Mazarin et à la reine sur les affaires de l'Europe. Que Votre Majesté, si elle veut bien en croire mon conseil, profite donc de ce moment pour insister en faveur de son auguste époux auprès du gouvernement du roi. M. le vicomte de Bragelonne, qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre, est l'ami de mon fils, auquel il a, selon toute probabilité, sauvé la vie; c'est un gentilhomme auquel Votre Majesté peut entièrement se confier, dans le cas où elle aurait quelque ordre verbal ou écrit à me faire parvenir. «J'ai l'honneur d'être avec respect... «Maréchal DE GRAMMONT.» Au moment où il avait été question du service qu'il avait rendu au comte, Raoul n'avait pu s'empêcher de tourner la tête vers la jeune princesse, et alors il avait vu passer dans ses yeux une expression de reconnaissance infinie pour Raoul; il n'y avait plus de doute, la fille du roi Charles Ier aimait son ami. — La bataille de Lens est gagnée! dit la reine. Ils sont heureux ici, ils gagnent des batailles! Oui, le maréchal de Grammont a raison, cela va changer la face de leurs affaires; mais j'ai bien peur qu'elle ne fasse rien aux nôtres, si toutefois elle ne leur nuit pas. Cette nouvelle est récente, monsieur, continua la reine, je vous sais gré d'avoir mis cette diligence à me l'apporter; sans vous, sans cette lettre, je ne l'eusse apprise que demain, après- demain peut-être, la dernière de tout Paris. — Madame, dit Raoul, le Louvre est le second palais où cette nouvelle soit arrivée; personne encore ne la connaît; et j'avais juré à M. le comte de Guiche de remettre cette lettre à Votre Majesté avant même d'avoir embrassé mon tuteur. — Votre tuteur est-il un Bragelonne comme vous? demanda lord de Winter. J'ai connu autrefois un Bragelonne, vit-il toujours? — Non, monsieur, il est mort, et c'est de lui que mon tuteur, dont il était parent assez proche, je crois, a hérité cette terre dont il porte le nom. — Et votre tuteur, monsieur, demanda la reine, qui ne pouvait s'empêcher de prendre intérêt à ce beau jeune homme, comment se nomme-t-il? — M. le comte de La Fère, Madame, répondit le jeune homme en s'inclinant. De Winter fit un mouvement de surprise, la reine le regarda en éclatant de joie. — Le comte de La Fère! s'écria-t-elle; n'est-ce point ce nom que vous m'avez dit? Quant à de Winter, il ne pouvait en croire ce qu'il avait entendu. — M. le comte de La Fère! s'écria-t-il à son tour. Oh! monsieur, répondez-moi, je vous en supplie: le comte de La Fère n'est-il point un seigneur que j'ai connu beau et brave, qui fut mousquetaire de Louis XIII, et qui peut avoir maintenant quarante- sept à quarante-huit ans? — Oui, monsieur, c'est cela en tous points. — Et qui servait sous un nom d'emprunt? — Sous le nom d'Athos. Dernièrement encore j'ai, entendu son ami, M. d'Artagnan, lui donner ce nom. — C'est cela, Madame, c'est cela. Dieu soit loué! Et il est à Paris? continua le comte en s'adressant à Raoul. Puis revenant à la reine: — Espérez encore, espérez, lui dit-il, la Providence se déclare pour nous, puisqu'elle fait que je retrouve ce brave gentilhomme d'une façon si miraculeuse. Et où loge-t-il, monsieur, je vous prie? — M. le comte de La Fère loge rue Guénégaud, hôtel du Grand-Roi- Charlemagne. — Merci, monsieur. Prévenez ce digne ami afin qu'il reste chez lui, je vais aller l'embrasser tout à l'heure. — Monsieur, j'obéis avec grand plaisir, si Sa Majesté veut me donner mon congé. — Allez, monsieur le vicomte de Bragelonne, dit la reine, allez, et soyez assuré de notre affection. Raoul s'inclina respectueusement devant les deux princesses, salua de Winter et partit. De Winter et la reine continuèrent à s'entretenir quelque temps à voix basse pour que la jeune princesse ne les entendît pas; mais cette précaution était inutile, celle-ci s'entretenait avec ses pensées. Puis comme de Winter allait prendre congé: — Écoutez, milord, dit la reine, j'avais conservé cette croix de diamants, qui vient de ma mère, et cette plaque de saint Michel, qui vient de mon époux; ils valent à peu près cinquante mille livres. J'avais juré de mourir de faim près de ces gages précieux plutôt que de m'en défaire; mais aujourd'hui que ces deux bijoux peuvent être utiles à lui ou à ses défenseurs, il faut sacrifier tout à cette espérance. Prenez-les; et s'il est besoin d'argent pour votre expédition, vendez sans crainte, milord, vendez. Mais si vous trouvez moyen de les conserver, songez, milord, que je vous tiens comme m'ayant rendu le plus grand service qu'un gentilhomme puisse rendre à une reine, et qu'au jour de ma prospérité celui qui me rapportera cette plaque et cette croix sera béni par moi et mes enfants. — Madame, dit le Winter, Votre Majesté sera servie par un homme dévoué. Je cours déposer en lieu sûr ces deux objets, que je n'accepterais pas s'il nous restait les ressources de notre ancienne fortune; mais nos biens sont confisqués, notre argent comptant est tari, et nous sommes arrivés aussi à faire ressources de tout ce que nous possédons. Dans une heure je me rends chez le comte de La Fère, et demain Votre Majesté aura une réponse définitive. La reine tendit la main à lord de Winter, qui la baisa respectueusement; et se tournant vers sa fille: — Milord, dit-elle, vous étiez chargé de remettre à cette enfant quelque chose de la part de son père. De Winter demeura étonné; il ne savait pas ce que la reine voulait dire. La jeune Henriette s'avança alors souriant et rougissant, et tendit son front au gentilhomme. — Dites à mon père que, roi ou fugitif, vainqueur ou vaincu, puissant ou pauvre, dit la jeune princesse, il a en moi la fille la plus soumise et la plus affectionnée. — Je le sais, Madame, répondit de Winter, en touchant de ses lèvres le front d'Henriette. Puis il partit, traversant, sans être reconduit, ces grands appartements déserts et obscurs, essuyant les larmes que, tout blasé qu'il était par cinquante années de vie de cour, il ne pouvait s'empêcher de verser à la vue de cette royale infortune, si digne et si profonde à la fois.
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XII
GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté; madame Bonacieux était connue pour appartenir à la reine; le duc portait l’uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme nous l’avons dit, étaient de garde ce soir-là. D’ailleurs Germain était dans les intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait, madame Bonacieux serait accusée d’avoir introduit son amant au Louvre, voilà tout; elle prenait sur elle le crime: sa réputation était perdue, il est vrai, mais de quelle valeur était dans le monde la réputation d’une petite mercière? Une fois entrés dans l’intérieur de la cour, le duc et la jeune femme suivirent le pied de la muraille pendant l’espace d’environ vingt-cinq pas; cet espace parcouru, madame Bonacieux poussa une petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement fermée la nuit; la porte céda; tous deux entrèrent et se trouvèrent dans l’obscurité, mais madame Bonacieux connaissait tous les tours et détours de cette partie du Louvre, destinée aux gens de la suite. Elle referma les portes derrière elle, prit le duc par la main, fit quelques pas en tâtonnant, saisit une rampe, toucha du pied un degré, et commença de monter un escalier: le duc compta deux étages. Alors elle prit à droite, suivit un long corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore, introduisit une clé dans une serrure, ouvrit une porte et introduisit le duc dans un appartement éclairé seulement par une lampe de nuit, en disant: «Restez ici, milord-duc, on va venir.» Puis elle sortit par la même porte, qu’elle ferma à clé, de sorte que le duc se trouva littéralement prisonnier. Cependant tout isolé qu’il se trouvait, il faut le dire, le duc de Buckingham n’éprouva pas un instant de crainte; un des côtés saillants de son caractère était la recherche de l’aventure et l’amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n’était pas la première fois qu’il risquait sa vie dans de pareilles tentatives; il avait appris que ce prétendu message d’Anne d’Autriche, sur la foi duquel il était venu à Paris, était un piège, et au lieu de regagner l’Angleterre, il avait, abusant de la position qu’on lui avait faite, déclaré à la reine qu’il ne partirait pas sans l’avoir vue. La reine avait positivement refusé d’abord, puis enfin elle avait craint que le duc exaspéré ne fît quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le supplier de partir aussitôt, lorsque, le soir même de cette décision, madame Bonacieux, qui était chargée d’aller chercher le duc et de le conduire au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on ignora complètement ce qu’elle était devenue et tout resta en suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait d’accomplir la périlleuse entreprise que, sans son arrestation, elle eût exécutée trois jours plus tôt. Buckingham, resté seul, s’approcha d’une glace. Cet habit de mousquetaire lui allait à merveille. A trente-cinq ans qu’il avait alors, il passait à juste titre pour le plus beau gentilhomme et le plus élégant cavalier de France et d’Angleterre. Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un royaume qu’il bouleversait à sa fantaisie et calmait à son caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des siècles comme un étonnement pour la postérité. Aussi, sûr de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les lois qui régissent les autres hommes ne pouvaient l’atteindre, allait-il droit au but qu’il s’était fixé, ce but fût-il si élevé et si éblouissant que c’eût été folie pour un autre que de l’envisager seulement. C’est ainsi qu’il était arrivé à s’approcher plusieurs fois de la belle et fière Anne d’Autriche et à s’en faire aimer, à force d’éblouissement. Georges Villiers se plaça donc devant une glace, comme nous l’avons dit, rendit à sa belle chevelure blonde les ondulations que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa moustache, et le cœur tout gonflé de joie, heureux et fier de toucher au moment qu’il avait si longtemps désiré, se sourit à lui-même d’orgueil et d’espoir. [Illustration: Buckingham, resté seul, s’approcha d’une glace.] En ce moment une porte cachée dans la tapisserie s’ouvrit, et une femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il jeta un cri, c’était la reine! Anne d’Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c’est-à-dire qu’elle se trouvait dans tout l’éclat de sa beauté. Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui jetaient des reflets d’émeraude, étaient parfaitement beaux, et tout à la fois pleins de douceur et de majesté. Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre inférieure, comme celle des princes de la maison d’Autriche, avançât légèrement sur l’autre, elle était éminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi profondément dédaigneuse dans le mépris. Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras étaient d’une beauté surprenante, et tous les poètes du temps les chantaient comme incomparables. Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu’ils étaient dans sa jeunesse, étaient devenus châtains, et qu’elle portait frisés très clair et avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage, auquel le censeur le plus rigide n’eût pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez. Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d’Autriche ne lui était apparue aussi belle, au milieu des bals, des fêtes, des carrousels, qu’elle lui apparut en ce moment, vêtue d’une simple robe de satin blanc et accompagnée de doña Estefania, la seule de ses femmes espagnoles qui n’eût pas été chassée par la jalousie du roi et par les persécutions de Richelieu. Anne d’Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à ses genoux, et avant que la reine eût pu l’en empêcher, il baisa le bas de sa robe. — Duc, vous savez déjà que ce n’est pas moi qui vous ai fait écrire. — Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s’écria le duc; je sais que j’ai été un fou, un insensé, de croire que la neige s’animerait, que le marbre s’échaufferait; mais que voulez-vous, quand on aime, on croit facilement à l’amour; d’ailleurs, je n’ai pas tout perdu à ce voyage, puisque je vous vois. — Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous vois, parce qu’insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à rester dans une ville où, en restant, vous courez risque de la vie et me faites courir risque de mon honneur: je vous vois pour vous dire que tout nous sépare, les profondeurs de la mer, l’inimitié des royaumes, la sainteté des serments. Il est sacrilège de lutter contre tant de choses, milord. Je vous vois enfin pour vous dire qu’il ne faut plus nous voir. [Illustration: Il baisa le bas de sa robe.] — Parlez, madame, parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de votre voix couvre la dureté de vos paroles. Vous parlez de sacrilège! mais le sacrilège est dans la séparation des cœurs que Dieu avait formés l’un pour l’autre. — Milord, s’écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit que je vous aimais. — Mais vous ne m’avez jamais dit non plus que vous ne m’aimiez point, et vraiment me dire de semblables paroles ce serait de la part de Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi, où trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps, ni l’absence, ni le désespoir, ne peuvent éteindre; un amour qui se contente d’un ruban égaré, d’un regard perdu, d’une parole échappée? »Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi. »Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première fois que je vous vis? voulez-vous que je détaille chacun des ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous étiez assise sur des carreaux, à la mode d’Espagne; vous aviez une robe de satin vert avec des broderies d’or et d’argent, des manches pendantes et renouées sur vos beaux bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermée, un petit bonnet sur votre tête de la couleur de votre robe, et sur ce bonnet une plume de héron. »Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous étiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous êtes maintenant, c’est-à-dire cent fois plus belle encore! — Quelle folie! murmura Anne d’Autriche, qui n’avait pas le courage d’en vouloir au duc d’avoir si bien conservé son portrait dans son cœur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils souvenirs! — Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? Je n’ai que des souvenirs, moi. C’est mon bonheur, mon trésor, mon espérance. Chaque fois que je vous vois, c’est un diamant de plus que je renferme dans l’écrin de mon cœur. Celui-ci est le quatrième que vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame, je ne vous ai vue que quatre fois: cette première que je viens de vous dire, la seconde chez madame de Chevreuse, la troisième dans les jardins d’Amiens. — Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée. — Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c’est la soirée heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la belle nuit qu’il faisait? Comme l’air était doux et parfumé, comme le ciel était bleu et tout émaillé d’étoiles? Ah! cette fois, madame, j’avais pu être un instant seul avec vous; cette fois vous étiez prête à tout me dire, l’isolement de votre vie, les chagrins de votre cœur. Vous étiez appuyée à mon bras, tenez, à celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête à votre côté, vos beaux cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu’ils l’effleuraient je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne savez pas tout ce qu’il y a de félicités du ciel, de joies du paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma fortune, ma gloire, tout ce qu’il me reste de jours à vivre, pour un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-là, madame, cette nuit-là vous m’aimiez, je vous le jure. — Milord, il est possible, oui, que l’influence du lieu, que le charme de cette belle soirée, que la fascination de votre regard, que ces mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour perdre une femme se soient groupées autour de moi dans cette fatale soirée; mais vous l’avez vu, milord, la reine est venue au secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez osé dire, à la première hardiesse à laquelle j’ai eu à répondre, j’ai appelé. — Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien aurait succombé à cette épreuve; mais mon amour, à moi, en est sorti plus ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en revenant à Paris, vous avez cru que je n’oserais quitter le trésor sur lequel mon maître m’avait chargé de veiller. Ah! que m’importent à moi tous les trésors du monde et tous les rois de la terre! Huit jours après j’étais de retour, madame. Cette fois, vous n’avez rien eu à me dire: j’avais risqué ma faveur, ma vie, pour vous voir une seconde; je n’ai pas même touché votre main, et vous m’avez pardonné en me voyant si soumis et si repentant. — Oui, mais la calomnie s’est emparée de toutes ces folies dans lesquelles je n’étais pour rien, vous le savez bien, milord. Le roi, excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible: madame de Vernet a été chassée, Putange exilé, madame de Chevreuse est tombée en défaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme ambassadeur en France, le roi lui-même, souvenez-vous-en, milord, le roi lui-même s’y est opposé. — Oui, et la France va payer d’une guerre le refus de son roi. Je ne puis plus vous voir, madame; eh bien! je veux que chaque jour vous entendiez parler de moi. »Quel but pensez-vous qu’aient eu cette expédition de Ré et cette ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le plaisir de vous voir! »Je n’ai pas l’espoir de pénétrer à main armée jusqu’à Paris, je le sais bien; mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix nécessitera un négociateur, ce négociateur ce sera moi. On n’osera plus me refuser alors, et je reviendrai à Paris, et je vous reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d’hommes, il est vrai, auront payé mon bonheur de leur vie; mais que m’importera, à moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-être bien insensé, mais, dites-moi, quelle femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur plus ardent? — Milord, milord, vous invoquez pour votre défense des choses qui vous accusent, encore; milord, toutes ces preuves d’amour que vous voulez me donner sont presque des crimes. — Parce que vous ne m’aimez pas, madame: si vous m’aimiez, vous verriez tout cela autrement; si vous m’aimiez, oh! mais si vous m’aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah! madame de Chevreuse, dont vous parliez tout à l’heure, madame de Chevreuse a été moins cruelle que vous; Holland l’a aimée, et elle a répondu à son amour. — Madame de Chevreuse n’était pas reine, murmura Anne d’Autriche, vaincue malgré elle par l’expression d’un amour si profond. — Vous m’aimeriez donc si vous ne l’étiez pas, vous, madame, dites, vous m’aimeriez donc? Je puis donc croire que c’est la dignité seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je puis donc croire que si vous eussiez été madame de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu espérer? Merci de ces douces paroles, ô ma belle Majesté, cent fois merci. — Ah! milord, vous avez mal entendu, mal interprété; je n’ai pas voulu dire... — Silence! silence! dit le duc; si je suis heureux d’une erreur, n’ayez pas la cruauté de me l’enlever. Vous l’avez dit vous-même, on m’a attiré dans un piège, j’y laisserai ma vie, peut-être, car, tenez, c’est étrange, depuis quelque temps j’ai des pressentiments que je vais mourir. Et le duc sourit d’un sourire triste et charmant à la fois. — Oh! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche avec un accent d’effroi qui prouvait quel intérêt plus grand qu’elle ne le voulait dire elle prenait au duc. — Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non; c’est même ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me préoccupe point de pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette espérance que vous m’avez presque donnée, aura tout payé, fût-ce même ma vie. — Eh bien! dit Anne d’Autriche, moi aussi, duc, moi, j’ai des pressentiments; moi aussi, j’ai des rêves. J’ai songé que je vous voyais couché sanglant, frappé d’une blessure. — Au côté gauche, n’est-ce pas, avec un couteau? interrompit Buckingham. — Oui, c’est cela, milord, c’est cela, au côté gauche, avec un couteau. Qui a pu vous dire que j’avais fait ce rêve? Je ne l’ai confié qu’à Dieu, et encore dans mes prières. — Je n’en veux pas davantage, et vous m’aimez, madame, c’est bien. — Je vous aime, moi? — Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu’à moi, si vous ne m’aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si nos deux existences ne se touchaient pas par le cœur? Vous m’aimez, ô reine, et vous me pleurerez! — Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria Anne d’Autriche, c’est plus que je n’en puis supporter. Tenez, duc, au nom du ciel, partez, retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas; mais ce que je sais, c’est que je ne serai point parjure. Prenez donc pitié de moi et partez. Oh! si vous êtes frappé en France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre amour pour moi fût cause de votre mort, je ne me consolerais jamais, j’en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en supplie. — Oh! que vous êtes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit Buckingham. — Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard; revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entouré de gardes qui vous défendront, de serviteurs qui veilleront sur vous, et alors, je ne craindrai plus pour vos jours, et j’aurai du bonheur à vous revoir. — Oh! est-ce bien vrai, ce que vous me dites? — Oui... — Eh bien! un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et qui me rappelle que je n’ai point fait un rêve; quelque chose que vous ayez porté et que je puisse porter à mon tour, une bague, un collier, une chaîne. — Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous me demandez? — Oui. — A l’instant même? — Oui. — Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre? — Oui, je vous le jure! — Attendez, alors, attendez. [Illustration: Anne d’Autriche tendit sa main en fermant les yeux.] Et Anne d’Autriche rentra dans son appartement et en sortit presque aussitôt, tenant à la main un petit coffret en bois de rose à son chiffre tout incrusté d’or. — Tenez, milord-duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mémoire de moi. Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois à genoux. — Vous m’avez promis de partir, dit la reine. — Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je pars. Anne d’Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en s’appuyant de l’autre sur Estefania, car elle sentait que les forces allaient lui manquer. Buckingham appuya avec passion ses lèvres sur cette belle main, puis se relevant: — Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue, madame, dussé-je bouleverser le monde pour cela. Et, fidèle à la promesse qu’il avait faite, il s’élança hors de l’appartement. Dans le corridor, il rencontra madame Bonacieux qui l’attendait, et qui, avec les mêmes précautions et le même bonheur, le reconduisit hors du Louvre.
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III
L'élève de Jean de Witt Tandis que les hurlements de la foule assemblée sur le Buitenhof, montant toujours plus effrayants vers les deux frères, déterminaient Jean de Witt à presser le départ de son frère Corneille, une députation de bourgeois était allée, comme nous l'avons dit, à la maison de ville, pour demander l'expulsion du corps de cavalerie de Tilly. Il n'y avait pas loin du Buitenhof au Hoogstraat; aussi vit-on un étranger, qui depuis le moment où cette scène avait commencé en suivait les détails avec curiosité, se diriger avec les autres, ou plutôt à la suite des autres, vers la maison de ville, pour apprendre plus tôt la nouvelle de ce qui allait s'y passer. Cet étranger était un homme très jeune, âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans à peine, sans vigueur apparente. Il cachait--car sans doute il avait des raisons pour ne pas être reconnu--sa figure pâle et longue sous un fin mouchoir de toile de Frise, avec lequel il ne cessait d'essuyer son front mouillé de sueur ou ses lèvres brûlantes. L'œil fixe comme celui de l'oiseau de proie, le nez aquilin et long, la bouche fine et droite, ouverte ou plutôt fendue comme les lèvres d'une blessure, cet homme eût offert à Lavater, si Lavater eût vécu à cette époque, un sujet d'études physiologiques qui d'abord n'eussent pas tourné à son avantage. Entre la figure du conquérant et celle du pirate, disaient les anciens, quelle différence trouvera-t-on? Celle que l'on trouve entre l'aigle et le vautour. La sérénité ou l'inquiétude. Aussi cette physionomie livide, ce corps grêle et souffreteux, cette démarche inquiète qui s'en allaient du Buitenhof au Hoogstraat à la suite de tout ce peuple hurlant, c'était le type et l'image d'un maître soupçonneux ou d'un voleur inquiet; et un homme de police eût certes opté pour ce dernier renseignement, à cause du soin que celui dont nous nous occupons en ce moment prenait de se cacher. D'ailleurs, il était vêtu simplement et sans armes apparentes; son bras maigre mais nerveux, sa main sèche mais blanche, fine, aristocratique, s'appuyait non pas au bras, mais sur l'épaule d'un officier qui, le poing à l'épée, avait, jusqu'au moment où son compagnon s'était mis en route et l'avait entraîné avec lui, regardé toutes les scènes du Buitenhof avec un intérêt facile à comprendre. Arrivé sur la place de Hoogstraat, l'homme au visage pâle poussa l'autre sous l'abri d'un contrevent ouvert et fixa les yeux sur le balcon de l'Hôtel de Ville. Aux cris forcenés du peuple, la fenêtre du Hoogstraat s'ouvrit et un homme s'avança pour dialoguer avec la foule. — Qui paraît là au balcon? demanda le jeune homme à l'officier en lui montrant de l'œil seulement le harangueur, qui paraissait fort ému et qui se soutenait à la balustrade plutôt qu'il ne se penchait sur elle. — C'est le député Bowelt, répliqua l'officier. — Quel homme est ce député Bowelt? Le connaissez-vous? — Mais un brave homme, à ce que je crois du moins, monseigneur. Le jeune homme, en entendant cette appréciation du caractère de Bowelt faite par l'officier, laissa échapper un mouvement de désappointement si étrange, de mécontentement si visible, que l'officier le remarqua et se hâta d'ajouter: — On le dit, du moins, monseigneur. Quant à moi, je ne puis rien affirmer, ne connaissant pas personnellement M. Bowelt. — Brave homme, répéta celui qu'on avait appelé monseigneur; est-ce brave homme que vous voulez dire ou homme brave? — Ah! monseigneur m'excusera; je n'oserais établir cette distinction vis-à-vis d'un homme que, je le répète à Son Altesse, je ne connais que de visage. — Au fait, murmura le jeune homme, attendons, et nous allons bien voir. L'officier inclina la tête en signe d'assentiment et se tut. — Si ce Bowelt est un brave homme, continua l'altesse, il va drôlement recevoir la demande que ces furieux viennent lui faire. Et le mouvement nerveux de sa main qui s'agitait malgré lui sur l'épaule de son compagnon, comme eussent fait les doigts d'un instrumentiste sur les touches d'un clavier, trahissait son ardente impatience si mal déguisée en certains moments, et dans ce moment surtout, sous l'air glacial et sombre de la figure. On entendit alors le chef de la députation bourgeoise interpeller le député pour lui faire dire où se trouvaient les autres députés ses collègues. — Messieurs, répéta pour la seconde fois M. Bowelt, je vous dis que dans ce moment je suis seul avec M. d'Asperen, et je ne puis prendre une décision à moi seul. — L'ordre! l'ordre! crièrent plusieurs milliers de voix. M. Bowelt voulut parler, mais on n'entendit pas ses paroles et l'on vit seulement ses bras s'agiter en gestes multiples et désespérés. Mais voyant qu'il ne pouvait se faire entendre, il se retourna vers la fenêtre ouverte et appela M. d'Asperen. M. d'Asperen parut à son tour au balcon, où il fut salué de cris plus énergiques encore que ceux qui avaient, dix minutes auparavant, accueilli M. Bowelt. Il n'entreprit pas moins cette tâche difficile de haranguer la multitude; mais la multitude préféra forcer la garde des États, qui d'ailleurs n'opposa aucune résistance au peuple souverain, à écouter la harangue de M. d'Asperen. — Allons, dit froidement le jeune homme pendant que le peuple s'engouffrait par la porte principale du Hoogstraat, il paraît que la délibération aura lieu à l'intérieur, colonel. Allons entendre la délibération. — Ah! monseigneur, monseigneur, prenez garde! — À quoi? — Parmi ces députés, il y en a beaucoup qui ont été en relation avec vous, et il suffit qu'un seul reconnaisse Votre Altesse. — Oui, pour qu'on m'accuse d'être l'instigateur de tout ceci. Tu as raison, dit le jeune homme, dont les joues rougirent un instant du regret qu'il avait d'avoir montré tant de précipitation dans ses désirs; oui, tu as raison, restons ici. D'ici, nous les verrons revenir avec ou sans l'autorisation, et nous jugerons de la sorte si M. Bowelt est un brave homme ou un homme brave, ce que je tiens à savoir. — Mais, fit l'officier en regardant avec étonnement celui à qui il donnait le titre de monseigneur; mais Votre Altesse ne suppose pas un seul instant, je présume, que les députés ordonnent aux cavaliers de Tilly de s'éloigner, n'est-ce pas? — Pourquoi? demanda froidement le jeune homme. — Parce que s'ils ordonnaient cela, ce serait tout simplement signer la condamnation à mort de MM. Corneille et Jean de Witt. — Nous allons voir, répondit froidement l'Altesse; Dieu seul peut savoir ce qui se passe au cœur des hommes. L'officier regarda à la dérobée la figure impassible de son compagnon, et pâlit. C'était à la fois un brave homme et un homme brave que cet officier. De l'endroit où ils étaient restés, l'Altesse et son compagnon entendaient les rumeurs et les piétinements du peuple dans les escaliers de l'Hôtel de Ville. Puis on entendit ce bruit sortir et se répandre sur la place, par les fenêtres ouvertes de cette salle au balcon de laquelle avaient paru MM. Bowelt et d'Asperen, lesquels étaient rentrés à l'intérieur, dans la crainte, sans doute, qu'en les poussant, le peuple ne les fit sauter par-dessus la balustrade. Puis on vit des ombres tournoyantes et tumultueuses passer devant ces fenêtres. La salle des délibérations s'emplissait. Soudain le bruit s'arrêta; puis, soudain encore, il redoubla d'intensité et atteignit un tel degré d'explosion que le vieil édifice en trembla jusqu'au faîte. Puis enfin le torrent se reprit à rouler par les galeries et les escaliers jusqu'à la porte, sous la voûte de laquelle on le vit déboucher comme une trombe. En tête du premier groupe volait, plutôt qu'il ne courait, un homme hideusement défiguré par la joie. C'était le chirurgien Tyckelaer. — Nous l'avons! nous l'avons! cria-t-il en agitant un papier en l'air. — Ils ont l'ordre! murmura l'officier stupéfait. — Eh bien! me voilà fixé, dit tranquillement l'Altesse. Vous ne saviez pas, mon cher colonel, si M. Bowelt était un brave homme ou un homme brave. Ce n'est ni l'un ni l'autre. Puis continuant à suivre de l'œil, sans sourciller, toute cette foule qui roulait devant lui. — Maintenant, dit-il, venez au Buitenhof, colonel; je crois que nous allons voir un spectacle étrange. L'officier s'inclina et suivit son maître sans répondre. La foule était immense sur la place et aux abords de la prison. Mais les cavaliers de Tilly la contenaient toujours avec le même bonheur et surtout avec la même fermeté. Bientôt, le comte entendit la rumeur croissante que faisait en s'approchant ce flux d'hommes, dont il aperçut bientôt les premières vagues roulant avec la rapidité d'une cataracte qui se précipite. En même temps, il aperçut le papier qui flottait en l'air, au-dessus des mains crispées et des armes étincelantes. — Eh! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre. — Lâches coquins! cria le lieutenant. C'était en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des rugissements joyeux. Elle s'ébranla aussitôt et marcha les armes basses et en poussant de grands cris à l'encontre des cavaliers du comte de Tilly. Mais le comte n'était pas homme à les laisser approcher plus que de mesure. — Halte! cria-t-il, halte! et que l'on dégage le poitrail de mes chevaux, ou je commande: En avant! — Voici l'ordre! répondirent cent voix insolentes. Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut: — Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme. En repoussant du pommeau de son épée l'homme qui voulait le lui reprendre: — Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d'importance et se garde. Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps. Puis se retournant vers sa troupe:--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file à droite! Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent pas perdues pour tout le monde:--Et maintenant, égorgeurs, dit-il, faites votre œuvre. Un cri furieux, composé de toutes les haines avides et de toutes les joies féroces qui râlaient sur le Buitenhof, accueillit ce départ. Les cavaliers défilaient lentement. Le comte resta derrière, faisant face jusqu'au dernier moment à la populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le cheval du capitaine. Comme on voit, Jean de Witt ne s'était pas exagéré le danger quand, aidant son frère à se lever, il le pressait de partir. Corneille descendit donc, appuyé au bras de l'ex-grand pensionnaire, l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva la belle Rosa toute tremblante. — Oh! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur! — Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt. — Il y a que l'on dit qu'ils sont allés chercher au Hoogstraat l'ordre qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly. — Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la position est mauvaise pour nous. — Aussi, si j'avais un conseil à vous donner... dit la jeune fille toute tremblante. — Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'étonnant que Dieu me parlât par ta bouche? — Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue. — Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur poste? — Oui, mais tant qu'il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester devant la prison. — Sans doute. — En avez-vous un pour qu'ils vous accompagnent jusque hors la ville? — Non. — Eh bien! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers, vous tomberez aux mains du peuple. — Mais la garde bourgeoise? — Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enragée. — Que faire, alors? — À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue déserte, car tout le monde est dans la grande rue, attendant à l'entrée principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez sortir. — Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean. — J'essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté sublime. — Mais n'avez-vous pas votre voiture? demande la jeune fille. — La voiture est là, au seuil de la grande porte. — Non, répondit la jeune fille. J'ai pensé que votre cocher était un homme dévoué, et je lui ai dit d'aller vous attendre à la poterne. Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille. — Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus voudra bien nous ouvrir cette porte. — Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas. — Eh bien! alors? — Alors, j'ai prévu son refus et, tout à l'heure, tandis qu'il causait par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j'ai pris la clef au trousseau. — Et tu l'as, cette clé? — La voici, monsieur Jean. — Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien à te donner en échange du service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma chambre: c'est le dernier présent d'un honnête homme; j'espère qu'il te portera bonheur. — Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la jeune fille. Puis à elle-même et en soupirant:--Quel malheur que je ne sache pas lire! dit-elle. — Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il n'y a pas un instant à perdre. — Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle conduisit les deux frères au côté opposé de la prison. Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte cintrée s'étant ouverte, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le marchepied abaissé. — Eh! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous? cria le cocher tout effaré. Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire se retourna vers la jeune fille. — Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons à Dieu, qui se souviendra, j'espère que tu viens de sauver la vie de deux hommes. Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa respectueusement. — Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte. Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et ferma le mantelet de la voiture en criant:--Au Tol-Hek! Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port de Scheveningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux frères. La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta les fugitifs. Rosa les suivit jusqu'à ce qu'ils eussent tourné l'angle de la rue. Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clef dans un puits. Ce bruit qui avait fait pressentir à Rosa que le peuple enfonçait la porte, était en effet celui du peuple, qui, après avoir fait évacuer la place de la prison, se ruait contre cette porte. Si solide qu'elle fût, et quoique le geôlier Gryphus--il faut lui rendre cette justice--se refusât obstinément d'ouvrir cette porte, on sentait qu'elle ne résisterait pas longtemps; et Gryphus, fort pâle, se demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte, lorsqu'il sentit qu'on le tirait doucement par l'habit. Il se retourna et vit Rosa. — Tu entends les enragés? dit-il. — Je les entends si bien, mon père, qu'à votre place... — Tu ouvrirais, n'est-ce pas? — Non, je laisserais enfoncer la porte. — Mais ils vont me tuer. — Oui, s'ils vous voient. — Comment veux-tu qu'ils ne me voient pas? — Cachez-vous. — Où cela? — Dans le cachot secret. — Mais toi, mon enfant? — Moi, mon père, j'y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur nous et, quand ils auront quitté la prison, eh bien! nous sortirons de notre cachette. — Tu as pardieu raison, s'écria Gryphus; c'est étonnant, ajouta-t-il, ce qu'il y a de jugement dans cette petite tête. Puis, comme la porte s'ébranlait à la grande joie de la populace: — Venez, venez, mon père, dit Rosa en ouvrant une petite trappe. — Mais cependant, nos prisonniers? fit Gryphus. — Dieu veillera sur eux, mon père, dit la jeune fille; permettez-moi de veiller sur vous. Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tête, juste au moment où la porte brisée donnait passage à la populace. Au reste, ce cachot où Rosa faisait descendre son père, et qu'on appelait le cachot secret, offrait aux deux personnages, que nous allons être forcés d'abandonner pour un instant, un sûr asile, n'étant connu que des autorités, qui parfois y enfermaient quelqu'un de ces grands coupables pour lesquels on craint quelque révolte ou quelque enlèvement. Le peuple se rua dans la prison en criant: — Mort aux traîtres! À la potence Corneille de Witt! À mort! à mort!
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CHAPITRE XVII.
RETOUR. A neuf heures nous prîmes congé avec une profonde reconnaissance de la locanda del Riposo d'Alarico; je ne sais si c'était par comparaison que nous en étions devenus si fanatiques, mais il nous semblait que, malgré les tremblements de terre, auxquels au reste, comme on l'a vu, nous n'avions pris personnellement aucune part, c'était l'endroit de la terre où nous avions trouvé le plus complet repos. Peut-être aussi, au moment de quitter la Calabre, nous rattachions-nous, malgré tout ce que nous y avions souffert, à ces hommes si curieux à étudier dans leur rudesse primitive, et à cette terre si pittoresque à voir dans ses bouleversements éternels. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas sans un vif regret que nous nous éloignâmes de cette bonne ville si hospitalière au milieu de son malheur; et deux fois, après l'avoir perdue de vue, nous revînmes sur nos pas pour lui dire un dernier adieu. A une lieue de Cosenza à peu près nous quittâmes la grande route pour nous jeter dans un sentier qui traversait la montagne. Le paysage était d'une âpreté terrible, mais en même temps d'un caractère plein de grandeur et de pittoresque. La teinte rougeâtre des roches, leur forme élancée qui leur donnait l'apparence de clochers de granit, les charmantes forêts de châtaigniers que de temps en temps nous rencontrions sur notre route, un soleil pur et riant qui succédait aux orages et aux inondations des jours précédents, tout concourait à nous faire paraître le chemin un des plus heureusement accidentés que nous eussions faits. Joignez à cela le récit de notre guide, qui nous raconta à cet endroit même une histoire que j'ai déjà publiée sous le titre des Enfants de la Madone et qu'on retrouvera dans les Souvenirs d'Antony; la vue de deux croix élevées à l'endroit où, l'année précédente, et trois mois auparavant, deux voyageurs avaient été assassinés, et l'on aura une idée de la rapidité avec lequelle s'écoulèrent les trois heures que dura notre course. En arrivant sur le versant occidental des montagnes, nous nous trouvâmes de nouveau en face de cette magnifique mer Tyrrhénienne tout étincelante comme un miroir, et au milieu de laquelle nous voyions s'élever comme un phare cet éternel Stromboli que nous n'arrivions jamais à perdre de vue, et que, malgré son air tranquille et la façon toute paterne avec laquelle il poussait sa fumée, je soupçonnai d'être pour quelque chose, avec son aïeul l'Etna et son ami le Vésuve, dans tous les tremblements que la Calabre venait d'éprouver: peut-être me trompais-je; mais il a tant fait des siennes dans ce genre, qu'il porte les fruits de sa mauvaise réputation. A nos pieds était San-Lucido, et dans son port, pareil à un de ces petits navires que les enfants font flotter sur le bassin des Tuileries, nous voyions se balancer notre élégant et gracieux speronare qui nous attendait. Une heure après nous étions à bord. C'était toujours un moment de bien-être suprême quand, après une certaine absence, nous nous retrouvions sur le pont au milieu des braves gens qui composaient notre équipage, et que du pont nous passions dans notre petite cabine si propre, et par conséquent si différente des localités siciliennes et calabraises que nous venions de visiter. Il n'y avait pas jusqu'à Milord qui ne fît une fête désordonnée à son ami Piétro, et qui ne lui racontât, par les gémissements les plus variés et les plus expressifs, toutes les tribulations qu'il avait éprouvées. Au bout de dix minutes que nous fûmes à bord nous levâmes l'ancre. Le vent, qui venait du sud-est, était excellent aussi: à peine eûmes-nous ouvert nos voiles qu'il emporta notre speronare comme un oiseau de mer. Alors toute la journée nous rasâmes les côtes, suivant des yeux la Calabre dans toutes les gracieuses sinuosités de ses rivages et dans tous les âpres accidents de ses montagnes. Nous passâmes successivement en revue Cetraro, Belvedere, Diamante, Scalea et le golfe de Policastro; enfin, vers le soir, nous nous trouvâmes à la hauteur du cap Palinure. Nous recommandâmes à Nunzio de faire meilleure garde que le pilote d'Énée, afin de ne pas tomber comme lui à la mer avec son gouvernail, et nous nous endormîmes sur la foi des étoiles. Le lendemain nous nous éveillâmes à la hauteur du cap Licosa et en vue des ruines de Pestum. Il était convenu d'avance avec le capitaine que nous prendrions terre une heure ou deux près de ces magnifiques débris; mais au moment de débarquer nous éprouvâmes une double difficulté: la première en ce que l'on nous prit pour des cholériques qui apportions la peste des Grandes-Indes, la seconde en ce qu'on nous soupçonna d'être des contrebandiers chargés de cigares de Corse. Ces deux difficultés furent levées par l'inspection de nos passe-ports visés de Cosenza et par l'exhibition d'une piastre frappée à Naples, et nous pûmes enfin débarquer sur le rivage où Auguste, au dire de Suétone, était débarqué 2000 ans avant nous pour visiter ces fameux temples grecs qui de son temps déjà passaient pour des antiquités. Un hémistiche de Virgile a illustré Pestum, comme un vers de Properce a flétri Baja. Il n'est point de voyageur qui, à l'aspect de cette grande plaine si chaudement exposée aux rayons du soleil, qui, à la vue de ces beaux temples à la teinte dorée, ne réclame ces champs de roses qui fleurissaient deux fois l'année, et qui n'ouvre les lèvres pour respirer cet air si tiède qui déflorait les jeunes filles avant l'âge de leur puberté. Le voyageur est trompé dans sa double attente: le Biferique rosaria Pæsti n'est plus qu'un marais infect et fiévreux, couvert de grandes herbes, dans lequel, au lieu d'une double moisson de roses, on fait une double récolte de poires et de cerises. Quant à l'air antivirginal qu'on y respirait, il n'y a plus de jeunes filles à déflorer; car je n'admets pas que les trois ou quatre bipèdes qui habitent la métairie attenant aux temples aient un sexe quelconque et appartiennent même à l'espèce humaine. Et cependant, ce petit espace, embrassant huit ou dix milles de circonférence au plus, était autrefois le paradis des poètes, car ce n'est pas Virgile seul qui en parle; c'est Properce qui, au lever de l'aurore, a visité ces beaux champs de roses;[1] c'est Ovide qui y conduit Myscèle, fils d'Alémon, et qui lui fait voir Leucosie, et les plaines tièdes et embaumées de Pestum;[2] c'est Martial qui compare les lèvres de sa maîtresse à la fleur qu'ont déjà illustrée ses prédécesseurs;[3] enfin c'est, quinze cents ans plus tard, Le Tasse, qui conduit au siége de la ville sainte le peuple adroit qui est né sur le sol où abondent les roses vermeilles et où les ondes merveilleuses du Silaro pétrifient les branches et les feuilles qui tombent dans son lit.[4] [1] Vidi ego odorati victura rosaria Pæsti Sub malutino cocta jacere noto. Prop., liv. iv, Élégie V. [2] Leucosiam petit tepidique rosaria Pæsti. Ovide, liv. xv, vers 708. [3] Pæstanis rubeant æmula labbia rosis. Martial, liv. iv. [4] Qui vi insieme venia la gente esperta D'al suol che abbonda de vermiglie rose; Là ve come si narro, e rami e fronde Silaro impetra con mirabil' onde. (Tasse, Ger. lib., liv 1er, ch. XI.) Voici ce que nous raconte Hérodote l'historien-poète. C'était sous le règne d'Atys. Il y avait une grande famine en Lydie, royaume puissant de l'Asie mineure. Les Lydiens résolurent de se diviser en deux partis, et chaque parti prit pour chef un des deux fils du roi. Ces deux fils s'appelaient, l'aîné Lydus, et le cadet Tyrrhénus. Cette division opérée, les deux chefs tirèrent au sort à qui resterait dans les champs paternels, à qui irait chercher d'autres foyers. Le sort de l'exil tomba sur Tyrrhénus, qui partit avec la portion du peuple qui s'était attachée à son sort, et qui aborda avec elle sur les côtes de l'Ombrie, qui devinrent alors les côtes tyrrhéniennes. Ce furent les fondateurs de Possidonia, l'aïeule de Pestum. Aussi les temples de l'ancienne ville de Neptune font-ils le désespoir des archéologues, qui ne savent à quel ordre connu rattacher leur architecture: quelques-uns y voient une des antiques constructions chaldéennes dont parle la Bible, et les font contemporains des murs cyclopéens de la ville. Ces murs, composés de pierres larges, lisses, oblongues, placées les unes au-dessus des autres et jointes sans ciment, forment un parallélogramme de deux milles et demi de tour. Un débris de ces murs est encore debout; et des quatre portes de Pestum, placées en angle droit, reste la porte de l'Est, à laquelle un bas-relief, représentant une sirène cueillant une rose, a fait donner le nom de porte de la Sirène: c'est un arc de quarante-six pieds de haut construit en pierres massives. Quant aux temples, qui sont au nombre de quatre, mais dont l'un est tellement détruit qu'il est inutile d'en parler, ils étaient consacrés, l'un à Neptune et l'autre à Cérés; quant au troisième, ne sachant à quel dieu en faire les honneurs, on l'a appelé la Basilique. Le temple de Neptune est le plus grand; on y montait par trois marches qui règnent tout à l'entour. Il est long de cent quatrevingt-douze pieds: c'est non-seulement le plus grand, comme nous l'avons dit, mais encore, selon toute probabilité, le plus ancien de tous. Comme il est construit de pierres provenant en grande partie du sédiment du Silaro, et que ce sédiment se compose de morceaux de bois et d'autres substances pétrifiés, il a l'air d'être bâti en liège, quoique la date à laquelle il remonte puisse faire honte au plus dur granit. Le temple de Cérès est le plus petit des trois, mais aussi c'est le plus élégant. Sa forme es un carré long de cent pieds sur quarante; il offre deux façades dont les six colonnes doriques soutiennent un entablement et un fronton. Chaque partie latérale, qui se compose de douze colonnes cannelées, supporte aussi un entablement et repose sans base sur le pavé. La Basilique, dont, comme je l'ai dit, on ignore la destination primitive, a cent soixante-cinq pieds de longueur sur soixante-onze de large; elle offre deux façades dont chacune est ornée de neuf colonnes cannelées d'ordre dorique sans base, ses deux côtés présentent chacun seize colonnes de dix-neuf pieds de hauteur y compris le chapiteau. Il existe bien encore aux environs quelque chose comme un théâtre et comme un amphithéâtre, mais le tout si ruiné, si inappréciable, et je dirai presque si invisible, que ce n'est pas la peine d'en parler. Quelques jours avant notre arrivée, la foudre, jalouse sans doute de son indestructibilité, était tombée sur le temple de Cérès; mais elle y avait à peu près perdu son temps: tout ce qu'elle avait pu faire était de marquer son passage sur son front de granit en emportant quelques pierres de l'angle le plus aigu du fronton; encore l'homme s'était-il mis à l'instant même à l'œuvre pour faire disparaître toute trace de la colère de Dieu, et l'éternelle Babel n'avait-elle plus, à l'époque où nous la visitâmes, qu'une cicatrice qu'on reconnaissait à l'interruption de cette belle couleur feuille-morte qui dorait le reste du bâtiment. Des paysans nous vendirent des pétrifications de fleurs et de nids d'oiseaux dont ils font un grand commerce, et que le fleuve, qui a conservé son ancienne vertu, leur fournit sans autre mise de fonds que celle de l'objet même qu'ils veulent convertir en pierre. Ce fleuve, qui contient une grande quantité de sel calcaire, s'appelait Silarus du temps des Romains, Silaro à l'époque du Tasse, et est appelé Sele aujourd'hui. Il était décidé que partout où nous mettrions le pied nous nous heurterions à quelque histoire de voleurs sans jamais rencontrer les acteurs de ces formidables drames qui faisaient frémir ceux qui nous les racontaient. Un Anglais, nommé Hunt, se rendant avec sa femme de Salerne à Pestum quelque temps avant la visite que nous y fîmes nous-mêmes, fut arrêté sur la route par des brigands qui lui demandèrent sa bourse. L'Anglais, voyant l'inutilité de faire aucune résistance, la leur donna; et toutes choses, sauf cet emprunt forcé, allaient se passer amiablement, lorsque l'un des bandits aperçut une chaîne d'or au cou de l'Anglaise: il étendit la main pour la prendre; l'Anglais prit ce geste de convoitise pour un geste de luxure et repoussa violemment le bandit, lequel riposta à cette bourrade par un coup de pistolet qui blessa mortellement M. Hunt. Satisfaits de cette vengeance, et craignant surtout sans doute que l'on ne vînt au bruit de l'arme à feu, les bandits se retirèrent sans faire aucun mal à mistress Caroline Hunt, que l'on retrouva évanouie sur le corps de son mari. Il était trois heures à peu près lorsque nous prîmes congé des ruines de Pestum. Comme pour débarquer nos marins furent obligés de nous prendre sur leurs épaules pour nous porter à la barque, nous y étions arrivés Jadin et moi à bon port, et il n'y avait plus que le capitaine à transporter, lorsque dans le transport le pied manqua à Pietro, qui tomba entraînant avec lui son camarade Giovanni et le capitaine par-dessus tout. Pour leur prouver qu'il avait été jusqu'au fond, le capitaine revint sur l'eau ayant dans chaque main une poignée de gravier qu'il leur jeta à la figure. Au reste, il était si bon garçon qu'il fut le premier à rire de cet accident, et à donner ainsi toute liberté à l'équipage, qui avait grande envie d'en faire autant. Nous gouvernâmes sur Salerne, où nous devions coucher. J'avais jugé plus prudent de revenir de Salerne à Naples en prenant un calessino que de rentrer sur notre speronare, qui devait naturellement attirer bien autrement les yeux que la petite voiture populaire à laquelle je comptais confier mon incognito. On n'oubliera pas que je voyageais sous le nom de Guichard, et qu'il était défendu à M. Alex. Dumas, sous les peines les plus sévères, d'entrer dans le royaume de Naples, où il voyageait, au reste, fort tranquillement depuis trois mois. Or, après avoir vu dans un si grand détail la Sicile et la Calabre, il eût été fort triste de n'arriver à Naples que pour recevoir l'ordre d'en sortir. C'est ce que je voulais éviter par l'humilité de mon entrée; humilité qu'il m'était impossible de conserver à bord de mon speronare, qui avait une petite tournure des plus coquettes et des plus aristocratiques. Je fis donc, comme on dit en termes de marine, mettre le cap sur Salerne, où nous arrivâmes vers les cinq heures. La patente et la visite des passe-ports nous prirent jusqu'à six heures et demie; de sorte que, la nuit étant presque tombée, il nous fut impossible de rien visiter le même soir. Comme nous voulions visiter à toute force Amalfi et l'église de la Cava, nous remîmes notre départ au surlendemain, en donnant pour le jour suivant rendez-vous à notre capitaine, qui devait nous retrouver à l'hôtel de la Vittoria, où nous étions descendus trois mois auparavant. Salerne, comme la plupart des villes italiennes, vit sur son ancienne réputation. Son université, si florissante au douzième siècle, grâce à la science arabe qui s'y était réfugiée, n'est plus aujourd'hui qu'une espèce d'école destinée à l'étude des sciences exactes, et où quelques élèves en médecine apprennent tant bien que mal à tuer leur prochain. Quant à son port, bâti par Jean de Procida, ainsi que l'atteste une inscription que l'on retrouve dans la cathédrale, il pouvait être de quelque importance au temps de Robert Guiscard ou de Roger; mais aujourd'hui celui de Naples l'absorbe tout entier, et à peine est-il cinq ou six fois l'an visité par quelques artistes qui, comme nous, viennent faire un pèlerinage à la tombe de Grégoire-le-Grand, ou par quelques patrons de barques génoises qui viennent acheter du macaroni. C'est à l'église de Saint-Matteo qu'il faut chercher la tombe du seul pape qui ait à la fois mérité le double titre de grand et de saint. Après sa longue lutte avec les empereurs, l'apôtre du peuple vint se réfugier à Salerne, où il mourut en disant ces étranges paroles, qui, à douze cents ans de distance, font le pendant de celles de Brutus.--J'ai aimé la justice, j'ai haï l'iniquité; voilà pourquoi je meurs en exil: Dilexi justitiam, et odivi iniquitatem; propterea morior in exilio. Une chapelle est consacrée à ce grand homme, dont la mémoire, à peu de chose près, est parvenue à détrôner saint Matthieu, et s'est emparé de toute l'église comme elle a fait du reste du monde. Il est représenté debout sur son tombeau, dernière allusion de l'artiste à l'inébranlable constance de ce Napoléon du pontificat. A quelques pas de ce tombeau s'élève celui du cardinal Caraffa, qui, par un dernier trait d'indépendance religieuse, a voulu être enterré, mort, près de celui dont, vivant, il avait été le constant admirateur. Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ. Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois. Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité; mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II, qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne tracée, il dit:--Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du rocher où s'assit Grégoire-le-Grand. Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical. En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture, fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusqu’à la Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi. Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive, ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur, puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le ver le ronge. En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi. En 1135 on y trouve les Pandectes de Justinien. En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole. Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour. Ainsi, le principe de toute loi, la base de toute navigation, le germe de toute souveraineté populaire, prennent naissance dans ce petit coin du monde qui n'a plus aujourd'hui pour le consoler de toutes ses grandeurs passées que la réputation de faire le meilleur macaroni qui se pétrisse de Chambéry à Reggio, du Mont-Cenis au mont Etna. Entre ses cascades est une fonderie où l'on fabrique le fer qui se tire de l'île d'Elbe, cet autre royaume déchu, qui ne subsistera dans l'histoire que pour avoir servi dix mois de piedestal à un géant. C'est à Atrani, petit village situé à quelques centaines de pas d'Amalfi, que naquit Thomas Aniello, dont, par une abréviation familière au patois napolitain, on a fait Masaniello. Outre ce souvenir, auquel nous reviendrons, Atrani offre comme art un des monuments les plus curieux que présente l'Italie: ce sont les bas-reliefs en bronze des portes de l'église de San-Salvatore, et qui datent de 1087, époque où la république d'Amalfi était arrivée à son apogée. Ces portes, consacrées à saint Sébastien, furent commandées par Pantaleone Viaretta, pour le rachat de son âme: pro mercede animæ suæ. Je m'informai, mais inutilement, du crime qui avait mis l'âme du seigneur Pantaleone en état de péché mortel, on l'avait oublié, en songeant sans doute que, quel qu'il fût, il était dignement racheté. Si populaire que soit en France le nom de Masaniello, grâce au poème de Scribe, à la musique d'Auber et à la révolution de Belgique, on nous permettra, quand nous en serons là, de nous arrêter sur la place du Marché-Neuf à Naples, pour donner quelques détails inconnus, peut-être, sur ce héros des lazzaronis, roi pendant huit jours, insensé pendant quatre, massacré comme un chien, traîné aux gémonies comme un tyran, apothéosé comme un grand homme et révéré comme un saint. Le château qui domine la ville, et dont nous avons déjà parlé, est un ancien fort romain, des ruines duquel on embrasse un panorama admirable. Nous y étions vers les trois heures de l'après-midi, lorsque, au-dessous de nous, nous vîmes notre speronare qui appareillait, et qui bientôt s'éloigna du rivage pour aller nous attendre à Naples. Nous échangeâmes des signaux avec le capitaine, qui, voyant flotter des mouchoirs au haut de la vieille tour que nous avions gravie à grand'peine, pensa qu'il n'y avait que nous qui fussions assez niais pour risquer notre cou dans une pareille ascension, et qui nous répondit de confiance. Nous fûmes aussi remarqués par Pietro, qui se mit aussitôt à danser une tarentelle à notre honneur. C'était la première fois que nous le voyions se livrer à cet exercice depuis l'échec qu'il avait éprouvé à San-Giovanni le soir du fameux tremblement de terre. Au reste, par une de ces singularités inexplicables qui se représentent si souvent dans des cas pareils; quoique les sources de ce cataclysme fussent, selon toute probabilité, dans les foyers souterrains du Vésuve et de l'Etna, Reggio, voisine de l'une de ces montagnes, et Salerne, voisine de l'autre, n'avaient éprouvé qu'une légère secousse, tandis que, comme on l'a vu, Cosenza, située à moitié chemin de ces deux volcans, était à peu près ruinée. Nous n'eûmes pas besoin de redescendre jusqu'à Amalfi pour trouver un guide: deux jeunes pâtres gardaient quelques chèvres au pied d'une église voisine du fort romain, l'un d'eux mit son petit troupeau sous la garde de l'autre, et, sans vouloir faire de prix, s'en rapportant à la générosité de nos excellences, se mit à trotter devant nous sur le chemin présumé de la Cava; je dis présumé, car aucune trace n'existait d'abord d'une communication quelconque entre les deux pays; enfin nous arrivâmes à un endroit où une espèce de sentier commençait à se dessiner imperceptiblement; cette apparence de route était le chemin; deux heures après nous étions dans la ville bien-aimée de Filangieri, qui y composa en grande partie son célèbre traité de la Science de la législation. En récompense de sa peine notre guide reçut la somme de cinq carlins; à sa joie nous nous aperçûmes que notre générosité dépassait de beaucoup ses espérances: il nous avoua même que, de sa vie, il ne s'était vu possesseur d'une pareille somme; et peu s'en fallut que la tête ne lui tournât comme à son compatriote Masaniello. Le même soir nous fîmes prix avec le propriétaire d'un calessino, qui, moyennant une piastre, devait nous conduire le lendemain à Naples. Comme il y a une douzaine de lieues de la Cava à la capitale du royaume des Deux-Sielles, une des conditions du traité fut qu'à moitié chemin, c'est-à-dire à Torre dell'Annunziata, nous trouverions un cheval frais pour achever la route. Notre cocher nous jura ses grands dieux qu'il possédais justement à cet endroit une écurie où nous trouverions dix chevaux pour un, et, moyennant cette assurance, nous recûmes ses arrhes. Je ne sais pas si j'ai dit qu'en Italie, tout au contraire de la France, ce ne sont point les voyageurs, mais les voituriers qui donnent des arrhes; sans cela, soit caprice, soit paresse, soit marché meilleur qu'ils pourraient rencontrer, on ne serait jamais sûr qu'ils partissent. C'est ici peut-être l'occasion de dire quelques paroles de cette miraculeuse locomotive qu'on désigne, de Salerne à Gaete, sous le nom de calessino, et que je ne crois pas que l'on retrouve dans aucun lieu du monde. Le calessino a, selon toute probabilité, été destiné, par son inventeur, au transport d'une seule personne. C'est une espèce de tilbury peint de couleurs vives et dont le siége a la forme d'une grande palette de soufflet à laquelle on ajouterait les deux bras d'un fauteuil. Quand le calessino touchait à son enfance, le propriétaire primitif s'asseyait entre ces deux bras, s'adossait à cette palette et conduisait lui-même: voilà, du moins, ce que semblent m'indiquer les recherches profondes que j'ai faites sur les premiers temps du calessino. Dans notre époque de civilisation perfectionnée, le calessino charrie d'ordinaire, toujours attelé d'un seul cheval, et sans avoir rien changé à sa forme, de dix personnes au moins à quinze personnes au plus. Voici comment la chose s'opère. Ordinairement, un gros moine, au ventre arrondi et à la face rubiconde, occupe le centre de l'agglomération d'êtres humains que le calessino emporte avec lui au milieu du tourbillon de poussière qu'il soulève sur la route. Derrière le moine, auquel tout se rattache et correspond, est le cocher conduisant debout, tenant la bride d'une main et son long fouet de l'autre; sur un des genoux du moine est, presque toujours, une fraîche nourrice avec son enfant; sur l'autre genou, une belle paysanne de Sorrente, de Castellamare ou de Resina. Sur chacun des bras du soufflet où est assis le moine se casent deux hommes, maris, amants, frères ou cousins de la nourrice et de la paysanne. Derrière le cocher se hissent, à la manière des laquais de grande maison, deux ou trois lazzaronis, aux jambes et aux bras nus, couverts d'une chemise, d'un caleçon et d'un gilet; leur bonnet rouge sur la tête, leur amulette au cou. Sur les deux brancards se cramponnent deux gamins, guides aspirants, cicerone surnuméraires qui connaissent leur Herculanum à la lettre et leur Pompéia sur le bout du doigt. Enfin, dans un filet suspendu au-dessous de la voiture grouille, entre les deux roues, quelque chose d'informe, qui rit, qui pleure, qui chante, qui se plaint, qui tousse, qui hurle; c'est un nid d'enfants de cinq à huit ans, qui appartiennent on ne sait à qui, qui vivent on ne sait de quoi, qui vont on ne sait où. Tout cela, moine, cocher, nourrice, paysanne, paysans, lazzaronis, gamins et enfants, font un total de quinze: calculez et vous aurez votre compte. Ce qui n'empêche pas le malheureux cheval d'aller toujours au grand galop. Mais si cette allure a ses avantages, elle a aussi ses désagréments: parfois il arrive que le calessino passe sur une pierre et envoie tout son chargement sur un des bas-côtés de la route. Alors, chacun ne s'occupe que du moine. On le ramasse, on le relève, on le tâte, on s'informe s'il n'a rien de cassé; et lorsqu'on est rassuré sur son compte, la nourrice s'occupe de son nourrisson, le cocher de son cheval, les parents de leurs parents, les lazzaronis et les gamins d'eux-mêmes. Quant aux enfants du filet, personne ne s'en inquiète, s'il en manque, tant pis; la population est si riche dans cette bonne ville de Naples, qu'on en retrouvera toujours d'autres. C'était dans une machine de ce genre que nous devions opérer notre voyage de la Cava à Naples; en nous pressant un peu, nous pouvions tenir, Jadin et moi, sur le siége, le cocher devait, comme d'habitude, se tenir derrière nous, et Milord se coucher à nos pieds. De plus, et pour surcroît de précaution, nous devions, comme nous l'avons dit, changer de cheval à Torre dell'Annunziata; c'étaient les conventions faites, du moins, et pour répondre de l'exécution desquelles le cocher nous avait donné des arrhes. A sept heures, heure indiquée, le calessino était à la porte de l'hôtel. Il n'y avait rien à dire pour l'exactitude: d'un autre côté, le siége était vide et les brancards solitaires; le malheureux cheval, qui ne pouvait croire à une pareille bonne fortune, secouait ses grelots d'un air de joie mêlé de doute. Nous montâmes, Jadin, moi et Milord; nous prîmes nos places, le cocher prit la sienne, puis il fit entendre un petit roulement de lèvres, pareil à celui dont le chasseur se sert pour faire envoler les perdreaux, et nous partîmes comme le vent. Au bout d'un instant, Milord manifesta de l'inquiétude: il se passait immédiatement au-dessous de lui quelque chose qui ne lui semblait pas naturel. Bientôt il fit entendre un grognement sourd, suivi d'un froncement de lèvres qui découvrait ses deux mâchoires depuis les premières canines jusqu'aux dernières molaires: c'était un signe auquel il n'y avait pas à se tromper; aussi, presque aussitôt, Milord fit une volte. Mais, à notre grand étonnement, il tourna sur lui-même comme sur un pivot: sa queue était passée à travers la natte qui formait le plancher du calessino, et une force supérieure l'empêchait de rentrer en possession de cette partie de sa personne de laquelle, d'ordinaire, il était fort jaloux. Des éclats de rire, qui suivirent immédiatement le mouvement infructueux de Milord, nous apprirent à qui il avait affaire. Nous avions négligé de visiter le filet qui pendait au-dessous de la voiture, et, pendant qu'elle attendait à la porte, il s'était rempli de son chargement ordinaire. Jadin était furieux de l'humiliation que venait d'éprouver Milord; mais je le calmai avec les paroles du Christ: Laissez venir les enfants jusqu'à moi. Seulement, on s'arrêta et on fit des conditions avec les usurpateurs; il fut convenu qu'on les laisserait dans leur filet et qu'ils y demeureraient parfaitement inoffensifs à l'endroit de Milord. Le traité conclu, nous repartîmes au galop. Nous n'avions pas fait cent pas, qu'il nous sembla entendre notre cocher dialoguer avec un autre qu'avec son cheval; nous nous retournâmes, et nous vîmes une seconde tête au-dessus de son épaule: c'était celle d'un marinier de Pouzzoles qui avait saisi le moment où nous nous étions arrêtés pour profiter de l'occasion qui se présentait, de revenir jusqu'à Naples avec nous. Notre premier mouvement fut de trouver le moyen un peu sans gêne et de le prier de descendre; mais avant que nous n'eussions ouvert la bouche, il avait, d'un ton si câlin, souhaité le bonjour à nos excellences, que nous ne pouvions pas répondre à cette politesse par un affront; nous le laissâmes donc au poste qu'il avait conquis par son urbanité, mais en recommandant au cocher de borner là sa libéralité. Un peu au delà de Nocera, un gamin sauta sur notre brancard en nous demandant si nous ne nous arrêtions pas à Pompéia, et en nous offrant de nous en faire les honneurs. Nous le remerciâmes de sa proposition obligeante; mais comme il entrait dans nos projets de nous rendre directement à Naples, nous l'invitâmes à aller offrir ses services à d'autres qu'à nous; il nous demanda alors de permettre qu'il restât où il était jusqu'à Pompéia. La demande était trop peu ambitieuse pour que nous la lui refusassions: le gamin demeura sur son brancard. Seulement, arrivé à Pompéia, il nous dit, qu'en y réfléchissant bien, c'était à Torre dell'Annunziata qu'il avait affaire, et qu'avec notre permission il ne nous quitterait que là. Nous eussions perdu tout le mérite de notre bonne action en ne la poursuivant pas jusqu'au bout. La permission fut étendue jusqu'à Torre dell'Annunziata. A Torre dell'Annunziata nous nous arrêtâmes, comme la chose était convenue, pour déjeuner et pour changer de cheval. Nous déjeunâmes d'abord tant bien que mal, le lacrima christi ayant fait compensation à l'huile épouvantable avec laquelle tout ce qu'on nous servit était assaisonné; puis nous appelâmes notre cocher, qui se rendit à notre invitation de l'air le plus dégagé du monde. Nous ne doutions donc pas que nous ne pussions nous remettre immédiatement en route, lorsqu'il nous annonça, toujours avec son même air riant, qu'il ne savait pas comment cela se faisait, mais qu'il n'avait pas trouvé à Torre dell'Annunziata le relais sur lequel il avait cru pouvoir compter. Il est vrai, s'il fallait l'en croire, que cela n'importait en rien, et que le cheval ne se serait pas plutôt reposé une heure, que nous repartirions plus vite que nous n'étions venus. Au reste, l'accident, nous assurait-il, était des plus heureux, puisqu'il nous offrait une occasion de visiter Torre dell'Annunziata, une des villes, à son avis, les plus curieuses du royaume de Naples. Nous nous serions fâchés que cela n'aurait avancé à rien. D'ailleurs, il faut le dire, il n'y a pas de peuple à l'endroit duquel la colère soit plus difficile qu'à l'endroit du peuple de Naples; il est si grimacier, si gesticulateur, si grotesque, qu'autant vaut chercher dispute à polichinelle. Au lieu de gronder notre cocher, nous lui abandonnâmes donc le reste de notre fiasco de lacrima christi; puis nous passâmes à l'écurie, où nous fîmes donner devant nous double ration d'avoine au cheval; enfin, pour suivre le conseil que nous venions de recevoir, nous nous mîmes en quête des curiosités de Torre dell'Annunziata. Une des choses les plus curieuses du village est le village lui-même. Ainsi nommé d'une chapelle érigée en 1319 et d'une tour que fit élever Alphonse I'er, il fut brûlé je ne sais combien de fois par la lave du Vésuve et, comme sa voisine, Torre del Greco, rebâti toujours à la même place. De plus, et pour compliquer sans doute encore ses chances de destruction, le roi Charles III y établit une fabrique de poudre; si bien qu'à la dernière irruption les pauvres diables qui l'habitaient, placés entre le volcan de Dieu et celui des hommes, manquèrent à la fois de brûler et de sauter, ce qui, grâce à la prévoyance de leur souverain, offrait du moins à leur mort une variante que les autres n'avaient point. Le seul monument de Torre dell'Annunziata, à part celui qui lui a fait donner son nom et dont il ne reste d'ailleurs que des ruines, est sa coquette église de Saint-Martin, véritable bonbonnière à la manière de Notre-Dame de Loretta. Les fresques qui la couvrent et les tableaux qui l'enrichissent sont de Lanfranc, de l'Espagnolet, de Stanzioni, du cavalier d'Aspino et du Guide; ce dernier, arrêté par la mort, n'eut pas le temps de terminer la toile de la Nativité qu'il peignait pour le maître-autel. Au-dessus de la porte est la fameuse Déposition de la croix par Stanzioni, laquelle doit sa réputation plus encore à la jalousie qu'elle inspira à l'Espagnolet qu'à son mérite réel. Cette jalousie était telle, que ce dernier, ayant donné aux moines à qui elle appartenait le conseil de la nettoyer, mêla à l'eau dont ils se servirent une substance corrosive qui la brûla en plusieurs endroits. Stanzioni aurait pu réparer cet accident, les moines désolés l'en supplièrent, mais il s'y refusa toujours afin de laisser cette tache à la vie de son rival. Au reste, c'était une chose curieuse que ces haines de peintre à peintre, et qu'on ne retrouve que parmi eux: Masaccio, le Dominiquin et Barroccio meurent empoisonnés; deux élèves de Geni, élève du Guide, attirés sur une galère, disparaissent sans que jamais on ait pu apprendre ce qu'ils étaient devenus; le Guide et le chevalier d'Arpino, menacés d'une mort violente, sont obligés de s'enfuir de Naples en laissant leurs travaux interrompus; enfin le Giorgione dut la vie à la cuirasse qu'il portait sur sa poitrine, et le Titien au couteau de chasse qu'il portait au côté. Il est vrai aussi que c'était le temps des chefs-d'œuvre. En revenant à l'hôtel, nous retrouvâmes notre calessino attelé: le pauvre cheval avait eu un repos de deux heures et double ration d'avoine, mais sa charge s'était augmentée de deux lazzaronis et d'un second gamin. Nous vîmes qu'il était inutile dé protester contre l'envahissement, et nous résolûmes au contraire de le laisser aller sans aucunement nous y opposer. En arrivant à Resina nous étions au complet, et rien ne nous manquait pour soutenir la concurrence avec les nationaux, pas même la nourrice et la paysanne; au reste, soit habitude, soit l'effet de la double ration d'avoine, la charge toujours croissante n'avait point empêché notre cheval d'aller toujours au galop. A mesure que nous approchions, nous entendions s'augmenter la rumeur de la ville. Le Napolitain est sans contredit le peuple qui fait le plus de bruit sur la surface de la terre: ses églises sont pleines de cloches, ses chevaux et ses mules tout festonnés de grelots, ses lazzaronis, ses femmes et ses enfants ont des gosiers de cuivre; tout cela sonne, tinte, crie éternellement. La nuit même, aux heures où toutes les autres villes dorment, il y a toujours quelque chose qui remue, s'agite et frémit à Naples. De temps en temps une voix puissante fait le second dessus de toutes ces rumeurs, c'est le Vésuve qui gronde et qui prend part au concert éternel; mais quelques efforts qu'il tente, il ne le fait pas taire, et n'est qu'un bruit plus terrible et plus menaçant mêlé à tous ces bruits. Notre suite, au reste, nous quittait comme elle s'était jointe à nous, oubliant de nous dire adieu comme elle avait oublié de nous dire bonjour, ne comprenant pas sans doute que chacun n'eût point sa part au calessino comme chacun a sa part au soleil. Au pont de la Maddalena, les deux gamins sautèrent à bas des brancards; à la fontaine des Carmes, nous nous arrêtâmes pour laisser descendre la nourrice et la paysanne; au Mole, nos deux lazzaronis se laissèrent couler à terre; à Mergellina, notre pêcheur disparut. En arrivant à l'hôtel, nous croyons n'être plus possesseurs que des enfants du filet, lorsqu'on regardant sous la voiture nous vîmes que le filet était vide. Grâce à nous, chacun était arrivé à sa destination. Grâce à notre équipage et à notre suite, on n'avait pas fait attention à nous, et nous étions rentrés à Naples sans qu'on nous eût même demandé nos passe-ports. Comme à notre première arrivée, nous descendîmes à l'hôtel de la Vittoria, le meilleur et le plus élégant de Naples, situé à la fois sur Chiaja et sur la mer; et le même soir, au clair de la lune, nous crûmes reconnaître notre speronare, qui se balançait à l'ancre à cent pas de nos fenêtres. Nous ne nous étions pas trompés: le lendemain, à peine étions-nous levés qu'on nous annonça que le capitaine nous attendait accompagné de tout son équipage. Le moment était venu de nous séparer de nos braves matelots. Il faut avoir vécu pendant trois mois isolés sur la mer et d'une vie qui n'est pas sans danger pour comprendre le lien qui attache le capitaine au navire, le passager à l'équipage. Quoique nos sympathies se fussent principalement fixées sur le capitaine, sur Nunzio, sur Giovanni, sur Philippe et sur Pietro, tous au moment du départ étaient devenus nos amis; en touchant son argent le capitaine pleurait, en recevant leur bonne main les matelots pleuraient, et nous, Dieu me pardonne! quelque effort que nous fissions pour garder notre dignité, je crois que nous pleurions aussi. Depuis ce temps nous ne les avons pas revus, et peut-être ne les reverrons-nous jamais. Mais qu'on leur parle de nous, qu'on s'informe auprès d'eux des deux voyageurs français qui ont fait le tour de la Sicile pendant l'année 1835, et je suis sûr que notre souvenir sera aussi présent à leur cœur que leur mémoire est présente à notre esprit. Dieu garde donc de tout malheur le joli petit speronare qui navigue de Naples à Messine sous l'invocation de la Madone du pied de la grotte.
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XXVI
L'auberge du pont du Gard. Ceux qui, comme moi, ont parcouru à pied le Midi de la France ont pu remarquer entre Bellegarde et Beaucaire, à moitié chemin à peu près du village à la ville, mais plus rapprochée cependant de Beaucaire que de Bellegarde, une petite auberge où pend, sur une plaque de tôle qui grince au moindre vent, une grotesque représentation du pont du Gard. Cette petite auberge, en prenant pour règle le cours du Rhône, est située au côté gauche de la route, tournant le dos au fleuve; elle est accompagnée de ce que dans le Languedoc on appelle un jardin: c'est-à-dire que la face opposée à celle qui ouvre sa porte aux voyageurs donne sur un enclos où rampent quelques oliviers rabougris et quelques figuiers sauvages au feuillage argenté par la poussière; dans leurs intervalles poussent, pour tout légume, des aulx, des piments et des échalotes; enfin, à l'un de ses angles, comme une sentinelle oubliée, un grand pin parasol élance mélancoliquement sa tige flexible, tandis que sa cime, épanouie en éventail, craque sous un soleil de trente degrés. Tous ces arbres, grands ou petits se courbent inclinés naturellement dans la direction où passe le mistral, l'un des trois fléaux de la Provence; les deux autres, comme on sait ou comme on ne sait pas, étant la Durance et le Parlement. Çà et là, dans la plaine environnante, qui ressemble à un grand lac de poussière, végètent quelques tiges de froment que les horticulteurs du pays élèvent sans doute par curiosité et dont chacune sert de perchoir à une cigale qui poursuit de son chant aigre et monotone les voyageurs égarés dans cette thébaïde. Depuis sept ou huit ans à peu près, cette petite auberge était tenue par un homme et une femme ayant pour tout domestique une fille de chambre appelée Trinette et un garçon d'écurie répondant au nom de Pacaud; double coopération qui au reste suffisait largement aux besoins du service, depuis qu'un canal creusé de Beaucaire à Aigues-mortes avait fait succéder victorieusement les bateaux au roulage accéléré, et le coche à la diligence. Ce canal, comme pour rendre plus vifs encore les regrets du malheureux aubergiste qu'il ruinait, passait entre le Rhône qui l'alimente et la route qu'il épuise, à cent pas à peu près de l'auberge dont nous venons de donner une courte mais fidèle description. L'hôtelier qui tenait cette petite auberge pouvait être un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand, sec et nerveux, véritable type méridional avec ses yeux enfoncés et brillants, son nez en bec d'aigle et ses dents blanches comme celles d'un animal carnassier. Ses cheveux, qui semblaient, malgré les premiers souffles de l'âge, ne pouvoir se décider à blanchir, étaient, ainsi que sa barbe, qu'il portait en collier, épais, crépus et à peine parsemés de quelques poils blancs. Son teint, hâlé naturellement, s'était encore couvert d'une nouvelle couche de bistre par l'habitude que le pauvre diable avait prise de se tenir depuis le matin jusqu'au soir sur le seuil de sa porte, pour voir si, soit à pied, soit en voiture, il ne lui arrivait pas quelque pratique: attente presque toujours déçue, et pendant laquelle il n'opposait à l'ardeur dévorante du soleil d'autre préservatif pour son visage qu'un mouchoir rouge noué sur sa tête, à la manière des muletiers espagnols. Cet homme, c'était notre ancienne connaissance Gaspard Caderousse. Sa femme, au contraire, qui, de son nom de fille, s'appelait Madeleine Radelle, était une femme pâle, maigre et maladive; née aux environs d'Arles, elle avait, tout en conservant les traces primitives de la beauté traditionnelle de ses compatriotes, vu son visage se délabrer lentement dans l'accès presque continuel d'une de ces fièvres sourdes si communes parmi les populations voisines des étangs d'Aigues-mortes et des marais de la Camargue. Elle se tenait donc presque toujours assise et grelottante au fond de sa chambre située au premier, soit étendue dans un fauteuil, soit appuyée contre son lit, tandis que son mari montait à la porte sa faction habituelle: faction qu'il prolongeait d'autant plus volontiers que chaque fois qu'il se retrouvait avec son aigre moitié, celle-ci le poursuivait de ses plaintes éternelles contre le sort, plaintes auxquelles son mari ne répondait d'habitude que par ces paroles philosophiques: «Tais-toi, la Carconte! c'est Dieu qui le veut comme cela.» Ce sobriquet venait de ce que Madeleine Radelle était née dans le village de la Carconte, situé entre Salon et Lambesc. Or, suivant une habitude du pays, qui veut que l'on désigne presque toujours les gens par un surnom au lieu de les désigner par un nom, son mari avait substitué cette appellation à celle de Madeleine, trop douce et trop euphonique peut-être pour son rude langage. Cependant, malgré cette prétendue résignation aux décrets de la Providence, que l'on n'aille pas croire que notre aubergiste ne sentît pas profondément l'état de misère où l'avait réduit ce misérable canal de Beaucaire, et qu'il fût invulnérable aux plaintes incessantes dont sa femme le poursuivait. C'était, comme tous les Méridionaux, un homme sobre et sans de grands besoins, mais vaniteux pour les choses extérieures; aussi, au temps de sa prospérité, il ne laissait passer ni une ferrade, ni une procession de la tarasque sans s'y montrer avec la Carconte, l'un dans ce costume pittoresque des hommes du Midi et qui tient à la fois du catalan et de l'andalou; l'autre avec ce charmant habit des femmes d'Arles qui semble emprunté à la Grèce et à l'Arabie; mais peu à peu, chaînes de montres, colliers, ceinturés aux mille couleurs, corsages brodés, vestes de velours, bas à coins élégants, guêtres bariolées, souliers à boucles d'argent avaient disparu, et Gaspard Caderousse, ne pouvant plus se montrer à la hauteur de sa splendeur passée, avait renoncé pour lui et pour sa femme à toutes ces pompes mondaines, dont il entendait, en se rongeant sourdement le coeur, les bruits joyeux retentir jusqu'à cette pauvre auberge, qu'il continuait de garder bien plus comme un abri que comme une spéculation. Caderousse s'était donc tenu, comme c'était son habitude, une partie de la matinée devant la porte, promenant son regard mélancolique d'un petit gazon pelé, où picoraient quelques poules, aux deux extrémités du chemin désert qui s'enfonçait d'un côté au midi et de l'autre au nord, quand tout à coup la voix aigre de sa femme le força de quitter son poste; il rentra en grommelant et monta au premier laissant néanmoins la porte toute grande ouverte comme pour inviter les voyageurs à ne pas l'oublier en passant. Au moment où Caderousse rentrait, la grande route dont nous avons parlé, et que parcouraient ses regards, était aussi nue et aussi solitaire que le désert à midi; elle s'étendait, blanche et infinie, entre deux rangées d'arbres maigres, et l'on comprenait parfaitement qu'aucun voyageur, libre de choisir une autre heure du jour, ne se hasardât dans cet effroyable Sahara. Cependant, malgré toutes les probabilités, s'il fût resté à son poste, Caderousse aurait pu voir poindre, du côté de Bellegarde, un cavalier et un cheval venant de cette allure honnête et amicale qui indique les meilleures relations entre le cheval et le cavalier; le cheval était un cheval hongre, marchant agréablement l'amble; le cavalier était un prêtre vêtu de noir et coiffé d'un chapeau à trois cornes, malgré la chaleur dévorante du soleil alors à son midi; ils n'allaient tous deux qu'à un trot fort raisonnable. Arrivé devant la porte, le groupe s'arrêta: il eût été difficile de décider si ce fut le cheval qui arrêta l'homme ou l'homme qui arrêta le cheval; mais en tout cas le cavalier mit pied à terre, et, tirant l'animal par la bride, il alla l'attacher au tourniquet d'un contrevent délabré qui ne tenait plus qu'à un gond; puis s'avançant vers la porte, en essuyant d'un mouchoir de coton rouge son front ruisselant de sueur, le prêtre frappa trois coups sur le seuil, du bout ferré de la canne qu'il tenait à la main. Aussitôt, un grand chien noir se leva et fit quelques pas en aboyant et en montrant ses dents blanches et aiguës; double démonstration hostile qui prouvait le peu d'habitude qu'il avait de la société. Aussitôt, un pas lourd ébranla l'escalier de bois rampant le long de la muraille, et que descendait, en se courbant et à reculons, l'hôte du pauvre logis à la porte duquel se tenait le prêtre. «Me voilà! disait Caderousse tout étonné, me voilà! veux-tu te taire, Margottin! N'ayez pas peur, monsieur, il aboie, mais il ne mord pas. Vous désirez du vin, n'est-ce pas? car il fait une polissonne de chaleur.... Ah! pardon, interrompit Caderousse, en voyant à quelle sorte de voyageur il avait affaire, je ne savais pas qui j'avais l'honneur de recevoir; que désirez-vous, que demandez-vous, monsieur l'abbé? je suis à vos ordres.» Le prêtre regarda cet homme pendant deux ou trois secondes avec une attention étrange, il parut même chercher à attirer de son côté sur lui l'attention de l'aubergiste; puis, voyant que les traits de celui-ci n'exprimaient d'autre sentiment que la surprise de ne pas recevoir une réponse, il jugea qu'il était temps de faire cesser cette surprise, et dit avec un accent italien très prononcé: «N'êtes-vous pas monsou Caderousse? — Oui, monsieur, dit l'hôte peut-être encore plus étonné de la demande qu'il ne l'avait été du silence, je le suis en effet; Gaspard Caderousse, pour vous servir. — Gaspard Caderousse... oui, je crois que c'est là le prénom et le nom; vous demeuriez autrefois Allées de Meilhan, n'est-ce pas? au quatrième? — C'est cela. — Et vous y exerciez la profession de tailleur? — Oui, mais l'état a mal tourné: il fait si chaud à ce coquin de Marseille que l'on finira, je crois, par ne plus s'y habiller du tout. Mais à propos de chaleur, ne voulez-vous pas vous rafraîchir, monsieur l'abbé? — Si fait, donnez-moi une bouteille de votre meilleur vin, et nous reprendrons la conversation, s'il vous plaît, où nous la laissons. — Comme il vous fera plaisir, monsieur l'abbé» dit Caderousse. Et pour ne pas perdre cette occasion de placer une des dernières bouteilles de vin de Cahors qui lui restaient, Caderousse se hâta de lever une trappe pratiquée dans le plancher même de cette espèce de chambre du rez-de-chaussée, qui servait à la fois de salle et de cuisine. Lorsque au bout de cinq minutes il reparut, il trouva l'abbé assis sur un escabeau, le coude appuyé à une table longue, tandis que Margottin, qui paraissait avoir fait sa paix avec lui en entendant que, contre l'habitude, ce voyageur singulier allait prendre quelque chose, allongeait sur sa cuisse son cou décharné et son oeil langoureux. «Vous êtes seul? demanda l'abbé à son hôte, tandis que celui-ci posait devant lui la bouteille et un verre. — Oh! mon Dieu! oui! seul ou à peu près, monsieur l'abbé; car j'ai ma femme qui ne me peut aider en rien, attendu qu'elle est toujours malade, la pauvre Carconte. — Ah! vous êtes marié! dit le prêtre avec une sorte d'intérêt, et en jetant autour de lui un regard qui paraissait estimer à sa mince valeur le maigre mobilier du pauvre ménage. — Vous trouvez que je ne suis pas riche, n'est-ce pas monsieur l'abbé? dit en soupirant Caderousse; mais que voulez-vous! il ne suffit pas d'être honnête homme pour prospérer dans ce monde.» L'abbé fixa sur lui un regard perçant. «Oui, honnête homme; de cela, je puis me vanter, monsieur, dit l'hôte en soutenant le regard de l'abbé, une main sur sa poitrine et en hochant la tête du haut en bas; et, dans notre époque, tout le monde n'en peut pas dire autant. — Tant mieux si ce dont vous vous vantez est vrai, dit l'abbé; car tôt ou tard, j'en ai la ferme conviction, l'honnête homme est récompensé et le méchant puni. — C'est votre état de dire cela, monsieur l'abbé; c'est votre état de dire cela, reprit Caderousse avec une expression amère; après cela, on est libre de ne pas croire ce que vous dites. — Vous avez tort de parler ainsi, monsieur, dit l'abbé, car peut-être vais-je être moi-même pour vous, tout à l'heure, une preuve de ce que j'avance. — Que voulez-vous dire? demanda Caderousse d'un air étonné. — Je veux dire qu'il faut que je m'assure avant tout si vous êtes celui à qui j'ai affaire. — Quelles preuves voulez-vous que je vous donne? — Avez-vous connu en 1814 ou 1815 un marin qui s'appelait Dantès? — Dantès!... si je l'ai connu, ce pauvre Edmond! je le crois bien! c'était même un de mes meilleurs amis! s'écria Caderousse, dont un rouge de pourpre envahit le visage, tandis que l'oeil clair et assuré de l'abbé semblait se dilater pour couvrir tout entier celui qu'il interrogeait. — Oui, je crois en effet qu'il s'appelait Edmond. — S'il s'appelait Edmond, le petit! je le crois bien! aussi vrai que je m'appelle, moi, Gaspard Caderousse. Et qu'est-il devenu, monsieur, ce pauvre Edmond? continua l'aubergiste; l'auriez-vous connu? vit-il encore? est-il libre? est-il heureux? — Il est mort prisonnier, plus désespéré et plus misérable que les forçats qui traînent leur boulet au bagne de Toulon.» Une pâleur mortelle succéda sur le visage de Caderousse à la rougeur qui s'en était d'abord emparée. Il se retourna et l'abbé lui vit essuyer une larme avec un coin du mouchoir rouge qui lui servait de coiffure. «Pauvre petit! murmura Caderousse. Eh bien, voilà encore une preuve de ce que je vous disais monsieur l'abbé, que le Bon Dieu n'était bon que pour les mauvais. Ah! continua Caderousse, avec ce langage coloré des gens du Midi, le monde va de mal en pis, qu'il tombe donc du ciel deux jours de poudre et une heure de feu, et que tout soit dit! — Vous paraissez aimer ce garçon de tout votre coeur, monsieur, demanda l'abbé. — Oui, je l'aimais bien, dit Caderousse quoique j'aie à me reprocher d'avoir un instant envié son bonheur. Mais depuis, je vous le jure, foi de Caderousse, j'ai bien plaint son malheureux sort.» Il se fit un instant de silence pendant lequel le regard fixe de l'abbé ne cessa point un instant d'interroger la physionomie mobile de l'aubergiste. «Et vous l'avez connu, le pauvre petit? continua Caderousse. — J'ai été appelé à son lit de mort pour lui offrir les derniers secours de la religion, répondit l'abbé. — Et de quoi est-il mort? demanda Caderousse d'une voix étranglée. — Et de quoi meurt-on en prison quand on y meurt à trente ans, si ce n'est de la prison elle-même?» Caderousse essuya la sueur qui coulait de son front. «Ce qu'il y a d'étrange dans tout cela, reprit l'abbé, c'est que Dantès, à son lit de mort, sur le christ dont il baisait les pieds, m'a toujours juré qu'il ignorait la véritable cause de sa captivité. — C'est vrai, c'est vrai, murmura Caderousse, il ne pouvait pas le savoir; non, monsieur l'abbé, il ne mentait pas, le pauvre petit. — C'est ce qui fait qu'il m'a chargé d'éclaircir son malheur qu'il n'avait jamais pu éclaircir lui-même, et de réhabiliter sa mémoire, si cette mémoire avait reçu quelque souillure.» Et le regard de l'abbé, devenant de plus en plus fixe, dévora l'expression presque sombre qui apparut sur le visage de Caderousse. «Un riche Anglais, continua l'abbé, son compagnon d'infortune, et qui sortit de prison, à la seconde Restauration, était possesseur d'un diamant d'une grande valeur. En sortant de prison, il voulut laisser à Dantès, qui, dans une maladie qu'il avait faite, l'avait soigné comme un frère, un témoignage de sa reconnaissance en lui laissant ce diamant. Dantès, au lieu de s'en servir pour séduire ses geôliers, qui d'ailleurs pouvaient le prendre et le trahir après, le conserva toujours précieusement pour le cas où il sortirait de prison; car s'il sortait de prison, sa fortune était assurée par la vente seule de ce diamant. — C'était donc, comme vous le dites, demanda Caderousse avec des yeux ardents, un diamant d'une grande valeur? — Tout est relatif, reprit l'abbé; d'une grande valeur pour Edmond; ce diamant était estimé cinquante mille francs. — Cinquante mille francs! dit Caderousse; mais il était donc gros comme une noix? — Non, pas tout à fait, dit l'abbé, mais vous allez en juger vous-même, car je l'ai sur moi.» Caderousse sembla chercher sous les vêtements de l'abbé le dépôt dont il parlait. L'abbé tira de sa poche une petite boîte de chagrin noir, l'ouvrit et fit briller aux yeux éblouis de Caderousse l'étincelante merveille montée sur une bague d'un admirable travail. «Et cela vaut cinquante mille francs? — Sans la monture, qui est elle-même d'un certain prix», dit l'abbé. Et il referma l'écrin, et remit dans sa poche le diamant qui continuait d'étinceler au fond de la pensée de Caderousse. «Mais comment vous trouvez-vous avoir ce diamant en votre possession, monsieur l'abbé? demanda Caderousse. Edmond vous a donc fait son héritier? — Non, mais son exécuteur testamentaire. «J'avais trois bons amis et une fiancée, m'a-t-il dit: tous quatre, j'en suis sûr, me regrettent amèrement: l'un de ces bons amis s'appelait Caderousse.» Caderousse frémit. — L'autre, continua l'abbé sans paraître s'apercevoir de l'émotion de Caderousse, l'autre s'appelait Danglars; le troisième, a-t-il ajouté, bien que mon rival, m'aimait aussi.» Un sourire diabolique éclaira les traits de Caderousse qui fit un mouvement pour interrompre l'abbé. «Attendez, dit l'abbé, laisse-moi finir, et si vous avez quelque observation à me faire, vous me la ferez tout à l'heure. «L'autre, bien que mon rival, m'aimait aussi et s'appelait Fernand; quant à ma fiancée son nom était...» Je ne me rappelle plus le nom de la fiancée, dit l'abbé. — Mercédès, dit Caderousse. — Ah! oui, c'est cela, reprit l'abbé avec un soupir étouffé, Mercédès. — Eh bien? demanda Caderousse. — Donnez-moi une carafe d'eau», dit l'abbé. Caderousse s'empressa d'obéir. L'abbé remplit le verre et but quelques gorgées. «Où en étions-nous? demanda-t-il en posant son verre sur la table. — La fiancée s'appelait Mercédès. — Oui, c'est cela. «Vous irez à Marseille...» C'est toujours Dantès qui parle, comprenez-vous? — Parfaitement. — «Vous vendrez ce diamant, vous ferez cinq parts et vous les partagerez entre ces bons amis, les seuls êtres qui m'aient aimé sur la terre!» — Comment cinq parts? dit Caderousse, vous ne m'avez nommé que quatre personnes. — Parce que la cinquième est morte, à ce qu'on m'a dit.... La cinquième était le père de Dantès. — Hélas! oui, dit Caderousse ému par les passions qui s'entrechoquaient en lui; hélas! oui, le pauvre homme, il est mort. — J'ai appris cet événement à Marseille, répondit l'abbé en faisant un effort pour paraître indifférent, mais il y a si longtemps que cette mort est arrivée que je n'ai pu recueillir aucun détail.... Sauriez-vous quelque chose de la fin de ce vieillard, vous? — Eh! dit Caderousse, qui peut savoir cela mieux que moi?... Je demeurais porte à porte avec le bon homme.... Eh! mon Dieu! oui: un an à peine après la disparition de son fils, il mourut, le pauvre vieillard! — Mais, de quoi mourut-il? — Les médecins ont nommé sa maladie... une gastro-entérite, je crois; ceux qui le connaissaient ont dit qu'il était mort de douleur... et moi, qui l'ai presque vu mourir, je dis qu'il est mort...» Caderousse s'arrêta. «Mort de quoi? reprit avec anxiété le prêtre. — Eh bien, mort de faim! — De faim? s'écria l'abbé bondissant sur son escabeau, de faim! les plus vils animaux ne meurent pas de faim! les chiens qui errent dans les rues trouvent une main compatissante qui leur jette un morceau de pain; et un homme, un chrétien, est mort de faim au milieu d'autres hommes qui se disent chrétiens comme lui! Impossible! oh! c'est impossible! — J'ai dit ce que j'ai dit, reprit Caderousse. — Et tu as tort, dit une voix dans l'escalier, de quoi te mêles-tu?» Les deux hommes se retournèrent, et virent à travers les barres de la rampe la tête maladive de Carconte; elle s'était traînée jusque-là et écoutait la conversation, assise sur la dernière marche, la tête appuyée sur ses genoux. «De quoi te mêles-tu toi-même, femme? dit Caderousse. Monsieur demande des renseignements, politesse veut que je les lui donne. — Oui, mais la prudence veut que tu les refuses. Qui te dit dans quelle intention on veut te faire parler, imbécile? — Dans une excellente, madame, je vous en réponds, dit l'abbé. Votre mari n'a donc rien à craindre, pourvu qu'il réponde franchement. — Rien à craindre, oui! on commence par de belles promesses, puis on se contente, après, de dire qu'on n'a rien à craindre; puis on s'en va sans rien tenir de ce qu'on a dit, et un beau matin le malheur tombe sur le pauvre monde sans que l'on sache d'où il vient. — Soyez tranquille, bonne femme, le malheur ne vous viendra pas de mon côté, je vous en réponds.» La Carconte grommela quelques paroles qu'on ne put entendre, laissa retomber sur ses genoux sa tête un instant soulevée et continua de trembler de la fièvre, laissant son mari libre de continuer la conversation, mais placée de manière à n'en pas perdre un mot. Pendant ce temps, l'abbé avait bu quelques gorgées d'eau et s'était remis. «Mais reprit-il, ce malheureux vieillard était-il donc si abandonné de tout le monde, qu'il soit mort d'une pareille mort? — Oh! monsieur, reprit Caderousse, ce n'est pas que Mercédès la Catalane, ni M. Morrel l'aient abandonné; mais le pauvre vieillard s'était pris d'une antipathie profonde pour Fernand, celui-là même, continua Caderousse avec un sourire ironique, que Dantès vous a dit être de ses amis. — Ne l'était-il donc pas? dit l'abbé. — Gaspard! Gaspard! murmura la femme du haut de son escalier, fais attention à ce que tu vas dire.» Caderousse fit un mouvement d'impatience, et sans accorder d'autre réponse à celle qui l'interrompait: «Peut-on être l'ami de celui dont on convoite la femme? répondit-il à l'abbé. Dantès, qui était un coeur d'or, appelait tous ces gens-là ses amis.... Pauvre Edmond!... Au fait, il vaut mieux qu'il n'ait rien su; il aurait eu trop de peine à leur pardonner au moment de la mort.... Et, quoi qu'on dise, continua Caderousse dans son langage qui ne manquait pas d'une sorte de rude poésie, j'ai encore plus peur de la malédiction des morts que de la haine des vivants. — Imbécile! dit la Carconte. — Savez-vous donc, continua l'abbé, ce que Fernand a fait contre Dantès. — Si je sais, je le crois bien. — Parlez alors. — Gaspard, fais ce que tu veux, tu es le maître, dit la femme; mais si tu m'en croyais, tu ne dirais rien. — Cette fois, je crois que tu as raison, femme, dit Caderousse. — Ainsi, vous ne voulez rien dire? reprit l'abbé. — À quoi bon! dit Caderousse. Si le petit était vivant et qu'il vînt à moi pour connaître une bonne fois pour toutes ses amis et ses ennemis, je ne dis pas; mais il est sous terre, à ce que vous m'avez dit, il ne peut plus avoir de haine, il ne peut plus se venger. Éteignons tout cela. — Vous voulez alors, dit l'abbé, que je donne à ces gens, que vous donnez pour d'indignes et faux amis une récompense destinée à la fidélité? — C'est vrai, vous avez raison, dit Caderousse. D'ailleurs que serait pour eux maintenant le legs du pauvre Edmond? une goutte d'eau tombant à mer! — Sans compter que ces gens-là peuvent t'écraser d'un geste, dit la femme. — Comment cela? ces gens-là sont donc devenus riches et puissants? — Alors, vous ne savez pas leur histoire? — Non, racontez-la-moi.» Caderousse parut réfléchir un instant. «Non, en vérité, dit-il, ce serait trop long. — Libre à vous de vous taire, mon ami, dit l'abbé avec l'accent de la plus profonde indifférence, et je respecte vos scrupules; d'ailleurs ce que vous faites là est d'un homme vraiment bon: n'en parlons donc plus. De quoi étais-je chargé? D'une simple formalité. Je vendrai donc ce diamant.» Et il tira le diamant de sa poche, ouvrit l'écrin, et le fit briller aux yeux éblouis de Caderousse. «Viens donc voir, femme! dit celui-ci d'une voix rauque. — Un diamant! dit la Carconte se levant et descendant d'un pas assez ferme l'escalier, qu'est-ce que c'est donc que ce diamant? — N'as-tu donc pas entendu, femme? dit Caderousse, c'est un diamant que le petit nous a légué: à son père d'abord, à ses trois amis Fernand, Danglars et moi et à Mercédès sa fiancée. Le diamant vaut cinquante mille francs. — Oh! le beau joyau! dit-elle. — Le cinquième de cette somme nous appartient, alors? dit Caderousse. — Oui, monsieur, répondit l'abbé, plus la part du père de Dantès, que je me crois autorisé à répartir sur vous quatre. — Et pourquoi sur nous quatre? demanda la Carconte. — Parce que vous étiez les quatre amis d'Edmond. — Les amis ne sont pas ceux qui trahissent! murmura sourdement à son tour la femme. — Oui, oui, dit Caderousse, et c'est ce que je disais: c'est presque une profanation, presque un sacrilège que de récompenser la trahison, le crime peut-être. — C'est vous qui l'aurez voulu, reprit tranquillement l'abbé en remettant le diamant dans la poche de sa soutane; maintenant donnez-moi l'adresse des amis d'Edmond, afin que je puisse exécuter ses dernières volontés.» La sueur coulait à lourdes gouttes du front de Caderousse; il vit l'abbé se lever, se diriger vers la porte, comme pour jeter un coup d'oeil d'avis à son cheval, et revenir. Caderousse et sa femme se regardaient avec une indicible expression. «Le diamant serait pour nous tout entier, dit Caderousse. — Le crois-tu? répondit la femme. — Un homme d'Église ne voudrait pas nous tromper. — Fais comme tu voudras, dit la femme; quant à moi, je ne m'en mêle pas.» Et elle reprit le chemin de l'escalier toute grelottante; ses dents claquaient, malgré la chaleur ardente qu'il faisait. Sur la dernière marche, elle s'arrêta un instant. «Réfléchis bien, Gaspard! dit-elle. — Je suis décidé», dit Caderousse. La Carconte rentra dans sa chambre en poussant un soupir; on entendit le plafond crier sous ses pas jusqu'à ce qu'elle eût rejoint son fauteuil où elle tomba assise lourdement. «À quoi êtes-vous décidé? demanda l'abbé. — À tout vous dire, répondit celui-ci. — Je crois, en vérité, que c'est ce qu'il y a de mieux à faire, dit le prêtre; non pas que je tienne à savoir les choses que vous voudriez me cacher; mais enfin, vous pouvez m'amener à distribuer les legs selon les voeux du testateur, ce sera mieux. — Je l'espère, répondit Caderousse, les joues enflammées par la rougeur de l'espérance et de la cupidité. — Je vous écoute, dit l'abbé. — Attendez, reprit Caderousse, on pourrait nous interrompre à l'endroit le plus intéressant, et ce serait désagréable; d'ailleurs, il est inutile que personne sache que vous êtes venu ici.» Et il alla à la porte de son auberge et ferma la porte, à laquelle, par surcroît de précaution, il mit la barre de nuit. Pendant ce temps, l'abbé avait choisi sa place pour écouter tout à son aise; il s'était assis dans un angle, de manière à demeurer dans l'ombre, tandis que la lumière tomberait en plein sur le visage de son interlocuteur. Quant à lui, la tête inclinée, les mains jointes ou plutôt crispées, il s'apprêtait à écouter de toutes ses oreilles. Caderousse approcha un escabeau et s'assit en face de lui. «Souviens-toi que je ne te pousse à rien! dit la voix tremblotante de la Carconte, comme si, à travers le plancher, elle eût pu voir la scène qui se préparait. — C'est bien, c'est bien, dit Caderousse, n'en parlons plus; je prends tout sur moi.» Et il commença.
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LXXXVII
La provocation. «Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de l'obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L'huissier qui m'avait introduit m'attendait à la porte. Il me conduisit, à travers les corridors, jusqu'à une petite porte donnant sur la rue de Vaugirard. Je sortis l'âme brisée et ravie tout à la fois, pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que vienne cette révélation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.» Albert tenait sa tête entre ses deux mains; il releva son visage, rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de Beauchamp. «Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas à dire comme vous que la Providence m'a porté le coup, mais à chercher quel homme me poursuit de son inimitié; puis, quand je le connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je compte sur votre amitié pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le mépris ne l'a pas tuée dans votre coeur. — Le mépris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il? Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps où un injuste préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai, mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre orient? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone à l'existence agitée et aux goûts changeants; vous viendrez dans trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et personne ne songera plus à ce qui s'est passé hier, à plus forte raison à ce qui s'est passé il y a seize ans. — Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai dit mon désir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot désir en celui de volonté. Vous comprenez qu'intéressé comme je le suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d'une source céleste me semble venir à moi d'une source moins pure. La Providence me paraît, je vous l'avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le coup. — Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument à ce que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez à vous mettre à la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le vôtre à ce que nous le retrouvions. — Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l'instant même, sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de retard est une éternité pour moi; le dénonciateur n'est pas encore puni, il peut donc espérer qu'il ne le sera pas; et, sur mon honneur, s'il l'espère, il se trompe! — Eh bien, écoutez-moi, Morcerf. — Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez, vous me rendez la vie! — Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c'est au moins une lumière dans la nuit: en suivant cette lumière, peut-être nous conduira-t-elle au but. — Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience. — Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous dire en revenant de Janina. — Parlez. — Voilà ce qui s'est passé, Albert; j'ai été tout naturellement chez le premier banquier de la ville pour prendre des informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant même que le nom de votre père eût été prononcé: — Ah! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène. — Comment cela, et pourquoi? — Parce qu'il y a quinze jours à peine j'ai été interrogé sur le même sujet. — Par qui? — Par un banquier de Paris, mon correspondant. — Que vous nommez? — M. Danglars.» — Lui! s'écria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse; lui, l'homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de Morcerf d'être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage sans raison donnée; oui, c'est bien cela. — Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance), informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie... — Oh! oui, si la chose est vraie! s'écria le jeune homme, il me paiera tout ce que j'ai souffert. — Prenez garde, Morcerf, c'est un homme déjà vieux. — J'aurai égard à son âge comme il a eu égard à l'honneur de ma famille; s'il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père? Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme! — Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir; Albert, agissez prudemment. — Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez, Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon honneur! — Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises, Albert, il faut les mettre à exécution à l'instant même. Vous voulez aller chez M. Danglars? partons.» On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'hôtel du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea Cavalcanti à la porte. «Ah! parbleu! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre. Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.» On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert, sachant ce qui s'était passé la veille, fit défendre sa porte. Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit l'ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp, jusque dans le cabinet du banquier. «Mais, monsieur! s'écria celui-ci, n'est-on plus maître de recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me semble que vous vous oubliez étrangement. — Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances, et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du moins. — Alors, que me voulez-vous donc, monsieur? — Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paraître faire attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas davantage; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en restera un sous les feuilles.» Danglars pâlit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna vers le jeune homme: «Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte, vous avez le droit d'y être, vous êtes presque de la famille, et je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu'il s'en trouvera pour les accepter.» Cavalcanti regarda d'un air stupéfait Danglars lequel faisant un effort, se leva et s'avança entre les deux jeunes gens. L'attaque d'Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il espérait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle qu'il lui avait supposée d'abord. «Ah çà! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher querelle à monsieur parce que je l'ai préféré à vous, je vous préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi. — Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne m'adresse à M. Cavalcanti que parce qu'il m'a semblé avoir eu un instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis, tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui querelle à tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur Danglars, la priorité vous appartient. — Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous tuerai sans pitié. Tiens! est-ce ma faute, à moi, si votre père est déshonoré? — Oui, misérable! s'écria Morcerf, c'est ta faute!» Danglars fit un pas en arrière. «Ma faute! à moi, dit-il; mais vous êtes fou! Est-ce que je sais l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyagé dans tous ces pays-là? Est-ce que c'est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux de Janina? de trahir... — Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais c'est vous qui l'avez hypocritement provoqué. — Moi! — Oui, vous! d'où vient la révélation? — Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina, parbleu! — Qui a écrit à Janina? — À Janina? — Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père? — Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina. — Une seule personne a écrit cependant. — Une seule? — Oui! et cette personne, c'est vous. — J'ai écrit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais encore un devoir. — Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la réponse qui vous viendrait. — Moi? Ah! je vous le jure bien, s'écria Danglars avec une confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur peut-être que de l'intérêt qu'il ressentait au fond pour le malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pensé à écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi? — Alors quelqu'un vous a donc poussé à écrire? — Certainement. — On vous a poussé? — Oui. — Qui cela?... achevez... dites... — Pardieu! rien de plus simple, je parlais du passé de votre père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée obscure. La personne m'a demandé où votre père avait fait cette fortune. J'ai répondu: «En Grèce.» Alors elle m'a dit: «Eh bien, écrivez à Janina.» — Et qui vous a donné ce conseil? — Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami. — Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'écrire à Janina? — Oui, et j'ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous la montrerai.» Albert et Beauchamp se regardèrent. «Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment? — Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de dire devant vous. — Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue? — Je la lui ai montrée. — Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et que son nom de famille était Mondego? — Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse, poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, j'ai refusé, j'ai refusé net, c'est vrai, mais sans explication, sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat? En quoi l'honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela ne faisait ni hausser ni baisser la rente.» Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l'assurance d'un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur. D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'était pas le plus ou moins de culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c'était un homme qui répondît de l'offense légère ou grave, c'était un homme qui se battît, et il était évident que Danglars ne se battrait pas. Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait tout, puisqu'il avait acheté la fille d'Ali-Pacha, or, sachant tout, il avait conseillé à Danglars d'écrire à Janina. Cette réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert d'être présenté à Haydée; une fois devant elle, il avait laissé l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au récit d'Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les quelques mots romaïques qu'il avait prononcés des instructions qui n'avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père); d'ailleurs n'avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom de son père devant Haydée? Enfin il avait mené Albert en Normandie au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n'y avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son père. Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses idées. «Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle; c'est à M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.» Albert se retourna. «Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas encore de vous un congé définitif; il me reste à savoir si vos inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez M. le comte de Monte-Cristo.» Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître autrement s'occuper de Cavalcanti. Danglars les reconduisit jusqu'à la porte, et, à la porte, renouvela à Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.
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IV — LE DUEL
La route n'est praticable que d'Avignon à l'Isle. On fit les trois lieues qui séparent l'Isle d'Avignon en une heure. Pendant cette heure, Roland, comme s'il eût pris à tâche de faire paraître le temps court à son compagnon de voyage, fut verveux et plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa gaieté redoublait. Quiconque n'eût pas su la cause du voyage ne se fût jamais douté que ce jeune homme, au babil intarissable et au rire incessant, fût sous la menace d'un danger mortel. Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On s'informa; Roland et sir John étaient les premiers arrivés. Ils s'engagèrent dans le chemin qui conduit à la fontaine. — Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel écho ici. Il y jeta un ou deux cris auxquels l'écho répondit avec une complaisance parfaite. — Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un écho merveilleux. Je ne connais que celui de la Seinonnetta, à Milan, qui lui soit comparable. Attendez, milord. Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient à la fois une voix admirable et une méthode excellente, à chanter une tyrolienne qui semblait un défi porté, par la musique révoltée, au gosier humain. Sir John regardait et écoutait Roland avec un étonnement qu'il ne se donnait plus la peine de dissimuler. Lorsque la dernière note se fut éteinte dans la cavité de la montagne: — Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen. Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais, voyant que sir John n'allait pas plus loin: — Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il. — Vous êtes trop bruyamment gai pour n'être pas profondément triste. — Oui, et cette anomalie vous étonne? — Rien ne m'étonne, chaque chose a sa raison d'être. — C'est juste; le tout est d'être dans le secret de la chose. Eh bien, je vais vous y mettre. — Oh! je ne vous y force aucunement. — Vous êtes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous ferait plaisir d'être fixé à mon endroit. — Par intérêt pour vous, oui. — Eh bien, milord, voici le mot de l'énigme, et je vais vous dire, à vous, ce que je n'ai encore dit à personne. Tel que vous me voyez, et avec les apparences d'une santé excellente, je suis atteint d'un anévrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont à tout moment des spasmes, des faiblesses, des évanouissements qui feraient honte à une femme. Je passe ma vie à prendre des précautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prévenu que je dois m'attendre à disparaître de ce monde d'un moment à l'autre, l'artère attaquée pouvant se rompre dans ma poitrine au moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un militaire! Vous comprenez que, du moment où j'ai été éclairé sur ma situation, j'ai décidé que je me ferais tuer avec le plus d'éclat possible. Je me suis mis incontinent à l'oeuvre. Un autre plus chanceux aurait réussi déjà cent fois; mais moi, ah bien, oui, je suis ensorcelé: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on dirait que les sabres ont peur de s'ébrécher sur ma peau. Je ne manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'après ce qui s'est passé à table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages à mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera à quinze pas, à dix pas, à cinq pas, à bout portant sur moi, et il me manquera, ou son pistolet brûlera l'amorce sans partir; et tout cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je crève un beau jour au moment où je m'y attendrai le moins, en tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire. En effet, par la même route qu'avaient suivie Roland et sir John à travers les sinuosités du terrain et les aspérités du rocher, on voyait apparaître la partie supérieure du corps de trois personnages qui allaient grandissant à mesure qu'ils approchaient. Roland les compta. — Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux. — Ah! j'avais oublié, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans votre intérêt que dans le sien, a demandé d'amener un chirurgien de ses amis. — Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en fronçant le sourcil. — Mais pour le cas où l'un de vous serait blessé; une saignée, dans certaines circonstances, peut sauver la vie à un homme. — Sir John, fit Roland avec une expression presque féroce, je ne comprends pas toutes ces délicatesses en matière de duel. Quand on se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes sortes de politesses, comme vos ancêtres et les miens s'en sont fait à Fontenoy, très bien; mais, une fois que les épées sont hors du fourreau ou les pistolets chargés, il faut que la vie d'un homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur que l'on a perdus. Moi, sur votre parole d’honneur, sir John, je vous demande une chose: c'est que blessé ou tué, vivant ou mort, le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas. — Mais cependant, monsieur Roland... — Oh! c'est à prendre ou à laisser. Votre parole d'honneur, milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas. L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement: son visage était devenu livide, ses membres étaient agités d'un tremblement qui ressemblait à de la terreur. Sans rien comprendre à cette impression inexplicable, sir John donna sa parole. — À la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets de cette charmante maladie: toujours je suis prêt à me trouver mal à l’idée d’une trousse déroulée, à la vue d'un bistouri ou d'une lancette. J'ai dû devenir très pâle, n'est-ce pas? — J'ai cru un instant que vous alliez vous évanouir. Roland éclata de rire. — Ah! la belle affaire que cela eût fait, dit-il, nos adversaires arrivant et vous trouvant occupé à me faire respirer des sels comme à une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils auraient dit que j'avais peur. Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'étaient avancés et se trouvaient à portée de la voix, de sorte que sir John n'eut pas même le temps de répondre à Roland. Ils saluèrent en arrivant. Roland, le sourire sur les lèvres, ses belles dents à fleur de lèvres, répondit à leur salut. Sir John s'approcha de son oreille. — Vous êtes encore un peu pâle, dit-il; allez faire un tour jusqu'à la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps. — Ah! c'est une idée, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrène de Pétrarque. Vous connaissez son sonnet? Chiare, fresche e dolci acque Ove le belle membra Pose colei, che sofa a me par donna. — Et cette occasion-ci passée, je n'en retrouverais peut-être pas une pareille. De quel côté est-elle, votre fontaine? — Vous en êtes à trente pas; suivez le chemin, vous allez la trouver au détour de la route, au pied de cet énorme rocher dont vous voyez le faîte. — Milord, dit Roland, vous êtes le meilleur cicérone que je connaisse; merci. Et, faisant à son témoin un signe amical de la main, il s'éloigna dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la charmante villanelle de Philippe Desportes: Rosette, pour un peu d’absence, Votre coeur vous avez changé. Et, moi sachant cette inconstance, Le mien autre part j’ai rangé. Jamais plus beauté si légère Sur moi tant de pouvoir n’aura; Nous verrons, volage bergère, Qui premier s’en repentira.» Sir John se retourna aux modulations de cette voix à la fois fraîche et tendre, et qui, dans les notes élevées, avait quelque chose de la voix d'une femme; son esprit méthodique et froid ne comprenait rien à cette nature saccadée et nerveuse, sinon qu'il avait sous les yeux une des plus étonnantes organisations que l'on pût rencontrer. Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu à l'écart. Sir John portait à la main sa boîte de pistolets; il la posa sur un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite clef qui semblait travaillée par un orfèvre, et non par un serrurier, et ouvrit la boîte. Les armes étaient magnifiques, quoique d'une grande simplicité; elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-père de celui qui aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres. Il les donna à examiner au témoin de M. de Barjols, qui en fit jouer les ressorts et poussa la gâchette d'arrière en avant, pour voir s'ils étaient à double détente. Ils étaient à détente simple. M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha même pas. — Notre adversaire ne connaît point vos armes? demanda M. de Valensolle. — Il ne les a même pas vues, répondit sir John, je vous en donne ma parole d'honneur. — Oh! fit M. de Valensolle, une simple dénégation suffisait. On régla une seconde fois, afin qu'il n'y eût point de malentendu, les conditions du combat déjà arrêtées; puis, ces conditions réglées, afin de perdre le moins de temps possible en préparatifs inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout chargés dans la boîte, on confia la boîte au chirurgien, et sir John, la clef de sa boîte dans sa poche alla chercher Roland. Il le trouva causant avec un petit pâtre qui faisait paître trois chèvres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant des cailloux dans le bassin. Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout était prêt; mais lui, sans donner à l’Anglais le temps de parler: — Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une véritable légende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on ne connaît pas le fond, s'étend à plus de deux ou trois lieues sous la montagne, et sert de demeure à une fée, moitié femme, moitié serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'été, glisse à la surface de l’eau, appelant les pâtres de la montagne et ne leur montrant, bien entendu, que sa tête aux longs cheveux, ses épaules nues et ses beaux bras; mais les imbéciles se laissent prendre à ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe de venir à eux, tandis que, de son côté, la fée leur fait signe de venir à elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne regardant pas à leurs pieds; tout à coup la terre leur manque, la fée étend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le lendemain, reparaît seule. Qui diable a pu faire à ces idiots de bergers le même conte que Virgile racontait en si beaux vers à Auguste et à Mécène? Il demeura pensif un instant, et les yeux fixés sur cette eau azurée et profonde; puis, se retournant vers sir John: — On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu après avoir plongé dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce serait peut-être plus sûr que la balle de M. de Barjols. Au fait, ce sera toujours une dernière ressource; en attendant, essayons de la balle. Allons, milord, allons. Et, prenant par dessous le bras l'Anglais émerveillé de cette mobilité d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient. Eux, pendant ce temps, s'étaient occupés de chercher un endroit convenable et l'avaient trouvé. C'était un petit plateau, accroché en quelque sorte à la rampe escarpée de la montagne, exposé au soleil couchant et portant une espèce de château en ruine, qui servait d'asile aux pâtres surpris par le mistral. Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une vingtaine de pas de large, lequel avait dû être autrefois la plate-forme du château, allait être le théâtre du drame qui approchait de son dénouement. — Nous voici, messieurs, dit sir John. — Nous sommes prêts, messieurs, dit M. de Valensolle. — Que les adversaires veuillent bien écouter les conditions du combat, dit sir John. Puis, s'adressant à M. de Valensolle: — Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous êtes Français et moi étranger; vous les expliquerez plus clairement que moi. — Vous êtes de ces étrangers, milord, qui montreraient la langue à de pauvres Provençaux comme nous; mais, puisque vous avez la courtoisie de me céder la parole, j'obéirai à votre invitation. Et il salua sir John, qui lui rendit son salut. — Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de témoin à M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera à quarante pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera à sa volonté, et, blessé ou non, aura la liberté de marcher après le feu de son adversaire. Les deux combattants s'inclinèrent en signe d'assentiment, et, d'une même voix, presque en même temps, dirent: — Les armes! Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boîte. Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui présenta tout ouverte. Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes à son adversaire; mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix d'une douceur presque féminine: — Après vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique insulté par moi, vous avez renoncé à tous vos avantages; c'est bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en est un. M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des deux pistolets. Sir John alla offrir l'autre à Roland, qui le prit, l'arma, et, sans même en étudier le mécanisme, le laissa pendre au bout de son bras. Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une canne avait été plantée au point de départ. — Voulez-vous mesurer après moi, monsieur? demanda-t-il à sir John. — Inutile, monsieur, répondit celui-ci; nous nous en rapportons, M. de Montrevel et moi, parfaitement à vous. M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantième pas. — Messieurs, dit-il, quand vous voudrez. L'adversaire de Roland était déjà à son poste, chapeau et habit bas. Le chirurgien et les deux témoins se tenaient à l'écart. L'endroit avait été si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur son ennemi désavantage de terrain ni de soleil. Roland jeta près de lui son habit, son chapeau, et vint se placer à quarante pas de M. de Barjols, en face de lui. Tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, envoyèrent un regard sur le même horizon. L'aspect en était en harmonie avec la terrible solennité de la scène qui allait s'accomplir. Rien à voir à la droite de Roland, ni à la gauche de M. de Barjols; c'était la montagne descendant vers eux avec la pente rapide et élevée d'un toit gigantesque. Mais du côté opposé, c'est-à-dire à la droite de M. de Barjols et à la gauche de Roland, c'était tout autre chose. L'horizon était infini. Au premier plan, c'était cette plaine aux terrains rougeâtres trouée de tous côtés par des points de roches, et pareille à un cimetière de Titans dont les os perceraient la terre. Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant, c'était Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais gigantesque, qui, pareil à un lion accroupi, semble tenir la ville haletante sous sa griffe. Au-delà d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivière d'or fondu dénonçait le Rhône. Enfin, de l'autre côté du Rhône, se levait, comme une lime d'azur foncé, la chaîne de collines qui séparent Avignon de Nîmes et d'Uzès. Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes regardait probablement pour la dernière fois, s'enfonçait lentement et majestueusement dans un océan d'or et de pourpre. Au reste, ces deux hommes formaient un contraste étrange. L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basané, ses membres grêles, son oeil sombre, était le type de cette race méridionale qui compte parmi ses ancêtres des Grecs, des Romains, des Arabes et des Espagnols. L'autre, avec son teint rosé, ses cheveux blonds, ses grands yeux azurés, ses mains potelées comme celles d'une femme, était le type de cette race des pays tempérés, qui compte les Gaulois, les Germains et les Normands parmi ses aïeux. Si l'on voulait grandir la situation, il était facile d'en arriver à croire que c'était quelque chose de plus qu'un combat singulier entre deux hommes. On pouvait croire que c'était le duel d'un peuple contre un autre peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord. Étaient-ce les idées que nous venons d'exprimer qui occupaient l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mélancolique rêverie? Ce n'est point probable. Le fait est qu'un moment il sembla oublier témoins, duel, adversaire, abîmé qu'il était dans la contemplation du splendide spectacle. La voix de M. de Barjols le tira de ce poétique engourdissement. — Quand vous serez prêt, monsieur, dit-il, je le suis. Roland tressaillit. — Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il ne fallait pas vous préoccuper de moi, je suis fort distrait; me voici, monsieur. Et, le sourire aux lèvres, les cheveux soulevés par le vent du soir, sans s'effacer, comme il eût fait dans une promenade ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes les précautions usitées en pareil cas, Roland marcha droit sur M. de Barjols. La physionomie de sir John, malgré son impassibilité ordinaire, trahissait une angoisse profonde. La distance s'effaçait rapidement entre les deux adversaires. M. de Barjols s'arrêta le premier, visa et fit feu, au moment où Roland n'était plus qu'à dix pas de lui. La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland, mais ne l'atteignit pas. Le jeune homme se retourna vers son témoin. — Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit? — Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les témoins. M. de Barjols resta muet et immobile à la place où il avait fait feu. — Pardon, messieurs, répondit Roland; mais vous me permettrez, je l'espère, d'être juge du moment et de la façon dont je dois riposter. Après avoir essuyé le feu de M. de Barjols, j'ai à lui dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant. Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pâle mais calme: — Monsieur, lui dit-il, peut-être ai-je été un peu vif dans notre discussion de ce matin. Et il attendit. — C'est à vous de tirer, monsieur, répondit M. de Barjols. — Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous allez comprendre la cause de cette vivacité et l'excuser peut- être. Je suis militaire et aide de camp du général Bonaparte. — Tirez, monsieur, répéta le jeune noble. — Dites une simple parole de rétractation, monsieur, reprit le jeune officier; dites que la réputation d'honneur et de délicatesse du général Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi, et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur, vous êtes un brave. — Je ne rendrai hommage à cette réputation d'honneur et de délicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre général en chef se servira de l'influence que lui a donnée son génie sur les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-à- dire pour rendre le trône à son souverain légitime. — Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un général républicain. — Alors, je maintiens ce que j'ai dit, répondit le jeune noble; tirez, monsieur, tirez. Puis, comme Roland ne se hâtait pas d'obéir à l’injonction: — Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied. Roland, à ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer en l'air. Alors, avec une vivacité de parole et de geste qui ne lui permit pas de l’accomplir: — Ah! s'écria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grâce! ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier. — Sur mon honneur! s'écria Roland devenant aussi pâle que si tout son sang l'abandonnait, voici la première fois que j'en fais autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable! et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort. Et à l'instant même, sans prendre la peine de viser, il abaissa son arme et fit feu. Alfred de Barjols porta la main à sa poitrine, oscilla en avant et en arrière, fit un tour sur lui-même et tomba la face contre terre. La balle de Roland lui avait traversé le coeur. Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit à Roland et l'entraîna vers l'endroit où il avait jeté son habit et son chapeau. — C'est le troisième, murmura Roland avec un soupir; mais vous m'êtes témoin que celui-ci l'a voulu. Et, rendant son pistolet tout fumant à sir John, il revêtit son habit et son chapeau. Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet échappé à la main de son ami et le rapportait avec la boîte à sir John. — Eh bien? demanda l’Anglais en désignant des yeux Alfred de Barjols. — Il est mort, répondit le témoin. — Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en essuyant avec son mouchoir la sueur qui, à l'annonce de la mort de son adversaire, lui avait subitement inondé le visage. — Oui, monsieur, répondit M. de Valensolle; seulement, laissez- moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse. Et, saluant Roland et son témoin avec une exquise politesse, il retourna près du cadavre de son ami. — Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous? — Je dis, répliqua sir John avec une espèce d'admiration forcée, que vous êtes de ces hommes à qui le divin Shakespeare fait dire d'eux-mêmes: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour: mais je suis l'aîné.»
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V
LES ÉVÉNEMENTS DE SAINT-JULIEN Le bâtiment sur lequel je revins cette fois d’Orient avait pour destination le port de Marseille. En arrivant à Marseille, j’y appris la révolution avortée du Piémont et les fusillades de Chambéry, d’Alexandrie et de Gênes. A Marseille, je me liai avec un nommé Cové.--Cové me mena chez Mazzini. J’étais loin de me douter alors de la longue communauté de principes qui m’unirait un jour à ce dernier. Nul ne connaissait encore le persistant, l’obstiné penseur à qui l’Italie nouvelle doit sa laborieuse régénération, et que rien ne décourage dans l’uvre sainte qu’il a entreprise, pas même l’ingratitude. Ce n’est point à moi à formuler une opinion sur Mazzini; mais qu’il me soit permis de dire qu’après lui avoir posé sur la tête la couronne de laurier qu’il méritait, on lui enfonce sur la tête une couronne d’épines qu’il ne mérite pas. A la chute d’Andrea Vacchieri, Mazzini avait poussé un véritable cri de guerre. Il avait écrit dans la Jeune Italie: «Italiens! le jour est venu, si nous voulons rester dignes de notre nom, de mêler notre sang à celui des martyrs piémontais.» On ne criait pas impunément ces choses-là en France en 1833. Quelque temps après que je lui eus été présenté et que je lui eus dit qu’il pouvait compter sur moi, Mazzini, l’éternel proscrit, avait été obligé de quitter la France et de se retirer à Genève. En effet, à ce moment-là, le parti républicain paraissait complétement anéanti en France. C’était un an à peine après le 5 juin, quelques mois après le procès des combattants du cloître Saint-Merri. Mazzini, cet homme de conviction pour lequel les obstacles n’existent pas, avait choisi ce moment pour risquer une nouvelle tentative. Les patriotes avaient répondu qu’ils étaient prêts, mais ils demandaient un chef. On pensa à Ramorino, tout resplendissant encore de ses luttes en Pologne. Mazzini n’approuvait pas ce choix; son esprit, à la fois actif et profond, le mettait en garde contre le prestige des grands noms; mais la majorité voulait Ramorino: Mazzini céda. Appelé à Genève, Ramorino accepta le commandement de l’expédition. Dans la première conférence avec Mazzini, il fut convenu que deux colonnes républicaines se porteraient sur le Piémont, l’une par la Savoie, l’autre par Genève. Ramorino reçut quarante mille francs pour subvenir aux frais de l’expédition, et partit avec un secrétaire de Mazzini, qui avait mission de veiller sur le général[4]. Tout cela se passait en septembre 1833; l’expédition devait avoir lieu en octobre. [4] Ces événements, qui se passaient sur un point où n’était pas Garibaldi, et qui ne sont rapportés ici que comme explications historiques, sont empruntés à l’ouvrage d’Angelo Brofferio sur le Piémont. Mais Ramorino fit traîner les choses tellement en longueur, qu’il ne fut prêt qu’en janvier 1834. Mazzini, malgré toutes les tergiversations du général polonais, avait tenu ferme. Enfin, le 31 janvier, Ramorino, mis en demeure par Mazzini, se réunissait à lui à Genève, avec deux autres généraux et un aide de camp. La conférence fut triste et troublée par de sombres augures.--Mazzini proposa d’occuper militairement le village de Saint-Julien, où se trouvaient réunis les patriotes savoyards et les républicains français, qui restaient ralliés au mouvement. C’était de là qu’on lèverait l’étendard de l’insurrection. Ramorino consentit à la proposition de Mazzini. Les deux colonnes se mettraient en marche le même jour: l’une partirait de Carange, l’autre de Nyons; la dernière traverserait le lac pour se joindre à la première sur la route de San Juliano. Ramorino gardait le commandement de la première colonne; la seconde était donnée au Polonais Grabsky. Le gouvernement génevois, craignant de se brouiller d’un côté avec la France, de l’autre avec le Piémont, voyait de mauvais il ce mouvement.--Il voulut s’opposer au départ de la colonne de Carange, que commandait Ramorino; mais le peuple se souleva, et force fut au gouvernement de laisser la colonne se mettre en route. Il n’en fut point de même avec celle qui partait de Nyons. Deux barques mirent à la voile, portant, l’une des hommes, l’autre des armes. Un bateau à vapeur du gouvernement, lancé à leur poursuite, séquestra les armes et arrêta les hommes. Ramorino, ne voyant pas arriver la colonne qui devait se joindre à lui, au lieu de poursuivre sa marche sur San-Juliano, se mit à côtoyer le lac. Longtemps on marcha sans savoir où l’on allait: nul ne connaissait les desseins du général; le froid était intense, les chemins étaient déplorables. A part quelques Polonais, la colonne était composée de volontaires italiens, impatients de combattre, mais se lassant facilement de la longueur et des difficultés du chemin. Le drapeau italien traversait quelques pauvres villages; aucune voix amie ne le saluait; on ne rencontrait sur la route que des curieux ou des indifférents. Fatigué de ses longs travaux, Mazzini, qui avait déposé la plume pour le fusil, suivait la colonne; brûlé d’une fièvre ardente, à demi mort, il se traînait par l’âpre chemin, la douleur écrite au front. Déjà plusieurs fois il avait demandé à Ramorino quelles étaient ses intentions, et quelle route il suivait. Et à chaque fois les réponses du général l’avaient mal satisfait. On arriva à Carra, et l’on s’y arrêta pour passer la nuit; Mazzini et Ramorino étaient tous deux dans la même chambre. Ramorino était près du feu, enveloppé dans son manteau; Mazzini fixait sur lui son regard sombre et soupçonneux. Tout à coup, de sa voix sonore, rendue plus vibrante encore par la fièvre: — Ce n’est point en suivant ce chemin que nous avons l’espérance de rencontrer l’ennemi, dit-il, Nous devons aller où nous avons nos preuves à faire. Si la victoire est impossible, prouvons au moins à l’Italie que nous savons mourir. — Le temps ni l’occasion ne nous manqueront jamais, répondit le général, pour affronter des risques inutiles, et je regarderais comme un crime d’exposer inutilement la fleur de la jeunesse italienne. — Il n’y a pas de religion sans martyrs, répliqua Mazzini; fondons la nôtre, fût-ce avec notre sang. Mazzini achevait à peine ces paroles, que le bruit de la fusillade retentit. Ramorino bondit sur ses pieds. Mazzini saisit une carabine, en remerciant Dieu de leur avoir enfin fait rencontrer l’ennemi. Mais c’était le dernier effort de son énergie: la fièvre le dévorait; ses compagnons, courant dans la nuit, lui apparaissaient comme des fantômes; ses tempes bourdonnaient; la terre tournait sous ses pieds; il tomba évanoui. Lorsqu’il revint à lui, il était en Suisse, où à grand’peine ses compagnons l’avaient rapporté: la fusillade de Carra était une fausse alerte. Ramorino dès lors déclara que tout était perdu, refusa d’aller plus loin, et ordonna la retraite. Pendant ce temps, une colonne de cent hommes, de laquelle faisaient partie un certain nombre de républicains français, partait de Grenoble et traversait les frontières de la Savoie. Mais le préfet français avertit les autorités sardes; les républicains furent attaqués la nuit, à l’improviste, près des grottes des Échelles, et dispersés après un combat d’une heure. Dans ce combat, les soldats sardes firent deux prisonniers: Angelo Volontieri et Joseph Borrel. Conduits volontairement à Chambéry et condamnés à mort, ils furent fusillés sur le même sol où fumait encore le sang d’Effico Tolla. Ce fut ainsi que se termina cette malheureuse expédition, qui fut appelée en France l’échauffourée de Saint-Julien.
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Chapitre CCLXVIII — La mort de M. d’Artagnan
Contrairement à ce qui arrive toujours, soit en politique, soit en morale, chacun tint ses promesses et fit honneur à ses engagements. Le roi appela M. de Guiche et chassa M. le chevalier de Lorraine; de telle façon que Monsieur en fit une maladie. Madame partit pour Londres, où elle s’appliqua si bien à faire goûter à Charles II, son frère, les conseils politiques de Mlle de Kéroualle, que l’alliance entre la France et l’Angleterre fut signée, et que les vaisseaux anglais lestés par quelques millions d’or français, firent une terrible campagne contre les flottes des Provinces-Unies. Charles II avait promis à Mlle de Kéroualle un peu de reconnaissance pour ses bons conseils: il la fit duchesse de Portsmouth. Colbert avait promis au roi des vaisseaux, des munitions et des victoires. Il tint parole, comme on sait. Enfin Aramis, celui de tous sur les promesses duquel on pouvait le moins compter, écrivit à Colbert la lettre suivante, au sujet des négociations dont il s’était chargé à Madrid: «Monsieur Colbert, «J’ai l’honneur de vous expédier le R. P. d’Oliva, général par intérim de la Société de Jésus, mon successeur provisoire. «Le révérend père vous expliquera, monsieur Colbert, que je garde la direction de toutes les affaires de l’ordre qui concernent la France et l’Espagne; mais que je ne veux pas conserver le titre de général, qui jetterait trop de lumière sur la marche des négociations dont Sa Majesté Catholique veut bien me charger. Je reprendrai ce titre par l’ordre de Sa Majesté quand les travaux que j’ai entrepris, de concert avec vous, pour la plus grande gloire de Dieu et de son Église, seront menés à bonne fin. «Le R. P. d’Oliva vous instruira aussi, monsieur, du consentement que donne Sa Majesté Catholique à la signature d’un traité qui assure la neutralité de l’Espagne, dans le cas d’une guerre entre la France et les Provinces-Unies. «Ce consentement serait valable, même si l’Angleterre, au lieu de se porter active, se contentait de demeurer neutre. «Quant au Portugal, dont nous avions parlé vous et moi, monsieur, je puis vous assurer qu’il contribuera de toutes ses ressources à aider le roi Très Chrétien dans sa guerre. «Je vous prie, monsieur Colbert, de me vouloir garder votre amitié, comme aussi de croire à mon profond attachement, et de mettre mon respect aux pieds de Sa Majesté Très Chrétienne. Signé: Duc d’Alaméda.» Aramis avait donc tenu plus qu’il n’avait promis; il restait à savoir comment le roi, M. Colbert et M. d’Artagnan seraient fidèles les uns aux autres. Au printemps, comme l’avait prédit Colbert, l’armée de terre entra en campagne. Elle précédait, dans un ordre magnifique, la Cour de Louis XIV, qui, parti à cheval, entouré de carrosses pleins de dames et de courtisans, menait à cette fête sanglante l’élite de son royaume. Les officiers de l’armée n’eurent, il est vrai, d’autre musique que l’artillerie des forts hollandais; mais ce fut assez pour un grand nombre, qui trouvèrent dans cette guerre les honneurs, l’avancement, la fortune ou la mort. M. d’Artagnan partit, commandant un corps de douze mille hommes, cavalerie et infanterie, avec lequel il eut ordre de prendre les différentes places qui sont les nœuds de ce réseau stratégique qu’on appelle la Frise. Jamais armée ne fut conduite plus galamment à une expédition. Les officiers savaient que le maître, aussi prudent, aussi rusé qu’il était brave, ne sacrifierait ni un homme ni un pouce de terrain sans nécessité. Il avait les vieilles habitudes de la guerre: vivre sur le pays, tenir le soldat chantant, l’ennemi pleurant. Le capitaine des mousquetaires du roi mettait sa coquetterie à montrer qu’il savait l’état. On ne vit jamais occasions mieux choisies, coups de main mieux appuyés, fautes de l’assiégé mieux mises à profit. L’armée de d’Artagnan prit douze petites places en un mois. Il en était à la treizième, et celle-ci tenait depuis cinq jours. D’Artagnan fit ouvrir la tranchée sans paraître supposer que ces gens-là pussent jamais se prendre. Les pionniers et les travailleurs étaient, dans l’armée de cet homme, un corps rempli d’émulation, d’idées et de zèle, parce qu’il les traitait en soldats, savait leur rendre la besogne glorieuse, et ne les laissait jamais tuer que quand il ne pouvait faire autrement. Aussi fallait-il voir l’acharnement avec lequel se retournaient les marécageuses glèbes de la Hollande. Ces tourbières et ces glaises fondaient, aux dires des soldats, comme le beurre aux vastes poêles des ménagères frisonnes. M. d’Artagnan expédia un courrier au roi pour lui donner avis des derniers succès; ce qui redoubla la belle humeur de Sa Majesté et ses dispositions à bien fêter les dames. Ces victoires de M. d’Artagnan donnaient tant de majesté au prince, que Mme de Montespan ne l’appela plus que Louis l’Invincible. Aussi, Mlle de La Vallière, qui n’appelait le roi que Louis le Victorieux, perdit-elle beaucoup de la faveur de Sa Majesté. D’ailleurs, elle avait souvent les yeux rouges, et, pour un invincible, rien n’est aussi rebutant qu’une maîtresse qui pleure, alors que tout sourit autour de lui. L’astre de Mlle de La Vallière se noyait à l’horizon dans les nuages et les larmes. Mais la gaieté de Mme de Montespan redoublait avec les succès du roi, et le consolait de toute autre disgrâce. C’était à d’Artagnan que le roi devait cela. Sa Majesté voulut reconnaître ces services; il écrivit à M. Colbert: «Monsieur Colbert, nous avons une promesse à remplir envers M. d’Artagnan, qui tient les siennes. Je vous fais savoir qu’il est l’heure de s’y exécuter. Toutes provisions à cet égard vous seront fournies en temps utile. «Louis.» En conséquence, Colbert, qui retenait près de lui l’envoyé de d’Artagnan, remit à cet officier une lettre de lui, Colbert, pour d’Artagnan, et un petit coffre de bois d’ébène incrusté d’or, qui n’était pas fort volumineux en apparence, mais qui sans doute, était bien lourd, puisqu’on donna au messager une garde de cinq hommes pour l’aider à le porter. Ces gens arrivèrent devant la place qu’assiégeait M. d’Artagnan vers le point du jour, et ils se présentèrent au logement du général. Il leur fut répondu que M. d’Artagnan, contrarié d’une sortie que lui avait faite la veille le gouverneur, homme sournois, et dans laquelle on avait comblé les ouvrages, tué soixante-dix-sept hommes et commencé à réparer une brèche, venait de sortir avec une dizaine de compagnies de grenadiers pour faire relever les travaux. L’envoyé de M. Colbert avait ordre d’aller chercher M. d’Artagnan partout où il serait, à quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit. Il s’achemina donc vers les tranchées, suivi de son escorte, tous à cheval. On aperçut en plaine découverte M. d’Artagnan avec son chapeau galonné d’or, sa longue canne et ses grands parements dorés. Il mâchonnait sa moustache blanche, et n’était occupé qu’à secouer, avec sa main gauche, la poussière que jetaient sur lui en passant les boulets qui effondraient le sol. Aussi, dans ce terrible feu qui remplissait l’air de sifflements, voyait-on les officiers manier la pelle, les soldats rouler les brouettes, et les vastes fascines, s’élevant portées ou traînées par dix à vingt hommes, couvrir le front de la tranchée, rouverte jusqu’au cœur par cet effort furieux du général animant ses soldats. En trois heures, tout avait été rétabli. D’Artagnan commençait à parler plus doucement. Il fut tout à fait calmé quand le capitaine des pionniers vint lui dire, le chapeau à la main, que la tranchée était logeable. Cet homme eut à peine achevé de parler, qu’un boulet lui coupa une jambe et qu’il tomba dans les bras de d’Artagnan. Celui-ci releva son soldat, et, tranquillement, avec toutes sortes de caresses, il le descendit dans la tranchée, aux applaudissements enthousiastes des régiments. Dès lors, ce ne fut plus une ardeur, mais un délire; deux compagnies se dérobèrent et coururent jusqu’aux avant-postes, qu’elles eurent culbutés en un tour de main. Quand leurs camarades, contenus à grand-peine par d’Artagnan, les virent logés sur les bastions, ils s’élancèrent aussi, et bientôt un assaut furieux fut donné à la contrescarpe, d’où dépendait le salut de la place. D’Artagnan vit qu’il ne lui restait qu’un moyen d’arrêter son armée, c’était de la loger dans la place; il poussa tout le monde sur deux brèches que les assiégés s’occupaient à réparer; le choc fut terrible. Dix-huit compagnies y prirent part, et d’Artagnan se porta avec le reste à une demi-portée de canon de la place, pour soutenir l’assaut par échelons. On entendait distinctement les cris des Hollandais poignardés sur leurs pièces par les grenadiers de d’Artagnan; la lutte grandissait de tout le désespoir du gouverneur, qui disputait pied à pied sa position. D’Artagnan, pour en finir et faire éteindre le feu qui ne cessait point, envoya une nouvelle colonne, qui troua comme une vrille les portes encore solides, et l’on aperçut bientôt sur les remparts, dans le feu, la course effarée des assiégés poursuivis par les assiégeants. C’est à ce moment que le général, respirant et plein d’allégresse, entendit, à ses côtés, une voix qui lui disait: — Monsieur, s’il vous plaît, de la part de M. Colbert. Il rompit le cachet d’une lettre qui renfermait ces mots: «Monsieur d’Artagnan, le roi me charge de vous faire savoir qu’il vous a nommé maréchal de France en récompense de vos bons services et de l’honneur que vous faites à ses armes. «Le roi est charmé, monsieur, des prises que vous avez faites; il vous commande, surtout, de finir le siège que vous avez commencé, avec bonheur pour vous et succès pour lui.» D’Artagnan était debout, le visage échauffé, l’œil étincelant. Il leva les yeux pour voir les progrès de ses troupes sur ces murs tout enveloppés de tourbillons rouges et noirs. — J’ai fini, répondit-il au messager. La ville sera rendue dans un quart d’heure. Il continua sa lecture. «Le coffret, monsieur d’Artagnan, est mon présent à moi. Vous ne serez pas fâché de voir que, tandis que vous autres, guerriers, vous tirez l’épée pour défendre le roi, j’anime les arts pacifiques à vous orner des récompenses dignes de vous. «Je me recommande à votre amitié, monsieur le maréchal, et vous supplie de croire à toute la mienne. «Colbert.» D’Artagnan, ivre de joie, fit un signe au messager qui s’approcha, son coffret dans les mains. Mais au moment où le maréchal allait s’appliquer à le regarder, une forte explosion retentit sur les remparts et appela son attention du côté de la ville. — C’est étrange, dit d’Artagnan, que je ne voie pas encore le drapeau du roi sur les murs et qu’on n’entende pas battre la chamade. Il lança trois cents hommes frais, sous la conduite d’un officier plein d’ardeur, et ordonna qu’on battît une autre brèche. Puis, plus tranquille, il se retourna vers le coffret que lui tendait l’envoyé de Colbert. C’était son bien; il l’avait gagné. D’Artagnan allongeait le bras pour ouvrir ce coffret, quand un boulet, parti de la ville, vint broyer le coffre entre les bras de l’officier, frappa d’Artagnan en pleine poitrine, et le renversa sur un talus de terre, tandis que le bâton fleurdelisé, s’échappant des flancs mutilés de la boîte, venait en roulant se placer sous la main défaillante du maréchal. D’Artagnan essaya de se relever. On l’avait cru renversé sans blessures. Un cri terrible partit du groupe de ses officiers épouvantés: le maréchal était couvert de sang; la pâleur de la mort montait lentement à son noble visage. Appuyé sur les bras qui, de toutes parts, se tendaient pour le recevoir, il put tourner une fois encore ses regards vers la place, et distinguer le drapeau blanc à la crête du bastion principal; ses oreilles, déjà sourdes aux bruits de la vie, perçurent faiblement les roulements du tambour qui annonçaient la victoire. Alors serrant de sa main crispée le bâton brodé de fleurs de lis d’or, il abaissa vers lui ses yeux qui n’avaient plus la force de regarder au ciel, et il tomba en murmurant ces mots étranges, qui parurent aux soldats surpris autant de mots cabalistiques, mots qui avaient jadis représenté tant de choses sur la terre, et que nul, excepté ce mourant, ne comprenait plus: — Athos, Porthos, au revoir. — Aramis, à jamais, adieu! Des quatre vaillants hommes dont nous avons raconté l’histoire, il ne restait plus qu’un seul corps: Dieu avait repris les âmes.
{ "file_name": "pg18697.txt", "title": "Le capitaine Pamphile", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
Chapitre X
Comment le capitaine Pamphile, croyant aborder sur une île, aborda sur une baleine, et devint le serviteur du Serpent-Noir. Lorsque le capitaine Pamphile revint sur l'eau, le brick la Roxelane était déjà hors de la portée de la voix; aussi ne jugea-t-il pas à propos de se fatiguer en cris inutiles: il commença par s'orienter pour voir quelle terre était la plus proche, et, ayant avisé que ce devait être le cap Breton, il se dirigea vers lui au moyen de l'étoile polaire, qu'il maintint soigneusement à sa droite. Le capitaine Pamphile nageait comme un phoque; cependant, au bout de quatre ou cinq heures de cet exercice, il commençait à être un peu fatigué; d'ailleurs, le ciel se couvrait, et le fanal qui dirigeait sa marche avait disparu; il pensa donc qu'il ne ferait pas mal de prendre quelque repos; en conséquence, il cessa de tirer sa marinière, et commença à faire la planche. Il resta à peu près une heure dans cette position, ne faisant que le mouvement strictement nécessaire pour se maintenir à fleur d'eau, et voyant s'effacer les unes après les autres toutes les étoiles du ciel. De quelque philosophie que fût doué le capitaine Pamphile, on comprend que la situation était peu récréative; il connaissait à merveille le gisement des côtes, et il savait qu'il devait être encore à trois ou quatre lieues de toute terre. Sentant ses forces revenues par le repos momentané qu'il avait pris, il venait de se remettre à nager avec une nouvelle ardeur, lorsqu'il aperçut, à quelques pas devant lui, une surface noire qu'il n'avait pu remarquer plus tôt, tant la nuit était sombre. Le capitaine Pamphile crut que c'était quelque îlot ou quelque rocher oublié par les navigateurs et les géographes, et se dirigea de ce côté. Il l'atteignit bientôt; mais il eut peine à prendre terre, tant la surface du sol, lavée incessamment par les vagues, était devenue glissante; il y parvint cependant après quelques efforts, et se trouva sur une petite île bombée, de vingt à vingt-cinq pas de longueur et élevée de six pieds à peu près au-dessus de la surface de l'eau; elle était complètement inhabitée. Le capitaine Pamphile eut bientôt fait le tour de son nouveau domaine; il était nu et stérile, à l'exception d'une espèce d'arbre de la grosseur d'un manche à balai, long de huit à dix pieds et entièrement dépourvu de branches et de feuilles, et de quelques herbes mouillées encore, qui indiquaient que, dans les grosses mers, la vague devait couvrir entièrement le rocher. Le capitaine Pamphile attribua cette circonstance à l'oubli incroyable des géographes, et se promit bien, une fois de retour en France, d'adresser à la Société des voyages un mémoire scientifique dans lequel il relèverait l'erreur de ses devanciers. Il en était là de ses plans et de ses projets, lorsqu'il crut entendre parler à quelque distance de lui. Il regarda de tous côtés; mais, comme nous l'avons dit, la nuit était si sombre, qu'il ne put rien apercevoir. Il écouta de nouveau, et, cette fois, il distingua parfaitement le son de plusieurs voix; quoique les paroles lui demeurassent inintelligibles, le capitaine Pamphile eut d'abord l'idée d'appeler à lui; mais, ne sachant si ceux qui s'approchaient dans l'obscurité étaient amis ou ennemis, il résolut d'attendre l'événement. En tout cas, l'île où il avait abordé n'était pas tellement éloignée de la terre, que, dans le golfe si fréquenté du Saint-Laurent, il eût la crainte de mourir de faim. Il résolut donc de se tenir coi jusqu'au jour, à moins qu'il ne fût découvert lui-même; en conséquence de cette résolution, il gagna l'extrémité de son île la plus éloignée du point où il avait cru entendre ces paroles humaines que, dans certaines circonstances, l'homme craint plus encore que le rugissement des bêtes féroces. Le silence s'était rétabli, et le capitaine Pamphile commençait à croire que tout se passerait sans encombre, lorsqu'il sentit le sol se mouvoir sous ses pieds. Sa première idée fut celle d'un tremblement de terre; mais, dans toute l'étendue de son île, il n'avait point aperçu la moindre montagne ayant l'apparence d'un volcan; il se rappela alors ce qu'il avait entendu souvent raconter de ces formations sous-marines qui apparaissent tout à coup à la surface de l'eau, y demeuraient quelquefois des jours, des mois, des années, donnaient à des colonies le temps de s'y établir, d'y semer leurs moissons, d'y bâtir leurs cabanes, puis qui, à un moment, à une heure donnés, détruites comme elles s'étaient formées, sans cause apparente, disparaissaient tout à coup, entraînant avec elles la trop confiante population qui s'était établie sur elles. En tous cas, comme le capitaine Pamphile n'avait eu le temps ni de semer ni de bâtir, et qu'il n'avait à regretter ni son blé ni ses maisons, il se prépara à continuer son excursion à la nage, trop heureux encore que son île miraculeuse eût apparu à la surface de la mer assez de temps pour qu'il s'y reposât. Il était donc parfaitement résigné à la volonté de Dieu, lorsqu'à son grand étonnement, il s'aperçut que le terrain, au lieu de s'enfoncer, semblait marcher en avant traçant derrière lui un sillage à la manière de la poupe d'un vaisseau. Le capitaine Pamphile était sur une île flottante; le prodige de Latone se renouvelait pour lui et il voguait, sur quelque Délos inconnue, vers les rivages du nouveau monde. Le capitaine Pamphile avait vu tant de choses dans le cours de sa vie nomade si aventureuse, qu'il n'était pas homme à s'étonner de si peu; il remarqua seulement que son île, avec une intelligence qu'il n'aurait pas osé exiger d'elle, se dirigeait directement vers la pointe septentrionale du cap Breton. Comme il n'avait pas de prédilection pour un point plutôt que pour un autre, il résolut de ne pas la contrarier et de la laisser aller tranquillement où elle avait affaire, et de profiter de la circonstance pour cheminer avec elle. Mais, comme la nature glissante du terrain était rendue plus dangereuse encore par le mouvement, le capitaine Pamphile, quoiqu'il eût le pied marin, n'en remonta pas moins vers la région élevée de son île; et, se soutenant à l'arbre isolé et sans feuillage qui semblait en marquer le centre, il attendit les événements avec patience et résignation. Cependant le capitaine Pamphile, qui était, comme on le comprendra facilement, devenu tout yeux et tout oreilles, dans les intervalles moins sombres où le vent chassant un nuage laissait briller quelque étoile comme un diamant de la parure céleste, croyait apercevoir, pareille à un point noir, une petite île qui servait de guide à la grande, marchant à la distance de cinquante pas d'elle, à peu près; et, quand la vague qui venait battre les flancs de son domaine était moins bruyante, ces mêmes voix qu'il avait entendues passaient de nouveau à ses oreilles emportées sur un souffle de brise, incertaines et inintelligibles comme le murmure des esprits de la mer. Ce fut lorsque le crépuscule commença de paraître à l'orient, que le capitaine Pamphile parvint à s'orienter complètement, et s'étonna, avec l'intelligence qu'il s'accordait à lui-même, de ne s'être pas rendu compte plus tôt de sa situation. La petite île qui marchait la première était une barque montée par six sauvages canadiens; la grande île où il se trouvait, une baleine que les anciens alliés de la France traînaient à la remorque; et l'arbre privé de branches et de feuilles contre lequel il était appuyé, le harpon qui avait donné la mort au géant de la mer, et qui entré dans la blessure à la profondeur de quatre ou cinq pieds, en sortait encore de huit ou neuf. Les Hurons, de leur côté, en voyant la double capture qu'ils avaient faite, laissèrent échapper une exclamation de surprise. Mais, jugeant aussitôt qu'il était au-dessous de la dignité de l'homme de paraître étonné de quelque chose, ils continuèrent à ramer silencieusement vers la terre sans s'occuper davantage du capitaine Pamphile, qui, voyant que les sauvages, malgré leur insouciance apparente, ne le perdaient pas de vue, affecta la plus grande tranquillité d'esprit, quelle que fût la préoccupation réelle que lui inspirait son étrange situation. Lorsque la baleine fut arrivée à un quart de lieue à peu près de l'extrémité nord du cap Breton, la chaloupe s'arrêta; mais l'énorme cétacé, continuant à suivre le mouvement d'impulsion qui lui était donné, s'approcha insensiblement du petit bateau, qu'il finit par joindre. Alors celui qui paraissait le maître de l'équipage, grand gaillard de cinq pieds huit pouces, peint en bleu et en rouge, avec un serpent noir tatoué sur la poitrine, et qui portait sur sa tête rasée une queue d'oiseau de paradis, implantée dans la seule mèche qu'il eût conservée de sa chevelure, passa un grand couteau dans son pagne, prit son tomahawk dans sa main droite, et s'avança lentement et avec dignité vers le capitaine Pamphile. Le capitaine Pamphile, qui de son côté avait vu tous les sauvages du monde connu, depuis ceux qui descendent de la Courtille le matin du mercredi des cendres, jusqu'à ceux des îles Sandwich, qui tuèrent traîtreusement le capitaine Cook, le laissa tranquillement approcher sans paraître faire la moindre attention à lui. Arrivé à trois pas de distance de l'Européen, le Huron s'arrêta et regarda le capitaine Pamphile; le capitaine Pamphile, décidé à ne pas reculer d'une semelle, regarda alors le Huron avec le même calme et la même tranquillité que celui-ci affectait; enfin, après dix minutes d'inspection réciproque: — Le Serpent-Noir est un grand chef, dit le Huron. — Pamphile, de Marseille, est un grand capitaine, dit le Provençal. — Et pourquoi mon frère, continua le Huron, a-t-il quitté son vaisseau pour s'embarquer sur la baleine du Serpent-Noir? — Parce que, répondit le capitaine Pamphile, son équipage l'a jeté à la mer, et que, fatigué de nager, il s'est reposé sur le premier objet venu sans s'inquiéter de savoir à qui il appartenait. — C'est bien, dit le Huron; le Serpent-Noir est un grand chef, et le capitaine Pamphile sera son serviteur. — Répète un peu ce que tu dis là, interrompit le capitaine d'un air goguenard. — Je dis, reprit le Huron, que le capitaine Pamphile ramera dans la barque du Serpent-Noir quand il sera sur l'eau, portera sa tente d'écorce de bouleau lorsqu'il voyagera par terre, allumera son feu quand il fera froid, chassera les mouches quand il fera chaud, et raccommodera ses mocassins quand ils seront usés; en échange de quoi, le Serpent-Noir donnera au capitaine Pamphile les restes de son dîner et les vieilles peaux de castor dont il ne pourrait pas se servir. — Ah! ah! fit le capitaine; et, si ces conventions ne plaisent pas à Pamphile et que Pamphile les refuse? — Alors le Serpent-Noir enlèvera la chevelure de Pamphile et la pendra devant sa porte, avec celles de sept Anglais, de neuf Espagnols et de onze Français qui y sont déjà. — C'est bien, dit le capitaine, qui vit qu'il n'était pas le plus fort: le Serpent Noir est un grand chef et Pamphile sera son serviteur. À ces mots, le Serpent-Noir fit un signe à son équipage, qui débarqua à son tour sur la baleine et entoura le capitaine Pamphile. Le chef dit quelques mots à ses hommes, qui transportèrent aussitôt sur l'animal plusieurs petites caisses, un castor, deux ou trois oiseaux qu'ils avaient tués à coup de flèche, et tout ce qu'il fallait pour faire du feu. Alors le Serpent-Noir descendit dans la pirogue, prit une pagaie de chaque main, et se mit à ramer dans la direction de la terre. Le capitaine était occupé à regarder avec la plus grande attention s'éloigner le grand chef, admirant avec quelle rapidité la petite barque glissait sur l'eau, lorsque trois Hurons s'approchèrent de lui; l'un lui détacha sa cravate, l'autre lui enleva sa chemise et le troisième le débarrassa de son pantalon, dans lequel était sa montre; puis deux autres lui succédèrent, dont l'un tenait un rasoir, et l'autre une espèce de palette composée de petites coquilles remplies de couleur jaune, rouge et bleue; ils firent signe au capitaine Pamphile de se coucher, et, tandis que le reste de l'équipage allumait le feu comme il aurait pu le faire sur une île véritable, plumait les oiseaux et dépouillait le castor, ils procédèrent à la toilette de leur nouveau camarade: l'un lui rasa la tête, à l'exception de la mèche que les sauvages ont l'habitude de conserver; l'autre lui promena son pinceau imprégné de différentes couleurs par tout le corps et le peignit à la dernière mode adoptée par les fashionables de la rivière Outava et du lac Huron. Cette première préparation terminée, les deux valets de chambre du capitaine Pamphile allèrent ramasser, l'un un bouquet de plumes arraché à la queue du wipp-poor-will que l'on flambait en ce moment, et l'autre la peau de castor qui commençait à rôtir, et revinrent à leur victime; ils lui fixèrent le bouquet de plumes à l'unique mèche qui restait de son ancienne chevelure, et lui attachèrent la peau de castor autour des reins. Cette opération terminée, un des Hurons présenta un miroir au capitaine Pamphile: il était hideux! Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagné la terre et s'était acheminé vers une habitation assez considérable que l'on voyait de loin s'élever blanchissante au bord de la mer; puis bientôt il en était sorti accompagné d'un homme vêtu à l'européenne, et l'on avait pu juger à ses gestes que l'enfant du désert montrait à l'homme de la civilisation la capture qu'il avait faite en pleine mer et amenée pendant la nuit à la vue des côtes. Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta à son tour dans une barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de la reconnaître, mais sans cependant y aborder; puis, après avoir probablement reconnu que le Huron lui avait dit la vérité, il reprit le chemin du cap, où le chef l'avait attendu assis et immobile. Un instant après, les esclaves de l'homme blanc portèrent différents objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer, à cause de la distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses pagaies et se mit à ramer de nouveau vers l'île provisoire où l'attendaient son équipage et le capitaine Pamphile. Il y aborda au moment où le castor et les wipp-poor-will étaient cuits à point, mangea la queue du castor et les ailes des wipp-poor-will, et, selon les conventions arrêtées, donna le reste de son repas à ses serviteurs au nombre desquels il parut enchanté de retrouver le capitaine Pamphile. Alors les Hurons apportèrent le butin fait sur leur prisonnier, afin qu'il choisît comme chef, parmi les dépouilles opimes, celles qui lui plairaient le mieux. Le Serpent-Noir examina avec assez de dédain la cravate, la chemise et le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute particulière à la montre, dont il est évident qu'il ne connaissait pas l'usage; cependant, après l'avoir tournée et retournée en tous sens, suspendue par la petite chaîne, balancée par la grande, convaincu qu'il avait affaire à un être animé, il la porta à son oreille, écouta avec attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour tâcher d'en découvrir le mécanisme, mit une main sur son coeur, tandis que, de l'autre, il reportait une seconde fois le chronomètre à son oreille; et, convaincu que c'était un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait à l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin auprès d'une petite tortue large comme une pièce de cinq francs et grosse comme la moitié d'une noix, qu'il conservait précieusement dans une boîte qu'à la richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement avoir fait partie de son trésor particulier; puis, comme satisfait de la part qu'il s'était appropriée, il poussa du pied la cravate, la chemise et le pantalon, les laissant généreusement à la disposition de son équipage. Le déjeuner terminé, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier passèrent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors que les objets apportés par les Hurons étaient deux carabines anglaises, quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir, jugeant au-dessous de sa dignité d'exploiter lui-même la baleine qu'il avait tuée, l'avait troquée avec un colon contre de l'alcool, des munitions et des armes. En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagné de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui qu'il avait choisi pour sa première course, et se mit de nouveau en mer. Au moment où il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son côté, donna l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte à son nouveau propriétaire. Alors commença l'apprentissage du capitaine Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les mains; mais, comme il avait passé par tous les grades, depuis celui de mousse jusqu'à celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec tant de force, de précision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui témoigner toute sa satisfaction, lui donna son coude à baiser. Le même soir, le chef huron et son équipage s'arrêtèrent sur un grand rocher qui s'étend à quelque distance d'un plus petit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Les uns s'occupèrent aussitôt à dresser la tente d'écorce de bouleau que les sauvages de l'Amérique septentrionale portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en chasse; les autres se répandirent autour du roc et se mirent à chercher, dans les anfractuosités, des huîtres, des moules, des oursins et autres fruits de mer, dont ils apportèrent une telle quantité, que, le Grand-Serpent rassasié, il en resta encore pour tout le monde. Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la boîte où il avait renfermé la montre, afin de voir s'il ne lui était arrivé aucun accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande délicatesse; mais à peine l'eût-il entre les mains, qu'il s'aperçut que son coeur avait cessé de battre; il la porta à son oreille, et n'entendit aucun mouvement; alors il essaya de la réchauffer avec son souffle; mais, voyant que toute tentative était inutile: — Tiens, dit-il la rendant à son propriétaire avec une expression de profond dédain, voilà ta bête, elle est morte. Le capitaine Pamphile, qui tenait beaucoup à sa montre, attendu que c'était un cadeau de son épouse, ne se le fit pas dire deux fois, et passa la chaîne à son cou, enchanté de rentrer en possession de son bréguet, qu'il se garda bien de remonter. Au jour naissant, ils repartirent, continuant de s'avancer vers l'occident; le soir, ils débarquèrent dans une petite anse isolée de l'île Anticoste, et, le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi, après avoir doublé le cap Gasoée, ils s'engagèrent dans le fleuve Saint-Laurent, qu'ils devaient remonter jusqu'au lac Ontario, d'où le grand chef comptait gagner le lac Huron, sur les rives duquel était situé son wigwam.
{ "file_name": "pg13949.txt", "title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon. L’audience dura un quart d’heure. Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui passèrent les premières. Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan s’entretenaient en attendant leur tour. — Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami. — Non. — Eh bien! regardez-le. Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de cérémonie qui conduisait Aramis au roi. — Aramis! dit Porthos. — Présenté au roi par M. Fouquet. — Ah! fit Porthos. — Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan. — Et moi? — Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu Saint-Mandé. — Ah! répéta Porthos. — Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour tout à l’heure. En ce moment, Fouquet s’adressait au roi: — Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M. d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile. Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay. Le roi fit un mouvement. — Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet. — C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses hésitations. À ce mot, nul n’avait rien à répondre. Fouquet et Aramis se regardèrent. Le roi reprit: — M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par exemple. — Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière, Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas l’autre. Le roi admira la présence d’esprit et sourit. — D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il. Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut. — Votre Majesté m’appelle? dit-il. Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner. — Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos, permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un des plus braves gentilshommes de France. Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings sous ses manchettes. D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait, visiblement ému, devant la majesté royale. — Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis. — Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci. — Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay. Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter. — Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi. — Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes comment a été fortifiée Belle-Île? Fouquet s’éloigna d’un pas. — Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur. Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois. Louis admirait et se défiait. — Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans ses travaux? — Aramis, dit Porthos franchement. Et il désigna l’évêque. «Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura cette comédie?» — Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque... s’appelle Aramis? — Nom de guerre, dit d’Artagnan. — Nom d’amitié, dit Aramis. — Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus savant théologien de votre royaume. Louis leva la tête. — Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement admirable alors, d’Aramis. — Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci. — Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan, l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté... formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et pendant votre minorité. — Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond. Aramis s’avança. — Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père. D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur, lui, l’infaillible, il y fut pris. — On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il. Louis fut pénétré. — En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet. Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il sortit précipitamment de la salle. — Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à récompenser les serviteurs de mon père. — Sire, dit Porthos... Et il ne put aller plus loin. — Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant un quart d’heure. — Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un gracieux sourire. Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil. Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir embrassé. — Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille. — Oui, mon ami. — Aramis me boude, n’est-ce pas? — Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui faire avoir le chapeau de cardinal. — C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange beaucoup à sa table? — C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit. — Vous m’enchantez, dit Porthos.
{ "file_name": "pg38867.txt", "title": "Un Cadet de Famille, v. 2/3", "author": "Edward John Trelawny", "language": "French" }
LI
Je rendis plusieurs visites à ma jolie captive avant que le bonheur d'entendre sa voix musicale me fût accordé. Zéla semblait muette et souvent aussi immobile qu'une statue de marbre. Ni supplications ardentes ni prières murmurées tout bas n'avaient le don d'émouvoir cette insensibilité extérieure, qui puisait peut-être son calme dans la grande froideur de ses sentiments pour moi. Cependant, malgré l'apparente monotonie de nos tête-à-tête, malgré la tristesse dans laquelle ils me jetaient, j'éprouvais un véritable bonheur auprès de Zéla, bonheur étrange, mystérieux, indéfinissable, bonheur réel pourtant, car il occupait les heures du jour, car il remplissait de rêves enchanteurs le sommeil de la nuit. Après avoir soigneusement cherché à être agréable à Zéla en l'entourant de toutes les choses qui, par leur possession, pouvaient lui apporter un amusement, je fouillai dans l'immense butin enlevé aux Marratti. Les vêtements, les meubles, les bijoux, enfin tout ce qui appartenait à Zéla, tout ce qui venait de son père ou de sa tribu, fut déposé dans la cabine de la jeune fille. Le désir de lui plaire, celui d'attirer son regard, celui plus ardent encore d'entendre sa voix mélodieuse, me rendaient infatigable; mais, à mon grand chagrin, Zéla parut si froide, si indifférente, si insensible, que j'en arrivai à croire qu'il serait infiniment plus logique d'adorer une momie des pyramides, et bien certainement, si l'exaspération que je ressentais n'avait pas été adoucie par les généreuses paroles de mon ami Aston, je me serais donné l'amer plaisir d'exprimer à Zéla le vif mécontentement que me faisait éprouver sa conduite. Dans l'excès de ma mauvaise humeur, je me jurais à moi-même de cesser entièrement mes visites; mais tout en jurant je consultais ma montre pour savoir combien d'heures ou de minutes me séparaient encore de l'instant de mon entrevue avec elle. J'aurais, je l'avoue, difficilement renoncé au bonheur de la voir, et quoique ma visite fût un monologue ou un silence, elle était l'oasis de ma vie, le repos de mon existence active. Heureusement pour moi la vieille Arabe n'était ni discrète, ni silencieuse, ni réservée. Quand elle traversait le pont pour remplir soit une commission de Zéla auprès du rais, soit une partie de son service, elle s'arrêtait et me parlait de la jeune fille. Dans les premiers jours de ses longues causeries, je maudissais souvent la force des jambes de la vieille, car les miennes se fatiguaient à rester ainsi stationnaires; mais ni engagement, ni prières ne pouvaient parvenir à persuader à la duègne que je lui permettais de s'asseoir. — Non, me disait-elle d'une voix grave, je dois rester debout devant mon malek, et, du reste, sa bonté me permettrait-elle de prendre un siége qu'il me serait encore impossible d'user de cette bienveillante autorisation. Lady Zéla attend mon retour pour prendre son café. Je conclus de là que la jeune fille était douée d'une merveilleuse patience, si elle attendait ainsi une douzaine de fois par jour la rentrée de sa camériste, qui causait souvent de longues heures avec moi. J'avais tant de plaisir à écouter, à faire répéter à la vieille femme que Zéla n'était pas insensible à mes soins, qu'elle disait que j'étais bon, que je l'étais non-seulement parce qu'elle le jugeait ainsi, mais parce que son peuple le trouvait, qu'il était bien dommage que je ne parlasse sa langue qu'imparfaitement, bien dommage encore que j'appartinsse à une tribu si éloignée de la sienne, qu'elle était fâchée que la grande Kala passée (mer Noire) se trouvât entre moi et le pays de ses pères, mais que j'étais doux, bon, beau comme un zèbre, et qu'elle aimait à entendre ma voix. Ce délicieux poison rallumait des espérances qui commençaient à s'éteindre; il me faisait croire à l'avenir et souffrir avec patience les douleurs du présent. À mes yeux la bonne vieille devint un personnage amusant, spirituel; elle s'embellit de ses paroles comme d'un fard, et je finis par trouver sa voix dure et sèche plus musicale que le son harmonieux d'une harpe éolienne. Mes veilles de nuit s'abrégeaient merveilleusement, elles se remplissaient de l'éclatante lumière des yeux de Zéla, que je n'avais cependant pas vus. Je ne m'explique pas encore par quelle puissance attractive et magnétique j'ai pu si tendrement aimer Zéla, dont je n'avais pas entendu la voix, dont je n'avais pas rencontré le regard, dont je n'avais pas même reçu un signe de sympathie, car son premier et bienveillant accueil n'avait été que l'accomplissement d'une coutume; elle avait reçu son sauveur, son mari, mais le coeur n'entrait pour rien dans le témoignage de son respect et de sa gratitude. Mon esprit indépendant ne s'était jamais plié ni même arrêté à la recherche de ce grand sentiment qu'on appelle l'amour, et en vérité je ne sais pas quand et pourquoi, où et comment il a pu pénétrer et remplir si exclusivement mon coeur. Avant de comprendre que j'aimais ardemment Zéla, les soins dont je l'entourais m'apparaissaient sous la forme froide de l'accomplissement d'un devoir, devoir sacré, parce qu'il m'avait été imposé par un père mourant, par un père dont la suprême volonté me confiait son enfant prisonnière et orpheline. Dans la transparente pureté de la jeunesse, les scènes touchantes se reflètent comme sur un lac d'azur, et cette scène de deuil, d'exil, de larmes, fut la première dans laquelle le hasard me fit jouer un rôle, la première où un appel sympathique fut fait aux bons sentiments de mon coeur, qui alors était une fontaine scellée, mais qui s'ouvrit bientôt à la pitié et à la tendresse, et maintenant l'amour en coule comme un puissant torrent, il emporte tout ce qu'il trouve devant lui. Le pauvre petit oiseau captif bâtissait donc silencieusement son nid sous l'abri de mon coeur, tandis que je le croyais tranquillement encagé dans la chambre qui lui servait de prison. Les paroles de la duègne, en ranimant le feu de mes espérances, me conduisirent plus souvent auprès de Zéla, dont je regardais pendant des heures entières la passive main pressée entre les miennes. L'air qui entourait la jeune fille me semblait chargé de parfums odoriférants, et le contact de ses insensibles cheveux, plus gracieux que les branches pendantes d'un saule, remplissait mon âme d'amour quand par hasard ils effleuraient ma joue. Tous mes sens me parurent délicieusement raffinés, et un monde de nouvelles pensées, un monde d'idées naquit dans mon coeur. Quand enfin il me fut permis de voir la radieuse splendeur des grands yeux noirs de Zéla, mes membres chancelèrent, mon coeur palpita convulsivement, et, les deux mains de la jeune fille enfermées dans les miennes, je restai pendant un quart d'heure dans l'extase d'une adoration absolue et muette. Je ne sais pas si la jeune fille remarqua mon agitation, si elle en fut émue ou seulement flattée; mais elle retira vivement ses mains et couvrit ses yeux de diamant. Je les avais assez vus: leur regard de flamme avait embrasé mon coeur, et le feu en devint inextinguible. D'une voix entrecoupée, Zéla murmura quelques paroles qui bourdonnèrent à mon oreille comme le chant d'un colibri, oiseau charmant et gazouilleur des bosquets de cannebiers. L'haleine de Zéla fut plus odoriférante que ne le sont ces arbres. La tête me tourna, et je crus devenir fou en contemplant le monde de délices qui s'ouvrait devant mes yeux. C'est ainsi que l'amour s'alluma dans mon sein, un amour pur, profond, ardent et impérissable. Depuis le jour où je plongeai mon regard dans le brillant miroir où se reflétait l'âme divine de Zéla, elle fut l'étoile de ma vie, la déité à laquelle je devais offrir la virginité de mes affections. Jamais un saint dévot ne s'est consacré à son Dieu avec une adoration plus intense que la mienne. Je n'étais ni l'époux ni l'amant de Zéla, j'étais son esclave; ma vie lui appartenait sans partage, elle était tout pour moi, j'étais à elle pour elle. Quand la triste mortalité rendra mon corps au néant, quand mon âme s'envolera, comme une colombe longtemps captive, elle n'aura de joie et de repos que le jour où il lui sera permis d'être réunie à celle de Zéla. Alors ces deux âmes soeurs se confondront ensemble, et comme un rayon de soleil elles s'élanceront brillantes dans l'éternité.
{ "file_name": "pg26504.txt", "title": "La tulipe noire", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XXIII
L'envieux En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d'être gardés par la protection directe du Seigneur. Jamais ils n'avaient été si près du désespoir que dans ce moment même où ils croyaient être certains de leur bonheur. Nous ne douterons point de l'intelligence de notre lecteur à ce point de douter qu'il n'ait reconnu dans Jacob, notre ancien ami, ou plutôt notre ancien ennemi, Isaac Boxtel. Le lecteur a donc deviné que Boxtel avait suivi du Buitenhof à Loewestein l'objet de son amour et l'objet de sa haine: La tulipe noire et Cornélius van Baërle. Ce que tout autre tulipier et qu'un tulipier envieux n'eût jamais pu découvrir, c'est-à-dire l'existence des caïeux et les ambitions du prisonnier, l'envie l'avait fait, sinon découvrir, du moins deviner à Boxtel. Nous l'avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom d'Isaac, faire amitié avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et l'hospitalité pendant quelques mois avec le meilleur genièvre que l'on eût jamais fabriqué du Texel à Anvers. Il endormit ses défiances; car nous l'avons vu, le vieux Gryphus était défiant; il endormit ses défiances, disons-nous, en le flattant d'une alliance avec Rosa. Il caressa en outre ses instincts de geôlier, après avoir flatté son orgueil de père. Il caressa ses instincts de geôlier en lui peignant sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait passé un pacte avec Satan pour nuire à Son Altesse le prince d'Orange. Il avait d'abord aussi bien réussi près de Rosa, non pas en lui inspirant des sentiments sympathiques--Rosa avait toujours fort peu aimé mynheer Jacob--, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait d'abord éteint tous les soupçons qu'elle eût pu avoir. Nous avons vu comment son imprudence à suivre Rosa dans le jardin l'avait dénoncé aux yeux de la jeune fille, et comment les craintes instinctives de Cornélius avaient mis les deux jeunes gens en garde contre lui. Ce qui avait surtout inspiré des inquiétudes au prisonnier--notre lecteur doit se rappeler cela--c'est cette grande colère dans laquelle Jacob était entré contre Gryphus, à propos du caïeu écrasé. En ce moment, cette rage était d'autant plus grande, que Boxtel soupçonnait bien Cornélius d'avoir un second caïeu, mais n'en était rien moins que sûr. Ce fut alors qu'il épia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais encore dans les corridors. Seulement, comme cette fois il la suivait dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu, excepté cette fois où Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans l'escalier. Mais il était trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche même du prisonnier, l'existence du second caïeu. Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l'enfouir dans la plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comédie n'eût été jouée pour le forcer à se trahir, il redoubla de précautions et mit en jeu toutes les ruses de son esprit pour continuer à épier les autres sans être épié lui-même. Il vit Rosa transporter un grand pot de faïence de la cuisine de son père dans sa chambre. Il vit Rosa laver, à grande eau, ses belles mains pleines de terre qu'elle avait pétrie pour préparer à la tulipe le meilleur lit possible. Enfin il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la fenêtre de Rosa, assez éloignée pour qu'on ne pût pas le reconnaître à l'œil nu, mais assez proche pour qu'à l'aide de son télescope il pût suivre tout ce qui se passait à Loewestein dans la chambre de la jeune fille, comme il avait suivi à Dordrecht tout ce qui se passait dans le séchoir de Cornélius. Il n'était pas installé depuis trois jours dans son grenier, qu'il n'avait plus aucun doute. Dès le matin au soleil levant, le pot de faïence était sur la fenêtre, et pareille à ces charmantes femmes de Miéris et de Metzu, Rosa apparaissait à cette fenêtre encadrée par les premiers rameaux verdissants de la vigne vierge et du chèvrefeuille. Rosa regardait le pot de faïence d'un œil qui dénonçait à Boxtel la valeur réelle de l'objet renfermé dans le pot. Ce que renfermait le pot, c'était donc le deuxième caïeu, c'est-à-dire la suprême espérance du prisonnier. Lorsque les nuits menaçaient d'être trop froides, Rosa rentrait le pot de faïence. C'était bien cela: elle suivait les instructions de Cornélius, qui craignait que le caïeu ne fût gelé. Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faïence depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi. C'était bien cela encore: Cornélius craignait que la terre ne fût desséchée. Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu tout à fait; elle n'était pas haute d'un pouce que, grâce à son télescope, l'envieux n'avait plus de doute. Cornélius possédait deux caïeux, et le second caïeu était confié à l'amour et aux soins de Rosa. Car, on le pense bien, l'amour des deux jeunes gens n'avait point échappé à Boxtel. C'était donc ce second caïeu qu'il fallait trouver moyen d'enlever aux soins de Rosa et à l'amour de Cornélius. Seulement, ce n'était pas chose facile. Rosa veillait sa tulipe comme une mère veillerait son enfant; mieux que cela, comme une colombe couve ses œufs. Rosa ne quittait pas la chambre de la journée; il y avait plus, chose étrange! Rosa ne quittait plus sa chambre le soir. Pendant sept jours, Boxtel épia inutilement Rosa; Rosa ne sortit point de sa chambre. C'était pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornélius si malheureux, en lui enlevant à la fois toute nouvelle de Rosa et de sa tulipe. Rosa allait-elle bouder éternellement Cornélius? Cela eût rendu le vol bien autrement difficile que ne l'avait cru d'abord mynheer Isaac. Nous disons vol, car Isaac s'était tout simplement arrêté à ce projet de voler la tulipe; et, comme elle poussait dans le plus profond mystère, comme les deux jeunes gens cachaient son existence à tout le monde, comme on le croirait plutôt, lui, tulipier reconnu, qu'une jeune fille étrangère à tous les détails de l'horticulture ou qu'un prisonnier condamné pour crime de haute trahison, gardé, surveillé, épié, et qui réclamerait mal du fond de son cachot; d'ailleurs, comme il serait possesseur de la tulipe et qu'en fait de meubles et autres objets transportables, la possession fait foi de la propriété, il obtiendrait bien certainement le prix et serait bien certainement couronné en place de Cornélius, et la tulipe, au lieu de s'appeler tulipa nigra Barlænsis, s'appellerait tulipa nigra Boxtellensis ou Boxtellea. Mynheer Isaac n'était point encore fixé sur celui de ces deux noms qu'il donnerait à la tulipe noire; mais comme tous deux signifiaient la même chose, ce n'était point là le point important. Le point important, c'était de voler la tulipe. Mais, pour que Boxtel pût voler la tulipe, il fallait que Rosa sortît de sa chambre. Aussi, fût-ce avec une véritable joie que Jacob ou Isaac, comme on voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutumés du soir. Il commença par profiter de l'absence de Rosa pour étudier sa porte. La porte fermait bien et à double tour, au moyen d'une serrure simple, mais dont Rosa seule avait la clef. Boxtel eut l'idée de voler la clef à Rosa, mais outre que ce n'était pas chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa s'apercevant qu'elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne sortait pas de sa chambre que la serrure ne fût changée, et Boxtel avait commis un crime inutile. Mieux valait donc employer un autre moyen. Boxtel réunit toutes les clefs qu'il put trouver, et pendant que Rosa et Cornélius passaient au guichet une de leurs heures fortunées, il les essaya toutes. Deux entrèrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne s'arrêta qu'au second. Il n'y avait donc que peu de chose à faire à cette clef. Boxtel l'enduisit d'une légère couche de cire et renouvela l'expérience. L'obstacle que la clef avait rencontré au second tour avait laissé son empreinte sur la cire. Boxtel n'eût qu'à suivre cette empreinte avec le mordant d'une lime à la lame étroite comme celle d'un couteau. Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef à la perfection. La porte de Rosa s'ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva dans la chambre de la jeune fille, seul à seul avec la tulipe. La première action condamnable de Boxtel avait été de passer par-dessus un mur pour déterrer la tulipe; la seconde avait été de pénétrer dans le séchoir de Cornélius par une fenêtre ouverte; la troisième de s'introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef. On le voit, l'envie faisait faire à Boxtel des pas rapides dans la carrière du crime. Boxtel se trouva donc seul à seul avec la tulipe. Un voleur ordinaire eût mit le pot sous son bras et l'eût emporté. Mais Boxtel n'était point un voleur ordinaire, et il réfléchit. Il réfléchit en regardant la tulipe, à l'aide de sa lanterne sourde, qu'elle n'était pas encore assez avancée pour lui donner la certitude qu'elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute probabilité. Il réfléchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile. Il réfléchit que le bruit de ce vol se répandrait, que l'on soupçonnerait le voleur, d'après ce qui s'était passé dans le jardin, que l'on ferait des recherches, et que, si bien qu'il cachât la tulipe, il serait possible de la retrouver. Il réfléchit que, cachât-il la tulipe de façon à ce qu'elle ne fût pas retrouvée, il pourrait, dans tous les transports qu'elle serait obligée de subir, lui arriver malheur. Il réfléchit enfin que mieux valait, puisqu'il avait une clef de la chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il réfléchit qu'il valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu'elle s'ouvrît, ou une heure après qu'elle serait ouverte, et partir à l'instant même sans retard pour Harlem, où, avant qu'on eût même réclamé, la tulipe serait devant les juges. Alors, ce serait celui ou celle qui réclamerait que Boxtel accuserait de vol. C'était un plan bien conçu et digne en tout point de celui qui le concevait. Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginité, mais pour suivre les progrès que faisait la tulipe noire dans sa floraison. Le soir où nous sommes arrivés, il allait entrer comme les autres soirs; mais, nous l'avons vu, les jeunes gens n'avaient échangé que quelques paroles, et Cornélius avait renvoyé Rosa pour veiller sur la tulipe. En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes après en être sortie, Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir. C'était donc pendant cette nuit-là que la grande partie allait se jouer; aussi Boxtel se présenta-t-il chez Gryphus avec une provision de genièvre double de coutume, c'est-à-dire avec une bouteille dans chaque poche. Gryphus gris, Boxtel était maître de la maison à peu près. À onze heures, Gryphus était ivre mort. À deux heures du matin, Boxtel vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses bras un objet qu'elle portait avec précaution. Cet objet, c'était sans aucun doute la tulipe noire qui venait de fleurir. Mais qu'allait-elle en faire? Allait-elle à l'instant même partir pour Harlem avec elle? Il n'était pas possible qu'une jeune fille entreprît seule, la nuit, un pareil voyage. Allait-elle seulement montrer la tulipe à Cornélius? C'était probable. Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied. Il la vit s'approcher du guichet. Il l'entendit appeler Cornélius. À la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme la nuit dans laquelle il était caché. Il entendit tout le projet arrêté entre Cornélius et Rosa d'envoyer un messager à Harlem. Il vit les lèvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit Cornélius renvoyer Rosa. Il vit Rosa éteindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa chambre. Il la vit rentrer dans sa chambre. Puis il la vit, dix minutes après, sortir de sa chambre et en fermer avec soin la porte à double clef. Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin? C'est que derrière cette porte elle enfermait la tulipe noire. Boxtel, qui voyait tout cela caché sur le palier de l'étage supérieur à la chambre de Rosa, descendit une marche de son étage à lui, lorsque Rosa descendait une marche du sien. De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernière marche de l'escalier, de son pied léger, Boxtel, d'une main plus légère encore, touchait la serrure de la chambre de Rosa avec sa main. Et dans cette main, on doit le comprendre, était la fausse clef qui ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie. Voilà pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les pauvres jeunes gens avaient bien besoin d'être gardés par la protection directe du Seigneur.
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CHAPITRE XLIX FATALITÉ
CHAPITRE L CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR CHAPITRE LI OFFICIER CHAPITRE LII PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ CHAPITRE LIII DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ CHAPITRE LIV TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ CHAPITRE LV QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ CHAPITRE LVI CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE CHAPITRE LVIII ÉVASION CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT À PORTSMOUTH LE 23 AOÛT 1628 CHAPITRE LX EN FRANCE CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE CHAPITRE LXII DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
{ "file_name": "pg36812.txt", "title": "Création et rédemption, première partie", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XI
La baguette divinatoire Il ne manquait plus à Éva qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mérey voulait faire d'elle, c'est-à-dire un être accompli du côté de l'intelligence comme elle l'était du côté de la beauté. Il ne lui manquait plus que d'aimer. L'esprit des femmes est encore plus dans leur coeur que dans leur tête. L'état habituel d'Éva avant les derniers événements que nous venons de raconter, et quand la vie végétative l'emportait sur la vie intellectuelle, était l'indifférence; elle avait le même visage pour les personnes que pour les choses; non seulement elle ne comprenait pas, mais, à part Scipion, elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son être avait été bouleversé par de fécondes émotions, depuis qu'elle avait failli s'évanouir dans les bras de Jacques Mérey, depuis qu'ayant goûté le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme Ève devant le Seigneur; sans éprouver encore l'amour, elle éprouvait déjà le trouble des instincts amoureux; mais, entre ces pâles clartés de sentiments communs à tous les êtres, et ces lumineuses effluves du coeur qui font de la femme l'être le plus aimant et le plus aimé de la Création, il y a un abîme. Pour animer cette fleur et lui donner le parfum de la femme comme il venait de lui en donner déjà la coloration, le docteur comptait beaucoup sur la puissance du regard. Tous les anciens avaient mis dans le regard le siège de la puissance et de l'action physiologique d'un être sur les autres êtres; Horace n'a été que l'écho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous représente Jupiter, le grand magnétiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un froncement de sourcil, cuncta supercilio moventis. Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tout moment des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez les Juifs que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence du bon et du mauvais oeil. — Ton oeil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton oeil est simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton oeil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. L'oeil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables. Il aimait. Suprême preuve de bonté; c'était pour se répandre comme Dieu dans ses ouvrages qu'il avait la passion de créer et de guérir. En promenant cet oeil conducteur de sa volonté sur tous les objets dont s'approchait Éva, il tendait à se mettre psychologiquement en relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps où Dieu l'avait placée l'âme de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte implore en témoignage de sa chasteté, c'était à l'âme qu'il en voulait et non au corps. Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Éva le retrouvait invisible, mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle était la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait. Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le charger de son souffle, et c'était comme s'il lui eût donné son âme à boire. Tous ces objets, vivifiés par lui dans un seul but, étaient autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intéressante créature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il voulait faire son bonheur. Absent--et parfois Jacques Mérey s'absentait un jour ou deux pour se rendre compte à lui-même de sa puissance--, absent, Jacques Mérey se servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir à Éva le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de révélation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait l'habitude de s'asseoir; au ruisseau où le chien buvait et où elle se regardait; au houx qui absorbait l'électricité par les pointes de ses feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin enfin, de murmurer à l'oreille d'Éva le mot qui n'était pas encore dans son coeur. Un jour que la jeune fille s'était approchée d'un rosier sauvage qui de lui-même avait développé dans un massif sa tige chargée d'étoiles rosées, Éva remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait mystérieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire à être cueillie. Elle étendit le bras et cueillit la fleur. Mais à peine l'eut-elle portée machinalement à sa bouche, qu'elle respira dans le doux parfum de l'églantine un doux sommeil pendant lequel Jacques Mérey, tel qu'elle l'avait vu près du pommier, le jour où elle avait rougi pour la première fois, passa comme une ombre sur la toile de son cerveau. C'était Jacques qui s'était communiqué à la rose sauvage pour qu'Éva la cueillît et le respirât dans cette fleur. Nous avons déjà vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de volonté. Il était alors ou plutôt il avait été grandement question dans les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la vibration de la baguette était donnée par ce que l'on appelait alors la physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de crimes inconnus. Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir au fond du coeur de son élève la source d'amour virginal qui y était encore cachée. La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle, toutes les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau d'or à la porte des enfers n'était plus qu'une image poétique des mystères auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules. La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de Jephté, qui s'était reprise à verdoyer; celle de Circé, qui avait changé les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur, plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes que les hommes en pourceaux. Jacques Mérey fit avec Scipion une promenade dans la forêt la plus proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont lui seul avait la clef. Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc, Jacques Mérey avait tracé un cercle où devait se promener Éva sans jamais le dépasser. Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir la limite désignée. À l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse, où sourdait, dans un petit réservoir limpide comme l'air, la source qui reparaissait au pied du tertre sur lequel était planté le pommier. Le docteur l'appelait la grotte des Méditations. C'était là que, isolé du monde, éloigné de tout bruit, délivré de toute préoccupation, il venait rêver à ces choses inconnues que, tant qu'elles ne sont pas réalisées, on croit des choses impossibles. Il y était venu souvent avant de connaître Éva, plus souvent peut-être depuis qu'il la connaissait. L'entrée de cette grotte, éclairée intérieurement par une ouverture donnant au-dessus d'un réservoir, était toute masquée par des lierres et des lianes pendantes. Il fallait la connaître pour se douter qu'elle était là. Éva, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'éprouva d'abord aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude vague, ce besoin de mouvement, cette nécessité d'air qui force à ouvrir les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et à sortir si le temps est beau. En conséquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle, ou plutôt sa seule promenade. Cette fois, sans même y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa volonté, et, la baguette à la main, guidée en quelque sorte ou plutôt réellement par elle, elle écarta les lierres et les lianes, et apparut à la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à une fée tenant sa baguette à la main. Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serrée à la taille par un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux voilaient ses épaules. La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait qu'il était là. Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui tendit les bras. Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son coeur. Entre ces deux êtres qui, attirés l'un vers l'autre, semblaient se chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de communion silencieuse et ineffable. Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse. Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda avec ses grands yeux fixes dont l'émail semblait taillé dans la nacre perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots: — Je t'aime! Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses cheveux roulèrent sur le visage du jeune médecin, le mouvement du coeur et des artères perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut s'arrêter sur les lèvres entrouvertes de la jeune fille. Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu. Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot je t'aime avait envoyé Éva au troisième ciel de l'extase. L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Mérey avait jusque-là trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une force extérieure, toute-puissante, irrésistible; mais les limites du magnétisme dépassés, cette force avait beau agir, commander, l'âme fugitive ne répondait plus à ses ordres que par l'insensibilité de la résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une dernière fois Éva de s'éveiller, le sommeil continuait malgré lui, un sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la mort. Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude. Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses lèvres sur sa main. Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la sueur lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés. C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lèvres tressaillant sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle, et qu'une inspiration lui vint. Le baiser qu'il avait donné à la main, s'il le donnait aux lèvres!... Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les lèvres d'Éva endormie? N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine? une souillure à cette colombe immaculée? Si cependant c'était le seul moyen de la sauver? Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de la pureté de son intention, demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté symbolisée dans la personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et toucha ou plutôt effleura sa bouche de ses lèvres. À l'instant même, comme si la chaîne qui liait la jeune fille au monde supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri, et, frémissant de la pointe des pieds à la racine des cheveux: — Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse! Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers le docteur, elle parut étonnée de voir un homme devant elle; mais aussitôt une subite rougeur couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques, éveillée cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de lui dire endormie: — Je t'aime! Puis elle porta la main au côté gauche de sa poitrine; la jeune fille venait de trouver la place de son coeur.
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CHAPITRE XI
QUEL HOMME C'ÉTAIT QUE M. LE GRAND VENEUR BRYAN DE MONSOREAU. Ce n'était pas de la joie, c'était presque du délire qui agitait Bussy lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son rêve était une réalité, et que cette femme lui avait en effet donné la généreuse hospitalité dont il avait gardé au fond du coeur le vague souvenir. Aussi ne voulut-il point lâcher le jeune docteur, qu'il venait d'élever à la place de son médecin ordinaire. Il fallut que, tout crotté qu'il était, Remy montât avec lui dans sa litière; il avait peur, s'il le lâchait un seul instant, qu'il ne disparût comme une autre vision; il comptait l'amener à l'hôtel de Bussy, le mettre sous clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre la liberté. Tout le temps du retour fut employé à de nouvelles questions; mais les réponses tournaient dans le cercle borné que nous avons tracé tout à l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guère plus que Bussy, si ce n'est qu'il avait la certitude, ne s'étant pas évanoui, de n'avoir pas rêvé. Mais, pour tout homme qui commence à devenir amoureux, et Bussy le devenait à vue d'oeil, c'était déjà beaucoup que d'avoir quelqu'un à qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme, c'est vrai; mais c'était encore un mérite de plus aux yeux de Bussy, puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle était en tout point supérieure à son portrait. Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue, mais Remy commença ses fonctions de docteur en exigeant que le blessé dormît, ou tout du moins se couchât; la fatigue et la douleur donnaient le même conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances réunies l'emportèrent. Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eût installé lui-même son nouveau commensal dans trois chambres qui avaient été autrefois son habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisième étage de l'hôtel Bussy. Puis, bien sûr que le jeune médecin, satisfait de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence lui préparait, ne s'échapperait pas clandestinement de l'hôtel, il descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-même au premier. Le lendemain, en s'éveillant, il trouva Remy debout près de son lit. Le jeune homme avait passé la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui lui tombait du ciel, et il attendait le réveil de Bussy pour s'assurer qu'à son tour il n'avait point rêvé. — Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous? — A merveille, mon cher Esculape, et vous, êtes-vous satisfait? — Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait dû, pendant la journée d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure. — Voyez. Et Bussy se tourna sur le côté, pour que le jeune chirurgien pût lever l'appareil. Tout allait au mieux; les lèvres de la plaie étaient roses et rapprochées. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait déjà presque plus rien à faire. — Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maître Ambroise Paré? — Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous êtes à peu près guéri, de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, à cinq cent deux pas de la fameuse maison. — Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy? — Je le crois bien. — Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy. — Pardon! s'écria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoyé, je crois, monseigneur? — Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je t'aie tutoyé? — Au contraire! s'écria le jeune homme en essayant de saisir la main de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou de joie? — Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu à ton tour; que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit déménagement, à la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour. [*] L'estortuaire était ce bâton que le grand veneur remettait au roi pour qu'il pût écarter les branches des arbres en courant au galop. — Ah! dit Remy, voilà que nous voulons déjà faire des folies? — Eh non, au contraire, je te promets d'être bien raisonnable. — Mais il vous faudra monter à cheval! — Dame! c'est de toute nécessité. — Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur? — J'en ai quatre à choisir. — Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire monter à la dame au portrait; vous savez? — Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en vérité trouvé pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais effroyablement que vous ne m'empêchassiez de me rendre à cette chasse, ou plutôt à ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise, bien certainement: ces tapisseries, ces émaux si fins, ce plafond peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon goût révèle une femme de qualité ou tout au moins une femme riche; si j'allais la rencontrer là! — Tout est possible, répondit philosophiquement le Haudouin. — Excepté de retrouver la maison, soupira Bussy. — Et d'y pénétrer quand nous l'aurons retrouvée, ajouta Remy. — Oh! je ne pense jamais à cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy; d'ailleurs, quand nous en serons là, ajouta-t-il, j'ai un moyen. — Lequel? — C'est de me faire administrer un autre coup d'épée. — Bon, dit Remy, voilà qui me donne l'espoir que vous me garderez. — Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me passer de toi. La charmante figure du jeune praticien s'épanouit sous l'expression d'une indicible joie. — Allons, dit-il, c'est décidé; vous allez à la chasse pour chercher la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison. — Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun notre découverte. Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quittèrent plutôt comme deux amis que comme un maître et un serviteur. Il y avait en effet grande chasse commandée au bois de Vincennes pour l'entrée en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nommé grand veneur depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entrée en pénitence du roi, qui commençait son carême le mardi gras, avaient fait douter un instant qu'il assistât en personne à cette chasse; car, lorsque le roi tombait dans ses accès de dévotion, il en avait parfois pour plusieurs semaines à ne pas quitter le Louvre, quand il ne poussait pas l'austérité jusqu'à entrer dans un couvent; mais, au grand étonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du matin, que le roi était parti pour le donjon de Vincennes et courait le daim avec son frère monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour. Le rendez-vous était au rond-point du roi Saint-Louis. C'était ainsi qu'on nommait, à cette époque, un carrefour où l'on voyait encore, disait-on, le fameux chêne où le roi martyr avait rendu la justice. Tout le monde était donc rassemblé à neuf heures, lorsque le nouvel officier, objet de la curiosité générale, inconnu qu'il était à peu près à toute la cour, parut monté sur un magnifique cheval noir. Tous les yeux se portèrent sur lui. C'était un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son visage marqué de petite vérole et son teint nuancé de taches fugitives, selon les émotions qu'il ressentait, prévenaient désagréablement le regard et le forçaient à une contemplation plus assidue, ce qui rarement tourne à l'avantage de ceux que l'on examine. En effet, les sympathies sont provoquées par le premier aspect; l'oeil franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du regard. Vêtu d'un justaucorps de drap vert tout galonné d'argent, ceint du baudrier d'argent, avec les armes du roi brodées en écusson; coiffé de la barrette à longue plume, brandissant de la main gauche un épieu, et, de la droite, l'estortuaire destiné au roi, M. de Monsoreau pouvait paraître un terrible seigneur, mais ce n'était certainement pas un beau gentilhomme. — Fi! la laide figure que vous nous avez ramenée de votre gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce là les gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant bien grand et bien peuplé de vilains messieurs! On dit, et je préviens Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu absolument que le roi reçût le grand veneur de votre main. — Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc d'Anjou, et je le récompense. — Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'être reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous prie de le croire, que ce grand fantôme. Il a la barbe rouge, je ne m'en étais pas aperçu d'abord: c'est encore une beauté de plus. — Je n'avais pas entendu dire, répondit le duc d'Anjou, qu'il fallût être moulé sur le modèle de l'Apollon ou de l'Antinoüs pour occuper les charges de la cour. — Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le plus grand sang-froid, c'est étonnant. — Je consulte le coeur, et non le visage, répondit le prince; les services rendus et non les services promis. — Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu vous rendre. — Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous êtes bien curieux, trop curieux même. — Voilà bien les princes! s'écria Bussy avec sa liberté ordinaire. Ils vont toujours questionnant: il faut leur répondre sur toutes choses, et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous répondent pas. — C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si tu veux te renseigner? — Non. — Va demander la chose à M. de Monsoreau lui-même. — Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une ressource, s'il ne me répond pas. — Laquelle? — Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent. Et, sur cette réponse, tournant le dos au prince, sans réfléchir autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau à la main, il s'approcha de M. de Monsoreau, qui, à cheval au milieu du cercle, point de mire de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un sang-froid merveilleux que le roi le débarrassât du poids de tous les regards tombant à plomb sur sa personne. Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire à la bouche, le chapeau à la main, il se dérida un peu. — Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois là très-seul. Est-ce que la faveur dont vous jouissez vous a déjà fait autant d'ennemis que vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir été nommé grand veneur? — Par ma foi, monsieur le comte, répondit le seigneur de Monsoreau, je n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir à quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude? — Ma foi, dit bravement Bussy, à la grande admiration que le duc d'Anjou m'a inspirée pour vous. — Comment cela? — En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez été nommé grand veneur. M. de Monsoreau pâlit d'une manière si affreuse, que les sillons de la petite vérole qui diapraient son visage semblèrent autant de points noirs dans sa peau jaunie; en même temps il regarda Bussy d'un air qui présageait une violente tempête. Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'était pas homme à reculer; tout au contraire, il était de ceux qui réparent d'ordinaire une indiscrétion par une insolence. — Vous dites, monsieur, répondit le grand veneur, que monseigneur vous a raconté mon dernier exploit? — Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donné un violent désir, je l'avoue, d'en entendre le récit de votre propre bouche. M. de Monsoreau serra l'épieu dans sa main crispée, comme s'il eût éprouvé le violent désir de s'en faire une arme contre Bussy. — Ma foi, monsieur, dit-il, j'étais tout disposé à reconnaître votre courtoisie en accédant à votre demande; mais voici malheureusement le roi qui arrive, ce qui m'en ôte le temps; mais, si vous le voulez bien, ce sera pour plus tard. Effectivement, le roi, monté sur son cheval favori, qui était un beau genêt d'Espagne de couleur isabelle, s'avançait rapidement du donjon au rond-point. Bussy, en faisant décrire un demi-cercle à son regard, rencontra des yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire. — Maître et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent? Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait déjà vue une fois et qui ne lui revint pas davantage à la seconde qu'à la première fois. Cependant il accepta d'assez bonne grâce l'estortuaire que celui-ci lui présentait, un genou en terre, selon l'habitude. Aussitôt que le roi fut armé, les maîtres piqueurs annoncèrent que le daim était détourné, et la chasse commença. Bussy s'était placé sur le flanc de la troupe, de manière à voir défiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans avoir examiné s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien séduisantes femmes à cette chasse, où le grand veneur faisait ses débuts; mais il n'y avait point la charmante créature qu'il cherchait. Il en fut réduit à la conversation et à la compagnie de ses amis ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande distraction dans son ennui. — Nous avons un affreux grand veneur, dit-il à Bussy, qu'en penses-tu? — Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent! Montre-moi donc sa femme. — Le grand veneur est à marier, mon cher, répliqua Antraguet. — Et d'où sais-tu cela? — De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait volontiers son quatrième mari, comme Lucrèce Borgia fit du comte d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrière le cheval noir de M. de Monsoreau! — Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy. — D'une foule de pays. — Situés? — Vers l'Anjou. — Il est donc riche? — On le dit; mais voilà tout; il paraît que c'est de petite noblesse. — Et qui est la maîtresse de ce hobereau? — Il n'a pas de maîtresse: le digne monsieur tient à être unique dans son genre; mais voilà monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la main, viens vite. — Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma curiosité. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces idées-là, tu sais, la première fois qu'on rencontre les gens--je ne sais pourquoi il me semble que j'aurai maille à partir avec lui, et puis ce nom, Monsoreau! — Mont de la souris, reprit Antraguet, voilà l'étymologie: mon vieil abbé m'a appris cela ce matin: Mons Soricis. — Je ne demande pas mieux, répliqua Bussy. — Ah! mais attends donc, s'écria tout à coup Antraguet. — Quoi? — Mais Livarot connaît cela! — Quoi, cela? — Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre. — Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot! Livarot s'approcha. — Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau? — Eh bien? demanda le jeune homme. — Renseigne-nous sur le Monsoreau. — Volontiers. — Est-ce long? — Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et ce que j'en pense. J'en ai peur! — Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous ce que tu en sais. — Ecoute!... Je revenais un soir.... — Cela commence d'une façon terrible, dit Antraguet. — Voulez-vous me laisser finir? — Oui. — Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, à travers le bois de Méridor; il y a de cela quelque six mois à peu près, quand tout à coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide, une haquenée blanche emportée dans le hallier; je pousse, je pousse, et, au bout d'une longue allée, assombrie par les premières ombres de la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il volait. Le même cri étouffé se fait alors entendre de nouveau, et je distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tué si, au moment même où je lâchais la détente, la mèche ne se fût éteinte. — Eh bien, demanda Bussy, après? — Après, je demandai à un bûcheron quel était ce monsieur au cheval noir qui enlevait les femmes; il me répondit que c'était M. de Monsoreau. — Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever les femmes, n'est-ce pas, Bussy? — Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins! — Et la femme, qui était-ce? demanda Antraguet. — Ah! voilà, on ne l'a jamais su. — Allons! dit Bussy, décidément c'est un homme remarquable, et il m'intéresse. — Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une réputation atroce. — Cite-t-on d'autres faits? — Non, rien; il n'a même jamais fait ostensiblement grand mal; de plus encore, il est assez bon, à ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui n'empêche pas que dans la contrée qui jusqu'aujourd'hui a eu le bonheur de le posséder on le craigne à l'égal du feu. D'ailleurs, chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-être, mais devant le diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, à qui il était destiné d'abord et à qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a soufflé. — Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet. — Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc? — Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot. — Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici. — Pas du tout, mon cher, parti cette nuit à une heure pour visiter les terres de sa femme. — Exilé? — Cela m'en a tout l'air. — Saint-Luc exilé! impossible! — C'est l'Évangile, mon cher. — Selon Saint-Luc. — Non, selon le maréchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de sa propre bouche. — Ah! voilà du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au Monsoreau. — J'y suis, dit Bussy. — A quoi es-tu? — Je l'ai trouvé. — Qu'as-tu trouvé? — Le service qu'il a rendu à M. d'Anjou. — Saint-Luc? — Non, le Monsoreau. — Vraiment? — Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez avec moi. Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes, marchait à quelques portées d'arquebuse en avant de lui. — Ah! monseigneur, s'écria-t-il en rejoignant le prince, quel homme précieux que ce M. Monsoreau! — Ah! vraiment? — C'est incroyable! — Tu lui as donc parlé? fit le prince toujours railleur. — Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orné. — Et lui as-tu demandé ce qu'il avait fait pour moi? — Certainement, je ne l'abordais qu'à cette fin. — Et il t'a répondu? demanda le duc, plus gai que jamais. — A l'instant même, et avec une politesse dont je lui sais un gré infini. — Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le prince. — Il m'a courtoisement confessé, monseigneur, qu'il était le pourvoyeur de Votre Altesse. — Pourvoyeur de gibier? — Non, de femmes. — Plaît-il? fit le duc, dont le front se rembrunit à l'instant même; que signifie ce badinage, Bussy? — Cela signifie, monseigneur, qu'il enlève pour vous les femmes sur son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute l'honneur qu'il leur réserve, il leur met la main sur la bouche pour les empêcher de crier. Le duc fronça le sourcil, crispa ses poings avec colère, pâlit et mit son cheval à un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurèrent en arrière. — Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne. — D'autant meilleure, répondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me semble, à tout le monde l'effet d'une plaisanterie. — Diable! fit Bussy, il paraîtrait que je l'ai sanglé ferme, le pauvre duc! Un instant après, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait: — Eh! Bussy, où es-tu? viens donc! — Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant. Il trouva le prince éclatant de rire. — Tiens! dit-il, monseigneur; il paraît que ce que je vous ai dit est devenu drôle. — Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit. — Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mérite de faire rire un prince qui ne rit pas souvent. — Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir le vrai. — Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vérité. — Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons, conte-moi ta petite histoire; où donc as-tu pris ce que tu es venu me conter? — Dans les bois de Méridor, monseigneur! Cette fois encore le duc pâlit, mais il ne dit rien. — Décidément, murmura Bussy, le duc se trouve mêlé en quelque chose dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme à la haquenée blanche. Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant à son tour de ce que le duc ne riait plus, s'il y a une manière de vous servir qui vous plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons, dussions-nous faire concurrence à M. de Monsoreau. — Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais expliquer. Le duc tira Bussy à part. — Écoute, lui dit-il, j'ai rencontré par hasard à l'église une femme charmante: comme quelques traits de son visage, cachés sous un voile, me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimée, je l'ai suivie et me suis assuré du lieu où elle demeure. Sa suivante est séduite, et j'ai une clef de la maison. — Eh bien, jusqu'à présent, monseigneur, il me semble que voilà qui va bien. — Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle. — Ah! monseigneur, voilà que nous entrons dans le fantastique. — Écoute, tu es brave, tu m'aimes, à ce que tu prétends? — J'ai mes jours. — Pour être brave? — Non, pour vous aimer. — Bien. Es-tu dans un de ces jours-là? — Pour rendre service à Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons. — Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire que pour soi-même. — Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la cour à votre maîtresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est réellement aussi sage que belle? Cela me va. — Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas. — Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous. — Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient chez elle. — Il y a donc un homme? — J'en ai peur. — Un amant, un mari? — Un jaloux, tout au moins. — Tant mieux, monseigneur. — Comment, tant mieux? — Cela double vos chances. — Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme. — Et vous me chargez de m'en assurer. — Oui, et si tu consens à me rendre ce service.... — Vous me ferez grand veneur à mon tour, quand la place sera vacante? — Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que jamais je n'ai rien fait pour toi. — Tiens! monseigneur s'en aperçoit? — Il y a longtemps déjà que je me le dis. — Tout bas, comme les princes se disent ces choses-là. — Eh bien? — Quoi, monseigneur? — Consens-tu? — A épier la dame? — Oui. — Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte médiocrement, et j'en aimerais mieux une autre. — Tu t'offrais à me rendre service, Bussy, et voilà déjà que tu recules! — Dame! vous m'offrez un métier d'espion, monseigneur. — Eh non, métier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une sinécure; il faudra peut-être tirer l'épée. Bussy secoua la tête. — Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que soi-même; aussi faut-il les faire soi-même, fût-on prince. — Alors tu me refuses? — Ma foi oui, monseigneur. Le duc fronça le sourcil. — Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-même, et, si je suis tué ou blessé dans cette circonstance, je dirai que j'avais prié mon ami Bussy de se charger de ce coup d'épée à donner ou à recevoir, et que, pour la première fois de sa vie, il a été prudent. — Monseigneur, répondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: «Bussy, j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en défaire.» Monseigneur, j'y suis allé; ils étaient cinq; j'étais seul; je les ai défiés; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqué tous ensemble m'ont tué mon cheval, et cependant j'en ai blessé deux et j'ai assommé le troisième. Aujourd'hui vous me demandez de faire du tort à une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse. — Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly, comme je l'ai déjà faite. — Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son esprit. — Quoi? — Est-ce que vous étiez en train de monter votre faction, monseigneur, lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient? — Justement. — Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du côté de la Bastille? — Elle demeure en face de Sainte-Catherine. — Vraiment? — C'est un quartier où l'on est égorgé parfaitement, tu dois en savoir quelque chose. — Est-ce que Votre Altesse a guetté encore, depuis ce soir-là? — Hier. — Et monseigneur a vu? — Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute pour voir si personne ne l'épiait, et qui, selon toute probabilité, m'ayant aperçu, s'est tenu obstinément devant cette porte. — Et cet homme était seul, monseigneur? demanda Bussy. — Oui, pendant une demi-heure à peu près, — Et après cette demi-heure? — Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne à la main. — Ah! ah! fit Bussy. — Alors l'homme au manteau... continua le prince. — Le premier avait un manteau? interrompit Bussy. — Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme à la lanterne se sont mis à causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposés à quitter leur poste de la nuit, je leur ai laissé la place et je suis revenu. — Dégoûté de cette double épreuve? — Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette maison, qui pourrait bien être quelque égorgeoir.... — Vous ne seriez pas fâché qu'on y égorgeât un de vos amis. — Ou plutôt que cet ami, n'étant pas prince, n'ayant pas les ennemis que j'ai, et d'ailleurs habitué à ces sortes d'aventures, étudiât la réalité du péril que je puis courir, et m'en vînt rendre compte. — A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme. — Non pas. — Pourquoi? — Elle est trop belle. — Vous dites vous-même qu'à peine vous l'avez vue. — Je l'ai vue assez pour avoir remarqué d'admirables cheveux blonds. — Ah! — Des yeux magnifiques. — Ah! ah! — Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse. — Ah! ah! ah! — Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement à une pareille femme. — Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche. Le duc regarda Bussy de côté. — Parole d'honneur, dit Bussy. — Tu railles. — Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir. — Tu reviens donc sur ta décision? — Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-père Grégoire XIII qui ne soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura à faire. — Il y aura à te cacher à distance de la porte que je t'indiquerai, et, si un homme entre, à le suivre, pour t'assurer qui il est. — Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrière lui? — Je t'ai dit que j'avais une clef. — Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose à craindre, c'est que je suive un autre homme, et que la clef n'aille à une autre porte. — Il n'y a pas à s'y tromper; cette porte est une porte d'allée; au bout de l'allée à gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches et tu te trouves dans le corridor. — Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais été dans la maison? — Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout expliqué. — Tudieu! que c'est commode d'être prince, on vous sert votre besogne toute faite. Moi, monseigneur, il m'eût fallu reconnaître la maison moi-même, explorer l'allée, compter les marches, sonder le corridor. Cela m'eût pris un temps énorme, et qui sait encore si j'eusse réussi? — Ainsi donc tu consens? — Est-ce que je sais refuser quelque chose à Votre Altesse? Seulement vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte. — Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un détour; nous passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir. — A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire à l'homme, s'il vient? — Rien autre chose que de le suivre jusqu'à ce que tu aies appris qui il est. — C'est délicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrétion jusqu'à s'arrêter au milieu du chemin et à couper court à mes investigations? — Je te laisse le soin de pousser l'aventure du côté qu'il te plaira. — Alors, Votre Altesse m'autorise à faire comme pour moi. — Tout à fait. — Ainsi ferai-je, monseigneur. — Pas un mot à tous nos jeunes seigneurs. — Foi de gentilhomme! — Personne avec toi dans cette exploration. — Seul, je vous le jure. — Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir... — Je remplace monseigneur; voilà qui est dit. Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de Monsoreau conduisait en homme de génie. Le roi fut charmé de la manière précise dont le chasseur consommé avait fixé toutes les haltes et disposé tous les relais. Après avoir été chassé deux heures, après avoir été tourné dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, après avoir été vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste à son lancer. M. de Monsoreau reçut les félicitations du roi et du duc d'Anjou. — Monseigneur, dit-il, je me trouve trop heureux d'avoir pu mériter vos compliments, puisque c'est à vous que je dois la place. — Mais vous savez, monsieur, dit le duc, que pour continuer à les mériter, il faut que vous partiez ce soir pour Fontainebleau; le roi veut y chasser après demain et les jours suivants, et ce n'est pas trop d'un jour pour prendre connaissance de la forêt. — Je le sais, Monseigneur, répondit Monsoreau, et mon équipage est déjà préparé. Je partirai cette nuit. — Ah! voila! monsieur de Monsoreau, dît Bussy; désormais plus de repos pour vous. Vous avez voulu être grand veneur, vous l'êtes; il y a, dans la charge que vous occupez, cinquante bonnes nuits de moins que pour les antres hommes; heureusement encore que vous n'êtes point marié, mon cher monsieur. Bussy riait en disant cela: le duc laissa errer un regard perçant sur le grand veneur; puis tournant la tête d'un autre côté, il alla faire ses compliments au roi sur l'amélioration qui depuis la veille paraissait s'être fait en sa santé. Quant à Monsoreau, il avait, à la plaisanterie de Bussy, encore une fols pâli de cette pâleur hideuse qui lui donnait un si sinistre aspect.
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CHAPITRE IX
COMMENT M. DE MONSOREAU OUVRIT, FERMA ET ROUVRIT LES YEUX, CE QUI ÉTAIT UNE PREUVE QU'IL N'ÉTAIT PAS TOUT A FAIT MORT. Un bon ami est une douce chose, d'autant plus douce qu'elle est rare. Remy s'avouait cela à lui-même, tout en courant sur un des meilleurs chevaux des écuries du prince. Il aurait bien pris Roland, mais il venait, sur ce point, après M. de Monsoreau; force lui avait donc été d'en prendre un autre. — J'aime fort M. de Bussy, se disait le Haudoin à lui-même; et, de son côté, M. de Bussy m'aime grandement aussi, je le crois. Voilà pourquoi je suis si joyeux aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui j'ai du bonheur pour deux. Puis il ajoutait, en respirant à pleine poitrine: — En vérité, je crois que mon coeur n'est plus assez large. Voyons, continuait-il en s'interrogeant, voyons quel compliment je vais faire à madame Diane. Si elle est gourmée, cérémonieuse, funèbre, des salutations, des révérences muettes, et une main sur le coeur; si elle sourit, des pirouettes, des ronds de jambes, et une polonaise que j'exécuterai à moi tout seul. Quant à M. de Saint-Luc, s'il est encore au château, ce dont je doute, un vivat et des actions de grâces en latin. Il ne sera pas funèbre, lui, j'en suis sûr.... Ah! j'approche. En effet, le cheval, après avoir pris à gauche, puis à droite, après avoir suivi le sentier fleuri, après avoir traversé le taillis et la haute futaie, était entré dans le fourré qui conduisait à la muraille. — Oh! les beaux coquelicots! disait Remy; cela me rappelle notre grand veneur; ceux sur lesquels il est tombé ne pouvaient pas être plus beaux que ceux-ci. Pauvre cher homme! Remy approchait de plus en plus de la muraille. Tout à coup le cheval s'arrêta, les naseaux ouverts, l'oeil fixe; Remy, qui allait au grand trot, et qui ne s'attendait pas à ce temps d'arrêt, faillit sauter par-dessus la tête de Mithridate. C'était ainsi que se nommait le cheval qu'il avait pris au lieu et place de Roland. Remy, que la pratique avait fait écuyer sans peur, mit ses éperons dans le ventre de sa monture; mais Mithridate ne bougea point; il avait sans doute reçu ce nom à cause de la ressemblance que son caractère obstiné présentait avec celui du roi du Pont. Remy, étonné, baissa les yeux vers le sol pour chercher quel obstacle arrêtait ainsi son cheval; mais il ne vit rien qu'une large mare de sang, que peu à peu buvaient la terre et les fleurs, et qui se couronnait d'une petite mousse rose. — Tiens! s'écria-t-il, est-ce que ce serait ici que M. de Saint-Luc aurait transpercé M. de Monsoreau? Remy leva les yeux de terre, et regarda tout autour de lui. A dix pas, sous un massif, il venait de voir deux jambes roides et un corps qui paraissait plus roide encore. Les jambes étaient allongées, le corps était adossé à la muraille. — Tiens! le Monsoreau! fit Remy. Hic obiit Nemrod. Allons, allons, si la veuve le laisse ainsi exposé aux corbeaux et aux vautours, c'est bon signe pour nous, et l'oraison funèbre se fera en pirouettes, en ronds de jambe et en polonaise. Et Remy, ayant mis pied à terre, fit quelques pas en avant dans la direction du corps. — C'est drôle! dit-il, le voilà mort ici, parfaitement mort, et cependant le sang est là-bas. Ah! voici une trace. Il sera venu de là-bas ici, ou plutôt ce bon M. de Saint-Luc, qui est la charité même, l'aura adossé à ce mur pour que le sang ne lui portât point à la tête. Oui, c'est cela, il est, ma foi! mort, les yeux ouverts sans grimace; mort roide, là, une, deux! Et Remy passa dans le vide un dégagement avec son doigt. Tout à coup, il recula stupide, et la bouche béante: les deux yeux qu'il avait vu ouverts s'étaient refermés, et une pâleur, plus livide encore que celle qui l'avait frappé d'abord, s'était étendue sur la face du défunt. Remy devint presque aussi pâle que M. de Monsoreau; mais, comme il était médecin, c'est-à-dire passablement matérialiste, il marmotta en se grattant le bout du nez: — Credere portentis mediocre. S'il a fermé les yeux, c'est qu'il n'est pas mort. Et comme, malgré son matérialisme, la position était désagréable, comme aussi les articulations de ses genoux pliaient plus qu'il n'était convenable, il s'assit ou plutôt il se laissa glisser au pied de l'arbre qui le soutenait, et se trouva face à face avec le cadavre. — Je ne sais pas trop, se dit-il, où j'ai lu qu'après la mort il se produisait certains phénomènes d'action, qui ne décèlent qu'un affaissement de la matière, c'est-à-dire un commencement de corruption. Diable d'homme, va! il faut qu'il nous contrarie même après sa mort; c'est bien la peine. Oui, ma foi, non-seulement les yeux sont fermés tout de bon, mais encore la pâleur a augmenté, color albus, chroma chlôron comme dit Galien; color albus, comme dit Cicéron qui était un orateur bien spirituel. Au surplus, il y a un moyen de savoir s'il est mort ou s'il ne l'est pas, c'est de lui enfoncer mon épée d'un pied dans le ventre; s'il ne remue pas, c'est qu'il sera bien trépassé. Et Remy se disposait à faire cette charitable épreuve; déjà même il portait la main à son estoc, lorsque les yeux de Monsoreau s'ouvrirent de nouveau. Cet accident produisit l'effet contraire au premier, Remy se redressa comme mû par un ressort, et une sueur froide coula sur son front. Cette fois les yeux du mort restèrent écarquillés. — Il n'est pas mort, murmura Remy, il n'est pas mort. Eh bien! nous voilà dans une belle position. Alors une pensée se présenta naturellement à l'esprit du jeune homme. — Il vit, dit-il, c'est vrai; mais, si je le tue, il sera bien mort. Et il regardait Monsoreau, qui le regardait aussi d'un oeil si effaré, qu'on eût dit qu'il pouvait lire dans l'âme de ce passant de quelle nature étaient ses intentions. — Fi! s'écria tout à coup Remy, fi! la hideuse pensée. Dieu m'est témoin que, s'il était là tout droit, sur ses jambes, brandissant sa rapière, je le tuerais du plus grand coeur. Mais tel qu'il est maintenant, sans force et aux trois quarts mort, ce serait plus qu'un crime, ce serait une infamie. — Au secours! murmura Monsoreau, au secours! je me meurs. — Mordieu! dit Remy, la position est critique. Je suis médecin, et, par conséquent, il est de mon devoir de soulager mon semblable qui souffre. Il est vrai que le Monsoreau est si laid, que j'aurai presque le droit de dire qu il n'est pas mon semblable, mais il est de la même espèce,--genus homo. — Allons, oublions que je m'appelle le Haudoin, oublions que je suis l'ami de M. de Bussy, et faisons notre devoir de médecin. — Au secours! répéta le blessé. — Me voilà, dit Remy. — Allez me chercher un prêtre, un médecin. — Le médecin est tout trouvé, et peut-être vous dispensera-t-il du prêtre. — Le Haudoin! s'écria M. de Monsoreau, reconnaissant Remy, par quel hasard? Comme on le voit, M. de Monsoreau était fidèle à son caractère; dans son agonie il se défiait et interrogeait. Remy comprit toute la portée de cette interrogation. Ce n'était pas un chemin battu que ce bois, et l'on n'y venait pas sans y avoir affaire. La question était donc presque naturelle. — Comment êtes-vous ici? redemanda Monsoreau, à qui les soupçons rendaient quelque force. — Pardieu! répondit le Haudoin, parce qu'à une lieue d'ici j'ai rencontré M. de Saint-Luc. — Ah! mon meurtrier, balbutia Monsoreau en blêmissant de douleur et de colère à la fois. — Alors il m'a dit: «Remy, courez dans le bois, et, à l'endroit appelé le Vieux-Taillis, vous trouverez un homme mort.» — Mort! répéta Monsoreau. — Dame! il le croyait, dit Remy, il ne faut pas lui en vouloir pour cela; alors je suis venu, j'ai vu, vous êtes vaincu. — Et maintenant, dites-moi, vous parlez à un homme, ne craignez donc rien, dites-moi, suis-je blessé mortellement? — Ah! diable, fit Remy, vous m'en demandez beaucoup; cependant je vais tâcher, voyons. Nous avons dit que la conscience du médecin l'avait emporté sur le dévouement de l'ami. Remy s'approcha donc de Monsoreau, et, avec toutes les précautions d'usage, il lui enleva son manteau, son pourpoint et sa chemise. L'épée avait pénétré au-dessus du téton droit, entre la sixième et la septième côte. — Hum! fit Rémi, souffrez-vous beaucoup? — Pas de la poitrine, du dos. — Ah! voyons un peu, fit Remy, de quelle partie du dos? — Au-dessous de l'omoplate. — Le fer aura rencontré un os, fit Remy: de là la douleur. Et il regarda vers l'endroit que le comte indiquait comme le siège d'une souffrance plus vive. — Non, dit-il, non, je me trompais; le fer n'a rien rencontré du tout, et il est entré comme il est sorti. Peste! le joli coup d'épée, monsieur le comte; à la bonne heure, il y a plaisir à soigner les blessés de M. de Saint-Luc. Vous êtes troué à jour, mon cher monsieur. Monsoreau s'évanouit; mais Remy ne s'inquiéta point de cette faiblesse. — Ah! voilà, c'est bien cela: syncope, le pouls petit; cela doit être. Il tâta les mains et les jambes: froides aux extrémités. Il appliqua l'oreille à la poitrine: absence du bruit respiratoire. Il frappa doucement dessus: matité du son. Diable, diable, le veuvage de madame Diane pourrait bien n'être qu'une affaire de chronologie. En ce moment, une légère mousse rougeâtre et rutilante vint humecter les lèvres du blessé. Remy tira vivement une trousse, et de sa poche une lancette, puis il déchira une bande de la chemise du blessé, et lui comprima le bras. — Nous allons voir, dit-il; si le sang coule, ma foi, madame Diane n'est peut-être pas veuve. Mais s'il ne coule pas!... Ah! ah! il coule, ma foi. Pardon, mon cher monsieur de Bussy, pardon, mais, ma foi! on est médecin avant tout. Le sang, en effet, après avoir, pour ainsi dire, hésité un instant, venait de jaillir de la veine; presque en même temps qu'il se faisait jour, le malade respirait et ouvrait les yeux. — Ah! balbutia-t-il, j'ai bien cru que tout était fini. — Pas encore, mon cher monsieur, pas encore; il est même possible.... — Que j'en réchappe. — Oh! mon Dieu! oui, voyez-vous, fermons d'abord la plaie. Attendez, ne bougez pas. Voyez-vous, la nature, dans ce moment-ci, vous soigne en dedans comme je vous soigne en dehors. Je vous mets un appareil, elle fait son caillot. Je fais couler le sang, elle l'arrête. Ah! c'est une grande chirurgienne que la nature, mon cher monsieur. Là! attendez, que j'essuie vos lèvres. Et Remy passa un mouchoir sur les lèvres du comte. — D'abord, dit le blessé, j'ai craché le sang à pleine bouche. — Eh bien! voyez, dit Remy, maintenant, voilà déjà l'hémorrhagie arrêtée. Bon! cela va bien, ou plutôt tant pis! — Comment! tant pis? — Tant mieux pour vous, certainement; mais tant pis! je sais ce que je veux dire. Mon cher monsieur de Monsoreau, j'ai peur d'avoir le bonheur de vous guérir. — Comment! vous avez peur? — Oui, je m'entends. — Vous croyez donc que j'en reviendrai? — Hélas! — Vous êtes un singulier docteur, monsieur Remy. — Que vous importe, pourvu que je vous sauve?... Maintenant, voyons. Remy venait d'arrêter la saignée: il se leva. — Eh bien! vous m'abandonnez? dit le comte. — Ah! vous parlez trop, mon cher monsieur. Trop parler nuit. Ce n'est pas l'embarras, je devrais bien plutôt lui donner le conseil de crier. — Je ne vous comprends pas. — Heureusement. Maintenant vous voilà pansé. — Eh bien? — Eh bien! je vais au château chercher du renfort. — Et moi; que faut-il que je fasse pendant ce temps? — Tenez-vous tranquille, ne bougez pas, respirez fort doucement; tâchez de ne pas tousser, ne dérangeons pas ce précieux caillot. Quelle est la maison la plus voisine? — Le château de Méridor. — Quel est le chemin? demanda Remy, affectant la plus parfaite ignorance. — Ou enjambez la muraille, et vous vous trouverez dans le parc; ou suivez le mur du parc, et vous trouverez la grille. — Bien, j'y cours. — Merci, homme généreux! s'écria Monsoreau. — Si tu savais, en effet, à quel point je le suis, balbutia Remy, tu me remercierais bien davantage. Et, remontant sur son cheval, il se lança au galop dans la direction indiquée. Au bout de cinq minutes, il arriva au château, dont tous les habitants, empressés et remuants comme des fourmis dont on a forcé la demeure, cherchaient dans les fourrés, dans les retraits, dans les dépendances, sans pouvoir trouver la place où gisait le corps de leur maître: attendu que Saint-Luc, pour gagner du temps, avait donné une fausse adresse. Remy tomba comme un météore au milieu d'eux et les entraîna sur ses pas. Il mettait tant d'ardeur dans ses recommandations, que madame de Monsoreau ne put s'empêcher de le regarder avec surprise. Une pensée bien secrète, bien voilée, apparut à son esprit, et, dans une seconde, elle ternit l'angélique pureté de cette âme. — Ah! je le croyais l'ami de M. de Bussy, murmura-t-elle, tandis que Remy s'éloignait emportant civière, charpie, eau fraîche, enfin toutes les choses nécessaires au pansement. Esculape lui-même n'eût pas fait plus avec ses ailes de divinité.
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LII — LE JUGEMENT
— Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens. — Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te l'avoue, si tu le tues, je le regretterai. — Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien facile que ce soit moi qui sois tué à sa place. — Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement le premier consul; je te regretterais encore bien davantage. — En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse. Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le général le retînt. Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris. Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France, et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter entre Bonaparte et son aide de camp. Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où ils devaient comparaître devant un conseil de guerre. On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours après son arrivée à Besançon. Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures dangereuses. Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de Valensolle et du marquis de Ribier. Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits d'arrestation de diligences sur les grands chemins. Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux civils. C'était une grande différence pour eux, non point relativement à la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine. Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés; condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés. La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était. Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès relevait du jury de Bourg. Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait commencé. Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait pas que d'embarrasser le juge d'instruction. Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et d'Assas. Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer dans l'Ouest. Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur arriver, quand ils avaient été attaqués et pris. La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le visage d'un de nos aventuriers. On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le masque de Morgan. Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces derniers. D'où venait cette réserve? De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible: madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à l’homme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait porté secours à elle. De la part de sir John, le silence était plus difficile à expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers, sir John reconnaissait au moins deux ses assassins. Eux l’avaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait obstinément répondu: — Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs. Amélie — nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que la plume ne doit pas même essayer de peindre — Amélie, pâle, fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de lord Tanlay de chez le juge d'instruction. Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel. Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en s'écriant: — Eh bien? Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre. — Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il. — Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main de sir John. Mais lui, retirant sa main: — Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il; mais silence! voici votre mère. Amélie fit un pas en arrière. — Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à compromettre ces malheureux? — Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que j'envoyasse à l’échafaud un homme qui m'avait porté secours, et qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé? — Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous l’aviez reconnu? — Parfaitement, répondit madame de Montrevel; c’est le blond avec des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles de Sainte-Hermine. Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même: — Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et vous ne serez plus appelés? — Il est probable que non, répondit madame de Montrevel. — En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel persisterait dans sa déposition. — Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons aient été arrêtés par Roland. Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit sur son visage. Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans son appartement, où l'attendait Charlotte. Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre, elle était devenue presque une amie. Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son père. Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout son coeur. Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et, chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés. C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires- Fontaines madame de Montrevel et sir John. Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par Roland, et redire par Joséphine, à madame de Montrevel qu'il désirait que le mariage eût lieu en son absence et le plus promptement possible. Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires- Fontaines, avait déclaré que ses désirs les plus ardents seraient accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres d'Amélie pour devenir le plus heureux des hommes. Les choses étant arrivées à ce point, madame de Montrevel — le matin même du jour où sir John et elle devaient déposer comme témoins — avait autorisé un tête-à-tête entre sir John et sa fille. L'entrevue avait duré plus d'une heure, et sir John n'avait quitté Amélie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et aller faire sa déposition. Nous avons vu que cette déposition avait été tout à la décharge des accusés; nous avons vu encore comment, à son retour, sir John avait été reçu par Amélie. Le soir, madame de Montrevel avait eu à son tour une conférence avec sa fille. Aux instances pressantes de sa mère, Amélie s'était contentée de répondre que son état de souffrance lui faisait désirer l’ajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce point à la délicatesse de lord Tanlay. Le lendemain, madame de Montrevel avait été forcée de quitter Bourg pour revenir à Paris, sa position auprès de madame Bonaparte ne lui permettant pas une longue absence. Le matin du départ, elle avait fortement insisté pour qu'Amélie l’accompagnât à Paris; mais Amélie s'était, sur ce point encore, appuyée de la faiblesse de sa santé. On allait entrer dans les mois doux et vivifiants de l’année, dans les mois d'avril et de mai; elle demandait à passer ces deux mois à la campagne, certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien. Madame de Montrevel ne savait rien refuser à Amélie, surtout lorsqu'il s'agissait de sa santé. Ce nouveau délai fut accordé à la malade. Comme, pour venir à Bourg, madame de Montrevel avait voyagé avec lord Tanlay, pour retourner à Paris, elle voyagea avec lui; à son grand étonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amélie. Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa question accoutumée: — Eh bien, quand marions-nous Amélie avec sir John? Vous savez que ce mariage est un des désirs du premier consul! Ce à quoi madame de Montrevel avait répondu: — La chose dépend entièrement de lord Tanlay. Cette réponse avait longuement fait réfléchir madame Bonaparte. Comment, après avoir paru d'abord si empressé, lord Tanlay était- il devenu si froid? Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystère. Le temps s'écoulait et le procès des prisonniers s'instruisait. On les avait confrontés avec tous les voyageurs qui avaient signé les différents procès-verbaux que nous avons vus entre les mains du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les reconnaître, aucun ne les ayant vus à visage découvert. Les voyageurs avaient, en outre, attesté qu'aucun objet leur appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait été pris. Jean Picot avait attesté qu'on lui avait rapporté les deux cents louis qui lui avaient été enlevés par mégarde. L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois, les accusés, dont nul n'avait pu constater l'identité, restaient sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-à-dire qu'affiliés à la révolte bretonne et vendéenne, ils faisaient simplement partie des bandes armées qui parcouraient le Jura sous les ordres de M. de Teyssonnet. Les juges avaient, autant que possible, retardé l'ouverture des débats, espérant toujours que quelque témoin à charge se produirait; leur espérance avait été trompée. Personne, en réalité, n'avait souffert des faits imputés aux quatre jeunes gens, à l'exception du Trésor, dont le malheur n'intéressait personne. Il fallait bien ouvrir les débats. De leur côté, les accusés avaient mis le temps à profit. On a vu qu'au moyen d'un habile échange de passeports, Morgan voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte- Hermine, et ainsi des autres; il en était résulté dans les témoignages des aubergistes une confusion que leurs livres étaient encore venus augmenter. L'arrivée des voyageurs, consignée sur les registres une heure plus tôt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrécusables. Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette conviction était impuissante devant les témoignages. Puis, il faut le dire, d'un autre côté, il y avait pour les accusés sympathie complète dans le public. Les débats s'ouvrirent. La prison de Bourg est attenante au prétoire; par les corridors intérieurs, on pouvait conduire les prisonniers à la salle d'audience. Si grande que fût cette salle d'audience, elle fut encombrée le jour de l'ouverture des débats; toute la ville de Bourg se pressait aux portes du tribunal, et l'on était venu de Mâcon, de Lons-le-Saulnier, de Besançon et de Nantua, tant les arrestations de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des compagnons de Jéhu étaient devenus populaires. L'entrée des quatre accusés fut saluée d'un murmure qui n'avait rien de répulsif: on y démêlait en partie presque égale la curiosité et la sympathie. Et leur présence était bien faite, il faut le dire, pour éveiller ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis à la dernière mode de l'époque, assurés sans impudence, souriants vis-à-vis de l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs parfois, leur meilleure défense était dans leur propre aspect. Le plus âgé des quatre avait à peine trente ans. Interrogés sur leurs noms, prénoms, âge et lieu de naissance, ils répondirent se nommer: Charles de Sainte-Hermine, né à Tours, département d'Indre-et- Loire, âgé de vingt-quatre ans; Louis-André de Jahiat, né à Bagé-le-Château, département de l'Ain, âgé de vingt-neuf ans; Raoul-Frédéric-Auguste de Valensolle, né à Sainte-Colombe, département du Rhône, âgé de vingt-sept ans; Pierre-Hector de Ribier, né à Bollène, département de Vaucluse, âgé de vingt-six ans. Interrogés sur leur condition et leur état, tous quatre déclarèrent être gentilshommes et royalistes. Ces quatre beaux jeunes gens qui se défendaient contre la guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort, qui déclaraient l'avoir méritée, mais qui voulaient la mort des soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et de générosité. Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de rébellion à main armée, la Vendée étant soumise, la Bretagne pacifiée, ils seraient acquittés. Et ce n'était point cela que voulait le ministre de la police; la mort prononcée par un conseil de guerre ne lui suffisait même pas, il lui fallait la mort déshonorante, la mort des malfaiteurs, la mort des infâmes. Les débats étaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas fait un seul pas dans le sens du ministère public. Charlotte, qui par la prison pouvait pénétrer la première dans la salle d'audience, assistait chaque jour aux débats, et chaque soir venait rapporter à Amélie une parole d'espérance. Le quatrième jour, Amélie n'y put tenir; elle avait fait faire un costume exactement pareil à celui de Charlotte; seulement, la dentelle noire qui enveloppait le chapeau était plus longue et plus épaisse qu'aux chapeaux ordinaires. Il formait un voile et empêchait que l'on ne pût voir le visage. Charlotte présenta Amélie à son père, comme une de ses jeunes amies curieuse d'assister aux débats; le bonhomme Courtois ne reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles vissent bien les accusés, il les plaça dans le corridor où ceux-ci devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du présidial à la salle d'audience. Le corridor était si étroit au moment où l’on passait de la chambre du concierge à l’endroit que l'on désignait sous le nom de bûcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers un à un, puis les deux derniers gendarmes. Ce fut dans le rentrant de la porte du bûcher que se rangèrent Charlotte et Amélie. Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amélie fut obligée de s'appuyer sur l'épaule de Charlotte; il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds et la muraille derrière elle. Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit. Un gendarme passa. Puis un second. Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fût encore appelé Morgan. Au moment où il passait: — Charles! murmura Amélie. Le prisonnier reconnut la voix adorée, poussa un faible cri et sentit qu'on lui glissait un billet dans la main. Il serra cette chère main, murmura le nom d'Amélie et passa. Les autres vinrent ensuite et ne remarquèrent point ou firent semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles. Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu. Dès qu'il fut dans un endroit éclairé, Morgan déplia le billet. Il ne contenait que ces mots: «Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidèle Amélie dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoué à lord Tanlay; c'est l'homme le plus généreux de la terre: j'ai sa parole qu'il rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilité de cette rupture. Je t'aime!» Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un regard du côté du corridor; les deux jeunes Bressanes étaient appuyées contre la porte. Amélie avait tout risqué pour le voir une fois encore. Il est vrai que l'on espérait que cette séance serait suprême s'il ne se présentait point de nouveaux témoins à charge: il était impossible de condamner les accusés, vu l'absence de preuves. Les premiers avocats du département, ceux de Lyon, ceux de Besançon avaient été appelés par les accusés pour les défendre. Ils avaient parlé, chacun à son tour, détruisant pièce à pièce l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen âge, un champion adroit et fort faisait tomber pièce à pièce l'armure de son adversaire. De flatteuses interruptions avaient, malgré les avertissements des huissiers et les admonestations du président, accueilli les parties les plus remarquables de ces plaidoyers. Amélie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si visiblement en faveur des accusés; un poids affreux s'écartait de sa poitrine brisée; elle respirait avec délices, et elle regardait, à travers des larmes de reconnaissance, le Christ placé au-dessus de la tête du président. Les débats allaient être fermés. Tout à coup, un huissier entra, s'approcha du président et lui dit quelques mots à l'oreille. — Messieurs, dit le président, la séance est suspendue; que l'on fasse sortir les accusés. Il y eut un mouvement d'inquiétude fébrile dans l'auditoire. Qu'était-il arrivé de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu? Chacun regarda son voisin avec anxiété. Un pressentiment serra le coeur d'Amélie; elle porta la main à sa poitrine, elle avait senti quelque chose de pareil à un fer glacé, pénétrant jusqu'aux sources de sa vie. Les gendarmes se levèrent, les accusés les suivirent et reprirent le chemin de leur cachot. Ils repassèrent les uns après les autres devant Amélie. Les mains des deux jeunes gens se touchèrent, la main d'Amélie était froide comme celle d'une morte. — Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant. Amélie voulut lui répondre; les paroles expirèrent sur ses lèvres. Pendant ce temps, le président s'était levé et avait passé dans la chambre du conseil. Il y avait trouvé une femme voilée qui venait de descendre de voiture à la porte même du tribunal, et qu'on avait amenée où elle était sans qu'elle eût échangé une seule parole avec qui que ce fût. — Madame, lui dit-il, je vous présente toutes mes excuses pour la façon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, je vous ai fait prendre à Paris et conduire ici: mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considération, toutes les autres ont dû se taire. — Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit la dame voilée: je sais quelles sont les prérogatives de la justice, et me voici à ses ordres. — Madame, reprit le président, le tribunal et, moi apprécions le sentiment d'exquise délicatesse qui vous a poussée, au moment de votre confrontation avec les accusés, à ne pas vouloir reconnaître celui qui vous avait porté des secours; alors, les accusés niaient leur identité avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont tout avoué: seulement, nous avons besoin de connaître celui qui vous a donné cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de le recommander à la clémence du premier consul. — Comment! s'écria la dame voilée, ils ont avoué? — Oui, madame, mais ils s'obstinent à taire celui d'entre eux qui vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en contradiction avec votre témoignage, et ne veulent-ils pas que l'un d'eux achète sa grâce à ce prix. — Et que demandez-vous de moi, monsieur? — Que vous sauviez votre sauveur. — Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je à faire? — À répondre à la question qui vous sera adressée par moi. — Je me tiens prête, monsieur. — Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques secondes. Le président rentra. Un gendarme placé à chaque porte empêchait que personne ne communiquât avec la dame voilée. Le président reprit sa place. — Messieurs, dit-il, la séance est rouverte. Il se fit un grand murmure; les huissiers crièrent silence. Le silence se rétablit. — Introduisez le témoin, dit le président. Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilée fut introduite. Tous les regards se portèrent sur elle. Quelle était cette dame voilée? que venait-elle faire? à quelle fin était-elle appelée? Avant ceux de personne, les yeux d'Amélie s'étaient fixés sur elle. — Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espère que je me trompe. — Madame, dit le président, les accusés vont rentrer dans cette salle; désignez à la justice celui d'entre eux qui, lors de l'arrestation de la diligence de Genève, vous a prodigué des soins si touchants. Un frissonnement courut dans l'assemblée; on comprit qu'il y avait quelque piège sinistre tendu sous les pas des accusés. Dix voix allaient s'écrier: «Ne parlez pas!» lorsque, sur un signe du président, l'huissier d'une voix impérative cria: — Silence! Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amélie, une sueur glacée perla son front, ses genoux plièrent et tremblèrent sous elle. — Faites entrer les accusés, dit le président en imposant silence du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous, madame, avancez et levez votre voile. La dame voilée obéit à ces deux invitations. — Ma mère! s'écria Amélie, mais d'une voix assez sourde pour que ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls. — Madame de Montrevel! murmura l'auditoire. En ce moment, le premier gendarme parut à la porte, puis le second; après lui venaient les accusés, mais dans un autre ordre: Morgan s'était placé le troisième, afin que, séparé qu'il était des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et par d'Assas, qui marchait derrière, il pût serrer plus facilement la main d'Amélie. Montbar entra donc d'abord. Madame de Montrevel secoua la tête. Puis vint Adler. Madame de Montrevel fit le même signe de dénégation. En ce moment, Morgan passait devant Amélie. — Oh! nous sommes perdus! dit-elle. Il la regarda avec étonnement; une main convulsive serrait la sienne. Il entra. — C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan, ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne faisait plus qu'un seul et même homme du moment où madame de Montrevel venait de donner cette preuve d'identité. Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur. Montbar éclata de rire. — Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, à faire le galant auprès des femmes qui se trouvent mal. Puis, se retournant vers madame de Montrevel: — Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber quatre têtes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un sourd gémissement se fit entendre. — Huissier, dit le président, n'avez-vous pas prévenu le public que toute marque d'approbation ou d'improbation était défendue? L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqué à la justice en poussant ce gémissement. C'était une femme portant le costume de Bressane, et que l’on venait d'emporter chez le concierge de la prison. Dès lors, les accusés n'essayèrent même plus de nier; seulement, de même que Morgan s'était réuni à eux, ils se réunirent à lui. Leurs quatre têtes devaient être sauvées ou tomber ensemble. Le même jour, à dix heures du soir, le jury déclara les accusés coupables, et la cour prononça la peine de mort. Trois jours après, à force de prières, les avocats obtinrent que les accusés se pourvussent en cassation. Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grâce. LIII — OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans toute la ville. Il y avait parmi les quatre accusés un tel accord de fraternité chevaleresque, une telle élégance de manières, une telle conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux- mêmes admiraient cet étrange dévouement qui avait fait des voleurs de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom. Madame de Montrevel, désespérée de la part qu'elle venait de prendre au procès et du rôle qu'elle avait bien involontairement joué dans ce drame au dénouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de réparer le mal qu'elle avait fait: c'était de repartir à l'instant même pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui demander la grâce des quatre condamnés. Elle ne prit pas même le temps d'aller embrasser Amélie au château des Noires-Fontaines; elle savait que le départ de Bonaparte était fixé aux premiers jours de mai, et l'on était au 6. Lorsqu'elle avait quitté Paris, tous les apprêts du départ étaient faits. Elle écrivit un mot à sa fille, lui expliqua par quelle fatale suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre accusés, de les faire condamner tous les quatre. Puis, comme si elle eût eu honte d'avoir manqué à la promesse qu'elle avait faite à Amélie, et surtout qu'elle s'était faite à elle-même, elle envoya chercher des chevaux frais à la poste, remonta en voiture et repartit pour Paris. Elle y arriva le 8 mai au matin. Bonaparte en était parti le 6 au soir. Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'à Dijon, peut-être à Genève, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois semaines absent. Le pourvoi des condamnés, fût-il rejeté, devait prendre au moins cinq ou six semaines. Tout espoir n'était donc pas perdu. Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'était qu'un prétexte, que le voyage à Genève n'avait jamais été sérieux, et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie. Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser à son fils, quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment où lord Tanlay avait été assassiné, et la part qu'il avait prise à l'arrestation des compagnons de Jéhu; alors, disons-nous, madame de Montrevel s'adressa à Joséphine: Joséphine promit d'écrire à Bonaparte. Le même soir, elle tint parole. Mais le procès avait fait grand bruit; il n'en était point de ces accusés-là comme d'accusés ordinaires, la justice fit diligence, et, le trente-cinquième jour après le jugement, le pourvoi en cassation fut rejeté. Le rejet fut expédié immédiatement à Bourg, avec ordre d'exécuter les condamnés dans les vingt-quatre heures. Mais quelque diligence qu'eût faite le ministère de la justice, l'autorité judiciaire ne fut point prévenue la première. Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intérieure, une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds. Une lettre était attachée à cette pierre. Morgan, qui avait, à l'endroit de ses compagnons, conservé, même en prison, la supériorité d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la lettre et la lut. Puis, se retournant vers ses compagnons: — Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejeté, comme nous devions nous y attendre, et, selon toute probabilité, la cérémonie aura lieu demain. Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des écus de six livres et des louis, avaient quitté leur jeu pour écouter la nouvelle. La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de réflexion. Jahiat, qui lisait la Nouvelle Héloïse, reprit sa lecture en disant: — Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que j'aie lu de ma vie. Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant: — Pauvre Amélie! Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait à la fenêtre de la geôle donnant dans la cour des prisonniers, il alla à elle: — Dites à Amélie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la promesse qu'elle m'a faite. La fille du geôlier referma la fenêtre et embrassa son père, en lui annonçant qu'il la reverrait selon toute probabilité dans la soirée. Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le milieu du jour pour aller à la prison, une fois le soir pour revenir au château. Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amélie à la même place, c'est-à-dire assise à cette fenêtre qui, dans des jours plus heureux, s'ouvrait pour donner passage à son bien-aimé Charles. Depuis le jour de son évanouissement, à la suite du verdict du jury, Amélie n'avait pas versé une larme, et nous pourrions presque ajouter n'avait pas prononcé une parole. Au lieu d'être le marbre de l'antiquité s'animant pour devenir femme, on eût pu croire que c'était l'être animé qui peu à peu se pétrifiait. Chaque jour, il semblait qu'elle fût devenue un peu plus pâle, un peu plus glacée. Charlotte la regardait avec étonnement: les esprits vulgaires, très impressionnables aux bruyantes démonstrations, c'est-à-dire aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes. Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifférence. Elle fut donc étonnée du calme avec lequel Amélie reçut le message qu'elle était chargée de transmettre. Elle ne vit pas que son visage, plongé dans la demi-teinte du crépuscule, passait de la pâleur à la lividité; elle ne sentit point l'étreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume accompagnait ses mouvements. Seulement, elle s'apprêta à la suivre. Mais, arrivée à la porte, Amélie étendit la main: — Attends-moi là, dit-elle. Charlotte obéit. Amélie referma la porte derrière elle et monta à la chambre de Roland. La chambre de Roland était une véritable chambre de soldat et de chasseur, dont le principal ornement étaient des panoplies et des trophées. Il y avait là des armes de toute espèce, indigènes et étrangères, depuis les pistolets aux canons azurés de Versailles jusqu'aux pistolets à pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan jusqu'au cangiar turc. Elle détacha des trophées quatre poignards aux lames tranchantes et aiguës; elle enleva aux panoplies huit pistolets de différentes formes. Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne. Puis elle descendit rejoindre Charlotte. Dix minutes après, aidée de sa femme de chambre, elle avait revêtu son costume de Bressane. On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin. Amélie resta debout, immobile, muette, appuyée à sa cheminée éteinte, regardant par la fenêtre ouverte le village de Ceyzeriat, qui disparaissait peu à peu dans les ombres crépusculaires. Lorsque Amélie ne vit plus rien que les lumières s'allumant de place en place: — Allons, dit-elle, il est temps. Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention à Amélie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui était venue voir celle-ci et que celle-ci allait reconduire. Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant l'église de Brou. Il était dix heures un quart à peu près lorsque Charlotte frappa à la porte de la prison. Le père Courtois vint ouvrir. Nous avons dit quelles étaient les opinions politiques du digne geôlier. Le père Courtois était royaliste. Il avait donc été pris d'une profonde sympathie pour les quatre condamnés; il espérait, comme tout le monde, que madame de Montrevel, dont on connaissait le désespoir, obtiendrait leur grâce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans manquer à ses devoirs, il avait adouci la captivité de ses prisonniers en écartant d'eux toute rigueur inutile. Il est vrai que, d'un autre côté, malgré cette sympathie, il avait refusé soixante mille francs en or — somme qui, à cette époque, valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui — pour les sauver. Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille Charlotte, il avait autorisé Amélie, déguisée en Bressane, à assister au jugement. On se rappelle les soins et les égards que le digne homme avait eus pour Amélie, lorsque elle-même avait été prisonnière avec madame de Montrevel. Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se laissa facilement attendrir. Charlotte lui dit que sa jeune maîtresse allait dans la nuit même partir pour Paris, afin de hâter la grâce, et qu'avant de partir elle venait prendre congé du baron de Sainte-Hermine et lui demander ses instructions pour agir. Il y avait cinq portes à forcer pour gagner celle de la rue: un corps de garde dans la cour, une sentinelle intérieure et une extérieure; par conséquent, le père Courtois n'avait point à craindre que les prisonniers s'évadassent. Il permit donc qu'Amélie vît Morgan. Qu'on nous excuse de dire tantôt Morgan, tantôt Charles, tantôt le baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette triple appellation, nous désignons le même homme. Le père Courtois prit une lumière et marcha devant Amélie. La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir par la malle-poste, tenait à la main un sac de nuit. Charlotte suivait sa maîtresse. — Vous reconnaîtrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est celui où vous avez été enfermée avec madame votre mère. Le chef de ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine, m'a demandé comme une faveur la cage n° 4. Vous savez que c'est le nom que nous donnons à nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui refuser cette consolation, sachant que le pauvre garçon vous aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amélie: ce secret ne sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a demandé où était le lit de votre mère, où était le vôtre; je le lui ai dit. Alors, il a désiré que sa couchette fût placée juste au même endroit où la vôtre se trouvait; ce n'était pas difficile: non seulement elle était au même endroit, mais encore c'était la même: De sorte que, depuis le jour de son entrée dans votre prison, le pauvre jeune homme est resté presque constamment couché. Amélie poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; elle sentit, chose qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps, une larme prête à mouiller sa paupière. Elle était donc aimée comme elle aimait, et c'était une bouche étrangère et désintéressée qui lui en donnait la preuve. Au moment d'une séparation éternelle, cette conviction était le plus beau diamant qu'elle pût trouver dans l'écrin de la douleur. Les portes s'ouvrirent les unes après les autres devant le père Courtois. Arrivée à la dernière, Amélie mit la main sur l'épaule du geôlier. Il lui semblait entendre quelque chose comme un chant. Elle écouta avec plus d'attention: une voix disait des vers. Mais cette voix n'était point celle de Morgan; cette voix lui était inconnue. C'était à la fois quelque chose de triste comme une élégie, de religieux comme un psaume. La voix disait: J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence; Il a vu mes pleurs pénitents; Il guérit mes remords, il m'arme de constance: Les malheureux sont ses enfants, Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère; »Qu'il meure, et sa gloire avec lui!» Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père: »Leur haine sera ton appui.» À tes plus chers amis ils ont prêté leur rage; Tout trompe ta simplicité: Celui que tu nourris court vendre ton image, Noir de sa méchanceté. Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramène Un vrai remords né de douleurs; Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine D'être faible dans les malheurs. J'éveillerai pour toi la pitié, la justice De l'incorruptible avenir: Eux-mêmes épureront, par leur long artifice, Ton honneur qu'ils pensent ternir. Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre L'innocence et son noble orgueil; Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre, Veillerez près de mon cercueil! Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour, et je meurs; Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs. Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure, Et vous, riant exil des bois! Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature, Salut pour la dernière fois! Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée Tant d'amis sourds à mes adieux! Qu'ils meurent pleins de jour! que leur mort soit pleurée Qu'un ami leur ferme les yeux! La voix se tut; sans doute, la dernière strophe était dite. Amélie, qui n'avait pas voulu interrompre la méditation suprême des condamnés et qui avait reconnu la belle ode de Gilbert, écrite par lui sur le grabat d'un hôpital, la veille de sa mort, fit signe au geôlier qu'il pouvait ouvrir. Le père Courtois qui, tout geôlier qu'il était, semblait partager l'émotion de la jeune fille, fit le plus doucement possible qu'il put tourner la clef dans la serrure: la porte s'ouvrit. Amélie embrassa d'un coup d'oeil l'ensemble du cachot et des personnages qui l'habitaient. Valensolle, debout, appuyé à la muraille, tenait encore à la main le livre où il venait de lire les vers qu'Amélie avait entendus; Jahiat était assis près d'une table, la tête appuyée sur sa main; Ribier était assis sur la table même; près de lui, au fond, Sainte-Hermine, les yeux fermés, et comme s'il eût été plongé dans le plus profond sommeil, était couché sur le lit. À la vue de la jeune fille qu'ils reconnurent pour Amélie, Jahiat et Ribier se levèrent. Morgan resta immobile; il n'avait rien entendu. Amélie alla droit à lui, et comme si le sentiment qu'elle éprouvait pour son amant était sanctifié par l'approche de la mort, sans s'inquiéter de la présence de ses trois amis, elle s'approcha de Morgan, et, tout en appuyant ses lèvres sur les lèvres du prisonnier, elle murmura: — Réveille-toi, mon Charles; c'est ton Amélie qui vient tenir sa parole. Morgan jeta un cri joyeux et enveloppa la jeune fille de ses deux bras. — Monsieur Courtois, dit Montbar, vous êtes un brave homme; laissez ces deux pauvres jeunes gens ensemble: ce serait une impiété que de troubler par notre présence les quelques minutes qu'ils ont encore à rester ensemble sur cette terre. Le père Courtois, sans rien dire, ouvrit la porte du cachot voisin. Valensolle, Jahiat et de Ribier y entrèrent: il ferma la porte sur eux. Puis, faisant signe à Charlotte de le suivre, il sortit à son tour. Les deux amants se trouvèrent seuls. Il y a des scènes qu'il ne faut pas tenter de peindre, des paroles qu'il ne faut pas essayer de répéter; Dieu, qui les écoute de son trône immortel, pourrait seul dire ce qu'elles contiennent de sombres joies et de voluptés amères. Au bout d'une heure, les deux jeunes gens entendirent la clef tourner de nouveau dans la serrure. Ils étaient tristes, mais calmes, et la conviction que leur séparation ne serait pas longue leur donnait cette douce sérénité. Le digne geôlier avait l'air plus sombre et plus embarrassé encore à cette seconde apparition qu'à la première. Morgan et Amélie le remercièrent en souriant. Il alla à la porte du cachot où étaient enfermés les trois amis et ouvrit cette porte en murmurant — Par ma foi, c'est bien le moins qu'ils passent cette nuit ensemble, puisque c'est leur dernière nuit. Valensolle, Jahiat et Ribier rentrèrent. Amélie, en tenant Morgan enveloppé dans son bras gauche, leur tendit la main à tous les trois. Tous les trois baisèrent, l'un après l'autre, sa main froide et humide, puis Morgan la conduisit jusqu'à la porte. — Au revoir! dit Morgan. — À bientôt! dit Amélie. Et ce rendez-vous pris dans la tombe fut scellé d'un long baiser, après lequel ils se séparèrent avec un gémissement si douloureux, qu'on eût dit que leurs deux coeurs venaient de se briser en même temps. La porte se referma derrière Amélie, les verrous et les clefs grincèrent. — Eh bien? demandèrent ensemble Valensolle, Jahiat et Ribier. — Voici, répondit Morgan en vidant sur la table le sac de nuit. Les trois jeunes gens poussèrent un cri de joie en voyant ces pistolets brillants et ces lames aiguës. C'était ce qu'ils pouvaient désirer de plus après la liberté; c'était la joie douloureuse et suprême de se sentir maîtres de leur vie, et, à la rigueur, de celle des autres. Pendant ce temps, le geôlier reconduisait Amélie jusqu'à la porte de la rue. Arrivé là, il hésita un instant; puis, enfin, l'arrêtant par le bras: — Mademoiselle de Montrevel, lui dit-il, pardonnez-moi de vous causer une telle douleur, mais il est inutile que vous alliez à Paris... — Parce que le pourvoi est rejeté et que l'exécution a lieu demain, n'est-ce pas? répondit Amélie. Le geôlier, dans son étonnement, fit un pas en arrière. — Je le savais, mon ami, continua Amélie. Puis, se tournant vers sa femme de chambre: — Conduis-moi jusqu'à la prochaine église, Charlotte, dit-elle; tu viendras m'y reprendre demain lorsque tout sera fini. La prochaine église n'était pas bien éloignée: c'était Sainte- Claire. Depuis trois mois à peu près, sous les ordres du premier consul, elle venait d'être rendue au culte. Comme il était tout près de minuit, l'église était fermée; mais Charlotte connaissait la demeure du sacristain et elle se chargea de l'aller éveiller. Amélie attendit debout, appuyée contre la muraille, aussi immobile que les figures de pierre qui ornent la façade. Au bout d'une demi-heure, le sacristain arriva. Pendant cette demi-heure, Amélie avait vu passer une chose qui lui avait paru lugubre. C'étaient trois hommes vêtus de noir, conduisant une charrette, qu'à la lueur de la lune elle avait reconnue être peinte en rouge. Cette charrette portait des objets informes: planches démesurées, échelles étranges peintes de la même couleur; elle se dirigeait du côté du bastion Montrevel, c'est-à-dire vers la place des exécutions. Amélie devina ce que c'était; elle tomba à genoux et poussa un cri. À ce cri, les hommes vêtus de noir se retournèrent; il leur sembla qu'une des sculptures du porche s'était détachée de sa niche et s'était agenouillée. Celui qui paraissait être le chef des hommes noirs fit quelques pas vers Amélie. — Ne m'approchez pas, monsieur! cria celle-ci; ne m'approchez pas! L'homme reprit humblement sa place et continua son chemin. La charrette disparut au coin de la rue des Prisons; mais le bruit de ses roues retentit encore longtemps sur le pavé, et dans le coeur d'Amélie. Lorsque le sacristain et Charlotte revinrent, ils trouvèrent la jeune fille à genoux. Le sacristain fit quelques difficultés pour ouvrir l'église à une pareille heure; mais une pièce d'or et le nom de mademoiselle de Montrevel levèrent ses scrupules. Une seconde pièce d'or le détermina à illuminer une petite chapelle. C'était celle où, tout enfant, Amélie avait fait sa première communion. Cette chapelle illuminée, Amélie s'agenouilla au pied de l'autel et demanda qu'on la laissât seule. Vers trois heures du matin, elle vit s'éclairer la fenêtre aux vitraux de couleurs qui surmontait l'autel de la Vierge. Cette fenêtre s'ouvrait par hasard à l'orient, de sorte que le premier rayon du soleil vint droit à la jeune fille comme un messager de Dieu. Peu à peu, la ville s'éveilla: Amélie remarqua qu'elle était plus bruyante que d'habitude; bientôt même les voûtes de l'église tremblèrent, au bruit des pas d'une troupe de cavaliers; cette troupe se rendait du côté de la prison. Un peu avant neuf heures, la jeune fille entendit une grande rumeur, et il lui sembla que chacun se précipitait du même côté. Elle essaya de s'enfoncer plus avant encore dans la prière pour ne plus entendre ces différents bruits, qui parlaient à son coeur une langue inconnue, et dont cependant les angoisses qu'elle éprouvait lui disaient tout bas qu'elle comprenait chaque mot. C'est que, en effet, il se passait à la prison une chose terrible, et qui méritait bien que tout le monde courût la voir. Lorsque, vers neuf heures du matin, le père Courtois était entré dans leur cachot, pour annoncer aux condamnés tout à la fois que leur pourvoi était rejeté et qu'ils devaient se préparer à la mort, il les avait trouvés tous les quatre armés jusqu'aux dents. Le geôlier, pris à l'improviste, fut attiré dans le cachot, la porte fut fermée derrière lui; puis, sans qu'il essayât même de se défendre, tant sa surprise était inouïe, les jeunes gens lui arrachèrent son trousseau de clefs, et, ouvrant puis refermant la porte située en face de celle par laquelle le geôlier était entré, ils le laissèrent enfermé à leur place, et se trouvèrent, eux, dans le cachot voisin, où, la veille, Valensolle, Jahiat et Ribier avaient attendu que l'entrevue entre Morgan et Amélie fût terminée. Une des clefs du trousseau ouvrait la seconde porte de cet autre cachot; cette porte donnait sur la cour des prisonniers. La cour des prisonniers était, elle, fermée par trois portes massives qui, toutes trois, donnaient dans une espèce de couloir donnant lui-même dans la loge du concierge du présidial. De cette loge du concierge du présidial, on descendait par quinze marches dans le préau du parquet, vaste cour fermée par une grille. D'habitude, cette grille n'était fermée que la nuit. Si, par hasard, les circonstances ne l’avaient pas fait fermer le jour, il était possible que cette ouverture présentât une issue à leur fuite. Morgan trouva la clef de la cour des prisonniers, l'ouvrit, se précipita, avec ses compagnons, de cette cour dans la loge du concierge du présidial, et s'élança sur le perron donnant dans le préau du tribunal. Du haut de cette espèce de plate-forme, les quatre jeunes gens virent que tout espoir était perdu. La grille du préau était fermée, et quatre-vingts hommes à peu près, tant gendarmes que dragons, étaient rangés devant cette grille. À la vue des quatre condamnés libres et bondissant de la loge du Concierge sur le perron, un grand cri, cri d'étonnement et de terreur tout à la fois, s'éleva de la foule. En effet, leur aspect était formidable. Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, et peut-être aussi pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite sur une toile blanche, ils étaient nus jusqu'à la ceinture. Un mouchoir, noué autour de leur taille, était hérissé d'armes. Il ne leur fallut qu'un regard pour comprendre qu'ils étaient maîtres de leur vie, mais qu'ils ne l'étaient pas de leur liberté. Au milieu des clameurs qui s'élevaient de la foule et du cliquetis des sabres qui sortaient des fourreaux, ils conférèrent un instant. Puis, après leur avoir serré la main, Montbar se détacha de ses compagnons, descendit les quinze marches et s'avança vers la grille. Arrivé à quatre pas de cette grille, il jeta un dernier regard et un dernier sourire à ses compagnons, salua gracieusement la foule redevenue muette, et, s'adressant aux soldats: — Très bien, messieurs les gendarmes! Très bien, messieurs les dragons! dit-il. Et, introduisant dans sa bouche l'extrémité du canon d'un de ses pistolets, il se fit sauter la cervelle. Des cris confus et presque insensés suivirent l'explosion, mais cessèrent presque aussitôt; Valensolle descendit à son tour: lui tenait simplement à la main un poignard à lame droite, aiguë, tranchante. Ses pistolets, dont il ne paraissait pas disposé à faire usage, étaient restés à sa ceinture. Il s'avança vers une espèce de petit hangar supporté par trois colonnes, s'arrêta à la première colonne, y appuya le pommeau du poignard, dirigea la pointe vers son coeur, prit la colonne entre ses bras, salua une dernière fois ses amis, et serra la colonne jusqu'à ce que la lame tout entière eût disparu dans sa poitrine. Il resta un instant encore debout; mais une pâleur mortelle s'étendit sur son visage, puis ses bras se détachèrent, et il tomba mort au pied de la colonne. Cette fois la foule resta muette. Elle était glacée d'effroi. C'était le tour de Ribier: lui tenait à la main ses deux pistolets. Il s'avança jusqu'à la grille; puis, arrivé là, il dirigea les canons de ses pistolets sur les gendarmes. Il ne tira pas, mais les gendarmes tirèrent. Trois ou quatre coups de feu se firent entendre, et Ribier tomba percé de deux balles. Une sorte d'admiration venait de faire, parmi les assistants, place aux sentiments divers qui, à la vue de ces trois catastrophes successives, s'étaient succédé dans son coeur. Elle comprenait que ces jeunes gens voulaient bien mourir, mais qu'ils tenaient à mourir comme ils l'entendraient, et surtout, comme des gladiateurs antiques, à mourir avec grâce. Elle fit donc silence lorsque Morgan, resté seul, descendit, en souriant, les marches du perron, et fit signe qu'il voulait parler. D'ailleurs, que lui manquait-il, à cette foule avide de sangs? On lui donnait plus qu'on ne lui avait promis. On lui avait promis quatre morts, mais quatre morts uniformes, quatre têtes tranchées; et on lui donnait quatre morts différentes, pittoresques, inattendues; il était donc bien naturel qu'elle fît silence lorsqu'elle vit s'avancer Morgan. Morgan ne tenait à la main ni pistolets, ni poignard; poignard et pistolets reposaient à sa ceinture. Il passa près du cadavre de Valensolle et vint se placer entre ceux de Jahiat et de Ribier. — Messieurs, dit-il, transigeons. Il se fit un silence comme si la respiration de tous les assistants était suspendue. — Vous avez eu un homme qui s'est brûlé la cervelle (il désigna Jahiat); un autre qui s'est poignardé (il désigna Valensolle); un troisième qui a été fusillé (il désigna Ribier); vous voudriez voir guillotiner le quatrième, je comprends cela. Il passa un frissonnement terrible dans la foule. — Eh bien, continua Morgan, je ne demande pas mieux que de vous donner cette satisfaction. Je suis prêt à me laisser faire, mais je désire aller à l'échafaud de mon plein gré et sans que personne me touche; celui qui m'approche, je le brûle, si ce n'est monsieur, continua Morgan en montrant le bourreau. C'est une affaire que nous avons ensemble et qui, de part et d'autre, ne demande que des procédés. Cette demande, sans doute, ne parut pas exorbitante à la foule, car de toute part on entendit crier: — Oui! oui! oui! L'officier de gendarmerie vit que ce qu'il y avait de plus court était de passer par où voulait Morgan. — Promettez-vous, dit-il, si l'on vous laisse les pieds et les mains libres, de ne point chercher à vous échapper? — J'en donne ma parole d'honneur, reprit Morgan. — Eh bien, dit l'officier de gendarmerie, éloignez-vous et laissez-nous enlever les cadavres de vos camarades. — C'est trop juste, dit Morgan. Et il alla, à dix pas d'où il était, s'appuyer contre la muraille. La grille s'ouvrit. Les trois hommes vêtus de noir entrèrent dans la cour, ramassèrent l'un après l’autre les trois corps. Ribier n'était point tout à fait mort; il rouvrit les yeux et parut chercher Morgan. — Me voilà, dit celui-ci, sois tranquille, cher ami, j'en suis. Ribier referma les yeux sans faire entendre une parole. Quand les trois corps furent emportés: — Monsieur, demanda l'officier de gendarmerie à Morgan, êtes-vous prêt? — Oui, monsieur, répondit Morgan en saluant avec une exquise politesse. — Alors, venez. — Me voici, dit Morgan. Et il alla prendre place entre le peloton de gendarmerie et le détachement de dragons. — Désirez-vous monter dans la charrette ou aller à pied, monsieur? demanda le capitaine. — À pied, à pied, monsieur: je tiens beaucoup à ce que l'on sache que c'est une fantaisie que je me passe en me laissant guillotiner; mais je n'ai pas peur. Le cortège sinistre traversa la place des Lices, et longea les murs du jardin de l'hôtel Montbazon. La charrette traînant les trois cadavre marchait la première; puis venaient les dragons; puis Morgan, marchant seul dans un intervalle libre d'une dizaine de pas; puis les gendarmes, précédés de leur capitaine. À l'extrémité du mur, le cortège tourna à gauche. Tout à coup, par l’ouverture qui se trouvait alors entre le jardin et la grande halle, Morgan aperçut l’échafaud qui dressait vers le ciel ses deux poteaux rouges comme deux bras sanglants. — Pouah! dit-il, je n'avais jamais vu de guillotine, et je ne savais point que ce fût aussi laid que cela. Et, sans autre explication, tirant son poignard de sa ceinture, il se le plongea jusqu'au manche dans la poitrine. Le capitaine de gendarmerie vit le mouvement sans pouvoir le prévenir et lança son cheval vers Morgan, resté debout, au grand étonnement de tout le monde et de lui-même. Mais Morgan, tirant un de ses pistolets de sa ceinture et l’armant: — Halte-là! dit-il; il est convenu que personne ne me touchera; je mourrai seul ou nous mourrons trois; c'est à choisir. Le capitaine fit faire à son cheval un pas à reculons. — Marchons, dit Morgan. Et, en effet, il se remit en marche. Arrivé au pied de la guillotine, Morgan tira le poignard de sa blessure et s'en frappa une seconde fois aussi profondément que la première. Un cri de rage plutôt que de douleur lui échappa. — Il faut, en vérité, que j'aie l'âme chevillée dans le corps, dit-il. Puis, comme les aides voulaient l'aider à monter l'escalier au haut duquel l'attendait le bourreau: — Oh! dit-il, encore une fois, que l'on ne me touche pas! Et il monta les six degrés sans chanceler. Arrivé sur la plate-forme, il tira le poignard de sa blessure et s'en donna un troisième coup. Alors un effroyable éclat de rire sortit de sa bouche, et jetant aux pieds du bourreau le poignard qu'il venait d'arracher de sa troisième blessure, aussi inutile que les deux premières: — Par ma foi! dit-il, j'en ai assez; à ton tour, et tire-toi de là comme tu pourras. Une minute après, la tête de l’intrépide jeune homme tombait sur l'échafaud, et, par un phénomène de cette implacable vitalité qui s'était révélée en lui, bondissait et roulait hors de l'appareil du supplice. Allez à Bourg comme j'y ai été, et l'on vous dira qu'en bondissant, cette tête avait prononcé le nom d'Amélie. Les morts furent exécutés après le vivant; de sorte que les spectateurs, au lieu de perdre quelque chose aux événements que nous venons de raconter, eurent double spectacle.
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Chapitre II
Le lendemain du jour où la porte d'Amyclès s'était ouverte pour Lucius, le jeune Romain, Acté et son père, réunis dans le triclinium, autour d'une table près d'être servie, se préparaient à tirer aux dés la royauté du festin. Le vieillard et la jeune fille avaient voulu la décerner à l'étranger; mais leur hôte, soit superstition, soit respect, avait refusé la couronne: on apporta en conséquence les tali, et l'on remit le cornet au vieillard, qui fit le coup d'Hercule. Acté jeta les dés à son tour, et leur combinaison produisit le coup du char; enfin elle passa le cornet au jeune Romain, qui le prit avec une inquiétude visible, le secoua longtemps, le renversa en tremblant sur la table, et poussa un cri de joie en regardant le résultat produit: il avait amené le coup de Vénus, qui l'emporte sur tous les autres. — Vois, Sporus, s'écria-t-il en idiome latin, vois, décidément les dieux sont pour nous, et Jupiter n'oublie pas qu'il est le chef de ma race: le coup d'Hercule, le coup du char et le coup de Vénus, y a-t-il plus heureuse combinaison pour un homme qui vient disputer les prix de la lutte, de la course et du chant, et à la rigueur le dernier ne me promet-il pas un double triomphe? — Tu es né dans un jour heureux, répondit l'enfant, et le soleil t'a touché avant que tu touchasses la terre: cette fois comme toujours tu triompheras de tous tes concurrents. — Hélas! il y eu une époque, répondit en soupirant le vieillard, adoptant la langue que parlait l'étranger, où la Grèce t'aurait offert des adversaires dignes de te disputer la victoire: mais nous ne sommes plus au temps où Milon le Crotoniate fut couronné six fois aux jeux pythiens, et où l'Athénien Alcibiade envoyait sept chars aux jeux olympiques, et remportait quatre prix. La Grèce avec sa liberté a perdu ses arts et sa force, et Rome, à compter de Cicéron, nous a envoyé tous ses enfants pour nous enlever toutes nos palmes. Que Jupiter, dont tu te vantes de descendre, te protège donc, jeune homme! car après l'honneur de voir remporter la victoire par un de mes concitoyens, le plus grand plaisir que je puisse éprouver est de la voir favoriser mon hôte: apporte donc les couronnes de fleurs, ma fille, en attendant les couronnes de laurier. Acté sortit et rentra presque aussitôt avec une couronne de myrte et de safran pour Lucius, une couronne d'ache et de lierre pour son père, et une couronne de lis et de roses pour elle: outre celles-là, un jeune esclave en apporta d'autres plus grandes, que les convives se passèrent autour du cou. Alors Acté s'assit sur le lit de droite, Lucius se coucha à la place consulaire, et le vieillard, debout au milieu de sa fille et de son hôte, fit une libation de vin et une prière aux dieux, puis il se coucha à son tour, en disant au jeune Romain: — Tu le vois, mon fils, nous sommes dans les conditions prescrites, puisque le nombre des convives, si l'on en croit un de nos poètes, ne doit pas être au-dessous de celui des Grâces, et ne doit pas dépasser celui des Muses. Esclaves, servez la première table. On apporta un plateau tout garni; les serviteurs se tinrent prêts à obéir au premier geste, Sporus se coucha aux pieds de son maître, lui offrant ses longs cheveux pour essuyer ses mains, et le scissor commença ses fonctions. Au commencement du second service, et lorsque l'appétit des convives commença de s'apaiser, le vieillard fixa les yeux sur son hôte, et, après avoir regardé quelque temps, avec l'expression bienveillante de la vieillesse, la belle figure de Lucius, à qui ses cheveux blonds et sa barbe dorée donnaient une expression étrange: — Tu viens de Rome? lui dit-il. — Oui, mon père, répondit le jeune homme. — Directement? — Je me suis embarqué au port d'Ostie. — Les dieux veillaient toujours sur le divin empereur et sur sa mère? — Toujours. — Et César préparait-il quelque expédition guerrière? — Aucun peuple n'est révolté dans ce moment. César, maître du monde, lui a donné la paix pendant laquelle fleurissent les arts: il a fermé le temple de Janus, puis il a pris sa lyre pour rendre grâce aux dieux. — Et ne craint-il pas que pendant qu'il chante d'autres ne règnent? — Ah! fit Lucius en fronçant le sourcil, en Grèce aussi l'on dit donc que César est un enfant? — Non; mais on craint qu'il ne tarde encore longtemps à devenir un homme. — Je croyais qu'il avait pris la robe virile aux funérailles de Britannicus? — Britannicus était depuis longtemps condamné par Agrippine. — Oui, mais c'est César qui l'a tué, je vous en réponds, moi; n'est-ce pas Sporus? L'enfant leva la tête et sourit. — Il a assassiné son frère! s'écria Acté. — Il a rendu au fils la mort que la mère avait voulu lui donner. Ne sais-tu donc pas, jeune fille, alors demande-le à ton père qui paraît savant en ces sortes de choses, que Messaline envoya un soldat pour tuer Néron dans son berceau, et que le soldat allait frapper, lorsque deux serpents sont sortis du lit de l'enfant et ont mis en fuite le centurion?... Non, non, rassure-toi, mon père, Néron n'est point un imbécile comme Claudius, un fou comme Caligula, un lâche comme Tibère, ni un histrion comme Auguste. — Mon fils, dit le vieillard effrayé, fais-tu attention que tu insultes des dieux? — Plaisants dieux, par Hercule! s'écria Lucius; plaisant dieu qu'Octave qui avait peur du chaud, peur du froid, peur du tonnerre; qui vint d'Apollonie et se présenta aux vieilles légions de César en boitant comme Vulcain; plaisant dieu dont la main était si faible qu'elle ne pouvait parfois supporter le poids de sa plume; qui a vécu sans oser être une fois empereur, et qui est mort en demandant s'il avait bien joué son rôle! Plaisant dieu que Tibère, avec son Olympe de Caprée, dont il n'osait pas sortir, et où il se tenait comme un pirate sur un vaisseau à l'ancre, ayant à sa droite Trasylle qui dirigeait son âme, et à sa gauche Chariclès qui gouvernait son corps; qui, possédant le monde, sur lequel il pouvait étendre ses ailes comme un aigle, se retira dans le creux d'un rocher comme un hibou! Plaisant dieu que Caligula, à qui un breuvage avait tourné la tête, et qui se crut aussi grand que Xercès parce qu'il avait jeté un pont de Pouzzoles à Baïa, et aussi puissant que Jupiter parce qu'il imitait le bruit de la foudre en faisant rouler un char de bronze sur un pont d'airain; qui se disait le fiancé de la lune, et que Chérea et Sabinus ont envoyé de vingt coups d'épée consommer son mariage au ciel! Plaisant dieu que Claude qu'on a trouvé derrière une tapisserie quand on le cherchait sur un trône; esclave et jouet de ses quatre épouses, qui signait le contrat de mariage de Messaline, sa femme, avec Silius son affranchi! Plaisant dieu dont les genoux ployaient à chaque pas, dont la bouche écumait à chaque parole, qui bégayait de la langue et qui tremblait de la tête! Plaisant dieu qui vécut méprisé sans savoir se faire craindre, et qui mourut pour avoir mangé des champignons cueillis par Halotus, épluchés par Agrippine, et assaisonnés par Locuste! Ah, les plaisants dieux encore une fois, et quelle noble figure ils doivent faire dans l'Olympe, près d'Hercule, le porte-massue, près de Castor, le conducteur de chars, et près d'Apollon, le maître de la lyre! Quelques instants de silence succédèrent à cette brusque et sacrilège sortie. Amyclès et Acté regardaient leur hôte avec étonnement, et la conversation interrompue n'avait point encore repris son cours, lorsqu'un esclave entra, annonçant un messager de la part de Cneus Lentulus, le proconsul: le vieillard demanda si le messager s'adressait à lui ou à son hôte. L'esclave répondit qu'il l'ignorait; le licteur fut introduit. Il venait pour l'étranger: le proconsul avait appris l'arrivée d'un navire dans le port, il savait que le maître de ce navire avait intention de disputer les prix, et il lui faisait donner l'ordre de venir inscrire son nom au palais préfectoral, et déclarer à laquelle des trois couronnes il aspirait. Le vieillard et Acté se levèrent pour recevoir les ordres du proconsul; Lucius les écouta couché. Lorsque le licteur eut fini, Lucius tira de sa poitrine des tablettes d'ivoire enduites de cire, écrivit sur une des feuilles quelques lignes avec un stylet, appuya le chaton de sa bague au-dessous, et remit la réponse au licteur, en lui donnant l'ordre de la porter à Lentulus. Le licteur étonné hésita; Lucius fit un geste impératif; le soldat s'inclina et sortit. Alors Lucius fit claquer ses doigts pour appeler son esclave, tendit sa coupe que l'échanson remplit de vin, en but une partie à la prospérité de son hôte et de sa fille, et donna le reste à Sporus. — Jeune homme, dit le vieillard, en interrompant le silence, tu te dis Romain, et cependant j'ai peine à le croire: si tu avais vécu dans la ville impériale, tu aurais appris à mieux obéir aux ordres des représentants de César: le proconsul est ici maître aussi absolu et aussi respecté que Claudius Néron l'est à Rome. — As-tu oublié que les dieux au commencement du repas m'ont fait momentanément l'égal de l'empereur, en m'élisant roi du festin? Et quand as-tu vu un roi descendre de son trône pour se rendre aux ordres d'un proconsul? — Tu as donc refusé? dit Acté avec effroi. — Non, mais j'ai écrit à Lentulus que, s'il était curieux de savoir mon nom, et dans quel but j'étais venu à Corinthe, il n'avait qu'à venir le demander lui même. — Et tu crois qu'il viendra? s'écria le vieillard. — Sans doute, répondit Lucius. — Ici, dans ma maison? — Écoute, dit Lucius. — Qu'y a-t-il? — Le voilà qui frappe à la porte: je reconnais le bruit des faisceaux. Fais ouvrir, mon père, et laisse-nous seuls. Le vieillard et sa fille se levèrent étonnés et allèrent eux-mêmes à la porte; Lucius resta couché. Il ne s'était point trompé: c'était Lentulus lui-même; son front humide de sueur indiquait quelle promptitude il avait mise à se rendre à l'invitation de l'étranger: il demanda d'une voix rapide et altérée où était le noble Lucius, et, dès qu'on lui eut indiqué la chambre, il mit bas sa toge et entra dans le triclinium, qui se referma sur lui et dont les licteurs gardèrent aussitôt la porte. Nul ne sut ce qui se passa dans cette entrevue. Au bout d'un quart-d'heure seulement le consul sortit, et Lucius vint rejoindre Amyclès et Acté sous le péristyle où ils se promenaient; sa figure était calme et souriante. — Mon père, lui dit-il, la soirée est belle, ne voudrais-tu pas accompagner ton hôte jusqu'à la citadelle, d'où l'on dit qu'on embrasse une vue magnifique? puis je suis curieux de savoir si l'on a exécuté les ordres de César, qui, lorsqu'il a su que des jeux devaient être célébrés à Corinthe, a renvoyé l'ancienne statue de Vénus, afin qu'elle fût propice aux Romains qui viendraient vous disputer les couronnes. — Hélas! mon fils, répondit Amyclès, je suis maintenant trop vieux pour servir de guide dans la montagne; mais voici Acté, qui est légère comme une nymphe, et qui t'accompagnera. — Merci, mon père, je n'avais point demandé cette faveur de peur que Vénus ne fût jalouse, et ne se vengeât sur moi de la beauté de ta fille: mais tu me l'offres, j'aurai le courage de l'accepter. Acté sourit en rougissant, et, sur un signe de son père, elle courut chercher un voile et revint aussi chastement drapée qu'une matrone romaine. — Ma soeur a-t-elle fait quelque voeu, dit Lucius, ou bien, sans que je le sache, serait-elle prêtresse de Minerve, de Diane ou de Vesta? — Non, mon fils, dit le vieillard en prenant le Romain par le bras et en le tirant à l'écart; mais Corinthe est la ville des courtisanes, tu le sais: en mémoire de ce que leur intercession a sauvé la ville de l'invasion de Xercès, nous les avons fait peindre dans un tableau, comme les Athéniens les portraits de leurs capitaines après la bataille de Marathon; depuis lors, nous craignons tellement d'en manquer, que nous en faisons acheter à Byzance, dans les îles de l'Archipel et jusqu'en Sicile. On les reconnaît à leur visage et à leur sein découvert. Rassure-toi, Acté n'est point une prêtresse de Minerve, de Diane ni de Vesta; mais elle craint d'être prise pour une adoratrice de Vénus. Puis, haussant la voix: Allez, mes enfants, va ma fille, continua le vieillard, et, du haut de la colline, rappelle à notre hôte, en lui montrant les lieux qui les gardent, tous les vieux souvenirs de la Grèce: le seul bien qui reste à l'esclave et que ne peuvent lui arracher ses maîtres, c'est la mémoire du temps où il était libre. Lucius et Acté se mirent en route, et en peu d'instants le Romain et la jeune fille eurent atteint la porte du nord, et s'engagèrent dans le chemin qui conduit à la citadelle. Quoiqu'à vol d'oiseau elle parût à cinq cents pas à peine de la ville, il se repliait en tant de manières, qu'ils furent près d'une heure à le parcourir. Deux fois sur la route Acté s'arrêta: la première, pour montrer à Lucius le tombeau des enfants de Médée; la seconde, pour lui faire remarquer la place où Bellérophon reçut des mains de Minerve le cheval Pégase; enfin ils arrivèrent à la citadelle, et, à l'entrée d'un temple qui y attenait, Lucius reconnut la statue de Vénus couverte d'armes brillantes, ayant à sa droite celle de l'Amour, et à sa gauche celle du Soleil, le premier dieu qu'on ait adoré à Corinthe: Lucius se prosterna et fit sa prière. Cet acte de religion accompli, les deux jeunes gens prirent un sentier qui traversait le bois sacré et conduisait au sommet de la colline. La soirée était superbe, le ciel pur et la mer tranquille. La Corinthienne marchait devant, pareille à Vénus conduisant Énée sur la route de Carthage; et Lucius, qui venait derrière elle, s'avançait au travers d'un air embaumé des parfums de sa chevelure; de temps en temps elle se retournait, et comme, en sortant de la ville, elle avait rabattu son voile sur ses épaules, le Romain dévorait de ses yeux ardents cette tête charmante à laquelle la marche donnait une animation nouvelle, et ce sein qu'il voyait haleter à travers la légère tunique qui le recouvrait. À mesure qu'ils montaient, le panorama prenait de l'étendue. Enfin à l'endroit le plus élevé de la colline, Acté s'arrêta sous un mûrier, et, s'appuyant contre lui pour reprendre haleine: — Nous sommes arrivés, dit-elle à Lucius; que dites-vous de cette vue? ne vaut-elle pas celle de Naples? Le Romain s'approcha d'elle sans lui répondre, passa, pour s'appuyer, son bras dans une des branches de l'arbre, et au lieu de regarder le paysage, fixa sur Acté des yeux si brillants d'amour, que la jeune fille, se sentant rougir, se hâta de parler pour cacher son trouble. — Voyez du côté de l'orient, dit-elle; malgré le crépuscule qui commence à s'étendre, voici la citadelle d'Athènes, pareille à un point blanc, et le promontoire de Sunium, qui se découpe sur l'azur des flots comme le fer d'une lance; plus près de nous, au milieu de la mer Saronique, cette île que vous voyez, et qui a la forme d'un fer de cheval, c'est Salamine, où combattit Eschyle et où fut battu Xercès; au-dessous, vers le midi, dans la direction de Corinthe, et à deux cents stades d'ici à peu près, vous pouvez apercevoir Némée et la forêt dans laquelle Hercule tua le lion dont il porta toujours la dépouille comme un trophée de sa victoire; plus loin, au pied de cette chaîne de montagnes qui borne l'horizon, est Épidaure, chère à Esculape; et, derrière elle, Argos, la patrie du roi des rois; à l'occident, noyées dans les flots d'or du soleil couchant, au bout des riches plaines de Sycione, au-delà de cette ligne bleue que forme la mer, comme des vapeurs flottantes sur le ciel, apercevez-vous Samos et Ithaque? Et maintenant tournez le dos à Corinthe et regardez vers le nord: voici, à notre droite, le Cythéron où fut exposé Oedipe; à notre gauche Leuctres où Épaminondas battit les Lacédémoniens; et, en face de nous, Platée où Aristide et Pausanias, vainquirent les Perses; puis, au milieu, et à l'extrémité de cette chaîne de montagnes qui court de Attique en Étolie, l'Hélicon, couvert de pins, de myrtes et de lauriers, et le Parnasse avec ses deux sommets tout blancs de neige, entre lesquels coule la fontaine Castalie, qui a reçu des Muses le don de donner l'esprit portique à ceux qui boivent de ses eaux. — Oui, dit Lucius, ton pays est la terre des grands souvenirs: il est malheureux que tous ses enfants ne les conservent pas avec une religion pareille à la tienne, jeune fille; mais console-toi, si la Grèce n'est plus reine par la force, elle l'est toujours par la beauté, et cette royauté-là est la plus douce et la plus puissante. Acté porta la main à son voile; mais Lucius arrêta sa main. La Corinthienne tressaillit, et cependant n'eut point le courage de la retirer: quelque chose comme un nuage passa devant ses yeux, et, sentant ses genoux faiblir, elle s'appuya contre le tronc du mûrier. On en était à cette heure charmante qui n'est déjà plus le jour et point encore la nuit: le crépuscule, étendu sur toute la partie orientale de l'horizon, couvrait l'Archipel et l'Attique; tandis que du côté opposé, la mer Ionienne, roulant des vagues de feu, et le ciel des nuages d'or, semblaient n'être séparés l'un de l'autre que par le soleil qui, semblable à un grand bouclier rougi à la forge, commençait d'éteindre dans l'eau son extrémité inférieure. On entendait encore bourdonner la ville comme une ruche: mais tous les bruits de la plaine et de la montagne mouraient les uns après les autres; de temps en temps seulement le chant aigu d'un pâtre retentissait du côté de Cythéron, ou le cri d'un matelot tirant sa barque sur la plage montait de la mer Saronique ou du golfe de Crissa. Les insectes de la nuit commençaient à chanter sous l'herbe, et les lucioles, répandues par milliers dans l'air tiède du soir, brillaient comme les étincelles d'un foyer invisible. On sentait que la nature, fatiguée de ses travaux du jour, se laissait aller peu à peu au sommeil, et que dans quelques instants tout se tairait pour ne pas troubler son voluptueux repos. Les jeunes gens eux-mêmes, cédant à cette impression religieuse, gardaient le silence, lorsqu'on entendit du côté du port de Léchée un cri si étrange, qu'Acté frissonna. Le Romain, de son côté, tourna vivement la tête, et ses yeux se portèrent directement sur sa birème qu'on apercevait sur la plage, pareille à un coquillage d'or. Par un sentiment de crainte instinctif, la jeune fille se releva et fil un mouvement pour reprendre le chemin de la ville; mais Lucius l'arrêta: elle céda sans rien dire, et, comme vaincue par une puissance supérieure, s'appuya de nouveau contre l'arbre ou plutôt contre le bras que Lucius avait passé, sans qu'elle s'en aperçût, autour de sa taille, et, laissant tomber sa tête en arrière, elle regarda le ciel les yeux à demi fermés et la bouche à demi close. Lucius la contemplait amoureusement dans cette pose charmante, et, quoiqu'elle sentît les yeux du Romain l'envelopper de leurs rayons ardents, elle n'avait pas la force de s'y soustraire, lorsqu'un second cri, plus rapproché et plus terrible, traversa cet air doux et calme, et vint réveiller Acté de son extase. — Fuyons, Lucius, s'écria-t-elle avec effroi, fuyons! il y a quelque bête féroce qui erre dans la montagne; fuyons. Nous n'avons que le bois sacré à traverser, et nous sommes au temple de Vénus ou à la citadelle. Viens, Lucius, viens. Lucius sourit. — Acté craint-elle quelque chose, dit-il, lorsqu'elle est près de moi? Quant à moi, je sens que pour Acté je braverais tous les monstres qu'ont vaincus Thésée, Hercule et Cadmus. — Mais sais-tu quel est ce bruit? dit la jeune fille tremblante. — Oui; répondit en souriant Lucius, oui, c'est le rauquement du tigre. — Jupiter! s'écria Acté en se jetant dans les bras du Romain; Jupiter, protège-nous! En effet, un troisième cri, plus rapproché et plus menaçant que les deux premiers, venait de traverser l'espace; Lucius y répondit par un cri à peu près pareil. Presqu'au même moment une tigresse bondissante sortit du bois sacré, s'arrêta, se dressant sur ses pattes de derrière comme indécise du chemin; Lucius fit entendre un sifflement particulier, la tigresse s'élança, franchissant myrtes, chênes-verts et lauriers-roses, comme un chien fait de la bruyère, et se dirigea vers lui, rugissante de joie. Tout à coup le Romain sentit peser à son bras la jeune Corinthienne: elle était renversée, évanouie et mourante de terreur. Lorsqu'Acté revint à elle, elle était dans les bras de Lucius, et la tigresse, couchée à leurs pieds, étendait câlinement sur les genoux de son maître sa tête terrible dont les yeux brillaient comme des escarboucles. À cette vue, la jeune fille se rejeta dans les bras de son amant, moitié par terreur, moitié par honte, tout en étendant la main vers sa ceinture dénouée, jetée à quelques pieds d'elle. Lucius vit cette dernière tentative de la pudeur, et, détachant le collier d'or massif qui entourait le cou de la tigresse, et auquel pendait encore un anneau de la chaîne qu'elle avait brisée, il l'agrafa autour de la taille mince et flexible de sa jeune amie; puis, ramassant la ceinture qu'il avait furtivement dénouée, il attacha un bout du ruban au cou de la tigresse, et remit l'autre entre les doigts tremblants d'Acté; alors, se levant tous deux, ils redescendirent silencieusement vers la ville, Acté s'appuyant d'une main sur l'épaule de Lucius, et de l'autre conduisant, enchaînée et docile, la tigresse qui lui avait fait si grande peur. À l'entrée de la ville, ils rencontrèrent l'esclave nubien chargé de veiller sur Phoebé; il l'avait suivie dans la campagne, et l'avait perdue de vue au moment où l'animal, ayant retrouvé la trace de son maître, s'était élancé du côté de la citadelle. En apercevant Lucius, il se mit à genoux, baissant la tête et attendant le châtiment qu'il croyait avoir mérité; mais Lucius était trop heureux en ce moment pour être cruel: d'ailleurs Acté le regardait en joignant les mains. — Relève-toi, Lybicus, dit le Romain: pour cette fois je te pardonne; mais désormais veille mieux sur Phoebé: tu es cause que cette belle nymphe a eu si grande peur qu'elle a pensé en mourir. Allons, mon Ariane, remettez votre tigresse à son gardien; je vous en attellerai une couple à un char d'or et d'ivoire, et je vous ferai passer au milieu d'un peuple qui vous adorera comme une déesse.... C'est bien, Phoebé, c'est bien. Adieu.... Mais la tigresse ne voulut point s'en aller ainsi: elle s'arrêta devant Lucius, se dressa contre lui, et, posant ses deux pattes de devant sur ses épaules, elle le caressa de sa langue en poussant de petits rugissements d'amour. — Oui, oui, dit Lucius à demi-voix; oui, vous êtes une noble bête; et quand nous serons de retour à Rome, je vous donnerai à dévorer une belle esclave chrétienne avec ses deux enfants. Allez, Phoebé, allez. La tigresse obéit comme si elle comprenait cette sanglante promesse, et elle suivit Lybicus, mais non sans se retourner vingt fois encore du côté de son maître; et ce ne fut que lorsqu'il eut disparu avec Acté, pâle et tremblante, derrière la porte de la ville, qu'elle se décida à regagner sans opposition la cage dorée qu'elle habitait à bord du navire. Sous le vestibule de son hôte, Lucius trouva l'esclave cubiculaire: il l'attendait pour le conduire à sa chambre. Le jeune Romain serra la main d'Acté, et suivit l'esclave qui le précédait avec une lampe. Quant à la belle Corinthienne, elle alla, selon son habitude, baiser le front du vieillard qui, la voyant si pâle et si agitée, lui demanda quelle crainte la tourmentait. Alors elle lui raconta la terreur que lui avait faite Phoebé, et comment ce terrible animal obéissait au moindre signe de Lucius. Le vieillard resta un instant pensif; puis avec inquiétude: — Quel est donc cet l'homme, dit-il, qui joue avec les tigres, qui commande aux proconsuls, et qui blasphème les dieux! Acté approcha ses lèvres froides et pâles du front de son père; mais à peine osa-t-elle les poser sur les cheveux blancs du vieillard: elle se retira dans sa chambre, et, tout éperdue, ne sachant si ce qui s'était passé était un songe ou une réalité, elle porta les mains sur elle-même pour s'assurer qu'elle était bien éveillée. Alors elle sentit sous ses doigts le cercle d'or qui avait remplacé sa ceinture virginale, et, s'approchant de la lampe, elle lut sur le collier ces mots qui répondaient si directement à sa pensée: J'appartiens à Lucius.
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Chapitre XXV
Sapho Madame de La Motte, qui ne s'oubliait pas, elle, tira le prélat de la rêverie. — Où me conduit cette voiture? dit-elle. — Comtesse, s'écria le cardinal, ne craignez rien: vous êtes partie de votre maison, eh bien! le carrosse vous y ramène. — Ma maison!... du faubourg? — Oui, comtesse... Une bien petite maison pour contenir tant de charmes. En disant ces mots, le prince saisit une des mains de Jeanne et l'échauffa d'un baiser galant. Le carrosse s'arrêta devant la petite maison où tant de charmes allaient essayer de tenir. Jeanne sauta légèrement en bas de la voiture; le cardinal se préparait à l'imiter. — Ce n'est pas la peine, monseigneur, lui dit tout bas ce démon femelle. — Comment, comtesse, ce n'est pas la peine de passer quelques heures avec vous? — Et dormir, monseigneur? dit Jeanne. — Je crois bien que vous trouverez plusieurs chambres à coucher chez vous, comtesse. — Pour moi, oui; mais pour vous... — Pour moi, non? — Pas encore, dit-elle d'un air si gracieux et si provocant que le refus valait une promesse. — Adieu donc, répliqua le cardinal, si vivement piqué au jeu qu'il oublia un moment toute la scène du bal. — Au revoir, monseigneur. — Au fait, je l'aime mieux ainsi, dit-il en partant. Jeanne entra seule dans sa maison nouvelle. Six laquais, dont le sommeil avait été interrompu par le marteau du coureur, s'alignèrent dans le vestibule. Jeanne les regarda tous avec cet air de supériorité calme que la fortune ne donne pas à tous les riches. — Et les femmes de chambre? dit-elle. L'un des valets s'avança respectueusement. — Deux femmes attendent madame dans la chambre, dit-il. — Appelez-les. Le valet obéit. Deux femmes entrèrent quelques minutes après. — Où couchez-vous d'ordinaire? leur demanda Jeanne. — Mais... nous n'avons pas encore d'habitude, répliqua la plus âgée; nous coucherons où il plaira à madame. — Les clefs des appartements? — Les voici, madame. — Bien, pour cette nuit, vous coucherez hors de la maison. Les femmes regardèrent leur maîtresse avec surprise. — Vous avez un gîte dehors? — Sans doute, madame, mais il est un peu tard; toutefois, si madame veut être seule... — Ces messieurs vous accompagneront, ajouta la comtesse en congédiant les six valets, plus satisfaits encore que les femmes de chambre. — Et... quand reviendrons-nous? dit l'un d'eux avec timidité. — Demain à midi. Les six valets et les deux femmes se regardèrent un instant; puis, tenus en échec par l'oeil impérieux de Jeanne, ils se dirigèrent vers la porte. Jeanne les reconduisit, les mit dehors, et avant de fermer la porte: — Reste-t-il encore quelqu'un dans la maison? dit-elle. — Mon Dieu! non, madame, il ne restera personne. C'est impossible que madame demeure ainsi abandonnée; au moins faut-il qu'une femme veille dans les communs, dans les offices, n'importe où, mais qu'elle veille. — Je n'ai besoin de personne. — Il peut survenir le feu, madame peut se trouver mal. — Bonne nuit, allez tous. Elle tira sa bourse: — Et voilà pour que vous étrenniez mon service, dit-elle. Un murmure joyeux, un remerciement de valets de bonne compagnie, fut la seule réponse, le dernier mot des valets. Tous disparurent en saluant jusqu'à terre. Jeanne les écouta de l'autre côté de la porte: ils se répétaient l'un à l'autre que le sort venait de leur donner une fantasque maîtresse. Lorsque le bruit des voix et le bruit des pas se furent amortis dans le lointain, Jeanne poussa les verrous et dit d'un air triomphant: — Seule! je suis seule ici chez moi! Elle alluma un flambeau à trois branches aux bougies qui brûlaient dans le vestibule, et ferma également les verrous de la porte massive de cette antichambre. Alors commença une scène muette et singulière qui eût bien vivement intéressé l'un de ces spectateurs nocturnes que les fictions du poète ont fait planer au-dessus des villes et des palais. Jeanne visitait ses états; elle admirait, pièce à pièce, toute cette maison dont le moindre détail acquérait à ses yeux une immense valeur depuis que l'égoïsme du propriétaire avait remplacé la curiosité du passant. Le rez-de-chaussée, tout calfeutré, tout boisé, renfermait la salle de bains, les offices, les salles à manger, trois salons et deux cabinets de réception. Le mobilier de ces vastes chambres n'était pas riche comme celui de la Guimard, ou coquet comme celui des amies de M. de Soubise, mais il sentait son luxe de grand seigneur; il n'était pas neuf. La maison eût moins plu à Jeanne si elle eût été meublée de la veille exprès pour elle. Toutes ces richesses antiques, dédaignées par les dames à la mode, ces merveilleux meubles d'ébène sculpté, ces lustres à girandoles de cristal, dont les branchages dorés lançaient du sein des bougies roses des lis brillants; ces horloges gothiques, chefs-d'oeuvre de ciselure et d'émail; ces paravents brodés de figures chinoises, ces énormes potiches du Japon, gonflées de fleurs rares; ces dessus de porte en grisaille ou en couleurs de Boucher ou de Watteau, jetaient la nouvelle propriétaire dans d'indicibles extases. Ici, sur une cheminée, deux tritons dorés soulevaient des gerbes de corail, aux branches desquelles s'accrochaient comme des fruits toutes les fantaisies de la joaillerie de l'époque. Plus loin, sur une console de bois doré à dessus de marbre blanc, un énorme éléphant de céladon, aux oreilles chargées de pendeloques de saphir, supportait une tour pleine de parfums et de flacons. Des livres de femme dorés et enluminés brillaient sur des étagères de bois de rose à coins d'arabesques d'or. Un meuble tout entier de fines tapisseries des Gobelins, chef-d'oeuvre de patience qui avait coûté cent mille livres à la manufacture même, remplissait un petit salon gris et or, dont chaque panneau était une toile oblongue peinte par Vernet ou par Greuze. Le cabinet de travail était rempli des meilleurs portraits de Chardin, des plus fines terres cuites de Clodion. Tout témoignait, non pas de l'empressement qu'un riche parvenu met à satisfaire sa fantaisie ou celle de sa maîtresse, mais du long, du patient travail de ces riches séculaires qui entassent sur les trésors de leurs pères des trésors pour leurs enfants. Jeanne examina d'abord l'ensemble, elle dénombra les pièces; puis elle se rendit compte des détails. Et comme son domino la gênait, et comme son corps de baleine la serrait, elle entra dans sa chambre à coucher, se déshabilla rapidement et revêtit un peignoir de soie ouatée, charmant habit que nos mères, peu scrupuleuses quand il s'agissait de nommer les choses utiles, avaient désigné par une appellation que nous ne pouvons plus écrire. Frissonnante, demi-nue dans le satin qui caressait son sein et sa taille, sa jambe fine et nerveuse cambrée dans les plis de sa robe courte, elle montait hardiment les degrés, sa lumière à la main. Familiarisée avec la solitude, sûre de n'avoir plus à redouter le regard même d'un valet, elle bondissait de chambre en chambre, laissant flotter au gré du vent qui sifflait sous les portes son fin peignoir de batiste relevé dix fois en dix minutes sur son genou charmant. Et quand pour ouvrir une armoire elle élevait le bras, quand la robe s'écartant laissait voir la blanche rotondité de l'épaule jusqu'à la naissance du bras, que dorait un rutilant reflet de lumière familier aux pinceaux de Rubens, alors les esprits invisibles, cachés sous les tentures, abrités derrière les panneaux peints, devaient se réjouir d'avoir en leur possession cette charmante hôtesse qui croyait les posséder. Une fois, après toutes ses courses, épuisée, haletante, sa bougie aux trois quarts consumée, elle rentra dans la chambre à coucher, tendue de satin bleu brodé de larges fleurs toutes chimériques. Elle avait tout vu, tout compté, tout caressé du regard et du toucher; il ne lui restait plus à admirer qu'elle-même. Elle posa la bougie sur un guéridon de Sèvres à galerie d'or; et, tout à coup, ses yeux s'arrêtèrent sur un Endymion de marbre, délicate et voluptueuse figure de Bouchardon, qui se renversait ivre d'amour sur un socle de porphyre rouge-brun. Jeanne alla fermer la porte et les portières de sa chambre, tira les rideaux épais, revint en face de la statue, et dévora des regards ce bel amant de Phoebé qui lui donnait le dernier baiser en remontant vers le ciel. Le feu rouge, réduit en braise, échauffait cette chambre, où tout vivait, excepté le plaisir. Jeanne sentit ses pieds s'enfoncer doucement dans la haute laine si moelleuse du tapis; ses jambes vacillaient et pliaient sous elle, une langueur qui n'était pas la fatigue, ou le sommeil, pressait son sein et ses paupières avec la délicatesse d'un toucher d'amant, tandis qu'un feu qui n'était pas la chaleur de l'âtre montait de ses pieds à son corps et, en montant, tordait dans ses veines toute l'électricité vivante qui, chez la bête, s'appelle le plaisir, chez l'homme, l'amour. En ce moment de sensations étranges, Jeanne s'aperçut elle-même dans un trumeau placé derrière l'Endymion. Sa robe avait glissé de ses épaules sur le tapis. La batiste si fine avait, entraînée par le satin plus lourd, descendu jusqu'à la moitié des bras blancs et arrondis. Deux yeux noirs, doux de mollesse, brillants de désir, les deux yeux de Jeanne frappèrent Jeanne au plus profond du coeur; elle se trouva belle, elle se sentit jeune et ardente; elle s'avoua que dans tout ce qui l'entourait, rien, pas même Phoebé, n'était aussi digne d'être aimé. Elle s'approcha du marbre pour voir si l'Endymion s'animait, et si pour la mortelle il dédaignerait la déesse. Ce transport l'enivra; elle pencha la tête sur son épaule avec des frémissements inconnus, appuya ses lèvres sur sa chair palpitante, et comme elle n'avait pas cessé de plonger son regard, à elle, dans les yeux qui l'appelaient dans la glace, tout à coup ses yeux s'alanguirent, sa tête roula sur sa poitrine avec un soupir et Jeanne alla tomber endormie, inanimée, sur le lit, dont les rideaux s'inclinèrent au-dessus d'elle. La bougie lança un dernier jet de flamme du sein d'une nappe de cire liquide, puis exhala son dernier parfum avec sa dernière clarté.
{ "file_name": "pg13949.txt", "title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
Chapitre CXXXIII — Ce que n’avaient prévu ni naïade ni dryade
De Saint-Aignan s’arrêta au pied de l’escalier qui conduisait aux entresols chez les filles d’honneur, au premier chez Madame. De là, par un valet qui passait, il fit prévenir Malicorne, qui était encore chez Monsieur. Au bout de dix minutes, Malicorne arriva le nez au vent et flairant dans l’ombre. Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule. Au contraire, de Saint-Aignan s’avança. Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicorne recula tout net. — Oh! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les chambres des filles d’honneur? — Oui. — Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir dans quel but vous la désirez. — Malheureusement, cher monsieur Malicorne, il m’est impossible de donner aucune explication; il faut donc que vous vous fiiez à moi comme un ami qui vous a tiré d’embarras hier et qui vous prie de l’en tirer aujourd’hui. — Mais moi, monsieur, je vous disais ce que je voulais; ce que je voulais, c’était ne point coucher à la belle étoile, et tout honnête homme peut avouer un pareil désir; tandis que vous, vous n’avouez rien. — Croyez, mon cher monsieur Malicorne, insista de Saint-Aignan, que, s’il m’était permis de m’expliquer, je m’expliquerais. — Alors, mon cher monsieur, impossible que je vous permette d’entrer chez Mlle de Montalais. — Pourquoi? — Vous le savez mieux que personne, puisque vous m’avez pris sur un mur, faisant la cour à Mlle de Montalais; or, ce serait complaisant à moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte de sa chambre. — Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef? — Pour qui donc alors? — Elle ne loge pas seule, ce me semble? — Non, sans doute. — Elle loge avec Mlle de La Vallière? — Oui, mais vous n’avez pas plus affaire réellement à Mlle de La Vallière qu’à Mlle de Montalais, et il n’y a que deux hommes à qui je donnerais cette clef: c’est à M. de Bragelonne, s’il me priait de la lui donner; c’est au roi, s’il me l’ordonnait. — Eh bien! donnez-moi donc cette clef, monsieur, je vous l’ordonne, dit le roi en s’avançant hors de l’obscurité et en entrouvrant son manteau. Mlle de Montalais descendra près de vous, tandis que nous monterons près de Mlle de La Vallière: c’est, en effet, à elle seule que nous avons affaire. — Le roi! s’écria Malicorne en se courbant jusqu’aux genoux du roi. — Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous, monsieur; rendez nous le service que nous vous demandons. — Sire, à vos ordres, dit Malicorne en montant l’escalier. — Faites descendre Mlle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot de ma visite. Malicorne s’inclina en signe d’obéissance et continua de monter. Mais le roi, par une vive réflexion, le suivit, et cela avec une rapidité si grande, que, quoique Malicorne eût déjà la moitié des escaliers d’avance, il arriva en même temps que lui à la chambre. Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière Malicorne, La Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l’autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant avec Malicorne. Le roi ouvrit brusquement la porte et entra. Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le roi, elle s’esquiva. À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte galvanisée et retomba sur son fauteuil. Le roi s’avança lentement vers elle. — Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me voici prêt à vous entendre. Parlez. De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès. Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître. La Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi irrité, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante: — Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi. — Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis XIV. — Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un grand crime. — Vous? — Sire, j’ai offensé Votre Majesté. — Pas le moins du monde, répondit Louis XIV. — Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je ne vous ai point offensé de mon plein gré. — Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait ce que vous avez fait. — Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles. — Et pourquoi donc? — Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été innocente. — Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez à me dire en me demandant une audience? Et le roi fit presque un pas en arrière. Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi. — Votre Majesté a tout entendu? dit-elle. — Tout, quoi? — Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal? — Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle. — Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais abusé de sa crédulité. — Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot. — Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui? — Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât influencer à ce point par la volonté d’autrui. — Oh! mais la menace, Sire! — La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer? — Ceux qui ont le droit de le faire, Sire. — Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume. — Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation. — Et comment la perdre? — En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion. — Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres. — Sire! — Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi d’un tissu de reproches et d’imputations. — Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière. Le roi garda le silence. — Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence. — Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec froideur. — La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l’une dans l’autre: — Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle. Le roi ne répondit rien. Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence. — Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule, cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté? — Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà tout. — Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire. — Mais non, je ne veux pas vous croire. — Mon Dieu! mon Dieu! — Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur. La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu’il avait souffert. — Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué. Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons. — Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux! — Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari, que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille. — Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez? — Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir. La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux résonnèrent sur le parquet. Puis, joignant les mains: — Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison. — Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour relever la jeune fille. — Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand chêne... — Eh bien? — Cela seulement, c’était la vérité. — Mademoiselle! s’écria le roi. — Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime! — Vous? — Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté, Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs! Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la faux du moissonneur. Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage. Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et voila son visage dans ses deux mains. Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur. Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules, ne vivait plus. Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan. De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du roi. Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en lui répétant: — Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort pâle. En effet, le roi pâlissait visiblement. Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas. — Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan, revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps; songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu! Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort, vite, vite! Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière. Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard: — Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné? Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému. De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté. La Vallière se leva. — Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur. — Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure! — Oh! Sire, Sire!... Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer de l’autre côté de la tapisserie. Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord, commencèrent à brûler la jeune fille. — Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore. — Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer. Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main: — Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer le baiser que je dépose sur votre main? Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main frissonnante de la jeune fille. — Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront plus même pitié. Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple. Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble: — Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais. De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière. — Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur! — Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas m’oublier dans votre prière. — Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans mon cœur. Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés. Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en avaient parlé.
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Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos
Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec d’Artagnan ou Aramis. En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres. Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux. Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître, qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus. Il demanda à être porté au soleil; on l’étendit sur son banc de mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses esprits. Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon Porthos dans son admirable testament. Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval; mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en selle. Il ne fit point cent pas: le frisson s’empara de lui au détour du chemin. — Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui l’accompagnait. — Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure! répondit le fidèle serviteur. Voilà que vous pâlissez. — Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis en chemin, réplique le comte. Et il rendit les rênes à son cheval. Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître, s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait serré le mors. — Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin. Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras; vite, approchez! je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de cheval. Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous accoururent avec empressement. À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba dans cet état de torpeur et d’angoisse. — Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez moi. Ses gens s’approchèrent; on le descendit de cheval; et tous le portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans sa chambre; ils le couchèrent dans son lit. — Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique. — Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier de Blois, répondit le valet de chambre. — Merci! répondit Athos avec son sourire de bonté. Le comte s’endormit; son sommeil anxieux ressemblait à une souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure. Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa; le fils de Blaisois revint; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur. Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât, son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à l’adresse du comte. Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine. C’était donc un retard de huit mortels jours à subir. Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion. Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes, Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle nuit. La fièvre monta; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt, suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au dernier voyage du fils de Blaisois. Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau. Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de ses derniers battements les extrémités engourdies; elle finit par céder tout à fait lorsque minuit sonna. Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était sauvé. Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable. Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec son armée. C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant les tourmentes et les tempêtes. Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes, montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de mouvements effarés. Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses tourbillons rouges; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut, pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant, de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés, disparus. Chose étrange! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés, où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit jamais une figure humaine. Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux. Après la ruine du village et la destruction des forts qui le dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora complètement. La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre, brillante au firmament; les grosses étoiles flamboyantes qui scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer qu’elles-mêmes autour d’elles. Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui réservait son imagination. Ce spectacle continua bientôt pour lui. Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte, et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la colline. Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était maintenant jonché de corps abattus. Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme, quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets marqués de la fleur de lis à la crosse. Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles avaient livré passage. Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières. Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête fracassée, au premier rang sur-le-champ des morts. Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement, qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en signe d’adieu à la patrie. Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme, suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante, divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi les morts? En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux vus de lui pendant son inspection funèbre. Cependant il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas apercevoir les survivants. Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir des renseignements plus exacts sur le fils. Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente de M. de Beaufort. Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière les myrtes résineux. Cette figure était vêtue d’un costume d’officier: elle tenait en main une épée brisée; elle s’avança lentement vers Athos, qui, s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître Raoul. Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier. Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses jambes se mouvoir. Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés. Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle n’entravait la légèreté de sa marche. Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme, qui l’attirait par son geste et son sourire. Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline. Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant, toujours appelant du geste; il s’éloignait vers le ciel. Athos poussa un cri de tendresse effrayée; il regarda en bas. On voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces blancs cadavres de l’armée royale. Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son fils qui l’invitait à monter avec lui.
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Chapitre XXVII
— Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce manuscrit. — Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que j'ai lu est vrai! — Mon père me l'a confirmé dans une lettre. Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos. Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à Prudence et à Julie Duprat. Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière. À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa maîtresse. Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au souvenir de son amie. Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles. Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse. Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne, bienveillant. Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel était celui qui dominait tous les autres chez le receveur. Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la seule invocation de son nom. Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de celui qui leur apportait la convalescence de son cœur. Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui d'être vraie. Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là, mais j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir. Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur noble partout où je l'entendrai prier. L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire.
{ "file_name": "pg57454.txt", "title": "Mémoires de Garibaldi, tome 2/2", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
VI
DISGRACE DE RIVERA J’ai dit quel était le plan du général Paz lors de notre sortie nocturne de Montevideo. Ce plan, s’il réussissait, changeait la face des choses et faisait, selon toute probabilité, lever le siége à Oribe; mais, ce plan une fois tombé dans l’eau, nous revînmes à notre garnison de tous les jours, c’est-à-dire aux postes avancés qui, de part et d’autre, allaient se fortifiant de plus en plus, jusqu’à ce que nous eussions, de notre côté, une ligne de batteries à peu près correspondante aux batteries ennemies. Sur ces entrefaites, le général Paz nous quitta et partit pour diriger l’insurrection de la province de Corrientes, et aider ainsi la cause nationale en divisant les forces du général Urquiza, qui se trouvait en face du général Rivera. Mais les choses furent loin de tourner comme on l’espérait, et cela par l’impatience du général Rivera, lequel, sans s’inquiéter des ordres du gouvernement qui lui défendaient d’accepter une bataille décisive, accepta cette bataille et la perdit complétement dans les champs d’India-Muerte. Notre armée de campagne fut battue; deux mille prisonniers, davantage peut-être, furent étranglés, pendus, décapités, contre toutes les lois de l’humanité et de la guerre. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille, d’autres furent dispersés dans les steppes immenses. Le général Rivera, avec quelques-uns des siens, gagna la frontière du Brésil, et fut, comme cause de cet immense désastre, exilé par le gouvernement. La bataille d’India-Muerte perdue, Montevideo resta livré à ses propres ressources. Le colonel Correa prit le commandement de la garnison. Cependant le soin supérieur de la défense demeura concentré entre Pacheco et moi. Quelques-uns de nos chefs, après cette déplorable bataille, parvinrent à réunir divers détachements de soldats dispersés et firent avec eux la guerre de partisans dans les lieux les plus propres à cette guerre. Le général Llanos réunit deux cents hommes, à peu près, et, préférant se réunir aux défenseurs de Montevideo, se rua sur les ennemis qui observaient le Cerro, fit une trouée, parvint jusqu’au fort et nous rejoignit. Pacheco, en recevant ce petit renfort, eut l’idée d’un coup de main. Le 27 mai 1845, nous embarquâmes à Montevideo, pendant la nuit, la légion italienne et quelques autres forces prises au Cerro, et, avec ce petit corps, nous allâmes nous embusquer dans une vieille poudrière abandonnée. Dans la matinée du 28, la cavalerie du général Llanos sortait, protégée par l’infanterie, et attirait l’ennemi du côté de la poudrière; lorsque celui-ci ne fut plus qu’à une petite distance, les nôtres sortirent, la légion italienne en tête, et, chargeant à la baïonnette, couvrirent le terrain de cadavres. Alors toute la division en observation au Cerro se porta sur la ligne, et il s’engagea un combat meurtrier qui finit par se décider à notre avantage. L’ennemi fut mis en pleine déroute, poursuivi la baïonnette dans les reins, et il fallut un de ces ouragans mêlés de tonnerre, de grêle et de pluie, comme seuls peuvent s’en faire une idée ceux qui les ont vus, pour mettre fin au combat. Les pertes de l’ennemi furent considérables. Il eut grand nombre de blessés et de morts, et, parmi ces derniers, le général Nunz, un des meilleurs et des plus braves généraux ennemis, qui fut tué par la balle d’un de nos légionnaires. En outre, on recueillit un copieux butin en bestiaux; de sorte que nous rentrâmes à Montevideo avec la joie et l’espérance dans le cœur. La réussite de ce coup de main fit que j’en proposai un autre au gouvernement: il s’agissait d’embarquer sur la flottille la légion italienne, de remonter le fleuve, en cachant mes hommes autant qu’il serait possible, jusqu’à Buenos-Ayres, et, arrivé là, de débarquer de nuit, de me diriger sur la maison de Rosas, de l’enlever et de le ramener à Montevideo. Cette expédition, réussissant, terminait la guerre d’un seul coup; mais le gouvernement refusa. Quoi qu’il en soit, dans les intervalles de repos que prenait notre armée de terre, je remontais sur notre petite flottille, et, malgré le blocus, dont je trompais la vigilance, je prenais le large, et j’allais jeter le grappin sur quelque bâtiment de commerce, qu’à la barbe de l’amiral Brown, je ramenais prisonnier dans le port. D’autres fois, par des manœuvres bien combinées, attirant à moi toutes les forces du blocus, j’ouvrais le port à des barques marchandes qui apportaient toute sorte de provisions à la ville assiégée. Souvent encore, m’embarquant la nuit avec une centaine de mes légionnaires les plus résolus, j’essayais de donner l’assaut aux bâtiments ennemis que je ne pouvais attaquer de jour, à cause de leur grosse artillerie; mais c’était presque toujours inutilement: l’ennemi, se doutant de mes surprises, ne restait point la nuit sur ses ancres et se transportait dans quelque endroit éloigné de celui où je croyais le trouver. Enfin un jour, voulant en avoir le cœur net, je sortis avec trois petits bâtiments les moins mauvais de l’escadrille, et, en plein jour, je résolus d’aller attaquer l’ennemi sur son arrimage dans la rade de Montevideo. L’escadre de Rosas se composait de trois navires: le 25 Mars, le Général Echague et le Maypu. Ces trois navires portaient quarante-quatre pièces de canon. J’en avais huit de petit calibre seulement; mais je connaissais mes hommes: si nous arrivions à aborder l’ennemi, il était perdu. Je m’avançai contre l’escadre en ligne de bataille. Nous étions déjà presque à portée de canon; un mille encore, et le combat était inévitable. Toutes les terrasses de Montevideo étaient couvertes de curieux; les mâts des navires de toutes les nations stationnant dans le port étaient, pour ainsi dire, pavoisés d’hommes. Tous ces spectateurs attendaient avec anxiété l’issue d’un combat que chaque instant rendait de plus en plus inévitable. Mais le commandant de la flotte argentine ne voulut pas courir les risques de cette lutte; il prit la mer, et nous rentrâmes dans le port, mal dédommagés par les applaudissements universels qui nous saluèrent.
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Chapitre LXXV
Escrime et diplomatie Le lendemain entrait à Versailles, vers dix heures, une voiture aux armes de monsieur de Breteuil. Ceux des lecteurs de ce livre qui se rappellent l'histoire de Balsamo et de Gilbert n'auront pas oublié que monsieur de Breteuil, rival et ennemi personnel de monsieur de Rohan, guettait depuis longtemps toutes les occasions de porter un coup mortel à son ennemi. La diplomatie est en ceci d'autant supérieure à l'escrime, que, dans cette dernière science, une riposte bonne ou mauvaise doit être fournie en une seconde, tandis que les diplomates ont quinze ans, plus s'il le faut, pour combiner le coup qu'ils rendent et le faire le plus mortel possible. Monsieur de Breteuil avait fait demander, une heure avant, audience au roi, et il trouva Sa Majesté qui s'habillait pour aller à la messe. — Un temps superbe, dit Louis XVI tout joyeux, dès que le diplomate entra dans son cabinet; un vrai temps d'Assomption: voyez donc, il n'y a pas un nuage au ciel. — Je suis bien désolé, sire, d'apporter un nuage à votre tranquillité, répondit le ministre. — Allons! s'écria le roi en renfrognant sa bonne mine, voilà que la journée commence mal; qu'y a-t-il? — Je suis bien embarrassé, sire, pour vous conter cela, d'autant que ce n'est pas, au premier abord, une affaire du ressort de mon ministère. C'est une sorte de vol, et cela regarderait le lieutenant de police. — Un vol! fit le roi. Vous êtes garde des Sceaux, et les voleurs finissent toujours par rencontrer la justice. Cela regarde monsieur le garde des Sceaux; vous l'êtes, parlez. — Eh bien, sire, voici ce dont il s'agit. Votre Majesté a entendu parler d'un collier de diamants? — Celui de monsieur Boehmer. — Oui, sire. — Celui que la reine a refusé? — Précisément. — Refus qui m'a valu un beau vaisseau: le Suffren, dit le roi en se frottant les mains. — Eh bien! sire, dit le baron de Breteuil, insensible à tout le mal qu'il allait faire, ce collier a été volé. — Ah! tant pis, tant pis, dit le roi. C'était cher; mais les diamants sont reconnaissables. Les couper serait perdre le fruit du vol. On les laissera entiers, la police les retrouvera. — Sire, interrompit le baron de Breteuil, ce n'est pas un vol ordinaire. Il s'y mêle des bruits. — Des bruits! que voulez-vous dire? — Sire, on prétend que la reine a gardé le collier. — Comment, gardé? C'est en ma présence qu'elle l'a refusé, sans même le vouloir regarder. Folies, absurdités, baron; la reine n'a pas gardé le collier. — Sire, je ne me suis pas servi du mot propre; les calomnies sont toujours si aveugles à l'égard des souverains, que l'expression est trop blessante pour les oreilles royales. Le mot gardé.... — Ah çà! monsieur de Breteuil, dit le roi avec un sourire, on ne dit pas, je suppose, que la reine ait volé le collier de diamants. — Sire, dit vivement monsieur de Breteuil, on dit que la reine a repris en dessous le marché rompu devant vous par elle; on dit, et ici je n'ai pas besoin de répéter à Votre Majesté combien mon respect et mon dévouement méprisent ces infâmes suppositions; on dit donc que les joailliers ont, de Sa Majesté la reine, un reçu attestant qu'elle garde le collier. Le roi pâlit. — On dit cela! répéta-t-il, que ne dit-on pas? mais cela m'étonne, après tout, s'écria-t-il. La reine aurait acheté en dessous main le collier que je ne la blâmerais point. La reine est une femme, le collier est une pièce rare et merveilleuse. «Dieu merci! la reine peut dépenser un million et demi à sa toilette, si elle l'a voulu. Je l'approuverai, elle n'aura eu qu'un tort, celui de me taire son désir. Mais ce n'est pas au roi de se mêler dans cette affaire; elle regarde le mari. Le mari grondera sa femme s'il veut, ou s'il peut, je ne reconnais à personne le droit d'intervenir, même avec une médisance. Le baron s'inclina devant ces paroles si nobles et si vigoureuses du roi. Mais Louis XVI n'avait que l'apparence de la fermeté. Un moment après l'avoir manifestée, il redevenait flottant, inquiet. — Et puis, dit-il, que parlez-vous de vol?... Vous avez dit vol, ce me semble?... S'il y avait vol, le collier ne serait point dans les mains de la reine. Soyons logiques. — Votre Majesté m'a glacé avec sa colère, dit le baron, et je n'ai pu achever. — Oh! ma colère!... Moi, en colère!... Pour cela, baron... baron.... Et le bon roi se mit à rire bruyamment. — Tenez, continuez, et dites-moi tout; dites-moi même que la reine a vendu le collier à des juifs. Pauvre femme, elle a souvent besoin d'argent, et je ne lui en donne pas toujours. — Voilà précisément ce que j'allais avoir l'honneur de dire à Votre Majesté. La reine avait fait demander, il y a deux mois, cinq cent mille livres par monsieur de Calonne, et Votre Majesté a refusé de signer. — C'est vrai. — Eh bien! sire, cet argent, dit-on, devait servir à payer le premier quartier des échéances souscrites pour l'achat du collier. La reine n'ayant pas eu d'argent a refusé de payer. — Eh bien? dit le roi, intéressé peu à peu, comme il arrive quand au doute succède un commencement de vraisemblance. — Eh bien, sire, c'est ici que va commencer l'histoire que mon zèle m'ordonne de conter à Votre Majesté. — Quoi! vous dites que l'histoire commence ici; qu'y a-t-il donc, mon Dieu! s'écria le roi, trahissant ainsi sa perplexité aux yeux du baron, qui dès ce moment garda l'avantage. — Sire, on dit que la reine s'est adressée à quelqu'un pour avoir de l'argent. — À qui? à un juif, n'est-ce pas? — Non, sire, pas à un juif. — Eh mon Dieu! vous me dites cela d'un air étrange, Breteuil. Allons, bien! je devine; une intrigue étrangère: la reine a demandé de l'argent à son frère, à sa famille. Il y a de l'Autriche là-dedans. On sait combien le roi était susceptible à l'égard de la cour de Vienne. — Mieux vaudrait, répliqua monsieur de Breteuil. — Comment! mieux vaudrait. Mais à qui donc la reine a-t-elle pu demander de l'argent? — Sire, je n'ose.... — Vous me surprenez, monsieur, dit le roi en relevant la tête et en reprenant le ton royal. Parlez sur-le-champ, s'il vous plaît, et nommez-moi ce prêteur d'argent. — Monsieur de Rohan, sire. — Eh bien! mais vous ne rougissez pas de me citer monsieur de Rohan, l'homme le plus ruiné de ce royaume! — Sire... dit monsieur de Breteuil en baissant les yeux. — Voilà un air qui me déplaît, ajouta le roi; et vous vous expliquerez tout à l'heure, monsieur le garde des Sceaux. — Non, sire; pour rien au monde, attendu que rien au monde ne me forcerait à laisser tomber de mes lèvres un mot compromettant pour l'honneur de mon roi et celui de ma souveraine. Le roi fronça le sourcil. — Nous descendons bien bas, monsieur de Breteuil, dit-il; ce rapport de police est tout imprégné des vapeurs de la sentine d'où il sort. — Toute calomnie exhale des miasmes mortels, sire, et voilà pourquoi il faut que les rois purifient, et par de grands moyens, s'ils ne veulent pas que leur honneur soit tué par ces poisons, même sur le trône. — Monsieur de Rohan! murmura le roi; mais quelle vraisemblance?... Le cardinal laisse donc dire?... — Votre Majesté se convaincra, sire, que monsieur de Rohan a été en pourparlers avec les joailliers Boehmer et Bossange; que l'affaire de la vente a été réglée par lui, qu'il a stipulé et pris des conditions de paiement. — En vérité! s'écria le roi tout troublé par la jalousie et la colère. — C'est un fait que le plus simple interrogatoire prouvera. Je m'y engage envers Votre Majesté. — Vous dites que vous vous y engagez? — Sans réserve, sous ma responsabilité, sire. Le roi se mit à marcher vivement dans son cabinet. — Voilà de terribles choses, répétait-il; et oui, mais dans tout cela je ne vois pas encore ce vol. — Sire, les joailliers ont un reçu signé, disent-ils, de la reine, et la reine doit avoir le collier. — Ah! s'écria le roi, avec une explosion d'espoir; elle nie! vous voyez bien qu'elle nie, Breteuil. — Eh! sire, ai-je jamais laissé croire à Votre Majesté que je ne savais pas l'innocence de la reine? Serais-je assez à plaindre pour que Votre Majesté ne vît pas tout le respect, tout l'amour qui sont dans mon coeur pour la plus pure des femmes! — Vous n'accusez que monsieur de Rohan, alors.... — Mais sire, l'apparence conseille.... — Grave accusation, baron. — Qui tombera peut-être devant une enquête; mais l'enquête est indispensable. Songez donc, sire, que la reine prétend n'avoir pas le collier; que les joailliers prétendent l'avoir vendu à la reine; que le collier ne se retrouve pas, et que le mot vol a été prononcé dans le peuple, entre le nom de monsieur de Rohan et le nom sacré de la reine. — Il est vrai, il est vrai, dit le roi tout bouleversé; vous avez raison, Breteuil; il faut que toute cette affaire soit éclaircie. — Absolument, sire. — Mon Dieu! qu'est-ce qui passe là-bas dans la galerie? Est-ce que ce n'est pas monsieur de Rohan qui se rend à la chapelle? — Pas encore, sire; monsieur de Rohan ne peut se rendre à la chapelle. Il n'est pas onze heures, et puis monsieur de Rohan, qui officie aujourd'hui, serait revêtu de ses habits pontificaux. Ce n'est pas lui qui passe. Votre Majesté dispose encore d'une demi-heure. — Que faire alors? Lui parler? Le faire venir? — Non, sire; permettez-moi de donner un conseil à Votre Majesté; n'ébruitez pas l'affaire avant d'avoir causé avec Sa Majesté la reine. — Oui, dit le roi, elle me dira la vérité. — N'en doutons pas un seul instant, sire. — Voyons, baron, mettez-vous là, et, sans réserve, sans atténuation, dites-moi chaque fait, chaque commentaire. — J'ai tout détaillé dans ce portefeuille, avec les preuves à l'appui. — À la besogne alors, attendez que je fasse fermer la porte de mon cabinet; j'avais deux audiences ce matin, je les remettrai. Le roi donna ses ordres, et, se rasseyant, jeta un dernier regard par la fenêtre. — Cette fois, dit-il, c'est bien le cardinal, regardez. Breteuil se leva, s'approcha de la fenêtre, et derrière le rideau aperçut monsieur de Rohan qui, en grand habit de cardinal et d'archevêque, se dirigeait vers l'appartement qui lui était désigné chaque fois qu'il venait officier solennellement à Versailles. — Le voici enfin arrivé, s'écria le roi en se levant. — Tant mieux, dit monsieur de Breteuil, l'explication ne souffrira aucun délai. Et il se mit à renseigner le roi avec tout le zèle d'un homme qui en veut perdre un autre. Un art infernal avait réuni dans son portefeuille tout ce qui pouvait accabler le cardinal. Le roi voyait bien s'entasser l'une sur l'autre les preuves de la culpabilité de monsieur de Rohan, mais il se désespérait de ne pas voir arriver assez vite les preuves de l'innocence de la reine. Il souffrait impatiemment ce supplice depuis un quart d'heure, lorsque tout à coup des cris retentirent dans la galerie voisine. Le roi prêta l'oreille, Breteuil interrompit sa lecture. Un officier vint gratter à la porte du cabinet. — Qu'y a-t-il? demanda le roi, dont tous les nerfs étaient mis en jeu depuis la révélation de monsieur de Breteuil. L'officier se présenta. — Sire, Sa Majesté la reine prie Votre Majesté de vouloir bien passer chez elle. — Il y a du nouveau, dit le roi en pâlissant. — Peut-être, dit Breteuil. — Je vais chez la reine, s'écria le roi. Attendez-nous ici, monsieur de Breteuil. — Bien, nous touchons au dénouement, murmura le garde des Sceaux.
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XIX
LA SURPRISE Le 13 juin, les Français avaient commencé un terrible bombardement. Sept batteries, vomissant incessamment le feu, battaient en brèche la face droite du troisième bastion de gauche, la courtine et la face gauche du deuxième bastion. Les autres s’occupaient particulièrement de la villa Spada et de la villa Savorelli, qui menaçait à chaque instant de nous tomber sur la tête, si bien qu’à mon grand regret je me vis, le 20, forcé de transporter mon quartier général au palais Corsini. Il était impossible que j’y restasse; j’étais trop éloigné des murailles. Il est vrai que je croyais pouvoir être tranquille. Attaqué tous les jours, tous les jours Medici, que nous appelions l’infatigable, repoussait les attaques et conservait son Vascello et ses cassines. Je ne saurais trop dire et redire à son éloge que je ne sais pas comment il y a réussi. Le 20 juin, trois brèches étaient praticables, malgré tout ce que nous avions fait, Manara et moi, pour nous opposer à l’effet des projectiles. Au reste, je me faisais une fête de l’assaut. C’étaient des adversaires dignes de nous que ceux que nous avions en face de nous. Nous leur avions déjà montré que les Italiens savaient se battre. J’espérais leur montrer là ce que c’était qu’une lutte au couteau et au poignard. Dans la soirée du 21, le deuxième bataillon de l’Union était de garde au bastion de gauche et à la défense de la brèche, ainsi que deux compagnies du 1er régiment qui devaient être changées. Elles prolongèrent cependant leur service jusqu’au jour, pour meilleure défense du troisième bastion à gauche. La première et la cinquième compagnie des bersaglieri étaient de service au Vascello; la sixième et la septième, de garde aux approches de gauche, hors de la porte San-Pancracio, d’où s’étendaient nos sentinelles, sur la droite, jusqu’aux murs du casino et à peu de pas de la parallèle française. Ce service était horriblement dangereux. Il ne se faisait que de nuit, et, un peu avant le jour, tous les postes étaient retirés et la garde de nuit rentrait dans les murs. Le major Calvandro avait la surveillance extérieure de cette ligne; le colonel Rossi, le service de ronde dans l’intérieur. Après avoir disposé tous les avant-postes, le major était occupé à donner ses instructions aux capitaines Stambio et Morandoli quand, vers onze heures de la nuit, un certain bruit, pareil à celui de quelque chose qui se brise, se fit entendre vers les bastions n{os} 2 et 3. Quelques coups de fusil suivirent ce bruit, et tout rentra dans la nuit et dans le silence. Qu’était-il arrivé? Que les Français s’étaient présentés tout à coup devant la brèche, non pas comme un ennemi qui monte à l’assaut, mais comme des soldats qui relèvent une garde. D’où sortaient-ils? par où étaient-ils venus? quel chemin avaient-ils suivi? Voilà ce qu’il fut toujours impossible de savoir. Beaucoup soupçonnèrent une trahison. La sentinelle, interrogée, répondit que les Français étaient sortis de dessous terre et lui avaient ordonné de fuir. Dans la même nuit, malgré une énergique résistance, le bastion nº 7 et la courtine qui l’unit au bastion nº 6 tomba, après un sanglant combat, aux mains des Français. C’était justement le jour précédent que j’avais transporté mon quartier général de la villa Savorelli au palais Corsini. Presque aussitôt l’événement arrivé, je fus prévenu par l’adjudant-major Delai, appartenant au régiment de l’Union. J’avoue que ma surprise fut grande, et que je ne fus pas des derniers à me ranger à l’avis de ceux qui croyaient à une trahison. Suivi de Manara et du capitaine Hoffstetter, j’arrivai sur les lieux juste au moment où les bersaglieri, toujours éveillés et toujours prêts, se tenaient déjà réunis dans la rue qui conduit à San-Pancracio. La légion italienne, prévenue, me suivait au pas de course; deux cohortes du colonel Sacchi venaient ensuite. Sacchi envoya aussitôt une compagnie reconnaître les lieux; mais, arrivée au second bastion, elle fut contrainte, vu le nombre des Français, de se retirer dans la casa Gallicelli. La terrible nouvelle était déjà répandue par la ville; le triumvirat, prévenu, fit sonner le tocsin. A ce bruit, chaque maison sembla rejeter ses habitants; en un instant, les rues se remplirent de monde. Le général en chef Roselli, le ministre de la guerre, tout l’état-major et Marini lui-même accoururent au Janicule. Le peuple en armes nous entourait et demandait à chasser les Français des murailles. Le général Roselli et le ministre de la guerre étaient de cet avis; mais je me déclarai contre. Je craignais la confusion que jetterait dans nos rangs toute cette multitude, l’irrégularité des mouvements, les paniques si communes de nuit chez les gens non habitués au feu, et même, comme nous l’avions vu dans, la nuit du 10, chez les gens qui y sont habitués. Je demandai donc positivement que l’on attendît au matin. Au matin, on verrait à quel ennemi l’on avait affaire, cet ennemi fût-il la trahison. Le jour venu, toute ma division était prête, renforcée des régiments que le général Roselli mettait à ma disposition. La compagnie des étudiants lombards, qui faisait partie de la légion Medici, était d’avant-garde. La légion Medici elle-même avait reçu l’ordre de se joindre à nous. Le canon de nos batteries, tourné sur les bastions occupés, tonnait à la fois de Saint-Pierre in Montorio, du bastion nº 8 et de Saint-Alexis. Les étudiants lombards marchèrent les premiers à l’assaut. Quoique foudroyés par le feu des Français, ils se précipitèrent à la baïonnette sur la grand’garde et sur les travailleurs, qu’ils forcèrent à se concentrer dans le casino Barberini. Les braves jeunes gens étaient déjà sur le terre-plein du casino; mais je venais d’apprendre à quelles forces nous avions affaire. Je vis qu’un second 3 juin allait m’emporter une moitié de ces hommes que j’aimais comme mes enfants. Je n’avais aucun espoir de déloger les Français de leur position; j’allais commander une boucherie inutile. Rome était perdue, mais elle était perdue après une merveilleuse, une splendide défense. La chute de Rome après un pareil siége était le triomphe de la démocratie dans toute l’Europe. Puis il me restait cette idée, que je conservais quatre ou cinq mille défenseurs dévoués qui me connaissaient, que je connaissais, et qui répondraient à mon premier appel[5]. [5] La campagne de 1859 et l’expédition de Sicile prouvent que Garibaldi avait raison. A. D. Je donnai l’ordre de la retraite, promettant pour cinq heures du soir un autre assaut, que je ne comptais pas plus donner que le premier. Les étudiants avaient été admirables. Je n’en citerai qu’un exemple. Un peintre, le Milanais Juduno, fut rapporté percé de vingt-sept coups de baïonnette. Bertani le sauva, et il se porte aujourd’hui admirablement. Au reste, pour moi, tout était perdu, provisoirement du moins, non pas du moment que les Français étaient maîtres de nos brèches, mais du moment que le parti qui soutenait la république romaine à la constituante française était vaincu. Supposez qu’en sacrifiant un millier de braves, j’eusse chassé les Français de leurs positions, comme je les avais chassés au 3 juin de leurs positions de la villa Corsini et de la villa Valentini, comme au 3 juin, ils eussent repris, à force de troupes fraîches, toutes les positions d’où je les chassais. Et ici je n’avais pas les mêmes raisons de m’obstiner. La villa Corsini, en notre pouvoir, empêchait les travaux d’approche. Mais, une fois les travaux d’approche exécutés, une fois les brèches faites, qui pouvait empêcher la prise de Rome? Rien. Avant la nouvelle de la fuite de Ledru-Rollin et de ses amis en Angleterre, chaque jour où je prolongeai l’existence de Rome était un jour d’espérance. Après cette nouvelle, la résistance n’était plus qu’un désespoir inutile. Or, je crus que les Romains avaient assez fait en face du monde pour n’avoir pas besoin de recourir au désespoir. Les puissances coalisées avaient enfermé la république romaine, c’est-à-dire toute la démocratie de la péninsule, dans les vieilles murailles d’Aurélien. Nous n’avions plus qu’à rompre le cercle et à porter, comme Scipion, la guerre dans Carthage. Notre Carthage à nous, c’est Naples. C’est là qu’un jour nous nous retrouverons face à face, je l’espère, le despotisme et moi. Dieu fasse ce jour prochain!
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Chapitre VII
L'alcôve de la reine Le lendemain, ou plutôt le matin même, car notre dernier chapitre a dû se fermer vers les deux heures de la nuit; le matin même, disons-nous, le roi Louis XVI, en petit habit violet du matin, sans ordre et sans poudre, et tel qu'il venait de sortir de son lit enfin, heurta aux portes de l'antichambre de la reine. Une femme de service entrebâilla cette porte, et reconnaissant le roi: — Sire!... dit-elle. — La reine! demanda Louis XVI d'un ton bref. — Sa Majesté dort, sire. Le roi fit un geste comme pour éloigner la femme, mais celle-ci ne bougea point. — Eh bien! dit le roi, vous bougerez-vous? Vous voyez bien que je veux passer. Le roi avait par moments une promptitude de mouvement que ses ennemis appelaient de la brutalité. — La reine repose, sire, objecta timidement la femme de service. — Je vous ai dit de me livrer passage, répliqua le roi. En effet, à ces mots il écarta la femme et passa outre. Arrivé à la porte même de la chambre à coucher, le roi vit Mme de Misery, première femme de chambre de la reine, qui lisait la messe dans son livre d'heures. Cette dame se leva dès qu'elle aperçut le roi. — Sire, dit-elle à voix basse et avec un profond salut, Sa Majesté n'a pas encore appelé. — Ah! vraiment, fit le roi d'un air railleur. — Mais, sire, il n'est guère que six heures et demie, je crois, et jamais Sa Majesté ne sonne avant sept heures. — Et vous êtes sûre que la reine est dans son lit? Vous êtes sûre qu'elle dort? — Je n'affirmerais pas, sire, que Sa Majesté dort; mais je suis sûre qu'elle est dans son lit. — Elle y est? — Oui, sire. Le roi n'y put tenir plus longtemps. Il marcha droit à la porte, tourna le bouton doré avec une précipitation bruyante, et entra. La chambre de la reine était obscure comme en pleine nuit: volets, rideaux et stores, hermétiquement fermés, y maintenaient les plus épaisses ténèbres. Une veilleuse, brûlant sur un guéridon dans l'angle le plus éloigné de l'appartement, laissait l'alcôve de la reine entièrement baignée dans l'ombre, et les immenses rideaux de soie blanche à fleurs de lis d'or pendaient à plis ondoyants sur le lit en désordre. Le roi marcha d'un pas rapide vers le lit. — Oh! madame de Misery, s'écria la reine, que vous êtes bruyante, voilà que vous m'avez réveillée. Le roi s'arrêta, stupéfait. — Ce n'est point Mme de Misery, murmura-t-il. — Tiens! c'est vous, sire, ajouta Marie-Antoinette en se soulevant. — Bonjour, madame, articula le roi d'un ton aigre-doux. — Quel bon vent vous amène, sire? demanda la reine. Madame de Misery! madame de Misery! ouvrez donc les fenêtres. Les femmes entrèrent et, selon l'habitude que leur avait fait prendre la reine, elles ouvrirent à l'instant portes et fenêtres, pour donner passage à l'invasion d'air pur que Marie-Antoinette respirait avec délices en s'éveillant. — Vous dormez de bon appétit, madame, dit le roi en s'asseyant près du lit, après avoir promené son regard investigateur. — Oui, sire, j'ai lu tard, et par conséquent, si Votre Majesté ne m'eût point réveillée, je dormirais encore. — D'où vient qu'hier vous n'avez pas reçu, madame? — Reçu qui? votre frère, M. de Provence? fit la reine avec une présence d'esprit qui allait au-devant des soupçons du roi. — Justement oui, mon frère; il a voulu vous saluer, et on l'a laissé dehors. — Eh bien? — En lui disant que vous étiez absente? — Lui a-t-on dit cela? demanda négligemment la reine. Madame de Misery! Madame de Misery? La première femme de chambre parut à la porte, tenant sur un plateau d'or une quantité de lettres adressées à la reine. — Sa Majesté m'appelle? demanda Mme de Misery. — Oui. Est-ce qu'on a dit hier à M. de Provence que j'étais absente du château? Mme de Misery, pour ne pas passer devant le roi, tourna autour de lui et tendit le plateau de lettres à la reine. Elle tenait sous son doigt une de ces lettres dont la reine reconnut l'écriture. — Répondez au roi madame de Misery, continua Marie-Antoinette avec la même négligence; dites à Sa Majesté ce que l'on a répondu hier à M. de Provence lorsqu'il s'est présenté à ma porte. Quant à moi, je ne me le rappelle plus. — Sire dit Mme de Misery, tandis que la reine décachetait la lettre, Mgr le comte de Provence s'est présenté hier pour offrir ses respects à Sa Majesté, et je lui ai répondu que Sa Majesté ne recevait pas. — Et par quel ordre? — Par ordre de la reine. — Ah! fit le roi. Pendant ce temps, la reine avait décacheté la lettre et lu ces deux lignes: «Vous êtes revenue hier de Paris et rentrée au château à huit heures du soir. Laurent vous a vue.» Puis, toujours avec le même air de nonchalance, la reine avait décacheté une demi-douzaine de billets, de lettres et de placets, qui gisaient épars sur un édredon. — Eh bien! fit-elle en relevant la tête vers le roi. — Merci, madame, dit celui-ci à la première femme de chambre. Mme de Misery s'éloigna. — Pardon, sire, dit la reine, éclairez-moi sur un point. — Lequel, madame? — Est-ce que je suis ou ne suis plus libre de voir M. de Provence? — Oh! parfaitement libre, madame; mais... — Mais son esprit me fatigue, que voulez-vous? d'ailleurs, il ne m'aime pas; il est vrai que je le lui rends bien. J'attendais sa mauvaise visite et me suis mise au lit à huit heures, afin de ne pas recevoir cette visite. Qu'avez-vous donc, sire? — Rien, rien. — On dirait que vous doutez. — Mais... — Mais quoi? — Mais je vous croyais hier à Paris. — À quelle heure? — À l'heure à laquelle vous prétendez que vous vous êtes couchée. — Sans doute, j'y suis allée à Paris. Eh bien! est-ce que l'on ne revient pas de Paris? — Si fait. Le tout dépend de l'heure à laquelle on en revient. — Ah! ah! vous voulez savoir l'heure juste à laquelle je suis revenue de Paris, alors? — Mais, oui. — Rien de plus facile, sire. La reine appela: — Madame de Misery! La femme de chambre reparut. — Quelle heure était-il quand je revins de Paris, hier, madame de Misery? demanda la reine. — À peu près huit heures, Votre Majesté. — Je ne crois pas, dit le roi; vous devez vous tromper, madame de Misery; informez-vous. La femme de chambre, droite et impassible, se tourna vers la porte. — Madame Duval! dit-elle. — Madame! répliqua une voix. — À quelle heure Sa Majesté est-elle rentrée de Paris hier soir? — Il pouvait être huit heures, madame, répliqua la deuxième femme de chambre. — Vous devez vous tromper, madame Duval, dit Mme de Misery. Mme Duval se pencha vers la fenêtre de l'antichambre et cria: — Laurent! — Qu'est-ce que Laurent? demanda le roi. — C'est le concierge de la porte par laquelle Sa Majesté est rentrée hier, dit Mme de Misery. — Laurent! cria Mme Duval, à quelle heure Sa Majesté la reine est-elle rentrée hier? — Vers huit heures, répliqua le concierge du bas de la terrasse. Le roi baissa la tête. Mme de Misery congédia Mme Duval, qui congédia Laurent. Les deux époux demeurèrent seuls. Louis XVI était honteux et faisait tous ses efforts pour dissimuler cette honte. Mais la reine, au lieu de triompher de la victoire qu'elle venait de remporter, lui dit froidement: — Eh bien! sire, voyons, que désirez-vous savoir encore? — Oh! rien, s'écria le roi en pressant les mains de sa femme, rien! — Cependant... — Pardonnez-moi, madame; je ne sais trop ce qui m'était passé par la tête. Voyez ma joie; elle est aussi grande que mon repentir. Vous ne m'en voulez point, n'est-ce pas? Ne boudez plus: foi de gentilhomme! j'en serais au désespoir. La reine retira sa main de celle du roi. — Eh bien! que faites-vous, madame? demanda Louis. — Sire, répondit Marie-Antoinette, une reine de France ne ment pas! — Eh bien? demanda le roi étonné. — Eh bien, sire, moi, je viens de mentir. — Que voulez-vous dire? — Je veux dire que je ne suis pas rentrée hier à huit heures du soir! Le roi recula surpris. — Je veux dire, continua la reine avec le même sang-froid, que je suis rentrée ce matin à six heures seulement. — Madame! — Et que sans M. le comte d'Artois, qui m'a offert un asile et logée par pitié dans une maison à lui, je restais à la porte comme une mendiante. — Ah! vous n'étiez pas rentrée, dit le roi d'un air sombre; alors, j'avais donc raison? — Sire, vous tirez, je vous en demande pardon, de ce que je viens de dire une solution d'arithméticien, mais non une conclusion de galant homme. — En quoi, madame? — En ceci que, pour vous assurer si je rentrais tôt ou tard, vous n'aviez besoin ni de fermer votre porte, ni de donner vos consignes, mais seulement de venir me trouver et de me demander: «À quelle heure êtes-vous rentrée, madame?» — Oh! fit le roi. — Il ne vous est plus permis de douter, monsieur; vos espions avaient été trompés ou gagnés, vos portes forcées ou ouvertes, votre appréhension combattue, vos soupçons dissipés. Je vous voyais honteux d'avoir usé de violence envers une femme dans son droit. Je pouvais continuer à jouir de ma victoire. Mais je trouve vos procédés honteux pour un roi, malséants pour un gentilhomme, et je ne veux pas me refuser la satisfaction de vous le dire. Le roi épousseta son jabot en homme qui médite une réplique. — Oh! vous avez beau faire, monsieur, dit la reine en secouant la tête, vous n'arriverez pas à excuser votre conduite envers moi. — Au contraire, madame, j'y arriverai facilement, répondit le roi. Est-ce que, dans le château, par exemple, une seule personne se doutait que vous ne fussiez pas rentrée? Eh bien! si chacun vous savait rentrée, personne n'a pu prendre pour vous ma consigne de la fermeture des portes. Qu'on l'ait attribuée aux dissipations de M. le comte d'Artois ou de tout autre, vous comprenez bien que je ne m'en inquiète pas. — Après, sire? interrompit la reine. — Eh bien! je me résume, et je dis: si j'ai sauvé envers vous les apparences, madame, j'ai raison, et je vous dis: vous avez tort, vous qui n'en avez pas fait autant envers moi; et si j'ai voulu tout simplement vous donner une secrète leçon, si la leçon vous profite, ce que je crois, d'après l'irritation que vous me témoignez, eh bien! j'ai raison encore, et je ne reviens sur rien de ce que j'ai fait. La reine avait écouté la réponse de son auguste époux en se calmant peu à peu; non pas qu'elle fût moins irritée, mais elle voulait garder toutes ses forces pour la lutte qui, dans son opinion, au lieu d'être terminée, commençait à peine. — Fort bien! dit-elle. Ainsi, vous ne vous excusez pas d'avoir fait languir à la porte de sa demeure, comme vous eussiez pu faire de la première venue, la fille de Marie-Thérèse, votre femme, la mère de vos enfants? Non, c'est à votre avis une plaisanterie toute royale, pleine de sel attique, dont la moralité d'ailleurs double la valeur. Ainsi, à vos yeux, ce n'est rien qu'une chose toute naturelle que d'avoir forcé la reine de France à passer la nuit dans la petite maison où le comte d'Artois reçoit les demoiselles de l'Opéra et les femmes galantes de votre cour? Ah! ce n'est rien, non, un roi plane au-dessus de toutes ces misères, un roi philosophe surtout. Et vous êtes philosophe, vous sire! Notez bien qu'en ceci M. d'Artois a joué le beau rôle. Notez qu'il m'a rendu un service signalé. Notez que, pour cette fois, j'ai eu à remercier le Ciel que mon beau-frère fût un homme dissipé, puisque sa dissipation a servi de manteau à ma honte, puisque ses vices ont sauvegardé mon honneur. Le roi rougit et se remua bruyamment sur son fauteuil. — Oh! dit la reine, avec un rire amer, je sais bien que vous êtes un roi moral, sire! Mais avez-vous songé à quel résultat votre morale arrive? Nul n'a su que je n'étais pas rentrée, dites-vous? Et vous-même m'avez crue ici! Direz-vous que M. de Provence, votre instigateur, l'a cru, lui? Direz-vous que M. d'Artois l'a cru? Direz-vous que mes femmes, qui, par mon ordre, vous ont menti ce matin, l'ont cru? Direz-vous que Laurent, acheté par M. le comte d'Artois et moi, l'a cru? Allez, le roi a toujours raison, mais parfois la reine peut avoir raison aussi. Prenons cette habitude, voulez-vous, sire? vous de m'envoyer espions et gardes suisses, moi d'acheter vos suisses et vos espions, et je vous le dis, avant un mois, car vous me connaissez et vous savez que je ne me contiendrai pas, eh bien! avant un mois la majesté du trône et la dignité du mariage, nous additionnerons tout cela ensemble un matin, comme aujourd'hui, par exemple, et nous verrons ce que cela nous coûtera à tous deux. Il était évident que ces paroles avaient fait un grand effet sur celui à qui elles étaient adressées. — Vous savez, dit le roi d'une voix altérée, vous savez que je suis sincère, et que j'avoue toujours mes torts. Voulez-vous me prouver, madame, que vous avez raison de partir de Versailles en traîneau, avec des gentilshommes à vous? Folle troupe qui vous compromet dans les graves circonstances où nous vivons! Voulez-vous me prouver que vous avez raison de disparaître avec eux dans Paris, comme des masques dans un bal, et de ne plus reparaître que dans la nuit, scandaleusement tard, tandis que ma lampe s'est épuisée au travail et que tout le monde dort? Vous avez parlé de la dignité du mariage, de la majesté du trône et de votre qualité de mère. Est-ce d'une épouse, est-ce d'une reine, est-ce d'une mère ce que vous avez fait là? — Je vais vous répondre en deux mots, monsieur, et, vous le dirai-je d'avance, je vais répondre encore plus dédaigneusement que je n'ai fait jusqu'à présent, car il me semble, en vérité, que certaines parties de votre accusation ne méritent que mon dédain. J'ai quitté Versailles en traîneau pour arriver plus vite à Paris; je suis sortie avec Mlle de Taverney, dont, Dieu merci! la réputation est une des plus pures de la cour, et je suis allée à Paris vérifier de moi-même que le roi de France, ce père de la grande famille, ce roi philosophe, ce soutien moral de toutes les consciences, lui qui a nourri les pauvres étrangers, réchauffé les mendiants et mérité l'amour du peuple par sa bienfaisance; j'ai voulu vérifier, dis-je, que le roi laissait mourir de faim, croupir dans l'oubli, exposé à toutes les attaques du vice et de la misère, quelqu'un de sa famille, en tant que roi: un des descendants enfin d'un des rois qui ont gouverné la France. — Moi! fit le roi surpris. — J'ai monté, continua la reine, dans une espèce de grenier, et j'ai vu, sans feu, sans lumière, sans argent, la petite-fille d'un grand prince; j'ai donné cent louis à cette victime de l'oubli, de la négligence royale. Et comme je m'étais attardée, en réfléchissant sur le néant de nos grandeurs, car moi aussi parfois je suis philosophe, comme la gelée était rude, et que par la gelée les chevaux marchent mal, et surtout les chevaux de fiacre... — Les chevaux de fiacre! s'écria le roi. Vous êtes revenue en fiacre? — Oui, sire, dans le n° 107. — Oh! oh! murmura le roi en balançant sa jambe droite croisée sur la gauche, ce qui était chez lui le symptôme d'une vive impatience. En fiacre! — Oui, et trop heureuse encore d'avoir trouvé ce fiacre, répliqua la reine. — Madame! interrompit le roi, vous avez bien agi; vous avez toujours de nobles aspirations, écloses trop légèrement peut-être; mais la faute en est à cette chaleur de générosité qui vous distingue. — Merci, sire, répondit la reine d'un ton railleur. — Songez bien, continua le roi, que je ne vous ai soupçonnée de rien qui ne fût parfaitement droit et honnête; la démarche seule, et l'aventureuse allure de la reine, m'ont déplu; vous avez fait le bien comme toujours; mais en faisant le bien aux autres, vous avez trouvé le moyen de vous faire du mal à vous. Voilà ce que je vous reproche. Maintenant, j'ai à réparer quelque oubli, j'ai à veiller au sort d'une famille de rois. Je suis prêt: dénoncez-moi ces infortunes, et mes bienfaits ne se feront pas attendre. — Le nom de Valois, sire, est assez illustre, je pense, pour que vous l'ayez à présent à la mémoire. — Ah! s'écria Louis XVI avec un bruyant éclat de rire, je sais maintenant ce qui vous occupe. La petite Valois, n'est-ce pas, une comtesse de... de... Attendez donc... — De La Motte. — Précisément, de La Motte; son mari est gendarme? — Oui, sire. — Et la femme est une intrigante. Oh! ne vous fâchez pas, elle remue ciel et terre; elle accable les ministres; elle harcèle mes tantes; elle m'écrase moi-même de suppliques, de placets, de preuves généalogiques. — Eh! sire, cela prouve qu'elle a jusqu'ici réclamé inutilement, voilà tout. — Je ne dis pas non! — Est-elle ou non Valois? — Oh! je crois qu'elle l'est! — Eh bien! une pension. Une pension honorable pour elle, un régiment pour son mari, un état enfin pour des rejetons de souche royale. — Oh! doucement, doucement, madame. Diable! comme vous y allez. La petite Valois m'arrachera toujours bien assez de plumes sans que vous vous mettiez à l'aider; elle a bon bec, la petite Valois, allez! — Oh! je ne crains pas pour vous, sire; vos plumes tiennent fort. — Une pension honorable, Dieu merci! Comme vous y allez, madame! Savez-vous quelle saignée terrible cet hiver a faite à ma cassette? Un régiment à ce petit gendarme qui a fait la spéculation d'épouser une Valois! Eh! je n'en ai plus de régiment à donner, madame, même à ceux qui les paient et qui les méritent. Un état digne des rois dont ils descendent, à ces mendiants! Allons donc! quand nous autres rois nous n'avons plus même un état digne des riches particuliers! M. le duc d'Orléans a envoyé ses chevaux et ses meutes en Angleterre pour les faire vendre, et supprimé les deux tiers de sa maison. J'ai supprimé ma louveterie, moi. M. de Saint-Germain m'a fait réformer ma maison militaire. Nous vivons de privations, tous, grands et petits, ma chère. — Mais cependant, sire, des Valois ne peuvent mourir de faim! — Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez donné cent louis? — La belle aumône! — C'est royal. — Donnez-en autant, alors. — Je m'en garderai bien. Ce que vous avez donné suffit pour nous deux. — Alors, une petite pension. — Pas du tout; rien de fixe. Ces gens-là vous soutireront assez pour eux-mêmes; ils sont de la famille des rongeurs. Quand j'aurai envie de donner, eh bien! je donnerai une somme sans précédents, sans obligations pour l'avenir. En un mot, je donnerai quand j'aurai trop d'argent. Cette petite Valois, mais, en vérité, je ne puis vous conter tout ce que je sais sur elle. Votre bon coeur est pris au piège, ma chère Antoinette. J'en demande pardon à votre bon coeur. Et, en disant ces mots, Louis tendit la main à la reine, qui, cédant à un premier mouvement, l'approcha de ses lèvres. Puis, tout à coup, la repoussant. — Vous, dit-elle, vous n'êtes pas bon pour moi. Je vous en veux! — Vous m'en voulez, dit le roi, vous! Eh bien! moi... moi... — Oh! oui, dites que vous ne m'en voulez pas, vous qui me faites fermer les portes de Versailles; vous qui arrivez à six heures et demie du matin dans mes antichambres, qui ouvrez ma porte de force, et qui entrez chez moi en roulant des yeux furibonds. Le roi se mit à rire. — Non, dit-il, je ne vous en veux pas. — Vous ne m'en voulez plus, à la bonne heure! — Que me donnerez-vous, si je vous prouve que je ne vous en voulais pas, même en venant ici? — Voyons d'abord la preuve de ce que vous dites. — Oh! c'est bien aisé, répliqua le roi, je l'ai dans ma poche, la preuve. — Bah! s'écria la reine avec curiosité en se soulevant sur son séant; vous avez quelque chose à me donner? — J'ai à vous donner vos oeufs de Pâques. — Oh! réellement, alors vous êtes bien aimable; mais je ne vous croirai, comprenez-vous bien, que si vous étalez la preuve tout de suite. Oh! pas de subterfuge. Je parie que vous m'allez encore promettre? Alors, avec un sourire plein de bonté, le roi fouilla dans sa poche, en y mettant cette lenteur qui double la convoitise, cette lenteur qui fait trépigner d'impatience l'enfant pour son jouet, l'animal pour sa friandise, la femme pour son cadeau. Enfin, il finit par tirer de cette poche une boîte de maroquin rouge artistement gaufrée et rehaussée de dorures. — Un écrin! dit la reine, ah! voyons. Le roi déposa l'écrin sur le lit. La reine le saisit vivement et l'attira à elle. À peine eut-elle ouvert la boîte, qu'enivrée, éblouie, elle s'écria: — Oh! que c'est beau! mon Dieu! que c'est beau! Le roi sentit comme un frisson de joie qui lui chatouillait le coeur. — Vous trouvez? dit-il. La reine ne pouvait répondre, elle était haletante. Alors elle tira de l'écrin un collier de diamants si gros, si purs, si lumineux et si habilement assortis, qu'il lui sembla voir courir sur ses belles mains un fleuve de phosphore et de flammes. Le collier ondulait comme les anneaux d'un serpent dont chaque écaille aurait été un éclair. — Oh! c'est magnifique, dit enfin la reine retrouvant la parole, magnifique, répéta-t-elle avec des yeux qui s'animaient, soit au contact de ces diamants splendides, soit parce qu'elle songeait que nulle femme au monde ne pourrait avoir un collier pareil. — Alors, vous êtes contente? dit le roi. — Enthousiasmée, sire. Vous me rendez trop heureuse. — Vraiment! — Voyez donc ce premier rang, les diamants sont gros comme des noisettes. — En effet. — Et assortis. On ne les distinguerait pas les uns des autres. Comme la gradation des grosseurs est habilement ménagée! Quelles savantes proportions entre les différences du premier et du second rang, et du second au troisième! Le joaillier qui a réuni ces diamants et fait ce collier est un artiste. — Ils sont deux. — Je parie alors que c'est Boehmer et Bossange. — Vous avez deviné. — En vérité, il n'y a qu'eux pour oser faire des entreprises pareilles. Que c'est beau, sire, que c'est beau! — Madame, madame, dit le roi, vous payez ce collier beaucoup trop cher, prenez-y garde. — Oh! s'écria la reine, oh! sire. Et tout à coup son front radieux s'assombrit, se pencha. Ce changement dans sa physionomie s'opéra si rapide et s'effaça si rapidement encore, que le roi n'eut pas même le temps de le remarquer. — Voyons, dit-il, laissez-moi un plaisir. — Lequel? — Celui de mettre ce collier à votre cou. La reine l'arrêta. — C'est bien cher, n'est-ce pas? dit-elle tristement. — Ma foi! oui, répliqua le roi en riant; mais je vous l'ai dit, vous venez de le payer plus qu'il ne vaut, et ce n'est qu'à sa place, c'est-à-dire à votre col, qu'il prendra son véritable prix. Et, en disant ces mots, Louis s'approchait de la reine, tenant de ses deux mains les deux extrémités du magnifique collier, pour le fixer par l'agrafe faite elle-même d'un gros diamant. — Non, non, dit la reine, pas d'enfantillage. Remettez ce collier dans votre écrin, sire. Et elle secoua la tête. — Vous me refusez de le voir le premier sur vous? — À Dieu ne plaise que je vous refusasse cette joie, sire, si je prenais le collier; mais... — Mais... fit le roi surpris. — Mais ni vous ni personne, sire, ne verra un collier de ce prix à mon cou. — Vous ne le porterez pas, madame? — Jamais! — Vous me refusez? — Je refuse de me pendre un million, et peut-être un million et demi au cou, car j'estime ce collier quinze cent mille livres, n'est-ce pas? — Eh! je ne dis pas non, répliqua le roi. — Et je refuse de pendre à mon col un million et demi quand les coffres du roi sont vides, quand le roi est forcé de mesurer ses secours et de dire aux pauvres: «Je n'ai plus d'argent, Dieu vous assiste!» — Comment, c'est sérieux ce que vous me dites là? — Tenez, sire, M. de Sartine me disait un jour qu'avec quinze cent mille livres on pouvait avoir un vaisseau de ligne, et, en vérité, sire, le roi de France a plus besoin d'un vaisseau de ligne que la reine de France n'a besoin d'un collier. — Oh! s'écria le roi, au comble de la joie et les yeux mouillés de larmes, oh! ce que vous venez de faire là est sublime. Merci, merci!... Antoinette, vous êtes une bonne femme. Et pour couronner dignement sa démonstration cordiale et bourgeoise, le bon roi jeta ses deux bras au cou de Marie-Antoinette, et l'embrassa. — Oh! comme on vous bénira en France, madame, s'écria-t-il, quand on saura le mot que vous venez de dire. La reine soupira. — Il est encore temps, dit le roi avec vivacité. Un soupir de regrets! — Non, sire, un soupir de soulagement; fermez cet écrin et rendez-le aux joailliers. — J'avais déjà disposé mes termes de paiements; l'argent est prêt; voyons, qu'en ferai-je? Ne soyez pas si désintéressée, madame. — Non, j'ai bien réfléchi. Non, bien décidément, sire, je ne veux pas de ce collier; mais je veux autre chose. — Diable! voilà mes seize cents mille livres écornées. — Seize cents mille livres? Voyez-vous! Eh quoi, c'était si cher? — Ma foi! madame, j'ai lâché le mot, je ne m'en dédis pas. — Rassurez-vous; ce que je vous demande coûtera moins cher. — Que me demandez-vous? — C'est de me laisser aller à Paris encore une fois. — Oh! mais c'est facile, et pas cher surtout. — Attendez! attendez! — Diable! — À Paris, place Vendôme. — Diable! diable! — Chez M. Mesmer. Le roi se gratta l'oreille. — Enfin, dit-il, vous avez refusé une fantaisie de seize cent mille livres; je puis bien vous passer celle-là. Allez donc chez M. Mesmer; mais, à mon tour, à une condition. — Laquelle? — Vous vous ferez accompagner d'une princesse du sang. La reine réfléchit. — Voulez-vous Mme de Lamballe? dit-elle. — Mme de Lamballe, soit. — C'est dit. — Je signe. — Merci. — Et de ce pas, ajouta le roi, je vais commander mon vaisseau de ligne, et le baptiser Le Collier de la Reine. Vous en serez la marraine, madame; puis je l'enverrai à La Pérouse. Le roi baisa la main de sa femme, et sortit de l'appartement tout joyeux.
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Chapitre VIII
Comment Tom démit le poignet d'un garde municipal, et d'où venait la frayeur que lui inspirait cette respectable milice. Le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 ne fut pas médiocrement surpris de voir le lendemain matin, un ours se promener dans ses plates-bandes: il referma vivement la porte de son perron, qu'il avait ouverte à l'effet de se livrer au même exercice, et essaya de reconnaître, à travers les carreaux, par quelle voie ce nouvel amateur d'horticulture avait pénétré dans son jardin; malheureusement, l'ouverture était cachée par un massif de lilas, de sorte que l'inspection, si prolongée qu'elle fût, n'amena aucun résultat satisfaisant. Alors, comme le locataire du rez-de-chaussée du n° 111 avait le bonheur d'être abonné au Constitutionnel, il se rappela avoir lu, quelques jours auparavant, sous la rubrique de Valenciennes, que cette ville avait été le théâtre d'un phénomène fort singulier: une pluie de crapauds était tombée avec accompagnement de tonnerre et d'éclairs, et cela en telle quantité, que les rues de la ville et les toits des maisons en avaient été couverts. Immédiatement après, le ciel, qui, deux heures auparavant, était gris de cendre, était devenu bleu indigo. L'abonné du Constitutionnel leva les yeux en l'air, et, voyant le ciel noir comme de l'encre et Tom dans son jardin, sans pouvoir se rendre compte de la manière dont il était entré, il commença à croire qu'un phénomène pareil à celui de Valenciennes était sur le point de se renouveler, avec cette seule différence qu'au lieu de crapauds, il allait pleuvoir des ours. L'un n'était pas plus étonnant que l'autre; la grêle était plus grosse et plus dangereuse: voilà tout. Préoccupé de cette idée, il se retourna vers son baromètre, l'aiguille indiquait pluie et tempête; en ce moment, le roulement de la foudre se fit entendre. La flamme bleuâtre d'un éclair pénétra dans l'appartement; l'abonné du Constitutionnel jugea qu'il n'y avait pas un instant à perdre, et, pensant qu'il allait y avoir concurrence, il envoya chercher par son valet de chambre le commissaire de police, et par sa cuisinière un caporal et neuf hommes, afin de se mettre à tout événement sous la protection de l'autorité civile et sous la garde de la force militaire. Cependant les passants, qui avaient vu sortir du n° 111 la cuisinière et le valet de chambre effarés, s'étaient assemblés devant la grande porte et se livraient aux conjectures les plus incohérentes; ils interrogèrent le portier; mais le portier, à son grand désappointement, n'en savait pas plus que les autres; tout ce qu'il put leur dire, c'est que l'alerte, quelle qu'elle fût, venait du corps de logis situé entre cour et jardin. En ce moment, l'abonné du Constitutionnel parut à la porte du perron qui donnait sur la cour, pâle, tremblant, et appelant à son aide; Tom l'avait aperçu à travers les carreaux, et, habitué à la société des hommes, il était arrivé en trottant, afin de faire connaissance avec lui; mais l'abonné du Constitutionnel, se méprenant à ses intentions, avait vu une déclaration de guerre dans ce qui n'était qu'une démarche de politesse, et avait prudemment battu en retraite. Arrivé à la porte de la cour, il avait entendu craquer les carreaux de la porte du jardin; alors la retraite s'était changée en véritable déroute, et le fuyard était apparu, comme nous l'avons dit, aux yeux des curieux et des badauds, donnant des signes visibles de la plus grande détresse et appelant au secours de toute la force de ses poumons. Or, il arriva ce qui arrive en pareille circonstance c'est qu'au lieu de répondre à l'appel qui lui était fait, la foule se dispersa; seul, un garde municipal, qui se trouvait dans les rangs, resta solide au poste, et, s'avançant vers l'abonné du Constitutionnel, il porta la main à son schako, et lui demanda en quoi il pouvait lui être agréable; mais celui auquel il s'adressait n'avait plus ni voix ni parole: il montra la porte qu'il venait d'ouvrir et le perron qu'il avait descendu avec tant de précipitation. Le garde municipal comprit que le danger venait de là, tira bravement son briquet, monta le perron, franchit la porte et se trouva dans l'appartement. La première chose qu'il aperçut en entrant dans le salon fut la figure bonasse de Tom, qui, debout sur ses pieds de derrière, avait passé la tête et les pattes de devant à travers une vitre, et qui, appuyé sur la traverse de bois, regardait curieusement l'intérieur de l'appartement qui lui était inconnu. Le garde municipal s'arrêta court, ne sachant, tout brave qu'il était, s'il devait avancer ou reculer; mais à peine Tom l'eut-il aperçu, que, fixant sur lui des yeux hagards, et soufflant bruyamment comme un buffle effrayé, il retira précipitamment sa tête du vasistas et se mit à fuir de toute la vitesse de ses quatre jambes vers le coin le plus reculé du jardin, en donnant des signes manifestes de terreur que lui inspirait l'uniforme municipal. Or, jusqu'à cette heure, nous avons présenté à nos lecteurs notre ami Tom comme un animal plein de raison et de sens il faut donc qu'ils nous permettent de nous interrompre un instant, malgré l'intérêt de la situation, pour leur raconter d'où lui venait cet effroi, que l'on pourrait croire prématuré, puisqu'il n'avait encore été provoqué par aucune démonstration hostile, et qui, par conséquent, pourrait nuire à la réputation irréprochable qu'il a laissée après lui. C'était un soir de carnaval de l'an de grâce 1831. Tom habitait Paris depuis six mois à peine, et déjà cependant la société artistique au milieu de laquelle il vivait l'avait civilisé au point que c'était un des ours les plus aimables que l'on pût voir: il allait ouvrir la porte quand on sonnait, montait la garde des heures entières debout sur ses pieds de derrière, une hallebarde à la main, et dansait le menuet d'Exaudet, en tenant, avec une grâce infinie, un manche à balai derrière sa tête. Il avait passé la journée à se livrer à ces exercices innocents, à la grande satisfaction de l'atelier, et venait de s'endormir du sommeil du juste dans l'armoire qui lui servait de niche, lorsque l'on frappa à la porte de la rue. Au même instant, Jacques donna des signes de joie si manifestes, que Decamps devina que c'était son instituteur bien-aimé qui lui venait faire visite. En effet, la porte s'ouvrit: Fau parut, habillé en paillasse, et Jacques, selon son habitude, s'élança dans ses bras. — C'est bien, c'est bien!... dit Fau en posant Jacques sur la table et en lui mettant sa canne entre les mains: vous êtes une charmante bête. Portez armes! présentez arme! en joue, feu! À merveille! Je vous ferai faire un uniforme complet de grenadier, et vous monterez la garde à ma place. Mais ce n'est pas à vous que j'ai affaire dans ce moment-ci, c'est à votre ami Tom. Où est l'animal demandé? — Mais dans sa niche, je crois, répondit Decamps. — Tom, ici, Tom! cria Fau. Tom fit entendre un grognement sourd, qui indiquait qu'il avait parfaitement compris que c'était de lui qu'il s'agissait, mais qu'il n'était nullement pressé de se rendre à l'invitation. — Eh bien, dit Fau, est-ce comme cela que l'on obéit quand je parle? Tom, mon ami, ne me forcez pas d'employer des moyens violents. Tom allongea une patte, qui sortit de son armoire sans qu'on aperçut aucune autre partie de sa personne, et se mit à bailler d'une manière plaintive et prolongée, comme un enfant qu'on réveille, et qui n'ose pas protester autrement contre la tyrannie de son professeur. — Où est le manche à balai? dit Fau en donnant à sa voix l'accent de la menace, et en remuant avec fracas les arcs sauvages, les sarbacanes et les lignes à pêcher entassés derrière la porte. — Présent! cria Alexandre en montrant Tom, qui, à ce bruit bien connu, s'était vivement levé et s'approchait de Fau en se dandinant d'un air innocent et paterne. — À la bonne heure! dit Fau; soyez donc aimable, quand on vient exprès pour vous du café Procope au faubourg Saint-Denis. Tom secoua la tête de haut en bas et de bas en haut. — C'est cela. Maintenant, donnez une poignée de main à vos amis. À merveille. — Est-ce que tu l'emmènes? dit Decamps. — Un peu, répondit Fau, et que nous allons lui procurer de l'agrément encore. — Et où allez-vous ensemble? — Au bal masqué, rien que cela... Allons, allons Tom, en route mon ami. Nous avons un fiacre à l'heure. Et comme si Tom eût comprit la valeur de ce dernier argument, il descendit les escaliers quatre à quatre, suivi de son introducteur. Arrivé au fiacre, le cocher ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et Tom, guidé par Fau, monta dans l'équipage comme s'il n'avait pas fait autre chose toute sa vie. — Ah ben, en v'là un drôle de déguisement! dit le cocher; c'est qu'on dirait un ours tout de même. Où faut-il vous conduire, mes bourgeois? — À l'Odéon, répondit Fau. — Grooonnn! fit Tom. — Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit le cocher; quoiqu'il y ait une trotte, on y arrivera, c'est bon. En effet, une demi-heure après, le fiacre s'arrêtait à la porte du théâtre. Fau descendit le premier et paya le cocher; puis il donna la main à Tom, prit deux billets au bureau, et entra dans la salle sans que le contrôleur fît la moindre observation. Au deuxième tour de foyer, on commença à suivre Tom. La vérité avec laquelle le nouveau venu imitait l'allure de l'animal dont il portait la peau avait frappé quelques amateurs d'histoire naturelle. Les curieux s'approchèrent donc de plus en plus, et, voulant s'assurer que son talent d'observation s'étendait jusqu'à la voix, il lui tirèrent les poils de la queue ou lui pincèrent la peau de l'oreille. — Grrrooon! fit Tom. Un cri d'admiration s'éleva dans la société: c'était à s'y méprendre. Fau conduisit Tom au buffet, lui offrit quelques petits gâteaux, dont il était très friand, et qu'il absorba avec une voracité si bien imitée, que la galerie en pouffa de rire; puis il lui versa un verre d'eau que Tom prit avec délicatesse entre ses pattes, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire quand Decamps lui accordait par hasard l'honneur de l'admettre à sa table, et l'avala d'un trait. Alors l'enthousiasme fut à son comble. C'est au point que, lorsque Fau voulut quitter le buffet, il se trouva enfermé dans un cercle si serré, qu'il commença à craindre qu'il ne prit envie à Tom, pour en sortir, d'appeler à son secours ses dents et ses griffes, ce qui aurait compliqué la chose; il le conduisit, en conséquence, dans un coin, lui appuya le dos dans l'angle et lui ordonna de se tenir tranquille jusqu'à nouvel ordre. C'était, comme nous l'avons dit, un genre d'exercice très familier à Tom, que celui de monter sa garde, en ce qu'il était parfaitement approprié à l'indolence de son caractère. Aussi, plus fidèle observateur de sa consigne que beaucoup de gardes nationaux de ma connaissance, faisait-il en ce cas patiemment sa faction jusqu'à ce qu'on vînt le relever. Un arlequin offrit alors sa batte pour compléter la parodie, et Tom posa gravement sa lourde patte sur son fusil de bois. — Savez-vous, dit Fau à l'obligeant enfant de Bergame à qui vous venez de prêter votre batte? — Non, répondit l'arlequin. — Vous ne devinez pas? — Pas le moins du monde. — Voyons, regardez bien. À la grâce de ces mouvements, à son cou systématiquement penché sur l'épaule gauche, comme celui d'Alexandre le Grand, à l'imitation parfaite de l'organe... comment!... vous ne reconnaissez pas? — Parole d'honneur, non! — Odry, dit mystérieusement Fau; Odry, avec son costume de l'ours et le Pacha. — Mais non, il joue l'ourse blanche. — Justement! il a pris la peau de Vernet pour se déguiser. — Oh! farceur! dit l'arlequin. — Grrrooon! fit Tom. — Maintenant, je reconnais sa voix, dit l'interlocuteur de Fau; oh! c'est étonnant que je n'aie pas deviné plus tôt. Dites-lui de la déguiser davantage. — Oui, oui, répondit Fau en se dirigeant vers la salle; mais il ne faudrait pas trop l'ennuyer pour qu'il fût drôle. Je tâcherai qu'il danse le menuet. — Oh! vraiment? — Il me l'a promis. Dites cela à vos amis, afin qu'on ne lui fasse pas de mauvaises farces. — Soyez tranquille. Fau traversa le cercle, et l'arlequin, enchanté, alla de masque en masque annoncer la nouvelle et répéter les recommandations: alors chacun s'éloigna discrètement. En ce moment, le signal du galop se fit entendre, et le foyer tout entier se précipita dans la salle; mais, avant de suivre ses compagnons, le facétieux arlequin s'avança vers Tom, sur la pointe du pied, et, se penchant à son oreille: — Je te connais, beau masque, lui dit-il. — Grooonnn! fit Tom. — Oh! tu as beau faire gron gron, tu danseras le menuet: n'est-ce pas que tu danseras le menuet, Marécot de mon coeur? Tom fit aller sa tête de haut en bas et de bas en haut, selon son habitude lorsqu'on l'interrogeait, et l'arlequin, satisfait de cette réponse affirmative, se mit en quête d'une Colombine pour danser lui-même le galop. Pendant ce temps, Tom était resté en tête-à-tête avec la limonadière, immobile à son poste, mais les yeux invariablement fixés sur le comptoir, où s'élevaient en pyramides des piles de gâteaux. La limonadière remarqua cette attention continue, et, voyant un moyen de placer sa marchandise, elle prit une assiette et avança la main: Tom étendit la patte, prit délicatement un gâteau, puis un second, puis un troisième; la limonadière ne se lassait pas d'offrir, Tom ne se lassait pas d'accepter, et il résulta de cet échange de procédés qu'il entamait sa seconde douzaine lorsque le galop finit et que les danseurs rentrèrent dans le foyer. Arlequin avait recruté une bergère et une pierrette, et il amenait ces dames pour danser le menuet. Alors, en sa qualité de vieille connaissance, il s'approcha de Tom, lui dit quelques mots à l'oreille; Tom, que les gâteaux avaient mis d'une humeur charmante, répondit par un de ses plus aimables grognements. L'arlequin se tourna vers la galerie et annonça que le seigneur Marécot se rendait avec le plus grand plaisir à la demande de la société. À ces mots, les applaudissements éclatèrent, les cris «Dans la salle! dans la salle!» se firent entendre; la pierrette et la bergère prirent Tom chacune par une patte; Tom, de son côté, en cavalier galant, se laissa conduire, regardant tour à tour et d'un air étonné ses deux danseuses, avec lesquelles il se trouva bientôt au milieu du parterre. Chacun prit place, les uns dans les loges, les autres aux galeries; la plus grande partie faisait cercle; l'orchestre commença. Le menuet était le triomphe de Tom, et le chef-d'oeuvre chorégraphique de Fau. Aussi le succès se déclara-t-il dès les premières passes et alla-t-il croissant; aux dernières figures, c'était du délire. Tom fut emporté en triomphe dans une avant-scène; puis la bergère détacha sa couronne de roses et la lui posa sur la tête; toute la salle battit des mains et une voix alla jusqu'à crier dans son enthousiasme: — Vive Marécot Ier! Tom s'appuya sur la balustrade de sa loge avec une grâce toute particulière; au même instant, les premières mesures de la contredanse se firent entendre, chacun se précipita vers le parterre, à l'exception de quelques courtisans du nouveau roi, qui restèrent près de lui, dans l'espérance de lui accrocher un billet de spectacle; mais, à toutes leurs demandes, Tom ne répondit pas autre chose que son éternel grooonnn. Comme la plaisanterie commençait à devenir monotone, on s'éloigna peu à peu de l'obstiné ministre du grand Schahabaham, en reconnaissant ses talents pour la danse de corde, mais en le déclarant fort insipide dans la conversation. Bientôt trois ou quatre personnes à peine s'occupèrent de lui; une heure après, il était complètement oublié: ainsi passe la gloire du monde. Cependant l'heure de se retirer était venue; le parterre s'éclaircissait, les loges étaient vides. Quelques rayons blafards de jour se glissaient dans la salle à travers les fenêtres du foyer, lorsque l'ouvreuse, en faisant sa tournée, entendit sortir de l'avant-scène des premières un ronflement qui dénonçait la présence de quelque masque attardé; elle ouvrit la porte et trouva Tom, qui, fatigué de la nuit orageuse qu'il avait passée, s'était retiré dans le fond de sa loge et se livrait aux douceurs du sommeil. La consigne sur ce point est sévère, et l'ouvreuse est esclave de la consigne; elle entra donc, et, avec la politesse qui caractérise cette classe estimable de la société à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir, elle fit observer à Tom qu'il était près de six heures du matin, heure raisonnable pour rentrer chez soi. — Grooonnn! fit Tom. — J'entends bien, répondit l'ouvreuse: vous dormez, mon brave homme; mais vous serez encore mieux dans votre lit; allez, allez. Votre femme doit être inquiète. Il n'entend pas, ma parole d'honneur! A-t-il le sommeil dur! Elle lui frappa sur l'épaule. — Grooonnn! — C'est bon, c'est bon. Ce n'est plus le moment d'intriguer; d'ailleurs, on vous connaît, beau masque. Tenez, voilà qu'on baisse la rampe et qu'on éteint le lustre. Voulez-vous qu'on aille chercher un fiacre? — Grooonnn! — Allons, allons, allons, la salle de l'Odéon n'est pas une auberge; en route! Ah! c'est comme cela que vous le prenez? oh! monsieur Odry, fi donc! À une ancienne artiste! Eh bien, monsieur Odry, je vais appeler la garde; le commissaire de police n'est pas couché encore. Ah! vous ne voulez pas vous conformer aux règlements? vous me donnez des coups de poing?... Vous battez une femme? Ah! nous allons voir. Monsieur le commissaire! monsieur le commissaire! — Qu'est-ce qu'il y a? répondit le pompier de garde. — À moi, monsieur le pompier! à moi! cria l'ouvreuse. — Ohé! les municipaux!... — Qu'est-ce? dit la voix du sergent qui commandait la patrouille. — C'est la mère Chose qui appelle au secours, à l'avant-scène des premières. — On y va. — Par ici, monsieur le sergent! par ici! cria l'ouvreuse. — Voilà, voilà, voilà. Où êtes-vous, l'amour? — N'ayez pas peur, il n'y a pas de marches. Par ici là! par ici! Il est dans le coin, contre la porte de communication du théâtre. Oh! le bandit! c'est qu'il est fort comme un Turc. — Grooonnn! fit Tom. — Tenez, l'entendez-vous? Je vous demande un peu si c'est une langue de chrétien. — Allons, mon ami, dit le sergent, dont les yeux habitués à l'ombre commençaient à distinguer Tom dans l'obscurité. Nous savons tous ce que c'est d'être jeune, et, tenez, moi comme un autre, j'aime à rire, n'est-ce pas la petite mère? mais je suis esclave des règlements; l'heure de rentrer au corps de garde paternel ou conjugal est arrivée; pas accéléré, en avant, marche! et vivement du pied gauche. — Grooonnn! — C'est très joli, et nous imitons à merveille le cri des animaux; mais passons à un autre genre d'exercice. Allons, allons, camarade, sortons de bonne volonté. Ah! nous ne voulons pas? nous faisons le méchant? Bon, bon, bon, nous allons rire. Empoignez-moi ce gaillard-là, et à la porte. — Il ne veut pas marcher, sergent. — Eh bien, mais pourquoi avons-nous des crosses à nos fusils? Allons, allons, dans les reins et dans le gras des jambes. — Grooonnn! grooonnn! grooonnn! — Tapez dessus, tapez dessus. — Dites donc, sergent, dit un des municipaux, m'est avis que c'est un ours véritable: je viens de l'empoigner au collet et la peau tient à la chair. — Alors, si c'est un ours, les plus grands ménagements pour l'animal: son propriétaire nous le ferait payer. Allez chercher la lanterne du pompier. — Grooonnn! — C'est égal, ours ou non, dit un des soldats, il a reçu une bonne volée, et, s'il a de la mémoire, il se souviendra de la garde municipale. — Voilà l'objet demandé, dit un membre de la patrouille en apportant la lanterne. — Approchez la lumière du visage du prévenu. Le soldat obéit. — C'est un museau, dit le sergent. — Jésus, mon Dieu! dit l'ouvreuse en se sauvant, un vrai ours! — Eh bien, oui, un vrai ours. Faut voir s'il a des papiers, et le reconduire à son domicile; il y aura probablement récompense; cet animal se sera égaré, et, comme il aime la société il sera entré au bal de l'Odéon. — Grooonnn! — Voyez-vous, il répond à la chose. — Tiens, tiens, tiens, fit un des soldats. — Qu'y a-t-il? — Il a un petit sac pendu au cou. — Ouvrez le sac. — Une carte! — Lisez la carte. Le soldat prit et lut: «Je m'appelle Tom; je demeure rue du Faubourg-Saint-Denis, n° 109; j'ai cent sous dans ma bourse, quarante sous pour le fiacre, trois francs pour ceux qui me reconduiront.» — En vérité Dieu, voilà les cent sous! s'écria le municipal. — Ce citoyen est parfaitement en règle, dit le sergent. Deux hommes de bonne volonté pour le reconduire à son domicile politique. — Voilà, dirent en choeur les municipaux. — Pas de passe-droit. Tout à l'ancienneté. Que les deux plus chevronnés jouissent du bénéfice de la chose. Allez, mes enfants. Deux gardes municipaux s'avancèrent vers Tom, lui passèrent au cou une corde à laquelle ils firent faire, pour plus grande précaution, trois tours autour du museau. Tom ne fit aucune résistance: les coups de crosse l'avaient rendu souple comme un gant. Arrivé à quarante pas de l'Odéon: — Bah! dit un des gardes, le temps est beau; si nous ne prenions pas le fiacre, ça promènerait le bourgeois. — Et puis nous aurions chacun quarante sous au lieu de trente. — Une demi-heure après, ils étaient à la porte du n° 109. Au troisième coup, la portière vint ouvrir elle-même, à moitié endormie. — Tenez, la mère l'Éveillée, dit un des gardes municipaux, voilà un de vos locataires. Reconnaissez-vous le particulier comme faisant partie de votre ménagerie? — Tiens, je crois bien, dit la portière; c'est l'ours de M. Decamps. Le même jour, on porta au domicile d'Odry une note de petits gâteaux, se montant à sept francs cinquante centimes. Mais le ministre de Schahabaham Ier prouva facilement son alibi; il était de garde aux Tuileries. Quant à Tom, il avait gardé, à compter de ce jour, une grande frayeur de ce corps respectable qui lui avait donné des coups de crosse dans les reins, et qui l'avait fait marcher à pied, quoiqu'il eût payé son fiacre. On ne s'étonnera donc pas qu'en voyant apparaître, à la porte d'entrée du salon, la figure du municipal, il ait à l'instant battu en retraite jusqu'au plus profond du jardin. Rien ne donne du coeur à un homme comme de voir reculer son ennemi. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons dit, le garde municipal ne manquait pas de courage: il se mit donc à la poursuite de Tom, qui, acculé dans son coin, essaya d'abord de grimper contre le mur, et, voyant, après deux ou trois essais, que la tentative était illusoire, il se dressa sur ses pattes de derrière et se prépara à faire bonne défense, utilisant en cette circonstance les leçons de boxing que lui avait données son ami Fau. Le municipal, de son côté, se mit en garde et attaqua son adversaire dans toutes les règles de l'art. À la troisième passe, il fit feinte du coup de tête et porta le coup de cuisse; Tom arriva à la parade de seconde. Le municipal menaça Tom d'un coup droit; Tom revint en garde, fit un coupé sur les armes, et, attrapant de toute la force de son poing la garde du sabre de son ennemi, il lui renversa si violemment la main, qu'il lui luxa le poignet. Le municipal laissa tomber son sabre, et se trouva à la merci de son adversaire. Heureusement pour lui et malheureusement pour Tom, le commissaire arrivait en ce moment; il vit l'acte de rébellion qui venait d'avoir lieu contre la force armée, tira de sa poche son écharpe, la roula trois fois autour de son ventre, et, se sentant soutenu par la garde, fit descendre le caporal et les neuf hommes dans le jardin, leur ordonna de se ranger en bataille, et demeura sur le perron pour commander le feu. Tom préoccupé de ces dispositions, laissa le municipal battre en retraite, portant sa main droite dans sa main gauche, et resta debout et immobile contre le mur. Alors l'interrogatoire commença: Tom, accusé de s'être introduit nuitamment avec effraction dans une maison habitée et d'avoir commis sur la personne d'un agent public une tentative de meurtre qui n'avait échoué que par des circonstances indépendantes de sa volonté, n'ayant pu produire de témoin à décharge, fut condamné à la peine de mort; en conséquence, le caporal fut invité à procéder à l'exécution, et donna l'ordre aux soldats de préparer leurs armes. Alors il se répandit dans la foule accourue à la suite de la patrouille un grand silence, et la voix seule du caporal se fit entendre: il commanda les unes après les autres toutes les évolutions de la charge en douze temps. Cependant, après le mot en joue, il crut devoir se retourner une dernière fois vers le commissaire; alors un murmure de compassion circula parmi les assistants, mais le commissaire de police, qu'on avait dérangé au milieu de son déjeuner, fut inexorable; il étendit la main en signe de commandement. — Feu! dit le caporal. Les soldats obéirent, et le malheureux Tom tomba percé de huit balles. En ce moment, Alexandre Decamps rentrait avec une lettre de M. Cuvier, qui ouvrait à Tom les portes du Jardin des Plantes, et qui lui assurait la survivance de Martin.
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LXVIII
LA NUIT DU 14 AU 15 JUIN Salvato ne dormait pas. Il semblait que ce corps de fer avait trouvé le moyen de se passer de repos et que le sommeil lui était devenu inutile. Jugeant important de savoir, pour le lendemain, où chaque chose en était, tandis que chacun s'accommodait, celui-ci d'une botte de paille, celui-là d'un matelas pris à la maison voisine; pour passer la meilleure nuit possible, après avoir dit tout bas à Michele quelques mots où se trouvait mêlé le nom de Luisa, il remonta la rue de Tolède comme s'il voulait aller au palais royal, devenu palais national, et, par le vico San-Sepolcro, il commença de gravir la pente rapide qui conduit à la chartreuse de San-Martino. Un proverbe napolitain dit que le plus beau panorama du monde est celui que l'on voit de la fenêtre de l'abbé San-Martino, dont le balcon, en effet, semble suspendu sur la ville, et d'où le regard embrasse l'immense cercle qui s'étend du golfe de Baïa au village de Maddalone. Après la révolte de 1647, c'est-à-dire après la courte dictature de Masaniello, les peintres qui avaient pris part à cette révolution, et qui, sous le titre de Compagnons de la mort, avaient juré de combattre et de tuer les Espagnols partout où ils les rencontreraient, les Salvator Rosa, les Aniello Falcone, les Mica Spadazo, ces raffinés du temps, pour éviter les représailles dont ils étaient menacés, se réfugièrent à la chartreuse de San-Martino, qui avait droit d'asile. Mais, une fois là, l'abbé songea à tirer parti d'eux. Il leur donna son église et son cloître à peindre, et, lorsqu'ils demandèrent quel prix leur serait alloué pour leurs peines: — La nourriture et le logement, répondit l'abbé. Et, comme ils trouvaient la rétribution médiocre, l'abbé fit ouvrir les portes en leur disant: — Cherchez ailleurs: peut-être trouverez-vous mieux. Chercher ailleurs, c'était tomber dans les mains des Espagnols et être pendus: ils firent contre fortune bon coeur et couvrirent les murailles de chefs-d'oeuvre. Mais ce n'était point pour voir ces chefs-d'oeuvre que Salvato gravissait les pentes de San-Martino,--Rubens, de son fulgurant pinceau, nous a montré les arts fuyants devant le sombre génie de la guerre,--c'était pour voir où le sang avait été versé pendant la journée qui venait de s'écouler, et où il serait versé le lendemain. Salvato se fit reconnaître des patriotes, qui, au nombre de cinq ou six cents, s'étaient réfugiés dans le couvent de San-Martino, au refus de Mejean, qui avait fermé de nouveau les portes du château Saint-Elme. Cette fois, ce n'était point l'abbé qui leur dictait ses lois, c'étaient eux qui se trouvaient maîtres du couvent et des moines. Aussi, les moines leur obéissaient-ils avec la servilité de la peur. On s'empressa de conduire Salvato dans la chambre de l'abbé: celui-ci n'était pas encore couché et lui en fit les honneurs en le conduisant à cette fameuse fenêtre qui, au dire des Napolitains, s'ouvrant sur Naples, s'ouvre tout simplement sur le paradis. La vue du paradis s'était quelque peu changée en une vue de l'enfer. De là, on voyait parfaitement la position des sanfédistes et celle des républicains. Les sanfédistes s'avançaient sur la strada Nuova, c'est-à-dire sur la plage, jusqu'à la rue Francesca, où ils avaient une batterie de canon de gros calibre, commandant le petit port et le port commercial. C'était le point extrême de leur aile gauche. Là, étaient de Cesare, Lamarra, Durante, c'est-à-dire les lieutenants du cardinal. L'autre aile, c'est-à-dire l'aile droite, commandée par Fra-Diavolo et Mammone, avait, comme nous l'avons dit, des avant-postes au musée Borbonico, c'est-à-dire au haut de la rue de Tolède. Tout le centre s'étendait, par San-Giovanni à Carbonara, par la place des Tribunaux et par les rues San-Pietro et Arena, jusqu'au château del Carmine. Le cardinal était toujours dans sa maison du pont de la Madeleine. Il était facile d'estimer à trente-cinq ou quarante mille hommes le nombre des sanfédistes qui attaquaient Naples. Ces trente-cinq ou quarante mille ennemis extérieurs étaient d'autant plus dangereux qu'ils pouvaient compter sur un nombre à peu près égal d'ennemis intérieurs. Les républicains, en réunissant toutes les forces, étaient à peine cinq ou six mille. Salvato, en embrassant cet immense horizon, comprit que, du moment où sa sortie n'avait point chassé l'ennemi hors de la ville, il était imprudent de laisser subsister cette longue pointe qu'il avait faite dans la rue de Tolède, pointe qui permettait à l'ennemi, grâce aux relations qu'il avait dans l'intérieur, de lui couper la retraite des forts. Sa résolution fut donc prise à l'instant même. Il appela près de lui Manthonnet, lui fit voir les positions, lui expliqua en stratégiste les dangers qu'il courait, et l'amena à son opinion. Tous deux descendirent alors et se firent annoncer au directoire. Le directoire était en délibération. Sachant qu'il n'y avait rien à attendre de Mejean, il avait envoyé un messager au colonel Giraldon, commandant la ville de Capoue. Il lui demandait un secours d'hommes et s'appuyait sur le traité d'alliance offensive et défensive entre la république française et la république parthénopéenne. Le colonel Giraldon faisait répondre qu'il lui était impossible de tenter une pointe jusqu'à Naples; mais il déclarait que, si les patriotes voulaient suivre son conseil, placer au milieu d'eux les vieillards, les femmes et les enfants, faire une sortie à la baïonnette et venir le rejoindre à Capoue, il promettait, sur l'honneur français, de les conduire jusqu'en France. Soit que le conseil fût bon, soit que ses craintes pour Luisa l'emportassent sur son patriotisme, Salvato, qui venait d'entendre le rapport du messager, se rangea de l'avis du colonel et insista pour que ce plan, qui livrait Naples mais qui sauvait les patriotes, fût adopté. Il présenta, pour appuyer le conseil, la situation où se trouvaient les deux armées; il en appela à Manthonnet, qui, comme lui, venait de reconnaître l'impossibilité de défendre Naples. Manthonnet reconnut que Naples était perdue, mais déclara que les Napolitains devaient se perdre avec Naples, et qu'il tiendrait à honneur de s'ensevelir sous les ruines de la ville, qu'il reconnaissait lui-même ne pouvoir plus défendre. Salvato reprit la parole, combattit l'avis de Manthonnet, démontra que tout ce qu'il y avait de grand, de noble, de généreux, avait pris parti pour la République; que décapiter les patriotes, c'était décapiter la Révolution. Il dit que le peuple, encore trop aveugle et trop ignorant pour soutenir sa propre cause, c'est-à-dire celle du progrès et de la liberté, tomberait, les patriotes anéantis, sous un despotisme et dans une obscurité plus grands qu'auparavant, tandis qu'au contraire, les patriotes, c'est-à-dire le principe vivant de la liberté, n'étant que transplanté hors de Naples, continuerait son oeuvre avec moins d'efficacité sans doute, mais avec la persistance de l'exil et l'autorité du malheur. Il demanda--la hache de la réaction abattant des têtes comme celle des Pagano, des Cirillo, des Conforti, des Ruvo--si la sanglante moisson ne stériliserait pas la terre de la patrie pour cinquante ans, pour un siècle peut-être, et si quelques hommes avaient droit, dans leur convoitise de gloire et dans leur ambition du martyre, de faire sitôt la postérité veuve de ses plus grands hommes. Nous l'avons vu, un faux orgueil avait déjà plusieurs fois égaré à Naples, non-seulement les individus, dans le sacrifice qu'ils faisaient d'eux-mêmes, mais aussi les corps constitués, dans le sacrifice qu'ils faisaient de la patrie. Cette fois encore, l'avis de la majorité fut pour le sacrifice. — C'est bien, se contenta de dire Salvato, mourons! — Mourons! répétèrent d'une seule voix les assistants, comme eût pu faire le sénat romain à l'approche des Gaulois ou d'Annibal. — Et maintenant, reprit Salvato, mourons, mais en faisant le plus de mal possible à nos ennemis. Le bruit court qu'une flotte française, après avoir traversé le détroit de Gibraltar, s'est réunie à Toulon, et vient d'en sortir pour nous porter secours. Je n'y crois pas; mais enfin la chose est possible. Prolongeons donc la défense, et, pour la prolonger, bornons-la aux points qui se peuvent défendre. — Quant à cela, dit Manthonnet, je me range à l'avis de mon collègue Salvato, et, comme je le reconnais pour plus habile stratégiste que nous, je m'en rapporterai à lui pour cette concentration. Les directeurs inclinèrent la tête en signe d'adhésion. — Alors, reprit Salvato, je proposerai de tracer une ligne qui, au midi, commencera à l'Immacolatella, comprendra le port marchand et la Douane, passera par la strada del Molo, aura ses avant-postes rue Medina, poursuivra par le largo del Castello, par Saint-Charles, par le palais national, la montée du Géant, en embrassant Pizzofalcone, et descendra par la rue Chiatomone jusqu'à la Vittoria, puis se reliera, par la strada San-Caterina et les Giardini, au couvent de Saint-Martin. Cette ligne s'appuiera sur le Château-Neuf, sur le palais national, sur le château de l'Oeuf et sur le château Saint-Elme. Par conséquent, elle offrira des refuges à ceux qui la défendront, au cas où ils seraient forcés. En tout cas, si nous ne comptons pas de traîtres dans nos rangs, nous pouvons tenir huit jours, et même davantage. Et qui sait ce qui se passera en huit jours? La flotte française, à tout prendre, peut venir; et, grâce à une défense énergique,--et elle ne peut être énergique qu'étant concentrée,--peut-être obtiendrons-nous de bonnes conditions. Le plan était sage: il fut adopté. On laissa à Salvato le soin de le mettre à exécution, et, après avoir rassuré Luisa par sa présence, il sortit de nouveau du Château-Neuf pour faire rentrer les troupes républicaines dans les limites qu'il avait indiquées. Pendant ce temps-là, un messager du colonel Mejean descendait, par la via del Cacciottoli, par la strada Monte-Mileto, par la strada del Infrascata, passait derrière le musée Bourbonien, descendait la strada à Carbonara, et, par la porte Capuana et l'Arenaccia, gagnait le pont de la Madeleine et se faisait annoncer chez le cardinal comme un envoyé du commandant français. Il était trois heures du matin. Le cardinal s'était jeté sur son lit depuis une heure à peine; mais, comme il était le seul chef chargé des pouvoirs du roi, c'était à lui que de toute chose importante on référait. Le messager fut introduit près du cardinal. Il le trouva couché sur son lit, tout habillé, avec des pistolets posés sur une table, à la portée de sa main. Le messager étendit la main vers le cardinal et lui tendit un papier qui représentait pour lui ce que les plénipotentiaires appellent leurs lettres de créance. — Alors, demanda le cardinal après avoir lu, vous venez de la part du commandant du château Saint-Elme? — Oui, Votre Éminence, dit le messager, et vous avez dû remarquer que M. le colonel Mejean a conservé, dans les combats qui se sont livrés jusqu'aujourd'hui sous les murs de Naples, la plus stricte neutralité. — Oui, monsieur, répliqua le cardinal, et je dois vous dire que, dans l'état d'hostilité où les Français sont contre le roi de Naples, cette neutralité a été l'objet de mon étonnement. — Le commandant du fort Saint-Elme désirait, avant de prendre un parti pour ou contre, se mettre en communication avec Votre Éminence. — Avec moi? Et dans quel but? — Le commandant du fort Saint-Elme est un homme sans préjugés et qui reste maître d'agir comme il lui conviendra: il consultera ses intérêts avant d'agir. — Ah! ah! — On dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire fortune; le commandant du fort Saint-Elme pense que cette occasion est venue pour lui. — Et il compte sur moi pour lui aider? — Il pense que Votre Éminence a plus d'intérêt à être son ami que son ennemi, et il offre son amitié à Votre Éminence. — Son amitié? — Oui. — Comme cela? gratis? sans condition? — J'ai dit à Votre Éminence qu'il pensait que l'occasion était venue pour lui de faire fortune. Mais que Votre Éminence se rassure: il n'est point ambitieux, et cinq cent mille francs lui suffiront. — En effet, dit le cardinal, la chose est d'une modestie exemplaire: par malheur, je doute que le trésor de l'armée sanfédiste possède la dixième partie de cette somme. D'ailleurs, nous pouvons nous en assurer. Le cardinal frappa sur un timbre: son valet de chambre entra. Comme le cardinal, tout ce qui l'entourait ne dormait que d'un oeil. — Demandez à Sacchinelli combien nous avons en caisse. Le valet de chambre s'inclina et sortit. Un instant après, il rentra. — Dix mille deux cent cinquante ducats, dit-il. — Vous voyez; quarante et un mille francs en tout: c'est moins encore que je ne vous disais. — Quelle conséquence dois-je tirer de la réponse de Votre Éminence? — Celle-ci, monsieur, dit le cardinal en se soulevant sur son coude et en jetant un regard de mépris au messager, celle-ci: qu'étant un honnête homme,--ce qui est incontestable, puisque, si je ne l'étais pas, j'aurais vingt fois cette somme à ma disposition,--je ne saurais traiter avec un misérable comme M. le colonel Mejean. Mais, eussé-je cette somme, je lui répondrais ce que je vous réponds à cette heure. Je suis venu faire la guerre aux Français et aux Napolitains avec de la poudre, du fer et du plomb, et non avec de l'or. Portez ma réponse avec l'expression de mon mépris au commandant du fort Saint-Elme. Et, indiquant du doigt au messager la porte de la chambre: — Ne me réveillez désormais que pour des choses importantes, dit-il en se laissant retomber sur son lit. Le messager remonta au fort Saint-Elme, et reporta la réponse du cardinal au colonel Mejean. — Ah! pardieu! murmura celui-ci quand il l'eut écouté, ces choses-là sont faites pour moi! Rencontrer à la fois d'honnêtes gens chez les sanfédistes et chez les républicains! Décidément, je n'ai pas de chance!
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XVIII
La Bête noire du roi Ferdinand. C'était ce fameux marquis dont je vous ai parlé comme de la bête noire du roi Ferdinand, et qui, tout protégé qu'il avait été par la reine Caroline, n'avait jamais pu entrer au palais que par la porte de derrière. En partant de France, j'avais pris quelques lettres de recommandation pour les plus grands seigneurs de Naples, les San-Teodore, les Noja et les San-Antimo. De plus, je connaissais de longue date le marquis de Gargallo et les princes de Coppola. Parmi ces lettres, il s'en était, je ne sais comment, glissé une pour le marquis. Étant à Rome, je n'avais pu obtenir de l'ambassade des Deux-Siciles l'autorisation d'aller à Naples. Afin d'éluder ce refus, j'avais, comme je l'ai raconté ailleurs, passé la frontière napolitaine grâce au passeport d'un de mes amis. Pour tout le monde je m'appelais donc du nom de cet ami, c'est-à-dire monsieur Guichard, et pour quelques personnes seulement j'étais Alexandre Dumas. Mais comme, en arrivant à Naples, j'ignorais à qui je pouvais me fier, j'avais, avec un homme que j'appellerais mon ami, si ce n'était pas un très haut personnage, j'avais, dis-je, passé une revue des adresses de mes lettres, afin de savoir de lui quelles étaient les personnes à qui il n'y avait aucun inconvénient que monsieur Guichard remît les recommandations données à monsieur Dumas. Or, à toutes les adresses, ce haut personnage, que je n'ose appeler mon ami, mais à qui j'espère prouver un jour que je suis le sien, avait fait un signe d'assentiment, lorsque, arrivé à la lettre destinée au marquis, il prit cette lettre par un coin de l'enveloppe, et la jetant, sans même regarder où elle allait tomber, de l'autre côté de la table sur laquelle nous faisions notre choix: — Qui vous a donc donné une lettre pour cet homme? me demanda-t-il. — Pourquoi cela? répondis-je, ripostant à sa question par une autre question. — Mais, parce que ... parce que ... ce n'est pas un de ces hommes à qui on recommande un homme comme vous. — Mais, n'est-il pas quelque peu homme de lettres lui-même? demandai-je. — Oh! oui, me répondit mon interlocuteur; oui, il a une correspondance très active avec le ministre de la police. Cela s'appelle-t-il être un homme de lettres en France? En ce cas, c'est un homme de lettres. — Diable! fis-je; mais il me semble que j'ai rencontré ce gaillard-là dans les meilleurs salons de Paris. — Cela ne m'étonnerait pas: c'est un drôle qui se fourre partout. Et moi-même, tenez, je ne serais pas surpris en rentrant de le trouver dans mon antichambre. Mais vous voilà prévenu. Assez sur cette matière; parlons d'autre chose. C'est un garçon fort aristocrate que cet ami que je n'ose pas appeler mon ami. Je ne m'en tins pas moins pour averti, et bien averti, car il était en position d'être parfaitement renseigné sur toutes ces petites choses-là, et, à partir de ce jour, je me donnai de garde d'aller en aucun endroit où je pusse rencontrer mon marquis. Or, j'avais parfaitement réussi à l'éviter depuis trois semaines que j'étais à Naples, lorsque, pour mon malheur, comme je l'ai dit, je me trouvai face à face avec lui en sortant du musée Bourbon. On devine donc quelle figure je fis lorsque, avec ce charmant sourire qui lui est habituel et avec ce ton protecteur qu'il affecte, il me dit: — Eh! bonjour, mon cher Alexandre; comment êtes-vous à Naples sans que j'en sois averti? Ne savez-vous donc pas que je suis le protecteur-né des artistes et des gens de lettres? Puis, voyant que je ne répondais rien et que je le regardais des pieds à la tête, il ajouta: Comptez-vous rester encore long-temps avec nous? — D'abord, monsieur, lui répondis-je, je ne suis pas le moins du monde votre cher Alexandre, attendu que c'est la troisième fois, je crois, que je vous parle, et que, les deux premières, je ne savais pas à qui je parlais. Ensuite, vous n'avez pas été averti de mon arrivée parce que mon véritable nom n'a pas été déposé à la police. Enfin, et pour répondre à votre dernière question, oui, je comptais rester huit jours encore, mais j'ai bien peur d'être forcé de partir demain. Après quoi je pris le bras de Jadin et laissai le protecteur-né des artistes et des gens de lettres fort abasourdi du compliment qu'il venait de recevoir. A Chiaja, je quittai Jadin; il s'achemina du côté de l'hôtel, et moi j'allai droit à l'ambassade française. A cette époque, nous avions pour chargé d'affaires à Naples un noble et excellent jeune homme ayant nom le comte de Béarn. En arrivant, il y avait quatre mois, j'avais été lui faire ma visite, et je lui avais tout raconté. Il m'avait écouté gravement et avec une légère teinte de mécontentement; mais presque aussitôt ce nuage passager s'était effacé, et me tendant la main: — Vous avez eu tort, me dit-il, d'agir ainsi à votre façon, et vous pouvez cruellement nous compromettre. Si la chose était à faire, je vous dirais: Ne la faites point; mais elle est faite, soyez tranquille, nous ne vous laisserons pas dans l'embarras. J'étais peu habitué à ces façons de faire de nos ambassadeurs; aussi j'avais gardé au comte de Béarn une grande reconnaissance de sa réception, tout en me promettant, le moment venu, d'avoir recours à lui. Or, je pensai que le moment était venu, et j'allai le trouver. — Eh bien! me demanda-t-il, avons-nous quelque chose de nouveau? — Non, pas pour le moment, répondis-je, mais cela pourrait bien ne pas tarder. — Qu'est-il donc arrivé? Je lui dis la rencontre que je venais de faire, et je lui racontai le court dialogue qui en avait été la suite. — Eh bien! me dit-il, vous avez eu tort cette fois-ci comme l'autre: il fallait faire semblant de ne pas le voir, et, si vous ne pouviez pas faire autrement que de le voir, il fallait au moins faire semblant de ne pas le reconnaître. — Que voulez-vous, mon cher comte, lui répondis-je, je suis l'homme du premier mouvement. — Vous savez cependant ce qu'a dit un de nos plus illustre diplomates? — Celui dont vous parlez a dit tant de choses, que je ne puis savoir tout ce qu'il a dit. — Il a dit qu'il fallait se défier du premier mouvement, attendu qu'il était toujours bon. — C'est une maxime à l'usage des têtes couronnées, et il y aurait par conséquent de l'impertinence à moi de la suivre. Je ne suis heureusement ni roi ni empereur. — Vous êtes mieux que cela, mon cher poète. — Oui, mais en attendant nous ne sommes pas au temps du bon roi Robert; et je doute que, si son successeur Ferdinand daigne s'occuper de moi, ce soit pour me couronner comme Pétrarque avec le laurier de Virgile. D'ailleurs, vous le savez bien, Virgile n'a plus de laurier, et celui qu'a repiqué sur sa tombe mon illustre confrère et ami Casimir Delavigne lui a fait la mauvaise plaisanterie de ne pas reprendre de bouture. — Bref, que désirez-vous? — Je désire savoir si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions à mon égard. — Lesquelles? — De venir à mon secours si je vous appelle. — Je vous l'ai promis et je n'ai qu'une parole; mais savez-vous ce que je ferais si j'étais à votre place? — Que feriez-vous? — Vous allez bondir! — Dites toujours. — Eh bien! je ferais viser mon passeport ce soir, et je partirais cette nuit. — Ah! pour cela, non, par exemple. — Très bien; n'en parlons plus. — Ainsi je compte sur vous? — Comptez sur moi. Le comte de Béarn me tendit la main, et nous nous séparâmes. — Faites-moi un plaisir, dis-je à Jadin en rentrant à l'hôtel. — Lequel? — Dites au garçon de vous dresser pour cette nuit un lit de sangle dans ma chambre. — Pour quoi faire? — Vous le verrez probablement. — Avez-vous besoin de Milord aussi? — Eh! eh! il ne sera peut-être pas de trop. — Vous croyez donc qu'ils vont venir vous arrêter? — J'en ai peur. — Sacré fat que vous faites, de vous figurer que les gouvernement s'occupent de vous! — Celui-ci a daigné s'occuper de mon père au point de l'empoisonner, et je vous avoue que ce précédent ne me donne pas de confiance. — Eh bien! on couchera dans votre chambre, puisqu'il faut vous garder. Et Jadin donna ordre qu'on lui dressât son lit en face du mien. Cette précaution prise, nous nous couchâmes et nous nous endormîmes comme si nous n'avions pas rencontré le moindre marquis dans notre journée. Le lendemain, vers les quatre heures du matin, j'entendis qu'on ouvrait ma porte. Si profondément que je dorme et si légèrement qu'on ouvre la porte de ma chambre quand je dors, je m'éveille à l'instant même. Cette fois, ma vigilance habituelle ne me fit pas défaut; j'ouvris les yeux tout grands, et j'aperçus le valet de chambre. — Eh bien! Peppino, demandai-je, qu'y a-t-il, que vous me faites le plaisir d'entrer si matin chez moi? — J'en demande un million de pardons à son excellence, répondit le pauvre garçon; ce sont deux messieurs qui veulent absolument vous parler. — Deux messieurs de la police, n'est-ce pas? — Ma foi! s'il faut vous le dire, j'en ai peur. — Allons, allons, alerte, Jadin! — Quoi? dit Jadin, en se frottant les yeux. — Deux sbires qui nous font l'honneur de nous faire visite, mon garçon. — C'est-à-dire qu'il faut que je me lève et que je coure chez M. de Béarn. — Vous parlez comme saint Jean-Bouche-d'Or, cher ami; levez-vous et courez. — Vous n'aimez pas mieux que je les fasse manger par Milord? Cela serait plus tôt fait, et cela ne nous dérangerait pas. — Non, il en reviendrait d'autres, et ce serait à recommencer. — Ces messieurs peuvent-ils entrer? demanda Peppino. — Parfaitement, qu'ils entrent. Ces messieurs entrèrent. Cela ressemblait beaucoup aux gardes du commerce que nous voyons au théâtre. — Monsu Guissard? dit l'un d'eux. — C'est moi, répondis-je. — Eh bien! monsu Guissard, il faut nous suivre tout de suite. — Où cela, s'il vous plaît? — A la polize. Je jetai un coup d'oeil triomphant à Jadin. — Il faut, murmura-t-il, que le gouvernement ait bien du temps de reste pour se déranger ainsi! — Que dit monsu? demanda le sbire. — Moi! Rien, dit Jadin. — Monsu a parlé du gouvernement! — Ah! j'ai dit que le gouvernement était plein de tendresse pour les étrangers qui viennent ici; et je le répète! attendu que c'est mon opinion, monsieur. Est-il défendu d'avoir une opinion? — Oui, dit le sbire. — En ce cas, je n'en ai pas, monsieur, prenons que je n'ai rien dit. Je me hâtai de m'habiller; j'avais une peur de tous les diables que les sbires, peu habitués au dialogue de Jadin, ne l'emmenassent avec moi. Je passai donc lestement mon gilet et ma redingote, et leur déclarai que j'étais prêt à les suivre. Cette promptitude à me rendre à l'invitation du gouvernement parut donner à nos deux sbires une excellente idée de moi; aussi, lorsque, arrivé à la porte de la rue, je leur demandai la permission de prendre un fiacre, ils ne firent aucune difficulté, et l'un d'eux poussa même la complaisance jusqu'à courir en chercher un qui stationnait devant la grille encore fermée de la villa Reale. Comme je montais en voiture, je vis apparaître Jadin à la fenêtre; il était tiré à quatre épingles et tout prêt à se rendre à l'ambassade. Seulement, pour ne pas donner de soupçons sur sa connivence avec moi, il attendait pour sortir que nous eussions tourné le coin, et fumait innocemment la plus colossale de ses trois pipes. Cinq minutes après j'étais à la police. Un monsieur, tout vêtu de noir et de fort mauvaise humeur d'avoir été réveillé si matin, m'y attendait. — C'est à vous ce passeport? me demanda-t-il aussitôt qu'il m'aperçut et en me montrant mon passeport au nom de Guichard. — Oui, monsieur. — Et cependant Guichard n'est pas votre nom? — Non, monsieur. — Et pourquoi voyagez-vous sous un autre nom que le vôtre? — Parce que votre ambassadeur n'a pas voulu me laisser voyager sous le mien. — Quel est votre nom? — Alexandre Dumas. — Avez-vous un titre? — Mon aïeul a reçu de Louis XIV le titre de marquis, et mon père a refusé de Napoléon le titre de comte. — Et pourquoi ne portez-vous pas votre titre? — Parce que je crois pouvoir m'en passer. — Vous méprisez donc ceux qui ont des titres? — Pas le moins du monde; mais je préfère ceux qu'on se fait soi-même à ceux qu'on a reçus de ses aïeux. — Vous êtes donc un jacobin? Je me mis à rire, et je haussai les épaules. — Il ne s'agit pas de rire ici! me dit le monsieur en noir, d'un air on ne peut plus irrité. — Vous ne pouvez pas m'empêcher de trouver la question ridicule. — Non, mais je veux vous faire passer l'envie de rire. — Oh! cela, je vous en défie tant que j'aurai le plaisir de vous voir. — Monsieur! — Monsieur! — Savez-vous qu'en attendant je vais vous envoyer en prison? — Vous n'oserez pas. — Comment! je n'oserai pas? s'écria l'homme noir en se levant et en frappant la table du poing. — Non. — Eh! qui m'en empêchera? — Vous réfléchirez. — A quoi? — A ceci. Je tirai de ma poche trois lettres. Le monsieur noir jeta un coup d'oeil rapide sur les papiers que je lui présentais, et reconnut des cachets ministériels. — Qu'est-ce que c'est que ces lettres? — Oh! mon Dieu, presque rien. Celle-ci, c'est une lettre du ministre de l'instruction publique, qui me charge d'une mission littéraire en Italie, et particulièrement dans le royaume des Deux-Siciles: il désire savoir quels sont les progrès que l'instruction a faits depuis les vice-rois jusqu'à nos jours. Celle-ci, c'est une lettre du ministre des affaires étrangères, qui me recommande particulièrement à nos ambassadeurs, et qui les prie de me donner en toute circonstance, voyez: en toute circonstance est même souligné;--de me donner, dis-je, en toute circonstance, aide et protection. Quant à cette troisième, n'y touchez pas, monsieur, et permettez-moi de vous la montrer à distance. Quant à cette troisième, voyez, elle est signée: «Marie-Amélie,» c'est-à-dire d'un des plus nobles et des plus saints noms qui existent sur la terre. C'est de la tante de votre roi. J'aurais pu m'en servir, mais je ne l'ai pas fait, il aurait fallu la remettre à la personne à qui elle était adressée; et quand on a un autographe comme celui-là, lequel, comme vous pouvez le voir, ne dit pas trop de mal du porteur, on le garde, au risque que quelque valet de police vous menace de vous envoyer en prison. — Mais, me dit le monsieur un peu abasourdi, qui me dira que ces lettres sont bien des personnes dont elles portent les signatures? Je me retournai vers la porte qui s'ouvrait en ce moment, et j'aperçus le comte de Béarn. — Qui vous le dira? Pardieu, repris-je, monsieur l'ambassadeur de France, qui se dérange tout exprès pour cela. N'est-ce pas, mon cher comte, continuai-je, que vous direz à monsieur que ces lettres ne sont pas de fausses lettres? — Non seulement je le lui dirai, mais encore je demanderai en vertu de quel ordre on vous arrête, et il me sera fait raison de l'insulte que vous avez reçue. Je réclame monsieur, ajouta le comte de Béarn en étendant la main vers moi, d'abord comme sujet du roi de France, et ensuite comme envoyé du ministère. Si monsieur a commis quelque infraction aux lois de la police et de la santé[1], j'en répondrai à plus haut que vous. Venez, mon cher Dumas, je suis désolé qu'on vous ait réveillé si matin, et j'espère que c'est par un malentendu. [1] On était alors dans le plus fort du choléra, et je n'avais pas fait à Rome la quarantaine de vingt-cinq jours obligée. Et à ces mots, nous sortîmes de la police bras dessus bras dessous, laissant le monsieur en noir dans un état de stupéfaction des plus difficiles à décrire. Jadin nous attendait à la porte. — Ah ça! maintenant, me dit le comte de Béarn, maintenant que nous sommes entre nous, il ne s'agit plus de faire les fanfarons; je vous ai tiré de là avec les honneurs de la guerre, mais je vais avoir sur les bras tout le ministère de la police. Il s'agit pour vous de songer au départ. — Diable! — N'avez-vous pas tout vu? — Si fait. J'ai visité hier la dernière chose qui me restai à voir. — Eh bien! — Eh bien! nous tâcherons d'être prêts quand il le faudra, voilà tout. — A la bonne heure! Maintenant, rentrez à l'hôtel, et attendez-moi dans la journée. J'aurai une réponse. Je suivis le conseil que me donnait M. Béarn, et je le vis effectivement revenir vers les cinq heures. — Eh bien! me dit-il, tout est arrangé de la façon la plus convenable. On savait votre présence ici; et comme vous n'y avez commis aucun scandale patriotique, on la tolérait. Mais vous avez été officiellement dénoncé hier soir, et l'on s'est cru alors dans la nécessité d'agir. — Et combien de temps me laisse-t-on pour quitter Naples? — On s'en est rapporté à moi, et j'ai dit que dans trois jours vous seriez parti. — Vous êtes un excellent mandataire, mon cher comte, et non seulement vous représentez admirablement l'honneur de la France, mais encore vous sauvez à merveille celui des Français. Recevez tous mes remerciemens. Dans trois jours j'aurai acquitté votre parole envers le gouvernement napolitain. Voilà comment je fus obligé de quitter la très fidèle ville de Naples, qui n'en est encore qu'à sa trente-septième révolte; et cela pour avoir eu le malheur de rencontrer la bête noire de Sa Majesté le roi Ferdinand. Cela prouve qu'il y a à Naples quelque chose de pire encore que les jettateurs: Ce sont les mouchards.
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XLVII. Le Te Deum de la victoire de Lens
Tout ce mouvement que Madame Henriette avait remarqué et dont elle avait cherché vainement le motif était occasionné par la victoire de Lens, dont M. le Prince avait fait messager M. le duc de Châtillon, qui y avait eu une noble part; il était, en outre, chargé de suspendre aux voûtes de Notre-Dame vingt-deux drapeaux, pris tant aux Lorrains qu'aux Espagnols. Cette nouvelle était décisive: elle tranchait le procès entamé avec le parlement en faveur de la cour. Tous les impôts enregistrés sommairement, et auxquels le parlement faisait opposition, étaient toujours motivés sur la nécessité de soutenir l'honneur de la France et sur l'espérance hasardeuse de battre l'ennemi. Or, comme depuis Nordlingen on n'avait éprouvé que des revers, le parlement avait beau jeu pour interpeller M. de Mazarin sur les victoires toujours promises et toujours ajournées; mais cette fois on en était enfin venu aux mains, il y avait eu triomphe et triomphe complet: aussi tout le monde avait-il compris qu'il y avait double victoire pour la cour, victoire à l'extérieur, victoire à l'intérieur, si bien qu'il n'y avait pas jusqu'au jeune roi, qui, en apprenant cette nouvelle, ne se fût écrié: — Ah! messieurs du parlement, nous allons voir ce que vous allez dire. Sur quoi la reine avait pressé sur son coeur l'enfant royal, dont les sentiments hautains et indomptés s'harmonisaient si bien avec les siens. Un conseil eut lieu le même soir, auquel avaient été appelés le maréchal de La Meilleraie et M. de Villeroy, parce qu'ils étaient mazarins; Chavigny et Séguier, parce qu'ils haïssaient le parlement, et Guitaut et Comminges, parce qu'ils étaient dévoués à la reine. Rien ne transpira de ce qui avait été décidé dans ce conseil. On sut seulement que le dimanche suivant il y aurait un Te Deum chanté à Notre-Dame en l'honneur de la victoire de Lens. Le dimanche suivant, les Parisiens s'éveillèrent donc dans l'allégresse: c'était une grande affaire, à cette époque, qu'un Te Deum. On n'avait pas encore fait abus de ce genre de cérémonie, et elle produisait son effet. Le soleil, qui, de son côté, semblait prendre part à la fête, s'était levé radieux et dorait les sombres tours de la métropole, déjà remplie d'une immense quantité de peuple; les rues les plus obscures de la Cité avaient pris un air de fête, et tout le long des quais on voyait de longues files de bourgeois, d'artisans, de femmes et d'enfants se rendant à Notre-Dame, semblables à un fleuve qui remonterait vers sa source. Les boutiques étaient désertes, les maisons fermées; chacun avait voulu voir le jeune roi avec sa mère et le fameux cardinal de Mazarin, que l'on haïssait tant que personne ne voulait se priver de sa présence. La plus grande liberté, au reste, régnait parmi ce peuple immense; toutes les opinions s'exprimaient ouvertement et sonnaient, pour ainsi dire, l'émeute, comme les mille cloches de toutes les églises de Paris sonnaient le Te Deum. La police de la ville était faite par la ville elle-même, rien de menaçant ne venait troubler le concert de la haine générale et glacer les paroles dans ces bouches médisantes. Cependant, dès huit heures du matin, le régiment des gardes de la reine, commandé par Guitaut, et en second par Comminges, son neveu, était venu, tambours et trompettes en tête, s'échelonner depuis le Palais-Royal jusqu'à Notre-Dame, manoeuvre que les Parisiens avaient vue avec tranquillité, toujours curieux qu'ils sont de musique militaire et d'uniformes éclatants. Friquet était endimanché, et sous prétexte d'une fluxion qu'il s'était momentanément procurée en introduisant un nombre infini de noyaux de cerise dans un des côtés de sa bouche, il avait obtenu de Bazin son supérieur un congé pour toute la journée. Bazin avait commencé par refuser, car Bazin était de mauvaise humeur, d'abord du départ d'Aramis, qui était parti sans lui dire où il allait, ensuite de servir une messe dite en faveur d'une victoire qui n'était pas selon ses opinions, Bazin était frondeur, on se le rappelle; et s'il y avait eu moyen que, dans une pareille solennité, le bedeau s'absentât comme un simple enfant de choeur, Bazin eût certainement adressé à l'archevêque la même demande que celle qu'on venait de lui faire. Il avait donc commencé par refuser, comme nous avons dit, tout congé; mais en la présence même de Bazin la fluxion de Friquet avait tellement augmenté de volume, que pour l'honneur du corps des enfants de choeur, qui aurait été compromis par une pareille difformité, il avait fini par céder en grommelant. À la porte de l'église, Friquet avait craché sa fluxion et envoyé du côté de Bazin un de ces gestes qui assurent au gamin de Paris sa supériorité sur les autres gamins de l'univers; et, quant à son hôtellerie, il s'en était naturellement débarrassé en disant qu'il servait la messe à Notre-Dame. Friquet était donc libre, et, ainsi que nous l'avons vu, avait revêtu sa plus somptueuse toilette; il avait surtout, comme ornement remarquable de sa personne, un de ces bonnets indescriptibles qui tiennent le milieu entre la barrette du moyen âge et le chapeau du temps de Louis XIII. Sa mère lui avait fabriqué ce curieux couvre-chef, et, soit caprice, soit manque d'étoffe uniforme, s'était montrée en le fabriquant peu soucieuse d'assortir les couleurs; de sorte que le chef-d'oeuvre de la chapellerie du dix-septième siècle était jaune et vert d'un côté, blanc et rouge de l'autre. Mais Friquet, qui avait toujours aimé la variété dans les tons, n'en était que plus fier et plus triomphant. En sortant de chez Bazin, Friquet était parti tout courant pour le Palais-Royal; il y arriva au moment où en sortait le régiment des gardes, et, comme il ne venait pas pour autre chose que pour jouir de sa vue et profiter de sa musique, il prit place en tête, battant le tambour avec deux ardoises, et passant de cet exercice à celui de la trompette, qu'il contrefaisait naturellement avec la bouche d'une façon qui lui avait plus d'une fois valu les éloges des amateurs de l'harmonie imitative. Cet amusement dura de la barrière des Sergents jusqu'à la place Notre-Dame; et Friquet y prit un véritable plaisir; mais lorsque le régiment s'arrêta et que les compagnies, en se développant, pénétrèrent jusqu'au coeur de la Cité, se posant à l'extrémité de la rue Saint-Christophe, près de la rue Cocatrix, où demeurait Broussel, alors Friquet, se rappelant qu'il n'avait pas déjeuné, chercha de quel côté il pourrait tourner ses pas pour accomplir cet acte important de la journée, et après avoir mûrement réfléchi, décida que ce serait le conseiller Broussel qui ferait les frais de son repas. En conséquence il prit son élan, arriva tout essoufflé devant la porte du conseiller et heurta rudement. Sa mère, la vieille servante de Broussel, vint ouvrir. — Que viens-tu faire ici, garnement, dit-elle, et pourquoi n'es- tu pas à Notre-Dame? — J'y étais, mère Nanette, dit Friquet, mais j'ai vu qu'il s'y passait des choses dont maître Broussel devait être averti, et avec la permission de M. Bazin, vous savez bien, mère Nanette, M. Bazin le bedeau? je suis venu pour parler à M. Broussel. — Et que veux-tu lui dire, magot, à M. Broussel? — Je veux lui parler à lui-même. — Cela ne se peut pas, il travaille. — Alors j'attendrai, dit Friquet, que cela arrangeait d'autant mieux qu'il trouverait bien moyen d'utiliser le temps. Et il monta rapidement l'escalier, que dame Nanette monta plus lentement derrière lui. — Mais enfin, dit-elle, que lui veux-tu, à M. Broussel? — Je veux lui dire, répondit Friquet en criant de toutes ses forces, qu'il y a le régiment des gardes tout entier qui vient de ce côté-ci. Or, comme j'ai entendu dire partout qu'il y avait à la cour de mauvaises dispositions contre lui, je viens le prévenir afin qu'il se tienne sur ses gardes. Broussel entendit le cri du jeune drôle, et, charmé de son excès de zèle, descendit au premier étage; car il travaillait en effet dans son cabinet au second. — Eh! dit-il, mon ami, que nous importe le régiment des gardes, et n'es-tu pas fou de faire un pareil esclandre? Ne sais-tu pas que c'est l'usage d'agir comme ces messieurs le font, et que c'est l'habitude de ce régiment de se mettre en haie sur le passage du roi? Friquet contrefit l'étonné, et tournant son bonnet neuf entre ses doigts: — Ce n'est pas étonnant que vous le sachiez, dit-il, vous, monsieur Broussel, qui savez tout; mais moi, en vérité du bon Dieu, je ne le savais pas, et j'ai cru vous donner un bon avis. Il ne faut pas m'en vouloir pour cela, monsieur Broussel. — Au contraire, mon garçon, au contraire, et ton zèle me plaît. Dame Nanette, voyez donc un peu à ces abricots que madame de Longueville nous a envoyés hier de Noisy; et donnez-en donc une demi-douzaine à votre fils avec un croûton de pain tendre. — Ah! merci, monsieur Broussel, dit Friquet; merci, j'aime justement beaucoup les abricots. Broussel alors passa chez sa femme et demanda son déjeuner. Il était neuf heures et demie. Le conseiller se mit à la fenêtre. La rue était complètement déserte, mais au loin on entendait, comme le bruit d'une marée qui monte, l'immense mugissement des ondes populaires qui grossissaient déjà autour de Notre-Dame. Ce bruit redoubla lorsque d'Artagnan vint avec une compagnie de mousquetaires se poser aux portes de Notre-Dame pour faire faire le service de l'église. Il avait dit à Porthos de profiter de l'occasion pour voir la cérémonie, et Porthos, en grande tenue, monta sur son plus beau cheval, faisant le mousquetaire honoraire, comme jadis si souvent d'Artagnan l'avait fait. Le sergent de cette compagnie, vieux soldat des guerres d'Espagne, avait reconnu Porthos, son ancien compagnon, et bientôt il avait mis au courant chacun de ceux qui servaient sous ses ordres des hauts faits de ce géant, l'honneur des anciens mousquetaires de Tréville. Porthos non seulement avait été bien accueilli dans la compagnie mais encore il y était regardé avec admiration. À dix heures, le canon du Louvre annonça la sortie du roi. Un mouvement pareil à celui des arbres dont un vent d'orage courbe et tourmente les cimes courut dans la multitude, qui s'agita derrière les mousquets immobiles des gardes. Enfin le roi parut avec la reine dans un carrosse tout doré. Dix autres carrosses suivaient, renfermant les dames d'honneur, les officiers de la maison royale et toute la cour. — Vive le roi! cria-t-on de toutes parts. Le jeune roi mit gravement la tête à la portière, fit une petite mine assez reconnaissante, et salua même légèrement, ce qui fit redoubler les cris de la multitude. Le cortège s'avança lentement et mit près d'une demi-heure pour franchir l'intervalle qui sépare le Louvre de la place Notre-Dame. Arrivé là, il se rendit peu à peu sous la voûte immense de la sombre métropole, et le service divin commença. Au moment où la cour prenait place, un carrosse aux armes de Comminges quitta la file des carrosses de la cour, et vint lentement se placer au bout de la rue Saint-Christophe, entièrement déserte. Arrivé là, quatre gardes et un exempt qui l'escortaient montèrent dans la lourde machine et en fermèrent les mantelets; puis à travers un jour prudemment ménagé, l'exempt se mit à guetter le long de la rue Cocatrix, comme s'il attendait l'arrivée de quelqu'un. Tout le monde était occupé de la cérémonie, de sorte que ni le carrosse ni les précautions dont s'entouraient ceux qui étaient dedans ne furent remarqués. Friquet, dont l'oeil toujours au guet eût pu seul les pénétrer, s'en était allé savourer ses abricots sur l'entablement d'une maison du parvis Notre-Dame. De là il voyait le roi, la reine et M. de Mazarin et entendait la messe comme s'il l'avait servie. Vers la fin de l'office, la reine, voyant que Comminges attendait debout auprès d'elle une confirmation de l'ordre qu'elle lui avait déjà donné avant de quitter le Louvre, dit à demi-voix: — Allez Comminges, et que Dieu vous assiste! Comminges partit aussitôt, sortit de l'église, et entra dans la rue Saint-Christophe. Friquet, qui vit ce bel officier marcher suivi de deux gardes, s'amusa à le suivre, et cela avec d'autant plus d'allégresse que la cérémonie finissait à l'instant même et que le roi remontait dans son carrosse. À peine l'exempt vit-il apparaître Comminges au bout de la rue Cocatrix, qu'il dit un mot au cocher, lequel mit aussitôt sa machine en mouvement et la conduisit devant la porte de Broussel. Comminges frappait à cette porte en même temps que la voiture s'y arrêtait. Friquet attendait derrière Comminges que cette porte fût ouverte. — Que fais-tu là, drôle? demanda Comminges. — J'attends pour entrer chez maître Broussel, monsieur l'officier! dit Friquet de ce ton câlin que sait si bien prendre dans l'occasion le gamin de Paris. — C'est donc bien là qu'il demeure? demanda Comminges. — Oui, monsieur. — Et quel étage occupe-t-il? — Toute la maison, dit Friquet; la maison est à lui. — Mais où se tient-il ordinairement? — Pour travailler, il se tient au second, mais pour prendre ses repas, il descend au premier; dans ce moment il doit dîner, car il est midi. — Bien, dit Comminges. En ce moment on ouvrit. L'officier interrogea le laquais, et apprit que maître Broussel était chez lui, et dînait effectivement. Comminges monta derrière le laquais, et Friquet monta derrière Comminges. Broussel était assis à table avec sa famille, ayant devant lui sa femme, à ses côtés ses deux filles, et au bout de la table son fils, Louvières, que nous avons vu déjà apparaître lors de l'accident arrivé au conseiller, accident dont au reste il était parfaitement remis. Le bonhomme, revenu en pleine santé, goûtait donc les beaux fruits que lui avait envoyés madame de Longueville. Comminges, qui avait arrêté le bras du laquais au moment où celui- ci allait ouvrir la porte pour l'annoncer, ouvrit la porte lui- même et se trouva en face de ce tableau de famille. À la vue de l'officier, Broussel se sentit quelque peu ému; mais, voyant qu'il saluait poliment, il se leva et salua aussi. Cependant, malgré cette politesse réciproque, l'inquiétude se peignit sur le visage des femmes; Louvières devint fort pâle et attendait impatiemment que l'officier s'expliquât. — Monsieur, dit Comminges, je suis porteur d'un ordre du roi. — Fort bien, monsieur, répondit Broussel. Quel est cet ordre? Et il tendit la main. — J'ai commission de me saisir de votre personne, monsieur, dit Comminges, toujours sur le même ton, avec la même politesse, et si vous voulez bien m'en croire, vous vous épargnerez la peine de lire cette longue lettre et vous me suivrez. La foudre tombée au milieu de ces bonnes gens si paisiblement assemblés n'eût pas produit un effet plus terrible. Broussel recula tout tremblant. C'était une terrible chose à cette époque que d'être emprisonné par l'inimitié du roi. Louvières fit un mouvement pour sauter sur son épée, qui était sur une chaise dans l'angle de la salle; mais un coup d'oeil du bonhomme Broussel, qui au milieu de tout cela ne perdait pas la tête, contint ce mouvement désespéré. Madame Broussel, séparée de son mari par la largeur de la table, fondait en larmes, les deux jeunes filles tenaient leur père embrassé. — Allons, monsieur, dit Comminges, hâtons-nous, il faut obéir au roi. — Monsieur, dit Broussel, je suis en mauvaise santé et ne puis me rendre prisonnier en cet état; je demande du temps. — C'est impossible, répondit Comminges, l'ordre est formel et doit être exécuté à l'instant même. — Impossible! dit Louvières; monsieur, prenez garde de nous pousser au désespoir. — Impossible! dit une voix criarde au fond de la chambre. Comminges se retourna et vit dame Nanette son balai à la main et dont les yeux brillaient de tous les feux de la colère. — Ma bonne Nanette, tenez-vous tranquille, dit Broussel, je vous en prie. — Moi, me tenir tranquille quand on arrête mon maître, le soutien, le libérateur, le père du pauvre peuple! Ah bien oui! vous me connaissez encore... Voulez-vous vous en aller! dit-elle à Comminges. Comminges sourit. — Voyons, monsieur, dit-il en se retournant vers Broussel, faites-moi taire cette femme et suivez-moi. — Me faire taire, moi! moi! dit Nanette; ah bien oui! il en faudrait encore un autre que vous, mon bel oiseau du roi! Vous allez voir. Et dame Nanette s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit, et d'une voix si perçante qu'on put l'entendre du parvis Notre-Dame: — Au secours! cria-t-elle, on arrête mon maître! on arrête le conseiller Broussel! au secours! — Monsieur, dit Comminges, déclarez-vous tout de suite: obéirez- vous ou comptez-vous faire rébellion au roi? — J'obéis, j'obéis, monsieur, s'écria Broussel essayant de se dégager de l'étreinte de ses deux filles et de contenir du regard son fils toujours prêt à lui échapper. — En ce cas, dit Comminges, imposez silence à cette vieille. — Ah! vieille! dit Nanette. Et elle se mit à crier de plus belle en se cramponnant aux barres de la fenêtre: — Au secours! au secours! pour maître Broussel, qu'on arrête parce qu'il a défendu le peuple; au secours! Comminges saisit la servante à bras-le-corps, et voulut l'arracher de son poste; mais au même instant une autre voix, sortant d'une espèce d'entresol, hurla d'un ton de fausset: — Au meurtre! au feu! à l'assassin! On tue M. Broussel! on égorge M. Broussel! C'était la voix de Friquet. Dame Nanette, se sentant soutenue, reprit alors avec plus de force et fit chorus. Déjà des têtes curieuses apparaissaient aux fenêtres. Le peuple, attiré au bout de la rue, accourait, des hommes, puis des groupes, puis une foule: on entendait les cris; on voyait un carrosse, mais on ne comprenait pas. Friquet sauta de l'entresol sur l'impériale de la voiture. — Ils veulent arrêter M. Broussel! cria-t-il; il y a des gardes dans le carrosse, et l'officier est là-haut. La foule se mit à gronder et s'approcha des chevaux. Les deux gardes qui étaient restés dans l'allée montèrent au secours de Comminges; ceux qui étaient dans le carrosse ouvrirent les portières et croisèrent la pique. — Les voyez-vous? criait Friquet. Les voyez-vous? les voilà. Le cocher se retourna et envoya à Friquet un coup de fouet qui le fit hurler de douleur. — Ah! cocher du diable! s'écria Friquet, tu t'en mêles? attends! Et il regagna son entresol, d'où il accabla le cocher de tous les projectiles qu'il put trouver. Malgré la démonstration hostile des gardes, et peut-être même à cause de cette démonstration, la foule se mit à gronder et s'approcher des chevaux. Les gardes firent reculer les plus mutins à grands coups de pique. Cependant le tumulte allait toujours croissant; la rue ne pouvait plus contenir les spectateurs qui affluaient de toutes parts; la presse envahissait l'espace que formaient encore entre eux et le carrosse les redoutables piques des gardes. Les soldats, repoussés comme par des murailles vivantes, allaient être écrasés contre les moyeux des roues et les panneaux de la voiture. Les cris: «Au nom du roi!» vingt fois répétés par l'exempt, ne pouvaient rien contre cette redoutable multitude, et semblaient l'exaspérer encore, quand, à ces cris: «Au nom du roi!», un cavalier accourut, et, voyant des uniformes fort maltraités, s'élança dans la mêlée l'épée à la main et apporta un secours inespéré aux gardes. Ce cavalier était un jeune homme de quinze à seize ans à peine, que la colère rendait pâle. Il mit pied à terre comme les autres gardes, s'adossa au timon de la voiture, se fit un rempart de son cheval, tira de ses fontes les pistolets, qu'il passa à sa ceinture et commença à espadonner en homme à qui le maniement de l'épée est chose familière. Pendant dix minutes, à lui seul le jeune homme soutint l'effort de toute la foule. Alors on vit paraître Comminges poussant Broussel devant lui. — Rompons le carrosse! criait le peuple. — Au secours! criait la vieille. — Au meurtre! criait Friquet en continuant de faire pleuvoir sur les gardes tout ce qui se trouvait sous sa main. — Au nom du roi! criait Comminges. — Le premier qui avance est mort! cria Raoul qui, se voyant pressé, fit sentir la pointe de son épée à une espèce de géant qui était prêt à l'écraser, et qui, se sentant blessé, recula en hurlant. Car c'était Raoul qui, revenant de Blois, selon qu'il l'avait promis au comte de La Fère, après cinq jours d'absence, avait voulu jouir du coup d'oeil de la cérémonie, et avait pris par les rues qui le conduiraient plus directement à Notre-Dame. Arrivé aux environs de la rue Cocatrix, il s'était trouvé entraîné par le flot du populaire, et à ce mot: «Au nom du roi!» il s'était rappelé le mot d'Athos: «Servez le roi» et il était accouru combattre pour le roi, dont on maltraitait les gardes. Comminges jeta pour ainsi dire Broussel dans le carrosse et s'élança derrière lui. En ce moment un coup d'arquebuse retentit, une balle traversa du haut en bas le chapeau de Comminges et cassa le bras d'un garde. Comminges releva la tête et vit, au milieu de la fumée, la figure menaçante de Louvières qui apparaissait à la fenêtre du second étage. — C'est bien, monsieur, dit Comminges, vous entendrez parler de moi. — Et vous aussi, monsieur, dit Louvières, et nous verrons lequel parlera plus haut. Friquet et Nanette hurlaient toujours; les cris, le bruit du coup, l'odeur de la poudre toujours si enivrante, faisaient leur effet. — À mort l'officier! à mort! hurla la foule. Et il se fit un grand mouvement. — Un pas de plus, cria Comminges en abattant les mantelets pour qu'on pût bien voir dans la voiture et en appuyant son épée sur la poitrine de Broussel, un pas de plus, et je tue le prisonnier; j'ai ordre de l'amener mort ou vif, je l'amènerai mort, voilà tout. Un cri terrible retentit: la femme et les filles de Broussel tendaient au peuple des mains suppliantes. Le peuple comprit que cet officier si pâle, mais qui paraissait si résolu, ferait comme il disait: on continua de menacer, mais on s'écarta. Comminges fit monter avec lui dans la voiture le garde blessé, et ordonna aux autres de fermer la portière. — Touche au palais, dit-il au cocher plus mort que vif. Celui-ci fouetta ses animaux, qui ouvrirent un large chemin dans la foule; mais en arrivant au quai, il fallut s'arrêter. Le carrosse versa, les chevaux étaient portés, étouffés, broyés par la foule, Raoul, à pied, car il n'avait pas eu le temps de remonter à cheval, las de distribuer des coups de plat d'épée, comme les gardes las de distribuer des coups de plat de lame, commençait à recourir à la pointe. Mais ce terrible et dernier recours ne faisait qu'exaspérer la multitude. On commençait de temps en temps à voir reluire aussi au milieu de la foule le canon d'un mousquet ou la lame d'une rapière; quelques coups de feu retentissaient, tirés en l'air sans doute, mais dont l'écho ne faisait pas moins vibrer les coeurs; les projectiles continuaient de pleuvoir des fenêtres. On entendait des voix que l'on n'entend que les jours d'émeute; on voyait des visages qu'on ne voit que les jours sanglants. Les cris: «À mort! à mort les gardes! à la Seine l'officier!» dominaient tout ce bruit, si immense qu'il fût. Raoul, son chapeau broyé, le visage sanglant, sentait que non seulement ses forces, mais encore sa raison, commençaient à l'abandonner; ses yeux nageaient dans un brouillard rougeâtre, et à travers ce brouillard il voyait cent bras menaçants s'étendre sur lui, prêts à le saisir quand il tomberait. Comminges s'arrachait les cheveux de rage dans le carrosse renversé. Les gardes ne pouvaient porter secours à personne, occupés qu'ils étaient chacun à se défendre personnellement. Tout était fini: carrosse, chevaux, gardes, satellites et prisonnier peut-être, tout allait être dispersé par lambeaux, quand tout à coup une voix bien connue de Raoul retentit, quand soudain une large épée brilla en l'air; au même instant la foule s'ouvrit, trouée, renversée, écrasée: un officier de mousquetaires, frappant et taillant de droite et de gauche, courut à Raoul et le prit dans ses bras au moment où il allait tomber. — Sangdieu! cria l'officier, l'ont-ils donc assassiné? En ce cas, malheur à eux! Et il se retourna si effrayant de vigueur, de colère et de menace, que les plus enragés rebelles se ruèrent les uns sur les autres pour s'enfuir et que quelques-uns roulèrent jusque dans la Seine. — Monsieur d'Artagnan, murmura Raoul. — Oui, sangdieu! en personne, et heureusement pour vous, à ce qu'il paraît, mon jeune ami. Voyons! ici, vous autres, s'écria-t- il en se redressant sur ses étriers et élevant son épée, appelant de la voix et du geste les mousquetaires qui n'avaient pu le suivre tant sa course avait été rapide. Voyons, balayez-moi tout cela! Aux mousquets! Portez armes! Apprêtez armes! En joue... À cet ordre les montagnes du populaire s'affaissèrent si subitement, que d'Artagnan ne put retenir un éclat de rire homérique. — Merci, d'Artagnan, dit Comminges, montrant la moitié de son corps par la portière du carrosse renversé; merci, mon jeune gentilhomme! Votre nom? que je le dise à la reine. Raoul allait répondre, lorsque d'Artagnan se pencha à son oreille: — Taisez-vous, dit-il, et laissez-moi répondre. Puis, se retournant vers Comminges: — Ne perdez pas votre temps, Comminges, dit-il, sortez du carrosse si vous pouvez, et faites-en avancer un autre. — Mais lequel? — Pardieu, le premier venu qui passera sur le Pont-Neuf, ceux qui le montent seront trop heureux, je l'espère, de prêter leur carrosse pour le service du roi. — Mais, dit Comminges, je ne sais. — Allez donc, ou, dans cinq minutes, tous les manants vont revenir avec des épées et des mousquets. Vous serez tué et votre prisonnier délivré. Allez. Et, tenez, voici justement un carrosse qui vient là-bas. Puis se penchant de nouveau vers Raoul: — Surtout ne dites pas votre nom, lui souffla-t-il. Le jeune homme le regardait d'un air étonné. — C'est bien, j'y cours, dit Comminges, et s'ils reviennent faites feu. — Non pas, non pas, répondit d'Artagnan, que personne ne bouge, au contraire: un coup de feu tiré en ce moment serait payé trop cher demain. Comminges prit ses quatre gardes et autant de mousquetaires et courut au carrosse. Il en fit descendre les gens qui s'y trouvaient et le ramena près du carrosse versé. Mais lorsqu'il fallut transporter Broussel du char brisé dans l'autre, le peuple, qui aperçut celui qu'il appelait son libérateur, poussa des hurlements inimaginables et se rua de nouveau vers le carrosse. — Partez, dit d'Artagnan. Voici dix mousquetaires pour vous accompagner, j'en garde vingt pour contenir le peuple; partez et ne perdez pas une minute. Dix hommes pour monsieur de Comminges! Dix hommes se séparèrent de la troupe, entourèrent le nouveau carrosse et partirent au galop. Au départ du carrosse les cris redoublèrent; plus de dix mille hommes se pressaient sur le quai, encombrant le Pont-Neuf et les rues adjacentes. Quelques coups de feu partirent. Un mousquetaire fut blessé. — En avant, cria d'Artagnan poussé à bout et mordant sa moustache. Et il fit avec ses vingt hommes une charge sur tout ce peuple, qui se renversa épouvanté. Un seul homme demeura à sa place l'arquebuse à la main. — Ah! dit cet homme, c'est toi qui déjà as voulu l'assassiner! attends! Et il abaissa son arquebuse sur d'Artagnan, qui arrivait sur lui au triple galop. D'Artagnan se pencha sur le cou de son cheval, le jeune homme fit feu; la balle coupa la plume de son chapeau. Le cheval emporté heurta l'imprudent qui, à lui seul, essayait d'arrêter une tempête, et l'envoya tomber contre la muraille. D'Artagnan arrêta son cheval tout court, et tandis que ses mousquetaires continuaient de charger, il revint l'épée haute sur celui qu'il avait renversé. — Ah! monsieur, cria Raoul, qui reconnaissait le jeune homme pour l'avoir vu rue Cocatrix, monsieur, épargnez-le, c'est son fils. D'Artagnan retint son bras prêt à frapper. — Ah! vous êtes son fils, dit-il; c'est autre chose. — Monsieur, je me rends! dit Louvières tendant à l'officier son arquebuse déchargée. — Eh non! ne vous rendez pas, mordieu! filez au contraire, et promptement; si je vous prends, vous serez pendu. Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois, il passa sous le cou du cheval et disparut au coin de la rue Guénégaud. — Ma foi, dit d'Artagnan à Raoul, il était temps que vous m'arrêtiez la main, c'était un homme mort, et, ma foi, quand j'aurais su qui il était, j'eusse eu regret de l'avoir tué. — Ah! monsieur, dit Raoul, permettez qu'après vous avoir remercié pour ce pauvre garçon, je vous remercie pour moi; moi aussi, monsieur, j'allais mourir quand vous êtes arrivé. — Attendez, attendez, jeune homme, et ne vous fatiguez pas à parler. Puis tirant d'une de ses fontes un flacon plein de vin d'Espagne: — Buvez deux gorgées de ceci, dit-il. Raoul but et voulut renouveler ses remerciements. — Cher, dit d'Artagnan, nous parlerons de cela plus tard. Puis, voyant que les mousquetaires avaient balayé le quai depuis le Pont-Neuf jusqu'au quai Saint-Michel et qu'ils revenaient, il leva son épée pour qu'ils doublassent le pas. Les mousquetaires arrivèrent au trot; en même temps, de l'autre côté du quai, arrivaient les dix hommes d'escorte que d'Artagnan avait donnés à Comminges. — Holà! dit d'Artagnan s'adressant à ceux-ci, est-il arrivé quelque chose de nouveau? — Eh, monsieur, dit le sergent, leur carrosse s'est encore brisé une fois; c'est une véritable malédiction. D'Artagnan haussa les épaules. — Ce sont des maladroits, dit-il; quand on choisit un carrosse, il faut qu'il soit solide: le carrosse avec lequel on arrête un Broussel doit pouvoir porter dix mille hommes. — Qu'ordonnez-vous, mon lieutenant? — Prenez le détachement et conduisez-le au quartier. — Mais vous vous retirez donc seul? — Certainement. Croyez-vous pas que j'aie besoin d'escorte? — Cependant... — Allez donc. Les mousquetaires partirent et d'Artagnan demeura seul avec Raoul. — Maintenant, souffrez-vous? lui dit-il. — Oui, monsieur, j'ai la tête lourde et brûlante. — Qu'y a-t-il donc à cette tête? dit d'Artagnan levant le chapeau. Ah! ah! une contusion. — Oui, j'ai reçu, je crois, un pot de fleurs sur la tête. — Canaille! dit d'Artagnan. Mais vous avez des éperons, étiez- vous donc à cheval? — Oui; mais j'en suis descendu pour défendre M. de Comminges, et mon cheval a été pris. Et tenez, le voici. En effet, en ce moment même le cheval de Raoul passait monté par Friquet, qui courait au galop, agitant son bonnet de quatre couleurs et criant. — Broussel! Broussel! — Holà! arrête, drôle! cria d'Artagnan, amène ici ce cheval. Friquet entendit bien; mais il fit semblant de ne pas entendre, et essaya de continuer son chemin. D'Artagnan eut un instant envie de courir après maître Friquet, mais il ne voulut point laisser Raoul seul; il se contenta donc de prendre un pistolet dans ses fontes et de l'armer. Friquet avait l'oeil vif et l'oreille fine, il vit le mouvement de d'Artagnan, entendit le bruit du chien; il arrêta son cheval tout court. — Ah! c'est vous, monsieur l'officier, s'écria-t-il en venant à d'Artagnan, et je suis en vérité bien aise de vous rencontrer. D'Artagnan regarda Friquet avec attention et reconnut le petit garçon de la rue de la Calandre. — Ah! c'est toi, drôle, dit-il; viens ici. — Oui, c'est moi, monsieur l'officier, dit Friquet de son air câlin. — Tu as donc changé de métier? tu n'es donc plus enfant de choeur? tu n'es donc plus garçon de taverne? tu es donc voleur de chevaux? — Ah! monsieur l'officier, peut-on dire! s'écria Friquet, je cherchais le gentilhomme auquel appartient ce cheval, un beau cavalier brave comme un César... Il fit semblant d'apercevoir Raoul pour la première fois... Ah! mais je ne me trompe pas, continua-t-il, le voici. Monsieur, vous n'oublierez pas le garçon, n'est-ce pas? Raoul mit la main à sa poche. — Qu'allez-vous faire? dit d'Artagnan. — Donner dix livres à ce brave garçon, répondit Raoul en tirant une pistole de sa poche. — Dix coups de pied dans le ventre, dit d'Artagnan. Va-t'en, drôle! et n'oublie pas que j'ai ton adresse. Friquet, qui ne s'attendait pas à en être quitte à si bon marché, ne fit qu'un bond du quai à la rue Dauphine, où il disparut. Raoul remonta sur son cheval, et tous deux marchant au pas, d'Artagnan gardant le jeune homme comme si c'était son fils, prirent le chemin de la rue Tiquetonne. Tout le long de la route il y eut bien de sourds murmures et de lointaines menaces; mais, à l'aspect de cet officier à la tournure si militaire, à la vue de cette puissante épée qui pendait à son poignet soutenue par sa dragonne, on s'écarta constamment, et aucune tentative sérieuse ne fut faite contre les deux cavaliers. On arriva donc sans accident à l'hôte de La Chevrette. La belle Madeleine annonça à d'Artagnan que Planchet était de retour et avait amené Mousqueton, lequel avait supporté héroïquement l'extraction de la balle et se trouvait aussi bien que le comportait son état. D'Artagnan ordonna alors d'appeler Planchet; mais, si bien qu'on l'appelât, Planchet ne répondit point: il avait disparu. — Alors, du vin! dit d'Artagnan. Puis quand le vin fut apporté et que d'Artagnan fut seul avec Raoul: — Vous êtes bien content de vous, n'est-ce pas? dit-il en le regardant entre les deux yeux. — Mais oui, dit Raoul; il me semble que j'ai fait mon devoir. N'ai-je pas défendu le roi? — Et qui vous dit de défendre le roi? — Mais M. le comte de La Fère lui-même. — Oui, le roi; mais aujourd'hui vous n'avez pas défendu le roi, vous avez défendu Mazarin, ce qui n'est pas la même chose. — Mais, monsieur... — Vous avez fait une énormité, jeune homme, vous vous êtes mêlé de choses qui ne vous regardent pas. — Cependant vous-même... — Oh! moi, c'est autre chose; moi, j'ai dû obéir aux ordres de mon capitaine. Votre capitaine, à vous, c'est M. le Prince. Entendez bien cela, vous n'en avez pas d'autre. Mais a-t-on vu, continua d'Artagnan, cette mauvaise tête qui va se faire mazarin, et qui aide à arrêter Broussel! Ne soufflez pas un mot de cela, au moins, ou M. le comte de La Fère serait furieux. — Vous croyez que M. le comte de La Fère se fâcherait contre moi? — Si je le crois! j'en suis sûr; sans cela je vous remercierais, car enfin vous avez travaillé pour nous. Aussi je vous gronde en son lieu et place; la tempête sera plus douce, croyez-moi. Puis, ajouta d'Artagnan, j'use, mon cher enfant, du privilège que votre tuteur m'a concédé. — Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Raoul. D'Artagnan se leva, alla à son secrétaire, prit une lettre et la présenta à Raoul. Dès que Raoul eut parcouru le papier, ses regards se troublèrent. — Oh! mon Dieu, dit-il en levant ses beaux yeux tout humides de larmes sur d'Artagnan, M. le comte a donc quitté Paris sans me voir? — Il est parti il y a quatre jours, dit d'Artagnan. — Mais sa lettre semble indiquer qu'il court un danger de mort. — Ah bien oui; lui, courir un danger de mort! soyez tranquille: non, il voyage pour affaire et va revenir bientôt; vous n'avez pas de répugnance, je l'espère, à m'accepter pour tuteur par intérim? — Oh! non, monsieur d'Artagnan, dit Raoul, vous êtes si brave gentilhomme et M. le comte de La Fère vous aime tant! — Eh! mon Dieu! aimez-moi aussi; je ne vous tourmenterai guère, mais à la condition que vous serez frondeur, mon jeune ami, et très frondeur même. — Mais puis-je continuer de voir madame de Chevreuse? — Je le crois mordieu bien! et M. le coadjuteur aussi, et madame de Longueville aussi; et si le bonhomme Broussel était là, que vous avez si étourdiment contribué à faire arrêter, je vous dirais: Faites vos excuses bien vite à M. Broussel et embrassez-le sur les deux joues. — Allons, monsieur, je vous obéirai, quoique je ne vous comprenne pas. — C'est inutile que vous compreniez. Tenez, continua d'Artagnan en se tournant vers la porte qu'on venait d'ouvrir, voici M. du Vallon qui nous arrive avec ses habits tout déchirés. — Oui, mais en échange, dit Porthos ruisselant de sueur et tout souillé de poussière, en échange j'ai déchiré bien des peaux. Ces croquants ne voulaient-ils pas m'ôter mon épée! Peste! quelle émotion populaire! continua le géant avec son air tranquille; mais j'en ai assommé plus de vingt avec le pommeau de Balizarde... Un doigt de vin, d'Artagnan. — Oh! je m'en rapporte à vous, dit le Gascon en remplissant le verre de Porthos jusqu'au bord; mais quand vous aurez bu, dites- moi votre opinion. Porthos avala le verre d'un trait; puis, quand il l'eut posé sur la table et qu'il eut sucé sa moustache: — Sur quoi? dit-il. — Tenez, reprit d'Artagnan, voici monsieur de Bragelonne qui voulait à toute force aider à l'arrestation de Broussel et que j'ai eu grand peine à empêcher de défendre M. de Comminges! — Peste! dit Porthos; et le tuteur, qu'aurait-il dit s'il eût appris cela? — Voyez-vous, interrompit d'Artagnan; frondez, mon ami, frondez et songez que je remplace M. le comte en tout. Et il fit sonner sa bourse. Puis, se retournant vers son compagnon: — Venez-vous, Porthos? dit-il. — Où cela? demanda Porthos en se versant un second verre de vin. — Présenter nos hommages au cardinal. Porthos avala le second verre avec la même tranquillité qu'il avait bu le premier, reprit son feutre, qu'il avait déposé sur une chaise, et suivit d'Artagnan. Quant à Raoul, il resta tout étourdi de ce qu'il voyait, d'Artagnan lui ayant défendu de quitter la chambre avant que toute cette émotion se fût calmée.
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Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV
Le matin, la mort du cardinal se répandit dans le château, et du château dans la ville. Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrèrent dans la salle des séances pour tenir conseil. Le roi les fit mander aussitôt. — Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l’ai laissé gouverner mes affaires; mais à présent, j’entends les gouverner moi-même. Vous me donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez! Les ministres se regardèrent avec surprise. S’ils dissimulèrent un sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince, élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par amour-propre, d’un fardeau trop lourd pour ses forces. Fouquet prit congé de ses collègues sur l’escalier en leur disant: — Messieurs, voilà bien de la besogne de moins pour nous. Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu inquiets de la tournure que prendraient les événements, s’en retournèrent ensemble à Paris. Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mère, avec laquelle il eut un entretien fort particulier; puis, après le dîner, il monta en voiture fermée et se rendit tout droit au Louvre. Là, il reçut beaucoup de monde, et prit un certain plaisir à remarquer l’hésitation de tous et la curiosité de chacun. Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent fermées, à l’exception d’une seule, de celle qui donnait sur le quai. Il mit en sentinelle à cet endroit deux Cent-Suisses qui ne parlaient pas un mot de français, avec consigne de laisser entrer tout ce qui serait ballot, mais rien autre chose, et de ne laisser rien sortir. À onze heures précises, il entendit le roulement d’un pesant chariot sous la voûte, puis d’un autre, puis d’un troisième. Après quoi, la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer. Bientôt quelqu’un gratta de l’ongle à la porte du cabinet. Le roi alla ouvrir lui-même, et il vit Colbert, dont le premier mot fut celui-ci: — L’argent est dans la cave de Votre Majesté. Louis descendit alors et alla visiter lui-même les barriques d’espèces, or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre hommes à lui venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait fait passer la clef à Colbert le matin même. Cette revue achevée, Louis rentra chez lui, suivi de Colbert, qui n’avait pas réchauffé son immobile froideur du moindre rayon de satisfaction personnelle. — Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en récompense de ce dévouement et de cette probité? — Rien absolument, Sire. — Comment, rien? pas même l’occasion de me servir? — Votre Majesté ne me fournirait pas cette occasion que je ne la servirais pas moins. Il m’est impossible de n’être pas le meilleur serviteur du roi. — Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert. — Mais il y a un surintendant, Sire? — Justement. — Sire, le surintendant est l’homme le plus puissant du royaume. — Ah! s’écria Louis en rougissant, vous croyez? — Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majesté me donne un contrôle pour lequel la force est indispensable. Intendant sous un surintendant, c’est l’infériorité. — Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi? — J’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant de M. Mazarin, était le second personnage du royaume; mais voilà M. Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier. — Monsieur, je consens à ce que vous me disiez toutes choses aujourd’hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai plus. — Alors je serai inutile à Votre Majesté? — Vous l’êtes déjà, puisque vous craignez de vous compromettre en me servant. — Je crains seulement d’être mis hors d’état de vous servir. — Que voulez-vous alors? — Je veux que Votre Majesté me donne des aides dans le travail de l’intendance. — La place perd de sa valeur? — Elle gagne de la sûreté. — Choisissez vos collègues. — MM. Breteuil, Marin, Hervard. — Demain, l’ordonnance paraîtra. — Sire, merci! — C’est tout ce que vous demandez? — Non, Sire; encore une chose... — Laquelle? — Laissez-moi composer une Chambre de justice. — Pourquoi faire, cette Chambre de justice? — Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont mal versé. — Mais... que leur fera-t-on? — On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres. — Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur Colbert. — Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices. Le roi ne répondit pas. — Votre Majesté consent-elle? dit Colbert. — Je réfléchirai, monsieur. — Il sera trop tard quand la réflexion sera faite. — Pourquoi? — Parce que nous avons affaire à des gens plus forts que nous, s’ils sont avertis. — Composez cette Chambre de justice, monsieur. — Je la composerai. — Est-ce tout? — Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits attache Votre Majesté à cette intendance? — Mais... je ne sais... il y a des usages... — Sire, j’ai besoin qu’à cette intendance soit dévolu le droit de lire la correspondance avec l’Angleterre. — Impossible, monsieur, car cette correspondance se dépouille au conseil; M. le cardinal lui-même le faisait. — Je croyais que Votre Majesté avait déclaré ce matin qu’elle n’aurait plus de conseil. — Oui, je l’ai déclaré. — Que Votre Majesté alors veuille bien lire elle-même et toute seule ses lettres, surtout celles d’Angleterre; je tiens particulièrement à ce point. — Monsieur, vous aurez cette correspondance et m’en rendrez compte. — Maintenant, Sire, qu’aurai-je à faire des finances? — Tout ce que M. Fouquet ne fera pas. — C’est là ce que je demandais à Votre Majesté. Merci, je pars tranquille. Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir. Colbert n’était pas encore à cent pas du Louvre que le roi reçut un courrier d’Angleterre. Après avoir regardé, sondé l’enveloppe, le roi la décacheta précipitamment, et trouva tout d’abord une lettre du roi Charles II. Voici ce que le prince anglais écrivait à son royal frère: «Votre Majesté doit être fort inquiète de la maladie de M. le cardinal Mazarin; mais l’excès du danger ne peut que vous servir. Le cardinal est condamné par son médecin. Je vous remercie de la gracieuse réponse que vous avez faite à ma communication touchant lady Henriette Stuart, ma sœur, et dans huit jours la princesse partira pour Paris avec sa cour. «Il est doux pour moi de reconnaître la paternelle amitié que vous m’avez témoignée, et de vous appeler plus justement encore mon frère. Il m’est doux, surtout, de prouver à Votre Majesté combien je m’occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement fortifier Belle-Île-en-Mer. C’est un tort. Jamais nous n’aurons la guerre ensemble. Cette mesure ne m’inquiète pas; elle m’attriste... «Vous dépensez là des millions inutiles, dites-le bien à vos ministres, et croyez que ma police est bien informée; rendez-moi, mon frère, les mêmes services, le cas échéant.» Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut. — M. Colbert sort d’ici et ne peut être loin... Qu’on l’appelle! s’écria-t-il. Le valet de chambre allait exécuter l’ordre, le roi l’arrêta. — Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-Île est à M. Fouquet; Belle-Île fortifiée, c’est une conspiration de M. Fouquet... La découverte de cette conspiration, c’est la ruine du surintendant, et cette découverte résulte de la correspondance d’Angleterre; voilà pourquoi Colbert voulait avoir cette correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma force sur cet homme; il n’est que la tête, il me faut le bras. Louis poussa tout à coup un cri joyeux. — J’avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de mousquetaires? — Oui, Sire; M. d’Artagnan. — Il a quitté momentanément mon service? — Oui, Sire. — Qu’on me le trouve, et que demain il soit ici à mon lever. Le valet de chambre s’inclina et sortit. — Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant ma bourse et d’Artagnan portant mon épée: je suis roi!
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Chapitre XXII — D’Artagnan voyage pour la maison Planchet et Compagnie
L’hôtellerie du Grand-Monarque était située dans une petite rue parallèle au port, sans donner sur le port même; quelques ruelles coupaient, comme des échelons coupent les deux parallèles de l’échelle, les deux grandes lignes droites du port et de la rue. Par les ruelles on débouchait inopinément du port dans la rue et de la rue dans le port. D’Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba inopinément devant l’hôtellerie du Grand-Monarque. Le moment était bien choisi et put rappeler à d’Artagnan son début à l’hôtellerie du Franc-Meunier, à Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux dés s’étaient pris de querelle et se menaçaient avec fureur. L’hôte, l’hôtesse et deux garçons surveillaient avec anxiété le cercle de ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre semblait prête à s’élancer toute hérissée de couteaux et de haches. Le jeu, cependant, continuait. Un banc de pierre était occupé par deux hommes qui semblaient ainsi veiller à la porte; quatre tables placées au fond de la chambre commune étaient occupées par huit autres individus. Ni les hommes du banc ni les hommes des tables ne prenaient part ni à la querelle ni au jeu. D’Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces spectateurs si froids et si indifférents. La querelle allait croissant. Toute passion a, comme la mer, sa marée qui monte et qui descend. Arrivé au paroxysme de sa passion, un matelot renversa la table et l’argent qui était dessus. La table tomba, l’argent roula. À l’instant même tout le personnel de l’hôtellerie se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pièces blanches furent ramassées par des gens qui s’esquivèrent, tandis que les matelots se déchiraient entre eux. Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l’intérieur, quoiqu’ils eussent l’air parfaitement étrangers les uns aux autres, seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s’être donné le mot pour demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur et de ce bruit d’argent. Deux seulement se contentèrent de repousser avec le pied les combattants qui venaient jusque sous leur table. Deux autres, enfin, plutôt que de prendre part à tout ce vacarme, sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin, montèrent sur la table qu’ils occupaient, comme font, pour éviter d’être submergés, des gens surpris par une crue d’eau. «Allons, allons, se dit d’Artagnan, qui n’avait perdu aucun de ces détails que nous venons de raconter, voilà une jolie collection: circonspects, calmes, habitués au bruit, faits aux coups; peste! j’ai eu la main heureuse.» Tout à coup son attention fut appelée sur un point de la chambre. Les deux hommes qui avaient repoussé du pied les lutteurs furent assaillis d’injures par les matelots qui venaient de se réconcilier. L’un d’eux, à moitié ivre de colère et tout à fait de bière, vint d’un ton menaçant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il avait touché de son pied des créatures du bon Dieu qui n’étaient pas des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d’Artagnan. Cet homme pâlit sans qu’on pût apprécier s’il pâlissait de crainte ou bien de colère; ce que voyant, le matelot conclut que c’était de peur, et leva son poing avec l’intention bien manifeste de le laisser retomber sur la tête de l’étranger. Mais sans qu’on eût vu remuer l’homme menacé, il détacha au matelot une si rude bourrade dans l’estomac, que celui-ci roula jusqu’au bout de la chambre avec des cris épouvantables. Au même instant, ralliés par l’esprit de corps, tous les camarades du vaincu tombèrent sur le vainqueur. Ce dernier, avec le même sang-froid dont il avait déjà fait preuve, sans commettre l’imprudence de toucher à ses armes, empoigna un pot de bière à couvercle d’étain, et assomma deux ou trois assaillants; puis, comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de l’intérieur, qui n’avaient pas bougé, comprirent que c’était leur cause qui était en jeu et se ruèrent à son secours. En même temps les deux indifférents de la porte se retournèrent avec un froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcée de prendre l’ennemi à revers si l’ennemi ne cessait pas son agression. L’hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par curiosité, pénétrèrent trop avant dans la chambre furent enveloppés dans la bagarre et roués de coups. Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une tactique qui faisaient plaisir à voir; enfin, obligés de battre en retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l’autre côté de la grande table, qu’ils soulevèrent d’un commun accord à quatre, tandis que les deux autres s’armaient chacun d’un tréteau, de telle sorte qu’en s’en servant comme d’un gigantesque abattoir, ils renversèrent d’un coup huit matelots sur la tête desquels ils avaient fait jouer leur monstrueuse catapulte. Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de poussière, lorsque d’Artagnan, satisfait de l’épreuve, s’avança l’épée à la main, et, frappant du pommeau tout ce qu’il rencontra de têtes dressées, il poussa un vigoureux holà! qui mit à l’instant même fin à la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre à la circonférence, de sorte que d’Artagnan se trouva isolé et dominateur. — Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant le Cos ego... À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette longue épée nue, cet air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis dans la personne d’un homme qui paraissait habitué au commandement, de leur côté, les matelots ramassèrent leurs blessés et leurs cruchons. Les Parisiens s’essuyèrent le front et tirèrent leur révérence au chef. D’Artagnan fut comblé de félicitations par l’hôte du Grand-Monarque. Il les reçut en homme qui sait qu’on ne lui offre rien de trop, puis il déclara qu’en attendant de souper il allait se promener sur le port. Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l’appel, prit son chapeau, épousseta son habit et suivit d’Artagnan. Mais d’Artagnan, tout en flânant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s’arrêter; il se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi à la piste les uns des autres, inquiets de voir à leur droite, à leur gauche et derrière eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds. Ce ne fut qu’au plus creux de la plus profonde dune que d’Artagnan, souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant de la main un signe pacifique: — Eh! là, là! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous êtes faits pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour vous dévorer les uns les autres. Alors toute hésitation cessa; les hommes respirèrent comme s’ils eussent été tirés d’un cercueil, et s’examinèrent complaisamment les uns les autres. Après cet examen, ils portèrent les yeux sur leur chef, qui, connaissant dès longtemps le grand art de parler à des hommes de cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec une énergie toute gasconne. — Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous connaissant des braves et voulant vous associer à une expédition glorieuse. Figurez-vous qu’en travaillant avec moi vous travaillez pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser immédiatement la tête de la façon qui me sera la plus commode. Vous n’ignorez pas, messieurs, que les secrets d’État sont comme un poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant, approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis vous en dire. Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité. — Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs. «Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter; il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer... — Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la manœuvre comme un amiral. — Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard! D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la cause. — Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le premier matelot ponantais venu. Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur les galères de Sa Majesté, à La Ciotat. Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à Breskens, les autres la route qui mène à Anvers. Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres, leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux. C’est à ceux-là, qu’il semblait honorer d’une confiance absolue, que d’Artagnan fit une fausse confidence destinée à garantir le succès de l’expédition. Il leur avoua qu’il s’agissait, non pas de voir combien la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce français, mais au contraire combien la contrebande française pouvait faire tort au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l’étaient effectivement. D’Artagnan était bien sûr qu’à la première débauche, alors qu’ils seraient morts-ivres, l’un des deux divulguerait ce secret capital à toute la bande. Son jeu lui parut infaillible. Quinze jours après ce que nous venons de voir se passer à Calais, toute la troupe se trouvait réunie à La Haye. Alors, d’Artagnan s’aperçut que tous ses hommes, avec une intelligence remarquable, s’étaient déjà travestis en matelots plus ou moins maltraités par la mer. D’Artagnan les laissa dormir en un bouge de Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal. Il apprit que le roi d’Angleterre était revenu près de son allié Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui avait été accordée jusque-là, et qu’en conséquence il avait été se confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situé dans les dunes, au bord de la mer, à une petite lieue de La Haye. Là, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en regardant, avec cette mélancolie particulière aux princes de sa race, cette mer immense du Nord, qui le séparait de son Angleterre, comme elle avait séparé autrefois Marie Stuart de la France. Là, derrière quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin où croissent les bruyères dorées de la dune, Charles II végétait comme elles, plus malheureux qu’elles, car il vivait de la vie de la pensée, et il espérait et désespérait tour à tour. D’Artagnan poussa une fois jusqu’à Scheveningen, afin d’être bien sûr de ce que l’on rapportait sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage, au soleil couchant, sans même attirer l’attention des pêcheurs qui, en revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l’Archipel, leurs barques sur le sable de la grève. D’Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur l’immense étendue des eaux, et absorber sur son pâle visage les rouges rayons du soleil déjà échancré par la ligne noire de l’horizon. Puis Charles II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent et triste, s’amusant à faire crier sous ses pas le sable friable et mouvant. Dès le soir même, d’Artagnan loua pour mille livres une barque de pêcheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres comptant, et déposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Après quoi il embarqua, sans qu’on les vît et durant la nuit obscure, les six hommes qui formaient son armée de terre; et, à la marée montante, à trois heures du matin, il gagna le large manœuvrant ostensiblement avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien, comme il l’eût fait sur celle du premier pilote du port.
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Chapitre XLIV
Illusions et réalités Si le suisse de l'ambassade eût pu courir après Beausire, comme le lui commandait don Manoël, avouons qu'il eût eu fort à faire. Beausire, à peine hors de l'antre, avait gagné au petit galop la rue Coquillière, et au grand galop la rue Saint-Honoré. Toujours se défiant d'être poursuivi, il avait croisé ses traces en courant des bordées dans les rues sans alignement et sans raison qui ceignent notre halle aux blés; au bout de quelques minutes, il était à peu près sûr que nul n'avait pu le suivre; il était sûr aussi d'une chose, c'est que ses forces étaient épuisées, et qu'un bon cheval de chasse n'eût pu en faire davantage. Beausire s'assit sur un sac de blé, dans la rue de Viarmes, qui tourne autour de la halle, et là feignit de considérer avec la plus vive attention la colonne de Médicis, que Bachaumont avait achetée pour l'arracher au marteau des démolisseurs et en faire présent à l'hôtel de ville. Le fait est que monsieur de Beausire ne regardait ni la colonne de monsieur Philibert Delorme, ni le cadran solaire dont monsieur de Pingré l'avait décorée. Il tirait péniblement du fond de ses poumons une respiration stridente et rauque comme celle d'un soufflet de forge fatigué. Pendant plusieurs instants il ne put réussir à compléter la masse d'air qu'il lui fallait dégorger de son larynx pour rétablir l'équilibre entre la suffocation et la pléthore. Enfin il y parvint, et ce fut avec un soupir qui eût été entendu par les habitants de la rue de Viarmes s'ils n'eussent été occupés à vendre ou à peser leurs grains. «Ah! pensa Beausire, voilà donc mon rêve réalisé, j'ai une fortune.» Et il respira encore. «Je vais donc pouvoir devenir un parfait honnête homme; il me semble déjà que j'engraisse.» Et de fait, s'il n'engraissait pas, il enflait. «Je vais, continua-t-il en son monologue silencieux, faire d'Oliva une femme aussi honnête que je serai moi-même honnête homme. Elle est belle, elle est naïve dans ses goûts.» Le malheureux! «Elle ne haïra pas une vie retirée en province, dans une belle métairie que nous appellerons notre terre, à proximité d'une petite ville où nous serons facilement pris pour des seigneurs. «Nicole est bonne; elle n'a que deux défauts: la paresse et l'orgueil.» Pas davantage! pauvre Beausire! deux péchés mortels! «Et avec ces défauts que je satisferai, moi l'équivoque Beausire, je me serai fait une femme accomplie.» Il n'alla pas plus loin; la respiration lui était revenue. Il s'essuya le front, s'assura que les cent mille livres étaient encore dans sa poche, et, plus libre de son corps comme de son esprit, il voulut réfléchir. On ne le chercherait pas rue de Viarmes, mais on le chercherait. Messieurs de l'ambassade n'étaient pas gens à perdre de gaieté de coeur leur part de butin. On se diviserait donc en plusieurs bandes, et l'on commencerait par aller explorer le domicile du voleur. Là était toute la difficulté. Dans ce domicile logeait Oliva. On la préviendrait, on la maltraiterait peut-être; que sait-on? On pousserait la cruauté jusqu'à se faire d'elle un otage. Pourquoi ces gueux-là ne sauraient-ils pas que mademoiselle Oliva était la passion de Beausire, et pourquoi, le sachant, ne spéculeraient-ils pas sur cette passion? Beausire faillit devenir fou sur la lisière de ces deux mortels dangers. L'amour l'emporta. Il ne voulut pas que nul touchât à l'objet de son amour. Il courut comme un trait à la maison de la rue Dauphine. Il avait, d'ailleurs, une confiance illimitée dans la rapidité de sa marche; ses ennemis, si agiles qu'ils fussent, ne pouvaient l'avoir prévenu. D'ailleurs, il se jeta dans un fiacre au cocher duquel il montra un écu de six livres, en lui disant: «Au Pont-Neuf.» Les chevaux ne coururent pas, ils s'envolèrent. Le soir venait. Beausire se fit conduire au terre-plein du pont, derrière la statue d'Henri IV. On y abordait dans ce temps en voiture; c'était un lieu de rendez-vous assez trivial, mais usité. Puis, hasardant sa tête par une portière, il plongea ses regards dans la rue Dauphine. Beausire n'était pas sans quelque habitude des gens de police: il avait passé dix ans à tâcher de les reconnaître pour les éviter en temps et lieu. Il remarqua sur la descente du pont, du côté de la rue Dauphine, deux hommes espacés qui tendaient leurs cols vers cette rue pour y considérer un spectacle quelconque. Ces hommes étaient des espions. Voir des espions sur le Pont-Neuf, ce n'était pas rare, puisque le proverbe dit à cette époque que pour voir en tout temps un prélat, une fille de joie et un cheval blanc, il n'est rien tel que de passer sur le Pont-Neuf. Or, les chevaux blancs, les habits de prêtres et les filles de joie ont toujours été des points de mire pour les hommes de police. Beausire ne fut que contrarié, que gêné; il se fit tout bossu, tout clopinant, pour déguiser sa démarche, et coupant la foule, il gagna la rue Dauphine. Nulle trace de ce qu'il redoutait pour lui. Il apercevait déjà la maison aux fenêtres de laquelle se montrait souvent la belle Oliva, son étoile. Les fenêtres étaient fermées; sans doute elle reposait sur le sofa ou lisait quelque mauvais livre, ou croquait quelque friandise. Soudain Beausire crut voir un hoqueton de soldat du guet dans l'allée en face. Bien plus, il en vit un paraître à la croisée du petit salon. La sueur le reprit; sueur froide, celle-là est malsaine. Il n'y avait pas à reculer: il s'agissait de passer devant la maison. Beausire eut ce courage; il passa et regarda la maison. Quel spectacle! Une allée gorgée de fantassins de la garde de Paris, au milieu desquels on voyait un commissaire du Châtelet tout en noir. Ces gens... le rapide coup d'oeil de Beausire les vit troublés, effarés, désappointés. On a ou l'on n'a pas l'habitude de lire sur les visages des gens de la police; quand on l'a comme l'avait Beausire, on n'a pas besoin de s'y prendre à deux fois pour deviner que ces messieurs ont manqué leur coup. Beausire se dit que monsieur de Crosne, prévenu sans doute n'importe comment ou par qui, avait voulu faire prendre Beausire et n'avait trouvé qu'Oliva. Inde iroe[7]. [Note 7: «De là, les colères».] De là le désappointement. Certes, si Beausire se fût trouvé dans des circonstances ordinaires, s'il n'eût eu cent mille livres dans sa poche, il se fût jeté au milieu des alguazils, en criant comme Nisus: «Me voici! me voici! C'est moi qui ai fait tout!» Mais l'idée que ces gens-là palperaient les cent mille livres, en feraient des gorges chaudes toute leur vie, l'idée que le coup de main si audacieux et si subtil tenté par lui, Beausire, ne profiterait qu'aux agents du lieutenant de police, cette idée triompha de tous ses scrupules, disons-le, et étouffa tous ses chagrins d'amour. «Logique... se dit-il: je me fais prendre... Je fais prendre les cent mille livres. Je ne sers pas Oliva... Je me ruine... Je lui prouve que je l'aime comme un insensé... Mais je mérite qu'elle me dise: "Vous êtes une brute; il fallait m'aimer moins et me sauver." «Décidément, jouons des jambes et mettons en sûreté l'argent, qui est la source de tout: liberté, bonheur, philosophie.» Cela dit, Beausire appuya les billets de caisse sur son coeur et se reprit à courir vers le Luxembourg, car il n'allait plus que par instinct depuis une heure, et cent fois ayant été chercher Oliva au jardin du Luxembourg, il laissait ses jambes le porter là. Pour un homme aussi entêté de logique, c'était un pauvre raisonnement. En effet, les archers, qui savent les habitudes des voleurs, comme Beausire savait les habitudes des archers, eussent été naturellement chercher Beausire au Luxembourg. Mais le ciel ou le diable avait décidé que monsieur de Crosne ne ferait rien avec Beausire cette fois. À peine l'amant de Nicole tournait-il la rue Saint-Germain-des-Prés, qu'il faillit être renversé par un beau carrosse dont les chevaux couraient fièrement vers la rue Dauphine. Beausire n'eut que le temps, grâce à cette légèreté parisienne inconnue au reste des Européens, d'esquiver le timon. Il est vrai qu'il n'esquiva pas le juron et le coup de fouet du cocher; mais un propriétaire de cent mille livres ne s'arrête pas aux misères d'un pareil point d'honneur, surtout quand il a les compagnies de l'Étoile et les gardes de Paris à ses trousses. Beausire se jeta donc de côté; mais en se cambrant, il vit dans ce carrosse Oliva et un fort bel homme qui causaient avec vivacité. Il jeta un petit cri qui ne fit qu'animer davantage les chevaux. Il eût bien suivi la voiture, mais cette voiture s'en allait rue Dauphine, la seule rue de Paris où Beausire ne voulait point passer en ce moment. Et puis, quelle apparence que ce fût Oliva qui occupât ce carrosse--fantômes, visions, absurdités-, c'était voir, non pas trouble, mais double, c'était voir Oliva quand même. Il y avait encore ce raisonnement à se faire, c'est qu'Oliva n'était pas dans ce carrosse, puisque les archers l'arrêtaient chez elle rue Dauphine. Le pauvre Beausire, aux abois, moralement et physiquement, se jeta dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, gagna le Luxembourg, traversa le quartier déjà désert, et parvint hors barrière à se réfugier dans un petit cabinet dont l'hôtesse avait pour lui toutes sortes d'égards. Il s'installa dans ce bouge, cacha ses billets sous un carreau de la chambre, appuya sur ce carreau le pied de son lit, et se coucha, suant et pestant, mais entremêlant ses blasphèmes de remerciements à Mercure, ses nausées fiévreuses d'une infusion de vin sucré avec de la cannelle, breuvage tout à fait propre à ranimer la transpiration à la peau et la confiance au coeur. Il était sûr que la police ne le trouverait plus. Il était sûr que nul ne le dépouillerait de son argent. Il était sûr que Nicole, fût-elle arrêtée, n'était coupable d'aucun crime, et que le temps se passait des éternelles réclusions sans motif. Il était sûr enfin que les cent mille livres lui serviraient même à arracher de la prison, si on la retenait, Oliva, sa compagne inséparable. Restaient les compagnons de l'ambassade; avec eux le compte était plus difficile à régler. Mais Beausire avait prévu les chicanes. Il les laissait tous en France, et partait pour la Suisse, pays libre et moral, aussitôt que mademoiselle Oliva se serait trouvée libre. Rien de tout ce que méditait Beausire, en buvant son vin chaud, ne succéda selon ses prévisions: c'était écrit. L'homme a presque toujours le tort de se figurer qu'il voit les choses quand il ne les voit pas; il a plus tort encore de se figurer qu'il ne les a pas vues quand réellement il les a vues. Nous allons commenter cette glose au lecteur.
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Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal Il y avait dans la douceur de l’air, dans le silence du feuillage, un muet engagement pour ces jeunes femmes à changer tout de suite la conversation badine en une conversation plus sérieuse.
Celle même dont le caractère était le plus enjoué, Montalais, par exemple, y penchait la première. Elle débuta par un gros soupir. — Quelle joie, dit-elle, de nous sentir ici, libres, seules, et en droit d’être franches, surtout envers nous-mêmes! — Oui, dit Mlle de Tonnay-Charente; car la cour, si brillante qu’elle soit, cache toujours un mensonge sous les plis du velours ou sous les feux des diamants. — Moi, répliqua La Vallière, je ne mens jamais; quand je ne puis dire la vérité, je me tais. — Vous ne serez pas longtemps en faveur, ma chère, dit Montalais; ce n’est point ici comme à Blois, où nous disions à la vieille Madame tous nos dépits et toutes nos envies. Madame avait ses jours où elle se souvenait d’avoir été jeune. Ces jours-là, quiconque causait avec Madame trouvait une amie sincère. Madame nous contait ses amours avec Monsieur, et nous, nous lui contions ses amours avec d’autres, ou du moins les bruits qu’on avait fait courir sur ses galanteries. Pauvre femme! si innocente! elle en riait, nous aussi; où est-elle à présent? — Ah! Montalais, rieuse Montalais, s’écria La Vallière, voilà que tu soupires encore; les bois t’inspirent, et tu es presque raisonnable ce soir. — Mesdemoiselles, dit Athénaïs, vous ne devez pas tellement regretter la cour de Blois, que vous ne vous trouviez heureuses chez nous. Une cour, c’est l’endroit où viennent les hommes et les femmes pour causer de choses que les mères et les tuteurs, que les confesseurs surtout, défendent avec sévérité. À la cour, on se dit ces choses sous privilège du roi et des reines, n’est-ce pas agréable? — Oh! Athénaïs, dit Louise en rougissant. — Athénaïs est franche ce soir, dit Montalais, profitons-en. — Oui, profitons-en, car on m’arracherait ce soir les plus intimes secrets de mon cœur. — Ah! si M. de Montespan était là! dit Montalais. — Vous croyez que j’aime M. de Montespan? murmura la belle jeune fille. — Il est beau, je suppose? — Oui, et ce n’est pas un mince avantage à mes yeux. — Vous voyez bien. — Je dirai plus, il est, de tous les hommes qu’on voit ici, le plus beau et le plus… — Qu’entend-on là? dit La Vallière en faisant sur le banc de mousse un brusque mouvement. — Quelque daim qui fuit dans les branches. — Je n’ai peur que des hommes, dit Athénaïs. — Quand ils ne ressemblent pas à M. de Montespan? — Finissez cette raillerie… M. de Montespan est aux petits soins pour moi; mais cela n’engage à rien. N’avons-nous pas ici M. de Guiche qui est aux petits soins pour Madame? — Pauvre, pauvre garçon! dit La Vallière. — Pourquoi pauvre?… Madame est assez belle et assez grande dame, je suppose. La Vallière secoua douloureusement la tête. — Quand on aime, dit-elle, ce n’est ni la belle ni la grande dame; mes chères amies, quand on aime, ce doit être le cœur et les yeux seuls de celui ou de celle qu’on aime. Montalais se mit à rire bruyamment. — Cœur, yeux, oh! sucrerie! dit-elle. — Je parle pour moi, répliqua La Vallière. — Nobles sentiments! dit Athénaïs d’un air protecteur, mais froid. — Ne les avez-vous pas, mademoiselle? dit Louise. — Parfaitement, mademoiselle; mais je continue. Comment peut-on plaindre un homme qui rend des soins à une femme comme Madame? S’il y a disproportion, c’est du côté du comte. — Oh! non, non, fit La Vallière, c’est du côté de Madame. — Expliquez-vous. — Je m’explique. Madame n’a pas même le désir de savoir ce que c’est que l’amour. Elle joue avec ce sentiment comme les enfants avec les artifices dont une étincelle embraserait un palais. Cela brille, voilà tout ce qu’il lui faut. Or, joie et amour sont le tissu dont elle veut que soit tramée sa vie. M. de Guiche aimera cette dame illustre; elle ne l’aimera pas. Athénaïs partit d’un éclat de rire dédaigneux. — Est-ce qu’on aime? dit-elle. Où sont vos nobles sentiments de tout à l’heure? la vertu d’une femme n’est-elle point dans le courageux refus de toute intrigue à conséquence. Une femme bien organisée et douée d’un cœur généreux doit regarder les hommes, s’en faire aimer, adorer même, et dire une fois au plus dans sa vie: «Tiens! il me semble que, si je n’eusse pas été ce que je suis, j’eusse moins détesté celui-là que les autres.» — Alors, s’écria La Vallière en joignant les mains, voilà ce que vous promettez à M. de Montespan? — Eh! certes, à lui comme à tout autre. Quoi! je vous ai dit que je lui reconnaissais une certaine supériorité, et cela ne suffirait pas! Ma chère, on est femme, c’est-à-dire reine dans tout le temps que nous donne la nature pour occuper cette royauté, de quinze à trente-cinq ans. Libre à vous d’avoir du cœur après, quand vous n’aurez plus que cela. — Oh! oh! murmura La Vallière. — Parfait! s’écria Montalais, voilà une maîtresse femme. Athénaïs, vous irez loin! — Ne m’approuvez-vous point? — Oh! des pieds et des mains! dit la railleuse. — Vous plaisantez, n’est-ce pas, Montalais? dit Louise. — Non, non, j’approuve tout ce que vient de dire Athénaïs; seulement… — Seulement quoi? — Eh bien! je ne puis le mettre en action. J’ai les plus complets principes; je me fais des résolutions, près desquelles les projets du stathouder et ceux du roi d’Espagne sont des jeux d’enfants, puis, le jour de la mise à exécution, rien. — Vous faiblissez? dit Athénaïs avec dédain. — Indignement. — Malheureuse nature, reprit Athénaïs. Mais, au moins, vous choisissez? — Ma foi!… ma foi, non! Le sort se plaît à me contrarier en tout; je rêve des empereurs et je trouve des… — Aure! Aure! s’écria La Vallière, par pitié, ne sacrifiez pas, au plaisir de dire un mot, ceux qui vous aiment d’une affection si dévouée. — Oh! pour cela, je m’en embarrasse peu: ceux qui m’aiment sont assez heureux que je ne les chasse point, ma chère. Tant pis pour moi si j’ai une faiblesse; mais tant pis pour eux si je m’en venge sur eux. Ma foi! je m’en venge! — Aure! — Vous avez raison, dit Athénaïs, et peut-être aussi arriverez-vous au même but. Cela s’appelle être coquette, voyez-vous, mesdemoiselles. Les hommes, qui sont des sots en beaucoup de choses, le sont surtout en celle-ci, qu’ils confondent sous ce mot de coquetterie la fierté d’une femme et sa variabilité. Moi, je suis fière, c’est-à-dire imprenable, je rudoie les prétendants, mais sans aucune espèce de prétention à les retenir. Les hommes disent que je suis coquette, parce qu’ils ont l’amour-propre de croire que je les désire. D’autres femmes, Montalais, par exemple, se sont laissé entamer par les adulations; elles seraient perdues sans le bienheureux ressort de l’instinct qui les pousse à changer soudain et à châtier celui dont elles acceptaient naguère l’hommage. — Savante dissertation! dit Montalais d’un ton de gourmet qui se délecte. — Odieux! murmura Louise. — Grâce à cette coquetterie, car voilà la véritable coquetterie, poursuivit Mlle de Tonnay-Charente, l’amant bouffi d’orgueil, il y a une heure, maigrit en une minute de toute l’enflure de son amour-propre. Il prenait déjà des airs vainqueurs, il recule; il allait nous protéger, il se prosterne de nouveau. Il en résulte qu’au lieu d’avoir un mari jaloux, incommode, habitué, nous avons un amant toujours tremblant, toujours convoiteux, toujours soumis, par cette seule raison qu’il trouve, lui, une maîtresse toujours nouvelle. Voilà, et soyez-en persuadées, mesdemoiselles, ce que vaut la coquetterie. C’est avec cela qu’on est reine entre les femmes, quand on n’a pas reçu de Dieu la faculté si précieuse de tenir en bride son cœur et son esprit. — Oh! que vous êtes habile! dit Montalais, et que vous comprenez bien le devoir des femmes! — Je m’arrange un bonheur particulier, dit Athénaïs avec modestie; je me défends, comme tous les amoureux faibles, contre l’oppression des plus forts. — La Vallière ne dit pas un mot. — Est-ce qu’elle ne nous approuve point? — Moi, je ne comprends seulement pas, dit Louise. Vous parlez comme des êtres qui ne seraient point appelés à vivre sur cette terre. — Elle est jolie, votre terre! dit Montalais. — Une terre, reprit Athénaïs, où l’homme encense la femme pour la faire tomber étourdie, où il l’insulte quand elle est tombée? — Qui vous parle de tomber? dit Louise. — Ah! voilà une théorie nouvelle, ma chère; indiquez-moi, s’il vous plaît, votre moyen pour ne pas être vaincue, si vous vous laissez entraîner par l’amour? — Oh! s’écria la jeune fille en levant au ciel noir ses beaux yeux humides, oh! si vous saviez ce que c’est qu’un cœur; je vous expliquerais et je vous convaincrais; un cœur aimant est plus fort que toute votre coquetterie et plus que toute votre fierté. Jamais une femme n’est aimée je le crois, et Dieu m’entend; jamais un homme n’aime avec idolâtrie que s’il se sent aimé. Laissez aux vieillards de la comédie de se croire adorés par des coquettes. Le jeune homme s’y connaît, lui, il ne s’abuse point; s’il a pour la coquette un désir, une effervescence, une rage, vous voyez que je vous fais le champ libre et vaste; en un mot, la coquette peut le rendre fou, jamais elle ne le rendra amoureux. L’amour, voyez-vous, tel que je le conçois, c’est un sacrifice incessant, absolu, entier; mais ce n’est pas le sacrifice d’une seule des deux parties unies. C’est l’abnégation complète de deux âmes qui veulent se fondre en une seule. Si j’aime jamais, je supplierai mon amant de me laisser libre et pure; je lui dirai, ce qu’il comprendra, que mon âme est déchirée par le refus que je lui fais; et lui! lui qui m’aimera, sentant la douloureuse grandeur de mon sacrifice, à son tour il se dévouera comme moi, il me respectera, il ne cherchera point à me faire tomber pour m’insulter quand je serai tombée, ainsi que vous le disiez tout à l’heure en blasphémant contre l’amour que je comprends. Voilà, moi, comment j’aime. Maintenant, venez me dire que mon amant me méprisera; je l’en défie, à moins qu’il ne soit le plus vil des hommes, et mon cœur m’est garant que je ne choisirai pas ces gens-là. Mon regard lui paiera ses sacrifices ou lui imposera des vertus qu’il n’eût jamais cru avoir. — Mais, Louise, s’écria Montalais, vous nous dites cela et vous ne le pratiquez point! — Que voulez-vous dire? — Vous êtes adorée de Raoul de Bragelonne, aimée à deux genoux. Le pauvre garçon est victime de votre vertu, comme il le serait, plus qu’il ne le serait même de ma coquetterie ou de la fierté d’Athénaïs. — Ceci est tout simplement une subdivision de la coquetterie, dit Athénaïs, et Mademoiselle, à ce que je vois, la pratique sans s’en douter. — Oh! fit La Vallière. — Oui, cela s’appelle l’instinct: parfaite sensibilité, exquise recherche de sentiments, montre perpétuelle d’élans passionnés qui n’aboutissent jamais. Oh! c’est fort habile aussi et très efficace. J’eusse même, maintenant que j’y réfléchis, préféré cette tactique à ma fierté pour combattre les hommes, parce qu’elle offre l’avantage de faire croire parfois à la conviction; mais, dès à présent, sans passer condamnation tout à fait pour moi-même, je la déclare supérieure à la simple coquetterie de Montalais. Les deux jeunes filles se mirent à rire. La Vallière seule garda le silence et secoua la tête. Puis, après un instant: — Si vous me disiez le quart de ce que vous venez de me dire devant un homme, fit-elle, ou même que je fusse persuadée que vous le pensez, je mourrais de honte et de douleur sur cette place. — Eh bien! mourez, tendre petite, répondit Mlle de Tonnay-Charente: car, s’il n’y a pas d’hommes ici, il y a au moins deux femmes, vos amies, qui vous déclarent atteinte et convaincue d’être une coquette d’instinct, une coquette naïve; c’est-à-dire la plus dangereuse espèce de coquette qui existe au monde. — Oh! mesdemoiselles! répondit La Vallière rougissante et près de pleurer. Les deux compagnes éclatèrent de rire sur de nouveaux frais. — Eh bien! je demanderai des renseignements à Bragelonne. — À Bragelonne? fit Athénaïs. — Eh! oui, à ce grand garçon courageux comme César, fin et spirituel comme M. Fouquet, à ce pauvre garçon qui depuis douze ans te connaît, t’aime, et qui cependant, s’il faut t’en croire, n’a jamais baisé le bout de tes doigts. — Expliquez-nous cette cruauté, vous la femme de cœur? dit Athénaïs à La Vallière. — Je l’expliquerai par un seul mot: la vertu. Nierez-vous la vertu, par hasard? — Voyons, Louise, ne mens pas, dit Aure en lui prenant la main. — Mais que voulez-vous donc que je vous dise? s’écria La Vallière. — Ce que vous voudrez. Mais vous aurez beau dire, je persiste dans mon opinion sur vous. Coquette d’instinct, coquette naïve, c’est-à-dire, je l’ai dit et je le redis, la plus dangereuse de toutes les coquettes. — Oh! non, non, par grâce! ne croyez pas cela. — Comment! douze ans de rigueur absolue! — Oh! il y a douze ans, j’en avais cinq. L’abandon d’un enfant ne peut pas être compté à la jeune fille. — Eh bien! vous avez dix-sept ans; trois ans au lieu de douze. Depuis trois ans, vous avez été constamment et entièrement cruelle. Vous avez contre vous les muets ombrages de Blois, les rendez-vous où l’on compte les étoiles, les séances nocturnes sous les platanes, ses vingt ans parlant à vos quatorze ans, le feu de ses yeux vous parlant à vous-même. — Soit, soit; mais il en est ainsi! — Allons donc, impossible! — Mais, mon Dieu, pourquoi donc impossible! — Dis-nous des choses croyables, ma chère, et nous te croirons. — Mais enfin, supposez une chose. — Laquelle? Voyons. — Achevez, ou nous supposerons bien plus que vous ne voudrez. — Supposons, alors; supposons que je croyais aimer, et que je n’aime pas. — Comment, tu n’aimes pas? — Que voulez-vous! si j’ai été autrement que ne sont les autres quand elles aiment, c’est que je n’aime pas; c’est que mon heure n’est pas encore venue. — Louise! Louise! dit Montalais, prends garde, je vais te retourner ton mot de tout à l’heure. Raoul n’est pas là, ne l’accable pas en son absence; sois charitable, et si, en y regardant de bien près, tu penses ne pas l’aimer, dis-le lui à lui-même. Pauvre garçon! Et elle se mit à rire. — Mademoiselle plaignait tout à l’heure M. de Guiche, dit Athénaïs; ne pourrait-on pas trouver l’explication de cette indifférence pour l’un dans cette compassion pour l’autre? — Accablez-moi, mesdemoiselles, fit tristement La Vallière, accablez-moi, puisque vous ne me comprenez pas. — Oh! oh! répondit Montalais, de l’humeur, du chagrin, des larmes; nous rions, Louise, et ne sommes pas, je t’assure, tout à fait les monstres que tu crois; regarde Athénaïs la fière, comme on l’appelle, elle n’aime pas M. de Montespan, c’est vrai, mais elle serait au désespoir que M. de Montespan ne l’aimât pas… Regarde-moi, je ris de M. Malicorne, mais ce pauvre Malicorne dont je ris sait bien quand il veut faire aller ma main sur ses lèvres. Et puis la plus âgée de nous n’a pas vingt ans… quel avenir! — Folles! folles que vous êtes! murmura Louise. — C’est vrai, fit Montalais, et toi seule as dit des paroles de sagesse. — Certes! — Accordé, répondit Athénaïs. Ainsi, décidément, vous n’aimez pas ce pauvre M. de Bragelonne? — Peut-être! dit Montalais; elle n’en est pas encore bien sûre. Mais, en tout cas, écoute, Athénaïs: si M. de Bragelonne devient libre, je te donne un conseil d’amie. — Lequel? — C’est de bien le regarder avant de te décider pour M. de Montespan. — Oh! si vous le prenez par là, ma chère, M. de Bragelonne n’est pas le seul que l’on puisse trouver du plaisir à regarder. Et, par exemple, M. de Guiche a bien son prix. — Il n’a pas brillé ce soir, dit Montalais, et je sais de bonne part que Madame l’a trouvé odieux. — Mais M. de Saint-Aignan, il a brillé, lui, et, j’en suis certaine, plus d’une de celles qui l’ont vu danser ne l’oublieront pas de sitôt. N’est-ce pas, La Vallière? — Pourquoi m’adressez-vous cette question, à moi? Je ne l’ai pas vu, je ne le connais pas. — Vous n’avez pas vu M. de Saint-Aignan? Vous ne le connaissez pas? — Non. — Voyons, voyons, n’affectez pas cette vertu plus farouche que nos fiertés; vous avez des yeux, n’est-ce pas? — Excellents. — Alors vous avez vu tous nos danseurs ce soir? — Oui, à peu près. — Voilà un à-peu-près bien impertinent pour eux. — Je vous le donne pour ce qu’il est. — Eh bien! voyons, parmi tous ces gentilshommes que vous avez à peu près vus, lequel préférez-vous? — Oui, dit Montalais, oui, de M. de Saint-Aignan, de M. de Guiche, de M… — Je ne préfère personne, mesdemoiselles, je les trouve également bien. — Alors dans toute cette brillante assemblée, au milieu de cette cour, la première du monde, personne ne vous a plu? — Je ne dis pas cela. — Parlez donc, alors. Voyons, faites-nous part de votre idéal. — Ce n’est pas un idéal. — Alors, cela existe? — En vérité, mesdemoiselles, s’écria La Vallière poussée à bout, je n’y comprends rien. Quoi! comme moi vous avez un cœur, comme moi vous avez des yeux, et vous parlez de M. de Guiche, de M. de Saint-Aignan, de M… qui sais-je? quand le roi était là. Ces mots, jetés avec précipitation par une voix troublée, ardente, firent à l’instant même éclater aux deux côtés de la jeune fille une exclamation dont elle eut peur. — Le roi! s’écrièrent à la fois Montalais et Athénaïs. La Vallière laissa tomber sa tête dans ses deux mains. — Oh! oui, le roi! le roi! murmura-t-elle; avez-vous donc jamais vu quelque chose de pareil au roi? — Vous aviez raison de dire tout à l’heure que vous aviez des yeux excellents, mademoiselle; car vous voyez loin, trop loin. Hélas! le roi n’est pas de ceux sur lesquels nos pauvres yeux, à nous, ont le droit de se fixer. — Oh! c’est vrai, c’est vrai! s’écria La Vallière; il n’est pas donné à tous les yeux de regarder en face le soleil; mais je le regarderai, moi, dussé-je en être aveuglée. En ce moment, et comme s’il eût été causé par les paroles qui venaient de s’échapper de la bouche de La Vallière, un bruit de feuilles et de froissements soyeux retentit derrière le buisson voisin. Les jeunes filles se levèrent effrayées. Elles virent distinctement remuer les feuilles, mais sans voir l’objet qui les faisait remuer. — Oh! un loup ou un sanglier! s’écria Montalais. Fuyons, mesdemoiselles, fuyons! Et les trois jeunes filles se levèrent en proie à une terreur indicible, et s’enfuirent par la première allée qui s’offrit à elles, et ne s’arrêtèrent qu’à la lisière du bois. Là, hors d’haleine, appuyées les unes aux autres, sentant mutuellement palpiter leurs cœurs, elles essayèrent de se remettre, mais elles n’y réussirent qu’au bout de quelques instants. Enfin, apercevant des lumières du côté du château, elles se décidèrent à marcher vers les lumières. La Vallière était épuisée de fatigue. — Oh! nous l’avons échappé belle, dit Montalais. — Mesdemoiselles! Mesdemoiselles! dit La Vallière, j’ai bien peur que ce ne soit pis qu’un loup. Quant à moi, je le dis comme je le pense, j’aimerais mieux avoir couru le risque d’être dévorée toute vive par un animal féroce, que d’avoir été écoutée et entendue. Oh! folle! folle que je suis! Comment ai-je pu penser, comment ai-je pu dire de pareilles choses! Et là-dessus son front plia comme la tête d’un roseau; elle sentit ses jambes fléchir, et, toutes ses forces l’abandonnant, elle glissa, presque inanimée, des bras de ses compagnes sur l’herbe de l’allée.
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LXI
Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches. Non pas le même soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d'Enfer, prit la route d'Orléans, dépassa le village de Linas sans s'arrêter au télégraphe qui, justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur l'endroit le plus élevé de la plaine de ce nom. Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches. Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la trouver. C'était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au courant du mécanisme et la porte s'ouvrit. Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur douze de large, borné d'un côté par la partie de la haie dans laquelle était encadrée l'ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute parsemée de ravenelles et de giroflées. On n'eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu'elle pourrait raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux oreilles menaçantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles. On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l'oeil de Delacroix, notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs années. Cette allée avait la forme d'un 8, et tournait en s'élançant, de manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins, n'avait été honorée d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'était celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos. En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un terrain humide. Ce n'était cependant point l'humidité qui manquait à ce jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres, le disaient assez; d'ailleurs l'humidité factice eût promptement suppléé à l'humidité naturelle, grâce au tonneau plein d'eau croupissante qui creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux deux points opposés du cercle. D'ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de porcelaine que ne le faisait le maître jusqu'alors invisible du petit enclos. Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle à son clou, et embrassa d'un regard toute la propriété. «Il paraît, dit-il, que l'homme du télégraphe a des jardiniers à l'année, ou se livre passionnément à l'agriculture.» Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'années qui ramassait des fraises qu'il plaçait sur des feuilles de vigne. Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises. Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et assiette. «Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant. — Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa casquette, je ne suis pas là-haut c'est vrai, mais je viens d'en descendre à l'instant même. — Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos fraises, si toutefois il vous en reste encore. — J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais vingt et une, cinq de plus que l'année dernière. Mais ce n'est pas étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu'il faut aux fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu de seize que j'ai eues l'année passée, j'en ai cette année, voyez-vous, onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y étaient encore hier, monsieur, elles y étaient, j'en suis sûr, je les ai comptées. Il faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je l'ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un enclos! il ne sait pas où cela peut le mener. — En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la jeunesse du délinquant et de sa gourmandise. — Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-être un chef que je fais attendre ainsi?» Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu. «Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, à sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait perdre votre temps. — Oh! mon temps n'est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire mélancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais pas le perdre, mais j'avais reçu le signal qui m'annonçait que je pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhéry, même un cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D'ailleurs, croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent? — Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo; c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains. — Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les loirs? — J'ai lu cela dans Pétrone, dit le comte. — Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu'on dise: Gras comme un loir. Et ce n'est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras, attendu qu'ils dorment toute la sainte journée, et qu'ils ne se réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais quatre abricots; ils m'en ont entamé un. J'avais un brugnon, un seul, il est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont à moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était excellent. Je n'en ai jamais mangé de meilleur. — Vous l'avez mangé? demanda Monte-Cristo. — C'est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C'était exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les pires morceaux. C'est comme le fils de la mère Simon, il n'a pas choisi les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dussé-je, quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.» Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au télégraphe, c'était l'horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le coeur du jardinier. «Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il. — Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas défendu par les règlements. — Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que nous disons. — On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux que vous ne compreniez pas vous-même. — Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant l'homme du télégraphe. — Pourquoi aimez-vous mieux cela? — Parce que, de cette façon, je n'ai pas de responsabilité. Je suis une machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne m'en demande pas davantage.» «Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais tombé sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer de malheur.» «Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous plaît-il de monter avec moi? — Je vous suis.» Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages; celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches, râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c'était tout l'ameublement. Le second était l'habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l'employé; il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table, deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; il avait étiqueté tout cela avec le soin d'un maître botaniste du Jardin des plantes. «Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur? demanda Monte-Cristo. — Ce n'est pas l'étude qui est longue, c'est le surnumérariat. — Et combien reçoit-on d'appointements? — Mille francs, monsieur. — Ce n'est guère. — Non; mais on est logé, comme vous voyez.» Monte-Cristo regarda la chambre. «Pourvu qu'il n'aille pas tenir à son logement», murmura-t-il. On passa au troisième étage: c'était la chambre du télégraphe. Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l'aide desquelles l'employé faisait jouer la machine. «C'est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c'est une vie qui doit vous paraître un peu insipide? — Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos heures de récréation et nos jours de congé. — Vos jours de congé? — Oui. — Lesquels? — Ceux où il fait du brouillard. — Ah! c'est juste. — Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j'échenille: en somme, le temps passe. — Depuis combien de temps êtes-vous ici? — Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze. — Vous avez?... — Cinquante-cinq ans. — Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension? — Oh! monsieur, vingt-cinq ans. — Et de combien est cette pension? — De cent écus. — Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo. — Vous dites, monsieur?... demanda l'employé. — Je dis que c'est fort intéressant. — Quoi? — Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à vos signes? — Rien absolument. — Vous n'avez jamais essayé de comprendre? — Jamais; pour quoi faire? — Cependant, il y a des signaux qui s'adressent à vous directement. — Sans doute. — Et ceux-là vous les comprenez? — Ce sont toujours les mêmes. — Et ils disent? — Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain... — Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement. — Ah! c'est vrai; merci, monsieur. — Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez? — Oui; il me demande si je suis prêt. — Et vous lui répondez?... — Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite que je suis prêt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche à se préparer à son tour. — C'est très ingénieux, dit le comte. — Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il va parler. — J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une question. — Faites. — Vous aimez le jardinage? — Avec passion. — Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds, d'avoir un enclos de deux arpents? — Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre. — Avec vos mille francs, vous vivez mal? — Assez mal; mais enfin je vis. — Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misérable. — Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand. — Et encore, tel qu'il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout. — Ça, c'est mon fléau. — Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le correspondant de droite va marcher? — Je ne le verrais pas. — Alors qu'arriverait-il? — Que je ne pourrais pas répéter ses signaux. — Et après? — Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais mis à l'amende. — De combien? — De cent francs. — Le dixième de votre revenu, c'est joli! — Ah! fit l'employé. — Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo. — Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette. — Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au signal, ou d'en transmettre un autre? — Alors, c'est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension. — Trois cents francs? — Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai rien de tout cela. — Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite réflexion, hein? — Pour quinze mille francs? — Oui. — Monsieur, vous m'effrayez. — Bah! — Monsieur, vous voulez me tenter? — Justement! Quinze mille francs, comprenez? — Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite! — Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci. — Qu'est-ce que c'est? — Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là? — Des billets de banque! — Carrés; il y en a quinze. — Et à qui sont-ils? — À vous, si vous voulez. — À moi! s'écria l'employé suffoqué. — Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété. — Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche. — Laissez-le marcher. — Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais être à l'amende. — Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout intérêt à prendre mes quinze billets de banque. — Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses signaux. — Laissez-le faire et prenez.» Le comte mit le paquet dans la main de l'employé. «Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs vous ne vivrez pas. — J'aurai toujours ma place. — Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de votre correspondant. — Oh! monsieur, que me proposez-vous là? — Un enfantillage. — Monsieur, à moins que d'y être forcé.... — Je compte bien vous y forcer effectivement.» Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet. «Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente. — Un jardin de deux arpents? — Et mille francs de rente. — Mon Dieu! mon Dieu! — Mais prenez donc!» Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de l'employé. «Que dois-je faire? — Rien de bien difficile. — Mais enfin? — Répéter les signes que voici.» Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois signes tout tracés, des numéros indiquant l'ordre dans lequel ils devaient être faits. «Ce ne sera pas long, comme vous voyez. — Oui, mais.... — C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.» Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte, malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l'homme aux brugnons était devenu fou. Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de l'Intérieur. «Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo. — Oui, répondit l'employé, mais à quel prix! — Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort à personne, et vous avez servi les projets de Dieu.» L'employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à la fontaine, et il s'évanouit au milieu de ses haricots secs. Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez Danglars. «Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il à la baronne. — Je crois bien! il en a pour six millions. — Qu'il les vende à quelque prix que ce soit. — Pourquoi cela? — Parce que don Carlos s'est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne. — Comment savez-vous cela? — Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les nouvelles.» La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna de vendre à tout prix. Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se débarrassa de tous ses coupons. Le soir on lut dans le Messager: Dépêche télégraphique. «Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu'on exerçait sur lui à Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne. Barcelone s'est soulevée en sa faveur.» Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup. Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit. Le lendemain on lut dans le Moniteur: «C'est sans aucun fondement que le Messager a annoncé hier la fuite de don Carlos et la révolte de Barcelone. «Le roi don Carlos n'a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la plus profonde tranquillité. «Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné lieu à cette erreur.» Les fonds remontèrent d'un chiffre double de celui où ils étaient descendus. Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour Danglars. «Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où on annonçait l'étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte que j'eusse payée cent mille. — Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien. — Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui lui mangeaient ses pêches.»
{ "file_name": "pg38867.txt", "title": "Un Cadet de Famille, v. 2/3", "author": "Edward John Trelawny", "language": "French" }
LXXVII
L'étranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa narration, puis, lorsqu'il eut achevé d'utiliser ce laps de temps en vidant le contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe, il me dit d'un air moitié grave, moitié souriant: — Je n'étais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de force ni plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je resté dans la mer, ballotté à droite et à gauche par les vagues bondissantes, je l'ignore. La première sensation que je ressentis, et dont je me rappelle très-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme d'un rêve, fut une suffocation. Il me semblait--car j'étais incapable de me rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de moi--qu'on essayait malgré ma résistance, résistance morale et partant imaginaire, qu'on essayait, dis-je, de comprimer les élans de mes derniers efforts, et cela en enveloppant toute ma personne dans l'avalanche des eaux torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid glacial de l'eau, le bruit sonore par lequel elle étouffait mes cris, me jetaient dans le désespoir d'une impuissance complète. Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperçus autour de moi des personnages aux physionomies bizarres, à l'accoutrement plus bizarre encore. Plus surpris qu'effrayé, je les contemplai un instant; mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosité, et je refermai machinalement les yeux. Je souffrais, j'étais étourdi, malade et tout tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de pressantes questions, à en juger par la volubilité des paroles et par l'intérêt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs sentiments m'était parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes sauveurs, car les soins les plus attentifs m'étaient prodigués pour me rappeler à la vie. Je m'oublie, monsieur, en arrêtant mon récit et votre attention si bienveillante sur ces infimes détails, et qui n'avancent point la narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous révéler les impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le bonheur d'échapper aux tourments d'une misérable mort. En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couché sur des nattes et couvert d'étoffes de coton. Trois femmes presque nues,--mon premier regard les avaient vues habillées, et les bonnes créatures s'étaient dépouillées de leurs vêtements pour m'en couvrir,--me considéraient avec l'anxieuse attention de l'espoir. La figure, le cou et les bras de ces femmes étaient couverts de lignes noires, et des anneaux d'or, des cercles du même métal entouraient leurs poignets ainsi que le bas de leurs jambes. Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent été très-belles, si le tatouage étrange qui rayait leur peau n'en eût pas voilé l'éclat et la fraîcheur. Après avoir essayé de me soulever, j'adressai à mon tour quelques questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi. La parole étant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim. Toutes les trois coururent à la recherche d'un aliment réparateur, et bientôt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante moisson de fruits et de racines. Je dévorais tout, et les pauvres filles ouvrirent de grands yeux effrayés en considérant la voracité avec laquelle je faisais disparaître le frugal repas. Quand la faim qui me dévorait les entrailles fut entièrement satisfaite, je songeai non à découvrir par quels moyens j'avais échappé à la mort, chose impossible par l'interrogation, mais à savoir dans quel endroit je me trouvais. La natte qui me servait de lit était posée sur le bord d'une petite rivière calme et transparente; mais, à côté du calme enchanteur de cette eau limpide, se faisait entendre le bruit du ressac, et ce bruit sinistre me fit vivement tressaillir. Je ne pouvais voir cependant l'endroit où il se produisait, car de hauts rochers se trouvaient placés entre la mer et moi. J'appris plus tard de quelle manière j'avais échappé à la fureur des vagues. Un fort tournant m'avait emporté dans ses innombrables détours jusqu'à l'embouchure de cette petite rivière, qui, aussi calme qu'un lac et protégée contre les vents par un rempart de rochers, n'était pas visible sur la mer, quoiqu'elle y versât ses eaux, dont elle prenait la source dans des jungles. Trois jeunes filles qui traversaient cette rivière en canot, pour y faire une pêche de poissons, avaient aperçu mon corps à la surface de l'eau. Courageuses et bonnes, les pauvres enfants, quoique effrayées et surprises, avaient réuni toutes leurs forces pour me traîner jusqu'au rivage. Pendant quelques heures les pêcheuses m'avaient cru mort; néanmoins, après avoir allumé du feu, elles m'avaient frictionné et enfin rendu à la vie. Maintenant, monsieur, je vais vous parler du lendemain de ce mémorable jour, car toute la nuit je restai sans force, couché sur ma natte, et attentivement veillé par mes jeunes protectrices. Le lendemain donc, assez fort pour me lever, je pus m'établir dans le canot. J'avoue qu'une vive répugnance me fit reculer de quelques pas lorsque mes compagnes me montrèrent la rivière. J'obéis cependant à leurs désirs, et, comme je l'ai déjà dit, je m'établis au fond de la petite barque. Quand nous eûmes quitté le lac formé par la rivière et entouré de rochers, de cocotiers et de mousse jaune, nous suivîmes le cours de l'eau en remontant vers la source. Cette rivière, semblable à un miroir limpide, glissait entre deux rives si épaissement fournies de bambous et d'arbres fruitiers, que par moments l'enchevêtrement des branches formait sur nos têtes un dôme impénétrable même pour les rayons du soleil. Sur quelques-uns de ces arbres, si luxurieusement développés, pendaient en grappes et comme des fruits animés de petits singes noirs pas plus gros qu'une pomme. L'odeur aromatique des arbres et des fleurs, les bienveillants et doux regards des jeunes filles qui m'accompagnaient, furent de si puissants remèdes, que les dernières traces de mon mal s'effacèrent non-seulement de mon corps, mais encore de mon souvenir. La rivière faisait, de droite à gauche et de gauche à droite, une infinité de détours, et par moments elle devenait tellement étroite, que deux barques de front eussent été incapables de marcher. Dans plusieurs endroits, l'eau avait franchi le rivage, s'y était divisée en petits cours d'eau, et cet arrosement naturel se révélait au regard par la fraîcheur des arbres, au feuillage d'un vert d'émeraude, et par la croissance extraordinaire de la végétation. Après deux heures de promenade, car la lenteur de notre marche ressemblait fort peu à un voyage, nous atteignîmes un large filet d'eau. Mes compagnes dirigèrent leur barque dans ce ruisseau, presque aussi profond que la rivière, et m'engagèrent à débarquer. J'obéis avec empressement; mais la végétation était si épaisse, l'herbe qui couvrait la terre paraissait tellement vierge de tout contact, que je n'y pus découvrir aucun sentier. Mon embarras fit rire mes protectrices, et d'un signe elles m'invitèrent à les suivre. Après avoir suivi pendant quelques minutes la partie la moins profonde du ruisseau, nous arrivâmes à un sentier qui en côtoyait les bords. Au bout de ce sentier, et au milieu d'un bouquet de grands arbres tout à fait débarrassés de taillis, je vis une multitude de petites huttes construites en bois et couvertes en feuilles. Trois de ces huttes étaient réunies dans un même espace et semblaient appartenir à un seul propriétaire. Ce fut vers ce groupe que mes conductrices me conduisirent. Quand elles m'eurent fait entrer dans la plus grande de ces cabines, entourées d'une haie de poiriers épineux, elles frappèrent leurs mains l'une contre l'autre. À cet appel répondit une apparition de vieilles femmes, de jeunes filles et d'enfants demi-nus; tout ce monde fit entendre des cris de joie, des acclamations de surprise, questionna mes amies, m'examina curieusement, et finit enfin par toucher mes cheveux, mes mains, mes pieds, en demandant le récit de mon histoire. Averties par la rumeur, les matrones du village accoururent avec un empressement qui donnait à leur marche pesante une sorte de légèreté; elles m'entourèrent et me considérèrent en jetant des cris de ravissement. La curiosité bien satisfaite me laissa enfin un peu de liberté, et mes hôtesses profitèrent de ce repos pour placer devant moi des viandes rôties, des fruits, du maïs et du riz. Une chose qui m'étonna singulièrement le jour de mon installation au milieu de cette peuplade fut l'absence des hommes. Je n'en vis pas un seul, à l'exception de trois ou quatre vieillards. — La nuit s'avance, me dit tout à coup le capitaine; j'abuse de votre bonté, monsieur, et je dois autant que possible abréger le récit d'une vie qui me paraît avoir eu hier son premier jour, tant elle est vide d'accidents.--Je trouvai donc un asile dans le domaine des êtres les plus bienveillants et les plus naïfs du monde, et j'appris plus tard que j'étais arrivé dans le pays quelques jours après le départ du roi et de ses sujets, qui faisaient ensemble une grande chasse autour de l'île. Ces chasses avaient lieu deux fois par an. Les jeunes femmes à la bonté desquelles je devais la vie étaient les filles du roi. À la nuit tombante, je fis comprendre à mes hôtesses que je désirais dormir. La jeune fille à laquelle j'adressai la demande d'un lit de repos disposa promptement dans un coin de la hutte un tapis de roseaux et de nattes, causa pendant quelques minutes avec ses soeurs, et, lorsqu'elles m'eurent conduit toutes les trois vers ma couche, je fus tout surpris de voir que l'aînée venait prendre place auprès de moi.» — Ah! ah! m'écriai-je en riant; mais mon intempestive gaieté ne plut pas au Zaoo anglais, car il dit d'un ton froid: — Monsieur, mon hôtesse accomplissait la loi de ses pères: la fille aînée d'une maison partage, si elle n'est pas mariée, la couche de l'étranger recueilli. — Continuez, mon cher capitaine, je trouve cette habitude charmante, et mon hilarité n'exprime que ma joie; en vérité, je désire de tout mon coeur que cette admirable coutume devienne universelle. — Le lendemain, reprit le narrateur, cette jeune fille fut déclarée ma femme.» — Diable! pensai-je, c'est autre chose, et je pris un air grave. — Quand le roi reparut dans ses domaines, accompagné de sa suite, il fut joyeusement surpris, et me traita en fils bien-aimé. Je m'habituai peu à peu aux moeurs douces et naïves de ce peuple primitif. J'appris à parler la langue qui lui était familière, et je fus, en peu de temps, aussi aimé et aussi respecté que le roi lui-même. Porté par mes goûts, dès ma plus tendre enfance, vers tout ce qui a rapport à la construction des navires, il me fut très-agréable d'utiliser mon savoir en le mettant au service du chef de ce petit État. Le bon vieillard conçut alors pour moi une amitié si tendre, une reconnaissance si profonde, qu'à la prière de ses deux filles, mes belles-soeurs, il consentit à me les donner pour femmes. À ce don il ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'établir avec ma nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente séparation, et m'appelait auprès de lui à chaque heure du jour. Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de civilisation, ou, pour mieux dire, je suis véritablement un natif de l'île.» — Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous êtes destiné. — Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune raison qui puisse m'empêcher de vous le dire. Depuis deux ou trois ans, plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais ont touché à notre île, et, non contents de ravager, de piller nos côtes, ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples sans défense. Ces vaisseaux sont venus des îles Philippines. Je vais donc, monsieur, solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des armes et des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent. — Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est très-utile, mais la pensée et le fait d'adresser à la Compagnie une pétition pour lui demander un secours personnel sont choses absurdes et infaisables. Qu'avez-vous fait pour intéresser la Compagnie au sort de ces peuplades? ou plutôt que pouvez-vous lui donner? L'intérêt seul guide ses démarches, et, dans celui de l'humanité, elle ne fera absolument rien. — Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de perles d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde, excepté moi, ne sait dans quel coin de la mer gît ce trésor. — Taisez-vous! m'écriai-je en posant ma main sur les lèvres du capitaine, ne parlez de ce secret à personne, si vous ne voulez pas perdre votre île, et la perdre à tout jamais. Écoutez le bon conseil d'un ami, d'un frère, d'un compatriote. Ramassez vos perles en cachette, échangez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne vous sourit pas, laissez ces grains précieux où ils se trouvent. Je ne sais si le brave Anglais a gardé le silence, mais je sais bien que je n'ai pas trahi son admirable confiance. — Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille à Calcutta; j'ai l'espoir d'y apprendre quelques nouvelles de ma famille, et je désire l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si aimé de ce pauvre peuple, que mon départ serait le témoignage de la plus odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je reparaisse dans ma patrie tatoué comme un sauvage, et tout à fait sauvage par mes goûts, mes moeurs, mes habitudes. Ces signes, qui vous paraissent si étranges, monsieur, servent ici à me faire respecter, car ils montrent que je suis fils de roi. À Londres, ils seraient la risée du peuple, le bonheur des gamins, et je serais suivi et pourchassé, dans ma ville natale, comme une bête fauve échappée de sa cage.
{ "file_name": "pg39555.txt", "title": "Un Cadet de Famille, v. 3/3", "author": "Edward John Trelawny", "language": "French" }
CXXI
En arrivant près de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs, et mes regards tombèrent sur quelques gouttes de sang qui en souillaient l'entrée. Une sorte de vertige s'empara de mes sens lorsque, après avoir violemment soulevé les rideaux de la tente, je vis Zéla étendue sur sa couche comme un cadavre. Les longs cheveux noirs de la pauvre enfant tombaient épars sur sa poitrine; ses yeux et sa bouche fermés ne laissaient échapper ni un regard ni un souffle de vie. Je la crus morte. Les jeunes filles malaises, agenouillées aux pieds de Zéla, sanglotaient douloureusement en frappant la terre de leur front, en mettant en lambeaux leurs légers vêtements. Cet horrible spectacle paralysa mon corps pendant quelques minutes; puis une sorte de folie succéda à l'épouvantable torpeur qui glaçait tout mon être. Je me jetai éperdu sur la couche de cet être adoré, et je pleurai amèrement sans avoir la réelle conscience de notre mutuelle situation. Quand la première effervescence de ma douleur fut un peu calmée, je posai mes lèvres brûlantes sur la bouche fermée de Zéla, je défis sa veste, et les battements légers de son coeur me rendirent quelque espoir. Bientôt elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur sa couche et murmura d'une voix affaiblie quelques paroles indistinctes. — Ma bien-aimée Zéla, lui dis-je en la pressant sur mon coeur, qu'avez-vous? La pauvre enfant essaya de sourire, et me répondit d'un ton plein de douceur: — Rien, mon amour, puisque vous êtes auprès de moi! Je me porte bien, très-bien. — Très-bien, chère! non, non, car vous souffrez. Zéla fit de la tête un petit signe négatif, puis elle essaya de se soulever; mais ce vain effort fut aussitôt suivi d'un horrible cri d'angoisse. — Mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je avec désespoir, qu'est-il arrivé?... — Je suis tombée, dit Zéla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! où est donc Adoa? La pauvre petite s'est blessée également. Vous voilà, Adoa? Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, très-cher... Moi, je vais bien... ne vous occupez plus de moi... Sans quitter les mains de Zéla, je regardai Adoa: la figure, les bras et les mains de la pauvre Malaise étaient couverts de sang; mais elle ne paraissait nullement inquiète de son état, car ses regards suivaient avec angoisse les changements de la physionomie de Zéla. La bonne figure de la dévouée esclave fut traversée par un rayon de joie lorsque les yeux de Zéla lui exprimèrent dans un tendre regard la profonde gratitude de son coeur. Je fis plusieurs questions à la Malaise pour connaître les réelles blessures de ma femme, qui, par excès d'affection pour moi, refusait de me les faire connaître. — Maîtresse a reçu un coup à la tête, me dit Adoa, et je crois que tout son corps est fortement contusionné. — Soignez Adoa, soignez Adoa! s'écria Zéla. Je ne souffre plus, je me sens très-bien. Pour la première fois de ma vie je restai sourd aux prières de ma bien-aimée compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de celles de la Malaise, qui eût souffert mille morts avant de consentir à faire arrêter l'écoulement de son sang pendant que celui de sa maîtresse rougissait les tapis de la couche. L'insensibilité de Zéla avait eu pour cause le coup reçu à la tête et les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses, mais peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie. Lorsque je fus un peu rassuré sur l'état de ma chère Zéla, je m'occupai de la petite Adoa. La pauvre esclave, épuisée par les pertes de sang, par les pleurs et par la souffrance, était tombée sans connaissance sur le sable de la tente. Ce ne fut qu'après une heure de soins que je réussis à rappeler la vie dans le corps inerte de cette dévouée créature. Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et épouvantés des bruits sinistres qui s'échappaient au dehors par les ouvertures de la tente, mes hommes s'étaient rassemblés en groupe, faisant, dans leur ignorance des choses, les plus étranges commentaires. — Préparez le bateau, leur dis-je en les éloignant d'un regard, nous allons rejoindre le schooner. — La mer est mauvaise, capitaine, me répondit le bosseman, et il sera impossible de ramer avec un pareil temps. — Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garçon? Mais c'est un calme! — Regardez, monsieur. Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperçus avec effroi de l'approche d'une rafale. Épouvanté de ce nouveau malheur, car ses conséquences pouvaient être terribles pour Zéla, je courus vers le cap, afin de juger par moi-même si la rafale était tout à fait dangereuse. Hélas! elle l'était plus encore que ne l'avait prévu le bosseman: le vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le ciel se couvrait prématurément des voiles obscurs du soir, et la mer, blanche d'écume, bondissait avec fureur. Il n'y avait plus à en douter: notre embarquement était impossible, car les nuages semblaient surchargés de tonnerre et d'eau. Je rejoignis mes hommes à la hâte, et nous commençâmes par mettre le bateau dans un endroit élevé avant de nous occuper à rendre la tente aussi solide que possible. Les voiles et les cordages du bateau lui servirent de couvert et de support, tandis que des fragments de roche et du sable furent amoncelés à sa base. Heureusement pour nous, le bateau contenait un petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs autres choses fort nécessaires; en outre, une lanterne. Avec l'obscurité augmenta l'orage, et le vent mugissait avec tant de fureur dans la baie, qu'un ébranlement général des rochers semblait répondre à sa grande voix. Nous passâmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte effrayante d'être emportés par le vent ou par les torrents de pluie vers l'abîme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occupé de présages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore révoquée, et plût à Dieu que sa miséricorde en eût accompli les terribles conséquences!
{ "file_name": "pg13949.txt", "title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos
La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau. Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le caractère placide et affectueux du respectable seigneur; seulement, il redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient bon air au repas et meublaient la pièce. Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque, d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne. Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet, baron, ingénieur, etc., pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands biens et aux grands mérites? Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan, blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit: «Est-ce qu’il vous manque quelque chose, Porthos?» il eût assurément répondu: «Oui.» Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin, demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler. Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans les dispositions que nous connaissons. Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui offrit un siège. — Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander. — Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est d’argent que vous avez besoin... — Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami. — Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé; j’aime à citer les mots qui me frappent. — Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain. — Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être? — Oh! non, je n’ai pas faim. — Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre? — Pas trop; mais... — Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable. — Oui... je venais... — Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange salé à Paris. Pouah! Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne. Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large coup, et, satisfait, il reprit: — Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-vous? — Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami. — Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit Porthos en se grattant le front. — Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre vos amis et des étrangers? — Oh! d’un naturel excellent, comme toujours. — Fort bien; mais que faites-vous alors? — Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe. — Lequel? — C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement de la dispute. — Ah! vraiment, voilà votre principe? — Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les parties en présence. — Oui-da? — Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire ne s’arrange pas. — J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une affaire devait, au contraire... — Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans compter les prises d’épées et les rencontres fortuites. — C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui. — Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte ses duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai souvent répété. — Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos amis vous confient? — Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul. — Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables? — Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-champ; je m’arme d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille circonstance. — C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si bien et si sûrement les affaires? — Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis: «Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point vous avez outragé mon ami.» Raoul fronça le sourcil. — Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si mon discours est adroit. Et Porthos éclata de rire. «Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul ne veut arranger cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour trouver une épée au lieu d’un raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!» Porthos se remit, et continua: — J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort. — C’est selon, dit distraitement Raoul. — Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce moment que je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de l’adversaire... — Oh! fit Raoul impatient. — «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous, c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami.» — Hein? fit Raoul. — Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin en passant, l’affaire est arrangée.» — Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires sur le terrain? — Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire? — Vous dites que l’affaire est arrangée... — Sans doute, puisque mon ami attend. — Eh bien! quoi! s’il attend... — Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on s’aligne, et mon ami tue l’adversaire. C’est fini. — Ah! il le tue? s’écria Raoul. — Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M. votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois! — Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie. — Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant. — Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais. — Bon! me voici; vous voulez vous battre? — Absolument. — C’est bien naturel... Avec qui? — Avec M. de Saint-Aignan. — Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà! il vous a donc offensé? — Mortellement. — Diable! Je pourrai dire mortellement? — Plus encore, si vous voulez. — C’est bien commode. — Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en souriant. — Cela va de soi... Où l’attendez-vous? — Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi. — Je l’ai ouï dire. — Et si je le tue? — Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner; mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure! — Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance... — Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez offensé mon ami, et...» — Oui, je le sais. — Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc avant qu’il ait parlé à personne. — Se laissera-t-il emmener comme cela? — Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est vrai que les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai s’il le faut. Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise. — Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la question à M. de Saint-Aignan. — Quelle question? — Celle de l’offense. — Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble. — Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de l’offense. — Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi votre affaire... — C’est que... — Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de meilleure raison, moi. — Vous êtes dans le vrai, mon ami. — J’écoute vos motifs. — J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser... — Oui, oui, diable! avec la nouvelle méthode. — Comme il faut, dis-je, préciser; comme, d’un autre côté l’affaire est pleine de difficultés et commande un secret absolu... — Oh! oh! — Vous aurez l’obligeance de dire seulement à M. de Saint-Aignan, et il le comprendra, qu’il m’a offensé: d’abord, en déménageant. — En déménageant?... Bien, fit Porthos, qui se mit à récapituler sur ses doigts. Après? — Puis en faisant construire une trappe dans son nouveau logement. — Je comprends, dit Porthos; une trappe. Peste! c’est grave! Je crois bien que vous devez être furieux de cela! Et pourquoi ce drôle ferait-il faire des trappes sans vous avoir consulté? Des trappes!... mordioux!... Je n’en ai pas, moi, si ce n’est mon oubliette de Bracieux! — Vous ajouterez, dit Raoul, que mon dernier motif de me croire outragé, c’est le portrait que M. de Saint-Aignan sait bien. — Eh! mais, encore un portrait?... Quoi! un déménagement, une trappe et un portrait? Mais, mon ami, dit Porthos, avec l’un de ces griefs seulement, il y a de quoi faire s’entr’égorger toute la gentilhommerie de France et d’Espagne, ce qui n’est pas peu dire. — Ainsi, cher, vous voilà suffisamment muni? — J’emmène un deuxième cheval. Choisissez votre lieu de rendez-vous, et, pendant que vous attendrez, faites des plies et fendez-vous à fond, cela donne une élasticité rare. — Merci! J’attendrai au bois de Vincennes, près des Minimes. — Voilà qui va bien... Où trouve-t-on ce M. de Saint-Aignan? — Au Palais-Royal. Porthos agita une grosse sonnette. Son valet parut. — Mon habit de cérémonie, dit-il; mon cheval et un cheval de main. Le valet s’inclina et sortit. — Votre père sait-il cela? dit Porthos. — Non; je vais lui écrire. — Et d’Artagnan? — M. d’Artagnan non plus. Il est prudent, il m’aurait détourné. — D’Artagnan est homme de bon conseil, cependant, dit Porthos étonné, dans sa modestie loyale qu’on eût songé à lui quand il y avait un d’Artagnan au monde. — Cher monsieur du Vallon, répliqua Raoul, ne me questionnez plus, je vous en conjure. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. C’est l’action que j’attends; je l’attends rude et décisive, comme vous savez les préparer. Voilà pourquoi je vous ai choisi. — Vous serez content de moi, répliqua Porthos. — Et songez, cher ami, que, hors nous, tout le monde doit ignorer cette rencontre. — On s’aperçoit toujours de ces choses-là, dit Porthos quand on trouve un corps mort dans le bois. Ah! cher ami, je vous promets tout, hors de dissimuler le corps mort. Il est là, on le voit, c’est inévitable. J’ai pour principe de ne pas enterrer. Cela sent son assassin. Au risque de risque, comme dit le Normand. — Brave et cher ami, à l’ouvrage! — Reposez-vous sur moi, dit le géant en finissant la bouteille, tandis que son laquais étalait sur un meuble le somptueux habit et les dentelles. Quant à Raoul, il sortit en se disant avec une joie. «Oh! roi perfide! roi traître! je ne puis t’atteindre! Je ne le veux pas! Les rois sont des personnes sacrées; mais ton complice, ton complaisant, qui te représente, ce lâche va payer ton crime! Je le tuerai en ton nom, et, après, nous songerons à Louise!»
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CHAPITRE XXXV.
LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS Ce soir, attendu si impatiemment par Porthos et par d’Artagnan, arriva enfin. D’Artagnan, comme d’habitude, se présenta vers les neuf heures chez Milady. Il la trouva d’une humeur charmante; jamais elle ne l’avait si bien reçu. Notre Gascon vit du premier coup d’oeil que son billet avait été remis, et ce billet faisait son effet. Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa maîtresse lui fit une mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire; mais, hélas! la pauvre fille était si triste, qu’elle ne s’aperçut même pas de la bienveillance de Milady. D’Artagnan regardait l’une après l’autre ces deux femmes, et il était forcé de s’avouer que la nature s’était trompée en les formant; à la grande dame elle avait donné une âme vénale et vile, à la soubrette elle avait donné le coeur d’une duchesse. À dix heures Milady commença à paraître inquiète, d’Artagnan comprit ce que cela voulait dire; elle regardait la pendule, se levait, se rasseyait, souriait à d’Artagnan d’un air qui voulait dire: Vous êtes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez! D’Artagnan se leva et prit son chapeau; Milady lui donna sa main à baiser; le jeune homme sentit qu’elle la lui serrait et comprit que c’était par un sentiment non pas de coquetterie, mais de reconnaissance à cause de son départ. «Elle l’aime diablement», murmura-t-il. Puis il sortit. Cette fois Ketty ne l’attendait aucunement, ni dans l’antichambre, ni dans le corridor, ni sous la grande porte. Il fallut que d’Artagnan trouvât tout seul l’escalier et la petite chambre. Ketty était assise la tête cachée dans ses mains, et pleurait. Elle entendit entrer d’Artagnan, mais elle ne releva point la tête; le jeune homme alla à elle et lui prit les mains, alors elle éclata en sanglots. Comme l’avait présumé d’Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait, dans le délire de sa joie, tout dit à sa suivante; puis, en récompense de la manière dont cette fois elle avait fait la commission, elle lui avait donné une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jeté la bourse dans un coin, où elle était restée tout ouverte, dégorgeant trois ou quatre pièces d’or sur le tapis. La pauvre fille, à la voix de d’Artagnan, releva la tête. D’Artagnan lui-même fut effrayé du bouleversement de son visage; elle joignit les mains d’un air suppliant, mais sans oser dire une parole. Si peu sensible que fût le coeur de d’Artagnan, il se sentit attendri par cette douleur muette; mais il tenait trop à ses projets et surtout à celui-ci, pour rien changer au programme qu’il avait fait d’avance. Il ne laissa donc à Ketty aucun espoir de le fléchir, seulement il lui présenta son action comme une simple vengeance. Cette vengeance, au reste, devenait d’autant plus facile, que Milady, sans doute pour cacher sa rougeur à son amant, avait recommandé à Ketty d’éteindre toutes les lumières dans l’appartement, et même dans sa chambre, à elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours dans l’obscurité. Au bout d’un instant on entendit Milady qui rentrait dans sa chambre. D’Artagnan s’élança aussitôt dans son armoire. À peine y était-il blotti que la sonnette se fit entendre. Ketty entra chez sa maîtresse, et ne laissa point la porte ouverte; mais la cloison était si mince, que l’on entendait à peu près tout ce qui se disait entre les deux femmes. Milady semblait ivre de joie, elle se faisait répéter par Ketty les moindres détails de la prétendue entrevue de la soubrette avec de Wardes, comment il avait reçu sa lettre, comment il avait répondu, quelle était l’expression de son visage, s’il paraissait bien amoureux; et à toutes ces questions la pauvre Ketty, forcée de faire bonne contenance, répondait d’une voix étouffée dont sa maîtresse ne remarquait même pas l’accent douloureux, tant le bonheur est égoïste. Enfin, comme l’heure de son entretien avec le comte approchait, Milady fit en effet tout éteindre chez elle, et ordonna à Ketty de rentrer dans sa chambre, et d’introduire de Wardes aussitôt qu’il se présenterait. L’attente de Ketty ne fut pas longue. À peine d’Artagnan eut-il vu par le trou de la serrure de son armoire que tout l’appartement était dans l’obscurité, qu’il s’élança de sa cachette au moment même où Ketty refermait la porte de communication. «Qu’est-ce que ce bruit? demanda Milady. — C’est moi, dit d’Artagnan à demi-voix; moi, le comte de Wardes. — Oh! mon Dieu, mon Dieu! murmura Ketty, il n’a pas même pu attendre l’heure qu’il avait fixée lui-même! — Eh bien, dit Milady d’une voix tremblante, pourquoi n’entre-t- il pas? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends!» À cet appel, d’Artagnan éloigna doucement Ketty et s’élança dans la chambre de Milady. Si la rage et la douleur doivent torturer une âme, c’est celle de l’amant qui reçoit sous un nom qui n’est pas le sien des protestations d’amour qui s’adressent à son heureux rival. D’Artagnan était dans une situation douloureuse qu’il n’avait pas prévue, la jalousie le mordait au coeur, et il souffrait presque autant que la pauvre Ketty, qui pleurait en ce même moment dans la chambre voisine. «Oui, comte, disait Milady de sa plus douce voix en lui serrant tendrement la main dans les siennes; oui, je suis heureuse de l’amour que vos regards et vos paroles m’ont exprimé chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Moi aussi, je vous aime. Oh! demain, demain, je veux quelque gage de vous qui me prouve que vous pensez à moi, et comme vous pourriez m’oublier, tenez.» Et elle passa une bague de son doigt à celui de d’Artagnan. D’Artagnan se rappela avoir vu cette bague à la main de Milady: c’était un magnifique saphir entouré de brillants. Le premier mouvement de d’Artagnan fut de le lui rendre, mais Milady ajouta: «Non, non; gardez cette bague pour l’amour de moi. Vous me rendez d’ailleurs, en l’acceptant, ajouta-t-elle d’une voix émue, un service bien plus grand que vous ne sauriez l’imaginer.» «Cette femme est pleine de mystères», murmura en lui-même d’Artagnan. En ce moment il se sentit prêt à tout révéler. Il ouvrit la bouche pour dire à Milady qui il était, et dans quel but de vengeance il était venu, mais elle ajouta: «Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer!» Le monstre, c’était lui. «Oh! continua Milady, est-ce que vos blessures vous font encore souffrir? — Oui, beaucoup, dit d’Artagnan, qui ne savait trop que répondre. — Soyez tranquille, murmura Milady, je vous vengerai, moi, et cruellement!» «Peste! se dit d’Artagnan, le moment des confidences n’est pas encore venu.» Il fallut quelque temps à d’Artagnan pour se remettre de ce petit dialogue: mais toutes les idées de vengeance qu’il avait apportées s’étaient complètement évanouies. Cette femme exerçait sur lui une incroyable puissance, il la haïssait et l’adorait à la fois, il n’avait jamais cru que deux sentiments si contraires pussent habiter dans le même coeur, et en se réunissant, former un amour étrange et en quelque sorte diabolique. Cependant une heure venait de sonner; il fallut se séparer; d’Artagnan, au moment de quitter Milady, ne sentit plus qu’un vif regret de s’éloigner, et, dans l’adieu passionné qu’ils s’adressèrent réciproquement, une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine suivante. La pauvre Ketty espérait pouvoir adresser quelques mots à d’Artagnan lorsqu’il passerait dans sa chambre; mais Milady le reconduisit elle-même dans l’obscurité et ne le quitta que sur l’escalier. Le lendemain au matin, d’Artagnan courut chez Athos. Il était engagé dans une si singulière aventure qu’il voulait lui demander conseil. Il lui raconta tout: Athos fronça plusieurs fois le sourcil. «Votre Milady, lui dit-il, me paraît une créature infâme, mais vous n’en avez pas moins eu tort de la tromper: vous voilà d’une façon ou d’une autre une ennemie terrible sur les bras.» Et tout en lui parlant, Athos regardait avec attention le saphir entouré de diamants qui avait pris au doigt de d’Artagnan la place de la bague de la reine, soigneusement remise dans un écrin. «Vous regardez cette bague? dit le Gascon tout glorieux d’étaler aux regards de ses amis un si riche présent. — Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille. — Elle est belle, n’est-ce pas? dit d’Artagnan. — Magnifique! répondit Athos; je ne croyais pas qu’il existât deux saphirs d’une si belle eau. L’avez-vous donc troquée contre votre diamant? — Non, dit d’Artagnan; c’est un cadeau de ma belle Anglaise, ou plutôt de ma belle Française: car, quoique je ne le lui aie point demandé, je suis convaincu qu’elle est née en France. — Cette bague vous vient de Milady? s’écria Athos avec une voix dans laquelle il était facile de distinguer une grande émotion. — D’elle-même; elle me l’a donnée cette nuit. — Montrez-moi donc cette bague, dit Athos. — La voici», répondit d’Artagnan en la tirant de son doigt. Athos l’examina et devint très pâle, puis il l’essaya à l’annulaire de sa main gauche; elle allait à ce doigt comme si elle eût été faite pour lui. Un nuage de colère et de vengeance passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme. «Il est impossible que ce soit la même, dit-il; comment cette bague se trouverait-elle entre les mains de Milady Clarick? Et cependant il est bien difficile qu’il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance. — Connaissez-vous cette bague? demanda d’Artagnan. — J’avais cru la reconnaître, dit Athos, mais sans doute que je me trompais.» Et il la rendit à d’Artagnan, sans cesser cependant de la regarder. «Tenez, dit-il au bout d’un instant, d’Artagnan, ôtez cette bague de votre doigt ou tournez-en le chaton en dedans; elle me rappelle de si cruels souvenirs, que je n’aurais pas ma tête pour causer avec vous. Ne veniez-vous pas me demander des conseils, ne me disiez-vous point que vous étiez embarrassé sur ce que vous deviez faire?… Mais attendez… rendez-moi ce saphir: celui dont je voulais parler doit avoir une de ses faces éraillée par suite d’un accident.» D’Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit à Athos. Athos tressaillit: «Tenez, dit-il, voyez, n’est-ce pas étrange?» Et il montrait à d’Artagnan cette égratignure qu’il se rappelait devoir exister. «Mais de qui vous venait ce saphir, Athos? — De ma mère, qui le tenait de sa mère à elle. Comme je vous le dis, c’est un vieux bijou… qui ne devait jamais sortir de la famille. — Et vous l’avez… vendu? demanda avec hésitation d’Artagnan. — Non, reprit Athos avec un singulier sourire; je l’ai donné pendant une nuit d’amour, comme il vous a été donné à vous.» D’Artagnan resta pensif à son tour, il lui semblait voir dans l’âme de Milady des abîmes dont les profondeurs étaient sombres et inconnues. Il remit la bague non pas à son doigt, mais dans sa poche. «Écoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous savez si je vous aime, d’Artagnan; j’aurais un fils que je ne l’aimerais pas plus que vous. Eh bien, croyez-moi, renoncez à cette femme. Je ne la connais pas, mais une espèce d’intuition me dit que c’est une créature perdue, et qu’il y a quelque chose de fatal en elle. — Et vous avez raison, dit d’Artagnan. Aussi, je m’en sépare; je vous avoue que cette femme m’effraie moi-même. — Aurez-vous ce courage? dit Athos. — Je l’aurai, répondit d’Artagnan, et à l’instant même. — Eh bien, vrai, mon enfant, vous avez raison, dit le gentilhomme en serrant la main du Gascon avec une affection presque paternelle; que Dieu veuille que cette femme, qui est à peine entrée dans votre vie, n’y laisse pas une trace funeste!» Et Athos salua d’Artagnan de la tête, en homme qui veut faire comprendre qu’il n’est pas fâché de rester seul avec ses pensées. En rentrant chez lui d’Artagnan trouva Ketty, qui l’attendait. Un mois de fièvre n’eût pas plus changé la pauvre enfant qu’elle ne l’était pour cette nuit d’insomnie et de douleur. Elle était envoyée par sa maîtresse au faux de Wardes. Sa maîtresse était folle d’amour, ivre de joie: elle voulait savoir quand le comte lui donnerait une seconde entrevue. Et la pauvre Ketty, pâle et tremblante, attendait la réponse de d’Artagnan. Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils de son ami joints aux cris de son propre coeur l’avaient déterminé, maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance satisfaite, à ne plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit donc une plume et écrivit la lettre suivante: «Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous: depuis ma convalescence j’ai tant d’occupations de ce genre qu’il m’a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j’aurai l’honneur de vous en faire part. «Je vous baise les mains. «Comte de Wardes.» Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir comme une dernière ressource pour l’équipement? On aurait tort au reste de juger les actions d’une époque au point de vue d’une autre époque. Ce qui aujourd’hui serait regardé comme une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses. D’Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut d’abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en la relisant une seconde fois. Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d’Artagnan fut forcé de lui renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady, le danger que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa maîtresse, elle n’en revint pas moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes. Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs d’une rivale. Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que Ketty avait mis à l’apporter, mais au premier mot qu’elle lut, elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se retourna avec un éclair dans les yeux du côté de Ketty. «Qu’est-ce que cette lettre? dit-elle. — Mais c’est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute tremblante. — Impossible! s’écria Milady; impossible qu’un gentilhomme ait écrit à une femme une pareille lettre!» Puis tout à coup tressaillant: «Mon Dieu! dit-elle, saurait-il…» Et elle s’arrêta. Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut faire un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l’air; mais elle ne put qu’étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et elle tomba sur un fauteuil. Ketty crut qu’elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son corsage. Mais Milady se releva vivement: «Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur moi? — J’ai pensé que madame se trouvait mal et j’ai voulu lui porter secours, répondit la suivante tout épouvantée de l’expression terrible qu’avait prise la figure de sa maîtresse. — Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette? Quand on m’insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez-vous!» Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.
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Chapitre LXXIII La lettre et le reçu.
Chapitre LXXIV Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis. Chapitre LXXV Escrime et diplomatie. Chapitre LXXVI Gentilhomme, cardinal et reine. Chapitre LXXVII Explications.
{ "file_name": "pg58211.txt", "title": "Les trois mousquetaires, Volume 2 (of 2)", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XXX
EN FRANCE La première crainte du roi d’Angleterre, Charles Ier, en apprenant cette mort, fut qu’une si terrible nouvelle ne décourageât les Rochelais; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu’aucun vaisseau ne sortît jusqu’à ce que l’armée que Buckingham apprêtait fût partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui-même le départ. Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu’à retenir en Angleterre les ambassadeurs de Danemark, qui avaient pris congé, et l’ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait fait restituer aux Provinces-Unies. Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après l’assassinat, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, deux navires étaient déjà sortis des ports: l’un emmenant, comme nous le savons, milady, laquelle, se doutant déjà de l’événement, fut encore confirmée dans cette croyance en voyant le pavillon noir se déployer au mât du vaisseau amiral. Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et comment il partit. Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La Rochelle; seulement le roi, qui s’ennuyait fort, comme toujours, mais peut-être encore un peu plus au camp qu’ailleurs, résolut d’aller incognito passer les fêtes de Saint Louis à Saint-Germain, et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt mousquetaires seulement. Le cardinal, que l’ennui du roi gagnait quelquefois, accorda avec grand plaisir ce congé à son royal lieutenant, lequel promit d’être de retour vers le 15 septembre. M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son porte-manteau, et comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même l’impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va sans dire qu’il les désigna pour faire partie de l’escorte. Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d’heure après M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la communiqua. Ce fut alors que d’Artagnan apprécia la faveur que lui avait faite le cardinal en le faisant enfin passer aux mousquetaires; sans cette circonstance, il était forcé de rester au camp tandis que ses compagnons partaient. Il va sans dire que cette impatience de remonter vers Paris avait pour cause le danger que devait courir madame Bonacieux, au couvent de Béthune, poursuivie sûrement par milady, son ennemie mortelle. Aussi, comme nous l’avons dit, Aramis avait écrit immédiatement à Marie Michon, cette lingère de Tours qui avait de si belles connaissances, pour qu’elle obtînt que la reine donnât l’autorisation à madame Bonacieux de sortir du couvent, et de se retirer, soit en Lorraine, soit en Belgique. La réponse ne s’était pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu cette lettre: «Mon cher cousin, »Voici l’autorisation de ma sœur à retirer notre petite servante du couvent de Béthune, dont vous croyez l’air mauvais pour elle. Ma sœur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir, car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve d’être utile plus tard. »Je vous embrasse, »MARIE MICHON.» A cette lettre était jointe une autorisation conçue en ces termes: «La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la personne qui lui portera ce billet la novice qui était entrée dans son couvent sur ma recommandation et sous mon patronage. »Au Louvre, le 10 août 1628. »ANNE.» On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une lingère qui appelait la reine sa sœur avaient égayé la verve des jeunes gens; mais Aramis avait prié ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que s’il lui en était dit encore un seul mot, il n’emploierait plus sa cousine comme intermédiaire dans ces sortes d’affaires. Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre mousquetaires, qui d’ailleurs avaient ce qu’ils voulaient: c’était l’ordre de tirer madame Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il est vrai que cet ordre ne leur servirait pas à grand’chose tant qu’ils seraient au camp de La Rochelle, c’est-à-dire à l’autre bout de la France; aussi d’Artagnan allait-il demander un congé à M. de Tréville, en lui confiant tout bonnement l’importance de son départ, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu’à ses trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une escorte de vingt mousquetaires, et qu’ils faisaient partie de l’escorte. La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages, et l’on partit le 16 au matin. Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le roi et son ministre prirent congé l’un de l’autre avec de grandes démonstrations d’amitié. [Illustration: Le roi et son ministre prirent congé l’un de l’autre.] Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en cheminant le plus vite qu’il lui était possible, car il désirait être arrivé à Paris pour le 23, s’arrêtait de temps en temps pour voir voler la pie, passe-temps dont le goût lui avait autrefois été inspiré par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conservé une grande prédilection. Sur les vingt mousquetaires, seize, lorsque la chose arriva, se réjouissaient fort de ce bon temps; mais quatre maugréaient de leur mieux. D’Artagnan surtout avait des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que Porthos expliquait ainsi: — Une très grande dame m’a appris que cela veut dire que l’on parle de vous quelque part. Enfin l’escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi remercia M. de Tréville, et lui permit de distribuer des congés pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne paraîtrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille. Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien, furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de M. de Tréville six jours au lieu de quatre, et fit mettre dans ces six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, à cinq heures du soir, et, par complaisance, M. de Tréville postdata le congé du 25 au matin. — Eh, mon Dieu! disait d’Artagnan, qui, comme on le sait, ne doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de l’embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en crevant deux ou trois chevaux (peu m’importe, j’ai de l’argent), je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle. Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien! moitié par la protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue inutilement; moi et Planchet, c’est tout ce qu’il faut pour une expédition aussi simple. A ceci Athos répondit tranquillement: — Nous aussi, nous avons de l’argent; car je n’ai pas encore bu tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l’ont pas tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux qu’un. Mais songez, d’Artagnan, ajouta-t-il d’une voix si sombre, que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui, partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, d’Artagnan, je vous laisserais aller seul; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant! — Vous m’épouvantez, Athos, s’écria d’Artagnan; mais que craignez-vous donc? — Tout! répondit Athos. D’Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui d’Athos, portaient l’empreinte d’une inquiétude profonde, et l’on continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter une seule parole. Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d’Artagnan venait de mettre pied à terre à l’auberge de la Herse-d’Or pour boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste, où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval frais, le chemin de Paris. Alors qu’il passait de la grande porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était enveloppé, quoiqu’on fût au mois d’août, et enleva son chapeau, que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà quitté sa tête, et l’enfonça vivement sur son front. D’Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort pâle et laissa tomber son verre. — Qu’avez-vous, monsieur? dit Planchet... Oh! là, accourez, messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal! Les trois amis accoururent et trouvèrent d’Artagnan qui, au lieu de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l’arrêtèrent sur le seuil de la porte. [Illustration: «--C’est lui! s’écria d’Artagnan; laissez-moi le rejoindre.»] — Eh bien! où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos. — C’est lui! s’écria d’Artagnan, c’est lui! laissez-moi le rejoindre! — Mais qui, lui? demanda Athos. — Lui, cet homme! — Quel homme? — Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j’ai toujours vu lorsque j’étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait l’horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois, celui que je cherchais quand j’ai provoqué notre ami Athos, celui que j’ai vu le matin même du jour où madame Bonacieux a été enlevée! Je l’ai vu, c’est lui! Je l’ai reconnu quand le vent a entr’ouvert son manteau. — Diable! dit Athos rêveur. — En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le rattraperons. — Mon cher, dit Aramis, songez qu’il va du côté opposé à celui où nous allons; qu’il a un cheval frais et nous des chevaux fatigués; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même avoir la chance de le rejoindre. Laissons l’homme, d’Artagnan, sauvons la femme. — Eh! monsieur! s’écria un garçon d’écurie courant après l’inconnu, eh! monsieur! voilà un papier qui s’est échappé de votre chapeau! Eh! monsieur! eh! — Mon ami, dit d’Artagnan, une demi-pistole pour ce papier! — Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici! Le garçon d’écurie, enchanté de la bonne journée qu’il avait faite, rentra dans la cour de l’hôtel; d’Artagnan déplia le papier. — Eh bien? demandèrent ses amis en l’entourant. — Rien qu’un mot! dit d’Artagnan. — Oui, dit Aramis, mais ce mot est un nom de ville ou de village. — «Armentières,» lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela! — Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s’écria Athos. [Illustration: «--Armentières, lut Porthos; je ne connais pas cela.»] — Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit d’Artagnan, peut-être n’ai-je pas perdu ma dernière pistole. A cheval, mes amis, à cheval! Et les quatre compagnons s’élancèrent au galop sur la route de Béthune.
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CHAPITRE L.
CAUSERIE D’UN FRÈRE AVEC SA SOEUR Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à pousser un volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle- soeur, Milady, rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de la possibilité, et découvrit toute la trame qu’elle n’avait pas même pu entrevoir, tant qu’elle ignorait en quelles mains elle était tombée. Elle connaissait son beau-frère pour un bon gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrépide, entreprenant près des femmes, mais d’une force inférieure à la sienne à l’endroit de l’intrigue. Comment avait-il pu découvrir son arrivée? la faire saisir? Pourquoi la retenait-il? Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la conversation qu’elle avait eue avec le cardinal était tombée dans des oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu’il eût pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie. Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en Angleterre n’eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir deviné que c’était elle qui avait coupé les deux ferrets, et se venger de cette petite trahison; mais Buckingham était incapable de se porter à aucun excès contre une femme, surtout si cette femme était censée avoir agi par un sentiment de jalousie. Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu’on voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l’avenir. Toutefois, et en tout cas, elle s’applaudit d’être tombée entre les mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché, plutôt qu’entre celles d’un ennemi direct et intelligent. «Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d’enjouement, décidée qu’elle était à tirer de la conversation, malgré toute la dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à venir. — Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord de Winter, malgré la résolution que vous m’aviez si souvent manifestée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le territoire de la Grande-Bretagne?» Milady répondit à une question par une autre question. «Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m’avez fait guetter assez sévèrement pour être d’avance prévenu non seulement de mon arrivée, mais encore du jour, de l’heure et du port où j’arrivais.» Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que, puisque sa belle-soeur l’employait, ce devait être la bonne. «Mais, dites-moi vous-même, ma chère soeur, reprit-il, ce que vous venez faire en Angleterre. — Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien elle aggravait, par cette réponse, les soupçons qu’avait fait naître dans l’esprit de son beau-frère la lettre de d’Artagnan, et voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un mensonge. — Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter. — Sans doute, vous voir. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela? — Et vous n’avez pas, en venant en Angleterre, d’autre but que de me voir? — Non. — Ainsi, c’est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de traverser la Manche? — Pour vous seul. — Peste! quelle tendresse, ma soeur! — Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady du ton de la plus touchante naïveté. — Et même ma seule héritière, n’est-ce pas?» dit à son tour Lord de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady. Quelque puissance qu’elle eût sur elle-même, Milady ne put s’empêcher de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières paroles qu’il avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur le bras de sa soeur, ce tressaillement ne lui échappa point. En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui vint à l’esprit de Milady fut qu’elle avait été trahie par Ketty, et que celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée dont elle avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente qu’elle avait faite contre d’Artagnan, lorsqu’il avait sauvé la vie de son beau-frère. «Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il quelque sens inconnu caché sous vos paroles? — Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente bonhomie; vous avez le désir de me voir, et vous venez en Angleterre. J’apprends ce désir, ou plutôt je me doute que vous l’éprouvez, et afin de vous épargner tous les ennuis d’une arrivée nocturne dans un port, toutes les fatigues d’un débarquement, j’envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce château, dont je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où, pour que notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais préparer une chambre. Qu’y a-t-il dans tout ce que je dis là de plus étonnant que dans ce que vous m’avez dit? — Non, ce que je trouve d’étonnant, c’est que vous ayez été prévenu de mon arrivée. — C’est cependant la chose la plus simple, ma chère soeur: n’avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait, en entrant dans la rade, envoyé en avant et afin d’obtenir son entrée dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch et de son registre d’équipage? Je suis commandant du port, on m’a apporté ce livre, j’y ai reconnu votre nom. Mon coeur m’a dit ce que vient de me confier votre bouche, c’est-à-dire dans quel but vous vous exposiez aux dangers d’une mer si périlleuse ou tout au moins si fatigante en ce moment, et j’ai envoyé mon cutter au- devant de vous. Vous savez le reste.» Milady comprit que Lord de Winter mentait et n’en fut que plus effrayée. «Mon frère, continua-t-elle, n’est-ce pas Milord Buckingham que je vis sur la jetée, le soir, en arrivant? — Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit Lord de Winter: vous venez d’un pays où l’on doit beaucoup s’occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France préoccupent fort votre ami le cardinal. — Mon ami le cardinal! s’écria Milady, voyant que, sur ce point comme sur l’autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout. — N’est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron; ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à Milord duc plus tard, ne nous écartons point du tour sentimental que la conversation avait pris: vous veniez, disiez-vous, pour me voir? — Oui. — Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et que nous nous verrions tous les jours. — Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda Milady avec un certain effroi. — Vous trouveriez-vous mal logée, ma soeur? demandez ce qui vous manque, et je m’empresserai de vous le faire donner. — Mais je n’ai ni mes femmes ni mes gens… — Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre premier mari avait monté votre maison; quoique je ne sois que votre beau-frère, je vous la monterai sur un pied pareil. — Mon premier mari! s’écria Milady en regardant Lord de Winter avec des yeux effarés. — Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au reste, si vous l’avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui écrire et il me ferait passer des renseignements à ce sujet.» Une sueur froide perla sur le front de Milady. «Vous raillez, dit-elle d’une voix sourde. — En ai-je l’air? demanda le baron en se relevant et en faisant un pas en arrière. — Ou plutôt vous m’insultez, continua-t-elle en pressant de ses mains crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur ses poignets. — Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mépris; en vérité, madame, croyez-vous que ce soit possible? — En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé; sortez et envoyez-moi une femme. — Des femmes sont bien indiscrètes, ma soeur! ne pourrais-je pas vous servir de suivante? de cette façon tous nos secrets resteraient en famille. — Insolent! s’écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle bondit sur le baron, qui l’attendait avec impassibilité, mais une main cependant sur la garde de son épée. — Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l’habitude d’assassiner les gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce contre vous. — Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l’effet d’être assez lâche pour porter la main sur une femme. — Peut-être que oui, d’ailleurs j’aurais mon excuse: ma main ne serait pas la première main d’homme qui se serait posée sur vous, j’imagine.» Et le baron indiqua d’un geste lent et accusateur l’épaule gauche de Milady, qu’il toucha presque du doigt. Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans l’angle de la chambre, comme une panthère qui veut s’acculer pour s’élancer. «Oh! rugissez tant que vous voudrez, s’écria Lord de Winter, mais n’essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose tournerait à votre préjudice: il n’y a pas ici de procureurs qui règlent d’avance les successions, il n’y a pas de chevalier errant qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens prisonnière; mais je tiens tout prêts des juges qui disposeront d’une femme assez éhontée pour venir se glisser, bigame, dans le lit de Lord de Winter, mon frère aîné, et ces juges, je vous en préviens, vous enverront à un bourreau qui vous fera les deux épaules pareilles.» Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu’il fût homme et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la peur se glisser jusqu’au fond de son âme; il n’en continua pas moins, mais avec une fureur croissante: «Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût été doux d’hériter de moi; mais, sachez-le d’avance, vous pouvez me tuer ou me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un penny de ce que je possède ne passera dans vos mains. N’êtes-vous pas déjà assez riche, vous qui possédez près d’un million, et ne pouviez-vous vous arrêter dans votre route fatale, si vous ne faisiez le mal que pour la jouissance infinie et suprême de le faire? Oh! tenez, je vous le dis, si la mémoire de mon frère ne m’était sacrée, vous iriez pourrir dans un cachot d’État ou rassasier à Tyburn la curiosité des matelots; je me tairai, mais vous, supportez tranquillement votre captivité; dans quinze ou vingt jours je pars pour La Rochelle avec l’armée; mais la veille de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir en Angleterre ou sur le continent.» Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux enflammés. «Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez dans ce château: les murailles en sont épaisses, les portes en sont fortes, les barreaux en sont solides; d’ailleurs votre fenêtre donne à pic sur la mer: les hommes de mon équipage, qui me sont dévoués à la vie et à la mort, montent la garde autour de cet appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent à la cour; puis arrivée à la cour, il vous resterait encore trois grilles à traverser. La consigne est précise: un pas, un geste, un mot qui simule une évasion, et l’on fait feu sur vous; si l’on vous tue, la justice anglaise m’aura, je l’espère, quelque obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah! vos traits reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: Quinze jours, vingt jours dites-vous, bah! d’ici là, j’ai l’esprit inventif, il me viendra quelque idée; j’ai l’esprit infernal, et je trouverai quelque victime. D’ici à quinze jours, vous dites- vous, je serai hors d’ici. Ah! ah! essayez!» Milady se voyant devinée s’enfonça les ongles dans la chair pour dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une signification quelconque, autre que celle de l’angoisse. Lord de Winter continua: «L’officier qui commande seul ici en mon absence, vous l’avez vu, donc vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une consigne, car vous n’êtes pas, je vous connais, venue de Portsmouth ici sans avoir essayé de le faire parler. Qu’en dites- vous? une statue de marbre eût-elle été plus impassible et plus muette? Vous avez déjà essayé le pouvoir de vos séductions sur bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours réussi; mais essayez sur celui-là, pardieu! si vous en venez à bout, je vous déclare le démon lui-même.» Il alla vers la porte et l’ouvrit brusquement. «Qu’on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et je vais vous recommander à lui.» Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant lequel on entendit le bruit d’un pas lent et régulier qui se rapprochait; bientôt, dans l’ombre du corridor, on vit se dessiner une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons déjà fait connaissance s’arrêta sur le seuil, attendant les ordres du baron. «Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la porte.» Le jeune officier entra. «Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune, elle est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien, c’est un monstre qui, à vingt-cinq ans, s’est rendu coupable d’autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les archives de nos tribunaux; sa voix prévient en sa faveur, sa beauté sert d’appât aux victimes, son corps même paye ce qu’elle a promis, c’est une justice à lui rendre; elle essayera de vous séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer lieutenant, je vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle occasion; je suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami; non seulement un bienfaiteur, mais un père; cette femme est revenue en Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent entre mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami Felton, John, mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette femme; jure sur ton salut de la conserver pour le châtiment qu’elle a mérité. John Felton, je me fie à ta parole; John Felton, je crois à ta loyauté. — Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de toute la haine qu’il put trouver dans son coeur, Milord, je vous jure qu’il sera fait comme vous désirez.» Milady reçut ce regard en victime résignée: il était impossible de voir une expression plus soumise et plus douce que celle qui régnait alors sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui- même reconnut la tigresse qu’un instant auparavant il s’apprêtait à combattre. «Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John, continua le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne parlera qu’à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire l’honneur de lui adresser la parole. — Il suffit, Milord, j’ai juré. — Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car vous êtes jugée par les hommes.» Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée par ce jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à Felton, qui sortit derrière lui et ferma la porte. Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d’un soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et son mousquet à la main. Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car elle songea qu’on l’examinait peut-être par la serrure; puis lentement elle releva sa tête, qui avait repris une expression formidable de menace et de défi, courut écouter à la porte, regarda par la fenêtre, et revenant s’enterrer dans un vaste fauteuil, elle songea.
{ "file_name": "pg13857.txt", "title": "La reine Margot - Tome II", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XXXII
La plate-forme du donjon de Vincennes Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant devinait Charles moribond. Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune aux baisers d'une brise attiédie. Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à devenir un jour la capitale du monde. — Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose me sépare de ce Paris tant désiré! ... ce sont les pierres qui rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie. Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil, point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de cet homme. Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un cheval qui paraissait non moins impatient. Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et agiter ce mouchoir en façon de signal. Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de mouchoirs. C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri, s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer. Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le jeune huguenot. — De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même son chapeau et fit voltiger son écharpe. Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une vivacité qui témoignait de leur joie. — Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre... Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! ... Maintenant j'ai trop tardé. Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par un signe qui voulait dire: j'attendrai. En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au fourreau et les mouchoirs disparurent. Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine de Médicis. Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de l'escalier. — Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes. Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus gracieux sourire: — Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il. — Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir. — Moi? dit Henri en tressaillant de joie. — Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous ambitionnez le trône de France. — Oh! fit Henri. — Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but de vous tendre un piège. — À moi? — Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres, faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera, c'est-à-dire votre mort ou votre vie. — Mais que doit-il donc m'offrir? — Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement. — Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère? — Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arrêta. — Quoi? — Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un gouvernement, la régence même. Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous l'attaque. — À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence, quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction. — Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis tout haut: — Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il, car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là n'est que supposition. — Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre de vos intentions. — Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de prétentions, je n'ai pas d'intentions. — Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon ou de l'autre, prononcez-vous. — Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à prendre, qu'il faut attendre les réalités. — Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez la régence, vous êtes mort. «Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut: — Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté que je suis prêt à me présenter devant elle. — Réfléchissez, monsieur. — Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est point mon intention. Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle descendit précipitamment. Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt à tout événement. De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le second cheval de main, vint au galop prendre position à deux portées de mousquet du donjon. Henri le remercia du geste et descendit. Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui l'attendaient. Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes pour entrer au château et pour en sortir. Catherine s'était arrêtée là et attendait. Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter, et posant une de ses mains sur son bras: — Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition... Que dites- vous? — Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi. — Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort. — Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai gagné jusqu'à présent? — Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue historique. — Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas régent, l'honneur du pas vous appartient. Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de lutter, et passa la première.
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Chapitre VI — L’inconnu
Ainsi fondée et recommandée par son enseigne, l’hôtellerie de maître Cropole marchait vers une solide prospérité. Ce n’était pas une fortune immense que Cropole avait en perspective, mais il pouvait espérer de doubler les mille louis d’or légués par son père, de faire mille autre louis de la vente de la maison et du fonds, et libre enfin, de vivre heureux comme un bourgeois de la ville. Cropole était âpre au gain, il accueillit en homme fou de joie la nouvelle de l’arrivée du roi Louis XIV. Lui, sa femme, Pittrino et deux marmitons firent aussitôt main basse sur tous les habitants du colombier, de la basse-cour et des clapiers, en sorte qu’on entendit dans les cours de l’Hôtellerie des Médicis autant de lamentations et de cris que jadis on en avait entendu dans Rama. Cropole n’avait pour le moment qu’un seul voyageur. C’était un homme de trente ans à peine, beau, grand, austère, ou plutôt mélancolique dans chacun de ses gestes et de ses regards. Il était vêtu d’un habit de velours noir avec des garnitures de jais; un col blanc, simple comme celui des puritains les plus sévères, faisait ressortir la teinte mate et fine de son cou plein de jeunesse; une légère moustache blonde couvrait à peine sa lèvre frémissante et dédaigneuse. Il parlait aux gens en les regardant en face, sans affectation, il est vrai, mais sans scrupule; de sorte que l’éclat de ses yeux bleus devenait tellement insupportable que plus d’un regard se baissait devant le sien, comme fait l’épée la plus faible dans un combat singulier. En ce temps où les hommes, tous créés égaux par Dieu, se divisaient, grâce aux préjugés, en deux castes distinctes, le gentilhomme et le roturier, comme ils se divisent réellement en deux races, la noire et la blanche, en ce temps, disons-nous, celui dont nous venons d’esquisser le portrait ne pouvait manquer d’être pris pour un gentilhomme, et de la meilleure race. Il ne fallait pour cela que consulter ses mains, longues, effilées et blanches, dont chaque muscle, chaque veine transparaissaient sous la peau au moindre mouvement, dont les phalanges rougissaient à la moindre crispation. Ce gentilhomme était donc arrivé seul chez Cropole. Il avait pris sans hésiter, sans réfléchir même, l’appartement le plus important, que l’hôtelier lui avait indiqué dans un but de rapacité fort condamnable, diront les uns, fort louable, diront les autres, s’ils admettent que Cropole fût physionomiste et jugeât les gens à première vue. Cet appartement était celui qui composait toute la devanture de la vieille maison triangulaire: un grand salon éclairé par deux fenêtres au premier étage, une petite chambre à côté, une autre au-dessus. Or, depuis qu’il était arrivé, ce gentilhomme avait à peine touché au repas qu’on lui avait servi dans sa chambre. Il n’avait dit que deux mots à l’hôte pour le prévenir qu’il viendrait un voyageur du nom de Parry, et recommander qu’on laissât monter ce voyageur. Ensuite, il avait gardé un silence tellement profond, que Cropole en avait été presque offensé, lui qui aimait les gens de bonne compagnie. Enfin, ce gentilhomme s’était levé de bonne heure le matin du jour où commence cette histoire, et s’était mis à la fenêtre de son salon, assis sur le rebord et appuyé sur la rampe du balcon, regardant tristement et opiniâtrement aux deux côtés de la rue pour guetter sans doute la venue de ce voyageur qu’il avait signalé à l’hôte. Il avait vu, de cette façon, passer le petit cortège de Monsieur revenant de la chasse, puis avait savouré de nouveau la profonde tranquillité de la ville, absorbé qu’il était dans son attente. Tout à coup, le remue-ménage des pauvres allant aux prairies, des courriers partant, des laveurs de pavé, des pourvoyeurs de la maison royale, des courtauds de boutiques effarouchés et bavards, des chariots en branle, des coiffeurs en course et des pages en corvée; ce tumulte et ce vacarme l’avaient surpris, mais sans qu’il perdît rien de cette majesté impassible et suprême qui donne à l’aigle et au lion ce coup d’œil serein et méprisant au milieu des hourras et des trépignements des chasseurs ou des curieux. Bientôt les cris des victimes égorgées dans la basse-cour, les pas pressés de Mme Cropole dans le petit escalier de bois si étroit et si sonore, les allures bondissantes de Pittrino, qui, le matin encore, fumait sur la porte avec le flegme d’un Hollandais, tout cela donna au voyageur un commencement de surprise et d’agitation. Comme il se levait pour s’informer, la porte de la chambre s’ouvrit. L’inconnu pensa que sans doute on lui amenait le voyageur si impatiemment attendu. Il fit donc, avec une sorte de précipitation, trois pas vers cette porte qui s’ouvrait. Mais au lieu de la figure qu’il espérait voir, ce fut maître Cropole qui apparut, et derrière lui, dans la pénombre de l’escalier, le visage assez gracieux, mais rendu trivial par la curiosité, de Mme Cropole, qui donna un coup d’œil furtif au beau gentilhomme et disparut. Cropole s’avança l’air souriant, le bonnet à la main, plutôt courbé qu’incliné. Un geste de l’inconnu l’interrogea sans qu’aucune parole fût prononcée. — Monsieur, dit Cropole, je venais demander comment dois-je dire: Votre Seigneurie, ou Monsieur le comte, ou Monsieur le marquis?... — Dites «Monsieur», et dites vite, répondit l’inconnu avec cet accent hautain qui n’admet ni discussion ni réplique. — Je venais donc m’informer comment Monsieur avait passé la nuit, et si Monsieur était dans l’intention de garder cet appartement. — Oui. — Monsieur, c’est qu’il arrive un incident sur lequel nous n’avions pas compté. — Lequel? — Sa Majesté Louis XIV entre aujourd’hui dans notre ville et s’y repose un jour, deux jours peut-être. Un vif étonnement se peignit sur le visage de l’inconnu. — Le roi de France vient à Blois? — Il est en route, monsieur. — Alors, raison de plus pour que je reste, dit l’inconnu. — Fort bien, monsieur; mais Monsieur garde-t-il tout l’appartement? — Je ne vous comprends pas. Pourquoi aurais-je aujourd’hui moins que je n’ai eu hier? — Parce que, monsieur, Votre Seigneurie me permettra de le lui dire, hier je n’ai pas dû, lorsque vous avez choisi votre logis, fixer un prix quelconque qui eût fait croire à Votre Seigneurie que je préjugeais ses ressources... tandis qu’aujourd’hui... L’inconnu rougit. L’idée lui vint sur-le-champ qu’on le soupçonnait pauvre et qu’on l’insultait. — Tandis qu’aujourd’hui, reprit-il froidement, vous préjugez? — Monsieur, je suis un galant homme, Dieu merci! et, tout hôtelier que je paraisse être, il y a en moi du sang de gentilhomme; mon père était serviteur et officier de feu M. le maréchal d’Ancre. Dieu veuille avoir son âme!... — Je ne vous conteste pas ce point, monsieur; seulement, je désire savoir, et savoir vite, à quoi tendent vos questions. — Vous êtes, monsieur, trop raisonnable pour ne pas comprendre que notre ville est petite, que la cour va l’envahir, que les maisons regorgeront d’habitants, et que, par conséquent, les loyers vont acquérir une valeur considérable. L’inconnu rougit encore. — Faites vos conditions, monsieur, dit-il. — Je les fais avec scrupule, monsieur, parce que je cherche un gain honnête et que je veux faire une affaire sans être incivil ou grossier dans mes désirs... Or, l’appartement que vous occupez est considérable, et vous êtes seul...: — Cela me regarde. — Oh! bien certainement; aussi je ne congédie pas Monsieur. Le sang afflua aux tempes de l’inconnu; il lança sur le pauvre Cropole, descendant d’un officier de M. le maréchal d’Ancre, un regard qui l’eût fait rentrer sous cette fameuse dalle de la cheminée, si Cropole n’eût pas été vissé à sa place par la question de ses intérêts. — Voulez-vous que je parte? expliquez-vous, mais promptement. — Monsieur, monsieur, vous ne m’avez pas compris. C’est fort délicat, ce que je fais; mais je m’exprime mal, ou peut-être, comme Monsieur est étranger, ce que je reconnais à l’accent... En effet, l’inconnu parlait avec le léger grasseyement qui est le caractère principal de l’accentuation anglaise, même chez les hommes de cette nation qui parlent le plus purement le français. — Comme Monsieur est étranger, dis-je, c’est peut-être lui qui ne saisit pas les nuances de mon discours. Je prétends que Monsieur pourrait abandonner une ou deux des trois pièces qu’il occupe, ce qui diminuerait son loyer de beaucoup et soulagerait ma conscience; en effet, il est dur d’augmenter déraisonnablement le prix des chambres, lorsqu’on a l’honneur de les évaluer à un prix raisonnable. — Combien le loyer depuis hier? — Monsieur, un louis, avec la nourriture et le soin du cheval. — Bien. Et celui d’aujourd’hui? — Ah! voilà la difficulté. Aujourd’hui c’est le jour d’arrivée du roi; si la cour vient pour la couchée, le jour de loyer compte. Il en résulte que trois chambres à deux louis la pièce font six louis. Deux louis, monsieur, ce n’est rien, mais six louis sont beaucoup. L’inconnu, de rouge qu’on l’avait vu, était devenu très pâle. Il tira de sa poche, avec une bravoure héroïque, une bourse brodée d’armes, qu’il cacha soigneusement dans le creux de sa main. Cette bourse était d’une maigreur, d’un flasque, d’un creux qui n’échappèrent pas à l’œil de Cropole. L’inconnu vida cette bourse dans sa main. Elle contenait trois louis doubles, qui faisaient une valeur de six louis, comme l’hôtelier le demandait. Toutefois, c’était sept que Cropole avait exigés. Il regarda donc l’inconnu comme pour lui dire: Après? — Il reste un louis, n’est-ce pas, maître hôtelier? — Oui, monsieur, mais... L’inconnu fouilla dans la poche de son haut-de-chausses et la vida; elle renfermait un petit portefeuille, une clef d’or et quelque monnaie blanche. De cette monnaie il composa le total d’un louis. — Merci, monsieur, dit Cropole. Maintenant, il me reste à savoir si Monsieur compte habiter demain encore son appartement, auquel cas je l’y maintiendrais; tandis que si Monsieur n’y comptait pas, je le promettrais aux gens de Sa Majesté qui vont venir. — C’est juste, fit l’inconnu après un assez long silence, mais comme je n’ai plus d’argent, ainsi que vous l’avez pu voir, comme cependant je garde cet appartement, il faut que vous vendiez ce diamant dans la ville ou que vous le gardiez en gage. Cropole regarda si longtemps le diamant, que l’inconnu se hâta de dire: — Je préfère que vous le vendiez, monsieur, car il vaut trois cents pistoles. Un juif, y a-t-il un juif dans Blois? vous en donnera deux cents, cent cinquante même, prenez ce qu’il vous en donnera, ne dût-il vous en offrir que le prix de votre logement. Allez! — Oh! monsieur, s’écria Cropole, honteux de l’infériorité subite que lui rétorquait l’inconnu par cet abandon si noble et si désintéressé, comme aussi par cette inaltérable patience envers tant de chicanes et de soupçons; oh! monsieur, j’espère bien qu’on ne vole pas à Blois comme vous le paraissez croire, et le diamant s’élevant à ce que vous dites... L’inconnu foudroya encore une fois Cropole de son regard azuré. — Je ne m’y connais pas, monsieur, croyez-le bien, s’écria celui-ci. — Mais les joailliers s’y connaissent, interrogez-les, dit l’inconnu. Maintenant, je crois que nos comptes sont terminés, n’est-il pas vrai, monsieur l’hôte? — Oui, monsieur, et à mon regret profond, car j’ai peur d’avoir offensé Monsieur. — Nullement, répliqua l’inconnu avec la majesté de la toute puissance. — Ou d’avoir paru écorcher un noble voyageur... Faites la part, monsieur, de la nécessité. — N’en parlons plus, vous dis-je, et veuillez me laisser chez moi. Cropole s’inclina profondément et partit avec un air égaré qui accusait chez lui un cœur excellent et du remords véritable. L’inconnu alla fermer lui-même la porte, regarda, quand il fut seul, le fond de sa bourse, où il avait pris un petit sac de soie renfermant le diamant, sa ressource unique. Il interrogea aussi le vide de ses poches, regarda les papiers de son portefeuille et se convainquit de l’absolu dénuement où il allait se trouver. Alors il leva les yeux au ciel avec un sublime mouvement de calme et de désespoir, essuya de sa main tremblante quelques gouttes de sueur qui sillonnaient son noble front, et reporta sur la terre un regard naguère empreint d’une majesté divine. L’orage venait de passer loin de lui, peut-être avait-il prié du fond de l’âme. Il se rapprocha de la fenêtre, reprit sa place au balcon, et demeura là immobile, atone, mort, jusqu’au moment où, le ciel commençant à s’obscurcir, les premiers flambeaux traversèrent la rue embaumée, et donnèrent le signal de l’illumination à toutes les fenêtres de la ville.
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X.
UN COIN DU VOILE. Trois mois s'étaient écoulés lorsque, dans ma correspondance du matin, je trouvai le petit billet suivant: «Mon cher docteur, »Je suis vraiment bien malade, et j'ai sérieusement besoin de toute votre science; passez donc aujourd'hui chez moi, si vous ne me gardé pas rancune. »Votre tout dévoué, »HENRY, BARON DE FAVERNE, »rue Taitbout, n° 11.» Cette lettre, que je rapporte textuellement avec les deux fautes d'orthographe dont elle était ornée, confirma l'opinion que je m'étais faite du manque d'éducation de mon client. Au reste, si, comme il le disait, il était né à la Guadeloupe, la chose était moins étonnante. On sait en général combien l'éducation des colons est négligée. Mais, d'un autre coté, le baron de Faverne n'avait ni les petites mains, ni les petits pieds, ni la taille svelte et gracieuse, ni le charmant parler des hommes des tropiques, et, pour moi, il était évident que j'avais affaire à quelque provincial dégrossi par le séjour de la capitale. Au reste, comme il pouvait effectivement être malade, je me rendis chez lui. J'entrai et le trouvai dans un petit boudoir tendu de damas violet et orange. A mon grand étonnement, cette espèce de réduit était d'un goût supérieur au reste de l'appartement. Il était à demi couché sur un sofa, dans une pose visiblement étudiée, et vêtu d'un pantalon de soie à pieds et d'une robe de chambre éclatante; il roulait entre ses gros doigts un charmant petit flacon de Klagman ou de Benvenuto Cellini. — Ah! que c'est bon et gracieux à vous d'être venu me voir, docteur, dit-il en se soulevant à demi et me faisant signe de m'asseoir. Au reste, je ne vous ai pas menti; je suis horriblement souffrant. — Qu'avez-vous! lui demandai-je; serait-ce votre blessure? — Non; grâce à Dieu, il n'y paraît pas plus maintenant que si c'était une simple piqûre de sangsue. Non, je ne sais pas, docteur; si je ne craignais pas que vous vous moquiez de moi, je vous dirais que je crois que j'ai des vapeurs. Je souris. — Oui, n'est-ce pas, continua-t-il, c'est une maladie que vous réservez exclusivement pour vos belles malades. Mais le fait est qu'il n'en est pas moins vrai que je souffre beaucoup, et cela sans savoir dire ce dont je souffre, ni comment je souffre. — Diable! ça devient dangereux. Serait-ce de l'hypocondrie? — Comment dites-vous cela, docteur? Je répétai le mot; mais je vis qu'il ne présentait aucun sens à l'esprit du baron de Faverne; en attendant je lui pris la main et posai les deux doigts sur l'artère. Il avait, en effet, le pouls nerveux et agité. Pendant que je calculais les battemens de l'artère, on sonna; le baron bondit, et les pulsations se hâtèrent. — Qu'avez-vous? lui demandai-je. — Rien, répondit-il, seulement c'est plus fort que moi, quand j'entends une sonnette je tressaille; et puis, tenez, je dois pâlir. Ah! docteur, je vous le dis, je suis bien malade. En effet, le baron était devenu livide. Je commençai à croire qu'il n'exagérait point, et qu'en réalité il souffrait beaucoup; seulement j'étais convaincu que cet ébranlement physique avait une cause morale. Je le regardai fixement, il baissa les yeux, et à la pâleur qui lui avait couvert le visage succéda une vive rougeur. — Oui, lui dis-je, c'est évident, vous souffrez. — N'est-ce pas, docteur? s'écria-t-il. Eh bien! j'ai déjà vu deux de vos confrères; car vous avez été si singulier avec moi que je n'osais vous envoyer chercher. Les imbéciles se sont mis à rire quand je leur ai dit que j'avait mal aux nerfs. — Vous souffrez, repris-je, mais ce n'est point une cause physique qui vous fait souffrir; vous avez quelque douleur morale, une inquiétude grave peut-être. Il tressaillit. — Et quelle inquiétude voulez-vous que j'aie? tout, au contraire, va pour le mieux. «Mon mariage.... A propos, vous savez? mon mariage avec mademoiselle de Macartie, que votre monsieur Olivier avait failli faire rompre.... — Oui, eh bien? — Eh bien, il aura lieu dans quinze jours; le premier ban est publié.... Au reste, il a été bien puni de ses propos, et il m'en a fait ses excuses. — Comment cela? — Germain, dit le baron, donnez-moi ce portefeuille qui est sur le coin de la cheminée. Le domestique obéit, le baron prit le portefeuille et l'ouvrit. — Tenez, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, voici mon acte de naissance: né à la Pointe-à-Pitre, comme vous voyez; puis voici le certificat de monsieur de Malpas, constatant que mon père est un des premiers et des plus riches propriétaires de la Guadeloupe. On a fait voir ces papiers à monsieur Olivier, et, comme il connaissait la signature du gouverneur, il a été obligé d'avouer que cette signature était bien la sienne. Tout en poursuivant cet examen, le tremblement nerveux du baron augmentait. — Vous souffrez davantage? lui dis-je. — Comment voulez-vous que je ne souffre pas! on me poursuit, on me persécute, la calomnie s'attache à moi. Je ne sais pas si d'un jour à l'autre on ne m'accusera pas de quelque crime. Oh! oui, oui, docteur, vous avez raison, continua le baron en se raidissant, je souffre, je souffre beaucoup. — Voyons, il faut vous calmer. — Me calmer, c'est bien aisé à dire! Parbleu! si je pouvais me calmer je serais guéri. «Tenez, il y a des momens où mes nerfs se raidissent comme s'ils voulaient se rompre, où mes dents se serrent comme si elles voulaient se briser, ou j'entends des bourdonnemens dans ma tête comme si toutes les cloches de Notre-Dame tintaient à mon oreille; alors, continua-t-il il me semble que je vais devenir fou. «Docteur, quelle est la mort la plus douce? — Pourquoi cela? — C'est qu'il me prend parfois des envies de me tuer. — Allons donc! — Docteur, on dit qu'en s'empoisonnant avec de l'acide prussique, c'est fait en un instant. — C'est effectivement la mort la plus rapide que l'on connaisse. — Docteur, à tout hasard, vous devriez me préparer un flacon d'acide prussique. — Vous êtes fou. — Tenez, je vous le paierai ce que vous voudrez, mille écus, six mille francs, dix mille francs: si toutefois vous me répondez qu'on meurt sans souffrir. Je me levai. — Eh bien, quoi? me dit-il en me retenant. — Je regrette, monsieur, que vous me disiez sans cesse de ces choses, qui non seulement abrègent mes visites, mais qui encore rendent de plus longues relations avec vous presque impossibles. — Non, non, restez, je vous prie; ne voyez-vous pas que j'ai la fièvre, et que c'est cela qui me fait parler ainsi. Il sonna, le même valet reparut de nouveau. — Germain, j'ai bien soif, dit le baron; donnez-moi quelque chose à boire. — Que désire monsieur le baron? — Vous prendrez bien quelque chose avec moi, n'est-ce pas? — Non, merci absolument, répondis-je. — C'est égal, continua-t-il, apportez deux verres et une bouteille de rhum. Germain sortit. Germain rentra quelques instans après avec un plateau où étaient les objets demandés; seulement je remarquai que les récipiens, au lieu d'être des verres à liqueur, étaient des verres à vin de bordeaux. Le baron les remplit tous les deux; seulement sa main tremblait si fort qu'une partie de la liqueur, au moins égale à celle que contenaient les verres, tomba sur le plateau. — Goûtez cela, dit-il, c'est d'excellent rhum que j'ai rapporté moi-même de la Guadeloupe, où votre monsieur Olivier d'Hornoy prétend que je n'ai jamais été. — Je vous rends grâce, je n'en bois jamais. Il prit un de ces deux verres. — Comment, lui dis-je, vous allez boire cela? — Sans doute. — Mais si vous continuez cette vie-là, vous brûlerez jusqu'au gilet de flanelle qui vous couvre la poitrine. — Est-ce que vous croyez qu'on peut se tuer en buvant beaucoup de rhum? — Non, mais on peut se donner une gastro-entérite, dont on meurt un beau jour après cinq ou six ans d'atroces douleurs. Il reposa le verre sur le plateau; puis laissant retomber sa tête sur sa poitrine et ses mains sur ses genoux: — Ainsi, docteur, murmura-t-il avec un soupir, vous reconnaissez donc que je suis bien malade? — Je ne dis pas que vous soyez malade, je dis que vous souffrez. — N'est-ce pas la même chose? — Non. — Et que me conseillez-vous, enfin? Pour toute souffrance la médecine doit avoir des ressources; ce ne serait pas la peine alors de payer si cher les médecins. — Ce n'est pas pour moi que vous dites cela, je présume? répondis-je en riant. — Oh non! vous êtes un modèle en toute chose. Il prit le verre de rhum et le but sans songer à ce qu'il faisait. Je ne l'arrêtai point, car je voulais voir quelle sensation cette liqueur brûlante produirait sur lui. La sensation parut être nulle; on eût dit qu'il venait d'avaler un verre d'eau. Il était évident pour moi que cet homme avait souvent cherché à s'étourdir par l'usage des boissons alcooliques. En effet, au bout d'un instant, il parut reprendre quelque énergie. — Au fait, dit-il, interrompant le silence et répondant è ses propres pensées, au fait, je suis bien bon de me tourmenter ainsi! Bah! je suis jeune, je suis riche, je jouis de la vie, cela durera tant que cela pourra. Il prit le second verre et l'avala comme le premier. — Ainsi, docteur, dit-il, vous ne me conseillez rien? — Si fait, je vous conseille d'avoir confiance en moi et de m'annoncer ce qui vous tourmente. — Vous croyez donc toujours que j'ai quelque chose que je n'ose pas dire? — Je dis que vous avez quelque secret que vous gardez pour vous. — Important! dit-il, avec un sourire forcé. — Terrible. Il pâlit et prit machinalement le goulot de la bouteille pour se verser un troisième verre. Je l'arrêtai, — Je vous ai déjà dit que vous vous tueriez, repris-je. Il se laissa aller en arrière en appuyant sa tête au lambris. — Oui, docteur, oui, vous êtes un homme de génie; oui, vous avez deviné cela tout de suite, vous, tandis que les autres n'y ont vu que du feu; oui, j'ai un secret, et, comme vous le dites, un secret terrible, un secret qui me tuera plus sûrement que le rhum que vous m'empêchez de boire, un secret que j'ai toujours eu envie de confier à quelqu'un, et que je vous dirais, à vous, si, comme les confesseurs, vous aviez fait vœu de discrétion, mais jugez donc, si ce secret me tourmente si fort lorsque j'ai la conviction que moi seul le connais, ce que ce serait si j'avais l'éternel tourment de savoir qu'il est connu par quelque autre. Je me levai. — Monsieur, lui dis-je, je ne vous ai pas demandé d'aveu, je ne vous ai pas fait de confidence; vous m'avez fait venir comme médecin, et je vous ai dit que la médecine n'avait rien à faire à votre état. «Maintenant, gardez votre secret, vous en êtes le maître, que ce secret pèse sur votre cœur ou sur votre conscience. «Adieu, monsieur le baron. Et le baron me laissa sortir sans me répondre, sans faire un mouvement pour me retenir, sans me rappeler; seulement, en me retournant pour fermer la porte, je pus voir qu'il étendait une troisième fois la main vers cette bouteille de rhum, sa fatale consolatrice.
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Chapitre XXVII — Le lendemain
Chapitre XXVIII — La marchandise de contrebande Chapitre XXIX — Où d'Artagnan commence à craindre d'avoir placé son argent et celui de Planchet à fonds perdu Chapitre XXX — Les actions de la société Planchet et Compagnie remontent au pair Chapitre XXXI — Monck se dessine Chapitre XXXII — Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore une fois à l'hôtellerie de la Corne du Cerf Chapitre XXXIII — L'audience Chapitre XXXIV — De l'embarras des richesses Chapitre XXXV — Sur le canal Chapitre XXXVI — Comment d'Artagnan tira, comme eût fait une fée, une maison de plaisance d'une boîte de sapin Chapitre XXXVII — Comment d'Artagnan régla le passif de la société avant d'établir son actif Chapitre XXXVIII — Où l'on voit que l'épicier français s'était déjà réhabilité au XVIIème siècle Chapitre XXXIX — Le jeu de M. de Mazarin Chapitre XL — Affaire d'État
{ "file_name": "pg7772.txt", "title": "Les quarante-cinq — Tome 3", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
LIXXVII
DOUTE Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre d'officiers de sa connaissance qui accoururent à lui, et qui avec force amitiés lui offrirent de le conduire à l'appartement de son frère, situé à l'un des angles, du château. C'était la bibliothèque que le duc avait donnée pour habitation à Joyeuse, durant son séjour à Château-Thierry. Deux salons, meublés au temps de François 1er, communiquaient l'un avec l'autre et aboutissaient à la bibliothèque; cette dernière pièce donnait sur les jardins. C'est dans la bibliothèque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit paresseux et cultivé à la fois: en étendant le bras il touchait à la science, en ouvrant les fenêtres il savourait la nature; les organisations supérieures ont besoin de jouissances plus complètes, et la brise du matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau charme aux triolets de Clément Marot ou aux odes de Ronsard. Henri décida qu'il garderait toutes choses comme elles étaient, non pas qu'il fût mu par le sybaritisme poétique de son frère, mais au contraire par insouciance, et parce qu'il lui était indifférent d'être là ou ailleurs. Mais comme, en quelque situation d'esprit que fût le comte, il avait été élevé à ne jamais négliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du château qu'habitait le prince depuis son retour. Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicérone à Henri; c'était ce jeune enseigne dont une indiscrétion avait, dans le petit village de Flandre où nous avons fait faire une halte d'un instant à nos personnages, livré au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas quitté le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner Henri. En arrivant à Château-Thierry, le prince avait d'abord cherché la dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements, recevait matin et soir, et, pendant la journée, courait le cerf dans la forêt, ou volait à la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort d'Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que l'on sût par quelle voie, le prince s'était retiré dans un pavillon situé au milieu du parc; ce pavillon, espèce de retraite inaccessible, excepté aux familiers de la maison du prince, était perdu sous le feuillage des arbres, et apparaissait à peine au-dessus des charmilles gigantesques et à travers l'épaisseur des haies. C'était dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'était retiré; ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'était le chagrin que lui avait causé la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux qui le connaissaient prétendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, éclaterait au jour. L'une ou l'autre de ces suppositions était d'autant plus probable, que le prince semblait désespéré quand une affaire ou une visite l'appelait au château; si bien qu'aussitôt cette visite reçue ou cette affaire achevée, il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de chambre qui l'avaient vu naître. — Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas gaies, si le prince est de cette humeur. — Assurément, répondit l'enseigne, car chacun saura compatir à la douleur du prince, frappé dans son orgueil et dans ses affections. Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un étrange intérêt à ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à la cour, et qu'il avait revu en Flandre; cette espèce d'indifférence avec laquelle le prince lui avait annoncé la perte qu'il avait faite; cette réclusion dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se rattachait pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame mystérieuse et sombre sur laquelle, depuis quelque temps, étaient brodés les événements de sa vie. — Et, demanda-t-il à l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'où vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly? — Non. — Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose à ce sujet? — Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte toujours quelque chose. — Eh bien! voyons. — On dit que le prince chassait sous les saules près de la rivière, et qu'il s'était écarté des autres chasseurs, car il fait tout par élans, et s'emporte à la chasse comme au jeu, comme au feu, comme à la douleur, quand tout à coup on le vit revenir avec un visage consterné. Les courtisans l'interrogèrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une simple aventure de chasse. Il tenait à la main deux rouleaux d'or. — Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadée; Aurilly est mort, Aurilly a été mangé par les loups! Chacun se récria. — Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le pauvre joueur de luth avait toujours été plus grand musicien que bon cavalier; il paraît que son cheval l'a emporté, et qu'il est tombé dans une fondrière où il s'est tué; le lendemain deux voyageurs qui passaient près de cette fondrière, ont trouvé son corps à moitié mangé par les loups, et la preuve que la chose s'est bien passée ainsi, et que les voleurs n'ont rien à faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux d'or qu'il avait sur lui et qui ont été fidèlement rapportés. — Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or, continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient été remis au prince par ces deux voyageurs, qui, l'ayant rencontré et reconnu au bord de la rivière, lui avaient annoncé cette nouvelle de la mort d'Aurilly. — C'est étrange, murmura Henri. — D'autant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on, encore, — est-ce vrai? est-ce une invention? — le prince ouvrir la petite porte du parc, du côté des châtaigniers, et, par cette porte, passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince a émigré dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée. — Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri. — Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du soir pour la garde du château, j'ai rencontré un homme qui m'a paru étranger à la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet homme s'étant détourné à ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon de son justaucorps. — Le capuchon de son justaucorps! — Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrâmes là- bas. Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui à cet intérêt sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: à lui aussi qui avait vu Diane et son compagnon confiés à Aurilly, cette idée était venue que les deux voyageurs qui avaient annoncé au prince la mort du malheureux joueur de luth, étaient de sa connaissance. Henri regarda avec attention l'enseigne. — Et quand vous crûtes avoir reconnu cet homme, quelle idée vous est venue, monsieur? demanda-t-il. — Voici ce que je pense, répondit l'enseigne; cependant je ne voudrais rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renoncé à ses idées sur la Flandre; il entretient en conséquence des espions; l'homme au surcot de laine est un espion, qui dans sa tournée aura appris l'accident arrivé au musicien et aura apporté deux nouvelles à la fois. — Cela est vraisemblable, dit Henri rêveur; mais cet homme, que faisait- il quand vous l'avez vu? — Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de vos fenêtres, et gagnait les serres. — Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont deux.... — On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une seule, l'homme au surcot. — Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres? — C'est probable. — Et ces serres, ont-elles une sortie? — Sur la ville, oui, comte. Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence; ces détails, indifférents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce mystère avoir une double vue, avaient un immense intérêt. La nuit était venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient sans lumière dans l'appartement de Joyeuse. Fatigué de la route, alourdi par les événements étranges qu'on venait de lui raconter, sans force contre les émotions qu'ils venaient de faire naître en lui, le comte était renversé sur le lit de son frère et plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait constellé de diamants. Le jeune enseigne était assis sur le rebord de la fenêtre, et se laissait aller volontiers, lui aussi, à cet abandon de l'esprit, à cette poésie de la jeunesse, à cet engourdissement velouté de bien-être que donne la fraîcheur embaumée du soir. Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient, les lumières s'allumaient peu à peu, les chiens aboyaient au loin dans les chenils contre les valets chargés de fermer le soir les écuries. Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention, se pencha en dehors de la fenêtre et appelant d'une voix brève et basse le comte étendu sur le lit: — Venez, venez, dit-il. — Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rêve. — L'homme, l'homme! — Quel homme? — L'homme au surcot, l'espion. — Oh! fit Henri en bondissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur l'enseigne. — Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous là-bas? il longe la haie; attendez, il va reparaître; tenez, regardez dans cet espace éclairé par la lune; le voilà, le voilà! — Oui. — N'est-ce pas qu'il est sinistre? — Sinistre, c'est le mot, répondit du Bouchage en s'assombrissant lui- même. — Croyez-vous que ce soit un espion? — Je ne crois rien et je crois tout. — Voyez, il va du pavillon du prince aux serres. — Le pavillon du prince est donc là? demanda du Bouchage, en désignant du doigt le point d'où paraissait venir l'étranger. — Voyez cette lumière qui tremble au milieu du feuillage. -Eh bien? — C'est celle de la salle à manger. — Ah! s'écria Henri, le voilà qui reparaît encore. — Oui, décidément il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez- vous? — Quoi? — Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure. — C'est étrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de très ordinaire, et cependant.... — Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas? — Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore? On entendait le bruit d'une espèce de cloche. — C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper avec nous, comte? — Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse, j'appellerai. — N'attendez point cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre compagnie. — Non pas; impossible. — Pourquoi? — S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne vous retarde point. — Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantôme. — Oh! oui, je vous en réponds; à moins, continua Henri, craignant d'en avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me paraît plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les espions. — Certainement, dit l'enseigne en riant. Et il prit congé de du Bouchage. A peine fut-il hors de la bibliothèque, que Henri s'élança dans le jardin. — Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaîtrais dans les ténèbres de l'enfer. Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux mains humides sur son front brûlant. — Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une hallucination de mon pauvre cerveau malade, et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans la veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui ont creusé un sillon si sombre dans ma vie? En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre lui-même, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce château, chez le duc d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitté Diane, lui, son éternel compagnon? Non! ce n'est pas lui. Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive, reprenant le dessus sur le doute: — C'est lui! c'est lui! murmura-t-il désespéré et en s'appuyant à la muraille pour ne pas tomber. Comme il achevait de formuler cette pensée dominante, invincible, maîtresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de nouveau, et quoique ce bruit fût presque imperceptible, ses sens surexcités le saisirent. Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme. Il écouta de nouveau. Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son propre coeur. Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'il vît apparaître rien de ce qu'il attendait. Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un approchait. Il entendait crier le sable sous ses pas. Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore. — Le voilà qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagné? Le groupe s'avançait du côté où la lune argentait un espace de terrain vide. C'est au moment où, marchant en sens opposé, l'homme au surcot traversait cet espace, que Henri avait cru reconnaître Remy. Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point à s'y tromper. Un froid mortel descendit jusqu'à son coeur et sembla l'avoir fait de marbre. Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la première était vêtue d'un surcot de laine, et, à cette seconde apparition comme à la première, le comte crut bien reconnaître Remy. La seconde, complètement enveloppée d'un grand manteau d'homme, échappait à toute analyse. Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eût pu voir. Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et dès que les deux mystérieux personnages eurent disparu derrière la charmille, le jeune homme s'élança derrière et se glissa de massifs en massifs à la suite de ceux qu'il voulait connaître. — Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? est-ce que c'est possible?
{ "file_name": "pg26476.txt", "title": "Création et rédemption, deuxième partie", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
VIII
LA SÉPARATION Lorsque, après un quart d'heure d'absence de la chambre d'Éva, Jacques Mérey y rentra, il avait changé de vêtements, et nous dirons presque de visage. Son front était encore triste, et l'on sentait que, pour longtemps, sinon pour toujours, il serait perdu dans de sombres nuages; mais sa physionomie, pendant quelques heures pleine de menace et de haine, avait secoué la tempête et avait pris l'aspect d'une morne sérénité. La jeune femme jeta sur Jacques un regard inquiet; ce fut lui qui le premier prit la parole. — Éva, dit-il, c'était la première fois qu'il l'appelait Éva, elle tressaillit; Éva, vous allez écrire à votre femme de chambre de vous envoyer pour demain matin du linge et des robes. Je me chargerai de faire parvenir votre lettre. Mais Éva secoua la tête. — Non, dit-elle, c'est la seconde fois que vous me sauvez la vie: la première fois la vie de l'intelligence, la seconde fois celle du corps; autrefois comme aujourd'hui, vous m'avez prise nue à la mort. Je ne veux pas avoir plus de passé aujourd'hui qu'il y a neuf ans; c'est à vous de m'habiller; ce ne sera pas cher; je n'ai besoin ni de linge fin ni de belles robes. — Mais que ferez-vous de votre maison et de tout ce qui est dedans? — Vous vendrez la maison et tout ce qu'il y a dedans, Jacques, et vous en emploierez le prix à de bonnes œuvres. Vous rappelez-vous, mon ami, que vous disiez toujours que quand vous seriez riche vous feriez bâtir un hôpital à Argenton; l'occasion est venue, ne la laissez pas échapper. Jacques regarda Éva, elle souriait du sourire des anges. — C'est bien, dit-il, j'approuve votre idée, et dès demain je la mettrai à exécution. — Je ne vous quitterai jamais, Jacques. (Jacques fit un mouvement. Éva sourit tristement.) Jamais un mot d'amour ne sortira de ma bouche, Jacques, aussi vrai que vous m'avez sauvé la vie, et, vous le voyez, j'ai déjà cessé de vous tutoyer... Oh! il m'en coûte beaucoup, continua-t-elle en essuyant avec ses draps les grosses larmes qui coulaient de ses yeux; mais je m'y ferai. Ce n'est point assez de me repentir, mon ami; il faut que j'expie. — Ne prenons pas d'engagements éternels, Éva. Ils sont, vous le savez, trop difficiles à tenir. Elle s'arrêta un instant; le reproche de Jacques lui avait coupé la parole. — Je ne vous quitterai que si vous me chassez, Jacques, reprit Éva; est-ce mieux ainsi? Jacques ne répondit point; il appuyait son front brûlant sur la vitre de la fenêtre. — Que vous restiez à Paris ou que vous retourniez à Argenton, vous avez besoin de quelqu'un près de vous. Si vous vous mariez et que votre femme veuille me garder près d'elle, ajouta-t-elle d'une voix altérée, je serai sa dame de compagnie, sa lectrice, sa femme de chambre. — Vous, Éva! n'êtes-vous pas riche, ne vous a-t-on pas rendu tous les biens de votre famille? — Vous vous trompez, Jacques, je n'ai rien. Si on me les a rendus, c'est pour les pauvres; moi, je veux vivre du pain que vous me donnerez, m'habiller de l'argent que vous me donnerez; je veux dépendre en tout de vous, mon doux maître, comme j'en dépendais dans la petite maison d'Argenton, sachant que si je dépends de vous, Jacques, vous en serez meilleur pour moi. — Nous ferons du château de votre père une maison de refuge pour les pauvres du département. — Vous en ferez ce que vous voudrez, Jacques. Pourvu que je trouve ma petite chambre dans la maison d'Argenton, c'est tout ce que je vous demande; vous m'apprendrez à soigner les malades, n'est-ce pas? les pauvres femmes et les petits enfants; puis, s'il y a quelque fièvre contagieuse et que je l'attrape, vous me soignerez à mon tour. Je voudrais mourir dans vos bras, Jacques, car je suis bien sûre d'une chose, c'est qu'avant que je ne meure, quand vous seriez bien sûr que je n'en puis revenir, vous m'embrasseriez et me pardonneriez. — Éva! — Je ne parle point d'amour, je parle de mort! En ce moment l'heure sonna à l'horloge des Tuileries. Jacques compta trois heures. — Vous rappellerez-vous tout ce que vous venez de dire, Éva? demanda Jacques avec une certaine solennité. — Je n'en oublierai pas une syllabe. — Vous rappellerez-vous que vous avez ajoute qu'il y avait des fautes pour lesquelles le repentir ne suffisait pas, pour lesquelles il fallait l'expiation? — Je me souviendrai de l'avoir dit. — Vous rappellerez-vous enfin que vous ferez de la charité même au risque de votre vie? — J'ai touché deux fois la mort de la main. Je n'aurai jamais peur de la mort. — Dormez sur cette triple promesse, Éva, et demain en vous éveillant vous trouverez sur votre lit tout ce dont vous avez besoin. — Bonne nuit, Jacques, dit doucement Éva. Jacques, sans répondre, passa dans sa chambre; mais une fois la porte fermée, il répondit par un soupir, en murmurant: — Il faut que cela soit ainsi. Le lendemain Éva trouva en effet six chemises de fine toile sur une chaise à côté de son lit, et sur son lit deux peignoirs de mousseline blanche. Jacques était sorti au point du jour, et avait fait les achats lui-même. Une bourse contenant cinq cents francs d'or était déposée sur la table de nuit. Pendant toute la matinée les marchandes se succédèrent: couturières, faiseuses de mode,--bonnetières,--toutes venaient de la part de la même personne, qui envoyait à choisir parmi les objets choisis par elle-même. À deux heures de l'après-midi le trousseau était complet; mais, chose étrange, ce qui avait fait le plus de plaisir à Éva, c'était l'argent, l'argent étant un signe de dépendance. Et Éva, à quelque titre que ce fût, voulait appartenir à Jacques. À deux heures, Jacques revint avec une procuration notariée au nom de mademoiselle Hélène de Chazelay, pour vendre et disposer de tous ses biens meubles et immeubles, à commencer par la maison et les meubles de la rue... Il y avait un blanc. Éva n'avait qu'à remplir ce blanc et à signer. Elle ne voulut pas même lire, rougit en mettant l'adresse, sourit en signant, et rendit la procuration à Jacques. — Comment comptez-vous agir avec votre femme de chambre? demanda Jacques. — Lui payer son mois, lui donner une gratification et la renvoyer. — De quel prix est son mois? — Son mois est de 500 francs en assignats, mais je lui donne d'habitude un louis d'or. — Elle s'appelle? — Artémise. — C'est bien. Jacques sortit. La maison dont l'adresse était portée à la procuration, était située rue de Provence, nº 17. Le notaire devant qui l'acte avait été passé se nommait le citoyen Loubou. Elle avait été payée 400,000 francs en assignats, à une époque où, étant moins dépréciés, les 400,000 francs d'assignats valaient 60,000 francs en or. Jacques se rendit immédiatement à la petite maison de la rue de Provence. Il se fit reconnaître de mademoiselle Artémise, fort inquiète de n'avoir pas vu rentrer sa maîtresse, lui donna trois louis, un louis pour ses gages, deux louis de gratification, et lui signifia son congé. Resté seul dans la maison il en fit l'inventaire. La première chose qu'il trouva dans un petit secrétaire de Boule, fut un long manuscrit avec cette suscription: «Récit de tout ce que j'ai pensé, de tout ce que j'ai fait, de tout ce qui m'est arrivé depuis que je suis séparé de mon bien-aimé Jacques Mérey, écrit pour être lu par lui si jamais nous nous revoyons.» Jacques poussa un soupir, essuya une larme en lisant ces mots et mit le manuscrit à part. C'était, de tous les objets que renfermait la maison et de la maison elle-même, la seule chose qui dût échapper à la vente. Jacques envoya chercher un commissaire-priseur. À cette époque, où le luxe faisait à Paris sa bruyante et fastueuse rentrée, tous les objets d'élégance, au lieu de perdre, augmentaient chaque jour de valeur. Le commissaire-priseur donna le conseil à Jacques de faire voir la maison telle qu'elle était à quelques-uns de ses fastueux clients, et de la vendre en bloc avec tout ce qu'elle renfermait. Il ferait du reste un calcul détaillé qu'il lui présenterait le lendemain. Il se mit à l'instant même à l'œuvre. Jacques, de son côté, son manuscrit sur sa poitrine entre sa redingote boutonnée et son gilet, écrivit à Éva la lettre suivante: «Éva, »Comme rien ne vous retient à Paris, et qu'il est, j'espère que ce sera votre avis, inutile que vous y attendiez la fin des affaires qui m'obligent à y rester, vous pouvez partir ce soir par la diligence de Bordeaux, et vous arrêter à Argenton, où elle passe. »Je ne sais si la vieille Marthe est morte ou vivante; vous sonnerez à la porte; si elle est vivante elle viendra vous ouvrir; si elle est morte et que personne ne vous réponde, vous irez chez M. Sergent, notaire, rue du Pavillon, vous lui montrerez le paragraphe de cette lettre qui a rapport à lui, vous lui demanderez la clef de la maison et une femme pour vous servir. »Si enfin M. Sergent était mort ou n'habitait plus Argenton, vous feriez venir Baptiste ou Antoine, et, avec l'aide d'un serrurier, vous ouvririez la porte. »Une fois dans la maison, je n'ai plus de recommandations à vous faire. »Comme j'ai pris à mon compte tous les objets que vous avez choisis, vous n'avez rien eu à dépenser, il vous reste donc les vingt louis que je vous ai laissés ce matin. C'est plus qu'il ne vous faut pour vous rendre à Argenton, où je ne tarderai pas à vous rejoindre. »J'ai trouvé le manuscrit, je vais le lire. »JACQUES MÉREY.» Jacques appela un commissionaire, il lui donna un assignat de 100 francs, et l'envoya porter la lettre à l'hôtel de Nantes. Puis il reprit la plume, et écrivit à chacun de ses fermiers: «Mon cher Rivers, »En attendant que nous fassions nos comptes, qui, à mon avis et sauf vérification, vous feraient mon débiteur d'une soixantaine de mille francs, envoyez-m'en, si vous le pouvez, trente mille, c'est-à-dire moitié, à l'adresse de M. Sergent, notaire à Argenton. »Si cette somme vous paraît trop forte et qu'elle vous gêne, faites-moi vos observations. Vous savez que vous avez en moi plus qu'un ami, un homme à qui vous avez donné l'hospitalité quand il était proscrit, et que vos fils ont, au risque de leur vie, conduit hors de France. »Votre dévoué et reconnaissant, »JACQUES MÉREY.» Il écrivit à ses deux autres fermiers deux lettres à peu près dans les mêmes termes, sauf les remerciements qu'il devait à Rivers et qu'il ne devait pas aux autres. Il s'était arrangé pour toucher une somme de 80,000 francs, qui, avec le produit de la vente des meubles et de la maison de la rue de Provence, devait suffire à tous ses projets. Après un premier coup d'œil jeté sur le tout, le commissaire-priseur estima la maison 65,000 francs, et ce qu'elle contenait une somme à peu près égale, ce qui mettait à sa disposition une somme de 200,000 francs. Le lendemain, au reste, comme il l'avait dit, il donnerait un résumé exact de son inspection. Le commissaire revint avec une réponse. Elle ne contenait que ces quatre mots: «Je pars. »Merci. »ÉVA» À cinq heures, en effet, la diligence de Bordeaux partait de la rue du Bouloy; elle avait une excellente place de coupé que prit Éva. Elle n'emportait absolument rien qui ne vînt de Jacques. Il ne lui restait que la mémoire incessante et douloureuse du passé qu'elle n'avait pu laisser au fond de la Seine. On arriva le lendemain soir à Argenton. La voiture relaya à l'hôtel de la Poste, et en relayant descendit Éva et son bagage à l'hôtel. Elle prit un commissionnaire pour porter sa malle et s'achemina à pied vers la petite maison du docteur. Il était huit heures du soir; il tombait une pluie fine; toutes les portes et tous les contrevents étaient fermés. En quittant Paris, si bruyant à cette époque et si resplendissant de lumière à cette heure, on eût cru en arrivant à Argenton descendre dans une nécropole. L'homme marchait devant, son falot à la main, sa malle sur l'épaule. Éva suivait par derrière en pleurant. Cette obscurité, ce silence, cette tristesse lui avaient navré le cœur. Il lui semblait rentrer à Argenton sous un funeste présage. Elle fit ce que font tous les cœurs tendres et croyants en pareille occasion: les cœurs tendres et croyants sont toujours superstitieux. Elle se posa une question sur son bonheur ou son malheur futur, question qu'elle chargea le hasard de résoudre. Elle se dit: — Si je trouve Marthe morte et la maison vide, je suis à tout jamais malheureuse; si Marthe vit, mes malheurs n'auront qu'un temps. Et elle pressa le pas. Quoique la nuit fût noire, elle vit comme une masse plus noire se dresser dans la nuit la maison du docteur terminée par son laboratoire. Le laboratoire était sombre, les volets des autres fenêtres étaient fermés, aucun filet de lumière ne passait par une fenêtre quelconque. Elle s'arrêta, une main sur son cœur, la tête renversée en arrière. Le commissionnaire, n'entendant plus son pas derrière le sien, s'arrêta aussi. — Vous êtes fatiguée, mademoiselle, dit-il, ce n'est pas un beau temps pour s'arrêter en route. Je vous en préviens, une pleurésie est bientôt prise. Ce n'était pas la fatigue qui retenait Éva en arrière, c'était la masse de souvenirs qui l'écrasait. Puis, plus elle approchait, plus la maison lui apparaissait morne, sombre et solitaire. Enfin on atteignit les quelques marches qui conduisaient à la porte. Le commissionnaire déposa sa malle sur la première marche. — Faut-il frapper ou sonner? demanda-t-il. Éva se rappela qu'elle avait l'habitude de frapper d'une certaine façon. — Non, dit-elle, restez là, je frapperai moi-même. En montant l'escalier, ses genoux tremblaient; en mettant la main sur le marteau, sa main était aussi froide que le marteau. Elle frappa deux coups rapprochés, puis un coup un peu plus espacé, et elle attendit. Un hibou qui avait son refuge dans le grenier au-dessus du laboratoire de Jacques, répondit seul par son ululement. — Ô mon Dieu! murmura-t-elle. Elle frappa une seconde fois; pour mieux voir, en même temps, le commissionnaire levait sa lanterne. En ce moment, le hibou, attiré par la lumière, passa entre la lanterne et Éva. Éva sentit le vent de son aile. Elle poussa un faible cri. Le commissionnaire eut peur, il laissa tomber la lanterne, qui s'éteignit. Il la ramassa; une lumière brillait à travers une petite fenêtre étroite et basse. — Je vais aller rallumer ma lanterne, dit-il. — Non, restez, fit Éva en lui mettant la main sur l'épaule; il me semble que j'entends du bruit dans la maison. En effet, on venait d'entendre le bruit d'une porte qui se refermait; puis un pas lourd qui descendait lentement l'escalier. Ce pas s'approcha de la porte. Éva était muette et tremblante comme s'il s'agissait de sa vie. — Qui est là? demanda une voix tremblante. — Moi, Marthe, moi! répondit Éva d'une voix joyeuse. — Ô mon Dieu, notre chère demoiselle! s'écria la vieille femme, qui avait reconnu la voix d'Éva après trois ans d'absence. Et elle ouvrit vivement la porte. — Et le docteur? demanda-t-elle. — Il vit, répondit Éva; il se porte bien. Dans quelques jours il sera ici. — Qu'il revienne! Que je le revoie et que je meure! dit la vieille Marthe. Voilà tout ce que je demande à Dieu. * * * En quittant la petite maison de la rue de Provence, Jacques Mérey était rentré à l'hôtel de Nantes qu'il avait trouvé vide. Il avait poussé un soupir. Peut-être était-il triste d'avoir été si vite et si bien obéi. Il fit venir une marchande à la toilette, lui donna tous les vêtements qu'Éva portait sur elle lorsqu'elle s'était jetée à la Seine, jusqu'aux bas et aux souliers, et lui ordonna en échange de donner 10 francs au premier pauvre qu'elle rencontrerait. Mais il remit et renferma dans son portefeuille la lettre du marquis de Chazelay. Puis il s'enferma dans la chambre d'Éva, où il s'était fait servir d'avance son souper, déroula le manuscrit et commença de lire. Le titre du premier chapitre était: EN FRANCE.
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CHAPITRE XVIII
EN QUOI M. DE SAINT-LUC ÉTAIT PLUS CIVILISÉ QUE M. DE BUSSY, DES LEÇONS QU'IL LUI DONNA, ET DE L'USAGE QU'EN FIT L'AMANT DE LA BELLE DIANE. Saint-Luc revint très-fier d'avoir si bien fait sa commission. Bussy l'attendait et le remercia. Saint-Luc le trouva tout triste, ce qui n'était pas naturel chez un homme aussi brave à la nouvelle d'un bon et brillant duel. — Ai-je mal fait les choses? dit Saint-Luc. Vous voilà tout hérissé. — Ma foi, cher ami, je regrette qu'au lieu de prendre un terme vous n'ayez pas dit: «Tout de suite.» — Ah! patience, les Angevins ne sont pas encore venus. Que diable! laissez-leur le temps de venir. Et puis, où est la nécessité de vous faire si vite une litière de morts et de mourants? — C'est que je voudrais mourir le plus tôt possible. Saint-Luc regarda Bussy avec cet étonnement que les gens parfaitement organisés éprouvent tout d'abord à la moindre apparence d'un malheur même étranger. — Mourir! quand on a votre âge, votre maîtresse et votre nom! — Oui! j'en tuerai, je suis sûr, quatre, et je recevrai un bon coup qui me tranquillisera éternellement. — Des idées noires! Bussy. — Je voudrais bien vous y voir, vous. Un mari qu'on croyait mort et qui revient; une femme qui ne peut plus quitter le chevet du lit de ce prétendu moribond; ne jamais se sourire, ne jamais se parler, ne jamais se toucher la main. Mordieu! je voudrais bien avoir quelqu'un à écharper.... Saint-Luc répondit à cette sortie par un éclat de rire qui fit envoler toute une volée de moineaux qui picotaient les sorbiers du petit jardin du Louvre. — Ah! s'écria-t-il, que voilà un homme innocent! Dire que les femmes aiment ce Bussy, un écolier! Mais mon cher, vous perdez le sens: il n'y a pas d'amant aussi heureux que vous sur la terre. — Ah! fort bien; prouvez-moi un peu cela, vous, homme marié! — Nihil facilius, comme disait le jésuite Triquet, mon pédagogue; vous êtes l'ami de M. de Monsoreau? — Ma foi! j'en ai honte, pour l'honneur de l'intelligence humaine. Ce butor m'appelle son ami. — Eh bien, soyez son ami. — Oh!... abuser de ce titre. — Prorsus absurdum! disait toujours Triquet. Est-il vraiment votre ami? — Mais il le dit. — Non, puisqu'il vous rend malheureux. Or le but de l'amitié est de faire que les hommes soient heureux l'un par l'autre. Du moins c'est ainsi que Sa Majesté définit l'amitié, et le roi est lettré. Bussy se mit à rire. — Je continue, dit Saint-Luc. S'il vous rend malheureux, vous n'êtes pas amis; donc vous pouvez le traiter soit en indifférent, et alors lui prendre sa femme; soit en ennemi, et le retuer s'il n'est pas content. — Au fait, dit Bussy, je le déteste. — Et lui vous craint. — Vous croyez qu'il ne m'aime pas? — Dame, essayez. Prenez-lui sa femme, et vous verrez. — Est-ce toujours la logique du père Triquet? — Non, c'est la mienne. — Je vous en fais mon compliment. — Elle vous satisfait? — Non. J'aime mieux être homme d'honneur. — Et laisser madame de Monsoreau guérir moralement et physiquement son mari? Car enfin, si vous vous faite* tuer, il est certain qu'elle s'attachera au seul homme qui lui reste.... Bussy fronça le sourcil. — Mais, au surplus, ajouta Saint-Luc, voici madame de Saint-Luc, elle est de bon conseil. Après s'être fait un bouquet dans les parterres de la reine mère, elle sera de bonne humeur. Écoutez-la, elle parle d'or. En effet, Jeanne arrivait radieuse, éblouissante de bonheur et pétillante de malice. Il y a de ces heureuses natures qui font de tout ce qui les environne, comme l'alouette aux champs, un réveil joyeux, un riant augure. Bussy la salua en ami. Elle lui tendit la main, ce qui prouve bien que ce n'est pas le plénipotentiaire Dubois qui a rapporté cette mode d'Angleterre avec le traité de la quadruple alliance. — Comment vont les amours? dit-elle en liant son bouquet avec une tresse d'or. — Ils se meurent, dit Bussy. — Bon! ils sont blessés, et ils s'évanouissent, dit Saint-Luc; je gage que vous allez les faire revenir à eux, Jeanne. — Voyons, dit-elle, qu'on me montre la plaie. — En deux mots, voici, reprit Saint-Luc. M. de Bussy n'aime pas à sourire au comte de Monsoreau, et il a formé le dessein de se retirer. — Et de lui laisser Diane? s'écria Jeanne avec effroi. Bussy, inquiet de cette première démonstration, ajouta: — Oh! madame, Saint-Luc ne vous dit pas que je veux mourir. Jeanne le regarda un moment avec une compassion qui n'était pas évangélique. — Pauvre Diane! murmura-t-elle; aimez donc! Décidément les hommes sont tous des ingrats! — Bon! fît Saint-Luc, voilà la morale de ma femme. — Ingrat, moi! s'écria Bussy, parce que je crains d'avilir mon amour en le soumettant aux lâches pratiques de l'hypocrisie. — Eh! monsieur, ce n'est là qu'un méchant prétexte, dit Jeanne. Si vous étiez bien épris, vous ne craindriez qu'une sorte d'avilissement; n'être plus aimé. — Ah! ah! fit Saint-Luc, ouvrez votre escarcelle, mon cher. — Mais, madame, dit affectueusement Bussy, il est des sacrifices tels.... — Plus un mot. Avouez que vous n'aimez plus Diane, ce sera plus digne d'un galant homme. Bussy pâlit à cette seule idée. — Vous n'osez pas le dire; eh bien, moi, je le lui dirai. — Madame! madame! — Vous êtes plaisants, vous autres, avec vos sacrifices... Et nous, n'en faisons-nous pas, des sacrifices? Quoi! s'exposer à se faire massacrer par ce tigre de Monsoreau; conserver tous ses droits à un homme en déployant une force, une volonté dont Samson et Annibal eussent été incapables; dompter la bête féroce de Mars pour l'atteler au char de M. le triomphateur, ce n'est pas de l'héroïsme! Oh! je le jure, Diane est sublime, et je n'eusse pas fait le quart de ce qu'elle fait chaque jour. — Merci, répondit Saint-Luc avec un salut révérencieux, qui fit éclater Jeanne de rire. Bussy hésitait. — Et il réfléchit! s'écria Jeanne; il ne tombe pas à genoux, il ne fait pas son mea culpa! — Vous avez raison, répliqua Bussy, je ne suis qu'un homme, c'est-à-dire une créature imparfaite et inférieure à la plus vulgaire des femmes. — C'est bien heureux, dit Jeanne, que vous soyez convaincu. — Que m'ordonnez-vous? — Allez tout de suite rendre visite.... — A M. de Monsoreau? — Eh! qui vous parle de cela?... à Diane. — Mais ils ne se quittent pas, ce me semble. — Quand vous alliez voir si souvent madame de Barbezieux, n'avait-elle pas toujours près d'elle ce gros singe qui vous mordait parce qu'il était jaloux? Bussy se mit à rire, Saint-Luc l'imita, Jeanne suivit leur exemple; ce fut un trio d'hilarité qui attira aux fenêtres tout ce qui se promenait de courtisans dans les galeries. — Madame, dit enfin Bussy, je m'en vais chez M. de Monsoreau. Adieu. Et sur ce, ils se séparèrent, Bussy ayant recommandé à Saint-Luc de ne rien dire de la provocation adressée aux mignons. Il s'en retourna en effet chez M. de Monsoreau, qu'il trouva au lit. Le comte poussa des cris de joie en l'apercevant. Remy venait de promettre que sa blessure serait guérie avant trois semaines. Diane posa un doigt sur ses lèvres: c'était sa manière de saluer. Il fallut raconter au comte toute l'histoire du la commission dont le duc d'Anjou avait chargé Bussy, la visite à la cour, le malaise du roi, la froide mine des mignons. Froide mine fut le mot dont se servit Bussy. Diane ne fit qu'en rire. Monsoreau, tout pensif à ces nouvelles, pria Bussy de se pencher vers lui, et lui dit à l'oreille: — Il y a encore des projets sous jeu, n'est-ce pas? — Je le crois, répliqua Bussy. — Croyez-moi, dit Monsoreau, ne vous compromettez pas pour ce vilain homme; je le connais, il est perfide: je vous réponds qu'il n'hésite jamais au bord d'une trahison. — Je le sais, dit Bussy avec un sourire qui rappela au comte la circonstance dans laquelle lui, Bussy, avait souffert de cette trahison du duc. — C'est que, voyez-vous, dit Monsoreau, vous êtes mon ami, et je veux vous mettre en garde. Au surplus, chaque fois que vous aurez une position difficile, demandez-moi conseil. — Monsieur! monsieur! il faut dormir après le pansement, dit Remy; allons, dormez! — Oui, cher docteur. Mon ami, faites donc un tour de promenade avec madame de Monsoreau, dit le comte. On dit que le jardin est charmant cette année. — A vos ordres, répondit Bussy.
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II.
LA CORSE. C'est encore sur cette même plage de Bonette, dans cette même baie où nous l'avons vu attendre inutilement le canot de son brick, que toujours accompagné de son hôte fidèle, nous allons retrouver Murat le 22 août de la même année. Ce n'était plus alors par Napoléon qu'il était menacé, c'est par Louis XVIII qu'il était proscrit: ce n'était plus la loyauté militaire de Brune qui venait, les larmes aux yeux, lui signifier les ordres qu'il avait reçus, c'était l'ingratitude haineuse de monsieur de Rivière, qui mettait à prix[3] la tête de celui qui avait sauvé la sienne[4]. Monsieur de Rivière avait bien écrit à l'ex-roi de Naples de s'abandonner à la bonne foi et à l'humanité du roi de France, mais cette vague invitation n'avait point paru au proscrit une garantie suffisante, surtout de la part d'un homme qui venait de laisser égorger, presque sous ses yeux, un maréchal de France porteur d'un sauf-conduit signé de sa main. Murat savait le massacre des Mameluks à Marseille, l'assassinat de Brune à Avignon; il avait été prévenu la veille par le commissaire de police de Toulon[5] que l'ordre formel avait été donné de l'arrêter: il n'y avait donc pas moyen de rester plus longtemps en France. La Corse, avec ses villes hospitalières, ses montagnes amies et ses forêts impénétrables, était à cinquante lieues à peine; il fallait gagner la Corse, et attendre dans ses villes, dans ses montagnes ou dans ses forêts, ce que les rois décideraient relativement au sort de celui qu'ils avaient appelé sept ans leur frère. [3] A 48,000 fr. [4] Conspiration de Pichegru. [5] M. Jolicleve. A dix heures du soir, le roi descendit sur la plage. Le bateau qui devait l'emporter n'était pas encore au rendez-vous; mais, cette fois, il n'y avait aucune crainte qu'il y manquât; la baie avait été reconnue, pendant la journée, par trois amis dévoués à la fortune adverse: c'étaient messieurs Blancard, Langlade et Donadieu, tous trois officiers de marine, hommes de tête et de cœur, qui s'étaient engagés sur leur vie à conduire Murat en Corse, et qui en effet allaient exposer leur vie pour accomplir leur promesse. Murat vit donc sans inquiétude la plage déserte: ce retard, au contraire, lui donnait quelques instans de joie filiale. Sur ce bout de terrain, sur cette langue de sable, le malheureux proscrit se cramponnait encore à la France, sa mère, tandis qu'une fois le pied posé sur ce bâtiment qui allait l'emporter, la séparation devait être longue, sinon éternelle. Au milieu de ces pensées, il tressaillit tout-à-coup et poussa un soupir: il venait d'apercevoir, dans l'obscurité transparente de la nuit méridionale, une voile glissant sur les vagues comme un fantôme. Bientôt un chant de marin se fit entendre; Murat reconnut le signal convenu, il y répondit en brûlant l'amorce d'un pistolet, et aussitôt la barque se dirigea vers la terre; mais, comme elle tirait trois pieds d'eau, elle fut forcée de s'arrêter à dix ou douze pas de la plage; deux hommes se jetèrent aussitôt à la mer, et gagnèrent le bord, le troisième resta enveloppé dans son manteau et couché près du gouvernail. — Eh bien! mes braves amis, dit le roi en allant au-devant de Blancard et de Langlade jusqu'à ce qu'il sentît la vague mouiller ses pieds, le moment est arrivé, n'est-ce pas? Le vent est bon, la mer calme; il faut partir. — Oui, répondit Langlade, oui, sire, il faut partir, et peut-être cependant serait-il plus sage de remettre la chose à demain. — Pourquoi? reprit Murat. Langlade ne répondit point; mais, se tournant vers le couchant, il leva la main, et, selon l'habitude des marins, il siffla pour appeler le vent. — C'est inutile, dit Donadieu, qui était resté dans la barque, voici les premières bouffées qui arrivent, bientôt tu en auras à n'en savoir que faire... Prends garde, Langlade, prends garde, parfois en appelant le vent on éveille la tempête.--Murat tressaillit, car il semblait que cet avis, qui s'élevait de la mer, lui était donné par l'esprit des eaux; mais l'impression fut courte, et il se remit à l'instant. — Tant mieux, dit-il, plus nous aurons de vent, plus vite nous marcherons. — Oui, répondit Langlade, seulement Dieu sait où il nous conduira, s'il continue à tourner ainsi. — Ne partez pas cette nuit, sire, dit Blancard, joignant son avis à celui de ses deux compagnons. — Mais enfin, pourquoi cela? — Parce que, vous voyez cette ligne noire, n'est-ce pas? eh bien! au coucher du soleil elle était à peine visible, la voilà maintenant qui couvre une partie de l'horizon; dans une heure il n'y aura plus une étoile au ciel. — Avez-vous peur? dit Murat. — Peur! répondit Langlade, et de quoi? de l'orage? il haussa les épaules. C'est à-peu-près comme si je demandais à votre majesté si elle a peur d'un boulet de canon... Ce que nous en disons, c'est pour vous, sire; mais que voulez-vous que fasse l'orage à des chiens de mer comme nous? — Partons donc! s'écria Murat en poussant un soupir. Adieu, Marouin... Dieu seul peut vous récompenser de ce que vous avez fait pour moi. Je suis à vos ordres, messieurs. A ces mots, les deux marins saisirent le roi chacun par une cuisse, et l'élevant sur leurs épaules, ils entrèrent aussitôt dans la mer; en un instant il fut à bord, Langlade et Blancard montèrent derrière lui, Donadieu resta au gouvernail; les deux autres officiers se chargèrent de la manœuvre et commencèrent leur service en déployant les voiles. Aussitôt, comme un cheval qui sent l'éperon, la petite barque sembla s'animer; les marins jetèrent un coup d'œil insoucieux vers la terre, et Murat, sentant qu'il s'éloignait, se retourna du côté de son hôte et lui cria une dernière fois: — Vous avez votre itinéraire jusqu'à Trieste. N'oubliez pas ma femme!... Adieu!... Adieu. — Dieu vous garde, sire, murmura Marouin.--Et quelque temps encore, grâce à la voile blanche qui se dessinait dans l'ombre, il put suivre des yeux la barque qui s'éloignait rapidement; enfin elle disparut. Marouin resta encore quelque temps sur le rivage, quoiqu'il ne vît plus rien; alors un cri affaibli par la distance parvint encore jusqu'à lui: ce cri était le dernier adieu de Murat à la France. Lorsque monsieur Marouin me raconta un soir, au lieu même où la chose s'était passée, les détails que je viens de décrire, ils lui étaient si présens, quoique vingt ans se fussent écoulés depuis lors, qu'il se rappelait jusqu'aux moindres accidens de cet embarquement nocturne. De ce moment, il m'assura qu'un pressentiment de malheur l'avait saisi, qu'il ne pouvait s'arracher de cette plage, et que plusieurs fois l'envie lui prit de rappeler le roi; mais, pareil à un homme qui rêve, sa bouche s'ouvrait sans laisser échapper aucun son. Il craignait de paraître insensé; et ce ne fut qu'à une heure du matin, c'est-à-dire deux heures et demie après le départ de la barque, qu'il rentra chez lui avec une tristesse mortelle dans le cœur. Quant aux aventureux navigateurs, ils s'étaient engagés dans cette large ornière marine qui mène de Toulon à Bastia, et d'abord l'événement parut, aux yeux du roi, démentir la prédiction de nos marins: le vent, au lieu de s'augmenter, tomba peu à peu, et deux heures après le départ, la barque se balançait sans reculer ni avancer sur des vagues qui, de minute en minute, allaient s'aplanissant. Murat regardait tristement s'éteindre, sur cette mer où il se croyait enchaîné, le sillon phosphorescent que le petit bâtiment traînait après lui: il avait amassé du courage contre la tempête, mais non contre le calme; et, sans même interrompre ses compagnons de voyage, à l'inquiétude desquels il se méprenait, il se coucha au fond du bateau, s'enveloppa de son manteau, et fermant les yeux comme s'il dormait, il s'abandonna au flot de ses pensées, bien autrement tumultueux et agité que celui de la mer. Bientôt les deux marins, croyant à son sommeil, se réunirent au pilote, et, s'asseyant près du gouvernail, commencèrent à tenir conseil. — Vous avez eu tort, Langlade, dit Donadieu, de prendre une barque ou si petite ou si grande: sans pont nous ne pouvons résister à la tempête, et sans rames nous ne pouvons avancer dans le calme. — Sur Dieu! je n'avais pas le choix. J'ai été obligé de prendre ce que j'ai rencontré, et si ce n'était pas l'époque des madragues[6], je n'aurais pas même trouvé cette mauvaise péniche, ou bien il me l'aurait fallu aller chercher dans le port, et la surveillance est telle que j'y serais bien entré, mais que je n'aurais probablement pas pu en sortir. [6] Pêche du thon. — Est-elle solide au moins? dit Blancard. — Pardieu! tu sais bien ce que c'est que des planches et des clous qui trempent depuis dix ans dans l'eau salée. Dans les occasions ordinaires on n'en voudrait pas pour aller de Marseille au château d'If; dans une circonstance comme la nôtre on ferait le tour du monde dans une coquille de noix. — Chut! dit Donadieu. Les marins écoutèrent: un grondement lointain se fit entendre, mais si faible, qu'il fallait l'oreille exercée d'un enfant de la mer pour le distinguer. — Oui, oui, dit Langlade; c'est un avertissement pour ceux qui ont des jambes ou des ailes de regagner le nid qu'ils n'auraient pas dû quitter. — Sommes-nous loin des îles? dit vivement Donadieu. — A une lieue environ. — Mettez le cap sur elles. — Et pour quoi faire? dit Murat en se soulevant. — Pour y relâcher, sire, si nous le pouvons... — Non, non! s'écria Murat, je ne veux plus remettre le pied à terre qu'en Corse; je ne veux pas quitter encore une fois la France. D'ailleurs, la mer est calme, et voilà le vent qui nous revient... — Tout à bas! cria Donadieu. Aussitôt Langlade et Blancard se précipitèrent pour exécuter la manœuvre. La voile glissa le long du mât, et s'abattit au fond du bâtiment. — Que faites-vous? cria Murat; oubliez-vous que je suis roi et que j'ordonne? — Sire, dit Donadieu, il y a un roi plus puissant que vous ici, c'est Dieu; il y a une voix qui couvre la vôtre, c'est celle de la tempête... Laissez-nous sauver votre majesté, si la chose est possible, et n'exigez rien de plus... En ce moment un éclair sillonna l'horizon, un coup de tonnerre, plus rapproché que le premier, se fit entendre, une légère écume monta à la surface de l'eau, la barque frissonna comme un être animé. Murat commença à comprendre que le danger venait; alors il se leva en souriant, jeta derrière lui son chapeau, secoua ses longs cheveux, aspira l'orage comme il aspirait la fumée; le soldat était prêt à combattre. — Sire, dit Donadieu, vous avez bien vu des batailles; mais peut-être n'avez-vous point vu une tempête: si vous êtes curieux de ce spectacle, cramponnez-vous au mât et regardez, car en voilà une qui se présente bien. — Que faut-il que je fasse? dit Murat; ne puis-je vous aider en rien? — Non! pas pour le moment, sire; plus tard nous vous emploierons aux pompes... Pendant ce dialogue, l'orage avait fait des progrès; il arrivait sur les voyageurs comme un cheval de course, soufflant le vent et le feu par ses naseaux, hennissant le tonnerre et faisant voler l'écume des vagues sous ses pieds. Donadieu pressa le gouvernail, la barque céda comme si elle comprenait la nécessité d'une prompte obéissance, et présenta sa poupe au choc du vent; alors la bourrasque passa laissant derrière elle la mer tremblante, et tout parut rentrer dans le repos. La tempête reprenait haleine. — En sommes-nous donc quittes pour cette rafale? dit Murat. — Non, votre majesté, dit Donadieu, ceci n'est qu'une affaire d'avant-garde; tout-à-l'heure le corps d'armée va donner. — Et ne faisons-nous pas quelques préparatifs pour le recevoir? répondit gaîment le roi. — Lesquels? dit Donadieu. Nous n'avons plus un pouce de toile où le vent puisse mordre, et tant que la barque ne fera pas eau nous flotterons comme un bouchon de liége. Tenez-vous bien, sire!... En effet, une seconde bourrasque accourait, plus rapide que la première, accompagnée de pluie et d'éclairs. Donadieu essaya de répéter la même manœuvre, mais il ne put virer si rapidement que le vent n'enveloppât la barque; le mât se courba comme un roseau; le canot embarqua une vague. — Aux pompes, cria Donadieu! Sire, voilà le moment de nous aider... Blancard, Langlade et Murat saisirent leurs chapeaux et se mirent à vider la barque. La position de ces quatre hommes était affreuse, elle dura trois heures. Au point du jour le vent faiblit; cependant la mer resta grosse et tourmentée. Le besoin de manger commença à se faire sentir; toutes les provisions avaient été atteintes par l'eau de mer, le vin seul avait été préservé du contact. Le roi prit une bouteille, en avala le premier quelques gorgées; puis il la passa à ses compagnons, qui burent à leur tour: la nécessité avait chassé l'étiquette. Langlade avait par hasard sur lui quelques tablettes de chocolat, qu'il offrit au roi. Murat en fit quatre parts égales et força ses compagnons de manger; puis, le repas fini, on orienta vers la Corse; mais la barque avait tellement souffert qu'il n'y avait pas probabilité qu'elle pût gagner Bastia. Le jour se passa tout entier sans que les voyageurs pussent faire plus de dix lieues; ils naviguaient sous la petite voile; de foque, n'osant tendre la grande voile, et le vent était si variable, que le temps se perdait à combattre ses caprices. Le soir une voie d'eau se déclara; elle pénétrait à travers les planches disjointes; les mouchoirs réunis de l'équipage suffirent pour tamponner la barque, et la nuit, qui descendit triste et sombre, les enveloppa pour la seconde fois de son obscurité. Murat écrasé de fatigue, s'endormit; Blancard et Langlade reprirent place près de Donadieu; et ces trois hommes, qui semblaient insensibles au sommeil et à la fatigue, veillèrent à la tranquillité de son sommeil. La nuit fut, en apparence, assez tranquille; cependant quelquefois des craquemens sourds se faisaient entendre. Alors les trois marins se regardaient avec une expression étrange; puis leurs yeux se reportaient vers le roi, qui dormait au fond de ce bâtiment, dans son manteau trempé d'eau de mer, aussi profondément qu'il avait dormi dans les sables de l'Egypte et dans les neiges de la Russie. Alors l'un d'eux se levait, s'en allait à l'autre bout du canot en sifflant entre ses dents l'air d'une chanson provençale... puis, après avoir consulté le ciel, les vagues et la barque, il revenait auprès de ses camarades, et se rasseyait en murmurant:--C'est impossible; à moins d'un miracle, nous n'arriverons jamais.--La nuit s'écoula dans ces alternatives. Au point du jour on se trouva en vue d'un bâtiment:--Une voile! s'écria Donadieu, une voile! A ce cri le roi se réveilla. En effet, un petit brick marchand apparaissait, venant de Corse et faisant route vers Toulon. Donadieu mit le cap sur lui, Blancard hissa les voiles au point de fatiguer la barque, et Langlade courut à la proue, élevant le manteau du roi au bout d'une espèce de harpon. Bientôt les voyageurs s'aperçurent qu'ils avaient été vus; le brick manœuvra de manière à se rapprocher d'eux; au bout de dix minutes ils se trouvèrent à cinquante pas l'un de l'autre. Le capitaine parut sur l'avant. Alors le roi le héla, lui offrant une forte récompense s'il voulait le recevoir à bord avec ses trois compagnons et les conduire en Corse. Le capitaine écouta la proposition; puis aussitôt, se tournant vers l'équipage, il donna à demi-voix un ordre que Donadieu ne put entendre, mais qu'il saisit probablement par le geste, car aussitôt il commanda à Langlade et à Blancard une manœuvre qui avait pour but de s'éloigner du bâtiment. Ceux-ci obéirent avec la promptitude passive des marins; mais le roi frappa du pied: — Que faites-vous, Donadieu? que faites-vous? s'écria-t-il; ne voyez-vous pas qu'il vient à nous? — Oui, sur mon âme! je le vois... Obéissez, Langlade; alerte, Blancard. Oui, il vient sur nous, et peut-être m'en suis-je aperçu trop tard. C'est bien, c'est bien; à moi maintenant. Alors il se coucha sur le gouvernail, et lui imprima un mouvement si subit et si violent, que la barque, forcée de changer immédiatement de direction, sembla se raidir contre lui, comme ferait un cheval contre le frein; enfin elle obéit. Une vague énorme, soulevée par le géant qui venait sur elle, l'emporta avec elle comme une feuille; le brick passa à quelques pieds de sa poupe. — Ah! traître! s'écria le roi, qui commença seulement à s'apercevoir de l'intention du capitaine; en même temps il tira un pistolet de sa ceinture, en criant: A l'abordage, à l'abordage! et essaya de faire feu sur le brick; mais la poudre était mouillée et ne s'enflamma point. Le roi était furieux, et ne cessait de crier: A l'abordage, à l'abordage! — Oui, oui, le misérable, ou plutôt l'imbécile, dit Donadieu, il nous a pris pour des forbans, et il a voulu nous couler, comme si nous avions besoin de lui pour cela. En effet, jetant les yeux sur le canot, il était facile de s'apercevoir qu'il commençait à faire eau. La tentative de salut que venait de risquer Donadieu avait effroyablement fatigué la barque, et la mer entrait par plusieurs écartemens de planches; il fallut se mettre à puiser l'eau avec les chapeaux; ce travail dura dix heures. Enfin Donadieu fit, pour la seconde fois, entendre le cri sauveur:--Une voile! une voile!... Le roi et ses deux compagnons cessèrent aussitôt leur travail; on hissa de nouveau les voiles, on mit le cap sur le bâtiment qui s'avançait et l'on cessa de s'occuper de l'eau, qui, n'étant plus combattue, gagna rapidement. Désormais c'était une question de temps, de minutes, de secondes, voilà tout; il s'agissait d'arriver au bâtiment avant de couler bas. Le bâtiment, de son côté, semblait comprendre la position désespérée de ceux qui imploraient son secours, il venait au pas de course; Langlade le reconnut le premier, c'était une balancelle du gouvernement, un bateau de poste qui faisait le service entre Toulon et Bastia. Langlade était l'ami du capitaine, il l'appela par son nom avec cette voix puissante de l'agonie, et il fut entendu. Il était temps, l'eau gagnait toujours; le roi et ses compagnons étaient déjà dans la mer jusqu'aux genoux; le canot gémissait comme un mourant qui râle; il n'avançait plus et commençait à tourner sur lui-même. En ce moment, deux ou trois câbles, jetés de la balancelle, tombèrent dans la barque; le roi en saisit un, s'élança et saisit l'échelle de corde: il était sauvé. Blancard et Langlade en firent autant presque aussitôt; Donadieu resta le dernier, comme c'était son devoir de le faire, et au moment où il mettait un pied sur l'échelle du bord, il sentit sous l'autre s'enfoncer la barque qu'il quittait; il se retourna avec la tranquillité d'un marin, vit le gouffre ouvrir sa vaste gueule au-dessous de lui, et aussitôt la barque dévorée tournoya et disparut. Cinq secondes encore, et ces quatre hommes, qui maintenant étaient sauvés, étaient à tout jamais perdus!...[7] [7] Ces détails sont populaires à Toulon, et m'ont été racontés vingt fois à moi-même pendant le double séjour que je fis en 1834 et 1835 dans cette ville; quelques-uns de ceux qui me les rapportaient les tenaient de la bouche même de Langlade et de Donadieu. Murat était à peine sur le pont, qu'un homme vint se jeter à ses pieds; c'était un mameluk qu'il avait autrefois ramené d'Egypte, et qui s'était depuis marié à Castellamare; des affaires de commerce l'avaient attiré à Marseille, où, par miracle, il avait échappé au massacre de ses frères; et, malgré le déguisement qui le couvrait et les fatigues qu'il venait d'essuyer, il avait reconnu son ancien maître. Ses exclamations de joie ne permirent pas au roi de garder plus longtemps son incognito; alors le sénateur Casablanca, le capitaine Oletta, un neveu du prince Baciocchi, un ordonnateur nommé Boërco, qui fuyaient eux-mêmes les massacres du Midi, se trouvant sur le bâtiment, le saluèrent du nom de majesté et lui improvisèrent une petite cour: le passage était brusque, il opéra un changement rapide; ce n'était plus Murat le proscrit, c'était Joachim Ier, roi de Naples. La terre de l'exil disparut avec la barque engloutie; à sa place, Naples et son golfe magnifique apparurent à l'horizon comme un merveilleux mirage, et sans doute la première idée de la fatale expédition de Calabre prit naissance pendant ces jours d'enivrement qui suivirent les heures d'agonie. Cependant le roi, ignorant encore quel accueil l'attendait en Corse, prit le nom de comte de Campo Melle, et ce fut sous ce nom que le 25 août il prit terre à Bastia. Mais sa précaution fut inutile; trois jours après son arrivée, personne n'ignorait plus sa présence dans cette ville. Des rassemblemens se formèrent aussitôt, des cris de: Vive Joachim! se firent entendre, et le roi, craignant de troubler la tranquillité publique, sortit le même soir de Bastia avec ses trois compagnons et son mameluk. Deux heures après il entrait à Viscovato, et frappait à la porte du général Franceschetti, qui avait été à son service tout le temps de son règne, et qui, ayant quitté Naples en même temps que le roi, était revenu en Corse habiter avec sa femme la maison de monsieur Colona Cicaldi, son beau-père. Il était en train de souper lorsqu'on vint lui dire qu'un étranger demandait à lui parler: il sortit et trouva Murat enveloppé d'une capote militaire, la tête enfoncée dans un bonnet de marin, la barbe longue, et portant un pantalon, des guêtres et des souliers de soldat. Le général s'arrêta étonné; Murat fixa sur lui son grand œil noir; puis, croisant les bras:--Franceschetti, lui dit-il, avez-vous à votre table une place pour votre général qui a faim? avez-vous sous votre toit un asile pour votre roi qui est proscrit?... Franceschetti jeta un cri de surprise en reconnaissant Joachim, et ne put lui répondre qu'en tombant à ses pieds et en lui baisant la main. De ce moment, la maison du général fut à la disposition de Murat. A peine le bruit de l'arrivée du roi fut-il répandu dans les environs que l'on vit accourir à Viscovato des officiers de tous grades, des vétérans qui avaient combattu sous lui, et des chasseurs corses que son caractère aventureux séduisait; en peu de jours la maison du général fut transformée en palais, le village en résidence royale, et l'île en royaume. D'étranges bruits se répandirent sur les intentions de Murat; une armée de neuf cents hommes contribuait à leur donner quelque consistance. C'est alors que Blancard, Langlade et Donadieu prirent congé de lui; Murat voulut les retenir; mais ils s'étaient voués au salut du proscrit, et non à la fortune du roi. Nous avons dit que Murat avait rencontré à bord du bateau de poste de Bastia un de ses anciens mameluks nommé Othello, et que celui-ci l'avait suivi à Viscovato: l'ex-roi de Naples songea à se faire un agent de cet homme. Des relations de famille le rappelaient tout naturellement à Castellamare; il lui ordonna d'y retourner, et le chargea de lettres pour les personnes sur le dévoûment desquelles il comptait le plus. Othello partit, arriva heureusement chez son beau-père, et crut pouvoir lui tout dire; mais celui-ci, épouvanté, prévint la police: une descente nocturne fut faite chez Othello et sa correspondance saisie. Le lendemain, toutes les personnes auxquelles étaient adressées des lettres furent arrêtées et reçurent l'ordre de répondre à Murat comme si elles étaient libres, et de lui indiquer Salerne comme le lieu le plus propre au débarquement: cinq sur sept eurent la lâcheté d'obéir, les deux autres, qui étaient deux frères espagnols, s'y refusèrent absolument: on les jeta dans un cachot. Cependant, le 17 septembre, Murat quitta Viscovato, le général Franceschetti, ainsi que plusieurs officiers corses, lui servirent d'escorte; il s'achemina vers Ajaccio par Cotone, les montagnes de Serra et Bosco, Venaco, Vivaro, les gorges de la forêt de Vezzanovo et Bogognone; partout il fut reçu et fêté comme un roi, et à la porte des villes il reçut plusieurs députations qui le haranguèrent en le saluant du titre de majesté; enfin le 25 septembre il arriva à Ajaccio. La population tout entière l'attendait hors des murs; son entrée dans la ville fut un triomphe; il fut porté jusqu'à l'auberge qui avait été désignée d'avance par les maréchaux-de-logis: il y avait de quoi tourner la tête à un homme moins impressionnable que Murat: quant à lui, il était dans l'ivresse; en entrant dans l'auberge, il tendit la main à Franceschetti.--Voyez, lui dit-il, à la manière dont me reçoivent les Corses, ce que feront pour moi les Napolitains.--C'était le premier mot qui lui échappait sur ses projets à venir, et dès ce jour même il ordonna de tout préparer pour son départ. On rassembla dix petites felouques: un Maltais, nommé Barbara, ancien capitaine de frégate de la marine napolitaine, fut nommé commandant en chef de l'expédition; deux cent cinquante hommes furent engagés et invités à se tenir prêts à partir au premier signal. Murat n'attendait plus que les réponses aux lettres d'Othello; elles arrivèrent dans la matinée du 28. Murat invita tous les officiers à un grand dîner, et fit donner double paye et double ration à ses hommes. Le roi était au dessert lorsqu'on lui annonça l'arrivée de monsieur Maceroni: c'était un envoyé des puissances étrangères qui apportait à Murat la réponse qu'il avait attendue si longtemps à Toulon. Murat se leva de table et passa dans une chambre à côté. Monsieur Maceroni se fit reconnaître comme chargé d'une mission officielle, et remit au roi l'ultimatum de l'empereur d'Autriche. Il était conçu en ces termes: «Monsieur Maceroni est autorisé par les présentes à prévenir le roi Joachim que sa majesté l'empereur d'Autriche lui accordera un asile dans ses États, sous les conditions suivantes: «1º Le roi prendra un nom privé. La reine ayant adopté celui de Lipano, on propose au roi de prendre le même nom. »2º Il sera permis au roi de choisir une ville de la Bohême, de la Moravie, ou de la Haute-Autriche, pour y fixer son séjour. Il pourra même, sans inconvénient, habiter une campagne dans ces mêmes provinces. »3º Le roi engagera sa parole d'honneur envers S. M. I. et R. qu'il n'abandonnera jamais les Etats autrichiens sans le consentement exprès de l'empereur, et qu'il vivra comme un particulier de distinction, mais soumis aux lois qui sont en vigueur dans les Etats autrichiens. »En foi de quoi, et afin qu'il en soit fait un usage convenable, le soussigné a reçu l'ordre de l'empereur de signer la présente déclaration. Donné à Paris le 1er septembre 1815. Signé le prince de METTERNICH.» Murat sourit en achevant cette lecture, puis il fit signe à monsieur Maceroni de le suivre. Il le conduisit alors sur la terrasse de la maison, qui dominait toute la ville et qui était dominée elle-même par sa bannière qui flottait comme sur un château royal. De là on pouvait voir Ajaccio toute joyeuse et illuminée, le port où se balançait la petite flottille et les rues encombrées de monde, comme un jour de fête. A peine la foule eut-elle aperçu Murat, qu'un cri partit de toutes les bouches: Vive Joachim! vive le frère de Napoléon! vive le roi de Naples! Murat salua, et les cris redoublèrent, et la musique de la garnison fit entendre les airs nationaux. Monsieur Maceroni ne savait s'il devait en croire ses yeux et ses oreilles. Lorsque le roi eut joui de son étonnement, il l'invita à descendre au salon. Son état-major y était réuni en grand uniforme: on se serait cru à Caserte ou à Capodimonte. Enfin, après un instant d'hésitation, Maceroni se rapprocha de Murat. — Sire, lui dit-il, quelle réponse dois-je faire à sa majesté l'empereur d'Autriche? — Monsieur, lui répondit Murat avec cette dignité hautaine qui allait si bien à sa belle figure, vous raconterez à mon frère François ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu; et puis vous ajouterez que je pars cette nuit même pour reconquérir mon royaume de Naples.
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Chapitre CXXVIII — Mission Le lendemain, ou plutôt le jour même, car les événements que nous venons de raconter avaient pris fin à trois heures du matin seulement, avant le déjeuner, et comme le roi partait pour la messe avec les deux reines, comme Monsieur, avec le chevalier de Lorraine et quelques autres familiers, montait à cheval pour se rendre à la rivière, afin d’y prendre un de ces fameux bains dont les dames étaient folles, comme il ne restait enfin au château que Madame, qui, sous prétexte d’indisposition, ne voulut pas sortir, on vit, ou plutôt on ne vit pas, Montalais se glisser hors de la chambre des filles d’honneur, attirant après elle La Vallière, qui se cachait le plus possible; et toutes deux s’esquivant par les jardins, parvinrent, tout en regardant autour d’elles, à gagner les quinconces.
Le temps était nuageux; un vent de flamme courbait les fleurs et les arbustes; la poussière brûlante, arrachée aux chemins, montait par tourbillons sur les arbres. Montalais, qui, pendant toute la marche, avait rempli les fonctions d’un éclaireur habile, Montalais fit quelques pas encore, et, se retournant pour être bien sûre que personne n’écoutait ni ne venait: — Allons, dit-elle, Dieu merci! nous sommes bien seules. Depuis hier, tout le monde espionne ici, et l’on forme un cercle autour de nous comme si vraiment nous étions pestiférées. La Vallière baissa la tête et poussa un soupir. — Enfin, c’est inouï, continua Montalais; depuis M. Malicorne jusqu’à M. de Saint-Aignan, tout le monde en veut à notre secret. Voyons, Louise, recordons-nous un peu, que je sache à quoi m’en tenir. La Vallière leva sur sa compagne ses beaux yeux purs et profonds comme l’azur d’un ciel de printemps. — Et moi, dit-elle, je te demanderai pourquoi nous avons été appelées chez Madame; pourquoi nous avons couché chez elle au lieu de coucher comme d’habitude chez nous; pourquoi tu es rentrée si tard, et d’où viennent les mesures de surveillance qui ont été prises ce matin à notre égard? — Ma chère Louise, tu réponds à ma question par une question, ou plutôt par dix questions, ce qui n’est pas répondre. Je te dirai cela plus tard, et, comme ce sont choses de secondaire importance, tu peux attendre. Ce que je te demande, car tout découlera de là, c’est s’il y a ou s’il n’y a pas secret. — Je ne sais s’il y a secret, dit La Vallière, mais ce que je sais, de ma part du moins, c’est qu’il y a eu imprudence depuis ma sotte parole et mon plus sot évanouissement d’hier; chacun ici fait ses commentaires sur nous. — Parle pour toi, ma chère, dit Montalais en riant, pour toi et pour Tonnay-Charente, qui avez fait chacune hier vos déclarations aux nuages, déclarations qui malheureusement ont été interceptées. La Vallière baissa la tête. — En vérité, dit-elle, tu m’accables. — Moi? — Oui, ces plaisanteries me font mourir. — Écoute, écoute, Louise. Ce ne sont point des plaisanteries, et rien n’est plus sérieux, au contraire. Je ne t’ai pas arrachée au château, je n’ai pas manqué la messe, je n’ai pas feint une migraine comme Madame, migraine que Madame n’avait pas plus que moi; je n’ai pas enfin déployé dix fois plus de diplomatie que M. Colbert n’en a hérité de M. de Mazarin et n’en pratique vis-à-vis de M. Fouquet, pour parvenir à te confier mes quatre douleurs, à cette seule fin que, lorsque nous sommes seules, que personne ne nous écoute, tu viennes jouer au fin avec moi. Non, non, crois-le bien, quand je t’interroge, ce n’est pas seulement par curiosité, c’est parce qu’en vérité la situation est critique. On sait ce que tu as dit hier, on jase sur ce texte. Chacun brode de son mieux et des fleurs de sa fantaisie; tu as eu l’honneur cette nuit, et tu as encore l’honneur ce matin d’occuper toute la cour, ma chère, et le nombre des choses tendres et spirituelles qu’on te prête ferait crever de dépit Mlle de Scudéry et son frère, si elles leur étaient fidèlement rapportées. — Eh! ma bonne Montalais, dit la pauvre enfant, tu sais mieux que personne ce que j’ai dit, puisque c’est devant toi que je le disais. — Oui, je le sais. Mon Dieu! la question n’est pas là. Je n’ai même pas oublié une seule des paroles que tu as dites; mais pensais-tu ce que tu disais? Louise se troubla. — Encore des questions? s’écria-t-elle. Mon Dieu! quand je donnerais tout au monde pour oublier ce que j’ai dit… comment se fait-il donc que chacun se donne le mot pour m’en faire souvenir? Oh! voilà une chose affreuse. — Laquelle? voyons. — C’est d’avoir une amie qui me devrait épargner, qui pourrait me conseiller, m’aider à me sauver, et qui me tue, qui m’assassine! — Là! là! fit Montalais, voilà qu’après avoir dit trop peu, tu dis trop maintenant. Personne ne songe à te tuer, pas même à te voler, même ton secret: on veut l’avoir de bonne volonté, et non pas autrement; car ce n’est pas seulement de tes affaires qu’il s’agit, c’est des nôtres; et Tonnay-Charente te le dirait comme moi si elle était là. Car enfin, hier au soir, elle m’avait demandé un entretien dans notre chambre, et je m’y rendais après les colloques manicampiens et malicorniens, quand j’apprends à mon retour, un peu attardé, c’est vrai, que Madame a séquestré les filles d’honneur, et que nous couchons chez elle, au lieu de coucher chez nous. Or, Madame a séquestré les filles d’honneur pour qu’elles n’aient pas le temps de se recorder, et, ce matin, elle s’est enfermée avec Tonnay-Charente dans ce même but. Dis-moi donc, chère amie, quel fond Athénaïs et moi pouvons faire sur toi, comme nous te dirons quel fond tu peux faire sur nous. — Je ne comprends pas bien la question que tu me fais, dit Louise très agitée. — Hum! tu m’as l’air, au contraire, de très bien comprendre. Mais je veux préciser mes questions, afin que tu n’aies pas la ressource du moindre faux fuyant. Écoute donc. Aimes-tu M. de Bragelonne? C’est clair, cela, hein? À cette question, qui tomba comme le premier projectile d’une armée assiégeante dans une place assiégée, Louise fit un mouvement. — Si j’aime Raoul! s’écria-t-elle, mon ami d’enfance, mon frère! — Eh! non, non, non! Voilà encore que tu m’échappes, ou que plutôt tu veux m’échapper. Je ne te demande pas si tu aimes Raoul, ton ami d’enfance et ton frère; je te demande si tu aimes M. le vicomte de Bragelonne, ton fiancé? — Oh! mon Dieu, ma chère, dit Louise, quelle sévérité dans la parole! — Pas de rémission, je ne suis ni plus ni moins sévère que de coutume. Je t’adresse une question; réponds à cette question. — Assurément, dit Louise d’une voix étranglée, tu ne me parles pas en amie, mais je te répondrai, moi, en amie sincère. — Réponds. — Eh bien! je porte un cœur plein de scrupule et de ridicules fiertés à l’endroit de tout ce qu’une femme doit garder secret, et nul n’a jamais lu sous ce rapport jusqu’au fond de mon âme. — Je le sais bien. Si j’y avais lu, je ne t’interrogerais pas, je te dirais simplement: «Ma bonne Louise, tu as le bonheur de connaître M. de Bragelonne, qui est un gentil garçon et un parti avantageux pour une fille sans fortune. M. de La Fère laissera quelque chose comme quinze mille livres de rente à son fils. Tu auras donc un jour quinze mille livres de rente comme la femme de ce fils; c’est admirable. Ne va donc ni à droite ni à gauche, va franchement à M. de Bragelonne, c’est-à-dire à l’autel où il doit te conduire. Après? Eh bien! après, selon son caractère, tu seras ou émancipée ou esclave, c’est-à-dire que tu auras le droit de faire toutes les folies que font les gens trop libres ou trop esclaves.» Voilà donc, ma chère Louise, ce que je te dirais d’abord, si j’avais lu au fond de ton cœur. — Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne me paraisse pas complètement bon. — Attends, attends… Mais, tout de suite après te l’avoir donné, j’ajouterais: «Louise, il est dangereux de passer des journées entières la tête inclinée sur son sein, les mains inertes, l’œil vague; il est dangereux de chercher les allées sombres et de ne plus sourire aux divertissements qui épanouissent tous les cœurs de jeunes filles; il est dangereux, Louise, d’écrire avec le bout du pied, comme tu le fais, sur le sable, des lettres que tu as beau effacer, mais qui paraissent encore sous le talon, surtout quand ces lettres ressemblent plus à des L qu’à des B; il est dangereux enfin de se mettre dans l’esprit mille imaginations bizarres, fruits de la solitude et de la migraine; ces imaginations creusent les joues d’une pauvre fille en même temps qu’elles creusent sa cervelle; de sorte qu’il n’est point rare, en ces occasions, de voir la plus agréable personne du monde en devenir la plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir la plus niaise.» — Merci, mon Aure chérie, répondit doucement La Vallière; il est dans ton caractère de me parler ainsi, et je te remercie de me parler selon ton caractère. — Et c’est pour les songe-creux que je parle; ne prends donc de mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens, je ne sais plus quel conte me revient à la mémoire d’une fille vaporeuse ou mélancolique, car M. Dangeau m’expliquait l’autre jour que mélancolie devait, grammaticalement, s’écrire mélancholie, avec un h, attendu que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l’un veut dire noir et l’autre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s’être imaginée que le prince, que le roi ou que l’empereur… ma foi! n’importe lequel, s’en allait l’adorant; tandis que le prince, le roi ou l’empereur… comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et, chose singulière, chose dont elle ne s’apercevait pas, tandis que tout le monde s’en apercevait autour d’elle, la prenait pour paravent d’amour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n’est-ce pas, La Vallière? — Je ris, balbutia Louise, pâle comme une morte; oui, certainement je ris. — Et tu as raison, car la chose est divertissante. L’histoire ou le conte, comme tu voudras, m’a plu; voilà pourquoi je l’ai retenu et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait dans ta cervelle, par exemple, une mélancholie, avec un h, de cette espèce-là? Quant à moi, j’ai résolu de te raconter la chose; car, si la chose arrivait à l’une de nous, il faudrait qu’elle fût bien convaincue de cette vérité: aujourd’hui c’est un leurre; demain, ce sera une risée; après-demain, ce sera la mort. La Vallière tressaillit et pâlit encore, si c’était possible. — Quand un roi s’occupe de nous, continua Montalais, il nous le fait bien voir, et, si nous sommes le bien qu’il convoite, il sait se ménager son bien. Tu vois donc, Louise, qu’en pareilles circonstances, entre jeunes filles exposées à un semblable danger, il faut se faire toutes confidences, afin que les cœurs non mélancoliques surveillent les cœurs qui le peuvent devenir. — Silence! silence! s’écria La Vallière, on vient. — On vient en effet, dit Montalais; mais qui peut venir? Tout le monde est à la messe avec le roi, ou au bain avec Monsieur. Au bout de l’allée, les jeunes filles aperçurent presque aussitôt sous l’arcade verdoyante la démarche gracieuse et la riche stature d’un jeune homme qui, son épée sous le bras et un manteau dessus, tout botté et tout éperonné, les saluait de loin avec un doux sourire. — Raoul! s’écria Montalais. — M. de Bragelonne! murmura Louise. — C’est un juge tout naturel qui nous vient pour notre différend, dit Montalais. — Oh! Montalais! Montalais, par pitié! s’écria La Vallière, après avoir été cruelle, ne sois point inexorable! Ces mots, prononcés avec toute l’ardeur d’une prière, effacèrent du visage, sinon du cœur de Montalais, toute trace d’ironie. — Oh! vous voilà beau comme Amadis, monsieur de Bragelonne! cria-t elle à Raoul, et tout armé, tout botté comme lui. — Mille respects, mesdemoiselles, répondit Bragelonne en s’inclinant. — Mais enfin, pourquoi ces bottes? répéta Montalais, tandis que La Vallière, tout en regardant Raoul avec un étonnement pareil à celui de sa compagne, gardait néanmoins le silence. — Pourquoi? demanda Raoul. — Oui, hasarda La Vallière à son tour. — Parce que je pars, dit Bragelonne en regardant Louise. La jeune fille se sentit frappée d’une superstitieuse terreur et chancela. — Vous partez, Raoul! s’écria-t-elle; et où donc allez-vous? — Ma chère Louise, dit le jeune homme avec cette placidité qui lui était naturelle, je vais en Angleterre. — Et qu’allez-vous faire en Angleterre? — Le roi m’y envoie. — Le roi! s’exclamèrent à la fois Louise et Aure, qui involontairement échangèrent un coup d’œil, se rappelant l’une et l’autre l’entretien qui venait d’être interrompu. Ce coup d’œil, Raoul l’intercepta, mais il ne pouvait le comprendre. Il l’attribua donc tout naturellement à l’intérêt que lui portaient les deux jeunes filles. — Sa Majesté, dit-il, a bien voulu se souvenir que M. le comte de La Fère est bien vu du roi Charles II. Ce matin donc, au départ pour la messe, le roi, me voyant sur son chemin, m’a fait un signe de tête. Alors, je me suis approché.» Monsieur de Bragelonne, m’a-t-il dit, vous passerez chez M. Fouquet, qui a reçu de moi des lettres pour le roi de la Grande-Bretagne; ces lettres, vous les porterez.» Je m’inclinai.» Ah! auparavant que de partir, ajouta-t-il, vous voudrez bien prendre les commissions de Madame pour le roi son frère.» — Mon Dieu!murmura Louise toute nerveuse et toute pensive à la fois. — Si vite! on vous ordonne de partir si vite? dit Montalais paralysée par cet événement étrange. — Pour bien obéir à ceux qu’on respecte, dit Raoul, il faut obéir vite. Dix minutes après l’ordre reçu, j’étais prêt. Madame, prévenue, écrit la lettre dont elle veut bien me faire l’honneur de me charger. Pendant ce temps, sachant de Mlle de Tonnay-Charente que vous deviez être du côté des quinconces, j’y suis venu, et je vous trouve toutes deux. — Et toutes deux assez souffrantes, comme vous voyez, dit Montalais pour venir en aide à Louise, dont la physionomie s’altérait visiblement. — Souffrantes! répéta Raoul en pressant avec une tendre curiosité la main de Louise de La Vallière. Oh! en effet, votre main est glacée. — Ce n’est rien. — Ce froid ne va pas jusqu’au cœur, n’est-ce pas, Louise? demanda le jeune homme avec un doux sourire. Louise releva vivement la tête, comme si cette question eût été inspirée par un soupçon et eût provoqué un remords. — Oh! vous savez, dit-elle avec effort, que jamais mon cœur ne sera froid pour un ami tel que vous, monsieur de Bragelonne. — Merci, Louise. Je connais et votre cœur et votre âme, et ce n’est point au contact de la main, je le sais, que l’on juge une tendresse comme la vôtre. Louise, vous savez combien je vous aime, avec quelle confiance et quel abandon je vous ai donné ma vie; vous me pardonnerez donc, n’est-ce pas, de vous parler un peu en enfant? — Parlez, monsieur Raoul, dit Louise toute tremblante; je vous écoute. — Je ne puis m’éloigner de vous en emportant un tourment, absurde, je le sais, mais qui cependant me déchire. — Vous éloignez-vous donc pour longtemps? demanda La Vallière d’une voix oppressée, tandis que Montalais détournait la tête. — Non, et je ne serai probablement pas même quinze jours absent. La Vallière appuya une main sur son cœur, qui se brisait. — C’est étrange, poursuivit Raoul en regardant mélancoliquement la jeune fille; souvent je vous ai quittée pour aller en des rencontres périlleuses, je partais joyeux alors, le cœur libre, l’esprit tout enivré de joies à venir, de futures espérances, et cependant alors il s’agissait pour moi d’affronter les balles des Espagnols ou les dures hallebardes des Wallons. Aujourd’hui, je vais, sans nul danger, sans nulle inquiétude, chercher par le plus facile chemin du monde une belle récompense que me promet cette faveur du roi, je vais vous conquérir peut-être; car quelle autre faveur plus précieuse que vous-même le roi pourrait-il m’accorder? Eh bien! Louise, je ne sais en vérité comment cela se fait, mais tout ce bonheur, tout cet avenir fuit devant mes yeux comme une vaine fumée, comme un rêve chimérique, et j’ai là, j’ai là au fond du cœur, voyez-vous, un grand chagrin, un inexprimable abattement, quelque chose de morne, d’inerte et de mort, comme un cadavre. Oh! je sais bien pourquoi, Louise; c’est parce que je ne vous ai jamais tant aimée que je le fais en ce moment. Oh! mon Dieu! mon Dieu! À cette dernière exclamation sortie d’un cœur brisé, Louise fondit en larmes et se renversa dans les bras de Montalais. Celle-ci, qui cependant n’était pas des plus tendres, sentit ses yeux se mouiller et son cœur se serrer dans un cercle de fer. Raoul vit les pleurs de sa fiancée. Son regard ne pénétra point, ne chercha pas même à pénétrer au-delà de ses pleurs. Il fléchit un genou devant elle et lui baisa tendrement la main. On voyait que, dans ce baiser, il mettait tout son cœur. — Relevez-vous, relevez-vous, lui dit Montalais, près de pleurer elle-même, car voici Athénaïs qui nous arrive. Raoul essuya son genou du revers de sa manche, sourit encore une fois à Louise, qui ne le regardait plus, et, ayant serré la main de Montalais avec effusion, il se retourna pour saluer Mlle de Tonnay-Charente, dont on commençait à entendre la robe soyeuse effleurant le sable des allées. — Madame a-t-elle achevé sa lettre? lui demanda-t-il lorsque la jeune fille fut à la portée de sa voix. — Oui, monsieur le vicomte, la lettre est achevée, cachetée, et Son Altesse Royale vous attend. Raoul, à ce mot, prit à peine le temps de saluer Athénaïs, jeta un dernier regard à Louise, fit un dernier signe à Montalais, et s’éloigna dans la direction du château. Mais, tout en s’éloignant, il se retournait encore. Enfin, au détour de la grande allée, il eut beau se retourner, il ne vit plus rien. De leur côté, les trois jeunes filles, avec des sentiments bien divers, l’avaient regardé disparaître. — Enfin, dit Athénaïs, rompant la première le silence, enfin, nous voilà seules, libres de causer de la grande affaire d’hier, et de nous expliquer sur la conduite qu’il importe que nous suivions. Or, si vous voulez me prêter attention, continua-t-elle en regardant de tous côtés, je vais vous expliquer, le plus brièvement possible, d’abord notre devoir comme je l’entends, et, si vous ne me comprenez pas à demi-mot, la volonté de Madame. Et Mlle de Tonnay-Charente appuya sur ces derniers mots, de manière à ne pas laisser de doute à ses compagnes sur le caractère officiel dont elle était revêtue. — La volonté de Madame! s’écrièrent à la fois Montalais et Louise. — Ultimatum! répliqua diplomatiquement Mlle de Tonnay-Charente. — Mais, mon Dieu! mademoiselle, murmura La Vallière, Madame sait donc?… — Madame en sait plus que nous n’en avons dit, articula nettement Athénaïs. Ainsi, mesdemoiselles, tenons-nous bien. — Oh! oui, fit Montalais. Aussi j’écoute de toutes mes oreilles. Parle, Athénaïs. — Mon Dieu! mon Dieu! murmura Louise toute tremblante, survivrai-je à cette cruelle soirée? — Oh! ne vous effarouchez point ainsi, dit Athénaïs, nous avons le remède. Et, s’asseyant entre ses deux compagnes, à chacune desquelles elle prit une main qu’elle réunit dans les siennes, elle commença. Sur le chuchotement de ses premières paroles, on eût pu entendre le bruit d’un cheval qui galopait sur le pavé de la grande route, hors des grilles du château.
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XLV
Les recherches Nous ne pouvons laisser plus longtemps dans l'oubli un des personnages principaux de cette histoire, celui qui, pendant que s'accomplissaient les événements accumulés dans le précédent chapitre, a souffert le plus de tous, et dont les souffrances méritaient le plus d'éveiller la sympathie de nos lecteurs. Il faisait grand soleil dans la rue de la Monnaie, et les commères devisaient sur les portes aussi joyeusement que si, depuis dix mois, un nuage de sang ne semblait pas s'être arrêté sur la ville, lorsque Maurice revint avec le cabriolet qu'il avait promis d'amener. Il laissa la bride de son cheval aux mains d'un décrotteur du parvis Saint-Eustache, et monta, le coeur rempli de joie, les marches de son escalier. C'est un sentiment vivifiant que l'amour: il sait animer des coeurs morts à toute sensation; il peuple les déserts, il suscite aux yeux le fantôme de l'objet aimé; il fait que la voix qui chante dans l'âme de l'amant lui montre la création tout entière éclairée par le jour lumineux de l'espérance et du bonheur, et, comme, en même temps que c'est un sentiment expansif, c'est encore un sentiment égoïste, il aveugle celui qui aime pour tout ce qui n'est pas l'objet aimé. Maurice ne vit pas ces femmes, Maurice n'entendit pas leurs commentaires; il ne voyait que Geneviève faisant les préparatifs d'un départ qui allait leur donner un bonheur durable; il n'entendait que Geneviève chantonnant distraitement sa petite chanson habituelle, et cette petite chanson bourdonnait si gracieusement à son oreille, qu'il eût juré entendre les différentes modulations de sa voix mêlées au bruit d'une serrure que l'on ferme. Sur le palier, Maurice s'arrêta; la porte était entr'ouverte: l'habitude était qu'elle fût constamment fermée, et cette circonstance étonna Maurice. Il regarda tout autour de lui pour voir s'il n'apercevrait pas Geneviève dans le corridor; Geneviève n'y était pas. Il entra, traversa l'antichambre, la salle à manger, le salon; il visita la chambre à coucher. Antichambre, salle à manger, salon, chambre à coucher étaient solitaires. Il appela, personne ne répondit. L'officieux était sorti, comme on sait; Maurice pensa qu'en son absence Geneviève avait eu besoin de quelque corde pour ficeler ses malles, ou de quelques provisions de voyage pour garnir la voiture, et qu'elle était descendue acheter ces objets. L'imprudence lui parut forte; mais, quoique l'inquiétude commençât à le gagner, il ne se douta encore de rien. Maurice attendit donc en se promenant de long en large, et en se penchant de temps en temps hors de la fenêtre, par l'entrebâillement de laquelle passaient des bouffées d'air chargées de pluie. Bientôt Maurice crut entendre un pas dans l'escalier; il écouta; ce n'était pas celui de Geneviève; il ne courut pas moins jusqu'au palier, se pencha sur la rampe et reconnut l'officieux, qui montait les degrés avec l'insouciance habituelle aux domestiques. — Scévola! s'écria-t-il. L'officieux leva la tête. — Ah! c'est vous, citoyen! — Oui, c'est moi: mais où est donc la citoyenne? — La citoyenne? demanda Scévola étonné en montant toujours. — Sans doute. L'as-tu vue en bas? — Non. — Alors, redescends. Demande au concierge et informe-toi chez les voisins. — À l'instant même. Scévola redescendit. — Plus vite, donc! plus vite! cria Maurice; ne vois-tu pas que je suis sur des charbons ardents? Maurice attendit cinq ou six minutes sur l'escalier; puis, ne voyant point reparaître Scévola, il entra dans l'appartement et se pencha de nouveau hors de la fenêtre; il vit Scévola entrer dans deux ou trois boutiques et sortir sans avoir rien appris de nouveau. Impatienté, il l'appela. L'officieux leva la tête et vit à la fenêtre son maître impatient. Maurice lui fit signe de remonter. — C'est impossible qu'elle soit sortie, se dit Maurice. Et il appela de nouveau: — Geneviève! Geneviève! Tout était mort. La chambre solitaire semblait même n'avoir plus d'écho. Scévola reparut. — Eh bien, le concierge est le seul qui l'ait vue. — Le concierge l'a vue? — Oui; les voisins n'en ont pas entendu parler. — Le concierge l'a vue, dis-tu? Comment cela? — Il l'a vue sortir. — Elle est donc sortie? — Il paraît. — Seule? Il est impossible que Geneviève soit sortie seule. — Elle n'était pas seule, citoyen, elle était avec un homme. — Comment! avec un homme? — À ce que dit le citoyen concierge, du moins. — Va le chercher, il faut que je sache quel est cet homme. Scévola fit deux pas vers la porte; puis, se retournant: — Attendez donc, dit-il en paraissant réfléchir. — Quoi? que veux-tu? Parle, tu me fais mourir. — C'est peut-être avec l'homme qui a couru après moi. — Un homme a couru après toi? — Oui. — Pourquoi faire? — Pour me demander la clef de votre part. — Quelle clef, malheureux? Mais parle donc, parle donc! — La clef de l'appartement. — Tu as donné la clef de l'appartement à un étranger? s'écria Maurice en saisissant des deux mains l'officieux au collet. — Mais ce n'était pas un étranger, monsieur, puisque c'était un de vos amis. — Ah! oui, un de mes amis? Bon, c'est Lorin, sans doute. C'est cela, elle sera sortie avec Lorin. Et Maurice, souriant dans sa pâleur, passa son mouchoir sur son front mouillé de sueur. — Non, non, non, monsieur, ce n'est pas lui, dit Scévola. Pardieu! je connais bien M. Lorin, peut-être. — Mais qui est-ce donc, alors? — Vous savez bien, citoyen, c'est cet homme, celui qui est venu un jour... — Quel jour? — Le jour où vous étiez si triste, qui vous a emmené et qu'ensuite vous êtes revenu si gai.... Scévola avait remarqué toutes ces choses. Maurice le regarda d'un air effaré; un frisson courut par tous ses membres; puis, après un long silence: — Dixmer? s'écria-t-il. — Ma foi, oui, je crois que c'est cela, citoyen, dit l'officieux. Maurice chancela et alla tomber à reculons sur un fauteuil. Ses yeux se voilèrent. — Oh! mon Dieu! murmura-t-il. Puis, en se rouvrant, ses yeux se portèrent sur le bouquet de violettes oublié, ou plutôt laissé par Geneviève. Il se précipita dessus, le prit, le baisa; puis, remarquant l'endroit où il était déposé: — Plus de doute, dit-il; ces violettes... c'est son dernier adieu! Alors Maurice se retourna; et seulement alors il remarqua que la malle était à moitié pleine, que le reste du linge était à terre ou dans l'armoire entr'ouverte. Sans doute le linge qui était à terre était tombé des mains de Geneviève à l'apparition de Dixmer. De ce moment il s'expliqua tout. La scène surgit vivante et terrible à ses yeux, entre ces quatre murs témoins naguère de tant de bonheur. Jusque-là, Maurice était resté abattu, écrasé. Le réveil fut affreux, la colère du jeune homme effrayante. Il se leva, ferma la fenêtre restée entr'ouverte, prit sur le haut de son secrétaire deux pistolets tout chargés pour le voyage, en examina l'amorce, et, voyant que l'amorce était en bon état, il mit les pistolets dans sa poche. Puis il glissa dans sa bourse deux rouleaux de louis, que, malgré son patriotisme, il avait jugé prudent de garder au fond d'un tiroir, et, prenant à la main son sabre dans le fourreau: — Scévola, dit-il, tu m'es attaché, je crois; tu as servi mon père et moi depuis quinze ans. — Oui, citoyen, reprit l'officieux saisi d'effroi à l'aspect de cette pâleur marbrée et de ce tremblement nerveux que jamais il n'avait remarqué dans son maître, qui passait à bon droit pour le plus intrépide et le plus vigoureux des hommes; oui, que m'ordonnez-vous? — Écoute! si cette dame qui demeurait ici.... Il s'interrompit; sa voix tremblait si fort en prononçant ces mots, qu'il ne put continuer. — Si elle revient, reprit-il au bout d'un instant, reçois-la; ferme la porte derrière elle; prends cette carabine, place-toi sur l'escalier, et, sur ta tête, sur ta vie, sur ton âme, ne laisse entrer personne; si l'on veut forcer la porte, défends-la; frappe! tue! tue! et ne crains rien, Scévola, je prends tout sur moi. L'accent du jeune homme, sa véhémente confiance électrisèrent Scévola. — Non seulement je tuerai, dit-il, mais encore je me ferai tuer pour la citoyenne Geneviève. — Merci.... Maintenant, écoute. Cet appartement m'est odieux, et je ne veux pas remonter ici que je ne l'aie retrouvée. Si elle a pu s'échapper, si elle est revenue, place sur ta fenêtre le grand vase du Japon avec les reines-marguerites qu'elle aimait tant. Voilà pour le jour. La nuit, mets une lanterne. Chaque fois que je passerai au bout de la rue, je serai informé; tant que je ne verrai ni lanterne ni vase, je continuerai mes recherches. — Oh! monsieur, soyez prudent! soyez prudent! s'écria Scévola. Maurice ne répondit même pas; il s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier comme s'il eût eu des ailes, et courut chez Lorin. Il serait difficile d'exprimer la stupéfaction, la colère, la rage du digne poète lorsqu'il apprit cette nouvelle; autant vaudrait recommencer les touchantes élégies que devait inspirer Oreste à Pylade. — Ainsi tu ne sais où elle est? ne cessait-il de répéter. — Perdue, disparue! hurlait Maurice dans un paroxysme de désespoir; il l'a tuée, Lorin, il l'a tuée! — Eh! non, mon cher ami; non, mon bon Maurice, il ne l'a pas tuée; non, ce n'est pas après tant de jours de réflexion qu'on assassine une femme comme Geneviève; non, s'il l'avait tuée, il l'eût tuée sur la place, et il eût, en signe de sa vengeance, laissé le corps chez toi. Non, vois-tu, il s'est enfui avec elle, trop heureux d'avoir retrouvé son trésor. — Tu ne le connais pas, Lorin, tu ne le connais pas, disait Maurice; cet homme avait quelque chose de funeste dans le regard. — Mais non, tu te trompes; il m'a toujours fait l'effet d'un brave homme, à moi. Il l'a prise pour la sacrifier. Il se fera arrêter avec elle; on les tuera ensemble. Ah! voilà où est le danger, disait Lorin. Et ces paroles redoublaient le délire de Maurice. — Je la retrouverai! je la retrouverai, ou je mourrai! s'écriait-il. — Oh! quant à cela, il est certain que nous la retrouverons, dit Lorin; seulement, calme-toi. Voyons, Maurice, mon bon Maurice, crois-moi, on cherche mal quand on ne réfléchit pas; on réfléchit mal quand on s'agite comme tu fais. — Adieu, Lorin, adieu! — Que fais-tu donc? — Je m'en vais. — Tu me quittes? pourquoi cela? — Parce que cela ne regarde que moi seul; parce que moi seul dois risquer ma vie pour sauver celle de Geneviève. — Tu veux mourir? — J'affronterai tout: je veux aller trouver le président du comité de surveillance, je veux parler à Hébert, à Danton, à Robespierre; j'avouerai tout, mais il faut qu'on me la rende. — C'est bien, dit Lorin. Et, sans ajouter un mot, il se leva, ajusta son ceinturon, se coiffa du chapeau d'uniforme, et, comme avait fait Maurice, il prit deux pistolets chargés qu'il mit dans ses poches. — Partons, ajouta-t-il simplement. — Mais tu te compromets! s'écria Maurice. — Eh bien, après? Il faut, mon cher, quand la pièce est finie, S'en retourner en bonne compagnie. — Où allons-nous chercher d'abord? dit Maurice. — Cherchons d'abord dans l'ancien quartier, tu sais? vieille rue Saint-Jacques; puis guettons le Maison-Rouge; où il sera, sera sans doute Dixmer; puis rapprochons-nous des maisons de la Vieille-Corderie. Tu sais que l'on parle de transférer Antoinette au Temple! Crois-moi, des hommes comme ceux-là ne perdront qu'au dernier moment l'espoir de la sauver. — Oui, répéta Maurice, en effet, tu as raison.... Maison-Rouge, crois-tu donc qu'il soit à Paris? — Dixmer y est bien. — C'est vrai, c'est vrai; ils se sont réunis, dit Maurice, à qui de vagues lueurs venaient de rendre un peu de raison. Alors, et à partir de ce moment, les deux amis se mirent à chercher; mais ce fut en vain. Paris est grand, et son ombre est épaisse. Jamais gouffre n'a su receler plus obscurément le secret que le crime ou le malheur lui confie. Cent fois Lorin et Maurice passèrent sur la place de Grève, cent fois ils effleurèrent la petite maison dans laquelle vivait Geneviève, surveillée sans relâche par Dixmer, comme les prêtres d'autrefois surveillaient la victime destinée au sacrifice. De son côté, se voyant destinée à périr, Geneviève, comme toutes les âmes généreuses, accepta le sacrifice et voulut mourir sans bruit; d'ailleurs, elle redoutait moins encore pour Dixmer que pour la cause de la reine une publicité que Maurice n'eût pas manqué de donner à sa vengeance. Elle garda donc un silence aussi profond que si la mort eût déjà fermé sa bouche. Cependant, sans en rien dire à Lorin, Maurice avait été supplier les membres du terrible comité de Salut public; et Lorin, sans en parler à Maurice, s'était, de son côté, dévoué aux mêmes démarches. Aussi, le même jour, une croix rouge fut tracée par Fouquier-Tinville à côté de leurs noms, et le mot SUSPECTS les réunit dans une sanglante accolade.
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Chapitre XXIV
C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement. Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me pardonnera jamais le mal que j'ai fait. Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer. Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents. J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle avait devant elle et probablement chez elle. À cinq heures du matin on partit. Je gagnais trois cents louis. Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces messieurs. Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les autres, quand, revenant vers elle, je lui dis: — Il faut que je vous parle. — Demain, me dit-elle. — Non, maintenant. — Qu'avez-vous à me dire? — Vous le verrez. Et je rentrai dans l'appartement. — Vous avez perdu, lui dis-je? — Oui. — Tout ce que vous aviez chez vous? Elle hésita. — Soyez franche. — Eh bien, c'est vrai. — J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici. Et, en même temps, je jetai l'or sur la table. — Et pourquoi cette proposition? — Parce que je vous aime, pardieu! — Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez. — Ainsi, vous refusez? — Oui. — Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir; dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je sois amoureux de vous. Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait. Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais. Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là. À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se répandit aussitôt. Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres, répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en demander pardon. Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la femme autorisée par un homme. Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je ne racontasse moi-même sur Marguerite. Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un homme qui, s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle. Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place. Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite évanouie. En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter, moi absent ou non, la femme que j'aimais. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître que j'envoyai le jour même à son adresse. Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât sans rien dire. Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour. Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence. J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour, c'est-à-dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin l'avaient mise dans son lit. Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce, en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force physique de supporter ce que je lui faisais. — Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle, c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai jamais. — Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans cœur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre. — Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera égale. — Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand, laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle n'ira pas loin maintenant. Et Prudence me tendit la main en ajoutant: — Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse. — Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N... — M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir. — Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin. — Et vous la recevrez bien? — Parfaitement. — Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra. — Qu'elle vienne. — Sortirez-vous aujourd'hui? — Je serai chez moi toute la soirée. — Je vais le lui dire. Prudence partit. Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle par semaine. Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre du boulevard. Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire du feu partout et je donnai congé à Joseph. Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de mes traits était moins visible. Marguerite entra. Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son visage sous la dentelle. Elle passa dans le salon et releva son voile. Elle était pâle comme le marbre. — Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue. Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes. Je m'approchai d'elle. — Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée. Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, elle me dit: — Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait. — Rien? répliquai-je avec un sourire amer. — Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire. Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite. La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée. Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit: — Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et vous comprendrez qu'il y a pour un homme de cœur de plus nobles choses à faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis. Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence. En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours. Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise. — Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où, après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou? Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant! — Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler. J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune, jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi. — Et vous, vous êtes heureuse, sans doute? — Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et l'étendue. — Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois vous l'êtes comme vous le dites. — Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un jour, et qui vous feront me pardonner. — Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui? — Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne devez pas vous éloigner. — Quelles sont ces gens? — Je ne puis vous le dire. — Alors, vous mentez. Marguerite se leva et se dirigea vers la porte. Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique. — Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte. — Pourquoi? — Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je veux te garder ici. — Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr. — Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être. Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit: — Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous voudrez, prenez-moi, je suis à vous. Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du cœur à la tête et l'étouffait. Une toux sèche et rauque s'ensuivit. — Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture. Je descendis moi-même congédier cet homme. Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents claquaient de froid. Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit. Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait. Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant, qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre. Un mois d'un amour comme celui-là, et de corps comme de cœur, on ne serait plus qu'un cadavre. Le jour nous trouva éveillés tous deux. Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit. Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite: — Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris? — Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me rendrais trop malheureuse. «Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne me demande pas autre chose. Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon amour et ma jalousie. À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue d'Antin. Ce fut Nanine qui m'ouvrit. — Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras. — Pourquoi? — Parce que M. le comte de N... est là, et qu'il a entendu que je ne laisse entrer personne. — C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié. Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots: «Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer. «Voici le prix de votre nuit.» Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire au remords instantané de cette infamie. J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire. Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans cœur et sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite. Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en aller, je rentrai chez moi. Marguerite ne m'avait pas répondu. Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la journée du lendemain. À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de plus. — Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme. — Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture serait hors de la cour. Je courus chez Marguerite. — Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me répondit le portier. Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient; j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je m'embarquai à Marseille. Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille. Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que vous connaissez et que je reçus à Toulon. Je partis aussitôt, et vous savez le reste. Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce que je viens de vous raconter.
{ "file_name": "pg17992.txt", "title": "Le comte de Monte-Cristo, Tome IV", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XCIX
La loi. On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d'Armilly avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite: c'est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour s'occuper des leurs. Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray. C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère d'Eugénie, ne laissait pas que d'être fort gênante; c'est que dans ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien hiérarchique de la famille, la mère n'est réellement maîtresse de sa fille qu'à condition d'être continuellement pour elle un exemple de sagesse et un type de perfection. Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d'Eugénie et les conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, tandis qu'une interprétation plus sagace et plus approfondie eût, au contraire, démontré à la baronne qu'Eugénie détestait Debray, non point parce qu'il était dans la maison paternelle une pierre d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la périphrase d'animaux à deux pieds et sans plumes. Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde chacun a son point de vue à soi qui l'empêche de voir le point de vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous, regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugénie fût manqué, non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui rendait sa liberté. Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui après avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au scandale qui en avait été la suite, s'était empressé de se retirer à son club, où, avec quelques amis, il causait de l'événement qui faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette ville éminemment cancanière qu'on appelle la capitale du monde. Au moment où Mme Danglars, vêtu d'une robe noire et cachée sous un voile, montait l'escalier qui conduisait à l'appartement de Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que le jeune homme n'était point chez lui, Debray s'occupait à repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver qu'après l'éclat terrible qui venait d'avoir lieu, il était de son devoir d'ami de la maison d'épouser Mlle Eugénie Danglars et ses deux millions. Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d'être vaincu; car souvent cette idée s'était présentée d'elle-même à son esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude complètement défensive, disant que cette union était impossible, en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'idée mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu'on y discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu'à une heure du matin. Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-même avait envoyées le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées, étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la pauvre femme. À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d'attendre inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle. Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire passé minuit. La baronne rentra dans l'hôtel avec autant de précaution qu'Eugénie venait d'en prendre pour sortir; elle monta légèrement, et le coeur serré, l'escalier de son appartement, contigu, comme on sait, à celui d'Eugénie. Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du moins, à l'innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer paternel! Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d'Eugénie, puis, n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous étaient mis. Mme Danglars crut qu'Eugénie, fatiguée des terribles émotions de la soirée, s'était mise au lit et qu'elle dormait. Elle appela la femme de chambre et l'interrogea. «Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le thé ensemble; après quoi elles m'ont congédiée, en me disant qu'elles n'avaient plus besoin de moi.» Depuis ce moment, la femme de chambre était à l'office, et, comme tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans l'appartement. Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupçon; mais, tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur l'événement. À mesure que ses idées s'éclaircissaient en sa tête, les proportions de la scène du contrat grandissaient; ce n'était plus un scandale, c'était un vacarme; ce n'était plus une honte, c'était une ignominie. Malgré elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait été sans pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et dans son fils, d'un malheur aussi grand. «Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle qu'elle va être présentée, nous couvre d'opprobre; car dans une société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives, saignantes, incurables. «Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait à Eugénie ce caractère étrange qui m'a si souvent fait trembler!» Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la mystérieuse Providence dispose tout à l'avance selon les événements qui doivent arriver, et d'un défaut, d'un vice même, fait quelquefois un bonheur. Puis, sa pensée franchit l'espace, comme fait, en étendant ses ailes, l'oiseau d'un abîme, et s'arrêta sur Cavalcanti. «Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin; et cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une demi-éducation, sinon une éducation complète; cet Andrea s'était présenté dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec l'appui de noms honorables.» Comment voir clair dans ce dédale? À qui s'adresser pour sortir de cette position cruelle? Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'était à quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser. La baronne pensa alors à M. de Villefort. C'était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti, c'était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au milieu de sa famille comme si c'eût été une famille étrangère. Mais non; en y réfléchissant, ce n'était pas un homme sans pitié que le procureur du roi; c'était un magistrat esclave de ses devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption: ce n'était pas un bourreau, c'était un chirurgien, un chirurgien qui avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient présenté au monde comme leur gendre. Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait ainsi, il n'y avait plus à supposer que le procureur du roi eût rien su d'avance et se fût prêté à aucune des menées d'Andrea. La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc encore à la baronne sous un jour qui s'expliquait à leur avantage commun. Mais là devait s'arrêter l'inflexibilité du procureur du roi; elle irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur laissât toute la latitude de l'indulgence. La baronne invoquerait le passé; elle rajeunirait ses souvenirs, elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux; M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait (et, pour arriver à cela, il n'avait qu'à tourner les yeux d'un autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on appelle la contumace. Alors seulement elle s'endormit plus tranquille. Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme de chambre, sans donner signe d'existence à qui que ce fût au monde, elle s'habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'hôtel, marcha jusqu'à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit conduire à la maison de M. de Villefort. Depuis un mois cette maison maudite présentait l'aspect lugubre d'un lazaret où la peste se serait déclarée; une partie des appartements étaient clos à l'intérieur et à l'extérieur; les volets, fermés, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air; on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d'un laquais; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d'un tombeau retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas: «Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bière de la maison de M. le procureur du roi?» Mme Danglars fut saisie d'un frisson à l'aspect de cette maison désolée; elle descendit de son fiacre, et, les genoux fléchissants, s'approcha de la porte fermée et sonna. Ce ne fut qu'à la troisième fois qu'eut retenti le timbre, dont le tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse générale, qu'un concierge apparut entrebâillant la porte dans une largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles. Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue, et cependant la porte continua demeurer à peu près close. «Mais ouvrez donc! dit la baronne. — D'abord, madame, qui êtes-vous? demanda le concierge. — Qui je suis? mais vous me connaissez bien. — Nous ne connaissons plus personne, madame. — Mais vous êtes fou, mon ami! s'écria la baronne. — De quelle part venez-vous? — Oh! c'est trop fort. — Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom? — Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois. — C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous? — Oh! que vous êtes étrange! et je me plaindrai à M. de Villefort de l'impertinence de ses gens. — Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la précaution: personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir à parler à M. le procureur du roi. — Eh bien, c'est justement à M. le procureur du roi que j'ai affaire. — Affaire pressante? — Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la à votre maître. — Madame attendra mon retour? — Oui, allez.» Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue. La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner passage à la baronne: elle passa, et la porte se referma derrière elle. Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un instant, tira un sifflet de sa poche et siffla. Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron. «Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la baronne: mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m'a chargé de dire à madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il avait fait.» Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes précautions, et dont on examinait les marchandises. La baronne monta le perron; elle se sentait profondément impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'eût perdue de vue, dans le cabinet du magistrat. Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l'amenait, la réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait paru si indigne, qu'elle commença par se plaindre. Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur ses lèvres. «Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire un crime: soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux.» Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu croire, si elle n'avait eu l'expérience de ses propres yeux, que ce sentiment pût être porté à ce point. «Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux? — Oui, madame, répondit le magistrat. — Vous me plaignez alors? — Sincèrement, madame. — Et vous comprenez ce qui m'amène? — Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas? — Oui, monsieur, un affreux malheur. — C'est-à-dire une mésaventure. — Une mésaventure! s'écria la baronne. — Hélas! madame, répondit le procureur du roi avec son calme imperturbable, j'en suis arrivé à n'appeler malheur que les choses irréparables. — Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?... — Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours, s'il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée.» Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette tranquillité presque railleuse. «Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de douloureuse dignité. — Vous savez que oui, madame», répondit Villefort, dont les joues se couvrirent, à cette assurance qu'il donnait, d'une légère rougeur. En effet, cette assurance faisait allusion à d'autres événements qu'à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui. «Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive être gaie.» Villefort s'inclina. «Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me semblaient une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position funeste, la vôtre me semblait une position à envier; mais cela vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?... — Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est l'affaire de cet imposteur? — Imposteur! répéta Villefort; décidément, madame, c'est un parti pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto! Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un assassin. — Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification; mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment, au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir. — Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés. — Eh bien, si on l'arrête... Croyez-vous qu'on l'arrêtera? — Je l'espère. — Si on l'arrête (écoutez, j'entends toujours dire que les prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.» Le procureur du roi fit un mouvement négatif. «Au moins jusqu'à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne. — Impossible, madame; la justice a des formalités. — Même pour moi? dit la baronne, moitié souriante, moitié sérieuse. — Pour tous, répondit Villefort; et pour moi-même comme pour les autres. — Ah!» fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée venait de trahir par cette exclamation. Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées. «Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette mort à laquelle vient comme par miracle, d'échapper Valentine, ne sont point naturelles. — Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars. — Si, vous y songiez, madame, et c'était justice, car vous ne pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout bas: Toi qui poursuis le crime réponds: Pourquoi donc y a-t-il autour de toi des crimes qui restent impunis?» La baronne pâlit. «Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame? — Eh bien, je l'avoue. — Je vais vous répondre.» Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars; puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une intonation plus sourde que de coutume: «Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne connaît pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tête innocente pour une tête coupable; mais quand ces criminels seront connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il, par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront! Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable! — Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu'il soit aussi coupable qu'on le dit? — Écoutez, voici son dossier: Benedetto, condamné d'abord à cinq ans de galères pour faux, à seize ans; le jeune homme promettait, comme vous voyez; puis évadé, puis assassin. — Et qui est ce malheureux? — Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse. — Il n'a donc été réclamé par personne? — Par personne; on ne connaît pas ses parents. — Mais cet homme qui était venu de Lucques? — Un autre escroc comme lui; son complice peut-être.» La baronne joignit les mains. «Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante intonation. — Pour Dieu! madame, répondit le procureur du roi avec une fermeté qui n'était pas exempte de sécheresse, pour Dieu! ne me demandez donc jamais grâce pour un coupable. «Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre votre douce voix? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire l'application de vos délicates pensées? Non, madame, la loi ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe. «Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code; un homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour de moi: les hommes m'ont-ils traité en frère? m'ont-ils aimé, moi? m'ont-ils ménagé, moi? m'ont-ils épargné, moi? quelqu'un a-t-il demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce quelqu'un la grâce de M. de Villefort? Non, non, non! frappé, toujours frappé! «Vous persistez, femme, c'est-à-dire sirène que vous êtes, à me parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et peut-être, peut-être d'autre chose encore. «Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-même, et plus profondément que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué les vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours trouvé, et je dirai plus, je l'ai trouvé avec bonheur, avec joie, ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine. «Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception! Hélas! hélas! hélas! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et frappons le méchant!» Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse qui donnait à son langage une féroce éloquence. «Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort, vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de tous? — Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux; la Providence l'a fait ainsi pour que personne n'eût à pleurer sur lui. — C'est s'acharner sur le faible, monsieur. — Le faible qui assassine! — Son déshonneur rejaillirait sur ma maison. — N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne? — Oh! monsieur! s'écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié pour vous! — Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras au ciel. — Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrêté, aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on oublie. — Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut; d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à la manière des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir. — Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une clémence facile. — Mais je vous ai dit qu'il était trop tard! Au point du jour le télégraphe a joué, et à cette heure... — Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte cette dépêche du ministre de l'Intérieur.» Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie. «Arrêté! s'écria Villefort; on l'a arrêté à Compiègne; c'est fini.» Mme Danglars se leva froide et pâle. «Adieu, monsieur, dit-elle. — Adieu, madame», répondit le procureur du roi, presque joyeux en la reconduisant jusqu'à la porte. Puis revenant à son bureau: «Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la session sera belle.»
{ "file_name": "pg38867.txt", "title": "Un Cadet de Famille, v. 2/3", "author": "Edward John Trelawny", "language": "French" }
LXVI
Quoique le schooner eût été arrêté par les Anglais, ils ne se l'étaient pas encore tout à fait approprié quand je l'ai pris, de sorte que je n'ai droit qu'au salvage du vaisseau et de sa cargaison; mais le salvage sera assez lourd. Cette formalité diminuait un peu mon plaisir; car j'avais regardé le schooner d'un oeil de propriétaire; j'espérais en avoir le commandement, et ce commandement était la chose que je désirais le plus au monde; je l'aurais préféré à un duché. Depuis notre première rencontre avec le schooner, et surtout après l'avoir examiné pendant son amarrage au Port-Louis, je l'avais regardé avec un oeil plein de jalousie et de convoitise. L'apparente impossibilité de posséder ce vaisseau ne fit qu'augmenter mon désir de l'avoir. Je n'aurais pas seulement sacrifié mon droit d'aînesse, si je l'avais eu, mais une articulation de mes membres et tout ce que je possédais au monde, à l'exception toutefois de ma bien-aimée Zéla. De Ruyter s'était souvent moqué de moi à ce sujet, et maintenant que l'objet de mon ambition était à la portée de ma main, je ne pouvais pas comprendre la loi de salvage dont parlait de Ruyter. Il avait pris le schooner, il devait le garder et me le donner; cet arrangement était la seule loi que je considérasse comme juste et raisonnable. J'attendis le retour de de Ruyter avec impatience, mais quand il me rejoignit je ne fus point calmé, car il n'avait pu voir les marchands. Le lendemain ce fut encore la même histoire, et ainsi de suite pendant plusieurs jours. Je déteste les transactions tardives; j'abhorre les calculs; ils font plus de mal que les tremblements de terre en détruisant les édifices mal fondés; les calculs ressemblent au mors à l'aide duquel un mameluk contient la fougue d'un cheval impatient. Comme le cheval, cependant, je fus forcé de me soumettre. Un temps considérable s'écoula avant que de Ruyter eût fini ses arrangements; il paya une somme assez forte, donna des sécurités, signa des contrats, et enfin eut l'entière possession du schooner. Un mois après, j'étais enfin au comble de mes voeux. Aidé par de Ruyter, je préparai le schooner à reprendre la mer. Pendant que je fus obligé de rester à bord, Zéla, qui s'ennuyait seule, resta auprès de moi. De temps en temps nous allions faire dans la ville quelques dîners fins, quelques longues promenades, et le vaisseau restait alors sous la surveillance d'Aston. Quand le grab et le schooner furent radoubés, de Ruyter me donna ses instructions, et nous levâmes l'ancre ensemble; fort heureusement la main de de Ruyter était presque guérie. Les Américains qu'on avait laissés sur le schooner et les quatre marins anglais pris avec Aston étaient volontairement entrés à mon service sur le schooner. Mon équipage avait été complété par de Ruyter, et il était assez bon. J'étais armé de six caronades de douze livres et de quatre canons longs de six livres, et nous avions de l'eau et des provisions pour deux mois. Zéla, que la force seule eût pu retenir à la résidence,--et je n'avais nullement l'intention de l'employer,--était auprès de moi. Ainsi, je n'avais plus rien à désirer, et ma joie était aussi vaste, aussi illimitée que l'élément sur lequel je flottais; de plus, je croyais qu'étant aussi profonde, elle serait aussi éternelle. Non seulement je n'étais pas un arithméticien, mais encore je n'avais pas le don de la prescience, pas même pour une heure. Cette maudite prescience, qui change la joie en douleur en calculant l'avenir! Je ne le fis jamais, et je repris la mer aussi libre d'esprit, aussi intrépide que le lion quand il quitte les jungles pour aller chasser dans les plaines. Nous naviguâmes vers le nord avec le projet de gagner d'abord les îles de Saint-Brandon et ensuite un groupe de petites îles nommées les Six; de là, nous devions croiser dans l'océan Indien, au nord, pour nous trouver sur la route des vaisseaux qui passent de Madras à Bombay pendant la mousson du sud-ouest. Nous passâmes deux jours à faire lutter de force et de vitesse le grab et le schooner; autrefois, le grab dépassait en vitesse tous les vaisseaux de l'Inde, mais en faisant plusieurs expériences, nous fûmes convaincus que le schooner était son égal. Nous passâmes l'île de Saint-Brandon sans incident digne de remarque. Bientôt après, je donnai la chasse à un brigantin, et je le contraignis de s'arrêter. Ce brigantin était français, venant de l'île de Diego-Garcia. Il voguait vers l'île Maurice. Son capitaine nous dit qu'il faisait le commerce de poisson et de tortues fraîches, qui, les dernières surtout, sont très-abondantes dans la vicinité de Diego-Garcia. — Cette île n'est point habitée, me dit le capitaine; quelques marchands m'y ont envoyé avec des esclaves, et, pendant que j'embarquais ma cargaison, j'ai été surpris par un vaisseau de guerre anglais, et, quoique je sois parvenu à me sauver, les esclaves et ma cargaison sont tombés entre les mains des Anglais. Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit: — Croyez-vous que nous ayons la possibilité de reprendre les esclaves et la cargaison? — Je le crois. Aussi riche en projets qu'il était intrépide dans leur exécution, de Ruyter trouva bientôt un stratagème que nous devions, de concert, rendre efficace à la réalisation de nos désirs. Après avoir conseillé au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas très-vite, de se rendre au port de l'île des Six, de Ruyter et moi nous arrangeâmes que, si par hasard le grab et le schooner étaient séparés, ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrêté, nous dirigeâmes notre course, avec le vent en notre faveur, vers Diego-Garcia. La forme de cette île est celle d'un croissant, et elle contient dans son enceinte une toute petite île, derrière laquelle il y a un port vaste et en dehors de tout danger. En approchant de l'île et apercevant la frégate anglaise qui y était amarrée, nous nous dirigeâmes vers la terre. Nous eûmes soin de naviguer de manière à laisser la petite île entre nous et la frégate. Cette dernière ne nous aperçut pas, et nous jetâmes l'ancre. Le lendemain nous la levâmes ensemble, et le grab, déguisé en vaisseau qui fait le trafic des esclaves, apparut à l'entrée du havre comme s'il était dans l'ignorance qu'il y eût là un vaisseau. La frégate l'aperçut, et, en virant de bord, le grab mit à la voile comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins anglais, la frégate eut bientôt levé l'ancre pour se mettre à la poursuite du grab. Mais cette manoeuvre occupa assez de temps pour permettre à de Ruyter de prendre largue, et à moi de me tenir caché en gagnant la partie de l'île contre le vent. J'avais envoyé un homme sur la petite île, et, de son poste, il m'instruisait de tous les mouvements de la frégate. Je pris si bien mes mesures, qu'au moment où elle barrait le port, en tournant l'angle saillant de l'île, moi je doublais l'extrême pointe de la petite île, j'entrais dans la baie et je débarquais sur le rivage, accompagné d'une forte partie d'hommes. Le plan était si bien arrangé, il avait été si lestement exécuté, que je pris à l'improviste une partie des marins appartenant à la frégate; quelques-uns étaient occupés à garder les esclaves pris au brigantin, d'autres à couper du bois, d'autres à ne rien faire. Nous transportâmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson salé et des tortues; cette occupation prit quatre heures. Quant à mes compatriotes, leur situation me parut si malheureuse, que je les laissai, et avant de leur dire adieu je leur fis jurer que j'étais le meilleur homme du monde; il faut dire que je les avais tous enivrés de liqueurs. D'ailleurs je dois avouer, pour leur honneur, que je les avais trompés en hissant les couleurs américaines. Sachant que le schooner était de ce pays, ils n'avaient eu garde de fuir; loin de là, ils avaient attendu et assisté à notre débarquement sans aucune défiance. Ces pauvres diables étaient fort chagrins de l'abandon momentané de la frégate qui chassait le français; ils étaient, disaient-ils, bien certains que le grab appartenait à la France. Nous étions si bons amis, quand nous nous séparâmes, qu'en me voyant quitter le rivage, les Anglais me saluèrent de trois hourras, en récompense de trois bouteilles de rhum que je leur avais données.
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LXIII
Le dîner. Il était évident qu'en passant dans la salle à manger, un même sentiment animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et même tout inquiets que quelques-uns étaient de s'y trouver, ils n'eussent point voulu ne pas y être. Et cependant des relations d'une date récente, la position excentrique et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient un devoir aux hommes d'être circonspects, et aux femmes une loi de ne point entrer dans cette maison où il n'y avait point de femmes pour les recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les pressant de son irrésistible aiguillon, l'avait emporté sur le tout. Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti père et fils qui, l'un malgré sa raideur, l'autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but, à d'autres hommes qu'ils voyaient pour la première fois. Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien. Aucun de ces deux mouvements n'avait échappé au comte, et déjà, dans cette simple mise en contact des individus, il y avait pour l'observateur de cette scène un fort grand intérêt. M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars. Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre Mme de Villefort et Morrel. Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la curiosité qu'à l'appétit de ses convives l'aliment qu'elle désirait. Ce fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière dont pouvaient l'être les festins des fées arabes. Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe étaient amoncelés en pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons monstrueux étendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel, de l'Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces vins, défilèrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pût dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de Médicis, on boirait de l'or fondu. Monte-Cristo vit l'étonnement général, et se mit à rire et à se railler tout haut. «Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est qu'arrivé à un certain degré de fortune il n'y a plus de nécessaire que le superflu, comme ces dames admettront qu'arrivé à un certain degré d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idéal? Or, en poursuivant le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons pas. Qu'est-ce qu'un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me procurer des choses impossibles à avoir, telle est l'étude de toute ma vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volonté. Je mets à poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer; vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux poissons, nés, l'un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l'autre à cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les réunir sur la même table? — Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars. — Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le nom de l'un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui est Italien, qui vous dira le nom de l'autre. — Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet. — À merveille. — Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie. — C'est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux messieurs où se pêchent ces deux poissons. — Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga seulement. — Mais, dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse des lamproies de cette taille. — Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de Fusaro. — Impossible! s'écrièrent ensemble tous les convives. — Eh bien, voilà justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis comme Néron: cupitor impossibilium; et voilà, vous aussi, ce qui vous amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va vous sembler exquise tout à l'heure, c'est que, dans votre esprit, il était impossible de se la procurer et que cependant la voilà. — Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris? — Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons chacun dans un grand tonneau matelassé, l'un de roseaux et d'herbes du fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier s'en est emparé pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars? — Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire épais. — Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux et qui vivent encore.» Danglars ouvrit des yeux effarés; l'assemblée battit des mains. Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines, dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient servis sur la table. «Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars. — Parce que l'un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo. — Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les philosophes ont beau dire, c'est superbe d'être riche. — Et surtout d'avoir des idées, dit Mme Danglars. — Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci, madame; elle était fort en honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie à Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tête, des poissons de l'espèce de celui qu'il appelle le mulus et qui, d'après le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'était aussi un luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir, car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un arc-en-ciel qui s'évapore, passait par toutes les nuances du prisme, après quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort. — Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie à Rome. — Ah! ça, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux que lui?» Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes, mais ils avaient le bon esprit de ne pas dire un mot. «Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud; cependant ce que j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec laquelle vous êtes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous n'avez acheté cette maison qu'il y a cinq ou six jours? — Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo. — Eh bien, je suis sûr qu'en huit jours elle a subi une transformation complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour est un magnifique gazon bordé d'arbres qui paraissent avoir cent ans. — Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo. — En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c'est par la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison. — Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai préféré une entrée qui me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille. — En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige! — En effet, dit Château-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve, c'est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter, quand M. de Saint-Méran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans. — M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait donc à M. de Saint-Méran avant que vous l'achetiez? — Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo. — Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette maison? — Ma foi, non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces détails. — Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait été habitée, dit Château-Renaud, et c'était une grande tristesse que de la voir avec ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En vérité, si elle n'eût point appartenu au beau-père d'un procureur du roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque grand crime a été commis.» Villefort qui jusque-là n'avait point touché aux trois ou quatre verres de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le vida d'un seul trait. Monte-Cristo laissa s'écouler un instant; puis, au milieu du silence qui avait suivi les paroles de Château-Renaud: «C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m'est venue la première fois que j'y entrai; et cette maison me parut si lugubre, que jamais je ne l'eusse achetée si mon intendant n'eût fait la chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire du tabellion. — C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille, fût vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabitée encore, elle fût tombée en ruine.» Ce fut Morrel qui pâlit à son tour. «Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu! bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au possible. — Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique? — Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits où il semble qu'on respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte à d'autres temps, à d'autres lieux, qui n'ont peut-être aucun rapport avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le café au jardin; après le dîner, le spectacle.» Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple. Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés. «Avez-vous entendu? dit Mme Danglars. — Il faut y aller», répondit Villefort en se levant et en lui offrant le bras. Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité, car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre, et qu'en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'élança donc par les portes ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que cette chambre dans laquelle on allait entrer. On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres meublées à l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit, des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux; puis enfin on arriva dans la fameuse chambre. Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour tombât, elle n'était point éclairée et qu'elle était dans la vétusté, quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve. Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte lugubre. «Hou! s'écria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.» Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas. Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu'en effet la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre. «N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au pastel, que l'humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J'ai vu!» Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée près de la cheminée. «Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!» Mme Danglars se leva vivement. «Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout. — Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l'émotion de Mme Danglars n'échappait point. — Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu'à présent j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti? — Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d'Ugolin, à Ferrare la prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo. — Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce que vous en pensez. — Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Château-Renaud en riant. — Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en noir.» Quant à Morrel, depuis qu'il avait été question de la dot de Valentine, il était demeuré triste et n'avait pas prononcé un mot. «Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hâte de dérober à la vue des hommes, sinon au regard de Dieu!» Mme Danglars s'évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même obligé de s'adosser à la muraille. «Ah! mon Dieu! madame, s'écria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous pâlissez! — Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M. de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans l'intention sans doute de nous faire mourir de peur. — Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames. — Qu'avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars. — Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air, voilà tout. — Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à Mme Danglars et en s'avançant vers l'escalier dérobé. — Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici. — En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est sérieuse? — Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer les choses qui donne à l'illusion l'aspect de la réalité. — Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de l'accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même emportant l'enfant qui dort?...» Cette fois Mme Danglars, au lieu de se rassurer à cette douce peinture, poussa un gémissement et s'évanouit tout à fait. «Mme Danglars se trouve mal, balbutia Villefort; peut-être faudrait-il la transporter à sa voiture. — Oh! mon Dieu, dit Monte-Cristo, et moi qui ai oublié mon flacon! — J'ai le mien», dit Mme de Villefort. Et elle passa à Monte-Cristo un flacon plein d'une liqueur rouge pareille à celle dont le comte avait essayé sur Édouard la bienfaisante influence. «Ah!... dit Monte-Cristo en le prenant des mains de Mme de Villefort. — Oui, murmura celle-ci, sur vos indications, j'ai essayé. — Et vous avez réussi? — Je le crois.» On avait transporté Mme Danglars dans la chambre à côté. Monte-Cristo laissa tomber sur ses lèvres une goutte de la liqueur rouge, elle revint à elle. «Oh! dit-elle, quel rêve affreux!» Villefort lui serra fortement le poignet pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas rêvé. On chercha M. Danglars, mais, peu disposé aux impressions poétiques, il était descendu au jardin, et causait, avec M. Cavalcanti père, d'un projet de chemin de fer de Livourne à Florence. Monte-Cristo semblait désespéré; il prit le bras de Mme Danglars et la conduisit au jardin où l'on retrouva M. Danglars prenant le café entre MM. Cavalcanti père et fils. «En vérité, madame, lui dit-il, est-ce que je vous ai fort effrayée? — Non, monsieur, mais, vous savez, les choses nous impressionnent selon la disposition d'esprit où nous nous trouvons.» Villefort s'efforça de rire. «Et alors vous comprenez, dit-il, il suffit d'une supposition, d'une chimère.... — Eh bien, dit Monte-Cristo, vous m'en croirez si vous voulez, j'ai la conviction qu'un crime a été commis dans cette maison. — Prenez garde, dit Mme de Villefort, nous avons ici le procureur du roi. — Ma foi, répondit Monte-Cristo, puisque cela se rencontre ainsi, j'en profiterai pour faire ma déclaration. — Votre déclaration? dit Villefort. — Oui, et en face de témoins. — Tout cela est fort intéressant, dit Debray; et s'il y a réellement crime, nous allons faire admirablement la digestion. — Il y a crime, dit Monte-Cristo. Venez par ici, messieurs; venez, monsieur de Villefort pour que la déclaration soit valable, elle doit être faite aux autorités compétentes.» Monte-Cristo prit le bras de Villefort, et en même temps qu'il serrait sous le sien celui de Mme Danglars, il traîna le procureur du roi jusque sous le platane, où l'ombre était la plus épaisse. Tous les autres convives suivaient. «Tenez, dit Monte-Cristo, ici, à cette place même (et il frappait la terre du pied), ici, pour rajeunir ces arbres déjà vieux, j'ai fait creuser et mettre du terreau; eh bien, mes travailleurs, en creusant, ont déterré un coffre ou plutôt des ferrures de coffre, au milieu desquelles était le squelette d'un enfant nouveau-né. Ce n'est pas de la fantasmagorie cela, j'espère?» Monte-Cristo sentit se raidir le bras de Mme Danglars et frissonner le poignet de Villefort. «Un enfant nouveau-né? répéta Debray; diable! ceci devient sérieux, ce me semble. — Eh bien, dit Château-Renaud, je ne me trompais donc pas quand je prétendais tout à l'heure que les maisons avaient une âme et un visage comme les hommes, et qu'elles portaient sur leur physionomie un reflet de leurs entrailles. La maison était triste parce qu'elle avait des remords; elle avait des remords parce qu'elle cachait un crime. — Oh! qui dit que c'est un crime? reprit Villefort, tentant un dernier effort. — Comment! un enfant enterré vivant dans un jardin, ce n'est pas un crime? s'écria Monte-Cristo. Comment appelez-vous donc cette action-là, monsieur le procureur du roi? — Mais qui dit qu'il a été enterré vivant? — Pourquoi l'enterrer là, s'il était mort? Ce jardin n'a jamais été un cimetière. — Que fait-on aux infanticides dans ce pays-ci? demanda naïvement le major Cavalcanti. — Oh! mon Dieu! on leur coupe tout bonnement le cou, répondit Danglars. — Ah! on leur coupe le cou, fit Cavalcanti. — Je le crois.... N'est-ce pas, monsieur de Villefort? demanda Monte-Cristo. — Oui, monsieur le comte», répondit celui-ci avec un accent qui n'avait plus rien d'humain. Monte-Cristo vit que c'était tout ce que pouvaient supporter les deux personnes pour lesquelles il avait préparé cette scène; et ne voulant pas la pousser trop loin: «Mais le café, messieurs, dit-il, il me semble que nous l'oublions.» Et il ramena ses convives vers la table placée au milieu de la pelouse. «En vérité, monsieur le comte, dit Mme Danglars, j'ai honte d'avouer ma faiblesse, mais toutes ces affreuses histoires m'ont bouleversée; laissez-moi m'asseoir, je vous prie.» Et elle tomba sur une chaise. Monte-Cristo la salua et s'approcha de Mme de Villefort. «Je crois que Mme Danglars a encore besoin de votre flacon», dit-il. Mais avant que Mme de Villefort se fût approchée de son amie, le procureur du roi avait déjà dit à l'oreille de Mme Danglars: «Il faut que je vous parle. — Quand cela? — Demain. — Où? — À mon bureau... au parquet si vous voulez, c'est encore là l'endroit le plus sûr. — J'irai.» En ce moment Mme de Villefort s'approcha. «Merci, chère amie, dit Mme Danglars, en essayant de sourire, ce n'est plus rien, et je me sens tout à fait mieux.»
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Chapitre LXIV — De la différence notable que d’Artagnan trouva entre M. l’intendant et Mgr le surintendant
M. Colbert demeurait rue Neuve-des-Petits-Champs, dans une maison qui avait appartenu à Beautru. Les jambes de d’Artagnan firent le trajet en un petit quart d’heure. Lorsqu’il arriva chez le nouveau favori, la cour était pleine d’archers et de gens de police qui venaient, soit le féliciter, soit s’excuser, selon qu’il choisirait éloge ou blâme. Le sentiment de la flatterie est instinctif chez les gens de condition abjecte; ils en ont le sens, comme l’animal sauvage a celui de l’ouïe ou de l’odorat. Ces gens, ou leur chef, avaient donc compris qu’il y avait un plaisir à faire à M. Colbert, en lui rendant compte de la façon dont son nom avait été prononcé pendant l’échauffourée. D’Artagnan se produisit juste au moment où le chef du guet faisait son rapport. D’Artagnan se tint près de la porte, derrière les archers. Cet officier prit Colbert à part, malgré sa résistance et le froncement de ses gros sourcils. — Au cas, dit-il, où vous auriez réellement désiré, monsieur, que le peuple fît justice de deux traîtres, il eût été sage de nous en avertir; car enfin, monsieur, malgré notre douleur de vous déplaire ou de contrarier vos vues, nous avions notre consigne à exécuter. — Triple sot! répliqua Colbert furieux en secouant ses cheveux tassés et noirs comme une crinière, que me racontez-vous là? Quoi! j’aurais eu, moi, l’idée d’une émeute? Êtes-vous fou ou ivre? — Mais, monsieur, on a crié: «Vive Colbert!» répliqua le chef du guet fort ému. — Une poignée de conspirateurs... — Non pas, non pas, une masse de peuple! — Oh! vraiment, dit Colbert en s’épanouissant, une masse du peuple criait: «Vive Colbert!» Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites, monsieur?... — Il n’y avait qu’à ouvrir les oreilles, ou plutôt à les fermer, tant les cris étaient terribles. — Et c’était du peuple, du vrai peuple? — Certainement, monsieur; seulement, ce vrai peuple nous a battus. — Oh! fort bien, continua Colbert tout à sa pensée. Alors vous supposez que c’est le peuple seul qui voulait faire brûler les condamnés? — Oh! oui, monsieur. — C’est autre chose... Vous avez donc bien résisté? — Nous avons eu trois hommes étouffés, monsieur. — Vous n’avez tué personne, au moins? — Monsieur, il est resté sur le carreau quelques mutins, un, entre autres, qui n’était pas un homme ordinaire. — Qui? — Un certain Menneville, sur qui, depuis longtemps, la police avait l’œil ouvert. — Menneville! s’écria Colbert; celui qui tua, rue de la Huchette, un brave homme qui demandait un poulet gras? — Oui, monsieur, c’est le même. — Et ce Menneville, criait-il aussi: «Vive Colbert!» lui? — Plus fort que tous les autres; comme un enragé. Le front de Colbert devint nuageux et se rida. L’espèce d’auréole ambitieuse qui éclairait son visage s’éteignit comme le feu des vers luisants qu’on écrase sous l’herbe. — Que disiez-vous donc, reprit alors l’intendant déçu, que l’initiative venait du peuple? Menneville était mon ennemi; je l’eusse fait pendre, et il le savait bien; Menneville était à l’abbé Fouquet... toute l’affaire vient de Fouquet; ne sait-on pas que les condamnés étaient ses amis d’enfance? «C’est vrai, pensa d’Artagnan, et voilà mes doutes éclaircis. Je le répète, M. Fouquet peut-être ce qu’on voudra, mais c’est un galant homme.» — Et, poursuivit Colbert, pensez-vous être sûr que ce Menneville est mort? D’Artagnan jugea que le moment était venu de faire son entrée. — Parfaitement, monsieur, répliqua-t-il en s’avançant tout à coup. — Ah! c’est vous; monsieur? dit Colbert. — En personne, répliqua le mousquetaire avec son ton délibéré; il paraît que vous aviez dans Menneville un joli petit ennemi? — Ce n’est pas moi, monsieur, qui avais un ennemi, répondit Colbert, c’est le roi. «Double brute! pensa d’Artagnan, tu fais de la morgue et de l’hypocrisie avec moi...» — Eh bien! poursuivit-il, je suis très heureux d’avoir rendu un si bon service au roi, voudrez-vous vous charger de le dire à Sa Majesté, monsieur l’intendant? — Quelle commission me donnez-vous, et que me chargez-vous de dire, monsieur? Précisez, je vous prie, répondit Colbert d’une voix aigre et toute chargée d’avance d’hostilités. — Je ne vous donne aucune commission, repartit d’Artagnan avec le calme qui n’abandonne jamais les railleurs. Je pensais qu’il vous serait facile d’annoncer à Sa Majesté que c’est moi qui, me trouvant là par hasard, ai fait justice de M. Menneville et remis les choses dans l’ordre. Colbert ouvrit de grands yeux et interrogea du regard le chef du guet. — Ah! c’est bien vrai, dit celui-ci, que monsieur a été notre sauveur. — Que ne me disiez-vous, monsieur, que vous veniez me raconter cela? fit Colbert avec envie; tout s’expliquait, et mieux pour vous que pour tout autre. — Vous faites erreur, monsieur l’intendant, je ne venais pas du tout vous raconter cela. — C’est un exploit pourtant, monsieur. — Oh! dit le mousquetaire avec insouciance, la grande habitude blase l’esprit. — À quoi dois-je l’honneur de votre visite, alors? — Tout simplement à ceci: le roi m’a commandé de venir vous trouver. — Ah! dit Colbert en reprenant son aplomb, parce qu’il voyait d’Artagnan tirer un papier de sa poche, c’est pour me demander de l’argent? — Précisément, monsieur. — Veuillez attendre, je vous prie, monsieur; j’expédie le rapport du guet. D’Artagnan tourna sur ses talons assez insolemment, et, se retrouvant en face de Colbert après ce premier tour, il le salua comme Arlequin eût pu le faire; puis, opérant une seconde évolution, il se dirigea vers la porte d’un bon pas. Colbert fut frappé de cette vigoureuse résistance à laquelle il n’était pas accoutumé. D’ordinaire, les gens d’épée, lorsqu’ils venaient chez lui, avaient un tel besoin d’argent, que, leurs pieds eussent-ils dû prendre racine dans le marbre, leur patience ne s’épuisait pas. D’Artagnan allait-il droit chez le roi? allait-il se plaindre d’une réception mauvaise ou raconter son exploit? C’était une grave matière à réflexion. En tout cas, le moment était mal choisi pour renvoyer d’Artagnan, soit qu’il vînt de la part du roi, soit qu’il vînt de la sienne. Le mousquetaire venait de rendre un trop grand service, et depuis trop peu de temps, pour qu’il fût déjà oublié. Aussi Colbert pensa-t-il que mieux valait secouer toute arrogance et rappeler d’Artagnan. — Hé! monsieur d’Artagnan, cria Colbert, quoi! vous me quittez ainsi? D’Artagnan se retourna. — Pourquoi non? dit-il tranquillement; nous n’avons plus rien à nous dire, n’est-ce pas? — Vous avez au moins de l’argent à toucher, puisque vous avez une ordonnance? — Moi? pas le moins du monde, mon cher monsieur Colbert. — Mais enfin, monsieur, vous avez un bon! Et de même que, vous, vous donnez un coup d’épée pour le roi quand vous en êtes requis, je paie, moi, quand on me présente une ordonnance. Présentez. — Inutile, mon cher monsieur Colbert, dit d’Artagnan, qui jouissait intérieurement du désarroi mis dans les idées de Colbert; ce bon est payé. — Payé! par qui donc? — Mais par le surintendant. Colbert pâlit. — Expliquez-vous alors, dit-il d’une voix étranglée; si vous êtes payé, pourquoi me montrer ce papier? — Suite de la consigne dont vous parliez si ingénieusement tout à l’heure, cher monsieur Colbert; le roi m’avait dit de toucher un quartier de la pension qu’il veut bien me faire... — Chez moi?... dit Colbert. — Pas précisément. Le roi m’a dit: «Allez chez M. Fouquet: le surintendant n’aura peut-être pas d’argent, alors vous irez chez M. Colbert.» Le visage de Colbert s’éclaircit un moment; mais il en était de sa malheureuse physionomie comme du ciel d’orage, tantôt radieux, tantôt sombre comme la nuit, selon que brille l’éclair ou que passe le nuage. — Et... il y avait de l’argent chez le surintendant? demanda-t-il. — Mais, oui, pas mal d’argent, répliqua d’Artagnan... Il faut le croire, puisque M. Fouquet, au lieu de me payer un quartier de cinq mille livres... — Un quartier de cinq mille livres! s’écria Colbert, saisi comme l’avait été Fouquet de l’ampleur d’une somme destinée à payer le service d’un soldat; cela ferait donc vingt mille livres de pension? — Juste, monsieur Colbert. Peste! vous comptez comme feu Pythagore; oui, vingt mille livres. — Dix fois les appointements d’un intendant des finances. Je vous en fais mon compliment, dit Colbert avec un venimeux sourire. — Oh! dit d’Artagnan, le roi s’est excusé de me donner si peu; aussi m’a-t-il fait promesse de réparer plus tard, quand il serait riche ... Mais j’achève étant fort pressé... — Oui, et malgré l’attente du roi, le surintendant vous a payé? — Comme, malgré l’attente du roi, vous avez refusé de me payer, vous. — Je n’ai pas refusé, monsieur, je vous ai prié d’attendre. Et vous dites que M. Fouquet vous a payé vos cinq mille livres? — Oui; c’est ce que vous eussiez fait, vous; et encore, encore... il a fait mieux que cela, cher monsieur Colbert. — Et qu’a-t-il fait? — Il m’a poliment compté la totalité de la somme, en disant que pour le roi les caisses étaient toujours pleines. — La totalité de la somme! M. Fouquet vous a compté vingt mille livres au lieu de cinq mille. — Oui, monsieur. — Et pourquoi cela? — Afin de m’épargner trois visites à la caisse de la surintendance; donc, j’ai les vingt mille livres là, dans ma poche, en fort bel or tout neuf. Vous voyez donc que je puis m’en aller, n’ayant aucunement besoin de vous et n’étant passé ici que pour la forme. Et d’Artagnan frappa sur ses poches en riant, ce qui découvrit à Colbert trente-deux magnifiques dents aussi blanches que des dents de vingt-cinq ans, et qui semblaient dire dans leur langage: «Servez-nous trente-deux petits Colbert, et nous les mangerons volontiers.» Le serpent est aussi brave que le lion, l’épervier aussi courageux que l’aigle, cela ne se peut contester. Il n’est pas jusqu’aux animaux qu’on a nommés lâches qui ne soient braves quand il s’agit de la défense. Colbert n’eut pas peur des trente-deux dents de d’Artagnan; il se roidit, et soudain: — Monsieur, dit-il, ce que M. le surintendant a fait là, il n’avait pas le droit de le faire. — Comment dites-vous? répliqua d’Artagnan. — Je dis que votre bordereau... Voulez-vous me le montrer, s’il vous plaît, votre bordereau? — Très volontiers; le voici. Colbert saisit le papier avec un empressement que le mousquetaire ne remarqua pas sans inquiétude et surtout sans un certain regret de l’avoir livré. — Eh bien! monsieur, dit Colbert, l’ordonnance royale porte ceci: À vue, j’entends qu’il soit payé à M. d’Artagnan la somme de cinq mille livres, formant un quartier de la pension que je lui ai faite. — C’est écrit, en effet, dit d’Artagnan affectant le calme. — Eh bien! le roi ne vous devait que cinq mille livres, pourquoi vous en a-t-on donné davantage? — Parce qu’on avait davantage, et qu’on voulait me donner davantage; cela ne regarde personne. — Il est naturel, dit Colbert avec une orgueilleuse aisance, que vous ignoriez les usages de la comptabilité; mais, monsieur, quand vous avez mille livres à payer, que faites-vous? — Je n’ai jamais mille livres à payer, répliqua d’Artagnan. — Encore... s’écria Colbert irrité, encore, si vous aviez un paiement à faire, ne paieriez-vous que ce que vous devez. — Cela ne prouve qu’une chose, dit d’Artagnan: c’est que vous avez vos habitudes particulières en comptabilité, tandis que M. Fouquet a les siennes. — Les miennes, monsieur, sont les bonnes. — Je ne dis pas non. — Et vous avez reçu ce qu’on ne vous devait pas. L’œil de d’Artagnan jeta un éclair. — Ce qu’on ne me devait pas encore, voulez-vous dire, monsieur Colbert; car si j’avais reçu ce qu’on ne me devait pas du tout, j’aurais fait un vol. Colbert ne répondit pas sur cette subtilité. — C’est donc quinze mille livres que vous devez à la caisse, dit-il, emporté par sa jalouse ardeur. — Alors vous me ferez crédit, répliqua d’Artagnan avec son imperceptible ironie. — Pas du tout, monsieur. — Bon! comment cela?... Vous me reprendrez mes trois rouleaux, vous? — Vous les restituerez à ma caisse. — Moi? Ah! monsieur Colbert, n’y comptez pas... — Le roi a besoin de son argent, monsieur. — Et moi, monsieur, j’ai besoin de l’argent du roi. — Soit; mais vous restituerez. — Pas le moins du monde. J’ai toujours entendu dire qu’en matière de comptabilité, comme vous dites, un bon caissier ne rend et ne reprend jamais. — Alors, monsieur, nous verrons ce que dira le roi, à qui je montrerai ce bordereau, qui prouve que M. Fouquet non seulement paie ce qu’il ne doit pas, mais même ne garde pas quittance de ce qu’il paie. — Ah! je comprends, s’écria d’Artagnan, pourquoi vous m’avez pris ce papier, monsieur Colbert. Colbert ne comprit pas tout ce qu’il y avait de menace dans son nom prononcé d’une certaine façon. — Vous en verrez l’utilité plus tard, répliqua-t-il en élevant l’ordonnance dans ses doigts. — Oh! s’écria d’Artagnan en attrapant le papier par un geste rapide, je le comprends parfaitement, monsieur Colbert, et je n’ai pas besoin d’attendre pour cela. Et il serra dans sa poche le papier qu’il venait de saisir au vol. — Monsieur, monsieur! s’écria Colbert... cette violence... — Allons donc! est-ce qu’il faut faire attention aux manières d’un soldat? répondit le mousquetaire; recevez mes baise-mains, cher monsieur Colbert! Et il sortit en riant au nez du futur ministre. — Cet homme-là va m’adorer, murmura-t-il; c’est bien dommage qu’il me faille lui fausser compagnie.
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XVII
LA SÉRÉNADE. Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route à faire. Il descendit sur la berge, et commença à traverser la Seine sur un petit bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amené et amarré au quai désert du Louvre. — C'est étrange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant, les fenêtres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi, demeurait éclairée, malgré l'heure avancée de la nuit; c'est étrange, après bien des années, Henri est toujours le même: d'autres ont grandi, d'autres se sont abaissés, d'autres sont morts, lui a gagné quelques rides au visage et au coeur, voilà tout; c'est éternellement le même esprit, faible et distingué, fantasque et poétique; c'est éternellement cette même âme égoïste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amitié à l'indifférence, l'amour à l'amitié, le dévoûment à l'amour, et malheureux roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son royaume. Il n'y a en vérité que moi, je crois, qui ai sondé ce singulier mélange de débauche et de repentir, d'impiété et de superstition, comme il n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel tant de favoris ont passé allant à la tombe, à l'exil ou à l'oubli; comme il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui brûle la pensée de tant de gens, en attendant qu'elle leur brûle les doigts. Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya vigoureusement sur ses avirons. — A propos, dit-il tout à coup, le roi ne m'a point parlé d'argent pour le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis toujours son ami. Et Chicot se mit à rire silencieusement, comme c'était son habitude; puis, d'un dernier coup d'aviron, il lança son bateau sur le sable fin où il demeura engravé. Alors, attachant la proue à un pieu par un noeud dont il avait le secret, et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, était une sûreté suffisante, il se dirigea vers sa demeure, située, comme on sait, à deux portées de fusil à peine du bord de la rivière. En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frappé et surtout fort surpris d'entendre résonner des instruments et des voix qui remplissaient d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire à ces heures avancées. — On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je n'avais que cinq heures à dormir et je vais être forcé de veiller, moi qui ne me marie pas. En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur était produite par une douzaine de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien énergumène, faisaient rage de leurs violes, psaltérions, cistres, rebecs, violons, trompettes et tambours. Cette armée de tapageurs était placée en bel ordre devant une maison que Chicot, non sans surprise, reconnut être la sienne. Le général invisible qui avait dirigé cette manoeuvre avait disposé musiciens et pages de manière à ce que tous, le visage tourné vers la maison de Robert Briquet, l'oeil attaché sur les fenêtres, semblassent ne respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation. Chicot demeura un instant stupéfait à regarder toute cette évolution et à écouter tout ce tintamarre. Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses: — Mais, dit-il, il y a méprise; il est impossible que ce soit pour moi que l'on mène si grand bruit. Alors, s'approchant davantage, il se mêla aux curieux que la sérénade avait attirés, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que toute la lumière des torches se reflétait sur sa maison, comme toute l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la maison en face, ni des maisons voisines. — En vérité, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque princesse inconnue serait tombée amoureuse de moi par hasard? Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle était, ne parut point convaincre Chicot. Il se retourna vers la maison qui faisait face à la sienne. Les deux seules fenêtres de cette maison, placées au second, les seules qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des éclairs de lumière; mais c'était pour son plaisir à elle, pauvre maison, qui paraissait privée de toute vue, veuve de tout visage humain. — Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de biche! un pareil bacchanal réveillerait des morts! Pendant toutes ces interrogations et toutes ces réponses que Chicot se faisait à lui-même, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il eût joué devant une assemblée de rois et d'empereurs. — Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant à un porte-flambeau, mais pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire pour qui toute cette musique? — Pour le bourgeois qui habite là, répondit le valet en désignant à Chicot la maison de Robert Briquet. — Pour moi, reprit Chicot, décidément c'est pour moi. Chicot perça la foule pour lire l'explication de l'énigme sur la manche et sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu sous une espèce de tabart couleur de muraille. — A qui êtes-vous, mon ami? demanda Chicot à un tambourin qui chauffait ses doigts avec son haleine, n'ayant rien à tambouriner en ce moment-là. — Au bourgeois qui loge ici, répondit l'instrumentiste, désignant avec sa baguette le logis de Robert Briquet. — Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont à moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir. Et armant son visage de la plus compliquée grimace qu'il pût trouver, il coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner la porte, manoeuvre à laquelle il parvint non sans difficulté, et là, visible et resplendissant dans le cercle formé par les porte-flambeaux, il tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et ferma les verrous. Puis, montant à son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir, s'y installa commodément, le menton appuyé sur la rampe, et là sans paraître remarquer les rires qui accueillaient son apparition: — Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences et roulades, sont-elles bien à mon adresse? — Vous êtes maître Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet orchestre. — En personne. — Eh bien! nous sommes tout à votre service, monsieur, répliqua l'Italien, avec un mouvement de bâton qui souleva une nouvelle bourrasque de mélodie. — Décidément, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage. Tout ce que les maisons avaient d'habitants étaient à leurs fenêtres, sur le seuil de leurs maisons, ou mêlés aux groupes qui stationnaient devant la porte. Maître Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes, enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de l'Épée du fier Chevalier. Seule, la maison en face était sombre, muette comme un tombeau. Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indéchiffrable énigme, quand tout à coup il crut voir, sous l'auvent même de sa maison, à travers les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme tout enveloppé d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume rouge et longue épée, lequel, croyant n'être point vu, regardait de toute son âme la maison en face, cette maison, déserte, muette et morte. De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler bas à cet homme. Chicot devina bien vite que tout l'intérêt de la scène était là, et que ce chapeau noir cachait une figure de gentilhomme. Dès lors toute son attention fut pour ce personnage: le rôle d'observateur lui était facile, sa position sur la rampe du balcon permettait à sa vue de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il réussit donc à suivre chaque mouvement du mystérieux inconnu dont la première imprudence ne pouvait manquer de lui dévoiler les traits. Tout à coup, et tandis que Chicot était tout absorbé dans ces observations, un cavalier, suivi de deux écuyers, parut à l'angle de la rue, et chassa énergiquement, à coups de houssine, les curieux qui s'obstinaient à faire galerie aux musiciens. — M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand- amiral de France, botté et éperonné par ordre du roi. Les curieux dispersés, l'orchestre se tut. Probablement un signe du maître lui avait imposé le silence. Le cavalier s'approcha du gentilhomme caché sous l'auvent. — En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau? — Rien, mon frère, rien. — Rien! — Non, elle n'a pas même paru. — Ces drôles n'ont donc point fait vacarme! — Ils ont assourdi tout le quartier. — Ils n'ont donc pas crié, comme on le leur avait recommandé, qu'ils jouaient en l'honneur de ce bourgeois? — Ils l'ont si bien crié qu'il est là en personne, sur son balcon, écoutant la sérénade. — Et elle n'a point paru? — Ni elle ni personne. — L'idée était ingénieuse, cependant, dit Joyeuse piqué, car enfin elle pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et profiter de la musique donnée à son voisin. Henri secoua la tête. — Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frère, dit-il. — Si fait, si fait, je la connais; c'est-à-dire que je connais toutes les femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous décourageons pas. — Oh! mon Dieu, mon frère, vous me dites cela d'un ton tout découragé. — Pas le moins du monde; seulement à partir d'aujourd'hui, il faut que chaque soir le bourgeois ait sa sérénade. — Mais elle va déménager. — Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la désignes pas, si tu restes toujours caché? Le bourgeois a-t-il parlé quand on lui a fait cette galanterie? — Il a harangué l'orchestre. Eh! tenez, mon frère, le voilà qui va parler encore. En effet, Briquet, décidé à tirer la chose au clair, se levait pour interroger une seconde fois le chef de l'orchestre. — Taisez-vous, là-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que diable! puisque vous avez eu votre sérénade, vous n'avez rien à dire, tenez-vous donc en repos. — Ma sérénade, ma sérénade, répondit Chicot de l'air le plus gracieux; mais je veux savoir au moins à qui elle est adressée, ma sérénade. — A votre fille, imbécile! — Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille. — A votre femme alors. — Grâce à Dieu! je ne suis pas marié. — Alors à vous, à vous en personne. — Oui, à toi, et si tu ne rentres pas. Joyeuse, joignant l'effet à la menace, poussa son cheval vers le balcon de Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes. — Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc vient ici m'écraser ma musique? — Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tête, si tu ne caches pas ta laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs instruments sur la nuque. — Laissez ce pauvre homme, mon frère, dit du Bouchage; le fait est qu'il doit être fort étonné. — Et pourquoi s'étonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en faisant naître une querelle, nous attirerons quelqu'un à la fenêtre; donc, rossons le bourgeois, brûlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu! remuons-nous, remuons-nous! — Par pitié, mon frère, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette femme, nous sommes vaincus; résignons-nous. Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait introduit un grand jour dans ses idées encore confuses; il faisait donc mentalement ses préparatifs de défense, connaissant l'humeur de celui qui l'attaquait. Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point davantage; il congédia pages, valets, musiciens et maestro. Puis tirant son frère à part: — Tu me vois au désespoir, dit-il, tout conspire contre nous. — Que veux-tu dire? — Le temps me manque pour t'aider. — En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqué cela. — Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi. — Quand donc te l'a-t-il donnée? — Ce soir. — Mon Dieu! — Viens avec moi, je t'en supplie? Henri laissa tomber ses bras. — Me l'ordonnez-vous, mon frère? demanda-t-il, pâlissant à l'idée de ce départ. Anne fit un mouvement. — Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obéirai. — Je te prie, du Bouchage, rien autre chose. — Merci, mon frère. Joyeuse haussa les épaules. — Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait renoncer à passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de regarder cette fenêtre.... — Eh bien? — Je mourrais. — Pauvre fou! — Mon coeur est là, voyez-vous, mon frère, dit Henri en étendant la main vers la maison, ma vie est là; ne me demandez pas de vivre, si vous m'arrachez le coeur de la poitrine. Le duc croisa ses bras avec une colère mêlée de pitié, mordit sa fine moustache, et après avoir réfléchi pendant quelques minutes de silence: — Si notre père vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par Miron, qui est un philosophe en même temps que médecin.... — Je répondrais à notre père que je ne suis point malade, que ma tête est saine, et que Miron ne guérit pas du mal d'amour. — Il faut donc adopter votre façon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je m'inquiéter? Cette femme est femme, vous êtes persévérant, rien n'est donc désespéré, et à mon retour je vous verrai plus allègre, plus jovial et plus chantant que moi. — Oui, oui, mon bon frère, reprit le jeune homme en serrant les mains de son ami; oui, je guérirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allègre; merci de votre amitié, merci! c'est mon bien le plus précieux. — Après votre amour. — Avant ma vie. Joyeuse, profondément touché malgré sa frivolité apparente, interrompit brusquement son frère. — Partons-nous? dit-il; voilà que les flambeaux sont éteints, les instruments au dos des musiciens, les pages en route. — Allez, allez, mon frère, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de quitter la rue. — Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu à la fenêtre, c'est juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri. Henri passa ses bras au cou de son frère, qui se penchait pour l'embrasser. — Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi seulement à cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-être se montrera-t-elle. Anne poussa son cheval vers l'escorte arrêtée à cent pas. — Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu'à nouvel ordre; partez. Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires des pages s'éteignirent, comme aussi les derniers gémissements arrachés aux cordes des violes et des luths par le frôlement d'une main égarée. Henri donna un dernier regard à la maison, envoya une dernière prière aux fenêtres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son frère, que précédaient les deux écuyers. Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens, jugea que le dénoûment de cette scène, si toutefois cette scène devait avoir un dénoûment, allait avoir lieu. En conséquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fenêtre. Quelques curieux obstinés demeurèrent encore fermes à leur poste; mais, au bout de dix minutes, le plus persévérant avait disparu. Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagné le toit de sa maison, dentelé comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrière une de ces dentelures, il observait les fenêtres d'en face. Sitôt que le bruit eut cessé dans la rue, qu'on n'entendit plus ni instruments, ni pas, ni voix; sitôt que tout enfin fut rentré dans l'ordre accoutumé, une des fenêtres supérieures de cette maison étrange s'ouvrit mystérieusement, et une tête prudente s'avança au dehors. — Plus rien, murmura une voix d'homme, par conséquent plus de danger; c'était quelque mystification à l'adresse de notre voisin; vous pouvez quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous. A ces mots, l'homme referma la fenêtre, fit jaillir le feu d'une pierre, et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allongé pour la recevoir. Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle. Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la pâle et sublime figure de la femme qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tôt saisi le regard doux et triste qui fut échangé entre le serviteur et la maîtresse, qu'il pâlit lui-même et sentit comme un frisson glacé courant dans ses veines. La jeune femme, à peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors descendit l'escalier: son serviteur la suivit. — Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la sueur, et comme si en même temps il eût voulu chasser une vision terrible, ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insensé qui parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allègre, passe ta devise à ton frère, car jamais plus tu ne diras: hilariter. [Note: Joyeusement; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons déjà dit, était le mot latin hilariter.] Puis il descendit à son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il fût descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abîme sanglant, et s'assit dans l'ombre, subjugué, lui, le dernier, mais le plus complètement peut-être, par l'incroyable influence de mélancolie qui rayonnait du centre de cette maison.
{ "file_name": "pg36812.txt", "title": "Création et rédemption, première partie", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
XXX
Une lettre d'Éva Jacques Mérey n'avait pas perdu un instant: à dix heures du matin, des chevaux de poste étaient attelés à une solide calèche de voyage; et lui, attendait sa mission en costume de voyageur. À onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre signé Garat, les deux amis s'embrassaient, et à onze heures cinq minutes, après avoir recommandé à Danton de veiller sur la santé de sa femme, Jacques Mérey criait au postillon: — Route d'Allemagne! C'était celle qu'il venait de faire à son retour avec Dumouriez. Il revit Château-Thierry, Châlons. Il salua en passant le champ de bataille de Valmy, encore tout bosselé de tombes. Il trouva Verdun occupé, par une trop grande rigueur peut-être, à faire oublier sa trop grande faiblesse. Les représailles commençaient: les malheureuses jeunes filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime, avaient été ouvrir les portes au roi de Prusse, étaient arrêtées, et l'on instruisait leur procès. On sait que plus tard elles furent exécutées. Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva à Mayence le troisième jour après son départ; il avait fait deux cents lieues en soixante heures. Mais le général Custine avait continué sa marche, et il était déjà à Francfort-sur-le-Mein. Jacques Mérey s'informa auprès des officiers restés en garnison à Mayence, s'il n'était pas à leur connaissance que les émigrés pris les armes à la main eussent été fusillés. Le fait était exact, et la chose avait même fait une profonde sensation dans la ville; le décret était du 9, et c'était la première fois qu'il était appliqué. Il l'avait été dans toute sa rigueur. Aucun des sept accusés n'avait échappé à la peine capitale. Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oubliés. Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil de guerre était encore à Mayence, et on lui donna son nom et son adresse. Jacques Mérey alla le trouver. L'officier, qui était un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef des six cavaliers émigrés avait déclaré se nommer Charles-Louis-Ferdinand de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains du rapporteur, qui était le plus jeune membre du conseil, et qui appartenait comme officier d'ordonnance à la maison militaire du général Custine. Or, nous l'avons dit, le général était à Francfort. Jacques Mérey s'était muni des noms du jeune officier, il se nommait Charles André. Le lendemain, au point du jour, Jacques Mérey se présenta chez le général; il était déjà levé et s'apprêtait à passer une revue de son corps d'armée. Son titre de représentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine. Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antécédents, au parti royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-être sa conscience n'avait-elle pas toujours été de l'avis de son bras. La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allégement du coeur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles André, et lui donna l'ordre de mettre à la disposition de Jacques Mérey tous les documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay. Le jeune officier promit d'être à l'Hôtel d'Angleterre dans une demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient été trouvés sur lui et qui constataient son identité. Il tint parole. Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procès-verbal d'exécution, et dans trois lettres à lui écrites par sa soeur, ex-chanoinesse à Bourges. L'interrogatoire était conçu en ces termes: «Le 21 octobre, à huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de guerre établi dans la ville de Mayence pour juger les émigrés pris les armes à la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a répondu de la façon suivante aux questions qui lui ont été faites: »D. Vos noms, prénoms et qualités? »R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay. »D. Votre âge? »R. Quarante-cinq ans. »D. Le lieu de votre naissance? »R. Le château de Chazelay, près Argenton. »D. Pourquoi avez-vous quitté la France? »R. Pour ne pas être complice des crimes qui s'y commettaient. »D. Où avez-vous été en quittant la France? »R. Me joindre au corps des émigrés qui servait en Champagne sous le prince de Ligne. »D. Quand avez-vous quitté la Champagne? »R. Huit jours après la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche même de M. de Calonne que la retraite était décidée. »D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne? »R. Parce qu'il n'y avait plus rien à y faire. »D. Et vous êtes venu à Mayence pour y prendre de nouveau du service contre la France? »R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la déshonore. »D. Vous connaissez le décret de la Convention du 9 octobre, qui condamne à la peine de mort tout émigré pris les armes à la main? »R. Je le connais mais ne le reconnais pas. »D. Vous n'avez rien à dire pour votre défense? »R. Né royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique, c'est-à-dire dans la foi de mes pères. »Le prévenu éloigné, le conseil a délibéré; mais comme Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit qui pût appuyer sa défense, et qu'au contraire il a été pour ainsi dire au-devant du châtiment qu'il avait mérité, il a été condamné à l'unanimité à la peine de mort. »Le condamné, rappelé devant le conseil, a entendu tranquillement la lecture de son arrêt et a répondu par le cri de "Vive le roi!" à la demande à lui faite s'il n'avait rien à ajouter ou à réclamer. »Le lendemain, au point du jour, il a été fusillé et enterré dans les fossés de la citadelle.» Jacques Mérey resta quelque temps absorbé en lui-même par cette lecture. La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait était celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme brave et loyal qui, ayant engagé son serment au roi, tient son serment à la rigueur. Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le même homme qui, vis-à-vis de lui, avait manqué à toutes les lois de la délicatesse? C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une affaire d'éducation; l'éducation de la noblesse en général lui traçait des devoirs pour ce qui était au-dessus d'elle, mais laissait la plus grande latitude pour ce qui était au-dessous. Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un médecin de village était tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui avait rien inspiré en faveur du grand principe moral qu'il avait violé. Le droit divin n'était pas seulement pour les rois, il était aussi pour la noblesse, et, de même que le roi régnait de droit divin sur la noblesse, la noblesse régnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le peuple. — Pardon, lieutenant, dit le docteur, après avoir roulé pendant un instant ces pensées dans son cerveau et en avoir tiré les déductions que nous en avons tirées nous-même, mais ne m'avez-vous pas dit que trois lettres étaient jointes au dossier de M. de Chazelay? — En effet, les voici, dit le jeune officier. — Est-ce une indiscrétion que de demander à en prendre connaissance? — Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pièces, et même de vous en laisser prendre les copies. — Ces lettres, disiez-vous, étaient de Mlle de Chazelay, ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges. — Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date? Jacques Mérey fit un signe affirmatif. La première était du 16 août; elle disait: Mon très cher et très honoré frère, Je suis revenue à Bourges avec le précieux dépôt dont vous m'avez chargée. Mais jusqu'à présent je ne puis, en vérité, l'apprécier que du côté physique; quant au côté moral, je n'ai reçu de vous qu'une belle créature sans initiative et sans volonté, ne répondant pas à son nom d'Hélène et ne donnant signe d'intelligence qu'à celui d'Éva. Au nom d'Éva, en effet, son oeil brille un instant; elle l'arrête sur la personne qui l'a prononcé; mais comme cette personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son oeil se referme aussitôt et elle retombe dans sa somnolence habituelle. Je vous demande donc la permission de continuer à l'appeler Éva, puisque c'est le seul nom auquel elle réponde. Vous me dites, dans votre lettre reçue ce matin, que vous êtes décidé à quitter la France et à aller prendre du service à l'étranger, et vous voulez bien, sur cette grande résolution, prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur. Mon avis est qu'un Chazelay, dont les ancêtres ont participé à deux croisades, et qui porte d'azur à la croix pattée d'argent, cantonnée d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, même par sa présence, avec les choses qui se passent aujourd'hui. Partez donc, et quand vous trouverez à propos que nous allions vous rejoindre, écrivez-moi; vos ordres seront ponctuellement exécutés. Votre soeur obéissante et qui vous aime, Marie DE CHAZELAY, En religion SOEUR ROSALIE. Cette lettre était déjà de la plus haute importance pour Jacques Mérey. Il savait quelle profonde douleur avait ressentie Éva de leur séparation. L'amour est égoïste jusqu'à la cruauté. La douleur d'Éva mettait un baume sur la sienne. Le jeune officier lui passa la seconde. C'est avec un grand bonheur que j'ai appris que vous étiez arrivé à Verdun, où vous êtes du moins en sûreté. J'ai été enchantée de l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis qu'applaudir à la résolution que vous avez prise d'entrer dans les volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit être, d'après son âge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph, le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son père, Charles-Joseph, était un des plus braves et des plus spirituels gentilshommes qui aient existé. Un Chazelay peut servir sans déroger sous un l'Amoral. Hélène va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine à ne pas répondre à ce nom qu'elle semble ne pas connaître. Au reste, depuis le jour où je l'ai emmenée du château de Chazelay, pas un mot n'est sorti de sa bouche. Elle a commencé à prendre quelques cuillerées de potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par jour, suffisent à la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir à la fenêtre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir à celle donnant sur le jardin. À la vue de la verdure et du petit cours d'eau qui l'arrose, elle a jeté un faible cri, s'est soulevée sur son fauteuil et est retombée en disant d'une voix désespérée: «Non! non! non!» Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a parlé. Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ce mutisme et d'entêtement dans cette prostration, ayant entendu du bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, après que Jeanne l'eût mise au lit, hier soir, je me ménageai, à l'aide d'un trou pratiqué dans la boiserie, la facilité de voir ce qu'elle faisait lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre. Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller sur le prie-Dieu placé au-dessous du crucifix qui est entre les deux fenêtres, et là, je ne sais si ce fut des lèvres ou du coeur, car je n'entendis rien, là elle fit ou parut faire une longue prière. Il paraît que cet homme près duquel elle est restée trop longtemps, pour son malheur, n'était pas dénué de tout sentiment chrétien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et prie. Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous dire. J'espère que cette lettre, que j'adresse à Verdun avec ordre de faire suivre, vous arrivera. Marie DE CHAZELAY, En religion SOEUR ROSALIE. Jacques Mérey tendit vivement la main pour avoir la troisième lettre. Voici ce qu'elle contenait: Très cher et très honoré frère, D'après ce que vous me dites de la victoire des Prussiens à Grand-Pré et de la déroute de l'armée française, ce n'est pas nous qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques jours, serez à Paris. Hélas! vous y arriverez trop tard pour empêcher les crimes abominables qui ont été commis, mais à temps du moins pour les venger. Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez, prisonniers au Temple. On parle de mettre l'élu du Seigneur en jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas. Il n'y aurait rien d'étonnant que ce fût cet homme que vous avez cru reconnaître à la lueur d'un coup de pistolet qui fût en effet dans les rangs des républicains. Il a été nommé, comme vous le savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il était parti pour l'armée de l'Est avec une mission pour Dumouriez. Hélène a essayé de mettre une lettre à la poste; mais elle a si peu de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter à la poste, me la remettrait, elle l'a confiée à Jeanne. Jeanne me l'a apportée comme une honnête fille qu'elle est. C'est le fruit d'une tête en délire. Je vous l'envoie pour que vous puissiez juger par vous-même de la folle passion de cette enfant et de la nécessité de lui faire quitter la France le plus tôt possible, si, contre notre attente, vous n'étiez pas dans quelques jours à Paris. Inutile de vous dire que j'ai recommandé à Jeanne d'assurer Hélène que sa lettre avait été mise à la poste; il en sera de même de toutes celles qu'elle continuera de lui écrire. Jacques Mérey jeta un cri; il venait de reconnaître entre les deux pages de la lettre de Mlle de Chazelay l'écriture d'Éva. Il jeta de côté la lettre de Mlle de Chazelay et dévora les lignes suivantes: Mon ami, mon maître, mon roi--je dirais mon Dieu si je ne devais pas garder Dieu pour le supplier de te réunir à moi. J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous étions séparés et que l'on m'a dit que c'était pour toujours. Mon père ou a eu peur de ma résolution ou s'est lassé de mes plaintes. À tout ce que l'on me disait je répondais par ton nom adoré, ou par ces mots: Je l'aime! Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a donnée à elle pour qu'on veille sur moi. On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes idées bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et déjà dans le pays des ombres, tant tout me paraît gris, terne, impalpable. Cela doit être ainsi quand le coeur est mort et qu'on est enfermé dans le tombeau. Quitter le château de Chazelay a été pour moi une nouvelle douleur. Là je n'étais qu'à trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aimé, et à chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'était toi qui allais paraître. En montant dans la voiture, ou plutôt quand on m'a portée dans la voiture, je me suis évanouie; depuis lors je n'ai jamais bien complètement repris mes sens. Le second jour de mon arrivée à Bourges, on m'a fait asseoir à la fenêtre du jardin au lieu de me faire asseoir à celle de la rue. Là j'ai jeté un cri de joie et il m'a semblé qu'un rayon de lumière m'inondait et que je me trouvais en face de notre Éden. Il y avait une pelouse comme la nôtre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre de la science, et surtout pas de Jacques Mérey. Ô mon bien-aimé, je n'ai qu'une pensée, je n'ai qu'une espérance, je ne fais à Dieu qu'une prière: Te revoir! Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant je ferai tout au monde pour te rejoindre. Je procède de toi, j'allais à toi, sans toi il n'y a plus de moi. ÉVA. — Oh! monsieur, s'écria Jacques Mérey, vous avez dit, n'est-ce pas, que je puis copier les pièces dont je désirerais avoir le double? — Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le désir du docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez conforme, et gardez l'original. Jacques Mérey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui répondre pour le remercier, mais les larmes étouffèrent sa voix. Il baisa vingt fois la lettre d'Éva, puis, d'une main tremblante, il commença à la copier. La lettre copiée, il l'appuya sur son coeur. — Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous venez de faire pour moi. L'officier paraissait avoir quelque chose à lui dire. Mais il hésitait. Jacques vit son hésitation et la comprit. — Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que la mort de son père fait passer dans mes mains d'une si douloureuse façon m'était adressée, comme mon nom deux fois répété dans la lettre en fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de plus que ce que vous m'avez dit? — Monsieur, répondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant tout cela; mais je suis sûr que vous me garderez le secret. C'est moi qui ai commandé le feu le matin de l'exécution, et, sur le terrain même où elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa soeur, en me priant de la lui faire passer comme sa volonté dernière. Je lui ai promis de mettre la lettre à la poste, et je lui ai tenu ma parole. — Et, demanda Jacques Mérey, en recevant votre promesse, il n'a rien dit? — Il a murmuré ces mots: «Peut-être arrivera-t-elle à temps.» Jacques Mérey sonna, baisa une dernière fois la lettre d'Éva, la mit sur son coeur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste à sa voiture, passa au quartier général pour remercier Custine et lui serrer la main; puis, avec le même laconisme que, trois jours auparavant, il avait dit: Route d'Allemagne, il dit: Route de France. Et la voiture partit avec une égale rapidité.
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Chapitre XLIV — Colbert
Chapitre XLV — Confession d'un homme de bien Chapitre XLVI — La donation Chapitre XLVII — Comment Anne d'Autriche donna un conseil à Louis XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre Chapitre XLVIII — Agonie Chapitre XLIX — La première apparition de Colbert Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV Chapitre LI — Une passion Chapitre LII — La leçon de M. d'Artagnan Chapitre LIII — Le roi Chapitre LIV — Les maisons de M. Fouquet Chapitre LV — L'abbé Fouquet Chapitre LVI — Le vin de M. de La Fontaine Chapitre LVII — La galerie de Saint-Mandé Chapitre LVIII — Les épicuriens Chapitre LIX — Un quart d'heure de retard Chapitre LX — Plan de bataille Chapitre LXI — Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame Chapitre LXII — Vive Colbert! Chapitre LXIII — Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre les mains de d'Artagnan Chapitre LXIV — De la différence notable que d'Artagnan trouva entre M. l'intendant et Mgr le surintendant Chapitre LXV — Philosophie du cœur et de l'esprit Chapitre LXVI — Voyage Chapitre LXVII — Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poète qui s'était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés Chapitre LXVIII — D'Artagnan continue ses investigations Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance Chapitre LXX — Où les idées de d'Artagnan, d'abord fort troublées, commencent à s'éclaircir un peu Chapitre LXXI — Une procession à Vannes
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XXXII
La foi jurée Maurice frissonna, il étendit la main vers la rue Saint-Jacques. — Le feu! dit-il, le feu! — Eh bien! oui, dit Lorin, le feu; après? — Oh! mon Dieu! mon Dieu! si elle était revenue? — Qui cela? — Geneviève. — Geneviève, c'est madame Dixmer, n'est-ce pas? — Oui, c'est elle. — Il n'y a point de danger qu'elle soit revenue, elle n'était point partie pour cela. — Lorin, il faut que je la retrouve, il faut que je me venge. — Oh! oh! dit Lorin. — Tu m'aideras à la retrouver, n'est-ce pas, Lorin? — Pardieu! ce ne sera pas difficile. — Et comment? — Sans doute, si tu t'intéresses, autant que je puis le croire, au sort de la citoyenne Dixmer; tu dois la connaître, et la connaissant, tu dois savoir quels sont ses amis les plus familiers; elle n'aura pas quitté Paris, ils ont tous la rage d'y rester; elle s'est réfugiée chez quelque confidente, et demain matin tu recevras par quelque Rose ou quelque Marton un petit billet à peu près conçu en ces termes: Amour, tyran des dieux et des mortels, Ce n'est plus de l'encens qu'il faut sur tes autels. Si Mars veut revoir Cythérée, Qu'il emprunte à la Nuit son écharpe azurée. Et qu'il se présente chez le concierge, telle rue, tel numéro, en demandant madame Trois-Étoiles; voilà. Maurice haussa les épaules; il savait bien que Geneviève n'avait personne chez qui se réfugier. — Nous ne la retrouverons pas, murmura-t-il. — Permets-moi de te dire une chose, Maurice, dit Lorin. — Laquelle? — C'est que ce ne serait peut-être pas un si grand malheur que nous ne la retrouvassions pas. — Si nous ne la retrouvons pas, Lorin, dit Maurice, j'en mourrai. — Ah diable! dit le jeune homme, c'est donc de cet amour là que tu as failli mourir? — Oui, répondit Maurice. Lorin réfléchit un instant. — Maurice, dit-il, il est quelque chose comme onze heures, le quartier est désert, voici là un banc de pierre qui semble placé exprès pour recevoir deux amis. Accorde-moi la faveur d'un entretien particulier, comme on disait sous l'ancien régime. Je te donne ma parole que je ne parlerai qu'en prose. Maurice regarda autour de lui et alla s'asseoir auprès de son ami. — Parle, dit Maurice, en laissant tomber dans sa main son front alourdi. — Écoute, cher ami, sans exorde, sans périphrase, sans commentaire, je te dirai une chose, c'est que nous nous perdons, ou plutôt que tu nous perds. — Comment cela? demanda Maurice. — Il y a, tendre ami, reprit Lorin, certain arrêté du comité de Salut public qui déclare traître à la patrie quiconque entretient des relations avec les ennemis de ladite patrie. Hein! connais-tu cet arrêté? — Sans doute, répondit Maurice. — Tu le connais? — Oui. — Eh bien! il me semble que tu n'es pas mal traître à la patrie. Qu'en dis-tu? comme dit Manlius. — Lorin! — Sans doute; à moins que tu ne regardes toutefois comme idolâtrant la patrie ceux qui donnent le logement, la table et le lit à M. le chevalier de Maison-Rouge, lequel n'est pas un exalté républicain, à ce que je suppose, et n'est point accusé pour le moment d'avoir fait les journées de Septembre. — Ah! Lorin! fit Maurice en poussant un soupir. — Ce qui fait, continua le moraliste, que tu me parais avoir été ou être encore un peu trop ami de l'ennemi de la patrie. Allons, allons, ne te révolte pas, cher ami; tu es comme feu Encelades, et tu remuerais une montagne quand tu te retournes. Je te le répète donc, ne te révolte pas, et avoue tout bonnement que tu n'es plus un zélé. Lorin avait prononcé ces mots avec toute la douceur dont il était capable, et en glissant dessus avec un artifice tout à fait cicéronien. Maurice se contenta de protester par un geste. Mais le geste fut déclaré comme non avenu, et Lorin continua: — Oh! si nous vivions dans une de ces températures de serre chaude, température honnête, où, selon les règles de la botanique, le baromètre marque invariablement seize degrés, je te dirais, mon cher Maurice, c'est élégant, c'est comme il faut; soyons un peu aristocrates, de temps en temps, cela fait bien et cela sent bon; mais nous cuisons aujourd'hui dans trente-cinq à quarante degrés de chaleur! la nappe brûle, de sorte que l'on n'est que tiède; par cette chaleur-là on semble froid; lorsqu'on est froid on est suspect; tu sais cela, Maurice; et quand on est suspect, tu as trop d'intelligence, mon cher Maurice, pour ne pas savoir ce qu'on est bientôt, ou plutôt ce qu'on n'est plus. — Eh bien! donc, alors qu'on me tue et que cela finisse, s'écria Maurice; aussi bien je suis las de la vie. — Depuis un quart d'heure, dit Lorin; en vérité, il n'y a pas encore assez longtemps pour que je te laisse faire sur ce point-là à ta volonté; et puis, lorsqu'on meurt aujourd'hui, tu comprends, il faut mourir républicain, tandis que toi tu mourrais aristocrate. — Oh! oh! s'écria Maurice dont le sang commençait à s'enflammer par l'impatiente douleur qui résultait de la conscience de sa culpabilité; oh! oh! tu vas trop loin, mon ami. — J'irai plus loin encore, car je te préviens que si tu te fais aristocrate... — Tu me dénonceras? — Fi donc! non, je t'enfermerai dans une cave, et je te ferai chercher au son du tambour comme un objet égaré; puis je proclamerai que les aristocrates, sachant ce que tu leur réservais, t'ont séquestré, martyrisé, affamé; de sorte que, comme le prévôt Élie de Beaumont, M. Latude et autres, lorsqu'on te retrouvera tu seras couronné publiquement de fleurs par les dames de la Halle et les chiffonniers de la section Victor. Dépêche-toi donc de redevenir un Aristide, ou ton affaire est claire. — Lorin, Lorin, je sens que tu as raison, mais je suis entraîné, je glisse sur la pente. M'en veux-tu donc parce que la fatalité m'entraîne? — Je ne t'en veux pas, mais je te querelle. Rappelle-toi un peu les scènes que Pylade faisait journellement à Oreste, scènes qui prouvent victorieusement que l'amitié n'est qu'un paradoxe, puisque ces modèles des amis se disputaient du matin au soir. — Abandonne-moi, Lorin, tu feras mieux. — Jamais! — Alors, laisse-moi aimer, être fou à mon aise, être criminel peut-être, car, si je la revois, je sens que je la tuerai. — Ou que tu tomberas à ses genoux. Ah! Maurice! Maurice amoureux d'une aristocrate, jamais je n'eusse cru cela. Te voilà comme ce pauvre Osselin avec la marquise de Charny. — Assez, Lorin, je t'en supplie! — Maurice, je te guérirai, ou le diable m'emporte. Je ne veux pas que tu gagnes à la loterie de sainte guillotine, moi, comme dit l'épicier de la rue des Lombards. Prends garde, Maurice, tu vas m'exaspérer. Maurice, tu vas faire de moi un buveur de sang. Maurice, j'éprouve le besoin de mettre le feu à l'île Saint-Louis; une torche, un brandon! Mais non, ma peine est inutile. À quoi bon demander une torche, un flambeau? Ton feu, Maurice, est assez beau Pour embraser ton âme, et ces lieux, et la ville. Maurice sourit malgré lui. — Tu sais qu'il était convenu que nous ne parlerions qu'en prose? dit-il. — Mais c'est qu'aussi tu m'exaspères avec ta folie, dit Lorin; c'est qu'aussi.... Tiens, viens boire, Maurice; devenons ivrognes, faisons des motions, étudions l'économie politique; mais, pour l'amour de Jupiter, ne soyons pas amoureux, n'aimons que la liberté. — Ou la Raison. — Ah! c'est vrai, la déesse te dit bien des choses, et te trouve un charmant mortel. — Et tu n'es pas jaloux? — Maurice, pour sauver un ami, je me sens capable de tous les sacrifices. — Merci, mon pauvre Lorin, et j'apprécie ton dévouement; mais le meilleur moyen de me consoler, vois-tu, c'est de me saturer de ma douleur. Adieu, Lorin; va voir Arthémise. — Et toi, où vas-tu? — Je rentre chez moi. Et Maurice fit quelques pas vers le pont. — Tu demeures donc du côté de la rue vieille Saint-Jacques, maintenant? — Non, mais il me plaît de prendre par là. — Pour revoir encore une fois le lieu qu'habitait ton inhumaine? — Pour voir si elle n'est pas revenue où elle sait que je l'attends. Ô Geneviève! Geneviève! je ne t'aurais pas crue capable d'une pareille trahison! — Maurice, un tyran qui connaissait bien le beau sexe, puisqu'il est mort pour l'avoir trop aimé, disait: Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie. Maurice poussa un soupir, et les deux amis reprirent le chemin de la vieille rue Saint-Jacques. À mesure que les deux amis approchaient, ils distinguaient un grand bruit, ils voyaient s'augmenter la lumière, ils entendaient ces chants patriotiques, qui, au grand jour, en plein soleil, dans l'atmosphère du combat, semblaient des hymnes héroïques, mais qui, la nuit, à la lueur de l'incendie, prenaient l'accent lugubre d'une ivresse de cannibale. — Oh! mon Dieu! mon Dieu! disait Maurice oubliant que Dieu était aboli. Et il allait toujours, la sueur au front. Lorin le regardait aller, et murmurait entre ses dents: Amour, amour, quand tu nous tiens: On peut bien dire adieu prudence. Tout Paris semblait se porter vers le théâtre des événements que nous venons de raconter. Maurice fut obligé de traverser une haie de grenadiers, les rangs des sectionnaires, puis les bandes pressées de cette populace toujours furieuse, toujours éveillée, qui, à cette époque, courait en hurlant de spectacle en spectacle. À mesure qu'il approchait, Maurice, dans son impatience furieuse, hâtait le pas. Lorin le suivait avec peine, mais il l'aimait trop pour le laisser seul en pareil moment. Tout était presque fini: le feu s'était communiqué du hangar, où le soldat avait jeté sa torche enflammée, aux ateliers construits en planches assemblées de façon à laisser de grands jours pour la circulation de l'air; les marchandises avaient brûlé; la maison commençait à brûler elle-même. — Oh! mon Dieu! se dit Maurice, si elle était revenue, si elle se trouvait dans quelque chambre enveloppée par le cercle de flammes, m'attendant, m'appelant.... Et Maurice, à demi insensé de douleur, aimant mieux croire à la folie de celle qu'il aimait qu'à sa trahison, Maurice donna tête baissée au milieu de la porte qu'il entrevoyait dans la fumée. Lorin le suivait toujours: il l'eût suivi en enfer. Le toit brûlait, le feu commençait à se communiquer à l'escalier. Maurice, haletant, visita tout le premier, le salon, la chambre de Geneviève, la chambre du chevalier de Maison-Rouge, les corridors, appelant d'une voix étranglée: — Geneviève! Geneviève! Personne ne répondit. En revenant dans la première pièce, les deux amis virent des bouffées de flammes qui commençaient à entrer par la porte. Malgré les cris de Lorin, qui lui montrait la fenêtre, Maurice passa au milieu de la flamme. Puis il courut à la maison, traversa sans s'arrêter à rien la cour jonchée de meubles brisés, retrouva la salle à manger, le salon de Dixmer, le cabinet du chimiste Morand; tout cela plein de fumée, de débris, de vitres cassées; le feu venait d'atteindre aussi cette partie de la maison, et commençait à la dévorer. Maurice fit comme il venait de faire du pavillon. Il ne laissa pas une chambre sans l'avoir visitée, un corridor sans l'avoir parcouru. Il descendit jusqu'aux caves. Peut-être Geneviève, pour fuir l'incendie, s'était-elle réfugiée là. Personne. — Morbleu! dit Lorin, tu vois bien que personne ne tiendrait ici, à l'exception des salamandres, et ce n'est point cet animal fabuleux que tu cherches. Allons, viens; nous demanderons, nous nous informerons aux assistants; quelqu'un peut-être l'a-t-il vue. Il eût fallu bien des forces réunies pour conduire Maurice hors de la maison; l'Espérance l'entraîna par un de ses cheveux. Alors commencèrent les investigations; ils visitèrent les environs, arrêtant les femmes qui passaient, fouillant les allées, mais sans résultat. Il était une heure du matin; Maurice, malgré sa vigueur athlétique, était brisé de fatigue: il renonça enfin à ses courses, à ses ascensions, à ses conflits perpétuels avec la foule. Un fiacre passait; Lorin l'arrêta. — Mon cher, dit-il à Maurice, nous avons fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour retrouver ta Geneviève; nous nous sommes éreintés; nous nous sommes roussis; nous nous sommes gourmés pour elle. Cupidon, si exigeant qu'il soit, ne peut exiger davantage d'un homme qui est amoureux, et surtout d'un homme qui ne l'est pas; montons en fiacre, et rentrons chacun chez nous. Maurice ne répondit point et se laissa faire. On arriva à la porte de Maurice sans que les deux amis eussent échangé une seule parole. Au moment où Maurice descendait, on entendit une fenêtre de l'appartement de Maurice se refermer. — Ah! bon! dit Lorin, on t'attendait, me voilà plus tranquille. Frappe maintenant. Maurice frappa, la porte s'ouvrit. — Bonsoir! dit Lorin, demain matin attends-moi pour sortir. — Bonsoir! dit machinalement Maurice. Et la porte se referma derrière lui. Sur les premières marches de l'escalier il rencontra son officieux. — Oh! citoyen Lindey, s'écria celui-ci, quelle inquiétude vous nous avez donnée! Le mot nous frappa Maurice. — À vous? dit-il. — Oui, à moi et à la petite dame qui vous attend. — La petite dame! répéta Maurice, trouvant le moment mal choisi pour correspondre au souvenir que lui donnait sans doute quelqu'une de ses anciennes amies; tu fais bien de me dire cela, je vais coucher chez Lorin. — Oh! impossible; elle était à la fenêtre, elle vous a vu descendre, et s'est écriée: «Le voilà!» — Eh! que m'importe qu'elle sache que c'est moi; je n'ai pas le coeur à l'amour. Remonte, et dis à cette femme qu'elle s'est trompée. L'officieux fit un mouvement pour obéir, mais il s'arrêta. — Ah! citoyen, dit-il, vous avez tort: la petite dame était déjà bien triste, ma réponse va la mettre au désespoir. — Mais enfin, dit Maurice, quelle est cette femme? — Citoyen, je n'ai pas vu son visage; elle est enveloppée d'une mante, et elle pleure; voilà ce que je sais. — Elle pleure! dit Maurice. — Oui, mais bien doucement, en étouffant ses sanglots. — Elle pleure, répéta Maurice. Il y a donc quelqu'un au monde qui m'aime assez pour s'inquiéter à ce point de mon absence? Et il monta lentement derrière l'officieux. — Le voici, citoyenne, le voici! cria celui-ci en se précipitant dans la chambre. Maurice entra derrière lui. Il vit alors dans le coin du salon une forme palpitante qui se cachait le visage sous des coussins, une femme qu'on eût cru morte sans le gémissement convulsif qui la faisait tressaillir. Il fit signe à l'officieux de sortir. Celui-ci obéit et referma la porte. Alors Maurice courut à la jeune femme, qui releva la tête. — Geneviève! s'écria le jeune homme, Geneviève chez moi! suis-je donc fou, mon Dieu? — Non, vous avez toute votre raison, mon ami, répondit la jeune femme. Je vous ai promis d'être à vous si vous sauviez le chevalier de Maison-Rouge. Vous l'avez sauvé, me voici! Je vous attendais. Maurice se méprit au sens de ces paroles; il recula d'un pas et, regardant tristement la jeune femme: — Geneviève, dit-il doucement, Geneviève, vous ne m'aimez donc pas? Le regard de Geneviève se voila de larmes; elle détourna la tête et, s'appuyant sur le dossier du sofa, elle éclata en sanglots. — Hélas! dit Maurice, vous voyez bien que vous ne m'aimez plus, et non seulement vous ne m'aimez plus, Geneviève, mais il faut que vous éprouviez une espèce de haine contre moi pour vous désespérer ainsi. Maurice avait mis tant d'exaltation et de douleur dans ces derniers mots, que Geneviève se redressa et lui prit la main. — Mon Dieu, dit-elle, celui qu'on croyait le meilleur sera donc toujours égoïste! — Égoïste, Geneviève, que voulez-vous dire? — Mais vous ne comprenez donc pas ce que je souffre? Mon mari en fuite, mon frère proscrit, ma maison en flammes, tout cela dans une nuit, et puis cette horrible scène entre vous et le chevalier! Maurice l'écoutait avec ravissement, car il était impossible, même à la passion la plus folle, de ne pas admettre que de telles émotions accumulées puissent amener à l'état de douleur où Geneviève se trouvait. — Ainsi vous êtes venue, vous voilà, je vous tiens, vous ne me quitterez plus! Geneviève tressaillit. — Où serais-je allée? répondit-elle avec amertume. Ai-je un asile, un abri, un protecteur autre que celui qui a mis un prix à sa protection? oh! furieuse et folle, j'ai franchi le pont Neuf, Maurice, et en passant je me suis arrêtée pour voir l'eau sombre bruire à l'angle des arches, cela m'attirait, me fascinait. Là, pour toi, me disais-je, pauvre femme, là est un abri; là est un repos inviolable; là est l'oubli. — Geneviève, Geneviève! s'écria Maurice, vous avez dit cela?... Mais vous ne m'aimez donc pas? — Je l'ai dit, répondit Geneviève à voix basse; je l'ai dit et je suis venue. Maurice respira et se laissa glisser à ses pieds. — Geneviève, murmura-t-il, ne pleurez plus. Geneviève, consolez-vous de tous vos malheurs, puisque vous m'aimez. Geneviève, au nom du ciel, dites-moi que ce n'est point la violence de mes menaces qui vous a amenée ici. Dites-moi que, quand même vous ne m'eussiez pas vu ce soir, en vous trouvant seule, isolée, sans asile, vous y fussiez venue, et acceptez le serment que je vous fais de vous délier du serment que je vous ai forcée de faire. Geneviève abaissa sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable reconnaissance. — Généreux! dit-elle. Oh! mon Dieu, je vous remercie, il est généreux! — Écoutez, Geneviève, dit Maurice, Dieu que l'on chasse ici de ses temples, mais que l'on ne peut chasser de nos coeurs où il a mis l'amour, Dieu a fait cette soirée lugubre en apparence, mais étincelante au fond de joies et de félicités. Dieu vous a conduite à moi, Geneviève, il vous a mise entre mes bras, il vous parle par mon souffle. Dieu, enfin, Dieu veut récompenser ainsi tant de souffrances que nous avons endurées, tant de vertus que nous avons déployées en combattant cet amour qui semblait illégitime, comme si un sentiment si longtemps pur et toujours si profond pouvait être un crime. Ne pleurez donc plus, Geneviève! Geneviève, donnez-moi votre main. Voulez-vous être chez un frère, voulez-vous que ce frère baise avec respect le bas de votre robe, s'éloigne les mains jointes et franchisse le seuil sans retourner la tête? Eh bien! dites un mot, faites un signe, et vous allez me voir m'éloigner, et vous serez seule, libre et en sûreté comme une vierge dans une église. Mais au contraire, ma Geneviève adorée, voulez-vous vous souvenir que je vous ai tant aimée que j'ai failli en mourir, que pour cet amour que vous pouvez faire fatal ou heureux, j'ai trahi les miens, que je me suis rendu odieux et vil à moi-même; voulez-vous songer à tout ce que l'avenir nous garde de bonheur; à la force et à l'énergie qu'il y a dans notre jeunesse et dans notre amour pour défendre ce bonheur qui commence contre quiconque voudrait l'attaquer! Oh! Geneviève, toi, tu es un ange de bonté, veux-tu, dis? veux-tu rendre un homme si heureux qu'il ne regrette plus la vie et qu'il ne désire plus le bonheur éternel? Alors, au lieu de me repousser, souris-moi, ma Geneviève, laisse-moi appuyer ta main sur mon coeur, penche-toi vers celui qui t'aspire de toute sa puissance, de tous ses voeux, de toute son âme; Geneviève, mon amour, ma vie, Geneviève, ne reprends pas ton serment! Le coeur de la jeune femme se gonflait à ces douces paroles: la langueur de l'amour, la fatigue de ses souffrances passées épuisaient ses forces; les larmes ne revenaient plus à ses yeux, et cependant les sanglots soulevaient encore sa poitrine brûlante. Maurice comprit qu'elle n'avait plus de courage pour résister, il la saisit dans ses bras. Alors elle laissa tomber sa tête sur son épaule, et ses longs cheveux se dénouèrent sur les joues ardentes de son amant. En même temps Maurice sentit bondir sa poitrine, soulevée encore comme les vagues après l'orage. — Oh! tu pleures, Geneviève, lui dit-il avec une profonde tristesse, tu pleures. Oh! rassure-toi. Non, non, jamais je n'imposerai l'amour à une douleur dédaigneuse. Jamais mes lèvres ne se souilleront d'un baiser qu'empoisonnera une seule larme de regret. Et il desserra l'anneau vivant de ses bras, il écarta son front de celui de Geneviève et se détourna lentement. Mais aussitôt, par une de ces réactions si naturelles à la femme qui se défend et qui désire tout en se défendant, Geneviève jeta au cou de Maurice ses bras tremblants, l'étreignit avec violence et colla sa joue glacée et humide encore des larmes qui venaient de se tarir sur la joue ardente du jeune homme. — Oh! murmura-t-elle, ne m'abandonne pas, Maurice, car je n'ai plus que toi au monde.
{ "file_name": "pg9262.txt", "title": "Le corricolo", "author": "Alexandre Dumas", "language": "French" }
VIII
Pouzzoles. Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la route infinie du temps. Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se léquifie, dit-on, et bouillonne de même. Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint. De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte sans autres frais, chaque matin et chaque soir. La Solfatare est le Forum Vulcani de Strabon. A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre appelé en même temps Carceri, nom qui a prévalu sur l'autre et qui rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot dans l'arène, tua deux taureaux du même coup. C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom de Carceri, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir servi de prison au martyr. Près du Carceri est la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande révolution divine. Cette maison était la villa chérie de l'auteur des Catilinaires. Il la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce qu'il paraît, d'un excellent rapport. Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste. Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre faute. En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa ses Questions académiques. Il avait de là une vue magnifique que ne gênait pas à cette époque ce stupide Monte-Nuovo, poussé dans une nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage. C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre à Sextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine, Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène. Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas: — Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et que je te fasse maître du monde? Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine; puis, se retournant vers Menas: — Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il est trop tard! Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer. Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste, et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde où un banni pût alors être en sûreté. Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête homme de son temps? Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint mourir à Pouzzoles. Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de saint Janvier. Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe encore. Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui, recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont. L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui avaient donné en otage.--Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien. — Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne traversera à cheval le golfe de Baïa. Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant, Caligula fut quatre ans empereur. Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et dont les autres sont recouverts par la mer. Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et, scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice. Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout. Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et englouti le village de Tripergole. Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont là depuis le commencement du monde. Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario; Duprez, notre célèbre artiste, et la diva Malibran, comme on l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le monde! C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les deux dîners seraient réunis en un seul. Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui. Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes dedans. Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à l'exécration publique les noms de ces trois médecins. Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas le plus entêté de nous fut forcé de revenir. Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et disparut dans ses profondeurs. Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il tomba à terre et s'évanouit. Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort. Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du soulagement à l'auteur de ses jours. — Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir. Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même. Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.) Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps, quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte, lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille. Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de l'enfant. Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre, dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin de Falerne tant vanté par Horace. Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces. Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le goût, à celui de Montefiascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux. On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges. Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.
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III. Deux anciens ennemis
D'Artagnan arrivait à la Bastille comme huit heures et demie sonnaient. Il se fit annoncer au gouverneur, qui, lorsqu'il sut qu'il venait de la part et avec un ordre du ministre, s'avança au-devant de lui jusqu'au perron. Le gouverneur de la Bastille était alors M. du Tremblay, frère du fameux capucin Joseph, ce terrible favori de Richelieu que l'on appelait Éminence grise. Lorsque le maréchal de Bassompierre était à la Bastille, où il resta douze ans bien comptés, et que ses compagnons, dans leurs rêves de liberté, se disaient les uns aux autres: Moi, je sortirai à telle époque; et moi, dans tel temps, Bassompierre répondait: Et moi, messieurs, je sortirai quand M. du Tremblay sortira. Ce qui voulait dire qu'à la mort du cardinal M. du Tremblay ne pouvait manquer de perdre sa place à la Bastille, et Bassompierre de reprendre la sienne à la cour. Sa prédiction faillit en effet s'accomplir, mais d'une autre façon que ne l'avait pensé Bassompierre, car, le cardinal mort, contre toute attente, les choses continuèrent de marcher comme par le passé: M. du Tremblay ne sortit pas, et Bassompierre faillit ne point sortir. M. du Tremblay était donc encore gouverneur de la Bastille lorsque d'Artagnan s'y présenta pour accomplir l'ordre du ministre; il le reçut avec la plus grande politesse et, comme il allait se mettre à table, il invita d'Artagnan à souper avec lui. — Ce serait avec le plus grand plaisir, dit d'Artagnan; mais, si je ne me trompe, il y a sur l'enveloppe de la lettre très pressée. — C'est juste, dit M. du Tremblay. Holà, major! que l'on fasse descendre le numéro 256. En entrant à la Bastille, on cessait d'être un homme et l'on devenait un numéro. D'Artagnan se sentit frissonner au bruit des clefs; aussi resta-t- il à cheval sans en vouloir descendre, regardant les barreaux, les fenêtres renforcées; les murs énormes qu'il n'avait jamais vus que de l'autre côté des fossés, et qui lui avaient fait si grand'peur il y avait quelque vingt années. Un coup de cloche retentit. — Je vous quitte, lui dit M. du Tremblay, on m'appelle pour signer la sortie du prisonnier. Au revoir, monsieur d'Artagnan. — Que le diable m'extermine si je te rends ton souhait! murmura d'Artagnan, en accompagnant son imprécation du plus gracieux sourire; rien que de demeurer cinq minutes dans la cour j'en suis malade. Allons, allons, je vois que j'aime encore mieux mourir sur la paille, ce qui m'arrivera probablement, que d'amasser dix mille livres de rente à être gouverneur de la Bastille. Il achevait à peine ce monologue que le prisonnier parut. En le voyant, d'Artagnan fit un mouvement de surprise qu'il réprima aussitôt. Le prisonnier monta dans le carrosse sans paraître avoir reconnu d'Artagnan. — Messieurs, dit d'Artagnan aux quatre mousquetaires, on m'a recommandé la plus grande surveillance pour le prisonnier; or, comme le carrosse n'a pas de serrures à ses portières; je vais monter près de lui. Monsieur de Lillebonne, ayez l'obligeance de mener mon cheval en bride. — Volontiers, mon lieutenant, répondit celui auquel il s'était adressé. D'Artagnan mit pied à terre, il donna la bride de son cheval au mousquetaire, monta dans le carrosse, se plaça près du prisonnier, et, d'une voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre émotion: — Au Palais-Royal, et au trot, dit-il. Aussitôt la voiture partit, et d'Artagnan, profitant de l'obscurité qui régnait sous la voûte que l'on traversait, se jeta au cou du prisonnier. — Rochefort! s'écria-t-il. Vous! c'est bien vous! Je ne me trompe pas! — D'Artagnan, s'écria à son tour Rochefort étonné. — Ah! mon pauvre ami! continua d'Artagnan, ne vous ayant pas revu depuis quatre ou cinq ans, je vous ai cru mort. — Ma foi, dit Rochefort, il n'y a pas grande différence, je crois, entre un mort et un enterré; or je suis enterré, ou peu s'en faut. — Et pour quel crime êtes-vous à la Bastille? — Voulez-vous que je vous dise la vérité? — Oui. — Eh bien! je n'en sais rien. — De la défiance avec moi, Rochefort? — Non, foi de gentilhomme! car il est impossible que j'y sois pour la cause que l'on m'impute. — Quelle cause? — Comme voleur de nuit. — Vous, voleur de nuit! Rochefort, vous riez? — Je comprends. Ceci demande explication, n'est-ce pas? — Je l'avoue. — Eh bien, voilà ce qui est arrivé: un soir, après une orgie chez Reinard, aux Tuileries, avec le duc d'Harcourt, Fontrailles, de Rieux et autres, le duc d'Harcourt proposa d'aller tirer des manteaux sur le Pont-Neuf; c'est, vous le savez, un divertissement qu'avait mis fort à la mode M. le duc d'Orléans. — Étiez-vous fou, Rochefort! à votre âge? — Non, j'étais ivre; et cependant, comme l'amusement me semblait médiocre, je proposai au chevalier de Rieux d'être spectateurs au lieu d'être acteurs, et, pour voir la scène des premières loges, de monter sur le cheval de bronze. Aussitôt dit, aussitôt fait. Grâce aux éperons, qui nous servirent d'étriers, en un instant nous fûmes perchés sur la croupe; nous étions à merveille et nous voyions à ravir. Déjà quatre ou cinq manteaux avaient été enlevés avec une dextérité sans égale et sans que ceux à qui on les avait enlevés osassent dire un mot, quand je ne sais quel imbécile moins endurant que les autres s'avise de crier: «À la garde!» et nous attire une patrouille d'archers. Le duc d'Harcourt, Fontrailles et les autres se sauvent; de Rieux veut en faire autant. Je le retiens en lui disant qu'on ne viendra pas nous dénicher où nous sommes. Il ne m'écoute pas, met le pied sur l'éperon pour descendre, l'éperon casse, il tombe, se rompt une jambe, et, au lieu de se taire, se met à crier comme un pendu. Je veux sauter à mon tour, mais il était trop tard: je saute dans les bras des archers, qui me conduisent au Châtelet, où je m'endors sur les deux oreilles, bien certain que le lendemain je sortirais de là. Le lendemain se passe, le surlendemain se passe, huit jours se passent; j'écris au cardinal. Le même jour on vient me chercher et l'on me conduit à la Bastille; il y a cinq ans que j'y suis. Croyez-vous que ce soit pour avoir commis le sacrilège de monter en croupe derrière Henri IV? — Non, vous avez raison, mon cher Rochefort, ce ne peut pas être pour cela, mais vous allez savoir probablement pourquoi. — Ah! oui, car j'ai, moi, oublié de vous demander cela: où me menez-vous? — Au cardinal. — Que me veut-il? — Je n'en sais rien, puisque j'ignorais même que c'était vous que j'allais chercher. — Impossible. Vous, un favori! — Un favori, moi! s'écria d'Artagnan. Ah! mon pauvre comte! je suis plus cadet de Gascogne que lorsque je vous vis à Meung, vous savez, il y a tantôt vingt-deux ans, hélas! Et un gros soupir acheva sa phrase. — Cependant vous venez avec un commandement? — Parce que je me trouvais là par hasard dans l'antichambre, et que le cardinal s'est adressé à moi comme il se serait adressé à un autre; mais je suis toujours lieutenant aux mousquetaires, et il y a, si je compte bien, à peu près vingt et un ans que je le suis. — Enfin, il ne vous est pas arrivé malheur, c'est beaucoup. — Et quel malheur vouliez-vous qu'il m'arrivât? Comme dit je ne sais quel vers latin que j'ai oublié, ou plutôt que je n'ai jamais bien su : La foudre ne frappe pas les vallées; et je suis une vallée, mon cher Rochefort, et des plus basses qui soient. — Alors le Mazarin est toujours Mazarin? — Plus que jamais, mon cher; on le dit marié avec la reine. — Marié! — S'il n'est pas son mari, il est à coup sûr son amant. — Résister à un Buckingham et céder à un Mazarin! — Voilà les femmes! reprit philosophiquement d'Artagnan. — Les femmes, bon, mais les reines! — Eh! mon Dieu! sous ce rapport, les reines sont deux fois femmes. — Et M. de Beaufort, est-il toujours en prison? — Toujours; pourquoi? — Ah! c'est que, comme il me voulait du bien, il aurait pu me tirer d'affaire. — Vous êtes probablement plus près d'être libre que lui; ainsi c'est vous qui l'en tirerez. — Alors, la guerre... — On va l'avoir. — Avec l'Espagnol? — Non, avec Paris. — Que voulez-vous dire? — Entendez-vous ces coups de fusil? — Oui. Eh bien? — Eh bien, ce sont les bourgeois qui pelotent! en attendant la partie. — Est-ce que vous croyez qu'on pourrait faire quelque chose des bourgeois? — Mais, oui, ils promettent, et s'ils avaient un chef qui fit de tous les groupes un rassemblement... — C'est malheureux de ne pas être libre. — Eh! mon Dieu! ne vous désespérez pas. Si Mazarin vous fait chercher, c'est qu'il a besoin de vous; et s'il a besoin de vous, eh bien! je vous en fais mon compliment. Il y a bien des années que personne n'a plus besoin de moi; aussi vous voyez où j'en suis. — Plaignez-vous donc, je vous le conseille! — Écoutez, Rochefort. Un traité... — Lequel? — Vous savez que nous sommes bons amis. — Pardieu! j'en porte les marques, de notre amitié: trois coups d'épée!... — Eh bien, si vous redevenez en faveur, ne m'oubliez pas. — Foi de Rochefort, mais à charge de revanche. — C'est dit: voilà ma main. — Ainsi, à la première occasion que vous trouvez de parler de moi... — J'en parle, et vous? — Moi de même. — À propos, et vos amis, faut-il parler d'eux aussi? — Quels amis? — Athos, Porthos et Aramis, les avez-vous donc oubliés? — À peu près. — Que sont-ils devenus? — Je n'en sais rien. — Vraiment! — Ah! mon Dieu, oui! nous nous sommes quittés comme vous savez; ils vivent, voilà tout ce que je peux dire; j'en apprends de temps en temps des nouvelles indirectes. Mais dans quel lieu du monde ils sont, le diable m'emporte si j'en sais quelque chose. Non, d'honneur! je n'ai plus que vous d'ami, Rochefort. — Et l'illustre... comment appelez-vous donc ce garçon que j'ai fait sergent au régiment de Piémont? — Planchet? — Oui, c'est cela. Et l'illustre Planchet, qu'est-il devenu? — Mais il a épousé une boutique de confiseur dans la rue des Lombards, c'est un garçon qui a toujours fort aimé les douceurs; de sorte qu'il est bourgeois de Paris et que, selon toute probabilité, il fait de l'émeute en ce moment. Vous verrez que ce drôle sera échevin avant que je sois capitaine. — Allons, mon cher d'Artagnan, un peu de courage! c'est quand on est au plus bas de la roue que la roue tourne et vous élève. Dès ce soir, votre sort va peut-être changer. — Amen! dit d'Artagnan en arrêtant le carrosse. — Que faites-vous? demanda Rochefort. — Je fais que nous sommes arrivés et que je ne veux pas qu'on me voie sortir de votre voiture; nous ne nous connaissons pas. — Vous avez raison. Adieu. — Au revoir; rappelez-vous votre promesse. Et d'Artagnan remonta à cheval et reprit la tête de l'escorte. Cinq minutes après on entrait dans la cour du Palais-Royal. D'Artagnan conduisit le prisonnier par le grand escalier et lui fit traverser l'antichambre et le corridor. Arrivé à la porte du cabinet de Mazarin, il s'apprêtait à se faire annoncer quand Rochefort lui mit la main sur l'épaule. — D'Artagnan, dit Rochefort en souriant, voulez-vous que je vous avoue une chose à laquelle j'ai pensé tout le long de la route, en voyant les groupes de bourgeois que nous traversions et qui vous regardaient, vous et vos quatre hommes, avec des yeux flamboyants? — Dites, répondit d'Artagnan. — C'est que je n'avais qu'à crier à l'aide pour vous faire mettre en pièces, vous et votre escorte, et qu'alors j'étais libre. — Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? dit d'Artagnan. — Allons donc! reprit Rochefort. L'amitié jurée! Ah! si c'eût été un autre que vous qui m'eût conduit, je ne dis pas... D'Artagnan inclina la tête. — Est-ce que Rochefort serait devenu meilleur que moi? se dit-il. Et il se fit annoncer chez le ministre. — Faites entrer M. de Rochefort, dit la voix impatiente de Mazarin aussitôt qu'il eut entendu prononcer ces deux noms, et priez M. d'Artagnan d'attendre: je n'en ai pas encore fini avec lui. Ces paroles rendirent d'Artagnan tout joyeux. Comme il l'avait dit, il y avait longtemps que personne n'avait eu besoin de lui, et cette insistance de Mazarin à son égard lui paraissait d'un heureux présage. Quant à Rochefort, elle ne lui produisit pas d'autre effet que de le mettre parfaitement sur ses gardes. Il entra dans le cabinet et trouva Mazarin assis à sa table avec son costume ordinaire, c'est- à-dire en monsignor; ce qui était à peu près l'habit des abbés du temps, excepté qu'il portait les bas et le manteau violet. Les portes se refermèrent, Rochefort regarda Mazarin du coin de l'oeil, et il surprit un regard du ministre qui croisait le sien. Le ministre était toujours le même, bien peigné, bien frisé, bien parfumé, et, grâce à sa coquetterie, ne paraissait pas même son âge. Quant à Rochefort, c'était autre chose, les cinq années qu'il avait passées en prison avaient fort vieilli ce digne ami de M. de Richelieu; ses cheveux noirs étaient devenus tout blancs, et les couleurs bronzées de son teint avaient fait place à une entière pâleur qui semblait de l'épuisement. En l'apercevant, Mazarin secoua imperceptiblement la tête d'un air qui voulait dire: — Voilà un homme qui ne me paraît plus bon à grand'chose. Après un silence qui fut assez long en réalité, mais qui parut un siècle à Rochefort, Mazarin tira d'une liasse de papiers une lettre tout ouverte, et la montrant au gentilhomme: — J'ai trouvé là une lettre où vous réclamez votre liberté, monsieur de Rochefort. Vous êtes donc en prison? Rochefort tressaillit à cette demande. — Mais, dit-il, il me semblait que Votre Éminence le savait mieux que personne. — Moi? pas du tout! il y a encore à la Bastille une foule de prisonniers qui y sont du temps de M. de Richelieu, et dont je ne sais pas même les noms. — Oh, mais, moi, c'est autre chose, Monseigneur! et vous saviez le mien, puisque c'est sur un ordre de Votre Éminence que j'ai été transporté du Châtelet à la Bastille. — Vous croyez? — J'en suis sûr. — Oui, je crois me souvenir, en effet; n'avez-vous pas, dans le temps, refusé de faire pour la reine un voyage à Bruxelles? — Ah! ah! dit Rochefort, voilà donc la véritable cause? Je la cherche depuis cinq ans. Niais que je suis, je ne l'avais pas trouvée! — Mais je ne vous dis pas que ce soit la cause de votre arrestation; entendons-nous, je vous fais cette question, voilà tout: n'avez-vous pas refusé d'aller à Bruxelles pour le service de la reine, tandis que vous aviez consenti à y aller pour le service du feu cardinal? — C'est justement parce que j'y avais été pour le service du feu cardinal, que je ne pouvais y retourner pour celui de la reine. J'avais été à Bruxelles dans une circonstance terrible. C'était lors de la conspiration de Chalais. J'y avais été pour surprendre la correspondance de Chalais avec l'archiduc, et déjà à cette époque, lorsque je fus reconnu, je faillis y être mis en pièces. Comment vouliez-vous que j'y retournasse! je perdais la reine au lieu de la servir. — Eh bien, vous comprenez, voici comment les meilleures intentions sont mal interprétées, mon cher monsieur de Rochefort. La reine n'a vu dans votre refus qu'un refus pur et simple; elle avait eu fort à se plaindre de vous sous le feu cardinal, Sa Majesté la reine! Rochefort sourit avec mépris. — C'était justement parce que j'avais bien servi M. le cardinal de Richelieu contre la reine, que, lui mort, vous deviez comprendre, Monseigneur, que je vous servirais bien contre tout le monde. — Moi, monsieur de Rochefort, dit Mazarin, moi, je ne suis pas comme M. de Richelieu, qui visait à la toute-puissance; je suis un simple ministre qui n'a pas besoin de serviteurs étant celui de la reine. Or, Sa Majesté est très susceptible; elle aura su votre refus, elle l'aura pris pour une déclaration de guerre, et elle m'aura, sachant combien vous êtes un homme supérieur et par conséquent dangereux, mon cher monsieur de Rochefort, elle m'aura ordonné de m'assurer de vous. Voilà comment vous vous trouvez à la Bastille. Eh bien, Monseigneur, il me semble, dit Rochefort, que si c'est par erreur que je me trouve à la Bastille... — Oui, oui, reprit Mazarin, certainement tout cela peut s'arranger; vous êtes homme à comprendre certaines affaires, vous, et, une fois ces affaires comprises, à les bien pousser. — C'était l'avis de M. le cardinal de Richelieu, et mon admiration pour ce grand homme s'augmente encore de ce que vous voulez bien me dire que c'est aussi le vôtre. — C'est vrai, reprit Mazarin, M. le cardinal avait beaucoup de politique, c'est ce qui faisait sa grande supériorité sur moi, qui suis un homme tout simple et sans détours; c'est ce qui me nuit, j'ai une franchise toute française. Rochefort se pinça les lèvres pour ne pas sourire. — Je viens donc au but. J'ai besoin de bons amis, de serviteurs fidèles; quand je dis j'ai besoin, je veux dire: la reine a besoin. Je ne fais rien que par les ordres de la reine, moi, entendez-vous bien? ce n'est pas comme M. le cardinal de Richelieu, qui faisait tout à son caprice. Aussi, je ne serai jamais un grand homme comme lui; mais en échange, je suis un bon homme, monsieur de Rochefort, et j'espère que je vous le prouverai. Rochefort connaissait cette voix soyeuse, dans laquelle glissait de temps en temps un sifflement qui ressemblait à celui de la vipère. — Je suis tout prêt à vous croire, Monseigneur, dit-il, quoique, pour ma part, j'aie eu peu de preuves de cette bonhomie dont parle Votre Éminence N'oubliez pas, Monseigneur, reprit Rochefort voyant le mouvement qu'essayait de réprimer le ministre, n'oubliez pas que depuis cinq ans je suis à la Bastille, et que rien ne fausse les idées comme de voir les choses à travers les grilles d'une prison. — Ah! monsieur de Rochefort, je vous ai déjà dit que je n'y étais pour rien dans votre prison. La reine... (colère de femme et de princesse, que voulez-vous! mais cela passe comme cela vient, et après on n'y pense plus)... — Je conçois, Monseigneur, qu'elle n'y pense plus, elle qui a passé cinq ans au Palais-Royal, au milieu des fêtes et des courtisans; mais, moi, qui les ai passés à la Bastille... — Eh! mon Dieu, mon cher monsieur de Rochefort, croyez-vous que le Palais-Royal soit un séjour bien gai? Non pas, allez. Nous y avons eu, nous aussi, nos grands tracas, je vous assure. Mais, tenez, ne parlons plus de tout cela. Moi, je joue cartes sur table, comme toujours. Voyons, êtes-vous des nôtres, monsieur de Rochefort? — Vous devez comprendre, Monseigneur, que je ne demande pas mieux, mais je ne suis plus au courant de rien, moi. À la Bastille, on ne cause politique qu'avec les soldats et les geôliers, et vous n'avez pas idée, Monseigneur, comme ces gens-là sont peu au courant des choses qui se passent. J'en suis toujours à M. de Bassompierre, moi... Il est toujours un des dix-sept seigneurs? — Il est mort, monsieur, et c'est une grande perte. C'était un homme dévoué à la reine, lui, et les hommes dévoués sont rares. — Parbleu! je crois bien, dit Rochefort. Quand vous en avez, vous les envoyez à la Bastille. — Mais c'est qu'aussi, dit Mazarin, qu'est-ce qui prouve le dévouement? — L'action, dit Rochefort. — Ah! oui, l'action! reprit le ministre réfléchissant; mais où trouver des hommes d'action? Rochefort hocha la tête. — Il n'en manque jamais, Monseigneur, seulement vous cherchez mal. — Je cherche mal! que voulez-vous dire, mon cher monsieur de Rochefort? Voyons, instruisez-moi. Vous avez dû beaucoup apprendre dans l'intimité de feu Monseigneur le cardinal. Ah! c'était un si grand homme! — Monseigneur se fâchera-t-il si je lui fais de la morale? — Moi, jamais! Vous le savez bien, on peut tout me dire. Je cherche à me faire aimer, et non à me faire craindre. — Eh bien, Monseigneur, il y a dans mon cachot un proverbe écrit sur la muraille, avec la pointe d'un clou. — Et quel est ce proverbe? demanda Mazarin. — Le voici, Monseigneur: Tel maître... — Je le connais: tel valet. — Non: tel serviteur. C'est un petit changement que les gens dévoués dont je vous parlais tout à l'heure y ont introduit pour leur satisfaction particulière. — Eh bien! que signifie le proverbe? — Il signifie que M. de Richelieu a bien su trouver des serviteurs dévoués, et par douzaines. — Lui, le point de mire de tous les poignards! lui qui a passé sa vie à parer tous les coups qu'on lui portait! — Mais il les a parés, enfin, et pourtant ils étaient rudement portés. C'est que s'il avait de bons ennemis, il avait aussi de bons amis. — Mais voilà tout ce que je demande! — J'ai connu des gens, continua Rochefort, qui pensa que le moment était venu de tenir parole à d'Artagnan, j'ai connu des gens qui, par leur adresse, ont cent fois mis en défaut la pénétration du cardinal; par leur bravoure, battu ses gardes et ses espions; des gens qui sans argent, sans appui, sans crédit, ont conservé une couronne à une tête couronnée et fait demander grâce au cardinal. — Mais ces gens dont vous parlez, dit Mazarin en souriant en lui- même de ce que Rochefort arrivait où il voulait le conduire, ces gens-là n'étaient pas dévoués au cardinal, puisqu'ils luttaient contre lui. — Non, car ils eussent été mieux récompensés; mais ils avaient le malheur d'être dévoués à cette même reine pour laquelle tout à l'heure vous demandiez des serviteurs. — Mais comment pouvez-vous savoir toutes ces choses? — Je sais ces choses parce que ces gens-là étaient mes ennemis à cette époque, parce qu'ils luttaient contre moi, parce que je leur ai fait tout le mal que j'ai pu, parce qu'ils me l'ont rendu de leur mieux, parce que l'un d'eux, à qui j'avais eu plus particulièrement affaire, m'a donné un coup d'épée, voilà sept ans à peu près: c'était le troisième que je recevais de la même main... la fin d'un ancien compte. — Ah! fit Mazarin avec une bonhomie admirable, si je connaissais des hommes pareils. — Eh! Monseigneur, vous en avez un à votre porte depuis plus de six ans, et que depuis six ans vous n'avez jugé bon à rien. — Qui donc? — Monsieur d'Artagnan. — Ce Gascon! s'écria Mazarin avec une surprise parfaitement jouée. — Ce Gascon a sauvé une reine, et fait confesser à M. de Richelieu qu'en fait d'habileté, d'adresse et de politique il n'était qu'un écolier. — En vérité! — C'est comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Éminence. — Contez-moi un peu cela, mon cher monsieur de Rochefort. — C'est bien difficile, Monseigneur, dit le gentilhomme en souriant. — Il me le contera lui-même, alors. — J'en doute, Monseigneur. — Et pourquoi cela? — Parce que le secret ne lui appartient pas; parce que, comme je vous l'ai dit, ce secret est celui d'une grande reine. — Et il était seul pour accomplir une pareille entreprise? — Non, Monseigneur, il avait trois amis, trois braves qui le secondaient, des braves comme vous en cherchiez tout à l'heure. — Et ces quatre hommes étaient unis, dites-vous? — Comme si ces quatre hommes eussent fait qu'un, comme si ces quatre coeurs eussent battu dans la même poitrine; aussi, que n'ont-ils fait à eux quatre! — Mon cher monsieur de Rochefort, en vérité vous piquez ma curiosité à un point que je ne puis vous dire. Ne pourriez-vous donc ma narrer cette histoire? — Non, mais je puis vous dire un conte, un véritable conte de fée, je vous en réponds, Monseigneur. — Oh! dites-moi cela, monsieur de Rochefort, j'aime beaucoup les contes. — Vous le voulez donc, Monseigneur? dit Rochefort en essayant de démêler une intention sur cette figure fine et rusée. — Oui. — Eh bien! écoutez! Il y avait une fois une reine... mais une puissante reine, la reine d'un des plus grands royaumes du monde, à laquelle un grand ministre voulait beaucoup de mal pour lui avoir voulu auparavant trop de bien. Ne cherchez pas, Monseigneur! vous ne pourriez pas deviner qui. Tout cela se passait bien longtemps avant que vous vinssiez dans le royaume où régnait cette reine. Or, il vint à la cour un ambassadeur si brave, si riche et si élégant, que toutes les femmes en devinrent folles, et que la reine elle-même, en souvenir sans doute de la façon dont il avait traité les affaires d'État, eut l'imprudence de lui donner certaine parure si remarquable qu'elle ne pouvait être remplacée. Comme cette parure venait du roi, le ministre engagea celui-ci à exiger de la princesse que cette parure figurât dans sa toilette au prochain bal. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, que le ministre savait de science certaine que la parure avait suivi l'ambassadeur, lequel ambassadeur était fort loin, de l'autre côté des mers. La grande reine était perdue! perdue comme la dernière de ses sujettes, car elle tombait du haut de sa grandeur. — Vraiment, fit Mazarin. — Eh bien, Monseigneur! quatre hommes résolurent de la sauver. Ces quatre hommes, ce n'étaient pas des princes, ce n'étaient pas des ducs, ce n'étaient pas des hommes puissants, ce n'étaient même pas des hommes riches; c'étaient quatre soldats ayant grand coeur, bon bras, franche épée. Ils partirent. Le ministre savait leur départ et avait aposté des gens sur la route pour les empêcher d'arriver à leur but. Trois furent mis hors de combat par de nombreux assaillants; mais un seul arriva au port, tua ou blessa ceux qui voulaient l'arrêter, franchit la mer et rapporta la parure à la grande reine, qui put l'attacher sur son épaule au jour désigné, ce qui manqua de faire damner le ministre. Que dites-vous de ce trait-là, Monseigneur? — C'est magnifique! dit Mazarin rêveur. — Eh bien! j'en sais dix pareils. Mazarin ne parlait plus, il songeait. Cinq ou six minutes s'écoulèrent. — Vous n'avez plus rien à me demander, Monseigneur, dit Rochefort. — Si fait, et M. d'Artagnan était un de ces quatre hommes, dites- vous? — C'est lui qui a mené toute l'entreprise. — Et les autres, quels étaient-ils? — Monseigneur, permettez que je laisse à M. d'Artagnan le soin de vous les nommer. C'étaient ses amis et non les miens; lui seul aurait quelque influence sur eux, et je ne les connais même pas sous leurs véritables noms. — Vous vous défiez de moi, monsieur de Rochefort. Eh bien, je veux être franc jusqu'au bout; j'ai besoin de vous, de lui, de tous! — Commençons par moi, Monseigneur, puisque vous m'avez envoyé chercher et que me voilà, puis vous passerez à eux. Vous ne vous étonnerez pas de ma curiosité: lorsqu'il il y a cinq ans qu'on est en prison, on n'est pas fâché de savoir où l'on va vous envoyer. — Vous, mon cher monsieur de Rochefort, vous aurez le poste de confiance, vous irez à Vincennes où M. de Beaufort est prisonnier: vous me le garderez à vue. Eh bien! qu'avez-vous donc? — J'ai que vous me proposez là une chose impossible, dit Rochefort en secouant la tête d'un air désappointé. — Comment, une chose impossible! Et pourquoi cette chose est-elle impossible? — Parce que M. de Beaufort est un de mes amis, ou plutôt que je suis un des siens; avez-vous oublié, Monseigneur, que c'est lui qui avait répondu de moi à la reine? — M. de Beaufort, depuis ce temps-là, est l'ennemi de l'État. — Oui, Monseigneur, c'est possible; mais comme je ne suis ni roi, ni reine, ni ministre, il n'est pas mon ennemi, à moi, et je ne puis accepter ce que vous m'offrez. — Voilà ce que vous appelez du dévouement? je vous en félicite! Votre dévouement ne vous engage pas trop, monsieur de Rochefort. — Et puis, Monseigneur, reprit Rochefort, vous comprendrez que sortir de la Bastille pour rentrer à Vincennes, ce n'est que changer de prison. — Dites tout de suite que vous êtes du parti de M. de Beaufort, et ce sera plus franc de votre part. — Monseigneur, j'ai été si longtemps enfermé que je ne suis que d'un parti: c'est du parti du grand air. Employez-moi à tout autre chose, envoyez-moi en mission, occupez-moi activement, mais sur les grands chemins, si c'est possible! — Mon cher monsieur de Rochefort, dit Mazarin avec son air goguenard, votre zèle vous emporte: vous vous croyez encore un jeune homme, parce que le coeur y est toujours; mais les forces vous manqueraient. Croyez-moi donc: ce qu'il vous faut maintenant, c'est du repos. Holà, quelqu'un! — Vous ne statuez donc rien sur moi, Monseigneur? — Au contraire, j'ai statué. Bernouin entra. — Appelez un huissier, dit-il, et restez près de moi, ajouta-t-il tout bas. Un huissier entra. Mazarin écrivit quelques mots qu'il remit à cet homme, puis salua de la tête. — Adieu, monsieur de Rochefort! dit-il. Rochefort s'inclina respectueusement. — Je vois, Monseigneur, dit-il, que l'on me reconduit à la Bastille. — Vous êtes intelligent. — J'y retourne, Monseigneur; mais, je vous le répète, vous avez tort de ne pas savoir m'employer. — Vous, l'ami de mes ennemis! — Que voulez-vous! il me fallait faire l'ennemi de vos ennemis. — Croyez-vous qu'il n'y ait que vous seul, monsieur de Rochefort? Croyez-moi, j'en trouverai qui vous vaudront bien. — Je vous le souhaite, Monseigneur. — C'est bien. Allez, allez! À propos, c'est inutile que vous m'écriviez davantage, monsieur de Rochefort, vos lettres seraient des lettres perdues. — J'ai tiré les marrons du feu, murmura Rochefort en se retirant; et si d'Artagnan n'est pas content de moi quand je lui raconterai tout à l'heure l'éloge que j'ai fait de lui, il sera difficile. Mais où diable me mène-t-on? En effet, on conduisait Rochefort par le petit escalier, au lieu de le faire passer par l'antichambre, où attendait d'Artagnan. Dans la cour, il trouva son carrosse et ses quatre hommes d'escorte; mais il chercha vainement son ami. — Ah! ah! se dit en lui-même Rochefort, voilà qui change terriblement la chose! et s'il y a toujours un aussi grand nombre de populaire dans les rues, eh bien! nous tâcherons de prouver au Mazarin que nous sommes encore bon à autre chose, Dieu merci! qu'à garder un prisonnier. Et il sauta dans le carrosse aussi légèrement que s'il n'eût eu que vingt-cinq ans.
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XXVII
La torture du brodequin Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot et qu'on eut refermé la porte derrière lui, que Coconnas, abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec les juges et par sa colère contre René, commença la série de ses tristes réflexions. — Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la chapelle. Je me défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe de nous condamner à mort à cette heure. Je me défie surtout des condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un château fort devant des figures aussi laides que toutes ces figures qui m'entouraient. On veut sérieusement nous couper la tête, hum! hum! ... Je reviens donc à ce que je disais, il serait temps d'aller à la chapelle. Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce silence fut interrompu par un bruit sourd, étouffé, lugubre, et qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille épaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux. Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si brave que chez lui la valeur ressemblait à l'instinct des bêtes féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu la plainte, doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par un être humain, et la prenant pour le gémissement du vent dans les arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus profonde, plus poignante encore que la première, parvint à Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais encore il crut reconnaître dans cette voix celle de La Mole. À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux portes, par trois grilles et par une muraille épaisse de douze pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme pour la renverser et voler au secours de la victime en s'écriant: — On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin le mur auquel il n'avait pas pensé, et il tomba froissé du choc contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout. — Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est qu'on ne peut se défendre ici... rien, pas d'armes. Il étendit les mains autour de lui. — Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et malheur à qui m'approchera! Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première secousse l'ébranla si violemment, qu'il était évident qu'avec deux secousses pareilles il le descellerait. Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumière produite par deux torches envahit le cachot. — Venez, monsieur, lui dit la même voix grasseyante qui lui avait été déjà si particulièrement désagréable, et qui, pour se faire entendre cette fois trois étages au-dessous, ne lui parut pas avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour vous attend. — Bon, dit Coconnas lâchant son anneau, c'est mon arrêt que je vais entendre, n'est-ce pas? — Oui, monsieur. — Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui marchait devant lui de son pas compassé et tenant sa baguette noire. Malgré la satisfaction qu'il avait témoignée dans un premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard inquiet à droite et à gauche, devant et derrière. — Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperçois pas mon digne geôlier; j'avoue que sa présence me manque. On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et où demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le procureur général, qui avait plusieurs fois, dans le cours de l'interrogatoire, porté la parole, et toujours avec une animosité facile à reconnaître. En effet, c'était celui à qui Catherine, tantôt par lettre, tantôt de vive voix, avait particulièrement recommandé le procès. Un rideau levé laissait voir le fond de cette chambre, et cette chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurité, avait dans ses parties éclairées un aspect si terrible que Coconnas sentit que les jambes lui manquaient et s'écria: — Oh! mon Dieu! Ce n'était pas sans cause que Coconnas avait poussé ce cri de terreur. Le spectacle était en effet des plus lugubres. La salle, cachée pendant l'interrogatoire par ce rideau, qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme une statue se tenait debout une corde à la main. On eût dit qu'il était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur les murs au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer, pendaient des chaînes et reluisaient des lames. — Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela signifie? — À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l'arrêt qui vient d'être rendu contre vous! C'était une de ces invitations contre lesquelles toute la personne d'Annibal réagissait instinctivement. Mais comme elle était en train de réagir, deux hommes appuyèrent leurs mains sur son épaule d'une façon si inattendue et surtout si pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle. La voix continua: «Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc- Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse- majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la sûreté de l'État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion...» À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en battant la mesure comme font les écoliers indociles. Le juge continua: «En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être décapité; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l'air un poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et le châtiment...» — Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera, car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de haute futaie, et quant à mes châteaux je défie toutes les scies et toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans. — Silence! fit le juge. Et il continua: «De plus sera ledit Coconnas...» — Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose encore après la décapitation? Oh! oh! cela me paraît bien sévère. — Non, monsieur, dit le juge: avant... Et il reprit: «Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement, appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins.» Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard étincelant. — Et pour quoi faire? s'écria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient de surgir dans son esprit. En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement complet de ses espérances; il ne serait conduit à la chapelle qu'après la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en mourait d'autant mieux qu'on était plus brave et plus fort, car alors on regardait comme une lâcheté d'avouer; et tant qu'on n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, mais redoublait de force. Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l'arrêt répondant pour lui; seulement il continua: «Afin de le forcer d'avouer ses complices, complots et machinations dans le détail.» — Mordi! s'écria Coconnas, voilà ce que j'appelle une infamie; voilà ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voilà ce que j'appelle une lâcheté. Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un seul geste. Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé, emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d'avoir pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence. — Misérables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les tourmenteurs eux-mêmes; misérables! torturez-moi, brisez-moi, mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah! vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom! Allez, allez, je vous en défie. — Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge. — Oui, prépare-toi! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage. Écris, écris. — Voulez-vous faire des révélations? dit le juge de sa même voix calme. — Rien, pas un mot; allez au diable! — Vous réfléchirez, monsieur, pendant les préparatifs. Allons, maître, ajustez les bottines à monsieur. À ces mots, l'homme qui était resté debout et immobile jusque-là, les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d'un pas lent s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire la grimace. C'était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris. Un douloureux étonnement se peignit sur les traits de Coconnas, qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne pouvant détacher ses yeux du visage de cet ami oublié qui reparaissait en un pareil moment. Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fût agité, sans qu'il parût avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et ficela le tout avec la corde qu'il tenait à la main. C'était cet appareil qu'on appelait les brodequins. Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux planches, qui en s'écartant broyaient les chairs. Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient éclater les os. L'opération préliminaire terminée, maître Caboche introduisit l'extrémité du coin entre les deux planches; puis, son maillet à la main, agenouillé sur un seul genou, il regarda le juge. — Voulez-vous parler? demanda celui-ci. — Non, répondit résolument Coconnas, quoiqu'il sentît la sueur perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tête. — En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire. Caboche leva son bras armé d'un lourd maillet et assena un coup terrible sur le coin, qui rendit un son mat. Le chevalet trembla. Coconnas ne laissa point échapper une plainte à ce premier coin, qui, d'ordinaire, faisait gémir les plus résolus. Il y eut même plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle d'un indicible étonnement. Il regarda avec des yeux stupéfaits Caboche, qui, le bras levé, à demi retourné vers le juge, s'apprêtait à redoubler. — Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt? demanda le juge. — De nous asseoir à l'ombre, répondit Coconnas. — Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui résonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le bourreau avec la même expression. Le juge fronça le sourcil. — Voilà un chrétien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entré jusqu'au bout, maître? Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit tout bas à Coconnas: — Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant: — Jusqu'au bout, monsieur, dit-il. — Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les quatre mots de Caboche expliquaient tout à Coconnas. Le digne bourreau venait de rendre à son ami le plus grand service qui se puisse rendre de bourreau à gentilhomme. Il lui épargnait plus que la douleur, il lui épargnait la honte des aveux, en lui enfonçant entre les jambes des coins de cuir élastiques, dont la partie supérieure était seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer des coins de chêne. De plus, il lui laissait toute sa force pour faire face à l'échafaud. — Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas content, tu seras difficile. Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches l'extrémité d'un coin plus gros encore que le premier. — Allez, dit le juge. À ce mot, Caboche frappa comme s'il se fût agi de démolir d'un seul coup le donjon de Vincennes. — Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus variées. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc garde! — Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela m'étonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge. — Que faisiez-vous donc dans la forêt? répéta le juge. — Eh! mordieu! je vous l'ai déjà dit, je prenais le frais. — Allez, dit le juge. — Avouez, lui glissa Caboche à l'oreille. — Quoi? — Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il donna le second coup non moins bien appliqué que le premier. Coconnas pensa s'étrangler à force de crier. — Oh! là, là, dit-il. Que désirez-vous savoir, monsieur? par ordre de qui j'étais dans le bois? — Oui, monsieur. — J'y étais par ordre de M. d'Alençon. — Écrivez, dit le juge. — Si j'ai commis un crime en tendant un piège au roi de Navarre, continua Coconnas, je n'étais qu'un instrument, monsieur, et j'obéissais à mon maître. Le greffier se mit à écrire. — Oh! tu m'as dénoncé, face blême, murmura le patient, attends, attends. Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant ajouter de temps en temps un coup de marteau. Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques, incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants pour un fils de France. — Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si, au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois! Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie. Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en faveur de ses aveux et se retira. Le patient resta seul avec Caboche. — Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon gentilhomme? — Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu viens de faire pour moi. — Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai ménagé. — Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée... — Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question, et j'ai pris mes précautions en conséquence. — Au risque de ce qui pouvait arriver? — Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez demain comme je ferai proprement ma besogne. — Demain? dit Coconnas. — Sans doute, demain. — Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction. — Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt? — Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté, c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà des frontières de France. — Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri. — Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher de lui la litière. — Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez déjà, que direz-vous donc tout à l'heure? — Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous. — Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche. Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne. — À la chapelle, dit-il. Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas eut donné à Caboche une seconde poignée de main. La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît désormais le difficile.