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Port-Royal/Livre 6/12
Charles Augustin Sainte-Beuve
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2025-03-17T12:52:38Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Port-Royal/Livre_6/12
### **XII** Dernier répit accordé à Port-Royal. — Visite de M. de Noailles. — Madame de Grammont et les Marlys. — Le chirurgien Maréchal. — Événements du dehors : *le Cas de Conscience*. — Arrestation du Père Quesnel ; saisie de ses papiers. — La bulle *Vineam Domini*. — Certificat demandé aux religieuses : clause qu’elles y ajoutent. — Cas de guerre. — Premier Arrêt du Conseil. — Mort des anciennes et de l’abbesse. — La dernière prieure. — Refus d’élection d’une abbesse. — Mort du confesseur M. Marignier. — L’ancien partage des deux maisons révoqué. — Oppositions et procédure. — Confesseurs imposés, privation des sacrements. — Excommunication et séquestre. — La communion en cachette. — Les aumônes du dehors. — Le *cotillon* de mademoiselle de Joncoux. En 1699, sous le gouvernement de la mère Elisabeth de Sainte-Anne Boulard, qui succéda à la mère Racine et qui fut la dernière abbesse, les religieuses, sentant le monastère diminuer et dépérir chaque jour sans pouvoir réparer leurs pertes par de nouvelles professes qu’il leur était interdit depuis vingt ans de recevoir, se virent réduites à demander qu’on leur permît du moins de prendre quelques bonnes filles à qui elles donneraient le voile blanc, sans les faire ni novices ni postulantes, mais pour en être aidées dans les offices, dans l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement et dans les diverses *obédiences* ; on les leur accorda. Ces filles auxiliaires se nommaient les *sœurs du voile blanc*. Sentinelles bourgeoises sous habit militaire, elles faisaient nombre à l’œil et remplissaient les vides. M. de Noailles, le 20 octobre 1697, avait fait à Port-Royal la visite promise dès son avènement et trop longtemps différée. « Il y étoit entré, selon les paroles de Du Fossé mourant, la lampe ardente en une main et la balance de la Justice dans l’autre, pour tout voir et pour tout peser au poids du sanctuaire. » Sa justice comme sa charité avait été satisfaite, et, au retour, il ne tarissait point en éloges de la sainte maison. C’est sans doute à la suite de cette visite qu’il sollicita du roi la permission pour les religieuses de rétablir le noviciat ; demande qui ne réussit guère et dont on lui sut peu de gré à la Cour. La pensée du roi était fixée, et à ce sujet les indices sûrs ne nous manquent pas. Nous lisons en effet chez nos auteurs : « Le roi, sur la fin de juin 1699, ayant été informé que madame la comtesse de Grammont avoit été faire une retraite à l’abbaye de Port-Royal des Champs pendant l’octave du Saint-Sacrement, la fit rayer de la liste des dames qui devoient aller avec Sa Majesté à Marly, « parce que, dit-il, on ne doit point aller à Marly quand on va à Port-Royal. » Le comte de Grammont, son mari, alla trouver le roi et lui dit : « Je suis au désespoir, Sire, que mon épouse, etc. » — Le chevalier de Grammont s’exprima mieux et s’en tira plus spirituellement, j’espère, que nos Jansénistes ne le rapportent. Il suffit d’indiquer combien cette affaire de Marly fit de bruit. Saint-Simon en parle, ainsi que Dangeau. On lit dans le Journal de ce dernier : « Dimanche 28 juin, à Marly. — Le roi dit à Monsieur la raison pourquoi il n’amenoit point la comtesse de Grammont à ce voyage ici ; il y a longtemps que le roi croit que les religieuses de Port-Royal des Champs sont jansénistes ; il ne veut pas qu’on ait grand commerce avec elles, et la comtesse de Grammont y a été depuis huit jours et y a même couché. » Ayant été nommée pour le Marly du mois d’août suivant, madame de Grammont voulut, en saluant le roi, lui parler de ses liaisons avec Port-Royal : « Ne parlons point de cela, » lui dit le roi. Elle voulut insister, et toucha quelque chose des obligations qu’elle avait à ce monastère, du désintéressement des religieuses, des grands exemples de piété… « Je vois bien, lui dit le roi en l’interrompant, que vous voulez me parler en leur faveur ; mais j’ai mes raisons pour agir à l’égard de cette maison comme je fais. » Les choses cependant restèrent au point où elles étaient. De temps en temps le monastère de Paris endetté faisait des tentatives contre celui des Champs et essayait de revenir sur l’ancien partage, d’arracher quelques lambeaux à son aîné. « Que voulez-vous, disait un jour l’avocat des religieuses de Paris à une personne de qualité qui le questionnait là-dessus, ce sont les Vierges folles qui, n’ayant plus d’huile dans leur lampe, en demandent aux Vierges sages, qui leur répondent d’aller en acheter. » Les religieuses des Champs invoquaient en ces occasions la justice et la protection de l’archevêque ; celui-ci la leur assurait dans une certaine mesure. Un jour, ayant su que l’abbesse de Port-Royal de Paris, madame de Harlai, avait donné un bal à son parloir : « Il n’est pas juste, dit-il, que Port-Royal de Paris donne le bal, et que Port-Royal des Champs paie les violons. » Bien qu’avec des forces si inégales, on luttait encore d’influence, et on opposait démarche contre démarche. Nous lisons ceci dans nos manuscrits : « Vers le commencement d’octobre 1702, Madame la duchesse d’Orléans, la douairière, sollicitée par la comtesse de Beuvron, son intime, que cette princesse va voir fort souvent à Port-Royal de Paris où elle est retirée depuis longtemps, ayant remontré au roi la misère de cette abbaye qui est endettée, elle le pria en même temps de vouloir bien ordonner qu’on retranchât, pour lui appliquer, quelques revenus des filles de Port-Royal des Champs, qui est fort à son aise, et qui a beaucoup plus qu’il ne lui faut, parce que, ne recevant plus de religieuses depuis plusieurs années, elles font moins de dépense. Sa Majesté inclinoit assez à accorder cette grâce ; mais madame la princesse de Conti, la douairière, qui est sa fille naturelle, et auprès de laquelle les amis de Port-Royal des Champs ont trouvé de l’accès, ayant fait quelques remontrances au roi en leur faveur, Sa Majesté a changé de sentiment, et n’a point accordé la grâce que Madame demandoit. C’est vers ce temps que doit se placer la curieuse anecdote si bien contée par Saint-Simon. Maréchal avait succédé à Félix en qualité de premier chirurgien du roi : « Moins d’un an depuis qu’il fut premier chirurgien, et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant, comme il a toujours fait, tous les malades de toute espèce qui avoient besoin de sa main dans Versailles et autour, il fut prié par le chirurgien de Port-Royal des Champs d’y aller voir une religieuse à qui il croyoit devoir couper la jambe. Maréchal s’y engagea pour le lendemain. Ce même lendemain, on lui proposa, au sortir du lever du roi, d’aller à une opération qu’on devoit faire ; il s’en excusa sur l’engagement qu’il avoit pris pour Port-Royal. A ce nom, quelqu’un de la Faculté le tira à part et lui demanda s’il savoit bien ce qu’il faisoit d’aller à Port-Royal. Maréchal tout uni, et fort ignorant de toutes les affaires qui, sous ce nom, avoient fait tant de bruit, fut surpris de la question, et encore plus quand on lui dit qu’il ne jouoit pas à moins qu’à se faire chasser ; il ne pouvoit comprendre que le roi trouvât mauvais qu’il allât voir si on y couperoit ou non la jambe à une religieuse. Par composition, il promit de le dire au roi avant d’y aller. En effet, il se trouva au retour du roi de sa messe, et comme ce n’étoit pas une heure où il eût accoutumé de se présenter, le roi surpris lui demanda ce qu’il vouloit. Maréchal lui raconta avec simplicité ce qui l’amenoit, et la surprise où il en étoit lui-même. A ce nom de Port-Royal, le roi se redressa comme il avoit accoutumé aux choses qui lui déplaisoient, et demeura deux ou trois Pater sans répondre, sérieux et réfléchissant, puis dit à Maréchal : « Je veux bien que vous y alliez, mais à condition que vous y alliez tout à l’heure pour avoir du temps devant vous ; que, sous prétexte de curiosité, vous voyiez toute la maison, et les religieuses au chœur et partout où vous les pourrez voir ; que vous les fassiez causer et que vous examiniez bien tout de très-près, et que ce soir vous m’en rendiez compte, a Maréchal, encore plus étonné, fit son voyage, vit tout, et ne manqua à rien de ce qui lui étoit prescrit. Il fut attendu avec impatience ; le roi le demanda plusieurs fois, et le tint à son arrivée près d’une heure en questions et en récits. Maréchal fit un éloge continuel de Port-Royal ; il dit au roi que le premier mot qui lui fut dit fut pour lui demander des nouvelles de la santé du roi et à plusieurs reprises ; qu’il n’y avoit lieu où on priât tant pour lui, dont il avoit été témoin aux offices du chœur. Il admira la charité, la patience et la pénitence qu’il y avoit remarquées ; il ajouta qu’il n’avoit jamais été en aucune maison dont la piété et la sainteté lui eût fait autant d’impression. La fin de ce compte fut un soupir du roi, qui dit que c’étoient des saintes qu’on avoit trop poussées, dont on n’avoit pas assez ménagé l’ignorance des faits et l’entêtement, et à l’égard desquelles on avoit été beaucoup trop loin. Voilà le sens droit et naturel produit par un récit sans fard d’un homme neuf et neutre qui dit ce qu’il a vu, et dont le roi ne se pouvoit défier, et qui eut par là toute liberté de parler ; mais le roi, vendu à la contrepartie, ne donnoit d’accès qu’à elle : aussi cette impression fortuite du vrai fut-elle bientôt anéantie. » Nous ne croyons pas que le roi fût vendu à la contrepartie ; il avait son avis à lui, sa prévention ancienne, arrêtée, datant des jours même de sa jeunesse, et il n’avait qu’à se souvenir de sa politique habituelle pour revenir à des idées répressives. Les occasions de l’y rappeler ne manquèrent pas. La vérité est que dans l’état de faiblesse, d’exténuation sénile auquel était arrivé le pauvre monastère, le moindre choc du dehors, le moindre orage dans l’atmosphère extérieure le devait emporter. Or ces orages éclatèrent. M. de Noailles avait eu raison de faire dire aux religieuses « qu’on leur imputeroit toujours ce que leurs amis, avec de bonnes intentions, pourroient faire d’imprudent. » Ce Port-Royal seul constamment en vue, vieille place forte délabrée, avec sa garnison invalide, répondait de tout. On fit circuler dans le monde ecclésiastique, pendant l’été de 1701, une singulière Consultation connue sous le nom de *Cas de Conscience*, — le fameux *Cas de Conscience* (car il en résulta bien du bruit), — que l’on proposait à résoudre, et qui fut bientôt résolu avec signature de quarante docteurs de la Faculté de Paris. On y présentait un confesseur de province, embarrassé de répondre aux questions qu’un ecclésiastique de ses pénitents lui avait proposées, et obligé de s’adresser à des docteurs de Sorbonne pour guérir des scrupules ou vrais ou supposés ; un de ces scrupules, entre autres, roulait sur la nature de la soumission qu’on devait avoir pour les Constitutions des Papes contre le Jansénisme : il s’agissait, par exemple, de savoir si en ne croyant pas au fait de Jansénius, en ne jugeant pas que l’Église eût droit d’en exiger la créance, on pouvait néanmoins signer purement et simplement le Formulaire en conscience, moyennaot certaines réserves implicites et sousentendues ; en un mot, le silence respectueux à l’égard du fait suffisait-il pour rendre aux Constitutions des Papes ce qui leur était dû et pour obtenir l’absolution ? Daguesseau, qui définit à peu près dans ces termes le fameux *Cas*, paraît y avoir vu un piège des ennemis du Jansénisme ; et en effet un ennemi, qui aurait voulu réveiller les querelles et pousser les gens à se compromettre, n’aurait pas mieux inventé. Par malheur, on a des preuves que ce *Cas de Conscience*, digne d’avoir été forgé par un agent provocateur, avait été proposé bonnement, naïvement, par M. Eustace, confesseur des religieuses de Port-Royal et très-peu théologien, soit qu’il en eût dressé lui-même l’exposé, soit qu’il ne l’eût proposé que de vive voix. Il y a plus : il est certain que le *Cas de conscience* fut signé à l’archevêché chez M. Pirot, docteur et professeur de Sorbonne, chancelier de l’Église de Paris et grand-vicaire du cardinal de Noailles ; cette dernière qualité seule l’empêcha de signer, et il en fut de même de son confrère M. Vivant, qui fut depuis un des principaux adversaires du *Cas*, et qui dressa même l’Ordonnance par laquelle le cardinal de Noailles le proscrivit, quoiqu’il eût sollicité la plupart de ses confrères à l’adopter par leurs signatures. Il est encore certain que ce fut M. Eustace qui se donna tous les mouvements pour inviter les docteurs à signer. Quarante docteurs, avons-nous dit, signèrent ; un seul, plus avisé que les autres, se défia de l’intention ou des conséquences, et dit pour toute réponse « qu’on n’avoit qu’à lui envoyer cet ecclésiastique si scrupuleux, et qu’il lui remettroit l’esprit. » Jusque-là tout se passait à huis clos et dans le secret ; mais tout d’un coup, une année environ après la signature, cette Consultation restée manuscrite, et dont on ne s’occupait plus, parut imprimée avec une Préface agressive et provoquante, sans qu’on sût trop d’où venait l’indiscrétion. On peut juger du parti que les ennemis en tirèrent. Ils sonnèrent de toutes parts le tocsin, firent paraître jusqu’à cinq réfutations, et mirent dans la poursuite la plus grande diligence. On ne sait non plus par qui précisément ni de quelle manière l’écrit fut déféré à Rome ; il y fut envoyé dans le temps qu’il faisait tant de bruit en France. On dit qu’il n’y arriva que le 10 février 1703. Clément XI le fit examiner sur-le-champ sans établir de congrégation, et, le 12, il rendait un décret par lequel il le condamnait. Le lendemain 13, le Pape écrivait un Bref au roi pour lui faire connaître cette condamnation du *Cas de Conscience*, et, le 23 du même mois, il écrivait un autre Bref au cardinal de Noailles pour avertir très-sérieusement sa prudence et pour exciter son zèle. Cet archevêque avait eu besoin, à ce qu’il paraît, d’être stimulé. Mais, qu’il eût connu et favorisé ou non, à l’avance, la solution du *Cas* (et il est difficile qu’il l’ait ignorée, puisque les Jansénistes affirment que tout se fit à l’ombre des tours de Notre-Dame), il n’y avait plus moyen pour lui de tarder plus longtemps à s’expliquer. Il se vit obligé de sévir contre le *Cas de Conscience* par un Mandement qu’il data (ou peut-être qu’il antidata) du 22 février, veille du jour même où le Pape lui écrivait, ne voulant point paraître en retard et trop en arrière. Son Ordonnance, quoi qu’il en soit, ne sortit que le 5 mars et ne fut affichée que le 7. Il y censurait la Consultation comme tendante à renouveler les querelles décidées et comme favorisant les équivoques et restrictions mentales. Fidèle d’ailleurs à son système de neutralité ou de bascule, il recommandait fortement la charité, même dans le zèle, et donnait quelques conseils à l’adresse des impatients, c’est-à-dire des adversaires du *Cas*, qui, selon lui, étaient sortis des rangs avant l’heure et s’étaient pressés de faire feu sans l’ordre du chef. Ce Mandement eut le sort de presque tous les autres actes du même prélat, c’est-à-dire d’aliéner les Jansénistes sans lui gagner leurs adversaires. Cependant les docteurs qui avaient signé se rétractèrent à peu près tous, avec plus ou moins de facilité : « On les vit aller en foule, pour défaire ce qu’ils avoient fait, chez un chanoine de Notre-Dame, alors attaché au cardinal de Noailles, qui, par une mauvaise plaisanterie, en garda le nom de maître à dessiner (*dé-signer*). » Le seul des quarante qui tint bon jusqu’au bout et qui porta, sans varier, la responsabilité de son opinion, le docteur Petitpied, exilé à Beaune par ordre du roi, fut exclu de la Sorbonne à la suite d’une délibération, comme l’avait été Arnauld cinquante ans auparavant. Il crut même bientôt qu’il était plus prudent de sortir du royaume, et, se dérobant du lieu de son exil, il alla rejoindre le Père Quesnel en Hollande. De cette expulsion d’un docteur en Sorbonne il ne résulta point les *Provinciales* pour cette fois, mais l’*Histoire du Cas de Conscience* en huit volumes, par MM. Fouillou, Louail, Petitpied, Quesnel et mademoiselle de Joncoux, la nouvelle génération janséniste au complet. M. Eustace, le malencontreux confesseur de Port-Royal, et M. Besson, curé de Magny, proche voisin du monastère, ces deux honnêtes gens un peu trop simples, qui avaient arrangé les articles les plus fâcheux du *Cas*, en furent aux regrets amers, et on peut dire, à la lettre, aux regrets mortels ; M. Besson en mourut de chagrin l’année même (le 7 avril 1703, jour du Samedi-Saint). M. Eustace comprit trop tard et pleura jusqu’à sa mort les suites de son imprudence. Il continua quelque temps encore ses fonctions de confesseur auprès des religieuses. Mandé un matin chez le lieutenant de police M. d’Argenson (10 décembre 1705), il s’effraya, jugea prudent de s’éclipser, et, après être resté quelque temps caché à Paris ou aux environs, il prit le parti de se retirer à l’abbaye d’Orval, où il vécut près de douze ans encore sous un nom emprunté, inconnu de tous dans la maison, n’ayant de communication qu’avec l’abbé et le prieur, et tout occupé à y laver sa faute devant Dieu dans les larmes d’une austère pénitence. En même temps que paraissait le Mandement du cardinal de Noaiiles et le même jour, 5 mars 1703, Je roi en son Conseil, sur la proposition du chancelier de Pontchartrain, donna un Arrêt semblable à celui qu’il avait rendu en l’année 1668, à l’occasion de la Paix de l’Église, pour imposer de nouveau un silence absolu et rigoureux aux deux partis. Cet Arrêt était copié mot pour mot sur l’ancien, mais il fut loin d’avoir le même succès. Les débats qui suivirent l’affaire du *Cas de Conscience*, et qui réveillaient toutes les vieilles altercations au sujet des Formulaires, provoquèrent la Bulle dite *Vineam Domini Sabaoth* (15 juillet 1705), que le roi se vit obligé de solliciter instamment de Clément XI. Cette Bulle, qui renouvelait et confirmait les anciennes, décidait que le silence respectueux sur les faits condamnés par l’Église ne suffit pas, et elle exigeait qu’en signant on jugeât effectivement le livre de Jansénius infecté d’hérésie. L’Assemblée du Clergé, séante en 1705, s’empressa de la recevoir sur l’invitation du roi. Le cardinal de Noailles, qui avait présidé l’Assemblée, donna bientôt un Mandement pour publier ladite Bulle, et il mit en tête de ce Mandement ces mots exprès : *Contre le Jansénisme*. C’est la présentation de la Bulle et de l’Ordonnance de l’archevêque, et le certificat signé qu’en demanda aux religieuses de Port-Royal, qui vont devenir l’accident et recueil par où la Communauté a péri. Le *Cas de Conscience*, qui avait paru une levée de boucliers janséniste, avait été aussi, par contre-coup, le signal de nouvelles rigueurs qui s’étendirent à tous les opposants. On remarqua que le docteur Ellies Du Pin, assez peu janséniste en somme, et bien plutôt gallican, avait été exilé à Châtellerault avec des marques d’une sévérité toute particulière. On crut, non sans beaucoup d’apparence, que son plus grand crime était d’avoir soutenu plus d’une fois, dans ses écrits, les maximes de la France contre la doctrine des Ultramontains ; et le roi voulut tellement se faire un mérite auprès du Pape de l’exil de Du Pin, que, le même jour qu’il l’exila, il envoya un de ses gentilshommes ordinaires en faire part au nonce, avec l’ordre de dire que c’était pour faire plaisir au Pape qu’il traitait ainsi ce docteur. Le Pape, dans un Bref adressé au roi en ce temps-là, le remercia expressément de cette relégation de Du Pin, « homme d’une mauvaise doctrine et coupable de plusieurs attentats contre la doctrine du Siège apostolique. » Cet accord de puissances longtemps désunies ne faisait augurer rien, de bon pour les résistants. Un incident considérable, survenu par suite de ces nouvelles rigueurs et des mesures que prit l’autorité en divers pays, vint aggraver la situation du parti janséniste. Le 30 mai 1703, le Père Quesnel fut découvert et arrêté à Bruxelles par ordre du roi d’Espagne, à la requête de l’autorité ecclésiastique supérieure, et conduit dans les prisons de l’archevêque de Malines à Bruxelles même. On saisit tous les papiers qu’on trouva chez lui et sa Correspondance. Sur la première nouvelle de cette saisie, Fénelon, sentinelle vigilante à la frontière et très-alerte à intercepter les signaux entre le Jansénisme des Pays-Bas et celui de France, écrivait à l’abbé de Langeron (4 juin 1703) : « Je commence par vous dire, mon très-cher fils, que M. Robert me mande que, le pénultième de mai, on a surpris à Bruxelles le Père Gerberon, le Père Quesnel et M. Brigode, et qu’on les a mis dans la tour de l’archevêché par ordre du roi (d’Espagne), après avoir saisi tous leurs papiers. Il ajoute qu’on avoit dit que M. Quesnel s’étoit sauvé par une porte de derrière, mais qu’il croit qu’il a été pris comme les deux autres. On trouvera apparemment bien des gens notés dans leurs papiers, et il seroit capital qu’on chargeât des gens bien instruits et bien intentionnés d’un tel inventaire. Il faudroit, pour bien faire, y poser un scellé, et faire transporter le tout à Paris pour examiner les choses à fond. Je conçois, par les choses que M. Robert m’a dites très-souvent, que ces gens-là avoient un commerce très-vif avec les premières têtes de Paris, et qu’ils savoient beaucoup de choses secrètes, mais de source. Il faudroit interroger les domestiques et autres affidés de la maison où ils ont été pris, pour savoir où sont tous leurs papiers ; car des gens précautionnés, et accoutumés à l’intrigue, auront, selon toutes les apparences, mis dans quelque autre lieu écarté et de confiance les choses les plus capitales… Si on peut trouver des gens comme M. Boileau (de l’Archevêché), M. Du Guet et le Père de La Tour, dans les papiers saisis à Bruxelles, il faut les écarter, et ôter toute ressource de conseil à M. le cardinal de Noailles. » Fénelon, je l’ai dit, était on ne peut plus alarmé à cette date, en voyant le réveil et les progrès du Jansénisme parmi les jeunes théologiens de son diocèse et des pays environnants. Tout en étant, de près, doux et tolérant pour les personnes, il ne cessait d’écrire à ses amis de Paris, au duc de Beauvilliers, à tout ce qui entourait le duc de Bourgogne, pour leur prêcher une politique sévère sur l’ensemble de la secte. Évidemment la mode y était ; il fallait, disait-il, frapper d’autorité les principales têtes pour abattre les chefs du parti ; c’était le seul moyen de décourager les autres : « La mode alors ne sera plus, pour les jeunes gens décidés par la faveur, de se jeter dans les principes de cette cabale abattue. Enfin cela encourageroit Rome, qui a besoin d’être encouragée. On peut juger de ce que fera ce parti si jamais il se relève, puisqu’il est si hardi et si puissant lors même que le Pape et le roi sont d’accord pour l’écraser. Un homme du parti me disoit, il y atrois jours : *Ils ont beau* *enfoncer ; plus ils chercheront, plus ils trouveront de gens* *attachés à la doctrine de saint Augustin ; le nombre les* *étonnera*. » A mesure qu’on avançait dans le siècle, Fénelon pensait avec plus de sollicitude au règne possible de son élève chéri, et il se préoccupait des circonstances ; il voyait et redoutait, dans le Jansénisme, un cadre tout trouvé d’opposition politique pour les mécontents. Cette opposition aurait beau jeu à l’entrée d’un nouveau règne ; — et ce fut bien pis, quand le duc de Bourgogne mort, on n’eut plus qu’une minorité en perspective. Il importait de briser le cadre auparavant, d’en finir du vivant du vieux roi, et de ne pas laisser le parti traîner les choses en longueur jusqu’au moment où au début d’un nouvel ordre, encore mal assuré, et à un changement de système, on aurait trop à faire. Mater le parti dans ses chefs, en même temps que poursuivre et atteindre la doctrine sous tous ses déguisements, c’était le cri du très-clément Fénelon, son *Delenda Carthago* ; on vient de l’entendre dans son premier mouvement, dès qu’il apprit l’arrestation du Père Quesnel. Ces papiers de Quesnel envoyés à Paris et livrés aux Jésuites, furent d’un terrible effet et donnèrent bien des armes. « Il s’y trouva force marchandise, dont le parti moliniste sut grandement profiter. » Si autrefois la Correspondance de Jansénius avec Saint-Cyran avait fourni matière à tant de commentaires malicieux et d’incriminations, ici c’était bien autre chose. Le Père de La Chaise était en mesure de dire, comme il le fit, en montrant une grande cassette : « Voilà tous les mystères d’iniquité du Père Quesnel ! nous avons tous les papiers, tous les mémoires, toutes les lettres, tous les brouillons, jusqu’à leurs chiffres et leur jargon, depuis plus de quarante ans ; et il est étonnant combien il s’y trouve de choses contre le roi et contre l’État. » Parmi ces papiers, il en était un qui ne paraîtra que singulier et bizarre : c’était un Projet burlesque, selon lequel les Jansénistes, sous le nom de *Disciples de saint Augustin*, auraient proposé, vers 1684, leurs conditions de paix au comte d’Avaux, lorsque ce négociateur fut chargé de conclure avec les puissances la Trêve de vingt ans. La faction Jansénienne aurait demandé à y être comprise et à être traitée sur le pied d’un Souverain. Peut-on croire, un seul moment, qu’une telle pièce ait été sérieuse, et que les *Disciples de saint Augustin* aient prétendu traiter de puissance à puissance ? Prenaient-ils donc au pied de la lettre ce qu’avait dit d’eux autrefois le plaisant Roquelaure, selon le rapport de Guy Patin : « On dit que M. de Roquelaure a proposé de beaux moyens pour envoyer une grande armée en Italie, savoir, que M. de Liancourt fourniroit vingt mille Jansénistes, M. de Turenne vingt mille Huguenots, et lui, fournira dix mille Athées. » Accusés sur le Projet de traité, les Jansénistes n’ont pas eu de peine à se défendre. Selon Clémencet et suivant toute vraisemblance, cette Lettre au comte d’Avaux « ne fut jamais qu’une badinerie, qu’une pièce faite à plaisir, composée par un homme oisif qui avoit voulu se divertir, une pièce semblable à l’Arrêt du Parlement en faveur des Péripatéticiens, qu’on voit à la fin des Œuvres de M. Despréaux. » Dom Clémencet ne veut même absolument pas que la pièce ait été dictée par M. Arnauld ni écrite de la main de M. Ruth d’Ans, ni que le Père Quesnel y ait pris d’autre part que d’y avoir mis après coup la date. Il me semble aller dans sa défense plus loin qu’il n’était nécessaire. Pour moi, je me figure très-bien que, vers le commencement de l’année 1685, Arnauld, Quesnel et Du Guet, réunis dans la petite maison de Bruxelles, aient imaginé ce genre de divertissement. Rappelons-nous toutes ces allusions dont leurs lettres d’alors sont remplies, sur le *Père Abbé*, le *saint homme Abraham*, le *petit monastère*. Le Projet de trêve put être l’ouvrage d’une de ces soirées de belle humeur dans la petite abbaye. Ils auront pu se dire : « Que n’avons-nous demandé aussi à être compris dans la Trêve ? La Paix de Nimègue enfreinte a produit la Trêve que nous voyons : pourquoi la Paix de l’Église enfreinte n’aurait-elle pas eu une issue pareille ? » Et ils se seront mis à rédiger la lettre postiche. Remarquons d’ailleurs que si l’idée est assez ingénieuse, l’exécution n’est pas très-piquante, et en tout la plaisanterie est bien assez méthodique et assez peu légère pour être d’Arnauld ou, si l’on aime mieux, de Quesnel. Mais il y avait bien d’autres choses dans les papiers de ce dernier, et, quoi qu’on pût répondre sur tel ou tel point, un air de cabale était répandu sur l’ensemble. Il y avait les preuves d’une grande activité clandestine et souterraine ; des masques pour chaque personne, ce qui sentait la société secrète ; des noms de guerre pour chacun, ce qui supposait la guerre. Ces papiers déposés chez les Jésuites de la maison professe à Paris, et là déchiffrés, pétris, torturés et passés à l’alambic dans une espèce de cabinet noir *ad hoc*, puis présentés par extraits, préparés par doses au roi, lus, relus, mitonnés chez madame de Maintenon *tous les soirs pendant dix ans*, opérèrent à coup sûr et sans contrôle. Si la calomnie y mêla du poison, ce fut un lent et sûr empoisonnement. Quantité de personnes de tous rangs furent compromises, inquiétées ; quelques-unes emprisonnées. Une ligne, une phrase louche, glissée là par un ennemi, pouvait vous perdre. M. Vittement, lecteur auprès des Enfants de France, était en danger d’être renvoyé s’il n’avait fait voir clairement au roi qu’on l’avait pris pour un autre. L’archevêque de Reims Le Tellier fut trouvé en correspondance indirecte avec Quesnel moyennant un intermédiaire, et tomba en disgrâce. Si le Père de La Chaise a vraiment dit du soupçon de Jansénisme, dont il était alors si aisé de noircir les gens : *C’est mon pot au noir*, ce fut surtout depuis qu’il eut entre les mains les papiers du Père Quesnel, qu’il put le dire. Dès qu’il y avait du Jansénisme dans une affaire, eût-on les meilleures raisons à faire valoir, on n’avait guère espoir d’être entendu. Il n’entre pas dans mon plan d’insister davantage sur ces papiers, et de chercher exactement à déterminer quel était le genre et la nature d’intrigues qu’on y pouvait démêler sans injustice ; je ne ferai qu’une remarque toute pratique : le moyen, après cela, de soutenir à des gens sensés qui avaient vu les extraits, que le Jansénisme n’était qu’un *fantôme* ? Et pour en revenir à ce qui nous touche, au monastère de Port-Royal, on voit quel était en ces années tout le péril de sa situation : une guerre théologique se rallumant au dehors, les adversaires plus maîtres à la Cour que jamais, y tenant tous les accès et poursuivant leurs menées jour et nuit avec certitude. Que pouvait notre sainte masure de Port-Royal, de toutes parts croulante et en ruines, contre ces sapes calculées et savantes ? Et pourtant, sans un incident malheureux qui appela le tonnerre, on aurait pu traîner, continuer de languir, faire parler de soi le moins possible ; et si l’on avait pu, par miracle, atteindre la mort de Louis XIV, l’avénement de la Régence, qui sait ?… Le 18 mars 1706, le confesseur de Port-Royal, qui n’était plus alors M. Eustace, mais M. Marignier, eut à se rendre sur invitation chez M. Gilbert, grand-vicaire de M. de Noailles et supérieur de Port-Royal depuis la mort de M. Roynette. M. Gilbert lui demanda si les religieuses avaient reçu le Mandement et la Bulle, qui avaient déjà paru depuis six mois : à quoi M. Marignier ayant répondu qu’on ne les avait point encore vus dans leurs quartiers, M. Gilbert lui donna un exemplaire de l’un et de l’autre, et il y joignit en manière de modèle la formule selon laquelle les religieuses de Gifles avaient reçus quelques jours auparavant : « La Bulle et Ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de l’abbaye de Gif par nous prêtre soussigné, préposé à la conduite des religieuses, et reçues avec le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence par les religieuses (suivait la signature du confesseur). » Il témoigna désirer qu’on fît de même à Port-Royal, recommandant le plus de diligence possible. On ne demandait pas que les religieuses signassent, mais simplement que M. Marignier leur confesseur mît son nom au bas de cette espèce de certificat. M. Marignier, de retour à Port-Royal dès le lendemain 19 mars, vint en surplis au Chapitre de la Communauté, qui était assemblée à onze heures du matin. Il y rendit compte de son voyage et de la commission dont il était chargé. — Une des sœurs, dans une lettre adressée au précédent confesseur M. Eustace, le mettait au fait, en ces termes, de ce qui se passa alors : « M. Marignier nous dit qu’il avoit consulté de nos amis qui sont, dit-il, à présent en petit nombre, et qu’ils n’y trouvoient point de difficulté. On lui demanda s’il vous avoit parlé ; il dit qu’il ne savoit pas où vous étiez, mais qu’on lui avoit dit que vous ne trouviez pas non plus de difficulté. Il vouloit donc que ces Bulle et Mandement nous fussent lus ce même jour, et qu’on les renvoyât aussitôt. La Communauté demanda qu’on en fît la lecture pour voir ce qu’elle contenoit (la Bulle), avant que de l’entendre à l’église. M. Marignier paroissoit n’en avoir point d’envie, disant que *nous nous allions embarrasser* ; mais on persista et on la lut. *Elle nous fit peur*, et l’on dit qu’après avoir souffert si longtemps, c’étoit tout à fait abandonner la Vérité, que de témoigner qu’on recevoit avec respect cette Bulle et le Mandement, où il y a à la tête que c’est contre les Jansénistes, La Mère prieure, Madeleine de Sainte-Julie (Baudrand), et ma sœur Elisabeth Agnès (Le Féron) surtout, dirent qu’il falloit prendre du temps pour prier Dieu, et qu’il falloit que notre Mère écrivît au supérieur que nous avions accoutumé de prier Dieu avant que de conclure des choses de cette importance. » Le résultat de la réflexion et de la prière, et aussi de la consultation secrète des amis, fut de s’encourager à ne pas céder. Le 21 mars, dimanche de la Passion, à dix heures du matin, la Communauté s’assembla au chœur sans sonner, et, la grille étant ouverte, M. Marignier lut le Mandement et la Bulle, et il écrivit au bas ce qui avait été résolu : « La Bulle et Ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de Port-Royal des Champs par moi prêtre soussigné, préposé à la conduite des religieuses, lesquelles ont déclaré qu’elles les reçoivent avec le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence, *sans déroger à ce qui s’est fait à leur égard à la Paix de l’Église sous le Pape Clément IX*. Fait ce 21 mars 1706, signé : Marignier, prêtre. » L’abbesse réitéra purement et simplement cette formule dans une lettre à l’archevêque écrite le même jour. La pensée, la résistance, l’obstination, la désobéissance, et dès lors la ruine de Port-Royal, étaient renfermées dans cette clause additionnelle : *Sans déroger*. Franchement, et à voir les choses par le dehors, des yeux du simple bon sens, lorsqu’une Bulle sollicitée par le roi était arrivée en France, y avait été reçue sans difficulté par l’Assemblée générale du Clergé, enregistrée sans difficulté par le Parlement, acceptée avec de grands témoignages de soumission par la Faculté de théologie, publiée avec Mandement par tous les Évêques du royaume, il était singulier et ridicule que, seules, une vingtaines de filles, vieilles, infirmes, et la plupart sans connaissances suffisantes, qui se disaient avec cela les plus humbles et les plus soumises en matière de foi, vinssent faire acte de méfiance et protester indirectement en interjetant une clause restrictive. Mais Port-Royal ne serait plus lui-même s’il n’était ainsi jusqu’au bout. C’est l’esprit d’Arnauld qui survit, même quand Arnauld est mort. Remarquez que c’étaient les anciennes qui, les premières, avaient élevé les difficultés. C’étaient des soldats de la vieille armée qui donnaient le signal et l’exemple à la nouvelle ; on s’échauffait au souvenir des vieilles guerres. Je ne crée point cette image de mon chef : « Pour moi, disait l’une d’elles, il me semble que je suis comme un soldat qui a été à l’armée, et qui désire toujours d’y retourner, quoiqu’il y ait eu beaucoup de mal ; car la seule pensée que je souffrirai encore pour la Vérité, me remplit de joie. » Le certificat restrictif ne satisfit point l’archevêque, et n’était point de nature à être produit à la Cour. Le mardi 23, M. Gilbert se rendit à Port-Royal, vit l’abbesse, les religieuses anciennes et nouvelles : il prit chacune de celles-ci en particulier, essaya de les vaincre. En défi- nitive et tout raisonnement épuisé, elles ne purent que se mettre à genoux, en le priant de les protéger auprès de l’archevêque : « Mais devons-nous livrer nos consciences ? » C’était leur dernier mot. Il recommença le lendemain à leur parler ; il leur fit sentir que, par cette désobéissance, elles allaient se perdre, donner des armes à des *personnages malins* qui leur en voulaient ; qu’elles mettaient le cardinal dans l’impuissance de les défendre auprès du roi. Tout compte fait, ces dignes et incurables filles jugèrent comme l’une d’elles, une Sœur Synclé tique, qui disait : « Notre maison ressemble à une vieille masure qui menace ruine de tous côtés, par l’impuissance où l’on est de soutenir les exercices : ne vaut-il pas mieux être détruites tout d’un coup pour la gloire de Dieu, que de défaillir peu à peu ? » Je crois, en rendant ma double impression, rendre aussi celle de beaucoup de lecteurs. On trouve cette résistance, cette ardeur du martyre parfaitement déraisonnables, et on est saisi en même temps d’un sentiment de compassion et de respect. Savoir souffrir par un scrupule (même erroné) de conscience, n’hésiter pas à sacrifier son repos à ce qu’on croit la justice et la vérité, est chose si rare ! Le Père Quesnel consulté de loin, à Amsterdam où il s’était réfugié après s’être échappé de sa prison de Bruxelles, approuva la résistance, et dit : « La disposition où sont ces fidèles servantes de Dieu, de s’exposer à tout plutôt que de trahir leur conscience par l’approbation de cet Écrit calomnieux, et de blesser par là la vérité, la justice et la mémoire de tant de saints Prélats, de leurs propres Mères si dignes de vénération, de leurs pieuses et chères Sœurs, et des excellents théologiens qui les ont instruites et défendues ; cette disposition, dis-je, est un don tout particulier de la miséricorde de Dieu et de la Grâce de Jésus-Christ, qui doit les remplir d’une humble et profonde reconnoissance, allumer dans leur cœur un ardent désir d’y correspondre par un attachement inviolable, etc. » Quesnel était alors l’oracle ; il avait hérité du manteau d’Arnauld et avait reçu comme une nouvelle onction par sa prison récente, par sa délivrance merveilleuse. D’un autre côté, des amis plus voisins, plus frappés des circonstances et des dangers, des hommes d’ailleurs profondément attachés à Port-Royal et d’un excellent conseil, tel que M. Issali, le vénérable doyen des avocats, désapprouvaient la résolution. Ce dernier ami, alors bien près de sa fin, écrivait à l’abbesse, le 24 mars, à la sollicitation de M. de Noailles, et lui disait : « Il me paroît qu’en voulant s’attacher à une restriction qui ne sert de rien, on fait voir beaucoup de présomption qui ne convient pas à des filles religieuses, et c’est hâter et précipiter leur ruine, que leurs ennemis poursuivent depuis si longtemps. » Ce conseil sage venant d’un homme habituellement si écouté, d’un ancien ami de M. Le Maître et ancien solitaire lui-même, du père de l’une des religieuses, ne parut qu’un trait de faiblesse affligeant, mais excusable, chez un vieillard de 86 ans. Le propre de nos religieuses, en résistant, était de prétendre qu’elles étaient dans l’ordre. L’abbesse écrivit à l’archevêque, pour le lui prouver, jusqu’à trois lettres consécutives, « Elles m’envoient des factums et des instructions, » disait M. de Noailles. Il avait dit d’abord à M. Gilbert le supérieur : « Cela ne se passera pas sans qu’il y ait quelque chose de marqué. » Le premier effet de la désobéissance fut un Arrêt du Conseil qui défendait à Port-Royal de prendre des novices ; la défense jusque-là n’avait été que verbale. M. de Noailles rendant compte au roi de ce qui s’était passé, ayant ajouté qu’on pouvait terminer cette affaire sans éclat, parce que les religieuses, étant toutes vieilles, mourraient bientôt, et qu’il leur était défendu de recevoir des novices : « Mais, dit le roi, il n’y a point d’Arrêt qui leur fasse cette défense ; il faut en donner un. » L’Arrêt en forme, avec des considérants fort sévères, fut rendu le 17 avril, et signifié le 23 à la sœur Le Féron, cellérière. Cette digne personne, qui sentit toutes les conséquences d’un tel acte, et qui avait été de celles pourtant qui avaient contribué des premières à l’attirer, en reçut un coup si rude qu’elle mourut trois jours après, le 26 ; elle était âgée de 73 ans. Elle avait déjà essuyé, disent nos auteurs, *le feu de deux persécutions* ; elle succomba au début de la troisième, ayant été la première à *lever l’étendard*. Ils en parlent comme ils feraient d’un brave officier. Pour nous, historiens pacifiques et curieux, nous ne saurions oublier les obligations particulières que nous avons à la sœur Le Féron pour nous avoir conservé tant de Relations et de Journaux de Port-Royal écrits de sa main, et pour avoir été le dernier et infatigable archiviste de la maison. On avait bien du courage moral dans ce Port-Royal de l’extrême fin, mais on prenait sur soi pour en avoir, et, dans l’effort, la machine trop frêle se brisait. Ce mois d’avril fut fertile en morts. Trois autres anciennes moururent à peu de jours de distance ; la sœur Françoise de Sainte-Thérèse de Bernières, sous-prieure, fille de M. de Bernières, cet ancien ami ; la prieure, Françoise-Madeleine de Sainte-Julie Baudrand, et l’abbesse elle-même, la mère Elisabeth de Sainte-Anne Boulard, enlevée le 20 avril, — toutes les têtes de la maison. Comme la prieure était mourante en même temps que l’abbesse, celle-ci eut le soin, avant de mourir, de nommer pour prieure la mère Louise de Sainte-Anastasie Du Mesnil, la préférant à d’autres plus anciennes à cause de son mérite. Le choix, en effet, ne pouvait être meilleur. Pendant l’agonie de cette abbesse, la mère Boulard, « plusieurs des religieuses, et même des personnes du dehors (si l’on en croit un Nécrologe plus légendaire que les autres), entendirent des chants mélodieux chantés par de jeunes voix claires et extrêmement douces, et qui ravissoient ceux et celles qui les ouïrent. » Cette mélodie, qui semblait partir d’au-dessus des nuées, n’aurait pas duré moins de six heures et demie, tout le temps de l’agonie de la révérende mère abbesse. Cela se passait en plein jour, de dix heures du matin jusqu’à quatre heures et demie du soir que la moribonde expira. On entendit, à diverses reprises, prononcer très-distinctement ces paroles du Répons des prières pour les agonisants, *Subvenite et occurrite*…, et cependant personne ne chantait dans toute la maison. Dix-sept personnes, parmi lesquelles une sourde, attestèrent avoir entendu ces chants mélodieux. — Le délire commence, mais sur un ton assez doux ; les Convulsions, qui viendront vingt et un ans plus tard, seront moins mélodieuses. La nouvelle prieure, dès les premiers jours, écrivit à M. de Noailles pour l’informer de la mort de la mère Boulard et le supplier d’envoyer quelqu’un, selon la coutume, qui assistât à l’élection d’une nouvelle abbesse et la confirmât en son nom, demandant humblement elle-même à être relevée de ses fonctions. Il fut répondu par l’archevêque qu’il n’y avait pas lieu à l’élection d’une abbesse ; et en effet Port-Royal ne fut plus admis à en élire, et tout se passa désormais sous le gouvernement d’une simple prieure. Les religieuses réclamèrent ; les lettres apologétiques ne manquèrent pas : il y en eut d’adressées coup sur coup et au cardinal, et à leur supérieur M. Gilbert, et au Pape. Dans un entretien qu’il eut, le 23 juillet, à Conflans avec M. Marignier, confesseur des religieuses, le cardinal se plaignit vivement d’elles : « Je vous ai fait venir pour vous dire que je me décharge des religieuses de Port-Royal sur votre conscience. Qui que ce soit qui les conseille, elles ont de très-mauvais conseillers ; je les trouve dans une désobéissance tout à fait criminelle. J’ai envoyé le Supérieur pour les gagner par de bonnes raisons, et elles n’ont opposé que leur obstination. Rien n’est pire que des demi-savantes. Toujours je leur ai servi de patron dans l’espérance de les ramener ; j’ai rendu témoignage au roi que tout étoit en paix chez elles, et par là j’avois suspendu ce que j’ai enfin laissé aller. » Il lui échappa cependant de dire, un instant après : « A la vérité, quand elles auroient fait ce qu’on souhaitoit d’elles, elles n’en auroient pas été mieux selon le monde ; le dessein que le roi a de les détruire étoit pris dès longtemps ; mais elles en seroient mieux selon Dieu. » Il dit encore « qu’il ne demandoit pas la foi sur le fait, mais une soumission d’enfant. » Il parut dire que ce certificat n’avait point été impérieusement exigé, et qu’on aurait pu s’abstenir de le donner ; qu’on s’était jeté de gaieté de cœur dans l’embarras et le labyrinthe où l’on était. Probablement il entendait qu’on aurait dû laisser faire M. Marignier et garder le silence : car enfin ce n’était point sans son ordre, à lui archevêque, et sans l’avoir consulté, que M. Gilbert avait parlé de Bulle et d’attestation. Il sembla toutefois, par sa mine, le donner à entendre. Ce point de l’entretien n’est pas bien éclairci. — Pour conclure, il déclara qu’il n’y avait pas à espérer l’élection d’une ahbesse : « Pour l’élection, je la refuse absolument. Si on avoit fait ce que je souhaitois, elle auroit été accordée vingt-quatre heures après. » Cette réponse que le cardinal fit à M. Marignier pour qu’il la portât aux religieuses, affligea tellement le digne prêtre, qu’il tomba malade de chagrin et mourut le mois suivant (31 août). Ces gens d’affection et de conviction unique et concentrée ont des manières de prendre les choses à cœur qui les tuent. Le moment était bon, pour les religieuses de Port-Royal de Paris, de remuer leurs procédures et de pousser leurs prétentions contre le monastère des Champs. Sur la fin de cette année 1706, elles présentèrent Requête au roi pour demander la révocation de l’ancien Arrêt de partage et des actes qui l’avaient consacré, la suppression et l’extinction du titre de Port-Royal des Champs et la réunion de ses biens à leur abbaye, moyennant pension viagère aux religieuses restantes. La Requête étant prise en considération, il y eut Arrêt du Conseil du 29 décembre, ordonnant visite dans les deux maisons par le conseiller d’État Voysin (futur chancelier), et ce magistrat, après avoir commencé par la maison de Paris, se rendit, le 19 janvier 1707, à Port-Royal des Champs pour y prendre aussi connaissance du nombre des personnes, de l’état des biens, des revenus, etc. Ses opérations durèrent jusqu’au 21. J’omets les vaines Requêtes de nos religieuses au roi, les lettres inutiles au cardinal ; ce dernier, qu’elles s’étaient dorénavant aliéné, n’avait qu’un mot pour toute réponse à leurs Apologies : « Elles ne sont pas hérétiques, leur foi est pure ; mais ce sont des rebelles et des désobéissantes. » Cependant, sur une seconde Requête des religieuses de Paris suppliant qu’on statuât, le roi répondit par un second Arrêt du Conseil du 9 février 1707, par lequel l’ancien Arrêt de partage était révoqué ; et pour ce qui regardait l’extinction de Port-Royal des Champs et la réunion de ses biens à Port-Royal de Paris, comme l’affaire était du ressort de la juridiction ecclésiastique, elle fut renvoyée devant le cardinal de Noailles pour qu’il y fût procédé selon les règles et constitutions canoniques. De plus, l’Arrêt portait « qu’en attendant il seroit mis tous les ans en séquestre six mille livres des revenus de l’abbaye des Champs, et que les religieuses eussent à réduire au nombre de dix les personnes qui les servoient à titre d’officiers, domestiques ou autrement, en sorte que, avec les *dix-sept* religieuses et les *neuf* converses qui s’y trouvoient actuellement, il n’y eût en tout que *trente-six* personnes entretenues aux dépens de la maison ; ordonnant de faire sortir toutes les autres personnes séculières, sous quelque titre qu’elles y fussent. » Le sort de Port-Royal était irrévocablement décidé. On tirait enfin les conséquences de cette politique de M. de Harlai, qui avait consisté à empêcher avant tout Port-Royal de se recruter et à le laisser systématiquement dépérir. Maintenant on le prenait sur le fait de dépérissement, et d’un dépérissement très-avancé, et on s’en prévalait contre lui pour dire que l’ancien partage était hors de proportion. Ainsi se révélait la tactique dans son double jeu : d’une part empêcher Port-Royal de se renouveler par des novices, et de l’autre lui retirer juridiquement ses biens sous prétexte qu’il ne se renouvelait plus. En vertu de cet Arrêt du 9 février, dix-huit personnes qui, à des titres divers, habitaient la maison tant au dehors qu’au dedans, comme pensionnaires ou comme serviteurs, furent obligées d’en sortir. Les religieuses des Champs, bien que sans espoir de réussir, mais jusqu’au bout fidèles à leurs habitudes de légalité, formèrent opposition à l’exécution des Arrêts ; elles furent déboutées par un nouvel Arrêt. On se perd dans cette suite d’oppositions, de protestations, de mémoires et de requêtes ; j’en viens d’indiquer un assez bon nombre, et j’en saute et j’en sauterai. En effet, elles se défendaient comme des lions, comme des sœurs de gens de loi, comme des filles d’Arnauld et de parlementaires ; c’est un trait caractéristique de la tribu et de la race. Elles sont des raisonneuses, des plaideuses, en même temps que des martyres. Oh ! que si jamais il y avait eu moyen pour la France, pour ce pays d’honneur et de folie, de devenir un pays de force et de légalité, où l’on défendît son droit pied à pied, même par chicane, mais où l’on le défendît jusqu’à la mort et où dès lors on le fondât, c’eût été (je Tai senti bien des fois dans cette histoire, et je le sens encore plus distinctement à cette heure), — c’eût été à condition que l’élément janséniste, si peu aimable qu’il fût, l’élément de Saint-Cyran et d’Arnauld n’eût pas été tout à fait évincé, éliminé, qu’il eût pris rang et place régulière dans le tempérament moral de la société française, qu’il y fût entré pour n’en plus sortir. L’école qui serait issue de Port-Royal, si Port-Royal eût vécu, aurait fait noyau dans la nation, lui aurait peut-être donné solidité, consistance ; car *c’étaient des gens*, comme me le disait M. Royer-Collard, *avec qui l’on savait sur quoi compter* ; caractère qui a surtout manqué depuis à nos mobiles et brillantes générations françaises. Prévoyant tout, au spirituel comme au temporel, nos religieuses eurent l’idée de signer en Chapitre, le 8 mai 1707, un Acte de protestation contre les signatures qu’on pourrait extorquer d’elles un jour, et de les déclarer à l’avance nulles et abusives, s’en référant pour leurs vrais sentiments à cet Acte délibéré en commun, et destiné à faire foi et témoignage : « afin que si dans la suite, y disaient-elles, on portoit les choses aux extrémités dont nous sommes menacées, et qu’il y en eût quelqu’une d’entre nous à qui l’on fit signer quelque chose de contraire, soit par menace ou par quelque mauvais traitement, cette faute ne pût être imputée qu’au défaut de liberté, et à l’accablement où les extrêmes afflictions peuvent réduire de pauvres filles âgées, infirmes et destituées de tout conseil. » — Elles n’avaient pas tort de prévoir ce cas extrême ; car, après leur dispersion, toutes en effet, excepté deux, finirent par céder et par signer. Une première sentence de l’Officialité ou tribunal de l’archevêché, devant lequel il y eut débats et plaidoiries contradictoires, les débouta encore une fois de leur opposition et des fins de non-recevoir qu’elles mettaient en avant, et le commissaire ecclésiastique, nommé par M. de Noailles pour procéder à l’extinction, allait pouvoir commencer à informer. Elles interjetèrent aussitôt appel à la Primatie de Lyon. Comme dans une ville qu’on prend d’assaut, une barricade enlevée, on en rencontrait une autre. Ces lenteurs et ces formalités impatientaient le roi, qui dit un jour au cardinal à Versailles : « Si l’évêque de Chartres avoit eu l’affaire de Port-Royal entre les mains, en quinze jours elle auroit été finie, et il y a six mois que vous nous tenez là. » Le cardinal, stimulé, en vint aux rigueurs, mais il y vint selon sa nature encore et avec méthode. Il avait, nonobstant l’appel, envoyé à Port-Royal le même commissaire ecclésiastique précédemment destiné à faire la visite contentieuse, M. Vivant, l’un de ses grands-vicaires, pour y faire une visite qui ne pouvait plus être censée que pastorale ; mais elle devait servir et tenir lieu au besoin de monition canonique, et préparer la voie à l’interdiction des sacrements. M. Vivant, qui s’y conduisit d’ailleurs avec beaucoup de modération, ne put s’empêcher, en partant, de dire aux religieuses : « Vous avez eu tort de faire tant d’éclat sur la visite ; vous tirez contre un plus fort que vous ; vous avez appelé à Lyon ; de Lyon vous irez à Rome ; je ne sais si on vous donnera le temps de faire tout cela. » Bientôt après, le cardinal enleva aux religieuses un jeune et modeste confesseur, le seul qu’elles eussent depuis la mort de M. Marignier, M. Havart, et qui était tout à elles. Il leur envoya deux ecclésiastiques choisis exprès, et notamment M. Pollet, vicaire de Saint-Nicolas du Chardonnet et supérieur du séminaire, qui les prêchait comme avait fait autrefois M. Bail ou M. Chamillard. On revit une répétition des mêmes scènes qu’on avait vues plus de quarante ans auparavant sous M. de Péréfixe. Elles furent privées de la communion. M. de Noailles disait d’elles, dans l’amertume de son cœur et pour justifier sa sévérité (et ces paroles leur furent communiquées de sa part) : « Plus je pense à leur conduite, plus je trouve leur résistance inexcusable. Elles agissent directement contre les paroles de Jésus-Christ même ; elles méprisent ceux qu’il leur ordonne d’écouter, et elles écoutent ceux qu’il leur ordonne de mépriser. Par là je les crois très-indignes des sacrements, et je ne puis permettre qu’on les y reçoive : on ne doit plus leur donner ni la communion ni l’absolution, ni souffrir que d’autres la leur donnent… Je suis l’homme de l’Église, obligé par conséquent à venger son autorité méprisée, et à la faire respecter dans tous les lieux de ma juridiction. Plus elles croient que j’ai eu de bonté pour elles, plus elles ont de tort et d’ingratitude à mon égard de me résister en face aussi publiquement qu’elles font. Je n’ai eu cette bonté que lorsque j’ai trouvé en elles de vieilles fautes en quelque façon réparées et pardonnées par M. de Péréfixe, mon prédécesseur, et par le Pape même. Leur nouvelle désobéissance m’a fait changer avec raison de sentiments pour elles, y trouvant, outre l’injure faite à l’Église, qui est le principal, une offense personnelle contre moi. Il n’est pas vrai que les peines qu’elles souffrent ne viennent que de la mauvaise volonté de leurs ennemis et non de mon mouvement : il est vrai que c’est avec grande peine que je me trouve contraint par leur révolte à les punir ; mais je m’y crois obligé en conscience, et je le ferai aussi fortement que je croirai le devoir faire… » Il les mit encore une fois au pied du mur, et en demeure de se rétracter, en leur adressant une dernière sommation ou monition canonique. Elles n’y virent que des causes de nullité, par l’omission de quelques formalités. L’archevêque n’y gagna pour toute réponse qu’un Acte capitulaire dressé par elles, et qu’elles firent signifier à M. Pollet par un huissier de Chevreuse. L’excommunication alors fut lancée par Ordonnance du 22 novembre 1707. Pendant que ces choses se passaient au spirituel, au temporel les biens étaient saisis ; on leur retirait le pain de tous les côtés, le pain du corps, disaient-elles, comme celui de l’âme ; un séquestre de 6000 livres emportait et confisquait le plus clair de leurs biens sous leurs yeux et à leur porte même : elles n’avaient pas en tout plus de 8000 livres de revenu. Leur homme d’affaires et leur conseil dans cette dernière contention, M. Le Noir de Saint-Claude, qui demeurait depuis environ quatorze ans chez elles dans la petite maison de la cour dite *la maison de M. de Sainte-Marthe*, y vivant le plus qu’il pouvait en solitaire et en pénitent, et ne redevenant avocat la plupart du temps qu’en guêtres encore et en sarrau, fut arrêté le 20 novembre 1707, et mis à la Bastille ; il n’en sortit qu’à la mort de Louis XIV, et il ne mourut lui-même qu’en décembre 1742, le dernier survivant de tous ceux qu’on peut appeler proprement les Solitaires de Port-Royal. Elles avaient appelé le 1er décembre 1707, à la Primatie de Lyon, de l’Ordonnance qui leur interdisait les sacrements ; mais ces appels ne prenaient pas. Elles les appuyèrent de plusieurs sommations qui restèrent inutiles. Elles présentèrent Requête à l’Official de Lyon pour obtenir la communion pascale en 1708 ; mais Pâques, qui tombait de bonne heure cette année-là (8 avril), était déjà arrivé, sans qu’on eût relevé leur appel ni répondu à leur Requête. Elles durent se passer de communion. S’en passèrent-elles réellement et alors et depuis ? Il y a dans l’histoire de Port-Royal la partie ostensible et la partie cachée. Or, nous savons de source certaine « que M. d’Étemare ayant été ordonné prêtre en 1709, et étant allé à Port-Royal, y porta la quatrième partie de l’Instruction pastorale de Fénelon contre le cardinal de Noailles et la donna à la prieure, la mère Du Mesnil, qui la garda pour la lire. M. d’Étemare y dit la messe, et comme depuis quelque temps les religieuses de Port-Royal, réduites à un petit nombre, étoient privées des sacrements par le cardinal de Noailles, M. d’Étemare et d’autres qui étoient allés à Port-Royal avec lui offrirent aux religieuses de leur donner la communion ; mais la mère Du Mesnil remercia et dit à M. d’Étemare son *secret*, savoir, qu’elles avoient les sacrements, et que quelqu’un leur administroit la communion en cachette et sans que le cardinal de Noailles le sût » Ce quelqu’un était très-probablement M. Crès ou de Crès, chapelain à Saint-Jacques-l’Hôpital à Paris, et très-lié avec MM. Mabille, Louail et Tronchai, tous amis fidèles de Port-Royal. L’ennemi s’était bientôt aperçu qu’il y avait un complice qui introduisait les vivres dans la place ; mais on ne pouvait le saisir. M. de Crès ne fut découvert qu’en 1710, après la dispersion des religieuses, et averti à temps, grâce à mademoiselle de Joncoux, il se déroba aux poursuites. Il quitta la soutane, prit pendant quelques années *l’habit gris* comme on disait, alla vivre en province sous un autre nom, et put à ce prix éviter la Bastille. Au temporel pas plus qu’au spirituel, bien que spoliées et frappées du séquestre en même temps que de l’excommunication, pendant près de deux ans que durèrent toutes ces famines, elles ne manquèrent de rien ; mais ce n’était que grâce au zèle des amis. C’est ce que répondit un jour fort vivement cette spirituelle et agissante mademoiselle de Joncoux, qu’on retrouve à chaque instant dans les derniers événements de Port-Royal comme le génie ou le bon démon du parti. Bien qu’amie déclarée des Jansénistes, elle avait ses franchises ; elle avait ses entrées chez le cardinal de Noailles, chez M. d’Argenson et en maint lieu. Un jour donc qu’elle était allée voir le cardinal et qu’elle l’avait entretenu du sujet inévitable, discutant le droit et le fait, pesant les torts et les raisons, et mêlant bien des vérités sous air de badinage, mademoiselle de Joncoux finit par lui dire qu’au reste l’opinion du monde n’hésitait pas, et « que les personnes qui n’entendoient rien à la question de doctrine, sur laquelle on tourmentoit les religieuses des Champs, étoient indignées qu’on les réduisît à vivre d’aumônes, en laissant prendre leur bien aux religieuses de Paris qui avoient mangé le leur ; que cela étoit indigne et tout à fait criant : « Je sais bien, me répondit-il, qu’elles ne manquent de rien ; et si elles manquoient de quelque chose, je le leur donnerois, car je ne veux pas qu’elles manquent de rien, et je leur donnerai quand elles en auront besoin. » — « Mais pourquoi, lui dis-je, ne manquent-elles de rien ? parce que des personnes comme moi vendent leur cotillon plutôt que de les laisser manquer de quelque chose ; car je vendrois certainement le mien plutôt que de les laisser dans le besoin. » — « Vraiment, me dit-il en riant, je le sais bien que vous vendriez plutôt votre cotillon ; mais, mon Dieu ! vous vous ferez des affaires. » — « Il y a longtemps, lui répliquai-je, que je suis au-dessus des affaires : quand on a une coiffe, on ne s’en met pas beaucoup en peine, et je ne la changerois pas pour la pourpre. » — En lui disant cela, je lui fis une profonde révérence et je me retirai. » Le *post-scriptum* que mademoiselle de Joncoux ajoutait au récit de cet entretien n’est pas à négliger : « J’ai reçu hier cinquante livres pour vous de la part de madame Geoffroi, veuve de l’apothicaire ; elle souhaite avoir part aux prières de la Maison. » Chaque veuve donnait son obole, de même que bien des prêtres offraient d’apporter la communion. 1. M. Vuillart en donnait la nouvelle à M. de Préfontaine, dans une lettre du 19 octobre : « … Le prélat a été en retraite au Mont-Valérien, et j’ai appris, depuis que cette lettre est commencée, qu’il part demain dès le matin pour sa visite de Port-Royal des Champs, qu’il va faire enfin par lui-même. Ma dévotion est de dire pour lui tous les jours : Accende lumen sensibus, Infunde amorem cordibus, *Infirma* nostri corporis Virtute *firmans* perpeti. Joignez-vous à nous, Monsieur, pour cette dévotion. » 2. Nous avons, sur cette affaire, notre bulletin intérieur, et avec quelques variantes, dans les lettres de M. Vuillart à M. de Préfontaine. Ainsi, à la date du 9 juillet 1699 : « La comtesse de Grammont (qui avoit été élevée à Port-Royal) a conservé de l’amour pour la maison. Le roi ayant su qu’elle y avoit été durant l’octave dernière du Saint-Sacrement l’a *excluse* une fois de Marly, disant que *Port-Royal et Marly étoient incompatibles* ; car ce fut la réponse de Sa Majesté quand madame de Maintenon s’informa si ce n’étoit point par quelque inadvertance que la comtesse n’étoit pas sur la feuille. » Mais, dans la lettre du 23 juillet, il se glisse une sorte de correctif : « La comtesse de Grammont n’a pas été sur la dernière feuille pour Marly : c’est pour la seconde fois. Mais on espère qu’elle y sera remise ; et l’on commence à dire que le vieux comte, son époux, avoit un peu exagéré l’expression du roi, pour détourner davantage son épouse de retourner à Port-Royal : car on fait réflexion qu’une expression si dure n’est ni de l’esprit ni du style ordinaire du roi, qu’on rapporte avoir dit souvent devant Monseigneur et devant les Enfants de France que *les rois doivent toujours user de termes modérés*. » Et à la fin d’une lettre du 30 juillet : « L’affaire de Port-Royal au sujet de la comtesse de Grammont ne s’aigrit pas, Dieu merci ! C’est en sa main qu’*est le cœur du souverain*. » 3. La fille du roi et de madame de La Vallière. 4. Sans doute par M. Dodart, son médecin. 5. Cette même Madame cependant disait à Versailles, le 9 juin 1709, parlant à l’avocat Lauthier, qu’elle chargeait de le redire à Port-Royal des Champs : « Ces pauvres filles croient peut-être que je suis contre elles, parce que je vais à Port-Royal de Paris, mais je suis tout à fait pour elles. Madame de Grammont m’a dit tant de choses à leur sujet, que je suis pénétrée de l’injustice qu’on leur fait, et je crois que tous les malheurs qui arrivent à la France sont une punition de l’injustice qu’on leur fait. » Et comme Lauthier lui demandait si elle ne serait pas curieuse de lire une Lettre des religieuses qui courait alors : « Non, dit Madame, cela m’attendriroit trop et me perceroit le cœur ; je ne pourrois peut-être m’empêcher de le dire au roi, et il ne le trouveroit pas bon ; mais vous m’obligerez de leur faire savoir, sans trop me compromettre, que je suis fort touchée de leur état, et que je suis entièrement pour elles. » — Cette impression un peu inconséquente de Madame fut celle, plus ou moins, de beaucoup d’honnêtes gens qui, sans vouloir entrer dans ces questions de Jansénisme, se sentirent, à la vue de rigueurs si criantes, disposés de tout cœur pour les opprimés. 6. C’est-à-dire sur la fin de 1703 ou dans les premiers mois de 1704. Maréchal succéda à Félix en juin 1703. 7. Il l’était si peu que, s’étant laissé entraîner au système de Nicole sur la Grâce générale, il s’adressa à M. Arnauld en lui exprimant l’espérance de le voir s’y ranger lui-même, pour peu qu’il voulût s’y appliquer. Sur quoi Arnauld répondait, parlant de M. Eustace (septembre 1691) : « C’est une personne que j’estime et que j’aime. Je n’ai pas été trop surpris de ce qu’il s’est laissé emporter par ce que le système a d’éblouissant : mais je l’ai été beaucoup de ce qu’il a pu se persuader que, si je m’appliquois à étudier cette matière, je pourrois entrer dans ces mêmes pensées et y faire entrer les autres ; car j’ai regardé cela comme si quelqu’un me disoit : Appliquez-vous à la géométrie à quelques heures perdues, afin que vous en fassiez de nouveaux Éléments tout contraires à ceux que vous avez donnés au public. » 8. Article de M. Eustace, dans le *Supplément* in-4° au *Nécrologe*. 9. J’emprunte beaucoup dans cet Exposé aux jugements et aux expressions de Daguesseau (*Mémoire sur les Affaires de l’Église de* France*, au tome XIII des Œuvres).* 10. Ce docteur Petitpied (ou Petit-Pied) paraît avoir été, d’ailleurs, de sa personne un fort aimable homme, fort affectueux ; c’était un disciple direct de Du Guet, et, dans les dissidences ultérieures, il suivit cette ligne de conduite : il rencontra, de la part des zélés du parti, les mêmes contradictions. On l’accusait, parce qu’il montrait quelque modération, de pencher toujours pour le parti le plus faible, de s’être laissé mettre à la tête d’un schisme parmi les Appelants. Cependant M. d’Étemare, l’un de ceux qui lui étaient le plus opposés sur des points de conduite ou de doctrine, ne pouvait s’empêcher de lui rendre justice pour le caractère : « Car qui est-ce qui ne l’aimoit pas ? il avoit le talent de se faire aimer de tout le monde. » — Nous connaissons déjà M. Louail, mademoiselle de Joncoux. Quant à M. Fouillou, j’ai à offrir de lui un portrait vraiment charmant (je suis tout étonné du mot) qui m’est donné par une lettre de M. Vuillart, à la date du samedi 3 juillet 1700 ; écoutez plutôt : « Je dois partir aujourd’hui, écrit M. Vuillart, avec un prédicateur qui doit prêcher demain à Port-Royal sur la solennité de la dédicace de leur église. Ces saintes filles m’ont engagé à leur procurer un sermon sur ce sujet. J’ai frappé à diverses portes : on m’en a ouvert deux ou trois ; mais on étoit engagé pour ailleurs. Enfin un ami à qui je m’adressai m’en a fait obtenir un dont on m’a lu une partie, où j’ai vu la matière très-bien choisie, et traitée d’une manière toute lumineuse et toute pleine d’onction. Le premier point sera de la sainteté extérieure du temple de Dieu, et le deuxième de sa sainteté intérieure. Ce n’est partout qu’un précieux tissu de l’Écriture et des Pères. Le prédicateur est un jeune disciple de la vérité qui sait trouver ses délices dans la parole de Dieu et dans les écrits de saint Augustin. Il honore M. Arnauld comme le premier et le plus intelligent disciple que ce grand saint ait eu dans ce siècle. Il est charmé de sa candeur, de sa droiture de cœur et d’esprit, de sa force de raisonnement, de son désintéressement parfait, de sa simplicité toute aimable. Il regarde le troisième volume de la *Morale pratique* comme un chef-d’œuvre de raison, et ne croit pas que la raison humaine puisse aller plus loin qu’où on la voit parvenue dans ce livre et dans le traité de l’*Unité de l’Église*, qui est de M. Nicole. Ah ! le bel esprit, Monsieur, que celui de ce jeune disciple que la Vérité s’est acquis et formé ! Elle s’en suscite comme bon lui semble et de tout aussi forts qu’il lui plaît. Celui-ci doit aller bien loin s’il a l’inestimable don de la persévérance, comme la sainteté de ses mœurs le peut faire espérer pour lui. Je vois qu’on admire sa justesse d’esprit, sa pénétration, sa finesse de goût, la fidélité et la capacité de sa mémoire ; car il n’oublie rien, et tout ce qu’il a confié à cette dépositaire ne manque jamais de lui venir au besoin. S’il avoit quelque nom qui le rendit considérable, ce seroit ici le lieu de le dire ; mais il est de ces gens qui n’ayant nul relief de naissance, comme le célèbre M. Le Tourneux, M. Tiberge et d’autres, ont un mérite qui leur fait acquérir un si grand nom dans la suite de leur vie. M. Le Tourneux étoit d’une très-petite famille de Rouen. M. Tiberge est d’une aussi petite famille d’Andeli. Celui-ci, nommé *M. Fouillou*, est né à peu près de même à La Rochelle… » M. Fouillou (malgré le peu de distinction de son nom) réalisait tout à fait l’idéal du jeune et parfait néophyte et disciple en Port-Royal, à cette date du Jansénisme recommençant. 11. Bossuet reprochait au docteur Du Pin, pour son *Histoire Ecclésiastique*, d’affaiblir la tradition sur bien des articles, d’aller bien vite et de trancher bien hardiment sur les saints Pères. En matière de Grâce, Du Pin pensait que la doctrine des Pères latins n’était pas tout à fait la même que celle des Pères grecs. Il était disciple du docteur de Launoi et avait hérité de ses sentiments ; cela ne menait pas précisément au Jansénisme. Et quant aux habitudes de vie, il n’était pas un rigoriste. « M. Ellies du Pin, nous dit quelqu’un qui l’a visité, étoit un savant homme, et en même temps un abbé fort coquet. Le matin il pâlissoit sur les livres, et l’après-dîner sur les cartes en bonne compagnie de dames. L’endroit où il tenoit sa bibliothèque et son cabinet à côté étoient d’une propreté merveilleuse. » (*Recueil de Littérature, de Philosophie et d’Histoire*, par Ét. Jordan, Amsterdam, 1730.) 12. C’est-à-dire les exiler : un euphémisme. 13. On mit tous les soins à prémunir le duc de Bourgogne contre la doctrine et la secte janséniste ; on fit tant et si bien que cet héritier présomptif s’avisa de devenir théologien et qu’il composa un Mémoire fait pour être montré au Pape, et dans lequel il avait consigné sa profession de foi sur ces matières. Ce fut un de ses derniers écrits, qu’on trouva parmi les papiers de sa cassette, de telle sorte que son biographe, l’abbé Proyart, a pu dire que, bien loin d’être le protecteur du Jansénisme comme on en avait fait courir le bruit, le petit-fils de Louis XIV « était mort la plume à la main, en le combattant. » Un triste emploi pour un homme destiné à régner ! 14. C’est ce que dit aussi et ce que prétend prouver le Père Daniel par les extraits qu’il en a donnés dans sa *Lettre à une Dame de qualité* (voir au tome III du Recueil de ses *divers Ouvrages théologiques, philosophiques*, etc.). 15. Je donne pour les curieux cette pièce diplomatique, d’un genre à part, dans l’*Appendice* de ce volume. 16. Lettre de Guy Patin, du 11 novembre 1662. 17. Les premiers emprisonnés furent : Dom Thierry de Viaixne, religieux bénédictin de l’abbaye d’Hautville, à quatre lieues de Reims, arrêté le 6 août 1703 et conduit à Vincennes, dont on saisit aussi les papiers et correspondances ; Dom Jean Thiroux autre bénédictin, mais de la congrégation de Saint-Maur (le précédent était de la congrégation de Saint-Vannes), prieur à Meulan, arrêté le 23 octobre 1703 et mis à la Bastille ; M. Vuillart. arrêté le même jour à Paris, simple laïque, qu’on représenta comme l’agent ou le *procureur-général de tout l’Ordre des Jansénistes* à Paris*,* homme lettré, autrefois secrétaire de l’abbé de Haute-Fontaine, ancien voisin de Racine, voisin de Rollin, correspondant habituel du Père Quesnel, assez âgé déjà, et qui resta douze ans à la Bastille. Il n’en sortit qu’en septembre 1715, par les soins de mademoiselle de Joncoux, et pour mourir le mois suivant (23 octobre), un mois après sa libératrice. — Il avait 76 ans et trois mois, étant né le 25 juillet 1639. J’ai amplement usé dans cette nouvelle édition de ses lettres manuscrites originales, dont le recueil appartient à la maison de Klarenburg à Utrecht. (Voir à l’*Appendice* un épisode de la vie du Père Quesnel dont nous lui devons connaissance.) 18. Parmi les personnes qu’on arrêta se trouvait l’abbé Anselme de Brigode, frère du compagnon de Quesnel ; on le mit dans la citadelle d’Amiens, d’où on le transféra à Vincennes, où il mourut. On demanda de plus à la mère de ces messieurs Brigode, marchande à Lille et âgée de soixante-douze ans, un cautionnement qui répondît de sa personne et de sa conduite. Elle fit un placet, que le maréchal de Vauban se chargea de remettre et d’appuyer. Le maréchal écrivait de Versailles à ce sujet : « Je me suis tué de dire que c’étoit une femme de soixante-douze ans, qui ne songeoit à rien moins qu’à quitter son pays, où elle avoit des établissements qui ne lui permettoient pas d’y songer, quand même elle en auroit envie. Je ne sais pas quel effet cela produira, mais la prévention qu’on a en ce pays-ci contre le Jansénisme pourroit bien ne lui être pas favorable. » 19. « Le Jansénisme n’est point un fantôme, disait madame de Maintenon en 1715, dans un Avis à deux demoiselles qui sortaient de Saint-Cyr pour se faire religieuses ; c’est une erreur qui dure depuis longtemps et qui s’est bien étendue ; le long règne du feu roi n’a pu le détruire, quoiqu’il y ait toujours travaillé, etc. » 20. L’expédient de cette clause, *Sans déroger*, etc., avait été donné en secret par M. Mabille, docteur de Sorbonne, attaché à la paroisse de Saint-Leu à Paris, puis retiré à Palaiseau, et l’un des conseillers habituels de Port-Royal dans les affaires des derniers temps. Il est l’auteur de la clause. 21. On ne manqua pas de remarquer, après la ruine, que de même qu’il y avait cent ans, madame *Boulehart* avait été la dernière abbesse du Port-Royal d’avant la réforme, du Port-Royal antérieur à la mère Angélique, la mère *Boulard* avait été la dernière abbesse du Port-Royal réformé et selon la mère Angélique. C’étaient des consonnances dans lesquelles on croyait voir des rapports mystérieux et des harmonies. 22. C’est ce que les Anglais appellent « mourir de brisement de cœur, de cœur brisé, *broken-heart*. » 23. La visite contentieuse à laquelle elles avaient fait opposition et sur laquelle elles venaient d’interjeter appel. 24. Il faut convenir cependant que les discours qu’on a de M. Follet ne sont point si déraisonnables, et l’un des historiens les plus aveuglément jansénistes, Guilbert, a dit de lui : « On doit cette justice à M. Pollet, qu’excepté ses préventions sur la doctrine, on ne pouvoit lui reprocher aucune mauvaise façon, et qu’il n’étoit nullement incommode à la Communauté. » 25. Il est assez difficile de concilier ce chiffre de 8000 livres (ou, pour être tout à fait exact, 8510 livres) avec celui du règlement de partage de 1669 ; Port-Royal des Champs aurait dû, ce semble, avoir 20.000 livres de rente et Port-Royal de Paris comptait bien là-dessus. Il y fut trompé. Il y avait eu des pertes, des augmentations de charges, des frais de réparation, des non-valeurs. Et puis les finances de Port-Royal avaient bien des parties non portées en ligne de compte ; il a dû y avoir le chapitre des fidéicommis, des dons secrets : le chiffre officiel ne disait pas tout. Ainsi, dans la visite faite par M. Voysin, on n’avait pas déclaré un legs de 21.000 livres de M. de Pontchâteau. On le sut et cela fit bruit. 26. M. Le Noir de Saint-Claude était encore plus l’*avoué* que l’avocat des religieuses : il préparait et éclaircissait les affaires pour les avocats. On raconte qu’un jour il eut à se présenter de leur part chez l’un des premiers de l’Ordre : il arriva au moment où celui qu’il avait à voir reconduisait quelqu’un jusqu’à son escalier. Il n’était pas connu personnellement de lui, et il n’avait rien dans tout son extérieur qui indiquât un monsieur : des guêtres, un sarrau et un bâton blanc à la main, annonçaient plutôt un vrai paysan qui venait parler de ce qu’il n’entendait pas. L’avocat, sur l’apparence, lui demanda simplement, lorsqu’il entendit que c’était de la part des religieuses de Port-Royal, si elles ne lui avaient pas donné un Mémoire de leur affaire. — « Je n’en ai point., Monsieur, répondit-il, mais je suis assez bien au fait, si monsieur veut avoir la patience de m’entendre. » — « Eh bien ! dit l’avocat, demeurant toujours sur le palier de l’appartement, voyons de quoi il s’agit. » L’avocat *des Champs* expose l’affaire, et s’explique assez disertement pour que l’avocat *de ville* le fasse entrer insensiblement dans l’antichambre. Le discours et les éclaircissements qu’il amène se continuant sur le même ton, l’avocat célèbre est étonné de ce qu’il entend, et juge le manant, qui n’en avait que l’air, digne d’arriver jusqu’au cabinet. Surpris de plus en plus de la précision et de la justesse avec laquelle cet homme s’expliquait, il le fait asseoir, achève de l’entendre et le renvoie fort poliment, en l’assurant qu’il penserait à cette affaire, et le chargeant de ses compliments pour la Communauté. Ce ne fut que le lendemain que, l’ayant rencontré à dîner chez M. Le Noir le chanoine, son frère, il sut à qui il avait parlé, et il lui fit des excuses devant toute la compagnie. M. de Saint-Claude en resta tout confondu. 27. Manuscrits de la Bibliothèque de Troyes. 28. Mademoiselle de Joncoux racontait cet entretien dans une lettre à la mère Du Mesnil, prieure des Champs. (Voir l’*Appendice* à la fin du volume.)
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Mozart, l’homme et l’artiste (V. Wilder, 1881)/03
Victor Wilder
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### III En route pour Paris. — Jomelli et Nardini. — Mozart et Gœthe. — Wolfgang à la cour de France. — Les opinions de Léopold Mozart sur notre musique. — Une prédiction fâcheuse. Le séjour à Salzbourg ne fut pas de longue durée. Le 9 juin de la même année, Léopold Mozart se remettait en route avec sa femme et ses enfants, muni d’un nouveau congé et lesté des lettres de crédit de Laurent Haguenauer. Son idée était de gagner Paris en passant par les cours souveraines qui se trouvaient sur son chemin et, comme on était au milieu de la belle saison, de négliger les capitales pour les résidences d’été. « À cette époque, dit Otto Jahn, le public allemand n’était pas encore formé au goût de la musique et l’on ne trouvait de l’intérêt pour les choses de l’art que chez les grands et les riches. » Aussi Léopold Mozart fait-il remarquer avec une nuance de vanité qu’il n’eut de rapports dans ses voyages qu’avec l’aristocratie et les personnes de marque. De là, pensait-il, l’obligation pour lui de voyager *noblement*. En foi de quoi, Monseigneur le vice-Kapellmeister partit de Salzbourg, dans une *noble* chaise de poste, laquelle se brisa, *très noblement* aussi, au premier relais. Retombé sur terre des hauteurs de son rêve, il profita du temps qu’on mit à réparer sa voiture pour monter avec son fils à l’orgue de l’église et lui montrer le clavier de pédales. Avec sa facilité coutumière, l’enfant en saisit le mécanisme en deux minutes, mais, comme ses petites jambes ne pouvaient s’allonger à son gré, il écarta le tabouret et, debout devant l’orgue, il se mit à manœuvrer des pieds, « si juste et si bien, dit Léopold Mozart, qu’on aurait dit qu’il s’y était appliqué depuis plusieurs mois. » Cependant la chaise de poste avait été remise en état et l’on put reprendre le voyage interrompu. Après une première étape à Nymphembourg, le château de l’électeur de Bavière, Léopold Mozart se dirigea sur Augsbourg, sa ville natale, où sa famille le retint pendant une couple de semaines. Il y donna trois concerts, et le dévot maître de chapelle remarque, non sans déplaisir, « qu’ils ne furent fréquentés que par des luthériens ». Du reste, il mande à Mme Haguenauer, avec une sainte horreur, que depuis Wasserbourg il ne trouve plus dans les chambres d’auberges « ni crucifix ni bénitier ». Lorsqu’il arrive dans le Palatinat, il se plaint aussi de la détestable cuisine qu’on leur fait les jours maigres : « car tout ce monde-ci s’empiffre de viandes ». D’Augsbourg nos voyageurs se rendirent à Ludwigsbourg, le Versailles de Stuttgard. Là régnait en souverain, sur l’empire musical, le grand Jomelli. L’illustre maître y occupait une très belle position : 4,000 florins de traitement, le feu, la lumière, du fourrage pour quatre chevaux ; sans compter maison de ville et maison de campagne. En comparant ce poste opulent avec sa modeste place, Léopold Mozart ne put se défendre d’un mouvement d’envie, et comme il détestait naturellement « les Welches », il attribua l’indifférence du duc de Wurtemberg, qui ne voulut ou ne put le recevoir, aux perfides conseils du compositeur italien. Toutefois il était trop honnête homme pour ne pas rendre pleine justice à Jomelli, et il constata loyalement son influence bienfaisante sur l’orchestre de la chapelle. Il en admira beaucoup la bonne tenue et fut heureux d’y entendre plusieurs virtuoses célèbres. En sa qualité de violoniste, son attention se fixa particulièrement sur Nardini, le meilleur des élèves de Tartini. « Pour la beauté, la pureté et l’égalité du son, écrit-il, pour le goût avec lequel il fait chanter son instrument, il n’a pas à craindre de rivaux, mais il ne joue pas la difficulté. » Plus heureux qu’à Ludwigsbourg, nos touristes furent cordialement reçus à Schwetzingen, le château de l’électeur palatin. Ici encore ils trouvèrent un orchestre excellent, et celui-là du moins, s’écrie Léopold Mozart, « n’est pas composé d’un tas d’ivrognes, de joueurs et de coquins fainéants ». Avouez que ce ton de surprise est passablement comique. À Francfort, où ils arrivèrent après avoir visité Heidelberg et Mayence, le petit Wolfgang excita une telle admiration qu’il fallut donner quatre concerts consécutifs pour apaiser la curiosité publique. À l’une de ces séances assistait un autre Wolfgang dont l’astre allait monter à l’horizon et que l’Allemagne allait bientôt acclamer comme son plus grand poëte. Le hasard qui réunit ainsi Mozart et Gœthe ne devait plus, hélas ! se retrouver ; qui sait pourtant quelle adorable chimère eût pu naître de l’accouplement de leurs génies ? Gœthe conserva toujours un vif souvenir de cette rencontre. « J’avais à peine quatorze ans moi-même, écrit-il plus tard à Eckermann, mais je vois encore, comme si j’y étais, le petit bonhomme avec son épée d’enfant et sa tête frisée. » En passant par Coblence, Bonn et Aix-la-Chapelle, la famille Mozart parvint à Bruxelles. Elle s’y arrêta quelques jours, et partit enfin pour Paris, où elle arriva le 18 novembre. Elle descendit rue Saint-Antoine, à l’hôtel Beauvais, habité par le comte Van Eyck, gendre du comte Arcole, grand chambellan de la cour de Salzbourg. Pour se frayer sa route dans la capitale, Léopold Mozart s’était naturellement lesté de nombreuses lettres d’introduction chez les plus grands personnages de la ville et de la cour, mais ces hautes recommandations ne lui furent pas d’une utilité sérieuse. Une missive modeste, qui lui avait été remise par la femme d’un négociant de Francfort, le servit mieux que toutes les autres. Elle était adressée à *Monsieur Frédéric Melchior Grimm, homme de lettres et secrétaire de Monseigneur le duc d’Orléans*. Grimm, qui s’était acquis une certaine autorité musicale par la part qu’il avait prise à la querelle des Bouffons, s’employa très activement pour ses compatriotes. Il les introduisit lui-même dans plusieurs salons et les fit présenter à la cour, où ils reçurent l’accueil le plus cordial du roi, de la reine et des enfants de France. Ils furent comblés de caresses et de cadeaux, et la nuit de la Saint-Sylvestre on les admit au grand couvert. Pendant que Mme Mozart et Marianne se tenaient auprès de Louis XV, Léopold Mozart et Wolfgang se plaçaient aux côtés de la reine, qui faisait part à son voisin mignon des friandises de la table royale et causait avec lui très familièrement dans sa langue maternelle. Les facultés extraordinaires de cet enfant excitaient d’ailleurs la plus vive surprise ; tout Paris eut la tête tournée par ce bambin de génie. On célébrait ses louanges en prose et en vers, on immortalisait son souvenir par la peinture. Grimm se faisait l’écho de l’admiration générale dans une lettre datée du 1er décembre, insérée dans la *Correspondance littéraire*. C’est à Paris que le jeune maître publia ses deux premières œuvres gravées : « Quatre sonates pour le clavecin, qui peuvent se jouer avec l’accompagnement du violon ; » les deux premières étaient dédiées à Mme Victoire de France, et les deux autres à la comtesse de Tessé, dame d’honneur de Mme la Dauphine. Grimm, qui s’était chargé de rédiger les lettres d’envoi, avait mis dans la plume de son petit client les expressions les plus ridicules. Voici quels sentiments, quel langage il prêtait à un enfant de huit ans : « Vous ne voulez pas, madame, lui faisait-il écrire, que je dise de vous ce que tout le public en dit. Cette rigueur diminuera le regret que j’ai de quitter la France. Si je n’ai plus le bonheur de Vous faire ma Cour, j’irai dans les pays où je parlerai du moins tant que je voudrai, et de ce que Vous êtes et de ce que je Vous dois. » Mais si le style suranné de ces dédicaces nous fait sourire, elles prouvent du moins que notre jeune artiste était entré fort avant dans les bonnes grâces de la famille royale. Ce qui le montre mieux encore, c’est qu’il obtint une faveur tout à fait exceptionnelle ; malgré les privilèges de l’Opéra, de la Comédie italienne et du Concert spirituel, M. de Sartines, le lieutenant de police, lui octroya la permission de se faire entendre deux fois en public, au théâtre de M. Félix, rue et porte Saint-Honoré. La dernière de ces séances eut lieu le 9 avril 1764, et le lendemain Léopold Mozart, quittant Paris avec sa famille, allait s’embarquer à Calais pour se rendre à Douvres et se diriger de là sur Londres. Après un séjour de plusieurs semaines dans la capitale de la France, il emportait une assez mauvaise opinion de notre art national. La musique française, a-t-il dit quelque part, « la musique française ne vaut pas le diable ». Mais malgré la compétence de notre juge, malgré sa loyauté bien connue, cette condamnation sommaire ne doit pas être prise au sérieux. En la prononçant Léopold Mozart n’était pas lui-même ; il se faisait très humblement l’écho d’une autre voix moins autorisée que la sienne. Cette impertinence était un acte de modestie. Ce n’est pas, en effet, de notre musique instrumentale qu’il peut être ici question ; Léopold Mozart en avait parlé en termes tout différents, et avait constaté qu’elle était presque entièrement entre les mains des maîtres allemands. Gossec n’était alors qu’à l’aurore de sa réputation, ses premières symphonies sont datées de 1754, et il n’avait pas encore reçu le baptême de popularité que le théâtre devait lui donner plus tard. Ce n’est pas non plus de notre musique sacrée que l’honnête maître de chapelle parle d’un ton si cavalier. Il l’a jugée d’une manière très équitable. « J’ai entendu, dit-il, — en parlant des exercices de la chapelle royale, — j’ai entendu de bonne et de mauvaise musique. Tout ce qui est écrit pour voix seule et se rapproche de la forme de l’air est vide, froid, pitoyable. En revanche, les chœurs sont tous bons, voire excellents. » La boutade que nous avons citée ne peut donc se rapporter qu’à notre musique dramatique. Or il est plus que probable que Léopold Mozart n’en entendit pas une note, car à la suite d’un incendie, l’Opéra était sans asile. Lorsqu’il rouvrit le 6 avril 1763, par *Castor et Pollux*, suivi bientôt de la reprise, ou, comme on disait alors, de la « remise » de *Tithon et l’Aurore*, notre homme était trop occupé de ses affaires personnelles et de l’organisation de ses concerts pour y prêter intérêt. Quant à la Comédie italienne, qui venait de se réunir à l’Opéra-Comique, il dut penser que c’était un spectacle trop peu musical pour mériter son attention. Eût-il autrement laissé passer, sans en toucher un mot, deux petits chefs-d’œuvre : *le Sorcier* de Philidor, représenté le 2 janvier 1764, et *Rose et Colas* de Monsigny, donné pour la première fois le 8 mars de la même année ? Il est donc bien évident que Léopold Mozart doit être déchargé du reproche de légèreté et d’injustice qu’on serait tenté de lui adresser. C’est Grimm qui est le vrai coupable, Grimm, son guide et son oracle : Grimm, *le petit prophète de Bœhmischbroda*, qui n’était pas loin de partager l’avis de Rousseau et de proclamer avec lui « que les Français n’avaient pas de musique nationale et ne pouvaient en avoir ». Quant au jugement de Léopold Mozart sur nos mœurs, il ne pouvait guère être favorable. La cour de Louis XV n’était pas faite pour édifier un homme si religieux et si sévère, et ce qu’il voyait autour de lui dans les cercles aristocratiques ne devait pas atténuer la sévérité de son opinion. Il remarqua que tous ces grands seigneurs imitaient le maître et se piquaient de partager ses goûts ; que la vie de famille était éteinte et que la fortune publique se trouvait entre les mains de quelques gros financiers et fermiers généraux, qui la dépensaient avec des filles, « des Lucrèces qui n’ont nulle envie de se poignarder ». Bref, en voyant la licence et la débauche régner de haut en bas, il prédisait gravement « que le royaume de France finirait bientôt comme avait fini l’empire des Perses ! » 1. Niccolo Jomelli, le Gluck de l’Italie, né à Aversa, 1714, mort à Naples, 1774. 2. Je ne veux pas me donner la tâche facile de relever les erreurs des biographes de Mozart. Il n’est pas inutile pourtant de rappeler de temps en temps qu’il ne faut les consulter qu’avec circonspection. Voici, par exemple, comment l’abbé Groschler interprète cette phrase de Léopold Mozart : « J’ai entendu, traduit-il, un certain Nardini, *qui a une voix* d’une beauté, d’une pureté, d’une égalité incomparables et un goût excellent ; *comme acteur*, il ne vaut pas grand’chose. » Ce qu’il y a de plaisant, c’est que M. Sowinski emboîte le pas et commet exactement la même bévue. 3. Cet hôtel occupe aujourd’hui le n° 68 de la rue François-Miron. 4. Deux portraits de Mozart ont été faits à Paris le premier, peint par Carmontelle et gravé par Delafosse, est très connu ; le second, qui faisait autrefois partie de la galerie du duc de Rohan-Chabot, se trouve aujourd’hui au musée du Louvre. Il est gravé dans le tome II des *Galeries historiques de Versailles* de Ch. Gavard. Paris, 1828. 5. Tome III, page 367. 6. Cette critique s’applique aux motets de Destouches et de Lalande. Il est probable aussi que Léopold Mozart a suivi les concerts spirituels de la Purification et de l’Annonciation (2 février et 26 mars), où l’on chanta différentes pièces de Dauvergne, Bellisson, Gouler et Lalande. Pendant les concerts de Noël Il était à Versailles.
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Fredi à l’école/00
Max Des Vignons
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2025-03-17T18:21:17Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Fredi_%C3%A0_l%E2%80%99%C3%A9cole/00
## AVANT-PROPOS *Cette étude est dédiée aux parents et aux éducateurs. Trop souvent, par ignorance, on laisse échapper, durant l’enfance, les premiers symptômes de l’inversion.* *Évidemment, Fredi, notre héros, est un inverti-type, il en offre immédiatement toutes les manifestations et il n’est pas possible, dans la réalité, de trouver tous les éléments ainsi réunis. Néanmoins l’un d’eux servira à mettre sur la voie.* *Assurément l’on a prétendu que ces tendances, soi-disant congénitales, sont inguérissables. Cette affirmation est à peu près vraie lorsque l’inversion s’est implantée chez le jeune homme. Mais il n’en reste pas moins probable qu’il existe des remèdes préventifs.* *Vouloir dire que la tendance socratique de l’enfant est toute mentale, nous paraît hasardée,* *Nous croyons purement et simplement qu’elle est due à une insuffisance physique, insuffisance qu’il semble facile de combattre en s’y prenant à temps.* *On ignore encore le rôle bien exact des glandes à sécrétions internes. Cependant l’on a constaté la relation étroite qui existe entre le corps thyroïde et les testicules. Une hypersécrétion thyroïdienne entraîne une insuffisance testiculaire et inversement.* *Or il est visible, si l’on examine avec soin les sujets, que les invertis sont, la plupart du temps, des demi-impuissants.* *En conséquence ne devrait-on point considérer le corps thyroïde comme le témoin de la plus ou moins bonne évolution de la puissance virile chez l’enfant ? Nous laissons ce problème à résoudre à de plus autorisés que nous.* *Quoi qu’il en soit, on a l’habitude de se préoccuper de cette question chez le garçon à l’époque de sa puberté. C’est là une autre erreur. À ce moment de la puberté, l’évolution est complète, la tendance est prise. Ce sera au contraire deux ou trois ans auparavant qu’il sera nécessaire de fortifier le sujet afin de faciliter ce travail interne.* *D’autre part, la vanité des parents qui les pousse à plier leur fils à un travail intellectuel intense, afin qu’ils arrivent jeunes dans les classes supérieures paraît fort dangereuse, aussi bien pour les études elles-mêmes que pour le physique de l’enfant.* *Par ce moyen, on les amène en seconde ou en rhétorique, à la période la plus critique et l’on s’étonne ensuite de leurs défaillances intellectuelles fort souvent passagères. Dans ce cas, la plupart du temps, l’esprit vole au corps une partie de sa vigueur, il se meuble au dépens du physique. On a alors un inverti en puissance. Il n’est même pas besoin que l’homosexualité se manifeste dans la réalité, elle pourra se cacher une existence entière dans le mental, mais le sujet connaîtra alors une vie pénible où les vraies joies du foyer lui seront refusées.* *Tout ceci est également vrai pour la femme, et l’on sait qu’il existe une concordance étroite entre la fonction ovarienne et la fonction thyroïdienne.* *Les détraquées, les lesbiennes, doivent leur état au déséquilibre de ces deux fonctions.*
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Fredi à l’école/01
Max Des Vignons
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2025-03-17T18:38:30Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Fredi_%C3%A0_l%E2%80%99%C3%A9cole/01
## I Au signal du maître, comme un vol de moineaux, la bande de gamins s’égailla, Fredi demeura le dernier sur les rangs. Les bras pendants, l’air indécis, il considérait ses camarades qui se précipitaient avec de grands cris. Ils allaient jouer ; et lui ? Il ne savait pas, il n’avait pas envie de jouer, cela lui paraissait presque ridicule. Au reste, il n’avait envie de rien ; il y avait en lui comme une sorte de paralysie morale qui se doublait d’une grande lassitude physique. Il ne s’avouait rien de tout cela et préférait se dire avec une nuance d’orgueil que ses camarades aimaient le jeu tandis que lui aimait l’étude. En troisième, à quatorze ans, il dominait ses condisciples par une sérénité que rien ne pouvait éprouver, par une assiduité au travail qui ne se lassait jamais. Plus tard, il serait professeur à son tour ; tout était prévu à l’avance par des parents ayant la seconde vue. À tel âge il serait bachelier, à tel âge licencié, à tel autre agrégé… Ensuite, mon Dieu on ne savait plus… *quo non ascendam* ! Ses camarades se livraient à des jeux divers, dans lesquels d’ailleurs entrait la brutalité pour une bonne part. Cela lui déplut, il s’écarta d’eux avec une sorte de crainte secrète. Dans la grande cour plantée d’arbres, il y avait des bancs, mais il n’osait s’y asseoir, parce que le règlement l’interdisait, et qu’il ressentait une certaine peur respectueuse à l’égard du règlement en général. Il regarda autour de lui ; les surveillants s’étaient éloignés également, pour se réunir en un coin de la cour. Cette solitude relative lui fut agréable ; encore une fois, il contempla les bancs avec ennui. Pourtant il aurait été heureux de s’asseoir, au soleil, dans cette tiédeur printanière. Une fatigue incompréhensible lui brisait les jambes. Nonchalant, prenant une mine hautaine pour masquer son manque de désirs, il s’achemina du côté des grands. Les rhétoriciens et les philosophes étaient des personnages, ils ne jouaient plus à se donner des coups de poings ; ils se promenaient par groupe. Ceux-là aussi il les considéra ; mais ils lui déplurent à cause du débraillé de leur toilette. Les uns étaient en vaste blouse noire qui cachait l’absence de veste, d’autres avaient négligé la cravate, voire le faux-col. Fredi n’aimait point cela non plus ; chaque matin, sa toilette apparente était minutieuse : il se brossait les mains, soignait ses ongles qu’il avait ronds et polis. Devant une glace il ajustait sa cravate. Il portait une raie sur le côté et ses cheveux blonds, quand il descendait du dortoir, avaient des reflets d’or qui lui plaisaient. À l’étude du matin, il travaillait sans se salir, et arrivait en classe lustré, élégant, très beau avec son visage aux traits menus, la lèvre charnue cependant. Il gardait une prédilection pour les professeurs faisant preuve d’élégance ; ils étaient rares, mais il y en avait, particulièrement le professeur d’anglais qui avait conservé un peu de chic britannique. Cette récréation de dix heures lui était toujours pénible, il ne trouvait personne autour de lui qui voulut partager son indolence. Les autres, à ce moment, manifestaient un ardent besoin de mouvement, d’activité presque sauvage. Il s’approcha de deux rhétoriciens, des forts en thème comme lui ; avec eux, il avait souvent des discussions pédantesques. Ils le traitaient avec dédain, le bousculaient un peu ; cela lui était plutôt agréable. Ils bavardaient et ne parurent même pas s’apercevoir de sa présence. Il resta néanmoins auprès d’eux, silencieux, attentif. Un troisième vint les rejoindre ; celui-là avait le rire sonore, le geste bref. Il racontait des histoires égrillardes, composait des chansons obscènes. On disait avec admiration que chaque dimanche, il allait avec des femmes. Ce lui était une célébrité. Naturellement, il ne put retenir une gauloiserie de caserne. Fredi ne comprit pas ; il rougit quand même, gêné par cette impudeur. Mécontent, il s’éloigna, mais déjà le tambour roulait, le groupe des surveillants se désagrégeait sans hâte. Fredi fut le premier à la porte du quartier, ce lui était soudain un soulagement de rentrer en étude. Les camarades arrivaient, le visage rutilant, huileux de sueur. Il se détourna d’eux, faisant effort pour se redresser. Quelqu’un lui bourra, par plaisanterie, un coup de poing dans le dos. Il ne se retourna même pas, une douleur pénétrait en lui, réveillant une sensation imprécise, mais douce. Il gagna sa place posément, tandis que les autres menaient grand bruit. Une fois assis il regretta la cour. Cette pièce brune, poussiéreuse, avec ses tables plates surchargées de livres, lui sembla triste. Une mélancolie entra en lui, occupant son esprit. Il n’avait plus envie de travailler, il songeait aux vacances, à la campagne parfumée, à l’herbe épaisse dans laquelle il s’enfouissait tout entier. Il aspira largement ; il avait l’impression de manquer d’air, subitement de se trouver au milieu de la nuit. Il fit un effort et ouvrit son cahier ; une version grecque l’attendait. Devant ses yeux dansaient les caractères noirs, biscornus. Non, il n’éprouvait aucune impatience à travailler. Le bachot, la licence, l’agrégation étaient loin de son esprit alangui. Cependant, il lut le texte, avec attention, comme il le faisait toujours. Aussitôt il fut repris par la hantise des bonnes notes, des premières places. Fébrile, il passa une main sur son front ; il ne comprenait pas, ce ne devait pas être du grec, mais de l’hébreu : Εί δε τοί Ατρείδπς μεν… Il murmurait les syllabes l’une après l’autre, péniblement ; mais cela lui semblait uniquement du bruit. Rien ne parvenait jusqu’à son cerveau. Le cœur serré, il se rejeta en arrière. Évidemment, il ne réussissait à fixer sa pensée et pourtant, il ne pensait à rien. Un mot seul dansait dans son esprit : Ατρείδης, Il répétait cela inlassablement. Il eut peur, se demandant s’il n’était point malade ; mais non, il se sentait très bien, plutôt dans un état de béatitude heureuse. Ses yeux bleus sourirent, ses lèvres charnues s’incurvèrent. Là-bas, chez sa tante Jeannie, il y avait une chèvre, et puis des grands espaces de prairie. *Il emportait toujours un livre…* (page 18) — Aτρείδης ! Oui, évidemment, il s’agissait des Atrides, les glorieux Atrides. Mais chez sa tante Jeannie l’herbe était douce, tiède et épaisse. Il se passa les mains sur les joues, en une caresse légère : oui, douce comme cela, un velours. La voix du pion coupa le silence : — Alors, M. Masseret, on rêve maintenant ! Il sursauta : c’était à lui qu’on adressait une observation ? Un flot de sang monta à ses joues et quelques secondes son cœur cessa de battre. N’ayant pas l’habitude des révoltes, il baissa la tête et se remit au travail. Lorsque le tambour roula pour annoncer le déjeuner, il était brisé, comme s’il eut accompli un rude effort. À table, il regarda avec dépit les plats qui circulaient. Il voyait d’innommables choses flottant dans une éternelle sauce brune. Il grignota du pain. Depuis le commencement de l’année, il en était ainsi. Chez la tante Jeannie, là-bas en Beauce, il avait pris l’habitude de la bonne cuisine. Celle de l’école lui donnait maintenant des nausées. Il aspirait toujours au dimanche pour se refaire. Certes, il avait averti sa mère qui lui avait caressé la joue en disant : — Pauvre petit ! Le père haussait les épaules : — Et quand tu seras soldat alors ? Il s’était tu, envisageant avec un effroi maussade, l’époque où il serait soldat. Mais il lui fallait quand même apporter au logis de bonnes places en composition, sinon le dimanche devenait un jour de torture. Masseret, honnête employé dans une administration, avait été lycéen lui aussi, mais, arrivant de la campagne, il avait apporté à l’école une santé robuste que rien ne rebutait. D’ailleurs, il fut un médiocre élève. À la récréation d’une heure, le soleil baignait la cour, Fredi trouva un coin lumineux où il s’accroupit. Par mesure de précaution il emportait toujours un livre pour ce moment et là, dans la tiédeur ambiante, il apprenait doucement sa leçon de l’après-midi. Lentement cela entrait dans son cerveau, s’y incrustait. Ensuite il pouvait refermer le volume, les mots lui venaient aux lèvres, mécaniquement, dans leur ordre exact. Beaucoup parmi ses camarades l’imitaient, mais ils se vautraient par groupes, se distrayant avec des causeries puériles, parfois égrillardes. Fredi ne comprenait pas leurs sous-entendus, leurs à-peu-près. Il riait cependant pour feindre d’avoir saisi. C’est pourquoi il fuyait ces compagnies, préférant sa solitude qui lui permettait de rêver. Ses rêveries restaient enfantines ; il n’était pas mûr comme ces jeunes gaillards qui s’amusaient à se pousser, à se donner des coups de poings. En vérité depuis l’année précédente, il n’avait pas changé, il était demeuré le gamin de treize ans, ou même de douze ans. Pour la première fois cependant, il connaissait la hantise des punitions. Tout ce qu’il apprenait lui semblait peu clair. Ayant oublié où il se trouvait, il s’était blotti dans un coin, les genoux relevés, le livre sur les jambes. Un surveillant passa, hurlant et gesticulant. Il fallait jouer, se remuer, tel était le règlement. Les surveillants y songeaient parfois ; alors ils parcouraient les cours au pas espagnol, « gueulant » pour faire peur, ne possédant aucune autre sanction. Fredi fit comme tous, il se dressa et s’étira. Jouer, vraiment, il n’en avait pas envie, il serait bien plutôt monté au dortoir, faire un petit somme. Toujours cette même lassitude le brisait lui amollissait les jambes. Il se traîna plutôt qu’il ne courut et cet effort de vingt minutes l’essouffla. Il fut heureux d’entendre le tambour qui grondait sourdement dans les couloirs. Il se précipita vers la porte du quartier et s’accota au mur, le cœur battant, une douleur aux reins. Le pion arriva, se plaçant devant la porte, roulant des yeux terribles aux retardataires. Pour Fredi que l’on considérait comme excellent élève il eut un sourire. Dans la fraîcheur de l’étude, il se sentit bien et les coudes sur la table, le front dans les mains, il somnola. Sa leçon, il la savait ; même là, sans y penser, les mots lui arrivaient en cadence. Puis ce fut la classe, comme de coutume, avec le professeur qui s’époumonait, trépignait, faisait des mots qui arrachaient des rires nerveux. Cela le stimula un peu ; il vécut réellement pendant deux heures ; ce fut l’orgueil, la vanité seulement qui lui procurèrent ce contentement. La vanité de savoir quand ses condisciples balbutiaient ; la joie de lever le doigt lorsqu’un interrogé demeurait silencieux, les yeux ronds, l’air ahuri. Mais dès le premier roulement de tambour, n’ayant plus ce stimulant, il retomba dans une apathie lassée. Vraiment, il s’ennuyait, cherchant inconsciemment autour de lui quelque chose qui lui manquait. On était au milieu de la semaine, il avait encore des sous. Au concierge qui circulait par les cours, portant sur le ventre un petit éventaire, il acheta une montagne de chocolat. Il se préparait à un moment de gourmandise satisfaite. Mais l’opulence créa autour de lui la sympathie ; il se vit soudainement entouré d’amis. Il en fut heureux et se laissa dépouiller avec une joie profonde. De sa montagne de chocolat, il ne subsista pour lui qu’une maigre barre. Les autres reconnaissants, lui proposèrent : — Viens jouer ! Et comme il hésitait, retenu par cette mollesse qui l’alanguissait, ils disparurent tous dans un envolement bruyant. Il demeura, comme lorsqu’il n’avait pas de chocolat. Cette ingratitude ne lui causa aucune peine. Ce n’était point un sensitif comme on aurait pu le croire. Au contraire, il jouissait d’une tranquille indifférence qui lui laissait l’âme sereine. Un compagnon vint le relancer, c’était un nouveau, entré en cours d’année et que les autres tenaient en suspicion. Par intérêt aussi, il cultivait l’amitié de Fredi qui lui glissait ses devoirs lorsqu’ils étaient terminés.
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Apollonius de Tyane (Gottheil)
Rubens Duval
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2025-03-17T19:23:03Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Apollonius_de_Tyane_(Gottheil)
**APPOLONIUS DE TYANE.** Sous ce titre, M. Richard Gottheil publie dans le dernier cahier de la *Zeitschrift der deutschen morg. Gesellschaft*, t. XLVI, p. 466-470, quelques fragments syriaques sur Apollonius de Tyane, connu pour son art de faire des talismans. Il cite sur ce personnage un passage du *Thesaurus syriacus* de Payne Smith, col. 333 (et non 393), soi-disant tiré du lexique de Bar Bahloul, et il ajoute : « I do not find the quotation in Duval’s Edition ». La glose en question appartient au lexique de Bar ‘Ali, comme l’a indiqué plus exactement M. Payne Smith à la colonne 1479 du *Thesaurus*, sous le mot ܛܠܣ̈ܡܐ ; elle ne se trouve pas dans le lexique de Bar Bahloul ; c’est pour cette raison qu’elle manque dans l’édition en cours d’impression de ce lexique. On lira avec intérêt ces fragments, dont M. Gottheil a donné la traduction. Page 469, ligne 21, au lieu de : « and the similitude of evil », nous proposons de traduire : « et l’image du diable » ; le diable est en effet la personnification de la désobéissance. Même ligne, au lieu de : « Pride… is Haughtiness… » lire : « Une hauteur d’où l’on tombe, c’est l’orgueil, la fierté et la vaine gloire ». À la dernière ligne ajouter : *and wild boars* « et les sangliers » après *bears*. Rubens Duval.
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Fredi à l’école/02
Max Des Vignons
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2025-03-17T19:39:34Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Fredi_%C3%A0_l%E2%80%99%C3%A9cole/02
## II Fredi avait été huitième en composition. Il en resta stupéfié durant plusieurs jours. Les camarades riaient et son orgueil saignait. Ce lui avait été comme un coup de massue ; maintenant tout le dégoûtait et amèrement, il se disait : à quoi bon travailler, pour être huitième en version latine ? Il continuait cependant, tiré en avant par l’habitude ; il ânonnait les règles de grammaire, se poussait dans le cerveau des alexandrins réguliers comme des portées de musique. Tout cela s’amassait méthodiquement, mais au moment de s’en servir, il ne savait plus où le retrouver. Chaque jour le labeur quotidien lui devenait plus pénible ; toutefois, il restait tranquille en son coin, ne découvrant de la satisfaction que dans l’immobilité. Il respectait la discipline parce que les punitions auraient dérangé la béatitude de sa vie. Autour de lui, il ne voyait que la plus complète indifférence. Les pions qui n’avaient rien à craindre de sa turbulence, le laissaient en paix ; les professeurs le soignaient en vue d’un concours général ou d’une visite d’Inspecteur. Mais en dehors de cela, il n’osait rien ; toujours, il lui fallait se contraindre, jamais il n’osait parler librement, pas même à un condisciple. Insensiblement, il se rapprocha de Bertrand Royère, il le combla de chocolat, lui fit ses devoirs, l’aida en la préparation des leçons. En un mot, il se dévoua, entièrement, dans l’espoir de posséder un ami. Mais Bertrand l’inquiétait aussi, il lui disait en ricanant des choses qu’il ne saisissait point et dont il rougissait instinctivement. Il passa sur cet inconvénient pour garder le compagnon et celui-ci le ménagea y trouvant son compte. Néanmoins l’existence de l’école lui pesait ; il lui tardait d’être à Pâques, il ne savait pourquoi d’ailleurs. Les dimanches s’écoulaient au logis, dans la monotonie des heures, auprès de sa mère qui cousait et de son père qui lisait le journal. Probablement, durant les vacances, il en serait de même. Sa place de huitième lui valut un regard de dédain de son père et une plainte amère de la maman humiliée. Elle ne pourrait plus dire : mon fils est toujours premier et cela lui était pénible. Toutefois cet accident n’ayant pas eu de suites plus dangereuses, il se tranquillisa pour l’avenir. À la composition suivante, il remonta au deuxième rang et il eut la joie de voir Royère qui le suivait immédiatement ; il est vrai que Royère s’était placé auprès de lui et avait reçu, sur des fiches minuscules, le thème tout entier. Le lundi suivant, Bertrand revint nanti d’une belle pièce de cent sous ; il courut en avertir Fredi. Il *rigolait*, faisant sauter l’écu au creux de ses deux mains : — Tu parles, troisième en compote, papa il en bavait ! Il n’a pas hésité, il m’a collé une thune… et maman qui pleurait. Fredi, très sage, essaya d’un peu de morale : — Tu devrais toujours avoir de bonnes places. Bertrand acquiesça : — Je me mettrai à côté de toi ! Ils se promenèrent, attendant le concierge et son éventaire, qui venaient régulièrement, à la récréation de dix heures, l’un portant l’autre. On s’étonnait de les voir continuellement ensemble, tant la différence était grande entre les deux garçons. De même taille, mais Bertrand trapu, ramassé, le visage hilare, des yeux noirs qui brillaient comme escarboucle et des cheveux bruns. Fredi mince, élégant, fluet, mais souple comme un jonc ; des yeux d’un bleu de porcelaine sur un nez droit, fin. Autant Bertrand manifestait d’exubérance, autant Fredi demeurait calme, compassé, hésitant plutôt. Il y avait dans son regard paisible comme une mélancolie invincible et profonde. Bertrand avait quinze ans et demi, Fredi quatorze, tout juste. Ce jour-là, ce fut Bertrand qui paya le chocolat et Fredi qui se montra réservé. Pourtant, il ne manquait point de gourmandise. L’autre le prévint : — Papa m’a promis une bécane pour Pâques si j’ai encore une bonne place… tu en as une de bécane, toi ? Fredi esquissa un signe affirmatif ; il lui tardait d’être aux vacances pour en user. À ce moment seulement, on l’autorisait à s’éloigner de l’aile maternelle. Il n’allait jamais bien loin, un peu en dehors de la ville et se cachait dans un coin solitaire. Il restait là, satisfait de ne penser à rien, de n’avoir point à soutenir une conversation. Mais cette solitude ne l’incitait à aucun jeu défendu ; d’ailleurs il ignorait qu’il existât des jeux défendus. Bertrand lui avait certes laissé entendre qu’un sixième sens troublait l’humanité ; mais il n’avait rien compris à cette suggestion. Instinctivement il voulut que l’ami eut une place raisonnable en composition et en la première occasion, avec une astuce de sauvage, il lui en fournit les moyens. C’était un thème grec, exercice dans lequel il excellait, ayant le cerveau bourré de règles de grammaire et de phrases toutes faites. Il se hâta pour sa propre tâche et recommença ensuite pour son ami, sur des petits bouts de papier. Ce résultat fut, qu’en fin de semaine, Bertrand s’entendit nommer second et Fredi troisième. Il ne comprit pas ce jour-là toute l’ironie du dévouement et en conserva une certaine amertume. À la récréation, Bertrand bondit vers lui : — Mon vieux, ça y est, j’aurai ma bécane, maman est capable d’en prendre une crise de nerfs… On ira faire des ballades ensemble, tu verras comme on rigolera. Pas un mot de remerciement et cela fut pénible à Fredi qui aurait aimé que son ami lui dit quelque chose, même qu’il l’embrassât dans les transports de sa joie. Néanmoins, il attendit les vacances avec un surcroît d’impatience ; désormais il ne serait plus seul dans ses petites randonnées. En arrivant chez lui, quelques jours avant Pâques, il courut aussitôt à sa bicyclette admirablement entretenue par son père qui aimait la mécanique. Pour le lendemain même, il avait un rendez-vous avec Bertrand, sûr que sa propre bécane serait achetée incontinent. Il ne fut point trompé en son attente d’ailleurs, les Royère étaient des bijoutiers fortunés de la petite ville, mais ils pratiquaient d’ordinaire l’économie. Cependant, l’admiration pour leur fils, second en thème grec, désagrégea tous leurs préjugés. Pendant ce temps, Fredi se tenait sagement auprès de sa mère qui tricotait, dans le salon sombre, aux meubles soigneusement garnis de housses. Mme Masseret avait le teint ivoirin et le corps maigre ; ses joies conjugales se réduisaient à une existence dépourvue d’imprévus. Elle s’en contentait, ayant de la philosophie. Tous ses rêves se cristallisaient sur l’avenir de son fils, lequel deviendrait un grand savant, après avoir été agrégé, naturellement. On se précipiterait à ses conférences comme à celle de M. Bergson. Elle admirait aussi son mari qui, au bureau, remplissait des imprimés d’une écriture régulière enjolivée de boucles harmonieuses et, qui au logis, faisait du bois découpé. Aussi l’appartement possédait une multitude de petites étagères tirées de vieilles boîtes à cigares. Masseret s’appelait Jules et sa femme au début de leur mariage sur l’oreiller l’appelait Juju. Hélas, ce temps était enfui, maintenant, l’on n’entendait plus que : *papa* ou *petit père*, titre dont il se montrait fier, son fils étant destiné à l’agrégation. Au demeurant, un homme bien conservé, ayant une barbe soyeuse, des vestons noirs et des pantalons gris. Ses yeux étaient bruns et Fredi tenait les siens de sa mère qui avait été blonde, mais grisonnait maintenant. Fredi était arrivé de bonne heure tandis que son père se trouvait encore au bureau. Mais il surveillait la pendule afin de se précipiter au dehors, lorsque l’heure sonnerait. Il y avait tout au fond de lui, une grande admiration pour l’auteur de ses jours, parce que le nom de père impliquait le droit de donner des taloches, c’est-à-dire représentait la force. Comme d’habitude Masseret fit son entrée bruyante, saluant son fils d’un : — Bonjour galopin ! qui était presque rituel. Toute la joie de l’enfant s’évanouit de nouveau il se referma sur lui-même, déçu dans ses espérances. La timidité, en face du père brutal et joyeux et de la mère grave, paralysait toute expansion. Puis, il entrait de plain-pied dans la vie des siens, partageait la monotonie de leur existence bien réglée. Le home aussitôt lui était pesant comme l’école. Jadis, la classe lui devenait un dérivatif, mais ses échecs précédents avaient à demi éteint en lui, le feu sacré. Dès lors, il ne sut plus à quoi se distraire, baillant discrètement, il écouta son père raconter les potins de bureau. Il crut lire une ironie dans les yeux de sa mère et il lui en voulut de cet irrespect incompréhensible. À neuf heures il gagna sa chambre, pensant au lendemain qui serait une journée de joie, auprès de Bertrand. Il tint à revoir une dernière fois sa bicyclette avant de se coucher et courut, en chemise, à travers l’appartement. Cette demi-nudité lui fut soudainement agréable, il demeura un instant accroupi, contemplant une pédale, mais ne pensant à rien. De l’air frais lui courait le long des cuisses, lui frôlait le ventre et cela lui procurait une sensation délicieuse. Avec regret, il retourna à sa chambre et se glissa dans son lit. Sous la couverture, il retrouva la même sensation imprécise qui le pénétrait, l’engourdissait lentement. Il s’endormit ainsi, l’esprit vide, mais l’épiderme à vif. On n’aurait pu dire cependant que c’était là l’effet de la puberté qui s’éveillait. La satisfaction ressentie n’avait rien de localisé, elle demeurait générale, indécise, comme si elle eût hésité à se fixer. D’ordinaire, pendant les vacances, on le laissait dormir. Il fut réveillé par l’habitude, avec dans les oreilles, le roulement lointain du tambour de l’école. Sans bruit, il s’habilla et écouta, derrière sa porte. Il entendit son père qui partait pour le bureau et un soupir de soulagement lui échappa. Il n’aurait pas à affronter ce matin, la lourde jovialité paternelle. Il trouva sa mère qui déjeunait placidement, trempant des mouillettes dans un œuf à la coque le petit doigt arrondi, le geste gracieux. Il n’eut pas l’occasion d’imiter l’élégance du geste, comme il était un garçon, c’est-à-dire un homme, ces chatteries lui restaient interdites ; les œufs coûtaient leur prix. Il se contenta d’une tasse de café au lait avec un quignon de pain, ce qui d’ailleurs lui parut délicieux comparativement à l’eau chaude du lycée. Ensuite, pour faire la digestion, sa mère le prit sur ses genoux, comme lorsqu’il était tout petit, Il s’étonna que ce ne lui fut plus agréable ; il y avait dans les caresses maternelles une mièvrerie qui le gênait. En outre, il avait hâte de fuir pour rejoindre Bertrand. Mme Masseret lui facilita rapidement cette fuite ; elle se lassa vite pour être reprise par les inquiétudes ménagères. Fredi se retrouva seul, subitement ; sa mère et la bonne astiquaient les chambres avec une sorte de frénésie. Timidement, il cria : — Je vais faire un petit tour en bicyclette ! Il écouta, le cœur serré : — Va, mon chéri, autorisa la mère. Avec fébrilité, il poussa la bécane en avant, l’appuyant ensuite au mur pour refermer la porte avec soin. La rue lui sembla sombre, la plupart des volets restaient mi-clos afin de mettre une barrière à la curiosité provinciale. Persuadé que nul ne le regardait, il sauta en selle, lestement et pédala, un air glacé le frappant à ses jambes nues. Cette idée unique occupait son cerveau, et il la répétait, inlassablement, comme lorsqu’il apprenait ses leçons : — Au bout du chemin des tanneurs… que m’attend Bertrand ! Il traversa la ville, aboutit à une route bordée de jardinets. Ce fut un peu plus loin qu’il rencontra Bertrand. Celui-ci tenait fièrement, par le guidon, une bicyclette scintillante. Il fallut passer dix bonnes minutes à admirer les qualités de la nouvelle acquisition. — Quand j’ai de bonnes places en compote, mes parents ne m’en donnent pas autant, murmura Fredi sans ironie. — Parce que t’en as l’habitude, rétorqua Bertrand, gaillard. Les parents, vois-tu, c’est comme les autres, faut les dresser. Sur cette réflexion philosophique, ils partirent ; Bertrand, fier de ses jarrets, faisait de la vitesse et Fredi s’essoufflait à vouloir le suivre. La route était plate, poudreuse, le soleil déjà chaud, inondait la plaine d’une clarté aveuglante. Parfois Fredi, en enfant sage, consultait sa montre ; il avait le respect de la discipline, même au logis paternel. Bertrand ne s’inquiétait point de ce maigre détail. Il avait été second en thème grec, incident qui ne se produisait pas tous les jours. Ils revinrent par un autre chemin, pour dévaler la pente d’un plateau, Bertrand avait hissé ses jambes à la hauteur de son nez ; Fredi serrait prudemment ses freins. La route enjambait un ravin, un pont avait été jeté en travers de ce ravin. Mais dessous ce pont, il y avait un coin d’ombre. Bertrand connaissait ce coin, il sauta à bas de sa machine. — On va se reposer un moment ; on a assez galopé. Fredi avait de la docilité naturelle ; il acquiesça. L’autre avait les yeux qui luisaient, son attitude s’était immédiatement transformée. Sous le pont, sur une herbe rase, ils se couchèrent avec de grands soupirs de satisfaction. Royère, le regard sournois, hasarda : — On est rudement bien ici… personne ne peut voir. — C’est sûr, reconnut Fredi sans malice. Alors, l’autre encouragé, se remit à lui parler de ces choses qu’il ne comprenait pas. Il acquiesçait toujours, pour n’avoir point *l’air bête*, mais au bout du compte, il aurait préféré un sujet de conversation plus à la portée de sa compréhension. Bertrand prétendit compléter son enseignement ; sans embarras, il lui révéla des secrets mystérieux, avec la manière de s’en servir. Fredi, les yeux ronds, regardait ; il n’avait jamais pensé à cela quoiqu’il dit. Son compagnon le harcela tant qu’il accepta d’essayer. Il y eut un silence entre eux ; Fredi faisait bien ce qu’on lui indiquait, mais il ne découvrait, à cette distraction, rien de remarquable. Bertrand eut un soupir et prétendit que tout était fini : — Toi aussi ! coupa-t-il avec autorité. — Moi aussi ! voulut bien Fredi dont la ténacité n’était point un défaut dominant. En courant, ils remontèrent le talus et de nouveau enfourchèrent leur bécane. Royère était silencieux, un ennui maintenant le troublait. Un peu avant d’arriver en ville, il ralentit, de façon à se trouver auprès de son camarade : — Tu ne le diras pas, au moins ? Fredi eut un sourire angélique : — À qui veux-tu que je le dise ? C’était insuffisant, l’autre réclama davantage : — Jure-le ! Il jura, crachant par terre, ensuite, afin de rendre ce serment plus solennel. Ils se séparèrent sur une froide poignée de mains en se donnant rendez-vous pour le jour suivant. *Il y eut un silence…* (page 36) Placide, Fredi rentra au logis où la bonne en chantonnant mettait le couvert. Mme Masseret accourut et examina son fils en détail : — Tu n’as pas eu chaud, au moins ? Il jura encore, affirmant qu’il se sentait très bien. Cependant tout au fond de lui-même subsistait un souci. L’ami avait assuré que leur jeu du matin était quelque chose de merveilleux, qui procurait un plaisir d’autant plus exquis que c’était distraction défendue. En attendant le dîner, il se retira donc dans sa chambre et essaya encore. Finalement, il haussa les épaules et conclut : — C’t’un idiot ! C’était de Bertrand qu’il parlait. Ce camarade à qui il avait rendu de si importants services, il le dédaignait légèrement, le considérant, non point exactement comme un *minus habens*, mais tout au moins comme un inférieur, très faible en thème. Il ne tenait pas outre mesure à sa compagnie, même cette compagnie lui était parfois pesante. Il s’attachait cependant à le conserver, de peur de se retrouver dans sa solitude morale. Il lui fallait un ami, avec qui il put parler un peu librement, quoiqu’il se contint encore, n’osant trop se livrer, instinctivement, comme s’il eut eu quelque chose à cacher. Son père arriva, menant grand bruit ; il se précipita ingénument dans le vestibule. Masseret, l’air important, le repoussa : — Ah ! te voilà, galopin ! Il recula, une blessure au cœur, tournoyant sur lui-même, comme s’il eut cherché autour de lui, une affection vraie. Timidement, il trottina derrière le veston noir du père et pour la première fois, il nota son manque d’élégance. Il en conçut une sorte d’ironie hautaine et se prit à sourire. Mme Masseret se trouvait à la salle à manger, elle s’avança vers son mari. Fredi, avec sa perspicacité enfantine, nota que son attitude était changée, un masque différent descendait sur son visage. Il la jugea hypocrite et plaignit son père d’être dupe. Instinctivement, il se rangeait du côté de l’homme, du maître. Afin de compenser cette sournoiserie maternelle, il se précipita pour tirer, vers la table, la chaise de Masseret. Celui-ci s’assit, sans même prendre la peine de remarquer le geste de déférence filiale de l’enfant. Fredi avait espéré un merci ; il se renfrogna, une tristesse au fond du cœur. Le déjeuner lui parut exécrable, il mangea peu, malgré les objurgations de sa mère. Il se rattrapa sur le dessert. En repartant, après le café, son père lui tapota la joue et lui tourna le dos. Il est vrai qu’il n’en fit même pas autant à sa femme et Fredi en éprouva de la satisfaction. Néanmoins quand il se retrouva seul, il eut un soupir de soulagement ; il ne sentait plus peser sur sa tête une autorité continuellement menaçante. Mme Masseret se perdit en conversation avec la bonne sur le prix des denrées. Il écouta un instant, debout dans l’antichambre, puis il saisit sa casquette et sans bruit, fila. Dehors, il marcha droit devant lui, sans but, mais ses pas machinalement le conduisaient vers le lycée. Il s’en détourna avec mauvaise humeur et remonta vers le Mail. L’endroit était solitaire, quelques bonnes d’enfants erraient sous les arbres en portant avec ennui un poupon qui dormait. Tout ce monde lui semblait maussade, il se demandait si vraiment, dans la vie, il n’y avait plus de gaîté. Il rencontra un camarade qui flirtait avec une petite voisine, gamine aux boucles blondes, aux jambes nues. Des présentations cérémonieuses eurent lieu, Fredi salua en s’inclinant d’un abaissement brusque du buste, comme il l’avait vu faire aux officiers de la garnison. Ensuite on chemina doucement ; le camarade avait le rire facile, Fredi se taisait, gêné, regrettant d’être venu. La gamine, coquette, le prenait à partie, l’appelant M. Masseret avec emphase. Il n’aimait point son timbre grêle, son verbe aimable. L’autre garçonnet, jaloux, hasarda des polissonneries d’usage ; aux mots à double sens, Fredi s’esclaffait sans comprendre ; la demoiselle mieux avertie pinçait les lèvres. Bientôt il en eut assez et s’esquiva, rentrant directement au logis, où, au moins il trouvait la paix et une relative solitude. Mais là, il ne sut plus que faire et fouilla dans la bibliothèque pour relire de vieux bouquins qu’il connaissait par cœur. Il se retira au salon mi-obscur, mais il ne put lire ne découvrant rien de susceptible de l’intéresser. Alors il essaya du petit jeu enseigné par Bertrand. Certes, il n’obtint aucun résultat, mais il continua quand même, trouvant là une occupation momentanée. Nulle sensation particulière ne l’attirait en cette distraction, il restait absolument insensible, mais n’en conservait pas moins un espoir imprécis. Il lui tardait maintenant de revoir Royère qui, peut-être, lui fournirait de nouveaux renseignements à ce propos ; aussi fût-il le premier au rendez-vous le jour suivant. Malheureusement, Bertrand avait d’autres soucis ; il se préoccupait de vitesse, d’endurance, de courses de lenteur, en un mot d’une multitudes de choses qui laissaient Fredi parfaitement indifférent. Il rentra à midi, fort maussade et ne ressortit plus. Les vacances pour lui, s’achevèrent avec joie, il avait hâte de retrouver ses habitudes, ses succès d’écolier. Le home lui semblait de plus en plus triste, de plus en plus sombre. Bertrand qui regrettait sa tentative audacieuse, se montrait moins confiant à son égard. Jamais plus, il ne lui proposa une causerie solitaire et au bout du compte, Fredi préférait qu’il en fut ainsi. Le dernier jour, avant le retour au lycée, le chanoine Fortan, vague parent de sa mère, vint dîner. Il avait toujours manifesté un certain intérêt à Fredi, auquel il avait enseigné les rudiments du latin. En le voyant cette fois, il parut frappé : — Il faudrait fortifier ce garçon, il travaille trop et a besoin de tonique. Masseret eut son rire de dédain : — C’est la croissance, moi aussi j’ai été comme ça. — C’est la croissance, répéta docilement Mme Masseret. Le chanoine hocha la tête sans conviction ; à plusieurs reprises, il revint sur ce sujet, insistant sur ce fait physiologique, qu’il existe dans la vie de l’enfant, un moment où l’organisme réclame un stimulant lui permettant de franchir un cap difficile. De cet instant dépendait tout l’avenir, aussi bien physique que moral. Les parents ne comprirent rien à tout cela et Masseret, têtu, s’enfermait dans son idée : — J’ai été comme ça, moi ! Ça ne m’a pas empêché de devenir un mâle. Il oubliait qu’il avait débuté dans la vie, au milieu des champs et qu’il provenait de la souche vigoureuse du paysan. Fredi, lui, héritait de l’insouciance hygiénique du père, de ses débauches d’étudiant et d’une jeunesse enfermée trop tôt entre les murs de l’école. À cette débilité, il fallait donc un traitement différent. Madame Masseret, malgré son inclination pour l’économie, aurait cédé, mais elle avait l’habitude de se ranger toujours à l’opinion de son mari. Fredi retourna donc dès le lendemain au lycée se nourrir de macaroni nageant en l’immuable sauce brune. Il retourna parmi les poussières accumulées des classes, dans les cours plantées d’arbres où l’air manquait. Il se sentait heureux pourtant ; il regagna sa place au quartier avec une satisfaction orgueilleuse et aussitôt, il s’occupa à ranger son armoire, derrière son banc. Ses livres lui semblaient des amis, il en contemplait les dos rouges ou vert, avec un plaisir profond. Après tout, il ne possédait rien d’autre qui lui apportât une clarté quelconque dans sa petite existence d’écolier. Ses camarades l’effrayaient par leur brutalité, les maîtres lui imposaient une sorte d’admiration religieuse, quant à ses parents, ils étaient très loin de lui. À la première récréation, Bertrand le rejoignit, l’entraînant sournoisement près d’un groupe, pour crier : — Tu parles si on a rigolé pendant ces vacances… on en a fait des ballades en bécane ! En cette minute, Fredi mesura toute l’hypocrisie, toute la vanité humaine. Il avait conscience de ne point s’être amusé extrêmement durant ces vacances, et il gardait la certitude que Royère partageait cette médiocrité. Son camarade perdit quelque peu en son estime pour ce mensonge, mais il n’osa répondre, crier la vérité. Il voyait autour de lui des regards d’envie qui les brûlaient et eut pitié de ces crédules. Durant les trois premiers jours, il travailla avec une ardeur renouvelée, il connut un moment ses succès anciens. Lorsque tout le monde en classe, restait la bouche ouverte, il pouvait lever le doigt, orgueilleusement. Mais la lassitude revint vite, la même fatigue l’alanguit, l’incita aux longues stations immobiles, au soleil dans les cours de récréation. Le matin, il descendait du dortoir, la tête encore pesante, tout l’être engourdi. Aussitôt après, c’était l’étude, en face du surveillant maussade qui bâillait dans le creux de sa main. Bientôt il ne résista plus et derrière ses dictionnaires amoncelés, il somnolait doucement, un livre ouvert sur la table. Au moment du premier déjeuner, il se réveillait et alors une angoisse le saisissait. Il n’avait rien appris des leçons et se voyait déjà « séchant » devant le professeur qui l’interrogeait. Il mettait les bouchées doubles, s’en allant au réfectoire le livre à la main ; il avalait péniblement le café au lait, en ronronnant des mots qui se casaient difficilement dans un cerveau endormi. Il en était de même durant les quelques minutes de récréation qui suivaient. Ainsi, sans bien s’en rendre compte, il se soumettait à un surmenage intensif qui laissait en lui une souffrance que nul ne pouvait apercevoir. C’était le passé qui le soutenait encore, il vivait sur ses réserves et parvenait à se tenir en bonne place auprès des condisciples ; mais c’était au prix d’un rude effort. La réaction se produisit d’une façon soudaine, à la stupéfaction de tous. Un après-midi, on était à la gymnastique ; les jeunes garçons l’un après l’autre passaient aux agrès. À son tour, Fredi sauta à la barre fixe. Il n’avait jamais manifesté de supériorité en ce genre d’exercice, cependant il se pliait à la nécessité avec la docilité coutumière qui faisait le fond de son caractère. Cette fois encore, il voulut obéir ; il s’agissait d’opérer un rétablissement sur les poignets. Suivant les indications du maître, il tira sur les bras, cambra les reins. Puis tout tourbillonna devant ses yeux ; il eut l’impression qu’un voile glacé lui enveloppait la tête. Ses mains s’ouvrirent, lâchant la barre et il roula à terre, sans connaissance. Un cri de stupeur retentit autour de lui, mais il ne s’en rendit pas compte. Le professeur, épouvanté, se précipita, deux condisciples le saisirent par les pieds et les épaules. On le transporta à l’infirmerie. Quand il reprit ses sens, il se vit dans une *Il roula à terre sans connaissance…* (page 48) chambre claire, aux fenêtres larges garnies de rideaux. Son lit était blanc, une femme se penchait vers lui, anxieusement. Il comprit et sourit avec timidité : « Je ne sais ce qu’il m’est arrivé : Elle le tranquillisa : — Ça ne sera rien… le docteur vous verra demain, en attendant, vous resterez ici ; vous souffrez ? Il s’étonna : — Non… Je n’ai pas mal… il faudrait peut-être que je retourne en étude, j’ai mon devoir de français à faire. Elle haussa les épaules et s’éloigna : — Il se passera de vous. Quand vous serez reposé, vous descendrez du lit et vous mettrez dans ce fauteuil… Il se trouva seul et s’alanguit, la tête enfoncée dans l’oreiller moelleux, tout l’être détendu. Il se sentait bien ainsi ; en cette paresse délicieuse, comme une volupté le pénétrait. Déjà, il somnolait à demi lorsqu’un bruit léger le surprit : — Psit ! Psit ! Craignant d’être dérangé, il se souleva peureusement. Dans l’autre lit, faisant angle avec le sien, il reconnut Vernelle, un philosophe. — T’es malade ? souffla celui-ci à mi-voix. Il n’osa trop affirmer quoiqu’il lui semblât agréable d’être malade : — Je ne sais pas. Vernelle ricana : — C’est la première fois que tu viens à l’infirme, l’en prendras l’habitude, comme les copains. Moi j’ai eu un coup de pied, mais ça va mieux, demain je me lève. Il s’était assis dans son lit, émergeant une tête hirsute, une face hilare et rougeaude qui tranchait sur la blancheur de la chemise de nuit. Fredi aurait préféré demeurer allongé, mais il craignit de mécontenter le camarade et se redressa à son tour. Il finit même par descendre du lit et s’en fut s’asseoir sur le fauteuil unique, auprès du philosophe. Ils bavardèrent, doucement, des éternels potins de l’école, ne voyant rien au-delà du *bahut*. Parfois, Vernelle qui était un gaillard ayant vécu — du moins, il l’affirmait — avait des échappées sur le monde extérieur, les femmes, les cigarettes de luxe. Fredi écoutait ; tout cela lui paraissait de la fantaisie de poète. Il savait bien lui, l’existence ne changerait jamais beaucoup. Son père d’ailleurs avait établi une fois pour toutes l’emploi du temps. Après le bachot, ce serait un autre lycée, puis l’École Normale et de nouveau un lycée. Mais alors, il n’apprendrait plus, il enseignerait. Il dit cela au camarade qui rigola : — T’es destiné à devenir un vieux ponte ! De cette affirmation, il ressentit un ennui, comme une crainte indécise. Il se voyait déjà un « vieux ponte » sorte d’animal préhistorique. Dès cet instant, Vernelle le domina, le tenant aplati sous son dédain de grand qui avait fait la noce. Celui-ci, le jugeant naïf, se complaisait à l’étonner : — Je parie que tu ne sais pas comment viennent les enfants ? Fredi n’avait aucune idée arrêtée à ce propos. Certes, il n’ignorait point que la mère portait *l’enfant en son sein*, il avait lu cela en différents auteurs ; sa science n’allait pas plus loin. Les explications de Vernelle lui furent une révélation ; il saisit quel rapport mystérieux existait entre le petit jeu de Bertrand et la confection à deux, d’une progéniture souvent fortuite. Hautain, Vernelle ajouta qu’il n’était point nécessaire de se marier pour atteindre à ce paradis des voluptés, que de nombreuses femmes, le soir, aux carrefours, prêtaient *leur sein*, à la parodie du grand acte. Si Fredi eut de l’étonnement, il n’éprouva point de désirs, seulement un surcroît d’admiration pour Vernelle qui connaissait tant de secrets insoupçonnés. L’infirmière revint portant le thermomètre. Fredi avait un peu de fièvre ; elle s’inquiéta et l’obligea à se recoucher, cette fois complètement. Il fut heureux de cette solution et se glissa dans les draps avec une sensualité profonde. En lui, il y avait tant de fatigue ignorée qu’il s’endormit incontinent, malgré les objurgations de Vernelle qui aurait voulu bavarder encore. De véritables cauchemars vinrent troubler son sommeil ; il voyait des femmes, au coin de la rue St-Jean et de la rue Basse qui lui offraient *leur sein*, en le suppliant de leur confectionner un enfant sur-le-champ. Alors, il se livrait au petit jeu de Bertrand et aussitôt, les femmes se transformaient en *vieux pontes*, qui lui criaient qu’il serait huitième en thème latin à la prochaine composition. Quand il se réveilla, à l’heure du dîner, il avait le corps couvert de sueur, une grande lassitude l’anéantissait. À l’infirmière inquiète, il ne se plaignit point, se contentant d’affirmer, avec vivacité d’ailleurs, qu’il ne souffrait pas. En revanche, sa gourmandise naturelle fut satisfaite ; il dîna d’une délicate côtelette grillée et de purée de pommes onctueuse. Ce repas redoubla, pour lui, l’attrait de l’infirmerie ; il oublia le devoir de français, les leçons prochaines ; tout se fondait en une infinie béatitude. Vernelle le plaisantait, mais il entendait à peine et ne répondait pas. Pour se distraire, en attendant que le sommeil revint, il essaya du jeu de Bertrand. Bientôt, il trouva cela insipide et se coucha sur le flanc. Une demi-clarté flottait dans la pièce où régnaient des senteurs de pharmacie. Vernelle qui avait lu, le jour entier, un roman d’amour, ronflait. Fredi finit par s’assoupir graduellement et cette fois, son sommeil fut calme.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre IV
Jean-François de La Harpe
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2019-03-29T19:50:08Z
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#### CHAPITRE IV. ambassade russe Observations tirées de Gemelli Carreri et autres voyageurs. Avant de passer à la description générale de la Chine, nous recueillerons dans ce chapitre quelques observations tirées d’un voyage de Moscou à la Chine par un ambassadeur russe nommé Évérard Ysbrantz Ides, en 1693. Après s’être avancé par le pays des Tartares mogols jusqu’aux frontières de la Chine, cet ambassadeur, avec toute sa suite, se trouva le 27 octobre à la vue de quelques tours de garde qui se présentent sur le sommet des rochers, d’où il découvrit le Zagan-krim, ou la grande muraille, au pied de laquelle il arriva le même jour. Il l’appelle une des merveilles du monde. À cinq toises de cette fameuse barrière, est une vallée dont les deux côtés sont défendus par une batterie de pierres de taille, et l’entrée par un mur de communication d’environ trois toises de hauteur, au milieu duquel est un passage ouvert. Après l’avoir traversé, l’ambassadeur trouva, cinq cents toises plus loin, l’entrée de la grande muraille que nous décrirons plus tard. L’ambassadeur rend compte d’un spectacle qu’on lui donna dans la ville de Galkan, résidence d’un mandarin, à quelque distance de la grande muraille. Pendant qu’Ides était à table, le principal comédien, se mettant à genoux devant le mandarin, lui présenta un livre de papier rouge, qui contenait en lettres noires la liste des comédies qu’il était prêt à représenter. Lorsque le mandarin eut déclaré celle qu’il choisissait, il baissa la tête jusqu’à terre, se leva et commença aussitôt la représentation. On vit d’abord paraître une très-belle femme vêtue de drap d’or, et parée d’un grand nombre de joyaux, avec une couronne sur la tête. Elle déclama son rôle d’une voix charmante. Ses mouvemens et ses gestes n’étaient pas moins agréables. Elle tenait un éventail à la main. Ce prologue fut immédiatement suivi de la pièce qui roulait sur l’histoire d’un ancien empereur chinois dont la patrie avait ressenti les bienfaits, et qui avait mérité que le souvenir en fût consacré dans une comédie. Ce monarque paraissait quelquefois en habits royaux, et l’on voyait succéder ses officiers avec des enseignes, des armes et des tambours. Pour intermède, on donna une sorte de farce représentée par les laquais des acteurs. Leur habillement et leurs masques étaient aussi plaisans que l’ambassadeur en eut jamais vu en Europe. Ce qu’on lui expliqua de la pièce ne lui parut pas moins réjouissant, surtout un acte qui représentait un mari trompé par sa femme, qu’il croyait fort fidèle, quoiqu’elle reçût les caresses d’un autre en sa présence. Le spectacle fut accompagné d’une danse à la manière chinoise. On représenta successivement trois pièces qui durèrent jusqu’à minuit. On peut observer sur ces représentations qu’il n’est pas possible de faire un meilleur usage de l’art dramatique que de le consacrer au souvenir des bienfaits et des vertus d’un bon roi ; et que les amans et les maris trompés sont d’un bout du monde à l’autre des sujets de comédie. Près de Tong-tcheou, Ides vit la rivière couverte de jonques. Ces jonques, sans être fort grandes, sont bâties avec beaucoup de solidité. Leurs jointures sont calfatées avec une sorte de terre grasse, dans laquelle il entre quelques autres ingrédiens, qui, lorsqu’ils commencent une fois à sécher, deviennent plus fermes et plus sûrs que le meilleur goudron. Les mâts sont composés d’une sorte de bambous creux, mais très-forts, et quelquefois de la grosseur d’un homme. La matière des voiles est une certaine espèce de ronces qui se plient facilement. L’avant de ces barques est très-plat. Leur construction est en arc depuis le sommet jusqu’au fond, ce qui les rend fort commodes pour la mer. Les habitans assurent qu’avec un bon vent, trois ou quatre jours suffisent pour gagner la mer de Corée, et qu’au bout de quatre ou cinq jours on arrive facilement au Japon. À une demi-lieue de Pékin, Ides passa par un grand nombre de maisons de plaisance, ou de châteaux magnifiques, qui appartiennent aux mandarins et aux habitans de la capitale. Les deux côtés du chemin en étaient bordés, avec un large canal devant chaque maison, et un petit pont de pierre pour le traverser. La plupart des jardins offraient des cabinets fort agréables. Les murs étaient de pierre avec des portes ornées de sculptures, qui étaient ouvertes apparemment en faveur des Moscovites. Les grandes allées étaient plantées de cyprès et de cédres. Enfin cette route parut délicieuse à Ides, et ne cessa qu’à l’entrée de la ville. Il observa que, depuis la grande muraille jusqu’à Pékin, on rencontre à chaque demi-mille des tours de garde, avec cinq ou six soldats qui tiennent jour et nuit l’enseigne impériale déployée. Ces tours servent à donner avis de l’approche des ennemis du côté de l’est, par des feux qu’on allume au sommet ; ce qui s’exécute avec tant de diligence, qu’en peu d’heures la nouvelle est portée jusqu’à Pékin. Le pays est plat et favorable à l’agriculture ; il produit du riz, de l’orge, du millet, du froment, de l’avoine, des pois, des féves, mais il ne porte point de seigle. Les chemins sont fort larges, droits, et bien entretenus, ne s’y trouvât-il qu’une pierre, elle est enlevée soigneusement par des ouvriers gagés pour ce travail. Dans tous les villages on rencontre des seaux remplis d’eau pour abreuver les chameaux et les ânes. Mais Ides fut beaucoup plus étonné de voir sur les grandes routes un si grand nombre de passans et de voitures, et d’y entendre autant de bruit que dans les rues d’une ville bien peuplée. Entre plusieurs spectacles qu’on donna à l’ambassadeur, il rapporte des tours de force qui pourraient faire envie à nos voltigeurs d’Europe. Des Chinois soutenaient sur la pointe d’un bâton des boules de verre aussi grosses que la tête d’un homme, et les agitaient de différentes manières sans les laisser tomber ; ensuite dix hommes ayant pris une canne de bambou, longue d’environ sept pieds, la levèrent droite ; et tandis qu’ils la soutenaient dans cet état, un enfant de dix ans se glissa jusqu’au sommet, avec l’agilité d’un singe ; et, se plaçant sur le ventre à la pointe, il s’y tourna plusieurs fois en cercle, après quoi, s’étant levé, il se soutint sur un pied à la même pointe, et dans cette situation il se baissa jusqu’à saisir la canne de la main. Enfin, quittant prise, il battit d’une main contre l’autre, et s’élança légèrement à terre, où il fit d’autres exercices de la même agilité. Laurent Lange, autre envoyé du czar Pierre, rapporte un trait de l’empereur Khang-hi, qui montre combien ce prince honorait la vieillesse. On célébrait dans Pékin la fête de la nouvelle année ; il était arrivé à cette occasion plus de mille mandarins de toutes les provinces de l’empire pour se présenter à la cour et féliciter sa majesté impériale. Lange observe que l’ordre des mandarins contient cinq différens degrés. Ceux du premier rang furent admis dans la cour la plus intérieure du palais, d’où ils pouvaient voir, par la porte de la salle qui était ouverte, l’empereur assis sur son trône, et lui rendre leurs devoirs à genoux, avec les cérémonies établies par l’usage. Les mandarins de la seconde classe s’arrêtèrent dans la seconde cour, et les autres dans les cours suivantes, jusqu’à la cinquième. Le reste des officiers de l’empereur, qui n’étaient pas mandarins, demeura dans les rues en grand nombre, et rendit de là ses respects. Du plus distingué jusqu’au plus vil, ils étaient tous pompeusement vêtus en satin, orné de figures de dragons, de serpens, de lions, et même de paysages travaillés en or. Leur robe extérieure offrait sur le dos et sur la poitrine de petits carrés qui contenaient des oiseaux et d’autres bêtes en broderie : c’étaient les marques qui servaient à distinguer leurs emplois. Celles des officiers militaires étaient des lions, des léopards, des tigres, etc. Les savans et les docteurs de la loi avaient des paons, etc. Les envoyés de Russie et les jésuites furent reçus dans la première cour, entre les mandarins de la plus haute classe ; ils y trouvèrent dix éléphans, parés avec beaucoup de magnificence. Dans la troisième cour, c’est-à-dire entre les mandarins du troisième rang, on en faisait remarquer un qui finissait justement sa centième année, et qui était déjà revêtu de sa dignité lors de la conquête des Tartares. L’empereur lui envoya un de ses valets de chambre pour lui déclarer « qu’il aurait l’honneur d’être introduit dans la salle, et qu’à, son entrée l’empereur lui ferait l’honneur de se lever de son trône ; faveur néanmoins qu’il ne devait attribuer qu’à son âge, et qui ne regardait pas sa personne. » On remarque, en général, que personne n’est jaloux des honneurs rendus au grand âge. Il y a de la justice dans cette sorte de consolation : lorsqu’on a fourni une longue carrière, soit qu’elle ait été heureuse ou infortunée, qui peut nous dédommager d’avoir vécu ? Gemelli Carreri, docteur napolitain, étant du petit nombre des voyageurs qui ont fait le tour du monde, l’article qui le regarde ne sera traité que dans la dernière partie de cet ouvrage ; mais nous emprunterons de lui quelques particularités sur la Chine qu’on peut placer ici. Il parle, entre autres choses, de deux prodigieuses cloches qu’il vit à Nankin, et qui prouve que les Chinois savaient depuis long-temps fondre le métal en masses énormes. L’une, tombée à terre par l’excès de son poids, avait onze pieds de hauteur, et vingt-deux de circonférence. Sa forme était singulière : elle se rétrécissait par degrés jusqu’à la moitié de sa hauteur ; après quoi elle recommençait à s’élargir ; son poids était de cinquante mille livres, c’est-à-dire qu’elle pesait moitié plus que celle d’Erfurt ; elle passait pour ancienne trois cents ans avant Gemelli, qui voyageait à la fin du dix-septième siècle. L’autre était couchée sur le côté, à demi ensevelie dans un jardin : sa hauteur était de douze pieds, sans y comprendre l’anneau, et son épaisseur de neuf pouces ; on faisait monter sa pesanteur à quatre-vingt mille katis chinois, dont chacun fait vingt onces de l’Europe. Gemelli raconte des circonstances fort bizarres sur l’usage qu’on fait à Nankin des immondices : on y est souvent incommodé de l’odeur des excrémens humains qu’on porte au long des rues dans des tonneaux, pour amender les jardins, faute de fumier et de fiente d’animaux. Les jardiniers achètent plus cher les excrémens d’un homme qui se nourrit de chair que de celui qui vit de poisson ; ils en goûtent pour les distinguer : rien ne se présente si souvent sur les rivières que des barques chargées de ces ordures. Au long des routes on rencontre des endroits commodes, et proprement blanchis, avec des siéges couverts, où l’on invite les passans à se mettre à l’aise pour les besoins naturels : il s’y trouve de grands vases de terre qu’on place soigneusement par-dessous pour ne rien perdre. À Pékin, le P. Grimaldi, missionnaire jésuite, fit voir à Gemelli une ceinture jaune, dont l’empereur lui avait fait présent, de laquelle pendait un étui de peau de poisson, qui contenait deux petits bâtons, et les autres ustensiles dont les Chinois se servent à table. Un présent de cette nature est d’autant plus précieux à la Chine, qu’il s’attire le respect de tout le monde, et qu’à la vue de cette couleur chacun est obligé de se mettre à genoux et de baisser le front jusqu’à terre, pour attendre qu’il plaise à celui qui la porte de la cacher. Gemelli rapporte à cette occasion qu’un mandarin de Canton ayant prié un franciscain de lui faire présent d’une montre, et le missionnaire n’en ayant point à lui donner, le mandarin se trouva si offensé, qu’il publia une déclaration contre la religion chrétienne pour faire connaître qu’elle était fausse. Cette démarche ayant alarmé les chrétiens chinois, ils en informèrent le missionnaire, qui, dans le mouvement de son zèle, se rendit à la place publique, et déchira la déclaration. Le mandarin, irrité de sa hardiesse, le contraignit d’abandonner la ville. Dans cette conjoncture, le P. Grimaldi passant à Canton pour se rendre en Europe, le mandarin vint lui rendre ses respects, parce qu’on n’ignorait pas dans quel degré de faveur il était à la cour impériale. Il prit, pour le recevoir, le bout de sa ceinture jaune à la main ; et s’expliquant d’un air ferme, il lui reprocha d’avoir osé condamner la religion chrétienne lorsque l’empereur honorait les chrétiens d’une si haute faveur. Pendant son discours, le pauvre mandarin frappa si souvent la terre du front, qu’à la fin les autres missionnaires prièrent Grimaldi de ne pas l’humilier davantage. En lui ordonnant de se lever, le jésuite lui recommanda de traiter mieux les chrétiens à l’avenir ; sans quoi il le menaça de porter ses plaintes à sa majesté impériale, et de le faire punir sévèrement. Il n’y a que l’empereur, les princes du sang de la ligne masculine, et quelques autres que sa majesté honore d’une faveur particulière, à qui appartienne le droit de porter le jaune et une ceinture de cette couleur. Les princes de la ligne féminine en ont une rouge. À Nan-chan-fou, Gemelli visita un grand palais, qui se nomme en langue chinoise *l’École* ou *l’Académie de Confucius*. À l’entrée de la grande salle, un de ses domestiques, qui était chrétien, ne laissa point de s’agenouiller devant la statue de ce philosophe. Gemelli lui ayant reproché cette action comme une idolâtrie, sa réponse fut que les missionnaires la permettaient aux Chinois, à titre de témoignage purement extérieur de leur estime et de leur vénération pour un grand homme. Gemelli n’eut rien à lui répliquer. À Canton, un jour que Gemelli passait par la cour du gouverneur, il vit donner la bastonnade à un malheureux qui la recevait pour le crime d’un autre, dont il avait pris le nom dans cette vue. C’est un usage ordinaire entre les pauvres de la Chine de se louer pour souffrir la punition d’autrui ; mais ils doivent obtenir à prix d’argent la permission du geôlier. On assura Gemelli que cet abus avait été poussé si loin, que les amis de quelques voleurs, condamnés à mort, ayant engagé de pauvres malheureux à recevoir pour eux la sentence, sous prétexte qu’elle ne pouvait que les exposer à la bastonnade, ces coupables supposés, après avoir pris les noms et s’être chargés du crime des véritables brigands, avaient été conduits au dernier supplice. Cependant on découvrit ensuite cette odieuse trahison ; et tous ceux qui furent convaincus d’y avoir eu quelque part furent condamnés à mort.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre IV/Chapitre XI
Jean-François de La Harpe
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2019-10-10T16:46:20Z
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#### CHAPITRE XI. Histoire naturelle de la Chine. Description de la grande muraille. La vaste étendue de la Chine fait aisément concevoir que la température de l’air, les saisons, et l’influence des corps célestes, ne peuvent être partout les mêmes. Ainsi les provinces du nord sont très-froides en hiver, tandis que celles du sud sont toujours tempérées ; en été la chaleur est supportable dans les premières, tandis qu’elle est excessive dans les autres. La durée des jours et des nuits varie aussi suivant la latitude des lieux. À mesure qu’on avance vers le nord, les jours sont plus longs en été, et plus courts en hiver. L’inverse a lieu dans les provinces méridionales. En général, celles-ci l’emportent sur les autres par le degré de perfection que les végétaux de toute espèce y acquièrent. Mais on peut dire que dans tout l’empire l’air est fort sain ; cependant des provinces sont quelquefois désolées par des maladies que l’on attribue à l’humidité produite par le grand nombre de canaux, et aux exhalaisons des terres grasses et fécondes, qui sont encore amendées continuellement par un mélange des toutes sortes d’immondices. Magalhaens remarqua, dans le long séjour qu’il fit à la Chine, qu’avant le lever du soleil la plupart des canaux paraissent couverts d’un brouillard épais ; mais il se dissipe fort promptement. D’ailleurs la peste n’y est presque pas connue ; ce qu’il faut attribuer sans doute aux vents du nord qui soufflent de la Tartarie. Les Chinois ont la plupart des fruits qui croissent en Europe, et plusieurs autres qui nous sont inconnus ; mais la variété des mêmes fruits n’y est pas si grande. Ils n’ont, par exemple, que trois ou quatre sortes de pommes, sept ou huit sortes de poires, et autant de sortes de pêches. Ils n’ont pas de bonnes cerises, quoiqu’elles soient très-communes ; et tous ces fruits mêmes, si l’on excepte le raisin muscat et la grenade, ne sont pas comparables aux nôtres, parce que les Chinois ne sont pas aussi habiles que les Européens dans la culture des arbres : cependant leurs pêches valent celles de l’Europe ; ils en ont même une espèce beaucoup meilleure ; mais dans quelques provinces elles causent la dysenterie lorsqu’on en mange avec excès, et cette maladie est fort dangereuse à la Chine. Les abricots n’y seraient pas mauvais, si on leur donnait le temps de mûrir. Quoique le raisin y soit excellent, les Chinois n’en font pas de vin, parce qu’ils ignorent comment il faut s’y prendre : celui qu’ils boivent est extrait du riz. Ils en ont de rouge, de blanc et de pâle. Leur vin de coing est délicieux. L’usage de la Chine est de boire tous les vins très-chauds. Si l’on s’en rapporte à Navarette, il n’y a point d’olives à la Chine : le père Le Comte prétend qu’elles y sont différentes de celles de l’Europe. Lorsque les Chinois pensent à les cueillir, ce qu’ils font toujours avant qu’elles soient tout-à-fait mûres, ils ne les abattent point avec de longues perches, qui nuiraient aux branches et au tronc ; mais, faisant un trou dans le tronc de l’arbre, ils y mettent du sel, puis le bouchent ; et peu de temps après le fruit tombe de lui-même. Duhalde parle d’un arbre qui porte du fruit dont l’huile se nomme *tcha-yeou*, et qui, dans sa fraîcheur, est peut-être le meilleur de la Chine. La forme de ses feuilles, la couleur du bois, et quelques autres particularités lui donnent beaucoup de ressemblance avec le *vou-i-tcha*, ou le *tébohé* ; mais il en est différent par ses dimensions, ainsi que par ses fleurs et son fruit. Si le fruit est gardé après qu’il est cueilli, il en devient plus huileux ; cet arbre est de hauteur médiocre ; il croît sans culture sur le penchant des montagnes, et mêmes dans les vallées pierreuses. Son fruit est vert, d’une forme irrégulière, renfermant un noyau moins dur que celui des autres fruits. Entre les oranges qui portent le nom d’oranges de la Chine, on distingue plusieurs espèces excellentes, quoique les Portugais n’en aient apporté qu’une en Europe ; mais les Chinois font beaucoup plus de cas de celle qui est petite, et dont l’écorce est mince, unie et fort douce. La province de Fokien en produit une espèce dont le goût est admirable : elle est plus grosse, et l’écorce en est d’un beau rouge. Les Européens qui vont à la Chine conviennent tous qu’un bassin de ces oranges parerait les plus somptueuses tables de l’Europe. Celles de Canton sont grosses, jaunes, d’un goût agréable et fort saines. On en donne même aux malades, après les avoir fait cuire sur des cendres chaudes : on les coupe en deux, on les remplit de sucre, et l’on prétend que le jus est un excellent cordial. Il y en a d’autres qui ont le goût aigre, et dont les Européens font usage dans les sauces. Navarette en vit une espèce dont on fait une pâte sèche, en forme de tablette, qui est également saine et nourrissante : elle est fort estimée à Manille, d’où elle se transporte à Mexico, comme une conserve très-friande. Les limons et les citrons sont fort communs dans quelques provinces méridionales, et d’une grosseur extraordinaire ; mais les Chinois n’en mangent presque jamais ; ils ne les font servir qu’à l’ornement de leurs maisons, où l’usage est d’en mettre sept ou huit dans quelque vase de porcelaine, pour satisfaire également la vue et l’odorat. Cependant ces fruits sont très-bons au sucre, c’est-à-dire lorsqu’ils se sont bien candis. On fait aussi beaucoup de cas d’une sorte de limon qui n’a que la grosseur d’une noix ; il est rond, vert, aigrelet très-bon pour les ragoûts. L’arbre qui le porte se met dans des caisses pour l’ornement des cours, des salles et des maisons. Outre les melons de l’espèce des nôtres, on en distingue deux sortes à la Chine : l’un, qui est fort petit et jaune au dedans, a le goût si agréable, qu’il peut se manger avec l’écorce, comme une pomme ; l’autre est le melon-d’eau, dont la chair fondante et sucrée étanche la soif et n’est jamais nuisible, même dans les plus grandes chaleurs. Cependant ces deux espèces de melon ne sont pas si exquises que celle qui vient d’un canton de Tartarie nommé *Hami*, à une distance considérable de Pékin, et qui a la propriété de se garder cinq ou six mois dans toute sa fraîcheur. La Chine a d’autres fruits que les Européens ne connaissent que par les relations de leurs voyageurs, et qui paraissent y avoir été portés des îles voisines, tels que le *fanpo-le-mye*, ou l’ananas ; les *tcheou-kous*, ou les goyaves ; les *pa-tsians*, ou les bananes, etc. ; mais ils se trouvent dans d’autres pays, et nous nous bornons aux fruits qui ne croissent que dans l’empire de la Chine. Le *li-tchi* de la bonne espèce, car il y en a plusieurs, est à peu près de la forme d’une pomme, et d’un rouge ponceau. Son noyau est presque globuleux, tronqué à sa base, dur et lisse. Il est couvert d’une chair tendre, pleine de suc, d’une odeur excellente et d’un goût exquis, comparable au meilleur raisin muscat, mais qui se perd néanmoins en partie lorsque le fruit, en se séchant, se ride et noircit comme les pruneaux ; l’écorce est coriace, et ressemble à du chagrin ; mais elle est douce et unie en dedans. C’est le li-tchi, suivant Navarette, qui passe parmi les Chinois pour le meilleur des fruits. Quoiqu’il soit d’une abondance surprenante, il n’en est pas moins estimé. On le met ordinairement dans l’eau froide avant de le manger. Lorsque les Chinois s’en sont rassasiés, ils n’ont qu’à boire un peu d’eau pour sentir que leur appétit se renouvelle. L’arbre est gros, d’une fort belle forme, et s’élève à quinze ou dix-huit pieds de hauteur. Navarette ajoute qu’il en a vu à Bantam, près de Manille. Le Comte ne connaît pas en Europe de fruit dont le goût soit si délicieux ; mais il prétend que l’excès en est malsain, et que sa nature est si chaude, qu’il fait naître des pustules par tout le corps à ceux qui en mangent sans modération. Les Chinois le font sécher au four pour le conserver et le transporter ; ils s’en servent particulièrement dans le thé. Le long-yen, c’est-à-dire œil de dragon, est une autre espèce de li-tchi. L’arbre qui le porte est plus grand et plus beau que le précédent ; car Navarette dit qu’il est de la grosseur d’un noyer. Le fruit est plus petit que le li-tchi, de forme ronde, avec une écorce unie et jaunâtre ; la chair est blanche, aqueuse et d’un goût vineux. Quoique moins délicat que le li-tchi, on prétend qu’il est plus sain, et que jamais il ne fait de mal. Navarette prétend qu’on l’a nommé œil de dragon à cause d’une tache d’un beau noir qu’on voit sur son noyau, ce qui le fait ressembler aux yeux d’un dragon, tels qu’on les peint à la Chine. Il se vend sec dans tout l’empire ; et en le faisant bouillir, on en tire un suc agréable et nourrissant. Le fruit qui se nomme *tsé-tsé* croît dans presque toutes les parties de la Chine. On en distingue plusieurs espèces. Celui des provinces méridionales a le goût du sucre, et fond dans la bouche. L’écorce en est unie, transparente et d’un rouge luisant, surtout dans sa maturité. Il s’en trouve de la forme d’un œuf, mais il est ordinairement plus gros. Sa semence est noire et plate ; sa chair, qui est très-fondante, devient presque aqueuse lorsqu’on le suce par un bout : étant sec, il devient farineux comme nos figues ; mais avec le temps il se couvre d’une espèce de croûte sucrée qui lui donne un fumet délicieux. Les Portugais de Macao donnent à ce fruit le nom de figue, non pour sa forme, mais parce qu’en séchant il devient farineux et doux comme nos figues. L’arbre qui le porte prend une très-jolie forme lorsqu’il est greffé. La Chine en produit beaucoup, surtout dans la province de Honan. Il est de la grandeur d’un noyer médiocre, et ses branches ne s’étendent pas moins. Ses feuilles sont larges et d’un beau vert, qui se change pendant l’automne en un rouge agréable. Le fruit est à peu près de la grosseur d’une pomme, et prend un jaune éclatant lorsqu’il mûrit. Entre plusieurs espèces de *tsé-tsés*, il y en a dont l’écorce est plus mince, plus transparente et plus rubiconde. D’autres, pour acquérir un fumet plus fin, doivent mûrir sur la paille ; mais tous sont fort agréables à la vue et fort bons à manger. Le tsé-tsé ne mûrit pas à l’arbre avant le commencement de l’automne. L’usage commun est de le faire sécher comme les figues en Europe. Il se vend dans toutes les provinces de l’empire. En général, le goût en est excellent, et ne le cède point à celui de nos meilleures figues sèches. Celui de la province de Chen-si n’est pas moins bon, quoique l’espèce soit plus petite, et que l’arbre ne demande aucune culture. Malheureusement il ne croît qu’à la Chine, et nulle part avec tant d’abondance que dans la province de Chang-tong. Le sou-ping de Boim en doit être une espèce. On remarque une singularité dans l’arbre que les Chinois nomment *mui-chu*, et qui porte un petit fruit aigre que les femmes et les enfans aiment beaucoup : séché et mariné, il se vend comme un remède pour aiguiser l’appétit. L’arbre est fort gros : on est étonné de le voir en fleur vers le temps de Noël. Les Chinois nomment le fruit à pain, déjà décrit, *pa-lo-mye*. Le chi-tsé porte à Manille le nom de *chiqueis*, et celui de *figocaque* parmi les Portugais. C’est une grosse baie dont la chair est douce et agréable, et si molle dans sa maturité, qu’en y faisant un petit trou, on la suce entièrement. Elle est de la couleur d’un beau pavot rouge. Ce fruit mûrit vers le mois de septembre, et vient en abondance ; quelques-uns même seulement au mois de décembre. On fait sécher ce fruit au soleil, et on le sert sur toutes les tables. En le faisant tremper une nuit dans le vin, il se couvre d’une sorte de sucre qui se vend à part, et qui, mêlé avec de l’eau pendant l’été, donne une boisson fort agréable. On trouve dans les parties méridionales de la Chine un fruit qui se nomme à Manille *carambola*. Il est de la grosseur d’un œuf de poule, d’abord vert ; mais il prend la couleur du coing en mûrissant. Il se mange cru, a un goût très-agréable, et excite l’appétit. On le confit au sucre. L’arbre qui le produit fournit plusieurs variétés cultivées dans les jardins des pays intertropicaux, et fructifie deux fois l’année. Le bilimbi ressemble beaucoup au précédent ; mais il est plus petit dans toutes ses parties. Ses fruits ne se mangent pas crus, parce qu’ils sont trop acides ; mais on les fait cuire avec la viande et le poisson, auxquels ils communiquent un goût relevé et agréable. On en fait un sirop qui est très-rafraîchissant. On les confit au sucre, au vinaigre et au sel pour les adoucir. Un troisième carambolier a un fruit rond, légèrement sillonné, et à peine plus gros que la cerise. Ses fleurs ont une odeur suave, et une saveur légèrement acide. L’acidité des fruits est des plus agréables, et on en fait d’excellentes confitures dont le goût tient de celui de l’épine-vinette. La racine de cet arbre rend un suc laiteux et âcre quand on l’entame. L’ou-tong-chou est un grand arbre qui ressemble au sycomore. Ses feuilles sont longues, larges, et jointes par une tige d’un pied de longueur. Il pousse tant de branches et de touffes de feuilles, qu’il est impénétrable aux rayons du soleil. La manière dont il produit son fruit est fort singulière. Vers la fin du mois d’août, on voit sortir de l’extrémité de ses branches, au lieu de fleurs, de petites touffes de feuilles, qui sont plus blanches et plus molles que les autres : elles n’ont pas non plus tant de largeur. Il s’engendre sur les bords de chaque feuille trois ou quatre petits grains, de la grosseur d’un pois, qui contiennent une substance blanche, dont le goût approche de celui de la noisette avant sa maturité. Rien n’est égal à cet arbre pour l’ornement d’un jardin. Dans la province de Yun-nan, vers le royaume d’Ava, on trouve l’arbre qui produit la casse. Les Chinois l’appellent *chan-kotse-chu*, c’est-à-dire l’arbre au long fruit, parce que ses cosses sont beaucoup plus longues que celles qu’on voit en Europe. La Chine ne produit pas d’autre épice qu’une espèce de poivre nommé *hoa-tsiao*. C’est l’écorce d’un grain de la grosseur ordinaire d’un poids, mais trop fort et trop âcre pour être employé. Sa couleur est grise et mêlée de quelques filets rouges. La plante qui le produit croît dans quelques cantons, en buissons épais, et ailleurs en arbre assez haut. Ce fruit est moins piquant et moins agréable que le poivre, et ne sert guère qu’aux pauvres gens pour assaisonner les viandes. En un mot, il n’a rien de comparable au poivre des Indes orientales, que les Chinois se procurent par le commerce, en aussi grande abondance que s’il croissait dans leur pays. Lorsque le poivre de la Chine est mûr, le grain s’ouvre de lui-même, et laisse voir un petit noyau de la noirceur du jais, qui jette une odeur forte et nuisible à la tête. On est obligé de le cueillir par intervalle, tant il serait dangereux de demeurer long-temps sur l’arbre. Après avoir exposé les grains au soleil, on jette la pulpe intérieure, qui est trop chaude et trop forte, et l’on n’emploie que l’écorce. Outre les arbres qui produisent le bétel, dont l’usage est fort commun dans les provinces méridionales, on trouve dans celle de Quang-si, et dans le district de Tsin-cheou-fou, particulièrement sur la montagne de Pé-tche, une espèce de cannelle, mais moins estimée, même à la Chine, que celle qu’on y apporte du dehors. Sa couleur tire plus sur le gris que sur le rouge, qui est celle de la bonne cannelle de Ceylan. Elle est aussi plus épaisse, plus âpre et moins odorante ; et il s’en faut bien qu’elle ait la même vertu pour fortifier l’estomac et pour ranimer les esprits. On ne peut nier cependant qu’elle n’ait les qualités de la cannelle, quoique dans un moindre degré de perfection. L’expérience en est une preuve sans réplique ; on en trouve même quelquefois de plus piquante au goût que celle qui vient des Indes, où l’on assure qu’elle prend aussi une couleur grise quand elle est trop long-temps à sécher. Le camphrier, que les Chinois appellent *chang-tcheu*, est un arbre assez élevé, d’un port élégant, et qui a un joli feuillage ; mais le camphre qu’on en tire a quelque chose de grossier, et n’approche pas de celui de Bornéo : on fait des ustensiles domestiques de son bois : son odeur est si forte, que sa sciure, jetée sur les lits, en chasse les punaises ; et l’on prétend que, dans les endroits où il croît, ces incommodes animaux ne sont pas connus à cinq lieues à la ronde. Un missionnaire qui avait demeuré long-temps à Bornéo, d’où vient le meilleur camphre, apprit à Navarette la méthode qu’on emploie pour le recueillir. Avant le lever du soleil, il transsude du tronc et des branches de l’arbre, de petits globules d’un suc clair qui sont dans un mouvement continuel comme le vif-argent : on secoue fortement les branches pour le faire tomber sur des toiles étendues ; il s’y congèle : on le met ensuite dans des boîtes de bambou, où il se conserve. Aussitôt que le soleil paraît, tout ce qui est resté sur l’arbre disparaît. Les habitans de Bornéo, qui gardent leurs morts pendant plusieurs jours avant de les ensevelir, se servent de camphre pour empêcher que la chaleur ne les corrompe : ils placent le corps sur une chaise qui est ouverte par le bas, et de temps en temps ils lui soufflent du camphre dans la bouche avec un tuyau de bambou ; en peu de temps le camphre pénètre jusqu’à l’autre extrémité du cadavre, et le préserve ainsi de la corruption. Le camphre de Bornéo et de Sumatra n’est pas le même que celui du Japon et de la Chine. Mais parmi les arbres capables d’exciter l’envie des Européens, la Chine en a quatre principaux : 1o. l’arbre au vernis ; 2o. l’arbre à l’huile ; 3o. l’arbre au suif ; 4o. l’arbre à la cire blanche. L’arbre au vernis *tsi-chu*, en chinois, est une espèce de badamier (*terminelia vernix*). Il n’est ni gros, ni grand, ni fort branchu : son écorce est blanchâtre ; ses feuilles sont allongées, étroites et luisantes ; le suc laiteux nommé *tsi*, qu’il distille goutte à goutte, ressemble assez aux larmes du térébinthe ; il rend beaucoup plus de liqueur si on lui fait des incisions ; mais il périt plus tôt. On trouve le tsi-chu en abondance dans les provinces de Kiang-si et de Sé-tchuen ; mais les plus estimés sont ceux du district de Kan-tcheou, une des villes les plus méridionales du Kiang-si ; le vernis ne doit point être tiré avant que les arbres aient atteint l’âge de sept ou huit ans : celui qu’on tire plus tôt est moins bon pour l’usage. Le tronc des plus jeunes arbres d’où l’on commence à le tirer n’a pas plus d’un pied chinois de circonférence ; on prétend que le vernis qu’ils donnent est meilleur que celui des arbres plus gros et plus vieux ; mais ils en rendent beaucoup moins ; les marchands savent remédier à cet inconvénient ; car ils mêlent le produit des uns et des autres. On voit peu de tsi-chu qui aient plus de quinze pieds de haut ; et lorsqu’ils parviennent à cette hauteur, la circonférence du tronc est d’environ deux pieds et demi ; son écorce est couleur de cendre. Comme la multiplication par les fruits est trop lente, on a recours aux marcottes. Au printemps, lorsque l’arbre commence à pousser, on choisit le rejeton qui promet le plus, entre ceux qui sortent, non des branches, mais du tronc ; et lorsqu’il est de la longueur d’un pied, on le couvre d’une terre jaune. Cette enveloppe doit commencer deux pouces au-dessus du point où la branche sort du tronc, et s’étendre quatre ou cinq pouces plus bas ; elle doit en avoir au moins trois d’épaisseur : on la serre fortement, et on la couvre d’une natte pour la garantir de la pluie et des injures de l’air : on la laisse dans cet état depuis l’équinoxe du printemps jusqu’à celui de l’automne ; alors on ouvre un peu l’enveloppe de terre, pour examiner les filets des petites racines que la branche a produites : si la couleur de ses filets est jaunâtre ou rougeâtre, il est temps d’enlever la branche : on la coupe adroitement contre le tronc en prenant bien garde de ne la pas blesser, et on la plante ; mais si les filets sont blancs, c’est une marque qu’ils sont encore trop tendres ; et dans ce cas, on referme l’enveloppe, et l’on remet l’opération de détacher la branche au printemps suivant. Au reste, soit qu’on choisisse le printemps ou l’automne pour la planter, on doit mettre beaucoup de cendre dans le trou, si l’on veut la préserver des fourmis qui dévorent, dit-on, les racines encore tendres, ou qui en tirent du moins la sève. Ces arbres ne distillent le vernis qu’en été ; ils n’en donnent point en hiver ; et celui qu’ils distillent au printemps ou dans l’automne est toujours mêlé d’eau : d’ailleurs ils n’en produisent que pendant la nuit. Pour le tirer de l’arbre, on fait autour du tronc plusieurs incisions horizontales, plus ou moins profondes, suivant son épaisseur. La première rangée de ces incisions ne doit être qu’à sept pouces de terre ; la seconde se fait à la même distance que la première et de sept en sept pouces, non-seulement jusqu’au sommet du tronc, mais encore à toutes les branches qui sont assez grosses pour en recevoir. On emploie pour cette opération un petit couteau dont la lame est recourbée en arrière. Les incisions ne doivent pas se faire non plus en ligne droite, mais un peu de biais, et ne pas pénétrer plus profondément que l’écorce. L’ouvrier, en les faisant d’une main, y pousse de l’autre le bord d’une écaille aussi avant qu’il est possible, c’est-à-dire environ un demi-pouce de la Chine ; ce qui suffit pour soutenir une coquille beaucoup plus grande que celles de nos plus grosses huîtres. Les incisions se faisant le soir, on recueille le lendemain au matin la résine qui a coulé dans les coquilles, et le soir on les remet dans les mêmes incisions ; ce qui se continue jusqu’à la fin de l’été. Ordinairement les propriétaires des arbres ne se donnent pas la peine de recueillir eux-mêmes le vernis ; ils louent leurs arbres à des marchands pour la saison ; et le prix est d’environ deux sous et demi le pied : les marchands ont des paysans à gage qui se chargent de tous les soins pour une once d’argent, lorsqu’ils se nourrissent à leurs propres frais, ou pour six liards par jour avec la nourriture. Un seul paysan suffit pour l’exploitation de cinquante arbres. On pense généralement que cette liqueur, tirée à froid, a certaines qualités vénéneuses, dont on ne prévient les dangereux effets qu’en évitant soigneusement d’en respirer les exhalaisons, quand on la verse d’un vase dans un autre, ou qu’on l’agite. Elle demande les mêmes précautions lorsqu’on la fait bouillir. Comme les marchands sont obligés de pourvoir à la sûreté de leurs ouvriers, ils ont un grand vaisseau rempli d’huile, dans lequel on fait bouillir une certaine quantité de filamens charnus qui se trouvent dans la graisse du porc, et qui demeurent après que la graisse est fondue : la proportion est d’une once de filamens pour une livre d’huile. Lorsque les ouvriers vont placer les coquilles dans les troncs, ils portent avec eux un peu de cette huile, dont ils se frottent le visage et les mains ; et le matin, après avoir recueilli le vernis, ils se frottent encore plus soigneusement. Après le dîner, ils se lavent le corps avec de l’eau chaude où l’on a fait bouillir une certaine quantité de peaux de châtaignes, d’écorce de sapin, de salpêtre cristallisé et d’une sorte de blette, herbe qui se mange à la Chine et aux Indes. Le bassin où l’on se lave doit être d’étain, parce que le cuivre a ses dangers. Pendant que les ouvriers travaillent aux arbres, ils doivent avoir la tête couverte d’un sac de toile, lié autour du cou, sans autre ouverture que deux trous pour les yeux. Ils portent devant eux une espèce de tablier composé d’une peau de daim, qui est suspendu à leur cou avec des cordons, et lié autour de la ceinture ; ils ont des bottines et des gants de la même peau. Lorsqu’ils vont recueillir la liqueur, ils s’attachent à la ceinture un vaisseau de cuir de vache, dans lequel ils vident toutes les écailles, en grattant avec un petit instrument de fer. Au pied de l’arbre est un panier où l’on dépose les écailles jusqu’au soir. Pour faciliter le travail, les propriétaires ont soin que les arbres ne soient pas plantés trop loin les uns des autres ; et lorsque le temps de recueillir la liqueur est arrivé, on place entre eux un grand nombre de gaules, qui, étant attachées avec des cordes, servent comme d’échelles pour y monter. Le marchand a toujours dans sa maison un grand vaisseau de terre placé sous une table de bois. Sur cette table est un drap mince, dont les quatre coins sont attachés à des anneaux. On l’étend négligemment pour y jeter le vernis, et lorsque les parties fluides l’ont pénétré, on le tord pour en exprimer le reste, qui se vend aux droguistes, et qui sert quelquefois en médecine. Ces marchands sont fort satisfaits lorsque de mille arbres on a tiré dans une nuit vingt livres de vernis. On verse les vaisseaux qui le contiennent dans des seaux de bois, calfatés en dehors, dont les couvercles sont bien attachés avec des clous. Une livre de vernis se vend dans sa fraîcheur environ quarante sous, et le prix augmente à mesure que le lieu est plus éloigné. Outre la propriété d’embellir les ouvrages, le vernis chinois a celle de conserver le bois et de le garantir de l’humidité. Il prend également toutes sortes de couleurs, et lorsqu’il est bien appliqué, le changement d’air ou d’autres causes ne lui font rien perdre de son lustre. La manière de l’appliquer a déjà été écrite. Comme le vernis demande à être quelquefois exposé dans des lieux humides et même trempé dans l’eau, on ne s’en sert qu’à de petits ouvrages que l’on peut manier et tourner à son gré. Si dans les bâtimens, par exemple, dans la grande salle impériale, dans l’appartement de l’empereur, et dans d’autres édifices de la Chine, on voit de grosses colonnes vernissées, ce n’est pas de vrai vernis qu’elles sont enduites ; on y emploie une autre substance qui se nomme *tong-yeou*, et qui vient de l’arbre que l’on va décrire. Cet arbre porte le nom de *tong-chu*. Vu d’un peu loin, il ressemble tant au noyer par sa forme, la couleur de l’écorce, la largeur et le contour des feuilles, la figure et la disposition des fruits, qu’on s’y méprend facilement. Ses noix sont remplies d’une huile assez épaisse, et d’une pulpe spongieuse qu’on presse pour en tirer l’huile dont elle est imbibée. Suivant l’expérience qu’on en a faite, elle participe beaucoup de la nature du vernis. Pour la mettre en œuvre, on la fait cuire avec de la litharge, et l’on y mêle la couleur qu’on désire. Souvent on l’applique sur le bois sans aucun mélange, pour le préserver seulement de l’humidité. On s’en sert aussi pour enduire les carreaux qui forment les planchers des appartemens. Elle les rend très-luisans ; et si l’on a soin de le laver de temps en temps, il conserve fort bien son lustre. Le pavé des appartemens de l’empereur et des grands est enduit de cette huile. Lorsqu’on veut faire un ouvrage achevé, l’on commence par couvrir les colonnes et la boiserie de la même pâte que l’on a décrite en parlant de la manière d’appliquer les vernis. On laisse sécher le tout jusqu’à un certain degré ; ensuite, ayant mêlé dans l’huile telle couleur qu’on veut, on la fait bouillir comme à l’ordinaire, et on l’applique avec les brosses suivant le dessein qu’on s’est formé. On dore quelquefois les moulures, les ouvrages de sculpture, et tout ce qui est en relief. Mais indépendamment du secours de la dorure, l’éclat et le lustre de ces ouvrages ne le cèdent guère au vernis que les Chinois nomment *tsi*. Comme le tong-yeou est à bon marché, et qu’au contraire le tsi est assez cher, les marchands ont coutume de mêler dans le tsi une grande quantité de tong-yeou, sous prétexte qu’il en faut un peu pour que le tsi se délaie, et s’étende plus facilement. C’est avec le tong-yeou qu’on prépare une espèce de drap dont on se sert en Chine, comme nous de nos toiles cirées ; mais les habits qui se font de ces étoffes ne peuvent servir que dans les provinces septentrionales. En un mot, le tong-chu est un arbre des plus utiles à la Chine, et ne le serait pas moins en Europe, s’il y était apporté. Les botanistes l’ont nommé *driandra oleifera*. Mais la nature a peu d’arbres aussi singuliers que l’arbre au suif, nommé *ou-kieou-mou* par les Chinois ; il est fort commun dans les provinces de Che-kiang et de Kiang-si, croît sur le bord des ruisseaux, et s’élève à la hauteur de nos poiriers ; les plus grands ressemblent au cerisier par le tronc et les branches, et au bouleau par ses feuilles, qui cependant ne sont pas dentées. Elles sont d’un vert foncé et assez lisses par-dessus, blanchâtres par-dessous. Elles naissent vers l’extrémité des rameaux allongés et flexibles, et sont supportées par des pétioles fort longues et minces ; elles se recourbent généralement dans le sens de leur longueur, et, avant leur chute, c’est-à-dire vers les mois de novembre et de décembre, rougissent comme les feuilles de vigne et de poirier. L’écorce est d’un gris blanchâtre ; elle est assez unie ; le tronc est court, la tête arrondie et un peu touffue. Le fruit croît en grappes droites à l’extrémité des branches. Il consiste en une capsule, ou coque brune, dure et ligneuse, que les Chinois nomment *yen-kiou*, un peu rude et de figure triangulaire, mais dont les angles sont arrondis à peu près comme le petit fruit rouge du fusain, que nous appelons *bonnet de prêtre*. Ces coques ou capsules sont partagées en trois loges contenant chacune une graine de la grosseur d’un pois, et qui est enveloppée dans une substance blanche, ferme et semblable au suif. Lorsque la coque commence à s’ouvrir, la graine se montre et fait un très-bel effet à la vue, surtout en hiver. L’arbre est alors couvert de petites grappes blanches, qu’on prendrait dans l’éloignement pour autant de bouquets. Le suif qui enveloppe le fruit se brise aisément dans la main, et se fond avec la même facilité. Il s’en exhale une odeur de graisse qui ressemble beaucoup à celle du suif commun. La méthode ordinaire pour séparer le suif du fruit, est de broyer ensemble la coque et la graine ; ensuite on les fait bouillir dans l’eau, on écume la graisse ou l’huile à mesure qu’elle s’élève, et lorsqu’elle se refroidit, elle se condense d’elle-même comme le suif. Sur dix livres de cette graisse on en met quelquefois trois d’huile de lin, pour la rendre plus molle et plus flexible ; ensuite on trempe les chandelles dans de la cire du pe-la-chu, ce qui forme autour du suif une espèce de croûte qui l’empêche de couler. Les chandelles qu’on en fait sont d’une blancheur extrême. On en fait aussi de rouges, en y mêlant du vermillon. On tire aussi de la graine de l’huile pour les lampes. Les chandelles de la Chine seraient aussi bonnes que les nôtres, s’ils prenaient soin, comme nous, de purifier la matière dont ils les font. Mais, comme ils ne s’en donnent pas la peine, l’odeur en est plus forte, la fumée plus épaisse, et la lumière beaucoup moins vive. Les mèches dont ils se servent contribuent aussi à augmenter ce désagrément. Au lieu d’y employer le coton si commun chez eux, ils le remplacent par une petite baguette de bois sec et léger, entourée d’un filet de moelle de jonc très-poreux, et fort propre à filtrer les parties liquéfiées du suif que le feu attire, et qui entretiennent la lumière. Ces chandelles chinoises sont épaisses et pesantes ; elles fondent aisément lorsqu’on y touche avec la main. Comme la mèche est solide, et qu’en brûlant elle se change en charbon assez dur, il n’est pas aisé de la moucher ; aussi les Chinois ont-ils des ciseaux faits exprès. Le quatrième arbre, qui se nomme *pé-la-chu*, c’est-à-dire l’arbre à la cire blanche, n’est pas tout-à-fait si haut que l’arbre au suif. Il en diffère aussi par la couleur de son écorce, qui est blanchâtre, et par la figure de ses feuilles, qui sont plus longues que larges. De petits vers s’attachent à ces feuilles, s’en enveloppent, et y forment en peu de temps des rayons de cire un peu plus petits que les rayons de miel faits par les abeilles. Cette cire, qui est fort dure et fort luisante, se vend beaucoup plus cher que la cire des abeilles. Les vers une fois accoutumés aux arbres d’un canton ne les quittent jamais sans quelque cause extraordinaire. Mais s’ils les abandonnent, c’est pour n’y revenir jamais. Il faut alors s’en procurer d’autres, en les achetant des marchands qui font ce commerce. Suivant Magalhaens, le ver qui produit la cire n’est pas plus gros qu’une puce ; mais il est actif et vigoureux. Il perce avec une vitesse surprenante, non-seulement la peau des hommes et des bêtes, mais les branches et le tronc même des arbres. Il y dépose ses œufs. On les en tire ; et, après les avoir gardés soigneusement, on les voit devenir verts au printemps. Les plus estimés sont ceux de Chan-tong, que les habitans de cette province vendent dans celle de Hou-quang, d’où vient la meilleure cire. Au commencement du printemps, on applique ces insectes aux racines des arbres ; ils montent le long du tronc pour prendre possession des branches, et pénétrant jusqu’à la moelle, qu’ils préparent d’une manière qui leur est propre, ils en ont fait une cire aussi blanche que la neige. Ensuite ils la font entrer dans les trous qu’ils ont creusés, et qu’ils remplissent jusqu’à la surface, où, venant à se congeler par l’air, elle prend la forme de glaçons, jusqu’à ce qu’elle soit recueillie et mise en pains pour la vente. Les pé-la-chus, dans la province de Hou-quang, sont de la grandeur du châtaignier. Ceux de Chan-tong sont petits. À ces quatre arbres si utiles, il convient d’ajouter le kou-chu, qui ressemble au figuier, soit par le bois de ses branches, soit par ses feuilles, qui sont néanmoins plus grandes, plus épaisses, et plus rudes au toucher par-dessus ; au lieu que par-dessous elles sont fort douces, à cause d’un duvet court et fin dont elles sont couvertes. Elles varient beaucoup entre elles pour la forme. Le kou-chu pousse ordinairement de sa racine plusieurs tiges en forme de buisson. Quelquefois il n’y en a qu’une seule. On en voit dont le tronc est droit, rond, et dont la grosseur est de plus de neuf à dix pouces de diamètre. Cet arbre rend un lait dont les Chinois se servent pour appliquer l’or en feuilles. Ils font au tronc de l’arbre des incisions horizontales ou perpendiculaires, dans lesquelles ils insèrent le bord d’une coquille ou d’un petit godet qui reçoit le lait. Ils le ramassent et s’en servent avec le pinceau pour tracer la figure qu’ils veulent sur le bois ou sur d’autres matières, et appliquent aussitôt la feuille d’or. Elle s’y attache si ferme, qu’elle ne s’en détache jamais. Un des arbustes les plus utiles de la Chine est celui qui porte le coton : les laboureurs le sèment dans leurs champs le jour même qu’ils ont moissonné leurs grains, se contentant de remuer la surface de la terre avec un râteau. Quand cette terre a été humectée par la pluie ou par la rosée, il en sort peu à peu un arbrisseau d’environ deux pieds de haut. Les fleurs paraissent au mois d’août ; elles sont ordinairement jaunes, et quelquefois rouges. Il leur succède un petit bouton qui croît en forme de capsule de la grosseur d’un œuf. Le quarantième jour après la fleur, cette capsule s’ouvre d’elle-même ; et se fendant en trois ou quatre endroits, elle laisse voir trois ou quatre petites enveloppes de coton d’une blancheur extrême, et de la figure des coques de vers à soie ; elles sont attachées au fond de la capsule ouverte, et recouvrent la graine. Il est temps alors d’en faire la récolte ; néanmoins, quand il fait beau temps, on laisse le fruit exposé au soleil pendant deux ou trois jours de plus. La chaleur le fait enfler, et le profit en est plus grand. Comme toutes les fibres du coton sont fortement attachées aux semences, on se sert d’une espèce de rouet pour les séparer. Cette machine est composée de deux rouleaux fort polis, l’un de bois, et l’autre de fer, de la longueur d’un pied, et d’un pouce d’épaisseur. Ils sont placés si près l’un de l’autre, qu’il ne paraît aucun vide entre deux. Tandis que d’une main on donne le mouvement au premier rouleau, et du pied au second, l’autre main leur présente le coton, qui, attiré par le mouvement, passe d’un côté de la machine, tandis que la graine, nue et dépouillée, reste de l’autre. On le carde ensuite, on le file, et on le met en œuvre. L’arbriseau qui porte le thé mérite avec raison la préférence que les Chinois lui donnent sur tous les autres, parce qu’il n’y en a point dont ils fassent tant d’usage, ni dont ils tirent tant d’utilité. Le nom de *thé* nous est venu du patois qui se parle dans la province de Fo-kien. Dans le reste de l’empire, on se sert du mot *tcha*, comme les Portugais. L’arbrisseau à thé croît spontanément au Japon comme à la Chine. Il est toujours vert, et se plaît dans les plaines basses, sur les collines, et les revers de montagnes qui jouissent d’une température douce. Les terres sablonneuses et trop grasses ne lui conviennent pas. On pourrait peut-être le naturaliser en Europe, car on en cultive beaucoup dans des provinces de la Chine où il fait aussi froid qu’à Paris. On le trouve dans tous les jardins de botanique et les principales pépinières de l’Europe ; il y fleurit constamment, et y donne quelquefois de bonnes graines. Le froid des hivers du climat de Paris le fait périr, mais il prospère en pleine terre dans le midi de la France. On soupçonne que les Chinois ont souvent trompé les Européens qui leur demandaient des graines de thé ; ils leur vendaient des graines de camélia avec lesquelles ils ont beaucoup de ressemblance. Il est probable aussi que la difficulté de faire germer en Europe les graines de thé venues de la Chine tient à ce qu’étant sujettes à rancir promptement, elles demandent, pour lever, à être mises en terre presque aussitôt qu’elles ont été cueillies. Les botanistes placent le thé dans la famille des orangers ou hespéridées. On a pensé d’abord que le thé vert et le thé-bout étaient deux espèces distinctes ; mais les voyageurs modernes, qui ont vu ces deux plantes à la Chine et au Japon, ne les regardent que comme des variétés de la même espèce. L’arbrisseau croît lentement ; il n’a acquis toute sa croissance qu’à l’âge de six ou sept ans. Il est alors élevé de quatre ou cinq pieds, quelquefois davantage. Sa racine est noire, ligneuse, traçante et rameuse ; sa tige se divise en plusieurs branches irrégulières ; elle est revêtue d’une écorce mince, sèche et grisâtre, celle de l’extrémité des rejetons tire un peu sur le vert. Le bois est assez dur et plein de fibres, la moelle petite et fort adhérente au bois. Les branches sont garnies irrégulièrement de feuilles attachées à un pétiole fort mince. Lorsque ces feuilles ont toute leur crue, elles ressemblent en substance, en figure, en couleur et en grandeur, à celles du griottier ; mais, dans leur jeunesse, et à l’époque où on les cueille encore tendres pour s’en servir, elles approchent davantage des feuilles du fusain commun. Si l’on en excepte la couleur, elles sont en grand nombre, d’un vert foncé, dentées en scie, et disposées alternativement sur les rameaux. De l’aisselle des feuilles naissent les fleurs, tantôt solitaires, tantôt réunies deux à deux ; elles ont un diamètre d’un pouce ou un peu plus ; leur odeur est faible, leur couleur blanche, et pour la forme elles ne ressemblent pas mal aux roses sauvages. Leur calice subsiste jusqu’à la maturité du fruit. La corolle est composée de cinq à six pétales orbiculaires, concaves ; quelquefois elle en a neuf, dont les trois extérieurs sont plus petits. Les étamines sont très-nombreuses. Il succède à la fleur une capsule coriace, tantôt simplement sphérique, tantôt formée de deux et plus souvent de trois globes adhérens, et dans chacun desquels se trouve une espèce de noix ronde et anguleuse renfermant une amande qui donne de l’huile. Les Chinois, dans la province de Fo-kien, emploient cette huile en aliment, et dans les peintures siccatives. On ne peut propager le thé qu’en le semant. Indépendamment des lieux où on le cultive pour en recueillir les feuilles, on l’emploie aussi comme une plante commune, à clore et séparer les jardins et les vergers. On distingue dans le commerce un grand nombre de sortes de thés qui portent différens noms, suivant les diverses provinces. Cependant, à ne juger que d’après leurs propriétés, toutes ces sortes peuvent être réduites à quatre : le *song-lo-tcha*, le *vou-i-tcha*, le *pou-eul-tcha*, et le *lo-ngan-tcha*. Le song-lo-tcha, qui est le thé vert, tire ce nom d’une montagne de la province de Kiang-nan, dans le district de Hoeï-tcheou-fou : elle n’est ni haute ni étendue ; mais elle est entièrement couverte de ces arbrisseaux qu’on y cultive sur son penchant, de même qu’au bas des montagnes voisines. Ils se plantent à peu près comme la vigne, et on les empêche de croître, sans quoi ils s’élèveraient jusqu’à six à sept pieds de hauteur ; il faut même les renouveler tous les quatre ou cinq ans, autrement la feuille devient grossière, dure et âpre. C’est cette espèce de thé qui se présente ordinairement dans les visites. Il est extrêmement corrosif. Le sucre qu’on y mêle en Europe peut en corriger un peu l’âcreté ; mais à la Chine, où l’usage est de le boire pur, l’excès en serait nuisible à l’estomac. Le vou-i-tcha, que nous appelons *thé-bohé*, ou *thé-bout*, croît dans la province de Fo-kien, et tire son nom de la montagne de Vou-i-tchan. Il n’a aucune qualité qui puisse nuire à l’estomac le plus faible. Aussi est-il plus généralement recherché dans tout l’empire pour l’usage. Il ne s’en trouve guère de bon dans les provinces du nord, où l’on ne vend ordinairement que de celui qui a les feuilles déjà grosses : on distingue trois sortes de thé vou-i-tcha, dans les lieux où il se recueille. Le premier est de la feuille des arbrisseaux les plus récemment plantés ; ou, comme les Chinois s’expriment, de la première pointe des feuilles ; c’est ce qu’ils appellent *mao-tcha* : on ne l’emploie guère que pour faire des présens, ou pour l’envoyer à l’empereur. Le second est des feuilles plus avancées, et c’est celui qui se vend sous le nom de *vou-i-tcha*. Les feuilles qui restent sur l’arbuste, et qu’on laisse croître dans toute leur grandeur, font la troisième sorte, qui est à fort bon marché. Quelques auteurs ont cru, à tort, que l’on en faisait une autre sorte qui, disait-on, n’était composée que de la fleur même ; mais c’était le bourgeon des feuilles prêtes à se développer ; on ajoutait qu’il fallait le commander exprès, et que le prix en était excessif. Les missionnaires géographes s’en étant procuré une petite quantité par le crédit de quelques mandarins, ne remarquèrent point de changement sensible dans l’infusion, soit pour la couleur, soit pour le goût. Le thé impérial est celui que nous avons nommé avec les Chinois *mao-tcha*. La livre se vend environ cinquante sous près des montagnes de Song-lo et de Vou-i. Tous les autres thés de la Chine peuvent être compris sous ces deux espèces, quoiqu’ils soient distingués par des noms différens. La préparation des feuilles du thé est longue, et exige beaucoup d’attentions minutieuses. Quand le temps de les cueillir est arrivé, ceux qui ont un grand nombre d’arbrisseaux louent des ouvriers à la journée, exercés à cette récolte ; car les feuilles ne doivent pas être arrachées à pleines mains, mais détachées une à une et avec soin. Un homme peut en ramasser dix à douze livres par jour. Plus on tarde, plus la récolte est forte ; mais nous avons déjà vu que l’on n’obtient la quantité qu’aux dépens de la qualité, parce que le meilleur thé se fait avec les plus petites feuilles et les plus nouvellement écloses. Cependant on ne les cueille pas toutes à la fois ; mais on en fait communément trois récoltes, à trois époques différentes. La première a lieu à la fin de février ou au commencement de mars. L’arbrisseau ne porte alors que peu de feuilles à peine développées, et n’ayant guère alors plus de deux à trois jours de crue ; elles sont gluantes, petites, tendres, et réputées les meilleures de toutes ; ce sont celles que l’on réserve pour l’empereur et les grands de sa cour. Elles portent, par cette raison, le nom de *thé impérial*. On l’appelle aussi quelquefois *fleur du thé*. C’est sans doute cette dernière dénomination qui a donné lieu à l’erreur que nous avons signalée plus haut. Selon Kœmpfer, les fleurs de thé piquent vivement la langue, et ne peuvent être prises ni en infusion ni autrement. La seconde récolte, qui est la première de ceux qui n’en font que deux par an, commence à la fin de mars ou dans les premiers jours d’avril. Les feuilles sont alors plus grandes, et n’ont pas perdu de leur saveur. Quelques-unes sont parvenues à leur perfection ; d’autres ne sont qu’à moitié venues ; on les cueille indifféremment ; mais dans la suite, avant de leur donner la préparation ordinaire, on les range dans diverses classes, selon leur grandeur et leur qualité. Les feuilles de cette récolte qui n’ont pas encore toute leur crue approchent de celles de la première, et on les vend sur le même pied ; c’est par cette raison qu’on les tire avec soin, et qu’on les sépare des plus grandes et des plus grossières. Enfin la troisième récolte, qui est la dernière et la plus abondante, se fait un mois après la seconde, et lorsque les feuilles ont acquis toute leur dimension et leur épaisseur. Quelques personnes négligent les deux premières, et s’en tiennent uniquement à celles-ci. Les feuilles qu’elle fournit sont pareillement triées, et l’on en compose trois classes. La troisième comprend les feuilles les plus grossières, qui ont deux mois entiers de crue, et qui composent le thé que le simple peuple boit ordinairement. La qualité des feuilles du thé tient aussi à leur position sur la plante. Les feuilles des extrémités des branches et d’en haut sont les plus tendres ; celles du milieu de l’arbuste le sont moins ; celles qui croissent en bas sont grossières. La couleur des feuilles dépend du temps où elles sont cueillies ; elles sont vert-clair au commencement du printemps, et vert-plombé au milieu, et vert-noirâtre à la fin de cette saison. Lorsqu’on a cueilli le thé, avec le plus grand soin et la plus grande propreté, on le place sur une platine de fer ou de cuivre, chauffée préalablement dans un four ; on la remue sans cesse avec la main, jusqu’à ce que la chaleur ait été répartie également. Pendant cette demi-cuisson, il sort des feuilles un suc verdâtre, qui coule sur la platine ; alors on répand le thé sur une natte, et on le roule avec la paume de la main, jusqu’à ce que les feuilles paraissent frisées ; ensuite on les place sur la platine qui a été lavée à l’eau bouillante, séchée et remise au four. On répète cette opération plusieurs fois, en diminuant graduellement le feu, jusqu’à ce que le thé soit entièrement privé d’humidité : alors on l’enferme dans de grands vases de porcelaine ou dans des boîtes d’étain. Cette méthode est celle des Japonais. Les Chinois, avant de torréfier le thé, le passent quelques minutes dans l’eau bouillante, et le font sécher ensuite ; cette première infusion enlève, selon eux, le suc âcre et narcotique qui rend l’usage du thé frais si malfaisant. Il y a des maisons publiques destinées à la préparation du thé. On les nomme *tcha-si*. Chacun peut y porter ses feuilles pour les faire rôtir. Les ouvriers qui préparent le thé pour l’empereur mettent dans leur manipulation la plus grande patience et la plus scrupuleuse recherche. Ils remuent le thé sur les platines, jusqu’à se brûler les mains ; ils ont grand soin de terminer leur opération dans un seul jour, pour que les feuilles ne se noircissent pas : ils les passent sur la platine chaude six ou sept fois, afin de sécher promptement le thé sans le laisser exposé à une trop grande chaleur. C’est ainsi qu’il conserve sa belle couleur verte. Quand le thé est sec, ils font un triage des feuilles qui leur paraissent de qualité supérieure. Les gens de la campagne y mettent moins d’apprêt ; ils font tout simplement rôtir leur thé dans des vases de terre, le font sécher sur des feuilles de papier, sans le rouler, et il n’en est pas plus mauvais, dit Kœmpfer. Quelques Chinois préparent de l’extrait de thé, omme nous préparons nos extraits végétaux. Après avoir fait une première infusion qu’ils jettent, ils font bouillir fortement les feuilles du thé dans une grande quantité d’eau ; ils font clarifier cette décoction ; ils évaporent à une douce chaleur, et obtiennent un extrait noir comme du charbon. Cet extrait, soluble dans l’eau, n’a qu’une saveur légèrement astringente ; ils l’aromatisent et lui donnent un goût assez agréable. Les Chinois ne prennent le thé en feuilles que lorsqu’il a un an de préparation. Avant cette époque, ils le trouvent à la vérité plus savoureux, mais cette boisson les enivre, et agit puissamment sur les nerfs. On renferme les thés noirs ou bohès, dans des barses ou paniers de bambou garnis de plomb. Ces barses pèsent de 30 à 40 catis (36 à 48 livres) ; il en vient à Canton par la rivière ; mais les jonques en apportent une plus grande quantité par mer. Les thés verts sont mis dans des boîtes de bois également garnies de plomb ; ces caisses pèsent de 45 à 60 catis et plus (55 à 75 livres). Le thé noir coûte de 12 à 15 taels le pic (8 à 11 francs les 123 livres). Les diverses sortes de thé vert, de 25 à 60 taels le pic (20 à 45 francs les 123 livres). De tous les thés que l’on consomme en Europe, le plus agréable est celui qui vient de la Chine par terre, et que la caravane apporte à Saint-Pétersbourg. Il a une odeur de violette fort douce, que l’on ne trouve pas aux thés qui arrivent par mer. Au reste, on prétend que le thé est naturellement sans odeur ; celle qu’il répand, quand il est préparé, lui est, dit-on, communiquée par plusieurs plantes avec lesquelles on le mêle, surtout par l’olivier odorant. On consomme en Chine une si grande quantité de thé, que, quand même l’Europe cesserait tout à coup d’en demander, le prix n’en diminuerait presque pas dans les marchés de la Chine ; mais il en résulterait peut-être un dérangement pour ceux des cultivateurs qui sont habitués de fournir aux négocians de Canton celui que les Européens et les Américains du nord exportent annuellement. En 1806, la Chine exporta 450 mille quintaux de thé, dont 130 mille furent vendus aux Américains, 10 mille aux Danois, et le reste aux Anglais. La valeur de ces thés s’élevait à quatre-vingts millions de francs. Lorsque les négocians étrangers ont acheté le thé, ils examinent le dessus des barses qui le contiennent, pour s’assurer que le dessus n’est pas humide. On les vide dans le magasin ; et si l’on ne trouve pas de partie moisie, on met le thé dans les caisses pour y être foulé par les journaliers ou coulis. Les caisses une fois remplies, exactement fermées et pesées, on les emporte, ou bien on les laisse chez les marchands, pour y être chargées sur les bateaux du pays, qui les transportent à Vampou. Les arbres et arbrisseaux à fleurs sont en si grand nombre à la Chine, que cet empire l’emporte en cela sur l’Europe, comme l’avantage est de notre côté pour les fleurs qui viennent de graines et d’ognons. On voit en Chine de grands arbres couverts de fleurs : les unes ressemblent parfaitement à la tulipe, d’autres à la rose ; et, mêlées avec les feuilles vertes, elles forment un spectacle admirable. Entre les arbres de cette espèce on distingue le mo-li-hoa. Il croît dans les provinces du sud à une assez bonne hauteur ; mais dans le nord de la Chine il ne s’élève pas à plus de cinq à six pieds. Sa fleur, disent les missionnaires, ressemble beaucoup, pour la couleur et la figure, à celle du jasmin double ; l’odeur en est plus forte, et n’en est pas moins agréable ; la feuille en est entièrement différente, et approche plus de celle des jeunes citronniers. C’est le mogori ou *nyctanthes sambac* (jasmin d’Arabie). Le jasmin est fort commun à la Chine ; il se plante comme la vigne, et se cultive avec beaucoup de soin : on le vend pour en faire des bouquets ; mais il est au-dessous du sampagou, fleur aussi fameuse dans plusieurs autres pays que dans l’empire chinois. Le sampagou croît dans des pots, et se transporte d’une province à l’autre pour s’y vendre. On attribue à ses racines diverses propriétés merveilleuses, et fort opposées entre elles. On assura à Navarette, à Manille, que la partie qui croît du côté de l’est est un poison mortel, et que celle qui croît à l’ouest est son antidote. Le camellia fait, ainsi que l’hortensia, l’ornement des jardins de la Chine et du Japon. La forme des fleurs du premier de ces arbrisseaux lui a valu de la part des Chinois le nom *tcha-hoa* ou fleur de thé. On sait que ses feuilles résistent aux outrages des hivers. Elles sont alternes, ovales, pointues, dentées, coriaces et luisantes. Ses fleurs sont grandes, d’un rouge vif, solitaires, et réunies trois à quatre ensemble au sommet des rameaux ; leurs pétales, au nombre de six, sont ovales obtus. Le fruit est une capsule pyriforme, divisée intérieurement en trois ou cinq loges, qui contiennent chacune un ou deux noyaux. La culture a fait obtenir plusieurs variétés de cet arbrisseau ; les principales sont à fleurs panachées de rouge et de blanc, et à fleurs toutes blanches. Cette dernière est d’une grandeur et d’un éclat qui la font rechercher. Les fleurs du camellia doublent facilement, et c’est dans cet état qu’on les voit représentées sur les papiers et sur les tapisseries de la Chine. On y reconnaît aussi l’hortensia. Ce bel arbrisseau est actuellement trop connu pour que nous nous arrêtions à le décrire. Il a longtemps été négligé en Europe ; ce qui a donné lieu aux Anglais de se persuader et de vouloir faire croire aux nations du continent européen que, les premiers, ils l’avaient fait connaître en 1792. Mais Commerson, qui accompagna Bougainville dans son voyage autour du monde de 1766 à 1769, et Thunberg, qui visita le Japon en 1775 et 1776, avaient déjà décrit cette belle plante. Commerson, qui le premier en fit un genre distinct, la nomma hortensia, à l’honneur d’une dame de France qui lui avait inspiré un tendre sentiment, et dont le nom de baptême était Hortense. Les Chinois la nomment *sao-cao-hoa*. Un autre arbrisseau, souvent figuré sur les tapisseries peintes qui viennent de la Chine, a des feuilles ailées dont les folioles sont découpées, et ses fleurs en panicules jaunes, placées à l’extrémité des branches. La disposition de ses feuilles et celle de ses fleurs auxquelles succèdent des vésicules triangulaires très-grosses, le rendent très-pittoresque. Il est connu et cultivé en Europe sous le nom de *kœlreuteria*. Le saule pleureur, dont les longues branches flexibles et pendantes produisent sur le bord des eaux un effet si pittoresque, est de même représenté d’une manière très-reconnaissante sur les papiers peints de la Chine. Les missionnaires disent que les Chinois n’ont pas de goût pour la promenade ; mais en revanche ils aiment beaucoup les jardins, et entendent à merveille l’art de distribuer le terrain pour en tirer le plus grand avantage. Ils y plantent des arbres dont la forme et le feuillage représentent des contrastes. On y voit fréquemment le thuya, devenu si commun en France, qu’on le prendrait pour un arbre indigène ; placé au milieu des rochers naturels ou artificiels, il anime le site et fait ressortir la teinte des pierres. L’arbre qui produit des fleurs qu’on nomme *koeï-hoa* est fort commun dans les provinces méridionales, et très-rare dans celles du nord. Il croît quelquefois à la hauteur du chêne. Ses feuilles ressemblent à celles de notre laurier, et cette ressemblance est plus remarquable dans les plus grands arbres qui se trouvent particulièrement dans les provinces de Ché-kiang, de Kiang-si, de Yun-nan et de Quang-si, que dans les arbustes de la même espèce. La couleur des fleurs varie, mais est ordinairement jaune ; elles pendent en grappes si nombreuses, que, lorsqu’elles tombent, la terre en est toute couverte, et leur odeur est si agréable, que l’air en est parfumé, à une grande distance. Quelques-uns de ces arbres portent quatre fois l’année, c’est-à-dire qu’aux fleurs qui tombent on en voit succéder immédiatement de nouvelles. Aussi en a-t-on souvent, même en hiver. On vante une autre fleur, nommée *lan-hoa* ou *lan-ouey-hoa*, dont l’odeur l’emporte sur toutes celles dont on a parlé ; mais qui est moins belle : sa couleur tire ordinairement sur celle de la cire ; elle croît sur une plante qui ne vient guère que dans les provinces maritimes. On voit ailleurs des fleurs charmantes et fort touffues, mais tout-à-fait inodores, croître comme des roses sur d’autres arbres et sur d’autres arbustes, qu’on croit de l’espèce du pêcher et du grenadier. Leurs couleurs sont fort brillantes, mais elles ne produisent aucun fruit. L’espèce de rose que les Chinois nomment *mou-tao*, ou *reine des fleurs*, est en effet, suivant Duhalde, la plus belle fleur du monde, *et ne devrait*, dit-il, *jamais être dans d’autres mains que celles des rois et des princes ;* comme si la nature, devenue esclave ainsi que l’homme, ne devait produire que pour les rois ces présens que sa prodigalité brillante abandonne au dernier de ses enfans. L’odeur du mou-tao est délicieuse ; ses fleurs sont rougeâtres. Duhalde observe aussi que la Chine offre des reines-marguerites en abondance, des lis odoriférans, que les philosophes chinois vantent beaucoup, et d’autres fleurs communes en Europe ; qu’il s’y trouve une abondance extrême d’amaranthes, qui sont d’une rare beauté, et qui font l’ornement des jardins ; mais il avoue que les œillets de la Chine ont peu d’odeur, ou n’en ont aucune. On voit dans les étangs, et souvent dans les marais, une fleur qui se nomme *lien-hoa* et que les Chinois estiment beaucoup. Aux feuilles, au fruit et à la tige, on la prendrait pour le nénuphar. Le lien-hoa est fort commun dans la province de Kiang-si. C’est un spectacle fort agréable que de voir des lacs entiers couverts de ces fleurs qui se cultivent avec soin. Les grands seigneurs en font croître dans de petites pièces d’eau, et quelquefois dans de grands vases remplis de terre détrempée, qui servent d’ornement à leurs jardins ou à leurs cours. Les Chinois emploient presque uniquement des sucs de fleurs et d’herbes pour peindre des figures sur les étoffes de soie, dont ils font leurs habits et leurs ameublemens. Ces couleurs, qui pénètrent la substance de la soie, ne se ternissent jamais ; et comme elles n’ont pas de corps, elles ne s’écaillent pas. On s’imaginerait qu’elles sont tissues dans le corps de l’étoffe, quoiqu’elles n’y soient que délicatement appliquées avec le pinceau. Les plaines de la Chine sont couvertes d’une si grande abondance de riz, qu’à peine offrent-elles un arbre ; mais les montagnes, surtout celles de Chen-si, de Honan, de Quang-tong et de Fokien, sont remplies de forêts, qui contiennent de grands arbres de toutes les espèces. Ils sont fort droits, et propres à la construction des édifices publics, surtout à celle des vaisseaux. Les voyageurs nomment le pin, le frêne, l’orme, le chêne, et quantité d’autres arbres qui sont peu connus en Europe. On emploie un si grand nombre de pins ou de sapins à la construction des vaisseaux, des barques et des édifices, qu’il paraît surprenant que la Chine en ait encore des forêts. La consommation en est fort grande aussi pour le chauffage. Les provinces du nord ne se servent pas d’autres arbres pour bâtir. Celles des parties méridionales au delà du Kiang emploient ordinairement le cha-mou. Mais le bois le plus estimé à la Chine s’appelle *nan-mou*. Les colonnes des appartemens et des anciennes salles du palais impérial, les fenêtres, les portes et les solives en sont toutes construites ; il passe pour incorruptible. « Lorsqu’on veut bâtir pour l’éternité, disent les Chinois, il faut employer du nan-mou. » C’est apparemment ce qui est cause que les voyageurs le prennent pour le cédre ; mais, si l’on s’en rapporte au témoignage des missionnaires qui l’ont vu, ses feuilles ne ressemblent point à celles des cédres du Mont-Liban, tel qu’on en trouve la description dans les voyageurs. L’arbre est fort droit et très-haut ; ses branches s’élèvent verticalement. Elles ne sortent qu’à une certaine hauteur, et se terminent en bouquet à l’extrémité. Cependant le nan-mou n’approche pas, pour la beauté, d’un autre bois nommé *tsé-tao*, qui porte à la cour le nom de *bois de rose*. Ce tsé-tao est d’un rouge noirâtre, rayé et semé de veines très-fines qu’on prendrait pour l’ouvrage du pinceau. Il est propre d’ailleurs aux plus beaux ouvrages de menuiserie. Les meubles qu’on en fait sont fort estimés dans tout l’empire, surtout dans les provinces du nord, où ils se vendent beaucoup plus chers que les meubles vernissés. Pour la force et la dureté, peut-être n’y a-t-il pas de bois comparable à celui qu’on appelle *tie-li-mou*, et que les Portugais nomment *pao-de-ferro*, c’est-à-dire *bois de fer*. Cet arbre est de la hauteur de nos plus grands chênes ; mais il en est différent par la grosseur du tronc, par la figure des feuilles, par la couleur du bois, qui est plus sombre, et surtout par le poids. On fait de ce bois les ancres des vaisseaux de guerre ; et les officiers de l’empereur qui accompagnèrent les missionnaires dans leur voyage à Formose les préféraient aux ancres de fer des vaisseaux marchands ; mais on croit qu’ils étaient dans l’erreur, car les pointes ne peuvent jamais être assez aiguës ni assez fortes pour rendre l’ancrage bien sûr ; et comme on fait les branches plus longues du double que celles des ancres de fer, elles en doivent être à proportion plus faibles, quelle que soit leur grosseur. On peut compter au nombre des arbres utiles le roseau, que les Chinois nomment *tchon-tsé*, et les Européens *bambou*. On en fait toutes sortes de meubles qu’on vend dans les boutiques de Canton. Un lit coûte neuf sous ; une table six ; les chaises quatre sous et demi, et le reste à proportion. Les bambous sont fort communs dans les provinces méridionales. Ils sont très-propres à faire des perches et toutes sortes d’échafaudages. Enfin la Chine produit du rotang et des cannes à sucre dans les provinces méridionales. Entre les herbes potagères qui nous manquent, la Chine en a une qui se nomme *pé-tsay*, et qui est véritablement excellente. Quelques voyageurs l’ont prise mal à propos pour la laitue. Les premières feuilles ressemblent, à la vérité, à la laitue romaine ; mais la plante en diffère beaucoup par la fleur, la semence, le goût et la grandeur. Les meilleurs pe-tsays se trouvent dans les provinces du nord, où on les laisse attendrir par les premières gelées blanches. La quantité qu’on en sème est presque incroyable. Dans les mois d’octobre et de novembre, on en voit passer du matin au soir, par les portes de Pékin, des charrettes chargées. L’usage des Chinois est de les conserver dans du sel, ou de les mariner, pour les faire cuire avec le riz, qui est naturellement fort insipide. Le tabac est très-abondant, et l’on enfume dans toutes les parties de l’empire ; sec, il ne coûte qu’un sou la livre. Celui du Japon est le plus estimé. La plante dont les médecins chinois font le plus d’usage porte parmi eux le nom de *fou-ling* ; elle a reçu des Européens celui de *radix-china*, ou racine de la Chine. C’est dans la province de Sé-tchuen qu’elle croît particulièrement. Cunningham, voyageur anglais, vit à Tcheou-chan une racine extrêmement singulière, nommée *ou-tchou-ou*, à laquelle on attribue la propriété de prolonger la vie et de noircir les cheveux gris. Il suffit d’en boire pendant quelque temps en infusion. Une seule racine se vend depuis dix lyangs jusqu’à deux mille, suivant sa grosseur, car les plus grosses passent pour les plus efficaces ; mais Cunningham ne fut pas tenté de faire une expérience qui lui aurait coûté si cher. De toutes les plantes, le san-tsi est, après le gin-seng, celle que les médecins chinois estiment le plus. Quoiqu’ils attribuent à toutes les deux presque les mêmes vertus, ils donnent la préférence au san-tsi pour les maladies des femmes, et pour toutes les pertes de sang. Il croît dans la province de Quang-si, et ne se trouve qu’au sommet des montagnes presque inaccessibles. C’est l’espèce qu’on emploie en médecine, et dont les mandarins font présent à leurs supérieurs. Les Chinois regardent cette plante comme un spécifique contre la petite-vérole : on en voit de fréquens effets ; les pustules les plus noires et les plus infectes se changent en un rouge clair aussitôt que le malade a pris sa potion. Aussi prescrit-on le san-tsi dans plusieurs maladies qui paraissent venir des mauvaises qualités du sang ; mais cette plante est d’une rareté qui la rend fort chère, et l’on n’est pas sûr encore de l’avoir pure et sans mélange. Les Chinois prétendent que leurs montagnes sont remplies d’or et d’argent, mais que jusqu’à présent des vues politiques en ont fait défendre l’exploitation, dans la crainte apparemment que trop de richesses ne rendît le peuple difficile à gouverner, ou ne lui fît négliger l’agriculture. L’empereur Khang-hi accorda aux directeurs de son domaine la permission d’ouvrir les mines d’argent ; mais au bout de deux ou trois ans il ordonna de cesser ce travail, et l’on pensa que c’était pour ne pas donner occasion à la populace de s’attrouper. Les mines de la province de Yun-nan, qui ont toujours été ouvertes, rapportaient autrefois un profit considérable. On ne saurait douter que la Chine n’ait aussi des mines d’or. Ce qu’elle a de ce métal se tire en partie de la terre, et principalement du sable des torrens et des rivières qui sortent des montagnes occidentales de Sé-tchuen et d’Yun-nan. Cette dernière province passe pour la plus riche. Ses peuples, nommés *Lolo*, qui occupent la partie la plus voisine des royaumes d’Ava, de Pégou et de Laos, doivent avoir beaucoup d’or dans leurs montagnes, car leur coutume est de mettre une bonne quantité de feuilles d’or dans les cercueils des personnes illustres ou qui ont mérité leur estime, mais cet or n’est pas beau à la vue ; peut-être parce qu’il n’est pas purifié. L’argent de Sé-tchuen est encore plus noir ; mais, lorsqu’il est purifié convenablement, il devient aussi beau que dans tout autre pays. L’or le plus cher et le plus beau de la Chine se trouve dans les districts de Li-kiang-foa et de Yang-tchang-fou. Il ne s’emploie dans le commerce que comme une marchandise ; au reste, il n’est pas très-recherché dans l’empire, parce que son usage unique est pour la dorure et pour de légers ornemens. L’empereur est le seul à la Chine qui ait de la vaisselle d’or. Quand on considère à quel bas prix le fer, l’étain et les autres métaux d’un usage ordinaire sont à la Chine, on suppose aisément que les mines de ces métaux y doivent être fort nombreuses. Les missionnaires géographes furent témoins de la richesse d’une mine de toutenague dans la province de Hou-quang, d’où ils virent tirer en peu de jours plusieurs centaines de quintaux. Les mines de cuivre ordinaire, situées dans les provinces d’Yun-nan et de Koeï-tcheou, ont fourni à l’empire toute la petite monnaie qui s’y frappe depuis long-temps ; mais le cuivre le plus singulier porte le nom de *pé-tong*, qui signifie cuivre blanc. Il ne s’en trouve peut-être qu’à la Chine, et dans la seule province d’Yun-nan ; il a toute sa blancheur en sortant de la mine : l’intérieur en est plus blanc que le dehors. On a vérifié à Pékin, par quantité d’expériences, que cette couleur ne vient d’aucun mélange, car les moindres mélanges diminuent sa beauté. Lorsqu’il est bien préparé, on ne le distingue pas de l’argent ; pour l’amollir et empêcher qu’il ne soit cassant, on y mêle un peu de toutenague ou de semblable métal ; mais ceux qui veulent lui conserver sa belle couleur, y mêlent un cinquième d’argent, au lieu de tout autre métal. Le cuivre qui se nomme *tsé-lai-tong*, c’est-à-dire cuivre qui vient de lui-même, n’est autre chose qu’un cuivre rouge que l’eau entraîne des plus hautes montagnes d’Yun-nan, et qui se trouve dans le lit des torrens, lorsqu’il est à sec. Magalhaens observe que les Chinois emploient une quantité immense de cuivre à leurs canons, leurs idoles, leurs statues, leurs monnaies, leurs bassins et leurs plats. Le mérite de l’antiquité, ou la réputation de l’ouvrier, fait quelquefois monter le prix de tel de ces ouvrages à plus de mille écus, quelque vil qu’il soit en lui-même. On peut juger encore de l’abondance de ce métal par la multitude de gros canons qui se fondent à Macao, et qui se transportent non-seulement dans divers endroits des Indes, mais même en Portugal. Ils sont ordinairement d’une qualité, d’une grandeur et d’un travail admirables. La pierre d’azur qui se trouve dans plusieurs cantons d’Yun-nan et de Sé-tchuen, ne diffère pas de celle qu’on apporte en Europe. On en tire aussi du district de Tay-tong-fou, dans la province de Chan-si, qui fournit d’ailleurs le plus bel yu-ché de la Chine. L’yu-ché est une espèce de jaspe d’un blanc qui ressemble au blanc de l’agate ; il est transparent, et quelquefois tacheté, lorsqu’il est poli. Les rubis qui se vendent à Yun-nan-fou, sont de la plus belle espèce, mais fort petits. Il fut impossible aux missionnaires de découvrir dans quelle partie de la province on les trouve. La même ville offre quelques autres espèces de pierres précieuses, mais qui sont apportées des pays étrangers, surtout par les marchands du royaume d’Ava qui borde le district de cette capitale. Le plus beau cristal de roche vient des montagnes de Tchang-tcheou-fou et de Tchang-pou-hien, dans la province de Fo-kien. On en fait, dans ces deux villes, des cachets, des boutons, des figures d’animaux, etc. On voit dans cette province, comme dans plusieurs autres, des carrières de marbre qui ne le céderait pas à celui de l’Europe, s’il était également bien travaillé. On ne laisse pas d’en trouver chez les marchands différentes petites pièces assez bien polies et d’une assez belle couleur, telles que les tablettes nommées *tien-tsan*, dont les veines représentent naturellement des montagnes, des rivières et des arbres. Elles sont faites d’un marbre qu’on tire ordinairement des carrières de Tay-ly-fou. On en orne quelquefois les tables des festins aux jours de fête. Quoique le marbre ne manque point à la Chine, on ne voit pas de palais, de temples, ni aucun autre édifice qui en soit entièrement construit ; les bâtimens mêmes de belle pierre de taille y sont rares. La pierre n’est employée que pour les ponts et les arcs de triomphe. Il y a peu de provinces où l’on ne trouve des pierres d’aimant : on en apporte aussi du Japon à la Chine ; mais on les emploie particulièrement aux usages de la médecine ; elles se vendent au poids, et les meilleures ne coûtent jamais plus de huit ou dix sous l’once. Le père Le Comte en apporta une d’un pouce et demi d’épaisseur, qui, quoique assez mal armée, levait onze livres de fer, et aurait pu en lever quatorze ou quinze. Les Chinois sont fort habiles à les tailler. Il y a probablement peu de pays au monde aussi riche que la Chine en mines de houille ou charbon-de-terre, et où elles soient plus abondantes ; les montagnes des provinces de Chen-si, de Chan-si et de Pé-tché-li, en renferment d’innombrables ; sans un pareil secours, il serait très-difficile de vivre dans des pays si froids, où le bois de chauffage est rare, et par conséquent, très-cher. Magalhaens observe que la houille qui se brûle à Pékin, et qui s’appelle *moui*, vient de montagnes situées à deux lieues de cette ville ; on peut les regarder comme inépuisables, puisque depuis plus de quatre mille ans elles fournissent aux besoins de la ville et de la plus grande partie de la province, où les plus pauvres s’en servent pour chauffer leurs poêles. On trouve la houille en couches fort profondes : quelques-uns la broient, surtout parmi le peuple ; ils humectent cette poudre, et on la pétrit en masses de différentes formes. Cette houille ne s’allume pas facilement ; mais, une fois enflammée, elle donne beaucoup de chaleur, et dure fort long-temps ; la vapeur en est quelquefois si désagréable, qu’elle suffoquerait ceux qui s’endorment près des poêles, s’ils n’avaient la précaution de tenir près d’eux un bassin plein d’eau, qui attire la fumée, et qui en diminue beaucoup la puanteur. Tout le monde, sans distinction de rang, fait usage de houille : on s’en sert dans les fourneaux de toutes les usines ; mais les ouvriers en fer trouvent qu’il rend ce métal trop aigre. Comme il serait difficile, à cause du grand éloignement, de transporter du sel des côtes de la mer dans les parties occidentales de la Chine limitrophes de la Tartarie, la Providence a pourvu admirablement à ce besoin. Outre les puits d’eau salée qui se trouvent dans quelques-unes de ces provinces, il y a d’autres endroits où l’on voit une terre grise répandue par arpens dans divers cantons, qui fournit une prodigieuse quantité de sel. La méthode qu’on emploie pour le recueillir est remarquable ; on rend d’abord la surface de la terre aussi unie qu’une glace, et on l’élève un peu en talus pour que l’eau ne s’y arrête pas. Quand le soleil a séché cette surface, et qu’elle paraît toute blanche des particules de sel qui s’y trouvent mêlées, on l’enlève, on la met en divers monceaux, qu’on bat soigneusement de tous les côtés, afin que la pluie puisse s’y imbiber ; ensuite on étend cette terre sur de grandes tables un peu inclinées, et qui ont des bords de quatre ou cinq doigts de hauteur ; on verse dessus de l’eau douce, qui, pénétrant partout, fond les parties de sel, et les entraîne avec elle dans un grand vase de terre, où elle tombe goutte à goutte par un petit canal fait exprès. Cette terre, ainsi épurée, se met de côté : au bout de quelque jours quand elle est sèche, on la réduit en poudre, et on la répand sur le terrain d’où elle a été tirée : elle n’y a pas demeuré huit jours, qu’il s’y mêle, comme auparavant, une infinité de particules de sel, qu’on en sépare encore par la même méthode. Tandis que les hommes travaillent ainsi à la campagne, leurs femmes et leurs enfans s’occupent dans des huttes bâties sur le lieu même à faire bouillir les eaux salées dans de grandes chaudières de fer très-profondes, qui sont posées sur un fourneau de terre percé de plusieurs trous, par lesquels la chaleur se partage également sous toutes les chaudières, et la fumée sort en passant par un long tuyau en forme de cheminée, à l’extrémité du fourneau. L’eau, après avoir bouilli quelque temps, s’épaissit et se change par degrés en un sel qu’on remue sans cesse avec une large spatule de fer, jusqu’à ce qu’il soit entièrement sec. Des forêts entières suffiraient à peine pour entretenir le feu nécessaire à cette opération, puisqu’il brûle pendant toute l’année. Souvent il n’y a point d’arbres en ces lieux-là, mais la Providence y a suppléé en faisant naître une grande quantité de roseaux auprès de ces salines. Quoique les paons et les coqs-d’Inde soient fort communs aux Indes orientales, on ne voit à la Chine que ceux qu’on y apporte des autres pays. Les grues y sont en fort grand nombre : cet oiseau s’accommode de tous les climats ; on l’apprivoise facilement, jusqu’à lui apprendre à danser ; sa chair passe pour un fort bon aliment. On trouve à la Chine une grande quantité de beaux faisans, dont les plumes se vendent plus cher que l’oiseau même ; son prix ordinaire est un sou la livre. Les rossignols chinois sont plus gros que les nôtres, et leur chant est admirable, comme celui des merles. Outre les oiseaux domestiques, les rivières et les lacs sont remplis d’oiseaux aquatiques, et surtout de canards sauvages. La manière de les prendre est assez remarquable : les chasseurs mettentla tête dans de grosses citrouilles sèches percées de quelques trous pour voir et pour respirer ; ensuite, se jetant nus dans l’eau, ils marchent ou nagent en ne laissant paraître au dehors que leur tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à voir flotter des citrouilles autour desquelles ils jouent, s’en approchent sans crainte ; alors le chasseur les prend par les pieds et les tire dans l’eau, pour les empêcher de crier, leur tord le cou, et les attache à sa ceinture ; il continue cet exercice jusqu’à ce qu’il en ait pris un grand nombre. On fait beaucoup de cas à la Chine de certains petits oiseaux qui ressemblent aux linots, et qu’on nourrit dans des cages, non pour chanter, mais pour combattre. Ceux qui ont été mis à l’essai se vendent fort cher. Les Chinois sont passionnés aussi pour les combats de coqs ; mais cet amusement est encore plus commun dans plusieurs îles, surtout aux Philippines et dans quelques royaumes des Indes orientales, où l’on y perd et l’on y gagne beaucoup d’argent, comme dans quelques pays de l’Europe. Entre les oiseaux de proie, le plus remarquable est celui que les Chinois nomment *hai-tsing* ; il est si rare, qu’il ne se trouve que dans le district de Hong-tchong-fou, ville de la province de Chen-si, et dans quelques cantons de la Tartarie ; il est comparable à nos plus beaux faucons, et les surpasse en force et en grosseur : on peut le regarder comme le roi des oiseaux de proie de la Chine et de la Tartarie, parce qu’il en est le plus beau, le plus vif et le plus courageux. Aussi est-il si estimé, que, dès qu’on en a pris un, on doit le porter à l’empereur, qui le confie aux officiers de sa fauconnerie. Les provinces méridionales, telles que le Quang-tong, et surtout le Quang-si, ont des perroquets de plusieurs espèces. Ils ressemblent par le plumage à ceux qui viennent d’Amérique, et n’ont pas moins de docilité pour apprendre à parler ; mais ils ne sont pas comparables aux oiseaux qui se nomment *kin-ki* ou *poules d’or*. Il s’en trouve dans les provinces de Se-chuen, d’Yun-nan et de Chen-si. L’Europe n’a pas d’oiseau qui en approche. La vivacité du rouge et du jaune, le panache qui ombrage sa tête, les nuances de la queue, et la variété des couleurs de ses ailes, la juste proportion de son corps, lui ont sans doute fait donner le nom de poule d’or, pour marquer sa prééminence sur les autres oiseaux : sa chair est plus délicate que celle du faisan ; on le connaît en Europe sous le nom de faisan doré. Les papillons de la montagne de *Lo-feou-chan*, dans le district de Hoeï-tcheou-fou, de la province de Quang-tong, sont si estimés, que les plus gros et les plus extraordinaires sont envoyés à la cour. Ils entrent dans certains ornemens du palais. La diversité et la vivacité de leurs couleurs sont également surprenantes. Ils sont beaucoup plus gros qu’en Europe, et leurs ailes sont incomparablement plus grandes. Pendant le jour, ils restent comme immobiles sur les arbres, et s’y laissent prendre aisément ; le soir, ils commencent à voltiger, de même à peu près que les chauves-souris ; et quelques-uns, lorsqu’ils ont les ailes étendues, ne paraissent guère moins gros que ces animaux. Plusieurs provinces de la Chine, surtout celle de Chang-tong, sont souvent exposées aux ravages des sauterelles, qui détruisent en peu de temps les espérances de la plus belle moisson. On trouve dans un auteur chinois la description de ce terrible fléau : « On voit paraître, dit-il, une si prodigieuse quantité de sauterelles, que, couvrant entièrement le ciel, leurs ailes semblent s’entre-toucher ; vous croiriez voir sur votre tête de grosses montagnes de verdure. Le bruit que ces insectes font en volant ressemble à celui du tambour. » Le même auteur remarqué que ces dangereuses légions ne visitent la Chine que dans les années sèches qui suivent les inondations. Les punaises sont très-communes dans plusieurs cantons de la Chine ; mais ce qui paraîtra fort étrange, les habitans écrasent cette vermine avec les doigts, et prennent plaisir ensuite à les porter au nez. Le gibier foisonne à la Chine. On voit à Pékin, pendant l’hiver, sur plusieurs places publiques, des tas de diverses sortes d’animaux volatiles, terrestres et aquatiques, durcis par le froid, qui les garantit de la corruption : on y voit une quantité prodigieuse de chevreuils, de daims, de cerfs, de sangliers, de boucs, d’élans, de lièvres, de lapins, d’écureuils, de chats et rats sauvages ; sans parler des bécasses, des cailles, des oies, des canards, des perdrix, des faisans, et d’une infinité d’animaux qui ne se trouvent point en Europe, et qui se vendent à très-bon marché. Les ours, les tigres, les buffles, les chameaux, les rhinocéros y sont aussi en grand nombre ; on n’y voit pas de lions. Il est inutile de nommer les bœufs, les vaches, les moutons, et les autres animaux domestiques, qui ne sont pas moins communs à la Chine qu’en Europe. Les tigres de la Chine sont non-seulement fort nombreux, mais encore d’une grosseur et d’une férocité extraordinaires. On aurait peine à croire combien ils tuent et dévorent d’hommes. Un chrétien chinois racontait à Navarette que, sur le chemin de Canton à Haynan, ils se rangent en troupes de cent et de deux cents ; que les voyageurs n’osent passer dans ces lieux, s’ils ne sont au nombre de cent ou de cent cinquante ; et que dans certaines années, ces monstrueux animaux ont dévoré jusqu’à six mille personnes. On peut croire ces récits fort exagérés par la peur, qui produit tant de fables populaires. On a vu un de ces animaux sauter un mur de la hauteur d’un homme, prendre un porc qui pesait environ cent livres, le charger sur ses épaules, repasser le mur avec sa proie, et gagner promptement un bois voisin. En hiver, comme ils descendent des montagnes dans les villages qui ne sont pas fermés d’un mur, tous les habitans se retirent de bonne heure, et munissent soigneusement leurs portes. Navarette se trouvant un jour dans un village où l’on prenait ces précautions, observa que les tigres s’approchaient des maisons avant que la nuit fût tout-à-fait obscure, poussant des cris effroyables, et qu’à peine était-on tranquille dans l’enceinte des murs : cependant les Chinois ne se donnent pas beaucoup de peine pour les prendre, quoique d’ailleurs ils estiment beaucoup leur peau. Suivant les Chinois, il se trouve dans la province de Chen-si une espèce d’animaux nommés *gin-hiang*, c’est-à-dire homme-ours. Ils marchent sur deux jambes ; ils ont la face humaine, et la barbe d’un bouc ; ils grimpent sur les arbres pour en manger le fruit. On n’a point à se plaindre de leur férocité lorsqu’on les laisse en paix ; mais, si l’on excite leur colère, ils descendent furieusement, ils tombent sur ceux qui les irritent, et, les frappant deux ou trois fois avec la langue, ils emportent toute la chair qu’ils touchent. On voit aisément que cette description convient plutôt à une espèce de singe qu’à un ours. La province d’Yun-non offre une espèce singulière de cerfs qui ne se trouve dans aucun autre pays. Ils ne deviennent jamais plus grands que les chiens ordinaires. Les princes et les seigneurs en nourrissent dans leurs parcs comme une curiosité. La Chine a des ânes et des mulets en abondance ; elle ne manque pas non plus de bons chevaux : on y en amène continuellement des pays de l’ouest ; mais ils sont tous coupés. L’animal qui porte le musc est nommé par les Chinois *hiang-tchang-tsé*, c’est-à-dire daim odoriférant. Il se trouve non-seulement dans les provinces méridionales, mais jusque dans la chaîne de montagnes qui est à quatre ou cinq lieues à l’ouest de Pékin. Il est de la grandeur d’un petit chevreuil ; sa tête a la forme de celle des gazelles ; ses oreilles sont longues, droites et mobiles ; ses yeux sont assez grands, et ont l’iris d’un roux brun ; le bord des paupières est de couleur noire, ainsi que les naseaux ; le corps est moins élancé que celui des gazelles ; les jambes de derrière sont considérablement plus longues et plus fortes que celles de devant. Son poil offre des teintes de brun, de fauve et de blanchâtre qui semblent changer lorsqu’on regarde l’animal sous différens points de vue ; le poil est très-gros et très-cassant. Le musc a une queue extrêmement courte ; il n’a ni bois comme les cerfs, ni cornes comme les antilopes. Cet animal vit solitaire, et ne se plaît que sur les plus hautes montagnes et les rochers escarpés. Tantôt il descend dans les gorges profondes qui séparent les chaînes des monts les plus élevés, tantôt il grimpe à leur sommet couvert de neige. Il est très-leste et très-agile, et il nage fort bien. Farouche à l’excès, il est très-difficile de l’approcher ; il l’est également de l’apprivoiser, quoiqu’il soit fort doux. L’on mange la chair de ces animaux ; celle des jeunes seuls est tendre et de bon goût. Le musc s’engendre dans une poche située en avant du prépuce du mâle. On en distingue de deux sortes, dont le plus précieux est celui qui est en grains, et qui s’appelle *teou-pan-hiang*. L’autre, qui se nomme *mi-hiang*, est moins estimé, parce qu’il est trop menu et trop fin. La femelle, qui ne produit pas le musc, ou du moins la substance qui se trouve dans son sac, n’a pas l’odeur du musc, quoiqu’elle en ait l’apparence. Suivant le récit d’un missionnaire, rapporté par le père Duhalde, la nourriture ordinaire de cet animal est la chair des serpens. De quelque grosseur qu’ils puissent être, il les tue facilement, parce qu’à certaine distance, ils sont tellement saisis de l’odeur du musc, que, s’affaiblissant tout d’un coup, ils ne peuvent plus se remuer. Ce qui paraît beaucoup mieux prouvé, c’est que les paysans, en allant chercher du bois, ou faire du charbon dans les montagnes, n’ont pas de moyen plus sûr pour se préserver des serpens, dont la morsure est extrêmement dangereuse, que de porter sur eux quelques grains de musc. Avec cet antidote, ils dorment tranquillement sur l’herbe après leur dîner. Ce qui arriva au même missionnaire, en retournant à Pékin, semble confirmer que la chair des serpens est la principale nourriture de l’animal au musc. Ayant fait préparer pour son souper quelques parties de cet animal, il se trouva parmi les convives un Chinois qui haïssait les serpens jusqu’à se trouver mal lorsqu’on en parlait en sa présence. Comme il ignorait ce qui lui était présenté, le missionnaire se dispensa de lui en parler, et se fit au contraire un plaisir d’observer sa contenance. Le Chinois prit de la viande comme les autres, dans le dessein d’en manger ; mais à peine en eut-il mis un morceau dans sa bouche, qu’il sentit son estomac se soulever ; en un mot, il ne voulut plus toucher à ce mets, tandis que tous les autres en mangeaient de fort bon appétit. Navarette nous apprend qu’il se trouve un grand nombre de ces animaux musqués dans les provinces de Chen-si et de Chan-si, où ils portent le nom de *ché*, et que, lorsqu’ils sont pressés par les chasseurs, ils grimpent sur les rochers, et mordent le petit sac musqué qui contient le musc, pour éviter le péril en détruisant leur trésor ; mais cette morsure leur cause la mort. Cette fable ressemble beaucoup à celle qu’on raconte de quelques autres animaux poursuivis par l’homme. La Chine offre une prodigieuse abondance de poissons. Les rivières, les lacs, les étangs et les canaux mêmes en sont remplis. Ils fourmillent jusque dans les fossés qu’on creuse au milieu des campagnes où l’on cultive le riz. Ces fossés sont remplis de frai ou d’œufs de poisson, dont les propriétaires des champs tirent un profit considérable. On voit tous les ans, sur la grande rivière d’Yang-tsé-kiang, à peu de distance de Kieou-king-fou, dans la province de Kiang-si, un nombre prodigieux de barques qui se rassemblent pour acheter de ce frai. Vers le mois de mai, les habitans du pays barrent la rivière en plusieurs endroits, dans l’espace de neuf ou dix lieues, avec des nattes et des claies, qui ne laissent d’ouverture que pour le passage d’une barque. Le frai s’arrête à ces claies ; ils savent le distinguer à l’œil, quoiqu’on n’aperçoive rien dans l’eau. Ils puisent de cette eau mêlée de frai, et en remplissent des vases pour la vendre aux marchands qui la transportent en diverses provinces, avec l’attention de l’agiter de temps en temps. Cette eau se vend par mesure à ceux qui possèdent des étangs. Au bout de quelques jours les poissons commencent à éclore, et dans cet état où ils sont presque imperceptibles, on les nourrit de lentilles de marais, ou de jaunes d’œufs, à peu près comme on élève en Europe les animaux domestiques. Le gros poisson se conserve avec de la glace ; on en remplit de grandes barques, dans lesquelles on le transporte jusqu’à Pékin : le profit monte quelquefois au centuple de la dépense, parce que le peuple se nourrit presque uniquement de poisson. On en tire des rivières et des lacs pour peupler les canaux. Il en vient aussi de la mer, qui remonte assez loin dans les rivières. On en prend quelquefois de très-gros à plus de cent cinquante lieues de la côte. L’Europe a peu de poissons qui ne se trouvent à la Chine ; les lamproies, les carpes, les soles, les saumons, les truites, les esturgeons, y sont communs ; elle en a quantité d’autres qui nous sont inconnus, et dont le goût est excellent. Le poisson le plus remarquable est le kin-yu, ou le poisson doré. On le nourrit, soit dans de petits étangs faits exprès, qui servent d’ornement aux maisons de campagne des princes et des seigneurs, soit dans des vases plus profonds que larges. On ne met dans ces vases que les plus petits qu’on peut trouver ; plus ils sont petits, plus ils paraissent beaux ; l’on peut d’ailleurs en avoir un plus grand nombre, et ils sont plus divertissans. Les plus jolis sont d’un beau rouge, comme semé de poudre d’or, surtout vers la queue, qui se termine par deux ou trois pointes. Quelques-uns sont d’une blancheur argentée, d’autres sont blancs, d’autres marqués de rouge ; les uns et les autres sont également vifs et actifs. Ils aiment à jouer à la surface de l’eau ; mais ils sont si délicats, que la moindre injure de l’air, ou une secousse un peu violente du vase, en fait mourir un grand nombre. Ceux qu’on nourrit dans les étangs sont de diverses grandeurs : il s’en trouve de plus gros que les plus grandes sardines. On les accoutume à venir à la surface de l’eau au bruit d’une crécelle dont joue celui qui leur donne à manger. La meilleure méthode pour les conserver est de ne leur rien donner en hiver. Il est certain que, pendant trois ou quatre mois que le plus grand froid dure à Pékin, on ne les nourrit pas. On n’expliquerait pas facilement de quoi ils vivent : on peut croire que ceux qui sont sous la glace y trouvent de petits vers dans les racines des herbes qui croissent au fond des étangs, ou que ces racines mêmes, attendries par l’eau, deviennent propres à leur servir d’alimens. Mais ceux qu’on prend dans les maisons où ils sont gardés soigneusement dans des vases de porcelaine, sans aucune nourriture, ne laissent cependant pas, vers le printemps qu’on les remet dans leurs bassins, de jouer avec la même force et la même agilité que l’année précédente. Les personnes du plus haut rang prennent plaisir à les nourrir de leur propre main, et passent des heures entières à observer leurs mouvemens et leurs jeux. Suivant le père Le Comte, la longueur ordinaire de ces poissons est d’un doigt ; ils sont d’une grosseur proportionnée et très-bien faits. Le mâle est d’un beau rouge depuis la tête jusqu’à la moitié du corps. Le reste, en y comprenant la queue, est doré, et d’un lustre si éclatant, que nos plus belles dorures n’en approchent point. La femelle est blanche ; sa queue et quelques autres parties du corps ressemblent parfaitement à l’argent. En général, la queue de ces poissons n’est pas unie et plate comme celle des autres poissons ; elle forme une sorte de touffe longue et épaisse, qui ajoute quelque chose à leur beauté. Les bassins qui les renferment doivent être larges et profonds. L’usage est de mettre au fond de l’eau un pot de terre renversé et percé de trous, afin qu’ils puissent s’y mettre à couvert de la chaleur du soleil. On change l’eau deux ou trois fois la semaine, mais avec la précaution de faire entrer l’eau fraîche à mesure que l’ancienne s’écoule. Dans les régions chaudes de l’empire, ils multiplient beaucoup, pourvu que leur frai, qui nage sur la surface de l’eau, soit enlevé, sans quoi ils le dévorent. On le met dans un vase exposé au soleil jusqu’à ce que la chaleur ait fait éclore les œufs. Les poissons en sortent noirs, et quelques-uns conservent cette couleur ; mais chez la plupart elle se change par degrés en rouge, en blanc, en or ou en argent. Si les poissons dorés de la Chine récréent la vue par leur beauté, un autre poisson, qui se nomme *hay-seng*, est repoussant par sa laideur. C’est néanmoins une nourriture si commune à la Chine, qu’on en sert presqu’à chaque repas. On voit flotter les hay-sengs près des côtes de Chan-tong et de Fokien. Les missionnaires les prirent d’abord pour autant de masses inanimées ; mais un de ces animaux, que les matelots pêchèrent par leur ordre, nagea fort bien dans le bassin où ils le firent mettre : il y vécut même assez long-temps. Sur ce qu’on les avait toujours assurés qu’il a quatre yeux et six pieds, et que sa figure ressemble à celle du foie humain, ils prirent la résolution de l’examiner soigneusement ; mais ils ne découvrirent que deux endroits qu’ils pussent prendre pour des yeux, aux marques de crainte que l’animal donnait lorsqu’ils passaient la main par-devant. À l’égard des pieds, si tout ce qui lui sert à se mouvoir devait porter ce nom, on en pourrait compter autant qu’il y a de petites excroissances qui sont comme autant de boutons. Il est d’ailleurs sans arêtes autour du corps, et meurt aussitôt qu’on le presse : un peu de sel suffisant pour le conserver, on le transporte dans toutes les parties de l’empire. Les missionnaires ne le trouvèrent pas de bon goût, quoique les Chinois le regardent comme un de leurs mets les plus délicats. Le père Le Comte nous apprend qu’on trouve dans l’île de Hai-nan une fontaine dont l’eau pétrifie le poisson. Il en apporta une écrevisse dont la métamorphose était si avancée, qu’elle avait déjà le corps et les pates fort durs et peu différens de la pierre. Cependant les missionnaires qui visitèrent toutes les provinces de l’empire, prétendent, sur le témoignage des habitans, que l’île de Hai-nan n’a pas de lac auquel on puisse attribuer cette vertu ; mais ils semblent reconnaître qu’entre cette île et les côtes de Kao-tcheou, dans la province de Quan-tong, on trouve une espèce d’écrevisse qui est sujette à se pétrifier sans perdre sa forme naturelle. Ils ajoutent que c’est un spécifique contre les fièvres ardentes et malignes. On raconte encore à la Chine des merveilles de l’eau de certains lacs et de quelques rivières ; mais ce qui se débite à ce sujet, dit le père Duhalde, a semblé aussi faux qu’il a toujours paru peu vraisemblable. Dans tous les pays, la nature étant la même, les effets extraordinaires doivent être rares, et ils ne le seraient pas, si tout ce qu’on dit à la Chine sur cette matière était véritable. Il a déjà été question plusieurs fois dans cet ouvrage de la grande muraille qui sépare la Chine de la Tartarie ; mais ce monument étant celui qui cause le plus grand étonnement aux étrangers, l’on a pensé qu’il convenait d’en donner une description particulière. Lorsque l’on approche de cette muraille en venant de Pékin, l’on aperçoit sur les hauteurs, au loin, comme une ligne proéminente, ou plutôt une marque étroite et inégale semblable à celle que forment quelquefois, mais plus irrégulièrement, les veines des quartz sur les montagnes de gneiss. La continuité de cette ligne sur le sommet des montagnes de Tartarie suffit pour captiver l’attention des voyageurs. En avançant, on ne tarde pas à distinguer la forme d’une muraille avec des créneaux dans des endroits où l’on ne s’attend pas ordinairement à trouver de pareils ouvrages, et où l’on ne croit pas même qu’il soit possible de les construire. Tout ce que l’œil peut embrasser à la fois de cette muraille fortifiée, prolongée sur la chaîne des montagnes et sur les sommets les plus élevés, descendant dans les plus profondes vallées, traversant les rivières par des arches qui la soutiennent, doublée, triplée en plusieurs endroits pour rendre les passages plus difficiles, et ayant des tours ou de forts bastions à peu près de cent pas en cent pas, tout cet ensemble présente à l’esprit l’idée d’une entreprise gigantesque. Mais quelque prodigieuses que soient les dimensions de cette barrière destinée à arrêter les Tartares, ce n’est pas ce qui frappe le plus les voyageurs dont elle fixe les regards. Ce qui n’est que le simple résultat d’un travail long et multiplié excite rarement l’étonnement ; mais ce qui cause une surprise et une admiration réelles, c’est l’extrême difficulté de concevoir comment on a pu porter des matériaux et bâtir ces murs dans des endroits qui semblent inaccessibles. L’une des montagnes les plus élevées, sur lesquelles se prolonge la grande muraille, a, d’après une mesure exacte, cinq mille deux cent vingt-cinq pieds de haut. Cette espèce de fortification, car le nom de muraille ne donne pas une juste idée de sa structure, cette fortification a, dit-on, quinze cents milles de long ; mais à la vérité elle n’est pas partout également bien construite, et plusieurs des moindres ouvrages en dedans du grand rempart cèdent aux efforts du temps, et commencent à tomber en ruine ; d’autres ont été réparés ; mais la muraille principale paraît, presque partout, avoir été bâtie avec tant de soin et d’habileté, que, sans que l’on ait jamais eu besoin d’y toucher, elle se conserve entière depuis deux mille ans ; et elle paraît aussi peu susceptible de dégradation que les boulevards de rochers que la nature a élevés elle-même entre la Chine et la Tartarie. On ne sait pas avec précision à quelle époque remonte la fondation de ce monument ; mais on sait avec certitude, puisque le souvenir en est consigné dans les annales de l’empire, qu’il fut achevé dans le troisième siècle avant l’ère chrétienne. Durant seize siècles il a suffi pour arrêter les incursions des hordes tartares ; mais il offrit une résistance vaine au torrent que Gengis-khan entraînait avec lui. Les descendans de ce conquérant ne surent pas conserver le même avantage ; en moins d’un siècle, ils furent chassés de la Chine. Vers le milieu du dix-septième siècle, la violence des guerres intestines ramena les Tartares dans l’empire ; ils s’y sont établis, et y règnent. Indépendamment des moyens de défense que la grande muraille fournissait en temps de guerre, elle était considérée par les Chinois, même en temps de paix, comme un grand avantage, parce que leurs mœurs réglées et leur vie sédentaire s’accordent peu avec les inclinations inquiètes et vagabondes de leurs voisins septentrionaux ; et la grande muraille les empêchait d’avoir aucune communication avec eux. Elle n’est pas même sans utilité pour écarter des provinces les plus fertiles de la Chine les bêtes féroces qui infestent les déserts de la Tartarie, non plus que pour fixer les limites des deux pays, et empêcher les malfaiteurs de s’échapper de la Chine, et les mécontens d’émigrer. La grande muraille est devenue d’une bien moindre importance depuis que les deux pays qu’elle sépare sont soumis au même prince. Les Chinois ne la regardent qu’avec une profonde indifférence ; mais cet immense monument de l’industrie humaine a été remarqué par tous les étrangers qui l’ont vu. Cependant Marc-Pol, le premier Européen qui ait parlé de la Chine, ne fait aucune mention de la grande muraille. Comme il alla par terre à Pékin, on a supposé qu’il avait dû traverser une partie du territoire sur lequel la muraille s’étend. Mais une lecture attentive de sa relation fait voir qu’il ne traversa point la Tartarie pour se rendre à Pékin. Après avoir suivi la route des caravanes jusqu’à Samarcande et Cachegar, il tourna droit au sud-est, passa le Gange, et entra dans le Bengale. De là dirigeant sa route au sud des montagnes du Thibet, il pénétra dans la Chine par la province de Chen-si, gagna celle de Chan-si, qui en est limitrophe, et arriva ainsi à Pékin sans avoir vu la grande muraille. Bell d’Antermony, voyageur anglais, qui accompagna, en 1719, un ambassadeur russe envoyé en Chine par Pierre 1er, empereur de Russie, vit la grande muraille, dont il a donné une description curieuse. « Les Chinois dit-il, la nomment *Khabgan* ou le *mur sans fin*. Elle commence dans la province de Lia-toung, au fond du golfe du Pé-tché-li. Elle s’étend en croisant les rivières, et par-dessus les sommets des plus hautes montagnes, sans interruption, suivant toujours la chaîne de rochers stériles qui entourent le pays au nord et à l’ouest ; et, après avoir couru au sud l’espace de quinze cents milles anglais, elle se termine sur des montagnes inaccessibles et dans des déserts de sable. « Les fondemens de ce mur consistent en gros blocs de pierres de taille liées avec du mortier ; le reste est construit en briques ; il est si fort et si solide, qu’il exige, en général, peu de réparations : et d’ailleurs le climat est si sec, qu’il peut encore subsister bien des siècles dans l’état où il est. Dans les endroits où il y a des précipices, il a environ quinze à vingt pieds de hauteur, et une épaisseur proportionnée ; au lieu que dans les vallées et les endroits où il traverse des rivières, il est haut de trente pieds, et est flanqué de tours éloignées les unes des autres d’une portée de flèche, avec des embrasures à égales distances. Le haut du mur est en plate-forme pavée de grandes pierres de taille ; et dans les endroits où il passe sur des rochers ou des éminences, on y monte par un escalier de pierre fort doux. Cette muraille fut commencée et achevée dans l’espace de cinq ans. L’on y employa le cinquième de la population. On rapporte que les ouvriers étaient si près les uns des autres, qu’ils pouvaient se passer les matériaux de main en main. On peut le croire d’autant plus aisément, que l’âpreté du terrain ne permet pas l’usage des chariots, et que dans ces endroits on ne trouvait pas les matériaux nécessaires pour faire de la brique ou du ciment. « Ce ne fut pas le seul fardeau que les Chinois eurent à supporter dans cette occasion ; ils furent encore obligés d’entretenir une armée nombreuse sur pied pour garder les passages des montagnes et protéger les laboureurs contre les insultes des Tartares, qui ne restaient pas oisifs. » Il n’y a au monde que les Chinois capables d’une pareille entreprise. On eut pu, à la vérité, trouver ailleurs la même quantité d’ouvriers ; mais il n’y a qu’un peuple aussi spirituel, aussi sobre, et aussi économe que les Chinois qui ait pu maintenir l’ordre parmi cette multitude infinie d’ouvriers, et supporter patiemment les peines et les fatigues inséparables d’un ouvrage aussi immense. Cette muraille peut passer à juste titre pour une merveille du monde, et l’empereur qui l’a entreprise et achevée mérite cent fois plus d’éloges que le prince qui a fait bâtir les pyramides d’Égypte, s’il est vrai que l’on doive préférer les entreprises utiles à celles qui n’ont d’autre objet que de satisfaire la vanité. » Il y a plusieurs autres murs semi-circulaires qui ont le grand mur pour diamètre, dans les lieux que la nature n’a pas assez fortifiés, aussi-bien que dans les passages ouverts des montagnes. Ils sont très-solidement bâtis, avec les mêmes matériaux et de la même architecture que le grand mur ; ils occupent une étendue considérable de terrain, tantôt d’un côté de la grande muraille, tantôt de l’autre. On a pratiqué de distance en distance de fortes portes, où il y a toujours un corps-de-garde pour prévenir une surprise et arrêter une irruption soudaine de l’ennemi. Ces boulevards secondaires paraissent des ouvrages d’une grande dépense, et qui ont exigé un grand travail ; mais ils ne sont rien en comparaison du grand mur. » Quand on vient de Pékin, on approche de la muraille par une montée raide, et on arrive à ce qu’on appelle la porte méridionale, pour la distinguer de la porte extérieure, qui est plus au nord, du côté de la Tartarie. Cette porte méridionale traverse la route dans l’endroit où elle passe sur le sommet d’une chaîne de montagnes, dont la plupart sont inaccessibles. La porte a été bâtie pour défendre le passage dans une situation très-forte. La croupe des montagnes est étroite et leur descente escarpée. La route suit un défilé au bout duquel est un poste militaire. Depuis le dernier poste militaire, le chemin suit une vallée étroite dans laquelle serpente un ruisseau ; les montagnes se rapprochent graduellement, et ne laissent guère plus de place qu’il n’en faut pour le chemin et pour la rivière. Au milieu s’élève une tour avec une porte dans le centre, et une arche est jetée sur la rivière. Ce passage était autrefois fermé par des murs qui s’étendaient depuis la tour jusqu’au sommet de chaque montagne à l’est et à l’ouest ; mais ces murs sont maintenant en ruine. Quand les Tartares étaient regardés comme ennemis, des troupes stationnées en ce lieu en défendaient l’approche ; et les restes des ouvrages et des maisons s’y voient encore, ainsi que quelques habitans. Après avoir passé par une autre porte plus rapprochée des anciennes frontières de la Tartarie, et avoir descendu un défilé presqu’à pic, l’on arrive à Kou-pé-kou, lieu où se tenait la forte garnison qui défendait la muraille extérieure dans cette partie ; il était environné des ouvrages concentriques dont on a parlé plus haut. Près de Kou-pé-kou, il y a dans une partie de la grande muraille quelques brèches qui donnent la facilité de l’examiner et de l’escalader. On reconnaît qu’elle consiste en une levée en terre, retenue de chaque côté par un mur de maçonnerie, et recouverte d’une plate-forme de briques carrées. Les murs de côté, continuant à s’élever au-dessus de la plate-forme, servent de parapets. La hauteur totale du mur de briques est de vingt-cinq pieds. Il est soutenu par une base de pierres, qui fait une saillie d’environ deux pieds au-delà du mur, et dont la hauteur varie selon l’irrégularité du terrain sur lequel elle repose ; mais on n’en voit pas plus de deux assises au-dessus du sol, et ses assises n’ont qu’un peu plus de deux pieds d’élévation. Les encadremens des portes, des fenêtres, des embrasures et plusieurs des angles saillans, et des escaliers, des tours, ainsi que les bases ou fondemens, sont d’un granit très-dur, et légèrement mêlé de mica. Le reste est de briques bleuâtres, dont les dimensions varient suivant l’endroit où elles sont placées. Elles ont généralement un pied de long, sept pouces et demi de largeur, et trois pouces et demi d’épaisseur. Celles qui sont employées dans les terrasses de la grande muraille et des tours diffèrent seulement des premières en ce qu’elles sont parfaitement carrées. Partout où, pour achever la muraille, les briques ordinaires n’ont pu servir, on ne les a point grossièrement taillées à coup de truelles pour les rapetisser, comme font quelquefois des ouvriers négligens ou ignorans ; mais on s’est servi de briques moulées exprès, et d’une forme et d’une dimension convenables. Le mortier qui lie les couches de briques est presque entièrement composé de chaux d’une blancheur parfaite. La grande muraille ne semble pas avoir été construite pour servir de défense contre le canon, puisque les parapets ne pourraient pas résister aux boulets ; cependant le bas des embrasures des tours est semblable à ceux qu’on pratique en Europe pour placer les porte-mousquetons des arquebuses à crocs. Ces trous paraissent avoir été faits quand on a construit la grande muraille, et il est difficile de leur assigner un autre objet que celui de servir pour le repoussement des armes à feu. Les pièces de campagne que l’on voit en Chine sont, en général, montées avec des porte-mousquetons, auxquels ces trous conviennent fort bien ; et quoique les parapets ne soient pas faits pour soutenir le choc des boulets de canon de gros calibre, ils peuvent, fort bien résister à ces petites pièces. Cette observation confirme l’opinion que les Chinois ont depuis très-long-temps connu les effets de la poudre à canon. La grande muraille continue encore à servir de ligne de démarcation entre la nation chinoise et la nation tartare. Quoique réunies sous la domination d’un même souverain, chacune conserve ses juridictions locales et distinctes.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre IV/Chapitre XII
Jean-François de La Harpe
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2019-10-28T08:08:09Z
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#### CHAPITRE XI. De la Corée. Ce pays, après avoir essuyé beaucoup de révolutions, et disputé long-temps sa liberté contre les Japonais et les Chinois, est enfin demeuré tributaire de la Chine depuis la dernière conquête des Tartares mantchous. Les Chinois donnent à la Corée le nom de *Kao-li*, et quelquefois, dans leurs livres, celui de *Tchao-ssien*. Les Tartares mantchous l’appellent *Solho*. Ses bornes au nord, sont le pays des Mantchous ; à l’ouest, la province chinoise nommée tantôt *Liao-tong*, tantôt *Quan-tong*, séparée de la Tartarie orientale par une palissade de bois que les Chinois appellent *Mou-teou-tching*, c’est-à-dire *muraille de bois*. À l’est et au sud, elle est environnée de la mer, où se trouvent quelques îles. Elle s’étend du 34e au 43e degré de latitude ; et sa plus grande largeur de l’est à l’ouest est de 6 degrés. Régis, missionnaire jésuite, rapporte une supplique présentée à l’empereur Khang-hi, en 1694, de la part de Li-toun, roi de Corée. Rien n’est plus propre à faire connaître la dépendance des Coréens et le respect qu’ils ont pour le monarque de la Chine. Cette supplique est présentée par le roi de Tchao-ssien, dans la vue de mettre l’ordre dans sa famille, et pour faire connaître les désirs de son peuple. « Moi, votre sujet, je suis un homme dont la destinée est peu fortunée ; je me suis vu long-temps sans héritier ; enfin il m’est né un enfant mâle d’une concubine. Sa naissance m’a causé une joie incroyable ; j’ai pris aussitôt la résolution d’élever la mère de ce fils : mais je fis en cela une faute qui a été la source de beaucoup de maux. J’obligeai la reine Min-chi, mon épouse, de se retirer, et je fis reine à sa place ma concubine Tchang-chi, comme je n’ai pas manqué alors d’en informer votre majesté ; mais faisant aujourd’hui réflexion que Min-chi avait été créée reine par votre majesté, qu’elle a gouverné long-temps ma maison, qu’elle m’a assisté dans les sacrifices, qu’elle a rendu ses devoirs à la reine ma grand’mère et à la reine ma mère, et qu’elle a porté le deuil de trois ans avec moi, je reconnais que j’aurais dû la traiter plus honorablement, et je suis extrêmement affligé de m’être conduit avec tant d’imprudence. Maintenant, pour me conformer aux désirs de mon peuple, je souhaiterais de rétablir Min-chi dans son ancienne dignité, et de faire rentrer Tchang-chi dans sa condition de concubine. Par ce moyen, le bon ordre régnera dans ma famille, et la réformation des mœurs commencera heureusement dans mon royaume. » Moi, votre sujet, quoique par mon ignorance et ma stupidité j’aie fait une tache à l’honneur de mes ancêtres, j’ai pourtant servi votre majesté suprême depuis vingt ans, et je suis redevable de tout ce que je suis à votre bonté, qui me sert de bouclier et qui me protège. Je n’ai point d’affaire publique ou domestique que je veuille vous cacher ; et c’est ce qui m’a fait prendre deux ou trois fois la hardiesse d’importuner votre majesté sur celle-ci. J’ai honte, à la vérité, de sortir des bornes de mon devoir ; mais, comme il est question du bien de ma famille et des désirs de mon peuple, j’ai cru que, sans blesser le respect, je pouvais présenter cette supplique à votre majesté. » Le tribunal des cérémonies, auquel ce mémoire fut renvoyé, jugea que la demande devait être accordée ; ce qui fut ratifié par l’empereur. En conséquence, on envoya des ambassadeurs en Corée pour créer Min-chi reine, avec les formalités accoutumées ; mais l’année suivante le même prince ayant présenté à l’empereur une autre requête où le respect était blessé dans quelques points, il fut condamné par le même tribunal à payer une amende de dix mille onces chinoises d’argent, et à être privé pendant trois ans des rétributions qui lui sont accordées pour le tribut annuel qu’il paie. Les rochers et les sables qui bordent les côtes de la Corée en rendent l’accès difficile et dangereux. Du côté du sud-est, elles s’approchent si fort du Japon, que la distance n’est que de vingt-cinq ou vingt-six lieues, entre la ville de Pou-san, en Corée, et celle d’Osaka au Japon. On rencontre entre ces deux pointes l’île de Suisima, que les Coréens nomment *Taymouta*. Elle leur appartenait anciennement ; mais, dans un traité de paix avec les Japonais, ils en ont fait l’échange pour celle de Quelpaert. C’est dans cette dernière île que *l’Épervier*, navire hollandais, fit naufrage en 1653 ; et c’est de là que l’équipage fut transporté au continent de la Corée. Les Hollandais y furent retenus plusieurs années ; et la relation de Hamel, écrivain sur ce bâtiment, nous a fourni les meilleurs mémoires que nous ayons sur ce pays, où l’on a pénétré rarement, et dont les côtes mêmes sont peu fréquentées. *L’Épervier*, monté de soixante-quatre hommes d’équipage, et chargé pour le compte de la compagnie hollandaise des Indes orientales, était parti du Texel sous le commandement du capitaine *Eybertz*, d’Amsterdam. Il arriva sur la rade de Batavia le 1er. de juin. Le 14 du même mois, étant ravitaillé, il remit à la voile par ordre du gouverneur-général pour se rendre à Tay-Ouan, dans l’île de Formose, et y mouilla le 16 de juin. Le 30, un ordre du conseil le fit partir pour le Japon. Dès le lendemain vers le soir, en sortant du canal de Formose, il essuya une tempête qui ne fit qu’augmenter toute la nuit. Le premier d’août au matin, les Hollandais se trouvèrent fort près d’une petite île où ils mouillèrent avec beaucoup de difficulté, parce qu’on ne trouve, en général, que peu de fond dans toute cette mer. Lorsque le brouillard vint à se dissiper, ils furent surpris de se voir si près des côtes de la Chine, qu’ils distinguaient facilement sur le rivage des gens armés qui s’attendaient apparemment à profiter des débris du vaisseau ; mais, quoique la tempête augmentât sans cesse, ils passèrent toute la nuit et le jour suivant dans le même lieu, à la vue de ceux qui les observaient. Le troisième jour, ils s’aperçurent que la tempête les avait jetés à vingt lieues de leur route, et qu’ils voyaient encore l’île Formose. Ils passèrent entre cette île et le continent. Le temps était assez froid ; jusqu’au 15 il fut orageux et variable ; de sorte qu’ils ne firent pas beaucoup de route. Cependant la violence continuelle de la mer avait endommagé leur vaisseau ; et la pluie, qui ne discontinuait pas, les empêchant de faire des observations, ils furent obligés d’amener toutes leurs voiles et de s’abandonner au gré des flots. Dans la nuit du 16, leur chaloupe et la plus grande partie de la galerie furent emportées par la fureur des vagues qui ébranlèrent le beaupré et la proue. Les rafales étaient si impétueuses et se succédaient de si près, qu’il était impossible de remédier à ces accidens. Enfin une lame qui déferla sur le pont, faillit emporter tous les matelots qui s’y trouvaient, et jeta tant d’eau dans le bâtiment, que le capitaine s’écria qu’il fallait couper le mât sur-le-champ, et implorer le secours du ciel, parce qu’une ou deux lames de plus les noieraient infailliblement. Ils étaient réduits à cette extrémité, lorsqu’au point du jour, celui qui veillait à l’avant, s’écria : Terre ! terre ! en assurant qu’on n’était éloigné du rivage que d’une portée de mousquet. C’était la pluie et l’épaisseur des ténèbres qui n’avaient pas permis de s’en apercevoir plus tôt. Il fut impossible de mouiller, parce qu’on ne trouva point de fond ; et tandis qu’on s’efforçait inutilement d’y parvenir, il se déclara une si grande voie d’eau, que tous ceux qui étaient à fond de cale furent noyés sans en avoir pu sortir. Quelques-uns de ceux qui étaient sur le pont, sautèrent dans la mer, les autres furent entraînés par les flots ; il y en eut quinze qui gagnèrent ensemble le rivage, la plupart nus et tout brisés. Ils se persuadèrent d’abord que tous les autres avaient péri ; mais, en grimpant sur les rochers, ils entendirent les voix de quelques-uns de leurs camarades qui poussaient des plaintes ; et le jour suivant, à force de crier et de chercher le long du rivage, ils en rassemblèrent plusieurs qui étaient dispersés sur le sable. De soixante-quatre, ils se trouvèrent réduits à trente-six, la plupart blessés dangereusement. En cherchant les débris du vaisseau, ils découvrirent un de leurs compagnons pris entre deux planches, dont il avait été si fortement serré, qu’il ne vécut pas plus de trois heures, après avoir été dégagé. Mais de tous ceux qui avaient eu le malheur de périr, ils ne retrouvèrent que le capitaine Eybertz, étendu sur le sable à cinquante pieds de la mer, la tête appuyée sur son bras. Ils l’enterrèrent. De toutes leurs provisions, la mer n’avait jeté sur le rivage qu’un sac de farine, un tonneau de viande salée, un peu de lard et un baril de vin rouge. Ils n’eurent pas peu d’embarras à faire du feu ; car, se croyant dans quelque île déserte, leur unique ressource était dans leur industrie. Le vent et la pluie ayant diminué vers le soir, ils ramassèrent assez de bois pour se mettre à couvert avec les voiles qu’ils avaient pu sauver de leur naufrage. Le 17, comme ils déploraient leur situation, tantôt s’affligeant de ne voir paraître personne, tantôt se flattant de n’être pas éloignés du Japon, ils découvrirent à la portée du canon un homme qu’ils appelèrent par divers signes, mais qui prit la fuite dès qu’il les eut aperçus. Dans l’après-midi, ils en virent trois autres, dont l’un était armé d’un mousquet, et les deux autres de flèches. Ces inconnus s’approchèrent à la portée du fusil ; mais remarquant que les Hollandais s’avançaient vers eux, ils leur tournèrent le dos, malgré les signes par lesquels on s’efforçait de leur faire connaître qu’on ne leur demandait que du feu. Enfin quelques Hollandais ayant trouvé le moyen de les joindre, celui qui portait le mousquet ne fit pas de difficulté de l’abandonner entre leurs mains. Ils s’en servirent pour allumer du feu. Ces trois hommes étaient vêtus à la chinoise, excepté leurs bonnets, qui étaient composés de crin de cheval. Les Hollandais pensèrent avec effroi que c’étaient peut-être des Chinois sauvages ou des pirates. Vers le soir, ils virent paraître une centaine d’hommes armés et vêtus comme les premiers, qui, après les avoir comptés pour s’assurer de leur nombre, les tinrent renfermés pendant toute la nuit. Le lendemain à midi, environ deux mille hommes, tant à cheval qu’à pied, vinrent se placer, en ordre de bataille, devant leur tente. Le secrétaire, les deux pilotes et un mousse ne firent pas difficulté de se présenter à eux. Ils furent conduits au commandant, qui leur fit mettre au cou une grosse chaîne de fer avec une petite sonnette, et les obligea de se prosterner devant lui avec cette parure. Ceux qui étaient demeurés dans la hutte furent traités de même, tandis que les insulaires semblaient applaudir par de grands cris. Après les avoir laissés quelque temps dans cette situation, c’est-à-dire prosternés sur le visage, on leur fit signe de se mettre à genoux. On leur adressa plusieurs questions qu’ils ne purent entendre. Ils ne réussirent pas mieux à faire connaître qu’ils avaient voulu se rendre au Japon, parce que dans ce pays le Japon s’appelle Junare ou Jirpon. Le commandant ayant perdu l’espérance de les entendre mieux, fit apporter une tasse d’arak, qui leur fut présentée tour à tour, et les envoya dans leur tente. Il se fit montrer ce qu’il leur restait de provisions, et bientôt après on leur apporta du riz cuit à l’eau. Mais, comme on s’imagina qu’ils mouraient de faim, on ne leur en donna d’abord qu’une portion médiocre, dans la crainte que l’excès ne leur fût nuisible. Après midi, les Hollandais furent surpris de voir venir plusieurs de ces barbares avec des cordes à la main. Ils ne doutèrent pas que ce ne fût pour les étrangler. Mais leur crainte s’évanouit en les voyant courir vers les débris du vaisseau pour tirer au rivage ce qui pouvait leur être utile. Le pilote ayant fait ses observations, jugea qu’ils étaient dans l’île de Quelpaert, située par les 33° 32′ de latitude. Les insulaires employèrent le 19 à tirer au rivage tous les restes du naufrage, à faire sécher les toiles et les draps, et à brûler le bois pour en tirer le fer, qu’ils recherchent beaucoup. Comme la familiarité commençait à s’établir, les Hollandais se présentèrent au commandant de l’île, et à l’amiral, qui s’était aussi approché de leur tente. Ils firent présent à l’un et à l’autre d’une lunette d’approche et d’un flacon de vin rouge. La tasse d’argent du capitaine ayant été trouvée entre les rochers, ils l’offrirent aussi à ces deux officiers. Les lunettes et la liqueur furent acceptées ; il parut même que le vin n’était pas dédaigné, puisque les deux officiers en burent jusqu’à se ressentir de ses effets. Mais ils rendirent la tasse du capitaine, avec divers témoignages d’amitié. Le 20, on acheva de brûler le bois du vaisseau, et d’en tirer le fer. Pendant cette opération, le feu s’étant approché de deux pièces de canon chargées à boulet, les deux coups partirent avec tant de bruit, que tous les insulaires prirent la fuite, et n’osèrent revenir qu’après avoir été rassurés par des signes. Le même jour, on apporta deux fois du riz aux Hollandais. Le matin du jour suivant, le commandant leur fit entendre par signes qu’il fallait lui apporter tout ce qu’ils avaient pu sauver dans leur tente. C’était pour y mettre le scellé, et cette formalité fut exécutée devant leurs yeux. On lui amena au même moment quelques personnes de l’île qui avaient détourné pour leur propre usage du fer, des cuirs et d’autres restes de la cargaison. Il les fit punir sur-le-champ, pour faire connaître aux étrangers que le dessein des habitans n’était pas de leur faire tort dans leurs personnes ni dans leurs biens. Chaque voleur reçut trente ou quarante coups sur la plante des pieds, avec un bâton de six pieds de long et de la grosseur du bras. Ce châtiment fut si rigoureux, qu’il en coûta les orteils à quelques-uns des coupables. Vers midi, on fit entendre aux Hollandais qu’ils devaient se préparer à partir. On offrit des chevaux à ceux qui étaient en bonne santé, et les malades furent portés dans des hamacs. Ils se mirent en marche accompagnés d’une garde nombreuse à pied et à cheval. Après avoir fait quatre lieues, ils s’arrêtèrent le soir dans une petite ville nommée Tardiane, où leur souper fut fort léger, et leur logement dans un magasin qui avait l’air d’une étable. Le 22, à la pointe du jour, étant partis dans le même ordre que le jour précédent, ils gagnèrent un petit fort, près duquel ils virent deux galiotes. Ils y dînèrent, et le soir ils arrivèrent à Maggan ou Mo-kso, ville où le gouverneur de l’île fait sa résidence. Ils furent conduits tous ensemble sur une place carrée, vis-à-vis la maison de ville, où ils trouvèrent environ trois mille hommes sous les armes. Quelques-uns vinrent leur offrir de l’eau ; mais, les voyant armés d’une manière terrible, les Hollandais s’imaginèrent qu’on avait dessein de les tuer. L’habillement de cette milice barbare était capable d’augmenter leur crainte ; il avait quelque chose d’effrayant qui ne se voit point à la Chine ni au Japon. Le secrétaire fut conduit devant le gouverneur, avec quelques-uns de ses compagnons. Ils se tinrent quelque temps prosternés près d’une espèce de balcon où il était assis comme un souverain. On fit signe aux autres de lui venir rendre les mêmes honneurs. Ensuite il leur fit demander par divers signes d’où ils venaient, et quel terme ils s’étaient proposé dans leur navigation. Ils répondirent qu’ils étaient Hollandais, et qu’ils devaient se rendre à Nangasaki, au Japon. Le gouverneur leur déclara d’un signe de tête qu’il comprenait quelque chose à leur réponse ; après quoi il les fit passer en revue quatre à quatre ; et, leur ayant fait successivement la même question, il les fit conduire dans un édifice où l’oncle du roi, accusé d’avoir voulu ravir la couronne à son neveu avait été enfermé pour le reste de ses jours. Aussitôt qu’ils furent tous entrés dans cette espèce de prison, elle fut entourée d’hommes armés. On leur donna chaque jour douze onces de riz par tête, et la même quantité de farine de froment, mais peu de chose de plus ; et tout ce qui leur fut offert était si mal préparé, qu’à peine pouvaient-ils y toucher. Ils se virent ainsi réduits à vivre de riz, de farine et de sel, avec de l’eau pour unique boisson. Le gouverneur, qui paraissait âgé d’environ soixante-dix ans, était un homme très-sensé et fort estimé à la cour. En les congédiant, il leur avait fait connaître par signes qu’il écrirait au roi pour savoir ses intentions à leur égard, mais que la réponse tarderait peut-être un peu, parce que la cour était éloignée de quatre-vingts lieues. Ils le prièrent de leur accorder quelquefois un peu de viande et d’autres sortes d’alimens, avec la permission de sortir chaque jour six à six pour prendre l’air et laver leur linge. Cette grâce ne leur fut pas refusée. Il leur fit l’honneur d’en appeler souvent quelques-uns, et de leur faire écrire quelque chose devant lui, soit en hollandais, soit dans sa propre langue. Ils commencèrent ainsi à pouvoir entendre quelques termes du pays. La satisfaction que cet honnête gouverneur paraissait prendre à s’entretenir avec eux, et même à leur procurer de petits agrémens, leur fit concevoir l’espérance de passer tôt ou tard au Japon. Il eut tant de soins de leurs malades, que, suivant l’auteur, ils furent mieux traités par ces idolâtres, qu’ils ne l’eussent été peut-être par des chrétiens. Le 29 d’octobre, le secrétaire, le pilote et l’aide du chirurgien, furent conduits chez le gouverneur. Ils y trouvèrent un homme assis, qui avait une grande barbe rousse. « Pour qui prenez-vous cet homme ? » leur dit le gouverneur… Ils répondirent qu’ils le croyaient Hollandais… « Vous vous trompez, reprit-il en riant ; c’est un Coréen. » Après quelques autres discours, cet homme, qui avait gardé jusqu’alors le silence, leur demanda en hollandais qui ils étaient, et de quel pays. Ils satisfirent sa curiosité, en joignant à cette explication le récit de leur infortune. Aux mêmes questions, qu’ils lui firent à leur tour, il répondit que son nom était Jean Wettevri ; qu’il était natif de Ryp en Hollande, d’où il était parti eut 1626, à bord du vaisseau *le Hollandais*, en qualité de volontaire ; que l’année d’après, dans un voyage qu’il faisait au Japon sur la frégate *l’Ouderkeres*, il avait été jeté par le vent sur la côte de Corée ; que, manquant d’eau et se trouvant commandé avec quelques autres pour en aller chercher à terre, il avait été pris, lui et deux de ses compagnons, qui avaient été tués à la guerre, il y avait dix-sept ou dix-huit ans, dans une invasion que les Tartares avaient faite en Corée ; qu’il était âgé de cinquante-huit ans, et que, faisant sa demeure dans la capitale du royaume, le roi lui avait donné la commission de venir s’informer qui ils étaient, et ce qui les avait amenés dans ses états. Il ajouta qu’il avait souvent demandé au roi la permission de passer au Japon, et que, pour toute réponse, ce prince lui avait assuré qu’il ne l’obtiendrait jamais, à moins qu’il n’eût des ailes pour y voler ; que l’usage du pays était d’y retenir les étrangers, mais qu’on ne les y laissait manquer de rien, et que l’habillement et la nourriture leur étaient fournis gratuitement pendant toute leur vie. Ce discours ne pouvait être fort agréable aux Hollandais ; mais la joie de trouver un si bon interprète dissipa leur mélancolie. Cependant Wettevri avait tellement oublié la langue de son pays, qu’ils eurent d’abord quelque peine à l’entendre. Il eut besoin d’un mois entier pour rappeler ses idées. Le gouverneur fit prendre en forme toutes leurs dépositions, qu’il envoya fidèlement à la cour, et leur recommanda de ne pas s’affliger, parce que la réponse serait prompte ; d’un autre côté, il leur accorda chaque jour de nouvelles faveurs. Wettevri et les officiers qui l’accompagnaient eurent la liberté de les voir en tout temps, et celle de leur faire expliquer leurs besoins. Au commencement de décembre, les trois ans de l’administration de leur bienfaiteur étant expirés, il partit. On aurait peine à s’imaginer, dit l’auteur de la relation, quels témoignages de bonté les Hollandais reçurent de ce généreux protecteur avant son départ. Les voyant mal pourvus pour l’hiver, il leur fit faire à chacun deux paires de souliers, un habit bien doublé, et une paire de bas de peau. Il joignit à ce bienfait les procédés les plus nobles. Il déclara qu’il était fort affligé de ne pouvoir les envoyer au Japon, ou les conduire avec lui au continent. Il ajouta, qu’ils ne devaient pas s’alarmer, de son départ, parce qu’en arrivant à la cour, il emploierait tout son crédit pour leur faire obtenir leur liberté, ou du moins la permission de le suivre. Il leur rendit les livres qu’ils avaient sauvés de leur naufrage, et plusieurs parties de leurs effets auxquels il joignit une bouteille d’huile précieuse. Enfin il obtint du nouveau gouverneur qui les avait déjà réduits au riz, au sel et à l’eau, que leur subsistance serait un peu plus abondante. Mais, après son départ, qui arriva au mois de janvier 1654, ils furent traités avec plus de dureté que jamais. On leur donna de l’orge au lieu de riz, et de la farine d’orge au lieu de farine de froment. Ils furent obligés de vendre leur orge pour en acheter d’autres alimens. Cette rigueur, et le chagrin de ne pas voir arriver d’ordres du roi pour les conduire à la cour, les fit penser à prendre la fuite au printemps. Après avoir délibéré long-temps sur les moyens de se saisir d’une barque dans l’obscurité de la nuit, six d’entre eux formèrent la résolution d’exécuter ce dessein vers la fin du mois d’avril. Mais le plus hardi, étant monté sur une muraille, pour s’assurer du lieu où était la barque, fut aperçu de quelque chiens qui, par leurs aboiemens, donnèrent l’alarme aux gardes. Au commencement de mai, le pilote ayant eu la liberté de sortir avec cinq de ses compagnons, découvrit, en se promenant dans un petit village voisin de la ville, une barque assez bien équipée, qui n’avait personne pour la garder. Il chargea sur-le-champ un des cinq Hollandais de prendre un petit bateau et quelques planches courtes qu’il voyait sur le rivage ; ensuite il se rendit avec eux sur la barque, sans aucune précaution. Tandis qu’ils s’efforçaient de la dégager d’un petit banc de sable qui coupait le passage, quelques habitans observèrent leur dessein, et l’un d’entre eux courut jusque dans l’eau, avec un mousquet, pour les forcer de retourner au rivage. Mais ces menaces les effrayèrent peu, à l’exception d’un seul qui, n’ayant pu joindre assez tôt ses camarades, fut obligé de regagner la terre. Les cinq autres s’efforçaient de lever la voile, lorsque le mât et la voile tombèrent dans l’eau. Ils ne laissèrent pas de les rétablir avec beaucoup de peine ; mais, comme ils commençaient à lever la voile, le bout du mât se rompit. Ces délais ayant donné le temps aux habitans du village de se mettre dans une barque, ils eurent bientôt joint les fugitifs, qui, sans être effrayés du nombre et des armes, sautèrent légèrement dans la barque ennemie, et se flattèrent de pouvoir s’en saisir ; mais la trouvant remplie d’eau, et hors d’état de servir, ils prirent le parti de la soumission. Ils furent conduits au gouverneur, qui les fit d’abord étendre à plat sur la terre, les mains liés à une grosse pièce de bois ; ensuite, s’étant fait amener les autres liés aussi, et les fers aux mains, il demanda aux six coupables si leurs compagnons avaient eu connaissance de leur fuite. Ils répondirent non d’un air ferme. Wettevri reçut ordre d’approfondir quel avait été leur dessein. Ils protestèrent qu’ils n’en avaient pas eu d’autre que de se rendre au Japon. : « Quoi, leur dit le gouverneur, vous auriez osé entreprendre ce voyage sans pain et sans eau ? Ils lui protestèrent qu’ils avaient aimé mieux s’exposer à la mort une fois pour toutes que de mourir à chaque moment. Là-dessus, ces malheureux reçurent chacun vingt-cinq coups sur les fesses nues, avec un bâton long d’une brasse, et large de quatre doigts sur un pouce d’épaisseur, plat du côté dont on frappe, et rond du côté opposé. Les coups furent appliqués si vigoureusement, qu’ils en gardèrent le lit pendant plus d’un mois. Le gouverneur fit délier les autres, mais ils furent renfermés plus étroitement, et gardés jour et nuit. L’île de Quelpaert, nommée Chesure par les habitans, est située à douze ou treize lieues au sud de la Corée ; elle en a quatorze ou quinze de circonférence. Du côté du nord, elle forme une baie où l’on trouve toujours des barques, et d’où l’on fait voile au continent. La côte de Corée est d’un accès dangereux pour ceux qui la connaissent mal, parce qu’elle n’a qu’une seule rade où les vaisseaux peuvent mouiller à l’abri. Dans tous les autres, on est souvent exposé à se voir jeter au large, et jusque sur les côtes du Japon. Quelpaert est environnée de rochers : elle produit des chevaux et d’autres bestiaux en abondance ; mais, comme elle paie au roi des droits considérables qui la rendent fort pauvre, elle est méprisée des Coréens du continent. On y voit une montagne très-haute entièrement couverte de bois, et beaucoup de collines arides qui sont entremêlées de vallées abondantes en riz. À la fin de mai, le gouverneur reçut ordre de conduire les Hollandais à la cour. Six ou sept jours après, ils furent mis dans quatre barques, les fers aux pieds, et la main droite attachée à un bloc de bois. On appréhendait qu’ils ne sautassent dans l’eau, comme ils l’auraient pu facilement, parce que tous les soldats de l’escorte furent incommodés du mal de mer. Après avoir lutté deux jours contre le vent, ils furent repoussés dans l’île de Quelpaert, où le gouverneur les délivra de leurs fers pour les faire rentrer dans leur prison. Quatre ou cinq jours après, s’étant rembarqués de grand matin, ils arrivèrent près du continent vers le soir. On leur fit passer la nuit dans la rade. Le lendemain ils prirent terre, et leurs chaînes furent ôtées, mais avec la précaution de doubler leur garde. On amena aussitôt des chevaux sur lesquels ils se rendirent à la ville de Hay-nam : ils eurent le plaisir de s’y rejoindre tous, car, ayant été séparés par le vent, ils avaient débarqué en différens lieux. Le matin du jour suivant ils arrivèrent à la ville de Sé-ham, où leur canonnier, qui n’avait pas joui d’une bonne santé depuis le naufrage, mourut, et fut enterré par l’ordre du gouverneur. Le soir, ils s’arrêtèrent dans la ville de Nadian ; le lendemain à Sanchang ; ensuite à Tongap, après avoir traversé une haute montagne sur le sommet de laquelle est une grande forteresse nommée Épam-San-siang. De là ils se rendirent à la ville de Teyn ; et le jour suivant, ayant passé par la ville de Kuniga, ils arrivèrent le soir à Kin-Tyn, où le roi tenait anciennement sa cour, et qui est à présent la résidence du gouverneur de la province de Thillado. Quoiqu’elle soit à une journée de la mer, le commerce y est florissant, et la rend fort célèbre dans le pays. Ils gagnèrent ensuite Je-San, dernière ville de la même province, d’où ils allèrent à la petite ville de Gunum, puis à Jeu-San, et à Konsio, résidence du gouverneur de la province de Tiang-Siando. Le lendemain, ayant passé une grande rivière, ils entrèrent dans la province de Sengado, où se trouve Sior, capitale du royaume. Après avoir passé par différentes villes, ils traversèrent une rivière, qui ne leur parut pas moins large que la Meuse l’est à Dordrecht. Une lieue au-delà ils arrivèrent à Sior. Depuis leur débarquement jusqu’à cette ville, ils comptèrent soixante-quinze lieues, toujours au nord, mais tirant un peu vers l’ouest. Pendant les deux ou trois premiers jours, ils furent logés dans la même maison ; ensuite on leur donna pour trois ou quatre ensemble de petites huttes dans le quartier des Chinois qui sont établis à Sior. Ils furent menés en corps devant le roi. Ce prince les ayant interrogés par le ministère de Wettevri, ils le supplièrent humblement de les faire transporter au Japon, d’où ils se flattaient qu’avec le secours des Hollandais qui y exercent le commerce, ils pourraient retourner, quelque jour dans leur patrie. Le roi leur répondit que les lois de la Corée ne permettaient pas d’accorder aux étrangers la liberté de sortir du royaume ; mais qu’on aurait soin de leur fournir toutes leurs nécessités. Ensuite il leur ordonna de faire en sa présence les exercices pour lesquels ils avaient le plus d’habileté, tels que chanter, danser et sauter ; après quoi, leur ayant fait apporter quelques rafraîchissemens, il fit présent à chacun de deux pièces de drap pour se vêtir à la manière des Coréens. Le lendemain ils furent conduits chez le général des troupes, qui leur fit déclarer par Wettevri que le roi les avait admis au nombre de ses gardes-du-corps, et qu’en cette qualité on leur fournirait chaque mois soixante-dix katis de riz. Chacun reçut un papier qui contenait son nom, son âge, son pays, la profession qu’il avait exercée jusqu’alors, et celle qu’il exerçait au service du roi de la Corée. Cette patente était en caractères coréens, scellée du grand sceau du roi et de celui du général, qui n’était que la simple impression d’un fer chaud. Avec leur commission ils reçurent chacun leur mousquet, de la poudre et des balles. On leur ordonna de faire une décharge de leurs armes, le premier et le quatrième jour de chaque mois, devant le général, et d’être toujours prêts à marcher à sa suite, soit pour accompagner le roi, soit dans d’autres occasions. Le général fait trois revues par mois, et les soldats font autant de fois l’exercice en particulier. Les Hollandais étaient encore au nombre de trente-cinq. On leur donna un Chinois et Wettevri pour les commander ; le premier en qualité de sergent, l’autre pour veiller sur leur conduite et leur apprendre les usages des Coréens. La curiosité porta la plupart des grands de la cour à les inviter à dîner pour les faire danser à la manière hollandaise. Mais les femmes et les enfans étaient encore plus impatiens de les voir, parce que le bruit s’était répandu qu’ils étaient d’une race monstrueuse, et que pour boire ils étaient obligés de se lier le nez derrière les oreilles. L’étonnement augmenta lorsqu’on les vit mieux faits que les habitans du pays. On admira particulièrement la blancheur de leur teint. La foule était si grande autour d’eux, que, dans les premiers jours, à peine pouvaient-ils se frayer un passage dans les rues, ou trouver un moment de repos dans leurs huttes. Enfin le général arrêta cet empressement par la défense qu’il fit publier d’approcher de leurs logemens sans sa permission. Cet ordre était d’autant plus nécessaire, que les esclaves mêmes des grands portaient la hardiesse jusqu’à les faire sortir de leurs huttes pour s’en amuser. Au mois d’août, on vit arriver un envoyé tartare, qui venait demander le tribut. L’auteur, sans expliquer ici les motifs du roi, raconte que ce prince fut obligé d’envoyer les Hollandais dans une grande forteresse, à six ou sept lieues de Sior, et de les y laisser jusqu’au départ du ministre tartare, c’est-à-dire jusqu’au mois suivant. Cette forteresse est située sur une montagne nommée Numma-san-Siang, qu’on ne peut monter en moins de trois heures. Elle est si bien défendue, qu’elle sert de retraite au roi même dans les temps de guerre. La plupart des grands du royaume y font leur résidence ordinaire, sans crainte d’y manquer de provisions, parce qu’elle en est toujours fournie pour trois ans. Vers la fin de novembre, le froid devint si vif, que, la rivière étant glacée, on y vit passer à la fois trois cents chevaux chargés. Le général, alarmé pour les Hollandais, témoigna son inquiétude au roi. On leur fit distribuer quelques cuirs à demi pourris, qu’ils avaient sauvés de leur naufrage pour les vendre et s’en acheter des habits. Deux ou trois d’entre eux employèrent ce qui leur revint de cette vente à se procurer la propriété d’une petite hutte, qui leur coûta neuf ou dix écus. Ils aimèrent mieux souffrir le froid que de se voir continuellement tourmentés par leurs hôtes, qui les envoyaient chercher du bois dans les montagnes, à trois ou quatre lieues de la ville. Les autres, s’étant vêtus le moins mal qu’il leur fut possible, passèrent le reste de l’hiver comme ils en avaient passé d’autres. L’envoyé tartare étant revenu à Sior au mois de mars 1655, il leur fut défendu, sous de rigoureuses peines, de mettre le pied hors de leurs maisons. Cependant le jour de son départ, Henri Jans et Henri Jean Bos résolurent de se présenter à lui dans le chemin, sous prétexte d’aller au bois. Aussitôt qu’ils le virent paraître à la tête de sa troupe, ils s’avancèrent près de son cheval, et prenant les rênes d’une main, ils ouvrirent de l’autre leur robe coréenne, pour faire voir par-dessous l’habit hollandais. Cet incident causa d’abord beaucoup de confusion dans la troupe. L’envoyé leur demanda fort curieusement qui ils étaient. Mais ne pouvant se faire entendre, il leur donna par signes l’ordre de le suivre. Le soir, s’étant informé s’il pouvait trouver un interprète, on lui parla de Wettevri. Il l’envoya chercher sur-le-champ. Wettevri ne manqua pas d’en avertir le roi. On tint un conseil dans lequel il fut résolu de faire un présent à l’envoyé pour empêcher que cette affaire n’allât jusqu’aux oreilles du khan. Les deux Hollandais furent ramenés à Sior, et resserrés dans une étroite prison, où ils ne tardèrent pas à finir leurs jours. Mais leurs compagnons ne les revoyant plus, ignorèrent si leur mort avait été naturelle ou violente. Après le retour de ces deux malheureux, tous les autres furent conduits devant le conseil de guerre, pour y être examinés. On leur demanda s’ils avaient eu connaissance de la fuite de leurs compagnons ; leur désaveu n’empêcha point qu’ils ne fussent condamnés à recevoir chacun cinquante coups sur la plante des pieds. Mais le roi leur fit grâce, en déclarant qu’ils devaient être moins considérés comme des vagabonds mal intentionnés pour le pays que comme de malheureux étrangers que la tempête avait jetés sur les côtes du royaume. Ils furent renvoyés dans leurs huttes, mais avec défense d’en sortir sans la permission du roi. Au mois de juin, le général leur fit dire par leur interprète qu’un vaisseau ayant échoué dans l’île de Quelpaert, et Wettevri étant trop âgé pour entreprendre ce voyage, ceux d’entre eux qui entendaient mieux la langue coréenne devaient se préparer au nombre de trois à partir pour Quelpaert, avec la commission d’observer les circonstances du naufrage, pour en venir rendre compte à la cour. Sur cet ordre, l’assistant et le second pilote avec un canonnier se mirent en route deux jours après. L’envoyé tartare revint au mois d’août, et l’ordre de ne sortir de leurs quartiers que trois jours après son départ fut renouvelé aux Hollandais avec de rigoureuses menaces. La veille de son arrivée, ils reçurent une lettre de leurs compagnons, qui leur apprenaient qu’au lieu de les conduire à Quelpaert, on les avait étroitement renfermés sur la frontière la plus méridionale du royaume, afin que, si le khan, informé de la mort des deux autres, demandait que le reste lui fût envoyé, on pût lui répondre qu’il en était péri trois dans le voyage de Quelpaert. Le même envoyé revint encore vers la fin de l’année. Quoique, depuis la malheureuse entreprise des deux Hollandais, il fût venu deux fois de la part du grand khan, sans avoir fait aucune mention de cet événement, la plupart des seigneurs coréens s’efforcèrent d’engager le roi de se défaire de tous les autres. On tint conseil là-dessus pendant trois jours. Mais le roi, le prince son frère, le général et quelques autres rejetèrent une proposition aussi atroce, et dont le khan pouvait tôt ou tard être instruit. Le général proposa de les faire combattre chacun contre deux Coréens, avec les mêmes armes : c’était le moyen, disait-il, de se délivrer d’eux, sans qu’on pût accuser le roi du meurtre de ces pauvres étrangers. Ils furent informés secrètement de cette résolution par quelques personnes charitables. Le frère du roi, passant dans leur quartier pour se rendre au conseil, dont il était président, ils se jetèrent à ses genoux, implorèrent sa bonté et le touchèrent d’une si vive compassion, qu’il devint leur protecteur : aussi ne durent-ils la vie qu’à ses sollicitations et à l’humanité du roi. Cependant, plusieurs personnes paraissant offensées de cette indulgence, on résolut, autant pour les mettre à couvert des entreprises de leurs ennemis que pour les dérober aux Tartares, de les reléguer dans la province de Thillado, en leur assignant par mois cinquante livres de riz pour leur subsistance. Suivant cet ordre, ils partirent de Sior à cheval, au mois de mars 1657, sous la conduite d’un sergent. Wettevri les accompagna l’espace d’une lieue jusqu’à la rivière qu’ils avaient passée en venant de Quelpaert. Ils revirent la plupart des villes qu’ils avaient traversées dans le même voyage. Enfin, ayant couché à Jeam, ils en partirent le lendemain au matin, et vers midi ils arrivèrent dans une ville considérable, nommée Diu-Siong ou Thilla-Pening, qui est commandée par une grande citadelle. C’est la résidence du Pénig-Sé, qui y commande dans l’absence du gouverneur, et qui porte le titre de colonel de la province. Le sergent qui leur avait servi de guide les remit entre les mains de cet officier avec les lettres du roi. Ensuite il reçut ordre d’aller chercher leurs trois compagnons qui étaient partis de Sior l’année précédente, et qui n’étaient qu’à douze lieues de Diu-Siong, dans une ville où commandait l’amiral. Ils furent logés ensemble dans un édifice public, au nombre de trente-trois. Dans le cours du mois d’avril, on leur apporta quelques cuirs restés jusqu’alors à Quelpaert, dont ils n’étaient éloignés que de dix-huit lieues. Ils furent chargés, pour unique occupation, d’arracher deux fois par mois l’herbe qui croissait dans la place du château. Le gouverneur, qui leur marquait beaucoup d’affection, comme tous les habitans de la ville, fut appelé à la cour pour répondre à quelques accusations qui mirent sa vie en danger. Mais, étant aimé du peuple et favorisé de la plupart des grands, il fut renvoyé avec honneur. Son successeur traita les Hollandais moins humainement. Il les obligea d’aller chercher leur bois sur une montagne à trois lieues de la ville, après avoir été accoutumés jusqu’alors à se le voir apporter. Une attaque d’apoplexie les délivra de cet odieux maître au mois de septembre suivant. Cependant ils ne se trouvèrent pas mieux de celui qui lui succéda. Lorsqu’ils demandèrent du drap pour se vêtir, en lui faisant voir que le travail avait usé leurs habits, il leur déclara qu’il n’avait pas reçu d’ordre du roi sur ce point ; qu’il n’était obligé de leur fournir que du riz, et que, pour leurs autres besoins, ils devaient eux-mêmes se les procurer. Ils lui proposèrent alors de leur accorder la permission de demander l’aumône, chacun, à leur tour, en lui représentant que, nus comme ils étaient, et leur travail ne leur produisant qu’un peu de sel et de riz, il leur était impossible de gagner leur vie. Cette grâce leur fut accordée, et bientôt ils eurent de quoi se garantir du froid. Au commencement de l’année 1656, ils essuyèrent de nouveaux chagrins à l’arrivée d’un nouveau gouverneur. La liberté de sortir de la ville leur fut ôtée. Seulement le gouverneur déclara que, s’ils voulaient travailler pour lui, il leur donnerait à chacun trois pièces d’étoffes de coton ; mais ils rejetèrent humblement cette proposition, parce qu’ils n’ignoraient pas que ce travail leur ferait user plus d’habits qu’on ne leur offrait d’étoffe. Quelques-uns d’entre eux étant tombés malades de la fièvre dans ces circonstances, la frayeur des habitans, au seul nom de *fièvre*, leur fit obtenir la permission de mendier, à condition qu’ils ne fussent jamais absens de la ville plus de quinze jours ou de trois semaines, et qu’ils ne tournassent point leur marche du côté de la cour ni du Japon. Comme cette faveur ne regardait que la moitié de leur troupe, ceux qui demeurèrent dans la ville reçurent ordre de prendre soin des malades, et d’arracher l’herbe dans la place publique. Le roi étant mort au mois d’avril, son fils monta sur le trône après lui, avec le consentement du khan. Les Hollandais continuèrent de mendier, surtout parmi les prêtres et les moines du pays, qui les traitèrent avec beaucoup de charité, et qui ne se lassaient pas de leur entendre raconter leurs aventures et les usages de leur pays. Le gouverneur qui arriva en 1660 leur témoigna tant de bonté, qu’il regrettait souvent de ne pouvoir les renvoyer en Hollande, ou du moins dans quelque lieu fréquenté des Hollandais, La sécheresse fut si grande cette année, que les vivres devinrent fort rares. La misère n’ayant fait qu’augmenter l’année suivante, on vit quantité de voleurs sur les grandes routes, malgré la vigueur avec laquelle ils furent poursuivis par les ordres du roi. La faim fit périr un grand nombre d’habitans. Le gland, les pommes de pin et d’autres fruits sauvages étaient la seule nourriture des pauvres. La famine devint si pressante, que plusieurs villages furent pillés, et que les magasins mêmes du roi ne furent pas respectés. Ces désordres ne laissèrent pas de demeurer impunis, parce que les coupables étaient des esclaves de la cour. Le mal dura jusqu’en 1662, et l’année d’après s’en ressentit encore. La ville de Diu-Siong, où les Hollandais n’avaient pas cessé de demeurer, n’étant plus capable de leur fournir des provisions, il vint un ordre de la cour pour en distribuer une partie dans d’autres villes. Douze furent envoyés à Say-Syane, cinq à Siun-Schien, et cinq à Namman, à seize lieues plus loin. Cette séparation leur fut d’abord fort affligeante ; mais elle devint l’occasion de leur fuite, et par conséquent de leur salut. Ils partirent à pied, et leurs malades avec leur bagage, sur des chevaux qui leur furent accordés gratuitement. La première et la seconde nuit, ils furent logés ensemble dans la même ville. Le troisième jour, ils arrivèrent à Siun-Schien, où les cinq qui étaient destinés pour cette ville furent laissés. Le lendemain, les autres passèrent la nuit dans un village, d’où étant partis fort matin, ils entrèrent vers midi dans Say-Syane. Leurs guides les livrèrent au gouverneur ou à l’amiral de la province de Thillado, dont cette ville était la résidence. Ce seigneur leur parut d’un mérite distingué. Mais celui qui lui succéda bientôt devint leur fléau. La plus grande faveur qu’il leur accorda, fut de couper du bois pour en faire des flèches à ses gens. Les domestiques des seigneurs coréens n’ont d’autres occupations que de tirer de l’arc, parce que leurs maîtres font gloire d’entretenir d’excellens archers. À l’entrée de l’hiver, les Hollandais demandèrent au nouveau gouverneur qu’il leur fût permis de mendier pour se procurer des habits. Ils obtinrent la liberté de s’absenter pendant trois jours, la moitié de leur nombre à la fois. Cette permission leur devint d’autant plus avantageuse, que les principaux habitans de la ville, émus de compassion, favorisaient leurs courses. Elles duraient quelquefois un mois entier. Tout ce qu’ils avaient amassé se partageait en commun. Ils continuèrent de mener cette vie jusqu’au rappel du gouverneur, qui fut créé général des troupes royales : c’est la seconde dignité du royaume. Son successeur adoucit beaucoup le sort des Hollandais de Say-Syane en ordonnant qu’ils fussent traités comme leurs compagnons l’étaient dans les autres villes. Ils furent déchargés de tous les travaux pénibles ; on ne les obligea plus qu’à passer en revue chaque mois, à garder leur maison à leur tour, ou du moins à faire savoir au secrétaire dans quel lieu ils allaient, lorsqu’ils avaient la permission de sortir. Entre plusieurs autres faveurs, ce gouverneur leur donnait quelquefois à manger ; et, s’attendrissant sur leur infortune, il leur demandait pourquoi, étant si près de la mer, ils n’entreprenaient pas de passer au Japon. Ils répondaient qu’ils n’osaient hasarder de déplaire au roi. Ils ajoutaient que d’ailleurs ils ignoraient le chemin, et qu’ils manquaient de vaisseaux. « Quoi ! reprenait-il, n’y a-t-il point assez de barques sur la côte ? » Ils affectaient de répondre qu’elles ne leur appartenaient pas, et que, s’ils manquaient leur entreprise, ils craignaient d’être traités comme des voleurs et des déserteurs. Le gouverneur riait de leurs scrupules. Il ne s’imaginait pas qu’ils ne lui tenaient ce langage que pour écarter ses soupçons, et que jour et nuit ils ne pensaient qu’aux moyens de se procurer une barque. Les Hollandais furent, à cette époque, vengés du gouverneur précédent : il n’avait joui de sa nouvelle dignité qu’environ quatre mois. Ayant été accusé d’avoir condamné trop légèrement à mort plusieurs personnes de différens ordres, il fut condamné, par le roi, à recevoir quatre-vingt-dix coups sur les os des jambes, et à être banni perpétuellement. Vers la fin de cette année, on vit paraître une comète ; elle fut suivie de deux autres, qui se montrèrent toutes deux à la fois pendant environ deux mois. La cour en conçut, tant d’alarme, que le roi fit doubler la garde dans tous ses ports et sur tous ses vaisseaux. Il donna ordre que toutes ses forteresses fussent bien munies de provisions de guerre et de bouche, et que ses troupes fussent exercées tous les jours. La crainte qu’il avait d’être attaqué par quelque voisin alla jusqu’à lui faire défendre qu’on allumât du feu pendant la nuit dans les maisons qui pouvaient être aperçues de la mer. On avait vu les mêmes phénomènes lorsque les Tartares avaient ravagé le pays ; et l’on se souvenait d’avoir été averti par des signes de cette nature avant la guerre des Japonais contre la Corée. Les habitans ne rencontraient pas les Hollandais sans leur demander ce qu’on pensait des comètes dans leur pays. Ils répondaient qu’elles étaient le pronostic de quelque terrible événement, tel que la peste, la guerre ou la famine, et quelquefois de ces trois malheurs ensemble. Ils parlaient de bonne foi, remarque l’auteur avec beaucoup de simplicité, parce qu’ils avaient été convaincus de cette vérité par l’expérience. Comme ils passèrent fort tranquillement l’année 1664 et la suivante, tous leurs soins se rapportèrent à se rendre maîtres d’une barque ; mais ils eurent le chagrin de ne pas réussir. Ils allaient quelquefois à la rame le long du rivage, dans un bateau qui leur servait à chercher de quoi vivre. Quelquefois ils faisaient le tour des petites îles pour observer tout ce qui pouvait être favorable à leur évasion. Leurs compagnons, qui étaient dans les deux autres villes, venaient les visiter par intervalles. Ils leur rendaient leurs visites, lorsqu’ils en obtenaient la permission du gouverneur. Leur patience se soutenait dans les plus grandes peines, assez contens de jouir d’une bonne santé, et de ne pas manquer du nécessaire dans le cours d’un si long esclavage. En 1666, ils perdirent ce bon gouverneur, qui fut élevé aux premières dignités de la cour en récompense de ses vertus. Il avait répandu ses bienfaits sur toutes sortes de personnes, pendant deux ans d’une heureuse administration qui lui avait gagné l’affection de tout le monde, et l’estime de son maître, ainsi que celle de la noblesse. Il avait réparé les édifices publics, augmenté les forces maritimes, etc. Après son départ, la ville demeura trois jours sans gouverneur, parce que l’usage accorde ce temps au successeur pour choisir, avec le secours de quelque devin, un moment favorable à son inauguration. Ce choix ne fut pas heureux pour les Hollandais. Entre plusieurs mauvais traitemens, leur nouveau maître voulut les faire travailler continuellement à jeter de la terre en moule. Ils rejetèrent cette proposition, sous prétexte qu’après avoir rempli leur devoir, ils avaient besoin de leur temps pour se procurer de quoi se vêtir et satisfaire à leurs autres nécessités ; que le roi ne les avait point envoyés pour un travail si rude, ou que, s’ils devaient être traités avec cette rigueur, il valait beaucoup mieux pour eux renoncer à la subsistance qu’on leur accordait, et demander d’être envoyés au Japon, ou dans quelque autre lieu fréquenté par leurs compatriotes. La réponse du gouverneur fut une menace de les forcer d’obéir ; mais il n’eut pas le temps d’exécuter ses intentions : quelques jours après, tandis qu’il se trouvait à bord d’un fort beau vaisseau, le feu prit par hasard à la chambre des poudres, qui était située devant le mât, et fit sauter la proue, ce qui coûta la vie à cinq hommes. Il se dispensa d’en donner avis à l’intendant de la province, dans l’espérance que cet accident demeurerait caché. Malheureusement pour lui, le feu avait été aperçu par un des espions que la cour entretient sur les côtes, comme dans l’intérieur du royaume. L’intendant, qui en fut averti par cette voie, se hâta d’en rendre compte au souverain : le gouverneur fut rappelé immédiatement, et condamné au bannissement perpétuel, après avoir reçu quatre-vingt-dix coups sur les os des jambes. Les Hollandais virent arriver au mois de juillet un nouveau gouverneur, mais sans obtenir dans leur sort le changement qu’ils avaient espéré. Il exigea d’eux chaque jour cent brasses de natte. Lorsqu’ils lui représentèrent que c’était leur demander l’impossible, il les menaça de trouver quelque occupation qui leur conviendrait mieux. Une maladie qui lui survint l’empêcha d’exécuter son projet ; mais, outre leur devoir ordinaire, ils demeurèrent chargés du soin d’arracher l’herbe dans la place du Pénig-Sé, et d’apporter du bois propre à faire des flèches. Le chagrin de leur situation les fit penser à profiter de la maladie de leur tyran pour se procurer une barque, quelques risques qu’ils dussent courir. Ils employèrent dans cette vue un Coréen qui leur avait plusieurs obligations. Ils le chargèrent de leur acheter une barque, sous prétexte du besoin qu’ils en avaient pour mendier du coton dans les îles voisines ; ils lui promirent à leur tour une part considérable aux aumônes qu’ils se flattaient de recueillir. La barque fut achetée ; mais le pêcheur qui l’avait vendue, ayant su que c’était pour leur usage, voulut rompre son marché, dans la crainte d’être puni de mort, s’ils s’en servaient pour leur évasion. Cependant l’offre de doubler le prix lui fit oublier toutes ses craintes, et le marché tint à la grande satisfaction des Hollandais. Aussitôt qu’ils se trouvèrent en liberté, ils fournirent leur bâtiment d’une voile, d’une ancre, de cordages, d’avirons et autres instrumens nécessaires, résolus de partir au premier quartier de la lune, qui était l’instant le plus favorable. Ils retinrent deux de leurs compatriotes qui étaient venus les visiter. D’un autre côté, ils firent venir de Namman Jean Péters de Vries, habile matelot, pour leur servir de pilote. Quoique les habitans les plus voisins de leur demeure ne fussent pas sans quelque défiance, les Hollandais sortirent la nuit du 4 septembre 1667, aussitôt que la lune eut cessé de luire, et, se glissant le long du mur de la ville avec leur provision, qui consistait en riz, avec quelques pots d’eau et une marmite, ils gagnèrent le rivage au nombre de huit, sans avoir été découverts. Il ne restait que seize Hollandais, de trente-six qui s’étaient sauvés du naufrage : les huit autres, qui ne purent s’échapper de la Corée, y finirent vraisemblablement leurs jours ; au moins on n’a point eu de leurs nouvelles depuis. Ils commencèrent par remplir un tonneau d’eau fraiche dans une petite île qui n’est qu’à la portée du canon. Ensuite ils eurent la hardiesse de passer devant les vaisseaux de la ville et devant les frégates mêmes du roi, en prenant le large dans le canal, autant qu’il était possible. Le 5 au matin, lorsqu’ils étaient presque en mer, un pêcheur leur cria qui vive ! mais ils se gardèrent bien de répondre, dans la crainte que ce ne fût quelque garde avancée des vaisseaux de guerre, mouillés à peu de distance. Au lever du soleil, le vent leur ayant manqué, ils se servirent de leurs avirons. Vers midi, le vent fraîchit. Ils portèrent alors au sud-est, sur leurs simples conjectures, et, doublant la pointe de la Corée dans le cours de la nuit suivante, ils n’appréhendèrent plus d’être poursuivis. Le 6 au matin, ils se trouvèrent fort près de la première île du Japon, et le vent ne cessant pas de les favoriser, ils arrivèrent sans le savoir devant l’île de Firando, où ils n’osèrent relâcher, parce qu’ils ne connaissaient pas la rade ; d’ailleurs ils avaient entendu dire aux Coréens qu’il n’y avait aucune île sur la route de Nangazaki. Ainsi, continuant leur coursé par un bon vent, ils côtoyèrent le 7 des îles dont le nombre leur parut infini. Le soir, ils espéraient mouiller près d’une petite île ; mais des apparences d’orage qu’ils découvrirent dans l’air, et des feux qu’ils virent de tous côtés leur firent prendre la résolution de ne pas interrompre leur course. Le 8 au matin, ils se trouvèrent au même endroit d’où ils étaient partis le soir précédent, ce qu’ils attribuèrent à la violence de quelque courant. Cette observation leur fit prendre le large mais la force des vents contraires les obligea bientôt de se rapprocher de la terre. Après avoir traversé une baie, ils jetèrent l’ancre vers le milieu du jour, sans connaître le pays. Tandis qu’ils préparaient leur nourriture, quelques habitans passèrent et repassèrent fort près d’eux sans leur parler. Vers le soir, le vent étant un peu tombé, ils virent une barque chargée de six hommes, qui avaient chacun deux couteaux suspendus à leur ceinture, et qui, s’étant avancés à la rame, débarquèrent un homme vis-à-vis d’eux. Cette vue leur fit lever l’ancre avec toute la promptitude possible. Ils employèrent leurs avirons et leurs voiles pour sortir de la baie ; mais la barque les poursuivit et les joignit bientôt. Ils auraient pu se servir de leurs longues cannes de bambou pour empêcher ces inconnus de monter à bord ; cependant, après avoir découvert plusieurs autres barques remplies de Japonais, qui se détachaient du rivage, ils prirent le parti de les attendre tranquillement. Les gens de la première barque leur demandèrent par des signes où ils allaient ; pour réponse ils arborèrent pavillon jaune avec les armes d’Orange, en criant « Hollande ! Nangazaki ! » Là-dessus, on leur fit signe d’amener leur voile : ils obéirent. Deux hommes, étant passés sur leur bord, leur firent diverses questions qui ne furent pas entendues. Leur arrivée avait jeté tant d’alarme sur la côte, que personne n’y parut sans être armé de deux épées. Le soir, une barque amena sur leur bord un officier qui tenait le troisième rang dans l’île. Reconnaissant qu’ils étaient Hollandais, il leur fit entendre par des signes qu’il y avait six vaisseaux de leur nation à Nangazaki, et qu’ils étaient dans l’île de Goto, qui appartenait à l’empereur. Ils passèrent trois jours dans le même lieu, gardés fort soigneusement. On leur apporta du bois et de la viande, avec une natte pour les mettre à couvert de la pluie qui tombait en abondance. Le 12, ils partirent pour Nangazaki, bien fournis de provisions, sous la conduite du même officier qui les avait abordés, et qui portait des lettres à l’empereur. Il était accompagné de deux grandes barques et de deux petites. Le lendemain au soir ils découvrirent la baie de cette ville, et ils y mouillèrent à minuit. Il y avait à l’ancre cinq bâtimens hollandais. Plusieurs habitans de Goto et diverses personnes de considération les avaient bien traités, sans vouloir rien accepter de leur part. Le 14, ils furent conduits au rivage, et reçus par les interprètes japonais de la Compagnie, qui leur ayant fait plusieurs questions, prirent leur réponse par écrit. Ils furent menés ensuite au palais du gouverneur, devant lequel ils parurent à midi. Lorsqu’ils eurent satisfait sa curiosité par le récit de leurs aventures, il loua beaucoup le courage qui leur avait fait surmonter tant de dangers pour se mettre en liberté. Leur esclavage avait duré plus de douze ans. Le froid est extrême dans la Corée. Les habitans se servent, pour marcher sur la neige, d’une sorte de petite planche en forme de raquette, qu’ils attachent sous leurs pieds. Cette rigueur excessive du climat réduit ceux qui habitent la côte du nord à vivre uniquement d’orge, qui n’est même que de qualité médiocre. Il n’y croît ni coton, ni riz : les personnes au-dessus du commun font apporter leurs provisions des parties du sud. Le reste du pays est plus fertile ; il produit toutes les nécessités de la vie, du riz et d’autres sortes de grains. Il y a du chanvre, du coton et des vers à soie ; mais on n’y est pas bien au fait de la manière de préparer la soie pour en faire des étoffes. On y trouve aussi de l’argent, du plomb et la racine *nisi*. Le bétail y est abondant, et l’on y laboure la terre avec des bœufs. Hamel observe qu’il y vit des ours, des daims, des sangliers, des porcs, des chiens, des chats et divers autres animaux, mais qu’il ne rencontra jamais d’éléphant. On se sert des chevaux pour les voyages et pour le transport des marchandises. Les rivières sont infestées de crocodiles d’une prodigieuse longueur. La Corée produit une infinité de serpens et d’autres animaux venimeux : on y voit diverses sortes d’oiseaux, tels que le cygne, l’oie, le canard, le héron, la cigogne, l’aigle, le faucon, le milan, le pigeon, la bécasse, la pie, la corneille, l’alouette, le faisan, la poule, le vanneau, la grive, le pinçon, outre plusieurs espèces qui ne sont pas connues en Europe. La Corée est divisée en huit provinces, qui contiennent trois cent soixante villes grandes et petites, sans compter les forts et les châteaux, qui sont situés généralement sur des montagnes. Les Coréens sont fort enclins à dérober, et si sujets à tromper et à mentir, qu’on ne doit pas trop s’y fier. Ils regardent si peu la fraude comme une infamie, qu’ils se font une gloire d’avoir dupé quelqu’un. Cependant la loi ordonne que celui qui peut prouver qu’on l’a trompé dans un marché a le droit, au bout de trois ou quatre mois, de revenir sur ce qui a été conclu. Les Coréens sont d’ailleurs simples et crédules. Les Hollandais auraient pu leur faire croire toutes sortes de fables, parce qu’ils ont beaucoup d’affection pour les étrangers, surtout leurs prêtres et leurs moines : ils sont d’un naturel efféminé, sans montrer dans l’occasion beaucoup de fermeté ni de courage ; du moins les Hollandais en prirent cette idée sur le récit de plusieurs personnes dignes de foi, qui avaient été témoins du carnage que les Japonais firent dans la Corée, lorsqu’ils en tuèrent le roi, et de la manière dont les Coréens se laissèrent traiter par les Tartares, qui avaient passé sur la glace pour s’emparer de leur pays. Wettevri avait vu toutes ces révolutions, et assurait qu’il était mort beaucoup plus de Coréens dans les bois que par le fer de l’ennemi. Loin d’avoir honte de leur lâcheté, ils déplorent le malheur de ceux qui sont obligés de combattre. On les a vus souvent repoussés par une poignée d’Européens lorsqu’ils voulaient piller un vaisseau que la tempête avait jeté sur leur côte : ils abhorrent le sang jusqu’à prendre la fuite lorsqu’ils en rencontrent dans leur chemin. Le pays produit quantité de plantes médicinales ; mais elles ne sont pas connues du peuple, et la plupart des médecins sont employés auprès des grands. Aussi les pauvres ont-ils recours aux sorciers et aux aveugles, qu’ils suivaient autrefois à travers les rivières et les rochers pour aller aux temples de leurs idoles ; mais cet usage fut aboli en 1662 par un ordre du roi. C’est par la Corée que les Tartares mantchous commencèrent leur dernière expédition qui leur soumit la Chine. Alors l’unique occupation des habitans était de boire, de manger, et de se livrer à toutes sortes d’excès avec les femmes. Aujourd’hui qu’ils sont tyrannisés par les Tartares et les Japonais, le tribut qu’ils paient aux premiers leur rend la vie assez difficile dans les mauvaises années. Depuis cinquante ou soixante ans, ils ont appris des Japonais à planter du tabac : ils ne le connaissaient pas auparavant. On leur a dit que la semence de cette plante est venue de *Nampankouk*, c’est-à-dire de Hollande ; ils l’ont nommée, par cette raison, *Nampankoy*. L’usage en est si général à présent dans leur nation, qu’il est commun aux deux sexes : on voit fumer les enfans, même dès l’âge de quatre ou cinq ans. Lorsqu’on apporta du tabac en Corée pour la première fois, les habitans en payèrent le même poids en argent : c’est ce qui leur fait regarder Nampankouk, ou la Hollande, comme un des meilleurs pays du monde. Le simple peuple de la Corée n’est vêtu que de toile de chanvre et de mauvaises peaux ; mais, en récompense, la nature leur a donné la racine jinsing, dont ils font un commerce considérable à la Chine et au Japon. Les maisons des personnes de qualité sont fort belles ; celles du peuple ont peu d’apparence : il n’a pas même la liberté de les bâtir mieux, ni de les couvrir de tuiles sans une permission expresse ; aussi la plupart sont-elles de chaume et de roseaux : elles sont séparées l’une de l’autre par un mur, ou par une rangée de palissades. Pour les bâtir, on plante d’abord des piliers de bois à certaines distances, et l’on remplit de pierres les intervalles jusqu’au premier étage ; le reste de l’édifice est de bois plâtré en dehors, et revêtu, dans l’intérieur, de papier blanc collé. Le plancher repose sur une voûte ; en hiver on fait du feu par-dessous ; de sorte qu’on n’y est pas moins chaudement qu’auprès d’un poêle. Le plafond est couvert de papier huilé. Les maisons sont petites, n’ayant qu’un étage, avec un grenier au-dessus pour y serrer les provisions. Les Coréens n’ont que les meubles absolument nécessaires. Dans les maisons des nobles, il y a toujours un corps-de-logis avancé, dans lequel on reçoit et on loge ses amis, chaque maison ayant généralement un grand espace carré ou une basse-cour, avec une fontaine d’eau-vive ou un réservoir, et un jardin avec des allées couvertes. Les marchands et les principaux bourgeois ont près de leur demeure une sorte de magasin qui contient leurs effets, et dans lequel ils traitent leurs amis avec du tabac et de l’arak. L’appartement des femmes est dans la partie la plus intérieure de la maison : personne n’a la liberté d’en approcher. Quelques maris permettent à leurs femmes de voir le monde et d’assister aux fêtes ; mais elles y sont assises à part, et vis-à-vis de leurs maris. On trouve de toutes parts, dans la Corée, des cabarets ou des maisons de plaisir où les habitans s’assemblent pour voir les femmes publiques qui chantent, qui dansent et qui jouent de divers instrumens. En été, ces réjouissances se prennent dans des lieux frais, à l’ombre des arbres. Il n’y a pas d’hôtelleries ; mais ceux qui voyagent s’asseyent le soir près de la première maison qu’ils rencontrent ; aussitôt le maître leur apporte du riz cuit et des viandes pour souper. Ils peuvent se reposer aussi souvent qu’ils le désirent, avec la certitude de recevoir les mêmes secours. Cependant, sur la grande route de Sior, on trouve des hôtelleries où les officiers de l’état sont logés et nourris aux dépens du public. Les Coréens ne peuvent se marier entre parens qu’au quatrième degré. On se marie dès l’âge de huit ou dix ans : les jeunes femmes, à moins qu’elles ne soient filles uniques, habitent dès ce moment la maison de leur beau-père, jusqu’à ce qu’elles aient appris à gagner leur vie et l’art de gouverner leur famille. Le jour du mariage, le futur monte à cheval, accompagné de ses amis ; il fait le tour de la ville, et s’arrête enfin à la porte de sa maîtresse ; il est reçu par ses parens qui la conduisent chez lui, où les noces se célèbrent sans autre cérémonie. Les hommes peuvent avoir hors de leur maison autant de femmes qu’ils sont capables d’en nourrir, et les voir librement ; mais ils ne peuvent recevoir chez eux que leur véritable femme. Si les gens de qualité en ont deux ou trois dans leurs propres demeures, elles n’y prennent aucune part à la conduite de leur maison. Au fond, les Coréens ont peu de considération pour leurs femmes, et ne les traitent guère mieux que leurs esclaves. Après en avoir eu plusieurs enfans, ils n’en sont pas moins libres de les chasser sous le moindre prétexte, et d’en prendre une autre. Les femmes n’ont pas le même privilége, à moins qu’elles ne l’obtiennent par autorité de justice. Ce qu’il y a de plus fâcheux pour elles, c’est qu’en les congédiant, un mari peut les forcer de prendre leurs enfans et de se charger de leur entretien. Les Coréens ont beaucoup d’indulgence pour leurs enfans, et n’en sont pas moins respectés. On ne voit pas régner la même tendresse dans les familles d’esclaves, parce que les pères sont accoutumés à se voir enlever leurs enfans aussitôt que l’âge les rend capables de travail. Les enfans qui naissent d’un homme libre et d’une femme esclave sont condamnés à l’esclavage. Ceux dont le père et la mère sont esclaves, appartiennent au maître de leur mère. À la mort d’un homme libre, ses enfans prennent le deuil pour trois ans, pendant lesquels ils ne vivent pas moins austèrement que leurs prêtres : ils ne peuvent exercer aucun emploi dans cet intervalle ; et s’ils occupent quelque poste, ils sont obligés de le quitter. La loi ne leur permet pas même de coucher avec leurs femmes ; les enfans qui leur naîtraient pendant le cours de ces trois ans ne seraient pas légitimes. La colère, les querelles, l’ivrognerie, passent alors pour des crimes. Leurs habits de deuil sont une longue robe de chanvre sur une espèce de cilice, composé de fils tors presque aussi gros que les fils d’un câble. Sur leurs chapeaux, qui sont de roseaux verts entrelacés, ils portent une corde de chanvre au lieu de crêpe. Ils ne marchent point, sans une grande canne ou un long bâton, qui sert à faire distinguer de qui ils portent le deuil. La canne marque la mort d’un père, et le bâton celle d’une mère. Ils ne se lavent point ; aussi les prendrait-on alors pour des mulâtres. Aussitôt que quelqu’un est mort, ses parens courent dans les rues en pleurant, hurlant et s’arrachant les cheveux. Ils enterrent le mort avec beaucoup de soin dans quelque endroit d’une montagne choisie par leurs devins. Les corps sont renfermés dans un double cercueil de deux ou trois doigts d’épaisseur, pour empêcher que l’eau n’y pénètre. Le cercueil supérieur est orné de peintures et d’autres embellissemens, suivant la fortune de chaque famille. Les Coréens enterrent ordinairement leurs morts dans le cours du printemps ou de l’automne. Ceux qui meurent en été sont placés sous une hutte de chaume, élevée sur quatre pieux, pour attendre que le temps de la moisson du riz soit passé. Lorsque l’époque de l’enterrement est arrivée, on le rapporte à sa maison, et l’on enferme avec lui dans le cercueil ses habits et quelques joyaux. Ensuite, après avoir employé toute la nuit à se réjouir, on part à la pointe du jour avec le corps : les porteurs chantent et gardent une certaine mesure dans leur marche, tandis que les parens et les amis font retentir l’air de leurs lamentations. Trois jours après cette cérémonie, le convoi retourne au tombeau du mort pour y faire quelques offrandes. La scène finit par un grand repas, auquel tout le monde prend part. Les fosses du menu peuple n’ont que cinq ou six pieds de profondeur ; mais celles des personnes de qualité sont des caveaux de pierre, sur lesquels on place leur statue, avec une inscription au-dessous, qui contient leurs noms, leurs qualités et leurs emplois. Chaque mois, au temps de la pleine lune, on coupe l’herbe qui croît sur le tombeau, et les offrandes se renouvellent ; c’est la plus grande fête des Coréens, après celle de la nouvelle année. Lorsque les enfans ont rendu à la mémoire de leurs pères tous les devoirs établis par l’usage, le fils aîné prend possession de la maison paternelle et de toutes les terres qui en dépendent. Le reste est divisé entre les autres fils ; mais Hamel et ses compagnons n’apprirent pas que les filles eussent jamais la moindre part à la succession, parce qu’en Corée une femme n’apporte que ses habits en mariage. Un père, à l’âge de quatre-vingts ans, se déclare incapable de l’administration de sa famille, et cède à ses enfans la conduite de son bien. Alors l’aîné prend possession de la maison, en fait bâtir une autre aux frais communs de la famille, pour y loger son père et sa mère ; prend soin de leur subsistance, et ne cesse jamais de les traiter respectueusement. La noblesse coréenne et tous ceux qui sont nés libres apportent beaucoup de soin à l’éducation de leurs enfans ; ils leur font apprendre de bonne heure à lire et à écrire. Leurs méthodes d’instruction ne sont pas rigoureuses ; ils inspirent aux écoliers une haute idée du savoir et du mérite de leurs ancêtres ; ils leur représentent combien il est glorieux de s’élever à la fortune par cette voie. Ces leçons excitent l’émulation et le goût de l’étude. Toute la doctrine des Coréens consiste dans l’exposition de quelques traités qu’on leur donne à lire. Cependant, outre cette étude particulière, il y a dans chaque ville un édifice où, suivant l’ancien usage auquel toute la nation est fort attachée, on assemble la jeunesse pour lui faire lire l’histoire du pays, et les procès des personnes célèbres qui ont été punies de mort pour leurs crimes. Dans chaque province, il y a toujours deux ou trois villes où l’on tient des assemblées annuelles ; les écoliers s’y rendent pour obtenir quelque emploi pour la plume ou pour l’épée. Chaque gouverneur nomme des députés qui sont chargés de l’examen. Leur choix tombe sur les plus dignes ; et, sur leur témoignage, on écrit au roi, qui distribue les emplois à ceux dont on lui fait connaître le mérite. Les vieux officiers qui n’ont encore possédé que des emplois civils et militaires s’efforcent alors de se faire employer tout à la fois dans ces deux professions pour grossir leur revenu ; mais ils ne parviennent quelquefois qu’à se ruiner par les présens et la dépense qu’ils sont obligés de faire pour se procurer des suffrages. Ceux qui meurent dans les poursuites de l’ambition sont ordinairement fort satisfaits d’obtenir en mourant le titre de l’emploi qu’ils ont sollicité, et regardent comme un honneur d’y avoir été nommés. En général, ce gouvernement ressemble à celui de la Chine, autant qu’un petit pays peut imiter un grand empire. Leur langue, leurs caractères d’écriture et leur arithmétique ne s’apprennent pas facilement ; ils ont plusieurs mots pour exprimer une même chose, et le sens dépend de la prononciation, ainsi qu’à la Chine, Il y a trois sortes d’écriture dans la Corée : la première ressemble à celle de la Chine et du Japon ; c’est celle qui est en usage pour l’impression des livres et pour les affaires publiques. La seconde n’est pas différente de l’écriture commune de l’Europe ; les grands et les gouverneurs l’emploient pour répondre aux placets qu’on leur présente, pour faire leurs notes sur les lettres du peuple. La troisième, qui est la plus grossière, sert aux femmes et au peuple : elle est plus aisée que les deux premières. Les Coréens ont un grand nombre d’anciens livres, soit imprimés ou manuscrits, à la conservation desquels on veille si soigneusement, que la garde n’en est confiée qu’au frère du roi. Plusieurs villes en ont les copies en dépôt, par précaution contre les ravages du feu. La connaissance qu’ils ont du monde est fort imparfaite. Leurs auteurs assurent que la terre est composée de quatre-vingt-quatre mille pays ; mais ces suppositions trouvent peu de crédit parmi les habitans. « Il faudrait donc, disent-ils, compter pour un pays la moindre île et le plus chétif écueil ; car peut-on s’imaginer autrement que le soleil suffise pour éclairer tant de régions en un seul jour ? » Lorsque les Hollandais leur nommaient quelques royaumes, ils se mettaient à rire, en leur disant que c’étaient sans doute des villes ou des villages, parce que la connaissance qu’ils ont des côtes ne s’étend point au-delà de Siam, où leur commerce se borne. Ils sont persuadés en effet, qu’il n’y a que douze royaumes dans le monde, ou douze contrées, qui étaient autrefois soumises à la Chine, et qui lui payaient un tribut, mais qui ont secoué le joug depuis la conquête des Tartares, parce que ces nouveaux maîtres n’ont pas été capables de les contenir dans la soumission. Ils donnent au Tartare le nom de *Tiekse* ou d’*Orankay ;* à la Hollande, le nom de *Nampankouk*, qui est celui que les Japonais donnent aux Portugais comme aux Hollandais, parce qu’ils ne les connaissent pas mieux. Ils tirent leur almanach de la Chine, faute de lumières pour le composer eux-mêmes ; ils impriment avec des planches gravées, en plaçant le papier entre deux planches, et tirent ainsi la feuille. Leurs comptes d’arithmétique, se font avec de petits bâtons de bois, comme en Europe avec des jetons. Ils ne savent pas tenir de livres de comptes ; mais, lorsqu’ils achètent une chose, ils en marquent le prix par-dessous, et, marquant de même l’usage qu’ils en font, ils calculent fort bien la perte ou le profit. Ils divisent leurs années par les lunes, et tous les trois ans ils ajoutent un mois d’intercalation. Ils ont des sorciers, des devins ou des charlatans qui leur apprennent si leurs morts sont en repos ou non, et si le lieu de leur sépulture leur convient. La superstition est si excessive sur ce point, que souvent on leur fait changer deux ou trois fois de tombeau. Les habitans de la Corée n’ont guère d’autre commerce qu’avec les Japonais et les insulaires de Suicima, qui ont un magasin dans la partie méridionale de la ville de Pousan. C’est d’eux que les Coréens tirent leur papier, leur bois de parfum, leur alun, leurs cornes de buffle, et d’autres marchandises que les Chinois et les Hollandais vendent au Japon. En échange, ces étrangers prennent les productions de la Corée et les ouvrages de ses manufactures. Les Coréens font aussi quelque commerce avec les parties septentrionales de la Chine en linge et étoffes de coton ; mais les frais en sont considérables, parce que le transport ne se fait que par terre, et qu’on y emploie des chevaux. Il n’y a que les riches marchands de Sior qui poussent leur commerce jusqu’à Pékin, et ce voyage leur prend au moins trois mois. Les Coréens ne connaissent pas d’autres monnaie que leurs kasis : c’est aussi la seule qui ait cours sur les frontières de la Chine. L’argent passe au poids en petits lingots, tels qu’on les apporte du Japon. Hamel doute si la religion des Coréens en mérite le nom. On voit faire au peuple des grimaces devant leurs idoles, mais il ne les révère guère. Les grands leur rendent encore moins d’honneur, parce qu’ils se croient quelque chose de plus qu’une idole. En effet, lorsqu’il meurt quelqu’un de leurs parens ou de leurs amis, ils s’assemblent pour honorer le mort dans la cérémonie des offrandes que le prêtre fait à son image ; souvent ils font trente ou quarante lieues pour assister à cette cérémonie, soit pour témoigner leur reconnaissance à quelque seigneur, soit pour marquer leur estime pour le mérite, soit pour manifester le souvenir qu’ils conservent de quelques savans. Dans les fêtes, lorsque le peuple se rend aux temples, chacun allume un petit morceau de bois odoriférant qu’il place devant l’idole, dans un vase destiné à cet usage, et se retire après avoir fait une profonde révérence : c’est en quoi consiste tout leur culte. Ils croient d’ailleurs que le bien sera récompensé dans une autre vie, et qu’il y aura des punitions pour le vice. Ils n’ont ni prédications ni mystères ; aussi ne voit-on jamais parmi eux de dispute sur la religion. Leur foi et leur pratique sont uniformes. La fonction du clergé est d’offrir deux fois le jour des parfums aux idoles. Les jours de fêtes, tous les moines de chaque maison religieuse font beaucoup de bruit avec des tambours, des bassins et des chaudrons. Les monastères et les temples, dont la plupart sont situés sur des montagnes, sont bâtis aux dépens du public, chacun y contribuant en proportion de son bien. Quelques-uns contiennent jusqu’à cinq ou six cents religieux, et le nombre de cette espèce de prêtre est si grand, qu’on en voit jusqu’à trois et quatre mille dans le ressort d’une seule ville ; car chaque couvent est sous la juridiction d’une ville. Les moines sont divisés comme en escouades de dix, de vingt, et quelquefois de trente. C’est le plus vieux qui gouverne et qui a droit de faire punir les négligences par la bastonnade sur les fesses. Mais si l’offense est grave, le coupable est livré au gouverneur de la ville dont le monastère dépend. Comme tout le monde a la liberté d’embrasser l’état de moine, la Corée en est remplie, d’autant plus qu’ils ont la liberté d’abandonner leur état lorsqu’il leur déplaît : cependant les moines ne sont pas en général beaucoup plus respectés que les esclaves. Le gouvernement les accable d’impôts et les assujettit à des travaux. Leurs supérieurs ne laissent pas de jouir d’une grande considération, surtout lorsqu’ils ont quelque savoir ; car, dans ce cas, ils vont de pair avec les grands du royaume. On les nomme *moines du roi ;* ils portent sur leur habit la marque de leur ordre ; ils ont le pouvoir de juger comme les officiers subalternes, et de faire leurs visites à cheval. Les moines se rasent la tête et la barbe. Ils ne peuvent rien manger qui ait eu vie, ni entretenir aucun commerce avec les femmes. Ceux qui violent ces règles sont condamnés à la bastonnade et bannis de leurs couvens. À l’époque de leur tonsure, les religieux reçoivent sur le bras une marque qui ne s’efface jamais, et à laquelle on les reconnaît quand ils ont quitté le froc. Ils travaillent, ou bien ils font quelque commerce pour gagner leur vie. Quelques-uns vont à la quête, et tous obtiennent quelques secours des gouverneurs. Ils élèvent les enfans dans leurs monastères, c’est-à-dire qu’ils leur enseignent à lire et à écrire ; si ces enfans veulent être rasés, on les retient au service du couvent, auquel le profit de leur travail appartient ; mais ils deviennent libres à la mort de leur maître. Ils héritent de tout son bien, et portent le deuil pour lui comme pour leur propre père. Il y a une autre sorte de moines qui s’abstiennent de chair comme les précédens, et qui s’emploient de même au service des idoles, mais qui ne sont pas rasés et qui ont la liberté de se marier. Ils croient, par tradition, qu’anciennement le genre humain ne parlait qu’un même langage, et que la confusion des langues est venue à l’occasion d’une tour que l’on voulut bâtir pour monter au ciel. Les nobles de la Corée fréquentent les monastères pour s’y réjouir avec des femmes publiques qu’ils y trouvent, ou qu’ils y mènent, parce que la plupart de ces lieux sont dans une situation délicieuse, et que la beauté de leurs jardins devrait les faire nommer des maisons de plaisance plutôt que des temples. Mais Hamel n’accuse de ces désordres que les monastères du commun, où les religieux aiment beaucoup à boire. Sior, capitale du royaume, contenait, du temps de Hamel, deux couvens de femmes, dans l’un desquels on ne recevait que de jeunes filles de qualité ; dans l’autre, on en admettait d’un rang inférieur ; elles étaient toutes rasées, observaient les mêmes règles, et se consacraient au même service que les hommes voués à l’état monastique ; le roi même et les grands fournissaient à leur entretien. Deux ou trois ans avant le départ des Hollandais, elles obtinrent du roi la permission de se marier. Ce royaume est tributaire des Tartares orientaux, qui en firent la conquête avant celle de la Chine. L’empereur y envoie trois fois chaque année un ambassadeur pour recevoir le tribut. À l’arrivée de ce ministre, le roi sort de sa capitale avec toute sa cour, pour le recevoir, et le conduit jusqu’à son logement. Les honneurs qu’on lui rend de toutes parts paraissent l’emporter sur ceux qu’on rend au roi même. Il est précédé par des musiciens, des danseurs et des voltigeurs, qui s’efforcent de l’amuser. Pendant tout le temps qu’il passe à la cour, toutes les rues, depuis son logement jusqu’au palais, sont bordées de soldats à dix ou douze pieds de distance. On nomme deux ou trois personnes, dont l’unique emploi est de recevoir des notes écrites qu’on leur jette par la fenêtre de l’ambassadeur, et de les porter au roi, qui doit savoir à chaque moment de quoi ce ministre est occupé. Il étudie tous les moyens de lui plaire, pour l’engager à faire des récits favorables au grand khan de la Chine. Mais, quoique le roi de Corée reconnaisse sa dépendance de l’empereur par un tribut, son pouvoir n’en est pas moins absolu sur ses propres sujets. Aucun d’eux, sans excepter les grands, n’a la propriété de ses terres. Ils en tirent le revenu sous le bon plaisir du roi, et pour le temps de leur vie, comme celui qui leur revient de la multitude extraordinaire de leurs esclaves. Quelques-uns en ont deux ou trois cents. Le conseil du roi est composé des principaux officiers de mer et de terre. Ils s’assemblent chaque jour chez lui ; chacun doit attendre qu’on lui demande son avis, et ne se mêle d’aucune affaire sans être appelé. Ces conseillers tiennent le premier rang auprès du roi, et conservent leurs emplois jusqu’à leur mort, ou jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, lorsqu’ils ont une bonne conduite. Il en est de même des charges inférieures de la cour : on ne les quitte que pour monter à de plus hautes. Les gouverneurs des places et les officiers subalternes changent tous les trois ans ; mais il y en a peu qui servent jusqu’à la fin de leur terme, parce que, sur l’accusation des surveillans que le roi entretient de toutes parts, la plupart sont cassés pour cause de malversation. Lorsque le roi sort du palais, il est accompagné de toute la noblesse de sa cour. Chacun porte les marques de son rang, qui consistent dans une pièce de broderie par-devant et par-derrière, une robe de soie noire, et une écharpe fort large ; d’autres ferment le cortége en bon ordre : il est précédé par divers officiers à pied et à cheval, dont les uns portent des enseignes et des bannières, tandis que d’autres jouent de divers instrumens guerriers. La garde du corps, qui vient ensuite, est composée des principaux bourgeois de la capitale. Le roi est au milieu, porté sous un dais fort riche. Chacun garde un profond silence, et la plupart des soldats portent un petit bâton dans leur bouche, afin qu’on ne puisse les accuser d’avoir fait le moindre bruit. Si le roi passe devant quelqu’un, soit officiers ou soldats, ils sont obligés de tourner le dos, sans oser jeter sur lui le moindre regard, et sans oser même tousser. Immédiatement devant lui marche un secrétaire d’état ou quelque autre officier de distinction, avec une petite boîte dans laquelle il met les placets et les requêtes qu’on lui présente au bout d’un roseau, ou qu’il voit suspendus aux murs ; de sorte qu’on ne voit jamais de quelle main ils lui viennent. Ceux qui pendent aux murs lui sont apportés par des sergens qui n’ont pas d’autre fonction. Le roi, de retour à son palais, se fait présenter toutes ces suppliques, et les ordres qu’il donne à cette occasion sont exécutés sur-le-champ. Toutes les portes et les fenêtres sont fermées dans les rues par lesquelles il passe. Personne n’aurait la hardiesse de les entr’ouvrir, encore moins celle de regarder par-dessus les murs et les palissades. Le roi de Corée entretient dans sa capitale un grand nombre de soldats, dont l’unique occupation est de veiller à la garde de sa personne et de l’escorter dans ses marches. Les provinces sont obligées d’envoyer une fois tous les sept ans, à leur tour, tous leurs habitans de condition libre pour garder le roi pendant deux mois. Chaque province a son général, qui a sous lui quatre ou cinq colonels, et chacun de ceux-ci même nombre de capitaines qui dépendent d’eux. Chaque capitaine est gouverneur d’une ville ou d’un fort. Il n’y a pas de village du moins qui ne soit commandé par un caporal, qui a sous lui une sorte de dixeniers, ou d’officiers dont le commandement s’étend sur dix hommes. Ces caporaux doivent présenter une fois l’an, à leur capitaine, un rôle des gens qu’ils ont dans leur juridiction. La cavalerie coréenne porte des cuirasses et des casques, des arcs et des flèches, des sabres et des fléaux armés de pointes de fer. Les armes de l’infanterie sont le corselet et le casque, l’épée et le mousquet ou la demi-pique ; les officiers n’ont que l’arc et les flèches. On oblige les soldats de se pourvoir, à leurs propres frais, de cinquante charges de poudre et de balles. Chaque ville fournit aussi à son tour un nombre de religieux pour garder et entretenir à leurs dépens les forts et les châteaux qui sont situés dans les défilés ou sur le penchant des montagnes. Ces religieux soldats passent pour les meilleures troupes de la Corée. Ils obéissent à des chefs tirés de leurs corps, qui leur font observer la même discipline que celle des autres troupes. Ainsi le roi connaît ses forces jusqu’au dernier homme. On est dispensé du service à l’âge de soixante ans, et les enfans prennent alors la place de leur père. Le nombre des habitans libres qui ne sont point au service du roi, et qui n’y ont jamais été, joint à celui des esclaves, forme environ la moitié de la nation. La Corée étant bornée presque entièrement par la mer, chaque ville est obligée d’équiper et d’entretenir un vaisseau. Leurs bâtimens ont deux mâts, et sont à trente ou trente-deux rames, dont chacune est servie par cinq ou six hommes. Ainsi, sur chacune de ces espèces de galères, il n’y a pas moins de trois cents hommes, tant pour la manœuvre que pour le combat. Ces bâtimens ont de petites pièces de canon, et quantité de feux d’artifice. Chaque province a son amiral, qui fait la revue des vaisseaux une fois l’année, et qui en rend compte au grand-amiral. Quelquefois le grand-amiral lui-même est présent à ces revues. Les amiraux particuliers et leurs officiers subalternes qui manquent à leur devoir sont punis de mort ou de bannissement. Les revenus du roi pour l’entretien de sa maison et de ses troupes consistent dans les droits qui se lèvent sur toutes les productions du pays, et sur les marchandises qu’on y apporte par mer. À cet effet, il y a, dans toutes les villes et dans tous les villages, des magasins pour serrer la dîme que les fermiers royaux, ordinairement gens du commun, recueillent au temps de la moisson, avant que l’on ait rien enlevé du champ. Les officiers publics sont payés de leurs appointemens sur les productions des lieux de leur résidence. Ce qui se lève dans les provinces est assigné pour le paiement des troupes de mer et de terre. Outre cette dîme, tous ceux qui ne sont point enrôlés dans la milice doivent employer trois jours de l’année au travail que leur pays leur impose. Chaque soldat, fantassin ou cavalier, reçoit tous les ans, pour se vêtir, trois pièces d’étoffe de la valeur de dix francs. C’est une partie de leur paie dans la capitale ; on ne connaît pas dans la Corée d’autres droits ni d’autres impôts. La justice s’y exécute fort sévèrement ; un rebelle est exterminé avec toute sa race. Sa maison est rasée, sans que personne ose jamais la rebâtir, et ses biens sont confisqués. Quand le roi a prononcé un arrêt, si quelqu’un a la hardiesse d’y trouver à redire, rien ne peut sauver ce téméraire d’un châtiment rigoureux. C’est de quoi les Hollandais furent souvent témoins. Une femme qui tue son mari est ensevelie toute vive jusqu’aux épaules au milieu d’un grand chemin, et l’on place près d’elle une hache, dont tous les passans qui ne sont pas de l’ordre de la noblesse doivent lui donner un coup sur la tête jusqu’à ce qu’elle ait expiré. Les juges de la ville où le crime s’est commis sont interdits pour un temps. La ville même est privée de son gouverneur, et tombe dans la dépendance d’une autre ville ; ou, ce qui peut lui arriver de plus favorable, elle demeure sous le commandement d’un particulier. Les lois imposent la même punition aux villes qui se mutinent contre leurs gouverneurs, ou qui envoient contre eux à la cour des plaintes mal fondées. Un homme a le pouvoir de tuer sa femme lorsqu’il la surprend en adultère, ou dans une grande faute, pourvu qu’il prouve le fait. Si la femme est esclave, le mari en est quitte pour payer trois fois sa valeur au maître. Un esclave qui tue son maître est livré à de cruels supplices, mais un maître est en droit d’ôter la vie à son esclave sous le plus léger prétexte. La punition du meurtre est singulière. Après avoir long-temps foulé le criminel aux pieds, on prend du vinaigre, dans lequel on a lavé le cadavre pouri du mort ; on lui en fait avaler avec un entonnoir, et lorsqu’il en est bien rempli, on lui frappe le ventre à coups de bâton jusqu’à ce qu’il expire. Le supplice des voleurs est d’être foulé aux pieds jusqu’à la mort. Un homme libre qu’on surprend au lit avec une femme mariée est enlevé nu, sans autre habillement qu’une petite paire de caleçons. On lui barbouille le visage de chaux ; on lui perce chaque oreille d’une flèche ; on lui attache sur le dos un tambour, qu’on frappe dans tous les carrefours où il passe, et cette punition finit ordinairement par quarante ou cinquante coups de bâton qu’il reçoit sur les fesses. On accorde un caleçon aux femmes lorsqu’elles sont condamnées au même supplice. Les Coréens sont naturellement passionnés pour les femmes, et si jaloux, qu’un mari accorde rarement à ses meilleurs amis la liberté de voir la sienne. La loi condamne à mort un homme marié qui est surpris avec la femme d’un autre, surtout entre les personnes de distinction. C’est le père même du criminel, s’il est vivant, ou le plus proche de ses parens, qui doit être son exécuteur. On lui laisse le choix du genre de mort ; ordinairement les hommes demandent d’être percés au travers du dos, et les femmes d’être égorgées. Ceux qui ne paient pas leurs créanciers au terme dont, ils sont convenus reçoivent deux ou trois fois par mois des coups sur les os des jambes, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé le moyen d’acquitter leurs dettes. S’ils meurent sans avoir rempli ce devoir, leurs plus proches parens doivent payer pour eux, ou subir le même châtiment. Ainsi personne n’est exposé à perdre ce qui lui est dû. La plus légère punition dans la Corée est la bastonnade sur les fesses ou sur le gras des jambes. Elle n’est pas même regardée comme une tache, parce qu’elle y est fort commune, et qu’une parole prononcée mal à propos suffit quelquefois pour la mériter. Les gouverneurs inférieurs et les juges subalternes ne peuvent condamner personne à mort sans en informer le gouverneur de la province, ni faire le procès aux criminels sans la participation de la cour. Chaque année les Coréens envoient un ambassadeur à la Chine pour recevoir l’almanach chinois. Lorsque leur roi meurt, ou qu’il abdique la couronne, l’empereur de la Chine confie à deux de ses grands la commission d’aller donner au prince héréditaire le titre de *Quay-hoang*, qui signifie roi. Si le roi mourant appréhende quelques différends pour la succession, après sa mort, il se choisit un héritier, dont il demande la confirmation à l’empereur. Le prince qui succède reçoit la couronne à genoux, et fait aux commissaires chinois des présens réglés par l’usage, auxquels il ajoute huit mille liangs en argent : ensuite il envoie son tribut à l’empereur de la Chine par un ambassadeur, qui baisse le front jusqu’à terre devant ce prince ; et sa femme attend la permission du même monarque pour prendre la qualité de reine.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre I
Jean-François de La Harpe
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2019-01-14T17:34:52Z
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### LIVRE QUATRIÈME, CONTENANT LA CHINE. #### CHAPITRE PREMIER. Précis de différens voyages à la Chine, depuis le treizième siècle jusqu’à nos jours. C’est peu de temps après les conquêtes de Gengiskan dans l’Asie, et sous le règne des empereurs tartares, ses successeurs, que quelques Européens pénétrèrent dans la grande Tartarie et jusqu’à la Chine, non par la grande mer, dont la route n’était pas encore ouverte, mais en traversant par terre les contrées du nord qui avoisinent ce grand empire. Un des premiers que ce chemin y conduisit, fut Rubruquis, cordelier flamand. Comme ses descriptions sont assez étendues et semées de détails intéressans, il fut long-temps avec Marc-Pol, le guide principal pour ces pays éloignés : l’objet de son voyage est remarquable. Dans le temps que saint Louis attendait dans l’île de Cypre le moment de s’embarquer pour la Syrie, quelques chrétiens d’Arménie, prêtres nestoriens, et quelques religieux missionnaires, qui étaient parvenus à la cour du khan des Tartares à la faveur des correspondances de commerce que la puissance de ce peuple conquérant ouvrait alors dans toutes les parties de l’Asie, firent écrire au roi de France que le khan voulait se convertir au christianisme, et qu’une ambassade de la part d’un prince tel que saint Louis achèverait de l’y déterminer. Ils firent même partir des envoyés d’un petit prince tartare qui habitait vers les frontières de la Perse, et qui assurèrent que leur maître s’était converti. Ces envoyés et les lettres des religieux persuadèrent saint Louis. Il se hâta de dépêcher vers le khan trois religieux jacobins, deux secrétaires, deux officiers de sa maison, et le cordelier Rubruquis. Saint Louis avait été fort mal informé. Le khan, nommé dans nos histoires Mangou-khan, avait à sa cour des prêtres de toutes les religions, des mahométans, des idolâtres, des nestoriens. Il s’amusait quelquefois de leurs querelles. Quant à sa croyance, il paraît que c’était l’unité d’un Dieu, et le culte rendu à des divinités inférieures, mêlé des superstitions des devins. C’est du moins ce qui résulte de sa profession de foi, telle que la rapporte l’ambassadeur cordelier. « Les Mogols croient qu’il n’y a qu’un Dieu, et lui adressent des vœux sincères. Comme il a mis plusieurs doigts à la main, de même il a répandu diverses opinions dans l’esprit des hommes. Dieu a donné l’Écriture aux chrétiens, mais ils ne la pratiquent guère. On n’y trouve pas qu’il soit permis de se décrier les uns les autres, ni que pour de l’argent on doive abandonner les voies de la justice. » Rubruquis approuva toutes les parties de ce discours. Il entreprit ensuite de se justifier lui-même ; mais le khan l’interrompit en l’assurant qu’il ne prétendait faire aucune application personnelle. Il répéta : « Dieu vous a donné l’Écriture, et vous ne l’observez pas : il nous a donné les devins, nous suivons leurs préceptes, et nous vivons en paix. » Cette audience se donnait à Caracorum, dans le désert de Coby. Rubruquis, en partant de Constantinople, s’était embarqué sur l’Euxin, avait débarqué en Crimée, traversé le Don et le Volga, puis le désert entre ce fleuve et l’Iaïk au nord de la mer Caspienne ; enfin les contrées qui s’étendent jusqu’à la mer d’Aral. Il voyagea ensuite dans le Turkestan, et arriva dans le pays des Mogols, où le khan tenait sa cour. Quelques années après, Marco Polo, ou Marc-Pol, négociant vénitien et voyageur célèbre, que son commerce avait conduit dans l’Asie mineure, traversa l’Arménie, la Perse et le désert qui la sépare de la Tartarie, et pénétra jusqu’à la Chine. C’est lui qui, le premier, accrédita l’histoire du Vieux de la Montagne, répétée depuis par nos historiens. Il place ses états dans un pays qu’il appelle *Mulebel*, dans des montagnes voisines de la Perse : « Ce prince, nommé *Aladin*, entretenait, dit-il, dans une vallée, de beaux jardins et de jeunes filles d’une beauté charmante, à l’imitation du paradis de Mahomet. Son amusement était de faire transporter les jeunes hommes dans ce paradis, après les avoir endormis par quelque potion, et de leur faire goûter, à leur réveil, toutes sortes de plaisirs pendant quatre ou cinq jours. Ensuite, dans un autre accès de sommeil, il les renvoyait à leurs maîtres, qui, les entendant parler avec transport d’un lieu qu’ils prenaient effectivement pour le paradis, promettaient la jouissance continuelle de ce bonheur à ceux qui ne manqueraient pas de courage pour défendre leur prince. » Une si douce espérance les rendait capables de tout entreprendre ; et le Vieux de la Montagne se servit d’eux pour faire tuer plusieurs princes. Il avait deux lieutenans, l’un près de Damas, et l’autre dans le Kourdistan. Les étrangers qui passaient par ses terres étaient dépouillés de tout ce qu’ils possédaient. Mais Oulaou, ou Holagou, prit son château par famine, après trois ans de siége, et lui fit donner la mort. Observons que Marc-Pol n’est pas renommé par sa véracité, et que cette histoire n’a jamais eu d’autre garant que lui. Quoique les relations de Marc-Pol aient paru, avec raison, suspectes à quelques égards, cependant ses observations ont été confirmées sur beaucoup d’articles, et nous réunirons ici ce qu’il a semé de plus curieux dans le récit de sa route depuis le désert jusqu’à la Chine. Les Tartares le nomment *Lop*, du nom d’une grande ville de la dépendance du khan, située à l’entrée du désert, dont la situation est entre l’est et le nord-est. Il ne faut pas moins d’un an, si l’on en croit Marc-Pol, pour arriver au bout de cette vaste solitude, ni moins d’un mois pour la traverser dans sa largeur : on n’y trouve que des sables et des montagnes stériles. Cependant il s’y présente de l’eau tous les jours, mais souvent en très-petite quantité, et fort amère en deux ou trois endroits. Les marchands qui traversent le désert de Lop sont obligés d’y porter des provisions : on n’y voit aucune espèce d’animaux. Après avoir traversé ce désert de l’est au nord-est, on arrive dans la province de Taugal : celle de Kamoul, qui en dépend, renferme quantité de châteaux et de villes ; sa capitale porte le même nom. Ce pays touche à deux déserts : le *grand*, dont on vient de parler ; et le *petit*, qui n’a que trois journées de longueur. Kamoul produit abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie. Les habitans sont idolâtres : leur temps se passe dans toutes sortes d’amusemens, tels que la danse. Lorsqu’un voyageur s’arrête dans quelques maisons, le maître ordonne à sa famille de lui obéir pendant tout le séjour qu’il y fait. Il quitte lui-même sa maison, et laisse à l’étranger l’usage de sa femme, de ses filles et de tout ce qui lui appartient. Les femmes du pays sont fort belles : Mangou-khan voulut les délivrer d’un asservissement si honteux ; mais, trois ans après, à l’occasion de quelque disgrâce qui était arrivée à la nation, et qu’elles regardèrent comme une punition du changement de leur usage, elles firent prier le khan de rétracter ses ordonnances. Il leur répondit : « Puisque vous désirez ce qui fait votre honte, je vous accorde votre demande. » Marc-Pol rapporte une singulière coutume du Thibet : le goût des habitans ne leur faisant pas désirer la virginité dans leurs femmes, l’usage du pays est d’amener de jeunes filles aux étrangers pour leur servir d’amusement pendant leur séjour. Une fille, au départ de son galant, lui demande quelque petit présent, comme un témoignage de la satisfaction qu’il a reçue d’elle. On ne la voit plus paraître sans cette nouvelle preuve de sa complaisance, dont elle se fait un ornement ; et celles qui peuvent en montrer le plus jouissent d’une réputation distinguée ; mais le mariage les prive de cette liberté, et les hommes observent soigneusement entre eux de ne pas troubler le repos des maris. Dans une autre contrée tartare, qu’il nomme *Corouzan*, il a observé des usages qui ne sont pas moins extraordinaires. Ceux qui ont commis des crimes portent sur eux du poison, et le prennent aussitôt qu’ils sont arrêtés, pour se garantir des tourmens d’une rigoureuse question ; mais les magistrats ont trouvé le moyen de le leur faire rejeter en leur faisant avaler de la fiente de chien. Avant qu’ils eussent été subjugués par le khan, ils poussaient la barbarie jusqu’à tuer les étrangers auxquels ils voyaient de l’esprit et de la beauté, dans l’espérance que ces qualités demeureraient à leur nation. La province de Corouzan produit des serpens longs de dix brasses, et gros de quatre ou cinq pieds. Ils ont vers la tête deux petits pieds armés de griffes, les yeux plus grands que ceux d’un bœuf, et fort brillans, la gueule assez grande pour avaler un homme, les dents larges et tranchantes. La chaleur les oblige à se tenir cachés pendant le jour, mais ils cherchent leur proie pendant la nuit. Les habitans les prennent en semant des pointes de fer dans le sable, au long des traces qu’ils font pour aller boire : ils en mangent la chair, qu’ils trouvent délicieuse. Cinq journées à l’est du Corouzan, on trouve la province de Kardom. C’est un usage des habitans de s’incruster les dents de petites plaques d’or. Les hommes se font, avec une aiguille et de l’encre, des raies noires autour des jambes et des bras. Leur unique occupation est l’usage de la chasse et l’exercice des armes. Ils abandonnent les soins domestiques à leurs femmes et aux esclaves qu’ils prennent à la guerre, ou qu’ils achètent. Aussitôt qu’une femme a mis au monde un enfant, elle se lève, elle lave son fruit et l’habille. Le mari se met au lit avec l’enfant, s’y tient pendant quarante jours, et reçoit les visites, tandis que sa femme apporte les bouillons, prend soin des affaires et nourrit l’enfant de son sein. Le séjour ordinaire des habitans est dans des montagnes sauvages, dont le mauvais air est mortel aux étrangers : ils se nourrissent de riz et de viande crue ; leur liqueur est du vin de riz ; ils n’ont pas d’idoles, mais ils rendent un culte au plus âgé de chaque famille, comme à l’être auquel ils doivent tout ce qu’ils sont et tout ce qu’ils possèdent. Ils n’ont aucune sorte de caractères : leurs contrats se font avec des tailles de bois, dont chaque partie garde la sienne, que le créancier remet après avoir été payé. On ne connaît pas de médecins dans les provinces de Kaindou, de Vokham et de Corouzan. Si quelqu’un tombe malade, la famille appelle les prêtres, qui se mettent à chanter et à danser au son de leurs instrumens. Le diable, dit Marc-Pol, ne manque pas d’entrer dans le corps de quelqu’un d’entre eux. Les autres s’en aperçoivent, et finissent leur danse par consulter le possédé. Ils supplient l’esprit d’implorer la Divinité offensée, et promettent que, si le malade en revient, il leur offrira quelque partie de son sang. Lorsque le prêtre juge la maladie mortelle, il assure que la Divinité ne veut pas se laisser fléchir, parce que l’offense est trop grande ; mais s’il voit quelque apparence de guérison, il ordonne qu’un certain nombre d’autres prêtres, avec leurs femmes, aient à sacrifier un certain nombre de béliers à tête noire. Aussitôt on allume des flambeaux ; la maison est parfumée ; on égorge les béliers, qu’on fait cuire à l’eau ; le sang et le bouillon sont jetés en l’air, tandis que les prêtres recommencent à danser avec leurs femmes. Ils prétendent alors que la Divinité est apaisée ; et, se mettant à table, ils mangent avidement la chair des victimes. Marc-Pol parle avec admiration d’une ville chinoise qu’il appelle *Quin-Sai*, capitale d’une province du même nom, et que les géographes ne savent où placer. Il faut observer que, Marc-Pol ayant écrit en vénitien, et étant traduit en latin, la plupart des noms qu’il cite sont étrangement défigurés. D’ailleurs il est prouvé que plusieurs contrées et plusieurs villes de la Chine ont changé de nom en changeant de maître ; enfin les invasions des Tartares ont ruiné beaucoup de pays, et fait disparaître beaucoup de villes florissantes, qui depuis ont été remplacées. Nous croyons ne devoir pas omettre ce que dit Marc-Pol de la ville de Quin-Sai, qui sans doute était une des principales de l’empire, et qui nous donnera une idée de ce qu’était la Chine au treizième siècle. Marc-Pol, qui avait vu plusieurs fois Quin-Sai, en donne une description fort détaillée. Il fait observer que le mot de *Quin-Sai* signifie *du ciel*, et qu’en effet elle n’a rien d’égal dans le monde. « C’est un véritable paradis terrestre ; on lui donne cent milles de tour : cette grandeur extraordinaire vient principalement de ses rues et de ses canaux, qui sont fort larges ; elle a d’ailleurs de très-grands marchés. D’un côté de Quin-Sai est un lac d’eau douce, et de l’autre côté une grande rivière qui, entrant dans la ville par plusieurs endroits, et charriant toutes ses immondices, passe au travers du lac, et va se jeter dans l’Océan, à vingt-cinq milles est-nord-est. Elle a, près de son embouchure, une ville nommée *Gampu*, où mouillent les vaisseaux qui arrivent de l’Inde. Les canaux de Quin-Sai sont couverts d’une multitude de ponts, qu’on fait monter au nombre de douze mille, et dont quelques-uns sont si hauts, qu’un vaisseau passe dessous avec son mât dressé, tandis que les chariots et les chevaux passent par-dessus. Du côté qui restait ouvert, les anciens rois ont ceint la ville d’un large fossé, qui n’a pas moins de quarante milles de long, et qui reçoit son eau de la rivière. La terre qu’on en a tirée sert comme de rempart. » Entre une infinité de marchés qui sont distribués dans toute la ville, on en compte dix principaux, dont chacun forme un carré de deux milles. Ils sont à quatre milles de distance l’un de l’autre, et font tous face à la principale rue, qui a quarante brasses de largeur, et qui traverse toute la ville. On voit à Quin-Sai un grand nombre de palais avec leurs jardins, mêlés entre les maisons des marchands. La presse est si grande dans les rues, qu’on a peine à comprendre d’où l’on peut tirer assez de vivres pour nourrir tant de monde. Un officier de la douane assura Mare-Pol qu’il s’y consommait tous les jours trois somas de poivre, chaque soma contenant deux cent trente-trois livres ; par où l’on doit juger quelle devait être la quantité des autres provisions. Des deux côtés de la grande rue est un pavé large de dix brasses ; le milieu est de gravier, avec des passages pour l’eau. On aperçoit de tous côtés de longs chariots capables de contenir six personnes, et qui sont à louer, pour prendre l’air ou pour d’autres usages. Toutes les autres rues sont pavées en pierre. Derrière le marché coule un grand canal, bordé de spacieux magasins de pierre, pour les marchandises de l’Inde et d’autres lieux. » Dans ces marchés, où quantité de rues aboutissent, il se rassemble trois fois la semaine quarante ou cinquante mille personnes qui apportent par les canaux une si grande abondance de toutes sortes de légumes, de viande et de gibier, que quatre canards s’y donnent pour quatre sous de Venise. Entre les fruits, on y trouve d’excellentes poires qui pèsent jusqu’à dix livres. Le raisin y vient de divers autres lieux, parce qu’il ne croît point de vignes aux environs de Quin-Sai ; mais on y apporte chaque jour, de la mer et du lac, une prodigieuse quantité de poisson frais. Tous les marchés sont environnés de maisons fort hautes, avec des boutiques où l’on vend toutes sortes de marchandises. Quelques-unes ont des bains d’eau froide et d’eau chaude ; les premiers, pour les habitans du pays, qui ont dès leur enfance l’usage de s’y laver tous les jours ; les autres, pour les étrangers qui ne sont pas accoutumés à l’eau froide. » Il n’y a pas de ville au monde où l’on trouve tant de médecins, d’astrologues et de femmes publiques. À chaque coin des marchés est un palais où réside un magistrat qui juge tous les différens du commerce, et qui veille sur la garde des ponts. » Les habitans du pays ont le teint blanc. La plupart sont vêtus de soie, qu’ils ont en fort grande abondance. Leurs maisons sont belles. Ils les ornent de peintures et de meubles précieux. Leur caractère est fort doux. On n’entend guère parler entre eux de querelles ni de disputes. Ils vivent avec tant d’union, qu’on croirait chaque rue composée d’une même famille. L’état conjugal est si respecté, que la jalousie est une passion qu’ils connaissent peu. Ils regardent comme une infamie de prononcer un mot trop libre devant une femme mariée. » Ils sont extrêmement civils pour les étrangers, et toujours prêts à les aider de leurs conseils dans toutes leurs affaires ; mais ils ont peu d’inclination pour la guerre : on ne voit même aucune arme dans leurs maisons. Les artisans sont divisés en douze principales professions, dont chacune a mille boutiques, et chaque boutique une maison pour le travail où le maître a sous lui depuis dix jusqu’à quarante ouvriers. Quoique la loi oblige un fils d’embrasser la profession de son père, elle permet à ceux qui se sont enrichis de se dispenser eux-mêmes du travail et de porter des habits fort riches, surtout à leurs femmes. Chaque rue a des tours de pierre pour mettre en sûreté les meubles et les marchandises dans les incendies, auxquels les maisons de bois sont fort exposées. Le lac est environné de beaux édifices, de grands palais, de temples et de monastères. Il a deux îles vers le centre, et chaque île un palais avec une multitude d’appartemens, où les habitans vont célébrer des mariages et d’autres fêtes. Les barques qui servent au passage ou à la promenade sont couvertes d’un pavillon plat qui forme une espèce de chambre peinte avec beaucoup de propreté. Les bateliers sont dessus avec leurs avirons, et n’ont pas besoin de voiles, parce que l’eau a peu de profondeur. Les habitans de la ville viennent se réjouir le soir dans ce lieu avec leurs femmes et leurs amis, s’ils n’aiment mieux s’amuser à parcourir la ville dans des chariots. » On voit à Quin-Sai un grand nombre de riches hôpitaux fondés par les anciens rois. On y transporte ceux à qui la maladie ôte le pouvoir de travailler ; mais, lorsqu’ils sont rétablis, on les oblige de retourner au travail. » Les marchés sont remplis d’astrologues, qu’on va consulter à chaque occasion. Il ne se fait pas un mariage, il ne naît pas un enfant sur lequel on ne les interroge pour savoir à quel bonheur on doit s’attendre. À la mort de quelque personne de distinction, la famille, vêtue de toile grossière, accompagne le corps jusqu’au bûcher, avec des instrumens de musique et des chants à l’honneur des idoles. Elle jette dans le feu diverses figures de papier. » La plupart des ponts de Quin-Sai ont une garde de dix hommes, cinq pour le jour et cinq pour la nuit. Dans chaque corps-de-garde on place un grand bassin sur lequel on frappe les heures, qui commencent au lever du soleil, et qui finissent lorsqu’il se couche, pour, recommencer ainsi successivement. Les gardes font des patrouilles dans leur quartier. Ils doivent examiner s’il y a de la lumière dans quelque maison, ou s’il arrive à quelqu’un d’en sortir après le temps marqué pour la retraite de la nuit. Dans les incendies, la garde des ponts se rassemble de divers endroits pour mettre les meubles et les marchandises en sûreté, soit dans les barques ou dans les îles du lac, ou dans les tours dont on a parlé. Il n’est permis alors de sortir qu’à ceux dont les maisons sont en danger. » Marc-Pol vit l’état du revenu de Quin-Sai, et le rôle des habitans tel qu’il fut dressé pendant le séjour qu’il fit en cette ville. On y comptait cent soixante tomans de feux ou de maisons ; chaque toman de dix mille : ce qui faisait seize cent mille familles. Il n’y avait dans ce nombre qu’une seule église nestorienne. Chaque maître de maison était obligé d’avoir en écrit sur sa porte les noms des personnes de l’un et de l’autre sexe, dont la famille était composée, et le nombre même de ses chevaux. Il devait marquer les accroissemens et les diminutions. Cet ordre s’observait dans toutes les villes du Katay. De même les maîtres d’hôtellerie étaient obligés d’écrire les noms de leurs hôtes, et le temps de leur départ, sur un livre qu’ils devaient envoyer chaque jour aux magistrats qui résidaient aux coins des marchés publics. Les pauvres, qui n’ont pas le pouvoir d’élever leurs enfans, sont libres de les vendre aux riches. Le tableau que trace Marc-Pol des Tartares du treizième siècle, sous les successeurs de Gengis-khan, donne l’idée d’une nation beaucoup moins barbare qu’on ne serait porté à le croire, et prouve qu’il n’y a point de grande puissance sans police et sans gouvernement, et que toute conquête amène une législation. Il cite de Koublay-khan des traits de sagesse qui honoreraient l’administration la plus éclairée. Les Tartares comptent le temps par un cycle de douze années, dont chacune porte le nom de quelque animal. Ainsi la première se nomme l’année du lion, la seconde celle du bœuf, la troisième celle du dragon, la quatrième celle du chien, etc. Un Tartare à qui l’on demande son âge répond qu’il est né à telle minute de telle heure et de tel jour de l’année du lion, etc. Lorsqu’une fille et un garçon de différentes familles meurent sans avoir été mariés, l’usage des parens est de les marier après leur mort. On écrit le contrat, qui est brûlé avec les figures, les habits, la monnaie de papier, les domestiques, les bestiaux et les autres victimes consacrées aux funérailles. Tous ces biens, disent les Tartares, passent dans l’autre monde par le moyen de la fumée, et servent aux besoins des morts. Ils pensent aussi que ces mariages posthumes sont ratifiés dans le ciel. Leurs troupes sont divisées en corps de dix, de cent, de mille et de dix mille hommes. Une compagnie de cent hommes porte le nom de *fouck ;* une escouade de dix, celui de *toman*. Ils ont toujours des gardes avancées pour se garantir de toutes sortes de surprises. Chaque cavalier mène dix-huit chevaux, dont les jumens font le plus grand nombre. Ils portent aussi en campagne leurs tentes légères pour se mettre à couvert des injures de l’air. Leur nourriture, dans ces expéditions, est du lait sec, qui forme une espèce de pâte. Ils font cuire le lait ; de la crème ils font du beurre ; le reste, ils le font sécher au soleil : chacun en porte dix livres dans un petit sac ; et le matin, lorsqu’on se met en marche, on en mêle une demi-livre avec de l’eau dans un petit flacon de cuir, où le mouvement du cheval en fait l’unique préparation pour le dîner. Dans les occasions où les Tartares attaquent une armée, ils voltigent de côté et d’autre, en se servant de leurs armes à feu ; quelquefois ils feignent de fuir, et chacun tire en fuyant. S’ils s’aperçoivent que l’ennemi s’ébranle, ils se réunissent pour le poursuivre ; mais, du temps de Marc-Pol, ils étaient mêlés avec d’autres nations dans toutes les parties de l’empire, ce qui rendait leurs usages moins uniformes. La punition pour les petits larcins consiste à recevoir un certain nombre de coups de bâton, qui monte quelquefois jusqu’à cent, mais que le juge ordonne toujours par sept, c’est-à-dire que la sentence porte ou sept, ou dix-sept, ou vingt-sept, etc. ; mais s’il est question d’un cheval ou de quelque autre vol de cette importance, le coupable est coupé en deux, par le milieu du corps avec un sabre, à moins qu’il ne puisse racheter sa vie en restituant deux fois la valeur de ce qu’il a pris. Ils marquent leurs bestiaux avec un fer chaud, et les laissent sans garde dans les pâturages. Un criminel qui a mérité la prison n’y est jamais retenu plus de trois ans ; mais en lui rendant la liberté, on le marque à la joue. À l’égard de leur religion, ils reconnaissent une divinité, et le mur de leur chambre n’est jamais sans une tablette, sur laquelle on lit en gros caractère : *le grand Dieu du ciel*. Ils brûlent chaque jour de l’encens devant cette espèce d’autel, et, levant la tête, ils grincent trois fois des dents, en priant ce grand Dieu de leur conserver la santé et la raison : c’est à quoi se bornent leurs demandes. Ils ont un autre dieu qu’ils nomment *Notigay*, et dont ils reconnaissent l’empire sur les choses terrestres, sur leurs familles, leurs troupeaux et leurs blés. Les honneurs qu’ils lui rendent ne sont pas différens de ceux qu’ils adressent au dieu du ciel ; ils lui demandent du beau temps, des fruits, des enfans, et d’autres biens. Au delà de la Tartarie est la *Région des Ténèbres ;* c’est ainsi que Marc-Pol nomme la Sibérie, parce qu’en continuant d’avancer vers le nord, on n’est éclairé pendant la plus grande partie de l’hiver que par un faux jour ; le soleil ne s’y élève pas au-dessus de l’horizon. Les habitans de ce triste pays ont le teint pâle ; mais ils sont d’assez grande taille ; ils vivent sans chefs, et sont peu différens des bêtes. Les Tartares profitent souvent de l’obscurité de leur climat pour enlever leurs bestiaux et dérober leurs fourrures, qu’ils trouvent meilleures que celles de Tartarie. Ils prennent en été les animaux qui fournissent ces belles peaux, et les vont vendre jusqu’en Russie. Marc-Pol, tournant ses observations sur la Russie, en parle comme d’une vaste région qui s’étend jusqu’à l’Océan, et qui est bordée au nord par celle des Ténèbres. Les habitans sont chrétiens grecs ; ils sont blonds et d’une fort belle figure. Ils paient, dit Marc-Pol, un tribut aux Tartares de l’ouest. Leur pays produit en grande abondance des fourrures, de la cire, des minéraux, et beaucoup d’argent. Koublay-khan avait quatre femmes légitimes, dont le fils aîné était reconnu pour l’héritier de la couronne impériale. Elles portaient le titre d’*impératrice*, et chacune avait sa cour composée de trois cents dames, et d’une infinité de servantes et d’eunuques. On comptait dans chaque cour jusqu’à dix mille domestiques. Les concubines étaient en grand nombre, et presque toutes de la tribu d’Oungut. Koublay envoyait, de deux en deux ans, des ambassadeurs à cette tribu pour en amener une recrue de quatre ou cinq cents jeunes beautés. Lorsque ces belles filles étaient arrivées, il nommait des commissaires pour les examiner et fixer leur prix, depuis seize jusqu’à vingt-deux carats. Celles de vingt ou plus étaient présentées au khan, qui les faisait examiner encore par d’autres commissaires. Trente des plus parfaites étaient confiées aux femmes des barons pour reconnaître si elles ne ronflaient pas dans leur sommeil, si elles n’avaient pas quelque odeur désagréable, ou quelque autre défaut dans leur personne ou dans leur conduite. Cinq d’entre celles à qui il ne manquait rien pour plaire étaient destinées à passer successivement trois jours et trois nuits dans la chambre du khan. Les autres étaient logées dans un appartement voisin pour lui servir à boire et à manger, et tout ce qui leur était demandé par les cinq femmes de garde. Celles d’un prix inférieur étaient employés à la pâtisserie et à d’autres offices du palais. Quelquefois le khan les donnait en mariage à ses gentilshommes avec de riches dots. Aux grands jours de fête, la table du khan est placée du côté septentrional de la salle, où il s’assied le visage tourné au sud. À sa droite est la première impératrice ; ses fils et les autres princes du sang sont à sa gauche, mais leurs tables sont si bas au-dessous de la sienne, qu’à peine leurs têtes toucheraient-elles à ses pieds : cependant la place du fils aîné est plus haute que celle des autres. Le même ordre s’observe pour les femmes : celles des princes du sang sont assises du côté gauche, plus bas que l’impératrice, et sont au-dessus de celles des seigneurs et des officiers, qui les suivent dans le degré convenable à leur rang, mais la plupart assises sur des tapis, parce que les tables ne suffisent pas pour le nombre. À chaque porte sont placés deux gardes d’une taille extraordinaire, avec des bâtons à la main, pour empêcher qu’on ne touche au seuil. Si quelqu’un avait cette hardiesse, ils doivent le dépouiller de ses habits, qu’il est obligé de racheter par une somme d’argent, ou en recevant un certain nombre de coups. Tous les domestiques ont la bouche couverte d’une pièce d’étoffe de soie, afin que les alimens ou les liqueurs du khan ne soient pas souillés de leur haleine. Lorsqu’il demande à boire, la demoiselle qui présente la coupe fait trois pas en arrière et fléchit les genoux : à ce signe tous les barons et le reste de l’assemblée se prosternent, et la musique se fait entendre. Les Tartares n’épargnent rien pour célébrer avec éclat le jour de la naissance du khan. La fête du nouvel an, qui commence au mois de février, est encore plus solennelle. Tout le monde paraît en habit blanc, qui passe pour une couleur heureuse, dans l’espérance que la fortune leur sera favorable pendant toute l’année. C’est le jour auquel les gouverneurs des provinces et des villes envoient à l’empereur des présens en or et en soie, des perles et des pierres précieuses, des étoffes blanches, des chevaux, et autres dons de la même couleur. L’usage des Tartares entre eux est aussi de se faire des présens de couleur blanche. Les personnes aisées s’envoient mutuellement neuf fois neuf, c’est-à-dire, quatre-vingt-une choses de la même nature, soit en or ou en étoffe, ou en toute autre espèce. Cet usage procure quelquefois cent mille chevaux au khan. C’est dans la même fête que les cinq mille éléphans de l’empereur sont amenés à la cour couverts de tapis brodés, et portant chacun deux malles remplies de vases d’or et d’argent. Les chameaux paraissent aussi en caparaçons de soie, chargés des ustensiles qui servent aux emplois du palais. Dès le matin de ce grand jour, les rois, les barons, les généraux, les soldats, les médecins, les astrologues, les fauconniers, les gouverneurs de provinces et les autres officiers de l’empire, s’assemblent dans la grande salle du palais, et, faute d’espace, dans une cour voisine où le khan peut les voir. Lorsqu’ils sont tous placés dans l’ordre de leurs emplois, un grand homme, à qui Marc-Pol attribue l’air d’un évêque, se lève et crie d’une voix haute : « Prosternez-vous et adorez. » Aussitôt toute l’assemblée se prosterne et baisse le front jusqu’à terre. Le même officier répond : « Que le ciel maintienne notre maître en vie et en bonne santé. » On recommence quatre fois cette cérémonie ; ensuite le prélat s’approche de l’autel richement orné, où le nom du khan est écrit sur une tablette rouge : il prend un encensoir, dont il parfume avec beaucoup de respect l’autel et le nom. Chacun reprend sa place. On apporte alors tous les présens, après quoi les tables sont couvertes, et l’empereur donne un grand festin à l’assemblée. Pour dernière scène, on amène un lion apprivoisé, qui, se couchant aux pieds du khan comme un agneau, semble le reconnaître pour son maître. Dans l’espace d’un mille autour du palais où le khan fait sa résidence, il règne un si profond silence, qu’on n’y entend jamais le moindre bruit : on n’a pas même la liberté de cracher dans le palais, et les barons font porter près d’eux, pour cet usage, un petit vase couvert. Ils sont obligés d’ôter leurs bottines et d’en prendre de cuir blanc, pour ne pas souiller les tapis qui couvrent le pavé de chaque salle. Pendant les trois mois que l’empereur passe à Cambalu, les chasseurs qui lui appartiennent dans toutes les provinces voisines du Catay sont continuellement occupés à la chasse. Ceux qui ne sont pas à plus de trente journées de la cour impériale envoient au khan, par des barques et des fourgons, toutes sortes de gros gibier, tel que, des cerfs, des ours, des chevreuils, des sangliers, des daims, etc. Tous ces animaux arrivent sans corruption, parce qu’on a pris soin de les éventrer ; mais les chasseurs qui sont à quarante journées de la cour n’envoient que les peaux pour les armures et pour d’autres usages. On dresse pour les chasses du khan des loups, des léopards et des lions. Le poil de ces lions offre des étoiles de diverses couleurs, blanches, noires et rouges. On est surpris de la force et de l’adresse avec laquelle ils prennent des taureaux et des ânes sauvages, des ours et des animaux de cette grosseur. On en porte deux dans un chariot, avec un chien dont on se sert pour les apprivoiser, et l’on observe de marcher contre le vent, afin que les bêtes ne s’aperçoivent pas de leur approche à l’odeur. Le khan fait apprivoiser aussi des aigles qui prennent le lièvre, le chevreuil, le daim et le renard : il s’en trouve de si fiers, qu’ils attaquent les loups, qu’ils incommodent assez pour donner aux chasseurs le moyen de les prendre sans peine et sans danger. Cette méthode d’apprivoiser l’animal de proie, de plier la fierté de l’hôte des forêts, et de changer des monstres féroces en troupeaux esclaves et en chasseurs disciplinés, cette coutume des nations sauvages, inconnue aux peuples policés, a quelque chose d’imposant et de guerrier qui tient à la dignité de l’homme, et qui semble lui rendre son empire naturel sur tous les êtres animés qui peuplent ce globe. Bayern et Mingan, deux frères du khan, qui portaient le titre de *chivichis*, c’est-à-dire d’intendans des chasses, commandaient chacun dix mille hommes. Ces deux corps avaient leur livrée de chasse ; l’un, rouge ; l’autre, bleu céleste. Ils nourrissaient cinq mille chiens de meute et d’autres espèces différentes. Dans les chasses, un des deux corps marchait à la droite de l’empereur, l’autre à sa gauche : ils occupaient ainsi l’espace d’une journée de chemin dans la plaine ; de sorte qu’il n’y avait pas de bête qui pût leur échapper. Le khan, marchant au milieu d’eux, prenait beaucoup de plaisir à voir poursuivre les cerfs et les ours par ses chiens. Depuis le commencement d’octobre jusqu’à la fin de mars, les chivichis étaient obligés de fournir chaque jour à la cour un millier de têtes de bêtes, sans y comprendre les cailles et le poisson. Par une tête, on entendait ce qui suffit pour la nourriture de trois hommes. Au mois de mars, le grand-khan s’éloignait de Cambalu l’espace d’environ deux journées, en tirant au nord-est vers l’Océan ; il était suivi de dix mille fauconniers qui, portant des faucons, des gerfauts, des éperviers et d’autres oiseaux de proie, se divisaient en compagnies de cent ou deux cents pour commencer la chasse. La plupart des oiseaux qui se prenaient étaient apportés aux pieds du monarque qui, étant incommodé de la goutte, était assis dans une litière portée par deux éléphans : cette voiture était couverte de peaux de lions, et doublée de drap d’or. Le khan avait près de sa personne douze faucons choisis, et douze courtisans de ses favoris ; il était environné d’une partie de sa garde et d’un grand nombre d’hommes à cheval, qui avertissaient les douze fauconniers lorsqu’ils voyaient paraître des faisans, des grues ou d’autres oiseaux : on découvrait alors la litière, on lâchait les faucons, et sa majesté paraissait fort amusée de ce spectacle. Outre les deux corps de dix mille hommes, il y en avait un troisième du même nombre qui suivait les faucons deux à deux lorsqu’ils avaient pris l’essor, pour les aider dans l’occasion. Ils portaient le nom de *taskaols*, qui signifie *observateurs* ou *marqueurs*. Leur principal emploi était de rappeler les faucons avec un sifflet. Chaque faucon portait au pied une petite plaque d’argent, sur laquelle était le nom de son maître : s’il arrivait que la marque s’égarât et qu’il ne pût être reconnu, celui qui le trouvait devait le rendre à un baron nommé *bulangazi*, c’est-à-dire *gardien des choses qui n’ont pas de maître*, sous peine d’être traité comme un voleur. Tout ce qui se perdait pendant la chasse devait être porté au bulangazi, qui avait, pour cette raison, son quartier sur une éminence, avec une enseigne déployée pour le faire reconnaître. La chasse continuant ainsi pendant tout le cours de la route, on arrivait enfin dans une grande plaine nommée *Kakzaromodin*, où l’on avait préparé un camp de dix mille tentes, qui avait dans l’éloignement l’apparence d’une grande ville. La principale tente était celle du khan, composée de plusieurs parties, dont la première pouvait contenir dix mille soldats, sans y comprendre les barons et les autres seigneurs : la porte faisait face au sud. À l’est était une autre tente, qui servait de salle d’audience : celle d’après était la chambre de lit du khan, dont le pavillon était soutenu par trois piliers d’une belle sculpture, couverts de peaux de lions rayées pour les garantir de la pluie : l’intérieur était tendu des plus riches peaux d’hermine et de martre. Marc-Pol remarque ici que les Tartares donnent à la peau de martre le nom de *reine des peaux*, et qu’elles sont quelquefois si chères, qu’une paire de vestes revient à deux mille sultanins d’or. Les cordes qui soutiennent le pavillon sont de soie. Il y a aussi des tentes pour les femmes, les enfans et les concubines du khan. Plus loin sont celles qui servent de logement aux oiseaux de proie. Le khan continue sa marche dans la même plaine. On y prend un nombre infini de toutes sortes de bêtes et d’oiseaux. Personne n’a la liberté de chasser dans aucune province du Catay, du moins à plusieurs journées de la route impériale : il n’est pas même permis de garder des chiens ni des oiseaux de proie, surtout depuis le mois de mars jusqu’au mois d’octobre. Toute sorte de chasse est alors défendue ; et de là vient que le gibier y est en si grand nombre. La cour des douze barons est le conseil de guerre du khan : elle se nomme *thay*, c’est-à-dire *la haute-cour* ; c’est elle qui dispose des emplois militaires ; mais il y a douze autres barons qui forment le conseil des trente-quatre provinces de l’empire, et qui ont un magnifique palais à Cambalu. Chaque province y a son juge, et quantité de notaires dans des appartemens séparés. Cette cour de justice se nomme *fing*, ou *la seconde cour*. Elle a le droit de choisir des gouverneurs de province, dont elle présente les noms au khan, qui confirme son choix. Elle est chargée aussi du revenu de l’empire. Ces deux cours ne reconnaissent pas d’autre supérieur que le khan. Ce monarque envoie chaque année des commissaires dans les provinces, pour s’informer si les grains ont souffert quelque dommage des tempêtes, des sauterelles, des vers, ou d’autre cause. Dans ces temps de calamité publique il dispense du tribut les cantons qui ont fait des pertes considérables ; il fournit du grain de ses greniers pour la nourriture des habitans, et pour ensemencer leurs terres. C’est dans cette vue que, profitant des années d’abondance, il fait d’immenses provisions qu’il garde l’espace de trois ou quatre ans, et qu’il vend trois quarts au-dessous du prix commun, lorsque le peuple est affligé de la moindre disette. De même, si la mortalité se met parmi les bestiaux, il répare les pertes sur ceux du tribut. Lorsque le tonnerre est tombé sur quelque bête, il ne lève pendant trois ans aucun tribut sur le troupeau, quelque nombreux qu’il puisse être. Cet accident passe pour un châtiment du ciel, et fait juger que, Dieu étant irrité contre le maître du troupeau, son malheur ne peut manquer d’être contagieux. L’attention de l’empereur s’étend aussi sur les ouvriers qui travaillent aux chemins publics. Dans les cantons fertiles, il fait border les grandes routes de deux rangées d’arbres, à peu de distance l’un de l’autre. Dans les terrains sablonneux, il fait aligner des pierres ou des piliers pour le même usage. Ces ouvrages ont leurs inspecteurs. Koublay aimait beaucoup les arbres, parce que les astrologues l’avaient assuré qu’ils servent à prolonger la vie. Lorsque apprenait qu’une famille de Cambalu était tombée dans la misère, ou que, n’étant point en état de travailler, elle manquait des nécessités ordinaires de la vie, il lui envoyait une provision de vivres et d’habits pour l’hiver. Les étoffes qui servaient à cet usage, et celles dont il faisait habiller ses troupes, se fabriquaient dans chaque ville sur le tribut de la laine. Marc-Pol fait observer qu’anciennement les Tartares ne faisaient aucune aumône, et reprochaient leur misère aux pauvres comme une marque de la haine du ciel ; mais le khan regardait l’aumône comme une œuvre agréable à Dieu. On ne refusait jamais du pain aux pauvres qui en demandaient à sa cour ; et chaque jour on y distribuait pour vingt mille écus de riz, de millet et de pannik : aussi ce monarque était-il révéré comme un dieu. Il entretenait de vêtemens et de vivres, dans la ville de Cambalu, environ cinq mille astrologues, qui étaient un mélange de chrétiens, de mahométans et de Catayens. Ces astrologues ou ces devins avaient un astrolabe sur lequel étaient marquées les planètes, les heures et les moindres divisions du temps pour toute l’année. Ils s’en servaient pour observer les mouvemens des corps célestes et la disposition du temps. Ils écrivaient aussi sur certaines tablettes carrées, qu’ils nommaient *tacuinis*, les événemens qui devaient arriver dans l’année courante, avec la précaution d’avertir qu’ils ne garantissaient pas les changemens que Dieu pouvait y apporter. Ils vendaient ces ouvrages au public : ceux dont les prédictions se trouvaient les plus justes étaient fort honorés. Personne n’aurait entrepris un long voyage, ou quelque affaire importante sans avoir consulté les astrologues. Ils comparaient la constellation qui dominait alors avec celle qui avait présidé à la naissance. La monnaie du grand-khan n’était composée d’aucun métal ; elle était d’écorce de mûrier, durcie et coupée en pièces rondes de différentes grandeurs, qui portaient le coin du monarque. Il n’y en avait pas d’autre dans tout l’empire, et la loi défendait sous peine de mort, aux étrangers comme aux habitans du pays, de la refuser ou d’en introduire d’autres. Les marchands qui apportaient leur or, leur argent, leurs diamans et leurs perles à Cambalu, étaient obligés de recevoir cette monnaie d’écorce pour leurs richesses ; et, ne pouvant espérer de la faire passer hors de l’empire, ils se trouvaient forcés de l’employer en marchandises du pays. Le khan ne donnait pas d’autre paie à ses troupes : c’était par cette méthode qu’il avait amassé le plus grand trésor de l’univers. Misérable trésor ! Koublay, malgré sa sagesse, ne savait pas que la vraie richesse des souverains ne peut jamais être que celle des peuples. Marc-Pol prétend avoir vu des licornes dans l’Inde. La licorne, dit-il, est moins grande que l’éléphant, mais elle a le pied de la même forme. Sa corne est au milieu du front ; elle ne lui sert pas pour se défendre. La nature apprend aux licornes à renverser d’abord les animaux qu’elles ont à combattre, à les fouler aux pieds, et à les presser ensuite du genou, tandis qu’avec leur langue, qui est armée de longues pointes, elles leur font quantité de blessures. Leur tête ressemble à celle du sanglier : elles la portent levée en marchant ; mais elles prennent plaisir à se tenir dans la boue. L’Inde a aussi quantité d’autours noirs, et diverses espèces de singes, entre lesquels on en distingue de forts petits qui ont le visage de l’homme. On les conserve embaumés dans des boîtes, et les marchands étrangers qui les achètent les font passer pour des pygmées. De l’époque où écrivait Marc-Pol, pour trouver quelque chose qui soit digne d’attention, il faut passer au commencement du quinzième siècle, à l’ambassade qu’envoya Schah-Rokh, fils et successeur de Tamerlan, à l’empereur du Catay. La relation de cette ambassade a été publiée par Thévenot, dans le quatrième tome de sa collection française : il nous apprend qu’elle fut composée en persan, mais sans nous en faire connaître le traducteur. Le temps de cette ambassade fut le règne de Ching-Tfu, troisième empereur chinois de la dynastie des Ming, fondée par Hongvu, qui avait chassé les Tartares mogols cinquante-un ans auparavant. La description de l’audience donnée aux ambassadeurs de Schah-Rokh mérite d’être rapportée. Parmi les différens spectacles de magnificence orientale, celui-ci présente des traits singuliers. Aussitôt que le jour parut, les tambours, les trompettes, les flûtes, les hautbois et les cloches commencèrent à se faire entendre : en même temps les trois portes s’ouvrirent, et le peuple s’avança tumultueusement pour voir l’empereur. Les ambassadeurs étant passés de la première cour dans la seconde, aperçurent un kiosk, où l’on avait préparé une estrade triangulaire, haute de quatre coudées, et couverte de satin jaune, avec des dorures et des peintures qui représentaient le simorg ou le phénix, que les Catayens nomment *l’oiseau royal*. Sur l’estrade était un fauteuil ou un trône d’or massif. De chaque côté paraissaient des rangs d’officiers qui commandaient, les uns dix mille, d’autres mille, et d’autre cent hommes. Ils avaient à la main chacun leur tablette, longue d’une coudée sur un quart de largeur, et tenaient les yeux fixés dessus, sans paraître occupés d’autre soin. Derrière eux était un nombre infini de gardes, tous dans un profond silence ; enfin l’empereur, sortant de son appartement, monta sur le trône par neuf degrés d’argent. Il était d’une taille moyenne : sa barbe était d’une longueur médiocre ; mais deux ou trois cents longs poils postiches lui descendaient du menton sur la poitrine. Des deux côtés du trône s’offraient deux jeunes filles d’une beauté éclatante, le visage et le cou à découvert, les cheveux noués, au sommet de la tête, avec de riches pendans de perles aux oreilles. Elles tenaient à la main une plume et du papier, pour écrire soigneusement tout ce qui allait sortir de la bouche de l’empereur. On recueille ainsi toutes ses paroles, et lorsqu’il se retire, on lui présente le papier, afin qu’il voie lui-même s’il juge à propos de faire quelque changement à ses ordres : ensuite on les porte au divan, qui est chargé de l’exécution. S’il n’y a point d’auteur qui ne doive trembler en relisant ce qu’il a écrit, il semblerait qu’on ne doit relire ce qu’on a dit qu’avec des scrupules beaucoup plus inquiets ; mais il faut se souvenir qu’on prend autant de soin pour rassurer l’amour-propre des rois que pour tourmenter celui des écrivains. Aussitôt que l’empereur fut assis, on fit avancer les sept ambassadeurs vis-à-vis son trône, et l’on fit approcher en même temps les criminels au nombre de sept cents. Quelques-uns étaient liés par le cou, d’autres avaient la tête et les mains passées dans une planche, et la même planche en tenait jusqu’à six dans cette posture. Chacun était gardé par son geôlier, qui le tenait par les cheveux ; ils venaient recevoir leur sentence de la bouche de l’empereur. La plupart furent envoyés en prison, et peu furent condamnés à la mort, pouvoir que les lois réservent au souverain. À quelque distance de la capitale que le crime ait été commis, les gouverneurs font conduire les criminels à Cambalu. Le délit de chacun est écrit sur la planche qu’il porte autour du cou avec sa chaîne. Les crimes qui regardent la religion sont le plus sévèrement punis. On apporte tant de soin aux procédures, que l’empereur ne condamne personne à mort sans avoir tenu douze conseils ; il arrive quelquefois à un criminel d’être déchargé dans le douzième conseil, après avoir été condamné onze fois dans les précédens. L’empereur y est toujours présent, et ne condamne que ceux qu’il ne peut sauver. Quand on songe que cette peinture de la jurisprudence de la Chine a été faite il y a plus de trois cent cinquante ans, et qu’on met à côté ce que nous étions en ce genre, et même ce que nous sommes encore, on est forcé de convenir que, sur plus d’un objet, nous sommes demeurés fort au-dessous de ceux à qui nous avons d’ailleurs quelque droit de nous croire supérieurs. Avant le départ des ambassadeurs, le feu prit au palais pendant la nuit. On soupçonna les astrologues d’avoir allumé l’incendie, parce qu’ils l’avaient prédit quelques mois auparavant. Il y eut deux cent cinquante maisons de brûlées, et plusieurs personnes des deux sexes périrent dans l’incendie ; mais l’honneur des astrologues fut sauvé, et c’est ainsi que se sont conduits trop souvent les imposteurs qui parlent au nom de Dieu. Desideri, jésuite italien et missionnaire, offre un tableau effrayant des montagnes du Caucase sur la route du Thibet, et dans le Thibet même, qu’il visita en 1715. Après avoir passé la première, dit-il, on en trouve une autre beaucoup plus élevée, qui est suivie d’une troisième ; et plus on monte, plus il reste à monter jusqu’à la dernière, qui est la plus haute, et qui se nomme *Pire-Penjal*. Les païens la respectent beaucoup ; ils y portent leurs offrandes, et rendent leurs adorations à un vénérable vieillard qu’ils supposent établi pour la garde du lieu. On a cru trouver dans cette fable un reste de celle de Prométhée, que les poëtes représentent enchaîné sur le mont Caucase. Le sommet du Pire-Penjal est toujours couvert de neige ou de glace. Il fallut douze jours au missionnaire pour traverser à pied cette montagne, avec des peines incroyables, à travers des torrens de neige fondue, qui se précipitent si impétueusement sur les rochers et sur les pierres, que Desideri aurait eu plus d’une fois le malheur d’être entraîné, s’il n’eut saisi la queue d’un bœuf pour se soutenir : il n’eut pas moins à souffrir du froid, parce qu’il n’avait pas pensé à se pourvoir d’habits convenables au voyage. Le grand Thibet commence au sommet d’une affreuse montagne qui se nomme *Kautal*, et qui est sans cesse couverte de neige ; elle appartient d’un côté au pays de Cachemire, et de l’autre au Thibet. Les missionnaires étant partis de Cachemire, employèrent quarante jours pour se rendre à Ladak, où le roi du Thibet faisait sa résidence. Desideri peint cette suite de montagnes qu’il avait traversées, et qu’il représente comme un théâtre d’horreurs ; elles sont comme entassées l’une sur l’autre, et séparées par de si petits intervalles, qu’à peine laissent-elles un passage aux torrens qui se précipitent entre les rochers avec un bruit capable d’effrayer les plus intrépides voyageurs. Le sommet et le pied de ces montagnes étant également impraticables, on est obligé de tourner sur les revers, et les chemins ont si peu de largeur, qu’on a quelquefois peine à placer le pied. Il y faut veiller d’autant plus sur soi-même, que le moindre faux pas expose à tomber dans des précipices où l’on se briserait misérablement tous les membres, car on n’y trouve aucun buisson, ni même aucune plante qui puisse arrêter le poids du corps. Pour passer d’une montagne à l’autre, on n’a pas d’autres ponts que des planches étroites et tremblantes, ou des cordes croisées qu’on entrelace de branches d’arbres : souvent on est obligé de quitter ses souliers pour marcher avec moins de danger. Nous tirerons beaucoup plus de détails des nombreux voyages du père Gerbillon, l’un des missionnaires jésuites qui, vers la fin du dernier siècle, avaient gagné la faveur et la confiance de l’empereur Khang-hi, en flattant son goût pour les mathématiques, et en contribuant à ses études en ce genre. Gerbillon avait fait huit voyages de Pékin en différentes parties de la Tartarie occidentale, par l’ordre ou à la suite de cet empereur ; ce qui lui avait donné l’occasion de faire des remarques plus certaines et plus étendues qu’on n’en peut attendre de ceux qui voyagent avec les caravanes, ou par d’autres voies. Duhalde a publié les journaux du jésuite son confrère. Diverses raisons portèrent l’empereur Khang-hi à faire ces voyages en Tartarie. La première était pour exercer son armée. Après avoir affermi la paix dans toutes les parties de son vaste empire, il rappela ses meilleures troupes de la province de Pékin, et dans un conseil il prit la résolution de les assujettir chaque année à trois expéditions de cette nature, pour leur faire apprendre dans les chasses des ours, des sangliers, des tigres, à vaincre les ennemis de l’empire, ou du moins pour soutenir leur courage contre le luxe chinois, et contre l’amollissement du repos. En effet, ces sortes de chasses ressemblent plus à des expéditions militaires qu’à des parties de plaisir. Les Tartares qui composent le cortége de l’empereur sont armés d’arcs et de cimeterres, et divisés en compagnies qui marchent en ordre de bataille sous leurs étendards, au son des tambours et des trompettes : ils forment autour des montagnes et des forêts des cordons qui les environnent, comme s’ils assiégeaient régulièrement des villes à la manière des Tartares orientaux. Cette armée, qui consiste quelquefois en soixante mille hommes et cent mille chevaux, a son avant-garde, son corps de bataille, et son arrière-garde avec son aile droite et son aile gauche commandés par un grand nombre de chefs et de régulos ou petits rois. L’empereur marche a leur tête au travers de ces régions désertes et de ces montagnes escarpées, exposé pendant tout le jour aux ardeurs du soleil, à la pluie, et à toutes les injures de l’air. Pendant plus de soixante-dix jours de marche, ils sont obligés de transporter toutes leurs munitions sur des chariots, des chameaux, des chevaux et des mulets par des routes fort difficiles. Dans la Tartarie occidentale, on ne trouve que des montagnes, des rochers et des vallées, sans villes, sans villages, et même sans aucune apparence de maisons, parce que les habitans, avec leurs tentes, sont dispersés dans les plaines, où ils prennent soin de leurs troupeaux ; ils n’y élèvent ni porcs, ni volaille, ni d’autres animaux que ceux qui peuvent se nourrir d’herbes. La seconde raison qui détermina Khang-hi à ces voyages annuels, fut la nécessité de contenir les Tartares orientaux dans la soumission, et de prévenir les embarras qu’ils pouvaient causer à l’empire. C’est dans cette vue que l’empereur marche avec de si grands préparatifs de guerre. Il fait mener à sa suite plusieurs pièces de gros canons dont on fait par intervalles diverses décharges dans les vallées, pour répandre la terreur autour de lui par le bruit et le feu qui sortent de la gueule des dragons dont cette artillerie était ornée. Avec cet équipage de guerre il est accompagné de toutes les marques de grandeur qui l’environnent à Pékin ; il a le même nombre de tambours et d’instrumens de musique qui se font entendre lorsqu’il est à table au milieu de sa cour, ou lorsqu’il sort du palais. Le but de cette pompe extérieure est d’éblouir les Tartares, et de leur inspirer autant de crainte que de respect pour la majesté impériale. L’empire de la Chine n’a jamais eu de plus redoutables ennemis que cette multitude infinie de barbares, dont elle est comme assiégée du côté de l’ouest et du nord. La célèbre muraille qui sépare leur pays de la Chine n’a été bâtie que pour arrêter leurs incursions. Elle passe, dans plusieurs endroits, sur de très-hautes montagnes ; et Verbiest, autre missionnaire, parle d’un lieu où il trouva mille pas géométriques d’élévation au-dessus de l’horizon ; elle tourne aussi suivant la situation des montagnes, de sorte qu’au lieu d’une simple muraille, on peut dire qu’il y en a trois, dont une grande partie de la Chine est environnée. Enfin le troisième motif de l’empereur Khang-hi fat celui de sa propre santé. L’expérience lui ayant appris qu’un trop long séjour à Pékin l’exposait à des maladies considérables, il s’était persuadé que le mouvement d’un long voyage était capable de l’en garantir. Il se privait du commerce des femmes pendant toute la durée de ce voyage, et ce qu’il y a de plus surprenant dans une si grande armée, on n’en voyait pas d’autres que celles qui étaient au service de la reine-mère. C’était même pour la première fois que cette princesse accompagnait l’empereur : il n’avait mené aussi qu’une seule fois les trois reines, lorsqu’il avait fait avec elles sa visite aux tombeaux de ses ancêtres. On peut joindre à ces raisons celle de la chaleur, qui est extraordinaire à Pékin pendant la canicule ; au contraire, la partie de la Tartarie qu’il parcourait est sujette, pendant les mois de juillet et d’août, à des vents si froids, surtout la nuit, qu’on y est obligé de prendre des habits chauds et des fourrures. Verbiest attribue cette rigueur de l’air à l’élévation du terrain, et au grand nombre de montagnes dont cette région est remplie : dans sa marche, il employa six jours entiers pour en monter une. L’empereur, surpris lui-même, voulut savoir combien la hauteur du pays surpassait celle des plaines de Pékin, qui en sont a plus de trois cents milles. Les jésuites, après avoir mesuré plus de cent montagnes sur la route, trouvèrent que la Tartarie occidentale est plus haute de trois mille pas géométriques que la mer la plus proche de Pékin. Le salpêtre dont ce pays abonde peut aussi contribuer au grand froid. En ouvrant la terre à trois ou quatre pieds de profondeur, on y trouve des mottes glacées, et quelquefois des masses entières. Pendant tout le voyage, l’empereur ne cessa pas de donner aux jésuites des témoignages publics de son estime, tels qu’il n’en accordait à personne. Il s’arrêtait pour leur voir mesurer les hauteurs ; il faisait demander souvent des nouvelles de leur santé ; il parlait avantageusement d’eux aux seigneurs de sa cour ; il leur envoyait divers mets de sa table, et quelquefois il les faisait dîner dans sa propre tente : le prince son fils aîné ne leur témoigna pas moins d’affection. *Dans l’humilité* *de leur cœur*, dit le P. Verbiest, ils considéraient ces faveurs de la famille royale comme un effet de la Providence qui veillait sur eux et sur le christianisme. Dans l’espace de plus de six cents milles qu’on fit en avançant jusqu’à la montagne où se terminent ces voyages, et en retournant à Pékin par une autre route, l’empereur fit ouvrir un grand chemin à travers les montagnes et les vallées pour la commodité de la reine-mère qui voyageait en chaise ; il fit jeter une infinité de ponts sur les torrens, aplanir des sommets de montagnes, et couper des rochers avec un travail et des dépenses incroyables. Gerbillon, dans son premier voyage, était à la suite d’une ambassade chinoise chargée d’aller à Sélinga marquer les limites respectives de la Chine et de l’empire russe. Il remarque que, dans la province de Petchéli, les parties les plus difficiles de la route sont pavées de grandes pierres : on suit, par divers détours, le pied des rochers sur lesquels règne des deux côtés un grand mur, avec des degrés pour monter, et des tours fortifiées. Dans plusieurs endroits, le mur est de pierre de taille : sa hauteur et son épaisseur sont remarquables. De temps en temps on rencontre des portes de marbre en forme d’arcs de triomphe, épaisses d’environ trente pieds, avec des figures en demi-relief autour du cintre. On voit un de ces monumens à l’entrée de presque tous les villages, notamment du premier, qui pourrait passer pour une petite ville, et qui est assez bien fortifié pour fermer aux Tartares le passage de ces défilés. Outre quantité d’arbres fruitiers qui se trouvent au milieu de ces rochers et de ces pierres, on y voit des jardins remplis de toutes sortes de grains et de légumes : rien ne demeure sans culture, lorsqu’on découvre un pouce de terre qui peut en recevoir. Les montagnes mêmes sont taillées en amphithéâtre, et semées dans tous les lieux qui promettent quelque chose à l’industrie des habitans. Ailleurs il parle d’une espèce particulière de chèvres jaunes, qui sont propres à une partie de la Tartarie : ce ne sont ni des gazelles, ni des daims, ni des chevreuils : les mâles ont des cornes qui n’ont pas plus d’un pied de longueur, et qui sont épaisses d’un pouce à la racine, avec des nœuds à des distances régulières. Ils ressemblent à nos moutons par la tête, et aux daims par la taille et le poil ; mais ils ont les jambes plus minces et plus longues : ils sont extrêmement légers, et comme ils courent long-temps sans se lasser, il n’y a point de chiens ni de lévriers qui puissent les atteindre à la course : ils ont la chair tendre et d’assez bon goût ; mais les Chinois et les Tartares ignorent la manière de l’assaisonner. Ces animaux marchent en troupes fort nombreuses et s’arrêtent volontiers dans des plaines désertes, où l’on ne trouve ni ronces ni buissons : on ne les voit jamais dans les bois. Ils sont d’une timidité extrême ; et lorsqu’ils aperçoivent un homme, ils ne cessent de courir qu’après l’avoir perdu de vue : ils courent sur une ligne droite et toujours à la file, sans qu’on en voie jamais deux de front. Écoutons le P. Gerbillon, dans son second voyage, racontant ses entretiens et ses travaux mathématiques avec l’empereur, et décrivant les cérémonies du premier jour de l’année chinoise au palais impérial. « Le premier jour de l’année 1690, nous nous rendîmes dès le matin au palais pour demander, suivant l’usage, des nouvelles de la santé de l’empereur, qui nous fit donner du thé dont il use lui-même. » Le 10, un des gentilshommes de la chambre impériale vint nous avertir de la part de sa majesté de nous rendre le lendemain au palais, pour lui expliquer l’usage des instrumens de mathématiques que nos pères lui avaient présentés en divers temps, ou qu’ils lui avaient fait faire à l’imitation de ceux de l’Europe. Le messager ajouta que l’intention de sa majesté était que je parlasse en tartare, et que, lorsque je ne pourrais m’expliquer bien, en cette langue, le P. Péreyra parlât en Chinois. On nous permettait aussi d’amener un des trois autres pères. Nous obéîmes le 15 à cet ordre. Nous fûmes introduits dans un des appartemens de l’empereur, nommé *Yang-sin-tien*, où travaillent une partie des plus habiles artistes, tels que les peintres, les tourneurs, les orfèvres, les ouvriers en cuivre, etc. On nous y fit voir les instrumens de mathématiques que sa majesté avait fait placer dans des boîtes de carton assez propres. Il n’y avait pas d’instrumens fort considérables. C’étaient quelques compas de proportion, presque tous imparfaits ; plusieurs compas ordinaires, grands et petits, de plusieurs sortes ; quelques équerres et d’autres règles géométriques ; un cercle divisé, d’environ un pied de diamètre, avec ses pinnules. Tout nous parut assez grossier, et fort éloigné de la propreté et de la justesse des instrumens que nous avions apportés. Les officiers de l’empereur qui les avaient vus en convinrent eux-mêmes. Sa majesté nous fit dire d’examiner ces instrumens et leurs usages pour lui en donner le lendemain l’explication. Elle nous donna ordre d’apporter ceux que nous avions au collége, propres à mesurer les élévations et les distances des lieux, et à prendre les distances des étoiles. » Outre les livres chinois qu’on voyait dans une armoire, la chambre était ornée de plusieurs tables chargées de bijoux et de raretés, de toutes sortes de petites coupes d’agate de diverses couleurs, de porphyre et d’autres pierres précieuses, de petits ouvrages d’ambre, jusqu’à des noix percées à jour avec beaucoup d’art. J’y vis aussi la plupart des cachets de sa majesté, qui sont tous dans un petit coffre de damas jaune. Il y en avait de toutes les façons et de toutes les grosseurs, les uns d’agate, les autres de porphyre, quelques-uns de jaspe, d’autres de cristal de roche. Tous ces cachets ne sont gravés que de lettres, la plupart chinoises. J’en vis seulement un grand qui était dans les deux langues : on y lisait en tartare : *Ontcho coro tche tchenneacou jabonni parpeit*, ce qui signifie, *le joyau ou le sceau des actions grandes et étendues et sans bornes*. » L’empereur nous envoya plusieurs mets de sa table ; ensuite il nous fit appeler dans l’appartement où nous l’avions vu la première fois qu’il nous avait donné audience. Ce lieu se nomme *Kien-tsing-cong ;* il ressemble au *Yang-tsien-tien*, mais il y règne plus de propreté. C’est la résidence ordinaire du monarque, qui était alors dans une chambre à droite de la salle, et remplie de livres placés et rangés dans des armoires qui n’étaient couvertes que d’un crêpe violet. L’empereur nous demanda si nous étions en bonne santé. Nous le remerciâmes de cet honneur en nous prosternant jusqu’à terre suivant l’usage ; après quoi, s’adressant à moi, il me demanda si j’avais appris beaucoup de tartare, et si j’entendais les livres écrits en cette langue. Je lui répondis en tartare même que j’avais fait quelques progrès, et que j’entendais assez bien les livres tartares que j’avais lus. « Il parle bien, dit sa majesté en se retournant vers ses gens ; il a l’accent fort bon. » » Nous reçûmes ordre de nous avancer plus près de sa majesté pour lui expliquer l’usage d’un demi-cercle que M. le duc du Maine nous avait donné à notre départ de France. Sa majesté voulut savoir jusqu’à la manière de diviser les degrés en minutes par les cercles concentriques et les lignes transversales. Elle admira beaucoup la justesse de cet instrument ; elle marqua du désir de connaître les lettres et les nombres européens, dans la vue de s’en servir elle-même ; elle prit ses compas de proportion, dont elle se fit expliquer quelque chose ; elle mesura elle-même avec nous les distances des élévations. Cet entretien dura plus d’une heure, avec une familiarité que nous ne cessions pas d’admirer. Enfin nous fûmes renvoyés avec ordre de revenir le lendemain. » Le 17, l’empereur nous fit appeler de fort bonne heure au palais. Nous y passâmes plus de deux heures à lui expliquer différentes pratiques de géométrie. Il se fit répéter l’usage de plusieurs instrumens que le père Verbiest avait fait faire autrefois pour lui. Je parlai toujours en tartare ; mais je ne voulus pas entreprendre de faire des explications de mathématiques en cette langue, et je m’excusai sur ce que je ne la savais pas assez pour m’en servir à propos, particulièrement en matière de sciences. Je dis à sa majesté que, lorsque nous la saurions parfaitement, le père Bouvet et moi nous pourrions lui donner des leçons de mathématiques ou de philosophie d’une manière fort claire et fort nette, parce que la langue tartare a des conjugaisons, des déclinaisons et des particules pour lier le discours : avantage qui manque à la langue chinoise. » L’empereur sentit la vérité de cette remarque ; et se tournant vers ceux qui l’environnaient : « Cela est vrai, leur dit-il, et ce défaut rend la langue chinoise beaucoup plus difficile que la tartare. » Comme nous étions sur le point de nous retirer, il donna ordre à Chaulau-ya, qui était présent, de se faire expliquer clairement ce que nous avions à lui dire, parce qu’il n’avait pas toujours bien entendu notre langage. » Peu après, il nous envoya ordre de délibérer entre le père Bouvet et moi lequel serait le plus à propos, pour nous perfectionner dans la langue tartare, ou de venir chaque jour au tribunal de Poyamban, qui est celui des grands-maîtres d’hôtel du palais où toutes les affaires se traitent en tartare, ou de voyager dans les pays des Mantchous. Je répondis que nous n’avions pas à délibérer, puisque sa majesté était bien plus éclairée que nous, et qu’elle connaissait mieux le moyen d’apprendre plus facilement cette langue ; que d’ailleurs, comme nous ne l’apprenions que pour lui plaire, il nous était indifférent de quelle manière nous l’apprissions, pourvu que sa majesté fût satisfaite ; qu’ainsi je la suppliais de nous marquer ses intentions, auxquelles nous tâcherions de nous conformer. Il nous fit dire au même moment que, l’hiver n’étant point une saison commode pour les voyages, nous irions tous les jours au tribunal de Poyamban, où nous trouverions des gens habiles avec lesquels nous pourrions nous exercer ; que nous prendrions nos repas avec les chefs du tribunal, et qu’aussitôt que le froid serait passé, il nous ferait faire un voyage dans la Tartarie orientale. » Le 21, nous nous rendîmes au palais, le père Bouvet et moi, pour remercier sa majesté de cette faveur. Elle nous fit dire qu’il serait temps de la remercier quand nous saurions la langue tartare ; et peu après, nous ayant admis à l’honneur de la voir, elle nous fit diverses questions, surtout au père Bouvet, qu’elle n’avait pas vu les jours précédens. Le soir, Chaulau-ya, qui avait porté les ordres de l’empereur aux chefs du tribunal de Poyamban, nous y conduisit lui-même, et nous présenta aux grands-maîtres et au premier maître-d’hôtel. Ils nous reçurent civilement, et nous marquèrent une chambre vis-à-vis de la salle où ils s’assemblent eux-mêmes. Dès le lendemain ils donnèrent des ordres pour la faire préparer. » Le 24, ayant commencé à nous rendre dans cette espèce d’école, on nous donna pour maîtres deux petits mandarins, Tartares de naissance, auxquels on en joignit un troisième plus considérable et plus habile dans les deux langues, pour venir une fois chaque jour nous expliquer les difficultés sur lesquelles les autres n’auraient pu nous satisfaire entièrement, et nous apprendre les finesses de la langue. L’un d’eux avait été mandarin de la douane à Ning-po dans le temps que nous y étions arrivés. Il fut étonné de nous voir dans un état si différent de celui où nous avions paru à son tribunal ; mais, comme il nous avait bien traités, il nous reconnut sans peine, et nous lui fîmes nos remercîmens pour ses anciennes faveurs. » Le 9 février, premier jour de l’année chinoise, nous nous rendîmes au palais suivant l’usage. Les mandarins et les officiers des troupes s’y étaient assemblés dans la troisième cour, en entrant du côté du midi : nous fûmes présens aux trois génuflexions, accompagnées de neuf battemens de tête, qu’ils firent tous ensemble, le visage tourné vers l’intérieur du palais. Cette cérémonie se fit avec beaucoup d’ordre. Chaque mandarin se rangea d’abord suivant sa dignité. Ils étaient au nombre de plusieurs mille, tous revêtus de leurs habits de cérémonie, qui ont assez d’éclat pendant l’hiver, à cause des riches fourrures dont ils sont couverts et du brocart d’or et d’argent qui ne laisse pas de briller, quoique les fils ne soient que de la soie couverte d’une feuille de l’un ou de l’autre de ces deux métaux. » Toute l’assemblée étant debout et rangée dans l’ordre convenable, un officier du tribunal des cérémonies cria d’une voix haute : *À genoux !* Cet ordre fut exécuté au même instant. Ensuite l’officier cria trois fois : *Frappez* *de la tête contre terre !* et tous frappèrent de la tête à chaque répétition de ce cri. Le même officier dit : *Levez-vous*. Tous s’étant levés, la même cérémonie fut répétée deux fois de suite. Il y eut ainsi trois génuflexions et neuf battemens de tête, respect qui ne se rend à la Chine qu’à l’empereur seul, et que tout le monde, depuis l’aîné même de ses frères jusqu’au moindre mandarin, lui rend exactement dans d’autres occasions. Les soldats et les ouvriers du palais qui ont reçu quelque gratification de sa majesté, demandent permission de la remercier, et font les neuf battemens de tête à la porte du palais. Cependant le peuple et les simples soldats sont rarement admis à cette cérémonie. On estime fort honorés ceux de qui l’empereur reçoit cette sorte de respect ; mais c’est une faveur singulière d’être admis à la rendre en sa présence. Cette grâce ne s’accorde guère que la première fois qu’on a l’honneur de voir sa majesté, ou dans quelque occasion considérable, ou à des personnes d’un rang distingué. En effet, lorsque les mandarins vont au palais de cinq en cinq jours pour lui rendre leur respect, quoiqu’ils le fassent toujours en habits de cérémonie, et qu’ils observent les mêmes formalités devant son trône, il ne s’y trouve presque jamais. Ce jour même, qui était le premier de l’année, il ne se montra point lorsque tous les chefs de l’empire étaient rassemblés pour lui rendre solennellement ce devoir. Son absence n’empêche pas que la cérémonie ne se fasse avec beaucoup de précaution et d’exactitude. Il s’y trouve des censeurs qui ne laissent rien échapper à leurs observations, et les moindres fautes ne demeurent pas impunies. Sa majesté était allée dès le matin, suivant l’usage, rendre elle-même ses devoirs à ses ancêtres, dans le palais qui est destiné à cette autre cérémonie. Une partie du cortége était encore rangée dans la troisième cour et dans la quatrième. On voyait aussi dans la troisième quatre éléphans, qui nous parurent beaucoup plus superbement parés que ceux du roi de Siam ; ils n’étaient pas si beaux, mais ils étaient chargés de grosses chaînes d’argent et de cuivre doré, ornées de quantité de pierreries ; ils avaient les pieds enchaînés l’un à l’autre, dans la crainte de quelque accident. Chacun portait une espèce de trône qui avait la forme d’une petite tour ; mais ces trônes n’étaient pas magnifiques. Il y en avait quatre autres, portés chacun par un certain nombre d’hommes, et c’était sur un de ces trônes que l’empereur était allé au palais de ses ancêtres. » En entrant dans la quatrième cour, nous y vîmes deux longues files d’étendards de différentes formes et de diverses couleurs, des lances avec des touffes de ce poil rouge dont les Tartares ornent leurs bonnets en été, et différentes autres marques de dignité qui se portent devant l’empereur lorsqu’il marche en cérémonie. Ces deux files s’étendaient jusqu’au bas du degré de la grande salle dans laquelle l’empereur donne quelquefois audience. Les princes du sang et tous les grands de l’empire y étaient rangés suivant l’ordre de leurs dignités. » Après avoir traversé cette cour, nous entrâmes dans la cinquième, au fond de laquelle est une grande plate-forme environnée de trois rangs de balustrades de marbre blanc, l’un sur l’autre. Sur cette plate-forme était autrefois une salle impériale qui se nommait *salle de la concorde*. C’était là qu’on voyait le plus superbe trône de l’empereur, sur lequel sa majesté recevait les respects des grands et de tous les officiers de la cour. On y voit encore deux petits carrés de pierres rangées de distance en distance, qui déterminent jusqu’où les mandarins de chaque ordre doivent s’avancer ; cette salle avait été brûlée depuis quelques années. Quoiqu’il y ait long-temps qu’on a pris soin d’assigner un million de taëls, c’est-à-dire environ huit millions de livres en monnaie de France, pour la rétablir, on n’a pu jusqu’à présent commencer l’ouvrage, parce qu’on n’a point encore trouvé de poutres aussi grosses que les précédentes, et qu’il faut les faire venir de trois ou quatre cents lieues. Les Chinois ont tant d’attachement pour leurs anciens usages, que rien n’est capable de les faire changer ; ils ont, par exemple, de très-beau marbre blanc, qui ne leur vient que de douze ou quinze lieues de Pékin ; ils en tirent même des masses d’une grandeur énorme pour l’ornement de leurs sépulcres, et l’on en voit de très-grandes et de très-grosses colonnes dans quelques cours du palais. Cependant ils ne se servent nullement de ces marbres pour bâtir leurs maisons, ni même pour le pavé des salles du palais ; ils y emploient de grands carreaux de brique, qui sont à la vérité si luisans, qu’on les prendrait pour du marbre. Toutes les colonnes des bâtimens du palais sont de bois, sans autre ornement que le vernis ; on n’y voit pas d’autres voûtes que sous les portes et les ponts ; toutes les murailles sont de brique ; les portes sont couvertes d’un vernis vert fort agréable à la vue. Les toits sont aussi couverts de brique enduite d’un vernis jaune ; les murailles en dehors sont recrépies en rouge, ou de brique polie et fort égale ; en dedans, elles sont simplement tapissées de papier blanc que les Chinois savent coller avec beaucoup d’adresse. » Après avoir traversé la cinquième cour, qui est extrêmement vaste, nous entrâmes dans la sixième, qui est celle des cuisines, où tous les hyas, ou gardes-du-corps et autres officiers de la maison impériale, c’est-à-dire ceux qui passent proprement pour ses domestiques, attendaient l’empereur pour l’accompagner lorsqu’il irait recevoir les respects des princes et des grands de l’empire. Nous attendîmes à la porte de cette sixième cour que sa majesté eût donné son audience de cérémonie. » Lorsqu’elle en sortit pour se rendre dans la salle de la quatrième cour, où les régulos et les grands tributaires de l’empire étaient à l’attendre, nous passâmes dans la cinquième cour. Après les audiences, ce monarque retourna, non par la porte du milieu par laquelle il était venu, mais par celle d’une des ailes, et passa fort près du lieu où nous étions debout ; il était vêtu d’une veste de zibeline fort noire, avec un bonnet de cérémonie qui n’est distingué que par une espèce de pointe d’or, au sommet de laquelle, est une grosse perle en forme de poire, et au bas, d’autres perles toutes rondes. Tous les mandarins portent aussi une pierre précieuse au sommet de leurs bonnets de cérémonie. Les petits mandarins du neuvième et du huitième rang n’ont que de petites pointes d’or : depuis le septième ordre jusqu’au quatrième, c’est du cristal de roche taillé ; le quatrième porte une pierre bleue : depuis le troisième jusqu’au premier, la pierre est rouge et taillée à facettes : il n’appartient qu’à l’empereur et au prince héritier de porter une perle à la pointe du bonnet. » Aussitôt que l’empereur fut rentré, nous le suivîmes jusqu’à la porte, qui est au fond de la septième cour : nous le fîmes avertir que nous étions venus pour lui rendre aussi nos devoirs. Cependant nous suivîmes un taiki mogol, petit-fils de l’aïeul de l’empereur, et déjà destiné pour être son gendre, qui était venu pour rendre aussi ses hommages. Il observa la cérémonie ordinaire au milieu de la cour, le visage tourné du côté du nord, où était alors l’empereur : sa majesté lui envoya un grand plat d’or rempli de viandes de sa table : elle fit la même faveur à deux de ses hyas ou de ses gardes, pour lesquels son affection s’était déclarée. Ensuite l’ordre vint de nous mener à l’appartement d’*Yang-tsin-tien*, où nous étions accoutumés d’aller tous les jours. » De là nous allâmes à la porte des deux frères de l’empereur, qui sont les deux premiers régulos ; à celle des enfans du quatrième régulo, mort l’année précédente ; car l’usage est de se présenter seulement à la porte ; il est rare qu’on se voie ce jour-là. » Le frère aîné de sa majesté et les trois régulos nous envoyèrent chacun un de leurs gentilshommes pour nous remercier, s’excusant sur la fatigue qu’ils avaient essuyée tout le matin, soit en accompagnant l’empereur à la salle de ses ancêtres, soit en attendant fort long-temps dans le palais. L’officier du frère aîné de l’empereur nous obligea d’entrer dans la salle d’audience de ce prince et d’y prendre du thé. » Le 13, nous fûmes appelés, le père Bouvet et moi, dans l’appartement d’*Yang-tsin-tien*. L’empereur étant venu nous y trouver, nous demanda en tartare si nous avancions dans l’étude de cette langue. Je lui répondis dans la même langue qu’ayant l’obligation à sa majesté de nous en avoir donné les moyens, nous nous efforcions d’en profiter. Alors ce monarque, se tournant vers ceux qui l’environnaient : « Ils ont profité en effet, dit-il ; leur langage est meilleur et plus intelligible. » J’ajoutai que notre plus grande difficulté était de prendre le ton et l’accent tartare, parce que nous étions trop accoutumés à l’accent des langues européennes. « Vous avez raison, reprit-il ; l’accent sera difficile à changer. » Il nous demanda si nous croyions que la philosophie pût être expliquée en tartare. Nous répondîmes que nous en avions l’espérance, lorsque nous saurions bien la langue, que nous en avions déjà fait quelques épreuves, et que nos maîtres avaient fort bien compris notre pensée. » L’empereur, comprenant par cette réponse que nous avions fait une ébauche par écrit, ordonna qu’elle lui fût apportée : elle était au tribunal où nous faisions nos études. Je m’y rendis avec un eunuque du palais, et j’apportai notre écrit. Sa majesté nous fit approcher près de sa personne, et prit ce petit ouvrage, qui traitait de la digestion, de la sanguification, de la nutrition et de la circulation du sang. Il n’était pas encore achevé, mais nous avions fait tracer des figures pour rendre la matière plus intelligible ; il les considéra long-temps, surtout celles de l’estomac, du cœur, des viscères, et des veines : il en fit la comparaison avec celles d’un livre chinois qu’il se fit apporter ; il y trouva beaucoup de rapport. Ensuite, lisant notre écrit d’un bout à l’autre, il en loua la doctrine ; il nous exhorta fort à ne rien négliger pour nous perfectionner dans la langue tartare. « La philosophie, répéta-t-il plusieurs fois, est une chose extrêmement nécessaire. » Puis il continua ses explications de géométrie-pratique avec le père Thomas. » Le 17, Tchao-lao-yé fut chargé par l’empereur de dire aux pères Percyra et Thomas, qui l’attendaient à l’ordinaire dans l’appartement d’*Yang-tsin-tien*, que nous devions être sur nos gardes en parlant de nos sciences et de tout ce qui nous regardait, particulièrement avec les Chinois et Mogols, qui ne nous voyaient pas volontiers dans le pays, parce qu’ils avaient leurs bonzes et leur lamas, auxquels ils étaient fort attachés ; que sa majesté nous connaissait parfaitement, qu’elle se fiait tout-à-fait à nous, et qu’elle nous traitait comme ses plus intimes domestiques ; qu’ayant fait examiner notre conduite, non-seulement à la cour, où elle avait eu jusque dans notre maison des gens pour nous observer, mais encore dans les provinces, où elle avait envoyé des exprès pour s’informer de quelle manière nos pères s’y comportaient, elle n’avait pas trouvé le moindre sujet de reproche à nous faire ; que c’était sur ce fondement qu’elle nous traitait avec tant de familiarité, mais que nous n’en devions pas être moins réservés au dehors ; que devant elle nous pouvions parler à cœur ouvert, parce qu’elle nous connaissait parfaitement. » Il va trois sortes de nations dans l’empire, nous fit-il dire encore. Les Mantchous vous aiment et vous estiment ; mais les Chinois et les Mogols ne peuvent vous souffrir. » Enfin il nous fit dire de ne rien traduire de nos sciences dans le tribunal où nous étions, mais seulement dans l’intérieur de notre collége ; que cet avis qu’il nous faisait donner n’était qu’une précaution, et que nous ne devions pas craindre d’y avoir donné occasion par quelque faute ou quelque imprudence, puisqu’il était fort satisfait de nous. » Ensuite il nous envoya ordre de rediger par écrit quelque partie de notre doctrine philosophique. On nous insinua que nous devions achever ce que nous avions commencé, mais qu’il fallait que notre travail se fit dans l’intérieur de notre maison, et sans le communiquer à personne. » Le 8 mars, nous nous rendîmes dans l’appartement d’*Yang-tsin-tien*, les pères Bouvet, Pereyra, Thomas et moi. Sa majesté y vint dès le matin, et s’y arrêta deux heures avec nous. Elle lut ce que nous avions écrit en lettres tartares ; ensuite s’étant fait expliquer la première proposition du premier livre d’Euclide, elle l’écrivit de sa propre main, après en avoir bien compris l’explication : elle marqua beaucoup de satisfaction de notre travail. Le même jour elle nous fit donner à chacun deux pièces de satin noir et vingt-cinq taëls, non pour récompenser, nous dit-elle, la peine que nous prenions pour son service, mais parce qu’elle avait remarqué que nous étions mal vêtus. » Du 9 mars au 1er avril, les missionnaires expliquèrent à l’empereur les autres propositions d’Euclide, puis l’usage des instrumens de géométrie. Tchao-lao-yé lui représenta que les premiers livres d’Euclide, traduits en chinois avec l’explication de Clavius, par le père Ricci, avaient aussi été traduits en tartare depuis quelques années par un habile homme que sa majesté avait nommé ; et que cette traduction, quoique assez confuse, ne laisserait pas de les aider beaucoup dans leurs explications, et à les rendre plus intelligibles, surtout si on faisait venir le traducteur pour les écrire en tartare, ce qui épargnerait à sa majesté la peine de les écrire elle-même. L’empereur goûta cette proposition : il ordonna qu’on leur mît entre les mains la traduction tartare, et que le traducteur fut appelé. L’empereur donna ordre à son eunuque favori de faire voir aux missionnaires l’appartement le plus propre et le plus agréable de sa maison de plaisance, faveur d’autant plus distinguée, que ces lieux intérieurs sont réservés à la personne seule de l’empereur. Cet appartement est fort propre, mais il n’a rien de grand ni de magnifique. La maison est accompagnée de petits bosquets d’une sorte de bambou, de bassins et de réservoirs d’eau vive, mais petits, et revêtus seulement de pierres sans aucune richesse ; ce qui vient en partie de ce que les Chinois n’ont aucune idée de ce que nous appelons bâtimens et architecture ; en partie de ce que l’empereur affecte de faire connaître qu’il ne veut pas dissiper les finances de l’empire pour son amusement particulier. En effet, quoique ce prince fût le plus riche monarque du monde, il était extrêmement réservé dans sa dépense et dans ses gratifications ; mais lorsqu’il était question de quelque entreprise publique et de l’utilité de l’état, il ne mettait point de bornes à sa libéralité : elle n’éclatait pas moins à diminuer les tributs du peuple, soit lorsqu’il voyageait dans quelques provinces, soit à l’occasion de la disette des vivres, ou de quelque autre malheur public. Ils virent aussi la maison de Tchang-Tchung-Yen qui est à deux lieues et demie à l’ouest de Pékin, et dont le nom signifie *Jardin du printemps perpétuel, printemps de longue durée*. Il leur envoya des mets de sa table, et les fit appeler, dans son propre appartement, qui est le plus gai et le plus agréable de toute cette maison, quoiqu’il ne soit ni riche, ni magnifique. Il est situé entre deux grands bassins d’eau, l’un au midi et l’autre au nord ; l’un et l’autre environnés presque entièrement de petites hauteurs formées de la terre qu’on a tirée pour creuser les bassins. Toutes ces hauteurs sont plantées d’abricotiers, de pêchers et d’autres arbres de cette nature, qui rendent la vue fort agréable lorsqu’ils sont couverts de feuilles. Tout y était modeste, mais d’une propreté extrême, à la manière des Chinois. Ils font consister la beauté de leurs maisons de plaisance et des jardins dans une grande propreté, et dans certains morceaux de rocailles extraordinaires, qui ont l’air tout-à-fait sauvage ; mais ils aiment surtout les petits cabinets et les petits parterres fermés par des haies de verdure, qui forment de petites allées : c’est le goût général de la nation. Les personnes riches y font une dépense considérable. Ils épargnent bien moins l’argent pour un morceau de vieille roche qui ait quelque chose de grotesque et de singulier, comme d’avoir plusieurs cavités ou d’être percé à jour, que pour un bloc de jaspe et pour quelque belle statue de marbre. Quoique les montagnes voisines de Pékin soient remplies de très-beau marbre blanc, ils ne l’emploient guère que pour l’ornement de leurs ponts et de leurs sépultures. « Le 1er. d’avril, continue le père Gerbillon, nous allâmes, comme les jours précédées, faire notre explication de géométrie à l’empereur, dans sa maison de plaisance ; il nous traita avec sa bonté ordinaire, et nous fit présent de différentes choses qui lui étaient venues du sud. Je lui expliquai l’usage des logarithmes pour la division. » Le 5, nous reçûmes avis par un exprès dépêché de Tsin-nan-fou, capitale de la province de Chan-tong, que le gouverneur de cette province avait suscité une persécution contre les chrétiens du pays. Ce gouverneur, malgré le crédit du père Pereyra, qui l’avait supplié par écrit de relâcher plusieurs chrétiens qu’il tenait en prison, et de ne les pas traiter comme des sectateurs d’une fausse loi, puisque l’empereur avait déclaré par une ordonnance publique qu’on ne devait pas donner ce nom à la loi chrétienne, avait fait donner vingt coups de fouet au messager qui avait apporté sa lettre, et autant à celui qui l’avait introduit ; ensuite il avait fait reprendre et mettre en prison quelques fidèles qui avaient été relâchés pour de l’argent : il avait fait citer à son tribunal le père Valet, jésuite, pour le punir d’avoir prêché le christianisme dans l’étendue de sa juridiction ; on ajoutait que dans ses emportemens il avait protesté qu’il était résolu de pousser ce missionnaire à bout, dût-il perdre son mandarinat. » Nous communiquâmes aussitôt cette fâcheuse nouvelle à Tchao-lao-yé, qui se chargea d’en avertir l’empereur, et de lui représenter que, s’il n’avait la bonté de nous accorder sa protection, et de faire quelque chose en faveur de notre religion, les missionnaires et les chrétiens seraient d’autant plus exposés à ces insultes, que, malgré la bienveillance dont sa majesté nous honorait, la défense d’embrasser le christianisme subsistait encore à la Chine. Le 7, l’empereur nous reçut à sa maison de plaisance avec les témoignages ordinaires de sa bonté. Tchao-lao-yé l’instruisit de l’outrage qu’on avait fait aux chrétiens de Chan-tong ; il ajouta que les missionnaires des provinces se ressentaient tous les jours de la violence de nos persécuteurs, et que, n’étant venus à la Chine que pour y prêcher la religion du vrai Dieu, nous étions plus sensibles à ce qui la touchait qu’à tous les intérêts du monde. L’empereur, après avoir lu les lettres qu’on avait écrites à ce sujet, nous fit dire qu’il ne fallait pas faire éclater nos plaintes, et qu’elle en arrêterait la cause. » Le 12, avant que nous eussions paru devant lui, il avait demandé à Tchao-lao-yé si nous n’avions reçu aucune nouvelle de l’affaire de Chan-tong ; et ce grand mandarin lui avait répondu qu’il n’en avait rien appris. Peu de jours après, nous fûmes informés que le vice-roi de la province avait fait relâcher tous les prisonniers chrétiens, et qu’on n’avait pas fait fouetter, comme on l’avait mandé, celui qui avait porté la lettre du père Pereyra, mais qu’on l’avait seulement retenu en prison l’espace de quinze jours, sous prétexte de s’informer si la lettre qu’il apportait n’était pas une lettre supposée. » Le 22, un domestique du vice-roi de la province de Chan-tong, vint trouver le père Pereyra de la part de son maître, pour lui demander comment il désirait que cette affaire fût terminée. Le lendemain, étant retournés à Tchang-Tchun-Yen, l’empereur, sous prétexte de nous faire examiner un calcul, inséra dans son papier le mémoire secret que le vice-roi de Chan-tong avait envoyé sur l’affaire des chrétiens ; il avait joint la sentence qui portait que l’accusateur serait puni à titre de calomniateur ou de délateur malintentionné. Comme on ne parlait pas de punir le mandarin, nous témoignâmes librement que c’était un faible remède pour la grandeur du mal. Ensuite l’empereur nous ayant fait demander si nous étions contens, apparemment parce que nous n’avions pas eu d’empressement à le remercier de cette faveur, nous répondîmes sans contrainte que nous n’étions pas trop satisfaits, et que, si sa majesté, qui n’ignorait pas que l’établissement de notre religion était le seul motif qui nous amenât dans son empire, et qui nous retînt à sa cour, voulait nous accorder quelque chose de plus, nous nous croirions infiniment plus obligés à sa bonté que toutes les caresses dont elle ne cessait pas de nous combler. » Cette réponse ne lui fut pas agréable ; il nous fit dire qu’il croyait en avoir assez fait pour notre honneur, auquel il ne voulait pas qu’on donnât la moindre atteinte ; que s’il favorisait nos compagnons dans les provinces, c’était pour l’amour de nous et par reconnaissance pour nos services ; mais qu’il ne prétendait pas soutenir et défendre les chrétiens chinois qui se prévalaient de notre crédit, et qui se croyaient en droit de ne garder aucun ménagement. » On voit par ce récit jusqu’où l’empereur portait la circonspection et les mesures pour ne pas choquer les tribunaux de justice, et jusqu’où ces missionnaires portaient leurs prétentions. Vers le même temps, on apprit la nouvelle d’une victoire remportée par le frère de l’empereur sur les Tartares Éleuthes. On avait perdu dans le combat un des oncles maternels de Khang-hi, nommé *Kiou-kiou*. Les missionnaires nous donnent la description de ses funérailles. « On nous apprit que le convoi des cendres de Kiou-kiou, qui avait été tué dans la dernière bataille, n’était pas éloigné de la ville, et que sa majesté envoyait au-devant deux grands de l’empire, et quelques-uns de ses kyas, pour faire honneur à la mémoire du mort. Le père Pereyra et moi, qui avions des obligations particulières à ce seigneur, nous partîmes dans le même dessein, et nous rencontrâmes le convoi à sept lieues de Pékin. » Les cendres de Kiou-kiou étaient renfermées dans un petit coffre du plus beau brocart d’or qui se fasse à la Chine ; ce coffre était placé dans une chaise fermée et revêtue de satin noir, qui était portée par huit hommes. Elle était précédée de huit cavaliers, portant chacun leur lance ornée de houppes rouges et d’une banderole de satin jaune, avec une bordure rouge sur laquelle étaient peints les dragons de l’empire. C’était la marque du chef d’un des huit étendards de l’empire. Ensuite venaient huit chevaux de main, deux à deux, et proprement équipés ; ils étaient suivis d’un autre cheval seul, avec une selle, dont il n’y a que l’empereur qui puisse se servir, et ceux qu’il honore de ce présent, faveur qu’il n’accorde guère qu’à ses enfans. Je n’ai vu qu’un seul seigneur, des plus grands et des plus favorisés, qui eût obtenu cette marque de distinction. Les enfans et les neveux du mort environnaient la chaise où étaient portées les cendres ; ils étaient à cheval et vêtus de deuil : huit domestiques, accompagnaient la chaise à pied. À quelques pas suivaient les plus proches parens et les deux grands que l’empereur avait envoyés. » En arrivant près de la chaise, nous mîmes pied à terre, et nous rendîmes les devoirs établis par l’usage, qui consistent à se prosterner quatre fois jusqu’à terre. Les enfans et les neveux du mort descendirent aussi de leurs chevaux, et nous allâmes leur donner la main, ce qui est la manière ordinaire de se saluer : ensuite, étant remontés tous à cheval, nous nous rejoignîmes au convoi. » À trois quarts de lieue de l’endroit où l’on devait camper, nous vîmes paraître une grosse troupe de parens du mort, tous en habit de deuil. Les enfans et les neveux mirent pied à terre, et commencèrent à pleurer autour de la chaise qui contenait les cendres ; ils marchèrent ensuite à pied, toujours en pleurant, l’espace d’un demi-quart de lieue ; après quoi les deux envoyés de l’empereur les firent remonter à cheval. On continua la marche, pendant laquelle plusieurs personnes de qualité, parens ou amis du mort, vinrent lui rendre leurs devoirs. » Nous n’étions pas à plus d’un quart de lieue du camp lorsque le fils aîné de l’empereur, et le quatrième fils de sa majesté, envoyés tous deux pour faire honneur au mort, parurent avec une nombreuse suite de personnes de la première distinction : tout le monde mit pied à terre. Aussitôt que les princes furent descendus de leurs chevaux, on fit doubler le pas aux porteurs de la chaise pour arriver plus tôt devant eux. La chaise fut posée à terre. Les princes et toute leur suite pleurèrent quelque temps avec de grandes marques de tristesse. Ensuite remontant à cheval, et s’éloignant un peu du grand chemin, ils suivirent le convoi jusqu’au camp. On rangea devant la tente du mort les lances et les chevaux de main. Le coffre où reposaient les cendres fut tiré de la chaise, et placé sur une estrade au milieu de la tente, avec une petite table par-devant. Les deux princes arrivèrent aussitôt ; et l’aîné, se mettant à genoux devant le coffre, éleva, trois fois une petite tasse de vin au-dessus de sa tête, et versa ensuite le vin dans une grande tasse d’argent qui était sur la table, se prosternant chaque fois jusqu’à terre. « Après cette cérémonie, les princes sortirent de la tente, et reçurent les remercîmens des enfans et des neveux du mort ; ils remontèrent ensuite à cheval pour retourner à Pékin, tandis que nous nous retirâmes dans une cabane voisine où nous passâmes la nuit. » Le 9 septembre, on partit dès la pointe du jour. Comme le convoi devait entrer le même jour dans la ville, une troupe de domestiques accompagna les cendres, pleurant et se relevant tour à tour. Tous les officiers de l’étendard du mort, et quantité de seigneurs les plus qualifiés de la cour, vinrent rendre leurs devoirs à la mémoire d’un homme qui avait été généralement estimé. À mesure qu’on approchait de Pékin, le convoi grossissait par la multitude de personnes distinguées qui arrivaient successivement. En entrant dans la ville, un des domestiques du mort lui offrit trois fois une tasse de vin, la répandit à terre, et se prosterna autant de fois. Les rues où le convoi devait passer étaient nettoyées et bordées de soldats à pied, comme dans les marches de l’empereur, du prince héritier et des princesses. Avant qu’on fût arrivé à la maison du mort, deux grosses troupes de domestiques, qui étaient les siens et ceux de son frère, tous en habit de deuil, vinrent se joindre au convoi. D’aussi loin qu’ils le découvrirent, ils se mirent à pleurer et à jeter de grands cris, auxquels ceux qui accompagnaient les cendres répondirent par des pleurs et des cris redoublés. Le convoi était attendu à l’hôtel du mort par un grand nombre de personnes de qualité. » L’unique superstition que je remarquai dans cette pompe funèbre, fut de brûler du papier à chaque porte par où passaient les cendres : on l’allumait lorsqu’elles approchaient de chaque cour de la maison. De grands pavillons de nattes formaient comme autant de grandes salles ; il y avait dans ces pavillons quantité de lanternes et de tables sur lesquelles on avait posé des fruits et des odeurs. On plaça le coffre qui renfermait les cendres sous un dais de satin noir, enrichi de crépines et de passemens d’or, et fermé par deux rideaux. Le fils aîné de l’empereur et l’un de ses petits-fils, que l’empereur avait institué fils adoptif de l’impératrice défunte, nièce de Kiou-kiou, parce que cette princesse n’avait pas laissé d’enfant mâle, se trouvèrent encore dans la maison du mort, et firent les mêmes cérémonies que nous leur avions vu faire dans la tente ; ils furent remerciés à genoux par les enfans et les neveux, qui se prosternèrent après avoir ôté leurs bonnets. Quelques officiers, qui s’étaient mal conduits dans la campagne, furent condamnés, les uns à la perte de leurs emplois, les autres à recevoir cent coups de fouet. Le plus considérable de ces malheureux officiers avait été long-temps un des principaux gentilshommes de la chambre de l’empereur ; il était alors gouverneur de quelques-uns de ses enfans ; après avoir subi le châtiment qui lui était imposé, il ne laissa pas de reprendre son poste auprès des enfans de sa majesté. On doit observer que parmi les Tartares, qui sont tous esclaves de leur empereur, ces punitions n’entraînent aucun déshonneur. Il arrive quelquefois aux premiers mandarins de recevoir des soufflets et des coups de pied ou de fouet, aux yeux même de l’empereur, sans être dépouillés de leurs emplois. Les Tartares ne se reprochent point entre eux ces humiliantes disgrâces, et les oublient bientôt, pourvu qu’ils conservent leurs dignités et leurs charges. » Le 28 février de l’année suivante, premier jour de la seconde lune chinoise, il y eut une éclipse de soleil de plus de quatre doigts. Étant au palais, je ne pus l’observer exactement ; je préparai les instrumens nécessaires pour donner à l’empereur la satisfaction de la voir lui-même. Il fit cette expérience avec les grands de sa cour, auxquels il prit plaisir à donner des preuves du fruit qu’il avait tiré de ses études. » Le tribunal des mathématiques, après avoir observé cette éclipse, consulta le livre qui se nomme *Chen-chou*, où est marqué ce qu’il faut faire, ce qui doit arriver, et ce qui est à craindre à l’occasion des éclipses, des comètes et des autres phénomènes célestes. Il trouva dans ce livre que les circonstances présentes faisaient connaître que le trône était occupé par un méchant homme, et qu’il fallait l’en faire descendre pour y substituer un meilleur prince. » Le président tartare du tribunal ne voulut pas que cette remarque fut insérée dans le mémorial qui devait être présenté à l’empereur. Son lieutenant eut une longue dispute avec lui, et prétendait au contraire qu’on y devait insérer ce qui se trouvait dans le Chen-chou, parce que c’était l’ordre du tribunal, et qu’en le suivant ils ne devaient pas craindre que leur conduite fut désapprouvée. » Les missionnaires ne nous apprennent pas comment ce différent fut terminé. Il paraît que le tribunal des mathématiques de Pékin était moins habile que le collége des augures romains, qui ne trouvaient jamais dans les livres des sibylles que ce qu’il fallait y trouver suivant le temps et les circonstances. L’oracle de Chen-chou était bien mal placé sous un prince aussi respecté que Khang-hi. Gerbillon, parti une troisième fois pour la Tartarie, à la suite de l’empereur, décrit une chasse au chevreuil. « Ce prince monta au sommet d’une montagne, sur le penchant de laquelle le chevreuil était couché. Il fit mettre pied à terre aux chasseurs qui étaient tous de ces Mantchous qu’on appelle *Nouveaux*, parce qu’ils sont nés dans le vrai pays des Mantchous. L’empereur se sert d’eux pour ses gardes et ses chasseurs. Il les envoya, les uns à droite, les autres à gauche, un à un, avec ordre au premier de chaque côté de marcher sur la ligne qu’il leur marqua, jusqu’à ce qu’ils fussent réunis dans l’endroit qu’il leur avait assigné. Ils exécutèrent ponctuellement cet ordre, sans que la difficulté du chemin leur fit perdre leurs rangs. » Aussitôt que l’enceinte fut formée, avec une promptitude qui me surprit, l’empereur fit signe de commencer les cris ; alors les chasseurs, se mirent à crier ensemble, mais à peu près du même ton et d’une voix médiocre, qui ressemblait assez à une espèce de bourdonnement. On me dit que ces cris se faisaient pour étourdir le chevreuil, afin qu’étant frappé de tous côtés par un bruit égal, et ne sachant par où prendre la fuite, on pût le tirer plus facilement. L’empereur entra dans cette enceinte, suivi seulement de deux ou trois personnes, et s’étant fait montrer le lieu où était le chevreuil, il le tua du second coup de fusil. » Après cette première enceinte, on en fit une seconde sur des penchans de montagnes. Comme ils n’étaient pas si rudes que les premiers, les chasseurs demeurèrent à cheval, et deux chevreuils qui s’y trouvèrent enfermés furent tués tous deux de la main de l’empereur. Sa majesté tira trois coups en courant au galop : je vis ce prince aller à bride abattue, soit en montant ou en descendant par des pentes fort raides, et tirer de l’arc avec une adresse extraordinaire ; ensuite il fit étendre les chasseurs et tous les gens de sa suite sur deux ailes, et nous marchâmes dans cet ordre jusqu’au camp, en faisant encore une espèce d’enceinte mobile qui battait la campagne : c’était pour la chasse du lièvre. Sa majesté en tua plusieurs. Tout le monde avait soin de les détourner vers lui, et le droit de tirer dans l’enceinte n’était accordé qu’à ses deux fils : les autres chasseurs n’avaient la liberté de tirer que sur le gibier qui s’écartait du centre ; et chacun s’efforçait de l’en empêcher, parce que ceux qui laissaient sortir un lièvre par négligence étaient rigoureusement punis. » Le même soir, après un grand vent de sud qui avait élevé beaucoup de poussière, le temps se couvrit. L’empereur, que la seule espérance de la pluie avait rendu fort gai, sortit de sa tente ; et prenant lui-même une grande perche, il se fit un amusement de secouer la poussière attachée à la toile qui couvrait les tentes. Tous ses gens, prirent des perches à son exemple, et donnèrent sur les toiles. Comme j’étais présent, je m’occupai du même exercice, pour ne pas demeurer seul oisif. L’empereur, qui le remarqua, dit le soir à ses gens que les Européens n’étaient pas glorieux. » Il semble pourtant qu’un jésuite pouvait faire, sans trop s’humilier, ce que faisait l’empereur de la Chine ; mais cette parole du prince, si elle est vraie, fait voir quels égards il croyait devoir à des étrangers. » Il se trouve près du lieu où nous campâmes des eaux chaudes et médicinales que l’empereur eut la curiosité de visiter, et où il s’arrêta jusqu’au soir. Il m’y fit appeler ; et m’ayant montré la source, il me demanda la raison physique de cette chaleur, si nous avions en Europe des eaux de cette nature, si nous en usions, et pour quelle sorte de maladies. » Ces eaux sont claires dans leur source ; mais elles ne me parurent point si chaudes que celles qui sont au pied du mont Pé-tcha, un peu au nord-est de celles-ci. Dans les premières, à peine pourrait-on mettre la main entière sans la brûler ; au lieu que dans celles-ci on peut la tenir quelques momens sans être incommodé de la chaleur. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que dans le voisinage on trouve une source d’eau fraîche. On a tellement dirigé l’eau de ces deux sources, qu’elles se joignent d’un côté, et que de l’autre il reste un filet d’eau chaude toute pure. L’empereur a fait construire dans le même lieu trois petites maisons de bois, avec un bassin de bois dans chacune, où l’on peut se baigner commodément. Sa majesté, s’y baigna, et nous ne revînmes au camp que vers la fin du jour. » Le lendemain nous partîmes sur les sept heures du matin. L’empereur me demanda si j’étais fatigué du voyage. Pendant toute la marche on ne cessa point de chasser aux lièvres et aux chevreuils. » Le 22, nous séjournâmes. La chasse fut ce jour-là beaucoup plus grande que les jours précédens. Sa majesté avait fait venir des lieux voisins un grand nombre de Mogols, qui, étant accoutumés à cet exercice, entendent parfaitement la manière d’enfermer le gibier. On rassembla plus de deux mille chasseurs, sans compter la suite de l’empereur. Ils étaient rangés sous divers étendards, deux bleus, un blanc, un rouge et un jaune. Les deux bleus marchaient à la tête, l’un à droite, l’autre à gauche, et servaient à diriger l’enceinte ; le rouge et le blanc marchaient sur les deux ailes. Le jaune était au centre. » Cette enceinte comprenait des montagnes et des vallées couvertes de grands bois, qu’on traversait en les battant avec tant de soin, que rien ne pouvait s’échapper sans être vu et poursuivi. Lorsque les deux étendards qui marchent à la tête, en s’éloignant toujours l’un de l’autre, sont arrivés au lieu qui leur est marqué, ils commencent à se rapprocher, et ne finissent leur marche qu’au moment où ils se rencontrent. Alors l’enceinte étant fermée de toutes parts, ceux qui ont marché devant s’arrêtent et tournent le visage à ceux de derrière, qui continuent de s’avancer peu à peu, jusqu’à ce que tous les chasseurs se trouvent à la vue les uns des autres, et serrés de si près, que rien ne puisse sortir de l’enceinte. » L’empereur se tint d’abord vers le milieu de l’enceinte avec quelques-uns de ses principaux officiers, dont les uns ne faisaient que détourner le gibier pour le faire passer devant lui. Les autres lui fournissaient des flèches pour tirer, et d’autres les ramassaient. Sur les deux ailes, au-dedans de l’enceinte, étaient les deux fils de l’empereur, assistés chacun de trois ou quatre de leurs officiers. Il n’était permis à nul autre de pénétrer dans l’enceinte, s’il n’était appelé par l’ordre exprès de l’empereur. Personne aussi n’osait tirer sur les bêtes, à moins que sa majesté ne l’ordonnât ; ce qu’elle faisait ordinairement après avoir blessé la bête. Mais si quelque animal s’échappait, les grands et les autres officiers de la cour, qui marchaient immédiatement après ceux qui formaient l’enceinte, avaient la liberté de le poursuivre et de tirer. » Sa majesté tira un très-grand nombre de chevreuils et de cerfs qui marchaient en troupes dans les montagnes. On n’avait fait néanmoins que deux enceintes, qui durèrent cinq ou six heures. Dans la première on enferma un tigre, sur lequel l’empereur tira deux coups d’une grande arquebuse et un coup de fusil ; mais, comme il tira de fort loin, et que le tigre était dans un fort de broussailles, il ne le blessa point assez pour l’arrêter. Au troisième coup le tigre prit la fuite vers le haut de la montagne, où le bois était le plus épais. Cet animal était d’une grandeur monstrueuse. Je le vis plusieurs fois, parce que j’étais fort près de l’empereur, à qui je présentai même la mèche allumée pour mettre le feu à son arquebuse. Il ne voulut pas qu’on s’approchât trop du monstre, dans la crainte que quelqu’un de ses gens ne fût blessé. Le danger n’est jamais grand pour sa personne. Il était alors environné d’une cinquantaine de chasseurs à pied, tous armés de demi-piques qu’ils savent manier avec adresse, et dont ils ne manqueraient pas de percer le tigre, s’il s’avançait du côté de leur maître. » Je remarquai dans cette occasion la bonté du caractère de l’empereur. Aussitôt qu’il vit fuir le tigre du côté opposé au sien, il cria qu’on lui ouvrît le passage, et que chacun se détournât pour éviter d’être blessé. Ensuite il dépêcha un de ses gens pour s’informer s’il n’était rien arrivé de fâcheux. On lui rapporta qu’un des chasseurs mogols avait été renversé, lui et son cheval, d’un coup de pâte que le tigre lui avait donné en fuyant ; mais qu’il n’avait point été blessé, parce que l’animal, étourdi par les cris des autres chasseurs, avait continué de fuir. » Dans la chasse du même jour, outre des faisans, des perdrix et des cailles, on prit un oiseau d’une espèce particulière, et que je n’ai vu nulle part ailleurs. Les Chinois lui donnent le nom de *koki*, qui signifie *poule de feu*, apparemment parce qu’autour des yeux il a un ovale de petites plumes couleur de feu très-vif. Tout le reste du corps est de couleur de cendre. Il est un peu plus gros qu’un faisan. Par le corps et la tête il ressemble assez aux poules d’Inde. Comme il ne peut voler ni haut, ni loin, un cavalier le prend facilement à la course. » Quelques jours après, toutes ces troupes ayant été commandées pour faire une enceinte sur des collines qui étaient remplies de chèvres jaunes, l’empereur partit pour cette chasse dès sept heures du matin. On fit un grand tour, tandis que les bagages suivirent le droit chemin, qui était plus court de vingt ou trente lis. Les chèvres jaunes sont si sauvages, qu’il faut les environner de fort loin. Pour commencer l’enceinte, les chasseurs s’éloignent les uns des autres de vingt ou trente pas, et s’avançant avec lenteur, ils s’approchent insensiblement et chassent les chèvres à grands cris. L’enceinte de ce jour-là n’avait pas moins de cinq à six lieues de tour. Elle embrassait quantité de collines, toutes remplies de chèvres, et se terminait à une grande plaine où l’on devait courir le gibier qui se trouvait enfermé. On vit des troupeaux de quatre et de cinq cents chèvres. » Aussitôt que l’empereur fut arrivé proche de l’enceinte, on se mit à marcher fort doucement. Sa majesté envoya ses deux fils sur les ailes, et marcha au centre de l’enceinte. Après avoir passé quelques-unes des hauteurs, on commença bientôt à découvrir plusieurs bandes de chèvres. » Pendant que l’enceinte se resserrait, le ciel se couvrit. Il s’éleva un grand orage avec de la grêle, du tonnerre et de la pluie. Les chasseurs furent obligés de s’arrêter, et les chèvres, courant de toutes leurs forces, cherchaient à s’échapper par quelque ouverture. Elles prenaient toujours du côté où elles n’apercevaient personne ; mais venant à découvrir les chasseurs qui fermaient l’enceinte, elles retournaient sur leurs pas vers l’autre bout, d’où elles revenaient ensuite, et se lassaient inutilement à courir. La pluie cessa, et l’on continua de marcher jusqu’à la plaine. L’empereur, et ses deux fils, qui étaient dans l’enceinte avec quelques-uns de leurs gens qui détournaient les chèvres de leur côté, en tuaient quelques-unes à mesure qu’ils avançaient. Il s’en sauva plusieurs ; car, lorsqu’elles sont effrayées, elles passent à travers les jambes des chevaux ; et s’il en sort une de l’enceinte, toutes les autres de la même bande ne manquent pas de la suivre par le même endroit. Alors les chasseurs qui n’étaient pas de l’enceinte les poursuivaient à la course, et les tiraient à coups de flèches. On lâcha les lévriers de l’empereur, qui en tuèrent un grand nombre. Cependant sa majesté, en ayant vu sortir plusieurs par la négligence de quelques-uns de ses kyas, se mit en colère, et donna ordre qu’on saisit les coupables. » En arrivant dans la plaine où l’enceinte finissait, les chasseurs se serrèrent insensiblement jusqu’à se toucher l’un l’autre. Alors sa majesté fit mettre pied à terre à tout le monde, et, demeurant avec ses fils au milieu de l’enceinte, qui n’avait plus que trois ou quatre cents pieds de diamètre, il acheva de tirer cinquante ou soixante chèvres qui restaient. Il serait difficile de représenter la vitesse avec laquelle ces pauvres bêtes couraient malgré leurs blessures, les unes avec une jambe cassée, qu’elles portaient pendante, les autres traînant leurs entrailles à terre, d’autres portant deux ou trois flèches dont elles avaient été frappées, jusqu’à ce qu’elles tombassent épuisées de forces. J’observai que les coups de flèches ne leur faisaient pas pousser le moindre cri, mais que, lorsqu’elles étaient prises par les chiens, qui ne cessaient de les mordre qu’après les avoir étranglées, elles jetaient un cri assez semblable à celui d’une brebis qu’on est près d’égorger. » Cette chasse ne nous empêcha pas de faire encore plus de vingt lis de chemin dans une grande plaine avant d’arriver au camp. Il fut assis à l’entrée du détroit des montagnes, dans un lieu qui se nomme en langue mogole *source des eaux*. On n’avait pas fait moins de onze ou douze lieues ce jour-là. L’empereur fit punir deux des kyas qui avaient été saisis par son ordre, pour avoir laissé sortir quelques chèvres de l’enceinte. Ils reçurent chacun cent coups de fouet ; punition ordinaire chez les Tartares, mais à laquelle ils n’attachent aucune infamie. L’empereur leur laissa leurs charges, en les exhortant à réparer leurs fautes par un redoublement de zèle et de fidélité. Un troisième, qui était plus coupable, parce qu’il avait quitté son poste pour courir après une chèvre, et qu’il l’avait tirée dans l’enceinte même, à la vue de l’empereur, fut destitué de son emploi. D’autres avaient tiré aussi dans l’enceinte, mais sans quitter leur poste : on avait ramassé leurs flèches sur lesquelles étaient leurs noms. Toutes ces flèches furent apportées à l’empereur, qui leur accorda le pardon de leur faute. » Le jour suivant, on rentra dans les montagnes, où, chemin faisant, on chassa dans diverses enceintes : on tua plusieurs chevreuils et quelques cerfs. Cette chasse aurait été plus abondante, si l’on n’eût découvert un tigre qui était couché sur le penchant d’une montagne fort escarpée, dans un fort de broussailles. Lorsqu’il entendit le bruit des chasseurs qui passèrent assez près de lui, il jeta des cris qui le firent connaître ; on se hâta d’en avertir l’empereur. C’était un ordre général que, lorsqu’on avait découvert un de ces animaux, on postât des gens pour l’observer, tandis que d’autres en allaient donner avis à l’empereur, qui abandonnait ordinairement toute autre chasse pour celle du tigre. Sa majesté parut aussitôt. On chercha un poste commode, d’où elle pût tirer sans danger ; car cette chasse est périlleuse, et les chasseurs ont besoin d’y apporter beaucoup de précaution. » Quand on est sûr du gîte, on commence par examiner quelle route l’animal pourra prendre pour se retirer ; il ne descend presque jamais dans la vallée ; il marche le long du penchant des montagnes : s’il se trouve un bois voisin, il s’y retire ; mais il ne va jamais bien loin, et sa fuite est ordinairement du revers d’une montagne à l’autre. On poste des chasseurs, avec des demi-piques armées d’un fer très-large, dans les endroits par où l’on juge qu’il prendra son chemin : on les place ordinairement par pelotons sur le sommet des montagnes. Des gardes à cheval observent la remise : tous ont ordre de pousser de grands cris lorsque le tigre s’avance de leur côté, dans la vue de le faire retourner sur ses pas, et de l’obliger à fuir vers le lieu où l’empereur s’est placé. » Ce prince se tenait ordinairement sur le revers opposé à celui qu’occupait le tigre, avec la vallée entre deux, du moins lorsque la distance n’excédait pas la portée d’un bon mousquet. Il était environné de trente ou quarante piqueurs armés de hallebardes ou de demi-piques, dont ils font une espèce de haie ; ils ont un genou à terre, et présentent le bout de leur demi-pique du côté par où le tigre peut venir ; ils la tiennent des deux mains, l’une vers le milieu, et l’autre assez proche du fer. Dans cet état, ils sont toujours prêts à recevoir le tigre, qui prend quelquefois sa course avec tant de rapidité, qu’on n’aurait pas le temps de s’opposer à ses efforts, si l’on n’était constamment sur ses gardes. L’empereur est derrière les piqueurs, accompagné de quelques-uns de ses gardes et de ses domestiques : on lui tient des fusils et des arquebuses. Lorsque le tigre n’abandonne pas son fort, on tire des flèches au hasard, et souvent on lâche des chiens pour le faire déloger. Je reviens à la chasse dont je fus témoin. » On fit bientôt lever le tigre du lieu où il était couché ; il grimpa la montagne, et s’alla placer de l’autre côté dans un petit bois, presqu’à l’extrémité de la montagne voisine. Comme il avait été bien observé, il fut aussitôt suivi, et l’empereur s’en étant approché à la portée du mousquet, toujours environné de ses piqueurs, on tira quantité de flèches vers le lieu où il s’était retiré ; on lâcha aussi plusieurs chiens qui le firent relever une seconde fois ; il ne fit que passer sur la montagne opposée, où il se coucha encore dans des broussailles, d’où l’on eut assez de peine à le faire sortir : il fallut faire avancer quelques cavaliers qui tirèrent des flèches au hasard, tandis que les piqueurs faisaient rouler des pierres vers le même endroit. Quelques-uns des cavaliers faillirent y perdre la vie : le tigre, s’étant levé tout d’un coup, jeta un grand cri, et prit sa course vers eux : ils n’eurent pas d’autre ressource que de se sauver à toute bride vers le sommet de la montagne ; et déjà l’un d’entre eux, qui s’était écarté en fuyant, paraissait menacé de sa perte, lorsque les chiens qu’on avait lâchés en grand nombre, et qui suivaient le tigre de près, l’obligèrent de leur faire face. Ce mouvement donna le loisir au cavalier de gagner le sommet de la montagne et de mettre sa vie en sûreté. » Cependant le tigre retourna au petit pas vers le lieu d’où il était sorti ; et les chiens aboyant autour de lui, l’empereur eut le temps de lui tirer trois ou quatre coups qui le blessèrent légèrement ; il n’en marcha que plus vite. Lorsqu’il fut arrivé aux broussailles, il s’y coucha comme auparavant, c’est-à-dire sans qu’on pût l’apercevoir. On recommença aussitôt à faire rouler des pierres et à tirer au hasard. Enfin le tigre se leva brusquement et prit sa course vers le lieu où l’empereur était placé. Sa majesté se disposait à le tirer ; mais lorsqu’il fut au bas de la montagne, il tourna d’un autre côté, et s’alla cacher dans le même bosquet où il s’était déjà retiré. L’empereur traversa promptement la vallée, et le suivit de si près, que, le voyant à découvert, il lui tira deux coups de fusil qui achevèrent de le tuer. » Le lendemain nous fîmes soixante lis sans quitter une vallée étroite, et bordée des deux côtés par des montagnes fort escarpées. Un peu au-dessus du lieu où l’on devait camper, l’empereur s’arrêta près d’un rocher escarpé de toutes parts, et fait en forme de tour. Tous les grands et les meilleurs archers ayant reçu ordre de se rendre autour de lui, il fit tirer à chacun sa flèche vers la cime du rocher, pour essayer si quelqu’un aurait l’adresse et la force d’y atteindre. Il n’y eut que deux flèches qui demeurèrent sur le rocher, et qui tombèrent de l’autre côté. L’empereur tira aussi cinq ou six fois, jusqu’à ce qu’une de ses flèches passât le rocher. Ensuite il m’ordonna d’en mesurer la hauteur avec les instrumens qu’il avait apportés ; il prit un demi-cercle d’un demi-pied de rayon, qui n’était qu’à pinnules. Après avoir fait l’observation, il voulut que nous fissions à part le calcul de la hauteur ; nous la trouvâmes de quatre cent trente *ché* ou pieds chinois. L’opération fut recommencée, en faisant les stations dans un endroit plus éloigné. Nos calculs furent faits en particulier à la vue de tous les grands, qui ne se lassèrent point d’en admirer la conformité ; il n’y eut pas un chiffre de différence. Sa majesté, pour en convaincre tous les spectateurs, me fit lire mes deux calculs chiffre par chiffre, tandis qu’elle montrait les siens aux grands pour en faire connaître la justesse. Elle prit encore plaisir à mesurer géométriquement une distance. Ensuite, après l’avoir calculée, elle la fit mesurer par une mesure actuelle, qui se trouva justement conforme au calcul. Une flèche qu’elle fit peser dans une balance, après en avoir calculé le poids, ne fut pas moins conforme au calcul. Les seigneurs de la cour redoublèrent leurs applaudissemens, et me dirent mille choses flatteuses à l’avantage des sciences de l’Europe ; l’empereur en parla lui-même dans les termes les plus obligeans. » La conversation étant tombée sur le tribunal des mathématiques, sa majesté nous marqua beaucoup de mépris pour ceux qui croyaient superstitieusement qu’il y a de bons et de mauvais jours, et des heures plus ou moins fortunées : elle était convaincue, nous dit-elle, non-seulement que ces superstitions étaient fausses et vaines, mais encore qu’elles étaient préjudiciables au bien de l’état, lorsque cette manie gagne jusqu’à ceux qui le gouvernent, puisqu’il en avait coûté la vie à plusieurs innocens, entre autres à quelques chrétiens du tribunal des mathématiques, auxquels on avait fait leur procès, comme au père Adam-Schaal, et qui avaient été condamnés à mort pour n’avoir pas choisi à propos l’heure d’un enterrement : « Que le peuple et les grands mêmes, continua l’empereur, ajoutent foi à ces superstitions, c’est une erreur qui n’a pas de suite ; mais que le souverain d’un empire s’y laisse tromper, c’est une source de maux terribles. Je suis si persuadé, ajouta t-il, de la fausseté de toutes ces imaginations, que je n’y ai pas le moindre égard. » Il plaisanta même sur l’opinion des Chinois qui font présider toutes les constellations à l’empire de la Chine, sans vouloir qu’elles se mêlent jamais des autres régions. « Souvent, nous dit-il, j’ai représenté à ceux qui m’entretenaient de ces chimères qu’il fallait du moins laisser quelques étoiles aux royaumes voisins pour avoir soin d’eux. » Nous ne tirerons du quatrième voyage de Gerbillon que la chasse d’ours qui fut tué par l’empereur. « On se rendit dans un bosquet voisin du camp, où l’on apprit qu’un ours était entré. Les piqueurs, à force de crier, de battre les arbres et de faire claquer leurs fouets, firent déloger la bête, qui fit plusieurs tours dans le bois avant d’en sortir ; enfin, après avoir rugi long-temps, elle prit sa course sur la montagne, suivie par les chasseurs à cheval, qui, galopant de tous côtés à quinze ou vingt pas de distance, la poussèrent fort adroitement jusqu’à un passage étroit entre deux petites montagnes. Comme cet animal est pesant, et qu’il ne peut soutenir une longue course, il s’arrêta sur le revers d’une des deux montagnes ; l’empereur, qui se trouvait sur le revers de l’autre, lui décocha une flèche qui lui fit une blessure profonde au flanc : ce coup lui fit pousser d’affreux rugissemens ; il tourna furieusement la tête vers la flèche, qui était restée dans la plaie ; et l’ayant arrachée, il la brisa en plusieurs pièces ; ensuite, faisant quelques pas de plus, il s’arrêta court. Alors l’empereur descendit de son cheval, s’arma d’un epieu, et, s’étant approché avec quatre de ses plus hardis chasseurs, il tua cette furieuse bête d’un seul coup. Une si belle action fut célébrée aussitôt par des cris d’applaudissement. L’ours était d’une grosseur extraordinaire ; il avait six pieds depuis la tête jusqu’à la queue, l’épaisseur du corps était proportionnée ; son poil était long, noir et luisant comme le plumage d’un choucas ; il avait les oreilles et les yeux fort petits, et le cou de l’épaisseur du corps. Les ours ne sont pas si gros en France, et n’ont pas le poil si beau. »
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre II
Jean-François de La Harpe
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2019-01-27T07:35:32Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_VIII/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_II
#### CHAPITRE II. Voyages, négociations et entreprises des Hollandais à la Chine. Vers le commencement du seizième siècle, les Portugais, pénétrant à la Chine, par les mers de l’Inde, y introduisirent des missionnaires de la religion romaine. En 1517, ils établirent un commerce réglé à Quang-tong, que les Européens ont nommé Canton. Ensuite, ayant formé un comptoir à Ning-po, qu’ils ont appelé *Liampo*, dans la partie orientale de la Chine, ils firent un commerce considérable sur la côte, entre ces deux fameux ports, jusqu’à ce que leur orgueil et leur insolence causèrent leur destruction dans tous ces lieux, à la réserve de Mahao ou Macao, île à l’embouchure de la rivière de Canton, où ils se conservent encore, mais resserrés dans des bornes fort étroites. Le pouvoir des Hollandais étant monté au comble dans les Indes, sur les ruines des Portugais, vers le milieu du dix-septième siècle, ils s’efforcèrent de s’ouvrir l’entrée de la Chine par l’établissement d’un commerce réglé avec Les habitans. Ils y travaillaient depuis long-temps, malgré quantité d’obstacles dont le plus redoutable, suivant Nieuhof, était une ancienne prophétie répandue parmi les Chinois, qui les menaçait « de devenir quelque jour la conquête d’une nation de blancs vêtue de la tête jusqu’aux pieds. » Mais sur la nouvelle qu’ils reçurent de Macassar par un missionnaire jésuite nommé le P. Martin, revenu de la Chine, où il avait vécu caché pendant dix ans, que les Tartares mantchous avaient conquis pour la seconde fois ce grand empire, le gouvernement de Batavia prit la résolution de renouveler ses entreprises. Il fit pressentir les Chinois de Canton par quelques marchands, dont le rapport fut si favorable, qu’il ne pensa plus qu’à faire partir des ambassadeurs pour aller solliciter à la cour de Pékin la liberté du commerce. La relation de cette ambassade fut composée par Jean Nieuhof, maître-d’hôtel des ambassadeurs hollandais, et célèbre par ses voyages dans plusieurs autres parties du monde ; elle fut publiée en diverses langues. La traduction française qu’on en trouve dans Thévenot paraît la meilleure. Jean Maatzuyker, gouverneur de Batavia, et le conseil des Indes, avaient fait nommer pour ambassadeurs à la cour de Pékin Pierre de Goyer et Jacob Keyser. Leur train fut composé de quatorze personnes, c’est-à-dire deux marchands ou deux facteurs, deux domestiques, un maître d’hôtel, un chirurgien, deux interprètes, un trompette et un tambour. Ils prirent ensuite deux facteurs de plus, pour les charger du soin de leur commerce à Canton, pendant qu’ils feraient le voyage de Pékin. Leurs présens étaient de riches étoffes de laine, des pièces de belle toile, plusieurs sortes d’épiceries, du corail, de petites boîtes de cire, des lunettes d’approche et des miroirs, des épées, des fusils, des plumes, des armures, etc. Leur commission se réduisait à former une alliance solide avec l’empereur de la Chine, en obtenant la liberté du commerce pour les Hollandais dans toute l’étendue de l’empire. Ils partirent de Batavia le 14 juin 1655, dans deux yachts, qui devaient les transporter à Canton, d’où ils avaient ordre de se rendre aussitôt à Pékin. Le même jour du mois de juillet suivant, ils passèrent à la vue de Macao. Cette ville est bâtie sur un rocher fort élevé, qui est environné de tous côtés par la mer, excepté de celui du nord, par lequel une langue de terre fort étroite le joint à l’île du même nom. Son port n’a point assez d’eau pour recevoir les gros navires : elle est célèbre par la fonte de canons qui s’y fait du cuivre de la Chine et du Japon. La place est revêtue d’un mur, et défendue vers la terre par deux châteaux situés sur deux collines. Son nom est composé d’*ama*, qui était celui d’une ancienne idole, et de *gao*, qui signifie en langue chinoise *rade* ou *retraite sûre*. Les Portugais ayant obtenu ce vaste terrain pour s’y établir, en firent bientôt une ville florissante, qui devint un des plus grands marchés de l’Asie. Ils y ont le privilége d’exercer deux fois l’an le commerce à Canton. On lit dans les registres de leur douane que pendant les heureux temps de leur commerce ils tiraient de Canton plus de trois cents caisses d’étoffe de soie, chaque caisse contenait cent cinquante pièces ; deux mille cinq cents lingots d’or, chacun de treize onces, et huit cents mesures de musc, avec une grosse quantité de fil d’or, de toile, de soie écrue, de pierres précieuses, de perles et d’autres richesses. Le 18, on jeta l’ancre au port de Hey-tamen, lieu fort agréable, et d’une extrême commodité pour le commerce. Une barque chargée de soldats, qui se présenta aussitôt, demanda aux Hollandais, de la part du gouverneur, quel était le motif qui les amenait. Les ambassadeurs lui envoyèrent Louis Baron, leur secrétaire, pour lui expliquer leurs intentions. Il le reçut civilement dans sa chambre de lit ; mais il lui demanda pourquoi les Hollandais s’obstinaient à revenir à la Chine, et s’il ne leur avait pas été défendu de reparaître à Canton. Six jours après, deux mandarins arrivèrent de cette ville pour examiner les lettres de créance des ambassadeurs ; ils les firent inviter à se rendre dans une maison du gouverneur, qui était un peu plus haut sur la rivière. Le gouverneur parut assis entre les deux mandarins, et gardé par quelques soldats. Il fit un accueil gracieux aux ambassadeurs, quoiqu’il les fît demeurer d’abord à quelque distance, pour se donner le temps de lire leurs lettres. Le 29, un nouvel hay-to-nou, accompagné de son vice amiral, vint les prendre à bord pour les conduire à Canton. Étant descendus au rivage, ils furent menés dans un temple, où leurs lettres de créance furent étendues sur une table. Le hay-to-nou leur fit alors diverses questions sur leur voyage, sur leurs vaisseaux, leurs lettres et leurs présens. Il parut surpris qu’ils n’eussent point de lettres pour le tou-tang de Canton, et que celle qui était pour l’empereur ne fût pas renfermée dans une bourse ou dans une boîte d’or. En les quittant, les officiers chinois promirent de se rendre le lendemain à bord pour recevoir les présens. On les vit paraître en effet le jour suivant dans des barques, avec une suite nombreuse : ils prirent les deux ambassadeurs, leur secrétaire et quatre autres personnes de leur cortége, dans une de leurs barques qui les conduisit à Canton. À leur arrivée, le hay-to-nou et le vice-amiral les quittèrent sans leur adresser un seul mot, et rentrèrent dans la ville. Après les avoir fait attendre environ deux heures à la porte, le vice-roi leur envoya la permission d’entrer. Ils furent conduits dans leur logement, où ils reçurent la visite du pont-sien-sin, ou trésorier de l’empereur, qui tenait le quatrième rang dans la ville de Canton. Il fallut essuyer de nouvelles interrogations. Cet officier leur demanda s’il y avait long-temps qu’ils étaient mariés, quels étaient leurs noms et leurs emplois, etc. Lorsque les ambassadeurs leur eurent témoigné qu’ils attendaient l’audience des vice-rois et la liberté de partir pour Pékin, il leur répondit qu’ils n’obtiendraient l’audience de personne à Canton jusqu’à l’arrivée des ordres de la cour ; cependant les vice-rois promirent de les visiter dans leur logement. Il se passa quatre ou cinq mois avant l’arrivée des ordres de la cour. Enfin le tou-tang reçut les réponses de l’empereur à deux lettres qu’il lui avait écrites au sujet des ambassadeurs de Hollande : par la première ce prince leur accordait la permission de se rendre à Pékin, avec une suite nombreuse et quatre interprètes pour y traiter du commerce ; par la seconde il accordait aux Hollandais la liberté qu’ils demandaient pour le commerce, en marquant qu’il les attendait à Pékin pour le remercier de cette faveur. Leur voyage devant se faire par eau, ils louèrent une grande barque pour leur propre usage ; mais il s’en trouva cinquante aux frais de l’empereur pour le transport de leurs gens et de leurs bagages. Le tou-tang donna le commandement de cette flotte à Pin-xen-ton, qui fut accompagné de deux autres mandarins. Outre les matelots et les rameurs, il y avait un corps de soldats commandé par deux officiers de distinction. Aussitôt que les ambassadeurs se furent embarqués, ils arborèrent le pavillon du prince Guillaume de Nassau, tandis qu’on dépêchait des messagers aux magistrats des villes qui se trouvent sur la route, pour ordonner les préparatifs de leur réception. Après avoir quitté Canton, le 17 mars 1657, on ne cessa point d’avancer à la rame sur la belle rivière de Tay, qui, baignant les murs de cette ville, offre une des plus délicieuses perspectives du monde. Les petits villages, qui sont en grand nombre depuis Canton jusqu’à Pékin, saluèrent les ambassadeurs à leur passage par une décharge de leur artillerie. On entra bientôt dans le Zin, que les étrangers nomment *le Canal européen*. Le secrétaire des vice-rois, qui avait accompagné les ambassadeurs, prit congé d’eux pour retourner à Canton. Ils l’avaient traité à souper le soir précédent, avec quantité de nobles. On continua d’avancer, mais avec lenteur, parce que le canal de la rivière devenait très-rapide en se rétrécissant. Les Tartares forcent les rameurs chinois au travail, sans paraître touchés de leur fatigue. Ces malheureux tombent quelquefois dans un passage étroit, et se noient sans que personne pense à les secourir. Si l’excès du travail épuise leurs forces jusqu’à leur faire perdre quelquefois la connaissance, un soldat, qui est derrière eux, ne cesse de les battre jusqu’à ce qu’ils reprennent la rame, ou qu’ils expirent. Cependant ils sont relevés par intervalles. Le 21, vers minuit, on arriva devant Sang-Vin, à quarante milles de Schan-Scheu. Les magistrats de cette ville vinrent au-devant des ambassadeurs. Elle est située fort avantageusement et très-peuplée ; mais les ravages des Tartares ont diminué sa grandeur. Ici les torrens qui descendent de la montagne de San-van-hab rendent la rivière fort rapide. Cette montagne est la plus haute et la plus escarpée de toute la Chine. Ses pointes, qui sont en grand nombre, sont enveloppées de nuées qui en rendent le passage obscur et ténébreux dans les parties inférieures. Sur le revers qui fait face à la rivière on voit un beau temple où l’on monte par des degrés. Le cortége fut trois jours à se dégager de ces affreuses montagnes, où l’on n’aperçoit que Quan-ton-lo, village solitaire. Cependant elles s’ouvrent en quelques endroits pour laisser voir des champs de blé qui ne sont pas sans agrément. Le 24, on se trouva devant In-ta, petite ville qui est fort agréablement située sur un angle de la rivière, du côté droit, c’est-à-dire à l’ouest, vis-à-vis la montagne San-van-hab. Ses murs sont assez hauts, mais d’une force médiocre. On admire la beauté de ses maisons et de ses temples. Elle était autrefois très-riche et très-peuplée. Le jour suivant, on eut la vue du merveilleux temple de Ko-nian-siam, qui est en aussi grande vénération que celui de San-van-hab. Il est situé sur le bord de la rivière, dans un canton montagneux et solitaire. Le chemin par lequel on s’y rend commence par quelques degrés de pierres, et tourne ensuite par des passages fort obscurs. Les ambassadeurs le visitèrent après que les Chinois y eurent fait leurs dévotions. Le 28, dans le cours de la nuit, on essuya une furieuse tempête, accompagnée de tonnerre et d’éclairs. Plusieurs barques furent dispersées. Les unes perdirent leurs mâts et leurs cordages ; d’autres se brisèrent contre les rives, et tout leur équipage fut submergé. On arriva le 29 avec les restes de la flotte à Schan-cheu, seconde ville de cette province. Elle est située à trente milles d’In-ta, sur un angle à l’ouest de la rivière. Sa situation et la sûreté de son port y font fleurir le commerce. Sur le Mo-ha, près d’une charmante vallée, on découvre un monastère avec un grand temple. Il doit son origine à Lou-zou, saint d’une grande réputation, qui passa tout le temps de sa vie à moudre du riz pour les moines, et qui portait nuit et jour des chaînes de fer sur son corps nu. Elles avaient fait dans sa chair des ouvertures qui, faute de soins et de remèdes, étaient devenues autant de nids de vers. Lou-zou ne souffrait pas qu’on entreprît de l’en délivrer ; et si le hasard en faisait tomber un, il le ramassait soigneusement et le remettait à sa place, en disant : « Ne te reste-t-il pas assez pour te nourrir ? Pourquoi quittes-tu donc mon corps où l’on t’accorde si volontiers ta nourriture ? » Il faut convenir que ces traditions valent bien les nôtres. Le lendemain ils arrivèrent de grand matin près d’une montagne, à qui sa forme avait fait donner par les Tartares le nom de *Tête des cinq chevaux*. Sur cette montagne, dont le sommet est couvert dénuées et paraît inaccessible, on découvre plusieurs anciens édifices, les uns entiers, d’autres tombés en ruine. Immédiatement au delà des mêmes montagnes, les barques coururent beaucoup de danger entre des rocs et d’autres passages escarpés, qui se nomment *les cinq laids diables*. Le canal de la rivière était rempli de barques fendues qui avaient coulé à fond. Enfin l’on gagna Seu-tcheou, dont les collines, entremêlées de vallées charmantes, se présentent du côté de la rivière avec autant d’ordre que si cette disposition était l’ouvrage de l’art. Leur sommet forme une perspective surprenante. Le 4 avril, on se trouva devant Nam-houng, troisième ville de la province de Canton, et frontière de cette province. Elle est éloignée de Schan-cheu d’environ quarante milles, grande, bien située et fortifiée de murs et de boulevarts. Elle est divisée par la rivière, avec un grand pont de communication. Ses temples sont en grand nombre, et ses édifices magnifiques. On y voit aussi une douane pour les droits de l’empereur sur les marchandises ; mais les recherches ne sont point incommodes, parce qu’on s’en rapporte à la déclaration des marchands. La Chine n’a point de canton où la terre soit meilleure pour la fabrique des porcelaines. Assez près de la même ville on trouve le Mé-Kiang, ou *rivière d’encre*, ainsi nommée de la noirceur de ses eaux, qui ne laissent pas de produire du poisson fort blanc et fort estimé. On descendit ensuite à l’est par le Kiang, qui divise la partie orientale de la Chine de l’occidentale jusqu’à Peng-se, ville située derrière une île, à l’est de cette rivière, et comme adossée contre de fort hautes montagnes ; elle est fort bien bâtie, quoiqu’elle n’approche point de Hou-keou, qui en est à trente milles. La montagne de Sian, qui est près de la ville, est si haute et si escarpée, qu’elle passe pour inaccessible ; elle est environnée d’eau, et du côté du sud elle a une rade sûre pour les barques. Le Kiang est bordé au sud par le Ma-kang, dont le nom est devenu terrible dans toute la Chine par les naufrages qui s’y font continuellement. Les pilotes chinois ayant remarqué que le cuisinier hollandais allumait du feu pour le dîner, supplièrent à genoux les ambassadeurs de ne pas permettre qu’il achevât, parce qu’il y avait dans le lac de Po-yang un certain esprit sous la forme d’un dragon ou d’un grand poisson, dont le pouvoir s’étendait sur tout le pays, et qui avait tant d’aversion pour l’odeur des viandes rôties et bouillies, qu’aussitôt qu’il en ressentait la moindre impression, il suscitait des tempêtes qui submergeaient infailliblement les vaisseaux. Les ambassadeurs eurent la complaisance d’entrer dans leurs craintes superstitieuses, et de se contenter ce jour-là d’un dîner froid. Vers midi, on passa devant deux piliers qui sont placés au milieu de la rivière pour servir de division entre la province de Kiang-si et celle de Nankin. Nankin, sans contredit la plus belle ville de la Chine, est située à trente-cinq milles de Tay-tong ou Tay-ping, sur la rive est du Kiang, au 32e. degré de latitude. Sa situation est charmante, et le terroir d’une merveilleuse fécondité. La rivière traverse toute la ville et se divise en plusieurs canaux couverts de ponts. Quelques-uns de ces bras sont navigables pour les plus grandes barques. La cour impériale avait fait long-temps sa résidence à Nankin, lorsqu’en 1368 l’empereur Hong-vou prit le parti de la transporter à Pékin, pour se mettre en garde contre l’invasion des Tartares. Aujourd’hui Nankin est le séjour du gouverneur des provinces méridionales. Les principales rues de Nankin ont vingt-huit pas de largeur : elles sont droites et bien pavées. Il n’y a point de ville au monde où l’ordre soit plus exact pour la tranquillité de la nuit. Le commun des maisons a peu d’apparence, et n’a pas plus de commodité ; elles ne sont que d’un étage ; elles n’ont qu’une porte, et ne consistent que dans une simple chambre où l’on mange et l’on dort. Pour fenêtre elles ont une ouverture carrée, qui est ordinairement fermée de roseaux au lieu de vitres. Le toit est couvert de tuiles blanches, et les murs sont assez proprement blanchis. Les habitans de ces petites maisons n’exercent pas un commerce plus riche que leur demeure ; mais les boutiques des marchands sont fournies des plus précieuses marchandises de l’empire, telles que des étoffes de soie et de coton, toutes sortes de porcelaines, de perles, des diamans et d’autres richesses. Chaque boutique offre une planche où le nom du maître et les marchandises qu’il tient en vente sont écrits en caractères d’or. D’un côté de la planche part un pilier qui s’élève plus haut que la maison, et d’où pend quelque lambeau d’étoffe pour enseigne. La monnaie de la Chine consiste en petites pièces d’argent de différentes grandeurs. Si l’on ne veut pas être trompé, il ne faut jamais marcher sans trébuchet, et ne pas perdre de vue les Chinois, qui ont des poids de plusieurs sortes, et beaucoup d’habileté à les changer. Quoique Nankin ait plus d’un million d’habitans, sans y comprendre une garnison de quarante mille Tartares, les provisions y sont à bon marché pendant toute l’année. Entre autres fruits, les cerises y sont délicieuses. Comme la Chine n’a point de ville qui ait été si respectée que Nankin pendant la guerre, elle surpasse toutes les autres par la beauté de ses temples, de ses tours, de ses arcs-de-triomphe et de ses édifices publics : le palais impérial était le plus magnifique ; mais c’est la seule partie de la ville qui ait été ruinée par les Tartares. Les Tartares s’établirent dans des huttes près d’un temple ou d’une pagode nommée *porn-lin-chi*, et laissèrent la ville aux Chinois. La matière des bâtimens est une sorte de pierre dure, enduite d’un vernis jaune, qui lui donne le brillant de l’or aux rayons du soleil. Sur la porte de la seconde cour du palais pend une cloche de dix ou onze pieds de hauteur, et de trois brasses et demie de circonférence ; l’épaisseur du cuivre a près d’un quart d’aune. Quoique les Chinois en vantent beaucoup le son, il parut sourd aux Hollandais, et le métal fort inférieur à celui des cloches de l’Europe. Tous les trois mois on fait partir de Nankin pour la cour, cinq bâtimens chargés de toutes sortes d’étoffes de soie et de laine, dont la ville fait présent à l’empereur. Cette raison les fait nommer *lang-i-chouen*, c’est-à-dire *vaisseaux des draps du dragon*. Nieuhof n’avait jamais rien vu de si magnifique ; ils étaient admirablement ornés de toutes sortes de figures ; la dorure et la peinture étaient telles, que les yeux en étaient éblouis. Un autre présent de la ville, c’est un poisson qui se prend aux mois de mai et de juin, dans le Kiang : les Chinois le nommen *si-yu*, et les Portugais *savel*. On le transporte deux fois la semaine dans des barques, tirées nuit et jour par des hommes ; et quoiqu’on ne compte pas moins de deux cents milles de Hollande jusqu’à Pékin, il y arrive frais dans l’espace de huit ou dix jours. Les ambassadeurs hollandais sortaient souvent pour prendre l’air et visiter la ville. Du centre de la place s’élève une grande tour ou un clocher de porcelaine, qui l’emporte de beaucoup sur tout ce que l’art et la dépense ont de plus curieux à la Chine ; il est de neuf étages, et l’on monte huit cent quatre-vingt-quatre degrés pour arriver au sommet ; chaque étage est orné d’une galerie pleine de pagodes et de peintures ; les ouvertures sont fort bien ménagées pour la lumière ; tous les dehors sont revêtus de différens vernis, rouges, verts et jaunes ; les matériaux de ce bel édifice sont liés avec tant d’habileté, que l’ouvrage entier paraît d’une seule pièce ; autour des coins de chaque galerie pendent quantité de petites cloches qui rendent un son fort agréable lorsqu’elles sont agitées par le vent. Le sommet du clocher, si l’on en croit les Chinois, est une pomme de pin d’or massif ; de la plus haute galerie, on découvre toute la ville et le pays voisin au delà du Kiang. Cette merveilleuse tour fut construite par les Chinois pour obéir et pour plaire aux Tartares, lorsqu’ils firent la conquête de la Chine sous Gengiskan. La même place est environnée d’un bois de pins, qui servait autrefois de sépulture aux empereurs de la Chine : mais tous leurs tombeaux ont été démolis par les Tartares. Les Hollandais trouvèrent dans les habitans de Nankin beaucoup plus de sincérité, de politesse, de savoir et de jugement, que dans tout le reste de la nation. Cette ville jouit d’un grand nombre de priviléges que les Tartares lui ont accordés, et qu’ils regardent comme la plus sûre méthode pour étouffer toutes les idées de révolte. Jusqu’ici les ambassadeurs étaient venus dans des barques communes ; mais on leur fournit à Nankin deux grandes barques impériales, qui ne manquaient d’aucune commodité, peintes, enrichies de dorures, avec une chambre de musique à l’extrémité ; on leur donna plusieurs personnes de la ville pour cortége, sans leur ôter les soldats de Nankin, qui furent logés dans la chambre de musique. Pin-xen-ton et les deux autres mandarins changèrent aussi de barques pour entrer dans celles de l’empereur. On partit le 18 mai. Le 24 on se rendit à Yang-se-fou, que d’autres, nomment Yang-tchou-fou. Cette ville est célèbre par l’agrément et la vivacité des femmes ; elles y ont le pied d’une petitesse extrême, la jambe belle, et tant d’autres perfections, qu’on dit en proverbe : « Celui qui veut une femme de taille fine, cheveux bruns, belle jambe et beaux pieds, doit la prendre à Yang-se-fou. » Cependant l’auteur ajoute qu’elles ne sont nulle part à si bon marché : les pères y vendent leurs filles et leurs servantes pour la prostitution. On entra dans le Hoang-ho, ou fleuve Jaune, dont les eaux sont si bourbeuses et si épaisses, qu’il est difficile de le traverser. On le prendrait dans l’éloignement pour un terrain marécageux ; cependant son cours est si rapide, qu’il n’y a point de barque qui puisse le remonter sans être tirée par un grand nombre de matelots ; il est large d’un demi-mille en quelques endroits, et beaucoup plus dans d’autres : les Chinois mêlent de l’alun dans ses eaux pour les éclaircir. Le Hoang-ho est fréquenté continuellement par une multitude de grandes et de petites barques ; il offre aussi plusieurs îles flottantes, qui sont l’ouvrage de l’art : c’est un composé de cannes de bambous, dont le tissu est impénétrable à l’humidité. Les Chinois bâtissent sur ce fondement des huttes ou de petites maisons de planches et d’autres matériaux légers, dans lesquelles ils font leur demeure, avec leurs femmes, leurs enfans et leurs troupeaux. Quelques-unes de ces îles flottantes contiennent jusqu’à deux cents familles, dont la plupart subsistent de leur commerce, le long de la rivière ; elles s’arrêtent des mois entiers dans un même lieu, et l’île s’attache avec des pieux qui la fixent contre les bords de la rivière. Après quelques heures de navigation, les ambassadeurs passèrent dans un autre canal nommé *Inu-yun*, qui, partant de l’ouest de la rivière, traverse toute la province de Schang-ton, dont il est l’entrée. Dans la route, les Hollandais furent surpris de voir le peuple assemblé en troupes, pour se défendre contre les sauterelles qui visitent régulièrement le pays dans cette saison ; elles sont amenées en si grand nombre par le vent d’est, que, si malheureusement elles descendent à terre, tout est dévoré dans l’espace de quelques heures. Les habitans parcourent leurs campagnes, enseignes déployée, tirant, poussant des cris, sans prendre un moment de repos jusqu’à ce qu’ils les voient tomber dans la mer ou dans quelque rivière. Un escadron de ces dangereux insectes se précipita sur les barques des ambassadeurs, et les couvrit entièrement ; mais on trouva bientôt le moyen de s’en délivrer en les chassant dans la rivière. Le 16 juillet on arriva devant San-ho, à quatre milles de Pékin. Là les ambassadeurs quittèrent leurs barques pour achever le voyage par terre. On vit arriver de Pékin le mandarin dont les ambassadeurs s’étaient fait précéder. Il leur annonça pour le lendemain l’arrivée de vingt-quatre chevaux et de plusieurs chariots que le conseil leur envoyait pour transporter leur bagage et leurs présens. La route de Pékin était extrêmement mauvaise, remplie d’inégalités et de tant de trous, qu’à chaque pas les chevaux s’y enfonçaient jusqu’aux sangles ; cependant on y voyait autant de monde, de chevaux et de voitures que dans la marche d’une armée. Ils entrèrent dans la ville par deux portes magnifiques, et mirent pied à terre devant un temple, où leurs guides les invitèrent à prendre un peu de repos en attendant l’arrivée du bagage. À peine y furent-ils entrés, qu’on leur annonça le kappade de l’empereur, les agens des vices-rois de Canton, et plusieurs seigneurs de la cour qui venaient les féliciter de leur arrivée. Le kappade portait un faucon sur le poing. On leur servit des rafraîchissemens et plusieurs sortes de viandes et de fruits. Leur bagage ayant paru, le kappade compta les chariots, et les visita soigneusement pour s’assurer qu’il ne manquait rien au bon ordre. Ensuite ils furent conduits avec beaucoup de pompe jusqu’au logement que l’empereur leur avait fait préparer. Il n’était pas éloigné du palais. On y entrait par trois belles portes séparées par de grandes cours, et les bâtimens étaient renfermés dans l’enceinte d’un grand mur. Le soir, une garde de douze Tartares fut placée aux portes avec deux officiers pour la sûreté des ambassadeurs, et pour leur faire servir tous les objets qu’ils pouvaient désirer. Le lendemain au matin ils reçurent la visite de quelques seigneurs du conseil impérial, accompagnés de Tong-lao-ya, premier secrétaire, et de deux autres mandarins nommés *Quan-lao-ya* et *Hou-lao-ya*. Le dernier était secrétaire du conseil, quoique, étant étranger, il n’entendît point la langue chinoise. Ces députés venaient de la part de sa majesté impériale et de son conseil pour s’informer de la santé des ambassadeurs, du nombre des gens de leur suite, de la qualité de leurs présens, de la personne qui les envoyait, et du lieu d’où ils étaient venus. Comme il restait quelques préjugés contre les Hollandais sur la qualité de pirates que les Portugais leur avaient attribuée, et que, ne pouvant les croire établis dans le continent, les députés chinois les soupçonnaient de n’habiter que la mer ou les îles, ils les prièrent de leur faire voir la carte de leur pays. Les ambassadeurs ne firent pas difficulté de la montrer ; les députés la prirent pour la faire voir à l’empereur. Il restait un autre embarras sur la nature du gouvernement hollandais, parce que les Chinois, n’en connaissant pas d’autre que le monarchique, avaient peine à se former une juste idée de l’état républicain. Les ambassadeurs se crurent obligés d’employer le nom du prince d’Orange, et de feindre que les présens venaient de sa part. Alors les Chinois leur firent plusieurs questions sur la personne de ce prince, et leur demandèrent s’ils étaient de ses parens, parce que l’usage de la Chine n’admet point d’ambassadeurs étrangers à l’audience de l’empereur, s’ils n’appartiennent par le sang au prince qui les envoie. Dans l’idée de la nation chinoise, l’empereur ne pouvait, sans se rabaisser beaucoup, recevoir au pied de son trône des étrangers d’un rang inférieur. Les ambassadeurs répondirent qu’ils n’avaient pas l’honneur d’être parens de leur prince, et que l’usage de leur pays n’était pas d’employer des personnes de distinction à cette ambassade. On continua de leur demander quels étaient du moins les emplois qu’ils occupaient à sa cour, quels étaient leurs titres dans leur propre langue, combien ils avaient de personnes sous leurs ordres, et de quoi ils tiraient leur subsistance. Les ambassadeurs, pour détourner apparemment des questions embarrassantes, nommèrent le gouverneur de Batavia, et ces deux noms firent naître aux Chinois d’autres idées. Ils demandèrent ce que c’était que ce gouverneur et que Batavia. Un des ambassadeurs répondit que le gouverneur général, pour l’étendue du commandement, pouvait être comparé aux vice-rois de Canton ; qu’il gouvernait tous les domaines de Hollande aux Indes orientales, et que Batavia, qui en était la capitale, était le lieu de sa résidence. Sur le rapport des premiers commissaires, le grand-maître, ou plutôt le chancelier de l’empereur, envoya le jour suivant deux gentilshommes aux ambassadeurs pour les avertir de se rendre au conseil impérial avec leurs présens. Le chef ou le président était assis au fond de la salle, sur un banc fort large et fort bas, les jambes croisées. À sa droite étaient deux seigneurs tartares, dans la même situation ; à sa gauche, le père Adam Scaliger, jésuite, natif de Cologne en Allemagne, qui avait vécu depuis près de trente ans dans les honneurs à la cour de Pékin. C’était un vieillard d’une figure agréable, qui avait la barbe longue et les cheveux rasés, vêtu, en un mot, à la tartare. Tous les seigneurs du conseil étaient assis confusément sans aucune distinction de rang et d’âge. Le chancelier même avait les jambes nues, et n’était couvert que d’un léger manteau. Il adressa un compliment fort court aux ambassadeurs, et les pressa de s’asseoir. Ensuite le père Scaliger vint les saluer fort civilement dans sa propre langue, et leur demanda des nouvelles de quelques personnes de sa religion, qu’il avait connues en Hollande. Dans cet intervalle, les mandarins de Canton, et Pin-xen-ton même qui avait pris des airs si hauts dans le voyage, s’employèrent comme des portefaix à transporter les caisses où les présens étaient renfermés. Le chancelier les en tira aussi lui-même, en faisant diverses questions aux ambassadeurs. À chaque réponse qu’ils lui faisaient, Scaliger, qui servait d’interprète, assurait qu’ils parlaient de bonne foi, et lorsqu’il voyait sortir des caisses quelque présent curieux, il lui échappait un profond soupir. Le chancelier loua plusieurs des présens, et déclara qu’ils seraient agréables à l’empereur. Pendant cet inventaire, un messager de l’empereur apporta ordre au père Scaliger de faire plusieurs demandes aux ambassadeurs sur leur nation et sur la forme de leur gouvernement, et de mettre leurs réponses par écrit. Le mandarin jésuite obéit ; mais il ajouta malicieusement à son mémoire que le pays dont les Hollandais étaient en possession était autrefois soumis aux Espagnols, lesquels y avaient encore de justes droits. Le chancelier l’obligea d’effacer cette réflexion, parce qu’il était à craindre qu’elle n’indisposât l’empereur contre les Hollandais. Il ajouta qu’il suffisait d’expliquer que ces peuples possédaient un pays, et qu’ils y vivaient sous un gouvernement régulier. La nuit approchant, les ambassadeurs prirent congé de l’assemblée et furent reconduits à leur logement par le père Scaliger. Cette marche se fit avec beaucoup de pompe. Le mandarin ecclésiastique était porté par quatre hommes dans un palanquin, et suivi à cheval par plusieurs officiers de distinction. Le lendemain, à la prière du chancelier, les ambassadeurs écrivirent de leur propre main pour qui les présens étaient destinés, et se servirent de Baren, leur secrétaire, pour répondre à quantité de nouvelles questions ; enfin Tong-lao-ya et deux autres mandarins vinrent leur déclarer que les présens avaient été bien reçus de l’empereur et de l’impératrice sa mère ; mais que sa majesté leur faisait demander cinquante pièces de toile blanche de plus pour les belles-filles du vice-roi de Canton. Ils ne purent en fournir que trente-six pièces. Le 3 août on leur apprit qu’il était arrivé à Pékin un ambassadeur du grand-mogol, avec une suite nombreuse, pour accommoder quelques différens qui s’étaient élevés entre les deux nations, et pour demander au nom de leurs prêtres la liberté de prêcher leur religion à la Chine, qui leur avait été retranchée depuis quelque temps sous de rigoureuses peines. Leurs présens consistaient en trois cent trente-six chevaux d’une beauté extraordinaire, deux autruches, un diamant fort gros, et d’autres pierres précieuses. Des présens si riches, n’ayant pas été moins goûtés que ceux des Hollandais, firent obtenir aux Mogols une expédition fort prompte. Les ambassadeurs hollandais reçurent des visites continuelles des seigneurs et mandarins de la cour. Les questions qu’on leur faisait étant presque toujours les mêmes, ils n’avaient à faire que les mêmes réponses. Enfin, le 3 juillet, l’empereur envoya par écrit l’ordre suivant aux seigneurs du conseil : « Grands et dignes Li-pous, les ambassadeurs de Hollande sont venus ici avec des présens pour congratuler l’empereur et lui rendre leurs soumissions ; ce qui n’était point encore arrivé jusques aujourd’hui. Comme c’est donc la première fois, je juge à propos de les recevoir en qualité d’ambassadeurs, et de leur accorder la permission de paraître devant moi, pour me rendre hommage lorsque je paraîtrai sur mon trône dans mon nouveau palais, afin qu’ils puissent obtenir une réponse favorable et s’en retourner promptement satisfaits. D’ailleurs, lorsque l’espérance d’obtenir le bonheur de me voir leur a fait oublier toutes les fatigues d’un long voyage par mer et par terre, et qu’ils sont capables, sans fermer les yeux, de soutenir l’éclat du soleil, comment pourrions-nous manquer de bonté pour eux et leur refuser leurs demandes ? » Le chancelier demanda aux ambassadeurs si les Hollandais ne pouvaient pas envoyer tous les ans à Pékin, ou du moins tous les deux ou trois ans, pour rendre leur hommage à l’empereur. Ils répondirent qu’ils ne le pouvaient qu’une fois en cinq ans ; mais qu’ils demandaient la permission d’envoyer tous les ans à Canton quatre vaisseaux pour le commerce. Tous les conseils s’étant assemblés pour délibérer sur cette réponse, on y décida qu’il suffisait que les Hollandais vinssent saluer l’empereur une fois en cinq ans. Le 1er octobre, à deux heures après minuit, les mandarins de Canton et d’autres officiers de la cour, se rendirent en habits magnifiques et précédés de lanternes, au logement des ambassadeurs, pour les conduire au palais impérial. Ils leur firent prendre cinq ou six personnes de leur suite, au nombre desquelles Nieuhof fut choisi. En arrivant au palais, le cortége passa directement dans la seconde cour. À peine les ambassadeurs furent-ils assis que celui du grand-mogol, accompagné de cinq personnes d’honneur et d’environ vingt domestiques, vint se placer vis-à-vis d’eux : ceux des Lamas et des Sou-ta-tsés prirent aussi leurs places. Plusieurs personnes de l’empire s’assirent ensuite au-dessous d’eux. Ils furent tous obligés de passer la nuit dans cette situation, c’est-à-dire en plein air et sur des pierres nues, pour attendre sa majesté impériale qui ne devait paraître que le lendemain au matin sur son trône. De tous les ambassadeurs étrangers, celui des Sou-ta-tsés, qui sont les Tartares du sud, était le plus estimé à la cour de Pékin. Tout ce que Nieuhof put apprendre du sujet de son ambassade, fut qu’il apportait des présens à l’empereur, suivant l’usage des nations qui bordent la Chine. Sa robe était composée de peaux de mouton teintes en cramoisi, et lui tombait jusqu’aux genoux ; mais elle était sans manches. Il avait les bras nus jusqu’aux épaules. Son bonnet, revêtu de martre, était serré contre sa tête, et du centre partait une queue de cheval, teinte aussi en rouge. Ses hauts-de-chausses étaient d’une étoffe légère, et lui descendaient jusqu’au milieu des jambes ; ses bottes étaient si grandes et si pesantes, qu’à peine lui permettaient-elles de marcher : il portait au côté droit un sabre fort large et fort massif. Tous les gens de sa suite étaient vêtus de même, et portaient sur le dos leur arc et leurs flèches. L’ambassadeur du Mogol était vêtu d’une robe bleue si richement brodée, qu’on l’aurait prise pour de l’or battu. Elle lui tombait jusqu’aux genoux, liée au-dessus des reins d’une ceinture de soie avec des franges fort riches aux deux bouts. Il portait aux jambes de jolies bottines de maroquin, et sur la tête un grand turban de diverses couleurs. L’habit de l’ambassadeur des Lamas était d’une étoffe jaune, et son chapeau à larges bords comme celui des cardinaux : il portait au côté un chapelet de la forme des nôtres, sur lequel il disait des prières. Ces Lamas sont une sorte de religieux ou de prêtres, qui, après avoir été soufferts long-temps à la Chine, en avaient été bannis par le dernier empereur : ils s’étaient réfugiés en Tartarie, d’où ils faisaient demander, par cette ambassade la liberté de rentrer dans leurs anciens établissemens. Nieuhof n’apprit point quel fut le succès de leurs sollicitations ; mais ils avaient été reçus avec beaucoup d’amitié. À la porte de la même cour, on voyait trois éléphans noirs qui servaient comme de sentinelles. Ils portaient sur le dos des tours ornées de sculptures et magnifiquement dorées. Le concours du peuple était incroyable, et le nombre des gardes aussi surprenant que la richesse de leurs habits. À la pointe du jour, les grands, qui avaient passé la nuit dans la cour, s’approchèrent des ambassadeurs pour les observer, mais avec beaucoup de politesse et de décence. Une heure après, ils reçurent un signal qui les fit lever brusquement. En même temps, deux seigneurs tartares, dont l’office est de recevoir les ambassadeurs, vinrent les prendre, et les firent passer par une autre porte dans une seconde cour qui était environnée de soldats tartares et de courtisans ; de là ils furent conduits dans une troisième cour qui renfermait la salle du trône, les appartemens de l’empereur, et ceux de sa femme et de ses enfans. La circonférence de cette cour était d’environ quatre cents pas : elle était bordée aussi d’un grand nombre de gardes, vêtus de riches casaques de satin cramoisi. Les deux côtés du trône étaient gardés par cent douze soldats, dont chacun portait une enseigne différente, assortie à la couleur de son habillement ; mais ils avaient tous la tête couverte d’un chapeau noir garni de plumes jaunes. Près du trône étaient vingt-deux officiers qui portaient à la main de riches écrans jaunes, dont la forme représentait des soleils. Ils étaient suivis de dix autres, qui portaient des cercles dorés de la même forme ; et ceux-ci, de six autres, qui portaient des cercles en forme de pleine lune. Après eux, on voyait seize gardes armés de demi-piques ou d’épieux, et couverts de rubans de soie de diverses couleurs. Ensuite paraissaient trente-six autres gardes, chacun portant un étendard orné d’une figure de dragon ou de quelque autre monstre. Derrière tous ces rangs étaient une infinité de courtisans, tous richement vêtus de la même sorte de soie et de la même couleur, comme d’une même livrée ; ce qui relevait beaucoup l’éclat du spectacle. Devant les degrés qui conduisaient au trône on avait placé des deux côtés six chevaux blancs, couverts de riches caparaçons, avec des brides parsemées de perles, de rubis et d’autres pierres précieuses. Un des chanceliers s’approcha des Hollandais et leur demanda quels étaient leur rang et leur dignité : ils répondirent qu’ils occupaient le rang de vice-rois. Le même chancelier interrogea aussi les ambassadeurs mogols, qui firent la même réponse. Là dessus, le tou-tang leur déclara que leur place était à la dixième pierre de la vingtième, suivant l’ordre des rangs qui était marqué sur le pavé, vis-à-vis la porte de la salle du trône. Ces pierres sont revêtues de plaques de cuivre, sur lesquelles on voit écrits en lettres chinoises et le caractère et la qualité des personnes qui doivent s’y tenir debout ou à genoux. Ensuite un héraut leur cria d’une voix haute : « Allez, présentez-vous devant le trône. » Ils s’y présentèrent. Le même héraut continua de crier : « Marchez à votre place. » Ils y marchèrent. « Baissez trois fois la tête jusqu’à terre. » Ils la baissèrent. « Levez-vous. » Ils se levèrent. Enfin : « Retournez à votre place. » Ils y retournèrent. On les conduisit ensuite, avec l’ambassadeur du mogol, sur un théâtre bien bâti, qui servait de soutien au trône impérial. Sa hauteur était d’environ vingt pieds ; et dans toute son enceinte il était environné de plusieurs galeries d’albâtre. Là, après avoir été obligés de se mettre à genoux et de baisser la tête, on leur servit du thé tartare, mêlé de lait, dans des tasses et des plats de bois. Bientôt le carillon des cloches ayant commencé à se faire entendre, toute l’assemblée se mit à genoux, tandis que l’empereur montait sur son trône. Les ambassadeurs ne découvrirent pas aisément sa majesté impériale, parce qu’ils furent obligés de garder leurs places. Les gens de leur suite, qui étaient derrière eux, la virent encore moins au travers d’une foule de courtisans dont elle était environnée. Ce puissant monarque était assis à trente pas des ambassadeurs. L’or et les pierres précieuses dont son trône était couvert jetaient un éclat si extraordinaire, que les yeux en étaient éblouis. Des deux côtés étaient assis près de lui les princes de son sang, les vice-rois et les grands-officiers de la couronne. On leur servit du thé dans des tasses et des soucoupes de bois. Tous ces grands étaient vêtus de satin bleu, relevé par des figures de dragons et de serpens. Leurs bonnets étaient brodés d’or, et parsemés de diamans et de pierres précieuses, dont le nombre ou l’arrangement distinguait leurs rangs et leurs qualités. De chaque côté du trône paraissaient quarante gardes du corps armés d’arcs et de flèches. L’empereur demeura l’espace d’un quart d’heure dans cette situation. Enfin, s’étant levé avec toute sa cour, Keyser observa qu’en voyant partir les ambassadeurs, il jeta les yeux sur eux. Autant que les Hollandais furent capables de le distinguer, ce prince était jeune, blanc de visage, d’une taille moyenne, mais bien proportionnée, et vêtu de drap d’or. Ils admirèrent beaucoup qu’il eût laissé partir les ambassadeurs sans leur adresser un seul mot ; mais c’est un usage généralement établi dans toutes les cours asiatiques. Les courtisans, les soldats, et même les gardes du corps, se retirèrent avec beaucoup de désordre. Quoique les Hollandais fussent assez bien escortés pour se faire ouvrir un passage, ils eurent beaucoup de peine à percer la foule qui remplissait toutes les rues. C’est l’usage de la Chine de traiter les ambassadeurs le dixième, le vingtième et le trentième jour après leur audience, pour faire connaître que leurs affaires sont terminées ; mais, dans l’empressement que les Hollandais avaient de partir, ils obtinrent que ces trois festins leur fussent donnés successivement dans l’espace de trois jours ; et le premier ne fut pas remis plus loin qu’au jour même de l’audience. Un certain nombre de seigneurs tartares, qui avaient paru souvent chez les ambassadeurs, prirent soin de leur faire amener quinze chariots pour le transport de leur bagage. Pin-xen-ton les fit avertir en même temps de se rendre à la cour du li-pou, ou des cérémonies, pour recevoir la lettre de l’empereur au gouverneur de Batavia. Ils s’y rendirent à cheval vers une heure après midi. On les introduisit dans une antichambre, où l’un des seigneurs du conseil prit la lettre, qui était sur une table couverte d’un tapis jaune ; il l’ouvrit et rendit compte aux ambassadeurs de ce qu’elle contenait ; elle était écrite en deux langues, la tartare et la chinoise ; le papier doré sur les bords, et revêtu, des deux côtés, de dragons d’or. Ensuite, l’ayant fermée respectueusement, il l’enveloppa dans une écharpe de soie, qu’il mit dans une boîte, et la présenta aux ambassadeurs : ils la reçurent à genoux ; mais la retirant aussitôt de leurs mains, il l’attacha sur le dos d’un des interprètes, qui se mit à marcher devant eux avec ce précieux fardeau, et qui sortit par la grande porte de la cour, qu’on avait ouverte exprès. Cette cérémonie fut faite avec un profond silence ; et dans toutes les fêtes qu’on avait données aux ambassadeurs, on n’avait rien laissé échapper qui eût rapport au sujet de la commission. La lettre de l’empereur était conçue en ces termes : « L’empereur envoie cette lettre à Jaan Maatzuyker, gouverneur-général des Hollandais à Batavia. » Nos territoires étant aussi éloignés l’un de l’autre que l’orient l’est de l’occident, il nous est fort difficile de nous approcher ; et, depuis le commencement jusques aujourd’hui, les Hollandais n’étaient jamais venus nous visiter ; mais ceux qui m’ont envoyé Peter de Goyer et Jacob de Keyser, sont une bonne et sage nation. Ces deux ambassadeurs ont paru devant moi en votre nom, et m’ont apporté divers présens. Votre pays est éloigné du mien de dix mille milles ; mais vous marquez la noblesse de votre âme en vous souvenant de moi. Cette raison fait beaucoup pencher mon cœur vers vous. Ainsi je vous envoie… (les présens étaient ici nommés). Vous m’avez fait demander la permission d’exercer le commerce dans mon pays, en apportant et remportant des marchandises ; ce qui deviendrait fort avantageux pour mes sujets. Mais comme votre pays est éloigné du mien, et que les vents sont si dangereux sur ces côtes, qu’ils pourraient nuire à vos vaisseaux, dont la perte m’affligerait beaucoup, je souhaiterais que, si vous jugez à propos d’en renvoyer ici, vous ne le fissiez qu’une fois en huit ans, et que vous n’envoyassiez pas plus de cent hommes, dont vingt auraient la liberté de venir dans ma cour. Alors vous pourriez débarquer vos marchandises sur le rivage, dans une loge qui serait à vous, sans être obligés de faire votre commerce en mer devant Canton. Il m’a plu de vous faire cette proposition pour votre intérêt et votre sûreté, et j’espère qu’elle sera de votre goût. C’est ce que j’ai jugé à propos de vous faire connaître. » La treizième année, le huitième mois et le vingt-neuvième jour du règne de *Yong-té ;* et plus bas, *Hong-ti-tso-pé*. » Les ambassadeurs ne furent pas plus tôt retournés à leur logement, qu’on les pressa beaucoup de partir, en leur représentant que l’usage de l’empire ne permettait pas qu’ils s’arrêtassent deux heures dans la ville après avoir reçu leurs dépêches. Ils se virent obligés de quitter Pékin presqu’au même instant, et ils retournèrent à Batavia sans autre fruit de leur voyage que de la dépense et de la fatigue. La guerre qui s’était élevée entre l’empereur et un de ses sujets rebelles, le fameux pirate Koxinga, qui s’était rendu redoutable sur toutes les côtes de la Chine, ranima les espérances des Hollandais. Ils crurent obtenir la liberté du commerce en offrant de joindre leurs forces navales à celles de l’empire pour combattre ce terrible corsaire. Ils firent partir, dans ce dessein, de nouveaux députés. Montanus, qui a donné la relation de cette ambassade, parle d’une hôtellerie où ils furent reçus, et dont il n’y a point de modèle en Europe. On y entrait par sept degrés de fort beau marbre. Les appartemens y étaient en grand nombre, le pavé fort propre ; les bancs, les chaises et les lits revêtus d’étoffes précieuses. Il y avait assez de logement pour douze cents hommes, et des écuries pour cent chevaux. Navarette et Duhalde ont recueilli quelques éclaircissemens sur Koxinga. Son père était né vers le commencement du dernier siècle, dans une petite ville de pêcheurs, près du port de Nagan-hay. Étant fort pauvre, il se rendit à Macao, où il fut baptisé sous le nom de Nicolas. De là on le vit passer à Manille, mais borné à des emplois fort vils. Le désir de s’élever le conduisit au Japon, où son oncle avait amassé quelque bien dans le commerce. Ce négociant crut lui reconnaître des talens distingués ; il lui confia le soin de ses affaires, et lui fit épouser une Japonaise dont il eut quelques enfans. Ensuite, l’ayant envoyé à la Chine avec un vaisseau chargé de riches marchandises, il vit toutes ses espérances trompées par l’infidélité de Nicolas, qui se rendit maître de ce dépôt pour embrasser ouvertement la profession de pirate. Son courage et son adresse éclatèrent bientôt dans cette nouvelle carrière. Il répandit la terreur sur toute la côte ; et l’empereur Yon-tching, par une faiblesse trop ordinaire aux gouvernemens despotiques, prit le parti de le créer son amiral, en lui pardonnant les crimes qu’il ne pouvait pas punir. Nicolas s’établit alors à Nagan-hay, lieu de sa naissance, et forma des correspondances de commerce avec tous les royaumes voisins. Ses richesses ne firent qu’augmenter, et devinrent si excessives, que dans l’opinion publique elles surpassaient celles de l’empereur même. Sa garde ordinaire était composée de cinq cents nègres chrétiens, auxquels il avait donné toute sa confiance. Dans les combats qu’il livrait sur mer, il invoquait l’assistance de saint Jacques. Les Tartares, qui vers le même temps avaient pénétré dans la Chine par la province de Fo-kien, après avoir eu l’adresse d’employer ses services pour l’établissement de leur pouvoir, ne pensèrent qu’à perdre un ami dont ils avaient appris à redouter les forces. Ils l’invitèrent à diverses fêtes, dans la vue de s’assurer de lui ; mais il y paraissait toujours au milieu de cette terrible garde dont il connaissait la valeur et la fidélité. Cependant, ayant trouvé le moyen de le tromper, ils le menèrent à Pékin. Tout le monde blâma sa folie ; et bientôt il se repentit lui-même de sa crédulité. Quoiqu’il fût libre à la cour, il n’y mena point une vie tranquille. L’empereur Yon-tching, qui était d’un naturel fort doux, rejeta toujours la proposition de se défaire de lui ; il se contentait de le faire appeler fort souvent, la nuit comme le jour, dans la crainte continuelle qu’il ne s’échappât pour se joindre à Koxinga, son fils aîné, qui avait pris les armes. Mais, après la mort de ce prince, les régens de l’empire, sous la minorité de son successeur, firent le premier essai de leur autorité sur la vie de Nicolas. Son fils, qui portait le nom de *Qué-sing*, titre noble qu’il avait reçu de l’empereur qui s’était fait proclamer à Fo-kien, n’eut pas plus tôt appris l’infortune de son père, que, cherchant un asile sur les flots, il monta sur un *champam*, vaisseau de la grandeur d’une pinque, et le seul qu’il put emmener dans la précipitation de sa fuite. Le temps ne lui permit d’emporter que mille ducats ; mais en peu d’années il devint aussi heureux que son père. On vit sous ses ordres jusqu’à cent mille hommes, et vingt mille navires de différentes grandeurs. En 1659, l’empereur Jong-lye, ou Yong-lye, qui fut élevé sur le trône à Canton, lui envoya une ambassade solennelle dans l’île de Hya-muen. Qué-sing, que les Portugais nommèrent Koxinga, joignait à la force du corps un caractère audacieux, vindicatif et cruel, qualités japonaises qu’il tenait de cette nation par sa mère. Il excellait dans l’usage de toutes sortes d’armes. Comme il était toujours le premier et le plus ardent à la charge, il était couvert de cicatrices. La victoire ne l’avait jamais abandonné dans ses combats contre les Tartares, jusqu’en 1659, qu’ayant entrepris de prendre Nankin d’assaut, il fut repoussé avec un carnage épouvantable ; on prétend qu’il perdit cent mille hommes dans cette expédition, car il avait augmenté prodigieusement le nombre de ses troupes. Ce fut alors que les Tartares prirent le parti de ruiner toute la côte pour lui ôter le pouvoir de continuer ses brigandages. Lorsqu’on apprit à Pékin qu’il avait mis le siége devant Nankin, l’empereur avait pensé à se retirer dans la Tartarie ; et si la valeur de Koxinga eût été soutenue par la prudence, on ne doute point qu’il ne se fût rendu maître de la Chine ; mais l’orgueil le rendait souvent téméraire. Ses ennemis revinrent de leur frayeur après sa fuite : ils formèrent une flotte de huit cents vaisseaux pour achever sa ruine par mer. Koxinga, peu effrayé de cet appareil, trouva le moyen d’en rassembler douze cents. Les Tartares obtinrent d’abord quelque avantage ; mais le vent l’ayant favorisé, il tomba sur eux avec tant de furie, qu’il détruisit leur flotte entière : ceux qui firent face sur le rivage périrent aussi jusqu’au dernier. Cependant le secours des Hollandais fit changer la victoire de parti. Koxinga, défait dans plusieurs rencontres, et chassé enfin de la Chine, tourna ses armes et sa vengeance contre les Hollandais. Ils avaient obtenu, moitié par insinuation, moitié par violence, un établissement dans l’île de Formose, voisine de la province de Fo-kien ; et c’est à la faveur de cette proximité qu’ils cherchaient à étendre leur commerce dans l’intérieur de la Chine ; mais les Chinois, qui s’étaient rendus moins difficiles sur l’île de Formose, parce qu’ils la regardaient comme hors de leurs limites, ne permirent jamais aucun établissement sur leurs côtes. Koxinga ôta même aux Hollandais leur seule ressource et leur unique abri dans les mers de la Chine ; il les chassa de Formose, ou jamais ils n’ont pu rentrer. Il mourut peu de temps après. Rien n’est plus connu d’ailleurs que cette politique constante des Chinois, qui ne souffrent jamais que les étrangers pénètrent dans leur empire et y portent leur commerce. Aussitôt qu’un vaisseau étranger paraît sur la côte de la Chine, il se voit environné de jonques qui lui interdisent non-seulement le commerce, mais jusqu’à la liberté de se procurer des provisions, et de parler même aux habitans ; s’il trouve le moyen de s’approcher du rivage sans avoir été découvert, ceux qui ont la hardiesse de débarquer sont conduits devant le gouverneur du port ou de l’île, qui leur déclare qu’il n’a pas la permission de traiter avec eux. Demandent-ils celle de parler au gouverneur de la province, qui fait ordinairement sa résidence dans quelque ville intérieure, on leur répond par un refus formel, en ajoutant qu’on ne voudrait pas même l’informer qu’il y ait eu des étrangers assez hardis pour entrer dans la province ; enfin, s’ils désirent d’être conduits à la cour de l’empereur, on les assure qu’il en coûterait la vie à celui qui ferait cette proposition à la cour, et à tous les officiers des places qui seraient convaincus d’y avoir participé. Il est certain que les Chinois sont la plus grave nation qui soit connue dans l’univers. On leur trouve toujours la modestie et l’air composé des anciens stoïques. Celui qui fut envoyé à Batavia pour négocier avec Jean Petersz Coen, gouverneur hollandais, demeura un jour entier assez près de lui dans une grande salle sans se donner le moindre mouvement, et presque sans ouvrir la bouche. Ses vues étaient d’engager le gouverneur à parler, pour trouver le moyen de pénétrer ses intentions. Coen, qui n’était guère moins grave, se tint dans la même posture, et garda le même silence avec autant de soin pour faire les mêmes découvertes. Le Chinois, désespérant de rien tirer de lui, sortit sans parler, et le gouverneur le laissa partir comme il était venu.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre III
Jean-François de La Harpe
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2019-03-29T14:09:39Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_VIII/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_III
#### CHAPITRE III. Voyages de Navarette ; missions des jésuites. Navarette était un religieux espagnol de l’ordre de saint Dominique, envoyé par les supérieurs de son ordre aux îles Philippines, en 1646, mais qui, n’y trouvant pas beaucoup d’encouragement, hasarda de passer à la Chine, où il s’employa plusieurs années aux exercices des missions. Il y apprit la langue du pays ; il lut les histoires chinoises, et s’informa soigneusement des mœurs et des usages des habitans. Après avoir passé vingt ans dans ses voyages en Afrique et en Amérique, il revint en Europe, en 1673 ; et s’étant rendu à Rome à l’occasion des différens qui s’étaient élevés entre les missionnaires, il y fut traité avec les égards dus à ses lumières et à son mérite. L’amour de la patrie le fit repasser ensuite en Espagne, où il fut bientôt élevé à la dignité d’archevêque de Santo-Domingo. Son ouvrage sur la Chine parut à Madrid en 1676. Navarette, se trouvant à Macao en 1658, dans la résolution d’entrer à la Chine, pria un missionnaire qui devait se rendre à Canton de lui permettre de raccompagner. Il tira non-seulement de lui, mais encore de son supérieur, des promesses qui ne furent jamais exécutées. Mais il trouva dans la suite un Chinois qui entreprit de le conduire pour une somme fort légère, et qui ne cessa point de le traiter avec beaucoup de respect. Trois soldats tartares, qui montèrent dans la même jonque, ne lui marquèrent pas moins de civilité. Il observe à cette occasion qu’il fut le premier missionnaire qui s’introduisit à la Chine ouvertement et sans précaution. Jusqu’alors tous les autres, tels qu’un certain nombre de franciscains et de dominicains, y étaient venus ou secrètement, ou sous la protection de quelque mandarin, ou, comme les jésuites, en qualité de mathématiciens. Au commencement du mois d’octobre, il quitta Canton avec le secours de quelques soldats nègres, qui le traitèrent fort incivilement, quoiqu’ils fissent profession d’être catholiques. Ils lui dérobèrent cinquante piastres, et quelques ornemens ecclésiastiques. « J’étais, dit-il, en garde contre les infidèles ; mais je ne croyais pas devoir me défier des chrétiens. » Pendant neuf jours qu’il navigua sur la rivière avec les trois soldats tartares qui l’avaient escorté depuis Macao, il eut à se louer de leurs civilités. Dans cette route, il ne donna rien à personne sans en recevoir une marque de reconnaissance par quelque petit présent ; mais, lorsqu’il n’avait rien lui-même à donner, il n’aurait pas voulu accepter un morceau de pain, parce que ces retours mutuels sont un usage établi dans tout l’empire. Lorsqu’il ne pouvait voyager par eau, il marchait à pied faute d’argent. Un jour qu’il s’était extrêmement fatigué à gagner le sommet d’une grande montagne, il y découvrit une maison qui servait de corps-de-garde à quelques soldats pour veiller à la sûreté des passages. Le capitaine, voyant paraître un étranger, alla au-devant de lui, le pressa civilement d’entrer dans sa retraite, et l’y conduisit par la main. Aussitôt il lui fit présenter du tcha, c’est-à-dire du thé ; et, surpris de l’avoir trouvé à pied, il demanda aux Chinois dont il était accompagné pourquoi il le voyait en si mauvais équipage. On lui raconta que l’étranger avait été volé. Il parut fort sensible à son malheur, et renouvela ses civilités en le congédiant. Navarette reçut beaucoup de consolation de cette aventure ; mais la montagne était si rude, qu’il faillit s’estropier en descendant. Il gagna la maison d’un autre Chinois, car il ne rencontra point de chrétiens sur cette route jusqu’à la province de Fo-kien. Les forces lui manquant tout-à-fait à l’entrée de cette maison, il tomba sans connaissance. Son hôte le secourut avec un empressement et des soins dont il fut surpris. On ne l’aurait pas traité avec plus de bonté dans une ville d’Espagne. Il mangea quelques morceaux d’un poulet qui rétablirent un peu ses forces. Cet homme continua de le traiter avec des attentions admirables pendant toute la nuit. Il le fit coucher dans sa chambre et dans son propre lit qui était fort bon ; et le lendemain il ne voulut rien prendre pour sa dépense. « N’est ce pas beaucoup, dit Navarette, pour un infidèle ? Je l’ai dit plusieurs fois, ajoute-t-il, et je dois le répéter mille, cette nation surpasse toutes les autres en humanité, comme sur plusieurs points. » Navarette rencontra à Tchang-tcheou un Chinois de la plus haute taille et de la plus terrible physionomie qu’il eût encore vue. Mais ce qui l’avait d’abord effrayé devint ensuite le sujet de sa consolation. Cet inconnu lui fit connaître par des signes qu’il n’avait rien à craindre, et qu’il devait se livrer à la joie. Dans l’hôtellerie où ils logèrent ensemble, il lui procura la meilleure chambre. À table, il lui fit prendre place à sa droite, et lui servit les meilleurs morceaux. En un mot, il prit autant de soin de lui que s’il eût été chargé de sa garde. Navarette prétend n’avoir jamais connu d’homme d’un meilleur naturel. Deux jours après, il fut joint par un autre Chinois, dont la bonté ne cédait en rien à celle du premier. En arrivant à la ville de Suen-cheu, Navarette admira beaucoup la grandeur extraordinaire de cette ville : d’une éminence voisine, on la prendrait pour un petit monde. Ses murs avaient été ruinés pendant le siège des Tartares ; mais l’empereur les fit rebâtir en moins de deux ans : entreprise, suivant Navarette, qu’aucun prince l’Europe n’aurait pu exécuter en moins de cinq ou six années. Deux lieues au delà de Suen-cheu, Navarette et ses compagnons arrivèrent au célèbre pont de Loyung, qui tire ce nom d’un port voisin. Ce pont fut un spectacle admirable pour lui. Un gouverneur, nommé Kay-yung, le fit bâtir sur un bras de mer navigable, où quantité de passans périssaient tous les jours. Sa longueur est de mille trois cent quarante-cinq grands pas ; il porte sur environ trois cents piliers carrés, qui ne sont pas formés en arches, mais plats et couverts de belles pierres de plus de onze pas de longueur. Les deux côtés sont bordés de belles balustrades, sur lesquelles on voit, à d’égales distances, des globes, des lions et des pyramides. La pierre est d’un bleu très-foncé. Quoique l’eau ait beaucoup de profondeur, et que cet édifice, qui est bâti sans chaux, ait déjà duré plusieurs siècles, il ne court aucun danger, parce que toutes les pierres sont à mortaise. Il supporte cinq belles tours qui sont placées à distances égales, et des portes également capables de défense par leurs fortifications et le nombre de soldats qui les gardent. Trois jours après, Navarette rencontra le général de la province de Fo-kien, qui marchait vers Tchang-tcheou, avec un corps de vingt mille hommes. Il aurait eu beaucoup de peine à sortir d’embarras dans cette occasion, sans le secours de deux Chinois qui n’avaient point encore cessé de l’accompagner, non qu’il fut menacé d’aucune insulte, mais parce qu’il n’était point en état de répondre aux questions qu’on pouvait lui faire. Il passa devant le général, qui était près du rivage. Le nombre de ses chevaux et de ses chameaux, et la richesse de ses équipages, sa gravité, son faste, parurent autant de prodiges aux yeux de Navarette. Lorsqu’il eut passé ce premier corps d’armée, et tandis qu’il se croyait à la fin de ses inquiétudes, il tomba dans une autre troupe qui ne lui causa pas moins d’embarras. C’était un corps de piquiers qui marchaient en deux lignes sur les bords du chemin. Ses compagnons étaient demeurés derrière lui pour réparer quelque chose à leurs selles et à leur bagage. Il se vit obligé de passer seul entre les deux haies. Mais n’y ayant rien essuyé de fâcheux, il déclare qu’il aimera toujours mieux traverser deux armées tartares qu’une armée espagnole. En passant par divers villages, il vit des fruits et des viandes exposés dans les boutiques aussi tranquillement que s’il n’était passé aucun homme de guerre. C’est une chose sans exemple à la Chine, qu’un soldat ait causé le moindre tort aux sujets de l’empire. Une armée entière traverse des villes et des villages sans y produire aucun désordre, et n’ose rien demander qu’elle ne paie au prix ordinaire. Navarette assure que l’année suivante un soldat eut la tête coupée pour avoir retranché un demi-sou du prix de quelques marchandises qu’il avait achetées. Les gens de guerre, suivant la maxime des Chinois, qui est passée d’eux aux Tartares, sont faits pour défendre le peuple et pour le garantir de tous les maux qu’il peut craindre de l’ennemi. Or, s’il en était menacé par ses propres défenseurs, il vaudrait mieux qu’il demeurât tout-à-fait sans défense, parce qu’il n’aurait alors qu’un seul ennemi, contre lequel il lui serait plus aisé de se défendre lui-même. Arrivé à Fou-tcheou, capitale de la province de Fo-kien, il prit deux jours de repos. Il prétend que cette ville, quoiqu’une des moindres capitales de la Chine, contient un million d’habitans. Le faubourg par lequel il était entré n’a pas moins d’une lieue de longueur. La foule du peuple dans les rues est incroyable, sans qu’il paraisse une seule femme dans ce mélange. La rue qu’il suivit pour sortir est d’une largeur singulière, longue, nette, bien pavée, et bordée de boutiques où l’on trouve toutes sortes de marchandises. Il rencontra dans cette rue, à quelque distance l’un de l’autre, trois mandarins qui marchaient avec une gravité, une pompe et un cortége dont il fut surpris. On l’obligea de descendre de son palanquin à leur passage. En quittant Fou-tcheou, il eut à traverser pendant cinq jours des montagnes qui s’élèvent jusqu’aux nues. La dernière nuit, il coucha dans un petit château gardé par une cinquantaine de soldats. Les civilités qu’il y reçut sont, dit-il, incroyables. Le commandant poussa la politesse jusqu’à lui céder sa propre chambre ; et se présentant le matin à sa porte avec d’autres officiers, il lui fit des excuses de ne l’avoir pas mieux traité. Il renouvelle son admiration pour les manières et les usages de ces peuples, et il ajoute que les Européens passent chez eux pour des barbares. Il remarqua dans sa route plusieurs moulins à papier. Ce qui lui parut le plus admirable dans ce pays, c’est qu’on y élève ces machines sur une demi-douzaine de piliers, et que le moindre ruisseau suffit pour leur donner le mouvement nécessaire au travail, tandis qu’en Europe on est obligé d’avoir recours à mille instrumens. Son voyage dura quarante jours ; et dans un si long espace il ne vit pas plus de trois femmes, soit dans les villes, soit dans la route ou les hôtelleries. En Europe, dit-il, ce récit paraîtra incroyable : mais les Chinois auraient trouvé qu’avoir vu trois femmes, c’était en avoir vu trop. Dans le cours du mois de novembre, Jean Poianco, dominicain de la mission de Ché-kiang, devant partir pour se rendre à Manille, Navarette reçut ordre d’aller remplir sa place dans cette province. Comme il entendait fort bien la langue, et qu’il avait eu le temps de laisser croître sa barbe, ce voyage lui fut beaucoup plus facile que les premiers. À chaque lieue ou chaque demi-lieue, il trouva des lieux de repos extrêmement propres et commodes. Dans toutes les parties de la Chine, on a ménagé des commodités de cette espèce pour les voyageurs. Tous les chemins d’ailleurs sont excellens. Navarette remarqua aussi quantité de temples, quelques-uns sur des montagnes fort hautes, dont la pente est si escarpée, que la vue seule a quelque chose d’effrayant. Les unes se terminent par de profondes vallées ; d’autres croisent les grands chemins. À l’entrée des dernières, on offre aux passans du thé pour se rafraîchir. Dans d’autres lieux, Navarette trouva de petites maisons habitées par des bonzes, avec leurs pagodes, et des provisions de la même liqueur, qu’ils présentent aux passans avec beaucoup de politesse et de modestie. Ils paraissent charmés de recevoir ce qu’on leur offre ; et leurs remercîmens sont accompagnés d’une profonde révérence. Si on ne leur donne rien, ils demeurent immobiles. En arrivant aux bords de la province des Ché-kiang, il trouva dans l’intervalle de deux vastes rocs une porte gardée par des soldats qui avaient leur quartier entre cette porte et une autre porte suivante. Ils le traitèrent avec du thé, et dirent civilement à ses guides : « Sans doute que cet honnête étranger a des ordres pour passer cette frontière. » Le Chinois qui accompagnait Navarette se hâta de répondre : « Il a été fouillé, messieurs ; en voici les certificats. » — « C’est assez, c’est assez », reprirent les soldats ; quoiqu’au fond, remarque le missionnaire, je n’eusse été fouillé nulle part. Il observa curieusement ce passage et d’autres défilés de cette nature qu’il rencontra dans ses voyages. Ils ont, dit-il, si peu de largeur, que deux personnes n’y passeraient pas de front. Une poignée de monde les défendrait contre une armée. Il gagna bientôt un autre passage assez semblable au premier, mais défendu par une garde beaucoup plus nombreuse. On lui fit de grandes révérences, sans l’importuner par la moindre question. Une femme, passant pour se rendre dans un temple situé assez près de là sur une montagne, fut saluée gravement par les soldats, qui se levèrent à son approche. Elle leur rendit modestement cette politesse. Navarette admira ces usages si opposés à la licence trop commune dans les pays chrétiens. Il y a de quoi, dit-il, nous étonner et nous confondre. Navarette retourna enfin à Macao. Ce qu’il dit de cette ville peut donner une idée des humiliations que les Portugais dévorent pour être soufferts dans ce petit coin de l’empire chinois. La ville de Macao a toujours payé un tribut pour le terrain des maisons et des églises, et pour le mouillage des vaisseaux. Lorsque les habitans ont quelque intérêt à démêler avec un mandarin qui fait sa résidence à une lieue de la ville, ils se rendent chez lui en corps, avec des baguettes à la main, et lui expliquent leur demande à genoux. Ce magistrat leur répond par écrit et s’exprime en ces termes : « Cette nation barbare et brutale me fait telle demande ; je l’accorde, ou je la refuse. » Telle est l’opinion que le peuple le plus policé de la terre a prise généralement des Européens, qui ont porté chez lui leurs discordes, leur fureur et leur avarice. Quoiqu’il y ait beaucoup à retrancher des relations des missionnaires jésuites, et que la critique trouve à s’exercer sur beaucoup d’erreurs, on ne peut disconvenir qu’ils n’aient rendu de grands services par leurs cartes et leurs plans, et par les tables de longitude et de latitude qu’ils ont publiées. Les cartes, qui sont au nombre de trente-huit, ont été dressées sur de grands dessins tirés sur les lieux, la plupart de quinze ou vingt pieds de longueur. Tout l’empire fut ainsi dessiné aux frais de l’empereur Khang-hi, qui employa des sommes immenses à cette entreprise, et le travail de huit missionnaires pendant neuf ans. Ils parcoururent toutes les provinces ; ils observèrent les latitudes des principales villes et des lieux remarquables ; mais les longitudes furent déterminées par les méthodes géométriques. Le père Gaubil, entre autres, jeune homme d’un mérite distingué et d’une ardeur infatigable, qui fit le voyage de la Chine en 1721 avec le père Jacquet, autre missionnaire du même ordre, en qualité de mathématicien, a pris soin d’expliquer et d’éclaircir la géographie de Marc-Pol, de Rubruquis, et de plusieurs autres voyageurs en Tartarie, au Thibet et à la Chine. Aucun missionnaire n’avait formé cette entreprise avant lui, et n’aurait été capable d’y réussir aussi bien. Le père Gaubil s’est efforcé aussi de recueillir toutes les informations possibles sur les mêmes pays et sur les régions voisines. Suivant ses mesures et ses calculs, l’étendue de Quang-tong, ou Canton, est d’un mille et demi du nord au sud. La ville des Tartares, qui est du côté du nord, a de grandes places vides, et n’est d’ailleurs que médiocrement peuplée ; mais, du centre jusqu’à la ville chinoise, elle est divisée par de belles rues, qui sont fort proprement pavées et remplies d’arcs de triomphe. Le palais où les lettrés s’assemblent pour honorer Confucius, celui dans lequel ils sont renfermés pour subir l’examen, et ceux du vice-roi et du général des troupes, sont d’une magnificence extraordinaire. Mais la ville chinoise n’a rien de remarquable, à la réserve de quelques rues vers la rivière, qui sont bordées de belles boutiques : toutes les autres sont fort étroites. Le faubourg ouest est le mieux peuplé et de la plus belle apparence du monde. Ses rues, dont le nombre est infini, sont droites, pavées de grandes pierres carrées, et bordées de belles et grandes boutiques. Comme la chaleur oblige de les couvrir, on croit se promener à Paris dans les galeries du Palais. On remarque dans le même faubourg les beaux magasins que les marchands se sont bâtis le long de la rivière. Les faubourgs de l’est et du sud consistent dans quelques misérables rues, habitées par une populace indigente : mais la plus belle vue de Canton est celle de la rivière et des canaux, avec leur prodigieux nombre de barques de toutes sortes de grandeurs qui paraissent se mouvoir sur terre, parce que la superficie de l’eau est couverte d’arbres et d’herbages. Le 31 décembre 1722, Gaubil partit de Canton, accompagné du père Jacquet, pour se rendre à Pékin, où ils étaient appelés par les ordres de l’empereur en qualité de mathématiciens. Le Tsung-to leur avait donné huit cent cinquante livres pour la dépense de leur voyage. Ils s’arrêtèrent la nuit suivante à Fo-schan, qui ne passe que pour un village, quoiqu’il ne soit guère moins peuplé que Canton, qui n’en est éloigné que de trois lieues à l’est. C’est un endroit des plus considérables de la Chine pour le commerce. Le 2 janvier, les deux missionnaires passèrent la nuit dans leur barque, près d’un tang-pou ou d’un corps-de-garde. Lorsqu’un lettré ou un mandarin passe devant ces lieux, il est salué dans sa barque par les soldats de garde, qui le distinguent aux banderoles et aux piques des personnes de son cortége : d’ailleurs il se fait reconnaître en battant trois fois sur de grands bassins de cuivre, qui se nomment *los*. Tous les jours au soir, en arrivant au lieu du repos, il bat deux ou trois fois du même tambour pour avertir le tang-pou, qui répond par le même nombre de coups, et qui est obligé de garder la barque pendant la nuit. Ces tang-pou se transportent, et sont ordinairement placés à deux lieues l’un de l’autre, mais de manière que le second puisse être vu du premier. Ils ont des sentinelles pour donner les signaux dans l’occasion. Les missionnaires, ayant pris terre le 16 à Nan-yon-fou, se firent conduire à Nan-ngan, qui est éloigné de six lieues. La route est coupée par la grande montagne de Mé-lin. La grande porte de cette ville fait la séparation des provinces de Quang-tong et de Kiang-si. On marche d’une ville à l’autre par un chemin raide et étroit, mais bien pavé, qui est proprement une chaussée. Jamais Gaubil n’avait vu dans les rues de Paris autant de monde que dans les grands chemins de cette province. Entre Nan-chang-fou et Keng-kyung, on voit la fameuse montagne de La-chan, qui contient, dit-on, trois cents temples ou couvens, avec un nombre infini de bonzes. C’est vers ce temps que les scandaleuses disputes qui avaient éclaté depuis plus d’un siècle entre les missionnaires de l’habit de saint Dominique et ceux de l’ordre de Loyola, attirèrent à la Chine un nouveau légat de la cour de Rome, Mezza-Barba, patriarche d’Alexandrie, qui n’arriva que pour être témoin des derniers débats terminés par l’entière expulsion des prédicateurs de la foi chrétienne. Les points contestés se réduisirent à deux : 1o. si, par les mots de *Tien* et de *Chang-ti*, les Chinois entendaient le ciel matériel ou le seigneur du ciel ; 2o. si les cérémonies qu’ils observent à l’égard des morts et du philosophe Confucius sont religieuses, ou si ce ne sont que des pratiques civiles, des sacrifices et des usages de piété. Un jésuite, nommé le père Mathieu Ricci, qui était arrivé à la Chine en 1580, c’est-à-dire environ trente-six ans après que Jasparo de La Cruz, dominicain portugais, y eut introduit l’Évangile, jugea que la plupart de ces cérémonies pouvaient être tolérées, parce que, suivant leur première institution et l’intention des Chinois sensés, dans laquelle on entretenait soigneusement les nouveaux convertis, elles étaient purement civiles. Au contraire, les dominicains soutenaient que les Chinois, n’adorant en effet que le ciel matériel, se rendaient coupables d’une idolâtrie grossière, et que leurs cérémonies à l’égard des morts étaient des sacrifices réels qui ne pouvaient s’accorder avec le christianisme. Bientôt toute l’Europe fut inondée d’écrits pour ou contre les cérémonies chinoises. On a peine à concevoir la longueur opiniâtre de ces malheureuses disputes lorsqu’on voit tous les missionnaires jésuites qui avaient passé leur vie à la cour de l’empereur Kang-hi, prince aussi éclairé que vertueux, répéter d’un commun accord ces paroles qu’il leur avait dites cent fois : « Ce n’est point au firmament ni aux étoiles que je rends mes adorations ; je n’adore que le dieu de la terre et du ciel. » Ce langage était celui de tous les mandarins, de tous les hommes instruits. Nous avons déjà vu, dans les voyages du père Gerbillon, jusqu’où cet empereur avait poussé la bonté et la complaisance pour les missionnaires européens ; mais il est à propos de faire connaître un peu davantage ce monarque chinois, l’un des plus sages princes qui aient mérité de commander aux hommes. Il était petit-fils de Tsun-té, fondateur de la nouvelle dynastie tartaro-chinoise, qui règne dans l’empire du Catay depuis le milieu du dernier siècle. Tsun-té mourut au milieu de ses conquêtes. Son fils et son successeur Chun-tchi, dès l’âge de vingt-quatre ans, tomba dans une maladie à laquelle il prévit qu’il n’échapperait pas. Il fit appeler ses enfans ; et leur ayant déclaré que sa fin approchait, il leur demanda lequel d’entre eux se croyait assez fort pour soutenir le poids d’une couronne nouvellement conquise. L’aîné s’excusa sur sa jeunesse, et pria son père de disposer à son gré de sa succession ; mais Khang-hi, le plus jeune, qui était alors dans sa neuvième année, se mit à genoux devant le lit de son père, et lui dit avec beaucoup de résolution : « Mon père, je me crois assez fort pour prendre sur moi l’administration de l’état, si la mort vous enlève à nos espérances. Je ne perdrai pas de vue les exemples de mes ancêtres, et je m’efforcerai de rendre la nation contente de mon gouvernement. » Cette réponse fit tant d’impression sur Chun-tchi, qu’il le nomma aussitôt pour son successeur, sous la tutelle de quatre personnes, par les avis desquelles il devait se gouverner. En 1661, Khang-hi monta sur le trône ; et sa minorité finissant en 1666, il ne tarda pas plus long-temps à régner par lui-même. Bientôt on lui vit donner des preuves de force et de courage. Il renonça au vin, à l’usage des femmes et à l’indolence. S’il prit plusieurs femmes, suivant l’usage de la nation, on ne le vit presque jamais avec elles pendant le jour. Depuis quatre heures du matin jusqu’à midi, il s’occupait à lire les demandes de ses peuples et à régler les affaires de l’état. Le reste du jour était donné aux exercices militaires et aux arts libéraux. Il y fit des progrès si extraordinaires, qu’il devint capable d’examiner les Chinois sur leurs propres livres, les Tartares sur les opérations de la guerre, et les Européens sur les mathématiques. Depuis l’année 1682, où la tranquillité de l’empire se trouva bien établie, il ne manqua point tous les ans de marcher avec une armée dans la Tartarie, moins pour se procurer le plaisir de la chasse que pour entretenir les Tartares dans leurs belliqueuses habitudes, et les empêcher de tomber, comme les Chinois, dans l’oisiveté et la mollesse. Il fit éclater son jugement et sa fermeté en arrêtant les plus dangereuses conspirations avant qu’elles fussent capables de troubler la paix de l’empire. Des témoins oculaires, qui ont résidé long-temps à Pékin, assurent qu’un gouverneur justement accusé n’échappait jamais au châtiment ; que l’empereur était toujours affable au peuple ; que, dans les temps de cherté, il diminuait souvent les impositions publiques, et qu’il faisait distribuer entre les pauvres de l’argent et du riz jusqu’à la valeur de plusieurs millions. Il n’était pas moins libéral pour les soldats : il payait leurs dettes, lorsqu’il jugeait que leur paie n’était pas suffisante ; et, dans la saison de l’hiver, leur faisait un présent extraordinaire d’habits pour les préserver du froid. Les marchands qui exerçaient le commerce avec les Russes se ressentaient particulièrement de sa bonté. Souvent, lorsqu’ils n’étaient point en état de faire leurs paiemens au terme, il leur faisait des avancés de son trésor pour les acquitter avec leurs créanciers. En 1717, le commerce était dans une si grande langueur à Pékin, que les marchands russes n’y trouvaient point à se défaire de leurs marchandises ; il déchargea ses sujets des droits ordinaires ; ce qui lui fit perdre dans cette année vingt mille onces d’argent de son revenu. Les savans étaient dans une haute estime à la cour de ce grand monarque. L’exercice continuel de tant de vertus avait rendu son gouvernement si glorieux, que les Chinois distinguent son règne par le nom de *tey-ping*, qui signifie grande tranquillité. C’est l’éloge le plus complet du maître d’un grand empire ; car, si la paix n’est pas toujours le premier bien d’un individu tel que l’homme, si susceptible de passions, ces mêmes passions font que la paix générale est le premier bonheur d’un état et la plus grande gloire du prince. Tel était le prince dont les missionnaires avaient exercé et même fatigué la clémence. Il avait vu avec indignation les cérémonies chinoises condamnées par le saint-siége en 1709, dans un mandement de Charles de Tournon, archevêque titulaire d’Antioche, que le pape avait envoyé dans cet empire avec la qualité de patriarche des Indes et de légat *a latere*. Les évêques d’Ascalon et de Macao, soutenus par vingt-quatre jésuites, appelèrent du mandement, et députèrent à Rome les pères Barros et Bauvolier, deux missionnaires du même ordre, pour soutenir la justice de leur appel. L’empereur déclara dans un édit que l’entrée de la Chine serait fermée à tous les missionnaires étrangers qui n’approuveraient pas les cérémonies chinoises. L’évêque de Canton fut chassé, et le légat relégué à Macao, pour y être gardé soigneusement jusqu’au retour des deux jésuites que l’empereur avait envoyés lui-même en Europe ; mais ce prélat mourut le 8 janvier 1710, après avoir été honoré de la pourpre romaine. Le 25 septembre de la même année, le tribunal de l’inquisition confirma le mandement du cardinal de Tournon ; et le pape ordonna aux missionnaires de se soumettre à ce jugement par une obéissance pure et simple. Cinq ans après, on vit paraître un décret apostolique de Clément XI, portant ordre aux missionnaires d’employer le mot de *Tien-tchou*, qui signifie *Seigneur du ciel*. À l’égard des cérémonies qui pouvaient être tolérées, sa sainteté régla qu’ils s’en rapporteraient au jugement du visiteur général que le saint siége avait alors à la Chine, ou de celui qui lui succéderait, et des évêques et vicaires apostoliques de la même mission. Cependant tous ces prélats n’ayant osé se fier à leur propre décision, demandèrent de nouveaux ordres ; et sa sainteté résolut d’envoyer à la Chine un nouveau vicaire apostolique, avec des instructions particulières, contenant les indulgences et les permissions qu’elle accordait aux chrétiens par rapport aux usages du pays, et les précautions qu’il fallait prendre pour garantir la religion de toutes sortes de souillures. Elle fit choix de Charles-Ambroise Mezza-Barba, qu’elle créa patriarche d’Alexandrie, et dont la légation, ajoute Duhalde, fut prudente et modérée. Le vaisseau qui portait Mezza-Barba fit voile de Lisbonne le 25 mars 1720. Après un voyage de cinq mois et vingt-neuf jours, il arriva le 23 septembre à deux lieues du port de Macao, où il ne put entrer que le 26, parce qu’on s’était proposé de le recevoir avec des témoignages de respect qui demandaient quelques préparations. Le gouverneur de la ville alla au-devant de lui à la tête du sénat et de toute la milice, au bruit d’une décharge générale de l’artillerie. Les rues par lesquelles on fit passer le légat étaient tendues de tapisseries ornées de guirlandes et de festons. Il fut conduit avec cette pompe jusqu’au palais qui avait été préparé pour son logement, où il reçut sur un trône les compliments de plusieurs seigneurs qui vinrent le féliciter sur son arrivée. Les trois suivans furent envoyés à des cérémonies de la même nature. Le gouverneur, le sénat en corps et toutes les communautés religieuses rendirent successivement leurs respects au ministre du saint siége, tandis que, de son côté, il donna l’absolution à l’évêque de Macas et au père Monteiro, provincial des jésuites, en leur faisant jurer d’observer la bulle qui concernait les cérémonies chinoises. Il leva aussi l’interdit qui avait été jeté sur toutes les églises. Le 30, il reçut des lettres des gouverneurs des provinces de Quang-tong et de Quang-si, par lesquelles il était invité à se joindre au *ta-jin*, grand-officier de Canton, qui devait faire par eau le voyage de Pékin. Il accepta ses offres. Mezza-Barba prit terre à Canton ; et, se faisant accompagner de tous les missionnaires, il vint loger, avec les gens de sa suite, à l’hôtel de la sacrée congrégation, tandis que le père Lauréati, visiteur général, se hâta de notifier son arrivée au ta-jin, au tsong-tou et au vice-roi. De ces trois seigneurs, les deux premiers furent envoyés au légat pour le complimenter, et lui dire qu’avant son départ pour Pékin, ils avaient plusieurs questions à lui faire au nom de l’empereur. On mit ces questions par écrit : 1o. Pourquoi le souverain pontife avait-il envoyé son excellence à la Chine ? 2o. Son excellence avait-elle quelque chose de particulier à communiquer de la part du pape à sa majesté impériale ? 3o. Quelques années auparavant, son éminence le cardinal de Tournon était venue à la Chine, et son arrivée avait fait naître des disputes sur une certaine doctrine. Ce prélat s’était-il conduit par ses propres lumières ? Le pape avait-il approuvé ou non sa conduite ? 4o. L’empereur, dans la première année de son règne, avait envoyé au pape les pères Barros et Bauvolier ; cependant il n’avait reçu encore aucune réponse. 5o. Outre ces questions, auxquelles son excellence était priée de répondre, on lui demandait si elle avait quelque chose elle-même à proposer. Le légat prit immédiatement la plume et fit la réponse suivante à chaque article. 1o. Le souverain pontife m’envoie à la Chine principalement pour m’informer avec respect de la santé de l’empereur, et pour le remercier tres-humblement des faveurs innombrables qu’il lui a plu d’accorder aux églises, aux missionnaires et à la sainte loi. 2o. Je suis chargé d’un bref fermé et scellé que je dois présenter à sa majesté impériale, de la part du souverain pontife. 3o. Le souverain pontife a été pleinement informé de tout ce que le cardinal de Tournon a fait par rapport à la sainte loi, et la vérité est que c’était le souverain pontife qui l’avait envoyé. 4o. Si sa majesté impériale n’a pas reçu de réponse, il ne faut l’attribuer qu’à la mort des pères Barros et Bauvolier, arrivée dans leur voyage, c’est-à-dire avant qu’ils fussent retournés en Europe. 5o. Je dois prier humblement sa majesté impériale de donner souvent au souverain pontife des nouvelles de sa santé. Je suis charge de quelques présens pour sa majesté ; enfin je dois lui faire quelques demandes en faveur de notre religion. Aussitôt que le légat eut achevé ces réponses, les jésuites entreprirent de les traduire en langue chinoise ; mais ce fut la source de plusieurs grandes difficultés, surtout à l’égard du troisième article, dont les pères Lauréati et Pereyra demandaient la suppression. Mezza-Barba, dans une visite que le ta-jin lui rendit le lendemain, remit à cet officier les cinq articles de sa réponse. Les difficultés se renouvelèrent avec tant de chaleur, que le ta-jin, n’en ayant pas voulu remettre plus loin la discussion, réduisit ses objections par écrit, et souhaita que le ministre du pape y répondît sur-le-champ par la même voie. Il exigea d’abord une explication plus nette du troisième article. Son excellence lui répondit : « J’ignore si le cardinal de Tournon a fait naître ici quelque dispute ; mais je sais qu’il avait été envoyé par le souverain pontife, qui a donné son approbation à tout ce qui a été fait par ce cardinal pour maintenir la pureté de notre sainte loi. » En second lieu, le ta-jin demanda, sur le cinquième article, quelles étaient les propositions que le légat pouvait faire à l’empereur pour l’avantage de sa religion. Mezza-Barba répondit : « Comme chaque jour peut amener de nouveaux événemens, je n’ai rien de particulier à dire actuellement sur cet article ; mais je demanderai en termes exprès que sa majesté impériale me permette d’exercer librement les fonctions de mon ministère, et qu’elle ordonne aux mandarins et à leurs substituts de ne causer aucun sujet de plainte aux églises ni aux missionnaires. » Enfin, le ta-jin voulut savoir s’il se proposait de demeurer long-temps à la Chine. Mezza-Barba répondit que le souverain pontife n’avait pas réglé le temps de son séjour. « Eh pourquoi ? » répliqua le mandarin. « C’est apparemment, lui dit le légat, parce qu’il a souhaité d’apprendre d’abord comment j’aurais été reçu par l’empereur. » Le ta-jin paraissant satisfait de toutes ces réponses, elles furent envoyées à la cour, et le temps fut fixé pour le départ du légat. Le 29 octobre, son excellence partit dans une grande barque magnifiquement ornée avec six lances à la poupe, et un pavillon jaune au grand mât, et sur lequel on lisait en caractères du pays : « Légat envoyé à l’empereur du pays le plus éloigné à l’ouest. » Les gens de sa suite occupaient deux autres barques, et le ta-jin avait aussi la sienne, qui différait de peu de celle du légat. On mit à la voile sous l’escorte de plusieurs mandarins inférieurs, et de divers officiers du tsong-tou et du vice-roi qui avaient ordre d’accompagner le légat jusqu’à Pékin. On employa vingt-cinq jours, tant par terre que par eau, pour se rendre à Nan-chang-fou, capitale de la province de Kiang-si. Le 25 décembre, en arrivant à trente-un milles de Pékin, Li-pin-chung et trois autres mandarins arrivés de la cour lui apportèrent de nouveaux ordres de l’empereur. Son excellence fut obligée de se mettre à genoux suivant l’usage, et de baisser plusieurs fois le front jusqu’à terre pour s’informer de la santé de sa majesté impériale. Après quantité d’autres cérémonies, les mandarins lui demandèrent s’il était vrai qu’il ne fût envoyé par le pape que pour s’assurer de la santé de l’empereur et pour remercier sa majesté de la protection dont elle avait honoré les Européens. Il répondit qu’il avait déclaré quelque chose de plus, et qu’en particulier le pape lui avait donné ordre de demander la permission de demeurer à la Chine, comme supérieur général des missionnaires, et d’obtenir pour les chrétiens de l’empire la liberté de suivre les décisions du saint siége touchant les cérémonies. Les mandarins répliquèrent qu’il aurait dû s’expliquer d’abord avec la même clarté. Mezza-Barba, surpris de ce reproche, en appela aux premières réponses qu’il avait données par écrit ; mais Li-pin-chung, revenant à la charge, lui représenta que l’empereur ne rétracterait jamais les ordres qu’il avait donnés sur l’observation des cérémonies, et les trois autres mandarins se joignirent à lui pour ajouter qu’il n’appartenait point au pape de réformer les usages de la Chine. Les mandarins lui firent mettre par écrit ces deux demandes. Aussitôt qu’ils se furent retirés avec cette pièce, le légat et tous les gens de sa suite furent conduits dans une maison de campagne à trois lieues de Chang-chun-yuen, ville que l’empereur avait choisie pour sa résidence ordinaire depuis qu’il ne passait plus que quelques jours de l’année à Pékin. Le 26 au matin, on plaça une garde armée à la porte du légat, avec ordre de ne laisser sortir personne. Le soir du même jour, quatre mandarins arrivèrent avec des rafraîchissemens que l’empereur envoyait à son excellence. Après les cérémonies ordinaires ils lui firent une déclaration très-mortifiante : 1o. que l’empereur, ayant résolu de ne jamais recevoir un décret contraire aux lois irrévocables de l’empire, ordonnait à tous les missionnaires de retourner en Europe, à l’exception de ceux qui voudraient demeurer à la Chine par un choix libre, et que leurs infirmités et leur âge mettaient hors d’état d’entreprendre le voyage, auxquels sa majesté permettait de vivre dans ses états suivant les lois de leur religion ; 2o. que le premier dessein de sa majesté impériale avait été de traiter le légat avec toutes sortes de distinctions ; mais que depuis qu’elle avait lu ses demandes, elle ne voulait pas même consentir à le voir. Mezza-Barba répondit à ce discours avec beaucoup de dignité. Après avoir témoigné sa douleur aux mandarins, il les pria d’engager du moins l’empereur à lire le bref de sa sainteté ; enfin il les assura que, pendant qu’il attendrait leur réponse, il implorerait l’assistance du ciel pour régler sa conduite à la satisfaction de tout le monde. Après leur départ, il fit appeler tous les prêtres de son cortége, et s’étant retiré avec eux dans son appartement, il les consulta sur sa situation. Ils furent tous d’avis que, sans s’écarter de la constitution de Clément XI, il devait employer toute son adresse pour ne pas ruiner par une fermeté hors de saison les espérances que le pape avait conçues de son voyage. Le 27, immédiatement après dîner, les quatre mandarins se présentèrent à la porte de son logement : il s’imagina qu’ils lui apportaient une réponse décisive de l’empereur. Cependant leur entretien ne fut qu’une répétition de la conférence précédente. Ils le flattèrent et le menacèrent successivement ; ils employèrent tous les artifices imaginables pour l’engager à supprimer la bulle fatale ; mais, le voyant inflexible, la seule espérance qu’ils lui laissèrent en le quittant, fut que l’empereur, malgré la résolution qu’il avait formée de chasser dès le lendemain tous les Européens, ne leur refuserait point quelques jours de délai, et pourrait lui accorder à lui-même le temps de se remettre des fatigues de son voyage. Le légat, renouvelant ses instances, demanda que sa majesté daigna lire le bref que le pape lui adressait à elle-même, parce qu’il contenait les raisons qui ne permettaient point à sa sainteté d’approuver ce qui était incompatible avec la religion chrétienne, et qu’il ne touchait point à ce qui n’y avait aucun rapport. « Mais, reprirent les mandarins, avez-vous pouvoir de modérer la rigueur de votre bulle ? et le bref de sa sainteté en fait-il quelque mention ? » Le légat répondit : « Non, je n’ai pas ce pouvoir ; il ne peut même être accordé à personne : mais j’ai supplié l’empereur, et je le supplie encore d’ouvrir le bref de notre saint-père, dans la persuasion où je suis qu’il ne peut être qu’agréable à sa majesté impériale. D’ailleurs j’ai le pouvoir d’accorder certaines choses qui ne sont point incompatibles avec la religion chrétienne ; mais si l’empereur est résolu de ne point recevoir le bref, que sa majesté souffre du moins qu’il soit ouvert par ses ministres, et qu’elle m’accorde des interprètes. » Les mandarins se retirèrent. Le lendemain au matin, Mezza-Barba fut averti que l’empereur l’avait fait appeler. S’étant disposé aussitôt à partir, il fut conduit dans un grand couvent de bonzes, où il trouva Chan-Chang, un des quatre mandarins, avec le père Louis Fan. Ce jésuite lui dit qu’il n’obtiendrait point encore l’honneur de voir sa majesté, mais qu’on lui donnerait une maison près du palais, afin que ses ministres eussent plus de facilité à traiter avec lui. Les mandarins étant entrés aussitôt, Fan continua de leur servir d’interprète, et reçut d’eux des marques de distinction qu’ils n’accordaient point au légat. Cette conférence, n’eut point d’autre sujet que la dernière ; mais il y régna beaucoup plus de chaleur. Les mandarins s’emportèrent beaucoup ; le légat essuya quelques reproches amers, et le pape même ne fut point épargné. Le père Fan se permit des réflexions fort libres sur l’abus que les papes faisaient quelquefois de leur autorité. Mezza-Barba, quoique pénétré de douleur, se crut obligé de contenir ses plaintes, et de n’employer avec les mandarins que des termes capables de les adoucir. Alors Chan-Chang l’embrassa, et lui fit de magnifiques promesses. Fan prit aussi des manières gracieuses, et conseilla au légat de ne point imiter le cardinal de Tournon, s’il voulait éviter les mêmes chagrins et sauver la religion d’une nouvelle disgrâce. Après cette conférence, le légat fut logé dans une autre maison, à deux milles de Chan-chun-yuen ; mais on continua de le garder avec le même soin. Le soir du même jour, Li-pin-chung vint lui demander au nom de l’empereur une copie du bref. En vain lui répondit-il qu’il n’en avait point, et qu’il n’osait se fier à sa mémoire ; on lui déclara qu’il fallait obéir. Après avoir protesté qu’il ne répondait d’aucune erreur, il écrivit la substance du bref, c’est-à-dire à peu près ce qu’il avait déjà répété plus d’une fois aux mandarins ; mais il s’étendit particulièrement sur les permissions accordées par le pape touchant les cérémonies chinoises ; elles se réduisaient aux articles suivans : 1o. Qu’on pouvait tolérer par toute la Chine dans les maisons des fidèles, les tablettes et les cartouches qui ne portaient que les noms des personnes mortes, à condition qu’ils fussent accompagnés d’une courte explication, et qu’on prît soin d’éviter la superstition et le scandale. 2o. Qu’on pouvait tolérer toutes les cérémonies chinoises qui regardaient les morts, pourvu qu’elles fussent purement civiles, sans aucun mélange de superstition. 3o. Qu’on pouvait permettre de rendre à Confucius des honneurs purement civils ; mais que sur les tablettes qui portaient son nom on y joindrait une explication convenable, sans aucun autre caractère, et sans inscription superstitieuse ; et qu’alors il serait permis d’allumer des flambeaux, de brûler de l’encens, et d’offrir devant ces tablettes des viandes en forme d’oblation. 4o. Qu’il serait permis de faire des révérences et des génuflexions devant les tablettes qu’on aurait ainsi corrigées, devant les tombeaux, et même devant les corps morts. 5o. Qu’on pouvait permettre aux funérailles les cérémonies d’usage, telles que de présenter des flambeaux et des parfums en faisant ces génuflexions et ces révérences. 6o. Qu’on pouvait permettre de servir, devant les tombes des morts, des tables chargées de fruits, de confitures et de viandes communes, à condition qu’on y plaçât une tablette réformée, avec la déclaration suivante : *Le tout comme une sorte d’honneur civil et de piété à l’égard des morts*, sans y mêler aucune pratique superstitieuse. 7o. Qu’on pouvait permettre aussi de faire devant les tablettes réformées l’acte de vénération nommé *ko-heu*, soit le premier jour de l’an, soit tout autre jour consacré par l’usage. 8o. Enfin qu’on permettait de brûler des parfums et des cierges devant ces tablettes, en observant les mêmes règles ; comme devant les cercueils, où l’on pourrait faire aussi des génuflexions et des révérences aux mêmes conditions. Le bref était signé *C. A. Alexandrinus, et legatus apostolicus*. L’extrait de cette pièce doit faire juger que la cour de Rome consentait à tout ce qu’elle pouvait accorder sans blesser l’essentiel de la religion ; aussi le mandarin Li-pin-chung parut-il extrêmement satisfait. Après avoir reçu la copie du légat, il se hâta de retourner à la cour, où l’empereur marqua beaucoup d’impatience d’en voir la traduction. L’eunuque Lin-fou ayant lu chaque article à mesure qu’on le traduisait, les mandarins qui se trouvaient présens déclarèrent qu’ils ne doutaient pas que l’empereur ne fût entièrement satisfait de la condescendance du pape ; mais le père Joseph Suarez, jésuite, en pensa différemment : il fit remarquer qu’il y avait quelque difficulté à craindre de sa majesté impériale sur le retranchement de ces mots que le pape voulait qu’on supprimât sur les tablettes : *C’est ici le siége de l’âme d’un tel*. Cependant le mandarin Chan et l’eunuque demeurèrent persuadés que cette suppression ne déplairait point à l’empereur, lorsque le pape accordait l’usage des autres cérémonies, telles que les génuflexions, les révérences, etc. « C’est assez, ajouta le mandarin Chan : que pouvons-nous demander de plus ? Je suis équitable : ces permissions suffisent, et nous devons être contens. » Ensuite l’eunuque prit le papier, et porta les articles à l’empereur. Tant de mortifications que le légat avait essuyées depuis son arrivée à Chang-chun-yuen, rendaient sa situation d’autant plus triste, qu’on ne lui donnait encore aucune espérance d’être admis à l’audience de l’empereur ; lorsqu’enfin, le 30 décembre 1720, ce monarque le fit avertir par un de ses neveux, accompagné de quatre mandarins et de deux autres officiers de la couronne, qu’il devait paraître devant lui le jour suivant. Ils lui déclarèrent en même temps que tous les Européens de son cortége devaient rendre leurs respects à sa majesté suivant l’usage de la Chine ; et les ayant fait assembler sur-le-champ, ils les obligèrent tous, sans en excepter le légat lui-même, de tomber à genoux et de frapper neuf fois la tête du front, pour essai de la cérémonie qu’ils devaient exécuter le jour suivant. Dans le cours de l’après-midi, son excellence reçut un nouvel ordre qui l’obligeait de paraître vêtu comme elle l’était en Italie. On laissait aux personnes de sa suite la liberté de porter l’habit chinois ou celui de l’Europe. À l’heure marquée, le mandarin Li-pin-chung vint prendre le légat pour le conduire à l’audience : ce prélat prit le rochet et le camail, avec le *pallium*. Tous les missionnaires européens se vêtirent à la chinoise, soit parce qu’ils n’avaient point assez d’habits complets à l’européenne ; soit par la crainte de choquer les Chinois et les Tartares en paraissant avec les habits de leurs différens ordres. À leur arrivée au palais, le légat fut conduit, par une vaste cour, dans une grande et magnifique salle, où les seigneurs chinois étaient placés sur douze rangs, six à la droite du trône, et six à la gauche. On avait préparé pour chaque rang quatre tables chargées de fruits, de pâtisseries et de confitures. Lorsque l’empereur fut entré dans la salle, et qu’il fut monté sur son trône, Mezza-Barba et son cortége se mirent à genoux pour faire les salutations prescrites. Ensuite le légat ayant remis à sa majesté le bref du pape, ce monarque lui demanda comment se portait le saint père, et donna le bref au second eunuque, sans l’avoir ouvert. Son excellence fut placée au bout du premier rang des mandarins, et tout son cortége derrière le sixième. L’empereur fit un signe auquel toute l’assemblée s’assit. Alors quelques mandarins ayant apporté près du trône une robe de zibeline à la chinoise, sa majesté ôta celle dont elle était revêtue et qui était aussi de zibeline, pour l’envoyer au légat, qui la mit aussitôt sur ses habits ecclésiastiques, en témoignant sa reconnaissance à l’empereur par une profonde révérence. Ensuite sa majesté se mit à manger, et toute l’assemblée suivit son exemple. Pendant le repas, ce prince eut la bonté d’envoyer plusieurs mets de sa table, non-seulement au légat, mais même aux missionnaires. Après qu’on eut cessé de manger, Mezza-Barba fut conduit près du trône, et reçut des mains de l’empereur une coupe remplie de vin. Quatre mandarins rendirent le même office à tous les Européens du cortége, qui vinrent recevoir cette faveur près du trône. Aussitôt que le festin fut achevé, le légat reçut ordre de s’approcher de sa majesté impériale. Ce prince, après diverses questions qui regardaient l’ambassade, lui demanda ce qui était représenté dans certaines figures apportées de l’Europe, où il avait vu des figures humaines qui paraissaient ailées. Mezza-Barba répondit que c’était peut-être la figure de Jésus-Christ, de la Sainte Vierge ou de quelques autres saints, ou probablement des figures d’anges. « Mais pourquoi, reprit l’empereur, sont-ils représentés avec des ailes ? » Le légat répondit que c’était pour exprimer leur agilité. « Voilà, lui dit le prince, ce que nos Chinois ne peuvent comprendre, et ce qu’ils regardent toujours comme une erreur grossière, parce qu’ils sont persuadés qu’il est absurde de donner des ailes aux hommes ; cependant peut-être concevaient-ils que c’est une représentation purement symbolique, s’ils étaient capables d’entendre parfaitement les livres de l’Europe ; et ce qui leur paraît une erreur deviendrait pour eux une vérité. » Il est difficile de faire sentir avec plus d’esprit, et en même temps avec plus de politesse, dans quel travers tombaient des étrangers qui, sans être suffisamment instruits d’une langue aussi savante que celle des Chinois, voulaient déterminer le sens et l’intention de leurs cérémonies symboliques. Le lendemain, qui était le premier jour de janvier 1721, quatre mandarins vinrent demander les présens que le pape envoyait à l’empereur. Il les reçut très-gracieusement, et accorda sur-le-champ à son excellence quelques marques de sa libéralité ; mais cette faveur fut bientôt suivie d’un message fort affligeant. Deux eunuques vinrent déclarer au légat que, « si sa majesté avait pu prévoir les désordres que sa légation avait causés, elle les aurait prévenus par la punition de leurs auteurs ; que le pape n’entendant pas les livres de la Chine, n’était pas plus capable de décider sur les cérémonies chinoises, dont il n’avait aucune idée, qu’on ne l’était à la Chine de juger des cérémonies de l’Europe ; et que, par conséquent, ce que son excellence avait à faire de plus sage, était de se conduire par les conseils que sa majesté lui ferait donner, sans prêter l’oreille aux insinuations de certains esprits turbulens qui n’avaient écrit ou porté à Rome que de grossières impostures. » Les eunuques, enchérissant beaucoup sur les ordres de l’empereur, s’emportèrent en invectives contre le cardinal de Tournon ; mais, comme ils en revenaient toujours aux anciennes plaintes, Mezza-Barba se réduisit aux mêmes réponses. Il lui fut plus difficile de se modérer lorsqu’il entendit parler peu respectueusement du pape ; mais le ressentiment n’aurait point été de saison. Tout semblait annoncer les approches d’un orage. La garde fut redoublée à la porte du légat : on n’en permettait l’entrée qu’à ceux qui avaient quelque chose à communiquer au père Péreyra, dont la faveur ne paraissait pas diminuer à la cour. Dans une autre conversation du 3 janvier, l’empereur lui dit « qu’il avait tâché de réunir tous les missionnaires des différentes nations de l’Europe, tels que les Portugais, les Français, les Italiens et les Allemands ; mais que leurs dissensions subsistaient toujours, et que, ce qu’il avait peine à comprendre, les jésuites mêmes ne pouvaient s’accorder ensemble ; il ajouta que, dans la même vue, il avait employé une autre méthode ; c’était de les loger tous dans une même maison, espérant qu’il n’y aurait qu’un cœur ; mais que ces soins n’avaient pas produit cet effet ; que l’un prenait le nom de prêtre séculier, l’autre celui de franciscain, un troisième celui de dominicain, et le quatrième celui de jésuite ; désunion qui ne cessait pas de l’étonner. Il demanda comment le pape pouvait ajouter quelque foi aux rapports des différens ordres, lorsqu’ils étaient si mal informés des usages de la Chine, que leurs témoignages étaient directement contraires. « Ce que je dis étant certain, continua-t-il, pourquoi le pape entreprend-il de prononcer sur les affaires de la Chine ? S’aperçoit-il que je prétende juger de celles de l’Europe ? » « Le saint père, répondit Mezza-Barba, n’a rien décidé sans avoir entendu les deux parties, recueilli toutes les informations possibles, et pesé mûrement les difficultés. D’ailleurs il a reçu dans son jugement l’assistance du Saint-Esprit, qui ne permet pas qu’un pape tombe dans l’erreur sur les matières de religion ; enfin le pape n’a prononcé sur les affaires de la Chine qu’autant qu’elles ont rapport au christianisme. » L’empereur répliqua qu’il ne trouvait pas de vérité dans cette réponse, parce que le pape n’avait pas été bien informé. « J’aime beaucoup votre religion, reprit-il ; j’adore le même Dieu que vous : ainsi, lorsqu’il vous arrivera quelque difficulté, adressez-vous à moi, et je m’engage à vous l’expliquer. » Le légat lui fit des remercîmens, et lui promit de s’adresser à sa majesté. Vers la fin de l’audience, l’empereur observa qu’il n’était revenu de l’Europe aucun des missionnaires qu’il y avait envoyés, et que n’ayant point reçu de réponse sur la commission dont il les avait chargés, il soupçonnait qu’ils avaient été mis à mort par ordre de sa sainteté. Mezza-Barba, pour écarter ce soupçon, se hâta de représenter à sa majesté combien le caractère des ambassadeurs était respecté en Europe ; et, lui ayant fait observer que le pape et la religion ne pouvaient tirer aucun avantage d’une telle violence, il ajouta qu’on savait assez que les vaisseaux où Barros et Bauvolier s’étaient embarqués, avaient péri par la tempête avant leur retour en Europe. Ce prince ne laissa pas d’ajouter que la constitution qui regardait les cérémonies chinoises venait d’une autre source que le zèle de la religion ; que ce n’était qu’une *flèche de vengeance* lancée contre les jésuites peur satisfaire leurs ennemis. Il dit au légat, pour conclusion, que sa résolution était de lui envoyer le *si*, c’est-à-dire un décret impérial dans lequel toutes ses volontés seraient expliquées sur l’affaire de la légation, et sur lequel il n’aurait qu’à réfléchir sérieusement ; qu’elle députerait ensuite un de ses officiers à Rome ; mais qu’elle lui recommandait de ne pas s’affliger et d’attendre les événemens d’un air tranquille. Dans une quatrième audience beaucoup plus solennelle que toutes les précédentes, où sa majesté ordonna que tous les Européens fussent présens, il exhorta Mezza-Barba à proposer ce qu’il avait à dire avec toute la force et la liberté dont il était capable. Le légat, encouragé par cette invitation, répondit qu’il avait trois choses à proposer ou à demander de la part du pape : la première, que les chrétiens de la Chine fussent libres de se soumettre à la constitution de sa sainteté concernant les cérémonies chinoises ; sur quoi l’empereur lui demanda encore une fois ce que le pape trouvait de répréhensible dans ces cérémonies. De l’avis des interprètes, Mezza-Barba n’insista que sur un point, et représenta que le souverain pontife avait expressément condamné la vénération superstitieuse qu’on rendait aux tablettes et aux cartouches. Sa majesté répondit que cette vénération n’était pas de l’établissement de Confucius, et qu’elle avait été introduite dans la religion chinoise par des étrangers ; que ce n’était pas néanmoins une affaire peu importante, mais qu’il n’appartenait point au pape d’en juger, et que ce soin regardait les vice-rois et les mandarins des provinces ; enfin qu’il ne voulait plus rien entendre sur cet article. Mezza-Barba ayant ajouté que le pape désapprouvait les titres de *Tien* et de *Chang-ti* que les Chinois donnaient au véritable Dieu, l’empereur répondit que c’était une bagatelle, et qu’il s’étonnait que la dispute durât depuis tant d’années sur un point de cette nature. Il demanda si le légat était bien persuadé que les Européens eussent commis une idolâtrie en rendant jusqu’alors des respects aux tablettes, et que le père Ricci, fondateur de la mission, fût tombé dans l’erreur. Mezza-Barba passa légèrement sur la première de ces deux questions, et n’y fit que des réponses vagues. À la seconde, il répondit avec beaucoup de précaution que le père Ricci avait erré innocemment sur de certains points, parce que toutes ces matières n’avaient point encore été réglées par la décision du saint siége. Le lendemain 16 janvier, on convint que Mezza-Barba communiquerait à sa majesté le décret du pape, afin qu’elle pût juger avec certitude de ce qui était permis ou défendu par le saint siége. Le décret fut traduit et porté à l’empereur par les mandarins. Le 18, les mandarins vinrent lui remettre un *si* de la propre main de l’empereur, écrit en lettres rouges au bas du décret. Il était conçu en ces termes : « Tout ce qu’on peut recueillir certainement de la lecture de cette constitution, c’est qu’elle ne regarde que de vils Européens. Comment pourrait-on dire qu’elle a quelque rapport avec la grande octrine des Chinois, lorsqu’il n’y a pas un seul Européen qui entende le langage de la Chine ? Elle contient quantité de choses indignes. Il paraît assez, par ce décret que le légat nous apporte, que les disputes qu’ils ont entre eux sont d’une violence à laquelle rien ne peut être comparé. Il ne convient pas, par cette raison, que les Européens aient désormais la liberté de prêcher leur loi : elle doit être défendue. C’est le seul moyen de prévenir de fâcheuses conséquences. » La lecture de ce fatal écrit jeta la consternation dans l’esprit du légat. Sa première ressource fut d’écrire à l’empereur une lettre de soumission. S’étant hâté de l’écrire, il proposa aux missionnaires de la signer ; mais les jésuites y trouvèrent beaucoup de difficultés, et lui déclarèrent qu’ils ne voyaient point d’autre moyen, pour calmer le trouble, que de suspendre la constitution. Le père Mouravo ajouta que c’était une nécessité d’autant plus indispensable, que le pape n’avait pas reçu de justes informations ; et que, si sa sainteté était à la Chine pour y voir les choses dans un autre jour, elle révoquerait infailliblement une bulle qui n’était capable que de porter un coup mortel à la religion. Le légat répondit « qu’il n’avait pas le pouvoir de suspendre une constitution du pape ; qu’il aimait mieux risquer tout que d’offenser Dieu en transgressant les ordres exprès du saint siége, et qu’il était résolu de souffrir plutôt la mort que de se rendre coupable d’une pareille lâcheté. » Mouravo continuant de s’expliquer avec beaucoup de chaleur, Mezza-Barba le pria de faire attention de qui et devant qui il parlait. « Je ne l’ignore pas, répondit le missionnaire, mais je ne crains que Dieu. — Si vous étiez rempli de cette crainte, reprit le légat irrité, vous parleriez avec plus de respect de son vicaire, et devant le ministre qui le représente. » Le père Suarez ne parut pas moins ardent que Mouravo, et le père Mailer, se livrant aussi à son zèle, déclara au légat qu’il ne croyait pas qu’une bulle dont l’effet ne devait être que la ruine du christianisme dans un grand empire, pût être proposée sans blesser la conscience. Quelqu’un lui dit que dans un autre lieu il n’aurait point eu la hardiesse de tenir ce langage. « Je le tiendrais, répondit-il, au milieu de Rome, et je ne craindrais pas de représenter au pape même les difficultés que je crois justes. » Les missionnaires les plus modestes faisaient ce raisonnement : « La constitution n’est qu’un prétexte ecclésiastique, dont l’exécution entraînerait la ruine du christianisme. Elle peut donc être suspendue jusqu’à de nouvelles informations. » Toute la fermeté du légat, ses consultations et ses propres lumières ne lui faisaient pas voir beaucoup de jour dans une si grande obscurité. Mais quel fut son embarras lorsque le mandarin Li-pin-chung, entrant dans sa chambre d’un air furieux, et le prenant au collet, lui dit devant toute la compagnie, « qu’il n’était qu’un traître et qu’un perfide, que l’affection qu’il avait eue pour lui l’exposait à perdre la tête, mais qu’il était résolu de le tuer auparavant de ses propres mains. » Pendant cette étrange scène, les domestiques des autres mandarins secondèrent les violences de leurs maîtres. Ils maltraitèrent le valet de chambre du légat, lui tirèrent la barbe, et l’accablèrent de toutes sortes d’injures. Mezza-Barba, pénétré de douleur et de crainte, était dans une situation qui aurait attendri, dit Viani, auteur de cette relation, d’autres hommes que d’insensibles Chinois. Ce désespoir de Li-pin-chung ne venait sans doute que du péril qu’il avait couru en présentant à l’empereur un écrit que ce prince avait pris pour un outrage. On voit par sa réponse à quel point sa fierté en avait été blessée ; et dans un état despotique ce pouvait être un crime capital pour un sujet d’avoir compromis à ce point la dignité de son maître. Le soir du même jour, les mandarins revinrent avec la même fierté, et le sommèrent de répondre au *si* qu’ils lui avaient apporté le matin. Dans l’excès de son affliction, il ne laissa pas de prendre une plume et d’écrire la lettre suivante : « C’est avec le plus respectueux et le plus humble sentiment de soumission que j’ai lu la traduction du décret qu’il a plu à votre majesté d’écrire de sa propre main en lettres rouges. Ayant été envoyé par le souverain pontife pour solliciter la faveur de votre majesté, je m’étais flatté que les permissions que j’ai eu l’honneur de lui présenter auraient été capables de l’apaiser et de favoriser le succès de ma légation. À présent, il ne me reste qu’à lui demander pardon, et à lui faire connaître la douleur dont mon âme est pénétrée, et à me prosterner, comme je le fais, le visage contre terre pour implorer sa clémence. Signé, *Charles-Ambroise, patriarche d’Alexandrie, et légat apostolique*. Si votre majesté me le commande, j’irai me jeter aux pieds du pape pour lui déclarer clairement, fidèlement et sincèrement les intentions de votre majesté. » Pour comble d’affliction, il apprit vers le soir que Lauréati était chargé de chaînes pour avoir osé dire que le légat n’avait rien que d’agréable à proposer à l’empereur ; que Péreyra était exposé au même danger, et que Li-pin-chung devait être conduit au tribunal des criminels, pour avoir traité son excellence avec trop de bonté. Les messages, les demandes et les menaces, ne firent que redoubler le jour suivant. L’empereur fit dire au légat qu’ayant comparé la constitution du pape avec un ancien mandement de M. Maigret, vicaire général du saint siége, en 1693, il y avait trouvé une parfaite ressemblance ; d’où il concluait « que, s’il était vrai, comme les chrétiens l’assurent, que le pape fût assisté par les inspirations du Saint-Esprit, c’était M. Maigret qui devait être regardé comme le Saint-Esprit des chrétiens. » Après cette raillerie, il leur fit déclarer qu’il était résolu de répandre son décret dans tous les royaumes de l’univers, et que l’ambassadeur russe, qui était alors à Pékin, lui avait déjà promis de le communiquer à toutes les cours de l’Europe. Ainsi chaque message était une nouvelle insulte qui perçait le cœur du légat. Il ne pouvait retenir ses larmes en relisant les ordres de l’empereur. Mouravo le voyant dans cette affliction, ne fit pas difficulté de se jeter à ses pieds, et le conjura, par les entrailles de Jésus-Christ, d’avoir pitié de la mission, qui ne pouvait éviter de périr, s’il persistait à maintenir sa bulle. Mais ces instances firent peu d’impression sur lui, et l’abattement où il était ne l’empêchait point de répondre aux jésuites : « Ne me parlez plus de suspendre ni de modérer la constitution. C’est augmenter ma douleur que de me proposer un remède pire que le mal. Cependant, si vous pouvez imaginer quelque expédient qui soit propre à lever les difficultés, je l’embrasserai volontiers, pourvu qu’il s’accorde avec mon devoir. » Mouravo allait profiter de cette disposition pour composer une requête à l’empereur, et tirer le légat de l’abîme où il s’était plongé, lorsque le père Renauld en offrit une qu’il venait d’écrire dans les termes suivans : « Charles-Ambroise, patriarche d’Alexandrie, supplie très-humblement votre majesté qu’il lui plaise d’user de clémence envers les Européens, de tolérer notre sainte religion, et de suspendre la résolution qu’elle a prise de répandre son diplôme dans tout l’univers par la voie de la Russie. Je me rendrai auprès du souverain pontife, et je ne manquerai pas de l’informer soigneusement et fidèlement des intentions de votre majesté. Dans l’intervalle, je laisserai subsister les choses dans l’état où je les ai trouvées, et je communiquerai de bonne foi au saint père tout ce que votre majesté trouvera bon de m’ordonner. Enfin je demande humblement en grâce à votre majesté d’envoyer avec moi quelque personne qui soit capable de lui rapporter avec quelle sincérité je représenterai tout au souverain pontife, et quels efforts je ferai pour me procurer l’honneur de reparaître devant votre majesté. » Après avoir lu plusieurs fois cette supplique, Mezza-Barba consentit à la signer. Quelques missionnaires, ne la trouvant point assez conforme aux intentions de l’empereur, ou assez humble pour le légat, refusèrent d’y mettre leur nom. Mais le plus grand nombre suivit l’exemple du légat. Elle fut traduite en chinois, et portée à l’empereur. Dans une audience que l’empereur lui accorda deux jours après, ce prince, après lui avoir prodigué les caresses et les civilités se mit à badiner aux dépens du pape. Comme il avait beaucoup de goût pour les figures et les comparaisons, il compara sa sainteté à un chasseur aveugle qui tire dans l’air au hasard. Le légat n’ayant pu rire de cette raillerie comme les autres, sa majesté lui dit : « Vous ne répondez pas : que pensez-vous de mes allusions ? » Elles sont fort ingénieuses, répondit Mezza-Barba, et dignes de votre majesté. Cependant la scène ne finit pas mal. Khang-hi était en bonne humeur. Il accorda aux prières du légat la liberté de Lauréati. « Vous serez libre, lui dit-il, et sans aucune garde. Comme la saison est trop avancée pour vous permettre le voyage d’Europe, je vous conseille d’aller attendre le beau temps à Pékin, où la cour retournera pour la célébration de la nouvelle année. » Ce compliment causa une joie extrême au légat. Il partit effectivement pour Pékin, où étant arrivé le 23 avec toute sa suite, il se logea avec les jésuites portugais. L’empereur lui accorda le 26 une nouvelle audience, dans laquelle il ne fit encore que plaisanter. Dans la dernière, qui fut celle où il congédia le légat, ce prince fit bien voir par les caresses qu’il lui prodigua quelle douceur de caractère il joignait à la fermeté des principes sur lesquels il croyait devoir appuyer son autorité. Il se fit apporter deux petites chaînes de perles dont il lui donna l’une en lui disant qu’il lui avait envoyé par ses ministres les présens qui étaient destinés pour sa sainteté, mais qu’il s’était réservé le plaisir de lui donner de sa propre main cette marque distinguée de l’estime qu’il avait pour lui : « Allez, lui dit-il, et revenez le plus tôt qu’il vous sera possible ; mais prenez soin surtout de votre personne et de votre santé. Donnez-moi de vos nouvelles, et soyez sûr que je verrai votre retour avec beaucoup de joie. » Il lui fit promettre d’amener avec lui des gens de lettres et un bon médecin, d’apporter avec lui les meilleures cartes géographiques, les livres les plus estimés en Europe, et surtout les ouvrages de mathématiques, avec les nouvelles découvertes qu’on aurait pu faire touchant les longitudes. Ensuite s’étant fait apporter une épinette, il joua quelques airs chinois sur cet instrument. Il en prit occasion de faire remarquer au légat avec quelle familiarité il traitait les Européens, dont il l’assura qu’il honorait beaucoup le savoir. Il le fit approcher de son trône, où il lui présenta, comme dans les audiences précédentes, une coupe remplie de vin. Enfin, pour terminer celle-ci, il lui prit les mains, qu’il serra fort tendrement entre les siennes. Le légat employa les termes les plus respectueux pour témoigner à sa majesté combien il était sensible à tant de faveurs, et lui promit de prier avec beaucoup d’assiduité pour la prolongation de sa vie et pour la prospérité de son règne. On ne se permettra sur ce récit que deux remarques : l’une sur la différence de conduite entre la cour de Rome et les jésuites, et sur la supériorité de politique que firent voir ces hommes dont le grand art a toujours été de s’accommoder aux temps ; l’autre, sur la résistance opiniâtre qu’opposaient au saint siége ces mêmes jésuites qu’on a tant accusés d’en être les plus dociles esclaves. Enfin nous observerons encore que la cour de Rome, si renommée pour la finesse de sa politique, a perdu les missions de la Chine pour avoir eu moins de dextérité que les jésuites, et a perdu les jésuites eux-mêmes pour n’avoir pas voulu qu’ils fussent réformés, lorsqu’eux-mémes y consentaient. On sait que le mot fatal, *sint ut sunt, aut non sint*, a été l’arrêt de proscription des jésuites ; et à l’égard des missions, quelque temps après le départ du légat, Yong-tching ayant succédé à Khang-hi, ne fut pas plus tôt sur le trône, qu’il reçut des plaintes d’un grand nombre de mandarins, surtout du tsung-tou de la province de Fo-kien, qui accusaient les missionnaires d’attirer à eux les ignorans de l’un et de l’autre sexe, de bâtir des églises aux dépens de leurs disciples ; enfin de ruiner les lois fondamentales et de troubler la tranquillité de l’empire à la faveur de la bulle de Clément XI. Yong-tching ordonna, par un édit du 10 février 1723, que tous les missionnaires, à la réserve d’un petit nombre qui furent retenus à la cour pour la réformation du calendrier, se retirassent à Canton, et que leurs églises, au nombre de trois cents, fussent détruites ou employées à d’autres usages, sans aucune espérance de rétablissement. Ainsi, le christianisme fut chassé de la Chine comme il l’avait été du Japon, du Tonquin, de la Cochinchine, de Siam, et de plusieurs autres parties des Indes orientales. 1. Ce Maigret avait été envoyé sous ce titre à la Chine, sous le pontificat de Clément IX, et avait décidé la question des cérémonies au désavantage des jésuites.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre V
Jean-François de La Harpe
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2019-04-21T07:26:27Z
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#### CHAPITRE V. Description des quinze provinces de la Chine. Il paraît assez incertain d’où le nom de Chine est venu aux Européens : les Chinois ne le connaissent pas ; mais l’historien Magalhaens observe que ce grand pays se nomme *Chin* au Bengale, et Navarette juge que ce nom lui vient de la soie, qui porte le nom de *chin* dans cette partie des Indes. Le premier de ces deux auteurs s’imagine aussi qu’il pourrait être dérivé de la famille de *Chin*, qui régnait cent soixante-neuf ans après Jésus-Christ, ou plutôt de celle de *Sin* ou *Tsin*, qui occupait le trône deux cent quarante ans avant l’ère chrétienne. Les marchands de l’Indoustan appellent la Chine *Catay* ; mais il faut observer que *Kitay* ou *Catay* était un nom que les Mogols donnaient seulement aux provinces situées au nord du Hoang-Ho, ou fleuve Jaune, et aux parties contiguës de la Tartarie, autrefois possédées par les Tartares-kins, dont les Mantchous qui gouvernent aujourd’hui sont descendus. Il ne paraît pas que les Chinois mêmes aient un nom fixe pour leur pays. Il change avec chaque nouvelle famille qui monte sur le trône. Ainsi, sous la race précédente des empereurs chinois, le nom de la Chine était *Tay-main-koué* (*royaume de la grande splendeur*) ; mais les Tartares qui règnent aujourd’hui l’appellent *Tay-tsing-koué* (*royaume de la grande pureté*). Ces noms sont ceux des deux familles souveraines, qui le tirent de leurs fondateurs. Les Chinois nomment ordinairement leur pays *Tchong-koué* (*royaume du milieu*). La Chine est bordée au nord par la grande muraille qui la sépare de la Tartarie occidentale ; à l’ouest, par le Thibet et Ava ; au sud, par le Laos, le Tonquin et la mer de la Chine, ou l’océan oriental ; à l’est, par le même océan. Il y a peu de pays dont la situation et l’étendue aient été mieux vérifiées que celles de la Chine, par les mesures et observations astronomiques des missionnaires. Il en résulte qu’elle est située entre 115° et 181° de longitude orientale, et entre à 20° 14′, et 41° 24′ de latitude septentrionale. Sa forme est presque carrée ; c’est-à-dire que sa longueur du sud au nord étant d’environ douze cent soixante-onze milles, sa largeur est de onze cent quarante de l’ouest à l’est. Pour donner une idée générale de cette belle contrée, on emprunte ici les expressions d’un écrivain moderne, dans la description qu’il fait de la Chine. « Elle passe avec raison, dit-il, pour le plus beau pays de l’univers ; sa fertilité est extrême. Les montagnes mêmes y sont cultivées jusqu’au sommet : elle produit, dans une infinité d’endroits, deux moissons de riz et d’autres grains, avec une grande variété d’arbres rares, de fruits, de plantes et d’oiseaux. Les bestiaux, les moutons, les chevaux et le gibier y sont en abondance ; elle est remplie de grandes rivières navigables, de lacs et d’étangs bien fournis de poisson. Ses montagnes produisent de l’or, de l’argent, du cuivre, etc. Le charbon-de-terre y est commun de tous côtés. Les provinces de Pé-tche-li, de Kiang-nan et de Chang-tong sont coupées, comme la Hollande, par un nombre infini de canaux. Son étendue, qui est immense en latitude, y fait régner le chaud dans les provinces du sud, et le froid dans celles du nord ; mais en général l’air y est excellent. En un mot, la Chine surpasse de beaucoup tous les autres pays du monde par la multitude de ses habitans, de ses cités et de ses villes ; par la sagesse des mœurs, la politesse et l’industrie, qui sont des qualités dominantes dans toutes les parties de l’empire, et par l’excellence de ses lois et de son gouvernement. « Le commerce de la Chine consiste en or, en argent, en pierres précieuses, en porcelaines, en soies, coton, épices, rhubarbe, et d’autres drogues ; en thé, en ouvrages vernissés, etc. Le commerce intérieur est si grand d’une province à l’autre, qu’on n’a pas besoin de vente au-dehors. À la Chine, on ne compte pas moins de quatorze cent soixante douze rivières ou lacs, et de deux mille quatre-vingt-dix-neuf montagnes remarquables. Outre les oranges, les limons et les citrons, qui viennent originairement de cette contrée, on y voit l’arbre au vernis, l’arbre au suif, l’arbre à la cire, le bois de fer, dont on fait des ancres, sans parler de l’arbrisseau qui porte le thé. On y trouve le daim musqué et l’homme-singe. La dorade y est charmante, et le hay-sang extrêmement hideux. » La terre entière n’a point de pays si célèbre par ses ouvrages publics, ni de pays par conséquent où le zèle du bien public ait tant d’ardeur. Entre les plus distingués, on compte la grande muraille, bâtie depuis dix-neuf cent soixante ans contre les Tartares. Elle a dix-sept cent soixante-dix milles de longueur, depuis vingt jusqu’à vingt-cinq pieds de hauteur, avec assez de largeur pour y faire passer cinq ou six chevaux de front. Le grand canal, qui s’étend l’espace de trois cents lieues, et qui, traversant l’empire depuis Canton jusqu’à Pékin, est continuellement couvert d’une multitude infinie de vaisseaux et de bateaux, a quatre cent soixante ans d’antiquité. On compte à la Chine trois cent trente-un ponts remarquables pour leur beauté ; onze cent cinquante-neuf arcs de triomphe élevés en l’honneur des rois ou des personnes éminentes ; deux cent soixante-douze bibliothèques fameuses ; sept cent neuf salles bâties en mémoire des hommes illustres ; six cent quatre-vingt-huit tombeaux célèbres par leur architecture ; trente-deux palais royaux, et treize mille six cent quarante-sept palais de magistrats. » La Chine contient quinze cent quatre-vingt-une cités, dont cent soixante-treize sont du premier rang, deux cent trente-cinq du second, et onze cent soixante-treize du troisième, sans y comprendre une quantité innombrable de bourgs et de villages, dont plusieurs n’ont pas moins de grandeur que deux villes, deux mille huit cents places fortifiées ; trois mille forts des deux côtés de la grande muraille, et trois mille tours pour les sentinelles. » On a observé que la plupart des villes de la Chine ont tant de ressemblance entre elles, que c’est presque assez d’en avoir vu une pour se former une idée générale des autres. Leur forme est généralement carrée, autant du moins que le terrain peut s’y prêter : elles sont ceintes de hautes murailles flanquées de tours. Plusieurs sont revêtues d’un fossé sec ou rempli d’eau. Dans l’intérieur on voit des tours, les unes rondes, d’autres hexagones ou octogones, hautes de huit ou neuf étages ; des arcs de triomphe pour l’ornement des rues ; d’assez beaux temples consacrés aux idoles, ou élevés en l’honneur des héros et de ceux qui ont rendu quelque important service à l’état. On distingue des édifices publics, plus remarquables par leur étendue que par leur magnificence. On y peut joindre un grand nombre de places et de longues rues, les unes fort larges, d’autres plus étroites, bordées de maisons qui n’ont que le rez-de-chaussée, ou qui ne s’élèvent au plus que d’un étage. Les boutiques sont ornées de porcelaine, de soie et d’ouvrages vernissés. On a vu plus haut que devant chaque porte est placée, sur un piédestal, une planche de sept ou huit pieds de haut, peinte ou dorée, avec trois grands caractères pour servir d’enseigne. On y lit souvent les noms de deux ou trois sortes de marchandises, et celui du marchand par-dessous, accompagné de ces deux mots : *pou hou*, c’est-à-dire, *il ne vous trompera point*. Cette double rangée de pilastres, qui sont placés à d’égales distances, forme une espèce de colonnade qui n’est pas sans agrément. La Chine est divisée en quinze provinces, dont la moindre est assez grande pour former un royaume ; aussi en portaient-elles le nom dans l’origine, et quelques-unes contenaient même plusieurs petites monarchies. Quoique la province de Pé-tché-li ne s’étende point au delà du quarante-deuxième parallèle et que l’air y soit tempéré, les rivières ne laissent pas d’y être glacées pendant quatre mois, c’est-à-dire depuis la fin de novembre jusqu’au milieu de mars ; mais, à moins qu’il n’y souffle un certain vent de nord, on n’y ressent jamais ces froids perçans que la gelée produit en Enrope ; ce qui peut être attribué à la sérénité du ciel, qui, même en hiver, est presque toujours sans nuages. Il y pleut rarement, excepté vers la fin de juillet et au commencement d’août, qui est proprement la saison de la pluie ; mais il tombe chaque nuit une rosée qui humecte la terre. Cette humidité venant à sécher au lever du soleil, se change en une poussière très-fine, qui pénètre jusque dans les chambres les mieux fermées. Les voyageurs qui ont la vue faible sont obligés de porter un voile mince sur le visage. Chun-tien-fou, qu’on a nommée *Pékin* ou *Cour du nord*, parce qu’elle est la résidence ordinaire des empereurs depuis qu’ils ont quitté Nankin ou *la Cour du sud*, vers l’année 1405, pour observer les mouvemens des Tartares, est la capitale de tout l’empire. Elle est située dans une plaine très-fertile, à vingt lieues de la grande muraille. Cette ville, qui est presque carrée, est divisée en deux parties. Celle qui renferme le palais impérial se nomme *Sin-tching*, ou *la ville nouvelle*. Elle porte aussi le nom de *cité tartare*, parce qu’à l’établissement de la famille qui règne aujourd’hui, les maisons furent distribuées à cette nation, aussi-bien que les terres voisines et les villes à certaine distance, avec exemption de taxes et de tributs. La seconde partie de Pékin se nomme *Lao-tching*, ou *vieille ville*, parce qu’à la même occasion une partie des Chinois s’y retira après avoir abandonné l’autre, qui, suivant Duhalde, est la mieux peuplée des deux. Le Comte prétend au contraire que la cité chinoise a plus d’habitans. « Elle prit naissance, dit-il, lorsque les Chinois furent obligés de céder l’autre aux Tartares. Celle-ci avait quatre lieues de circuit ; mais toutes deux ensemble renferment un espace de six lieues de tour, sans y comprendre les faubourgs. » Le même auteur compte trois mille six cents pas pour chaque lieue, suivant la mesure ordonnée par l’empereur Khang-hi. Paris a plus de beauté que Pékin, mais moins d’étendue. Sa longueur n’étant que de deux mille cinq cents pas, on ne lui trouverait que dix mille pas de circonférence, si sa forme était carrée. Paris ne surpasse donc pas la moitié de la ville tartare, et n’est qu’un quart de la ville entière de Pékin. Cependant, si l’on considère que les maisons de Pékin n’ont qu’un étage, et que celles de Paris en ont pour le moins trois ou quatre, on doit juger que la capitale du royaume de France a plus de logemens que Pékin, dont les rues sont beaucoup plus larges, et les palais fort peu habités. Le père Le Comte n’en est pas moins persuadé que Pékin contient plus d’habitans, parce que vingt ou trente Chinois n’occupent pas plus de place que dix Parisiens ; sans compter que les rues de Pékin sont remplies d’un si grand nombre de passans, qu’en comparaison celles de Paris ne sont qu’un désert. Quelques auteurs ont écrit que les deux parties de Pékin ne contiennent pas moins de six ou sept millions d’âmes ; mais Le Comte ne donne à Pékin que deux millions d’habitans, ou le double de Paris. Les deux villes sont ceintes d’un mur qui est fort beau dans la cité neuve, et digne de la plus grande capitale du monde ; mais dans la vieille cité, il ne vaut pas mieux qu’à Nankin et dans la plupart des villes de la Chine. Un cheval peut monter sur le premier par le moyen d’une rampe ou d’un talus qui commence de fort loin. On compte neuf portes à Pékin : elles sont hautes et si bien voûtées, qu’elles soutiennent un gros pavillon de neuf étages, dont chacun est garni de fenêtres et d’embrasures ; le plus bas forme une grande salle pour les soldats et les officiers de la garde. La plupart des rues sont fort droites : on donne à la plus grande environ cent vingt pieds de largeur ; sa longueur est d’une grosse lieue. L’usage est de se faire porter en chaise par des hommes ou de marcher à cheval. Il n’en coûte pas plus de six ou sept sous par jour pour le louage d’un cheval ou d’une mule. On vend des livres où les quartiers, les places et les rues sont marqués avec les noms des officiers publics. Chaque rue a son nom : la plus belle est celle qui se nomme *Chang-ngan-kiai*, ou la rue *du Repos perpétuel*. Le gouverneur de Pékin, qui est un Tartare de distinction, s’appelle *kyou-men-ti-tou*, ou *le général des neuf portes* ; il a sous sa juridiction non-seulement les troupes, mais aussi le peuple, dans tout ce qui concerne la police et la sûreté publique. Rien n’est comparable à la police qui s’y observe. On ne se lasse point d’admirer la parfaite tranquillité qui règne dans un peuple si nombreux. Il se passe des années entières sans qu’on entende parler de la moindre violence dans les maisons et dans les rues, parce qu’il serait impossible aux coupables d’éviter le châtiment. Toutes les grandes rues, tirées au cordeau d’une porte à l’autre, ont des corps-de-garde où nuit et jour un certain nombre de soldats, l’épée au côté et le fouet à la main, punissent sans distinction les auteurs du moindre trouble, et s’assurent de ceux qui ont la hardiesse de résister. Les petites rues qui traversent les grandes ont à chaque coin des portes de bois en treillis au travers desquelles les passans peuvent être vus par les gardes qui sont dans les grandes rues. Elles se ferment le soir et s’ouvrent rarement pendant la nuit, excepté pour les personnes connues, qui se présentent une lanterne à la main, et qui sortent de leur maison pour une bonne raison, par exemple, pour appeler un médecin. Aussitôt que la grosse cloche a sonné la retraite, un ou deux soldats font la patrouille d’un corps-de-garde à l’autre, en jouant d’une espèce de crécelle pour avertir le public de leur passage. Ils ne souffrent personne dans les rues pendant la nuit. Les messagers mêmes de l’empereur ne sont pas dispensés de répondre aux interrogations ; et si leur réponse est suspecte, on s’assure d’eux aussitôt. D’ailleurs ce corps-de-garde doit répondre au premier cri des sentinelles. Le gouverneur de la ville est obligé de faire des rondes, et arrive souvent lorsqu’on y pense le moins. Les officiers de la garde des murs et des pavillons qui sont sur les portes envoient des subalternes pour faire la visite des quartiers dépendans de leurs portes. Les plus légères négligences sont punies le lendemain, et l’officier de garde est cassé sans indulgence. Cette partie de l’administration civile est d’une grande dépense. Une partie des troupes n’est entretenue que pour veiller à la sûreté des rues : tous ces soldats sont à pied ; leur paie est considérable. Outre la garde du jour et de la nuit, ils sont aussi chargés d’entretenir la propreté des rues, en obligeant chacun de balayer devant sa porte, et d’arroser soir et matin dans les temps secs ; eux-mêmes doivent tenir le milieu fort net pour la commodité publique. Après avoir enlevé les boues, car les rues ne sont point pavées, ils battent le terrain, ou le sèchent en y mêlant d’autre terre ; de sorte que deux heures après les plus grosses pluies, on peut marcher à pied sec dans toute la ville. Les voyageurs qui ont représenté les rues de Pékin comme ordinairement fort sales n’avaient vu vraisemblablement que celles de la cité vieille, qui sont petites et moins soigneusement entretenues. Navarette nous apprend que plusieurs mathématiciens veillent sans cesse au sommet de la tour de l’observatoire pour observer les mouvemens des étoiles, et remarquer tout ce qui arrive de nouveau dans le ciel. Le jour suivant, ils rendent compte de leurs opérations à l’empereur. S’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire, tous les astronomes s’assemblent pour juger si c’est quelque bonheur ou quelque disgrâce qui est annoncé à la famille royale. Ce n’est pas ainsi que l’astronomie peut faire de grands progrès. La cloche de la ville qui sert à sonner les heures de la nuit est peut-être la plus grosse cloche du monde. Son diamètre, au pied, tel qu’il fut mesuré par les pères Schaal et Verbiest, est de douze coudées chinoises, et huit dixièmes ; son épaisseur, vers le sommet, de neuf dixièmes de coudée ; sa profondeur intérieure de douze coudées, et son poids de cent vingt mille livres. Le son ou plutôt le rugissement e la grosse cloche de Pékin est si éclatant et si fort, qu’il se fait entendre de fort loin dans le pays. Elle fut élevée sur la tour par les jésuites, avec des machines qui firent l’étonnement de la cour de Pékin. Avec cette cloche extraordinaire, les empereurs de la Chine en ont fait fondre sept autres, dont cinq sont demeurées à terre et sans usage. On en distingue une qui mérite l’admiration par les caractères chinois dont elle est presque entièrement couverte. Ils sont si beaux, si nets et si exacts, qu’ils ne paraissent point avoir été fondus, et qu’on les prendrait plutôt pour l’écriture de quelque excellent maître. Le père Verbiest, dans ses *Lettres*, et le père Couplet, dans sa *Chronologie*, rapportent l’origine de ces cloches à l’année 1404. Elles furent fondues par l’ordre de l’empereur Ching-fou ou Yong-lo. On en comptait cinq, dont chacune pesait cent vingt mille livres, et qui étaient alors sans doute les plus grosses cloches du monde. Cependant Jacques Rutenfels assure que, dans un palais du czar, à Moscou, on en voit une qui pèse trois cent vingt mille livres, et d’une si prodigieuse masse, que tout l’art humain n’a pu parvenir à la suspendre dans la tour, nommée *Ivan-Veliki*, au pied de laquelle elle est placée sur des pièces de bois. Le palais impérial est situé au centre de la cité neuve, ou ville tartare : sa figure est un carré long : il est divisé en deux parties, l’intérieure et l’extérieure. La partie extérieure est un carré long d’environ cinq milles de circonférence. Le mur qui l’environne porte le nom d’*Hoang-tching*, ou *Mur impérial :* ce mur est percé par de grandes portes, dont chacune a sa garde. Chaque porte est composée de trois parties ; celle du milieu demeure toujours fermée, ou ne s’ouvre que pour l’empereur : les deux autres sont ouvertes depuis la pointe du jour jusqu’au temps où le son de la cloche avertit qu’il faut sortir du palais. L’approche de toutes ces portes est absolument défendue aux bonzes, aux aveugles, aux boiteux, aux estropiés, aux mendians, à ceux qui ont le visage défiguré par quelque cicatrice, et qui ont le nez ou les oreilles coupées ; en un mot, à tous ceux qui ont quelque difformité remarquable. Cet espace est divisé en rues larges et bien proportionnées, où demeurent les officiers et les eunuques de l’empereur : ces derniers sont beaucoup moins nombreux qu’autrefois. Les cours qui portent le nom de *tribunaux intérieurs* sont dans le même lieu, pour régler seulement les affaires du palais. À la mort de Chin-chi, on en chassa six mille eunuques. On chassa le même nombre de femmes, parce que chaque eunuque a toujours une femme pour le servir. Les eunuques étaient devenus insupportables aux princes de l’empire par l’excès de leur pouvoir et de leur insolence ; ils ont perdu leur ancienne considération. Les plus jeunes servent de pages ; les autres sont employés aux plus vils offices, tels que de balayer les chambres, et d’y entretenir la propreté. Ils sont punis rigoureusement par leurs gouverneurs, qui ne leur passent jamais la moindre faute. Le mur intérieur, qui environne immédiatement le palais où l’empereur fait sa résidence, est d’une hauteur et d’une épaisseur extraordinaires, bâti de grosses briques, et embelli de créneaux. Pendant le règne des empereurs chinois, vingt eunuques faisaient la garde à chaque porte ; mais on leur a substitué quarante soldats et deux officiers. L’entrée n’est permise qu’aux officiers de la maison impériale et aux mandarins des tribunaux intérieurs. Tous les autres ne peuvent s’y présenter qu’avec une petite tablette de bois ou d’ivoire, sur laquelle sont inscrits leurs noms et le lieu de leur demeure, avec le sceau du mandarin auquel ils appartiennent. Ce second mur est ceint d’un large et profond fossé, bordé de pierres de taille et rempli d’excellent poisson. Chaque porte a son pont tournant pour le passage du fossé. Après avoir traversé plusieurs cours fort vastes, on trouve l’appartement qui se nomme *le Portail suprême*. L’entrée consiste dans cinq grandes et majestueuses portes où l’on monte par cinq escaliers, chacun de trente degrés ; mais, avant d’y arriver, on traverse un fossé profond rempli d’eau, et couvert de cinq ponts qui répondent aux cinq escaliers. Les escaliers et les ponts sont également ornés de balustrades, de colonnes et de pilastres à bases carrées, avec des lions et d’autres ornemens, tous de marbre très-blanc et très-fin. On entre au delà dans une cour qui est bordée des deux côtés de portiques, de galeries, de salles et de diverses chambres d’une magnificence et d’une richesse extraordinaires. C’est au fond de cette cour qu’on trouve la *suprême salle impériale*, où l’on monte par cinq escaliers de trois degrés, tous de fort beau marbre et d’un ouvrage somptueux. Celui du milieu, qui ne sert jamais que pour l’empereur, est d’une largeur extraordinaire. Le suivant, de chaque côté, qui est pour les seigneurs et les mandarins, n’est pas si large. Les deux autres sont encore plus étroits, et servent pour les eunuques et les officiers de la maison impériale. On nous apprend que, sous le règne des empereurs chinois, cette salle était une des merveilles du monde par sa beauté, sa richesse et son étendue ; mais que les brigands qui se révoltèrent pendant la dernière révolution la brûlèrent avec une grande partie du palais, lorsque la crainte des Tartares eut obligé ces monarques de quitter Pékin. Après la conquête, les Tartares se contentèrent de lui donner quelque ressemblance avec ce qu’elle avait été. Cependant il y reste assez de beautés pour faire admirer la grandeur chinoise. C’est dans cette salle que l’empereur, assis sur son trône, reçoit les honneurs de tous les seigneurs et des mandarins lettrés et militaires. Ils y prennent leurs places suivant l’ordre du rang et de la qualité. Elles sont marquées pour chacun des neuf ordres, au bas d’un grand nombre de petits piliers. Après la salle impériale, on trouve une autre cour qui conduit au septième appartement, nommé *Salle haute*. On entre de là dans une autre cour qui mène dans la grande salle du milieu, comptée pour le huitième appartement. Ensuite, traversant une autre cour, on arrive à la salle de *la souveraine Concorde*. Cette salle est accompagnée de deux autres de chaque côté. C’est là que l’empereur se rend deux fois l’année, matin et soir, pour traiter des affaires de l’empire avec ses kolaos, ou conseillers d’état, et les mandarins des six tribunaux suprêmes. À l’orient de cette salle, on voit un beau palais pour les conseillers du tribunal intérieur, qui se nomme *Kiu-yuen*. Il est composé de trois cents mandarins de tous les ordres, ce qui le rend supérieur à tous les tribunaux de l’empire. De là, passant dans une autre cour, on arrive au dixième appartement, qui offre un grand et beau portail, nommé *le Portail du* *ciel net et sans tache*, divisé en trois portes, où l’on monte par trois escaliers, chacun d’environ quarante degrés, avec deux autres petites portes aux deux côtés, comme on en voit à chaque grand portail. Celui-ci conduit dans une cour spacieuse, au fond de laquelle est le onzième appartement qui porte le nom de *Mansion du ciel nette et sans tache* : c’est le plus riche, le plus élevé et le plus magnifique ; on y monte par cinq escaliers de beau marbre, chacun de quarante-cinq degrés, ornés de piliers, de parapets, de balustrades, et de plusieurs petits lions de cuivre doré, d’un travail curieux, dans lesquels on brûle de l’encens nuit et jour. C’est dans ce somptueux appartement que l’empereur réside avec ses trois reines. La première, qui se nomme *Hoang-heou*, c’est-à-dire reine ou impératrice, demeure avec lui dans le quartier du milieu ; la seconde, nommée *Tong-kong*, a son logement dans le quartier de l’est ; et la troisième, nommée *Si-kong*, dans le quartier de l’ouest : ces deux quartiers joignent celui du milieu. Le même appartement et ceux qui le suivent servent aussi de résidence à mille, et quelquefois à deux ou trois mille concubines, suivant le goût et l’ordre de l’empereur. Le onzième appartement est suivi d’une cour, et celle-ci d’une autre qui offre le douzième appartement, nommé *Mansion qui communique au ciel*. Derrière cet édifice est le jardin impérial ; ensuite, après avoir traversé encore plusieurs cours et d’autres grands espaces, on arrive au dernier portail de l’enclos intérieur, qui fait le quinzième appartement, et qui se nomme *Portail de la valeur mystérieuse*. Il consiste en trois arches, qui soutiennent une salle fort haute : cette salle est peinte et dorée ; le sommet du toit a pour ornement plusieurs petites tours, disposées avec tant d’ordre et de proportion, qu’elles forment un spectacle également agréable et majestueux. Plus loin, on traverse le fossé sur un grand et beau pont de marbre, pour entrer dans une rue qui s’étend de l’est à l’ouest, et qui est bordée au nord par quantité de palais et de tribunaux. Au milieu, vis-à-vis le pont, est un portail à trois arches, qui est un peu moins grand que les autres, et qui forme le seizième appartement, nommé *haute Porte du sud ;* il est suivi d’une cour large de trente toises du sud au nord, et longue d’un stade chinois de l’est à l’ouest. Cette cour sert de manége à l’empereur pour exercer ses chevaux ; aussi n’est-elle pas pavée comme les autres cours, mais couverte seulement de terre et de gravier, qu’on arrose soigneusement lorsque l’empereur doit monter à cheval. Au milieu du mur nord de la même cour est un grand portail à cinq arches, semblable au précédent, qui se nomme *Portail de mille arches*, et qui fait le dix-septième appartement. Un peu plus loin on trouve un parc fort spacieux, où l’empereur fait garder ses bêtes farouches, telles que des sangliers, des ours, des tigres et d’autres animaux, chacun dans une loge particulière, qui n’a pas moins de beauté que de grandeur ; au milieu de ce parc sont cinq petites collines, deux à l’est, deux à l’ouest, et la cinquième au milieu des quatre autres, mais plus élevée : leur forme est ronde et leur pente égale. C’est un ouvrage de main d’homme formé de la terre qu’on a tirée du fossé et du lac, et couvert d’arbres fort bien ordonnés. Le pied de chaque arbre est entouré d’une sorte de piédestal rond ou carré, qui sert de gîte aux lapins et aux lièvres dont ces collines sont remplies. L’empereur prend souvent plaisir à visiter ce lieu pour voir courir les daims et les chèvres, et pour entendre le chant des oiseaux. À quelque distance est un bois fort épais, au bout duquel, près de la muraille nord du parc, on voit trois maisons de plaisance, avec de fort belles terrasses qui communiquent l’une à l’autre. C’est un édifice véritablement royal, et l’architecture en est exquise ; il forme le dix-huitième appartement sous le nom de *Palais de longue vue*. Un peu plus loin se présente un autre portail, qui fait le dix-neuvième appartement, qui se nomme *la haute Porte du nord ;* on passe de là dans une longue et large rue, bordée de palais et de tribunaux, après laquelle on trouve un autre portail à trois arches, qui se nomme *le Portail du repos du nord*. C’est le vingtième et le dernier appartement du palais impérial, en le traversant du sud au nord. Il faut observer que les toits des édifices ont quatre faces qui s’élèvent fort haut et qui sont ornés d’ouvrages à fleurs ; ils se recourbent en dehors vers l’extrémité. Un second toit, aussi brillant que le premier, s’élève des murs et environne tout l’édifice soutenu par une forêt de solives, de lambourdes et de barres de bois, revêtues d’un vernis vert, entremêlé de figures d’or. Le second toit, avec la projection du premier, forme une espèce de couronne qui produit un effet très-agréable. Duhalde décrit la salle impériale, qui se nomme *Tay-ho-tyen*, ou *la Salle de la grande union*. Cette salle est longue d’environ cent trente pieds, et presque de la même largeur. Le plafond est tout en sculptures revêtues d’un vernis vert et chargées de dragons dorés. Les colonnes qui soutiennent la voûte ont au bas six ou sept pieds de circonférence, et sont incrustées d’une sorte de pâte vernie de rouge. Le pavé est en partie couvert de tapis communs dans le goût des tapis de Turquie. Les murs sont fort proprement blanchis, mais sans tapisseries, sans miroirs, sans branches, sans tableaux et sans aucune autre sorte d’ornemens. Le trône, qui occupe le milieu de la salle, est une grande alcôve où l’on remarque beaucoup de propreté, mais peu de richesse et de magnificence, avec cette inscription : *Ching*, qui signifie *excellent, parfait* ou *très-sage*. Sur la plate-forme qui est devant, on voit de grands vases de bronze où brûlent des parfums pendant la cérémonie de l’audience, et des chandeliers dont la forme représente quelque oiseau. Cette plate-forme s’étend au nord beaucoup au delà de Tay-ho-tyen, et sert de base à deux autres salles, mais plus petites, qui sont cachées par l’autre. L’une de ces deux petites salles forme une assez jolie rotonde, avec des fenêtres de chaque côté et des vernis fort éclatans. C’est dans ce lieu que l’empereur se repose quelquefois, après et avant les audiences publiques, et qu’il change d’habits. La salle ronde n’est éloignée que de quelques pas de l’autre, qui est plus longue que large, et dont la porte fait face au nord. C’est par cette porte que l’empereur est obligé de passer lorsqu’il vient de son appartement au trône pour y recevoir les hommages de tout l’empire. Il est porté alors dans une chaise : ses porteurs sont vêtus de longues robes rouges brodées de soie, avec des bonnets ornés de plumes. Les jours marqués pour les cérémonies prescrites par les lois de l’empire ou pour le renouvellement de l’hommage, tous les mandarins se rangent en ordre dans une basse-cour qui est devant le Tay-ho-tyen. Que l’empereur soit présent ou non, ces cérémonies ne s’observent pas moins fidèlement. Personne n’est dispensé de frapper la terre du front devant la porte du palais ou devant les salles impériales, avec les mêmes formalités et le même respect que si le monarque était assis sur son trône. Cette cour d’assemblée est la plus grande du palais. Sa longueur est au moins de trois cents pieds sur deux cent cinquante de largeur. Au-dessus de la galerie qui l’environne est le magasin des raretés impériales, différent du trésor ou de la chambre des revenus de l’empire, qui est dans le Hou-pou, un des tribunaux suprêmes. Le magasin des raretés s’ouvre dans certaines occasions, telles que la naissance d’un prince qui doit hériter de la couronne, la création d’une impératrice, d’une reine, etc. On conserve dans un cabinet les vases et les autres ouvrages de différens métaux ; dans un autre, de grosses provisions de belles peaux ; dans un troisième, des habits fourrés de peaux d’écureuils gris, de renards, d’hermines et de martres, dont l’empereur fait quelquefois présent aux seigneurs de son empire. Il y a une salle pour les pierres précieuses, les marbres rares et les perles qui se trouvent en divers endroits de la Tartarie ; mais la plus grande, qui est divisée en deux étages, contient les armoires où l’on renferme les étoffes de soie qui se fabriquent, pour l’usage de l’empereur et de sa maison, à Nankin, à Hang-tcheou-fou et à Sa-tcheou-fou, sous la direction d’un mandarin. Trois autres chambres servent pour les armes et les selles qui se font à Pékin, et pour celles qui viennent des pays étrangers, ou qui ont été présentées à l’empereur par de grands princes, et qui sont conservées pour l’usage de sa majesté et de ses enfans. Dans une autre, on garde le meilleur thé de toutes les espèces, avec les simples et les drogues les plus estimées. Quelque idée qu’on veuille nous donner de la magnificence chinoise, il ne paraît pas que ces cabinets de rareté puissent valoir le Muséum d’histoire naturelle de Paris. Aux deux côtés du palais, qui n’est proprement que pour la personne de l’empereur, on en voit dix-sept autres, dont plusieurs sont assez beaux et assez vastes pour servir de logemens à de grands princes. Pour se faire une plus juste idée de leur situation, il faut observer que l’espace renfermé par le mur intérieur est divisé en trois parties par de hautes murailles qui s’étendent du sud au nord. Le palais impérial occupe le centre de cet espace, et les palais collatéraux en sont comme les ailes. Ces palais particuliers sont séparés l’un de l’autre par des murailles de la même forme, et composés chacun de quatre appartemens, avec des cours et une grande salle au centre, qui a son escalier et sa galerie de marbre blanc, comme celles du palais impérial, quoique beaucoup moins étendue. De toutes parts les cours sont ornées de salons et de chambres dont l’intérieur est revêtu d’un vernis rouge entremêlé d’or et d’azur. Tous ces édifices sont couverts de tuiles larges et épaisses, vernies de jaune, de vert et de bleu, attachées avec des clous, pour résister aux vents, qui sont fort impétueux à Pékin. Dans l’éloignement, et surtout au lever du soleil, cette variété de couleurs jette un éclat si vif et si majestueux, qu’on croirait les tuiles d’or pur émaillé d’azur et de vert. Les faîtières, qui s’étendent toujours de l’est à l’ouest, s’élèvent d’environ huit pieds plus que le toit. Elles se terminent à l’extrémité par des figures de dragons, de tigres, de lions, et d’autres animaux, ornées de fleurs, de grotesques, etc., qui leur sortent de la gueule et des oreilles, ou qui sont suspendues à leurs cornes. On ne finirait pas si l’on entreprenait de détailler les maisons de plaisance, les bibliothèques, les magasins, les trésoreries, les offices, les écuries, et quantité d’autres bâtimens de cette nature. À l’égard des temples, le plus considérable est celui de la Terre, qui se nomme *Ti-tang*. C’est là que l’empereur, après son couronnement, offre un sacrifice au dieu de la terre avant de prendre possession du gouvernement. Ensuite, se revêtant d’un habit de laboureur, il se met à tracer des sillons dans une petite pièce de terre qui est renfermée dans l’enclos du temple. Pendant son travail, la reine, accompagnée de ses dames, lui prépare, dans un appartement voisin, un dîner qu’elle lui apporte et qu’elle mange avec lui. Les anciens Chinois instituèrent cette cérémonie pour faire souvenir leurs monarques que les revenus sur lesquels est fondée leur puissance, venant du travail et de la sueur du peuple, ne doivent point être employés au faste et à la débauche, mais aux nécessités de l’état. La seconde province de la Chine, nommée *Kiang-nan*, est remarquable surtout par la célèbre ville de Nankin. Si l’on peut s’en rapporter aux anciens Chinois, Nankin ou Kiang-ning-fou était autrefois la plus belle ville du monde : ils disent que, si deux hommes à cheval sortent dès le matin par la même porte, et qu’on leur ordonne d’en faire le tour au galop, chacun de son côté, ils ne se rejoindront que le soir. C’est du moins la plus grande ville de la Chine. La circonférence de ses murs est de cinquante-sept lis, environ six lieues. Nankin n’est pas à plus d’une lieue du grand fleuve de Yang-tsé-kiang, d’où elle reçoit des barques par divers canaux de communication. Cette ville est de figure irrégulière, à cause de la nature du terrain et des montagnes qui se trouvent renfermées dans son enceinte. Elle est d’ailleurs extrêmement déchue de son ancienne splendeur. Il n’y reste aucune trace de ses magnifiques palais. Son observatoire est négligé et presque détruit. Tous ses temples, les tombeaux des empereurs et les autres monumens ont été démolis par les Tartares, dans leur première invasion. Un tiers de la ville est désert, quoique le reste soit encore assez peuplé. On voit dans quelques quartiers plus de monde et de commerce que dans toute autre ville de la Chine. Les rues ne sont pas si larges de la moitié que celles de Pékin ; mais elles sont assez belles, bien pavées, et bordées de grandes boutiques propres et richement fournies. Nankin est la résidence d’un tsong-tou, auquel on appelle de tous les tribunaux des provinces de Kiang-nan et Kiang-si. Les Tartares y ont une garnison nombreuse, et sont en possession d’une partie de la ville, qui n’est séparée de l’autre que par un simple mur. On n’y voit aucun édifice public de quelque importance, à l’exception de ses portes, qui sont d’une beauté extraordinaire, et de quelques temples, tels que celui qui contient la fameuse tour de porcelaine. Les habitans de Nankin sont fort distingués par leur goût pour les sciences et les arts. Elle seule fournit plus de docteurs et de grands mandarins que plusieurs villes ensemble ; les bibliothèques y sont en plus grand nombre, les libraires mieux fournis de livres, l’impression plus belle ; le papier qui s’y débite est le meilleur de l’empire. Les principales manufactures de Nankin sont de satins unis et à fleurs, que les Chinois nomment *touan-tsé*, et qui passent à Pékin pour les meilleurs. Le drap de laine, qui s’appelle *nan-king-chen*, s’y fabrique aussi. On en voit dans quelques autres villes de la province qui ne lui sont pas comparables ; ce n’est presque que du feutre fait sans tissu. On ne peut rien voir de plus naturel que les fleurs artificielles qui se font à Nankin, avec la moelle d’un arbrisseau nommé *tong-tsao*, dont le commerce est considérable. L’encre de Nankin vient de Hoeï-tcheou, ville de la même province, dont le district est rempli de grands villages, presque uniquement peuplés d’ouvriers qui travaillent à la composition des bâtons d’encre. On en voit de toutes sortes de formes. Sou-tcheou-fou, dans la même province, est une des plus belles et des plus agréables villes de la Chine. Les Européens la comparent à Venise : elle n’est éloignée de la mer que de deux journées par eau ; le bras de la rivière et les canaux sont capables de recevoir les plus grandes barques. Ensuite deux ou trois jours suffisent aux plus petits vaisseaux pour se rendre au Japon, où ils exercent le commerce, de même qu’avec toutes les provinces de l’empire. Les broderies et brocarts qui se font à Sou-tcheou-fou sont fort recherchés pour leur excellente qualité, et la modicité de leur prix. C’est d’ailleurs le siége du vice-roi de la partie orientale de cette province. Son district est charmant, fort riche, bien cultivé, rempli d’habitations, de villes et de bourgs, qui se présentent sans cesse à la vue. Il abonde en rivières, en canaux, en lacs, couverts de barques magnifiques, dont quelques-unes servent de logement à des personnes de qualité, qui s’y trouvent plus commodément que dans leurs propres maisons. On trouve dans les livres chinois un ancien proverbe dont le père Duhalde rapporte les termes : *Chang-yeou-tien-tang, Yia-yeou-sou-hang*, c’est-à-dire, *le paradis est en haut, mais Sou-tckeou et Hang-tcheou sont en bas*. En effet, ces deux villes sont le paradis terrestre de la Chine. On donne aux murs plus de quatre lieues de circonférence : ils ont six portes du côté de la terre, et six autres sur l’eau. Les faubourgs s’étendent fort loin sur les bords des canaux, et les barques sont autant de maisons flottantes, rangées sur l’eau en différentes lignes, l’espace de plus d’une lieue. On en voit de la grandeur d’un vaisseau du troisième rang. Quoique la multitude des négocians y soit incroyable, il ne s’élève jamais entre eux le moindre démêlé. Le Kiang-si, la troisième province, est remplie de torrens, de rivières, de lacs, qui abondent en poisson. La fleur de lien-hoa, si renommée à la Chine, croît presqu’à chaque pas dans cette province. Les montagnes dont elle est environnée sont couvertes de bois, de simples et d’herbes médicinales, tandis que leur sein renferme des mines d’or, d’argent, de plomb, de fer et d’étain. On y fabrique les plus belles étoffes de soie ; le vin de riz qu’on y fait passe pour délicieux ; mais ce qui la rend encore plus célèbre, c’est sa belle porcelaine, qui se fabrique à King-té-tching. C’est un bourg qui s’étend l’espace d’une lieue et demie le long d’une belle rivière. Ses rues sont fort longues et s’entre-coupent à de justes distances ; mais elles manquent de largeur, et les maisons y sont trop serrées, à l’exception néanmoins de celles des marchands, qui prennent beaucoup d’espace, et qui contiennent une multitude prodigieuse d’ouvriers. On donne à ce bourg plus d’un million d’habitans. Tout ce qui sert à la subsistance est apporté de divers autres lieux ; et le bois même qu’on emploie pour les fourneaux vient d’environ trois cents milles. Les provisions ne peuvent manquer d’y être chères ; mais on ne laisse pas d’y voir arriver des villes voisines un nombre infini de pauvres familles. Il n’y a personne, sans en excepter les boiteux et les aveugles, qui ne puisse y gagner sa vie à broyer les couleurs. On n’y comptait pas anciennement plus de trois cents fourneaux de porcelaine ; mais le nombre en est augmenté jusqu’à cinq cents. La situation de King-té-tching est dans une plaine entourée de hautes montagnes : celle de l’est, près de laquelle le bourg est bâti, forme une espèce de demi-cercle ; celles des côtés donnent passage à deux rivières, l’une petite, et l’autre fort grande, qui forment, en s’unissant, un fort beau port, dans un vaste bassin, à moins d’une lieue du bourg : on y trouve quelquefois trois rangées de barques qui se suivent dans toute cette distance. Les nuages de flamme et de fumée qui s’élèvent des différentes parties de King-té-tching font connaître son étendue : pendant la nuit, on s’imaginerait que c’est une grande ville en feu, où une vaste fournaise percée d’une infinité de soupiraux. On n’accorde point aux étrangers la liberté de s’arrêter à King-té-tching. Ceux qui n’ont pas dans ce lieu quelque personne de connaissance qui répond de leur conduite, sont obliges de passer la nuit dans leur barque. L’eau de King-té-tching semble contribuer à la beauté et à la valeur de sa porcelaine ; car il n’y a point d’autre lieu où l’on puisse la faire aussi bonne, quoiqu’on y emploie les mêmes matériaux qui se trouvent sur les limites de cette province, et dans un seul endroit de celle de Kiang-nan. On expliquera dans la suite ce que c’est que cette terre, et les préparations qu’elle demande. Le Fo-tien est la quatrième province de la Chine. Ses bornes sont Ché-kiang, au nord ; Kiang-si, à l’ouest ; Quang-ton, au sud ; et la mer de la Chine à l’est. Quoiqu’elle soit une des plus petites provinces de l’empire, elle passe pour une des plus riches. Le climat est chaud, mais l’air y est très-pur et sain. C’est de Fo-kien que les provinces intérieures tirent le poisson sec et salé qu’on prend sur ses côtes. Elles sont découpées par des golfes nombreux et profonds, et défendues par plusieurs forts. La plupart de ses montagnes sont taillées en forme d’amphithéâtres, ou de terrasses placées l’une au-dessus de l’autre, et semées de riz. Dans les plaines, le riz est arrosé par de petits canaux dérivés des grandes rivières, des torrens et des fontaines qui viennent des montagnes, et que les laboureurs ménagent avec beaucoup d’habileté. Ils ont le secret d’élever l’eau jusqu’au sommet des plus hautes montagnes, et de la conduire de l’une à l’autre par des tuyaux de bambous, qu’on trouve en quantité dans cette province. Outre les productions communes à la plupart des autres provinces, la province de Fo-kien est enrichie par son commerce avec le Japon, les îles Philippines, Formose, Camboge, Siam, etc. On y trouve du musc, des pierres précieuses, du vif-argent, des étoffes de soie, des toiles, de l’acier, et toutes sortes d’ustensiles qui s’y fabriquent en perfection. Elle tire des pays étrangers des clous de girofle, de la cannelle, du poivre, du bois de sandal, de l’ambre gris, du corail et d’autres marchandises de cette nature. Ses montagnes sont couvertes d’arbres propres à la construction des vaisseaux, et contiennent des mines d’étain et de fer. On assure qu’il s’y en trouvé même d’or et d’argent. Entre ses fruits, les oranges y sont excellentes et plus grosses que celles de l’Europe ; elles ont l’odeur et le goût du raisin muscat. Leur écorce, qui se pèle aisément, est épaisse et d’un jaune doré : on les confit pour les transporter dans les autres provinces. Le Fo-kien produit aussi des oranges rouges d’une beauté admirable, et deux sortes de fruits particuliers à la Chine, dont le *li-tchi* est peut-être le plus délicieux de l’univers. L’autre, nommé *long-yuen*, est moins estimé, quoiqu’il soit aussi fort bon. On en parlera ailleurs. La plante tien-hoa, qui sert pour les teintures en bleu, est beaucoup plus estimée que celle qui croît dans les autres provinces. Le langage mandarin, dont l’usage est général dans toute la Chine, est entendu de peu de personnes dans la province de Fo-kien. Chaque ville a sa langue différente, et chaque langue un dialecte qui lui est propre ; diversité fort incommode pour les étrangers. L’esprit et le goût des sciences sont des qualités communes parmi les habitans du Fo-kien : aussi en voit-on sortir un grand nombre de lettrés. L’île Formose ou Taï-ouan, qui appartient à la province de Fo-kien, est divisée en deux parties par une chaîne de montagnes, qui s’étendent du sud au nord. La partie à l’ouest de ces montagnes, et la seule qui appartienne aux Chinois, se trouve renfermée entre 22° 8′ et 25° 20′ latitude nord. La partie orientale, si l’on en croit les Chinois, est montagneuse et brute, habitée par une nation qui diffère peu des sauvages de l’Amérique. On ne leur connaît ni lois, ni culte, ni la moindre idée de religion. Les Chinois n’ayant point trouvé de mines d’or dans la partie de l’île dont ils sont les maîtres, et n’osant se hasarder dans les montagnes, envoyèrent un petit vaisseau dans la partie orientale, où ils savaient que la nature avait placé les mines. Les habitans firent un accueil favorable à leurs envoyés ; mais, alarmés peut-être de leurs recherches, ils ne leur donnèrent aucun éclaircissement sur l’objet de leur voyage. Tout ce que les Chinois découvrirent après huit jours de perquisition, fut un petit nombre de lingots qui se trouvaient comme négligés dans les cabanes des habitans. Cette vue enflamma leur avarice ; ils feignirent de vouloir témoigner leur reconnaissance à de généreux bienfaiteurs qui les avaient aidés à réparer leur vaisseau ; et, les ayant enivrés dans un grand festin qu’ils leur donnèrent, ils les égorgèrent barbarement pour remettre à la voile avec les lingots. Cette funeste nouvelle ne fut pas plus tôt répandue dans la partie orientale de l’île, que tous les habitans prirent les armes ; ils entrèrent dans la partie occidentale où ils mirent à feu et à sang toutes les habitations chinoises, sans épargner les femmes et les enfans. Depuis ce temps, le feu de la guerre ne s’est pas ralenti entre les deux parties de l’île. Celle qui est habitée par les Chinois mérite le nom de *Formose*, qu’elle a reçu effectivement pour sa beauté : l’air y est pur et toujours serein ; la terre y produit en abondance du blé, du riz et d’autres grains : elle est arrosée par quantité de rivières qui descendent des montagnes ; mais l’eau y est d’une bonté médiocre. On y trouve la plupart des fruits qui croissent dans les Indes, tels que des oranges, des bananes, des ananas, des goyaves, des papaies, des cocos, etc., sans parler des pêches, des abricots, des figues, des raisins, des châtaignes, des grenades de l’Europe. On y cultive une espèce de melons d’eau beaucoup plus gros que ceux de l’Europe, la plupart de forme oblongue, mais quelquefois ronds, dont la chair est ou rouge ou blanche, toujours remplie d’une eau fraîche et sucrée que les Chinois aiment beaucoup. Le tabac et la canne à sucre y croissent parfaitement bien. Tous les arbres sont rangés dans un ordre si agréable, que, lorsqu’on a disposé le riz suivant l’usage, en lignes et en carrés, toute la partie méridionale de l’île a l’air d’un grand jardin. On n’y trouve point de sangliers, de loups, d’ours, de tigres ni de léopards, comme dans plusieurs parties de la Chine. Les daims, les chevaux, les moutons, les chèvres, et même les porcs, y sont fort rares ; mais on y voit des légions de cerfs et de singes. Les poulets, les oies et les canards privés y sont en abondance. Les bœufs n’y sont pas moins communs, et servent de monture aux habitans, qui leur font porter la bride, la selle et la croupière. On ne voit pas beaucoup d’oiseaux dans l’île Formose ; les plus communs sont les faisans ; mais les chasseurs ne leur laissent pas le temps de multiplier beaucoup. Les mandarins examinent soigneusement tout ce qui entre dans l’île ou qui en sort. Il n’est pas permis aux Chinois mêmes de s’y établir sans passe-port et sans caution, parce que les Tartares sont persuadés que celui qui s’en rendrait maître serait en état de susciter de grands troubles dans l’empire ; aussi l’empereur y entretient-il une garnison de dix mille hommes. Le gouvernement et les mœurs des Chinois de l’île Formose ne diffèrent en rien du gouvernement et des mœurs de la Chine ; mais les naturels, qui vivent dans leur dépendance, sont divisés en quarante-cinq bourgs qui portent le nom de *ché*. On en compte trente-six dans la partie du nord, tous assez peuplés et bâtis dans le goût chinois ; et neuf dans la partie du sud, qui ne méritent que le nom d’amas de cabanes ; elles sont en bambou, couvertes de chaume, et placées sur une sorte de terrasse haute de trois ou quatre pieds ; elles ont la forme d’entonnoirs renversés, de quinze, vingt, trente ou quarante pieds de diamètre. Quelques-unes sont divisées par des cloisons. Au reste, on n’y trouve ni chaises, ni bancs, ni tables, ni lits, ni aucune sorte de meuble. Au centre est une espèce de cheminée ou de fourneau élevé à deux pieds de terre, qui sert de cuisine. La nourriture ordinaire des habitans est le riz ou d’autres petits grains, et le gibier qu’ils tuent avec leurs armes ou qu’ils prennent à la course. Ils sont si légers, qu’on les a vus devancer un cheval au grand galop. On attribue cette vitesse extraordinaire à l’usage qu’ils ont de se lier fort étroitement les genoux et les reins jusqu’à l’âge de quatorze ou quinze ans. Les hommes ont la taille aisée et élancée, le teint olivâtre, et des cheveux lisses qui leur tombent sur les épaules. Ils ont une sorte de dard qu’ils lancent avec beaucoup d’adresse, à la distance de soixante ou quatre-vingts pas ; et quoique rien ne soit plus simple que leurs arcs et leurs flèches, ils tuent des faisans au vol. Leur habillement consiste dans une pièce de toile longue de deux ou trois pieds, qui leur couvre le corps depuis la ceinture jusqu’aux genoux. Quelques-uns impriment sur leur chair des figures grotesques d’animaux, d’arbres, de fleurs, etc. Cette distinction, qui n’est accordée qu’à ceux qui excellent à la chasse ou à la course, leur coûte assez cher ; elle leur cause des douleurs qui pourraient occasioner leur mort, si l’opération se faisait tout à la fois ; ils sont obligés d’y employer plusieurs mois, et quelquefois une année entière. Mais tout le monde a droit de se noircir les dents, de porter des pendans d’oreilles, des bracelets au-dessus du coude et des poignets, des colliers et des couronnes composées de plusieurs rangs de petits grains de différentes couleurs ; cette parure de tête, est terminée par une aigrette de plumes de coq ou de faisan. Le Tché-kiang, la cinquième province, est regardée comme une des plus riches de l’empire par sa fertilité et par son commerce. Elle est bornée à l’est par la mer ; au sud, par le Fo-kien ; au nord et à l’ouest par le Kiang-nan et le Kiang-si, qui l’environnent de ces deux côtés. Tout le pays est coupé par des rivières et par de larges et profonds canaux qui sont bordés de pierres et couverts de ponts de distance en distance ; de sorte qu’on peut voyager dans toutes les parties de cette province par terre et par eau. Elle abonde aussi en lacs et en sources vives ; les montagnes situées au midi et au couchant sont toutes cultivées ; en d’autres endroits où elles sont parsemées de roches, elles fournissent du bois de construction pour les maisons et pour les vaisseaux. Ses habitans sont d’un caractère fort doux. Ils ont beaucoup d’esprit et de politesse. Les étoffes de soie brochées d’or et d’argent qu’ils fabriquent sont les meilleures qui se fassent dans toute la Chine, et à si bon marché, qu’un habit d’assez belle soie coûte moins que ne coûterait en Europe un habit de laine la plus commune. On y voit quantité de champs remplis de mûriers nains, que l’on empêche de croître en les plantant et les taillant à peu près comme la vigne. Cet usage vient de l’opinion confirmée par une longue expérience, que les feuilles des petits arbres produisent la meilleure soie. On nourrit dans le Tché-kiang une si grande quantité de vers à soie, qu’on peut dire que cette province est en état de fournir presque elle seule à bon compte des étoffes de toutes les sortes au Japon, aux Philippines et à l’Europe. Tout ce qui est nécessaire à la vie s’y trouve en abondance. On vante beaucoup ses écrevisses. Ses lacs nourrissent le poisson doré. Ses mousserons se transportent dans toutes les parties de l’empire. Salés et séchés, ils se conservent des années entières et pour les manger aussi frais que s’ils venaient d’être cueillis, il suffit de les faire un peu tremper dans l’eau. C’est du Tché-kiang que viennent les meilleurs jambons. On y trouve l’arbre qui porte du suif, et l’arbrisseau à fleurs blanches qui ressemble au jasmin. Une seule de ses fleurs suffit pour parfumer une maison entière. Le Tché-kiang abonde en forêts de bambous ; ils ont assez de grosseur et de force pour soutenir de pesans fardeaux. Malgré leur dureté ils se fendent aisément en filets très-déliés dont on fait des nattes, des peignes, des boîtes et d’autres petits ouvrages. Comme les bambous sont naturellement percés ils servent aussi à faire des tuyaux pour la conduite des eaux, et des tubes, des étuis ou des supports pour les lunettes d’approche, etc. Ning-po-fou, que les Portugais ont nommé *Liampo*, est un excellent port sur la côte orientale du Tché-kiang, vis-à-vis les îles du Japon. Il est situé au confluent de deux petites rivières : celle de Kin, qui vient du sud, et celle d’Yao, de l’ouest-nord-ouest ; après leur jonction elles forment jusqu’à la mer un canal qui porte des bâtimens de deux cents tonneaux. Ces deux rivières arrosent une plaine entourée presque de tous côtés de montagnes, qui en font une espèce de bassin ovale, dont le diamètre de l’est à l’ouest, en tirant une ligne au travers de la ville, peut avoir de longueur dix ou douze mille toises de la Chine, chacune de dix pieds : du sud au nord, il est beaucoup plus long. Cette plaine est si unie et si soigneusement cultivée, qu’elle a l’air d’un vaste jardin. Elle est remplie de villages et de hameaux, et coupée par un grand nombre de canaux formés par les eaux des montagnes. Celui qui passe par le faubourg de l’est s’étend jusqu’au pied des monts, et se divise en trois bras : sa longueur est de cinq ou six mille toises, et sa largeur de six ou sept. Dans cet espace, on compte soixante-six canaux qui sortent du principal, et dont quelques-uns le surpassent en largeur. C’est à cette abondance d’eau que la plaine doit sa fertilité : elle donne deux moissons de riz, on y sème aussi du coton et des légumes. Les arbres à suif y sont en fort grand nombre. L’air y est pur, le paysage ouvert et agréable. La mer y fournit du poisson en abondance, toutes sortes de coquillages et d’excellens homards, entre autres cette délicieuse espèce qui se nomme *hoang*, c’est-à-dire *jaune :* elle se prend au commencement de l’été, et se transporte dans toutes les parties de l’empire, en la mettant dans de la glace pour la conserver. Les marchands chinois de Batavia et de Siam font chaque année le voyage de Ning-po, pour y acheter des soies qui sont les plus belles de l’empire. Ceux de Fo-kin et des autres provinces fréquentent continuellement cette ville. Son commerce n’est pas moins considérable au Japon, parce qu’elle n’est qu’à deux journées du port de Nangazaki. Elle y envoie de la soie crue et travaillée, du sucre, des drogues et du vin, pour en rapporter du cuivre, de l’or et de l’argent. Le Hou-touang, sixième province de la Chine, est un pays très-fertile. On trouve de l’or dans le sable des rivières et des torrens qui descendent des montagnes. On y fabrique beaucoup de papier des bambous qui y croissent. Les petits vers qui produisent de la cire, comme les abeilles donnent le miel, y sont fort communs. Cette province est nommée *le grenier de l’empire ;* les campagnes y nourrissent des bestiaux sans nombre. Les fruits y sont abondans, surtout les oranges et les citrons. Plusieurs montagnes sont couvertes de vieux pins propres à faire ces grandes colonnes que les architectes chinois emploient dans leurs beaux édifices. Il y a des mines abondantes de fer, d’étain et d’autres métaux. Vou-tchang-fou en est la capitale. Cette ville, en y joignant : Han-yang-fou, qui n’en est séparée que par l’Yang-tsé-kiang, et par la petite rivière de Hang, est le lieu le plus peuplé et le plus fréquenté de toute la Chine. Vou-tchan-fou seule peut être comparée avec Paris pour la grandeur. Han-yang-fou, qui par un de ses faubourgs s’étend jusqu’à la jonction de l’Yang-tsé-kiang et du Hang, n’est pas inférieure à Lyon ni à Rouen. Un nombre incroyable de grandes et de petites barques, qui n’est jamais au-dessous de huit ou dix mille, est répandu dans l’espace de plus de deux lieues sur ces mêmes rivières. Entre ces barques, il s’en trouve quelques centaines, aussi longues et aussi hautes que celles de Nantes. Un voyageur qui regarde de dessus une hauteur cette forêt de mâts, d’un côté, et de l’autre le vaste espace qui est couvert de maisons, croit voir en ce genre la plus belle chose du monde. Cette ville est comme le centre de l’empire ; ses communications sont faciles avec les autres provinces par le Kiang, qui n’y a pas moins de trois milles de largeur, quoiqu’il soit à cent cinquante lieues de la mer. Il est assez profond pour recevoir les plus grands vaisseaux. Le territoire de Vou-chang-fou produit d’abondantes récoltes du meilleur thé, et fournit beaucoup de papier de Bambou aux autres provinces : ses montagnes donnent aussi le plus beau cristal de la Chine. À l’égard du Ho-nan, septième province de l’empire, les Chinois racontent que Fo-hi, fondateur de leur monarchie, et d’autres anciens empereurs, invités par la beauté et la fertilité de ce pays, y établirent leur résidence. L’air y est tempéré et fort sain. Les bestiaux, les grains et les fruits y abondent, sans en excepter ceux de l’Europe. Trois livres de farine n’y coûtent pas plus d’un sou. La quantité de blé, de riz, de soie et d’étoffes, que la province fournit à titre de tribut, paraît surprenante. Si l’on excepte la partie occidentale où il se trouve des montagnes couvertes de forêts, tout le reste du pays est plat, si bien arrosé et cultive avec tant de soin, que, quand on y voyage, il semble qu’on se promène dans un vaste jardin : aussi les Chinois lui en donnent-ils le nom. Entre ses curiosités, on remarque, un lac dont l’eau donne un lustre inimitable à la soie ; cette propriété si heureuse dans un empire où la soie est une des principales richesses attire un grand nombre d’ouvriers. Dans les campagnes de Chan-tong, huitième province, on voit une sorte de soie blanche particulière au pays, qui est attachée en longs fils aux arbrisseaux et aux buissons. Les vers qui la produisent ressemblent à la chenille. On en fait des étoffes nommées *kient-cheou*, plus grossières, mais aussi plus serrées et plus fortes que celles de la soie ordinaire. Cette province est baignée au nord par le golfe de Pe-tché-li, à l’est par le golfe de Kiang-nan. Plusieurs îles répandues le long des côtes sont très-peuplées. Quelques-unes ont des ports commodes pour les jonques chinoises, qui de là passent à la Corée et au Leao-tong. Le grand canal impérial traverse une partie de la province qui est aussi arrosée par quantité de lacs, de ruisseaux et de rivières, et d’une fertilité extraordinaire. Cette abondance ne peut être interrompue que par une trop grande sécheresse, car il pleut rarement, ou par les ravages des sauterelles. Kio-seu-kieu, ville de cette province, est fameuse par la naissance de Confucius. On y a élevé plusieurs monumens qui rendent témoignage de la vénération publique pour la mémoire de ce grand homme. Le Chan-si, la neuvième province, est séparée de la Tartarie au nord par la grande muraille. Quoique parmi les montagnes dont elle est pleine il y en ait quelques-unes d’affreuses et d’incultes, la plupart ont été défrichées à l’aide des terrasses qu’on y a taillées du pied jusqu’au sommet, et sont entièrement couvertes de blé. On y trouve, dans plusieurs endroits, jusqu’à six ou sept pieds de bonne terre, et les sommets forment de très-belles plaines. Elles ne sont pas moins remarquables par leurs mines de houille, qui ne peuvent être épuisées. On brûle ce minéral, ou en morceaux tel qu’il sort de la terre, ou en mottes qu’on fabrique en le réduisant en poudre et le pétrissant. Le bois à brûler est rare dans ce pays. Le riz n’y croît pas facilement, parce que les canaux ne sont pas en grand nombre ; mais on y trouve une grande abondance de toutes sortes d’autres grains, surtout de froment et de millet, qui se transportent dans les autres provinces. Il y croît aussi beaucoup de raisin, qui se transporte sec ; car on ne l’emploie point ici à faire du vin. Cette province fournit beaucoup de musc, de porphyre, de marbre et de jaspe de diverses couleurs, du lapis-lazuli, et du fer en si grande abondance, que les autres provinces en tirent toutes sortes d’ustensiles de cuisine. On y trouve aussi des lacs d’eau salée qui produisent du sel, et plusieurs sources d’eau chaude et bouillante. Outre les manufactures de soie, qui sont communes dans la province de Chan-si, la ville de Tai-yuen-fou, sa capitale, en a une de tapis à la manière de Turquie et de Perse. Il s’en fait de toutes sortes de grandeurs. Le commerce de la province n’est pas moins considérable en ouvrages de fer, les montagnes incultes étant couvertes de bois pour l’usage des forges. On voit sur les montagnes voisines de Tai-yuen-fou de belles tombes de marbre ou de pierres de taille. Elles occupent un espace considérable. On rencontre à des distances convenables, des arcs de triomphe, des statues de héros, des figures de lions, de chevaux et d’autres animaux, dans des attitudes différentes, mais toutes fort naturelles. Ce monument est environné d’une forêt d’antiques cyprès plantés en quinconce. On trouve dans les montagnes qui entourent Tai-tong-fou, cinquième ville de cette province, une sorte de pierre rouge qui s’amollit dans l’eau jusqu’à pouvoir servir, comme la cire, à recevoir l’empreinte des cachets. Au nombre des pierres que l’on trouve en d’autres endroits, il y a du jaspe de toutes sortes de couleur, particulièrement de l’espèce que les Chinois nomment *yu-ché*, qui est transparente et blanche comme l’agate. On l’emploie à faire des cachets. La situation de Tai-tong-fou au milieu des montagnes, dans un endroit voisin de la grande muraille et exposé aux incursions des Tartares, rend cette ville fort importante : aussi est-elle très-bien fortifiée, suivant la manière chinoise, et y entretient-on une grosse garnison. Le Chen-si, dixième province, située au nord-ouest de la Chine, est séparé de la Tartarie par la grande muraille. Elle produit peu de riz ; mais le millet, le blé et les autres grains y croissent en abondance, et si vite, que pendant l’hiver on les laisse brouter aux bestiaux ; ce qui ne sert qu’à rendre la moisson plus riche : cependant elle est sujette aux ravages des sauterelles, qui enlèvent souvent l’espérance des laboureurs. On tire de cette province beaucoup de rhubarbe, de miel, de cire, de musc, de bois de senteur qui ressemble au sandal, de cinabre et de houille, dont les mines sont inépuisables. On y connaît aussi des mines d’or, qu’il n’est pas permis d’ouvrir. On en trouve une si grande quantité dans le sable des rivières et des torrens, qu’une partie des habitans en subsistent en le recueillant. Un grand nombre de carrières produisent une sorte de pierre molle ou de minéral, nommée *hiang-hoang*, d’un rouge qui tire sur le jaune, et marquetée de petits points noirs : on en fait des vases de toutes sortes de formes. Les médecins prétendent que le vin qu’on y verse devient un souverain remède contre le plus subtil poison, contre les fièvres malignes et contre les chaleurs de la canicule. Le pays produit aussi de petites pierres d’un bleu noirâtre, mêlé de petites veines blanches, qu’on fait prendre en poudre pour fortifier la santé et prolonger la vie. Les cerfs et les daims vont par troupes dans toutes les parties de la province ; on y voit quantité d’ours, de taureaux sauvages et d’animaux semblables aux tigres, dont la peau est fort estimée ; une espèce de chèvre dont on tire le musc ; des moutons à queue longue et épaisse, dont la chair est d’un excellent goût, et une espèce singulière de chauves-souris, que les Chinois préfèrent aux meilleurs poulets ; elles sont de la grosseur d’une poule. L’oiseau qu’on nomme *poule d’or*, et dont on vante beaucoup la beauté, est assez commun dans cette province. Il y croît toutes sortes de fleurs, particulièrement celle qui porte, en chinois, le nom de *reine des fleurs*, et qui est fort estimée : elle ressemble à la rose ; mais, quoique beaucoup plus belle, elle a une odeur moins agréable ; ses feuilles sont plus longues, sa tige est sans épines, et sa couleur est un mélange de blanc et de rouge, quoiqu’il s’en trouve aussi de rouges et de jaunes ; l’arbrisseau qui la porte ressemble au sureau. De la laine des brebis et du poil des chèvres on fabrique une étoffe fort jolie et fort recherchée ; on ne se sert que du poil qui croît à ces animaux pendant l’hiver, et qui, étant plus près de la peau, est plus délicat. Si-ngan-fou, où les empereurs chinois ont résidé pendant plusieurs siècles, est, après Pékin, une des plus grandes villes, des plus belles et des mieux peuplées de la Chine ; elle est située dans une grande plaine : c’est le séjour du tsong-tou de Chen-si et Sé-tchuen. Le commerce y est considérable, surtout celui des mulets, qui se vendent ensuite à Pékin jusqu’à cinq ou six cents francs. C’est dans cette ville qu’on tient en garnison les principales troupes tartares destinées à la défense du nord de la Chine ; elles y sont commandées par un tsian-kian, ou général de leur nation, qui habite, avec ses soldats, un quartier séparé des autres par un mur. Les gens du pays sont plus robustes, plus braves, plus hardis, et même de plus haute taille que le commun des Chinois, ce qui rend leur milice plus redoutable que celle des autres provinces. L’ancienne route qui conduisait à la capitale est un ouvrage qui cause de l’étonnement ; il fut achevé avec une promptitude incroyable, par plus de cent mille ouvriers qui égalèrent et aplanirent les montagnes ; ils firent des ponts pour la communication de l’une à l’autre, avec des piliers d’une hauteur proportionnée pour les soutenir dans les endroits où les vallées étaient trop larges. Quelques-uns de ces ponts sont si hauts, qu’on ne peut jeter sans horreur la vue sur le précipice : il y a des deux côtés des garde-fous pour la sûreté des voyageurs. On trouve, à certaines distances, des villages et des hôtelleries. Le Sé-tchuen est la onzième province de la Chine : le grand fleuve Yang-tsé-kyang, qui la traverse, y répand la fertilité. On vante ses richesses en soie, en fer, en étain et en plomb, en ambre, en cannes à sucre, en excellentes pierres d’aimant, en lapis-lazuli : les oranges et les citrons y sont en abondance. On estime beaucoup les chevaux du pays pour leur beauté, quoique de petite taille, et pour leur vitesse à la course ; on y voit aussi quantité de cerfs, de daims, de perdrix, de perroquets, et une espèce de poules qui sont revêtues de duvet frisé au lieu de plumes ; elles sont petites, et ont les pieds courts : les dames chinoises en font beaucoup de cas. Cette province produit beaucoup de musc. On en tire la meilleure rhubarbe et la vraie racine de *fou-lin*, avec une autre racine nommée *fen-sé*, qui se vend fort cher. Les habitans fabriquent du sel en faisant évaporer l’eau de certains puits qu’ils creusent dans les montagnes ; mais il a moins de force que le sel de mer, dont il leur serait difficile de faire des provisions suffisantes, à cause du grand éloignement. Le Quang-tong, la douzième province, et la seule aujourd’hui fréquentée des Européens, a un grand nombre de ports commodes. Le pays est entremêlé de plaines et de montagnes ; il est si fertile, qu’il produit deux moissons chaque année. On en tire aussi de l’or, des pierres précieuses, de la soie, des perles, de l’étain, du vif-argent, du sucre, du cuivre, du fer, de l’acier, du salpêtre, de l’ébène, du bois d’aigle, et plusieurs sortes de bois odoriférans. Entre les fruits on vante particulièrement une espèce de citrons qui croissent sur des arbres épineux, et qui portent une fleur blanche d’une odeur exquise ; on en tire par la distillation une liqueur fort agréable. Le fruit est presque aussi gros que la tête d’un homme. Sa chair est ou blanche ou rougeâtre, et le goût aigre-doux. On y voit un autre fruit qui passe pour le plus gros qu’il y ait au monde : au lieu de croître sur les branches de l’arbre, il sort du tronc ; son écorce est très-dure ; il renferme un grand nombre de petites loges qui contiennent une chair jaune fort douce et fort agréable, lorsque le fruit est mûr. Une autre rareté de la même province est l’arbre que les Portugais nomment *bois de fer*, parce qu’il ressemble au fer par sa couleur, sa dureté et sa pesanteur qui le fait enfoncer dans l’eau. On y trouve aussi une singulière espèce de bois qui se nomme *bois de rose*, dont on fait des tables, des chaises et d’autres meubles : il est d’un noir rongeâtre, marqué de veines, et comme peint naturellement. Il croît sur les montagnes une quantité prodigieuse d’un osier admirable, qui n’est pas plus gros que le doigt ; il rampe à terre en poussant de long jets qui ressemblent à des cordes entortillées, et qui embarrassent tellement le passage, que les cerfs mêmes ne s’en dégagent pas aisément. Comme il est souple et tenace, on l’emploie à faire des câbles et des cordages pour les navires. Fendu en filets fort déliés, on en fait des paniers, des claies, des chaises et des nattes fort commodes, qui servent de lit aux Chinois pendant l’été, parce qu’elles sont très-fraîches. Cette province est remplie de paons privés et sauvages, et d’une prodigieuse quantité de canards privés. Les habitans font éclore les œufs de ces oiseaux dans des fours ou dans le fumier ; ensuite ils mènent les petits en troupes sur la côte, pendant que la marée est basse, pour qu’ils s’y nourrissent d’huîtres, de coquillages et d’insectes de mer. Toutes les bandes se mêlent sur le rivage ; mais au signal que les maîtres donnent en frappant sur un bassin, elles retournent chacune à la barque d’où elles sont sorties, comme les pigeons à leur colombier. On pêche sur les côtes des poissons de toutes les espèces, des huîtres, des homards, des crabes exquis, et des tortues d’une grosseur extraordinaire. Les habitans de cette province sont renommés par leur industrie. Quoiqu’ils soient peu inventifs, ils imitent avec beaucoup d’habileté : on ne leur montre pas d’ouvrages de l’Europe qu’ils ne contrefassent parfaitement. La province de Quang-ton est la plus considérable de la Chine. Son gouvernement est le plus important de l’empire. Elle est divisée en dix districts, qui contiennent dix villes du premier ordre, et quatre-vingt-quatre tant du second que du troisième, sans y comprendre les forts ou les places de guerre, la ville de Macao, et plusieurs îles grandes et petites. Quang-tcheou-fou, que les Européens ont nommée *Canton*, est une des villes les plus opulentes et les mieux peuplées de la Chine : elle est située sur le Ta-ho, une des plus belles rivières de ce grand empire. Dans son cours, depuis la province de Quang-si, elle reçoit une autre rivière, qui la rend assez profonde pour porter de grands bâtimens depuis la mer jusques auprès de la ville ; et une infinité de canaux font aller ses eaux en diverses provinces. Son embouchure est fort large : elle porte le nom de *Hou-men*, qui signifie *Porte du tigre*, parce qu’elle est bordée de plusieurs forts bâtis uniquement pour écarter les pirates. Ses rives, les plaines voisines et les collines mêmes sont bien cultivées en riz ou couvertes d’arbres toujours verts. Le passage, en arrivant de la mer, offre une perspective charmante. Canton n’a guère moins d’étendue que Paris. C’est la résidence du vice-roi. Les barques dont le fleuve est couvert le long de ses deux rives contiennent une multitude infinie de peuple, et forment une espèce de ville flottante. Elles se touchent et forment des rues. Chaque barque contient une famille dans différens appartemens qui ressemblent à ceux des maisons. La population qui les habite en sort de grand matin pour aller pêcher ou travailler au riz. Quoique les étoffes de soie fabriquées à Canton plaisent beaucoup à la vue, elles sont de qualité médiocre et d’un travail peu soigné, soit que la matière soit trop épargnée ou mal choisie : aussi sont-elles peu estimées à Pékin. Le nombre incroyable d’ouvriers qui travaillent à Canton ne suffisant pas pour le commerce qui s’y fait, on a établi une si grande quantité de manufactures à Fo-chan, qui n’en est qu’à quatre lieues, que ce bourg est devenu très-considérable. C’était à Fo-chan que se faisait le principal commerce pendant les troubles qui ont régné à Canton. Fo-chan n’a pas moins de trois lieues de circonférence ; il est extrêmement fréquenté et peu inférieur à Canton par les richesses et la population. La grande quantité d’argent qu’on apporte à Canton des pays les plus éloignés, y attire les marchands de toutes les provinces de la Chine ; de sorte qu’on trouve dans ce port presque tout ce qu’il y a de curieux et de rare dans l’empire. Les habitans d’ailleurs sont fort laborieux et fort adroits. Canton a dans sa dépendance la ville et le port de Macao, qui appartiennent aux Portugais. Macao est située vers l’embouchure du fleuve ; ou plutôt du port de Canton. Elle a perdu, avec son commerce, toute son ancienne splendeur. Les Portugais obtinrent de l’empereur Kia-tsing la permission de s’y établir, comme une récompense des services qu’ils avaient rendus à l’empire contre le pirate Tchang-si-lao. Ce brigand ayant mis le siége devant Canton, les mandarins demandèrent du secours aux Européens qui étaient à bord des vaisseaux marchands. L’intérêt du commerce fit prêter l’oreille à cette proposition. Tchang-si-lao se vit forcé de lever le siége, fut poursuivi jusqu’à Macao, dont il s’était saisi, et tué devant cette place par les armes des Portugais. Nan-hyung-fou est une grande ville très-commerçante et l’un des marchés les plus fréquentés de l’empire. C’est entre cette ville et Nan-ngan, première ville de Kiang-si, éloignée de dix lieues, qu’on trouve la grande montagne de Mey-lin, sur laquelle passe un chemin admirable qui a plus d’une lieue de longueur et qui est bordé de précipices. Cependant les voyageurs n’y courent aucun danger, parce qu’il est fort large. Cette route est célèbre dans toute la Chine par le transport continuel des marchandises, et par la multitude des passans. L’île de Hay-nan, dont le nom signifie *Sud de La mer*, appartient à la province de Quang-tong. Elle a près de soixante-dix lieues de longueur de l’est à l’ouest, et près de cinquante de largeur du nord au sud. Le terrain de la partie du nord ne forme pour ainsi dire qu’une plaine depuis la côte jusqu’à quinze lieues dans l’intérieur. Celui du sud, au contraire de même que celui de l’est, sont couverts de montagnes. Ce n’est qu’entre ces montagnes et celles qui occupent le centre de l’île qu’on trouve des campagnes cultivées et ces plaines, quoiqu’une très-petite portion de l’île soit encore inculte en plusieurs endroits et remplie de sable. Cependant la grande quantité de rivières et les pluies de la mousson rendent les campagnes de riz assez fertiles ; et la récolte que l’on fait deux fois l’année suffit aux besoins d’un peuple assez nombreux. L’air y est très-malsain dans la partie méridionale, et l’eau très-dangereuse à boire, si l’on n’a pris le soin de la faire bouillir auparavant. Les meilleurs bois, soit d’odeur, soit pour les ouvrages de sculpture, viennent des montagnes de Hay-nan : tels sont le bois d’aigle, le *hoa-li*, que les Européens nomment *bois de rose* ou *de violette*, et une sorte de bois jaune très-beau et incorruptible : on en fait des colonnes qui sont d’un prix immense lorsqu’elles ont une certaine grosseur, et qu’on réserve, comme le hoa-li, pour le service de l’empereur. Khang-hi fit bâtir de ce bois un palais destiné pour sa sépulture. L’île de Hay-nan produit, avec la plupart des fruits qui sont propres à la Chine, beaucoup de sucre, de tabac et de coton ; l’indigo y est fort commun, aussi-bien que les noix d’arec, et le poisson sec et salé. On y voit venir de Canton, tous les ans, vingt ou trente jonques pour le commerce de ces marchandises : de sorte, que Hay-nan, par sa situation, par sa grandeur et par ses richesses, peut être mise au rang des principales îles de l’Asie. Sur le rivage de la côte sud de l’île on trouve des plantes marines et des madrépores de toutes les espèces : on y voit aussi quelques arbres qui donnent le sang-de-dragon, et d’autres dont on fait distiller par incision un suc blanchâtre, qui devient rouge en durcissant, mais qui n’a aucun rapport avec la gomme ou les résines. Cette matière, jetée dans une cassolette, brûle lentement, et répand une odeur moins forte et plus agréable que celle de l’encens. On trouve entre les rochers, à peu de profondeur dans l’eau, de petits poissons bleus qui ressemblent mieux au dauphin que la dorade ; les Chinois, en font plus de cas que des poissons dorés de leurs rivières ; mais ces poissons ne vivent que peu de jours hors de leur élément. Quelques voyageurs ont parlé dans leurs relations d’un lac de cette île qui a la vertu de pétrifier tout ce qu’on y jette. Cette idée peut venir des fausses pétrifications qui sont communes à Canton, et que les Chinois font parfaitement. Quant au lac, jamais les insulaires n’en ont eu connaissance. On ne trouve pas non plus dans l’île de Hay-nan cette abondance de perles que quelques autres voyageurs ont attribuée à la côte septentrionale. On voit dans l’île quantité d’oiseaux curieux, tels que des corbeaux qui ont une raie blanche autour du cou ; des étourneaux qui ont une petite lunette sur le bec ; des merles d’un bleu foncé, avec des oreilles jaunes d’un demi-pouce de longueur, qui parlent et chantent parfaitement ; des oiseaux de la grosseur d’une fauvette qui ont le plumage d’un beau rouge, et d’autres qui l’ont couleur d’or : ces deux espèces sont toujours ensemble. Enfin l’île de Hay-nan produit des serpens d’une grandeur prodigieuse, mais si timides, que le moindre bruit les fait fuir ; ils ne peuvent être fort dangereux par leurs morsures, puisque les habitans sont accoutumés à voyager nuit et jour, souvent pieds nus et sans armes, dans les bois et dans les plaines. On y rencontre aussi une espèce curieuse de grands singes noirs dont la physionomie approche assez de la figure humaine, tant ils ont les traits bien marqués ; mais cette espèce est rare : il y en a de gris, qui sont fort laids et fort communs. Le gibier y abonde, et l’on y peut chasser de toutes les manières. Les perdrix, les cailles et les lièvres ne valent pas ceux d’Europe ; mais les bécassines, les sarcelles et tous les oiseaux de rivière sont très-bons. Les cerfs et les sangliers y sont communs. L’île de Hay-nan est soumise à l’empire de la Chine, excepté les montagnes centre, qui se nomment *Li-mou-chan* ou *Tchi-chan*, dont les habitans vivent dans l’indépendance. Ces peuples entretenaient autrefois une correspondance ouverte avec les Chinois. Ils faisaient avec eux, deux fois l’année, le commerce de l’or qu’ils tirent de leurs montagnes, et celui de leurs bois d’aigle et de Calambac. On députait de part et d’autre quelques facteurs pour examiner les marchandises et régler les conditions. C’étaient les facteurs chinois qui portaient les premiers leurs toiles et leurs merceries dans les montagnes de Li-mou-chan ; après quoi les montagnards leur délivraient fidèlement les choses qu’ils avaient promises en échange. Mais l’empereur Kang-hi, informé que ce commerce rapportait une prodigieuse quantité d’or à quelques mandarins, défendit sous peine de mort toute communication avec ces peuples. Cependant les gouverneurs voisins entretiennent encore dans les montagnes des liaisons furtives par leurs émissaires secrets, quoique les profits de ce commerce clandestin soient moins considérables qu’autrefois. Les montagnards ne paraissent presque jamais, si ce n’est pour fondre par intervalles sur quelques villages voisins. Ils sont si lâches et si mal disciplinés, que cinquante Chinois en mettraient mille en fuite. Depuis quelque temps néanmoins une partie d’entre eux a la liberté d’habiter quelques villages dans les plaines, en payant un tribu à l’empereur ; d’autres s’engagent au service des Chinois, surtout dans l’est et dans le sud de l’île, pour la garde des troupeaux ou la culture des terres. Ils sont généralement difformes, de petite taille et de couleur rougeâtre. Les hommes et les femmes portent leurs cheveux passés dans un anneau sur le front, et par-dessus un petit chapeau de paille ou de rotang, d’où pendent deux cordons qu’ils nouent sous le menton. Ils sont vêtus comme les naturels de Formose. Leurs armes sont l’arc et la flèche, dont ils ne servent pas avec beaucoup d’adresse, et une espèce de coutelas qu’ils portent dans un petit panier attaché derrière eux à la ceinture. C’est le seul instrument qui leur sert à faire leurs ouvrages de charpente, et à couper les bois et les broussailles lorsqu’ils traversent les forêts. Le Quang-si, treizième province, n’est pas comparable à la plupart des autres pour la grandeur, pour la beauté ni pour le commerce. Les seules parties bien cultivées sont celles de l’est et du sud, parce que le pays est plat et l’air tempéré. Dans toutes les autres parties, surtout vers le nord, elle est remplie de montagnes couvertes d’épaisses forêts. Il y a des mines de toutes sortes de métaux. Il croît dans cette province un arbre assez singulier, nommé *quang-lang*, qui contient, au lieu de moelle, une substance molle dont on se sert comme de farine et dont le goût n’est pas désagréable. On y voit aussi une grande quantité de ces petits insectes qui produisent de la cire blanche. La cannelle du Quanq-si a l’odeur plus agréable que celle de Ceylan. Les toiles de soie qui s’y fabriquent sont presque aussi chères que les étoffes de soie ordinaire. Enfin ce pays produit des perroquets, des porcs-épics et des rhinocéros. On y trouve, près de Quey-ling-fou, sa capitale, les meilleures pierres pour la composition de l’encre. On y prend aussi des oiseaux d’un si beau plumage, qu’on fait entrer leurs plumes dans le tissu de certaines étoffes de soie. Cette province, quoiqu’une partie soit inculte, produit du riz en si grande abondance, qu’elle en fournit pendant six mois à la province de Quang-tong, qui, sans ce secours, n’aurait pas de quoi faire subsister le grand nombre de ses habitans. Le Yun-nan, quatorzième province, est une des plus riches de l’empire. Elle a pour bornes les provinces de Se-tchuen, de Koeï-tcheou et de Quang-si d’une part ; et de l’autre, les terres du Thibet, des peuples sauvages peu connus, et les royaumes d’Ava, de Pégou, de Laos, et de Tonquin. Elle est toute coupée de rivières, dont plusieurs tirent leurs sources des lacs considérables qui s’y trouvent et qui la rendent très-fertile. Tout ce qui est nécessaire à la vie s’y vend à bon compte. On y recueille beaucoup d’or dans les sables des rivières et des torrens qui descendent des montagnes situées dans sa partie occidentale ; ce qui fait juger qu’elles renferment des mines fort riches. Outre le cuivre ordinaire, on en tire une espèce singulière qui se nomme *pé-tong*, et qui est d’une blancheur égale en dedans et en dehors. Cette province fournit de l’ambre rouge, et n’en a pas de jaune. Les rubis, les saphirs, les agates et d’autres pierres précieuses, le musc, la soie, le benjoin, le lapis-lazuli, les plus beaux marbres jaspés, dont quelques-uns représentent naturellement des montagnes, des fleurs, des arbres et des rivières, sont autant de richesses qu’on tire de la province de Yun-nan. Quelques personnes croient que les rubis et les autres pierres précieuses y sont apportés du royaume d’Ava. À To-li-fou, l’on fait des tables et d’autres ornemens de ce beau marbre jaspé dont on vient de parler, et qu’on tire principalement de la montagne de Tieu-sung. Les couleurs en sont si vives et si naturelles, qu’on les prendrait pour l’ouvrage d’un peintre habile. Le Koeï-tcheou, quinzième et dernière province, est une des plus petites de l’empire. Elle est remplie de montagnes inaccessibles ; c’est pourquoi une partie est habitée par des peuples qui n’ont jamais été entièrement soumis. Les empereurs chinois, pour peupler cette province, y ont souvent envoyé des colonies. Elle contient un si grand nombre de forts et de places de guerre, avec des garnisons nombreuses, que les tributs qu’on en tire n’égalent point la dépense. Ses montagnes renferment des mines d’or, d’argent, de mercure et de cuivre. Entre les montagnes il y a des vallées agréables et assez fertiles, surtout auprès des rivières. Les denrées y sont à bon marché, mais non pas en si grande abondance que dans d’autres provinces, parce que la terre n’y est pas bien cultivée. On y nourrit beaucoup de vaches, de porcs, et les meilleurs chevaux de la Chine. Le nombre des oiseaux sauvages y est infini, et leur chair d’un excellent goût. Les étoffes de soie y manquent ; mais on y fabrique des tissus d’une espèce de chanvre : ils se portent en été. C’est dans les provinces de Sé-tchuen, de Koeï-tcheou, de Hou-quang, de Quang-si, et sur les frontières de Quang-tong, que sont dispersés plusieurs peuples montagnards, connus sous le nom général de Miao-tsé, la plupart à demi sauvages, dont les uns vivent indépendans, et dont les autres, en reconnaissant l’autorité de l’empereur, se gouvernent par leurs lois et ont leurs usages particuliers, nécessairement différens de ceux d’un peuple aussi soumis et aussi policé que les Chinois. 1. Ce fruit a été naturalisé à l’île Bourbon : son goût n’y dément pas l’éloge qu’on en fait. [F.]
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre VI
Jean-François de La Harpe
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2019-05-07T16:48:13Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_VIII/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_VI
#### CHAPITRE VI. Mœurs des Chinois. Les Chinois font consister la beauté à avoir le front large, le nez court, de petits yeux fendus, la face bien large et carrée, de grandes oreilles, la bouche à fleur de tête et médiocre, et des cheveux noirs ; car ils ne peuvent supporter une chevelure blonde ou rousse. Les tailles fines et dégagées n’ont pas plus d’agrément pour eux, parce que leurs habits sont fort larges, et ne sont point ajustés à la taille comme en Europe. Ils croient un homme bien fait lorsqu’il est gras et gros, et qu’il remplit sa chaise avec bonne grâce. Quoique les chaleurs excessives qui se font sentir dans les provinces méridionales, surtout dans celles de Quang-tong, de Fo-kien et de Yun-nan, donnent aux paysans, qui vont nus jusqu’à la ceinture, un teint brun et olivâtre, ils sont naturellement aussi blancs que les Européens, et l’on peut dire en général que leur physionomie n’a rien de désagréable. La plupart ont même la peau fort belle jusqu’à l’âge de trente ans. Les lettrés et les docteurs, surtout ceux de basse extraction, ne se coupent jamais l’ongle du petit doigt ; ils affectent de le laisser croître de la longueur d’un pouce, pour faire connaître qu’ils ne sont point dans la nécessité de travailler pour vivre. À l’égard des femmes, elles sont ordinairement d’une taille médiocre ; elles ont le nez court, les yeux petits, la bouche bien faite, les lèvres vermeilles, les cheveux noirs, les oreilles longues et pendantes, leur teint est fleuri ; il y a de la gaieté dans leur visage, et les traits en sont assez réguliers. Les Chinois, en général, sont d’un caractère doux et facile. Ils ont beaucoup d’affabilité dans l’air et les manières, sans aucun mélange de dureté, d’aigreur et d’emportement. Cette modération se remarque jusque dans le peuple. Le père de Fontaney, jésuite, ayant rencontré au milieu d’un grand chemin un embarras de voitures, fut surpris, au lieu d’entendre prononcer des mots indécens, suivis comme en Europe d’injures et de coups, de voir les charretiers se saluer civilement, et s’entr’aider pour rendre le passage plus libre. Les Européens qui ont quelque affaire à démêler avec les Chinois doivent se garder de tout mouvement de vivacité. Ces écarts passent à la Chine pour des défauts contraires à l’honnêteté ; non que les Chinois ne soient aussi ardens et aussi vifs que nous ; mais ils apprennent de bonne heure à se rendre maîtres d’eux-mêmes. Leur modestie est surprenante : les lettres paraissent toujours avec un air composé, sans accompagner leurs discours du moindre geste. Les femmes sont encore plus réservées : elles vivent constamment dans la retraite, avec tant d’attention à se couvrir, qu’on ne voit pas même paraître leurs mains au bout de leurs manches, qui sont fort longues et fort larges. Si elles présentent quelque chose à leurs plus proches parens, elles le posent sur une table, et leur laissent la peine de le prendre : elles sont fort choquées de voir les pieds nus à nos saints dans les tableaux. Quoique les Chinois soient naturellement vindicatifs, surtout lorsqu’ils sont animés par l’intérêt, ils ne se vengent jamais qu’avec méthode, sans en venir aux voies de fait. Ils dissimulent leur mécontentement, et gardent si bien les apparences, qu’on les croirait insensibles aux outrages ; mais l’occasion de ruiner leur ennemi se présente-t-elle, ils la saisissent sur-le-champ. Les voleurs mêmes n’emploient point d’autre méthode que l’adresse et la subtilité. Il s’en trouve qui suivent les barques des voyageurs ou des marchands, et qui se coulent parmi ceux qui les tirent sur le canal impérial, dans la province de Chan-tong ; ce qui leur est d’autant plus aisé, que, l’usage étant de changer de matelots chaque jour, ils ne peuvent être facilement reconnus. Pendant la nuit, ils se glissent dans les cabinets : ils endorment les passagers par la fumée de certaines drogues, et dérobent librement sans être aperçus. Un voleur chinois ne se lassera point de suivre un marchand pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’occasion de le surprendre ; d’autres pénètrent dans les villes, au travers des murs les plus épais, brûlent les portes, ou les percent par le moyen de certaines matières qui brûlent le bois sans flamme. Ils s’introduisent dans les lieux les plus secrets d’une maison, et les habitans sont surpris de trouver leur lit sans rideaux et sans couverture, leur chambre sans tapisseries et sans meubles, et ne découvrir aucune autre trace des voleurs que le trou qu’ils ont fait au mur ou à la porte. Le père Le Comte avertit les Européens qu’ils ne doivent rien prêter aux Chinois sans avoir pris leurs sûretés, parce qu’il n’y a point de fond à faire sur leur parole. Ils commencent par emprunter une petite somme, en promettant de restituer le capital avec de gros intérêts. Ils remplissent cette promesse ; et, sur le crédit qu’ils s’établissent, ils continuent d’emprunter de plus grosses sommes. L’artifice se soutient pendant des années entières, jusqu’à ce que la somme soit aussi grosse qu’ils la désirent. Alors ils disparaissent. Il faut avouer que cette manière de tromper n’est pas particulière aux Chinois, et la précaution que recommande ici le père Le Comte est bonne avec toutes les nations commerçantes. Le même jésuite convient ailleurs que, lorsqu’il vint à la Chine avec ses compagnons, étrangers, inconnus, exposés à l’avarice des mandarins, on ne leur fit pas le moindre tort dans leurs personnes ni dans leurs biens ; et ce qui lui paraît bien plus extraordinaire, un commis de la douane refusa de recevoir d’eux un présent malgré toutes leurs instances, en protestant qu’il ne prendrait jamais rien des étrangers. Mais ces exemples sont rares, ajoute-t-il, et ce n’est pas sur un seul trait qu’il faut juger un caractère national. Ne devait-il pas conclure plus naturellement qu’un pareil exemple de probité dans une ville maritime, grande et marchande, où l’avidité, l’artifice et la fraude doivent régner plus qu’ailleurs, ne doit point être rare dans le reste de la nation ? Aussi le père Duhalde en porte-t-il un jugement plus modéré. En général, dit-il, les Chinois ne sont pas aussi fourbes et aussi trompeurs que le père Le Comte les représente ; mais ils se croient permis de duper les étrangers : ils s’en font même une gloire. On en trouve d’assez impudens, lorsque la fraude est découverte, pour s’excuser sur leur défaut d’adresse. « Il paraît assez, disent-ils, que je m’y suis fort mal pris : vous êtes plus adroit que moi, et je vous promets de ne plus m’adresser aux Européens. » En effet, on prétend que c’est des Européens qu’ils ont appris l’art de tromper, si l’homme, en quelque pays que ce soit, a besoin d’apprendre cet art. Un capitaine anglais, ayant fait marché à Canton pour quelques balles de soie, se rendit avec son interprète à la maison du marchand pour examiner s’il ne manquait rien à la qualité de sa marchandise : il fut content de la première balle ; mais les autres ne contenaient que de la soie pourie. Cette découverte l’ayant irrité, il se répandit en reproches fort amers. Le Chinois les écouta sans s’émouvoir, et lui fit cette réponse : « Prenez-vous-en à votre fripon d’interprète, qui m’a protesté que vous n’examineriez point les balles. » Cette disposition à tromper est commune parmi le peuple des côtes : ils emploient toutes sortes de moyens pour falsifier ce qu’ils vendent ; ils vont jusqu’à contrefaire les jambons, en couvrant une pièce de bois d’une espèce de terre, qu’ils savent revêtir d’une peau de porc. Cependant Duhalde et Le Comte même reconnaissent qu’ils ne pratiquent ces friponneries qu’à l’égard des commerçans étrangers, et que, dans les villes éloignée de la mer, un Chinois ne peut se persuader qu’il y ait tant de mauvaise foi sur les côtes. Lorsqu’ils ont en vue quelque profit, ils emploient d’avance toute la subtilité de leur esprit pour s’insinuer dans les bonnes grâces de ceux qui peuvent favoriser leur entreprise. Ils n’épargnent ni les présens, ni les services, sans aucune apparence d’intérêt : ils prennent, pendant des années entières, toutes sortes de personnages et toutes sortes de mesure pour arriver à leur but. Ce genre de patience, qui est la vertu des fripons, prouverait plus que tout le reste un caractère naturellement porté à être fourbe et habile à tromper. Les seigneurs de la cour, les vice-rois des provinces et les généraux d’armée sont dans un perpétuel mouvement pour acquérir ou conserver les principaux postes de l’état. La loi ne les accorde qu’au mérite ; mais l’argent, la faveur et l’intrigue ouvrent secrètement mille voies plus sûres. Leur étude continuelle est de connaître les goûts, les inclinations, l’humeur et les desseins les uns des autres. Dans quelques cantons, le peuple est si porté à la chicane, qu’on y engage ses terres, ses maisons et ses meubles, pour le plaisir de suivre un procès ou de faire donner la bastonnade à son ennemi. Mais il arrive souvent que, par une corruption plus puissante, l’accusé fait tomber les coups sur celui qui l’accuse. De là naissent entre eux des haines mortelles. Une de leurs vengeances et de mettre le feu à la maison de leur ennemi pendant la nuit ; cependant la peine de mort que les lois imposent à ce crime le rend assez rare. On assure que les Chinois les plus vicieux ont un amour naturel pour la vertu, qui leur donne de l’estime et de l’admiration pour ceux qui la pratiquent. Ceux qui s’assujettissent le moins à la chasteté honorent les personnes chastes, surtout les veuves ; ils conservent, par des arcs de triomphe et par des incriptions, la mémoire des personnages distingués qui ont vécu dans la continence, et qui se sont élevés au-dessus du vulgaire par quelque action remarquable. Ils apportent beaucoup de soin à dérober la connaissance de leurs vices au public. Ils témoignent le plus grand respect à leurs parens et à ceux qui ont pris soin de leur éducation ; ils honorent les vieillards à l’exemple de l’empereur. Ils détestent dans les actions, dans les paroles et dans les gestes, tout ce qui décèle de la colère ou la moindre émotion. Mais c’est peut-être aussi de cette habitude de se contraindre que naît leur disposition aux vengeances tardives et étudiées, aux raffinemens de la fourberie ; et ce caractère est bien aussi dangereux que la violence, et plus odieux. Magalhaens observe qu’ils ont porté la philosophie morale spéculative à sa perfection, qu’ils en font leur principale étude et le sujet ordinaire de leurs entretiens. Il ajoute qu’ils ont l’esprit si vif et si pénétrant, qu’en lisant les ouvrages des jésuites, ils entendaient facilement les questions les plus subtiles. Les vernis de la Chine, la porcelaine et cette variété de belles étoffes de soie qu’on transporte en Europe sont des témoignages assez honorables de l’industrie des Chinois. Il ne paraît pas moins d’habileté dans leurs ouvrages d’ébène, d’écaille, d’ivoire, d’ambre et de corail. Ceux de sculpture et leurs édifices, tels que les portes de leurs grandes villes, leurs arcs de triomphe, leurs ponts et leurs tours, ont beaucoup de noblesse et de grandeur. S’ils ne sont point parvenus au degré de perfection des ouvrages de l’Europe, il en faut accuser la mesquinerie chinoise, qui, mettant des bornes étroites à la dépense des particuliers, et restreignant le salaire des artises, n’encourage pas assez le travail et l’industrie. Il est vrai qu’ils ont moins d’invention que nous pour les mécaniques : mais leurs instrumens sont plus simples ; et, sans avoir jamais vu les modèles qu’on leur propose, il les imitent facilement. C’est ainsi qu’ils font à présent des montres, des horloges, des miroirs, des fusils, des pistolets, etc. Ils ont une si haute opinion d’eux-mêmes, que le plus vil Chinois regarde avec mépris toutes les autres nations. Dans leur engouement pour leur pays et pour leurs usages, ils ne peuvent se persuader qu’il y ait rien de bon ni rien de vrai que leurs savans aient ignoré. On s’efforce en vain de leur faire entreprendre sérieusement quelque ouvrage dans le goût de l’Europe : à peine les missionnaires ont-ils pu obtenir des architectes chinois de leur bâtir une église dans le palais, sur le modèle envoyé de France. Quoique les vaisseaux de la Chine soient mal construits, et que les habitans ne puissent refuser de l’admiration à ceux qui viennent de l’Europe, leurs charpentiers paraissent surpris lorsqu’on leur propose de les imiter. Ils répondent que leur fabrique est l’ancien usage de la Chine. « Mais cet usage est mauvais », leur dites-vous. « N’importe, répliquent-ils ; c’est assez qu’il soit établi dans l’empire, et l’on ne peut s’en écarter sans blesser la justice et la raison. » Il paraît néanmoins que cette réponse ne vient souvent que de leur embarras. Ils craignent de ne pas satisfaire les Européens qui veulent les employer ; car leurs meilleurs artistes entreprennent toutes sortes d’ouvrages sur les modèles qu’on leur présente. Le peuple ne doit sa subsistance qu’à son travail assidu ; aussi ne connaît-on pas de nation plus laborieuse et plus sobre : les Chinois sont endurcis au travail dès l’enfance ; ils emploieront des jours entiers à fouir la terre, les pieds dans l’eau jusqu’aux genoux, et le soir ils se croiront fort heureux d’avoir pour leur souper un peu de riz cuit à l’eau, un potage d’herbes et un peu de thé. Ils ne rejettent aucun moyen pour gagner leur vie. Comme on aurait peine à trouver dans tout l’empire un endroit sans culture, il n’y a personne, à quelque âge qu’on le suppose, homme ou femme, sourd, muet, boiteux, aveugle, qui n’ait de la facilité à subsister. On ne se sert à la Chine que de moulins à bras pour broyer les grains : ce travail, qui n’exige qu’un mouvement fort simple, est l’occupation d’une infinité de pauvres habitans. Les Chinois savent mettre à profit plusieurs choses que d’autres nations croient inutiles, ou dont elles tirent peu de parti. À Pékin, quantité de familles gagnent leur vie à vendre des allumettes, d’autres à ramasser dans les rues des chiffons de soie, de laine, de coton ou de toile, des plumes de poules, des os de chiens, des morceaux de papier, qu’ils nettoient soigneusement pour les revendre : ils gagnent même sur les ordures qui sortent du corps humain : on voit dans toutes les provinces des gens qui s’occupent à les ramasser ; et dans quelques endroits, sur les canaux, des barques qui n’ont pas d’autre usage. Les paysans viennent acheter ces immondices pour du bois, de l’huile et des légumes, Au surplus, tous ces moyens de subsistance ne sont pas particuliers aux Chinois, et se retrouvent à Paris et dans les grandes capitales. Malgré la sobriété et l’industrie qui règnent à la Chine, le nombre prodigieux des habitans y cause beaucoup de misère. Il s’en trouve de si pauvres, que, si la mère tombe malade ou manque de lait, l’impuissance de nourrir leurs enfans les force de les exposer dans les rues. Ce spectacle est rare dans les villes de province ; mais rien n’est plus commun dans les grandes capitales, telles que Pékin et Canton. D’autres engagent les sages-femmes à noyer leurs filles dans un bassin d’eau au moment de leur naissance. La misère produit une multitude incroyable d’esclaves dans les deux sexes, c’est-à-dire de personnes qui se vendent, en se réservant le droit de se racheter. Les familles aisées ont un grand nombre de domestiques volontairement vendus, quoiqu’il y en ait aussi qui se louent comme en Europe. Un père vend quelquefois son fils, vend sa femme, et se vend lui-même à vil prix. L’habillement des hommes se ressent de la gravité qu’ils affectent ; il consiste dans une longue veste qui descend jusqu’à terre, et dont un pan se replie sur l’autre ; celui de dessus, s’avançant jusqu’au côte droit, s’y attache avec quatre ou cinq boutons d’or ou d’argent, l’un assez près de l’autre : les manches sont larges vers l’épaule, mais elles se rétrécissent par degrés jusqu’au poignet ; et, se terminant en fer à cheval, elles couvrent toute la main, à l’exception du bout des doigts. Ils se ceignent d’une large ceinture de soie dont les bouts pendent jusqu’aux genoux, et à laquelle ils attachent un étui qui contient une bourse, un couteau et deux petits bâtons qui leur servent de fourchettes. Anciennement les Chinois ne portaient pas de couteaux ; il est rare même que les lettrés en portent aujourd’hui. En été, ils portent sous la veste des caleçons de toile fin, couverts quelquefois de taffetas blanc ; en hiver, des hauts-de-chausses de satin, piqué de soie crue ou de coton. Dans les provinces du nord on porte des pelisses fort chaudes. Leur chemise est de différentes sortes de toiles suivant les saisons ; elle est fort large, mais courte. C’est un usage assez commun pour entretenir la propreté dans les grandes chaleurs, de porter sur la peau un filet de soie qui empêche la chemise de s’appliquer à la peau. En été, les Chinois ont le cou tout-à-fait nu ; mais en hiver ils portent un collet qui est ou de satin, ou de martre, ou de peau de renard, et qui tient à leurs robes, qui sont alors doublées de peau ou piquées de soie et de coton. Les gens de qualité la doublent entièrement de peaux très-fines, soit de martre, soit de renard bordé de martre. Au printemps, ils bordent leurs robes d’hermines ; et par dessus ils portent un surtout à manches larges et courtes, doublé ou bordé dans le même goût. Toutes les couleurs ne sont pas permises. Le jaune, comme on l’a dit, n’appartient qu’à l’empereur et aux princes de son sang. Le satin à fond rouge est affecté à certains mandarins dans les jours de cérémonie. On s’habille communément en noir, en bleu ou en violet. La couleur du peuple est généralement le bleu ou le noir. Avant la conquête, les Chinois étaient passionnés pour leur chevelure, qu’ils pommadaient soigneusement. Ils étaient si passionnés pour cet ornement, que plusieurs préférèrent la mort à la loi qui leur fut imposée de se raser la tête comme les Tartares. Aujourd’hui ils laissent croître assez de cheveux sur le sommet de la tête pour les mettre en tresse. En été ils se couvrent la tête d’une espèce de petit chapeau ou d’un bonnet de la forme d’entonnoir ; le dehors est de rotang, travaillé très-finement ; le dedans est doublé de satin ; de la pointe de ce bonnet sort un gros flocon de crin rouge, qui le couvre et qui se répand jusque sur les bords : ce crin est une espèce de poil très-fin et très-clair, qui croît aux jambes de certaines vaches, et se teint d’un rouge vif et éclatant. Les mandarins et les lettrés ont une espèce de bonnet que le peuple n’a pas la liberté de porter ; il est de la même forme que l’autre, mais fait en carton, doublé ordinairement de satin rouge ou bleu, et couvert de satin blanc ; au-dessus flotte irrégulièrement un gros flocon de la plus belle soie rouge. Les personnes de distinction se servent souvent de la première de ces deux sortes de chapeaux, surtout quand elles vont à cheval et dans le mauvais temps, parce qu’il résiste à la pluie et qu’il est plus propre à les garantir du soleil par-devant et par-derrière. En hiver, ils portent une autre espèce de bonnet fort chaud, bordé de zibeline, d’hermine ou de peau de renard, et terminé au sommet par une touffe de soie rouge ; la bordure de peau est large de deux ou trois doigts, et produit un fort bel effet, surtout lorsqu’elle est de belles zibelines noires et luisantes. Les Chinois, surtout les personnes de qualité, n’osent paraître en public sans bottines ; elles sont de soie, particulièrement de satin ou de calicot, et fort bien ajustées au pied ; mais elles n’ont ni genouillères ni talons. Celles qu’on porte pour monter à cheval sont de cuir de vache ou de cheval, si bien préparé, que rien n’est plus souple. Les bas de bottes sont d’étoffe piquée et doublée de coton ; il en sort de la botte une partie qui est bordée d’une large bande de peluche ou de velours ; mais autant ils sont utiles en hiver pour entretenir la chaleur des jambes, autant sont-ils insupportables pendant l’été : on en prend alors de plus convenables à la saison. Le peuple, pour épargner la dépense, porte des bas d’étoffe noire. Ceux dont les personnes de qualité usent dans leurs maisons sont de soie fort propres et fort commodes. Lorsque les Chinois sortent pour quelque visite d’importance, ils portent par-dessus leurs habits, qui sont ordinairement de toile ou de satin, une longue robe de soie presque toujours de couleur bleue, avec une ceinture, et par-dessus le tout un petit habit noir ou violet, qui ne passe point les genoux, mais qui est fort ample, avec des manches courtes et larges ; ils prennent alors un petit bonnet qui représente dans sa forme un cône raccourci, chargé tout autour de soies voltigeantes ou de crin rouge ; enfin, pour achever l’ornement, ils ont aux jambes des bottes d’étoffe et un éventail à la main. Les dames chinoises sont d’une modestie extraordinaire dans leurs regards, dans leur contenance et dans leurs vêtemens : leurs robes sont fort longues ; elles en sont tellement couvertes de la tête jusqu’aux talons, qu’on ne voit paraître que leur visage. Leurs mains sont toujours cachées sous leurs grandes manches, qui descendraient jusqu’à terre, si elles ne prenaient soin de les relever. La couleur qui appartient à leur sexe est ou rouge, ou bleue, ou verte. Peu de femmes portent le noir et le violet, si elles ne sont avancées en âge. Elles marchent d’un pas doux et lent, les yeux baissés et la tête penchée ; mais leur marche n’est pas sûre, parce qu’elles ont les pieds d’une petitesse extraordinaire : on les leur serre dès l’enfance avec beaucoup de force pour les empêcher de croître ; et, regardant cette mode comme une beauté, elles s’efforcent encore de les rendre plus petits à mesure qu’elles avancent en âge. Les Chinois mêmes ne connaissent pas bien l’origine d’un usage si bizarre. Quelques-uns s’imaginent que c’est une invention de leurs ancêtres pour retenir les femmes au logis ; mais d’autres regardent cette opinion comme une fable faille ; le plus grand nombre est persuadé que c’est une mode établie par la politique pour tenir les femmes dans une continuelle dépendance. Il est certain qu’elles sont extrêmement renfermées, et qu’elles sortent peu de leur appartement, qui est la partie la plus retirée de la maison, où elles n’ont de communication qu’avec les femmes qui les servent. Cependant on peut dire, en général, qu’elles ont la vanité ordinaire à leur sexe, et que, ne paraissant qu’aux yeux de leurs domestiques, elles ne laissent pas, chaque jour au matin, d’employer des heures entières à leur parure. On assure qu’elles se frottent le visage avec une sorte de pâte pour augmenter leur blancheur, mais que cette pratique leur gâte bientôt la peau, et hâte les rides, et par conséquent n’est pas meilleure à la Chine qu’en France, où elle est pourtant fort en usage. Leur coiffure consiste en plusieurs boucles de cheveux, entremêlées de petites touffes de fleurs d’or et d’argent. Quelques-une se la parent d’une figure du *fong-hoang*, oiseau fabuleux qu’elles portent en or, en argent ou en cuivre doré, suivant leur richesse et leur qualité ; les ailes de cette figure, mollement étendues sur le devant de la coiffure, embrassent le haut des tempes ; la queue, qui est assez longue, forme une espèce d’aigrette au sommet de la tête ; le corps est au-dessus du front, le cou et le bec tombent au-dessus du nez ; mais le cou est joint au corps par un ressort secret, à l’aide duquel il joue négligemment et se prête au moindre mouvement de la tête, sur laquelle il ne porte que par les pieds qui sont fichés au milieu de la chevelure. Les femmes de la première qualité portent quelquefois une sorte de couronne composée de plusieurs de ces oiseaux entrelacés ensemble. L’ouvrage en est fort cher. Les jeunes filles portent ordinairement une autre sorte de couronne dont le fond n’est que de carton, mais couvert d’une fort belle soie. Le devant s’élève en pointe au-dessus du front ; il est chargé de diamans, de perles, et d’autres ornemens. Le dessus de la tête est couvert de fleurs naturelles ou artificielles, mêlées d’aiguilles dont la pointe offre des pierreries. Les femmes avancées en âge, surtout celles du commun, se contentent d’un morceau de soie fort fine passée plusieurs fois autour de la tête ; au reste, les modes de parure ont toujours été les mêmes à la Chine, depuis le commencement de l’empire jusqu’à la conquête des Tartares, qui, sans rien changer aux autres usages du pays, forcèrent seulement les Chinois à prendre leur habillement. Magalhaens observe que la nation chinoise porte la curiosité fort loin dans ses habits. Le plus pauvre est vêtu décemment, avec le soin de se conformer toujours à la mode. On est étonné de les voir le premier jour de l’an dans leurs habits neufs, qui sont d’une propreté admirable, sans que la pauvreté paraisse y mettre aucune distinction. Il n’y a rien où les Chinois mettent plus de scrupule que dans les cérémonies et les civilités dont ils usent : ils sont persuadés qu’une grande attention à remplir tous les devoirs de la vie civile sert beaucoup à corriger la rudesse naturelle, à donner de la douceur au caractère, à maintenir la paix, l’ordre et la subordination dans un état. Parmi les livres qui contiennent leurs règles de politesse, on en distingue un qui en compte plus de trois mille différentes. Tout y est prescrit avec beaucoup de détails. Les saluts ordinaires, les visites, les présens, les festins et toutes les bienséances publiques ou particulières, sont plutôt des lois que des usages introduits peu à peu par la coutume. Le cérémonial est fixé pour les personnes de tous les rangs avec leurs égaux ou leurs supérieurs. Les grands savent quelles marques de respect ils doivent rendre à l’empereur et aux princes, et comment ils doivent se conduire avec eux. Les artisans mêmes, les paysans et la plus vile populace ont entre eux des règles qu’ils observent ; ils ne se rencontrent point sans se donner mutuellement quelques marques de politesse et de complaisance. Personne ne peut se dispenser de ces devoirs, ni rendre plus ou moins que l’usage ne le demande. Pendant qu’on portait au tombeau le corps de la feue impératrice, femme de Khang-hi, un des premiers princes du sang, ayant appelé un colao pour lui parler, celui-ci s’approcha et lui répondit à genoux, et le prince le laissa dans cette posture sans lui dire de se relever. Le lendemain un coli accusa devant l’empereur le prince et tous les colaos ; le prince pour avoir souffert qu’un officier de cette considération se tînt devant lui dans une posture si humble ; et les colaos, particulièrement celui qui s’était agenouillé pour avoir déshonoré le premier poste de l’empire, et les autres pour ne s’y être pas opposés, ou du moins pour n’en avoir pas donné avis à l’empereur. Le prince s’excusa sur ce qu’il ignorait la loi ou l’usage sur cet article, et que d’ailleurs il n’avait point exigé cette soumission. Mai le coli cita pour réplique une loi d’une ancienne dynastie : aussitôt l’empereur donna ordre au li-pou, qui est le tribunal des cérémonies, de chercher cette loi dans les archives ; et, si elle ne se trouvait pas, d’en faire une qui pût servir désormais de règle invariable. Le tribunal du li-pou tient si rigoureusement à faire observer les cérémonies de l’empire, qu’il ne veut pas même que les étrangers y manquent. Avant qu’un ambassadeur paraisse à la cour, l’usage veut qu’il soit instruit pendant quarante jours, et soigneusement exercé aux cérémonies, à peu près comme un comédien récite son rôle avant de monter sur le théâtre. La politesse est fort bonne ; mais l’excès même des bonnes choses est un inconvénient et un ridicule. La plupart de ces formalités se réduisent à la manière de s’incliner, de se mettre à genoux, et de se prosterner une ou plusieurs fois, suivant l’occasion, le lieu, l’âge ou la qualité des personnes, surtout lorsqu’on rend des visites, qu’on fait des présens et qu’on traite des amis. La méthode ordinaire des salutations pour les hommes consiste à joindre les mains fermées devant la poitrine, en les remuant d’une manière affectueuse, et de baisser un peu la tête en prononçant *tsin, tsin*, expression de politesse font le sens n’est pas limité. Lorsqu’on rencontre une personne à qui l’on plus de déférence, on joint les mains, on les élève et on les abaisse jusqu’à terre, en inclinant profondément tout le corps. Si deux personnes de connaissance se rencontrent après une longue absence, toutes les deux tombent à genoux et baisse la tête jusqu’à terre ; ensuite, se relevant, elles recommencent deux ou trois fois la même cérémonie. Le mot de *fo*, qui signifie bonheur, se répète souvent dans les civilités chinoises. Au commencement de la monarchie, lorsque la simplicité régnait encore, il était permis aux femmes de dires aux hommes, en leur faisant la révérence : *van-fo*, c’est-à-dire, *que toutes sortes de bonheur vous accompagnent*. Mais assitôt que la pureté des mœurs eut commencé à s’altérer, ce compliment parut une indécence. On réduisit les femmes à des révérences muettes ; et pour détruire entièrement l’ancienne coutume, on ne leur permit pas même de prononcer le même mot en se saluant entre elles. Parmi les gens même du commun, l’on donne toujours la première place au plus âgé de l’assemblée ; mais, s’il s’y trouve des étrangers, elle est accordée à celui qui est venu du pays le plus éloigné, à moins que le rang ou la qualité ne leur impose d’autres lois. Dans les provinces où la droite est la place d’honneur, on ne manque jamais de l’offrir ; dans d’autres lieux, la gauche est la plus honorable. Quand deux mandarins se rencontrent dans la rue, s’ils sont d’un rang égal, ils se saluent sans sortir de leur chaise, et sans même se lever, en baissant d’abord leurs mains jointes, et les relevant ensuite jusqu’à la tête ; ce qu’ils répètent plusieurs fois, jusqu’à ce qu’ils se perdent de vue. Mais si l’un est d’un rang inférieur, il doit faire arrêter sa chaise, ou descendre, s’il est à cheval, et faire une profonde révérence. Les inférieurs évitent autant qu’ils le peuvent l’embarras de ces rencontres. Rien n’est comparable au respect que les enfans ont pour leur père, et les écoliers pour leur maître : ils parlent peu et se tiennent toujours debout en leur présence. L’usage les oblige, surtout au commencement de l’année, au jour de leur naissance, et dans d’autres occasions, de les saluer à genoux, en frappant plusieurs fois la terre du front. Les règles de la civilité ne s’observent pas moins dans les villages que dans les villes ; et les termes qu’on emploie, soit à la promenade et dans les conversations, soit pour les salutations de rencontre, sont toujours humbles et respectueux. Jamais ils n’emploient dans leurs discours la première ni la seconde personne, à moins qu’ils ne parlent familièrement et entre amis, ou à des personnes d’un rang inférieur. *Je* et *vous* passeraient pour une incivilité grossière. Ainsi, au lieu de dire, « je suis fort sensible au service que vous m’avez rendu », ils diront, « le service que le seigneur ou le docteur a rendu au moindre de ses serviteurs ou de ses écoliers l’a touché très-sensiblement. » De même un fils qui parle à son père prendra la qualité de son petit-fils, quoiqu’il soit l’aîné de la famille, et qu’il ait lui-même des enfans. Un article de la politesse chinoise est de rendre des visites, comme parmi nous, au commencement de la nouvelle année, aux fêtes, à la naissance d’un fils, à l’occasion d’un mariage, d’une dignité, d’un voyage, d’une mort, etc. Ces visites, qui sont autant de devoirs pour tout le monde, surtout pour les écoliers à l’égard de leurs maîtres, et pour les mandarins à l’égard de leurs supérieurs, sont ordinairement accompagnées de quelques petits présens et de quantité de cérémonies dont on est dispensé dans les visites communes et familières. Quand on fait une visite, on commence d’abord par faire remettre au portier de la personne qu’on vient voir un billet de visite, ou *tié-tsëe*. C’est un cahier de papier rouge, légèrement semé de fleurs d’or et plié en forme de paravent. Sur un des plis on écrit son nom, avec quelques termes respectueux, suivant le rang de la personne ; par exemple, *le tendre et sincère ami de votre excellence, et le disciple perpétuel de sa doctrine, se présente en cette qualité pour rendre ses devoirs et faire sa révérence jusqu’à terre*, ce qui s’exprime par les mots *tun-cheou-pai*. Si c’est un ami familier, ou une personne du commun qu’on visite, il suffit de donner un billet d’un simple feuillet en papier commun. Dans les deuils, le papier doit être blanc. Toutes les visites qui se rendent à un gouverneur, ou à d’autres personnes de distinction, doivent se faire avant le dîner ; ou du moins celui qui la fait doit s’être abstenu de vin, parce qu’il serait peu respectueux de paraître devant une personne de qualité avec l’air d’un homme qui sort de table, et que le mandarin s’offenserait, s’il sentait l’odeur du vin. Cependant une visite qui se rend le même jour qu’on l’a reçue peut se faire l’après-midi, parce que cet empressement à la rendre est une marque d’honneur. Quelquefois un mandarin se contente de recevoir le tié-tsëe par les mains de son portier, et tient compte de la visite, en faisant prier par un de ses gens celui qui veut la rendre de ne pas prendre la peine de descendre de sa chaise ; ensuite il rend la sienne le même jour ou l’un des trois jours suivans. Si celui qui visite est une personne égale par le rang, ou un mandarin du même ordre, sa chaise a la liberté de traverser les deux premières cours du tribunal, qui sont fort grandes, et de s’avancer jusqu’à l’entrée de la salle, où le maître de la maison vient le recevoir. En entrant dans la seconde cour, il trouve devant la salle, avec un parasol et un grand éventail, deux domestiques qui s’inclinent tellement l’un vers l’autre, en le conduisant, qu’il ne peut ni voir le mandarin ni en être vu. Ses propres domestiques le quittent aussitôt qu’il est sorti de sa chaise ; et le grand éventail étant retiré, il se trouve assez près du mandarin qu’il visite pour lui faire la révérence. C’est à cette distance que doivent commencer les cérémonies, telles qu’elles sont expliquées fort au long dans le rituel chinois. On apprend dans ce livre à quel nombre de révérences on est obligé, quelles expressions et quels titres on doit employer, quelles doivent être les génuflexions réciproques, les détours qu’on doit faire pour être tantôt à droite, et tantôt à gauche, car la place d’honneur varie suivant les lieux ; les gestes muets par lesquels le maître de la maison presse d’entrer, sans prononcer d’autre mot que *tsin-tsin ;* le refus honnête que l’on en fait d’abord en prononçant *pou-can, je n’ose ;* le salut que le maître de la maison doit faire à la chaise où l’on doit s’asseoir ; car il doit s’incliner devant elle avec respect, et l’éventer légèrement avec un pan de sa veste pour en ôter la poussière. Est-on assis, il faut exposer d’un air grave et sérieux le sujet de sa visite. On répond avec la même gravité et diverses inclinations. Il faut du reste se tenir fort droit sur sa chaise, sans s’appuyer contre le dossier, baisser un peu les yeux sans regarder de côté et d’autre, les mains étendues sur les genoux, et les pieds également avancés. Après un moment de conversation, un domestique proprement vêtu entre avec autant de tasses de thé qu’il y a de personnes : ici nouvelle attention pour observer exactement la manière de prendre la tasse, de la porter à la bouche et de la rendre au domestique. On sort enfin avec d’autres cérémonies. Le maître de la maison conduit l’étranger jusqu’à sa chaise, et quand on y est entré, il s’avance un peu pour attendre que les porteurs l’aient soulevée ; alors on lui dit adieu, et sa réponse consiste dans quelques expressions polies. On n’a pas trop de la vie entière pour posséder à fond une politesse si savante. Les simples lettres que s’écrivent les particuliers sont sujettes à tant de formalités, qu’elles causent souvent de l’embarras aux lettrés mêmes. Si l’on écrit à une personne de distinction, on doit employer du papier blanc, plié et replié dix ou douze fois comme un paravent ; mais il doit être orné de petites bandes de papier rouge. On commence à écrire sur le second pli, et l’on met son nom à la fin de la lettre. Le style exige beaucoup d’attention, parce qu’il doit être différent de celui de la conversation ; enfin le caractère que l’on emploie en demande aussi, car il doit être proportionné au rang et à la qualité de la personne à qui l’on écrit. Plus il est petit, plus il est respectueux ; on doit garder une certaine distance entre les lignes ; le sceau, lorsqu’on en met, est posé en deux endroits, au-dessus du nom de la personne qui écrit, et au-dessus du premier caractère de la lettre ; mais on se contente ordinairement de l’appliquer sur le cachet de papier qui sert d’enveloppe. S’il n’y a point d’occasion où la politesse chinoise ne soit fatigante et ennuyeuse pour les Européens, elle l’est particulièrement dans les fêtes, parce que tout s’y passe en formalités et en cérémonies. On distingue à la Chine deux sortes de festins : l’un ordinaire, qui consiste dans un service de douze ou quinze plats ; l’autre plus solennel, où l’on sert vingt-quatre plats sur chaque table, et où l’on affecte beaucoup de façons. Pour observer ponctuellement le cérémonial, on envoie trois tié-tsëe ou trois billets à ceux qu’on veut régaler : la première invitation se fait un jour ou deux avant la fête ; la seconde le matin du jour même, pour faire souvenir les convives de leur engagement, et les prier de n’y pas manquer ; la troisième lorsque, tout étant préparé, le maître de la maison veut faire connaître par un troisième billet l’impatience qu’il a de les voir. La salle du festin est ordinairement parée de pots de fleurs, de peintures, de porcelaines et d’autres ornemens ; elle contient autant de tables qu’il y a de personnes invitées, à moins que le grand nombre des convives n’oblige de les placer deux à deux ; mais il est rare de voir trois personnes à la même table. Ces tables sont rangées sur une même ligne, de chaque côté de la salle, et les convives placés vis-à-vis l’un de l’autre : ils sont assis dans des fauteuils. Le devant de chaque table est tendu d’une étoffe de soie à l’aiguille, comme un devant d’autel ; et quoiqu’elles soient sans nappes et sans serviettes, le vernis leur donne un grand air de propreté ; les deux extrémités sont souvent couvertes de grands plats chargés de mets, découpés et ranges en pyramides, avec des fleurs et de gros citrons au-dessus ; mais on ne touche jamais à ces pyramides : elles ne servent que pour l’ornement, comme les figures de sucre en Italie, et comme celles de nos surtouts en France. Lorsque le maître de la maison introduit ses convives dans cette salle, il commence par les saluer l’un après l’autre : ensuite, se faisant apporter du vin dans une tasse d’argent ou de porcelaine, ou de quelque bois précieux, posée sur une petite soucoupe d’argent, il la prend des deux mains ; il s’incline vers ses convives, tourne le visage vers la grande cour de la maison, et s’avance sur le devant de la salle : là, levant les yeux au ciel, et élevant aussi la tasse, il répand le vin à terre, pour faire reconnaître par cet hommage, qu’il ne possède rien dont il n’ait obligation à la faveur céleste. Alors il fait remplir de vin une tasse d’argent ou de porcelaine, qu’il place à la table à laquelle il doit être assis ; mais ce n’est qu’après avoir fait une inclination au principal convive, qui répond à cette civilité en s’efforçant de lui épargner une partie de la peine par l’empressement qu’il a de faire verser aussi du vin dans une coupe, comme s’il voulait la porter sur la table du maître, qui est toujours la dernière. Le maître l’arrête par d’autres civilités dont l’usage prescrit les termes. Aussitôt le maître-d’hôtel apporte deux petits bâtons d’ivoire, nommés *quai-tsés*, pour servir de fourchettes, et les place sur la table devant le fauteuil, dans une position parallèle ; souvent même ils s’y trouvent déjà tout placés. Enfin le maître conduit son principal convive à son fauteuil, qui est couvert d’une riche étoffe de soie à fleurs ; il lui fait une nouvelle révérence, et l’invite à s’asseoir ; mais le convive n’y consent qu’après quantité de façons, par lesquelles il s’excuse d’accepter une place si honorable. Le maître se met en devoir de faire la même politesse aux autres convives ; mais ils ne lui permettent pas de prendre cette peine. Tel est le prélude : tout le monde se place à table ; à l’instant, quatre ou cinq comédiens, richement vêtus, entrent dans la salle, et saluent ensemble toute l’assemblée par de profondes inclinations, qui vont jusqu’à toucher quatre fois la terre du front. Cette cérémonie se fait au milieu des deux rangs de tables, le visage tourné vers une autre table fort longue, qui est au fond de la salle, et couverte de flambeaux et de cassolettes. Ensuite les comédiens se relèvent ; et l’un d’eux présente un grand livre qui contient en lettres d’or les titres de cinquante ou soixante comédies qu’ils savent par cœur, pour en laisser le choix au principal convive ; celui-ci s’excuse de choisir, et le renvoie poliment, avec un signe d’invitation, au convive suivant ; ce second l’envoie au troisième, et tous s’excusent. Enfin le premier convive à qui l’on a rapporté le livre l’ouvre, le parcourt des yeux, et choisit la pièce qu’il juge la plus agréable à l’assemblée ; les comédiens en font voir le titre à tout le monde, et chacun donne son approbation par un signe de tête. S’il y a quelque objection à faire contre le choix, telle que serait la ressemblance du nom de quelque convive avec celui d’un personnage de la pièce, les comédiens doivent en avertir celui qui choisit. La représentation commence par une symphonie d’instrumens de musique, qui sont des bassins de cuivre ou de fer dont le son est aigu et perçant, des tambours de peau de buffle, des flûtes, des fifres et des trompettes, qui ne peuvent plaire qu’aux Chinois. Ces comédies de festins se représentent sans décorations : on se contente d’étendre un tapis sur le plancher ; et c’est de quelques chambres voisines du balcon que sortent les acteurs pour jouer leur rôle. Les cours sont ordinairement remplies d’un grand nombre de spectateurs que les domestiques y laissent entrer. Les dames qui veulent assister au spectacle sont hors de la salle, placées vis-à-vis les comédiens ; et à travers une jalousie, elles voient et entendent tout ce qui se passe, sans qu’on puisse les apercevoir. On commence toujours le festin par boire du vin pur. Le maître-d’hôtel, un genou à terre, prononce à haute voix : *Tsing lao ye men kiu poï*, c’est-à-dire, *vous êtes invités, messieurs, à prendre la coupe*. À ces mots, chacun prend sa tasse des deux mains, l’élève jusqu’au front, la rabaisse plus bas que la table, la porte à sa bouche, et boit lentement à trois ou quatre reprises. Le maître presse de boire tout à son exemple : puis montrant le fond de sa tasse, il fait voir qu’elle est vide et que chacun doit l’imiter. Cette cérémonie recommence deux ou trois fois. Tandis qu’on boit, on sert au milieu de chaque table un plat de porcelaine rempli de quelque ragoût qui n’exige pas de couteaux. Le maître-d’hôtel invite à manger : chacun se sert adroitement avec ses deux petits bâtons. Lorsqu’on a cessé de manger d’un plat, les domestiques en apportent un autre, et continuent de présenter du vin, tandis que le maître-d’hotel excite tout le monde à manger et a boire. Vingt ou vingt-quatre plats se succèdent ainsi sur chaque table avec les mêmes cérémonies. On est obligé de boire aussi souvent, mais on a la liberté de ne boire qu’autant qu’on veut ; et d’ailleurs les tasses sont alors fort petites. On ne lève point les plats de dessus la table à mesure qu’on a cessé d’en manger : ils y demeurent tous jusqu’à la fin du repas. De six en six plats, ou de huit en huit, on sert du bouillon de viande ou de poisson, et une sorte de petits pains, ou de petits pâtés, qu’on y trempe avec les bâtons d’ivoire. Jusqu’alors on n’a mangé que de la viande ; mais on commence en ce moment à servir du thé. Les Chinois boivent leur vin chaud. Dans l’ordre du service, on observe de placer le dernier plat sur la table au moment que la comédie finit ; après quoi les convives se lèvent, et vont faire leur compliment au maître qui les conduit au jardin ou dans une autre salle, pour y converser jusqu’au fruit. Dans l’intervalle, les comédiens dînent. D’un autre côté, les domestiques sont employés les uns à présenter de l’eau tiède aux convives pour se laver les mains et le visage, d’autres à desservir les tables et à préparer le dessert. Il consiste en vingt ou vingt-quatre plats de confitures, de fruits, de gelées, de jambons, de canards salés et séchés au soleil, qui sont un manger délicieux, et de petits entremets composés de choses qui viennent de la mer. Lorsque tout est prêt, un domestique s’approche de son maître, et, un genou en terre, l’en avertit tout bas. Le maître, prenant le temps que l’entretien cesse, se lève et invite les convives à retourner dans la salle du festin, où l’on se réunit d’abord vers le fond ; et chacun reprend ensuite sa place après quelques cérémonies. On apporte alors de plus grandes tasses, et chacun est pressé de boire à plus grands coups. La comédie recommence ; ou bien, pour se divertir davantage, on demande la liste des farces, et chacun choisit celle qu’il désire. Pendant ce service, les côtés de chaque table sont couverts de cinq grands plats de parade, et les domestiques des convives passent dans une chambre voisine pour y dîner sans cérémonie. Au commencement du second service, chaque convive se fait apporter par un de ses domestiques plusieurs petits sacs de papier rouge, qui contiennent de l’argent pour le cuisinier, pour le maître-d’hôtel, pour les comédiens et pour tous les domestiques qui ont servi à table. On donne plus ou moins, suivant la qualité du maître ; mais l’usage est de ne rien donner lorsque la fête est sans comédie. Chaque domestique porte ce présent au maître de la maison, qui consent à le recevoir après quelques difficultés, et fait signe à quelqu’un de ses gens de le prendre pour en faire la distribution. Ces festins durent ordinairement quatre ou cinq heures : ils commencent toujours à l’entrée de la nuit et ne finissent qu’à minuit. Les convives se séparent avec les mêmes cérémonies qui sont en usage dans les visites. Leurs gens portent devant leurs chaises de grandes lanternes de papier huilé, où la qualité du maître, et quelquefois son nom, est écrit en gros caractères. Le lendemain matin, chacun envoie son *tié-tsëe* ou son billet au maître de la maison pour le remercier de ses politesses. Au surplus, les cuisiniers français, qui ont porté le raffinement si loin, seraient surpris de se voir surpassés par les Chinois dans l’art des potages ; ils auraient peine à se persuader qu’avec les seules fèves du pays, particulièrement celles de la province de Chan-tong, et avec de la farine de riz et de blé, on prépare à la Chine une infinité de mets tous différens les uns des autres à la vue et au goût. Ils diversifient leurs ragoûts en y mettant des épices et des herbes fortes. Les Chinois préfèrent la chair de porc à celle des autres animaux : c’est comme le fondement de tous leurs festins. Tout le monde nourrit des porcs et les engraisse : l’usage est d’en manger toute l’année. Ils sont infiniment de meilleur goût que ceux de l’Europe, et l’on aurait peine à trouver quelque chose de plus délicat qu’un jambon de la Chine ; mais les plus délicieux mets des Chinois, et les plus recherchés dans les grands festins, sont les nerfs de cerfs et les nids d’oiseaux. On fait sécher les nerfs de cerfs au soleil d’été, et pour les conserver on les renferme avec de la fleur de poivre et de muscade. On a déjà vu que les nids d’oiseaux se trouvent le long des côtes de Tonquin, de la Cochinchine, de Java, etc. On suppose que l’espèce d’hirondelle qui les bâtit emploie, pour les attacher aux rochers, un suc visqueux qu’elle rend par le bec. On prétend aussi qu’elle prend de l’écume de mer pour lier ensemble les parties de ces petits édifices, comme les hirondelles y emploient de la boue. La matière en est blanche dans leur fraîcheur ; mais, en séchant, elle devient solide, transparente, et d’une couleur tirant quelquefois un peu sur le vert. Aussitôt que les petits ont quitté leurs nids, les habitans des côtes s’empressent de les détacher ; ils en chargent des barques entières. On ne peut mieux les comparer, pour la forme et la grandeur, qu’à la moitié de l’écorce d’un citron confit. Les pates d’ours et les pieds de divers autres animaux, qu’on apporte tout salés de Siam, de Camboge et de Tartarie, sont des friandises qui ne conviennent qu’aux tables des seigneurs. On y sert aussi toutes sortes de volailles, de lièvres, de lapins, et les espèces de gibier qui se trouvent dans les autres pays. Quoique toutes ces denrées soient généralement moins chères dans les grandes villes de la Chine que dans les plus fertiles contrées de l’Europe, les Chinois ne laissent pas d’aimer la chair de chien et de cheval, sans examiner si ces animaux sont morts de vieillesse ou de maladie ; ils ne font pas même difficulté de manger des chats, des rats, et d’autres créatures de cette sorte, qui se vendent publiquement dans les rues. C’est un spectacle assez amusant de voir tous les chiens d’une ville rassemblés par les cris de ceux qu’on va tuer, ou par l’odeur de ceux qu’on a déjà tués, fondre en corps sur les bouchers, qui n’osent marcher sans être armés de longs bâtons ou de fouets, pour se défendre contre leurs attaques, et qui ferment soigneusement leurs boucheries pour se mettre à couvert. Quoique le blé croisse dans toutes les provinces de la Chine, on se nourrit généralement de riz, surtout dans les contrées méridionales. On y fait même des petits pains qui se cuisent en vingt-quatre minutes au bain-marie, et qui sont fort tendres. Les Européens les font un peu griller au feu ; ils sont bien levés et très-délicats. Dans la province de Chan-tong on fait une espèce de galette de froment qui n’est pas mauvaise, surtout lorsqu’elle est mêlée de certaines herbes qui excitent l’appétit. Outre les herbes communes, les légumes et les racines, les Chinois en ont un grand nombre qui ne sont pas connues en Europe, et qui l’emportent beaucoup sur les nôtres. C’est la principale nourriture du peuple, avec le riz. Navarette observe que les Chinois n’ont pas d’aliment plus commun et à meilleur marché qu’une pâte de féves qu’ils appellent *teu-feu :* ils font avec la farine de la féve de grands gâteaux en forme de fromages, qui ont cinq ou six pouces d’épaisseur. On y trouve peu de goût lorsqu’on les mange crus ; mais, cuits à l’eau, et préparés avec certaines herbes, avec du poisson et d’autres mets, c’est un fort bon aliment ; frits au beurre, ils sont excellens : on les mange aussi séchés et fumés, avec de la graine de carvi ; et cette méthode est la meilleure. Il s’en fait une consommation incroyable. Depuis l’empereur et les mandarins jusqu’au dernier paysan, tout le monde aime beaucoup le teu-feu, et souvent on le préfère au poulet. La livre, qui est de plus de vingt onces, ne coûte nulle part plus d’un demi-sou. On prétend que ceux qui en usent ne ressentent aucune altération du changement d’air et de climat ; et cette raison en rend l’usage encore plus commun pour les voyageurs. Quoique le thé soit la liqueur ordinaire de la Chine, on y boit aussi une sorte de vin fait avec le riz, mais d’une espèce différente que celui qui se mange ; il y a diverses manières de le préparer. En voici une : on laisse tremper le riz dans l’eau pendant vingt ou trente jours, avec d’autres ingrédiens ; ensuite, le faisant bouillir jusqu’à dissolution, on le voit aussitôt fermenter et se couvrir d’une légère écume, qui ressemble assez à celle du vin nouveau ; sous cette écume est le vin pur, qu’on tire au clair dans des vaisseaux bien vernis : de la lie on fait une espèce d’eau-de-vie, qui est quelquefois plus forte et plus inflammable que celle de l’Europe. Il s’en vend beaucoup au peuple. Le vin, dont les grands font usage, vient de certaines villes où il passe pour être très-délicat. Les Chinois ne connaissent point d’obligation plus importante que celle du mariage. Un père voit en quelque sorte son honneur compromis, et ne vit pas content s’il ne marie point tous ses enfans. Un fils manque au premier de ses devoirs s’il ne laisse pas de la postérité pour la propagation de sa famille. Quand un fils aîné n’aurait rien hérité de son père, il n’en serait pas moins obligé d’élever ses frères et de les marier, parce qu’il doit leur tenir lieu du père qu’ils ont perdu, et parce que, si la famille venait à s’éteindre par leur faute, leurs ancêtres seraient privés des honneurs qu’ils ont à prétendre de leurs descendans. On ne consulte jamais l’inclination des enfans pour le mariage. Le choix d’une épouse appartient au père ou au plus proche parent, qui fait les conditions avec le père ou les parens de la fille. Ces conditions se réduisent à leur payer une certaine somme, qui doit être employée à l’achat des habits et des autres ornemens de la jeune mariée, car les filles chinoises n’ont pas de dot. Cet usage se pratique surtout parmi les personnes de basse condition ; car les grands, les mandarins, les lettrés, et généralement tous les riches, dépensent beaucoup plus pour le mariage d’une fille qu’ils ne reçoivent de son mari. Par la même raison, un Chinois qui a peu de bien, va souvent aux hôpitaux des orphelins demander une fille, afin de l’élever et de la donner pour épouse à son fils. Il épargne ainsi la somme qu’il serait obligé de débourser pour s’en procurer une autre, et la jeune fille est élevée dans le plus profond respect pour sa belle-mère ; il y a même lieu de croire qu’elle sera plus soumise à son mari. On dit que les riches qui n’ont point d’enfans feignent quelquefois que leur femme est grosse, et vont demander secrètement un enfant à l’hôpital, qu’ils font passer pour leur fils. Ce petit étranger entre dans tous les droits des enfans légitimes, fait ses études sous le nom qu’il a reçu, et parvient aux degrés de bachelier et de docteur, privilége refusé aux enfans adoptifs pris ouvertement à l’hôpital. Ceux qui n’ont pas d’héritier mâle adoptent un fils de leur frère ou quelque autre parent, quelquefois le fils d’un étranger, et donnent même de l’argent aux parens. L’enfant adoptif entre dans tous les droits d’un fils naturel et légitime, prend le nom de celui qui l’adopte, et devient son héritier. S’il naît dans la suite un autre enfant de la même famille, l’enfant adoptif ne laisse pas d’entrer en partage de la succession. C’est dans la même vue qu’il est permis aux Chinois de prendre des concubines, ou plutôt de secondes femmes, qui tiennent rang après l’épouse légitime. Cependant la loi n’accorde cette liberté que lorsque la première femme est parvenue à l’âge de quarante ans sans aucune marque de fécondité. Comme les femmes ne paraissent jamais à la vue des hommes, le mariage d’une fille ne se conclut que sur le témoignage de ses pareils, ou de quelques vieilles femmes dont le métier est de s’entremettre de ces sortes d’affaires. Les familles les engagent par des présens à faire un tableau flatté de la beauté, de l’esprit et des talens de leur fille ; mais on se fie peu à leur rapport, et lorsqu’elles en imposent avec trop peu de retenue, elles sont punies très-sévèrement. Le jour marqué pour la noce, la jeune fille se met dans une chaise pompeusement ornée et suivie de ceux qui portent sa dot. C’est ordinairement parmi le menu peuple une certaine quantité de meubles que son père lui donne avec ses habits nuptiaux, qui sont renfermés dans des coffres. Un cortége d’hommes loués l’accompagne le flambeau à la main, même en plein midi ; sa chaise est précédée de fifres, de hautbois et de tambours, et suivie de ses parens et des amis de sa famille. Un domestique de confiance garde la clef de la chaise et ne doit la remettre qu’au mari, qui attend son épouse à la porte de sa maison. Aussitôt qu’elle est arrivée, il reçoit la clef du domestique, et ouvrant la chaise avec empressement, il juge alors de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Il s’en trouve qui, mécontent de leur sort, referment aussitôt la chaise, et renvoient la fille avec tout son cortége, aimant mieux perdre la somme qu’ils ont donnée que de tenir le marché ; mais on prend des précautions qui rendent ces accidens fort rares. Lorsque la fille est sortie de sa chaise, l’époux se met à côté d’elle ; ils passent tous deux ensemble dans la salle d’assemblée, où ils font quatre révérences au *Tien :* elle en adresse quatre autres aux parens de son mari ; après quoi elle est remise entre les mains des dames invitées à la fête, avec lesquelles elle passe le reste du jour en réjouissances, tandis que le mari traite les hommes dans un autre appartement. Navarette rapporte plusieurs causes de divorce qui ne seraient pas admises dans nos tribunaux : 1o. une femme babillarde, qui se rend incommode par ce défaut y est sujette à être répudiée, quoiqu’elle soit mariée depuis long-temps, et qu’elle ait donné plusieurs enfans à son mari ; 2o. une femme qui manque de soumission pour son beau-père et sa belle-mère ; 3o. une femme qui déroberait quelque chose à son mari ; 4o. la lèpre est une autre raison de divorce ; 5o. la stérilité ; 6o. la jallousie. Je ne crois pas que ces motifs de divorce donnent à nos femmes d’Europe une grande idée de la législation chinoise, du moins par rapport à leur sexe. Elles la trouveront un peu dure, et elles n’auront pas tort. Mars enfin, si les Chinois punissent si sévèrement le babil et la jalousie, c’est qu’une nation silencieuse et calme ne peut souffrir ni qu’on l’étourdisse, ni qu’on la tourmente. Le soir des noces, on conduit la jeune mariée dans l’appartement de son mari, où elle trouve sur une table des ciseaux, du fil, du coton et d’autres matières à ouvrages, pour lui faire connaître qu’elle doit aimer le travail et fuir l’oisiveté. Depuis ce jour, jamais un beau-père ne revoit plus le visage de sa belle-fille. Quoiqu’il vive dans la même maison, il ne met jamais le pied dans sa chambre. Il se cache lorsqu’elle en sort, les amis et les alliés de la famille n’ont pas la liberté de lui parler sans témoins. Cette permission s’accorde aux cousins, lorsqu’ils sont encore très-jeunes ; mais ceux qui sont plus âgés n’obtiennent jamais une faveur de cette nature. Il est permis aux femmes de sortir quelquefois dans le cours de l’année pour rendre visite à leurs plus proches parens. C’est a quoi se bornent leurs plaisirs et leurs amusemens. Lorsqu’une femme se croit grosse, elle va faire la déclaration de son état au temple de ses ancêtres, et demander leur secours pour une heureuse délivrance. Après l’accouchement, elle retourne au temple pour l’action de grâces, et pour demander la conservation de son fruit. Dès le moment de la naissance, on donne aux enfans le nom de leur famille, c’est-à-dire un nom commun à tous ceux qui descendent du même grand-père. Un mois après, on y joint un diminutif, que les Chinois appellent un *nom de lait*, et qui est ordinairement celui d’une fleur, d’un animal, ou de quelque autre créature. Au commencement de ses études, un enfant reçoit de son maître un nouveau nom qu’il porte entre ses condisciples. Lorsqu’il est arrivé à l’âge viril, il en prend un autre qu’il porte entre ses amis : c’est celui qu’il conserve, et qu’il signe ordinairement au bas de ses lettres ; enfin, s’il parvient à quelque emploi considérable, il choisit un nom convenable à son rang ou à son mérite ; et lorsqu’on parle de lui, la politesse ne permet plus qu’on lui en donne d’autre. Ce serait une incivilité grossière de l’appeler de son nom de famille, à moins qu’on y fût autorisé par la supériorité du rang. La piété filiale étant le principal fondement du gouvernement chinois, les anciens sages de la nation se persuadèrent que rien n’était plus capable d’inspirer aux enfans le respect et la soumission qu’ils doivent à leurs parens pendant leur vie, que de voir rendre aux morts des témoignages continuels de la plus profonde vénération. C’est pour cette raison que les rituels prescrivent avec tant d’exactitude toutes les cérémonies qui regardent les morts, telles que l’usage en est établi dans la religion dominante, qui est celle des lettrés ou des sectateurs de Confucius. Les autres sectes font profession de les pratiquer aussi, mais avec un mélange de superstition qu’on prendra soin de distinguer dans la description suivante. Navarette nous apprend que, suivant le rituel, lorsqu’un homme approche de sa dernière heure, on le prend dans son lit et on le couche à terre, afin que sa vie finisse où elle a commencé. De même, on place un enfant à terre aussitôt qu’il est né, comme chez les Juifs et d’autres nations, pour faire connaître qu’il doit retourner dans le lieu d’où il est venu. Lorsque le malade est expiré, on lui met dans la bouche un petit bâton qui l’empêche de se fermer. Alors une personne de la famille monte au sommet de la maison, avec les habits du mort, qu’il étend à l’air, en appelant son âme par son nom, et la conjurant de revenir ; ensuite il revient auprès du cadavre et le couvre de ses habits : on le laisse trois jours dans cet état, pour attendre s’il donnera quelque marque de vie avant qu’on le mette au cercueil. On pense ensuite à faire une canne ou un bâton d’appui, qui porte le nom de *chung*, afin que l’âme ait quelque soutien qui puisse lui servir à se reposer. Ce bâton se suspend ensuite dans quelque temple des morts. On fait aussi cette sorte de tablette que les missionnaires appellent *tablettes des morts*, et qui sont nommées par les Chinois *trônes ou siéges de l’âme ;* car ils supposent que les âmes de leurs amis morts y font leur séjour, et qu’elles s’y nourrissent de la vapeur des alimens qu’on leur offre. Navarette assure qu’il a vérifié cette doctrine par la lecture de leurs livres et par leur propre témoignage. En troisième lieu, on met dans la bouche du mort une pièce de monnaie d’or ou d’argent, du riz, du froment, et quelques autres bagatelles. C’est dans cette vue qu’on la tient ouverte. Les personnes riches y mettent quelques perles. Toutes ces cérémonies sont prescrites dans le rituel et dans le livre nommé *Kay-yu*, qui est l’ouvrage de Confucius. L’usage des Chinois, lorsque la maladie met un de leurs parens en danger, est d’appeler les bonzes, pour employer le secours de leurs prières. Ces ministres de la religion viennent avec de petits bassins, des sonnettes, et d’autres instrumens dont ils font assez de bruit pour hâter la mort du malade ; mais ils prétendent, au contraire, que c’est un soulagement qu’ils lui procurent. Si la maladie augmente, ils assurent que l’âme est partie ; et vers le soir, trois ou quatre d’entre eux courent par la ville avec un grand bassin, un tambour et une trompette, dans l’espérance de la rappeler. Ils s’arrêtent un peu en traversant les rues ; ils font retentir leurs instrumens et continuent leur marche. Navarette fut témoin plusieurs fois de cette pratique. Ils parcourent dans la même vue les champs voisins, en chantant, priant, et sonnant de leurs instrumens entre les buissons. S’ils trouvent quelque grosse mouche, ils s’efforcent de la prendre ; et, retournant avec beaucoup de bruit et de joie au logis du malade, ils assurent que c’est son âme qu’ils rapportent. Navarette apprit qu’ils la lui mettent dans la bouche. C’était un usage assez commun parmi les Tartares, après la mort d’un homme, qu’une de ses femmes se pendît pour l’accompagner dans l’autre monde. En 1668, un Tartare de distinction étant mort à Pékin, une de ses concubines, âgée de dix-sept ans, se disposait à lui donner cette preuve d’affection ; mais ses parens, qui l’aimaient beaucoup, présentèrent une requête à l’empereur pour le supplier d’abolir une si odieuse coutume. Ce prince ordonna qu’elle fût abandonnée, comme un ancien reste de barbarie. Elle était établie aussi parmi les Chinois ; mais les exemples en étaient plus rares, et leur philosophe ne l’avait point approuvée. Cependant Navarette fut témoin qu’un vice-roi de Canton, sentant la mort approcher, pria celle de ses concubines qu’il aimait le plus tendrement de se souvenir de l’affection qu’elle lui devait, et de ne pas l’abandonner dans le voyage qu’il allait entreprendre. Cette femme eut le courage de lui en donner sa parole, et de l’exécuter en se pendant elle-même aussitôt qu’il fut expiré. Duhalde assure qu’on lave rarement les morts, mais qu’après les avoir revêtus de leurs plus riches habits, et couverts des marques de leur dignité, on les place dans le cercueil qu’ils ont fait faire pendant leur vie. Leur prévoyance va si loin sur cet article, que, s’ils n’avaient que dix pistoles au monde, ils les emploieraient à se procurer un cercueil plus de vingt ans avant d’en avoir besoin. Ils le regardent comme le meuble le plus précieux de leur maison. On a vu des enfans se louer ou se vendre dans la seule vue d’amasser assez d’argent pour acheter un cercueil à leur père. Il s’en fait d’un bois assez recherché qui valent quelquefois jusqu’à mille éceus. On en trouve de toutes les grandeurs dans les boutiques. Les mandarins exercent souvent leur charité en distribuant des cercueils au peuple. Un Chinois qui meurt sans ce meuble est brûlé comme un Tartare ; aussi célèbre-t-on par une fête l’heureux jour où l’on est parvenu à se procurer un cercueil. On l’expose à la vue pendant des années entières ; on prend quelquefois plaisir à s’y placer. L’empereur même a son cercueil dans le palais. Les planches dont les cercueils sont composés, pour les personnes riches, ont un demi-pied d’épaisseur et durent fort long-temps. Comme ils sont enduits de bitume et de poix du côté intérieur, et soigneusement vernis au-dehors, il n’en sort point de mauvaise odeur. On en voit de richement dorés, avec divers ornemens de sculpture. En un mot, la dépense des personnes riches pour se procurer un beau cercueil est portée à un excès incroyable. Assurément on ne peut faire aux Chinois le reproche qu’Horace adressait aux Romains : *Sepulcri immemor, struis domos*. Tu bâtis des palais, sans penser au tombeau. On y met un petit matelas, une courte-pointe et des oreillers : on n’oublie pas aussi d’y mettre des ciseaux pour se couper les ongles. Avant la conquête des Tartares, on y mettait un peigne pour les cheveux. L’usage est de couper les ongles aux morts lorsqu’ils ont rendu le dernier soupir, et de mettre ce qu’on en retranche dans de petites bourses aux quatre coins du cercueil. Ils regardent comme une cruauté d’ouvrir un corps et d’en ôter le cœur et les entrailles pour les enterrer séparément. Des os de morts entassés les uns sur les autres, comme en Europe, leur paraissent une chose monstrueuse ; et tant qu’un cercueil conserve sa forme, ils se gardent scrupuleusement de le joindre dans une même fosse à ceux de la même famille. Le *Tiao*, c’est-à-dire les devoirs solennels qu’ils rendent aux morts, dure ordinairement l’espace de sept jours, à moins qu’on ne soit obligé, par quelque bonne raison, de les réduire à trois. C’est dans cet intervalle que les parens et les amis d’une famille qu’on a eu soin d’inviter viennent rendre leurs devoirs au mort. Les plus proches parens restent même dans la maison. Le cercueil est exposé dans la principale salle, qui est tendue d’étoffe blanche, quelquefois entremêlée de pièces de soie noire et violette, et d’autres ornemens de deuil. On place devant le cercueil une table sur laquelle est l’image du défunt, ou bien un cartouche sur lequel son nom est écrit, et qui de chaque côté est accompagné de fleurs, de parfums et de bougies allumées. On met quelquefois au milieu de la chambre un plat, que les bonzes brisent en pièces après quelques cérémonies, en assurant qu’ils ont ouvert au mort les portes du ciel ; alors les lamentations commencent, et l’on ferme le cercueil avec une infinité de nouvelles cérémonies. Ceux qui viennent faire les complimens de condoléance saluent le défunt en se prosternant et frappent plusieurs fois la terre du front vis-à-vis la table, sur laquelle ils mettent ensuite quelques bougies et des parfums que l’usage les oblige d’apporter. Les amis particuliers accompagnent cette formalité de soupirs et de larmes. Pendant qu’ils s’acquittent de ces devoirs, le fils aîné, suivi de ses frères sort de derrière un rideau qui est à côté du cercueil, se traînant à terre et fondant en larmes, dans un morne silence. Ils rendent les saluts avec les mêmes cérémonies qu’on vient de pratiquer devant le cercueil. Cependant les femmes, qui sont cachées derrière le rideau, jettent par intervalles des cris lamentables. Lorsque tous ces devoirs ont été remplis, on se lève, et un parent éloigné du mort, ou un ami en habit de deuil, qui a reçu à leur arrivée les personnes invitées, continue de faire les honneurs de la maison, et les conduit dans un autre appartement, où l’usage est de leur présenter des fruits secs, du thé et d’autres rafraîchissemens. Celles qui demeurent à peu de distance de la ville viennent s’acquitter en personne de toutes ces bienséances. Celles que l’éloignement ou quelque indisposition en empêche envoient un domestique avec leurs présens et un billet de visite qui contient leur excuse. L’usage oblige aussi les enfans du mort, ou du moins le fils aîné, de rendre visite pour visite ; mais il suffit qu’ils se présentent à chaque porte, ou qu’ils envoient un billet par un domestique. Quand le jour des obsèques est fixé, on en donne avis aux parens et aux amis de la famille, qui ne manquent pas de se rendre au jour marqué ; le convoi commence par des figures de carton qui représentent des esclaves, des tigres, des lions, des chevaux, etc., et qui sont portées par des hommes. D’autres troupes suivent, marchant deux à deux, les uns avec des étendards, des banderoles, ou des cassolettes remplies de parfums ; d’autres avec des instrumens de musique, sur lesquels ils jouent des airs lugubres. Dans quelques provinces, le portrait du mort s’élève au-dessus de tout le reste, avec son nom et ses titres écrits en gros caractères d’or ; il est suivi du cercueil, sous un dais de soie violette, en forme de dôme, avec des houppes de soie blanche, richement brodées aux quatre coins. La machine qui supporte le cercueil est portée par des hommes, dont le nombre monte quelquefois jusqu’à soixante-quatre. Le fils aîné, à la tête de ses frères et des petits-enfans, suit à pied, couvert d’un sac de toile de chanvre, et s’appuyant sur un bâton, le corps penché, comme s’il était près de succomber à la douleur ; il est suivi des parens et des amis, tous en habits de deuil, et d’un grand nombre de chaises couvertes d’étoffe blanche, où sont les femmes et les filles du mort, qui percent l’air de leurs cris. Les tombeaux chinois sont hors des villes, la plupart sur quelque éminence : on y plante ordinairement des pins ou des cyprès, qui les environnent de leur ombre. Chaque ville offre, à quelque distance, des villages, des hameaux et des maisons dispersées, qui sont presque toujours accompagnées de petits bois, et de quantités de petites collines couvertes d’arbres et entourées de murs, qui sont autant de différens cimetières, dont la vue n’est pas sans agrément. La forme des tombeaux diffère suivant les différentes provinces de l’empire ; cependant la plupart sont en fer à cheval ; ils sont assez bien bâtis, et blanchis proprement, avec les noms de chaque famille gravés sur la principale pierre. Les pauvres se contentent de couvrir le cercueil de terre, à six ou sept pieds de hauteur, en forme de pyramide ; d’autres l’enferment dans une petite loge de brique ; mais les tombeaux des grands et des mandarins sont ordinairement magnifiques. On bâtit une voûte sous laquelle on place le cercueil ; on forme au-dessus une élévation en terre de la forme d’un bonnet, haut d’environ douze pieds, sur huit ou dix de diamètre, qu’on couvre de mortier, pour empêcher que l’eau n’y pénètre, et qu’on entoure d’arbres de plusieurs espèces ; vis-à-vis est une longue table de marbre blanc, sur laquelle on place une cassolette, deux vases et deux chandeliers, qui sont aussi de marbre et très-bien travaillés. Des deux côtés, on range sur plusieurs lignes quantité de figures d’officiers, d’eunuques, de soldats, de lions, de chevaux de selle, de chameaux, de tortues et d’autres animaux, dans diverses attitudes qui expriment la douleur et le respect. Les sculpteurs chinois excellent, dit-on, dans l’expression des sentimens. À quelques pas du tombeau, on trouve des tables rangées dans des salles bâties exprès, et pendant la cérémonie de l’enterrement, les domestiques y préparent un festin. Les sépultures des seigneurs ont plusieurs appartemens, où les parens et les amis passent un ou deux mois après l’inhumation du corps, pour renouveler chaque jour leurs gémissemens avec les fils du mort. En arrivant au lieu de la sépulture, ils font un sacrifice à l’esprit qui y préside, pour implorer sa protection en faveur de son nouvel hôte. Après les funérailles, on offre pendant plusieurs mois, devant l’image du mort, et devant sa tablette, des viandes, du riz, des légumes, des fruits, des potages et d’autres alimens, dans l’opinion que l’âme en fait sa nourriture. Cette cérémonie se renouvelle un certain nombre de fois chaque mois et chaque jour. On vient quelquefois de fort loin visiter les sépulcres pour examiner à la couleur des ossemens si la mort d’un défunt a été naturelle ou violente ; mais la loi veut ce soit un mandarin qui préside à l’ouverture du cercueil. Les tribunaux ont des officiers chargés de cette inspection. L’avidité des richesses fait quelquefois ouvrir les tombeaux pour enlever les joyaux ou les habits précieux qui s’y trouvent renfermés ; mais c’est un crime qui est puni sévèrement. La durée ordinaire du deuil, pour un père, doit être de trois ans ; mais cet espace est ordinairement réduit à vingt-sept mois, pendant lesquels on ne peut exercer aucun emploi public. Un mandarin est obligé de quitter son gouvernement, et un ministre d’état le soin des affaires publiques, pour vivre dans la retraite et se livrer à sa douleur. L’empereur, pour de bonnes raisons, peut accorder une dispense ; mais les exemples en sont très-rares. On prétend que l’usage de trois ans de deuil est fondé sur la reconnaissance qu’un fils doit à son père et à sa mère pour les trois premières années de sa vie, pendant lesquelles il a eu continuellement besoin de leur secours. Le deuil pour les autres parens est plus ou moins long, suivant le degré de parenté ; ces pratiques s’observent avec tant de scrupule, que les annales de la Chine ont immortalisé la piété de Ven-kong, roi de Tsin, qui, ayant été chassé des états de Hien-kong, son père, par la violence et les artifices de sa belle-mère, prit le parti de voyager dans divers pays pour dissiper son chagrin et se garantir des piéges qu’on tendait à sa vie. Lorsqu’il apprit la mort de son père, il refusa pendant le temps de son deuil de prendre les armes pour se mettre en possession du trône, quoiqu’il y fût invité par la plus grande partie de ses sujets. La couleur du deuil est le blanc, pour les princes comme pour les plus vils artisans. Dans un deuil complet, le bonnet, la veste, la robe, les bas, et les bottes doivent être blancs ; mais, pendant le premier mois du deuil d’un père ou d’une mère, l’habit des enfans est une espèce de sac de toile de chanvre rousse et fort claire, qui ressemble beaucoup à nos toiles d’emballage : leur ceinture est une corde lâche : leur bonnet, dont la figure est assez bizarre, est aussi de toile de chanvre. Cette négligence et cet air lugubre passent pour des marques d’une profonde douleur. Il est permis aux Chinois de garder aussi long-temps qu’ils le souhaitent les cadavres dans leurs maisons, sans que les magistrats puissent les obliger à les inhumer ; ainsi, pour faire éclater le respect et la tendresse qu’ils doivent à leur père, ils gardent quelquefois son corps pendant trois ou quatre ans. Leur siége, pendant tout ce temps de deuil, est un tabouret revêtu de serge blanche, et leur lif une natte de roseau près du cercueil. Ils s’interdisent l’usage du vin et de certains mets, n’assistent à aucun repas de cérémonie, et ne fréquentent pas les assemblées publiques. S’ils sont obligés de sortir en ville, ce qui n’arrive guère qu’après un certain temps, leur chaise à porteur est couverte de blanc ; cependant il faut enfin que le cadavre soit inhumé. Un fils qui négligerait de placer le corps de son père dans le tombeau de ses ancêtres serait perdu d’honneur, surtout dans sa famille ; on refuserait, après sa mort, de placer son nom dans la salle où on les honore. Les personnes riches ou de qualité qui meurent éloignées de leur province exigent que leur corps soit transporté au lieu de leur naissance ; mais, sans un ordre particulier de l’empereur qui leur permette de traverser les villes, ils doivent passer hors des murs. Outre les devoirs du deuil et des funérailles, l’usage assujettit les familles chinoises à deux autres cérémonies relatives à leurs ancêtres. La première se pratique dans le *Tsé-tang*, salle que chaque famille bâtit exprès. Toutes les personnes qui se touchent par le sang s’y assemblent au printemps, et quelquefois en automne : on en a vu monter le nombre jusqu’à sept ou huit mille. Alors il n’y a point de distinction du rang : mandarins, lettrés, artisans, laboureurs, tous les membres d’une famille sont confondus, se mêlent et se reconnaissent pour parens. C’est l’âge qui règle tout ; le plus vieux, qui est quelquefois le plus pauvre, occupe la première place. Il y a dans cette salle une longue table placée contre la muraille sur une élévation, où l’on monte par des gradins. On y voit les images des ancêtres les plus distingués, ou du moins leurs noms. Ceux des hommes, des femmes et des enfans de la famille sont écrits sur des tablettes ou de petites planches rangées des deux côtés, avec leur âge, leur qualité, leur emploi, et le jour de leur mort. Les plus riches de la famille préparent un festin. On charge plusieurs tables de toutes sortes de mets, de riz, de fruits, de parfums, de vin et de bougies. Les cérémonies qui s’observent dans cette fête sont à peu près les mêmes que celles des enfans à l’égard de leur père, lorsqu’ils approchent de lui pendant sa vie. La seconde cérémonie se pratique au moins une fois l’année, au tombeau même des ancêtres. Comme il est ordinairement situé dans les montagnes, tous les descendans d’une même famille, hommes, femmes et enfans, s’y rassemblent. Si c’est au mois d’avril, ils commencent par nettoyer les sépulcres des herbes et des buissons qui les environnent ; après quoi ils expriment leur respect, leur reconnaissance et leur douleur avec les mêmes cérémonies que le jour de la mort : ensuite ils placent sur les tombeaux du vin et des viandes, qui leur servent à se régaler tous ensemble. Duhalde observe que, malgré l’opinion qui fait regarder les Chinois comme plus attachés à la vie que la plupart des autres peuples, on les voit néanmoins assez tranquilles dans les plus dangereuses maladies ; et qu’ils souhaitent même qu’on ne leur déguise pas l’approche de la mort. D’ailleurs il s’en trouve un grand nombre dans les deux sexes qui prennent volontairement le parti de mourir dans un transport de colère, ou par un mouvement de jalousie, de désespoir, de grandeur d’âme, etc. Cette déposition au suicide, assez naturelle dans une nation flegmatique et réfléchie, est encore entretenue par la multiplicité et le retour fréquent des cérémonies funèbres qui accoutument à l’idée de la mort et au détachement de la vie. Quoique les lois de la Chine aient banni le luxe et le faste dans le cours de la vie privée, non-seulement elles le permettent, mais elles l’approuvent même quand on paraît en public, quand on voyage, quand on fait ou rend des visites, quand on obtient une audience de l’empereur. On aurait peine à représenter l’air de grandeur avec lequel les *kouangs*, c’est-à-dire les officiers civils et militaires, que nous avons nommés *mandarins*, à l’exemple des Portugais, paraissent dans les processions et dans les autres occasions d’apparat. Lorsqu’un *tchi-fou*, magistrat civil, qui n’est qu’un mandarin du cinquième ordre, sort de sa maison, les officiers de son tribunal marchent en ordre des deux côtés de la rue. Les uns portent devant lui un parasol de soie ; d’autres frappent de temps en temps sur un bassin de cuivre, et avertissent le peuple à haute voix de rendre les respects qu’il doit à leur maître ; d’autres portent de grands fouets ; d’autres traînent de longs bâtons ou des chaînes de fer. Le fracas de tous ces instrumens fait naturellement trembler les habitans d’une ville. Dès que le tchi-fou paraît, tous les passans ne pensent qu’à lui témoigner leur respect, non en le saluant, car ce serait une familiarité criminelle ; mais en se retirant à l’écart et se tenant debout, les pieds serrés et les bras pendans. Ils demeurent immobiles dans cette posture jusqu’à ce que le mandarin soit passé. Si un mandarin du cinquième ordre marche avec cette pompe, on peut juger quelle est la magnificence du cortége d’un *tsong-tou*, ou vice-roi ; il est toujours accompagné de cent hommes au moins, qui occupent quelquefois toute la rue. La marche commence par deux timbaliers, qui battent continuellement pour avertir le peuple. Ils sont suivis de huit hommes qui portent des enseignes sur lesquelles on lit en gros caractères les titres d’honneur du mandarin. Quatorze autres enseignes qui succèdent représentent les symboles de son emploi, tels que le dragon, le tigre, le fong-hoang, la tortue volante et d’autres animaux ailés. Six officiers viennent ensuite avec des planches en forme de pelles, qu’ils tiennent élevées, et sur lesquelles les qualités particulières du mandarin sont inscrites en lettres d’or. Suivent deux autres officiers : l’un qui porte un parasol de soie jaune à trois étages, l’autre chargé de l’étui qui sert à renfermer le parasol : deux archers à cheval, qui sont à la tête des gardes ; le corps des gardes, sur quatre lignes, armés de lances dont le fer a la forme d’une faux, et parées de flocons de soie ; deux autres files d’hommes armés, dont les uns portent des masses, soit à longs manches, soit enferme de main, soit de fer, en forme de serpent ; et les autres, de grands marteaux, ou de longues haches en forme de croissant ; une seconde compagnie de gardes, les uns armés de haches tranchantes ; d’autres de lances, comme les premiers : un corps de soldats avec des hallebardes pointues, des arcs et des flèches ; deux porteurs chargés d’une fort belle cassette, qui contient les sceaux du mandarin ; deux timbaliers, pour donner avis de son approche ; deux officiers, avec des plumes d’oie à leur bonnet, et armés de cannes pour contenir le peuple ; deux massiers, avec des masses dorées en forme de dragons ; un grand nombre d’officiers de justice, les uns armés de fouets ; d’autres, de gaules plates, pour donner la bastonnade, d’autres de chaînes et de coutelas, ou parés d’écharpes de soie : enfin deux porte-étendards et le capitaine-général du cortége. Le vice-roi paraît enfin dans une grande chaise dorée portée par huit hommes, environnée de pages et de valets de pied. Il a près de sa personne un officier qui porte un grand éventail en forme d’écran. De quantité de gardes qui le suivent, les uns sont armés de masses polyèdres, et d’autres de sabres à longues poignées ; ensuite viennent plusieurs enseignes avec un grand nombre de domestiques à cheval, dont chacun porte quelque chose pour l’usage du mandarin, comme un second bonnet dans un étui, par précaution pour le changement de temps. Si c’est pendant la nuit qu’il doit sortir, on porte de grandes et belles lanternes, sur lesquelles on lit ses titres et ses qualités, pour imprimer à tous les spectateurs le respect qui lui est dû, et pour faire arrêter les passans ou lever ceux qui sont assis. Le kouang militaire n’affecte pas moins de grandeur quand il sort : c’est ordinairement à cheval. Les harnais chinois sont d’une somptuosité extraordinaire : les mors et les étriers sont dorés ou d’argent ; la selle est très-riche, et la bride de gros satin piqué, large de deux doigts. À la naissance du poitrail du cheval pendent deux gros flocons de ce beau crin rouge dont ils couvrent leurs bonnets. Ces flocons sont suspendus à des anneaux de fer dorés ou argentés. Le cortége est composé d’un grand nombre d’hommes à cheval, sans compter les domestiques du mandarin, qui sont vêtus de satin noir ou de toile de coton peinte, suivant la qualité de leur maître. Ce ne sont pas seulement les princes et les personnes du plus haut rang qui paraissent en public avec ce faste. Un homme de médiocre qualité ne sort dans les rues qu’à cheval, ou dans un palanquin bien fermé, avec une suite de plusieurs domestiques à pied. Les dames tartares ont l’usage des calèches à deux roues, mais elles n’ont point celui des carrosses. Au lieu qu’en Europe on voyage avec peu de provisions, sans ordre et sans éclat, l’usage des mandarins, à la Chine, est de ne s’éloigner jamais du lieu de leur résidence sans beaucoup d’appareil. S’ils voyagent par eau, leur barque est superbe, et est suivie d’un grand nombre d’autres, qui portent tout leur train. S’ils vont par terre, outre les domestiques et les soldats qui précèdent et qui suivent avec des lances et des étendards, ils ont pour leur propre personne une chaise portée par des mules ou par huit hommes, et plusieurs chevaux en lesse, pour en faire alternativement usage, suivant leur commodité et les changemens de temps. Les Chinois affectent aussi beaucoup de pompe dans leurs réjouissances publiques, surtout dans deux fêtes qui se célèbrent avec une dépense extraordinaire. La première est celle du commencement de leur année, et l’autre, celle des lanternes. Par le commencement de l’année ils entendent la fin de la douzième lune, et environ vingt jours de la première lune de l’année suivante ; c’est proprement le temps de leurs vacances. Alors cessent toutes sortes d’affaires ; on se fait des présens, toutes les postes sont arrêtées, et les tribunaux fermés dans tout l’empire. Cette fête porte le nom de *clôture des sceaux*, parce que les petits coffres où l’on renferme les sceaux de chaque tribunal sont alors fermés avec beaucoup de cérémonie. Ces vacances durent un mois entier ; c’est un temps de grande réjouissance, surtout les derniers jours de l’année qui expire, qu’on célèbre avec beaucoup de solennité. Les mandarins inférieurs rendent des devoirs à leurs supérieurs, les enfans à leur père, les domestiques à leurs maîtres, etc. C’est ce qui s’appelle en langue chinoise *congédier l’année*. Le soir toute la famille s’assemble, et on fait un grand festin. Dans quelques cantons les personnes d’une même famille ne recevraient point un étranger, pas même un de leurs plus proches parens, de crainte qu’au moment où commence la nouvelle année, il n’enlève tout le bonheur qu’elle peut apporter à la maison, et qu’il ne l’emporte dans la sienne. Tout le monde se tient renfermé ce jour-là et ne se réjouit qu’avec sa famille ; mais le lendemain et les jours suivans ce sont des démonstrations de joie extraordinaires : toutes les boutiques de la ville sont fermées ; on ne pense qu’au plaisir : chacun se pare de ses plus beaux habits et visite ses parens, ses amis et ses protecteurs. On représente des comédies, on se régale les uns les autres, et l’on se souhaite mutuellement toutes sortes de prospérités. La fête des lanternes tombe au quinzième jour de la première lune. Toute la Chine est illuminée dans ce jour ; on la croirait en feu. Les réjouissances commencent le 13 au soir, et durent jusqu’au soir du 16 ou du 17. Tous les habitans de l’empire, riches et pauvres, à la campagne et dans les villes, sur les côtes ou sur les rivières, allument des lanternes peintes de différentes couleurs, et les suspendent dans leurs cours, à leurs fenêtres et dans leurs appartemens. Les personnes riches emploient plus de deux cents francs en lanternes. Les grands mandarins, les vice-rois et l’empereur même y mettent trois ou quatre mille livres. Toutes les portes sont ouvertes le soir, et le peuple a la liberté d’entrer dans les tribunaux des mandarins, qui sont magnifiquement ornés. Ces lanternes sont très-grandes ; on en voit à six panneaux. Le bois en est verni et orné de dorures. Les panneaux sont tendus d’une belle étoffe de soie fine et transparente, sur laquelle on a peint des fleurs, des arbres, et des figures d’hommes, qui, étant disposées avec beaucoup d’art, reçoivent une apparence de vie du grand nombre de lampes et de bougies qu’on met dans ces lanternes ; d’autres sont rondes, d’une corne bleue et transparente, qui plaît beaucoup à la vue. Le haut est orné de sculpture, et de chaque coin pendent des banderoles de satin de diverses couleurs. Mais rien ne donne tant d’éclat à la fête que les feux d’artifice qui s’exécutent dans tous les quartiers de la ville. On prétend que les Chinois excellent dans cet art. Cependant le récit d’un feu d’artifice que l’empereur Khang-hi donna pour amusement à toute sa cour, et dont les missionnaires du palais furent témoins, ne nous offre pas, à beaucoup près, l’idée d’un talent en ce genre supérieur à ceux des artificiers européens. On commença à mettre le feu à six cylindres plantés en terre, et d’où il s’éleva des flammes qui retombèrent d’environ douze pieds de hauteur, en pluie d’or ou de feu. Ce prélude fut suivi d’une sorte de chariot à bombes, soutenu par deux poteaux d’où il sortit une autre pluie de feu, accompagnée de plusieurs lanternes sur lesquelles on lisait diverses phrases en gros caractères, couleur de flamme de soufre, et d’une demi-douzaine de lustres en forme de colonnes. Dans un instant cette abondance de lumières changea la nuit en un jour éclatant. Enfin l’empereur mit lui-même le feu au corps de la machine, qui se couvrit tout d’un coup de flammes, dans un espace de quatre-vingts pieds de long sur quarante ou cinquante de largeur. La flamme s’étant communiquée à diverses perches et à des figures de papier plantées de tous côtés, on vit s’élever dans l’air un prodigieux nombre de fusées, et un grand nombre de lanternes et de lustres s’allumer par toute la place. Ce spectacle dura près d’une demi-heure. De temps en temps on voyait paraître en plusieurs endroits des flammes violettes et bleuâtres en forme de grappes de raisin qui pendaient d’une treille ; ce qui, joint à la clarté des lumières qui brillaient comme autant d’étoiles, formait un coup d’œil très-agréable. Les feux d’artifice de Ruggiéri sont beaucoup plus imposans et mieux entendus. On observe dans ces fêtes une cérémonie fort remarquable. Dans la plupart des maisons, les chefs de famille écrivent en gros caractères, sur une feuille de papier rouge ou sur une tablette vernie, les mots suivans : *Tien-ti, san-iai, che-fan van-lin, tchin-tsai*, c’est-à-dire, *au vrai gouverneur du ciel, de la terre, des trois limites et des dix mille intelligences*. Ce papier est tendu sur un châssis, ou appliqué sur une planche. On l’élève dans la cour sur une table, où l’on met du blé, du pain, de la viande ou quelque autre offrande de cette nature. Ensuite on se prosterne à terre, et l’on offre de petits bâtons parfumés. L’opinion commune sur l’origine de cette fête est qu’elle fut établie, peu de temps après la fondation de l’empire, par un mandarin, qui, ayant perdu sa fille sur le bord d’une rivière, se mit à la chercher, mais inutilement, avec des flambeaux et des lanternes, accompagné d’une foule de peuple dont il s’était fait aimer par sa vertu ; mais les lettrés donnent une autre origine à la fête des lanternes : ils président que l’empereur Kie, dernier monarque de la dynastie Hia, se plaignant de la division des nuits et des jours, qui rend une partie de la vie inutile au plaisir, fit bâtir un palais sans fenêtres, où il rassembla un certain nombre de personnes des deux sexes qui étaient toujours nues, et que, pour en bannir les ténèbres, il y établit une illumination continuelle de flambeaux et de lanternes, qui donna naissance à cette fête. Les Chinois supposent que le nombre de neuf est le plus excellent de tous les nombres, et qu’il a la vertu de conférer des honneurs, des richesses et une longue vie : c’est dans l’espérance d’obtenir ces trois biens que le neuvième jour de la lune on s’assemble dans les villes, sur les tours et les terrasses, où l’on se réjouit avec ses parens et ses amis. Les habitans de la campagne prennent, pour lieu d’assemblée, les montagnes et d’autres lieux élevés. La magnificence des Chinois éclate dans leurs ouvrages publics, tels que les fortifications des villes, des forts et des châteaux, les temples, les salles de leurs ancêtres, les tours, les arcs de triomphe, les ponts, les chemins, les canaux et les autres monumens. On compte environ trois mille tours le long de la grande muraille : le tiers des habitans de l’empire fut employé à la bâtir. Comme elle commence à la mer, on fut obligé, pour en jeter les fondemens de ce côté-là, de couler à fond plusieurs vaisseaux chargés de fer et de grosses pierres : elle fut élevée avec un art merveilleux. Il fut défendu aux ouvriers, sous peine de mort, de laisser la moindre ouverture entre les pierres. De là vient que ce fameux ouvrage se conserve aussi entier que le premier jour qu’il fut bâti. Le plus fameux édifice est celui de Nankin, qui se nomme *la grande tour*, ou *la tour de porcelaine*, dans le temple de Pao-ghen-tsé. C’est un octogone d’environ quarante pieds de diamètre ; de sorte que la largeur de chaque face est de quinze pieds : elle est entourée d’un mur de la même forme, qui est à deux toises et demie de l’édifice. Le premier toit, qui est de tuiles vernies, semble sortir du corps de la tour, et forme une fort belle galerie. Les étages sont au nombre de neuf, dont chacun est orné d’une corniche, trois pieds au-dessus des fenêtres, et d’un toit semblable à celui de la galerie, excepté qu’il ne peut être si saillant, parce qu’il n’a point de second mur pour le soutenir. Le mur du rez-de-chaussée n’a pas moins de douze pieds d’épaisseur, et plus de huit pieds et demi par le haut : il est revêtu de porcelaine. La pluie et la poussière en ont un peu diminué la beauté ; mais on distingue encore que c’est de la porcelaine, quoique grossière. Des briques ne se seraient pas si bien conservées depuis trois cents ans. L’escalier intérieur est petit et incommode, parce que les degrés en sont extrêmement hauts. Chaque étage est formé par d’épaisses solives qui se croisent pour soutenir le plancher, et qui composent une chambre dont le lambris est enrichi de diverses peintures, si les peintures chinoises, remarque le père Le Comte, sont capables d’orner un appartement. Les murs des étages supérieurs sont percés d’une infinité de petites niches, qui contiennent des idoles en bas-relief. Tous les étages sont de la même hauteur, à l’exception du premier, qui est plus haut que tous les autres. Le père Le Comte ayant compté cent quatre-vingt-dix marches, chacune d’environ dix pouces, la hauteur totale doit être de cent cinquante-huit pieds. Si l’on y joint celle du perron, celle du neuvième étage qui n’a point de degrés, et celle du toit, on peut donner à cette tour environ deux cents pieds depuis le rez-de-chaussée. Le comble n’est pas une des moindres beautés de cette tour. C’est un fort gros mât, qui, prenant du plancher du huitième étage, s’élève de plus de trente pieds en dehors. Il est engagé dans une large bande de fer de la même hauteur, tournée en spirale, et éloignée de plusieurs pieds de l’arbre ; de sorte que, dans l’éloignement, on le prendrait pour une espèce de cône creux d’une grandeur extraordinaire : il est terminé par une grosse boule dorée. Cet édifice est l’ouvrage le plus solide et le plus magnifique de tout l’Orient. La Chine est remplie de ces temples que les Européens ont nommés *pagodes*, et qui sont consacrés à quelque divinité fabuleuse. Les plus célèbres sont bâtis sur des montagnes stériles ; mais les canaux qui ont été ouverts à grands frais pour conduire l’eau des hauteurs dans des réservoirs ; les jardins, les bosquets, et les grottes qu’on a pratiqués dans les rochers pour se mettre à l’abri des chaleurs excessives d’un climat brûlant, rendent ces solitudes extrêmement agréables. L’édifice consiste en portiques, pavés de grandes pierres carrées et polies ; en salles et en pavillons, qui terminent les angles des cours, et qui communiquent l’une à l’autre par de longues galeries, ornées de statues en pierre, et quelquefois en bronze. Les arcs de triomphe sont fort médiocres ; mais, à une certaine distance, ils forment un spectacle qui a quelque chose de noble et d’agréable dans les rues où ils sont placés. On compte plus de onze cents de ces monumens élevés à l’honneur des princes, des hommes et des femmes illustres, et des personnes renommées pour leur savoir et leur vertu. Il n’y a point de ville qui n’ait les siens. Entre les édifices publics on peut nommer les salles bâties à l’honneur des ancêtres, les bibliothèques, et les palais des princes et des mandarins. Les bibliothèques, au nombre de deux cent soixante-douze, ont été bâties à grands frais, et ne manquent ni de livres, ni d’ornemens. Mais la plus grande partie des palais, surtout les hôtels des kouangs et des mandarins, quoique bâtis aux dépens de l’empereur, n’ont guère plus de magnificence que les maisons des simples particuliers. L’empire chinois a des lois somptuaires, qui restreignent également le luxe des grands et des petits. Pendant le séjour que le père Le Comte fit à Pékan, un des principaux mandarins, il croit même que c’était un prince, s’étant fait bâtir une maison un peu plus belle que les autres, fut accusé devant l’empereur ; et la crainte du péril qui le menaçait lui fit prendre le parti de l’abattre avant que l’affaire fût jugée. Les maisons du commun des habitans sont d’une extrême simplicité ; on ne cherche qu’à les rendre commodes. Celles des riches sont ornées de vernis, de sculptures et de dorures qui les rendent riantes et agréables. La manière de les bâtir est de commencer par élever un certain nombre de colonnes sur lesquelles on pose le toit. Tous les édifices de la Chine étant de bois, il est rare que les fondemens aient plus de deux pieds de profondeur. Les murs sont ordinairement de brique ou d'argile battue, quoique dans plusieurs cantons on les fasse de bois. Ces maisons n’ont généralement qu’un rez-de-chaussée, à l’exception de celles des marchands, qui ont un second étage, nommé *léou*, dont ils font leur magasin. La magnificence des maisons consiste dans l’épaisseur des solives et des colonnes, dans le choix du bois, et dans la belle sculpture des portes. Il n’y a point d’autres degrés que ceux qui servent à élever un peu la maison au-dessus du rez-de-chaussée ; mais le long du corps de logis règne une galerie courante de six à sept pieds de largeur, et revêtue de belles pierres de taille. Le peuple emploie pour la construction des murs une sorte de briques qui ne sont pas cuites au feu, excepté pour la façade, qui est toujours en briques cuites. Dans quelques provinces, les maisons ne sont que d’argile trempée et battue entre deux ais ; dans d’autres, ce sont des claies de bois, revêtues de terre et de chaux : mais chez les personnes de distinction, les murailles sont toutes de briques polies, et souvent ciselées avec art. Dans les villages, surtout dans quelques provinces, les maisons sont généralement de terre et fort basses. Les toits sont faits de roseaux appliqués sur des solives ou des lattes. Les hôtels des princes et des principaux mandarins, comme ceux des personnes opulentes, sont étonnans par leur vaste étendue ; la multitude de leurs cours et de leurs appartemens compense ce qui leur manque du côté de la magnificence et de la beauté. Ils sont composés de quatre ou cinq cours séparées par autant de corps de logis. Les ailes ne contiennent que des offices et des logemens pour les domestiques. Chaque façade a trois portes ; celle du milieu, qui est la plus grande, offre des deux côtés des lions en marbre. Devant la grande porte de la première cour est une place environnée d’une balustrade qui est revêtue d’un beau vernis rouge ou noir. Les côtés sont flanqués chacun d’une petite tour, d’où les tambours et d’autres instrumens de musique se font entendre à différentes heures du jour, surtout lorsque le mandarin sort de sa maison, ou qu’il entre, ou qu’il monte sur son tribunal. Dans la première cour on voit une grande esplanade, où s’arrêtent ceux qui ont quelque requête à présenter. Les deux ailes sont composées de petits bâtimens qui servent de bureaux pour les officiers du tribunal. Au fond de la cour se présentent trois autres portes, qui ne s’ouvrent que quand le mandarin monte au tribunal. Celle du milieu est fort grande, et uniquement réservée pour les personnes de distinction. On passe dans une autre cour, dont le fond offre d’abord une grande salle, où le mandarin rend la justice. Cette salle est suivie de deux autres, qui lui servent à recevoir les visites. On trouve ensuite une troisième cour, où se présente une salle beaucoup plus belle que celle des audiences publiques. C’est le lieu où les amis particuliers du mandarin sont introduits. Les corps de logis qui l’environnent sont habités par les domestiques. Au delà de cette salle est une autre cour qui contient les appartemens des femmes et des enfans du mandarin, et qui n’a qu’une grande porte ; nul homme n’ose y pénétrer. Cette partie du palais est propre et commode. On y voit des jardins, des bosquets, des pièces d’eau, et tout ce qui peut plaire à la vue. Les Chinois n’ont pas, comme les Européens, la curiosité d’orner et d’embellir l’intérieur de leurs maisons : on n’y voit point de tapisseries, de glaces, ni de dorures. Comme les mandarins tiennent leurs hôtels de l’empereur, et qu’il leur arrive quelquefois de se les voir ôter, ils ne font jamais de dépense extraordinaire pour les meubles. D’ailleurs, les visites ne se recevant que dans la grande salle qui est sur le devant de la maison, il n’est pas surprenant que les ornemens soient négligés dans les appartemens intérieurs, où ils seraient entièrement inutiles, parce qu’ils n’y seraient jamais vus de personne. Les lits sont d’une beauté singulière, surtout dans les maisons des grands. Le bois est peint, doré et orné de sculptures. Dans les provinces du nord, les rideaux sont de double satin pendant l’hiver ; ils font place en été aux taffetas blancs à fleurs et à figures, ou à une très-belle gaze, qui est assez claire pour le passage de l’air, et assez serrée pour empêcher celui des cousins, insectes fort communs dans les provinces méridionales. Le peuple emploie, pour s’en défendre, une toile de chanvre fort mince. Les matelas sont fort épais et bourrés de coton. Dans les provinces du nord on fait en briques des alcôves de différentes grandeurs, suivant le nombre des personnes qui composent une famille. À côté est un petit fourneau où l’on met du charbon, dont la chaleur se répand dans toute la maison par des tuyaux qui portent la fumée jusqu’au-dessus du toit. Chez les personnes de distinction le fourneau est pratiqué dans le mur, et s’allume par-dehors. Par ce moyen la chaleur se communique si parfaitement au lit, et à toutes les parties d’une maison, qu’on n’a pas besoin de lits de plume comme en Europe. Ceux qui craignent de coucher immédiatement sur la brique chaude, suspendent au-dessus une sorte de hamac fait de cordes ou de rotang. Le matin, on enlève tout cela, et l’on met à la place des tapis et des nattes pour s’y asseoir. Comme il n’y a point de cheminée, rien n’est si commode pour toute une famille qui s’occupe ainsi de son travail sans ressentir le moindre froid, et sans être obligée de recourir aux pelisses. Les gens du commun préparent leurs alimens, et font chauffer leur vin ou leur thé à l’ouverture du fourneau. Ces alcôves et ces lits sont assez grands dans les hôtelleries pour que plusieurs voyageurs y trouvent leur place. L’attention du gouvernement chinois, comme celle des anciens Romains, s’étend aux grands chemins de l’empire, et ne néglige rien pour les rendre sûrs, beaux et commodes. Une infinité d’hommes sont continuellement employés à les rendre unis, et souvent à les paver, surtout dans les provinces méridionales, où les chevaux et les chariots ne sont point en usage. Ces chemins sont ordinairement fort larges, et si bien sablés, qu’ils se sèchent aussitôt qu’il a cessé de pleuvoir. Les Chinois ont ouvert des chemins par-dessus les plus hautes montagnes, en coupant les rochers, en aplanissant les sommets et comblant de profondes vallées. Dans quelques provinces, les grands chemins sont autant de grandes allées bordées d’arbres fort hauts, et quelquefois de murs de sept où huit pieds d’élévation pour empêcher les voyageurs de passer à cheval dans les terres. Ces murailles ont des ouvertures qui répondent aux chemins de traverse, et qui aboutissent de toutes parts à de gros villages. Sur ces routes on trouve, à certaines distances, des lieux de repos pour ceux qui voyagent à pied. La plupart des mandarins qui sont rappelés de leurs emplois cherchent à se distinguer par des ouvrages de cette nature. On rencontre aussi des temples et des couvens de bonzes qui offrent pendant le jour une retraite aux voyageurs ; mais on obtient rarement la permission d’y passer la nuit, à la réserve des mandarins, qui jouissent de ce privilége. Il se trouve des personnes charitables qui font distribuer pendant la belle saison du thé aux pauvres voyageurs ; et pendant l’hiver, une sorte d’eau composée où l’on a fait infuser du gingembre. Les hôtelleries sont fort grandes et fort belles sur les grandes routes ; mais, dans les chemins détournés, rien n’est si misérable et si malpropre. À chaque poste, on rencontre une maison qui se nomme *Cong-houan*, établie pour la réception des mandarins, et de ceux qui voyagent par l’ordre de l’empereur. Sur les grands chemins on trouve, d’espace en espace, des tours hautes de douze pieds sur lesquelles il y a des guérites pour des sentinelles, et des pavillons qu’on lève pour signal en cas d’alarme. Ces tours sont faites de gazon ou de terre battue ; leur forme est carrée : elles ont des créneaux. Dans quelques provinces on y place, au sommet, des cloches de fer ; celles qui ne sont point sur la route de Pékin n’ont ni guérites ni créneaux. Les lois ordonnent qu’il y ait sur toutes les routes fréquentées des tours de cette espèce, de cinq en cinq lis, c’est-à-dire à chaque demi-lieue, une grande et une petite, alternativement, avec une escouade de soldats continuellement en faction pour observer ce qui se passe aux environs, et prévenir tout désordre. On les répare soigneusement lorsqu’elles tombent en ruine ; et si le nombre des soldats n’est pas suffisant, les habitans des villages sont obligés d’y suppléer. Outre les chemins de terre, la Chine est remplie de commodités pour les voyages et les transports par eau. Les rivières navigables et les canaux y sont en fort grand nombre. On trouve le long des rivières un sentier commode pour les gens de pied, et les canaux sont bordés d’un quai de pierre. Dans les cantons humides et marécageux, on a construit de longues chaussées pour la commodité des voyageurs et de ceux qui tirent les barques. Il y a peu de provinces qui n’aient pas une grande rivière, ou un large canal qui sert de grand chemin ; et la rive est souvent bordée, à la hauteur de dix ou douze pieds, de belles pierres de taille qu’on prendrait en quelques endroits pour du marbre gris, ou couleur d’ardoise. Ces bordures ayant quelquefois vingt ou vingt-cinq pieds de haut, on a besoin de quantité de machines pour élever l’eau et la faire entrer dans les terres. D’espace en espace, les grands canaux sont couverts de ponts à trois, cinq ou sept arches. Celle du milieu a quelquefois trente-six et même quarante-cinq pieds de largeur, et est fort élevée, afin que les barques passent dessous sans abaisser leurs mâts. Les arches des côtés ont rarement moins de trente pieds de largeur et diminuent à proportion. Les voûtes sont bien bâties ; les piles sont si étroites, que dans l’éloignement les arches paraissent suspendues en l’air. Les principaux canaux se déchargent des deux côtés dans un grand nombre de petits, qui, se subdivisant en quantité de ruisseaux, communiquent ainsi à la plupart des villes et des bourgs. Souvent ils forment des étangs et de petits lacs qui arrosent les plaines voisines. Outre ces canaux, qui sont d’une commodité infinie pour les voyageurs et les négocians, l’industrie des Chinois en a creusé d’autres pour rassembler les eaux de pluie, qui servent à faire croître le riz dans les plaines. Rien ne peut être comparé en ce genre au grand canal, qui porte le nom de *Yun-léang-ho*, c’est-à-dire canal pour le transport des marchandises, ou *Yun-ho*, canal royal : il traverse tout l’empire du nord au sud. On a commencé à le former par la jonction de plusieurs rivières ; mais, dans les lieux où les rivières manquent, on n’a pas laissé de le continuer en suivant les niveaux, comme dans les provinces de Pé-tché-li, de Chan-tong et de Kiang-nan, où les montagnes et les rochers n’étaient pas assez nombreux pour causer de grands embarras aux ouvriers ; il n’a pas moins de cent soixante lieues de longueur dans ces trois provinces. Ce fameux canal, dont le nom revient si souvent dans les relations des voyageurs, commence à la ville de Tien-tsing-uey, dan le Pé-tché-li, qui est située sur la rivière de Pay ou de Pei-ho. Après avoir traversé les provinces de Pé-tché-li et de Chan-tong, il entre dans celle de Kiang-nan, où il se joint au Hoang-ho ou fleuve Jaune. On continue de naviguer pendant deux jours sur ce fleuve, d’où l’on entre dans une autre rivière ; ensuite le canal recommence, et conduit à la ville de Hoai-ngan-fou : de là, passant par plusieurs villes, il arrive à Yang-tcheou-fou, un des plus célèbres ports de l’empire. Un peu plus loin, il entre dans le grand fleuve Yang-tse-kiang, à une journée de Nankin. La navigation continue par ce fleuve jusqu’au lac Po-yang, dan la province de Kiang-si. On traverse ce lac pour entrer dans la rivière de Kan-kiang, qu’on remonte jusqu’à Nan-ngan-fou ; ensuite on fait douze lieues par terre jusqu’à Nan-hiang-fou, dans la province de Quang-tong, où l’on se rembarque sur une rivière qui conduit à Canton. Ainsi, par le moyen des rivières et des canaux, on peut voyager fort commodément de Pékin jusqu’aux dernières extrémités de l’empire, c’est-à-dire l’espace d’environ six cents lieues, sans autre interruption qu’une journée de marche pour traverser la montagne Mey-lin ; encore peut-on se dispenser de quitter sa barque, si l’on veut prendre par les provinces de Quang-si et de Hou-quang ; ce qui n’est pas difficile dans les grandes eaux, parce que les rivières de Hou-quang et de Kiang-si se rendent au nord dans le Yang-tsé-kiang : une brasse et demie d’eau suffit pour cette navigation ; mais, lorsque les eaux s’enflent assez pour faire craindre qu’elles ne débordent leurs rives, on ouvre en divers endroits des tranchées qu’on ne manque point ensuite de fermer soigneusement. Ce grand ouvrage, qui passe pour une des merveilles de l’empire chinois, fut exécuté par l’empereur Chi-tsou ou Hou-per-lie, qui était le fameux Kou-blay-khan, petit-fils de Gengis-khan, et fondateur de la dynastie des Yeuns. Ce prince, ayant conquis toute la Chine, après s’être déjà rendu maître de la Tartarie occidentale, résolut de fixer sa résidence à Pékin, comme au centre de ses vastes domaines ; mais les provinces du nord n’étant pas capables de fournir assez de provisions pour la subsistance de ses nombreuses armées et de sa cour, il fit construire un grand nombre de vaisseaux de longues barques, pour en faire venir des provinces maritimes. L’expérience lui fit connaître le danger de cette méthode. Une partie de ses vaisseaux périssaient par la tempête ; d’autres étaient arrêtés par les calmes. Enfin, pour remédier à ces deux inconvéniens, il prit le parti de faire creuser un canal, entreprise merveilleuse, où la dépense répondit à la difficulté de l’ouvrage et à la multitude innombrable des ouvriers. Le père Le Comte observe que, dans quelques endroits où la disposition du terrain n’a pas permis de former une communication entre deux canaux, on ne laisse pas de faire passer les barques de l’un à l’autre, quoique le niveau soit différent de plus de quinze pieds. À l’extrémité du canal supérieur, on a construit un double glacis, ou talus de pierres de taille, qui s’étend des deux côtés jusqu’à la surface de l’eau. Lorsque la barque arrive dans le canal inférieur, elle est guindée, avec le secours des cabestans, sur le plan du premier glacis ; et, arrivée à la pointe, son propre poids la fait glisser par le second glacis dans le canal supérieur. On la fait descendre de même du canal supérieur dans l’autre. L’auteur a peine à comprendre comment les barques chinoises, qui sont ordinairement fort longues et très-pesamment chargées, ne se rompent pas par le milieu, lorsqu’elles se trouvent comme suspendues en l’air sur l’angle aigu des deux glacis. Cependant il n’apprit jamais qu’il fût arrivé le moindre accident ; l’unique précaution que prennent les négocians lorsqu’ils ne veulent pas quitter leur barque, est de se faire lier avec une corde, pour éviter d’être emportés d’un bout à l’autre. Il n’y a point de ces écluses dans le grand canal, parce que les barques impériales, qui sont aussi grandes que nos frégates, ne pourraient être élevées à force de bras, ni garanties des accidens. On rencontre un double glacis dans le canal qui est entre Tchao-king-fou et Ning-po-fou. Les barques qu’on emploie dans ce canal sont construites en forme de gondoles, et leur quille est d’un bois assez dur et assez épais pour soutenir tout le poids du bâtiment. Le long des canaux, on trouve partout, à la fin de chaque lieue, un *tang* ou corps-de-garde de dix à cinq soldats, qui se donnent réciproquement les avis nécessaires par des signaux. La nuit ils tirent une petite pièce de canon ; pendant le jour, ils s’entr’avertissent par une épaisse fumée, qu’ils font élever en l’air en brûlant des feuilles et des branches de pin dans de petits fourneaux de figure pyramidale, ouverts par en-haut. Les Chinois ne sont pas moins magnifiques dans leurs quais et leurs ponts que dans leurs canaux. On ne saurait voir sans étonnement la longueur des quais et la grandeur des pierres dont ils sont bordés. Les ponts, comme on l’a déjà remarqué, sont admirables par leur hauteur et par leur construction. Comme le nombre en est fort grand, ils forment une perspective fort agréable dans les lieux où les canaux sont en droite ligne. On voit à la Chine des ponts d’une seule arche demi-circulaire et bâtie de pierres cintrées, longues de cinq ou six pieds, sur cinq ou six pouces d’épaisseur ; quelques-unes sont anguleuses. D’autres ponts ont, au lieu d’arches, trois ou quatre grandes pierres posées comme des planches sur des piles. Ces pierres ont quelquefois jusqu’à dix-huit pieds de long. On voit un grand nombre de ces derniers ponts sur le grand canal. On ne sera pas fâché de savoir de quelle manière les ouvriers chinois construisent leurs ponts. Après avoir maçonne les culées, ils prennent des pierres de quatre ou cinq pieds de longueur et larges d’un demi-pied, qu’ils posent alternativement debout et en travers, en observant que celles qui doivent faire la clef soient exactement horizontales. Ainsi, l’épaisseur du haut de l’arche n’est que celle d’une de ces pierres. C’est peu de chose sans doute, mais il n’y passe jamais de voitures à roues. Comme le pont, surtout lorsqu’il est d’une seule arche, a quelquefois quarante ou cinquante pieds de largeur entre piles, et qu’il est ordinairement beaucoup plus haut que la rive, on forme aux deux bouts un talus divisé en petits degrés, dont chacun n’a pas plus de trois pieds de hauteur ; il s’en trouve néanmoins où les chevaux ne passent pas sans peine ; mais tout l’ouvrage est généralement fort bien entendu. Les ponts, qui ne sont faits que pour la commodité du passage, sont ordinairement bâtis comme les nôtres, avec de grosses piles de pierres assez fortes pour rompre la violence du courant, et soutenir des arches si larges et si hautes, que le passage est aisé pour les plus grandes barques. Le nombre en est fort grand dans toutes les parties de la Chine. L’empereur n’épargne point la dépense pour exécuter ces travaux, qui servent à la commodité du public. Plusieurs de ces ponts sont d’une structure très-belle. Celui de Lou-ko-kyao, bâti sur le Hoen-ho, ou la rivière bourbeuse, à deux lieues et demie à l’ouest, était un des plus beaux qu’on eût jamais vus, avant qu’il eût été ruiné en partie par une inondation, au mois d’août 1688. Il avait subsisté deux mille ans, suivant le témoignage des Chinois, sans avoir souffert la moindre dégradation. Il était tout de marbre blanc bien travaillé, et d’une très-belle architecture. Des deux côtés régnaient soixante-dix colonnes à la distance d’un pas l’un de l’autre, séparées par des panneaux de beau marbre où l’on voyait des fleurs, des feuillages, des figures d’oiseaux et de plusieurs sortes d’animaux fort délicatement ciselées ; l’entrée du côté de l’ouest offrait deux lions d’une taille extraordinaire sur des piédestaux de marbre, avec plusieurs lionceaux en pierre, les uns montant sur le dos des lions, d’autres en descendant, et d’autres se glissant entre leurs jambes ; le bout du côté de l’ouest était orné de deux figures d’enfans, travaillées avec le même art, et placées aussi sur des piédestaux. Mais la Chine a peu de ponts qui puissent être comparés à celui de Fou-tcheou-fou, capitale de la province de Fo-kien ; la rivière, qui est large d’un mille et demi, forme de petites îles en se divisant en plusieurs bras : toutes ces îles sont unies par des ponts qui ont ensemble huit lis et soixante-dix brasses chinoises de longueur. Le principal offre plus de cent arches, bâties de pierre blanche, avec des balustrades de chaque côté ; sur ces arches s’élèvent, de dix en dix pieds, de petits pilastres carrés, dont les bases ressemblent à des barques creuses : chaque pilastre soutient des pierres de traverse qui servent de support aux pierres de la chaussée. Le pont de Tsuen-tcheou-fou l’emporte sur tous les autres : il est bâti à la pointe d’un bras de mer, qu’on serait obligé, sans ce secours, de passer dans des barques avec beaucoup de danger. Sa longueur est de deux mille cinq cent vingt pieds chinois ; sa largeur de vingt. Il est supporté par deux cent cinquante-deux grosses pierres, c’est-à-dire de chaque côté par cent vingt-six ; la couleur des pierres est grise, l’épaisseur égale à la longueur. Duhalde prétend que rien dans le monde n’est comparable à ce pont. Dans les lieux où les Chinois n’ont pu bâtir des ponts de pierre, ils ont inventé d’autres méthodes pour y suppléer. Le fameux *pont de fer* (tel est le nom qu’on lui donne), à Koei-tcheou, sur la route d’Yun-nan, est l’ouvrage d’un ancien général chinois. Sur les deux bords du Pan-ho, torrent qui a peu de largeur, mais qui est très-profond, on a construit une grande porte entre deux gros massifs de maçonnerie, larges de six à sept pieds, sur dix-sept à dix-huit de hauteur ; des deux piliers de l’est pendent quatre chaînes à de gros anneaux, qui vont aboutir aux deux massifs de l’ouest, et qui, jointes par d’autres petites chaînes, ont quelque ressemblance avec un filet à grandes mailles. On a placé sur ces chaînes des planches fort épaisses, liées ensemble pour en faire un plain-pied continu ; mais, comme il reste encore quelque distance jusqu’aux portes, à cause de la courbure des chaînes, surtout lorsqu’elles sont chargées, on a remédié à ce défaut avec le secours d’un plancher supporté par des tasseaux ou des consoles qui sont attachés au plain-pied de la porte. Ce plancher aboutit jusqu’aux planches portées par les chaînes. Des deux côtés du plancher, on a élevé de petits pilastres de bois, qui soutiennent un toit de la même matière, dont les deux bouts portent sur les massifs de pierres des deux rives. Kircher parle d’un pont, dans la province de Chen-si, qui porte le nom de *Pont volant*. Il est composé d’une seule arche, bâtie entre deux montagnes sur le Hoang-ho, près de la ville de Tchon-gan ; sa longueur est de six cents pieds, et sa hauteur de six cent cinquante au-dessus de la rivière. FIN DU HUITIÈME VOLUME.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X
Jean-François de La Harpe
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2020-04-02T17:26:36Z
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### CONTENUES DANS CE VOLUME. ### SECONDE PARTIE. — ASIE. LIVRE IV, CONTENANT LA CHINE. Pag. . — Histoire naturelle de la Chine. Description de la grande muraille.  . — De la Corée.  . — Îles Liou-Keou.  LIVRE V. ASIE CENTRALE ET THIBET. . — Mantchourie-Mongolie.  . — Kalmoukie, ou pays des Éleuths.  . — Thibet.
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Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre IV/Chapitre XIII
Jean-François de La Harpe
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2019-10-31T16:33:09Z
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#### CHAPITRE XIII. Îles Lieou-Keou. Ces îles, situées entre la Corée, l’île Formose et le Japon, sont au nombre de trente-six. Elles ont reçu leur nom de la plus considérable du groupe. Les anciens missionnaires de la Chine et du Japon en ont parlé sous le nom de *Liqueo* ou *Lequeio* ; d’autres écrivains, sous celui de *Loqueo* ; les Anglais sous celui de *Liou-tchiou* ; enfin Kœmpfer, dans son histoire du Japon, les appelle *Riu-kiu*. Quelques auteurs ont dit à tort que les Chinois donnent à l’île Formose le nom de grande *Lieou-kieou*. Ce nom n’appartient qu’à la plus grande île de l’Archipel, où le roi fait sa résidence, et où il tient sa cour. Il ne faut, pour s’en convaincre, qu’ouvrir l’histoire chinoise de la dernière dynastie. Quant au nom du petit Lieou-kieou, il a été donné par les Chinois, surtout par les pilotes et les écrivains, aux parties boréales et occidentales de l’île Formose. Il est vrai toutefois que, dans la carte de Formose, dressée par les missionnaires du temps de l’empereur Khang-hi, on voit, vers la côte occidentale de cette île, une petite île à qui l’on donne le nom de petite Lieou-kieou. La grande île a du sud au nord près de quatre cent quarante lis, et cent vingt à cent trente lis de l’ouest à l’est. Dans la partie méridionale, sa largeur ne va pas à cent lis. Le roi et sa cour résident dans la partie sud-ouest de l’île, et y occupent un territoire nommé *Tcheou-li*. C’est là que se trouve la ville royale de Kin-ching, qui n’est pas très-grande. Tout auprès est le palais du roi, placé sur une montagne. On lui donne quatre lis de tour. Il a quatre grandes portes, dont chacune fait face à l’un des points cardinaux. Celle de l’ouest est la principale entrée. À dix lis à l’ouest de cette porte est Napakiang, très-bon port de mer. L’espace qui s’étend entre ce port et le palais n’est presque qu’une ville continuelle. Au nord et au sud, on voit une levée très-bien construite, et qui porte le nom de *Pao-tay* c’est-à-dire, batterie de canon. Toutes les avenues qui y conduisent sont, dit-on, d’une grande beauté, de même que celle du palais du roi, de ses maisons de plaisance, de quelques grands temples, du collége impérial, et de l’hôtel de l’ambassadeur chinois. Du palais on a une vue charmante qui s’étend sur le port, sur la ville de Kin-ching, sur un grand nombre de villes, bourgs, villages, palais, bonzeries, jardins, et maisons de plaisance. Ce palais est situé par 26° 2′ de latitude nord et 146° 26′ de longitude orientale. Les états du roi de Lieou-kieou comprennent trente-six îles ; on en compte huit au nord-est de la grande île, cinq au nord-ouest de Tcheou-li, quatre à l’est, trois à l’ouest, sept au sud, et neuf au sud-ouest. Il y en a peu de considérables ; les plus septentrionales se rapprochent beaucoup de l’archipel du Japon. Il y a plus de neuf cents ans que les bonzes de la secte de Fo passèrent de la Chine à Lieou-kieou, et y introduisirent leur idolâtrie avec les livres classiques de leur secte ; depuis ce temps, le culte de Fo y est dominant, soit à la cour, soit parmi les grands, soit parmi le peuple. Quand ces insulaires font des promesses et des sermens, ce n’est pas devant les statues ou images de leurs idoles qu’ils les font ; ils brûlent des parfums, ils préparent des fruits, se tiennent debout avec respect devant une pierre, et profèrent quelques paroles qu’ils croient mystérieuses, et dictées anciennement par les deux sœurs de leur premier roi, dont toute la famille ne consiste qu’en personnages mythologiques. Dans les cours des temples, dans les places publiques, sur les montagnes, on voit quantité de pierres érigées et destinées pour les promesses et les sermens de conséquence. Certaines femmes sont consacrées au culte des esprits, et passent pour puissantes auprès d’eux. Elles vont voir les malades, donnent des médicamens, et récitent des prières. C’est sans doute de ces femmes que parle un ancien missionnaire du Japon, lorsqu’il dit qu’aux îles de Lequeio il y a des sorcières et des magiciennes. L’empereur Khang-hi introduisit à Lieou-kieou le culte d’une idole chinoise nommée *Tien-fey*, c’est-à-dire reine céleste ou dame céleste. Dans la petite île de Mey-tcheou-su, voisine de la côte de Chine, une jeune fille de la famille de Lin, considérable dans le Fo-kien, était fort estimée pour sa rare vertu. Les premiers empereurs de la dynastie des Song lui donnèrent des titres d’honneur, et la déclarèrent esprit céleste. Ceux des dynasties Yuen et Ming augmentèrent son culte, et on lui accorda le titre de Tien-fey. Enfin Khang-hi, persuadé que sa dynastie devait à cet esprit la conquête de Formose, lui fit bâtir des temples, et recommanda au roi de Lieou-kieou de suivre en cela son exemple. De là vient que dans cette capitale on voit un temple magnifique érigé en l’honneur de cette idole. Supao-kouang, ambassadeur de Khang-hi, y alla faire des prières ; et sur le vaisseau qu’il monta pour retourner à la Chine il eut soin de placer une statue de Tien-fey, à laquelle lui et l’équipage rendirent souvent de respectueux hommages. Les familles sont distinguées à Lieou-kieou par des surnoms comme à la Chine. Les hommes et les femmes ou filles du même nom ne peuvent pas contracter de mariage ensemble. Quant au roi, il ne peut épouser que des filles de trois grandes familles qui occupent toujours des postes distingués. Il en est une quatrième aussi considérable que les trois autres ; mais le roi et les princes ne contractent point d’alliance avec elle, parce qu’il est douteux si cette famille n’a pas la même tige que la royale. La pluralité des femmes est permise dans ces îles. Quand on veut marier un jeune homme, il lui est permis de parler à la fille qu’on lui propose, et s’il y a un consentement mutuel, ils se marient. Les femmes et les filles sont fort réservées ; elles n’usent pas de fard, et ne portent point de pendans d’oreilles ; elles ont de longues aiguilles d’or ou d’argent à leurs cheveux, tressées en haut en forme de boule. On assure qu’il y a peu d’adultères ; il y a aussi fort peu de mendians, de voleurs et de meurtriers. Le respect pour les morts est aussi grand qu’à la Chine : le deuil y est aussi exactement gardé ; mais on n’y fait pas tant de dépense pour les enterremens et pour les sépultures ; les bières, hautes de trois à quatre pieds, ont la figure d’un hexagone ou d’un octogone. On brûle la chair du cadavre, et l’on conserve les ossemens : c’est une cérémonie qui se fait quelque temps avant l’enterrement sur des collines destinées à cet effet. La coutume n’est pas de mettre des viandes devant les morts ; on se contente de quelques odeurs et de quelques bougies ; il est des temps où l’on va pleurer près des tombeaux : les gens de condition y pratiquent des portes de pierre, et mettent des tables à côté pour les bougies et les cassolettes. On compte neuf degrés de mandarins, comme à la Chine. On les distingue par la couleur de leur bonnet, par la ceinture et par le coussin. La plupart des mandarinats sont héréditaires dans les familles ; mais un bon nombre est destiné pour ceux qui se distinguent. On les fait monter, descendre ; on les casse, on les emploie selon ce qu’ils font de bien ou de mal. Les princes et grands seigneurs ont des villes et des villages, soit dans la grande île, soit dans les autres îles ; mais ils ne peuvent pas y faire leur séjour ; ils sont obligés d’être à la cour. Le roi envoie des mandarins pour percevoir les impôts des terres ; c’est à eux que les fermiers et les laboureurs sont obligés de donner ce qui est dû aux seigneurs, à qui l’on a soin de le remettre exactement. Les laboureurs, ceux qui cultivent les jardins, les pêcheurs, etc., ont pour eux la moitié du revenu ; et comme les seigneurs et propriétaires sont obligés de fournir à certains frais, ils ne perçoivent presque que le tiers du revenu de leur bien. Les mandarins, les grands, et même les princes ne peuvent avoir pour leurs chaises que deux porteurs. Le roi seul en peut avoir autant qu’il veut ; leur équipage et leurs chaises sont à la japonaise, aussi-bien que les armes et les habits. Depuis le dix-huitième siècle, les grands, les princes et le roi, soit dans leurs palais, soit dans leurs habits, ont beaucoup imité les Chinois ; en général, ils prennent des Chinois et des Japonais ce qu’ils jugent le plus commode. Le roi a de grands domaines : il a les impôts, les salines, le soufre, le cuivre, l’étain et autres revenus. C’est sur ces revenus qu’il paie les appointemens des grands et des mandarins. Ces appointemens sont marqués par un nombre déterminé de sacs de riz ; mais sous ce nom l’on comprend ce que donne le roi en grains, riz, toile, soie, etc. Le tout est évalué selon le prix des sacs de riz. Il y a peu de procès pour les biens et les marchandises, et presque point de douanes et d’impôts. Nul homme ne paraît au marché ; ce sont les femmes et les filles qui y vendent et y achètent dans un temps réglé : elles portent leur petit fardeau sur leur tête avec une dextérité singulière. Les bas, les souliers, l’huile, le vin, les œufs, les coquillages, le poisson, la volaille, le sel, le sucre, le poivre, les herbages, tout cela se vend et s’achète ou par échange, ou en deniers de cuivre de la Chine et du Japon. Quant au commerce du bois, des étoffes, des grains, des drogues, des métaux, des meubles, des bestiaux, il se fait dans les foires, les boutiques, les magasins. Il y a dans toutes ces îles des manufactures de soie, de toile, de papier, d’armes, de cuivre, d’habiles ouvriers en or, argent, cuivre, fer, étain et autres métaux ; bon nombre de barques et de vaisseaux, non-seulement pour aller d’une île à l’autre, mais encore pour naviguer jusqu’à la Chine, et quelquefois au Tonkin et à la Cochinchine, et dans d’autres lieux plus éloignés, à la Corée, à Nangasaki, au Japon, à Satzuma, aux îles voisines, et à Formose. Il paraît qu’on fait un assez bon commerce avec la partie orientale de cette île, et que les habitans des îles de Pa-tchong-chan, Tay-ping-chang et de la Grande-Île, en tirent de l’or et de l’argent. Au reste, les navires des îles Lieou-kieou sont estimés des Chinois. La ville royale a des tribunaux pour les revenus et pour les affaires de la Grande-Île et des trente-six îles qui en dépendent, et celles-ci ont des agens fixes à la cour ; il y a aussi des tribunaux pour les affaires civiles et criminelles, pour ce qui regarde les familles des grands et des princes, pour les affaires de religion, les greniers publics, les revenus du roi et les impôts, pour le commerce, les fabriques et les manufactures, pour les cérémonies civiles, pour la navigation, les édifices publics, la littérature, la guerre. Le roi a ses ministres et ses conseillers ; il a ses magasins particuliers pour le riz, et pour les grains, pour les ouvrages en or, argent, cuivre, fer, étain, vernis, bâtimens. On parle dans ces îles trois langues différentes, qui ne sont ni la chinoise ni la japonaise ; le langage de la Grande-Île est le même que celui des îles voisines ; mais il est différent de celui des îles du nord-est, et de celui des îles de Pa-tchong-chang et Tay-ping-chang. Il est néanmoins dans les trente-six îles beaucoup de personnes qui parlent la langue de la Grande-Île, et qui servent d’interprètes. Ceux qui étudient connaissent les caractères chinois, et par les moyens de ces caractères, ils peuvent se communiquer leurs idées. Les bonzes répandus dans le royaume ont des écoles pour apprendre aux petits enfans à lire selon les préceptes des alphabets japonais, surtout de celui qu’on appelle Y-ro-fa. Il paraît même que les Japonais étaient autrefois en grand nombre à Lieou-kieou, et que les seigneurs de cette nation s’étaient emparés de l’île : de là vient sans doute que beaucoup de mots japonais se trouvent dans la langue de la Grande-Île. Les bonzes, pour la plupart, connaissent aussi les caractères chinois. Les lettres qu’on s’écrit, les comptes, les ordres du roi sont en langage du pays et en caractères japonais ; les livres de morale, d’histoire, de médecine, d’astronomie ou astrologie, sont en caractères chinois. On a aussi dans ces caractères les livres classiques de la Chine, et ceux de la religion de Fo. La forme de l’année à Lieou-kieou est la même qu’à la Chine. On y suit le calendrier de l’empire ; et les noms des jours, des années, des signes du zodiaque, sont absolument les mêmes. Les maisons, les temples, les palais du roi sont bâtis à la japonaise ; mais les maisons des Chinois, l’hôtel de l’ambassadeur de la Chine, le collége impérial, le temple de la déesse Tien-fey, sont construits à la chinoise. Dans un grand nombre de temples et de bâtimens publics, on voit des tables de pierre et de marbre où sont gravés des caractères chinois à l’honneur des empereurs de la Chine, depuis l’empereur Hong-hou jusqu’à présent. Sur les arcs de triomphe, au palais du roi, dans les temples et bâtimens publics, on voit plusieurs inscriptions chinoises. Il y en a aussi en caractères japonais et en langue japonaise ; il y en a encore, mais peu, en caractères indiens, écrits par des bonzes qui ont eu ces caractères et ces inscriptions de quelques bonzes du Japon. Cette connaissance des caractères chinois qui a commencé sous le règne de Chun-tien, s’est beaucoup accrue dans la suite, surtout depuis que les Chinois se sont établis dans la Grande-Île, que plusieurs jeunes gens y ont appris à lire et à écrire cette langue, et qu’un grand nombre d’autres ont été élevés à la cour de la Chine dans le collége impérial. La Grande-Île a quantité de petites collines, de canaux, de ponts et de levées. Tous les transports de denrées, marchandises et autres choses, se font par le moyen des barques, des hommes et des chevaux ; il y a très-peu d’ânes, de mules et de mulets. On laisse dans les maisons, entre la terre et le rez-de-chaussée, à cause de l’humidité, un espace vide de quatre, cinq ou six pieds, pour donner passage à l’air. Les ouragans et les vents violens obligent de faire les toits fort solides ; et comme les tuiles pour les couvrir sont chères, parce que la terre propre à les fabriquer est très-rare, de là vient qu’à la réserve du palais du roi, des princes, des riches familles de mandarins et des temples, la plupart des toits sont faits d’un enduit propre à résister à la pluie. La Grande-Île est très-peuplée et très-fertile : le riz, le blé, toutes sortes de légumes y sont en abondance. La mer et les rivières sont remplies de poissons ; aussi les habitans des côtes, fameux plongeurs et habiles à la pêche, en font-ils un grand commerce. On tire de la mer différentes espèces d’herbes, dont on fait des nattes. La nacre de perles, les coquillages, l’écaille de tortue, sont fort recherchés ; et comme on en fait un grand débit à la Chine et au Japon, ils forment une branche de commerce assez considérable. Les pierres à aiguiser et le corail sont aussi très-estimés. Le chanvre et le coton servent à faire une prodigieuse quantité de toiles ; les bananiers, à faire du fil et des vêtemens. On nourrit beaucoup de vers à soie, mais les étoffes ne valent pas celles de la Chine et du Japon. Les cocons sont employés à faire du papier encore plus épais que celui de Corée : on s’en sert pour écrire ; on peut même le teindre pour en faire des habits. Il y en a une autre sorte faite de bambou et d’une des écorces du mûrier à papier. Il y a beaucoup de bois propres à la teinture. On estime surtout un arbre dont les feuilles ressemblent, dit-on, à celles du citronnier. Le fruit n’en est pas bon à manger ; mais l’huile qu’on en tire en abondance a de la réputation, de même que le vin de riz, qu’on nomme *cha-zi*. Plusieurs graines et plantes fournissent encore de l’huile. Les plantes médicinales ne sont point rares, et les melons, les ananas, les bananes, les courges, les haricots, les fèves, les pois, y sont très-communs. Les oranges, les citrons, les limons, les long-yuen, les li-tchis, les raisins, tous ces fruits y sont fort délicats. On y trouve en abondance le thé, la cire, le gingembre, le sel, le poivre, l’encens. Le sucre est noir, et les confitures n’en sont pas moins bonnes. Il y a du vernis ; on sait l’employer. Cette île a le bonheur de n’être infestée par aucune bête féroce ; on n’y rencontre ni loups, ni tigres, ni ours ; l’on n’y voit non plus ni lièvres, ni daims ; mais elle a des animaux plus utiles, de bons chevaux, des moutons, des bœufs, des cerfs, des poules, des oies, des canards, des pigeons, des tourterelles, des paons des chiens et des chats. On ne manque ni de lauriers, ni de pins, ni de camphriers, ni de cèdres, non plus que de toutes sortes de bois propres pour la construction des barques, des navires, des maisons et des palais. Il y a peu de pruniers, de poiriers et de pommiers. Parmi les cinq îles au nord-ouest de Tcheou-li, on remarque Lun-hoan-chan, qui en est éloignée de trois cent cinquante lis, ou de trente-cinq lieues. Ce nom de Lun-hoan-chan signifie île de soufre. Il ne faut pas la confondre avec une île de soufre marquée dans plusieurs cartes, près de la côte sud-est de l’île de Ximo dans le Japon. On y voit de petites éminences que l’on appelle des monceaux de cendres. Le roi de Lieou-kieou en tire une grande quantité de soufre. Cette île n’est habitée que par une quarantaine de familles. Il n’y croît ni arbres, ni riz, ni légumes ; mais il y a beaucoup d’oiseaux et de poissons. Le bois et toutes les provisions viennent de la Grande-Île pour ceux qui travaillent à extraire le soufre, et pour les deux ou trois mandarins qui y sont chargés du gouvernement. Les autres îles du nord-ouest, celles de l’ouest, de l’est, du sud et du sud-ouest, produisent les mêmes choses que la Grande-Île. Les îles de Pa-tchong-chan et de Tay-ping-chan, parmi celles du sud, sont pour le moins aussi peuplées et encore plus fertiles. Il en est à peu près de même des îles du nord-est, à la réserve de Ki-kiai. Si les fruits n’y sont pas aussi bons que dans la Grande-Île, le vin y est meilleur. Il y a beaucoup plus de camphriers, beaucoup plus de blé, moins de riz, plus de chevaux, de moutons, de bœufs, de cerfs. Les arbres qui sont nommés *kien-mou* par les Chinois, et *i-se-ki* par les insulaires, sont une espèce de cédre dont le bois passe pour incorruptible. Cet arbre est fort commun dans les îles de Ki-kiai et de Ta-tao. Le bois en est très-cher à la Grande-Île. Le palais du roi, celui des grands et des princes, les principaux temples ont des colonnes faites de ce bois. C’est un commerce avantageux pour les deux îles d’où on le fait venir. Les habitans de Ki-kiai passent pour grossiers : on les regarde comme à demi-sauvages ; mais ceux de Ta-tao et des autres îles du nord-est ne le cèdent en rien à ceux de la Grande-Île. Après celle-ci, Ta-tao est la plus considérable et la plus riche de toutes les îles du royaume. Les caractères chinois y étaient connus plusieurs siècles avant qu’ils le fussent à Lieou-kieou ; et quand elle fut assujettie, on y trouva des livres chinois, livres de sciences, livres classiques qui y étaient depuis plus de quatre cents ans. Les insulaires de Lieou-kieou sont en général affables pour les étrangers, adroits, laborieux, sobres, et propres dans leurs maisons. La noblesse aime à monter à cheval, est ennemie de la servitude, du mensonge et de la fourberie. À l’exception des grandes familles de bonzes et des Chinois établis à Lieou-kieou, peu d’habitans de la Grande-Île et de trente-six qui en dépendent, savent lire et écrire. Si des paysans des artisans, des marchands, des soldats, sont parvenus à ce degré, de connaissances, on les oblige à se raser la tête comme les bonzes. Les médecins, les jeunes gens qui sont dans le palais pour servir à boire, pour balayer, pour ouvrir les portes, etc., ont aussi la tête rasée. Tous les autres ont au sommet de la tête un toupet, autour duquel est un cercle de cheveux très-courts. Ces peuples aiment les jeux et les passe-temps. Ils célèbrent avec beaucoup d’ordre et avec beaucoup de pompe les fêtes pour le culte des idoles, pour la fin et le commencement de l’année. Il règne dans les familles une grande union, que de fréquens repas, auxquels on s’invite mutuellement, contribuent beaucoup à entretenir. Bien différens des Japonais, des Tartares et des Chinois, ces insulaires sont fort éloignés du suicide. Il n’y a que les îles, du nord-est qui, étant voisines du Japon se ressentent de cette proximité pour les manières et pour les mœurs. Ces insulaires s’attribuent une antiquité chimérique, et s’en montrent extrêmement jaloux, ils prétendent qu’une suite de princes, qui formèrent vingt-cinq dynasties, régnèrent sur eux pendant dix-sept mille huit cent deux ans. Mais, sans nous arrêter à des fables peu intéressantes, passons à l’époque de la découverte de cet archipel, et à la manière dont il est passé sous la domination des empereurs de la Chine. Avant l’année qui correspond à l’an 605 de l’ère chrétienne, l’histoire chinoise ne fait nulle mention de Lieou-kieou. Cette île, celles de Pong-hou, de Formose et autres voisines, étaient comprises sous le nom général de barbares orientaux. Ce fut donc en l’an 605 que l’empereur Yang-ti, ayant ouï dire qu’il y avait à l’est de ses états des îles dont le nom était Lieou-kieou, voulut en connaître la situation. Ce prince y envoya des Chinois ; mais cette tentative fut inutile. Faute d’interprètes, ils ne purent acquérir les connaissances qu’ils étaient allés chercher. Ils amenèrent seulement avec eux quelques insulaires à Sigan-fou, capitale de la province de Chen-si, et séjour de la cour sous la dynastie des Soui. Par bonheur, un envoyé du roi du Japon se trouvait alors à la cour. Cet ambassadeur et les gens de sa suite reconnurent tout de suite que ces hommes, nouvellement arrivés, étaient des insulaires de Lieou-kieou. Ils parlèrent de ce pays comme d’une contrée pauvre et misérable dont les habitans étaient des barbares. L’empereur de la Chine apprit ensuite que la principale île était à l’est de Fou-tcheou-fou, capitale du Fo-kien, et qu’il ne fallait que cinq jours de navigation pour y aller en partant de cette ville. D’après ces renseignemens, Yang-ti envoya des gens instruits et des interprètes à Lieou-kieou pour déclarer au prince qu’il devait reconnaître pour son souverain l’empereur de la Chine, et lui faire hommage. Cette proposition fut, on peut le deviner sans peine, très-mal reçue du roi de Lieou-kieou. Ce prince renvoya les Chinois, en leur disant qu’il ne connaissait aucun prince au-dessus de lui. Cette réponse, que l’on peut appeler fière, et qui n’était que raisonnable, fut très-mal reçue de l’empereur Yang-ti. Outré de dépit en apprenant la manière méprisante dont on avait accueilli ses propositions, il équipa une flotte sur laquelle plus de dix mille hommes de bonnes troupes s’embarquèrent. Cette armée arriva heureusement à Lieou-kieou, et, malgré les efforts des insulaires, effectua une descente. Le roi, qui s’était mis à la tête de ses soldats, fut tué en défendant courageusement son indépendance. Les Chinois pillèrent, saccagèrent et brûlèrent la ville royale, firent plus de cinq mille esclaves, et, après ce sanglant exploit, reprirent la route de la Chine. L’histoire chinoise, de la dynastie des Soui, dit que les peuples de Lieou-kieou n’avaient point alors de lettres et de caractères ; qu’ils n’avaient ni petits bâtons, ni fourchettes pour manger ; que les princes, les grands, les peuples, le roi même, vivaient fort simplement ; qu’on y reconnaissait des lois fixées pour les mariages et pour les enterremens ; qu’on y avait du respect pour les ancêtres défunts ; qu’on gardait exactement le deuil. Dans les grandes cérémonies consacrées aux esprits, on immolait une personne à leur honneur (coutume qui fut ensuite abolie). On battait ceux qui étaient coupables de quelque faute, et si le crime méritait la mort, le coupable était assommé à coups de massue. Après l’invasion dont nous venons de parler, les empereurs de la Chine ne songèrent plus à se rendre tributaire le royaume de Lieou-kieou jusqu’en 1291, que Chi-tsou, de la dynastie des Yven, voulut faire revivre les prétentions d’Yang-ti sur Lieou-kieou, et donna ordre d’équiper une flotte pour aller subjuguer cette île. Mais cette expédition, après avoir relâché à la côte occidentale de Formose, revint, sous divers prétextes, dans les ports de Fo-kien. Cependant, les marchands chinois ne laissaient pas d’aller commercer à Lieou-kieou. Enfin, en 1372, Hong-hou, fondateur de la dynastie des Ming, envoya un grand de sa cour à Tsay-tou, roi de Lieou-kieou, pour lui faire part de son avénement à l’empire. Cet ambassadeur s’acquitta de sa commission avec tant de dextérité, et sut si bien s’insinuer dans l’esprit du roi, qu’il lui persuada de mettre son royaume sous la protection de la Chine. En effet, ce prince en demanda l’investiture à Hong-hou. L’empereur, charmé du succès de cette démarche, reçut avec distinction les envoyés de Tsay-tou. Il leur fit de grands présens, et les chargea d’en remettre de magnifiques au roi leur maître et à la reine. Il déclara Tsay-tou, roi de Tchong-chan, tributaire de la Chine, et après avoir reçu son tribut, qui consistait en beaux chevaux, en bois de senteur, en soufre, en cuivre, en étain, etc., il donna de son côté à Tsay-tou un cachet d’or, et confirma le choix qu’il avait fait d’un ses fils pour héritier de sa couronne. L’île de Lieou-kieou était alors divisée en trois royaumes, dont les souverains se déchiraient par des guerres sanglantes. Jaloux de la protection que Tsay-tou avait obtenue, ses deux rivaux envoyèrent aussi des ambassadeurs à Hong-hou solliciter la même faveur. L’empereur en usa avec eux comme avec Tsay-tou ; ils furent reconnus rois tributaires, et reçurent de même un cachet d’or. Hong-hou exhorta tous ces princes à éviter désormais les guerres funestes qui ravageaient leurs états et ruinaient leurs peuples, puis il fit passer à Lieou-kieou trente-six familles chinoises. Tsay-tou leur concéda un grand terrain près de Na-pa-kiang. Ce sont ces familles qui commencèrent à introduire à Lieou-kieou l’usage des caractères chinois, la langue savante des Chinois, et leurs cérémonies à l’honneur de Confucius. Les fils de plusieurs grands de la cour de Tsay-tou et des autres rois furent envoyés à Nankin pour étudier le chinois dans le collége impérial, et l’empereur Hong-hou pourvut aux frais de leur instruction. L’île de Lieou-kieou avait alors peu de fer et de porcelaine : Hong-hou y pourvut abondamment. Il fit faire pour les rois de Lieou-kieou beaucoup d’instrumens de fer et une grande quantité de vases de porcelaine ; et le commerce entre Lieou-kieou et la Chine fut solidement établi au profit des deux nations. Tsay-tou, en même temps qu’il se mettait dans la dépendance de l’empereur de la Chine, eut la satisfaction de voir sa puissance s’accroître. Les îles du sud et du sud-ouest, qui n’avaient pas reconnu ses prédécesseurs pour souverains, se soumirent à son autorité. Elles n’eurent pas lieu de se repentir de cette démarche ; car il les traita avec bonté et ménagement, et lui-même n’eut pas à regretter ce qu’il avait fait pour l’empereur Hong-hou. Depuis ce temps la concorde a toujours subsisté entre la Chine et Lieou-kieou. Chan-tching, qui régnait dans cette île au commencement du seizième siècle, sut mettre à profit la situation de ses états ; ils devinrent l’entrepôt du commerce entre la Chine et le Japon. Comme il était fort considérable, les insulaires en tiraient un grand avantagé ; ils avaient eux-mêmes une navigation florissante, et expédiaient beaucoup de navires au Japon, à la Chine, et jusqu’à Malacca. La révolution qui rendit les Tartares maîtres de la Chine ne troubla en rien l’harmonie entre cet empire et Lieou-kieou. Le roi de cette île envoya des ambassadeurs à l’empereur Chun-tchi, et en reçut un sceau en caractères tartares. Il fut réglé qu’à l’avenir le roi de Lieou-kieou n’enverrait payer le tribut que de deux ans en deux ans, et que le nombre des personnes qui seraient à la suite de ses ambassadeurs n’excéderait pas cent cinquante personnes. Khang-hi, après avoir reçu le tribut du roi de Lieou-kieou, tourna ses vues sur cet archipel avec une attention plus suivie que n’avaient fait ses prédécesseurs. Il fit bâtir dans la capitale un temple à l’honneur de Confucius, et fonda un collége pour l’enseignement de la langue chinoise ; il y établit aussi des examens pour les degrés des lettrés qui composeraient en chinois, et prit soin de faire élever à Pékin, à ses dépens, un grand nombre de jeunes gens de Lieou-kieou, afin de les instruire des usages de la Chine. Enfin il régla que désormais le roi de Lieou-kieou n’enverrait pas en tribut des bois de senteur, des clous de girofle et autres choses qui ne sont pas du cru du pays. Dès que le roi de Lieou-kieou a rendu le dernier soupir, le prince héréditaire le fait savoir à l’empereur de la Chine. Ce monarque nomme alors un ambassadeur pour donner l’investiture au nouveau roi, ou bien il confère un plein pouvoir à l’ambassadeur de Lieou-kieou de faire cette cérémonie à son retour. L’ambassadeur, à son arrivée à Lieou-kieou, est reçu avec les plus grands honneurs. À un jour fixé, il va au temple de la déesse Tien-fey lui rendre des actions de grâces de ce qu’elle l’a protégé dans son voyage par mer. De là il se rend au collége impérial, et fait les cérémonies chinoises à l’honneur de Confucius. Ensuite, à un autre jour déterminé, il va en grand cortége à la salle royale où sont les tablettes des rois morts. Le roi assiste à cette cérémonie, mais seulement comme prince. L’ambassadeur fait au nom de l’empereur la cérémonie chinoise pour honorer le feu roi prédécesseur du prince régnant, et ses ancêtres. Le roi fait alors les neuf prosternations chinoises pour remercier l’empereur et s’informer de l’état de sa santé. Il salue ensuite l’ambassadeur, et mange avec lui sans cérémonie. Quand tout est réglé pour l’installation, l’ambassadeur, avec toute sa suite, va au palais. Les cours sont remplies de seigneurs et de mandarins richement habillés. L’ambassadeur est reçu par les princes, et conduit, au son des instrumens, à la salle royale, où l’on a élevé une estrade pour le roi, et une autre pour la reine. Il y a une place distinguée pour l’ambassadeur. Le roi, la reine, l’ambassadeur, les princes, les ministres et les grands se tiennent debout. L’ambassadeur fait lire à haute voix le diplôme impérial par lequel l’empereur, après l’éloge du roi défunt, déclare et reconnaît pour roi et reine de Lieou-kieou le prince héréditaire et la princesse son épouse : cette déclaration est suivie des exhortations de l’empereur au nouveau roi pour gouverner selon les lois, et aux peuples des trente-six îles pour être fidèles à leur nouveau souverain. Après la lecture de cette patente, elle est remise au roi, qui la donne à son ministre pour être gardée dans les archives de la cour. Ensuite le roi, la reine, les princes, etc., font les neuf prosternations chinoises pour saluer l’empereur et le remercier. L’ambassadeur fait d’abord étaler les présens magnifiques de l’empereur pour le roi et la reine. On fait lecture de la liste de ces présens, et le roi, ainsi que toute sa cour, recommencent les neuf prosternations pour remercier l’empereur. Tandis que l’ambassadeur se repose un peu dans un appartement où il est conduit, le roi et la reine, assis sur leur trône, reçoivent les hommages des princes, des ministres, des grands, des mandarins et des députés des trente-six îles. La reine se retire, et le roi fait traiter splendidement l’ambassadeur. Quelques jours après, assis sur sa chaise royale portée par un grand nombre d’hommes, et suivi des princes, des ministres et d’un brillant cortége, le roi va à l’hôtel de l’ambassadeur : le chemin est extraordinairement orné. Autour de la chaise du roi, sept jeunes filles marchent à pied portant des étendards et des parasols. Tous les grands personnages sont à cheval, et cherchent à se distinguer dans cette occasion par de superbes habits et par une nombreuse suite. L’ambassadeur, à la porte de son hôtel, reçoit le roi avec respect, et le conduit à la grande salle, où le prince se met à genoux pour saluer l’empereur. Ensuite il fait l’honneur à l’ambassadeur de lui offrir lui-même du vin et du thé. L’ambassadeur le refuse, présente la tasse au roi, prend une autre tasse, et ne boit qu’après que ce prince a bu. Cette cérémonie achevée, le roi, avec son cortége, revient à son palais. Quelques jours après, il nomme un ambassadeur pour aller à la cour de l’empereur remercier ce monarque : il lui envoie des présens, dont la liste est communiquée à l’ambassadeur chinois. Le jour du départ fixé, l’ambassadeur chinois prend congé du roi, qui va ensuite à l’hôtel de cet envoyé lui souhaiter un heureux voyage, se met à genoux, et fait les prosternations chinoises pour saluer l’empereur. Durant le séjour de l’ambassadeur, le roi le fait traiter souvent, soit dans son palais, soit dans ses maisons de plaisance, soit sur les lacs et les canaux. Ces grands repas sont accompagnés de musique, de danse et de comédie, et l’on ne manque pas d’y insérer des vers à la louange de la famille impériale, de la famille royale de Lieou-kieou, et de la personne de l’ambassadeur. La reine, les princesses et les dames assistent à tous ces spectacles, mais sans être vues. Les Chinois aiment beaucoup ces fêtes, parce qu’ils regardent les insulaires comme-très-habiles et doués d’un esprit inventif dans ces sortes de divertissemens. Lorsque l’ambassadeur visite le collége impérial, il voit par lui-même les progrès des étudians de l’île dans la langue chinoise. Il récompense le maître et les disciples : et lorsqu’il est habile lettré, il laisse des sentences et des inscriptions chinoises écrites de sa main, pour le palais du roi, pour les temples et les édifices publics. Au reste, l’ambassadeur doit porter son attention sur tout, car il est tenu de faire un journal exact de son voyage, pour l’offrir à l’empereur. Il faut, d’un autre côté, qu’il soit instruit et en état de répondre aux questions du roi, des princes, et des grands qui se piquent de connaître les caractères chinois, et comme il y a d’habiles bonzes, dont la plupart ont étudié au Japon ou à Lieou-kieou même la littérature chinoise, et que l’ambassadeur a occasion de leur parler, il importe qu’il le fasse avec avantage pour se concilier leur estime.
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350 recettes de cuisine/Petites bouchées à la Reine
Jeanne Anctil
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2024-05-15T18:02:11Z
https://fr.wikisource.org/wiki/350_recettes_de_cuisine/Petites_bouch%C3%A9es_%C3%A0_la_Reine
### 208. — **PETITES BOUCHÉES À LA REINE**. Découper à l’emporte-pièce des ronds de feuilletage d’un demi pouce d’épaisseur ; à l’aide d’un second emporte-pièce, plus petit, marquer le milieu des ronds jusqu’à la moitié de l’épaisseur de la pâte. Avec un pinceau dorer au jaune d’œuf en ayant soin de ne pas laisser couler d’œuf sur les bords de la pâte, ce qui l’empêcherait de lever. Faire cuire les bouchées à four chaud 12 à 15 minutes, les retirer ; à l’aide d’un couteau pointu, détacher le petit rond du milieu, le mettre de côté ; avec le manche du couteau enfoncer la pâte de cette ouverture, de manière à obtenir une fontaine, garnir ce petit puits d’une sauce blanche aux huîtres. Servir chaud.
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350 recettes de cuisine/Petits gâteaux « Ermites »
Jeanne Anctil
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2024-05-15T18:11:14Z
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### 241. — **PETITS GÂTEAUX ERMITES.** **Détail** : 6 cuillerées à table de beurre, ⅔ de tasse de sucre, 1 œuf, 2 cuillerées à table de lait, 1¾ tasse farine, 2 cuillerées à thé de poudre à pâte, ⅓ de tasse raisins Corinthe ou autre, hâchés fin, ½ cuillerée à thé cannelle, ¼ cuillerée à thé muscade, ¼ cuillerée à thé clou de girofle. Défaire le beurre en crème, ajouter le sucre graduellement, puis les raisins, l’œuf battu et le lait. Passer la farine au tamis, avec les épices et la poudre à pâte. Prendre un quart de cette pâte, la rouler légèrement d’un quart de pouce d’épaisseur, sur une planche farinée, y découper à l’emporte-pièce, des rondelles ou des carrés, les cuire à four chaud sur une plaque beurrée.
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350 recettes de cuisine/Poireaux braisés
Jeanne Anctil
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2024-05-15T17:37:52Z
https://fr.wikisource.org/wiki/350_recettes_de_cuisine/Poireaux_brais%C3%A9s
### 169. — **POIREAUX BRAISÉS**. **Détail** : 6 poireaux, 1 pinte d’eau chaude, 2 tasses de bouillon, 3 cuillerées à table de beurre ou graisse, 1 petit saucisson rouge, 3 petites tranches de lard, poivre, sel. Laver les poireaux, les faire blanchir à l’eau bouillante, salée, pendant 10 minutes, les égoutter et les mettre dans une petite lèchefrite avec le beurre ou la graisse, le bouillon, le saucisson entier, disposer sur le dessus les tranches de lard coupées en filets, assaisonner ; faire braiser au four 30 à 40 minutes. Servir sur un plat long garni avec des tranches de saucisson, glacer avec la sauce réduite.
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350 recettes de cuisine/Poireaux à la crème, Sauce Blanche
Jeanne Anctil
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2024-05-15T17:38:32Z
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### 170. — **POIREAUX À LA CRÈME**. Prendre 6 à 8 poireaux, les préparer et les faire cuire à l’eau bouillante salée jusqu’à ce qu’ils soient tendres, les égoutter, réserver l’eau de la cuisson et les couper par petits bouts : les tenir au chaud. Faire une sauce blanche avec 2 cuillerées à table de beurre, 2 cuillerées à table de farine, mouiller avec 1½ tasse de liquide, moitié eau de poireaux et moitié lait ; laisser cuire 6 à 8 minutes ; 5 minutes avant de servir y mettre les poireaux coupés, dresser dans un légumier et servir.
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350 recettes de cuisine/Petits gâteaux à la mélasse
Jeanne Anctil
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2024-05-15T18:11:21Z
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### 242. — **PETITS GÂTEAUX À LA MÉLASSE.** **Détail** : ⅔ tasse de beurre, ¾ tasse de sucre, 2 œufs, ⅔ tasse de lait, ⅔ tasse de mélasse, 2⅛ tasse de farine, ¾ cuillerée à thé de soda, 1 cuillerée à thé de cannelle, ½ cuillerée à thé de clou girofle, ½ cuillerée à thé de muscade, ½ tasse de raisins confits coupés en morceaux et sans pépins, ⅓ tasse d’écorce de citron confits coupés en filets. Défaire le beurre en crème, ajouter graduellement le sucre, les œufs battus, le lait et la mélasse. Tamiser la farine avec le soda et les épices, les ajouter à la première préparation et puis les fruits. Cuire cette pâte dans de petits moules beurrés, 20 minutes à four chaud. Avec cette recette on peut obtenir 24 petits gâteaux.
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350 recettes de cuisine/Plum-pouding
Jeanne Anctil
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2024-05-15T18:09:04Z
https://fr.wikisource.org/wiki/350_recettes_de_cuisine/Plum-pouding
### 226. — **PLUM POUDING.** **Détail** : 1 tasse raisins Malaga, 1 tasse raisins de Smyrne, 1 tasse raisins Corinthe, ½ tasse de citrons confits, ½ tasse citronnelle, ½ orange confite, ¼ tasse d’angélique, 1 tasse de mie de pain ou de biscuits séchés, 1½ tasse de farine, 1 tasse de dattes, 1 tasse de figues, 2 tasses de cassonnade, 3 à 4 pommes fameuses, 2 tasses de suif hâché, 1 zeste de citron, ½ cuillerée à thé de chacune des épices suivantes : clou, cannelle, 1 cuillerée à thé de sel, 1 cuillerée à thé de poudre à pâte, 4 ou 6 œufs entiers, ½ tasse de rhum dont la moitié pour faire macérer le raisin de Corinthe. Préparer les raisins, ôter les pépins, les hâcher, laver le raisin de Corinthe et le faire mariner 1 heure dans ¼ de tasse de rhum. Couper en filets minces, les fruits confits, émietter le pain ou les biscuits ; peler, hâcher les pommes, hâcher les dattes et les figues. Mettre tous les ingrédients mentionnés dans un bol en grès, les mélanger, ajouter la farine, les œufs, les épices, le rhum, bien pétrir. Beurrer un moule à couvercle, l’emplir au ¾ de cet appareil, mettre le couvercle et faire cuire le pouding à la vapeur pendant 3 heures. Au moment de servir, démouler le pouding, le saupoudrer de sucre fin, l’arroser de rhum et le flamber. On peut aussi le servir avec la sauce suivante :
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350 recettes de cuisine/Plum-pouding - Sauce pour le
Jeanne Anctil
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2024-05-15T18:09:18Z
https://fr.wikisource.org/wiki/350_recettes_de_cuisine/Plum-pouding_-_Sauce_pour_le
### 227. — **SAUCE pour le PLUM POUDING.** Faire bouillir 2 tasses de sucre avec 1 tasse d’eau pendant 6 à 8 minutes, épaissir avec 3 cuillerées à table rases d’arrowroot délayées dans un peu d’eau froide, laisser cuire 6 minutes, puis ajouter ½ tasse de cerises confites coupées en morceaux et ¼ de tasse de pistaches hâchées. Essence au goût ; rhum ou vanille.
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350 recettes de cuisine/Petits gâteaux éponge
Jeanne Anctil
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2024-05-15T18:11:34Z
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### 244. — **PETITS GÂTEAUX ÉPONGE.**. **Détail** : 2 jaunes d’œufs, 1 tasse de sucre, ⅜ de tasse eau chaude ou de lait, ¼ cuillerée à thé essence de citron, 2 blancs d’œufs, 1 tasse farine, 1½ cuillerée à thé poudre à pâte, 1 pincée de sel. Battre les jaunes d’œufs jusqu’à ce qu’ils soient mousseux, ajouter la moitié du sucre, battre encore, ajouter l’eau ou le lait et le reste du sucre, le citron, la farine tamisée avec le sel et la poudre et les blancs battus en neige. Cuire 25 minutes à four chaud, dans un moule profond beurré et fariné.
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350 recettes de cuisine/Petits pois au lard
Jeanne Anctil
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2024-09-19T19:05:03Z
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### 159. — **PETITS POIS AU LARD**. Couper en dés ¼ de livre de lard, le blanchir, le mettre dans une casserole avec 2 cuillerées à table de beurre ; le faire rissoler pendant 5 minutes, lui ajouter 3 cuillerées à table de farine et 1 pinte de petits pois fraîchement écossés. En hiver on peut employer des pois en conserve. Y verser 2 tasses d’eau chaude, ajouter une pincée de sel, un oignon, le cœur d’une tête de salade, tourner sur le feu jusqu’à ébullition, retirer la casserole pour la mettre sur le côté du feu, en faisant bouillir le contenu doucement pendant 30 à 40 minutes, à casserole couverte. Retirer l’oignon et la tête de salade, et servir dans un légumier.
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350 recettes de cuisine/Pigeons aux petits pois
Jeanne Anctil
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2024-05-15T19:21:39Z
https://fr.wikisource.org/wiki/350_recettes_de_cuisine/Pigeons_aux_petits_pois
### 18. — **PIGEONS AUX PETITS POIS** **Détail** : 2 pigeons, 6 petites tranches de lard, 2 cuillerées à table de beurre, 1 oignon, 1 boîte de petits pois, 1 tasse de bouillon, 1 cuillerée à table de farine, 2 jaunes d’œufs, 1 cuillerée à café de sucre en poudre. Prendre les pigeons, les échauder, les essuyer bien secs. Mettre dans la casserole les lardons, le beurre, quand tout est chaud y faire revenir les pigeons de tous côtés avec l’oignon. Aussitôt les pigeons revenus, ajouter la farine, donner un tour puis mouiller du bouillon et faire cuire à petit feu ; ¼ d’heure, avant de servir ajouter une boîte de petits pois en conserve bien égouttés et le sucre en poudre. Quand la sauce est réduite la lier avec 2 jaunes d’œufs.
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Adolphe/04
Benjamin Constant
1,109,997
2016-10-03T21:34:21Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Adolphe/04
### CHAPITRE IV. Charme de l’amour ! qui pourrait vous peindre ? Cette persuasion que nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre âme qu’une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de plaisir dans la présence, et dans l’absence tant d’espoir, ce détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de l’amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire ! M. de P\*\*\* fut obligé, pour des affaires pressantes, de s’absenter pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque sans interruption. Son attachement semblait s’être accru du sacrifice qu’elle m’avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète l’instant de mon retour. J’y souscrivais avec joie, j’étais reconnaissant, j’étais heureux du sentiment qu’elle me témoignait. Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m’était quelquefois incommode d’avoir tous mes pas marqués d’avance, et tous mes moments ainsi comptés. J’étais forcé de précipiter toutes mes démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que répondre à mes connaissances lorsqu’on me proposait quelque partie que, dans une situation naturelle, je n’aurais point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès d’Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je n’avais jamais eu beaucoup d’intérêt, mais j’aurais voulu qu’elle me permît d’y renoncer plus librement. J’aurais éprouvé plus de douceur à retourner auprès d’elle de ma propre volonté, sans me dire que l’heure était arrivée, qu’elle m’attendait avec anxiété, et sans que l’idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur que j’allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon existence, mais elle n’était plus un but : elle était devenue un lien. Je craignais d’ailleurs de la compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m’observer. Je tremblais de l’idée de déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis pour toujours, et que c’était un devoir sacré pour moi de respecter son repos : je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en l’assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce genre, moins elle était disposée à m’écouter. En même temps je craignais horriblement de l’affliger. Dès que je voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté devenait la mienne : je n’étais à mon aise que lorsqu’elle était contente de moi. Lorsqu’en insistant sur la nécessité de m’éloigner pour quelques instants, j’étais parvenu à la quitter, l’image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute, et qui enfin devenait irrésistible ; je volais vers elle, je me faisais une fête de la consoler, de l’apaiser. Mais à mesure que je m’approchais de sa demeure, un sentiment d’humeur contre cet empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce qu’elle n’avait éprouvé pour personne. Dans ses relations précédentes, son cœur avait été froissé par une dépendance pénible ; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que nous étions dans une parfaite égalité ; elle s’était relevée à ses propres yeux, par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt ; elle savait que j’étais bien sûr qu’elle ne m’aimait que pour moi-même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu’elle ne me déguisait aucun de ses mouvements ; et lorsque je rentrais dans sa chambre, impatienté d’y rentrer plus tôt que je ne l’aurais voulu, je la trouvais triste ou irritée. J’avais souffert deux heures loin d’elle de l’idée qu’elle souffrait loin de moi : je souffrais deux heures près d’elle avant de pouvoir l’apaiser. Cependant je n’étais pas malheureux ; je me disais qu’il était doux d’être aimé, même avec exigence ; je sentais que je lui faisais du bien : son bonheur m’était nécessaire, et je me savais nécessaire à son bonheur. D’ailleurs, l’idée confuse que, par la seule nature des choses, cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue ou d’impatience. Les liens d’Ellénore avec le comte de P\*\*\*, la disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont l’époque était prochaine, toutes ces considérations m’engageaient à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu’il était possible : je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les jours. Le comte de P\*\*\* revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations avec Ellénore ; il me reçut chaque jour d’un air plus froid et plus sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu’elle courait ; je la suppliai de permettre que j’interrompisse pour quelques jours mes visites ; je lui représentai l’intérêt de sa réputation, de sa fortune, de ses enfants. Elle m’écouta longtemps en silence ; elle était pâle comme la mort. De manière ou d’autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientôt ; ne devançons pas ce moment ; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures : des jours, des heures, c’est tout ce qu’il me faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras. Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P\*\*\* taciturne et soucieux. Enfin la lettre que j’attendais arriva : mon père m’ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à Ellénore. Déjà ! me dit-elle après l’avoir lue ; je ne croyais pas que ce fût si tôt. Puis, fondant en larmes, elle me prit la main et elle me dit : Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans vous ; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous conjure de ne pas partir encore : trouvez des prétextes pour rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long ? Je voulus combattre sa résolution ; mais elle pleurait si amèrement, et elle était si tremblante, ses traits portaient l’empreinte d’une souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l’assurai de mon amour, et je sortis pour aller écrire à mon père. J’écrivis en effet avec le mouvement que la douleur d’Ellénore m’avait inspiré. J’alléguai mille causes de retard ; je fis ressortir l’utilité de continuer à D\*\*\* quelques cours que je n’avais pu suivre à Gottingue ; et lorsque j’envoyai ma lettre à la poste, c’était avec ardeur que je désirais obtenir le consentement que je demandais. Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa ; le comte de P\*\*\* était près de la cheminée, et assez loin d’elle ; les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur leurs visages cet étonnement de l’enfance lorsqu’elle remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause. J’instruisis Ellénore par un geste que j’avais fait ce qu’elle voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait embarrassant pour tous trois. On m’assure, monsieur, me dit enfin le comte, que vous êtes prêt à partir. Je lui répondis que je l’ignorais. Il me semble, répliqua-t-il, qu’à votre âge on ne doit pas tarder à entrer dans une carrière ; au reste, ajouta-t-il en regardant Ellénore tout le monde peut-être ne pense pas ici comme moi. La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant sa lettre, de la douleur qu’un refus causerait à Ellénore. Il me semblait même que j’aurais partagé cette douleur avec une égale amertume ; mais en lisant le consentement qu’il m’accordait, tous les inconvénients d’une prolongation du séjour se présentèrent tout à coup à mon esprit. Encore six mois de gêne et de contrainte ! m’écriai-je ; six mois pendant lesquels j’offense un homme qui m’avait témoigné de l’amitié, j’expose une femme qui m’aime ; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle puisse vivre tranquille et considérée ; je trompe mon père ; et pourquoi ? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou tard, est inévitable ! Ne l’éprouvons-nous pas chaque jour en détail et goutte à goutte, cette douleur ? Je ne fais que du mal à Ellénore ; mon sentiment, tel qu’il est, ne peut la satisfaire. Je me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur ; et moi, je vis ici sans utilité, sans indépendance, n’ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une heure en paix. J’entrai chez Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. Je reste encore six mois, lui dis-je. — Vous m’annoncez cette nouvelle bien sèchement. — C’est que je crains beaucoup, je l’avoue, les conséquences de ce retard pour l’un et pour l’autre. — Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien fâcheuses. — Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n’est jamais de moi que je m’occupe le plus. — Ce n’est guère non plus du bonheur des autres. — La conversation avait pris une direction orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie : je l’étais du triomphe qu’elle avait remporté sur mes résolutions précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore m’accusa de l’avoir trompée, de n’avoir eu pour elle qu’un goût passager ; d’avoir aliéné d’elle l’affection du comte ; de l’avoir remise, aux yeux du public, dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je m’irritai de voir qu’elle tournât contre moi ce que je n’avais fait que par obéissance pour elle et par crainte de l’affliger. Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans l’inaction, du despotisme qu’elle exerçait sur toutes mes démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup de pleurs : je m’arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, j’expliquai. Nous nous embrassâmes : mais un premier coup était porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots irréparables ; nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu’on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de les répéter. Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés, quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais n’y trouvant plus de charme. Ellénore, cependant, ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives, elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi soigneusement l’heure de nos entrevues que si notre union eût été la plus paisible et la plus tendre. J’ai souvent pensé que ma conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette disposition. Si je l’avais aimée comme elle m’aimait, elle aurait eu plus de calme ; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers qu’elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que la prudence venait de moi ; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu’elle était occupée à me les faire accepter ; elle n’avait pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L’époque fixée de nouveau pour mon départ approchait ; et j’éprouvais, en y pensant, un mélange de plaisir et de regret ; semblable à ce que ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une opération douloureuse. Un matin, Ellénore m’écrivit de passer chez elle à l’instant. Le comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir : je ne veux point obéir à cet ordre tyrannique. J’ai suivi cet homme dans la proscription, j’ai sauvé sa fortune ; je l’ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de moi maintenant : moi, je ne puis me passer de vous. On devine facilement quelles furent mes instances pour la détourner d’un projet que je ne concevais pas. Je lui parlai de l’opinion du public. Cette opinion, me répondit-elle, n’a jamais été juste pour moi. J’ai rempli pendant dix ans mes devoirs mieux qu’aucune femme, et cette opinion ne m’en a pas moins repoussée du rang que je méritais. Je lui rappelai ses enfants. — Mes enfants sont ceux de M. de P\*\*\*. Il les a reconnus : il en aura soin. Ils seront trop heureux d’oublier une mère dont ils n’ont à partager que la honte. — Je redoublai mes prières. Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir ? Le refuserez-vous ? reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit frémir. Non, assurément, lui répondis-je ; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai dévoué. Mais considérez… — Tout est considéré, interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant ; ne revenez plus ici. Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. Deux jours s’écoulèrent sans que j’entendisse parler d’Ellénore. Je souffrais d’ignorer son sort ; je souffrais même de ne pas la voir, et j’étais étonné de la peine que cette privation me causait. Je désirais cependant qu’elle eût renoncé à la résolution que je craignais tant pour elle, et je commençais à m’en flatter, lorsqu’une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait d’aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième étage. J’y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir chez M. de P\*\*\*, elle avait voulu m’entretenir ailleurs une dernière fois. Je la trouvai faisant les aprêts d’un établissement durable. Elle vint à moi, d’un air à la fois content, et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. Tout est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J’ai de ma fortune particulière soixante-quinze louis de rente ; c’est assez pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous ; vous reviendrez peut-être me voir. Et, comme si elle eût redouté une réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu’elle serait heureuse ; qu’elle ne m’avait rien sacrifié ; que le parti qu’elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était visible qu’elle se faisait un grand effort, et qu’elle ne croyait qu’à moitié ce qu’elle me disait. Elle s’étourdissait de ses paroles, de peur d’entendre les miennes ; elle prolongeait son discours avec activité pour retarder le moment où mes objections la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon cœur de lui en faire aucune. J’acceptai son sacrifice, je l’en remerciai ; je lui dis que j’en étais heureux : je lui dis bien plus encore ; je l’assurai que j’avais toujours désiré qu’une détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la quitter ; j’attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation. Je n’eus, en un mot, d’autre pensée que de chasser loin d’elle toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que je lui parlais, je n’envisageais rien au-delà de ce but, et j’étais sincère dans mes promesses.
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### CHAPITRE VII. Ellénore obtint, dès son arrivée, d’être rétablie dans la jouissance des biens qu’on lui disputait, en s’engageant à n’en pas disposer que son procès ne fût décidé. Elle s’établit dans une des possessions de son père. Le mien, qui n’abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les remplir d’insinuations contre mon voyage. « Vous m’aviez mandé, me disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m’aviez développé longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir ; j’étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu’avec votre esprit d’indépendance, vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point, au reste, d’une situation qui ne m’est qu’imparfaitement connue. Jusqu’à présent vous m’aviez paru le protecteur d’Ellénore, et, sous ce rapport, il y avait dans vos procédés quelque chose de noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l’objet auquel vous vous attachiez. Aujourd’hui vos relations ne sont plus les mêmes ; ce n’est plus vous qui la protégez, c’est elle qui vous protège ; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu’elle introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position que vous choisissez ; mais comme elle peut avoir ses inconvénients, je voudrais les diminuer autant qu’il est en moi. J’écris au baron de T\*\*\*, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous recommander à lui ; j’ignore s’il vous conviendra de faire usage de cette recommandation ; n’y voyez au moins qu’une preuve de mon zèle, et nullement une atteinte à l’indépendance que vous avez toujours su défendre avec succès contre votre père. » J’étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La terre que j’habitais avec Ellénore était située à peu de distance de Varsovie ; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T\*\*\*. Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en Pologne, me questionna sur mes projets ; je ne savais trop que lui répondre. Après quelques minutes d’une conversation embarrassée : Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise. Je connais les motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a mandés ; je vous dirai même que je les comprends : il n’y a pas d’homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d’affliger une femme qu’il avait aimée. L’inexpérience de la jeunesse fait que l’on s’exagère beaucoup les difficultés d’une position pareille ; on se plaît à croire que la vérité de toutes ces démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le cœur en souffre, mais l’amour-propre s’en applaudit ; et tel homme qui pense de bonne foi s’immoler au désespoir qu’il a causé, ne se sacrifie dans le fait qu’aux illusions de sa propre vanité. Il n’y a pas une de ces femmes passionnées, dont le monde est plein, qui n’ait protesté qu’on la ferait mourir en l’abandonnant ; il n’y en a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée. Je voulus l’interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m’exprime avec trop peu de ménagement : mais le bien qu’on m’a dit de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous ; vous n’êtes plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après elle ; si vous l’aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre père m’avait écrit ; il vous était aisé de prévoir ce que j’avais à vous dire : vous n’avez pas été fâché d’entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation d’Ellénore est loin d’être intacte. Terminons, je vous prie, répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses ont pu disposer des premières années d’Ellénore ; on peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères : mais je la connais depuis trois ans, et il n’existe pas sur la terre une âme plus élevée, un caractère plus noble, un cœur plus pur et plus généreux. Comme vous voudrez, répliqua-t-il ; mais ce sont des nuances que l’opinion n’approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics ; en m’empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire ? Écoutez, poursuivit-il : il faut dans ce monde savoir ce qu’on veut. Vous n’épouserez pas Ellénore ? — Non, sans doute, m’écriai-je ; elle-même ne l’a jamais désiré. — Que voulez-vous donc faire ? Elle a dix ans de plus que vous ; vous en avez vingt-six ; vous la soignerez dix ans encore ; elle sera vieille ; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L’ennui s’emparera de vous, l’humeur s’emparera d’elle ; elle vous sera chaque jour moins agréable ; vous lui serez chaque jour plus nécessaire ; et le résultat d’une naissance illustre, d’une fortune brillante, d’un esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne, oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous. Je n’ajoute qu’un mot, et nous ne reviendrons plus sur le sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes, les lettres, les armes, l’administration ; vous pouvez aspirer aux plus illustres alliances ; vous êtes fait pour aller à tout : mais souvenez-vous bien qu’il y a entre vous et tous les genres de succès un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore. — J’ai cru vous devoir, Monsieur, lui répondis-je, de vous écouter en silence ; mais je me dois aussi de vous déclarer que vous ne m’avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète, ne peut juger Ellénore ; personne n’apprécie assez la vérité de ses sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu’elle aura besoin de moi, je resterai près d’elle. Aucun succès ne me consolerait de la laisser malheureuse ; et dussé-je borner ma carrière à lui servir d’appui, à la soutenir sans ses peines, à l’entourer de mon affection contre l’injustice d’une opinion qui la méconnaît, je croirais encore n’avoir pas employé ma vie inutilement. Je sortis en achevant ces paroles : mais qui m’expliquera par quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s’éteignit avant même que j’eusse fini de les prononcer ? Je voulus, en retournant à pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de défendre ; je traversai précipitamment la ville : il me tardait de me trouver seul. Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pensées m’assaillirent. Ces mots funestes : « Entre tous les genres de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c’est Ellénore, » retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste regard sur le temps qui venait de s’écouler sans retour ; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l’avenir, les éloges accordés à mes premiers essais, l’aurore de réputation que j’avais vu briller et disparaître. Je me répétais les noms de plusieurs de mes compagnons d’étude, que j’avais traités avec un dédain superbe, et qui, par le seul effet d’un travail opiniâtre et d’une vie régulière, m’avaient laissé loin derrière eux dans la route de la fortune, de la considération et de la gloire : j’étais oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans les trésors qu’ils entassent tous les biens que ces trésors pourraient acheter, j’apercevais dans Ellénore la privation de tous les succès auxquels j’aurais pu prétendre. Ce n’était pas une carrière seule que je regrettais : comme je n’avais essayé d’aucune, je les regrettais toutes. N’ayant jamais employé mes forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais ; j’aurais voulu que la nature m’eût créé faible et médiocre, pour me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes connaissances, me semblaient un reproche insupportable : je croyais entendre admirer les bras vigoureux d’un athlète chargé de fer au fond d’un cachot. Si je voulais saisir mon courage, me dire que l’époque de l’activité n’était pas encore passée, l’image d’Ellénore s’élevait devant moi comme un fantôme et me repoussait dans le néant ; je ressentais contre elle des accès de fureur, et, par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m’inspirait l’idée de l’affliger. Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au hasard par le baron de T\*\*\* sur la possibilité d’une alliance douce et paisible, me servirent à créer l’idéal d’une compagne. Je réfléchis au repos, à la considération, à l’indépendance même que m’offrirait un sort pareil ; car les liens que je traînais depuis si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n’aurait pu le faire une union inconnue et constatée. J’imaginais la joie de mon père ; j’éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma patrie et dans la société de mes égaux la place qui m’était due ; je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable à tous les jugements qu’une malignité froide et frivole avait prononcés contre moi, à tous les reproches dont m’accablait Ellénore. Elle m’accuse sans cesse, disais-je, d’être dur, d’être ingrat, d’être sans pitié. Ah ! si le ciel m’eût accordé une femme que les convenances sociales me permissent d’avouer, que mon père ne rougît pas d’accepter pour fille, j’aurais été mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l’on méconnaît parce qu’elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on exige impérieusement des témoignages que mon cœur refuse à l’emportement et à la menace, qu’il me serait doux de m’y livrer avec l’être chéri compagnon d’une vie régulière et respectée ! Que n’ai-je pas fait pour Ellénore ? Pour elle j’ai quitté mon pays et ma famille ; j’ai pour elle affligé le cœur d’un vieux père qui gémit encore loin de moi ; pour elle j’habite ces lieux où ma jeunesse s’enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir : tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l’amour et le devoir me rendraient capable de faire ? Si je crains tellement la douleur d’une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin j’écarterais toute affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me vouer sans remords et sans réserve ! Combien alors on me verrait différent de ce que je suis ! comme cette amertume dont on me fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement loin de moi ! combien je serais reconnaissant pour le ciel et bienveillant pour les hommes ! Je parlais ainsi ; mes yeux se mouillaient de larmes ; mille souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme ; mes relations avec Ellénore m’avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s’étaient écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m’avaient prodigué les premières marques d’intérêt, me blessait et me faisait mal ; j’étais réduit à repousser, comme des pensées coupables, les images les plus attrayantes et les vœux les plus naturels. La compagne que mon imagination m’avait soudain créée s’alliait au contraire à toutes images et sanctionnait tous ces vœux ; elle s’associait à tous mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts ; elle rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où l’espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, époque dont Ellénore m’avait séparé comme un abîme. Les plus petits détails, les plus petits objets se retraçaient à ma mémoire : je revoyais l’antique château que j’avais habité avec mon père, les bois qui l’entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles, les montagnes qui bordaient son horizon ; toutes ces choses me paraissaient tellement présentes, pleines d’une telle vie, qu’elles me causaient un frémissement que j’avais peine à supporter ; et mon imagination plaçait à côté d’elles une créature innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par l’espérance. J’errais plongé dans cette rêverie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu’il fallait rompre avec Ellénore, n’ayant de la réalité qu’une idée sourde et confuse, et dans l’état d’un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout à coup le château d’Ellénore, dont insensiblement je m’étais rapproché ; je m’arrêtai, je pris une autre route : j’étais heureux de retarder le moment où j’allais entendre de nouveau sa voix. Le jour s’affaiblissait : le ciel était serein ; la campagne devenait déserte ; les travaux des hommes avaient cessé : ils abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s’épaississaient à chaque instant, le vaste silence qui m’environnait et qui n’était interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succéder à mon imagination un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur l’horizon grisâtre dont je n’apercevais plus les limites, et qui, par là même, me donnait, en quelque sorte, la sensation de l’immensité. Je n’avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps : sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la vue toujours fixée sur ma situation, j’étais devenu étranger à toute idée générale ; je ne m’occupais que d’Ellénore et de moi : d’Ellénore, qui ne m’inspirait qu’une pitié mêlée de fatigue ; de moi, pour qui je n’avais plus aucune estime. Je m’étais rapetissé, pour ainsi dire, dans un nouveau genre d’égoïsme, dans un égoïsme sans courage, mécontent et humilié ; je me sus bon gré de renaître à des pensées d’un autre ordre, et de me retrouver la faculté de m’oublier moi-même, pour me livrer à des méditations désintéressées ; mon âme semblait se relever d’une dégradation longue et honteuse. La nuit presque entière s’écoula ainsi. Je marchais au hasard ; je parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était immobile. De temps en temps j’apercevais dans quelque habitation éloignée une pâle lumière qui perçait l’obscurité. Là, me disais-je, là peut-être quelque infortuné s’agite sous la douleur, ou lutte contre la mort ; contre la mort, mystère inexplicable, dont une expérience journalière paraît n’avoir pas encore convaincu les hommes ; terme assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d’une insouciance habituelle et d’un effroi passager ! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée ! Je me révolte contre la vie, comme si la vie ne devait pas finir ! Je répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années misérables que le temps viendra bientôt m’arracher ! Ah ! renonçons à ces efforts inutiles ; jouissons de voir ce temps s’écouler, mes jours se précipiter les uns sur les autres ; demeurons immobile, spectateur indifférent d’une existence à demi passée ; qu’on s’en empare, qu’on la déchire : on n’en prolongera pas la durée ! vaut-il la peine de la disputer ? L’idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d’empire. Dans mes affections les plus vives, elle a toujours suffi pour me calmer aussitôt ; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé ; ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon irritation disparut ; il ne me restait de l’impression de cette nuit de délire qu’un sentiment doux et presque tranquille : peut-être la lassitude physique que j’éprouvais contribuait-elle à cette tranquillité. Le jour allait renaître ; je distinguais déjà les objets. Je reconnus que j’étais assez loin de la demeure d’Ellénore. Je me peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près d’elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme à cheval, qu’elle avait envoyé pour me chercher. Il me raconta qu’elle était depuis douze heures dans les craintes les plus vives ; qu’après être allée à Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état inexprimable d’angoisse, et que de toutes parts les habitants du village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce récit me remplit d’abord d’une impatience assez pénible. Je m’irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la cause : cet amour n’était-il pas aussi la cause de tout mon malheur ? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait. Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle songea que je devais avoir besoin de repos ; et je la quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son cœur.
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Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 9
Léon Tolstoï
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2018-11-14T15:04:12Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Adolescence_(trad._Bienstock)/Chapitre_9
### IX SUITE « C’était alors un temps terrible, Nikolenka — continua Karl Ivanovitch. — Il y avait Napoléon. Il voulait conquérir l’Allemagne, et nous avons défendu notre patrie jusqu’à la dernière goutte de notre sang ! Und wir vertheidigten unser Vaterland bis auf den lezten Tropfen Blut ! » Je fus à Ulm, à Austerlitz ! Je fus sous Wagram ! Ich war bei Wagram ! » — Vous êtes-vous battu aussi ? — fis-je avec étonnement en le regardant. — Est-ce que vous avez tué des hommes ? Karl Ivanovitch me rassura bientôt à ce sujet. « Une fois, un grenadier français, resté en arrière des siens, tomba sur la route. J’accourus avec un fusil et je voulus le percer, Aber der Franzose warf sein Gewehr und rief, pardon, et je le laissai ! » Sous Wagram, Napoléon nous enferma dans une île et nous entoura si bien qu’il n’y avait aucun moyen de salut. Pendant trois jours nous restâmes sans vivres et nous étions dans l’eau jusqu’aux genoux. Le brigand Napoléon ne nous prenait pas et ne nous laissait pas ! Und der Bösewitch Napoleon wollte uns nicht gefangen nehmen und auch nicht freilassen ! » Le quatrième jour, grâce à Dieu, on nous fit prisonniers, et on nous conduisit dans une forteresse. J’avais un pantalon bleu, un uniforme de bon drap, quinze thalers d’argent, et une montre d’argent, — cadeau de papa. Le Soldat français me prit tout. Pour mon bonheur, trois louis que ma mère m’avait donnés étaient cousus dans ma flanelle, personne ne les trouva. » Je ne voulais pas rester longtemps dans la forteresse et me décidai à fuir. Un jour de grande fête, je dis au sergent de garde : « Monsieur le sergent, aujourd’hui, c’est grande fête et je veux la célébrer, apportez, je vous prie deux bouteilles de madère et nous les boirons ensemble. » Et le sergent dit : « Bon. » Quand le sergent apporta le madère et que nous eûmes bu un petit verre, je lui pris la main et lui dis : « Monsieur le sergent, vous avez peut-être, vous aussi, un père et une mère ? » Il répondit : « Oui, monsieur Mayer. » — « Mon père et ma mère, — dis-je, — ne m’ont pas vu depuis huit ans, ils ne savent pas si je suis vivant où si mes os sont depuis longtemps dans la terre humide. Oh ! monsieur le sergent, j’ai deux louis cousus dans ma flanelle, prenez-les et laissez-moi partir. Soyez mon bienfaiteur, et maman, toute sa vie, priera pour vous le Dieu puissant. » » Le sergent but un petit verre de madère et dit : « Monsieur Mayer, je vous aime beaucoup et je vous plains, mais vous êtes prisonnier, et moi Soldat. » Je serrai sa main et dis : « Monsieur le sergent ! Ich druckte ihm die Hand und sagte : « Herr Serjant. » » Le sergent répondit : « Vous êtes pauvre et je ne prendrai pas votre argent, mais je vous aiderai ; quand j’irai dormir, achetez un seau d’eau-de-vie pour les soldats et ils s’endormiront et moi je ne vous regarderai pas. ». » C’était un homme bon. J’achetai un seau d’eau-de-vie et quand le Soldat fut ivre, je pris mes bottes, un vieux manteau et doucement sortis de la porte. J’allai aux remparts et voulus sauter, mais il y avait de l’eau et je ne voulais pas abîmer mon unique habit : je me dirigeai vers la porte. » La sentinelle marchait armée d’un fusil auf und ab et me regarda. « Qui vive ? » sagte er auf ein Mal, et je me tus. « Qui vive ? » sagte er zum zweiten Mal, et je me tus. « Qui vive ? » sagte er zum dritten Mal, *et je m’enfuis. Je sautai dans* *l’eau, grimpai sur l’autre rive et pris la fuite*. Ich sprang in’s Wasser kletterte auf die andere Seite und machte mich ausdem Staube. » Toute la nuit je courus sur la route, mais quand vint l’aurore, craignant d’être reconnu, je me cachai dans les hauts seigles. Là je me mis à genoux, joignis les mains, remerciai le père du Ciel de m’avoir sauvé, et tout à fait tranquille, je m’endormis. Ich dankte dim Allmachtigen Gott für Seine Barmherzigkeit und mit beruhigten Gefühl schlief ich ein. » Je m’éveillai le soir et allai plus loin. Tout à coup un grand chariot allemand attelé de deux chevaux noirs, me rattrapa. Dans le chariot était assis un homme bien mis, il fumait la pipe et me regarda. Je ralentis le pas pour être depassé par le chariot. Mais, j’allais doucement et le chariot allait de même, et l’homme me regardait ; j’allais plus vite, et le chariot allait plus vite, et l’homme me regardait. Je m’assis au bord de la route, l’homme arrêta ses chevaux et me regarda : « Jeune homme, dit-il, — où allez-vous si tard ? » Je répondis : « Je vais à Francfort. » — « Asseyez-vous dans mon chariot, il y a de la place et je vous conduirai… Pourquoi n’avez-vous rien avec vous, pourquoi votre barbe n’est-elle pas rasée, et pourquoi votre habit est-il boueux ? » me demanda-t-il quand je fus assis près de lui. « Je suis un pauvre homme, — dis-je, — et je vais me louer dans n’importe quelle fabrique, et mon habit est couvert de boue parce que je suis tombé en route. » — « Vous ne me dites pas la vérité, jeune homme, la route est sèche, de ce temps-ci». — Je me tus. — « Dites-moi toute la vérité, » — fit le brave homme ; — « qui êtes-vous et où allez-vous ? votre figure me plaît et si vous êtes un honnête garcon, je vous aiderai. » » Et je lui racontai tout. Il dit : « Bon jeune homme, venez à ma fabrique de cordes, je vous donnerai du travail, des vêtements, de l’argent, et vous vivrez chez moi. » » Je dis « bon ». » Nous arrivâmes à la fabrique de cordes et le brave homme dit à sa femme : « Voilà un jeune homme qui a combattu pour sa patrie ; fait prisonnier, il s’est enfui : il n’a ni gîte, ni habit, ni pain, il vivra chez nous. Donne-lui un habit propre et sers-lui à manger. » » Je vécus à la corderie une année et demie, et mon patron m’aimait tant qu’il ne voulait pas me laisser partir. Il était si bon pour moi. J’étais alors un bel homme, j’étais jeune, de haute taille, yeux bleus, nez romain… et madame L\*\*\* (je ne puis dire son nom, la femme de mon patron) était jeune et jolie. Et elle m’aimait. » Quand elle me *vit*, elle me *dit* : « M. Mayer, comment vous appelle votre maman ? » Je dis : Karlchen. » Et elle me dit : « Karlchen ! asseyez-vous près de moi. » » Je m’assis près d’elle, elle me dit : « Karlchen, embrassez-moi. » » Je l’embrassai et elle dit : « Karlchen, je vous aime tant que je ne puis plus souffrir, » et elle tremblait toute… Ici, Karl Ivanovitch faisait une longue pause, roulait ses bons yeux bleus, hochait légèrement la tête, continuait à sourire, comme on sourit sous l’influence d’un souvenir agréable. « Oui, — commença-t-il de nouveau en se carrant dans son fauteuil et en refermant sa robe de chambre, — Oui, dans ma vie, il y a eu beaucoup de bon et de mauvais, mais voilà mon témoin — et il montrait l’image du saint Sauveur, brodée sur un canevas, et qui pendait au-dessus de son lit — personne ne peut dire que Karl Ivanovitch est un malhonnête homme ! Je ne voulais pas payer par une ingratitude noire le bien que m’avait fait M. L\*\*\* et je résolus de m’enfuir de chez lui. Le soir, quand tous furent partis dormir, j’écrivis une lettre à mon patron, je la mis sur la table de ma chambre, je pris mes habits, trois thalers d’argent et doucement, je sortis dans la rue. Personne ne m’avait vu et je suivis la route. » 1. Mais le Français jeta son fusil et demanda grâce. 2. Sur l’épaule. 3. Dit-elle une fois. 4. Dit-elle une seconde fois. 5. Dit-elle une troisième fois.
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Adolphe/02
Benjamin Constant
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2016-10-03T21:34:02Z
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### CHAPITRE II. Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m’apercevais point de l’impression que je produisais, et je partageais mon temps entre des études que j’interrompais souvent, des projets que je n’exécutais pas, des plaisirs qui ne m’intéressaient guère, lorsqu’une circonstance, très-frivole en apparence, produisit dans ma disposition une révolution importante. Un jeune homme avec lequel j’étais assez lié cherchait depuis quelques mois à plaire à l’une des femmes les moins insipides de la société dans laquelle nous vivions : j’étais le confident très-désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts, il parvint à se faire aimer ; et comme il ne m’avait point caché ses revers et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès : rien n’égalait ses transports et l’excès de sa joie. Le spectacle d’un tel bonheur me fit regretter de n’en avoir pas essayé encore ; je n’avais point eu jusqu’alors de liaison de femme qui pût flatter mon amour-propre ; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes yeux ; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon cœur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanité, sans doute, mais il n’y avait pas uniquement de la vanité ; il y en avait peut-être moins que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l’homme sont confus et mélangés ; ils se composent d’une multitude d’impressions variées qui échappent à l’observation ; et la parole, toujours trop grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais ne sert jamais à les définir. J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe, qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : *Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir !* L’on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants s’étonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde applaudit, les règles directes qu’on leur a données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour l’acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent renfermer le véritable secret de la vie. Tourmenté d’une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et je regardais autour de moi ; je ne voyais personne qui m’inspirât de l’amour, personne qui me parût susceptible d’en prendre ; j’interrogeais mon cœur et mes goûts : je ne me sentais aucun mouvement de préférence. Je m’agitais ainsi intérieurement, lorsque je fis connaissance avec le comte de P\*\*\*, homme de quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite ! Il avait chez lui sa maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu’elle ne fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation désavantageuse, avait montré, dans plusieurs occasions un caractère distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit ; sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené sa fille, qu’elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement complet. Le comte de P\*\*\* en était devenu amoureux. J’ai toujours ignoré comment s’était formée une liaison qui, lorsque j’ai vu pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou l’inexpérience de son âge l’avaient-elles jetée dans une carrière qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la fierté qui faisait une partie très-remarquable de son caractère ? Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c’est que la fortune du comte de P\*\*\* ayant été presque entièrement détruite et sa liberté menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement, avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes, avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s’empêcher de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement de sa conduite. C’était à son activité, à son courage, à sa raison, aux sacrifices de tout genre qu’elle avait supportés sans se plaindre, que son amant devait d’avoir recouvré une partie de ses biens. Ils étaient venus s’établir à D\*\*\* pour y suivre un procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P\*\*\* son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans. Ellénore n’avait qu’un esprit ordinaire ; mais ses idées étaient justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois frappantes par la noblesse et l’élévation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de préjugés ; mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n’était pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très-religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout ce qui n’aurait paru à d’autres femmes que des plaisanteries innocentes, parce qu’elle craignait toujours qu’on ne se crût autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé et de mœurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle frémissait d’être comparée se forment d’ordinaire une société mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne cherchent dans leurs relations que l’amusement. Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée ; et comme elle sentait que la réalité était plus forte qu’elle, et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort malheureuse. Elle élevait deux enfants qu’elle avait eus du comte de P\*\*\* avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu’une révolte secrète se mêlait à l’attachement plutôt passionné que tendre qu’elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns. Lorsqu’on lui faisait à bonne intention quelque remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents qu’ils promettaient d’avoir, sur la carrière qu’ils auraient à suivre, on la voyait pâlir de l’idée qu’il faudrait qu’un jour elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure d’absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l’on démêlait une espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le bonheur qu’elle n’y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre ses sentiments et la place qu’elle occupait dans le monde, avait rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et taciturne ; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle était tourmentée d’une idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque chose de fougueux et d’inattendu qui la rendait plus piquante qu’elle n’aurait dû l’être naturellement. La bizarrerie de sa position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On l’examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage. Offerte à mes regards dans un moment où mon cœur avait besoin d’amour, ma vanité, de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d’un homme différent de ceux qu’elle avait vus jusqu’alors. Son cercle s’était composé de quelques amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l’ascendant du comte de P\*\*\* avait forcés à recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments aussi bien que d’idées ; les femmes ne différaient de leurs maris que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce qu’elles n’avaient pas, comme eux, cette tranquillité d’esprit qui résulte de l’occupation et de la régularité des affaires. Une plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et d’intérêt, d’enthousiasme et d’ironie, étonnèrent et attachèrent Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais ; nous nous promenions ensemble. J’allais souvent la voir le matin ; j’y retournais le soir : je causais avec elle sur mille sujets. Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son caractère et de son esprit ; mais chaque mot qu’elle disait me semblait revêtu d’une grâce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon existence d’une manière inusitée. J’attribuais à son charme cet effet presque magique : j’en aurais joui plus complètement encore sans l’engagement que j’avais pris envers mon amour-propre. Cet amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m’étais proposé : je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions. Il me tardait d’avoir parlé, car il me semblait que je n’avais qu’à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore ; mais déjà je n’aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle m’occupait sans cesse : je formais mille projets ; j’inventais mille moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès parce qu’elle n’a rien essayé. Cependant une invincible timidité m’arrêtait : tous mes discours expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je ne l’avais projeté. Je me débattais intérieurement : j’étais indigné contre moi-même. Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu’il ne fallait rien précipiter, qu’Ellénore était trop peu préparée à l’aveu que je méditais, et qu’il valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses : cela satisfait cette portion de nous qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l’autre. Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme l’époque invariable d’une déclaration positive, et chaque lendemain s’écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès que je m’éloignais d’Ellénore ; je reprenais alors mes plans habiles et mes profondes combinaisons : mais à peine me retrouvais-je auprès d’elle, que je me sentais de nouveau tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans mon cœur, en son absence, m’aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible ; quiconque m’eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice, interdit et passionné. L’on se serait également trompé dans ces deux jugements : il n’y a point d’unité complète dans l’homme, et presque jamais personne n’est tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi. Convaincu par ces expériences réitérées que je n’aurais jamais le courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le comte de P\*\*\* était absent. Les combats que j’avais livrés longtemps à mon propre caractère, l’impatience que j’éprouvais de n’avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait fort à l’amour. Échauffé d’ailleurs que j’étais par mon propre style, je ressentais, en finissant d’écrire, un peu de la passion que j’avais cherché à exprimer avec toute la force possible. Ellénore vit dans ma lettre ce qu’il était naturel d’y voir, le transport passager d’un homme qui avait dix ans de moins qu’elle, dont le cœur s’ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m’offrit une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu’au retour du comte de P\*\*\*, elle ne pourrait me recevoir. Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s’irritant de l’obstacle, s’empara de toute mon existence. L’amour, qu’une heure auparavant je m’applaudissais de feindre, je crus tout à coup l’éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore ; on me dit qu’elle était sortie. Je lui écrivis ; je la suppliai de m’accorder une dernière entrevue ; je lui peignis en termes déchirants mon désespoir, les projets funestes que m’inspirait sa cruelle détermination. Pendant une grande partie du jour, j’attendis vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu’en me répétant que le lendemain je braverais toutes les difficultés pour pénétrer jusqu’à Ellénore et pour lui parler. On m’apporta le soir quelques mots d’elle : ils étaient doux. Je crus y remarquer une impression de regret et de tristesse ; mais elle persistait dans sa résolution, qu’elle m’annonçait comme inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le nom. Ils n’avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des lettres. Je restai longtemps immobile à sa porte, n’imaginant plus aucune chance de la retrouver. J’étais étonné moi-même de ce que je souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m’étais dit que je n’aspirais qu’à un succès ; que ce n’était qu’une tentative à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la douleur violente, indomptable, qui déchirait mon cœur. Plusieurs jours se passèrent de la sorte. J’étais également incapable de distraction et d’étude. J’errais sans cesse devant la porte d’Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de chaque rue, j’avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans une de ces courses sans but, qui servaient à remplacer mon agitation par de la fatigue, j’aperçus la voiture du comte de P\*\*\*, qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre. Après quelques phrases banales, je lui parlai en déguisant mon trouble, du départ subit d’Ellénore. — Oui, me dit-il, une de ses amies, à quelques lieues d’ici, a éprouvé je ne sais quel événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me consulter. C’est une personne que tous ses sentiments dominent, et dont l’âme toujours active, trouve presque du repos dans le dévouement. Mais sa présence ici m’est trop nécessaire ; je vais lui écrire : elle reviendra sûrement dans quelques jours. Cette assurance me calma ; je sentis ma douleur s’apaiser. Pour la première fois depuis le départ d’Ellénore, je pus respirer sans peine. Son retour fut moins prompt que ne l’espérait le comte de P\*\*\*. Mais j’avais repris ma vie habituelle, et l’angoisse que j’avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu’au bout d’un mois M. de P\*\*\* me fit avertir qu’Ellénore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait l’exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore. Mes souvenirs reparurent, d’abord confus, bientôt plus vifs. Mon amour-propre s’y mêlait. J’étais embarrassé, humilié, de rencontrer une femme qui m’avait traité comme un enfant. Il me semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu’une courte absence avait calmé l’effervescence d’une jeune tête ; et je démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés mes sentiments se réveillèrent. Je m’étais levé, ce jour-là même, ne songeant plus à Ellénore ; une heure après avoir reçu la nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait sur mon cœur, et j’avais la fièvre de la crainte de ne pas la voir. Je restai chez moi toute la journée ; je m’y tins, pour ainsi dire, caché : je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre rencontre. Rien pourtant n’était plus simple, plus certain ; mais je la désirais avec tant d’ardeur, qu’elle me paraissait impossible. L’impatience me dévorait : à tous les instants je consultais ma montre. J’étais obligé d’ouvrir la fenêtre pour respirer ; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines. Enfin j’entendis sonner l’heure à laquelle je devais me rendre chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité ; je m’habillai lentement ; je ne me sentais plus pressé d’arriver : j’avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je courais risque d’éprouver, que j’aurais consenti volontiers à tout ajourner. Il était assez tard lorsque j’entrai chez M. de P\*\*\*. J’aperçus Ellénore assise au fond de la chambre ; je n’osais avancer, il me semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J’allai me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d’hommes qui causaient. De là je contemplais Ellénore : elle me parut légèrement changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me découvrit dans l’espèce de retraite où je m’étais réfugié ; il vint à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. — Je vous présente, lui dit-il en riant, l’un des hommes que votre départ inattendu a le plus étonnés. — Ellénore parlait à une femme placée à côté d’elle. Lorsqu’elle me vit, ses paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres ; elle demeura tout interdite : je l’étais beaucoup moi-même. On pouvait nous entendre, j’adressai à Ellénore des questions indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On annonça qu’on avait servi ; j’offris à Ellénore mon bras, qu’elle ne put refuser. — Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l’instant, j’abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens, j’abjure tous mes devoirs, et je vais, n’importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à empoisonner. — Adolphe ! me répondit-elle ; et elle hésitait. Je fis un mouvement pour m’éloigner. Je ne sais ce que mes traits exprimèrent, mais je n’avais jamais éprouvé de contraction si violente. Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d’affection se peignit sur sa figure. — Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure….. Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras ; nous nous mîmes à table. J’aurais voulu m’asseoir à côté d’Ellénore, mais le maître de la maison l’avait autrement décidé : je fus placé à peu près vis-à-vis d’elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la parole, elle répondait avec douceur ; mais elle retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était malade. — Je n’ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort ébranlée. — J’aspirais à produire dans l’esprit d’Ellénore une impression agréable ; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la préparer à l’entrevue qu’elle m’avait accordée. J’essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais l’intéresser ; nos voisins s’y mêlèrent : j’étais inspiré par sa présence ; je parvins à me faire écouter d’elle, je la vis bientôt sourire : j’en ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu’elle ne put s’empêcher d’en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent : elle ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que je lui devais ; et quand nous sortîmes de table, nos cœurs étaient d’intelligence comme si nous n’avions jamais été séparés. Vous voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que vous disposez de toute mon existence ; que vous ai-je fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter ?
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Adolphe/06
Benjamin Constant
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https://fr.wikisource.org/wiki/Adolphe/06
### CHAPITRE VI. Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j’écrivis à mon père. Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d’amertume. Je lui savais mauvais gré d’avoir resserré mes liens en prétendant les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque, convenablement fixée, elle n’aurait plus besoin de moi. Je le suppliais de ne pas me forcer, en s’acharnant sur elle, à lui rester toujours attaché. J’attendis sa réponse pour prendre une détermination sur notre établissement. « Vous avez vingt-quatre ans, me répondit-il : je n’exercerai pas contre vous une autorité qui touche à son terme, et dont je n’ai jamais fait usage ; je cacherai même, autant que je pourrai votre étrange démarche ; je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n’est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de compagnon d’une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve déjà que vous n’êtes pas content de vous. Songez que l’on ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et cette perte est irréparable. » La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je m’étais dit cent fois ce qu’il me disait ; j’avais eu cent fois honte de ma vie s’écoulant dans l’obscurité et dans l’inaction. J’aurais mieux aimé des reproches, des menaces ; j’aurais mis quelque gloire à résister, et j’aurais senti la nécessité de rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui l’auraient assaillie. Mais il n’y avait point de périls : on me laissait parfaitement libre ; et cette liberté ne me servait qu’à porter plus impatiemment le joug que j’avais l’air de choisir. Nous nous fixâmes à Cadan, petite ville de la Bohême. Je me répétai que puisque j’avais pris la responsabilité du sort d’Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me contraindre ; je renfermai dans mon sein jusqu’aux moindres signes de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous sommes des créatures tellement mobiles, que les sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie ; et les assurances de tendresse dont j’entretenais Ellénore répandaient dans mon cœur une émotion douce qui ressemblait presque à l’amour. De temps en temps des souvenirs importuns venaient m’assiéger. Je me livrais, quand j’étais seul, à des accès d’inquiétude ; je formais mille plans bizarres pour m’élancer tout à coup hors de la sphère dans laquelle j’étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de mauvais rêves, Ellénore paraissait heureuse ; pouvais-je troubler son bonheur ? Près de cinq mois se passèrent de la sorte. Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée qui l’occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit promettre que je ne combattrais point la résolution qu’elle avait prise, et m’avoua que M. de P\*\*\* lui avait écrit : son procès était gagné ; il se rappelait avec reconnaissance les services qu’elle lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n’était plus possible, mais à condition qu’elle quitterait l’homme ingrat et perfide qui les avait séparés. J’ai répondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j’ai refusé. Je ne le devinais que trop. J’étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ellénore. Je n’osais toutefois lui rien objecter : mes tentatives en ce sens avaient toujours été tellement infructueuses ! Je m’éloignai pour réfléchir au parti que j’avais à prendre. Il m’était clair que nos liens devaient se rompre. Ils étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles ; j’étais le seul obstacle à ce qu’elle retrouvât un état convenable, et la considération qui, dans le monde, suit tôt ou tard l’opulence ; j’étais la seule barrière entre elle et ses enfants : je n’avais plus d’excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette circonstance n’était plus de la générosité, mais une coupable faiblesse. J’avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin d’entrer dans une carrière, de commencer une vie active, d’acquérir quelques titres à l’estime des hommes, de faire un noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter les offres du comte de P\*\*\* et pour lui déclarer, s’il le fallait, que je n’avais plus d’amour pour elle. Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés des hommes ; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain l’on s’obstine à ne consulter que son cœur ; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également indigne de vous et de moi ; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-même. À mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus ressaisir mes forces, et je continuai d’une voix précipitée : Je serai toujours votre ami ; j’aurai toujours pour vous l’affection la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s’effaceront pas de ma mémoire ; elles seront à jamais l’époque la plus belle de ma vie. Mais l’amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l’ai plus. J’attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était immobile ; elle contemplait tous les objets comme si elle n’en eût reconnu aucun, je pris sa main ; je la trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous ? me dit-elle ; ne suis-je pas seule, seule dans l’univers, seule sans un être qui m’entende ? Qu’avez-vous encore à me dire ? ne m’avez-vous pas tout dit ? tout n’est-il pas fini, fini sans retour ? laissez-moi, quittez-moi ; n’est-ce pas là ce que vous désirez ? Elle voulut s’éloigner, elle chancela ; j’essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds ; je la relevai, je l’embrassai, je rappelai ses sens. Ellénore, m’écriai-je, revenez à vous, revenez à moi ; je vous aime d’amour, de l’amour le plus tendre. Je vous avais trompée pour que vous fussiez plus libre dans votre choix. — Crédulités du cœur, vous êtes inexplicables ! Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la confiance ; elle me les fit répéter plusieurs fois : elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut : elle s’enivra de son amour, qu’elle prenait pour le nôtre ; elle confirma sa réponse au comte de P\*\*\*, et je me vis plus engagé que jamais. Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s’annonça dans la situation d’Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu’il ne connût qu’à peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l’âge de trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des aventures d’Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie, où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son enfant unique : il avait peur de l’isolement, il voulait être soigné : il ne chercha qu’à découvrir la demeure de sa fille, et, dès qu’il l’eut apprise, il l’invita vivement à venir le rejoindre. Elle ne pouvait avoir d’attachement réel pour un père qu’elle ne se souvenait pas d’avoir vu. Elle sentait néanmoins qu’il était de son devoir d’obéir ; elle assurait de la sorte à ses enfants une grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses malheurs et sa conduite ; mais elle me déclara positivement qu’elle n’irait en Pologne que si je l’accompagnais. Je ne suis plus, me dit-elle, dans l’âge où l’âme s’ouvre à des impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d’autres l’entoureront avec empressement ; il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P\*\*\*. Je sais bien que je serai généralement blâmée, je passerai pour une fille ingrate et pour une mère peu sensible : mais j’ai trop souffert ; je ne suis plus assez jeune pour que l’opinion du monde ait une grande puissance sur moi. S’il y a dans ma résolution quelque chose de dur, c’est à vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-être à une absence, dont l’amertume serait diminuée par la perspective d’une réunion douce et durable ; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et de l’opulence. Vous m’écririez là-dessus des lettres raisonnables que je vois d’avance : elles déchireraient mon cœur ; je ne veux pas m’y exposer. Je n’ai pas la consolation de me dire que, par le sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le sentiment que je méritais ; mais enfin vous l’avez accepté ce sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l’aridité de vos manières et la sécheresse de nos rapports ; je subis ces souffrances que vous m’infligez ; je ne veux pas en braver de volontaires. Il y avait dans la voix et dans le ton d’Ellénore je ne sais quoi d’âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme qu’une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s’irritait d’avance lorsqu’elle me demandait quelque chose, comme si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée, pour y briser une opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du vœu de mon père, de mon propre désir ; je priai, je m’emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa générosité, comme si l’amour n’était pas de tous les sentiments le plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu’il est blessé, le moins généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l’attendrir sur le malheur que j’éprouvais en restant près d’elle ; je ne parvins qu’à l’exaspérer. Je lui promis d’aller la voir en Pologne ; mais elle ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que l’impatience de la quitter. La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme, sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me trouvait sombre ou abattu, elle s’affligeait d’abord, se blessait ensuite, et m’arrachait par ses reproches l’aveu de la fatigue que j’aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait contente, je m’irritais de la voir jouir d’une situation qui me coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui l’éclairaient sur ce que j’éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des protestations générales et de vagues justifications, et pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas l’entendre. Quelquefois l’un de nous était prêt à céder, mais nous manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos cœurs défiants et blessés ne se rencontraient plus. Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible : je me répondais que, si je m’éloignais d’Ellénore, elle me suivrait, et que j’aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu’il fallait la satisfaire une dernière fois, et qu’elle ne pourrait plus rien exiger quand je l’aurais replacée au milieu de sa famille. J’allais lui proposer de la suivre en Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort subitement. Il l’avait instituée son unique héritière, mais son testament était contredit par des lettres postérieures, que des parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut douloureusement affectée de cette mort : elle se reprocha de l’avoir abandonné. Bientôt elle m’accusa de sa faute. Vous m’avez fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant il ne s’agit que de ma fortune : je vous l’immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n’irai pas seule dans un pays où je n’ai que des ennemis à rencontrer. Je n’ai voulu, lui répondis-je, vous faire manquer à aucun devoir ; j’aurais désiré, je l’avoue, que vous daignassiez réfléchir que moi aussi je trouvais pénible de manquer aux miens ; je n’ai pu obtenir de vous cette justice. Je me rends, Ellénore ; votre intérêt l’emporte sur toute autre considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez. Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes, ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d’intimité. La longue habitude que nous avions l’un de l’autre, les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble, avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous remplissaient d’un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d’une espèce de mémoire du cœur, assez puissante pour que l’idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J’aurais voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la contentassent ; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l’amour ; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent languissamment sur les branches d’un arbre déraciné.
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Adolescence (trad. Bienstock)/Chapitre 8
Léon Tolstoï
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### VIII L’HISTOIRE DE KARL IVANOVITCH Très tard, la veille du jour où Karl Ivanovitch devait nous quitter pour toujours, il était debout près du lit, dans sa robe de chambre ouatée et avec sa calotte rouge, et, penché sur la valise, il y rangeait soigneusement son bien. La conduite de Karl Ivanovitch, à notre égard, était devenue, ces derniers temps, particulièrement sèche : il semblait éviter tout rapport avec nous. Ainsi, quand j’entrai dans sa chambre, il me regarda en-dessous et continua son travail. Je m’étendis sur mon lit, mais Karl Ivanovitch qui, auparavant, me le défendait sévèrement, ne me dit rien, et la pensée qu’il ne nous gronderait plus, qu’il ne nous arrêterait plus, que maintenant il n’avait plus rien de commun avec nous, me rappela vivement la séparation prochaine ; je devins triste qu’il eût cessé de nous aimer et je voulus lui exprimer ce sentiment. — Permettez-moi de vous aider, Karl Ivanovitch ? — dis-je en m’approchant de lui. Karl Ivanovitch me regarda et de nouveau se détourna, mais dans le regard rapide qu’il jeta sur moi, je lus, non l’indifférence, par laquelle je m’expliquais sa froideur, mais une tristesse sincère, concentrée. — Dieu voit tout et sait tout, en tout est sa sainte volonté, — prononça-t-il en se redressant de toute sa taille et en soupirant profondément. — Oui, Nikolenka, — continua-t-il en remarquant l’expression de sympathie réelle avec laquelle je le regardais : — mon sort est d’être malheureux depuis l’enfance même, jusqu’aux planches du cercueil. On m’a toujours payé par le mal le bien que j’ai fait aux hommes, et ma récompense n’est pas ici-bas, mais là-haut, — fit-il en montrant le ciel. — Si vous connaissiez mon histoire et tout ce que j’ai souffert dans cette vie !… J’ai été cordonnier, j’ai été soldat, j’ai été *déserteur*, j’ai été fabricant, j’ai été précepteur, et maintenant je suis zéro, et pour moi comme pour le fils de Dieu, il n’y a où poser la tête, — conclut-il, et, fermant les yeux, il se laissa tomber dans son fauteuil. En remarquant chez Karl Ivanovitch cette humeur sentimentale, dans laquelle, sans faire attention aux auditeurs, il exprimait pour lui-même les pensées les plus cordiales, je m’assis sur le lit, en silence, et n’ôtai pas les yeux de sa bonne figure. — Vous n’êtes plus un enfant et vous pouvez comprendre. Je vous raconterai mon histoire et tout ce que j’ai supporté dans cette vie. Un jour viendra, où vous vous rappellerez le vieil ami qui vous aimait beaucoup, enfants !… Karl Ivanovitch s’accouda sur la table qui était près de lui, huma une prise de tabac, et en levant les yeux au ciel, de cette voix de gorge, monotone, qu’il prenait à l’ordinaire pour nous faire la dictée, il commença son récit par ces mots : — *Je fus malheureux dès le sein de ma mère*. Das Unglück verfolgte mich schon im Schosse meiner Mutter répéta-t-il encore, avec la même expression. Puisque Karl Ivanovitch m’a plus d’une fois raconté son histoire, et dans le même ordre, avec la même expression et les mêmes intonations invariables, j’espère la rendre presque mot à mot. Était-ce réellement son histoire ou le produit de sa fantaisie, né pendant sa vie solitaire dans notre maison et auquel il commençait à croire lui-même à force de le répéter, ou seulement ornait-il de faits fantaisistes les événements réels de sa vie ? jusqu’à ce jour, je ne saurais le dire. D’un cóté, il racontait son histoire avec un sentiment trop vif, avec trop de suite et de méthode, — et ce sont les principaux indices de la véracité, — pour qu’on ne le croie pas ; et de l’autre côté, dans son histoire, il y avait trop de beautés poétiques, pour ne pas susciter le doute. « Dans mes veines coule le noble sang des comtes Von Sommerblatt ! In meinen Adern fliesst das edle Blut der Grafen von Sommerblatt ! Je naquis six semaines après le mariage. Le mari de ma mère, (je l’appelais papa), était fermier chez le comte Sommerblatt. Il ne pouvait pardonner la honte de ma mère et ne m’aimait pas. J’avais un petit frère Johann et deux sœurs ; mais j’étais un étranger dans ma propre famille ! Ich war ein Fremder in meiner eigenen Familie ! Quand Johann faisait des sottises, papa disait : « Avec cet enfant, Karl, je n’aurai pas un moment de tranquillité ! » Et l’on me grondait et me punissait. Quand les sœurs se querellaient entre elles, papa disait : « Karl ne sera jamais un enfant obéissant ! » et l’on me grondait et me punissait. Seule ma bonne mère m’aimait et me caressait. Souvent elle disait : « Karl, venez dans ma chambre. » Et elle m’embrassait en cachette. « Pauvre Karl, — disait-elle, — personne ne t’aime, mais je ne te changerais pour personne. Ta mère te demande une chose, — me disait-elle, — apprends bien, et sois toujours un honnête homme, Dieu ne t’abandonnera pas ! Trachte nur ein ehrlicher Deutscher zu werden — sagte sie — Und der liebe Gott wird dich nicht verlassen ! » Et je tâchai. Quand j’eus atteint quatorze ans et que je pus faire ma première communion, maman dit à papa : « Karl est maintenant un grand garçon, Gustave, que ferons-nous de lui ? » « Je ne sais pas, » dit papa. Alors maman dit : « Envoyons-le en ville chez M. Schultz pour qu’il soit cordonnier ! » Et papa dit : « Bon. » Und mein Vater sagte « gut ». Six ans et sept mois je vécus en ville chez le patron cordonnier, et le patron m’aimait. Il disait : « Karl est un bon ouvrier et bientôt il sera mon Geselle » Mais… l’homme propose et Dieu dispose… En 1796 on fit la conscription, et tous ceux qui pouvaient servir, de dix-huit à vingt-et-un ans, devaient se réunir en ville. » Papa et mon frère Johann vinrent en ville et nous allâmes ensemble tirer Loos, qui serait Soldat, et qui ne serait pas Soldat, Johann tira un mauvais numéro, — il devait être Soldat. Moi, je tirai un bon numéro et je ne devais pas être soldat. Et papa dit : « Je n’ai qu’un fils, et je dois m’en séparer ! Ich hatte einen einzigen Sohn und von diesem muss ich mich trennen ! » » Je lui pris la main et lui dis : « Pourquoi dites-vous cela, papa ? Venez avec moi, je vous dirai quelque chose. » Et papa est venu. Papa est venu avec nous, et nous nous sommes assis au cabaret près d’une petite table. « Donnez-nous deux Bierkrug, » dis-je. On nous l’apporta. Nous bûmes un petit verre, frère Johann but aussi. « — Papa ! » commençai-je, — « pourquoi avez-vous dit que vous n’avez qu’un fils et qu’il vous faut vous en séparer, mon coeur veut *sauter* quand j’entends *cela*. Frère Johann ne servira pas, je serai Soldat… Karl n’est nécessaire ici à personne, et Karl sera Soldat. » « — Vous êtes un honnête homme, Karl Ivanovich ! » — dit papa, et il m’embrassa. — Du bist ein braver Bursche ! sagte mir mein Vater, und küsste mich ! » » Et je fus Soldat. »
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Adolphe
Benjamin Constant
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TABLE. Adolphe  fin de la table. Voir aussi :
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Adolphe/03
Benjamin Constant
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### CHAPITRE III. Je passai la nuit sans dormir. Il n’était plus question dans mon âme ni de calculs ni de projets ; je me sentais, de la meilleure foi du monde, véritablement amoureux. Ce n’était plus l’espoir du succès qui me faisait agir : le besoin de voir celle que j’aimais, de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent, je me rendis auprès d’Ellénore ; elle m’attendait. Elle voulut parler : je lui demandai de m’écouter. Je m’assis auprès d’elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces termes, non sans être obligé de m’interrompre souvent : Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez prononcée ; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous offenser ; je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible : l’effort même que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d’un sentiment qui vous blesse. Mais ce n’est plus pour vous en entretenir que je vous ai priée de m’entendre ; c’est au contraire pour vous demander de l’oublier, de me recevoir comme autrefois, d’écarter le souvenir d’un instant de délire, de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j’aurais dû renfermer au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère qu’on dit bizarre et sauvage, ce cœur étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de l’isolement auquel il est condamné. Votre amitié me soutenait : sans cette amitié je ne puis vivre. J’ai pris l’habitude de vous voir ; vous avez laissé naître et se former cette douce habitude : qu’ai-je fait pour perdre cette unique consolation d’une existence si triste et si sombre ? Je suis horriblement malheureux ; je n’ai plus le courage de supporter un si long malheur ; je n’espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir ; mais je dois vous voir s’il faut que je vive. Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous ? repris-je. Qu’est-ce que j’exige ? Ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez ? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un cœur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent ? n’y va-t-il pas de ma vie ? Ellénore, rendez-vous à ma prière : vous y trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n’existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et au désespoir. Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections, retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient en ma faveur. J’étais si soumis, si résigné, je demandais si peu de chose, j’aurais été si malheureux d’un refus ! Ellénore fut émue. Elle m’imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit à me recevoir que rarement, au milieu d’une société nombreuse, avec l’engagement que je ne lui parlerais jamais d’amour. Je promis ce qu’elle voulut. Nous étions contents tous les deux : moi, d’avoir reconquis le bien que j’avais été menacé de perdre ; Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et prudente. Je profitai dès le lendemain de la permission que j’avais obtenue ; je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes : bientôt rien ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fidélité avaient inspiré à M. de P\*\*\* une confiance entière ; il laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à lutter contre l’opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde où il était appelé à vivre, il aimait à voir s’augmenter la société d’Ellénore ; sa maison remplie constatait à ses yeux son propre triomphe sur l’opinion. Lorsque j’arrivais, j’apercevais dans les regards d’Ellénore une expression de plaisir. Quand elle s’amusait dans la conversation, ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L’on ne racontait rien d’intéressant qu’elle ne m’appelât pour l’entendre. Mais elle n’était jamais seule : des soirées entières se passaient sans que je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m’irriter de tant de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu’un autre que moi s’entretenait à part avec Ellénore ; j’interrompais brusquement ces entretiens. Il m’importait peu qu’on pût s’en offenser, et je n’étais pas toujours arrêté par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement. Que voulez-vous ? lui dis-je avec impatience : vous croyez sans doute avoir fait beaucoup pour moi ; je suis forcé de vous dire que vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière d’être. Autrefois vous viviez retirée ; vous fuyiez une société fatigante ; vous évitiez ces éternelles conversations qui se prolongent précisément parce qu’elles ne devraient jamais commencer. Aujourd’hui votre porte est ouverte à la terre entière. On dirait qu’en vous demandant de me recevoir, j’ai obtenu pour tout l’univers la même faveur que pour moi. Je vous l’avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m’attendais pas à vous trouver si frivole. Je démêlai dans les traits d’Ellénore une impression de mécontentement et de tristesse. Chère Ellénore, lui dis-je en me radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d’être distingué des mille importuns qui vous assiègent ? l’amitié n’a-t-elle pas ses secrets ? n’est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule ? Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des imprudences qui l’alarmaient pour elle et pour moi. L’idée de rompre n’approchait plus de son cœur : elle consentit à me recevoir quelquefois seule. Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu’elle m’avait prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour ; elle se familiarisa par degrés avec ce langage : bientôt elle m’avoua qu’elle m’aimait. Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu’elle avait souffert en essayant de s’éloigner de moi ; que de fois elle avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts ; comment le moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer mon arrivée ; quel trouble, quelle joie, quelle crainte, elle avait ressentis en me revoyant ; par quelle défiance d’elle-même, pour concilier le penchant de son cœur avec la prudence, elle s’était livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule qu’elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être celle d’une vie entière. L’amour supplée aux longs souvenirs, par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé : l’amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d’avoir vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était presque étranger. L’amour n’est qu’un point lumineux, et néanmoins il semble s’emparer du temps. Il y a peu de jours qu’il n’existait pas, bientôt il n’existera plus ; mais, tant qu’il existe, il répand sa clarté sur l’époque qui l’a précédé, comme sur celle qui doit le suivre. Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d’autant plus en garde contre sa faiblesse, qu’elle était poursuivie du souvenir de ses fautes : et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité dont je ne m’apercevais pas moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je m’emportais, j’accablais Ellénore de reproches. Plus d’une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie que de l’inquiétude et du trouble ; plus d’une fois je l’apaisai par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs. Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j’erre au hasard, courbé sous le fardeau d’une existence que je ne sais comment supporter. La société m’importune, la solitude m’accable. Ces indifférents qui m’observent, qui ne connaissent rien de ce qui m’occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt, avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler d’autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur mortelle. Je les fuis ; mais, seul, je cherche en vain un air qui pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette terre qui devrait s’entrouvrir pour m’engloutir à jamais ; je pose ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d’où l’on aperçoit votre maison ; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que je n’habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée plus tôt, vous auriez pu être à moi ! j’aurais serré dans mes bras la seule créature que la nature ait formée pour mon cœur, pour ce cœur qui a tant souffert parce qu’il vous cherchait, et qu’il ne vous a trouvée que trop tard ! Lorsque enfin ces heures de délire sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en moi ; je m’arrête ; je marche à pas lents : je retarde l’instant du bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le point de perdre ; bonheur imparfait et troublé, contre lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques et votre propre volonté ! Quand je touche au seuil de votre porte, quand je l’entr’ouvre, une nouvelle terreur me saisit : je m’avance comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m’enviaient l’heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son m’effraie, le moindre mouvement autour de moi m’épouvante, le bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous je crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je m’arrête, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même, lorsque tout mon être s’élance vers vous, lorsque j’aurais un tel besoin de me reposer de tant d’angoisses, de poser ma tête sur vos genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore d’une vie d’effort : pas un instant d’épanchement ! pas un instant d’abandon ! Vos regards m’observent. Vous êtes embarrassée, presque offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces heures délicieuses où du moins vous m’avouiez votre amour. Le temps s’enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent : vous ne les oubliez jamais ; vous ne retardez jamais l’instant qui m’éloigne. Des étrangers viennent : il n’est plus permis de vous regarder ; je sens qu’il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui m’environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus insensé qu’auparavant ; je vous quitte, et je retombe dans cet isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul être sur lequel je puisse m’appuyer, me reposer un moment. Ellénore n’avait jamais été aimée de la sorte. M. de P\*\*\* avait pour elle une affection très-vraie, beaucoup de reconnaissance pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère ; mais il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur une femme qui s’était donnée publiquement à lui sans qu’il l’eût épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables, suivant l’opinion commune : il ne le lui disait point, il ne se le disait peut-être pas à lui-même ; mais ce qu’on ne dit pas n’en existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n’avait eu jusqu’alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes injustices et mes reproches, n’étaient que des preuves plus irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations, toutes mes idées : je revenais à des emportements qui l’effrayaient, à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du culte, et il avait pour elle d’autant plus de charme, qu’elle craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle se donna enfin tout entière. Malheur à l’homme qui, dans les premiers moments d’une liaison d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle ! Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu’il vient d’obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu’il pourra s’en détacher ! Une femme que son cœur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n’est pas le plaisir, ce n’est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont corrupteurs ; ce sont les calculs auxquels la société nous accoutume, et les réflexions que l’expérience fait naître. J’aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu’elle se fut donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes ; je promenais sur eux un regard dominateur. L’air que je respirais était à lui seul une jouissance. Je m’élançais au-devant de la nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait immense qu’elle avait daigné m’accorder.
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Adolphe/01
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### CHAPITRE PREMIER Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l’université de Gottingue. — L’intention de mon père, ministre de l’électeur de \*\*\*, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de l’Europe. Il voulait ensuite m’appeler auprès de lui, me faire entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et me préparer à le remplacer un jour. J’avais obtenu, par un travail assez opiniâtre, au milieu d’une vie très-dissipée, des succès qui m’avaient distingué de mes compagnons d’étude, et qui avaient fait concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort exagérées. Ces espérances l’avaient rendu très-indulgent pour beaucoup de fautes que j’avais commises. Il ne m’avait jamais laissé souffrir des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes à cet égard. Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que tendre. J’étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect ; mais aucune confiance n’avait existé jamais entre nous. Il avait dans l’esprit je ne sais quoi d’ironique qui convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu’à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l’âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de tous les objets qui l’environnent. Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui souriait d’abord de pitié, et qui finissait bientôt la conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières années, d’avoir eu jamais un entretien d’une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles ; mais à peine étions-nous en présence l’un de l’autre, qu’il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m’expliquer, et qui réagissait sur moi d’une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c’était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque dans l’âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages d’affection que sa froideur apparente semblait m’interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d’autres de ce que je ne l’aimais pas. Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j’étais plus jeune, je m’accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j’éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l’intérêt, l’assistance et jusqu’à la seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je contractai l’habitude de ne jamais parler de ce qui m’occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune, et de l’animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m’aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine absence d’abandon, qu’aujourd’hui encore mes amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j’ai toujours peine à surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d’indépendance, une grande impatience des liens dont j’étais environné, une terreur invincible d’en former de nouveaux. Je ne me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est, même à présent, l’effet de cette disposition d’âme, que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir pour délibérer en paix. Je n’avais point cependant la profondeur d’égoïsme qu’un tel caractère paraît annoncer : tout en ne m’intéressant qu’à moi, je m’intéressais faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon cœur un besoin de sensibilité dont je ne m’apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s’était encore fortifiée par l’idée de la mort, idée qui m’avait frappé très-jeune, et sur laquelle je n’ai jamais conçu que les hommes s’étourdissent si facilement. J’avais, à l’âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l’esprit, d’une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d’autres, s’était, à l’entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu’elle ne connaissait pas, avec le sentiment d’une grande force d’âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d’autres aussi, faute de s’être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin l’avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d’une de nos terres, mécontente et retirée, n’ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d’un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout ; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j’avais vu la mort la frapper à mes yeux. Cet événement m’avait rempli d’un sentiment d’incertitude sur la destinée, et d’une rêverie vague qui ne m’abandonnait pas. Je lisais de préférence dans les poëtes ce qui rappelait la brièveté de la vie humaine. Je trouvais qu’aucun but ne valait la peine d’aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu’il y a dans l’espérance quelque chose de douteux, et que, lorsqu’elle se retire de la carrière de l’homme, cette carrière prend un caractère plus sévère, mais plus positif ? Serait-ce que la vie semble d’autant plus réelle, que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des rochers se dessine mieux dans l’horizon lorsque les nuages se dissipent ? Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D\*\*\*. Cette ville était la résidence d’un prince qui, comme la plupart de ceux de l’Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d’étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s’y fixer, laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui, borné par l’ancien usage à la société de ses courtisans, ne rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette cour avec la curiosité qu’inspire naturellement tout étranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de l’étiquette. Pendant quelques mois, je ne remarquai rien qui pût captiver mon attention. J’étais reconnaissant de l’obligeance qu’on me témoignait ; mais tantôt ma timidité m’empêchait d’en profiter, tantôt la fatigue d’une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux plaisirs insipides que l’on m’invitait à partager. Je n’avais de haine contre personne, mais peu de gens m’inspiraient de l’intérêt ; or, les hommes se blessent de l’indifférence ; ils l’attribuent à la malveillance ou à l’affectation ; ils ne veulent pas croire qu’on s’ennuie avec eux naturellement. Quelquefois je cherchais à contraindre mon ennui ; je me réfugiais dans une taciturnité profonde : on prenait cette taciturnité pour du dédain. D’autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement, m’entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous les ridicules que j’avais observés durant un mois. Les confidents de mes épanchements subits et involontaires ne m’en savaient aucun gré, et avaient raison ; car c’était le besoin de parler qui me saisissait, et non la confiance. J’avais contracté dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j’entendais la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien établis, bien incontestables en fait de morale, de convenance ou de religion, choses qu’elle met assez volontiers sur la même ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j’eusse adopté des opinions opposées, mais parce que j’étais impatienté d’une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct m’avertissait d’ailleurs de me défier de ces axiomes généraux si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu’elle se mêle le moins possible avec leurs actions, et les laisse libres dans tous les détails. Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent considérées comme des preuves d’une âme haineuse, mes plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu’il y avait de plus respectable. Ceux dont j’avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire cause commune avec les principes qu’ils m’accusaient de révoquer en doute ; parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous se réunirent contre moi. On eût dit qu’en faisant remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu’ils m’avaient faite ; on eût dit qu’en se montrant à mes yeux tels qu’ils étaient, ils avaient obtenu de ma part la promesse du silence : je n’avais point la conscience d’avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient trouvé du plaisir à se donner ample carrière, j’en trouvais à les observer et à les décrire ; et ce qu’ils appelaient une perfidie me paraissait un dédommagement tout innocent et très-légitime. Je ne veux point ici me justifier : j’ai renoncé depuis longtemps à cet usage frivole et facile d’un esprit sans expérience ; je veux simplement dire, et cela pour d’autres que pour moi, qui suis maintenant à l’abri du monde, qu’il faut du temps pour s’accoutumer à l’espèce humaine, telle que l’intérêt, l’affectation, la vanité, la peur, nous l’ont faite. L’étonnement de la première jeunesse, à l’aspect d’une société si factice et si travaillée, annonce plutôt un cœur naturel qu’un esprit méchant. Cette société d’ailleurs n’a rien à en craindre : elle pèse tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante, qu’elle ne tarde pas à nous façonner d’après le moule universel. Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l’on finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu’en entrant, on n’y respirait qu’avec effort. Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils renferment en eux-mêmes leur dissentiment secret ; ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des vices : ils n’en plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que le mépris est silencieux. Il s’établit donc, dans le petit public qui m’environnait, une inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune action condamnable ; on ne pouvait même m’en contester quelques-unes qui semblaient annoncer de la générosité ou du dévouement ; mais on disait que j’étais un homme immoral, un homme peu sûr : deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits qu’on ignore, et laisser deviner ce qu’on ne sait pas.
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Adolphe/05
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### CHAPITRE V. La séparation d’Ellénore et du comte de P\*\*\* produisit dans le public un effet qu’il n’était pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de constance : on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule à mille inclinations successives. L’abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée, et les femmes d’une réputation irréprochable répétèrent avec satisfaction que l’oubli de la vertu la plus essentielle à leur sexe s’étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans ma conduite celle d’un séducteur, d’un ingrat qui avait violé l’hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter l’une et ménager l’autre. Quelques amis de mon père m’adressèrent des représentations sérieuses ; d’autres, moins libres avec moi, me firent sentir leur désapprobation par des insinuations détournées. Les jeunes gens, au contraire, se montrèrent enchantés de l’adresse avec laquelle j’avais supplanté le comte ; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de m’imiter. Je ne saurais peindre ce que j’eus à souffrir, et de cette censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu que si j’avais eu de l’amour pour Ellénore, j’aurais ramené l’opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d’un sentiment vrai, que, lorsqu’il parle, les interprétations fausses et les convenances factices se taisent. Mais je n’étais qu’un homme faible, reconnaissant et dominé ; je n’étais soutenu par aucune impulsion qui partît du cœur. Je m’exprimais donc avec embarras ; je tâchais de finir la conversation ; et si elle se prolongeait, je la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient aux autres que j’étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j’aurais beaucoup mieux aimé me battre avec eux que de leur répondre. Ellénore ne tarda pas à s’apercevoir que l’opinion s’élevait contre elle. Deux parentes de M. de P\*\*\*, qu’il avait forcées par son ascendant à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans leur rupture ; heureuses de se livrer à leur malveillance, longtemps contenue à l’abri des principes austères de la morale. Les hommes continuèrent à voir Ellénore ; mais il s’introduisit dans leur ton quelque chose d’une familiarité qui annonçait qu’elle n’était plus appuyée par un protecteur puissant, ni justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient chez elle parce que, disaient-ils, ils l’avaient connue de tout temps ; les autres, parce qu’elle était belle encore, et que sa légèreté récente leur avait rendu des prétentions qu’ils ne cherchaient pas à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle ; c’est-à-dire que chacun pensait que cette liaison avait besoin d’excuse. Ainsi la malheureuse Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l’état dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait à froisser son âme et à blesser sa fierté. Elle envisageait l’abandon des uns comme une preuve de mépris, l’assiduité des autres comme l’indice de quelque espérance insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah ! sans doute, j’aurais dû la consoler ; j’aurais dû la serrer contre mon cœur, lui dire : Vivons l’un pour l’autre, oublions des hommes qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre seul amour ; je l’essayais aussi ; mais que peut, pour ranimer un sentiment qui s’éteint, une résolution prise par devoir ? Ellénore et moi nous dissimulions l’un avec l’autre. Elle n’osait me confier des peines, résultat d’un sacrifice qu’elle savait bien que je ne lui avais pas demandé. J’avais accepté ce sacrifice : je n’osais me plaindre d’un malheur que j’avais prévu, et que je n’avais pas eu la force de prévenir. Nous nous taisions donc sur la pensée unique qui nous occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions d’amour ; mais nous parlions d’amour de peur de nous parler d’autre chose. Dès qu’il existe un secret entre deux cœurs qui s’aiment, dès que l’un d’eux a pu se résoudre à cacher à l’autre une seule idée, le charme est rompu, le bonheur est détruit. L’emportement, l’injustice, la distraction même, se réparent ; mais la dissimulation jette dans l’amour un élément étranger qui le dénature et le flétrit à ses propres yeux. Par une inconséquence bizarre, tandis que je repoussais avec l’indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ellénore, je contribuais moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je m’étais soumis à ses volontés, mais j’avais pris en horreur l’empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J’affichais les principes les plus durs ; et ce même homme qui ne résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette, qui était poursuivi dans l’absence par l’image de la souffrance qu’il avait causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et impitoyable. Tous mes éloges directs en faveur d’Ellénore ne détruisaient pas l’impression que produisaient des propos semblables. On me haïssait, on la plaignait, mais on ne l’estimait pas. On s’en prenait à elle de n’avoir pas inspiré à son amant plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les liens du cœur. Un homme, qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis sa rupture avec le comte de P\*\*\*, lui avait témoigné la passion la plus vive, l’ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne plus le recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu’il me parut impossible de souffrir. Nous nous battîmes ; je le blessai dangereusement, je fus blessé moi-même. Je ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de reconnaissance et d’amour, qui se peignit sur les traits d’Ellénore lorsqu’elle me revit après cet événement. Elle s’établit chez moi, malgré mes prières ; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu’à ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait durant la plus grande partie des nuits ; elle observait mes moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs ; son ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces. Elle m’assurait sans cesse qu’elle ne m’aurait pas survécu ; j’étais pénétré d’affection, j’étais déchiré de remords. J’aurais voulu trouver en moi de quoi récompenser un attachement si constant et si tendre ; j’appelais à mon aide les souvenirs, l’imagination, la raison même, le sentiment du devoir : efforts inutiles ! La difficulté de la situation, la certitude d’un avenir qui devait nous séparer ; peut-être je ne sais quelle révolte contre un lien qu’il m’était impossible de briser, me dévoraient intérieurement. Je me reprochais l’ingratitude que je m’efforçais de lui cacher. Je m’affligeais quand elle paraissait douter d’un amour qui lui était si nécessaire ; je ne m’affligeais pas moins quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi ; je me méprisais d’être indigne d’elle. C’est un affreux malheur de n’être pas aimé quand on aime ; mais c’en est un bien grand d’être aimé avec passion quand on n’aime plus. Cette vie que je venais d’exposer pour Ellénore, je l’aurais mille fois donnée pour qu’elle fût heureuse sans moi. Les six mois que m’avait accordés mon père étaient expirés ; il fallut songer à partir. Ellénore ne s’opposa point à mon départ, elle n’essaya pas même de le retarder ; mais elle me fit promettre que, deux mois après, je reviendrais près d’elle, ou que je lui permettrais de me rejoindre : je le lui jurai solennellement. Quel engagement n’aurais-je pas pris dans un moment où je la voyais lutter contre elle-même et contenir sa douleur ? Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter ; je savais au fond de mon âme que ses larmes n’auraient pas été désobéies. J’étais reconnaissant de ce qu’elle n’exerçait pas sa puissance ; il me semblait que je l’en aimais mieux. Moi-même, d’ailleurs, je ne me séparais pas sans un vif regret d’un être qui m’était si uniquement dévoué. Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable, que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir. Pendant mon absence, j’écrivis régulièrement à Ellénore. J’étais partagé entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le désir de ne lui peindre que le sentiment que j’éprouvais. J’aurais voulu qu’elle me devinât, mais qu’elle me devinât sans s’affliger ; je me félicitais quand j’avais pu substituer les mots d’affection, d’amitié, de dévouement, à celui d’amour ; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste et isolée, n’ayant que mes lettres pour consolation ; et, à la fin de deux pages froides et compassées, j’ajoutais rapidement quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j’en disais toujours assez pour l’abuser. Étrange espèce de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m’était insupportable ! Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui s’écoulaient ; je ralentissais de mes vœux la marche du temps ; je tremblais en voyant se rapprocher l’époque d’exécuter ma promesse. Je n’imaginais aucun moyen de partir. Je n’en découvrais aucun pour qu’Ellénore pût s’établir dans la même ville que moi. Peut-être car il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas. Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me condamnait. Je me trouvais si bien d’être libre, d’aller, de venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s’en occupât ! Je me reposais, pour ainsi dire, dans l’indifférence des autres, de la fatigue de son amour. Je n’osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j’aurais voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu’il me serait difficile de quitter mon père ; elle m’écrivit qu’elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans combattre sa résolution ; je ne lui répondais rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais toujours charmé de la savoir, puis j’ajoutais, de la rendre heureuse : tristes équivoques, langage embarrassé, que je gémissais de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair ! Je me déterminai enfin à lui parler avec franchise ; je me dis que je le devais ; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse ; je me fortifiai de l’idée de son repos contre l’image de sa douleur. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé quelques lignes, que ma disposition changea : je n’envisageai plus mes paroles d’après le sens qu’elles devaient contenir, mais d’après l’effet qu’elles ne pouvaient manquer de produire ; et une puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, ma main dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois. Je n’avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité. Les raisonnements que j’alléguais étaient faibles, parce qu’ils n’étaient pas les véritables. La réponse d’Ellénore fut impétueuse ; elle était indignée de mon désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle ? de vivre inconnue auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée, au milieu d’une grande ville où personne ne la connaissait ? Elle m’avait tout sacrifié, fortune, enfants, réputation ; elle n’exigeait d’autre prix de ses sacrifices que de m’attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui donner. Elle s’était résignée à deux mois d’absence, non que cette absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le souhaiter ; et lorsqu’elle était parvenue, en entassant péniblement les jours sur les jours, au terme que j’avais fixé moi-même, je lui proposais de recommencer ce long supplice ! Elle pouvait s’être trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride ; j’étais le maître de mes actions ; mais je n’étais pas le maître de la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé. Ellénore suivit de près cette lettre ; elle m’informa de son arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner beaucoup de joie ; j’étais impatient de rassurer son cœur et de lui procurer, momentanément au moins du bonheur ou du calme. Mais elle avait été blessée ; elle m’examinait avec défiance : elle démêla bientôt mes efforts ; elle irrita ma fierté par ses reproches ; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse, qu’elle me révolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insensée s’empara de nous : tout ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que nous étions poussés l’un contre l’autre par des furies. Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous nous l’appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux, qui seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables, acharnés à se déchirer. Nous nous quittâmes après une scène de trois heures ; et, pour la première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans réparation. À peine fus-je éloigne d’Ellénore qu’une douleur profonde remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de stupeur, tout étourdi de ce qui s’était passé. Je me répétais mes paroles avec étonnement ; je ne concevais pas ma conduite ; je cherchais en moi-même ce qui avait pu m’égarer. Il était fort tard ; je n’osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y avait beaucoup de monde ; il me fut facile, dans une assemblée nombreuse, de me tenir à l’écart et de déguiser mon trouble. Lorsque nous fûmes seuls, il me dit : On m’assure que l’ancienne maîtresse du comte de P\*\*\* est dans cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté, et je n’ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons ; mais il ne vous convient pas, à votre âge d’avoir une maîtresse avouée ; et je vous avertis que j’ai pris des mesures pour qu’elle s’éloigne d’ici. En achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre ; il me fit signe de me retirer. Mon père, lui dis-je, Dieu m’est témoin que je voudrais qu’elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à ne jamais la revoir ; mais prenez garde à ce que vous ferez ; en croyant me séparer d’elle, vous pourriez bien m’y rattacher à jamais. Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m’avait accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l’instant même, s’il était possible, quelles étaient les mesures dont mon père m’avait parlé. Il revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui avait confié, sous le sceau du secret, qu’Ellénore devait recevoir, le lendemain, l’ordre de partir. Ellénore chassée ! m’écriai-je, chassée avec opprobre ! elle qui n’est venue ici que pour moi, elle dont j’ai déchiré le cœur, elle dont j’ai sans pitié vu couler les larmes ! Où donc reposerait-elle sa tête, l’infortunée, errante et seule dans un monde dont je lui ai ravi l’estime ? À qui dirait-elle sa douleur ? Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai l’homme qui me servait ; je lui prodiguai l’or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte de la ville. Je formais mille projets pour mon éternelle réunion avec Ellénore : je l’aimais plus que je ne l’avais jamais aimée ; tout mon cœur était revenu à elle ; j’étais fier de la protéger. J’étais avide de la tenir dans mes bras ; l’amour était rentré tout entier dans mon âme ; j’éprouvais une fièvre de tête, de cœur, de sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment Ellénore eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la retenir. Le jour parut ; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant passé la nuit à pleurer ; ses yeux étaient encore humides, et ses cheveux étaient épars ; elle me vit entrer avec surprise. Viens, lui dis-je partons. Elle voulut répondre ; partons, repris-je. As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi ? mes bras ne sont-ils pas ton unique asile ? Elle résistait. J’ai des raisons importantes ; ajoutais-je, et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi ; je l’entraînai. Pendant la route je l’accablais de caresses, je la pressais sur mon cœur, je ne répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui dis enfin, qu’ayant aperçu dans mon père l’intention de nous séparer, j’avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle ; que je voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa reconnaissance fut d’abord extrême, mais elle démêla bientôt des contradictions dans mon récit. À force d’instances, elle m’arracha la vérité ; sa joie disparut, sa figure se couvrit d’un sombre nuage. Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même ; vous êtes généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée ; vous croyez avoir de l’amour, et vous n’avez que de la pitié. Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes ? pourquoi me révéla-t-elle un secret que je voulais ignorer ? Je m’efforçai de la rassurer, j’y parvins peut-être ; mais la vérité avait traversé mon âme ; le mouvement était détruit ; j’étais déterminé dans mon sacrifice, mais je n’en étais pas plus heureux ; et déjà il y avait en moi une pensée que de nouveau j’étais réduit à cacher.
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Agésilas (Trad. Talbot)/01
Xénophon
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https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/01
## AGÉSILAS. LIVRE PREMIER. ### CHAPITRE PREMIER. Famille d’Agésilas ; sa patrie, ses exploits en Asie, ses vertus. Je sais qu’il n’est pas facile de louer dignement les vertus et la gloire d’Agésilas ; cependant j’essayerai. En effet, parce qu’il fut un homme accompli, il ne serait pas bien que, pour cela, il n’obtînt pas des éloges, même au-dessous de son mérite. En ce qui regarde sa noblesse, qu’a-t-on à dire de plus grand et de plus beau, sinon que, parmi ceux qui actuellement encore sont appelés progones, on peut citer son rang de descendance depuis Hercule, famille non de particuliers, mais de rois enfants de rois ? Et l’on ne pourra leur adresser ce reproche que, tout rois qu’ils étaient, leur ville fut obscure ; mais, de même que leur race était la plus illustre de leur patrie, ainsi leur ville était la plus renommée de la Grèce. Aussi ne sont-ils point les premiers des seconds, mais les chefs des chefs. Un commun éloge doit unir la patrie d’Agésilas avec sa famille : car si sa ville natale, éloignée de tout sentiment jaloux de la souveraine autorité de ses rois, n’entreprit jamais de les en dépouiller, ces rois, à leur tour, n’aspirèrent jamais à une royauté plus étendue que leur premier pouvoir. Aussi, tandis qu’on n’a vu nulle autre part aucun gouvernement, démocratie, oligarchie, tyrannie ou royauté, subsister sans interruption, chez eux la royauté est restée permanente. Ce n’est pas tout : Agésilas fut jugé digne du pouvoir avant de commander, et en voici la preuve. Après la mort du roi Agis, des prétentions au pouvoir s’étant élevées entre Léotychide, fils d’Agis, et Agésilas, fils d’Archidamus, les citoyens décidèrent que l’héritier le plus méritant était Agésilas, en raison de sa naissance et de sa vertu, et on le choisit pour roi. Quand on voit le choix d’une république puissante, dont les premiers citoyens jugent un homme digne de la plus haute fonction, quel témoignage faut-il encore pour prouver que sa vertu le rendait digne du pouvoir avant de l’exercer ? Passons maintenant à ce qu’il fit pendant son règne : en voici le récit. Ses actes, à mon avis, mettront son caractère dans le jour le plus vif. Agésilas, disons-nous, fut élu roi tout jeune encore. Il venait d’entrer en fonctions, quand on annonce que je roi de Perse réunit une nombreuse armée de mer et de terre contre les Grecs. Une délibération s’étant ouverte entre les Lacédémoniens et leurs alliés, Agésilas promet que, si on lui donne trois cents Spartiates, deux mille Néodamodes, et un bataillon d’à peu près six mille alliés, il passera en Asie, contraindra le Barbare à faire la paix, ou, s’il veut absolument la guerre, lui donnera assez d’occupation pour ne point marcher contre les Grecs. Tout le monde est enchanté du désir exprimé d’attaquer chez lui le Perse qui, jusque-là, était passé en Grèce, de le provoquer sur son territoire au lieu de l’attendre pour le combattre, de songer à vivre de son bien plutôt qu’à défendre seulement celui des Grecs ; enfin l’on regarde comme un fait des plus glorieux de lutter non plus en faveur de la Grèce, mais pour l’empire de l’Asie. Agésilas réunit ses troupes et met à la voile ; mais comment faire mieux apprécier son talent de général qu’en racontant ce qu’il fit ? Or, voici son début en Asie. Tissapherne avait juré à Agésilas que, s’il acceptait une trêve jusqu’au retour des messagers qu’il avait envoyés au roi, il lui accorderait la liberté des villes grecques d’Asie, et, de son côté, Agésilas s’était engagé par serment à observer loyalement la trêve, en accordant un délai de trois mois. Tissapherne manqua aussitôt à son serment. Au lieu de la paix, il sollicita du roi l’envoi de nouveaux renforts. Agésilas, s’en étant aperçu, respecta cependant la trêve. Or, c’est, selon moi, un trait fort remarquable d’avoir, d’une part, en montrant Tissapherne parjure, rendu la foi de celui-ci suspecte aux yeux de tous ; d’autre part, en se montrant lui-même constant dans sa parole et fidèle observateur des traités, d’avoir amené les Grecs et les Barbares à se fier à lui pour toutes les transactions qu’il eût pu souhaiter. Cependant Tissapherne, fier de ses nouvelles troupes, déclare la guerre à Agésilas, s’il ne sort à l’instant de l’Asie : les alliés et ceux des Lacédémoniens qui étaient présents paraissaient effrayés, croyant que les forces inférieures d’Agésilas ne pourraient pas tenir contre les troupes nombreuses du roi ; mais Agésilas, d’un visage serein, charge les envoyés de Tissapherne de le remercier vivement de ce que, par son parjure, il a rendu les dieux ennemis des Perses et alliés des Grecs. Sur-le-champ, il ordonne aux soldats de se préparer à la campagne ; enjoint aux villes, par où il doit passer pour se rendre en Carie, de lui préparer des vivres, et fait avertir les Ioniens, les Éoliens et les Hellespontins de lui envoyer des renforts à Éphèse. Cependant Tissapherne, sachant qu’Agésilas n’avait point de cavalerie, la Carie ne se prêtant point aux manœuvres hippiques, sentant du reste qu’il leur garde rancune de sa perfidie, et ne doutant pas qu’il ne se jetât dans la Carie, sa résidence, y fait passer toute son infanterie, et entoure de sa cavalerie les plaines du Méandre, persuadé qu’il écrasera les Grecs tous ses chevaux, avant qu’ils arrivent au pays où les chevaux ne pouvaient agir. Mais, au lieu d’aller en Carie, Agésilas, faisant un détour soudain, s’avance vers la Phrygie, recueille, dans sa marche, les troupes à mesure qu’elles arrivent, prend les villes de force, et, grâce à cette invasion imprévue, fait un immense butin. Son talent de général se révéla surtout au moment où la guerre étant déclarée, et la ruse, par cela même, devenant juste et autorisée, il montra que Tissapherne n’était qu’un enfant en fait de ruses, tandis que lui profitait sagement de l’occasion pour enrichir les villes alliées. On avait fait des prises si considérables, que tout se vendait à vil prix : il avertit donc ses alliés de venir acheter, les prévenant qu’il ne tarderait pas à conduire son armée vers la mer ; en même temps il recommanda aux vendeurs d’inscrire sur leurs registres le prix de chaque effet vendu et de le livrer ensuite ; de sorte que les alliés, n’ayant rien déboursé jusqu’alors, réalisèrent de grands profits, sans nuire au trésor public. De plus, chaque fois que des transfuges, suivant l’habitude, en passant aux troupes du roi, s’offraient à guider les convois d’argent, il disposait tout pour les faire enlever par ses alliés, qui trouvaient là tout ensemble profit et gloire ; et cette conduite ne tarda pas à lui faire beaucoup d’amis. Convaincu de plus qu’une armée ne saurait tenir longtemps dans un pays ruiné et désert, tandis qu’elle trouve toujours de quoi vivre dans une région peuplée et cultivée, il ne cherchait pas seulement à soumettre les ennemis par les armes, mais à les gagner par sa modération. Aussi recommandait-il souvent à ses soldats de ne pas traiter les prisonniers en criminels, mais de les ménager comme des hommes. Parfois même, lorsqu’il levait le camp, s’il s’apercevait que les marchands y laissaient de petits enfants, que beaucoup vendaient dans l’embarras de les porter et de les nourrir, il veillait à ce qu’on les conduisît en lieu sûr. Quant à ceux que la vieillesse faisait garder comme prisonniers, il donnait ordre qu’on eût soin d’eux, et qu’on les mît à l’abri des chiens et des loups. Ceux donc qui appréciaient ces traits d’humanité, et les prisonniers mêmes, s’affectionnaient à lui. Toutes les villes qu’il avait conquises, il les dispensait des devoirs des esclaves envers les maîtres ; il n’exigeait que l’hommage de l’homme libre envers le magistrat ; en sorte que les places imprenables par la force de leurs murailles, on les soumettait par la douceur. Comme dans les plaines de la Phrygie il ne pouvait tenir la campagne contre la cavalerie de Pharnabaze, il résolut de se procurer cette espèce de troupes, afin de n’être pas obligé de faire la guerre en fuyant. Il charge donc les plus riches de toutes les villes du pays de nourrir des chevaux, et il déclare que quiconque fournira un cheval, un équipement et un bon soldat, sera exempt de service. Aussitôt tous s’empressent de répondre à ses désirs avec la même ardeur que s’ils eussent cherché quelqu’un pour mourir à leur place. Il désigne les villes d’où l’on tirerait les cavaliers, convaincu que les cités qui élèveraient des chevaux en auraient bientôt la passion et donneraient une bonne cavalerie. Or, c’est un trait digne d’admiration d’avoir su se créer sur-le-champ une cavalerie forte et en mesure d’agir. Le printemps venu, il rassemble toute son armée à Éphèse ; et, dans le dessein de l’exercer, il propose des prix aux troupes de cavalerie qui manœuvreront le mieux, aux hoplites qui auront le corps le plus robuste, aux peltastes et aux archers qui montreront le plus d’adresse. Il fallait voir les gymnases remplis d’hommes qui s’exerçaient ; l’hippodrome couvert de cavaliers occupés d’évolutions, tandis que les archers et les gens de trait tiraient à la cible. La ville tout entière, où il se trouvait, présentait un spectacle intéressant. L’agora était pleine d’armes de toute espèce et de chevaux à vendre ; ouvriers en airain, en bois, en fer, en cuir, en peinture, tous travaillaient à la fabrication des armes : on eût pris Éphèse pour un atelier de guerre. Rien surtout n’inspirait plus de confiance que de voir Agésilas lui-même et ses soldats couronnés de fleurs, aller, à leur sortie des gymnases, consacrer leurs couronnes à Diane. Car, où l’on voit les hommes respecter les dieux, s’exercer à la guerre et ne songer qu’à obéir aux chefs, comment ne pas trouver là matière à boa espoir ? Persuadé de plus que le mépris de l’ennemi donne du cœur à combattre, il ordonne aux crieurs de vendre nus les Barbares pris par les maraudeurs. Les soldats, en voyant ces corps blancs parce qu’ils ne se déshabillaient jamais, mous et chargés d’obésité parce qu’ils étaient toujours sur des chars, comprenaient bien que pour eux ce ne serait qu’un combat contre des femmes. Il déclare encore à ses soldats qu’il va les mener par le plus court dans la partie la plus fortifiée du pays, afin qu’ils s’y préparent l’esprit et le corps pour combattre avant peu. Cependant Tissapherne croit à une seconde ruse d’Agésilas, et que son dessein est réellement de fondre sur la Carie. Il fait donc passer son infanterie en Carie, comme la première fois, et place de même sa cavalerie dans la plaine du Méandre. Agésilas, qui n’avait point menti, se dirige immédiatement, suivant sa parole, vers la province de Sardes, marche trois jours à travers le désert, sans rencontrer l’ennemi, et procure à son armée des vivres en abondance. À la quatrième journée, paraissent les cavaliers ennemis. Le commandant donne ordre au chef des skeuophores de passer le Pactole et d’asseoir un camp ; et là, ceux-ci, voyant quelques valets des Grecs s’écarter pour piller, en tuent un grand nombre. Mais Agésilas, qui s’en aperçoit, envoie sa cavalerie pour les secourir. De leur côté, les Perses, voyant arriver ce renfort, rassemblent la leur et la font avancer en ordre de bataille. Alors Agésilas, remarquant que les ennemis n’ont pas d’infanterie, tandis qu’il ne lui manquait à lui pas une de ses forces, juge que c’est le moment d’engager l’action s’il peut. Les victimes immolées, il fait avancer sa phalange contre la cavalerie ennemie ; il ordonne aux hoplites, qui ont dix ans de service, d’arriver au pas de course, et aux peltastes de précéder en courant : il recommande aux cavaliers de charger, tandis qu’il suivrait en personne avec le reste de l’armée. La cavalerie est reçue par les meilleurs soldats des Perses ; mais bientôt tout le danger venant à peser sur eux, ils fuient, et les uns tombent à l’instant dans le fleuve, les autres sont mis en déroute. Les Grecs les poursuivent et s’emparent de leur camp : les peltastes, selon leur habitude, se mettent à piller. Agésilas enveloppe tout de son armée, ne fait qu’un camp de celui des ennemis et du sien ; puis, apprenant le trouble des ennemis qui s’accusent les uns les autres de l’échec, il marche aussitôt sur Sardes. Là, tandis qu’il brûle et ravage les maisons de la ville, il fait annoncer aux habitants que quiconque désire la liberté peut se joindre à lui, et que, s’il en est qui veulent asservir l’Asie, ils viennent en armes se mesurer contre ses libérateurs. Personne n’osant paraître, il se porte librement partout ; voyant les Grecs, qui jusqu’alors avaient été forcés de ramper, honorés par ceux mêmes qui les outrageaient ; réduisant ceux qui exigeaient les honneurs divins à n’oser plus même regarder les Grecs ; protégeant contre la dévastation le territoire de ses alliés, et dévastant celui des ennemis au point d’envoyer en deux ans plus de deux cents talents comme dîme au dieu de Delphes. Cependant le roi de Perse, regardant Tissapherne comme la cause de ces désordres, envoie Tithraustès lui couper la tête, exécution qui rend les affaires des Barbares encore plus désespérées et celles d’Agésilas plus florissantes. Tous les peuples envoient des députations lui demander son amitié ; plusieurs même passent de son côté, dans l’espoir d’être libres, an sorte qu’Agésilas se trouve chef non-seulement des Grecs, mais d’un grand nombre de Barbares. Toutefois, ce qui mérite surtout notre admiration, c’est qu’après s’être assuré la possession d’un grand nombre de villes sur le continent, et de plusieurs îles, après que sa ville natale lui eut envoyé une flotte, après avoir conquis tant de gloire et de puissance, lorsqu’il pouvait profiter à son gré de ces nombreux et brillants avantages, au moment où il nourrissait le projet et l’espoir de renverser un empire dont les forces furent souvent tournées contre la Grèce, il ne se laissa dominer par aucune de ces considérations. Dès qu’il lui vient des magistrats de son pays l’ordre de venir au secours de la patrie, il obéit avec autant de docilité que s’il se fût trouvé seul contre cinq dans le conseil des éphores ; faisant voir par là que toute la terre n’était rien à ses yeux en comparaison de la patrie, qu’il ne préférait pas de nouveaux amis aux anciens, ni des profits sans gloire et sans dangers à des périls où l’appelaient l’honneur et la justice. Tout le temps, du reste, qu’il garda le commandement, il tint la conduite d’un roi digne d’éloges. En effet, dans toutes les villes vers lesquelles il navigua pour y imposer son autorité, et qu’il trouva en proie à l’anarchie, depuis la chute de la puissance d’Athènes, il fit si bien que, sans exil, sans peine de mort, il rétablit la concorde entre les citoyens et une prospérité durable. Aussi tous les Grecs d’Asie, comme si on leur eût enlevé, non pas un chef, mais un père, un ami, furent-ils désolés de son départ : ils montrèrent, d’ailleurs, qu’ils n’avaient point pour lui une amitié fardée ; ils vinrent spontanément avec lui au secours de Lacédémone, et cela, avec la conviction qu’ils auraient à combattre aussi forts qu’eux. Telle fut la fin de ses exploits en Asie. 1. Plusieurs savants, particulièrement Walkenaër, Lennep, Wyttenbach, Wolf, Bernhardy et Sievers, ont mis en doute l’authenticité de cet opuscule. Cette opinion a été combattue par Zeun, Weiske, Schneider, Dindorf, Delbrück, Manson, Kühn et Baumgarten. Les lecteurs studieux trouveront les éléments de cette discussion dans les éditions respectives que ces philologues ont données de Xénophon. Mais on recourra surtout avec fruit au livre spécial de Charles-Gustave Heiland : *Xenophontis Agesilaus, cum adnotatione et prolegomenis de auctore et indole libri*, edit. nova, Leipsig, 1867, ou l’on trouvera le résumé de ce débat, avec une conclusion favorable à l’authenticité de l’ouvrage. C’est cette édition que nous avons eue sous les yeux pour le texte et pour les notes de notre traduction. — Cf. les biographies spéciales d’Agésilas dans Plutarque et dans Cornélius Nepos. 2. C’est-à-dire *ancêtres*, descendants d’Hercule, chef de la dynastie des rois de Sparte. — Cf. Cornélius Nepos, *Agés*. I, et plus loin, *Gouv. des Lacéd*., chap. XV. 3. Voy. Hist. gr. t III, III. — Cf. Plutarque, *Agésil*., III, et Cornelius Nepos, *Agés*., I. 4. Il avait alors quarante-trois ans. 5. Ceux des Hilotes qui avaient été rendus à la liberté 6. À la ville de Géreste. 7. Cf. Élien, *Hist. div*., XIV, 2, et Cornélien Nepos, *Agésil*., II. 8. De Pauw, dans ses *Recherches historiques sur les Grecs*, n’admet point, et avec raison, selon nous, cet emploi de la ruse dans les transactions, ni même dans les hostilités. Son jugement sur Agésilas se ressent de cette exclusion formelle de toute espèce de procédé entaché de dol et de fourberie. Voici, du reste, ce qu’il dit du roi de Sparte. C’est un contre-poids à ce que l’éloge de Xénophon peut offrir, en quelques passages, de louange enthousiaste et excessive ; « On distingue ordinairement parmi le vulgaire des Spartiates, le roi Agésilas, parce que Xénophon, entraîné alors dans le parti de Lacédémone, a fait un éloge très-fastidieux de ce prétendu héros, qui ne fût jamais dans la réalité qu’un brigand insigne Toutes ses expéditions en Asie et en Égypte n’eurent, de l’aveu même de ses panégyristes, d’autre but que d’amasser de l’argent par le pillage et la déprédation. Il rapporta de la Lydie, de la Phrygie et de l’Égypte douze cent vingt talents, c’est-à-dire près de six millions de livres, sans compter la solde et l’entretien de ses troupes, qui vécurent partout à discrétion sur le territoire des ennemis ou de ceux qu’un appelait ainsi. » 9. Passage difficile et controversé. 10. Variété de leçons et passage controversé. 11. Cf. *Hist. Gr*. III, IV. Plutarque, *Agésil*., IX. 12. Dans les plaines de l’Hermus, fleuve qui descend dans la mer Égée, et reçoit le Pactole. 13. Tissapherne. 14. Tithraustès conclut avec Agésilas une trêve de six mois. 15. Agésilas mit à la tête de cette flotte Pisandre, son beau-frère. 16. Il y laissa Euxène comme harmoste, avec quatre mille soldats.
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Agésilas (Trad. Talbot)/07
Xénophon
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2017-09-24T01:11:15Z
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### CHAPITRE VII. Patriotisme d’Agésilas ; sa haine des Barbares. Son patriotisme, à le raconter en détail, demanderait trop de temps. Je crois qu’il n’y a aucune de ses actions qui n’ait été dirigée vers ce but. Bref, nous savons tous qu’Agésilas, quand il croyait une chose utile à sa patrie, ne s’épargnait aucune peine, n’évitait aucun danger, ne ménageait point sa fortune, n’alléguait ni son corps, ni son grand âge ; il pensait que le devoir d’un bon roi est de faire le plus de bien possible à ses sujets. Mais je place parmi les plus grands services rendus à sa patrie, qu’étant le plus puissant dans sa ville natale, il se montra le plus soumis aux lois. Qui donc eût refusé d’obéir, en voyant le roi se soumettre ? Qui donc, se croyant déclassé, eût entrepris d’innover, en sachant que le roi, docile aux lois, en accepterait l’empire, lui qui traitait ses adversaires politiques comme un père ses enfants ? Il les reprenait de leurs fautes, les récompensait quand ils faisaient bien, les secourait s’il leur arrivait malheur, ne considérait aucun citoyen comme un ennemi, était disposé à les louer tous, à regarder leur conservation comme un avantage, et comme un dommage la perte du dernier d’entre eux. Rester constant et fidèle aux lois, c’était, ainsi qu’il le disait hautement, le moyen que sa patrie fût toujours heureuse et qu’elle devînt puissante, quand les Grecs seraient sages. S’il est beau pour un Grec d’aimer son pays, vit-on jamais un autre général ou refuser de prendre une ville, dans la crainte qu’elle ne fût saccagée, ou regarder comme un malheur une victoire gagnée dans une guerre contre les Grecs ? Quand on lui apporta la nouvelle que, dans un combat près de Corinthe, il était mort huit Lacédémoniens et près de dix mille ennemis, on ne le vit pas se réjouir, mais il s’écria : « Malheureuse Grèce, qui viens de perdre des hommes dont la vie nous eût assuré la victoire dans nos combats contre les Barbares ! » Les exilés de Corinthe lui disant que la ville allait se rendre, et lui montrant les machines à l’aide desquelles ils espéraient renverser les murs, il ne voulut point attaquer, disant qu’il ne fallait pas asservir les villes grecques, mais les rendre sages. « Si nous exterminions, ajouta-t-il, tous ceux de nous qui sont en faute, dites-moi où nous trouverions des hommes pour vaincre les Barbares. » S’il est beau de haïr les Perses, puisque jadis l’un d’eux a marché contre la Grèce pour la rendre esclave, et que leur roi actuel fait alliance avec ceux qu’il croit le plus en état de nous nuire, ou paye ceux qu’il sait capables de faire le plus de mal aux Grecs, ou ne nous propose la paix que comme un moyen sûr d’allumer entre nous la guerre, conduite qui n’échappe aux regards de personne, qui donc fit jamais plus qu’Agésilas, pour soulever quelques provinces des Perses, les appuyer dans leur révolte, en un mot, pour nuire au roi de manière à ce qu’il ne pût inquiéter les Grecs ? Quoique sa patrie fût en guerre avec les Grecs, cependant il ne négligea pas le bien commun de la Grèce, mais il s’embarqua pour faire le plus de mal possible au barbare. 1. « Il avait, dit Cornélius Népos, une petite taille, un corps grêle, et boitait d’un pied ; ce dernier défaut était même assez choquant. » 2. Xercès. 3. Artaxercès.
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Agésilas (Trad. Talbot)/03
Xénophon
1,627,712
2017-09-24T01:10:34Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/03
### CHAPITRE III. Vertus d’Agésilas ; sa piété, sa justice, sa continence, son courage, sa sagesse. Jusqu’ici nous avons raconté les actions qu’Agésilas a faites devant de nombreux témoins : de tels actes n’ont pas besoin de preuves ; il suffit de les raconter, et aussitôt on les croit. Maintenant j’essayerai de montrer les vertus essentielles de son âme, mobile de toutes ses actions, source de son amour pour le bien et de sa haine pour le mal. Agésilas avait un si grand respect de la Divinité que les ennemis regardaient ses serments et ses armistices comme plus sûrs que leur amitié mutuelle… Ceux qui craignaient d’entrer en pourparlers s’en remettaient à Agésilas. Si l’on en doutait, je pourrais citer les personnages les plus distingués qui se sont confiés à lui. Le Perse Spithridate, sachant que Pharnabaze faisait tout pour épouser la fille du roi, et qu’il voulait prendre la sienne pour maîtresse, indigné de cet outrage, se mit entièrement à la discrétion d’Agésilas, lui, sa femme, ses enfants et toute sa fortune. Cotys, souverain de Paphlagonie, avait refusé de traiter avec le roi qui lui tendait la main : il craignait, une fois pris, d’être obligé de payer une forte somme, sous peine de la mort. Mais plein de confiance dans Agésilas, il se rend à son camp, devient son allié, et lui amène mille cavaliers et deux mille peltophores. Pharnabaze eut aussi une entrevue avec lui, et lui avoua que, s’il n’était nommé général de toute l’armée, il abandonnerait le roi. « Seulement, si je deviens général, ajoute-t-il, je te ferai la guerre, Agésilas, avec autant de vigueur que je pourrai. » Et en disant cela, il était sûr de n’avoir rien à craindre de contraire aux traités. Tant c’est une chose belle pour tous, et notamment pour un général, d’être reconnu comme religieux et probe. Telle était la piété d’Agésilas. 1. C. Heiland signale ici une lacune d’environ une ligne dans le manuscrit de Wolfenbuttel, le plus autorisé de tous. Schneider a proposé d’y suppléer par un commencement de phrase, dont voici le sens : « Ceux qui, après avoir essayé d’un accommodement, craignaient, etc. » 2. Son fils Mégabate et sa fille, mariée ensuite à Cotys.
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Agésilas (Trad. Talbot)/04
Xénophon
1,627,715
2017-09-24T01:10:44Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/04
### CHAPITRE IV. Suite du précédent. Quant à son désintéressement, comment en donner une meilleure preuve que celle-ci ? Jamais personne ne se plaignit qu’Agésilas lui eût rien enlevé, et nombre de gens avouèrent qu’ils avaient reçu de lui mille bons offices. Or, celui qui se plaît à sacrifier son bien à l’intérêt des autres, peut-il vouloir priver les autres de leur bien pour se faire décrier ? Si, en effet, il aime l’argent, il lui en coûte moins de garder ce qu’il a que de chercher à prendre ce qu’il n’a pas. D’ailleurs celui qui ne veut pas manquer de reconnaissance, quoiqu’il n’y ait point de tribunal pour l’ingratitude, comment voudrait-il manquer à ce que la loi défend ? Mais Agésilas croyait qu’il y avait injustice, non-seulement à ne pas témoigner de reconnaissance, mais encore à n’en pas montrer autant qu’on le pouvait. Qui serait aussi fondé à l’accuser d’avoir volé l’État, lui qui abandonnait à la patrie les récompenses mêmes qui lui étaient dues ? Avoir été contraint, quand il voulait faire du bien à sa ville natale ou à ses amis, de recourir à des emprunts, n’est-ce pas une preuve convaincante de son désintéressement ? S’il eût trafiqué de ses services et vendu ses bienfaits, personne n’aurait cru rien lui devoir. Il n’y a qu’un service gratuit qui attache de bon cœur à celui qui le rend, et cela, en raison du service même, puis de la confiance où l’on est que le bienfaiteur croit à la reconnaissance. Un homme qui préférait avoir moins, pour se montrer généreux, qu’avoir plus pour être injuste, pouvait-il, je le demande, ne pas se montrer éloigné d’une cupidité honteuse ? Or, quand la cité lui eut adjugé la succession entière d’Agis, il en abandonna la moitié à ses parents maternels, qu’il voyait dans l’indigence. J’en prends à témoin toute la ville de Lacédémone. Tithraustès lui fit des présents considérables, s’il voulait se retirer du pays. « Tithraustès, répondit Agésilas, on croit chez nous qu’il est plus beau pour un général d’enrichir son armée que de s’enrichir lui-même, et de s’emparer des dépouilles des ennemis que de recevoir leurs présents. »
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Agésilas (Trad. Talbot)/05
Xénophon
1,627,725
2017-09-24T01:10:55Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/05
### CHAPITRE V. Suite. Du reste, parmi toutes les passions dont les hommes sont esclaves, en est-il une seule qui ait triomphé d’Agésilas ? Il avait pour principe de s’éloigner de l’ivresse autant que de la folie, des excès de la table autant que de l’oisiveté. Dans les repas en commun, il ne prenait jamais ses deux portions ; il se contentait d’une seule et laissait l’autre : il croyait que, si l’on donne plus au roi, ce n’est pas pour qu’il mange davantage, mais pour qu’il marque de la considération à ceux qu’il en juge dignes. Maître du sommeil et jamais son esclave, il le subordonnait aux affaires. Il eût évidemment rougi de n’avoir pas le plus mauvais lit parmi tous ses compagnons. Il avait pour principe qu’un chef doit se distinguer des particuliers, non par une vie plus molle, mais par un régime plus sévère. Il se faisait honneur de supporter plus longtemps qu’un autre, en été le soleil, en hiver le froid. S’il survenait à son armée des travaux pénibles, il s’astreignait à travailler plus que tous les autres, convaincu que l’exemple du général soulage le soldat. En un mot, Agésilas se plaisait au travail, et détestait cordialement la paresse. Que dire de sa continence, sinon qu’on doit la mentionner, ne fût-ce que comme un sujet d’étonnement ? S’il ne se fût abstenu que des plaisirs, pour lesquels il n’avait point de goût, ce serait une vertu commune. Mais, qu’épris de Mégabate, fils de Spithridate, autant qu’un tempérament très-ardent peut aimer la beauté, et que, dans ce temps même, où, suivant l’usage pratiqué par les Perses à l’égard de ceux qu’ils veulent honorer, Mégabate voulant donner un baiser à Agésilas, Agésilas y ait résisté de toutes ses forces, n’est-ce pas là un acte plein de sagesse et d’excessive réserve ? Voyant ensuite que Mégabate, qui regardait ce refus comme un affront, ne lui témoignait plus la même tendresse, Agésilas pria l’un des amis de Mégabate d’engager celui-ci à lui rendre son affection. L’ami lui ayant demandé si, Mégabate se laissant convaincre, Agésilas consentirait au baiser ; celui-ci, après un instant de silence : « Non, dit-il, dussé-je devenir le plus beau, le plus fort, le plus agile des hommes, j’atteste ici tous les dieux que j’aimerais mieux opposer la même résistance, que de voir changés en or tous les objets placés sous mes yeux. » Je n’ignore pas que bien des gens tiendront ce témoignage pour suspect ; je sais qu’il y a plus d’hommes capables de triompher des ennemis que de vaincre une semblable passion. Mais, si bien des gens se refusent à croire les faits peu connus, tout le monde conviendra que les hommes placés en évidence ne peuvent dissimuler rien de ce qu’ils font. Or, personne ne peut dire avoir vu Agésilas faisant quelque action déshonnête, personne ne peut produire contre lui un soupçon fondé. En effet, ce n’était jamais dans une maison particulière qu’il logeait en voyage ; il demeurait toujours soit dans un temple, où il est impossible de rien faire de semblable, soit dans un lieu public, où l’on a tous les regards pour témoins de la sagesse de sa conduite. Si j’alléguais des mensonges contraires à ce que sait la Grèce, ce ne serait pas un éloge pour Agésilas, mais un blâme pour moi-même. 1. Je lis γεννικόν avec Schœfεr et L. Dindorf, au lieu de μανικόν, avec C Heiland.
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Agésilas (Trad. Talbot)/08
Xénophon
1,627,760
2017-09-24T01:11:27Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/08
### CHAPITRE VIII. Bonté d’Agésilas, son âme vraiment royale, sa modération. Toutefois l’aménité de son caractère ne doit pas être passée sous silence : comblé d’honneurs, maître du pouvoir, d’une autorité royale, à l’abri des atteintes et entouré d’affection, jamais on ne le vit montrer d’orgueil, et l’on devinait, sans chercher, sa bienveillance et son zèle pour ses amis. Il aimait à prendre part à leurs devis amoureux, et quand il le fallait, il s’occupait sérieusement de leurs affaires. Toujours plein d’espérance, d’entrain et de gaieté, il se faisait rechercher par bien des gens, non dans une vue d’intérêt, mais à cause du charme de sa société. Incapable de se vanter, il écoutait avec bonté ceux qui se louaient eux-mêmes, pensant qu’ils ne faisaient tort à personne et qu’ils prenaient l’engagement de devenir hommes de bien. Il ne faut pas oublier non plus la noble fierté qu’il sut montrer à propos. Il lui vint un jour une lettre du roi, apportée par un Perse, qu’accompagnait le Lacédémonien Callias, et dans laquelle le prince lui offrait son hospitalité et son amitié. Agésilas n’accepta point cette lettre, et dit au porteur de répondre au roi qu’il était inutile de lui envoyer, à lui, des lettres personnelles ; que, s’il se montre ami de Lacédémone et porté pour la Grèce, Agésilas sera son ami, sans réserve. « Mais, ajoute-t-il, s’il est pris à former de mauvais desseins, qu’il sache que toutes les lettres possibles ne me feront point son ami. » Je loue donc Agésilas d’avoir dédaigné l’hospitalité du roi, par attachement pour les Grecs. Je l’admire encore d’avoir cru que ce n’est pas celui qui a la plus grande somme de richesses et le plus grand nombre de sujets, qui doit être le plus fier, mais celui qui, meilleur lui-même, commande à des hommes meilleurs. Je le loue également de sa prévoyance. Convaincu qu’il importait à la Grèce de soulever contre le roi le plus grand nombre de satrapes, il ne se laissa point amener, par les vives instances du roi, à vouloir devenir son hôte, mais il se tint sur ses gardes pour ne point devenir suspect à ceux qui voulaient se révolter. Qui n’admirerait sa conduite ? Le Perse, se figurant qu’avec d’immenses trésors il mettrait la terre sous ses pieds, s’efforçait, dans cette vue, d’arracher tout ce qu’il y a d’or, d’argent et d’objets précieux. Agésilas réglait si bien sa maison, qu’il n’avait besoin de rien de tout cela. Si l’on en doute, qu’on voie de quelle maison il se contentait, que l’on en considère les portes : on croira voir encore celles-là mêmes qu’Aristodème, fils d’Hercule, y plaça de retour dans sa patrie. Qu’on essaye d’en voir l’ameublement ; qu’on songe à ses repas dans les sacrifices, qu’on se rappelle comment sa fille se rendait d’Amyclées dans un chariot public. En subordonnant ainsi sa dépense à son revenu, il n’était pas contraint de se faire de l’argent par des injustices. On croit beau d’avoir des murailles imprenables aux ennemis ; moi, j’estime bien plus beau de rendre son âme imprenable à la richesse, au plaisir et à la crainte. 1. Voy., pour la charmante anecdote d’Agésilas chevauchant sur un bâton, Plutarque, *Agésil*., II, Elien, *Hist. div.*, ΧII, 15. 2. D’autres lisent Calléas. 3. Cf. Plutarque, *Agésil*., XIX ; Cornélius Népos, *Agésil*., VII. 4. Pour la célébration des Hyacinthies. Cf. Plutarque, *Agésil*, III — Agésilas avait deux filles, Eupolia et Prolyta, de sa femme Cléora.
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Agésilas (Trad. Talbot)/09
Xénophon
1,627,773
2017-09-24T01:11:41Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/09
### CHAPITRE IX. Parallèle entre Agésilas et le roi de Perse. Maintenant je vais dire comment sa manière de vivre était l’opposé du faste du roi de Perse. Et d’abord, celui-ci affectait de se montrer rarement ; Agésilas aimait à se produire sans cesse, persuadé que, s’il convient à l’infamie de se cacher, le grand jour prête un nouveau lustre à une belle vie. L’un se faisait une gloire d’être inaccessible ; l’autre, une joie d’être accessible à tous. L’un se targuait de sa lenteur en affaires, l’autre était heureux de satisfaire vite ceux qui avaient besoin de lui. Pour leurs plaisirs, combien Agésilas, si l’on veut y songer, excellait à se les donner plus faciles et plus parfaits ! On court toute la terre, pour procurer au roi de Perse des breuvages agréables ; des millions d’hommes s’ingénient à lui préparer des mets exquis ; et pour qu’il repose, que de soins indicibles ! Agésilas, grâce à son amour du travail, buvait avec plaisir ce qui lui tombait sous la main, mangeait avec plaisir la première chose venue ; et, pour dormir commodément, toute place lui était bonne. Et non-seulement il trouvait là son bonheur, mais encore il était transporté de joie, en pensant qu’il avait toutes ces jouissances à sa portée, tandis qu’il voyait le barbare vivre tristement, si des extrémités de la terre on ne lui rassemblait des plaisirs. Une chose qui le charmait encore, c’était de pouvoir s’accommoder sans peine aux saisons réglées par les dieux, tandis qu’il voyait le Perse évitant le chaud, évitant le froid, par faiblesse d’âme, et menant la vie non des hommes de cœur, mais des animaux craintifs. N’est-ce pas encore une belle chose, et qui prouve son grand sens, qu’il ait pris soin de faire briller sa maison d’exercices et d’objets virils, nourrissant quantité de chiens de chasse et de chevaux de guerre ; engageant Cynisca, sa sœur, à élever des attelages de char, et faisant remarquer, quand elle était victorieuse, que cet entretien était moins une preuve de courage que d’opulence ? N’était-ce pas une marque de son grand cœur de penser que pour avoir vaincu des particuliers, il n’en serait pas plus célèbre ; mais que, s’il avait une ville chérie de tous, s’il se faisait de nombreux et excellents amis par toute la terre, s’il se plaçait au-dessus de sa patrie et de ses amis par ses bienfaits, de ses ennemis par ses victoires, il serait réellement vainqueur dans la plus belle et la plus honorable de toutes les luttes, et se ferait un nom durant sa vie et après sa mort ?
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Agésilas (Trad. Talbot)
Xénophon
703,154
2024-12-26T16:43:39Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)
. Famille d’Agésilas ; sa patrie, ses exploits en Asie, ses vertus  . Exploits en Europe ; bataille de Coronée ; Agésilas à Sparte ; relations avec l’Égypte  . Vertus d’Agésilas ; sa piété, sa justice, sa continence, son courage, sa sagesse  . Suite du précédent  . Suite  . Suite  . Patriotisme d’Agésilas ; sa haine des Barbares  . Bonté d’Agésilas. Son âme vraiment royale, sa modération  . Parallèle entre Agésilas et le roi de Perse  . Agésilas est le modèle de toutes les vertus  . Résumé et conclusion
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Agésilas (Trad. Talbot)/02
Xénophon
1,627,680
2017-09-24T01:10:24Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/02
### CHAPITRE II. Exploits en Europe ; bataille de Coronée ; Agésilas à Sparte ; relations avec l’Égypte. Après avoir passé l’Hellespont, il fit route à travers les mêmes peuples que le roi de Perse, suivi d’une armée innombrable ; mais ce chemin, que le barbare avait fait en un an, Agésilas le parcourut en moins d’un mois, vu son désir de ne point arriver trop tard pour la patrie. À peine a-t-il laissé la Macédoine pour entrer en Thessalie, que les habitants de Larisse, de Granone, de Scotusse et de Pharsale, alliés des Béotiens, tous les Thessaliens, en un mot, excepté ceux qui étaient alors en exil, vinrent inquiéter ses derrières. Jusque-là, il avait conduit son armée en bataillon carré, ayant une moitié de sa cavalerie en tête et l’autre moitié en queue : mais les Thessaliens l’ayant arrêté dans sa marche, en fondant sur son arrière-garde, il met en queue une partie des troupes de tête, excepté les cavaliers rangés autour de sa personne. Quand les deux années sont en présence, les Thessaliens, jugeant imprudent à des cavaliers de charger des hoplites, font volte-face et se retirent au pas ; le reste suit avec réserve. Agésilas, voyant la faute des uns et des autres, détache ses meilleurs cavaliers, avec ordre de prescrire aux autres la même manœuvre, c’est-à-dire de serrer l’ennemi d’assez près pour l’empêcher de se retourner. Les Thessaliens, se voyant poursuivis, contre leur attente, continuent leur retraite, tandis qu’une partie d’entre eux, essayant de faire volte-face, sont pris au moment de faire obliquer leurs chevaux. L’hipparque Polycharme, de Pharsale, se retourne ainsi et périt avec ses compagnons d’armes. Dès lors la défaite devient générale : les uns sont taillés en pièces, les autres faits prisonniers, et le reste ne s’arrête qu’arrivé au mont Narthace. Agésilas érige un trophée entre les monts Pras et Narthace, où il séjourne quelque temps, satisfait d’avoir vaincu des ennemis fiers de leur cavalerie, avec une troupe qu’il avait formée lui-même. Le lendemain, il franchit les montagnes de Phthie, et poursuit sa route à travers des pays alliés jusqu’aux confins de la Béotie. Là, ayant trouvé en bataille l’armée ennemie, composée de Thébains, d’Athéniens, d’Argiens, de Corinthiens, d’Énians, de Locriens des deux pays, et d’Eubéens, il n’hésite pas, et range aussitôt son armée. Il n’avait qu’une more et demie de Lacédémoniens, et, parmi les alliés du pays, les Phocéens seulement et les Orchoméniens, avec les troupes qu’il avait lui-même amenées. Dire qu’il engagea l’action contre une armée bien supérieure en nombre et en courage, ce serait présenter, selon moi, Agésilas comme un insensé, et moi comme un fou, en louant un général qui laisse au hasard les plus graves intérêts ; mais je l’admire pour avoir su se créer une armée aussi forte que celle de l’ennemi, et si bien armée qu’on l’eût dite toute d’airain, toute de pourpre ; pour avoir mis les soldats en état de supporter les fatigues ; pour avoir rempli leur âme d’un tel courage qu’ils étaient prêts à combattre contre n’importe quel ennemi ; pour leur avoir inspiré tant d’émulation qu’ils cherchaient à se surpasser les uns les autres ; pour leur avoir donné l’espérance que tout irait bien, s’ils se montraient hommes de cœur. Convaincu qu’avec de tels hommes il pouvait attaquer résolument l’ennemi, il ne fut pas déçu dans son attente. Je vais retracer ce combat : c’est l’un des plus remarquables de notre époque. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine voisine de Coronée, celle d’Agésilas venant du Céphise, et celle des Thébains de l’Hélicon. On voyait les phalanges parfaitement égales de part et d’autre, et la cavalerie à peu près aussi nombreuse. Agésilas commandait l’aile droite ; les Orchoméniens étaient placés à l’extrémité de son aile gauche : de leur côté, les Thébains étaient à la droite, et à la gauche les Argiens. Les deux armées s’ébranlent dans le plus grand silence ; mais, arrivées à la distance d’un stade, les Thébains jettent un cri et s’élancent tous en avant. Il restait encore un intervalle, de trois plèthres, lorsque la phalange mercenaire d’Agésilas, commandée par Hérippidas, se détache et s’élance au pas de course. Ce corps se composait de nationaux, d’un débris de l’armée de Cyrus, d’Ioniens, d’Italiens et d’Hellespontins. Or, ce détachement, arrivé à une portée de pique, met en déroute ceux qui lui font face. Cependant les Argiens, ne tenant pas contre les soldats d’Agésilas, s’enfuient vers l’Hélicon. En ce moment quelques soldats étrangers couronnaient déjà Agésilas, quand on lui annonce que les Thébains ont rompu les Orchoméniens jusqu’aux skeuophores : par une brusque évolution il déploie sa phalange, court sur eux ; et les Thébains, voyant que leurs alliés se sont enfuis vers l’Hélicon, doublent le pas pour les rejoindre. C’est alors qu’Agésilas montra, sans contredit, la plus grande valeur. Cependant le parti qu’il prit était des plus dangereux. Il pouvait laisser passer l’ennemi qui battait en retraite, puis tomber sur ses derrières et faire main-basse ; mais il n’en fit rien, et rompit en visière avec les Thébains ; les boucliers s’entre-choquent : on se bat, on tue, on meurt : pas de cris, ni pourtant de silence, mais ce murmure que produisent la colère et la mêlée. À la fin, une partie des Thébains s’échappe vers l’Hélicon ; un grand nombre périt dans la déroute. Après que la victoire est assurée à Agésilas, et qu’on l’a rapporté blessé lui-même à sa phalange, quelques cavaliers accourent pour lui dire que quatre-vingts des ennemis sont dans le temple avec leurs armes, et demander ce qu’il faut faire. Et lui, couvert des blessures qu’il a reçues de toutes armes, mais n’oubliant pas ce qu’il doit à la sainteté du lieu, il ordonne de les laisser aller où ils voudront ; et, loin de permettre qu’on leur fasse aucun mal, il les fait escorter par des cavaliers de sa garde, et conduire en lieu sûr. Le combat fini, l’on put voir, où la mêlée avait eu lieu, la terre rouge de sang, les cadavres gisants pêle-mêle, amis et ennemis, des boucliers percés, des piques brisées, des épées nues, les unes à terre, d’autres dans les corps, d’autres restées aux mains des combattante. Comme il était déjà tard, les soldats d’Agésilas, après avoir seulement séparé de la phalange les morts des ennemis, prennent un léger repas et se livrent au sommeil. Le lendemain, Agésilas commande au polémarque Gylis de mettre les troupes sous les armes et d’ériger un trophée ; aux soldats de se couronner de fleurs en l’honneur du dieu, et aux Auteurs de jouer de leurs instruments. Cependant les Thébains envoient un héraut demander une trêve pour ensevelir leurs morts. Agésilas la leur accorde, et il part à l’instant pour sa patrie, désirant moins être souverain en Asie que de gouverner et d’obéir dans son pays selon les lois. Dans le même moment, s’apercevant que les Argiens, bien qu’heureux chez eux et maîtres de Corinthe, se plaisent à faire la guerre, il la leur déclare, ravage tout leur territoire, franchit les défilés qui mènent à Corinthe, s’empare des murs qui descendent au Léchée ; force les barrières du Péloponèse, revient dans sa ville natale pour les Hyacinthies, et à la place qui lui est assignée par le chef des chœurs, chante le péan en l’honneur du Dieu. Il apprend alors que les Corinthiens avaient mis leurs troupeaux à l’abri dans le Pirée qu’ils avaient ensemencé le Pirée même et qu’ils y faisaient récolte : jugeant donc ce poste très-important, parce que les Béotiens pouvaient par là, de Creusis, se joindre aisément aux Corinthiens, il se met en campagne contre le Pirée. Mais le voyant défendu par une forte garnison, il feint qu’on va lui rendre la ville et campe le soir sous les murs. Il s’aperçoit, durant la nuit, que la garnison du Pirée se rend en masse à la ville ; il retourne donc sur ses pas, dès la pointe du jour, s’empare du Pirée, qu’il trouve dégarni de troupes, fait main-basse sur tout ce qu’il y trouve, et se rend maître des fortifications qu’on y avait construites. Cela fait, il revient chez lui. Bientôt, sollicité par les Achéens, qui lui demandent du secours contre l’Acarnanie, dont les soldats les serrent de près dans les défilés, il s’empare, avec des troupes légères, des hauteurs qui dominent l’ennemi, livre un combat, en tue un grand nombre, érige un trophée et ne se retire qu’après avoir procuré aux Achéens l’amitié des Acarnaniens, des Étoliens et des Argiens, et à lui leur alliance. Cependant les ennemis, désirant la paix, envoient des députés : Agésilas s’oppose à la paix, jusqu’à ce qu’il ait forcé les villes de Corinthe et de Thèbes à rappeler ceux qu’ils avaient exilés à cause des Lacédémoniens. Marchant ensuite lui-même sur Phlionte, il ramène les Phliontins exilés pour le même motif. Et si l’on trouve d’ailleurs à reprendre dans cette conduite, on conviendra, toutefois, qu’elle provenait d’une affection sincère. Par exemple, à Thèbes, la garnison lacédémonienne ayant été tuée par la faction ennemie, il marcha sur Thèbes pour la venger. Trouvant les chemins retranchés et garnis de palissades, il franchit les Cynoscéphales, ravage le pays jusqu’aux portes de la ville, et présente le combat aux Thébains, en leur laissant le choix de la plaine ou des hauteurs. L’année suivante, il fait une nouvelle expédition contre Thèbes, et franchissant les palis et les fossés auprès de Scole, il ravage le reste de la Béotie. Jusque-là, il avait joui, ainsi que sa patrie, d’un bonheur commun : quant aux échecs qui survinrent, on ne saurait les imputer au commandement d’Agésilas. Après le désastre de Leuctres, les Thébains, de concert avec les Mantinéens, avaient fait mourir à Tégée les amis et les hôtes d’Agésilas. Bien que tous les Béotiens, les Arcadiens et les Éléens, fussent ligués ensemble, il se met en campagne avec les seules forces de Lacédémone, contre l’opinion du grand nombre que les Lacédémoniens ne sortiraient pas de longtemps, ravage le pays de ceux qui avaient tué ses alliés, et ne rentre qu’ensuite dans sa patrie. Bientôt après, Lacédémone est attaquée par tous les Arcadiens, aidés des Argiens, des Éléens, des Béotiens, des Phocéens, des habitants des deux Locrides, des Thessaliens, des Énians, des Acarnaniens et des Eubéens ; les esclaves s’étaient soulevés, ainsi que plusieurs villes voisines, et une foule de Spartiates avaient péri ou étaient restés à Leuctres ; il n’en défendit pas moins la ville, quoique dégarnie de murailles, ne se montrant point aux endroits où les ennemis pouvaient avoir l’avantage, mais rangeant résolument ses troupes où il comptait sur le succès de ses concitoyens : il pensait bien qu’en sortant dans la plaine il serait investi de toutes parts, tandis qu’en restant dans les défilés ou sur les hauteurs, il était sûr de la victoire. Lorsque enfin l’armée ennemie se fut retirée, le moyen de ne pas rendre hommage à son bon sens ? Comme son grand âge ne lui permettait plus de combattre soit dans l’infanterie, soit dans la cavalerie, et qu’il voyait sa patrie à court d’argent, pour trouver quelques alliés, il se chargea de lui en procurer. Tout ce qu’il peut faire, il le met en œuvre dans le pays même, puis, le moment venu, il n’hésite point à partir, et ne rougit pas de servir, comme député, sa patrie, à laquelle il n’est plus bon comme soldat. Cependant, il fit encore dans son ambassade les actes d’un grand général. Autophradate, qui assiégeait dans Assus Ariobarzane, allié de Sparte, craignant Agésilas, prend la fuite. Cotys, qui assiégeait Sestos, ville de la dépendance d’Ariobarzane, lève aussi le siège et se retire. Aussi l’on eut raison de lui ériger un trophée pour son triomphe sur l’ennemi durant son ambassade. Mausole du côté de la mer, tenait assiégées, avec cent vaisseaux, les deux places déjà nommées ; à défaut de la crainte, la persuasion le fit retourner dans son pays. Et voici un fait qui est digne d’admiration ; c’est que ceux qui pensaient lui avoir des obligations, aussi bien que ceux qui avaient fui devant lui, lui donnèrent de l’argent. Mausole, en considération de leur ancienne hospitalité, lui remit sur-le-champ des fonds pour Lacédémone ; après quoi, tous lui firent cortège jusque dans sa patrie, en lui donnant une magnifique escorte. Il avait alors près de quatre-vingts ans. Instruit crue le roi d’Égypte veut faire la guerre à celui de Perse, qu’il a une nombreuse infanterie, beaucoup de cavaliers et de l’argent à discrétion, il apprend avec plaisir que ce prince le mande et lui promet le commandement. Il espérait par cette expédition s’acquitter envers l’Égypte des services rendus à Lacédémone, remettre en liberté les Grecs d’Asie, et se venger du Perse, qui, outre d’anciens griefs, venait récemment, en se disant allié de Sparte, de l’obliger à abandonner Messène. Cependant le roi, qui avait fait venir Agésilas, ne lui donne pas le commandement. Celui-ci, tout à fait désappointé, réfléchit à ce qu’il doit faire. Sur ce point, quelques soldats de l’armée égyptienne se révoltent contre le roi, bientôt leur exemple entraîne tous les autres ; le roi effrayé s’enfuit à Sidon de Phénicie : les Égyptiens divisés élisent deux rois. Agésilas voit bien que, s’il reste neutre, ni l’un ni l’autre de ces rois ne payera les Grecs, ni l’un ni l’autre ne leur donnera de vivres, que celui des deux qui l’emportera, deviendra un ennemi, tandis qu’en s’attachant à l’un d’eux, celui-là du moins, pour prix de ce service, deviendra sans doute son ami. Il se joint donc à celui des deux qu’il juge le mieux disposé pour les Grecs, marche avec lui contre l’ennemi des Grecs, le défait, le prend et maintient l’autre ; puis, après avoir assuré à Lacédémone un ami, dont il tire de fortes sommes, il s’embarque pour son pays, quoique au cœur de l’hiver, et fait diligence, afin que sa ville n’hésite pas à se tenir prête contre l’ennemi, au retour du printemps. 1. C’est-à-dire des Locriens Ozoles et Opuntiens. 2. Xénophon assistait à ce combat. — Cf. *Hist. grec*, IV, III ; Plutarque, *Agésilas*, XVIII. 3. Spartiates. 4. Voy. l’éloge que fait Longin de ce passage, *Traité du Sublime*, sect. XIX. Page 404 de l’édition de L. Vaucher, Genève et Paris, 1854. 5. Le temple de Minerve Itonie. — Cf. Cornel. Nep., *Agésil*., IV. 6. Nos *Chansons de gestes* sont pleines de descriptions semblables. Il est curieux de les rapprocher de Xénophon. 7. Port de Corinthe. 8. Voy. ce mot dans le *Dict*. de Jacobi. 9. Il ne faut pas confondre le Pirée de Corinthe avec celui d’Athènes. En cet endroit, le texte de L. Dindorf diffère un peu de celui de C. Heiland. C’est ce dernier que j’ai suivi pour la traduction. 10. Comptoir des Thespiens dans le fond du golfe de Corinthe. Voy. Tite-Live, XXXVI, XXXI 11. Montagnes entre Thespies et Thèbes. 12. Bourg de la Parasopie, au pied du Cithéron. 13. À cause de sa maladie. — Cf. *Hist. Gr*. V, IV ; Plutarque, *Agésil*., XXVII, 14. Épaminondas était à la tête de ces troupes alliées. 15. Satrape de Lydie. 16. Ville de la Troade. 17. Roi des Paphlagoniens. 18. Seigneur de Carie. Cf. Diodore de Sicile, XV, 90. 19. Le texte de ce passage est fort controversé. J’ai suivi Weiske et Heiland. 20. Cf. Cornélius Nepos, *Agésil*., VIII, et Plutarque, Agésil., XXXVI. 21. Il y a controverse sur le nom de ce roi d’Égypte. Les uns prétendent que c’est Tachius, d’autres affirment que c’est Néphrée. Voy. les éléments de la discussion dans C. Heiland, p. 42, 43 et 44.
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Agésilas (Trad. Talbot)/06
Xénophon
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2017-09-24T01:11:05Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ag%C3%A9silas_(Trad._Talbot)/06
### CHAPITRE VI. Suite. Son courage s’est produit, selon moi, par d’éclatants témoignages, en se présentant toujours pour combattre les plus puissants ennemis de sa patrie et de la Grèce, et en se plaçant en tête dans ces sortes de combats. Chaque fois que les ennemis voulurent l’attendre, il ne voulut point d’un succès dû à la peur et à la fuite, mais, sortant victorieux d’une lutte d’égal à égal, il érigea des trophées, monuments immortels de sa vertu, et témoignages évidents de son courage à combattre. Ainsi, ce n’est point par la renommée, mais par les yeux, que nous pouvons juger de son âme ; et l’on ne doit point compter ses succès par ses trophées, mais par ses campagnes, puisqu’il n’a pas moins vaincu les ennemis quand ils refusaient de combattre, et que sa victoire offrait moins de périls et plus d’avantages à sa patrie et à ses alliés. C’est ainsi que, dans les jeux, on ne couronne pas moins ceux qui triomphent sans combattre, que ceux qui sont vainqueurs après avoir combattu. Quelle est celle de ses actions qui n’atteste point sa sagesse ? Dans ses rapports avec sa patrie, il se montra toujours docile… plein de bienveillance envers ses compagnons d’armes, dont il se fit des amis à toute épreuve. Pour les soldats, tous étaient aussi obéissants que dévoués. Et comment une phalange ne serait-elle pas invincible, quand elle observe la discipline par obéissance, et que son amour pour son chef est le mobile de son dévouement ? Les ennemis mêmes ne pouvaient lui refuser leur estime, quand ils étaient contraints de le haïr. En effet, il mettait tout en œuvre pour les traiter autrement que les alliés, les trompant dans l’occasion, les prévenant de vitesse lorsqu’il le fallait, leur dérobant ses démarches quand son intérêt l’exigeait, tenant enfin à l’égard des ennemis une conduite toute différente de ses façons d’agir avec les alliés. Il agissait la nuit comme le jour, et le jour comme la nuit, disparaissant parfois, et laissant ignorer où il était, où il allait, ce qu’il faisait. De la sorte, il rendait inutiles les plus forts retranchements de ses ennemis, soit en les évitant, soit en les franchissant, soit en les surprenant. Chaque fois qu’il était en marche, sachant bien qu’il pouvait être assailli par les ennemis, s’ils le voulaient, il conduisait toujours son armée en bon ordre, de manière à ce qu’elle fût en état de servir, et la faisant avancer avec la réserve d’une vierge pleine de modestie. Il savait que c’est l’unique moyen d’être exempt d’inquiétudes, sans aucune espèce de terreur, de trouble, de fautes et d’embûches. Aussi, en agissant de la sorte, il était redoutable aux ennemis, et savait inspirer à ses amis de la confiance et de la force : par là il se garda du mépris de ses adversaires, des amendes de ses concitoyens, du blâme de ses amis, constamment aimé, constamment loué de tous les hommes. 1. Lacune de quelques mots. — Voy. Plutarque, *Agésilas*., IV. 2. Cf. *Hist. Gr*. VI, I ; *Gouvern, des Lacéd*., V.
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Ainsi parlait Zarathoustra/Troisième partie/Le convalescent
Friedrich Nietzsche
27,524
2012-01-01T00:50:56Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisi%C3%A8me_partie/Le_convalescent
LE CONVALESCENT 1. Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s’élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d’une voix formidable, gesticulant comme s’il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever ; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s’approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s’enfuirent, — volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu’ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles : Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être ! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi ; lève-toi ! Ma voix finira bien par te réveiller ! Arrache les tampons de tes oreilles : écoute ! Car je veux que tu parles ! Lève-toi ! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre ! Frotte tes yeux, afin d’en chasser le sommeil, toute myopie et tout aveuglement. Écoute-moi aussi avec tes yeux : ma voix est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles. Et quand une fois tu seras éveillé, tu le resteras à jamais. Ce n’est pas *mon* habitude de tirer de leur sommeil d’antiques aïeules, pour leur dire — de se rendormir ! Tu bouges, tu t’étires et tu râles ? Debout ! debout ! ce n’est point râler — mais parler qu’il te faut ! Zarathoustra t’appelle, Zarathoustra l’impie ! Moi Zarathoustra, l’affirmateur de la vie, l’affirmateur de la douleur, l’affirmateur du cercle éternel — c’est toi que j’appelle, toi la plus profonde de mes pensées ! Ô joie ! Tu viens, — je t’entends ! Mon abîme *parle*. J’ai retourné vers la lumière ma dernière profondeur ! Ô joie ! Viens ici ! Donne-moi la main — — Ah ! Laisse ! Ah ! Ah ! — — dégoût ! dégoût ! dégoût ! — — — Malheur à moi ! 2. Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu’il s’effondra à terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu’il revint à lui, il était pâle et tremblant, et il resta couché et longtemps il ne voulut ni manger ni boire. Il reste en cet état pendant sept jours ; ses animaux cependant ne le quittèrent ni le jour ni la nuit, si ce n’est que l’aigle prenait parfois son vol pour chercher de la nourriture. Et il déposait sur la couche de Zarathoustra tout ce qu’il ramenait dans ses serres : en sorte que Zarathoustra finit par être couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes d’api, d’herbes odorantes et de pommes de pins. Mais à ses pieds, deux brebis que l’aigle avait dérobées à grand’peine à leurs bergers étaient étendues. Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d’api dans la main, se mit à la flairer et trouva son odeur agréable. Alors les animaux crurent que l’heure était venue de lui parler. « Ô Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux appesantis : ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes ? Sors de ta caverne : le monde t’attend comme un jardin. Le vent se joue des lourds parfums qui veulent venir à toi ; et tous les ruisseaux voudraient courir à toi. Toutes les choses soupirent après toi, alors que toi tu es resté seul pendant sept jours, — sors de ta caverne ! Toutes les choses veulent être tes médecins ! Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et chargée de ferment ? Tu t’es couché là comme une pâte qui lève, ton âme se gonflait et débordait de tous ses bords. — » — Ô mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez à babiller ainsi et laissez-moi écouter ! Votre babillage me réconforte : où l’on babille, le monde me semble étendu devant moi comme un jardin. Quelle douceur n’y a-t-il pas dans les mots et les sons ! les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés ? À chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde. C’est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux mirages ; car les abîmes les plus étroits sont les plus difficiles à franchir. Pour moi — comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi ? Il n’y pas de non-moi ! Mais tous les sons nous font oublier cela ; comme il est doux que nous puissions l’oublier ! Les noms et les sons n’ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l’homme s’en réconforte ? N’est-ce pas une douce folie que le langage : en parlant l’homme danse sur toutes les choses. Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux ! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel diaprés. » — — « Ô Zarathoustra, dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, ce sont les choses elles-mêmes qui dansent : tout vient et se tend la main, et rit, et s’enfuit — et revient. Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l’existence se poursuit éternellement. Tout se brise, tout s’assemble à nouveau ; éternellement se bâtit le même édifice de l’existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau ; l’anneau de l’existence se reste éternellement fidèle à lui-même. À chaque moment commence l’existence ; autour de chaque *ici* se déploie la sphère *là-bas*. Le centre est partout. Le sentier de l’éternité est tortueux. » — — « Ô espiègles que vous êtes, ô serinettes ! répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, comme vous savez bien ce qui devait s’accomplir en sept jours : — — et comme ce monstre s’est glissé au fond de ma gorge pour m’étouffer ! Mais d’un coup de dent je lui ai coupé la tête et je l’ai crachée loin de moi. Et vous, — vous en avez déjà fait une rengaine ! Mais maintenant je suis couché là, fatigué d’avoir mordu et d’avoir craché, malade encore de ma propre délivrance. *Et vous avez été spectateurs de tout cela ?* Ô mes animaux, êtes-vous donc cruels, vous aussi ? Avez-vous voulu contempler ma grande douleur comme font les hommes ? Car l’homme est le plus cruel de tous les animaux. C’est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux et à des crucifixions que, jusqu’à présent, il s’est senti plus à l’aise sur la terre ; et lorsqu’il s’inventa l’enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre. Quand le grand homme crie : — aussitôt le petit accourt à ses côtés ; et l’envie lui fait pendre la langue hors de la bouche. Mais il appelle cela sa « compassion ». Voyez le petit homme, le poète surtout — avec combien d’ardeur ses paroles accusent-elles la vie ! Écoutez-le, mais n’oubliez pas d’entendre le plaisir qu’il y a dans toute accusation ! Ces accusateurs de la vie : la vie, d’une œillade, en a raison. « Tu m’aimes ? dit-elle, l’effrontée ; attends un peu, je n’ai pas encore le temps pour toi. » L’homme est envers lui-même l’animal le plus cruel ; et, chez tous ceux qui s’appellent « pécheurs », « porteurs de croix » et « pénitents », n’oubliez pas d’entendre la volupté qui se mêle à leurs plaintes et à leurs accusations ! Et moi-même — est-ce que je veux être par là l’accusateur de l’homme ? Hélas ! mes animaux, le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien de l’homme, c’est la seule chose que j’ai apprise jusqu’à présent, — — le plus grand mal est la meilleure part de la *force* de l’homme, la pierre la plus dure pour le créateur suprême ; il faut que l’homme devienne meilleur *et* plus méchant : — Je n’ai pas été attaché à *cette* croix, qui est de savoir que l’homme est méchant, mais j’ai crié comme personne encore n’a crié : « Hélas ! pourquoi sa pire méchanceté est-elle si petite ! Hélas ! pourquoi sa meilleure bonté est-elle si petite ! » Le grand dégoût de l’homme — c’est *ce dégoût* qui m’a étouffé et qui m’était entré dans le gosier ; et aussi ce qu’avait prédit le devin : « Tout est égal, rien ne vaut la peine, le savoir étouffe ! » Un long crépuscule se traînait en boitant devant moi, une tristesse fatiguée et ivre jusqu’à la mort, qui disait d’une voix coupée de bâillements : « Il reviendra éternellement, l’homme dont tu es fatigué, l’homme petit » — ainsi bâillait ma tristesse, traînant la jambe sans pouvoir s’endormir. La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi pourriture, ossements humains et passé en ruines. Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne pouvaient plus les quitter ; mes soupirs et mes questions coassaient, étouffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit : — « Hélas ! l’homme reviendra éternellement ! L’homme petit reviendra éternellement ! » — Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes : trop semblables l’un à l’autre, — trop humains, même le plus grand ! Trop petit le plus grand ! — Ce fut là ma lassitude de l’homme ! Et l’éternel retour, même du plus petit ! — Ce fut là ma lassitude de toute existence ! Hélas ! dégoût ! dégoût ! dégoût ! » — Ainsi parlait Zarathoustra, soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie. Mais alors ses animaux ne le laissèrent pas continuer. ‎ « Cesse de parler, convalescent ! — ainsi lui répondirent ses animaux, mais sors d’ici, va où t’attend le monde, semblable à un jardin. Va auprès des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes ! va surtout auprès des oiseaux chanteurs : afin d’apprendre leur *chant !* Car le chant convient aux convalescents ; celui qui se porte bien parle plutôt. Et si celui qui se porte bien veut des chants, c’en seront d’autres cependant que ceux du convalescent. » — « Ô espiègles que vous êtes, ô serinettes, taisez-vous donc ! — répondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous savez bien quelle consolation je me suis inventée pour moi-même en sept jours ! Qu’il me faille chanter de nouveau, c’est *là* la consolation que j’ai inventée pour moi, c’est là la guérison. Voulez-vous donc aussi faire de cela une rengaine ? » — « Cesse de parler, lui répondirent derechef ses animaux ; toi qui es convalescent, apprête-toi plutôt une lyre, une lyre nouvelle ! Car vois donc, Zarathoustra ! Pour tes chants nouveaux, il faut une lyre nouvelle. Chante, ô Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une tempête, guéris ton âme avec des chants nouveaux : afin que tu puisses porter ta grande destinée qui ne fut encore la destinée de personne ! Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois devenir : voici, *tu es le prophète de l’éternel retour des choses*, — ceci est maintenant *ta* destinée ! Qu’il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, — comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et ta pire maladie ! Vois, nous savons ce que tu enseignes : que toutes les choses reviennent éternellement et que nous revenons nous-mêmes avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois et que toutes choses ont été avec nous. Tu enseignes qu’il y a une grande année du devenir, un monstre de grande année : il faut que, semblable à un sablier, elle se retourne sans cesse à nouveau, pour s’écouler et se vider à nouveau : — — en sorte que toutes ces années se ressemblent entre elles, en grand et aussi en petit, — en sorte que nous sommes nous-mêmes semblables à nous-mêmes, dans cette grande année, en grand et aussi en petit. Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra : voici, nous savons aussi comment tu te parlerais à toi-même : — mais tes animaux te supplient de ne pas mourir encore ! Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutôt un soupir d’allégresse : car un grand poids et une grande angoisse seraient enlevés de toi, de toi qui es le plus patient ! — « Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles que les corps. Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré, — il me recréera ! Je fais moi-même partie des causes de l’éternel retour des choses. Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent — *non pas* pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable : — je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d’enseigner de nouveau l’éternel retour de toutes choses, — — afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes la venue du Surhumain. J’ai dit ma parole, ma parole me brise : ainsi le veut ma destinée éternelle, — je disparais en annonciateur ! L’heure est venue maintenant, l’heure où celui qui disparaît se bénit lui-même. Ainsi — *finit* le déclin de Zarathoustra. » — Lorsque les animaux eurent prononcé ces paroles, ils se turent et attendirent que Zarathoustra leur dît quelque chose : mais Zarathoustra n’entendait pas qu’ils se taisaient. Il était étendu tranquille, les yeux fermés, comme s’il dormait, quoiqu’il ne fût pas endormi : car il s’entretenait avec son âme. Le serpent cependant et l’aigle, lorsqu’ils le trouvèrent ainsi silencieux, respectèrent le grand silence qui l’entourait et se retirèrent avec précaution.
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Ainsi parlait Zarathoustra/Troisième partie/Le retour
Friedrich Nietzsche
27,520
2012-01-01T00:49:50Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisi%C3%A8me_partie/Le_retour
LE RETOUR Ô solitude ! Toi ma *patrie*, solitude ! Trop longtemps j’ai vécu sauvage en de sauvages pays étrangers, pour ne pas retourner à toi avec des larmes ! Maintenant menace-moi du doigt, ainsi qu’une mère menace, et souris-moi comme sourit une mère, dis-moi seulement : « Qui était-il celui qui jadis s’est échappé loin de moi comme un tourbillon ? — « — celui qui, en s’en allant, s’est écrié : trop longtemps j’ai tenu compagnie à la solitude, alors j’ai désappris le silence ! C’est *cela* — que tu as sans doute appris maintenant ? « Ô Zarathoustra, je sais tout : et que tu te sentais plus *abandonné* dans la multitude, toi l’unique, que jamais tu ne l’as été avec moi ! « Autre chose est l’abandon, autre chose la solitude : C’est *cela* — que tu as appris maintenant ! Et que parmi les hommes tu seras toujours sauvage et étranger : « — sauvage et étranger, même quand ils t’aiment, car avant tout ils veulent être *ménagés !* « Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure ; ici tu peux tout dire et t’épancher tout entier, ici nul n’a honte des sentiments cachés et tenaces. « Ici toutes choses s’approchent à ta parole, elles te cajolent et te prodiguent leurs caresses : car elles veulent monter sur ton dos. Monté sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les vérités. « Avec droiture et franchise, tu peux parler ici à toutes choses : et, en vérité, elles croient recevoir des louanges, lorsqu’on parle à toutes choses — avec droiture. « Autre chose, cependant, est l’abandon. Car te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque ton oiseau se mit à crier au-dessus de toi, lorsque tu étais dans la forêt, sans savoir où aller, incertain, tout près d’un cadavre : — « — lorsque tu disais : que mes animaux me conduisent ! J’ai trouvé plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux : — c’était *là* de l’abandon ! « Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque tu étais assis sur ton île, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant à ceux qui ont soif et le répandant sans compter : « — jusqu’à ce que tu fus enfin seul altéré parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment : « N’y a-t-il pas plus de bonheur à prendre qu’à donner ? Et n’y a-t-il pas plus de bonheur encore à voler qu’à prendre ? » — C’était *là* de l’abandon ! « Et te souviens-tu, ô Zarathoustra ? Lorsque vint ton heure la plus silencieuse qui te chassa de toi-même, lorsqu’elle te dit avec de méchants chuchotements : « Parle et détruis ! » — « — lorsqu’elle te dégoûta de ton attente et de ton silence et qu’elle découragea ton humble courage : c’était *là* de l’abandon ! » — Ô solitude ! Toi ma patrie, solitude ! Comme ta voix me parle, bienheureuse et tendre ! Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l’un à l’autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes. Car tout est ouvert chez toi et il fait clair ; et les heures, elles aussi, s’écoulent ici plus légères. Car dans l’obscurité, le temps vous paraît plus lourd à porter qu’à la lumière. Ici se révèle à moi l’essence et l’expression de tout ce qui est : tout ce qui est veut s’exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler. Là-bas cependant — tout discours est vain ! La meilleure sagesse c’est d’oublier et de passer : — c’est *là* ce que j’ai appris ! Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout prendre. Mais pour cela j’ai les mains trop propres. Je suis dégoûté rien qu’à respirer leur haleine ; hélas ! pourquoi ai-je vécu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine ! Ô bienheureuse solitude qui m’enveloppe ! Ô pures odeurs autour de moi ! Ô comme ce silence fait aspirer l’air pur à pleins poumons ! Ô comme il écoute, ce silence bienheureux ! Là-bas cependant — tout parle et rien n’est entendu. Si l’on annonce sa sagesse à sons de cloches : les épiciers sur la place publique en couvriront le son par le bruit des gros sous ! Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe à l’eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines. Chez eux tout parle, rien ne réussit et ne s’achève plus. Tout caquette, mais qui veut encore rester au nid à couver ses œufs ? Chez eux tout parle, tout est dilué. Et ce qui hier était encore trop dur, pour le temps lui-même et pour les dents du temps, pend aujourd’hui, déchiqueté et rongé, à la bouche des hommes d’aujourd’hui. Chez eux tout parle, tout est divulgué. Et ce qui jadis était appelé mystère et secret des âmes profondes appartient aujourd’hui aux trompettes des rues et à d’autres tapageurs. Ô nature humaine ! chose singulière ! bruit dans les rues obscures ! Te voilà derrière moi : — mon plus grand danger est resté derrière moi ! Les ménagements et la pitié furent toujours mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié. Gardant mes vérités au fond du cœur, les mains agitées comme celles d’un fou et le cœur affolé, en petits mensonges de la pitié : — ainsi j’ai toujours vécu parmi les hommes. J’étais assis parmi eux, déguisé, prêt à *me* méconnaître pour *les* supporter, aimant à me dire pour me persuader : « Fou que tu es, tu ne connais pas les hommes ! » On désapprend ce que l’on sait des hommes quand on vit parmi les hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes, — que peuvent faire *là* les vues lointaines et perçantes ! Et s’ils me méconnaissaient : dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même à cause de cela : habitué que j’étais à la dureté envers moi-même, et me vengeant souvent sur moi-même de ce ménagement. Piqué de mouches venimeuses, et rongé comme la pierre, par les nombreuses gouttes de la méchanceté, ainsi j’étais parmi eux et je me disais encore : « Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse ! » C’est surtout ceux qui s’appelaient « les bons » que j’ai trouvés être les mouches les plus venimeuses : ils piquent en toute innocence ; ils mentent en toute innocence ; comment *sauraient*-ils être — justes envers moi ! La pitié enseigne à mentir à ceux qui vivent parmi les bons. La pitié rend l’air lourd à toutes les âmes libres. Car la bêtise des bons est insondable. Me cacher moi-même et ma richesse — *voilà* ce que j’ai appris à faire là-bas : car j’ai trouvé chacun riche pauvre d’esprit. Ce fut là le mensonge de ma pitié de savoir chez chacun, — de voir et de sentir chez chacun ce qui était pour lui *assez* d’esprit, ce qui était *trop* d’esprit pour lui ! Leurs sages rigides, je les ai appelés sages, non rigides, — c’est ainsi que j’ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs : je les ai appelés chercheurs et savants, — c’est ainsi que j’ai appris à changer les mots. Les fossoyeurs prennent les maladies à force de creuser des fosses. Sous de vieux décombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut pas remuer le marais. Il faut vivre sur les montagnes. C’est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la liberté des montagnes ! mon nez est enfin délivré de l’odeur de tous les être humains ! Chatouillée par l’air vif, comme par des vins mousseux, mon âme *éternue*, — et s’acclame en criant : « À ta santé ! » Ainsi parlait Zarathoustra.
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Ainsi parlait Zarathoustra/Troisième partie/Sur le mont des oliviers
Friedrich Nietzsche
27,517
2012-01-01T00:48:58Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisi%C3%A8me_partie/Sur_le_mont_des_oliviers
SUR LE MONT DES OLIVIERS L’hiver, hôte malin, est assis dans ma demeure mes mains sont bleues de l’étreinte de son amitié. Je l’honore, cet hôte malin, mais j’aime à le laisser seul. J’aime à lui échapper ; et si l’on court *bien*, on finit par y parvenir. Avec les pieds chauds, les pensées chaudes, je cours où le vent se tient coi, — vers le coin ensoleillé de ma montagne des Oliviers. C’est là que je ris de mon hôte rigoureux, et je lui suis reconnaissant d’attraper chez moi les mouches et de faire beaucoup de petits bruits. Car il n’aime pas à entendre bourdonner une mouche, ou même deux ; il rend solitaire jusqu’à la rue, en sorte que le clair de lune se met à avoir peur la nuit. Il est un hôte dur, — mais je l’honore, et je ne prie pas le dieu ventru du feu, comme font les efféminés. Il vaut encore mieux claquer des dents que d’adorer les idoles ! — telle est ma nature. Et j’en veux surtout à toutes les idoles du feu, qui sont ardentes, bouillonnantes et mornes. Quand j’aime quelqu’un, je l’aime en hiver mieux qu’en été ; je me moque mieux de mes ennemis, je m’en moque avec plus de courage, depuis que l’hiver est dans ma maison. Avec courage, en vérité, même quand je me blottis dans mon lit : — car alors mon bonheur enfoui rit et fanfaronne encore, et mon rêve mensonger se met à rire lui aussi. Pourquoi ramper ? Jamais encore, de toute ma vie, je n’ai rampé devant les puissants ; et si j’ai jamais menti, c’était par amour. C’est pourquoi je suis content même dans un lit d’hiver. Un lit simple me réchauffe mieux qu’un lit luxueux, car je suis jaloux de ma pauvreté. Et c’est en hiver que ma pauvreté m’est le plus fidèle. Je commence chaque jour par une méchanceté, je me moque de l’hiver en prenant un bain froid : c’est ce qui fait grogner mon ami sévère. J’aime aussi à le chatouiller avec un petit cierge : afin qu’il permette enfin au ciel de sortir de l’aube cendrée. Car c’est surtout le matin que je suis méchant : à la première heure, quand les seaux grincent à la fontaine, et que les chevaux hennissent par les rues grises : — J’attends alors avec impatience que le ciel s’illumine, le ciel d’hiver à la barbe grise, le vieillard à la tête blanche, — — le ciel d’hiver, silencieux, qui laisse parfois même le soleil dans le silence. Est-ce de lui que j’appris les longs silences illuminés ? Ou bien est-ce de moi qu’il les a appris ? Ou bien chacun de nous les a-t-il inventés lui-même ? Toutes les bonnes choses ont une origine multiple, — toutes les bonnes choses folâtres sautent de plaisir dans l’existence : comment ne feraient-elles cela qu’une seule fois ! Le long silence, lui aussi, est une bonne chose folâtre. Et pareil à un ciel d’hiver, mon visage est limpide et le calme est dans mes yeux : — — comme le ciel d’hiver je cache mon soleil et mon inflexible volonté de soleil : en vérité j’ai *bien* appris cet art et cette malice d’hiver ! C’était mon art et ma plus chère méchanceté d’avoir appris à mon silence de ne pas se trahir par le silence. Par le bruit des paroles et des dés je m’amuse à duper les gens solennels qui attendent : je veux que ma volonté et mon but échappent à leur sévère attention. Afin que personne ne puisse regarder dans l’abîme de mes raisons et de ma dernière volonté, — j’ai inventé le long et clair silence. J’ai trouvé plus d’un homme malin qui voilait son visage et qui troublait ses profondeurs, afin que personne ne puisse regarder au travers et voir jusqu’au fond. Mais c’est justement chez lui que venaient les gens rusés et méfiants, amateurs de difficultés : on lui pêchait ses poissons les plus cachés ! Cependant, ceux qui restent clairs, et braves, et transparents — sont ceux que leur silence trahit le moins : ils sont si *profonds* que l’eau la plus claire ne révèle pas ce qu’il y a au fond. Silencieux ciel d’hiver à la barbe de neige, tête blanche aux yeux clairs au-dessus de moi ! Ô divin symbole de mon âme et de la pétulance de mon âme ! Et ne *faut*-il pas que je me cache, comme quelqu’un qui a avalé de l’or, afin que l’on ne m’ouvre pas l’âme ? Ne *faut*-il pas que je monte sur des échasses, pour qu’ils ne voient *pas* mes longues jambes, — tous ces tristes envieux autour de moi ? Toutes ces âmes enfumées, renfermées, usées, moisies, aigries — comment leur envie *saurait*-elle supporter mon bonheur ? C’est pourquoi je ne leur montre que l’hiver et la glace qui sont sur mes sommets — je ne leur montre *pas* que ma montagne est entourée de toutes les ceintures de soleil ! Ils n’entendent siffler que mes tempêtes hivernales : et ne savent *pas* que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil à des vents du sud langoureux, lourds et ardents. Ils ont pitié de mes accidents et de mes hasards : — mais *mes* paroles disent : « Laissez venir à moi le hasard : il est innocent comme un petit enfant ! » Comment *sauraient*-ils supporter mon bonheur si je ne mettais autour de mon bonheur des accidents et des misères hivernales, des toques de fourrure et des manteaux de neige ? — si je n’avais moi-même pitié de leur *apitoiement*, l’apitoiement de ces tristes envieux ? — si moi-même je ne soupirais et ne grelottais pas devant eux, en me *laissant* envelopper patiemment dans leur pitié ? Ceci est la sagesse folâtre et la bienveillance de mon âme, qu’elle ne *cache point* son hiver et ses vents glacés ; elle ne cache pas même ses engelures. Pour l’un la solitude est la fuite du malade, pour l’autre la fuite devant le malade. Qu’ils m’*entendent* gémir et soupirer à cause de la froidure de l’hiver, tous ces pauvres et louches vauriens autour de moi ! Avec de tels gémissements et de tels soupirs, je fuis leurs chambres chauffées. Qu’ils me plaignent et me prennent en pitié à cause de mes engelures : « Il finira par *geler* à la glace de sa connaissance ! — c’est ainsi qu’ils gémissent. Pendant ce temps, les pieds chauds, je cours çà et là, sur ma montagne des Oliviers ; dans le coin ensoleillé de ma montagne des Oliviers, je chante et je me moque de toute compassion. — Ainsi chantait Zarathoustra.
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Ainsi parlait Zarathoustra (édition 1898)/Première partie
Friedrich Nietzsche
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2020-09-05T15:32:13Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra_(%C3%A9dition_1898)/Premi%C3%A8re_partie
## Première partie. ### La Préface de Zarathoustra. #### 1. Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s’en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s’en lassa point durant dix années. Mais enfin son cœur se transforma, — et un matin, se levant avec l’aurore, il s’avança devant le soleil et lui parla ainsi : « Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur, si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ! Voici dix ans que tu viens ici vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent. Mais nous t’attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t’en bénissions. Voici ! Je suis dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a amassé trop de miel. J’ai besoin de mains qui se tendent. Je voudrais donner et distribuer jusqu’à ce que les sages parmi les hommes soient redevenus joyeux de leur folie, et les pauvres, heureux de leur richesse. Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse ! Je dois disparaître ainsi que toi, *me coucher*, comme disent les hommes vers qui je veux descendre. Bénis-moi donc, œil tranquille, qui peux voir sans envie même un bonheur trop grand ! Bénis la coupe qui veut déborder, que l’eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie ! Vois ! cette coupe veut se vider à nouveau et Zarathoustra veut redevenir homme. » Ainsi commença le déclin de Zarathoustra. ⁂ #### 2. Zarathoustra descendit seul des montagnes et il ne rencontra personne. Mais lorsqu’il arriva dans les bois, soudain se dressa devant lui un vieillard qui avait quitté sa sainte chaumière pour chercher des racines dans la forêt. Et ainsi parla le vieillard et il dit à Zarathoustra : « Il ne m’est pas inconnu, ce voyageur : voilà bien des années qu’il passa par ici. Il s’appelait Zarathoustra, mais il s’est transformé. Tu portais alors ta cendre à la montagne : veux-tu aujourd’hui porter ton feu dans les vallées ? Ne crains-tu pas le châtiment des incendiaires ? Oui, je reconnais Zarathoustra. Son œil est pur et sa bouche ne recèle point de dégoût. Ne s’avance-t-il pas comme un danseur ? Zarathoustra s’est transformé, Zarathoustra s’est fait enfant, Zarathoustra s’est éveillé : que vas-tu faire maintenant auprès de ceux qui dorment ? Tu vivais dans la solitude comme dans la mer et la mer te portait. Malheur à toi, tu veux atterrir ? Malheur à toi, tu veux de nouveau traîner toi-même ton corps ? » Zarathoustra répondit : « J’aime les hommes. » « Pourquoi donc, dit le sage, suis-je allé dans les bois et dans la solitude ? N’était-ce pas parce que j’aimais trop les hommes ? Maintenant j’aime Dieu : je n’aime point les hommes. L’homme m’est une chose trop incomplète. L’amour de l’homme me tuerait. » Zarathoustra répondit : « Qu’ai-je parlé d’amour ! Je vais faire un présent aux hommes. » « Ne leur donne rien, dit le saint. Enlève-leur plutôt quelque chose et aide-les à le porter — rien ne leur sera meilleur : pourvu qu’à toi aussi cela fasse du bien ! Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu’une aumône, et attends qu’ils te la demandent ! » « Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas d’aumônes. Je ne suis pas assez pauvre pour cela. » Le saint se mit à rire de Zarathoustra et parla ainsi : « Tâche alors de leur faire accepter tes trésors. Ils se méfient des solitaires et ne croient pas que nous venions pour donner. Pour eux nos pas retentissent trop solitairement au travers des rues. Et comme quand la nuit, couchés dans leurs lits, ils entendent marcher un homme, longtemps avant le lever du soleil, ils se demandent peut-être : où va ce voleur ? Ne va pas auprès des hommes, reste dans la forêt ! Va plutôt encore auprès des bêtes ! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi, — ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux ? » « Et que fait le saint dans les bois ? » demanda Zarathoustra. Le saint répondit : « Je fais des chants et je les chante, et quand je fais des chants, je ris, je pleure et je murmure : c’est ainsi que je loue Dieu. Avec des chants, des pleurs, des rires et des murmures, je loue Dieu qui est mon Dieu. Cependant quel présent nous apportes-tu ? » Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le saint et lui dit : « Qu’aurais-je à vous donner ? Mais laissez-moi partir en hâte, afin que je ne vous prenne rien ! » — Et c’est ainsi qu’ils se séparèrent l’un de l’autre, le vieillard et l’homme, riant comme rient deux petits garçons. Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son cœur : « Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a pas encore entendu que *Dieu est mort ! »* ⁂ #### 3. Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville voisine qui se trouvait le plus près des bois, il y trouva une grande foule rassemblée sur la place publique : car on avait annoncé qu’on y verrait un danseur de corde. Et Zarathoustra parla au peuple et lui dit : *Je vous enseigne le Surhumain.* L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter ? Tous les êtres jusqu’à présent ont créé quelque chose au-dessus d’eux, et vous voulez être le reflux de ce grand flux et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme ? Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le Surhumain : une dérision ou une honte douloureuse. Vous avez tracé le chemin du ver jusqu’à l’homme et il vous est resté beaucoup du ver. Autrefois vous étiez singe et maintenant encore l’homme est plus singe qu’aucun singe. Mais le plus sage d’entre vous n’est lui-même que discorde et bâtard de plante et de fantôme. Cependant vous ai-je dit de devenir fantôme ou plante ? Voici, je vous enseigne le Surhumain ! Le Surhumain est le sens de la terre. Que votre volonté dise : que le Surhumain *soit* le sens de la terre. Je vous en conjure, mes frères, *restez fidèles à la terre* et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres ! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non. Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-mêmes, de ceux dont la terre est fatiguée : qu’ils s’en aillent donc ! Autrefois le blasphème envers Dieu était le plus grand blasphème, mais Dieu est mort et avec lui sont morts ces blasphémateurs. Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est de blasphémer la terre et d’estimer davantage les entrailles de l’impénétrable que le sens de la terre ! Jadis l’âme regardait le corps avec dédain : et rien alors n’était plus haut que ce dédain : — elle le voulait maigre, hideux, affamé ! C’est ainsi qu’elle pensait lui échapper, à lui et à la terre. Oh cette âme elle-même était encore maigre, hideuse et affamée : et pour elle la cruauté était une volupté ! Mais, vous aussi, mes frères, dites-moi : votre corps, qu’annonce-t-il de votre âme ? Votre âme n’est-elle pas pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-même ? En vérité, l’homme est un fleuve impur. Il faut être devenu océan pour pouvoir, sans se salir, recevoir un fleuve impur. Voici, je vous enseigne le Surhumain : il est cet océan ; en lui peut s’abîmer votre grand mépris. Que peut-il vous arriver de plus grand ? C’est l’heure du grand mépris. L’heure où votre bonheur même vous devient dégoût, tout comme votre raison et votre vertu. L’heure où vous dites : « Qu’importe mon bonheur ! Il est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-même. Mais mon bonheur devrait légitimer l’existence elle-même ! » L’heure où vous dites : « Qu’importe ma raison ? Est-elle avide de science, comme le lion de nourriture ? Elle est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-même ! » L’heure où vous dites : « Qu’importe ma vertu ! Elle ne m’a pas encore fait délirer. Que je suis fatigué de mon bien et de mon mal ! Tout cela est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-même. » L’heure où vous dites : « Qu’importe ma justice ! Je ne vois pas que je sois charbon ardent. Mais le juste est charbon ardent ! » L’heure où vous dites : « Qu’importe ma pitié ! La pitié n’est-elle pas la croix où l’on cloue celui qui aime les hommes ? Mais ma pitié n’est pas un crucifiement. » Avez-vous déjà parlé ainsi ? Avez-vous déjà crié ainsi ? Ah, que ne vous ai-je déjà entendu crier ainsi ! Ce ne sont pas vos péchés — c’est votre contentement qui crie contre le ciel, c’est votre avarice, même dans vos péchés, qui crie contre le ciel ! Où donc est l’éclair qui vous léchera de sa langue ? Où est la folie qu’il faudrait vous inoculer ? Voici, je vous enseigne le Surhumain : il est cet éclair, il est cette folie ! — Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, quelqu’un de la foule s’écria : « Nous avons assez entendu parler du danseur de corde ; faites-nous le voir maintenant ! » Et tout le peuple rit de Zarathoustra. Mais le danseur de corde qui croyait que l’on avait parlé de lui se mit à l’ouvrage. ⁂ #### 4. Zarathoustra cependant regardait le peuple et s’étonnait. Puis il dit : L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, — une corde sur l’abîme. Il est dangereux de passer au-delà, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière, frisson et arrêt dangereux. Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un *passage* et un *déclin*. J’aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils passent au-delà. J’aime les grands contempteurs, puisqu’ils sont les grands adorateurs, les flèches du désir vers l’autre rive. J’aime ceux qui ne cherchent pas derrière les étoiles une raison pour périr et pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour qu’un jour la terre appartienne au Surhumain. J’aime celui qui vit pour connaître, et qui veut connaître afin qu’un jour vive le Surhumain. Car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin. J’aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure au Surhumain, pour préparer à sa venue la terre, les bêtes et les plantes : car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin. J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est une volonté de déclin, et une flèche de désir. J’aime celui qui ne réserve pour lui-même aucune goutte de son esprit, mais qui veut être tout entier l’esprit de sa vertu : car c’est ainsi qu’en esprit il traverse le pont. J’aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée : car c’est ainsi qu’à cause de sa vertu il voudra vivre encore et ne plus vivre. J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Il y a plus de vertus en une vertu qu’en deux vertus, c’est un nœud où s’accroche la destinée. J’aime celui dont l’âme se dépense, celui qui ne veut pas qu’on lui dise merci et qui ne restitue point : car il donne toujours et ne veut point se conserver. J’aime celui qui a honte de voir le dé tomber en sa faveur et qui demande alors : suis-je donc un faux joueur ? — car il veut périr. J’aime celui qui jette des paroles d’or au-devant de ses œuvres et qui tient toujours plus qu’il ne promet : car il veut son déclin. J’aime celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé, car il veut que ceux d’aujourd’hui le fassent périr. J’aime celui qui châtie son Dieu, puisqu’il aime son Dieu : car il faut que la colère de son Dieu le fasse périr. J’aime celui dont l’âme est profonde, même dans la blessure, celui qu’une petite aventure peut faire périr : car ainsi volontiers il passera le pont. J’aime celui dont l’âme déborde, en sorte qu’il s’oublie lui-même, et que toute chose soit en lui : ainsi toutes choses deviendront son déclin. J’aime celui qui est libre de cœur et d’esprit : ainsi sa tête ne sert que d’entrailles à son cœur, mais son cœur l’entraîne au déclin. J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent une à une du sombre nuage suspendu sur les hommes : elles annoncent l’éclair qui vient, et disparaissent en visionnaires. Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe de la nuée : mais cette foudre s’appelle le *Surhumain*. ⁂ #### 5. Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut. « Ils se tiennent là, dit-il à son cœur, les voilà qui rient ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles. Faut-il d’abord leur briser les oreilles, afin qu’ils apprennent à entendre avec les yeux ? Faut-il faire du tapage comme des cymbales et des prédicateurs de carême ? Ou n’ont-ils foi qu’en les bègues ? Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce dont ils sont fiers ? Ils l’appellent civilisation, c’est ce qui les distingue des chevriers. C’est pourquoi ils n’aiment pas à entendre pour eux le mot de « mépris ». Je parlerai donc à leur fierté. Je leur parlerai donc de ce qu’il y a de plus méprisable : c’est le *dernier homme.* » Et ainsi Zarathoustra parlait au peuple : Il est temps que l’homme se détermine son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance. Son sol est encore assez riche pour cela. Mais ce sol un jour sera pauvre et vide et aucun grand arbre ne pourra plus y croître. Malheur ! Le temps est proche où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc auront désappris de vibrer ! Je vous le dis : il faut encore porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos. Malheur ! Le temps est proche où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne peut plus se mépriser lui-même. Voici ! Je vous montre le *dernier homme*. « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » — Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. La terre sera alors devenue plus petite, et sur elle sautillera le dernier homme, qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme celle du puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps. « Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. Ils ont abandonné les contrées où il était dur de vivre : car on a besoin de chaleur. On aime encore son voisin et l’on se frotte à lui : car on a besoin de chaleur. Tomber malade et être méfiant passe chez eux pour un péché : on s’avance prudemment. Bien fou qui trébuche encore sur les pierres et sur les hommes ! Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement. On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l’on veille à ce que la distraction ne débilite point. On ne devient plus ni pauvre ni riche : ce sont deux choses trop pénibles. Qui voudrait encore gouverner ? Qui voudrait obéir encore ? Ce sont deux choses trop pénibles. Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux : qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous. « Autrefois tout le monde était fou, » — disent ceux qui sont les plus fins, et ils clignent de l’œil. On est prudent et l’on sait tout ce qui est arrivé : c’est ainsi que l’on peut railler sans fin. On se dispute encore, mais on se réconcilie bientôt — car on ne veut pas se gâter l’estomac. On a son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit : mais on respecte la santé. « Nous avons inventé le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. — Ici finit le premier discours de Zarathoustra, celui que l’on appelle aussi *le prologue* : car en cet endroit il fut interrompu par les cris et la joie de la foule. « Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, — s’écriaient-ils — rends-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du Surhumain ! » Et tout le peuple jubilait et claquait de la langue. Zarathoustra cependant devint triste et dit à son cœur : « Ils ne me comprennent pas : je ne suis pas la bouche qu’il faut à ces oreilles. Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme à des chevriers. Placide est mon âme et lumineuse comme la montagne au matin. Mais ils me tiennent pour un cœur froid et pour un bouffon aux railleries sinistres. Et les voilà qui me regardent et qui rient : et tandis qu’ils rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire. » ⁂ #### 6. Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards. Car pendant ce temps le danseur de corde s’était mis à l’ouvrage : il était sorti d’une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule. Comme il se trouvait juste à mi-chemin, la petite porte s’ouvrit encore une fois et un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon sauta dehors et suivit d’un pas rapide le premier. « En avant, boiteux, cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois, visage blême ! Que je ne te chatouille pas de mon talon ! Que fais-tu ici entre ces tours ? C’est dans la tour que tu devrais être enfermé ; tu barres la route à un meilleur que toi ! » — Et à chaque mot il s’approchait davantage : mais quand il ne fut plus qu’à un pas derrière lui, il advint cette chose terrible qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards : — il poussa un cri diabolique et sauta par-dessus celui qui lui barrait la route. Mais celui-ci, en voyant la victoire de son rival, perdit la tête et la corde ; il jeta son balancier et, plus vite encore, s’élança dans l’abîme, comme un tourbillon de bras et de jambes. La place publique et la foule ressemblaient à la mer, quand la tempête s’élève. Tous s’enfuirent en désordre et surtout à l’endroit où le corps allait s’abattre. Zarathoustra cependant ne bougea pas et ce fut juste à côté de lui que tomba le corps, déchiré et brisé, mais vivant encore. Après quelque temps la conscience revint au blessé, et il vit Zarathoustra, agenouillé auprès de lui : « Que fais-tu là, dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable me tendrait le pied. Maintenant il me traîne en enfer : veux-tu l’en empêcher ? » « Sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles n’existe pas : il n’y a ni diable, ni enfer. Ton âme sera morte, plus vite encore que ton corps : ne crains donc plus rien ! » L’homme leva les yeux avec défiance. « Si tu dis vrai, répondit-il ensuite, je ne perds rien en perdant la vie. Je ne suis guère plus qu’une bête qu’on a fait danser avec des coups et de maigres nourritures. » « Non pas, dit Zarathoustra, tu as fait du danger ton métier, il n’y a là rien de méprisable. Maintenant ton métier te fait périr : c’est pourquoi je vais t’enterrer de mes mains. » Quand Zarathoustra eut dit cela, le moribond ne répondit plus ; mais il remua la main, comme s’il cherchait la main de Zarathoustra pour le remercier. ⁂ #### 7. Cependant le soir tombait et la place publique se voilait d’ombres : alors la foule s’écoula, car la curiosité et la frayeur mêmes se fatiguent. Zarathoustra, assis par terre à côté du mort, était noyé dans ses pensées : ainsi il oublia le temps. Mais enfin la nuit vint et un vent froid passa sur le solitaire. Alors Zarathoustra se leva et il dit à son cœur : « En vérité, Zarathoustra a fait une belle pêche aujourd’hui ! Il n’a pas attrapé d’homme, mais un cadavre. Inquiétante est la vie humaine et, de plus, toujours dénuée de sens : un bouffon peut lui devenir fatal. Je veux enseigner aux hommes le sens de leur existence : qui est le Surhumain, l’éclair du sombre nuage homme. Mais je suis encore loin d’eux et mon esprit ne parle pas à leurs sens. Pour les hommes, je tiens encore le milieu entre un fou et un cadavre. Sombre est la nuit, sombres sont les voies de Zarathoustra. Viens, compagnon froid et raide ! Je te porte à l’endroit où je vais t’enterrer avec mes mains. » ⁂ #### 8. Quand Zarathoustra eut dit ceci à son cœur, il chargea le cadavre sur ses épaules et se mit en route. Il n’avait pas encore fait cent pas qu’un homme se glissa auprès de lui et lui parla tout bas à l’oreille — et voici ! celui qui lui parlait était le bouffon de la tour. « Va-t’en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a ici trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent et ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur ; les fidèles de la vraie croyance te haïssent et ils t’appellent un danger pour la foule. Ce fut ton bonheur qu’on se moquât de toi, car vraiment tu parlais comme un bouffon. Ce fut ton bonheur que tu t’associas au chien mort ; en t’abaissant ainsi, tu t’es sauvé pour aujourd’hui. Mais va-t’en de cette ville — ou demain je sauterai par-dessus un mort. » Lorsqu’il eut dit ces choses, l’homme disparut ; et Zarathoustra continua son chemin par les rues obscures. À la porte de la ville il rencontra les fossoyeurs : ils éclairèrent sa figure de leur flambeau, reconnurent Zarathoustra et se moquèrent beaucoup de lui. « Zarathoustra emporte le chien mort : bravo, Zarathoustra s’est fait fossoyeur ! Car nous avons les mains trop propres pour ce gibier. Zarathoustra veut-il donc voler sa pâture au diable ? Allons ! Bon appétit ! Pourvu que le diable ne soit pas meilleur voleur que Zarathoustra ! — il les volera tous deux, il les mangera tous deux ! » Et ils riaient entre eux en rapprochant leurs têtes. Zarathoustra ne répondit pas un mot et passa son chemin. Lorsqu’il eut marché pendant deux heures, le long des bois et des marécages, il avait trop entendu le hurlement affamé des loups et la faim le prit lui-même. Aussi s’arrêta-t-il à une maison isolée, où brûlait une lumière. « La faim s’empare de moi comme un brigand, dit Zarathoustra. Au milieu des bois et des marécages la faim s’empare de moi, dans la nuit profonde. Ma faim a de singuliers caprices. Souvent elle ne me vient qu’après le repas, et aujourd’hui elle n’est pas venue de toute la journée : où donc s’est-elle attardée ? » En disant cela Zarathoustra frappa à la porte de la maison. Un vieil homme parut aussitôt : il portait une lumière et demanda : « Qui vient vers moi et vers mon mauvais sommeil ? » « Un vivant et un mort, dit Zarathoustra. Donnez-moi à manger et à boire, j’ai oublié de le faire pendant le jour. Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. » Le vieux se retira, mais il revint aussitôt, et offrit à Zarathoustra du pain et du vin : « C’est une méchante contrée pour ceux qui ont faim, dit-il ; c’est pourquoi j’habite ici. Hommes et bêtes viennent à moi, le solitaire. Mais invite aussi ton compagnon à manger et à boire, il est plus fatigué que toi. » Zarathoustra répondit : « Mon compagnon est mort, je l’y déciderai difficilement. » — « Cela m’est égal, dit le vieux en grognant ; qui frappe à ma porte doit prendre ce que je lui offre. Mangez et portez-vous bien ! » — Après cela Zarathoustra marcha de nouveau pendant deux heures, se fiant à la route et à la clarté des étoiles : car il avait l’habitude des marches nocturnes et aimait à regarder en face tout ce qui dort. Quand le matin commença à poindre, Zarathoustra se trouvait dans une forêt profonde et aucun chemin ne se montrait plus à lui. Alors il plaça le corps dans un arbre creux, à la hauteur de sa tête — car il voulait le protéger contre les loups — et il se coucha lui-même par terre sur la mousse. Et il s’endormit aussitôt, fatigué de corps, mais l’âme tranquille. ⁂ #### 9. Zarathoustra dormit longtemps et non seulement l’aurore passa sur son visage, mais encore le matin. Enfin ses yeux s’ouvrirent et avec étonnement Zarathoustra regarda dans la forêt et dans le silence, avec étonnement il regarda en lui-même. Puis il se leva à la hâte, comme un matelot qui tout-à-coup voit la terre, et il poussa un cri d’allégresse : car il avait vu une vérité nouvelle. Et il parla à son cœur et il lui dit : Mes yeux se sont ouverts : J’ai besoin de compagnons, de compagnons vivants, — non de compagnons morts et de cadavres que je porte avec moi où je veux. Mais j’ai besoin de compagnons vivants qui me suivent, parce qu’ils veulent se suivre eux-mêmes — partout où je vais. Mes yeux se sont ouverts : Ce n’est pas à la foule que doit parler Zarathoustra, mais à des compagnons ! Zarathoustra ne doit pas être le berger et le chien d’un troupeau ! Pour détourner beaucoup de gens du troupeau — voilà pourquoi je suis venu. Le peuple et le troupeau s’irriteront contre moi : Zarathoustra veut être traité de brigand par les bergers. Je dis bergers, mais ils s’appellent les bons et les justes. Je dis bergers, mais ils s’appellent les fidèles de la vraie croyance. Voyez les bons et les justes ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : — mais c’est celui-là le créateur. Voyez les fidèles de toutes les croyances ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : — mais c’est celui-là le créateur. Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui, voilà ce que cherche le créateur, de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, des moissonneurs qui moissonnent avec lui : car chez lui tout est mûr pour la moisson. Mais il lui manque les cent faucilles : aussi arrache-t-il les épis en se scandalisant. Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, de ceux qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera destructeurs et contempteurs du bien et du mal. Mais ce seront eux qui moissonneront et qui seront en fête. Des créateurs comme lui, voilà ce que cherche Zarathoustra, de ceux qui moissonnent et chôment avec lui : qu’a-t-il à faire de troupeaux, de bergers et de cadavres ! Et toi, mon premier compagnon, repose en paix ! Je t’ai bien enterré dans ton arbre creux, je t’ai bien abrité contre les loups. Mais je me sépare de toi, le temps est passé. Entre deux aurores une nouvelle vérité s’est levée en moi. Je ne dois être ni berger, ni fossoyeur. Jamais plus je ne parlerai au peuple ; pour la dernière fois j’ai parlé à un mort. Je veux me joindre aux créateurs, à ceux qui moissonnent et chôment : je leur montrerai l’arc-en-ciel et tous les échelons qui mènent au Surhumain. Je chanterai mon chant aux solitaires et à ceux qui sont deux dans la solitude ; et quiconque a des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le cœur de ma félicité. Je marche vers mon but, je suis ma route ; je sauterai par-dessus les hésitants et les retardataires. Ainsi ma marche sera le déclin ! ⁂ #### 10. Zarathoustra avait dit cela à son cœur, alors que le soleil était à son midi : puis il interrogea le ciel de son regard — car il entendait au-dessus de lui le cri perçant d’un oiseau. Et voici ! Un aigle planait dans les airs en larges cercles, et un serpent était pendu à lui, non pareil à une proie, mais comme un ami : car il se sentait enroulé autour de son cou. « Ce sont mes animaux ! dit Zarathoustra, et il se réjouit de tout cœur. L’animal le plus fier qu’il y ait sous le soleil et l’animal le plus rusé qu’il y ait sous le soleil — ils sont allés en reconnaissance. Ils voulaient savoir si Zarathoustra vit encore. En vérité, suis-je encore en vie ? J’ai rencontré plus de dangers parmi les hommes que parmi les animaux. Zarathoustra suit des voies dangereuses. Que mes animaux me conduisent ! » Lorsque Zarathoustra eut parlé ainsi, il se souvint des paroles du saint dans la forêt, il soupira et dit à son cœur : Que je sois plus sage ! Que je sois rusé du fond du cœur, comme mon serpent. Mais je demande l’impossible : je prie donc ma fierté d’accompagner toujours ma sagesse. Et si ma sagesse m’abandonne un jour : — hélas, elle aime à s’envoler ! — puisse du moins ma fierté voler avec ma folie ! Ainsi commença le déclin de Zarathoustra. ⁂ Les Discours de Zarathoustra. ### Des trois Transformations. Je vous nomme trois transformations de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. Il y a bien des choses qui sont lourdes pour l’esprit, pour l’esprit fort et solide qui est plein de respect : sa force réclame les choses lourdes et les plus lourdes. Qu’est-ce qui est lourd ? demande l’esprit solide, ainsi il s’agenouille comme le chameau et veut être bien chargé. Qu’est ce qui est le plus lourd, ô héros ? demande l’esprit solide, afin que je le prenne sur moi et que ma force se réjouisse. N’est ce pas cela : s’abaisser pour faire mal à son orgueil ? Laisser briller sa folie pour se moquer de sa sagesse ? Ou bien est-ce cela : se séparer de notre cause, lorsqu’elle célèbre sa victoire ? Monter sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur ? Ou bien est-ce cela : se nourrir des glands et de l’herbe de la connaissance et souffrir de faim dans son âme à cause de la vérité ? Ou bien est-ce cela : être malade et renvoyer les consolateurs, se lier d’amitié avec des sourds qui n’entendent jamais ce que tu veux ? Ou bien est-ce cela : descendre dans l’eau sale quand c’est l’eau de la vérité et ne point chasser les froides grenouilles et les chauds crapauds ? Ou bien est-ce cela : aimer ceux qui nous méprisent et tendre la main au fantôme, quand il veut nous effrayer ? L’esprit solide charge sur lui toutes ces lourdes choses : pareil au chameau qui court chargé dans le désert, ainsi il court dans son désert. Mais dans le désert le plus solitaire s’accomplit la deuxième transformation : ici l’esprit se change en lion, il veut conquérir la liberté et être maître dans son propre désert. Il cherche ici son dernier maître : il veut être son ennemi comme il est l’ennemi de son dernier dieu ; il veut lutter pour la victoire avec le grand dragon. Quel est le grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler ni dieu ni maître ? « Tu dois », s’appelle le grand dragon. Mais l’esprit du lion dit « je veux ». Le « tu dois » guette au bord du chemin, étincelant d’or, comme une bête à écailles, et sur chaque écaille brille en lettres dorées : « tu dois ! » Des valeurs de mille années brillent sur ces écailles et ainsi parle le plus puissant de tous les dragons : « toute la valeur des choses — brille sur moi. » « Toutes les valeurs ont déjà été créées et c’est moi qui représente toutes les valeurs créées. Vraiment il ne doit plus y avoir de « je veux » ! » Ainsi parle le dragon. Mes frères, pourquoi faut-il le lion en esprit ? La bête chargée qui renonce et qui est respectueuse ne suffit-elle pas ? Créer des valeurs nouvelles — c’est ce que le lion, lui aussi, ne peut encore : mais se créer une liberté pour la création nouvelle — c’est ce que peut la puissance du lion. Pour se créer la liberté et une divine négation, même devant le devoir : pour cela, mes frères, il est besoin du lion. Prendre le droit pour des valeurs nouvelles — c’est la plus terrible prise pour un esprit solide et respectueux. Vraiment c’est, pour lui, commettre un crime et agir en bête de proie. Il aimait jadis le « tu dois » comme la chose la plus sacrée : maintenant il lui faut trouver illusion et arbitraire, même dans la chose la plus sacrée, pour qu’il fasse, sur son amour, la conquête de la liberté : il faut un lion pour ce crime. Mais dites-moi, mes frères, que peut faire l’enfant que le lion n’ait pas pu faire ? Pourquoi, faut-il que le lion sauvage devienne enfant ? L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui se déroule d’elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa *propre* volonté, celui qui a perdu le monde, veut gagner son *propre* monde. Je vous ai nommé trois transformations de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. — Ainsi parlait Zarathoustra. Et en ce temps-là il séjournait dans la ville qu’on appelle : la Vache multicolore. ⁂ ### Des Chaires de la Vertu. On vantait à Zarathoustra un sage que l’on disait savant à parler du sommeil et de la vertu, comblé d’honneurs et de récompenses à cause de cela, entouré de tous les jeunes gens qui se pressaient autour de sa chaire. C’est chez lui que se rendit Zarathoustra et, avec tous les jeunes gens, il s’assit devant sa chaire. Et le sage parla ainsi : Gardez en honneur le sommeil et respectez-le ! C’est la chose première. Et évitez tous ceux qui dorment mal et qui sont éveillés la nuit ! Le voleur même a honte en présence du sommeil. Il se glisse toujours silencieusement dans la nuit. Mais le veilleur de nuit est impudent et impudemment il porte sa corne. Ce n’est pas une petite chose que de savoir dormir : on a besoin déjà de veiller tout le jour pour pouvoir bien dormir. Dix fois dans la journée il faut te surmonter toi-même : cela prouve une bonne fatigue et c’est le pavot de l’âme. Dix fois, il faut te réconcilier avec toi-même ; car il est amer de surmonter, et celui qui n’est pas réconcilié dort mal. Il faut que tu trouves dix vérités pendant le jour ; autrement tu chercheras des vérités pendant la nuit et ton âme restera affamée. Dix fois dans la journée il te faut rire et être joyeux : autrement tu seras dérangé la nuit par ton estomac, ce père de l’affliction. Peu de gens savent cela, mais il faut avoir toutes les vertus pour bien dormir. Porterai-je un faux témoignage ? Commettrai-je un adultère ? Convoiterai-je la servante de mon prochain ? Tout cela s’accorderait mal avec un bon sommeil. Et même si l’on avait toutes les vertus, il faudrait s’entendre à une chose : envoyer dormir à temps même les vertus. Qu’elles ne se disputent pas entre elles, les gentilles petites femmes ! Et à cause de toi, malheureux ! Paix avec Dieu et le prochain, ainsi le veut le bon sommeil. Et paix encore avec le diable du voisin. Autrement il te hantera nuitamment. Honneur et obéissance à l’autorité, et même à l’autorité boiteuse ! Ainsi le veut le bon sommeil. Est-ce ma faute, si le pouvoir aime à marcher sur des jambes boiteuses ? Celui qui conduit ses brebis sur la verte prairie sera toujours pour moi le meilleur berger : ainsi le veut le bon sommeil. Je ne veux ni beaucoup d’honneurs, ni de grands trésors : cela fait trop de bile. Mais on dort mal sans un bon renom et un petit trésor. Une petite société m’est préférable à une société méchante : pourtant il faut qu’elle arrive et qu’elle parte au bon moment : ainsi le veut le bon sommeil. Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d’esprit : ils accélèrent le sommeil. Ils sont bienheureux, surtout quand on leur donne toujours raison. Ainsi s’écoule le jour pour les vertueux. Quand vient la nuit je me garde bien d’appeler le sommeil ! Il ne veut pas être appelé, le sommeil qui est le maître des vertus ! Mais je pense à ce que j’ai fait et pensé dans la journée. En ruminant je m’interroge, patient comme une vache : Quelles furent donc tes dix victoires sur toi-même ? Et quels furent les dix réconciliations et les dix vérités et les dix éclats de rire dont mon cœur s’est régalé. En considérant cela, bercé de quarante pensées, soudain s’empare de moi le sommeil, que je n’ai point appelé, le maître des vertus. Le sommeil me frappe sur les yeux, et ils s’alourdissent. Le sommeil touche ma bouche, et elle reste ouverte. Vraiment il se glisse chez moi sur de molles semelles, le préféré des voleurs, et il me vole mes pensées : je suis debout, tout bête comme ce pupitre. Mais je ne suis pas debout longtemps que déjà je m’étends. — Quand Zarathoustra entendit parler le sage, il rit dans son cœur : car une lumière s’était levée en lui. Et il parla ainsi à son cœur et il lui dit : Fou me semble être ce sage avec ses quarante pensées : mais je crois qu’il entend bien le sommeil. Bienheureux déjà celui qui habite auprès de ce sage ! Un tel sommeil est contagieux, même au travers d’un mur épais. Un charme réside même dans sa chaire. Et ce n’est pas en vain que les jeunes gens étaient assis devant le prédicateur de la vertu. Sa sagesse dit : veiller pour bien dormir. Et vraiment si la vie n’avait pas de sens et s’il fallait que je choisisse un non-sens, ce non-sens là me semblerait le plus digne d’être choisi. Maintenant je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, quand on cherchait des maîtres de la vertu. C’est un bon sommeil que l’on cherchait, et des vertus couronnées de pavots ! Pour tous ces sages de la chaire, tant vantés, la sagesse était le sommeil sans rêve : ils ne connaissaient pas de meilleur sens de la vie. De nos jours encore il y en a bien quelques-uns comme ce prédicateur de la vertu, et ils ne sont pas toujours aussi honnêtes que lui : mais leur temps est passé. Ils ne seront pas debout longtemps que déjà ils seront étendus. Bienheureux les assoupis : car ils s’endormiront bientôt. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Hallucinés de l’Arrière-Monde. Un jour Zarathoustra jeta son illusion par delà les hommes pareil à tous les hallucinés de l’arrière-monde. L’œuvre d’un dieu souffrant et tourmenté, tel me parut alors le monde. Le monde me parut le rêve et l’invention d’un dieu ; des vapeurs coloriés devant les yeux d’un divin mécontent. Bien et mal, et joie et peine, et moi et toi — ce me semblait être des vapeurs coloriées devant les yeux d’un créateur. Le créateur voulait détourner les yeux de lui-même, — alors il créa le monde. C’est pour celui qui souffre une joie enivrante de détourner les yeux de sa souffrance et de se perdre. Joie enivrante et oubli de soi, ainsi me parut un jour le monde. Ce monde éternellement imparfait, image, et image imparfaite, d’une éternelle contradiction — une joie enivrante pour son créateur imparfait : tel me parut un jour le monde. Ainsi moi aussi, je jetai mon illusion par delà les hommes, pareil à tous les hallucinés de l’arrière-monde. Par delà les hommes en vérité ? Hélas, mes frères, ce dieu que j’ai créé était œuvre faite des mains des hommes et folie humaine, comme tous les dieux. Il n’était qu’homme et pauvre morceau d’homme et de *moi* : il sortit de mes propres cendres et de mon propre brasier, ce fantôme, et vraiment, il ne me vint pas de l’au-delà ! Qu’arriva-t-il, mes frères ? Je me suis surmonté, moi qui souffrais, j’ai porté ma propre cendre sur la montagne, j’ai inventé pour moi une flamme plus claire. Et voici ! Le fantôme s’est *éloigné* de moi ! Maintenant, croire à de pareils fantômes, serait pour moi une souffrance, et un tourment car je suis guéri : ce serait pour moi une souffrance et une humiliation. C’est ainsi que je parle aux hallucinés de l’arrière-monde. Souffrances et impuissances — voilà ce qui créa les arrière-mondes, et cette courte folie du bonheur que seul apprend celui qui souffre le plus. La fatigue qui d’un bond veut aller jusqu’à l’extrême, d’un bond mortel, une fatigue pauvre et ignorante qui ne veut même plus vouloir : c’est elle qui créa tous les dieux et tous les arrière-mondes. Croyez-m’en mes frères ! Ce fut le corps qui désespéra du corps, — il tâtonna des doigts de l’esprit égaré le long des derniers murs. Croyez-m’en mes frères ! Ce fut le corps qui désespéra de la terre, — il entendit parler le ventre de l’être. Alors il voulut passer la tête à travers les derniers murs, et non seulement la tête, — il voulut passer dans « l’autre-monde ». Mais « l’autre monde » est bien caché devant les hommes, ce monde abruti et inhumain qui est un néant céleste ; et le ventre de l’être ne parle pas à l’homme, si ce n’est comme homme. Vraiment il est difficile de démontrer l’Être et il est difficile de le faire parler. Dites-moi, mes frères, les choses les plus singulières ne sont-elles pas les mieux démontrées ? Oui ce *moi* et la contradiction et la confusion de ce *moi* parlent le plus loyalement de son existence, ce *moi* qui crée, qui veut et qui donne la mesure et la valeur des choses. Et ce *moi*, l’être le plus loyal — parle du corps et veut encore le corps, même quand il rêve et s’exalte en voletant de ses ailes brisées. Il apprend à parler toujours plus loyalement, ce *moi* : et plus il apprend, plus il trouve de mots pour louer le corps et la terre. Mon *moi* m’a enseigné une nouvelle fierté, je l’enseigne aux hommes : ne plus cacher sa tête dans le sable des choses célestes, mais la porter fièrement, une tête terrestre qui crée le sens de la terre ! J’enseigne aux hommes une volonté nouvelle : vouloir suivre le chemin qu’aveuglément ont suivi les hommes, approuver ce chemin et ne plus se glisser à l’écart comme les malades et les décrépis ! Ce furent des malades et des décrépits qui méprisèrent le corps et la terre, qui inventèrent les choses célestes et les gouttes du sang rédempteur : et même ces poisons doux et lugubres ils les empruntèrent au corps et à la terre ! Ils voulaient se sauver de leur misère et les étoiles étaient trop loin pour eux. Alors ils soupirèrent : « Oh qu’il y ait des chemins célestes pour se glisser dans une autre vie et dans un autre bonheur ! » — alors ils inventèrent leurs artifices et leurs petites boissons sanglantes ! Ils se crurent ravis loin de leur corps et de cette terre, ces ingrats. Mais à qui devaient-ils le spasme et la joie de leur ravissement ! À leur corps et à cette terre. Zarathoustra est indulgent pour les malades. Vraiment il ne se fâche pas, ni de leurs façons de se consoler, ni de leur ingratitude. Qu’ils guérissent et se surmontent et qu’ils se créent un corps supérieur ! Zarathoustra ne se fâche pas non plus contre celui qui se guérit quand celui-ci regarde avec tendresse son illusion et erre à minuit autour de la tombe de son dieu : mais ses larmes demeurent pour moi maladie et corps malade. Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et qui languissent vers Dieu ; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance et la plus jeune des vertus qui s’appelle : loyauté. Ils regardent toujours en arrière vers des temps obscurs : alors, en vérité, la folie et la foi étaient autre chose. La fureur de la raison apparaissait à l’image de Dieu et le doute était péché. Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu : ils veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché. Je sais trop bien à quoi ils croient eux-mêmes le plus. Ce n’est vraiment pas à des arrière-mondes et aux gouttes du sang rédempteur : mais eux aussi croient le mieux au corps et c’est leur propre corps qu’ils considèrent comme la chose en soi. Mais le corps est pour eux une chose maladive : et volontiers ils sortiraient de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et ils prêchent eux-mêmes les arrière-mondes. Écoutez plutôt, mes frères, la voix du corps guéri : c’est une voix plus loyale et plus pure. Le corps sain parle avec plus de loyauté et plus de pureté, le corps complet aux angles droits : il parle du sens de la terre. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Contempteurs du Corps. C’est aux contempteurs du corps que je veux dire mon opinion. Ils ne doivent pas changer de méthode pour apprendre et enseigner, mais seulement dire adieu à leur propre corps — et ainsi devenir muets. « Je suis corps et âme » — ainsi parle l’enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ? Mais celui qui est éveillé et conscient dit : Je suis corps tout entier et rien autre ; l’âme n’est qu’un mot pour une parcelle du corps. Le corps est un grand système de raison, une multiplicité avec un seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger. Instrument de ton corps, tel est aussi ta petite raison que tu appelles esprit, mon frère, petit instrument et petit jouet de ta grande raison. Tu dis « *moi* » et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand c’est — ce à quoi tu ne veux pas croire — ton corps et son grand système de raison : il ne dit pas *moi*, mais il agit en *moi.* Ce que les gens éprouvent, ce que reconnaît l’esprit, n’a jamais de fin en soi. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose : tellement ils sont vains. Les sens et l’esprit ne sont qu’instruments et jouets : derrière eux se trouve encore le *soi*. Le *soi* cherche aussi avec les yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l’esprit. Toujours le *soi* écoute et cherche : il compare, soumet, conquiert et détruit. Il règne et gouverne aussi sur le *moi*. Derrière tes sentiments et tes pensées, mon frère, se trouve un maître plus puissant, un sage inconnu — il s’appelle *soi*. Il habite dans ton corps, il est ton corps. Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Et qui donc sait à quoi bon ton corps a précisément besoin de ta meilleure sagesse ? Ton *soi* rit de ton *moi* et de ses bonds fiers. « Que me sont ces bonds et ces vols de la pensée ? dit-il. Un détour vers mon but. Je suis la lisière du *moi* et le souffleur de ses idées. » Le *soi* dit au *moi* : « éprouve des douleurs ! » Et il souffre et réfléchit à ne plus souffrir — et c’est à cette fin qu’il *doit* penser. Le *soi* dit au *moi* : « éprouve des joies ! » Alors il se réjouit et réfléchit à se réjouir encore souvent — et c’est à cette fin qu’il *doit* penser. Je veux dire un mot aux contempteurs du corps. Qu’ils méprisent, c’est ce qui fait leur estime. Qu’est-ce qui créa l’estime et le mépris et la valeur et la volonté ? Le *soi* créateur se créa l’estime et le mépris, et le la joie et la peine. Le corps créateur se créa l’esprit comme une main de sa volonté. Encore dans votre folie et dans votre mépris, vous servez votre *soi*, vous autres contempteurs du corps. Je vous le dis : votre *soi* lui-même veut mourir et se détourne de la vie. Il n’est plus capable de faire ce qu’il aimerait le mieux : — créer au-dessus de soi-même. Voilà son désir préféré, voilà toute son ardeur. Mais il est trop tard pour cela : — ainsi votre *soi* veut disparaître, ô contempteurs du corps. Votre *soi* veut disparaître, c’est pourquoi vous devintes contempteurs du corps ! Car vous ne pouvez plus créer au-dessus de vous. C’est pourquoi vous en voulez à la vie et à la terre. Une envie inconsciente est dans le regard louche de votre mépris. Je ne suis pas votre chemin, contempteurs du corps ! Vous n’êtes point pour moi des ponts vers le Surhumain ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Joies et des Passions. Mon frère, quand tu as une vertu, et quand elle est ta vertu, tu ne l’as en commun avec personne. À vrai dire, tu veux l’appeler par son nom et la caresser ; tu voudrais la prendre par l’oreille et te divertir avec elle. Et voici ! Maintenant tu as son nom en commun avec le peuple, tu es devenu peuple et troupeau avec ta vertu ! Tu ferais mieux de dire : « inexprimable et sans nom est ce qui fait le tourment et la douceur de mon âme, et ce qui est aussi la faim de mes entrailles. » Que ta vertu soit trop haute pour la familiarité des dénominations : et s’il te faut parler d’elle, n’aie pas honte d’en balbutier. Parle donc et balbutie : « Ceci est *mon* bien que j’aime, c’est ainsi qu’il me plaît tout à fait, c’est ainsi seulement que *je* veux le bien. Je ne le veux point comme le commandement d’un dieu, ni comme une loi et une nécessité humaine : qu’il ne me soit point un indicateur vers des terres supérieures et vers des paradis. C’est une vertu terrestre que j’aime : il y a en elle peu de sagesse et moins encore de sens commun. Mais cet oiseau s’est construit son nid auprès de moi : c’est pourquoi je l’aime avec tendresse, — maintenant il couve chez moi ses œufs dorés." C’est ainsi que tu dois balbutier, et louer ta vertu. Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux. Mais maintenant tu n’as plus que tes vertus : elles naquirent de tes passions. Tu mis dans ces passions ton but le plus haut : alors elles devinrent tes vertus et tes joies. Et fusses-tu de la race des coléreux, de celle des voluptueux, des sectaires ou de ceux qui ont soif de vengeance : Toutes tes passions finirent par devenir des vertus, tous tes diables des anges. Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages : mais ils finirent par se transformer en oiseaux et en aimables chanteuses. C’est avec tes poisons que tu t’es préparé ton baume ; tu as trait la vache *affliction,* — maintenant tu bois le doux lait de ses mamelles. Et rien de mal ne naît plus de toi, si ce n’est le mal qui naît de la lutte de tes vertus. Mon frère, quand tu as du bonheur, tu as une vertu et rien de plus : ainsi tu passes plus facilement sur le pont. Cela distingue d’avoir beaucoup de vertus, mais c’est un sort bien dur ; et il y en a qui sont allés se tuer dans le désert parce qu’ils étaient fatigués d’être des combats et des champs de bataille de vertus. Mon frère, la guerre et les batailles sont-elles des maux ? Ce mal est nécessaire, l’envie, et la méfiance, et la calomnie sont nécessaires parmi tes vertus. Regarde comme chacune de tes vertus désire ce qu’il y a de plus haut : elle veut tout ton esprit, afin qu’il soit *son* héraut, elle veut toute ta force dans la colère, la haine et l’amour. Jalouse est chaque vertu de l’autre vertu et la jalousie est une chose terrible. Les vertus, elles aussi, peuvent périr par la jalousie. Celui qu’entoure la flamme de la jalousie, pareil au scorpion, finit par tourner contre lui-même le dard empoisonné. Hélas, mon frère, ne vis-tu jamais une vertu se calomnier et se détruire elle-même ? L’homme est quelque chose qui doit être surmonté ; c’est pourquoi il te faut aimer tes vertus — : car tu périras par elles. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Du pâle Criminel. Vous ne voulez point tuer, juges et sacrificateurs, avant que la bête n’ait hoché la tête ? Voyez, le pâle criminel a hoché la tête : dans ses yeux parle le grand mépris. « Mon *moi* est quelque chose qui doit être surmonté : mon *moi*, ce m’est le grand mépris des hommes : » Ainsi parlent ses yeux. Ce fut son plus haut moment celui où il s’est jugé lui-même : ne laissez pas le sublime redescendre dans sa bassesse ! Il n’y a pas de salut pour celui qui souffre tellement de lui-même, si ce n’est la mort rapide. Votre homicide, ô juges, doit être compassion et non vengeance. Et en tuant, regardez à justifier la vie même ! Il ne suffit pas de vous réconcilier avec celui que vous tuez. Que votre tristesse soit l’amour du Surhumain, ainsi vous justifiez votre survie ! Dites « ennemi » et non pas « scélérat » ; dites « malade » et non pas « gredin » ; dites « insensé » et non pas « pécheur ». Et toi, juge rouge, si tu disais à haute voix ce que tu as déjà fait en pensées : chacun s’écrierait : « Ôtez ces immondices et ce ver empoisonné ! » Mais autre chose est la pensée, autre chose l’action, autre chose l’image de l’action. La roue de la causalité ne roule pas entre elles. C’est une image qui fit pâlir cet homme pâle. Il était à la hauteur de son acte lorsqu’il le commit : mais il ne supporta pas son image après l’avoir accompli. Toujours il se vit comme l’auteur d’un seul acte. J’appelle cela folie, car l’exception est devenue la règle de son être. La ligne fascine la poule ; le trait qu’il a porté fascine sa pauvre raison — c’est la folie *après* l’acte. Écoutez, juges ! Il y a encore une autre folie : et cette folie est *avant* l’acte. Hélas, vous n’avez pas pénétré assez profondément dans cette âme ! Ainsi parle le juge rouge : « pourquoi ce criminel a-t-il tué ? Il voulait dérober. » Mais je vous dis : son âme voulait du sang, et ne désirait point le vol : il avait soif du bonheur du couteau ! Mais sa pauvre raison ne comprit point cette folie et elle le décida. « Qu’importe le sang ! dit-elle ; ne veux-tu pas au moins voler en même temps ? te venger ? » Et il écouta sa pauvre raison : son discours pesait sur lui comme du plomb, — alors il vola en assassinant. Il ne voulait pas avoir honte de sa folie. Et de nouveau le plomb de sa faute pèse sur lui, de nouveau sa pauvre raison est si engourdie, si paralysée, si lourde. Si du moins il pouvait secouer la tête, son fardeau roulerait en bas : mais qui secoue cette tête ? Qu’est cet homme ? Un monceau de maladies qui, par l’esprit, percent hors du monde : c’est là qu’elles veulent faire leur butin. Qu’est cet homme ? Un amas de serpents sauvages, qui rarement sont tranquilles ensemble — alors ils s’en vont, chacun de son côté, chercher du butin par le monde. Voyez ce pauvre corps ! Ce qu’il souffrit et ce qu’il désira, cette pauvre âme essaya de le comprendre, — elle l’interpréta comme la joie et l’envie criminelle vers le bonheur du couteau. Celui qui tombe malade maintenant est surpris par le mal qui est mal maintenant : il veut faire mal avec ce qui lui fait mal. Mais il y eut d’autres temps, un autre bien et un autre mal. Autrefois le doute était mal, et la volonté de *soi*. Alors le malade devenait hérétique et sorcière ; comme hérétique et sorcière il souffrait et voulait faire souffrir. Mais ceci ne veut pas entrer dans vos oreilles : Cela nuit à ceux d’entre vous qui sont bons, dites-vous. Mais que m’importe vos bons ! Chez vos bons bien des choses me dégoûtent et ce n’est vraiment pas leur mal. Je voudrais qu’ils aient une folie qui les fasse périr, pareils à ce pâle criminel ! Vraiment je voudrais que leur folie s’appelât vérité, ou fidélité, ou justice : mais ils ont leur vertu pour vivre longtemps dans un misérable contentement de soi. Je suis un garde-fou au bord du fleuve : que celui qui peut me saisir me saisisse ! Je ne suis pas votre béquille. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Lire et Écrire. De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit. Il n’est pas facile de comprendre du sang étranger : je hais tous les paresseux qui lisent. Celui qui connaît le lecteur ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs — et l’esprit même sentira mauvais. Que chacun ait le droit d’apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l’écriture, mais encore la pensée. Jadis l’esprit était Dieu, puis il devint homme, maintenant il s’est fait populace. Celui qui écrit en maximes avec du sang ne veut pas être lu, mais appris par cœur. Sur les montagnes le plus court chemin va d’un sommet à l’autre : mais pour suivre ce chemin il faut que tu aies de longues jambes. Les maximes doivent être des sommets, et ceux à qui l’on parle des hommes grands et robustes. L’air léger et pur, le danger proche et l’esprit plein d’une joyeuse méchancheté : tout cela s’accorde bien. Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux. Le courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins, — le courage veut rire. Je ne suis plus en communion d’âme avec vous, ce nuage que je vois au-dessous de moi, cette noirceur et cette lourdeur dont je ris — c’est votre nuage d’orage. Vous regardez en haut quand vous aspirez à l’élévation. Et moi je regarde en bas puisque je suis élevé. Qui de vous peut en même temps rire et être élevé ? Celui qui plane sur les plus hautes montagnes se rit de toutes les tragédies de la scène et de la vie. Courageux, insoucieux, moqueur, violent — ainsi nous veut la sagesse : elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier. Vous me dites : « La vie est dure à porter. » Mais pour quoi auriez-vous le matin votre fierté et le soir votre soumission ? La vie est dure à porter : mais n’ayez donc pas l’air si tendre ! Nous sommes tous des ânes et des ânesses chargés de fardeaux. Qu’avons-nous de commun avec le bouton de rose qui tremble puisqu’une goutte de rosée l’oppresse. C’est vrai : nous aimons la vie, non puisque nous sommes habitués à la vie, mais à l’amour. Il y a toujours un peu de folie dans l’amour. Mais il y a toujours un peu de raison dans la folie. Et pour moi aussi, moi qui suis porté vers la vie, les papillons et les bulles de savon, et ce qui leur ressemble parmi les hommes, me semble le mieux connaître le bonheur. Voir voltiger ces petites âmes légères et folles, charmantes et mouvantes — c’est ce qui pousse Zarathoustra aux larmes et aux chansons. Je ne pourrais croire qu’à un Dieu qui saurait danser. Et lorsque je vis mon démon, je le trouvai sérieux, grave, profond et solennel : c’était l’esprit de la lourdeur, — c’est par lui que tombent toutes choses. Ce n’est pas par la colère, mais par le rire que l’on tue. En avant, tuons l’esprit de la lourdeur ! J’ai appris à marcher : depuis lors, je me laisse courir. J’ai appris à voler, depuis lors je ne veux pas être poussé pour changer de place. Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant je me vois au-dessous de moi, maintenant un dieu danse en moi. Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De l’Arbre sur la Montagne. L’œil de Zarathoustra avait vu qu’un jeune homme l’évitait. Et comme un soir il traversait seul les montagnes qui entourent la ville appelée « la Vache multicolore » : voici, il trouva sur ses pas ce jeune homme, assis contre un arbre et jetant sur la vallée un regard fatigué. Zarathoustra saisit l’arbre où le jeune homme était assis et il dit : « Si je voulais secouer cet arbre avec mes mains, je ne le pourrais pas. Mais le vent que nous ne voyons pas le tourmente et le plie comme il veut. Nous sommes le plus durement pliés et tourmentés par des mains invisibles. » Alors le jeune homme se leva effaré et il dit : « J’entends Zarathoustra et à l’instant je pensais à lui. » Zarathoustra répondit : « Pourquoi t’effrayes-tu ? — Il en est de l’homme comme de l’arbre. Puis il veut s’élever dans les hauteurs et dans la clarté, plus profondément aussi ses racines tendent vers la terre, vers en bas, vers l’obscurité et la profondeur — vers le mal. » « Oui, vers le mal ! s’écria le jeune homme. Comment est-il possible que tu aies découvert mon âme ? » Zarathoustra se prit à sourire et dit : « Il y a des âmes qu’on ne découvrira jamais, à moins que l’on ne commence par les inventer. » « Oui, dans le mal ! s’écria derechef le jeune homme. Tu disais la vérité, Zarathoustra. Je n’ai plus confiance en moi-même, depuis que je veux monter dans les hauteurs, et personne n’a plus confiance en moi, — d’où cela vient-il donc ? Je me transforme trop vite : mon présent réfute mon passé. Je saute souvent des marches quand je monte, — c’est ce que les marches ne me pardonnent pas. Quand je suis en haut je me trouve toujours seul. Personne ne me parle, le froid de la solitude me fait trembler. Qu’est-ce que je veux donc dans les hauteurs ? Mon mépris et mon désir grandissent ensemble ; plus je m’élève, plus je méprise celui qui s’élève. Que veut-il donc dans les hauteurs ? Combien j’ai honte de ma montée et de mes faux pas ! Combien je ris de mon souffle haletant ! Combien je hais celui qui vole ! Combien je suis fatigué dans les hauteurs ! » Alors le jeune homme se tut. Et Zarathoustra regarda l’arbre près duquel ils étaient debout et il parla ainsi : « Cet arbre s’élève seul sur la montagne ; il a grandi bien au-dessus des hommes et des bêtes. Et s’il voulait parler, personne qui puisse le comprendre : tant il a grandi. Maintenant il attend et il ne cesse d’attendre, — qu’attend-il donc ? Il habite trop près du siège des nuages : il attend peut-être le premier coup de foudre ? » Quand Zarathoustra eut dit cela, le jeune homme s’écria avec des gestes véhéments : « Oui, Zarathoustra, tu dis la vérité. J’ai désiré ma chute en voulant atteindre les hauteurs, et tu es le coup de foudre que j’attendais ! Regarde-moi, que suis-je encore depuis que tu nous es apparu ? C’est la *jalousie* qui m’a tué ! » — Ainsi parla le jeune homme et il pleurait amèrement. Zarathoustra, cependant, mit son bras autour de sa taille et l’emmena avec lui. Et lorsqu’ils eurent marché côte à côte pendant quelques minutes, Zarathoustra commença à parler ainsi : J’en ai le cœur déchiré. Mieux que ne le disent tes paroles, ton œil me dit tout le danger que tu cours. Tu n’es pas libre encore, tu *cherches* encore la liberté. Tes recherches t’ont rendu noctambule et trop éveillé. Tu veux gravir la hauteur libre et ton âme a soif d’étoiles. Mais tes mauvais instincts, eux aussi, ont soif de la liberté. Tes chiens sauvages veulent être libres ; ils aboient de joie dans leur cave, quand ton esprit tend à ouvrir toutes les prisons. Pour moi, tu es encore un prisonnier qui songe à la liberté : hélas ! l’âme de pareils prisonniers devient prudente, mais aussi rusée et mauvaise. Celui qui a délivré son esprit doit encore se purifier. Il reste en lui beaucoup de prison et de bourbe : il faut encore que son œil se purifie. Oui, je connais ton danger. Mais par mon amour et mon espoir, je t’en conjure : ne jette pas loin de toi ton amour et ton espoir ! Tu te sens encore noble, et les autres aussi te sentent noble, ceux qui t’en veulent et qui te regardent d’un mauvais œil. Sache qu’ils ont tous quelqu’un de noble dans leur chemin. Les bons, eux aussi, ont quelqu’un de noble dans leur chemin : et même s’ils l’appellent bon, ce ne serait que pour le mettre de côté. Le noble veut créer quelque chose de neuf et une nouvelle vertu. Le bon désire le vieux et que le vieux soit conservé. Mais le danger du noble n’est pas qu’il devienne bon, mais insolent, railleur et destructeur. Hélas, j’ai connu des nobles qui perdirent leur plus haut espoir. Et maintenant ils ont calomnié tous les hauts espoirs. Maintenant ils ont vécu, effrontés, en de courts désirs, et à peine se sont-ils tracé un but d’un jour à l’autre. « L’esprit aussi est une volupté » — ainsi disaient-ils. Alors leur esprit s’est brisé les ailes : maintenant il rampe ça et là souillant tout ce qu’il ronge. Jadis ils songeaient à devenir des héros : maintenant ils sont des jouisseurs. Le héros pour eux est affliction et effroi. Mais par mon amour et par mon espoir, je t’en conjure : ne jette pas loin de toi le héros qui est dans ton âme ! Sanctifie ton plus haut espoir ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Prédicateurs de la Mort. Il y a des prédicateurs de la mort et le monde est plein de ceux à qui il faut prêcher de se détourner de la vie. La terre est pleine de superflus, la vie est gâtée par ceux qui sont de trop. Qu’on les attire hors de cette vie, par l’appât de la « vie éternelle » ! « Jaunes » : c’est ainsi que l’on désigne les prédicateurs de la mort, ou bien « noirs ». Mais je veux vous les montrer sous d’autres couleurs encore. Ceux-là sont terribles qui portent en eux la bête sauvage et qui n’ont pas de choix, si ce n’est entre les convoitises et les mortifications. Et même leurs convoitises sont encore des mortifications. Ils ne sont pas encore devenus des hommes, ces gens terribles : qu’ils prêchent donc l’aversion de la vie et qu’ils s’en aillent eux-mêmes ! Voici les phtisiques de l’âme : à peine sont-ils nés qu’ils commencent déjà à mourir et ils aspirent aux doctrines de la fatigue et du renoncement. Ils aimeraient à être morts et nous devons sanctifier leur volonté ! Gardons-nous de ressusciter ces morts et d’endommager ces cercueils vivants. Ils rencontrent un malade ou bien un vieillard, ou un cadavre : et de suite ils disent « la vie est réfutée ! » Mais eux seuls sont réfutés, ainsi que leur regard qui ne voit qu’un seul aspect de l’existence. Enveloppés d’épaisse mélancolie, et avides des petits hasards qui apportent la mort : ainsi ils attendent en serrant les dents. Ou bien encore, ils tendent la main vers des sucreries et se moquent de leurs propres enfantillages : ils sont accrochés à la vie comme à un brin de paille et ils se moquent de tenir à un brin de paille. Leur sagesse dit : « est fou qui reste vivant, mais nous sommes tellement fous ! Et ceci est la plus grande folie de la vie ! » — « La vie n’est que souffrance » — disent d’autres et ils ne mentent pas : faites donc en sorte que *vous* cessiez d’être ! Faites donc cesser la vie qui n’est que souffrance ! Et voici l’enseignement de votre vertu : « tu dois te tuer toi-même ! Tu dois t’esquiver toi-même ! » « La luxure est un péché, — disent les uns qui prêchent la mort — mettons-nous à l’écart et n’engendrons pas d’enfants ! » « Il est pénible d’enfanter, — disent les autres, — pourquoi enfanter encore ? On n’enfante que des malheureux ! » Et eux aussi sont des prédicateurs de la mort. « Il nous faut de la pitié — disent les troisièmes. Prenez ce que j’ai ! Prenez ce que je suis ! Je serai d’autant moins lié par la vie ! » S’ils avaient de la pitié — jusqu’au fond de leur être, ils feraient prendre la vie en dégoût par leurs prochains. Être méchants — ce serait là leur véritable bonté. Mais ils veulent se débarrasser de la vie : que leur importe d’en lier d’autres plus étroitement encore avec leurs chaînes et leurs présents ! — Et vous aussi, vous dont la vie est inquiétude et travail sauvage : n’êtes-vous pas très fatigués de la vie ? N’êtes-vous pas très mûrs pour la prédication de la mort ? Vous tous, vous qui aimez le travail sauvage et tout ce qui est rapide, nouveau, étrange, — vous vous supportez mal vous-mêmes, votre activité est une fuite et la volonté de s’oublier soi-même. Si vous aviez plus de foi en la vie, vous vous abandonneriez moins au moment. Mais pour l’attente vous n’avez pas assez de valeur intérieure — et pas même assez pour la paresse ! Partout résonne la voix de ceux qui prêchent la mort : et le monde est plein de ceux à qui il faut prêcher la mort. Ou bien « la vie éternelle » : ce qui pour moi est la même chose, — pourvu qu’ils s’en aillent rapidement ! Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la Guerre et des Guerriers. Nous ne voulons pas que être ménagés par nos meilleurs ennemis et pas non plus par ceux que nous aimons du fond du cœur. Laissez-moi donc vous dire la vérité ! Mes frères en la guerre ! Je vous aime du fond du cœur, je suis et je fus toujours votre semblable. Je suis aussi votre meilleur ennemi. Laissez-moi donc vous dire la vérité ! Je n’ignore pas la haine et l’envie de votre cœur. Vous n’êtes pas assez grands pour ne pas connaître la haine et l’envie. Soyez donc assez grands pour ne pas en avoir honte ! Et si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance, soyez-en du moins les guerriers. Ce sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté. Je vois beaucoup de soldats : puissé-je voir beaucoup de guerriers ! On appelle « uni-forme » ce qu’ils portent : que ce qu’ils cachent dessous ne soit pas uniforme ! Vous devez être de ceux dont l’œil cherche toujours un ennemi — *votre* ennemi. Et chez quelques-uns d’entre vous il y a de la haine à première vue. Vous devez chercher votre ennemi et faire votre guerre, une guerre pour vos pensées ! Et si votre pensée succombe, votre loyauté doit néanmoins crier victoire ! Vous devez aimer la paix comme un moyen de guerres nouvelles. Et la courte paix plus que la longue. Je ne vous conseille pas le travail, mais la lutte. Je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit une lutte, que votre paix soit une victoire ! On ne peut se taire et rester tranquille, que quand on a des flèches et un arc : autrement on bavarde et on se dispute. Que votre paix soit une victoire ! Vous dites que c’est la bonne cause qui sanctifie même la guerre ? Je vous dis : c’est la bonne guerre qui sanctifie toutes choses. La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l’amour du prochain. Ce n’est pas votre pitié, mais votre bravoure qui sauva jusqu’à présent les victimes. Qu’est-ce qui est bien ? demandez-vous. Être brave, voilà qui est bien. Laissez dire aux petites filles : « Bien, c’est ce qui est en même temps joli et touchant. » On vous appelle sans-cœur : mais votre cœur est vrai et j’aime la pudeur de votre cordialité. Vous avez honte de votre flot et d’autres rougissent de leur reflux. Vous êtes laids ? Eh bien, mes frères ! Enveloppez-vous du sublime, le manteau de la laideur ! Quand votre âme grandit, elle devient impétueuse, et dans votre élévation, il y a de la méchanceté. Je vous connais. Dans la méchanceté l’impétueux se rencontre avec le débile. Mais ils ne se comprennent pas. Je vous connais. Vous ne devez avoir d’ennemis que pour les haïr et non pour les mépriser. Vous devez être fiers de votre ennemi, alors les succès de votre ennemi seront aussi vos succès. La révolte — c’est la noblesse de l’esclave. Que votre noblesse soit l’obéissance ! Que votre commandement lui-même soit de l’obéissance ! Un bon guerrier préfère « tu dois » à « je veux ». Et vous devez vous faire commander tout ce que vous aimez. Que votre amour de la vie soit l’amour de vos plus hautes espérances : et que votre plus haute espérance soit la plus haute pensée de la vie. Votre plus haute pensée, il faut que moi je vous la commande — et c’est ceci : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Ainsi vivez votre vie d’obéissance et de guerre ! Qu’importe la vie longue ! Quel guerrier veut être épargné ! Je ne vous ménage point, je vous aime du fond du cœur, mes frères en la guerre ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la nouvelle Idole. Il y a quelque part encore des peuples et des troupeaux, mais ce n’est pas chez nous, mes frères : chez nous il y a des États. État ? Qu’est-ce, cela ? Allons ! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids : Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « Moi, l’État, je suis le Peuple. » C’est un mensonge ! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus d’eux une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie. Ce sont des destructeurs, ceux qui placent des pièges pour le grand nombre et qui appellent cela un État : ils suspendent au-dessus d’eux un glaive et cent appétits. Où il y a encore du peuple, il ne comprend pas l’État et il le déteste comme le mauvais œil et une dérogation aux coutumes et aux lois. Je vous donne ce signe : chaque peuple a sa langue du bien et du mal : son voisin ne le comprend pas. Il s’est inventé ce langage pour ses coutumes et ses lois. Mais l’État ment dans toutes ses langues du bien et du mal ; et, dans tout ce qu’il dit, il ment — et tout ce qu’il a, il l’a volé. Tout en lui est faux ; il mord avec des dents volées, le hargneux. Fausses sont même ses entrailles. Une confusion des langues du bien et du mal — je vous donne ce signe, comme le signe de l’État.Vraiment, c’est la volonté de la mort qu’indique ce signe, il appelle les prédicateurs de la mort ! Beaucoup trop d’hommes sont mis au monde : l’État a été inventé pour ceux qui sont superflus ! Voyez donc comme il les attire, les superflus ! Comme il les enlace, comme il les mâche et les remâche. « Sur la terre, il n’y a rien de plus grand que moi : je suis le doigt ordonnateur de Dieu » — ainsi hurle le monstre. Et ce ne sont pas seulement ceux qui ont de longues oreilles et des yeux courts qui tombent à genoux ! Hélas, en vous aussi, ô grandes âmes, il murmure ses sombres mensonges ! Hélas, il devine les cœurs riches qui aiment à se répandre ! Oui, il vous devine, vous aussi, vainqueurs du Dieu ancien ! Le combat vous a fatigué et maintenant votre fatigue se met au service de la nouvelle idole ! Elle voudrait placer autour d’elle des héros et des hommes honorables, la nouvelle idole ! Il aime à se chauffer au soleil de la bonne conscience, — le froid monstre ! Elle veut tout *vous* donner, si *vous* l’adorez, la nouvelle idole : Ainsi elle s’achète l’éclat de votre vertu et le fier regard de vos yeux. Vous devez lui servir d’appât pour les superflus ! Oui, on a inventé là un tour de l’enfer, d’un coursier de la mort, cliquetant dans la parure des honneurs divins ! Oui, on a inventé une mort pour le grand nombre, une mort qui se vante être la vie, une servitude selon le cœur de tous les prédicateurs de la mort ! L’État, c’est partout où tous boivent du poison, les bons et les mauvais : l’État, où tous se perdent eux-mêmes, les bons et les mauvais : l’État, où le lent suicide de tous s’appelle — « la vie ». Voyez donc ces superflus ! Ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages : ils appellent leur vol civilisation — et tout leur devient maladie et revers ! Voyez donc ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils rendent leur bile et appellent cela des journaux. Ils se dévorent et ne peuvent pas même se digérer. Voyez donc ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance et tout d’abord le levier de la puissance, beaucoup d’argent, — ces impuissants ! Voyez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les uns sur les autres et se poussent ainsi dans la boue et l’abîme. Ils veulent tous s’approcher du trône : c’est leur folie, — comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône — et souvent aussi le trône est dans la boue. Ils sont tous des fous pour moi, des singes grimpeurs et bouillants. Leur idole sent mauvais, ce froid monstre : ils sentent tous mauvais, ces idolâtres. Mes frères, voulez-vous donc étouffer dans l’exhalaison de leurs gueules et de leurs appétits ! Cassez plutôt les vitres et sautez dehors ! Évitez donc la mauvaise odeur ! Éloignez-vous de l’idolâtrie des superflus. Évitez donc la mauvaise odeur ! Éloignez-vous de la fumée de ces sacrifices humains ! Maintenant encore le monde est libre pour les grandes âmes. Pour ceux qui sont solitaires ou à deux, bien des places sont encore libres, des places où souffle l’odeur des mers silencieuses. Une vie libre reste ouverte aux grandes âmes. Vraiment, qui possède peu, est d’autant moins possédé : bénie soit la petite pauvreté ! Là-bas, où finit l’État, commence seulement l’homme qui n’est pas superflu : là commence le chant deceux qui sont nécessaires, la mélodie unique et indispensable. Là-bas où *finit* l’État, — regardez donc, mes frères ! Ne voyez-vous pas l’arc-en-ciel et le pont du Surhumain ? — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Mouches de la Place publique. Fuis, mon ami, dans ta solitude ! Je te vois étourdi par le bruit des grands hommes et meurtri par les aiguillons des petits. Dignement la forêt et le rocher savent se taire avec toi. Ressemble de nouveau à l’arbre que tu aimes, à l’arbre aux larges branches : il écoute silencieux, suspendu sur la mer. Où cesse la solitude, commence la place publique ; et où commence la place publique, commence aussi le bruit des grands comédiens et le bourdonnement des mouches venimeuses. Dans le monde les meilleures choses ne valent rien sans quelqu’un qui les représente : le peuple appelle ces représentants des grands hommes. Le peuple comprend mal ce qui est grand, c’est-à-dire ce qui crée. Mais il a un sens pour tous les représentants, pour tous les comédiens des grandes choses. Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : — il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens tourne le peuple et la gloire : ainsi « va le monde ». Le comédien a de l’esprit, mais peu de conscience de l’esprit. Il croit toujours à ce par quoi il fait croire le plus fortement — croire en *lui-même !* Demain il a une foi nouvelle et après demain une foi plus nouvelle encore. Il a les sens rapides comme le peuple, et des températures variables. Renverser — c’est ce qu’il appelle démontrer. Rendre fou — c’est ce qu’il appelle convaincre. Et le sang est pour lui le meilleur de tous les arguments. Il appelle mensonge et néant une vérité qui ne glisse que dans de fines oreilles. Vraiment il ne croit qu’en des dieux qui font beaucoup de bruit dans le monde ! La place publique est pleine de bruyants bouffons — et le peuple se vante de ses grands hommes ! Ils sont pour lui les maîtres du moment. Mais le moment les presse : ainsi ils te pressent aussi. Ils veulent de toi un oui ou un non. Malheur à toi, veux-tu placer ta chaise entre un pour et un contre ? Ne sois pas jaloux de ceux qui pressent et sont sans réserve, ô amant de la vérité. Jamais encore la vérité ne s’est pendue au bras de qui était sans réserve. À cause de ces imprévus, retourne dans ta sécurité : ce n’est que sur la place publique qu’on est assailli par des « oui ? » ou des « non ? » Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe avec lenteur : il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir *ce qui* est tombé dans leur profondeur. Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique et de la gloire : loin de la place publique et de la gloire demeurèrent de tous temps les inventeurs de valeurs nouvelles. Fuis, mon ami, dans ta solitude : je te vois meurtri par des mouches venimeuses. Fuis là-haut où souffle un vent rude et fort ! Fuis dans ta solitude ! Tu as vécu trop près des petits et des pitoyables. Fuis devant leur vengeance invisible ! À ton égard ils ne sont que vengeance. N’élève plus le bras contre eux ! Ils sont innombrables et ce n’est pas ta destinée d’être un chasse-mouches. Innombrables sont ces petits et ces pitoyables ; et de fiers édifices se sont vus détruits par des gouttes de pluie et des mauvaises herbes. Tu n’es pas une pierre, mais déjà des gouttes nombreuses te crevassèrent. Des gouttes nombreuses te fêleront et te briseront encore. Je te vois fatigué par les mouches venimeuses, je te vois déchiré et sanglant en maint endroit ; et ta fierté ne veut pas même se mettre en colère. Elles voudraient ton sang en toute innocence, leurs âmes anémiques réclament du sang — et elles piquent en toute innocence. Mais toi qui es profond, tu souffres trop profondément, même des petites blessures ; et avant que tu sois guéri, le même ver venimeux t’a rampé sur la main. Tu me sembles trop fier pour tuer ces gourmands. Mais prends garde que cela ne devienne ta destinée de porter toute leur venimeuse injustice ! Ils bourdonnent autour de toi avec leurs louanges aussi : importunités, voilà leurs louanges. Ils veulent être près de ta peau et de ton sang. Ils te flattent comme un dieu ou un diable ; ils pleurnichent devant toi, comme devant un dieu ou un diable. Qu’importe ! Ce sont des flatteurs et des pleurards, rien de plus. Aussi font-ils souvent les aimables avec toi. Mais ce fut toujours la ruse des lâches. Oui, les lâches sont rusés ! Ils réfléchissent beaucoup à toi avec leur âme étroite — tu leur es toujours suspect ! Tout ce qui fait beaucoup réfléchir devient suspect. Ils te punissent pour toutes tes vertus. Ils ne te pardonnent du fond du cœur que tes fautes. Puisque tu es bienveillant et juste, tu dis : « Ils sont innocents de leur petite existence. » Mais leur âme étroite pense : « Toute grande existence est coupable. » Même quand tu leur es bienveillant, ils se sentent encore méprisés par toi ; et ils te rendent ton bienfait par des méfaits cachés. Ta fierté sans paroles leur est toujours contraire ; ils jubilent quand il t’arrive d’être assez modeste pour être vaniteux. Ce que nous reconnaissons chez un homme, nous l’allumons aussi. Garde-toi donc des petits ! Devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s’échauffe contre toi en une vengeance invisible. Ne t’es-tu pas aperçu comme ils se taisaient, dès que tu t’approchais d’eux, et comme leur force les abandonnait, ainsi que la fumée abandonne un feu qui s’éteint ? Oui, mon ami, tu es la mauvaise conscience de tes prochains : car ils ne sont pas dignes de toi. C’est pourquoi ils te haïssent et ils aimeraient bien sucer ton sang. Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses ; ce qui est grand en toi — ceci même doit les rendre plus venimeux et toujours plus semblables à des mouches. Fuis, mon ami, dans ta solitude, et là haut où souffle un vent rude et fort. Ce n’est pas ta destinée d’être un chasse-mouches. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la Chasteté. J’aime la forêt. Il est difficile de vivre dans les villes : Ceux qui sont en rut y sont trop nombreux. Ne vaut-il pas mieux tomber entre les mains d’un meurtrier que dans les rêves d’une femme ardente ? Et regardez donc ces hommes : leur œil en témoigne — ils ne connaissent rien de meilleur sur la terre que de coucher avec une femme. Ils ont de la boue au fond de l’âme, et malheur à eux si leur boue a de l’esprit ! Si du moins vous étiez une bête parfaite, mais pour être une bête il faut l’innocence. Est-ce que je vous conseille de tuer vos sens ? Je vous conseille l’innocence des sens. Est-ce que je vous conseille la chasteté ? Chez quelques-uns la chasteté est une vertu, mais chez beaucoup elle est presque un vice. Ceux-ci sont continents peut-être : mais la chienne Sensualité se reflète, avec jalousie, dans tout ce qu’ils font. Même dans les hauteurs de leur vertu et jusque dans leur esprit rigide, cet animal les suit avec sa discorde. Et avec quel air gentil la chienne Sensualité sait mendier un morceau d’esprit, quand on lui refuse un morceau de chair. Vous aimez les tragédies et tout ce que brise le cœur ? Mais moi je suis méfiant envers votre chienne. Vous avez des yeux trop cruels et, pleins de désirs, vous regardez vers ceux qui souffrent. Votre lubricité ne s’est-elle pas travestie pour s’appeler pitié ? Et je vous donne aussi cette parabole : Ils n’étaient pas en petit nombre, ceux qui voulaient chasser leurs démons et qui entrèrent eux-mêmes dans les pourceaux. Si la chasteté pèse à quelqu’un, il faut l’en détourner, pour qu’elle ne devienne pas le chemin de l’enfer — c’est à dire la fange et la fournaise de l’âme. Parlé-je de choses malpropres ? Ce n’est pas ce qu’il y a de pire à mes yeux. Ce n’est pas quand la vérité est malpropre, mais quand elle est basse, que celui qui cherche la connaissance n’aime pas à descendre dans ses eaux. En vérité, il y en a qui sont chastes jusqu’au fond du cœur : ils sont plus doux de cœur, ils aiment mieux à rire et ils rient plus que vous. Ils rient aussi de la chasteté et demandent : « Qu’est-ce que la chasteté ! La chasteté n’est-elle pas une vanité ? Mais cette vanité est venue à nous, nous ne sommes pas venus à elle. Nous avons offert à cet étranger l’hospitalité de notre cœur, maintenant il habite chez nous, — qu’il y reste autant qu’il voudra ! ». Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De l’Ami. « Un seul est toujours de trop autour de moi » — ainsi pense le solitaire. « Toujours une fois un — cela finit par faire deux ! » *Je* et *Moi* sont toujours en conversation trop assidue : comment cela serait-ce supportable s’il n’y avait pas un ami ? Pour le solitaire, l’ami est toujours le troisième : le troisième est le liège qui empêche la conversation des deux autres de s’abîmer dans les profondeurs. Hélas, il y a trop de profondeurs pour tous les solitaires. C’est pourquoi ils aspirent à un ami et à sa hauteur. Notre foi en les autres révèle ce à quoi nous aimerions bien croire en nous-mêmes. Notre désir d’un ami est notre révélation. Souvent avec l’amitié on ne veut que sauter par dessus l’envie. Souvent on attaque et l’on se fait des ennemis pour cacher que l’on est soi-même attaquable. « Sois au moins mon ennemi ! » — ainsi parle le vrai respect, celui qui n’ose pas solliciter l’amitié. Si l’on veut avoir un ami il faut aussi vouloir faire la guerre pour lui : et pour faire la guerre, il faut *pouvoir* être ennemi. Il faut honorer l’ennemi dans l’ami. Peux-tu t’approcher de ton ami, sans passer à son bord ? En son ami on doit voir son meilleur ennemi. Tu dois être le plus près de son cœur quand tu lui résistes. Tu ne veux pas porter de vêtement devant ton ami ? Cela doit être l’honneur de ton ami que tu te donnes à lui tel que tu es ? Mais c’est pourquoi il te souhaite au diable ! Qui ne se dissimule pas lui-même, révolte : tant vous avez de raisons de craindre la nudité ! Oui, si vous étiez des dieux vous pourriez avoir honte de vos vêtements ! Tu ne saurais assez bien t’habiller pour ton ami : car tu dois lui être une flêche et un désir du Surhumain. As-tu déjà vu dormir ton ami, — pour que tu apprennes comment il est ? Quel est donc le visage de ton ami ? C’est ton propre visage dans un miroir grossier et imparfait. As-tu déjà vu dormir ton ami ? Ne t’es-tu pas effrayé de l’air qu’il avait ? Oh, mon ami, l’homme est quelque-chose qui doit être surmonté. L’ami doit être passé maître dans la divination et dans le silence : tu ne dois pas vouloir tout voir. Ton rêve doit te révéler ce que fait ton ami quand il est éveillé. Que ta pitiié soit une divination : il faut que tu saches d’abord si ton ami veut de la pitié. Peut-être aime-t-il en toi le visage fier et le regard de l’éternité. Que la compassion avec l’ami se cache sous une rude enveloppe, tu dois user tes dents sur lui. Ainsi ta compassion sera pleine de finesses et de douceurs. Es-tu pour ton ami air pur et solitude, pain et médicament ? Il y en a qui ne peuvent pas délier leur propre chaîne, et pourtant, pour leurs amis, ils sont des sauveurs. Es-tu un esclave ? Tu ne saurais être ami. Es-tu un tyran ? Tu ne saurais avoir d’amis. Depuis trop longtemps un esclave et un tyran étaient cachés dans la femme. C’est pourquoi la femme n’est pas encore capable d’amitié : elle ne connaît que l’amour. Dans l’amour de la femme il y a de l’injustice et de l’aveuglement pour tout ce qu’elle n’aime pas. Et dans l’amour conscient de la femme il y a toujours, à côté de la lumière, la surprise, l’éclair et la nuit. La femme n’est pas encore capable d’amitié : Des chattes, voilà ce que sont toujours encore les femmes, des chattes et des oiseaux. Ou, quand cela va bien, des vaches. La femme n’est pas encore capable d’amitié. Mais, dites-moi, vous autres hommes, qui, parmi vous, est donc capable d’amitié ? Hélas, oh hommes ! votre pauvreté et votre avarice de l’âme ! Ce que vous donnez à vos amis, je veux le donner même à mes ennemis sans en devenir plus pauvre. Il y a de la camaraderie : qu’il y ait de l’amitié ! Ainsi parlait Zarathoustra. Et avec quel air gentil la chienne Sensualité sait mendier un morceau d’esprit, quand on lui refuse un morceau de chair. Vous aimez les tragédies et tout ce que brise le cœur ? Mais moi je suis méfiant envers votre chienne. Vous avez des yeux trop cruels et, pleins de désirs, vous regardez vers ceux qui souffrent. Votre lubricité ne s’est-elle pas travestie pour s’appeler pitié ? Et je vous donne aussi cette parabole : Ils n’étaient pas en petit nombre, ceux qui voulaient chasser leurs démons et qui entrèrent eux-mêmes dans les pourceaux. Si la chasteté pèse à quelqu’un, il faut l’en détourner, pour qu’elle ne devienne pas le chemin de l’enfer — c’est à dire la fange et la fournaise de l’âme. Parlé-je de choses malpropres ? Ce n’est pas ce qu’il y a de pire à mes yeux. Ce n’est pas quand la vérité est malpropre, mais quand elle est basse, que celui qui cherche la connaissance n’aime pas à descendre dans ses eaux. En vérité, il y en a qui sont chastes jusqu’au fond du cœur : ils sont plus doux de cœur, ils aiment mieux à rire et ils rient plus que vous. Ils rient aussi de la chasteté et demandent : « Qu’est-ce que la chasteté ! La chasteté n’est-elle pas une vanité ? Mais cette vanité est venue à nous, nous ne sommes pas venus à elle. Nous avons offert à cet étranger l’hospitalité de notre cœur, maintenant il habite chez nous, — qu’il y reste autant qu’il voudra ! ». Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Mille et un Buts. Zarathoustra a vu beaucoup de pays et beaucoup de peuples : c’est ainsi qu’il a découvert le bien et le mal de beaucoup de peuples. Zarathoustra n’a pas découvert de plus grande puissance sur la terre, que le bien et le mal. Aucun peuple ne pourrait vivre sans évaluer ; mais s’il veut se conserver, il ne doit pas évaluer comme évalue son voisin. Beaucoup de choses qu’un peuple appelait bonnes, pour un autre peuple étaient honteuses et méprisables : voilà ce que j’ai découvert. Ici beaucoup de choses étaient appelées mauvaises et là-bas elles étaient revêtues du manteau de pourpre des honneurs. Jamais un voisin n’a compris l’autre voisin : son âme s’est toujours étonnée de la folie et de la méchancetée de son voisin. Une table des biens est suspendue au-dessus de chaque peuple. Voici c’est la table de ce qu’il a surmonté ; voici c’est la voix de sa volonté de puissance. Est honorable ce qui lui semble difficile ; ce qui est indispensable et difficile, s’appelle bien ; et ce qui délivre de la plus profonde détresse, la chose la plus rare et la plus difficile, — est sanctifiée par lui. Ce qui le fait règner, vaincre et briller, ce qui excite l’horreur et l’envie de son voisin : ceci occupe pour lui la plus haute et la première place, ceci est la mesure et le sens de toutes choses. Vraiment, mon frère, si tu reconnais le besoin et le pays, le ciel et le voisin d’un peuple : tu devines aussi la loi de ce qu’il faut surmonter et pourquoi c’est sur ces degrés qu’il monte à ses espérances. « Tu dois toujours être le premier et dépasser les autres : ton âme jalouse ne doit aimer personne, si ce n’est l’ami » — ceci fit trembler l’âme d’un Grec et le fit suivre le sentier de la grandeur. « Dire la vérité et savoir bien manier l’arc et les flèches » — ceci semblait cher, et difficile en même temps, au peuple d’où vient mon nom — ce nom qui m’est en même temps cher et difficile. « Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines de l’âme » : cette table des victoires sur soi, un autre peuple la suspendit au-dessus de lui et il devint puissant et éternel. « Être fidèle et, à cause de la fidélité, mettre sang et honneur, même à des choses mauvaises et dangereuses » : par cet enseignement un autre peuple s’est surmonté, et, en se surmontant ainsi, il devint gros et lourd de grandes espérances. En vérité, les hommes se donnèrent tout leur bien et leur mal. En vérité, ils ne les prirent point, ils ne le trouvèrent point, il ne tomba pas comme une voix du ciel. C’est l’homme qui mit des valeurs dans les choses, afin de se conserver, — c’est lui qui créa un sens aux choses, un sens humain ! C’est pourquoi il s’appelle « homme », c’est-à-dire, celui qui évalue. Évaluer c’est créer : écoutez, créateurs ! Évaluer, c’est le trésor et des joyaux de toutes les choses évaluées. C’est par l’évaluation que se donne la valeur : sans l’évaluation, la noix de l’existence serait creuse. Écoutez, créateurs ! Le changement des valeurs, c’est le changement de celui qui crée. Toujours détruit celui qui doit être le créateur. Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard seulement des individus. En vérité, l’individu lui-même est la plus jeune des créations. Des peuples jadis suspendirent au-dessus d’eux une table du bien. L’amour qui veut dominer et l’amour qui veut obéir se créèrent ensemble de telles tables. Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir de l’individu. Et tant que la bonne conscience s’appelle troupeau, la mauvaise conscience seule dit : Moi. En vérité, le *moi* rusé, le *moi* sans amour qui veut son bien dans le bien du plus grand nombre : ce n’est pas là l’origine du troupeau, mais sa destruction. Ce furent toujours des fervents et des créateurs qui créèrent le bien et le mal. Le feu de l’amour et le feu de la colère brûlent du nom de toutes les vertus. Zarathoustra vit beaucoup de pays et beaucoup de peuples : Il n’a pas trouvé de plus grande puissance sur la terre que l’œuvre des fervents : « bien » et « mal », voilà son nom. En vérité, la puissance de ces louanges et de ces blâmes est pareille à un monstre. Dites-moi, mes frères, qui me le terrassera ? Dites, qui jettera une chaîne sur les mille nuques de cette bête ? Il y a eu jusqu’à présent mille buts, car il y a eu mille peuples. Il ne manque que la chaîne des mille nuques, il manque le but unique. L’humanité n’a pas encore de but. Mais, dites-moi donc, mes frères, si l’humanité manque de but, ne manque-t-elle pas elle-même encore ? — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De l’Amour du Prochain. Vous vous pressez autour du prochain et vous exprimez cela par de belles paroles. Mais je vous le dis : votre amour du prochain, c’est votre mauvais amour pour vous-mêmes. Vous fuyez chez le prochain devant vous-mêmes et vous voudriez vous en faire une vertu : mais je pénètre votre « désintéressement ». Le *toi* est plus vieux que le *moi ;* le *toi* est sanctifié, mais point encore le *moi* : ainsi l’homme s’empresse auprès de son prochain. Est-ce que je vous conseille l’amour du prochain ? Plutôt encore je vous conseille la fuite du prochain et l’amour du lointain ! Plus haut que l’amour du prochain se trouve l’amour du lointain et de ce qui est à venir. Plus haut encore que l’amour de l’homme, je place l’amour des choses et des fantômes. Ce fantôme qui court devant toi, mon frère, ce fantôme est plus beau que toi ; pourquoi ne lui donnes-tu pas ta chair et tes os ? Mais tu as peur et tu te sauves chez ton prochain. Vous ne vous supportez pas vous-mêmes et vous ne vous aimez pas assez : maintenant vous voudriez séduire votre prochain par votre amour et vous dorer de son erreur. Je voudrais que tous ces prochains et leurs voisins vous deviennent insupportables. Il vous faudrait alors créer par vous-mêmes votre ami au cœur débordant. Vous invitez un témoin quand vous voulez dire du bien de vous-mêmes ; et quand vous l’avez induit à bien penser de vous, c’est vous qui pensez bien de vous. Celui-là seul ne ment pas qui parle contre sa conscience, mais surtout celui qui parle contre son inconscience. Et ainsi vous parlez de vous dans vos relations et vous trompez le voisin sur vous-mêmes. Ainsi parle le fou : « Les rapports avec les hommes gâtent le caractère, surtout quand on n’en a pas. » L’un va chez le prochain parce qu’il se cherche, l’autre parce qu’il voudrait s’oublier. Votre mauvais amour pour vous-mêmes fait de votre solitude une prison. Ce sont les plus lointains qui payent votre amour du prochain ; et quand vous n’êtes que cinq ensemble un sixième doit mourir. Je n’aime pas non plus vos fêtes : j’y ai trouvé trop de comédiens, et même les spectateurs se comportaient comme des comédiens. Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l’ami. Que l’ami vous soit la fête de la terre et un pressentiment du Surhumain. Je vous enseigne l’ami et son cœur débordant. Mais il faut savoir être telle une éponge quand on veut être aimé par des cœurs débordants. Je vous enseigne l’ami qui porte en lui un monde achevé, une enveloppe du bien, — l’ami créateur qui a toujours un monde achevé à offrir. Et comme pour lui le monde s’est déroulé, il s’enroule de nouveau, tel le devenir du bien par le mal, du but par le hasard. Que l’avenir et la chose la plus lointaine soient pour toi la cause de ton aujourd’hui : c’est dans ton ami que tu dois aimer le Surhumain comme ta raison d’être. Mes frères, je ne vous conseille pas l’amour du prochain, je vous conseille l’amour du plus lointain. Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### La Voie du Créateur. Veux-tu, mon frère, aller dans l’isolement ? Veux-tu chercher le chemin qui mène à toi-même ? Hésite encore un peu et écoute-moi. « Qui cherche, se perd facilement lui-même. Tout isolement est une faute » : ainsi parle le troupeau. Et tu as longtemps fait partie du troupeau. En toi aussi la voix du troupeau résonnera encore. Et quand tu diras : « Je n’ai plus une conscience avec vous », ce sera plainte et douleur. Voici, cette conscience unique enfanta aussi cette douleur même : et la dernière lueur de cette conscience enflamme encore ton affliction. Mais tu veux suivre la voix de ton affliction qui est la voie qui mène à toi-même. Montre-moi donc que tu en as le droit et la force ! Est tu une force nouvelle et un droit nouveau ? Un premier mouvement ? Une roue qui roule sur elle-même ? Peux-tu forcer des étoiles à tourner autour de toi ? Hélas ! il y a tant de convoitises des hauteurs ! Il y a tant de convulsions des ambitieux. Montre-moi que tu n’es ni parmi ceux qui convoitent, ni parmi les ambitieux ! Hélas ! il y a tant de grandes pensées qui n’agissent pas plus qu’une vessie gonflée. Elles enflent et rendent plus vide encore. Tu t’appelles libre ? Je veux que tu me dises ta pensée maîtresse, et non pas que tu t’es échappé d’un joug. Es-tu quelqu’un qui avait le droit de s’échapper d’un joug ? Il y en a qui perdent leur dernière valeur en quittant leur sujétion. Libre *de quoi ?* Qu’importe cela à Zarathoustra ! Mais ton œil clair doit m’annoncer : libre *pour quoi ?* Peux-tu te donner à toi-même ton bien et ton mal et suspendre ta volonté au-dessus de toi comme une loi ? Peux-tu être ton propre juge et le vengeur de ta propre loi ? Il est terrible d’être seul avec le juge et le vengeur de sa propre loi. C’est ainsi qu’une étoile est projetée dans le vide et dans le souffle glacé de la solitude. Aujourd’hui encore tu souffres du nombre, toi l’unique : aujourd’hui encore tu as tout ton courage et toutes tes espérances. Pourtant ta solitude te fatiguera un jour, ta fierté se courbera et ton courage grincera des dents. Tu crieras un jour : « Je suis seul ! » Un jour tu ne verras plus ta hauteur, et ta bassesse sera trop près de toi. Ton sublime même te fera peur comme un fantôme. Tu crieras un jour : « Tout est faux ! » Il y a des sentiments qui veulent tuer le solitaire ; s’ils n’y réussissent pas, eh bien ! qu’ils meurent eux-mêmes ! Mais es-tu capable d’être assassin ? Mon frère, connais-tu déjà le mot « mépris » ? Et le tourment de ta justice qui te force à être juste envers ceux qui te méprisent ? Tu forces beaucoup de gens à changer d’avis sur toi ; c’est ce qu’ils te comptent durement. Tu t’es approché d’eux et quand même tu as passé : c’est ce qu’ils ne te pardonneront jamais. Tu les dépasses : mais plus tu t’élèves, plus tu parais petit aux yeux des envieux. Mais celui qui vole dans les airs est le plus haï. « Comment voudriez-vous être justes envers moi ! — c’est ainsi qu’il te faut parler — je choisis pour moi votre injustice, comme la part qui m’est due. » Injustice et ordures, voilà ce qu’ils jettent après le solitaire : pourtant, mon frère, si tu veux être une étoile, il faut que tu les éclaires malgré tout ! Et garde-toi des bons et des justes ! Ils aiment à crucifier ceux qui s’inventent leur propre vertu, — ils haïssent le solitaire. Garde-toi aussi de la sainte simplicité ! Tout ce qui n’est pas simple lui est impie ; elle aime également à jouer avec le feu — des bûchers. Et garde-toi aussi des accès de ton amour ! Trop vite le solitaire tend la main à celui qu’il rencontre. Il y a des hommes à qui tu ne dois pas donner la main, mais seulement la patte : et je veux que ta patte ait aussi des griffes. Mais le plus dangereux ennemis que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même ; c’est toi-même que tu guettes dans les cavernes et les forêts. Solitaire, tu suis le chemin qui mène à toi-même ! Et ton chemin passe devant toi-même et devant tes sept démons ! Tu seras hérétique envers toi-même, sorcier et devin, fou et incrédule, impie et méchant. Il faut que tu veuilles te brûler dans ta propre flamme : comment voudrais-tu te renouveler sans t’être d’abord réduit en cendres ! Solitaire, tu suis le chemin du créateur : tu veux te créer un dieu de tes sept démons ! Solitaire, tu suis le chemin de l’amant : tu t’aimes toi-même, c’est pourquoi tu te méprises, comme seuls méprisent les amants. L’amant veut créer puisqu’il méprise ! Que saurait-il de l’amour, s’il ne devait mépriser précisément ce qu’il aimait ! Va dans ton isolement, mon frère, avec ton amour et ta création ; et il sera tard quand la justice te suivra en traînant la jambe. Va dans ton isolement avec mes larmes, ô mon frère. J’aime celui qui veut créer au-dessus de lui-même et qui périt ainsi. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### La vieille et la jeune femme. « Pourquoi glisses-tu furtivement dans le crépuscule, Zarathoustra ? Et que caches-tu avec soin sous ton manteau ? « Est-ce un trésor que l’on t’a donné ? Ou bien un enfant qui t’est né ? Où vas-tu maintenant toi-même par le chemin des voleurs, ô ami du mal ? » En vérité, mon frère ! répondit Zarathoustra, c’est un trésor qui m’a été donné : une petite vérité, voilà ce que je porte. Mais elle est récalcitrante comme un jeune enfant ; et si je ne lui fermais la bouche, elle crierait à tue-tête. En suivant aujourd’hui mon chemin, à l’heure où le soleil se couche, j’ai rencontré une vieille femme qui parla ainsi à mon âme : « Zarathoustra a souvent parlé, même à nous autres femmes, mais jamais il ne nous a parlé de la femme. » Je lui ai répondu : « Il ne faut parler de la femme qu’aux hommes. » « Parle-moi aussi de la femme, dit-elle ; je suis assez vieille pour oublier aussitôt tout ce que tu m’auras dit. » Et je condescendis aux désirs de la vieille femme et je lui dis : Chez la femme tout est une énigme, mais il y a un mot à cette énigme : ce mot est grossesse. L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? L’homme véritable veut deux choses : le danger et le jeu. C’est pourquoi il veut la femme, leplus dangereux jouet. L’homme doit être élevé pour la guerre, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est folie. Le guerrier n’aime pas les fruits trop doux. C’est pourquoi il aime la femme ; la femme la plus douce a toujours quelque chose d’amer. Mieux que l’homme, la femme comprend les enfants, mais l’homme est plus enfant que la femme. Dans tout homme véritable un enfant est caché : un enfant qui veut jouer. Allez, ô femmes, découvrez-moi l’enfant dans l’homme ! Que la femme soit un jouet, pur et menu, pareil au diamant, rayonnant des vertus d’un monde qui n’est pas encore. Que les rayons d’une étoile scintillent dans votre amour ! Que votre espoir soit : « Oh ! que je mette au monde le Surhumain ! » Qu’il y ait de la bravoure dans votre amour ! Avec votre amour vous devez aller au devant de celui qui vous inspire de la peur. Que votre honneur soit dans votre amour. Généralement la femme n’entend presque rien à l’honneur. Mais que ce soit votre honneur d’aimer toujours plus que vous êtes aimé, et de n’être jamais les secondes. Que l’homme craigne la femme, quand elle aime : c’est alors qu’elle fait tous les sacrifices et toute autre chose lui paraît sans valeur. Que l’homme craigne la femme, quand elle hait : car au fond du cœur l’homme n’est que méchant, mais au fond du cœur la femme est mauvaise. Qui la femme hait-elle le plus ? — Ainsi parlait le fer à l’aimant : « Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n’es pas assez fort pour attacher à toi. » Le bonheur de l’homme est : je veux ; le bonheur de la femme est : il veut. « Voici, le monde vient d’être parfait ! » — ainsi pense toute femme qui obéit de tout cœur. Et il faut que la femme obéisse et qu’elle trouve une profondeur à sa surface. L’âme de la femme est surface, une membrane mobile et orageuse sur une eau basse. Mais l’âme de l’homme est profonde, son flot mugit dans des grottes souterraines : la femme pressent sa force, mais elle ne la comprend pas. — Alors la vieille femme me répondit : « Zarathoustra a dit des choses gentilles, surtout pour celles qui sont assez jeunes pour cela. Chose singulière, Zarathoustra connaît peu les femmes, et pourtant il a raison dans ce qu’il dit sur elles ! Est-ce parce que chez la femme nulle chose n’est impossible ? Et maintenant, reçois en récompense une petite vérité ! Je suis assez vieille pour te la dire ! Enveloppe-la bien et ferme-lui la bouche : autrement elle criera trop haut, cette petite vérité. » « Donne-moi, femme, ta petite vérité ! » dis-je. Et voici ce que me dit la vieille femme : « Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas le fouet ! » — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### La Morsure de la Vipère. Un jour Zarathoustra s’était endormi sous un figuier, car il faisait chaud, et il avait ramené le bras sur son visage. Mais une vipère le mordit au cou, ce qui fit pousser un cri de douleur à Zarathoustra. Lorsqu’il eut enlevé le bras de son visage, il regarda le serpent : alors le serpent reconnut les yeux de Zarathoustra, il se tordit maladroitement et voulut s’éloigner. « Non point, dit Zarathoustra ; je ne t’ai pas encore remercié ! Tu m’as réveillé à temps, ma route est encore longue. » « Ta route est courte encore, dit tristement la vipère ; mon poison tue. » Zarathoustra se mit à sourire. « Quand donc un dragon mourut-il du poison d’un serpent ? — dit-il. Mais reprends ton poison ! Tu n’es pas assez riche pour m’en faire cadeau. » Alors derechef la vipère lui enlaça le cou et elle lêcha sa blessure. Lorsqu’un jour, comme Zarathoustra raconta ceci à ses disciples, ils lui demandèrent : « Et quelle est la morale de ton histoire, ô Zarathoustra ? » Zarathoustra leur répondit : Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale. Mais si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car il en serait humilié. Démontrez-lui, au contraire, qu’il vous a fait du bien. Et plutôt que de faire honte, mettez-vous en colère. Et quand on vous maudit, il ne me plaît pas que vous vouliez bénir. Maudissez plutôt un peu de votre côté ! Et si l’on vous inflige une grande injustice, ajoutez-y vite cinq autres petites. Celui qui n’est oppressé que par l’injustice est affreux à voir. Saviez-vous déjà cela ? Injustice partagée est demi-droit. Et celui qui peut porter l’injustice doit prendre l’injustice sur lui ! Une petite vengeance est plus humaine que point de vengeance. Et si la punition n’est pas aussi un droit et un honneur pour le transgresseur, je ne veux pas de votre punition. Il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout quand on a raison. Seulement il faut être assez riche pour cela. Je n’aime pas votre froide justice ; dans les yeux de vos juges passe toujours le regard du bourreau et son couperet glacé. Dites-moi donc où se trouve la justice qui est l’amour avec des yeux clairvoyants. Inventez-moi donc l’amour qui porte non seulement toutes les punitions, mais aussi toutes les fautes ! Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, sauf celui qui juge ! Voulez-vous que je vous dise encore cela ? Chez celui qui veut être juste au fond de l’âme, le mensonge même devient philanthropie. Mais comment saurais-je être juste au fond de l’âme ? Comment pourrais-je donner à chacun *le sien !* Que ceci me suffise : Je donne à chacun *le mien*. Enfin, mes frères, gardez-vous d’être injustes envers les solitaires. Comment un solitaire saurait-il oublier ? Comment pourrait-il rendre ? Un solitaire est comme un puits profond. Il est facile d’y jeter une pierre ; mais si elle est tombée jusqu’au fond, dites-moi, qui donc voudra la sortir ? Gardez-vous d’offenser le solitaire. Mais si vous l’avez offensé, eh bien ! tuez-le aussi ! Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De l’Enfant et du Mariage. J’ai une question pour toi seul, mon frère. Je jette cette question comme une sonde dans ton âme, afin que je connaisse sa profondeur. Tu es jeune et tu désires enfant et mariage. Mais je te demande : Es-tu un homme qui ait *le droit* de désirer un enfant ? Es-tu le victorieux, vainqueur de toi-même, le souverain des sens, le maître de tes vertus ? C’est ce que je te demande. Ou bien la bête et la nécessité parlent-elles de ton désir ? Ou bien l’isolement ? Ou bien la discorde avec toi-même ? Je veux que ta victoire et ta liberté aient le désir d’un enfant. Tu dois construire des monuments vivants à ta victoire et à ta délivrance. Tu dois construire plus haut que toi. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, rectangulaire de corps et d’âme. Tu ne dois pas seulement te reproduire et te transplanter, tu dois aussi te planter plus haut. Que le jardin du mariage te serve à cela. Tu dois créer un corps supérieure, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même, — tu dois créer un créateur. Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé. Respect réciproque, c’est là le mariage, respect de ceux qui veulent d’une telle volonté. Que ceci soit le sens et la vérité de ton mariage. Mais ce que ceux qui sont de trop appellent mariage, ces superflus ! — comment appellerai-je cela ? Hélas, cette pauvreté de l’âme à deux ! Hélas, cette ordure de l’âme à deux ! Hélas, ce misérable contentement à deux ! Mariage, c’est ainsi qu’ils appellent tout cela ; et ils disent que leurs unions sont contractées au ciel. Eh bien, je n’en veux pas de ce ciel des superflus ! Non, je n’en veux pas de ces bêtes enlacées de réseaux divins ! Que le Dieu reste loin de moi, le Dieu qui vient en boitant pour bénir ce qu’il n’a pas uni ! Ne riez pas de pareils mariages ! Quel est l’enfant qui n’aurait pas raison de pleurer sur ses parents ? Cet homme me semblait respectable et mûr pour le sens de la terre : mais lorsque je vis sa femme, la terre me sembla une demeure pour les insensés. Oui, je voudrais que la terre entre en convulsions quand un saint s’accouple à une oie. Celui-ci partit comme un héros en chasse de vérités, et il ne captura qu’un petit mensonge paré. Il appelle cela son mariage. Celui-là était froid dans ses relations et il choisissait avec discernement. Mais d’un seul coup il a gâté sa société pour toujours : Il appelle cela son mariage. Celui-là cherchait une servante avec les vertus d’un ange. Mais tout d’un coup il devint la servante d’une femme, et maintenant il lui faudrait devenir ange lui-même. J’ai trouvé maintenant tous les acheteurs pleins de sollicitude et ils ont tous des yeux rusés. Mais même le plus rusé achète sa femme à l’aveuglette. Beaucoup de courtes folies — c’est là ce que vous appelez de l’amour. Et votre mariage met fin à beaucoup de courtes folies, pour en faire une longue bêtise. Votre amour de la femme et l’amour de la femme pour l’homme : oh, que ce soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! Mais presque toujours deux bêtes se devinent. Cependant votre meilleur amour n’est qu’une métaphore extasiée et une douloureuse ardeur. Il est un flambeau qui doit vous éclairer vers des chemins supérieurs. Un jour vous devrez aimer au-dessus de vous ! *Apprenez* donc d’abord à aimer ! C’est pourquoi il vous fallut boire l’amer calice de votre amour. Il y a de l’amertume dans le calice, même dans le calice du meilleur amour. C’est ainsi qu’il te fait désirer le Surhumain, c’est ainsi qu’il te fait soif, à toi le créateur ! Soif du créateur, flêche et désir du Surhumain : dis-moi, mon frère, est-ce là ta volonté du mariage ? Je sanctifie une telle volonté et un tel mariage. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la libre Mort. Il y en a beaucoup qui meurent trop tard et quelques-uns qui meurent trop tôt. La doctrine qui dit : « meurs à temps ! » semble encore étrange. Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra. En effet, celui qui ne vit jamais à temps, comment devrait-il mourir à temps. Qu’il ne soit donc jamais né ! — Voilà ce que je conseille aux superflus. Mais les superflus même font les importants avec leur mort, et même la noix la plus creuse prétend être cassée. Ils accordent tous de l’importance à la mort : mais la mort n’est pas encore une fête. Les hommes ne savent point encore comment on consacre les plus belles fêtes. Je vous montre la mort qui accomplit, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse. Celui qui accomplit, meurt de *sa* mort, victorieux, entouré de ceux qui espèrent et qui promettent. C’est ainsi qu’il faudrait apprendre à mourir ; et il ne devrait pas y avoir de fête, sans qu’un tel mourant ne sanctifie les serments des vivants ! Mourir ainsi est la meilleure chose ; mais la seconde est celle-ci : mourir au combat et répandre une grande âme. Mais également haïe par le combattant et par le victorieux est votre mort grimaçante qui vient en rampant, comme un voleur — et qui pourtant s’approche en maître. Je vous fait l’éloge de ma mort, de la libre mort, qui me vient puisque *je* veux. Et quand voudrai-je vouloir ? — Celui qui a un but et un héritier, veut pour but et héritier la mort à temps. Et, par respect pour le but et l’héritier, il ne suspendra plus de couronnes fanées dans le sanctuaire de la vie. En vérité, je ne veux pas ressembler aux cordiers : ils tirent leur fils en longueur et vont eux-mêmes toujours en arrière. Il y en a aussi qui deviennent trop vieux pour leurs vérités et leurs victoires ; une bouche édentée n’as plus droit à toutes les vérités. Chacun qui veut avoir de la gloire, doit prendre à temps congé de l’honneur, et exercer l’art difficile de s’en aller à temps. Il faut cesser de se faire manger, au moment où on vous trouve le plus de goût : ceux-là le savent qui veulent être aimés longtemps. Il y a bien aussi des pommes aigres dont la destinée est d’attendre jusqu’au dernier jour de l’automne. Et elles deviennent en même temps mûres jaunes et ridées. Chez d’autres le cœur vieillit d’abord, chez d’autres l’esprit. Et quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse : mais quand on est jeune très tard, on reste jeune très longtemps. Il y en a qui manquent leur vie : un ver venimeux leur ronge le cœur. Qu’ils tâchent au moins de mieux réussir dans leur mort. Il y en a qui ne sont jamais doux, ils pourrissent déjà en été. C’est la lâcheté qui les retient à leur branche. Il y en a beaucoup trop qui vivent et trop longtemps ils restent suspendus à leur branche. Qu’une tempête vienne et secoue de l’arbre tout ce qui est pourri et mangé par le ver ! Qu’il vienne des prédicateurs de la mort *rapide !* Ce seraient les vraies tempêtes et les vraies secousses sur l’arbre de la vie ! Mais je n’entends prêcher que la mort lente et la patience avec tout ce qui est « terrestre ». Hélas, vous prêchez la patience avec ce qui est terrestre ? C’est le terrestre qui a trop de patience avec vous, blasphémateurs ! En vérité, il est mort trop tôt, cet Hébreu qu’honorent les prédicateurs de la mort lente, et pour un grand nombre, ce fut une fatalité qu’il mourût trop tôt. Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l’Hébreu, avec la haine des bons et des justes, — cet Hébreu Jésus : alors il fut surpris par le désir de la mort. Pourquoi n’est-il pas resté au désert, loin des bons et des justes ! Peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre — et aussi le rire ! Croyez-m’en, mes frères ! Il mourut trop tôt ; il aurait lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait vécu jusqu’à mon âge ! Il était assez noble pour la rétraction ! Mais il n’était pas encore mûr. L’amour du jeune homme manque de maturité, et c’est ainsi aussi qu’il hait les hommes et la terre. Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées et lourdes. Mais il y a plus d’enfant dans l’homme que dans le jeune homme, et moins de tristesse : il comprend mieux la mort et la vie. Libre pour la mort et libre dans la mort, divin négateur, s’il n’est plus temps d’affirmer : ainsi il comprend la vie et la mort. Que votre mort ne soit pas un blasphème des hommes et de la terre, mes amis : c’est ce que je réclame du miel de votre âme. Votre esprit et votre vertu doivent encore enflammer votre agonie, comme la rougeur du couchant enflamme la terre : si non, votre mort vous aura mal réussi. C’est ainsi que je veux mourir moi-même, afin qu’à cause de moi, vous aimiez davantage la terre, amis ; et je veux redevenir terre pour que je trouve mon repos en celle qui m’a engendré. En vérité, Zarathoustra avait un but, il a lancé sa balle ; maintenant, amis, vous êtes les héritiers de mon but, c’est à vous que je lance la balle dorée. Je préfère à toute autre chose de vous voir lancer la balle dorée, mes amis ! Et c’est pourquoi je demeure encore un peu sur la terre : pardonnez-le-moi ! Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la Vertu qui donne. #### 1. Lorsque Zarathoustra eut pris congé de la ville que son cœur aimait et dont le nom est la « Vache multicolore » — beaucoup de ceux qui s’appelaient ses disciples l’accompagnèrent et lui firent la reconduite. C’est ainsi qu’ils arrivèrent à un carrefour : alors Zarathoustra leur dit qu’il voulait être seul maintenant, car il était ami des marches solitaires. Ses disciples, cependant, en lui disant adieu, lui firent cadeau d’un bâton dont la poignée d’or était un serpent s’enroulant autour du soleil. Zarathoustra se réjouit du bâton et s’appuya dessus ; puis il dit à ses disciples : Dites-moi donc, comment l’or atteignit-il la plus haute valeur ? C’est parce qu’il est rare et inutile, étincelant et doux dans son éclat ; il se donne toujours. Ce n’est que comme symbole de la plus haute vertu que l’or atteignit la plus haute valeur. Luisant comme de l’or est le regard de celui qui donne. L’éclat de l’or conclut la paix entre la lune et le soleil. La plus haute vertu est rare et inutile, elle est étincelante et d’un doux éclat : une vertu qui donne est la plus haute vertu. En vérité je vous devine, mes disciples : vous aspirez comme moi à la vertu qui donne. Qu’auriez-vous de commun avec les chats et les loups ? C’est votre soif à vous de vouloir devenir vous-mêmes des offrandes et des présents : c’est pourquoi vous avez soif d’amasser toutes les richesses dans vos âmes. Votre âme aspire insatiablement à des trésors et à des joyaux, puisque votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner. Vous forcez toutes choses de s’approcher et d’entrer en vous, qu’elles recoulent de votre source, comme les dons de votre amour. En vérité il faut qu’un tel amour qui donne, devienne brigand de toutes les valeurs ; mais j’appelle sain et sacré cet égoïsme. Il y a un autre égoïsme, un égoïsme trop pauvre et affamé qui veut toujours voler, cet égoïsme des malades, l’égoïsme malade. Avec les yeux du voleur, il regarde sur tout ce qui brille, avec l’avidité de la faim, il mesure celui qui a de quoi manger largement ; et toujours il rampe autour de la table de celui qui donne. La maladie parle de cette envie et une invisible dégénérescence ; l’envie du vol de cet égoïsme parle du corps maladif. Dites-moi, mes frères, quelle chose nous semble mauvaise et la plus mauvaise de toutes ? N’est-ce pas la *dégénérecence ?* — Et nous concluons toujours à la dégénérescence quand l’âme qui donne est absente. Notre chemin va vers en haut, de l’espèce à l’espèce supérieure. Mais le sens qui dégénère nous est épouvante, le sens qui dit : « Tout pour moi. » Notre sens vole vers en haut : c’est ainsi qu’il est un symbole de notre corps, le symbole d’une élévation. Les symboles de ces élévations sont les noms des vertus. Ainsi le corps traverse l’histoire, il devient et lutte. Et l’esprit — qu’est-il pour le corps ? Il est le héraut des luttes et des victoires du corps, son compagnon et son écho. Tous les noms du bien et du mal sont des symboles : ils n’expriment pas, ils ne font que des signes. Est fou qui veut leur demander la connaissance ! Mes frères, prenez garde aux heures où votre esprit veut parler en symboles : c’est là qu’est l’origine de votre vertu. C’est là que votre corps est élevé et ressuscité ; il ravit l’esprit de sa félicité, afin qu’il devienne créateur, qu’il évalue et qu’il aime, qu’il soit le bienfaiteur de toutes choses. Quand votre cœur bouillonne, large et plein, pareil au grand fleuve, bénédiction et danger des riverains : c’est alors l’origine de votre vertu. Quand vous vous élevez au-dessus de la louange et du blâme, et quand votre volonté, la volonté d’un homme qui aime, veut commander à toutes choses : c’est alors l’origine de votre vertu. Quand vous méprisez ce qui est agréable, le lit mou, et quand vous ne pouvez pas vous reposer assez loin de la mollesse : c’est alors l’origine de votre vertu. Quand vous voulez d’une seule volonté et quand ce changement de toute peine s’appelle nécessité pour vous : c’est alors l’origine de votre vertu. En vérité, c’est là un nouveau « bien et mal » ! En vérité, c’est un nouveau murmure profond et la voix d’une source nouvelle ! Elle est puissance, cette nouvelle vertu ; elle est une pensée régnante et autour de cette pensée une âme avisée : un soleil doré et autour de lui le serpent de la connaissance. ⁂ #### 2. Ici Zarathoustra se tut quelque temps et il regarda ses disciples avec amour. Puis il continua à parler ainsi — et sa voix s’était transformée. Mes frères, restez fidèles à la terre, avec toute la puissance de votre vertu ! Que votre amour qui donne et votre connaissance servent le sens de la terre. Je vous en prie et vous en conjure. Ne laissez pas votre vertu s’envoler des choses terrestres et battre des ailes contre des murs éternels ! Hélas, il y eut toujours tant de vertu égarée ! Ramenez, comme moi, la vertu égarée sur la terre — oui, ramenez-la vers le corps et vers la vie ; afin qu’elle donne un sens à la terre, un sens humain ! L’esprit et la vertu se sont égarés et mépris de mille façons différentes. Hélas, dans notre corps habite maintenant encore cette folie et cette méprise : elles sont devenues corps et volonté ! L’esprit et la vertu se sont tentés et égarés de mille façons différentes. Oui, l’homme était une tentative. Hélas, combien d’ignorances et d’erreurs se sont incorporées en nous ! Ce n’est pas seulement la raison des millénaires, c’est aussi leur folie qui éclate en nous. Il est dangereux d’être héritier. Nous luttons encore pas à pas avec le géant hasard et sur toute l’humanité le non-sens régnait encore jusqu’à présent. Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes frères : et la valeur de toutes choses se renouvellera par vous ! C’est pourquoi vous devez être des combattants ! C’est pourquoi vous devez être des créateurs. Le corps se purifie par le savoir, il s’élève en essayant avec science ; pour celui qui cherche la connaissance tous les instincts se sanctifient ; l’âme de celui qui est élevé se réjouit. Médecin, aide-toi toi-même et tu sauras secourir ton malade. Que ce soit son meilleur secours de voir de ses propres yeux celui qui se guérit lui-même. Il y a mille sentiers qui n’ont jamais été parcourus, mille santés et mille terres cachées de la vie. L’homme et la terre des hommes n’ont pas encore été découverts et épuisés. Veillez et écoutez, solitaires. Des souffles aux essors secrets viennent de l’avenir ; un joyeux messager cherche de fines oreilles. Solitaires d’aujourd’hui, vous qui vivez séparés, vous serez un jour un peuple. Vous qui vous êtes choisis vous-mêmes, vous formerez un jour un peuple choisi — et c’est de lui que naîtra le Surhumain. En vérité, la terre deviendra un jour un lieu de guérison ! Et déjà une odeur nouvelle l’entoure, une odeur salutaire, — et un nouvel espoir ! ⁂ #### 3. Quand Zarathoustra eut dit ces paroles, il se tut, comme quelqu’un qui n’a pas dit son dernier mot. Longtemps il soupesa le bâton avec hésitation. Enfin il parla ainsi : — et sa voix s’était transformée. Je vais seul maintenant, mes disciples ! Vous aussi, vous partez seuls ! Je le veux ainsi. En vérité, je vous conseille : éloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui ! Peut-être vous a-t-il trompé. L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amis. On a peu de reconnaissance pour un maître, quand on ne reste toujours qu’élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas déchirer ma couronne ? Vous me vénérez ; mais que serait-ce si votre vénération s’écroulait un jour ? Prenez garde à ne pas être tués par une statue ! Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais qu’importe tous les croyants ! Vous ne vous étiez pas encore cherchés : alors vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; c’est pourquoi la foi est si peu de chose. Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes ; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je vous reviendrai. En vérité, mes frères, je chercherai alors d’un autre œil mes brebris perdues ; je vous aimerai alors d’un autre amour. Et un jour vous devrez être mes amis et les enfants d’une seule espérance : alors je veux être auprès de vous une troisième fois pour fêter avec vous le grand midi. Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhumain, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène au couchant : car ce sera le chemin qui mène à un nouveau matin. Alors celui qui disparaît se bénira lui-même, afin de passer de l’autre côté ; et le soleil de sa connaissance sera dans son midi. Tous les dieux sont morts : maintenant, vive le Surhumain ! » Que ceci soit un jour, au grand midi, notre dernière volonté ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂
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Ainsi parlait Zarathoustra (édition 1898)/Deuxième partie
Friedrich Nietzsche
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2012-08-26T23:08:47Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra_(%C3%A9dition_1898)/Deuxi%C3%A8me_partie
## Deuxième partie. « — et ce n’est que quand vous m’aurez tous reniés que je vous reviendrai. En vérité, mes frères, je chercherai alors d’un autre œil mes brebis perdues ; je vous aimerai alors d’un autre amour. » Zarathoustra, de la Vertu qui donne (I. .) ### L’Enfant au Miroir. Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de sa caverne pour se dérober aux hommes, pareil au semeur qui a jeté sa semence. Mais son âme devint pleine d’impatience et pleine du désir de ceux qu’il aimait, puisqu’il avait encore beaucoup de choses à leur donner. Car ceci est ce qu’il y a de plus difficile : fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant. Ainsi s’écoulèrent pour le solitaire des mois et des années ; mais sa sagesse grandissait et elle le faisait souffrir par sa plénitude. Un matin cependant, réveillé avant l’aurore, il réfléchit longtemps étendu sur sa couche et enfin il dit à son cœur : « Pourquoi me suis-je tant effrayé dans mon rêve et qu’est-ce qui m’a réveillé ? Un enfant qui portait un miroir ne s’est-il pas approché de moi ? « Ô Zarathoustra — me dit l’enfant — regarde-toi dans la glace ! » Mais lorsque j’ai regardé dans le miroir, j’ai poussé un cri et mon cœur s’est ébranlé : car ce n’était pas moi que j’y avais vu, mais la grimace et le rire sarcastique d’un démon. En vérité, je comprends trop bien le sens et l’avertissement du rêve : ma *doctrine* est en danger, l’ivraie veut s’appeler froment. Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont défiguré l’image de ma doctrine, en sorte que mes préférés ont eu honte des présents que je leur ai faits. J’ai perdu mes amis ; l’heure est venue de chercher ceux que j’ai perdus ! » — En disant ces mots, Zarathoustra sursauta, non comme quelqu’un qui a peur et qui perd le souffle, mais plutôt comme un visionnaire et un barde dont s’empare l’Esprit. Étonnés son aigle et son serpent regardèrent de son côté : car, semblable à l’aurore, un bonheur prochain reposait sur son visage. Que m’est-il donc arrivé, mes bêtes ? — dit Zarathoustra. Ne suis-je pas transformé ! La félicité ne m’est-elle pas venue comme une tempête ? Mon bonheur est fou et il ne dira que des folies : il est trop jeune encore — ayez donc patience avec lui ! Je suis meurtri par mon bonheur : que tous ceux qui souffrent soient mes médecins ! Je puis redescendre auprès de mes amis et aussi auprès de mes ennemis ! Zarathoustra peut de nouveau parler et donner et faire du bien à ses bien-aimés ! Mon impatient amour déborde en torrents, s’écoulant des hauteurs dans les profondeurs, du lever au couchant. Mon âme bouillonne dans les vallées, quittant les montagnes silencieuses et les orages de la douleur. J’ai trop longtemps langui et regardé dans le lointain. Trop longtemps la solitude m’a possédé : ainsi j’ai désappris le silence. Je suis devenu tout entier tel une bouche et tel le mugissement d’une rivière qui jaillit des hauts rochers : je veux précipiter mes paroles dans les vallées. Et que le fleuve de mon amour coule à travers les voies impraticables ! Comment un fleuve ne trouverait-il pas enfin le chemin de la mer ? Il y a bien un lac en moi, un lac solitaire qui se suffit à lui-même ; mais mon fleuve d’amour l’entraîne avec lui — jusqu’à la mer ! Je suis des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau ; pareil à tous les créateurs je fus fatigué des langues anciennes. Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées. Tout langage m’est trop lent : — je saute dans ton carrosse, tempête ! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma malice ! Je veux passer sur de vastes mers comme une exclamation ou un cri de joie, jusqu’à ce que je trouves les *Îles Bienheureuses*, où demeurent mes amis : — Et mes ennemis parmi eux ! Comme j’aime maintenant chacun de ceux à qui je puis parler ! Mes ennemis, eux aussi, font partie de ma félicité. Et quand je veux monter sur mon cheval le plus fougueux, c’est ma lance qui m’y aide le mieux : elle est toujours prête à servir mon pied : — La lance dont je menace mes ennemis ! Combien je rends grâce à mes ennemis de pouvoir enfin la jeter ! Trop grande était l’impatience de mon nuage : parmi les rires des éclairs, je veux lancer dans les profondeurs des frissons de grêle. Formidable, se soulèvera ma poitrine, formidable elle soufflera sa tempête sur les montagnes : c’est ainsi qu’elle sera soulagée. En vérité, mon bonheur et ma liberté surviennent pareils à une tempête ! Mais je veux que mes ennemis se figurent que *le méchant* se déchaîne sur leurs têtes. Oui, vous aussi, mes amis, vous serez effrayés de ma sagesse sauvage ; et peut-être prendrez-vous la fuite avec mes ennemis. Ah ! que je sache vous rappeler avec des flûtes de bergers ! Que ma lionne sagesse apprenne à rugir avec tendresse ! Nous avons appris tant de choses ensemble ! Ma sagesse sauvage devint pleine sur les montagnes solitaires ; sur les pierres arides elle enfanta le plus jeune de ses petits. Maintenant elle court, folle, par le désert aride et cherche sans cesse les molles pelouses — ma vieille sagesse sauvage ! Sur la molle pelouse de vos cœurs, mes amis ! — sur votre amour, elle aimerait coucher ce qu’elle a de plus cher ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Sur les Îles Bienheureuses. Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et savoureuses ; et tandis qu’elles tombent leurs pelures rouges se déchirent. Je suis un vent du nord pour les figues mûres. Ainsi, semblables à des figues, ces enseignements tombent vers vous, mes amis : prenez-en le suc et la chair tendre ! C’est l’automne autour de nous, c’est le ciel clair et l’après-midi. Voyez quelle plénitude il y a autour de nous ! Et qu’y a-t-il de plus beau, dans l’abondance, que de regarder dehors, sur les mers lointaines. Jadis on disait Dieu, quand on regardait sur des mers lointaines ; mais maintenant je vous ai appris à dire : Surhumain. Dieu est une conjecture : mais je veux que votre conjecture n’aille pas plus loin que votre volonté créatrice. Sauriez-vous *créer* un Dieu ? — Ne me parlez donc pas de tous les dieux ! Cependant vous pourriez créer le Surhumain. Ce ne sera peut-être pas vous-mêmes, mes frères ! Mais vous pourriez vous transformer en pères et en ancêtres du Surhumain : que ceci soit votre meilleure création ! — Dieu est une conjecture : mais je veux que votre conjecture soit limitée dans l’imaginable. Sauriez-vous *imaginer* un Dieu ? — Mais que ceci signifie pour vous la volonté du vrai que tout soit transformé pour vous en ce que l’homme peut penser, voir et sentir ! Vous devez penser jusqu’au bout vos propres sens ! Et ce que vous appeliez monde doit être d’abord créé par vous : votre raison, votre image, votre volonté, votre amour doivent devenir votre monde même ! Et, vraiment, ce sera pour votre félicité, vous qui cherchez la connaissance ! Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous qui cherchez la connaissance ? Vous ne devriez être invétérés ni dans ce qui est incompréhensible, ni dans ce qui est irraisonnable. Mais je vous révèle tout mon cœur, ô mes amis : *s’il* existait des dieux, comment supporterai-je de ne pas être un dieu ! *Donc* il n’y a point de dieux. C’est moi qui ai tiré cette conséquence, cela est vrai ; mais maintenant elle me tire moi-même. — Dieu est une conjecture : mais qui donc boirait sans en mourir tous les tourments de cette conjecture ? Veut-on prendre sa foi au créateur, et à l’aigle son vol dans les lointains ? Dieu est une pensée qui courbe tout ce qui est droit, qui fait tourner tout ce qui est debout. Comment ? Le temps n’existerait-il plus et tout ce qui est périssable serait mensonge ? Penser cela n’est que tourbillon et vertige des ossements humains et l’estomac en prend des nausées : en vérité conjecturer ainsi serait avoir le tournis. J’appelle cela méchant et inhumain : tout cet enseignement de l’unique, du rempli, de l’immobile, du rassasié et de l’immuable. Tout ce qui est immuable — n’est que symbole ! Et les poètes mentent trop. — Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du devenir : elles doivent être une louange et une justification de tout ce qui est périssable ! Créer, c’est la grande délivrance de la douleur, et l’allégement de la vie. Mais afin que le créateur soit, il faut beaucoup de douleurs et de transformations. Oui, il faut qu’il y ait dans votre vie beaucoup de morts amères, ô créateurs. Ainsi vous serez les défenseurs et les justificateurs de tout ce qui est périssable. Pour que le créateur soit lui-même l’enfant qui renaît, il faut qu’il veuille être la mère avec les douleurs de la mère. En vérité, ma voie a traversé cent âmes, cent berceaux et cent douleurs de l’enfantement. Mainte fois j’ai pris congé, je connais les dernières heures qui brisent le cœur. Mais ainsi le veut ma volonté créatrice, ma destinée. Ou bien, pour le dire plus franchement : c’est cette destinée que veut ma volonté. Tous mes sentiments souffrent en moi et sont en prison : mais mon vouloir arrive toujours libérateur et messager de joie. « Vouloir » délivre : c’est là la vraie doctrine de la volonté et de la liberté — c’est ainsi que vous l’enseigne Zarathoustra. Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer ! ô que cette grande lassitude reste toujours loin de moi. Dans la recherche de la connaissance, je ne sens aussi que la joie de ma volonté, la joie d’engendrer et de devenir ; et s’il y a de l’innocence dans ma connaissance, c’est parce qu’il y a en elle de la volonté d’engendrer. Cette volonté m’a attiré loin de Dieu et des dieux ; qu’y aurait-il donc à créer, s’il y avait des dieux ? Mais mon ardente volonté de créer me pousse toujours à nouveau vers les hommes ; ainsi le marteau est poussé vers la pierre. Hélas ! ô hommes, une image sommeille pour moi dans la pierre, l’image de mes images ! Hélas, qu’il lui faille dormir dans la pierre la plus dure et la plus laide ! Maintenant mon marteau se déchaîne cruellement contre sa prison. La pierre se morcelle : que m’importe ? Je veux achever cette image : car une ombre m’a visité — la chose la plus silencieuse et la plus légère est venue auprès de moi ! La beauté du Surhumain m’a visité comme une ombre. Hélas, mes frères ! Que m’importent encore — les dieux ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Compatissants. Mes amis, des paroles moqueuses sont venues aux oreilles de votre ami : « Voyez donc Zarathoustra ! Ne passe-t-il pas au milieu de nous comme si nous étions des bêtes ? » Mais il vaudrait mieux dire : « Celui qui cherche la connaissance passe au milieu des hommes, comme on passe parmi les bêtes. » Celui qui cherche la connaissance appelle l’homme : la bête aux joues rouges. D’où lui vint ce nom ? N’est-ce pas parce qu’il a eu honte trop souvent ? Oh mes amis ! Ainsi parle celui qui cherche la connaissance : Honte, honte, honte — c’est là l’histoire de l’homme ! Et c’est pourquoi l’homme noble s’impose de ne pas humilier les autres hommes : il s’impose la pudeur de tout ce qui souffre. En vérité, je ne les aime pas, les compatissants, qui sont bienheureux dans leur pitié : ils sont trop dépourvus de pudeur. S’il faut que je sois compatissant je ne veux au moins pas que l’on dise que je le suis ; et quand je le suis que ce soit à distance seulement. J’aime bien aussi à voiler ma face et à m’enfuir avant d’être reconnu : faites de même, mes amis ! Que ma destinée m’amène toujours sur mon chemin de ceux qui, comme vous, ne souffrent pas, et de ceux avec qui je *puisse* partager espoirs, repas et miel ! En vérité, j’ai fait ceci et cela pour ceux qui souffrent : mais il m’a toujours semblé faire mieux, quand j’apprenais à mieux me réjouir. Depuis qu’il y a des hommes, l’homme s’est trop peu réjoui : Ceci seul, mes frères, est notre péché originel. Et quand nous apprenons mieux à nous réjouir, c’est alors que nous désapprenons le mieux de faire mal aux autres et d’inventer des douleurs. C’est pourquoi je me lave les mains qui ont aidé celui qui souffre. C’est pourquoi je m’essuie même encore l’âme. Car j’ai honte, à cause de sa honte, de ce que j’ai vu souffrir celui qui souffre ; et lorsque je lui suis venu en aide, j’ai blessé durement sa fierté. De grandes obligations ne rendent pas reconnaissant, mais vindicatif ; et si même on n’oublie pas le petit bienfait, il devient cependant un ver rongeur. « Soyez réservés pour prendre ! Distinguez en acceptant ! » — c’est ce que je conseille à ceux qui n’ont rien à donner. Mais moi je suis de ceux qui donnent : j’aime à donner, en ami, aux amis. Pourtant que les étrangers et les pauvres cueillent eux-mêmes le fruit de mon arbre : cela est moins humiliant pour eux. Mais on devrait supprimer entièrement les mendiants ! En vérité, on se fâche de leur donner et l’on se fâche de ne pas leur donner. Il en est de même des pécheurs et des mauvaises consciences ! Croyez-moi, mes amis, les remords poussent à mordre. Mais ce qu’il y a de pire, ce sont les pensées mesquines. En vérité, il vaut mieux faire mal que de penser petitement. Il est vrai que vous dites : « La joie des petites méchancetés nous épargne mainte grande mauvaise action. » Mais en cela on ne devrait pas vouloir économiser. La mauvaise action est comme un ulcère : elle démange et irrite et fait irruption, — elle parle franchement. « Voici, je suis une maladie » — ainsi parle la mauvaise action ; ceci est sa franchise. Mais la petite pensée est pareille au champignon ; elle rampe et se courbe et ne veut être nulle part — jusqu’à ce que tout le corps soit pourri et flétri par les petits champignons. Cependant, je dis cette parole à l’oreille de celui qui est possédé du démon : « Il vaut mieux encore laisser grandir ton démon ! Pour toi aussi, il existe encore un chemin de la grandeur ! » — Hélas, mes frères ! On sait quelque chose de trop de chacun ! Et il y en a qui deviennent transparents pour nous, mais ce n’est pas encore une raison pour que nous puissions les traverser. Il est difficile de vivre avec les hommes, puisqu’il est si difficile de garder le silence. Et nous ne sommes pas le plus injustes envers celui qui nous est antipathique, mais envers celui qui ne nous regarde en rien. Cependant, si tu as un ami qui souffre, sois un asile pour sa souffrance, mais en quelque sorte un lit dur, un lit de camp : c’est ainsi que tu lui seras le plus utile. Et si un ami te fait du mal, dis-lui : « Je te pardonne ce que tu m’as fait ; mais que tu te le sois fait *à toi*, — comment saurais-je pardonner cela ! » Ainsi parle tout grand amour : il surmonte même encore le pardon et la pitié. Il faut contenir son cœur ; car si on le laisse aller, combien vite on perd la tête ! Hélas, où fit-on sur la terre plus de folies que parmi ceux qui compatissent, et qu’est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la folie de ceux qui compatissent ? Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié ! Ainsi me dit un jour le diable : « Dieu aussi a son enfer : c’est son amour pour les hommes. » Et dernièrement je l’ai entendu dire ces mots : « Dieu est mort ; c’est sa pitié pour les hommes qui a tué Dieu. » — Gardez-vous donc de la pitié : c’est *elle* qui finira par amener sur l’homme un lourd nuage ! En vérité, je connais les signes du temps ! Retenez aussi cette parole : tout grand amour est encore au-dessus de sa pitié : car ce qu’il aime, il veut encore le — créer ! « Je m’offre moi-même à mon amour, *et mon prochain tout comme moi* » — ainsi parlent tous les créateurs. Cependant, tous les créateurs sont durs. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Prêtres. Un jour Zarathoustra dit une parabole à ses disciples et il leur parla ainsi : — « Voici des prêtres : et bien que ce soient mes ennemis, passez devant eux silencieusement et l’épée dans le fourreau ! Parmi eux aussi il y a des héros ; beaucoup d’entre eux souffrirent trop — : c’est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres. Ils sont de dangereux ennemis : rien n’est plus vindicatif que leur humilité. Et il arrive facilement que celui qui les attaque se souille lui-même. Mais mon sang est parent du leur ; et je veux que mon sang soit honoré même dans le leur. » — Et lorsqu’ils eurent passé, Zarathoustra fut saisi de douleur ; et après avoir lutté quelque temps avec sa douleur, il commença à parler ainsi : Ces prêtres me font pitié. Il me sont de plus antipathiques : mais depuis que je suis parmi les hommes c’est là pour moi la moindre des choses. Pourtant je souffre et j’ai souffert avec eux : ils sont pour moi prisonniers et marqués. Celui qu’ils appellent Sauveur les a mis aux fers : — Aux fers des valeurs fausses et des paroles illusoires ! Ah, que quelqu’un les sauve de leur Sauveur ! Quand la mer les démontait, ils crurent un jour atterrir à une île ; mais voici, c’était un monstre endormi ! De fausses valeurs et des paroles illusoires : voici pour les mortels les monstres les plus dangereux, — longtemps la destinée sommeille et attend en eux. Mais enfin elle s’est éveillée, elle arrive et dévore ce qui sur elle s’est construit des demeures. Oh, voyez donc les demeures que ces prêtres se sont construites ! Ils appellent églises leurs cavernes aux molles odeurs. Oh, cette lumière factice, cet air épaissi ! Ici l’âme ne *peut* pas voler jusqu’à sa propre hauteur. Car leur croyance ordonne ceci : « Montez les marches à genoux, vous qui êtes pécheurs ! » En vérité, je préfère encore voir l’impudique, que les yeux battus de leur honte et de leur dévotion ! Qui donc s’est créé de pareilles cavernes et de telles marches de pénitence. N’était-ce pas ceux qui voulaient se cacher et qui avaient honte du ciel pur ? Et seulement quand le ciel pur traversera de nouveau les voûtes brisées, quand il contemplera l’herbe et les pavots rouges qui croissent sur les murs en ruine, — alors seulement j’inclinerai de nouveau mon cœur vers les demeures de ce dieu. Ils appelèrent Dieu ce qui les contredisait et leur faisait mal : et, en vérité, leur adoration avait quelque chose de très héroïque ! Et ils ne surent pas autrement aimer leur Dieu qu’en crucifiant l’homme ! Ils pensèrent vivre en cadavres, ils drapèrent leurs cadavres de noir ; et même dans leurs discours je sens la mauvaise odeur des chambres mortuaires. Et celui qui habite près d’eux, habite près de noirs étangs, d’où vient la douce mélancolie du chant du crapaud sonneur. Il faudrait qu’ils me chantent de meilleurs chants, pour que j’apprenne à croire en leur Sauveur : il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé ! Je voudrais les voir nus : car seule la beauté devrait prêcher le repentir. Mais qui donc pourrait être convaincu par cette affliction masquée ! En vérité, leurs sauveurs eux-mêmes n’étaient pas issus de la liberté et du septième ciel de la liberté ! En vérité ils ne marchèrent jamais sur les tapis de la connaissance ! L’esprit de ces sauveurs était fait de trous ; mais dans chaque trou ils avaient placé leur folie, leur bouche-trou qu’ils ont appelé Dieu. Leur esprit était noyé dans la pitié et quand ils enflaient et se gonflaient de pitié, toujours une grande folie nageait à la surface. Avec ardeur ils ont chassé leur troupeau sur le sentier, en poussant des cris : comme s’il n’y avait qu’un seul sentier qui mène vers l’avenir ! En vérité, ces bergers, eux aussi, faisaient encore partie des brebis ! Ces bergers avaient de petits esprits et des âmes spacieuses : mais, mes frères, quels petits pays furent, jusqu’à présent, même les âmes les plus spacieuses ! Sur le chemin qu’ils suivaient, ils ont inscrit des signes de sang, et leur folie enseignait qu’avec le sang on témoigne de la vérité. Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en haine des cœurs. Et lorsque quelqu’un traverse le feu pour sa doctrine, — qu’est-ce que cela prouve ! C’est bien autre chose, en vérité, quand du propre incendie surgit la propre doctrine. Le cœur bouillant et la tête froide : quand ces deux choses se rencontrent, naît le tourbillon qu’on appelle « Sauveur ». En vérité il y en eut de plus grands et de mieux nés que ceux que le peuple appelle sauveurs, ces tourbillons entraînants ! Et il faut que vous soyez sauvés et délivrés de plus grands encore que de ceux qui étaient les sauveurs, mes frères, si vous voulez trouver le chemin de la liberté ! Jamais encore il n’y a eu de Surhumain. Je les ai vus nus tous deux, le plus grand et le plus petit des hommes : — Ils se ressemblent encore trop. En vérité, j’ai trouvé même le plus grand — trop humain ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Vertueux. C’est à coups de tonnerre et de feux d’artifice célestes qu’il faut parler aux sens flasques et endormis. Mais la voix de la beauté parle bas : elle ne s’insinue que dans les âmes les plus éveillées. Aujourd’hui mon bouclier doucement m’a ri et tressailli, c’était le frisson et le rire sacré de la beauté ! C’est de vous, ô vertueux, que riait ma beauté ! Et ainsi m’arrivait sa voix : « Ils veulent encore être — payés ! » Vous voulez encore être payés, ô vertueux ! Vous voulez être récompensés de votre vertu, avoir le ciel en place de la terre, et de l’éternité en place de votre aujourd’hui ? Et maintenant vous m’en voulez de ce que j’enseigne qu’il n’y a ni rétributeur ni comptable ? Et, en vérité, je n’enseigne même pas que la vertu soit sa propre récompense. Hélas ! c’est là mon chagrin : on a astucieusement introduit la récompense et le châtiment au fond des choses — et même encore au fond de vos âmes, ô vertueux ! Mais, pareille au boutoir du sanglier, ma parole doit déchirer le fond de vos âmes ; je veux être pour vous un soc de charrue. Que tous les secrets de votre fond paraissent à la lumière ; et quand vous serez étendus au soleil, fouillés et brisés, votre mensonge aussi sera séparé de votre vérité. Car ceci est votre vérité : vous êtes trop *propres* pour la souillure des mots : vengeance, punition, récompense, représailles. Vous aimez votre vertu, comme la mère aime son enfant ; mais quand donc entendit-on qu’une mère voulait être payée de son amour ? Votre vertu, c’est votre vous-même qui vous est le plus cher. Vous avez en vous la soif de l’anneau : c’est pour revenir sur soi-même que tout anneau s’annelle et se tord. Et toute œuvre de votre vertu est semblable à une étoile qui s’éteint : sa lumière est encore en route et elle suit toujours son orbite, — quand ne sera-t-elle plus en route ? Ainsi la lumière de votre vertu est encore en route, même quand l’œuvre est accomplie. Qu’elle soit donc oubliée et morte : son rayon de lumière est encore en voyage. Que votre vertu soit votre vous-même et non quelque chose d’étranger, un épiderme et un manteau : voilà la vérité du fond de votre âme, ô vertueux ! — Mais il y en a certains aussi pour qui la vertu s’appelle un spasme sous le fouet : et vous avez trop écouté les cris de ceux-là ! Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leur vice ; et quand une fois leur haine et leur jalousie s’étirent les membres, leur « justice » se réveille et se frotte les yeux somnolents. Et il en est d’autres qui sont attirés vers en bas : leurs diables les tirent. Mais plus ils enfoncent, plus leur œil brille et leur désir convoite leur Dieu. Hélas, le cri de ceux-là parvint aussi à votre oreille, ô vertueux : « Ce que je ne suis *pas*, c’est là ce qui est pour moi Dieu et vertu ! » Et il en est d’autres qui s’avancent lourdement et en grinçant, comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée : ils parlent beaucoup de dignité et de vertu, — c’est leur frein qu’ils appellent vertu. Et il en est d’autres qui sont semblables à des pendules que l’on remonte ; ils font leur tictac et veulent que l’on appelle tictac — de la vertu. En vérité, ceux-ci m’amusent : partout où je rencontrerai de ces pendules, je leur en remontrerai avec mon ironie ; et il faudra bien qu’elles se mettent à ronfler. Et d’autres sont fiers d’une poignée de justice, et à cause d’elle, ils blasphèment toutes choses : de sorte que le monde se noie dans leur injustice. Hélas, quelle nausée, quand le mot vertu leur coule de la bouche ! Et quand ils disent : « Je suis juste », cela sonne toujours comme : « Je suis vengé ! » Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu ; et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres. Et il en est d’autres encore qui croupissent dans leur marécage et qui parlent d’entre leurs roseaux : « Vertu — c’est se tenir tranquille dans le marécage. Nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre ; et en toutes choses nous sommes de l’avis que l’on nous donne. » Et il en est d’autres encore qui aiment les gestes et qui pensent : la vertu est une sorte de geste. Leurs genoux sont toujours en adoration et leurs mains se joignent à la louange de la vertu, mais leur cœur n’en sait rien. Et il en est d’autres de nouveau qui croient qu’il est vertueux de dire : « La vertu est nécessaire » ; mais ils ne croient au fond qu’une seule chose, c’est que la police est nécessaire. Et quelques-uns qui ne savent voir ce qu’il y a d’élevé dans l’homme, parlent de vertu quand ils voient de trop près la bassesse : ainsi ils appellent « vertu » leur mauvais œil. Les uns veulent être édifiés et redressés et appellent cela de la vertu et les autres veulent être renversés — et appellent cela aussi de la vertu. Et ainsi presque tous croient avoir quelque part à la vertu ; et tous veulent pour le moins être connaisseurs en « bien » et en « mal ». Mais Zarathoustra n’est pas venu pour dire à tous ces menteurs et à ces insensés : « Que savez-*vous* de la vertu ? Que *pourriez*-vous savoir de la vertu ? » — Il est venu, mes amis, pour que vous vous fatiguiez des vieilles paroles que vous avez apprises des menteurs et des insensés : pour que vous vous fatiguiez des mots « récompense », « représailles », « punition », « vengeance dans la justice » — pour que vous vous fatiguiez de dire « une action est bonne, parce qu’elle est désintéressée. » Hélas, mes amis ! Que *votre* vous-même soit dans l’action, ce que la mère est dans l’enfant : que ceci soit *votre* parole de vertu ! Vraiment, je vous ai bien pris cent paroles et les plus chers hochets de votre vertu ; et maintenant vous me boudez comme boudent des enfants. Ils jouaient près de la mer, — et la vague est venue, emportant leurs jouets dans les profondeurs : Maintenant ils pleurent. Mais la même vague doit leur apporter de nouveaux jouets et répandre devant eux de nouveaux coquillages bariolés. Ainsi ils seront consolés ; et comme eux, vous aussi, mes amis, vous aurez vos consolations — et de nouveaux coquillages bariolés ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la Canaille. La vie est une source de joie, mais partout où la canaille vient boire toutes les fontaines sont empoisonnées. J’aime tout ce qui est propre ; mais je ne puis voir les gueules grimaçantes et la soif des gens impurs. Ils ont jeté leur regard au fond du puits, maintenant leur sourire odieux se reflète au fond du puits et me regarde. Ils ont empoisonné l’eau sainte par leur concupiscence ; et, en appelant joie leurs rêves malpropres, ils empoisonnèrent même les paroles. La flamme s’indigne lorsqu’ils mettent au feu leurs cœurs humides ; l’esprit lui-même bouillonne et fume quand la canaille s’approche du feu. Le fruit devient douceâtre et blet dans leurs mains ; leur regard évente et dessèche l’arbre fruitier. Et plus d’un de ceux qui se détournèrent de la vie, ne s’est détourné que de la canaille : il ne voulait point partager avec la canaille l’eau, la flamme et le fruit. Et plus d’un qui se retira dans le désert pour y souffrir la soif avec les bêtes sauvages, voulait seulement ne point s’asseoir autour de la citerne en compagnie de chameliers malpropres. Et plus d’un, qui s’avançait en exterminateur et en coup de grêle pour les champs de blé, voulait seulement pousser son pied dans la gueule de la canaille, afin de lui boucher le gosier. Et ce n’est point là le morceau qui m’étranglait le plus : savoir que la vie elle-même a besoin d’inimitié, de trépas et de croix de martyrs : — Mais j’ai demandé un jour, et j’étouffai presque de ma question : Comment ? la vie aurait-elle *besoin* de la canaille ? Les fontaines empoisonnées, les feux puants, les rêves souillés et les vers dans le pain sont-ils nécessaires ? Ce n’est pas ma haine, mais mon dégoût qui dévorait ma vie ! Hélas souvent je me suis fatigué de l’esprit, lorsque je trouvais que la canaille était spirituelle, elle aussi ! Et je tournais le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu’ils appellent aujourd’hui dominer : trafiquer et marchander la puissance — avec la canaille ! Je demeurai parmi les peuples, étranger de langue et les oreilles closes, afin que le langage de leur trafic et leur marchandage pour la puissance me restassent étrangers. Et, me tenant le nez, je traversai découragé le passé et l’avenir ; en vérité le passé et l’avenir sentent la populace écrivassière ! Semblable à un estropié devenu sourd, aveugle et muet : tel j’ai vécu longtemps pour ne pas vivre avec la canaille du pouvoir, de la plume et de la joie. Péniblement et avec prudence mon esprit est monté des marches ; les aumônes de la joie furent sa consolation ; la vie de l’aveugle s’écoulait appuyée sur un bâton. Que m’est-il donc arrivé ? Comment me suis-je délivré du dégoût ? Qui a rajeuni mes yeux ? Comment me suis-je envolé sur les hauteurs où il n’y a plus de canaille assise à la fontaine ? Mon dégoût lui-même m’a-t-il créé des ailes et les forces qui pressentaient les sources ? En vérité, j’ai dû voler au plus haut pour retrouver la fontaine de la joie ! Oh, je l’ai trouvée, mes frères ! Ici, au plus haut, jaillit pour moi la fontaine de la joie ! Et il y a une vie où l’on s’abreuve sans la canaille ! Tu jaillis presque trop violemment, source de joie ! Et souvent tu vides de nouveau la coupe en voulant la remplir ! Il faut encore que j’apprenne à t’approcher plus modestement : trop violemment mon cœur afflue à ta rencontre : — Mon cœur où brûle mon été, cet été court, chaud, mélancolique et bienheureux : combien mon cœur estival désire ta fraîcheur, source de joie ! Passée, l’hésitante affliction de mon printemps ! Passée la méchanceté de mes flocons de neige en juin ! Je devins estival tout entier, et après-midi d’été ! Un été dans les plus grandes hauteurs, avec des froides sources et une bienheureuse tranquillité : oh, venez mes amis, que cette tranquillité devienne plus bienheureuse encore ! Car ceci est *notre* hauteur et notre patrie : notre demeure est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et leur soif. Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie, amis ! Comment s’en troublerait-elle ? Elle vous sourira avec *sa* pureté. Nous bâtissons notre nid sur l’arbre de l’avenir ; des aigles nous apporteront dans leurs becs de la nourriture, à nous autres solitaires ! En vérité, ce ne seront point des nourritures que les impurs pourront partager ! Car les impurs s’imagineraient dévorer du feu et se brûler les gueules ! En vérité, ici nous ne préparons point de demeures pour les impurs. Notre bonheur semblerait glacial à leur corps et à leur esprit ! Et nous voulons vivre au-dessus d’eux comme des vents forts, voisins des aigles, voisins du soleil : ainsi vivent les vents forts. Et, semblable au vent, je veux encore un jour souffler parmi eux et couper la respiration à leur esprit avec mon esprit : ainsi le veut mon avenir. En vérité, Zarathoustra est un vent fort pour tous les terrains bas ; et il donne ce conseil à ses ennemis et à tout ce qui crache et vomit : « Gardez-vous de cracher *contre* le vent ! » Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Tarentules. Regarde, voici le repaire de la tarentule ! Veux-tu voir la tarentule ? Voici la toile qu’elle a tissée : touche-la, pour qu’elle se mette à trembler. Elle vient sans se faire prier : sois la bienvenue, tarentule ! Le signe qui est sur ton dos est triangulaire et noir ; et je sais aussi ce qu’il y a dans ton âme. Il y a de la vengeance dans ton âme : partout où tu mords il se forme une croûte noire ; avec la vengeance ton poison fait tourner l’âme ! C’est ainsi que je vous parle en parabole, vous qui faites tourner l’âme, prédicateurs de l’*égalité* ! vous êtes pour moi des tarentules assoiffées de vengeances secrètes ! Mais je finirai par révéler vos cachettes : c’est pourquoi je vous ris au visage, avec mon rire des hauteurs ! C’est pourquoi je déchire votre toile pour que votre colère vous fasse sortir de votre caverne de mensonge, et que votre vengeance jaillisse derrière vos paroles de « justice ». Car, *que l’homme soit sauvé de la vengeance* : c’est pour moi le pont qui mène aux plus hauts espoirs. C’est un arc-en-ciel après de longs orages. Cependant les tarentules veulent qu’il en soit autrement. « C’est précisément ce que nous appelons justice, quand le monde se remplit des orages de notre vengeance » — ainsi les tarentules parlent entre elles. « Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas à notre mesure et les couvrir de nos outrages » — c’est ce que se jurent en leurs cœurs les tarentules. Et encore : « Volonté d’égalité — ceci même deviendra dorénavant le nom de la vertu ; et nous voulons élever nos cris contre tout ce qui est puissant ! » Prêtres de l’égalité, la tyrannique folie de votre impuissance réclame à grands cris l’« égalité » : votre plus secrète concupiscence de tyrans se cache derrière des paroles de vertu ! Vanité aigrie, envie contenue, peut-être la vanité et l’envie de vos pères, c’est de vous que sortent ces flammes et ces folies de vengeance. Ce que le père a tu, le fils le proclame ; et souvent j’ai trouvé révélé par le fils le secret du père. Ils ressemblent aux enthousiastes ; pourtant ce n’est pas le cœur qui les enthousiasme, — mais la vengeance. Et s’ils deviennent froids et subtils, ce n’est pas l’esprit, mais l’envie, qui les rend froids et subtils. Leur jalousie les conduit aussi sur le chemin des penseurs ; et ceci est le signe de leur jalousie — ils vont toujours trop loin : si bien qu’il faut enfin que leur fatigue s’endorme dans la neige. Chacune de leurs plaintes a des accents de vengeance et chacune de leurs louanges a l’air de vouloir faire mal ; et être juges semble pour eux le bonheur. Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis, méfiez-vous de tous ceux dont l’instinct de punir est puissant ! C’est une mauvaise engeance et une mauvaise race ; ils ont sur leur visage les traits du bourreau et du ratier. Méfiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice ! En vérité, ce n’est pas seulement le miel qui manque à leurs âmes. Et s’ils s’appellent eux-mêmes « les bons et les justes », n’oubliez pas qu’il ne leur manque que la puissance pour être des pharisiens ! Mes amis, je ne veux pas que l’on me mêle et que l’on me confonde. Il y en a qui prêchent ma doctrine de la vie : mais ce sont en même temps des prédicateurs de l’égalité et des tarentules. Elles parlent en faveur de la vie, quoiqu’elles soient accroupies dans leurs cavernes et détournées de la vie, ces araignées venimeuses : car ainsi elles veulent faire mal. Elles veulent faire mal à ceux qui ont maintenant la puissance : car c’est à eux que la prédication de la mort est le plus familière. S’il en était autrement, les tarentules enseigneraient autrement : car c’est précisément elles qui autrefois surent le mieux calomnier le monde et allumer les bûchers. C’est avec ces prédicateurs de l’égalité que je ne veux pas être mêlé et confondu. Car ainsi *me* parle la justice : « Les hommes ne sont pas égaux. » Il ne doivent pas non plus le devienir ! Que serait donc mon amour du Surhumain si je parlais autrement ? C’est sur mille ponts et sur mille chemins qu’ils doivent se hâter vers l’avenir, et il faudra mettre entre eux toujours plus de guerres et d’inégalités : c’est ainsi que me fait parler mon grand amour ! Il doivent devenir des inventeurs d’images et de fantômes par leurs inimitiés, et, avec leurs images et leurs fantômes, ils devront combattre entre eux le plus grand combat ! Bon et mauvais, riche et pauvre, haut et bas et tous les noms de valeurs : autant d’armes et de symboles cliquetants pour indiquer que la vie doit toujours à nouveau se surmonter elle-même ! Elle veut, la vie elle-même, s’élever dans les hauteurs avec des piliers et des degrés : elle veut scruter les horizons lointains et regarder au delà des beautés bienheureuses, — *c’est pourquoi* il lui faut des hauteurs ! Et puisqu’il faut des hauteurs, il lui faut des degrés et des contradictions des degrés, des contradictions de ceux qui s’élèvent ! La vie veut s’élever et, en s’élevant, elle veut se surmonter elle-même. Et voyez donc, mes amis !où est la caverne de la tarentule, les ruines d’un vieux temple s’élèvent, — regardez donc avec des yeux illuminés ! En vérité celui qui dressa jadis ses pensées, édifices de pierre, vers les hauteurs, celui-là connut le secret de la vie, comme le plus sage d’entre tous ! Que dans la beauté, il y ait encore de la lutte et de l’inégalité et une guerre de puissance et de suprématie, c’est ce qu’il nous enseigne ici dans le symbole le plus lumineux. Comme les voûtes et les arceaux se brisent ici divinement dans la lutte : comme la lumière et l’ombre se combattent en un divin effort. — Ainsi, sûrs et beaux, soyons ennemis nous aussi, mes amis ! Efforçons nous divinement les uns *contre* les autres ! — Malheur ! voici que j’ai été moi-même mordu par la tarentule, ma vieille ennemie ! Divinement sûre et belle, elle m’a mordu au doigt ! « Il faut que l’on punisse, il faut que justice soit faite — ainsi pense-t-elle : ce n’est pas en vain qu’il chante ici des hymnes en l’honneur de l’inimitié ! » Oui, elle s’est vengée ! Malheur ! elle va me faire tourner l’âme avec de la vengeance ! Mais, afin que je ne me tourne *point*, mes amis, liez-moi fortement à cette colonne ! J’aime mieux encore être un stylite qu’un tourbillon de vengeance ! En vérité, Zarathoustra n’est pas un tourbillon et une trombe ; et s’il est danseur, ce n’est pas un danseur de tarentelle ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Sages célèbres. Vous avez servi le peuple et la superstition du peuple, vous tous, sages célèbres ! — vous n’avez *pas* servi la vérité ! Et c’est précisément pourquoi l’on vous a honorés. Et c’est pourquoi aussi on a supporté votre incrédulité, puisqu’elle était un bon mot et un détour vers le peuple. C’est ainsi que le maître laisse faire ses esclaves et il s’amuse de leur pétulance. Mais celui qui est haï par le peuple comme le loup par les chiens : c’est l’esprit libre, l’ennemi des entraves, celui qui n’adore pas et qui hante les forêts. Le chasser de sa cachette — c’est ce que le peuple appela toujours le « sens de la justice » : toujours encore il excite contre l’esprit libre ses chiens les plus féroces. « Car la vérité est là : puisque le peuple est là ! Malheur ! malheur à celui qui cherche ! » — C’est ce que l’on a répété de tout temps. Vous vouliez donner raison à votre peuple dans sa vénération : c’est ce que vous avez appelé « volonté de vérité », ô sages célèbres ! Et votre cœur s’est toujours dit : « Je suis venu du peuple : c’est de là aussi que m’est venue la voix de Dieu. » Endurants et rusés, pareils à l’âne, vous avez toujours intercédé pour le peuple. Et maint puissant qui voulait accorder l’allure de son char conformément au goût du peuple attela devant ses chevaux — un petit âne, un sage illustre ! Et maintenant, ô sages célèbres, je voudrais que vous jetiez enfin tout à fait loin de vous la peau du lion ! La peau bigarrée de la bête fauve, et les touffes de poil de l’explorateur, du chercheur et du conquérant. Hélas ! pour apprendre à croire à votre « véracité », il me faudrait vous voir briser d’abord votre volonté vénératrice. Véridique — c’est ainsi que j’appelle celui qui va dans les déserts sans Dieu, et qui a brisé son cœur vénérateur. Dans le sable jaune brûlé par le soleil, il lui arrive de regarder avidement vers les îles aux sources abondantes où, sous les sombres feuillages, repose la vie. Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil à ces satisfaits ; car où il y a des oasis il y a aussi des idoles. Affamé, violent, solitaire, sans Dieu : ainsi se veut la volonté du lion. Libre du bonheur des esclaves, délivré des dieux et des adorations, sans épouvante et épouvantable, grand et solitaire : telle est la volonté du véridique. C’est dans le désert qu’ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, maîtres du désert ; mais dans les villes habitent les sages célèbres et bien nourris, — les bêtes de trait. Car ils tirent toujours comme des ânes — le chariot du *peuple !* Je ne leur en veux pas, non : mais ils restent des serviteurs et des êtres attelés, même si leur attelage reluit d’or. Et souvent ils ont été de bons serviteurs, dignes de louanges. Car ainsi parle la vertu : « S’il faut que tu sois serviteur, cherche celui à qui tes services seront le plus utiles ! L’esprit et la vertu de ton maître doivent grandir parce que tu es à son service : c’est ainsi que tu grandis toi-même avec son esprit et sa vertu ! » Et vraiment, sages célèbes, serviteurs du peuple ! Vous avez vous-mêmes grandi avec l’esprit et la vertu du peuple — et le peuple a grandi par vous ! Je dis cela à votre honneur ! Mais vous restez peuple, même dans vos vertus, peuple aux yeux faibles, peuple qui ne sait point ce que c’est l’*esprit !* L’esprit, c’est la vie qui incise elle-même la vie : c’est par sa propre souffrance que la vie augmente son propre savoir, — le saviez-vous déjà ? Et le bonheur de l’esprit est ceci : être oint par les larmes, être sacré victime de l’holocauste, — le saviez-vous déjà ? Et la cécité de l’aveugle, ses hésitations et ses tâtonnements rendront témoignage de la puissance du soleil qu’il a regardé, — le saviez-vous déjà ? Il faut que ceux qui cherchent la connaissance apprennent à *construire* avec des montagnes ! c’est peu de chose quand l’esprit déplace des montagnes, — le saviez-vous déjà ? Vous ne voyez que les étincelles de l’esprit : mais vous ignorez quelle enclume il est, et vous ne connaissez pas la cruauté de son marteau ! En vérité, vous ne connaissez pas la fierté de l’esprit ! mais vous supporteriez encore moins la modestie de l’esprit, si la modestie de l’esprit voulait parler ! Et jamais encore vous n’avez pu jeter votre esprit dans des gouffres de neige : vous n’êtes pas assez chauds pour cela ! Vous ignorez donc aussi les ravissements de sa fraîcheur. Mais en toutes choses vous m’avez l’air de prendre trop de familiarité avec l’esprit ; et souvent vous avez fait de la sagesse un hôpital et un refuge pour de mauvais poètes. Vous n’êtes point des aigles : c’est pourquoi vous n’avez pas appris le bonheur dans l’épouvante de l’esprit. Celui qui n’est pas un oiseau ne doit pas planer sur les abîmes. Vous me semblez tièdes : mais froid est le courant de toute connaissance profonde. Glaciales sont les fontaines intérieures de l’esprit et délicieuses pour les mains chaudes de ceux qui agissent. Vous êtes là, honorables et rigides, l’échine droite, ô sages célèbres ! — Vous n’êtes pas poussés par un vent fort et une volonté vigilante. N’avez-vous jamais vu une voile passer sur la mer tremblante, arrondie et gonflée par l’impétuosité du vent ? Pareille à la voile que fait trembler l’impétuosité de l’esprit, ma sagesse passe sur la mer — ma sagesse sauvage ! Mais, serviteurs du peuple, sages célèbres, — comment *pourriez*-vous venir avec moi ? — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Le Chant de la Nuit. Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes : Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante. Il fait nuit : c’est maintenant que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux. Il y a en moi quelque chose d’inapaisé et d’inapaisable qui veut élever sa voix. Il y a en moi un désir d’amour qui parle lui-même le langage de l’amour. Je suis lumière : ah ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être enveloppé de lumière. Ah ! que je sois sombre et nocturne ! comme je suçerais les mamelles de la lumière ! Et je vous bénirais encore, vous, petites étoiles qui scintillent là-haut, vers luisants ! — et je serais bienheureux de vos cadeaux de lumière. Mais je vis de ma propre lumière, j’absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi. Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent j’ai rêvé que voler était une plus grande volupté encore que prendre. Ma pauvreté, c’est que ma main ne se repose jamais de donner ; ma jalousie, ce sont ces yeux que je vois dans l’attente, et ce sont les nuits éclairées de désir. Ô misère de tous ceux qui donnent ! Ô obscurcissement de mon soleil ! Ô désir de désirer ! Ô faim intense dans la satiété ! Ils prennent de moi : est-ce que je touche encore à leur âme ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler. Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à ceux que j’éclaire ; je voudrais piller ceux que je comble de présents : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté. Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui hésite encore dans sa chute : — c’est ainsi que j’ai soif de méchanceté. Ma plénitude médite de telles vengeances : de telles malices naissent de ma solitude. Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu s’est fatiguée d’elle-même et de son abondance ! Celui qui donne toujours est en danger de perdre la pudeur ; celui qui distribue toujours, à force de distribuer finit par avoir la main et le cœur calleux. Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte de ceux qui implorent ; ma main est devenue trop dure pour le tremblement des mains pleines. Où donc ont passé les larmes de mes yeux et le duvet de mon cœur ? Ô solitude de tous ceux qui donnent ! Ô silence de tous ceux qui brillent ! Bien des soleils gravitent dans l’espace vide : leur lumière parle à tout ce qui est ténèbres, — c’est pour moi seul qu’ils se taisent. Ô ceci est l’inimitié de la lumière contre ce qui est lumineux ! Impitoyablement elle suit sa voie. Injustes au fond du cœur contre tout ce qui est lumineux, froids envers les soleils — ainsi vont tous les soleils. Semblables à une tempête, les soleils suivent leurs orbites ; ceci est leur route. Ils suivent leur volonté impitoyable ; ceci est leur froideur. Hélas ! c’est vous seuls, obscurs et nocturnes qui créez la chaleur par la lumière ! hélas ! c’est vous seuls qui prenez un lait réconfortant aux mamelles de la lumière ! Ah ! il y a de la glace autour de moi, ma main se brûle aux glaçons ! ah ! il y a de la soif en moi qui aspire après votre soif ! Il fait nuit : hélas ! pourquoi me faut-il être lumière ! et soif de la nuit ! et solitude ! Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source, — mon désir de parler. Il fait nuit : voici que s’élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante. Il fait nuit : voici que s’éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d’amoureux. — Ainsi chantait Zarathoustra. ⁂ ### Le Chant de la Danse. Un soir Zarathoustra traversa la forêt avec ses disciples ; et voici qu’en cherchant une fontaine, il vint sur une verte prairie, entourée d’arbres et de buissons silencieux : des jeunes filles y dansaient entre elles. Dès qu’elles eurent remarqué Zarathoustra, elles cessèrent leurs danses ; mais Zarathoustra s’approcha d’elles avec un geste amical et dit ces paroles : « Ne cessez pas de danser, charmantes jeunes filles ! Ce n’est point un trouble-fête au mauvais œil qui est venu parmi vous, ce n’est point un ennemi des jeunes filles ! Je suis l’avocat de Dieu devant le Diable : et le Diable est l’esprit de la lourdeur. Comment saurais-je, ô légères ! être l’ennemi des danses divines, ou l’ennemi des pieds mignons aux fines chevilles ? Il est vrai que je suis une forêt et une nuit d’arbres obscurs ; mais qui ne craint pas mon obscurité, trouvera sous mes cyprès des sentiers de roses. Il saura trouver aussi le petit dieu que les jeunes filles préfèrent : il est couché près de la fontaine, les yeux fermés. En vérité, il s’est endormi en plein jour, le fainéant ! A-t-il voulu prendre trop de papillons ? Ne soyez pas fâchées contre moi, belles danseuses, si je fustige un peu le petit dieu ! il se mettra peut-être à crier et à pleurer, — mais il prête à rire, même en pleurant ! Et c’est les larmes aux yeux qu’il doit vous demander une danse ; et moi-même j’accompagnerai sa danse d’une chanson : Une chanson de danse et une satire sur l’esprit de la lourdeur, sur mon diable souverain et tout puissant, dont ils disent qu’il est le « maître du monde ». — Et voici la chanson que chanta Zarathoustra, tandis que dansaient Cupidon et les jeunes filles : Un jour j’ai regardé dans tes yeux, ô vie ! Et il me semblait tomber dans l’insondable ! Mais tu m’as retiré avec des hameçons dorés ; tu avais un rire moqueur quand je te nommais insondable. «C’est la parole de tous les poissons, disais-tu ; ce qu’*ils* ne peuvent pénétrer est insondable. Mais je ne suis que variable et sauvage et femme en toute chose, je ne suis pas une femme vertueuse : Quoique je sois pour vous autres hommes « la profonde » ou « la fidèle », « l’éternelle », « la mystérieuse ». Mais, vous autres hommes, vous nous prêtez toujours vos propres vertus, hélas ! vertueux que vous êtes ! » C’est ainsi qu’elle riait, l’incroyable, mais je ne la crois jamais, ni elle, ni son rire, quand elle parle mal d’elle-même. Et lorsque je parlais en tête-à-tête à ma sagesse sauvage, elle me dit avec colère : « Tu veux, tu désires, tu aimes, c’est seulement pour cela que tu *loues* la vie ! » J’aurais presue répondu méchamment et dit la vérité à la coléreuse ; et l’on ne peut pas répondre plus méchamment que quand on dit « la vérité » à sa sagesse. Car il en est ainsi entre nous trois. Je n’aime du fond du cœur que la vie — et, en vérité, surtout quand je la déteste ! Mais si je suis porté vers la sagesse et souvent trop porté vers elle, c’est parce qu’elle me rappelle trop la vie ! Elle a ses yeux, son rire et même son hameçon doré ; qu’y puis-je si elles se ressemblent tellement toutes deux ? Et lorsque un jour la vie m’a demandé : « Qui est-ce donc, la sagesse ? » — J’ai répondu avec empressement : « Hélas oui ! la sagesse ! On est assiffé d’elle et l’on ne se rassasie point, on regarde à travers des voiles, on veut la saisir à travers un filet. Est-elle belle ? Que sais-je ! Mais les plus vieilles carpes se laissent encore attraper par elle. Elle est variable et entêtée ; je l’ai souvent vue se mordre les lèvres et de son peigne emmêler ses cheveux. Peut-être est-elle méchante et fausse et femme en toutes choses ; mais lorsqu’elle parle mal d’elle-même c’est alors qu’elle séduit le plus. » Lorsque j’ai dit cela à la vie, elle a ri méchamment sourire et elle a fermé les yeux. « De qui parles-tu donc ? dit-elle, serait-ce de moi ? Et si tu avais raison — me dit-on *cela* en plein visage ! Mais maintenant parle donc de ta propre sagesse ! » Hélas ! et maintenant tu rouvris les yeux, ô vie bien-aimée ! Et il me semblait que je retombais dans l’abîme insondable. — Ainsi chantait Zarathoustra. Mais lorsque la danse fut finie, les jeunes filles s’étant éloignées, il devint triste. « Le soleil est caché depuis longtemps, dit-il enfin ; la prairie est humide, un souffle frais vient des forêts. Il y a quelque chose d’inconnu autour de moi qui regarde, pensif. Comment ! tu vis encore, Zarathoustra ? Pourquoi ? À quoi bon ? De quoi ? Où vas-tu ? Où ? Comment ? N’est-ce pas folie de vivre encore ? — Hélas, mes amis, c’est le soir qui s’interroge en moi. Pardonnez-moi ma tristesse ! Le soir est venu : pardonnez-moi que le soir soit venu ! » Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Le Chant du Tombeau. « Là-bas est l’île des tombeaux, la silencieuse, là-bas sont aussi les tombeaux de ma jeunesse. C’est là-bas que je veux porter une couronne d’immortelles de la vie. » Ayant ainsi décidé dans mon cœur — je traversai la mer. — Ô vous, images et visions de ma jeunesse ! Ô regards d’amour, moments divins ! comme vous vous êtes vite évanouis ! Aujourd’hui je songe à vous ainsi qu’à mes morts. C’est de vous, mes morts préférés, que me vient un doux parfum qui soulage le cœur et fait couler les larmes. En vérité il ébranle et soulage le cœur de celui qui navigue seul. Je suis toujours le plus riche et le plus enviable — moi le solitaire. Car je vous *ai possédés* et vous me possédez encore : dites pour qui donc sont tombées de l’arbre de telles pommes d’or ? Je suis toujours l’héritier et le terrain de votre amour, florissant, en mémoire de vous, de sauvages vertus de toutes les couleurs, ô vous mes bien-aimés ! Hélas ! nous étions faits pour rester proches les uns des autres, étranges et délicieuses merveilles ; et vous ne vous êtes pas approchées de moi en de mon désir, comme des oiseaux timides — mais confiantes en celui qui avait confiance ! Oui, créés pour la fidélité comme moi et pour la tendre éternité : faut-il maintenant que je vous appelle d’après votre infidélité, ô regards et moments divins : je n’ai pas encore appris d’autre nom. En vérité, vous êtes morts trop vite pour moi, fugitifs. Pourtant vous ne m’avez pas fui et je ne vous ai pas fui ; nous ne sommes pas coupables les uns envers les autres de notre infidélité. On vous a étranglés pour *me* tuer, oiseaux de mes espoirs ! Oui c’est vers vous, mes bien-aimés, que toujours la méchanceté décocha ses flèches — pour atteindre mon cœur ! Et elle a touché juste ! car vous avez toujours été ce qui m’était le plus cher, mon bien, ma possession : c’est *pourquoi* vous avez dû mourir jeunes et trop tôt ! Vers ce que j’avais de plus vulnérable on a lancé la flèche : ce fut vers vous dont la peau est pareille à un duvet, et plus encore au sourire qui meurt d’un regard ! Mais je veux dire cette parole à mes ennemis : Qu’est-ce que tuer un homme à côté de ce que vous m’avez fait ? Le mal que vous m’avez fait est plus grand qu’un assassinat ; vous m’avez pris l’irréparable : — c’est ainsi que je vous parle, mes ennemis ! N’avez vous point tué les visions de ma jeunesse et mes plus chers miracles ! Vous m’avez pris mes compagnons de jeu, les esprits bienheureux ! En leur mémoire cette couronne et cette malédiction. Cette malédiction contre vous, mes ennemis ! Car vous avez raccourci mon éternité, comme un son se brise dans la froide nuit ! Elle ne m’est à peine venue que comme le regard d’un oeil divin, — comme un clin d’œil ! Ainsi me dit un jour, à l’heure favorable, ma pureté : « Pour moi, tous les êtres doivent être divins. » Alors vous m’avez assailli de fantômes impurs ; hélas ! où donc s’est enfuie cette heure favorable ! Tous les jours doivent m’être sacrés — ainsi me parla un jour la sagesse de ma jeunesse : en vérité, c’est la parole d’une sagesse joyeuse ! Mais alors vous, mes ennemis, vous m’avez volé mes nuits pour les changer en insomnies pleines de tourments : hélas où donc a fui cette sagesse joyeuse ? Autrefois je demandais des présages heureux : alors vous avez fait passer sur mon chemin un monstrueux, un néfaste hibou. Hélas, où donc s’enfuit alors mon tendre désir ? Un jour, j’ai fait vœu de renoncer à tous les dégoûts, alors vous avez transformé tout ce qui m’entoure en ulcères. Hélas ! où donc s’enfuirent alors mes vœux les plus nobles ? C’est en aveugle que j’ai parcouru des chemins bienheureux : alors vous avez jeté des immondices sur le chemin de l’aveugle : et maintenant je suis dégoûté du vieux sentier de l’aveugle. Et lorsque je fis la chose qui était la plus difficile pour moi, lorsque je célébrai les victoires où je me suis vaincu : vous fîtes s’écrier ceux qui m’aimaient que je leur faisais le plus mal. En vérité vous avez toujours agi ainsi, vous m’avez enfiellé mon meilleur miel et la diligence de mes meilleures abeilles. Vous avez toujours envoyé vers ma charité les mendiants les plus imprudents ; autour de ma pitié vous avez fait se presser les effrontés les plus invétérés. C’est ainsi que vous avez blessé mes vertus dans leur foi. Et lorsque j’offrais en sacrifice ce que j’avais de plus sacré : votre dévotion s’empressait d’y joindre de plus grasses offrandes : en sorte que les émanations de votre graisse étouffaient ce que j’avais de plus sacré. Et un jour je voulus danser comme jamais encore je n’avais dansé : Je voulus danser au delà de tous les cieux. Alors vous avez détourné mon plus cher chanteur. Et il entonna son chant le plus lugubre et le plus sombre : hélas, il me corna dans l’oreille comme le cor le plus funèbre ! Chanteur meurtrier, instrument de malice, toi le plus innocent ! Déjà j’étais prêt pour la meilleure danse : alors avec tes notes tu as tué mon extase ! Ce n’est que dans la danse que je sais dire les symboles des choses les plus sublimes : — mais maintenant mon plus haut symbole est resté sans que mes membres le figurent ! Ma plus haute espérance est restée pour moi sans que je l’aie proférée et sans rédemption. Et toutes les visions et toutes les consolations de ma jeunesse sont mortes ! Comment donc ai-je supporté ceci, comment donc ai-je surmonté et assumé de pareilles blessures ? Comment mon âme est-elle ressuscitée de ces tombes ? Oui ! il y a en moi quelque chose d’invulnérable, quelque chose qu’on ne peut enterrer et qui fait sauter les rochers : cela s’appelle *ma volonté*. Cela passe à travers les années, silencieux et immuable. Elle veut marcher de son allure, sur mes propres jambes, mon ancienne volonté ; son sens est dur et invulnérable. Je ne suis invulnérable qu’au talon. Tu y vis toujours, égale à toi-même, toi la patiente ! tu as toujours passé par toutes les tombes ! C’est en toi que vit ce qui ne s’est pas délivré pendant ma jeunesse, et vivante et jeune tu es assise là, pleine d’espoir, sur les jaunes décombres des tombeaux. Oui, tu es encore pour moi la destructrice de tous les tombeaux : Salut à toi, ma volonté ! Et ce n’est que là où il y a des tombeaux, qu’il y a résurrection. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De la Victoire sur soi-même. Vous appelez « volonté de vérité » ce qui vous pousse et vous rend ardents, vous les plus sages. Volonté d’imaginer l’être : c’est ainsi que j’appelle votre volonté ! Vous voulez *rendre* imaginable tout ce qui est : car vous doutez avec une méfiance que ce soit déjà imaginable. Mais tout ce qui est vous voulez le soumettre et le plier à votre volonté. Le rendre poli et soumis à l’esprit, comme son miroir et son image. C’est là toute votre volonté, vous les plus sages, c’est là votre volonté de puissance ; et même quand vous parlez du bien et du mal et des évaluations de valeurs. Vous voulez encore créer le monde devant lequel vous pouvez vous agenouiller, c’est là votre dernier espoir et votre dernière ivresse. Les simples, cependant, le peuple, — sont semblables au fleuve sur lequel un canot continue à voguer : et dans le canot sont assises, solennelles et masquées, les appréciations des valeurs. Vous avez mis votre volonté et vos valeurs sur le fleuve du devenir ; une vieille volonté de puissance me révèle ce que le peuple croit bon et mauvais. C’est vous, les plus sages, qui avez mis de tels hôtes dans ce canot ; vous les avez ornés de parures et de noms somptueux, — vous et votre volonté dominante ! Maintenant le fleuve porte en avant votre canot : il lui *faut* porter. Peu importe que la vague brisée écume et contredise sa quille avec colère. Ce n’est pas le fleuve qui est votre danger et la fin de votre bien et de votre mal, vous les plus sages : mais c’est cette volonté même, la volonté de puissance, — la volonté vitale, inépuisable et créatrice. Mais, afin que vous compreniez ma parole du bien et du mal, je vous dirai ma parole de la vie et de la coutume de tout ce qui est vivant. J’ai suivi ce qui est vivant, je l’ai poursuivi sur les grands et les petits chemins, afin de connaître ses coutumes. Quand la vie se taisait, j’ai recueilli son regard sur un miroir à cent facettes, afin que son œil me parle. Et son œil m’a parlé. Mais partout où j’ai trouvé ce qui est vivant, j’ai entendu la parole d’obéissance. Tout ce qui est vivant est une chose obéissante. Et voici la seconde chose : On commande à celui qui ne sait pas s’obéir à lui-même. C’est là la coutume de ce qui est vivant. Voici ce que j’entendis en troisième lieu : Commander est plus difficile qu’obéir. Car celui qui commande porte aussi le poids de tous ceux qui obéissent, et parfois cette charge l’écrase facilement : — Commander m’est toujours apparu comme un danger et un risque. Et toujours, quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie. Et quand ce qui est vivant se commande à soi-même, il faut encore que ce qui est vivant expie son autorité. Il faut que ce soit juge, vengeur, et victime de ses propres lois. Comment cela arrive-t-il donc ? me suis-je demandé. Qu’est-ce qui décide ce qui est vivant à obéir, à commander et à être obéissant même, en commandant ? Écoutez donc mes paroles, vous les plus sages ! Examinez sérieusement si je suis entré au cœur de la vie, jusqu’aux racines de son cœur ! Partout où j’ai trouvé ce qui est vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance ; et même dans la volonté de celui qui obéit j’ai trouvé la volonté d’être maître. Que le plus fort domine le plus faible, c’est ce que veut sa volonté qui veut être maîtresse de ce qui est plus faible. C’est là la seule joie dont il ne veuille pas être privé. Et comme le plus petit s’abandonne au plus grand, car le plus grand veut jouir du plus petit et le dominer, ainsi le plus grand s’abandonne encore et risque sa vie pour la puissance. C’est là l’abandon du plus grand : qu’il y ait témérité et danger et que le plus grand joue sa vie. Et où il y a sacrifice et service rendu et regard d’amour, il y a aussi volonté d’être maître. C’est sur des chemins détournés que le plus faible se glisse dans la forteresse et jusque dans le cœur du plus puissant — c’est là qu’il vole la puissance. Et la vie elle-même m’a confié ce secret : « Voici, dit-elle, je suis *ce qui doit toujours se surmonter soi-même*. « Assurément, vous appelez cela volonté de créer ou instinct du but, du plus sublime, du plus lointain, du plus multiple : mais tout cela n’est qu’une seule chose et un seul secret. « Je préfère encore disparaître que de renoncer à cette chose unique : et en vérité où il y a déclin et chute des feuilles, c’est là que se sacrifie la vie — pour la puissance ! « Qu’il faille que je sois lutte, devenir, but et contradiction des buts : hélas ! celui qui devine ma volonté, devine aussi les chemins *tortueux* qu’il lui faut suivre ! « Quelle que soit la chose que je crée et la façon dont je l’aime, il faut que bientôt j’en sois l’adversaire et l’adversaire de mon amour : ainsi le veut ma volonté. « Et toi aussi, qui cherches la connaissance, tu n’es que le sentier et la piste de ma volonté : en vérité, ma volonté de puissance marche aussi sur les traces de ta volonté du vrai ! « Il n’a assurément pas rencontré la vérité, celui qui parlait de la « volonté de vie », cette volonté — n’existe pas. « Car : ce qui n’est pas ne peut pas vouloir ; mais comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie ! « Ce n’est que là où il y a de la vie qu’il y a de la volonté : mais ce n’est pas la volonté de vie, mais — c’est ce que j’enseigne — la volonté de puissance. « Il y a bien des choses que le vivant apprécie plus haut que la vie elle-même ; mais c’est dans les appréciations elles-mêmes que parle — la volonté de puissance ! » — C’est ce que la vie un jour m’a enseigné : et c’est par là, vous les plus sages, que je résous l’énigme de votre cœur. En vérité, je vous le dis : le bien et le mal qui seraient impérissables — n’existent pas ! Il faut qu’ils se surmontent toujours de nouveau en eux-mêmes. Avec vos valeurs et vos paroles du bien et du mal, vous usez de force, vous, les appréciateurs de valeur : ceci est votre amour caché, l’éclat, le tremblement et le débordement de votre âme. Mais une puissance plus forte grandit de vos valeurs et une nouvelle victoire sur soi-même qui brise les œufs et les coquilles d’œufs. Et celui qui doit être créateur dans le bien et dans le mal : en vérité, celui-ci doit être d’abord destructeur et briser les valeurs. Ainsi la plus grande malignité fait partie de la plus grande bénignité : mais cette bénignité est la bénignité du créateur. — *Parlons*-en, vous les plus sages, quoi qu’il nous en coûte ; se taire est plus dur encore ; toutes les vérités que l’on a tues deviennent venimeuses. Et que tout se brise, qui peut être brisé par nos vérités ! Il y a encore bien des maisons à bâtir ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Hommes sublimes. Tranquille est le fond de ma mer : qui donc devinerait qu’il cache des monstres plaisants ! Inébranlable est ma profondeur, mais elle est brillante d’énigmes et d’éclats de rire. J’ai vu aujourd’hui un homme sublime, un solennel, un expiateur de l’esprit : comme mon âme s’est ri de sa laideur ! La poitrine bombée, semblable à ceux qui aspirent : il se tenait là, l’homme sublime, silencieux : Orné de laides vérités, son butin de chasse, et riche de vêtements déchirés ; il y avait aussi sur lui beaucoup d’épines — mais je ne vis point de roses. Il n’a pas encore appris le rire et la beauté. Le visage sombre, ce chasseur est rentré de la forêt de la connaissance. Il est revenu de la lutte avec des bêtes sauvages : mais son air sérieux reflète encore la bête sauvage — une bête insurmontée ! Toujours il se tient là, comme un tigre qui veut faire un bond ; mais je n’aime pas ces âmes tendues ; leurs réticences ne sont pas de mon goût. Et vous me dites, amis, que « des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter ». Mais toute vie est lutte pour les goûts et les couleurs ! Le goût, c’est à la fois le poids, la balance et le peseur ; et malheur à toute chose vivante qui voudrait vivre sans la lutte à cause des poids, des balances et des peseurs ! S’il se fatiguait de sa sublimité, cet homme sublime : c’est alors seulement que commencerait sa beauté, — et c’est alors seulement que je voudrais le goûter, que je lui trouverais du goût. Et ce n’est que quand il se détournera de lui-même, qu’il sautera par-dessus son ombre, et, en vérité, ce sera dans *son* soleil. Trop longtemps il était assis à l’ombre, l’expiateur de l’esprit a vu pâlir ses joues ; et l’attente l’a presque fait mourir de faim. Il y a encore du mépris dans ses yeux et le dégoût se cache sur ses lèvres. Il est vrai qu’il repose maintenant, mais son repos ne s’est pas encore couché au soleil. Il devrait faire comme le taureau ; et son bonheur devrait sentir la terre et non le mépris de la terre. Je voudrais le voir semblable à un taureau blanc, qui souffle et mugit devant la charrue : et son mugissement devrait chanter la louange de tout ce qui est terrestre ! Son visage est encore obscur ; l’ombre de la main se joue sur son visage. Son regard est encore dans l’ombre. Son action elle-même n’est encore qu’une ombre projetée sur lui : la main obscurcit celui qui agit. Il n’a pas encore surmonté son acte. J’aime bien en lui l’échine du taureau : mais maintenant j’aimerais voir aussi le regard de l’ange. Il faut aussi qu’il désapprenne sa volonté de héros : il doit être pour moi un homme élevé et non un sublime seulement : — l’éther même devrait le soulever, cet homme sans volonté ! Il a vaincu des monstres, il a deviné des énigmes : mais il lui faudrait sauver aussi ses monstres et ses énigmes ; il faudrait qu’il les transforme en enfants divins. Sa connaissance n’a pas encore appris à sourire et à être sans jalousie ; son flot de passion ne s’est pas encore calmé dans la beauté. En vérité, ce n’est pas dans la satiété que son désir doit se taire et sombrer, mais dans la beauté. La grâce fait partie de la générosité de ceux qui ont la pensée élevée. Le bras passé sur la tête : c’est ainsi que le héros devrait se reposer, c’est ainsi qu’il devrait encore surmonter son repos. Mais c’est pour le héros que la *beauté* est la chose la plus difficile. La beauté est insaisissable pour tout être violent. Un peu plus, un peu moins, ce peu est beaucoup, c’est même l’essentiel. Rester les muscles inactifs et la volonté déchargée : c’est ce qu’il y a de plus difficile pour vous autres hommes sublimes. Quand la puissance se fait clémente, quand elle descend dans le visible : j’appelle beauté une telle condescendance. Je n’exige la beauté de personne autant que de toi, de toi qui es puissant : que ta bonté soit ta dernière victoire sur toi-même. Je te crois capable de toutes les méchancetés, c’est pourquoi j’exige de toi le bien. En vérité, j’ai souvent ri des débiles qui se croient bons parce qu’ils ont la patte infirme ! Tu dois imiter la vertu de la colonne : elle devient plus belle et toujours plus fine, mais plus dure et plus résistante intérieurement à mesure qu’elle s’élève. Oui, homme sublime, un jour tu seras beau et tu présenteras le miroir à ta propre beauté. Alors ton âme frémira de désirs divins ; et il y aura de l’adoration dans ta vanité ! Car ceci est le secret de l’âme ; quand le héros l’a abandonnée, c’est alors seulement que s’approche en rêve — le super-héros. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Du pays de la Civilisation. J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli. Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain. Alors je suis retourné, fuyant en arrière — et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation. Pour la première fois, je vous ai regardé avec l’œil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant. Et que m’est-il arrivé ? Malgré la peur que j’ai eue — j’ai dû me mettre à rire ! Mon œil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé ! Je ne cessai de rire, tandis que mon pied tremblait et que mon cœur tremblait lui aussi : « Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ? » — dis-je. Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi que vous étiez assis là à mon étonnement, vous les hommes actuels ! Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs ! En vérité vous ne pouviez porter de meilleurs masques que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous — *reconnaître ?* Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi vous êtes bien cachés de tous les interprètes ! Et si l’on savait scruter les entrailles, qui donc croirait que vous avez des entrailles ! Vous semblez pétris de couleurs et de papiers collés ensemble. Tous les temps et tous les peuples regardent pêle-mêle à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes. Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes, ne garderait que ce qu’il faut pour effrayer les oiseaux. En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, une fois, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour. Car je préférerais être journalier dans l’enfer et chez les ombres du passé ! — Les habitants de l’enfer ont plus de consistance que vous ! Ceci est pour moi l’amertume de mes entrailles que je ne puis vous supporter ni nus, ni habillés, vous autres hommes actuels ! Tout ce qui est inquiétant dans l’avenir, et tout ce qui a jamais épouvanté des oiseaux égarés, inspire en vérité plus de quiétude et plus de calme que votre « réalité ». Car c’est ainsi que vous parlez : « Nous sommes entièrement *réels*, sans croyance et sans superstition » : c’est ainsi que vous vous rengorgez, sans même avoir de gorges ! Oui, comment serait-il *possible* que vous croyiez, bariolés comme vous l’êtes ! — vous qui êtes des peintures de tout ce qui a jamais été cru. Vous êtes des réfutations mouvantes de la foi elle-même ; et la rupture de toutes les pensées. *Êtres éphémères*, c’est ainsi que *je* vous appelle. Vous les « hommes de la réalité ! » Toutes les époques déblatèrent les unes contre les autres dans vos esprits ; et les rêves et les bavardages de toutes les époques étaient plus réels encore que votre raison éveillée ! Vous êtes stériles : c’est *pourquoi* vous manquez de foi. Mais celui qui devait créer avait aussi toujours ses rêves et ses étoiles — et il avait foi en la foi ! — Vous êtes des portes entr’ouvertes où attendent les fossoyeurs. Et cela es *votre* réalité : « Tout vaut la peine de disparaître. » Ah ! comme vous êtes debout devant moi, hommes stériles, squelettes vivants ! Et il y en a certainement parmi vous qui s’en sont rendu compte eux-mêmes. Ils disaient : « Un dieu m’aurait-il enlevé quelque chose pendant que je dormais ? En vérité, il y aurait de quoi en faire une femme ! La pauvreté de mes côtes est singulière ! » ainsi parla déjà maint homme actuel. Oui, vous me faites rire, hommes actuels ! et surtout quand vous vous étonnez de vous-mêmes ! Malheur à moi si je ne pouvais rire de votre étonnement et s’il me fallait avaler tout ce que vos écuelles contiennent de répugnant ! Mais je vous prends à la légère, puisque j’ai des *choses lourdes* à porter ; et que m’importe si des insectes et des mouches se posent sur mon fardeau ! En vérité mon fardeau n’en sera pas plus lourd ! Et ce n’est pas de vous, mes contemporains, que me viendra la grande fatigue. — Hélas, où dois-je encore monter avec mon désir ? Je regarde du haut de tous les sommets pour m’enquérir de patries et de terres natales. Mais je n’en ai trouvé nulle part : je suis errant dans toutes les villes, et, à toutes les portes, je suis sur mon départ. Les hommes actuels vers qui tout à l’heure mon cœur était poussé me sont maintenant étrangers et excitent mon rire ; et je suis chassé des patries et des terres natales. Je n’aime donc plus que le *pays de mes enfants*, la terre inconnue parmi les mers lointaines : c’est elle que ma voile doit chercher sans cesse. Je veux me racheter auprès de mes enfants d’avoir été le fils de mes pères : je veux racheter de tout l’avenir — *ce* présent ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### De l’immaculée Connaissance. Lorsque hier la lune s’est levée, il me semblait qu’elle voulût mettre au monde un soleil, tant elle était couchée là, large et lourde. Mais elle mentait avec sa grossesse ; et plutôt encore je croirais à l’homme dans la lune qu’à la femme. Il est vrai qu’il est très peu homme lui aussi, ce timide noctambule. En vérité, il passe sur les toits avec une mauvaise conscience. Car il est plein de convoitise et de jalousie, ce moine dans la lune ; il convoite la terre et toutes les joies de ceux qui aiment. Non, je ne l’aime pas, ce chat de gouttières ; ils me dégoûtent, tous ceux qui épient les fenêtres entr’ouvertes. Pieux et silencieux, il passe sur des tapis d’étoiles : — mais je déteste tous les hommes qui marchent sans bruit, et qui ne font pas même sonner leurs éperons. Les pas d’un homme loyal parlent ; mais le chat marche à pas furtifs. Voyez, la lune s’avance, déloyale comme un chat. — Je vous donne cette parabole, à vous autres hypocrites sensibles, vous qui cherchez la « connaissance pure » ! C’est vous que j’appelle — lascifs ! Vous aimez aussi la terre et tout ce qui est terrestre : je vous ai bien devinés ! — mais il y a dans votre amour de la honte et de la mauvaise conscience, — vous ressemblez à la lune. On a convaincu votre esprit de mépriser tout ce qui est terrestre, mais on n’a pas convaincu vos entrailles : pourtant *elles* sont ce qu’il y a de plus fort en vous ! Et maintenant votre esprit a honte d’obéir à vos entrailles et il suit des chemins dérobés et trompeurs pour échapper à sa propre honte. « Ce serait pour moi la chose la plus haute — ainsi se parle à lui-même votre esprit mensonger — de regarder la vie sans convoitise et non comme les chiens avec la langue pendante : « Être heureux dans la contemplation, avec la volonté morte, sans rapacité et sans envie égoïste — froid et gris sur tout le corps, mais les yeux enivrés de lune. « Ce serait pour moi la bonne part — ainsi s’éconduit lui-même celui qui a été éconduit — d’aimer la terre comme l’aime la lune et de ne toucher sa beauté que des yeux. « Et voici ce que j’appelle l’*immaculée* connaissance de toutes choses : ne rien vouloir des choses que de pouvoir me coucher devant elles, ainsi qu’un miroir aux cent regards. » — « Ô hypocrites sensibles et lascifs ! Il vous manque l’innocence dans le désir : et c’est pourquoi vous calomniez le désir ! En vérité, vous n’aimez pas la terre comme des créateurs, des générateurs, joyeux de créer ! Où y a-t-il de l’innocence ? Là où il y a la volonté d’engendrer. Et celui qui veut créer au-dessus de lui-même, celui-là a pour moi la volonté la plus pure. Où y a-t-il de la beauté ? Là où *il faut que je veuille* de toute ma volonté ; où je veux aimer et disparaître, afin qu’une image ne reste pas seulement image. Aimer et disparaître : c’est ce qui s’accorde depuis des éternités. Vouloir aimer, c’est aussi être prêt à la mort. C’est ainsi que je vous parle, poltrons ! Mais votre regard louche et efféminé veut être « contemplatif » ! Et ce que l’on peut toucher avec des yeux pusillanimes doit être appelé « beau » ! Ô vous qui souillez les nobles noms ! Mais ceci doit être votre malédiction, vous les immaculés qui cherchez la connaissance pure, que vous n’arriviez jamais à engendrer : quoique vous soyez couchés à l’horizon larges et lourds. En vérité vous remplissez votre bouche de nobles paroles : et nous devrions croire que votre cœur déborde, menteurs ? Mais *mes* paroles sont des paroles grossières, méprisées et informes, et j’aime à recueillir ce qui, dans vos festins, tombe sous la table. Avec mes paroles j’arrive toujours encore — à dire la vérité aux hypocrites ! Oui, mes arêtes, mes coquilles et mes feuilles de houx doivent — vous chatouiller le nez, hypocrites ! Il y a toujours de l’air vicié autour de vous et autour de vos festins : car vos pensées lascives, vos mensonges et vos dissimulations sont dans l’air ! Ayez donc tout d’abord le courage d’avoir foi en vous-mêmes — en vous-mêmes et en vos entrailles ! Celui qui n’a pas foi en lui-même ment toujours. Vous avez mis devant vous le masque d’un dieu, hommes « purs » : votre affreuse larve rampante s’est cachée sous le masque d’un dieu. En vérité, vous trompez, « contemplatifs » ! Zarathoustra, lui aussi, a été dupe de vos peaux divines ; il n’a pas deviné quels serpents remplissaient cette peau. Dans vos jeux, je croyais voir jouer l’âme d’un dieu, vous qui cherchez la connaissance pure ! Je ne connaissais pas de meilleur art que vos artifices ! Votre distance me cachait des immondices de serpent et de mauvaises odeurs : et je ne savais pas que la ruse d’un lézard rôdait, lascive, par ici. Mais je me suis *approché* de vous : alors le jour m’est venu — et maintenant il vient pour vous, — les amours de la lune sont sur leur déclin ! Regardez donc ! Elle est là, surprise et pâle — devant l’aurore ! Car déjà l’aurore monte, ardente, — *son* amour pour la terre approche ! Tout amour de soleil est innocence et désir de créateur. Regardez donc comme l’aurore passe impatiente sur la mer ! Ne sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour ? Elle veut aspirer la mer, et boire ses profondeurs : et le désir de la mer s’élève avec ses mille mamelles. Car la mer *veut* être baisée et aspirée par le soleil ; elle *veut* devenir air et hauteur et sentier de lumière, et lumière elle-même ! En vérité, pareil au soleil, j’aime la vie et toutes les mers profondes. Et ceci est pour *moi* la connaissance : tout ce qui est profond doit monter — à ma hauteur ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Savants. Tandis que j’étais endormi, une brebis s’est mise à brouter la couronne de lierre de ma tête, — et en mangeant elle disait : « Zarathoustra n’est plus un savant. » En disant cela, elle s’en alla, dédaigneuse et fière. Un enfant m’a raconté ceci. J’aime à être étendu, là où jouent les enfants, le long du mur lézardé, sous les chardons et les rouges pavots. Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les chardons et les pavots rouges. Ils sont innocents même dans leur méchanceté. Je ne suis plus un savant pour les brebis : ainsi le veut mon sort. — Qu’il soit béni ! Car ceci est la vérité : je suis sorti de la maison des savants en claquant la porte derrière moi. Trop longtemps mon âme affamée fut assise à leur table, je ne suis pas comme eux, dressé pour la connaissance comme pour casser des noix. J’aime la liberté et l’air sur la terre fraîche ; j’aime encore mieux dormir sur les peaux de bœufs que sur leurs honneurs et leurs dignités. Je suis trop ardent et trop consumé de mes propres pensées : j’y perds souvent haleine. Alors il me faut aller au grand air et hors de toutes les chambres pleines de poussière. Mais ils sont assis au frais, à l’ombre fraîche : ils veulent partout n’être que des spectateurs et se gardent bien de s’asseoir où le soleil darde sur les marches. Semblables à ceux qui stationnent dans la rue et qui regardent bouche béante les gens qui passent : ainsi ils attendent aussi, bouche béante les pensées des autres. Les touche-t-on de la main, ils font involontairement de la poussière autour d’eux, comme des sacs de farine ; mais qui donc se douterait que leur poussière vient du grain et de la jeune félicité des champs d’été ? S’ils se montrent sages, je suis horripilé de leurs petites sentences et de leurs vérités : leur sagesse a souvent une odeur comme si elle sortait d’un marécage : et en vérité j’ai entendu déjà les grenouilles coasser en elle ! Ils sont adroits et leurs doigts sont subtils : que veut *ma* simplicité auprès de leur complexité ! Leurs doigts s’entendent à tout ce qui est filage et nouage et tissage : ainsi ils tricotent les bas de l’esprit ! Ce sont de bons mouvements d’horlogerie : pourvu que l’on ait soin de les bien remonter ! Alors ils indiquent l’heure sans feinte et avec un bruit modeste. Ils travaillent, semblables à des moulins et à des pilons : qu’on leur jette seulement du grain ! — ils savent bien moudre le grain et le transformer en blanche farine. Ils se regardent attentivement, les uns les autres, les doigts avec méfiance. Inventifs en petites malices, ils épient ceux dont la science est boiteuse — ils guettent comme des araignées. Je les ai toujours vu préparer du poison avec précaution ; et toujours ils couvraient leurs doigts de gants de verre. Ils savent aussi jouer avec des dés pipés ; et je les ai vus jouer avec tant d’ardeur qu’ils en étaient couverts de sueur. Nous sommes étrangers les uns aux autres et leurs vertus me sont encore plus contraires que leurs faussetés et leurs dés pipés. Et lorsque je demeurais parmi eux, je demeurais au-dessus d’eux. C’est pour cela qu’ils m’en ont voulu. Ils ne veulent pas entendre que quelqu’un marche au-dessus de leurs têtes ; et c’est pourquoi ils mirent du bois, de la terre et des ordures, entre moi et leurs têtes. Ainsi ils étouffèrent le bruit de mes pas ; et jusqu’à présent ce sont les plus savants qui m’ont le moins bien entendu. Ils ont mis entre eux et moi toutes les faiblesses et toutes les fautes des hommes : — dans leurs demeures ils appellent cela « faux plancher ». Mais malgré tout je marche *au-dessus* de leurs têtes avec mes pensées ; et même si je voulais même marcher sur mes propres défauts, je marcherais encore au-dessus d’eux et de leurs têtes. Car les hommes ne sont *point* égaux : ainsi parle la justice. Et ce que je veux ils n’auraient pas le droit de le vouloir ! — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des Poètes. « Depuis que je connais mieux le corps, — disait Zarathoustra à l’un de ses disciples — l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est « impérissable » — ceci aussi n’est que symbole. « Je t’ai déjà entendu parler ainsi, répondit le disciple ; et alors tu as ajouté : « Mais les poètes mentent trop. » Pourquoi donc disais-tu que les poètes mentent trop ? » « Pourquoi ? dit Zarathoustra. Tu demandes pourquoi ? Je ne fais pas partie de ceux qu’on a le droit de questionner sur leur pourquoi. Ce que j’ai vécu est-il donc d’hier ? Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. Ne faudrait-il pas que je sois un tonneau de mémoire pour pouvoir garder avec moi mes raisons ? J’ai déjà trop de peine à garder mes opinions ; il y a bien des oiseaux qui s’envolent. Et il m’arrive aussi d’avoir dans mon colombier une bête qui n’en fait pas partie et qui m’est étrangère ; elle tremble lorsque j’y mets la main. Pourtant que te disait un jour Zarathoustra ? Que les poètes mentent trop. — Mais Zarathoustra lui aussi est un poète. Crois-tu donc qu’il ait dit la vérité à cet égard ? Pourquoi le crois-tu ? » Le disciple répondit : « Je crois en Zarathoustra. » Mais Zarathoustra secoua la tête et se mit à sourire. La foi ne me sauve point, dit-il, la foi en moi-même moins que toute autre. Mais, en admettant que quelqu’un dise sérieusement que les poètes mentent trop : il aurait raison, — *nous* mentons trop. Nous savons aussi trop peu de choses et nous apprenons trop mal : donc il faut que nous mentions. Et qui donc parmi nous autres poètes n’aurait pas falsifié son vin. Bien des mixtures empoisonnées ont été faites dans nos caves, l’indescriptible a été réalisé. Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons du fond du cœur les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont des jeunes femmes ! Et nous désirons même les choses que les vieilles femmes se racontent le soir. C’est ce que nous appelons en nous-même l’éternel féminin. Et comme s’il existait un chemin secret qui mène au savoir et qui se *dérobe* à ceux qui apprennent quelque chose : de même nous croyons au peuple et à sa « sagesse ». Mais les poètes croient tous que celui qui est étendu sur l’herbe, ou sur une pente solitaire en dressant l’oreille, apprend quelque chose de ce qui se passe entre le ciel et la terre. Et s’il leur vient des émotions tendres, les poètes croient toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux : Et qu’elle se glisse à leur oreille pour y murmurer des choses secrètes et des paroles caressantes. Ils s’en vantent et s’en glorifient devant tous les mortels ! Hélas ! il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les poètes sont les seuls à avoir rêvées ! Et surtout *au-dessus* du ciel : car tous les dieux sont des symboles et des artifices de poète. En vérité, nous sommes toujours attirés vers en haut — c’est-à-dire vers le pays des nuages : c’est là que nous plaçons nos ballons multicolores et nous les appelons dieux et Surhumains. Car ils sont assez légers pour ces sièges ! — tous ces dieux et ces Surhumains. Hélas ! comme je suis fatigué de tout ce qui est insuffisant et qui veut à toute force être événement ! Hélas ! comme je suis fatigué des poètes ! Quand Zarathoustra eut dit cela, son disciple fut irrité contre lui, mais il se tut. Et Zarathoustra se tut aussi ; et ses yeux s’étaient tournés à l’intérieur comme s’il regardait dans le lointain. Enfin il se mit à soupirer et à prendre haleine. Je suis d’aujourd’hui et de jadis, dit-il alors ; mais il y a quelque chose en moi qui est de demain et d’après-demain et de l’avenir. Je suis fatigué des poètes, des anciens et des nouveaux : Pour moi ils sont tous superficiels et tous des mers desséchées. Ils n’ont pas assez pensé en profondeur : c’est pourquoi leur sentiment n’est pas descendu jusque dans les tréfonds. Un peu de volupté et un peu d’ennui : c’est ce qu’il y eut encore de meilleur dans leurs méditations. Leurs arpèges ne me semblent que souffle et fuite de fantômes ; que savaient-ils jusqu’à présent de l’ardeur des sons ! — Ils ne sont pas non plus assez propres pour moi : ils troublent tous leurs eaux pour les faire paraître profondes. Ils aiment à se faire passer pour conciliateurs, mais ils restent toujours pour moi des gens de moyen-termes et de demi-mesures, troubleurs et malpropres ! — Hélas ! j’ai jeté mon filet dans leurs mers pour attraper de bons poissons, mais toujours j’ai retiré la tête d’un dieu ancien. C’est ainsi que la mer a donné une pierre à l’affamé. Et ils semblent eux-mêmes venir de la mer. Il est certain qu’on y trouve des perles : c’est ce qui fait qu’ils ressemblent d’autant plus à de durs crustacés. Chez eux j’ai souvent trouvé au lieu d’âme de l’écume salée. Ils ont pris à la mer sa vanité ; la mer n’est-elle pas le paon des paons ? Même devant le plus laid de tous les buffles, elle étale sa roue ; elle ne se fatiguera jamais de son éventail de dentelles, d’or et de soie. Le buffle regarde avec colère, il est tout près du sable en son âme, plus près encore du fourré, mais le plus près du marécage. Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon ! Tel est le symbole que je donne aux poètes. En vérité leur esprit lui-même est le paon des paons et une mer de vanité ! L’esprit du poète veut des spectateurs : seraient-ce même des buffles ! — Pourtant je me suis fatigué de cet esprit : et je vois venir un temps où il sera fatigué de lui-même. J’ai déjà vu les poètes se transformer et diriger leur regard contre eux-mêmes. J’ai vu venir des expiateurs de l’esprit : c’est des poètes qu’ils sont sortis. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Des grands Événements. Il y a une île dans la mer — non loin des Îles Bienheureuses de Zarathoustra — où fume sans cesse une montagne de flammes. Le peuple, et surtout les vieilles femmes parmi le peuple, disent de cette île qu’elle est placée comme un rocher devant la porte de l’enfer : mais la voie étroite qui descend à cette porte traverse elle-même la montagne de flammes. À cette époque donc, tandis que Zarathoustra séjournait dans les Îles Bienheureuses, il arriva qu’un vaisseau jeta son ancre dans l’île où se trouve la montagne fumante ; et son équipage descendit à terre pour tirer des lapins. Pourtant à l’heure de midi, tandis que le capitaine et ses gens se trouvaient de nouveau ensemble, ils virent soudain un homme traverser l’air en s’approchant d’eux et une voix prononça distinctement ces paroles : « Il est temps il est grand temps ! » Lorsque la vision fut le plus près d’eux — elle passait très vite pareille à une ombre dans la direction de la montagne de flammes — ils reconnurent avec un grand effarement que c’était Zarathoustra ; car ils l’avaient tous déjà vu, excepté le capitaine lui-même, ils l’aimaient, comme le peuple aime, mêlant à parties égales l’amour et la crainte. « Voyez donc ! dit le vieux pilote, voilà Zarathoustra qui va en enfer ! » — Et à la même époque où ces matelots atterrissaient à l’île de flammes, le bruit courut que Zarathoustra avait disparu ; et lorsqu’on s’informa auprès de ses amis, ils racontèrent qu’il avait pris le large pendant la nuit à bord d’un vaisseau, sans dire où il voulait aller. Ainsi il y eut une certaine inquiétude ; mais après trois jours cette inquiétude s’augmenta de l’histoire des marins — et tout le peuple racontait alors que le diable avait emporté Zarathoustra. Il est vrai que ses disciples se mirent à rire de ces bruits et l’un d’eux dit même : « Je crois plutôt encore que c’est Zarathoustra qui a emporté le diable. » Mais, au fond de l’âme, ils étaient tous pleins d’inquiétude et de langueur : leur joie fut donc grande lorsque, après cinq jours, Zarathoustra parut au milieu d’eux. Et ceci est le récit de la conversation de Zarathoustra avec le chien de feu : La terre, dit-il, a une peau ; et cette peau a des maladies. Une de ces maladies s’appelle par exemple : « homme ». Et une autre de ces maladies s’appelle « chien de feu » : c’est à propos de ce chien que les hommes se sont dit et se sont laissé dire bien des mensonges. C’est pour approfondir ce secret que j’ai passé la mer : et j’ai vu la vérité nue, en vérité ! pieds nus jusqu’au cou. Je sais maintenant ce qui en est du chien de feu ; et de même de tous les démons de révolte et d’immondice, dont les vieilles femmes ne sont pas seules à avoir peur. Sors de ta profondeur, chien de feu ! me suis-je écrié, et avoue combien ta profondeur est profonde ! D’où tires-tu ce que tu craches vers nous ? Tu bois abondamment à la mer : c’est ce que révèle le sel de ta faconde ! En vérité, pour un chien des profondeurs tu prends trop ta nourriture de la surface ! Je te prends tout au plus pour le ventriloque de la terre, et toujours, lorsque j’ai entendu parler les démons de révolte et d’immondice, je les ai trouvés semblables à toi, avec ton sel, tes mensonges et ta platitude. Vous savez hurler et obscurcir avec des cendres ! Vous êtes les meilleures gueules, et vous avez suffisamment appris l’art de faire bouillir la fange. Partout où vous êtes, il faut toujours qu’il y ait de la fange auprès de vous, et des choses spongieuses, étouffantes et resserrées. Ce sont elles qui veulent être mises en liberté. « Liberté ! » c’est votre cri préféré : mais j’ai désappris la foi aux « grands événements », dès qu’il y a beaucoup de hurlements et de fumée autour d’eux. Crois-moi bien, bruit de l’enfer ! les plus grands événements — ce ne sont pas ceux qui font le plus de bruit, mais ce sont nos heures les plus silencieuses. Ce n’est pas autour des inventeurs de bruits nouveaux, c’est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que tourne le monde ; il tourne *sans bruit*. Et avoue-le donc ! Il n’était toujours arrivé que peu de choses lorsque ton bruit et ta fumée se dissipaient ! Qu’importe qu’une ville soit devenue momie et qu’une colonne soit couchée dans la fange ! Et j’ajoute encore ces paroles pour les destructeurs de colonnes. Ceci est bien la plus grande folie de jeter du sel dans la mer et des colonnes dans la fange. La colonne était couchée dans la fange de votre mépris : mais sa loi veut que pour elle renaisse du mépris la vie nouvelle et la beauté vivante ! Elle se lève maintenant avec des traits plus divins et une souffrance plus séduisante ; et en vérité ! elle vous remerciera encore de l’avoir renversée, destructeurs ! Mais c’est le conseil que je donne aux rois et aux Églises, et à tout ce qui s’est affaibli par l’âge et par la vertu — laissez-vous donc renverser, afin que vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne ! — C’est ainsi que j’ai parlé devant le chien de feu : alors il m’interrompit en grommelant et me demanda : « Église ? Qu’est-ce donc cela ? » « Église ? répondis-je, c’est une espèce d’État, et l’espèce la plus mensongère. Mais, tais-toi, chien de feu, tu connais déjà ton espèce mieux que personne ! L’État est un chien hypocrite comme toi-même, comme toi-même il aime à parler en fumée et en hurlements, — pour faire croire comme toi qu’il parle des entrailles des choses. Car il veut absolument être la bête la plus importante sur terre ; et on le lui croit aussi. » — Lorsque j’eus dit cela, le chien de feu parut fou de jalousie. « Comment ? s’écria-t-il, la bête la plus importante sur terre ? Et on le croit aussi ? ». Et il sortit de son gosier tant de vapeurs et de bruits épouvantables que je crus qu’il allait étouffer de colère et d’envie. Enfin, il commença à se taire et ses hoquets diminuèrent ; mais dès qu’il se fût tu, je dis en riant : « Tu te mets en colère, chien de feu : donc j’ai raison sur toi ! Et, afin que je garde raison, laisse-moi parler d’un autre chien de feu : celui-là parle réellement du cœur de la terre. Son haleine est d’or et une pluie d’or, ainsi le veut son cœur. Les cendres et la fumée et l’écume chaude que sont-elles encore pour lui ? Un rire voltige de lui comme une nuée colorée ; il est hostile à tes gargouillements, à tes crachats, à tes intestins délabrés ! Cependant l’or et le rire — il les prend du cœur de la terre, car, afin que tu le saches, — *le cœur de la terre est d’or !* » Lorsque le chien de feu entendit cela, il ne supporta plus de m’écouter. Honteusement il rentra sa queue et se mit à dire d’un ton décontenancé : « Ouah ! Ouah !" en rampant vers sa caverne. — Ainsi racontait Zarathoustra. Mais ses disciples l’écoutèrent à peine : tant était grande leur envie de lui parler des matelots, des lapins et de l’homme volant. « Que dois-je penser de cela ? dit Zarathoustra. Suis-je donc un fantôme ? Mais cela a dû être mon ombre. Vous avez entendu parler déjà du voyageur et de son ombre ? Une chose est certaine : il faut que je la tienne plus sévèrement, autrement elle me gâtera encore ma réputation. » Et encore une fois Zarathoustra secoua la tête avec étonnement : « Que dois-je penser de cela ? répéta-t-il. Pourquoi donc le fantôme a-t-il crié : « Il est temps ! Il est grand temps ! » *Pour quoi* est-il donc — grand temps ? » — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### Le Devin. « — et je vis une grande tristesse descendre sur les hommes. Les meilleurs se fatiguèrent de leurs œuvres. Une doctrine fut mise en circulation et à côté d’elle une croyance : « Tout est vide, tout est pareil, tout est passé ! » Et de toutes les collines résonnait la réponse : « Tout est vide, tout est pareil, tout est passé ! » Il est vrai que nous avons moissonné : mais pourquoi nos fruits ont-ils pourri et bruni ? Qu’est-ce qui est tombé la nuit dernière de la lune mauvaise ? Tout travail a été vain, notre vin a tourné et est devenu du poison, le mauvais œil a jauni nos champs et nos cœurs. Nous avons tous desséché ; et si le feu tombe sur nous nos cendres s’en iront en poussière : — Oui, nous avons fatigué même le feu. Toutes les fontaines se sont desséchées pour nous et la mer s’est retirée. Tous les sols veulent se déchirer, mais les abîmes ne veulent pas nous engloutir ! « Hélas ! où y a-t-il encore une mer où l’on puisse se noyer ? », ainsi résonne notre plainte — qui passe sur les plats marécages. En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, maintenant nous continuons à vivre éveillés — dans des caveaux funéraires !" — Ainsi Zarathoustra entendit parler un devin ; et sa prédiction lui alla droit au cœur et elle le transforma. Il erra triste et fatigué ; et il devint semblable à ceux dont avait parlé le devin. En vérité, dit-il à ses disciples, il s’en faut de peu que ce long crépuscule ne descende. Hélas ! comment ferai-je pour sauver ma lumière de l’autre côté ! Comment ferai-je pour qu’elle n’étouffe pas dans cette tristesse ? Elle doit encore être la lumière des mondes lointains et éclairer les nuits les plus lointaines ! Ainsi, préoccupé dans son cœur, Zarathoustra erra çà et là ; et pendant trois jours il ne prit ni nourriture ni boisson, il fut sans repos et perdit la parole. Enfin il lui arriva de tomber dans un profond sommeil. Mais ses disciples passaient de longues veilles, assis autour de lui, et ils attendaient avec inquiétude qu’il se réveillât pour se remettre à parler et pour guérir de sa tristesse. Mais voici le discours que leur tint Zarathoustra lorsqu’il se réveilla ; cependant sa voix leur semblait venir du lointain : Écoutez donc le rêve que j’ai fait, amis, et aidez-moi à en deviner le sens ! Il est encore une énigme pour moi, ce rêve ; son sens est caché en lui et voilé ; il ne vole pas encore librement au-dessus de lui. J’avais renoncé à toute espèce de vie ; tel fut mon rêve. J’étais devenu veilleur et gardien des tombes, là-bas sur la solitaire montagne du château de la Mort. C’est là-haut que je gardais les cercueils de la Mort : les sombres voûtes étaient pleines de ces trophées de victoire. À travers les cercueils de verre les vies vaincues me regardaient. Je respirais l’odeur d’éternités en poussières : mon âme était là, lourde et poussiéreuse. Et qui donc aurait pu alléger son âme ? La clarté de minuit était toujours autour de moi et, accroupie à ses côtés, la solitude ; et de plus un râlant silence de mort, le pire de mes amis. Je portais des clefs avec moi, les plus rouillées de toutes les clefs ; et je savais ouvrir avec elles les portes les plus grinçantes. Pareils à des cris rauques et méchants, les sons couraient par de longs corridors, quand s’ouvraient les ailes de la porte : l’oiseau avait de mauvais cris, il ne voulait pas être réveillé. Mais c’était plus épouvantable encore, et mon cœur se serrait davantage quand tout se taisait et que revenait le silence et que seul j’étais assis dans ce silence perfide. C’est ainsi que se passa le temps, lentement, s’il peut encore être question de temps : qu’en sais-je, moi ! Mais enfin eut lieu ce qui me réveilla. Trois fois des coups frappèrent à la porte, ainsi que le tonnerre, les voûtes retentirent et hurlèrent trois fois de suite : alors je m’approchai de la porte. Alpa ! m’écriais-je, qui porte sa cendre vers la montagne ? Alpa ! Alpa ! qui porte sa cendre vers la montagne ? Et je serrais la clef, et j’ébranlais la porte et je m’efforçais. Mais la porte ne s’ouvrait pas d’un doigt ! Alors l’ouragan lui écarta les ailes avec violence : avec des sifflements et des cris aigus qui coupaient l’air, il me jeta un noir cercueil : Et en sifflant, et en hurlant le cercueil se brisa et cracha mille éclats de rire. Mille grimaces d’enfants, d’anges, de hiboux, de fous et de papillons énormes ricanaient à ma face et me persiflaient. Je m’en effrayais horriblement : je fus précipité à terre et je criais d’épouvante comme jamais je n’avais crié. Mais mon propre cri me réveilla : — et je revins à moi. — Ainsi Zarathoustra raconta son rêve, puis il se tut : car il ne connaissait pas encore la signification de son rêve. Mais le disciple qu’il aimait le plus se leva vite, saisit la main de Zarathoustra et dit : « C’est ta vie elle-même qui nous explique ton rêve, ô Zarathoustra ! N’es-tu pas toi-même le vent aux sifflements aigus qui arrache les portes du château de la Mort ? N’es-tu pas toi-même le cercueil plein de méchancetés multicolores et plein des angéliques grimaces de la vie ? En vérité, pareil à mille éclats de rire d’enfants, Zarathoustra vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs et de tous ces gardiens des tombes, de tous ceux qui agitent leurs clefs avec un cliquetis sinistre. Tu les effrayeras et tu les renverseras de ton rire ; la syncope et le réveil prouveront ta puissance sur eux. Et même quand viendra le long crépuscule et la fatigue mortelle, tu ne disparaîtras pas de notre ciel, affirmateur de la vie ! Tu nous a fait voir de nouvelles étoiles et de nouvelles splendeurs nocturnes ; en vérité, tu as étendu sur nos têtes le rire lui-même, comme une tente multicolore. Maintenant des rires d’enfants jailliront toujours des cercueils ; maintenant viendra, toujours victorieux des fatigues mortelles, un vent puissant. Tu en es toi-même le témoin et le devin. En vérité, *tu les as rêvés eux-mêmes*, tes ennemis : ce fut ton plus pénible rêve ! Mais comme tu t’est réveillé d’eux et que tu es revenu à toi-même, ainsi ils doivent se réveiller d’eux-mêmes — et venir à toi ! » — Ainsi parlait le disciple ; et tous les autres se pressaient autour de Zarathoustra et ils saisissaient ses mains et ils voulaient le convaincre de quitter son lit et sa tristesse, pour revenir à eux. Cependant Zarathoustra était assis droit sur sa couche avec des yeux étranges. Pareil à quelqu’un qui revient d’une longue absence, il regarda ses disciples et interrogea leurs visages ; et il ne les reconnaissait pas encore. Mais lorsqu’ils le soulevèrent et qu’ils le placèrent sur ses jambes, son œil se transforma tout à coup ; il comprit tout ce qui était arrivé, et en se caressant la barbe, il dit d’une voix forte : « Allons ! tout cela viendra en son temps ; mais veillez, mes disciples, à ce que nous fassions un bon repas, et bientôt ! c’est ainsi que je pense expier mes mauvais rêves ! Pourtant le devin doit manger et boire à mes côtés : et en vérité je lui montrerai une mer où il pourra se noyer ! » Ainsi parlait Zarathoustra. Mais alors il regarda longtemps en plein visage le disciple qui lui avait expliqué son rêve, et, ce faisant, il secoua la tête. — ⁂ ### De la Rédemption. Un jour que Zarathoustra passait sur le grand pont, les infirmes et les mendiants l’entourèrent et un bossu lui parla et lui dit : « Vois, Zarathoustra ! Le peuple lui aussi profite de tes enseignements et commence à croire en ta doctrine : mais afin qu’il te croie entièrement il manque encore quelque chose — il te faut nous convaincre aussi, nous autres infirmes ! Tu en as là un beau choix et, en vérité, c’est une belle occasion de t’essayer sur plus d’une tête. Tu peux guérir des aveugles, faire courir des boiteux et tu peux alléger un peu celui qui a une trop lourde charge derrière lui : — Ce serait, je crois, la bonne façon, de faire que les infirmes croient en Zarathoustra ! » Mais Zarathoustra répondit ainsi à celui qui avait parlé : Si l’on enlève au bossu sa bosse, on lui prend en même temps son esprit — c’est ainsi qu’enseigne le peuple. Et si l’on rend ses yeux à l’aveugle, il voit sur terre trop de choses mauvaises : en sorte qu’il maudit celui qui l’a guéri. Celui cependant qui fait courir le boiteux lui fait le plus grand tort : car à peine sait-il courir que ses vices l’emportent. — Voilà ce que le peuple enseigne sur les infirmes. Et pourquoi Zarathoustra n’apprendrait-il pas du peuple ce que le peuple a appris de Zarathoustra ? Mais, depuis que j’habite parmi les hommes, c’est pour moi la moindre des choses de voir de : « qu’à celui-ci manque un œil, à celui-là une oreille, un troisième n’a plus de jambes et il y en a d’autres qui ont perdu la langue, ou bien le nez, ou bien encore la tête. » Je vois et j’ai vu de pires choses et il y en a de si épouvantables que je ne voudrais pas parler de chacune et pas même me taire sur plusieurs : c’est-à-dire des hommes qui manquent de tout, sauf qu’ils ont quelque chose de trop — des hommes qui ne sont rien d’autre qu’un grand œil ou une grande bouche ou un gros ventre, ou n’importe quoi de grand, — je les appelle des infirmes à rebours. Et lorsqu’en venant de ma solitude je passais pour la première fois sur ce pont : je n’en crus pas mes yeux, je ne cessai de regarder et je finis par dire : « Ceci est une oreille ! Une oreille aussi grande qu’un homme ! » Je regardais de plus près et, en vérité, derrière l’oreille se mouvait encore quelque chose qui était petit à faire pitié, pauvre et débile. Et, en vérité, l’oreille énorme se trouvait sur une petite tige mince, — et cette tige était un homme ! En regardant à travers une lunette on pouvait même reconnaître une petite figure envieuse ; et aussi une petite âme boursouffée qui tremblait au bout de la tige. Le peuple cependant me dit que la grande oreille était non seulement un homme, mais un grand homme, un génie. Mais je n’ai jamais cru le peuple, lorsqu’il parlait de grands hommes — et j’ai gardé mon idée que c’était un infirme à rebours qui avait de tout trop peu et trop d’une chose. Lorsque Zarathoustra eut ainsi parlé au bossu et à ceux dont il était l’interprète et le mandataire, il se tourna du côté de ses disciples, avec un profond mécontentement, et il leur dit : En vérité, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi des fragments et des membres d’homme ! Ceci est pour mon œil la chose la plus épouvantable de voir les hommes brisés et dispersés comme s’ils étaient couchés sur un champ de carnage. Et lorsque mon œil fuit du présent au passé : il trouve toujours la même chose : des fragments, des membres et des hasards épouvantables — mais point d’hommes ! Le présent et le passé sur la terre — hélas ! mes amis — voilà pour *moi* les choses les plus insupportables ; et je ne saurais point vivre si je n’étais pas un visionnaire de ce qui doit fatalement venir. Visionnaire, volontaire, créateur, avenir lui-même et pont vers l’avenir — hélas ! en quelque sorte aussi un infirme debout sur ce pont : Zarathoustra est tout cela. Et vous aussi, vous vous demandez souvent : « Qui est pour nous Zarathoustra ? comment pouvons-nous le nommer ? » Et comme chez moi, vos réponses ont été des questions. Est-il celui qui promet ou celui qui accomplit ? un conquérant ou bien un héritier ? l’automne ou bien le soc d’une charrue ? un médecin ou bien un convalescent ? Est-il poète ou bien dit-il la vérité ? est-il libérateur ou dompteur ? bon ou méchant ? Je marche parmi les hommes, fragments de l’avenir : de cet avenir que je contemple dans mes visions. Et toutes mes pensées tendent à rassembler et à unir en une seule chose ce qui est fragment et énigme et épouvantable hasard. Et comment supporterais-je d’être homme, si l’homme n’était pas aussi poète, devineur d’énigmes et rédempteur du hasard ! Sauver ceux qui sont passés, et transformer « tout ce qui était » en « ce que je voudrais que ce fût » ! — c’est cela seulement que j’appellerai rédemption ! Volonté — c’est ainsi que s’appelle le libérateur et le messager de joie : C’est là ce que je vous enseigne, mes amis ! Mais apprenez cela aussi : la volonté elle-même est encore prisonnière. Vouloir délivre : mais comment s’appelle ce qui enchaîne même le libérateur ? « Ce fut » : c’est ainsi que s’appelle le grincement de dents et la plus solitaire affliction de la volonté. Impuissante envers tout ce qui a été fait — la volonté est pour tout ce qui est passé un méchant spectateur. La volonté ne peut pas vouloir agir en arrière ; qu’elle ne puisse pas briser le temps et le désir du temps, — c’est là la plus solitaire affliction de la volonté. Vouloir délivre : qu’imagine la volonté elle-même qu’imagine-t-elle pour se délivrer de son affliction et pour narguer son cachot ? Hélas ! tout prisonnier devient un fou ! La volonté prisonnière, elle aussi, se délivre avec folie. Que le temps ne recule pas, c’est là sa colère ; « ce qui fut » — ainsi s’appelle la pierre que la volonté ne peut soulever. Et c’est pourquoi, par rage et par dépit, elle soulève des pierres et elle se venge de celui qui n’est pas comme elle rempli de rage et de dépit. Ainsi la volonté libératrice est devenue malfaisante ; et elle se venge sur tout ce qui est capable de souffrir de ne pouvoir revenir elle-même en arrière. Ceci, oui ceci seul est la *vengeance* même : la répulsion de la volonté contre le temps et son « ce fut ». En vérité, il y a une grande folie dans notre volonté ; et cela devint la malédiction de tout ce qui est humain que cette folie ait appris à avoir de l’esprit ! *L’esprit de la vengeance* : mes amis, c’est là ce qui fut jusqu’à présent la meilleure réflexion des hommes ; et, *partout* où il y a douleur, il devrait toujours y avoir châtiment. « Châtiment », c’est ainsi que s’appelle elle-même la vengeance : avec un mot mensonger elle simule une bonne conscience. Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, puisqu’il ne peut vouloir en arrière, — la volonté elle-même et toute vie devraient être — punition ! Et ainsi un nuage après l’autre s’est accumulé sur l’esprit : jusqu’à ce que la folie ait proclamé : « Tout passe, c’est pourquoi tout mérite de passer ! » « Ceci est la justice même, qu’il faille que le temps dévore ses enfants » : ainsi a proclamé la folie. « Les choses sont ordonnées moralement d’après le droit et le châtiment. Hélas ! où trouver la délivrance du fleuve des choses et de « l’existence », ce châtiment ? » Ainsi a proclamé la folie. « Peut-il y avoir rédemption s’il y a un droit éternel ? Hélas ! on ne peut soulever la pierre du passé : il faut aussi que tous les châtiments soient éternels ! » Ainsi a proclamé la folie. « Nul acte ne peut être détruit : comment pourrait-il être supprimé par le châtiment ! Ceci, oui ceci est ce qu’il y a d’éternel dans l’« existence », ce châtiment, que l’existence doive redevenir éternellement action et châtiment ! « À moins que la volonté ne finisse pas de délivrer elle-même, et que le vouloir devienne non-vouloir — » : cependant, mes frères, vous connaissez ces chansons de la folie ! Je vous ai conduits loin de ces chansons, lorsque je vous ai enseigné : « La volonté est créatrice. » Tout ce « qui fut » est fragment et énigme et épouvantable hasard — jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : « Mais c’est ainsi que je le voulais ! » Jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : « Mais c’est ainsi que je le veux ! C’est ainsi que je le voudrai. » Pourtant a-t-elle déjà parlé ainsi ? Et quand cela arrivera-t-il ? La volonté est-elle déjà délivrée de sa propre folie ? La volonté est-elle déjà devenue pour elle-même rédemptrice et messagère de joie ? A-t-elle désappris l’esprit de vengeance et tous les grincements de dents ? Et qui donc lui a enseigné la réconciliation avec le temps et quelque chose de plus haut que ce qui est réconciliation ? Il faut que la volonté, qui est la volonté de puissance, veuille quelque chose de plus haut que la réconciliation, — : mais comment ? Qui lui enseignera encore à vouloir en arrière ? Mais en cet endroit de son discours, Zarathoustra s’arrêta soudain, semblable à quelqu’un qui s’effraie extrêmement. Avec des yeux épouvantables, il regarda ses disciples ; son regard pénétrait comme des flèches leurs pensées et leurs arrière-pensées. Mais au bout d’un moment, il recommença déjà à rire et il dit avec calme : « Il est difficile de vivre parmi les hommes, parce qu’il est si difficile de se taire. Surtout pour un bavard. » — Ainsi parla Zarathoustra. Mais le bossu avait écouté la conversation en se cachant le visage ; lorsqu’il entendit rire Zarathoustra, il éleva son regard avec curiosité et dit lentement : « Pourquoi Zarathoustra nous parle-t-il autrement qu’à ses disciples ? » Zarathoustra répondit : « Qu’y a-t-il là d’étonnant ? Avec des bossus on peut bien parler sur un ton biscornu ! » « Bien ! dit le bossu ; et avec des élèves on peut faire le pion. Mais pourquoi Zarathoustra parle-t-il autrement à ses disciples qu’à lui-même ? » ⁂ ### De la Sagesse des hommes. Ce n’est pas la hauteur : c’est la pente qui est terrible ! La pente d’où le regard se précipite dans le *vide* et d’où la main se tend vers le *sommet*. C’est là que le vertige de sa double volonté saisit le cœur. Hélas ! mes amis, devinez-vous aussi la double volonté de mon cœur ? Ceci, ceci est *ma* pente et mon danger que mon regard se précipite vers le sommet, tandis que ma main voudrait s’accrocher et se soutenir — dans le vide ! C’est à l’homme que s’accroche ma volonté, je me lie à l’homme avec des chaînes, puisque je suis attiré vers le Surhumain ; car c’est là que veut aller mon autre volonté. Et c’est *pourquoi* je vis aveugle parmi les hommes, comme si je ne les connaissais point : afin que ma main ne perde pas entièrement sa foi en les choses solides. Je ne vous connais pas, vous autres hommes : c’est là l’obscurité et la consolation qui m’enveloppe souvent. Je suis assis devant le portique pour tous les coquins et je demande : Qui veut me tromper ? Ceci est ma première sagesse humaine de me laisser tromper pour ne pas être obligé de me tenir sur mes gardes à cause des trompeurs. Hélas ! si j’étais sur mes gardes devant l’homme : comment l’homme pourrait-il être une ancre pour mon ballon ! Je serais trop facilement arraché, attiré en haut et au loin ! Qu’il faille que je sois sans prudence, c’est là la providence qui est au-dessus de ma destinée. Et celui qui ne veut pas mourir de soif parmi les hommes doit apprendre à boire dans tous les verres ; et qui veut rester pur parmi les hommes doit apprendre à se laver avec de l’eau sale. Et voici ce que je me suis souvent dit pour me consoler : « Eh bien ! Allons ! Vieux cœur ! Un malheur ne t’a pas réussi : jouis-en comme d’un — bonheur ! » Cependant ceci est mon autre sagesse humaine : je ménage les *vaniteux* plus que les fiers. La vanité blessée n’est-elle pas mère de toutes les tragédies ? Mais où la fierté est blessée, croît quelque chose de meilleur qu’elle. Pour que la vie soit bonne à regarder il faut que son jeu soit bien joué : mais pour cela il faut de bons acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux : ils jouent et veulent qu’on aime à les regarder, — tout leur esprit est dans cette volonté. Ils se représentent, ils s’inventent ; auprès d’eux j’aime à regarder la vie, — ainsi se guérit la mélancolie. C’est pourquoi je ménage les vaniteux, puisqu’ils sont les médecins de ma mélancolie, et puisqu’ils m’attachent à l’homme comme à un spectacle. Et puis : qui mesure dans toute sa profondeur la modestie du vaniteux ! Je veux du bien au vaniteux et j’ai pitié de lui à cause de sa modestie. C’est de vous qu’il veut apprendre la foi en soi ; il se nourrit de vos regards, c’est de votre main qu’il mange l’éloge. Il croit encore en vos mensonges, dès que vous mentez bien sur son compte : car au fond de son cœur il soupire : « Que suis-*je* ? » Et si ceci est la vraie vertu qui ne sait rien d’elle-même, eh bien ! le vaniteux ne sait rien de sa modestie ! — Mais ceci est ma troisième sagesse humaine que je ne laisse pas votre timidité me dégoûter de la vue des méchants. Je suis bienheureux de voir les miracles que fait éclore l’ardent soleil : ce sont des tigres, des palmiers et des serpents à sonnettes. Parmi les hommes aussi il y a de belles couvées d’ardent soleil et chez les méchants bien des choses merveilleuses. Il est vrai que, de même que les plus sages parmi vous ne me paraissaient pas tout à fait si sages : ainsi j’ai trouvé la méchanceté des hommes au-dessous de sa réputation. Et souvent je me suis demandé en secouant la tête : pourquoi sonnez-vous encore, serpents à sonnettes ? En vérité, il y a un avenir, même pour le mal, et le midi le plus ardent n’est pas encore découvert pour l’homme. Combien y a-t-il de choses que l’on nomme aujourd’hui déjà les pires des méchancetés et qui pourtant ne sont que larges de douze pieds et longues de trois mois ! Mais un jour viendront au monde de plus grands dragons. Car pour que le Surhumain ait son dragon, le sur-dragon qui soit digne de lui : il faut que beaucoup d’ardents soleils réchauffent les humides forêts vierges ! Il faut que vos sauvages soient devenus des tigres et vos crapauds venimeux des crocodiles : car il faut que le bon chasseur fasse bonne chasse ! Et en vérité, justes et bons ! Il y a chez vous bien des choses qui prêtent à rire et surtout votre crainte de ce qui jusqu’à présent a été appelé « démon » ! Votre âme est si loin de ce qui est grand que le Surhumain vous serait *épouvantable* dans sa bonté ! Et vous autres sages et savants, vous fuiriez devant l’ardeur ensoleillée de la sagesse où le Surhumain baigne la joie de sa nudité ! Vous autres hommes supérieurs que mon regard a rencontrés ! ceci est mon doute sur vous et mon secret : je devine que vous traiteriez mon Surhumain de — démon ! Hélas ! je me suis fatigué de ces supérieurs et des meilleurs d’entre eux : j’ai le désir de monter de leur « hauteur », toujours plus haut, loin d’eux, vers le Surhumain ! Un frisson m’a pris lorsque je vis nus les meilleurs d’entre eux : alors des ailes m’ont poussé pour planer ailleurs dans des avenirs lointains. Dans des avenirs plus lointains, dans les midis plus méridionaux que jamais artiste n’en a rêvés : là-bas où les dieux ont honte de tous les vêtements ! Mais je veux vous voir travestis, *vous*, ô hommes mes frères et mes prochains, et bien parés, et vaniteux, et dignes, vous les « bons et justes ». — Et je veux être assis parmi vous, travesti moi-même, afin de vous *méconnaître* et de me méconnaître moi-même : car ceci est ma dernière sagesse humaine. — Ainsi parlait Zarathoustra. ⁂ ### L’Heure la plus silencieuse. Que m’est-il arrivé, mes amis ? Vous me voyez bouleversé, égaré, obéissant malgré moi, prêt à m’en aller — hélas ! à m’en aller loin de *vous !* Oui, il faut que Zarathoustra retourne encore une fois à sa solitude, mais cette fois-ci l’ours retourne sans joie à sa caverne ! Que m’est-il arrivé ? Qui m’oblige à partir ? — Hélas ! l’Autre, qui est ma maîtresse en colère, le veut ainsi, elle m’a parlé ; vous ai-je jamais dit son nom ? Hier, vers le soir, *mon heure la plus silencieuse* m’a parlé : c’est là le nom de ma terrible maîtresse. Et voilà ce qui s’est passé, — car il faut que je vous dise tout, pour que votre cœur ne s’endurcisse point contre celui qui s’en va précipitamment ! Connaissez-vous la terreur de celui qui s’endort ? — Il s’effraye de la tête aux pieds, car le sol vient à lui manquer et le rêve commence. Je vous dis ceci en guise de parabole. Hier à l’heure la plus silencieuse le sol m’a manqué : le rêve commença. L’aiguille s’avançait, l’horloge de ma vie respirait, jamais je n’ai entendu un tel silence autour de moi : en sorte que mon cœur s’en effrayait. Alors on me dit sans voix : « *Tu le sais, Zarathoustra !* » — Et je criais d’effroi à ces chuchottements, et le sang refluait de mon visage, mais je me tus. Alors on me dit encore sans voix : « Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne le dis point ! » — Et je répondis enfin, avec un air de défi : « Oui, je le sais, mais je ne veux pas le dire ! » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Tu ne *veux* pas, Zarathoustra ? Est-ce vrai ? Ne te cache pas derrière ton entêtement ! » — Je pleurai, je tremblai comme un enfant et je dis : « Hélas ! je voudrais bien, mais comment le puis-je ? Fais-moi grâce de cela ! C’est au-dessus de mes forces ! » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Qu’importe de toi, Zarathoustra ? Dis ta parole et brise-toi ! » — Et je répondis : « Hélas ! est-ce *ma* parole ? Qui suis-*je ?* J’en attends un plus digne que moi ; je ne suis pas digne même de me briser contre lui. » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Qu’importe de toi ? Tu n’es pas encore assez humble pour moi, l’humilité a la peau la plus dure. » — Et je répondis : « Que n’a pas déjà porté la peau de mon humilité ! J’habite eux pieds de ma hauteur : l’élévation de mes sommets, personne ne me l’a jamais indiquée, mais je connais bien mes vallées. » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Ô Zarathoustra, qui a des montagnes à déplacer, déplace aussi des vallées et des bas-fonds. » — Et je répondis : « Ma parole n’a pas encore déplacé de montagnes et ce que j’ai dit n’a pas atteint les hommes. Il est vrai que je suis allé chez les hommes, mais je ne les ai pas encore atteints. » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Qu’*en* sais-tu ? La rosée tombe sur l’herbe au moment le plus silencieux de la nuit. » — Et je répondis : « Ils se sont moqués de moi lorsque j’ai découvert et suivi ma propre voie ; et en vérité mes pieds tremblaient alors. » Et ils m’ont dit ceci : tu ne sais plus le chemin, et maintenant tu ne sais même plus marcher ! » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Qu’importent leurs moqueries ! Tu es quelqu’un qui a désappris d’obéir : maintenant tu dois commander. Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin ? Celui qui ordonne les grandes choses. Accomplir de grandes choses est difficile : mais ce qu’il y a de plus difficile encore, c’est d’ordonner de grandes choses. C’est ce qu’il y a chez toi plus impardonnable : tu as la puissance et tu ne veux pas régner. » — Et je répondis : « Il me manque la voix du lion pour commander. » Alors l’Autre me dit encore comme en un murmure : "Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent avec des pieds de colombes qui dirigent le monde. Ô Zarathoustra, il faut que tu ailles comme une ombre de ce qui doit venir ; ainsi tu commanderas et en commandant tu iras de l’avant. » — Et je répondis : « J’ai honte. » Alors on me dit de nouveau sans voix : « Il faut que tu redeviennes enfant et sans honte. La fierté de la jeunesse est encore sur toi, tu es devenu jeune très tard : mais celui qui veut devenir enfant doit aussi surmonter sa jeunesse. » — Et je réfléchis longtemps tout en tremblant. Enfin je répétai ma première réponse : « Je ne veux pas ! » Alors il y eut un rire autour de moi. Malheur ! comme ce rire me déchirait les entrailles et me fendait le cœur ! Et une dernière fois on me dit : « Ô Zarathoustra, tes fruits sont mûrs, mais toi tu n’es pas mûr pour tes fruits ! Il faut donc que tu retournes à la solitude ; car il faut que tu t’assouplisses davantage. » — Et encore il y eut un rire qui s’enfuyait : alors tout fut tranquille autour de moi comme d’un double silence. Mais moi j’étais couché par terre, baigné de sueur. — Maintenant vous avez tout entendu. C’est pourquoi il faut que je retourne à ma solitude. Je ne vous ai rien caché, mes amis. Cependant je vous ai aussi appris à savoir *qui* est toujours le plus discret parmi les hommes — et qui veut l’être ! Hélas ! mes amis ! J’aurais encore quelque chose à vous dire, j’aurais encore quelque chose à vous donner ! Pourquoi est-ce que je ne vous le donne pas ? Suis-je donc avare ? Mais lorsque Zarathoustra eut dit ces paroles, la puissance de sa douleur s’empara de lui et la pensée de bientôt quitter ses amis, en sorte qu’il se mit à pleurer à sanglots ; et personne n’arrivait à le consoler. Pourtant de nuit il s’en alla tout seul, en quittant ses amis. ⁂
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Ainsi parlait Zarathoustra/Troisième partie/Le voyageur
Friedrich Nietzsche
27,512
2011-12-31T23:34:09Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisi%C3%A8me_partie/Le_voyageur
LE VOYAGEUR Il était minuit quand Zarathoustra se mit en chemin par-dessus la crête de l’île pour arriver le matin de très bonne heure à l’autre rive : car c’est là qu’il voulait s’embarquer. Il y avait sur cette rive une bonne rade où des vaisseaux étrangers aimaient à jeter l’ancre ; ils emmenaient avec eux quelques-uns d’entre ceux des Îles Bienheureuses qui voulaient passer la mer. Zarathoustra, tout en montant la montagne, songea en route aux nombreux voyages solitaires qu’il avait accomplis depuis sa jeunesse, et combien de montagnes, de crêtes et de sommets il avait déjà gravis. Je suis un voyageur et un grimpeur de montagnes, dit-il à son cœur, je n’aime pas les plaines et il me semble que je ne puis pas rester tranquille longtemps. Et quelle que soit ma destinée, quel que soit l’événement qui m’arrive, — ce sera toujours pour moi un voyage ou une ascension : on finit par ne plus vivre que ce que l’on a en soi. Les temps sont passés où je pouvais m’attendre aux événements du hasard, et que *m’adviendrait*-il encore qui ne m’appartienne déjà ? Il ne fait que me revenir, il est enfin de retour — mon propre moi, et voici toutes les parties de lui-même qui furent longtemps à l’étranger et dispersées parmi toutes les choses et tous les hasards. Et je sais une chose encore : je suis maintenant devant mon dernier sommet et devant ce qui m’a été épargné le plus longtemps. Hélas ! il faut que je suive mon chemin le plus difficile ! Hélas ! j’ai commencé mon plus solitaire voyage ! Mais celui qui est de mon espèce n’échappe pas à une pareille heure, l’heure qui lui dit : « C’est maintenant seulement que tu suis ton chemin de la grandeur ! Le sommet et l’abîme se sont maintenant confondus ! Tu suis ton chemin de la grandeur : maintenant ce qui jusqu’à présent était ton dernier danger est devenu ton dernier asile ! Tu suis ton chemin de la grandeur : il faut maintenant que ce soit ton meilleur courage de n’avoir plus de chemins derrière toi ! Tu suis ton chemin de la grandeur : ici personne ne se glissera à ta suite ! Tes pas eux-mêmes ont effacé ton chemin derrière toi, et au-dessus de ton chemin il est écrit : Impossibilité. Et si dorénavant toutes les échelles te manquent, il faudra que tu saches grimper sur ta propre tête : comment voudrais-tu faire autrement pour monter plus haut ? Sur ta propre tête et au delà, par-dessus ton propre cœur ! Maintenant ta chose la plus douce va devenir la plus dure. Chez celui qui s’est toujours beaucoup ménagé, l’excès de ménagement finit par devenir une maladie. Béni soit ce qui rend dur ! Je ne vante pas le pays où coulent le beurre et le miel ! Pour voir *beaucoup de choses* il faut apprendre à voir loin de *soi* : — cette dureté est nécessaire pour tous ceux qui gravissent les montagnes. Mais celui qui cherche la connaissance avec des yeux indiscrets, comment saurait-il voir autre chose que les idées de premier plan ! Mais toi, ô Zarathoustra ! tu voulais apercevoir toutes les raisons et l’arrière-plan des choses : il te faut donc passer sur toi-même pour monter — au delà, plus haut, jusqu’à ce que tes étoiles elles-mêmes soient *au-dessous* de toi ! Oui ! Regarder en bas sur moi-même et sur mes étoiles : ceci seul serait pour moi le *sommet*, ceci demeure pour moi le *dernier* sommet à gravir ! — Ainsi se parlait à lui-même Zarathoustra, tandis qu’il montait, consolant son cœur avec de dures maximes : car il avait le cœur plus blessé que jamais. Et lorsqu’il arriva sur la hauteur de la crête, il vit l’autre mer qui était étendue devant lui : alors il demeura immobile et il garda longtemps le silence. Mais à cette hauteur la nuit était froide et claire et étoilée. Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse. Allons ! je suis prêt. Ma dernière solitude vient de commencer. Ah ! mer triste et noire au-dessous de moi ! Ah ! sombre et nocturne mécontentement ! Ah ! destinée, océan ! C’est vers vous qu’il faut que je *descende* ! Je suis devant ma plus haute montagne et devant mon plus long voyage : c’est pourquoi il faut que je descende plus bas que je ne suis jamais monté : — plus bas dans la douleur que je ne suis jamais descendu, jusque dans l’onde la plus noire de douleur ! Ainsi le veut ma destinée : Eh bien ! Je suis prêt. D’où viennent les plus hautes montagnes ? c’est que j’ai demandé jadis. Alors, j’ai appris qu’elles viennent de la mer. Ce témoignage est écrit dans leurs rochers et dans les pics de leurs sommets. C’est du plus bas que le plus haut doit atteindre son sommet. — Ainsi parlait Zarathoustra au sommet de la montagne où il faisait froid ; mais lorsqu’il arriva près de la mer et qu’il finit par être seul parmi les récifs, il se sentit fatigué de sa route et plus que jamais rempli de désir. Tout dort encore maintenant, dit-il ; la mer aussi est endormie. Son œil regarde vers moi, étrange et somnolent. Mais son haleine est chaude, je le sens. Et je sens aussi qu’elle rêve. Elle s’agite, en rêvant, sur de durs coussins. Écoute ! Écoute ! Comme les mauvais souvenirs lui font pousser des gémissements ! ou bien sont-ce de mauvais présages ? Hélas ! je suis triste avec toi, monstre obscur, et je m’en veux à moi-même à cause de toi. Hélas ! pourquoi ma main n’a-t-elle pas assez de force ! Que j’aimerais vraiment te délivrer des mauvais rêves ! — Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit à rire sur lui-même avec mélancolie et amertume. Comment ! Zarathoustra ! dit-il, tu veux encore chanter des consolations à la mer ? Hélas ! Zarathoustra, fou riche d’amour, ivre de confiance ? Mais tu fus toujours ainsi : tu t’es toujours approché familièrement de toutes les choses terribles. Tu voulais caresser tous les monstres. Le souffle d’une chaude haleine, un peu de souple fourrure aux pattes — : et immédiatement tu étais prêt à aimer et à attirer à toi. L’*amour* est le danger du plus solitaire ; l’amour de toute chose *pourvu qu’elle soit vivante* ! Elles prêtent vraiment à rire, ma folie et ma modestie dans l’amour ! — Ainsi parlait Zarathoustra et il se mit à rire une seconde fois : mais alors il pensa à ses amis abandonnés, et, comme si, dans ses pensées, il avait péché contre eux, il fut fâché contre lui-même à cause de sa pensée. Et aussitôt il advint que tout en riant il se mit à pleurer : — Zarathoustra pleura amèrement de colère et de désir.
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Ainsi parlait Zarathoustra/Troisième partie/Les sept sceaux
Friedrich Nietzsche
27,527
2012-01-15T22:22:24Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisi%C3%A8me_partie/Les_sept_sceaux
LES SEPT SCEAUX (OU : LE CHANT DE L’ALPHA ET DE L’OMÉGA) 1. Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, — qui chemine entre le passé et l’avenir, comme un lourd nuage, — ennemi de tous les étouffants bas-fonds, de tout ce qui est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre : prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté rédempteur, gonflé d’éclairs affirmateurs ! qui se rient de leur affirmation ! prêt à des foudres divinatrices : — mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé ! Et, en vérité, il faut qu’il soit longtemps suspendu au sommet, comme un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de l’avenir ! — Ô, comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité ! 2. Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic : Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites, si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies : Si je me suis jamais assis plein d’allégresse, à l’endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à côté des monuments d’anciens calomniateurs du monde : — — car j’aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d’un œil clair à travers leurs voûtes brisées ; j’aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l’herbe et au rouge pavot — Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux — l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité ! 3. Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d’étoiles : Si jamais j’ai ri du rire de l’éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l’action : Si jamais j’ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l’air des fleuves de flammes : — — car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d’un bruit de dés divins : — Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité ! 4. Si jamais j’ai bu d’un long trait à cette cruche écumante d’épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées : Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l’esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures : Si je suis moi-même un grain de ce sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures : — car il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder l’écume de la cruche : — Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité ! 5. Si j’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus encore quand fougueuse elle me contredit : Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l’inconnu, s’il y a dans ma joie une joie de navigateur : Si jamais mon allégresse s’écria : « Les côtes ont disparu — maintenant ma dernière chaîne est tombée — — l’immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l’espace, allons ! en route ! vieux cœur ! » — Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité ! 6. Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j’ai sauté dans des ravissements d’or et d’émeraude : Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys : — car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude : Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau : et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga ! — Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité ! 7. Si jamais j’ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel : Si j’ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d’oiseau de ma liberté est venue : — — car ainsi parle la sagesse de l’oiseau : « Voici il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi çà et là, en avant, en arrière, toi qui es léger ! Chante ! ne parle plus ! — « toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? Chante ! ne parle plus ! » — Ô comment ne serais-je pas ardent de l’éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l’anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité !
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Ainsi parlait Zarathoustra (édition 1898)/Notes
Friedrich Nietzsche
1,296,675
2012-08-26T23:09:23Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra_(%C3%A9dition_1898)/Notes
NOTES. ──── L’idée de Zarathoustra remonte chez Nietzsche aux premières années de son séjour à Bâle. On en retrouve des indices dans les notes datant de 1871 et 1872. Mais, pour la conception fondamentale de l’œuvre Nietzsche, lui-même indique l’époque d’une villégiature dans l’Engadine en août 1881, où lui vint, pendant une marche à travers la forêt, au bord du lac de Silvaplana, comme « un premier éclair de la pensée de Zarathoustra », la pensée de l’éternel devenir et de l’éternel retour des choses. Il en prit note le même jour en ajoutant la remarque : « Au commencement du mois d’août 1881 à Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et, bien plus haut encore, au-dessus de toutes les choses humaines » (Note conservée). Depuis ce moment cette idée se développa en lui : ses carnets de notes et ses manuscrits des années 1881 et 1882 en portent de nombreuses traces et *La gaya scienza* qu’il rédigeait alors contient cent indices de l’approche de quelque chose d’incomparable ». Le volume mentionne même déjà (dans l’aphorisme 341) la pensée de l’éternel retour des choses, et, à la fin de sa quatrième partie (dans l’aphorisme 342, qui dans la première édition qui terminait l’ouvrage), « faisait luire, comme le dit Nietzsche lui-même, la beauté diamantine des premières paroles de Zarathoustra ». La *première partie* fut écrite dans « la baie riante et silencieuse » de Rapallo près de Gênes, où Nietzsche passa les mois de janvier et février 1883. « Le matin je suis monté par la superbe route de Zoagli en me dirigeant vers le sud, le long d’une forêt de pins ; je voyais se dérouler devant moi la mer qui s’étendait jusqu’à l’horizon ; l’après midi je fis le tour de toute la baie depuis Santa Margherita jusque derrière Porto fino. C’est sur ces deux chemins que m’est venue l’idée de toute la première partie de *Zarathoustra*, avant tout Zarathoustra lui-même, considéré comme type ; mieux encore, il est venu sur moi » (jeu de mot sur *er fiel mir ein et er überfiel mich)*. Nietzsche a plusieurs fois certifié n’avoir jamais mis plus de dix jours à chacune des trois premières parties de *Zarathoustra :* il entend par là les jours où les idées, longuement mûries s’assemblaient en un tout, où, durant les fortes marches de la journée, dans l’état d’une inspiration incomparable et dans une violente tension de l’esprit, l’œuvre se cristallisait dan son ensemble, pour être ensuite rédigée le soir sous cette forme de premier jet. Avant ces dix jours il y a chaque fois un temps de préparation, plus ou moins long, immédiatement après la mise au point du manuscrit définitif ; ce dernier travail s’accomplissait aussi avec véhémence et accompagné d’une « expansion du sentiment » presque insupportable. Cette « œuvre de dix jours » tombe pour la première partie sur la fin du mois de janvier 1883 : au commencement de février la première conception est entièrement rédigée, et au milieu du mois le manuscrit est prêt à être donné à l’impression. La conclusion de la première partie (*De la vertu qui donne*) « fut terminée exactement pendant l’heure sainte où Richard Wagner mourut à Venise » (13 février). Au cours d’un « printemps mélancolique » à Rome, dans une *loggia* qui domine la Piazza Barbarini, « d’où l’on aperçoit tout Rome et d’où l’on entend mugir au-dessous de soi la Fontana », le « Chant de Nuit » de la deuxième partie fut composé au mois de mai. La seconde partie elle-même fut écrite, de nouveau en dix jours, à Sils Maria entre le 17 juin et le 6 juillet 1883 : la première rédaction fut terminée avant le 6 juillet et le manuscrit définitif avant le milieu du même mois. « L’hiver suivant, sous le ciel alcyonien de Nice, qui pour la première fois rayonna alors dans ma vie, j’ai trouvé le *troisième Zarathoustra*. Cette partie décisive qui porte le titre : *Des vieilles et des nouvelles Tables* fut composée pendant une montée des plus pénibles de la gare au merveilleux village maure Eza, bâti au milieu des rochers — ». Cette fois encore « l’œuvre de dix jours » fut terminée fin janvier, la mise au net au milieu du mois de février. La *quatrième partie* fut commencée à Menton, en novembre 1884 et achevée, après une longue interruption, de fin janvier à mi-février 1885 : le 12 février le manuscrit fut envoyé à l’impression. Cette partie s’appelle d’ailleurs injustement « quatrième et *dernière* partie » : « son titre véritable (écrit Nietzsche à Georges Brandès), par rapport à ce qui précède et à ce qui *suit*, devrait être : *La tentation de Zarathoustra*, un intermède ». Nietzsche a en effet laissé des ébauches de nouvelles parties d’après lesquelles l’œuvre entière ne devait se clore que par la mort de Zarathoustra. Ces plans et d’autres fragments seront publiés dans les œuvres postumes. La première partie parut en mai 1883 chez E. Schmeitzner à Chemnitz sous le titre : « *Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tout le monde et personne* » (1883). La seconde et la troisième partie parurent en septembre 1883 et en avril 1884 sous le même titre, chez le même éditeur. Elles portent sur la couverture, pour les distinguer, les chiffres 2 et 3. — La première édition complète de ces trois parties parut à la fin de 1886 chez E. W. Fritsch à Leipzig (qui avait repris quelques mois avant le dépôt des œuvres de Nietzsche), sous le titre : *Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tout le monde et personne. En trois parties* (sans date). Nietzsche fit imprimer à ses frais la quatrième partie chez C. G. Naumann à Leipzig en avril 1885, à quarante exemplaires. Il considérait cette quatrième partie (le manuscrit portait : « pour mes amis seulement et non pour le public ») comme quelque chose de tout à fait personnel et recommandait aux quelques rares dédicataires une discrétion absolue. Quoiqu’il songeât souvent à publier aussi cette partie il ne crût pas devoir le faire sans remanier préalablement quelques passages. Un tirage à part de cette partie, imprimé en automne 1890, lorsque eut éclaté la maladie de Nietzsche, fut publié en mars 1892 chez C. G. Naumann, après que tout espoir de guérison eut disparu et par conséquent tout possibilité pour l’auteur de décider lui-même de la publication. En juillet 1892 parut chez C. G. Naumann la deuxième édition de Zarathoustra, la première qui contint les quatre parties. La troisième édition fut publiée chez le même éditeur en août 1893. La présente traduction a été faite sur le sixième volume des *Œuvres complètes de Fr. Nietzsche*, publié en août 1894 chez C. G. Naumann à Leipzig par les soins du « *Nietzsche-Archiv* ». Les notes bibliographiques qui précèdent ont été traduites d’après l’appendice que M. *Fritz Koegel*, a donné à cette édition. Conformément au désir exprimé par le « *Nietzsche-Archiv* » de Weimar nous avons donné une version aussi littérale que possible de l’œuvre de Nietzsche, tachant d’imiter même, autant que possible, le rythme des phrases allemandes. Les passages en vers sont également en vers rimés ou non rimés dans l’originale. Nous avons renvoyé à cette place quelques notes relatives à la traduction : page 8, ligne 6. du b. : *Je vous enseigne le Surhumain* — Uebermensch, übermenschlich. Nous avons substantivé l’adjectif surhumain, les termes de *surhomme, superhomme* qui ont été employés quelquefois, ne nous semblant pas propres à être introduits dans la langue française. Un des chapitres des *Modern Painters* de John Ruskin s’intitule « *of the Superhuman Ideal* » (vol. II, chap. V). Cet « idéal superhumain » que Ruskin cherche dans l’art correspond à peu près à cet autre idéal de Surhumanité que Nietzsche voudrait introduire dans la vie pour y amener l’homme, C’est donc bien à tort que M. Jean Izoulet a donné le titre de Les *Sur-Humains* à sa traduction des *Representative Men* d’Emerson, en indiquant spécialement que les « types » du penseur américain sont « à beaucoup d’égards les « surhommes » de Nietzsche ». Les grands hommes dont parle Emerson correspondent tout simplement aux « hommes supérieurs » de la quatrième — » partie de Zarathoustra — ces hommes supérieurs qui ne sont que la promesse du Surhumain. Dans la préface italienne du *Triomphe de la Mort*, préface qui n’a pas été traduite en français, M. Gabriel d’Annunzio évoque cette ombre du Surhumain, comme une vision de l’avenir : « Noi tendiamo l’orecchio alla voce del magnanimo Zarathustra, o Genobiarca ; e prepariamo nell’arte con sicura fede l’avvento del *Uebermensch*, del *Superuomo* » page 34 : Les hallucinés de l’Arrière-Monde — *die Hinterweltler*, ceux qui croient à l’existence d’un monde transcendantal. page 115, ligne 1. du b. : Tout ce qui est immuable — n’est que symbole ! — contrepartie des vers de Goethe à la fin du second *Faust :* « Tout ce qui passe — n’est que symbole ». page 139, ligne 2. du b. : tarantelle — *Tarantel*, le même mot signifie en allemand tarantelle et tarentule. page 168 : De l’immaculée Connaissance — jeu de mot sur Erkennmis (connaissance) et Empfängnis (conception). page 178, ligne 14. du h. : l’indescriptible a été réalisé — allusion au vers de Goethe dans le second *Faust* : « *Das Unbeschreibliche, hier ist’s gethan* ». page 247, ligne 7. du h. : tristes envieux — *Neidbolde und Leidholde*. page 250, ligne 4. du h. : … ici l’esprit devient jeu de mot ? il se fait jeu en de repoussant calembours ! — *Wortspiel, Wort-Spülicht*. (Tout ce chapitre est plein de jeux de mots qui, pour la plupart, sont intraduisibles.) page 250, ligne 3. du b. : jeu de mot sur *Mond* (lune) et *Mondkalb* (être difforme). page 290, ligne 6. du h. : jeu de mot sur *rein* (pur) et *Schwein* (porc). page 294, ligne 7. du h. : paresse, pourrie — *Faulheit, faulig (faul* signifie paresseux et pourri). page 299, ligne 6. du h. : jeu de mot sur *Eheschliessen* (conclure un mariage) et *Ehebrechen* (rupture, adultère). page 299, ligne 11. du h. : *brisé les liens du mariage* — Ehebrechen (commettre adultère) et *durch die Ehe gebrochen* (brisé par le mariage). page 311, ligne 3. du h. : jeu de mot sur *besser* (meilleur) et *böser* (plus méchant). page 334, ligne 1. du h. : *Pech* (poix) signifie au figuré : malchance, malheur. page 335, ligne 9. du b. : jeu de mot sur *Gründling* (goujon) et Abgrund (profondeur). page 386, ligne 13. du b. : jeu de mot sur *Suchen nach meinem Heim* (recherche de ma demeure) et *Heimsuchung* (épreuve). page 417, ligne 9. du h. : jeu de mot sur *Distelkopf* (tête de chardon) et *Tiftelkopf* (tête fêlée). page 417, ligne 12. du b. : jeu de mot sur *Schwarzsichtig* (qui voit noir) et *Schwärsüchtig* (qui est ulcéré). [Le volume tout entier est rempli d’allitérations, d’assonances, et d’associations par analogie que nous n’avons pu rendre qu’approximativement.] Henri Albert.
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Ainsi parlait Zarathoustra/Troisième partie/L’autre chant de la danse
Friedrich Nietzsche
27,526
2012-01-01T00:51:27Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Troisi%C3%A8me_partie/L%E2%80%99autre_chant_de_la_danse
L’AUTRE CHANT DE LA DANSE 1. « Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie : j’ai vu scintiller de l’or dans tes yeux nocturnes, — cette volupté a fait cesser les battements de mon cœur. — j’ai vu une barque d’or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau doré qui enfonçait, tirait de l’eau et faisait signe ! Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur, fondant, riant et interrogateur : Deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle — et déjà mon pied se dandinait, ivre de danse. — Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre : le danseur ne porte-t-il pas son oreille — dans ses orteils ! C’est vers toi que j’ai sauté : alors tu t’es reculée devant mon élan ; et c’est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants et volants ! D’un bond je me suis reculé de toi et de tes serpents : tu te dressais déjà à demi détournée, les yeux pleins de désirs. Avec des regards louches — tu m’enseignes des voies détournées ; sur des voies détournées mon pied apprend — des ruses ! Je te crains quand tu es près de moi, je t’aime quand tu es loin de moi ; ta fuite m’attire, tes recherches m’arrêtent : — je souffre, mais, pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers ! Toi, dont la froideur allume, dont la haine séduit, dont la fuite attache, dont les moqueries — émeuvent : — qui ne te haïrait pas, grande lieuse, enveloppeuse, séduisante, chercheuse qui trouve ! Qui ne t’aimerait pas, innocente, impatiente, hâtive pécheresse aux yeux d’enfant ! Où m’entraînes-tu maintenant, enfant modèle, enfant mutin ? Et te voilà qui me fuis de nouveau, doux étourdi, jeune ingrat ! Je te suis en dansant, même sur une piste incertaine. Où es-tu ? Donne-moi la main ! Ou bien un doigt seulement ! Il y a là des cavernes et des fourrés : nous allons nous égarer ! — Halte ! Arrête-toi ! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des chauves-souris ? Toi, hibou que tu es ! Chauve-souris ! Tu veux me narguer ? Où sommes-nous ? C’est des chiens que tu as appris à hurler et à glapir. Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes yeux méchants pétillent vers moi à travers ta petite crinière bouclée ! Quelle danse par monts et par vaux ! je suis le chasseur : — veux-tu être mon chien ou mon chamois ? À côté de moi maintenant ! Et plus vite que cela, méchante sauteuse ! Maintenant en haut ! Et de l’autre côté ! — Malheur à moi ! En sautant je suis tombé moi-même ! Ah ! regarde comme je suis étendu ! regarde, pétulante, comme j’implore ta grâce ! J’aimerais bien à suivre avec toi — des sentiers plus agréables ! — les sentiers de l’amour, à travers de silencieux buissons multicolores ! Ou bien là-bas, ceux qui longent le lac : des poissons dorés y nagent et y dansent ! Tu es fatiguée maintenant ? Il y a là-bas des brebis et des couchers de soleil : n’est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la flûte ? Tu es si fatiguée ? Je vais t’y porter, laisse seulement flotter tes bras ! As-tu peut-être soif ? — j’aurais bien quelque chose, mais ta bouche n’en veut pas ! Ô ce maudit serpent, cette sorcière glissante, brusque et agile ! Où t’es-tu fourrée ? Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main, deux taches rouges ! Je suis vraiment fatigué d’être toujours ton berger moutonnier ! Sorcière ! j’ai chanté pour toi jusqu’à présent, maintenant pour *moi* tu dois — crier ! Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! Je n’ai pourtant pas oublié le fouet ? — Non ! » — 2. Voilà ce que me répondit alors la vie, en se bouchant ses délicates oreilles : « Ô Zarathoustra ! Ne claque donc pas si épouvantablement de ton fouet ! Tu le sais bien : le bruit assassine les pensées, — et voilà que me viennent de si tendres pensées. Nous sommes tous les deux de vrais propres à rien, de vrais fainéants. C’est par delà le bien et mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie — nous les avons trouvées tout seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous aimions l’un l’autre ! Et si même nous ne nous aimons pas du fond du cœur, — faut-il donc s’en vouloir, quand on ne s’aime pas du fond du cœur ? Et que je t’aime, que je t’aime souvent de trop, tu sais cela : et la raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah ! cette vieille folle sagesse ! Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hélas ! vite mon amour, lui aussi, se sauverait de toi. » — Alors la vie regarda pensive derrière elle et autour d’elle et elle dit à voix basse : « Ô Zarathoustra, tu ne m’es pas assez fidèle ! Il s’en faut de beaucoup que tu ne m’aimes autant que tu le dis ; je sais que tu songes à me quitter bientôt. Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd : il sonne la nuit là-haut, jusque dans ta caverne : — — Quand tu entends cette cloche sonner les heures à minuit, tu songes à me quitter entre une heure et minuit : — — tu y songes, ô Zarathoustra, je sais que tu veux bientôt m’abandonner ! » — « Oui, répondis-je en hésitant, mais tu le sais aussi — » Et je lui dis quelque chose à l’oreille, en plein dans ses touffes de cheveux embrouillées, dans ses touffes jaunes et folles. « Tu *sais* cela, ô Zarathoustra ? Personne ne sait cela — — » Et nous nous sommes regardés, nous avons jeté nos regards sur la verte prairie, où passait la fraîcheur du soir, et nous avons pleuré ensemble. — Mais alors la vie m’était plus chère que ne m’a jamais été toute ma sagesse. — Ainsi parlait Zarathoustra. 3. *Un !* Ô homme prends garde ! *Deux !* Que dit minuit profond ? *Trois !* « J’ai dormi, j’ai dormi —, *Quatre !* « D’un rêve profond je me suis éveillé : — *Cinq !* « Le monde est profond, *Six !* « Et plus profond que ne pensait le jour. *Sept !* « Profonde est sa douleur —, *Huit !* « La joie — plus profonde que l’affliction. *Neuf !* « La douleur dit : Passe et finis ! *Dix !* « Mais toute joie veut l’éternité — *Onze !* « — veut la profonde éternité ! » *Douze !*
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Ainsi parlait Zarathoustra (édition 1898)
Friedrich Nietzsche
650,657
2024-12-08T18:19:49Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra_(%C3%A9dition_1898)
Lien vers une version révisée par Henri Albert de sa traduction :
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Album de vers anciens/Note de l’Éditeur
Paul Valéry
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2024-08-17T19:28:29Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_anciens/Note_de_l%E2%80%99%C3%89diteur
## NOTE DE L’ÉDITEUR Presque tous ces petits poèmes, — (ou d’autres qu’ils supposent, et qui leur ressemblent assez), — ont été publiés entre 1890 et 1893, dans quelques revues dont la carrière ne s’est pas poursuivie jusqu’à nos jours. La *Conque*, le *Centaure*, la *Syrinx*, l’*Ermitage*, la *Plume*, ont bien voulu jadis accueillir ces essais, qui conduisirent assez promptement leur auteur à un sincère et durable éloignement de la poésie. On y a joint deux pièces inachevées, et abandonnées dans leur état vers l’an 1899, ainsi qu’une page de prose qui se rapporte à l’art des vers, mais qui ne prétend rien apprendre, ni rien interdire à personne.
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Album de vers et de prose (Mallarmé)/Le Nénuphar blanc
Stéphane Mallarmé
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2017-11-12T12:17:40Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_et_de_prose_(Mallarm%C3%A9)/Le_N%C3%A9nuphar_blanc
![](//upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/81/List2.svg/25px-List2.svg.png) Pour les autres éditions de ce texte, voir <link itemprop='mainEntityOfPage' href='https://fr.wikisource.org/wiki/Le\_N%C3%A9nuphar\_blanc' />. LE NÉNUPHAR BLANC J’avais beaucoup ramé, d’un grand geste net et assoupi, les yeux au dedans fixés sur l’entier oubli d’aller, comme le rire de l’heure coulait alentour. Tant d’immobilité paressait que frôlé d’un bruit inerte où fila jusqu’à moitié la yole, je ne vérifiai l’arrêt qu’à l’étincellement stable d’initiales sur les avirons mis à nu, ce qui me rappela à mon identité mondaine. Qu’arrivait-il, où étais-je ? Il fallut, pour voir clair en l’aventure, me remémorer mon départ tôt, ce Juillet de flamme, sur l’intervalle vif entre ses végétations dormantes d’un toujours étroit et distrait ruisseau, en quête des floraisons d’eau et avec un dessein de reconnaître l’emplacement occupé par la propriété de l’amie d’une amie, à qui je devais improviser un bonjour. Sans que le ruban d’aucune herbe me retînt devant un paysage plus que l’autre chassé avec son reflet en l’onde par le même impartial coup de rame, je m’étais échoué dans quelque touffe de roseaux, terme mystérieux de ma course, au milieu de la rivière : où tout de suite élargie en fluvial bosquet, elle étale un nonchaloir d’étang plissé des hésitations à partir qu’a une source. L’inspection détaillée m’apprit que cet obstacle de verdure en pointe sur le courant, masquait l’arche unique d’un pont prolongé, à terre, d’ici et de là, par une haie clôturant des pelouses. Je me rendis compte. Simplement le parc de Madame… l’inconnue à saluer. Un joli voisinage, pendant la saison, la nature d’une personne qui s’est choisi retraite aussi humidement impénétrable ne pouvant être que conforme à mon goût. Sûr, elle avait fait de ce cristal son miroir intérieur, à l’abri de l’indiscrétion éclatante des après-midis ; elle y venait et la buée d’argent glaçant des saules ne fut bientôt que la limpidité de son regard habitué à chaque feuille. Toute je l’évoquais lustrale. Courbé dans la sportive attitude où me maintenait de la curiosité, comme sous le silence spacieux de ce que s’annonçait l’étrangère, je souris au commencement d’esclavage dégagé par une possibilité féminine : que ne signifiaient pas mal les courroies attachant le soulier du rameur au bois de l’embarcation, comme on ne fait qu’un avec l’instrument de ses sortilèges. — « Aussi bien une quelconque… » allais-je terminer. Quand un imperceptible bruit, me fit douter si l’habitante du bord hantait mon loisir, ou inespérément le bassin. Le pas cessa, pourquoi ? Subtil secret des pieds qui vont, viennent, conduisent l’esprit où le veut la chère ombre enfouie en de la batiste et les dentelles d’une jupe affluant sur le sol comme pour circonvenir du talon à l’orteil, dans une flottaison, cette initiative ; par quoi la marche s’ouvre, tout au bas et les plis rejetés en traîne, une échappée, de sa double flèche savante. Connaît-elle un motif à sa station, elle-même la promeneuse : et n’est-ce, moi, tendre trop haut la tête, pour ces joncs à ne dépasser et toute la mentale somnolence où se voile ma lucidité, que d’interroger jusque-là le mystère ! — « À quel type s’ajustent vos traits, je sens leur précision, Madame, interrompre chose installée ici par le bruissement d’une venue, oui ! ce charme instinctif d’en-dessous que ne défend pas contre l’explorateur la plus authentiquement nouée, avec une boucle en diamant, des ceintures. Si vague concept se suffit ; et ne transgresse point le délice empreint de généralité qui permet et ordonne d’exclure tous visages, au point que la révélation d’un (n’allez point le pencher, avéré, sur le furtif seuil où je règne) chasserait mon trouble, avec lequel il n’a que faire. » Ma présentation, en cette tenue de maraudeur aquatique, je la peux tenter, avec l’excuse du hasard. Séparés, on est ensemble : je m’immisce à de sa confuse intimité, dans ce suspens sur l’eau où mon songe attarde l’indécise, mieux que visite, suivie d’autres, ne l’autorisera. Que de discours oiseux en comparaison de celui que je tins pour n’être pas entendu, faudra-t-il, avant de retrouver aussi intuitif accord que maintenant, l’ouïe au ras de l’acajou vers le sable entier qui s’est tu ! La pause se mesure au temps de ma détermination. Conseille, ô mon rêve, que faire. Résumer d’un regard la vierge absence éparse en cette solitude et, comme on cueille, en mémoire d’un site, l’un de ces magiques nénuphars clos qui y surgissent tout à coup, enveloppant de leur creuse blancheur un rien, fait de songes intacts, du bonheur qui n’aura pas lieu et de mon souffle ici retenu dans la peur d’une apparition, partir avec tacitement, en déramant peu à peu, sans du heurt briser l’illusion ni que le clapotis de la bulle visible d’écume enroulée à ma fuite ne jette aux pieds survenus de personne la ressemblance transparente du rapt de nom idéale fleur. Si, attirée par un sentiment d’insolite, elle a paru, la Méditative ou la Hautaine, la Farouche, la Gaie, tant pis pour cette indicible mine que j’ignore à jamais ! car j’accomplis selon les règles la manœuvre : me dégageai, virai et je contournais déjà une ondulation du ruisseau, emportant comme un noble œuf de cygne, tel que n’en jaillira le vol, mon imaginaire trophée, qui ne se gonfle d’autre chose sinon de la vacance exquise de soi qu’aime, l’été, à poursuivre, dans les allées de son parc, toute dame, arrêtée parfois et longtemps, comme au bord d’une source à franchir ou de quelque pièce d’eau. Stéphane Mallarmé.
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Album de vers et de prose (Mallarmé)
Stéphane Mallarmé
151,564
2024-03-04T22:03:06Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_et_de_prose_(Mallarm%C3%A9)
## TABLE DES MATIÈRES (ne fait pas partie de l’ouvrage original) Vers * Quatre sonnets Prose
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Album de vers et de prose (Mallarmé)/Frisson d’hiver
Stéphane Mallarmé
153,541
2017-11-12T11:51:21Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_et_de_prose_(Mallarm%C3%A9)/Frisson_d%E2%80%99hiver
![](//upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/81/List2.svg/25px-List2.svg.png) Pour les autres éditions de ce texte, voir <link itemprop='mainEntityOfPage' href='https://fr.wikisource.org/wiki/Frisson\_d%E2%80%99hiver\_(Mallarm%C3%A9)' />. FRISSON D’HIVER Cette pendule de Saxe, qui retarde et sonne treize heures parmi ses fleurs et ses dieux, à qui a-t-elle été ? Pense qu’elle est venue de Saxe par les longues diligences, autrefois. (De singulières ombres pendent aux vitres usées.) Et ta glace de Venise, profonde comme une froide fontaine, en un rivage de guivres dédorées, qui s’y est miré ? Ah ! je suis sûr que plus d’une femme a baigné dans cette eau le péché de sa beauté : et peut-être verrais-je un fantôme nu si je regardais longtemps. — Vilain, tu dis souvent de méchantes choses… (Je vois des toiles d’araignées au haut des grandes croisées). Notre bahut encore est très vieux : contemple comme ce feu rougit son triste bois ; les rideaux amortis ont son âge, et la tapisserie des fauteuils dénués de fard, et les anciennes gravures des murs, et toutes nos vieilleries ! Est-ce qu’il ne te semble pas, même, que les bengalis et l’oiseau bleu ont déteint avec le temps ? (Ne songe pas aux toiles d’araignées qui tremblent en haut des grandes croisées). Tu aimes tout cela et voilà pourquoi je puis vivre auprès de toi. N’as-tu pas désiré, ma sœur au regard de jadis, qu’en un de mes poëmes apparussent ces mots : « la grâce des choses fanées » ? Les objets neufs te déplaisent ; à toi aussi, ils font peur avec leur hardiesse criarde et tu te sentirais le besoin de les user, — ce qui est bien difficile à faire pour ceux qui ne goûtent pas l’action. Viens, ferme ton vieil almanach allemand, que tu lis avec attention, bien qu’il ait paru il y a plus de cent ans et que les rois qu’il annonce soient tous morts et, sur l’antique tapis couché, la tête appuyée parmi tes genoux charitables dans ta robe pâlie, ô calme enfant, je te parlerai pendant des heures ; il n’y a plus de champs et les rues sont vides, je te parlerai de nos meubles… Tu es distraite ? (Ces toiles d’araignées grelottent en haut des grandes croisées).
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Album de vers et de prose (Mallarmé)/La Gloire
Stéphane Mallarmé
153,542
2017-11-12T12:23:58Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_et_de_prose_(Mallarm%C3%A9)/La_Gloire
![](//upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/81/List2.svg/25px-List2.svg.png) Pour les autres éditions de ce texte, voir <link itemprop='mainEntityOfPage' href='https://fr.wikisource.org/wiki/La\_Gloire\_(Mallarm%C3%A9)' />. LA GLOIRE « La Gloire ! je ne la sus qu’hier, irréfragable, et rien ne m’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi. » Cent affiches s’assimilant l’or incompris des jours, trahison de la lettre, ont fui, comme à tous confins de la ville, mes yeux au ras de l’horizon par un départ sur le rail traînés avant de se recueillir dans l’abstruse fierté que donne une approche de forêt en son temps d’apothéose. » Si discord parmi l’exaltation de l’heure, un cri faussa ce nom connu pour déployer la continuité de cimes tard évanouies, Fontainebleau, que je pensai, la glace du compartiment violentée, du poing aussi étreindre à la gorge l’interrupteur : Tais-toi ! ne divulgue pas du fait d’un aboi indifférent l’ombre ici insinuée dans mon esprit, aux portières de wagons battant sous un vent inspiré et égalitaire, les touristes omniprésents vomis. Une quiétude menteuse de riches bois suspend alentour quelque extraordinaire état d’illusion, que me réponds-tu ? qu’ils ont, ces voyageurs, pour ta gare aujourd’hui quitté la capitale, bon employé vociférateur par devoir et dont je n’attends, loin d’accaparer une ivresse à tous départie par les libéralités conjointes de la Nature et de l’État, rien qu’un silence prolongé le temps de m’isoler de la délégation urbaine vers l’extatique torpeur de ces feuillages là-bas trop immobilisés pour qu’une crise ne les éparpille bientôt dans l’air ; voici, sans attenter à ton intégrité, tiens, une monnaie. » Un uniforme inattentif m’invitant vers quelque barrière, je remets sans dire mot, au lieu du suborneur métal, mon billet. » Obéi pourtant, oui, à ne voir que l’asphalte s’étaler nette de pas, car je ne peux encore imaginer qu’en ce pompeux octobre exceptionnel ! du million d’existences étageant leur vacuité en tant qu’une monotonie énorme de capitale dont va s’effacer ici la hantise avec le coup de sifflet sous la brume, aucun furtivement évadé que moi n’ait senti qu’il est, cet an, d’amers et lumineux sanglots, mainte indécise flottaison d’idée désertant les hasards comme des branches, tel frisson et ce qui fait penser à un automne sous les cieux. » Personne et, les bras de doute envolés comme qui porte aussi un lot d’une splendeur secrète, trop inappréciable trophée pour paraître ! mais sans du coup m’élancer dans cette diurne veillée d’immortels troncs au déversement sur un d’orgueils surhumains (or ne faut-il pas qu’on en constate l’authenticité ?) ni passer le seuil où des torches consument, dans une haute garde, tous rêves antérieurs à leur éclat répercutant en pourpre dans la nue l’universel sacre de l’intrus royal qui n’aura eu qu’à venir : j’attendis, pour l’être, que, lent et repris du mouvement ordinaire, se réduisit à ses proportions d’une chimère puérile emportant du monde quelque part, le train qui m’avait là déposé seul. »
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Album de vers anciens
Paul Valéry
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2023-04-08T17:57:03Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_anciens
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Album de vers et de prose (Mallarmé)/Brise marine
153,469
2024-03-04T22:03:15Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_et_de_prose_(Mallarm%C3%A9)/Brise_marine
BRISE MARINE La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe Sur le vide papier que la blancheur défend, Et ni la jeune femme allaitant son enfant. Je partirai ! Steamer balançant la mâture, Lève l’ancre par une exotique nature ! Un Ennui, désolé pour les cruels espoirs, Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
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Album de vers anciens (1920)/Texte entier
Paul Valéry
3,995,944
2023-04-24T16:37:41Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Album_de_vers_anciens_(1920)/Texte_entier
ALBUM DE VERS ANCIENS PAUL VALÉRY ALBUM DE VERS ANCIENS 1890-1900 7, RUE DE L’ODÉON - PARIS - VIE 1920 ## NOTE DE L’ÉDITEUR Presque tous ces petits poèmes, — (ou d’autres qu’ils supposent, et qui leur ressemblent assez), — ont été publiés entre 1890 et 1893, dans quelques revues dont la carrière ne s’est pas poursuivie jusqu’à nos jours. La *Conque*, le *Centaure*, la *Syrinx*, l’*Ermitage*, la *Plume*, ont bien voulu jadis accueillir ces essais, qui conduisirent assez promptement leur auteur à un sincère et durable éloignement de la poésie. On y a joint deux pièces inachevées, et abandonnées dans leur état vers l’an 1899, ainsi qu’une page de prose qui se rapporte à l’art des vers, mais qui ne prétend rien apprendre, ni rien interdire à personne. ## I *LA FILEUSE* *Lilia… neque nent.* Assise, la fileuse au bleu de la croisée Où le jardin mélodieux se dodeline, Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée. Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline Chevelure, à ses doigts si faibles évasive, Elle songe, et sa tête petite s’incline. Un arbuste et l’air pur font une source vive Qui suspendue au jour, délicieuse arrose De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive. Une tige, où le vent vagabond se repose, Courbe le salut vain de sa grâce étoilée, Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose. Mais la dormeuse file une laine isolée ; Mystérieusement l’ombre frêle se tresse Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée. Le songe se dévide avec une paresse Angélique, et sans cesse, au fuseau doux crédule, La chevelure ondule au gré de la caresse… Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule, Fileuse de feuillage et de lumière ceinte : Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle. Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte, Parfume ton front vague au vent de son haleine Innocente, et tu crois languir… Tu es éteinte Au bleu de la croisée où tu filais la laine. ## II *HÉLÈNE* Azur ! C’est moi… Je viens des grottes de la mort Entendre l’onde se rompre aux degrés sonores, Et je revois les galères dans les aurores Ressusciter de l’ombre au fil de rames d’or. Mes solitaires mains appellent les monarques Dont la barbe de sel amusait mes doigts purs ; Je pleurais. Ils chantaient leurs triomphes obscurs Et les golfes enfuis aux poupes de leurs barques. J’entends les conques profondes et les clairons Militaires rythmer le vol des avirons ; Le chant clair des rameurs enchaîner le tumulte, Et les Dieux, à la proue héroïque exaltés Dans leur sourire antique et que l’écume insulte Tendent vers moi leurs bras indulgents et sculptés. ## III *NAISSANCE DE VÉNUS* De sa profonde mère, encor froide et fumante, Voici qu’au seuil battu de tempêtes, la chair Amèrement vomie au soleil par la mer, Se délivre des diamants de la tourmente. Vois son sourire suivre au long de ses bras blancs De l’humide Thétys périr la pierrerie Qu’éplore l’orient d’une épaule meurtrie ; Et sa tresse se fraye un frisson sur ses flancs. Le frais gravier, qu’arrose et fuit sa course agile, Croule, creuse rumeur de soif, et le facile Sable a bu les baisers de ses bonds puérils ; Mais de mille regards ou perfides ou vagues, Son œil mobile emporte, éclairant nos périls, L’eau riante et la danse infidèle des vagues. ## IV *FÉERIE* La lune mince verse une lueur sacrée Toute une jupe d’un tissu d’argent léger, Sur les bases de marbre où vient l’ombre songer Que suit d’un char de perle une gaze nacrée. Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux De carènes de plume à demi lumineuse, Elle effeuille infinie une rose neigeuse Dont les pétales font des cercles sur les eaux… Est-ce vivre ?… O désert de volupté pâmée, Où meurt le battement faible de l’eau lamée, Usant le seuil secret des échos de cristal… La chair confuse des molles roses commence À frémir, si d’un cri le diamant fatal Fêle d’un fil de jour toute la fable immense. ## V *BAIGNÉE* Un fruit de chair se baigne en quelque jeune vasque, (Azur dans les jardins tremblants), mais hors de l’eau, Isolant la torsade aux puissances de casque, Luit le chef d’or que tranche à la nuque un tombeau. Éclose la beauté par la rose et l’épingle ! Du miroir même issue où trempent ses bijoux, Bizarres feux brisés dont le bouquet dur cingle L’oreille abandonnée aux mots nus des flots doux. Un bras vague inondé dans le néant limpide Pour une ombre de fleur à cueillir vainement S’effile, ondule, dort par le délice vide, Si l’autre, courbé pur sous le beau firmament Parmi la chevelure immense qu’il humecte, Capture dans l’or simple un vol ivre d’insecte. ## VI *AU BOIS DORMANT* La princesse, dans un palais de rose pure, Sous les murmures, sous la mobile ombre dort ; Et de corail ébauche une parole obscure Quand les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or. Elle n’écoute ni les gouttes, dans leurs chutes, Tinter d’un siècle vide au lointain le trésor, Ni sur la forêt vague, un vent fondu de flûtes Déchirer la rumeur d’une phrase de cor. Laisse, longue, l’écho rendormir la diane, O toujours plus égale à la molle liane Dont le bleu rythme bat tes yeux ensevelis ! Si proche de ta joue et si lente la rose Ne va pas dissiper ce délice de plis, Ni sur ton frais visage un rayon qui s’y pose. ## VII *LE BOIS AMICAL* Nous avons pensé des choses pures Côte à côte, le long des chemins, Nous nous sommes tenus par les mains Sans dire… parmi les fleurs obscures ; Nous marchions comme des fiancés Seuls, dans la nuit verte des prairies ; Nous partagions ce fruit de féeries La lune, amicale aux insensés. Et puis, nous sommes morts sur la mousse, Très loin, tout seuls, parmi l’ombre douce De ce bois intime et murmurant. Et là-haut, dans la lumière immense, Nous nous sommes trouvés en pleurant O mon cher compagnon de silence ! ## VIII *UN FEU DISTINCT…* Un feu distinct m’habite, et je vois froidement La violente vie illuminée entière… Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormant Ses actes gracieux mélangés de lumière. Mes jours viennent la nuit me rendre des regards, Après le premier temps de sommeil malheureux ; Quand le malheur lui-même est dans le noir épars Ils reviennent me vivre et me donner des yeux. Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveille N’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair, Et mon rire étranger suspend à mon oreille, Comme à la vide conque un murmure de mer, Le doute, — sur le bord d’une extrême merveille, Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ? ## IX *NARCISSE PARLE* *Narcissæ placandis manibus* O frères ! tristes lys, je languis de beauté Pour m’être désiré dans votre nudité, Et vers vous, Nymphes ! nymphes, nymphes des fontaines Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines. Un grand calme m’écoute, où j’écoute l’espoir. La voix des sources change et me parle du soir ; J’entends l’herbe d’argent grandir dans l’ombre sainte, Et la lune perfide élève son miroir Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte. Et moi ! de tout mon corps dans ces roseaux jeté, Je languis, ô saphir, par ma triste beauté ! Je ne sais plus aimer que l’eau magicienne Où j’oubliai le rire et la rose ancienne. Que je déplore ton éclat fatal et pur, Si mollement de moi fontaine environnée, Où puisèrent mes yeux dans un mortel azur Mon image de fleurs humides couronnée. Hélas ! L’image est vaine et les pleurs éternels ! À travers les bois bleus et les bras fraternels, Une tendre lueur d’heure ambigüe existe, Et d’un reste du jour me forme un fiancé Nu, sur la place pâle où m’attire l’eau triste… Délicieux démon, désirable et glacé ! Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée, O forme obéissante à mes vœux opposée ! Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs !… Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent D’appeler ce captif que les feuilles enlacent, Et je crie aux échos les noms des dieux obscurs !… Adieu, reflet perdu sur l’onde calme et close, Narcisse… ce nom même est un tendre parfum Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt Sur ce vide tombeau la funérale rose. Sois, ma lèvre, la rose effeuillant le baiser Qui fasse un spectre cher lentement s’apaiser, Car la nuit parle à demi-voix, proche et lointaine, Aux calices pleins d’ombre et de sommeils légers. Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés. Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine, Chair pour la solitude éclose tristement Qui se mire dans le miroir au bois dormant. Je me délie en vain de ta présence douce, L’heure menteuse est molle aux membres sur la mousse Et d’un sombre délice enfle le vent profond. Adieu, Narcisse… meurs ! Voici le crépuscule. Au soupir de mon cœur mon apparence ondule, La flûte, par l’azur enseveli module Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont. Mais sur le froid mortel où l’étoile s’allume, Avant qu’un lent tombeau ne se forme de brume, Tiens ce baiser qui brise un calme d’eau fatal. L’espoir seul peut suffire à rompre ce cristal. La ride me ravisse au souffle qui m’exile Et que mon souffle anime une flûte gracile Dont le joueur léger me serait indulgent !… Évanouissez-vous, divinité troublée ! Et toi, verse pour la lune, flûte isolée Une diversité de nos larmes d’argent. ## X *ÉPISODE* Un soir favorisé de colombes sublimes, La pucelle doucement se peigne au soleil. Aux nénuphars de l’onde elle donne un orteil Ultime, et pour tiédir ses froides mains errantes Parfois trempe au couchant leurs roses transparentes. Tantôt, si d’une ondée innocente, sa peau Frissonne, c’est le dire absurde d’un pipeau, Flûte dont le coupable aux dents de pierrerie Tire un futile vent d’ombre et de rêverie Par l’occulte baiser qu’il risque sous les fleurs. Mais presque indifférente aux feintes de ces pleurs, Ni se divinisant par aucune parole De rose, elle démêle une lourde auréole, Et tirant de sa nuque un plaisir qui la tord, Semble jouir d’étreindre et de déduire l’or De la lumière vue entre ses doigts limpides ! … Une feuille meurt sur ses épaules humides, Une goutte tombe de la flûte sur l’eau, Et le pied pur s’épeure comme un bel oiseau Ivre d’ombre… ## XI *VUE* Si la plage penche, si L’ombre sur l’œil s’use et pleure Si l’azur est larme, ainsi Au sel des dents pure affleure La vierge fumée ou l’air Que berce en soi puis expire Vers l’eau debout d’une mer Assoupie en son empire Celle qui sans les ouïr Si la lèvre au vent remue Se joue à évanouir Mille mots vains où se mue Sous l’humide éclair de dents Le très doux feu du dedans. ## XII *VALVINS* Si tu veux dénouer la forêt qui t’aère Heureuse, tu te fonds aux feuilles, si tu es Dans la fluide yole, à jamais littéraire Traînant quelques soleils ardemment situés Aux blancheurs de son flanc que la Seine caresse Émue, ou pressentant l’après-midi chanté, Selon que le grand bois trempe une longue tresse Et mélange ta voile au meilleur de l’été. Mais toujours près de toi que le silence livre Aux cris multipliés de tout le brut azur, L’ombre de quelque page éparse d’aucun livre Tremble, reflet de voile vagabonde sur La poudreuse chair diverse de l’eau verte Parmi le long regard de la Seine entr’ouverte. ## XIII *ÉTÉ* *À Francis Viélé-Griffin.* Été, roche d’air pur, et toi, ardente ruche, O mer ! Éparpillée en mille mouches sur Les touffes d’une chair fraîche comme une cruche, Et jusque dans la bouche où bourdonne l’azur, Et toi, maison brûlante, Espace, cher Espace Tranquille, où l’arbre fume et perd quelques oiseaux, Où crève infiniment la rumeur de la masse De la mer, de la marche et des troupes des eaux, Tonnes d’odeurs, grands ronds par les races heureuses Sur le golfe qui mange et qui monte au soleil, Nids purs, écluses d’herbe, ombres des vagues creuses, Bercez l’enfant ravie en un poreux accueil, Dont les jambes, (mais l’une est fraîche et se dénoue De la plus rose), les épaules, le sein dur, Le bras qui se mélange à l’écumeuse joue Brillent abandonnés autour du vase obscur Où filtrent les grands bruits pleins de bêtes puisées Dans les cages de feuille et les mailles de mer Par les moulins marins et les huttes rosées Du jour. Toute la peau dore les treilles d’air. ## XIV *ANNE* *À André Lebey.* Anne qui se mélange au drap pâle et délaisse Des cheveux endormis sur ses yeux mal ouverts Mire ses bras lointains tournés avec mollesse Sur la peau sans couleur du ventre découvert. Elle vide, elle enfle d’ombre sa gorge lente Et comme un souvenir pressant ses propres chairs Une bouche brisée et pleine d’eau brûlante Roule le goût immense et le reflet des mers. Enfin désemparée et libre d’être fraîche, La dormeuse déserte aux touffes de couleur Flotte sur son lit blême, et d’une lèvre sèche, Telle dans la ténèbre un souffle amer de fleur. Et sur le linge où l’aube insensible se plisse, Tombe, d’un bras de glace effleuré de carmin, Toute une main défaite et perdant le délice À travers ses doigts nus dénoués de l’humain. Au hasard ! À jamais, dans le sommeil sans hommes Pur des tristes éclairs de leurs embrassements Elle laisse rouler les grappes et les pommes Puissantes, qui pendaient aux treilles d’ossements, Qui riaient, dans leur ambre appelant les vendanges, Et dont le nombre d’or de riches mouvements Invoquait la vigueur et les gestes étranges Que pour tuer l’amour inventent les amants… Ah ! plus nue et qu’imprègne une prochaine aurore, Si l’or triste interroge un tiède contour, Rentre au plus pur de l’ombre où le Même s’ignore, Et te fais un vain marbre ébauché par le jour ! Laisse au pâle rayon ta lèvre violée Mordre dans un sourire un long germe de pleur, Masque d’âme au sommeil à jamais immolée Sur qui la paix soudaine a trompé la douleur ! Mais suave, de l’arbre extérieur, la palme Vaporeuse remue au delà du remords, Et dans le feu, parmi trois feuilles, l’oiseau calme Commence le chant seul qui réprime les morts. ## XV *SÉMIRAMIS* *… Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !* *À peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort* *Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre,* *L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…* « Existe !… Sois enfin toi-même ! *dit l’Aurore,* O grande âme, il est temps que tu formes un corps ! Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore, Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors ! Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette ! Une lèvre vivante attaque l’air glacé ; L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète, Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé ! Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres, Et comme du nageur, dans le plein de la mer, Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres, Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair, Traverse sans retard ses invincibles trames, Épuise l’infini de l’effort impuissant, Et débarrasse-toi d’un désordre de drames Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang ! J’accours de l’Orient suffire à ton caprice ! Et je te viens offrir mes plus purs aliments ; Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse ! Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments ! » *— Je réponds !… Je surgis de ma profonde absence !* *Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,* *Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,* *Il m’emporte !… Je vole au devant du soleil !* *Je ne prends qu’une rose et fuis… La belle flèche* *Au flanc !… Ma tête enfante une foule de pas…* *Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche* *Altitude m’appelle, et je lui tends les bras !* *Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire* *Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur !* *Ton œil impérial a soif du grand empire* *À qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur…* *Ose l’abîme !… Passe un dernier pont de roses !* *Je t’approche, péril !… Orgueil plus irrité !* *Ces fourmis sont à moi ! Ces villes sont mes choses,* *Ces chemins sont les traits de mon autorité !* *C’est une vaste peau fauve que mon royaume !* *J’ai tué le lion qui portait cette peau ;* *Mais encor le fumet du féroce fantôme* *Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau !* *Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes !* *Jamais il n’a doré de seuil si gracieux !* *De ma fragilité je goûte les alarmes* *Entre le double appel de la terre et des cieux !* *Repas de ma puissance, intelligible orgie,* *Quel parvis vaporeux de toits et de forêts* *Place aux pieds de la pure et divine vigie,* *Ce calme éloignement d’événements secrets !* *L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures !* *O de quelle grandeur, elle tient sa grandeur* *Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieures* *Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur !* *Anxieuse d’azur, de gloire consumée,* *Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,* *Aspire cet encens d’âmes et de fumée* *Qui monte d’une ville analogue à la mer !* *Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches !* *L’intense et sans repos Babylone bruit,* *Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruches* *Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.* *Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,* *Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,* *Et ces gémissements de marbres et de câbles* *Qui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux !* *Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,* *Et mon vœu prendre place au séjour des destins ;* *Il semble de soi-même au ciel monter par ondes* *Sous le bouillonnement des actes indistincts.* *Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,* *Hélas ! mon orgueil même a besoin de tes bras !* *Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haine* *Dont l’innombrable tête est si douce à mes pas ?* *Plate, elle me murmure une musique telle* *Que le calme de l’onde en fait de sa fureur,* *Quand elle met sa force aux pieds d’une mortelle* *Mais qu’elle se réserve un retour de terreur.* *En vain j’entends monter contre ma face auguste* *Ce murmure de crainte et de férocité :* *À l’image des dieux la grande âme est injuste* *Tant elle s’appareille à la nécessité !* *Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante* *Quand tiré lentement du songe de mes seins* *Je vois un monument de masse triomphante* *Rejoindre dans mes yeux l’ombre de mes desseins !* *Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,* *Et roses palpitant sur ma pure paroi !* *Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,* *Sage Sémiramis, enchanteresse et roi !* ## *L’AMATEUR DE POÈMES* *Si je regarde tout à coup ma véritable pensée, je* *ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure* *sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ;* *et cette infinité d’entreprises interrompues par leur* *propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre,* *sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le* *paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée,* *la pensée, par sa nature, manque de style.* *Mais je n’ai pas tous les jours la puissance de* *proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni* *de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une* *apparence de commencement, de plénitude et de fin, au* *lieu de mon insupportable fuite.* *Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur,* *je respire une loi qui fut préparée : je donne mon souffle* *et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir,* *qui se concilie avec le silence.* *Je m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre* *où mènent les mots. Leur apparition est écrite. Leurs* *sonorités concertées. Leur ébranlement se compose,* *d’après une méditation antérieure, et ils se précipiteront* *en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance.* *Même des étonnements sont assurés : ils sont cachés* *d’avance, et font partie du nombre.* *Mû par l’écriture fatale, et si le mètre toujours* *futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens* *chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment* *attendue. Cette mesure qui me transporte et* *que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le* *doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul* *hasard, — mais une chance extraordinaire se fortifie.* *Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je* *pense par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement* *prévoyante, — aux lacunes calculées, sans* *ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande* *et la quantité me comble : une pensée singulièrement* *achevée.* ## TABLE . I. . II. . III. . IV. . V. . VI. . VII. . VIII. IX. . X. . XI. . XII. . XIII. . Poèmes inachevés : XIV. . XV. . . cette plaquette a été tirée par darantiere à dijon à 1.150 exemplaires dont 150 exemplaires sur papier vergé d’arches, numérotés de i à cl (dont 50 hors commerce) ; 50 exemplaires sur papier vélin pur fil, numérotés de 1 à 50 et 950 exemplaires sur papier d’alfa vergé, numérotés de 51 à 1.000. ———— exemplaire no 705
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Album de vers/Les Cygnes : Rursus
Francis Vielé-Griffin
2,179,516
2019-10-25T19:28:54Z
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### Rursus. Ton cœur larmoie Ce soir de Mai, Comme un enfant ; Ton cœur larmoie, Et se défend D’avoir aimé Comme un enfant… Ton cœur regrette. En ce doux soir. Comme un remords ; Ton cœur regrette Ses rêves morts Et cet espoir, Comme un remords… Ton cœur hésite Et craint d’aimer Comme d’abord ; Ton cœur hésite… Et c’est au bord De cette mer, Comme d’abord… Ton cœur se grise Au même vin Sans le savoir ; Ton cœur se grise En ce doux soir, Encore en vain, Sans le savoir…
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Album de vers anciens (1920)
Paul Valéry
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PAUL VALÉRY ALBUM DE VERS ANCIENS 1890-1900 7, RUE DE L’ODÉON - PARIS - VIE 1920 ## TABLE . I. . II. . III. . IV. . V. . VI. . VII. . VIII. IX. . X. . XI. . XII. . XIII. . Poèmes inachevés : XIV. . XV. . .
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Aline et Valcour/Frontispice
Donatien Alphonse François de Sade
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2016-05-26T08:36:05Z
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*J’étais le seul coupable hélas ! c’était à moi de succomber !*
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Aline et Valcour/Lettre I
Donatien Alphonse François de Sade
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2018-04-04T13:18:39Z
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## ALINE ET VALCOUR. ### LETTRE PREMIÈRE. *Déterville à Valcour.* Paris, 3 Juin 1778. Nous soupâmes hier, Eugénie et moi, chez ta divinité, mon cher Valcour… Que faisais-tu ?… Est-ce jalousie ?… Est-ce bouderie ?… Est-ce crainte ?… Ton absence fut pour nous une énigme, qu’Aline ne put ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous eûmes bien de la peine à comprendre le mot. J’allais demander de tes nouvelles, quand deux grands yeux bleus respirant à la fois l’amour et la décence, vinrent se fixer sur les miens, et m’avertir de feindre… Je me tus ; peu après je m’approchai ; je voulus demander raison du mystère. Un soupir et un signe de tête furent les seules réponses que j’obtins. Eugénie ne fut pas plus heureuse ; nous ne pressâmes plus ; mais madame de Blamont soupira, et je l’entendis : c’est une mère délicieuse que cette femme, mon ami ; je doute qu’il soit possible d’avoir plus d’esprit, une âme plus sensible, autant de grâces dans les manières, autant d’aménité dans les mœurs. Il est bien rare qu’avec autant de connaissances, on soit en même-tems si aimable. J’ai presque toujours remarqué que les femmes instruites ont dans le monde une certaine rudesse, une sorte d’apprêt qui fait acheter cher le plaisir de leur société. Il semble qu’elles ne veuillent avoir de l’esprit que dans leur cabinet, ou que n’en trouvant jamais assez dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s’abaisser, jusqu’à montrer celui qu’elles possèdent. Mais combien est différente de ce portrait l’adorable mère de ton Aline ! En vérité, je ne m’étonnerais pas qu’une telle femme, quoiqu’âgée de trente-six ans, fît encore de grandes passions. Pour M. de Blamont, pour cet indigne époux d’une trop digne femme, il fut tranchant, systématique, et bourru comme s’il eût siégé sur les fleurs de lys ; il se déchaîna contre la tolérance, fit l’apologie de la torture, nous parla avec une sorte de jouissance d’un malheureux que ses confrères et lui faisaient rouer le lendemain ; nous assura que l’homme était méchant par nature, qu’il n’était rien, qu’on ne dût faire pour l’enchaîner ; que la crainte était le plus puissant ressort des monarchies, et qu’un tribunal chargé de recevoir des délations, était un chef-d’œuvre de politique. Ensuite il nous entretint d’une terre qu’il venait d’acheter, de la sublimité de ses droits, et sur-tout du projet qu’il a d’y rassembler une ménagerie, dont je te réponds bien qu’il sera la plus méchante bête. Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre espèce d’individu court et quarré, l’échine ornée d’un juste-au-corps de drap olive, sur lequel régnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont le dessin me parut être celui que Clovis ; avait sur son manteau royal. Ce petit homme possédait un fort grand pied affublé sur de hauts talons, au moyen desquels s’appuyaient deux jambes énormes. En cherchant à rencontrer sa taille, on ne trouvait qu’un ventre ; désirait-on une idée de sa tête ? on n’appercevait qu’une perruque et une cravate, du milieu desquelles s’échappait, de tems à autre, un fausset discordant qui laissait à soupçonner si le gosier dont il émanait, était effectivement celui d’un humain, ou d’une vieille perruche. Ce ridicule mortel absolument conforme à l’esquisse que j’en trace, se fit annoncer M. d’Olbourg. Un bouton de rose qu’Aline, au même instant, jettait à Eugénie, vint troubler malheureusement les loix de l’équilibre que s’était imposées le personnage, pour en déduire sa révérence d’entrée. Il heurta le bouton de rose, et définitivement nous arriva par la tête. Ce choc inattendu, cet ébranlement subit des masses, avait un peu dérangé les attraits factices ; la cravate vola d’un côté, la perruque de l’autre, et le malheureux ainsi répandu et dégarni, excita dans ma folle Eugénie une attaque de rire à tel point spasmodique, qu’on fut obligé de l’emporter dans un cabinet voisin où je crus qu’elle s’évanouirait… Aline se contint ; le Président se fâcha ; M. de Blamont se mordait les levres pour ne pas éclater, et se confondait en marques d’intérêt… Deux laquais ramasserent le petit homme qui, semblable à une tortue retournée, ne pouvait plus reprendre l’élasticité nécessaire à se rétablir sur son plat. On le remboîta dans sa perruque ; la cravate fut artistement renouée ; Eugénie reparut, et l’annonce du souper vint heureusement tout remettre en ordre, en obligeant chacun à ne plus s’occuper que d’une même idée. Les politesses marquées du Président au petit homme, l’assurance ultérieure que je reçus, qu’il avait cent mille écus de rente, ce que j’aurais parié sur sa figure ; la contrainte d’Aline, l’air souffrant de madame de Blamont, les efforts qu’elle faisait pour dissiper sa chere fille, pour empêcher qu’on ne s’aperçût de la gêne dans laquelle elle était ; tout me convainquit que ce malheureux traitant était ton rival, et rival d’autant plus à craindre, qu’il me parut que le Président en était engoué. Ô mon ami, quel assemblage !… Unir à un mortel si prodigieusement ridicule, une jeune fille de dix-neuf ans, faite comme les Grâces, fraîche comme Hébé, et plus belle que Flore ! À la stupidité même oser sacrifier l’esprit le plus tendre et le plus agréable ; adapter à un volume epais de matiere l’âme la plus déliée et la plus sensible ; joindre à l’inactivité la plus lourde, un être pétri de talens, quel attentat, Valcour !… Oh non, non… ou la Providence est insensible, ou elle le permettra jamais… Eugénie devint sombre si-tôt qu’elle soupçonna le forfait. Folle, étourdie, un peu méchante même, mais prête à donner son sang à l’amitié, elle passa rapidement de la joie à la plus extrême colère, dès que je lui eus fait part de mes soupçons… Elle regarda son amie, et des larmes coulèrent sur ces joues de roses que venait d’épanouir la gaîté. Elle engagea sa mère à se retirer de bonne heure ; elle n’y pouvait tenir, et si ce forfait était réel, il n’y avait rien, disait-elle en frappant des pieds, qu’elle ne fit pour l’empêcher. Mais Aline s’obstinait au silence… madame de Blamont ne faisait que soupirer quand je l’interrogeais ; et nous nous retirâmes. Voilà, mon cher Valcour, l’état dans lequel j’ai laissé les choses ; tu dois à ma sincère amitié de m’instruire de tout ce que tu peux savoir de plus ; attends tout de la mienne, de celle d’Eugénie, et sois convaincu que le bonheur qui s’aprête pour nous, ne peut réellement être parfait, tant que nous supposerons des obstacles à celui d’Aline et au tien.
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Aline et Valcour/Lettre IV
Donatien Alphonse François de Sade
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2018-04-04T13:24:10Z
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### LETTRE QUATRIÈME. *Aline à Valcour.* 9 Juin. **J**e vous sais gré de votre résignation, mon ami, quoiqu’elle ne soit pas très-entière ; n’importe, n’abusez pas de ce que je vais vous dire, mais ma reconnaissance eût été moindre si vous eussiez obéi de meilleur cœur. Que vos peines s’adoucissent, ô mon cher Valcour, par la certitude que je les partage. Je ne sais ce que ma mère a dit à son mari, mais M. d’Olbourg n’a point reparu depuis le soir où il soupa ici, et j’ai cru lire moins de sévérité dans les yeux de mon père ; n’allez pas croire qu’il résulte de-là que ses premiers projets se soient anéantis, je vous aime trop sincèrement pour laisser germer dans votre cœur une espérance qu’il ne faudrait que trop tôt perdre. Mais les choses ne seront pas, au moins, aussi prochaines que je le craignais, et dans une circonstance comme celle où nous sommes, je vous le répète, c’est tout obtenir que d’avoir des délais. Notre voyage à Vert-feuille est décidé : mon père trouve bon que nous allions, ma mère et moi y passer la belle saison, ses affaires l’obligeant à rester tout l’été à Paris : il nous laissera seules et tranquilles ; mais je ne vous cache pas, mon ami, qu’une des clauses de cette permission est que vous n’y paraîtrez pas. Jugez, d’après cette sévérité, s’il serait possible de vous accorder l’heure que vous sollicitez avec tant d’instance ? À l’envie que ma mère avait de savoir du Président par quelle raison vous lui étiez devenu, dans l’instant, si suspect, il a répondu : « Qu’il ne s’était jamais imaginé, quand on vous présenta chez lui, que *vous osassiez* porter vos vues sur sa fille ; qu’au seul titre de connaissance et d’ami de société, il n’avait pas mieux demandé que de vous accueillir ; mais que s’étant enfin aperçu de nos sentimens mutuels, cette fatale découverte l’avait déterminé à se choisir promptement un gendre qui enleva à un *séducteur sans bien* l’espérance de détourner sa fille de ses devoirs, et qu’il n’avait rien trouvé de mieux que M. d’Olbourg homme très-riche, et son ami depuis long-tems ». Ma mère, très-contente de l’amener peu-à-peu à une explication, sans combattre absolument son projet, lui a demandé les motifs de son éloignement pour vous. Le peu de fortune est devenu tout de suite son argument indestructible, et ne pouvant, disait-il, vous refuser des qualités (comme si son orgueil eût été désolé d’un aveu qu’il lui était impossible de ne pas faire), il s’est rejeté d’abord sur vos défauts, et celui qu’il vous reproche, avec le plus d’amertume, est le manque d’ambition, la nonchalance, étonnante dont vous êtes pour votre fortune et le tort affreux que vous avez eu, selon lui, de quitter si jeune le service. À cela, ma mère a voulu opposer vos talens, votre amour pour les lettres, qui absorbant tout autre goût, vous a, pour ainsi dire, isolé, afin d’étudier plus à l’aise. Ici, le Président, ennemi capital de tout ce qui s’appelle *beaux-arts*, s’est enflammé de nouveau......... « Et que font ces misères là au bonheur de la vie ? Madame, a-t-il répliqué avec humeur, avez-vous vu depuis que vous existez, les arts, ou même les sciences faire la fortune d’un seul homme ?.......... Pour moi, je ne l’ai pas vu : ce n’est plus, comme autrefois, avec une hypothèse, un syllogisme, un sonnet ou un madrigal, qu’on se produit dans le monde, et qu’on parvient à tout ; les Horaces ne trouvent plus de Mécènes, et les Descartes ne rencontrent plus de Christines. C’est de l’argent, Madame, c’est de l’argent qu’il faut. Telle est la seule clef des places et des honneurs, et votre cher Valcour n’en a point. Jeune, de l’esprit, *une sorte de mérite*...... Remarquez, mon ami, la petite joie vaine avec laquelle il a bien voulu vous accorder *une sorte de mérite*...... Avec cet avantage, a-t-il continué, que ne s’avançait-il ? Le temple de la Fortune est ouvert à tout le monde ; il ne s’agit que de ne pas se laisser repousser par la foule qui vous coudoie, et qui veut y arriver avant vous......... À trente ans, avec de la figure, le nom qu’il porte, et les alliances qu’il peut réclamer, il serait aujourd’hui maréchal-de-camp, s’il l’eût voulu. » Oh ! mon ami, je vous en demande pardon ; mais ces reproches ne sont-ils pas mérités ? N’imaginez pas que mon cœur vous les fasse. Que ne suis-je maîtresse de ma main ! Que ne puis-je vous prouver à l’instant combien ces préjugés sont vils à mes yeux ; mais, mon ami, cent fois vous me l’avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et si ce public est assez injuste pour ne vouloir l’accorder qu’aux honneurs, l’homme sage qui conçoit l’impossibilité de vivre sans elle, doit donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite. Ne seroit-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans cette insouciance qui vous est reprochée ? Je veux que vous m’éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant ; songez que vous parlez à la meilleure amie de votre cœur.
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Aline et Valcour/Lettre LI
Donatien Alphonse François de Sade
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2018-04-04T15:19:07Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Lettre_LI
### LETTRE LI. *Valcour à Madame de Blamont.* Paris, ce quatre février. Vous aviez raison, madame, de soupçonner le président de l’envie de s’éclaircir, comme s’il lui eût tardé de savoir si son crime était réel ou non, comme s’il eût craint de ne pas charger assez-tôt sa conscience de cette nouvelle horreur ; la première chose qu’il a faite au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais ; il a demandé *Claudine Dupuis*, elle était morte, il a été obligé d’avoir recours au curé ; cet honnête homme se ressouvenant de nos opérations, nous a servis comme si nous eussions été là pour l’encourager. — Que désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur, — savoir, a répondu le président, ce que devint *Claire de Blamont* mis en nourrice ici en tel temps et chez telle femme. — elle est morte, et je vous en délivrai pour lors les extraits nécessaires. — Non, monsieur, elle ne mourut pas, j’avais des raisons pour soustraire cet enfant à ma femme, je m’accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je l’enlevai de nuit. — Que voulez-vous, si cela est, et qui peut être mieux instruit que vous du sort de cette enfant ? — Mais la nourrice peut m’avoir trompée ; je lui ai dit que je destinais à cette petite fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la sienne, elle a pu me la donner à la place, et garder celle que je venais enlever, ce qui ferait que je n’aurais alors que sa fille entre mes mains, au lieu de la mienne. — Ces choses-là ne se font point. — Qu’est devenue la fille de Claudine ? Et le curé saisissant ici avec adresse l’occasion de la mort réelle d’*Elisabeth de Kerneuil*, a donné à la fille de Claudine… (*Sophie*) le sort de cette Elisabeth, et lui a dit qu’elle était morte ; n’ayant au moyen de cela nullement parlé du troisième enfant contre lequel a été changé *Claire de Blamont*, il a laissé le président dans l’erreur, et absolument convaincu que la fille de *Claudine* est morte, et que l’*individu* qu’il a dans *Sophie* est bien décidément sa fille. Il est certain que si les mêmes choses pouvaient sans inconvénient se soutenir en justice, à l’esclandre près que vous voulez éviter, vous n’auriez pas d’autres moyens de sauver *Sophie* que de la réclamer encore pour votre fille ; *Léonore* n’ayant aucun intérêt à vous désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez-vous ; mais il faut un procès et vous n’en voulez pas, et je suis bien loin de vous conseiller d’en avoir ; tout vous engage donc à écouter un peu moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis quelques changemens dans les circonstances ; il ne faut pas voir les choses trop en noir ; n’est-il pas plus simple d’imaginer que les deux amis après quelques nouvelles débauches éloigneront cette fille de vous et la placeront dans quelque couvent de province ; n’est-il pas, dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité sans fruit comme sans vraisemblance. Il est des crimes gratuits trop affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l’excès même de la perversité humaine, celui que vous pourriez craindre serait dans ce cas-là, ne l’imaginez donc point… Pour être plus sûr de son fait, le président a proposé au curé l’exhumation du prétendu corps de *Claire*, lui assurant qu’on ne devait trouver dans le cercueil aucune trace de cadavre d’enfant… Le curé qui savait à quoi s’en tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu’il avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu’elle avait été exécutée, qu’il était déjà assez mal à lui d’avoir ainsi abusé des cérémonies de l’église, sans joindre à cette indécence, celle de l’exhumation proposée ; d’ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans la permission de l’archevêque ; conviendrez-vous de cette fraude à ses yeux ? croyez-moi, laissons tout cela dans l’oubli, monsieur, l’enfant que vous avez retiré est entre vos mains, ne doutez point que ce ne soit votre fille ;… mais encore une fois, a repris le président, envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux constater son crime : — qu’est devenue la fille de *Claudine Dupuis*, et le curé lui ayant répété qu’elle était morte, a achevé de l’en convaincre, en lui remettant l’extrait mortuaire d’*Elisabeth de Kerneuil*, enterrée sous le nom faux de la fille de *Claudine*, par une supercherie de cette nourrice, que vous sûtes lors de mes recherches ; Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais que *Sophie* est sa fille, et que tout ce qui a pu être dit ultérieurement n’est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir un plus grand degré de réalité que ce qu’on lui prouve. Un honnête homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui aurait fait accabler cette malheureuse, — se voyant convaincu qu’elle est sa fille, en serait mort de regret et de douleur ; — le président parfaitement tranquille dans le mal… Le président qui ne désirait des informations que pour jouir de la certitude d’avoir commis ce crime… Le président, dis-je, est parti comblé, laissant éclater sur ses traits cette joie maligne qu’imprime chez les scélérats, la conviction de leur atrocité. J’ai rendu mille graces au curé de nous avoir aussi bien servi, et nous sommes convenus tous deux, qu’il l’avait fait sans compromettre son devoir, puisqu’il n’en a imposé sur rien, qu’il n’a fait que cacher un secret confié, et profiter des fraudes qu’on lui avait fait à lui-même. Voilà les faits, madame, je n’ose prendre sur moi de vous renouveller le conseil d’abandonner *Sophie* à la providence, mon cœur souffrirait trop à vous y engager. Mais quelque soit l’intérêt qu’elle vous inspire, daignez réfléchir que vous avez deux filles et un époux à ménager ; à l’éclaircissement juridique, il faut que le curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pas *Sophie*, et *Léonore* vous est rendue, quelqu’adroite que soit cette jeune personne, vous l’exposez pourtant aux noirceurs d’un père atroce, capable de sacrifier jusqu’à *Sainville*, dès qu’il ne verra plus dans lui qu’un obstacle aux infamies qu’il concevra trop infailliblement sur cette nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide imagination. Si vous plaidez et que vous perdiez, ce qui sera certain, vous sacrifiez *Aline* à *Dolbourg*… plus aucun moyen dès-lors de pouvoir la tirer de ses mains, puisque Sophie n’est plus sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du train, Paris entier s’occupant de vous et tout cela pour une fille qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié… Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma comparaison met tout au pis, puisqu’elle suppose des atrocités impossibles,… mais dussent-elles être ;… il est de malheureux cas, où le berger prudent sacrifie une brebis égarée, plutôt que de risquer le sort entier du troupeau, en voulant protéger cette fugitive. Le président employe la feinte avec vous, usez des mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager, sa présence et ses soins vous répugnent… Je le conçois, mais vous y refuser serait dangéreux ; suivez votre premier plan, plus vous l’aurez près de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à même d’y parer ; si vous l’éloignez il n’en sera que plus faux, ses manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant cela travaillez fermement à ce que le sort d’*Aline* se décide dans une assemblée de parens. Là, vous direz toutes les raisons qui doivent mettre obstacle à l’établissement que votre époux désire, et là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous oserez me nommer, et faire valoir les sentimens d’*Aline* : ma retenue et ma délicatesse s’opposent à ce que j’appuye davantage sur ce dernier article ; oh ! combien ma cause y sera bien servie, quand c’est vous qui daignerez la défendre. Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m’isoler absolument, puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à celui qui ne respire que pour le tendre objet qu’il ne doit plus ni voir ni rencontrer nulle part ; je me priverai du bonheur d’aller prier près d’elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux, il m’était cependant si doux de m’édifier à ses côtés, lorsque dans la ferveur de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer du feu d’une sainte ardeur, que je les voyais s’inonder des larmes de la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie : comment le Dieu qui l’anime à-présent, n’accomplirait-il pas ses désirs ; il est en elle, il y descend, elle l’implore, il l’exaucera, et m’imaginant alors en me prosternant vers elle, adorer le Dieu même en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous les sentimens d’une ame enflâmée… Eh bien ! je me priverai de ces délices, mais l’hommage sera toujours égal,… toujours présente à mon imagination, je l’adorerai dans le silence du repos et de la solitude, elle et ce Dieu confondus dans mon ame, ne feront plus qu’un seul et même objet où tous les sentimens du plus violent amour iront s’offrir à chaque instant. 1. Il faut se rappeler ici la .
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Aline et Valcour/Lettre LII
Donatien Alphonse François de Sade
1,962,172
2018-04-04T15:21:11Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Lettre_LII
### LETTRE LII. *Le président de Blamont à Dolbourg.* Paris, ce 6 février. Ou es-tu donc Dolbourg ? en verité, je crois que tu deviens sage : si cela est, je ne dis mot, rien ne me touche comme une conversion, et j’y crois si peu que j’en désire toujours, sans avoir encore été assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu’il en faut venir là… On recule tant qu’on peut, ces maudites passions nous troublent,… nous aveuglent ; dans la jeunesse elles sont violentes, à notre âge elles sont dépravées, plus nous vieillissons, plus elles nous maîtrisent ; les goûts sont formés, les habitudes sont faites, à force d’outrage on a réussi à mettre son ame en repos, on est parvenu à comprendre que ces réminiscences fâcheuses qui la bourrellent quelquefois, s’éteignent à mesure que l’on les nourrit et que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de l’aliment, au lieu de s’arrêter alors, on redouble, l’excès de la veille allumant les désirs, ne sert qu’à faire inventer de nouveaux projets pour le lendemain ; et l’on arrive ainsi sur le bord de la tombe sans s’être occupé de la chûte un seul jour. Une fois là, que devient-on ? Tous les préjugés renaissent, et l’on expire en désespéré. Voilà pourtant quel sera ta fin, je te vois d’ici entouré de prêtres, te prouvant que le diable est là qui t’attend, et toi frémir, pâlir, faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela,… C’est que tu ne t’es point fait de principes, je te l’ai dit, c’est que n’écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n’as jamais eu assez de philosophie pour les soumettre à des systêmes qui pussent les identifier dans toi ; tu a sauté par-dessus tous les préjugés sans essayer d’en détruire aucun ; tu les as tous laissé derrière toi, et tous reparaîtront pour te désoler, quand il n’y aura plus moyen de les combattre. Infiniment plus sage, j’ai étayé mes écarts par des raisonnemens, je ne m’en suis pas tenu à douter, j’ai vaincu, j’ai déraciné, j’ai détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs,… Faudra-t-il les quitter ? Je serai fâché de les perdre sans me repentir de les avoir aimé, en m’endormant en paix dans le sein de la nature, — j’ai accompli sa volonté, me dirai-je, j’ai suivi ses inspirations, ce que j’ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu’elle en éveillait en moi le désir,… et qu’elle frayeur m’inspirerait donc la fin de mon existence ? dois-je craindre d’être puni pour avoir cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m’entraînaient !… mourons tranquille, tout finit avec moi,… tout s’éteint quand mes yeux se ferment, et les momens qui doivent suivre l’apparition que j’ai faite ici bas, seront semblables à ceux où mon existence était nulle, je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit, que je ne devais trembler pour ce qui précédait : rien n’est à moi, rien n’est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que m’importe ce qu’elle m’a fait suivre. Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels sentimens, je te le répète, il ne s’agit pas d’éloigner, il faut vaincre, il faut subjuguer, annéantir ; un seul préjugé en arrière suffit à notre désolation, et c’est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui paraissent le plus respectables aux yeux des hommes, qu’il faut déclarer guerre ouverte. Quoi qu’il en soit, à mon retour de Blamont, je n’ai rien eu de plus pressé que de vérifier le propos de cette petite créature, flatté de lui appartenir de tant de manières, j’aurais été désespéré, je l’avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à l’autre. Je ne te craignais plus, tes prétentions étaient évanouies ; je n’étais donc arrêté que par un titre… Eh bien ! connais moi Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les voir nuls ; mais tout est reconnu, j’ai bien certainement l’honneur d’avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des plaisirs que tu as goûté avec elle, bien autrement délicieux, elle est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l’on te destine, heureux époux de toute ma famille ; je t’aurais fait goûter le plaisir des Dieux, il ne te reste plus que ma femme. Tu ne saurais croire l’envie que j’aurais de te voir flétrir les palmes de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse… Veux-tu que je hazarde la proposition ?… Tu joueras vingt-quatre heures l’amant passionné, et si on ne se rend pas,… ce qui est vraisemblable, j’arriverai à ton secours… Ah ! laisse-moi rire de l’idée, je t’en prie, il me semble que c’est une des plus folles que j’aye conçue depuis long-temps ; oui, je voudrais te voir l’amant de ma femme ; en attendant prépare-toi au voyage projetté, mille raisons toutes meilleures les unes que les autres, font qu’il devient indispensable de prendre au plus tôt un parti sur *Sophie* ; nous nous consulterons en route sur la manière d’y procéder, car pour le *plan admis*, je n’imagine pas qu’il faille s’en départir. Cette madame de *Blamont* est dangéreuse, il faut s’en méfier quoiqu’elle ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à-présent je ne suis pas sa dupe… La friponne est comme l’araignée, elle ne travaille jamais si bien que dans le silence… Il faut la prévenir, lui ôter tout moyen de pouvoir réclamer cette fille, de publier par-tout qu’ayant été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme ; tu sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une infinité de bigots se cabreraient à ce projet incestueux ; on ne voit dans le monde que des gens qui font mal, et qui blament à tout instant le mal des autres, comme s’ils croyaient couvrir par ce pédantisme, les égaremens dans lesquels ils se plongent. Je t’attends donc chez moi, le 21 au matin, sans faute, je t’indique ce rendez-vous d’avance pour que tu t’en souviennes mieux. Rien de ce que tu sais ne périclitera pendant notre voyage, je ferai comme les grands généraux, tout en attaquant l’ennemi d’un côté, je saurai l’affoiblir de l’autre ; et peut-être en revenant de conclure une bonne opération, en trouverons-nous une meilleure de faite ; qu’aucun plaisir sur-tout ne te fasse négliger nos affaires essentielles, entraîné par l’histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il s’agit de travailler ; César, infiniment plus aimable mais beaucoup moins volage que toi, quittait tout pour une bataille. Adieu. 1. Il faut se rappeller ici que le président faisait croire d’abord à Dolbourg que cette Sophie était la fille de sa maîtresse, il faut se souvenir aussi que cette maîtresse était sœur d’une autre dulcinée, avec laquelle vivait Dolbourg, qu’ayant eu dans le même temps chacun une fille de ces maîtresses, ils s’étaient promis de se prostituer mutuellement ces deux enfans, quand elles auroient atteint l’âge nubile. 2. Allusion aux insestes multipliés des divinités du paganisme.
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Aline et Valcour/Lettre III
Donatien Alphonse François de Sade
9,966
2018-04-04T13:23:06Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Lettre_III
### LETTRE TROISIEME. *Valcour à Aline.* 7 Juin. **O**ui, je l’ai lu ce mot cruel… J’ai reçu le coup qui doit briser ma vie, et toutes les facultés qui la composent ne se sont point anéanties ! Ô mon Aline ! quel art avez-vous donc mis à me le porter ? vous me donnez la mort, et vous voulez que je vive !… vous detruisez l’espoir et vous le ranimez !… non je ne mourrai point… Je ne sais quelle voix se fait entendre au fond de mon cœur… Je ne sais quel organe secret semble m’avertir de vivre et que tous les instans de la félicité ne sont pas encore éteints pour moi… non je ne sais quel il est, ce mouvement, mais je lui cède…… ne plus vous voir, Aline !… ne plus m’enivrer, dans ces yeux que j’adore, du sentiment délicieux de mon amour !… est-ce bien vous qui me l’ordonnez ?… ah ! qu’ai-je donc fait pour mériter un tel sort ?… moi renoncer au charme de vous posséder un jour ! mais non… vous ne me le dites pas. Mon malheur accroît mon inquiétude ; il nourrit encore les chimères que vos paroles consolantes cherchent à rendre moins affreuses ; il ne faut que du tems dites-vous ; du tems, Aline !… oh ciel ! songez-vous quel il est, celui que l’on passe, loin de ce qu’on aime ?… où l’on ne peut plus entendre sa voix, où l’on ne jouit plus de ses regards ; n’est-ce pas ordonner à un homme d’exister en se séparant de son âme ?… J’étais prévenu de ce coup fatal, Déterville m’y avait préparé… mais j’ignorais que les choses fussent si avancées, et sur-tout que votre père exigerait que je ne vous visse plus…, Et qui donc a pu l’instruire de nos secrets ? Ah ! peut-on se cacher quand on aime ? S’il a derobé nos regards, il aura surpris notre amour… que ferai-je, hélas ! pendant cette terrible absence… que voulez-vous que je devienne ? au moins si j’avais pu vous voir encore une fois… une seule fois avant cette funeste séparation !… si j’avais pu vous dire combien je vous aime… il me semble que je ne vous l’ai jamais dit… oh non, je ne vous l’ai jamais dit, comme je l’eprouve… et comment aurai-je réussi ? quel mot aurait pu rendre ce feu divin qui me dévore ? Tantôt anéanti par la force même de ce sentiment qui m’absorbe… tantôt brûlé par vos regards… mon âme éprouvait, sans pouvoir peindre ; toutes les expressions me paraissaient trop faibles… et maintenant je me désole, d’avoir tant perdu d’occasions ou de les avoir si mal employées. Comme je vais les déplorer ces momens si courts et si doux ! Aline, Aline, croyez-vous donc que je puisse vivre sans les retrouver ? Et cependant vous pleurerez… votre âme sera noyée dans la douleur, et je n’en pourrai partager les angoisses !… Qu’il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen… Je regarde ce que vous dites comme un serment qu’il ne se consommera jamais… le barbare, il vous sacrifie… et à quoi ?… à son ambition, à son intérêt… et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses affreux systêmes !… L’amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les nœuds de l’hymen, et que sont-ils donc ces nœuds, quand l’amour ne les forme pas ? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et de noms, qui n’enchaînant que les personnes, laissent les cœurs à tout le désordre du désespoir et du dépit. Que deviennent alors ces biens qu’on a recherchés ? Les ménage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que le fruit du hasard ou de l’intérêt ? On les dissipe, on les perd plus promptement encore qu’ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des deux a de secouer la chaîne qui le presse, ouvre l’abîme épouvantable qui les engloutit en un jour. Où se trouve donc alors et le profit et le bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces mêmes fortunes, qui en ont formé les nœuds, s’anéantissent ou pour les relâcher ou pour les dissoudre ? Mais se flater de rappeller votre père à des opinions raisonnables, c’est entreprendre de faire remonter un fleuve à sa source. Indépendamment des préjugés de son état, préjugés cruellement odieux sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d’une tête étroite et d’un cœur froid, et l’erreur est trop chère à ces sortes de gens pour espérer de les en faire revenir. Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci… et combien je l’adore ! quelle conduite, quelle sagesse ! quel amour pour vous ! adorez-la cette mère tendre, vous n’êtes formée que de son sang… Il est impossible, il est moralement impossible qu’une seule goutte de celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines… Tendre et divine amie de mon cœur, que j’aime à m’imaginer quelques-fois que vous n’avez reçu l’existence dans le sein de cette mère adorable que par le soufle de la divinité ; la mythologie des Grecs n’admettait-elle pas ces sortes d’existences ? Ne les avons-nous pas reçues dans nos opinions religieuses ? Mais il eût fallu un miracle… Et pour qui, grand Dieu ! pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n’est pas pour mon Aline… N’en est-elle pas un elle-même ?… Laissez-la moi, cette opinion, ma divine amie, elle me console… Elle ajoute, ce me semble, encore au culte que je vous dois… Oui, Aline… oui, vous êtes fille d’un dieu, ou plutôt vous êtes un dieu vous-même, et c’est par vos regards que la nature entière reçoit l’existence ; vous purifiez tout ce qui vous touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure ; la vertu n’est douce qu’auprès de vous, on ne la connoît qu’où vous êtes ; soutenue par l’empire de la beauté, c’est sous vos traits qu’elle captive, c’est par vous qu’elle séduit : et je ne me sens jamais si honnête que lorsque je vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon cœur ces sentimens qui naissaient près de vous… qui me fortifiaient dans le reste de ma vie ?… Mon âme va se flétrir séparée de la vôtre, elle va devenir comme ces fleurs qui se desséchent à mesure que s’eloignent d’elles les rayons de l’astre qui les fit eclore… Ô ma chère Aline ! il n’est plus un instant de félicité pour moi sur la terre… Mais je vous écrirai du moins… Vous me le permettez ?… Je le pourrai… Hélas ! c’est une consolation sans doute, mais qu’elle est loin de celle que je désire… qu’elle est loin de celle qu’il me faut… Et quand sera-t-il ce voyage ? quoi, je ne vous verrai pas avant qu’il s’entreprenne, et pour la première fois de ma vie, depuis trois ans que je vous connais, je passerais une saison entière éloigné de vous ?… Ordre barbare !… père cruel ! adoucissez-le, Aline, ce terrible et funeste arrêt… Que je puisse vous voir encore un seul jour… une seule heure, hélas ! je ne veux que cela pour vivre un an ; je recueillerai dans cette heure précieuse, tout ce que mon âme aura besoin de sentimens pour la faire exister des siècles… Mère adorable, souffrez que je vous implore, c’est à vos pieds que cette grâce est demandée… Rappellez cette indulgence si active et si tendre, qui vous caractérise sans cesse ; cette bonté, cette humanité qui vous rend si sensible au sort amer de l’infortune. Hélas ! vous n’aurez jamais secouru de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature m’accable de tous ceux qu’elle voudra ; mais qu’elle me laisse les yeux d’Aline et son cœur……. J’attends votre réponse ; je l’attends comme les criminels attendent le coup de la mort. Ah ! si je la crains, c’est que je la devine……… Mais une heure, Aline,………… une seule heure…… ou vous ne m’avez jamais aimé…… Au moins éloignez cet homme qu’il n’aille pas avec vous à la campagne……… Je ne vous dis pas de refuser ses nœuds qu’on vous offre avec lui…… Non, Aline, je ne vous le dis point ; il est de certains cas où la recommandation même est un outrage, et je crois que c’est dans celui-ci. Oui, j’ose être sûr de vous, parce que je vous aime, parce que vous m’avez dit que je ne vous étais pas indifférent, et que vous ne voudriez pas arracher le cœur de votre ami. eprouve: éprouve
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Aline et Valcour/Lettre IX
Donatien Alphonse François de Sade
9,973
2018-04-04T13:31:27Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Lettre_IX
### LETTRE NEUVIÈME. *Le président de Blamont à d’Olbourg.* Paris, ce 1 Juillet. Il me paraît, mon cher d’Olbourg, que jusqu’ici tes succès ne sont pas brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener à la campagne, après avoir si mal réussi à la ville ? Toutes réflexions faites, on te déteste… Qu’importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems, dans nos principes, de s’embarrasser fort peu du cœur d’une femme, pourvu qu’on ait sa personne et son argent. Si tu ne t’y prends pas mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons réduits à emporter la citadelle d’assaut. Je t’aiderai à la battre en brêche, et pendant que tu formeras tes attaques, je te ménagerai des auxiliaires. Il arrive souvent que quand on a l’intention de se rendre maître d’une ville, on est obligé de s’emparer des hauteurs… on s’établit dans tout ce qui commande, et de-là on tombe sur la place sans redouter les résistances. Ou bien on négocie… on tourne… on tergiverse D’espoir ou de bonheur tour-à-tour on la berce. Et si-tôt qu’on la tient, de sa crédulité On la punit alors avec rigidité. Ton imbécille franchise t’empêche de rien entendre à tout cela ; ce n’est pas que tu ne sois *roué* dans les formes, mais tu l’es avec trop de bonne foi. Tant qu’une porte ne s’ouvre point à deux battans, tu n’imagines pas qu’il puisse-y avoir de moyens de forcer les barricades ; je te l’ai dit cent fois, mon ami, ce n’est, que dans notre métier qu’on apprend l’art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s’agit, par exemple, de faire périr un innocent. Sur la quantité de faussetés, de mensonges, de subornations, de pièges, de manœuvres insidieuses que nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que tout cela nous forme au métier des ruses, et à la science d’amener les événemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s’il te fallait entreprendre, *seul* cette grande aventure, et réussir *seul*. Tu irais-là avec une candeur… une vérité… pas une malheureuse petite énigme, pas une seule tournure, pas un simulacre de feinte ! et comme on te *débouterait* bientôt de tes ridicules prétentions !… ce n’est plus que par la fourberie, mon cher d’Olbourg, que l’on s’avance aujourd’hui dans le monde ; et puisque le plus heureux de tous, est celui qui trompe le mieux, ce n’est donc que dans l’art de bien tromper, que l’on doit tâcher de se rendre habile… Au fait : ce sont les femmes qui sont cause de cela ; à force de vouloir être fines, elles ont réussi à nous rendre faux. Les folles créatures ! que j’aime à les voir se débattre avec moi ! c’est l’agneau sous la dent du lion… Je leur rends dix points sur seize, et suis toujours sûr de les gagner de quatre… enfin la campagne s’ouvre… les Amazones s’arment… les Sauvages vont les attaquer… Nous verrons qui la victoire couronnera ; mais que rien de tout ceci n’aille au moins troubler nos amusemens ; il faut savoir conduire plus d’une intrigue de front, et le projet des plaisirs qu’on ne goûte pas encore, ne doit se former qu’au sein de ceux dont on jouit… Je t’attends ce soir chez nos déesses. Il y avait en vérité des siècles que nous n’avions fait un si sage arrangement que celui-là. 1. Il y a apparence que le goût des robins pour les énigmes, les emblêmes et l’argent était le même du tems de Rabelais que de nos jours : voici comme il les peint dans son Pantagruel. « On arrêta à l’isle de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant voulu descendre au guichet, y furent arrêtés par ordre de Gripe-minaud, archiduc des chats fourés, qui leur proposa une énigme à deviner. Panurge en dit le mot, et jetta au milieu du parquet, une bourse pleine d’or qui les fit tous jetter les uns sur les autres pour ramasser l’argent ; et la pate bien, graissée, ils accordèrent enfin les passe-ports demandés pour continuer leur route. pate: patte
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Aline et Valcour/Essentiel à lire
Donatien Alphonse François de Sade
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2016-05-26T08:35:50Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Essentiel_%C3%A0_lire
## *ESSENTIEL À LIRE.* ***L**’AUTEUR croit devoir prévenir qu’ayant cédé son manuscrit lorsqu’il sortit de la Bastille, il a été par ce moyen hors d’état de le retoucher ; comment d’après cet inconvénient, l’ouvrage écrit depuis sept ans, pourrait-il être* à l’ordre du jour ? *Il prie donc ses lecteurs de se reporter à l’époque où il a été composé, et ils y trouveront alors des choses bien extraordinaires ; il les invite également à ne le juger qu’après l’avoir bien exactement lu d’un bout à l’autre ; ce n’est ni* sur la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel système isolé, qu’on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre ; l’homme impartial et juste ne prononcera jamais que sur l’ensemble.
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Aline et Valcour/Lettre L
Donatien Alphonse François de Sade
1,962,132
2018-04-04T15:17:47Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Lettre_L
### LETTRE L. *Madame de Blamont à Valcour.* Paris, ce premier février. Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir à-la-fois et toutes deux m’affligent dans des sens bien contraires ; l’une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres ; la seconde… hélas ! je n’en parle point, lisez-la. Eh bien ! devons-nous douter de la réalité des maux qui s’accumulent sur nos têtes ?… Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel !… remarquez qu’il la croit sa fille, qu’il n’a pour le désabuser qu’un propos d’elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement… il la croit sa fille, et voilà comme il la traite,… et la foudre n’éclate pas sur un tel homme !… j’aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l’habitude de feindre empêchait son front de vaciller,… pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche ;… jamais le crime n’eut autant d’assurance ; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi ; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit,… et moi qui ne savais rien,… moi qui ignorais que ces mains criminelles ;… hélas ! je les ai laissées s’approcher de moi,… et maintenant j’en frémis d’horreur… Pourrais-je soutenir jusqu’au bout le personnage que je me suis imposé… Pourrais-je m’empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens ? mais que faire,… je n’ai pas même la force d’imaginer,… comment aurais-je celle d’agir ! Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du *Pré-Saint-Gervais*, que vous sachiez d’abord de lui, si le président, sur le propos de *Sophie*, n’aura fait aucunes démarches, et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de dire, dans le cas où l’on viendra s’informer. Moi, je ne prescrirai rien à *Sophie*, qu’elle continue de répondre comme elle a fait, sans entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu’elle dise ce qu’elle voudra ; que décider à présent sur cette malheureuse ?… Il est bien dur de l’abandonner,… bien périlleux de la servir ;… n’ayant aucun besoin d’avouer jamais *Léonore*, si je continuais à réclamer *Sophie* ;… mais le puis-je après son propos ?… Oh, mon ami, conseillez-moi, j’en ai besoin, les sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l’esprit, je le sens et ne sais que résoudre ; j’imagine cent moyens pour sauver cette infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour exécuter ce dessein, peut-être s’y présentent-t-ils des choses dangéreuses… faire parler à *Dolbourg*, c’est lui témoigner une confiance dont il abusera certainement, le *comte* est chargé d’une négociation si importante pour *Léonore* que je n’ose lui proposer ces nouveaux soins,… que puis-je d’ailleurs pour *Sophie* maintenant qui ne soit contre mon mari ? J’attaque l’un en défendant l’autre… Je tiens à l’un, l’autre ne m’est rien… Il est donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu’il devient impossible de la rompre. Mais que dites-vous du calme de *Léonore* à dépouiller ces malheureux collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond de ma conscience ; je vous l’ai dit, en adoptant le projet de lui faire reclamer cette succession… Le comte l’a voulu, il n’est plus temps d’en revenir,… et pourquoi réduire ces infortunés à l’aumône ?… Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son mari ? ou au moins faire grace aux plus pauvres : et l’indifférence avec laquelle elle me parle de *Sophie*… En faire une comédienne… ou une femme de chambre… Voilà comme la pitié parle au fond de ce cœur,… si ressemblant à celui de l’homme qui fait tous nos maux. Adieu, je n’ai pas assez de tête ce soir pour continuer de vous écrire, — conseillez-moi,… éclairez-moi, et pressez sur-tout les démarches que je vous demande.
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7,294,670
Aline et Valcour/Lettre II
Donatien Alphonse François de Sade
9,862
2018-04-04T13:20:00Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Aline_et_Valcour/Lettre_II
### LETTRE SECONDE. *Aline à Valcour.* 6 Juin. **D**e quelles expressions me servir ? Comment adoucirai-je le coup qu’il faut que je vous porte ? Mes sens se troublent, ma raison m’abandonne, je n’existe plus que par le sentiment de ma douleur… Pourquoi vous ai-je vu ? pourquoi ces traits charmans ont-ils pénétré dans mon âme ? Pourquoi m’avez-vous entraînée dans l’abîme avec vous ? Hélas ! que nos instans de bonheur ont été courts ! Qui sait, grand Dieu ! qui sait quelles sont les bornes de ceux qui doivent les suivre ? Mon ami, il faut ne nous plus voir… Le voilà dit, ce mot cruel ; j’ai pu le tracer sans mourir !… Imitez mon courage. Mon pere a parlé en maître, il veut être obéi. Un parti se présente, ce parti lui convient, cela suffit ce n’est pas mon aveu qu’il demande, c’est son intérêt qu’il consulte, et le sacrifice entier de tous mes sentimens doit être fait à ses caprices. N’accusez point ma mère, il n’y a rien qu’elle n’ait dit, rien qu’elle n’ait fait, rien qu’elle n’imagine encore… Vous savez comme elle aime sa fille, et vous n’ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu’elle éprouve pour vous… Nos larmes se sont mêlées… Le barbare les a vues, et n’en a point été attendri… Ô mon ami ! je crois que l’habitude de juger les autres, rend nécessairement dur et cruel. C’est un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur à ma mère : je ne souffrirai point que ma fille le manque, d’Olbourg est mon ami depuis vingt-cinq ans, et il a cent mille écus de rente ; toutes vos petites considérations peuvent-elles balancer un argument de cette force ? Épouse-t-on par amour aujourd’hui ?… C’est par intérêt, ces seules loix doivent assortir les nœuds de l’hymen ; hé, qu’importe de s’aimer, pourvu qu’on soit riche ! L’amour donne-t-il de la considération dans le monde ? Non, en vérité, madame, c’est la fortune, et l’on ne vit point sans considération. D’ailleurs, qu’a donc mon ami d’Olbourg pour inspirer de l’éloignement à votre fille ? (Oh, Valcour, je voudrais que vous le vissiez !) Est-ce parce que ce n’est pas un de ces freluquets du jour, qui, faisant croire à une jeune personne qu’ils en sont épris uniquement parce qu’ils la savent riche, épousent la dot et laissent la fille ? ou peut-être ce sont les talens et l’esprit qui vous séduisent. Quoi ! parce qu’un homme aura fait quelques comédies, quelques épigrammes, qu’il aura lu Homere et Virgile, il possédera, de ce moment, tout ce qu’il faut pour faire le bonheur de votre fille ! » Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme ; mais le cruel craignant que nous ne l’eussions pas encore entendu : « Je vous prie répliqua-t-il, en colère, madame, d’écrire sur-le-champ à M. de Valcour que ses visites m’honorent infiniment, sans doute, mais qu’il m’obligera pourtant de les supprimer ; je ne veux pas donner ma fille à un homme qui n’a rien. — Sa naissance, reprit ma mère, vaut mieux que la mienne. — Je le sçais bien, madame ; voilà toujours l’orgueil des filles de condition ; avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille éprouve avec son Valcour ce qui m’est arrivé avec vous ? Épouser du parchemin ?… À quoi me sert, je vous prie, celui que vous m’avez donné ?… J’aimerais mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces généalogies, qui comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l’obscurité, ne sont illustres que parce qu’on n’en voit pas l’origine, et dont on peut dire tout ce qu’on veut, parce que le bout manque. Valcour est d’une bonne maison, je le sçais, il a de plus un puissant mérite à vos yeux, il est passionné pour les belles-lettres ; mais moi, que cette considération touche fort peu… je veux de l’argent, et il n’a pas le sou. Voilà sa sentence, aprenez-la lui, je vous le conseille ». À ces mots, il a disparu, et nous a laissées, ma mere et moi, dans les larmes. Cependant mon ami, car il faut que je répande un peu de baume sur les blessures que je viens de faire, l’espoir n’est pas encore banni de mon cœur, et cette mère respectable, que j’idolâtre, et qui vous aime, me charge positivement de vous dire qu’elle ne veut pas que vous vous désespériez… Elle est presque sûre d’obtenir du tems, et dans des circonstances commes celles où nous sommes, le tems fait beaucoup. Rendez-vous donc aux ordres de mon père ne venez plus mais écrivez-nous. Une affaire de la plus grande importance enchaînera le Président à Paris tout l’été, et je crois que ma mère obtiendra d’aller passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille, près d’Orléans ; unique bien qu’elle ait apporté à mon père, qui comme vous voyez, le lui reproche assez cruellement. Son but est d’obtenir du Président de ne rien précipiter ; elle se chargera, dit-elle, de me disposer à tout, et de vaincre mes répugnances, pourvu qu’on ne presse rien, et qu’on nous laisse passer quelques mois toutes deux solitairement à Vert-feuille… Mon ami, si elle l’obtient, je vous avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire ; le tems est tout dans d’aussi terribles crises, c’est tout avoir que d’en obtenir. Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez à moi, écrivez-moi… que je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon cœur… Ô mon ami ! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous séparer à jamais ; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c’est la certitude où je suis qu’aucune force, divine ou humaine, ne parviendrait à m’empêcher de vous aimer. 1. Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit été la seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu’elle se marierait séparée de bien ; cette clause et ce médiocre revenu, relativement à la fortune immense de M. de Blamont, étaient les deux motifs de ses reproches.
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/30
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2012-03-30T09:38:31Z
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*De la prise du roy Pierre par le Besque de Vilaines, comme il sortait furtivement du château de Montiel pour se sauver.* Le roy Pierre demeurant toûjours enfermé dans le château de Montiel, et ne sachant point comment en sortir sans tomber dans les mains de ses ennemis, choisit le temps de la nuit pour en faire celuy de son évasion, se promettant de se dérober à leur vigilance, à la faveur des ténèbres. Il ne voulut point s’embarrasser de son équipage, de peur que cela ne le fît découvrir, mais seulement partir luy sixième, afin que, marchans tous ensemble à fort petit bruit, ils pussent plus facilement surprendre ceux qui les observoient, et se couler furtivement jusqu’au prés des murailles, où ils sçavoient qu’il y avoit une brêche dont l’ouverture leur devoit servir de porte pour gagner les champs. Il se mit donc à pied avec les autres, tenans tous leurs chevaux par la bride ; et descendans tout doucement de ce château situé sur un haut rocher, ils arriverent sans aucun danger jusqu’à ce mur qu’on avoit fait nouvellement bâtir tout exprés pour fermer touttes les issües qui pouroient faciliter la fuite de Pierre. Ils n’avoient pas mal débuté jusques là ; mais par malheur ils rencontrerent quelques gens du Besque de Vilaines qui, se promenans au pied du château, prêterent l’oreille à quelque bruit qu’ils entendirent, et furent aussitôt en donner avis au Besque, qui les renvoya sur leur pas, avec ordre d’observer ce qui se passoit. Il fit en même temps armer tout son monde, dans l’opinion qu’il avoit que les assiegez avoient envie de faire une sortie. Ces gens luy vinrent rapporter qu’ils avoient veu six hommes approcher d’un mur, où il y avoit un grand trou qui leur ouvroit le chemin de la campagne tout à découvert. Le Besque, s’imaginant que ce pouvoit être le roy Pierre, se rendit aussitôt sur le lieu fort clandestinement, et, suivant pas à pas un cavalier qu’il ne pouvoit qu’entrevoir, il le saisit au corps comme il alloit passer la brêche, en lui disant : *je ne sçay qui* *vous êtes, mais vous ne m’echapperez pas*. Pierre se mit sur la defensive, et tâcha de luy donner d’un poignard dans le ventre. Mais le Besque en ayant apperçû la lueur, le luy arracha des mains, en jurant que s’il ne se rendoit sur l’heure, il ne le marchanderoit pas, et que, s’il faisoit encore la moindre resistance, il luy passeroit son épée jusqu’aux gardes au travers du corps. Pierre, se voyant pris, tâcha de fléchir le cœur du Besque, en luy declarant sa misere et son infortune, et luy declinant ingenûment son nom, le pria de luy vouloir sauver la vie, luy promettant de luy donner trois villes, douze châteaux et douze mulets chargés d’or. Un autre, plus interessé que le Besque, se seroit laissé tenter à de si belles offres ; mais touttes ces richesses ne furent point capables d’ébranler sa fidelité. Ce brave general luy répondit qu’il n’étoit point capable de faire une lâcheté semblable, et qu’il le meneroit à Henry. Ce fut alors que, pour s’assurer davantage de sa personne, il le prit par le par de sa robbe. Le vicomte de Roüergue arriva là dessus, et voulut mettre aussi la main sur luy de peur qu’il n’échappât, s’offrant de le lier d’une corde s’il en étoit besoin ; mais le Besque le pria de le laisser tout seul avec sa capture, et dont il viendroit bien à bout sans le secours de personne. Le vicomte, indigné de ce que le Besque ne vouloit pas partager avec luy l’honneur de l’avoir pris, luy dit qu’il ne l’avoit pas fait prisonnier de bonne guerre, mais par artifice et par surprise. Le Besque le regardant fierement luy répondit que s’il prétendoit luy en faire un crime et l’accuser de quelque supercherie dans cette prise, il se feroit faire raison l’épée à la main, quand il voudroit, en vuidant tous deux leur differend dans un duel. Le vicomte le radoucit en lui témoignant qu’il ne trouveroit pas son compte à se battre avec luy. Le Besque mena donc cet illustre captif dans la tente d’Alain de la Houssaye qui s’estima fort honoré de ce qu’on l’avoit choisy pour garder un dépôt de cette importance. Il felicita le Besque sur le bonheur qu’il avoit eu de faire une si riche proye, luy disant qu’on alloit souvent à la chasse sans trouver un gibier de cette conséquence, *et qu’il* *avoit bien rencontré coutel pour sa gaine*. Vilaines appella sur l’heure un de ses veneurs nommé Gilles du Bois, qu’il envoya tout aussitôt avertir Henry, qu’il avoit dans ses mains le prince apostat qui luy disputoit sa couronne. La joye que ce messager luy donna fut si grande, que pour le recompenser d’une si agréable nouvelle, il se dépoüilla d’un fort beau manteau qu’il portoit, et le luy mettant dans les mains, il luy dit que ce present qu’il luy faisoit, n’approchoit pas du merite qu’il s’étoit fait auprés de sa personne, en luy annonçant une chose qui l’alloit rendre heureux pendant toutte sa vie. L’impatience qu’il avoit de voir son ennemy sous sa puissance, le fit monter precipitamment à cheval, sans se soucier s’il étoit suivy de quelque cortege ; quelques-uns de ses officiers coururent pour le joindre et ne le pas laisser seul. Il alla droit à la tente d’Alain de la Houssaye, dans laquelle il trouva le Besque de Vilaines et beaucoup d’autres seigneurs qui s’étoient assemblez là pour sçavoir ce qu’ils feroient de Pierre. Quand Henry l’apperçut dans leurs mains, l’impatience qu’il avoit de s’en défaire et la colere qui luy fit monter le sang au visage, luy firent porter la main sur une dague qu’il avoit sur soy pour en poignarder le malheureux Pierre. Mais le Besque de Vilaines luy retint la main pour l’en empêcher, en luy remontrant que Pierre étoit son prisonnier, et que les loix de la guerre vouloient qu’on luy en payât la rançon devant qu’il sortît de ses mains, et que tandis qu’il seroit en sa puissance, il ne souffriroit pas qu’on luy fit aucun outrage. Henry luy promit de le satisfaire là dessus audelà même de son attente, et qu’il luy feroit compter des sommes proportionnées à la qualité du prisonnier qu’il luy livreroit. Il n’en fallut pas davantage pour obliger le Besque à luy lâcher Pierre. Aussitôt qu’Henry s’en vit le maître, il commença par luy taillader le visage de trois coups de dague avec lesquels il le mit tout en sang. La honte et le deplaisir que ce pauvre prince eut de se voir ainsi maltraité, luy fit faire un coup de desespoir, et, sans plus songer au déplorable état de sa condition, qui le rendoit esclave de son ennemy, il se jetta sur luy, le colleta d’une si grande force et avec tant de rage qu’ils tomberent tous deux à terre, Henry dessous luy. Ce dernier, qui ne s’étoit pas desaisy de sa dague, faisoit les derniers efforts pour luy donner de la pointe dans le petit ventre ; mais Pierre avoit une cotte de mailles qui le mettoit à l’épreuve des coups qu’Henry luy portoit, et tachoit de luy arracher le poignard des mains, afin de l’en pouvoir percer à son tour. Bertrand arriva tandis qu’ils étoient ainsi l’un sur l’autre, et cria qu’on vint vite dégager le Roy de dessous ce prince apostat, qui devoit mourir avec infamie. Ce fut alors que le *bâtard d’Anisse*, créature d’Henry, courut à son maître, et le prenant par la jambe, il le releva. Pierre resta couché par terre et tiroit à la fin d’une blessure qu’il avoit reçue d’un coup qui n’avoit pas porté à faux comme les premiers. Quand Henry le vit en cet état, il commanda qu’on luy tranchât la tête. Un écuyer espagnol se présenta là qui luy demanda la permission de l’expédier, pour se venger d’un pareil supplice qu’il avoit fait souffrir à son père, pour joüir de sa mere à coup sûr. Henry luy fit signe de l’executer au plûtôt. Le cavalier luy separa la tête du corps en un moment, en présence de tout le peuple qui se trouva là ; le tronc fut laissé sur la place. L’Espagnol ficha la tête au haut de la hache dont il s’étoit servy pour obeïr à l’ordre d’Henry, qui fit couvrir le corps de son ennemy d’un méchant drap de bougran, et commanda qu’on le pendît à une des tours de ce château de Montiel, qui luy ouvrit ses portes et se rendit à luy dés qu’il sçut que Pierre, pour lequel il tenoit, étoit demeuré prisonnier après sa défaite. Le supplice de ce prince apostat devoit rendre le calme à Henry et le rétablir sur le trône, n’ayant plus de competiteur qui le luy disputât. On luy conseilla de faire porter la tête de Pierre dans Seville, afin qu’en la montrant à tout le peuple de cette grande ville, il ne doutât plus de sa mort. La chose fut exécutée comme elle avoit été projettée. Les bourgeois voyans cette tête odieuse, qui avoit causé tant de troubles, ne se contentèrent pas de se soumettre à l’obéïssance d’Henry, mais ils s’acharnerent avec tant de rage sur ce pitoyable reste de ce malheureux prince, qu’ils le jetterent dans la rivière, afin qu’ôtant de devant leurs yeux un objet si mal agreable, la memoire en fût abolie pour jamais. Henry ne croyoit pas qu’ils pousseroient si loin la haine qu’ils portoient à son ennemy, dont il vouloit faire voir la tête dans Tolede comme dans Seville, se promettant que les habitans ne balanceroient point à se rendre après ce spectacle, qui feroit la décision de tout et les obligeroit, sur ce pied, à ne plus reconnoître d’autre souverain que luy seul. C’est la raison pour laquelle il eût fort souhaité d’avoir dans ses mains cette preuve infaillible, qui leveroit tous les doutes qui pouroient rester de la mort de son ennemy. Bertrand luy conseilla de retourner incessamment au siege de Tolede, pour finir toutte cette guerre par la prise de cette ville, qui tenoit encore pour Pierre. Touttes les places qu’il rencontra sur sa route, luy ouvrirent leurs portes, et toutte la noblesse du plat païs luy vint presenter ses hommages. Touttes les garnisons des forteresses luy en venoient presenter les clefs ; il ne restoit plus que Tolede, dont Bertrand meditoit la conquête pour couronner touttes celles qu’il avoit déjà faites en faveur d’Henry. Tandis que ce fameux general y appliquoit touttes ses pensées, il vint un gentilhomme de la part du roy de France, qui luy dit qu’il avoit ordre de son maître de luy marquer qu’il eût à se rendre au plûtôt, en personne, à sa cour, et qu’il assemblât le plus de troupes qu’il pouroit, parce que la France avoit un extreme besoin de secours contre les Anglois, qui, ne se soucians point de garder la trêve faite avec eux, s’étoient répandus dans le Boulonnois, dans la Guienne et dans le Poitou, qu’ils ravageoient avec des hostilitez inoüyes, et que Robert Knole s’étoit vanté de faire bientôt voir les leopards d’Angleterre sous les murailles de Paris. Bertrand luy répondit qu’il étoit étonné comment un si grand Roy souffroit ces avanies dans le centre de ses États, ayant une si nombreuse et si belle noblesse dans son royaume, qu’il pouvoit faire monter à cheval contre ses ennemis. Le gentilhomme l’assura que c’étoit bien l’intention de Sa Majesté ; mais qu’elle le vouloit mettre à la tête de touttes ses troupes, se persuadant qu’elle ne pouvoient être commandées par un general plus fameux ny plus experimenté que luy ; que même son maître avoit dessein de luy donner l’épée de connétable, parce que le seigneur de Fiennes, qu’il avoit honoré de cette premiere dignité militaire, étoit si vieux et si cassé qu’il n’étoit plus en état d’en exercer les fonctions ; enfin que la nouvelle qu’il luy annonçoit étoit si véritable, qu’il la verroit confirmée par les patentes et les depêches de Sa Majesté, dont il étoit porteur, et qu’il avoit ordre de luy mettre en main. Bertrand ouvrit aussitôt le paquet ; il trouva qu’il quadroit mot pour mot à tout ce que le gentilhomme luy avoit avancé, sur la lecture que luy en fit son secretaire ; car Bertrand, comme j’ay déjà dit, ne sçavoit pas lire. Il regala cet agréable député de fort beaux presens, et fit aussitôt rêcrire au Roy qu’il s’alloit disposer à faire tout ce que Sa Majesté luy faisoit l’honneur de luy commander, et chargea le même gentilhomme de luy porter cette réponse. Henry, qui n’étoit pas encore maître de Tolede, ne s’accommodoit pas de cette nouvelle que luy donna Bertrand. Il le pria, devant que de songer à le quiter, de vouloir couronner en sa faveur ce qu’il avoit si genereusement commencé, luy disant qu’il ne restoit plus rien à prendre que Tolede, afin qu’il luy fût redevable de sa couronne entiere. Guesclin brûloit d’envie d’aller au plûtôt en France ; mais il ne pouvoit honnêtement abandonner Henry, qui le conjuroit de rester, parce qu’il sçavoit que la présence et la reputation de Bertrand étoient d’un grand poids pour le succés de ce siege. On tint donc conseil de guerre pour deliberer sur les moyens de se rendre dans peu maître de Tolede. Bertrand fut d’avis qu’il falloit presenter devant cette ville l’étendard de Pierre, afin que les bourgeois, à ce spectacle, ne doutassent plus de sa mort ou de sa défaite. On suivit son conseil, et quand le gouverneur de la place apperçut cette enseigne, il demanda, du haut des murs, ce que tout cela vouloit dire. Henry se présenta pour demêler cette énigme, en luy témoignant qu’on luy vouloit apprendre par là, que le roy Pierre avoit été battu, pris et non seulement décapité, mais sa tête jettée dans un bras de mer par les habitans de Seville, qui n’avoient pû souffrir devant leurs yeux cet objet de leur execration. Le gouverneur ne voulut point deferer à cette nouvelle, se persuadant que cette enseigne étoit contrefaite, et que c’étoit un piège qu’on luy avoit tendu pour l’obliger à se rendre sur ce leürre grossier. Il jura qu’il ne rendroit la place qu’à son maître Pierre. Henry se voyant pressé par Bertrand, à qui les pieds brûloient, tant il avoit d’empressement d’aller en France, répondit à ce commandant que si dans quatre jours il ne luy apportoit les clefs de Tolede, il le feroit traîner mort sur la claye tout autour de la ville, comme il alloit ordonner qu’on fit de l’étendard de Pierre. En effet, après l’avoir fait promener longtemps sous les murailles de Tolede, couché contre terre, il le fit dechirer aux yeux des assiegez et jetter dans un fossé. Ce spectacle qui devoit intimider ce commandant, ne fit que l’endurcir encore davantage dans sa premiere obstination ; car il déclara qu’avant que de se rendre, les assiegez mangeroient de cinq hommes l’un, pour se garantir de la famine qui commençoit à les travailler. Ils avoient en effet déja consommé chiens, chats, chevaux, et touttes autres bêtes. Ils en étoient même reduits à sortir la nuit en cachette pour paître les méchantes herbes qui croissoient auprés des fossez. L’opiniâtreté de ce gouverneur fut si grande qu’il laissa périr plus de trente mille hommes, tant chrétiens et juifs que qarrazins, qu’une faim canine emporta du monde. Les assiegeans avoient tenté tous les artifices imaginables pour obliger la garnison de Tolede à sortir sur eux, faisans par deux fois semblant de se retirer dans l’esperance que retournans tout d’un coup sur les assiegez, ils pouroient rentrer avec eux pèle mêle dans la ville et s’en rendre les maîtres par ce stratageme : mais les habitans de Tolede ne donnoient point dans tous ces piéges. Bertrand se lassant de touttes ces longueurs voulut prendre congé d’Henry, pour aller à Paris auprés du Roy son souverain, qui l’avoit mandé ; mais Henry le conjura tant de rester encore jusqu’à ce que Tolede fût pris, qu’il ne put honnêtement s’en defendre, et pour expedier affaire, il opina là dessus d’une maniere si sensée, que tout le monde se rendit à son avis. Il dit qu’il falloit envoyer l’archevêque dans cette ville, pour parler aux bourgeois, dont il étoit le père et le pasteur, et leur faire serment la main sur la poitrine que Pierre étoit mort. Il estima que la parole d’un si grand prelat feroit plus d’effet dans leurs esprits pour les engager à se rendre, que touttes les machines de guerre qu’ils avoient employées contr’eux ; et que si les bourgeois ne vouloient pas deferer à l’autorité d’un homme dont le témoignage ne leur devoit point être suspect, il falloit leur proposer de députer quelques-uns d’entr’eux pour aller à Seville s’informer de la verité du fait, si Pierre étoit mort ou non. Cet expedient étoit tout à fait bien trouvé. L’archevêque eut ordre de s’aller presenter aux portes de la ville qui luy furent aussitôt ouvertes pour le faire entrer. Il leur fit une remontrance si pathetique, et des sermens si sinceres et si grands, que le gouverneur même n’osant plus douter de tout ce qu’il disoit, invita tous les bourgeois à reconnoître Henry pour leur maître et leur souverain, puis que Pierre étoit mort. Chacun témoigna l’empressement qu’il avoit à luy rendre hommage. Henry fit son entrée dans Tolede où il fut reçu de ses nouveaux sujets avec beaucoup de respect et de joye. Le commandant luy présenta les clefs de sa place avec bien de la soûmission, que ce prince luy rendit genereusement en l’exhortant de luy être fidelle à l’avenir, comme il avoit été au roy Pierre. La reddition de Tolede mît Bertrand dans une entière liberté de se rendre en France, et de prendre congé d’Henry, qui luy fit de fort beaux presens pour reconnoître les importans services qu’il luy avoit rendus, et qui n’alloient à rien moins qu’à luy remettre la couronne sur la tête. Il le pria de trouver bon qu’il luy donnât quatre chevaliers qui le suivroient jusqu’à la cour de France, pour presenter à Sa Majesté beaucoup de joyaux et de fort beaux bijoux qu’il avoit dessein de luy envoyer, l’assûrant que quand il auroit conquis le reste de l’Espagne, il mettroit en mer une fort belle flote pour le secourir contre les Anglois ; et comme Bertrand faisoit état de mener avec soy son frère Olivier, les deux Mauny, la Houssaye, Carenloüet, et Guillaume Boitel pour l’expedition qu’il alloit faire en France, Henry luy témoigna qu’il luy feroit plaisir de luy laisser au moins le Besque de Vilaines, et son fils, afin qu’il pût achever avec eux les conquêtes qu’il avoit à faire pour se rendre le maître absolu de toutte l’Espagne. Bertrand y donna les mains volontiers, et se separa de ce prince avec touttes les demonstrations de tendresse et d’amitié, ne pouvans tous deux retenir leurs larmes, comme s’ils avoient un pressentiment de ne se revoir jamais plus. Guesclin prit d’abord le chemin de sa duché de Molina pour y mettre ordre à ses affaires, avant que de partir pour France. Il dépêcha toûjours en attendant, un courier au Roy pour le prier de luy pardonner, s’il avoit jusqu’icy tardé si longtemps à le venir joindre avec touttes les forces qu’il alloit amasser avec toutte la diligence qui luy seroit possible, l’assûrant qu’il entreroit au plûtôt dans son royaume par l’Auvergne et par le Berry, pour donner bataille aux Anglois, et les dénicher de la France. Le Roy perdoit patience, et luy envoyoit couriers sur couriers, afin qu’il se hâtât de venir incessamment. Enfin, pour le presser encore davantage, il dépêcha messire Jean de Berguettes, son grand chambelan, pour luy venir donner avis qu’il n’y avoit point de temps à perdre ; que la France avoit plus besoin que jamais d’un fort prompt secours, depuis qu’il étoit entré dans la Picardie plus de vingt mille Anglois, sous la conduite de Robert Knole, et que Thomas de Grançon, Hugues de Caurelay, Cressonval, Gilbert Guisfard, et Thomelin Tolisset, avec beaucoup d’autres generaux avoient déjà percé jusques dans le fonds de la Champagne et de la Brie ; que d’ailleurs le prince de Galles étoit en campagne à la tête de fort belles troupes pour faire la guerre au duc d’Anjou, qui se trouvoit fort en peine de luy resister, et qu’enfin toutte la France alloit devenir la proye des Anglois, un theâtre de tragedies où l’on alloit porter le fer et le feu, s’il ne se dépêchoit de courir incessamment à son secours ; que sa propre gloire et même son intérêt particulier l’appelloient à cette expédition, puis qu’il ne seroit pas plûtôt arrivé à la cour, que Sa Majesté luy mettroit entre les mains l’épée de connétable. Bertrand luy répondit qu’un si grand roy luy faisoit plus d’honneur qu’il n’en meritoit ; qu’il alloit là dessus faire touttes les diligences imaginables pour le satisfaite ; mais qu’il étoit necessaire qu’il s’assurât auparavant de la forteresse de Soria, devant laquelle il alloit mettre le siege ; et qu’aussitôt qu’il l’auroit prise, il passeroit par le Languedoc, pour prêter la main au duc d’Anjou que le prince de Galles harceloit, et que cela fait, il se rendroit à grandes journées auprés de Sa Majesté, pour luy donner des preuves de son zèle et de son obéïssance, et sacrifier sa vie même pour son service. Ce fut dans cette veüe qu’il s’alla présenter devant cette forteresse, où ses deux cousins Alain, et Jean de Beaumont faisoient les derniers efforts pour la prendre, et n’en pouvoient venir à bout, quelques assauts qu’ils eussent donnez, parce que les assiegez se défendoient avec une opiniâtreté invincible. Ils avoient déjà passé deux moix en vain devant cette place. Mais Bertrand se persuadant qu’on n’avoit pas bien pris touttes ses mesures, ou qu’il y avoit eu trop de tiedeur du côté des assiegeans, dit en son patois à ses deux cousins, *À Dieu le veut et à Saint Yves, nous* *arons ces gars, ainçois que repairons en France*. Il fit aussitôt sonner la charge, et tirer contre les assiegez si fortement et si longtemps, que ceux des rempars n’osoient se découvrir tout à fait, mais se contentoient de laisser tomber sur les assiegeans qui se trouvoient au pied des murailles, des pierres d’une prodigieuse grosseur, et des pieces de bois fort épaisses pour les accabler sous leur pesanteur, si bien que beaucoup de soldats en étoient écrasez, ou du moins fort endommagez. Bertrand s’appercevant que cela les rebutoit, leur faisoit reprendre cœur en leur disant que les bons vins étoient dans la place, qu’il leur en abandonnoit le pillage s’ils la pouvoient prendre, qu’il y avoit là beaucoup d’or et d’argent qui seroit entr’eux partagé fort fidellement, si bien qu’il ny auroit pas un soldat qui ne retournât riche en France, avec chacun deux ou trois bons chevaux comme s’ils étoient chevaliers. Ces amorces les firent retourner à la charge avec une nouvelle vigueur, montans sur des échelles, et se couvrons la tête et le corps de leurs boucliers. Bertrand voulut aussi payer d’exemple, se mêlant avec eux pour les encourager par sa presence. Tous les braves voulurent être aussi de la partie. Le seigneur de la Houssaye, les deux Mauny désirerent partager avec luy la gloire de cette action. Les soldats voyans leurs generaux tenter ce peril, coururent en foule au pied des murailles pour monter à l’assaut avec eux. Il y eut un chevalier nommé Bertrand qui s’appelloit ainsi, parce qu’il avoit été tenu sur les fonds par Guesclin, qui ne voulant point degenerer de la valeur de son parain, demanda l’enseigne de ce fameux general, et fut assez heureux pour monter au travers d’une grêle de coups, sur le haut d’un mur, où il planta l’étendard de Bertrand. Trois cens soldats le suivirent et le joignirent sur le même rampart, crians *Guesclin !* Les assiegez voyans leurs ennemis sur leurs murailles, et croyans tout perdu pour eux, se mirent à genoux, et crierent *misericorde !* Ils ne balancerent plus à faire l’ouverture de leurs portes à ce grand capitaine qui se saisit de cette place, dans laquelle il trouva beaucoup d’Espagnols qui avoient deserté le party d’Henry, pour embrasser celuy de Pierre. Il leur fit mettre les fers aux pieds et aux mains, et les envoya dans cet état à ce prince, qui, se souvenant de leur defection, les fit tous pendre aussitôt qu’ils furent arrivez à Burgos où il tenoit sa cour. Cette conquête fut la derniere de touttes celles que Bertrand fit en Espagne. Il ne songea plus qu’à se rendre au plûtôt auprés du roy de France, qui l’attendoit avec impatience. Il congédia tout ce qu’il avoit d’Espagnols dans ses troupes, et se reserva seulement les François et les Bretons. Il combla les premiers de largesses et de presens en les renvoyant en leurs païs, et promit aux seconds de grandes recompenses s’ils servoient bien leur souverain contre les Anglois, qui pretendoient se rendre maîtres de la France et y faisoient d’étranges hostilitez. Comme il se disposoit à partir, le maréchal d’Andreghem arriva de la part du Roy, son maître, poiir luy dire qu’il se hâtât, et que tout le royaume luy tendoit les bras pour luy demander du secours contre ses ennemis, qui l’alloient mettre à deux doigts de sa ruïne, s’il ne venoit en diligence rétablir les affaires par sa présence et par son courage. Bertrand avoüa de bonne foy qu’il étoit tout confus de l’honneur que luy faisoit Sa Majesté, d’avoir jetté les yeux sur luy plûtôt que sur un autre pour une expedition de cette importance ; qu’il étoit au desespoir de ce qu’il ne s’étoit pas rendu plûtôt auprés de sa personne ; que c’étoit pour la sixiême fois que ce sage prince luy avoit envoyé du monde pour le solliciter de venir, et que sans des affaires importantes, qu’il avoit fallu consommer auparavant, il auroit obey tout d’abord. Il ajouta qu’il s’étonnoit comment Sa Majesté n’avoit pas fait un bon corps d’armée pour repousser ces étrangers, qui le venoient inquieter jusques dans le centre de ses États. Le maréchal luy répondit que c’étoit l’intention du Roy son maître, qui l’attendoit avec impatience pour le mettre à la tête de touttes ses troupes, et qu’on avoit laissé touttes choses en suspens jusqu’à son arrivée ; que toutte la noblesse et les peuples de ce grand royaume soûpiroient après sa présence, et que même le seigneur de Fiennes, connêtable de France, ne pouvant plus, à cause de son grand âge, soûtenir le poids de cette dignité, vouloit l’abdiquer entre les mains du Roy, luy declarant qu’il ny avoit personne dans tous ses États plus capable de luy succéder dans cette grande charge que Bertrand Du Guesclin ; que toutte la France unanimement jettoit les yeux sur luy pour luy voir porter l’épée de connétable, et la tirer de l’accablement dans laquelle elle étoit. Guesclin, voyant qu’on rendoit tant de justice à sa valeur et à son experience, se sçut fort bon gré de touttes les louanges que le maréchal luy donna, et l’assura qu’il iroit de ce pas en France avec luy ; que pour cet effet il alloit faire charger son bagage et son équipage, afin de ne plus retarder son départ, et qu’il étoit persuadé que si le Roy vouloit être bien servy dans la guerre, il falloit commencer par bien payer les soldats qui s’enrôleroient sous ses enseignes, et que si Sa Majesté luy donnoit la dignité de connétable, il n’en vouloit recevoir l’épée qu’à ce prix. Il fit ensuite un festin fort superbe à ce maréchal, qu’il regala magnifiquement, et montans à cheval ensemble, ils firent une si grande diligence qu’ils arriverent en peu de temps en la comté de Foix. Bertrand n’étoit suivy que de cinq cens hommes, mais tous gens de choix et d’elite. Le comte leur fit touttes les honnêtetez imaginables, jusques là même qu’ayant appris qu’ils venoient chez luy, il voulut aller au devant d’eux pour leur faire honneur. Il ne se contenta pas de les avoir bien regalez, il poussa la civilité jusqu’à les conduire en personne jusqu’à *Motendour*. Il fit mille caresses à Bertrand, luy disant qu’il ne connoissoit point au monde un plus grand capitaine que luy, dont il avoit tous les sujets du monde de se loüer beaucoup, mais non pas de son frère, qui, servant sous le comte d’Armagnac, son ennemy, luy avoit causé beaucoup de dommage et de trouble. Bertrand disculpa son frère auprés de ce prince, en luy témoignant qu’il n’avoit fait que son devoir ; et que quand un gentilhomme avoit une fois embrassé le party d’un maître, il le devoit soutenir jusqu’au bout, et que s’il en usoit autrement on auroit sujet de le blâmer et de l’accuser même de lâcheté. Le comte se le tint pour dit, et sçachant qu’un tel capitaine luy seroit d’un fort grand secours dans la guerre qu’il avoit à soutenir contre le comte d’Armagnac, il essaya de l’engager à son service, en luy promettant un mulet chargé d’autant d’or qu’il en pouroit porter. Guesclin luy fit connoître qu’ayant des engagemens avec le roy de France, il ne pouvoit pas servir deux maîtres ; mais que ne pouvant pas luy prêter son bras ny son épée, il luy offroit sa mediation pour l’accommoder avec le comte d’Armagnac, et que si ce prince ny vouloit pas entendre il retireroit son frère aîné de son service, et le meneroit en France avec luy pour combattre contre les Anglois. Le comte de Foix fut fort satisfait des honnêtetez de Bertrand, qui se rendit à grandes journées dans le Languedoc, où il assembla dans fort peu de temps sept mille cinq cens hommes, avec lesquels il s’empara de la citadelle de Brendonne, de la ville de Saint Yives et du château de Mansenay, situé sur une eminence fort escarpée. Ces preliminaires rendirent son nom si fameux et si redoutable, que touttes les villes et châteaux qui se rencontroient sur sa route luy venoient apporter leurs clefs, et Bertrand faisoit prêter aux bourgeois le serment de fidelité pour le roy de France. Sa réputation s’étendit si loin sur la nouvelle de ces premiers progrès, que le duc d’Anjou, sur les terres duquel il passa, luy dit qu’en quinze jours seuls il avoit donné plus d’alarmes aux Anglois qu’il ne pouroit faire luy même en un an tout entier. Il l’avertit qu’il étoit necessaire qu’il fît diligence, parce que Robert Knole marchoit droit à Paris à la tête de vingt mille Anglois, ayant déjà passé la riviere de Seine au dessus de Troyes, et que le Roy l’attendoit pour luy donner l’épée de connétable, sçachant qu’elle ne pouvoit tomber en de meilleures mains qu’en les siennes. Bertrand ne s’entêta point de touttes ces louanges, mais tâcha de soutenir de son mieux la reputation qu’il avoit acquise ; et prenant congé du Duc, avec le maréchal d’Andreghem, il alla coucher à Pierregort, où il trouva Galleran, frère du comte de Jonas, qui luy fit un fort obligeant accuëil et le regala fort magnifiquement. Aussitôt qu’il se fut levé de table, comme il n’avoit dans l’esprit que la guerre qu’il alloit entreprendre contre les Anglois, pour purger la France de ces dangereux ennemis, il s’avisa de monter au haut d’un donjon pour découvrir le clocher d’une abbaye que les Anglois avoient fortifiée. Le soleil qu’il faisoit, luy fit reconnoître leurs enseignes, où les leopards étoient semez d’or, et qui voltigeoient autour de ce clocher. Il fut fort étonné d’apprendre que les Anglois étoient si voisins du lieu où il avoit couché, et qu’ils étoient si bien retranchez dans cette abbaye, que depuis un an tout entier, on n’avoit pas pu les en dénicher. Il jura *saint Yves* qu’il ne sortitoit point de là qu’il n’eût emporté ladite abbaye, dans laquelle il vouloit souper le soir même et y rétablir les religieux avec leur abbé. Cet homme intrépide n’eut pas plûtôt descendu de la tour qu’il assembla tous ses gens, qu’il avoit dispersez dans les villages tout autour, et leur ordonna de se tenir prêts pour marcher au premier son de la trompette. Il leur commanda de faire provision de cent échelles, au moins. Galeran voulut faire transporter par charroy quelques machines de guerre, pour tâcher d’entamer les murailles épaisses de cette abbaye ; mais Bertrand luy declara qu’il n’en avoit pas de besoin ; que cela les tiendroit trop longtemps et qu’il choisiroit une voye si courte qu’il esperoit le soir même boire de fort bon vin dans la même abbaye. Sa maxime étoit, avant que d’attaquer une place, de parler toûjours au gouverneur, afin qu’en l’intimidant et le menaçant, il pensât plus de deux fois au party qu’il avoit à prendre. Il s’approcha donc des barrieres, et dit au commandant qu’il eût à luy rendre le fort au plûtôt, et que s’il prétendoit arrêter une armée royale devant sa bicoque, il luy en coûteroit la vie, qu’il luy feroit perdre sur un gibet. Le commandant ne tint pas grand compte de tout ce discours, et luy répondit fierement qu’il ne trouveroit pas à cueillir des lauriers en France, si facilement qu’il avoit fait en Espagne, et que bien qu’il fût ce redoutable Bertrand dont tout le monde parloit avec tant d’estime, il esperoit luy faire une resistance si forte qu’on seroit à l’avenir moins prevenu en sa faveur. Cette repartie choqua fort Guesclin, qui fit aussitôt sonner la trompette, combler les fossez de terre et de feuilles, et cramponner des échelles contre les murs, afin que ceux qui se mettroient en devoir d’y monter, s’y tinssent plus ferme. Quand touttes choses furent ainsi disposées, Guesclin dit à ses gens, dans son langage du quatorziême siècle : *Or avant ma noble mesquie à* *ces ribaux gars, à Dieu le veut ils mourront tous*. Et pour les encourager encore davantage, il leur promit de leur donner tout le butin qu’ils feroient dans cette abbaye, qu’ils pouroient ensuite partager entr’eux. Il ne se contenta pas de les exciter à bien faire, il leur en voulut montrer luy même l’exemple. Il prit une échelle de même que le moindre soldat, et monta dessus avec autant de flegme que s’il mettoit le pied sur les degrez d’un escalier. Galeran voyant cette action si extraordinaire, fit le signe de la croix en disant au maréchal d’Andreghem : *Dieu, quel homme est-ce* *là !* Le Maréchal l’assûra qu’il ne s’en étonnoit aucunement, puis qu’il étoit né pour de semblables entreprises, et que si ce Bertrand étoit roy de Jérusalem, de Naples ou de Hongrie, tous les payens ne seroient point capables de luy resister, et que la France étoit bienheureuse d’avoir trouvé, dans la conjoncture presente, un défenseur de cette bravoure. Les autres generaux eurent honte de voir Bertrand dans le peril sans le partager avec luy. Jean de Beaumont, les deux Mauny, le Maréchal et Galeran s’exposerent aussi comme luy. Les assiegez jettoient sur eux des barres de fer touttes rouges, de la chaux vive et des barrils tout remplis de pierre ; mais toutte cette resistance, quelque vigoureuse qu’elle fût, ne les empêcha pas de monter et d’entrer dans la place, où Bertrand, rencontrant le gouverneur, luy fendit la tête en deux d’un grand coup de hache. Cet affreux spectacle épouventa si fort toutte la garnison angloise, qu’elle se rendit aussitôt à discretion. Bertrand se laissa fléchir aux prières de ces malheureux ; il se contenta d’en donner la depoüille à ses soldats, et de la voir partager devant luy. Le soir même, il voulut souper comme il avoit dit, dans la même abbaye, dans laquelle il rétablit les moines dés le lendemain. Après qu’il y eut séjourné deux jours pour mettre ordre à tout, et jetté de bonnes troupes dans tous les forts qu’il avoit conquis, il renvoya le maréchal en cour, qui vint à grandes journées à Paris, et s’en alla mettre pied à terre à l’hôtel de Saint Paul, où Charles le Sage logeoit alors. Il luy fit un recit de la valeur extraordinaire de Bertrand, et de touttes les grandes actions qu’il luy avoit veu faire. Ce discours ne fit qu’irriter la démangeaison qu’avoit le Roy de voir un si grand homme, et de l’employer au plûtôt contre Robert Knole, dont touttes les troupes ravageoient tout le Gâtinois, et vinrent brûler des maisons jusques dans Saint Marceau, qui n’étoit pas alors un fauxbourg de Paris, mais un village assez proche de là. Tout Paris étoit en alarme ; il y avoit bien dix mille hommes de garnison dedans, sans le grand peuple capable de porter les armes, outre quantité de seigneurs qui s’étoient enfermez dans la ville, dont étoient le duc d’Orléans, oncle du Roy, les comtes d’Auxerre, de Sancerre, de Tanquarville, de Soigny, de Dampmartin, de Ponthieu, de Harcourt et de Braine, le vicomte de Narbonne et son frere, les seigneurs de Fontaine et de Sempy, Gauthier du Châtillon, Oudart de Renty et Henry d’Estrumel ; si bien que tous ces seigneurs pouvoient sortir de Paris à la tête de quarante mille hommes ; la ville d’ailleurs suffisamment gardée. Mais le Roy ne vouloit rien hasarder, jusqu’à ce que Bertrand fût venu, voulant profiter de l’exemple des rois Philippes de Valois et Jean, ses prédécesseurs, qui, pour avoir tout risqué fort mal à propos, avoient mis la couronne de France à deux doigts de sa ruine. Il laissa donc morfondre les Anglois devant Paris, qui, manquans bientôt de fourrages et de vivres, furent contraints de se retirer et de tout abandonner. Ce sage prince les fit côtoyer par ses troupes, qui prenoient bien à propos l’occasion de les charger, si bien qu’il en défît plus de cette maniere que s’il eût pris le party de les combattre en bataille rangée. 1. Pierre fut arrêté par Moradaz de Rouville et par Coppin son écuyer. Ils en donnèrent avis au Besque de Vilaines sous la bannière duquel ils servoient. « Haa ! gentil Besgue, dist Pietre, je me rens à vous : me convient-il morir, et est mon jour venu où j’ay tant évadé. Sire, qui estes-t vous ? dist le Besgue. Helas ! dist Pietre, je suis le plus méchant qui oncques regnast en ce siecle. Roy Piètre me souloient appeller grans et petiz. Or ne régneray plus au mien cuidier : car bien croy qu’il me fauldra morir en bref temps. Haa ! sire, dist le Besgue…, le vaillant Roy vostre frere aura pitié de vous. » (*Menard*, p. 371.) 2. « Se vous voulez (dit le Besgue de Vilaines à Henri), je le vous rendray, par telle condition que vous m’en payerez au telle rençon en deniers comptans, comme à telle prise appartient… » Adonc le roy Henry dist au Besgue : « Gentil Besgue, je croy sans cuidier, que vous estes un loyal chevalier. Je vous prie que vous rendez Pietre, et je yous en payeray rençon à vostre voulenté. » (*Menard*, p. 374.) 3. Et commença Bertran à dire : « Lessiez vous occire le roy Henry à tel vice par un faulx traictre renoyé, qui oncques ne fist bien en jour de sa vie ? » Lors dist au bastard d’Anysse, qui estoit privé dudit Henry : « Alez aidier au roy Henry. Car vous le povez faire. Prenez-le par la jambe, et le montez dessus. » (*Ménard*, p. 375). La mort de Pierre est racontée diversement par les anciens auteurs. Le récit de Menard est dénué de foule vraisemblance, et ne s’accorde pas avec la loyauté connue de Du Guesclin. 4. Ce frère étoit Olivier Du Giiesclin, que notre héros rappella auprés de lui, sitôt qu’il eût rétabli la paix, entre les comtes de Foix et d’Armagnac. 5. C’est-à-dire qu’il entra dans le Périgord. Le comte de Pérgord, que l’auteur des Mémoires appelle Jonas, vint au devant de Du Guesclin accompagné des sires de Mucidan, d’Aubeterre et d’autres seigneurs ses vassaux. Il avoit donné les ordres nécessaires à son frere Gallerand pour qu’on reçut dans la ville de Périgueux Du Guesclin et son armée. (*Du Chastelet*, p. 184.) 6. Mesmes le gentil mareschal s’y exposa, et Galeren aussi, qui crioit : « Perregort, Dieu aye aujourduy ! » Et ceulx de dehors crioient : « Montjoye Saint Denys ! » Mais ceulx de dedens feroient sur eulx, et jetroient roges barreaux de fer, chaux vive…, tonnel emply de pierres. (*Ménard*, p. 393.) 7. Mais moult estoit courroucié Canole, que on ne lui avoit livré bataille, et mains en prisoit les barons de France. Et bien disoit, que se Bertran fust avecques le Roy, il lui eust livré gent et puissance telle, que ainsi ne alissions nous pas non combatuz, mais le fussions passé à un moiz, ou plus… Ainsi s’en aloient les Engloiz… Et estoient-ilz poursuiz, et costoiez de plusieurs bonnes gens d’armes, desquelz estoient les capitaines, les contes d’Aucerre et de Sancerre, Gaucher de Chastillon, Odart de Renty, Jehan de Vienne, le viconte de Nerbonne, et les seigneurs de Angest et de Rayneval, qui aux Engloiz portoient grant dommage. (*Ménard*, p. 396.)
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/25
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*De l’artifice dont se servit Henry pour parler au roy d’Arragon, qu’il alla trouver déguisé sous l’habit d’un pèlerin de Saint Jaques.* Henry, s’étant retiré dans sa terre de Tristemare auprés de la Reine, sa femme, tout consterné de la perte qu’il venoit de faire de tout un royaume, dans la funeste journée de Navarrette que le prince de Galles avoit gagnée sur luy pour retablir Pierre dans ses États, il se mit en tête d’aller à la cour du roy d’Arragon, pour se découvrir à ce prince, en cas qu’il vit jour à l’engager dans ses intérêts, et, comme le roy Pierre avoit par tout posté des gens sur les chemins pour l’observer et se saisir de sa personne, il se mit en chemin luy troisième, travesty en pelerin, pour faire son voyage à coup sûr. La Reine sa femme, ne le put voir partir dans ce triste état sans verser des larmes ; mais il falloit s’accommoder au temps et tout attendre de la Providence. Il fit avec ses deux compagnons de si grandes traites à pied, qu’il arriva dans deux jours à Perpignan, sans être reconnu de personne. Un chevalier d’Arragon l’ayant rencontré sur sa route, luy demanda s’il venoit de Saint-Jaques et quelles nouvelles on y disoit d’Henry. Ce faux pèlerin luy répondit qu’il le croyoit à Tristemare, fort déconcerté de la perte qu’il avoit faite de tous ses États à la bataille de Navarrette qu’il avoit perdue contre le prince de Galles et le roy Pierre, par la perfidie ou au moins par la lâcheté des Espagnols, qui l’avoient abandonné dans le combat, se jettans au travers des bois et de la riviére pour se sauver. Ce chevalier plaignit beaucoup le sort de cet infortuné prince, disant qu’il souhaitoit fort que le ciel le prit en sa protection. La curiosité le menant plus loin, il luy demanda si Bertrand Du Guesclin, le Besque de Vilaines et le maréchal d’Andreghem avoient été pris dans cette journée. Les pèlerins l’assûrerent qu’ouy ; sur quoy le chevalier continüant de s’entretenir avec eux, dit qu’il croyoit que le prince de Galles n’étoit pas à se repentir d’avoir si bien servy le roy Pierre, qui n’étoit qu’un ingrat, et qui ne l’avoit payé que de belles paroles, sans luy donner un seul denier de ce qu’il luy avoit promis. Henry ne voulut point se découvrir au chevalier, qui leur dit que s’ils avoient besoin de son service, il les meneroit jusqu’au palais, où, par son crédit, il leur feroit donner du meilleur vin, qu’ils boiroient en l’honneur de Saint Jaques, afin qu’il se rendît intercesseur dans le ciel pour le roy Henry, dont la cause luy paroissoit si juste et si raisonnable. Les pèlerins luy sçachans bon gré de ses offres obligeantes le suivirent jusqu’au palais du roy d’Arragon. Ce chevalier les posta dans un lieü vis à vis de la table où ce prince mangeoit, afin qu’il les pût découvrir de loin. Cette situation dans laquelle il les avoit placez fit tout l’effet qu’il s’en promettoit ; car le Roy les ayant apperçu leur envoya quelques mets de sa table, et quand il eut achevé son repas, la curiosité le fit approcher d’Henry pour apprendre de luy quelque nouvelle, luy disant : *Où voulez VOUS aller pelerin* ? Celuy-cy luy répondit qu’il s’en alloit droit à Paris pour servir le roy de France, son maître, dont il étoit sergeant d’armes. Je vous prie, ajoûta le roy d’Arragon, de luy faire mes complimens. Là dessus Henry, voyant que ce prince ne le reconnoissoit point demanda de luy parler en particulier. Il se tirerent tous deux à l’écart, afin qu’il n’y eût aucuns témoins de leur entretien. Ce fut pour lors qu’Henry, luy faisant une profonde reverence, se découvrit à luy, le conjurant de luy vouloir garder le secret, et luy déclara qu’il étoit ce même Henry, qui venoit d’être dépoüillé de tous ses États, et qui s’etoit travesty pour se rendre à coup sûr auprés de sa personne, et luy demander son secours et sa protection. Le roy d’Arragon le regardant plus exactement luy fit mille excuses de ce qu’il ne l’avoit pas reconnu plûtôt, et se mit à le caresser et le traiter d’égal, luy témoignant qu’il prenoit part à son infortune, et qu’il feroit de son mieux pour contribuer à l’en faire sortir. Henry luy rendit grâces de toutes ses honnêtetez et luy dit qu’il alloit en France, à la cour du duc d’Anjou, dans l’esperance que ce prince ne l’abandonneroit point et voudroit bien faire quelque effort en sa faveur. Le roy d’Arragon s’étant informé de l’état auquel il avoit laissé la Reine, sa femme, luy promit qu’au retour du voyage qu’il alloit faire, il luy donneroit deux cens hommes d’armes qui le serviroient gratuitement quatre mois entiers. Henry se sçût bon gré d’avoir trouvé tant d’accès auprés d’un souverain si généreux, et ne perdit pas l’esperance de remonter un jour sur le trône, si le duc d’Anjou luy faisoit un semblable accueil. Il prit donc congé du roy d’Arragon, le priant de luy conserver durant son absence tous les bons sentimens dont il le flattoit. Il prit ensuite le chemin de Bordeaux avec ses deux compagnons, portant l’écharpe au cou et le bourdon en main. Ces deux hommes qui l’accompagnoient luy remontrerent le danger dans lequel il s’alloit plonger s’il étoit une fois découvert dans une ville ennemie, où le prince de Galles, son vainqueur, faisoit sa residence et tenoit sa Cour. Mais il avoit une si grande démangeaison de s’aboucher avec Bertrand, le Besque de Vilaines et le maréchal d’Andreghem, qui y demeuroient prisonniers, qu’il résolut de tenter toutes sortes de périls pour se satisfaire. Il entra donc sur le soir à Bordeaux et s’alla loger dans une hôtellerie. Ses compagnons trembloient de peur qu’il ne fût reconnu. Ce prince travesty soupa tranquillement avec eux, et s’alla coucher avec autant de securité que s’il eût été dans Tristemare. Il réva toute la nuit aux moyens de pouvoir parler à Bertrand. Il se leva de grand matin, reprenant ses habits de pelerin de Saint Jaques, et s’en alla droit à l’église de Notre Dame pour entendre, la messe, et recommander ses interêts à Dieu. Tandis qu’il étoit à genoux avec ses compagnons, plusieurs chevaliers qui s’étoient trouvez à la bataille de Navarrette, et même dans le party de Bertrand, jettèrent attentivement les yeux sur luy, sans pourtant le remettre, et, quand la messe fut finie, la curiosité leur fit joindre ces étrangers en leur disant : *Pelerins, vous venez d’un* *pays où nous avons eu pauvre encontre*. Henry prit la parole en leur déclarant qu’il en avoit eu sa bonne part, et qu’il s’en souviendroit toute sa vie. Dans le temps qu’il s’entretenoit avec eux, il reconnut un chevalier qu’il avoit veu plusieurs fois avec Bertrand, et le tirant à l’écart il luy demanda des nouvelles de cet illustre prisonnier, et s’il travailloit à payer sa rançon. Cet homme luy répondit que le Besque de Vilaines et le maréchal d’Andreghem se tireroient aisement d’affaire : mais que pour Bertrand, le bruit couroit que le prince de Galles avoit fait serment de ne le jamais relâcher ny pour or, ny pour argent, parce qu’il apprehendoit qu’aussitôt qu’il seroit en liberté il ne renouvellât la guerre avec plus de chaleur que jamais. Henry voulut pressentir ce chevalier pour sçavoir si par son canal il ne pouroit point s’aboucher avec Bertrand. Le chevalier luy demanda s’il étoit Breton, puisqu’il avoit tant d’envie de parler à Guesclin. Henry l’entretenant toûjours, fit si bien qu’il le mena jusqu’à son hôtellerie. Ce fut là qu’il s’ouvrit à luy tout à fait, luy disant qu’il le connoissoit pour l’avoir veu souvent avec Bertrand, qu’il le prioit de luy garder le secret sur tout ce qu’il avoit à luy reveler, et qu’il étoit le malheureux Henry, roy d’Espagne, qui s’étoit déguisé de la sorte pour pouvoir, avec plus de facilité, deterrer où étoit Bertrand, et s’entretenir avec luy sur l’assiette de leurs affaires. Ce chevalier ravy de ce qu’un si grand prince luy commettoit ainsi sa personne et sa vie, le pria de venir avec ses gens dans son auberge, afin qu’ils pussent avec plus de loisir et de liberté conferer ensemble. Aussitôt qu’ils furent tous entrez, l’écuyer dit à son hôtesse qu’elle fit tirer tout du meilleur vin, parce que ces pèlerins qu’elle voyoit étoient de son païs, et qu’il étoit bien aise de les bien regaler. Quand ils furent entre deux treteaux, ils concerterent ensemble sur les moyens de gagner le geolier pour parler à Bertrand. Le chevalier le pria de demeurer là clos et couvert, tandis qu’il iroit cajoler le geolier pour luy faciliter l’entrée de la prison. Cet homme, pour l’engager à luy permettre de parler à son prisonnier, prit le prétexte qu’il alloit en Bretagne pour chercher de l’argent et payer sa rançon, disant que Bertrand étant son compatriote, il étoit bien aise d’apprendre de luy s’il n’avoit rien à mander en son païs. Le geôlier, comme intéressé, luy répondit que ces sortes de graces ne s’accordoient pas pour rien. Le chevalier l’assûra que Bertrand étant libéral le recompenseroit fort honnêtement. Le geôlier avoüa que c’étoit un fort galant homme, et qu’il souhaitoit qu’un aussi brave prisonnier ne sortît jamais de ses mains, tant il avoit sujet de s’en loüer. Enfin le chevalier joüa si bien son rôle auprés du geolier, auquel il promit de l’argent à son retour, que celuy-cy luy permit d’entrer dans la chambre de Bertrand, mais en luy disant que s’il luy manquoit de parole, il n’y mettroit jamais le pied. Quand Guesclin l’apperçut, il s’imagina que ce chevalier luy venoit emprunter de l’argent pour payer sa rançon, luy disant par avance que pour lors il n’en avoit point, mais qu’il esperoit d’en recevoir dans peu, pour avoir dequoy se racheter tous deux. Le chevalier le surprit beaucoup quand il luy déclara que ce n’étoit pas là le sujet qui l’avoit fait venir auprés de luy, mais que c’étoit pour luy donner avis de l’arrivée du roy Henry dans Bordeaux, sous les habits d’un pelerin de Saint Jaques, et qui s’étoit travesty de la sorte pour luy pouvoir plus aisement parler. Bertrand pensa tomber de son haut à cette nouvelle, s’étonnant comment il avoit osé se commettre si temerairement, et ne doutant point qu’il ne fût perdu sans ressource s’il étoit découvert, et d’ailleurs representant au chevalier que ce prince avoit fait un voyage inutile, puisqu’il ne sçavoit pas comment ils se pouroient parler. Le messager répondit que le geolier étant un homme mercenaire, on pouroit avec de l’argent obtenir cette entreveüe de luy. Bertrand dit qu’il n’en avoit point sur luy, mais qu’il y avoit un Lombard dans la ville, qui prenoit le soin de ses affaires, et celuy de luy en donner quand il en avoit besoin. Là dessus il fit appeller le geolier, et pour le mieux empaumer, il luy exposa qu’il y avoit dans Bordeaux un pelerin natif de Bretagne, et l’un de ses vassaux qu’il estimoit le plus ; que cet homme allant à Saint Jaques dans un esprit de devotion, pour demander à Dieu la delivrance de son seigneur, il étoit bien aise de reconnoître son bon cœur en le regalant et l’assistant de quelque argent pour achever son voyage ; que n’en ayant point sur luy, il le prioit d’aller demander de sa part quatre cens florins à son Lombard, et qu’il y en auroit cent pour luy. Le geolier se le tint pour dit, trouvant bien son compte à la proposition de Bertrand, qui luy donna son cachet, afin que le Lombard ne fît au geolier aucune difficulté de luy delivrer cette somme, qui luy fut payée comptant sur ces enseignes. Bertrand luy en laissa cent florins, après quoy l’on fit entrer le Roy pèlerin sur l’heure de midy, qu’un grand repas étoit preparé pour le mieux recevoir. Ils s’aboucherent secrettement tous deux. Henry luy fit part du dessein qu’il avoit d’aller trouver le duc d’Anjou, dans l’esperance qu’il avoit que ce prince ne l’abandonneroit pas dans le déplorable état de ses affaires. Bertrand goûta fort le party qu’il prenoit ; mais il le pria qu’en parlant au Duc il ne luy proposât point d’offrir aucune somme au prince de Galles pour sa délivrance ; car, dit-il, *c’est le plus orgueilleux qui* *fut oncques né de mere, et ne oncques pour prière ne* *s’est voulu amollier*. Tandis qu’ils étoient dans cette conférence secrette, l’hôtesse les interrompit en leur venant dire que tout étoit prêt, qu’ils n’avoient plus qu’à se mettre à table, et que les viandes se refroidissoient. Ils se mirent aussitôt à manger ; mais pendant qu’ils faisoit grand’chère, le geolier tira sa femme à l’écart et luy déclara le soupçon qu’il avoit que ce pelerin ne tramât quelque chose avec Bertrand contre le service du prince de Galles, et qu’il avoit envie d’aller de ce pas luy en donner avis. La femme appréhendant que la resolution que prenoit son mary n’attirât quelque affaire à Bertrand qu’elle consideroit, l’alla tout aussitôt avertir qu’il se tint sur ses gardes, parce que son époux le vouloit accuser de quelque trahison. Guesclin, surpris de l’ingratitude du geolier, auquel il venoit de donner une assez grosse somme d’argent, ne luy donna pas le loisir de passer le guichet pour l’aller denoncer au prince ; il luy déchargea sur la tête un si grand coup de bâton qu’il le fît tomber sur ses genoux, et luy tirant les clefs de sa poche, il en ouvrit la porte à Henry et à ses deux compagnons, qui s’évaderent aussitôt avec le chevalier qui les avoit conduit dans ce lieu. Bertrand, ne se contentant pas de cela, referma vitement la porte sur eux, de peur qu’on ne courût après, et se saisissant des clefs il revint au geolier qu’il enferma dans une chambre après l’avoir tant battu, qu’il ne put être sur ses pieds de huit jours, et sans son valet de chambre, qui se trouva là fort à propos pour moderer un peu la furie de son maître, il l’auroit assommé. La geolière qui luy avoit attiré tout ce mauvais traitement en révélant à Guesclin le mauvais tour qu’il avoit envie de luy faire, raccommoda tout. Le geolier en fut quite pour les coups de bâton qu’il avoit reçu et les reproches que luy fit Bertrand de son ingratitude, et durant tout le temps qu’il fallut employer pour faire cette paix et remettre le geolier sur ses pieds, les pelerins eurent tout le loisir de sortir des terres du prince de Galles. Quand Henry se vit hors de danger il quita son habit de pelerin, prenant son chemin par le Languedoc, et, s’arrétant à Besiers, il y rencontra le frère du Besque de Vilaines, qui le reconnut aussitôt, et luy faisant une profonde reverence, il offrit de le servir et de le suivre où bon luy sembleroit. Henry luy raconta toute la funeste avanture que le prince de Galles luy avoit attirée, dont s’étoit ensuivie dans tous ses États une étrange révolution ; qu’il alloit trouver le duc d’Anjou pour tâcher de ménager auprés de ce prince quelque ressource à son malheur, et que s’il l’y vouloit accompagner, ils feroient le voyage ensemble avec moins de chagrin tous deux. Le chevalier se fit honneur d’escorter ce prince jusqu’à Villeneuve, prés d’Avignon. Ce fut là que le roy Henry se présenta devant ce Duc, qu’il trouva dans sa chapelle, comme il alloit entendre la messe. Après qu’elle eut été célébrée, le Duc prit ce Roy par la main, le mena dans ses appartemens, et le faisant asseoir sur un lit de repos, ils s’entretinrent à fonds de toutes choses. Quand Henry luy eut fait la triste peinture de sa condition, dont le prince de Galles étoit le seul auteur, le Duc luy témoigna qu’il n’étoit pas surpris des hostilitez qu’il luy avoit faites, et que la maison de France en avoit ressenty toute la premiere de vives atteintes ; que ce n’étoit pas d’aujourd’huy que la couronne d’Angleterre étoit jalouse de celles de toute l’Europe ; que le prince de Galles avoit hérité d’Edouard III, son père, la haine qu’il portoit aux lys ; mais qu’il esperoit que le ciel, qui de tout temps en avoit été le conservateur, les feroit triompher des léopards de la Grande Bretagne, et leur donneroit lieu de le retablir sur son trône et de rompre les fers de Bertrand, du Besque de Vilaines et du maréchal d’Andreghem. Henry répondit à ces honnêtetez avec toute la reconnoissance dont il fut capable. Le duc luy fit ensuite un fort magnifique repas et le traita comme un souverain. La table et son buffet étoient chargées de tant de vaisselle d’or et d’argent qu’on n’en avoit veu jamais de si riche, ny en si grand nombre. Henry ne pouvoit se lasser de la regarder avec admiration. Le duc, s’en appercevant, dit qu’il luy faisoit present de tout ce qu’il voyoit pour luy payer sa bienvenuë. Henry, qui ne s’attendoit pas à ce compliment, en fut tout transporté de joye, d’autant plus qu’il en avoit un fort grand besoin dans la decadence de ses affaires. Ces deux princes monterent en suite à cheval, pour aller parler au Pape, qui faisoit alors son sejour dans Avignon. Le saint Père sçachant leur venuë donna l’ordre à quelques archevêques et ëvêques de venir au devant d’eux. Il y envoya même toute sa compagnie de gendarmes pour leur faire honneur, et quand ils furent arrivez, il les reçut avec tout l’accueil imaginable, et s’entretint fort secrettement avec eux de tant ce qui les pouvoit toucher. 1. Le portier que le propos de Bertran avoit mué, appella sa femme à part, et lui dist : « Dame, j’ay grant souspeçon, et me doubte que icellui pellerin ne pourchasse aucune trayson. Et pour ce je en vueil aler avertir le Prince… » La dame en vint accointier ledit Bertran… Quant ledit Bertran l’entendi, qui avoit le cuer hardi comme un droit lion, si s’en vint par qrant maltalent devers ledit portier : et lui donna tel cop d’un baston, qu’il le fist aller à genoulx. Puis lui toli les clefs, et ouvry l’uis. Si mist dehors le roy Henry, et les siens, ausquelz il donna congié… Puis dist Bertran au portier : « Traitre, Dieu vous puist cravanter… » Tant le démena, que par belles parolles, comme de fait, icellui portier fu du tout à son commandement. (*Ménard*, p. 288.)
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/26
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2012-03-30T09:37:29Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anciens_m%C3%A9moires_sur_Du_Guesclin/26
*De la delivrance du maréchal d’Andregfiem et du Besque de Vilaines, accordée par le prince de Galles, et de la reddition de Salamanque entre les mains d’Henry.* Un jour que le prince de Galles étoit de bonne humeur, il fut si puissamment sollicité de rendre la liberté au Besque de Vilaines par les amis que celuy-cy avoit à la cour de ce prince, qu’il s’avisa de le faire venir devant luy, prévenu fort avantageusement en sa faveur. Il luy demanda, quand il parut en sa presence, s’il étoit ce redoutable Besque qui s’étoit tant de fois signalé dans les guerres qui l’avoient mis aux mains avec les Anglois, ausquels il avoit si souvent fait sentir la force de son bras, jusques là qu’il avoit été contraint bien des fois de le souhaiter bien loin d’eux. Le Besque, qui n’étoit pas moins bon courtisan que brave soldat, au lieu de s’entêter de cette loüange, s’humilia davantage devant ce prince en luy repondant qu’il n’étoit qu’un fort petit chevalier, qui n’étoit point capable de faire de la peine à un souverain comme luy, qui, par sa valeur, sçavoit ôter et donner les couronnes à qui bon luy sembloit ; que pour ce qui le regardoit en personne, il se piquoit moins de bravoure que de la fidelité qu’il devoit au roy de France, son seigneur, et que si le ciel l’avoit fait naître son sujet, il auroit sacrifié sa vie pour luy, comme il avoit fait pour son maître. Un discours si soûmis et si engageant échauffa beaucoup la generosité du prince de Galles, qui, pour luy donner obligeamment le change, luy dit en presence d’Hugues de Caurelay, de Jean de Chandos et des deux seigneurs de Clisson, que si Philippe de Valois et Jean, son fils, eussent ou trois cens chevaliers de la trempe et du caractere du Besque, le roy Édoüard, son pere, ne se seroit pas avisé de passer la mer pour faire des conquêtes en France, mais il auroit pris le pari y de s’accommoder avec eux, plûtôt que de tout risquer en faisant la guerre à des princes servis par de si fameux generaux. Après qu’il l’eut cajolé de la sorte, il le mit luy et le maréchal d’Andreghem à une rançon ; mais il ne voulut point encore sitôt entendre parler de Bertrand. Aussitôt que le Besque eut recouvré sa liberté pour fort peu de chose, il alla trouver le duc d’Anjou, qui le combla de caresses et de bienfaits, et luy donna quelques troupes à commander pour le service d’Henry, qui, fortifié de ce secours, alla se presenter devant Salamanque en Espagne, et la serra de si prés, qu’elle fut obligée de se rendre. Il manda ce succés à la Reine, sa femme, qui ne pouvoit se tenir de joye de voir que leurs affaires commençoient à reprendre un bon train. Elle donna mille benedictions au duc d’Anjou de ce qu’il entroit avec tant de chaleur dans leurs interêts. Cette habile princesse écrivit dans toutes les terres de son obéïssance pour amasser des troupes dont elle fit un corps assez considérable. L’archevêque de Tolede se rendit auprés de sa personne avec ce qu’il put assembler de gens, pour luy donner des preuves de sa fidelité. La Reine fit sommer cette grande ville de luy ouvrir ses portes sous de grosses menaces, mais le gouverneur de la citadelle, qui tenoit pour le roy Pierre, appella tous les principaux bourgeois devant luy, pour leur dire que si pas un d’eux branloit en faveur d’Henry, il le feroit pendre aussitôt en présence de tous les autres, et qu’il ne feroit quartier à personne. Ils luy répondirent qu’ils seroient fidelles à leur Roy jusqu’au dernier soûpir de leur vie ; que si la famine les pressoit, ils mangeroient plûtôt leurs chevaux que de penser à capituler, et qu’il se reposât là dessus sur eux. Le gouverneur fort satisfait de les voir dans une si bonne assiette d’esprit, fit entrer dans sa citadelle toutes les munitions necessaires de guerre et de bouche pour se préparer de son mieux à se bien defendre. Henry sçachant que ceux de Tolède demeuroient fermes dans l’obeïssance de Pierre, et qu’il étoit impossible de s’en rendre maître que par un siege dans les formes, jura que quand il y devroit employer une armée toute entière, il la prendroit ou d’assaut ou par famine. Toutes les autres villes ne luy furent pas si contraires. Madrid ne balança point à se donner à luy. Ce prince tourna donc toutes ses pensées du côté de Tolede, dans la resolution de faire les derniers efforts contre cette ville. Il enrôla sous ses étendars tous les gens de la campagne pour grossir son armée, dont il donna l’avant-garde à commander au Besque de Vilaines. Avant que d’ouvrir le siege, il fit sommer ce même gouverneur de luy rendre la place ; mais celuy-cy ny voulant aucunement entendre, il se mit à y travailler tout de bon. Le Besque se posta par delà la riviere, et se trouvant assez prés d’un bois il en fit couper un grand nombre d’arbres dont il fit une haye tout au tour pour y enfermer tout son monde et s’y retrancher sans y laisser aucune ouverture que celle qui luy fut necessaire pour recevoir les vivres qui leur devoient venir. Henry se campa d’un autre côté pour serrer la ville de toutes parts. Il avoit avec soy le comte Ferrand de Castres, le comte d’Auxerre, le comte de Dampierre, le grand maître de l’ordre de Saint Jaques, Pierre de Sarmonte et l’archevêque de Tolède, qui s’étoit sauvé de cette ville après y avoir fait de fort inutiles remontrances à ses peuples en sa faveur. Henry s’acharna à ce siege avec tant d’opiniâtreté, ne se souciant point d’y souffrir toutes les rigueurs de l’hyver, et toutes les chaleurs de l’été, qu’il fit consommer aux assiegez tous leurs vivres, et manger jusqu’à la chair de leurs chevaux. Cependant ils aimèrent mieux essuyer toutes ces extremitez que de jamais parler de se rendre. Il y eut plus de trente mille hommes, tant Juifs que Sarrazins, qui furent emportez par la faim. Ceux qui leur survécurent écrivirent au roy Pierre qu’ils étoient aux abois, et qu’ils n’étoient plus en état de tenir, s’il ne leur envoyoit un fort prompt secours. Ce prince leur manda qu’ils perseverassent toûjours dans la fidelité qu’ils luy avoient gardée, sans rien craindre et sans se relâcher, et qu’il viendroit dans peu fondre sur les assiegeans avec un secours très considerable qu’il alloit tirer des rois de Grenade et de Belmarin. Tandis que le siege se continuoit toûjours avec la derniere vigueur, et qu’on se defendoit de même, Bertrand demeuroit toujours dans les prisons de Bordeaux, au desespoir de ne pouvoir être devant Tolede avec le Besque de Vilaines et les autres. Il arriva pour lors une conjoncture qui facilita beaucoup sa délivrance. Le prince de Galles ayant un jour fait grand chere avec les premiers seigneurs de sa Cour, et s’étant, au sortir de table, retiré dans sa chambre avec eux, la conversation tomba par hasard sur les batailles qu’ils avoient gagnées, et les prisonniers qu’ils avoient faits. On y parla de saint Louis, qui fut obligé de racheter à prix d’argent sa liberté. Le prince prit occasion de dire que quand une fois on s’est laissé prendre dans un combat, et qu’on s’est mis entre les mains de quelqu’un pour se rendre à luy de bonne foy, l’on ne doit point faire aucune violence pour sortir de prison, mais payer sa rançon de fort bonne grâce, et qu’aussi celuy qui la doit recevoir ne doit pas tenir la derniere rigueur à son prisonnier, mais en user genereusement avec luy. Le sire d’Albret, qui vouloit ménager quelque chose en faveur de Bertrand, ne laissa pas tomber ces paroles à terre. Il prit la liberté de demander à ce prince la permission de luy déclarer ce qu’il avoit en son absence entendu dire de luy. « Vous le pouvez, ajouta t’il, et je n’aurois pas sujet de me loüer d’aucun de mes courtisans qui ne me rapporteroit pas tout ce qu’on auroit avancé quelque part contre mon honneur et ma réputation. » D’Albret luy trancha le mot en luy declarant qu’on ne trouvoit pas qu’il fut juste de retenir dans ses prisons, de gayeté de cœur, un chevalier sans vouloir recevoir le prix de sa rançon, ny même l’entendre là dessus. Ce discours fut appuyé par Olivier de Clisson, qui luy confirma qu’il en avoit entendu parler de la sorte. Le prince se piqua d’honneur, et, voyant bien qu’on luy vouloit par là désigner Bertrand, il commanda sur l’heure qu’on le fît venir, disant qu’il le feroit luy même l’arbitre du prix de sa rançon, dont il ne payeroit que ce qu’il voudroit. Les gens qu’il envoya pour le tirer de la prison, le trouverent s’entretenant avec son valet de chambre pour se desennuyer. Il les reçut avec d’autant plus d’accueil et d’honnêteté, qu’il apprit d’eux qu’ils avoient ordre de luy annoncer une nouvelle qui ne luy déplairoit pas. Il fit aussitôt apporter du vin pour boire à leur santé. L’un d’eux luy dit qu’il avoit de fort bons amis à la cour de son maître ; qu’ils avoient si bien cajolé le prince en sa faveur, que c’étoit un coup sûr qu’il seroit bientôt élargy pour fort peu de chose, et qu’il avoit ordre de le mener à l’instant devant luy pour ce même sujet. Bertrand leur témoigna beaucoup de joye de ce qu’enfin le prince avoit pour luy des sentimens si genereux ; mais que pour sa rançon, bien loin de donner de l’argent, il n’avoit ny denier ny maille pour se racheter, et que même il avoit emprunté dans Bordeaux plus de dix mille livres qu’il avoit depensé dans sa prison, dont il auroit beaucoup de peine à s’aquiter. Ces deputez eurent la curiosité de luy demander à quel usage il avoit pu tant employer d’argent ? A boire, à manger, à joüer, à faire quelques largesses et quelques aumônes, leur répondit-il, en les assurant qu’il ne seroit pas plûtôt mis en liberté que ses amis ouvriroient leur bourse pour le secourir. L’un d’eux luy dit qu’il s’étonnoit comment il avoit si bonne opinion de ceux qu’il croyoit ses amis, et qui, peut-être, luy pouroient bien manquer au besoin. Bertrand luy témoigna qu’il étoit de la gloire d’un brave chevalier de ne jamais tomber dans le découragement et le desespoir pour quelque mauvaise fortune qui luy pût arriver, et de ne se jamais rebuter au milieu des plus grandes disgraces. Après avoir tenu tous ces propos ensemble, ils arriverent au palais du prince de Galles, auquel ils presenterent Guesclin, vêtu d’un gros drap gris et mal propre, comme un prisonnier qui, dans son chagrin, ne daigne pas prendre aucun soin de sa personne. Olivier de Clisson, Chandos, le comte de Lisle, le senechal de Bordeaux, Hugues de Caurelay, le sire de Pommiers et beaucoup d’autres chevaliers étoient dans la chambre du prince de Galles, qui se prit à rire quand il vit Bertrand dans un état si negligé, luy demandant comment il se portoit. *Sire*, luy répondit-t’il, *quant il vous plaira, il me sera mieulx ; et ay or* *longtemps les souriz et les raz, mais le chant des* *oyseaulx non ja pieça*. Le prince luy dit qu’il ne tiendroit qu’à luy de sortir de prison le jour même, s’il vouloit faire serment de ne jamais porter les armes contre luy pour la France, ny contre le roy Pierre en faveur d’Henry ; que s’il vouloit accepter cette condition qu’il luy proposoit, non seulement il ne luy coûteroit rien pour sa rançon, mais même on le renvoyeroit quite et déchargé de toutes les debtes qu’il pouvoit avoit contractées depuis qu’il étoit prisonnier. Bertrand luy protesta qu’il aimoit mieux fmir ses jours dans sa captivité que de jamais faire un serment qu’il n’auroit pas dessein de garder ; que dés sa plus tendre jeunesse il s’étoit dévoüé tout entier au service du roy de France, des ducs d’Anjou et de Bourgogne, de Berry et de Bourbon ; qu’il avoit toujours depuis porté les armes dans leurs troupes, et qu’on ne luy reprocheroit jamais de s’être démenty là dessus ; au reste il le conjura de luy donner la liberté, puis qu’il y avoit si longtemps qu’il le tenoit captif dans Bordeaux, et que sa premiere veüe, quand il étoit sorty de France, ne tendoit qu’à faire la guerre aux Sarrazins pour le salut de son ame et la gloire de la religion chrétienne. « Et pourquoy donc, luy dit le prince, n’avez-vous pas passé plus outre. » Bertrand luy fit un long récit des justes motifs qui l’avoient arrêté dans l’Espagne, en luy représentant que le prétendu roy Pierre étant pire qu’un Sarrazin, puis qu’il avoit commerce avec les juifs, dont il étoit luy même originaire, et d’ailleurs ayant commis une execrable cruauté sur le noble sans ; de saint Loüis, en la personne de Blanche de Bourbon, sa femme, qui décendoit en droite ligne de ce grand roy, il avoit crû ne pouvoir mieux employer ses armes ny son temps que contre ce tyran, qui ne meritoit pas de porter une Couronne qui n’étoit deüe qu’au roy Henry, comme le plus legitime héritier d’Alphonse, qui avoit fiancé sa mere ; qu’il étoit bien vray que les armes angloises avoient rétably ce prince dans son trône, mais qu’il devoit bien se souvenir qu’il n’avoit été payé que d’ingratitude ; que les troupes qu’il avoit fait passer en Espagne avoient pensé mourir de faim ; qu’après s’être épuisées pour le service de ce malheureux et de cet impie, on les avoit congediées et renvoyé dans la Navarre pour achever de les faire perir, et qu’au lieu d’apporter les tresors et les sommes immenses qu’il avoit promises à un si grand prince, il l’avoit joüé de gayeté de cœur se moquant tout ouvertement de luy, sans se mettre en peine de garder aucunement la parole qu’il luy avoit donnée. Le prince de Galles, fort persuadé de tout ce qu’il venoit de dire ne put se defendre d’avoüer hautement que Bertrand avoit raison. Tous les chevaliers qui l’environnoient convinrent qu’il n’avoit avancé que la vérité toutte pure, et que cet homme étoit d’une trempe et d’une franchise qu’on ne pouvoit assez estimer. Enfin le prince de Galles se souvenant qu’on avoit publié par tout qu’il ne le retenoit prisonnier que parce qu’il le craignoit, il luy déclara que, pour faire voir qu’il ne l’apprehendoit aucunement, il luy donnoit la carte blanche, et qu’il n’avoit qu’à voir ce qu’il vouloit payer de rançon. Guesclin luy representa que ses facultez étant fort petites et fort minces, il ne pouvoit pas faire un grand effort pour se racheter ; que sa terre étoit engagée pour quantité de chevaux qu’il avoit acheté, et que d’ailleurs il devoit dans Bordeaux plus de dix mille livres ; que s’il luy plaisoit enfin le relâcher sur sa parole, il iroit chercher dans la bourse de ses amis dequoy le satisfaire. Le prince touché de ses reparties si honnêtes, si sensées et si judicieuses, luy déclara qu’il le faisoit luy même l’arbitre de sa rançon ; mais il fut bien surpris quand Bertrand, au lieu de n’offrir qu’une modique somme, voulut se taxer à cent mille florins, que l’on appelloit *doubles d’or*, et regardant tous les seigneurs qui l’environnoient, il dit : *Cet homme se veut gaber de moy*. Bertrand, craignant qu’il ne s’offensât, le pria de le mettre donc à soixante mille livres. Le prince en convint volontiers. Guesclin, comptant sur sa parole, luy fit connoître que le payement de cette somme ne l’embarrasseroit pas beaucoup, puisque les roys de France et d’Espagne en payeroient chacun la moitié ; qu’Henry, qu’il avoit servy jusqu’alors avec tant de zele et tant de succés, ne balanceroit pas à sacrifier toutes choses pour le tirer d’affaire et le mettre en état de reprendre les armes pour luy ; que le roy de France auroit tant de soin de le tirer de ses mains, que si ses finances étoient épuisées il feroit filer toutes les filles de son royaume afin qu’elles gagnassent dequoy le racheter. Le prince de Galles ne put dissimuler l’étonnement que luy donna l’assurance de cet homme, et confessa qu’il l’auroit quité pour dix mille livres. Jean de Chandos, qui connoissoit sa bravoure et sa valeur, pour l’avoir souvent éprouvée, luy voulut donner des marques de son estime et de son amitié, s’offrant de luy prêter dix mille livres. Guesclin luy scut bon gré de son honnêteté, le priant pourtant de trouver bon qu’il allât auparavant faire auprés de ses amis toutes les diligences nécessaires pour recueillir cette somme entière. La fierté que Bertrand fit paroître en se taxant à soixante mille livres fut bientôt sçuë de toute la ville. Chacun courut en foule au palais pour regarder en face un homme si extraordinaire, et quand les gens du prince virent tant de peuple assemblé tout au tour, ils conjurerent Bertrand de contenter la curiosité des bourgeois de Bordeaux, et de se rendre aux fenêtres pour se montrer et se faire voir. Il voulut bien avoir cette complaisance, et vint avec eux sur un balcon faisant semblant de s’entretenir avec quelques officiers du prince. Il ne pouvoit se tenir de rire de voir l’avidité de ses gens à le regarder et à l’étudier avec tant d’empressement. Ils se disoient les uns aux autres que le prince de Galles, leur seigneur, ne luy devoit pas donner la liberté, car un tel ennemy luy feroit un jour de la peine. D’autres s’ennuyans de perdre leur temps à le voir, prirent le party de se retirer en disant, dans le langage du quatorzième siècle, *pourquoy avons* *nous icy musé et nôtre métier delaissié à faire, pour* *regarder un tel damoisel, qui est un laid chevalier et* *mau taillie ?* La mauvaise opinion qu’ils avoient de luy leur fit croire qu’il pilleroit tout le plat païs pour trouver de quoy payer sa rançon sans tirer un sol de sa bourse ; mais il y en avoit aussi qui le defendoient, sçachans la réputation qu’il avoit acquise dans le monde, non seulement par sa valeur, mais aussi par ses généreuses honnêtetez. Ils assûroient qu’il ny avoit point de si forte citadelle dont il ne vint à bout, et qu’il étoit si estimé dans toute la France, qu’il n’y avoit personne qui ne s’y cotisât volontiers pour le tirer d’affaire. Ce n’est pas sans raison que Quint Curce a dit que la réputation fait tout dans la guerre : *Famâ bella stant*. En effet Bertrand devint si fameux que la princesse de Galles, en ayant entendu parler, vint tout exprès d’Angoulême à Bordeaux pour le voir et pour le régaler, et, ne se contentant pas de le faire asseoir à sa table, elle poussa si loin la bienveillance qu’elle avoit pour luy, qu’elle luy dit qu’elle vouloit contribuer de dix mille livres au payement de sa rançon. Bertrand, comblé de tant de faveurs, sortit de la cour de Bordeaux avec joye. L’on avoit stipulé avec luy qu’il retourneroit dans un certain temps auprés de la personne du prince pour apporter les deniers à quoy luy même il s’étoit taxé ; que cependant il ne luy seroit pas permis de porter aucunes armes sur soy ; que s’il n’avoit pas fait tout son argent dans le jour qu’on luy avoit marqué, les choses demeureroient comme non avenües, et qu’il rentreroit en prison. Hugues de Caurelay, son amy, le voulut conduire bien loin pour luy faire honneur, et luy dit sur le chemin qu’ayant tous deux servy dans la derniere guerre d’Espagne, qu’ils avoient entreprise en faveur d’Henry contre Pierre, ils avoient fait quelques butins ensemble, et qu’il croyoit luy être redevable de quelque chose, le partage n’ayant pas été fait au juste entr’eux deux. Bertrand luy témoigna là dessus un entier desintéressement, ce qui servit de motif à Caurelay pour luy faire offre de vingt mille doubles d’or, qui valoient une livre ou vingt sols chacun. Guesclin, ne pouvant assez reconnoître une si grande générosité, l’embrassa tendrement, et ces deux braves, tout intrepides qu’ils étoient, ne se purent séparer sans pleurer. Bertrand à peine avoit-il fait une lieüe de chemin, qu’il rencontra sur sa route un pauvre cavalier, qui vint à luy chapeau bas, pour le féliciter de ce qu’il le voyoit sur les champs sans être plus dans les mains du prince de Galles. Il le reconnut aussitôt pour avoir servy dans ses troupes dans les dernières guerres. Il luy demanda d’où venoit qu’il étoit à pied, quel étoit son sort et où il alloit coucher. Cet homme luy répondit qu’il retournoit sur ses pas à Bordeaux pour se remettre en prison, faute d’avoir trouvé de l’argent pour payer sa rançon. Bertrand, ayant pitié de ce misérable, *et combien te faut- il* ? luy dit-il. L’autre l’assura qu’avec cent livres il seroit entièrement quite et déchargé. Bertrand commanda sur l’heure à son valet de chambre de luy compter non seulement cent livres, mais encore autres cent pour se monter et s’armer, disant qu’il connoissoit ce cavalier pour être un bon vivant, et qu’il le pouroit bien servir encore dans les guerres à venir ; qu’il le manderoit pour cet effet quand il en seroit temps. Le pauvre homme, tout transporté de joye, donna mille benedictions à son liberateur, luy promit de le suivre jusqu’au bout du monde, et qu’il ne vouloit avoir à l’avenir aucun usage de la vie, que pour l’employer et la sacrifier à son service. Il l’assura qu’en luy donnant cette somme, dont il venoit de le gratilier, il l’avoit tiré des mains d’un bourreau qui l’avoit tenu quinze jours entiers les fers aux pieds. Guesclin voulut sçavoir le lieu d’où il venoit. Il luy répondit que c’étoit de la ville deTarascon, devant laquelle le duc d’Anjou avoit mis le siege pour la prendre sur la reine de Naples, avec laquelle il étoit en guerre. Quoy que Bertrand ne pût pas manier aucunes armes jusqu’à ce qu’il eût entièrement payé sa rançon, selon la parole qu’il en avoit donnée, cependant il ne laissa pas de se mettre en tête d’aller trouver le Duc et de l’assister au moins de ses conseils, s’il ne pouvoit pas luy prêter la force de son bras. Il fit tant de diligence, qu’il se vit bientôt auprés de Tarascon. Le Duc fut fort agréablement surpris de le voir, s’informant de luy en quelle assiette étoient ses affaires. Bertrand, qui ne s’alarmoit jamais de rien, luy répondit qu’à sa rançon prés tout iroit fort bien. Ce Prince, qui l’honoroit et l’estimoit beaucoup, l’assura que s’il ne s’agissoit que de trente mille livres pour la payer, il la luy donneroit volontiers. Guesclin luy sçut bon gré de son honnêteté, luy témoignant qu’il n’oseroit pas refuser une grâce qu’il luy offroit avec une sincerité si genereuse ; après quoy le Duc l’entretint du sujet de la guerre qu’il avoit avec la reine de Naples, qui prétendoit injustement avoir quelques droits sur la ville d’Arles et sur plusieurs autres citadelles et forteresses, qui luy devoient appartenir bien plus legitimement qu’à elle. Bertrand, qui naturellement avoit de l’inclination pour ce Prince, luy promit qu’il ne sortiroit point d’auprés de sa personne qu’il ne l’eût rendu maître de Tarascon. Le Duc, sensiblement touché de l’avance obligeante qu’il luy faisoit, le pria de ne se mettre aucunement en peine de sa rançon, puis qu’il en faisoit son affaire. Tandis qu’ils s’entretenoient ensemble, un espion partit de la main pour aller de ce pas avertir le gouverneur et les bourgeois de Tarascon, qu’il avoit veu le fameux et le redoutable Bertrand dans le camp du Duc, et qu’il avoit amené deux cens hommes d’armes avec soy, gens intrepides et fort aguerris, et nourris de tout temps dans les batailles et dans les assauts. Cette nouvelle étonna beaucoup les assiegez qui voyoient bien que le Duc, fortifié de ce secours, n’avoit pas envie de les ménager. Mais ils furent encore bien plus deconcertez quand ils sçurent qu’Olivier Guesclin, frère de Bertrand, Olivier de Mauny et Henry son fils, Alain de Mauny, Petit Cambray, Alain de la Houssaye et son frère Lescoüet étoient arrivez à ce siege avec un grand renfort de cavalerie. Bertrand les conjura de faire de leur mieux pour la satisfaction du Duc, dont la cause étoit la plus juste, et qui ne laisseroit pas leurs services sans recompense, leur promettant qu’après la conquête de cette ville, il les meneroit en Espagne pour faire la guerre au roy Pierre en faveur d’Henry, que les Anglois avoient chassé de ses États, et qu’ils auroient là de fort riches dépoüilles à partager ensemble. Tous ces generaux s’attacherent donc au siege de Tarascon, situé sur le Rhône. Le Duc avoit fait faire un pont de bateaux sur cette riviere, qu’il avoit remply de gens pour arréter ceux qui se seroient mis en devoir de la passer pour aller au secours de cette place, et, par ce stratageme, il fit rebrousser chemin à toutes les troupes que la reine de Naples avoit envoyées pour se jetter dans Tarascon. Ce fut avec un grand acharnement que ce Prince en pressa le siege. Il avoit pour ce sujet fait charrier devant la place dixhuit grosses batteries ou engins, dont on lançoit des pierres fort pesantes, avec lesquelles on nettoyoit les rempars de tous les assiegez qui se presentoient dessus pour leur defense. Bertrand, que rien n’étoit capable d’intimider, se mêloit avec les ingénieurs qui faisoient agir ces machines, et les encourageoit à bien faire ; ils luy témoignoient aussi que la présence d’un si grand capitaine les animoit beaucoup, et qu’ils étoient sûrs de reüssir dans leur manœuvre, puis qu’un si brave general vouloit bien partager avec eux et le travail et le peril qu’ils alloient essuyer. On avoit déjà donné plusieurs assauts à la ville, mais sans aucun effet, parce que la defense n’en étoit pas moins opiniâtre que l’attaque. Bertrand se mit en tête de s’aller presenter aux barrieres de la ville pour en intimider le gouverneur et les bourgeois, et les obliger à se rendre. Il monta pour ce sujet à cheval sans oser mettre une épée à son côté, de peur de violer la parole qu’il avoit donnée de ne porter aucunes armes ; mais tenant seulement une baguette dans sa main, dont il se servit comme d’un bâton de commandement. Il ne fut pas plûtôt arrivé là, qu’il fit signe qu’il avoit à parler non seulement au gouverneur, mais même aux principaux bourgeois de la ville. On alla leur en donner avis. Ils se rendirent de ce côté là pour apprendre de luy ce qu’il avoit à leur dire. Bertrand leur représenta qu’ils ne connoissoient pas leurs intérêts, et qu’ils devoient ouvrir les yeux sur le danger qui les menaçoit tous, sans excepter leurs femmes et leurs enfans ; et que s’ils ne se rendoient au plûtôt, *que par Dieu et* *par saint Yves*, il planteroit le piquet devant Tarascon jusqu’à ce qu’il l’eût emporté d’assaut, et qu’il feroit ensuite trencher la tête à tous les bourgeois qu’il trouveroit dans cette ville, et qu’à l’égard des moyennes gens, il les feroit tous depoüiller nuds comme la main par ses Bretons, qui n’avoient point accoutumé de faire quartier à personne ; qu’ils devoient considérer que reconoissant pour leur souverain le duc d’Anjou, frère du roy de France, ils en auroient incomparablement plus d’appuy et de protection que non pas de la reine de Naples, qui, tenant sa cour au bout de l’Italie, ne pouroit pas leur envoyer de si loin des forces pour les secourir. Ces raisons étoient assez pressantes pour tenir en balance les esprits du commandant et des bourgeois de Tarascon. Quand ils furent rentrez dans la ville, ils appellerent auprés d’eux ce qu’il y avoit de gens les plus distinguez dans la place, et leur exposerent les menaces que Bertrand leur avoit faites s’ils ne se rendoient pas incessamment, et le danger dans lequel ils étoient de perdre leurs biens et leurs vies s’ils se laissoient prendre d’assaut. Ils furent tous d’avis de capituler ; et comme ils étoient sur le point de le faire, les Provençaux vinrent se poster sur une montagne voisine pour attaquer l’armée du Duc. Mais les coups qu’ils tiroient ne portoient point sur les assiegeans, et quand ils eurent jette tout leur premier feu, Olivier de Mauny, suivy de ses gens, alla droit à eux et les fit décamper de là à grands coups de sabres et d’épées. Les assiegez voyant que le secours qui venoit pour les dégager avoit été défait entierement, ne balancerent plus à prendre le party que Bertrand leur avoit inspiré. C’est la raison pour laquelle ils dépêcherent auprés du Duc quatre des plus notables bourgeois de Tarascon, pour luy déclarer qu’ils étoient dans la resolution de luy ouvrir leurs portes, et de réclamer sa misericorde. Ils le trouverent dans sa tente ayant auprés de soy l’élite et la fleur de toute sa noblesse, le sire de Rabasten, Perrin de Savoye, Jaques de Bray, le Borgne de Melun, Guillaume le Baveux, le comte Robert d’Otindon, Robert Papillon et grand nombre d’autres seigneurs environnoient ce Prince, quand les députez de Tarascon vinrent se mettre à genoux devant luy comme se voulans prosterner à ses pieds pour le fléchir encore davantage. Celuy qu’on avoit chargé de porter la parole, debuta par presenter les clefs de la ville au Duc, luy disant que les cœurs de tous les bourgeois de Tarascon luy seroient ouverts, de même que leurs portes, s’il luy plaisoit de leur pardonner, et qu’ils avoiont plus de passion d’être ses sujets qu’il n’en avoit d’être leur souverain. Le Duc feignit de ne les pas écouter, et leur fit une réponse fort seche, parce qu’il avoit perdu beaucoup de monde devant cette place, dont la conquête luy avoit extrêmement coûté. Bertrand qui les avoit engagez à se rendre, se crut obligé de s’interesser en leur faveur, et de prier ce prince d’avoir pour eux quelques sentimens d’indulgence. Le Duc luy répondit qu’il le faisoit là dessus arbitre de tout, et que comme c’étoit par son ministere qu’ils s’étoient rendus, il vouloit aussi que ce fût par son canal que se terminât toutte cette affaire. Bertrand se voyant le maître de tout, alla planter l’etendard du Duc sur le haut du donjon de la ville. Il fit ensuite ouvrir les portes au vainqueur. Les bourgeois en sortirent en foule pour venir au devant de leur nouveau seigneur, devant lequel ils se presenterent dans une posture fort humiliée pour témoigner le déplaisir qu’ils avoient d’avoir fait une si longue resistance. Les dames les plus qualifiées s’attroupèrent aussi pour paroître touttes aux yeux de ce prince dans un air fort contrit et fort desolé. Le Duc, de concert avec Bertrand, reçut leurs hommages et leurs soûmissions avec beaucoup de condescendance, conserva la ville de Tarascon dans ses privileges, et se contenta d’y coucher seulement une nuit après avoir étably dans la place un gouverneur qui luy étoit tout à fait affidé, qu’il laissa dedans avec une fort bonne garnison. Ce prince leva le piquet dés le lendemain pour s’assurer de la ville d’Arles, dans laquelle il avoit des intelligences, et qui le dispensa de mettre le siege devant elle, ayant auparavant fait un traité secret avec ceux ausquels il avoit donné caractere pour convenir de touttes les conditions qui seroient proposées pour faciliter la reddition d’une ville si importante, et dont la prise ou la cession lui paroissoit si necessaire au bien de ses affaires. Bertrand voyant qu’il n’avoit plus rien à faire auprés du duc d’Anjou, prit la liberté de remontrer à ce prince qu’il étoit nécessaire qu’il allât en Bretagne voir le seigneur de Craon, et ce qu’il avoit d’amis dans cette province, pour amasser les sommes nécessaires au payement de sa rançon, qui n’etoit pas petite, et qu’il esperoit trouver en Espagne, auprés d’Henry, dequoy leur rembourser l’argent dont ils l’auroient accommodé, puisque rien ne luy tenoit plus au cœur que le rétablissement de ce prince, qui l’attendoit au camp de Tolede, devant laquelle il avoit mis le siege avec le Besque de Vilaines, et qu’aprés qu’il seroit tout à fait sorty d’affaire avec le prince de Galles, il ne perdroit pas un moment de temps pour retourner en Espagne, et seconder Henry dans la guerre qu’il avoit entreprise. Le duc d’Anjou goûta fort la conduite qu’il vouloit tenir ; mais il l’assûra qu’il ne se devoit pas si fort mettre en peine de sa rançon, dont il luy alloit faire compter vingt mille livres ; qu’il ménageroit si bien les choses en sa faveur auprés du Pape, qu’il en obtiendroit encore autant pour luy de Sa Sainteté ; qu’enfin le roy de France, son frère, seroit assez genereux pour faire le reste, et que si toutes ces sommes payées il avoit encore besoin de quelqu’autre secours, il n’avoit qu’à s’adresser à luy, puisque sa bourse seroit toujours ouverte pour le garantir de tous les besoins dans lesquels il pouroit tomber. Bertrand n’eut point de paroles assez fortes pour marquer au Duc sa reconnoissance. Il eut donc l’esprit en repos de ce côté-là ; tous ses soins étoient tournez du côté de l’Espagne. Il engagea ses cousins germains, Olivier de Mauny et ses freres, à se tenir prêts pour s’y rendre quand il seroit temps de les y appeller, et prenant congé du Duc, il emporta les vingt mille livres dont ce prince le gracieusa. Mais avant qu’il fût arrivé à Bordeaux, il avoit déjà dépensé toutte cette somme, car il était si libéral et si genereux que, quand il rencontroit sur sa route quelque pauvre cavalier démonté, qui n’avoit pas encore payé sa rançon, tout aussitôt il ordonnoit à son tresorier de luy compter l’argent dont il avoit besoin pour se tirer d’affaire. Un jour il en trouva dix sur son chemin, qui luy parurent fort delabrez. Ils se disoient les uns aux autres les mauvais traitemens qu’on leur avoit fait souffrir à Bordeaux, dont on leur avoit permis de sortir sur leur parole pour aller chercher leur rançon. Les uns faisoient serment qu’ils ne s’aviseroient plus d’aller faire la guerre en Espagne, de peur de retomber dans la peine et l’embarras où ils étoient alors ; d’autres témoignoient qu’ils y retourneroient encore volontiers s’ils étoient sûrs de servir soûs Bertrand, qui ne seroit jamais indifferent sur leurs miseres, et feroit genereusement les derniers efforts pour les en tirer. Ces dix hommes, en chemin faisant, arrivèrent enfin dans une hôtellerie. Leur air pauvre fit appréhender au maître du logis qu’ils n’eussent pas dequoy payer leur souper et leur gist. Il balança quelque temps à leur faire tirer du vin, leur demandant s’ils avoient de l’argent pour le satisfaire. L’un d’eux répondit que son inquietude là dessus étoit prématurée ; qu’ils avoient encore assez dequoy le contenter quoy qu’ils eussent essuyé beaucoup de miseres à Bordeaux, dont ils venoient de sortir avec Bertrand, qui s’étoit taxé luy même à soixante mille doubles d’or, et que la somme étant excessive il auroit assez de peine, avec tout son crédit, de la trouver dans la bourse de ses amis. Quand l’hôte les entendit parler de Bertrand, pour lequel il avoit une vénération tout le singuliere, il leur dit qu’il se saigneroit volontiers pour contribuer à le tirer d’affaire ; qu’il avoit encore dix chevaux dans son écurie, cinq cens moutons dans ses bergeries, presque autant de pourceaux dans ses étables, et plus de trente muids dans sa cave, qu’il vendroit de bon cœur pour en assister ce brave gêneral ; *et par Dieu qui peina en croix, et le tiers jour suscita* *qu’il vendrait aussi tous les draps que sa femme* *avoit aquatez quant ils furent mariez*. Enfin le nom de Guesclin mit cet hôte de si belle humeur, qu’il dît à ces dix avanturiers qu’il les vouloit regaler gratuitement pour l’amour de luy ; qu’il leur feroit servir des pâtez, du rôty et du meilleur vin sans qu’il leur en coûtât un denier, pour les recompenser du plaisir qu’ils luy faisoient de luy parler du plus genereux et du plus intrepide et fameux capitaine qui fût dans toute l’Europe. En effet il leur tint parole de fort bonne grâce, et comme ils étoient tous à table, Bertrand vint par hasard descendre dans cette même hôtellerie pour y dîner avec tout son monde, aussitôt que ces dix prisonniers l’apperçurent, ils se leverent par respect pour luy faire honneur. Il les reconnut aussitôt, et les voyant si mal en ordre, il leur demanda s’ils avoient fait sur les chemins quelque mauvaise rencontre de voleurs, qui les eussent mis dans un état si pitoyable, puis qu’il les avoit veüs à la bataille de Navarrette dans un assez bon équipage. L’un d’eux prit la parole pour les autres, avoüant qu’ils avoient tous été faits prisonniers dans ce combat, et qu’ils étoient tombez dans les mains de gens qui les avoient traité connue des brigands et des meurtriers, et que leur misere étoit d’autant plus grande que, n’ayans pu trouver dans leur païs dequoy se racheter, ils étoient obligez de retourner en prison dans Bordeaux, de peur de violer le serment qu’ils avoient fait de se remettre dans les mains de leur geolier, s’ils ne payoient pas leur rançon ; que bien loin d’avoir des sommes suffisantes pour recouvrer leur liberté, ils n’avoient pas même dequoy payer leurs hôtes sur les chemins, et que celuy-cy les avoit bien voulu recevoir et nourrir pour rien pour l’amour de luy, sur ce qu’ils avoient seulement prononcé son nom, leur ayant dit qu’il vendroit volontiers sa maison, ses meubles et ses bestiaux pour le racheter. Bertrand, voyant le bon cœur de cet homme, qu’il ne connoissoit point, ne se contenta pas de l’embrasser, mais il voulut aussi s’asseoir à la table et manger avec eux, et leur commanda de ne se point lever ny de faire aucune façon, puis qu’ils étoient ses camarades, et qu’il vouloit les tirer de la peine où ils étoient en leur donnant dequoy se racheter ; et quand il leur eut fait raconter touttes leurs avantures, il leur demanda quelle somme il leur falloit à tous pour payer leur rançon. Ils luy dirent, après avoir entr’eux supputé le tout, que cela pouroit bien monter à quatre mille livres. « Ce n’est pas une affaire, leur repondit-il, je vous donneray de plus deux autres mille livres pour vous remonter, vous équiper et vous defrayer sur les chemins, et ce bon hôte, qui vous à si bien régalé pour l’amour de moy, merite que je reconnoisse son affection. » Là dessus il fit appeller son valet de chambre, et luy commanda de donner mille livres au cabaretier qui avoit témoigné pour luy tant de zele. La generosité qu’il fit éclater à l’égard de ces dix prisonniers et de leur hôte, augmenta beaucoup la reputation de Bertrand ; car moins ingrats que les dix lepreux de l’Évangile, ils publierent par tout cette innocente profusion qu’il avoit faite en leur faveur. Cette conjoncture en fit naître une belle occasion ; car ces dix hommes rentrans dans Bordeaux, fort avantageusement montez et fort lestement équipez, on alla s’imaginer qu’il falloit qu’ils eussent détroussé les passans et fait quelque vol considérable sur les grands chemins, pour s’être sitôt remis en si bon état. On les menaça même de les accuser devant le senéchal et de les faire pendre comme des scelerats. Ils furent citez devant luy pour rendre compte de leur conduite, et comment il se pouvoit faire qu’en si peu de temps ils eussent trouvé tant d’argent. Ces gens luy revelerent le mystere, et luy firent un recit exact des honnêtetez que Bertrand leur avoit faites, et un détail fort circonstancié de tout ce qui s’étoit passé chez leur hôte, où il ne s’étoit pas contenté de manger indifferemment avec eux, mais même leur avoit donné dequoy payer leur rançon, se monter, s’armer, s’habiller et se défrayer. Ils ajoûtèrent que ses liberalitez s’étoient étenduës jusqu’à leur hôte même, auquel il avoit fait compter la somme de mille livres en leur presence, parce qu’il les avoit bien regalez pour l’amour de luy. Le sénéchal, apprenant touttes ces honnêtetez de Bertrand, ne pouvoit comprendre comment un si laid homme pouvoit avoir une ame si bien faite, et se rendit de ce pas au dîner du prince et de la princesse de Galles, ausquels il fit part de cette nouvelle, en presence de toutte leur cour, qui les voyoit manger. Le rapport qu’il leur fit d’une si grande et si belle action ne tomba pas à terre. La princesse ne se put tenir de dire qu’elle ne plaignoit point l’argent qu’elle avoit donné à Bertrand, et qu’il en meritoit encore davantage, et le prince avoüa que ce chevalier avoit de si grandes qualitez de valeur et de generosité qu’il n’avoit point son semblable au monde. 1. « On croit, Monseigneur, dit un jour le sire d’Albret au prince de Galles, que si vous ne mettés pas Du Guesclin à rançon, c’est parce qu’il vous donne de la jalousie, et que vous le craignés. Pour montrer, répliqua le prince anqlois, que je ne crains point Du Guesglin, tout brave qu’il est, il va être libre à l’instant. » (*Du Chastelet*.) 2. La princesse de Galles, après l’avoir fait dîner avec elle à Angoulesme voulut contribuer de trente mille florins pour sa rançon. Du Guesclin se jetta à ses genoux en lui disant : « J’avois cru jusqu’ici être le plus laid chevalier de France, mais je commence à avoir meilleure opinion de moi, puisque les dames me font de tels présents. » En acceptant la somme, il n’en réserva rien pour sa rançon. Il l’emploia à payer celle de plusieurs Bretons qui avoient été pris avec lui. Son épouse étoit digne de lui. À cette époque, Du Guesclin étant venu la trouver en Bretagne, et fondant le prix de sa rançon sur des sommes qui étoient en dépôt, elle lui déclara franchement qu’elle avoir tout consommé pour délivrer les pauvres soldats qui l’avoient suivi, et pour leur aider à remonter leurs équipages. Du Guesclin, enchanté de sa conduite, la remercia, en lui disant que l’acquisition d’un vaillant homme valoit mieux que des seigneuries, et qu’il préféroit la conservation d’un bon soldat à tous les trésors du monde. Aussi accouroit-on de toutes parts pour combattre sous sa banniere (*Hist. de Du Guesclin*, par *Du Chastelet*.) 3. « Combien te faut-il, dist Bertran ? Sire, il me fault cent frans. Ce n’est pas moult, dist Bertran. Avécques ce t’en faut-il cinquante pour avoir un bon cheval, et autres cinquante pour toy armer. » Adonc commanda Bertran à son chambellan. « Baillez lui deux cens frans, que je lui donne. Il est bon homme d’armes, et le congnois bien. Si me vendra servir quant j’en auray besoing. Sire, dist l’escuier, Dieu vous doint bonne vie et longue. Vous m’avez délivré d’un très-mauvais glouton, qui bien m’a tenu l’espace de trente jours les grezillons és doiz, et les fers aux jambes. » (*Ménard*, p. 306.) 4. « Car, dist Bertran, se vous ne vous rendez de bonne voulenté, « j’av vœu à Dieu et à Saint Yvc, que je y seray si longuement, que par force de assault vous auray : et à tous les riches bourgeois feray trencher les testes. Et le demourant, c’est assavoir la moyenne gent, femmes et enfants, et autres pouvres feray vuider de la ville, sans or, et sans argent, tous nuz comme ilz nasquirent. » (*Ménard*, p. 310.)
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/27
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2012-03-30T09:37:47Z
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*De la rançon que paya Bertrand au prince de Galles ; et du voyage qu’il fit en Espagne pour se rendre avec tout son monde au siège de Tolede, qui tenoit encore contre Henry.* BERTRAND, poursuivant toûjours sa première route dans le dessein d’arriver en Bretagne, pour chercher dans la bourse de ses amis dequoy payer la rançon qu’il devoit au prince de Galles, n’eut pas beaucoup de peine à faire la somme entiere dont il avoit besoin ; car le seigneur de Craön, le vicomte de Rohan, Robert de Beaumanoir, Charles de Dinan, l’évêque de Rennes et ses autres amis se cotiserent tous pour le tirer d’affaire une bonne fois. Il reprit donc le chemin de Bordeaux avec cet argent ; mais étant arrivé dans la Ptochelle, il y trouva beaucoup de pauvres chevaliers mal vêtus, qu’on y retenoit prisonniers. Ce spectacle le toucha si fort, qu’il donna touttes les sommes qu’il avoit pour les racheter, ayant plus de soin de leurs personnes que de la sienne propre, aimant mieux demeurer engagé tout seul que de voir les autres dans la misere et la captivité. Il continua toûjours son chemin pour aller à Bordeaux ; mais comme il y arriva les mains vuides, il surprit fort le prince de Galles, quand il luy dit qu’il ne luy restoit pas un denier de tout l’argent qu’il avoit apporté de Bretagne, et qu’il croyoit l’avoir fort utilement employé pour procurer la delivrance de tant de braves gens qu’il avoit veu dans les prisons de la Rochelle. Le prince luy témoigna que c’étoit pecher contre le bon sens et le jugement que d’en user de la sorte, puis qu’un prisonnier doit commencer par rompre ses chaînes avant que de songer à briser celles des autres. Bertrand l’assûra que ses amis ne luy manqueroient pas au besoin, qu’il attendoit dans peu des nouvelles, et esperoit que Dieu beniroit la charité qu’il avoit faite à ceux qu’il avoit tiré de la servitude et de la disgrace dans laquelle il les avoit trouvez. Son attente ne fut pas vaine là dessus, car peu de temps après il arriva des gens à Bordeaux qui comptèrent toutte la somme dont on étoit convenu pour la rançon de Guesciin. Le Prince demanda, par curiosité, d’où l’on avoit tiré sitôt tant d’argent. Le trésorier répondit que la liberté de Bertrand étoit si précieuse et si nécessaire, que s’il s’agissoit de dix millions pour le racheter, toutte la France se seroit volontiers épuisée pour sa delivrance. Enfin Bertrand sortit de Bordeaux sans y laisser la moindre debte, et remportarit avec soy le regret et l’estime de toutte la cour et de toute la ville ; il se rendit à Brest, où il appella son frère Olivier, les deux Mauny, le chevalier de la Houssaye, Guillaume de Launoy. Ce fut là qu’il assembla bien mille combattans, à la tête desquels il se mit, et, passant par Roncevaux, il entra dans l’Espagne, et s’alla raffraichir avec eux quelque temps dans sa comté de Molina. De là, sans perdre temps, il se rendit à grandes journées devant Tolede, au camp du roy Henry, qui n’avoit pas encore beaucoup avancé le siège de la place, quoy qu’il eût avec luy le Besque de Vilaines et l’archevêque de la ville. La resistance des assiegez avoit été jusques là fort opiniâtre, parce que le gouverneur étoit tout à fait dans les intérêts du roy Pierre, et quand il sortoit de la citadelle pour parler aux bourgeois, il prenoit si bien ses précautions auprès d’eux, qu’avant de descendre dans la ville, il luy falloit donner en otage cinq ou six des principaux de Tolede, parce qu’il apprehendoit qu’ils ne se saisissent de sa personne, et ne l’obligeassent à se rendre. Pierre étoit cependant à Seville, où il s’étoit retiré depuis son retour du royaume de Belmarin. Ce malheureux prince y étoit allé dans le dessein d’en tirer du secours dans la décadence de ses affaires, et, pour l’obtenir, il ne rougit point de faire deux infemes demarches. La première ce fut l’alliance qu’il n’eut point de scrupule de contracter avec un roy infidelle ; la seconde, ce fut la promesse qu’il fit de renier la foy même de Jésus-Christ, si l’on luy donnoit du secours. On s’obligea, soûs ces deux étranges conditions, de luy mener dix mille Sarrazins pour faire lever le siège de Tolede. Les assiegez, sur l’avis qu’ils en eurent, se proposerent de se partager en deux ; que la moitié demeureroit pour garder la ville, et que l’autre iroit au devant du secours. Le Besque de Vilaines ayant eu le vent de cette resolution, se tenoit au guet pour les observer. Il les apperçut sur la pointe du jour, sortans de la ville, pour aller joindre le roy Pierre, et pour soulager d’autant Tolede, où la famine commençoit à faire une étrange ravage. Le Besque s’alla poster dans une embuscade, à dessein de les couper dans leur passage et de les tailler en pieces. Il prit si bien là dessus ses mesures, qu’il les chargea lors qu’il y pensoient le moins, dont il en tua la meilleure partie ; le reste fut pris, ou mis en fuite. Quand ceux qu’on avoit laissé dans la ville, virent cette grande defaite, ils firent sonner le tocsin pour courir aux armes. Leur porte étoit encore ouverte, et leur chaîne lâchée, ce qui donna cœur aux assiegeans pour se presenter aux barrieres, ayans le roy Henry à leur tête, qui tenant un dard dans sa main, le lançoit contre les bourgeois, leur reprochant leur felonnie de l’avoir trahy de la sorte pour se donner à son ennemy, qui venoit d’abjurer le christianisme, et les menaçant de les faire tous pendre sans pardonner à pas un d’eux tous, s’ils se laissoient prendre d’assaut, et que pour ce qui regardoit les juifs et les sarrazins, il les feroit sans remission brûler tous vifs. Ce prince poussant toûjours son cheval et ses gens contr’eux, les recoigna jusques dans leurs portes. Le gouverneur encore plus aigry de touttes les tentatives d’Henry, fit jetter une grêle de cailloux et de pierres sur luy, criant à pleine tête que tous ses efforts étoient vains, puis qu’il étoit résolu de se faire ensevelir sous les ruines de la ville de Tolede plutôt que de la rendre ; qu’ils mangeroient leurs chevaux pour vivre, et que, quand cet aliment viendroit à leur manquer, ils se mangeroient eux mêmes, et qu’il n’y avoit que la mort du roy Pierre qui pût le rendre maître de la ville. Henry ne se rebuta point de touttes ces rotomontades espagnoles. Il fit recommencer l’assaut avec plus de chaleur, et le continua jusqu’à la nuit avec la derniere opiniâtreté. Mais outre que les murailles de Tolede étoient fort hautes et fort épaisses, et les fossez fort profonds, les assiegez esperans du secours à tous momens se defendoient fort vigoureusement. Le Besque de Vilaines s’avisa d’un stratagème pour faire hâter la reddition de la place en intimidant les bourgeois. Il fit planter autant de potences à la veüe des assiegez qu’il avoit de leurs prisonniers dans ses mains, et ne se contentant pas de cet appareil menaçant, il en fit monter à l’échelle plus de deux douzaines qui passerent par les mains des bourreaux. Ce spectacle horrible les épouventa si fort, qu’un des plus riches bourgeois de la ville demanda de parler à Henry priant qu’on fît suspendre cette funeste exécution, jusqu’à ce qu’il eût entretenu ce prince sur une affaire importante qu’il avoit à luy communiquer. Il ne se fut pas plûtôt présenté devant luy, qu’Henry luy demanda d’où venoit cet acharnement que ceux de Tolede avoient à luy resister. Ce bourgeois l’assura que s’il vouloit luy donner la vie, il luy reveleroit un secret qu’il étoit nécessaire qu’il sçût. Ce prince lui promit de bonne foy qu’il ne le feroit point mourir s’il luy disoit sans déguisement tout ce qu’il scavoit. Cet homme luy dit que le loy Pierre avoit obtenu de celuy de Belmarin dix mille hommes qui venoient par mer à leur secours, et que Pierre lui même étoit en personne à la tête de vingt mille sarrazins qui marchoient de nuit et ne paroissoient point de jour, se cachans dans les bois et dans les forêts, où ils vivoient des provisions qu’ils avoient apportées de chez eux, et qu’ils esperoient le surprendre et venir fondre sur luy devant Tolede, lors qu’il y penseroit le moins. Henry voulant profiter d’un avis si essenciel, écrivit à Bertrand tout le détail de cette affaire, et le conjura de se rendre incessamment avec tout son monde auprés de luy, pour conferer ensemble sur les mesures qu’ils prendroient pour repousser Pierre. Bertrand monta tout aussitôt à cheval avec ce qu’il avoit de Bretons, tous gens d’élite et fort determinez. Il fit une si grande diligence, qu’Henry sçut bientôt sa venue, dont il eut une grande joye, parce qu’il comptoit fort sur l’expérience et la valeur de Guesclin, qui ne fut pas plûtôt arrivé, qu’il envoya des espions pour observer le mouvement que l’armée de Pierre pouvoit faire. Il apprit qu’il étoit sorty de Seville avec dix mille Espagnols, et qu’il avoit encore dans son armée plus de vingt mille autres hommes tant juifs que sarrazins, et qu’il approchoit de Tolede. La nouvelle étoit sûre, et de plus l’amiral du roy de Belmarin venoit de débarquer avec dix mille hommes fort aguerris. Celuy-cy les presentant au roy Pierre, luy declara qu’il avoit ordre de lui dire de la part de son maître qu’il luy envoyoit ce secours, à la charge qu’il garderoit fidellement les deux paroles qu’il luy avoit données fort solemnellement, dont la premiere étoit de renoncer de tout son cœur à la foy de Jésus-Christ, et d’embrasser celle de Mahomet, et la seconde l’engageoit de prendre sa fille en mariage, et de la faire couronner reine d’Espagne, et qu’en exécutant ces deux conditions, on luy livreroit entre les mains la personne d’Henry qu’il pouroit ensuite faire pendre comme un larron. Pierre luy promit qu’il executeroit ponctuellement tout ce que son maître attendoit de luy sans se démentir là dessus, le priant que tout fût prêt, afin que marchans toute nuit, ils pussent surprendre ce bâtard devant Tolede à la pointe du jour. Bertrand étoit aux écoutes, et n’étoit qu’à deux lieües de là dans une embuscade. Il dépêcha des couriers à Henry, pour luy dire qu’il luy conseilloit de laisser la Reine, sa femme, et l’archevêque, avec quelques troupes devant Tolede, et d’en décamper tout doucement et sans bruit avec ce qu’il avoit de gens des plus déterminez et des plus intrepides, pour venir, sans sonner trompette, couper Pierre dans son chemin, tandis qu’il l’attaqueroit par derrière de son côté. Ce prince goûta fort le conseil de Bertrand, et monta bientôt à cheval pour l’executer. Le mouvement qu’il fit ne fut pas si secret, qu’un espion n’en donnât bientôt la nouvelle à Pierre. Cela luy donna quelque chagrin ; mais comme il n’étoit plus temps de faire un arrière-pied, il voulut pousser jusqu’au bout le dessein qu’il avoit entrepris. Il se mit donc en devoir d’encourager ses gens au combat. Pierre étoit monté sur un tygre dont le roi de Belmarin luy avoit fait présent, et qu’il avoit eu du roy de Damiette. C’etoit un fort beau cheval de Syrie, si vite à la course qu’on ne pouvoit jamais atteindre le cavalier qui le montoit, et d’ailleurs si infatigable qu’il ne se ressentoit presque point de la marche de toutte une journée. Les deux armées s’étans rencontrées se choquerent touttes deux avec une égale vigueur. Il falloit voir l’acharnement que les deux frères avoient l’un sur l’autre. La haine et l’ambition dont ils étoient remplis tous deux, les animoit encore à combattre avec plus de chaleur. Pierre s’élança tête baissée, la lance à la main, tout au travers de ses ennemis, renversant à droite et à gauche tout ce qui se presentoit devant luy. Ce cheval fougueux sur lequel il étoit monté, faisoit plus de la moitié de l’exécution. Le Besque de Vilaines arrêta touttes ses saillies, en se présentant devant luy la hache à la main. Sa contenance fut si fiere, que ce prince, n’osant pas se commettre avec luy, prit le party de reculer et de rentrer dans le gros de ses troupes, pour s’y mettre à couvert du bras de ce chevalier qui faisoit un fort grand fracas dans cette mêlée. Henry payoit aussi fort bien de sa personne. L’amiral de Belmarin qui tenoit pour Pierre, étoit aussi fort redouté ; tout le monde s’ouvroit devant luy pour luy faire place au milieu du combat, tant ses coups étoient formidables ; et les troupes d’Henry commençoient à plier, quand Bertrand, secondé de son frère Olivier, des deux Mauny, du brave Carenloüet, et de tous ses Bretons, rétablit le combat et vint fondre sur Pierre et sur ses Espagnols et ses Sarrazins, avec tant de furie, qu’il en éclaircit tous les rangs à grands coups de sabres et d’épées. Ce succés releva beaucoup le courage et les espérances d’Henry, qui s’attacha particulièrement à l’amiral, qu’il perça d’outre en outre de sa lance. Ce coup mortel le fit tomber à terre, et les sarrazins voyans leur general abbattu perdirent cœur à ce spectacle, et ne combattirent plus qu’avec beaucoup de tiédeur et de découragement. Ce Carenloüet dont nous avons parlé fit une action qui fut d’un grand poids pour les affaires d’Henry, car rencontrant sous sa main Jean de Mayeul, principal conseiller du roy Pierre, et qui avoit tout son secret, il luy donna de sa hache un si grand coup sur l’épaule, qu’il le fendit presque par le milieu du corps, et le fit tomber mort à terre. Le Besque de Vilaines voyant la bravoure de Carenloüet, ne put s’empêcher de luy dire : *Benoite* *soit la mere qui te porta !* Pierre fut si touché de la perte de son favory, qu’il ne se posseda plus du tout. La crainte et l’étonnement le saisirent si fort, qu’il s’alla cacher dans un bois fort épais, et se mit à couvert de peur d’être assommé comme les autres. Il eut le déboire d’appercevoir de là, la déroute de tout son monde et la terre jonchée d’Espagnols, de juifs et de sarrazins à qui l’on venoit de faire mordre la poussiere. Cette défaite fut si grande, que de dix mille sarrazins que l’amiral avoit amenez, il n’en resta pas seulement cinq cens. Il ne s’agissoit plus pour achever cette victoire, que de dénicher Pierre de cette forêt dans laquelle il étoit entré fort avant pour s’y mieux garantir du danger qui le menaçoit. Mais Bertrand, craignant qu’il n’y eut là quelque embuscade n’osa pas entreprendre de l’y forcer ; il se contenta de détacher quelques coureurs ausquels il donna l’ordre de faire la guerre à l’œil, et de voltiger autour de la forêt pour voir s’ils ne découvriroient rien. Pierre s’apperccvant qu’on le cherchoit, eut recours à la vitesse de son cheval, que jamais on ne put atteindre, tant il gagnoit les devans sur ceux qui le poursuivoient. Il fit dessus une si grande traite qu’il arriva le soir à Montesclaire, dont il sortit bientôt après s’y être un peu raffraichy, tant il apprehendoit que Bertrand ne luy vint tomber sur le corps. Henry, poursuivant toûjours sa victoire, arriva jusqu’à Montesclaire, et se presenta devant cette ville enseignes déployées. Il trouva bon de mettre pied à terre pour se rendre aux barrieres, et tâcher d’engager le gouverneur à luy rendre la place, se persuadant qu’après une si grande victoire cet homme se verroit obligé de céder au torrent. Il ne se trompa pas dans son esperance ; car après qu’il l’eut un peu cajolé en disant qu’il luy sçauroit bon gré s’il luy ouvroit ses portes, et reconnoîtroit fort honnêtement l’obéïssance qu’il attendoit de luy dans ce rencontre ; qu’après avoir pris Tolede et gagné la bataille sur Pierre, il se promettoit qu’il ne balanceroit pas à se donner à luy. Le gouverneur se fit un merite de la necessité dans laquelle il se voyoit de ne luy pas disputer l’entrée de sa ville ; il vint au devant de luy, pour luy en presenter les clefs avec beaucoup de soûmission. Ce prince n’y voulant pas faire un fort long sejour n’y coucha qu’une nuit seulement, et pour recompenser le Besque de Vilaines qui l’avoit si bien servy jusqu’alors, il luy fit present du domaine de cette place. Le lendemain toutte l’armée d’Henry décampa de là pour continuer sa marche et s’assurer de tous les forts qu’elle pouroit rencontrer sur sa route. Ce prince encourageoit tout le monde à bien faire, promettant de grandes recompenses à ceux qui se signaleroient davantage, et que personne n’auroit sujet de se plaindre de luy quand il auroit achevé cette guerre. Tous ses generaux l’assûrerent qu’ils poursuivroient Pierre jusqu’à la mer, et qu’ils ne mettroient point les armes bas qu’ils ne l’eussent livré dans ses mains, mort ou vif. Comme Henry se reposoit avec tous ses gens auprés d’une abbaye fort riche, un espion luy vint dire qu’il trouveroit Pierre à Montiardin, qu’il avoit veu tout auprés de la porte de cette ville. Cette nouvelle les fit tous remonter à cheval pour aller aprés. Ce prince fugitif avoit fait les derniers efforts pour s’emparer de cette place : mais le gouverneur luy en avoit fermé les portes en luy donnant mille maledictions, et luy reprochant que ce n’étoit pas sans raison que tout le monde l’abandonnoit à cause de ses cruautez et de son apostasie ; qu’il étoit bien raisonnable qu’ayant renié Jésus-Christ, tout le monde le reniât aussi. Ce commandant poussant encore plus loin l’indignation qu’il avoit contre luy, jura que tandis qu’il vivroit il ne souffriroit pas qu’il mît jamais le pied dans sa ville, et que s’il ne se retiroit au plûtôt, il le feroit écraser sous une grêle de cailloux et de pierres. Cet infortuné prince voyant qu’il perdoit son temps auprés de cet homme qu’il ne pouvoit fléchir, et plaignant son malheureux sort poursuivit tristement son chemin ne sçachant plus où donner de la tête ; mais il n’eut pas plûtôt fait six lieües, que rencontrant un Espagnol, il luy demanda qui il étoit, et où il alloit. Ce cavalier luy répondit qu’il avoit ordre de le venir trouver de la part de Ferrand comte de Castres et du grand maître de Saint Jaques, pour luy dire qu’ils approchoient avec quinze cens hommes d’armes pour le secourir. Cette agréable avanture le fit respirer un peu dans sa disgrace, voyant qu’il luy venoit une ressource à laquelle il ne s’attendoit pas. Il renvoya l’Espagnol sur ses pas pour dire à Ferrand, comte de Castres, qu’il n’oublieroit jamais le bon office qu’il luy vouloit rendre, et qu’il le joindroit au plûtôt pour assembler leurs forces contre leurs communs ennemis. Pierre fit tant de diligence qu’il trouva ce comte qui se rafraîchissoit avec toutte sa cavalerie dans un pré proche d’une fontaine, où ils avoient mis pied à terre, et fait leurs logemens de feüillées pour se garantir de la grande chaleur. Le cheval tygre sur lequel il étoit monté le fit aussitôt reconnoître. Il en descendit pour embrasser le comte et le grand maître de Saint Jaques, ausquels il fit un triste recit de touttes les fâcheuses avantures qui luy avoient été suscitées par Henry, Bertrand, le Besque de Vilaines et les autres. Le comte luy témoigna qu’il entroit tout à fait dans ses peines, et qu’ils n’étoient armez ny luy, ny les siens que pour l’en tirer. Tandis qu’ils s’entretenoient ainsi de leurs affaires, il vint un courier qui leur dit qu’il paroissoit assez prés de là un petit corps de deux cens hommes d’armes, qui s’étoient approchez pour étudier la contenance qu’ils faisoient. Pierre s’imaginant que ce seroit un beau coup de filet que de faire tomber ce petit nombre de gens dans une embuscade, pria le grand maître de Saint Jaques de prendre seulement cinq cens hommes pour les aller surprendre et les charger. Ce general se mit à la tête de pareil nombre de gendarmes, et, pour n’être pas découvert, il s’alla poster avec eux derrière une haye, et leur commanda de descendre de leurs chevaux, afin qu’on les appercût moins. Carenloüet qui marchoit à la tête de ces deux cens hommes, et qui ne se défioit pas du piege qu’on luy tendoit, donna justement dans l’embuscade, et comme il vit qu’il ne pouvoit pas éviter le combat, il s’y prepara de son mieux, en rangeant ses gens et les mettant en état de se bien defendre, et criant à haute voix *Guesclin !* sçachant que ce nom seul étoit si redoutable aux Espagnols qu’il ne falloit que le prononcer pour les faire trembler. Il ouvrit le combat le premier, en poussant son cheval contre le grand maître de Saint Jaques, sur la tête duquel il déchargea son sabre avec tant de force et tant de fureur, qu’il abbattit par terre et le cheval et le cavalier, après l’avoir fort dangereusement blessé. Carenloüet et ses gens n’eurent pas beaucoup de peine à l’achever et à le laisser mort sur le champ. Les Espagnols voyans leur general par terre s’acharnerent avec plus de rage sur ceux qui l’avoient tué. Le désir de la vengeance les rendit encore plus intrepides, et plus déchaînez sur les François qu’ils surpassoient si fort en nombre, qu’ils étoient pour le moins cinq contre deux. Ces derniers furent accablez par la multitude, Carenloüet voyant que tout son monde étoit battu sans ressource, se jetta luy neuvième à pied dans les bois, et se coulant au travers des ronces et des épines, il s’ensanglanta le visage et les mains pour se cacher, et se garantir de la mort. Les Espagnols étant demeurez les maîtres du champ du combat, enlevèrent le corps du grand maître de Saint Jaques et luy firent des funerailles proportionnées à sa qualité. Carenloüet demeura toûjours tapy dans la forêt, jusqu’à ce que les ennemis se fussent retirez et que le péril fût passé. Quand il ne vit plus personne là autour, il marcha toutte nuit à pied à travers champ sans passer par les grands chemins, et se rendit enfin à l’armée de Bertrand, auquel il compta la disgrace qu’il venoit d’essuyer, mais aussi qui n’avoit pas peu coûté aux ennemis, puis qu’ils avoient perdu le grand maître de Saint Jaques, capitaine qui s’étoit aquis beaucoup de réputation dans la guerre. Guesclin le consola beaucoup en luy disant que la mort de ce general étoit d’un plus grand poids au bien de leurs affaires, que la deroute de deux cens hommes et que les armes étant journalieres, on ne pouvoit pas toûjours reüssir. Il détacha quelques coureurs ensuite pour observer la marche et la contenance de Pierre. Aussitôt qu’il eût appris qu’il approchoit, il rangea son monde en bataille pour aller au devant. La mêlée fut rude d’abord ; mais Bertrand fit tant d’efforts et paya si bien de sa personne, qu’il fît plier les troupes de Pierre, qui se vit contraint de prendre la fuite et de se sauver à son tour dans les bois, avec Ferrand, comte de Castres, et quelques trois cens hommes. C’étoit à qui gagneroit au pied, et feroit plus de diligence pour s’évader. Le comte Ferrand étoit au desespoir de ne pouvoir suivre le roy Pierre, qui le devançoit d’une lieüe tout entière, à cause de la vitesse de son cheval. Quand il le vit bien loin sur une montagne, il prit à l’instant la resolution de l’abandonner et de le laisser là, se souvenant que touttes ses affaires étoient décousuës, et qu’il ne faisoit pas sur pour luy d’être davantage dans ses interêts. Cette consideration luy fit aussi loi tourner bride du côté de la Galice, où il prit le parti de se retirer, se contentant d’être à l’avenir le spectateur de la tragedie qui devoit faire perir le roy Pierre, sans y vouloir faire aucun personnage. Ce malheureux prince, après avoir couru quelque temps à perte d’haleine, tourna visage pour voir ce qui se passoit ; mais il fut bien étonné quand il s’apperçut que personne ne le suivoit, et qu’il restoit tout seul, abandonné de tout le monde. Il vomit mille blasphêmes et donna mille malédictions à ce prétendu bâtard qui le poursuivoit avec Bertrand et le Besque de Vilaines. Mais son tygre, plus vîte qu’un cerf et qui ne se lassoit jamais, le tira d’affaire et courut avec tant de force, qu’il le mena jusqu’à Monracut, petite ville dans laquelle il n’osa pas coucher ny s’y enfermer, de peur d’être livré par les habitans à ses ennemis.
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/31
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*De la cérémonie qui se fit en l’hôtel de Saint Paul, à Paris, par Charles le Sage, roy de France, en donnant l’épée de connétable à Bertrand, qui sous cette qualité, donna le rendez-vous à touttes ses troupes dans la ville de Caën pour combattre les Anglois.* Bertrand sçachant que les Anglois, jaloux de sa gloire et de sa valeur, le faisoient épier sur le chemin pour le surprendre, arriva seulement luy douzième à Paris, vêtu d’un gros drap gris, afin d’être moins reconnu sur sa route. Cette nouvelle engagea le roy Charles à luy envoyer son grand chambellan, qui s’appelloit Hureau de la Riviere, pour luy faire honneur et venir au devant de luy. Ce seigneur s’y fit accompagner de beaucoup de chevaliers de marque, pour rendre la ceremonie plus illustre, et comme il avoit un grand talent dans la science du monde, il s’aquita très-dignement de sa commission, faisant à Bertrand touttes les honnêtetés imaginables, et luy rendant par avance tout les respects qui sont attachez à la dignité de connétable, qu’il alloit posséder. Toutes les avenües de Paris, touttes les rues et touttes les fenêtres de cette grande ville, regorgoient de monde qui vouloit voir ce fameux Bertrand Du Guesclin, dont la réputation s’étoit répanduë dans toutte l’Europe. Il alla descendre à l’hôtel de Saint Paul, où le Roy l’attendoit, assis sur un fauteuil, au milieu de ses courtisans. Aussitôt qu’il fut entré dans sa chambre, Bertrand fléchit le genou devant son souverain, qui, ne le voulant pas souffrir dans cette posture, luy commanda de se relever, et le prenant par la main, luy dit qu’il étoit le bien venu ; qu’il y avoit longtemps qu’il l’attendoit avec impatience, ayant une extreme besoin de sa tête et de son épée, pour repousser les Anglois, qui faisoient d’étranges ravages par tout son royaume et même dans son voisinage, dont on pouvoit voir les tristes effets en montant au clocher de Sainte Geneviefve, devant Paris ; que sçachant sa bravoure, son bonheur et son expérience dans la guerre, il avoit jetté les yeux sur luy pour luy confier le commandement de ses troupes, et que pour luy donner plus de courage à s’en bien aquiter, il avoit résolu de l’honorer de la plus eminente dignité de son royaume, en luy donnant l’épée de connétable. Bertrand, qui n’étoit pas homme à se laisser éblouïr d’une vaine esperance, prit la liberté de demander au Roy si le seigneur de Fiennes n’étoit pas encore en possession de cette grande charge. Sa Majesté luy répondit que son cousin de Fiennes l’avoit fort bien servy, mais que sa caducité ne luy permettant plus de soutenir les fatigues de ce glorieux et penible employ, il luy avoit rendu l’épée de connétable en luy disant qu’il ne pouroit jamais trouver personne plus capable de luy succeder que Bertrand. Celuy cy fit voir son grand sens et son jugement dans la repartie qu’il fit à son souverain, car quoy qu’il ne doutât pas qu’il n’en pût disposer independamment de tout autre, cependant comme il prévoyoit que cette eminente dignité luy alloit attirer des jaloux, il fut bien aise que le choix que Sa Majesté faisoit de sa personne fût autorisé de son conseil même, composé des premières têtes de tout son royaume. C’est la grace qu’il prit la liberté de luy demander en la suppliant d’en faire le lendemain la proposition devant ceux qu’elle avoit accoutumé d’appeller auprés de sa personne, pour prendre leurs avis dans les affaires les plus importantes. Ce sage prince, bien loin de se choquer d’une condition qui luy devoit sembler inutile, puisque tout dépendoit absolument de luy, voulut bien par condescendance deferer à l’avis de Bertrand, qu’il emljrassa d’une maniere fort sincère, et qui marquoit le fonds de bienveillance qu’il avoit pour ce general. Il eut la bonté de le faire souper à sa table et de luy donner un appartement dans son hôtel, où l’on avoit fait tendre une chambre pour luy, fort richement tapissée d’un drap tout semé de fleurs de lys d’or. Le lendemain ce prince, après avoir entendu la messe, assembla son conseil où se rendirent plusieurs ducs, comtes, barons et chevaliers, le prevôt de Paris et des marchands, et grande partie des plus notables bourgeois de cette capitale. Il leur representa les hostilitez que les Anglois faisoient dans ses États, et le besoin pressant dans lequel on étoit d’y apporter un prompt remede ; qu’il n’en avoit point imaginé de plus souverain, pour arréter le cours de tant de malheurs, que de choisir au plûtôt un connétable qui pût, par sa valeur et son expérience, rétablir les affaires de son royaume ; qu’ils n’étoient tous que trop persuadez qu’il n’avoit pas besoin de leur consentement pour disposer de cette charge, puis qu’il le pouvoit faire de sa pleine puissance et autorité royale ; mais qu’il avoit bien voulu faire ce connétable de concert avec eux ; que le seigneur de Fiennes n’en pouvant plus faire les fonctions, à cause de son grand âge, luy en avoit fait une abdication fort sincere, en presence des premiers seigneurs de sa cour, en luy témoignant que, dans le pitoyable état où la France etoit réduite alors, il n’y avoit personne plus capable de la relever de son accablement que Bertrand Du Guesclin. Ce prince n’eut pas plûtôt prononcé son nom, que tout son conseil opina comme luy, mais avec une si grande predilection pour Bertrand, que le choix de sa personne fut fait tout d’une voix. Le Roy le fit donc venir en leur presence, et luy présenta devant cette illustre assemblée l’épée de connétable. Bertrand la reçut avec beaucoup de soûmission ; mais il protesta que c’étoit à condition *que si aucun* *traître en son absence, par trahison ou loberie, rapportait* *aucun mal de luy, il ne croiroit point le rapport ;* *ne jà ne luy en feroit pis, jusqu’à ce que les* *paroles fussent relatées en sa présence*. Le Roy luy promit qu’il luy reserveroit toûjours une oreille pour entendre ses justifications contre les calomnies qu’on voudroit intenter contre luy. Bertrand, satisfait de touttes les honnétetez de Sa Majesté, ne songea plus qu’à remplir dignement les devoirs de sa charge. Tous les officiers de l’armée vinrent luy rendre leurs respects et le salüer sous cette nouvelle qualité de connétable ; et comme l’argent est le nerf de la guerre, il commença par demander au Roy dequoy payer la montre de quinze cens hommes d’armes pour deux mois, luy remontrant qu’il étoit necessaire d’ouvrir ses coffres pour lever incessamment beaucoup de troupes, capables de tenir tête à plus de trente mille Anglois, et que quand elles étoient mal payées, non seulement elles avoient beaucoup de tiedeur pour le service, mais ne songeoient qu’à piller, et ruïnoient tout le plat-païs sous le spécieux prétexte de n’avoir point reçu leur solde, Ce brave general ayant ainsi disposé l’esprit de son maître à ne rien épargner pour la conservation de sa couronne et de ses États, s’en alla droit à Caën, comme au rendez-vous qu’il avoit marqué pour y assembler un gros corps de troupes. Chacun courut en foule pour le joindre, tant on avoit d’empressement de servir sous un si fameux capitaine. Il tendoit les bras à tous ceux qui vouloient s’engager ; et, bien que Sa Majesté luy eût donné peu d’argent pour faire des levées, quand il en eut employé les deniers, il vendit sa vaisselle et tous les bijoux et joyaux d’or et d’argent qu’il avoit apporté d’Espagne, pour soutenir la dépense qu’il falloit faire pour enrôler beaucoup de soldats. Tous les generaux les plus distinguez se rendirent auprés de luy comme à l’envy les uns des autres. Les comtes du Perche, d’Alençon, le maréchal d’Andreghem, Olivier de Clisson, dont le bras étoit si fort redouté des Anglois qu’ils l’appelloient le *boucher de* *Clisson*, messire Jean de Vienne, amiral, Jean et Alain de Beaumont et Olivier Du Guesclin, frère du connétable, vinrent tous à Caën pour recevoir ses ordres et conférer avec luy sur l’état present des affaires. Il les regala magnifiquement, et ce qui rendit encore le festin plus agréable, ce fut la presence de sa femme, qui se trouva là, dont tout le monde admira la sagesse, la beauté, les reparties judicieuses et spirituelles, étant, comme nous avons dit, universelle en toutte sorte de sciences, et même elle avoit une connoissance presque infallible de l’avenir, dont elle donna quelques preuves, quand elle avertit son mary que le jour de la bataille d’Aüray, dans laquelle il fut pris, devoit être malheureux pour luy. Bertrand donna le lendemain les ordres a ce que chacun se tint prêt pour venir dans trois jours à Vire avec luy, pour une prompte expedition qu’il avoit dans l’esprit. Tout le monde se mit en état de le suivre, et se prepara de son mieux, afin que le service se fît au gré de ce nouveau connétable, dont les preliminaires étoient si beaux, et qui promettoit de fort grands progrés dans la suite. Étant sur le point de monter à cheval, il prit congé de la dame sa femme, à laquelle il donna le choix ou de rester à Caën, ou de s’aller retirer en Bretagne a sa seigneurie de la Roche d’Arien, la conjurant de se souvenir de luy dans ses prieres, et de recommander à Dieu sa personne et la justice de la cause pour laquelle il alloit combattre. La dame le supplia de ne se point commettre dans les jours ausquels elle luy avoit témoigné qu’il y avoit quelque fatalité attachée. Guesclin luy promit d’y faire les reflexions nécessaires, plûtôt par la complaisance qu’il avoit pour elle, que pour la foy qu’il eût pour touttes ces sortes de prédictions. Il partit de Caën à la tête de beaucoup de troupes fort lestes et dans une fort belle ordonnance ; et le soleil, dardant sur leurs casques et leurs cuirasses, causoit une reverberation qui faisoit un fort bel effet à la veüe. Toutte cette armée vint camper tout auprés de Vire, où les generaux se logerent. Tandis que Bertrand faisoit alte là, les Anglois étoient à Ponvallain, commandez par Thomas de Granson, lieutenant du connétable d’Angleterre. Il avoit dans son armée beaucoup de chevaliers qui s’étoient aquis une grande reputation dans la guerre. Hugues de Caurelay, Cressonval, Gilbert Guiffard, David Hollegrave, Hennequin, Acquet, Geoffroy Ourselay, Thomelin Folisset, Richard de Rennes, Eme, Nocolon de Bordeaux, Alain de Bouchen, et Mathieu de Rademain, tenoient les premiers rangs sous ce general, qui, n’osant pas rien entreprendre à leur insçu, trouva bon de les consulter sur ce qu’il avoit à faire, leur temoignant que quoy qu’il eût le commandement sur eux, il étoit persuadé qu’ils avoient tous incomparablement plus d’experience que luy dans la guerre, et que c’étoit dans cet esprit qu’il les avoit tous assemblez pour prendre leurs avis sur l’état présent de leurs affaires, ayans à combattre le fameux Bertrand Du Guesclin, qui s’étoit rendu la terreur de toutte l’Europe par les mémorables expeditions qu’il y avoit faites, et dont le nom seul étoit si redoutable, qu’il jettoit toûjours la frayeur et la crainte dans l’ame de ses ennemis. 11 ajouta qu’il avoit appris de bonne part qu’Olivier de Clisson marchoit avec luy pour leur donner combat, et que ce dernier étoit un autre Bertrand en valeur, et qu’on n’appelloit pas sans raison *le boucher de* *Clisson*, parce que c’étoit un capitaine qui faisoit un étrange carnage quand il étoit aux mains dans une mêlée ; qu’il avoit abandonné le party du prince de Galles, dont il s’étoit auparavant reconnu vassal par l’hommage qu’il luy avoit fait, et que cette perfide defection diminuoit beaucoup les forces de leur party, où la présence de Clisson avoit toûjours été d’un grand poids. Hugues de Caurelay prenant le premier la parole, avoüa que Bertrand étoit le premier capitaine de son siecle, dont il avoit éprouvé cent fois la valeur et l’experience pour avoir souvent partagé les perils de la guerre avec luy ; qu’ils avoient toûjours eu, durant tout ce temps, de grandes liaisons d’intelligence et d’amitié ; mais que les interests de son prince luy devans être plus chers que ceux de son amy particulier, il falloit songer aux moyens de vaincre un ennemy si redoutable ; et que, pour y parvenir, il croyoit qu’il étoit important de tirer de touttes les garnisons voisines le plus qu’ils pouroient de soldats pour renforcer leurs troupes, afin de se mettre en état de faire un plus grand effort contre les François ; et que Cressonval et luy pouroient fort bien faire cette manœuvre tandis qu’on envoyeroit un trompette à Bertrand pour luy demander bataille, et marquer un jour de concert avec luy dans lequel les deux armées en viendroient aux mains. Cet avis étoit si judicieux et si sensé, qu’il fut universellement reçu de tout le monde. Thomas de Granson fut le premier à le goûter, et tous les seigneurs y donnèrent ensuite les mains. Cressonval avec Hugues de Caurelay, furent secrettement détachez pour aller dans les places, assembler le plus qu’ils pouroient de monde et l’en tirer pour grossir leur armée qui étoit aux champs. Hugues de Caurelay, pour amuser Bertrand, cependant qu’il feroit de son côté touttes les diligences nécessaires pour amasser tout ce secours et ce renfort, envoya l’un de ses gardes à Vire, avec ses dépêches pour demander bataille à Bertrand, et convenir avec luy d’un jour pour cet effet. Le garde arriva bientôt devant cette place, qu’il vit environnée d’enseignes, de tentes et de hutes touttes couvertes de feüillées. Tout y retentissoit du bruit des trompettes, et le camp luy paroissoit remply de tant de soldats, qu’il ne croyoit pas que les Anglois fussent en assez grand nombre pour mesurer leurs forces avec celles des François. Tandis que ce cavalier avançoit chemin, il apperçut un autre trompette qui portoit les armes de Guesclin sur sa casaque, et qui revenoit du Mans, où son maître l’avoit envoyé. Celuy-cy voyant que l’Anglois avoit aussi sur sa cotte d’armes celles de Thomas Granson, general des ennemis, la curiosité luy fit naître l’envie de l’approcher pour sçavoir quel étoit le motif qui l’amenoit en ces quartiers. L’autre luy répondit qu’il luy donnoit à deviner quel étoit le sujet de son message. « c’est apparemment pour demander bataille, luy dit le garde de Guesclin, comptez que vous l’aurez ; » ajoûtant dans son patois : *Car je connois Monseigneur* *a tel qu’il ne vous en faudra, ne que mars* *en carême*. Ces deux hommes s’étans ainsi joints, continuerent leur route devisans toûjours ensemble sur la valeur et le courage de leurs maîtres. Ils arriverent enfin jusqu’à Vire, dont on leur ouvrit le château pour les faire parler à Bertrand, qu’ils trouverent se promenant dans la cour de ce lieu, s’entretenant avec tous les chefs et les principaux seigneurs de l’armée, dont étoient le comte de Saint Paul et son fils, le seigneur de Raineval et Roulequin, son fils, Oudard de Renty, le maréchal d’Andreghem, Olivier de Clisson, Jean de Vienne et les deux Mauny. Le trompette de Bertrand presenta celuy de Thomas de Granson, disant à son maître qu’en revenant du Mans, où il luy avoit commandé d’aller, il avoit rencontré dans son chemin ce garde, dont il avoit appris que le general anglois l’envoyoit auprés de luy pour quelque affaire d’importance qu’il avoit à luy communiquer de sa part, et qu’il l’avoit prié de le luy présenter. Bertrand se disposant à l’écouter, le trompette anglois luy fit son compliment avec beaucoup de respect et de soumission, commençant par le loüer de sa valeur et de la reputation qu’il avoit aquise dans les armes, dont le bruit étoit répandu dans toutte l’Europe. Après qu’il eut étably ces beaux préliminaires, il luy témoigna qu’il se presentoit une belle occasion de couronner touttes les grandes actions qu’il avoit faites, en acceptant le défy qu’il venoit luy faire de la part de Thomas Granson, qui luy demandoit qu’il luy marquât un jour auquel les deux armées pouroient en venir aux mains en bataille rangée ; que s’il refusoit de prendre ce party, l’intention de son maître étoit de l’attaquer de nuit ou de jour, sans garder aucunes mesures avec luy. Le trompette ayant achevé ces paroles, luy mit entre les mains la dépêche de Thomas de Granson, qui ne chantoit que la même chose. Quand Bertrand en eut entendu la lecture, il en fut piqué jusqu’au vif, et jura qu’il ne mangeroit qu’une fois jusqu’à ce qu’il eût veu les Anglois. Il s’informa du trompette en quel endroit ils étoient campez. Il luy répondit que c’étoit auprés de Ponvallain ; qu’ils étoient déjà bien quatre mille hommes d’armes, sans un grand renfort qu’ils attendoient, et que Cressonval étoit allé tirer des garnisons voisines, et qu’avec ce secours les Anglois avoient grand désir de le voir en bataille. *Par Dieu*, dit Bertrand, *ils me verront plûtôt que besoin ne leur fut*. Et pour témoigner la joye que luy donnoit cette nouvelle, il fit une largesse de quatorze marcs d’argent au trompette anglois, et commanda qu’on le fît bien boire et bien manger, et qu’on luy donnât ensuite un bon lit pour reposer jusqu’au lendemain qu’il le vouloit renvoyer aux Anglois, pour leur annoncer dé sa part qu’il feroit plus de la moitié du chemin pour les aller voir au plûtôt. On régala tant le trompette durant toutte la nuit, qu’au lieu de partir à la pointe du jour, il luy fallut dormir pour cuver son vin. Bertrand se servit de cette favorable occasion pour surprendre les Anglois qui n’avoient point encore reçu de nouvelles de leur messager, qu’ils attendoient avec impatience. Il commanda secrettement que chacun s’armât et montât à cheval, et que qui l’aimeroit le suivît sans perdre de temps, parce qu’il ne vouloit reposer ny jour ny nuit, jusqu’à ce qu’il eût combattu les Anglois. On eut beau luy remontrer qu’il alloit faire un contretemps, et qu’il prenoit mal ses mesures, puis qu’il vouloit partir à l’entrée de la nuit au travers des vents et de la pluye qui devoient beaucoup fatiguer ses troupes, et les mettre hors d’œuvre quand il faudroit combattre ; qu’il valoit mieux attendre au lendemain, que de s’engager si precipitammant dans l’execution d’un dessein qui, mal entendu et mal entrepris, pouroit traîner après soy de fâcheuses suites. Il ne se paya point de touttes ces raisons dans lesquelles il ne voulut point entrer, jurant qu’il ne descendroit point de cheval jusqu’à ce qu’il eût trouvé les Anglois, ausquels il mouroit d’envie de donner bataille ; et que ceux qui ne le suivroient pas seroient reputez pour traîtres et pour infemes auprés de Sa Majesté, qui leur feroit sentir toutte son indignation. Il n’eut pas plûtôt fait ce serment, qu’il se mit en devoir de partir sur l’heure, n’ayant d’abord que cinq cens hommes d’armes à sa suite. Il faisoit si noir et si sombre, qu’on ne pouvoit pas voir cinq pieds devant soy, ny sçavoir quelle route il falloit prendre pour se bien conduire ; et d’ailleurs une grosse pluye, secondée d’un vent froid et piquant, les mettoit tous dans un desordre étrange. Jean de Beaumont prit la liberté de representer à Bertrand qu’il falloit au moins sonner la trompette pour s’assembler, et prendre des flambeaux pour s’éclairer au milieu des tenebres ; mais Guesclin ne goûtant point cet expédient, insista que c’étoit donner aux Anglois des nouvelles du mouvement qu’ils alloient faire, et que le bruit des trompettes et la clarté des flambeaux alloient tout révéler à leurs ennemis, que quelque espion ne manqueroit pas d’informer de tout. Chacun le suivit donc au travers de l’orage et de la nuit, du mieux qu’il luy fut possible. Les uns tomboient dans des fossez, d’autres s’imaginans aller leur droit chemin, marchoient à travers champs, et leurs chevaux heurtoient souvent les uns contre les autres, en se rencontrant. Le maréchal d’Andreghem vit avec peine partir Bertrand Du Guesclin sans le suivre, et, pour exhorter les autres à l’imiter, il témoigna qu’on ne devoit pas abandonner un general que le ciel leur avoit donné pour retablir les fleurs de lys dans leur premier lustre, et qui n’avoit point son semblable dans toutte l’Europe. Ces paroles furent prononcées avec tant de force et de poids, que chacun se mit aussitôt en devoir de partir. Le maréchal commença le premier à faire un mouvement à la tête de cinq cens hommes d’armes. Le comte du Perche, le maréchal de Blainville, Olivier de Clisson qui fut depuis connétable de France, le vicomte de Rohan, Jean de Vienne, le sire de Rolans depuis amiral, les seigneurs de la Hunaudaye, de Rochefort et de Tournemines, se mirent aussi tous en marche pour seconder Bertrand dans la dangereuse expedition qu’il alloit entreprendre. Mais comme la grande obscurité ne leur permettoit pas de se reconnoitre, ils sortoient de leurs rangs sans s’en appercevoir, et se rencontroient de buissons en buissons, se choquans sans y penser et faisans mille imprecations, et contre la nuit et contre celuy qui leur faisoit faire ce desagreable manège. Il y eut beaucoup de chevaux crevez dans cet embarras, et Bertrand en perdit deux des meilleurs de son écurie dans cette seule nuit. Chacun luy reprochoit le mal qu’il souffroit, et la perte qu’il faisoit de ses gens qui s’égaroient dans toute cette confusion tumultueuse. Il tâcha de consoler tout le monde en disant que les Anglois avoient assez d’or et d’argent pour les dédommager, et qu’après qu’on les auroit battus, on trouveroit dans leurs dépoüilles dequoy se recompenser au centuple de tout ce qu’on auroit perdu dans l’effort qu’on faisoit pour les surprendre. Il avoit dans ses troupes toute la belle jeunesse de Normandie, de la Bretagne, du Mans et du Poitou, qui ne demandoient qu’à joüer des mains avec les Anglois, et Bertrand les entretenoit toûjours dans cette noble chaleur de combattre ; et tandis qu’il les animoit tous à bien faire, les tenebres se dissiperent, les vents se calmerent, les pluyes cesserent, et le jour parut, qui leur fit connoître qu’ils n’étoient pas loin de Ponvallain. Tous les soldats étoient trempez comme s’ils fussent sortis du bain. Bertrand, pour se delasser avec eux, et les faire un peu respirer, fit faire alte au milieu d’un pré, pour reconnoître tout son monde, et le rassembler. Il ne trouva pas plus de cinq cens hommes qui l’avoient suivy : mais jettant les yeux plus loin, il apperçut sur une chaussée beaucoup d’autres troupes qui filoient et le venoient joindre. Cette découverte releva ses esperances, et l’engagea d’exhorter ses gens à reprendre cœur en leur representant qu’ils alloient tomber sur les Anglois, qui seroient surpris, et ne s’attendoient pas à cette irruption ; qu’il ne s’agissoit seulement que de faire un peu bonne contenance pour vaincre des ennemis, que leur seule présence alloit intimider ; que Dieu qui de tout temps avoit été le protecteur des lys, leur inspireroit le courage et les forces dont ils auroient besoin pour triompher de ces étrangers ; qu’ils ne seroient pas les seuls à les attaquer, puis qu’il voyoit déjà paroître Olivier de Clisson, le vicomte de Rohan, le seigneur de Rochefort, Jean de Vienne et le sire de Trye qui vendent avec le maréchal de Blainville, pour les renforcer. Ils étoient tous si mouillez et si fatiguez, et leurs chevaux si recrus et si las, qu’à peine se pouvoient-t’ils soutenir. Après avoir pris un peu de repos, et s’être sechez au soleil, ils mangerent et burent pour avoir plus de force à combattre, et montans sur leurs chevaux qu’ils avoient aussi fait repaître, ils se dirent adieu l’un à l’autre, frappans leurs poitrines dans le souvenir de leurs déreglemens passez, et recommandans le soin de leurs ames à leur créateur, qu’ils esperoient devoir benir la justice de leurs armes. À peine eurent-fils fait une lieüe, qu’ils virent tout à plain les Anglois dispersez ça et là par les champs, sans tenir aucun ordre ny discipline, et ne songeans point à la visite qu’on leur alloit rendre. Bertrand fit remarquer ce desordre à ses troupes, et les encouragea de son mieux à leur aller tomber sur le corps, tandis qu’ils étoient ainsi separez et sans se tenir sur leurs gardes, leur promettant tout l’or, tout l’argent, tous les chevaux et touttes les richesses qu’ils trouveroient dans l’armée des Anglois, sans vouloir aucunement partager avec eux le butin qu’ils y pourroient faire. Il remarqua qu’ils étoient bien deux mille sur les champs qui vivoient avec beaucoup de relachement, et ne se défioient de rien ; que leurs generaux et leurs capitaines étoient logez dans des villages, attendans toûjours quelle nouvelle le trompette de Thomas de Granson leur devoit apporter. D’ailleurs Hugues de Caurelay et Cressonval qui dévoient amener un fort grand renfort n’étoient point encore arrivez ; il ny avoit que Thomas de Granson, leur general, qui se reposant sur le retour de son trompette, demeuroit dans son camp, se divertissant sous sa tente avec une fort grande securité. Bertrand voyant que le coup étoit sûr de les attaquer, il s’approcha d’eux avec tant de précaution, qu’il ne se contenta pas de faire cacher sa bannière et de ne point déployer ses enseignes ; mais il voulut que ses gens cachassent leur cuirasses sous leur habits, et que les trompettes se tussent, afin de surprendre ses ennemis avec plus de succés. Il leur commanda de mettre pied à terre, aussitôt qu’ils se trouveroient à un demy trait d’arbalète prés des Anglois. Cet ordre fut executé avec tant de secret, que ces derniers ne s’en apperçurent que quand il fallut en venir aux mains avec les François, qui crièrent tout d’un coup *Montjoye Saint Denis !* en montrans leurs cuirasses et leurs étendards où les lys étoient arborez, et faisans retentir toutte la campagne du bruit de leurs trompettes. Ils chargerent les Anglois avec tant de furie, qu’ils en abbattoient autant qu’ils en frappoient, et les autres prenans la fuite, jettoient l’épouvente dans toutte leur armée, se plaignans qu’ils étoient trahis. Thomas de Granson, tout consterné de cette camisade qu’on venoit de donner à ses troupes, s’en prit à son trompette, dont il croyoit avoir été mal servy, se persuadant qu’étant de concert avec Bertrand, il n’étoit pas revenu tout exprés, pour luy donner le loisir de faire cette entreprise pendant qu’on attendroit son retour. Il tâcha dans une si grande déroute de r’allier ses gens et de les assembler autour de son drapeau, faisant sonner ses trompettes pour les avertir de se rendre tous à son étendard. Il s’en attroupa prés de mille qui coururent à son enseigne ; mais Bertrand poursuivant toûjours sa pointe avec ses plus braves, se fît jour au travers des Anglois, renversa par terre touttes leurs tentes et leurs logemens. L’execution fut si grande, qu’il en coucha plus de cinq cens sur le pré, de ce premier coup. La bravoure de ce general étonna si fort les Anglois, que se regardans l’un l’autre, ils se disoient reciproquement, que jamais ils n’avoient veu dans la guerre un si redoutable homme, ny qui sçût mieux s’aquiter du devoir de soldat et de capitaine, et qu’on ne pouvoit pas comprendre comment avec une poignée de gens, il faisoit un si grand fracas dans une armée bien plus nombreuse et plus forte que la sienne. Thomas de Granson voulut avoir recours à un stratageme, en ordonnant à Geoffroy Oursclay d’envelopper Bertrand avec huit cens hommes d’armes, et de l’attaquer par derriere dans la plus grande chaleur du combat et de la mêlée. Ce capitaine se déroba de la bataille avec un pareil nombre de gens, et s’alla poster derrière une montagne pour venir charger Guesclin à dos, quand il en trouveroit l’occasion favorable, se tenant là caché tout exprés pour étudier à loisir le temps et le moment propre pour l’accabler par une irruption subite et impreveüe. Bertrand faisoit toûjours un merveilleux progrés contre les Anglois qui s’éclaircissoient et fuyoient devant luy comme des moutons, quand, voulant achever la victoire qui se declaroit en sa faveur, il apperçut l’étendard de Thomas de Granson. Ce nouvel objet luy fit à l’instant commander à ses gens de passer sur le ventre à tout ce qu’ils rencontreroient pour aller arracher cette enseigne des mains de celuy qui la portoit, les assurant qu’aussitôt qu’elle seroit gagnée, la journée seroit entièrement couronnée. Les François partirent à l’instant de la main pour se faire jour au travers des Anglois qui se defendoient et faisoient les derniers efforts pour les arréter. Pendant tout ce fracas de part et d’autre, Thomas de Granson s’avisa de détacher un cavalier pour aller à toutte jambe à Ponvallain, donner avis à David Hollegrave de venir incessamment à son secours avec les cinq cens hommes qu’il commandoit. Celuy-cy, par son arrivée, rétablit un peu le combat et donna quelque exercice à Bertrand, qui fut obligé de renouveller ses premiers efforts pour se soutenir contre un renfort si inopiné. Cependant, comme si la présence de ce peril eût redoublé l’ardeur de son courage, il se lançoit au milieu des Anglois, écumant comme un sanglier, frappoit d’estoc et de taille sur eux, les abbattoit et les renversoit perçant les uns au défaut de la cuirasse, et soulevant le juste au corps des autres, afin que son épee trouvât moins d’obstacle à les tüer, ne voulant faire quartier à pas un ny prendre personne à rançon. Le comte de Saint Paul, et son fils se signalerent dans cette chaude occasion ; le sire de Raineval, Galeran et Roulequin, ses fils, Oudard de Renty, Enguerrand d’Eudin, Alain et Jean de Beaumont, les deux Mauny, et les autres braves François y payerent tout à fait bien de leurs personnes, Thomas de Granson de son côté faisoit de son mieux pour encourager ses Anglois à ne pas reculer, leur promettant que pour peu qu’ils tinssent encore bon, la victoire leur seroit immanquable, parce que Geoffroy Ourselay s’en alloit sortir de son embuscade avec huit cens hommes pour envelopper Bertrand, et le charger à dos, et que si ce capitaine tomboit dans ses mains, comme il l’esperoit, il se feroit un merite de le presenter au roy Edoüard, son maître, qui recevroit avec plaisir un si redoutable prisonnier, qu’il ne rendroit pas pour tout l’or de la France. Ourselay pensoit faire son coup, et prenoit déjà son tour avec ses gens, à la faveur d’un bois qui l’épauloit et le couvroit ; mais il fut bien surpris quand il se vit coupé par quatorze cens combattans qui luy tomberent sur le corps, et que menoit contr’eux Olivier de Clisson secondé des deux maréchaux d’Andreghem, et de Blainville et de Jean de Vienne. Comme la partie n’étoit pas égale, les Anglois voyans qu’ils alloient être accablez par la multitude, commencèrent à plier. Les François profitans de leur crainte en tüerent grand nombre, et le carnage ne cessa que par la prise d’Ourselay. Clisson luy demanda ce qu’étoit devenu Bertrand, et s’il en sçavoit des nouvelles. Il luy répondit qu’il étoit aux prises avec les Anglois, sur lesquels il avoit déjà remporté de fort grands avantages, et que comme il l’alloit envelopper avec ses huit cens hommes, il en avoit été par eux empêché sur le point qu’il l’alloit charger par derrière ; qu’il ne sçavoit pas au vray s’il étoit mort ou vif depuis que l’on avoit commencé la mêlée. Clisson témoigna qu’il seroit au desespoir, et n’auroit jamais de joye dans sa vie s’il mesarrivoit de Bertrand, et le maréchal d’Andreghem qui ny prenoit pas moins de part que luy, remontra qu’il ny avoit point de temps à perdre, et qu’il falloit incessamment marcher à son secours. En effet, ils ne pouvoient pas le luy donner plus à propos ; car quand ils arriverent à l’endroit où les deux armées étoient encore aux mains, ils trouverent Bertrand fort engagé dans le combat et fort pressé par Thomas de Granson qui, tout fier du renfort qu’il venoit de recevoir de David Hollegrave, et se prévalant du plus grand nombre, comptoit déjà que Guesclin ne lui pouroit jamais échapper. Mais son attente fut bien vaine, car ces quatorze cens combattans commandez par Clisson, vinrent tout à coup se jetter au travers des Anglois avec autant de furie que des loups affamez qui s’élancent dans un bercail pour en faire leur proye. Clisson fit voir en ce rencontre, que ce n’étoit pas sans raison qu’on l’appelloit *le boucher de Clisson*, car il charpentoit à droit et à gauche tout ce qui se rencontroit sous la force et la pesanteur de son bras. Le carnage fut si grand que David Hollegrave aima mieux se rendre que de se faire tuer. Thomas de Granson voyant touttes ses troupes en desordre et à demy battues, r’allia tout ce qu’il avoit de meilleur pour faire encore bonne contenance, et disputer à ses ennemis le terrain pied à pied. Il avoit encore bien douze cens Anglois dont il se promettoit un assez grand effet, mais il y avoit déjà si longtemps qu’ils étoient aux mains avec Bertrand et ses François, que tous dégouttans de sueur et du sang qui couloit de leurs blessures, ils ne pouvoient presque plus rendre de combat. Clisson, Andreghem et Vienne, voulans achever la journée, crioient pour encourager leurs gens *Notre Dame Guesclin !* et l’affaire étoit déjà si fort avancée, que de tous les Anglois il n’en seroit pas échappé seulement un seul, quand Thomelin Folisset, Hennequin, Acquêt et Gilbert Guiffart survinrent avec quelque renfort pour soutenir pendant quelque temps le choc des François. Mais il leur fallut enfin ceder à leurs efforts et à leur valeur, d’autant plus que le comte du Perche, le vicomte de Rohan, les seigneurs de Rochefort et de la Hunaudaye arriverent fort à propos avec des gens tous frais, qui firent une si grande execution, que Granson voyant toutte la campagne jonchée de ses morts, et les François mener battant le reste de ses Anglois qui n’avoit pas encore perdu la vie, tomba dans un si grand desespoir, qu’aimant mieux mourir que de survivre à sa honte et à sa défaite, il prit une hache à deux mains, dont le tranchant étoit d’acier, et la levant bien haut il l’alloit décharger sur la tête de Guesclin, si celuycy, se coulant sous le coup, ne l’eût fait porter à faux, en saisissant Granson par le corps et le colletant avec tant de force que non seulement il le jetta sous luy, mais luy arracha la hache qu’il tenoit, dont il le pouvoit aisément assommer ; il aima mieux genereusement luy donner la vie, pourveu qu’il se rendît à l’instant à luy. Granson ne balança point à le faire, et cela le mit à couvert d’un autre coup que luy alloit décharger Olivier de Clisson, si Bertrand ne l’eût paré en luy retenant le bras et luy disant que Granson étoit son prisonnier. Il ne restoit plus qu’à se saisir de Thomelin Folisset, qui se moquoit de tous ceux qui se mettoient en devoir de le prendre, en se defendant avec un bâton à deux bouts, dont il se couvroit tout le corps. Personne n’en approchoit impunément ; il y en eut même qui, pour avoir voulu trop risquer, y laisserent la vie. Regnier de Susanville fut un de ceux là. La mort de ce chevalier, que Clisson consideroit beaucoup, alluma si fort sa colere, que se jettant sur ce Thomelin, il luy fendit en deux, avec sa hache, son bâton à deux bouts. Celuy-cy, se voyant desarmé d’un instrument dont il se sçavoit si bien servir, mit aussitôt l’épée à la main pour en percer Olivier de Clisson ; mais le coup qu’il porta ne fit aucun effet, parce qu’il étoit si bien armé dessous ses habits, que l’épée trouvant une forte resistance se cassa en deux. Ce malheur obligea Thomelin de se jetter aux genoux de Clisson, pour luy demander la vie, le priant de le vouloir prendre pour son prisonnier, Hennequin, Acquet, Gilbert Guiffart et plusieurs autres, voyans que tout étoit perdu sans aucune ressource, prirent le party de se rendre. Le butin fut grand pour les François : il n’y eut pas jusqu’au moindre palfrenier et goujat qui n’eut son prisonnier, et dont il ne tirât une bonne rançon. Le debris de cette déroute des Anglois s’alla jetter dans les places voisines. Les uns allèrent se réfugier dans la ville de Baux, d’autres cherchèrent leur asyle dans celle de Bressiere, d’autres dans celle de Saint Maur sur Loire, où Cressonval étoit encore, assemblant le plus de gens qu’il pouvoit pour en renforcer l’armée angloise, dont il ne sçavoit pas la défaite. Guesclin voulut les y suivre et les aller dénicher de ses forts en les y assiegeant sans perdre temps. 1. « Et tenez, (dit le Héraut), vecy la lettre que Thomas de Grançon vous envoyé. » Laquelle Bertran bailla à lire à un sien secretaire, à l’audience des barons, qui la estoient. Et contenoit ladite lettre tout ce que icellui herault avoit devisié. El quant Bertran l’entendi, si jura à Dieu, à basse voix serie, que jamais ne mangeroit, excepté celle nuytée, jucques à tant qu’il aroit veu les Euglois et leurs gens. (*Ménard*, p. 410.) 2. Mais ceulx especialment, qui avec Bertran chevauchoient, eurent du mal à foison. Car il chevaucha si fort, que il estancha soubz lui deux bons chevaulx. Dont il fu assez blasmé de ses hommes, qui lui disoient : « Haa ! sire, nous perdons tous noz chevaulx, ne jamaiz ne nous en aiderons à nostre besoing, et aussi avons assez perdu de noz gens, qui se sont esgarez pour l’orage du temps, qui ne pouvoient esploictier. Seigneurs, dist Bertran, je vous en respondray. Il sera tantost jour, que nous verrons entour nous. Se nous trouvons les Engloiz, nous nous bouterons dedens, et seront tantost desconfiz. Car nous les surprendrons. Et se nous n’avons nul cheval, nous en conquesterons assez, ou jamais n’en aurons besoing nul jour. » (*Ménard*, p. 414.) 3. Du Chastelet (p. 195) le nomme Cressonnailles.
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/24
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*De la reddition volontaire de Burgos, Tolede et Seville, entre les mains de Pierre, et de l’ingratitude qu’il commit à l’égard du prince de Galles.* Après cette grande et fameuse victoire, la ville de Burgos ouvrit de fort bonne grace ses portes au vainqueur. Le prince de Galles s’entretenant avec ses courtisans des promesses solemnelles que le roy Pierre avoit faites, qu’en cas qu’il mourût sans enfans, la couronne d’Espagne luy seroit dévoluë à luy et à ses héritiers, fut bien desabusé de la bonne opinion qu’il avoit conçue de ce prince infidelle, qui faisoit litiere de sa parole, qu’il se moquoit de garder à ceux dont il avoit tire tous les services qu’il en attendoit, et se faisoit un plaisir de leur en manquer quand il n’en avoit plus de besoin. Le prince de Galles fut étonné d’apprendre de l’évêque de Burgos, que c’étoit là le vrai caractere de Pierre. Il l’assûra qu’il ne devoit aucunement compter sur tous les sermons qu’il pouroit lui avoir faits, quand même ce seroit sur le saint Sacrement ; mais que s’il avoit juré sur l’Alcoran, qu’alors il seroit un fort religieux observateur de sa parole. Ce prince fut encore plus suipris quand il sçut que Pierre avoit plus de penchant pour les Sarrazins que pour les Chrétiens, et commença pour lors de craindre qu’il n’eût employé ses armes pour un ingrat et pour un malhonnête homme. Il voulut un peu creuser là dessus le fonds de ce Roy, qu’il s’avisa d’entretenir en particulier, pour voir s’il avoit à s’en defier, comme on luy disoit. Il luy representa que les Espagnols se loüoient peu de sa conduite, et qu’il ne sçavoit à quelle cause imputer cette universelle aversion de ses sujets pour luy ; qu’à l’égard de ce qui le regardoit en particulier, il étoit bien aise de sçavoir de luy quelle recompense il auroit pour avoir exposé sa vie et celle de toute la fleur d’Angleterre, pour le faire triompher de ses ennemis et remporter cette celebre victoire, qui l’alloit remettre sur son trône, et qui leur avoit coûté des frais et des fatigues incroyables, jusqu’à mettre sur les dents une très formidable armée que la famine avoit été sur le point de faire perir ; qu’il devoit se souvenir de la promesse qu’il luy avoit faite et sellée de son propre sceau, qu’après son decés la couronne d’Espagne seroit réversible à luy prince de Galles, et à ses héritiers ; que s’il sçavoit qu’il eut aucune pensée de luy faire là dessus la moindre infidelité du monde, il passeroit la mer pour le punir de sa perfidie, qui ne lui coûteroit pas seulement ses États, mais sa propre vie, qu’il luy feroit perdre avec honte, s’il étoit assez scélérat pour le joüer, après en avoir reçu de si grands services. Pierre voyant que ce prince étoit extrêmement prévenu contre luy, tâcha de luy remettre l’esprit là dessus, en l’assûrant qu’il ne devoit aucunement douter qu’il n’exécutât à la lettre et ponctuellement tout ce qu’il avoit promis, et que même il iroit encore au delà s’il étoit nécessaire, et feroit l’impossible pour luy témoigner combien il étoit sensible à toutes les grâces qu’il luy avoit faites. Le prince de Galles s’imaginant qu’il luy parloit sincèrement, luy fit une autre proposition qui ne tendoit qu’à luy concilier l’amour de ses sujets. Il luy déclara qu’il étoit à propos de les raprivoiser en mangeant avec eux et leur faisant toutes les honnêtetez qu’un bon prince fait à ses peuples. Pierre n’osa pas aller contre le torrent, et fit paroître qu’il étoit ravy d’entrer dans cet expédient, qui luy pouroit ramener l’esprit de ses vassaux ; mais dans le fonds du cœur, il se promettoit d’en tirer une vengeance fort sanglante, quand le prince de Galles se seroit retiré, regrettant le présent qu’il luy avoit fait de sa riche table, et disant entre ses dents qu’il étoit bien fâché de s’être, en sa faveur, dépoüillé d’un si grand trésor. Cependant il luy falut faire bonne mine et soûtenir un personnage qui ne luy plaisoit gueres. Aussitôt qu’il fut entré dans Burgos avec le prince, toutes les bourgeoises, qui connoissoient le mauvais fonds de Pierre, qui ne sçavoit ce que c’étoit que de pardonner, vinrent au devant de luy le mouchoir dans les mains et les larmes aux yeux, pour luy faire perdre tout le ressentiment qui luy pouvoit rester dans le cœur contre la ville de Burgos, qui s’étoit, contre son gré, soumise à l’obeïssance de son ennemy. Le prince, pour cimenter davantage la paix qu’il vouloit ménager entre le Roy et ceux de Burgos, le mena jusqu’à la cathédrale, et voulut, après une messe solemnelle qu’il luy fit entendre avec luy, qu’il fît serment sur plusieurs reliques dont Charlemagne avoit autrefois fait don à cette église, et sur le corps même de l’apôtre saint Jaques, qui reposoit, à ce que les Espagnols prétendent, dans ce temple, que jamais il n’auroit contre les bourgeois de Burgos aucun ressentiment de tout ce qu’ils avoient fait contre luy ; qu’il leur pardonnoit tout le passé très sincerement, et qu’il auroit à l’avenir pour eux des bontez touttes paternelles, pourveu qu’ils y répondissent par la fidélité que des sujets doivent à leur souverain. Toutes ces protestations furent suivies d’un fort grand repas que le roy Pierre fit au prince de Galles, qui voulut que les dames fussent de la partie, pour mieux couronner cette prétenduë reconciliation. Le roy Pierre poussa sa dissimulation jusqu’au bout, et comme il n’avoit plus besoin du prince de Galles, il en souhaitoit le départ. Il vint un jour le cajoler sur la generosité qu’il avoit fait éclater en sa faveur, et luy dit que tout l’argent de son royaume ne seroit jamais suffisant pour reconnoître le bon office qu’il venoit de luy rendre en le rétablissant dans ses États ; qu’il le prioit de trouver bon qu’il allât amasser une somme considérable pour le dédommager de ses frais, et le recompenser de tout ce qu’il avoit eu la bonté de faire pour luy, qu’il étoit au desespoir de ce que son païs étoit trop maigre et trop sterile pour nourrir le grand nombre de troupes qu’il commandoit ; mais que s’il luy plaisoit les faire retirer pour les mettre plus à leur aise, et luy marquer l’endroit où, quand il auroit fait tout son argent, il le pouroit trouver pour le luy porter, il ne manqueroit pas de s’y rendre à jour nommé pour le satisfaire et cultiver ensemble une amitié qui ne finiroit qu’avec la vie. Le prince de Galles, naturellement généreux et sincère, ne penetroit pas dans le méchant fonds de Pierre, et, croyant qu’il luy parloit dans un bon esprit, il se contenta de luy répondre qu’il alloit assembler son conseil là dessus. Il fit appeller pour ce sujet le duc de Lancastre, son frère, le comte d’ Armagnac, Jean de Chandos, le captal de Buc, Hugues de Caurelay, le sire de Mucidan, le comte de Pembroc et tous les seigneurs de sa Cour, ausquels il exposa la pressante nécessité dans laquelle ils étoient de vuider ce païs, où ses troupes ne pouvoient plus trouver de quoy vivre ny subsister ; que le roy Pierre luy avoit proposé de se retirer du côté de la Navarre où il y avoit abondance de vins et de vivres, et qu’il s’y rendroit au premier jour pour leur apporter toutes les sommes qu’il leur avoit promises et qu’il alloit lever sur ses peuples. Il n’y en eut pas un qui ne donnât dans ce panneau, tant ils avoient tous de démangeaison de revoir leurs femmes et leurs enfans, et de s’aller délasser chez eux de toutes les fatigues que cette guerre et la famine leur avoit fait essuyer. Cette resolution prise on en fit part au roy Pierre, qui ne demandoit qu’à voir leurs talons. Chacun plia bagage. On eut soin de faire aussi partir Bertrand, le Besque de Vilaines et le maréchal d’Andreghem, ausquels on donna de fort bons chevaux. Guesclin ne faisoit point paroître aucune consternation sur son visage, se soûtenant dans sa mauvaise comme dans sa bonne fortune sans se démentir. Il n’osoit pas faire aucune avance auprés du prince de Galles pour sa liberté, parce qu’il sçavoit que cette démarche auroit été non seulement prématurée, mais inutile. Cependant Hugues de Caurelay voulut bien rompre cette glace en faveur de Bertrand qu’il aimoit. Il prit la liberté de représenter à son maître qu’un si brave general meritoit bien qu’on eût pour luy quelque indulgence, et qu’ayant un plus grand fonds de valeur que de biens, il se promettoit de sa generosité qu’il luy feroit quelque grâce pour sa rançon. Le Prince ne reçut pas bien ce compliment ; il témoigna tout au contraire que cette même bravoure de Bertrand étoit la grande raison qu’il avoit de le retenir, car s’il luy donnoit une fois la clef des champs, ce seroit déchaîner contre eux un lion furieux qui seroit capable de les devorer ; que cet homme, ne se pouvant tenir dans sa peau, ne manqueroit pas de leur faire la guerre aussitôt qu’il se verroit en liberté ; qu’il étoit donc plus à propos de ne point lâcher sur eux ce *dogue* *de Bretagne*, si fatal aux Anglois. Caurelay n’ayant pas reüssi dans sa tentative, fit part à Guesclin de ce peu de succés, et l’assûra que c’étoit avec bien du chagrin qu’il se voyoit obligé de luy faire un si triste rapport. Bertrand le remercia de son zele et des soins qu’il avoit bien voulu prendre pour sa délivrance, luy disant que c’étoit un ouvrage qu’il falloit laisser faire à Dieu et au temps. Le prince de Galles cependant eut une grande mortification quand il éprouva l’infidélité de Pierre, dont il étoit devenu la duppe ; car, s’étant retiré dans la Navarre avec ses troupes, il n’y trouva pas de quoy vivre, toute la moisson ayant été consommée. Le grand nombre de gens de guerre qu’il traînoit à sa suite manquerent de tout, et Pierre, qui luy devoit apporter tant d’argent, tant de richesses et tant de trésors, le laissa morfondre avec tout son monde dans la Navarre et ne parut point. Ces deux perfidies le firent repentir de la vaine équipée qu’il avoit fait pour ce misérable qui le joüoit, après en avoir tiré de si grands services. Dans l’indignation qu’il en conçut, il voulut sur le champ l’aller chercher en personne pour assouvir sur luy sa rage et sa fureur ; mais ses generaux luy firent connoître qu’il ne pouvoit entreprendre ce voyage sans passer par des lieux incultes et déserts qui le feroient perir avec toute son armée ; qu’il valloit donc mieux reprendre le chemin de Bordeaux pour y faire toutes les provisions nécessaires pour vivre cinq ou six mois, et retourner en suite au printemps pour fondre sur ce prince infidelle et lâche, et le payer de toutes ses trahisons et de toutes ses félonies par une mort infâme, qu’il n’avoit que trop méritée par son ingratitude et par le mauvais tour qu’il venoit de luy faire. Pierre, s’étant tiré cette épine du pied, s’alla présenter devant Tolede et demanda qu’on luy fît l’ouverture des portes. Les bourgeois apprehendans qu’il ne se ressentît de l’outrage qu’ils luy avoient fait, balancerent longtemps à se rendre ; mais enfin, voyans bien qu’ils ne pouroient faire qu’une fort vaine resistance, ils aimèrent mieux franchir honnêtement ce pas que de l’aigrir encore davantage contre eux. Il dissimula d’abord le ressentiment qu’il leur gardoit pour ne les point effaroucher ; mais il leur en fit sentir dans la suite de fort cruels effets. Seville, ayant sçu que Burgos et Tolede avoient suby le joug de leur premier maître, se vit contrainte de ceder au torrent et de se rendre au vainqueur. Les bourgeois allerent au devant de luy pour tâcher de flechir la miséricorde d’un prince dont ils connoissoient l’humeur implacable. Les chrétiens, les juifs et les sarrazins firent à l’envy de leur mieux pour l’adoucir, se prosternans en terre et luy demandans pardon à genoux et tâchans de se disculper sur leur defection, disant qu’ils avoient été tous entraînez par la multitude et la populace, dont ils n’avoient pu reprimer la rébellion ; qu’ils benissoient le ciel de ce qu’il avoit exaucé leurs vœux en le rétablissant sur son trône, et que la vie qu’ils luy demandoient ne leur seroit à l’avenir d’aucun usage que pour la sacrifier pour luy contre ses ennemis. Ils n’oublierent rien pour luy témoigner la joye que leur donnoit le retablissement de sa domination sur eux. Toute la ville fit retentir à son entrée les concerts de musique. À peine pouvoit-il passer dans les ruës tant la foule étoit grande. Touttes les cloches se firent entendre avec un fort grand bruit, les feux de joye que l’on faisoit par tout éclairoient les tables qu’on avoit dressées dans les places publiques, pour y servir des viandes à tous venans. Toute la noblesse d’Espagne courut à Séville, pour feliciter ce prince sur son rétablissement et luy rendre de nouveaux hommages. Ferrand de Castre, qui l’avoit abandonné dans sa disgrâce, vint le rejoindre dans sa prospérité ; mais touttes ces démonstrations de joye, touttes ces démarches honnêtes, soumises et civiles, ne furent point capables d’adoucir le cœur inhumain de ce tyran, qui s’étoit fait une loy de ne jamais pardonner les injures qu’on luy avoit faites, et se réservoit toûjours de s’en venger dans son temps, comme il ne l’a fait que trop paroître dans la suite.
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/3
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2012-01-30T21:29:47Z
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*Où l’on verra l’artifice et le courage avec lequel Bertrand s’empara de la citadelle de Fougeray pour Charles de Blois contre Simon de Monfort, lors que ces deux princes se faisoient la guerre, pour soûtenir l’un contre l’autre leurs droits prétendus sur le duché de Bretagne.* L’histoire de France nous apprend la fameuse concurrence qu’il y eut entre Charles de Blois et Jean de Monfort pour la souveraineté de Bretagne. Philippe de Valois épousa la querelle du premier de ces princes, et le roy d’Angleterre celle du second. Toute l’Europe sembla se vouloir partager là dessus. En effet une si belle province meritoit bien que ceux qui pretendoient y avoir plus de droit, en achetassent la possession par des combats et par des victoires. Comme elle étoit la patrie de Bertrand et qu’il avoit le cœur tout françois, il ne balança point a se déclarer pour celuy qui s’étoit mis sous la protection des lys. Il prit donc le party de Charles de Blois, et se mit en tête d’enlever par surprise un château qu’on appelloit Fougeray, qui dans ce temps étoit une place importante, et dont la prise pouvoit donner un grand poids aux prétentions du prince dont il avoit entrepris de soûtenir les intérêts. Il s’avisa, pour y reüssir, de se travestir en bucheron, pour se rendre moins suspect à ceux qui gardoient ce château. Soixante hommes qu’il avoit apposté pour seconder son dessein, luy furent d’un tres-grand secours pour l’exécuter à coup sûr. Il partagea ce petit corps en quatre parties comme si c’étoient autant de bûcherons qui venoient les uns après les autres indifféremment pour vendre du bois dans la place. Il épia le temps que le gouverneur venoit d’en sortir avec une partie de sa garnison pour faire la tentative qu’il avoit méditée. Tout son monde avoit comme luy des armes cachées sous leur, juste au corps. Ils sortirent séparément d’une forêt voisine, dans laquelle ils avoient passé fort secrettement la dernière nuit ; ils parurent de grand matin chargez, qui çà, qui là, de bourées et de fagots sur leurs épaules. Comme on ne voyoit cette troupe que fort confusément de loin, le guet ne manqua pas de sonner, mais à mesure qu’ils approchèrent la défiance commença de cesser. Bertrand se présenta le premier dans ce bel équipage, et parut auprès du pont levis, couvert d’une robe blanche jusqu’aux genoux et chargé de bois par dessus. Le portier, qui ne se défioit de rien, vint luy quatriême abaisser le pont. Bertrand débuta par se décharger de son fardeau pour embaraasser le pont, et tira de dessous ses habits une bayonnette dont il poignarda le portier, et cria tout aussitôt *Guesclin !*, pour donner le signal à ses gens de le joindre et de le seconder. Ils partirent aussitôt de la main, se jettans sur le pont, et gaignerent la porte dont ils se saisirent en attendant que le reste pût entrer avec eux : mais comme il y avoit bien deux cens Anglois dans la place, et que Bertrand n’avoit que soixante hommes, la partie n’étoit pas égale : il y eut grande boucherie de part et d’autre ; les Bretons étoient attaquez de tous cotez ; ils n’avoient pas seulement à soûtenir les efforts des soldats anglois, il leur falloit encore essuyer une grêle de pierres, qui leur étoient jettées par les femmes et les enfans de Fougeray. Le fracas fut grand ; il y eut un Anglois qui d’un coup de coignée fendit la tête d’un des compagnons de Bertrand ; celuy-cy le perça de son épée pour vanger la mort de son compatriote, et s’emparant de la même coignée, charpentoit tous les Anglois qui se présenloient devant luy, les menant battans jusqu’au pied d’une bergerie, contre laquelle il s’adossa pour reprendre haleine, et parer les coups qu’on luy pouvoit porter par derrière, en attendant qu’il luy vint du secours, dont il avoit un très-grand besoin (car il avoit déjà reçu beaucoup de blessures, et le sang qui couloit de dessus sa tête sur ses yeux, luy ôtoit l’usage de la veüe, sans laquelle il ne pouvoit pas se défendre), quand il arriva par bonheur qu’un party de cavalerie qui tenoit pour Charles de Blois, passant là tout auprès, et sçachant que Bertrand étoit aux mains avec les Anglois pour le même sujet, vint le dégager fort à propos, écarta d’autour de luy tous ses ennemis qui s’acharnoient à le massacrer, et contre lesquels il tint tête jusqu’à ce que ces cavaliers arrivèrent heureusement, et chargerent les Anglois avec tant de furie, qu’ils en tuèrent la meilleure partie. Le reste fut contraint de prendre la fuite. Ils trouvèrent Bertrand dans un grand danger, car il étoit tout seul aux prises avec dix Anglois ; et comme sa coignée lui avoit échappé des mains, il étoit obligé de se défendre à coups de poing. Cependant il disputa si bien le terrain que, secondé de ce secours, il se rendit le maître de la place dont il s’empara pour Charles de Blois ; et s’aquit par cette bravoure une si grande réputation par tout, qu’il passoit pour le plus intrépide et le plus hardy chevalier de son siècle.
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/32
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2012-03-30T09:39:02Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anciens_m%C3%A9moires_sur_Du_Guesclin/32
*De la prise du fort de Baux et de la ville de Bressiere ; et de la sortie que les anglais firent de Saint Maur sur Loire, après j avoir mis le feu, mais qui furent ensuite battus par Bertrand devant Bressière.* Guesclin s’étant allé délasser et raffraîchir avec les siens dans la ville du Mans, après une si memorable victoire, et sçachant que les Anglois s’étoient retirez dans la ville de Baux, il crut que la gloire qu’il avoit aquise dans cette journée ne seroit pas entière ny complette, s’il ne les alloit encore assieger dans cette forteresse. Bertrand, s’en approchant un peu trop prés, pour mieux reconnoître la place, le gouverneur luy demanda ce qu’il vouloit, et qu’elle étoit la raison de sa curiosité, qui luy faisoit étudier ainsi l’assiette de son fort. Guesclin luy répondit qu’il ne faisoit cette démarche que pour sçavoir son nom, dans l’esperance de se pouvoir ainsi aboucher avec luy. Ce commandant luy témoigna qu’il étoit bien aise de le contenter là dessus, et qu’il s’appelloit le chevalier Gautier. Bertrand l’exhorta de luy rendre sa place sans se faire attaquer dans les formes ordinaires par une armée royale et victorieuse qu’il commandoit en personne, en qualité de connétable de France, ayant avec soy tous les braves de ce royaume, dont étoient les deux maréchaux d’Andreghem et de Blainville, Olivier de Clisson, le vicomte de Rohan, les seigneurs de Reths, de Rochefort, de la Hunaudaye, Jean et Alain de Beaumont et toutte l’élite et la fleur de la France. Ce gouverneur l’assûra qu’il le connoissoit peu pour luy faire une semblable proposition ; qu’il n’avoit jamais été capable d’une pareille lâcheté ; que quand ses murs seroient tout percez comme un crible, ses gens tüez et luy même tout couvert du sang de ses blessures, il ne songeroit pas encore à se rendre, et là dessus il luy fit commandement de se retirer au plûtôt, s’il ne vouloit se faire écraser sous un monceau de pierres, qu’il luy feroit jetter sur la tête. *Ha larron*, luy dit Bertrand, *tu es en ton cuidier ;* *mais par la foy que dois ci Dieu, jamais ne mangeray* *ne ne bauraj tant que je j’aye pris ou mis en* *mon dangier*. Le gouverneur se moqua de luy bien loin de luy témoigner qu’il fût alarmé de louttes ces menaces ; et se prepara de son mieux à se bien defendre, se persuadant que Guesclin ne feroit que blanchir dans l’entreprise qu’il feroit sur sa place. Bertrand s’étant mis à l’écart, vint retrouver ses gens pour les exhorter à tirer raison de l’insolence de ce commandant qui l’avoit bravé jusqu’à luy faire insulte, leur disant qu’il falloit aller dîner dans cette place où il y avoit de bonnes viandes et de fort bon vin qui les y attendoient, et que chacun se tint prêt pour monter à l’assaut. Il fit mettre pied à terre aux gendarmes, et leur ordonna de descendre dans le fossé pour s’attacher ensuite à la muraille, dans laquelle ils fichoient entre deux pierres leurs dagues et leurs poignards, dont ils se faisoient des degrez et des échelons pour monter, tandis que les arbalêtriers favorisoient à grands coups de traits les efforts qu’ils faisoient pour se rendre au haut des murs sans en être repoussez par les assiegez, qui n’osoient paroître sur les rampars, à cause de cette grêle de flêches et de dards que les François leur lançoient du bord du fossé. Roulequin de Raineval fut fait chevalier sur le champ de la main de Bertrand, pour avoir osé le premier monter à l’échelle. La precipitation qui faisoit aller les soldats à l’assaut, en faisoit beaucoup tomber les uns sur les autres ; mais l’ardeur qu’ils avoient de se rendre maîtres de la place, faisoit qu’ils s’entr’aidoient à se relever. Bertrand craignant que les fatigues ne refroidissent leur courage, leur promettoit de les recompenser largement, et les excitoit de son mieux à ne se point relâcher. Il y eut un soldat breton qui fit enfin de si grands efforts qu’il monta sur le mur, et se battant en désespéré contre les Anglois, qui le vouloient repousser, il fraya le chemin aux autres, en criant : *Guesclin ! Saint Paul ! le* *Perche, Raineval ! Renty !* Ils monterent tous à la file, et s’étans rendus les plus forts, ils chasserent les ennemis du poste qu’ils occupoient auparavant, et s’étant répandus ensuite dans la ville, ils y jetterent tant de frayeur, et firent une si cruelle boucherie des Anglois, que le commandant s’estima bienheureux de s’évader par une poterne dont il s’étoit réservé la clef. La ville se rendit aussitôt, où les soldats firent un butin fort considérable, et trouverent beaucoup de vivres et de vins pour s’y raffraîchir et s’y délasser de touttes les fatigues que leur avoit coûté cette conquête. Bertrand ne se contentant pas de ce premier succés, dépêcha par tout des coureurs pour sçavoir où les fuyards s’étoient refugiez après leur défaite à Ponvallain. Ce general apprit que le debris de cette armée battuë s’étoit retiré dans Saint Maur sur Loire, et que les Anglois ne s’y croyoient pas en sûreté depuis qu’ils avoient sçu que la forteresse de Baux avoit été prise d’assaut. Cette surprenante nouvelle les y fit tenir sur leurs gardes avec plus de précaution que jamais ; car le seul nom de Bertrand les faisoit pâlir, et quand ils entendoient le moindre bruit, ils s’imaginoient le voir aussitôt à leurs portes. Leur terreur ne fut pas vaine ny panique ; car ils furent investis par les François, qui planterent le piquet devant leur place avec beaucoup d’ordre et de discipline, faisans mine d’y vouloir établir un siege dans touttes ses formes. Bertrand, avant que de rien entreprendre contre une place si forte d’assiette, trouva bon de tenir conseil avec les seigneurs qui commandoient dans son armée. Ce fut dans cet esprit qu’il appella Guillaume de Lannoy, Carenloüet, capitaine de la Rocheposay, Guillaume le Baveux, Ivain de Galles, et un autre chevalier que l’on nommoit *le Poursuivant d’amours*. Il les consulta tous sur les mesures qu’il avoit à prendre dans une occasion de cette consequence, leur representant que la place devant laquelle ils étoient postez, n’étoit pas une affaire d’un jour, et qu’il étoit important de s’en assûrer avant que d’entrer plus avant dans le païs, de peur que Cressonval qui commandoit dedans, ne les harcelât par derriere, ayant une très-forte garnison d’Anglois, qui pouroient faire des courses sur eux, et les troubler dans les expeditions qu’il leur falloit entreprendre pour dénicher leurs ennemis du royaume de France. Les avis furent fort partagez dans ce conseil. Les uns estimoient qu’une forteresse de cette consequence, située sur la riviere de Loire et bien fortifiée, meritoit bien qu’on l’assiegeât par degrez et dans touttes les formes ; d’autres vouloient qu’on l’insultât sans la marchander davantage. Mais le sentiment de Bertrand prevalut sur celuy des autres, et fut universellement suivy, quand il opina qu’il croyoit qu’il étoit necessaire, avant touttes choses, de pressentir Cressonval, gouverneur de Saint Maur, qu’il connoissoit de longue main pour avoir fait la guerre avec luy pendant plusieurs années en Espagne. Il envoya donc un heraut de sa part à Saint Maur, pour prier Cressonval de luy venir parler, et lui mettre un saufconduit ou passeport entre les mains, pour le guerir de tout le soupçon que ce message luy pourroit donner. Il ne balança point à sortir de sa place sur de si bonnes sûretéz, ordonnant à son lieutenant de bien veiller sur tout, de peur d’être surpris en son absence. Quand Guesclin le vit approcher, il luy dit : *bienveillant sire, par Saint Maurice* *dînerez avec moy, et buvrez de mon vin ainçois* *que partiez ; car vous avez été mon amy de pieça*. Il le cajola de son mieux de la sorte, le faisant souvenir de tous les travaux qu’ils avoient essuyez ensemble en Espagne, quand ils faisoient la guerre en faveur d’Henry contre Pierre, et qu’il ne l’avoit quité, que parce que le service du prince de Galles, son maître, l’appelloit ailleurs, ainsi que doit faire tout bon sujet et fidelle vassal. Il ajouta qu’il avoit pris la liberté de le faire venir pour renouveller leur ancienne amitié, le verre à la main, sans faire préjudice au service commun de leurs maîtres, les roys de France et d’Angleterre. Cressonval luy témoigna que les liaisons particulieres qu’il avoit avec luy, ne seroient jamais capables de luy faire trahir la fidelité qu’il devoit à son prince ; aussi Guesclin luy fit connoître qu’un repas fait entre deux amis sujets de deux souverains ennemis, ne leur pouroit attirer aucune affaire auprés de leurs maîtres, puis que chacun d’eux se mettroit en devoir de les bien servir quand l’occasion s’en presenteroit. Enfin Cressonval se rendant à des raisons si specieuses et si fortes, n’osa pas refuser la prière qu’il luy faisoit avec tant d’honnêteté de vouloir bien manger avec luy. Bertrand le regala fort splendidement. Ils s’entretinrent durant leur dîner des perils qu’ils avoient essuyez ensemble, et de quelques engagemens de cœur qu’ils avoient eu pour les dames, tandis qu’ils étoient en Espagne. Quand le repas fut achevé, Guesclin tira Cressonval à l’écart, et luy dit qu’il n’avoit souhaité toutte cette entreveüe que pour luy faire voir le danger dans lequel il s’alloit plonger s’il pretendoit defendre Saint Maur contre une armée si forte que la sienne, composée de tant de gens aguerris et tout fiers des victoires qu’ils avoient remportées jusqu’à lors ; qu’il n’avoit pas voulu l’attaquer d’abord dans le dessein qu’il avoit de le menager comme son amy ; mais que s’il s’opiniâtroit à vouloir soutenir un siege, il couroit risque d’être pris et de perdre la vie luy et tout son monde. Il le conjura de faire une forte reflexion sur tout ce qu’il luy disoit, l’assûrant que s’il ne deferoit pas à son amy, il auroit tout le loisir de s’en repentir. Cressonval ne donna point d’abord dans un piége si specieux. Il convint avec luy que jamais place ne seroit attaquée par un plus fameux capitaine que luy, ny par des troupes plus braves ny plus intrepides ; mais il le pria de vouloir bien songer qu’il devoit être fort jaloux de son honneur et de la fidelité qu’il devoit au prince de Galles, qui luy avoit confié la garde d’une citadelle tres forte d’assiette, remplie d’une très bonne garnison, et bien pourveüe de touttes les munitions nécessaires de guerre et de bouche ; et qu’il étoit de son devoir de la defendre au peril de sa vie, et de se faire ensevelir sous ses ruines plûtôt que de commettre la lâcheté qu’il luy proposoit, et qu’il sçavoit être tout à fait indigne d’un gentilhomme qui se doit piquer d’avoir le cœur bien placé. Bertrand qui ne s’accommodoit pas d’une repartie qui reculoit la reddition de Saint Maur sur Loire, fronça le sourcil, et jura, disant à Cressonval, *que par Dieu, qui fut* *peiné en croix et le tiers jour suscita, et par saint* *Yves s’il attendoit qu’il mît trefs ne tentes devant son* *fort, il le feroit pendre aux fourches*. Le gouverneur tout tremblant de peur à ce serment, et le connoissant homme à luy tenir parole à ses dépens, le pria de trouver bon qu’il remontât à cheval pour s’en retourner à Saint Maur, et representer tout ce qu’il venoit de luy dire aux bourgeois et à la garnison de sa place. Bertrand le voyant disposé à se rendre, donna d’autant plus volontiers les mains à sa priere. Cressonval ne fut pas plûtôt arrivé, qu’il fit assembler dans l’hôtel de ville les plus notables bourgeois et les principaux officiers de la garnison, pour leur donner avis du serment qu’avoit fait Guesclin de les faire tous pendre, s’ils tomboient dans ses mains après la prise de la place. Ce discours les alarma si fort qu’ils vouloient déjà prendre le party de s’enfuir sans attendre que Bertrand commençât le siege ; mais Cressonval essaya de les rassurer en leur disant qu’il avoit stipulé par avance qu’ils auroient tous leurs biens et leurs vies sauves, en se rendans dans un certain jour, et qu’il valloit mieux en passer par là que de s’exposer à une mort certaine, qu’ils ne pouroient jamais éviter, si la place étoit une fois prise ou par siege, ou par famine, ou par assaut. La crainte de la mort les faisoit presque tous donner dans ce sentiment, quand un chevalier anglois, fort brave de sa personne, prit la parole pour représenter à la compagnie qu’une reddition si précipitée ne les garantiroit jamais du soupçon que le prince de Galles pouroit avoir de leur perfidie, s’ils Venoient à faire une démarche si honteuse sur de simples menaces qu’un general leur auroit fait pour les intimider. Cette genereuse remontrance ne leur inspira point le courage et la resolution de se bien defendre, mais les rendit encore plus timides. Cressonval faisant reflexion sur ce qu’avoit dit le chevalier anglois, et craignant que tout le reproche de cette defection ne tombât sur luy seul, ouvrit les yeux sur le pas qu’il avoit médité de faire, et jura qu’il feroit bien voir, par la conduite qu’il alloit tenir, qu’il n’étoit point capable de la trahison dont on avoit pretendu l’accuser. Il commanda donc à chacun de se preparer à sortir, et d’emporter ses meubles, son argent et tout ce qu’il avoit de plus precieux, parce qu’aussitôt qu’ils auroient gagné la porte, il avoit envie de mettre le feu dans la place et de la réduire en cendres, afin que Bertrand n’en eût que les ruines, et que par là tout le monde fut éloigné de croire qu’il eût été là dessus corrompu par argent. Il leur marqua que, quand ils seroient hors des portes, ils eussent à se retirer dans Bressière où dans Moncontour. Cet ordre fut ponctuellement exécuté de la même maniere qu’il l’avoit projetté. Les bourgeois et les soldats chargèrent leurs épaules de tout ce qu’ils purent emporter, et quand ils eurent gagné la prairie, Cressonval fit aussitôt mettre le feu par tout par ses gens, sans pardonner même aux églises, dont la flamme et la fumée se voyoient de fort loin ; le vent même qui souffloit alors en porta les étincelles à plus de deux lieües de là. Ce spectacle étoit fort pitoyable. La nouvelle en vint bientôt à Bertrand, qui fut averty par un courier qu’on appelloit *Hasequin*, que les Anglois venoient de sortir de Saint Maur, après y avoir mis le feu ; qu’ils prenoient la route de Bressière et de Moncontour, chargez de touttes les dépoüilles de la ville, et qu’il étoit aisé de courir après et de les atteindre, parce que le fardeau qu’ils portoient les contraignoit de marcher lentement. Bertrand, fort déconcerté de cette nouvelle, à laquelle il ne s’attendoit pas, fit mille imprecations contre l’infidélité prétenduë de Cressonval, qui avoit violé la parole qu’il luy avoit donnée de luy remettre la place entre les mains. Le maréchal d’Andreghem luy dit qu’il n’avoit pas tout le tort du monde, puis qu’il luy avoit laissé les portes ouvertes ; mais comme il n’en voyoit plus que les cendres et les ruines, il resolut de se venger de cette tromperie, commandant sur l’heure à tous ses gens de monter à cheval pour courir après les Anglois, tandis qu’ils étoient encore errans et vagabonds dans les champs, ou les investir dans Bressière, et les y prendre avec tout leur bagage et les meubles qu’ils avoient emportez. Comme les François étoient en marche à la suitte de Bertrand, les uns se plaignoient que ce general étoit trop remüant et ne les laissoit jamais en repos, ne leur donnant pas le loisir de manger ny de dormir ; d’autres le disculpoient en avouant que les siecles précédens n’avoient jamais fait naître un tel homme, ny qui eut de si grands talens pour la guerre, et qu’il falloit un capitaine de cette trempe et de ce caractere pour relever la France de l’accablement où les Anglois l’avoient reduite. Quand ces derniers se presenterent devant Bressière, ils trouvèrent les portes fermées et les pont levez sur eux ; car ceux de la ville apprehendoient si fort Bertrand, qu’ils n’osoient pas se déclarer pour ces fuyards, de peur de s’attirer un siege qui degenereroit bientôt dans le carnage de leurs habitans et le sac entier de Bressiere, Tandis que les Anglois, tout attenüez de fatigues et pouvans à peine respirer sous le faix dont ils étoient chargez, demeuroient arrétez aux portes de cette ville sans y pouvoir entrer, et craignoient que Bertrand qui les poursuivoit ne les atteignît bientôt, le commandant de la place, homme de bon sens et d’experience, les appella du haut des murailles, leur demandant ce qu’ils faisoient là, s’ils étoient Anglois ou François, et quel étoit le lieu dont ils étoient sortis. Un de ces Anglois prit la parole pour les autres, et le pria de leur ouvrir ses portes, parce qu’ils venoient de Saint Maur sur Loire, qu’ils avoient mieux aimé mettre en cendres que de souffrir qu’elle fût prise par Guesclin, qui tout écumant de rage et de fureur les poursuivoit avec tout son monde, pour assouvir sur eux son ressentiment. Il ajouta pour le toucher encore davantage, qu’ils étoient tous Anglois naturels et sujets du même prince que les habitans de Bressiere ; que les François, leurs ennemis, commandez par Bertrand leur marchoient déjà sur les talons, et qu’ils alloient être tous assommez sans qu’il en pût échapper un seul, s’il ne leur faisoit la charité de les mettre à couvert du danger qui les menaçoit, en leur donnant retraite dans sa place. Ce gouverneur apprehendant que le prince de Galles ne luy fît un jour quelque reproche de son inhumanité s’il laissoit ainsi ce peu d’Anglois à la discrétion de leurs ennemis, leur promit qu’il leur ouvriroit ses portes à condition qu’ils passeroient cinquante à cinquante, et ne coucheroient point dans Bressiere. Les Anglois furent trop heureux d’accepter ces offres ; mais il n’en fut pas plûtôt entré quarante, que le tocsin sonna de la tour, et le guetteur crioit à pleine tête, *trahy ! trahy ! fermez la porte, voicy Bertrand* *qui vient ! ces Anglais fugitifs nous ont vendus*. En effet il y avoit quelque vraysemblance de trahison : car on appercevoit du beffroy, où coururent les bourgeois en foule, tous les étendards de Guesclin, d’Olivier de Clisson, des maréchaux d’Andreghem et de Blainville, d’Alain de Beaumont, du vicomte de Rohan, du sire de Rochefort, de Carenloüet et de toutte l’élite de la France. Ces bourgeois ne se possedans point à la veüe de tout cet appareil de guerre qui les menaçoit, s’allerent imaginer que ces pauvres Anglois qui demandoient un asyle chez eux, étoient d’intelligence avec les François, et n’avoient souhaité l’entrée de leur ville que pour les livrer à leurs ennemis. Dans cette fausse préoccupation d’esprit, ils se jetterent sur ces réfugiez innocens, et, sans avoir aucune indulgence pour eux, ils les tüerent tous, ne voulans point prêter l’oreille à leurs justes plaintes, ny aux raisons dont ils s’efforçoient de justifier leur conduite ; et fermerent ensuite leurs portes, et leverent leur pont sur le reste des Anglois, qui leur demandoient le passage. Bertrand vint fondre sur eux avec tout son monde. Ils se mirent d’abord en devoir de se bien defendre ; mais leur resistance fut vaine ; ils se virent bientôt accablez par la multitude et tous enveloppez. Ceux qui survécurent à leur défaite furent arrêtez prisonniers. Guesclin tâcha de garder la justice distributive dans le partage des dépoüilles, mais il n’en put venir à bout, et la difficulté fut encore plus grande quand il fallut regler à qui véritablement les prisonniers appartenoient, et la contestation ne finit qu’aux dépens de la vie de ces pauvres Anglois ; car pour vuider tout le different que les François victorieux avoient là dessus les uns contre les autres, Guesclin et Clisson trouverent que c’étoit un chemin bien plus court de les faire tous massacrer, afin de faire tout égal, si bien qu’il se fit aux portes de Bressière un carnage de plus de cinq cens Anglois, qui demeurans couchez par terre et tout ensanglantez des coups qu’ils avoient reçus devoient beaucoup épouventer les habitans de cette ville, qui pouvoient voir de leur donjon toutte cette boucherie. Bertrand, voulant profiter de leur consternation, s’approcha du pont levis, et voyans quelques soldats qui faisoient le guet, il leur commanda d’aller avertir leur gouverneur, parce qu’il désiroit s’aboucher avec luy pour traiter de paix à l’amiable ensemble. Ce commandant s’étant présenté pour luy parler, débuta par luy dire des injures, donnant mille maledictions au jour qui l’avoit mis au monde pour être le fleau des Anglois ; il luv reprocha que depuis quatre mois il avoit fait contr’eux plus d’hostilitez que tous les autres ennemis de leur nation n’en avoient fait dans un siecle entier, et que, n’étant pas content d’avoir trempé ses mains dans le sang de leurs freres, qu’il venoit d’assommer, il pretendoit peut-être encore qu’il luy rendit la ville de Bressière sur une simple sommation. Bertrand luy promit que s’il vouloit deferer à son commandement, il luy donneroit la vie sauve et la liberté d’empporter son or, son argent et tout son bagage, et feroit la même grace aux soldats de sa garnison, le menaçant que s’il refusoit d’obeïr, il les traiteroit tous comme ces Anglois qu’il voyoit renversez morts, et nager dans leur sang tout autour des fossez de sa place. Le gouverneur luy répondit que quand il luy donneroit dix mille marcs d’or, il ne seroit point capable de commettre une semblable lâcheté ; qu’il avoit une ville bien munie, bien fortifiée ; qu’il servoit un prince assez puissant pour luy envoyer du secours en cas de besoin ; que s’il luy rendoit les clefs de sa place, sans siege et sans assaut, il meriteroit que son maître le fit pendre comme un traître. Il le prit même à témoin de ce qu’il feroit luy même si le roy de France luy avoit confié la garde d’une ville aussi bien conditionnée que la sienne, revêtuë de bonnes murailles, bien pourveüe de bleds, de vin, de lards et de chairs salées, et toutte remplie d’une bonne garnison, composée de soldats les plus aguerris de sa nation. Bertrand s’appercevant que cet homme avoit des sentimens si nobles, avoüa de bonne foy que, s’il étoit à sa place, il ne se rendroit jamais qu’on n’eût pris d’assaut sa forteresse, ou du moins par un siege qui fut dans les formes, et le loüant de ce qu’il avoit le cœur si bien placé, luy promit de le laisser en repos, et de passer outre avec tous ses gens, à condition qu’il leur fourniroit des vivres pour un jour en payant. Cet homme, au lieu de le prendre au mot, et de s’estimer heureux d’en être quite à si bon marché, luy fit une reponse indiscrette et brutale, luy disant qu’il luy donneroit volontiers des vivres pour rien, s’il croyoit qu’en les mangeant, il en pût étrangler avec tous ses François qu’il menoit avec luy. Cette parole incivile et malhonnête piqua Guesclin jusqu’au vif : *Ah ! félon portier*, luy dit-il, *par tous les saints, vous serez pendu* *par votre ceinture* ; et quand il eut lâché ce mot, il alla de ce pas trouver les autres generaux françois, et leur fit le recit de l’insolence de ce gouverneur et des paroles outrageantes avec lesquelles il avoit reçu la demande qu’il luy avoit faite de leur donner des vivres pour de l’argent, jurant qu’il en falloit au plûtôt tirer raison d’une maniere si sanglante qu’elle servît d’exemple aux autres gouverneurs, qu’ils pouroient rencontrer dans le cours de leur marche. Le maréchal d’Andreghem, Olivier de Clisson, le vicomte de Rohan, et les autres seigneurs entrerent tous dans son ressentiment. Il y eut là même un jeune chevalier nommé Jean du Bois, qui fit serment de porter l’étendard de Bertrand, le jour même, sur la tour de Bressière, ou qu’il luy en coûteroit la vie s’il ne le faisoit pas. Tous ces generaux monterent à cheval pour reconnoître l’assiette de la place, où il y avoit ville et citadelle, et pour étudier l’endroit qui seroit le plus propre pour la bien attaquer. Quand Bertrand eut bien observé le fort et le foible de cette place, il revint à ses gens pour leur dire qu’ils se missent aussitôt sous les armes, et qu’il ny avoit point d’autre party à prendre que celuy de donner un assaut le plus vigoureux qu’ils pouroient ; qu’il falloit d’abord se couvrir pour se garantir d’une grêle de dards et de flêches que les assiegez ne manqueroient pas de leur tirer de leurs murailles, pour en defendre les approches ; mais que quand ils auroient jette tout leur feu là dessus, et que les coups de trait viendroient à cesser, ils devoient, tête baissée, descendre tous dans le fossé pour s’attacher au mur et le monter avec des échelles de corde et d’autres instrumens. Les François, voulans venger l’affront que le gouverneur de Bressière avoit fait à leur general, s’acharnerent à cet assaut avec une vigueur incroyable, fichans leurs dagues et leurs poignards entre les pierres et le mortier, afin de se faire, dans les jointures, des degrez et des échelons pour monter à la cime des murs. Les Anglois leur lâchoient, de dessus leurs rampars, des tonneaux remplis de pierres et de cailloux, et ceux sur lesquels ils tomboient, demeuroient écrasez sous leur chute. Touttes ces disgraces ne faisoient que redoubler l’ardeur de ceux qui n’en étoient point atteints, et sans s’effrayer de la veüe de ceux qui culbutoient dans les fossez, ils gagnerent le haut du rempart en grand nombre. Celuy qui portoit l’étendard de Bertrand, le vint poser au pied du mur en criant *Guesclin !* pour braver encore davantage les ennemis, qui commençoient à perdre cœur au milieu de tant de François qu’ils voyoient affronter le peril avec tant d’intrépidité. Un Anglois s’efforça d’enlever cette enseigne par la pointe de la pique qui la soutenoit, mais Jean du Bois, qui la portoit, la poussant contre luy, luy perça l’œil droit et luy fit prendre le party de se retirer avec sa blessure. Le maréchal d’Andreghem fit des choses incroyables dans cet assaut, qui luy coûterent enfin la vie ; car trois fois il monta sur le mur, dont il fut repoussé par trois fois et renversé dans les fossez. Toutes ces chûtes, jointes aux coups qu’il avoit reçus en se chamaillant contre les Anglois, luy froisserent tellement le corps qu’il ne put survivre longtemps à cette derniere expédition. Bertrand et Clisson furent aussi fort maltraitez, mais avec un moindre danger ; car s’étant tirez à l’écart pour reprendre un peu leurs esprits, ils revinrent ensuite à la charge avec plus de rage et plus de fureur. Guesclin crioit à ses soldats que la viande dont ils devoient souper étoit dans cette place, et qu’il falloit necessairement ou la prendre, ou mourir de faim. Il commanda pour lors à ce Jean du Bois son port’enseigne, qu’il levât haut son étendard, afin qu’il fût planté le premier sur les rampars, comme un signe de la victoire qu’il alloit remporter et de la prise de Bressiere. Les Anglois avoient beau jetter des barils remplis de pierres sur les François, tout ce fracas ne les épouventoit point, et ne fut pas capable de refroidir leur courage et cette martiale obstination qui les faisoit monter les uns après les autres. Les generaux en mentroient l’exemple les premiers. Alain et Jean de Beaumont, Guillaume le Baveux, les seigneurs de Rochefort, de Reths, de Vantadour, de la Hunaudaye, Jean de Vienne, Carenloüet, le chevalier qu’on appelloit le Poursuivant d’amours, Alain de Taillecol, dit *l’Abbé* *de male paye*, se surpasserent dans cette chaude occasion, faisans de grands trous dans les vieilles murailles avec leurs piques, et donnans tant de coups dedans que les pierres se deboiterent et croulerent les unes sur les autres. La brêche fut ensuite fort facile à faire. Guesclin, pour achever cette journée, crioit à ses gens : *Allons, mes enfans, ces gars sont suppeditez*. À cette parole, les François firent un dernier effort, et se jetterent comme des lions déchaînez dans la ville, au travers de cette brêche, et joignans ceux qui s’étoient emparez déjà du haut des rampars, ils ne trouverent plus aucune résistance. Il y eut quelques cinquante Anglois qui voulurent se sauver par une poterne dont ils avoient gardé la clef tout exprés ; mais ils tomberent dans les mains du maréchal d’Andreghem, qui les fît rentrer à grands coups d’épée, dont il en tua dix. Bertrand s’étant emparé des murailles où l’on avoit planté son étendard, se voyant à la tête de plus de cinq cens braves, fit faire main basse sur tous les Anglois qui se trouvèrent dans la ville, si bien que ceux qui se purent sauver dans la citadelle, s’estimerent beaucoup heureux. Les François, qui s’étoient rendus maîtres de la ville, coururent vite aux portes pour les ouvrir au reste de l’armée, qui fit son entrée dans Bressiere en marchant sur un monceau de morts qui demeuroient étendus dans les rues. Guesclin vouloit qu’on attaquât la citadelle, mais les troupes étoient si fatiguées de l’expédition violente qu’elle venoient de faire, qu’elles n’étoient plus en état de rien entreprendre, et le maréchal d’Andreghem, tout moulu des coups qu’il avoit reçus, en mourut quelque temps après. Les vainqueurs partagerent entr’eux le butin qu’ils firent, et donnans toutte la nuit au repos dont ils avoient un fort grand besoin, se presenterent le lendemain devant la citadelle, qui, profitant de l’exemple de la ville qui venoit d’être prise d’assaut, aima mieux prendre le party de capituler que d’essuyer le même sort. Bertrand, après un si mémorable succés, reprit le chemin de Saumur, d’où il étoit parti pour cette expédition. Il y passa quinze jours pour s’y rafraîchir et s’y délasser, et y faire les obsèques du pauvre maréchal, dont il avoit fait transporter le corps en cette ville pour l’y inhumer. La perte d’un si grand homme fut fort regrettée. Tandis que Guesclin prenoit le soin de celebrer ces funerailles avec le plus de pompe et de piété qu’il pouvoit, il vint un courier luy donner avis que Robert Knole, general anglois, étoit au château de Derval, qu’il avoit donné les ordres necessaires pour faire repasser la mer à ses gens sous la conduite de Robert de Neuville, et que si l’on pouvoit les surprendre au passage, on pouroit s’en promettre de fort riches dépoüilles, parce qu’ils emportoient avec eux un considérable butin qu’ils avaient fait en pillant tout le plat-païs. Bertrand, ne voulant pas négliger cet avis important, prit la resolution de les attaquer, et fit même sonner la trompette, afin que chacun se tint prêt pour marcher. Olivier de Clisson le pria de vouloir bien souffrir qu’il luy en épargnât la peine, et qu’il se chargeât tout seul de cette entreprise. Il luy representa qu’il étoit nécessaire qu’il restât pour observer les démarches que Chandos pouroit faire avec un grand nombre de troupes angloises qui tenoient garnison dans Poitiers, et qui n’attendoient que ses ordres pour faire quelque mouvement au premier jour, et que tandis qu’en qualité de connétable il auroit l’œil aux occasions les plus importantes et d’un plus grand poids, il pouroit se reposer sur luy de cette petite expedition qui se presentoit, et dont il esperoit sortir avec succés, parce qu’il connoissoit le pais et les defilez par où les Anglois devoient necessairement passer. Bertrand luy voulant faire naître l’occasion d’aquerir de la gloire dans une action dont il souhaitoit d’avoir le commandement, ne balança point à l’en laisser le maître tout seul. Clisson, dans le pressentiment qu’il avoit qu’il triompheroit des Anglois, se mit à la tête de tout son monde avec une joye incroyable, et surprit les ennemis comme ils étoient sur le point de s’embarquer dans leurs vaisseaux, et profitant du desordre dans lequel ils étoient, et de l’alarme qu’il leur donna, les vint charger en criant : *Guesclin* *et Clisson ! à mort traîtres recreans ! jamais en Angleterre* *ne rentrerez sans mortel encombrier*. La reputation d’un si grand capitaine, dont ils redoutoient la valeur, et qu’ils appelloient Clisson le Boucher, parce qu’il coupoit bras et jambes dans les combats, leur donna tant de crainte et tant de frayeur, qu’ils se laisserent hacher en pieces, et ne firent qu’une legere defense. Olivier en fit un si grand carnage, que de onze cens qu’ils étoient, il n’en resta pas deux cens. Le general qui les commandoit, et qui s’appelloit Robert de Neuville, fut trop heureux de se rendre et de se constituer prisonnier dans les mains de Clisson, qui, le menant à Bertrand, ne luy put pas donner une preuve plus évidente de la victoire qu’il avoit remportée, qu’en luy presentant captif le chef des Anglois. Il luy témoigna même qu’il ne devoit pas posseder tout seul la gloire de cette journée, puis que le vicomte de Rohan, les seigneurs de Reths et de Rochefort, le sire de Beaumanoir et Geoffroy Cassinel, avoient merité par leurs belles actions de la partager avec luy. 1. Et là acoucha malade le noble mareschal d’Audrehem, qui oncques puis n’en leva, mais trespassa en ladite ville. Dieu ayt mercy de son ame. Car il regna loyaulment, ne oncques pensa mal. (*Ménard*, p. 447.)
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/28
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*De la grande Bataille que Bertrand gagna sur le roy Pierre, qui, cherchant du secours chez les sarrazins, tomba malheureusement entre les mains d’un juif, auquel il fut vendu comme esclave.* Ce prince infortuné n’osant pas entrer dans les villes dans un équipage si triste et sans aucun cortege, et craignant de se donner à connoître, de peur d’être trahy, rodoit tout seul tout autour des bois et côtoyoit la mer, dans le dessein d’y trouver quelque vaisseau pour s’embarquer, et se mettre à couvert par là de la poursuite de ses ennemis. Il se rendit tout exprés à un port que l’on nommoit Orbrie. Ce fut là qu’il rencontra par hasard une frégate qui devoit aller en Syrie. Pierre demanda de parler au pilote, qu’il pria très-humblement de luy vouloir sauver la vie, luy disant que s’il luy faisoit cette grace, il luy donneroit plus d’argent que ne valloient toutes les marchandises dont il avoit chargé son vaisseau. Le pilote voulut sçavoir quel étoit l’homme qui luy parloit : *le plus malheureux,* luy dit-il, *qui fut jamais au monde, traînant partout* *ma mauvaise fortune*. Cette réponse ne fit qu’augmenter la curiosité du personnage, qui ne voulut pas se payer de ces vagues paroles. Il le pressa de ne le pas tenir plus longtemps en suspens, luy témoignant qu’il avoit bien la mine d’être quelqu’un des fuyards qui s’échappoient de la derniere bataille. Pierre luy avoüa de bonne foy que sa conjecture étoit véritable, et qu’il avoit été si malheureux que tous ses gens l’avoient abandonné. Le pilote voulut absolument qu’il luy dît le nom qu’il portoit, ajoutant qu’il luy paroissoit homme à n’avoir pas toûjours eu les pieds dans un boisseau ; que le cheval sur lequel il étoit monté le faisoit bien voir. Tandis que ce pauvre Roy cherchoit à gagner l’esprit du pilote, afin qu’il le reçût dans son vaisseau sans qu’il fût obligé de luy révéler ny son nom, ny sa condition, tout l’enigme fut démêlé par un juif natif de Seville, nommé Salomon, qui se presenta là pour s’embarquer avec les autres, et, regardant Pierre au visage, il le reconnut tout d’abord. Il commença par le maltraiter de paroles, l’appellant cruel, inhumain, sanguinaire, abandonné du ciel et de la terre pour avoir fait mourir sa propre femme, la meilleure princesse du monde. Après qu’il se fut longtemps déchaîné contre Pierre en injures, il en vint des paroles aux effets, commandant à ses gens de le saisir au corps, et de le jetter vif dans la mer, disant qu’après avoir perdu son royaume, il avoit encore merité de perdre la vie. Quatre valets se mirent aussitôt en devoir d’exécuter cet ordre sévère ; deux le prirent par les bras, et les deux autres par les jambes, et le tenoient déjà suspendu en l’air pour le plonger dans l’eau quand ce malheureux cria qu’il donneroit tant d’or et tant d’argent à tous ceux qui s’étoient embarquez dans cette fregate, qu’il les feroit riches pendant toutte leur vie, s’ils luy vouloient sauver la sienne. Le juif ouvrit l’oreille à ses plaintes, et, se promettant de s’enrichir s’il avoit ce prince en son pouvoir, il declara qu’il le vouloit acheter comme son esclave, et qu’il payeroit le prix de sa personne argent comptant ; ce qui fut exécuté sur l’heure ; si bien que, par un juste châtiment de la Providence divine, ce malheureux Roy tomba tout d’un coup dans la servitude, et se vit sous l’obéïssance d’un homme qui devint maître de sa vie et de sa mort, le pouvant vendre, battre, et même tuer impunément. Henry cependant étoit toûjours avec la Reine, sa femme, et l’archevêque, devant Tolede, dont ils n’avoient point abandonné le siege, tandis que Bertrand et le Besque de Vilaines étoient aux mains avec Pierre. Ces deux generaux, après avoir remporté la victoire, les vinrent rejoindre devant cette place sans leur pouvoir donner aucunes nouvelles certaines de ce qu’étoit devenu ce malheureux Roy, ne sçachans s’il étoit encore mort ou vif. Ceux de Tolede étoient aux abois, les vivres leur manquoient, et les maladies emportoient beaucoup de soldats de leur garnison, les bourgeois mêmes n’en étoient pas exempts. Le secours qu’on leur avoit promis, et qu’ils attendoient avec la derniere impatience, ne paroissoit point. Les uns étoient dans la resolution de se rendre, les autres, intimidez par le gouverneur, qui les avoit menacé de la mort en cas qu’ils en parlassent, n’osoient pas ouvrir la bouche là dessus, dans l’incertitude où tout le monde étoit, quel party il y avoit à prendre, ou de se rendre, ou de se defendre. Un sarrazin trouva le secret d’entrer dans la ville par une poterne, pour leur dire en quelle assiette étoient les affaires. Grand nombre de bourgeois s’assemblerent en foule auprés de luy pour en apprendre des nouvelles. Il leur déclara qu’il venoit de Séville et que les gens des trois lois, c’est à dire, les chrétiens, juifs et sarrazins, l’avoient chargé de leur dire que Pierre étoit allé jusqu’au royaume de Belmarin, pour en amener un fort gros secours, et qu’il étoit même arrivé déjà dans Seville tant de Sarrazins que touttes les auberges et les hôtelleries regorgeoient de soldats. Le gouverneur, tout à fait dévoüé à Pierre et qui fut present au rapport de cette nouvelle, encouragea les bourgeois à ne point perdre patience, et les menaça de mettre plûtôt le feu dans la ville que de souffrir qu’on songeât seulement à capituler. La plûpart des habitans ne s’accommodoient pas de la perseverance de ce commandant, et craignoient fort d’être pris d’assaut et d’essuyer la cruauté du soldat vainqueur, à qui l’on donne la licence de faire tout impunément ; car Henry battoit toûjours la ville avec douze machines de guerre qu’il avoit fait faire. Cependant le roy Pierre s’étant tiré de la servitude à force d’argent, s’étoit rendu dans Salamanque à grandes journées pour demander du secours au roy de Belmarin ou de Leon. Quand ce dernier sçut sa venuë, il luy fit dire de luy venir parler. Pierre le trouva dans son palais, assis au milieu d’une foule de seigneurs qui luy faisoient fort respectueusement leur cour. Ce pauvre Roy luy fit une profonde reverence et luy fit de son mieux la peinture de ses malheurs. Il luy parla d’Henry comme d’un usurpateur qui l’avoit chassé de ses États par les armes d’un nommé Bertrand, chevalier breton, qui s’étoit mis à la tête de tous les vagabonds de France, avec lesquels il avoit fait des incursions dans son royaume, dont il luy avoit enlevé les plus belles villes et pris les forteresses les plus importantes. Il le pria de le secourir dans le besoin pressant où il le voyoit. Ce souverain luy répondit tout haut qu’il le feroit très volontiers, mais qu’il falloit auparavant qu’il exécutât les deux promesses qu’il luy avoit faites, dont la premiere étoit d’abjurer la foy de Jésus-Christ et de se faire mahometan ; la seconde étoit d’épouser l’une de ses deux filles, dont il luy donnoit le choix, étant touttes deux également belles ; et là dessus il commanda qu’on les fit venir, afin qu’il vît laquelle seroit le plus à son gré. Elles entrerent dans la chambre se tenans tout les deux par la main, fort superbement parées, portans sur leurs têtes des couronnes d’un or arabe le plus pur et le plus fin, dans lesquelles étoient enchâssées des pierres precieuses et des grosses perles d’un prix inestimable. Le Roy, leur pere, les fit asseoir touttes deux auprés de luy, qui paroissoient dans cette salle comme deux idoles à qui l’on alloit donner de l’encens. On fit toucher en leur presence les luts, les violes et tous les autres instrumens de musique, afin que l’oreille et les yeux recevans dans le même temps un égal plaisir, le roy Pierre sentît en luy même un plus grand désir de posseder quelqu’une des deux. L’une s’appelloit *Mondaine* et l’autre se nommoit *Marie*. Tandis que ce prince les contemploit touttes deux avec une admiration toutte particulière, le roy de Belmarin levant son sceptre fort haut, luy dit que puis qu’il étoit vray qu’un bâtard l’avoit depoüillé de ses États, il étoit résolu de l’y rétablir en dépit de tous les chrétiens et du Dieu dont ils étoient les adorateurs ; qu’il luy donnoit pour femme sa fille Mondaine, dont la beauté ne se pouvoit regarder sans qu’on se récriât, et que de plus il les feroit tous deux mener en Espagne, escortez d’une armée de trente mille sarrazins, touttes troupes choisies et des meilleures de tout son royaume. Pierre se croyant au dessus de ses affaires et de ses ennemis, leva la main pour faire l’execrable abjuration de sa premiere foy, protestant qu’il y renonçoit de toutte l’étenduë de son cœur et sans aucun déguisement, et qu’il embrassoit la religion de Mahomet, comme celle dans laquelle il vouloit à l’avenir vivre et mourir. Le roy de Belmarin, tout à fait content de la déclaration sincere qu’il venoit de luy faire, l’assura que son fils conduiroit le secours, et que c’étoit le cavalier le mieux tourné de tout son royaume, quoy qu’il n’eût encore que vingt ans. Il fit ensuite equiper une fort belle flote dans laquelle il fit entrer de fort bonnes troupes avec touttes les munitions nécessaires de guerre et de bouche. Cet appareil se fit avec tant de bruit et de fracas, qu’il sembloit que tout cet armement se faisoit pour la conquête de l’Europe. Il arriva par hasard que deux pèlerins, chrétiens et gascons, qui revenoient de la Terre Sainte, où ils avoient accomply le vœu qu’ils avoient fait de se transporter auprés du saint Sepulchre, pour y donner au fils de Dieu des preuves de leur zele et de leur pieté, vinrent coucher dans la ville de Belmarin. L’un des deux s’appelloit *Pierre* *Floron*, et l’autre *La Reolle*. Ils furent surpris de voir tous les apprêts que l’on faisoit avec tant de tumulte et d’empressement, et demandèrent par curiosité ce que tout cela vouloit dire. On leur en apprit le sujet. Cette nouvelle leur fit de la peine ; ils eussent bien souhaité pouvoir en donner avis à Bertrand, afin qu’il se tint sur ses gardes, et se préparât à soûtenir tous les efforts de la guerre qu’on tramoit de faire contre luy. Ces deux pèlerins se mirent en tête d’aller eux mêmes annoncer en personne tout ce qui se brassoit contre les chrétiens. Ils se jetterent aussitôt en mer sur un petit bâtiment que le vent poussa si favorablement, qu’ils surgirent en fort peu de temps à un port d’Espagne nommé *Montfusain*. Ces deux hommes avoient intérêt de ne se pas trop découvrir, parce qu’ils étoient les vassaux du prince de Galles, qui avoit fait de grands ravages dans ce même païs, quand il y étoit entré pour reprendre sur Henry touttes les villes qui avoient secoüé le joug de Pierre, son ennemy. C’est la raison pour laquelle ils s’aviserent, pour mieux cacher leur jeu, de demander l’aumône, afin de devenir par tout moins suspects, et d’y avoir aussi plus d’entrée sous un prétexte si spécieux. Il y avoit une citadelle à Monfusain, dont la gouvernante étoit une fort belle dame, d’une naissance distinguée, fort charitable et fort aumôniere. Quand elle eut attentivement regardé ces deux prétendus gueux, et qu’elle les eut interrogé sur leur voyage et sur le dessein qu’ils avoient eu de se transporter dans la Terre sainte, pour obtenir la remission de leurs pechez, il luy sembla que ces gens raisonnoient si juste, et luy parloient de si bon sens, qu’il luy prit envie de les retenir. Elle voulut se donner le plaisir de les faire manger en sa présence pour contenter la curiosité qu’elle avoit d’apprendre ce qui se passoit en Jérusalem. Elle leur demanda si les chrétiens étoient toûjours fort maltraitez des Turcs. Ils luy repondirent qu’ils étoient plus acharnez contre eux que jamais, depuis qu’ils avoient entendu dire qu’un Breton, nommé Bertrand, homme fort intrepide et fort expérimenté dans la guerre, avoit juré leur ruine et résolu de les venir attaquer dans le centre de leurs États, aussitôt qu’il auroit mis ordre aux affaires qui troubloient la France et l’Espagne. La dame leur dit qu’elle connoissoit ce Bertrand, et qu’il commandoit les troupes d’Henry devant Tolede, qui ne pouvoit pas encore tenir longtemps, parce que les habitans étoient encore plus aux prises avec la famine qu’avec leurs ennemis, et qu’ils attendoient vainement un secours du roy Pierre, que l’on croyoit avoir été depuis peu noyé dans la mer. Ces pèlerins la détromperent là dessus en l’assûrant que Pierre étoit encore tout plein de vie ; qu’ils l’avoient veu depuis peu dans la ville de Belmarin, faisant sa cour au roy des sarrazins pour en obtenir du secours contre Henry, qu’il prétendoit faire decamper de devant Tolede ; qu’il avoit si bien reüssy dans touttes les tentatives qu’il avoit faites auprés de ce prince, que non seulement il luy avoit donné la plus belle de ses deux filles en mariage ; mais il luy avoit confié ses plus grands secrets, et promis un gros corps de troupes que son propre fils devoit commander en personne pour faire dénicher de devant Tolede toutte l’armée d’Henry ; que dans quinze jours au plus tard tout ce monde devoit partir pour cette grande expedition. Cette nouvelle étonna beaucoup cette dame, qui prenoit une fort grande part aux intérêts d’Henry, dont elle étoit assez proche parente du côté de la mere de ce prince. Elle crut qu’il étoit important de luy en donner avis au plûtôt. Elle congédia les pèlerins, ausquels elle donna cinquante doubles d’or pour continuer leur voyage, et resolut d’aller elle même de son pied trouver Henry dans son camp, pour l’avertir du peril qui le menaçoit, se persuadant que quoy que la nouvelle ne fût pas agreable, il luy sçauroit toûjours bon gré de son zele, et de luy avoir appris elle même tout ce qui se tramoit contre luy, pour luy donner le loisir de se précautionner contre une irruption qu’il ne sçavoit pas, et qui l’alloit infalliblement accabler. Elle s’habilla donc en pellerine pour marcher avec plus de liberté et moins de soupçon, prenant seulement deux personnes avec elle pour l’accompagner et la servir sur les chemins. Elle fit tant de diligence, qu’en peu de temps elle arriva devant Tolede, dont Henry continuoit toûjours le siege. Elle commença par demander à parler à la Reine, à laquelle elle se découvrit et qui, la voyant ainsi travestie, luy fit aussitôt donner des habits proportionnez à sa qualité. Quand elle se fut un peu raffraichie, la Reine la mena dans la tente d’Henry, son epoux, qui tenoit conseil avec les principaux officiers de l’armée, dans le dessein de partager ses forces, d’en laisser toûjours la moitié devant Tolede et d’envoyer l’autre devant Seville, parce qu’on sçavoit de bonne part que les bourgeois étoient fort partagez entr’eux, les uns se déclarans pour Henry, et les autres pour Pierre, et l’on esperoit qu’on feroit pencher la balance entière du côté d’Henry, si l’on faisoit approcher de cette ville une armée en sa faveur. Leur conférence fut fort à propos interrompuë par la presence de cette dame, qui, par son discours, leur fit connoître qu’ils avoient à deliberer sur un sujet plus important. Quand Henry l’apperçut, il la vint embrasser aussitôt, et l’appellant sa belle cousine, il luy demanda par quelle favorable avanture il avoit le bonheur de la voir dans son camp. Elle luy fit bientôt comprendre que ce n’étoit pas en vain qu’elle l’étoit venuë trouver, quand il apprit tout le détail que les pelerins venoient de luy faire, et le dessein qu’on avoit de luy faire incessamment lever le siege de Tolede par le nombreux secours que Pierre avoit obtenu du roy de Belmarin. Ce surprenant avis troubla fort Henry tout d’abord, voyant que ces troupes étrangères alloient rompre touttes ses mesures. Bertrand luy remit l’esprit, en le conjurant d’avoir confiance en Dieu, qui ne l’abandonneroit pas et luy donneroit toutte sa protection contre un prince apostat qui l’avoit renié. Ce brave general, que rien n’étoit capable d’ébranler, l’assura que plus ils auraient d’ennemis, plus la victoire qu’il en remporteroit seroit illustre et glorieuse, et que le ciel le feroit triompher de tous ces infidelles. *Et par* *Dieu, continua t’il, puisque les sarrazins viennent à* *nous, il ne nous les faudra point aller quérir en Syrie,* *ne saint Pierre à Rome, quand nous le trouvons à* *nôtre huis*. Il luy conseilla d’envoyer des coureurs par tout pour battre l’estrade et reconnoître le mouvement et la contenance que pouroient faire les ennemis ; et le roy Henry renvoya sa belle parente avec de fort riches presens et un bon cortège. lies espions et les coureurs qu’on avoit détachez, rapporterent que vingt mille Sarrazins, venans de Grenade, avoient débarqué tout recemment au port de Tolede, à trois lieües au dessous de cette ville, dans le dessein de la secourir. Cet avis obligea Bertrand de tirer les meilleures troupes du siege, et d’y en laisser quelques unes, afin que les assiegez ne s’apercevans point de ce mouvement, ne songeassent point à faire de sorties. La Reine resta toûjours devant la place avec l’archevêque, faisant toûjours continuer les travaux et les attaques à l’ordinaire ; et ce qui pouvoit encore faciliter le succés du siege, c’est qu’on avoit dressé contre la porte de Tolede une fort grosse batterie, dont on empêchoit, à force de traits, les bourgeois et les assiegez de sortir. Bertrand se mit cependant à la tête de ses plus belles troupes, accompagné du Besque de Vilaines et des deux Mauny, marchant en fort belle ordonnance contre les sarrazins, qui ne s’attendoient pas à soutenir sitôt le choc de ce fameux et redoutable capitaine. Il les chargea d’abord avec tant de furie qu’il en coucha sept mille par terre, et fit prendre la fuite au reste, qui courut à perte d’haleine jusqu’au port pour remonter sur les vaisseaux qu’ils y avoient laissez et se mettre à couvert d’un plus grand carnage à la faveur de la mer et des vents. Le butin qu’ils laissèrent fut grand ; les François, vainqueurs, le partagèrent entr’eux avec joye. La justice distributive y fut fort gardée, les tentes, les pavillons, le bagage, les armes, l’or, l’argent et tout les les autres dépoüilles furent dispensées à chacun avec tant d’ordre, de sagesse et d’équité, que tout le monde fut content. Ces troupes victorieuses et touttes fieres d’un si grand succés, retournèrent au siege, se promettans bien que la prise de Tolede seroit la suite infaillible de cette glorieuse bataille. Les Sarrazins, qui s’en étoient échappez au nombre de treize mille, et qui s’étoient rembarquez, allèrent porter à Seville la nouvelle de leur défaite. Ils y trouverent le roy Pierre qui ramassoit beaucoup de troupes du païs de Grenade, qui, jointes à leur debris, pouvoient bien monter à cinquante mille hommes, tant juifs, sarrazins, que chrétiens natifs de Séville. Le jeune prince de Belmarin se voyant à la tête d’une si belle armée, croyoit que touttes les forces de l’Europe ne seroient point capables de luy résister ; et comme elle étoit composée de trois nations différentes, de juifs, de sarrazins et de chrétiens, il dit au roy Pierre qu’il ne vouloit commander que les Payens tout seuls, qui ne s’accorderoient jamais avec ceux d’une autre secte que la leur ; et qu’il luy conseilloit de conduire les juifs et les chrétiens, dont il connoissoit mieux les inclinations et le genie que luy, quoy qu’il fût persuadé que touttes ces precautions seroient inutiles, parce que leurs ennemis, voyans fondre tant de gens sur eux, abandonneroient aussitôt le terrain qu’ils occupoient devant Tolede, et ne manqueroient pas de prendre la fuite. Pierre qui connoissoit mieux que luy le caractere d’Henry, de Bertrand et du Besque de Vilaines, l’assura qu’il n’en iroit pas ainsi ; qu’ils avoient à faire à des gens nourris dans les combats, qui ne sçavoient ce que c’étoit que de reculer et qui vendroient bien chèrement leur vie, particulièrement ce Bertrand, qui sembloit n’être né que pour les barailles, dont il sortoit toûjours avec avantage, et même sçavoit trouver dans sa défaite dequoy s’attirer de la gloire ; tant il avoit accoûtumé de bien payer de sa personne dans touttes les occasions heureuses ou malheureuses ; qu’il falloit donc songer à bien combattre, et que c’étoit un coup sûr que Bertrand ne se retireroit pas sans rien faire. Tandis que ces deux princes s’entretenoient ensemble là dessus, un espion se détacha pour venir donner avis à Henry de tout ce qu’il leur avoit entendu dire, et de l’apprehension qu’avoit le jeune prince de Belmarin, que les chrétiens ne s’enfuissent aussitôt qu’ils les verroient approcher d’eux. Henry fit part à Bertrand du dessein que les ennemis avoient de leur venir tomber sur le corps, et le pria de luy donner un bon conseil pour sçavoir le party qu’il luy falloit prendre dans la conjoncture presente contre tant de forces, qui devoient apparemment les accabler. Guesclin le pria d’avoir bon courage, luy disant que s’il vouloit suivre la pensée qu’il avoit dans l’esprit, il battroit ses ennemis et prendroit Tolede. Ce prince l’assura qu’il defereroit aveuglément à tous ses sentimens, s’il vouloit luy en faire part. Bertrand luy témoigna qu’il étoit d’avis que l’on prît les trois quarts de l’armée campée devant la ville, pour aller au devant de leurs ennemis, et que ces trois quarts fussent remplacez des milices de la campagne et du plat païs ; que les assiegez voyans toûjours un semblable nombre de gens devant leur place, ne s’appercevroient point de ce changement ; qu’il falloit ensuite tirer toutes les garnisons voisines pour renforcer l’armée qui marcheroit au devant de celle des ennemis, qui, toute nombreuse qu’elle fût, n’étoit pas trop à craindre, parce qu’elle étoit composée de gens qui, n’étant pas de même païs ny de même secte, ne s’accorderoient jamais bien ensemble, et seroient plus aisez à défaire. *Ha ! ha !* dit Henry, *comme tu es preud’homme !* Le Besque de Vilaines et tous les autres generaux se rangerent tous à l’avis de Bertrand, tombans tous d’accord qu’on n’en pouvoit pas ouvrir un plus judicieux. On se mit donc en devoir, non seulement de le suivre, mais de l’executer ponctuellement comme il avoit été projetté. L’on tira tout ce qu’on put de troupes des garnisons voisines. On fit marcher au siege tout ce qu’il y avoit de païsans capables de porter les armes, et l’on mit en campagne les trois quarts de l’armée, qui furent encore grossis par la jonction de tout ce qu’on put amasser de soldats des plus aguerris, qu’on avoit jette dans les villes et les citadelles pour les defendre. Bertrand ayant fait tous ces préparatifs, se mit en marche pour venir à la rencontre du roy Pierre, dont ayant découvert de loin les bataillons et les escadrons, et même ayant entendu le bannissement des chevaux, il détacha vingt-cinq coureurs pour les observer de plus prés, et luy rapporter ce qu’ils auroient veu. Ces gens s’allerent poster à l’orée d’un bois qu’on appelloit le bois des Oliviers. Ils étudierent de là tout à loisir le nombre, l’ordonnance, la contenance de cette formidable armée devant laquelle ils ne croyoient pas que Bertrand put tenir ; ils se disoient les uns aux autres, qu’ils seroient infailliblement battus si leurs gens en venoient aux mains avec Pierre, dont les forces les accableroient par la multitude. Un de ces vingt-cinq plus brave que les autres et Breton de nation, dit qu’il vouloit éprouver par un combat singulier qu’il vouloit faire avec quelque cavalier de l’armée de Pierre, chrétien, juif ou sarrazin, si la bataille seroit heureuse pour Henry, pretendant qu’il en seroit de même de la journée que de l’assaut qu’il alloit faire contre un particulier des ennemis, jurant que s’il n’en rencontroit point dans les champs, il iroit faire celle bravade et ce défy jusqu’à l’armée de Pierre. Il trouva bientôt l’occasion de s’en épargner le chemin, car il apperçut au même instant trois Sarrazins qui s’étoient détachez de leur gros, pour mettre leurs chevaux en haleine et les faisoient bondir au milieu des champs, avec beaucoup de faste et d’orgueil. Cet écuyer breton les alla morguer luy tout seul, et quand il fut auprés d’eux, il passa son épée tout au travers du corps de celuy qui luy paroissoit le plus fier, elle jetta parterre. Il voulut aller aux deux autres, mais il fut bien payé de sa témérité ; car l’un d’eux nommé Margalan, luy déchargea sur le bras un si grand coup de sabre qu’il le luy coupa tout entier, et le fit tomber à terre avec son épée. Il couroit grand risque d’être tué, si ceux de l’embuscade n’eussent piqué leur chevaux jusques là pour le secourir. Les deux sarrazins les voyans courir à eux prirent aussitôt la fuitte, dont il y en eut un qui fut atteint et massacré. L’autre ayant échappé, s’en alla répandre l’alarme dans l’armée de Pierre, auquel il conta toute cette triste avanture, luy disant qu’il y avoit des gens d’Henry retranchez dans le bois des Oliviers. Pierre se le tint pour dit, et defendit à son monde de s’écarter, afin que chacun se preparât à bien payer de sa personne dans cette journée. 1. Lors dist à Piètre, « Comment vous appelle-on ? Il semble bien que vous n’aiez pas esté tousjours oyseux, car vous ayez bon cheval, et bien sentant l’esperon. » (*Ménard*, p. 338.) 2. Adonc l’alerent saisir quatre varlez par bras, et par jambes. Mais Pietre se mist à deux, genoulx, et commença à plourer en la presence des mariniers, ausquelz il pria et requist, qu’ils voulzissent aviser par quelle rençon il leur eschapperoit ; et que tant feroit delivrer à eulx or et argent, que eulx et leurs parens en seroient tous riches. Adonc ledit juif dist, qu’il le achepteroit, et donroil l’argent comptant. Ainsi fu Pietre rendu, ne oncques mais ne fu roy ainsi demené. Et à ce doivent tous prendre exemple. Car si tost comme fortune vrult retourner sa roë, celui qui est monte au plus hault elle fait descendre au plus bas. (*Ménard*, p. 338.) 3. L’auteur des Mémoires se trompe en parlant ici du roi de Léon. Pierre, pour se rendre dans le royaume de Léon, n’auroit pas eu besoin de s’embarquer, puisque ce royaume étoit en Espagne. L’auteur a été trompé sans doute par le nom de la ville de *Sarmaranc* qu’il a cru être Salamanque. La vérité est que Pierre aborda en Afrique dans le royaume de Bennemarine, et qu’il se transporta à Sarmaranc, où le roi africain tenoit sa cour. 4. Dans les treizième et quatorzième siècles, on designoit en Europe le Mahométisme sous le nom de *payennie*, et les mahométans sous celui de *payens*.
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Anciens mémoires sur Du Guesclin/29
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2012-07-30T21:49:17Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anciens_m%C3%A9moires_sur_Du_Guesclin/29
*De la derniere bataille que gagna Bertrand sur le roy Pierre, qui perdit dans cette journée plus de cinquante mille hommes, et qui fut ensuite assiegé dans le château de Montiel où il se retira.* Henry parfaitement instruit par ses espions et coureurs de tout ce qui se passoit dans l’armée de Pierre, disposa touttes choses au combat, allant de rang en rang exhorter ses gens à bien faire, et leur remontrant qu’il falloit employer les derniers efforts pour prendre Pierre mort ou vif, de peur que s’il leur échappoit, il ne leur suscitât encore de nouveaux ennemis ; qu’il falloit que cette journée fut la derniere et le couronnement de touttes les autres ; qu’ils avoient à combattre un prince apostat, qui s’étoit rendu l’horreur et l’execration de toute la terre par ses cruautez et ses impietez ; que le ciel ne beniroit jamais les armes de ce meurtrier, dont les troupes étoient composées d’Infidelles et de juifs, tous ennemis du nom chrétien, qui marchoient sans discipline, et vivoient entr’eux sans intelligence ; qu’ils auroient bon marché de touttes ces canailles qui n’ avoient rien de bon que les dépoüilles qu’ils en esperoient, et qu’il y avoit lieu de croire que cette journée les feroit tous riches ; que ceux enfin qui viendroient à perdre la vie dans cette bataille, ne pouvoient mourir plus glorieusement, ny plus saintement, puis que ce seroit pour une cause non seulement fondée sur la justice, mais aussi sur la religion ; qu’on ne pouvoit mourir qu’une fois, et que dans ce rencontre le merite et la pieté se trouveroient mêlées dans un même trépas, qui seroit regardé devant Dieu comme un sacrifice. Un discours si fort et si touchant fut interrompu par la voix publique de toute l’armée, qui luy témoigna n’avoir point de plus grand désir que d’en venir aux mains incessamment. On alla donc de ce pas aux ennemis. Henry fut un peu surpris de voir la belle ordonnance de l’armée de Pierre et la fiere contenance de ceux qui la composoient. Il ne put s’empécher de le témoigner à Bertrand, auquel il montra l’étendard du jeune prince de Belmarin, luy disant que s’il pouvoit tomber dans ses mains, jamais homme n’auroit fait une si belle prise, car il en auroit pour sa rançon plus d’argent qu’il n’y en avoit dans tout le royaume d’Espagne. Guesclin luy répondit qu’il ne falloit faire quartier à personne ; qu’il assommeroit tous les juifs et les sarrazins qu’il prendroit, avec autant de flegme qu’un boucher tuoit ses beufs et ses moutons, et qu’à moins qu’ils ne demandassent le baptême pour se faire Chrétiens, il n’en échapperoit pas un seul ; que c’étoit dans cet esprit qu’il alloit combattre, et qu’il avoit pensé de ranger leur armée dans cet ordre, sçavoir : que le corps de bataille seroit au milieu commandé par le Roy, l’aîle droite par lui même, et l’aîle gauche par le Besque de Vilaines. Il n’y avoit dans toutte cette armée pas plus de vingt mille hommes. Le roy Pierre en comptoit dans la sienne plus de cinquante mille, dont il fit cinq batailles. Quand il les eut rangé eu belle ordonnance, il conjura le fils du roy de Belmarin de se surpasser dans cette occasion, le priant d’affronter comme luy tous les perils dans cette journée, parce que, s’il pouvoit une fois vaincre Henry, la couronne d’Espagne seroit affermie sur sa tête pour toute sa vie. Le jeune prince l’assûra par avance de la victoire, étant tous deux incomparablement plus forts que leurs ennemis, qui n’étoient pas deux contre cinq. Tandis qu’ils s’échauffoient l’un l’autre à bien faire, un capitaine sarrazin les interompit en disant qu’il ne dévoient point douter du succés du combat qu’ils alloient donner, et que le corps de troupes qu’il commandoit n’ayant jamais pâly devant les chrétiens, et ne sachant ce que c’étoit que de reculer, il leur répondoit de la victoire, et qu’Henry leur feroit bientôt voir ses talons. Pierre ne parut pas bien persuadé de tous ces avantages dont il se flattoit, lui representant qu’il y avoit avec Henry deux intrepides chevaliers, Bertrand et le Besque de Vilaines, dont le premier avoit pour armoiries un aigle de sable en champ d’argent, et le second arboroit dans ses enseignes un quartier d’Espagne, à cause de la comté de Ribedieu, dont Henry luy avoit fait présent ; que ces deux generaux ne fuiroient jamais et vendroient chèrement leur vie ; que s’ils pouvoient tomber prisonniers dans ses mains, il ne leur donneroit jamais la liberté pour quelque rançon qu’ils luy voulussent offrir. Aprés qu’il eut achevé ce discours, le jeune prince de Belmarin fit faire un mouvement à ses troupes qu’il fit marcher droit à Bertrand, qui, les voyant venir, dit à ses gens : *Orsus, mes amis, vecy ces gars qui viennent, et par* *Dieu qui peina en croix et le tiers jour suscita, ils* *seront déconfits et tous nôtres*. Il fit aussitôt sonner ses trompettes avec un très grand bruit, et le Besque de Vilaines fit aussi de son côté la même contenance. Ils donnerent tous deux contre les sarrazins. Henry se chargea d’attaquer Pierre son ennemy, se promettant bien de le joindre dans la mêlée, pour le combattre corps à corps et vuider tout leur differend aux dépens de la vie de l’un ou de l’autre. Comme on étoit sur le point d’en venir aux mains, tous les soldats des deux armées se disoient adieu les uns aux autres, et faisoient leurs prieres en se frappant la poitrine, et se recommandans à Dieu dans un peril si présent et si eminent. La bataille s’ouvrit par les gens de trait des deux côtez. Quand cette grêle qui dura quelque temps eut cessé, l’on s’approcha de plus prés, et l’on combattit pied à pied, le sabre et l’épée à la main. Le Besque de Vilaines ayant descendu de cheval avec tout son monde, qui suivit son exemple, se mêla dans la presse tête baissée, pour aller chercher le neveu du roy de Belmarin, sur lequel il s’acharna particulièrement, et luy déchargea sur la tête un si grand coup d’une hache qu’il tenoit à deux mains, qu’il le renversa mort ; et poussant toûjours sa pointe, il fit une grande boucherie des sarrazins, dont il coucha par terre la premiere ligne, et écarta le reste bien loin. L’un des fuyards vint tout éperdu donner avis au prince de Belmarin que, dans cette déroute, on avoit assommé son cousin germain. Cette nouvelle le desola fort. La rage qu’il en eut le fit jetter tout au travers de tous les dangers, pour venger, s’il pouvoit, cette mort sur le Besque de Vilaines, qui sans s’épouventer de cette furieuse temerité la luy fit payer cherement ; car se presentant à luy pour luy tenir tête, il luy donna tant de coups et de si pesans sur le casque, que, sa tête en devenant tout étourdie, l’homme en tomba pâmé sur la place. Une foule de Sarrazins coururent à luy pour le secourir et le relever, et l’envelopperent, de peur que, ne se pouvant plus tenir sur ses pieds, on ne l’achevât. Le dépit qu’ils eurent de voir leur maître abbattu leur fit tourner tête contre le Besque, qui les soutint avec une valeur extraordinaire. Mais il auroit à la fin succombé sous la multitude, si Bertrand ne fût venu le dégager et se joindre à luy dans le reste du combat ; si bien qu’ils ne faisoient eux deux qu’un seul corps de troupes, avec lequel ils chargèrent les sarrazins avec un courage invincible. Bertrand crioit à haut voix *Guesclin !* pour donner chaleur à la mêlée. Ses Bretons, à ce signal redoubloient leurs coups et faisoient des efforts incroyables pour seconder leur general. Le Besque de son côté payoit aussi fort bien de sa personne, encourageant ses soldats à bien faire par son exemple. Il avoit à ses côtez un de ses fils qui se signaloit beaucoup dans cette bataille, et qui donna tant de preuves de son courage et de sa valeur, que le roy Henry le fit chevalier tout au milieu de l’action. Ce prince, qui ne s’endormoit pas tandis que Bertrand et le Besque faisoient des merveilles, tourna touttes ses forces du côté de Pierre, avec lequel il vouloit éprouver ses forces et mesurer son épée seul à seul, s’il le pouvoit démêler au milieu de ses troupes. Ce prince renégat étoit suivy de beaucoup de chrétiens et de juifs, moitié cavalerie moitié infanterie, monté sur un des meilleurs chevaux de toutte l’Espagne. On voyoit de loin, sur sa cotte d’armes, les lions de Castille arborez avec beaucoup d’éclat. Henry, qui se pretendoit souverain de la même nation, portoit aussi les mêmes armoiries, c’est ce qui fit qu’ils se reconnurent tous deux. La haine qu’ils avoient l’un pour l’autre, causée par la competence du sceptre et par le violent desir de voir cette querelle vuidée par la mort d’un des deux, les obligea de s’attacher l’un à l’autre avec un acharnement égal. Pierre commença par vomir cent injures contre Henry, l’appellant bâtard et faux traître, qui s’étoit revolté contre luy, pour luy ravir son sceptre et sa couronne, et le menaçant qu’il ne sortiroit point de ses mains qu’il ne luy eût ôté la vie et ne luy eut mangé le cœur, ajoutant qu’il étoit le fils de la concubine de son pere Alfonse, et qu’il ne meritoit que la corde. Henry luy répondit *qu’il en avoit menty par sa gorge ; que sa* *mere avoit été femme legitime d’Alfonse, qui l’avoit* *fiancée par le ministere de l’archevêque de Burgos,* *et dans la presence des principaux seigneurs de la* *cour ; qu’il étoit sorty de ce mariage, et que ce prince* *avoit reconnu la dame sa mere pour sa propre femme* *durant toutte sa vie ; si bien que c’étoit à tort qu’il* *voulait décrier sa naissance, à laquelle on ne pouvait* *pas trouver des taches comme a la sienne.* Quand il eut achevé ces paroles, il poussa son cheval avec beaucoup de roideur contre Pierre, tenant l’épée haute sur luy. Ces deux Rois se chamaillerent longtemps avec une égale furie, sans remporter aucun avantage l’un sur l’autre, car leurs armûres étoient si épaisses qu’ils ne les pouvoient entamer. Mais à la fin Henry fit de si grands efforts contre son adversaire, qu’il luy fît vuider la selle et l’abbattit à terre. Il alloit achever en luy perçant les flancs de sa lance, mais les sarrazins parèrent le coup, et s’assemblerent en foule en si grand nombre autour de luy, qu’ils eurent non seulement le loisir de le remonter, mais encore d’envelopper Henry de tous côtez, qui se défendant contr’eux tous et ne voulant pas reculer, crioit *à son enseigne et à ses gens*. Le bruit de sa voix les fit courir à luy d’une grande force. Le combat se renouvella donc avec plus de chaleur qu’auparavant. Les deux princes se rapprocherent avec un grand acharnement l’un sur l’autre. Ils étoient tous deux de fort rudes joüeurs. Pierre avoit une épée dans sa main plus trenchante et plus affilée qu’un rasoir, dont il voulut atteindre Henry ; mais le coup porta sur la tête de son cheval avec tant de vigueur et de force que non seulement il la trencha, mais il abbattit en même temps et le cheval et l’écuyer. Henry, qui n’avoit aucune blessûre, n’eut pas beaucoup de peine à se relever, et ses gens aussitôt luy presenterent une autre monture. Quand il fut remis à cheval, il rallia touttes ses troupes et les mena contre celles de Pierre, qui déjà touttes fatiguées d’un si long combat, ne purent soutenir davantage le choc des chrétiens, qui se tenoient si serrez, qu’il étoit tout à fait impossible de les ouvrir ny de les rompre, et qui venans à tomber sur les sarrazins recrus, blessez et dispersez, en firent un fort grand carnage. Bertrand Du Guesclin, le Besque de Vilaines, Guillaume Boitel, Alain de la Houssaye, Billard des Hostels, Morelet de Mommor, Carenloüet et les deux Mauny se signalerent beaucoup dans cette memorable journée, qui rendit les affaires de Pierre touttes déplorées et retablit entierement celles d’Henry. Ce prince apostat ouvrit trop tard les yeux sur son malheur. Il vit bien que la main de Dieu l’avoit frappé pour le punir de son impieté. Ce fut alors qu’il témoigna le déplaisir extrême dont il étoit touché, d’avoir si lâchement abjuré sa religion pour suivre celle de Mahomet, qui luy avoit attiré la perte de tous ses États, et le danger de perdre la vie après avoir perdu la foy. Quand le fils du roy de Belmarin s’apperçut que touttes ses troupes étoient défaites et en fuite, il fut contraint de se jetter tout à travers champ, et de s’aller cacher dans une forêt avec le débris de sa déroute. Pierre eut de son côté recours à la vitesse de son cheval, et se retira dans le château de Montiel, avec seulement quatre cens hommes qu’il put ramasser. Les autres sarrazins étoient errans, épars et dispersez par les campagnes, et quand ceux de Seville les virent ainsi fuir, ils sortirent de leurs murailles et coururent sur eux, les blessans à grands coups de dards, et leur disans mille injures. Il n’y eut pas jusqu’aux juifs de la même ville, qui se mêlerent avec les autres pour les insulter, et leur reprocher la felonnie qu’ils avoient commise à l’égard d’Henry, leur roy legitime, qu’ils avoient lâchement trahy pour suivre le party de Pierre, sur qui la malédiction de Dieu venoit de tomber avec tant de justice. Henry cependant n’avoit rien plus à cœur que de terminer cette grande affaire par la mort de son ennemy. C’est la confidence qu’il fît à Bertrand, au Besque de Vilaines et à tous les autres generaux, que toutte cette victoire, quelque glorieuse qu’elle fût, ne luy donneroit pas une entiere satisfaction tandis que Pierre seroit encore en vie. L’incertitude dans laquelle ils étoient tous du lieu de sa retraite, les tint en balance assez longtemps, ne sçachans quelle route prendre pour le chercher et le trouver, quand un avanturier les tira de peine, en leur apprenant que ce malheureux prince étoit entré dans Montiel, à la tête de quatre cens hommes, et qu’il s’étoit enfermé dans cette place dans le dessein de s’y bien defendre. Cette nouvelle leur donna l’esperance de l’envelopper là dedans comme dans un filet. Ce fut la raison pour laquelle Henry, par le conseil de Bertrand, fit publier par toutte son armée que chacun le suivît, sous peine de la vie, sans partager les dépoüilles et le butin qu’on avoit fait, jusqu’à ce qu’on eût pris le château de Montiel et l’oiseau qui en avoit fait sa cage. Ceux qui ne respiroient qu’après la part qu’ils pretendoient dans la distribution des bagages, des équipages et de tout l’argent monnoyé que les ennemis avoient laissé sur le champ de bataille, ne s’accommodoient gueres de cet ordre si precipité qui les empêchoit de satisfaire leur convoitise ; mais il y fallut obeïr. Henry, pour ne les pas decourager, fit garder tout le butin par cinq cens hommes d’armes, avec defense d’y toucher jusqu’au retour de la prise de ce château. La diligence qu’il fit pour gagner Montiel fut si grande, que Pierre se vit investy par un gros corps de troupes lors qu’il y pensoit le moins. Il fut bien étonné de voir que les chrétiens plantoient le piquet devant cette place, et distribuoient les quartiers entr’eux comme pour faire un siege dans les formes, et n’en point décamper qu’ils ne s’en fussent rendus les maîtres. Cet infortuné prince se voyant pris comme dans une ratière, étoit extremement en peine comment il pouroit s’évader. Il demanda conseil au gouverneur pour sçavoir quelles mesures il luy falloit prendre pour se tirer d’un si mauvais pas, luy disant que s’il pouvoit une fois avoir la clef des champs, il reviendroit dans peu fortifié d’un si puissant secours, que tous ses ennemis ne pouroient pas tenir devant luy. Le commandant luy répondit que la place manquoit de vivres et qu’il n’y en avoit pas encore pour quinze jours, après quoy l’on ne pouroit pas se defendre de se rendre à la discrétion d’Henry. Ce fut pour lors que Pierre repassant dans son esprit touttes les cruautez qu’il avoit exercées dans son regne, le meutre detestable qu’il avoit commis sur la personne de sa propre femme, la credulité superstitieuse qu’il avoit eüe pour les juifs, et le secours qu’il étoit allé chercher chez les Infidelles, dont il avoit embrassé la malheureuse secte ; il vit bien qu’il avoit comblé la mesure de ses iniquitez, et que le ciel, pour le punir de touttes ses impietez et de tous ses crimes, l’alloit livrer entre les mains de son ennemy, qui, bien loin de luy pardonner, se feroit un plaisir de le faire mourir, pour n’avoir plus de competiteur à la couronne, et regner ensuite dans une securité profonde. Il faisoit reflexion sur l’état pitoyable auquel l’avoient réduit Bertrand, le Besque de Vilaines, et les autres partisans d’Henry, qui, sans eux, auroit succombé nécessairement sous les forces qu’il avoit amenées du royaume de Belmarin. Ce malheureux Roy tomba dans une grande perplexité d’esprit, voyant qu’à moins qu’il n’eût des aîles pour voler comme les oiseaux, il ne pouvoit aucunement échapper des mains de ses ennemis. Les vivres manquoient dans la place, et les assiegez n’étoient point en état de faire de sorties, ny de forcer aucun quartier. D’ailleurs, pour rendre la prise de Pierre immanquable, Henry fit batir un mur assez haut tout autour du château de Montiel, et les assiegeans veilloient avec touttes les precautions imaginables afin que personne n’entrât dedans, ny n’en sortît. Pierre voyant que la garnison, pressée par la famine, parloit secrettement de se rendre et de le livrer, il assembla les principaux officiers qui commandoient sous luy dans ce château, les conjura de tenir encore durant quinze jours, et les assûra qu’avant que ce terme fut expiré, il leur ameneroit un secours si considérable, qu’il tailleroit les assiegeans en pièces, et feroit lever le siege de la place. Ces gens luy remontrerent qu’il étoit absolument necessaire qu’il leur vint bientôt un renfort, parce qu’ils seroient aux abois avant quinze jours, et que dans ce besoin pressant ils seroient forcez de capituler avec Henry pour faire avec luy leur condition la meilleure qu’il leur seroit possible. Pierre leur promit qu’il reviendroit si tôt, qu’il les tireroit de cet embarras. Il concerta donc avec eux qu’il partiroit la nuit, luy sixième. Il fit charger sur des fourgons, son or, son argent et ses meubles les plus precieux, dans le dessein de lever de nouvelles troupes, quand même il devroit épuiser pour cela tous ses coffres. Les assiegeans ne sçavoient pas que Pierre avoit la pensée de tenter une évasion ; car ils avoient seulement appris qu’il y avoit dans la place une grande disette. Cependant Bertrand croyant cette place imprenable, à moins que ce ne fût par assaut, voulut abreger chemin, disant à Henry qu’il luy conseilloit d’envoyer un trompette à Pierre pour le sommer de luy rendre la place, et luy proposer un accommodement entr’eux, qui seroit : Que Pierre luy cederoit la Couronne, à condition qu’Henry luy donneroit quelque duché dans l’Espagne pour avoir dequoy subsister honorablement. Ce conseil n’étoit pas fort agreable à Henry, qui avoit tout à craindre de Pierre s’il avoit une fois la vie et la liberté ; car il le connoissoit remuant, ambitieux et perfide. Mais les obligations qu’il avoit à Bertrand luy firent avoir pour luy la complaisance de prêter l’oreille à cet avis, et de le suivre avec beaucoup de docilité, quoy que ce fut avec quelque repugnance. Il donna l’ordre à l’un de ses gens de s’aller présenter aux barrieres pour faire à ce prince une proposition qui luy devoit être fort agreable et fort avantageuse, puis qu’il étoit perdu sans ressource. Cet homme se coula jusques sous les murailles de la place, et fit signe de son chapeau qu’il avoit à parler au roy Pierre. Ce malheureux prince ne pouvant s’imaginer que, dans l’état où étoient les choses, Henry voulût avoir pour luy la moindre indulgence, regarda ce message comme un piege qu’on luy tendoit, et se persuada qu’il ne se faisoit que pour apprendre au vray s’il étoit dans la place en personne. C’est ce qui le fit resoudre à se faire celer, commandant que l’on répondît qu’il y avoit longtemps qu’il en étoit sorty : car il se promettoit sur ce pied que les assiegeans le croyans dehors, leveroient le piquet de devant ce château pour le chercher ailleurs, et qu’il pouroit par là s’évader ensuite à coup sûr. En effet, le commandant vint parler au trompette pour l’assurer qu’il y avoit plus de douze jours que le roy Pierre étoit party pour aller chercher du secours, pretendant revenir bientôt sur ses pas avec de si grandes forces, que les assiegeans seroient trop foibles pour luy résister. Cette nouvelle étoit assez plausible pour y ajoûter foy. Henry la croyant véritable, en tomba dans un grand chagrin, craignant d’avoir manqué le plus beau coup du monde, et dont l’occasion ne se pouroit de longtemps recouvrer. Le comte d’Aine comptant là dessus, luy conseilla de lever le siege. Mais Bertrand opina bien plus juste et plus judicieusement, quand il luy dit qu’il étoit persuadé que Pierre étoit encore là dedans, et que comme il apprehendoit de tomber vif entre ses mains, il avoit inventé cette ruse et ce mensonge pour le faire décamper de là ; qu’il ne luy conseilloit pas de donner si bonnement dans ce paneau ; car quand même la sortie de Pierre seroit veritable, il ne devoit pas abandonner pour cela le siege qu’il avoit entrepris, puisque ce seroit faire un arrière-pied qui seroit capable de decrediter la reputation de ses armes, qu’il falloit entretenir dans le public, de peur qu’on ne vînt à rabattre beaucoup de l’estime qu’on avoit de sa valeur. Ces raisons parurent si fortes à Henry, qu’il prit la resolution de ne jamais partir de là qu’il ne se fût rendu tout à fait maître de Montiel, quand il se devroit morfondre devant avec touttes ses troupes durant tout l’hyver. Voulant enfin trouver dans la mort et le supplice de Pierre le couronnement de tous ses désirs, et la fin de tous ses peines, il donna donc tous les ordres nécessaires afin qu’on fit de nouveaux efforts contre cette place, et qu’on employât toute la vigilance possible pour empêcher ce prince apostat de sortir de Montiel, qu’il vouloit avoir vif ou mort, afin qu’il ne restât plus personne capable de luy disputer la couronne qui luy appartenoit. 1. Moult estoit le Besgue de Villaines bien armé, et tout à pié estoit, et ses gens aussi, l’escu au col, et le glaive ou poing : dont il fey un paien, nepveu du roy de Belmarin, si raidement, qu’il le perça tout oultre, et toutes ses armures, et le rua jus tout mort : puis retira son glaive, et en occist aussi le second et le tiers, en escriant : « Nostre Dame aye au roy Henry. ! Huy verra l’en qui aquerra houneur. » (*Ménard*, p. 357.) 2. Le Bègue de Vilaines s’étant apperçu le premier de la fuite de Pierre, le suivit de si près qu’il le contraignit de se jetter dans le château de Montiel… de Vilaines en courant l’avoit toûjours observé de l’œil, de maniere qu’ayant remarqué que le gros de poussière qu’il faisoit eu fuiant tournoit vers ce château, il jugea qu’il y étoit entré. Il pousse jusqu’à la porte ; mais l’ayant trouvée fermée, il mit son fils devant avec quatre cents chevaux ; et lui avec sa cavalerie investit la place de tous côtés… Cette fameuse bataille, dite la bataille de Montiel, se donna le 13 août 1368. (*Du Chaslelet*, p. 166, 167.)
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/04
Léon Tolstoï
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2019-01-27T11:59:23Z
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**IV** Lvov, le mari de Natalie, sœur de Kitty, avait passé toute sa vie dans les capitales, à l’étranger, où il avait été élevé et où l’avaient retenu ses fonctions diplomatiques. L’année précédente il avait quitté le service diplomatique (non par suite d’un désagrément quelconque, dans sa carrière il n’avait jamais eu d’ennuis avec personne) et était passé au service du Ministère de la Cour, à Moscou, afin de pouvoir s’occuper mieux de l’éducation de ses deux enfants. Malgré des différences d’habitudes et d’opinions, et bien que Lvov fût plus âgé que Lévine, cet hiver, ils s’étaient rapprochés beaucoup, et ils avaient de l’amitié l’un pour l’autre. Lvov était à la maison. Lévine, sans se faire annoncer, entra chez lui. Lvov, en pijama fermé par une ceinture, en chaussures de peau de daim, un lorgnon bleu sur le nez, était assis dans son fauteuil et lisait un livre posé sur le bureau. Sa belle main tenait avec précaution un cigare à moitié fumé où tenait encore la cendre. Son beau visage fin, encore jeune, auquel des cheveux bouclés, brillants, argentés, donnaient plus de distinction encore, s’éclaira d’un sourire à la vue de Lévine. — C’est très bien d’être venu ! Je voulais envoyer chez vous. Eh bien ! comment va Kitty ? Asseyez-vous, c’est plus commode… Il se leva et avança le rocking-chair. — Avez-vous lu la dernière circulaire dans le *Journal de Saint-Pétersbourg* ? Je trouve que c’est très bien, dit-il, avec un léger accent français. Lévine raconta ce qu’il avait entendu dire à Katavassov sur l’opinion à Pétersbourg, puis il parla de sa connaissance avec Métrov et de la séance. Lvov était très intéressé de tout cela. — Voilà ! Je vous envie d’avoir vos entrées dans cet intéressant monde des savants, dit-il, et aussitôt, par habitude, il continua en français, ce qui était plus commode pour lui : — C’est vrai que je n’ai pas le temps. Mon service et l’éducation des enfants m’absorbent, et enfin, je n’ai pas honte à l’avouer, mon instruction est trop insuffisante. — Je ne le crois pas, dit Lévine avec un sourire, et comme toujours, s’attendrissant à cette opinion si peu flatteuse, que son beau-frère venait d’émettre sur lui-même, non par pose ni par simple désir d’être modeste, mais tout à fait franchement. — Ah ! je sens maintenant combien je suis peu instruit : pour l’éducation des enfants, il me faut souvent me rafraîchir la mémoire, et même apprendre, car c’est peu d’avoir des professeurs, il faut un surveillant. C’est comme dans votre exploitation : il faut des ouvriers et un surveillant. Tenez, regardez ce que je lis. Il montra la grammaire de Bouslaiev qui était devant lui sur le bureau. — On demande cela à Micha, et c’est si difficile. Ainsi expliquez-moi ceci. Il dit que… Lévine voulut lui expliquer que ce n’était pas chose à comprendre, qu’il fallait l’apprendre par cœur, mais Lvov n’était pas de cet avis. — Oui, vous vous moquez de cela. — Pas du tout. Vous ne sauriez vous imaginer combien en vous regardant je cherche à m’instruire de ce que j’aurai à faire, à savoir : élever des enfants. — Oh ! il n’y a ici rien à apprendre, dit Lvov. — Je ne sais qu’une chose, continua Lévine, que je n’ai jamais vu d’enfants mieux élevés que les vôtres, et je n’en désirerais pas de meilleurs. Lvov faisait des efforts pour dissimuler sa joie, mais il ne put retenir un sourire qui éclaira son visage. — Qu’ils soient meilleurs que moi, c’est tout ce que je désire. Vous ne savez pas toute la peine qu’on a avec des enfants comme les miens, gâtés par cette vie à l’étranger. — Oh ! vous rattraperez tout cela. Ce sont des enfants si capables ! Le principal, c’est l’éducation morale. Voilà ce que j’apprends en regardant vos enfants. — Vous dites l’éducation morale. On ne peut s’imaginer comme c’est difficile ! Aussitôt que vous avez vaincu une difficulté, il en paraît de nouvelles. Sans l’appui de la religion, — vous vous souvenez, nous en avons causé, — aucun père ne peut mener à bien l’éducation de ses enfants. Cette conversation qui intéressait toujours Lévine fut interrompue par la belle Natalie Alexandrovna qui rentra tout habillée, prête à sortir. — Ah ! je ne savais pas que vous étiez ici, dit-elle ; et contente de mettre fin à une conversation souvent reprise, et qui l’ennuyait, elle demanda : — Et que fait Kitty ? Je dîne chez vous aujourd’hui. Voilà, Arsène, dit-elle à son mari, tu prendras la voiture… Et le mari et la femme commencèrent à décider de l’emploi de leur journée. Le mari avait besoin de voir quelqu’un pour son service ; la femme devait aller au concert et à la réunion du Comité, il fallait donc discuter assez longuement pour tout arranger. Lévine, comme membre de la famille, devait prendre part à ces arrangements. Il fut enfin décidé que Lévine accompagnerait Natalie au concert et à la réunion, que de là on enverrait la voiture au bureau, prendre Arsène, qui viendrait chercher sa femme et l’amènerait chez Kitty ; mais s’il n’avait pas terminé son travail, il renverrait la voiture et Lévine l’accompagnerait. — Voilà, il me gâte, dit Lvov à sa femme. Il affirme que nos enfants sont très bons, et moi, je leur vois tant d’imperfections. — Arsène exige trop, je le dis toujours, intervint la femme. Si on cherche la perfection, on ne sera jamais content. Papa dit vrai, pour nous autres, c’était l’autre extrémité : nous vivions à l’entresol, nos parents au premier. Maintenant, c’est le contraire : les parents sont en bas et les enfants au premier. Il n’y a plus rien pour les parents, tout est pour les enfants. — Qu’importe si c’est mieux ? dit Lvov avec son joli sourire, en lui prenant la main. Quelqu’un qui ne te connaîtrait pas, te prendrait pour une marâtre. — Non, l’excès n’est bon en rien, répondit naturellement Natalie en mettant en place le coupe-papier. — Eh bien, venez ici, enfants parfaits ! dit Lévine aux deux jolis garçons qui entraient, et qui, après avoir salué Lévine, s’avancaient vers leur père, désirant évidemment lui demander quelque chose. Lévine aurait voulu leur parler, écouter ce qu’ils venaient dire à leur père, mais Natalie entama une conversation, et, au même moment, arriva un collègue de Lvov, Makhotine, en uniforme de cour, qui devait aller avec lui saluer le personnage en question. Aussitôt il se mit à parler de l’Herzégovine, de la princesse Korzinski, du conseil municipal, de la mort subite de madame Apraxine. Lévine oublia complètement la commission dont on l’avait chargé, il ne se la rappela que dans l’antichambre. — Ah ! oui, Kitty m’avait chargé de causer avec vous d’Oblonskï, dit-il à Lvov qui les avait accompagnés jusqu’à l’escalier. Oui, oui, maman voudrait que nous, ses beaux-frères, lui fissions la morale, dit-il en rougissant. Mais que puis-je, moi ? — Alors c’est moi qui m’en charge, dit en souriant madame Lvov, qui, dans sa pelisse blanche, attendait la fin de leur conversation. Eh bien, partons !
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/08
Léon Tolstoï
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2019-01-27T12:00:36Z
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**VIII** En sortant de table, Lévine éprouvait en marchant une sensation particulière : ses bras se balançaient avec une régularité et une légèreté inaccoutumées. Il traversa la grande salle avec Gaguine pour se rendre dans la salle de billard. Au milieu du grand salon il rencontra son beau-père. — Eh bien ! Comment trouves-tu notre temple de l’oisiveté ? dit le prince en passant son bras sous le sien. Faisons un tour. — C’est ce que je voulais faire. C’est très intéressant à voir. — Oui, c’est intéressant pour toi. Mon intérêt à moi est tout autre. Tu vois ce vieillard, dit-il en désignant un membre du cercle, voûté, la lèvre pendante, qui remuant à peine ses pieds en chaussures souples, venait à leur rencontre ; on dirait qu’ils sont nés comme ça, *schlupik*. — Comment *schlupik* ? — Tu ne connais pas même ce mot ! C’est un mot de cercle. Tu sais, quand on fait rouler des œufs, si on en prend beaucoup, alors c’est qu’on devient *schlupik*. Ce sera bientôt mon tour. On va au cercle, on va, et on devient *schlupik*. Oui, tu ris toi, tandis que moi je le regarde et pense que je serai bientôt *schlupik*. Tu connais le prince Tchestchenski ? demanda le vieux prince ; et Lévine comprit à son visage qu’il allait raconter quelque chose de très drôle. — Non, je ne le connais pas. — Il est très connu. Mais qu’importe. Il joue toujours au billard ici. Il y a trois ans, il n’était pas encore *schlupik* et faisait le brave et appelait les autres *schlupik*. Un soir, il arrive, et demande à notre suisse, tu le connais, Vassili, un brun, gros, qui dit souvent de bons mots… — « Eh bien, Vassili, qui est arrivé ? Y a-t-il des *schlupik* ? » et Vassili lui répondit : — « Oui, monsieur, vous êtes le troisième. » Eh oui, mon cher, c’est comme ça ! Tout en causant et saluant les connaissances qu’ils rencontraient, Lévine et le vieux prince traversèrent toutes les salles : le grand salon où les tables étaient déjà ouvertes et où les jeux étaient de peu d’importance ; le divan où l’on jouait aux échecs ; là, Serge Ivanovitch causait avec quelqu’un ; la salle de billard où autour du canapé s’était formé un groupe très animé qui buvait du champagne : Gaguine en était. Ils jetèrent aussi un coup d’œil dans la salle d’enfer, là, près d’une table, où était assis Iachvine, les parieurs étaient déjà massés. En tâchant de ne pas faire de bruit ils entrèrent aussi dans le sombre salon de lecture, où sous des lampes à abat-jour étaient assis un jeune homme à l’air fâché, qui prenait les revues l’une après l’autre, et un général chauve plongé dans sa lecture. Ils allèrent aussi dans la salle que le vieux prince appelait la « Spirituelle. » Là, trois messieurs discutaient avec animation la dernière nouvelle politique. — Prince, venez ici, tout est prêt, dit un de ses partenaires en le trouvant ; et le prince quitta Lévine. Celui-ci prit un siège et écouta. Mais, se rappelant toutes les conversations du matin, il se sentit tout à coup envahi d’un invincible ennui. Il se leva rapidement et partit à la recherche d’Oblonskï et de Tourovtzine dont la compagnie était plus gaie. Tourovtzine était assis sur le grand canapé de la salle de billard, tenant une boisson quelconque, et Stépan Arkadiévitch causait avec Vronskï près de la porte, dans un coin de la salle. — Ce n’est pas qu’elle s’ennuie, mais l’indécision de sa situation… entendit Lévine. Il voulut s’éloigner rapidement mais Stépan Arkadiévitch l’appela : — Lévine ! Lévine remarqua qu’il avait les yeux humides comme il les avait toujours après avoir bu ou quand il était ému. Cette fois c’était l’un et l’autre. — Lévine ! ne t’en va pas, dit-il. Il lui serra fortement le bras, évidemment il ne voulait pas le lâcher. — C’est un ami sincère, peut-être le meilleur, dit-il à Vronskï. Toi aussi, tu m’es très cher et je veux que vous soyez amis, car vous êtes tous deux de braves gens. — Eh bien, il ne nous reste plus qu’à nous embrasser, plaisanta Vronskï en lui tendant la main. Lévine prit vivement la main tendue et la serra fortement en disant : — Très heureux ! — Garçon ! Une bouteille de champagne ! commanda Stépan Arkadiévitch. — Moi aussi, très heureux, dit Vronskï. Mais malgré le désir de Stépan Arkadiévitch et le leur propre ils n’avaient rien à se dire et tous deux le sentaient. — Tu sais qu’il ne connaît pas Anna, dit Stépan Arkadiévitch à Vronskï, et je veux à toutes forces l’amener chez elle. Allons, Lévine. — Vraiment ? dit Vronskï. Elle sera très heureuse. Je rentrerais bien à la maison, ajouta-t-il, mais Iachvine m’inquiète et je veux rester ici jusqu’à ce qu’il termine. — Est-ce que ça va mal ? — Oui, il perd toujours. Moi seul peux le retenir. — Eh bien, jouons une petite pyramide ? Lévine, tu joueras ? Allons-y. Arrange les boules, cria Stépan Arkadiévitch au marqueur. — C’est prêt depuis longtemps, répondit le marqueur, qui déjà avait placé les boules en triangle ; et pour se distraire roulait la boule rouge d’un bout du billard à l’autre. — Eh bien ! Allons. Après la partie Vronskï et Lévine s’assirent à la table de Gaguine, et Lévine continua de jouer avec Stépan Arkadiévitch. Vronskï tantôt était assis près de la table, entouré de connaissances qui, sans cesse, s’approchaient de lui, tantôt allait dans la salle d’enfer voir ce que faisait Iachvine. Lévine jouissait d’un repos agréable après la fatigue intellectuelle du matin. Il était content d’avoir fait la paix avec Vronskï, et il se trouvait sous une impression de tranquillité et de plaisir qui ne le quittait pas. Quand la partie fut terminée, Stépan Arkadiévitch prit Lévine sous le bras. — Eh bien ! allons tout de suite chez Anna. Veux-tu ? Hein ? Elle est chez elle. Depuis longtemps je lui ai promis de t’amener. Quels plans avais-tu pour ce soir ? — Rien de particulier. J’avais promis à Sviajski d’aller à la Société d’agriculture. Allons, si tu veux, dit Lévine. — C’est bien, allons ! Va voir si ma voiture est là, ordonna-t-il au valet. Lévine s’approcha de la table, donna quarante roubles qu’il avait perdus, paya d’une façon quelque peu mystérieuse des dépenses connues d’un vieux valet seul, et, en balançant ses bras, traversa toute la salle, se dirigeant vers la sortie.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/10
Léon Tolstoï
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2019-01-27T12:01:12Z
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**X** Elle se leva à sa rencontre sans cacher sa joie de le voir, et dans la façon dont elle lui tendit sa main petite, énergique, le présenta à Vorkouiev, et lui indiqua la jolie fillette rousse, qui travaillait, assise, et qu’elle appelait sa pupille. Lévine remarqua l’aisance agréable d’une femme du grand monde toujours maîtresse d’elle-même et naturelle. — Je suis très, très heureuse, répéta-t-elle, et pour Lévine ces paroles prirent une signification particulière. Je vous connais depuis longtemps et vous estime, et pour votre amitié avec Stiva et à cause de votre femme. Je l’ai très peu vue mais elle m’a laissé l’impression d’une fleur charmante, je dis bien une fleur, et voilà qu’elle sera bientôt maman… Elle parlait aisément, sans se hâter, regardant tour à tour Lévine et son frère. Lévine en était agréablement impressionné, et aussitôt il se sentit avec elle aussi à l’aise, aussi bien, que s’il l’eût connue depuis longtemps. — Nous nous sommes installés avec Ivan Pétrovitch, dans le cabinet d’Alexis, répondit-elle à la question de Stépan Arkadiévitch qui demandait si l’on pouvait fumer, précisément pour fumer. Et regardant Lévine, au lieu de lui demander s’il fumait, elle attira un porte-cigarettes d’écaille et y prit une cigarette. — Comment vas-tu aujourd’hui ? lui demanda son frère. — Pas mal ; seulement les nerfs comme toujours. — N’est-ce pas qu’il est extraordinairement beau ? dit Stépan Arkadiévitch, remarquant que Lévine examinait le portrait. — Je n’ai jamais vu portrait mieux réussi. — La ressemblance est extraordinaire, opina Vorkouiev. Lévine passa son regard du portrait à l’original. Un éclat particulier éclaira le visage d’Anna pendant qu’elle sentit son regard fixé sur elle. Lévine rougit et, pour cacher sa gêne, voulut lui demander s’il y avait longtemps qu’elle avait vu Daria Alexandrovna. Mais au même moment Anna se mit à parler. — Nous causions à l’instant, Ivan Petrovitch et moi, des derniers tableaux de Vastchenkov. Les avez-vous vus ? — Oui, je les ai vus, répondit Lévine. — Mais, pardon, je vous ai interrompu. Vous vouliez dire… Lévine lui demanda si elle avait vu Dolly depuis longtemps. — Elle est venue chez moi hier. Elle est très mécontente du lycée à cause de Gricha : le professeur de latin s’est montré, paraît-il, injuste envers lui. — Oui, j’ai vu les tableaux, ils ne m’ont pas plu énormément, dit Lévine, revenant à la conversation entamée par Anna. Lévine parlait maintenant tout autrement que le matin. Chaque mot qu’il échangeait avec elle prenait pour lui une signification particulière ; il lui était agréable de causer avec elle et encore plus de l’écouter. Anna causait non seulement d’une façon naturelle et intelligente, mais avec une certaine négligence, n’attribuant aucune valeur à ses idées et donnant un grand prix aux pensées de son interlocuteur. La conversation s’engagea sur la nouvelle tendance artistique, sur une nouvelle illustration de la Bible due à un peintre français. Vorkouiev accusait le peintre d’un réalisme poussé jusqu’à la grossièreté ; Lévine disait que les Français avaient poussé la convention dans l’art plus loin qu’aucun autre peuple, et leur faisait un mérite de retourner au réalisme. Du fait seul qu’ils ne mentaient plus, ils voyaient de la poésie. Jamais encore aucune de ses réflexions intellectuelles n’avait fait à Lévine autant de plaisir que celle-ci. Le visage d’Anna s’éclaira dès qu’elle eut apprécié cette pensée. Elle se mit à rire. — Je ris, dit-elle, comme on rit devant un portrait très ressemblant. Ce que vous avez dit caractérise parfaitement l’art français contemporain, la peinture et même la littérature, Zola, Daudet. Mais peut-être en est-il toujours ainsi, quand on représente ses conceptions par des figures inventées, conventionnelles ; toutes les combinaisons exprimées on a assez des figures inventées et on revient aux figures plus naturelles, plus vraies. — C’est tout à fait exact ! dit Vorkouiev. — Alors vous étiez au club ? demanda-t-elle à son frère. « Oui, oui, voilà la femme ! » pensa Lévine, s’oubliant et regardant obstinément son beau visage, immobile, qui tout à coup avait changé d’expression. Lévine n’entendait pas ce qu’elle disait, penchée vers son frère, mais il était frappé de ce changement d’expression. Son visage si beau dans son calme exprimait soudain une curiosité étrange, de la colère et de l’orgueil. Cela ne dura qu’une minute. Elle cligna des yeux, comme si elle cherchait à se rappeler quelque chose. — D’ailleurs, ce n’est intéressant pour personne, dit-elle, et s’adressant à l’Anglaise : — please order the tea in the drawing-room. La fillette se leva et sortit. — Eh bien ! a-t-elle été reçue à l’examen ? demanda Stépan Arkadiévitch. — Brillamment. C’est une fillette très capable, et d’un caractère charmant. — Tu finiras par l’aimer mieux que la tienne. — On voit bien que c’est un homme qui parle. Dans l’amour, le plus et le moins n’existent pas. J’aime ma fille d’un certain amour, celle-ci d’un autre. — Je disais à Anna Arkadievna que si elle mettait un centième de l’énergie qu’elle consacre à l’éducation de cette Anglaise, à l’œuvre générale de l’instruction des enfants russes, elle ferait une œuvre grande et utile, dit Vorkouiev. — Peut-être, mais je ne peux pas. Le comte Alexis Kyrilovitch m’encourage beaucoup (en prononçant les mots *comte Alexis Kyrilovitch*, elle regarda timidement et involontairement Lévine, qui répondit par un regard respectueux et approbateur) à m’occuper des écoles, à la campagne. J’y suis allée quelquefois. Les enfants sont charmants ; mais je n’ai jamais pu m’intéresser à cette œuvre. Vous dites l’énergie. L’énergie est basée sur l’amour, et l’amour ne se commande pas. Par exemple, cette fillette, je l’aime, je ne sais moi-même pourquoi. De nouveau elle regarda Lévine, et son sourire, et son regard, tout lui disait que ses paroles s’adressaient à lui seul, qu’elle n’estimait que son opinion et qu’ils se comprenaient. — Je vous comprends parfaitement, dit Lévine. Pour l’école, et, en général, pour les institutions de cette sorte, on ne peut agir avec son cœur, et c’est pourquoi, à mon avis, ces institutions philanthropiques donnent toujours de si maigres résultats. Elle se tut, puis, souriant : — Oui, oui, confirma-t-elle. Je ne pourrai jamais. Je n’ai pas le coeur assez large pour aimer un asile plein de fillettes très sales. Cela ne m’a jamais réussi. Il y a tant de femmes qui se sont fait de cela une position sociale. D’autant plus maintenant, ajouta-t-elle avec une expression de tristesse et de confusion, s’adressant en apparence à son frère, mais en réalité ne parlant qu’à Lévine. Même maintenant, alors que j’ai tant besoin d’une occupation quelconque, je ne puis pas. Et, tout à coup, elle fronça les sourcils (Lévine comprit qu’elle s’en voulait de parler d’elle-même) puis changea de conversation. — Je sais, dit-elle à Lévine, que vous êtes un mauvais citoyen, et je vous ai toujours défendu autant que je l’ai pu. — Et comment m’avez-vous défendu ? — Selon les attaques. Mais, ne voulez-vous pas de thé ? Elle se leva et prit un livre relié en maroquin. — Donnez-le-moi, Anna Arkadievna, dit Vorkouiev, désignant le livre ; c’est une belle chose. — Non, c’est très mauvais. — Je lui en ai parlé, dit Stépan Arkadiévitch à sa sœur en désignant Lévine. — C’est le tort que tu as eu ; mes écrits sont comme ces paniers et ces sculptures, faits dans les prisons, que me vendait parfois Lise Merkhalov. C’était elle qui était chargée des prisonniers dans cette société, dit-elle s’adressant à Lévine, et ces malheureux faisaient des miracles de patience. Lévine reconnut encore un nouveau trait du caractère de cette femme qui lui plaisait si extraordinairement. Outre l’esprit, la grâce, la beauté, elle était encore très sérieuse. Elle ne voulait pas lui cacher l’état pénible de sa situation. Après avoir prononcé ces paroles, elle soupira et son visage s’immobilisa dans une expression sévère. Ainsi, elle était encore plus belle. Ce n’était plus cette expression d’éclat et de bonheur rayonnant, fixée par le peintre sur son portrait. Lévine regarda encore une fois le portrait et son visage, quand, prenant son frère par le bras, elle passa sous la haute porte, et il ressentit pour elle une tendresse et une pitié dont lui-même s’étonna. Elle demanda à Lévine et à Vorkouiev de passer au salon, et elle-même resta à causer avec son frère. « Du divorce, de Vronskï, de ce qu’il fait au cercle, de moi ? » pensait Lévine ; et il était si ému à la pensée de ce qu’elle pouvait dire à Stépan Arkadiévitch qu’il n’entendit pas ce que lui disait Vorkouiev des grandes qualités du roman écrit par Anna Arkadievna pour les enfants. Pendant le thé, la conversation se poursuivit, également intéressante et agréable. Non seulement il n’était pas nécessaire de chercher des sujets de conversation, mais on sentait qu’on n’avait pas assez de temps pour dire tout ce qu’on voulait et qu’on se retenait malgré soi pour écouter l’autre. Et tout ce qu’ils disaient, non seulement Anna, mais Vorkouiev, et Stépan Arkadiévitch, tout, prenait pour Lévine, grâce à son attention et à ses observations, une signification particulière. Tout en écoutant la conversation, Lévine ne cessait d’admirer sa beauté, son instruction, et en même temps sa simplicité et sa bonté. Il écoutait, et tout le temps ne pensait qu’à elle, à sa vie intérieure, tâchant de deviner ses sentiments. Lui qui, auparavant, la jugeait si sévèrement, maintenant, par une étrange association d’idées, la justifiait et en même temps la plaignait, et il craignait que Vronskï ne sût pas la comprendre. À onze heures, quand Stépan Arkadiévitch se leva pour prendre congé (Vorkouiev était déjà parti), il sembla à Lévine qu’ils venaient à peine d’arriver. Avec regret il se leva aussi. — Au revoir, lui dit-elle, en retenant sa main, et le regardant dans les yeux d’un air attirant. Je suis très heureuse que la glace soit rompue… Elle cligna des yeux. Dites à votre femme que je l’aime comme auparavant, et que si elle ne peut me pardonner ma situation, je lui souhaite alors de ne me la pardonner jamais. Pour cela il lui faudrait souffrir tout ce que j’ai souffert, que Dieu l’en préserve. — Certainement… je le lui dirai…, balbutia Lévine en rougissant.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/02
Léon Tolstoï
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2019-01-27T11:58:40Z
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**II** — Alors, fais-moi plaisir, va chez les Bole, dit Kitty à son mari, quand celui-ci, à onze heures du matin, vint la trouver avant de sortir. Je sais que tu dînes au cercle, papa t’y a inscrit. Et ce matin que fais-tu ? — J’irai chez Katavassov. — Pourquoi si tôt ? — Il m’a promis de me faire faire la connaissance de Métrov. Je voudrais causer avec lui de mon ouvrage. C’est un savant très connu. — Oui, c’est son article que tu trouvais si bien. Et après ? demanda Kitty. — J’irai peut-être aussi au tribunal pour l’affaire de ma sœur. — Et au concert ? fit-elle. — Pourquoi irais-je, seul ? — Non, vas-y ; on jouera de ces nouveaux morceaux ; cela t’intéressera beaucoup. À ta place, j’irais. — Eh bien, en tout cas je rentrerai à la maison avant le dîner, dit-il en regardant sa montre. — Mets donc ta redingote pour aller directement chez la princesse Bole. — Est-ce vraiment nécessaire ? — Indispensable. Qu’est-ce que cela te fait ? Tu iras, tu resteras cinq minutes, tu parleras du beau temps, tu te lèveras et tu partiras. Kitty se mit à rire. — Tu leur faisais bien visite quand tu étais célibataire, ajouta-t-elle. — Oui, mais je me sentais toujours mal à l’aise, et maintenant, je suis si déshabitué que j’aimerais mieux, je te le jure, rester deux jours sans dîner que de faire cette visite. Il me semble tout le temps qu’ils seront mécontents et se diront : « Pourquoi est-il venu ? il n’a rien à faire ici. » — Non, ils ne s’offenseront pas, je m’en porte garante, dit Kitty en riant et le regardant en face. Et lui prenant la main : — Eh bien, au revoir. Il allait partir après avoir mis un baiser sur sa main ; mais Kitty l’arrêta : — Kostia, tu sais, il ne me reste plus que cinquante roubles. — Bien, je passerai à la banque. Combien ? fit-il avec une expression de mécontentement qu’elle connaissait bien. — Non, attends. Elle retint sa main. — Causons ; cela m’inquiète, il me semble que je ne dépense rien de trop, et l’argent file ; il y a quelque chose qui cloche. — Nullement, dit-il en toussotant et en la regardant en-dessous. Elle connaissait ce toussotement. C’était l’indice d’un vif mécontentement de lui-même. En effet, il était mécontent, non des dépenses faites, mais de s’entendre rappeler ce qu’il savait et désirait oublier : que quelque chose ne marchait pas. — J’ai donné l’ordre à Sokolov de vendre le blé et de prendre une avance au moulin. En tout cas, l’argent sera là. — Non, moi je crains qu’en général nous ne dépensions trop… — Nullement, nullement… Eh bien, au revoir, ma chérie. — Non, vraiment, parfois je regrette d’avoir suivi les conseils de maman. C’eût été très bien à la campagne. Ici, je vous dérange tous et je dépense de l’argent. — Pas du tout, pas du tout. Depuis que nous sommes mariés, je ne t’ai pas dit une seule fois que les choses allaient mieux qu’elles n’étaient en réalité. — C’est vrai ? fit-elle, le regardant dans les yeux. Il avait prononcé ces paroles sans réfléchir, seulement pour la consoler. Mais quand il vit se fixer sur lui ses yeux charmants, sincères, il les répéta cette fois de tout son cœur : « Je l’oublie tout à fait », pensa-t-il, et il se rappela l’événement attendu. — Eh bien, est-ce bientôt ? Comment te sens-tu ? demanda-t-il en lui prenant les deux mains. — J’y ai pensé tant de fois que maintenant je ne pense rien et ne sens rien. — Tu n’as pas peur ? Elle sourit. — Nullement. — Dans tous les cas, s’il arrive quelque chose, je suis chez Katavassov. — Non, il n’y aura rien ; je ne le crois pas. J’irai me promener avec papa sur le boulevard. Nous irons chez Dolly. Je l’attends avant le dîner. Ah oui ! Tu sais que la situation de Dolly est absolument impossible ? Elle a des dettes de tous les côtés, elle n’a pas d’argent. Hier nous en avons causé avec maman et Arsène (elle appelait ainsi le mari de sa sœur, Lvov) et nous avons décidé de le lancer avec toi sur Stiva. Cela ne peut pas durer. Avec papa il n’y a pas moyen d’en causer. Mais si toi et lui… — Mais que pouvons-nous faire ? — Cependant, va chez Arsène, cause avec lui, il te dira ce que nous avons décidé. — Je suis d’avance de l’avis d’Arsène sur tous les points. Enfin, j’irai chez lui. À propos, si je vais au concert, j’irai avec Natalie. Allons, au revoir. Sur le perron, le vieux Kouzma, qui servait Lévine quand il était encore célibataire et gérait son ménage de garçon en ville, arrêta Lévine. — On a referré Krassavtchik (le cheval de gauche qu’on avait amené de la campagne) et il boite toujours, dit-il. Qu’ordonnez-vous de faire ? Les premiers temps de leur séjour à Moscou, Lévine s’était intéressé à ses chevaux, qu’il avait amenés de la campagne. Il voulait s’arranger sur ce point de la façon la plus commode et la plus avantageuse, mais avec cette combinaison les chevaux lui revenaient plus cher que des chevaux de louage et il fallait quand même prendre des fiacres. — Va chercher le vétérinaire, c’est peut-être un effort. — Et comment faire pour Catherine Alexandrovna ? demanda Kouzma. Maintenant, Lévine n’était plus frappé comme aux premiers temps de sa vie à Moscou, lorsque, pour aller de Vozdvijenka à Sivtsev-Vrajek, il fallait atteler une lourde voiture d’une paire de forts chevaux et payer cinq roubles pour ce parcours d’un quart de verste, sur la neige, et quatre heures d’attente. Maintenant cela lui semblait tout naturel. — Dis au cocher d’amener une paire de chevaux pour notre voiture, répondit-il. — Bien, monsieur. Ayant résolu si aisément, grâce aux commodités de la ville, une difficulté qui, à la campagne, aurait causé tant de tracas et d’ennuis, Lévine descendit le perron, appela un cocher, monta en voiture et se fit conduire rue Niktzkaia. En route il ne pensait plus à l’argent ; il se demandait comment aurait lieu l’entrevue avec le savant Pétersbourgeois, qui s’occupait de sociologie, et comment il lui parlerait de son livre. Les premiers temps de leur arrivée à Moscou, ces dépenses étranges pour un habitant de la campagne, ces dépenses inutiles mais inévitables qu’on exigeait de lui de tous côtés, avaient étonné Lévine. Maintenant il y était habitué. Avec lui, sous ce rapport, il arriva ce que, dit-on, arrive aux ivrognes : « le premier verre entre avec difficulté, comme une perche ; après le second on se sent courageux ; après le troisième on ne compte plus. » Quand Lévine avait changé le premier billet de 100 roubles pour payer les livrées du valet et du portier, il avait pensé malgré lui que ces livrées n’étaient utiles à personne, — cependant, à en juger par l’étonnement de la princesse et de Kitty lorsqu’il émit l’opinion qu’on pouvait se passer de livrées, elles devaient être nécessaires, — quelles coûtaient le salaire de deux ouvriers pendant l’été, c’est-à-dire près de trois cent jours de travail, et d’un travail pénible, de l’aube à la nuit. Ce billet de cent roubles fut dur à tirer. Le billet suivant, changé pour l’achat du dîner de la famille, dîner qui coûtait 28 roubles — ce qui représentait à Lévine 9 *tchetvert* d’avoine fauchée, bottelée, mise en meule, battue au prix d’un travail écrasant — ce billet, cependant, fut plus facile à changer. Depuis, les billets se transformaient en monnaie sans éveiller de semblables considérations et volaient comme des petits oiseaux. La comparaison du travail nécessaire pour produire l’argent, avec le plaisir obtenu, depuis longtemps ne se faisait plus. Le principe qu’il y a un certain prix au-dessous duquel on ne peut vendre un certain blé était également oublié. Le froment dont il avait tenu le prix si longtemps, il le donnait maintenant à 50 kopeks de moins par *tchetvert* qu’il l’avait refusé un mois auparavant. Même le calcul qu’en allant de ce train on ne pourrait vivre une année sans faire de dettes, même ce calcul n’avait plus pour lui d’importance. L’important, c’était d’avoir de l’argent à la banque, sans se demander d’où il venait, pour être toujours sûr d’avoir de quoi acheter la viande le lendemain. Et cela il l’observait toujours. Il avait toujours de l’argent à la banque. Mais maintenant le compte de la banque était épuisé et il ne savait trop où trouver de l’argent, c’est pourquni la demande de Kitty l’avait agacé. Mais il n’avait pas le temps d’y penser. Il partit en songeant à Katavassov et à Métrov dont il allait faire la connaissance. 1. Dicton russe populaire.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/03
Léon Tolstoï
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**III** Lévine, pendant ce séjour, s’était rapproché de nouveau de son ancien camarade de l’Université, le professeur Katavassov, qu’il n’avait pas vu depuis son mariage. Katavassov lui plaisait par la clarté et la simplicité de sa conception du monde. Lévine y voyait une preuve de pauvreté spirituelle dans la nature de son ami ; tandis que pour Katavassov, les fluctuations de pensée de Lévine étaient l’indice du manque de discipline de son esprit. Mais la clarté de Katavassov plaisait à Lévine, et l’abondance des idées indisciplinées de Lévine plaisait à Katavassov. Aussi aimaient-ils à se trouver ensemble et à discuter. Lévine avait lu quelques passages de son livre, à Katavassov, qui les avait approuvés. La veille, ayant rencontré Lévine à une conférence, Katavassov lui avait dit que Métrov, le savant réputé, dont l’article avait beaucoup plu à Lévine, était à Moscou et s’était beaucoup intéressé à ce qu’il lui avait dit de son travail et que, s’il voulait faire sa connaissance, il pourrait le rencontrer chez lui le lendemain à onze heures. — Décidément, mon cher, vous vous corrigez. Enchanté de vous voir, dit Katavassov rencontrant Lévine dans le petit salon. En entendant la sonnette, je me suis dit : « Pas possible qu’il soit exact… » Eh bien ! comment trouvez-vous les Monténégrins ? Des soldats de naissance ! — Eh quoi ? demanda Lévine. Katavassov, en quelques mots, lui raconta les dernières nouvelles, et, l’introduisant dans le cabinet, il le présenta à un monsieur de taille moyenne, trapu, d’un extérieur agréable. C’était Métrov. La conversation s’arrêta pour un moment sur la politique, sur l’impression, dans les hautes sphères de Pétersbourg, des derniers événements. Métrov répétait des propos, qu’il disait venir de source sûre, soi-disant tenus par l’empereur à un de ses ministres. Mais Katavassov affirmait, de source non moins sûre, que l’empereur avait dit tout le contraire. Lévine essayait de trouver telle ou telle situation où les uns et les autres propos eussent pu être tenus, mais la conversation changea de sujet. — Voilà… Il a presque terminé son ouvrage sur les conditions naturelles de l’ouvrier vis-à-vis de la terre, commença Katavassov. Je ne suis pas très compétent, mais ce qui m’a plu beaucoup, comme naturaliste, c’est qu’il n’envisage pas l’humanité comme quelque chose en dehors des lois zoologiques ; au contraire, il voit sa dépendance du milieu et, dans cette dépendance, il cherche les lois du développement. — C’est très intéressant, fit Métrov. — J’avais commencé un ouvrage sur l’agriculture, intervint Lévine, mais, malgré moi, en m’occupant de l’arme principale de l’agriculture, de l’ouvrier, je suis arrivé à un résultat tout à fait imprévu. Et, prudemment, comme s’il tâtait le terrain, Lévine se mit à exprimer son opinion. Il savait que Métrov avait écrit un article contre la doctrine économique généralement admise, mais jusqu’à quel point pouvait-il espérer trouver en lui l’approbation de ses opinions, cela il l’ignorait et ne pouvait le deviner au visage intelligent mais calme du savant. — En quoi voyez-vous les qualités particulières de l’ouvrier russe ? demanda Métrov. Dans ses qualités zoologiques, si l’on peut s’exprimer ainsi, ou dans les conditions de sa situation ? Lévine entrevit dans cette question une idée sur laquelle il n’était pas d’accord ; mais il continua à développer sa pensée ; pour lui, l’ouvrier russe avait de la terre une conception toute particulière lui appartenant en propre. Pour renforcer cette assertion, il se hâta d’ajouter qu’à son avis cette opinion du peuple russe découlait de la conscience de sa vocation qui est de peupler les immenses solitudes de l’Orient. — Il est facile de tomber dans l’erreur en concluant de la destination générale du peuple, objecta Métrov, interrompant Lévine. La situation de l’ouvrier dépend toujours de son rapport envers la terre et le capital. Et sans laisser à Lévine le temps d’achever sa pensée, Métrov commença à lui exposer l’originalité de ses théories. En quoi consistait cette originalité, Lévine ne le comprit point, car il ne se donna pas la peine de le comprendre. Il voyait que Métrov, comme les autres, malgré son article dans lequel il critiquait la doctrine des économistes, envisageait néanmoins la situation de l’ouvrier russe exclusivement au point de vue du capital, du salaire, de la rente. Bien qu’il dût avouer que dans la plus grande partie de la Russie d’Orient la rente fût encore nulle, que le salaire, pour les neuf dixièmes du peuple russe, pour quatre-vingt-dix millions d’êtres, s’exprimât uniquement par la nourriture, et que le capital n’existât que sous les formes les plus primitives, néanmoins, il n’examinait l’ouvrier que de ce seul point de vue ; divergeant sur quelques points d’avec les économistes, il avait sa théorie à lui sur le salaire, qu’il exposa à Lévine. Lévine écoutait sans grand intérêt. Au commencement il fit quelques objections ; il voulait interrompre Métrov et exposer son idée qui, selon lui, devait rendre inutile la discussion. Mais ensuite, se rendant compte qu’ils étaient d’avis si opposés qu’ils ne se comprendraient jamais, il ne fit plus d’objections et se contenta d’écouter. Il ne trouvait plus aucun intérêt aux paroles de Métrov, cependant il éprouvait un certain plaisir à l’entendre. Son amour-propre était flatté de ce qu’un tel savant lui exposât si volontiers ses idées, avec tant de foi en sa compétence que parfois il se contentait d’une allusion pour indiquer tout un point de la question. Lévine attribuait cela à sa propre valeur, ignorant que Métrov, après avoir parlé de ce sujet à tous ses intimes, en causait volontiers à chaque nouvelle connaissance, et, en général, aimait à discourir avec n’importe qui sur le thème qui l’occupait, et qui n’était pas encore très clair à lui-même. — Je crains que nous ne soyons en retard, dit Katavassov en regardant l’heure, dès que Métrov eut terminé son exposé. — Oui, aujourd’hui il y a séance à la Société des Amateurs, à cause du jubilé en l’honneur des cinquante ans de Svintitch, répondit-il à la question de Lévine. Nous devons y aller avec Pierre Ivanovitch. J’ai promis une conférence sur des travaux de zoologie. Venez avec nous. Ce sera très intéressant. — Oui, en effet, il est temps, dit Métrov. Allons, et de là, si vous le voulez bien, nous irons chez moi ; je voudrais bien prendre connaissance de votre travail. — Oh ! c’est encore inachevé, c’est un brouillon. Mais à la séance, j’irai volontiers. — Avez-vous entendu, mon cher, il a donné son avis particulier, dit Katavassov de l’autre chambre, au moment où il revêtait son habit. Aussitôt la conversation s’engagea sur une question qui, cet hiver, avait intéressé tout Moscou. Trois vieux professeurs, dans le Conseil, n’avaient pas accepté l’avis des jeunes. Les jeunes donnèrent alors leur avis à part. D’après quelques-uns il s’agissait de quelque chose d’épouvantable, d’après les autres l’avis était très juste et très simple. Le clan des professeurs était ainsi partagé en deux partis. Les uns, auxquels appartenait Katavassov, voyaient dans le parti adverse la dénonciation et le mensonge ; les autres, un enfantillage, un manque de respect envers les autorités. Lévine, bien que n’appartenant pas à l’Université, plusieurs fois depuis qu’il était à Moscou avait entendu parler de cette affaire, lui-même en avait causé et s’était fait une opinion. Il prit donc part à la conversation qui se continua dans la rue jusqu’au moment où tous trois arrivèrent devant les bâtiments de la vieille université. La séance était déjà commencée. Autour de la table couverte d’un tapis, devant laquelle prirent place Katavassov et Métrov, six personnes étaient assises. L’une d’elles penchée sur un manuscrit lisait quelque chose. Lévine prit une chaise qui se trouvait près de la table et, à voix basse, demanda à un étudiant assis près de lui, ce qu’on lisait. L’étudiant regarda Lévine d’un air mécontent et répondit : — La biographie. Lévine ne s’intéressait guère à la biographie du savant, toutefois, incidemment, il apprit quelque chose d’intéressant et de nouveau sur la vie de l’illustre savant. Quand le lecteur eut terminé, le président le remercia puis il lut des vers adressés par le poète Mente, à propos du jubilé, et prononça quelques paroles de reconnaissance pour le poète. Ensuite, Katavassov, de sa voix haute et perçante, lut une notice sur les travaux scientifiques du jubilaire. Quand il eut fini, Lévine regarda l’heure. Il était plus d’une heure ; il vit qu’il n’aurait pas le temps de lire son ouvrage à Métrov avant le concert, ce que du reste il ne désirait plus. Pendant la séance il pensait à la conversation qu’il avait eue précédemment. Maintenant il était clair pour lui que si les idées de Métrov avaient de l’importance, les siennes en avaient aussi. Les idées peuvent s’éclairer et mener à quelque chose quand chacun travaille dans la voie qu’il s’est choisie, mais de la communication des idées rien ne peut résulter. Résolu à refuser l’invitation de Métrov, Lévine, à la fin de la séance, s’approcha de lui. Métrov présenta Lévine au président avec lequel il venait de causer des dernières nouvelles politiques. Métrov racontait maintenant au président ce qu’il avait dit à Lévine, et celui-ci fit les mêmes objections que le matin, mais pour les varier il exprima aussi la nouvelle idée qui lui était venue en tête. Après quoi on revint de nouveau à la question universitaire. Comme Lévine avait déjà entendu cela, il s’empressa de dire à Métrov qu’il regrettait de ne pouvoir profiter de son invitation, salua et partit chez les Lvov.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/05
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**V** À la matinée musicale on donnait deux choses intéressantes : une fantaisie sur le Roi Lear dans la bruyère, et un quartetto à la mémoire de Bach. Les deux morceaux étaient nouveaux, et écrits d’une façon nouvelle, sur laquelle Lévine tenait à se faire une opinion. Il conduisit sa belle-sœur jusqu’à son fauteuil, et lui-même se tint debout près de la colonne, résolu d’écouter le plus attentivement possible et sans parti pris. Il tâchait de ne pas se distraire, de ne pas gâter son impression en regardant le placeur à cravate blanche, qui agitait la main et troublait si désagréablement l’attention, ou les dames coiffées d’immenses chapeaux qui, pour un concert, se couvraient les oreilles avec des rubans, ou toutes ces personnes qui n’étaient occupées de rien ou de toute autre chose que de la musique. Il tâchait d’éviter les amateurs et les bavards, et, debout, les yeux baissés, il écoutait. Mais plus il écoutait la fantaisie du Roi Lear, plus il se sentait incapable de s’en faire une opinion nette. L’expression musicale de ses sentiments tout le temps paraissait se concentrer mais aussitôt se dispersait en morceaux ayant toujours l’air de commencements, et parfois, tout simplement, en sons très compliqués, liés uniquement par le caprice du compositeur. Même les sons de cette expression musicale, parfois très bonne, étaient désagréables parce qu’ils étaient tout à fait inattendus et préparés par rien. La gaîté et la tristesse, le désespoir, la tendresse, le triomphe, paraissaient soudain, sans aucune raison, comme les sentiments d’un fou, et de même que chez un fou, ils se montraient tout à fait inopinément. Tout le temps de l’exécution, Lévine éprouva l’impression d’un sourd qui regarde des danseurs. Il fut très étonné quand le morceau se termina, et il éprouva une grande fatigue due à une tension d’esprit que rien ne récompensait. Tous se levèrent, se mirent à marcher, à parler. Désirant s’expliquer, d’après l’impression des autres, son étonnement, Lévine se mit à la recherche de connaissances. Il fut très heureux d’apercevoir un amateur très connu en conversation avec une personne de sa connaissance, Pestzov. — C’est admirable ! disait Pestzov d’une voix grave. Bonjour, Constantin Dmitriévitch. C’est particulièrement imagé, et quelle richesse à ce passage où l’on sent l’approche de Cordelia, où la fille des ewig Weibliche entre en lutte avec le destin ! N’est-ce pas ? — En quoi ici Cordelia ? demanda timidement Lévine, oubliant que c’était une fantaisie sur le Roi Lear dans la bruyère. — Oui, Cordelia paraît !… dit Pestzov frappant sur le programme en papier glacé qu’il tenait, et le tendant à Lévine. Alors seulement Lévine se rappela le titre de la fantaisie et se hâta de lire, en traduction russe, les vers de Shakspeare insérés sur un côté du programme. — On ne peut pas suivre autrement, dit Pestzov à Lévine, car son interlocuteur étant parti, il n’avait plus à qui parler. Pendant l’entr’acte, entre Lévine et Pestzov commença une discussion sur les qualités et les défauts de l’école de Wagner. Lévine tâchait de prouver que le tort de Wagner et de tous ses adeptes était de vouloir faire passer la musique dans le domaine d’un autre art, faute que la poésie commet également quand elle veut décrire les traits du visage, ce que doit faire la peinture. Comme exemple d’une faute pareille, il cita un sculpteur qui avait imaginé de représenter dans le marbre les ombres des images poétiques se dressant autour du poète sur le socle. — Ces ombres sont si peu des ombres chez le sculpteur qu’elles se tiennent même à l’escalier, dit Lévine. Cette phrase lui plaisait, mais il ne se rappelait pas s’il ne l’avait dite déjà et précisément à ce même Pestzov ; aussi, dès qu’il l’eût prononcée, devint-il confus. Pestzov, lui, tâchait de prouver que l’art est un et ne peut atteindre sa plus haute manifestation que dans l’union de tous les genres. Le deuxième morceau, Lévine ne pouvait déjà plus l’écouter. Pestzov était venu se mettre près de lui et ne cessait de causer, critiquant ce morceau qu’il trouvait trop simple, trop sucré, inutile, emphatique et le comparant à la naïveté des préraphaélites en peinture. À la sortie, Lévine rencontra encore beaucoup de connaissances, avec lesquelles il causa politique, musique, etc. Entre autres il rencontra le comte Bole et se rappela la visite qu’il devait faire. — Alors, allez tout de suite, lui dit madame Lvov quand il lui eut dit cela. On ne recevra peut-être pas, et ensuite venez me chercher à la séance, vous m’y trouverez encore.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/06
Léon Tolstoï
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2019-01-27T11:59:59Z
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**VI** — On ne reçoit peut-être pas ? demanda Lévine dans le vestibule de l’hôtel de la comtesse Bole. — On reçoit, monsieur, répondit le suisse en lui ôtant résolument sa pelisse. « Quel dommage ! » pensa Lévine en soupirant. Il ôta un gant, lissa son chapeau. « Pourquoi y vais-je ? Qu’ai-je à lui dire ? » Dans le premier salon, Lévine rencontra à la porte la comtesse Bole, qui, d’un air soucieux et sévère, donnait un ordre au valet. En l’apercevant, elle sourit, l’invita à passer dans le petit salon suivant d’où arrivaient des bruits de voix. Dans ce salon se trouvaient les deux filles de la comtesse, assises dans des fauteuils, et un colonel de Moscou que connaissait Lévine. Lévine s’approcha d’elles, salua et s’assit sur le canapé, tenant son chapeau sur ses genoux. — Comment va votre femme ? Vous étiez au concert ? Nous n’avons pas pu y aller. Maman devait assister à une messe funéraire. — Oui, je sais. Quelle mort foudroyante ! dit Lévine. La comtesse rentra, s’assit près de Lévine et l’interrogea aussi sur sa femme et le concert. Lévine répondit et revint à la mort foudroyante de madame Apraxine. — D’ailleurs, elle avait toujours eu une santé très précaire. — Étiez-vous hier à l’Opéra ? — Oui. — Louka était très belle. — Oui, très belle, dit-il ; et comme il se souciait peu de ce qu’on penserait de lui, il répéta ce qu’il avait entendu dire des centaines de fois sur les particularités du talent de l’actrice. La comtesse Bole feignait d’écouter. Quand il eut parlé assez, il se tut. Le colonel, jusqu’alors silencieux, prit la parole. Il parla aussi de l’Opéra et de l’éclairage. Enfin, après quelques mots sur la folle journée projetée chez les Turine, le colonel sourit, se leva avec bruit et prit congé. Lévine se leva également, mais au visage de la comtesse, il remarqua que pour lui le moment de partir n’était pas encore venu. Il fallait encore attendre deux minutes. Il se rassit. Mais presque tout le temps il pensait que c’était stupide et ne trouvait rien à dire ; il se taisait. — Vous n’allez pas à la réunion publique ? On dit que c’est très intéressant, commença la comtesse. — Je vais y aller ; j’ai promis à ma belle-sœur de passer la prendre, répondit Lévine. De nouveau le silence. La mère et la fille échangèrent de nouveau un regard. « Il me semble qu’il est temps », pensa Lévine. Il se leva. Les dames lui serrèrent la main et lui demandèrent de transmettre mille choses aimables à sa femme. Le suisse lui demanda en lui tendant sa pelisse : — Où demeure monsieur ? Et il l’inscrivit aussitôt sur un grand livre bien relié. « Évidemment, cela m’est bien égal, cependant c’est honteux et stupide », pensa Lévine, se consolant à la pensée que tous en font autant. De là, il se rendit à la réunion publique du comité où il devait retrouver sa belle-sœur et rentrer à la maison avec elle. Presque toute la société se trouvait à cette réunion. Quand Lévine arriva on en était encore au compte rendu qui, disait-on, était très intéressant. Une fois la lecture du compte rendu terminée, les groupes se formèrent et Lévine rencontra Sviajski, qui l’invita pour le soir au cercle d’agriculture où on devait lire un célèbre rapport. Il rencontra aussi Stépan Arkadiévitch qui arrivait des courses, et un grand nombre d’autres connaissances. Lévine causait et écoutait les diverses discussions sur une réunion quelconque, une nouvelle pièce et un procès célèbre. Mais sans doute à cause de la fatigue qu’il commençait à ressentir, il dit, à propos du procès, une sottise que plusieurs fois, par la suite, il se rappela avec dépit. Au sujet de la condamnation d’un étranger jugé en Russie, quelqu’un ayant dit qu’il serait irrégulier de le punir d’exil à l’étranger, Lévine répéta ce qu’il avait entendu la veille d’une de ses connaissances : — Je pense que l’exil à l’étranger serait la même chose que de punir un brochet en le mettant dans l’eau. Il se rappela ensuite que cette phrase qu’il faisait sienne et avait entendu dire à une de ses connaissances se trouvait dans une fable de Krilov ; son ami n’avait fait que répéter ce mot lu dans un journal. En rentrant à la maison avec sa belle-sœur, il trouva Kitivy gaie et bien portante et il partit au cercle.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/07
Léon Tolstoï
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2019-01-27T12:00:19Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anna_Kar%C3%A9nine_(trad._Bienstock)/VII/07
**VII** Lévine arriva au cercle juste au moment où y régnait le plus d’animation. Avec lui arrivaient une foule d’invités et de membres du club. Lévine n’était pas venu au club depuis sa sortie de l’université, alors qu’il vivait à Moscou et allait dans le monde. Il se rappelait le cercle, certains détails de son installation, mais il avait complètement oublié l’impression qu’il y éprouvait jadis. Mais dès en entrant dans la vaste cour circulaire, quand il descendit de voiture, gravit le perron et franchit la porte que le suisse ouvrit sans bruit, en saluant, aussitôt qu’il aperçut dans le premier vestiaire les pelisses et les galoches des membres du cercle, qui préféraient enlever leurs galoches en bas que de monter avec, quand il entendit la sonnette mystérieuse qui le précédait et aperçut en haut de l’escalier couvert d’un tapis la statue qui ornait le palier, quand il vit devant la porte le troisième suisse qu’il connaissait, qui sans hâte ni lenteur ouvrait la porte et regardait le nouvel arrivant, Lévine retrouva l’ancienne impression du club, une impression de bien-être et de bonne compagnie. — Donnez-moi, s’il vous plaît, votre chapeau, dit le suisse à Lévine, qui avait oublié l’obligation de laisser son chapeau dans l’antichambre. Il y a longtemps que vous n’êtes venu. Le prince vous a inscrit hier. Le prince Stépan Arkadiévitch n’est pas encore arrivé. Le suisse connaissait non seulement Lévine, mais ses parents et ses amis, et il lui parlait aussitôt de toutes les personnes de sa connaissance. Traversant le premier salon, où un paravent fermait une salle, à droite, dans laquelle était assis, sur un banc, l’homme qui vendait des fruits, et dépassant un vieillard à la marche trop lente, Lévine entra dans la salle à manger pleine de monde et où se faisait un grand bruit. Il circula autour des tables, presque toutes occupées, regardant les convives. Parmi ceux-ci il rencontrait, de-çà, de-là, les gens les plus divers, jeunes et vieux, des intimes ou de simples connaissances. On ne voyait pas un seul visage mécontent ou soucieux, tous semblaient avoir laissé chez le suisse, avec leurs chapeaux, leurs ennuis et leurs inquiétudes, pour jouir tranquillement des biens matériels de la vie. Il y avait là Sviajskï et Stcherbatzkï, Nevedovskï, le vieux prince, Vronskï, Serge Ivanovitch. — Hé ! pourquoi viens-tu en retard ? lui dit en souriant le vieux prince, en lui tendant la main. Comment va Kitty ? ajouta-t-il en rajustant sa serviette passée dans une boutonnière du gilet. — Elle va bien. Elles dînent toutes trois chez nous. — Ah ! Aline-Nadine ! Il n’y a pas de place à notre table. Va à celle-ci et prends vite la place, dit le vieux prince. Et se détournant de Lévine, il prit avec précaution l’assiette d’*oukha*. — Lévine, par ici ! cria un peu plus loin une voix agréable. C’était Tourovtzine. Il était assis avec un jeune officier, et près d’eux il y avait deux chaises réservées. Lévine se rendit avec joie à cet appel. Il avait toujours eu beaucoup de sympathie pour Tourovtzine. À lui était lié le souvenir de sa déclaration à Kitty, et aujourd’hui, après toutes ces conversations transcendantes, l’air bonasse de Tourovtzine lui était particulièrement agréable. — Ces chaises sont pour vous et Oblonskï qui va venir tout de suite. L’officier aux yeux souriants qui se tenait là très raide, était Pierre Gaguine. Tourovtzine le présenta. — Oblonskï est toujours en retard ! — Ah ! le voici ! — Tu viens d’arriver ? dit Oblonskï s’approchant rapidement d’eux. Bonjour ! — As-tu pris l’apéritif ? — Non. — Eh bien, allons ! Lévine se leva et tous deux s’approchèrent d’une grande table couverte des hors-d’œuvre des plus variés et de bouteilles d’eau-de-vie. Parmi ces quelques dizaines de hors-d’œuvre, on aurait pu, semble-t-il, trouver à son goût, mais Stépan Arkadiévitch demanda autre chose et un des valets qui se tenaient là apporta aussitôt le mets demandé. Ils prirent chacun un petit verre et retournèrent à la table. Dès qu’ils eurent mangé l’*oukha*, on donna à Gaguine une bouteille de champagne, dont il remplit quatre coupes. Lévine ne refusa pas le champagne et en demanda une autre bouteille. Il avait faim, aussi mangeait-il et buvait-il avec plaisir. Avec un plaisir plus grand encore, il prenait part à la conversation simple et animée de ses amis. Gaguine raconta, en baissant la voix, la nouvelle anecdote pétersbourgeoise ; bien qu’inconvenante et sotte, elle était si drôle que Lévine éclata de rire, si bien que les voisins le regardèrent. — C’est du même genre que celle-ci : « C’est précisément ce que je déteste… » tu la connais ? demanda Stépan Arkadiévitch. Ah ! c’est délicieux ! Donne encore une bouteille, dit-il au valet ; et il se mit à narrer l’anecdote. — Pierre Ilitch Vinovskï vous présente, dit en l’interrompant le vieux valet qui apportait deux coupes très fines pleines de champagne en s’adressant à lui et à Lévine. Stépan Arkadiévitch prit le verre, et échangea un regard, à l’autre bout de la table, avec un homme chauve, roux et moustachu, qui lui faisait un signe de tête en souriant. — Qui est-ce ? demanda Lévine. — Tu l’as rencontré chez moi, tu te souviens ? Un brave garçon. Lévine prit le verre et fit les mêmes signes. L’anecdote contée par Stépan Arkadiévitch était aussi très drôle. Lévine à son tour en raconta une qui eut également du succès. Ensuite on parla des chevaux, des courses du jour, du cheval de Vronskï, Atlas, le vainqueur du grand prix. Lévine ne s’aperçut pas de la fin du dîner. — Ah ! le voilà ! s’écria Stépan Arkadiévitch, se penchant sur le dossier de sa chaise et tendant la main à Vronskï qu’accompagnait un gigantesque colonel de la garde. L’impression de gaîté générale qui régnait au cercle, se montrait également sur le visage de Vronskï. Il se pencha gaîment sur l’épaule de Stépan Arkadiévitch en lui murmurant quelques mots, et, avec le même sourire joyeux, il tendit la main à Lévine. — Enchanté de vous rencontrer, dit-il. Je vous ai cherché après les élections, mais on m’a dit que vous étiez déjà parti. — Oui, je suis parti le jour même. Nous causions de votre cheval. Je vous félicite, dit Lévine. C’est un beau trotteur. — Il me semble que vous avez aussi des chevaux ? — Non, c’était mon père, mais je m’y connais un peu. — Où as-tu dîné ? demanda Stépan Arkadiévitch. — À la deuxième table, derrière la colonne. — On l’a fêté, dit le colonel. Le second prix impérial ! Si j’étais aussi heureux aux cartes que lui avec ses chevaux ! — Eh bien, ne perdons pas de temps. Je vais dans l’enfer, dit le colonel, et il s’éloigna. — C’est Iachvine, répondit Vronskï à Tourovtzine ; et il s’assit près d’eux à une table devenue libre. Il but une coupe de champagne qu’on lui offrit et en demanda une bouteille. Était-ce l’influence du cercle ou du vin, mais Lévine se mit à causer avec Vronskï de l’élevage du cheval, et il se sentit tout heureux de ne plus éprouver d’hostilité envers cet homme. Il lui glissa même qu’il savait par sa femme qu’elle l’avait rencontré chez la princesse Marie Borissovna. — Marie Borissovna, c’est une femme exquise ! dit Stépan Arkadiévitch ; et il raconta sur elle une anecdote qui fit rire tout le monde, surtout Vronskï qui riait avec tant de bonhomie que Lévine se sentait complètement réconcilié avec lui. — Eh bien, si vous avez terminé, sortons, dit Stépan Arkadiévitch, se levant et souriant.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/09
Léon Tolstoï
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2019-01-27T12:00:51Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anna_Kar%C3%A9nine_(trad._Bienstock)/VII/09
**IX** — Faites avancer la voiture d’Oblonskï ! cria le suisse d’une voix grave et mécontente. La voiture s’avança. Tous deux y montèrent. Tant que la voiture se trouva dans la cour du cercle, Lévine continua d’éprouver l’impression de calme et de plaisir, de contentement général, qui l’avait saisi en entrant, mais dès que la voiture sortit dans la rue, dès qu’il sentit les cahots sur le pavé inégal, entendit les vociférations d’un cocher qui venait à leur rencontre, aperçut l’enseigne rouge d’un débit et d’une boutique, cette impression disparut et il se mit à réfléchir aux conséquences de ses actes et à se demander s’il faisait bien en allant chez Anna. Que dirait Kitty ? Mais Stépan Arkadiévitch ne le laissait pas réfléchir et s’il devinait son doute il le dissipa. — Comme je suis heureux, dit-il, que tu fasses sa connaissance ! Dolly le désirait depuis longtemps. Lvov vient chez elle. Bien que ce soit ma sœur, continua Stépan Arkadiévitch, je puis dire, la main sur la conscience, que c’est une femme remarquable. Tu la verras. Sa situation est très pénible, surtout maintenant… — Pourquoi surtout maintenant ? — On a entamé des pourparlers avec son mari en vue du divorce. Il consent, mais il y a des difficultés à cause du fils ; et cette affaire qui devrait être terminée il y a longtemps traîne depuis trois mois. Dès que le divorce sera prononcé, elle épousera Vronskï. Comme c’est stupide, ces diverses coutumes de mariage ! « Isaïe, réjouis-toi ! » auxquelles personne ne croit et qui entravent le bonheur des hommes ! Ainsi après, leur situation sera nette comme la tienne et la mienne. — En quoi donc consiste la difficulté ? demanda Lévine. — Oh ! c’est une histoire longue et ennuyeuse ! Tout cela chez nous est si compliqué. Mais, en attendant le divorce, elle habite Moscou où tout le monde les connaît. Elle est là depuis trois mois, ne va nulle part, ne voit aucune femme, sauf Dolly, parce que, comprends-tu, elle ne veut pas qu’on vienne chez elle comme si on lui faisait une grâce. Cette sotte de princesse Barbe, elle-même, l’a quittée, trouvant sa société compromettante. Dans une pareille situation, toute autre femme ne saurait que faire, tandis qu’elle, tu verras comment elle a arrangé sa vie, combien elle est calme et digne. — À gauche de la petite rue, en face de l’église ! — cria Stépan Arkadiévitch au cocher en se penchant à la portière. Ouf ! qu’il fait chaud ! dit-il, ouvrant davantage sa pelisse déboutonnée, malgré douze degrés de froid. — Mais elle a une fille ; elle doit s’en occuper, dit Lévine. — Tu as l’air de te représenter la femme uniquement comme une couveuse : si elle s’occupe, ce ne peut être que des enfants, dit Stépan Arkadiévitch. Non, elle élève très bien sa fille, je crois, mais elle n’en parle jamais. Elle travaille, elle écrit. Je vois que tu souris, mais tu as tort. Elle écrit un livre pour les enfants et elle n’en parle à personne ; elle ne l’a lu qu’à moi et j’ai donné le manuscrit à Vorkouiev… tu sais, cet éditeur… Lui-même écrit, donc il s’y connaît, eh bien, il m’a dit que c’était un livre remarquable. Mais tu vas penser que c’est un bas-bleu ? Nullement ! Avant tout c’est une femme de cœur, tu verras. Maintenant, elle a chez elle une jeune Anglaise et elle s’occupe de toute sa famille… — Une œuvre philanthropique ? — Ah ! tu as la manie de chercher la petite bête. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est une question de cœur. Chez eux, c’est-à-dire chez Vronskï, il y avait un entraîneur anglais, un homme très capable mais alcoolique. Il a bu jusqu’au delirium tremens et la famille est restée sans rien. Elle leur est venue en aide et s’y est tellement intéressée qu’elle a fini par prendre toute la famille à sa charge. Mais elle ne fait pas cela d’une façon hautaine… par l’argent… Elle prépare elle-même les garçons pour qu’ils entrent dans une école russe, et elle a pris la petite fille avec elle… Mais tu la verras. La voiture entra dans la cour. Stépan Arkadiévitch sonna très fort près du perron devant lequel attendait un traîneau. Sans demander au domestique qui vint ouvrir si madame était chez elle, Stépan Arkadiévitch entra dans le vestibule. Lévine le suivait se demandant de plus en plus s’il agissait bien ou mal. Il s’aperçut dans une glace : il vit qu’il était rouge, mais il était convaincu de n’être pas ivre, et il monta l’escalier couvert d’un tapis, derrière Stépan Arkadiévitch. En haut, celui-ci demanda au valet qui était chez Anna Arkadievna. Le valet répondit que c’était M. Vorkouiev. — Où sont-ils ? — Dans le cabinet de travail. Ils traversèrent la petite salle à manger aux murs sombres, boisés, et entrèrent, marchant sur un tapis moelleux, dans le cabinet, demi-obscur, éclairé par une seule lampe à abat-jour sombre. Une autre lampe à réflecteur brûlait près du mur, éclairant un portrait de femme, auquel Lévine, malgré lui, fit attention. C’était le portrait d’Anna fait en Italie par Mikhaïlov. Pendant que Stépan Arkadiévitch contournait la jardinière et que cessait la conversation, Lévine regardait sans pouvoir s’en détacher, le portrait qui semblait sortir du cadre. Il oubliait même où il était et sans écouter ce qu’on disait, il ne pouvait détourner ses regards de cet admirable portrait. Ce n’était pas un tableau, c’était une belle créature vivante, aux cheveux noirs ondulés, les épaules et les bras nus ; un demi-sourire pensif glissait sur les lèvres ombrées d’un léger duvet ; elle le regardait d’un air triomphant. Elle n’était pas vivante, uniquement parce qu’elle était plus belle que ne peut l’être une personne vivante. — Je suis très heureuse, lui disait soudain près de lui cette même femme dont il admirait le portrait. Anna s’avancait à sa rencontre quittant la jardinière, et Lévine aperçut dans la demi-obscurité du cabinet la femme du portrait en robe bleu foncé, mais dans une autre pose, avec une autre expression, mais avec autant de beauté qu’en avait exprimé l’artiste. En réalité, la femme vivante était moins éclatante, mais en revanche, il y avait en elle quelque chose de nouveau, d’attirant, qui ne se trouvait pas dans le portrait.
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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/11
Léon Tolstoï
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2019-01-27T12:01:31Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anna_Kar%C3%A9nine_(trad._Bienstock)/VII/11
**XI** « Quelle femme charmante, admirable et malheureuse ! » pensait Lévine, en sortant dans la rue avec Stépan Arkadiévitch. — Eh bien ! que t’avais-je dit ? fit Stépan Arkadiévitch voyant Lévine complètement gagné. — Oui, répondit-il pensivement, une femme extraordinaire ; non seulement parce qu’elle est très intelligente, mais parce qu’elle a du cœur. C’est vraiment dommage ! — Enfin, Dieu merci, tout s’arrangera bientôt ! C’est bien. À l’avenir ne juge pas sans connaître, lui dit Stépan Arkadiévitch ouvrant la portière de la voiture… Au revoir, nous ne suivons pas le même chemin. Sans cesser de penser à Anna, se rappelant les propos les plus simples qu’ils avaient échangés, revoyant, sans en omettre un détail, les dernières expressions de son visage, comprenant de mieux en mieux sa situation et la prenant en pitié, Lévine se trouva chez lui. En rentrant chez lui, Lévine apprit de Kouzma que Catherine Alexandrovna se portait bien, que ses sœurs venaient de la quitter, et trouva deux lettres. Il les lut dans l’antichambre pour s’en débarrasser tout de suite. L’une était de Sokolov, son intendant. Celui-ci écrivait qu’on ne pouvait vendre le froment, vu qu’on n’en trouvait que cinq roubles cinquante, et qu’il n’y avait où prendre de l’argent. L’autre, était de sa sœur. Elle lui reprochait de n’avoir pas encore arrangé ses affaires. « Eh bien, on vendra pour cinq roubles cinquante si on n’en trouve pas davantage ! » se dit aussitôt Lévine, résolvant avec une facilité extraordinaire une question qui le matin même lui avait paru si difficile. « C’est incroyable, ici tout le temps est pris, » pensa-t-il en lisant la seconde lettre. Il se sentait coupable envers sa sœur de n’avoir pas encore fait ce qu’elle lui avait demandé. «Aujourd’hui, je ne suis pas allé au tribunal, c’est vrai, mais je n’avais pas une minute », et décidant de s’en occuper sans faute le lendemain, il alla trouver sa femme. En s’y rendant Lévine se remémora rapidement toute sa journée. Tous les événements du jour se résumaient en conversations qu’il avait écoutées, et auxquelles il avait pris part ; et toutes portaient sur des sujets dont il ne se fût point occupé, s’il eût été seul à la campagne. Cependant, elles étaient intéressantes, même toutes étaient très bonnes. Il n’y avait que deux anicroches : ce qu’il avait dit du brochet, et puis encore quelque chose qui n’était *pas ça* dans la sympathie qu’il éprouvait pour Anna. Lévine trouva sa femme triste et ennuyée. Le dîner des trois sœurs avait été très gai, mais ensuite on l’avait attendu, attendu, et tout le monde s’était assombri ; enfin les sœurs étaient parties laissant Kitty seule. — Et toi, qu’as tu fait ? lui demanda-t-elle, le regardant droit dans ses yeux qui brillaient d’un éclat inquiétant. Mais pour ne pas l’empêcher de tout dire, elle dissimula son attention et, avec un sourire approbateur, écouta le récit de sa soirée. — J’ai été très heureux de rencontrer Vronskï. Je me suis senti très à l’aise devant lui ; j’ai été très simple. Tu comprends que désormais je ferai mon possible pour l’éviter, mais je suis très heureux que le malaise soit passé, dit-il, et se rappelant que, pour l’éviter, il était allé aussitôt chez Anna, il rougit… Voilà, nous disons que le peuple boit, je ne sais qui boit davantage du peuple ou de notre société ; le peuple, lui, boit aux jours de fête, mais… Kitty ne s’intéressait nullement à la beuverie du peuple. Elle avait remarqué sa rougeur et désirait en savoir la cause. — Eh bien, après, où es-tu allé ? — Stiva m’a beaucoup prié d’aller voir Anna Arkadievna. En disant ces mots, Lévine rougit encore davantage et l’incertitude de bien ou de mal agir qu’il avait éprouvée en allant chez Anna fut définitivement dissipée : il savait maintenant qu’il n’aurait pas dû y aller. Au nom d’Anna, les yeux de Kitty brillèrent d’un éclat particulier, mais faisant un effort sur elle-même, elle cacha son émotion et dit seulement : Ah ! — Je pense que tu n’en seras pas fâchée ? Stiva me l’a demandé si instamment et Dolly le désirait, continua Lévine. — Nullement, dit-elle, mais dans son regard il lut une tension dont il n’augura rien de bon. — C’est une femme charmante, très malheureuse et très belle, dit-il, et il parla des occupations d’Anna et répéta ce qu’elle l’avait chargé de lui dire. — Sans doute, elle est très malheureuse, dit Kitty, quand il s’arrêta… De qui les lettres ? Il lui répondit, et trompé par son ton calme il alla se déshabiller. Quand il revint, il trouva Kitty à la même place. Il s’approcha d’elle, elle le regarda et se mit à sangloter. — Quoi ? Qu’as-tu ? demanda-t-il, sachant d’avance de quoi il s’agissait. — Tu t’es amouraché de cette vilaine femme ; elle t’a séduit ; je l’ai vu à tes yeux… oui ; et il n’en saurait être autrement… Tu as bu au cercle, tu as joué et ensuite tu es allé chez qui ? Non, partons d’ici… Demain, je partirai… Lévine eut beaucoup de peine à calmer sa femme, enfin elle s’apaisa quand il lui avoua que les sentiments d’attendrissement unis au vin l’avaient troublé et qu’il avait subi les ruses d’Anna, mais que dorénavant il l’éviterait. Une chose qu’il reconnaissait plus sincèrement, c’était qu’en vivant si longtemps à Moscou, où il ne faisait que causer, boire et manger, il devenait presque idiot. Ils causèrent ainsi jusqu’à trois heures du matin ; alors seulement la réconciliation fut assez complète pour qu’ils pussent s’endormir.
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Anna Rose-Tree/Lettre 33
Charlotte de Bournon
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### XXXIIIme LETTRE. *À Mylady Ridge* ; *à Londres*. Je ſuis affligée de la peine que je vais vous cauſer ; mais l’intérêt que je prends à ce qui vous regarde, m’engage à ne pas vous cacher plus long-temps la vie déshonnête que mène Miſs *Émilie* votre Fille. Miſtreſs *Bertaw*, ſa Maîtreſſe, approuve une conduite qui ne tend qu’à vous déshonorer, & à la rendre la plus mépriſable Perſonne du monde. Un Jeune-homme de qualité habite depuis peu de temps à \*\*\* ; votre Fille ne quitte preſque pas ſa maiſon, ou bien il eſt avec elle à la Penſion. Le Lord *Stanhope*, afin de jeter un vernis d’honnêteté dans ſes aſſiduités, a revêtu des titres de ſa Mère, une miſérable Servante ; mais on n’en eſt pas la dupe, & toute la Ville connoît l’intrigue de Miſs *Ridge*. Je le répète, Mylady, je n’ai en vue que de conſerver votre réputation, qui eſt ſi bien établie. Recevez avec bonté mes avis, & les aſſurances de mon eſtime. Une inconnue, qui pourroit ſe nommer ſans rougir. De … ce … 17
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Anna Rose-Tree/Lettre 36
Charlotte de Bournon
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https://fr.wikisource.org/wiki/Anna_Rose-Tree/Lettre_36
### XXXVIme LETTRE. *Sir Edward Stanhope*, *à Sir Augustin Buckingham ;* *à Londres*. Je viens d’éprouver, mon cher Auguſtin, l’aventure la plus extraordinaire & la plus affreuſe. J’étois, comme je te l’ai mandé, à l’affût de deux belles. J’ai triomphé, ſans peine, de celle qui ceſſoit de me plaire ; ma victoire étoit ſi médiocre, que je ne ſais ſi je dois lui donner ce nom : mais il n’en auroit pas été de même de la divine *Émilie* *Ridge*, jamais je ne verrai rien d’auſſi ſéduiſant, & il faut que j’y renonce. C’eſt la première fois de ta vie que tu ſerois convenu de ton inſuffiſance : n’eſt-ce pas là ta réplique ? Quel pauvre ſot ! Ce n’eſt pas moi qui renonce. C’eſt le ſort qui m’en fait la loi. Apprends que la charmante Enfant eſt enlevée. On te l’a donc ſoufflée ? Sais-tu, Auguſtin, que ton eſprit devient d’un lourd aſſommant ? C’eſt une Mère qui me l’a ravie ou plutôt une furie. Vendredi paſſé, elle vint la chercher pour la mener je ne ſais où, car le diable n’auroit pas ſuivi ſes traces, j’en ai été inſtruit ſix heures après. J’ai volé ſur toute la route : j’ai envoyé tous mes Gens, juſqu’à ma Mère d’emprunt ; démarches vaines, Émilie eſt abſolument perdue pour ton malheureux Ami ; n’ayant plus d’occupations à \*\*\*, j’en partis le lendemain de ce funeſte jour. À quelques *milles* je rencontrai le Valet-de-Chambre de mon Père qui venoit au grand galop de ſon cheval : il avoit avec lui quatre Hommes auſſi bien montés que lui. Ils s’arrêtèrent en reconnoiſſant ma voiture : un billet de mon Père, qu’il me remit, m’ordonnoit de me rendre ſur le champ à *Pretty-Lilly*, où des affaires de la plus grande conſéquence m’attendoient. Je n’héſitai pas à changer la marche de mon voyage : avant minuit je fus à *Pretty-Lilly*. Mon Père me reçut avec des emportemens dont je ne devinois pas d’abord le motif ; mais lorſqu’il me parla d’union mal aſſortie, je compris qu’on l’avoit inſtruit de ma conduite, & qu’il étoit dans la croyance que je voulois épouſer *Betſy Goodneſs*. Malgré mes proteſtations je ne pus le déſabuſer, & il a exigé que je reſtaſſe à *Pretty-Lilly*. Il a bien fallu obéir ; ce n’eſt pas ſans répugnance, car la ſeule Perſonne qui auroit pu me rendre ſupportable le ſéjour de la campagne eſt à Londres. Me voilà donc reſtreint à ma Famille ; je verrai dans les environs s’il ſe trouve quelques jolies Payſannes. Il faut bien ſe faire aux circonſtances. Renoncer au vin, au jeu, & aux Femmes ! Je ne puis m’impoſer tant de privations : ainſi je m’enivrerai avec les Hommes, & je ferai ma cour aux Femmes ou aux Filles de nos cantons. Si je rencontre de petites aventures un peu gaies, je continuerai notre correſpondance. Je me flatte que tu charmeras mes ennuis par les récits de tes conquêtes. Multiplie-les pour divertir un peu ton Serviteur & Ami Edward Stanhope. De Pretty-Lilly, ce … 17
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Anna Rose-Tree/Lettre 37
Charlotte de Bournon
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2018-09-01T16:52:00Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anna_Rose-Tree/Lettre_37
### XXXVIIme LETTRE. *Sir Augustin Buckingham*, *à Sir Edward Stanhope ;* *à Pretty-Lilly*. Parbleu, mon Ami, le trait eſt divin, & l’aventure unique. Tu lorgnois la cadette lorſque je cajolois l’aînée. Oui, ſur mon ame, les deux Miſs *Ridge* nous enflammoient en même temps : avec cette différence que tu t’en es tenu à la ſimple & plate contemplation, tandis que moi… Mais on ne doit pas faire parade de ſes bonnes Fortunes. Miſs *Fanny Ridge* eſt par ma foi, un petit tréſor, beauté, eſprit, eſpiéglerie… Eſt-ce bien là le mot ? Je la crois un peu méchante ; mais c’eſt en ce pays un mal néceſſaire, ou pour mieux dire un bien : car les bons paſſent pour bêtes ; & c’eſt l’apoſtrophe qui me toucheroit le plus. On peut être libertin, tapageur, médiſant, orgueilleux, gourmand, menteur, &c… mais bête ! Cela n’eſt pas recevable. Ainſi donc la bonté eſt un ridicule qu’il faut fuir avec ſoin. Je ne blâme que les bons : ma morale, comme tu vois, eſt infiniment commode ; auſſi ſuis-je ami de tout le monde. Je dois pourtant t’avertir que je ne ſuis nullement content des réponſes ou queſtions que tu me fais faire, elles ſont d’une impertinence inouie ; Monſieur le raiſonneur, quand vous aurez de l’humeur ne la paſſez pas ſur moi, ou… je prendrai ma revanche. Mylady Ridge eſt abſente depuis pluſieurs jours. C’étoit, ſans doute, pour aller chercher ſa ſeconde Fille. Elle n’eſt pas encore de retour. Son aînée eſt reſtée ſeule à *Londres*. Car le Père, le plus fieffé benêt que je connoiſſe, eſt retourné dans ſes Terres. Je jouis donc à volonté du plaiſir de voir Fanny ; je lui ai fait ſa réputation. Elle paſſe pour ma Maîtreſſe ; tu juges combien elle a de rivales. Il faudra pourtant faire inceſſamment le bonheur de quelqu’autre. Depuis trois mois je me ſuis ſéqueſtré pour la petite, tu conviendras qu’elle ne peut pas ſe plaindre de moi. D’ailleurs on parle de mariage, & comme toi, j’ai fait vœu de célibat. On vante beaucoup une certaine *Anna* *Roſe-Tree*, Petite-fille de Mylord *Green* ; je verrai ſi elle vaut la peine que je lui adreſſe mon hommage. Si elle me convient, j’employerai pour négociatrice une Femme adroite, & qui n’eſt guère connue. Je t’encourage dans tes démarches villageoiſes. Ne manque pas de me faire part de tes ſuccès ; je te promets les mêmes confidences. Adieu, mon Ami, conſole-toi de tes ennuis par la certitude des plaiſirs de Augustin Buckingham. Augustin Buckingham. De Londres, ce … 17
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Anna Rose-Tree/Lettre 31
Charlotte de Bournon
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2018-09-01T11:26:04Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Anna_Rose-Tree/Lettre_31
### XXXIme LETTRE. *Sir Edward Stanhope*, *à Sir Augustin Buckingham ;* *à Londres*. N’es-tu pas en peine de moi, mon cher *Auguſtin* ? Mon éclipſe a dû te ſurprendre. On ne quitte pas la réſidence ordinaire des plaiſirs ſans de grandes raiſons : J’en avois pour venir ici, j’en ai de plus fortes pour y reſter. Je cours deux lièvres à la fois ; plaiſe à Dieu que proverbe ne puiſſe m’être appliqué ! Je ſuis ſûr d’un en quelque façon, & c’eſt celui dont je me ſoucie le moins : mais l’autre ! Ah ! mon Ami ! repréſente-toi la jeuneſſe d’*Hébé*, la nobleſſe de *Minerve*, la beauté de *Vénus*, & tu n’auras qu’une idée des charmes de la divinité dont je ſuis ridiculement épris. Je dis ridiculement, parce qu’il faut en amour, comme en toute autre choſe, conſerver la ſaine raiſon, pour combiner les évènemens, & n’en être jamais dupe. Juſte ciel ! s’écrie ſûrement le frivole Auguſtin, voilà de la morale. Au fait, mon Ami, &, ſurtout, grâce des réflexions, au fait donc : je te préviens pourtant que ma narration ſera longue, c’eſt une hiſtoire que tu vas lire : mais comme j’ai fait un peu de diverſion à la ſtricte honnêteté, tu m’écouteras avec plaiſir. Tu verras d’ailleurs que j’ai parfaitement ſuivi tes conſeils. Trois mois après mon arrivée à *Londres*, où j’étois venu, comme tu ſais, pour éviter le Sacrement de Mariage que l’on vouloit me faire contracter avec une très-jolie Miſs que j’aurois trouvée fort à mon gré, s’il n’avoit pas été queſtion d’épouſer (mais j’ai eu toute ma vie de l’antipathie pour ces ſortes d’engagemens) ; à ton exemple, je donnois à corps perdu dans tous les travers poſſibles. Une petite Marchande de Modes dont j’avois grande envie, me rendoit très-aſſidu dans la Boutique de ſa Maîtreſſe. Deux Femmes y vinrent un jour faire des emplettes. C’étoient la Mère & la Fille. La première encore jeune & fraîche, ne le cédoit en beauté qu’à ſa Fille, la plus charmante créature qu’on puiſſe jamais rencontrer. Sa taille, ſurtout, me ſéduiſit entiérement. Je leur adreſſai la parole, on me répondit poliment. Je demandai la permiſſion de faire ma cour, on oppoſa quelques difficultés que je levai ſans peine. Enfin je fis ma première viſite : elles logeoient en appartement garni. La Mère ſe dit Veuve d’un Officier. — Des affaires d’intérêts, me dit-elle, m’ont attirée à *Londres*, où je ne compte pas faire un long ſéjour. Mylady, ma Belle-ſœur, m’a fort recommandé de reſter peu de temps. Peu m’importoit leur naiſſance, ainſi j’eus l’air de croire tout ce qu’on vouloit me perſuader, & je ne demandai pas même le nom de Mylady, la Belle-ſœur qu’on m’avoit citée avec une eſpèce d’affectation. Je ne m’informai même pas du lieu où elle réſidoit. Je revins ſouvent. La petite ne tarda pas à me faire l’aveu de l’amour que je lui avois inſpiré ; j’en avois même déjà obtenu quelques légères faveurs, lorſqu’il plut à Miſtreſs *Goodneſs* (c’eſt le nom de la Veuve) de trouver mes viſites trop fréquentes. Pour la première fois on s’inquiéta du Public : la jeune Betſy me fit entendre que ſi mes vues tendoient au mariage, je pouvois en parler à ſa Mère, que ma demande ſeroit ſûrement accueillie. Tu connois ma façon de penſer : juge comme je dus recevoir le conſeil de Miſs Goodneſs. Je lui répondis ſans détour que je n’étois pas maître de diſpoſer de ma main. Ma ſincérité ne parut pas la choquer. Sa Mère uſa de moins de ménagement : ſa porte me fut fermée. Betſy me fit parvenir une Lettre. Elle me marquoit que ſa Mère la traitoit avec la plus grande rigueur. Je l’engageai à venir chez moi, & lui promis de lui donner mon cœur & ma fortune au défaut de ma main. Je fus huit jours ſans en entendre parler : le neuvième je me préſente chez la Mère ; on me laiſſe entrer ; Miſs Goodneſs étoit ſeule, & ſans autre préambule elle m’annonça qu’elle s’étoit ſéparée de ſa Fille. Je reſtai interdit de cette nouvelle inattendue : elle n’eut pas l’air de s’en appercevoir, & continua de m’en entretenir. Je ne tardai pas à me retirer. Je fus pluſieurs jours à m’occuper de cette aventure, dont je commençois à me conſoler, lorſque je reçus une Lettre de Betſy. Elle me mandoit que Miſtreſs Goodneſs l’avoit enfermée dans ſa chambre pendant deux fois vingt-quatre heures, ſans ſouffrir qu’elle vit perſonne, & qu’enſuite elle l’avoit conduite elle-même dans une Penſion à \*\*\*, où elle étoit depuis deux jours : que ſa Mère, en la quittant, l’avoit beaucoup maltraitée ; qu’elle avoit déjà ſu gagner une des Servantes qui avoit bien voulu ſe charger de mettre ſa Lettre à la poſte, & que ſi je conſervois de l’amour pour elle, je ne tarderois pas à me rendre à \*\*\*. Il lui étoit permis, ajoutoit-elle, de recevoir des viſites, mais que pour écarter tous ſoupçons elle m’engageoit à me faire accompagner par une Femme de bonne mine que je nommerois ma Mère, & qu’en ſuppoſant que j’avois dans la Ville un Parent chez qui je venois paſſer quelques mois, nous pourrions jouir ſans inquiétude du plaiſir de nous voir. Pour une jeune innocente, voilà, dis-je, en moi-même, une Commère qui entend aſſez bien une intrigue. La Mère de mon Valet de confiance fut parée le lendemain. J’avois ordonné qu’on n’épargnat rien pour la rendre brillante. On l’emballa dans une chaiſe, & elle fut m’attendre à une Auberge des environs de \*\*\* ; je ne tardai pas à la rejoindre, elle monta dans mon carroſſe, & nous fîmes notre entrée dans la Ville. Le Fils de ma Mère d’emprunt nous avoit fait préparer une maiſon. Je m’étois juſque-là fort peu occupé de ma compagne : alors elle me parut d’une imbécillité criante. La pauvre Femme avoit le déſir de bien faire la Dame d’importance ; mais je vis dans l’inſtant qu’elle ne pourroit faire & dire que des ſottiſes. Il fallut pourtant la produire. Après avoir prévenu Betſy de mon arrivée, je me préſente à la Penſion avec Mylady Stanhope (tu juges qu’ils fallut la nommer ainſi) ; la Maîtreſſe de Penſion vint avec Miſs Goodneſs ; j’avois recommandé à la *Perry* (c’eſt ma Mère) de ne parler qu’à la dernière extrémité. On eut pour elle les plus grands égards. Les trois premières viſites ſe paſſèrent à merveille ; mais à la quatrième Betſy fut accompagnée par une Penſionnaire jolie comme un Ange, & méchante comme un Diable. Le maſque découvrit dans l’inſtant notre tromperie : je le démêlai parfaitement à ſon air malin, lorſque ma Mère s’aviſa de dire une bêtiſe ; ce qui lui arrivoit toutes les fois qu’elle ouvroit la bouche. — Il eſt bien plus aiſé, Mylord, de faire une ſauce que la converſation, me diſoit la Perry. Tu ſais maintenant dans quel rang j’ai choiſi ma Mère. Conviens auſſi qu’il eſt infiniment commode d’avoir en voyage de ces Gens qui vous ſervent à plus d’un uſage. Pour en revenir à mon objet, je te dirai que je me ſentis un goût décidé pour la fine mouche. Une Lettre que je reçus de Betſy m’apprit que mon mérite avoit manqué ſon coup aux yeux d’*Émilie Ridge* (c’eſt le nom de mon amour) ; nouvel aiguillon pour mes déſirs. Il faut, me dis-je, apprivoiſer ce joli petit Lion. Depuis ſix jours je perſécutois Betſy de ſortir pour quelques heures, & de venir chez moi. Elle éludoit toujours : pour céder à ſes inſtances, j’avois eu l’air de faire partir un Homme pour aller chercher à *Londres* tout ce qui étoit néceſſaire pour notre mariage (car elle a la fureur d’épouſer), comme agent d’abord, & puis un Miniſtre de ma connoiſſance (Notre union doit ſe faire à l’inſu de mes Parens). Tu juges combien je dois rire des prétentions folles de cette Fille, qui témoigne la plus grande impatience du retard du Valet, le pauvre Garçon n’a pas bougé de… Si je la décidois à venir chez moi, j’en ferois au plus vîte…… quoi ! ta Femme ! & non, butor, ma Maîtreſſe. Cependant depuis que j’ai vu Émilie, je ſuis moins ardent, moins preſſant. Betſy s’aviſe de jalouſer cette divine Perſonne. Il eſt vrai qu’il eſt impoſſible d’avoir plus de beauté & d’eſprit ; mais elle eſt maligne, je le répète, comme un vrai lutin. Hier elle mit ma Mère dans le plus grand embarras : je voulus prendre ſon parti, & plaiſanter Émilie, mais, par ma foi, ce fut elle qui me mortifia. J’en conçus même un peu d’humeur, & je le témoignai aſſez énergiquement à ma Mère en ſortant. La pauvre Femme ſe mit à pleurer, & me promit de ne jamais dire un mot, puiſqu’elle ne réuſſiſſoit qu’à faire rire à ſes dépens. Voilà, mon Ami, où en ſont mes affaires d’amour. Je ne ſais trop comment tout cela tournera ; mais s’il faut renoncer à Émilie, je ne m’en conſolerai pas, & tu apprendras que le déſeſpoir a détruit les beaux jours d’Edward Stanhope. De … ce … 17 *P. S*. Je joins ici une Lettre que je te prie de faire mettre à la Poſte à *Londres* ; elle eſt pour *Pretty-Lilly*, où l’on doit être fort en peine ſur mon compte. 1. Cette Lettre n’avoit rien d’intéreſſant pour le Lecteur.
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