Dataset Viewer
Auto-converted to Parquet Duplicate
title
stringlengths
1
248
authors
stringlengths
0
938
identifier
int64
1.31k
4.6M
date_created
stringdate
2008-07-17 06:30:16
2025-03-17 22:55:27
wiki_url
stringlengths
32
344
text
stringlengths
0
2.05M
quality_signals
stringlengths
59
74
version_id
int64
503k
15M
Port-Royal/Livre 6/12
Charles Augustin Sainte-Beuve
4,600,770
2025-03-17T12:52:38Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Port-Royal/Livre_6/12
### **XII** Dernier répit accordé à Port-Royal. — Visite de M. de Noailles. — Madame de Grammont et les Marlys. — Le chirurgien Maréchal. — Événements du dehors : *le Cas de Conscience*. — Arrestation du Père Quesnel ; saisie de ses papiers. — La bulle *Vineam Domini*. — Certificat demandé aux religieuses : clause qu’elles y ajoutent. — Cas de guerre. — Premier Arrêt du Conseil. — Mort des anciennes et de l’abbesse. — La dernière prieure. — Refus d’élection d’une abbesse. — Mort du confesseur M. Marignier. — L’ancien partage des deux maisons révoqué. — Oppositions et procédure. — Confesseurs imposés, privation des sacrements. — Excommunication et séquestre. — La communion en cachette. — Les aumônes du dehors. — Le *cotillon* de mademoiselle de Joncoux. En 1699, sous le gouvernement de la mère Elisabeth de Sainte-Anne Boulard, qui succéda à la mère Racine et qui fut la dernière abbesse, les religieuses, sentant le monastère diminuer et dépérir chaque jour sans pouvoir réparer leurs pertes par de nouvelles professes qu’il leur était interdit depuis vingt ans de recevoir, se virent réduites à demander qu’on leur permît du moins de prendre quelques bonnes filles à qui elles donneraient le voile blanc, sans les faire ni novices ni postulantes, mais pour en être aidées dans les offices, dans l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement et dans les diverses *obédiences* ; on les leur accorda. Ces filles auxiliaires se nommaient les *sœurs du voile blanc*. Sentinelles bourgeoises sous habit militaire, elles faisaient nombre à l’œil et remplissaient les vides. M. de Noailles, le 20 octobre 1697, avait fait à Port-Royal la visite promise dès son avènement et trop longtemps différée. « Il y étoit entré, selon les paroles de Du Fossé mourant, la lampe ardente en une main et la balance de la Justice dans l’autre, pour tout voir et pour tout peser au poids du sanctuaire. » Sa justice comme sa charité avait été satisfaite, et, au retour, il ne tarissait point en éloges de la sainte maison. C’est sans doute à la suite de cette visite qu’il sollicita du roi la permission pour les religieuses de rétablir le noviciat ; demande qui ne réussit guère et dont on lui sut peu de gré à la Cour. La pensée du roi était fixée, et à ce sujet les indices sûrs ne nous manquent pas. Nous lisons en effet chez nos auteurs : « Le roi, sur la fin de juin 1699, ayant été informé que madame la comtesse de Grammont avoit été faire une retraite à l’abbaye de Port-Royal des Champs pendant l’octave du Saint-Sacrement, la fit rayer de la liste des dames qui devoient aller avec Sa Majesté à Marly, « parce que, dit-il, on ne doit point aller à Marly quand on va à Port-Royal. » Le comte de Grammont, son mari, alla trouver le roi et lui dit : « Je suis au désespoir, Sire, que mon épouse, etc. » — Le chevalier de Grammont s’exprima mieux et s’en tira plus spirituellement, j’espère, que nos Jansénistes ne le rapportent. Il suffit d’indiquer combien cette affaire de Marly fit de bruit. Saint-Simon en parle, ainsi que Dangeau. On lit dans le Journal de ce dernier : « Dimanche 28 juin, à Marly. — Le roi dit à Monsieur la raison pourquoi il n’amenoit point la comtesse de Grammont à ce voyage ici ; il y a longtemps que le roi croit que les religieuses de Port-Royal des Champs sont jansénistes ; il ne veut pas qu’on ait grand commerce avec elles, et la comtesse de Grammont y a été depuis huit jours et y a même couché. » Ayant été nommée pour le Marly du mois d’août suivant, madame de Grammont voulut, en saluant le roi, lui parler de ses liaisons avec Port-Royal : « Ne parlons point de cela, » lui dit le roi. Elle voulut insister, et toucha quelque chose des obligations qu’elle avait à ce monastère, du désintéressement des religieuses, des grands exemples de piété… « Je vois bien, lui dit le roi en l’interrompant, que vous voulez me parler en leur faveur ; mais j’ai mes raisons pour agir à l’égard de cette maison comme je fais. » Les choses cependant restèrent au point où elles étaient. De temps en temps le monastère de Paris endetté faisait des tentatives contre celui des Champs et essayait de revenir sur l’ancien partage, d’arracher quelques lambeaux à son aîné. « Que voulez-vous, disait un jour l’avocat des religieuses de Paris à une personne de qualité qui le questionnait là-dessus, ce sont les Vierges folles qui, n’ayant plus d’huile dans leur lampe, en demandent aux Vierges sages, qui leur répondent d’aller en acheter. » Les religieuses des Champs invoquaient en ces occasions la justice et la protection de l’archevêque ; celui-ci la leur assurait dans une certaine mesure. Un jour, ayant su que l’abbesse de Port-Royal de Paris, madame de Harlai, avait donné un bal à son parloir : « Il n’est pas juste, dit-il, que Port-Royal de Paris donne le bal, et que Port-Royal des Champs paie les violons. » Bien qu’avec des forces si inégales, on luttait encore d’influence, et on opposait démarche contre démarche. Nous lisons ceci dans nos manuscrits : « Vers le commencement d’octobre 1702, Madame la duchesse d’Orléans, la douairière, sollicitée par la comtesse de Beuvron, son intime, que cette princesse va voir fort souvent à Port-Royal de Paris où elle est retirée depuis longtemps, ayant remontré au roi la misère de cette abbaye qui est endettée, elle le pria en même temps de vouloir bien ordonner qu’on retranchât, pour lui appliquer, quelques revenus des filles de Port-Royal des Champs, qui est fort à son aise, et qui a beaucoup plus qu’il ne lui faut, parce que, ne recevant plus de religieuses depuis plusieurs années, elles font moins de dépense. Sa Majesté inclinoit assez à accorder cette grâce ; mais madame la princesse de Conti, la douairière, qui est sa fille naturelle, et auprès de laquelle les amis de Port-Royal des Champs ont trouvé de l’accès, ayant fait quelques remontrances au roi en leur faveur, Sa Majesté a changé de sentiment, et n’a point accordé la grâce que Madame demandoit. C’est vers ce temps que doit se placer la curieuse anecdote si bien contée par Saint-Simon. Maréchal avait succédé à Félix en qualité de premier chirurgien du roi : « Moins d’un an depuis qu’il fut premier chirurgien, et déjà en familiarité et en faveur, mais voyant, comme il a toujours fait, tous les malades de toute espèce qui avoient besoin de sa main dans Versailles et autour, il fut prié par le chirurgien de Port-Royal des Champs d’y aller voir une religieuse à qui il croyoit devoir couper la jambe. Maréchal s’y engagea pour le lendemain. Ce même lendemain, on lui proposa, au sortir du lever du roi, d’aller à une opération qu’on devoit faire ; il s’en excusa sur l’engagement qu’il avoit pris pour Port-Royal. A ce nom, quelqu’un de la Faculté le tira à part et lui demanda s’il savoit bien ce qu’il faisoit d’aller à Port-Royal. Maréchal tout uni, et fort ignorant de toutes les affaires qui, sous ce nom, avoient fait tant de bruit, fut surpris de la question, et encore plus quand on lui dit qu’il ne jouoit pas à moins qu’à se faire chasser ; il ne pouvoit comprendre que le roi trouvât mauvais qu’il allât voir si on y couperoit ou non la jambe à une religieuse. Par composition, il promit de le dire au roi avant d’y aller. En effet, il se trouva au retour du roi de sa messe, et comme ce n’étoit pas une heure où il eût accoutumé de se présenter, le roi surpris lui demanda ce qu’il vouloit. Maréchal lui raconta avec simplicité ce qui l’amenoit, et la surprise où il en étoit lui-même. A ce nom de Port-Royal, le roi se redressa comme il avoit accoutumé aux choses qui lui déplaisoient, et demeura deux ou trois Pater sans répondre, sérieux et réfléchissant, puis dit à Maréchal : « Je veux bien que vous y alliez, mais à condition que vous y alliez tout à l’heure pour avoir du temps devant vous ; que, sous prétexte de curiosité, vous voyiez toute la maison, et les religieuses au chœur et partout où vous les pourrez voir ; que vous les fassiez causer et que vous examiniez bien tout de très-près, et que ce soir vous m’en rendiez compte, a Maréchal, encore plus étonné, fit son voyage, vit tout, et ne manqua à rien de ce qui lui étoit prescrit. Il fut attendu avec impatience ; le roi le demanda plusieurs fois, et le tint à son arrivée près d’une heure en questions et en récits. Maréchal fit un éloge continuel de Port-Royal ; il dit au roi que le premier mot qui lui fut dit fut pour lui demander des nouvelles de la santé du roi et à plusieurs reprises ; qu’il n’y avoit lieu où on priât tant pour lui, dont il avoit été témoin aux offices du chœur. Il admira la charité, la patience et la pénitence qu’il y avoit remarquées ; il ajouta qu’il n’avoit jamais été en aucune maison dont la piété et la sainteté lui eût fait autant d’impression. La fin de ce compte fut un soupir du roi, qui dit que c’étoient des saintes qu’on avoit trop poussées, dont on n’avoit pas assez ménagé l’ignorance des faits et l’entêtement, et à l’égard desquelles on avoit été beaucoup trop loin. Voilà le sens droit et naturel produit par un récit sans fard d’un homme neuf et neutre qui dit ce qu’il a vu, et dont le roi ne se pouvoit défier, et qui eut par là toute liberté de parler ; mais le roi, vendu à la contrepartie, ne donnoit d’accès qu’à elle : aussi cette impression fortuite du vrai fut-elle bientôt anéantie. » Nous ne croyons pas que le roi fût vendu à la contrepartie ; il avait son avis à lui, sa prévention ancienne, arrêtée, datant des jours même de sa jeunesse, et il n’avait qu’à se souvenir de sa politique habituelle pour revenir à des idées répressives. Les occasions de l’y rappeler ne manquèrent pas. La vérité est que dans l’état de faiblesse, d’exténuation sénile auquel était arrivé le pauvre monastère, le moindre choc du dehors, le moindre orage dans l’atmosphère extérieure le devait emporter. Or ces orages éclatèrent. M. de Noailles avait eu raison de faire dire aux religieuses « qu’on leur imputeroit toujours ce que leurs amis, avec de bonnes intentions, pourroient faire d’imprudent. » Ce Port-Royal seul constamment en vue, vieille place forte délabrée, avec sa garnison invalide, répondait de tout. On fit circuler dans le monde ecclésiastique, pendant l’été de 1701, une singulière Consultation connue sous le nom de *Cas de Conscience*, — le fameux *Cas de Conscience* (car il en résulta bien du bruit), — que l’on proposait à résoudre, et qui fut bientôt résolu avec signature de quarante docteurs de la Faculté de Paris. On y présentait un confesseur de province, embarrassé de répondre aux questions qu’un ecclésiastique de ses pénitents lui avait proposées, et obligé de s’adresser à des docteurs de Sorbonne pour guérir des scrupules ou vrais ou supposés ; un de ces scrupules, entre autres, roulait sur la nature de la soumission qu’on devait avoir pour les Constitutions des Papes contre le Jansénisme : il s’agissait, par exemple, de savoir si en ne croyant pas au fait de Jansénius, en ne jugeant pas que l’Église eût droit d’en exiger la créance, on pouvait néanmoins signer purement et simplement le Formulaire en conscience, moyennaot certaines réserves implicites et sousentendues ; en un mot, le silence respectueux à l’égard du fait suffisait-il pour rendre aux Constitutions des Papes ce qui leur était dû et pour obtenir l’absolution ? Daguesseau, qui définit à peu près dans ces termes le fameux *Cas*, paraît y avoir vu un piège des ennemis du Jansénisme ; et en effet un ennemi, qui aurait voulu réveiller les querelles et pousser les gens à se compromettre, n’aurait pas mieux inventé. Par malheur, on a des preuves que ce *Cas de Conscience*, digne d’avoir été forgé par un agent provocateur, avait été proposé bonnement, naïvement, par M. Eustace, confesseur des religieuses de Port-Royal et très-peu théologien, soit qu’il en eût dressé lui-même l’exposé, soit qu’il ne l’eût proposé que de vive voix. Il y a plus : il est certain que le *Cas de conscience* fut signé à l’archevêché chez M. Pirot, docteur et professeur de Sorbonne, chancelier de l’Église de Paris et grand-vicaire du cardinal de Noailles ; cette dernière qualité seule l’empêcha de signer, et il en fut de même de son confrère M. Vivant, qui fut depuis un des principaux adversaires du *Cas*, et qui dressa même l’Ordonnance par laquelle le cardinal de Noailles le proscrivit, quoiqu’il eût sollicité la plupart de ses confrères à l’adopter par leurs signatures. Il est encore certain que ce fut M. Eustace qui se donna tous les mouvements pour inviter les docteurs à signer. Quarante docteurs, avons-nous dit, signèrent ; un seul, plus avisé que les autres, se défia de l’intention ou des conséquences, et dit pour toute réponse « qu’on n’avoit qu’à lui envoyer cet ecclésiastique si scrupuleux, et qu’il lui remettroit l’esprit. » Jusque-là tout se passait à huis clos et dans le secret ; mais tout d’un coup, une année environ après la signature, cette Consultation restée manuscrite, et dont on ne s’occupait plus, parut imprimée avec une Préface agressive et provoquante, sans qu’on sût trop d’où venait l’indiscrétion. On peut juger du parti que les ennemis en tirèrent. Ils sonnèrent de toutes parts le tocsin, firent paraître jusqu’à cinq réfutations, et mirent dans la poursuite la plus grande diligence. On ne sait non plus par qui précisément ni de quelle manière l’écrit fut déféré à Rome ; il y fut envoyé dans le temps qu’il faisait tant de bruit en France. On dit qu’il n’y arriva que le 10 février 1703. Clément XI le fit examiner sur-le-champ sans établir de congrégation, et, le 12, il rendait un décret par lequel il le condamnait. Le lendemain 13, le Pape écrivait un Bref au roi pour lui faire connaître cette condamnation du *Cas de Conscience*, et, le 23 du même mois, il écrivait un autre Bref au cardinal de Noailles pour avertir très-sérieusement sa prudence et pour exciter son zèle. Cet archevêque avait eu besoin, à ce qu’il paraît, d’être stimulé. Mais, qu’il eût connu et favorisé ou non, à l’avance, la solution du *Cas* (et il est difficile qu’il l’ait ignorée, puisque les Jansénistes affirment que tout se fit à l’ombre des tours de Notre-Dame), il n’y avait plus moyen pour lui de tarder plus longtemps à s’expliquer. Il se vit obligé de sévir contre le *Cas de Conscience* par un Mandement qu’il data (ou peut-être qu’il antidata) du 22 février, veille du jour même où le Pape lui écrivait, ne voulant point paraître en retard et trop en arrière. Son Ordonnance, quoi qu’il en soit, ne sortit que le 5 mars et ne fut affichée que le 7. Il y censurait la Consultation comme tendante à renouveler les querelles décidées et comme favorisant les équivoques et restrictions mentales. Fidèle d’ailleurs à son système de neutralité ou de bascule, il recommandait fortement la charité, même dans le zèle, et donnait quelques conseils à l’adresse des impatients, c’est-à-dire des adversaires du *Cas*, qui, selon lui, étaient sortis des rangs avant l’heure et s’étaient pressés de faire feu sans l’ordre du chef. Ce Mandement eut le sort de presque tous les autres actes du même prélat, c’est-à-dire d’aliéner les Jansénistes sans lui gagner leurs adversaires. Cependant les docteurs qui avaient signé se rétractèrent à peu près tous, avec plus ou moins de facilité : « On les vit aller en foule, pour défaire ce qu’ils avoient fait, chez un chanoine de Notre-Dame, alors attaché au cardinal de Noailles, qui, par une mauvaise plaisanterie, en garda le nom de maître à dessiner (*dé-signer*). » Le seul des quarante qui tint bon jusqu’au bout et qui porta, sans varier, la responsabilité de son opinion, le docteur Petitpied, exilé à Beaune par ordre du roi, fut exclu de la Sorbonne à la suite d’une délibération, comme l’avait été Arnauld cinquante ans auparavant. Il crut même bientôt qu’il était plus prudent de sortir du royaume, et, se dérobant du lieu de son exil, il alla rejoindre le Père Quesnel en Hollande. De cette expulsion d’un docteur en Sorbonne il ne résulta point les *Provinciales* pour cette fois, mais l’*Histoire du Cas de Conscience* en huit volumes, par MM. Fouillou, Louail, Petitpied, Quesnel et mademoiselle de Joncoux, la nouvelle génération janséniste au complet. M. Eustace, le malencontreux confesseur de Port-Royal, et M. Besson, curé de Magny, proche voisin du monastère, ces deux honnêtes gens un peu trop simples, qui avaient arrangé les articles les plus fâcheux du *Cas*, en furent aux regrets amers, et on peut dire, à la lettre, aux regrets mortels ; M. Besson en mourut de chagrin l’année même (le 7 avril 1703, jour du Samedi-Saint). M. Eustace comprit trop tard et pleura jusqu’à sa mort les suites de son imprudence. Il continua quelque temps encore ses fonctions de confesseur auprès des religieuses. Mandé un matin chez le lieutenant de police M. d’Argenson (10 décembre 1705), il s’effraya, jugea prudent de s’éclipser, et, après être resté quelque temps caché à Paris ou aux environs, il prit le parti de se retirer à l’abbaye d’Orval, où il vécut près de douze ans encore sous un nom emprunté, inconnu de tous dans la maison, n’ayant de communication qu’avec l’abbé et le prieur, et tout occupé à y laver sa faute devant Dieu dans les larmes d’une austère pénitence. En même temps que paraissait le Mandement du cardinal de Noaiiles et le même jour, 5 mars 1703, Je roi en son Conseil, sur la proposition du chancelier de Pontchartrain, donna un Arrêt semblable à celui qu’il avait rendu en l’année 1668, à l’occasion de la Paix de l’Église, pour imposer de nouveau un silence absolu et rigoureux aux deux partis. Cet Arrêt était copié mot pour mot sur l’ancien, mais il fut loin d’avoir le même succès. Les débats qui suivirent l’affaire du *Cas de Conscience*, et qui réveillaient toutes les vieilles altercations au sujet des Formulaires, provoquèrent la Bulle dite *Vineam Domini Sabaoth* (15 juillet 1705), que le roi se vit obligé de solliciter instamment de Clément XI. Cette Bulle, qui renouvelait et confirmait les anciennes, décidait que le silence respectueux sur les faits condamnés par l’Église ne suffit pas, et elle exigeait qu’en signant on jugeât effectivement le livre de Jansénius infecté d’hérésie. L’Assemblée du Clergé, séante en 1705, s’empressa de la recevoir sur l’invitation du roi. Le cardinal de Noailles, qui avait présidé l’Assemblée, donna bientôt un Mandement pour publier ladite Bulle, et il mit en tête de ce Mandement ces mots exprès : *Contre le Jansénisme*. C’est la présentation de la Bulle et de l’Ordonnance de l’archevêque, et le certificat signé qu’en demanda aux religieuses de Port-Royal, qui vont devenir l’accident et recueil par où la Communauté a péri. Le *Cas de Conscience*, qui avait paru une levée de boucliers janséniste, avait été aussi, par contre-coup, le signal de nouvelles rigueurs qui s’étendirent à tous les opposants. On remarqua que le docteur Ellies Du Pin, assez peu janséniste en somme, et bien plutôt gallican, avait été exilé à Châtellerault avec des marques d’une sévérité toute particulière. On crut, non sans beaucoup d’apparence, que son plus grand crime était d’avoir soutenu plus d’une fois, dans ses écrits, les maximes de la France contre la doctrine des Ultramontains ; et le roi voulut tellement se faire un mérite auprès du Pape de l’exil de Du Pin, que, le même jour qu’il l’exila, il envoya un de ses gentilshommes ordinaires en faire part au nonce, avec l’ordre de dire que c’était pour faire plaisir au Pape qu’il traitait ainsi ce docteur. Le Pape, dans un Bref adressé au roi en ce temps-là, le remercia expressément de cette relégation de Du Pin, « homme d’une mauvaise doctrine et coupable de plusieurs attentats contre la doctrine du Siège apostolique. » Cet accord de puissances longtemps désunies ne faisait augurer rien, de bon pour les résistants. Un incident considérable, survenu par suite de ces nouvelles rigueurs et des mesures que prit l’autorité en divers pays, vint aggraver la situation du parti janséniste. Le 30 mai 1703, le Père Quesnel fut découvert et arrêté à Bruxelles par ordre du roi d’Espagne, à la requête de l’autorité ecclésiastique supérieure, et conduit dans les prisons de l’archevêque de Malines à Bruxelles même. On saisit tous les papiers qu’on trouva chez lui et sa Correspondance. Sur la première nouvelle de cette saisie, Fénelon, sentinelle vigilante à la frontière et très-alerte à intercepter les signaux entre le Jansénisme des Pays-Bas et celui de France, écrivait à l’abbé de Langeron (4 juin 1703) : « Je commence par vous dire, mon très-cher fils, que M. Robert me mande que, le pénultième de mai, on a surpris à Bruxelles le Père Gerberon, le Père Quesnel et M. Brigode, et qu’on les a mis dans la tour de l’archevêché par ordre du roi (d’Espagne), après avoir saisi tous leurs papiers. Il ajoute qu’on avoit dit que M. Quesnel s’étoit sauvé par une porte de derrière, mais qu’il croit qu’il a été pris comme les deux autres. On trouvera apparemment bien des gens notés dans leurs papiers, et il seroit capital qu’on chargeât des gens bien instruits et bien intentionnés d’un tel inventaire. Il faudroit, pour bien faire, y poser un scellé, et faire transporter le tout à Paris pour examiner les choses à fond. Je conçois, par les choses que M. Robert m’a dites très-souvent, que ces gens-là avoient un commerce très-vif avec les premières têtes de Paris, et qu’ils savoient beaucoup de choses secrètes, mais de source. Il faudroit interroger les domestiques et autres affidés de la maison où ils ont été pris, pour savoir où sont tous leurs papiers ; car des gens précautionnés, et accoutumés à l’intrigue, auront, selon toutes les apparences, mis dans quelque autre lieu écarté et de confiance les choses les plus capitales… Si on peut trouver des gens comme M. Boileau (de l’Archevêché), M. Du Guet et le Père de La Tour, dans les papiers saisis à Bruxelles, il faut les écarter, et ôter toute ressource de conseil à M. le cardinal de Noailles. » Fénelon, je l’ai dit, était on ne peut plus alarmé à cette date, en voyant le réveil et les progrès du Jansénisme parmi les jeunes théologiens de son diocèse et des pays environnants. Tout en étant, de près, doux et tolérant pour les personnes, il ne cessait d’écrire à ses amis de Paris, au duc de Beauvilliers, à tout ce qui entourait le duc de Bourgogne, pour leur prêcher une politique sévère sur l’ensemble de la secte. Évidemment la mode y était ; il fallait, disait-il, frapper d’autorité les principales têtes pour abattre les chefs du parti ; c’était le seul moyen de décourager les autres : « La mode alors ne sera plus, pour les jeunes gens décidés par la faveur, de se jeter dans les principes de cette cabale abattue. Enfin cela encourageroit Rome, qui a besoin d’être encouragée. On peut juger de ce que fera ce parti si jamais il se relève, puisqu’il est si hardi et si puissant lors même que le Pape et le roi sont d’accord pour l’écraser. Un homme du parti me disoit, il y atrois jours : *Ils ont beau* *enfoncer ; plus ils chercheront, plus ils trouveront de gens* *attachés à la doctrine de saint Augustin ; le nombre les* *étonnera*. » A mesure qu’on avançait dans le siècle, Fénelon pensait avec plus de sollicitude au règne possible de son élève chéri, et il se préoccupait des circonstances ; il voyait et redoutait, dans le Jansénisme, un cadre tout trouvé d’opposition politique pour les mécontents. Cette opposition aurait beau jeu à l’entrée d’un nouveau règne ; — et ce fut bien pis, quand le duc de Bourgogne mort, on n’eut plus qu’une minorité en perspective. Il importait de briser le cadre auparavant, d’en finir du vivant du vieux roi, et de ne pas laisser le parti traîner les choses en longueur jusqu’au moment où au début d’un nouvel ordre, encore mal assuré, et à un changement de système, on aurait trop à faire. Mater le parti dans ses chefs, en même temps que poursuivre et atteindre la doctrine sous tous ses déguisements, c’était le cri du très-clément Fénelon, son *Delenda Carthago* ; on vient de l’entendre dans son premier mouvement, dès qu’il apprit l’arrestation du Père Quesnel. Ces papiers de Quesnel envoyés à Paris et livrés aux Jésuites, furent d’un terrible effet et donnèrent bien des armes. « Il s’y trouva force marchandise, dont le parti moliniste sut grandement profiter. » Si autrefois la Correspondance de Jansénius avec Saint-Cyran avait fourni matière à tant de commentaires malicieux et d’incriminations, ici c’était bien autre chose. Le Père de La Chaise était en mesure de dire, comme il le fit, en montrant une grande cassette : « Voilà tous les mystères d’iniquité du Père Quesnel ! nous avons tous les papiers, tous les mémoires, toutes les lettres, tous les brouillons, jusqu’à leurs chiffres et leur jargon, depuis plus de quarante ans ; et il est étonnant combien il s’y trouve de choses contre le roi et contre l’État. » Parmi ces papiers, il en était un qui ne paraîtra que singulier et bizarre : c’était un Projet burlesque, selon lequel les Jansénistes, sous le nom de *Disciples de saint Augustin*, auraient proposé, vers 1684, leurs conditions de paix au comte d’Avaux, lorsque ce négociateur fut chargé de conclure avec les puissances la Trêve de vingt ans. La faction Jansénienne aurait demandé à y être comprise et à être traitée sur le pied d’un Souverain. Peut-on croire, un seul moment, qu’une telle pièce ait été sérieuse, et que les *Disciples de saint Augustin* aient prétendu traiter de puissance à puissance ? Prenaient-ils donc au pied de la lettre ce qu’avait dit d’eux autrefois le plaisant Roquelaure, selon le rapport de Guy Patin : « On dit que M. de Roquelaure a proposé de beaux moyens pour envoyer une grande armée en Italie, savoir, que M. de Liancourt fourniroit vingt mille Jansénistes, M. de Turenne vingt mille Huguenots, et lui, fournira dix mille Athées. » Accusés sur le Projet de traité, les Jansénistes n’ont pas eu de peine à se défendre. Selon Clémencet et suivant toute vraisemblance, cette Lettre au comte d’Avaux « ne fut jamais qu’une badinerie, qu’une pièce faite à plaisir, composée par un homme oisif qui avoit voulu se divertir, une pièce semblable à l’Arrêt du Parlement en faveur des Péripatéticiens, qu’on voit à la fin des Œuvres de M. Despréaux. » Dom Clémencet ne veut même absolument pas que la pièce ait été dictée par M. Arnauld ni écrite de la main de M. Ruth d’Ans, ni que le Père Quesnel y ait pris d’autre part que d’y avoir mis après coup la date. Il me semble aller dans sa défense plus loin qu’il n’était nécessaire. Pour moi, je me figure très-bien que, vers le commencement de l’année 1685, Arnauld, Quesnel et Du Guet, réunis dans la petite maison de Bruxelles, aient imaginé ce genre de divertissement. Rappelons-nous toutes ces allusions dont leurs lettres d’alors sont remplies, sur le *Père Abbé*, le *saint homme Abraham*, le *petit monastère*. Le Projet de trêve put être l’ouvrage d’une de ces soirées de belle humeur dans la petite abbaye. Ils auront pu se dire : « Que n’avons-nous demandé aussi à être compris dans la Trêve ? La Paix de Nimègue enfreinte a produit la Trêve que nous voyons : pourquoi la Paix de l’Église enfreinte n’aurait-elle pas eu une issue pareille ? » Et ils se seront mis à rédiger la lettre postiche. Remarquons d’ailleurs que si l’idée est assez ingénieuse, l’exécution n’est pas très-piquante, et en tout la plaisanterie est bien assez méthodique et assez peu légère pour être d’Arnauld ou, si l’on aime mieux, de Quesnel. Mais il y avait bien d’autres choses dans les papiers de ce dernier, et, quoi qu’on pût répondre sur tel ou tel point, un air de cabale était répandu sur l’ensemble. Il y avait les preuves d’une grande activité clandestine et souterraine ; des masques pour chaque personne, ce qui sentait la société secrète ; des noms de guerre pour chacun, ce qui supposait la guerre. Ces papiers déposés chez les Jésuites de la maison professe à Paris, et là déchiffrés, pétris, torturés et passés à l’alambic dans une espèce de cabinet noir *ad hoc*, puis présentés par extraits, préparés par doses au roi, lus, relus, mitonnés chez madame de Maintenon *tous les soirs pendant dix ans*, opérèrent à coup sûr et sans contrôle. Si la calomnie y mêla du poison, ce fut un lent et sûr empoisonnement. Quantité de personnes de tous rangs furent compromises, inquiétées ; quelques-unes emprisonnées. Une ligne, une phrase louche, glissée là par un ennemi, pouvait vous perdre. M. Vittement, lecteur auprès des Enfants de France, était en danger d’être renvoyé s’il n’avait fait voir clairement au roi qu’on l’avait pris pour un autre. L’archevêque de Reims Le Tellier fut trouvé en correspondance indirecte avec Quesnel moyennant un intermédiaire, et tomba en disgrâce. Si le Père de La Chaise a vraiment dit du soupçon de Jansénisme, dont il était alors si aisé de noircir les gens : *C’est mon pot au noir*, ce fut surtout depuis qu’il eut entre les mains les papiers du Père Quesnel, qu’il put le dire. Dès qu’il y avait du Jansénisme dans une affaire, eût-on les meilleures raisons à faire valoir, on n’avait guère espoir d’être entendu. Il n’entre pas dans mon plan d’insister davantage sur ces papiers, et de chercher exactement à déterminer quel était le genre et la nature d’intrigues qu’on y pouvait démêler sans injustice ; je ne ferai qu’une remarque toute pratique : le moyen, après cela, de soutenir à des gens sensés qui avaient vu les extraits, que le Jansénisme n’était qu’un *fantôme* ? Et pour en revenir à ce qui nous touche, au monastère de Port-Royal, on voit quel était en ces années tout le péril de sa situation : une guerre théologique se rallumant au dehors, les adversaires plus maîtres à la Cour que jamais, y tenant tous les accès et poursuivant leurs menées jour et nuit avec certitude. Que pouvait notre sainte masure de Port-Royal, de toutes parts croulante et en ruines, contre ces sapes calculées et savantes ? Et pourtant, sans un incident malheureux qui appela le tonnerre, on aurait pu traîner, continuer de languir, faire parler de soi le moins possible ; et si l’on avait pu, par miracle, atteindre la mort de Louis XIV, l’avénement de la Régence, qui sait ?… Le 18 mars 1706, le confesseur de Port-Royal, qui n’était plus alors M. Eustace, mais M. Marignier, eut à se rendre sur invitation chez M. Gilbert, grand-vicaire de M. de Noailles et supérieur de Port-Royal depuis la mort de M. Roynette. M. Gilbert lui demanda si les religieuses avaient reçu le Mandement et la Bulle, qui avaient déjà paru depuis six mois : à quoi M. Marignier ayant répondu qu’on ne les avait point encore vus dans leurs quartiers, M. Gilbert lui donna un exemplaire de l’un et de l’autre, et il y joignit en manière de modèle la formule selon laquelle les religieuses de Gifles avaient reçus quelques jours auparavant : « La Bulle et Ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de l’abbaye de Gif par nous prêtre soussigné, préposé à la conduite des religieuses, et reçues avec le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence par les religieuses (suivait la signature du confesseur). » Il témoigna désirer qu’on fît de même à Port-Royal, recommandant le plus de diligence possible. On ne demandait pas que les religieuses signassent, mais simplement que M. Marignier leur confesseur mît son nom au bas de cette espèce de certificat. M. Marignier, de retour à Port-Royal dès le lendemain 19 mars, vint en surplis au Chapitre de la Communauté, qui était assemblée à onze heures du matin. Il y rendit compte de son voyage et de la commission dont il était chargé. — Une des sœurs, dans une lettre adressée au précédent confesseur M. Eustace, le mettait au fait, en ces termes, de ce qui se passa alors : « M. Marignier nous dit qu’il avoit consulté de nos amis qui sont, dit-il, à présent en petit nombre, et qu’ils n’y trouvoient point de difficulté. On lui demanda s’il vous avoit parlé ; il dit qu’il ne savoit pas où vous étiez, mais qu’on lui avoit dit que vous ne trouviez pas non plus de difficulté. Il vouloit donc que ces Bulle et Mandement nous fussent lus ce même jour, et qu’on les renvoyât aussitôt. La Communauté demanda qu’on en fît la lecture pour voir ce qu’elle contenoit (la Bulle), avant que de l’entendre à l’église. M. Marignier paroissoit n’en avoir point d’envie, disant que *nous nous allions embarrasser* ; mais on persista et on la lut. *Elle nous fit peur*, et l’on dit qu’après avoir souffert si longtemps, c’étoit tout à fait abandonner la Vérité, que de témoigner qu’on recevoit avec respect cette Bulle et le Mandement, où il y a à la tête que c’est contre les Jansénistes, La Mère prieure, Madeleine de Sainte-Julie (Baudrand), et ma sœur Elisabeth Agnès (Le Féron) surtout, dirent qu’il falloit prendre du temps pour prier Dieu, et qu’il falloit que notre Mère écrivît au supérieur que nous avions accoutumé de prier Dieu avant que de conclure des choses de cette importance. » Le résultat de la réflexion et de la prière, et aussi de la consultation secrète des amis, fut de s’encourager à ne pas céder. Le 21 mars, dimanche de la Passion, à dix heures du matin, la Communauté s’assembla au chœur sans sonner, et, la grille étant ouverte, M. Marignier lut le Mandement et la Bulle, et il écrivit au bas ce qui avait été résolu : « La Bulle et Ordonnance ci-dessus ont été lues et publiées à la grille de Port-Royal des Champs par moi prêtre soussigné, préposé à la conduite des religieuses, lesquelles ont déclaré qu’elles les reçoivent avec le respect dû à Sa Sainteté et à Son Éminence, *sans déroger à ce qui s’est fait à leur égard à la Paix de l’Église sous le Pape Clément IX*. Fait ce 21 mars 1706, signé : Marignier, prêtre. » L’abbesse réitéra purement et simplement cette formule dans une lettre à l’archevêque écrite le même jour. La pensée, la résistance, l’obstination, la désobéissance, et dès lors la ruine de Port-Royal, étaient renfermées dans cette clause additionnelle : *Sans déroger*. Franchement, et à voir les choses par le dehors, des yeux du simple bon sens, lorsqu’une Bulle sollicitée par le roi était arrivée en France, y avait été reçue sans difficulté par l’Assemblée générale du Clergé, enregistrée sans difficulté par le Parlement, acceptée avec de grands témoignages de soumission par la Faculté de théologie, publiée avec Mandement par tous les Évêques du royaume, il était singulier et ridicule que, seules, une vingtaines de filles, vieilles, infirmes, et la plupart sans connaissances suffisantes, qui se disaient avec cela les plus humbles et les plus soumises en matière de foi, vinssent faire acte de méfiance et protester indirectement en interjetant une clause restrictive. Mais Port-Royal ne serait plus lui-même s’il n’était ainsi jusqu’au bout. C’est l’esprit d’Arnauld qui survit, même quand Arnauld est mort. Remarquez que c’étaient les anciennes qui, les premières, avaient élevé les difficultés. C’étaient des soldats de la vieille armée qui donnaient le signal et l’exemple à la nouvelle ; on s’échauffait au souvenir des vieilles guerres. Je ne crée point cette image de mon chef : « Pour moi, disait l’une d’elles, il me semble que je suis comme un soldat qui a été à l’armée, et qui désire toujours d’y retourner, quoiqu’il y ait eu beaucoup de mal ; car la seule pensée que je souffrirai encore pour la Vérité, me remplit de joie. » Le certificat restrictif ne satisfit point l’archevêque, et n’était point de nature à être produit à la Cour. Le mardi 23, M. Gilbert se rendit à Port-Royal, vit l’abbesse, les religieuses anciennes et nouvelles : il prit chacune de celles-ci en particulier, essaya de les vaincre. En défi- nitive et tout raisonnement épuisé, elles ne purent que se mettre à genoux, en le priant de les protéger auprès de l’archevêque : « Mais devons-nous livrer nos consciences ? » C’était leur dernier mot. Il recommença le lendemain à leur parler ; il leur fit sentir que, par cette désobéissance, elles allaient se perdre, donner des armes à des *personnages malins* qui leur en voulaient ; qu’elles mettaient le cardinal dans l’impuissance de les défendre auprès du roi. Tout compte fait, ces dignes et incurables filles jugèrent comme l’une d’elles, une Sœur Synclé tique, qui disait : « Notre maison ressemble à une vieille masure qui menace ruine de tous côtés, par l’impuissance où l’on est de soutenir les exercices : ne vaut-il pas mieux être détruites tout d’un coup pour la gloire de Dieu, que de défaillir peu à peu ? » Je crois, en rendant ma double impression, rendre aussi celle de beaucoup de lecteurs. On trouve cette résistance, cette ardeur du martyre parfaitement déraisonnables, et on est saisi en même temps d’un sentiment de compassion et de respect. Savoir souffrir par un scrupule (même erroné) de conscience, n’hésiter pas à sacrifier son repos à ce qu’on croit la justice et la vérité, est chose si rare ! Le Père Quesnel consulté de loin, à Amsterdam où il s’était réfugié après s’être échappé de sa prison de Bruxelles, approuva la résistance, et dit : « La disposition où sont ces fidèles servantes de Dieu, de s’exposer à tout plutôt que de trahir leur conscience par l’approbation de cet Écrit calomnieux, et de blesser par là la vérité, la justice et la mémoire de tant de saints Prélats, de leurs propres Mères si dignes de vénération, de leurs pieuses et chères Sœurs, et des excellents théologiens qui les ont instruites et défendues ; cette disposition, dis-je, est un don tout particulier de la miséricorde de Dieu et de la Grâce de Jésus-Christ, qui doit les remplir d’une humble et profonde reconnoissance, allumer dans leur cœur un ardent désir d’y correspondre par un attachement inviolable, etc. » Quesnel était alors l’oracle ; il avait hérité du manteau d’Arnauld et avait reçu comme une nouvelle onction par sa prison récente, par sa délivrance merveilleuse. D’un autre côté, des amis plus voisins, plus frappés des circonstances et des dangers, des hommes d’ailleurs profondément attachés à Port-Royal et d’un excellent conseil, tel que M. Issali, le vénérable doyen des avocats, désapprouvaient la résolution. Ce dernier ami, alors bien près de sa fin, écrivait à l’abbesse, le 24 mars, à la sollicitation de M. de Noailles, et lui disait : « Il me paroît qu’en voulant s’attacher à une restriction qui ne sert de rien, on fait voir beaucoup de présomption qui ne convient pas à des filles religieuses, et c’est hâter et précipiter leur ruine, que leurs ennemis poursuivent depuis si longtemps. » Ce conseil sage venant d’un homme habituellement si écouté, d’un ancien ami de M. Le Maître et ancien solitaire lui-même, du père de l’une des religieuses, ne parut qu’un trait de faiblesse affligeant, mais excusable, chez un vieillard de 86 ans. Le propre de nos religieuses, en résistant, était de prétendre qu’elles étaient dans l’ordre. L’abbesse écrivit à l’archevêque, pour le lui prouver, jusqu’à trois lettres consécutives, « Elles m’envoient des factums et des instructions, » disait M. de Noailles. Il avait dit d’abord à M. Gilbert le supérieur : « Cela ne se passera pas sans qu’il y ait quelque chose de marqué. » Le premier effet de la désobéissance fut un Arrêt du Conseil qui défendait à Port-Royal de prendre des novices ; la défense jusque-là n’avait été que verbale. M. de Noailles rendant compte au roi de ce qui s’était passé, ayant ajouté qu’on pouvait terminer cette affaire sans éclat, parce que les religieuses, étant toutes vieilles, mourraient bientôt, et qu’il leur était défendu de recevoir des novices : « Mais, dit le roi, il n’y a point d’Arrêt qui leur fasse cette défense ; il faut en donner un. » L’Arrêt en forme, avec des considérants fort sévères, fut rendu le 17 avril, et signifié le 23 à la sœur Le Féron, cellérière. Cette digne personne, qui sentit toutes les conséquences d’un tel acte, et qui avait été de celles pourtant qui avaient contribué des premières à l’attirer, en reçut un coup si rude qu’elle mourut trois jours après, le 26 ; elle était âgée de 73 ans. Elle avait déjà essuyé, disent nos auteurs, *le feu de deux persécutions* ; elle succomba au début de la troisième, ayant été la première à *lever l’étendard*. Ils en parlent comme ils feraient d’un brave officier. Pour nous, historiens pacifiques et curieux, nous ne saurions oublier les obligations particulières que nous avons à la sœur Le Féron pour nous avoir conservé tant de Relations et de Journaux de Port-Royal écrits de sa main, et pour avoir été le dernier et infatigable archiviste de la maison. On avait bien du courage moral dans ce Port-Royal de l’extrême fin, mais on prenait sur soi pour en avoir, et, dans l’effort, la machine trop frêle se brisait. Ce mois d’avril fut fertile en morts. Trois autres anciennes moururent à peu de jours de distance ; la sœur Françoise de Sainte-Thérèse de Bernières, sous-prieure, fille de M. de Bernières, cet ancien ami ; la prieure, Françoise-Madeleine de Sainte-Julie Baudrand, et l’abbesse elle-même, la mère Elisabeth de Sainte-Anne Boulard, enlevée le 20 avril, — toutes les têtes de la maison. Comme la prieure était mourante en même temps que l’abbesse, celle-ci eut le soin, avant de mourir, de nommer pour prieure la mère Louise de Sainte-Anastasie Du Mesnil, la préférant à d’autres plus anciennes à cause de son mérite. Le choix, en effet, ne pouvait être meilleur. Pendant l’agonie de cette abbesse, la mère Boulard, « plusieurs des religieuses, et même des personnes du dehors (si l’on en croit un Nécrologe plus légendaire que les autres), entendirent des chants mélodieux chantés par de jeunes voix claires et extrêmement douces, et qui ravissoient ceux et celles qui les ouïrent. » Cette mélodie, qui semblait partir d’au-dessus des nuées, n’aurait pas duré moins de six heures et demie, tout le temps de l’agonie de la révérende mère abbesse. Cela se passait en plein jour, de dix heures du matin jusqu’à quatre heures et demie du soir que la moribonde expira. On entendit, à diverses reprises, prononcer très-distinctement ces paroles du Répons des prières pour les agonisants, *Subvenite et occurrite*…, et cependant personne ne chantait dans toute la maison. Dix-sept personnes, parmi lesquelles une sourde, attestèrent avoir entendu ces chants mélodieux. — Le délire commence, mais sur un ton assez doux ; les Convulsions, qui viendront vingt et un ans plus tard, seront moins mélodieuses. La nouvelle prieure, dès les premiers jours, écrivit à M. de Noailles pour l’informer de la mort de la mère Boulard et le supplier d’envoyer quelqu’un, selon la coutume, qui assistât à l’élection d’une nouvelle abbesse et la confirmât en son nom, demandant humblement elle-même à être relevée de ses fonctions. Il fut répondu par l’archevêque qu’il n’y avait pas lieu à l’élection d’une abbesse ; et en effet Port-Royal ne fut plus admis à en élire, et tout se passa désormais sous le gouvernement d’une simple prieure. Les religieuses réclamèrent ; les lettres apologétiques ne manquèrent pas : il y en eut d’adressées coup sur coup et au cardinal, et à leur supérieur M. Gilbert, et au Pape. Dans un entretien qu’il eut, le 23 juillet, à Conflans avec M. Marignier, confesseur des religieuses, le cardinal se plaignit vivement d’elles : « Je vous ai fait venir pour vous dire que je me décharge des religieuses de Port-Royal sur votre conscience. Qui que ce soit qui les conseille, elles ont de très-mauvais conseillers ; je les trouve dans une désobéissance tout à fait criminelle. J’ai envoyé le Supérieur pour les gagner par de bonnes raisons, et elles n’ont opposé que leur obstination. Rien n’est pire que des demi-savantes. Toujours je leur ai servi de patron dans l’espérance de les ramener ; j’ai rendu témoignage au roi que tout étoit en paix chez elles, et par là j’avois suspendu ce que j’ai enfin laissé aller. » Il lui échappa cependant de dire, un instant après : « A la vérité, quand elles auroient fait ce qu’on souhaitoit d’elles, elles n’en auroient pas été mieux selon le monde ; le dessein que le roi a de les détruire étoit pris dès longtemps ; mais elles en seroient mieux selon Dieu. » Il dit encore « qu’il ne demandoit pas la foi sur le fait, mais une soumission d’enfant. » Il parut dire que ce certificat n’avait point été impérieusement exigé, et qu’on aurait pu s’abstenir de le donner ; qu’on s’était jeté de gaieté de cœur dans l’embarras et le labyrinthe où l’on était. Probablement il entendait qu’on aurait dû laisser faire M. Marignier et garder le silence : car enfin ce n’était point sans son ordre, à lui archevêque, et sans l’avoir consulté, que M. Gilbert avait parlé de Bulle et d’attestation. Il sembla toutefois, par sa mine, le donner à entendre. Ce point de l’entretien n’est pas bien éclairci. — Pour conclure, il déclara qu’il n’y avait pas à espérer l’élection d’une ahbesse : « Pour l’élection, je la refuse absolument. Si on avoit fait ce que je souhaitois, elle auroit été accordée vingt-quatre heures après. » Cette réponse que le cardinal fit à M. Marignier pour qu’il la portât aux religieuses, affligea tellement le digne prêtre, qu’il tomba malade de chagrin et mourut le mois suivant (31 août). Ces gens d’affection et de conviction unique et concentrée ont des manières de prendre les choses à cœur qui les tuent. Le moment était bon, pour les religieuses de Port-Royal de Paris, de remuer leurs procédures et de pousser leurs prétentions contre le monastère des Champs. Sur la fin de cette année 1706, elles présentèrent Requête au roi pour demander la révocation de l’ancien Arrêt de partage et des actes qui l’avaient consacré, la suppression et l’extinction du titre de Port-Royal des Champs et la réunion de ses biens à leur abbaye, moyennant pension viagère aux religieuses restantes. La Requête étant prise en considération, il y eut Arrêt du Conseil du 29 décembre, ordonnant visite dans les deux maisons par le conseiller d’État Voysin (futur chancelier), et ce magistrat, après avoir commencé par la maison de Paris, se rendit, le 19 janvier 1707, à Port-Royal des Champs pour y prendre aussi connaissance du nombre des personnes, de l’état des biens, des revenus, etc. Ses opérations durèrent jusqu’au 21. J’omets les vaines Requêtes de nos religieuses au roi, les lettres inutiles au cardinal ; ce dernier, qu’elles s’étaient dorénavant aliéné, n’avait qu’un mot pour toute réponse à leurs Apologies : « Elles ne sont pas hérétiques, leur foi est pure ; mais ce sont des rebelles et des désobéissantes. » Cependant, sur une seconde Requête des religieuses de Paris suppliant qu’on statuât, le roi répondit par un second Arrêt du Conseil du 9 février 1707, par lequel l’ancien Arrêt de partage était révoqué ; et pour ce qui regardait l’extinction de Port-Royal des Champs et la réunion de ses biens à Port-Royal de Paris, comme l’affaire était du ressort de la juridiction ecclésiastique, elle fut renvoyée devant le cardinal de Noailles pour qu’il y fût procédé selon les règles et constitutions canoniques. De plus, l’Arrêt portait « qu’en attendant il seroit mis tous les ans en séquestre six mille livres des revenus de l’abbaye des Champs, et que les religieuses eussent à réduire au nombre de dix les personnes qui les servoient à titre d’officiers, domestiques ou autrement, en sorte que, avec les *dix-sept* religieuses et les *neuf* converses qui s’y trouvoient actuellement, il n’y eût en tout que *trente-six* personnes entretenues aux dépens de la maison ; ordonnant de faire sortir toutes les autres personnes séculières, sous quelque titre qu’elles y fussent. » Le sort de Port-Royal était irrévocablement décidé. On tirait enfin les conséquences de cette politique de M. de Harlai, qui avait consisté à empêcher avant tout Port-Royal de se recruter et à le laisser systématiquement dépérir. Maintenant on le prenait sur le fait de dépérissement, et d’un dépérissement très-avancé, et on s’en prévalait contre lui pour dire que l’ancien partage était hors de proportion. Ainsi se révélait la tactique dans son double jeu : d’une part empêcher Port-Royal de se renouveler par des novices, et de l’autre lui retirer juridiquement ses biens sous prétexte qu’il ne se renouvelait plus. En vertu de cet Arrêt du 9 février, dix-huit personnes qui, à des titres divers, habitaient la maison tant au dehors qu’au dedans, comme pensionnaires ou comme serviteurs, furent obligées d’en sortir. Les religieuses des Champs, bien que sans espoir de réussir, mais jusqu’au bout fidèles à leurs habitudes de légalité, formèrent opposition à l’exécution des Arrêts ; elles furent déboutées par un nouvel Arrêt. On se perd dans cette suite d’oppositions, de protestations, de mémoires et de requêtes ; j’en viens d’indiquer un assez bon nombre, et j’en saute et j’en sauterai. En effet, elles se défendaient comme des lions, comme des sœurs de gens de loi, comme des filles d’Arnauld et de parlementaires ; c’est un trait caractéristique de la tribu et de la race. Elles sont des raisonneuses, des plaideuses, en même temps que des martyres. Oh ! que si jamais il y avait eu moyen pour la France, pour ce pays d’honneur et de folie, de devenir un pays de force et de légalité, où l’on défendît son droit pied à pied, même par chicane, mais où l’on le défendît jusqu’à la mort et où dès lors on le fondât, c’eût été (je Tai senti bien des fois dans cette histoire, et je le sens encore plus distinctement à cette heure), — c’eût été à condition que l’élément janséniste, si peu aimable qu’il fût, l’élément de Saint-Cyran et d’Arnauld n’eût pas été tout à fait évincé, éliminé, qu’il eût pris rang et place régulière dans le tempérament moral de la société française, qu’il y fût entré pour n’en plus sortir. L’école qui serait issue de Port-Royal, si Port-Royal eût vécu, aurait fait noyau dans la nation, lui aurait peut-être donné solidité, consistance ; car *c’étaient des gens*, comme me le disait M. Royer-Collard, *avec qui l’on savait sur quoi compter* ; caractère qui a surtout manqué depuis à nos mobiles et brillantes générations françaises. Prévoyant tout, au spirituel comme au temporel, nos religieuses eurent l’idée de signer en Chapitre, le 8 mai 1707, un Acte de protestation contre les signatures qu’on pourrait extorquer d’elles un jour, et de les déclarer à l’avance nulles et abusives, s’en référant pour leurs vrais sentiments à cet Acte délibéré en commun, et destiné à faire foi et témoignage : « afin que si dans la suite, y disaient-elles, on portoit les choses aux extrémités dont nous sommes menacées, et qu’il y en eût quelqu’une d’entre nous à qui l’on fit signer quelque chose de contraire, soit par menace ou par quelque mauvais traitement, cette faute ne pût être imputée qu’au défaut de liberté, et à l’accablement où les extrêmes afflictions peuvent réduire de pauvres filles âgées, infirmes et destituées de tout conseil. » — Elles n’avaient pas tort de prévoir ce cas extrême ; car, après leur dispersion, toutes en effet, excepté deux, finirent par céder et par signer. Une première sentence de l’Officialité ou tribunal de l’archevêché, devant lequel il y eut débats et plaidoiries contradictoires, les débouta encore une fois de leur opposition et des fins de non-recevoir qu’elles mettaient en avant, et le commissaire ecclésiastique, nommé par M. de Noailles pour procéder à l’extinction, allait pouvoir commencer à informer. Elles interjetèrent aussitôt appel à la Primatie de Lyon. Comme dans une ville qu’on prend d’assaut, une barricade enlevée, on en rencontrait une autre. Ces lenteurs et ces formalités impatientaient le roi, qui dit un jour au cardinal à Versailles : « Si l’évêque de Chartres avoit eu l’affaire de Port-Royal entre les mains, en quinze jours elle auroit été finie, et il y a six mois que vous nous tenez là. » Le cardinal, stimulé, en vint aux rigueurs, mais il y vint selon sa nature encore et avec méthode. Il avait, nonobstant l’appel, envoyé à Port-Royal le même commissaire ecclésiastique précédemment destiné à faire la visite contentieuse, M. Vivant, l’un de ses grands-vicaires, pour y faire une visite qui ne pouvait plus être censée que pastorale ; mais elle devait servir et tenir lieu au besoin de monition canonique, et préparer la voie à l’interdiction des sacrements. M. Vivant, qui s’y conduisit d’ailleurs avec beaucoup de modération, ne put s’empêcher, en partant, de dire aux religieuses : « Vous avez eu tort de faire tant d’éclat sur la visite ; vous tirez contre un plus fort que vous ; vous avez appelé à Lyon ; de Lyon vous irez à Rome ; je ne sais si on vous donnera le temps de faire tout cela. » Bientôt après, le cardinal enleva aux religieuses un jeune et modeste confesseur, le seul qu’elles eussent depuis la mort de M. Marignier, M. Havart, et qui était tout à elles. Il leur envoya deux ecclésiastiques choisis exprès, et notamment M. Pollet, vicaire de Saint-Nicolas du Chardonnet et supérieur du séminaire, qui les prêchait comme avait fait autrefois M. Bail ou M. Chamillard. On revit une répétition des mêmes scènes qu’on avait vues plus de quarante ans auparavant sous M. de Péréfixe. Elles furent privées de la communion. M. de Noailles disait d’elles, dans l’amertume de son cœur et pour justifier sa sévérité (et ces paroles leur furent communiquées de sa part) : « Plus je pense à leur conduite, plus je trouve leur résistance inexcusable. Elles agissent directement contre les paroles de Jésus-Christ même ; elles méprisent ceux qu’il leur ordonne d’écouter, et elles écoutent ceux qu’il leur ordonne de mépriser. Par là je les crois très-indignes des sacrements, et je ne puis permettre qu’on les y reçoive : on ne doit plus leur donner ni la communion ni l’absolution, ni souffrir que d’autres la leur donnent… Je suis l’homme de l’Église, obligé par conséquent à venger son autorité méprisée, et à la faire respecter dans tous les lieux de ma juridiction. Plus elles croient que j’ai eu de bonté pour elles, plus elles ont de tort et d’ingratitude à mon égard de me résister en face aussi publiquement qu’elles font. Je n’ai eu cette bonté que lorsque j’ai trouvé en elles de vieilles fautes en quelque façon réparées et pardonnées par M. de Péréfixe, mon prédécesseur, et par le Pape même. Leur nouvelle désobéissance m’a fait changer avec raison de sentiments pour elles, y trouvant, outre l’injure faite à l’Église, qui est le principal, une offense personnelle contre moi. Il n’est pas vrai que les peines qu’elles souffrent ne viennent que de la mauvaise volonté de leurs ennemis et non de mon mouvement : il est vrai que c’est avec grande peine que je me trouve contraint par leur révolte à les punir ; mais je m’y crois obligé en conscience, et je le ferai aussi fortement que je croirai le devoir faire… » Il les mit encore une fois au pied du mur, et en demeure de se rétracter, en leur adressant une dernière sommation ou monition canonique. Elles n’y virent que des causes de nullité, par l’omission de quelques formalités. L’archevêque n’y gagna pour toute réponse qu’un Acte capitulaire dressé par elles, et qu’elles firent signifier à M. Pollet par un huissier de Chevreuse. L’excommunication alors fut lancée par Ordonnance du 22 novembre 1707. Pendant que ces choses se passaient au spirituel, au temporel les biens étaient saisis ; on leur retirait le pain de tous les côtés, le pain du corps, disaient-elles, comme celui de l’âme ; un séquestre de 6000 livres emportait et confisquait le plus clair de leurs biens sous leurs yeux et à leur porte même : elles n’avaient pas en tout plus de 8000 livres de revenu. Leur homme d’affaires et leur conseil dans cette dernière contention, M. Le Noir de Saint-Claude, qui demeurait depuis environ quatorze ans chez elles dans la petite maison de la cour dite *la maison de M. de Sainte-Marthe*, y vivant le plus qu’il pouvait en solitaire et en pénitent, et ne redevenant avocat la plupart du temps qu’en guêtres encore et en sarrau, fut arrêté le 20 novembre 1707, et mis à la Bastille ; il n’en sortit qu’à la mort de Louis XIV, et il ne mourut lui-même qu’en décembre 1742, le dernier survivant de tous ceux qu’on peut appeler proprement les Solitaires de Port-Royal. Elles avaient appelé le 1er décembre 1707, à la Primatie de Lyon, de l’Ordonnance qui leur interdisait les sacrements ; mais ces appels ne prenaient pas. Elles les appuyèrent de plusieurs sommations qui restèrent inutiles. Elles présentèrent Requête à l’Official de Lyon pour obtenir la communion pascale en 1708 ; mais Pâques, qui tombait de bonne heure cette année-là (8 avril), était déjà arrivé, sans qu’on eût relevé leur appel ni répondu à leur Requête. Elles durent se passer de communion. S’en passèrent-elles réellement et alors et depuis ? Il y a dans l’histoire de Port-Royal la partie ostensible et la partie cachée. Or, nous savons de source certaine « que M. d’Étemare ayant été ordonné prêtre en 1709, et étant allé à Port-Royal, y porta la quatrième partie de l’Instruction pastorale de Fénelon contre le cardinal de Noailles et la donna à la prieure, la mère Du Mesnil, qui la garda pour la lire. M. d’Étemare y dit la messe, et comme depuis quelque temps les religieuses de Port-Royal, réduites à un petit nombre, étoient privées des sacrements par le cardinal de Noailles, M. d’Étemare et d’autres qui étoient allés à Port-Royal avec lui offrirent aux religieuses de leur donner la communion ; mais la mère Du Mesnil remercia et dit à M. d’Étemare son *secret*, savoir, qu’elles avoient les sacrements, et que quelqu’un leur administroit la communion en cachette et sans que le cardinal de Noailles le sût » Ce quelqu’un était très-probablement M. Crès ou de Crès, chapelain à Saint-Jacques-l’Hôpital à Paris, et très-lié avec MM. Mabille, Louail et Tronchai, tous amis fidèles de Port-Royal. L’ennemi s’était bientôt aperçu qu’il y avait un complice qui introduisait les vivres dans la place ; mais on ne pouvait le saisir. M. de Crès ne fut découvert qu’en 1710, après la dispersion des religieuses, et averti à temps, grâce à mademoiselle de Joncoux, il se déroba aux poursuites. Il quitta la soutane, prit pendant quelques années *l’habit gris* comme on disait, alla vivre en province sous un autre nom, et put à ce prix éviter la Bastille. Au temporel pas plus qu’au spirituel, bien que spoliées et frappées du séquestre en même temps que de l’excommunication, pendant près de deux ans que durèrent toutes ces famines, elles ne manquèrent de rien ; mais ce n’était que grâce au zèle des amis. C’est ce que répondit un jour fort vivement cette spirituelle et agissante mademoiselle de Joncoux, qu’on retrouve à chaque instant dans les derniers événements de Port-Royal comme le génie ou le bon démon du parti. Bien qu’amie déclarée des Jansénistes, elle avait ses franchises ; elle avait ses entrées chez le cardinal de Noailles, chez M. d’Argenson et en maint lieu. Un jour donc qu’elle était allée voir le cardinal et qu’elle l’avait entretenu du sujet inévitable, discutant le droit et le fait, pesant les torts et les raisons, et mêlant bien des vérités sous air de badinage, mademoiselle de Joncoux finit par lui dire qu’au reste l’opinion du monde n’hésitait pas, et « que les personnes qui n’entendoient rien à la question de doctrine, sur laquelle on tourmentoit les religieuses des Champs, étoient indignées qu’on les réduisît à vivre d’aumônes, en laissant prendre leur bien aux religieuses de Paris qui avoient mangé le leur ; que cela étoit indigne et tout à fait criant : « Je sais bien, me répondit-il, qu’elles ne manquent de rien ; et si elles manquoient de quelque chose, je le leur donnerois, car je ne veux pas qu’elles manquent de rien, et je leur donnerai quand elles en auront besoin. » — « Mais pourquoi, lui dis-je, ne manquent-elles de rien ? parce que des personnes comme moi vendent leur cotillon plutôt que de les laisser manquer de quelque chose ; car je vendrois certainement le mien plutôt que de les laisser dans le besoin. » — « Vraiment, me dit-il en riant, je le sais bien que vous vendriez plutôt votre cotillon ; mais, mon Dieu ! vous vous ferez des affaires. » — « Il y a longtemps, lui répliquai-je, que je suis au-dessus des affaires : quand on a une coiffe, on ne s’en met pas beaucoup en peine, et je ne la changerois pas pour la pourpre. » — En lui disant cela, je lui fis une profonde révérence et je me retirai. » Le *post-scriptum* que mademoiselle de Joncoux ajoutait au récit de cet entretien n’est pas à négliger : « J’ai reçu hier cinquante livres pour vous de la part de madame Geoffroi, veuve de l’apothicaire ; elle souhaite avoir part aux prières de la Maison. » Chaque veuve donnait son obole, de même que bien des prêtres offraient d’apporter la communion. 1. M. Vuillart en donnait la nouvelle à M. de Préfontaine, dans une lettre du 19 octobre : « … Le prélat a été en retraite au Mont-Valérien, et j’ai appris, depuis que cette lettre est commencée, qu’il part demain dès le matin pour sa visite de Port-Royal des Champs, qu’il va faire enfin par lui-même. Ma dévotion est de dire pour lui tous les jours : Accende lumen sensibus, Infunde amorem cordibus, *Infirma* nostri corporis Virtute *firmans* perpeti. Joignez-vous à nous, Monsieur, pour cette dévotion. » 2. Nous avons, sur cette affaire, notre bulletin intérieur, et avec quelques variantes, dans les lettres de M. Vuillart à M. de Préfontaine. Ainsi, à la date du 9 juillet 1699 : « La comtesse de Grammont (qui avoit été élevée à Port-Royal) a conservé de l’amour pour la maison. Le roi ayant su qu’elle y avoit été durant l’octave dernière du Saint-Sacrement l’a *excluse* une fois de Marly, disant que *Port-Royal et Marly étoient incompatibles* ; car ce fut la réponse de Sa Majesté quand madame de Maintenon s’informa si ce n’étoit point par quelque inadvertance que la comtesse n’étoit pas sur la feuille. » Mais, dans la lettre du 23 juillet, il se glisse une sorte de correctif : « La comtesse de Grammont n’a pas été sur la dernière feuille pour Marly : c’est pour la seconde fois. Mais on espère qu’elle y sera remise ; et l’on commence à dire que le vieux comte, son époux, avoit un peu exagéré l’expression du roi, pour détourner davantage son épouse de retourner à Port-Royal : car on fait réflexion qu’une expression si dure n’est ni de l’esprit ni du style ordinaire du roi, qu’on rapporte avoir dit souvent devant Monseigneur et devant les Enfants de France que *les rois doivent toujours user de termes modérés*. » Et à la fin d’une lettre du 30 juillet : « L’affaire de Port-Royal au sujet de la comtesse de Grammont ne s’aigrit pas, Dieu merci ! C’est en sa main qu’*est le cœur du souverain*. » 3. La fille du roi et de madame de La Vallière. 4. Sans doute par M. Dodart, son médecin. 5. Cette même Madame cependant disait à Versailles, le 9 juin 1709, parlant à l’avocat Lauthier, qu’elle chargeait de le redire à Port-Royal des Champs : « Ces pauvres filles croient peut-être que je suis contre elles, parce que je vais à Port-Royal de Paris, mais je suis tout à fait pour elles. Madame de Grammont m’a dit tant de choses à leur sujet, que je suis pénétrée de l’injustice qu’on leur fait, et je crois que tous les malheurs qui arrivent à la France sont une punition de l’injustice qu’on leur fait. » Et comme Lauthier lui demandait si elle ne serait pas curieuse de lire une Lettre des religieuses qui courait alors : « Non, dit Madame, cela m’attendriroit trop et me perceroit le cœur ; je ne pourrois peut-être m’empêcher de le dire au roi, et il ne le trouveroit pas bon ; mais vous m’obligerez de leur faire savoir, sans trop me compromettre, que je suis fort touchée de leur état, et que je suis entièrement pour elles. » — Cette impression un peu inconséquente de Madame fut celle, plus ou moins, de beaucoup d’honnêtes gens qui, sans vouloir entrer dans ces questions de Jansénisme, se sentirent, à la vue de rigueurs si criantes, disposés de tout cœur pour les opprimés. 6. C’est-à-dire sur la fin de 1703 ou dans les premiers mois de 1704. Maréchal succéda à Félix en juin 1703. 7. Il l’était si peu que, s’étant laissé entraîner au système de Nicole sur la Grâce générale, il s’adressa à M. Arnauld en lui exprimant l’espérance de le voir s’y ranger lui-même, pour peu qu’il voulût s’y appliquer. Sur quoi Arnauld répondait, parlant de M. Eustace (septembre 1691) : « C’est une personne que j’estime et que j’aime. Je n’ai pas été trop surpris de ce qu’il s’est laissé emporter par ce que le système a d’éblouissant : mais je l’ai été beaucoup de ce qu’il a pu se persuader que, si je m’appliquois à étudier cette matière, je pourrois entrer dans ces mêmes pensées et y faire entrer les autres ; car j’ai regardé cela comme si quelqu’un me disoit : Appliquez-vous à la géométrie à quelques heures perdues, afin que vous en fassiez de nouveaux Éléments tout contraires à ceux que vous avez donnés au public. » 8. Article de M. Eustace, dans le *Supplément* in-4° au *Nécrologe*. 9. J’emprunte beaucoup dans cet Exposé aux jugements et aux expressions de Daguesseau (*Mémoire sur les Affaires de l’Église de* France*, au tome XIII des Œuvres).* 10. Ce docteur Petitpied (ou Petit-Pied) paraît avoir été, d’ailleurs, de sa personne un fort aimable homme, fort affectueux ; c’était un disciple direct de Du Guet, et, dans les dissidences ultérieures, il suivit cette ligne de conduite : il rencontra, de la part des zélés du parti, les mêmes contradictions. On l’accusait, parce qu’il montrait quelque modération, de pencher toujours pour le parti le plus faible, de s’être laissé mettre à la tête d’un schisme parmi les Appelants. Cependant M. d’Étemare, l’un de ceux qui lui étaient le plus opposés sur des points de conduite ou de doctrine, ne pouvait s’empêcher de lui rendre justice pour le caractère : « Car qui est-ce qui ne l’aimoit pas ? il avoit le talent de se faire aimer de tout le monde. » — Nous connaissons déjà M. Louail, mademoiselle de Joncoux. Quant à M. Fouillou, j’ai à offrir de lui un portrait vraiment charmant (je suis tout étonné du mot) qui m’est donné par une lettre de M. Vuillart, à la date du samedi 3 juillet 1700 ; écoutez plutôt : « Je dois partir aujourd’hui, écrit M. Vuillart, avec un prédicateur qui doit prêcher demain à Port-Royal sur la solennité de la dédicace de leur église. Ces saintes filles m’ont engagé à leur procurer un sermon sur ce sujet. J’ai frappé à diverses portes : on m’en a ouvert deux ou trois ; mais on étoit engagé pour ailleurs. Enfin un ami à qui je m’adressai m’en a fait obtenir un dont on m’a lu une partie, où j’ai vu la matière très-bien choisie, et traitée d’une manière toute lumineuse et toute pleine d’onction. Le premier point sera de la sainteté extérieure du temple de Dieu, et le deuxième de sa sainteté intérieure. Ce n’est partout qu’un précieux tissu de l’Écriture et des Pères. Le prédicateur est un jeune disciple de la vérité qui sait trouver ses délices dans la parole de Dieu et dans les écrits de saint Augustin. Il honore M. Arnauld comme le premier et le plus intelligent disciple que ce grand saint ait eu dans ce siècle. Il est charmé de sa candeur, de sa droiture de cœur et d’esprit, de sa force de raisonnement, de son désintéressement parfait, de sa simplicité toute aimable. Il regarde le troisième volume de la *Morale pratique* comme un chef-d’œuvre de raison, et ne croit pas que la raison humaine puisse aller plus loin qu’où on la voit parvenue dans ce livre et dans le traité de l’*Unité de l’Église*, qui est de M. Nicole. Ah ! le bel esprit, Monsieur, que celui de ce jeune disciple que la Vérité s’est acquis et formé ! Elle s’en suscite comme bon lui semble et de tout aussi forts qu’il lui plaît. Celui-ci doit aller bien loin s’il a l’inestimable don de la persévérance, comme la sainteté de ses mœurs le peut faire espérer pour lui. Je vois qu’on admire sa justesse d’esprit, sa pénétration, sa finesse de goût, la fidélité et la capacité de sa mémoire ; car il n’oublie rien, et tout ce qu’il a confié à cette dépositaire ne manque jamais de lui venir au besoin. S’il avoit quelque nom qui le rendit considérable, ce seroit ici le lieu de le dire ; mais il est de ces gens qui n’ayant nul relief de naissance, comme le célèbre M. Le Tourneux, M. Tiberge et d’autres, ont un mérite qui leur fait acquérir un si grand nom dans la suite de leur vie. M. Le Tourneux étoit d’une très-petite famille de Rouen. M. Tiberge est d’une aussi petite famille d’Andeli. Celui-ci, nommé *M. Fouillou*, est né à peu près de même à La Rochelle… » M. Fouillou (malgré le peu de distinction de son nom) réalisait tout à fait l’idéal du jeune et parfait néophyte et disciple en Port-Royal, à cette date du Jansénisme recommençant. 11. Bossuet reprochait au docteur Du Pin, pour son *Histoire Ecclésiastique*, d’affaiblir la tradition sur bien des articles, d’aller bien vite et de trancher bien hardiment sur les saints Pères. En matière de Grâce, Du Pin pensait que la doctrine des Pères latins n’était pas tout à fait la même que celle des Pères grecs. Il était disciple du docteur de Launoi et avait hérité de ses sentiments ; cela ne menait pas précisément au Jansénisme. Et quant aux habitudes de vie, il n’était pas un rigoriste. « M. Ellies du Pin, nous dit quelqu’un qui l’a visité, étoit un savant homme, et en même temps un abbé fort coquet. Le matin il pâlissoit sur les livres, et l’après-dîner sur les cartes en bonne compagnie de dames. L’endroit où il tenoit sa bibliothèque et son cabinet à côté étoient d’une propreté merveilleuse. » (*Recueil de Littérature, de Philosophie et d’Histoire*, par Ét. Jordan, Amsterdam, 1730.) 12. C’est-à-dire les exiler : un euphémisme. 13. On mit tous les soins à prémunir le duc de Bourgogne contre la doctrine et la secte janséniste ; on fit tant et si bien que cet héritier présomptif s’avisa de devenir théologien et qu’il composa un Mémoire fait pour être montré au Pape, et dans lequel il avait consigné sa profession de foi sur ces matières. Ce fut un de ses derniers écrits, qu’on trouva parmi les papiers de sa cassette, de telle sorte que son biographe, l’abbé Proyart, a pu dire que, bien loin d’être le protecteur du Jansénisme comme on en avait fait courir le bruit, le petit-fils de Louis XIV « était mort la plume à la main, en le combattant. » Un triste emploi pour un homme destiné à régner ! 14. C’est ce que dit aussi et ce que prétend prouver le Père Daniel par les extraits qu’il en a donnés dans sa *Lettre à une Dame de qualité* (voir au tome III du Recueil de ses *divers Ouvrages théologiques, philosophiques*, etc.). 15. Je donne pour les curieux cette pièce diplomatique, d’un genre à part, dans l’*Appendice* de ce volume. 16. Lettre de Guy Patin, du 11 novembre 1662. 17. Les premiers emprisonnés furent : Dom Thierry de Viaixne, religieux bénédictin de l’abbaye d’Hautville, à quatre lieues de Reims, arrêté le 6 août 1703 et conduit à Vincennes, dont on saisit aussi les papiers et correspondances ; Dom Jean Thiroux autre bénédictin, mais de la congrégation de Saint-Maur (le précédent était de la congrégation de Saint-Vannes), prieur à Meulan, arrêté le 23 octobre 1703 et mis à la Bastille ; M. Vuillart. arrêté le même jour à Paris, simple laïque, qu’on représenta comme l’agent ou le *procureur-général de tout l’Ordre des Jansénistes* à Paris*,* homme lettré, autrefois secrétaire de l’abbé de Haute-Fontaine, ancien voisin de Racine, voisin de Rollin, correspondant habituel du Père Quesnel, assez âgé déjà, et qui resta douze ans à la Bastille. Il n’en sortit qu’en septembre 1715, par les soins de mademoiselle de Joncoux, et pour mourir le mois suivant (23 octobre), un mois après sa libératrice. — Il avait 76 ans et trois mois, étant né le 25 juillet 1639. J’ai amplement usé dans cette nouvelle édition de ses lettres manuscrites originales, dont le recueil appartient à la maison de Klarenburg à Utrecht. (Voir à l’*Appendice* un épisode de la vie du Père Quesnel dont nous lui devons connaissance.) 18. Parmi les personnes qu’on arrêta se trouvait l’abbé Anselme de Brigode, frère du compagnon de Quesnel ; on le mit dans la citadelle d’Amiens, d’où on le transféra à Vincennes, où il mourut. On demanda de plus à la mère de ces messieurs Brigode, marchande à Lille et âgée de soixante-douze ans, un cautionnement qui répondît de sa personne et de sa conduite. Elle fit un placet, que le maréchal de Vauban se chargea de remettre et d’appuyer. Le maréchal écrivait de Versailles à ce sujet : « Je me suis tué de dire que c’étoit une femme de soixante-douze ans, qui ne songeoit à rien moins qu’à quitter son pays, où elle avoit des établissements qui ne lui permettoient pas d’y songer, quand même elle en auroit envie. Je ne sais pas quel effet cela produira, mais la prévention qu’on a en ce pays-ci contre le Jansénisme pourroit bien ne lui être pas favorable. » 19. « Le Jansénisme n’est point un fantôme, disait madame de Maintenon en 1715, dans un Avis à deux demoiselles qui sortaient de Saint-Cyr pour se faire religieuses ; c’est une erreur qui dure depuis longtemps et qui s’est bien étendue ; le long règne du feu roi n’a pu le détruire, quoiqu’il y ait toujours travaillé, etc. » 20. L’expédient de cette clause, *Sans déroger*, etc., avait été donné en secret par M. Mabille, docteur de Sorbonne, attaché à la paroisse de Saint-Leu à Paris, puis retiré à Palaiseau, et l’un des conseillers habituels de Port-Royal dans les affaires des derniers temps. Il est l’auteur de la clause. 21. On ne manqua pas de remarquer, après la ruine, que de même qu’il y avait cent ans, madame *Boulehart* avait été la dernière abbesse du Port-Royal d’avant la réforme, du Port-Royal antérieur à la mère Angélique, la mère *Boulard* avait été la dernière abbesse du Port-Royal réformé et selon la mère Angélique. C’étaient des consonnances dans lesquelles on croyait voir des rapports mystérieux et des harmonies. 22. C’est ce que les Anglais appellent « mourir de brisement de cœur, de cœur brisé, *broken-heart*. » 23. La visite contentieuse à laquelle elles avaient fait opposition et sur laquelle elles venaient d’interjeter appel. 24. Il faut convenir cependant que les discours qu’on a de M. Follet ne sont point si déraisonnables, et l’un des historiens les plus aveuglément jansénistes, Guilbert, a dit de lui : « On doit cette justice à M. Pollet, qu’excepté ses préventions sur la doctrine, on ne pouvoit lui reprocher aucune mauvaise façon, et qu’il n’étoit nullement incommode à la Communauté. » 25. Il est assez difficile de concilier ce chiffre de 8000 livres (ou, pour être tout à fait exact, 8510 livres) avec celui du règlement de partage de 1669 ; Port-Royal des Champs aurait dû, ce semble, avoir 20.000 livres de rente et Port-Royal de Paris comptait bien là-dessus. Il y fut trompé. Il y avait eu des pertes, des augmentations de charges, des frais de réparation, des non-valeurs. Et puis les finances de Port-Royal avaient bien des parties non portées en ligne de compte ; il a dû y avoir le chapitre des fidéicommis, des dons secrets : le chiffre officiel ne disait pas tout. Ainsi, dans la visite faite par M. Voysin, on n’avait pas déclaré un legs de 21.000 livres de M. de Pontchâteau. On le sut et cela fit bruit. 26. M. Le Noir de Saint-Claude était encore plus l’*avoué* que l’avocat des religieuses : il préparait et éclaircissait les affaires pour les avocats. On raconte qu’un jour il eut à se présenter de leur part chez l’un des premiers de l’Ordre : il arriva au moment où celui qu’il avait à voir reconduisait quelqu’un jusqu’à son escalier. Il n’était pas connu personnellement de lui, et il n’avait rien dans tout son extérieur qui indiquât un monsieur : des guêtres, un sarrau et un bâton blanc à la main, annonçaient plutôt un vrai paysan qui venait parler de ce qu’il n’entendait pas. L’avocat, sur l’apparence, lui demanda simplement, lorsqu’il entendit que c’était de la part des religieuses de Port-Royal, si elles ne lui avaient pas donné un Mémoire de leur affaire. — « Je n’en ai point., Monsieur, répondit-il, mais je suis assez bien au fait, si monsieur veut avoir la patience de m’entendre. » — « Eh bien ! dit l’avocat, demeurant toujours sur le palier de l’appartement, voyons de quoi il s’agit. » L’avocat *des Champs* expose l’affaire, et s’explique assez disertement pour que l’avocat *de ville* le fasse entrer insensiblement dans l’antichambre. Le discours et les éclaircissements qu’il amène se continuant sur le même ton, l’avocat célèbre est étonné de ce qu’il entend, et juge le manant, qui n’en avait que l’air, digne d’arriver jusqu’au cabinet. Surpris de plus en plus de la précision et de la justesse avec laquelle cet homme s’expliquait, il le fait asseoir, achève de l’entendre et le renvoie fort poliment, en l’assurant qu’il penserait à cette affaire, et le chargeant de ses compliments pour la Communauté. Ce ne fut que le lendemain que, l’ayant rencontré à dîner chez M. Le Noir le chanoine, son frère, il sut à qui il avait parlé, et il lui fit des excuses devant toute la compagnie. M. de Saint-Claude en resta tout confondu. 27. Manuscrits de la Bibliothèque de Troyes. 28. Mademoiselle de Joncoux racontait cet entretien dans une lettre à la mère Du Mesnil, prieure des Champs. (Voir l’*Appendice* à la fin du volume.)
{"ccnet_perplexity": 209.9, "num_tokens": 19360, "doc_length": 77646}
14,995,259
Mozart, l’homme et l’artiste (V. Wilder, 1881)/03
Victor Wilder
4,600,795
2025-03-17T14:51:55Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Mozart,_l%E2%80%99homme_et_l%E2%80%99artiste_(V._Wilder,_1881)/03
### III En route pour Paris. — Jomelli et Nardini. — Mozart et Gœthe. — Wolfgang à la cour de France. — Les opinions de Léopold Mozart sur notre musique. — Une prédiction fâcheuse. Le séjour à Salzbourg ne fut pas de longue durée. Le 9 juin de la même année, Léopold Mozart se remettait en route avec sa femme et ses enfants, muni d’un nouveau congé et lesté des lettres de crédit de Laurent Haguenauer. Son idée était de gagner Paris en passant par les cours souveraines qui se trouvaient sur son chemin et, comme on était au milieu de la belle saison, de négliger les capitales pour les résidences d’été. « À cette époque, dit Otto Jahn, le public allemand n’était pas encore formé au goût de la musique et l’on ne trouvait de l’intérêt pour les choses de l’art que chez les grands et les riches. » Aussi Léopold Mozart fait-il remarquer avec une nuance de vanité qu’il n’eut de rapports dans ses voyages qu’avec l’aristocratie et les personnes de marque. De là, pensait-il, l’obligation pour lui de voyager *noblement*. En foi de quoi, Monseigneur le vice-Kapellmeister partit de Salzbourg, dans une *noble* chaise de poste, laquelle se brisa, *très noblement* aussi, au premier relais. Retombé sur terre des hauteurs de son rêve, il profita du temps qu’on mit à réparer sa voiture pour monter avec son fils à l’orgue de l’église et lui montrer le clavier de pédales. Avec sa facilité coutumière, l’enfant en saisit le mécanisme en deux minutes, mais, comme ses petites jambes ne pouvaient s’allonger à son gré, il écarta le tabouret et, debout devant l’orgue, il se mit à manœuvrer des pieds, « si juste et si bien, dit Léopold Mozart, qu’on aurait dit qu’il s’y était appliqué depuis plusieurs mois. » Cependant la chaise de poste avait été remise en état et l’on put reprendre le voyage interrompu. Après une première étape à Nymphembourg, le château de l’électeur de Bavière, Léopold Mozart se dirigea sur Augsbourg, sa ville natale, où sa famille le retint pendant une couple de semaines. Il y donna trois concerts, et le dévot maître de chapelle remarque, non sans déplaisir, « qu’ils ne furent fréquentés que par des luthériens ». Du reste, il mande à Mme Haguenauer, avec une sainte horreur, que depuis Wasserbourg il ne trouve plus dans les chambres d’auberges « ni crucifix ni bénitier ». Lorsqu’il arrive dans le Palatinat, il se plaint aussi de la détestable cuisine qu’on leur fait les jours maigres : « car tout ce monde-ci s’empiffre de viandes ». D’Augsbourg nos voyageurs se rendirent à Ludwigsbourg, le Versailles de Stuttgard. Là régnait en souverain, sur l’empire musical, le grand Jomelli. L’illustre maître y occupait une très belle position : 4,000 florins de traitement, le feu, la lumière, du fourrage pour quatre chevaux ; sans compter maison de ville et maison de campagne. En comparant ce poste opulent avec sa modeste place, Léopold Mozart ne put se défendre d’un mouvement d’envie, et comme il détestait naturellement « les Welches », il attribua l’indifférence du duc de Wurtemberg, qui ne voulut ou ne put le recevoir, aux perfides conseils du compositeur italien. Toutefois il était trop honnête homme pour ne pas rendre pleine justice à Jomelli, et il constata loyalement son influence bienfaisante sur l’orchestre de la chapelle. Il en admira beaucoup la bonne tenue et fut heureux d’y entendre plusieurs virtuoses célèbres. En sa qualité de violoniste, son attention se fixa particulièrement sur Nardini, le meilleur des élèves de Tartini. « Pour la beauté, la pureté et l’égalité du son, écrit-il, pour le goût avec lequel il fait chanter son instrument, il n’a pas à craindre de rivaux, mais il ne joue pas la difficulté. » Plus heureux qu’à Ludwigsbourg, nos touristes furent cordialement reçus à Schwetzingen, le château de l’électeur palatin. Ici encore ils trouvèrent un orchestre excellent, et celui-là du moins, s’écrie Léopold Mozart, « n’est pas composé d’un tas d’ivrognes, de joueurs et de coquins fainéants ». Avouez que ce ton de surprise est passablement comique. À Francfort, où ils arrivèrent après avoir visité Heidelberg et Mayence, le petit Wolfgang excita une telle admiration qu’il fallut donner quatre concerts consécutifs pour apaiser la curiosité publique. À l’une de ces séances assistait un autre Wolfgang dont l’astre allait monter à l’horizon et que l’Allemagne allait bientôt acclamer comme son plus grand poëte. Le hasard qui réunit ainsi Mozart et Gœthe ne devait plus, hélas ! se retrouver ; qui sait pourtant quelle adorable chimère eût pu naître de l’accouplement de leurs génies ? Gœthe conserva toujours un vif souvenir de cette rencontre. « J’avais à peine quatorze ans moi-même, écrit-il plus tard à Eckermann, mais je vois encore, comme si j’y étais, le petit bonhomme avec son épée d’enfant et sa tête frisée. » En passant par Coblence, Bonn et Aix-la-Chapelle, la famille Mozart parvint à Bruxelles. Elle s’y arrêta quelques jours, et partit enfin pour Paris, où elle arriva le 18 novembre. Elle descendit rue Saint-Antoine, à l’hôtel Beauvais, habité par le comte Van Eyck, gendre du comte Arcole, grand chambellan de la cour de Salzbourg. Pour se frayer sa route dans la capitale, Léopold Mozart s’était naturellement lesté de nombreuses lettres d’introduction chez les plus grands personnages de la ville et de la cour, mais ces hautes recommandations ne lui furent pas d’une utilité sérieuse. Une missive modeste, qui lui avait été remise par la femme d’un négociant de Francfort, le servit mieux que toutes les autres. Elle était adressée à *Monsieur Frédéric Melchior Grimm, homme de lettres et secrétaire de Monseigneur le duc d’Orléans*. Grimm, qui s’était acquis une certaine autorité musicale par la part qu’il avait prise à la querelle des Bouffons, s’employa très activement pour ses compatriotes. Il les introduisit lui-même dans plusieurs salons et les fit présenter à la cour, où ils reçurent l’accueil le plus cordial du roi, de la reine et des enfants de France. Ils furent comblés de caresses et de cadeaux, et la nuit de la Saint-Sylvestre on les admit au grand couvert. Pendant que Mme Mozart et Marianne se tenaient auprès de Louis XV, Léopold Mozart et Wolfgang se plaçaient aux côtés de la reine, qui faisait part à son voisin mignon des friandises de la table royale et causait avec lui très familièrement dans sa langue maternelle. Les facultés extraordinaires de cet enfant excitaient d’ailleurs la plus vive surprise ; tout Paris eut la tête tournée par ce bambin de génie. On célébrait ses louanges en prose et en vers, on immortalisait son souvenir par la peinture. Grimm se faisait l’écho de l’admiration générale dans une lettre datée du 1er décembre, insérée dans la *Correspondance littéraire*. C’est à Paris que le jeune maître publia ses deux premières œuvres gravées : « Quatre sonates pour le clavecin, qui peuvent se jouer avec l’accompagnement du violon ; » les deux premières étaient dédiées à Mme Victoire de France, et les deux autres à la comtesse de Tessé, dame d’honneur de Mme la Dauphine. Grimm, qui s’était chargé de rédiger les lettres d’envoi, avait mis dans la plume de son petit client les expressions les plus ridicules. Voici quels sentiments, quel langage il prêtait à un enfant de huit ans : « Vous ne voulez pas, madame, lui faisait-il écrire, que je dise de vous ce que tout le public en dit. Cette rigueur diminuera le regret que j’ai de quitter la France. Si je n’ai plus le bonheur de Vous faire ma Cour, j’irai dans les pays où je parlerai du moins tant que je voudrai, et de ce que Vous êtes et de ce que je Vous dois. » Mais si le style suranné de ces dédicaces nous fait sourire, elles prouvent du moins que notre jeune artiste était entré fort avant dans les bonnes grâces de la famille royale. Ce qui le montre mieux encore, c’est qu’il obtint une faveur tout à fait exceptionnelle ; malgré les privilèges de l’Opéra, de la Comédie italienne et du Concert spirituel, M. de Sartines, le lieutenant de police, lui octroya la permission de se faire entendre deux fois en public, au théâtre de M. Félix, rue et porte Saint-Honoré. La dernière de ces séances eut lieu le 9 avril 1764, et le lendemain Léopold Mozart, quittant Paris avec sa famille, allait s’embarquer à Calais pour se rendre à Douvres et se diriger de là sur Londres. Après un séjour de plusieurs semaines dans la capitale de la France, il emportait une assez mauvaise opinion de notre art national. La musique française, a-t-il dit quelque part, « la musique française ne vaut pas le diable ». Mais malgré la compétence de notre juge, malgré sa loyauté bien connue, cette condamnation sommaire ne doit pas être prise au sérieux. En la prononçant Léopold Mozart n’était pas lui-même ; il se faisait très humblement l’écho d’une autre voix moins autorisée que la sienne. Cette impertinence était un acte de modestie. Ce n’est pas, en effet, de notre musique instrumentale qu’il peut être ici question ; Léopold Mozart en avait parlé en termes tout différents, et avait constaté qu’elle était presque entièrement entre les mains des maîtres allemands. Gossec n’était alors qu’à l’aurore de sa réputation, ses premières symphonies sont datées de 1754, et il n’avait pas encore reçu le baptême de popularité que le théâtre devait lui donner plus tard. Ce n’est pas non plus de notre musique sacrée que l’honnête maître de chapelle parle d’un ton si cavalier. Il l’a jugée d’une manière très équitable. « J’ai entendu, dit-il, — en parlant des exercices de la chapelle royale, — j’ai entendu de bonne et de mauvaise musique. Tout ce qui est écrit pour voix seule et se rapproche de la forme de l’air est vide, froid, pitoyable. En revanche, les chœurs sont tous bons, voire excellents. » La boutade que nous avons citée ne peut donc se rapporter qu’à notre musique dramatique. Or il est plus que probable que Léopold Mozart n’en entendit pas une note, car à la suite d’un incendie, l’Opéra était sans asile. Lorsqu’il rouvrit le 6 avril 1763, par *Castor et Pollux*, suivi bientôt de la reprise, ou, comme on disait alors, de la « remise » de *Tithon et l’Aurore*, notre homme était trop occupé de ses affaires personnelles et de l’organisation de ses concerts pour y prêter intérêt. Quant à la Comédie italienne, qui venait de se réunir à l’Opéra-Comique, il dut penser que c’était un spectacle trop peu musical pour mériter son attention. Eût-il autrement laissé passer, sans en toucher un mot, deux petits chefs-d’œuvre : *le Sorcier* de Philidor, représenté le 2 janvier 1764, et *Rose et Colas* de Monsigny, donné pour la première fois le 8 mars de la même année ? Il est donc bien évident que Léopold Mozart doit être déchargé du reproche de légèreté et d’injustice qu’on serait tenté de lui adresser. C’est Grimm qui est le vrai coupable, Grimm, son guide et son oracle : Grimm, *le petit prophète de Bœhmischbroda*, qui n’était pas loin de partager l’avis de Rousseau et de proclamer avec lui « que les Français n’avaient pas de musique nationale et ne pouvaient en avoir ». Quant au jugement de Léopold Mozart sur nos mœurs, il ne pouvait guère être favorable. La cour de Louis XV n’était pas faite pour édifier un homme si religieux et si sévère, et ce qu’il voyait autour de lui dans les cercles aristocratiques ne devait pas atténuer la sévérité de son opinion. Il remarqua que tous ces grands seigneurs imitaient le maître et se piquaient de partager ses goûts ; que la vie de famille était éteinte et que la fortune publique se trouvait entre les mains de quelques gros financiers et fermiers généraux, qui la dépensaient avec des filles, « des Lucrèces qui n’ont nulle envie de se poignarder ». Bref, en voyant la licence et la débauche régner de haut en bas, il prédisait gravement « que le royaume de France finirait bientôt comme avait fini l’empire des Perses ! » 1. Niccolo Jomelli, le Gluck de l’Italie, né à Aversa, 1714, mort à Naples, 1774. 2. Je ne veux pas me donner la tâche facile de relever les erreurs des biographes de Mozart. Il n’est pas inutile pourtant de rappeler de temps en temps qu’il ne faut les consulter qu’avec circonspection. Voici, par exemple, comment l’abbé Groschler interprète cette phrase de Léopold Mozart : « J’ai entendu, traduit-il, un certain Nardini, *qui a une voix* d’une beauté, d’une pureté, d’une égalité incomparables et un goût excellent ; *comme acteur*, il ne vaut pas grand’chose. » Ce qu’il y a de plaisant, c’est que M. Sowinski emboîte le pas et commet exactement la même bévue. 3. Cet hôtel occupe aujourd’hui le n° 68 de la rue François-Miron. 4. Deux portraits de Mozart ont été faits à Paris le premier, peint par Carmontelle et gravé par Delafosse, est très connu ; le second, qui faisait autrefois partie de la galerie du duc de Rohan-Chabot, se trouve aujourd’hui au musée du Louvre. Il est gravé dans le tome II des *Galeries historiques de Versailles* de Ch. Gavard. Paris, 1828. 5. Tome III, page 367. 6. Cette critique s’applique aux motets de Destouches et de Lalande. Il est probable aussi que Léopold Mozart a suivi les concerts spirituels de la Purification et de l’Annonciation (2 février et 26 mars), où l’on chanta différentes pièces de Dauvergne, Bellisson, Gouler et Lalande. Pendant les concerts de Noël Il était à Versailles.
{"ccnet_perplexity": 181.01, "num_tokens": 3228, "doc_length": 13221}
14,995,350
Fredi à l’école/00
Max Des Vignons
4,601,113
2025-03-17T18:21:17Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Fredi_%C3%A0_l%E2%80%99%C3%A9cole/00
## AVANT-PROPOS *Cette étude est dédiée aux parents et aux éducateurs. Trop souvent, par ignorance, on laisse échapper, durant l’enfance, les premiers symptômes de l’inversion.* *Évidemment, Fredi, notre héros, est un inverti-type, il en offre immédiatement toutes les manifestations et il n’est pas possible, dans la réalité, de trouver tous les éléments ainsi réunis. Néanmoins l’un d’eux servira à mettre sur la voie.* *Assurément l’on a prétendu que ces tendances, soi-disant congénitales, sont inguérissables. Cette affirmation est à peu près vraie lorsque l’inversion s’est implantée chez le jeune homme. Mais il n’en reste pas moins probable qu’il existe des remèdes préventifs.* *Vouloir dire que la tendance socratique de l’enfant est toute mentale, nous paraît hasardée,* *Nous croyons purement et simplement qu’elle est due à une insuffisance physique, insuffisance qu’il semble facile de combattre en s’y prenant à temps.* *On ignore encore le rôle bien exact des glandes à sécrétions internes. Cependant l’on a constaté la relation étroite qui existe entre le corps thyroïde et les testicules. Une hypersécrétion thyroïdienne entraîne une insuffisance testiculaire et inversement.* *Or il est visible, si l’on examine avec soin les sujets, que les invertis sont, la plupart du temps, des demi-impuissants.* *En conséquence ne devrait-on point considérer le corps thyroïde comme le témoin de la plus ou moins bonne évolution de la puissance virile chez l’enfant ? Nous laissons ce problème à résoudre à de plus autorisés que nous.* *Quoi qu’il en soit, on a l’habitude de se préoccuper de cette question chez le garçon à l’époque de sa puberté. C’est là une autre erreur. À ce moment de la puberté, l’évolution est complète, la tendance est prise. Ce sera au contraire deux ou trois ans auparavant qu’il sera nécessaire de fortifier le sujet afin de faciliter ce travail interne.* *D’autre part, la vanité des parents qui les pousse à plier leur fils à un travail intellectuel intense, afin qu’ils arrivent jeunes dans les classes supérieures paraît fort dangereuse, aussi bien pour les études elles-mêmes que pour le physique de l’enfant.* *Par ce moyen, on les amène en seconde ou en rhétorique, à la période la plus critique et l’on s’étonne ensuite de leurs défaillances intellectuelles fort souvent passagères. Dans ce cas, la plupart du temps, l’esprit vole au corps une partie de sa vigueur, il se meuble au dépens du physique. On a alors un inverti en puissance. Il n’est même pas besoin que l’homosexualité se manifeste dans la réalité, elle pourra se cacher une existence entière dans le mental, mais le sujet connaîtra alors une vie pénible où les vraies joies du foyer lui seront refusées.* *Tout ceci est également vrai pour la femme, et l’on sait qu’il existe une concordance étroite entre la fonction ovarienne et la fonction thyroïdienne.* *Les détraquées, les lesbiennes, doivent leur état au déséquilibre de ces deux fonctions.*
{"ccnet_perplexity": 183.39, "num_tokens": 707, "doc_length": 2958}
14,996,056
Fredi à l’école/01
Max Des Vignons
4,601,057
2025-03-17T18:38:30Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Fredi_%C3%A0_l%E2%80%99%C3%A9cole/01
## I Au signal du maître, comme un vol de moineaux, la bande de gamins s’égailla, Fredi demeura le dernier sur les rangs. Les bras pendants, l’air indécis, il considérait ses camarades qui se précipitaient avec de grands cris. Ils allaient jouer ; et lui ? Il ne savait pas, il n’avait pas envie de jouer, cela lui paraissait presque ridicule. Au reste, il n’avait envie de rien ; il y avait en lui comme une sorte de paralysie morale qui se doublait d’une grande lassitude physique. Il ne s’avouait rien de tout cela et préférait se dire avec une nuance d’orgueil que ses camarades aimaient le jeu tandis que lui aimait l’étude. En troisième, à quatorze ans, il dominait ses condisciples par une sérénité que rien ne pouvait éprouver, par une assiduité au travail qui ne se lassait jamais. Plus tard, il serait professeur à son tour ; tout était prévu à l’avance par des parents ayant la seconde vue. À tel âge il serait bachelier, à tel âge licencié, à tel autre agrégé… Ensuite, mon Dieu on ne savait plus… *quo non ascendam* ! Ses camarades se livraient à des jeux divers, dans lesquels d’ailleurs entrait la brutalité pour une bonne part. Cela lui déplut, il s’écarta d’eux avec une sorte de crainte secrète. Dans la grande cour plantée d’arbres, il y avait des bancs, mais il n’osait s’y asseoir, parce que le règlement l’interdisait, et qu’il ressentait une certaine peur respectueuse à l’égard du règlement en général. Il regarda autour de lui ; les surveillants s’étaient éloignés également, pour se réunir en un coin de la cour. Cette solitude relative lui fut agréable ; encore une fois, il contempla les bancs avec ennui. Pourtant il aurait été heureux de s’asseoir, au soleil, dans cette tiédeur printanière. Une fatigue incompréhensible lui brisait les jambes. Nonchalant, prenant une mine hautaine pour masquer son manque de désirs, il s’achemina du côté des grands. Les rhétoriciens et les philosophes étaient des personnages, ils ne jouaient plus à se donner des coups de poings ; ils se promenaient par groupe. Ceux-là aussi il les considéra ; mais ils lui déplurent à cause du débraillé de leur toilette. Les uns étaient en vaste blouse noire qui cachait l’absence de veste, d’autres avaient négligé la cravate, voire le faux-col. Fredi n’aimait point cela non plus ; chaque matin, sa toilette apparente était minutieuse : il se brossait les mains, soignait ses ongles qu’il avait ronds et polis. Devant une glace il ajustait sa cravate. Il portait une raie sur le côté et ses cheveux blonds, quand il descendait du dortoir, avaient des reflets d’or qui lui plaisaient. À l’étude du matin, il travaillait sans se salir, et arrivait en classe lustré, élégant, très beau avec son visage aux traits menus, la lèvre charnue cependant. Il gardait une prédilection pour les professeurs faisant preuve d’élégance ; ils étaient rares, mais il y en avait, particulièrement le professeur d’anglais qui avait conservé un peu de chic britannique. Cette récréation de dix heures lui était toujours pénible, il ne trouvait personne autour de lui qui voulut partager son indolence. Les autres, à ce moment, manifestaient un ardent besoin de mouvement, d’activité presque sauvage. Il s’approcha de deux rhétoriciens, des forts en thème comme lui ; avec eux, il avait souvent des discussions pédantesques. Ils le traitaient avec dédain, le bousculaient un peu ; cela lui était plutôt agréable. Ils bavardaient et ne parurent même pas s’apercevoir de sa présence. Il resta néanmoins auprès d’eux, silencieux, attentif. Un troisième vint les rejoindre ; celui-là avait le rire sonore, le geste bref. Il racontait des histoires égrillardes, composait des chansons obscènes. On disait avec admiration que chaque dimanche, il allait avec des femmes. Ce lui était une célébrité. Naturellement, il ne put retenir une gauloiserie de caserne. Fredi ne comprit pas ; il rougit quand même, gêné par cette impudeur. Mécontent, il s’éloigna, mais déjà le tambour roulait, le groupe des surveillants se désagrégeait sans hâte. Fredi fut le premier à la porte du quartier, ce lui était soudain un soulagement de rentrer en étude. Les camarades arrivaient, le visage rutilant, huileux de sueur. Il se détourna d’eux, faisant effort pour se redresser. Quelqu’un lui bourra, par plaisanterie, un coup de poing dans le dos. Il ne se retourna même pas, une douleur pénétrait en lui, réveillant une sensation imprécise, mais douce. Il gagna sa place posément, tandis que les autres menaient grand bruit. Une fois assis il regretta la cour. Cette pièce brune, poussiéreuse, avec ses tables plates surchargées de livres, lui sembla triste. Une mélancolie entra en lui, occupant son esprit. Il n’avait plus envie de travailler, il songeait aux vacances, à la campagne parfumée, à l’herbe épaisse dans laquelle il s’enfouissait tout entier. Il aspira largement ; il avait l’impression de manquer d’air, subitement de se trouver au milieu de la nuit. Il fit un effort et ouvrit son cahier ; une version grecque l’attendait. Devant ses yeux dansaient les caractères noirs, biscornus. Non, il n’éprouvait aucune impatience à travailler. Le bachot, la licence, l’agrégation étaient loin de son esprit alangui. Cependant, il lut le texte, avec attention, comme il le faisait toujours. Aussitôt il fut repris par la hantise des bonnes notes, des premières places. Fébrile, il passa une main sur son front ; il ne comprenait pas, ce ne devait pas être du grec, mais de l’hébreu : Εί δε τοί Ατρείδπς μεν… Il murmurait les syllabes l’une après l’autre, péniblement ; mais cela lui semblait uniquement du bruit. Rien ne parvenait jusqu’à son cerveau. Le cœur serré, il se rejeta en arrière. Évidemment, il ne réussissait à fixer sa pensée et pourtant, il ne pensait à rien. Un mot seul dansait dans son esprit : Ατρείδης, Il répétait cela inlassablement. Il eut peur, se demandant s’il n’était point malade ; mais non, il se sentait très bien, plutôt dans un état de béatitude heureuse. Ses yeux bleus sourirent, ses lèvres charnues s’incurvèrent. Là-bas, chez sa tante Jeannie, il y avait une chèvre, et puis des grands espaces de prairie. *Il emportait toujours un livre…* (page 18) — Aτρείδης ! Oui, évidemment, il s’agissait des Atrides, les glorieux Atrides. Mais chez sa tante Jeannie l’herbe était douce, tiède et épaisse. Il se passa les mains sur les joues, en une caresse légère : oui, douce comme cela, un velours. La voix du pion coupa le silence : — Alors, M. Masseret, on rêve maintenant ! Il sursauta : c’était à lui qu’on adressait une observation ? Un flot de sang monta à ses joues et quelques secondes son cœur cessa de battre. N’ayant pas l’habitude des révoltes, il baissa la tête et se remit au travail. Lorsque le tambour roula pour annoncer le déjeuner, il était brisé, comme s’il eut accompli un rude effort. À table, il regarda avec dépit les plats qui circulaient. Il voyait d’innommables choses flottant dans une éternelle sauce brune. Il grignota du pain. Depuis le commencement de l’année, il en était ainsi. Chez la tante Jeannie, là-bas en Beauce, il avait pris l’habitude de la bonne cuisine. Celle de l’école lui donnait maintenant des nausées. Il aspirait toujours au dimanche pour se refaire. Certes, il avait averti sa mère qui lui avait caressé la joue en disant : — Pauvre petit ! Le père haussait les épaules : — Et quand tu seras soldat alors ? Il s’était tu, envisageant avec un effroi maussade, l’époque où il serait soldat. Mais il lui fallait quand même apporter au logis de bonnes places en composition, sinon le dimanche devenait un jour de torture. Masseret, honnête employé dans une administration, avait été lycéen lui aussi, mais, arrivant de la campagne, il avait apporté à l’école une santé robuste que rien ne rebutait. D’ailleurs, il fut un médiocre élève. À la récréation d’une heure, le soleil baignait la cour, Fredi trouva un coin lumineux où il s’accroupit. Par mesure de précaution il emportait toujours un livre pour ce moment et là, dans la tiédeur ambiante, il apprenait doucement sa leçon de l’après-midi. Lentement cela entrait dans son cerveau, s’y incrustait. Ensuite il pouvait refermer le volume, les mots lui venaient aux lèvres, mécaniquement, dans leur ordre exact. Beaucoup parmi ses camarades l’imitaient, mais ils se vautraient par groupes, se distrayant avec des causeries puériles, parfois égrillardes. Fredi ne comprenait pas leurs sous-entendus, leurs à-peu-près. Il riait cependant pour feindre d’avoir saisi. C’est pourquoi il fuyait ces compagnies, préférant sa solitude qui lui permettait de rêver. Ses rêveries restaient enfantines ; il n’était pas mûr comme ces jeunes gaillards qui s’amusaient à se pousser, à se donner des coups de poings. En vérité depuis l’année précédente, il n’avait pas changé, il était demeuré le gamin de treize ans, ou même de douze ans. Pour la première fois cependant, il connaissait la hantise des punitions. Tout ce qu’il apprenait lui semblait peu clair. Ayant oublié où il se trouvait, il s’était blotti dans un coin, les genoux relevés, le livre sur les jambes. Un surveillant passa, hurlant et gesticulant. Il fallait jouer, se remuer, tel était le règlement. Les surveillants y songeaient parfois ; alors ils parcouraient les cours au pas espagnol, « gueulant » pour faire peur, ne possédant aucune autre sanction. Fredi fit comme tous, il se dressa et s’étira. Jouer, vraiment, il n’en avait pas envie, il serait bien plutôt monté au dortoir, faire un petit somme. Toujours cette même lassitude le brisait lui amollissait les jambes. Il se traîna plutôt qu’il ne courut et cet effort de vingt minutes l’essouffla. Il fut heureux d’entendre le tambour qui grondait sourdement dans les couloirs. Il se précipita vers la porte du quartier et s’accota au mur, le cœur battant, une douleur aux reins. Le pion arriva, se plaçant devant la porte, roulant des yeux terribles aux retardataires. Pour Fredi que l’on considérait comme excellent élève il eut un sourire. Dans la fraîcheur de l’étude, il se sentit bien et les coudes sur la table, le front dans les mains, il somnola. Sa leçon, il la savait ; même là, sans y penser, les mots lui arrivaient en cadence. Puis ce fut la classe, comme de coutume, avec le professeur qui s’époumonait, trépignait, faisait des mots qui arrachaient des rires nerveux. Cela le stimula un peu ; il vécut réellement pendant deux heures ; ce fut l’orgueil, la vanité seulement qui lui procurèrent ce contentement. La vanité de savoir quand ses condisciples balbutiaient ; la joie de lever le doigt lorsqu’un interrogé demeurait silencieux, les yeux ronds, l’air ahuri. Mais dès le premier roulement de tambour, n’ayant plus ce stimulant, il retomba dans une apathie lassée. Vraiment, il s’ennuyait, cherchant inconsciemment autour de lui quelque chose qui lui manquait. On était au milieu de la semaine, il avait encore des sous. Au concierge qui circulait par les cours, portant sur le ventre un petit éventaire, il acheta une montagne de chocolat. Il se préparait à un moment de gourmandise satisfaite. Mais l’opulence créa autour de lui la sympathie ; il se vit soudainement entouré d’amis. Il en fut heureux et se laissa dépouiller avec une joie profonde. De sa montagne de chocolat, il ne subsista pour lui qu’une maigre barre. Les autres reconnaissants, lui proposèrent : — Viens jouer ! Et comme il hésitait, retenu par cette mollesse qui l’alanguissait, ils disparurent tous dans un envolement bruyant. Il demeura, comme lorsqu’il n’avait pas de chocolat. Cette ingratitude ne lui causa aucune peine. Ce n’était point un sensitif comme on aurait pu le croire. Au contraire, il jouissait d’une tranquille indifférence qui lui laissait l’âme sereine. Un compagnon vint le relancer, c’était un nouveau, entré en cours d’année et que les autres tenaient en suspicion. Par intérêt aussi, il cultivait l’amitié de Fredi qui lui glissait ses devoirs lorsqu’ils étaient terminés.
{"ccnet_perplexity": 274.91, "num_tokens": 3027, "doc_length": 11900}
14,996,101
Apollonius de Tyane (Gottheil)
Rubens Duval
4,601,185
2025-03-17T19:23:03Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Apollonius_de_Tyane_(Gottheil)
**APPOLONIUS DE TYANE.** Sous ce titre, M. Richard Gottheil publie dans le dernier cahier de la *Zeitschrift der deutschen morg. Gesellschaft*, t. XLVI, p. 466-470, quelques fragments syriaques sur Apollonius de Tyane, connu pour son art de faire des talismans. Il cite sur ce personnage un passage du *Thesaurus syriacus* de Payne Smith, col. 333 (et non 393), soi-disant tiré du lexique de Bar Bahloul, et il ajoute : « I do not find the quotation in Duval’s Edition ». La glose en question appartient au lexique de Bar ‘Ali, comme l’a indiqué plus exactement M. Payne Smith à la colonne 1479 du *Thesaurus*, sous le mot ܛܠܣ̈ܡܐ ; elle ne se trouve pas dans le lexique de Bar Bahloul ; c’est pour cette raison qu’elle manque dans l’édition en cours d’impression de ce lexique. On lira avec intérêt ces fragments, dont M. Gottheil a donné la traduction. Page 469, ligne 21, au lieu de : « and the similitude of evil », nous proposons de traduire : « et l’image du diable » ; le diable est en effet la personnification de la désobéissance. Même ligne, au lieu de : « Pride… is Haughtiness… » lire : « Une hauteur d’où l’on tombe, c’est l’orgueil, la fierté et la vaine gloire ». À la dernière ligne ajouter : *and wild boars* « et les sangliers » après *bears*. Rubens Duval.
{"ccnet_perplexity": 326.56, "num_tokens": 352, "doc_length": 1274}
14,996,201
Fredi à l’école/02
Max Des Vignons
4,601,189
2025-03-17T19:39:34Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Fredi_%C3%A0_l%E2%80%99%C3%A9cole/02
## II Fredi avait été huitième en composition. Il en resta stupéfié durant plusieurs jours. Les camarades riaient et son orgueil saignait. Ce lui avait été comme un coup de massue ; maintenant tout le dégoûtait et amèrement, il se disait : à quoi bon travailler, pour être huitième en version latine ? Il continuait cependant, tiré en avant par l’habitude ; il ânonnait les règles de grammaire, se poussait dans le cerveau des alexandrins réguliers comme des portées de musique. Tout cela s’amassait méthodiquement, mais au moment de s’en servir, il ne savait plus où le retrouver. Chaque jour le labeur quotidien lui devenait plus pénible ; toutefois, il restait tranquille en son coin, ne découvrant de la satisfaction que dans l’immobilité. Il respectait la discipline parce que les punitions auraient dérangé la béatitude de sa vie. Autour de lui, il ne voyait que la plus complète indifférence. Les pions qui n’avaient rien à craindre de sa turbulence, le laissaient en paix ; les professeurs le soignaient en vue d’un concours général ou d’une visite d’Inspecteur. Mais en dehors de cela, il n’osait rien ; toujours, il lui fallait se contraindre, jamais il n’osait parler librement, pas même à un condisciple. Insensiblement, il se rapprocha de Bertrand Royère, il le combla de chocolat, lui fit ses devoirs, l’aida en la préparation des leçons. En un mot, il se dévoua, entièrement, dans l’espoir de posséder un ami. Mais Bertrand l’inquiétait aussi, il lui disait en ricanant des choses qu’il ne saisissait point et dont il rougissait instinctivement. Il passa sur cet inconvénient pour garder le compagnon et celui-ci le ménagea y trouvant son compte. Néanmoins l’existence de l’école lui pesait ; il lui tardait d’être à Pâques, il ne savait pourquoi d’ailleurs. Les dimanches s’écoulaient au logis, dans la monotonie des heures, auprès de sa mère qui cousait et de son père qui lisait le journal. Probablement, durant les vacances, il en serait de même. Sa place de huitième lui valut un regard de dédain de son père et une plainte amère de la maman humiliée. Elle ne pourrait plus dire : mon fils est toujours premier et cela lui était pénible. Toutefois cet accident n’ayant pas eu de suites plus dangereuses, il se tranquillisa pour l’avenir. À la composition suivante, il remonta au deuxième rang et il eut la joie de voir Royère qui le suivait immédiatement ; il est vrai que Royère s’était placé auprès de lui et avait reçu, sur des fiches minuscules, le thème tout entier. Le lundi suivant, Bertrand revint nanti d’une belle pièce de cent sous ; il courut en avertir Fredi. Il *rigolait*, faisant sauter l’écu au creux de ses deux mains : — Tu parles, troisième en compote, papa il en bavait ! Il n’a pas hésité, il m’a collé une thune… et maman qui pleurait. Fredi, très sage, essaya d’un peu de morale : — Tu devrais toujours avoir de bonnes places. Bertrand acquiesça : — Je me mettrai à côté de toi ! Ils se promenèrent, attendant le concierge et son éventaire, qui venaient régulièrement, à la récréation de dix heures, l’un portant l’autre. On s’étonnait de les voir continuellement ensemble, tant la différence était grande entre les deux garçons. De même taille, mais Bertrand trapu, ramassé, le visage hilare, des yeux noirs qui brillaient comme escarboucle et des cheveux bruns. Fredi mince, élégant, fluet, mais souple comme un jonc ; des yeux d’un bleu de porcelaine sur un nez droit, fin. Autant Bertrand manifestait d’exubérance, autant Fredi demeurait calme, compassé, hésitant plutôt. Il y avait dans son regard paisible comme une mélancolie invincible et profonde. Bertrand avait quinze ans et demi, Fredi quatorze, tout juste. Ce jour-là, ce fut Bertrand qui paya le chocolat et Fredi qui se montra réservé. Pourtant, il ne manquait point de gourmandise. L’autre le prévint : — Papa m’a promis une bécane pour Pâques si j’ai encore une bonne place… tu en as une de bécane, toi ? Fredi esquissa un signe affirmatif ; il lui tardait d’être aux vacances pour en user. À ce moment seulement, on l’autorisait à s’éloigner de l’aile maternelle. Il n’allait jamais bien loin, un peu en dehors de la ville et se cachait dans un coin solitaire. Il restait là, satisfait de ne penser à rien, de n’avoir point à soutenir une conversation. Mais cette solitude ne l’incitait à aucun jeu défendu ; d’ailleurs il ignorait qu’il existât des jeux défendus. Bertrand lui avait certes laissé entendre qu’un sixième sens troublait l’humanité ; mais il n’avait rien compris à cette suggestion. Instinctivement il voulut que l’ami eut une place raisonnable en composition et en la première occasion, avec une astuce de sauvage, il lui en fournit les moyens. C’était un thème grec, exercice dans lequel il excellait, ayant le cerveau bourré de règles de grammaire et de phrases toutes faites. Il se hâta pour sa propre tâche et recommença ensuite pour son ami, sur des petits bouts de papier. Ce résultat fut, qu’en fin de semaine, Bertrand s’entendit nommer second et Fredi troisième. Il ne comprit pas ce jour-là toute l’ironie du dévouement et en conserva une certaine amertume. À la récréation, Bertrand bondit vers lui : — Mon vieux, ça y est, j’aurai ma bécane, maman est capable d’en prendre une crise de nerfs… On ira faire des ballades ensemble, tu verras comme on rigolera. Pas un mot de remerciement et cela fut pénible à Fredi qui aurait aimé que son ami lui dit quelque chose, même qu’il l’embrassât dans les transports de sa joie. Néanmoins, il attendit les vacances avec un surcroît d’impatience ; désormais il ne serait plus seul dans ses petites randonnées. En arrivant chez lui, quelques jours avant Pâques, il courut aussitôt à sa bicyclette admirablement entretenue par son père qui aimait la mécanique. Pour le lendemain même, il avait un rendez-vous avec Bertrand, sûr que sa propre bécane serait achetée incontinent. Il ne fut point trompé en son attente d’ailleurs, les Royère étaient des bijoutiers fortunés de la petite ville, mais ils pratiquaient d’ordinaire l’économie. Cependant, l’admiration pour leur fils, second en thème grec, désagrégea tous leurs préjugés. Pendant ce temps, Fredi se tenait sagement auprès de sa mère qui tricotait, dans le salon sombre, aux meubles soigneusement garnis de housses. Mme Masseret avait le teint ivoirin et le corps maigre ; ses joies conjugales se réduisaient à une existence dépourvue d’imprévus. Elle s’en contentait, ayant de la philosophie. Tous ses rêves se cristallisaient sur l’avenir de son fils, lequel deviendrait un grand savant, après avoir été agrégé, naturellement. On se précipiterait à ses conférences comme à celle de M. Bergson. Elle admirait aussi son mari qui, au bureau, remplissait des imprimés d’une écriture régulière enjolivée de boucles harmonieuses et, qui au logis, faisait du bois découpé. Aussi l’appartement possédait une multitude de petites étagères tirées de vieilles boîtes à cigares. Masseret s’appelait Jules et sa femme au début de leur mariage sur l’oreiller l’appelait Juju. Hélas, ce temps était enfui, maintenant, l’on n’entendait plus que : *papa* ou *petit père*, titre dont il se montrait fier, son fils étant destiné à l’agrégation. Au demeurant, un homme bien conservé, ayant une barbe soyeuse, des vestons noirs et des pantalons gris. Ses yeux étaient bruns et Fredi tenait les siens de sa mère qui avait été blonde, mais grisonnait maintenant. Fredi était arrivé de bonne heure tandis que son père se trouvait encore au bureau. Mais il surveillait la pendule afin de se précipiter au dehors, lorsque l’heure sonnerait. Il y avait tout au fond de lui, une grande admiration pour l’auteur de ses jours, parce que le nom de père impliquait le droit de donner des taloches, c’est-à-dire représentait la force. Comme d’habitude Masseret fit son entrée bruyante, saluant son fils d’un : — Bonjour galopin ! qui était presque rituel. Toute la joie de l’enfant s’évanouit de nouveau il se referma sur lui-même, déçu dans ses espérances. La timidité, en face du père brutal et joyeux et de la mère grave, paralysait toute expansion. Puis, il entrait de plain-pied dans la vie des siens, partageait la monotonie de leur existence bien réglée. Le home aussitôt lui était pesant comme l’école. Jadis, la classe lui devenait un dérivatif, mais ses échecs précédents avaient à demi éteint en lui, le feu sacré. Dès lors, il ne sut plus à quoi se distraire, baillant discrètement, il écouta son père raconter les potins de bureau. Il crut lire une ironie dans les yeux de sa mère et il lui en voulut de cet irrespect incompréhensible. À neuf heures il gagna sa chambre, pensant au lendemain qui serait une journée de joie, auprès de Bertrand. Il tint à revoir une dernière fois sa bicyclette avant de se coucher et courut, en chemise, à travers l’appartement. Cette demi-nudité lui fut soudainement agréable, il demeura un instant accroupi, contemplant une pédale, mais ne pensant à rien. De l’air frais lui courait le long des cuisses, lui frôlait le ventre et cela lui procurait une sensation délicieuse. Avec regret, il retourna à sa chambre et se glissa dans son lit. Sous la couverture, il retrouva la même sensation imprécise qui le pénétrait, l’engourdissait lentement. Il s’endormit ainsi, l’esprit vide, mais l’épiderme à vif. On n’aurait pu dire cependant que c’était là l’effet de la puberté qui s’éveillait. La satisfaction ressentie n’avait rien de localisé, elle demeurait générale, indécise, comme si elle eût hésité à se fixer. D’ordinaire, pendant les vacances, on le laissait dormir. Il fut réveillé par l’habitude, avec dans les oreilles, le roulement lointain du tambour de l’école. Sans bruit, il s’habilla et écouta, derrière sa porte. Il entendit son père qui partait pour le bureau et un soupir de soulagement lui échappa. Il n’aurait pas à affronter ce matin, la lourde jovialité paternelle. Il trouva sa mère qui déjeunait placidement, trempant des mouillettes dans un œuf à la coque le petit doigt arrondi, le geste gracieux. Il n’eut pas l’occasion d’imiter l’élégance du geste, comme il était un garçon, c’est-à-dire un homme, ces chatteries lui restaient interdites ; les œufs coûtaient leur prix. Il se contenta d’une tasse de café au lait avec un quignon de pain, ce qui d’ailleurs lui parut délicieux comparativement à l’eau chaude du lycée. Ensuite, pour faire la digestion, sa mère le prit sur ses genoux, comme lorsqu’il était tout petit, Il s’étonna que ce ne lui fut plus agréable ; il y avait dans les caresses maternelles une mièvrerie qui le gênait. En outre, il avait hâte de fuir pour rejoindre Bertrand. Mme Masseret lui facilita rapidement cette fuite ; elle se lassa vite pour être reprise par les inquiétudes ménagères. Fredi se retrouva seul, subitement ; sa mère et la bonne astiquaient les chambres avec une sorte de frénésie. Timidement, il cria : — Je vais faire un petit tour en bicyclette ! Il écouta, le cœur serré : — Va, mon chéri, autorisa la mère. Avec fébrilité, il poussa la bécane en avant, l’appuyant ensuite au mur pour refermer la porte avec soin. La rue lui sembla sombre, la plupart des volets restaient mi-clos afin de mettre une barrière à la curiosité provinciale. Persuadé que nul ne le regardait, il sauta en selle, lestement et pédala, un air glacé le frappant à ses jambes nues. Cette idée unique occupait son cerveau, et il la répétait, inlassablement, comme lorsqu’il apprenait ses leçons : — Au bout du chemin des tanneurs… que m’attend Bertrand ! Il traversa la ville, aboutit à une route bordée de jardinets. Ce fut un peu plus loin qu’il rencontra Bertrand. Celui-ci tenait fièrement, par le guidon, une bicyclette scintillante. Il fallut passer dix bonnes minutes à admirer les qualités de la nouvelle acquisition. — Quand j’ai de bonnes places en compote, mes parents ne m’en donnent pas autant, murmura Fredi sans ironie. — Parce que t’en as l’habitude, rétorqua Bertrand, gaillard. Les parents, vois-tu, c’est comme les autres, faut les dresser. Sur cette réflexion philosophique, ils partirent ; Bertrand, fier de ses jarrets, faisait de la vitesse et Fredi s’essoufflait à vouloir le suivre. La route était plate, poudreuse, le soleil déjà chaud, inondait la plaine d’une clarté aveuglante. Parfois Fredi, en enfant sage, consultait sa montre ; il avait le respect de la discipline, même au logis paternel. Bertrand ne s’inquiétait point de ce maigre détail. Il avait été second en thème grec, incident qui ne se produisait pas tous les jours. Ils revinrent par un autre chemin, pour dévaler la pente d’un plateau, Bertrand avait hissé ses jambes à la hauteur de son nez ; Fredi serrait prudemment ses freins. La route enjambait un ravin, un pont avait été jeté en travers de ce ravin. Mais dessous ce pont, il y avait un coin d’ombre. Bertrand connaissait ce coin, il sauta à bas de sa machine. — On va se reposer un moment ; on a assez galopé. Fredi avait de la docilité naturelle ; il acquiesça. L’autre avait les yeux qui luisaient, son attitude s’était immédiatement transformée. Sous le pont, sur une herbe rase, ils se couchèrent avec de grands soupirs de satisfaction. Royère, le regard sournois, hasarda : — On est rudement bien ici… personne ne peut voir. — C’est sûr, reconnut Fredi sans malice. Alors, l’autre encouragé, se remit à lui parler de ces choses qu’il ne comprenait pas. Il acquiesçait toujours, pour n’avoir point *l’air bête*, mais au bout du compte, il aurait préféré un sujet de conversation plus à la portée de sa compréhension. Bertrand prétendit compléter son enseignement ; sans embarras, il lui révéla des secrets mystérieux, avec la manière de s’en servir. Fredi, les yeux ronds, regardait ; il n’avait jamais pensé à cela quoiqu’il dit. Son compagnon le harcela tant qu’il accepta d’essayer. Il y eut un silence entre eux ; Fredi faisait bien ce qu’on lui indiquait, mais il ne découvrait, à cette distraction, rien de remarquable. Bertrand eut un soupir et prétendit que tout était fini : — Toi aussi ! coupa-t-il avec autorité. — Moi aussi ! voulut bien Fredi dont la ténacité n’était point un défaut dominant. En courant, ils remontèrent le talus et de nouveau enfourchèrent leur bécane. Royère était silencieux, un ennui maintenant le troublait. Un peu avant d’arriver en ville, il ralentit, de façon à se trouver auprès de son camarade : — Tu ne le diras pas, au moins ? Fredi eut un sourire angélique : — À qui veux-tu que je le dise ? C’était insuffisant, l’autre réclama davantage : — Jure-le ! Il jura, crachant par terre, ensuite, afin de rendre ce serment plus solennel. Ils se séparèrent sur une froide poignée de mains en se donnant rendez-vous pour le jour suivant. *Il y eut un silence…* (page 36) Placide, Fredi rentra au logis où la bonne en chantonnant mettait le couvert. Mme Masseret accourut et examina son fils en détail : — Tu n’as pas eu chaud, au moins ? Il jura encore, affirmant qu’il se sentait très bien. Cependant tout au fond de lui-même subsistait un souci. L’ami avait assuré que leur jeu du matin était quelque chose de merveilleux, qui procurait un plaisir d’autant plus exquis que c’était distraction défendue. En attendant le dîner, il se retira donc dans sa chambre et essaya encore. Finalement, il haussa les épaules et conclut : — C’t’un idiot ! C’était de Bertrand qu’il parlait. Ce camarade à qui il avait rendu de si importants services, il le dédaignait légèrement, le considérant, non point exactement comme un *minus habens*, mais tout au moins comme un inférieur, très faible en thème. Il ne tenait pas outre mesure à sa compagnie, même cette compagnie lui était parfois pesante. Il s’attachait cependant à le conserver, de peur de se retrouver dans sa solitude morale. Il lui fallait un ami, avec qui il put parler un peu librement, quoiqu’il se contint encore, n’osant trop se livrer, instinctivement, comme s’il eut eu quelque chose à cacher. Son père arriva, menant grand bruit ; il se précipita ingénument dans le vestibule. Masseret, l’air important, le repoussa : — Ah ! te voilà, galopin ! Il recula, une blessure au cœur, tournoyant sur lui-même, comme s’il eut cherché autour de lui, une affection vraie. Timidement, il trottina derrière le veston noir du père et pour la première fois, il nota son manque d’élégance. Il en conçut une sorte d’ironie hautaine et se prit à sourire. Mme Masseret se trouvait à la salle à manger, elle s’avança vers son mari. Fredi, avec sa perspicacité enfantine, nota que son attitude était changée, un masque différent descendait sur son visage. Il la jugea hypocrite et plaignit son père d’être dupe. Instinctivement, il se rangeait du côté de l’homme, du maître. Afin de compenser cette sournoiserie maternelle, il se précipita pour tirer, vers la table, la chaise de Masseret. Celui-ci s’assit, sans même prendre la peine de remarquer le geste de déférence filiale de l’enfant. Fredi avait espéré un merci ; il se renfrogna, une tristesse au fond du cœur. Le déjeuner lui parut exécrable, il mangea peu, malgré les objurgations de sa mère. Il se rattrapa sur le dessert. En repartant, après le café, son père lui tapota la joue et lui tourna le dos. Il est vrai qu’il n’en fit même pas autant à sa femme et Fredi en éprouva de la satisfaction. Néanmoins quand il se retrouva seul, il eut un soupir de soulagement ; il ne sentait plus peser sur sa tête une autorité continuellement menaçante. Mme Masseret se perdit en conversation avec la bonne sur le prix des denrées. Il écouta un instant, debout dans l’antichambre, puis il saisit sa casquette et sans bruit, fila. Dehors, il marcha droit devant lui, sans but, mais ses pas machinalement le conduisaient vers le lycée. Il s’en détourna avec mauvaise humeur et remonta vers le Mail. L’endroit était solitaire, quelques bonnes d’enfants erraient sous les arbres en portant avec ennui un poupon qui dormait. Tout ce monde lui semblait maussade, il se demandait si vraiment, dans la vie, il n’y avait plus de gaîté. Il rencontra un camarade qui flirtait avec une petite voisine, gamine aux boucles blondes, aux jambes nues. Des présentations cérémonieuses eurent lieu, Fredi salua en s’inclinant d’un abaissement brusque du buste, comme il l’avait vu faire aux officiers de la garnison. Ensuite on chemina doucement ; le camarade avait le rire facile, Fredi se taisait, gêné, regrettant d’être venu. La gamine, coquette, le prenait à partie, l’appelant M. Masseret avec emphase. Il n’aimait point son timbre grêle, son verbe aimable. L’autre garçonnet, jaloux, hasarda des polissonneries d’usage ; aux mots à double sens, Fredi s’esclaffait sans comprendre ; la demoiselle mieux avertie pinçait les lèvres. Bientôt il en eut assez et s’esquiva, rentrant directement au logis, où, au moins il trouvait la paix et une relative solitude. Mais là, il ne sut plus que faire et fouilla dans la bibliothèque pour relire de vieux bouquins qu’il connaissait par cœur. Il se retira au salon mi-obscur, mais il ne put lire ne découvrant rien de susceptible de l’intéresser. Alors il essaya du petit jeu enseigné par Bertrand. Certes, il n’obtint aucun résultat, mais il continua quand même, trouvant là une occupation momentanée. Nulle sensation particulière ne l’attirait en cette distraction, il restait absolument insensible, mais n’en conservait pas moins un espoir imprécis. Il lui tardait maintenant de revoir Royère qui, peut-être, lui fournirait de nouveaux renseignements à ce propos ; aussi fût-il le premier au rendez-vous le jour suivant. Malheureusement, Bertrand avait d’autres soucis ; il se préoccupait de vitesse, d’endurance, de courses de lenteur, en un mot d’une multitudes de choses qui laissaient Fredi parfaitement indifférent. Il rentra à midi, fort maussade et ne ressortit plus. Les vacances pour lui, s’achevèrent avec joie, il avait hâte de retrouver ses habitudes, ses succès d’écolier. Le home lui semblait de plus en plus triste, de plus en plus sombre. Bertrand qui regrettait sa tentative audacieuse, se montrait moins confiant à son égard. Jamais plus, il ne lui proposa une causerie solitaire et au bout du compte, Fredi préférait qu’il en fut ainsi. Le dernier jour, avant le retour au lycée, le chanoine Fortan, vague parent de sa mère, vint dîner. Il avait toujours manifesté un certain intérêt à Fredi, auquel il avait enseigné les rudiments du latin. En le voyant cette fois, il parut frappé : — Il faudrait fortifier ce garçon, il travaille trop et a besoin de tonique. Masseret eut son rire de dédain : — C’est la croissance, moi aussi j’ai été comme ça. — C’est la croissance, répéta docilement Mme Masseret. Le chanoine hocha la tête sans conviction ; à plusieurs reprises, il revint sur ce sujet, insistant sur ce fait physiologique, qu’il existe dans la vie de l’enfant, un moment où l’organisme réclame un stimulant lui permettant de franchir un cap difficile. De cet instant dépendait tout l’avenir, aussi bien physique que moral. Les parents ne comprirent rien à tout cela et Masseret, têtu, s’enfermait dans son idée : — J’ai été comme ça, moi ! Ça ne m’a pas empêché de devenir un mâle. Il oubliait qu’il avait débuté dans la vie, au milieu des champs et qu’il provenait de la souche vigoureuse du paysan. Fredi, lui, héritait de l’insouciance hygiénique du père, de ses débauches d’étudiant et d’une jeunesse enfermée trop tôt entre les murs de l’école. À cette débilité, il fallait donc un traitement différent. Madame Masseret, malgré son inclination pour l’économie, aurait cédé, mais elle avait l’habitude de se ranger toujours à l’opinion de son mari. Fredi retourna donc dès le lendemain au lycée se nourrir de macaroni nageant en l’immuable sauce brune. Il retourna parmi les poussières accumulées des classes, dans les cours plantées d’arbres où l’air manquait. Il se sentait heureux pourtant ; il regagna sa place au quartier avec une satisfaction orgueilleuse et aussitôt, il s’occupa à ranger son armoire, derrière son banc. Ses livres lui semblaient des amis, il en contemplait les dos rouges ou vert, avec un plaisir profond. Après tout, il ne possédait rien d’autre qui lui apportât une clarté quelconque dans sa petite existence d’écolier. Ses camarades l’effrayaient par leur brutalité, les maîtres lui imposaient une sorte d’admiration religieuse, quant à ses parents, ils étaient très loin de lui. À la première récréation, Bertrand le rejoignit, l’entraînant sournoisement près d’un groupe, pour crier : — Tu parles si on a rigolé pendant ces vacances… on en a fait des ballades en bécane ! En cette minute, Fredi mesura toute l’hypocrisie, toute la vanité humaine. Il avait conscience de ne point s’être amusé extrêmement durant ces vacances, et il gardait la certitude que Royère partageait cette médiocrité. Son camarade perdit quelque peu en son estime pour ce mensonge, mais il n’osa répondre, crier la vérité. Il voyait autour de lui des regards d’envie qui les brûlaient et eut pitié de ces crédules. Durant les trois premiers jours, il travailla avec une ardeur renouvelée, il connut un moment ses succès anciens. Lorsque tout le monde en classe, restait la bouche ouverte, il pouvait lever le doigt, orgueilleusement. Mais la lassitude revint vite, la même fatigue l’alanguit, l’incita aux longues stations immobiles, au soleil dans les cours de récréation. Le matin, il descendait du dortoir, la tête encore pesante, tout l’être engourdi. Aussitôt après, c’était l’étude, en face du surveillant maussade qui bâillait dans le creux de sa main. Bientôt il ne résista plus et derrière ses dictionnaires amoncelés, il somnolait doucement, un livre ouvert sur la table. Au moment du premier déjeuner, il se réveillait et alors une angoisse le saisissait. Il n’avait rien appris des leçons et se voyait déjà « séchant » devant le professeur qui l’interrogeait. Il mettait les bouchées doubles, s’en allant au réfectoire le livre à la main ; il avalait péniblement le café au lait, en ronronnant des mots qui se casaient difficilement dans un cerveau endormi. Il en était de même durant les quelques minutes de récréation qui suivaient. Ainsi, sans bien s’en rendre compte, il se soumettait à un surmenage intensif qui laissait en lui une souffrance que nul ne pouvait apercevoir. C’était le passé qui le soutenait encore, il vivait sur ses réserves et parvenait à se tenir en bonne place auprès des condisciples ; mais c’était au prix d’un rude effort. La réaction se produisit d’une façon soudaine, à la stupéfaction de tous. Un après-midi, on était à la gymnastique ; les jeunes garçons l’un après l’autre passaient aux agrès. À son tour, Fredi sauta à la barre fixe. Il n’avait jamais manifesté de supériorité en ce genre d’exercice, cependant il se pliait à la nécessité avec la docilité coutumière qui faisait le fond de son caractère. Cette fois encore, il voulut obéir ; il s’agissait d’opérer un rétablissement sur les poignets. Suivant les indications du maître, il tira sur les bras, cambra les reins. Puis tout tourbillonna devant ses yeux ; il eut l’impression qu’un voile glacé lui enveloppait la tête. Ses mains s’ouvrirent, lâchant la barre et il roula à terre, sans connaissance. Un cri de stupeur retentit autour de lui, mais il ne s’en rendit pas compte. Le professeur, épouvanté, se précipita, deux condisciples le saisirent par les pieds et les épaules. On le transporta à l’infirmerie. Quand il reprit ses sens, il se vit dans une *Il roula à terre sans connaissance…* (page 48) chambre claire, aux fenêtres larges garnies de rideaux. Son lit était blanc, une femme se penchait vers lui, anxieusement. Il comprit et sourit avec timidité : « Je ne sais ce qu’il m’est arrivé : Elle le tranquillisa : — Ça ne sera rien… le docteur vous verra demain, en attendant, vous resterez ici ; vous souffrez ? Il s’étonna : — Non… Je n’ai pas mal… il faudrait peut-être que je retourne en étude, j’ai mon devoir de français à faire. Elle haussa les épaules et s’éloigna : — Il se passera de vous. Quand vous serez reposé, vous descendrez du lit et vous mettrez dans ce fauteuil… Il se trouva seul et s’alanguit, la tête enfoncée dans l’oreiller moelleux, tout l’être détendu. Il se sentait bien ainsi ; en cette paresse délicieuse, comme une volupté le pénétrait. Déjà, il somnolait à demi lorsqu’un bruit léger le surprit : — Psit ! Psit ! Craignant d’être dérangé, il se souleva peureusement. Dans l’autre lit, faisant angle avec le sien, il reconnut Vernelle, un philosophe. — T’es malade ? souffla celui-ci à mi-voix. Il n’osa trop affirmer quoiqu’il lui semblât agréable d’être malade : — Je ne sais pas. Vernelle ricana : — C’est la première fois que tu viens à l’infirme, l’en prendras l’habitude, comme les copains. Moi j’ai eu un coup de pied, mais ça va mieux, demain je me lève. Il s’était assis dans son lit, émergeant une tête hirsute, une face hilare et rougeaude qui tranchait sur la blancheur de la chemise de nuit. Fredi aurait préféré demeurer allongé, mais il craignit de mécontenter le camarade et se redressa à son tour. Il finit même par descendre du lit et s’en fut s’asseoir sur le fauteuil unique, auprès du philosophe. Ils bavardèrent, doucement, des éternels potins de l’école, ne voyant rien au-delà du *bahut*. Parfois, Vernelle qui était un gaillard ayant vécu — du moins, il l’affirmait — avait des échappées sur le monde extérieur, les femmes, les cigarettes de luxe. Fredi écoutait ; tout cela lui paraissait de la fantaisie de poète. Il savait bien lui, l’existence ne changerait jamais beaucoup. Son père d’ailleurs avait établi une fois pour toutes l’emploi du temps. Après le bachot, ce serait un autre lycée, puis l’École Normale et de nouveau un lycée. Mais alors, il n’apprendrait plus, il enseignerait. Il dit cela au camarade qui rigola : — T’es destiné à devenir un vieux ponte ! De cette affirmation, il ressentit un ennui, comme une crainte indécise. Il se voyait déjà un « vieux ponte » sorte d’animal préhistorique. Dès cet instant, Vernelle le domina, le tenant aplati sous son dédain de grand qui avait fait la noce. Celui-ci, le jugeant naïf, se complaisait à l’étonner : — Je parie que tu ne sais pas comment viennent les enfants ? Fredi n’avait aucune idée arrêtée à ce propos. Certes, il n’ignorait point que la mère portait *l’enfant en son sein*, il avait lu cela en différents auteurs ; sa science n’allait pas plus loin. Les explications de Vernelle lui furent une révélation ; il saisit quel rapport mystérieux existait entre le petit jeu de Bertrand et la confection à deux, d’une progéniture souvent fortuite. Hautain, Vernelle ajouta qu’il n’était point nécessaire de se marier pour atteindre à ce paradis des voluptés, que de nombreuses femmes, le soir, aux carrefours, prêtaient *leur sein*, à la parodie du grand acte. Si Fredi eut de l’étonnement, il n’éprouva point de désirs, seulement un surcroît d’admiration pour Vernelle qui connaissait tant de secrets insoupçonnés. L’infirmière revint portant le thermomètre. Fredi avait un peu de fièvre ; elle s’inquiéta et l’obligea à se recoucher, cette fois complètement. Il fut heureux de cette solution et se glissa dans les draps avec une sensualité profonde. En lui, il y avait tant de fatigue ignorée qu’il s’endormit incontinent, malgré les objurgations de Vernelle qui aurait voulu bavarder encore. De véritables cauchemars vinrent troubler son sommeil ; il voyait des femmes, au coin de la rue St-Jean et de la rue Basse qui lui offraient *leur sein*, en le suppliant de leur confectionner un enfant sur-le-champ. Alors, il se livrait au petit jeu de Bertrand et aussitôt, les femmes se transformaient en *vieux pontes*, qui lui criaient qu’il serait huitième en thème latin à la prochaine composition. Quand il se réveilla, à l’heure du dîner, il avait le corps couvert de sueur, une grande lassitude l’anéantissait. À l’infirmière inquiète, il ne se plaignit point, se contentant d’affirmer, avec vivacité d’ailleurs, qu’il ne souffrait pas. En revanche, sa gourmandise naturelle fut satisfaite ; il dîna d’une délicate côtelette grillée et de purée de pommes onctueuse. Ce repas redoubla, pour lui, l’attrait de l’infirmerie ; il oublia le devoir de français, les leçons prochaines ; tout se fondait en une infinie béatitude. Vernelle le plaisantait, mais il entendait à peine et ne répondait pas. Pour se distraire, en attendant que le sommeil revint, il essaya du jeu de Bertrand. Bientôt, il trouva cela insipide et se coucha sur le flanc. Une demi-clarté flottait dans la pièce où régnaient des senteurs de pharmacie. Vernelle qui avait lu, le jour entier, un roman d’amour, ronflait. Fredi finit par s’assoupir graduellement et cette fois, son sommeil fut calme.
{"ccnet_perplexity": 285.32, "num_tokens": 7838, "doc_length": 30543}
14,996,252
Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre IV
Jean-François de La Harpe
2,945,890
2019-03-29T19:50:08Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_VIII/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_IV
#### CHAPITRE IV. ambassade russe Observations tirées de Gemelli Carreri et autres voyageurs. Avant de passer à la description générale de la Chine, nous recueillerons dans ce chapitre quelques observations tirées d’un voyage de Moscou à la Chine par un ambassadeur russe nommé Évérard Ysbrantz Ides, en 1693. Après s’être avancé par le pays des Tartares mogols jusqu’aux frontières de la Chine, cet ambassadeur, avec toute sa suite, se trouva le 27 octobre à la vue de quelques tours de garde qui se présentent sur le sommet des rochers, d’où il découvrit le Zagan-krim, ou la grande muraille, au pied de laquelle il arriva le même jour. Il l’appelle une des merveilles du monde. À cinq toises de cette fameuse barrière, est une vallée dont les deux côtés sont défendus par une batterie de pierres de taille, et l’entrée par un mur de communication d’environ trois toises de hauteur, au milieu duquel est un passage ouvert. Après l’avoir traversé, l’ambassadeur trouva, cinq cents toises plus loin, l’entrée de la grande muraille que nous décrirons plus tard. L’ambassadeur rend compte d’un spectacle qu’on lui donna dans la ville de Galkan, résidence d’un mandarin, à quelque distance de la grande muraille. Pendant qu’Ides était à table, le principal comédien, se mettant à genoux devant le mandarin, lui présenta un livre de papier rouge, qui contenait en lettres noires la liste des comédies qu’il était prêt à représenter. Lorsque le mandarin eut déclaré celle qu’il choisissait, il baissa la tête jusqu’à terre, se leva et commença aussitôt la représentation. On vit d’abord paraître une très-belle femme vêtue de drap d’or, et parée d’un grand nombre de joyaux, avec une couronne sur la tête. Elle déclama son rôle d’une voix charmante. Ses mouvemens et ses gestes n’étaient pas moins agréables. Elle tenait un éventail à la main. Ce prologue fut immédiatement suivi de la pièce qui roulait sur l’histoire d’un ancien empereur chinois dont la patrie avait ressenti les bienfaits, et qui avait mérité que le souvenir en fût consacré dans une comédie. Ce monarque paraissait quelquefois en habits royaux, et l’on voyait succéder ses officiers avec des enseignes, des armes et des tambours. Pour intermède, on donna une sorte de farce représentée par les laquais des acteurs. Leur habillement et leurs masques étaient aussi plaisans que l’ambassadeur en eut jamais vu en Europe. Ce qu’on lui expliqua de la pièce ne lui parut pas moins réjouissant, surtout un acte qui représentait un mari trompé par sa femme, qu’il croyait fort fidèle, quoiqu’elle reçût les caresses d’un autre en sa présence. Le spectacle fut accompagné d’une danse à la manière chinoise. On représenta successivement trois pièces qui durèrent jusqu’à minuit. On peut observer sur ces représentations qu’il n’est pas possible de faire un meilleur usage de l’art dramatique que de le consacrer au souvenir des bienfaits et des vertus d’un bon roi ; et que les amans et les maris trompés sont d’un bout du monde à l’autre des sujets de comédie. Près de Tong-tcheou, Ides vit la rivière couverte de jonques. Ces jonques, sans être fort grandes, sont bâties avec beaucoup de solidité. Leurs jointures sont calfatées avec une sorte de terre grasse, dans laquelle il entre quelques autres ingrédiens, qui, lorsqu’ils commencent une fois à sécher, deviennent plus fermes et plus sûrs que le meilleur goudron. Les mâts sont composés d’une sorte de bambous creux, mais très-forts, et quelquefois de la grosseur d’un homme. La matière des voiles est une certaine espèce de ronces qui se plient facilement. L’avant de ces barques est très-plat. Leur construction est en arc depuis le sommet jusqu’au fond, ce qui les rend fort commodes pour la mer. Les habitans assurent qu’avec un bon vent, trois ou quatre jours suffisent pour gagner la mer de Corée, et qu’au bout de quatre ou cinq jours on arrive facilement au Japon. À une demi-lieue de Pékin, Ides passa par un grand nombre de maisons de plaisance, ou de châteaux magnifiques, qui appartiennent aux mandarins et aux habitans de la capitale. Les deux côtés du chemin en étaient bordés, avec un large canal devant chaque maison, et un petit pont de pierre pour le traverser. La plupart des jardins offraient des cabinets fort agréables. Les murs étaient de pierre avec des portes ornées de sculptures, qui étaient ouvertes apparemment en faveur des Moscovites. Les grandes allées étaient plantées de cyprès et de cédres. Enfin cette route parut délicieuse à Ides, et ne cessa qu’à l’entrée de la ville. Il observa que, depuis la grande muraille jusqu’à Pékin, on rencontre à chaque demi-mille des tours de garde, avec cinq ou six soldats qui tiennent jour et nuit l’enseigne impériale déployée. Ces tours servent à donner avis de l’approche des ennemis du côté de l’est, par des feux qu’on allume au sommet ; ce qui s’exécute avec tant de diligence, qu’en peu d’heures la nouvelle est portée jusqu’à Pékin. Le pays est plat et favorable à l’agriculture ; il produit du riz, de l’orge, du millet, du froment, de l’avoine, des pois, des féves, mais il ne porte point de seigle. Les chemins sont fort larges, droits, et bien entretenus, ne s’y trouvât-il qu’une pierre, elle est enlevée soigneusement par des ouvriers gagés pour ce travail. Dans tous les villages on rencontre des seaux remplis d’eau pour abreuver les chameaux et les ânes. Mais Ides fut beaucoup plus étonné de voir sur les grandes routes un si grand nombre de passans et de voitures, et d’y entendre autant de bruit que dans les rues d’une ville bien peuplée. Entre plusieurs spectacles qu’on donna à l’ambassadeur, il rapporte des tours de force qui pourraient faire envie à nos voltigeurs d’Europe. Des Chinois soutenaient sur la pointe d’un bâton des boules de verre aussi grosses que la tête d’un homme, et les agitaient de différentes manières sans les laisser tomber ; ensuite dix hommes ayant pris une canne de bambou, longue d’environ sept pieds, la levèrent droite ; et tandis qu’ils la soutenaient dans cet état, un enfant de dix ans se glissa jusqu’au sommet, avec l’agilité d’un singe ; et, se plaçant sur le ventre à la pointe, il s’y tourna plusieurs fois en cercle, après quoi, s’étant levé, il se soutint sur un pied à la même pointe, et dans cette situation il se baissa jusqu’à saisir la canne de la main. Enfin, quittant prise, il battit d’une main contre l’autre, et s’élança légèrement à terre, où il fit d’autres exercices de la même agilité. Laurent Lange, autre envoyé du czar Pierre, rapporte un trait de l’empereur Khang-hi, qui montre combien ce prince honorait la vieillesse. On célébrait dans Pékin la fête de la nouvelle année ; il était arrivé à cette occasion plus de mille mandarins de toutes les provinces de l’empire pour se présenter à la cour et féliciter sa majesté impériale. Lange observe que l’ordre des mandarins contient cinq différens degrés. Ceux du premier rang furent admis dans la cour la plus intérieure du palais, d’où ils pouvaient voir, par la porte de la salle qui était ouverte, l’empereur assis sur son trône, et lui rendre leurs devoirs à genoux, avec les cérémonies établies par l’usage. Les mandarins de la seconde classe s’arrêtèrent dans la seconde cour, et les autres dans les cours suivantes, jusqu’à la cinquième. Le reste des officiers de l’empereur, qui n’étaient pas mandarins, demeura dans les rues en grand nombre, et rendit de là ses respects. Du plus distingué jusqu’au plus vil, ils étaient tous pompeusement vêtus en satin, orné de figures de dragons, de serpens, de lions, et même de paysages travaillés en or. Leur robe extérieure offrait sur le dos et sur la poitrine de petits carrés qui contenaient des oiseaux et d’autres bêtes en broderie : c’étaient les marques qui servaient à distinguer leurs emplois. Celles des officiers militaires étaient des lions, des léopards, des tigres, etc. Les savans et les docteurs de la loi avaient des paons, etc. Les envoyés de Russie et les jésuites furent reçus dans la première cour, entre les mandarins de la plus haute classe ; ils y trouvèrent dix éléphans, parés avec beaucoup de magnificence. Dans la troisième cour, c’est-à-dire entre les mandarins du troisième rang, on en faisait remarquer un qui finissait justement sa centième année, et qui était déjà revêtu de sa dignité lors de la conquête des Tartares. L’empereur lui envoya un de ses valets de chambre pour lui déclarer « qu’il aurait l’honneur d’être introduit dans la salle, et qu’à, son entrée l’empereur lui ferait l’honneur de se lever de son trône ; faveur néanmoins qu’il ne devait attribuer qu’à son âge, et qui ne regardait pas sa personne. » On remarque, en général, que personne n’est jaloux des honneurs rendus au grand âge. Il y a de la justice dans cette sorte de consolation : lorsqu’on a fourni une longue carrière, soit qu’elle ait été heureuse ou infortunée, qui peut nous dédommager d’avoir vécu ? Gemelli Carreri, docteur napolitain, étant du petit nombre des voyageurs qui ont fait le tour du monde, l’article qui le regarde ne sera traité que dans la dernière partie de cet ouvrage ; mais nous emprunterons de lui quelques particularités sur la Chine qu’on peut placer ici. Il parle, entre autres choses, de deux prodigieuses cloches qu’il vit à Nankin, et qui prouve que les Chinois savaient depuis long-temps fondre le métal en masses énormes. L’une, tombée à terre par l’excès de son poids, avait onze pieds de hauteur, et vingt-deux de circonférence. Sa forme était singulière : elle se rétrécissait par degrés jusqu’à la moitié de sa hauteur ; après quoi elle recommençait à s’élargir ; son poids était de cinquante mille livres, c’est-à-dire qu’elle pesait moitié plus que celle d’Erfurt ; elle passait pour ancienne trois cents ans avant Gemelli, qui voyageait à la fin du dix-septième siècle. L’autre était couchée sur le côté, à demi ensevelie dans un jardin : sa hauteur était de douze pieds, sans y comprendre l’anneau, et son épaisseur de neuf pouces ; on faisait monter sa pesanteur à quatre-vingt mille katis chinois, dont chacun fait vingt onces de l’Europe. Gemelli raconte des circonstances fort bizarres sur l’usage qu’on fait à Nankin des immondices : on y est souvent incommodé de l’odeur des excrémens humains qu’on porte au long des rues dans des tonneaux, pour amender les jardins, faute de fumier et de fiente d’animaux. Les jardiniers achètent plus cher les excrémens d’un homme qui se nourrit de chair que de celui qui vit de poisson ; ils en goûtent pour les distinguer : rien ne se présente si souvent sur les rivières que des barques chargées de ces ordures. Au long des routes on rencontre des endroits commodes, et proprement blanchis, avec des siéges couverts, où l’on invite les passans à se mettre à l’aise pour les besoins naturels : il s’y trouve de grands vases de terre qu’on place soigneusement par-dessous pour ne rien perdre. À Pékin, le P. Grimaldi, missionnaire jésuite, fit voir à Gemelli une ceinture jaune, dont l’empereur lui avait fait présent, de laquelle pendait un étui de peau de poisson, qui contenait deux petits bâtons, et les autres ustensiles dont les Chinois se servent à table. Un présent de cette nature est d’autant plus précieux à la Chine, qu’il s’attire le respect de tout le monde, et qu’à la vue de cette couleur chacun est obligé de se mettre à genoux et de baisser le front jusqu’à terre, pour attendre qu’il plaise à celui qui la porte de la cacher. Gemelli rapporte à cette occasion qu’un mandarin de Canton ayant prié un franciscain de lui faire présent d’une montre, et le missionnaire n’en ayant point à lui donner, le mandarin se trouva si offensé, qu’il publia une déclaration contre la religion chrétienne pour faire connaître qu’elle était fausse. Cette démarche ayant alarmé les chrétiens chinois, ils en informèrent le missionnaire, qui, dans le mouvement de son zèle, se rendit à la place publique, et déchira la déclaration. Le mandarin, irrité de sa hardiesse, le contraignit d’abandonner la ville. Dans cette conjoncture, le P. Grimaldi passant à Canton pour se rendre en Europe, le mandarin vint lui rendre ses respects, parce qu’on n’ignorait pas dans quel degré de faveur il était à la cour impériale. Il prit, pour le recevoir, le bout de sa ceinture jaune à la main ; et s’expliquant d’un air ferme, il lui reprocha d’avoir osé condamner la religion chrétienne lorsque l’empereur honorait les chrétiens d’une si haute faveur. Pendant son discours, le pauvre mandarin frappa si souvent la terre du front, qu’à la fin les autres missionnaires prièrent Grimaldi de ne pas l’humilier davantage. En lui ordonnant de se lever, le jésuite lui recommanda de traiter mieux les chrétiens à l’avenir ; sans quoi il le menaça de porter ses plaintes à sa majesté impériale, et de le faire punir sévèrement. Il n’y a que l’empereur, les princes du sang de la ligne masculine, et quelques autres que sa majesté honore d’une faveur particulière, à qui appartienne le droit de porter le jaune et une ceinture de cette couleur. Les princes de la ligne féminine en ont une rouge. À Nan-chan-fou, Gemelli visita un grand palais, qui se nomme en langue chinoise *l’École* ou *l’Académie de Confucius*. À l’entrée de la grande salle, un de ses domestiques, qui était chrétien, ne laissa point de s’agenouiller devant la statue de ce philosophe. Gemelli lui ayant reproché cette action comme une idolâtrie, sa réponse fut que les missionnaires la permettaient aux Chinois, à titre de témoignage purement extérieur de leur estime et de leur vénération pour un grand homme. Gemelli n’eut rien à lui répliquer. À Canton, un jour que Gemelli passait par la cour du gouverneur, il vit donner la bastonnade à un malheureux qui la recevait pour le crime d’un autre, dont il avait pris le nom dans cette vue. C’est un usage ordinaire entre les pauvres de la Chine de se louer pour souffrir la punition d’autrui ; mais ils doivent obtenir à prix d’argent la permission du geôlier. On assura Gemelli que cet abus avait été poussé si loin, que les amis de quelques voleurs, condamnés à mort, ayant engagé de pauvres malheureux à recevoir pour eux la sentence, sous prétexte qu’elle ne pouvait que les exposer à la bastonnade, ces coupables supposés, après avoir pris les noms et s’être chargés du crime des véritables brigands, avaient été conduits au dernier supplice. Cependant on découvrit ensuite cette odieuse trahison ; et tous ceux qui furent convaincus d’y avoir eu quelque part furent condamnés à mort.
{"ccnet_perplexity": 164.05, "num_tokens": 3502, "doc_length": 14453}
9,532,459
Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre IV/Chapitre XI
Jean-François de La Harpe
3,100,948
2019-10-10T16:46:20Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_X/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_XI
"#### CHAPITRE XI. Histoire naturelle de la Chine. Description de la grande muraille.\nLa vaste éte(...TRUNCATED)
{"ccnet_perplexity": 153.72, "num_tokens": 26790, "doc_length": 108274}
9,950,462
Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre IV/Chapitre XII
Jean-François de La Harpe
3,116,892
2019-10-28T08:08:09Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_X/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_XII
"#### CHAPITRE XI. De la Corée.\nCe pays, après avoir essuyé beaucoup de révolutions, et disput(...TRUNCATED)
{"ccnet_perplexity": 154.6, "num_tokens": 22134, "doc_length": 91630}
9,992,339
Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome VIII/Seconde partie/Livre IV/Chapitre I
Jean-François de La Harpe
2,881,235
2019-01-14T17:34:52Z
https://fr.wikisource.org/wiki/Abr%C3%A9g%C3%A9_de_l%E2%80%99histoire_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_voyages/Tome_VIII/Seconde_partie/Livre_IV/Chapitre_I
"### LIVRE QUATRIÈME, CONTENANT LA CHINE.\n#### CHAPITRE PREMIER. Précis de différens voyages à (...TRUNCATED)
{"ccnet_perplexity": 163.96, "num_tokens": 30347, "doc_length": 124169}
9,360,498
End of preview. Expand in Data Studio

Wikisource FR Dataset

This dataset provides a cleaned plain-text version of French open texts from fr.wikisource.org. The content is distributed without HTML tags or MediaWiki templates, and only retains minimal Markdown syntax (headers, lists, tables) to facilitate downstream NLP and LLM usage.

The dataset is built using the Wikimedia Enterprise Snapshot APIs which allow retrieving complete Wikimedia projects as a database dumps file.

Dataset Structure

Data Instances

Each record corresponds to a single Wikisource document or work.

Example:

{
  'title': ' De la Chasse (Trad. Talbot)/06',
  'authors': 'Xénophon',
  'identifier': 1608939,
  'date_created': ' 2013-11-03T08:40:48Z',
  'wiki_url': ' https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_Chasse_(Trad._Talbot)/06',
  'text': '### CHAPITRE VI.\nDe l’armure des chiens, du temps propre à la quête, du garde-filet, ...',
  'quality_signals': '{"ccnet_perplexity": 213.77, "num_tokens": 2455, "doc_length": 9363}',
}

Data Fields

The data fields are consistent across all configurations:

  • title (str): Title of the text.
  • authors (str): Authors of the text.
  • identifier (int64): ID of the text.
  • wiki_url (str): URL of the text on Wikisource.
  • date_created (str): Date of creation of the text.
  • text (str): Content of the text.
  • quality_signals (str): Quality signals of the text.

Example Usage (Python)

Load the full dataset:

import datasets

ds = datasets.load_dataset("LeMoussel/wikisource_fr", split="train")

Intended Use

Suitable for pretraining French LLMs. This dataset is intended for:

  • training and pretraining French language models (LLMs, MLMs),

  • evaluating language models on literary and historical French texts,

  • NLP research tasks such as text generation, summarization, or segmentation.

It does not contain personal data and is exclusively composed of freely licensed texts from Wikisource.

Dataset Statistics

The following statistics are provided to facilitate LLM pretraining planning. Exact values may slightly vary depending on the tokenizer and preprocessing strategy.

  • Total size of the dataset (in memory): ~7.43 GB

  • Total size of the dataset (on disk): ~4.27 GB

  • Total number of documents: 472 517 texts

  • Total number of characters: 7 422 890 508

  • Average document length: ~15 709 characters

Token Statistics

Estimated using sentencepiece tokenizers commonly employed for French LLMs:

  • Estimated total tokens: ~1.9B tokens
  • Average number of tokens per document: ~4 120 tokens

Quality Signal: CCNet Perplexity

CCNet Perplexity is a linguistic quality indicator used to measure how close a given text is to a high-quality reference corpus, typically Wikipedia. It is commonly employed in large-scale dataset filtering pipelines for language model training, in order to identify noisy, malformed, or out-of-domain content.

In this dataset, the score is computed using the open-source implementation provided by OpenLLM-France: CCNet Perplexity Library

The value is exposed in the quality_signals field under the key ccnet_perplexity.

Score Interpretation

  • Low perplexity (~100–300) Text is linguistically close to Wikipedia:

    • well-formed syntax
    • standard vocabulary
    • coherent structure
    • low noise level
  • High perplexity (>1000) Text significantly diverges from the reference corpus:

    • poorly formatted content
    • potential noise or spam
    • OCR artifacts
    • or highly specialized vocabulary uncommon in Wikipedia

Lower perplexity indicates that the text is more likely under the Wikipedia-trained language model, and therefore closer to the reference domain.

⚠️ A high perplexity score does not necessarily imply low semantic value, but rather a linguistic distance from the Wikipedia domain.

Observations for the Wikisource FR Dataset

CCNet Perplexity Histogram

  • Median CCNet Perplexity: 298.84

This indicates that the majority of Wikisource documents exhibit a linguistic quality comparable to Wikipedia, which is consistent with the curated and editorial nature of the source.

  • Extreme values (up to ~183 437) These outliers most likely correspond to:

    • documents with highly specialized or archaic vocabulary,
    • residual formatting issues,
    • atypical content structures (tables, lists, annotations),
    • or extraction artifacts.

This signal can be leveraged to:

  • filter documents based on quality thresholds,
  • weight samples during training,
  • or analyze quality distributions within the corpus.

License

The texts originate from Wikisource and are governed by the licenses defined by the Wikimedia Foundation:

Some texts may be available only under the CC BY-SA license or may belong to the public domain. Please refer to Wikimedia Terms of Use for details.

Aknowledgements

Many thanks to the Wikimedia Foundation for providing open access to the data and maintaining a high-quality open knowledge ecosystem.

Citation

@online{wikisource_fr_dump,
    author = "LeMoussel Labs",
    title  = "French plain text of Wikisource",
    url    = "https://huggingface.co/datasets/LeMoussel/wikisource_fr"
}
Downloads last month
68