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value | input stringlengths 1 13.9k | output stringclasses 1
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|---|---|---|
SOCRATE
Il reste par conséquent qu’on peut juger faux dans le cas suivant : Je te
connais et je connais Théodore et j’ai dans mon bloc de cire vos empreintes à
tous deux, comme si elles étaient gravées par un cachet | ||
En vous apercevant
de loin et indistinctement, je m’efforce d’appliquer la marque propre à
chacun de vous à la vision qui lui est propre, et de faire entrer et d’ajuster
cette vision dans sa propre trace, afin que la reconnaissance se fasse ; il peut
alors se faire que je me trompe en ces opérations, que j’intervertiss... | ||
On
peut dire aussi que l’erreur ressemble à ce qui se produit dans un miroir, où la
vue transporte à gauche ce qui est à droite : il arrive alors que l’on prend une
chose pour une autre et qu’on a une opinion fausse | ||
THÉÉTÈTE
Je le crois en effet, Socrate | ||
Tu décris merveilleusement ce qui arrive à
l’opinion | ||
SOCRATE
Il y a encore un autre cas : c’est celui où, connaissant l’un et l’autre, je
perçois en outre l’un, mais pas l’autre, et que la connaissance que j’ai du
premier n’est point d’accord avec ma perception | ||
C’est un cas que j’ai décrit
précédemment, mais à ce moment-là, tu ne m’as pas compris | ||
THÉÉTÈTE
Non, en effet | ||
SOCRATE
Ce que je disais, c’est que si l’on connaît l’un, qu’on le perçoive et si la
connaissance qu’on en a est conforme à cette perception, on ne le confondra
jamais avec n’importe quel autre que l’on connaît, que l’on perçoit et dont on
a aussi une connaissance en accord avec la perception | ||
Était-ce bien cela ?
THÉÉTÈTE
Oui | ||
SOCRATE
Mais j’omettais le cas dont je parle en ce moment, où l’opinion fausse,
disons-nous, se produit ainsi | ||
On connaît l’un et l’autre, on voit l’un et
l’autre, ou l’on a de l’un et de l’autre quelque autre sensation ; mais les deux
empreintes ne correspondent pas chacune à la sensation qui lui est propre et,
comme un mauvais archer, on lance son trait à côté du but et on le manque, et
voilà justement ce qu’on appelle erreur | ||
THÉÉTÈTE
Et l’on a raison | ||
SOCRATE
Et maintenant, quand on a la sensation des signes de l’un, mais non de
l’autre, et qu’on applique à la sensation présente ce qui appartient à la
sensation absente, la pensée fait un jugement absolument faux | ||
En un mot,
sur ce qu’on n’a jamais su ni perçu, il n’est pas possible, semble-t-il, de se
tromper ni d’avoir une opinion fausse, si du moins ce que nous disons à
présent est fondé en raison ; mais c’est précisément dans les choses que nous
savons et que nous sentons que l’opinion roule et tourne et se révèle fausse
ou ... | ||
THÉÉTÈTE
Voilà une excellente explication, n’est-ce pas, Socrate ?
SOCRATE
Tu en conviendras encore davantage, quand tu auras entendu ceci ; car il
est beau de juger vrai, et honteux de juger faux | ||
THÉÉTÈTE
Naturellement | ||
SOCRATE
La différence tient, dit-on, à ceci | ||
Quand la cire qu’on a dans l’âme est
profonde, abondante, lisse et pétrie comme il faut, et que les objets qui
viennent par les sens se gravent dans ce cœur de l’âme, comme l’appelle
Homère par allusion à sa ressemblance avec la cire, alors les empreintes
qu’ils y laissent sont pures, suffisamment profondes et durent l... | ||
Ces empreintes étant nettes et bien
espacées, ils ont vite fait de les rapporter chacune à leurs cachets respectifs,
les choses réelles, comme on les appelle ; et ces hommes sont appelés des
sages | ||
Cela ne te semble-t-il pas exact ?
THÉÉTÈTE
Merveilleusement | ||
SOCRATE
Au contraire, quand le cœur d’un homme est velu, qualité vantée par le
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poète dont la sagesse est parfaite , ou quand la cire, mêlée d’ordures, est
impure et très humide ou très sèche, ceux dont la cire est molle sont prompts
à apprendre, mais oublieux, et ceux dont la cire est du... | ||
Ceux
chez qui est elle velue et dure comme de la pierre et mélangée partout de terre
ou d’ordure reçoivent des empreintes indistinctes | ||
Elles sont indistinctes aussi
quand la cire est sèche, car la profondeur manque, et indistinctes encore
quand la cire est humide, car elles se fondent ensemble et deviennent vite
confuses | ||
Mais si, outre tout cela, elles s’accumulent les unes sur les autres,
faute de place, dans quelque âme petite, elles sont plus indistinctes encore | ||
Tous ces gens-là sont dès lors sujets à juger faux | ||
Car lorsqu’ils voient ou
entendent ou conçoivent quelque chose, ils sont incapables d’assigner chaque
chose à son empreinte, ils sont lents, prennent une chose pour une autre et, la
plupart du temps, ils voient, entendent et pensent de travers | ||
Aussi dit-on
d’eux qu’ils se trompent sur les réalités et sont des ignorants | ||
THÉÉTÈTE
On ne peut rien dire de plus juste, Socrate | ||
SOCRATE
Alors, affirmerons-nous qu’il y a en nous des opinions fausses ?
THÉÉTÈTE
Certainement | ||
SOCRATE
Et des vraies aussi ?
THÉÉTÈTE
Des vraies aussi | ||
SOCRATE
Nous tenons donc à présent pour un point suffisamment décidé que ces
deux sortes d’opinion existent certainement ?
THÉÉTÈTE
Oui, parfaitement décidé | ||
SOCRATE
XXXV | ||
– En vérité, Théétète, il y a des chances qu’un bavard soit une
créature étrange et déplaisante | ||
THÉÉTÈTE
Pourquoi ? À quel propos dis-tu cela ?
SOCRATE
C’est que je suis fâché d’être rétif à comprendre et d’être un véritable
babillard | ||
Car de quel autre terme se servir à l’égard d’un homme qui tiraille
les arguments dans tous les sens et qui a peine à en finir avec chacun d’eux ?
THÉÉTÈTE
Mais toi-même, de quoi es-tu fâché ?
SOCRATE
Je ne suis pas seulement fâché : je crains encore de ne sav... | ||
THÉÉTÈTE
Il me semble à moi, Socrate, qu’il n’y a pas lieu de rougir de la
démonstration qui vient d’être faite | ||
SOCRATE
« Ainsi, poursuivra-t-il, tu prétends que jamais nous ne pouvons penser
qu’un homme auquel nous pensons simplement, sans le voir, est un cheval
que nous ne voyons ni ne touchons pas non plus, mais auquel nous pensons
simplement sans avoir de lui aucune sensation ? » Je dirai, je pense, que c’est
bien cela qu... | ||
THÉÉTÈTE
Et tu auras raison | ||
SOCRATE
« Mais alors, dira-t-il, ne suit-il pas de là qu’on ne prendra jamais le
nombre onze, qui n’est conçu que par la pensée pour le nombre douze, qui,
lui aussi, n’est conçu que par la pensée ? » Allons maintenant, c’est à toi de
répondre | ||
THÉÉTÈTE
Eh bien, ma réponse sera qu’à l’égard des objets qu’on voit ou qu’on
touche, on peut confondre onze avec douze, mais que pour les nombres, qui
sont dans la pensée, on ne saurait jamais en avoir cette opinion | ||
SOCRATE
Quoi donc ? penses-tu qu’un homme se soit jamais proposé d’examiner
en lui-même cinq et sept, je ne dis pas sept hommes et cinq hommes, ni quoi
que ce soit de pareil, mais les nombres mêmes cinq et sept, dont nous disons
qu’ils sont imprimés comme souvenirs dans notre bloc de cire et sur lesquels
nous préten... | ||
Car je suppose que tu veux parler de
toute espèce de nombre | ||
SOCRATE
Tu as raison de le supposer | ||
Considère maintenant si, dans ce cas, on ne
prend pas tout bonnement pour onze le douze même qui est imprimé dans la
cire | ||
THÉÉTÈTE
Il semble bien | ||
SOCRATE
Nous voilà donc revenus à nos premiers arguments, car celui qui se
trompe de la sorte pense qu’une chose qu’il connaît est une autre chose qu’il
connaît également, ce qui, avons-nous dit, est impossible, et c’est pour cette
raison même que nous avons conclu comme une chose nécessaire qu’il n’y a
pas d’opinio... | ||
THÉÉTÈTE
C’est parfaitement exact | ||
SOCRATE
Il faut donc montrer que l’opinion fausse est tout autre chose qu’un
désaccord de la pensée et de la sensation | ||
Si en effet c’était cela, nous ne nous
tromperions jamais dans nos pensées pures | ||
Mais, en réalité, ou il n’y a pas
d’opinion fausse, ou il est impossible qu’on ne sache pas ce qu’on sait | ||
Laquelle de ces deux possibilités choisis-tu ?
THÉÉTÈTE
C’est un choix bien embarrassant, Socrate, que tu me proposes là | ||
SOCRATE
On ne peut pourtant admettre les deux : il y a des chances que l’argument
ne le permette pas | ||
Mais, puisqu’il faut tout oser, si nous essayions de mettre
bas toute pudeur ?
THÉÉTÈTE
Comment ?
SOCRATE
En nous résolvant à dire quelle sorte de chose peut bien être le savoir | ||
THÉÉTÈTE
Et qu’y a-t-il en cela d’impudent ?
SOCRATE
Tu ne parais pas avoir conscience que toute notre conversation, dès le
commencement, n’a été qu’une enquête sur la science, vu que nous ignorions
ce qu’elle peut être | ||
THÉÉTÈTE
J’en ai parfaitement conscience | ||
SOCRATE
Eh bien alors, ne trouves-tu pas qu’il est impudent, quand on ne sait pas
ce qu’est la science, de vouloir montrer en quoi consiste le savoir ? La vérité,
Théétète, c’est que, depuis un bon moment, notre discussion est gâtée par un
vice de logique | ||
Nous avons dit cent fois : « nous connaissons » et « nous ne
connaissons pas », « nous savons » et « nous ne savons pas », comme si nous
nous comprenions de part et d’autre, alors que nous ignorons encore ce qu’est
la science ; et, pour t’en donner une nouvelle preuve, en ce moment même
nous nous servons des termes « i... | ||
THÉÉTÈTE
Mais de quelle manière discuteras-tu, Socrate, si tu t’abstiens de ces
termes ?
SOCRATE
D’aucune, étant l’homme que je suis, mais je le pourrais si j’étais un
disputeur | ||
Si un tel homme était ici en ce moment, il affirmerait bien qu’il
s’abstient de ces termes et me tancerait vertement sur les mots dont je me
sers | ||
Mais puisque nous ne sommes que de pauvres discoureurs, veux-tu que
je m’aventure à dire ce que c’est que savoir ? car il me semble que nous
aurions profit à le faire | ||
THÉÉTÈTE
Ose donc le dire, par Zeus ; et, si tu ne te passes pas de ces termes, on te
le pardonnera facilement | ||
SOCRATE
XXXVI | ||
– Eh bien, as-tu entendu comment on définit aujourd’hui le
savoir ?
THÉÉTÈTE
Peut-être, mais pour le moment je ne m’en souviens pas | ||
SOCRATE
On dit que c’est avoir la science | ||
THÉÉTÈTE
C’est vrai | ||
SOCRATE
Faisons, nous, un léger changement et disons que c’est posséder la
science | ||
THÉÉTÈTE
Mais alors quelle différence mets-tu entre l’un et l’autre ?
SOCRATE
Il n’y en a peut-être aucune ; écoute néanmoins ce qu’il m’en semble et
aide-moi à en vérifier la justesse | ||
THÉÉTÈTE
Oui, si j’en suis capable | ||
SOCRATE
Eh bien, posséder ne me paraît pas être la même chose qu’avoir | ||
Par
exemple, si quelqu’un a acheté un habit et en est le maître, mais ne le porte
pas, nous pouvons dire non pas qu’il l’a, mais qu’il le possède | ||
THÉÉTÈTE
Et avec raison | ||
SOCRATE
Vois donc si l’on peut de même posséder la science sans l’avoir, comme
un homme qui aurait pris des oiseaux sauvages, ramiers ou autres, et les
nourrirait chez lui dans un colombier qu’il aurait fait construire | ||
En un sens,
nous pourrions dire qu’il les a toujours, puisqu’il les possède | ||
N’est-ce pas
vrai ?
THÉÉTÈTE
Si | ||
SOCRATE
Mais, en un autre sens, qu’il n’en a aucun, mais qu’il a sur eux, puisqu’il
les a mis sous sa main dans un enclos à lui, le pouvoir de les prendre et de les
avoir, quand il le voudra, en attrapant tour à tour celui qu’il juge à propos, et
de les lâcher ensuite, et qu’il peut le faire toutes les fois que la f... | ||
THÉÉTÈTE
C’est vrai | ||
SOCRATE
Faisons encore une fois ce que nous avons fait précédemment, en
modelant dans nos âmes je ne sais quelle figure de cire | ||
Faisons à présent
dans chaque âme une sorte de colombier avec toutes sortes d’oiseaux, les uns
vivant en troupes et séparés des autres, les autres par petites bandes, et
quelques-uns solitaires et volant au hasard parmi tous les autres | ||
THÉÉTÈTE
Supposons qu’il est fait, mais après ?
SOCRATE
Dans la première enfance, il faut supposer que ce réceptacle est vide et, en
place des oiseaux, nous figurer des sciences | ||
Lors donc que, s’étant rendu
possesseur d’une science, on l’a enfermée dans l’enclos, on peut dire qu’on a
appris ou trouvé la chose dont elle est la science et que cela même est savoir | ||
THÉÉTÈTE
Soit | ||
SOCRATE
Et maintenant, si l’on veut donner la chasse à l’une quelconque de ces
sciences, la prendre, la tenir et ensuite la relâcher, vois de quels noms on a
besoin pour exprimer tout cela, si ce sont les mêmes dont on a usé d’abord au
moment de l’acquisition, ou des noms différents | ||
Un exemple te fera saisir
plus clairement ma pensée | ||
N’y a-t-il pas un art que tu appelles arithmétique ?
THÉÉTÈTE
Si | ||
SOCRATE
Conçois-le comme une chasse aux sciences qui concernent tout ce qui est
pair et impair | ||
THÉÉTÈTE
Je le conçois ainsi | ||
SOCRATE
Par cet art, on tient soi-même sous la main les sciences des nombres et on
les transmet à d’autres, quand on le veut | ||
THÉÉTÈTE
Oui | ||
SOCRATE
Et nous disons que, quand on les transmet, on enseigne ; que, quand on
les reçoit, on apprend ; et que, quand on les a, parce qu’on les possède dans
son colombier, on sait | ||
THÉÉTÈTE
Parfaitement | ||
SOCRATE
Maintenant fais attention à ce qui s’ensuit | ||
Un arithméticien accompli ne
connaît-il pas tous les nombres, puisqu’il n’y a pas de nombre dont il n’ait la
science dans son esprit ?
THÉÉTÈTE
Sans contredit | ||
SOCRATE
Or, un tel homme peut parfois compter, soit les nombres eux-mêmes dans
sa tête, soit quelques autres objets extérieurs qui peuvent se nombrer ?
THÉÉTÈTE
Sans aucun doute | ||
SOCRATE
Mais compter n’est pour nous autre chose que d’examiner à combien se
monte un nombre | ||
THÉÉTÈTE
C’est juste | ||
SOCRATE
Il apparaît donc que l’homme qui, comme nous l’avons admis, connaît
tous les nombres essaye de découvrir ce qu’il connaît, comme s’il n’en avait
aucune connaissance | ||
Tu as sans doute déjà entendu débattre des questions de
cette sorte | ||
THÉÉTÈTE
Oui | ||
SOCRATE
XXXVII |
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