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<p><title>Le Figaro</title><date>25 décembre 1885</date></p><p/>
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<tei:term type="Sujet_principal">Académie</tei:term>
<tei:term type="Auteurs_cites">Labiche (Eugène)</tei:term>
<tei:term type="Auteurs_cites">Dumas (Alexandre)</tei:term>
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<title key="#Sapho" type="Daudet">SAPHO</title> À L’<placeName type="institution" xml:id="idp9422432">ACADÉMIE</placeName></head>
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<sp who="Interviewer"><said><p>— Alors, dis-je à mon vieil ami <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9424464">Alphonse Daudet</persName> qui me reconduisait jusqu’à l’escalier,
tu persistes dans ta résolution ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oui.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— À ce point que tu ne verrais aucun inconvénient à ce que cette conversation tout intime
parût dans <title key="#Le_Figaro" type="journal">Le Figaro</title> ?</p></said></sp>
<p>Ici <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9428976">Daudet</persName> se recueillit un instant et laissa se
détacher son lorgnon, pour mieux voir en dedans de lui-même.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Tu peux tout dire !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Tout ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Absolument tout !</p></said></sp>
<p>Et comme je voulais m’assurer encore de son consentement, je le vis sourire et, prenant
l’attitude de <persName key="Jane_Hading" type="acteur" xml:id="idp9433632">Jeanne Hading</persName> dans <title key="#Sapho" type="Daudet">Sapho</title> au moment de l’emballage des
malles pour la rupture définitive : </p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Enlevez !... me cria-t-il résolument.</p></said></sp>
<p>Je partis et j’écrivis ce récit qui date d’hier soir.</p>
<p>Ayant appris par un académicien que, rendant justice à la valeur d’<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9437792">Alphonse Daudet</persName>,
l’<placeName type="institution" xml:id="idp9438800">Académie</placeName> était prête à lui ouvrir ses portes, ce qui n’eût étonné personne, je me hâtai
d’aller chez lui. Tout en m’acheminant vers la <placeName xml:id="idp9439808">rue Bellechasse</placeName>, je me rappelai qu’<date>il y a
environ deux ans</date> il m’avait écrit, en me demandant de la faire paraître dans <title key="#Le_Figaro" type="journal">Le Figaro</title>, une lettre, se résumant à ceci : <quote>Je ne me suis jamais présenté, je ne me
présente pas, je ne me présenterai jamais à l’<placeName type="institution" xml:id="idp9442400">Académie française</placeName>.</quote> Naturellement je lui
avais refusé tout d’abord cette insertion, croyant à un mouvement irréfléchi ; mais il
insista de telle façon qu’ayant assez vécu pour savoir que la meilleure manière de
désobliger un ami est de l’empêcher de faire une folie, j’avais publié la fameuse lettre.
Bah ! me disais-je en continuant ma route, tout le monde a oublié cette boutade, et <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9444000">Daudet</persName>
comme tout le monde !</p>
<p>J’arrivai enfin dans l’aristocratique hôtel qu’il habite et je le trouvai dans ce cabinet
élégant, rempli de livres et d’objets d’art que connaissent si bien ses amis. <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9445792">Daudet</persName>
écrivait le nez frôlant son papier, en brave myope qu’il est. Il me salua d’abord avec une
froide politesse, puis, me reconnaissant, il s’écria avec cette joie d’enfant qui ajoute tant
de charme à son esprit :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ah ! bien, puisque c’est toi, je vais fumer une bonne pipe ! Causons.</p></said></sp>
<p>Nous causâmes ; on rit d’abord de rien, de tout, puis j’abordai la fameuse question.</p>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Te voilà académicien, et j’en suis ravi pour toi, pour ta femme, tes enfants et pour
nous, sans compter l’<placeName type="institution" xml:id="idp9449808">Académie.</placeName></p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Qu’est-ce que tu me dis là ! s’écria-t-il en bondissant sur son fauteuil, qu’est-ce que
tu me dis là ? mais pour qui me prends-tu ? Mais je serais cent fois plus méridional que
<persName key="Numa_Roumestan" type="personnage" xml:id="idp9451504">Roumestan</persName>, que <persName key="Tartarin" type="personnage" xml:id="idp9452496">Tartarin</persName>, si j’oubliais la lettre que je t’ai écrite ! Jamais je ne serai de
l’<placeName type="institution" xml:id="idp9453648">Académie</placeName> !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"> <said><p>— Tout le monde dit le contraire et, sans aller plus loin, moi qui ai assez bonne vue,
j’aperçois là sur ton bureau une lettre d’académicien dont je connais l’écriture.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oui, c’est vrai ! On me fait l’honneur de m’affirmer que je pourrais bien être
incorporé dans le bataillon des Immortels, j’ai les propositions les plus gracieuses, les
plus pressantes ; tiens, vois cette lettre ; il y a dedans : <quote>Vous voulez donc ne nous
laisser que les doublures du roman ? </quote> Et cette autre : <quote>Oublions cette lettre
malencontreuse, je vous garantis au moins vingt-cinq voix.</quote> Et cette autre encore :
<quote>Venez, vous nous rendrez service !</quote> En voilà plus qu’il n’en faut pour ma gloire. Eh bien !
malgré tout cela, je ne veux pas me présenter à l’<placeName type="institution" xml:id="idp9458576">Académie</placeName>.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"> <said><p>— Pourquoi ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"> <said><p>— Mais, songes-y donc, si j’avais été académicien, il m’était impossible d’écrire
<title key="#Le_Nabab" type="Daudet">Le Nabab</title>, <title type="Daudet">Les Rois en exil</title>
et <title key="#Sapho" type="Daudet">Sapho</title> ! Je
ne parle pas de la pièce, bien entendu, ajouta-t-il en souriant, de la pièce que j’ai faite
avec mon ami <persName key="ADOLPHE_BELOT" type="auteur" xml:id="idp9464464">Belot</persName> ; <persName key="Jane_Hading" type="acteur" xml:id="idp9465424">Jeanne Hading</persName>
aurait enjôlé tout le monde à l’<persName key="" type="institution" xml:id="idp9466496">Institut</persName> comme au <placeName type="th&#xE9;&#xE2;tre" xml:id="idp9467616">Gymnase</placeName>
; je ne parle que du roman. Puis trop de questions de convenances, de circonvenances, que
sais-je, quand il faut se préoccuper d’un fauteuil ! J’ai bien autre chose à penser ; la
santé me revient, grâce à ce devin de <persName key="Jean_Martin_Charcot" type="m&#xE9;decin" xml:id="idp9468816">Charcot</persName>, qui a trouvé et guéri mon mal ; des années de
travail s’ouvrent encore devant moi et je veux écrire les livres comme je les comprends !
Non pas que je veuille rien faire qui puisse inquiéter personne, mais je désire être libre.
<persName key="Weiss" type="journaliste" xml:id="idp9470320">Weiss</persName> a dit de moi : <quote>Sans qu’on y prenne garde, c’est le plus intrépide des écrivains
contemporains !</quote> Et je suis fier de cela !... Comment, je ne pourrais plus, si j’étais
candidat, faire un pas, dire un mot, sans que quelqu’un vienne me souffler à l’oreille :
<quote>Vous ne devez pas faire ceci, pour l’<placeName type="institution" xml:id="idp9472528">Académie</placeName> !</quote>
ou bien : <quote>Pour l’<placeName type="institution" xml:id="idp9473664">Académie</placeName>, il faudrait
faire telle chose !</quote> ou bien : <quote>Chut ! pensez à l’<placeName type="institution" xml:id="idp9474896">Académie</placeName> !</quote>
<quote>— Malheureux ! qu’allez-vous faire ? Et l’<placeName type="institution" xml:id="idp9476032">Académie</placeName> !...</quote> Non, ce métier de malade, à qui tout le monde
signale charitablement tel courant d’air, telle porte ouverte à éviter, me serait
insupportable. Je n’en veux pas, je n’en veux pas !...</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Eh bien ! lui dis-je, quand il fut un peu calmé, tu m’as l’air d’un homme qui s’entête
ou qui est mal conseillé.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ah ! c’est trop bête ! comment, toi aussi, est-ce que tu vas croire que je suis
influencé et, comme <persName key="Jules_Valles" type="auteur" xml:id="idp9479408">Vallès</persName>, voir passer <quote>dans mon œil noir le mot <placeName type="institution" xml:id="idp9480720">Académie</placeName> et le désir d’en
être ! </quote>Vas-tu me dire que, si j’agis ainsi, c’est poussé par <persName key="Edmond_de_Goncourt" type="auteur" xml:id="idp9481760">Goncourt</persName>
et <persName key="&#xC9;MILE_ZOLA" type="auteur" xml:id="idp9482864">Zola</persName> ? Oui, on a
écrit cent fois que j’étais inféodé au naturalisme. Ô ce naturalisme ! <quote>en voilà un fleuve
dont j’ai entendu parler</quote>, comme dit ma <persName key="Sapho" type="personnage" xml:id="idp9484576">Sapho</persName> du <placeName type="th&#xE9;&#xE2;tre" xml:id="idp9485568">Gymnase</placeName>. Mais le
naturalisme m’est absolument indifférent, et pour ma part, je n’ai jamais employé ce mot-là
! J’aime beaucoup <persName key="&#xC9;MILE_ZOLA" type="auteur" xml:id="idp9486560">Zola</persName>, je le trouve très fort, un superbe inventeur, mais je ne suis
d’aucune paroisse, d’aucune église, d’aucune institution, et je ne veux pas plus de l’une
que de l’autre.</p></said></sp>
<p><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9488192">Daudet</persName> était parti, je ne pouvais plus l’arrêter.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— On a osé imprimer, ajouta-t-il avec une vraie colère, que, si je ne voulais pas être
académicien, c’était pour gagner les rentes qu’<persName key="Edmond_de_Goncourt" type="auteur" xml:id="idp9490224">Edmond de Goncourt</persName>, mon maître, mon vieil
ami, laissait après lui à ceux qu’il a fait entrer dans son <placeName type="institution" xml:id="idp9491392">Académie</placeName> ; quant à l’autre
<placeName key="Academie" type="institution" xml:id="idp9492160">Académie</placeName>, la vraie, comme elle ne payait qu’en gros sous dans un sac de papier à chandelle,
j’avais renoncé à en être ! Quelle misère ! Heureusement, <persName key="Edmond_de_Goncourt" type="auteur" xml:id="idp9493456">Goncourt</persName> est vert et fort comme un
chêne, et j’espère bien n’y être jamais, dans son <placeName type="institution" xml:id="idp9494608">Académie</placeName> ! J’y serais trop triste, s’il
n’était plus là !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Et tout cela parce que tu as écrit cette lettre, qui n’était qu’une détente de nerfs, pas
autre chose.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Peut-être bien !... après la mort de <persName key="Jules_Sandeau" type="auteur" xml:id="idp9497472">Jules Sandeau</persName>, tant de gens m’avaient poussé,
appelé du côté de l’<persName key="" type="institution" xml:id="idp9498592">Institut</persName> ; j’avais eu de si belles paroles, <persName key="Edmond_de_Goncourt" type="auteur" xml:id="idp9499616">Goncourt</persName>
et <persName key="&#xC9;MILE_ZOLA" type="auteur" xml:id="idp9500720">Zola</persName> eux-mêmes,
me conseillaient de faire des démarches. <quote>Au moins, me disaient-ils, nous pourrons assister
à une séance et entendre un discours de réception dans lequel nous ne serons pas insultés
suivant l’usage.</quote> Ma foi, pensai-je, tâtons le terrain... Quel terrain ! J’ignorais toutes les
conditions d’une candidature bien menée, les petites conventions, les détails de cette
cuisine toute spéciale, de ces trafics, de ces agios que d’autres savent si bien. Bref,
obéissant aux conseils qui me venaient de mes soi-disant futurs confrères, je me lançai. Je
rencontrai alors <persName key="ALEXANDRE_DUMAS" type="auteur" xml:id="idp9503232">Alexandre Dumas</persName> qui tout haut, à une table amie où se trouvait ce soir-là
le <persName key="grand_duc_Constantin" type="politique" xml:id="idp9504240">grand duc Constantin</persName>, m’avait dit avec cette cordiale brusquerie que tu lui sais :<quote>
Je reviens de l’<placeName type="institution" xml:id="idp9505680">Académie</placeName> : si vous vous étiez présenté aujourd’hui, mon cher, vous passiez à
l’unanimité.</quote></p>
<p><date>Quelques jours après</date> cette conversation, je le rencontrai encore.</p>
<p>Dès qu’il me vit, il s’empressa de me dire, à ma grande stupéfaction : <quote>— Vous savez, je
vote pour <persName key="Jules_Verne" type="auteur" xml:id="idp9508208">Jules Verne</persName> !</quote> Ce n’est pas tout. Et <persName key="Eugene_Labiche" type="auteur" xml:id="idp9509360">Labiche</persName>,
mon vieil et charmant ami <persName key="Eugene_Labiche" type="auteur" xml:id="idp9510368">Labiche</persName>,
qui me répétait toujours :<quote> — Ah ! çà, vous ne voulez donc pas être des nôtres ?</quote> Dès qu’il
m’aperçut venir à lui dans certaine maison, il s’éloigna doucement ; je le suivis de salon en
salon, je prenais un malin plaisir à voir son embarras jusque dans son dos ; enfin, las de
m’éviter, acculé entre deux portes, il me glisse un furtif : <quote>— Faites-vous désirer !</quote> — et
disparaît. C’était clair, tous mes amis me fuyaient ; j’avais la peste, j’étais devenu
candidat !</p>
<p>C’est alors qu’écœuré, je t’ai écrit cette lettre que je ne regrette pas, je le jure.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"> <said><p>— Ma foi, si tu prends les choses à ce point de vue, tu aurais bien souffert quand il se
serait agi des visites.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Les visites !... Ah ! tu ne sais pas ce que c’est ! J’eus à ce moment une entrevue avec un
charmant homme, blanchi par l’expérience ; je lui témoignai l’effroi que me causait cette
singulière formalité. Il sourit et me dit : <quote>— Moi qui vous parle, je me souviens, entre
autres, d’une terrible visite à <persName key="Jules_Armand_Dufaure" type="politique" xml:id="idp9516576">M. Dufaure</persName>
; la première fois, il ne me reçut pas ; j’y
retournai une seconde fois ; le domestique revint, un peu gêné, m’annoncer que son maître
était absent. J’y retournai une troisième fois. Ce jour-là, le même domestique attendri me
dit : — Ah ! monsieur, je m’arrangerai pour vous le faire voir ! J’attendis dix minutes. Au
bout de ce temps, le pauvre serviteur s’avança vers moi d’un air navré, et, avec une
profonde pitié que je n’oublierai jamais, murmura en baissant les yeux et la voix : — Il est
sorti !</quote></p>
<p>— Eh bien ? m’écriai-je, indigné.</p>
<p><quote>— Eh bien ! ajouta le charmant homme, je me suis entêté,
je suis revenu et je suis de l’<placeName type="institution" xml:id="idp9299712">Académie française</placeName> !</quote></p>
<p>Tu me connais, si pareille chose m’était arrivée, je ne sais pas ce que j’aurais fait chez
<persName key="Jules_Armand_Dufaure" type="politique" xml:id="idp9301040">M. Dufaure</persName>, mais c’eût été quelque chose d’énorme !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Tu exagères beaucoup tout cela.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ah ! je sais bien qu’il y a des exceptions et que pour <persName key="ALEXANDRE_DUMAS" type="auteur" xml:id="idp9303984">Alexandre Dumas</persName>, par exemple, les
choses se sont passées tout autrement ! Mais il était <persName key="ALEXANDRE_DUMAS" type="auteur" xml:id="idp9305120">Alexandre Dumas</persName>, et en le recevant on
recevait deux personnages, lui et son père ! Ce n’est pas tout ! As-tu songé à ce discours
de réception qu’il faut entendre, à la leçon qu’il faut recevoir en public et qu’on ne m’eût
certes pas ménagée à moi ? Il me semble voir le petit sourire chinois du monsieur qui vous
dit en ricanant : <quote>— Allons, vous y êtes venu ! eh bien ! on vous pardonne !</quote> et moi forcé
de grimacer aussi en écoutant tout cela d’un sourire piteux mais diplomatique, à la grande
joie de l’assemblée. Allons donc ! Tarasconnais, comme les dieux m’ont fait, j’oublierais
toutes les convenances et, plutôt que d’attendre la fin du discours, j’aurais lancé un
terrible zut ! sous la coupole ; un zut à faire évanouir la bonne <persName key="Aubernon" type="auteur" xml:id="idp9535696">M<hi rend="sup">me</hi> Aubernon</persName> et je me
serais sauvé sur le quai avec mon habit vert, quitte à être arrêté par un sergent de ville
et reconduit au Jardin d’Acclimatation comme un <w type="hapax">kakatoës</w> d’une espèce particulière !</p></said></sp>
<p>Et comme je riais de cette sortie :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ne ris pas, reprit <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp9539904">Daudet</persName>, je te jure que je suis sincère. Jamais je ne dirai du mal de
l’<placeName type="institution" xml:id="idp9541024">Académie</placeName>, c’est une force indiscutable, elle contient des hommes éminents, mais je n’en
veux pas être, je la souhaite à <persName key="Eug&#xE8;ne_Manuel" type="auteur" xml:id="idp9542096">Manuel</persName>,
à <persName key="&#xC9;tienne_Charles_Henri_de_Bornier" type="auteur" xml:id="idp9543088">Bornier</persName>, à d’autres aussi, je les recommanderais
si ma voix ne devait pas leur être nuisible à partir d’aujourd’hui, mais je ne suis pas fait
pour cette vie-là. Moi, qui écris pour le théâtre, je ne puis pas dédaigner ce qu’ont
accepté ces maîtres en l’art dramatique, <persName key="&#xC9;mile_Augier" type="auteur" xml:id="idp9544688">Émile Augier</persName>, <persName key="ALEXANDRE_DUMAS" type="auteur" xml:id="idp9545648">Alexandre Dumas</persName>, <persName key="Octave_Feuillet" type="auteur" xml:id="idp9546496">Octave Feuillet</persName>
,
<persName key="Eugene_Labiche" type="auteur" xml:id="idp9547488">Labiche</persName>, <persName key="&#xC9;douard_Pailleron" type="auteur" xml:id="idp9548560">Pailleron</persName> et <persName key="Halevy" type="auteur" xml:id="idp9549552">Halévy</persName>,
ce qui a plu à des philosophes et des poètes tels que <persName key="Ernest_Renan" type="auteur" xml:id="idp9550544">Renan</persName>,
<persName key="TAINE" type="auteur" xml:id="idp9551536">Taine</persName>, <persName key="Elme_Marie_Caro" type="auteur" xml:id="idp9552496">Caro</persName>,
<persName key="Gaston_Boissier" type="auteur" xml:id="idp9553488">Boissier</persName>, <persName key="Fran&#xE7;ois_Coppee" type="auteur" xml:id="idp9554560">Coppée</persName>,
<persName key="Sully-Prudhomme" type="auteur" xml:id="idp9555552">Sully-Prudhomme</persName>, etc., mais leur goût n’est pas le mien.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"> <said><p>— Tu ne cites pas de romancier ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oui, fit-il, après trois secondes de réflexion oui, il y a là des romanciers de talent,
mais je n’en connais pas de la valeur de <persName key="Gustave_Flaubert" type="auteur" xml:id="idp9558672">Flaubert</persName>, des <persName key="Edmond_de_Goncourt" type="auteur" xml:id="idp9559664">Goncourt</persName>,
de <persName key="&#xC9;MILE_ZOLA" type="auteur" xml:id="idp9560768">Zola</persName> ni de <persName key="Jules_Barbey_d_Aurevilly" type="auteur" xml:id="idp9561760">Barbey
d’Aurevilly</persName>. <persName key="Gustave_Flaubert" type="auteur" xml:id="idp9562720">Flaubert</persName>, <persName key="Edmond_de_Goncourt" type="auteur" xml:id="idp9563680">Goncourt</persName>,
ajouta-t-il, leurs deux portraits sont ici, regarde et
rappelle-toi ce que je t’ai dit un jour : si nous allons de l’avant aujourd’hui, nous autres
romanciers, c’est que nous avons un peu de leur souffle dans nos voiles !... Non !
l’<placeName type="institution" xml:id="idp9565216">Académie</placeName>, vois-tu, j’ai bien autre chose en tête ; il me faut profiter des dernières
années, et travailler librement, sans arrière-pensée ; je dois faire une étude sur la
jeunesse contemporaine dans certains milieux ; je l’intitulerai : <title type="Daudet">Lebiez et
Barré</title> ; il faut aussi que j’écrive une <title type="Daudet">Histoire de Napoléon I<hi rend="exp">er</hi></title>, à ma façon ; je veux le montrer comme je le sens, en méridional qu’il
était ; et puis je veux faire un livre, le prochain, dont le titre provisoire est : <title key="#L_Immortel" type="Daudet">Une rupture dans le monde</title> ; on verra là-dedans quelques-uns des tripotages
académiques ; il y aura un ménage d’académiciens, l’<persName key="Astier-Rehu" type="personnage" xml:id="idp9570048">Astier-Réhu</persName> de mon <title key="#Tartarin_sur_les_Alpes" type="Daudet">Tartarin
sur les Alpes</title>, qui sera très étudié. Enfin, et c’est là ma vraie raison, j’ai élevé mon
grand fils, j’ai refait mes études avec lui ; mon rêve est d’agir de même pour mon second,
le petit. J’aime la campagne, l’eau, surtout les blés ; c’est une manie, mais rien que l’idée
d’une promenade le matin, sous le soleil, dans un chemin creux, entre ma femme et mes
enfants, me fait absolument méconnaître les joies qu’on éprouve à être membre d’une
commission, à parcourir le pont des Arts et à sortir en troupeau comme les enfants de
l’École turque (plus calme, hélas !), du <placeName type="institution" xml:id="idp9573376">Palais de l’Institut</placeName>. Je l’estime, je l’honore,
mais je ne veux plus en entendre parler !</p></said></sp>
<p>Le voyant si bien arrêté dans ses résolutions, je lui demandais s’il était vrai qu’il eût
dit un jour en parlant de l’<placeName type="institution" xml:id="idp9574944">Académie</placeName> : <quote>C’est, après le <placeName key="Jockey" type="institution" xml:id="idp9575936">Jockey</placeName>, un des cercles parisiens où
il est le plus difficile d’entrer !</quote></p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oh ! pour cela, jamais ! me répondit-il avec animation ; pour parler ainsi, il eût fallu
être un envieux, un blessé que je ne suis pas. Jamais je ne dirai rien contre l’<placeName type="institution" xml:id="idp9578192">Académie</placeName>, on
croirait que j’ai voulu en être, et ce serait absolument le contraire de la vérité.</p></said></sp>
<p>Sur quoi nous nous sommes donné une bonne poignée de main, et je suis parti.</p>
<p>Pour la fin de cette conversation, se reporter aux premières lignes du présent
procès-verbal. <quote>— La rupture est faite ! Enlevez !</quote></p>
<signed><persName key="PHILIPPE_GILLE." xml:id="idp9580832">PHILIPPE GILLE</persName></signed>
</div>
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