interviews_daudet / data /annee1886 /1886_11_04_Temps_Le.xml
de-francophones's picture
Upload 173 files
9a1f9ba verified
<?xml version="1.0"?>
<?xml-stylesheet type="text/xsl" href="../custom.xsl"
?><?xml-stylesheet type="text/xsl" href="../custom.xsl"?><TEI xmlns:tei="http://www.tei-c.org/ns/1.0" xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0" n="16"> <!-- 16 -->
<teiHeader>
<fileDesc>
<titleStmt>
<title/>
</titleStmt>
<publicationStmt>
<p/>
</publicationStmt>
<sourceDesc>
<p><title>Le Temps.</title><date>4 novembre 1886</date></p><p/>
</sourceDesc>
</fileDesc>
<profileDesc>
<textClass>
<keywords scheme="#GMAndGM">
<tei:term type="Auteurs_cites">Aubanel (Théodore)</tei:term>
<tei:term type="Sujet_principal">Félibrige</tei:term>
<tei:term type="Statut_du_texte">Nécrologie</tei:term>
</keywords>
</textClass>
</profileDesc>
</teiHeader>
<facsimile>
<graphic url="http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k231204h/f2.highres"/>
</facsimile>
<text>
<body>
<div>
<!-- <dateline>4 novembre 1886/dateline>
<head><date>4 novembre 1886</date><lb/>
Le Temps <lb/> -->
<head>CHRONIQUE</head>
<head><persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37765296">Théodore Aubanel</persName></head>
<!-- <facsimile>
<graphic url="http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k231204h/f2.image.langFR"></graphic>
</facsimile> -->
<p>Un poète vient de mourir.</p>
<p>Sûrement, ce n’était pas une « physionomie parisienne », ce <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37767584">Théodore Aubanel</persName> qui,
<date>avant-hier</date>,
s’est éteint en <placeName xml:id="idp37769088">Avignon</placeName>. Jamais de son vivant sa photographie ne
s’était étalée aux vitrines à la mode, parmi les souverains, les <w type="hapax">cabotines</w> et les
notabilités de la politique. Les chroniqueurs du boulevard, qui n’ont pas connu
<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37770720">Aubanel</persName>, ne nous fatigueront pas pendant toute une semaine de ses saillies et de ses
mots de la fin ; même bien peu de Parisiennes — si tendres pourtant, si
accueillantes aux poètes — pourraient montrer quelques rimes du défunt griffonnées
sur un éventail. Nous autres « gens d’<placeName xml:id="idp37772304">outre-Loire</placeName> », nous n’avons pas lu l’œuvre
d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37772832">Aubanel</persName> ; de lui nous ne connaissions guère que le nom, encore que le poète soit
souvent venu à <placeName xml:id="idp37774016">Paris</placeName> et que nous ayons eu l’occasion de le rencontrer chez les
artistes méridionaux qui sont restés fidèles à leur <placeName xml:id="idp37774704">Provence</placeName>.</p>
<p>Pour ma part, je me souviens d’avoir rencontré <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37775664">Théodore Aubanel</persName>
chez <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37776672">Alphonse
Daudet</persName>, autrefois, <placeName xml:id="idp37777552">avenue de l’Observatoire</placeName>, et, plus récemment,
<placeName xml:id="idp37778080">rue de Bellechasse</placeName>. C’était un petit homme, un bout d’homme,
dans la cinquantaine, une
tête de moine bourguignon, et dans cette figure fleurie seuls les yeux, larges,
noirs, bougeurs, à la fois attendris et ironiques, indiquaient l’origine
provençale.</p>
<p>Il y a dans <title key="#Les_Dieux_en_exil" type="Heine">Les Dieux en exil</title>,
de <persName key="Henri_Heine" type="auteur" xml:id="idp37780480">Henri Heine</persName>, une nocturne
traversée de rivière où un petit batelier fait passer le <placeName xml:id="idp37781616">Rhin</placeName> à des moines dans sa
barque. Sous le déguisement du froc ce sont les dieux qui fuient. L’un d’eux, dans
l’ombre du capuchon, laisse apercevoir son visage : c’est le vieux <persName key="Silene" type="personnage" xml:id="idp37782448">Silène</persName>. Jamais
je n’ai rencontré <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37783616">Théodore Aubanel</persName> sans me ressouvenir de ce païen de dieu affublé
d’une robe monacale.</p>
<p>Au milieu du salon, sous le lustre de cuivre, <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37785216">Aubanel</persName> chantait ses vers, à la
provençale ; en voici quelques-uns qui me sont demeurés dans la mémoire. Comme je
voudrais pouvoir rendre le charme étrange, extraordinaire que leur donnait la
musique et la belle voix d’or du félibre ! </p>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>
Je la rencontrais sur les aires<lb/>
La fillette des cheveux blonds.<lb/>
— Oh ! là-haut ! tu passes bien fière ! <lb/>
Où t’en vas-tu, <persName key="Madelon" type="personnage" xml:id="idp37788944">Madelon</persName> ?<lb/></p></body></floatingText>
<p>Et <persName key="Madelon" type="personnage" xml:id="idp37790304">Madelon</persName> descendait et disait :</p>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>— Je vais au four porter le vin.</p></body></floatingText>
<p>L’amoureux la prenait sur ses genoux, puis l’emmenait par la main. Ils allaient chez
le curé, le faisaient lever de table, l’obligeaient bien vite d’allumer un cierge
: </p>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>Nous sommes pressés<lb/> Plus qu’on ne peut dire ; <lb/>Mariez-nous, il se fait tard.</p></body></floatingText>
<p>Et ça c’était le refrain, que tous reprenaient en chœur, quand le poète avait achevé
la strophe avec un grand rire, la voix chaude, les yeux brillants.</p>
<p>La mort <quote>plus pressée qu’on ne peut dire</quote>, a éteint tout cela.
<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37796768">Aubanel</persName> est mort en
son <placeName xml:id="idp37797776">Avignon</placeName>, tout d’un coup, ce jour gris des Morts — pendant que
le <placeName xml:id="idp37798352">Rhône</placeName> débordé
couvrait de son courant la joyeuse <placeName xml:id="idp37798896">île de la Barthelasse</placeName>, chère aux félibres —
dans une tristesse inaccoutumée du paysage, que, par un pressentiment étrange, le
poète avait autrefois chantée en des vers qu’il intitulait : <title type="Aubanel">Pour
Toussaint</title>.</p>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>Le temps est noir à la baisse,<lb/>
Il tonne, il pleut, le <placeName xml:id="idp37801824">Rhône</placeName> croit.<lb/>
La Mort chemine ; elle est en aise.<lb/>
De sa faux elle tranche jeunes et vieux.<lb/></p></body></floatingText>
<p>Souvent, dans des causeries, j’avais entendu <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37803536">Alphonse Daudet</persName> parler avec une
tendresse particulière du félibre <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37804640">Aubanel</persName> ; aussi, à la première nouvelle de sa
mort, j’allai demander au romancier de me raconter son ami défunt, de me le
montrer tel qu’il doit être vu, dans le cadre de sa ville natale, de son <placeName xml:id="idp37806048">Midi</placeName> si
spécial, et non point tel que j’avais pu l’apercevoir moi-même, dans un salon
parisien, en toilette de cérémonie, le dos à la cheminée, chantant ses vers entre
un sonnet d’<persName key="Haraucourt" type="auteur" xml:id="idp37806912">Haraucourt</persName> et un monologue de
<persName key="Coquelin_freres" type="acteur" xml:id="idp37807808">Coquelin</persName>.</p>
<p><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37809024">Alphonse
Daudet</persName> venait justement de recevoir la lettre noire. Elle était encore
étalée sur sa table de travail.</p>
<p>Tous ceux qui ont la bonne fortune de vivre dans l’amitié de <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37810752">M.
Daudet</persName> savent que,
s’ils éprouvent un plaisir infiniment délicat à lire ses livres, peut-être encore
préfèrent-ils entendre sa causerie. C’est là surtout que <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37812080">M.
Daudet</persName> surprend et
qu’il charme. Quels que soient le livre, l’événement ou l’homme dont on
l’entretienne, on ne le prend pas au dépourvu ; il a à vous conter une anecdote ;
il vous fournit un éclaircissement psychologique, une explication vraiment
humaine ; gens ou faits, il résume, il synthétise tout dans des mots
caractéristiques ; et ces mots sont presque toujours des images. Ce don de poète
fait de <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37813696">M.
Daudet</persName> le plus surprenant magicien qui soit au monde : je savais bien
qu’il m’évoquerait à sa volonté, non pas l’ombre décolorée, mais la personne même
de <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37815136">Théodore Aubanel</persName>.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Voyez-vous ce qu’il y a écrit là, me dit-il en m’indiquant du doigt, sur la lettre de
deuil, au-dessous du nom du mort, l’énumération de ses titres honorifiques ?</p></said></sp>
<p>Je lus :</p>
<p><hi rend="italic">Imprimeur de <persName key="Leon_XIII" type="religion" xml:id="idp37818448">Sa Sainteté Léon XIII</persName>.</hi></p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Imprimeur du pape ! reprit <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37820400">Alphonse Daudet</persName>, tout <placeName xml:id="idp37821392">Avignon</placeName>
et tout <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37821952">Aubanel</persName> sont là.
Vous ne connaissez pas <placeName xml:id="idp37823008">Avignon</placeName> ? Imaginez une de ces petites villes prises dans un
<w type="hapax">corselet</w> de tours et de murailles comme on en voit imprimées sur la première page
des <w type="hapax">elzévirs</w>. Voilà <placeName xml:id="idp37824992">Avignon</placeName>, avec ses remparts à créneaux où, la nuit, dit une
chanson d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37825680">Aubanel</persName>, viennent danser les étoiles.</p>
<p>Maintenant, dans un coin de la vieille ville papale, figurez-vous un cloître, un vrai
cloître, avec son porche, son portique, ses larges escaliers de pierre, son
religieux silence, seulement troublé par le bruit sourd de l’imprimerie
d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37827648">Aubanel</persName>, installée dans les vieux bâtiments.</p>
<p>En haut, l’appartement, assombri par des vitraux, a une allure mystérieuse
d’oratoire. Mais ce n’est pas, comme chez <persName key="FREDERIC_MISTRAL" type="auteur" xml:id="idp37829376">Mistral</persName>, l’accumulation des dons
apportés par les campagnards qui, par leur rusticité, donnent à la maison du poète
de <title key="#Mireille" type="Mistral"> Mireille</title> un vague air de chapelle à miracle, encombrée d’<hi rend="italic">ex-voto</hi>. Chez <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37832432">Aubanel</persName> on sent qu’on est chez un bourgeois et chez
un artiste. Les meubles sont rares ; ils portent de belles <w type="hapax">aiguières</w>. Des crucifix
de vieil ivoire, deux ou trois <persName key="Fran&#xE7;ois_Clouet" type="peintre" xml:id="idp37834384">Clouet</persName> pendent au mur, et sur tout cela, sur les
tentures, sur les meubles, court la dentelle d’<placeName xml:id="idp37835568">Avignon</placeName>, fine à border des nappes
d’église, fine comme les créneaux des remparts.</p>
<p>Là, derrière ces vitraux, dans cette lumière chaude, <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37836688">Aubanel</persName> a vécu avec sa femme et
son enfant, près de celui que dans la maison on appelait « l’oncle ».</p>
<p>C’était un vieux chanoine, si vieux, si vieux qu’il devait dater du temps des papes.
Silencieux pendant des semaines entières, il ne parlait jamais qu’en provençal ou
en latin, et il ne posait son bréviaire que pour relire — dans deux volumes reliés
de cuir, à tranches rouges — son <persName key="Virgile" type="auteur" xml:id="idp37838896">Virgile</persName> et son <persName key="Catulle" type="auteur" xml:id="idp37839776">Catulle</persName>.</p>
<p>Sous ces influences, pris dans le mouvement de <persName key="FREDERIC_MISTRAL" type="auteur" xml:id="idp37841184">Mistral</persName>, <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37842304">Aubanel</persName> a écrit des vers
provençaux — un peu comme il aurait fait des vers latins. Je ne veux pas dire
qu’il se livrât à un exercice de rhétorique, mais seulement que chez lui le retour
à une langue qu’il ne parlait pas, qu’il dut apprendre, fut un goût délibéré d’artiste,
non un élan spontané, instinctif comme chez <persName key="FREDERIC_MISTRAL" type="auteur" xml:id="idp37843888">Mistral</persName>.</p>
<p>Le premier recueil de vers d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37845312">Aubanel</persName> ça a été <title type="Aubanel">La
Grenade entr’ouverte</title>, le
second <title key="#Le_Livre_de_l_Amour" type="Aubanel">Le Livre de l’Amour</title> en trois parties : <title key="#L_Amour" type="Aubanel">L’Amour</title>,
<title key="#Entre_lueur" type="Aubanel">Entre-lueur</title>, <title key="#La_Mort" type="Aubanel">La Mort</title>. Le recueil
parut avec cette épigraphe : </p></said></sp>
<floatingText type="&#xE9;pigraphe">
<body><p>Qui chante<lb/> Son mal enchante.</p></body></floatingText>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>En voici les premiers vers :</p></said></sp>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>J’ai le cœur bien malade,<lb/>
Malade à en mourir,<lb/>J’ai le cœur bien malade<lb/>
Et ne veux pas guérir.</p></body></floatingText>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>La jeune fille aimée du félibre va au couvent à <placeName xml:id="idp37856480">Constantinople</placeName>. Avant qu’elle parte,
l’amoureux la supplie de lui tendre la main. </p></said></sp>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>Ta petite main brune et chaude,<lb/>
Donne-la moi, donne-la moi.<lb/></p></body></floatingText>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>Le jour où elle prend la mer, le félibre monte sur un coteau pour suivre jusqu’à
l’horizon le navire qui l’emporte : </p></said></sp>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>Alors d’amont, alors j’ai dévalé<lb/>
Le long de la mer et des grandes ondades.<lb/>
J’ai couru comme un déconsolé<lb/>
Et par son nom tout un jour je l’ai criée !<lb/></p></body></floatingText>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>Puis le poète visite la chambre de l’absente et jette ce cri passionné au miroir : </p></said></sp>
<div><floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>Miroir, miroir, fais-la moi voir,<lb/>Toi qui l’as si souvent contemplée !</p></body></floatingText>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>Après ce recueil, <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37865904">Aubanel</persName> publia <title key="#Le_Pain_du_P&#xE9;ch&#xE9;" type="Aubanel">Le Pain du Péché</title>,
<title key="#Le_Satyre" type="Aubanel">Le Satyre</title>, — deux drames de feu, — et les vers sur <title key="#Les_Filles_d_Avignon" type="Aubanel">Les Filles d’Avignon</title>
et sur <title key="#La_V&#xE9;nus_d_Arles" type="Aubanel">La Vénus d’Arles</title>.</p></said></sp>
<floatingText type="po&#xE8;me">
<body><p>Montre tes seins nus, montre tes flancs nus,<lb/>
Vénus qui fais nos filles si belles.</p></body></floatingText>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Mais ces dernières poésies furent tirées à peu d’exemplaires et distribuées aux
amis, sous le manteau, en secret. Songez donc ! Quel scandale si l’on avait vu
sortir une pareille débauche de <w type="hapax">paganisme</w> de chez l’imprimeur du pape, de chez
l’éditeur des <title key="#Paillettes_d_Or" type="Aubanel">Paillettes d’Or</title>, qui sont le
<persName key="Mathieu_Laensberg" type="religion" xml:id="idp37875360">Mathieu Laensberg</persName> de la sainteté du <placeName xml:id="idp37876384">Midi</placeName> catholique !</p>
<p>Pour finir, au nombre des plus beaux vers d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37877440">Aubanel</persName>,
je crois qu’il faut citer <title key="#Les_Forgerons" type="Aubanel">Les Forgerons</title>, qui me sont dédiés,
et <title key="#La_Sir&#xE8;ne" type="Aubanel">La Sirène</title>. <title key="#Les_Forgerons" type="Aubanel">Les Forgerons</title>,
c’est un soleil couchant sur le <placeName xml:id="idp37881424">Rhône</placeName>, que le félibre
compare à une enclume. La nuit vient tout d’un coup avec un grand vent noir et
renverse l’enclume dans le fleuve.</p>
<p>Au contraire, <title key="#La_Sir&#xE8;ne" type="Aubanel">La Sirène</title> est un conte de la mer bleue. Une nef,
blanche porteuse de jeunes hommes, glisse sous sa voile latine. La voix de la
sirène s’élève ; elle dit : <quote>Qui veut être mon page ?</quote> Et aussitôt la voix du maître
d’équipage crie : <quote>Un homme à la mer !</quote> </p>
<p>Ces exemples vous donneront une idée du talent si sobre, si vraiment poétique
d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37639568">Aubanel</persName>. Mais ce que je n’espère pas faire revivre
avec des paroles, c’est la
gaieté des beaux jours de jeunesse que nous avons passés là-bas tous ensemble
!</p>
<p>À cette époque, le <placeName type="institution" xml:id="idp37641328">Félibrige</placeName> n’était pas encore érigé en institution académique.
Nous étions encore aux premiers jours de l’<hi rend="italic">Église</hi>, aux heures
ferventes et naïves, sans schismes, ni rivalités. À cinq ou six, bons compagnons,
rires d’enfants dans des barbes d’apôtres, on avait rendez-vous tantôt à <placeName xml:id="idp37642832">Maillane</placeName>, dans
le petit village de <persName key="FREDERIC_MISTRAL" type="auteur" xml:id="idp37910368">Frédéric Mistral</persName>, dont me séparait la <w type="hapax">dentelure</w> des <placeName xml:id="idp37912128">Alpilles</placeName>,
tantôt à <placeName xml:id="idp37912608">Arles</placeName>, au milieu d’un grouillement de bouviers et de pâtres. C’est aux
<placeName xml:id="idp37913200">Aliscamps</placeName>, couchés dans l’herbe parmi les sarcophages de pierre grise, que nous
avons écouté <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37913936">Aubanel</persName> nous lire <title key="#Le_Pain_du_P&#xE9;ch&#xE9;" type="Aubanel">Le Pain du Péché</title>, tandis que l’air
vibrait de cigales et que sonnaient ironiquement, derrière un rideau d’arbres
pâles, les coups de marteau des ateliers du <placeName xml:id="idp37916240">Paris-Lyon-Méditerranée</placeName>. C’est encore
avec <persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37916768">Aubanel</persName> que nous avons fait tant de visites à la ville
des <placeName xml:id="idp37917872">Baux</placeName> — cet amas
poudreux de ruines et de roches sauvages. On soupait joyeusement à l’auberge de
l’hôtelier <persName key="Cornille" xml:id="idp37918560">Cornille</persName>, et, tout le soir, on errait en chantant des vers au milieu
des petites ruelles découpées, de murs croulants, de restes d’escaliers, dans une
lueur fantômale qui frisait les herbes et les pierres comme d’une neige légère.
<quote>Des poètes, <hi rend="italic">an’en!</hi>... disait maître <persName key="Cornille" xml:id="idp37920816">Cornille</persName>... De ces personnes qui z’aiment à voir les ruines au
clair de lune.</quote></p></said></sp>
<p>Et <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp37922064">Daudet</persName> me disait en terminant :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>Oui, si la pompe religieuse ne venait pas
assombrir ce passage de la mort par ses pompes de deuil, son latin d’église,
j’aurais voulu nous voir accompagnant la dépouille d’<persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37924464">Aubanel</persName>
trois ou quatre amis,
<persName key="FREDERIC_MISTRAL" type="auteur" xml:id="idp37925424">Mistral</persName>, moi, le poète <persName key="Anselme_Mathieu" type="auteur" xml:id="idp37926320">Anselme Mathieu</persName>
et le peintre <persName key="Pierre_Grivolas" type="peintre" xml:id="idp37927280">Pierre Grivolas</persName>, avec des
chansons et des gestes comme au temps de la jeunesse ; et, en l’honneur de tes mânes
païens, mon pauvre <rs ref="Aubanel"><persName key="Th&#xE9;odore_Aubanel" type="auteur" xml:id="idp37929040">Théodore</persName></rs>, imprimeur du pape, nous aurions fait la libation à
l’antique avec la dernière bouteille du vieux vin pontifical de <placeName xml:id="idp37930272">Châteauneuf</placeName> !...</p></said></sp></div>
<signed><persName key="" xml:id="idp37930992">NON SIGNÉ</persName></signed>
</div>
</body>
</text>
</TEI>