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| <p><title>Le Figaro</title>.<date>19 mai 1895</date></p> |
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| <head><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15882736">ALPHONSE DAUDET</persName> À <placeName xml:id="idp15883728">LONDRES</placeName></head> |
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| <p><hi rend="italic">De notre envoyé spécial</hi>.<lb/> |
| <placeName xml:id="idp15885744">Londres</placeName>, jeudi.</p> |
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| <p>Je m’étais déjà dit, en voyant <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15886672">Alphonse Daudet</persName> partir pour l’<placeName xml:id="idp15887680">Angleterre</placeName> : « comme |
| ce serait amusant de suivre <rs ref="Alphonse Daudet">le père du <title key="#Le_Nabab" type="Daudet">Nabab</title>, de <title key="#Numa_Roumestan" type="Daudet">Numa |
| Roumestan</title> et de <title key="#Tartarin" type="Daudet">Tartarin</title></rs> chez <title key="#Dombey_and_Son" type="Dickens">Dombey and Son</title> ! <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15892720">Daudet</persName>, ce rayon |
| de soleil, au pays du brouillard ! Cet amoureux du ciel bleu et des rocs brûlés, |
| parfumés de lavande, à qui la simple vue d’une pelouse normande donne des |
| rhumatismes, le voir traversant les grasses prairies toujours mouillées, puis, |
| dans la fumée de <placeName xml:id="idp15894304">Londres</placeName>, rêver de bouillabaisse et d’aïoli, et tomber sur le |
| <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">mutton-chop</w></foreign> et le <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">roastbeef</w></foreign> cru, boire, au lieu du vin doux de Pampérigouste, |
| l’<foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">ale</w></foreign> amère et le <w type="hapax">whisky</w> d’<placeName xml:id="idp15899136">Écosse</placeName> ! Quelle aubaine ! »</p> |
| <p>Mais quand j’appris que <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15900064">Daudet</persName> allait se rencontrer dans <placeName xml:id="idp15901072">Albion</placeName> avec <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15901520">Stanley</persName>, |
| il m’eût fallu une discrétion de <w type="hapax">chartreux</w> pour ne pas me décider à assister à |
| cette rencontre... et je me suis embarqué.</p> |
| <p>Dans le quartier de <placeName xml:id="idp15903888">Piccadilly</placeName>, <placeName xml:id="idp15904352">Dover |
| Street</placeName>, <placeName xml:id="idp15904768">Brown’s Hotel</placeName>, un hôtel confortable dans une rue élégante, c’est là que |
| depuis plus d’une semaine déjà habitent <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15905456">Alphonse Daudet</persName> et son aimable famille. Je |
| frappe au n° 36, et une voix connue me répond <quote>— Entrez !</quote></p> |
| <p>J’entre.</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Alors, c’est vous ! me dit de sa voix de bon accueil, et le sourire aux |
| lèvres, le maître assis devant une table, en train de décacheter un tas de |
| lettres, pendant que, à l’écart, une jeune et jolie <foreign xml:lang="eng">miss</foreign>, de tenue discrète, tout |
| en interrogeant <persName key="LÉON_DAUDET" type="famille" xml:id="idp15909472">Léon Daudet</persName> sur ses prochains ouvrages, prend des notes sur un |
| carnet.</p></said></sp> |
| <p>Et, tout de suite, il s’écrie :</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ah ! Si vous saviez quel voyage délicieux nous avons |
| fait là !... Figurez-vous qu’il y a deux choses que j’aime par-dessus tout au |
| monde : la mer et |
| la musique tzigane ; la mer, que les médecins me défendent depuis |
| huit ans d’approcher, — même de loin. Or, embarqué par un temps superbe, je |
| retrouvais sur le bateau l’intense volupté dont j’étais si cruellement privé, et |
| je me laissais aller à la joie profonde de vivre, quand, tout à coup, comme dans |
| un rêve, sortant pour ainsi dire du tréfonds de l’<placeName xml:id="idp15912992">Océan</placeName>, voilà que j’entends les |
| premiers accords de la marche de <persName key="Rackowsky" type="musicien" xml:id="idp15913568">Rackowsky</persName>, et rrron... rrron... rrron... Parole |
| d’honneur, je croyais rêver... Pas du tout. C’était un doux maniaque de musique, |
| comme moi, un richard qui s’était payé ce luxe de faire accompagner sa traversée |
| par mon orchestre favori. Et pendant tout le voyage j’ai joui de ce double |
| enchantement d’être bercé par la mer et par la plainte délicieuse des violons |
| tziganes. Bon début, n’est-il pas vrai ?</p></said></sp> |
| <sp who="Interviewer"><said><p>— Et depuis ?</p></said></sp> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Depuis, ça a continué ainsi. J’étais venu ici, non pour me montrer, vous |
| pensez bien, mais <hi rend="italic">pour voir</hi>, et aussi pour donner un peu de |
| distraction aux miens que ma maladie et mes travaux retiennent et emprisonnent, |
| pour ainsi dire, autour de moi. Grâce à un ami dévoué et charmant, l’érudit et |
| délicat écrivain <persName key="Henry_James" type="auteur" xml:id="idp15918416">Henry James</persName>, je peux réaliser mon programme. Il m’aide à éviter |
| poliment les manifestations et les délégations à bannières, les banquets et les |
| réceptions que ma santé ne pourrait d’ailleurs supporter, et ses avis me guident à |
| travers tout ce qu’il y a de curieux et de typique à <placeName xml:id="idp15920016">Londres</placeName>.</p> |
| <p>Eh bien ! Voulez-vous savoir l’impression première, la plus forte, la plus |
| saisissante que j’aie ressentie en arrivant ici, celle qu’on reçoit, sans analyse, |
| dans la chambre obscure du cerveau, comme un coup de soleil frappe la plaque |
| photographique, qui ne s’efface jamais, et qu’on ne retrouve plus, même à la |
| deuxième vision des choses ? Cette impression pour moi ça été, malgré l’activité |
| énorme et sans égale des rues, du mouvement fantastique des omnibus éclatant de |
| couleurs éperdues, des voitures innombrables, des camions, des charrettes, |
| malgré cette foule sans cesse renouvelée courant dans tous les sens — ç’a été |
| le silence ! Un silence absolu — car le grondement sourd et monotone de la marée |
| n’est pas le bruit — un silence inquiétant, troublant, qui faisait de la vie |
| monstrueuse au milieu de laquelle j’arrivais tout à coup comme le rêve réalisé de |
| millions d’automates <w type="hapax">taciturnes</w> se mouvant dans un décor de rêve sur un sol de |
| caoutchouc !</p> |
| <p>Mais que d’autres choses différentes et imprévues ! Tenez, ce pont de <placeName xml:id="idp15924144">Londres</placeName>, |
| cette masse gigantesque qui, à chaque instant, comme on ouvre une barrière aux |
| passages à niveau, se sépare et s’élève au ciel pour laisser passer les navires ; |
| je regardais cela l’autre jour, cette masse de bois et de fer se désagréger |
| lentement, formidablement, avec les traces des roues de camion et le <w type="hapax">crottin</w> des |
| chevaux, puis se replier lourdement et reprendre sa place primitive : c’est bien |
| là la plus colossale signification de ce que peut l’effort humain.</p> |
| <p>La caractéristique de <placeName xml:id="idp15926752">Londres</placeName> est l’abondance, une abondance exagérée, folle. |
| Voyez leurs monuments : il y en a trop. On a la sensation d’une immense boîte de |
| joujoux monumentaux renversée dans une plaine au hasard, pêle-mêle. Tiens, voilà |
| une tour, deux tours, dix tours. Vous aimez les <w type="hapax">obélisques</w> ? En voilà encore, |
| encore, et des socles, et des statues, et des palais, et des <w type="hapax">colonnades</w>, et des |
| coupoles, et des clochers et jamais assez grands, jamais assez hauts, jamais assez fastueux !</p> |
| <p>Avoir feuilleté toute une soirée des albums de <persName key="Gustave_Dore" type="peintre" xml:id="idp15929968">Gustave Doré</persName>, moyenâgeux et |
| fantastiques, manger ensuite de l’opium, s’endormir là-dessus, et rêver ! Le rêve, |
| ce sera <placeName xml:id="idp15931216">Londres</placeName> ! Aussi, à distance, <placeName xml:id="idp15931696">Paris</placeName> m’apparaît-il comme un bijou, très |
| délicat et très artistique ; je pense à l’ensemble harmonieux de ses quais, aux |
| belles proportions du <placeName xml:id="idp15932448">Louvre</placeName>, au commencement des <placeName xml:id="idp15932896">Champs-Élysées</placeName>... Oh ! on ne |
| trouve pas cette sensation-là ici !</p></said></sp> |
| <p>Assis sur son fauteuil, une canne avec un bout en caoutchouc à la main, <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15934000">Daudet</persName> |
| parlait ainsi de sa voix musicale et joyeuse, d’un jet savoureux et abondant ; le |
| teint animé, l’éclat caressant de ses beaux yeux de myope filtrant à travers sa |
| chevelure de saule pleureur. Sa main, tremblante un peu, suivait, en les |
| dessinant, en les modelant plutôt, ses phrases toujours cadencées.</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Et les gens, mon cher ! Les gens ! reprit-il. Ce flegme et cette cordialité |
| tout ensemble. J’en connais de charmants, et j’ai ici des amis sûrs et dévoués. |
| Mais tout de même, comme en général ils nous ressemblent peu ! Tenez, l’autre |
| jour, je passais en <foreign xml:lang="eng">cab</foreign>, avec mon fils <rs ref="Léon Daudet"><persName key="LÉON_DAUDET" type="famille" xml:id="idp15938048">Léon</persName></rs>, dans <placeName xml:id="idp15939040">Piccadilly</placeName> ; ma voiture allait au |
| pas et je regardais les passants. Je vois arriver de loin un soldat, un |
| <foreign xml:lang="eng">horse guard</foreign> quelconque ; on parle de l’insolence du soldat allemand, n’est-ce pas ? |
| Eh bien, je soutiens que rien n’est comparable à l’arrogance, à l’orgueil |
| vainqueur du soldat anglais. Celui-ci s’avançait sur le trottoir, en plein milieu, |
| droit comme un I, avec sa petite <w type="hapax">calotte</w> sur le coin de l’oreille, la <w type="hapax">jugulaire</w> nouée |
| sous la lèvre inférieure, et dans cette emphatique carrure, dans cette tête en |
| plein soleil qui ne sourcillait pas, sur cette face outrecuidante où ne pouvait se |
| lire que du mépris pour le reste de l’humanité, je vis un tel outrage à la |
| modestie, à la douceur civilisatrice, au respect qu’on doit aux autres, que je ne |
| pus m’empêcher de dire à <rs ref="Léon Daudet"><persName key="LÉON_DAUDET" type="famille" xml:id="idp15943344">Léon</persName></rs> : <quote>— Tu vois ce <foreign xml:lang="eng">horse guard</foreign> superbe avec sa <w type="hapax">badine</w> |
| sous le bras, eh bien, quand j’avais vingt ans, si je l’avais rencontré sur mon |
| chemin, je me serais posé devant lui pour le forcer à <w type="hapax">obliquer</w>... ou bien je |
| l’aurais bousculé... enfin, je lui aurais cherché querelle, pour lui faire |
| comprendre que je le détestais !</quote></p></said></sp> |
| <p>Le maître riait lui-même de sa fureur passée.</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— C’est vrai ! reprit-il. Je sais bien que ce n’est qu’une sensation et qu’on |
| s’habitue à tout, mais ce tableau-là, vraiment, m’a fait un effet que je |
| n’oublierai jamais.</p></said></sp> |
| <p>Sautant aussitôt à un autre ordre d’impressions, il continua :</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— J’étais venu ici comme un monsieur assez mal préparé, qui détestait la race, |
| mais, à présent, malgré l’horrible cuisine de grosses viandes, malgré le thé, |
| auxquels je ne peux pas me faire, je commence à m’apprivoiser. Une chose |
| particulièrement me frappe, c’est la cordialité des gens envers la <placeName xml:id="idp15950960">France</placeName>, qui se |
| manifeste dans les lettres que je reçois, dans les égards qu’on me témoigne |
| partout où je peux aller, sans mise en scène et sans <w type="hapax">fla-fla</w>.</p> |
| <p>Je ne vous parle pas des invitations qui nous pleuvent de tous les côtés, et |
| que nous sommes forcés de refuser, de parti pris... Mais le flot augmente et il va falloir filer en <placeName xml:id="idp15953184">Écosse</placeName>, |
| le plus tôt possible.</p></said></sp> |
| <sp who="Interviewer"><said><p>— Pas sans voir <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15954624">Stanley</persName> ? interrompis-je.</p></said></sp> |
| <p>Vivement, le maître répondit :</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oh non ! J’y tiens trop ! <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15957040">Stanley</persName>, savez-vous que c’est le plus grand |
| réservoir d’énergie humaine que je connaisse depuis <persName key="Napoleon" type="politique" xml:id="idp15958224">Napoléon</persName> ? C’est un homme |
| que j’admire plus que tout au monde, je crois. Il dînera ce soir avec nous. |
| Voulez-vous venir ? Il ne parle pas beaucoup, m’a-t-on dit... Songez donc ! Cet |
| homme qui a passé tant de jours et tant de nuits sans proférer un mot, dans les |
| solitudes de l’<placeName xml:id="idp15959808">Afrique</placeName>, pensez-vous ? Sans parler !</p></said></sp> |
| |
| <p>***</p> |
| |
| <p>J’avais accepté, comme bien on pense, l’aimable invitation du maître. J’arrivai |
| un peu avant huit heures, Il y avait déjà là, autour de <persName key="Julia_Daudet" type="Daudet" xml:id="idp15961456">M. et de <persName key="Julia_Daudet" type="famille" xml:id="idp15962288">M<hi rend="sup">me</hi> Alphonse |
| Daudet</persName></persName>, <persName key="Henry_James" type="auteur" xml:id="idp15963984">M. Henry James</persName>, le très connu écrivain anglais, ami de <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15965040">Daudet</persName> ; |
| <persName key="Maxse" type="militaire" xml:id="idp15966032">M. Maxse</persName>, |
| amiral de la marine anglaise en retraite ; <persName key="Philipps" type="auteur" xml:id="idp15967056">M. Philipps</persName>, |
| un autre écrivain et |
| critique londonien ; <persName key="Georges_Hugo" type="famille" xml:id="idp15968160">M. et M<hi rend="sup">me</hi> Georges Hugo</persName>, encore quelques amis très intimes et les deux |
| fils, <rs ref="Léon Daudet"><persName key="LÉON_DAUDET" type="famille" xml:id="idp15970432">Léon</persName></rs> et <persName key="Lucien_Daudet" type="famille" xml:id="idp15971424">Lucien Daudet</persName>. On annonça bientôt <persName key="Stanley" xml:id="idp15972336"><foreign xml:lang="eng">mistress</foreign> |
| Stanley</persName>, <persName key="Tennant" xml:id="idp15973552"><foreign xml:lang="eng">mistress</foreign> Tennant</persName> |
| (sa mère) et <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15974832">Stanley</persName> lui-même. Les deux dames, d’une grâce très élégante, <persName key="Stanley" xml:id="idp15975936">M<hi rend="sup">me</hi> |
| Stanley</persName> en bleu, <persName key="Tennant" xml:id="idp15977280">M<hi rend="sup">me</hi> Tennant</persName> en noir, saluèrent en français très pur.</p> |
| <p><persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15978960">Stanley</persName> venait derrière, petit, <w type="hapax">engoncé</w> les bras ballants, balançant un peu |
| lourdement son buste court sur ses courtes jambes, à la manière des marins ; |
| ses cheveux, séparés par une raie à gauche, sa moustache aux pointes courtes |
| et tombantes sont tout blancs ; la figure est celle d’un homme de quarante-cinq |
| ans. Les yeux gris-bleu, petits, au regard direct et rapide, animent seuls |
| cette figure dont l’expression n’est que sérieuse et froide. Tête de <w type="hapax">boxeur</w> |
| entêté, aux <w type="hapax">maxillaires</w> <w type="hapax">proéminents</w>.</p> |
| <p>Au café, les conversations commencèrent. <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15984016">Daudet</persName>, assis sur un canapé, avait |
| devant lui <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15985088">Stanley</persName> et sa femme. Il se mit à parler, comme toujours, avec cette |
| verve sans égale, et ce charme auquel personne ne peut échapper. <persName key="Stanley" xml:id="idp15986336">M<hi rend="sup">me</hi> Stanley</persName> |
| traduisait à son mari, bribe par bribe, toutes les phrases de la conversation, et |
| c’était un tableau plein de saveur et de pittoresque que le côte-à-côte de ces |
| deux hommes si dissemblables. Je les regardais, de loin d’abord, comme j’eusse |
| regardé un tableau.</p> |
| <p>L’un, <persName key="Tartarin" type="personnage" xml:id="idp15988688">Tartarin</persName> héroïque qui pendant vingt ans fouilla l’<placeName xml:id="idp15989760">Afrique</placeName> équatoriale, |
| passa dix fois pour mort, faillit mille fois mourir, tua des nègres, dut être |
| mangé par des <w type="hapax">cannibales</w>, fonda des colonies qui deviennent des royaumes, |
| représente l’énergie humaine et les qualités d’action portées à leur summum. |
| L’autre, <w type="hapax">efflorescence</w> suprême de la race latine, reflète dans son regard chaud, |
| tour à tour railleur, pitoyable et tendre, la vie facile des pays heureux. Autant |
| l’un est froid et concentré, autant l’autre paraît avoir du plaisir à laisser |
| libre cours au charme de son exubérance.</p> |
| <p><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15993024">Daudet</persName> dit tout haut son admiration sans bornes pour l’œuvre de <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15994032">Stanley</persName>, qu’il |
| a suivie dans ses moindres détails ; pas une ligne signée <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15995168">Stanley</persName> qui ne lui soit |
| connue, il a lu et relu tous ses livres de voyage et il cite les épisodes qui |
| l’ont le plus frappé : par exemple, les voix qu’on entendit une nuit autour du camp ; un sauvage, voulant faire croire à |
| un <w type="hapax">avertissement</w> surnaturel, criait : <quote>— Étranger, que viens-tu faire ici ?</quote> et une |
| autre voix, partie de l’extrémité opposée de la forêt, répondait en écho, pour |
| donner plus de vraisemblance à la chose : <quote>faire ici... ; Étranger, va-t’en ! — |
| Va-t’en</quote> reprenait l’écho sur le même ton, atténué à dessein...</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Pensez-vous, disait <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp15999728">Daudet</persName> un peu rêveur, pensez-vous à l’opinion de cet |
| homme sur la vie, à sa conception de l’univers, lui qui mille fois a vu la mort le |
| menacer, qui, chaque fois, le savait et l’avait <hi rend="italic">voulu</hi> !</p> |
| <p>Oh ! disait <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16002208">Daudet</persName> s’adressant à <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16003216">Stanley</persName>, comme vous avez senti la grandeur |
| des solitudes, et comme souvent dans vos livres vous avez atteint à l’éloquence du |
| poète !</p></said></sp> |
| <p><persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16004736">Stanley</persName>, les mains sur ses genoux, l’écoutait silencieusement, avec sur ses |
| lèvres un sourire de remerciement à peine dessiné.</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Dans mes nuits d’insomnie, reprenait l’écrivain, combien de fois n’ai-je pas |
| pensé à vous, n’imaginant pas de bonheur plus grand pour moi, privé de mes jambes, |
| que de vous rejoindre et de vous suivre ! Et je me disais que vous étiez un de ces |
| hommes prédestinés, un être <w type="hapax"><hi rend="italic">astré</hi></w>, à qui tout doit réussir ! |
| Oui, explique <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16008752">Daudet</persName>, un astre a présidé à votre naissance, <hi rend="italic">vous |
| avez votre étoile !</hi></p></said></sp> |
| <p><persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16010672">Stanley</persName>, à qui sa femme traduisait mot à mot toutes les paroles de son |
| interlocuteur, secouait négativement la tête avec insistance et répétait :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Non, non !</p></said></sp> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Si, si ! insistait <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16013888">Daudet</persName>, vous avez l’étoile !</p></said></sp> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Non, non, répétait <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15754720">Stanley</persName> en souriant placidement.</p></said></sp> |
| <p>Et, pour la première fois, il parla. Il avait commencé en anglais, mais sa |
| femme l’arrêta et lui dit :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp15757248">Stanley</persName>, parlez français à <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16039952">M. Daudet</persName>, vous savez assez.</p></said></sp> |
| <p>Alors lui, lentement, cherchant ses mots :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Non, non. On peut pas jamais être sûr. Jamais il faut parler avant le bétell |
| (bataille), jamais ! Quand <persName key="Napoleon" type="politique" xml:id="idp16042384">Napoléon</persName> a dit : <quote>— J’irai <rs ref="Russie"><placeName xml:id="idp16044160">Roussie</placeName></rs></quote>, il n’a pas victoire ; |
| quand <persName key="Napoleon_III" type="politique" xml:id="idp16044672">Napoléon III</persName> a dit : <quote>— Irai <placeName xml:id="idp16045968">Berlin</placeName></quote>, pas été à <placeName xml:id="idp16046432">Berlin</placeName>. Faut jamais, jamais (et |
| son geste lourd appuyait ses paroles) banquouëtt avant ; après, oh ! oui ; avant, |
| jamais !</p></said></sp> |
| <p>Quelqu’un fit allusion à l’ambition de <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16047632">Stanley</persName>, de se présenter bientôt comme |
| candidat à la <placeName type="politique" xml:id="idp16048720">Chambre des communes</placeName>.</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— À quoi bon la politique ? disait <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16050320">Daudet</persName>.</p></said></sp> |
| <p><persName key="Stanley" xml:id="idp16051536">M<hi rend="sup">me</hi> Stanley</persName> répondit vivement :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— La politique, mais c’est le pain ! Il faut manger ! L’<placeName xml:id="idp16053904">Angleterre</placeName> est en |
| <placeName xml:id="idp16054352">Afrique</placeName>, mais comment la conserver ? Comment aussi développer notre commerce ? |
| Voilà ce que <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16054976">M. Stanley</persName> peut et doit dire tout haut, à la <placeName type="politique" xml:id="idp16056032">Chambre des communes</placeName> et |
| dans la presse !</p></said></sp> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oui, concéda <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16057664">Daudet</persName> ; mais c’est qu’au milieu de tout cela, je me sens tellement |
| inutile ! ajouta-t-il en riant. Et ce qu’il y a de terrible dans la politique, |
| c’est l’ingratitude des gens, c’est de se dire : <quote>nous allons faire le bien des |
| gens <hi rend="italic">malgré eux</hi>, de gens qui nous insulteront après...</quote></p></said></sp> |
| <p>La conversation roulait maintenant à bâtons rompus. <persName key="Julia_Daudet" type="famille" xml:id="idp16060688">M<hi rend="sup">me</hi> Daudet</persName> causait avec les |
| écrivains anglais des modes de <placeName xml:id="idp16062400">Londres</placeName>, élégantes mais <w type="hapax">inharmonieuses</w>, de |
| l’ameublement des maisons dont les meubles, très pratiques, avaient l’air de |
| meubler des cabines, et s’extasiait sur la beauté extraordinaire des fleurs :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— On |
| en voit partout à foison, disait-elle, à toutes les façades ; à tous les balcons, |
| et des lierres et des <w type="hapax">glycines</w> ! C’est absolument ravissant.</p></said></sp> |
| <p>Elle racontait |
| qu’elle était invitée à visiter un club de femmes de lettres et s’amusait à |
| l’avance, mais sans aucune ironie, de cette visite.</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Il n’y a qu’en <placeName xml:id="idp16067440">France</placeName>, |
| remarquait-elle, que la mode est de médire des femmes-littérateurs ! Et je suis |
| enchantée de voir qu’en <placeName xml:id="idp16068128">Angleterre</placeName> on trouve naturel et légitime que la femme se |
| libère avec son art et sa pensée.</p></said></sp> |
| <p>Dans le cercle <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16069152">Stanley</persName>-<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16070112">Daudet</persName>, quelqu’un venait de prononcer le mot : exactitude.</p> |
| <p>À quoi <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16071616">Daudet</persName> répondait vivement :</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Il n’y a pas d’exactitude !</p></said></sp> |
| <p><persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16073808">Stanley</persName>, qui avait compris, dit :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Oh ! Pardon ! Si on vous demande : combien de personnes ici ?</p></said></sp> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Eh bien, moi, homme du <placeName xml:id="idp16076672">Midi</placeName>, je réponds : cinq cents ! Mais, comme je me |
| connais, je réfléchis et je rectifie à part moi : « Ça veut dire... mettons quinze |
| ! »</p></said></sp> |
| <p>Tout le monde rit ; <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16077824">Stanley</persName>, évidemment un peu dérouté par cette saillie |
| méridionale, rit aussi, mais objecta :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Mais s’il ne s’agit pas de chiffres, si on dit devant vous : ce livre est le |
| plus beau livre...</p></said></sp> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Eh bien ! s’exclame <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16080944">Daudet</persName>, c’est la <w type="hapax">pédale</w>, cela, c’est l’enthousiasme ! Mais |
| c’est charmant, cette formule passionnée de notre admiration présente ! Quand on |
| dit : <quote>c’est la plus jolie femme que je connaisse !</quote> on comprend ce que cela |
| signifie... C’est le Français, cela, et c’est la <placeName xml:id="idp16083632">France</placeName> ! Que voulez-vous ? Nous |
| sommes ainsi faits, et ces défauts, si cela en est, n’empêchent pas nos autres |
| qualités. Mais ce qui nous manque, par exemple, c’est le Génie conducteur, un |
| homme de notre race qui aurait vos qualités énormes d’initiative, des épaules solides prêtes à supporter le poids des grandes responsabilités. Car |
| nous avons le sang, beaucoup de sang, et un sang valeureux, mais l’homme, l’<hi rend="italic">homme</hi>, nous ne l’avons pas...</p></said></sp> |
| <p><persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16085792">Stanley</persName> écoutait, dans la même position, les mains sur les genoux. Sa femme lui |
| traduisait, toujours, de sorte que lorsqu’il avait finalement compris, la |
| conversation avait déjà sauté plus loin. On parla de la guerre, de la peur. <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16087264">Daudet</persName> |
| racontait des épisodes de la guerre de <date>1870</date> où il fut combattant. Quand il eut |
| fini, <persName key="Stanley" xml:id="idp16088864">M<hi rend="sup">me</hi> Stanley</persName> dit à son mari :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16091168">Stanley</persName>, racontez à <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16092176">M. Daudet</persName> un souvenir de la guerre d’<placeName xml:id="idp16093216">Amérique</placeName>, en |
| français, vous pouvez.</p></said></sp> |
| <sp who="Autre"><said><p>— <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">Well</w></foreign>, dit <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16095760">Stanley</persName>. C’était en <date>1862</date>, avril, |
| j’étais soldat dans le guerre d’<placeName xml:id="idp16097312">Amérique</placeName> ; il était un sergent de mon compagnie |
| que moi pas aimer du tout, canaille, vilain, méchant, enfin mon « hennemi ».</p> |
| <p>Ce jour, <date>avril 1862</date>, batelle (bataille) terrible ; dix mille soldats dévant |
| nous, et canons, et fousils, et tout, pif, paf ! </p></said></sp> |
| <p>(De ses doigts secs frottés |
| violemment l’un contre l’autre en <w type="hapax">castagnettes</w>, il imite le bruit des <w type="hapax">pétarades</w>.)</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>Lé commandant dé lé compégné il crie aux soldats : <quote>— En avant !</quote> On entendait lé |
| brouit : toc, toc, toc, qu’est-ce qué c’est ? Les balles ils entraient dans les |
| chairs, et les soldats ils tombaient partout. <quote>En avant !</quote> crioit lé commandant ; |
| personne pas bougé. En avant ! En avant ! Tout lé monde caché derrière les arbres, |
| ou allongé par terre voulait pas bouger... Alors, mon « hennemi », le sergent, |
| partir le premier, et dire : <quote>— Vénez ! vénez !...</quote></p> |
| <p>— Personne pas bougé.</p> |
| <p>— Vénez donc, vénez ! Vous voulez pas ! Eh bien ! jé vais toute seul...</p> |
| <p>— Alors...</p></said></sp> |
| <p>Ici <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16105712">Daudet</persName> interrompt et demande à <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16106736">Stanley</persName> :</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Vous l’aviez suivi, naturellement ?</p></said></sp> |
| <p>Et, tout naturellement, <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16109056">Stanley</persName> répondit :</p> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Moi ? Non, pas di tout ; moi restais caché derrière l’arbre avec les autres. |
| Alors, quand nous voyons qué lé sergent, loin déjà, et pas toué, tout le monde se |
| lévé, et partir avec le sergent... Oh ! Beaucoup dé coups dé fousil autour dé nous, |
| mais ça fait rien, on était parti, et nous avons gagné le bételle... C’est tout...</p></said></sp> |
| <p><persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16112000">Stanley</persName> s’était arrêté.</p> |
| <p>Nous étions tous suspendus aux lèvres du narrateur, et ce langage franco-anglo-espagnol, par moment un peu nègre — du sabir, remarquait <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp16113712">Daudet</persName> — avait pris dans |
| la bouche de <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16114768">Stanley</persName> une saveur de simplicité et de grandeur extraordinaires, qui |
| nous avait tous frappés.</p> |
| <sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Alors, interrogea le maître, vous n’étiez plus ennemis, après cette affaire, |
| le sergent et vous ?</p></said></sp> |
| <sp who="Autre"><said><p>— Aoh ! Non, répondit gravement <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp16117888">Stanley</persName>, — contraire, amis, toujours.</p></said></sp> |
| <p>Il était tard. On se sépara.</p> |
| <signed><persName key="JULES_HURET." xml:id="idp16119648">JULES HURET</persName></signed> |
| </div> |
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| </body> |
| </text> |
| </TEI> |
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