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<p><title>Le Matin</title>.<date>29 mai 1895</date></p>
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<tei:term type="Sujet_principal">Voyage</tei:term>
<tei:term type="Toponymes_principaux">Londres</tei:term>
<tei:term type="Toponymes_principaux">Royaume-Uni</tei:term>
<tei:term type="Auteurs_cites">James (Henry)</tei:term>
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<!-- <dateline>29 mai 1895</dateline>
<head><date>29 mai 1895</date><lb/>
Le Matin<lb/> -->
<head>RETOUR DE <placeName xml:id="idp20644128">LONDRES</placeName></head>
<div>
<head>UN ENTRETIEN AVEC <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp20645136">M. ALPHONSE DAUDET</persName></head>
<argument>
<list type="inline" rend="hyphenSeparated">
<item>Voyage interrompu</item>
<item>Trop de célébrité nuit</item>
<item><placeName xml:id="idp20648080">Faubourg Saint-Germain
d’outre-Manche</placeName></item>
<item>Jugement par comparaison</item>
<item>Vivent les Parisiennes !</item>
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<p><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp20650288">M. Alphonse Daudet</persName> est rentré de <placeName xml:id="idp20651296">Londres</placeName> lundi soir, à sept heures et demie.</p>
<p>Ce retour subit et que rien ne faisait prévoir a produit une certaine émotion
parmi les amis et les admirateurs de l’illustre écrivain. On craignait quelque
accident fâcheux, quelque mauvaise nouvelle et, bien que de temps à autre nos
confrères anglais eussent pris le soin de nous tenir au courant des faits et
gestes de leur hôte, nous n’avons été complètement rassurés qu’en pénétrant, hier,
dans le cabinet de travail du maître, où nous l’avons trouvé en excellente santé,
et d’humeur fort gaie, quoique légèrement fatigué de son voyage.</p>
<p><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp20653152">M. Daudet</persName> nous fait asseoir en face de lui et, sans nous laisser le temps de lui
poser une question, nous raconte avec beaucoup d’amabilité les causes qui ont
précipité son retour.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Nous devions, dit-il, quitter <placeName xml:id="idp20655568">Londres</placeName>, et nous rendre en <placeName xml:id="idp20656016">Écosse</placeName> dans un yacht
que j’avais <w type="hapax">frété</w> ; cette promenade le long des côtes, avec escales dans les
principaux ports, promettait d’être très intéressante et me réservait, à moi en
particulier, qui n’avais jamais mis le pied en <placeName xml:id="idp20657696">Angleterre</placeName>, des surprises et des
impressions dont je me réjouissais fort, lorsque subitement ma petite fille a été
prise de violents maux de gorge.</p>
<p>Nous embarquer dans ces conditions devenait difficile et désagréable ; ou bien
nous aurions dû nous résigner à ne jamais mettre le nez dehors et à vivre quinze
jours au fond de nos cabines ; ou bien il aurait fallu gagner l’<placeName xml:id="idp20659344">Écosse</placeName> en chemin
de fer et par conséquent renoncer à tous les charmes du voyage projeté.</p>
<p>Vous savez, de plus, que dans ces pays de montagnes la saison n’est guère
favorable aux excursions et aux promenades avant le <date>15 juin</date> ; en attendant, il
aurait fallu vivre à l’hôtel et on nous avait prévenus que les hôtels d’<placeName xml:id="idp20661296">Écosse</placeName>
étaient loin de réaliser le confortable, même le plus élémentaire.</p>
<p>Une troisième alternative se présentait à nous : rester à <placeName xml:id="idp20662416">Londres</placeName> et y attendre le
rétablissement de ma petite fille...</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Et pourquoi n’avez-vous pas choisi cette alternative, mon cher maître ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— C’est que le séjour à <placeName xml:id="idp20664848">Londres</placeName> m’était devenu insupportable.</p></said></sp>
<div><head><hi rend="bold">L’envers de la gloire</hi></head>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Malgré toutes les précautions que j’avais prises pour demeurer dans mon coin et
pour me concentrer uniquement dans l’observation des choses nouvelles que j’étais
venu voir et étudier, dès qu’on a su que j’étais à <placeName xml:id="idp20667600">Londres</placeName>, une foule de
reporters, munis tous de lettres de recommandation, ont assiégé mon antichambre ;
leur amabilité et leur insistance me mettaient dans l’obligation de les
recevoir.</p>
<p>Quand ils sortaient de chez moi, c’est à peine s’il me restait le temps de
dépouiller la nombreuse correspondance que je recevais journellement et qui se
composait presque exclusivement de lettres d’invitation à des dîners, à des
soirées, à des <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">lunchs</w></foreign>, à des concerts, à des <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">garden-parties</w></foreign>... que sais-je encore ?</p>
<p>Tous les soirs, il me fallait mettre mon habit et ma cravate blanche, courir de
l’un chez l’autre et sourire à tous. Je n’avais passé le détroit que pour me
retrouver dans un nouveau <placeName xml:id="idp20672896">faubourg Saint-Germain</placeName> !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Mais toutes ces relations, toutes ces marques de sympathie, nous pouvons dire
d’admiration, ont dû flatter votre légitime amour-propre ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Je vous avoue, sans <w type="hapax">ambages</w>, que j’ai été aussi surpris qu’heureux de
rencontrer à <placeName xml:id="idp20676208">Londres</placeName>, où je me croyais tout à fait ignoré, la célébrité réservée
aux hommes connus.</p>
<p>Je savais fort bien qu’en <placeName xml:id="idp20677296">Allemagne</placeName> je jouissais d’une certaine réputation ; car
cette réputation se traduit annuellement par la vente d’un grand nombre d’éditions
de mes œuvres, pour lesquelles je touche de respectables droits d’auteur.</p>
<p>Mais en <placeName xml:id="idp20678608">Angleterre</placeName>, où la protection littéraire n’existe pas, on a traduit, remanié,
illustré, popularisé mes œuvres sans que jamais j’en aie rien su, et, je vous le
répète, mon étonnement a été grand en constatant que j’étais lu et connu autant en
<placeName xml:id="idp20679584">Angleterre</placeName> qu’en <placeName xml:id="idp20680032">Allemagne</placeName> et en <placeName xml:id="idp20680480">France</placeName>.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Alors, vous n’avez guère eu le loisir de recueillir des notes suffisantes pour nous faire espérer l’apparition d’un nouveau
volume ? Tout au moins la fréquentation de la haute société anglaise vous a-t-elle
fourni matière à un roman, à des nouvelles ?</p></said></sp></div>
<div><head><hi rend="bold">Un livre prochain</hi></head>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Certes ! je me propose bien de réunir mes impressions et de les soumettre au
public.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Peut-on, sans crainte de déflorer votre sujet, vous demander ce que vous
pensez des Anglais ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Je les ai surtout jugés par comparaison, et ce que je n’ai pas osé leur dire,
de peur d’être taxé de <w type="hapax">flagornerie</w>, je vous le dis à vous. Le peuple anglais est
un peuple merveilleux, et j’ai souffert horriblement en constatant sa supériorité
sur le peuple français. Les Anglais, moins bien doués que les Français, moins
intelligents, moins habiles, ont, outre leur sens pratique, un orgueil et une
volonté qui les font réussir partout où nous échouons ; le Français se dégoûte
vite de tout, et les aptitudes extraordinaires dont il est doué, il ne les utilise
que pour se faire du tort.</p>
<p>Savez-vous à quoi j’ai pensé en comparant l’Anglais et le Français ? Je me suis
représenté ce dernier comme un bel enfant qui s’amuserait à se <w type="hapax">défigurer</w> en
s’arrachant un œil, en se brisant une dent, en se cognant le nez contre un
mur.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Et les femmes ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ah ! nous répond le maître avec un sourire de satisfaction, cela c’est une autre
affaire. Je ne crois pas qu’on puisse comparer aucune femme à la Française ; mais,
à coup sûr, ce n’est pas l’Anglaise qui lui fera jamais du tort.</p></said></sp></div>
<div><head><hi rend="bold">Sévère, mais juste</hi></head>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Non seulement elle n’est pas belle et n’a rien de séduisant dans sa forme
physique, mais elle n’a ni goût ni élégance. L’Anglaise que vous rencontrez à
<placeName xml:id="idp20693376">Paris</placeName> dans les voitures de l’agence <persName key="" xml:id="idp20693872">Cook</persName>, celle que vous frôlez dans les musées
avec ses lunettes, son <w type="hapax">chignon</w> plat et ses grands pieds, ne diffère en rien de la
grande dame anglaise avec laquelle vous vous trouvez dans les salons, sur le <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">turf</w></foreign>
ou dans les théâtres.</p>
<p>En débarquant à <placeName xml:id="idp20697280">Paris</placeName> lundi soir, j’ai éprouvé un véritable sentiment de plaisir
en considérant nos jolies Parisiennes, avec leurs toilettes ravissantes qu’éclairaient
des rayons de soleil inconnus à <placeName xml:id="idp20698128">Londres</placeName>. Et je les préfère à toutes les
Anglaises, quand bien même celles-ci sont plus sérieuses, lisent davantage et
dépensent moins !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Enfin, cher maître, avez-vous profité de votre séjour dans le <placeName xml:id="idp20699856">Royaume-Uni</placeName> pour
apprendre l’anglais ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Je crois bien ! Hier, en descendant de mon wagon, j’ai dit pour la première fois <foreign xml:lang="eng"><hi rend="italic"><w type="hapax">yes</w></hi></foreign>.</p></said></sp>
<p>Qui ne reconnaîtrait, à cette réponse, l’aimable historien des <persName key="Tartarin" type="personnage" xml:id="idp20703360">Tartarins</persName> de <placeName xml:id="idp20704352">Tarascon</placeName>
?</p></div>
<signed><persName key="" xml:id="idp20705056">NON SIGNÉ</persName></signed>
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