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<p><title>Gil Blas</title>.<date>30 mai 1895</date></p>
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<tei:term type="Sujet_principal">Voyage</tei:term>
<tei:term type="Toponymes_principaux">Londres</tei:term>
<tei:term type="Toponymes_principaux">Royaume-Uni</tei:term>
<tei:term type="Auteurs_cites">James (Henry)</tei:term>
<tei:term type="Titre_oeuvre">Soutien de famille</tei:term>
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<!-- <dateline>30 mai 1895</dateline>
<head><date>30 mai 1895</date><lb/>
Gil Blas<lb/> -->
<head>L’ACTUALITÉ</head>
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<head>IMPRESSIONS DE VOYAGE</head>
<head>Chez <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25642784">M. Alphonse Daudet</persName></head>
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<p><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25644208">M. Alphonse Daudet</persName> est de retour de son voyage en <placeName xml:id="idp25645216">Angleterre</placeName> ; mais à peine avait-il eu
le temps de <w type="hapax">déboucler</w> ses malles que déjà son antichambre était envahie par une <w type="hapax">nuée</w> de
reporters. La célébrité est un lourd fardeau, et le maître doit en savoir quelque chose.</p>
<p>Avec la froide férocité de l’<w type="hapax">informateur</w>, décidé à tous les sacrifices pour obtenir un renseignement,
un seul, le moindre petit mot, mes confrères n’ont point eu pitié de la fatigue de <rs ref="Alphonse Daudet">l’auteur de
<title key="#Numa_Roumestan" type="Daudet">Numa Roumestan</title></rs> et lui ont fait subir la torture de l’interview.</p>
<p>Et je suis arrivé le dernier, avec l’arrière-pensée de recueillir quelque chose d’inédit, ou
tout au moins de garder le maître le plus longtemps possible. J’ai lieu de me féliciter de
mon égoïsme, car <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25651552">M. Daudet</persName>, avec une résignation admirable, a continué pour moi, recommencé
sans doute le même récit, mais, la discussion aidant, m’a donné des impressions
qu’il n’avait encore communiquées à personne et dont les lecteurs du <title key="#Gil_Blas" type="journal">Gil Blas</title> auront la primeur.</p>
<p>Il y a tant à dire sur <placeName xml:id="idp25654464">Londres</placeName>, et <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25654912">M. Daudet</persName>, en quelques jours, a vu tant de choses !
Vraiment, c’est effrayant, et il lui a fallu une rare énergie pour résister au <w type="hapax">surmenage</w> qu’on
lui a infligé.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Quelle ville que <placeName xml:id="idp25657968">Londres</placeName> ! s’écrie le maître en me recevant, semblant poursuivre la conversation
terminée avec mon prédécesseur.</p></said></sp>
<p>Puis, le sourire aux lèvres en songeant à notre situation commune, il me fit signe de m’asseoir.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Là ! Vous y êtes ? Commencez maintenant !</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Non pas, cher maître. Plus d’interrogatoires. Causons, si vous le permettez.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Eh bien, j’entre de plain-pied dans mon sujet : mon arrivée au pays des brouillards !
À peine installé par les soins d’un de mes amis, <persName key="Henry_James" type="auteur" xml:id="idp25662224">M. Henry James</persName>, le romancier américain
si charmant et si délicat, qui joua un peu autour de moi le rôle de <persName key="Cerbere" xml:id="idp25663408">Cerbère</persName>, les
reporters anglais commencèrent à affluer. Les connaissez-vous ?... Non ?... Je vous en félicite.
Ils sont très aimables évidemment. Trop peut-être, car tous arrivaient à la <w type="hapax">queue leu-leu</w>, munis de cartes,
de lettres de recommandation, implorant, exigeant. Impossible de leur refuser ma porte. Comment résister à
cette invasion ? Et pourquoi ne pas accorder à l’un ce que je concédais à l’autre ?</p>
<p><persName key="Henry_James" type="auteur" xml:id="idp25665936">M. Henry James</persName> se multipliait en vain : c’était peine inutile. Il y avait des journalistes
dans mon bureau, dans le vestibule, dans l’escalier, dans la rue. Oh ! fit <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25667248">M. Daudet</persName> en
se prenant la tête à deux mains, quand j’y songe !...</p>
<p>Tenez, je n’ai jamais voulu m’abonner à l’Argus de la presse et savoir ce qu’on écrivait
sur mon compte ; mais, pour cette fois, j’ai eu la curiosité de connaître, non pas les
appréciations de la presse anglaise à mon égard, mais le nombre des feuilles qui m’avaient
interviewé et parlé de moi. Or devinez combien j’ai reçu de coupures de journaux
différents ? Cinq cents, au minimum. Et ce n’est pas tout ! </p>
<p>J’ai fini par déclarer à l’un de ces journalistes qui s’exprimait d’ailleurs fort mal en
notre langue : « Vous voyez un Français dans toute son horreur ». A-t-il compris ? Je ne sais,
car c’est un peu comme si je lui avais dit : « J’ai <hi rend="italic">soupé</hi> de telle chose ». Il eut immédiatement
traduit par <quote><persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25671392">M. Daudet</persName> a <foreign xml:lang="eng">lunché</foreign></quote> !</p></said></sp>
<p>Passant à un autre ordre d’idées, <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25673632">M. Daudet</persName> poursuivit :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ce qui m’a le plus frappé à <placeName xml:id="idp25675584">Londres</placeName>, c’est le silence. Et, à l’heure du grand mouvement
de la <placeName xml:id="idp25676160">Cité</placeName>, en plein <placeName xml:id="idp25676608">Strand</placeName>, j’ai ressenti une impression analogue à celle qu’on éprouve
en contemplant la mer. C’était grandiose et beau comme l’<placeName xml:id="idp25677312">Océan</placeName>. Les voitures glissent,
avec leurs roues entourées de bandes de caoutchouc, sur le pavé de bois ; les passants
circulent, affairés, évitant de causer ; les <foreign xml:lang="eng">policemen</foreign>, comme des automates, d’un geste indiquent
leurs ordres, et survient-il un accident, un homme renversé par un <foreign xml:lang="eng">cab</foreign>, qu’aussitôt
il est relevé par la foule, porté à l’hôpital si son état est grave, ou simplement remis
sur ses pieds. Puis lui, quatre millionième habitant de cette vaste cité, se secoue un peu
et s’éloigne lentement, ne songeant même pas à <w type="hapax">apostropher</w> le cocher.</p>
<p>Qu’arrive-t-il à <placeName xml:id="idp25681376">Paris</placeName> en pareille circonstance ?
Un attroupement considérable, des discussions. On prend parti pour le cocher ou
pour la victime, et l’arrivée de la police seule empêche la bagarre finale.</p>
<p><placeName xml:id="idp25682480">Londres</placeName> est une ville puissante où tout abonde à l’excès : trop de fleurs, trop de voitures,
trop de parcs et de squares, trop de monde... On a la sensation de plusieurs villes
réunies. Comment, d’ailleurs, analyser dans une rapide conversation l’impression que j’ai
rapportée ? Elle est immense !</p></said></sp>
<p>Et, avec le décousu de gens pressés de se dire beaucoup de choses en peu de temps,
mon interlocuteur s’exclama :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— J’ai revu <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp25685168">Stanley</persName> là-bas ; il est resté constamment avec moi, et j’ai pour lui une admiration
sans bornes. C’est un cerveau extraordinaire, quelque chose comme <persName key="Bismarck" type="politique" xml:id="idp25686448">Bismarck</persName>,
avec l’action en plus. Il fallait l’entendre m’expliquer le développement de l’<placeName xml:id="idp25687616">Afrique</placeName> et parler
de nos explorateurs en son langage curieux, un composé de <hi rend="italic">sabir</hi> : <quote>— Vous, <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp25689184">monsieur Daudet</persName>,
me disait-il, allez <placeName xml:id="idp25690192">Oxford</placeName> en <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">railway</w></foreign>. Arrivez alors reposé et visitez ville, connaissez tout.
Mais, si prenez vos pieds, alors fatigué, couchez aussitôt et revenez sans rien faire. <placeName xml:id="idp25692368">Afrique</placeName>
la même chose : pour réussir, il faut porter <hi rend="italic">force</hi> dans un endroit et s’en servir.</quote></p>
<p>Quelle critique admirable de ce que font nos pionniers ! reprit le maître. Il ne suffit pas,
en effet, de découvrir, d’aller de l’avant, de planter des drapeaux et de revenir <w type="hapax">conférencer</w>.
Il faut créer une œuvre entière, et la force dont parlait <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp25695328">Stanley</persName>, c’est le chemin de fer.
Plus bizarrement encore, il me disait : <quote>— Français retour exploration comme ça.</quote> Et, s’enfonçant
les doigts dans chaque joue, il faisait ressortir ses pommettes.</p>
<p>C’est cependant l’exacte vérité, et <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp25697600">Stanley</persName>, plus que quiconque, rend justice à l’esprit
d’abnégation, au courage, au merveilleux dévouement
des gens qui luttent pour notre influence en <placeName xml:id="idp25698912">Afrique</placeName>, mais combien peu pratiquement !</p>
<p>Je ne saurais trop vous répéter, et ceci se base sur les faits, que mon admiration pour cet
homme a grandi encore, si possible...</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Pardon, cher maître, de vous interrompre, mais j’ai tant à vous demander ! Avez-vous reçu beaucoup
d’invitations à <placeName xml:id="idp25701104">Londres</placeName> ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ne m’en parlez pas ! Pour dix banquets et dans tous les salons. Le banquet <placeName xml:id="idp25702432">Irving</placeName>,
deux banquets d’auteurs, d’autres encore que j’ignore. C’était fou ! Enfin, j’ai dû me résigner
à revêtir l’habit noir et à prendre la cravate blanche pour me rendre dans le monde. Vous connaissez
l’<hi rend="italic">écrasement</hi> de nom, si vous avez habité <placeName xml:id="idp25704128">Londres</placeName>, sinon je vais vous en donner une imparfaite idée.</p>
<p>Une foule, une cohue autour de moi, des mains tendues de toutes parts et des présentations
à n’en plus finir : duchesses, <foreign xml:lang="eng"><w type="hapax">lords</w></foreign>, ambassadeurs, tout le monde ! Et, chaque soir,
la même chose. Je ne sais ce que j’ai dit ou fait, car j’étais porté dans les groupes et littéralement
écrasé. J’en suis encore étourdi.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Mais <placeName xml:id="idp25707792">Londres</placeName> ! Que devient votre visite dans ces conditions ? <w type="hapax">Accaparé</w> comme vous
l’avez été, vous n’avez pas vu la grande cité sous son jour véritable.</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p><w type="hapax">Détrompez</w>-vous. J’avais un autre ami qui m’a sauvé. Je veux parler de <persName key="George_Meredith" type="auteur" xml:id="idp25710944">George Meredith</persName>,
le premier des littérateurs anglais à mon sens, qui jamais ne m’abandonna. J’ai parcouru cette ville
pendant sept heures par jour et plus même, comme rarement touriste le fit, en <foreign xml:lang="eng"><hi rend="italic">hansom
cab</hi></foreign>, véhicule, que dans mon ignorance de la langue, j’appelais <hi rend="italic">hameçon</hi>. <placeName xml:id="idp25714272">Whitechapel</placeName>, <placeName xml:id="idp25714736">Southwark</placeName>,
the <placeName xml:id="idp25715184">Borough</placeName>, aucun quartier ne m’a échappé, et, en même temps que je visitais les centres <w type="hapax">manufacturiers</w>, je
pouvais me rendre compte qu’aucun d’eux ne réalisait le type idéal de la ville industrielle.
Ce type pour moi, c’est <placeName xml:id="idp25716784">Roubaix</placeName>.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Et la population ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oh! la population, étonnante à la fois de simplicité et de grandeur. Elle me représente un lion <w type="hapax">muselé</w>.
En visitant <placeName xml:id="idp25719904">Hyde Park</placeName>, je fus frappé de voir ces individus <w type="hapax">sordides</w>, <w type="hapax">dépenaillés</w>, couchés sur les pelouses, le dos à
l’air. On eût dit des <w type="hapax">buffles</w> dans l’herbe, et mon ami <persName key="Stanley" type="explorateur" xml:id="idp25722736">Stanley</persName> n’eût pas hésité, dans son illusion, à se servir de
sa <w type="hapax">carabine</w>. Ces gens étaient, en apparence, inconscients du faste et du luxe qui s’étalaient autour d’eux. Ils ne demandaient
qu’une chose : la jouissance parfaite d’un droit conquis. En même temps que je voyais ces choses, je me rappelai <placeName xml:id="idp25725056">Paris</placeName>
après la chute de l’Empire et la foule envahissant les squares, heureuse de piétiner les massifs et de <w type="hapax">saccager</w> les arbustes.
J’eus alors le sentiment de la Révolution.</p>
<p>Le peuple anglais, au contraire, est parfait
de quiétude. Il sent sa force, écoute en plein air, le dimanche, les prêches <w type="hapax">socialistes</w>,
hausse parfois les épaules et attend l’enchaînement
inévitable des événements... l’Avenir !</p>
<p>Mais, s’il est fort, il ne faudrait pas croire
qu’il ignore ses droits. Par un <foreign xml:lang="eng">bill</foreign> du <placeName type="institution" xml:id="idp25729440">Parlement</placeName>,
on voulut un jour lui supprimer l’accès de <placeName xml:id="idp25730256">Hyde Park</placeName>. Le lendemain, tout alentour,
les grilles étaient abattues. Le <foreign xml:lang="eng">bill</foreign> fut aussitôt rapporté.</p>
<p>J’ai fait un court séjour en <placeName xml:id="idp25732064">Angleterre</placeName> et, cependant j’ai remarqué chez ce peuple, d’un
orgueil <w type="hapax">incommensurable</w>, des qualités superbes. Il possède le don de l’hospitalité. Comme il
vous ouvre les portes de sa maison, où il est si difficile de pénétrer, il vous ouvre son cœur.
Dès ce moment, vous êtes des siens ; sa poignée
de main est loyale, elle est sûre.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Quelle particularité attira encore votre
attention ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— C’est si vague, tout cela, qu’il est bien difficile de nous fixer sur un point. Mon voyage
était pour moi une perpétuelle surprise et le sujet de constantes observations. Pourtant,
lors de ma visite à <placeName xml:id="idp25736064">Westminster Abbey</placeName> et dans plusieurs autres circonstances, je fus
frappé de la passion de l’Anglais pour le <hi rend="italic"><w type="hapax">cabot</w></hi>. La vue des tombes
de <persName key="David_Garrick" type="acteur" xml:id="idp25737840">Garrick</persName> et de <persName key="mistress_Siddons" type="acteur" xml:id="idp25738832">mistress
Siddons</persName>, côtoyant celles des rois et des illustrations du pays me scandalisa fort. On
me montra le monument de <persName key="Shakespeare" type="auteur" xml:id="idp25740048">Shakespeare</persName> ; alors je réclamai véhémentement. Comme <persName key="Moliere" type="auteur" xml:id="idp25741120">Molière</persName>
en <placeName xml:id="idp25742112">France</placeName>, c’est au littérateur et non au comédien que cet hommage dut être rendu.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Les impressions que vous avez rapportées de votre voyage vont sans doute, mon
cher maître, vous donner l’occasion d’écrire un volume sur <placeName xml:id="idp25743792">Londres</placeName> ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Non pas ! Et c’est là un fait curieux,
assez humain somme toute. Parti en <placeName xml:id="idp25745232">Angleterre</placeName> pour me documenter à propos d’un des
personnages de mon prochain volume : <title key="#Soutien_de_famille" type="Daudet">Soutien de famille</title>, pauvre <w type="hapax">hère</w> qui passe quinze
jours dans la cité anglaise, je ne pensais pas à autre chose. Depuis mon retour, étant
donné que la comparaison est une des formes les plus fructueuses de l’esprit et qu’on ne
raisonne vraiment que par analogie, je suis décidé à écrire quelque chose sur la <placeName xml:id="idp25748160">France</placeName>.</p></said></sp>
<p>Souriant finement et me regardant bien en face, le maître continua :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Ne pensez-vous pas qu’à <placeName xml:id="idp25750080">Paris</placeName> ou partout ailleurs nous ne soyons tous un peu des
« <persName key="Tartarin" type="personnage" xml:id="idp25750640">Tartarins</persName> » ? Je n’entends, certes, pas diminuer nos qualités, mais c’est maintenant à
travers l’<placeName xml:id="idp25751824">Angleterre</placeName> que j’aperçois mes compatriotes et que je les juge différemment.</p></said></sp>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Et votre projet de voyage en <placeName xml:id="idp25753360">Écosse</placeName> ? Et ce yacht qui devait vous emmener ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Abandonné aussitôt que conçu, ce projet.
Ma petite fille toussait, et <persName key="Julia_Daudet" type="famille" xml:id="idp25754816">madame Daudet</persName>, craignant pour elle l’air de la mer, n’eut
pas de peine à me faire renoncer à mes intentions. J’ai parcouru les environs de <placeName xml:id="idp25756016">Londres</placeName>,
j’ai visité <placeName xml:id="idp25756496">Oxford</placeName>, et me voilà revenu bien fatigué et toujours souffrant.</p></said></sp>
<p>En effet, le maître, au lieu d’être au poste
d’honneur : son bureau, était assis sur un canapé, tenant à la main une canne destinée à le
soulager dans son impatience de se remuer
quand même, tant l’immobilité lui pèse.</p>
<sp who="Interviewer"><said><p>— Vous souffrez donc beaucoup, cher maître ?</p></said></sp>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— On oublie la souffrance lorsqu’on pense et travaille. C’est la consolation de l’être humain,
penser toujours !</p>
<p>Au revoir, me dit-il alors que je me levais. Nous avons parlé de beaucoup de choses au hasard
de la conversation ; j’espère que vous en saurez assez pour votre article.</p></said></sp>
<signed><persName key="ALBERT_CELLARIUS." xml:id="idp25761008">ALBERT CELLARIUS</persName></signed>
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