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<p><title>Le Figaro</title>.<date>8 février 1897</date></p>
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<tei:term type="Sujet_principal">Édition</tei:term>
<tei:term type="Sujet_principal">Réception</tei:term>
<tei:term type="Sujet_principal">Traduction</tei:term>
<tei:term type="Titre_oeuvre">Jack</tei:term>
<tei:term type="Sujet_principal">Propriété littéraire et artistique</tei:term>
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<!-- <dateline>8 février 1897</dateline><head><date>8 février 1897</date><lb/>
Le Figaro<lb/> -->
<head>AU JOUR LE JOUR</head>
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<head>LITTÉRATURE POPULAIRE</head>
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<p>Un de nos amis nous racontait l’autre jour que, se trouvant dans un tramway, il avait
remarqué devant lui une jeune femme du peuple occupée à lire et si émue qu’elle
pâlissait et rougissait tour à tour. Intrigué, notre ami se pencha pour savoir
quel ouvrage l’<w type="hapax">émotionnait</w> ainsi et lut : <title key="#Jack" type="Daudet">Jack</title>, par <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24621456">Alphonse
Daudet</persName>. Eh quoi ! <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24622448">Alphonse Daudet</persName> se tourne vers le peuple, le <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24623456">Daudet</persName> de tant
d’éditions princières !... Mais c’est un événement... c’est même une révolution.</p>
<p>Il est certain qu’aux devantures des librairies, les volumes à 3 fr.50 ont des
frémissements indignés. Ils sont blessés dans leur orgueil d’in-18.</p>
<p>Comment un de leurs auteurs préférés consent à passer du <placeName xml:id="idp24625952">boulevard des Capucines</placeName>
aux boulevards extérieurs ! ou du moins à cumuler les deux catégories de lecteurs
!</p>
<p>Est-ce possible ? L’œuvre complète d’<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24627072">Alphonse Daudet</persName>, grâce à un habile
morcellement en livraisons qui se permettent d’être élégantes, ne coûtera que
quelques francs.</p>
<p>Le public des lecteurs à deux sous ne peut lui-même en croire ses yeux et ses
oreilles et s’arrache les premiers fascicules où justement paraît <title key="#Jack" type="Daudet">Jack</title>, ce qui est un heureux début. Mais là n’est pas la question.</p>
<p>La question est de savoir pour quelles raisons un écrivain considérable veut que
son œuvre prenne place dans la chambre de <persName key="Jenny" xml:id="idp24630816">Jenny</persName> l’ouvrière à côté des ouvrages de
<persName key="Ponson_du_Terrail" type="auteur" xml:id="idp24631616">Ponson du Terrail</persName> et de <persName key="Richebourg" type="auteur" xml:id="idp24632608">M. Richebourg</persName>. <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24633616">Alphonse Daudet</persName> croit sans doute à un
<w type="hapax">relèvement</w> du niveau littéraire, car il n’est pas permis de supposer que le même
lecteur qui a fait ses délices du <quote>— Ah ! ah ! dit-il en portugais</quote> de <title key="#Rocambole" type="Ponson_du_Terrail">Rocambole</title>,
puisse goûter avec la même joie les finesses des
<title key="#Lettres_de_mon_moulin" type="Daudet">Lettres de mon moulin</title> et des <title key="#Contes_du_lundi" type="Daudet">Contes du lundi</title>. Est-ce donc que
ceci va tuer cela ? S’il en est ainsi, le <w type="hapax">prospectus</w> a raison, c’est un grand
événement, car tout un monde nouveau s’ouvre aux littérateurs.</p>
<p>Si sous la forme d’un fascicule élégant il devient possible de mettre à la portée des
humbles des œuvres pensées et écrites, et si les humbles achètent cette
marchandise nouvelle, l’âge d’or de la vraie littérature commence, car deux sous
donnés par cent mille lecteurs — la masse — font plus d’argent qu’un franc donné
par cent vingt personnes — l’élite.</p>
<p>Ces réflexions, je les ai faites, arrivé, <placeName xml:id="idp24641744">rue de Bellechasse</placeName>, chez le maître dont je
voulais avoir l’avis.</p>
<p>Lui, m’écoutait, penché sur le pupitre élevé, commode à sa myopie, et soudain :</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Oui, dit-il, je crois qu’avant la guerre on n’aurait
pas lu <title key="#Jack" type="Daudet">Jack</title> dans le peuple. Depuis dix ou quinze ans l’éducation littéraire de la foule se
fait... Un éditeur jeune et hardi est venu m’offrir de faire de mes œuvres une
édition dédiée aux humbles. J’ai accepté... C’est le rêve de ma vie de toucher au
plus profond du cœur des masses. J’ai toujours eu envie d’écrire un roman
populaire, oui, un roman-feuilleton, et je l’écrirai ! Je modifierai au besoin ma
manière. Je sais que certaines tournures de mon esprit, l’ironie par exemple, ne
plaisent pas au peuple, à la femme, à l’enfant. Elles ne plaisent pas davantage aux
étrangers, ce qui n’empêche pas que je suis toujours très lu hors de <placeName xml:id="idp24646480">France</placeName>... Je
crois en somme que ce qui est naturel, clair, honnête — honnête surtout — finit
toujours par réussir...</p></said></sp>
<p>C’est très vrai, l’honnêteté est ce que le peuple prise le plus. <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24647728">Alphonse Daudet</persName> n’a
pas grand chemin à faire pour aller à lui. Sa réputation d’écrivain que tout le
monde peut lire lui vaut d’être populaire avant d’avoir voulu l’être ; et ce n’est
pas déchoir qu’être populaire : il y a des rois qui le sont — les bons.</p>
<p>Chose étonnante, la popularité d’<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24649760">Alphonse Daudet</persName> est très grande dans le <placeName xml:id="idp24650784">Nord</placeName>.
<persName key="Georges_Brandes" type="auteur" xml:id="idp24651232">Georges Brandès</persName> l’a dit éloquemment : <quote>ses livres apportent du soleil dans les
pays de brumes.</quote> Mais le <placeName xml:id="idp24652768">Midi</placeName> n’est pas moins épris.</p>
<p><persName key="Maurice_Barres" type="auteur" xml:id="idp24653504">Maurice Barrès</persName> raconte qu’il a trouvé aux <placeName xml:id="idp24654560">Îles Baléares</placeName> une traduction de <title key="#La_Derni&#xE8;re_Classe" type="Daudet">La Dernière Classe</title> en patois local !</p>
<p>Enfin, j’ai vu un jour une traduction des
<title key="#Lettres_de_mon_moulin" type="Daudet">Lettres de mon moulin</title> envoyée au maître par un missionnaire. Cette
traduction était en <hi rend="italic">samoâ</hi>, dialecte des îles de l’<placeName xml:id="idp24658432">Océan Indien</placeName>, et je me souviens que
<title key="#La_Mort_du_petit_Dauphin" type="Daudet">La Mort du petit Dauphin</title> portait un titre qui voulait dire : <hi rend="italic">l’on voit ici la leçon d’un jeune roi qui meurt et qui, en mourant,
n’est pas plus qu’un pauvre petit esclave.</hi></p>
<p>Le bon missionnaire qui envoyait cette merveille à <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24661264">Alphonse Daudet</persName> était Allemand.
Les Allemands raffolent de notre célèbre romancier. Ils démontrent même à grand
renfort d’articles de revues qu’il a <hi rend="italic">l’âme saxonne</hi> !...</p>
<p>C’est un compliment qu’ils ne font pas à tout le monde.</p>
<p>Après cette belle découverte, ils l’ont voulu tout à fait des leurs et, chose
amusante à rappeler, que <title key="#Le_Figaro" type="journal">Le Figaro</title> conta par le menu il y a un
an ou deux, nos excellents voisins, trouvant trop lente la production d’<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24665664">Alphonse
Daudet</persName>, prennent la peine, de temps en temps, d’écrire pour lui quelques ouvrages
qu’ils signent de son nom, éditent et vendent avec la sérénité des belles âmes qui
ne voient de mal nulle part.</p>
<p>Il a paru ainsi en <placeName xml:id="idp24667488">Allemagne</placeName> un volume de nouvelles, et un roman, <title><foreign xml:lang="ger">Herr Director</foreign></title> (<title key="#Monsieur_le_Directeur">Monsieur le Directeur</title>), signé
<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24669664">Alphonse Daudet</persName>.</p>
<sp who="Alphonse_Daudet"><said><p>— Et, dit le maître, je n’en ai pas écrit un traître mot. Les
Allemands me gâtent...</p></said></sp>
<p>Sa vie est pleine d’extraordinaires anecdotes. Nul écrivain n’a fait naître plus
d’enthousiasmes, ne s’est attiré plus de confidences et n’a reçu plus d’étranges
communications et d’étonnants présents. Ainsi, au lendemain de <title key="#Port_Tarascon" type="Daudet">Port-Tarascon</title>,
quelques infortunés qui avaient pris part au
lamentable exode à <placeName xml:id="idp24673728">Port-Breton</placeName> — on sait que la dernière <w type="hapax">odyssée</w> de <persName key="Tartarin" type="personnage" xml:id="idp24674944">Tartarin</persName> a
pour base, comme tout ce qu’écrit <persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24676016">Alphonse Daudet</persName>, une chose vécue — quelques
infortunés, dis-je, revenus de la fantastique colonie du <persName key="marquis_de_Rays" xml:id="idp24677184">marquis de Rays</persName>, firent
don à <rs ref="Alphonse Daudet">l’illustre père de <persName key="Tartarin" type="personnage" xml:id="idp24678528">Tartarin</persName></rs> des derniers débris de l’aventure, la trompette
qui sonnait le réveil des colons et les sceaux dont le marquis timbrait ses actes
officiels.</p>
<p><figure><graphic url="cachets.png"/>
<figDesc>Cachets de la colonie de Port Breton utilisés par le marquis de Rays</figDesc>
</figure></p>
<p>Je confesse qu’en les faisant reproduire ci-contre, je commets presque un abus de
confiance... Mais trouvant ces cachets sur la table d’<persName key="ALPHONSE_DAUDET" type="Daudet" xml:id="idp24681984">Alphonse Daudet</persName>, je n’ai pu
résister au désir d’en donner un <w type="hapax">fac-similé</w> aux lecteurs du <title key="#Figaro" type="journal">Figaro</title>. Que ne ferait-on pour documenter un article !</p>
<signed><persName key="JEAN_MORET." xml:id="idp24685088">JEAN MORET</persName></signed>
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