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<title>Jean-François Lyotard (1924-1998) - La fin des grands récits</title>
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<note type="resume">Engagé dans la vie syndicale, Jean-François Lyotard le sera aussi dans
ses écrits. Philosophe critique, il remet en question les grands récits de la modernité et
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<title>Jean-François Lyotard (1924-1998) - La fin des grands récits</title>
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<title level="j">Sciences Humaines</title>
<title level="a">Cinq siècles de pensée française</title>
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<date when="2007-10-05">octobre - novembre 2007</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="6">N° Spécial n° 6</biblScope>
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<head>Jean-François Lyotard (1924-1998) - La fin des grands récits</head>
<head type="author">Xavier de la Vega</head>
<head>Engagé dans la vie syndicale, Jean-François Lyotard le sera aussi dans ses écrits.
Philosophe critique, il remet en question les grands récits de la modernité et postule
l’éclatement et l’incompatibilité des différents savoirs.</head>
<p>Dites « postmodernité » et
un nom vient immédiatement à l’esprit, celui de Jean-François Lyotard. D’autres auteurs
français le suivent de près, de Jacques Derrida <ref rend="em">(voir l’article p. 84)</ref> et ses
« déconstructions » à Jean Baudrillard <ref rend="em">(voir l’encadré p. 87)</ref> et ses
« simulacres ». Mais si J.‑F. Lyotard les précède sur ce terrain, c’est non seulement parce
qu’il a introduit le terme « postmoderne » en philosophie, mais aussi parce que sa pensée
condense certaines des propositions les plus marquantes de cette mouvance. </p>
<p>Lorsqu’il
publie <bibl><title>La Condition postmoderne</title> (1979)</bibl>, J.‑F. Lyotard a 55 ans et une trajectoire
intellectuelle bien remplie. Né en 1924, il étudie à Louis-Le-Grand, puis à la Sorbonne et
sort agrégé de philosophie en 1950. Commence aussitôt une double vie, d’enseignant et de
militant. Nommé, de 1950 à 1952, au lycée de Constantine, en Algérie, il y devient
syndicaliste. Revenu dans la métropole, il adhère en 1954 à Socialisme ou barbarie, groupe
créé par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort qui mènent, dans la revue du même nom, une
critique virulente des <hi rend="em">« capitalismes d’État »</hi> en Europe communiste. Parallèlement,
sa carrière d’enseignant le mène de la Sorbonne à Nanterre où il participe, en 1968, au
Mouvement du 22 mars animé par Daniel Cohn-Bendit, puis à l’effervescente université
expérimentale de Vincennes, à laquelle il sera rattaché jusqu’en 1998.
</p>
<div>
<head>Plusieurs codes sociaux et moraux incompatibles</head>
<p>Tout commence au
début des années 1970. Partant d’une critique du marxisme et de la psychanalyse freudienne
(<bibl><title>Économie libidinale</title>, 1974</bibl>), J.‑F. Lyotard engage une mise en question des
pensées <hi rend="em">« totalisantes »</hi> que sont à ses yeux le structuralisme, la phénoménologie
et le marxisme. Cinq ans plus tard, <title>La Condition postmoderne</title> affirme son
<hi rend="em">« incrédulité »</hi> face aux <hi rend="em">« grands récits »</hi> de la modernité, à commencer
par celui qui, depuis les Lumières, fait de l’histoire de l’humanité un long chemin vers
l’émancipation. Dans l’esprit moderne, la science, la politique et les arts se mesurent à
leur contribution au progrès. La postmodernité, selon J.‑F. Lyotard, c’est le constat de
l’éclatement de ce récit. </p>
<p>À l’âge postmoderne, chaque domaine de compétence est séparé
des autres, et possède un critère qui lui est propre. Il n’y a aucune raison que le « vrai »
du discours scientifique soit compatible avec le « juste » visé par la politique ou le
« beau » de la pratique artistique. Chacun doit donc se résoudre à vivre dans des sociétés
fragmentées où coexistent plusieurs codes sociaux et moraux mutuellement incompatibles.
</p>
<p>Cette relativité générale des discours est l’une des marques de fabrique de la pensée
postmoderne. J. Derrida et Michel Foucault la proclament aussi, chacun à leur façon.
Friedrich Nietzsche l’avait anticipée, lui qui concevait les concepts scientifiques comme
des métaphores solidifiées par le temps en vérités acceptées, et qui voyait aussi dans la
morale le lieu d’un affrontement entre une pluralité de discours, morale des maîtres contre
morale des esclaves. J.‑F. Lyotard formalise cet éclatement en puisant dans le Ludwig
Wittgenstein des <bibl><title>Investigations philosophiques</title> (1953)</bibl> : le langage lui-même est
découpé en une pluralité d’usages, donnant lieu à des énoncés spécifiques. Chacun de ces
« jeux de langage » est régi par des règles propres, incommensurables avec celles des autres
jeux. </p>
</div>
<div>
<head>Le langage, une base pour la résolution des conflits ?</head>
<p>Pour le
philosophe, cette fragmentation du langage confine au tragique. Dans <bibl><title>Le Différend</title>
(1983)</bibl>, il offre une analyse des limites du droit à partir de la notion de tort. Le tort est
la part de la souffrance de la victime qui ne trouve pas à s’exprimer devant un tribunal.
C’est un reste, un sentiment qui n’est pas entendu parce qu’il ne revêt aucun sens dans le
discours de la partie adverse. Le tort trouve son origine dans la coexistence de discours
incommensurables, que nul principe de justice, nul tiers ne peut concilier. J.‑F. Lyotard ne
s’arrête pourtant pas à cet échec : <quote rend="em">« C’est l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie
et peut-être d’une politique de témoigner des différends en leur trouvant des
idiomes »</quote>, écrit-il. Reste que son analyse, en soulignant ce qui dans les relations
sociales résiste au consensus, heurte de plein fouet nombre de philosophies
politiques.</p>
<p>Le philosophe allemand Jürgen Habermas, théoricien de « l’agir
communicationnel », ne s’y trompe pas. Adversaire résolu du postmodernisme, il tente de le
prendre à son propre piège. Si tout discours n’est que rhétorique, le postmodernisme
n’est-il pas lui-même une pure rhétorique ? Quant aux lecteurs de J.‑F. Lyotard, s’il leur
arrive d’être convaincus ne peut-on pas en conclure que le langage est un espace d’entente,
une base minimale pour la résolution des conflits ? Confronté à ces critiques, le philosophe
réaffirme son point de vue : la communication n’implique ni l’existence de règles partagées,
ni la recherche du consensus. Entre les postmodernes et leurs adversaires, le différend
demeure entier.</p>
</div>
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