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<title>Les mots, les choses... et nous</title>
<author>Vincent Nyckees</author>
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<note type="resume">Le langage désigne-t-il des choses ou des idées ? Est-il soumis à la
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hommes ? Telles sont les questions centrales auxquelles la sémantique commence à apporter
des réponses empiriquement vérifiées.</note>
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<title level="a">Les mots, les choses... et nous</title>
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<date when="1999-12-01">Dossier</date>
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<head>Les mots, les choses... et nous</head>
<head type="author">Vincent Nyckees</head>
<head>Le langage désigne-t-il des choses ou des idées ? Est-il soumis à la nécessité de
décrire ce qu'il nomme, ou bien plutôt de véhiculer des messages entre les hommes ? Telles
sont les questions centrales auxquelles la sémantique commence à apporter des réponses
empiriquement vérifiées.</head>
<p><hi rend="b">P</hi>our le sens commun, le problème de la référence des signes, c'est-à-dire celui de
la relation entre le langage et la réalité, ne se pose même pas. Un signe comme cheval
exprimera ainsi un concept qui lui préexiste (l'idée de cheval), qui représentera à son
tour un objet du monde (un cheval). Cette conception simple suffit amplement à nos besoins
de communication quotidiens. Elle soulève cependant des difficultés considérables dès que
l'on tente de comprendre comment s'instaure cette relation, plus mystérieuse qu'il n'y
paraît d'abord, entre les signes du langage et le monde.</p>
<p>Dans la plupart des cas, sinon dans tous (on pourrait discuter sur le cas des noms
propres), cette relation ne s'effectue pas directement, mais par la médiation de
généralités, les idées générales. Dire, par exemple <hi rend="i">« j'ai vu un chien »</hi>, c'est
être en mesure de constituer la classe des êtres répondant aux caractéristiques des
chiens. De même, rouge, ce n'est pas cette tomate, ou ce coquelicot, mais une propriété
commune à ces objets et à bien d'autres encore. Ainsi, l'emploi du moindre mot implique de
notre part une aptitude à structurer notre expérience du monde.</p>
<p>Sur quoi cette structuration est-elle fondée ? Reflète-t-elle l'ordre objectif de la
réalité, comme le pensent les réalistes (encore appelés objectivistes) tels que Platon,
Aristote, Descartes ? Ou bien les idées générales n'ont-elles pas d'existence
indépendamment des sujets humains, comme le pensent les antiréalistes ? Dans ce dernier
cas, l'existence des idées générales ne repose-t-elle que sur l'usage linguistique, comme
l'affirment les nominalistes stricts (Abélard, Hobbes, le second Condillac, Saussure...) -
ce qui rassemble des individus dans une même classe n'étant rien d'autre que l'existence
d'un signe fédérateur (chien, homme, etc.) - ? Ou bien ne sont-elles que des entités
mentales, constructions de notre esprit qui les produit par abstraction à partir de son
expérience, comme le pensent les conceptualistes tels que Locke ? Ou bien encore, option
du conceptualisme linguistique défendu par le premier Condillac, les idées générales
sont-elles formées par un esprit humain aidé et guidé dans ses opérations par les signes
linguistiques ? Ceux-ci ne seraient pas alors de simples instruments d'une pensée
prélinguistique.</p>
<p>Les apports actuels de la sémantique, des sciences cognitives et de la philosophie du
langage permettent de voir aujourd'hui plus clair dans ces débats anciens sur la référence
en faisant mieux apparaître les points forts et les points faibles des différentes
positions.</p>
<div>
<head>Signifier, c'est décrire un état du monde</head>
<p>La tradition réaliste pense la signification des énoncés comme une propriété objective,
par laquelle ils entrent en relation de correspondance avec la réalité objective. La
sémantique formelle, qui s'est développée depuis les années 70, s'inscrit dans cette
tradition et ambitionne de fonder une théorie scientifique de la signification. Elle part
du principe qu'un énoncé n'a de sens que dans la mesure où, de par notre connaissance de
la langue, nous sommes capables de lui faire correspondre des conditions de vérité qui
permettront, face à une situation donnée, de le déclarer objectivement vrai ou faux. Toute
la tâche de la sémantique consiste alors à élaborer des procédures permettant de traduire
la signification des énoncés des langues naturelles dans un langage formel d'ordre
logique, langage formel qui, pour de nombreux auteurs, serait l'analogue d'un langage de
la pensée... Ainsi l'énoncé <hi rend="i">« chaque homme court »</hi> recevra la traduction :</p>
<p>" x /homme'(x) --&gt; court' (x)/</p>
<p>Ce qui peut se lire <hi rend="i">« pour tout x, si x est homme, alors x court »</hi>.</p>
<p>L'objectif à long terme de cette sémantique est d'expliciter, à l'aide de règles
formalisées, tous les liens d'implication logique dont est capable le locuteur d'une
langue de par sa maîtrise de cette langue.</p>
<p>Toutefois, cette théorie s'expose à des objections sérieuses. D'abord, cette sémantique
<hi rend="i">« vériconditionnelle »</hi> ne permet pas de comprendre certaines propriétés
essentielles des langues humaines, comme le sens figuré. Ainsi, pourquoi recourons-nous au
même qualificatif dans les énoncés : <hi rend="i">« Cette construction est solide »</hi> et <hi rend="i">« cet
argument est solide »</hi>, alors même que les conditions d'application de l'adjectif
<hi rend="i">« solide »</hi> dans les deux énoncés n'ont manifestement rien de commun au regard de
la réalité objective ? De même, si la signification était un phénomène absolument
objectif, comment les mots pourraient-ils changer de sens ? D'ailleurs, la réduction de la
signification des énoncés à leurs conditions de vérité pose des problèmes d'ordre...
logique, comme l'ont montré Willard van Orman Quine et surtout Hilary Putnam (<ref rend="i">voir la
bibliographie en fin d'article</ref>). Enfin, comme l'a fait remarquer le philosophe
Michael Dummett, on ne peut connaître les conditions sous lesquelles un énoncé est vrai ou
faux sans connaître préalablement son sens... Les conditions de vérité d'un énoncé sont
donc secondes par rapport à sa signification.</p>
<p>Ainsi, la sémantique formelle ne semble pas en mesure de fonder une théorie efficace de
la référence. La raison profonde est que la relation du langage à la réalité ne peut se
laisser enfermer dans une définition technique de la vérité, conçue comme la conservation
de valeurs de vérité à travers les manipulations d'une syntaxe logique. La relation avec
le réel passe nécessairement en effet par la compréhension humaine. La sémantique formelle
a cependant permis, et permettra encore sans doute, comme tout formalisme rigoureux, de
mettre en évidence des données méconnues des langues humaines.</p>
</div>
<div>
<head> Signifier, c'est agir sur son interlocuteur </head>
<p>A l'opposé de cette sémantique formelle, les théories ascriptivistes (de l'anglais <foreign xml:lang="en">to
ascribe</foreign>, attribuer, par opposition à descriptive) comme celle de Jean-Claude
Anscombre et d'Oswald Ducrot, partent du point de vue que la capacité des phrases à
décrire le monde n'est qu'une illusion. Le langage n'a pas pour but de représenter la
réalité. Il sert fondamentalement à accomplir des actes. Dans cette perspective, les
significations ne sont plus que des constructions linguistiques dont la valeur réside dans
l'action exercée sur un interlocuteur. Ainsi, selon la théorie de l'argumentation dans la
langue d'Anscombre et Ducrot (1983), dire <hi rend="i">« cet hôtel est bon »</hi>, ce ne serait ni
décrire l'hôtel désigné, ni le recommander, mais argumenter en faveur de cet hôtel,
orienter le discours vers certains discours, et l'éloigner d'autres conclusions.</p>
<p>Là encore, cette thèse, lorsqu'elle est généralisée, se heurte à des objections simples.
Ainsi, tout francophone a le sentiment de pouvoir maîtriser la signification de l'énoncé
<hi rend="i">« Pierre est venu »</hi> quel qu'en soit le contexte, sans se sentir obligé d'imaginer
les conclusions auxquelles on pourrait vouloir le conduire en prononçant cet énoncé.
Inversement, plusieurs énoncés peuvent servir la même conclusion sans que la signification
de leurs unités paraisse se recouper : ainsi, que je dise <hi rend="i">« il fait chaud »</hi> ou
<hi rend="i">« ça manque d'air »</hi>, la conclusion pourra être la même (il faut ouvrir la
fenêtre). Il semble donc impossible de comprendre la valeur argumentative d'un énoncé sans
avoir au préalable des idées assez précises sur la signification de l'énoncé et des mots
qui le composent.</p>
<p>Pour dépasser ces objections, il nous paraît préférable de considérer l'action sur autrui
et l'apport d'information comme deux modalités d'une fonction plus fondamentale du
langage, la fonction de coordination et d'orientation mutuelle entre des interlocuteurs.
La signification, dans ce cadre, ne s'épuise pas dans les modalités d'une action
immédiate, ni dans la description d'un état du monde. Elle prend son sens sur le fond
d'une action commune qui mobilise les catégories déposées dans la langue dont héritent les
locuteurs, catégories sélectionnées par l'expérience collective à travers l'histoire des
interactions linguistiques.</p>
<p>En effet, même si les sujets poursuivent à travers leurs échanges linguistiques des fins
qui leur sont propres, ils n'en sont pas moins engagés par leur interaction dans une
structure qui dépasse les actions individuelles. C'est la raison pour laquelle un locuteur
disant <hi rend="i">« cet hôtel est bon »</hi> peut considérer son énoncé comme une information tout
en ayant conscience d'exprimer un jugement. (Etre) bon constitue en effet un prédicat qui
peut être approuvé ou contesté, être jugé vrai ou faux, bien qu'il ne renvoie pas à une
propriété objective, mais à une expérience subjective (j'ai été satisfait, ou telle
personne dont je partage les goûts a été satisfaite...), expérience que le locuteur
présente comme devant normalement être partagée par ceux qui l'écoutent pour autant qu'ils
aient les mêmes attentes que lui concernant les hôtels.</p>
<p>La fonction référentielle du langage n'est donc pas une illusion, tout en n'étant qu'une
dimension parmi d'autres de la fonction de coordination.</p>
<p>Le nominalisme, tel que défendu par Ferdinand de Saussure, s'oppose au réalisme et, plus
généralement, à l'instrumentalisme linguistique selon lequel les signes du langage
seraient des outils créés en vue d'exprimer des réalités (mentales ou objectives)
préexistant aux systèmes linguistiques.</p>
</div>
<div>
<head> Ferdinand de Saussure ou l'arbitraire du signe </head>
<p>L'expérience de la traduction et la comparaison des langues montrent en effet que les
langues ne découpent pas la réalité de la même manière. De plus, comme l'a montré la
sémantique historique, l'histoire des significations obéit à sa logique propre, soustraite
à la rationalité et à la volonté consciente des hommes. Ainsi, le mot latin signifiant
chose (<foreign xml:lang="lat">rem</foreign>) a fini par signifier en français l'absence de toute chose (rien)...
Tuer vient d'un mot latin signifiant « protéger » (<foreign xml:lang="lat">tutari</foreign>)... De telles évolutions
paraissent en contradiction avec le bon sens le plus élémentaire.</p>
<p>Saussure et ses continuateurs ont déduit de ces observations que les relations entre le
langage et la réalité sont régies par l'arbitraire et que la structuration du monde opérée
par les langues n'a d'autre fondement que les habitudes linguistiques. Il s'ensuit que,
pour eux, la signification d'un signe ne peut être valablement définie en termes positifs
à partir de ses relations avec la réalité. Elle ne peut l'être que par les relations
d'opposition que ce signe entretient avec les autres signes de la langue (sa valeur).
Conséquence paradoxale : seule la totalité de la langue est désormais en mesure d'entrer
en relation avec la réalité.</p>
<p>En dépit du renouvellement considérable apporté par Saussure dans les domaines formels de
la linguistique, un nombre croissant de sémanticiens jugent insuffisante sa théorie de la
signification. En refusant en effet d'expliquer la capacité des signes à entrer en
relation avec la réalité, en déniant tout contenu positif aux significations
linguistiques, la théorie saussurienne rend inintelligible notre capacité de traduire ou
de reformuler nos messages. Elle rend également problématique la possibilité même d'un
discours scientifique valide, et plus généralement, l'efficacité des actions humaines,
puisque ces actions passent constamment par le langage.</p>
<p>Saussure pensait devoir choisir entre deux solutions opposées : ou bien le langage
reflète la réalité objective, ou bien il est arbitraire. Or, il existe une autre solution
qui consiste à rechercher la clé de l'organisation sémantique des langues dans
l'expérience humaine elle-même.</p>
<p>Si Saussure n'a pas envisagé cette solution, c'est qu'il ne voulait traiter l'évolution
des langues ni comme l'effet de volontés individuelles (il savait bien que les individus
n'ont guère de pouvoir sur l'évolution de leur langue), ni comme l'effet de la volonté de
sujets supra-individuels (l'âme d'un peuple, la Raison en marche...). Là encore, il
existait une autre solution. Une étude minutieuse des changements de sens conduit en effet
à penser que les nouvelles significations ne se produisent pas au hasard, mais qu'elles
sont intégralement conditionnées, à chaque moment de l'histoire de la langue, par les
relations entre le système linguistique et les expériences collectives qui traversent la
communauté des locuteurs. En d'autres termes, ce sont les circonstances de l'expérience
collective qui sélectionnent les nouvelles valeurs des signes à travers les échanges
linguistiques en situation et tout particulièrement à travers l'apprentissage linguistique
des jeunes locuteurs (voir Vincent Nyckees, <title>La Sémantique</title>). On peut ainsi expliquer
que les significations s'ajustent sur les expériences collectives, sans faire intervenir,
à aucun moment, une quelconque volonté d'adaptation individuelle ou collective.</p>
</div>
<div>
<head> Le problème des catégories sémantiques </head>
<p>La théorie du prototype est une théorie récente qui s'oppose à l'objectivisme de la
sémantique formelle. Son originalité est de contester le modèle traditionnel de
l'appartenance catégorielle, dit modèle des CNS (ou conditions nécessaires et
suffisantes). Selon ce modèle, pour qu'un élément de l'expérience appartienne à une
catégorie, il faut et il suffit qu'il partage un certain nombre de traits avec l'ensemble
des membres de cette catégorie : par exemple, tout membre de la catégorie chaise présente,
au minimum, un pied et un dossier, tout fauteuil a des accoudoirs.</p>
<p>Or, si l'on en croit ses adversaires, le modèle des CNS se heurterait à de sérieux
contre-exemples. Ainsi, il n'existerait pas de propriété spécifique de la catégorie oiseau
qui soit partagée par tous les membres de cette catégorie. En particulier, tous les
oiseaux ne volent pas, témoins les autruches et les manchots. Les prototypistes opposent
alors aux CNS un modèle fondé sur le critère de la ressemblance, qui a connu deux versions
successives (voir Georges Kleiber, <title>La Sémantique du prototype</title>) : ressemblance avec
un prototype central (généralement assimilé au moineau pour la catégorie oiseau) pour la
version dite standard ; ressemblance avec un exemplaire quelconque de la catégorie
(ressemblance de famille) pour la version dite étendue.</p>
<p>Le critère de la ressemblance ne peut suffire toutefois à fonder la catégorisation. En
effet, tout ce qui ressemble d'une certaine façon à un oiseau n'est pas forcément un
oiseau, et les prototypistes ne nous expliquent pas pourquoi tel élément présentant un
ensemble de traits bien représentés dans une catégorie (exemple : la chauve-souris vole,
comme les oiseaux) ne sera pas forcément intégré dans cette catégorie.</p>
<p>La situation s'aggrave encore avec la version étendue, puisque le concept de ressemblance
de famille n'implique même plus une ressemblance véritable entre tous les membres de la
catégorie. Les prototypistes pourraient répondre qu'il n'est pas nécessaire d'expliciter
une règle d'usage pour une catégorie : il suffirait de se fier à l'intuition, tous les
hommes possédant le même système cognitif. Mais cet argument n'aurait d'efficacité que si
la théorie permettait réellement de prédire l'appartenance catégorielle d'un élément, ce
qui, encore une fois, n'est pas le cas.</p>
<p>Il semble donc qu'on ne puisse se passer des CNS, qui seules permettent d'identifier une
catégorie sémantique sur des bases rigoureuses. Mais contrairement à ce qu'affirment les
prototypistes, ce modèle n'implique pas que les traits présentés par les exemplaires d'une
catégorie soient des traits objectifs. Des définitions concurrentes peuvent ainsi
coexister pour une même dénomination : on observe par exemple des décalages entre la
catégorie savante d'oiseau (qui est, en réalité, précisément définie par les zoologues en
termes de CNS, sur la base de la présence de plumes chez l'adulte) et les représentations
sémantiques d'oiseau dont disposent des usagers qui ne maîtrisent pas cette définition
savante, représentations sélectionnant apparemment des animaux volants non-insectes et
excluant ou non, selon les locuteurs, les mammifères et/ou les chauves-souris.</p>
<p>Autre point essentiel : les CNS ne sont pas - selon notre modèle - des conditions
nécessairement remplies par les éléments d'expérience, mais des conditions dont les
usagers croient qu'elles le sont. Elles sont donc révisables en fonction de l'expérience.
Ainsi les zoologues qui ont découvert au xixe siècle des oiseaux présentant tous les
caractères des cygnes sauf la blancheur, les ont néanmoins considérés comme des cygnes en
vertu de raisons internes à leur discipline, et le trait blancheur a cessé alors d'être
définitoire de la catégorie des cygnes pour devenir un trait par défaut, très probable
mais non nécessaire. Les catégories sont donc toujours fonction de l'état des
connaissances et des expériences et de leur diffusion dans la culture.</p>
<p>Ajoutons que les catégories sont normalisées (un merle albinos n'est pas un merle
canonique, etc.) et que les représentations sémantiques nous semblent prendre une forme
comparable à celle des connaissances-experts. Ce sont des ensembles complexes de
conditions, mobilisant une expérience plus ou moins étendue. Ainsi, tout locuteur est en
un certain sens un expert et la maîtrise des significations du langage est inséparable
d'une connaissance du monde. Cette sorte de connaissance dépasse de loin, bien sûr,
l'aptitude strictement individuelle à former des images mentales. Elle met en oeuvre une
mémoire collective qui se dépose dans la langue et les productions langagières et se
ressaisit à travers l'apprentissage linguistique.</p>
<p>Ainsi, tous les chemins de la référence semblent devoir nous reconduire au conceptualisme
linguistique. Le langage, en effet, n'est pas seulement un instrument d'expression ou un
ordre de phénomènes spécifique. C'est un mode de savoir sur le monde et sur nous-mêmes
incessamment remodelé par la succession des générations.</p>
</div>
<div>
<head>Profil : Vincent Nyckees</head>
<p>Maître de conférences à l'université de Lille-III, auteur de La Sémantique, Belin,
1998.</p>
</div>
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