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<title>Roman Jakobson (1896-1982). Essais de linguistique générale : aux sources du
structuralisme</title>
<author>Karine Philippe</author>
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<name>Vincent Meslard</name>
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<note type="resume">Au plus proche des avant-gardes de son temps, Roman Jakobson est une des
figures de proue de la linguistique structurale. De Moscou à Prague puis New York, il
laisse dans son sillage une oeuvre aussi influente qu'éclectique.</note>
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<author>Karine Philippe</author>
<title>Roman Jakobson (1896-1982). Essais de linguistique générale : aux sources du
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<title level="a">Où en est la psychanalyse ?</title>
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<date when="2004-12-01">Décembre 2004</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="155">Mensuel n° 155</biblScope>
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<title>Roman Jakobson (1896-1982). Essais de linguistique générale : aux sources du structuralisme</title>
<author>Karine Philippe</author>
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</head>
<div type="h3">
<head>Au plus proche des avant-gardes de son temps, Roman Jakobson est une des figures de
proue de la linguistique structurale. De Moscou à Prague puis New York, il laisse dans son
sillage une oeuvre aussi influente qu'éclectique.</head>
<p>En 1963, paraît en français le premier tome des <hi rend="i"><bibl>Essais de linguistique générale</bibl></hi>,
recueil d'articles de <persName>Roman Jakobson</persName>. L'événement n'est pas des moindres : la France est
alors en pleine vague structuraliste, et R. Jakobson en est la figure de proue. A
l'origine, le structuralisme est issu de la linguistique : au début du xxe siècle,
Ferdinand de Saussure révolutionne la linguistique en considérant que la langue n'est pas
seulement le fruit des accidents de l'histoire, mais qu'elle est un véritable système, un
ensemble cohérent et autonome de dépendances internes. Selon Saussure, la langue doit être
étudiée en synchronie (sans se préoccuper de son histoire), et de façon immanente (à
l'exclusion de tout facteur externe). Présenter l'oeuvre de R. Jakobson implique d'en
retracer l'itinéraire, tant géographique qu'intellectuel. En 1915, il participe à la
création du Cercle linguistique de Moscou et s'imprègne du formalisme russe pour lequel
prédomine l'analyse des formes du discours, indépendamment de leur histoire ou de leur
auteur. Par de tout autres cheminements que ceux de Saussure, c'est également l'étude des
formes immanentes qui est privilégiée. En 1926, il participe à la création du Cercle
linguistique de Prague, aux côtés de son compatriote russe Nicolaï Troubetzkoï. Ils vont
alors donner naissance à la phonologie, étude de la fonction des sons dans une langue, en
s'inspirant de l'idée de système défendue par Saussure. Après l'invasion de la
Tchécoslovaquie par les nazis, R. Jakobson se réfugie d'abord en Scandinavie, puis
s'installe définitivement aux Etats-Unis. En 1942, à New York, il fait une rencontre
cruciale : celle de l'anthropologue français Claude Lévi-Strauss, qu'il initie à la
linguistique structurale. Ce dernier s'en inspirera pour fonder son anthropologie
structurale, ouvrant la voie à l'extension du structuralisme au sein des sciences
humaines.</p>
<p>La carrière de R. Jakobson comporte une multitude d'articles publiés dans diverses
revues, allemandes, russes ou américaines. Une oeuvre éparse et difficilement accessible,
d'où la nécessité d'un recueil comme les <hi rend="i">Essais de linguistique générale</hi>. C'est le
linguiste Nicolas Ruwet qui, avec le soutien de l'auteur, rassemble et traduit la série
d'articles qui en composent le premier tome, suivi d'un deuxième en 1973. Ces deux volumes
soulignent le parcours hétéroclite de R. Jakobson, et constituent une porte d'entrée sur
plus de trente années de recherches. S'il est impossible de saisir la totalité d'une
oeuvre aussi foisonnante, on peut toutefois en dégager quelques apports majeurs.</p>
<div type="h2">
<head>La phonologie, ou le système différentiel des sons</head>
<p>C'est au sein du Cercle linguistique de Prague, au cours des années 1920-1930, que N.
Troubetzkoï et R. Jakobson fondent la phonologie, en s'inspirant notamment des travaux de
Jan Baudoin de Courtenay. Là où la phonétique s'applique à classifier des sons concrets,
la phonologie s'intéresse à leur fonction dans le système abstrait de la langue. Elle a
pour unité le phonème. Un son n'est un phonème que s'il joue un rôle distinctif dans une
langue, s'il permet de distinguer un mot d'un autre : « mal » n'est pas « mâle », « pas »
n'est pas « bas », etc. Le procédé qui permet d'identifier les phonèmes s'appelle la
commutation : si le changement de son engendre un changement de sens, alors on a à faire à
un phonème. La commutation intervient sur l'axe paradigmatique (axe de la sélection, entre
/b/, /m/, /t/, etc.), mais il faut également prendre en compte l'axe syntagmatique (axe de
la combinaison : « bon », « mon », « ton », etc.). C'est sur cet axe que s'opèrent les
permutations (image/magie). Une fois combiné aux autres sons d'un mot, un phonème peut
connaître certaines transformations dues au contexte : le mot « médecin », par exemple,
est souvent prononcé « metsin », car les caractéristiques de certains sons « déteignent »
sur les autres. </p>
<p>Le phonème est souvent considéré comme la plus petite unité du système phonologique d'une
langue, l'atome irréductible. Mais R. Jakobson va plus loin en décomposant le phonème en
une série de <hi rend="i">« traits distinctifs »</hi>, constituants ultimes, qui distinguent les
phonèmes les uns des autres. Les sons /p/ et /b/, par exemple, ont les mêmes points
d'articulation (consonnes bilabiales, les deux lèvres se touchent), mais diffèrent par
leur trait distinctif : /p/ est sourd (émis sans vibrations de la gorge) tandis que /b/
est sonore (avec vibrations). La langue est donc bien un système de relations
différentielles, où les unités s'opposent les unes aux autres. L'efficacité des analyses
phonologiques, aptes à dégager des systèmes, a donné une légitimité scientifique à la
linguistique, mais elle a également fortement contribué à l'essor du structuralisme au
sein des sciences humaines. </p>
<p>Chez R. Jakobson, la poésie tient une place essentielle dans son approche du langage. En
1912, il adhère au mouvement futuriste russe, pour lequel la forme doit être envisagée
pour elle-même ; il a alors 16 ans. Il se lie d'amitié avec les poètes Vladimir
Maïakovski, Velemir Khlebnikov, ainsi qu'avec le peintre Kazimir Malevitch, et contribue à
la fondation de l'Opoyaz, société littéraire consacrée à l'étude du langage poétique, à
Saint-Pétersbourg (1917).</p>
</div>
<div type="h2">
<head>La poétique jakobsonienne</head>
<p>Avec les formalistes, il récuse la critique littéraire et veut constituer une véritable
science des discours esthétiques. Des années plus tard, R. Jakobson se souvient : <hi rend="i">« Je
pensais de plus en plus à la structure de l'art verbal et à la question du rapport entre
la poésie et la langue. </hi>(...)<hi rend="i"> A mon père, chimiste étonné de mes préoccupations,
je disais qu'il s'agit de chercher les constituants ultimes du langage et de déterrer un
système analogue à la classification périodique des éléments chimiques </hi><ref target="#1" type="lexique">(1)</ref><hi rend="i">. »</hi> Le pouvoir d'évocation des formes langagières (rythmes
distillant la lenteur ou la rapidité, sonorités cristallines ou râpeuses...) l'amena à
nuancer l'idée de Saussure selon laquelle le signe est arbitraire. Selon R. Jakobson,
<hi rend="i">« l'objet de la poétique, c'est avant tout de répondre à la question : "Qu'est-ce qui
fait d'un message verbal une oeuvre d'art ?" </hi>(...) <hi rend="i">La poétique a à faire à des
problèmes de structure linguistique </hi>(...)<hi rend="i">, de nombreux traits relèvent non
seulement de la science du langage, mais de l'ensemble de la théorie des signes,
autrement dit de la sémiologie (ou sémiotique) générale</hi><ref target="#2" type="lexique">(2)</ref><hi rend="i">. »</hi> Sa démarche influencera des auteurs comme <bibl><author>N. Ruwet</author> (<hi rend="i">Langage,
musique et poésie</hi>, <date>1972</date></bibl>), <bibl><author>Tzvetan Todorov</author> (<hi rend="i">Poétique de la prose</hi>, 1971)</bibl> ou
encore <bibl><author>Gérard Genette</author> (<hi rend="i">Figures</hi>, 5 t., 1966-2002)</bibl>. L'analyse de <hi rend="i">Chats</hi><ref target="#3" type="lexique">(3)</ref>, de Charles Baudelaire, menée par R. Jakobson en
collaboration avec C. Lévi-Strauss, est souvent citée en exemple. La poétique du linguiste
sera également critiquée, notamment par le courant herméneutique de Paul Ricoeur, qui
privilégie l'imprégnation du texte : <hi rend="i">« Comment ne pas reconnaître,</hi> écrit Umberto
Eco, <hi rend="i">qu'une oeuvre d'art nous demande davantage une interrogation herméneutique qu'une
définition structurale ? Genette, fasciné par les deux possibilités, avance l'hypothèse
- par ailleurs déjà esquissée par Ricoeur - qu'elles puissent être complémentaires
</hi><ref target="#4" type="lexique">(4)</ref><hi rend="i">. »</hi></p>
</div>
<div type="h2">
<head>L'aphasie, quand le langage se désintègre</head>
<p>C'est un regard de linguiste que R. Jakobson porte sur la pathologie du langage, et plus
précisément sur sa déperdition : l'aphasie. Il ne prétend pas en éclairer le
fonctionnement psychique ou neurologique (comme pour l'aphasie de Broca, liée à des
lésions du cerveau), mais cherche à comprendre quels sont les procédés linguistiques
impliqués dans ces pathologies. Il s'inspire en partie des travaux de John H. Jackson
publiés en 1915, à savoir que la diversité des formes d'aphasie peut être ramenée à deux
grands types, issus d'un dysfonctionnement des deux axes mobilisés dans le langage : le
paradigme et le syntagme. <hi rend="i">« Parler implique la sélection de certaines entités
linguistiques et leur combinaison en unités linguistiques d'un plus haut degré de
complexité. Cela apparaît tout de suite au niveau lexical : le locuteur choisit les mots
</hi>(axe paradigmatique) <hi rend="i">et les combine en phrases </hi>(axe syntagmatique) <ref target="#5" type="lexique">(5)</ref>.<hi rend="i"> »</hi> Le premier type d'aphasie est lié à une altération des
relations paradigmatiques (choix des mots et des sons) : le patient intervertit un son et
un autre (« chameau » pour « chapeau », par exemple). Le second type d'aphasie relève d'un
dérèglement des relations syntagmatiques (combinaison entre les mots ou les sons) : le
patient permute des syllabes ou des bouts de phrases. <hi rend="i">« Les règles syntaxiques qui
organisent les mots en unités plus hautes sont perdues ; cette perte appelée
"agrammatisme", aboutit à dégrader la phrase en un simple "tas de mots" </hi><ref target="#6" type="lexique">(6)</ref><hi rend="i">. »</hi> Ces deux types d'aphasie sont associées, selon R.
Jakobson, à deux figures de rhétorique : la métaphore (comparaison implicite, par exemple
« un océan de verdure » pour « une forêt ») et la métonymie (substitution avec un élément
contigu, par exemple « boire un verre » alors que l'on boit son contenu). <hi rend="i">« La
métaphore devient impossible dans le trouble de la similarité </hi>[paradigme]<hi rend="i">, et la
métonymie dans le trouble de la contiguïté </hi>[syntagme] <ref target="#7" type="lexique">(7)</ref><hi rend="i">. »</hi> Les travaux de R. Jakobson sur l'aphasie ont contribué au
développement de la psycholinguistique qui, depuis, a connu un essor considérable.</p>
</div>
<div type="h2">
<head>La communication, télégraphe ou orchestre ?</head>
<p>Le célèbre schéma de la communication de R. Jakobson lui a été en partie inspiré d'un
côté par les travaux des mathématiciens Claude Shannon et Warren Weaver sur la théorie de
l'information, de l'autre par les recherches du psychologue Karl Bühler. Ce schéma
comporte six pôles : un émetteur transmet un message à un récepteur par le biais d'un
canal (visuel, auditif...) en utilisant un code (pictural, linguistique...), le tout dans
un contexte donné. A ces six pôles sont associées, respectivement, six fonctions du
langage : la fonction expressive manifeste la présence de l'émetteur, la fonction poétique
porte sur l'esthétique du message, la fonction conative vise à impliquer le récepteur
(<hi rend="i">« parce que vous le valez bien ! »</hi>), la fonction phatique assure le contact
entre émetteur et récepteur (comme le « allô » dit au téléphone), la fonction
métalinguistique concerne le code (« "cadeaux" prend un "x" au pluriel ») et enfin la
fonction référentielle renvoie au contenu informatif du message. C'est dans l'article
« Linguistique et poétique » que R. Jakobson présente son schéma : parmi toutes les
fonctions du langage, il cherchait tout particulièrement à saisir les spécificités de la
fonction poétique, passion sous-jacente à l'ensemble de son oeuvre.</p>
<p>Ce schéma a fait et fait encore référence, en dépit des critiques : on lui a reproché une
conception trop mécanique, ne prenant pas en compte la complexité des échanges, ni la
subtilité des processus d'interprétation. L'école de Palo Alto, célèbre pour ses travaux
sur la communication interpersonnelle, déplorait la linéarité du schéma, reliant un point
A à un point B, à la manière d'un télégraphe. Elle lui a opposé le modèle de l'orchestre,
où les protagonistes contribuent conjointement à l'élaboration de l'échange. Quoi qu'il en
soit, le schéma de R. Jakobson constitue un jalon incontournable dans l'histoire des
théories de la communication.</p>
</div>
<div rend="h2">
<head>Un ou des structuralismes ?</head>
<p>R. Jakobson est un des initiateurs les plus influents du courant structuraliste.
Toutefois, malgré l'impression d'unité que peut donner le terme englobant de
« structuralisme », ce mouvement est loin d'être uniforme, et le parcours intellectuel de
R. Jakobson lui-même en témoigne. Ce dernier, alors que Saussure évacuait l'histoire des
langues, propose d'étudier ce qu'il appelle la synchronie dynamique, les tensions internes
d'une langue prise à un moment donné (synchronie) susceptibles d'engendrer des évolutions
(diachronie) au sein du système. De la même manière, tandis que l'orthodoxie de la
linguistique structurale exige une approche purement immanente, sans référence à la parole
singulière ni au contexte, R. Jakobson outrepasse ces limitations, notamment dans le cas
de sa réflexion sur les embrayeurs. Le terme d'« embrayeur», emprunté à Otto Jespersen
(« <foreign xml:lang="en"><hi rend="i">shifter</hi></foreign>» en anglais), désigne l'ensemble des unités de la langue qui renvoient
à la situation d'énonciation : les pronoms personnels de la première et deuxième personne
(je et tu renvoient aux protagonistes de l'échange verbal), les démonstratifs, qui peuvent
faire référence à un objet présent dans le contexte (ce chien), ou encore certains
adverbes de lieu (ici, là-bas). Ce faisant, R. Jakobson se rapproche davantage de la
linguistique énonciative que de la linguistique structurale proprement dite. Enfin, là où
chez le linguiste Louis Hjelmslev, autre grande figure du structuralisme hérité de
Saussure, l'étude de la langue implique une forme totalement abstraite, à l'exclusion de
toute matérialité, R. Jakobson s'intéresse à la substance même des sons, notamment
concernant le pouvoir d'évocation poétique. En cela, sa démarche relèverait d'un
« structuralisme phénoménologique ». On a souvent opposé - parfois artificiellement -
structuralisme (recherche de structures abstraites) et phénoménologie (appréhension de la
dimension vécue de l'expérience). Or, les divergences n'interdisent pas la
complémentarité, et R. Jakobson est lui même imprégné par la phénoménologie de Edmund
Husserl, dont il suivait les séminaires à l'université de Moscou. Est-ce à dire qu'il se
trouvait parfois à la lisière du structuralisme ? Il s'agirait plutôt de souligner que ce
dernier, malgré des dénominateurs communs puissants, n'est pas un mais multiple, non
seulement en linguistique, mais également dans les autres sciences humaines, comme le
montre François Dosse <ref target="#8" type="lexique">(8)</ref>. Avec le modèle phonologique de
R. Jakobson, l'hypothèse de l'existence de structures et, en filigrane, le rêve
d'universalité qui l'accompagne, fit mouche dans d'autres disciplines, sans que l'on
puisse pour autant présumer de la pertinence d'une telle démarche sur tous les objets
d'étude auxquels elle pourrait être appliquée. Raymond Boudon remarquait également que la
notion de structure elle-même variait considérablement selon les auteurs et les
disciplines <ref target="#9" type="lexique">(9)</ref>. Le structuralisme initié par R. Jakobson
a ainsi connu de multiples déclinaisons, qu'il s'attache à la langue, à la société (C.
Lévi-Strauss) ou au psychisme (Jacques Lacan). Noam Chomsky et Morris Halle, fondateurs de
la grammaire générative, eurent R. Jakobson pour professeur : la notion de structure est
très présente dans leur théorie, teintée d'universalité. Mais ils insistent sur la
créativité langagière, issue de capacités innées, et non sur la notion de système qu'ils
jugent trop figée. Après une présence massive, voire écrasante, au milieu des années 60,
le structuralisme a peu à peu cédé le terrain à d'autres approches. Mais, comme le
rappelle Jean Piaget, il a représenté pour beaucoup <hi rend="i">« un idéal, ou des espoirs
d'intelligibilité intrinsèque </hi><ref target="#10" type="lexique">(10)</ref><hi rend="i"> »</hi> , un
fabuleux potentiel d'élucidation que R. Jakobson a diffusé au sein des sciences
humaines.</p>
</div>
<div type="h2">
<head>Profil : Roman Jakobson, Le « globe-trotter » du structuralisme</head>
<p>Né en 1896 à Moscou, Roman Jakobson se passionne très tôt pour l'étude des formes
linguistiques et poétiques. Proche des poètes futuristes, il participe à la fondation du
Cercle linguistique de Moscou en 1915. En 1920, il s'installe en Tchécoslovaquie, découvre
les théories linguistiques de Ferdinand de Saussure, précurseur du structuralisme. Avec
Nicolaï Troubetzkoï, il fonde le Cercle linguistique de Prague (1926), où ils vont donner
naissance à la phonologie. En 1939, il se réfugie à Copenhague, puis s'installe aux
Etats-Unis où, en 1942, il rencontre Claude Lévi-Strauss et lui fait découvrir la
linguistique structurale. Celui-ci en adaptera les principes à l'anthropologie, initiant
ainsi la vague structuraliste qui culminera dans les années 60. R. Jakobson enseigne
ensuite à l'université de Columbia (1946-1949), puis à Harvard (1949-1967). A partir de
1957, il enseigne également au MIT (Massachussets Institute of Technology), où ses
théories marqueront de nombreux étudiants, parmi lesquels Noam Chomsky et Morris Halle,
fondateurs de la grammaire générative. <hi rend="b"><hi rend="i">« Véritable globe-trotter du
structuralisme »</hi></hi> (François Dosse), R. Jakobson laisse une oeuvre aussi
influente qu'éclectique, jalonnée d'une multitude d'articles dont certains sont rassemblés
dans les <bibl><hi rend="b"><hi rend="i">Essais de linguistique générale</hi></hi></bibl>.</p>
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