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<title>Le nouveau marché des idées</title>
<author>Jean-François Dortier</author>
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<note type="resume">L'édition en sciences humaines est-elle vraiment en crise ? On peut en
douter. Il semblerait plutôt que l'on assiste depuis un quart de siècle à de nouveaux
modes de diffusion des idées. Au « modèle de l'oeuvre », porté par quelques grands maîtres
à penser, se substitue un marché plus diversifié.</note>
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<author>Jean-François Dortier</author>
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<title level="a">Le nouveau marché des idées</title>
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<date when="2005-06-01">Dossier</date>
<publisher>Sciences Humaines</publisher>
<biblScope type="issue" n="2005">Enquêtes sur la lecture. Au-delà des idées reçues - Mensuel n° 161 - Juin 2005</biblScope>
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<div type="h1">
<head> Le nouveau marché des idées </head>
<head type="author"> Jean-François Dortier </head>
<div type="h3">
<head> L'édition en sciences humaines est-elle vraiment en crise ? On peut en douter. Il
semblerait plutôt que l'on assiste depuis un quart de siècle à de nouveaux modes de
diffusion des idées. Au « modèle de l'oeuvre », porté par quelques grands maîtres à
penser, se substitue un marché plus diversifié. </head>
<p><hi rend="b">Tout auteur aspire à être lu. </hi>Si possible par le plus grand nombre.
Dans les sciences humaines comme en littérature, on rêve de succès : être reconnu par
les pairs, salué par la critique, plébiscité par des lecteurs. Le but ultime est
d'allier réussite académique et audience populaire.</p>
<p>De son côté, le lecteur est en attente d'une révélation. Il aimerait aussi trouver le
livre-clé qui change sa vie ou sa façon de voir.</p>
<div type="h2">
<head> À la recherche de la nouvelle star académique... </head>
<p>L'éditeur enfin, entrepreneur intellectuel et chasseur de bons textes, souhaiterait
mettre en concordance ces deux rêves. Son idéal serait de dénicher la nouvelle
« star académique » : un nouveau Karl Marx, Sigmund Freud, Michel Foucault, Pierre
Bourdieu ou Fernand Braudel, qui animerait la vie intellectuelle, réactiverait les
idées, stimulerait les recherches et entraînerait des cohortes d'étudiants dans son
sillage.</p>
<p>C'est sur ce modèle de l'excellence que l'on a pris l'habitude de penser la
diffusion des idées en sciences humaines. Le coeur fertile en serait composé d'un
« noyau dur » d'oeuvres fortes et novatrices publiées par quelques éditeurs
courageux et visionnaires. Ce creuset serait destiné à alimenter toute la vie
intellectuelle, et commanderait, selon Pierre Nora, <hi rend="i">« toute la chaîne
du livre de connaissance, depuis le manuel jusqu'au livre de poche »
</hi><note><bibl><author>S. Barluet</author>, <title><hi rend="i">Éditions de
sciences humaines et sociales. Le coeur en danger</hi></title>, Puf,
2004.</bibl></note>.</p>
<p>Ce modèle, que l'on peut appeler « modèle de l'oeuvre », semble correspondre assez
bien à un « âge d'or » des sciences humaines. Celui des années 1960-1970, où
quelques disciplines phares - psychanalyse, linguistique, histoire, anthropologie...
-, quelques courants de pensée - marxisme, structuralisme... -, et des auteurs de
renom - M. Foucault, Roland Barthes, F. Braudel, Georges Dumézil, Claude
Lévi-Strauss, Jacques Lacan... - scandaient la vie intellectuelle.</p>
<p>Or, ce modèle n'est plus. Si on en croit le rapport de Sophie Barluet <note><hi rend="i">Ibid.</hi></note>, d'ailleurs, il aurait été largement mythique :
hormis dans le cas de la discipline histoire, il n'y a pas eu de ventes élevées des
sciences humaines dans les années 1960-1970, et le vrai pic en terme de chiffre
d'affaires se situe à la fin des années 80. Depuis cette époque, quelques éditeurs
nostalgiques ont entamé une longue lamentation sur la crise de l'édition en sciences
humaines. D'où ce sentiment - pour ceux qui vivent et ne pensent qu'à travers ce
modèle - que <hi rend="i">« tout fout le camp ! »</hi>. Les vrais auteurs de livres
auraient disparu : <hi rend="i">« La plupart ne savent plus le français, qu'on ne
leur a appris à écrire, ni à aimer, ni à respecter »</hi>, affirme sans nuance P.
Nora. Les « vrais » éditeurs, sérieux et rigoureux, auraient déserté la place,
seraient noyés par l'édition de basse qualité. Les enseignants auraient démissionné
de leur rôle de prescripteurs d'ouvrages ; ils se contenteraient de distribuer des
photocopies à des étudiants qui, de toute façon, auraient renoncé à lire depuis
longtemps... Résultat : si les derniers bastions de l'édition de qualité étaient
éliminés, c'en serait fini des sciences humaines et, toujours selon P. Nora, <hi rend="i">« l'encéphalogramme du pays serait plat »</hi> !</p>
<p>Et si le discours récurrent, catastrophique et nostalgique sur « la crise de
l'édition en sciences humaines » ne faisait que refléter le déclin de quelques
éditeurs, qui ont construit leur niche économique et intellectuelle sur un modèle
unique et dépassé, selon une représentation qui se révèle incapable de rendre compte
des évolutions actuelles de la production et de la diffusion des connaissances ?</p>
<p>Depuis un quart de siècle, la production du savoir a profondément changé. La
disparition des grands maîtres à penser qui exerçaient un magistère sur la vie
intellectuelle est un fait. D'où le sentiment, du moins pour ceux qui cultivent le
mythe du héros scientifique, qu'il ne se passe plus grand-chose au royaume des
idées.</p>
</div>
<div type="h2">
<head> Les quatre marchés des idées</head>
<p>Mais est-ce si sûr ? Qui peut dire que la recherche en sociologie de l'éducation
est moins active aujourd'hui qu'au temps de P. Bourdieu ? Qui pourrait affirmer
qu'en psychologie de l'enfant, les travaux sont maintenant moins riches qu'au temps
de Jean Piaget ? Est-il vrai qu'en philosophie des sciences, la qualité de la
production s'est dégradée depuis la disparition de Karl Popper ou de Thomas S.
Kuhn ?</p>
<p>La fin des maîtres à penser s'explique en partie par un déclin des « autorités »,
déclin qui joue autant en matière scientifique que dans le reste de la société. Il
est lié aussi à une démultiplication des centres de production et des recherches.
Contrairement à une opinion répandue, le nombre de chercheurs et d'enseignants en
sciences humaines est en augmentation constante depuis plusieurs décennies. La
France compte aujourd'hui 25 000 chercheurs et enseignants-chercheurs, soit six fois
plus qu'en 1960. Avec l'augmentation des personnels croît aussi la production
éditoriale : le nombre d'articles, de livres, de rapports, d'actes de colloques
publiés grimpe en flèche. Plus se multiplient les spécialités et les centres de
production, moins il devient facile d'imposer un magistère ou un paradigme uniques.
La production est à la fois plus abondante et plus disséminée. D'où la
multiplication du nombre de titres (plus de 6 500 titres en sciences humaines
publiés en 2004, contre 3 800 douze ans auparavant, soit une augmentation de 70 %),
avec comme conséquence la baisse relative des ventes de chacun. Alors que le chiffre
d'affaires (en francs constants) restait stable, la niche économique de chaque
segment se réduisait donc au fil d'une marge plus étroite.</p>
<p>En 2002, Maurice Godelier notait, dans un rapport sur <hi rend="i">L'Etat des
sciences de l'homme et de la société en France</hi>, que la fin des grands
paradigmes attachés à quelques auteurs-clés est peut-être un signe positif
<note><bibl><author>M. Godelier</author>, <title>« L'état des sciences de
l'homme et de la société en France et leur rôle dans la construction de
l'espace européen de la recherche »</title>, Rapport au Premier ministre, La
Documentation française, 2002. Téléchargeable sur <ref target="http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/024000211/0000.pdf">http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/024000211/0000.pdf</ref></bibl></note>.
Si les sciences sociales ne disposent plus d'une théorie générale de la société,
c'est peut-être la preuve <hi rend="i">« que ces sciences sont devenues plus
« scientifiques », donc moins idéologiques</hi> »<hi rend="i">.</hi> La diversité
des approches serait même un avantage plutôt qu'une faiblesse, car ainsi les
sciences humaines <hi rend="i">« sont mieux armées pour prendre en compte la
complexité de la réalité sociale »</hi>.</p>
<p>De ce fait, la production des idées passe désormais par un schéma différent du
modèle de « l'oeuvre magistrale ». Dans nombre de secteurs, comme la linguistique,
la psychologie cognitive, l'archéologie, l'histoire, la sociologie des religions...,
les recherches ne se concentrent plus autour de quelques oeuvres fortes et uniques.
On pourrait en dire autant de l'islamologie, de l'étude des relations
internationales, de la psychologie sociale, etc. Les sciences humaines s'expriment
désormais à travers un schéma de production et de diffusion proche de celui des
sciences de la nature : revues spécialisées, livres collectifs publiés par les
éditions universitaires, actes de colloques, etc.</p>
<p>C'est le cas par exemple de la linguistique, discipline phare des années 60, avec
des stars comme Noam Chomsky ou Roman Jakobson... Aujourd'hui, elle a subi une
reconversion en profondeur, avec l'essor des linguistiques de l'énonciation, de la
pragmatique, de la sociolinguistique ou encore des linguistiques cognitives. Non
seulement la grammaire générative a perdu son magistère, mais de nouveaux modèles
ont surgi sur les liens entre langage et pensée, sur les relations entre grammaire
et sémantique, sur l'idée même d'une autonomie des règles du langage. Une révolution
conceptuelle souterraine s'est opérée, sans être passée par quelques grands livres
ou auteurs de référence. Elle n'a guère de visibilité sociale, mais ne signifie
nullement un appauvrissement de la discipline. De la même façon, le grand
bouleversement de la révolution cognitive s'est effectué par des canaux de diffusion
scientifique très différents du modèle de quelques livres ou auteurs phares.</p>
<p>Au modèle de l'œuvre s'en substitue donc un autre : celui du marché scientifique.
Il passe par une autre structure éditoriale, beaucoup plus classique : celle des
éditions universitaires, des actes de colloques, des thèses. Cela suppose une autre
économie du livre que l'image offerte par quelques collections prestigieuses. Cette
économie est celle du marché d'ouvrages à forte valeur scientifique et à faible
tirage. La production scientifique n'est en crise que chez ceux qui n'ont pas su
s'adapter aux nouvelles conditions de production du savoir, et qui ont continué à
raisonner en terme de collections prestigieuses.</p>
</div>
<div type="h2">
<head> Le marché éducatif</head>
<p>Vient ensuite le domaine des manuels pour étudiants. Il a connu une véritable
explosion depuis vingt ans. Il assure les recettes des éditeurs comme Dunod, Armand
Colin, Puf, Bréal, Nathan, Hachette, Belin, etc. Il est lié bien sûr à
l'augmentation du nombre d'étudiants dans les universités et établissements
supérieurs, ou en formation continue. En France, la légitimité de ces ouvrages dans
les milieux académiques est presqu'inversement proportionnelle à leur diffusion.
C'est là une posture typiquement française, marquée par la culture élitiste. Cette
posture assez hautaine interdit pourtant de comprendre certains enjeux cachés de la
production actuelle des connaissances.</p>
<p>Tout d'abord, il faut rappeler que le manuel est un passage obligé pour s'initier à
un domaine. On n'entre pas dans la lecture de Max Weber, de Ludwig Wittgenstein ou
de N. Chomsky sans préparation, pas plus qu'on ne comprend une exposition de Pablo
Picasso ou de Francis Bacon sans initiation. Mais il y a plus. Nombre de domaines
scientifiques sont aujourd'hui si spécialisés, si compartimentés, si prolifiques en
recherches qu'aucun lecteur - même les spécialistes - n'est à même de couvrir son
propre champ. Or, c'est à travers la réalisation de bilans, de synthèses, de <hi rend="i">surveys</hi> et parfois de manuels de référence qu'il est possible de
mettre à jour les tendances profondes de la recherche et de dégager ses lignes de
force. En neurosciences comme en histoire antique, le manuel sert de guide dans une
production proliférante.</p>
<p>On peut soutenir que le manuel possède une vertu cognitive supplémentaire. En
proposant dans un même volume une pluralité de modèles et de recherches, il joue en
faveur du pluralisme explicatif, confronte des théories et les contextualise. Cette
cartographie du savoir est indispensable du fait de l'explosion des connaissances.
On peut soutenir qu'elle participe de l'organisation de la science elle-même, tant
il est vrai que les chercheurs organisent leur pensée, sélectionnent leur
information, structurent leurs informations en puisant également à ces sources.</p>
<p>Le succès des dictionnaires (de philosophie, d'histoire, de sciences humaines) est
aussi révélateur d'une nouvelle époque. L'esprit du dictionnaire, qui rassemble en
un volume des savoirs et des regards multiples, qu'aucune synthèse n'est à même
d'englober, est bien dans l'air du temps. Personne ne croit possible de réunir toute
l'histoire des sciences ou d'arpenter l'ensemble du champ de la culture médicale
dans une vaste synthèse. La forme du dictionnaire, avec ses multiples entrées et ses
regards croisés, sert de guide dans un monde de savoirs et d'idées qui n'est dominé
par aucun point de vue.</p>
<p>Le développement des manuels est un trait typique de la démocratisation des études
universitaires. Le discours sur la baisse générale de niveau des étudiants relève
d'une erreur de perspective - un « biais cognitif », disent les psychologues - liée
aux effets de la démocratisation des études. L'augmentation massive du nombre
d'étudiant dans l'enseignement supérieur (les étudiants étaient 300 000 en 1960, 1
million en 1980 ; ils sont plus de 2 millions aujourd'hui, dont 535 000 dans les
sciences humaines) conduit certes à une baisse de niveau général des premiers cycles
(puisqu'une grande majorité des étudiants accèdent à des niveaux qui leur étaient
jusque-là interdits), mais le niveau global de la population, lui, ne cesse de
grimper. Les parcours professionnels de ces nouvelles générations ne seront pas ceux
de leurs aînés. Les étudiants qui entrent aujourd'hui dans un cursus de sciences
humaines ne deviendront qu'exceptionnellement chercheurs ou universitaires. Nombre
d'entre eux seront enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs, orthophonistes
(sans parler des restaurateurs, inspecteurs de police, facteurs, secrétaires de
direction...). Cette infime minorité qui accède aux professions de chercheurs ou
d'universitaires constitue donc un cercle restreint, mais elle existe toujours, et
son rapport au savoir n'est pas moins académique que celui des générations
précédentes. Rien ne prouve que cette élite soit moins brillante que celle qui l'a
précédée. A en juger par l'exceptionnelle qualité des dossiers de candidats à
l'entrée au CNRS ou à l'université, on peut même supposer le contraire.</p>
</div>
<div type="h2">
<head> Les sciences humaines en société</head>
<p>Longtemps confinées à l'université et à la recherche, les sciences humaines font
aujourd'hui leur entrée dans la société. Ceci s'effectue par l'intermédiaire des
cohortes de psychologues, de consultants, d'experts, de chargés de communication, de
formateurs, de responsables de développement, de travailleurs sociaux, etc., qui par
leur travail se trouvent confrontés aux affaires humaines : psychothérapie,
éducation, soutien social, insertion, développement, communication, conseil..., ce
secteur constitue un troisième marché pour les sciences humaines. Le modèle élitiste
de « l'oeuvre » considérera sans doute ces applications comme un genre mineur, un
sous-produit utilitaire, un usage pratique loin des nobles préoccupations de
l'académie. Mais après tout, pourquoi les études sur la dyslexie seraient-elles
moins nobles que les travaux érudits sur Baruch Spinoza ? Pourquoi les recherches
sur l'aménagement urbain seraient-elles moins importantes que la sociologie des
religions de M. Weber ?</p>
<p>L'entrée des sciences humaines dans la société implique la mise en oeuvre de
compétences et de savoirs d'action, qui ne se laissent pas enfermer dans le schéma
des « applications pratiques » de la science. Confrontés à des enjeux humains,
nombre de professionnels du social, de la santé, de l'éducation, de la communication
(qui acquièrent une formation en sciences humaines de plus en plus élevée) pensent,
réfléchissent, expérimentent, analysent leur propre pratique. Ils ont besoin pour
cela d'outils d'analyse et pas forcément de recettes. Tel psychologue travaillant
auprès de personnes âgées suit les travaux sur le vieillissement cognitif. Tel
consultant en entreprise qui se préoccupe des relations au travail s'attachera à
connaître les avancées de la sociologie des organisations, les travaux sur la
« reconnaissance » ou sur la souffrance au travail. Il portera donc un oeil attentif
aux travaux en cours sans que cette appropriation des savoirs ne relève de l'usage
strictement intellectuel, ni simplement « pratique ».</p>
<p>Cette production des sciences humaines à destination professionnelle participe de
la réflexivité de nos sociétés. Dans des sociétés où les conduites sont multiples et
changeantes, aucune ne peut prétende s'ériger comme « la » norme. Les individus
comme les groupes sont conduits à pratiquer l'auto-analyse, la réflexion sur leurs
propres conduites, l'évaluation de leurs actions.</p>
</div>
<div type="h2">
<head> Un nouveau rapport au savoir ? </head>
<p>Pour ces individus qui ne sont ni simples praticiens, ni chercheurs, leurs
compétences intellectuelles ne se laissent pas enfermer dans le dilemme entre savoir
savant et culture populaire ni entre « théorie » et « pratique » ou recherche
fondamentale et les « applications ». On manque d'ailleurs de mots et de modèles
pour analyser cette pensée en action. Elle forme en tout cas tout un spectre de la
production et de la diffusion des idées. Un univers qui échappe totalement au modèle
élitiste de l'oeuvre savante.</p>
<p>La vulgarisation est un autre marché assez porteur des sciences humaines. On lit
Antonio Damasio pour comprendre les émotions, Jacques Le Goff pour découvrir le
Moyen Age sous un nouveau jour, Daniel Cohen pour s'initier à l'économie, Pascal
Picq pour comprendre les origines de l'homme, etc. Cette lecture de culture générale
vise à satisfaire la <hi rend="i">« <foreign xml:lang="lat">libido
sciendi</foreign> »</hi> - l'aspiration au savoir - dont parlait déjà saint
Augustin. Le marché de la vulgarisation s'appuie sur un « public cultivé », que l'on
a du mal à cerner en terme de catégorie socioprofessionnelle, mais qui entretient un
marché conséquent. Rien n'indique que le souci de se former, de s'informer, se
documenter soit de loin en régression. Le succès des universités populaires, cafés
philosophiques, cours du soir, conférences publiques témoignerait plutôt du
contraire. De même, l'usage d'Internet comme mode de documentation personnel est
signe d'une soif de savoir.</p>
<p>Là encore, le rapport au savoir a changé comme les modes d'accès au savoir
changent. La participation à des conférences publiques suppose un dialogue entre le
producteur du savoir et son public. Le temps n'est plus où un lecteur profane et
conquis d'avance se lançait dans la lecture d'auteurs censés détenir une vérité
indiscutable, du haut de leur chaire.</p>
<p>La vision opposant la « culture savante » - qui s'entretient par la lecture des
textes érudits, difficiles, profonds - et la culture, « moyenne » - celle des
« demi-savants » comme les qualifiait P. Bourdieu avec un certain mépris - est
largement caricaturale. Elle ne rend pas compte des pratiques culturelles des
nouveaux « travailleurs du savoir », souvent surdiplômés, qui consomment massivement
le savoir en sciences humaines et participent à son élaboration <note>Voir
<ref><bibl>« Les travailleurs du savoir », <hi rend="i">Sciences
Humaines</hi>, n° 157, février 2005.</bibl></ref></note>.</p>
</div>
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